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+The Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le grillon du foyer
+
+Author: Charles Dickens
+
+Translator: Amédée Chaillot
+
+Release Date: June 7, 2005 [EBook #16020]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER ***
+
+
+
+
+Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also
+available at http://www.ebooksgratuits.com
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+Charles Dickens
+
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+
+LE GRILLON DU FOYER
+
+
+
+HISTOIRE FANTASTIQUE
+D'UN INTÉRIEUR DOMESTIQUE
+
+
+
+Publication en 1845
+Traduction par Amédée Chaillot
+
+
+
+
+
+Table des matières
+
+CHAPITRE I. Premier cri.
+CHAPITRE II Second Cri.
+CHAPITRE III Troisième Cri.
+
+
+
+À LORD JEFFREY
+
+Cette histoire est dédiée
+
+avec
+
+l'affection et l'attachement de son ami
+
+L'AUTEUR
+
+
+
+CHAPITRE I.
+
+Premier cri.
+
+La Bouilloire fit entendre son premier cri! Ne me dites pas ce que
+mistress Peerybingle disait. Je le sais mieux qu'elle. Mistress
+Peerybingle peut laisser croire jusqu'à la fin des temps qu'elle
+ne saurait dire lequel des deux commença à crier; mais moi je dis
+que c'est la Bouilloire. Je dois le savoir, j'espère! La
+Bouilloire commença cinq bonnes minutes, à la petite horloge de
+Hollande qui était dans un coin, avant que le grillon poussât le
+premier cri.
+
+Comme si, vraiment, le petit faucheur placé en haut de l'horloge
+n'avait pas fauché au moins un demi arpent de pré, abattant une
+herbe imaginaire avec sa faux lancée de droite à gauche, avant que
+le Grillon fît chorus avec la Bouilloire!
+
+Je ne suis pas d'un caractère absolu; tout le monde le sait. Je ne
+voudrais pas mettre mon opinion en opposition avec celle de
+mistress Peerybingle, si je n'étais pas sûr, positivement sûr de
+ce que je dis. Mais ceci est une question de fait. Et le fait est
+que la Bouilloire se mit à chanter au moins cinq minutes avant que
+le Grillon donnât signe de vie. Contredisez-moi, et je le dirai
+dix fois.
+
+Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C'est ce que
+j'aurais fait tout d'abord, si ce n'était pas par cette simple
+considération que, si j'ai une histoire à raconter, il faut que je
+commence par le commencement, et comment est-il possible de
+commencer par le commencement, sans commencer par la Bouilloire?
+
+Il paraît qu'il y avait une sorte de défi, un assaut de talent,
+vous comprenez, entre la Bouilloire et le grillon. Et voici quelle
+en fut l'occasion.
+
+Mistress Peerybingle était sortie un peu avant la nuit close, et
+les talons cerclés en fer de ses patins laissaient sur le pavé
+humide de la cour de nombreuses figures dont la première
+proposition d'Euclide donne la démonstration. Elle était sortie
+pour aller remplir la Bouilloire au réservoir. Elle rentra, sans
+ses patins; c'était facile à voir, car ses patins étaient très
+hauts, et elle était fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu,
+et en la mettant, elle perdit patience; car il lui tomba de l'eau
+sur les pieds et l'eau était froide, et puis elle tenait à la
+propreté de ses bas.
+
+De plus cette Bouilloire était obstinée et impatiente; elle ne se
+laissait pas aisément arranger au feu. Elle chancelait, comme si
+elle était ivre, elle s'y tenait de travers, une vraie idiote de
+bouilloire. Elle était d'humeur querelleuse; elle sifflait et
+crachait sur le feu d'un air morose. Pour comble de mésaventure,
+le couvercle, résistant aux doigts engourdis de mistress
+Peerybingle, se plaça dessus dessous, et ensuite, avec une
+ingénieuse opiniâtreté digne d'une meilleure cause, il se mit de
+côté et tomba au fond de la bouilloire. Un vaisseau à trois ponts
+coulé bas n'aurait pas fait la moitié autant de résistance pour
+être remis à flot que ce couvercle pour se laisser repêcher.
+
+Même avec son couvercle, la bouilloire conservait un air sombre et
+entêté, présentant sa poignée comme par défi, et éclaboussant par
+moquerie la main de mistress Peerybingle, comme si elle lui eût
+dit:? je ne veux pas bouillir. Rien ne m'y forcera.
+
+Mais mistress Peerybingle, à qui la bonne humeur était revenue,
+frotta ses petites mains l'une contre l'autre, et s'assit devant
+la Bouilloire en riant. En même temps, la flamme brilla et éclaira
+de ses clartés vacillantes le petit faucheur, qui semblait
+immobile devant son palais mauresque, comme si la flamme seule
+était en mouvement.
+
+Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde, avec la plus
+grande régularité. Mais ses efforts étaient effrayants à voir
+quand l'heure allait sonner, et lorsqu'un coucou, paraissant à la
+porte du palais, poussa six fois un cri semblable à celui d'un
+spectre, le faucheur s'agita en frémissant et ses jambes
+flageolaient comme si un fil de fer les lui eût tiraillées.
+
+Ce ne fut que lorsqu'un mouvement violent et un grand bruit de
+poids et de cordages se fut tout à fait calmé, que le faucheur
+effrayé revint à lui-même. Il ne s'était pas épouvanté sans raison
+car tout ce remue-ménage, tous ces os de squelettes qui
+s'agitaient n'étaient pas rassurants, et je m'étonne que les
+Hollandais, gens d'humeur flegmatique, soient les auteurs d'une
+pareille invention.
+
+Ce fut en ce moment, remarquez le bien que la Bouilloire commença
+sa soirée. Ce fut en ce moment que la Bouilloire, s'adoucissant
+jusqu'à devenir musicale, laissa échapper de son gosier des
+gazouillements qu'elle semblait vouloir retenir, de courtes notes
+interrompues, comme si elle n'avait pas encore tout à fait mis de
+côté sa mauvaise humeur. Ce fut en ce moment qu'après quelques
+vains efforts pour réprimer sa gaîté, elle se débarrassa enfin de
+son air morose, perdit toute réserve et se mit à chanter une
+chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre n'en a
+jamais eu l'idée.
+
+Elle était si simple, cette chanson, que vous l'auriez comprise
+comme un livre, mieux peut-être que quelques livres que je
+pourrais nommer. Avec sa chaude haleine qui s'élevait en gracieux
+et légers nuages qui montaient dans la cheminée comme vers un ciel
+domestique, la Bouilloire accentuait son chant joyeux avec
+énergie, et le couvercle, le couvercle naguère rebelle,? telle est
+l'influence du bon exemple,? dansait une espèce de gigue, et
+tintait comme une jeune cymbale sourde et muette qui n'a jamais
+connu de soeur.
+
+Ce chant de la Bouilloire était une invitation et un souhait de
+bienvenue pour quelqu'un qui n'était pas dans la maison, pour
+quelqu'un qui allait arriver, qui approchait de cette petite
+maison et de ce feu pétillant; cela n'était pas douteux. Mistress
+Peerybingle le savait bien, elle qui était assise pensive devant
+le foyer. «La nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les
+feuilles mortes jonchent le chemin; tout est brouillard et
+ténèbres; en bas, tout est boue et flaques d'eau; on ne voit dans
+l'air qu'un point moins triste; c'est cette teinte rougeâtre à
+l'horizon, où le soleil et le vent semblent lutter pour se
+reprocher le vilain temps qu'il fait. Tout est obscur dans la
+campagne; le poteau indicateur de la route se perd dans l'ombre;
+la glace n'est pas fondue, mais l'eau est encore emprisonnée; et
+vous ne sauriez dire s'il gèle ou s'il ne gèle pas. Ah! le voilà
+qui vient, le voilà, le voici!»
+
+En ce moment, s'il vous plaît, le Grillon poussa son cri; coui,
+coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix était si forte en
+proportion de sa taille? on ne pouvait pas en juger, car on ne le
+voyait pas,? qu'il semblait prêt à crever comme un canon trop
+chargé; et vous auriez dit qu'il allait éclater en cinquante
+morceaux, tant il faisait d'efforts pour grésillonner.
+
+Le solo de la Bouilloire était fini; le Grillon avait pris la
+partie de premier violon, et il ne la quittait pas. Bon Dieu!
+comme il criait! Sa voix aiguë et perçante résonnait dans toute la
+maison; il semblait qu'elle allait percer les ténèbres... comme
+une étoile perce les nuages. Il y avait de petites trilles et un
+tremolo indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon,
+lorsque, dans l'excès de son enthousiasme il faisait des sauts et
+des bonds. Cependant ils s'accordaient fort bien, le Grillon et la
+Bouilloire. Le refrain était toujours le même, mais, dans leur
+émulation, ils le chantaient de plus en plus crescendo.
+
+La jolie petite femme qui les écoutait,? car elle était jolie et
+jeune quoique un peu forte,? alluma une chandelle, se tourna vers
+le faucheur de la pendule, qui avait fait une bonne provision de
+minutes, puis elle alla regarder à la fenêtre, par laquelle elle
+ne vit rien à cause de l'obscurité, mais elle vit son charmant
+visage se réfléchir dans les vitres, et mon opinion? qui serait
+aussi la vôtre? est qu'elle aurait pu regarder longtemps sans voir
+rien de moitié aussi agréable. Lorsqu'elle revint s'asseoir sur
+son siège, le Grillon et la Bouilloire continuaient leur duo avec
+le même entrain.
+
+C'était entr'eux comme une course au clocher. _Cri! cri! cri!_ Le
+Grillon l'emporte! _Hum! hum! hum!_ La Bouilloire prend de
+l'avance. _Cri! cri! cri!_ Le Grillon gagne du terrain au retour.
+Mais la Bouilloire reprend encore: _Hum! hum! Hum! _Enfin ils
+s'essoufflaient, ils s'épanouissaient tant l'un et l'autre, le
+_Cri! cri!_ se confondait tellement avec le _Hum! hum!_ qu'il
+aurait fallu une oreille plus exercée que la vôtre ou la mienne
+pour savoir qui l'emporterait. Mais ce qui ne fut pas douteux,
+c'est que la bouilloire et le Grillon, tout deux au même instant,
+et par un accord secret connu d'eux seuls, lancèrent leur chant
+joyeux avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla
+éclairer jusqu'au fond de la cour. Cette lumière, tombant tout à
+coup sur une certaine personne, qui arrivait dans l'obscurité, lui
+exprima à la lettre, et avec la rapidité de l'éclair, cette
+pensée:? Sois le bienvenu à la maison, mon ami! sois le bienvenu,
+mon garçon.
+
+Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter, versa parce
+qu'elle bouillait trop fort, et fut enlevée de devant le feu.
+Mistress Peerybingle courut à la porte, où elle ne put d'abord se
+reconnaître au milieu du bruit des roues d'une voiture, du
+trépignement d'un cheval, de la voix d'un homme, des allées et
+venues d'un chien surexcité, et de la surprenante et mystérieuse
+apparition d'un baby.
+
+D'où venait ce baby, et comment mistress Peerybingle s'en empara-
+t-elle en un clin d'oeil, je ne sais. Mais c'était un enfant
+vivant dans les bras de mistress Peerybingle; et elle semblait en
+être fière, pendant qu'elle était doucement attirée vers le feu
+par un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et plus âgé
+qu'elle, qui se baissa pour l'embrasser.
+
+-- Oh! mon Dieu, John! dit mistress Peerybingle. Dans quel état
+vous êtes avec ce mauvais temps!
+
+Il était vraiment dans un état pitoyable. L'épais brouillard avait
+déposé sur ses cils un chapelet de gouttes d'eau congelées; et ses
+favoris imprégnés d'humidité brillaient à la clarté du foyer des
+couleurs de l'arc-en-ciel.
+
+-- En effet, Dot, répondit John lentement, en déroulant le fichu
+qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est
+pas un temps d'été. Il n'y a rien d'étonnant que je sois ainsi
+fait.
+
+-- Je ne voudrais pas m'entendre appeler Dot, John. Je n'aime pas
+ce nom. Et la moue de Mistress Peerybingle semblait dire qu'elle
+l'aimait beaucoup.
+
+-- Qu'êtes-vous donc? répondit John en la regardant de son haut
+avec un sourire, et en l'étreignant avec autant de délicatesse que
+pouvaient le faire sa large main et son robuste bras.
+
+Ce brave John était si lourd mais si doux, si grossier à la
+surface et si sensible au fond du coeur, si massif en dehors, mais
+si vif au dedans; si borné, mais si bon! Ô mère Nature, donne à
+tes enfants cette poésie de coeur qui se cachait dans le sein de
+ce pauvre voiturier, ce n'était qu'un voiturier, et quoiqu'ils
+parlent en prose, quoiqu'ils vivent en prose, nous te remercions
+de nous faire vivre dans leur compagnie.
+
+On aurait eu plaisir à voir Dot avec sa petite figure et son baby
+dans ses bras, une vraie poupée que ce baby; elle regardait le feu
+d'un air pensif, et inclinait sa petite tête délicate sur le côté
+du grand et robuste voiturier, avec une grâce demi naturelle, demi
+affectée. On aurait eu plaisir à voir celui-ci la soutenir avec
+une tendre gaucherie, et faisant de son âge mûr un soutien pour la
+jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir à voir la servante
+Tilly Slowbody, attendant qu'on la chargeât du soin du baby,
+regarder ce groupe d'un air d'intérêt, les yeux et la bouche
+ouverts, et la tête en avant. Ce n'était pas moins agréable de
+voir John le voiturier, sur une observation de Dot, retenir sa
+main qui était sur le point de toucher l'enfant, comme s'il
+craignait de le briser, et se contentant de le regarder à distance
+avec orgueil; tel qu'un gros chien ferait vis-à-vis d'un canari,
+s'il arrivait qu'il en fût le père.
+
+-- N'est-ce pas qu'il est beau John? Comme il est joli quand il
+dort.
+
+-- Bien joli, dit John, très joli. Il dort presque toujours,
+n'est-ce pas?
+
+-- Mon Dieu, non, John.
+
+-- Oh! dit John d'un air réfléchi. Je croyais qu'il avait
+généralement les yeux fermés.
+
+-- Bonté de Dieu. John, vous l'éveillez.
+
+-- Voyez comme il les tourne, dit le voiturier étonné, et sa
+bouche, il l'ouvre et la ferme comme un poisson doré.
+
+-- Vous ne méritez pas d'être père, dit Dot, avec toute la dignité
+d'une matrone expérimentée. Mais comment sauriez-vous combien il
+en faut peu pour troubler les enfants, John? et elle coucha
+l'enfant sur son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de
+la main droite, après avoir pincé l'oreille de son mari en riant.
+
+-- C'est vrai, Dot, dit John: je n'en sais pas grand chose. Pour
+ce que je sais c'est que j'ai joliment lutté avec le vent ce soir.
+Il soufflait du nord-ouest, droit contre la voiture, tout le long
+du chemin en revenant.
+
+-- Pauvre vieux, vraiment! s'écria mistress Peerybingle en
+reprenant son activité. Tenez. Tilly, prenez mon précieux fardeau,
+pendant que je vais tâcher de me rendre utile. Je crois que je
+l'étoufferais de baisers. À bas! Boxer, à bas! John, laissez-moi
+faire le thé, et puis je me mettrai à travailler comme une
+abeille.
+
+_Comment fait la petite abeille?_
+
+vous avez appris la chanson quand vous alliez à l'école, John!
+
+-- Je ne la sais pas toute, répondit John. J'étais sur le point de
+la savoir toute; mais je l'aurais gâtée je crois.
+
+-- Ha! ha! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli rire que
+vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud vous faites, John.
+
+Sans contester cette assertion, John sortit pour veiller à ce que
+le valet de ferme, qui allait et venait dans la cour avec sa
+lanterne, comme un feu follet, prît bien soin du cheval, lequel
+était plus gras que vous ne voudriez le croire, si je vous donnais
+la mesure, et si vieux que le jour de la naissance se perdait dans
+les ténèbres de l'antiquité. Boxer, pensant que ses attentions
+étaient dues à toute la famille, et devaient être distribuées avec
+impartialité courait çà et là avec une agitation étonnante; tantôt
+il décrivait des cercles en aboyant autour du cheval, pendant
+qu'on le menait à l'écurie; tantôt il feignait de s'élancer comme
+un furieux sur sa maîtresse, et puis il s'arrêtait tout à coup,
+tantôt approchant son nez humide il faisait un baiser à Tilly
+Slowbody assise sur une chaise basse près du feu; tantôt il
+montrait une amitié incommode pour le baby, tantôt après plusieurs
+tours sur lui-même il se couchait près du foyer, comme s'il allait
+s'établir là pour la nuit; tantôt il s'élançait dans la cour en
+agitant son tronçon de queue, comme s'il allait remplir une
+commission dont il se souvenait à l'instant.
+
+-- Voilà la théière toute prête sur la table, dit Dot, aussi
+occupée qu'une petite fille qui joue au ménage. Voici le jambon,
+voilà le beurre, voilà le pain et le reste. Tenez, John, voilà un
+panier pour mettre les petits paquets, si vous en avez... Mais où
+êtes-vous. John! Tilly, ne laissez pas tomber l'enfant dans le
+cendrier, quoi que vous fassiez.
+
+Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette recommandation la
+fît regimber, avait un talent rare et surprenant pour mettre en
+danger la vie de cet enfant. Elle était maigre et petite de
+taille, de sorte que ses vêtements avaient toujours l'air de
+l'abandonner. Comme tout excitait son admiration, et
+principalement les bonnes qualités de sa maîtresse, et les
+perfections de l'enfant, les bévues de miss Slowbody faisaient
+honneur à son coeur, si elles n'en faisaient pas à son esprit. Si
+elle mettait la tête de baby trop souvent en contact avec les
+portes d'armoires, les rampes d'escalier, ou les colonnes de lit,
+c'est qu'elle ne pouvait pas revenir de sa surprise d'être si bien
+traitée dans la maison où elle était. Il faut savoir que le père
+et la mère Slowbody étaient des êtres parfaitement inconnus, et
+que Tilly avait été nourrie et élevée à l'hospice. L'on sait que
+les enfants trouvés ne sont pas des enfants gâtés.
+
+Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle revenir avec son
+mari, faisant de grands efforts pour soutenir les corbeilles,
+efforts parfaitement inutiles, car son mari la portait à lui tout
+seul, vous vous seriez bien amusé, et il s'amusait bien aussi. Je
+ne sais si le Grillon n'y trouvait pas également du plaisir, car
+il se mit à chanter de plus belle.
+
+-- Ah! ah! dit John, en s'avançant lentement; il est plus gai que
+jamais ce soir.
+
+-- C'est un heureux présage, John: cela a toujours été. Il n'y a
+rien de plus fait pour porter bonheur que d'avoir un grillon dons
+le foyer.
+
+John la regarda comme si ses paroles faisaient naître dans sa tête
+la pensée que c'était elle qui était son grillon qui porte
+bonheur, et tout en convenant avec elle de l'heureux présage du
+Grillon, il n'expliqua pas davantage sa pensée.
+
+-- La première fois que j'ai entendu son chant, dit-elle, c'est le
+soir que vous m'amenâtes ici, que vous vîntes m'installer ici avec
+vous dans ma nouvelle maison, dont vous me faisiez la petite
+maîtresse. Il y a près d'un an de cela. Vous en souvenez-vous,
+John.
+
+Oh oui. John s'en souvenait bien, je pense.
+
+-- Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il semblait si
+plein de promesses et d'encouragements. Il semblait me dire que
+vous seriez bon et gentil avec moi; que vous ne vous attendiez pas
+-- je le craignais, John -- à trouver une tête de femme âgée sur
+les épaules de votre jeune épouse si légère.
+
+John lui appuya la main sur l'épaule et sur la tête, comme s'il
+voulait lui dire: Non, non! je ne me suis pas attendu à cela; j'ai
+été parfaitement content de ce que j'ai trouvé. Et il avait
+vraiment raison. Tout allait pour le mieux.
+
+-- Et tout ce que semblait chanter le grillon s'est vérifié; car
+vous avez été toujours pour moi le meilleur, le plus affectueux
+des maris. Notre maison a été heureuse, John; et c'est ce qui m'a
+fait aimer le Grillon.
+
+-- Et moi aussi! moi aussi, Dot!
+
+-- Je l'aime pour son chant qui fait naître en moi ces douces
+pensées. Quelquefois, à l'heure du crépuscule, lorsque je me
+sentais solitaire et triste, John, -- avant que le baby fût ici,
+pour me tenir compagnie et pour égayer la maison; -- lorsque je
+pensais combien vous seriez seul si je venais à mourir, son cri,
+cri, cri, semblait me rappeler une autre voix douce et chère qui
+faisait à l'instant évanouir mon rêve. Et lorsque j'avais peur, --
+j'avais peur autrefois, John, j'étais si jeune, -- j'avais peur
+que notre mariage ne fût pas heureux. Moi, j'étais presque une
+enfant, et vous, vous ressembliez plus à mon tuteur qu'à mon mari.
+Je craignais que, malgré vos efforts, vous ne pussiez pas
+apprendre à m'aimer, quoique vous en eussiez l'espoir et que ce
+fût l'objet de vos prières. Le chant du Grillon me rendait
+courage, en me remplissant de confiance. Je pensais à tout cela ce
+soir, cher, pendant que j'étais assise à vous attendre, et j'aime
+le Grillon pour tout ce que je viens de vous dire.
+
+-- Et moi aussi, répondit John. Mais, Dot, que voulez-vous dire?
+que j'espérais apprendre vous aimer et que je le demandais à Dieu
+dans mes prières? J'ai appris cela bien avant de vous amener ici,
+pour être la petite maîtresse du Grillon, Dot.
+
+Elle appuya un instant la main sur son bras, et le regarda avec un
+visage ému, comme si elle avait voulu lui dire quelque chose. Le
+moment d'après, elle se mit à genoux devant la corbeille, triant
+les paquets d'un air affairé, en murmurant à demi voix.
+
+-- Il n'y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j'ai vu tout à
+l'heure quelques marchandises derrière la charrette; et
+quoiqu'elles donnent plus de peine, elles rapportent assez. Nous
+n'avons pas raison de nous plaindre, n'est-ce pas? D'ailleurs vous
+avez à livrer des paquets le long de la route, je pense?
+
+-- Oh oui, dit John; beaucoup.
+
+-- Mais qu'est-ce que c'est que cette boîte ronde? John, mon
+coeur, c'est un gâteau de mariage.
+
+-- Il n'y a qu'une femme pour trouver cela, dit John avec
+admiration. Jamais un homme ne l'aurait deviné. Je parie que si
+l'on mettait un gâteau de mariage dans une boîte à thé, dans un
+baril de saumon, ou dans quoi que ce soit, une femme le
+dénicherait tout de suite. Oui, je l'ai pris chez le pâtissier.
+
+-- Comme il pèse! il pèse un quintal! s'écria Dot, en essayant de
+le soulever. De qui est-il? À qui l'envoie-t-on?
+
+-- Lisez l'adresse de l'autre côté, dit John.
+
+-- Comment, John! Bonté de Dieu!
+
+-- Y auriez-vous pensé? répondit John.
+
+-- Vous ne m'en aviez rien dit, continua Dot en s'asseyant sur le
+plancher et en secouant la tête, tandis qu'elle le regardait;
+C'est pour Gruff et Tackleton le fabricant de joujoux.
+
+John fit signe qu'oui.
+
+Mistress Peerybingle secoua aussitôt la tête au moins cinquante
+fois; non pas pour exprimer sa satisfaction, mais bien un muet
+étonnement; elle fit une moue -- il lui fallut faire effort, car
+ses lèvres n'étaient pas faites pour la moue, j'en suis sûr -- et
+elle regardait son mari d'un air distrait. Pendant ce temps, miss
+Slowbody, qui avait l'habitude de répéter machinalement des
+fragments de conversation pour amuser le baby, qui estropiait les
+noms en les mettant tous au pluriel, disait à l'enfant: Ce sont
+les Gruffs et les Tackletons, les fabricants de joujoux; on achète
+chez les pâtissiers des gâteaux de mariage pour eux, et les mamans
+devinent tout ce qu'il y a dans les boîtes que les papas
+apportent.
