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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/16020-8.txt b/16020-8.txt new file mode 100644 index 0000000..9202ee8 --- /dev/null +++ b/16020-8.txt @@ -0,0 +1,4283 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le grillon du foyer + +Author: Charles Dickens + +Translator: Amédée Chaillot + +Release Date: June 7, 2005 [EBook #16020] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER *** + + + + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Charles Dickens + + + +LE GRILLON DU FOYER + + + +HISTOIRE FANTASTIQUE +D'UN INTÉRIEUR DOMESTIQUE + + + +Publication en 1845 +Traduction par Amédée Chaillot + + + + + +Table des matières + +CHAPITRE I. Premier cri. +CHAPITRE II Second Cri. +CHAPITRE III Troisième Cri. + + + +À LORD JEFFREY + +Cette histoire est dédiée + +avec + +l'affection et l'attachement de son ami + +L'AUTEUR + + + +CHAPITRE I. + +Premier cri. + +La Bouilloire fit entendre son premier cri! Ne me dites pas ce que +mistress Peerybingle disait. Je le sais mieux qu'elle. Mistress +Peerybingle peut laisser croire jusqu'à la fin des temps qu'elle +ne saurait dire lequel des deux commença à crier; mais moi je dis +que c'est la Bouilloire. Je dois le savoir, j'espère! La +Bouilloire commença cinq bonnes minutes, à la petite horloge de +Hollande qui était dans un coin, avant que le grillon poussât le +premier cri. + +Comme si, vraiment, le petit faucheur placé en haut de l'horloge +n'avait pas fauché au moins un demi arpent de pré, abattant une +herbe imaginaire avec sa faux lancée de droite à gauche, avant que +le Grillon fît chorus avec la Bouilloire! + +Je ne suis pas d'un caractère absolu; tout le monde le sait. Je ne +voudrais pas mettre mon opinion en opposition avec celle de +mistress Peerybingle, si je n'étais pas sûr, positivement sûr de +ce que je dis. Mais ceci est une question de fait. Et le fait est +que la Bouilloire se mit à chanter au moins cinq minutes avant que +le Grillon donnât signe de vie. Contredisez-moi, et je le dirai +dix fois. + +Laissez-moi narrer exactement ce qui se passa. C'est ce que +j'aurais fait tout d'abord, si ce n'était pas par cette simple +considération que, si j'ai une histoire à raconter, il faut que je +commence par le commencement, et comment est-il possible de +commencer par le commencement, sans commencer par la Bouilloire? + +Il paraît qu'il y avait une sorte de défi, un assaut de talent, +vous comprenez, entre la Bouilloire et le grillon. Et voici quelle +en fut l'occasion. + +Mistress Peerybingle était sortie un peu avant la nuit close, et +les talons cerclés en fer de ses patins laissaient sur le pavé +humide de la cour de nombreuses figures dont la première +proposition d'Euclide donne la démonstration. Elle était sortie +pour aller remplir la Bouilloire au réservoir. Elle rentra, sans +ses patins; c'était facile à voir, car ses patins étaient très +hauts, et elle était fort petite. Elle mit la Bouilloire au feu, +et en la mettant, elle perdit patience; car il lui tomba de l'eau +sur les pieds et l'eau était froide, et puis elle tenait à la +propreté de ses bas. + +De plus cette Bouilloire était obstinée et impatiente; elle ne se +laissait pas aisément arranger au feu. Elle chancelait, comme si +elle était ivre, elle s'y tenait de travers, une vraie idiote de +bouilloire. Elle était d'humeur querelleuse; elle sifflait et +crachait sur le feu d'un air morose. Pour comble de mésaventure, +le couvercle, résistant aux doigts engourdis de mistress +Peerybingle, se plaça dessus dessous, et ensuite, avec une +ingénieuse opiniâtreté digne d'une meilleure cause, il se mit de +côté et tomba au fond de la bouilloire. Un vaisseau à trois ponts +coulé bas n'aurait pas fait la moitié autant de résistance pour +être remis à flot que ce couvercle pour se laisser repêcher. + +Même avec son couvercle, la bouilloire conservait un air sombre et +entêté, présentant sa poignée comme par défi, et éclaboussant par +moquerie la main de mistress Peerybingle, comme si elle lui eût +dit:? je ne veux pas bouillir. Rien ne m'y forcera. + +Mais mistress Peerybingle, à qui la bonne humeur était revenue, +frotta ses petites mains l'une contre l'autre, et s'assit devant +la Bouilloire en riant. En même temps, la flamme brilla et éclaira +de ses clartés vacillantes le petit faucheur, qui semblait +immobile devant son palais mauresque, comme si la flamme seule +était en mouvement. + +Et pourtant il se mouvait, deux fois par seconde, avec la plus +grande régularité. Mais ses efforts étaient effrayants à voir +quand l'heure allait sonner, et lorsqu'un coucou, paraissant à la +porte du palais, poussa six fois un cri semblable à celui d'un +spectre, le faucheur s'agita en frémissant et ses jambes +flageolaient comme si un fil de fer les lui eût tiraillées. + +Ce ne fut que lorsqu'un mouvement violent et un grand bruit de +poids et de cordages se fut tout à fait calmé, que le faucheur +effrayé revint à lui-même. Il ne s'était pas épouvanté sans raison +car tout ce remue-ménage, tous ces os de squelettes qui +s'agitaient n'étaient pas rassurants, et je m'étonne que les +Hollandais, gens d'humeur flegmatique, soient les auteurs d'une +pareille invention. + +Ce fut en ce moment, remarquez le bien que la Bouilloire commença +sa soirée. Ce fut en ce moment que la Bouilloire, s'adoucissant +jusqu'à devenir musicale, laissa échapper de son gosier des +gazouillements qu'elle semblait vouloir retenir, de courtes notes +interrompues, comme si elle n'avait pas encore tout à fait mis de +côté sa mauvaise humeur. Ce fut en ce moment qu'après quelques +vains efforts pour réprimer sa gaîté, elle se débarrassa enfin de +son air morose, perdit toute réserve et se mit à chanter une +chanson joyeuse, telle que le rossignol le plus tendre n'en a +jamais eu l'idée. + +Elle était si simple, cette chanson, que vous l'auriez comprise +comme un livre, mieux peut-être que quelques livres que je +pourrais nommer. Avec sa chaude haleine qui s'élevait en gracieux +et légers nuages qui montaient dans la cheminée comme vers un ciel +domestique, la Bouilloire accentuait son chant joyeux avec +énergie, et le couvercle, le couvercle naguère rebelle,? telle est +l'influence du bon exemple,? dansait une espèce de gigue, et +tintait comme une jeune cymbale sourde et muette qui n'a jamais +connu de soeur. + +Ce chant de la Bouilloire était une invitation et un souhait de +bienvenue pour quelqu'un qui n'était pas dans la maison, pour +quelqu'un qui allait arriver, qui approchait de cette petite +maison et de ce feu pétillant; cela n'était pas douteux. Mistress +Peerybingle le savait bien, elle qui était assise pensive devant +le foyer. «La nuit est sombre, chantait la Bouilloire, et les +feuilles mortes jonchent le chemin; tout est brouillard et +ténèbres; en bas, tout est boue et flaques d'eau; on ne voit dans +l'air qu'un point moins triste; c'est cette teinte rougeâtre à +l'horizon, où le soleil et le vent semblent lutter pour se +reprocher le vilain temps qu'il fait. Tout est obscur dans la +campagne; le poteau indicateur de la route se perd dans l'ombre; +la glace n'est pas fondue, mais l'eau est encore emprisonnée; et +vous ne sauriez dire s'il gèle ou s'il ne gèle pas. Ah! le voilà +qui vient, le voilà, le voici!» + +En ce moment, s'il vous plaît, le Grillon poussa son cri; coui, +coui, coui, fit-il en chorus, et sa voix était si forte en +proportion de sa taille? on ne pouvait pas en juger, car on ne le +voyait pas,? qu'il semblait prêt à crever comme un canon trop +chargé; et vous auriez dit qu'il allait éclater en cinquante +morceaux, tant il faisait d'efforts pour grésillonner. + +Le solo de la Bouilloire était fini; le Grillon avait pris la +partie de premier violon, et il ne la quittait pas. Bon Dieu! +comme il criait! Sa voix aiguë et perçante résonnait dans toute la +maison; il semblait qu'elle allait percer les ténèbres... comme +une étoile perce les nuages. Il y avait de petites trilles et un +tremolo indescriptible dans le cri le plus aigu du Grillon, +lorsque, dans l'excès de son enthousiasme il faisait des sauts et +des bonds. Cependant ils s'accordaient fort bien, le Grillon et la +Bouilloire. Le refrain était toujours le même, mais, dans leur +émulation, ils le chantaient de plus en plus crescendo. + +La jolie petite femme qui les écoutait,? car elle était jolie et +jeune quoique un peu forte,? alluma une chandelle, se tourna vers +le faucheur de la pendule, qui avait fait une bonne provision de +minutes, puis elle alla regarder à la fenêtre, par laquelle elle +ne vit rien à cause de l'obscurité, mais elle vit son charmant +visage se réfléchir dans les vitres, et mon opinion? qui serait +aussi la vôtre? est qu'elle aurait pu regarder longtemps sans voir +rien de moitié aussi agréable. Lorsqu'elle revint s'asseoir sur +son siège, le Grillon et la Bouilloire continuaient leur duo avec +le même entrain. + +C'était entr'eux comme une course au clocher. _Cri! cri! cri!_ Le +Grillon l'emporte! _Hum! hum! hum!_ La Bouilloire prend de +l'avance. _Cri! cri! cri!_ Le Grillon gagne du terrain au retour. +Mais la Bouilloire reprend encore: _Hum! hum! Hum! _Enfin ils +s'essoufflaient, ils s'épanouissaient tant l'un et l'autre, le +_Cri! cri!_ se confondait tellement avec le _Hum! hum!_ qu'il +aurait fallu une oreille plus exercée que la vôtre ou la mienne +pour savoir qui l'emporterait. Mais ce qui ne fut pas douteux, +c'est que la bouilloire et le Grillon, tout deux au même instant, +et par un accord secret connu d'eux seuls, lancèrent leur chant +joyeux avec un rayon de lumière qui traversant la fenêtre alla +éclairer jusqu'au fond de la cour. Cette lumière, tombant tout à +coup sur une certaine personne, qui arrivait dans l'obscurité, lui +exprima à la lettre, et avec la rapidité de l'éclair, cette +pensée:? Sois le bienvenu à la maison, mon ami! sois le bienvenu, +mon garçon. + +Ce but atteint, la Bouilloire, cessant de chanter, versa parce +qu'elle bouillait trop fort, et fut enlevée de devant le feu. +Mistress Peerybingle courut à la porte, où elle ne put d'abord se +reconnaître au milieu du bruit des roues d'une voiture, du +trépignement d'un cheval, de la voix d'un homme, des allées et +venues d'un chien surexcité, et de la surprenante et mystérieuse +apparition d'un baby. + +D'où venait ce baby, et comment mistress Peerybingle s'en empara- +t-elle en un clin d'oeil, je ne sais. Mais c'était un enfant +vivant dans les bras de mistress Peerybingle; et elle semblait en +être fière, pendant qu'elle était doucement attirée vers le feu +par un homme grand et robuste, beaucoup plus grand et plus âgé +qu'elle, qui se baissa pour l'embrasser. + +-- Oh! mon Dieu, John! dit mistress Peerybingle. Dans quel état +vous êtes avec ce mauvais temps! + +Il était vraiment dans un état pitoyable. L'épais brouillard avait +déposé sur ses cils un chapelet de gouttes d'eau congelées; et ses +favoris imprégnés d'humidité brillaient à la clarté du foyer des +couleurs de l'arc-en-ciel. + +-- En effet, Dot, répondit John lentement, en déroulant le fichu +qui lui entourait le cou et en se chauffant les mains, ce n'est +pas un temps d'été. Il n'y a rien d'étonnant que je sois ainsi +fait. + +-- Je ne voudrais pas m'entendre appeler Dot, John. Je n'aime pas +ce nom. Et la moue de Mistress Peerybingle semblait dire qu'elle +l'aimait beaucoup. + +-- Qu'êtes-vous donc? répondit John en la regardant de son haut +avec un sourire, et en l'étreignant avec autant de délicatesse que +pouvaient le faire sa large main et son robuste bras. + +Ce brave John était si lourd mais si doux, si grossier à la +surface et si sensible au fond du coeur, si massif en dehors, mais +si vif au dedans; si borné, mais si bon! Ô mère Nature, donne à +tes enfants cette poésie de coeur qui se cachait dans le sein de +ce pauvre voiturier, ce n'était qu'un voiturier, et quoiqu'ils +parlent en prose, quoiqu'ils vivent en prose, nous te remercions +de nous faire vivre dans leur compagnie. + +On aurait eu plaisir à voir Dot avec sa petite figure et son baby +dans ses bras, une vraie poupée que ce baby; elle regardait le feu +d'un air pensif, et inclinait sa petite tête délicate sur le côté +du grand et robuste voiturier, avec une grâce demi naturelle, demi +affectée. On aurait eu plaisir à voir celui-ci la soutenir avec +une tendre gaucherie, et faisant de son âge mûr un soutien pour la +jeunesse de sa femme. On aurait eu plaisir à voir la servante +Tilly Slowbody, attendant qu'on la chargeât du soin du baby, +regarder ce groupe d'un air d'intérêt, les yeux et la bouche +ouverts, et la tête en avant. Ce n'était pas moins agréable de +voir John le voiturier, sur une observation de Dot, retenir sa +main qui était sur le point de toucher l'enfant, comme s'il +craignait de le briser, et se contentant de le regarder à distance +avec orgueil; tel qu'un gros chien ferait vis-à-vis d'un canari, +s'il arrivait qu'il en fût le père. + +-- N'est-ce pas qu'il est beau John? Comme il est joli quand il +dort. + +-- Bien joli, dit John, très joli. Il dort presque toujours, +n'est-ce pas? + +-- Mon Dieu, non, John. + +-- Oh! dit John d'un air réfléchi. Je croyais qu'il avait +généralement les yeux fermés. + +-- Bonté de Dieu. John, vous l'éveillez. + +-- Voyez comme il les tourne, dit le voiturier étonné, et sa +bouche, il l'ouvre et la ferme comme un poisson doré. + +-- Vous ne méritez pas d'être père, dit Dot, avec toute la dignité +d'une matrone expérimentée. Mais comment sauriez-vous combien il +en faut peu pour troubler les enfants, John? et elle coucha +l'enfant sur son bras gauche, en lui frappant doucement le dos de +la main droite, après avoir pincé l'oreille de son mari en riant. + +-- C'est vrai, Dot, dit John: je n'en sais pas grand chose. Pour +ce que je sais c'est que j'ai joliment lutté avec le vent ce soir. +Il soufflait du nord-ouest, droit contre la voiture, tout le long +du chemin en revenant. + +-- Pauvre vieux, vraiment! s'écria mistress Peerybingle en +reprenant son activité. Tenez. Tilly, prenez mon précieux fardeau, +pendant que je vais tâcher de me rendre utile. Je crois que je +l'étoufferais de baisers. À bas! Boxer, à bas! John, laissez-moi +faire le thé, et puis je me mettrai à travailler comme une +abeille. + +_Comment fait la petite abeille?