+
+Et ainsi de suite.
+
+-- Et cela se fera vraiment! dit Dot. Elle et moi nous allions
+ensemble à l'école, quand nous étions de petites filles.
+
+John aurait pu penser à elle, puisqu'elle allait à l'école en même
+temps que sa femme, John regarda Dot avec plaisir, mais il ne
+répondit pas.
+
+-- Mais lui en bois vieux! Il est bien peu fait pour elle! De
+combien d'années est-il plus âgé que vous Gruff Tackleton, John?
+
+-- Demandez-moi plutôt combien de tasses de thé je boirai ce soir
+de plus qu'il n'en boirait en quatre soirées, répondit John d'un
+ton de bonne humeur, en approchant une chaise de la table ronde,
+et en commençant à manger le jambon. -- Quant à manger, je mange
+peu, mais ce peu me profite, Dot.
+
+Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu'il mangeait,
+mais c'était une de ses illusions, car son appétit le trompait
+toujours. Ces paroles n'éveillèrent cette fois aucun sourire sur
+le visage de sa femme, qui resta au milieu des paquets, après
+avoir poussé du pied la boîte au gâteau, qu'elle ne regardait
+plus, elle ne pensait pas même au soulier mignon dont elle était
+fière quoique ses yeux fussent fixés dessus. Absorbée dans ses
+réflexions, oubliant le thé et John -- quoiqu'il l'appelât et
+frappât la table de son couteau pour attirer son attention, --
+elle ne sortit de sa rêverie que lorsqu'il se leva et vint lui
+toucher le bras. Elle le regarda, et courut se mettre à la table à
+thé, en riant de sa négligence. Mais son rire n'était plus le même
+qu'auparavant; la forme et le son étaient changés.
+
+Le Grillon aussi avait cessé de chanter. La cuisine n'était plus
+si gaie, elle ne l'était plus du tout.
+
+-- Ainsi, voilà tous les paquets, n'est-ce pas, John? dit-elle en
+rompant un long silence, pendant lequel l'honnête voiturier
+s'était dévoué à prouver qu'il avait goût à ce qu'il mangeait,
+s'il ne parvenait pas à prouver qu'il mangeait peu. -- Voilà tous
+les paquets, n'est-ce pas John?
+
+-- C'est là tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant son
+couteau et la fourchette, et respirant longuement. J'avoue que
+j'ai entièrement oublié le vieux monsieur.
+
+-- Le vieux monsieur?
+
+Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille quand je l'ai
+laissé. Je me suis presque souvenu de lui deux fois depuis que je
+suis arrivé, mais cela m'a passé deux fois de la tête. Holà! hé!
+ici! levez-vous! C'est bien, mon ami!
+
+John dit ces dernières paroles en dehors de la maison, dans la
+cour où il avait couru, une chandelle à la main.
+
+Miss Slowbody, sentant qu'il y avait quelque chose de mystérieux
+dans ce vieux monsieur, et réunissant dans son imagination confuse
+certaines idées de nature religieuse avec le sens de cette phrase,
+se troubla tellement, que, se levant précipitamment de sa chaise
+basse auprès du feu pour se mettre sous la protection de sa
+maîtresse, elle se croisa avec un étranger âgé et le heurta avec
+le seul objet qu'elle avait dans les mains. Il arriva que cet
+objet était l'enfant, il s'en suivit un choc et un grand effroi,
+que la sagacité de Boxer vint accroître; car ce brave chien, plus
+attentif que son maître, semblait avoir surveillé l'étranger
+pendant son sommeil de peur qu'il ne s'en aille en emportant
+quelques jeunes plans de peupliers qui étaient liés derrière la
+voiture; et il l'avait si peu perdu de vue qu'il le suivait, le
+nez sur ses talons, cherchant à mordre ses boutons de guêtres.
+
+-- Vous êtes sans conteste un bon dormeur, monsieur, dit John,
+lorsque la tranquillité fut rétablie. En même temps, le vieillard
+s'était arrêté, et restait immobile et la tête découverte, au
+centre de l'appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une
+physionomie ouverte, des traits frais pour un homme âgé et des
+yeux noirs, brillants et perçants. Il regarda autour de lui avec
+un sourire, et salua la femme du voiturier en inclinant gravement
+la tête.
+
+Son costume rappelait une mode déjà bien ancienne; il était en
+drap brun. Il avait à la main un gros bâton de voyage; il donna un
+coup sur le plancher, et le bâton s'ouvrant devint une chaise, sur
+laquelle il s'assit avec beaucoup de calme.
+
+-- Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa femme, voilà
+comment je l'ai trouvé assis au bord de la route, raide comme une
+pierre miliaire et presque aussi muet.
+
+-- Assis en plein air, John!
+
+-- En plein air, répondit le voiturier, et à la tombée de la nuit.
+Port payé, m'a-t-il dit en me donnant dix-huit pence; et il est
+monté dans la voiture, et le voilà.
+
+-- Il va s'en aller, je pense, John.
+
+-- Pas du tout; il allait parler.
+
+-- Avec votre permission, je devais être laissé au bureau jusqu'à
+ce qu'on me réclamât, dit l'étranger avec douceur. Ne faites pas
+attention à moi.
+
+En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans une de ses
+grandes poches, un livre dans une autre, et se mit à lire
+tranquillement, sans faire plus d'attention à Boxer que si c'eût
+été un agneau familier.
+
+Le voiturier et sa femme échangèrent un regard d'inquiétude.
+L'étranger leva la tête, et après avoir jeté les yeux de l'un à
+l'autre, il dit:
+
+-- C'est votre fille, mon ami?
+
+-- C'est ma femme, répondit John.
+
+-- Votre nièce?
+
+-- Ma femme, reprit John.
+
+-- Vraiment! observa l'étranger; elle est bien jeune!
+
+Et il reprit tranquillement sa lecture; mais avant d'avoir pu lire
+deux lignes, il l'interrompit de nouveau pour dire:
+
+-- Cet enfant est à vous?
+
+John lui fit un signe de tête gigantesque: réponse équivalente par
+son énergie à celle qu'aurait faite une trompette parlante.
+
+-- C'est une fille?
+
+-- Un ga-a-arçon, cria John.
+
+-- Il est aussi bien jeune, n'est-ce pas?
+
+Mistress Peerybingle se hâta de répondre: -- Deux mois et trois
+jours! Il a été vacciné il y a six semaines. La vaccine a bien
+pris. Le docteur l'a trouvé un très bel enfant. Il est aussi gros
+que la plupart des enfants à cinq mois. Voyez, s'il n'est pas
+étonnant de grosseur. Cela peut vous sembler impossible, mais il
+se tient déjà sur ses jambes.
+
+Ici le souffle manqua à la petite mère, qui avait crié toutes ces
+sentences à l'oreille du vieillard au point que son joli visage en
+était tout rouge; elle tenait le baby devant lui d'un air
+triomphant, tandis que Tilly Slowbody tournait autour de l'enfant
+en gambadant, lui disant des mots inintelligibles pour le faire
+rire.
+
+-- Écoutez! on vient le chercher. J'en suis sûr, dit John. Il y a
+quelqu'un à la porte. Ouvrez, Tilly.
+
+Avant qu'elle y arrivât, la porte fut ouverte par quelqu'un qui
+venait du dehors: c'était une porte primitive, avec un loquet que
+chacun pouvait tirer à volonté, et je vous assure que beaucoup de
+gens le tiraient; car les voisins de toutes conditions aimaient à
+causer un instant avec le voiturier, quoiqu'il ne fût pas grand
+parleur sur quelque sujet que ce fût. Quand la porte fut ouverte
+elle donna entrée à un homme petit, maigre, pensif, à l'air
+soucieux, qui semblait s'être taillé un paletot dans la toile
+d'emballage d'une vieille caisse; car lorsqu'il se retourna pour
+fermer la porte, pour empêcher le froid d'entrer, on lut en
+grosses capitales sur son dos les lettres G et T et au-dessous
+_verres_ en lettres ordinaires.
+
+-- Bonsoir, John! dit le petit homme. Bonsoir, Mum, bonsoir,
+Tilly. Bonsoir, l'inconnu. Comment va le baby, Mum? Boxer va bien
+aussi, j'espère?
+
+-- Tout va à merveille, Caleb. Vous n'avez qu'à voir l'enfant,
+d'abord, pour être sûr qu'il va bien.
+
+-- Je n'ai besoin aussi que de vous voir pour être sûr que vous
+allez bien, dit Caleb.
+
+Cependant il ne la regardait pas, car il avait un regard pensif et
+incertain qui s'égarait sur tout autre objet que celui dont il
+parlait. On pouvait en dire autant de sa voix.
+
+-- J'en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer.
+
+-- Vous avez été occupé jusqu'à présent, Caleb? dit le voiturier.
+
+-- Oui, à peu près, répondit-il avec l'air distrait d'un homme qui
+cherche la pierre philosophale. Un peu trop, peut-être. Les arches
+de Noé sont très demandées en ce moment. J'aurais voulu un peu
+perfectionner les gens de la famille, mais ce n'est guère possible
+au prix auquel il faut les donner. On aimerait à pouvoir
+distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il ne faudrait
+pas faire les mouches si grosses en proportion des éléphants. A
+propos, John, avez-vous quelque paquet pour moi?
+
+Le voiturier mit la main dans une des poches du surtout qu'il
+venait de quitter, et en tira un petit pot à fleurs.
+
+-- Le voilà, dit-il, avec le plus grand soin. Il n'y a pas une
+feuille d'endommagée. Il est plein de boutons.
+
+L'oeil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il remercia
+John.
+
+-- C'est cher, Caleb, dit le voiturier. C'est très cher dans cette
+saison.
+
+-- N'importe, dit Caleb; quoi qu'il coûte, ce sera bon marché pour
+moi. Il n'y a pas autre chose?
+
+-- Une petite caisse, répondit le voiturier. La voici.
+
+-- Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en épelant l'adresse.
+_With Cash_. Avec de l'argent? Je ne crois pas que ce soit pour
+moi.
+
+-- _With Care_, avec soin lut John, par-dessus l'épaule de Caleb.
+Où lisez-vous _Cash_?
+
+-- C'est juste! c'est juste! Ah! si mon cher enfant qui était en
+Amérique vivait, il aurait pu y avoir de l'argent. Vous l'aimiez
+comme votre fils, John, n'est-ce pas! Vous n'avez pas besoin de le
+dire; je le sais parfaitement. Caleb Plummer. _With Care_. Oui,
+oui, tout va bien. C'est une caisse d'yeux de poupées pour les
+ouvrages de ma fille. Plut à Dieu que ce fût de vrais yeux qui lui
+rendissent la vue!
+
+-- Je voudrais bien, moi aussi, que cela put être, dit le
+voiturier.
+
+-- Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon coeur. Penser
+qu'elle ne verra jamais ces poupées dont elle est entourée tout le
+jour! Voilà qui est poignant. Combien vous dois-je, John?
+
+-- Vous vous moquez, ce n'est pas la peine; je me fâcherai, si
+vous me le demandez encore.
+
+-- Je reconnais bien là votre bon coeur. Voyons, je crois que
+c'est tout.
+
+-- Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore.
+
+-- Quelque chose pour notre marchand, sans doute, dit Caleb. C'est
+pour cela que je suis venu, mais ma tête est si occupée d'arches
+et d'autres choses! N'est-il pas venu?
+
+- Non, répondit le voiturier. Il est trop occupé, il va se marier.
+
+-- Cependant il viendra, dit Caleb; car il m'a dit de suivre la
+route qui mène chez moi; il y aurait dix contre un à parier qu'il
+me rencontrerait. Je ferais donc bien de m'en aller. Auriez vous
+la bonté, madame, de me laisser pincer la queue de Boxer un
+instant?
+
+-- Pourquoi donc, Caleb? belle demande!
+
+-- N'y faites pas attention, dit le petit homme; Il est possible
+que cela ne lui plaise pas; mais j'ai reçu une petite commande de
+chiens jappant, et je voudrais essayer d'imiter la nature de mon
+mieux pour six pence. Voilà tout.
+
+Heureusement, Boxer se mit à aboyer sans attendre le stimulant.
+Mais il annonçait l'approche d'un nouveau visiteur, Caleb renvoya
+son expérience à un meilleur moment, mit la boîte ronde sur son
+épaule et se hâta de prendre congé. Il aurait pu s'en épargner la
+peine, car il rencontra le visiteur sur le pas de la porte.
+
+-- Oh! Vous êtes ici, vous? Attendez un moment je vous emmènerai
+chez moi. John Peerybingle, je vous présente mes devoirs. Je les
+présente à votre charmante femme. Elle embellit de jour en jour,
+et elle rajeunit, ce qui n'est pas le plus beau de l'histoire.
+
+-- Je serais surprise de votre compliment, M. Tackleton, dit Dot
+avec assez peu de bonne grâce, si je ne savais pas quelle en est
+la cause.
+
+-- Vous la savez donc?
+
+-- Je le crois, du moins, dit Dot.
+
+-- Ce n'a pas été sans peine, je suppose.
+
+-- C'est vrai.
+
+Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le nom de Gruff et
+Tackleton, son ancienne maison de commerce quand il avait pour
+associé Gruff, Gruff le rébarbatif, Tackleton, était un homme dont
+la vocation avait été tout à fait incomprise de ses parents et de
+ses tuteurs. S'ils en avaient fait un prêteur d'argent, un
+procureur, un recors, il aurait jeté dans sa jeunesse sa gourme de
+mauvais sentiments, et après avoir fait beaucoup d'affaires
+louches, il aurait pu devenir aimable, ne fût-ce que par amour de
+la nouveauté et du changement. Mais rivé à la profession de
+fabricant de joujoux, il était devenu un ogre domestique, qui
+avait passé toute sa vie à s'occuper des enfants, et était leur
+implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux; il n'en aurait
+pas acheté pour tout au monde. Dans sa malice, il se plaisait à
+donner l'expression la plus grimaçante aux fermiers qui
+conduisaient les cochons au marché, au crieur public qui
+recherchait les consciences de procureurs perdues, aux vieilles
+femmes qui raccommodaient des bas ou qui découpaient un pâté, et
+autres personnages qui composaient son fond de boutique; son
+esprit jouissait, quand il faisait des vampires, des diables à
+ressorts enfoncés dans une boîte, destinés à faire peur aux
+enfants. C'était son seul plaisir, et il se montrait grand dans
+ces inventions. C'était un délice pour lui que d'inventer un
+croquemitaine ou un sorcier. Il avait mangé de l'argent pour faire
+fabriquer des verres de lanterne magique où le démon était
+représenté sous la forme d'un homard à figure humaine. Il en avait
+aussi perdu à faire faire des géants hideux. Il n'était pas
+peintre, mais avec un morceau de craie il indiquait à ses artistes
+par un simple trait, le moyen d'enlaidir la physionomie de ces
+monstres, qui étaient capables de troubler l'imagination des
+enfants de dix à douze ans pendant toutes leurs vacances.
+
+Ce qu'il était pour les joujoux, il l'était, comme la plupart des
+hommes, pour toutes les autres choses. Vous pouvez donc supposer
+aisément que la grande capote verte qui descendait jusqu'au
+mollet, et qui était boutonnée jusqu'au menton, enveloppait un
+compagnon fort peu agréable.
+
+Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait se marier;
+oui il allait se marier en dépit de tout cela, et il allait
+épouser une femme jeune et jolie.
+
+Il n'avait pas du tout la mine d'un fiancé, dans la cuisine du
+voiturier, avec sa figure sèche, sa taille ficelée dans sa
+redingote, son chapeau rabattu sur le nez, ses mains fourrées au
+fond de ses poches, son oeil ricaneur où semblait s'être
+concentrée toute la noirceur de nombre de corbeaux. Pourtant il
+allait se marier.
+
+-- Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du premier
+mois de l'année, ce sera mon jour de noce, dit Tackleton.
+
+Ai-je dit qu'il avait toujours un oeil grand ouvert, et l'autre
+presque fermé, et que l'oeil presque fermé était le plus
+expressif? Je ne crois pas l'avoir dit.
+
+-- C'est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant sonner son
+argent.
+
+-- C'est aussi le nôtre, s'écria le voiturier.
+
+-- Ha! ha! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous faites
+précisément un couple pareil à nous.
+
+L'indignation de Dot à cette assertion présomptueuse ne peut se
+décrire. Cet homme était fou.
+
+-- Écoutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du coude et le
+tirant un peu à l'écart, vous serez de la noce; nous sommes
+embarqués dans le même bateau.
+
+-- Comment, dans le même bateau! dit le voiturier.
+
+-- À peu de chose près, vous savez, dit Tackleton. Venez passer
+une soirée avec nous auparavant.
+
+-- Pourquoi? dit le voiturier étonné d'une hospitalité si
+pressante.
+
+-- Pourquoi? reprit l'autre, voilà une nouvelle manière de
+recevoir une invitation! Pourquoi? pour se récréer, pour être en
+société, vous savez, pour s'amuser.
+
+-- Je croyais que vous n'étiez pas toujours sociable, dit le
+voiturier avec sa franchise.
+
+-- Allons, dit Tackleton, je vois qu'il ne sert de rien d'être
+franc avec vous; c'est parce que votre femme et vous avez l'air
+d'être parfaitement bien ensemble. Vous comprenez...
+
+-- Non, je ne comprends pas, interrompit John, que voulez-vous
+dire?
+
+-- Eh bien! dit Tackleton, comme vous avez l'air de faire très bon
+ménage, votre société fera un très bon effet sur mistress
+Tackleton. Et quoique je ne crois pas que votre femme me voie de
+très bon oeil, elle ne peut s'empêcher d'entrer dans mes vues, car
+rien que son apparition avec vous fera l'effet que je désire.
+Dites-moi donc que vous viendrez.
+
+-- Nous nous sommes arrangés pour célébrer l'anniversaire de notre
+jour de noce chez nous, nous nous le sommes promis. Vous savez que
+le _chez soi_...
+
+- Qu'est-ce que c'est que le _chez soi_? s'écria Tackleton, quatre
+murs et un plafond. -- Vous avez un grillon? Pourquoi ne les tuez-
+vous pas? je les tue, moi; je déteste ce cri. -- il y a quatre
+murs et un plafond chez moi; venez-y.
+
+-- Vous tuez les grillons? dit John.
+
+-- Je les écrase, répondit l'autre en frappant le sol du talon.
+Vous viendrez, n'est-ce pas? C'est autant votre intérêt que le
+mien que les femmes se persuadent l'une à l'autre qu'elles sont
+contentes et qu'elles ne peuvent pas être mieux. Je les connais.
+Tout ce qu'une femme dit, une autre femme est aussitôt déterminée
+à le croire. Il y a entre elles un esprit d'émulation tel que, si
+votre femme dit: «Je suis la plus heureuse femme du monde, mon
+mari est le meilleur des maris, et je suis folle de lui», ma femme
+dira la même chose de moi à la vôtre, et plus encore, elle la
+croira à moitié.
+
+-- Voudriez-vous dire qu'elle ne le pense pas? demanda le
+voiturier.
+
+-- Qu'elle ne pense pas quoi? s'écria Tackleton avec un rire
+sardonique.
+
+Le voiturier avait envie d'ajouter: «Qu'elle n'est pas folle de
+vous,» mais en voyant son oeil à demi fermé, et une physionomie si
+peu faite pour exciter l'affection, il dit: -- Qu'elle ne le croit
+pas?
+
+-- Ah! vous plaisantez, dit Tackleton.
+
+Mais le voiturier dont l'esprit était trop lent pour comprendre la
+signification de ses paroles, regarda Tackleton d'un air si
+sérieux, que celui-ci se crut obligé d'être un peu plus explicite.
+
+-- J'ai le goût d'épouser une femme jeune et jolie dit-il; c'est
+mon goût et j'ai les moyens de le satisfaire. C'est mon caprice.
+Mais..., regardez.
+
+Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le feu, le menton
+appuyé sur sa main, et regardant la flamme d'un air pensif. Les
+regards du voiturier se portèrent alternativement de sa femme sur
+Tackleton, et de Tackleton sur sa femme.
+
+-- Elle vous respecte et vous obéit, sans doute, dit Tackleton;
+eh! bien, comme je ne suis pas un homme à grands sentiments, cela
+me suffit. Mais croyez-vous qu'il n'y ait rien de plus en elle?
+
+-- Je crois, répondit le voiturier, que si un homme me disait
+qu'il n'y a rien de plus, je le jetterais par la fenêtre.
+
+-- C'est bien cela, dit l'autre avec sa promptitude ordinaire.
+J'en suis sûr. Je ne doute pas que vous le feriez. J'en suis
+certain. Bonsoir. Je vous souhaite de bons rêves.
+
+Le brave voiturier était abasourdi, et ces paroles l'avaient mis
+mal à l'aise, malgré lui. Il ne put s'empêcher de le montrer à sa
+manière.
+
+-- Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d'un air de compassion. Je
+m'en vais. Je vois qu'en réalité nous sommes logés tous deux à la
+même enseigne. Ne viendrez-vous pas demain soir? Bon! Demain vous
+sortirez pour faire des visites. Je sais où vous irez, et j'y
+mènerai celle qui doit être ma femme. Cela lui fera du bien. Vous
+y consentez? Merci. Qu'est-ce?
+
+C'était un grand cri poussé par la femme du voiturier, un cri
+aigu, perçant, qui fit retentir la cuisine. Elle s'était levée de
+sa chaise, et elle était debout en proie à la terreur et à la
+surprise.
+
+-- Dot! cria le voiturier. Mary! Darling! Qu'est-ce qui est
+arrivé?
+
+Ils furent tous là dans un instant. Caleb, qui s'était appuyé sur
+la caisse de gâteau, n'avait repris qu'imparfaitement sa lucidité
+d'esprit en s'éveillant en sursaut, et saisit miss Slowbody par
+les cheveux; mais il lui en demanda pardon aussitôt.
+
+-- Mary! s'écria le voiturier en soutenant sa femme dans ses bras;
+vous trouvez-vous mal? Qu'avez-vous? dites-le moi, ma chère.
+
+Elle ne répondit qu'en frappant ses mains l'une contre l'autre, et
+en partant d'un éclat de rire. Puis, se laissant glisser à terre,
+elle se couvrit le visage de son tablier, et se mit à pleurer à
+chaudes larmes. Ensuite, elle éclata encore de rire, après cela
+elle poussa des cris; enfin elle dit qu'elle se sentait froide, et
+elle se laissa ramener au près du feu. Le vieillard était debout
+comme auparavant tout à fait calme.
+
+-- Je suis mieux, John, dit-elle; je suis parfaitement remise;
+je...
+
+Mais John était du côté opposé, et elle avait le visage tourné
+vers l'étrange vieillard, comme si elle s'adressait à lui. Sa tête
+se dérangeait-elle?
+
+-- Ce n'est qu'une imagination, mon cher John... quelque chose qui
+m'a passé tout à coup devant les yeux; je ne sais ce que c'était.
+Cela est passé, tout à fait passé.
+
+-- Je suis charmé que ce soit passé, dit Tackleton, en jetant un
+regard expressif autour de la cuisine. Mais qu'est-ce que ce
+pouvait être? Caleb, quel est cet homme à cheveux gris?
+
+-- Je ne le connais pas, monsieur, répondit Caleb tout bas. Je ne
+l'ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure pour un casse-noisette;
+tout à fait un nouveau modèle. En lui faisant une mâchoire
+inférieure qui pendrait jusque sur son gilet, il serait très
+original.
+
+-- Il n'est pas assez laid, dit Tackleton.
+
+-- Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb absorbé dans
+ses réflexions. Quel modèle! On lui ouvrirait la tête pour lui
+mettre des allumettes, et on lui tournerait les talons en l'air
+pour les y frotter. Cela ferait très bien sur une cheminée de
+bonne maison.
+
+-- Ce n'est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons Caleb, venez
+avec moi et portez-moi cette boîte. J'espère que vous allez bien
+maintenant, mistress Peerybingle?
+
+-- Oh! tout est passé, répondit la petite femme, en faisant un
+geste comme pour le repousser. Bonsoir.
+
+-- Bonsoir, madame; bonsoir, John Peerybingle. Caleb, prenez garde
+à la boîte. Je vous tuerais, si vous la laissiez tomber. Que la
+nuit est noire! et comme le temps est devenu encore plus mauvais!
+Bonsoir.
+
+Et il partit, après avoir jeté un dernier regard tout autour de la
+cuisine. Caleb le suivit, en portant le gâteau de mariage sur sa
+tête.
+
+Le voiturier avait été tellement mis hors de lui par le cri de sa
+femme, et dans son inquiétude il avait été tellement absorbé par
+les soins qu'il lui donnait, qu'il avait presque oublié
+l'étranger, qui se trouvait maintenant la seule personne qui ne
+fut pas de la maison.
+
+John dit à Dot: -- Vous voyez que ni M. Tackleton, ni Caleb ne
+l'ont réclamé. Il faut que je lui fasse savoir qu'il est temps de
+s'en aller.
+
+Au même instant, l'étranger s'avançant vers lui, lui dit: --
+Pardon, mon ami, je crains que votre femme n'ait été indisposée.
+Je regrette de vous donner de l'embarras, mais ne voyant pas
+arriver le serviteur que mon infirmité me rend indispensable, je
+redoute quelque méprise. Le temps, qui m'a rendu si utile l'abri
+de votre voiture, continue à être mauvais. Seriez-vous assez bon
+pour me faire dresser un lit ici?
+
+La pantomime de l'étranger, qui avait montré ses oreilles en
+parlant de son infirmité, avait donné plus de force à ses paroles.
+
+-- Oui, certainement, répondit Dot avec empressement.
+
+-- Oh! dit le voiturier surpris de la promptitude avec laquelle ce
+consentement avait été donné. Bien! je n'ai rien à objecter mais
+cependant je ne suis pas sûr que...
+
+-- Chut, mon cher John, interrompit-elle.
+
+-- Bah! il est sourd comme une pierre, reprit John.
+
+-- Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui, certainement. Je vais
+lui dresser un lit tout de suite. John.
+
+Comme elle courait pour exécuter cette promesse, le trouble de son
+esprit et l'agitation de ses manières étaient si étranges, que le
+voiturier la regarda tout ébahi.
+
+-- Les mamans vont donc faire les lits! dit miss Slowbody au baby
+avec ses pluriels absurdes; ses cheveux tomberont tout ébouriffés
+quand elles ôteront les bonnets, et les bonnes amies assises
+auprès du feu auront peur.
+
+Avec cette attention à des bagatelles qu'accompagne souvent
+l'inquiétude d'esprit, le voiturier tout en se promenant de long
+en large, répéta maintefois mentalement ces paroles absurdes. Il
+les répéta si souvent qu'il les apprit par coeur, et il les
+récitait comme une leçon, lorsque Tilly Slowbody, après avoir
+frictionné avec la main la tête de l'enfant, lui rattacha son
+bonnet.
+
+-- Nos chères amies assises au coin du feu ont eu peur. Qu'est-ce
+qui a donc pu faire peur à Dot? je ne puis me le figurer,
+murmurait le voiturier en allant et venant dans la cuisine.
+
+Il se rappelait les insinuations du marchand de joujoux, et elles
+remplissaient son coeur d'un malaise vague et indéfinissable. En
+vain il cherchait à bannir ce souvenir, mais M. Tackleton était un
+esprit vif et rusé, tandis que le voiturier ne pouvait s'empêcher
+de reconnaître qu'il n'était lui-même qu'un homme à conception
+lente, pour qui une indication incomplète ou interrompue était une
+vraie torture. Ce n'était pas qu'il voulût rattacher la conduite
+si extraordinaire de sa femme à aucune des paroles de
+M. Tackleton, mais ces deux choses sans relation apparente entre
+elles, ne cessaient pas de se représenter à son esprit d'une
+manière inséparable.
+
+Le lit fut bientôt prêt; et l'étranger, refusant tout autre
+rafraîchissement qu'une tasse de thé, se retira. Alors Dot, tout à
+fait remise, dit-elle, arrangea pour son mari la grande chaise au
+coin de la cheminée, chargea sa pipe et la lui remit, et s'assit à
+côté de lui sur son tabouret placé comme d'habitude sur le foyer.
+
+Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait toujours voulu
+y être assise sur ce petit tabouret mignon qu'elle préférait à
+tout autre siège.
+
+Elle était la femme du monde la plus capable de charger une pipe.
+Il y avait du plaisir à la voir introduire ses jolis doigts dans
+le fourneau, souffler dans le tuyau pour le nettoyer, et puis y
+souffler encore une douzaine de fois, comme si elle ne savait
+qu'il n'y avait plus rien à en faire sortir, le mettre devant son
+oeil comme une lunette d'approche, et regarder à travers avec
+mignardise. Elle déployait un vrai art à bourrer les fourneaux de
+tabac, et elle mettait de l'art, oui vraiment, de l'art, lorsque
+le voiturier avait mis la pipe à la bouche, à mettre le feu à la
+pipe avec un papier allumé, sans jamais brûler le nez de son mari,
+quoiqu'elle en approchât de fort près.
+
+Le Grillon et la bouilloire, se remettant à chanter,
+reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d'un nouvel
+éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la pendule, dont le
+travail n'attirait l'attention de personne, le reconnaissait. Et
+celui qui le reconnaissait le mieux c'était le voiturier, dont le
+visage s'épanouissait au milieu du tourbillon de fumée.
+
+Pendant qu'il fumait sa vieille pipe d'un air calme et pensif,
+pendant que la pendule tintait, que le feu brillait, et que le
+Grillon chantait, ce génie du foyer et de la maison -- car tel
+était le Grillon -- sortit sous une forme de fée, et évoqua autour
+de lui des images nombreuses, des souvenirs domestiques. Des Dots
+de tous les âges remplirent la chambre. Des Dots qui n'étaient que
+des enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les
+prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi, à son
+image un peu lourde; des Dots mariées faisant leur entrée dans la
+maison et prenant possession des clés d'un air de triomphe; des
+Dots récemment mères, suivies de Slowbody imaginaires portant des
+enfants au baptême; des Dots plus âgées, mais toujours charmantes
+regardant danser des jeunes Dots leurs filles dans un bal
+rustique, des Dots ayant pris de l'embonpoint et entourées de
+leurs petits enfants; des Dots décrépites, marchant en chancelant,
+appuyées sur des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi
+avec de vieux chiens Boxer couchés à leurs pieds; de nouvelles
+voitures conduites, par de nouveaux voituriers -- les frères
+Peerybingle, lisait-on sur les plaques; -- de vieux voituriers
+malades, soignés par les plus gentilles mains, et enfin des tombes
+de vieux voituriers dans la verdure du cimetière. Et comme le
+Grillon lui montrait toutes ces choses -- il les voyait
+distinctement, quoiqu'il eût les yeux fixés sur le feu, -- le
+coeur du voiturier se dilatait de joie et il remerciait de tout
+son pouvoir les dieux de la maison, et ne pensait pas plus que
+vous à Gruff et Tackleton.
+
+Mais quelle est cette figure de jeune homme que le Grillon-fée lui
+montrait si près du tabouret de Dot.
+
+Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau de la
+cheminée, répétant toujours: «Mariée et pas avec moi!»
+
+Oh Dot! il n'y a plus de place pour cette vision dans toutes
+celles de votre mari; pourquoi cette ombre est-elle tombée sur mon
+coeur!
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+Second Cri.
+
+Caleb Plummer et la fille aveugle habitaient seuls ensemble, comme
+disent les livres de contes. -- Je bénis ces livres, et j'espère
+que vous les bénirez comme moi de ce qu'ils racontent quelque
+chose de ce monde prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle
+habitaient seuls ensemble, dans une petite baraque en bois,
+appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui faisait
+l'effet d'une verrue sur un nez. La maison de Gruff et Tackleton
+était celle qui faisait le plus de figure dans toute la rue,
+tandis que vous auriez démoli en deux coups de marteau toute la
+baraque de Caleb, et vous en auriez emporté tous les débris sur
+une seule voiture.
+
+Si quelqu'un avait arrêté ses yeux pour honorer d'un regard la
+place de la masure de Caleb Plummer, ce n'aurait été sans doute,
+que pour en approuver la démolition pour cause d'embellissement de
+la rue; car elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton
+l'effet d'une excroissance, telle qu'une verrue sur un nez, un
+coquillage sur la carène d'un navire, un clou sur une porte, un
+champignon sur la tige d'un arbre. Mais c'était de ce germe
+qu'était sorti le tronc superbe de Gruff et Tackleton. Sous ce
+toit crevassé, l'avant-dernier Gruff avait commencé, sur une
+petite échelle, la fabrique de joujoux pour des garçons et des
+filles, maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les
+avaient brisés et qui avaient été dormir.
+
+J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient là, mais
+j'aurais dû dire que Caleb habitait là et que sa fille habitait
+ailleurs; elle habitait une demeure enchantée par le talent de
+Caleb, où la pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient
+jamais. Caleb n'était pas sorcier, mais il possédait là son art
+magique réservé aux hommes: la magie du dévouement, et l'amour
+sans bornes. La nature avait été sa seule maîtresse, et lui avait
+enseigné à produire tous ses enchantements.
+
+La fille aveugle n'avait jamais su que le plafond était sale, les
+murs décrépits et lézardés, et laissant à l'air des passages de
+plus en plus nombreux; que les solives vermoulues étaient prêtes à
+s'effondrer; que la rouille mangeait le fer, la pourriture le
+bois, et la moisissure le papier; enfin que le délabrement de la
+masure s'aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que la table à
+manger ne portait qu'une vaisselle ébréchée, que le découragement
+et les chagrins attristaient la maison, et que les cheveux de son
+père blanchissaient à vue d'oeil. Elle ne sut jamais qu'ils
+avaient un maître froid, exigeant et intéressé; elle ne sut jamais
+en un mot que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la
+croyance que dans son humour excentrique il aimait à plaisanter
+avec eux, et, qu'étant leur ange gardien, il dédaignait de leur
+dire une parole de remerciement.
+
+Tout cela était l'oeuvre de Caleb, l'oeuvre de son brave homme de
+père! Mais il avait aussi un Grillon dans son foyer; et pendant
+qu'il écoutait avec tristesse sa musique, au temps que sa pauvre
+aveugle sans mère était jeune, cet esprit lui inspira la pensée
+que cette funeste privation de la vue pourrait être changée en
+bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse par ces
+petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des grillons sont de
+puissants esprits, quoique ceux qui conversent avec eux ne le
+sachent pas le plus souvent, et il n'y a pas, dans le monde
+invisible, de voix plus aimables et plus vraies, sur lesquelles on
+puisse mieux compter, et qui donnent des conseils plus affectueux,
+que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles s'adressent à
+l'espèce humaine.
+
+Caleb et sa fille étaient ensemble à l'ouvrage dans leur chambre
+d'habitude, qui leur servait à tous les usages de la vie, et
+c'était une étrange pièce. Il y avait là des maisons à divers
+degrés de construction pour des poupées, de toutes les conditions;
+des maisons modestes pour les poupées de fortune médiocre, des
+maisons avec une chambre et une cuisine seulement pour les poupées
+de basse classe, des maisons somptueuses pour les poupées du grand
+monde. Plusieurs de ces maisons étaient meublées d'une manière
+analogue à leur destination; d'autres pouvaient l'être sur un
+simple avis et il ne fallait pas aller loin pour trouver des
+meubles. Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient
+destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les yeux fixés
+au plafond, ils n'y étaient pas pêle-mêle, mais réunis d'après
+leur rang, et les distinctions sociales y étaient encore plus
+marquées que dans le monde réel, où elles se trouvent beaucoup
+plus dans le vêtement que dans le corps, et souvent un corps qui
+serait fait pour une classe élevée n'est couvert que d'un vêtement
+appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse avait des
+bras et des jambes de cire, la bourgeoisie n'avait les membres
+qu'en peau, et le peuple qu'en bois.
+
+Outre les poupées, il y avait bien d'autres échantillons du talent
+de Caleb Plummer; dans sa chambre, il y avait des arches de Noé,
+où les animaux étaient entassés de manière à tenir le moins de
+place possible, et à supporter des secousses sans se casser. La
+plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la porte,
+appendice peu naturel, mais qui ajoutait un ornement gracieux à
+l'édifice. On y voyait des vingtaines de petites voitures, dont
+les roues, quand elles tournaient, faisaient entendre une musique
+plaintive. On y voyait de petits violons, de petits tambours et
+autres instruments de torture pour les oreilles des grandes
+personnes, tout un arsenal de canons, de fusils, de sabres et de
+lances. On y voyait de petits saltimbanques en culottes rouges,
+franchissant des obstacles en ficelle rouge, et descendant de
+l'autre côté, la tête en bas et les pieds en l'air. On y voyait
+des vieux à barbes grises, sautant comme des fous par dessus des
+barrières horizontales, placées exprès au travers de la porte de
+leurs maisons. On y voyait des animaux de toute espèce et des
+chevaux de toutes les races, depuis le grison juché sur quatre
+chevilles plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu'au
+magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi au grand
+Derby. Il aurait été difficile de compter les nombreuses douzaines
+de figures grotesques qui étaient toujours prêtes à commettre
+toute espèce d'absurdités à la première impulsion d'une manivelle,
+de sorte qu'il n'aurait pas été aisé de citer une folle, un vice,
+une faiblesse, qui n'eût pas son type exact ou approchant dans la
+chambre de Caleb Plummer. Et ce n'était pas sous une forme
+exagérée, car il ne faut pas de fortes manivelles pour pousser les
+hommes et les femmes à faire des actes aussi étranges que jamais
+jouet d'enfant a pu en exécuter.
+
+Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis et
+travaillaient. La jeune aveugle habillait une poupée, et Caleb
+peignait et vernissait la façade d'une charmante petite maison.
+
+L'air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa physionomie
+rêveuse et absorbée qui aurait convenu à un alchimiste et à un
+savant profond, faisaient au premier abord un contraste frappant
+avec la trivialité de son occupation. Mais les choses triviales,
+que l'on fait pour avoir du pain, deviennent au fond des choses
+sérieuses; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord
+chambellan, ou membre du parlement, un avocat, un grand
+spéculateur, s'il aurait passé son temps à faire des choses moins
+bizarres, tandis que je doute fort qu'elles eussent été moins
+innocentes.
+
+-- Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec votre belle
+redingote neuve? lui dit sa fille.
+
+-- Avec ma belle redingote neuve? répondit Caleb, en jetant sur la
+corde où séchait suspendue la vieille souquenille de toile
+d'emballage que nous avons décrite.
+
+-- Que je suis heureuse que vous l'ayez achetée, père.
+
+-- Et à un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le plus à
+la mode. Elle est trop belle pour moi.
+
+La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit à rire avec bonheur.
+
+-- Trop belle, père! Qu'est-ce qui peut être trop beau pour vous?
+
+-- Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en voyant
+l'effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa fille; lorsque
+j'entends les enfants et les gens dire derrière moi: oh! c'est un
+élégant! je ne sais plus de quel coté regarder. Et ce mendiant qui
+ne voulait pas s'en aller hier au soir; il ne voulait pas me
+croire quand je l'assurais que j'étais un homme du commun. Non,
+Votre Honneur, m'a-t-il dit, que Votre Honneur ne me dise pas
+cela! J'en ai été tout confus et il me semblait que je ne devais
+pas porter un habit aussi beau.
+
+Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son coeur!
+
+-- Je vous vois, père, dit-elle en frappant des mains, je vous
+vois aussi distinctement que si j'avais des yeux que je ne
+regrette jamais quand vous êtes à mes côtés. Un drap bleu!
+
+-- D'un beau bleu, dit Caleb.
+
+-- Oui, oui, d'un bleu éclatant! s'écria la jeune aveugle en
+tournant sa figure radieuse, la couleur que je me rappelle avoir
+vue dans la félicité du ciel! Vous m'avez dit tout à l'heure que
+c'était un bel habit bleu...
+
+-- Et bien fait pour la taille, dit Caleb.
+
+-- Oui, bien fait pour la taille! s'écria la jeune aveugle en
+riant de bon coeur; je vous vois, mon cher père, avec vos beaux
+yeux, votre jeune figure, votre démarche leste, vos cheveux noirs,
+votre air jeune et gracieux.
+
+-- Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier,
+maintenant.
+
+-- Je crois que vous l'êtes déjà, s'écria-t-elle en le montrant du
+doigt, je vous connais mon père; ah! ah! je vous ai deviné!
+
+Quelle différence entre le portrait qu'elle s'en faisait dans son
+imagination et le vrai Caleb. Elle avait parlé de sa marche
+dégagée; en cela elle ne s'était pas trompée. Depuis de nombreuses
+années déjà, il n'était jamais entré dans sa maison de son pas
+naturel et traînant, mais il l'avait contrefait pour tromper les
+oreilles de sa fille, et les jours même où il était le plus triste
+et le plus découragé, il n'avait jamais voulu attrister le coeur
+de son enfant, et avait toujours passé le seuil de la porte d'un
+pas léger.
+
+Dieu le savait! mais je pense que le regard vague et l'air égaré
+de Caleb devaient provenir de cette confusion qu'il avait faite à
+dessein de toutes les choses qui l'entouraient, pour l'amour de sa
+fille aveugle. Comment le pauvre homme n'aurait-il pas été un peu
+égaré après avoir détruit sa propre identité et celle de tous les
+objets qui l'entouraient.
+
+-- Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un moment après
+s'être remis au travail et en reculant de deux pas pour mieux se
+rendre compte de la perspective, tout cela est aussi exact que six
+fois deux liards peuvent faire six sous. C'est dommage que la
+maison vous présente une façade de tous les côtés, si au moins il
+s'y trouvait un escalier pour pouvoir circuler dans les divers
+appartements; mais voilà que je me fais encore illusion et que je
+crois à la réalité de tout cela; c'est la mauvais côté de mon
+métier.
+
+-- Vous parlez tout à fait bas, mon père, seriez-vous fatigué?
+
+-- Fatigué s'écria Caleb avec beaucoup d'animation; qu'est ce qui
+pourrait me fatiguer. Berthe? Je ne fus jamais fatigué. Que
+voulez-vous dire?
+
+Pour donner une plus grande force à ces paroles, Caleb, bien sans
+le vouloir, s'était mis à imiter deux bonshommes qui se trouvaient
+sur la cheminée, et qui s'étiraient les bras en bâillant, puis il
+se mit à fredonner un fragment de refrain. C'était une chanson
+bachique qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure
+naturellement maigre et triste.
+
+-- Comment! je vous trouve en train de chanter, dit M. Tackleton
+en arrivant et montrant sa tête entre la porte. Cela va bien,
+chantez; je ne chante pas, moi!
+
+Personne, certes, ne l'aurait soupçonné de chanter, et il n'avait
+pas une figure qui en eût le moins du monde l'air.
+
+-- Je ne pourrais chanter, non, continua M. Tackleton. Je suis
+charmé que vous le puissiez, vous; j'espère que vous pouvez
+travailler également. Vous avez du temps de reste pour travailler
+et pour chanter, il paraît.
+
+-- Si vous pouviez seulement le voir, Berthe, murmura Caleb à
+l'oreille de sa fille, quel homme joyeux! vous croiriez qu'il vous
+parle sérieusement, si vous ne le connaissiez aussi bien que moi.
+
+La jeune aveugle sourit en remuant la tête en signe d'assentiment.
+
+-- On dit qu'il faut s'appliquer à faire chanter l'oiseau qui ne
+chante pas, grommela M. Tackleton. Mais lorsque le hibou qui ne
+sait pas et qui ne doit pas chanter veut chanter, que doit-on
+faire?
+
+-- Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb à sa fille
+encore plus doucement, oh! qu'il est gracieux!
+
+-- Vous êtes donc toujours agréable et gai avec nous, s'écria
+Berthe en souriant.
+
+-- Ah! vous voilà, vous? répondit Tackleton. Pauvre idiote!
+
+Il s'était mis réellement dans la tête qu'elle était idiote, et se
+fondait peut-être dans cette opinion sur la gaieté et l'affection
+qu'on lui témoignait.
+
+-- Bien! vous êtes là; comment allez-vous? lui dit Tackleton de sa
+voix brusque.
+
+-- Oh! Bien, complètement bien. Je suis si heureuse quand vous
+venez me voir. Je vous souhaite autant de bonheur que vous
+voudriez que les autres en eussent, si c'est possible.
+
+-- Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon, pas une lueur
+de raison!
+
+La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la garda un moment
+entre les siennes et y appuya tendrement une de ses joues avant de
+l'abandonner. Il y avait une telle affection et une si grande
+reconnaissance dans cet acte, que Tackleton lui-même fut ému de le
+voir, et lui dit plus doucement que d'habitude:
+
+-- Quelles affaires avons-nous maintenant?
+
+-- Je l'ai enfermé sous mon oreiller en allant me coucher hier au
+soir, dit Berthe, et je me le suis rappelé en rêvant. Et lorsque
+le jour est venu, et l'éclatant soleil _rouge_, le soleil _rouge_,
+père?
+
+-- Rouge le matin comme le soir, Berthe, répliqua le pauvre Caleb,
+en levant un triste regard vers celui qui le faisait travailler.
+
+-- Quand il est venu, quand j'ai senti dans la chambre cette
+chaleur et cette lumière, il m'a semblé que j'allais m'y heurter
+en marchant, alors j'ai tourné vers lui le petit arbuste en
+remerciant Dieu qui a fait des choses aussi précieuses, et en vous
+remerciant vous qui me les avez envoyées pour m'être agréable.
+
+-- Aussi folle qu'une échappée de Bedlam! dit Tackleton entre ses
+dents. Nous allons être forcés d'en venir aux menottes et aux
+camisoles de force. Ce ne sera pas long.
+
+Caleb, les mains croisées et pendantes, regardait fixement celle
+qui venait de parler, et se demandait si réellement -- il doutait
+de cela! -- Tackleton avait fait quelque chose pour mériter ces
+remerciements. Il eût été très difficile à Caleb de décider en ce
+moment, fût-il menacé de mort, s'il devait tomber aux genoux du
+marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui à grands coups de
+pied. Caleb savait bien cependant que c'était lui qui avait
+apporté à sa fille le petit rosier, et que c'était lui qui avait
+inventé l'innocente déception qui avait empêché Berthe de se
+douter de toutes les choses dont il se privait chaque jour afin de
+la rendre moins malheureuse.
+
+-- Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un peu de
+cordialité! venez ici.
+
+-- Oh! je puis aller droit à vous, sans que vous ayez besoin de me
+guider, répondit-elle.
+
+-- Vous dirai-je un secret, Berthe?
+
+-- Si vous le voulez, répondit-elle avec empressement.
+
+Comme il s'illumina ce visage obscurci! comme cette figure devint
+joyeuse et attentive!
+
+-- C'est bien aujourd'hui que cette petite... comment est son nom,
+cette enfant gâtée, la femme de Peerybingle, vous fait sa visite
+habituelle, c'est bien ce soir, n'est-ce pas? dit Tackleton avec
+une expression de répugnance pour la chose dont il parlait.
+
+-- Oui, répondit Berthe. C'est bien aujourd'hui.
+
+-- Je le savais dit Tackleton. Je désirerais me joindre à votre
+partie.
+
+-- Avez-vous entendu cela, père! s'écria la jeune aveugle avec
+transport.
+
+-- Oui, oui, je l'ai entendu, murmura Caleb avec le regard fixe
+d'un somnambule, mais je ne le crois pas. C'est un de mes
+mensonges, sans aucun doute.
+
+-- Voyez-vous, je voudrais réunir dans votre société les
+Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je fais des
+démarches pour me marier avec May.