_ + +vous avez appris la chanson quand vous alliez à l'école, John! + +-- Je ne la sais pas toute, répondit John. J'étais sur le point de +la savoir toute; mais je l'aurais gâtée je crois. + +-- Ha! ha! dit Dot en riant, et elle avait le plus joli rire que +vous ayez entendu. Quel cher vieux lourdaud vous faites, John. + +Sans contester cette assertion, John sortit pour veiller à ce que +le valet de ferme, qui allait et venait dans la cour avec sa +lanterne, comme un feu follet, prît bien soin du cheval, lequel +était plus gras que vous ne voudriez le croire, si je vous donnais +la mesure, et si vieux que le jour de la naissance se perdait dans +les ténèbres de l'antiquité. Boxer, pensant que ses attentions +étaient dues à toute la famille, et devaient être distribuées avec +impartialité courait çà et là avec une agitation étonnante; tantôt +il décrivait des cercles en aboyant autour du cheval, pendant +qu'on le menait à l'écurie; tantôt il feignait de s'élancer comme +un furieux sur sa maîtresse, et puis il s'arrêtait tout à coup, +tantôt approchant son nez humide il faisait un baiser à Tilly +Slowbody assise sur une chaise basse près du feu; tantôt il +montrait une amitié incommode pour le baby, tantôt après plusieurs +tours sur lui-même il se couchait près du foyer, comme s'il allait +s'établir là pour la nuit; tantôt il s'élançait dans la cour en +agitant son tronçon de queue, comme s'il allait remplir une +commission dont il se souvenait à l'instant. + +-- Voilà la théière toute prête sur la table, dit Dot, aussi +occupée qu'une petite fille qui joue au ménage. Voici le jambon, +voilà le beurre, voilà le pain et le reste. Tenez, John, voilà un +panier pour mettre les petits paquets, si vous en avez... Mais où +êtes-vous. John! Tilly, ne laissez pas tomber l'enfant dans le +cendrier, quoi que vous fassiez. + +Il faut noter que miss Slowbody, quoique cette recommandation la +fît regimber, avait un talent rare et surprenant pour mettre en +danger la vie de cet enfant. Elle était maigre et petite de +taille, de sorte que ses vêtements avaient toujours l'air de +l'abandonner. Comme tout excitait son admiration, et +principalement les bonnes qualités de sa maîtresse, et les +perfections de l'enfant, les bévues de miss Slowbody faisaient +honneur à son coeur, si elles n'en faisaient pas à son esprit. Si +elle mettait la tête de baby trop souvent en contact avec les +portes d'armoires, les rampes d'escalier, ou les colonnes de lit, +c'est qu'elle ne pouvait pas revenir de sa surprise d'être si bien +traitée dans la maison où elle était. Il faut savoir que le père +et la mère Slowbody étaient des êtres parfaitement inconnus, et +que Tilly avait été nourrie et élevée à l'hospice. L'on sait que +les enfants trouvés ne sont pas des enfants gâtés. + +Si vous aviez vu la petite mistress Peerybingle revenir avec son +mari, faisant de grands efforts pour soutenir les corbeilles, +efforts parfaitement inutiles, car son mari la portait à lui tout +seul, vous vous seriez bien amusé, et il s'amusait bien aussi. Je +ne sais si le Grillon n'y trouvait pas également du plaisir, car +il se mit à chanter de plus belle. + +-- Ah! ah! dit John, en s'avançant lentement; il est plus gai que +jamais ce soir. + +-- C'est un heureux présage, John: cela a toujours été. Il n'y a +rien de plus fait pour porter bonheur que d'avoir un grillon dons +le foyer. + +John la regarda comme si ses paroles faisaient naître dans sa tête +la pensée que c'était elle qui était son grillon qui porte +bonheur, et tout en convenant avec elle de l'heureux présage du +Grillon, il n'expliqua pas davantage sa pensée. + +-- La première fois que j'ai entendu son chant, dit-elle, c'est le +soir que vous m'amenâtes ici, que vous vîntes m'installer ici avec +vous dans ma nouvelle maison, dont vous me faisiez la petite +maîtresse. Il y a près d'un an de cela. Vous en souvenez-vous, +John. + +Oh oui. John s'en souvenait bien, je pense. + +-- Le chant du Grillon me souhaita la bienvenue. Il semblait si +plein de promesses et d'encouragements. Il semblait me dire que +vous seriez bon et gentil avec moi; que vous ne vous attendiez pas +-- je le craignais, John -- à trouver une tête de femme âgée sur +les épaules de votre jeune épouse si légère. + +John lui appuya la main sur l'épaule et sur la tête, comme s'il +voulait lui dire: Non, non! je ne me suis pas attendu à cela; j'ai +été parfaitement content de ce que j'ai trouvé. Et il avait +vraiment raison. Tout allait pour le mieux. + +-- Et tout ce que semblait chanter le grillon s'est vérifié; car +vous avez été toujours pour moi le meilleur, le plus affectueux +des maris. Notre maison a été heureuse, John; et c'est ce qui m'a +fait aimer le Grillon. + +-- Et moi aussi! moi aussi, Dot! + +-- Je l'aime pour son chant qui fait naître en moi ces douces +pensées. Quelquefois, à l'heure du crépuscule, lorsque je me +sentais solitaire et triste, John, -- avant que le baby fût ici, +pour me tenir compagnie et pour égayer la maison; -- lorsque je +pensais combien vous seriez seul si je venais à mourir, son cri, +cri, cri, semblait me rappeler une autre voix douce et chère qui +faisait à l'instant évanouir mon rêve. Et lorsque j'avais peur, -- +j'avais peur autrefois, John, j'étais si jeune, -- j'avais peur +que notre mariage ne fût pas heureux. Moi, j'étais presque une +enfant, et vous, vous ressembliez plus à mon tuteur qu'à mon mari. +Je craignais que, malgré vos efforts, vous ne pussiez pas +apprendre à m'aimer, quoique vous en eussiez l'espoir et que ce +fût l'objet de vos prières. Le chant du Grillon me rendait +courage, en me remplissant de confiance. Je pensais à tout cela ce +soir, cher, pendant que j'étais assise à vous attendre, et j'aime +le Grillon pour tout ce que je viens de vous dire. + +-- Et moi aussi, répondit John. Mais, Dot, que voulez-vous dire? +que j'espérais apprendre vous aimer et que je le demandais à Dieu +dans mes prières? J'ai appris cela bien avant de vous amener ici, +pour être la petite maîtresse du Grillon, Dot. + +Elle appuya un instant la main sur son bras, et le regarda avec un +visage ému, comme si elle avait voulu lui dire quelque chose. Le +moment d'après, elle se mit à genoux devant la corbeille, triant +les paquets d'un air affairé, en murmurant à demi voix. + +-- Il n'y en a pas beaucoup ce soir, John, mais j'ai vu tout à +l'heure quelques marchandises derrière la charrette; et +quoiqu'elles donnent plus de peine, elles rapportent assez. Nous +n'avons pas raison de nous plaindre, n'est-ce pas? D'ailleurs vous +avez à livrer des paquets le long de la route, je pense? + +-- Oh oui, dit John; beaucoup. + +-- Mais qu'est-ce que c'est que cette boîte ronde? John, mon +coeur, c'est un gâteau de mariage. + +-- Il n'y a qu'une femme pour trouver cela, dit John avec +admiration. Jamais un homme ne l'aurait deviné. Je parie que si +l'on mettait un gâteau de mariage dans une boîte à thé, dans un +baril de saumon, ou dans quoi que ce soit, une femme le +dénicherait tout de suite. Oui, je l'ai pris chez le pâtissier. + +-- Comme il pèse! il pèse un quintal! s'écria Dot, en essayant de +le soulever. De qui est-il? À qui l'envoie-t-on? + +-- Lisez l'adresse de l'autre côté, dit John. + +-- Comment, John! Bonté de Dieu! + +-- Y auriez-vous pensé? répondit John. + +-- Vous ne m'en aviez rien dit, continua Dot en s'asseyant sur le +plancher et en secouant la tête, tandis qu'elle le regardait; +C'est pour Gruff et Tackleton le fabricant de joujoux. + +John fit signe qu'oui. + +Mistress Peerybingle secoua aussitôt la tête au moins cinquante +fois; non pas pour exprimer sa satisfaction, mais bien un muet +étonnement; elle fit une moue -- il lui fallut faire effort, car +ses lèvres n'étaient pas faites pour la moue, j'en suis sûr -- et +elle regardait son mari d'un air distrait. Pendant ce temps, miss +Slowbody, qui avait l'habitude de répéter machinalement des +fragments de conversation pour amuser le baby, qui estropiait les +noms en les mettant tous au pluriel, disait à l'enfant: Ce sont +les Gruffs et les Tackletons, les fabricants de joujoux; on achète +chez les pâtissiers des gâteaux de mariage pour eux, et les mamans +devinent tout ce qu'il y a dans les boîtes que les papas +apportent. + +Et ainsi de suite. + +-- Et cela se fera vraiment! dit Dot. Elle et moi nous allions +ensemble à l'école, quand nous étions de petites filles. + +John aurait pu penser à elle, puisqu'elle allait à l'école en même +temps que sa femme, John regarda Dot avec plaisir, mais il ne +répondit pas. + +-- Mais lui en bois vieux! Il est bien peu fait pour elle! De +combien d'années est-il plus âgé que vous Gruff Tackleton, John? + +-- Demandez-moi plutôt combien de tasses de thé je boirai ce soir +de plus qu'il n'en boirait en quatre soirées, répondit John d'un +ton de bonne humeur, en approchant une chaise de la table ronde, +et en commençant à manger le jambon. -- Quant à manger, je mange +peu, mais ce peu me profite, Dot. + +Il disait cela et il le pensait toutes les fois qu'il mangeait, +mais c'était une de ses illusions, car son appétit le trompait +toujours. Ces paroles n'éveillèrent cette fois aucun sourire sur +le visage de sa femme, qui resta au milieu des paquets, après +avoir poussé du pied la boîte au gâteau, qu'elle ne regardait +plus, elle ne pensait pas même au soulier mignon dont elle était +fière quoique ses yeux fussent fixés dessus. Absorbée dans ses +réflexions, oubliant le thé et John -- quoiqu'il l'appelât et +frappât la table de son couteau pour attirer son attention, -- +elle ne sortit de sa rêverie que lorsqu'il se leva et vint lui +toucher le bras. Elle le regarda, et courut se mettre à la table à +thé, en riant de sa négligence. Mais son rire n'était plus le même +qu'auparavant; la forme et le son étaient changés. + +Le Grillon aussi avait cessé de chanter. La cuisine n'était plus +si gaie, elle ne l'était plus du tout. + +-- Ainsi, voilà tous les paquets, n'est-ce pas, John? dit-elle en +rompant un long silence, pendant lequel l'honnête voiturier +s'était dévoué à prouver qu'il avait goût à ce qu'il mangeait, +s'il ne parvenait pas à prouver qu'il mangeait peu. -- Voilà tous +les paquets, n'est-ce pas John? + +-- C'est là tout. Mais... non... Je..., dit-il en posant son +couteau et la fourchette, et respirant longuement. J'avoue que +j'ai entièrement oublié le vieux monsieur. + +-- Le vieux monsieur? + +Dans la voiture, dit John. Il dormait dans la paille quand je l'ai +laissé. Je me suis presque souvenu de lui deux fois depuis que je +suis arrivé, mais cela m'a passé deux fois de la tête. Holà! hé! +ici! levez-vous! C'est bien, mon ami! + +John dit ces dernières paroles en dehors de la maison, dans la +cour où il avait couru, une chandelle à la main. + +Miss Slowbody, sentant qu'il y avait quelque chose de mystérieux +dans ce vieux monsieur, et réunissant dans son imagination confuse +certaines idées de nature religieuse avec le sens de cette phrase, +se troubla tellement, que, se levant précipitamment de sa chaise +basse auprès du feu pour se mettre sous la protection de sa +maîtresse, elle se croisa avec un étranger âgé et le heurta avec +le seul objet qu'elle avait dans les mains. Il arriva que cet +objet était l'enfant, il s'en suivit un choc et un grand effroi, +que la sagacité de Boxer vint accroître; car ce brave chien, plus +attentif que son maître, semblait avoir surveillé l'étranger +pendant son sommeil de peur qu'il ne s'en aille en emportant +quelques jeunes plans de peupliers qui étaient liés derrière la +voiture; et il l'avait si peu perdu de vue qu'il le suivait, le +nez sur ses talons, cherchant à mordre ses boutons de guêtres. + +-- Vous êtes sans conteste un bon dormeur, monsieur, dit John, +lorsque la tranquillité fut rétablie. En même temps, le vieillard +s'était arrêté, et restait immobile et la tête découverte, au +centre de l'appartement. Il avait de longs cheveux blancs, une +physionomie ouverte, des traits frais pour un homme âgé et des +yeux noirs, brillants et perçants. Il regarda autour de lui avec +un sourire, et salua la femme du voiturier en inclinant gravement +la tête. + +Son costume rappelait une mode déjà bien ancienne; il était en +drap brun. Il avait à la main un gros bâton de voyage; il donna un +coup sur le plancher, et le bâton s'ouvrant devint une chaise, sur +laquelle il s'assit avec beaucoup de calme. + +-- Voilà, dit le voiturier en se tournant vers sa femme, voilà +comment je l'ai trouvé assis au bord de la route, raide comme une +pierre miliaire et presque aussi muet. + +-- Assis en plein air, John! + +-- En plein air, répondit le voiturier, et à la tombée de la nuit. +Port payé, m'a-t-il dit en me donnant dix-huit pence; et il est +monté dans la voiture, et le voilà. + +-- Il va s'en aller, je pense, John. + +-- Pas du tout; il allait parler. + +-- Avec votre permission, je devais être laissé au bureau jusqu'à +ce qu'on me réclamât, dit l'étranger avec douceur. Ne faites pas +attention à moi. + +En parlant ainsi, il prit une paire de lunettes dans une de ses +grandes poches, un livre dans une autre, et se mit à lire +tranquillement, sans faire plus d'attention à Boxer que si c'eût +été un agneau familier. + +Le voiturier et sa femme échangèrent un regard d'inquiétude. +L'étranger leva la tête, et après avoir jeté les yeux de l'un à +l'autre, il dit: + +-- C'est votre fille, mon ami? + +-- C'est ma femme, répondit John. + +-- Votre nièce? + +-- Ma femme, reprit John. + +-- Vraiment! observa l'étranger; elle est bien jeune! + +Et il reprit tranquillement sa lecture; mais avant d'avoir pu lire +deux lignes, il l'interrompit de nouveau pour dire: + +-- Cet enfant est à vous? + +John lui fit un signe de tête gigantesque: réponse équivalente par +son énergie à celle qu'aurait faite une trompette parlante. + +-- C'est une fille? + +-- Un ga-a-arçon, cria John. + +-- Il est aussi bien jeune, n'est-ce pas? + +Mistress Peerybingle se hâta de répondre: -- Deux mois et trois +jours! Il a été vacciné il y a six semaines. La vaccine a bien +pris. Le docteur l'a trouvé un très bel enfant. Il est aussi gros +que la plupart des enfants à cinq mois. Voyez, s'il n'est pas +étonnant de grosseur. Cela peut vous sembler impossible, mais il +se tient déjà sur ses jambes. + +Ici le souffle manqua à la petite mère, qui avait crié toutes ces +sentences à l'oreille du vieillard au point que son joli visage en +était tout rouge; elle tenait le baby devant lui d'un air +triomphant, tandis que Tilly Slowbody tournait autour de l'enfant +en gambadant, lui disant des mots inintelligibles pour le faire +rire. + +-- Écoutez! on vient le chercher. J'en suis sûr, dit John. Il y a +quelqu'un à la porte. Ouvrez, Tilly. + +Avant qu'elle y arrivât, la porte fut ouverte par quelqu'un qui +venait du dehors: c'était une porte primitive, avec un loquet que +chacun pouvait tirer à volonté, et je vous assure que beaucoup de +gens le tiraient; car les voisins de toutes conditions aimaient à +causer un instant avec le voiturier, quoiqu'il ne fût pas grand +parleur sur quelque sujet que ce fût. Quand la porte fut ouverte +elle donna entrée à un homme petit, maigre, pensif, à l'air +soucieux, qui semblait s'être taillé un paletot dans la toile +d'emballage d'une vieille caisse; car lorsqu'il se retourna pour +fermer la porte, pour empêcher le froid d'entrer, on lut en +grosses capitales sur son dos les lettres G et T et au-dessous +_verres_ en lettres ordinaires. + +-- Bonsoir, John! dit le petit homme. Bonsoir, Mum, bonsoir, +Tilly. Bonsoir, l'inconnu. Comment va le baby, Mum? Boxer va bien +aussi, j'espère? + +-- Tout va à merveille, Caleb. Vous n'avez qu'à voir l'enfant, +d'abord, pour être sûr qu'il va bien. + +-- Je n'ai besoin aussi que de vous voir pour être sûr que vous +allez bien, dit Caleb. + +Cependant il ne la regardait pas, car il avait un regard pensif et +incertain qui s'égarait sur tout autre objet que celui dont il +parlait. On pouvait en dire autant de sa voix. + +-- J'en dirai autant de John, de Tilly et de Boxer. + +-- Vous avez été occupé jusqu'à présent, Caleb? dit le voiturier. + +-- Oui, à peu près, répondit-il avec l'air distrait d'un homme qui +cherche la pierre philosophale. Un peu trop, peut-être. Les arches +de Noé sont très demandées en ce moment. J'aurais voulu un peu +perfectionner les gens de la famille, mais ce n'est guère possible +au prix auquel il faut les donner. On aimerait à pouvoir +distinguer Sem de Cham, et les hommes des femmes. Il ne faudrait +pas faire les mouches si grosses en proportion des éléphants. A +propos, John, avez-vous quelque paquet pour moi? + +Le voiturier mit la main dans une des poches du surtout qu'il +venait de quitter, et en tira un petit pot à fleurs. + +-- Le voilà, dit-il, avec le plus grand soin. Il n'y a pas une +feuille d'endommagée. Il est plein de boutons. + +L'oeil terne de Caleb se ranima en le prenant, et il remercia +John. + +-- C'est cher, Caleb, dit le voiturier. C'est très cher dans cette +saison. + +-- N'importe, dit Caleb; quoi qu'il coûte, ce sera bon marché pour +moi. Il n'y a pas autre chose? + +-- Une petite caisse, répondit le voiturier. La voici. + +-- Pour Caleb Plummer, lut le petit homme en épelant l'adresse. +_With Cash_. Avec de l'argent? Je ne crois pas que ce soit pour +moi. + +-- _With Care_, avec soin lut John, par-dessus l'épaule de Caleb. +Où lisez-vous _Cash_? + +-- C'est juste! c'est juste! Ah! si mon cher enfant qui était en +Amérique vivait, il aurait pu y avoir de l'argent. Vous l'aimiez +comme votre fils, John, n'est-ce pas! Vous n'avez pas besoin de le +dire; je le sais parfaitement. Caleb Plummer. _With Care_. Oui, +oui, tout va bien. C'est une caisse d'yeux de poupées pour les +ouvrages de ma fille. Plut à Dieu que ce fût de vrais yeux qui lui +rendissent la vue! + +-- Je voudrais bien, moi aussi, que cela put être, dit le +voiturier. + +-- Merci, dit le petit homme. Vous dites cela de bon coeur. Penser +qu'elle ne verra jamais ces poupées dont elle est entourée tout le +jour! Voilà qui est poignant. Combien vous dois-je, John? + +-- Vous vous moquez, ce n'est pas la peine; je me fâcherai, si +vous me le demandez encore. + +-- Je reconnais bien là votre bon coeur. Voyons, je crois que +c'est tout. + +-- Je ne crois pas, dit le voiturier. Cherchons encore. + +-- Quelque chose pour notre marchand, sans doute, dit Caleb. C'est +pour cela que je suis venu, mais ma tête est si occupée d'arches +et d'autres choses! N'est-il pas venu? + +- Non, répondit le voiturier. Il est trop occupé, il va se marier. + +-- Cependant il viendra, dit Caleb; car il m'a dit de suivre la +route qui mène chez moi; il y aurait dix contre un à parier qu'il +me rencontrerait. Je ferais donc bien de m'en aller. Auriez vous +la bonté, madame, de me laisser pincer la queue de Boxer un +instant? + +-- Pourquoi donc, Caleb? belle demande! + +-- N'y faites pas attention, dit le petit homme; Il est possible +que cela ne lui plaise pas; mais j'ai reçu une petite commande de +chiens jappant, et je voudrais essayer d'imiter la nature de mon +mieux pour six pence. Voilà tout. + +Heureusement, Boxer se mit à aboyer sans attendre le stimulant. +Mais il annonçait l'approche d'un nouveau visiteur, Caleb renvoya +son expérience à un meilleur moment, mit la boîte ronde sur son +épaule et se hâta de prendre congé. Il aurait pu s'en épargner la +peine, car il rencontra le visiteur sur le pas de la porte. + +-- Oh! Vous êtes ici, vous? Attendez un moment je vous emmènerai +chez moi. John Peerybingle, je vous présente mes devoirs. Je les +présente à votre charmante femme. Elle embellit de jour en jour, +et elle rajeunit, ce qui n'est pas le plus beau de l'histoire. + +-- Je serais surprise de votre compliment, M. Tackleton, dit Dot +avec assez peu de bonne grâce, si je ne savais pas quelle en est +la cause. + +-- Vous la savez donc? + +-- Je le crois, du moins, dit Dot. + +-- Ce n'a pas été sans peine, je suppose. + +-- C'est vrai. + +Tackleton, le marchand de joujoux, connu sous le nom de Gruff et +Tackleton, son ancienne maison de commerce quand il avait pour +associé Gruff, Gruff le rébarbatif, Tackleton, était un homme dont +la vocation avait été tout à fait incomprise de ses parents et de +ses tuteurs. S'ils en avaient fait un prêteur d'argent, un +procureur, un recors, il aurait jeté dans sa jeunesse sa gourme de +mauvais sentiments, et après avoir fait beaucoup d'affaires +louches, il aurait pu devenir aimable, ne fût-ce que par amour de +la nouveauté et du changement. Mais rivé à la profession de +fabricant de joujoux, il était devenu un ogre domestique, qui +avait passé toute sa vie à s'occuper des enfants, et était leur +implacable ennemi. Il méprisait tous les joujoux; il n'en aurait +pas acheté pour tout au monde. Dans sa malice, il se plaisait à +donner l'expression la plus grimaçante aux fermiers qui +conduisaient les cochons au marché, au crieur public qui +recherchait les consciences de procureurs perdues, aux vieilles +femmes qui raccommodaient des bas ou qui découpaient un pâté, et +autres personnages qui composaient son fond de boutique; son +esprit jouissait, quand il faisait des vampires, des diables à +ressorts enfoncés dans une boîte, destinés à faire peur aux +enfants. C'était son seul plaisir, et il se montrait grand dans +ces inventions. C'était un délice pour lui que d'inventer un +croquemitaine ou un sorcier. Il avait mangé de l'argent pour faire +fabriquer des verres de lanterne magique où le démon était +représenté sous la forme d'un homard à figure humaine. Il en avait +aussi perdu à faire faire des géants hideux. Il n'était pas +peintre, mais avec un morceau de craie il indiquait à ses artistes +par un simple trait, le moyen d'enlaidir la physionomie de ces +monstres, qui étaient capables de troubler l'imagination des +enfants de dix à douze ans pendant toutes leurs vacances. + +Ce qu'il était pour les joujoux, il l'était, comme la plupart des +hommes, pour toutes les autres choses. Vous pouvez donc supposer +aisément que la grande capote verte qui descendait jusqu'au +mollet, et qui était boutonnée jusqu'au menton, enveloppait un +compagnon fort peu agréable. + +Et pourtant, Tackleton le marchand de joujoux allait se marier; +oui il allait se marier en dépit de tout cela, et il allait +épouser une femme jeune et jolie. + +Il n'avait pas du tout la mine d'un fiancé, dans la cuisine du +voiturier, avec sa figure sèche, sa taille ficelée dans sa +redingote, son chapeau rabattu sur le nez, ses mains fourrées au +fond de ses poches, son oeil ricaneur où semblait s'être +concentrée toute la noirceur de nombre de corbeaux. Pourtant il +allait se marier. + +-- Dans trois jours, jeudi prochain, le dernier jour du premier +mois de l'année, ce sera mon jour de noce, dit Tackleton. + +Ai-je dit qu'il avait toujours un oeil grand ouvert, et l'autre +presque fermé, et que l'oeil presque fermé était le plus +expressif? Je ne crois pas l'avoir dit. + +-- C'est mon jour de noce, dit Tackleton en faisant sonner son +argent. + +-- C'est aussi le nôtre, s'écria le voiturier. + +-- Ha! ha! vraiment, dit Tackleton en riant. Vous faites +précisément un couple pareil à nous. + +L'indignation de Dot à cette assertion présomptueuse ne peut se +décrire. Cet homme était fou. + +-- Écoutez, dit Tackleton en poussant le voiturier du coude et le +tirant un peu à l'écart, vous serez de la noce; nous sommes +embarqués dans le même bateau. + +-- Comment, dans le même bateau! dit le voiturier. + +-- À peu de chose près, vous savez, dit Tackleton. Venez passer +une soirée avec nous auparavant. + +-- Pourquoi? dit le voiturier étonné d'une hospitalité si +pressante. + +-- Pourquoi? reprit l'autre, voilà une nouvelle manière de +recevoir une invitation! Pourquoi? pour se récréer, pour être en +société, vous savez, pour s'amuser. + +-- Je croyais que vous n'étiez pas toujours sociable, dit le +voiturier avec sa franchise. + +-- Allons, dit Tackleton, je vois qu'il ne sert de rien d'être +franc avec vous; c'est parce que votre femme et vous avez l'air +d'être parfaitement bien ensemble. Vous comprenez... + +-- Non, je ne comprends pas, interrompit John, que voulez-vous +dire? + +-- Eh bien! dit Tackleton, comme vous avez l'air de faire très bon +ménage, votre société fera un très bon effet sur mistress +Tackleton. Et quoique je ne crois pas que votre femme me voie de +très bon oeil, elle ne peut s'empêcher d'entrer dans mes vues, car +rien que son apparition avec vous fera l'effet que je désire. +Dites-moi donc que vous viendrez. + +-- Nous nous sommes arrangés pour célébrer l'anniversaire de notre +jour de noce chez nous, nous nous le sommes promis. Vous savez que +le _chez soi_... + +- Qu'est-ce que c'est que le _chez soi_? s'écria Tackleton, quatre +murs et un plafond. -- Vous avez un grillon? Pourquoi ne les tuez- +vous pas? je les tue, moi; je déteste ce cri. -- il y a quatre +murs et un plafond chez moi; venez-y. + +-- Vous tuez les grillons? dit John. + +-- Je les écrase, répondit l'autre en frappant le sol du talon. +Vous viendrez, n'est-ce pas? C'est autant votre intérêt que le +mien que les femmes se persuadent l'une à l'autre qu'elles sont +contentes et qu'elles ne peuvent pas être mieux. Je les connais. +Tout ce qu'une femme dit, une autre femme est aussitôt déterminée +à le croire. Il y a entre elles un esprit d'émulation tel que, si +votre femme dit: «Je suis la plus heureuse femme du monde, mon +mari est le meilleur des maris, et je suis folle de lui», ma femme +dira la même chose de moi à la vôtre, et plus encore, elle la +croira à moitié. + +-- Voudriez-vous dire qu'elle ne le pense pas? demanda le +voiturier. + +-- Qu'elle ne pense pas quoi? s'écria Tackleton avec un rire +sardonique. + +Le voiturier avait envie d'ajouter: «Qu'elle n'est pas folle de +vous,» mais en voyant son oeil à demi fermé, et une physionomie si +peu faite pour exciter l'affection, il dit: -- Qu'elle ne le croit +pas? + +-- Ah! vous plaisantez, dit Tackleton. + +Mais le voiturier dont l'esprit était trop lent pour comprendre la +signification de ses paroles, regarda Tackleton d'un air si +sérieux, que celui-ci se crut obligé d'être un peu plus explicite. + +-- J'ai le goût d'épouser une femme jeune et jolie dit-il; c'est +mon goût et j'ai les moyens de le satisfaire. C'est mon caprice. +Mais..., regardez. + +Tackleton montrant du doigt Dot assise devant le feu, le menton +appuyé sur sa main, et regardant la flamme d'un air pensif. Les +regards du voiturier se portèrent alternativement de sa femme sur +Tackleton, et de Tackleton sur sa femme. + +-- Elle vous respecte et vous obéit, sans doute, dit Tackleton; +eh! bien, comme je ne suis pas un homme à grands sentiments, cela +me suffit. Mais croyez-vous qu'il n'y ait rien de plus en elle? + +-- Je crois, répondit le voiturier, que si un homme me disait +qu'il n'y a rien de plus, je le jetterais par la fenêtre. + +-- C'est bien cela, dit l'autre avec sa promptitude ordinaire. +J'en suis sûr. Je ne doute pas que vous le feriez. J'en suis +certain. Bonsoir. Je vous souhaite de bons rêves. + +Le brave voiturier était abasourdi, et ces paroles l'avaient mis +mal à l'aise, malgré lui. Il ne put s'empêcher de le montrer à sa +manière. + +-- Bonsoir, mon cher ami, dit Tackleton d'un air de compassion. Je +m'en vais. Je vois qu'en réalité nous sommes logés tous deux à la +même enseigne. Ne viendrez-vous pas demain soir? Bon! Demain vous +sortirez pour faire des visites. Je sais où vous irez, et j'y +mènerai celle qui doit être ma femme. Cela lui fera du bien. Vous +y consentez? Merci. Qu'est-ce? + +C'était un grand cri poussé par la femme du voiturier, un cri +aigu, perçant, qui fit retentir la cuisine. Elle s'était levée de +sa chaise, et elle était debout en proie à la terreur et à la +surprise. + +-- Dot! cria le voiturier. Mary! Darling! Qu'est-ce qui est +arrivé? + +Ils furent tous là dans un instant. Caleb, qui s'était appuyé sur +la caisse de gâteau, n'avait repris qu'imparfaitement sa lucidité +d'esprit en s'éveillant en sursaut, et saisit miss Slowbody par +les cheveux; mais il lui en demanda pardon aussitôt. + +-- Mary! s'écria le voiturier en soutenant sa femme dans ses bras; +vous trouvez-vous mal? Qu'avez-vous? dites-le moi, ma chère. + +Elle ne répondit qu'en frappant ses mains l'une contre l'autre, et +en partant d'un éclat de rire. Puis, se laissant glisser à terre, +elle se couvrit le visage de son tablier, et se mit à pleurer à +chaudes larmes. Ensuite, elle éclata encore de rire, après cela +elle poussa des cris; enfin elle dit qu'elle se sentait froide, et +elle se laissa ramener au près du feu. Le vieillard était debout +comme auparavant tout à fait calme. + +-- Je suis mieux, John, dit-elle; je suis parfaitement remise; +je... + +Mais John était du côté opposé, et elle avait le visage tourné +vers l'étrange vieillard, comme si elle s'adressait à lui. Sa tête +se dérangeait-elle? + +-- Ce n'est qu'une imagination, mon cher John... quelque chose qui +m'a passé tout à coup devant les yeux; je ne sais ce que c'était. +Cela est passé, tout à fait passé. + +-- Je suis charmé que ce soit passé, dit Tackleton, en jetant un +regard expressif autour de la cuisine. Mais qu'est-ce que ce +pouvait être? Caleb, quel est cet homme à cheveux gris? + +-- Je ne le connais pas, monsieur, répondit Caleb tout bas. Je ne +l'ai jamais vu de ma vie. Une bonne figure pour un casse-noisette; +tout à fait un nouveau modèle. En lui faisant une mâchoire +inférieure qui pendrait jusque sur son gilet, il serait très +original. + +-- Il n'est pas assez laid, dit Tackleton. + +-- Ou bien pour un serre-allumettes, continua Caleb absorbé dans +ses réflexions. Quel modèle! On lui ouvrirait la tête pour lui +mettre des allumettes, et on lui tournerait les talons en l'air +pour les y frotter. Cela ferait très bien sur une cheminée de +bonne maison. + +-- Ce n'est pas assez laid, dit M. Tackleton. Allons Caleb, venez +avec moi et portez-moi cette boîte. J'espère que vous allez bien +maintenant, mistress Peerybingle? + +-- Oh! tout est passé, répondit la petite femme, en faisant un +geste comme pour le repousser. Bonsoir. + +-- Bonsoir, madame; bonsoir, John Peerybingle. Caleb, prenez garde +à la boîte. Je vous tuerais, si vous la laissiez tomber. Que la +nuit est noire! et comme le temps est devenu encore plus mauvais! +Bonsoir. + +Et il partit, après avoir jeté un dernier regard tout autour de la +cuisine. Caleb le suivit, en portant le gâteau de mariage sur sa +tête. + +Le voiturier avait été tellement mis hors de lui par le cri de sa +femme, et dans son inquiétude il avait été tellement absorbé par +les soins qu'il lui donnait, qu'il avait presque oublié +l'étranger, qui se trouvait maintenant la seule personne qui ne +fut pas de la maison. + +John dit à Dot: -- Vous voyez que ni M. Tackleton, ni Caleb ne +l'ont réclamé. Il faut que je lui fasse savoir qu'il est temps de +s'en aller. + +Au même instant, l'étranger s'avançant vers lui, lui dit: -- +Pardon, mon ami, je crains que votre femme n'ait été indisposée. +Je regrette de vous donner de l'embarras, mais ne voyant pas +arriver le serviteur que mon infirmité me rend indispensable, je +redoute quelque méprise. Le temps, qui m'a rendu si utile l'abri +de votre voiture, continue à être mauvais. Seriez-vous assez bon +pour me faire dresser un lit ici? + +La pantomime de l'étranger, qui avait montré ses oreilles en +parlant de son infirmité, avait donné plus de force à ses paroles. + +-- Oui, certainement, répondit Dot avec empressement. + +-- Oh! dit le voiturier surpris de la promptitude avec laquelle ce +consentement avait été donné. Bien! je n'ai rien à objecter mais +cependant je ne suis pas sûr que... + +-- Chut, mon cher John, interrompit-elle. + +-- Bah! il est sourd comme une pierre, reprit John. + +-- Je le sais, mais... Oui, monsieur. Oui, certainement. Je vais +lui dresser un lit tout de suite. John. + +Comme elle courait pour exécuter cette promesse, le trouble de son +esprit et l'agitation de ses manières étaient si étranges, que le +voiturier la regarda tout ébahi. + +-- Les mamans vont donc faire les lits! dit miss Slowbody au baby +avec ses pluriels absurdes; ses cheveux tomberont tout ébouriffés +quand elles ôteront les bonnets, et les bonnes amies assises +auprès du feu auront peur. + +Avec cette attention à des bagatelles qu'accompagne souvent +l'inquiétude d'esprit, le voiturier tout en se promenant de long +en large, répéta maintefois mentalement ces paroles absurdes. Il +les répéta si souvent qu'il les apprit par coeur, et il les +récitait comme une leçon, lorsque Tilly Slowbody, après avoir +frictionné avec la main la tête de l'enfant, lui rattacha son +bonnet. + +-- Nos chères amies assises au coin du feu ont eu peur. Qu'est-ce +qui a donc pu faire peur à Dot? je ne puis me le figurer, +murmurait le voiturier en allant et venant dans la cuisine. + +Il se rappelait les insinuations du marchand de joujoux, et elles +remplissaient son coeur d'un malaise vague et indéfinissable. En +vain il cherchait à bannir ce souvenir, mais M. Tackleton était un +esprit vif et rusé, tandis que le voiturier ne pouvait s'empêcher +de reconnaître qu'il n'était lui-même qu'un homme à conception +lente, pour qui une indication incomplète ou interrompue était une +vraie torture. Ce n'était pas qu'il voulût rattacher la conduite +si extraordinaire de sa femme à aucune des paroles de +M. Tackleton, mais ces deux choses sans relation apparente entre +elles, ne cessaient pas de se représenter à son esprit d'une +manière inséparable. + +Le lit fut bientôt prêt; et l'étranger, refusant tout autre +rafraîchissement qu'une tasse de thé, se retira. Alors Dot, tout à +fait remise, dit-elle, arrangea pour son mari la grande chaise au +coin de la cheminée, chargea sa pipe et la lui remit, et s'assit à +côté de lui sur son tabouret placé comme d'habitude sur le foyer. + +Elle aimait bien ce tabouret, dit-elle, elle aurait toujours voulu +y être assise sur ce petit tabouret mignon qu'elle préférait à +tout autre siège. + +Elle était la femme du monde la plus capable de charger une pipe. +Il y avait du plaisir à la voir introduire ses jolis doigts dans +le fourneau, souffler dans le tuyau pour le nettoyer, et puis y +souffler encore une douzaine de fois, comme si elle ne savait +qu'il n'y avait plus rien à en faire sortir, le mettre devant son +oeil comme une lunette d'approche, et regarder à travers avec +mignardise. Elle déployait un vrai art à bourrer les fourneaux de +tabac, et elle mettait de l'art, oui vraiment, de l'art, lorsque +le voiturier avait mis la pipe à la bouche, à mettre le feu à la +pipe avec un papier allumé, sans jamais brûler le nez de son mari, +quoiqu'elle en approchât de fort près. + +Le Grillon et la bouilloire, se remettant à chanter, +reconnaissaient aussi cet art. Le feu, qui brillait d'un nouvel +éclat le reconnaissait. Le petit faucheur de la pendule, dont le +travail n'attirait l'attention de personne, le reconnaissait. Et +celui qui le reconnaissait le mieux c'était le voiturier, dont le +visage s'épanouissait au milieu du tourbillon de fumée. + +Pendant qu'il fumait sa vieille pipe d'un air calme et pensif, +pendant que la pendule tintait, que le feu brillait, et que le +Grillon chantait, ce génie du foyer et de la maison -- car tel +était le Grillon -- sortit sous une forme de fée, et évoqua autour +de lui des images nombreuses, des souvenirs domestiques. Des Dots +de tous les âges remplirent la chambre. Des Dots qui n'étaient que +des enfants, courant devant lui, cueillant des fleurs dans les +prés, des Dots timides, fuyant à demi et cédant à demi, à son +image un peu lourde; des Dots mariées faisant leur entrée dans la +maison et prenant possession des clés d'un air de triomphe; des +Dots récemment mères, suivies de Slowbody imaginaires portant des +enfants au