+
+-- Vous marier! s'écria la jeune aveugle en tressaillant devant
+lui.
+
+-- Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que je ne
+m'attendais pas à ce quelle me comprit. Oui, Berthe, me marier!
+l'église, le prêtre, le clerc, le bedeau, la voiture à glaces, les
+cloches, le repas, le gâteau de mariage, les rubans, les os à
+moëlle, les couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce,
+vous savez: une noce, ne savez-vous pas ce que c'est qu'une noce?
+
+-- Je le sais, répondit doucement la jeune aveugle, je comprends.
+
+-- Vraiment? murmura Tackleton. C'est plus que ce que j'attendais.
+Bien! c'est pour cette raison que je veux faire partie de votre
+réunion, et y amener May ainsi que sa mère. Je vous enverrai pour
+ce soir quelque petite chose, un gigot de mouton on quelque autre
+plat confortable. Vous m'attendrez?
+
+-- Oui, répondit-elle.
+
+Elle avait laissé tomber sa tête et s'était retournée; et elle
+demeurait, les mains croisées, rêveuse.
+
+-- Je pense que vous m'avez bien compris dit Tackleton en
+s'adressant à elle; car vous semblez avoir oublié ce que je vous
+ai dit... Caleb!
+
+-- Je me hasarderai à dire que je suis ici, je suppose, pensa
+Caleb... Monsieur!
+
+-- Ayez soin qu'elle n'oublie pas ce que je lui ai dit.
+
+-- Elle n'oublie jamais, répondit Caleb. C'est une des qualités
+qui sont parfaites chez elle.
+
+-- Chaque homme s'imagine que les oies qui lui appartiennent sont
+des cygnes, observa le marchand de joujoux en haussant les
+épaules! Pauvre diable!
+
+S'étant délivré lui-même de cette remarque avec un mépris infini,
+le vieux Gruff et Tackleton sortit.
+
+Berthe resta où il l'avait laissée, perdue dans ses réflexions. La
+gaîté s'était évanouie de son visage baissé, et elle était bien
+triste. Trois ou quatre fois elle secoua la tête, comme si elle
+regrettait quelque souvenir ou quelque perte; mais ses tristes
+réflexions ne se révélèrent par aucune parole.
+
+Caleb avait été occupé pendant ce temps à joindre le timon des
+chevaux à un wagon par un procédé sommaire, en clouant le harnais
+dans les parties vives de leurs corps, lorsqu'elle se dressa tout
+à coup de sa chaise, et venant s'asseoir près de lui, elle lui
+dit:
+
+-- Mon père, je suis dans la solitude des ténèbres. J'ai besoin de
+mes yeux, mes yeux patients et pleins de bonne volonté.
+
+-- Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prêts; ils sont
+plus à vous qu'à moi, Berthe, et à chaque heure des vingt-quatre
+heures. Que voulez-vous faire de vos yeux, ma chère?
+
+-- Regardez autour de la chambre, mon père.
+
+-- C'est fait, dit Caleb. Vous n'avez pas plutôt parlé que c'est
+fait, Berthe.
+
+-- Dites-moi ce que vous voyez ici autour.
+
+-- Tout est la même chose qu'à l'ordinaire, dit Caleb, grossier
+mais bien conditionné: de gaies couleurs sur les murs, de
+brillantes fleurs sur les plats et les assiettes, des bois polis,
+des poutres et des panneaux luisants, la maison respire partout
+l'enjouement et la gaîté, et est vraiment fort gentille.
+
+Elle était agréable et gaie partout où les mains de Berthe avaient
+l'habitude et pouvaient atteindre. Mais il n'en était pas ainsi
+des autres endroits, ils n'étaient nullement gais ni agréables, il
+n'était pas possible de le dire, quoique ils eussent été si bien
+transformés par Caleb.
+
+-- Vous avez votre habit de travail, et vous n'êtes pas si élégant
+qu'avec le bel habit bleu, dit Berthe en touchant son père.
+
+-- Non, pas si élégant répondit Caleb; mais assez joli, cependant.
+
+-- Mon père, dit la jeune aveugle en se rapprochant tout à fait de
+lui et passant un de ses bras autour de son cou, dites-moi quelque
+chose de May; elle était bien jolie, n'est-ce pas!
+
+-- Elle était, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et c'était une
+chose tout à fait rare pour lui cette fois de ne pas avoir besoin
+de recourir à ses inventions habituelles.
+
+-- Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement, plus noirs que
+les miens. Sa voix est douce et pleine d'harmonie, je m'imagine.
+J'ai souvent aimé à l'entendre. Sa taille...
+
+-- Il n'y a pas une seule poupée dans la salle qui puisse
+l'égaler, dit Caleb, et ses yeux...
+
+Il s'arrêta, car Berthe avait resserré encore plus ses bras autour
+de son cou, et il ne comprit que trop bien ce pressant
+avertissement.
+
+Il toussa un moment, il hésita un moment, et se mit à entonner sa
+chanson à boire, sa ressource infaillible dans les moments
+difficiles.
+
+-- Notre ami? mon père? notre bienfaiteur. Et je ne suis jamais
+fatiguée de savoir ce qui le concerne. En ai-je jamais été
+fatiguée? dit-elle rapidement.
+
+-- Non, certainement, répondit Caleb, et avec raison.
+
+-- Ah! avec tant de raison! s'écria la jeune aveugle d'un ton si
+ardent; que Caleb, quoique ses motifs fussent si purs, n'eut pas
+le courage de la regarder en face, mais baissa les yeux comme si
+elle avait pu s'apercevoir de son innocente tromperie.
+
+-- Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher père, dit Berthe,
+parlez-m'en souvent. Sa figure est bienveillante, bonne et tendre.
+Elle est honnête et vraie. J'en suis sûre. Ce coeur généreux, qui
+dissimule tous ses bienfaits sous une apparence de répugnance et
+de rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute?
+
+-- Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son désespoir
+tranquille.
+
+-- Et lui donne l'air noble, s'écria la jeune aveugle. Il est plus
+âgé que May, père?
+
+-- Oui, dit Caleb en hésitant et comme malgré lui. Oui, il est un
+peu plus âgé que May, mais cela ne signifie rien.
+
+-- Ô mon père, oui. Être sa compagne patiente dans les infirmités
+de son âge; être sa garde-malade agréable dans ses maladies, et
+son amie constante dans ses souffrances et dans ses chagrins; ne
+pas connaître la fatigue quand on travaille pour l'amour de lui,
+le veiller, le soigner, s'asseoir auprès de son lit, et faire la
+conversation avec lui à son réveil, et prier pour lui pendant son
+sommeil, quels privilèges elle aura! quelles occasions de lui
+prouver sa fidélité et son dévouement! Fera-t-elle tout cela, mon
+cher père?
+
+-- Je n'en doute point, dit Caleb.
+
+-- J'aime May, mon père; je puis l'aimer du fond de mon âme!
+s'écria la jeune aveugle. Et en disant ces paroles, elle approcha
+du visage de Caleb sa pauvre figure privée de lumière, et pleura
+tellement que celui-ci fut presque fâché de lui avoir procuré ce
+bonheur plein de larmes.
+
+Pendant ce temps, il y avait eu chez John Peerybingle une assez
+notable commotion, car naturellement la petite mistress
+Peerybingle ne voulait pas aller dehors sans avoir avec elle le
+baby; et mettre le baby en état de sortir prenait du temps. Non
+pas que ce fût beaucoup de chose que le baby comme poids, mais
+avant d'avoir tout préparé pour lui, cela n'en finissait point, et
+il n'était pas utile de se presser. Par exemple: lorsque le baby
+fut habillé et crocheté jusqu'à un certain point, et que vous
+auriez pu raisonnablement supposer qu'il manquait une touche ou
+deux pour achever sa toilette, et en faire un baby présentable à
+tout le monde, il fut inopinément coiffé d'un bonnet de flanelle
+et porté au berceau; alors il sommeilla entre deux couvertures
+pendant la plus grande partie d'une heure. De cet état d'inaction
+il fut ramené tout à fait resplendissant, et rugissant violemment
+pour avoir sa part -- s'il est permis de m'exprimer ainsi qu'on le
+fait généralement - d'un léger repas. Après cela, il alla dormir
+de nouveau. Mistress Peerybingle mit à profit cet intervalle pour
+se faire aussi belle que chacun de vous peut penser qu'une jeune
+femme puisse le faire, et pendant cette courte trêve, miss
+Slowbody s'insinua elle-même dans un spencer d'une confection si
+surprenante et si ingénieuse qu'il ne semblait avoir été fait ni
+pour elle, ni pour aucune autre personne de l'univers, et qui
+pouvait poursuivre sa course solitaire sans attirer le moindre
+regard de personne. Pendant ce temps le baby bien éveillé était
+paré, par les efforts réunis de mistress Peerybingle et de miss
+Slowbody, d'un manteau couleur de lait pour son corps et d'une
+espèce de bonnet nankin; ce ne fut qu'alors que tous trois
+sortirent; le vieux cheval pendant une heure s'était occupé à
+creuser et dégrader la route de ses impatients autographes pour la
+valeur du droit à payer à la barrière, et par la même raison Boxer
+se montrait dans une lointaine perspective attendant immobile et
+jetant un regard en arrière sur le cheval comme s'il voulait le
+tenter de prendre la même route que lui et de partir sans ordre.
+
+Quant à une chaise ou à tout autre espèce d'aide pour placer
+mistress Peerybingle dans la voiture, vous connaissez vraiment peu
+John, je m'en flatte, si vous croyez que cela lui fut nécessaire.
+Avant que vous ayez eu le temps de le regarder, il l'enleva de
+terre et elle se trouva à sa place, fraîche et rose, qui lui
+disait: John! comment pouvez-vous! pensez à Tilly!
+
+Si je pouvais me permettre de mentionner les jambes d'une jeune
+personne, pour un motif quelconque, je vous ferais observer que
+celles de miss Slowbody semblaient destinées à la singulière
+fatalité d'être constamment heurtées, et il leur était impossible
+d'effectuer la moindre montée ou descente sans s'en rappeler la
+circonstance par une entaille, de même que Robinson Crusoé
+marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais de peur d'être
+considéré comme impoli je garde le reste de mes pensées pour moi.
+
+-- John, avez-vous pris le panier où se trouvent le veau et le
+pâté et les autres choses; et les bouteilles de bière? dit Dot. Si
+vous les avez oubliés, il faut les aller chercher à la minute.
+
+-- Vous êtes une délicate petite femme, répondit le voiturier, de
+me dire de retourner après m'avoir fait perdre un quart-d'heure de
+mon temps.
+
+-- Je suis fâchée de cela, John, dit Dot avec embarras, mais je ne
+saurais penser à rendre visite à Berthe, je n'irai jamais, John,
+pour aucune raison, sans le pâté au veau et au jambon, et les
+autres choses et les bouteilles de bière.
+
+-- Way!
+
+Ce monosyllabe s'adressait au cheval, qui n'y faisait aucune
+attention.
+
+-- Oh! arrêtez Way, John! dit mistress Peerybingle, s'il vous
+plait!
+
+-- Il sera bien temps de l'arrêter, répliqua John, lorsque j'aurai
+oublié quelque chose. Le panier est là, et suffisamment en sûreté.
+
+-- Quel monstre vous êtes, John, de ne me l'avoir pas dit, et en
+me sachant si inquiète! Je déclare que je n'irais jamais chez
+Berthe sans le pâté au veau et au jambon, les autres choses et les
+bouteilles de bière, pour rien au monde. Régulièrement tous les
+quinze jours depuis que nous sommes mariés, John, nous y avons
+fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait aller mal
+dans cette partie, je crois que nous ne serions plus jamais
+heureux.
+
+-- C'est une pensée de la première importance, dit le voiturier,
+et je vous honore pour cela, petite femme.
+
+-- Mon cher John, répliqua Dot en devenant vraiment rouge, ne
+parlez pas de m'honorer. Grand Dieu!
+
+-- À propos, observa le voiturier, ce vieux monsieur...
+
+Elle fut visiblement et instantanément embarrassée.
+
+-- C'est un singulier original, dit le voiturier en regardant
+droit devant lui tout le long de la route. Je ne sais que penser
+de lui. Je ne remarque pourtant rien de dangereux en lui.
+
+-- Rien du tout. Je suis sûre, tout à fait sûre qu'il n'a rien de
+dangereux.
+
+-- Oui? dit le voiturier, les yeux attachés sur son visage et à
+cause du ton dont elle avait prononcé ces paroles. Je suis
+satisfait que vous en soyez certaine, parce que cela confirme ma
+certitude. Il est curieux qu'il se soit mis dans la tête de venir
+loger chez nous, n'est-ce pas? Il y a des choses parfois si
+étranges.
+
+-- Si étranges! répondit Dot d'une voix basse et à peine
+perceptible.
+
+-- Cependant ce vieux gentleman paraît être une bonne nature, dit
+John, et il paye comme un gentleman, et je pense qu'on peut se
+fier à sa parole comme à celle d'un gentleman. J'ai eu ce matin
+une longue conversation avec lui, il m'a dit qu'il m'entendait
+mieux, parce qu'il commençait à s'habituer à ma voix. Il m'a parlé
+de beaucoup de choses qui le concernaient, et je lui ai beaucoup
+parlé aussi de moi, et il m'a fait quelques rares questions. Je
+l'ai informé que j'avais deux chemins à servir, comme vous savez;
+que je passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par
+celui de gauche -- et, étant étranger, il a voulu connaître le nom
+des localités où je passe -- et il s'est intéressé à cette
+nomenclature. -- Alors, a-t-il dit, ce soir je retournerai par le
+même chemin que vous, lorsque je croyais que vous feriez votre
+retour par une direction exactement opposée. C'est important. Je
+vous embarrasserai de moi peut-être encore une fois, mais je
+m'engage à ne plus dormir si profondément. C'est qu'il était
+profondément endormi, sûrement. -- Dot, à quoi pensez-vous?
+
+-- Je pensais, John, à... Je vous écoutais.
+
+-- Oh! c'est très bien, dit l'honnête voiturier. J'étais effrayé
+de l'air de votre figure, et j'avais peur qu'ayant parlé si
+longuement vous ne vous soyez laissée aller à penser à autre
+chose; j'étais bien près de le penser.
+
+Dot ne répondit pas, et ils roulèrent pendant quelque temps en
+silence. Mais il n'était pas facile de rester silencieux longtemps
+dans la voiture de John Peerybingle, car il n'y avait personne qui
+n'eût quelque petite chose à dire, et quand même ce n'aurait été
+que le «comment allez-vous» d'usage; et le plus souvent,
+assurément ce n'était guère davantage, il fallait pourtant y
+répondre avec une spirituelle cordialité non pas simplement par un
+signe de tête ou par un sourire, mais par une action complète des
+poumons tout comme dans une discussion parlementaire à la chambre.
+Parfois, des passants à pied ou à cheval voyageaient un petit
+morceau de chemin auprès de la voiture pour babiller un moment, et
+alors des deux côtés beaucoup de paroles étaient échangées.
+
+Puis Boxer, quand il s'agissait de reconnaître un ami du voiturier
+ou de le lui faire reconnaître, valait autant qu'une demi-douzaine
+de chrétiens. Tout le long de la route, chaque être le
+connaissait, spécialement les poules et les cochons qui, dès
+qu'ils le voyaient approcher, le corps tout de côté, les oreilles
+dressées avec curiosité, et son morceau de queue se balançant d'un
+côté et d'autre, se réfugiaient immédiatement dans leurs quartiers
+sans se soucier de l'honneur d'avoir avec lui plus grande
+accointance. Il avait partout une occupation: il donnait un coup
+d'oeil dans tous les petits chemins, regardait dans tous les
+puits, se montrait dans toutes les fermes, se précipitait au
+milieu de toutes les écoles d'enfants, mettait en déroute tous les
+pigeons, faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait
+son entrée dans tous les cabarets comme une pratique habituelle.
+
+Dès qu'il arrivait, le premier qui le voyait s'écriait: holà!
+voici Boxer! et alors quelqu'un sortait aussitôt accompagné de
+deux ou trois personnes, pour donner le bonjour à John Peerybingle
+et à sa jolie femme.
+
+Les ballots et les petits paquets étaient nombreux pour le
+voiturier, et constituaient pour lui de nombreuses haltes pour
+l'expédition comme pour la livraison; ce qui n'était pas du reste
+la plus mauvaise partie de la journée. Une partie des gens
+attendaient si impatiemment leurs paquets, et d'autres étaient au
+contraire si surpris de les recevoir! et d'autres aussi étaient si
+inépuisables dans leurs instructions et leurs recommandations, et
+John prenait un si grand intérêt à tous les paquets, que c'était
+comme une vraie scène de théâtre. Il y avait également des
+articles à charrier qui réclamaient une discussion considérable,
+et pour lesquels le voiturier était obligé d'entrer dans une foule
+de détails avec ceux qui les expédiaient; Boxer assistait
+habituellement à ces discussions tantôt paraissant plongé dans une
+attention et une immobilité profondes, tantôt décrivant avec
+transport de nombreux cercles en courant autour des discoureurs et
+aboyant lui-même à s'enrouer. Dot s'amusait de tout cela et en
+était spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture; charmant
+petit portrait encadré par le châssis et la toile, et qui ne
+manquait pas d'attirer des regards d'envie et des paroles
+prononcées tout bas de la part des jeunes gens qui passaient, je
+vous le promets. Et John le voiturier se réjouissait beaucoup, car
+il était satisfait de voir sa petite femme admirée par tout le
+monde, sachant qu'elle n'y faisait guère attention, quoique
+cependant elle n'en fût peut-être pas fâchée.
+
+Le voyage se faisait par un temps de brume et de froidure, car on
+était au mois de janvier, cela était sûr. Mais qui pensait à ces
+bagatelles? Ce n'était pas Dot, décidément. Ce n'était pas Tilly
+Slowbody qui estimait qu'être assis dans une voiture était le
+point le plus élevé de la joie humaine. Ce n'était pas le baby, je
+le jure, car il n'exista jamais une nature de baby comme la sienne
+pour avoir chaud et dormir profondément, et pour se trouver
+heureux dans un endroit ou dans un autre, comme ce jeune
+Peerybingle.
+
+Vous ne pouviez voir à une grande distance à travers le
+brouillard; mais vous pouviez voir beaucoup, oh! oui, beaucoup. Je
+suis étonné de la quantité de choses que vous auriez pu voir à
+travers un brouillard même beaucoup plus épais que celui de ce
+jour-là. C'était assurément une charmante occupation que de
+considérer dans les prairies ce qu'on appelle les traces de la
+ronde des fées, les places de la gelée blanche marquées dans
+l'ombre silencieuse produite par les arbres et les haies; je ne
+fais pas mention des formes inattendues que prenaient les arbres
+eux-mêmes et de leur ombre qui se confondait avec le brouillard.
+Les haies étaient privées de feuilles et embrouillées, et
+abandonnaient au vent leurs guirlandes desséchées; mais il n'y
+avait rien de décourageant dans ce coup-d'oeil. C'était une
+agréable contemplation, car elle vous rappelait que vous aviez en
+votre possession un chaud foyer, et vous faisait espérer le vert
+printemps. La rivière avait un air frileux; mais elle était
+pourtant encore en mouvement et courait d'un meilleur train; ce
+qui était un grand point. Le canal était tardif et semblait être
+en torpeur; il fallait en convenir; mais à quoi bon y penser? il
+se trouverait bien plus tôt pris quand la gelée viendrait pour
+tout de bon; et alors quel agrément pour patiner et pour glisser!
+et les lourdes et vieilles barques, glacées en certains endroits
+s'abritaient près du quai, où elles laissaient échapper tout le
+jour la fumée de leurs cheminées de fer rouillé, et attendaient là
+paresseusement le temps pour la navigation.
+
+En un endroit un gros monticule d'herbes sauvages et de chaumes
+brûlait; le feu apparaissait en plein jour blanc et éblouissant à
+travers le brouillard, et jetait de temps à autre un trait rouge
+au milieu de celui-ci; en conséquence de cela, la fumée
+s'insinuant dans le nez de miss Slowbody, suffoquée, celle-ci,
+ainsi que c'était son habitude à la moindre provocation, réveilla
+le baby, qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui était en
+avance de près d'un quart de mille, avait rapidement passé les
+limites de la ville et était parvenu au coin de rue où vivaient
+Caleb et sa fille aveugle; et longtemps avant que les Peerybingle
+eussent atteint leur porte, Caleb et se fille se tenaient sur le
+pavé de leur porte prêts à les recevoir.
+
+Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines distinctions
+délicates, et qui lui étaient propres, dans les communications
+qu'il avait avec Berthe, ce qui me persuade qu'il savait qu'elle
+était aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son attention en
+la regardant, mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire
+s'il avait acquis cette expérience en fréquentant quelque personne
+ou quelque chien aveugle. Il n'avait jamais vécu avec un maître
+aveugle; ni M. Boxer le père, ni Mrs. Boxer la mère, ni aucun des
+membres de cette respectable famille, ni d'aucune autre, n'avaient
+été connus comme aveugles, à ma connaissance. Il avait peut-être
+trouvé cela par lui-même, tout seul, mais il l'avait trouvé. Il
+saisit le bas de la robe de Berthe avec ses dents et le garda
+jusqu'à ce que Mrs. Peerybingle et le baby, ainsi que miss
+Slowbody et le fermier se trouvassent tous sains et saufs dans la
+maison.
+
+May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère -- petite
+vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui, sous le
+prétexte qu'elle avait conservé une taille semblable au pied d'un
+lit, était supposée avoir une taille transcendante, et qui, en
+conséquence de ce qu'une fois elle aurait pu avoir une position
+meilleure, ou raisonnant dans la supposition qu'elle aurait pu
+l'avoir si quelque chose était arrivé, laquelle chose n'était
+jamais arrivée, et paraissait vraisemblablement n'avoir jamais dû
+arriver, -- ce qui était tout à fait la même chose -- prenait un
+air noble et protecteur, Gruff et Tackleton était aussi là,
+faisant l'agréable, avec le sentiment évident d'un homme qui se
+sentirait aussi indubitablement dans son propre élément que
+pourrait l'être un jeune saumon sur la cime de la grande Pyramide.
+
+-- May! ma chère ancienne amie! s'écria Dot, en courant à sa
+rencontre, quel bonheur de vous voir!
+
+Son ancienne amie était certainement aussi cordialement charmée
+qu'elle; et ce fut, vous pouvez m'en croire un spectacle charmant
+de les voir s'embrasser. Tackleton était un homme de goût; cela ne
+faisait aucun doute. May était très jolie.
+
+Vous savez que quelquefois lorsqu'une jolie figure à laquelle vous
+êtes accoutumée se trouve momentanément en contact et comparaison
+avec une autre jolie figure, elle vous parait pour un moment être
+laide et fanée, et fort peu mériter la haute opinion que vous
+aviez d'elle. Maintenant ce n'était pas du tout le cas, ni avec
+Dot, ni avec May; car la figure de May faisait ressortir celle de
+Dot, et la figure de Dot celle de May, d'une manière si naturelle
+et si agréable que John Peerybingle fut sur le point de dire,
+lorsqu'il arriva dans la salle qu'elles auraient dû naître soeurs:
+ce qui était bien la seule amélioration qu'il fût possible de leur
+appliquer.
+
+Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et, chose étonnante à
+raconter, une tarte encore... mais nous ne regrettons pas une
+petite profusion lorsque cela concerne nos fiancés; nous ne nous
+marions pas tous les jours. Il fallait ajouter à ces friandises le
+pâté au veau et au jambon, et les autres «choses» comme mistress
+Peerybingle les appelait, et qui consistaient principalement en
+noix et oranges et petites tartes. Lorsque le repas fut servi sur
+la table, flanqué de la contribution de Caleb, qui consistait en
+un grand plat de bois de pommes de terre fumantes -- il lui était
+défendu par un contrat solennel de fournir aucune autre viande, --
+Tackleton conduisit sa future belle-mère à la place d'honneur.