baptême; des Dots plus âgées, mais toujours charmantes +regardant danser des jeunes Dots leurs filles dans un bal +rustique, des Dots ayant pris de l'embonpoint et entourées de +leurs petits enfants; des Dots décrépites, marchant en chancelant, +appuyées sur des bâtons. De vieux voituriers lui apparurent aussi +avec de vieux chiens Boxer couchés à leurs pieds; de nouvelles +voitures conduites, par de nouveaux voituriers -- les frères +Peerybingle, lisait-on sur les plaques; -- de vieux voituriers +malades, soignés par les plus gentilles mains, et enfin des tombes +de vieux voituriers dans la verdure du cimetière. Et comme le +Grillon lui montrait toutes ces choses -- il les voyait +distinctement, quoiqu'il eût les yeux fixés sur le feu, -- le +coeur du voiturier se dilatait de joie et il remerciait de tout +son pouvoir les dieux de la maison, et ne pensait pas plus que +vous à Gruff et Tackleton. + +Mais quelle est cette figure de jeune homme que le Grillon-fée lui +montrait si près du tabouret de Dot. + +Pourquoi se tenait-il là, tout seul, le bras sur le manteau de la +cheminée, répétant toujours: «Mariée et pas avec moi!» + +Oh Dot! il n'y a plus de place pour cette vision dans toutes +celles de votre mari; pourquoi cette ombre est-elle tombée sur mon +coeur! + + + +CHAPITRE II + +Second Cri. + +Caleb Plummer et la fille aveugle habitaient seuls ensemble, comme +disent les livres de contes. -- Je bénis ces livres, et j'espère +que vous les bénirez comme moi de ce qu'ils racontent quelque +chose de ce monde prosaïque. Caleb Plummer et sa fille aveugle +habitaient seuls ensemble, dans une petite baraque en bois, +appuyée contre la maison de Gruff et Tackleton, qui faisait +l'effet d'une verrue sur un nez. La maison de Gruff et Tackleton +était celle qui faisait le plus de figure dans toute la rue, +tandis que vous auriez démoli en deux coups de marteau toute la +baraque de Caleb, et vous en auriez emporté tous les débris sur +une seule voiture. + +Si quelqu'un avait arrêté ses yeux pour honorer d'un regard la +place de la masure de Caleb Plummer, ce n'aurait été sans doute, +que pour en approuver la démolition pour cause d'embellissement de +la rue; car elle faisait sur la maison de Gruff et Tackleton +l'effet d'une excroissance, telle qu'une verrue sur un nez, un +coquillage sur la carène d'un navire, un clou sur une porte, un +champignon sur la tige d'un arbre. Mais c'était de ce germe +qu'était sorti le tronc superbe de Gruff et Tackleton. Sous ce +toit crevassé, l'avant-dernier Gruff avait commencé, sur une +petite échelle, la fabrique de joujoux pour des garçons et des +filles, maintenant devenus vieux, qui en avaient joué, qui les +avaient brisés et qui avaient été dormir. + +J'ai dit que Caleb et sa pauvre fille aveugle habitaient là, mais +j'aurais dû dire que Caleb habitait là et que sa fille habitait +ailleurs; elle habitait une demeure enchantée par le talent de +Caleb, où la pauvreté, le dénuement, et les soucis ne pénétraient +jamais. Caleb n'était pas sorcier, mais il possédait là son art +magique réservé aux hommes: la magie du dévouement, et l'amour +sans bornes. La nature avait été sa seule maîtresse, et lui avait +enseigné à produire tous ses enchantements. + +La fille aveugle n'avait jamais su que le plafond était sale, les +murs décrépits et lézardés, et laissant à l'air des passages de +plus en plus nombreux; que les solives vermoulues étaient prêtes à +s'effondrer; que la rouille mangeait le fer, la pourriture le +bois, et la moisissure le papier; enfin que le délabrement de la +masure s'aggravait chaque jour. Elle ne sut jamais que la table à +manger ne portait qu'une vaisselle ébréchée, que le découragement +et les chagrins attristaient la maison, et que les cheveux de son +père blanchissaient à vue d'oeil. Elle ne sut jamais qu'ils +avaient un maître froid, exigeant et intéressé; elle ne sut jamais +en un mot que Tackleton était Tackleton, mais elle vivait dans la +croyance que dans son humour excentrique il aimait à plaisanter +avec eux, et, qu'étant leur ange gardien, il dédaignait de leur +dire une parole de remerciement. + +Tout cela était l'oeuvre de Caleb, l'oeuvre de son brave homme de +père! Mais il avait aussi un Grillon dans son foyer; et pendant +qu'il écoutait avec tristesse sa musique, au temps que sa pauvre +aveugle sans mère était jeune, cet esprit lui inspira la pensée +que cette funeste privation de la vue pourrait être changée en +bonheur, et que sa fille pourrait être rendue heureuse par ces +petits moyens. Car tous les êtres de la tribu des grillons sont de +puissants esprits, quoique ceux qui conversent avec eux ne le +sachent pas le plus souvent, et il n'y a pas, dans le monde +invisible, de voix plus aimables et plus vraies, sur lesquelles on +puisse mieux compter, et qui donnent des conseils plus affectueux, +que les voix du foyer et du coin du feu, quand elles s'adressent à +l'espèce humaine. + +Caleb et sa fille étaient ensemble à l'ouvrage dans leur chambre +d'habitude, qui leur servait à tous les usages de la vie, et +c'était une étrange pièce. Il y avait là des maisons à divers +degrés de construction pour des poupées, de toutes les conditions; +des maisons modestes pour les poupées de fortune médiocre, des +maisons avec une chambre et une cuisine seulement pour les poupées +de basse classe, des maisons somptueuses pour les poupées du grand +monde. Plusieurs de ces maisons étaient meublées d'une manière +analogue à leur destination; d'autres pouvaient l'être sur un +simple avis et il ne fallait pas aller loin pour trouver des +meubles. Les personnages de tout rang à qui ces maisons étaient +destinées étaient là couchés dans des corbeilles, les yeux fixés +au plafond, ils n'y étaient pas pêle-mêle, mais réunis d'après +leur rang, et les distinctions sociales y étaient encore plus +marquées que dans le monde réel, où elles se trouvent beaucoup +plus dans le vêtement que dans le corps, et souvent un corps qui +serait fait pour une classe élevée n'est couvert que d'un vêtement +appartenant à la classe la plus humble. Ici la noblesse avait des +bras et des jambes de cire, la bourgeoisie n'avait les membres +qu'en peau, et le peuple qu'en bois. + +Outre les poupées, il y avait bien d'autres échantillons du talent +de Caleb Plummer; dans sa chambre, il y avait des arches de Noé, +où les animaux étaient entassés de manière à tenir le moins de +place possible, et à supporter des secousses sans se casser. La +plupart de ses arches de Noé avaient un marteau sur la porte, +appendice peu naturel, mais qui ajoutait un ornement gracieux à +l'édifice. On y voyait des vingtaines de petites voitures, dont +les roues, quand elles tournaient, faisaient entendre une musique +plaintive. On y voyait de petits violons, de petits tambours et +autres instruments de torture pour les oreilles des grandes +personnes, tout un arsenal de canons, de fusils, de sabres et de +lances. On y voyait de petits saltimbanques en culottes rouges, +franchissant des obstacles en ficelle rouge, et descendant de +l'autre côté, la tête en bas et les pieds en l'air. On y voyait +des vieux à barbes grises, sautant comme des fous par dessus des +barrières horizontales, placées exprès au travers de la porte de +leurs maisons. On y voyait des animaux de toute espèce et des +chevaux de toutes les races, depuis le grison juché sur quatre +chevilles plantées dans son corps en guise de jambes, jusqu'au +magnifique cheval de course prêt à gagner le prix du roi au grand +Derby. Il aurait été difficile de compter les nombreuses douzaines +de figures grotesques qui étaient toujours prêtes à commettre +toute espèce d'absurdités à la première impulsion d'une manivelle, +de sorte qu'il n'aurait pas été aisé de citer une folle, un vice, +une faiblesse, qui n'eût pas son type exact ou approchant dans la +chambre de Caleb Plummer. Et ce n'était pas sous une forme +exagérée, car il ne faut pas de fortes manivelles pour pousser les +hommes et les femmes à faire des actes aussi étranges que jamais +jouet d'enfant a pu en exécuter. + +Au milieu de tous ces objets, Caleb et sa fille étaient assis et +travaillaient. La jeune aveugle habillait une poupée, et Caleb +peignait et vernissait la façade d'une charmante petite maison. + +L'air soucieux imprimé sur les traits de Caleb, sa physionomie +rêveuse et absorbée qui aurait convenu à un alchimiste et à un +savant profond, faisaient au premier abord un contraste frappant +avec la trivialité de son occupation. Mais les choses triviales, +que l'on fait pour avoir du pain, deviennent au fond des choses +sérieuses; et je ne saurais dire, Caleb eût-il été lord +chambellan, ou membre du parlement, un avocat, un grand +spéculateur, s'il aurait passé son temps à faire des choses moins +bizarres, tandis que je doute fort qu'elles eussent été moins +innocentes. + +-- Vous avez donc été à la pluie hier soir, père, avec votre belle +redingote neuve? lui dit sa fille. + +-- Avec ma belle redingote neuve? répondit Caleb, en jetant sur la +corde où séchait suspendue la vieille souquenille de toile +d'emballage que nous avons décrite. + +-- Que je suis heureuse que vous l'ayez achetée, père. + +-- Et à un tel tailleur, encore, dit Caleb. Le tailleur le plus à +la mode. Elle est trop belle pour moi. + +La jeune aveugle quitta son ouvrage et se mit à rire avec bonheur. + +-- Trop belle, père! Qu'est-ce qui peut être trop beau pour vous? + +-- Je suis presque honteux de la porter, dit Caleb en voyant +l'effet de ses paroles sur le visage épanoui de sa fille; lorsque +j'entends les enfants et les gens dire derrière moi: oh! c'est un +élégant! je ne sais plus de quel coté regarder. Et ce mendiant qui +ne voulait pas s'en aller hier au soir; il ne voulait pas me +croire quand je l'assurais que j'étais un homme du commun. Non, +Votre Honneur, m'a-t-il dit, que Votre Honneur ne me dise pas +cela! J'en ai été tout confus et il me semblait que je ne devais +pas porter un habit aussi beau. + +Heureuse aveugle quelle joie elle avait dans son coeur! + +-- Je vous vois, père, dit-elle en frappant des mains, je vous +vois aussi distinctement que si j'avais des yeux que je ne +regrette jamais quand vous êtes à mes côtés. Un drap bleu! + +-- D'un beau bleu, dit Caleb. + +-- Oui, oui, d'un bleu éclatant! s'écria la jeune aveugle en +tournant sa figure radieuse, la couleur que je me rappelle avoir +vue dans la félicité du ciel! Vous m'avez dit tout à l'heure que +c'était un bel habit bleu... + +-- Et bien fait pour la taille, dit Caleb. + +-- Oui, bien fait pour la taille! s'écria la jeune aveugle en +riant de bon coeur; je vous vois, mon cher père, avec vos beaux +yeux, votre jeune figure, votre démarche leste, vos cheveux noirs, +votre air jeune et gracieux. + +-- Allons, allons, dit Caleb, vous allez me rendre fier, +maintenant. + +-- Je crois que vous l'êtes déjà, s'écria-t-elle en le montrant du +doigt, je vous connais mon père; ah! ah! je vous ai deviné! + +Quelle différence entre le portrait qu'elle s'en faisait dans son +imagination et le vrai Caleb. Elle avait parlé de sa marche +dégagée; en cela elle ne s'était pas trompée. Depuis de nombreuses +années déjà, il n'était jamais entré dans sa maison de son pas +naturel et traînant, mais il l'avait contrefait pour tromper les +oreilles de sa fille, et les jours même où il était le plus triste +et le plus découragé, il n'avait jamais voulu attrister le coeur +de son enfant, et avait toujours passé le seuil de la porte d'un +pas léger. + +Dieu le savait! mais je pense que le regard vague et l'air égaré +de Caleb devaient provenir de cette confusion qu'il avait faite à +dessein de toutes les choses qui l'entouraient, pour l'amour de sa +fille aveugle. Comment le pauvre homme n'aurait-il pas été un peu +égaré après avoir détruit sa propre identité et celle de tous les +objets qui l'entouraient. + +-- Allons, tout cela, dit Caleb, en se levant un moment après +s'être remis au travail et en reculant de deux pas pour mieux se +rendre compte de la perspective, tout cela est aussi exact que six +fois deux liards peuvent faire six sous. C'est dommage que la +maison vous présente une façade de tous les côtés, si au moins il +s'y trouvait un escalier pour pouvoir circuler dans les divers +appartements; mais voilà que je me fais encore illusion et que je +crois à la réalité de tout cela; c'est la mauvais côté de mon +métier. + +-- Vous parlez tout à fait bas, mon père, seriez-vous fatigué? + +-- Fatigué s'écria Caleb avec beaucoup d'animation; qu'est ce qui +pourrait me fatiguer. Berthe? Je ne fus jamais fatigué. Que +voulez-vous dire? + +Pour donner une plus grande force à ces paroles, Caleb, bien sans +le vouloir, s'était mis à imiter deux bonshommes qui se trouvaient +sur la cheminée, et qui s'étiraient les bras en bâillant, puis il +se mit à fredonner un fragment de refrain. C'était une chanson +bachique qui fit encore un plus grand contraste avec sa figure +naturellement maigre et triste. + +-- Comment! je vous trouve en train de chanter, dit M. Tackleton +en arrivant et montrant sa tête entre la porte. Cela va bien, +chantez; je ne chante pas, moi! + +Personne, certes, ne l'aurait soupçonné de chanter, et il n'avait +pas une figure qui en eût le moins du monde l'air. + +-- Je ne pourrais chanter, non, continua M. Tackleton. Je suis +charmé que vous le puissiez, vous; j'espère que vous pouvez +travailler également. Vous avez du temps de reste pour travailler +et pour chanter, il paraît. + +-- Si vous pouviez seulement le voir, Berthe, murmura Caleb à +l'oreille de sa fille, quel homme joyeux! vous croiriez qu'il vous +parle sérieusement, si vous ne le connaissiez aussi bien que moi. + +La jeune aveugle sourit en remuant la tête en signe d'assentiment. + +-- On dit qu'il faut s'appliquer à faire chanter l'oiseau qui ne +chante pas, grommela M. Tackleton. Mais lorsque le hibou qui ne +sait pas et qui ne doit pas chanter veut chanter, que doit-on +faire? + +-- Si vous pouviez le voir en ce moment, dit Caleb à sa fille +encore plus doucement, oh! qu'il est gracieux! + +-- Vous êtes donc toujours agréable et gai avec nous, s'écria +Berthe en souriant. + +-- Ah! vous voilà, vous? répondit Tackleton. Pauvre idiote! + +Il s'était mis réellement dans la tête qu'elle était idiote, et se +fondait peut-être dans cette opinion sur la gaieté et l'affection +qu'on lui témoignait. + +-- Bien! vous êtes là; comment allez-vous? lui dit Tackleton de sa +voix brusque. + +-- Oh! Bien, complètement bien. Je suis si heureuse quand vous +venez me voir. Je vous souhaite autant de bonheur que vous +voudriez que les autres en eussent, si c'est possible. + +-- Pauvre idiote, murmura Tackleton, pas un rayon, pas une lueur +de raison! + +La jeune aveugle prit sa main et la baisa, elle la garda un moment +entre les siennes et y appuya tendrement une de ses joues avant de +l'abandonner. Il y avait une telle affection et une si grande +reconnaissance dans cet acte, que Tackleton lui-même fut ému de le +voir, et lui dit plus doucement que d'habitude: + +-- Quelles affaires avons-nous maintenant? + +-- Je l'ai enfermé sous mon oreiller en allant me coucher hier au +soir, dit Berthe, et je me le suis rappelé en rêvant. Et lorsque +le jour est venu, et l'éclatant soleil _rouge_, le soleil _rouge_, +père? + +-- Rouge le matin comme le soir, Berthe, répliqua le pauvre Caleb, +en levant un triste regard vers celui qui le faisait travailler. + +-- Quand il est venu, quand j'ai senti dans la chambre cette +chaleur et cette lumière, il m'a semblé que j'allais m'y heurter +en marchant, alors j'ai tourné vers lui le petit arbuste en +remerciant Dieu qui a fait des choses aussi précieuses, et en vous +remerciant vous qui me les avez envoyées pour m'être agréable. + +-- Aussi folle qu'une échappée de Bedlam! dit Tackleton entre ses +dents. Nous allons être forcés d'en venir aux menottes et aux +camisoles de force. Ce ne sera pas long. + +Caleb, les mains croisées et pendantes, regardait fixement celle +qui venait de parler, et se demandait si réellement -- il doutait +de cela! -- Tackleton avait fait quelque chose pour mériter ces +remerciements. Il eût été très difficile à Caleb de décider en ce +moment, fût-il menacé de mort, s'il devait tomber aux genoux du +marchand de joujoux, ou le chasser de chez lui à grands coups de +pied. Caleb savait bien cependant que c'était lui qui avait +apporté à sa fille le petit rosier, et que c'était lui qui avait +inventé l'innocente déception qui avait empêché Berthe de se +douter de toutes les choses dont il se privait chaque jour afin de +la rendre moins malheureuse. + +-- Berthe, dit Tackleton, affectant pour une fois un peu de +cordialité! venez ici. + +-- Oh! je puis aller droit