+Dans le but d'honorer le mieux possible cette place, la
+majestueuse vieille avait orné sa tête d'un bonnet, calculé
+suivant elle pour inspirer des sentiments de respect aux plus
+étourdis. Elle avait mis des gants, car il faut être à la mode ou
+mourir.
+
+Caleb s'assit auprès de sa fille; Dot et son ancienne camarade
+d'école s'assirent côte à côte; le bon voiturier s'assit au bout
+de la table. Miss Slowbody avait été isolée, pour tout le temps de
+sa présence, d'aucun autre article ou meuble que la chaise où elle
+était assise, afin qu'il ne se trouvât rien auprès de sa personne
+où elle pût heurter la tête du baby.
+
+Tilly, cependant regardait les poupées et les bonshommes qui à
+leur tour la regardaient, elle ainsi que la compagnie. Les vieux
+et vénérables bonshommes qui se montraient à la porte de devant --
+tous en activité, -- prenaient un intérêt spécial à la partie: par
+moments ils s'arrêtaient avant de faire leur saut, comme s'ils
+avaient prêté l'oreille à la conversation; puis recommençaient
+plusieurs fois de suite à plonger d'une manière extravagante sans
+s'arrêter même un petit moment pour respirer, comme s'ils se
+livraient tout entiers à l'exaltation d'une folie joyeuse.
+
+Certainement, si ces vieux bonshommes désiraient se donner le
+plaisir d'une joie méchante en contemplant la déconvenue de
+Tackleton, ils avaient amplement raison de se satisfaire.
+Tackleton ne pouvait arriver à se mettre en belle humeur; et plus
+sa fiancée devenait enjouée dans la société de Dot, moins cela lui
+plaisait, quoique il les eût réunies ensemble par un même dessein.
+C'était un véritable chien dans la mangeoire que ce Tackleton; et
+lorsqu'il voyait rire tout le monde et qu'il ne pouvait pas, il
+pensait en lui-même immédiatement que c'était de lui qu'on riait!
+
+-- Ah May, dit Dot, ma chère, quels changements! Comme en parlant
+de ces heureux jours d'école cela vous fait rajeunir.
+
+-- Cependant, vous n'êtes pas encore vieille, à proprement parler,
+dit Tackleton.
+
+-- Regardez mon sobre et laborieux mari, répliqua Dot. Il ajoute
+vingt années à mon âge pour le moins. N'est-ce pas John?
+
+-- Quarante, répondit John?
+
+-- Combien en ajouterez-vous à l'âge de May? Je suis sûre de ne
+pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle pourrait bien risquer
+d'ajouter cent ans à son âge, au prochain anniversaire de sa
+naissance.
+
+-- Ah! Ah! s'écria en riant Tackleton. Mais cela ressemblait à un
+tambour creux, et il riait jaune. Et il regarda Dot comme s'il
+allait l'étrangler, vraiment.
+
+-- Ma bonne chérie! dit Dot. Vous souvenez-vous de quelle manière
+nous parlions, à l'école, des maris que nous avions l'intention de
+choisir. Je ne me rappelle plus combien le mien devait être jeune,
+beau, distingué, gai, agréable! et le vôtre, May!
+
+-- Ah! ma chère, je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je
+pense quelles folles filles nous étions alors.
+
+May parut savoir ce qu'elle devait faire; car sa figure devint
+tout d'un coup colorée, et des larmes parurent dans ses yeux.
+
+-- Et aussi les personnes elles-mêmes, les jeunes gens sur
+lesquels nous fixions quelquefois notre attention, dit Dot. Nous
+ne pensions pas le moins du monde au cours que prendraient les
+événements. Je n'avais jamais pensé à John, j'en suis bien sûre;
+et si je vous avais dit que vous seriez un jour mariée à
+M. Tackleton, comme vous m'auriez souffletée. N'est-ce pas vrai,
+May?
+
+Quoique May ne voulût pas lui dire oui, elle ne dit certainement
+pas non, positivement, d'aucune manière.
+
+Tackleton se mit à rire avec bruit et lourdement. John Peerybingle
+rit aussi de sa manière, manière d'homme heureux et de bonne
+humeur; mais son rire était en quelque sorte murmuré à côté de
+celui de Tackleton.
+
+-- Quelques-uns d'entre eux sont morts, dit Dot, et quelques-uns
+oubliés. Quelques autres, s'ils pouvaient se tenir auprès de nous
+en ce moment, ne pourraient pas croire que nous soyons les mêmes
+créatures; ils ne se fieraient ni à leurs yeux, ni à leurs
+oreilles, et se refuseraient à croire que nous puissions les
+oublier de cette manière. Non, ils ne croiraient pas un seul mot
+de tout cela.
+
+-- Mais, Dot! s'exclama le voiturier. Petite femme!...
+
+Elle avait parlé avec tant d'ardeur et de feu, qu'elle éprouvait
+le besoin que quelqu'un la rappelât à elle-même, sans doute. La
+réprimande de son mari était vraiment douce, car il n'était
+simplement intervenu, il le supposait du moins, que pour défendre
+le vieux Tackleton. Dot s'arrêta aussi, et n'en dit pas davantage;
+mais son silence même laissait percer une agitation peu ordinaire,
+agitation dont le circonspect Tackleton prit note secrètement,
+après l'avoir observée de ses yeux à demi fermés, et dont il se
+souvint dans l'occasion, ainsi que vous le verrez bientôt.
+
+May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal, mais elle se
+tint immobile et silencieuse, les yeux baissés, et ne donnant
+aucun signe de l'intérêt qu'elle prenait à ce qui s'était passé.
+La bonne dame sa mère s'interposa alors: observant, dans son
+premier exemple, que les jeunes filles étaient des jeunes filles,
+et que ce qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps
+que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant toute
+probabilité se conduire avec l'étourderie de la jeunesse: elle
+ajouta à cela encore deux ou trois raisons d'un caractère tout
+aussi incontestable. Elle observa alors, dans une dévote pensée,
+qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille
+May une enfant obéissante et soumise; elle ne s'en félicitait pas
+elle-même, quoiqu'elle eût quelque raison de croire que c'était
+uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à ce qui concerne
+M. Tackleton, dit-elle, c'était au point de vue de la morale, un
+homme irréprochable, et en le considérant sous le point de vue
+d'un futur gendre, il faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas
+l'accepter. -- Ces derniers mots furent prononcés d'un ton
+emphatique. -- Relativement à la famille dans laquelle il allait
+entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait que
+M. Tackleton savait que, malgré son peu d'importance sous le
+rapport de la fortune, elle avait quelques prétentions à la
+noblesse, et que si certaines circonstances, pas entièrement
+vagues, se rapportant au commerce de l'indigo, s'étaient passées
+différemment, elle pourrait peut-être se trouver en possession
+d'une grande fortune. Elle fit alors la remarque qu'il ne fallait
+pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que sa
+fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la demande de
+M. Tackleton; et elle témoigna l'intention de supprimer une foule
+d'autres choses qu'elle raconta cependant avec beaucoup de
+détails. Finalement, elle donnait comme le résultat général de ses
+observations et de son expérience que tous les mariages où il y
+avait le moins de ce qu'on est convenu d'appeler romanesquement et
+sottement de l'amour, étaient toujours les plus heureux; et elle
+augurait le plus grand bonheur, -- non pas un bonheur ravissant, -
+- mais un bonheur solide et constant pour les prochaines noces.
+Elle concluait en informant la compagnie que le lendemain était le
+jour pour lequel elle avait vécu dans l'attente; et que, passé ce
+jour, elle ne désirerait rien autre chose que d'être expédiée dans
+une place agréable d'un cimetière.
+
+Comme toutes ces remarques étaient de celles auxquelles il est
+tout à fait impossible de répondre, ce qui, du reste, est
+l'heureuse propriété des remarques suffisamment hors de propos,
+elles changèrent le courant de la conversation et détournèrent
+l'attention générale au profit du pâté de veau et de jambon, du
+mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De peur que la
+bière en bouteilles ne fût négligée, John Peerybingle proposa de
+boire au lendemain, au jour du mariage, et il prit sur lui de
+boire une rasade à cette santé, avant de poursuivre sa journée.
+
+Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne restait là
+que le temps pendant lequel on débridait et rafraîchissait son
+vieux cheval. Il lui fallait aller à quatre ou cinq milles plus
+loin; et alors, quand il retournait le soir, il ramenait Dot, et
+faisait une autre halte chez lui. C'était l'ordre du jour toutes
+les fois qu'il y avait pique-nique, et il n'y en avait jamais eu
+d'autre depuis leur institution.
+
+Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et la
+fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast. Une d'elles
+était Dot, trop troublée et impressionnée pour se prêter à aucun
+des petits incidents du moment; l'autre était Berthe, qui se leva
+de table à la hâte avant tout le monde.
+
+-- Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en s'enveloppant de
+sa redingote de voyage. Je serai de retour à l'heure habituelle.
+Bonjour à tous!
+
+-- Bonjour, John, répondit Caleb.
+
+Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il l'accompagna d'un
+geste de la main tout à fait inconscient; car toute son attention
+était occupée à observer Berthe, qu'il suivait d'un regard anxieux
+et dont rien n'altérait jamais l'expression.
+
+-- Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se baissant
+pour embrasser l'enfant, que Tilly Slowbody, occupée uniquement
+avec son couteau et sa fourchette, avait déposé endormi, et, chose
+étrange à dire! sans accident dans le petit lit que Berthe lui
+avait garni; bonjour: le temps viendra, je suppose, mon petit ami,
+où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez votre
+vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et ses rhumatismes.
+Eh! où est Dot?
+
+-- Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant.
+
+-- Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses mains
+sonores l'une contre l'autre. Où est la pipe?
+
+-- J'avais complètement oublié la pipe. John.
+
+-- Oublié la pipe! a-t-on jamais pu avoir l'idée de cela! Elle
+avait oublié la pipe!
+
+-- Je vais la bourrer immédiatement, dit-elle. Ce sera fait de
+suite.
+
+Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait à sa place
+accoutumée, dans la poche de la redingote du voiturier, cette
+petite poche était l'ouvrage de Dot elle-même, celle où elle avait
+toujours coutume de prendre le tabac; mais sa main tremblait
+tellement qu'elle s'y embarrassa -- et c'était pourtant la même
+main qui y entrait et qui en sortait si aisément, j'en suis sûr. -
+- Les fonctions de bourrer et d'allumer la pipe, petites
+occupations pour lesquelles je vous vantais l'habileté de Dot, si
+vous vous en souvenez, furent faites avec maladresse et embarras.
+Pendant ce temps Tackleton la considérait attentivement et
+malicieusement de son oeil à demi fermé; et toutes les fois que
+son regard rencontrait le sien, ce regard, semblable à une espèce
+de trappe destinée à l'engloutir, augmentait sa confusion à un
+remarquable degré.
+
+-- Comme vous êtes gauche cette après-midi, Dot, dit John. Je
+crois que j'aurais mieux fait moi-même. Je le crois vraiment.
+
+Après avoir prononcé ces paroles d'un ton de bonne humeur, il
+sortit, s'éloignant à grands pas; et on entendit bientôt après
+Boxer, le vieux cheval et la voiture faire leur musique dans la
+rue. Caleb, pendant ce temps, toujours immobile et rêveur,
+n'entendit rien, et continua à regarder sa fille aveugle avec la
+même expression de visage.
+
+-- Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il arrivé? Comme vous
+êtes changée, ma bien-aimée, depuis ce matin. Vous avez été
+silencieuse et triste tout le jour! Que signifie cela? dites-le
+moi.
+
+-- Oh! mon père! mon père! s'écria la jeune aveugle en fondant en
+larmes. Mon triste, triste sort!
+
+Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui répondre.
+
+-- Mais, songez combien vous avez été heureuse et gaie, Berthe.
+Combien vous étiez bonne, et combien vous avez été aimée par
+plusieurs personnes.
+
+-- C'est ce qui me fend le coeur, mon cher père, vous toujours si
+soigneux, vous toujours si prévenant pour moi!
+
+Caleb avait bien peur de la comprendre.
+
+-- Être... être aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il en
+hésitant, c'est sans doute une grande affliction... mais...
+
+-- Je ne l'ai jamais ressentie, s'écria la jeune aveugle. Je ne
+l'ai jamais ressentie, du moins d'une manière complète, non
+jamais. J'ai quelquefois souhaité de vous voir, et de le voir,
+lui... vous voir une fois seulement, mon cher père, seulement
+pendant une minute, afin de pouvoir connaître le trésor que j'ai
+ici, dit-elle en posant sa main sur son coeur, et être assurée que
+je ne me trompe pas... Et quelquefois, -- mais j'étais une enfant
+à cette époque, -- j'ai pleuré pendant que je priais la nuit, en
+pensant que vos chères images qui montent de mon coeur au ciel
+pourraient ne pas avoir votre ressemblance. Mais je ne suis pas
+restée longtemps inquiète pour cela. C'est passé maintenant, et je
+me sens tranquille et contente.
+
+-- Et vous le serez encore, dit Caleb.
+
+-- Mais, père! mon bon et tendre père, supportez-moi, si je suis
+coupable, dit la jeune aveugle, ce n'est pas le chagrin qui
+m'affecte de cette manière.
+
+Son père ne put s'empêcher de pleurer, elle avait parlé d'un ton
+si pathétique! Mais il ne la comprenait pas, non, pas encore.
+
+-- Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis garder ce secret
+renfermé en moi-même. Amenez-la moi, mon père.
+
+Elle comprit qu'il hésitait, et lui dit: -- May, amenez-moi May.
+
+May en entendant prononcer son nom vint vers elle et lui toucha le
+bras. La jeune aveugle se retourna tout d'un coup et lui saisit
+les deux mains.
+
+-- Regardez mon visage, chère amie, charmante amie, dit Berthe.
+Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y est
+écrite.
+
+-- Chère Berthe, oui.
+
+La jeune aveugle tournant vers elle sa figure pâle et privée de
+lumière, d'où s'échappaient de nombreuses larmes, lui adressa la
+parole en ces termes:
+
+-- Il n'existe pas dans mon âme un souhait ou une pensée qui ne
+soit pour votre bonheur, charmante May. Il n'est pas dans mon âme
+un gracieux souvenir, un souvenir plus profond et plus
+reconnaissant des soins et de l'affection que vous portez à
+l'aveugle Berthe, depuis que nous étions toutes deux enfants, si
+je puis dire que Berthe a eu une enfance. J'appelle sur votre tête
+toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le bonheur sur vos
+pas! Je ne le souhaite pas moins ardemment, ma chère May, dit-elle
+en la pressant tendrement contre elle, pas moins ardemment parce
+que aujourd'hui, en apprenant que vous alliez être sa femme, mon
+coeur a été presque brisé. Mon père! May, Marie, pardonnez-moi à
+cause de ce qu'il a fait pour soulager la tristesse de ma vie
+d'aveugle, et à cause de la confiance que vous avez en moi,
+lorsque j'appelle le ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter
+une femme plus digne de sa bonté.
+
+En prononçant ces paroles, elle avait quitté les mains de May
+Fielding pour s'attacher à ses vêtements dans une attitude de
+supplication et d'amour. Se laissant glisser peu à peu jusqu'à
+terre, après qu'elle eut achevé son étrange confession, elle se
+laissa tout à fait tomber aux pieds de son amie et cacha sa figure
+privée de lumière dans les plis de sa robe.
+
+-- Puissance divine! s'écria son père, éclairé cette fois par la
+vérité, ne l'ai-je trompée depuis le berceau que pour lui briser
+le coeur à la fin!
+
+Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite Dot, active et
+utile, -- car elle l'était, quelles que fussent ses fautes;
+cependant vous pouvez apprendre plus tard à la haïr, -- ce fut un
+bonheur pour tous, dis-je, qu'elle fût là; sans quoi il aurait été
+difficile de dire comment cela aurait fini. Mais Dot, reprenant
+possession d'elle-même, s'interposa avant que May pût répondre, ou
+Caleb dire une autre parole.
+
+-- Venez, venez, chère Berthe! Sortez avec moi! Donnez-lui votre
+bras, May. Ah! voyez comme elle est calme déjà, et comme il est
+bien de sa part de songer à nous, dit la chère petite femme en la
+baisant sur le front. Venez, chère Berthe! et son bon père viendra
+avec elle; n'est-ce pas, Caleb?
+
+Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il aurait fallu
+être d'une nature bien endurcie pour se soustraire à son
+influence. Lorsqu'elle eut emmené le pauvre Caleb et sa Berthe,
+pour se consoler et se soutenir l'un l'autre, car elle savait
+qu'eux seuls pouvaient le faire, elle retourna en bondissant,
+aussi fraîche qu'une marguerite, je dis même plus fraîche, pour
+empêcher la chère vieille créature de faire quelque découverte.
+
+-- Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une chaise près
+du feu, et pendant que je l'aurai sur mes genoux, Tilly, mistress
+Fielding me dira tout ce qui concerne le soin des enfants, et me
+redressera sur vingt points sur lesquels j'aurai pu manquer.
+N'est-ce pas, mistress Fielding?
+
+La vieille dame tomba dans le piège. La sortie de Tackleton, le
+chuchotement de deux ou trois personnes se cachant d'elle, des
+plaintes sur le commerce de l'indigo l'auraient tenue sur ses
+gardes pendant vingt-quatre heures. Mais cette déférence d'une
+jeune mère pour son expérience était si irrésistible qu'après
+avoir feint un instant de s'excuser sur son humilité, elle
+commença à lui donner ses instructions avec la meilleure grâce du
+monde, et s'asseyant tout à coup devant la méchante Dot, elle lui
+débita, dans une demi-heure, plus de recettes et de préceptes
+domestiques infaillibles qu'il n'en aurait fallu, si on les avait
+mis en pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait
+eu la vigueur de Samson enfant.
+
+Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail à l'aiguille, elle
+mit dans sa poche tout le contenu d'une boite à ouvrage, elle fit
+un peu téter son entant, elle reprit ensuite son travail à
+l'aiguille, puis fit une petite causerie tout bas avec May,
+pendant que la vieille dame pérorait; de sorte qu'avec ces petites
+occupations, qui lui étaient habituelles, elle trouva l'après-midi
+très courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son devoir
+était de remplir la tâche de Berthe dans le ménage, elle garnit le
+feu, balaya le foyer, dressa la table à thé, et alluma une
+chandelle. Après cela, elle joua un ou deux airs sur une harpe
+grossière, que Caleb avait fabriquée pour Berthe, et elle les joua
+très bien, car la nature l'avait douée d'une oreille aussi
+délicate pour la musique qu'elle aurait été bien faite pour être
+ornée de bijoux, et elle en avait eu à porter. À ce moment arriva
+l'heure du thé, et Tackleton vint pour le prendre et passer la
+soirée.
+
+Caleb et Berthe étaient revenus quelques instants auparavant, et
+Caleb s'était assis pour s'occuper de son travail de l'après-midi.
+Mais il ne put rester assis, tant il était agité, le pauvre, par
+ses remords au sujet de sa fille. On était touché en le voyant
+assis sans rien faire sur sa chaise à travail, la regardant
+fixement, et disant en face d'elle: «L'ai-je trompée depuis son
+berceau, pour lui briser le coeur!»
+
+Lorsqu'il fut nuit et que le thé fut fait, que Dot n'eut rien plus
+à faire que de nettoyer les tasses, en un mot, -- car il faut que
+j'en vienne là, et il est inutile de tant tarder -- lorsque le
+moment fut venu d'attendre le retour du voiturier, en écoutant le
+bruit éloigné de ses roues, les manières de Dot changèrent, elle
+rougit et pâlit tour à tour, et elle ne put pas rester en place.
+
+Ce n'était pas comme d'autres braves femmes, lorsqu'elles écoutent
+si leur mari vient. Non, non, non, c'était une autre manière
+d'être agitée.
+
+On entendit des roues, le pas d'un cheval, l'aboiement d'un chien;
+ces bruits réunis se rapprochèrent. On entendit les pattes de
+Boxer gratter à la porte.
+
+-- Quel est ce pas? s'écria Berthe en tressaillant.
+
+-- Quel est ce pas? répondit le voiturier en se présentant à la
+porte avec son rude et brun visage rougi par le froid du soir;
+c'est le mien.
+
+-- L'autre pas? dit Berthe; celui de l'homme qui est derrière
+vous?
+
+-- On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant. Venez,
+monsieur, vous serez bien reçu; n'ayez pas peur.
+
+Il parlait haut, et le monsieur sourd entra.
+
+-- Il n'est pas tellement étranger que vous ne l'ayez déjà vu
+autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui donnerez une chambre
+dans la maison jusqu'à ce que nous partions.
+
+-- Certainement, John; et ce sera un honneur pour nous.
+
+-- Il n'y a pas de meilleure société que la sienne pour parler en
+secret, dit John. J'ai de bons poumons, mais il les met à
+l'épreuve, je vous assure. Asseyez-vous, monsieur. Ce sont tous
+des amis, et ils sont charmés de vous voir.
+
+Lorsqu'il eut donné cette assurance d'un ton de voix qui prouvait
+ce qu'il avait dit de ses poumons, il ajouta de son ton ordinaire:
+-- Donnez-lui une chaise au coin de la cheminée, laissez-le
+s'asseoir en silence et regardez-le amicalement; c'est tout ce
+dont il a besoin. Il est facile à contenter.
+
+Berthe avait écouté avec attention. Il fit venir Caleb à son côté,
+quand il eut placé la chaise, et elle lui demanda de lui dépeindre
+le nouveau venu. Lorsqu'il l'eut fait avec une fidélité vraiment
+scrupuleuse, elle fit un mouvement, le premier depuis que cet
+homme était entré, et après cela elle sembla ne plus prendre
+intérêt à lui.
+
+Le brave voiturier était tout joyeux, et plus amoureux de sa
+petite femme que jamais.
+
+-- Ma Dot n'est guère bien mise, dit-il en l'embrassant quand elle
+fut un peu à l'écart, mais je l'aime autant comme cela. Voyez là-
+bas, Dot.
+
+Il lui montrait le vieillard, Dot baissa les yeux; je crois
+qu'elle tremblait.
+
+-- Ah! ah! ah! il est plein d'admiration pour vous, nous n'avons
+parlé que de vous, tout le long de la route. Ah! c'est un brave
+vieux; je l'aime pour cela.
+
+-- Je voudrais qu'il eût un meilleur sujet de conversation, John,
+dit-elle en jetant un regard autour d'elle, surtout vers
+Tackleton.
+
+-- Un meilleur sujet, s'écria le jovial John. Pas du tout. Allons!
+À bas le manteau, à bas le châle épais, à bas ces lourdes
+enveloppes! passons une bonne demi-heure près du feu. Je suis à
+vos ordres, mistress, une partie de cartes, vous et moi. Cela vous
+va? Dot, les cartes et la table. Un verre de bière ici, s'il en
+reste, ma petite femme.
+
+Son défi s'adressait à la vieille qui l'accepta gracieusement, et
+bientôt ils furent occupés à jouer. D'abord, le voiturier regarda
+autour de lui avec un sourire, ou bien il appelait Dot pour lui
+faire voir son jeu par dessus son épaule, ou pour lui demander
+conseil sur un coup. Mais son adversaire étant ferrée, il comprit
+qu'il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction pour
+ses yeux ni ses oreilles. De cette manière toute son attention fut
+graduellement absorbée par les cartes, et il ne pensa plus à rien
+jusqu'à ce qu'une main placée sur son épaule lui rappela
+Tackleton.
+
+-- Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout de suite.
+
+-- Je vais jouer, dit le voiturier; le moment est critique.
+
+-- Venez, dit Tackleton.
+
+En voyant la pâleur de son visage, le voiturier se leva, et lui
+demanda vivement de quoi il s'agissait.
+
+-- Chut! John Peerybingle, dit Tackleton. J'en suis fâché.
+Vraiment je le suis. Je l'ai craint, je l'ai soupçonné tout
+d'abord.
+
+-- Qu'est-ce? dit le voiturier d'un air effrayé.