à vous, sans que vous ayez besoin de me +guider, répondit-elle. + +-- Vous dirai-je un secret, Berthe? + +-- Si vous le voulez, répondit-elle avec empressement. + +Comme il s'illumina ce visage obscurci! comme cette figure devint +joyeuse et attentive! + +-- C'est bien aujourd'hui que cette petite... comment est son nom, +cette enfant gâtée, la femme de Peerybingle, vous fait sa visite +habituelle, c'est bien ce soir, n'est-ce pas? dit Tackleton avec +une expression de répugnance pour la chose dont il parlait. + +-- Oui, répondit Berthe. C'est bien aujourd'hui. + +-- Je le savais dit Tackleton. Je désirerais me joindre à votre +partie. + +-- Avez-vous entendu cela, père! s'écria la jeune aveugle avec +transport. + +-- Oui, oui, je l'ai entendu, murmura Caleb avec le regard fixe +d'un somnambule, mais je ne le crois pas. C'est un de mes +mensonges, sans aucun doute. + +-- Voyez-vous, je voudrais réunir dans votre société les +Peerybingle avec May Fielding, dit Tackleton. Je fais des +démarches pour me marier avec May. + +-- Vous marier! s'écria la jeune aveugle en tressaillant devant +lui. + +-- Elle est tellement idiote, murmura Tackleton, que je ne +m'attendais pas à ce quelle me comprit. Oui, Berthe, me marier! +l'église, le prêtre, le clerc, le bedeau, la voiture à glaces, les +cloches, le repas, le gâteau de mariage, les rubans, les os à +moëlle, les couteaux, et tout le reste de ces folies. Une noce, +vous savez: une noce, ne savez-vous pas ce que c'est qu'une noce? + +-- Je le sais, répondit doucement la jeune aveugle, je comprends. + +-- Vraiment? murmura Tackleton. C'est plus que ce que j'attendais. +Bien! c'est pour cette raison que je veux faire partie de votre +réunion, et y amener May ainsi que sa mère. Je vous enverrai pour +ce soir quelque petite chose, un gigot de mouton on quelque autre +plat confortable. Vous m'attendrez? + +-- Oui, répondit-elle. + +Elle avait laissé tomber sa tête et s'était retournée; et elle +demeurait, les mains croisées, rêveuse. + +-- Je pense que vous m'avez bien compris dit Tackleton en +s'adressant à elle; car vous semblez avoir oublié ce que je vous +ai dit... Caleb! + +-- Je me hasarderai à dire que je suis ici, je suppose, pensa +Caleb... Monsieur! + +-- Ayez soin qu'elle n'oublie pas ce que je lui ai dit. + +-- Elle n'oublie jamais, répondit Caleb. C'est une des qualités +qui sont parfaites chez elle. + +-- Chaque homme s'imagine que les oies qui lui appartiennent sont +des cygnes, observa le marchand de joujoux en haussant les +épaules! Pauvre diable! + +S'étant délivré lui-même de cette remarque avec un mépris infini, +le vieux Gruff et Tackleton sortit. + +Berthe resta où il l'avait laissée, perdue dans ses réflexions. La +gaîté s'était évanouie de son visage baissé, et elle était bien +triste. Trois ou quatre fois elle secoua la tête, comme si elle +regrettait quelque souvenir ou quelque perte; mais ses tristes +réflexions ne se révélèrent par aucune parole. + +Caleb avait été occupé pendant ce temps à joindre le timon des +chevaux à un wagon par un procédé sommaire, en clouant le harnais +dans les parties vives de leurs corps, lorsqu'elle se dressa tout +à coup de sa chaise, et venant s'asseoir près de lui, elle lui +dit: + +-- Mon père, je suis dans la solitude des ténèbres. J'ai besoin de +mes yeux, mes yeux patients et pleins de bonne volonté. + +-- Voici vos yeux, dit Caleb, ils sont toujours prêts; ils sont +plus à vous qu'à moi, Berthe, et à chaque heure des vingt-quatre +heures. Que voulez-vous faire de vos yeux, ma chère? + +-- Regardez autour de la chambre, mon père. + +-- C'est fait, dit Caleb. Vous n'avez pas plutôt parlé que c'est +fait, Berthe. + +-- Dites-moi ce que vous voyez ici autour. + +-- Tout est la même chose qu'à l'ordinaire, dit Caleb, grossier +mais bien conditionné: de gaies couleurs sur les murs, de +brillantes fleurs sur les plats et les assiettes, des bois polis, +des poutres et des panneaux luisants, la maison respire partout +l'enjouement et la gaîté, et est vraiment fort gentille. + +Elle était agréable et gaie partout où les mains de Berthe avaient +l'habitude et pouvaient atteindre. Mais il n'en était pas ainsi +des autres endroits, ils n'étaient nullement gais ni agréables, il +n'était pas possible de le dire, quoique ils eussent été si bien +transformés par Caleb. + +-- Vous avez votre habit de travail, et vous n'êtes pas si élégant +qu'avec le bel habit bleu, dit Berthe en touchant son père. + +-- Non, pas si élégant répondit Caleb; mais assez joli, cependant. + +-- Mon père, dit la jeune aveugle en se rapprochant tout à fait de +lui et passant un de ses bras autour de son cou, dites-moi quelque +chose de May; elle était bien jolie, n'est-ce pas! + +-- Elle était, certes, dit Caleb, vraiment jolie. Et c'était une +chose tout à fait rare pour lui cette fois de ne pas avoir besoin +de recourir à ses inventions habituelles. + +-- Ses cheveux sont noirs, dit Berthe pensivement, plus noirs que +les miens. Sa voix est douce et pleine d'harmonie, je m'imagine. +J'ai souvent aimé à l'entendre. Sa taille... + +-- Il n'y a pas une seule poupée dans la salle qui puisse +l'égaler, dit Caleb, et ses yeux... + +Il s'arrêta, car Berthe avait resserré encore plus ses bras autour +de son cou, et il ne comprit que trop bien ce pressant +avertissement. + +Il toussa un moment, il hésita un moment, et se mit à entonner sa +chanson à boire, sa ressource infaillible dans les moments +difficiles. + +-- Notre ami? mon père? notre bienfaiteur. Et je ne suis jamais +fatiguée de savoir ce qui le concerne. En ai-je jamais été +fatiguée? dit-elle rapidement. + +-- Non, certainement, répondit Caleb, et avec raison. + +-- Ah! avec tant de raison! s'écria la jeune aveugle d'un ton si +ardent; que Caleb, quoique ses motifs fussent si purs, n'eut pas +le courage de la regarder en face, mais baissa les yeux comme si +elle avait pu s'apercevoir de son innocente tromperie. + +-- Alors, parlez-moi encore de lui, mon cher père, dit Berthe, +parlez-m'en souvent. Sa figure est bienveillante, bonne et tendre. +Elle est honnête et vraie. J'en suis sûre. Ce coeur généreux, qui +dissimule tous ses bienfaits sous une apparence de répugnance et +de rudesse, se trahit dans ses regards, sans doute? + +-- Et lui donne un air noble, ajouta Caleb dans son désespoir +tranquille. + +-- Et lui donne l'air noble, s'écria la jeune aveugle. Il est plus +âgé que May, père? + +-- Oui, dit Caleb en hésitant et comme malgré lui. Oui, il est un +peu plus âgé que May, mais cela ne signifie rien. + +-- Ô mon père, oui. Être sa compagne patiente dans les infirmités +de son âge; être sa garde-malade agréable dans ses maladies, et +son amie constante dans ses souffrances et dans ses chagrins; ne +pas connaître la fatigue quand on travaille pour l'amour de lui, +le veiller, le soigner, s'asseoir auprès de son lit, et faire la +conversation avec lui à son réveil, et prier pour lui pendant son +sommeil, quels privilèges elle aura! quelles occasions de lui +prouver sa fidélité et son dévouement! Fera-t-elle tout cela, mon +cher père? + +-- Je n'en doute point, dit Caleb. + +-- J'aime May, mon père; je puis l'aimer du fond de mon âme! +s'écria la jeune aveugle. Et en disant ces paroles, elle approcha +du visage de Caleb sa pauvre figure privée de lumière, et pleura +tellement que celui-ci fut presque fâché de lui avoir procuré ce +bonheur plein de larmes. + +Pendant ce temps, il y avait eu chez John Peerybingle une assez +notable commotion, car naturellement la petite mistress +Peerybingle ne voulait pas aller dehors sans avoir avec elle le +baby; et mettre le baby en état de sortir prenait du temps. Non +pas que ce fût beaucoup de chose que le baby comme poids, mais +avant d'avoir tout préparé pour lui, cela n'en finissait point, et +il n'était pas utile de se presser. Par exemple: lorsque le baby +fut habillé et crocheté jusqu'à un certain point, et que vous +auriez pu raisonnablement supposer qu'il manquait une touche ou +deux pour achever sa toilette, et en faire un baby présentable à +tout le monde, il fut inopinément coiffé d'un bonnet de flanelle +et porté au berceau; alors il sommeilla entre deux couvertures +pendant la plus grande partie d'une heure. De cet état d'inaction +il fut ramené tout à fait resplendissant, et rugissant violemment +pour avoir sa part -- s'il est permis de m'exprimer ainsi qu'on le +fait généralement - d'un léger repas. Après cela, il alla dormir +de nouveau. Mistress Peerybingle mit à profit cet intervalle pour +se faire aussi belle que chacun de vous peut penser qu'une jeune +femme puisse le faire, et pendant cette courte trêve, miss +Slowbody s'insinua elle-même dans un spencer d'une confection si +surprenante et si ingénieuse qu'il ne semblait avoir été fait ni +pour elle, ni pour aucune autre personne de l'univers, et qui +pouvait poursuivre sa course solitaire sans attirer le moindre +regard de personne. Pendant ce temps le baby bien éveillé était +paré, par les efforts réunis de mistress Peerybingle et de miss +Slowbody, d'un manteau couleur de lait pour son corps et d'une +espèce de bonnet nankin; ce ne fut qu'alors que tous trois +sortirent; le vieux cheval pendant une heure s'était occupé à +creuser et dégrader la route de ses impatients autographes pour la +valeur du droit à payer à la barrière, et par la même raison Boxer +se montrait dans une lointaine perspective attendant immobile et +jetant un regard en arrière sur le cheval comme s'il voulait le +tenter de prendre la même route que lui et de partir sans ordre. + +Quant à une chaise ou à tout autre espèce d'aide pour placer +mistress Peerybingle dans la voiture, vous connaissez vraiment peu +John, je m'en flatte, si vous croyez que cela lui fut nécessaire. +Avant que vous ayez eu le temps de le regarder, il l'enleva de +terre et elle se trouva à sa place, fraîche et rose, qui lui +disait: John! comment pouvez-vous! pensez à Tilly! + +Si je pouvais me permettre de mentionner les jambes d'une jeune +personne, pour un motif quelconque, je vous ferais observer que +celles de miss Slowbody semblaient destinées à la singulière +fatalité d'être constamment heurtées, et il leur était impossible +d'effectuer la moindre montée ou descente sans s'en rappeler la +circonstance par une entaille, de même que Robinson Crusoé +marquait les jours sur son calendrier de bois. Mais de peur d'être +considéré comme impoli je garde le reste de mes pensées pour moi. + +-- John, avez-vous pris le panier où se trouvent le veau et le +pâté et les autres choses; et les bouteilles de bière? dit Dot. Si +vous les avez oubliés, il faut les aller chercher à la minute. + +-- Vous êtes une délicate petite femme, répondit le voiturier, de +me dire de retourner après m'avoir fait perdre un quart-d'heure de +mon temps. + +-- Je suis fâchée de cela, John, dit Dot avec embarras, mais je ne +saurais penser à rendre visite à Berthe, je n'irai jamais, John, +pour aucune raison, sans le pâté au veau et au jambon, et les +autres choses et les bouteilles de bière. + +-- Way! + +Ce monosyllabe s'adressait au cheval, qui n'y faisait aucune +attention. + +-- Oh! arrêtez Way, John! dit mistress Peerybingle, s'il vous +plait! + +-- Il sera bien temps de l'arrêter, répliqua John, lorsque j'aurai +oublié quelque chose. Le panier est là, et suffisamment en sûreté. + +-- Quel monstre vous êtes, John, de ne me l'avoir pas dit, et en +me sachant si inquiète! Je déclare que je n'irais jamais chez +Berthe sans le pâté au veau et au jambon, les autres choses et les +bouteilles de bière, pour rien au monde. Régulièrement tous les +quinze jours depuis que nous sommes mariés, John, nous y avons +fait notre petit pique-nique. Si une seule chose devait aller mal +dans cette partie, je crois que nous ne serions plus jamais +heureux. + +-- C'est une pensée de la première importance, dit le voiturier, +et je vous honore pour cela, petite femme. + +-- Mon cher John, répliqua Dot en devenant vraiment rouge, ne +parlez pas de m'honorer. Grand Dieu! + +-- À propos, observa le voiturier, ce vieux monsieur... + +Elle fut visiblement et instantanément embarrassée. + +-- C'est un singulier original, dit le voiturier en regardant +droit devant lui tout le long de la route. Je ne sais que penser +de lui. Je ne remarque pourtant rien de dangereux en lui. + +-- Rien du tout. Je suis sûre, tout à fait sûre qu'il n'a rien de +dangereux. + +-- Oui? dit le voiturier, les yeux attachés sur son visage et à +cause du ton dont elle avait prononcé ces paroles. Je suis +satisfait que vous en soyez certaine, parce que cela confirme ma +certitude. Il est curieux qu'il se soit mis dans la tête de venir +loger chez nous, n'est-ce pas? Il y a des choses parfois si +étranges. + +-- Si étranges! répondit Dot d'une voix basse et à peine +perceptible. + +-- Cependant ce vieux gentleman paraît être une bonne nature, dit +John, et il paye comme un gentleman, et je pense qu'on peut se +fier à sa parole comme à celle d'un gentleman. J'ai eu ce matin +une longue conversation avec lui, il m'a dit qu'il m'entendait +mieux, parce qu'il commençait à s'habituer à ma voix. Il m'a parlé +de beaucoup de choses qui le concernaient, et je lui ai beaucoup +parlé aussi de moi, et il m'a fait quelques rares questions. Je +l'ai informé que j'avais deux chemins à servir, comme vous savez; +que je passais un jour par celui de droite, et le jour suivant par +celui de gauche -- et, étant étranger, il a voulu connaître le nom +des localités où je passe -- et il s'est intéressé à cette +nomenclature. -- Alors, a-t-il dit, ce soir je retournerai par le +même chemin que vous, lorsque je croyais que vous feriez votre +retour par une direction exactement opposée. C'est important. Je +vous embarrasserai de moi peut-être encore une fois, mais je +m'engage à ne plus dormir si profondément. C'est qu'il était +profondément endormi, sûrement. -- Dot, à quoi pensez-vous? + +-- Je pensais, John, à... Je vous écoutais. + +-- Oh! c'est très bien, dit l'honnête voiturier. J'étais effrayé +de l'air de votre figure, et j'avais peur qu'ayant parlé si +longuement vous ne vous soyez laissée aller à penser à autre +chose; j'étais bien près de le penser. + +Dot ne répondit pas, et ils roulèrent pendant quelque temps en +silence. Mais il n'était pas facile de rester silencieux longtemps +dans la voiture de John Peerybingle, car il n'y avait personne qui +n'eût quelque petite chose à dire, et quand même ce n'aurait été +que le «comment allez-vous» d'usage; et le plus souvent, +assurément ce n'était guère davantage, il fallait pourtant y +répondre avec une spirituelle cordialité non pas simplement par un +signe de tête ou par un sourire, mais par une action complète des +poumons tout comme dans une discussion parlementaire à la chambre. +Parfois, des passants à pied ou à cheval voyageaient un petit +morceau de chemin auprès de la voiture pour babiller un moment, et +alors des deux côtés beaucoup de paroles étaient échangées. + +Puis Boxer, quand il s'agissait de reconnaître un ami du voiturier +ou de le lui faire reconnaître, valait autant qu'une demi-douzaine +de chrétiens. Tout le long de la route, chaque être le +connaissait, spécialement les poules et les cochons qui, dès +qu'ils le voyaient approcher, le corps tout de côté, les oreilles +dressées avec curiosité, et son morceau de queue se balançant d'un +côté et d'autre, se réfugiaient immédiatement dans leurs quartiers +sans se soucier de l'honneur d'avoir avec lui plus grande +accointance. Il avait partout une occupation: il donnait un coup +d'oeil dans tous les petits chemins, regardait dans tous les +puits, se montrait dans toutes les fermes, se précipitait au +milieu de toutes les écoles d'enfants, mettait en déroute tous les +pigeons, faisait grossir la queue de tous les chats, et faisait +son entrée dans tous les cabarets comme une pratique habituelle. + +Dès qu'il arrivait, le premier qui le voyait s'écriait: holà! +voici Boxer! et alors quelqu'un sortait aussitôt accompagné de +deux ou trois personnes, pour donner le bonjour à John Peerybingle +et à sa jolie femme. + +Les ballots et les petits paquets étaient nombreux pour le +voiturier, et constituaient pour lui de nombreuses haltes pour +l'expédition comme pour la livraison; ce qui n'était pas du reste +la plus mauvaise partie de la journée. Une partie des gens +attendaient si impatiemment leurs paquets, et d'autres étaient au +contraire si surpris de les recevoir! et d'autres aussi étaient si +inépuisables dans leurs instructions et leurs recommandations, et +John prenait un si grand intérêt à tous les paquets, que c'était +comme une vraie scène de théâtre. Il y avait également des +articles à charrier qui réclamaient une discussion considérable, +et pour lesquels le voiturier était obligé d'entrer dans une foule +de détails avec ceux qui les expédiaient; Boxer assistait +habituellement à ces discussions tantôt paraissant plongé dans une +attention et une immobilité profondes, tantôt décrivant avec +transport de nombreux cercles en courant autour des discoureurs et +aboyant lui-même à s'enrouer. Dot s'amusait de tout cela et en +était spectatrice sans quitter sa chaise dans la voiture; charmant +petit portrait encadré par le châssis et la toile, et qui ne +manquait pas d'attirer des regards d'envie et des paroles +prononcées tout bas de la part des jeunes gens qui passaient, je +vous le promets. Et John le voiturier se réjouissait beaucoup, car +il était satisfait de voir sa petite femme admirée par tout le +monde, sachant qu'elle n'y faisait guère attention, quoique +cependant elle n'en fût peut-être pas fâchée. + +Le voyage se faisait par un temps de brume et de froidure, car on +était au mois de janvier, cela était sûr. Mais qui pensait à ces +bagatelles? Ce n'était pas Dot, décidément. Ce n'était pas Tilly +Slowbody qui estimait qu'être assis dans une voiture était le +point le plus élevé de la joie humaine. Ce n'était pas le baby, je +le jure, car il n'exista jamais une nature de baby comme la sienne +pour avoir chaud et dormir profondément, et pour se trouver +heureux dans un endroit ou dans un autre, comme ce jeune +Peerybingle. + +Vous ne pouviez voir à une grande distance à travers le +brouillard; mais vous pouviez voir beaucoup, oh! oui, beaucoup. Je +suis étonné de la quantité de choses que vous auriez pu voir à +travers un brouillard même beaucoup plus épais que celui de ce +jour-là. C'était assurément une charmante occupation que de +considérer dans les prairies ce qu'on appelle les traces de la +ronde des fées, les places de la gelée blanche marquées dans +l'ombre silencieuse produite par les arbres et les haies; je ne +fais pas mention des formes inattendues que prenaient les arbres +eux-mêmes et de leur ombre qui se confondait avec le brouillard. +Les haies étaient privées de feuilles et embrouillées, et +abandonnaient au vent leurs guirlandes desséchées; mais il n'y +avait rien de décourageant dans ce coup-d'oeil. C'était une +agréable contemplation, car elle vous rappelait que vous aviez en +votre possession un chaud foyer, et vous faisait espérer le vert +printemps. La rivière avait un air frileux; mais elle était +pourtant encore en mouvement et courait d'un meilleur train; ce +qui était un grand point. Le canal était tardif et semblait être +en torpeur; il fallait en convenir; mais à quoi bon y penser? il +se trouverait bien plus tôt pris quand la gelée viendrait pour +tout de bon; et alors quel agrément pour patiner et pour glisser! +et les lourdes et vieilles barques, glacées en certains endroits +s'abritaient près du quai, où elles laissaient échapper tout le +jour la fumée de leurs cheminées de fer rouillé, et attendaient là +paresseusement le temps pour la navigation. + +En un endroit un gros monticule d'herbes sauvages et de chaumes +brûlait; le feu apparaissait en plein jour blanc et éblouissant à +travers le brouillard, et jetait de temps à autre un trait rouge +au milieu de celui-ci; en conséquence de cela, la fumée +s'insinuant dans le nez de miss Slowbody, suffoquée, celle-ci, +ainsi que c'était son habitude à la moindre provocation, réveilla +le baby, qui ne voulut plus se rendormir. Mais Boxer qui était en +avance de près d'un quart de mille, avait rapidement passé les +limites de la ville et était parvenu au coin de rue où vivaient +Caleb et sa fille aveugle; et longtemps avant que les Peerybingle +eussent atteint leur porte, Caleb et se fille se tenaient sur le +pavé de leur porte prêts à les recevoir. + +Boxer, dirons-nous en passant, faisait certaines distinctions +délicates, et qui lui étaient propres, dans les communications +qu'il avait avec Berthe, ce qui me persuade qu'il savait qu'elle +était aveugle. Il ne cherchait jamais à attirer son attention en +la regardant, mais invariablement en la touchant. Je ne puis dire +s'il avait acquis cette expérience en fréquentant quelque personne +ou quelque chien aveugle. Il n'avait jamais vécu avec un maître +aveugle; ni M. Boxer le père, ni Mrs. Boxer la mère, ni aucun des +membres de cette respectable famille, ni d'aucune autre, n'avaient +été connus comme aveugles, à ma connaissance. Il avait peut-être +trouvé cela par lui-même, tout seul, mais il l'avait trouvé. Il +saisit le bas de la robe de Berthe avec ses dents et le garda +jusqu'à ce que Mrs. Peerybingle et le baby, ainsi que miss +Slowbody et le fermier se trouvassent tous sains et saufs dans la +maison. + +May Fielding était déjà arrivée, ainsi que sa mère -- petite +vieille querelleuse, avec une figure chagrine, qui, sous le +prétexte qu'elle avait conservé une taille semblable au pied d'un +lit, était supposée avoir une taille transcendante, et qui, en +conséquence de ce qu'une fois elle aurait pu avoir une position +meilleure, ou raisonnant dans la supposition qu'elle aurait pu +l'avoir si quelque chose était arrivé, laquelle chose n'était +jamais arrivée, et paraissait vraisemblablement n'avoir jamais dû +arriver, -- ce qui était tout à fait la même chose -- prenait un +air noble et protecteur, Gruff et Tackleton était aussi là, +faisant l'agréable, avec le sentiment évident d'un homme qui se +sentirait aussi indubitablement dans son propre élément que +pourrait l'être un jeune saumon sur la cime de la grande Pyramide. + +-- May! ma chère ancienne amie! s'écria Dot, en courant à sa +rencontre, quel bonheur de vous voir! + +Son ancienne amie était certainement aussi cordialement charmée +qu'elle; et ce fut, vous pouvez m'en croire un spectacle charmant +de les voir s'embrasser. Tackleton était un homme de goût; cela ne +faisait aucun doute. May était très jolie. + +Vous savez que quelquefois lorsqu'une jolie figure à laquelle vous +êtes accoutumée se trouve momentanément en contact et comparaison +avec une autre jolie figure, elle vous parait pour un moment être +laide et fanée, et fort peu mériter la haute opinion que vous +aviez d'elle. Maintenant ce n'était pas du tout le cas, ni avec +Dot, ni avec May; car la figure de May faisait ressortir celle de +Dot, et la figure de Dot celle de May, d'une manière si naturelle +et si agréable que John Peerybingle fut sur le point de dire, +lorsqu'il arriva dans la salle qu'elles auraient dû naître soeurs: +ce qui était bien la seule amélioration qu'il fût possible de leur +appliquer. + +Tackleton avait apporté son gigot de mouton, et, chose étonnante à +raconter, une tarte encore... mais nous ne regrettons pas une +petite profusion lorsque cela concerne nos fiancés; nous ne nous +marions pas tous les jours. Il fallait ajouter à ces friandises le +pâté au veau et au jambon, et les autres «choses» comme mistress +Peerybingle les appelait, et qui consistaient principalement en +noix et oranges et petites tartes. Lorsque le repas fut servi sur +la table, flanqué de la contribution de Caleb, qui consistait en +un grand plat de bois de pommes de terre fumantes -- il lui était +défendu par un contrat solennel de fournir aucune autre viande, -- +Tackleton conduisit sa future belle-mère à la place d'honneur. +Dans le but d'honorer le mieux possible cette place, la +majestueuse vieille avait orné sa tête d'un bonnet, calculé +suivant elle pour inspirer des sentiments de respect aux plus +étourdis. Elle avait mis des gants, car il faut être à la mode ou +mourir. + +Caleb s'assit auprès de sa fille; Dot et son ancienne camarade +d'école s'assirent côte à côte; le bon voiturier s'assit au bout +de la table. Miss Slowbody avait été isolée, pour tout le temps de +sa présence, d'aucun autre article ou meuble que la chaise où elle +était assise, afin qu'il ne se trouvât rien auprès de sa personne +où elle pût heurter la tête du baby. + +Tilly, cependant regardait les poupées et les bonshommes qui à +leur tour la regardaient, elle ainsi que la compagnie. Les vieux +et vénérables bonshommes qui se montraient à la porte de devant -- +tous en activité, -- prenaient un intérêt spécial à la partie: par +moments ils s'arrêtaient avant de faire leur saut, comme s'ils +avaient prêté l'oreille à la conversation; puis recommençaient +plusieurs fois de suite à plonger d'une manière extravagante sans +s'arrêter même un petit moment pour respirer, comme s'ils se +livraient tout entiers à l'exaltation d'une folie joyeuse. + +Certainement, si ces vieux bonshommes désiraient se donner le +plaisir d'une joie méchante en contemplant la déconvenue de +Tackleton, ils avaient amplement raison de se satisfaire. +Tackleton ne pouvait arriver à se mettre en belle humeur; et plus +sa fiancée devenait enjouée dans la société de Dot, moins cela lui +plaisait, quoique il les eût réunies ensemble par un même dessein. +C'était un véritable chien dans la mangeoire que ce Tackleton; et +lorsqu'il voyait rire tout le monde et qu'il ne pouvait pas, il +pensait en lui-même immédiatement que c'était de lui qu'on riait! + +-- Ah May, dit Dot, ma chère, quels changements! Comme en parlant +de ces heureux jours d'école cela vous fait rajeunir. + +-- Cependant, vous n'êtes pas encore vieille, à proprement parler, +dit Tackleton. + +-- Regardez mon sobre et laborieux mari, répliqua Dot. Il ajoute +vingt années à mon âge pour le moins. N'est-ce pas John? + +-- Quarante, répondit John? + +-- Combien en ajouterez-vous à l'âge de May? Je suis sûre de ne +pas le savoir, dit Dot en riant. Mais elle pourrait bien risquer +d'ajouter cent ans à son âge, au prochain anniversaire de sa +naissance. + +-- Ah! Ah! s'écria en riant Tackleton. Mais cela ressemblait à un +tambour creux, et il riait jaune. Et il regarda Dot comme s'il +allait l'étrangler, vraiment. + +-- Ma bonne chérie! dit Dot. Vous souvenez-vous de quelle manière +nous parlions, à l'école, des maris que nous avions l'intention de +choisir. Je ne me rappelle plus combien le mien devait être jeune, +beau, distingué, gai, agréable! et le vôtre, May! + +-- Ah! ma chère, je ne sais si je dois rire ou pleurer quand je +pense quelles folles filles nous étions alors. + +May parut savoir ce qu'elle devait faire; car sa figure devint +tout d'un coup colorée, et des larmes parurent dans ses yeux. + +-- Et aussi les personnes elles-mêmes, les jeunes gens sur +lesquels nous fixions quelquefois notre attention, dit Dot. Nous +ne pensions pas le moins du monde au cours que prendraient les +événements. Je n'avais jamais pensé à John, j'en suis bien sûre; +et si je vous avais dit que vous seriez un jour mariée à +M. Tackleton, comme vous m'auriez souffletée. N'est-ce pas vrai, +May? + +Quoique May ne voulût pas lui dire oui, elle ne dit certainement +pas non, positivement, d'aucune manière. + +Tackleton se mit à rire avec bruit et lourdement. John Peerybingle +rit aussi de sa manière, manière d'homme heureux et de bonne +humeur; mais son rire était en quelque sorte murmuré à côté de +celui de Tackleton. + +-- Quelques-uns d'entre eux sont morts, dit Dot, et quelques-uns +oubliés. Quelques autres, s'ils pouvaient se tenir auprès de nous +en ce moment, ne pourraient pas croire que nous soyons les mêmes +créatures; ils ne se fieraient ni à leurs yeux, ni à leurs +oreilles, et se refuseraient à croire que nous puissions les +oublier de cette manière. Non, ils ne croiraient pas un seul mot +de tout cela. + +-- Mais, Dot! s'exclama le voiturier. Petite femme!... + +Elle avait parlé avec tant d'ardeur et de feu, qu'elle éprouvait +le besoin que quelqu'un la rappelât à elle-même, sans doute. La +réprimande de son mari était vraiment douce, car il n'était +simplement intervenu, il le supposait du moins, que pour défendre +le vieux Tackleton. Dot s'arrêta aussi, et n'en dit pas davantage; +mais son silence même laissait percer une agitation peu ordinaire, +agitation dont le circonspect Tackleton prit note secrètement, +après l'avoir observée de ses yeux à demi fermés, et dont il se +souvint dans l'occasion, ainsi que vous le verrez bientôt. + +May ne prononça pas un mot, ni en bien ni en mal, mais elle se +tint immobile et silencieuse, les yeux baissés, et ne donnant +aucun signe de l'intérêt qu'elle prenait à ce qui s'était passé. +La bonne dame sa mère s'interposa alors: observant, dans son +premier exemple, que les jeunes filles étaient des jeunes filles, +et que ce qui était passé était bien passé, et que aussi longtemps +que la jeunesse est jeune et étourdie, elle doit suivant toute +probabilité se conduire avec l'étourderie de la jeunesse: elle +ajouta à cela encore deux ou trois raisons d'un caractère tout +aussi incontestable. Elle observa alors, dans une dévote pensée, +qu'elle remerciait le ciel d'avoir toujours trouvé dans sa fille +May une enfant obéissante et soumise; elle ne s'en félicitait pas +elle-même, quoiqu'elle eût quelque raison de croire que c'était +uniquement à elle que sa fille le devait. Quant à ce qui concerne +M. Tackleton, dit-elle, c'était au point de vue de la morale, un +homme irréprochable, et en le considérant sous le point de vue +d'un futur gendre, il faudrait ne pas avoir de sens pour ne pas +l'accepter. -- Ces derniers mots furent prononcés d'un ton +emphatique. -- Relativement à la famille dans laquelle il allait +entrer, après en avoir fait la demande, elle pensait que +M. Tackleton savait que, malgré son peu d'importance sous le +rapport de la fortune, elle avait quelques prétentions à la +noblesse, et que si certaines circonstances, pas entièrement +vagues, se rapportant au commerce de l'indigo, s'étaient passées +différemment, elle pourrait peut-être se trouver en possession +d'une grande fortune. Elle fit alors la remarque qu'il ne fallait +pas faire allusion au passé, et ne voulut pas rappeler que sa +fille avait déjà, quelque temps avant, rejeté la demande de +M. Tackleton; et elle témoigna l'intention de supprimer une foule +d'autres choses qu'elle raconta cependant avec beaucoup de +détails. Finalement, elle donnait comme le résultat général de ses +observations et de son expérience que tous les mariages où il y +avait le moins de ce qu'on est convenu d'appeler romanesquement et +sottement de l'amour, étaient toujours les plus heureux; et elle +augurait le plus grand bonheur, -- non pas un bonheur ravissant, - +- mais un bonheur solide et constant pour les prochaines noces. +Elle concluait en informant la compagnie que le lendemain était le +jour pour lequel elle avait vécu dans l'attente; et que, passé ce +jour, elle ne désirerait rien autre chose que d'être expédiée dans +une place agréable d'un cimetière. + +Comme toutes ces remarques étaient de celles auxquelles il est +tout à fait impossible de répondre, ce qui, du reste, est +l'heureuse propriété des remarques suffisamment hors de propos, +elles changèrent le courant de la conversation et détournèrent +l'attention générale au profit du pâté de veau et de jambon, du +mouton froid, des pommes de terre et de la tarte. De peur que la +bière en bouteilles ne fût négligée, John Peerybingle proposa de +boire au lendemain, au jour du mariage, et il prit sur lui de +boire une rasade à cette santé, avant de poursuivre sa journée. + +Car il faut que vous sachiez que John Peerybingle ne restait là +que le temps pendant lequel on débridait et rafraîchissait son +vieux cheval. Il lui fallait aller à quatre ou cinq milles plus +loin; et alors, quand il retournait le soir, il ramenait Dot, et +faisait une autre halte chez lui. C'était l'ordre du jour toutes +les fois qu'il y avait pique-nique, et il n'y en avait jamais eu +d'autre depuis leur institution. + +Il y avait deux personnes présentes, entre le fiancé et la +fiancée, qui étaient restées indifférentes à ce toast. Une d'elles +était Dot, trop troublée et impressionnée pour se prêter à aucun +des petits incidents du moment; l'autre était Berthe, qui se leva +de table à la hâte avant tout le monde. + +-- Bonjour, dit le vigoureux John Peerybingle en s'enveloppant de +sa redingote de voyage. Je serai de retour à l'heure habituelle. +Bonjour à tous! + +-- Bonjour, John, répondit Caleb. + +Il sembla prononcer ce bonjour par routine et il l'accompagna d'un +geste de la main tout à fait inconscient; car toute son attention +était occupée à observer Berthe, qu'il suivait d'un regard anxieux +et dont rien n'altérait jamais l'expression. + +-- Bonjour, jeune fripon, dit le gai voiturier, en se baissant +pour embrasser l'enfant, que Tilly Slowbody, occupée uniquement +avec son couteau et sa fourchette, avait déposé endormi, et, chose +étrange à dire! sans accident dans le petit lit que Berthe lui +avait garni; bonjour: le temps viendra, je suppose, mon petit