+
+-- Chut! je vous montrerai, si vous venez avec moi.
+
+Le voiturier l'accompagna sans dire un mot de plus. Ils
+traversèrent une cour où brillaient les étoiles; et ils entrèrent
+par une porte latérale dans ce comptoir de Tackleton, où il y
+avait une fenêtre vitrée qui permettait de voir dans le magasin;
+elle était fermée pendant la nuit. Il n'y avait pas de lumière
+dans le comptoir, mais il y avait des lampes dans le magasin long
+et étroit et par conséquent la fenêtre était éclairée.
+
+-- Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage de regarder par
+cette fenêtre?
+
+-- Pourquoi pas? répondit le voiturier.
+
+-- Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence. Elle ne sert
+de rien. Elle est dangereuse. Vous êtes un homme fort, et vous
+pourriez commettre un meurtre avant de le savoir.
+
+Le voiturier le regarda en face, et recula d'un pas comme s'il
+avait été frappé. Dans une enjambée il fut à la fenêtre, et il
+vit... Ô foyer souillé! Ô fidèle Grillon! Ô perfide femme!
+
+Il la vit avec le vieillard, qui n'était plus vieux, mais droit et
+charmant, tenant à la main ses faux cheveux qui lui avaient ouvert
+l'entrée de cette maison désolée. Il vit qu'elle l'écoutait,
+tandis qu'il baissait la tête pour lui parler à l'oreille. Il les
+vit s'arrêter, il la vit, elle, se retourner de manière à avoir
+son visage, ce visage qu'il aimait tant, présent à sa vue! et il
+la vit de ses propres mains ajuster la chevelure mensongère sur la
+tête de l'homme, en riant de sa nature peu soupçonneuse.
+
+Il serra d'abord sa vigoureuse main droite, comme s'il avait voulu
+frapper un lion; mais l'ouvrant aussitôt, il la déploya devant les
+yeux de Tackleton, -- car il aimait cette femme, même en ce
+moment, -- et quand ils eurent passé, il tomba sur un pupitre,
+faible comme un enfant.
+
+Il était enveloppé jusqu'au menton, et occupé de son cheval et de
+ses paquets quand elle entra dans le salon, se préparant à rentrer
+dans la maison.
+
+-- Me voilà, John, mon cher! bonne nuit, May! bonne nuit, Berthe!
+
+Pouvait-elle les embrasser? Pouvait-elle être gaie en parlant?
+Pouvait-elle montrer son visage sans rougir? Oui, Tackleton
+l'observait de près; et elle fit tout cela.
+
+Tilly faisait taire le baby; et elle passa et repassa une douzaine
+de fois devant Tackleton, en répétant lentement: son père ne l'a-
+t-il trompée dès son berceau que pour lui briser le coeur à la
+fin!
+
+-- Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit, M. Tackleton. Où est
+John, mon Dieu?
+
+-- Il est allé se promener, dit Tackleton en l'aidant à s'asseoir.
+
+-- Mon cher John, se promener? ce soir?
+
+La figure empaquetée de son mari fit un signe affirmatif; le faux
+étranger et la petite nourrice étaient à leur place, le vieux
+cheval partit. Boxer, l'insouciant Boxer, courant devant, courant
+derrière, courant autour de la voiture, et aboyant aussi
+triomphalement et aussi gaiement que toujours.
+
+Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et sa mère chez
+elles, le pauvre Caleb s'assit près du feu à côté de sa fille;
+plein de tristesse et de remord,. il se disait: «Ne l'ai-je
+trompée depuis le berceau, que pour lui briser le coeur à la fin?»
+
+Les jouets que l'on avait mis en mouvement pour l'enfant étaient
+déjà depuis longtemps immobiles. Les poupées imperturbablement
+calmes dans le silence et le demi-jour; les chevaux fougueux avec
+leurs yeux et leurs naseaux ouverts; les vieux messieurs debout à
+des portes étroites, avec leurs genoux et leurs chevilles
+fléchissants; les casse-noisette avec leurs figures grimaçantes;
+les bêtes se dirigeant vers l'arche de Noé, deux à deux, comme des
+écoliers en promenade, pouvaient être regardés comme frappés
+d'immobilité par l'étonnement, à la vue de Dot convaincue de
+fausseté, ou de Tackleton digne d'être aimé, par quelque
+combinaison de circonstances.
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+Troisième Cri.
+
+L'horloge de bois du coin sonnait dix heures, lorsque le voiturier
+fut assis au coin de son feu. Il était si troublé et si dévoré de
+chagrins qu'il semblait faire peur au coucou qui, ayant émis dix
+fois son mélodieux appel aussi vite que possible, plongea de
+nouveau dans le palais mauresque, et ferma sa petite porte
+derrière lui, comme si ce spectacle inattendu était trop pénible
+pour ses sentiments.
+
+Si le petit faucheur avait été armé de la plus affilée de ses
+faux, et avait porté chacun de ses coups dans le coeur du
+voiturier, il ne l'aurait pas blessé et haché autant que Dot le
+fit.
+
+C'était un coeur si plein d'amour pour elle, si intimement uni au
+sien par les innombrables fils de puissants souvenirs, renforcés
+par le travail journalier des qualités les plus chéries; c'était
+un coeur dans lequel elle était comme dans un reliquaire; un coeur
+si simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le mal,
+qu'il ne put d'abord ressentir aucune colère ni aucun désir de
+vengeance, et qu'il n'eut place que pour l'image brisée de son
+idole.
+
+Mais lentement, lentement, à mesure que le voiturier était assis
+froid et sombre à son foyer, d'autres pensées plus sévères
+commencèrent à naître. L'étranger était sous son toit outragé.
+Trois pas le conduiraient à sa chambre. Un coup l'abattrait. «Vous
+pourriez commettre un meurtre avant de le savoir,» avait dit
+Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s'il donnait au coquin le
+temps de se mettre en défense? Cet homme était plus jeune que lui.
+
+C'était une pensée malsaine, provenant d'un esprit qui voyait trop
+noir. C'était une pensée méchante qui le portait à changer sa
+paisible demeure en un lieu hanté par les fantômes, où les
+voyageurs solitaires redouteraient de passer la nuit, et où les
+âmes timides verraient des ombres se débattre au clair de lune à
+travers les fenêtres vides, et entendraient des bruits effrayants
+pendant les tempêtes.
+
+Elle avait monté l'escalier avec l'enfant pour aller le coucher.
+Pendant qu'il était auprès du feu, elle s'approcha de lui sans
+qu'il l'entendit -- dans son désespoir il était insensible à tous
+les bruits -- et elle avait placé son petit escabeau à ses pieds.
+Il ne s'en aperçut que quand il sentit sa main dans la sienne, et
+qu'il la vit le regarder en face.
+
+Avec étonnement? non. Ce fut sa première impression, et il
+désirait vivement la voir; à dire vrai, non, elle ne le regardait
+pas avec étonnement, mais avec un oeil interrogateur, mais sans
+étonnement. Son regard fut d'abord alarmé et sérieux; ensuite il
+prit une expression étrange, sauvage, jointe à un sourire
+effrayant, quand elle reconnut ses pensées, puis elle porta ses
+mains tordues à son front, pendant que sa tête se penchait, et que
+ses cheveux tombaient.
+
+Quoiqu'il eût sur elle les droits de la toute-puissance, il en
+avait aussi la miséricorde à un trop haut degré pour peser sur
+elle, même du poids d'une plume, mais il ne pouvait supporter de
+la voir prosternée sur ce même siège où il l'avait si souvent
+regardée avec amour et orgueil, quand elle était innocente et
+gaie. Lorsqu'elle se fut relevée et qu'elle s'en fut allée en
+sanglotant, il se sentit soulagé en voyant vide la place plutôt
+que de la voir occupée par sa présence si longtemps chère. C'était
+une angoisse encore plus poignante que de se rappeler sa
+désolation actuelle, et le brisement des liens qui l'attachaient à
+la vie.
+
+Plus il sentait cela, plus il voyait qu'il aurait préféré la voir
+morte prématurément avec son enfant sur son sein, et plus sa
+colère contre son ennemi s'enflammait. Il regarda autour de lui
+pour chercher une arme.
+
+Un fusil était pendu au mur, et il fit un ou deux pas vers la
+chambre du perfide étranger. Il savait que le fusil était chargé.
+Une idée vague de tuer cet homme comme une bête sauvage se saisit
+de lui, et elle grandit dans son esprit jusqu'à devenir un démon
+monstrueux qui le posséda complètement, rejetant au dehors toute
+pensée plus douce et y établissant son empire sans partage.
+
+Cette phrase n'est pas exacte. Il ne rejetait pas toute pensée
+plus douce, mais il la transformait avec artifice. Il changeait
+ses pensées en verges pour l'exciter, tournant l'eau en sang,
+l'amour en haine, la douceur en férocité. L'image de sa femme
+éplorée, humiliée, mais suppliant sa tendresse et sa pitié avec un
+pouvoir irrésistible, ne quittait pas son esprit; mais en y
+restant elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l'arme
+à l'épaule, appliquer le doigt à la détente, et lui criait: «Tue-
+le dans son lit!»
+
+Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la crosse; déjà il
+l'avait levée en l'air; une vague pensée venait de lui crier à cet
+homme de fuir par la fenêtre, au nom de Dieu... lorsque, tout à
+coup, le feu de la cheminée jeta une vive clarté, et le Grillon du
+Foyer se mit à chanter.
+
+Aucun son, aucune voix humaine, pas même celle de sa femme,
+n'aurait été capable de l'émouvoir et de l'adoucir. Les paroles
+sans art, avec lesquelles elle lui avait parlé de son amour pour
+ce même Grillon, retentissaient de nouveau à ses oreilles; sa
+physionomie et ses manières tremblantes d'émotion étaient encore
+devant ses yeux; sa douce voix -- cette voix qui était la musique
+la plus agréable au foyer d'un honnête homme -- pénétra en
+frémissant jusqu'au fond de sa bonne nature, et le rappela à la
+vie et à l'action.
+
+Il recula de devant la porte, comme un homme qui marchant endormi,
+s'éveille d'un mauvais rêve, et il posa son fusil, puis, se
+couvrant le visage de ses mains, il se rassit auprès du feu, et
+trouva du soulagement à fondre en larmes.
+
+Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et lui apparut
+en forme de fée: «Je l'aime, dit cette voix merveilleuse répétant
+les paroles dont il se souvenait bien, pour la musique innocente
+qu'il m'a fait entendre.»
+
+-- Elle disait cela, s'écria le voiturier. C'est vrai.
+
+-- Cette maison a été heureuse, John; et j'aime le Grillon à cause
+d'elle.
+
+-- Elle l'a été. Dieu le sait, répondait le voiturier. Elle l'a
+toujours rendue heureuse... jusqu'à présent.
+
+-- Si gracieusement paisible, disait la voix, si intérieure, si
+gaie, si occupée, si légère de coeur.
+
+-- Sans cela je n'aurais jamais pu l'aimer comme je l'aimais,
+répondait le voiturier.
+
+La voix le reprenant dit: -- Comme je l'aime.
+
+Le voiturier répéta, mais faiblement: -- Comme je l'aimais. Sa
+langue résistait à sa volonté, et aurait voulu parler à sa guise
+pour elle-même et pour lui.
+
+La fée, dans une attitude d'invocation, leva la main et dit:
+
+-- Sur votre propre foyer...
+
+-- Le foyer qu'elle a souillé, interrompit le voiturier.
+
+-- Le coeur qu'elle a... combien de fois... béni et illuminé, dit
+le Grillon; le foyer qui, sans elle, était un composé de quelques
+briques et de barreaux de fer rouillés, et qui est devenu par elle
+l'autel de votre maison, sur lequel vous avez sacrifié les petites
+passions, l'égoïsme, et vous avez offert l'hommage d'un esprit
+tranquille, d'une nature confiante, et un coeur plein de
+sensibilité; de sorte que la fumée de cette pauvre cheminée est
+sortie au dehors répandant un parfum plus agréable que le meilleur
+encens qui brûle dans les plus splendides temples du monde! Au nom
+de votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entouré de
+tous ses plus beaux souvenirs, écoutez-la! écoutez-moi! Écoutez
+tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison!
+
+-- Et qui plaide pour elle? dit le voiturier.
+
+-- Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison
+doit plaider pour elle, répondit le Grillon; car ils disent la
+vérité.
+
+Et pendant que le voiturier, sa tête appuyée sur ses mains,
+restait assis sur sa chaise à méditer, l'apparition était auprès
+de lui, lui suggérant des réflexions en vertu de son pouvoir, et
+les lui présentant comme dans un miroir ou dans un tableau. Cette
+apparition n'était pas solitaire. Du foyer, de la cheminée, de la
+sonnette, de la pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des
+murs, du collier, de l'escalier, de la voiture au dehors, et de la
+table au dedans, de tous les ustensiles de ménage, de tous les
+objets avec lesquels sa femme était familière, et où elle avait
+attaché des souvenirs d'elle-même qui remplissaient la pensée de
+son infortuné mari, des esprits s'échappaient, non pas pour se
+tenir debout à coté de lui comme le Grillon, mais pour se mettre à
+l'ouvrage. Tous rendaient honneur à son image. Ils le tiraient par
+les pans de son habit pour lui montrer quand elle paraissait. Ils
+se groupaient autour d'elle, l'embrassaient et répandaient des
+fleurs sur ses pas. Ils essayaient de couronner sa belle tête avec
+leurs petites mains. Ils montraient qu'ils étaient pleins d'amour
+pour elle; et qu'il n'y avait pas de créature laide, méchante ou
+accusatrice qui s'élevât contre elle, tandis qu'eux tous
+l'applaudissaient.
+
+Les pensées du voiturier étaient toutes fixées sur l'image de sa
+femme. Elle était toujours là.
+
+Elle était assise, faisant jouer son aiguille, devant le feu, et
+se chantant à elle-même. C'était bien la gaie, la laborieuse, la
+constante petite Dot! Toutes ces figures de fées tournaient autour
+de lui et concentraient leurs regards sur lui, et semblaient dire:
+-- Est-ce là la jeune femme que vous pleurez!
+
+Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments de musique,
+des conversations animées et des rires.
+
+Une troupe de gens en gaieté se précipitaient dans la maison;
+parmi lesquels étaient May Fielding et une vingtaine de jeunes
+filles. Dot était la plus belle de toutes, aussi jeune qu'aucune
+d'elles. Elles venaient l'inviter à se joindre à elles. Il
+s'agissait de danser. Si jamais petit pied a été fait pour danser,
+c'était bien le sien. Mais elle riait, et elle secouait la tête,
+en montrant sa cuisine sur le feu, et sa table prête à être
+servie, et elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus
+charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les saluant une à
+une avec une indifférence comique à mesure qu'elles passaient. Et
+cependant l'indifférence n'était pas son caractère. Oh non! car en
+ce moment un certain voiturier paraissait à la porte, et Dieu!
+quelle réception elle lui faisait!
+
+Les fées tournèrent encore une fois autour de lui, et semblèrent
+lui dire: -- Est-ce là la femme qui vous a oublié!
+
+Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau: appelez-le comme vous
+voudrez. C'était la grande ombre de l'étranger, comme quand il
+parut la première fois sous son toit; il en couvrait toute la
+surface et en cachait tous les autres objets. Mais les fées
+s'efforçaient de le faire encore disparaître, et Dot y reparut
+encore brillante de beauté, berçant son enfant, lui chantant
+doucement et appuyant sa tête sur une épaule qui réfléchissait
+celle auprès de laquelle se tenait le Grillon fée.
+
+La nuit, -- j'entends la nuit réelle, et non celle produite par
+les fées, -- s'avançait; et pendant que le voiturier se livrait à
+ces pensées, la lune se leva et brilla dans le ciel. Peut-être
+quelque lumière calme et paisible s'était levée dans son esprit,
+et il put réfléchir avec plus de sang-froid à ce qui était arrivé.
+
+Quoique l'ombre de l'étranger tombât par intervalles sur la glace,
+toujours distincte et bien marquée, elle n'était pas si noire
+qu'auparavant. Toutes les fois qu'elle paraissait, les fées
+jetaient un cri de consternation, et agitaient leurs petits bras
+et leurs petites jambes avec une activité inconcevable pour la
+faire disparaître. Et quand elles réussissaient à faire apparaître
+Dot et à la lui montrer belle et radieuse, elles manifestaient la
+joie la plus communicative.
+
+Elles ne la montraient que belle et radieuse, car c'étaient des
+esprits domestiques pour qui la fausseté est l'anéantissement, et
+leur nature était telle; Dot n'était pour elles qu'une petite
+créature active, rayonnante et agréable qui avait été la lumière
+et le soleil du voiturier.
+
+Les fées étaient très animées quand elles la montraient avec son
+enfant, causant au milieu d'un groupe de sages matrones, et
+affectant d'être une vieille matrone comme elles, s'appuyant à
+l'ancienne mode sur le bras de son mari, en s'efforçant, cette
+charmante petite femme, de faire voir qu'elle avait abjuré les
+vanités du monde en général, et qu'elle était parfaitement au fait
+de son métier de mère; elles la montraient encore riant de la
+gaucherie du voiturier, relevant son col de chemise pour le faire
+ressembler à un petit maître, et tâchant de lui apprendre à
+danser.
+
+Les fées tournaient et s'agitaient autour de lui quand elles la
+montraient avec la jeune fille aveugle; car quoiqu'elle apportât
+la gaîté et l'animation partout où elle allait, elle faisait
+toujours plus ressentir ces douces influences dans la maison de
+Caleb Plummer. L'amitié de la jeune fille aveugle pour elle, sa
+confiance et sa reconnaissance envers elle, la modestie avec
+laquelle elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextérité
+à employer chaque instant de sa visite à quelque chose d'utile
+dans la maison, et travaillant en réalité beaucoup en ayant l'air
+de se reposer comme un jour de fête; les provisions délicates
+qu'elle apportait, sa figure radieuse quand elle paraissait à la
+porte et quand elle prenait congé; cette expression étonnante
+depuis les pieds jusqu'à la tête de faire partie de sa maison,
+comme chose nécessaire dont on ne pouvait se passer, voilà ce dont
+les fées se réjouissaient, et pourquoi elles l'aimaient. Elles le
+regardèrent encore toutes à la fois d'un oeil interrogateur,
+tandis que quelques-unes se nichaient dans les vêtements de Dot et
+la caressaient, et elles semblaient lui dire: «Est-ce là la femme
+qui a trahi votre confiance?»
+
+Plus d'une fois, deux fois ou trois fois, dans cette longue nuit
+pensive, les fées la lui montrèrent assise sur son siège favori,
+avec sa tête penchée, ses mains crispées sur son front, et ses
+chevaux épars, comme il l'avait vue la dernière fois. Et en la
+trouvant dans cette posture, elles ne tournaient plus autour de
+lui et ne le regardaient plus, mais elles se groupaient autour
+d'elle pour la consoler et la baiser, elles se disputaient à qui
+lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et elles
+oubliaient entièrement le mari.
+
+La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les étoiles pâlirent,
+la fraîcheur du matin se fit sentir, le soleil se leva. Le
+voiturier était encore assis au coin de la cheminée, livré à ses
+réflexions. Il était assis là, la tête sur ses mains. Toute la
+nuit le fidèle Grillon avait fait cri, cri, au foyer. Toute la
+nuit, il avait écouté sa voix. Toute la nuit les fées de la maison
+s'étaient occupées de lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru
+aimable et innocente dans la glace, excepté lorsque la grande
+ombre y paraissait.
+
+Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea ses
+vêtements. Il ne fut pas se livrer à ses occupations accoutumées,
+il n'en avait pas le courage. Cela importait peu, parce que
+c'était le jour de noce de Tackleton, et il s'était arrangé pour
+être suppléé. Il avait pensé à se rendre joyeusement à l'église
+avec Dot. Mais de tels plans étaient finis. C'était aussi
+l'anniversaire de leur mariage. Ah! combien peu il avait prévu une
+pareille fin d'année!
+
+Le voiturier avait espéré que Tackleton viendrait le voir de bonne
+heure, et il ne s'était pas trompé. À peine avait-il fait quelques
+allées et venues devant la porte, qu'il vit venir sur la route le
+marchand de joujoux dans sa voiture. À mesure qu'elle approchait,
+il s'aperçut que Tackleton s'était paré pour son mariage et avait
+orné la tête de son cheval de fleurs et de rubans.
+
+Le cheval avait mieux l'air d'un fiancé que Tackleton, dont les
+yeux demi-fermés avaient une expression plus désagréable que
+jamais.
+
+-- John Peerybingle! dit Tackleton avec un air de condoléance. Mon
+brave homme, comment allez-vous ce matin?
+
+-- J'ai passé une triste nuit, M. Tackleton, répondit le
+voiturier, en secouant la tête, car mon esprit a été bien troublé.
+Mais cela est passé maintenant. Pourriez-vous me donner une demi-
+heure pour un entretien particulier?
+
+-- Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant pied à terre.
+Ne faites pas attention au cheval; il restera assez tranquille, si
+vous lui donnez une bouchée de foin.
+
+Le voiturier alla chercher du foin dans son écurie, le mit devant
+le cheval et ils entrèrent dans la maison.
+
+-- Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-il.
+
+-- Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps; nous avons tout
+le temps.
+
+Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowbody frappait à la
+porte de l'étranger qui n'était qu'à quelques pas. Un de ses yeux,
+-- et il était très rouge, car Tilly avait crié toute la nuit
+parce que sa maîtresse criait, -- était au trou de la serrure;
+elle frappait très fort et semblait effrayée.
+
+-- Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant autour
+d'elle. J'espère qu'il n'est pas parti, ou qu'il n'est pas mort,
+s'il vous plait.
+
+Miss Slowbody accompagna ce souhait philanthropique de nouveaux
+coups à la porte, mais sans aucun résultat.
+
+-- Irai-je? dit Tackleton. C'est curieux.
+
+Le voiturier s'étant tourné vers la porte, lui fit signe d'y aller
+s'il voulait.
+
+Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody; et lui aussi se
+mit à heurter et à frapper, et lui aussi ne reçut pas plus de
+réponse. Mais il eut l'idée de tourner la poignée de la porte, et
+comme elle s'ouvrit aisément, il regarda, il entra, et bientôt il
+revint en courant.
+
+-- John Peerybingle, lui dit Tackleton à l'oreille, j'espère qu'il
+n'y a rien eu... rien de mauvais cette nuit?
+
+Le voiturier se tourna vivement vers lui.
+
+-- Parce qu'il est parti, dit Tackleton, et la fenêtre est
+ouverte. Je ne vois pas de marques; elle est de plein pied avec le
+jardin; mais je craignais qu'il n'y eut eu quelque... quelque
+querelle. Eh?
+
+Il le regardait fixement en fermant excessivement un oeil, et il
+donnait à son oeil, à sa figure et à toute sa personne un air
+inquisiteur, comme s'il eût voulu arracher la vérité du fond de
+son coeur.
+
+-- Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré dans cette
+chambre hier soir, sans avoir reçu de moi aucun mal; et personne
+n'y est entré depuis lors. Il s'en est allé de sa propre volonté.
+Je voudrais sortir de cette porte, et aller mendier mon pain de
+maison en maison, si je pouvais faire que ce qui s'est passé ne
+fût jamais arrivé. Mais il est venu et il s'en est allé. Je n'ai
+plus rien à faire avec lui.
+
+-- Oh! Bon, je pense qu'il s'en est allé facilement, dit Tackleton
+en prenant une chaise.
+
+Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s'assit aussi et se
+couvrit le visage de sa main pendant quelque temps avant de
+continuer.
+
+-- Vous m'avez montré la nuit passée, dit-il enfin, ma femme ma
+femme, que j'aime, secrètement...
+
+-- Et tendrement, insinua Tackleton.
+
+-- Prenant part au déguisement de cet homme, lui donnant
+l'occasion de la voir seule. C'est la dernière chose que j'aurais
+voulu voir. C'est la dernière des choses qu'un homme aurait dû me
+montrer.