ami, +où vous irez voyager avec le froid et où vous laisserez votre +vieux père au coin de la cheminée avec sa pipe et ses rhumatismes. +Eh! où est Dot? + +-- Je suis ici, John, dit-elle en tressaillant. + +-- Allons, allons, reprit le voiturier en frappant ses mains +sonores l'une contre l'autre. Où est la pipe? + +-- J'avais complètement oublié la pipe. John. + +-- Oublié la pipe! a-t-on jamais pu avoir l'idée de cela! Elle +avait oublié la pipe! + +-- Je vais la bourrer immédiatement, dit-elle. Ce sera fait de +suite. + +Mais ce ne fut pas fait de suite. La pipe se trouvait à sa place +accoutumée, dans la poche de la redingote du voiturier, cette +petite poche était l'ouvrage de Dot elle-même, celle où elle avait +toujours coutume de prendre le tabac; mais sa main tremblait +tellement qu'elle s'y embarrassa -- et c'était pourtant la même +main qui y entrait et qui en sortait si aisément, j'en suis sûr. - +- Les fonctions de bourrer et d'allumer la pipe, petites +occupations pour lesquelles je vous vantais l'habileté de Dot, si +vous vous en souvenez, furent faites avec maladresse et embarras. +Pendant ce temps Tackleton la considérait attentivement et +malicieusement de son oeil à demi fermé; et toutes les fois que +son regard rencontrait le sien, ce regard, semblable à une espèce +de trappe destinée à l'engloutir, augmentait sa confusion à un +remarquable degré. + +-- Comme vous êtes gauche cette après-midi, Dot, dit John. Je +crois que j'aurais mieux fait moi-même. Je le crois vraiment. + +Après avoir prononcé ces paroles d'un ton de bonne humeur, il +sortit, s'éloignant à grands pas; et on entendit bientôt après +Boxer, le vieux cheval et la voiture faire leur musique dans la +rue. Caleb, pendant ce temps, toujours immobile et rêveur, +n'entendit rien, et continua à regarder sa fille aveugle avec la +même expression de visage. + +-- Berthe, dit Caleb doucement, que vous est-il arrivé? Comme vous +êtes changée, ma bien-aimée, depuis ce matin. Vous avez été +silencieuse et triste tout le jour! Que signifie cela? dites-le +moi. + +-- Oh! mon père! mon père! s'écria la jeune aveugle en fondant en +larmes. Mon triste, triste sort! + +Caleb passa sa main sur ses yeux avant de lui répondre. + +-- Mais, songez combien vous avez été heureuse et gaie, Berthe. +Combien vous étiez bonne, et combien vous avez été aimée par +plusieurs personnes. + +-- C'est ce qui me fend le coeur, mon cher père, vous toujours si +soigneux, vous toujours si prévenant pour moi! + +Caleb avait bien peur de la comprendre. + +-- Être... être aveugle, Berthe, ma pauvre fille, dit-il en +hésitant, c'est sans doute une grande affliction... mais... + +-- Je ne l'ai jamais ressentie, s'écria la jeune aveugle. Je ne +l'ai jamais ressentie, du moins d'une manière complète, non +jamais. J'ai quelquefois souhaité de vous voir, et de le voir, +lui... vous voir une fois seulement, mon cher père, seulement +pendant une minute, afin de pouvoir connaître le trésor que j'ai +ici, dit-elle en posant sa main sur son coeur, et être assurée que +je ne me trompe pas... Et quelquefois, -- mais j'étais une enfant +à cette époque, -- j'ai pleuré pendant que je priais la nuit, en +pensant que vos chères images qui montent de mon coeur au ciel +pourraient ne pas avoir votre ressemblance. Mais je ne suis pas +restée longtemps inquiète pour cela. C'est passé maintenant, et je +me sens tranquille et contente. + +-- Et vous le serez encore, dit Caleb. + +-- Mais, père! mon bon et tendre père, supportez-moi, si je suis +coupable, dit la jeune aveugle, ce n'est pas le chagrin qui +m'affecte de cette manière. + +Son père ne put s'empêcher de pleurer, elle avait parlé d'un ton +si pathétique! Mais il ne la comprenait pas, non, pas encore. + +-- Conduisez-la vers moi, dit Berthe. Je ne puis garder ce secret +renfermé en moi-même. Amenez-la moi, mon père. + +Elle comprit qu'il hésitait, et lui dit: -- May, amenez-moi May. + +May en entendant prononcer son nom vint vers elle et lui toucha le +bras. La jeune aveugle se retourna tout d'un coup et lui saisit +les deux mains. + +-- Regardez mon visage, chère amie, charmante amie, dit Berthe. +Lisez-y avec vos beaux yeux, et dites-moi si la vérité y est +écrite. + +-- Chère Berthe, oui. + +La jeune aveugle tournant vers elle sa figure pâle et privée de +lumière, d'où s'échappaient de nombreuses larmes, lui adressa la +parole en ces termes: + +-- Il n'existe pas dans mon âme un souhait ou une pensée qui ne +soit pour votre bonheur, charmante May. Il n'est pas dans mon âme +un gracieux souvenir, un souvenir plus profond et plus +reconnaissant des soins et de l'affection que vous portez à +l'aveugle Berthe, depuis que nous étions toutes deux enfants, si +je puis dire que Berthe a eu une enfance. J'appelle sur votre tête +toutes les bénédictions. Que vous rencontriez le bonheur sur vos +pas! Je ne le souhaite pas moins ardemment, ma chère May, dit-elle +en la pressant tendrement contre elle, pas moins ardemment parce +que aujourd'hui, en apprenant que vous alliez être sa femme, mon +coeur a été presque brisé. Mon père! May, Marie, pardonnez-moi à +cause de ce qu'il a fait pour soulager la tristesse de ma vie +d'aveugle, et à cause de la confiance que vous avez en moi, +lorsque j'appelle le ciel à témoin que je ne pouvais lui souhaiter +une femme plus digne de sa bonté. + +En prononçant ces paroles, elle avait quitté les mains de May +Fielding pour s'attacher à ses vêtements dans une attitude de +supplication et d'amour. Se laissant glisser peu à peu jusqu'à +terre, après qu'elle eut achevé son étrange confession, elle se +laissa tout à fait tomber aux pieds de son amie et cacha sa figure +privée de lumière dans les plis de sa robe. + +-- Puissance divine! s'écria son père, éclairé cette fois par la +vérité, ne l'ai-je trompée depuis le berceau que pour lui briser +le coeur à la fin! + +Ce fut un bonheur pour tout le monde que la petite Dot, active et +utile, -- car elle l'était, quelles que fussent ses fautes; +cependant vous pouvez apprendre plus tard à la haïr, -- ce fut un +bonheur pour tous, dis-je, qu'elle fût là; sans quoi il aurait été +difficile de dire comment cela aurait fini. Mais Dot, reprenant +possession d'elle-même, s'interposa avant que May pût répondre, ou +Caleb dire une autre parole. + +-- Venez, venez, chère Berthe! Sortez avec moi! Donnez-lui votre +bras, May. Ah! voyez comme elle est calme déjà, et comme il est +bien de sa part de songer à nous, dit la chère petite femme en la +baisant sur le front. Venez, chère Berthe! et son bon père viendra +avec elle; n'est-ce pas, Caleb? + +Dot était une noble femme dans ces choses-là, et il aurait fallu +être d'une nature bien endurcie pour se soustraire à son +influence. Lorsqu'elle eut emmené le pauvre Caleb et sa Berthe, +pour se consoler et se soutenir l'un l'autre, car elle savait +qu'eux seuls pouvaient le faire, elle retourna en bondissant, +aussi fraîche qu'une marguerite, je dis même plus fraîche, pour +empêcher la chère vieille créature de faire quelque découverte. + +-- Apportez-moi le cher baby, dit-elle en tirant une chaise près +du feu, et pendant que je l'aurai sur mes genoux, Tilly, mistress +Fielding me dira tout ce qui concerne le soin des enfants, et me +redressera sur vingt points sur lesquels j'aurai pu manquer. +N'est-ce pas, mistress Fielding? + +La vieille dame tomba dans le piège. La sortie de Tackleton, le +chuchotement de deux ou trois personnes se cachant d'elle, des +plaintes sur le commerce de l'indigo l'auraient tenue sur ses +gardes pendant vingt-quatre heures. Mais cette déférence d'une +jeune mère pour son expérience était si irrésistible qu'après +avoir feint un instant de s'excuser sur son humilité, elle +commença à lui donner ses instructions avec la meilleure grâce du +monde, et s'asseyant tout à coup devant la méchante Dot, elle lui +débita, dans une demi-heure, plus de recettes et de préceptes +domestiques infaillibles qu'il n'en aurait fallu, si on les avait +mis en pratique, pour tuer le petit Peerybingle, quand il aurait +eu la vigueur de Samson enfant. + +Pour changer de sujet, Dot fit un petit travail à l'aiguille, elle +mit dans sa poche tout le contenu d'une boite à ouvrage, elle fit +un peu téter son entant, elle reprit ensuite son travail à +l'aiguille, puis fit une petite causerie tout bas avec May, +pendant que la vieille dame pérorait; de sorte qu'avec ces petites +occupations, qui lui étaient habituelles, elle trouva l'après-midi +très courte. Enfin, comme il se faisait nuit, et comme son devoir +était de remplir la tâche de Berthe dans le ménage, elle garnit le +feu, balaya le foyer, dressa la table à thé, et alluma une +chandelle. Après cela, elle joua un ou deux airs sur une harpe +grossière, que Caleb avait fabriquée pour Berthe, et elle les joua +très bien, car la nature l'avait douée d'une oreille aussi +délicate pour la musique qu'elle aurait été bien faite pour être +ornée de bijoux, et elle en avait eu à porter. À ce moment arriva +l'heure du thé, et Tackleton vint pour le prendre et passer la +soirée. + +Caleb et Berthe étaient revenus quelques instants auparavant, et +Caleb s'était assis pour s'occuper de son travail de l'après-midi. +Mais il ne put rester assis, tant il était agité, le pauvre, par +ses remords au sujet de sa fille. On était touché en le voyant +assis sans rien faire sur sa chaise à travail, la regardant +fixement, et disant en face d'elle: «L'ai-je trompée depuis son +berceau, pour lui briser le coeur!» + +Lorsqu'il fut nuit et que le thé fut fait, que Dot n'eut rien plus +à faire que de nettoyer les tasses, en un mot, -- car il faut que +j'en vienne là, et il est inutile de tant tarder -- lorsque le +moment fut venu d'attendre le retour du voiturier, en écoutant le +bruit éloigné de ses roues, les manières de Dot changèrent, elle +rougit et pâlit tour à tour, et elle ne put pas rester en place. + +Ce n'était pas comme d'autres braves femmes, lorsqu'elles écoutent +si leur mari vient. Non, non, non, c'était une autre manière +d'être agitée. + +On entendit des roues, le pas d'un cheval, l'aboiement d'un chien; +ces bruits réunis se rapprochèrent. On entendit les pattes de +Boxer gratter à la porte. + +-- Quel est ce pas? s'écria Berthe en tressaillant. + +-- Quel est ce pas? répondit le voiturier en se présentant à la +porte avec son rude et brun visage rougi par le froid du soir; +c'est le mien. + +-- L'autre pas? dit Berthe; celui de l'homme qui est derrière +vous? + +-- On ne peut la tromper, dit le voiturier en riant. Venez, +monsieur, vous serez bien reçu; n'ayez pas peur. + +Il parlait haut, et le monsieur sourd entra. + +-- Il n'est pas tellement étranger que vous ne l'ayez déjà vu +autrefois, Caleb, dit le voiturier. Vous lui donnerez une chambre +dans la maison jusqu'à ce que nous partions. + +-- Certainement, John; et ce sera un honneur pour nous. + +-- Il n'y a pas de meilleure société que la sienne pour parler en +secret, dit John. J'ai de bons poumons, mais il les met à +l'épreuve, je vous assure. Asseyez-vous, monsieur. Ce sont tous +des amis, et ils sont charmés de vous voir. + +Lorsqu'il eut donné cette assurance d'un ton de voix qui prouvait +ce qu'il avait dit de ses poumons, il ajouta de son ton ordinaire: +-- Donnez-lui une chaise au coin de la cheminée, laissez-le +s'asseoir en silence et regardez-le amicalement; c'est tout ce +dont il a besoin. Il est facile à contenter. + +Berthe avait écouté avec attention. Il fit venir Caleb à son côté, +quand il eut placé la chaise, et elle lui demanda de lui dépeindre +le nouveau venu. Lorsqu'il l'eut fait avec une fidélité vraiment +scrupuleuse, elle fit un mouvement, le premier depuis que cet +homme était entré, et après cela elle sembla ne plus prendre +intérêt à lui. + +Le brave voiturier était tout joyeux, et plus amoureux de sa +petite femme que jamais. + +-- Ma Dot n'est guère bien mise, dit-il en l'embrassant quand elle +fut un peu à l'écart, mais je l'aime autant comme cela. Voyez là- +bas, Dot. + +Il lui montrait le vieillard, Dot baissa les yeux; je crois +qu'elle tremblait. + +-- Ah! ah! ah! il est plein d'admiration pour vous, nous n'avons +parlé que de vous, tout le long de la route. Ah! c'est un brave +vieux; je l'aime pour cela. + +-- Je voudrais qu'il eût un meilleur sujet de conversation, John, +dit-elle en jetant un regard autour d'elle, surtout vers +Tackleton. + +-- Un meilleur sujet, s'écria le jovial John. Pas du tout. Allons! +À bas le manteau, à bas le châle épais, à bas ces lourdes +enveloppes! passons une bonne demi-heure près du feu. Je suis à +vos ordres, mistress, une partie de cartes, vous et moi. Cela vous +va? Dot, les cartes et la table. Un verre de bière ici, s'il en +reste, ma petite femme. + +Son défi s'adressait à la vieille qui l'accepta gracieusement, et +bientôt ils furent occupés à jouer. D'abord, le voiturier regarda +autour de lui avec un sourire, ou bien il appelait Dot pour lui +faire voir son jeu par dessus son épaule, ou pour lui demander +conseil sur un coup. Mais son adversaire étant ferrée, il comprit +qu'il lui fallait plus de vigilance, et pas de distraction pour +ses yeux ni ses oreilles. De cette manière toute son attention fut +graduellement absorbée par les cartes, et il ne pensa plus à rien +jusqu'à ce qu'une main placée sur son épaule lui rappela +Tackleton. + +-- Je suis fâché de vous déranger, mais un mot, tout de suite. + +-- Je vais jouer, dit le voiturier; le moment est critique. + +-- Venez, dit Tackleton. + +En voyant la pâleur de son visage, le voiturier se leva, et lui +demanda vivement de quoi il s'agissait. + +-- Chut! John Peerybingle, dit Tackleton. J'en suis fâché. +Vraiment je le suis. Je l'ai craint, je l'ai soupçonné tout +d'abord. + +-- Qu'est-ce? dit le voiturier d'un air effrayé. + +-- Chut! je vous montrerai, si vous venez avec moi. + +Le voiturier l'accompagna sans dire un mot de plus. Ils +traversèrent une cour où brillaient les étoiles; et ils entrèrent +par une porte latérale dans ce comptoir de Tackleton, où il y +avait une fenêtre vitrée qui permettait de voir dans le magasin; +elle était fermée pendant la nuit. Il n'y avait pas de lumière +dans le comptoir, mais il y avait des lampes dans le magasin long +et étroit et par conséquent la fenêtre était éclairée. + +-- Un moment, dit Tackleton. Avez-vous le courage de regarder par +cette fenêtre? + +-- Pourquoi pas? répondit le voiturier. + +-- Encore un moment, dit Tackleton. Pas de violence. Elle ne sert +de rien. Elle est dangereuse. Vous êtes un homme fort, et vous +pourriez commettre un meurtre avant de le savoir. + +Le voiturier le regarda en face, et recula d'un pas comme s'il +avait été frappé. Dans une enjambée il fut à la fenêtre, et il +vit... Ô foyer souillé! Ô fidèle Grillon! Ô perfide femme! + +Il la vit avec le vieillard, qui n'était plus vieux, mais droit et +charmant, tenant à la main ses faux cheveux qui lui avaient ouvert +l'entrée de cette maison désolée. Il vit qu'elle l'écoutait, +tandis qu'il baissait la tête pour lui parler à l'oreille. Il les +vit s'arrêter, il la vit, elle, se retourner de manière à avoir +son visage, ce visage qu'il aimait tant, présent à sa vue! et il +la vit de ses propres mains ajuster la chevelure mensongère sur la +tête de l'homme, en riant de sa nature peu soupçonneuse. + +Il serra d'abord sa vigoureuse main droite, comme s'il avait voulu +frapper un lion; mais l'ouvrant aussitôt, il la déploya devant les +yeux de Tackleton, -- car il aimait cette femme, même en ce +moment, -- et quand ils eurent passé, il tomba sur un pupitre, +faible comme un enfant. + +Il était enveloppé jusqu'au menton, et occupé de son cheval et de +ses paquets quand elle entra dans le salon, se préparant à rentrer +dans la maison. + +-- Me voilà, John, mon cher! bonne nuit, May! bonne nuit, Berthe! + +Pouvait-elle les embrasser? Pouvait-elle être gaie en parlant? +Pouvait-elle montrer son visage sans rougir? Oui, Tackleton +l'observait de près; et elle fit tout cela. + +Tilly faisait taire le baby; et elle passa et repassa une douzaine +de fois devant Tackleton, en répétant lentement: son père ne l'a- +t-il trompée dès son berceau que pour lui briser le coeur à la +fin! + +-- Tilly, donnez-moi le baby. Bonne nuit, M. Tackleton. Où est +John, mon Dieu? + +-- Il est allé se promener, dit Tackleton en l'aidant à s'asseoir. + +-- Mon cher John, se promener? ce soir? + +La figure empaquetée de son mari fit un signe affirmatif; le faux +étranger et la petite nourrice étaient à leur place, le vieux +cheval partit. Boxer, l'insouciant Boxer, courant devant, courant +derrière, courant autour de la voiture, et aboyant aussi +triomphalement et aussi gaiement que toujours. + +Lorsque Tackleton fut aussi