+
+-- J'avoue que j'ai toujours eu des soupçons, dit Tackleton. Et
+sous ce rapport je sais qu'on a ici quelque reproche à me faire.
+
+-- Mais de même que vous me l'avez montrée, poursuivit le
+voiturier sans faire attention à lui, telle que vous l'avez vue ma
+femme, ma femme, que j'aime... sa voix, son oeil, sa main
+devenaient de plus en plus fermes à mesure qu'il répétait ces
+paroles qui décelaient un but évidemment déterminé, de même que
+vous l'avez vue à son désavantage, il est juste aussi que vous la
+voyiez avec mes yeux, et que vous pénétriez dans ma poitrine pour
+savoir ce qui se passe là-dessus dans mon âme; car elle est calme,
+dit le voiturier en le regardant attentivement, et rien ne peut
+l'ébranler.
+
+Tackleton murmura quelques vagues paroles d'assentiment, mais il
+était réduit au respect par les manières de son interlocuteur.
+Tout simple et sans éducation qu'il était, il avait en lui quelque
+chose de noble et de digne qu'une âme généreuse et pleine
+d'honneur peut seule donner à l'homme.
+
+-- Je suis un homme simple et grossier, dit le voiturier, et bien
+peu recommandable. Je ne suis pas un homme poli, comme vous le
+savez bien. Je ne suis pas un jeune homme. J'aime ma petite Dot,
+parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance dans la maison de
+son père; parce que j'ai connu ses excellentes qualités; parce
+qu'elle a été ma vie pendant des années et des années. Il y a bien
+des hommes, à qui je ne peux pas me comparer, qui n'auraient
+jamais aimé Dot comme moi, je pense.
+
+Il s'arrêta et battit doucement le sol de son pied pendant
+quelques instants avant de reprendre.
+
+-- J'ai souvent pensé, que quoique je ne fusse pas assez digne
+d'elle, je serais pour elle un bon mari, et que je connaîtrais
+peut-être mieux qu'un autre ce qu'elle valait; et c'est dans cette
+idée que je finis par croire que nous pourrions bien nous marier
+ensemble. Et à la fin ce mariage se fit.
+
+-- Hah! fit Tackleton avec un hochement de tête significatif.
+
+-- Je m'étais étudié; je m'étais éprouvé; je savais combien je
+l'aimais, et combien elle serait heureuse, poursuivit le
+voiturier. Mais je n'avais pas, je le sens maintenant, je n'avais
+pas suffisamment réfléchi sur ses sentiments à elle.
+
+-- C'est sûr, dit Tackleton. Étourderie, frivolité, inconstance,
+amour d'être admirée! Pas assez réfléchi! tout cela perdu de vue!
+Hah!
+
+- Vous feriez mieux de ne pas m'interrompre, dit le voiturier un
+peu sévèrement, jusqu'à ce que vous m'ayez compris; et vous êtes
+loin de me comprendre. Si hier j'avais jeté par terre d'un coup
+l'homme qui osait souffler un mot contre elle, aujourd'hui je
+foulerai son visage sous mon pied, fût-il mon frère.
+
+Le marchand de jouets le regarda avec étonnement. John continua
+d'un ton plus doux: -- Ai-je réfléchi que je la prenais, à son
+âge, avec sa beauté, que je l'enlevais à ses jeunes compagnes, à
+toutes les réunions dont elle était l'ornement, où elle était
+l'étoile la plus brillante qui ait jamais lui, pour l'enfermer un
+jour après l'autre dans ma triste demeure, pour n'y avoir que mon
+ennuyeuse compagnie? Ai-je bien réfléchi combien j'étais peu en
+rapport avec son humeur gaie, et combien un lourdaud comme moi
+doit être pesant pour un esprit aussi vif? Ai-je réfléchi qu'il
+n'y avait en moi à l'aimer ni mérite ni droit, lorsque quiconque
+la connaît doit aussi l'aimer? Jamais. J'ai pris avantage de sa
+nature disposée à l'espérance et de son caractère affectueux, et
+je l'ai épousée. Plût à Dieu que je ne l'eusse pas fait! pour
+elle, et non pas pour moi.
+
+Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil. Son oeil
+à demi fermé était même ouvert.
+
+-- Que Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la constance
+dévouée avec laquelle elle a essayé de m'empêcher de voir tout
+cela! Et je remercie le ciel de ce que, dans la lenteur de mon
+intelligence, je ne l'ai pas découvert plus tôt. Pauvre enfant!
+Pauvre Dot! Moi qui n'ai pas découvert cela, lorsque j'ai vu ses
+yeux se remplir de larmes en entendant parler d'un mariage comme
+le vôtre! Moi qui ai vu cent fois le tremblement secret de ses
+lèvres, et qui n'ai rien soupçonné, jusqu'à la nuit passée! Pauvre
+fille! Que j'aie pu espérer qu'elle serait jamais amoureuse de
+moi! Que j'aie pu jamais croire qu'elle l'était!
+
+-- Elle le faisait paraître, dit Tackleton. Elle le faisait
+tellement paraître, qu'à dire vrai ce fut l'origine de mes doutes.
+
+Et alors il fit ressortir la supériorité de May Fielding, qui
+certainement ne faisait pas du tout paraître qu'elle fût amoureuse
+de lui.
+
+-- Elle l'a essayé, dit le pauvre voiturier avec plus d'émotion
+qu'il n'en eût encore montré; ce n'est que maintenant que je
+commence à voir quels efforts elle a faits pour être une épouse
+affectionnée et fidèle à son devoir. Qu'elle a été bonne! que de
+choses elle a faites! quel coeur courageux elle a! Que le bonheur
+que j'ai éprouvé dans cette maison en soit le témoin! ce sera ma
+consolation quand je serai seul ici.
+
+-- Seul ici? dit Tackleton. Vous comptez donc faire attention à
+cela?
+
+-- Je compte, répondit le voiturier, lui montrer la plus grande
+bienveillance en lui faisant la meilleure réparation qui soit en
+mon pouvoir. Je puis la délivrer de la peine journalière qui
+résulte d'un mariage inégal, et de ses efforts pour cacher sa
+souffrance. Elle sera aussi libre que je peux la rendre.
+
+-- Lui faire réparation! s'écria Tackleton en tordant et en
+tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a ici quelque
+méprise. Vous n'avez pas voulu dire cela, sans doute?
+
+Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet et le
+secoua comme un roseau.
+
+-- Écoutez-moi, dit-il, et prenez garde à me bien entendre.
+Écoutez-moi. Parlé-je intelligiblement?
+
+-- Très intelligiblement, répondit Tackleton.
+
+-- Comme j'en ai l'intention?
+
+-- Parfaitement, comme vous en avez l'intention.
+
+-- J'étais assis à ce foyer la nuit passée, toute la nuit, s'écria
+le voiturier, à l'endroit même où elle s'asseyait habituellement
+près de moi, son doux visage regardant le mien. Je me rappelais
+toute sa vie, jour par jour; j'avais sa chère image présente
+devant moi quand je repassais ces souvenirs. Et, sur mon âme, elle
+est innocente, s'il existe quelqu'un pour juger l'innocent et le
+coupable.
+
+Brave Grillon du Foyer! Loyales fées de la maison!
+
+-- La colère et la méfiance m'ont quitté, dit le voiturier, et il
+ne me reste que mon chagrin. Dans un malheureux moment, quelque
+ancienne connaissance, plus conforme à ses goûts et à son âge que
+moi, quittée peut-être à cause de moi, est revenue. Dans un
+malheureux moment, surprise, et n'ayant pas le temps de réfléchir
+à ce qu'elle faisait, elle s'est faite la complice de sa trahison
+en la cachant. Elle l'a vue la nuit dernière, dans l'entrevue dont
+nous avons été témoins. C'est un tort. Mais sauf cela, elle est
+innocente, si la vérité existe sur la terre.
+
+-- Si c'est votre opinion, commença Tackleton...
+
+-- Qu'elle s'en aille donc, poursuivit le voiturier, qu'elle s'en
+aille avec ma bénédiction pour tant d'heures de bonheur qu'elle
+m'a données, et avec mon pardon pour le chagrin qu'elle a pu me
+causer. Qu'elle s'en aille, et qu'elle jouisse de la paix de l'âme
+que je lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à
+mieux m'aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour elle, et
+qu'elle portera plus légèrement la chaîne que j'ai rivée pour
+elle. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où je l'emmenai de
+sa maison, si peu pour son agrément. Elle y retournera aujourd'hui
+et je ne la troublerai plus. Son père et sa mère seront ici
+aujourd'hui -- nous avions fait un projet pour passer ensemble
+cette journée -- et ils l'emmèneront chez eux. Je puis la confier
+là ou ailleurs. Elle me quitte sans mériter de blâme, et elle
+vivra de même, j'en suis sûr. Si je meurs, -- et je peux mourir
+pendant qu'elle sera encore jeune; j'ai tant perdu de courage: en
+quelques heures! -- elle trouvera que je me suis souvenu d'elle et
+que je l'ai aimée jusqu'à la fin. Voilà, la fin de ce que vous
+m'avez montré. Maintenant c'est fini.
+
+-- Oh! non, John, ce n'est pas fini. Ne dites pas que c'est fini!
+Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles. Je ne
+pourrais pas m'en aller en prétendant que j'ignore ce qui m'a
+inspiré une si profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est
+fini, jusqu'à ce que la cloche ait sonné encore une fois!
+
+Elle était entrée peu après Tackleton, et était demeurée là. Elle
+n'avait jamais regardé Tackleton; mais elle avait fixé ses yeux
+sur son mari. Mais elle s'était tenue aussi loin de lui qu'elle
+l'avait pu; et quoiqu'elle parlât avec la plus vive tendresse,
+elle ne s'en approcha pas plus près.
+
+-- Aucune main ne peut faire sonner de nouveau pour moi les heures
+qui se sont écoulées, répondit le voiturier avec un faible
+sourire. Mais que ce soit ainsi, si vous le voulez, ma chère.
+L'heure sonnera bientôt. Ce que nous disions n'a pas d'importance.
+Je voudrais essayer de vous plaire en quelque chose de plus
+difficile.
+
+-- Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m'en aille, car lorsque
+la cloche sonnera, il faudra que je sois en chemin pour l'église.
+Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être privé de votre
+compagnie, fâché de la perdre en cette occasion.
+
+-- Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en l'accompagnant
+à la porte.
+
+-- Oh! tout à fait.
+
+-- Et vous vous souviendrez de ce que j'ai dit?
+
+-- Si vous m'obligez à faire une observation, dit Tackleton en
+ayant eu auparavant la précaution de monter dans sa voiture, je
+dois dire que cela était si inattendu qu'il n'est pas
+vraisemblable que je puisse l'oublier.
+
+-- Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier. Bonjour; je
+vous souhaite beaucoup de joie.
+
+-- Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton. Comme je ne
+le puis pas, je vous remercie. Entre nous, comme je vous l'ai déjà
+dit, je ne pense pas avoir la moindre joie à me marier, parce que
+May n'a pas été trop prévenante ni trop démonstrative avec moi.
+Bonjour. Prenez soin de vous.
+
+Le voiturier le regarda s'éloigner jusqu'à ce que l'éloignement le
+fît paraître plus petit que les fleurs et les rubans de son
+cheval; et alors, avec un profond soupir, il se mit à aller et
+venir comme un homme inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du
+voisinage, ne voulant pas retourner jusqu'à ce que l'heure fût
+près de sonner.
+
+Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire pitié; mais
+souvent elle essuyait ses yeux et se retenait, pour dire combien
+il était bon, combien il était excellent! et une fois ou deux elle
+rit; mais de si bon coeur, si haut, si bizarrement, poussant des
+cris, qui effrayaient Tilly.
+
+-- Oh! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il y en a
+assez pour faire mourir et enterrer le baby.
+
+-- L'apporterez-vous quelquefois pour voir son père, Tilly,
+demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux, quand je ne pourrai
+plus habiter ici et que je serai retournée dans ma vieille maison.
+
+-- Oh! je veux en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en rejetant
+sa tête en arrière, et poussant un cri, qui ressembla en ce moment
+à un hurlement de Boxer. Oh! ne faites pas cela. Oh! si tout le
+monde part, ceux qui resteront seront bien malheureux. Ah! ah! ah!
+
+Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si violents, si
+effrayants pour avoir été si longtemps comprimés qu'elle aurait
+infailliblement éveillé l'enfant, et lui aurait peut-être donné
+des convulsions en l'effrayant, si ses yeux n'avaient pas aperçu
+Caleb Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la
+rendit au sentiment des convenances; elle resta quelques moments
+silencieuse, la bouche grande ouverte; et puis, courant vers le
+lit où l'enfant était couché et endormi elle se mit à danser, et
+ensuite bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête,
+paraissant trouver du soulagement dans ces mouvements
+extraordinaires.
+
+-- Dot! s'écria Berthe. Elle n'est pas au mariage!
+
+-- Je lui ai dit que vous n'y seriez pas, dit tout bas Caleb. Je
+l'ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu vous bénisse, dit le
+petit homme en lui prenant affectueusement les mains, peu
+m'importe ce qu'ils disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas
+grand'chose, mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire
+croire un mot contre vous.
+
+Il lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa, comme un enfant
+aurait fait de sa poupée.
+
+-- Berthe n'a pas pu rester à la maison ce matin, dit Caleb. Elle
+craignait d'entendre sonner les cloches, et elle ne voulait pas se
+trouver si près d'eux le jour de leur mariage. Nous sommes partis
+à temps, et nous sommes venus ici. J'ai pensé à ce que j'ai fait,
+dit Caleb après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu'à ne
+pas savoir que faire, pour la peine d'esprit que je lui ai causée,
+et j'en suis venu à conclure, si vous êtes de mon avis qu'il
+vaudrait mieux lui dire la vérité. Partagez-vous ma manière de
+voir? dit-il en tremblant de la tête aux pieds. Je ne sais pas
+quel effet cela lui fera; je ne sais pas ce qu'elle pensera de
+moi; je ne sais pas quel cas elle fera désormais de son pauvre
+père. Mais il est bon pour elle qu'elle soit désabusée, et je
+supporterai les conséquences que je mérite.
+
+-- Dot, dit Berthe, où est votre main? Ah! la voilà, la voilà! et
+elle la pressa contre ses lèvres, avec un sourire, en la tirant
+sous son bras. Je les ai entendus parler tout bas hier soir en
+vous jetant du blâme. Ils ont tort.
+
+La femme du voiturier garda le silence. Caleb répondit pour elle.
+
+-- Ils avaient tort, dit-il.
+
+-- Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit. J'ai
+méprisé ce qu'ils disaient. La blâmer justement! Elle pressa sa
+main dans la sienne, et appuya sa douce joue sur sa joue. -- Non,
+je ne suis pas assez aveugle pour cela.
+
+Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l'autre en lui prenant
+chacun une main.
+
+-- Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le croyez.
+Mais personne aussi bien qu'elle. Pas même vous, mon père. Il n'y
+a personne aussi sincère et aussi vraie avec moi qu'elle. Si la
+vue pouvait m'être rendue un seul instant, je la découvrirais dans
+une foule sans qu'on me dît un seul mot. Ma soeur!
+
+-- Berthe, ma chère, dit Caleb, j'ai quelque chose sur le coeur
+qu'il faut que je vous dise pendant que nous sommes tous trois
+seuls. Écoutez-moi avec bienveillance. J'ai une confession à vous
+faire, ma chère fille.
+
+-- Une confession, mon père?
+
+-- Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je me suis
+perdu moi-même dit Caleb avec une expression douloureuse de sa
+physionomie bouleversée. Je me suis éloigné de la vérité avec
+l'intention de vous faire du bien, et j'ai été cruel.
+
+Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le mot cruel.
+
+-- Il s'accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous allez le dire,
+vous serez la première à le dire.
+
+-- Lui cruel pour moi! s'écria Berthe avec un sourire
+d'incrédulité.
+
+-- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb; mais je l'ai été, sans
+toutefois m'en douter, jusqu'à hier soir. Ma chère fille aveugle,
+écoutez-moi et pardonnez-moi. Le monde dans lequel vous vivez, mon
+coeur, n'existe pas comme je vous l'ai dépeint. Les yeux auxquels
+vous vous êtes fiée vous ont trompée.
+
+Elle tourna encore vers lui son visage frappé d'étonnement, mais
+elle se recula en se rapprochant de son amie.
+
+-- Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre enfant, dit
+Caleb, et j'ai voulu vous l'adoucir. J'ai altéré les objets,
+changé le caractère des gens, inventé bien des choses qui n'ont
+jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. Je vous ai fait
+des cachotteries, je vous ai forgé des tromperies. Dieu me
+pardonne! et je vous ai entourée de choses imaginaires.
+
+-- Mais les personnes vivantes ne sont pas imaginaires? dit-elle
+avec force, mais en pâlissant beaucoup et en s'éloignant de lui.
+Vous ne pouvez pas les changer.
+
+-- Je l'ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne que vous
+connaissez, ma colombe...
+
+-- Oh! mon père, pourquoi dites-vous que je la connais? répondit-
+elle d'un ton d'amer reproche. Qui puis-je connaître, moi qui n'ai
+personne pour me guider, moi misérable aveugle?
+
+Dans l'angoisse de son coeur, elle tendit ses mains en avant comme
+si elle cherchait son chemin, et puis elle en couvrit sa figure
+avec un air de tristesse et de délaissement.
+
+-- Le mariage qui a lieu aujourd'hui, dit Caleb, se fait avec un
+homme sévère, avare et égoïste. Un maître dur pour vous et pour
+moi, ma chère, pendant bien des années. Laid dans ses regards et
+dans son caractère. Toujours froid et insensible. Différent de ce
+que je vous l'ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes
+choses.
+
+-- Oh! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà de ce
+qu'elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours agi ainsi!
+Pourquoi avez-vous rempli mon coeur de joie pour venir, comme la
+mort, m'y arracher tous les objets de mon amour! Ô ciel, comme je
+suis aveugle! comme je suis seule et sans appui!
+
+Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que par son
+repentir et par sa douleur.
+
+Elle était depuis quelques instants sous cette impression de
+regret quand le Grillon du Foyer se mit à chanter, sans que
+personne autre qu'elle l'entendît. Ce chant n'était pas gai, mais
+bas, faible, triste. Il était si douloureux que ses larmes
+commencèrent à couler, et elles tombèrent en abondance quand
+l'apparition qui s'était tenue toute la nuit près du voiturier, se
+tint derrière elle en montrant son père.
+
+Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du Grillon, et
+quoique aveugle, elle sentit que l'apparition se penchait vers son
+père.
+
+-- Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu'est ma maison:
+ce qu'elle est en réalité.
+
+-- C'est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien nu. L'hiver
+prochain elle ne pourra guère garantir du vent et de la pluie.
+Elle est mal préservée du mauvais temps, Berthe. Et Dot ajouta en
+baissant la voix, mais distinctement; comme votre pauvre père avec
+son habit de toile.
+
+La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à part la
+femme du voiturier.
+
+-- Ces présents dont j'ai pris tant de soins, qui me venaient
+presque à souhait, et que je recevais avec tant de joie, dit-elle
+en tremblant, d'où venaient-ils? Est-ce vous qui les envoyiez?
+
+-- Non.
+
+-- Qui donc?
+
+Dot vit qu'elle le savait déjà et garda le silence. La fille
+aveugle se couvrit encore le visage de ses mains, mais maintenant
+d'une autre manière.
+
+-- Chère Dot, un moment! Un moment! ne quittons pas ce sujet.
+Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère, je le suis. Vous ne
+voudriez pas me tromper, n'est-ce pas?
+
+-- Non, vraiment, Berthe!
+
+-- Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous avez trop
+compassion de moi. Dot, regardez dans la chambre où nous étions,
+où est mon père, mon père si plein de compassion et d'amour pour
+moi, et dites-moi ce que vous voyez.
+
+-- Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard assis sur
+une chaise, appuyé tristement sur le dossier, avec son visage dans
+sa main, comme si son enfant devait le consoler, Berthe.
+
+-- Oui, oui, elle le consolera. Allons.
+
+-- C'est un vieillard usé par les soucis et le travail. C'est un
+homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris. Je le vois
+maintenant accablé et courbé, s'agitant pour rien. Mais je l'ai vu
+déjà bien souvent, Berthe, en s'agitant pour travailler de
+plusieurs manières pour un objet sacré. Et, j'honore sa tête
+grise, et je le bénis!
+
+La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux genoux du
+vieillard, pressa sa tête grise sur son sein.
+
+-- La vue m'est rendue, s'écria-t-elle, j'y vois. J'étais aveugle
+et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne l'avais jamais
+connu. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir jamais connu un père
+qui m'a si tendrement aimée!
+
+Aucune parole ne peut rendre l'émotion de Caleb.
+
+-- Il n'est aucune figure sur la terre, s'écria l'aveugle en
+l'embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que celle-ci,
+quelque belle qu'elle fût. Plus cette tête est grise, et ce visage
+usé, plus ils me sont chers, mon père. Qu'on ne dise plus
+désormais que je suis aveugle. Il n'y a pas une ride sur son
+visage, pas un cheveu sur sa tête, qui soit oublié dans mes
+prières et dans mes actions de grâces.
+
+Caleb essaya d'articuler «ma Berthe.»
+
+-- Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent dit-elle en
+le caressant avec des larmes de la plus exquise affection. L'avoir
+près de moi, chaque jour pensant toujours à moi, et n'avoir jamais
+rêvé de cela!
+
+-- Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe, dit le
+pauvre Caleb.
+
+-- Rien n'a disparu, répondit-elle. Cher père, non. Tout est là en
+vous. Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez
+aimé, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord à
+respecter et à aimer à cause de sa sympathie pour moi, tout cela
+est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui
+m'était le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette
+tête grise. Je ne suis point aveugle, mon père.
+
+Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait été fixée sur
+le père et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur
+et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans
+quelques minutes, et immédiatement elle fut saisie d'une agitation
+nerveuse.
+
+-- Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot?
+
+-- Oui, ma chère, dit Caleb; elle est là.
+
+-- N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais
+rien dit d'elle qui ne fût vrai?
+
+-- Je crains que je ne l'eusse fait, ma chère, répondit Caleb, si
+j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'était. Mais si je l'avais
+changée, c'eût été la rendre moins bien. On ne peut rien dépeindre
+de mieux qu'elle.
+
+La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir
+et son orgueil en entendant la réponse, et son bonheur en
+l'embrassant de nouveau, étaient charmants à contempler.
+
+-- Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le
+pensez, ma chère, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire;
+des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut
+pas trop vous en émouvoir s'ils arrivent.
+
+-- Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route?
+
+-- Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues?
+
+-- Oui, et elles vont vite.
+
+-- Je... je... je sais que vous avez l'oreille délicate, dit Dot
+en mettant la main sur son coeur, et parlant évidemment aussi vite
+qu'elle le pouvait pour cacher son agitation; car je l'ai remarqué
+souvent, et vous avez été très prompte à distinguer le pas
+étranger la nuit passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant
+que vous dites: -- de qui est ce pas? -- je ne sais pas pourquoi
+vous fîtes attention à ce pas plutôt qu'à un autre. Mais, comme je
+viens de le dire, il y a de grands changements dans le monde, de
+grands changements, et nous ne pouvons mieux faire que de nous
+préparer à n'être surpris presque de rien.
+
+Caleb s'étonna du sens de ces paroles, en s'apercevant qu'elles
+s'adressaient à lui non moins qu'à sa fille. Il la vit, avec
+surprise, si agitée, et si désolée qu'elle pouvait à peine
+respirer, et se tenant à une chaise pour s'empêcher de tomber.
+
+-- C'est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout émue; elles
+approchent! Plus près encore! Très près! Elles s'arrêtent à la
+porte du jardin! Et maintenant vous entendez le pas d'un homme en
+dehors; le même pas, Berthe, n'est-ce pas? Et maintenant...
+
+Elle poussa un cri de joie inexprimable; et, courant vers Caleb,
+elle mit la main sur ses yeux, pendant qu'un jeune homme entrait
+dans la chambre, et jetant son chapeau en l'air, s'approcha d'eux.
+
+-- C'est fini? cria Dot.
+
+-- Oui!
+
+-- Heureusement fini?
+
+-- Oui!
+
+-- Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb? En avez-vous jamais
+entendu une qui lui ressemblât demanda Dot.
+
+-- Si mon fils qui était dans l'Amérique du Sud était vivant...
+dit Caleb en tremblant.
+
+-- Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant les yeux
+de Caleb, et en les frappant dans un élan de joie; regardez-le! le
+voilà devant vous robuste et plein de santé! Votre propre fils
+chéri! Votre cher frère vivant et vous aimant, Berthe!
+
+Honneur à cette petite créature pour ses transports. Honneur à ses
+larmes et à ses éclats de rire, pendant que ces trois personnes
+étaient dans les bras l'une de l'autre! Honneur à la cordialité de
+son accueil pour le marin bruni par le soleil, qui avec sa
+chevelure noire et flottante s'approcha d'elle pour l'embrasser
+sans qu'elle détournât sa petite bouche rosée, et sans qu'elle
+s'opposât à ce qu'il la pressât sur son coeur!
+
+Honneur aussi au coucou, pourquoi pas? qui, sortant bravement par
+la porte de son palais mauresque, vint chanter douze fois devant
+la compagnie, comme s'il était ivre de joie.
+
+Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en se
+trouvant en si bonne compagnie.
+
+-- Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie, regardez-le, c'est
+mon fils qui revient de l'Amérique du Sud! Mon propre fils! Celui
+que vous avez équipé et fait partir vous-même, celui dont vous
+avez été toujours l'ami.
+
+Le voiturier s'avança pour lui prendre la main; mais il recula,
+comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du sourd qu'il avait
+amené dans sa voiture, et il dit:
+
+-- Édouard! Était-ce vous!
+
+-- Dites-lui tout maintenant, s'écria Dot. Dites-lui tout,
+Édouard: et ne m'épargnez pas, car rien ne m'épargnera à ses yeux
+désormais.
+
+-- C'était moi, dit Édouard.
+
+-- Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la maison de
+votre vieil ami? continua le voiturier. Il y avait autrefois un
+garçon franc... combien d'années y a-t-il. Caleb, que nous avons
+ouï dire qu'il était mort et que nous l'avions?... qui n'aurait
+jamais fait cela.
+
+-- J'avais autrefois un ami généreux, dit Édouard; plutôt un père
+qu'un ami, qui ne m'aurait jamais jugé, ni moi ni personne autre,
+sans m'entendre. Vous étiez cet homme. Je suis donc certain que
+vous m'écouterez maintenant.
+
+Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se tenait
+encore à l'écart de lui, répondit: -- C'est juste, je vous
+écouterai.
+
+-- Vous saurez que lorsque je partis d'ici, tout jeune garçon, dit
+Édouard, j'étais amoureux, et mon amour était payé de retour.
+C'était une très jeune fille, qui peut-être -- vous pouvez me le
+dire -- ne se rendait pas bien compte de ses sentiments. Mais je
+connaissais les miens, et j'avais une passion pour elle.
+
+-- Vous l'aviez! s'écria le voiturier. Vous!
+
+-- Oui, je l'avais, dit l'autre, et elle y répondait. Je l'ai
+toujours cru, et maintenant j'en suis sûr.
+
+-- Que le ciel me soit en aide! dit le voiturier. C'est le pire de
+tout.
+
+-- Constant envers elle, dit Édouard, je revenais plein
+d'espérance, après bien des épreuves et des périls, pour tenir ma
+promesse en exécution de notre vieux contrat, lorsque, à vingt
+milles d'ici, j'apprends qu'elle m'a manqué de parole, qu'elle m'a
+oublié, et qu'elle s'est unie à un homme plus riche que moi. Je
+n'avais pas l'intention de lui faire des reproches, mais je
+désirais la voir, et m'assurer que cela était vrai. J'espérais
+qu'elle y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses
+souvenirs. Ç'aurait été pour moi un faible soulagement, mais c'en
+aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour connaître la vérité,
+la vérité vraie, observée librement par moi-même, juger par moi-
+même, sans intermédiaire de personne, sans user d'influence sur
+elle, -- si j'en avais encore, -- je me déguisai, vous savez
+comment, et je l'attendis sur la route, vous savez où. Vous
+n'aviez aucun soupçon sur moi, elle n'en avait pas non plus. --
+montrant Dot, -- jusqu'à ce que, lui ayant dit un mot à l'oreille,
+près du feu, elle faillit me trahir.
+
+-- Mais lorsqu'elle sut qu'Édouard était vivant et qu'il revenait,
+dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-même, comme elle avait
+brûlé jusque là de le faire, et lorsqu'elle eut connu son dessein,
+elle lui conseilla par tous les moyens de garder son secret; car
+son vieil ami John Peerybingle était d'une nature trop dénuée
+d'artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui,
+continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et lorsqu'elle...
+c'est-à-dire moi, John, dit en pleurant la petite femme,
+lorsqu'elle lui eut tout dit, comment sa bonne amie l'avait cru
+mort, comment elle s'était laissée persuader par sa mère de
+contracter un mariage qu'elle lui présentait comme avantageux, et
+lorsqu'elle... c'est encore moi, John... lui dit qu'ils n'étaient
+pas encore mariés -- mais bien près de l'être -- et que ce mariage
+ne serait qu'un sacrifice, s'il se faisait, car du côté de la
+jeune fille, il n'y avait pas d'amour, et quand il devint presque
+fou de joie en apprenant cela; alors elle... c'est-à-dire moi, ...
+dit qu'elle s'entremettrait entre eux, comme elle l'avait fait
+souvent dans l'ancien temps, John, et qu'elle sonderait sa bonne
+amie, et qu'elle... encore moi, John... était sûre que ce qu'elle
+disait et pensait était juste. Et c'était juste, John! Et on les a
+amenés l'un à l'autre. John! Et ils se sont mariés il y a une
+heure, John! Et voilà le marié! Et Gruff et Tackleton mourra
+garçon! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous
+bénisse!
+
+Cette petite femme était irrésistible, s'il est besoin de le dire,
+et jamais elle ne le fut autant que dans ses transports actuels.
+Jamais il n'y eut de félicitations plus affectueuses et plus
+délicieuses que celles qui accueillirent elle et le marié.
+
+Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son coeur, le
+voiturier restait confondu. Il se précipita vers sa femme, mais
+Dot, étendant les bras pour l'arrêter, se recula comme auparavant.
+
+-- Non, John, non! écoutez tout. Ne m'aimez pas davantage, John,
+jusqu'à ce que vous ayez entendu toutes les paroles que j'ai à
+dire. J'ai eu tort d'avoir un secret pour vous, John, j'en suis
+très fâchée. Je ne croyais pas qu'il y eût du mal, jusqu'au moment
+où j'étais assise auprès de vous sur l'escabeau, la nuit dernière;
+mais lorsque j'eus vu par ce qui était écrit sur votre visage que
+vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Édouard, et que
+j'eus compris ce que vous pensiez, je sentis que c'était une
+étourderie coupable. Mais, cher John, comment est-il possible que
+vous ayez eu une telle pensée?
+
+La petite femme se mit encore à sangloter. John Peerybingle voulut
+la serrer dans ses bras, mais elle ne le lui permit pas.
+
+-- Ne m'aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas de longtemps.
+Lorsque j'étais triste à cause du mariage proposé, mon cher,
+c'était parce que je me souvenais que May et Édouard s'aimaient,
+et que je savais que le coeur de May était bien loin de Tackleton.
+Vous croyez cela maintenant, John, n'est ce pas?
+
+John allait faire un autre mouvement vers elle pour lui répondre,
+mais elle l'arrêta encore.
+
+-- Non, restez-là, John, je vous en prie. Lorsque je ris de vous,
+comme je le fais quelquefois, lorsque je vous appelle lourdaud, ou
+ma chère vieille oie, ou de quelque autre nom de cette espèce,
+c'est parce que je vous aime ainsi, et que je ne voudrais pas vous
+voir changé en rien autre, pas même en roi.
+
+-- Bravo! s'écria Caleb avec une vigueur inaccoutumée. C'est mon
+opinion.
+
+-- Et quand je parlais des gens d'un certain âge et solides, John,
+et que je vous disais que nous étions un couple de nigauds, qui
+marchions par secousse, comme des marionnettes, c'est que je suis
+une étourdie, qui me plais à jouer des comédies avec le baby.
+Voilà tout, vous me croyez?
+
+Elle le vit s'avancer, et l'arrêta encore, mais ce fut presque
+trop tard.
+
+-- Non, ne m'aimez pas encore d'une ou deux minutes, s'il vous
+plait, John. Ce que j'ai le plus à coeur de vous dire, je l'ai
+gardé pour la fin. Mon cher, mon bon, mon généreux John, lorsque
+nous parlions l'autre soir du Grillon, il me vint à la bouche de
+vous dire que d'abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que
+je vous aime maintenant; que lorsque je vins demeurer ici je
+craignais de ne pouvoir pas apprendre à vous aimer autant que je
+l'espérais et que je le demandais dans mes prières, moi étant si
+jeune, John. Mais, cher John, chaque jour et chaque heure je vous
+aimai de plus en plus. Et si j'avais pu vous aimer plus que je ne
+le fais, les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce
+matin, m'auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne le puis.
+Toute l'affection dont je suis capable -- et elle est grande, --
+John, je vous l'ai donnée, comme vous le méritez, et il y a
+longtemps, longtemps, et il ne m'est pas possible de vous en
+donner davantage. Maintenant, mon cher mari, serrez-moi encore
+contre votre coeur. Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais à
+m'envoyer dans une autre.
+
+Vous n'aurez jamais plus de plaisir à voir une charmante petite
+femme dans les bras de personne, que vous n'en auriez eu à voir
+Dot dans les bras de son mari. Jamais vous n'avez vu un
+embrassement aussi affectueux et aussi sincère.
+
+Soyez sûr que le voiturier était dans un ravissement complet, et
+que Dot était de même; personne ne faisait exception, pas même
+Slowbody, qui criait de joie, et qui pour faire partager à son
+jeune fardeau la joie générale présentait le baby à la ronde, à la
+bouche de chacun, comme si elle leur avait donné quelque chose à
+boire.
+
+Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit de roues, et
+quelqu'un s'écria que Gruff et Tackleton revenait. Ce digne homme
+parut bientôt animé et échauffé.
+
+-- Que diable est ceci, John Peerybingle? dit Tackleton. Il y a
+quelque malentendu. J'ai donné rendez-vous à l'église à mistress
+Tackleton, et je jurerais que je l'ai rencontrée en route pour
+ici. Oh! elle ici. -- Pardon, monsieur, je n'ai pas l'honneur de
+vous connaître, -- mais si vous pouvez me faire la faveur de ne
+pas retenir cette demoiselle, elle a un engagement particulier ce
+matin.
+
+-- Mais je ne peux pas la laisser aller, répondit Édouard, je n'en
+ai pas la pensée.
+
+-- Que voulez-vous dire, vagabond que vous êtes! dit Tackleton.
+
+-- Je veux dire que quoique je puisse vous permettre d'être vexé,
+répondit l'autre en souriant, je suis aussi sourd pour les
+injures, que je l'étais hier soir pour tous les discours.
+
+Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et comme il
+tressaillit!
+
+-- Je suis fâché, monsieur, dit Édouard en tenant la main gauche
+de May et principalement son troisième doigt, et tirant de la
+poche de son habit un petit bout de papier d'argent dans lequel
+était sans doute un anneau.
+
+-- Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir la bonté de
+jeter cela dans le feu? Merci.
+
+-- C'était un engagement antérieur, un engagement tout à fait
+ancien, qui a empêché ma femme de se trouver au rendez-vous
+convenu avec vous, je vous assure, dit Édouard.
+
+-- M. Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je lui ai
+révélé fidèlement ce fait, et que je lui ai dit maintes fois que
+je ne pouvais l'oublier, dit May en rougissant.
+
+-- Oh! certainement, dit Tackleton. C'est sûr. C'est tout à fait
+juste. C'est entièrement exact. Vous êtes donc mistress Édouard
+Plummer, je présume?
+
+-- C'est son vrai nom, répondit le marié.
+
+-- Ah! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, en
+regardant minutieusement sa figure et en lui faisant un profond
+salut. Je vous souhaite beaucoup de joie, monsieur.
+
+-- Merci.
+
+-- Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant soudain vers
+elle qui était assise avec son mari, je suis fâché. Vous ne m'avez
+pas montré beaucoup de bienveillance, mais, sur ma vie, je suis
+fâché. Vous êtes meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je
+suis fâché. Vous me comprenez: cela suffit. C'est tout à fait
+correct, mesdames et messieurs, et parfaitement satisfaisant.
+Bonjour.
+
+En disant ces mots, il sortit, et partit; il ne s'arrêta à la
+porte que pour ôter les fleurs et les rubans de la tête de son
+cheval, et pour donner à l'animal un coup de pied dans les flancs,
+comme pour lui apprendre qu'il y avait un écrou lâché dans ses
+arrangements.
+
+C'était maintenant un devoir sérieux de marquer cette journée
+comme une grande fête pour toujours dans le calendrier de John
+Peerybingle. En conséquence, Dot se mit à l'oeuvre pour faire
+honneur à la maison et à tous ceux qui s'y intéressaient. En peu
+de temps, elle mit les bras jusqu'au coude dans la farine, et elle
+blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois qu'elle
+passait près de lui et qu'elle s'arrêtait pour lui donner un
+baiser. Le brave homme lavait les herbes, pelait les navets,
+mettait au feu les pots plein d'eau froide, et se rendait utile de
+toutes les manières; tandis qu'un couple d'aides, appelés du
+voisinage, se mettaient à courir dans tous les coins, se heurtant
+à chaque instants contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly n'avait
+jamais déployé tant d'activité. Son ubiquité était l'objet de
+l'admiration générale. À deux heures et vingt-cinq minutes elle
+était une pierre d'achoppement dans le passage, à deux heures et
+demie, un traquenard dans la cuisine, et à trois heures moins
+vingt-cinq minutes, un trébuchet dans le grenier. La tête du baby
+était une pierre de touche pour toute espèce d'objets, animaux,
+végétaux ou minéraux. On n'employait rien ce jour-là qui ne fit
+une connaissance intime avec elle.
+
+Ensuite une grande expédition fut dépêchée à pied à mistress
+Fielding pour faire des excuses à cette excellente dame, et pour
+l'amener de gré ou de force afin d'être heureuse et de pardonner.
+Lorsque cette expédition la découvrit, elle ne voulut rien
+entendre et répéta un nombre infini de fois: «N'eussé-je jamais vu
+ce jour!» Elle ne put qu'ajouter: «Portez-moi maintenant au
+tombeau;» ce qui était parfaitement absurde, attendu qu'elle
+n'était pas morte, et qu'elle n'en avait pas même l'apparence.
+Après cela, elle tomba dans un calme effrayant, et observa que,
+depuis les circonstances qui avaient mené le grand changement dans
+le commerce de l'indigo, elle avait prévu qu'elle serait exposée
+toute la vie à toute espèce d'insultes et d'outrages; elle était
+satisfaite de voir qu'il en était bien ainsi. Elle pria qu'on ne
+fit plus attention à elle, car, qu'était-elle? un rien. On n'avait
+qu'à l'oublier et à suivre la voie sans elle. De cette humeur
+sarcastique elle passa à la colère, dans laquelle elle laissa
+échapper cette remarquable expression, que le ver se redresse
+quand on le foule aux pieds. Après cela, elle se laissa aller à un
+regret adouci, et dit: «S'ils m'avaient donné leur confiance, que
+n'eussé-je pas pu suggérer! Profitant de cette crise dans ses
+sentiments, l'expédition l'embrassa, et bientôt elle eut mis ses
+gants, et fut en chemin pour la maison de John Peerybingle dans
+une tenue irréprochable, portant à son côté dans un paquet de
+papier un bonnet de cérémonie, presque aussi grand et aussi raide
+qu'un mètre.
+
+Après cela il restait encore à venir le père et la mère de Dot
+dans une autre petite voiture, et ils étaient en retard; on avait
+quelques craintes, on allait regarder de temps en temps sur la
+route. Mistress Fielding regardait toujours du côté qu'il ne
+fallait pas, et comme on le lui faisait observer, elle répondait
+qu'elle était bien maîtresse de regarder là où elle voulait. À la
+fin, ils arrivèrent. C'était un charmant couple de paysans, mis
+d'une manière particulière à la famille de Dot. Dot et sa mère, à
+côté l'une de l'autre étaient étonnantes à voir, tant elles se
+ressemblaient.
+
+La mère de Dot eut à renouveler connaissance avec la mère de May;
+la mère de May gardait ses airs de dame, et la mère de Dot n'avait
+qu'un air aisé. Le vieux Dot, appelons ainsi le père de Dot, j'ai
+oublié son vrai nom, mais n'importe, le vieux Dot était sans gêne,
+il donnait des poignées de mains à première vue, ne regardait un
+bonnet que comme un assemblage de mousseline et d'empois,
+n'attachait pas d'importance au commerce de l'indigo, mais disait
+qu'il n'y avait rien à y faire. Dans l'opinion de mistress
+Fielding, c'était une bonne pâte d'homme, mais grossière, ma
+chère.
+
+Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs de sa maison
+avec sa robe de noces, et un visage radieux; non! ni le brave
+voiturier si jovial et si rond au bout de la table; ni le brun et
+vigoureux marin avec sa charmante femme; ni personne autre.
+Oublier le dîner, ce serait oublier le repas le plus agréable, et
+le plus grand oubli serait d'oublier les verres que l'on but pour
+célébrer ce jour de noces.
+
+Après dîner, Caleb chanta la chanson sur le _Bol pétillant_:
+
+_«Je suis un bon vivant,_
+_Pour un ou deux ans.»_
+
+Il la chanta jusqu'au bout.
+
+Un incident arriva juste comme il finissait le dernier vers.
+
+On frappa un coup à la porte; un homme entra en chancelant, et
+sans demander la permission, portant quelque chose de lourd sur la
+tête. En le plaçant au milieu de la table, symétriquement au
+centre des noix et des pommes, il dit:
+
+-- Des compliments de la part de M. Tackleton. Comme il n'a pas
+l'emploi du gâteau, peut-être vous le mangerez.
+
+Après ces mots, il sortit.
+
+Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme vous pouvez
+vous l'imaginer. Mistress Fielding, étant une dame d'un
+discernement infini, émit l'idée que le gâteau était empoisonné,
+et raconta qu'un pensionnat de demoiselles avait été, à sa
+connaissance, malade pour avoir mangé d'un gâteau. Mais son
+opinion fut repoussée par acclamation; et le gâteau fut coupé par
+May avec beaucoup de cérémonie et de gaîté.
+
+Je ne crois pas que personne en eût goûté encore, lorsqu'un autre
+coup fut frappé à la porte, et le même homme reparut portant sous
+son bras un gros paquet de papier brun.
+
+-- Des compliments de la part de M. Tackleton, envoie quelques
+joujoux pour le baby. Ils ne sont pas laids.
+
+Après avoir dit cela, il repartit.
+
+Toute la société aurait eu de la peine à trouver des termes pour
+exprimer son étonnement, quand même elle aurait eu le temps de les
+chercher. Mais ils ne l'eurent pas du tout, car le messager avait
+à peine fermé la porte derrière lui, qu'on frappa un autre coup,
+et Tackleton lui-même entra.
+
+-- Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau à la main, je suis plus
+fâché, je suis plus fâché que je ne l'étais ce matin. J'ai eu le
+temps d'y penser. John Peerybingle, je suis aigre par caractère,
+mais je ne puis empêcher d'être adouci plus ou moins, en me
+trouvant face à face avec un homme comme vous. Caleb! cette petite
+nourrice m'a donné l'autre soir sans le savoir un avis ambigu dont
+j'ai trouvé le fil. Je rougis de penser avec quelle facilité je
+pouvais attacher à moi vous et votre fille, et quel misérable
+idiot j'étais lorsque je la pris pour une... Mes amis, ma maison
+est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas même un Grillon au Foyer.
+J'ai tout fait fuir. Soyez gracieux pour moi; permettez-moi de me
+joindre à votre aimable société.
+
+Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n'avez jamais vu pareil
+homme. À quoi avait-il passé toute sa vie pour n'avoir pas
+découvert jusque là quelle capacité il avait pour être jovial? Ou
+bien quel avait été le pouvoir des fées sur lui pour opérer un tel
+changement?
+
+-- John! vous ne me renverrez pas à la maison ce soir, n'est-ce
+pas? dit Dot tout bas.
+
+Il ne manquait qu'une créature vivante pour rendre la société
+complète. Dans un clin d'oeil elle fut là.
+
+Très altéré pour avoir longtemps couru, il faisait de vains
+efforts pour fourrer sa tête dans une cruche étroite. Il avait
+accompagné la voiture jusqu'à la fin du voyage, très rebuté de
+l'absence de son maître, et extrêmement rebelle envers son
+suppléant. Après avoir rodé autour de l'étable pendant un peu de
+temps tentant vainement d'exciter le cheval à faire acte de
+rébellion en revenant pour son propre compte, il était entré dans
+le cabaret et s'était couché devant le feu. Mais tout à coup
+cédant à la conviction que le suppléant était un imbécile et qu'il
+fallait le quitter, il s'était levé, avait tourné la queue et
+était revenu à la maison.
+
+On dansa le soir. Je me serais borné à cette mention générale, si
+je n'avais eu quelque raison de croire que c'était une danse
+originale et des moins communes.
+
+Elle était organisée de la manière bizarre que voici.
+
+Édouard le marin, garçon plein d'entrain, leur avait raconté des
+choses merveilleuses au sujet des perroquets, des mines, des
+Mexicains, de la poudre d'or, lorsque tout à coup il se mit en
+tête de quitter son siège et de proposer une danse, car la harpe
+de Berthe était là, et vous avez rarement entendu quelqu'un en
+jouer d'une main plus habile. Dot dit, non sans quelque
+affectation, que ses jours de danses étaient passés; je crois que
+c'était parce que le voiturier fumait sa pipe et qu'elle préférait
+rester assise près de lui. Mistress Fielding n'avait pas le choix
+de dire autrement que ses jours de danses étaient aussi passés,
+tout le monde dit de même excepté May; May était toujours prête.
+
+Au grand applaudissement de tous, May et Édouard se mirent à
+danser seuls, et Berthe joua son plus joli air.
+
+Bon! si vous m'en croyez, ils n'avaient pas dansé cinq minutes,
+que soudain le voiturier jette sa pipe, prend Dot par le milieu du
+corps, s'élance dans la chambre, et saute avec elle d'une manière
+étonnante, Tackleton ne voit pas plutôt cela, qu'il court à
+mistress Fielding, la prend à la taille et suit le mouvement. Dès
+que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlève mistress
+Dot, et prend part à la danse avec le plus d'entrain. Caleb ne
+voit pas plutôt cela qu'il prend Tilly Slowbody par les deux mains
+et saute en cadence; miss Slowbody restait ferme dans la croyance
+que se pousser étourdiment au milieu des autres couples, et se
+choquer constamment avec eux, est votre seul principe de la
+marche.
+
+Écoutez! voilà le criquet qui fait concert avec la musique, _cri!
+cri! cri!_ et la Bouilloire bourdonne aussi.
+
+* * * * * * *
+
+Mais qu'est-ce ceci! pendant que je les écoute avec plaisir, et
+que je me tourne vers Dot pour jeter un dernier regard sur cette
+figure qui me plait tant, elle et le reste s'évanouissent dans
+l'air, et je reste seul.
+
+Un Grillon chante dans le Foyer; un jouet d'enfant est brisé à
+terre, et il n'y a plus rien.
+
+FIN
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER ***
+
+***** This file should be named 16020-8.txt or 16020-8.zip *****
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+*** END: FULL LICENSE ***
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
+
+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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