sorti, escortant May et sa mère chez +elles, le pauvre Caleb s'assit près du feu à côté de sa fille; +plein de tristesse et de remord,. il se disait: «Ne l'ai-je +trompée depuis le berceau, que pour lui briser le coeur à la fin?» + +Les jouets que l'on avait mis en mouvement pour l'enfant étaient +déjà depuis longtemps immobiles. Les poupées imperturbablement +calmes dans le silence et le demi-jour; les chevaux fougueux avec +leurs yeux et leurs naseaux ouverts; les vieux messieurs debout à +des portes étroites, avec leurs genoux et leurs chevilles +fléchissants; les casse-noisette avec leurs figures grimaçantes; +les bêtes se dirigeant vers l'arche de Noé, deux à deux, comme des +écoliers en promenade, pouvaient être regardés comme frappés +d'immobilité par l'étonnement, à la vue de Dot convaincue de +fausseté, ou de Tackleton digne d'être aimé, par quelque +combinaison de circonstances. + + + +CHAPITRE III + +Troisième Cri. + +L'horloge de bois du coin sonnait dix heures, lorsque le voiturier +fut assis au coin de son feu. Il était si troublé et si dévoré de +chagrins qu'il semblait faire peur au coucou qui, ayant émis dix +fois son mélodieux appel aussi vite que possible, plongea de +nouveau dans le palais mauresque, et ferma sa petite porte +derrière lui, comme si ce spectacle inattendu était trop pénible +pour ses sentiments. + +Si le petit faucheur avait été armé de la plus affilée de ses +faux, et avait porté chacun de ses coups dans le coeur du +voiturier, il ne l'aurait pas blessé et haché autant que Dot le +fit. + +C'était un coeur si plein d'amour pour elle, si intimement uni au +sien par les innombrables fils de puissants souvenirs, renforcés +par le travail journalier des qualités les plus chéries; c'était +un coeur dans lequel elle était comme dans un reliquaire; un coeur +si simple et si vrai, si fort pour le bien, si faible pour le mal, +qu'il ne put d'abord ressentir aucune colère ni aucun désir de +vengeance, et qu'il n'eut place que pour l'image brisée de son +idole. + +Mais lentement, lentement, à mesure que le voiturier était assis +froid et sombre à son foyer, d'autres pensées plus sévères +commencèrent à naître. L'étranger était sous son toit outragé. +Trois pas le conduiraient à sa chambre. Un coup l'abattrait. «Vous +pourriez commettre un meurtre avant de le savoir,» avait dit +Tackleton. Comment y aurait-il meurtre s'il donnait au coquin le +temps de se mettre en défense? Cet homme était plus jeune que lui. + +C'était une pensée malsaine, provenant d'un esprit qui voyait trop +noir. C'était une pensée méchante qui le portait à changer sa +paisible demeure en un lieu hanté par les fantômes, où les +voyageurs solitaires redouteraient de passer la nuit, et où les +âmes timides verraient des ombres se débattre au clair de lune à +travers les fenêtres vides, et entendraient des bruits effrayants +pendant les tempêtes. + +Elle avait monté l'escalier avec l'enfant pour aller le coucher. +Pendant qu'il était auprès du feu, elle s'approcha de lui sans +qu'il l'entendit -- dans son désespoir il était insensible à tous +les bruits -- et elle avait placé son petit escabeau à ses pieds. +Il ne s'en aperçut que quand il sentit sa main dans la sienne, et +qu'il la vit le regarder en face. + +Avec étonnement? non. Ce fut sa première impression, et il +désirait vivement la voir; à dire vrai, non, elle ne le regardait +pas avec étonnement, mais avec un oeil interrogateur, mais sans +étonnement. Son regard fut d'abord alarmé et sérieux; ensuite il +prit une expression étrange, sauvage, jointe à un sourire +effrayant, quand elle reconnut ses pensées, puis elle porta ses +mains tordues à son front, pendant que sa tête se penchait, et que +ses cheveux tombaient. + +Quoiqu'il eût sur elle les droits de la toute-puissance, il en +avait aussi la miséricorde à un trop haut degré pour peser sur +elle, même du poids d'une plume, mais il ne pouvait supporter de +la voir prosternée sur ce même siège où il l'avait si souvent +regardée avec amour et orgueil, quand elle était innocente et +gaie. Lorsqu'elle se fut relevée et qu'elle s'en fut allée en +sanglotant, il se sentit soulagé en voyant vide la place plutôt +que de la voir occupée par sa présence si longtemps chère. C'était +une angoisse encore plus poignante que de se rappeler sa +désolation actuelle, et le brisement des liens qui l'attachaient à +la vie. + +Plus il sentait cela, plus il voyait qu'il aurait préféré la voir +morte prématurément avec son enfant sur son sein, et plus sa +colère contre son ennemi s'enflammait. Il regarda autour de lui +pour chercher une arme. + +Un fusil était pendu au mur, et il fit un ou deux pas vers la +chambre du perfide étranger. Il savait que le fusil était chargé. +Une idée vague de tuer cet homme comme une bête sauvage se saisit +de lui, et elle grandit dans son esprit jusqu'à devenir un démon +monstrueux qui le posséda complètement, rejetant au dehors toute +pensée plus douce et y établissant son empire sans partage. + +Cette phrase n'est pas exacte. Il ne rejetait pas toute pensée +plus douce, mais il la transformait avec artifice. Il changeait +ses pensées en verges pour l'exciter, tournant l'eau en sang, +l'amour en haine, la douceur en férocité. L'image de sa femme +éplorée, humiliée, mais suppliant sa tendresse et sa pitié avec un +pouvoir irrésistible, ne quittait pas son esprit; mais en y +restant elle le poussait vers la porte, lui faisait mettre l'arme +à l'épaule, appliquer le doigt à la détente, et lui criait: «Tue- +le dans son lit!» + +Il renversa le fusil pour frapper la porte avec la crosse; déjà il +l'avait levée en l'air; une vague pensée venait de lui crier à cet +homme de fuir par la fenêtre, au nom de Dieu... lorsque, tout à +coup, le feu de la cheminée jeta une vive clarté, et le Grillon du +Foyer se mit à chanter. + +Aucun son, aucune voix humaine, pas même celle de sa femme, +n'aurait été capable de l'émouvoir et de l'adoucir. Les paroles +sans art, avec lesquelles elle lui avait parlé de son amour pour +ce même Grillon, retentissaient de nouveau à ses oreilles; sa +physionomie et ses manières tremblantes d'émotion étaient encore +devant ses yeux; sa douce voix -- cette voix qui était la musique +la plus agréable au foyer d'un honnête homme -- pénétra en +frémissant jusqu'au fond de sa bonne nature, et le rappela à la +vie et à l'action. + +Il recula de devant la porte, comme un homme qui marchant endormi, +s'éveille d'un mauvais rêve, et il posa son fusil, puis, se +couvrant le visage de ses mains, il se rassit auprès du feu, et +trouva du soulagement à fondre en larmes. + +Le Grillon du Foyer sortit et vint dans la chambre, et lui apparut +en forme de fée: «Je l'aime, dit cette voix merveilleuse répétant +les paroles dont il se souvenait bien, pour la musique innocente +qu'il m'a fait entendre.» + +-- Elle disait cela, s'écria le voiturier. C'est vrai. + +-- Cette maison a été heureuse, John; et j'aime le Grillon à cause +d'elle. + +-- Elle l'a été. Dieu le sait, répondait le voiturier. Elle l'a +toujours rendue heureuse... jusqu'à présent. + +-- Si gracieusement paisible, disait la voix, si intérieure, si +gaie, si occupée, si légère de coeur. + +-- Sans cela je n'aurais jamais pu l'aimer comme je l'aimais, +répondait le voiturier. + +La voix le reprenant dit: -- Comme je l'aime. + +Le voiturier répéta, mais faiblement: -- Comme je l'aimais. Sa +langue résistait à sa volonté, et aurait voulu parler à sa guise +pour elle-même et pour lui. + +La fée, dans une attitude d'invocation, leva la main et dit: + +-- Sur votre propre foyer... + +-- Le foyer qu'elle a souillé, interrompit le voiturier. + +-- Le coeur qu'elle a... combien de fois... béni et illuminé, dit +le Grillon; le foyer qui, sans elle, était un composé de quelques +briques et de barreaux de fer rouillés, et qui est devenu par elle +l'autel de votre maison, sur lequel vous avez sacrifié les petites +passions, l'égoïsme, et vous avez offert l'hommage d'un esprit +tranquille, d'une nature confiante, et un coeur plein de +sensibilité; de sorte que la fumée de cette pauvre cheminée est +sortie au dehors répandant un parfum plus agréable que le meilleur +encens qui brûle dans les plus splendides temples du monde! Au nom +de votre propre foyer, dans son paisible sanctuaire, entouré de +tous ses plus beaux souvenirs, écoutez-la! écoutez-moi! Écoutez +tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison! + +-- Et qui plaide pour elle? dit le voiturier. + +-- Tout ce qui parle le langage de votre foyer et de votre maison +doit plaider pour elle, répondit le Grillon; car ils disent la +vérité. + +Et pendant que le voiturier, sa tête appuyée sur ses mains, +restait assis sur sa chaise à méditer, l'apparition était auprès +de lui, lui suggérant des réflexions en vertu de son pouvoir, et +les lui présentant comme dans un miroir ou dans un tableau. Cette +apparition n'était pas solitaire. Du foyer, de la cheminée, de la +sonnette, de la pipe, du chaudron, du berceau, du plancher, des +murs, du collier, de l'escalier, de la voiture au dehors, et de la +table au dedans, de tous les ustensiles de ménage, de tous les +objets avec lesquels sa femme était familière, et où elle avait +attaché des souvenirs d'elle-même qui remplissaient la pensée de +son infortuné mari, des esprits s'échappaient, non pas pour se +tenir debout à coté de lui comme le Grillon, mais pour se mettre à +l'ouvrage. Tous rendaient honneur à son image. Ils le tiraient par +les pans de son habit pour lui montrer quand elle paraissait. Ils +se groupaient autour d'elle, l'embrassaient et répandaient des +fleurs sur ses pas. Ils essayaient de couronner sa belle tête avec +leurs petites mains. Ils montraient qu'ils étaient pleins d'amour +pour elle; et qu'il n'y avait pas de créature laide, méchante ou +accusatrice qui s'élevât contre elle, tandis qu'eux tous +l'applaudissaient. + +Les pensées du voiturier étaient toutes fixées sur l'image de sa +femme. Elle était toujours là. + +Elle était assise, faisant jouer son aiguille, devant le feu, et +se chantant à elle-même. C'était bien la gaie, la laborieuse, la +constante petite Dot! Toutes ces figures de fées tournaient autour +de lui et concentraient leurs regards sur lui, et semblaient dire: +-- Est-ce là la jeune femme que vous pleurez! + +Des sons joyeux venaient du dehors, des instruments de musique, +des conversations animées et des rires. + +Une troupe de gens en gaieté se précipitaient dans la maison; +parmi lesquels étaient May Fielding et une vingtaine de jeunes +filles. Dot était la plus belle de toutes, aussi jeune qu'aucune +d'elles. Elles venaient l'inviter à se joindre à elles. Il +s'agissait de danser. Si jamais petit pied a été fait pour danser, +c'était bien le sien. Mais elle riait, et elle secouait la tête, +en montrant sa cuisine sur le feu, et sa table prête à être +servie, et elle avait un air triomphant qui la rendait encore plus +charmante. Elle les renvoyait donc gaiement, et les saluant une à +une avec une indifférence comique à mesure qu'elles passaient. Et +cependant l'indifférence n'était pas son caractère. Oh non! car en +ce moment un certain voiturier paraissait à la porte, et Dieu! +quelle réception elle lui faisait! + +Les fées tournèrent encore une fois autour de lui, et semblèrent +lui dire: -- Est-ce là la femme qui vous a oublié! + +Une ombre tomba sur le miroir ou le tableau: appelez-le comme vous +voudrez. C'était la grande ombre de l'étranger, comme quand il +parut la première fois sous son toit; il en couvrait toute la +surface et en cachait tous les autres objets. Mais les fées +s'efforçaient de le faire encore disparaître, et Dot y reparut +encore brillante de beauté, berçant son enfant, lui chantant +doucement et appuyant sa tête sur une épaule qui réfléchissait +celle auprès de laquelle se tenait le Grillon fée. + +La nuit, -- j'entends la nuit réelle, et non celle produite par +les fées, -- s'avançait; et pendant que le voiturier se livrait à +ces pensées, la lune se leva et brilla dans le ciel. Peut-être +quelque lumière calme et paisible s'était levée dans son esprit, +et il put réfléchir avec plus de sang-froid à ce qui était arrivé. + +Quoique l'ombre de l'étranger tombât par intervalles sur la glace, +toujours distincte et bien marquée, elle n'était pas si noire +qu'auparavant. Toutes les fois qu'elle paraissait, les fées +jetaient un cri de consternation, et agitaient leurs petits bras +et leurs petites jambes avec une activité inconcevable pour la +faire disparaître. Et quand elles réussissaient à faire apparaître +Dot et à la lui montrer belle et radieuse, elles manifestaient la +joie la plus communicative. + +Elles ne la montraient que belle et radieuse, car c'étaient des +esprits domestiques pour qui la fausseté est l'anéantissement, et +leur nature était telle; Dot n'était pour elles qu'une petite +créature active, rayonnante et agréable qui avait été la lumière +et le soleil du voiturier. + +Les fées étaient très animées quand elles la montraient avec son +enfant, causant au milieu d'un groupe de sages matrones, et +affectant d'être une vieille matrone comme elles, s'appuyant à +l'ancienne mode sur le bras de son mari, en s'efforçant, cette +charmante petite femme, de faire voir qu'elle avait abjuré les +vanités du monde en général, et qu'elle était parfaitement au fait +de son métier de mère; elles la montraient encore riant de la +gaucherie du voiturier, relevant son col de chemise pour le faire +ressembler à un petit maître, et tâchant de lui apprendre à +danser. + +Les fées tournaient et s'agitaient autour de lui quand elles la +montraient avec la jeune fille aveugle; car quoiqu'elle apportât +la gaîté et l'animation partout où elle allait, elle faisait +toujours plus ressentir ces douces influences dans la maison de +Caleb Plummer. L'amitié de la jeune fille aveugle pour elle, sa +confiance et sa reconnaissance envers elle, la modestie avec +laquelle elle repoussait les remerciements de Berthe, sa dextérité +à employer chaque instant de sa visite à quelque chose d'utile +dans la maison, et travaillant en réalité beaucoup en ayant l'air +de se reposer comme un jour de fête; les provisions délicates +qu'elle apportait, sa figure radieuse quand elle paraissait à la +porte et quand elle prenait congé; cette expression étonnante +depuis les pieds jusqu'à la tête de faire partie de sa maison, +comme chose nécessaire dont on ne pouvait se passer, voilà ce dont +les fées se réjouissaient, et pourquoi elles l'aimaient. Elles le +regardèrent encore toutes à la fois d'un oeil interrogateur, +tandis que quelques-unes se nichaient dans les vêtements de Dot et +la caressaient, et elles semblaient lui dire: «Est-ce là la femme +qui a trahi votre confiance?» + +Plus d'une fois, deux fois ou trois fois, dans cette longue nuit +pensive, les fées la lui montrèrent assise sur son siège favori, +avec sa tête penchée, ses mains crispées sur son front, et ses +chevaux épars, comme il l'avait vue la dernière fois. Et en la +trouvant dans cette posture, elles ne tournaient plus autour de +lui et ne le regardaient plus, mais elles se groupaient autour +d'elle pour la consoler et la baiser, elles se disputaient à qui +lui montrerait le plus de sympathie et de tendresse, et elles +oubliaient entièrement le mari. + +La nuit se passa ainsi. La lune se coucha, les étoiles pâlirent, +la fraîcheur du matin se fit sentir, le soleil se leva. Le +voiturier était encore assis au coin de la cheminée, livré à ses +réflexions. Il était assis là, la tête sur ses mains. Toute la +nuit le fidèle Grillon avait fait cri, cri, au foyer. Toute la +nuit, il avait écouté sa voix. Toute la nuit les fées de la maison +s'étaient occupées de lui. Toute la nuit, Dot lui avait paru +aimable et innocente dans la glace, excepté lorsque la grande +ombre y paraissait. + +Il se leva quand il fut grand jour, se lava et arrangea ses +vêtements. Il ne fut pas se livrer à ses occupations accoutumées, +il n'en avait pas le courage. Cela importait peu, parce que +c'était le jour de noce de Tackleton, et il s'était arrangé pour +être suppléé. Il avait pensé à se rendre joyeusement à l'église +avec Dot. Mais de tels plans étaient finis. C'était aussi +l'anniversaire de leur mariage. Ah! combien peu il avait prévu une +pareille fin d'année! + +Le voiturier avait espéré que Tackleton viendrait le voir de bonne +heure, et il ne s'était pas trompé. À peine avait-il fait quelques +allées et venues devant la porte, qu'il vit venir sur la route le +marchand de joujoux dans sa voiture. À mesure qu'elle approchait, +il s'aperçut que Tackleton s'était paré pour son mariage et avait +orné la tête de son cheval de fleurs et de rubans. + +Le cheval avait mieux l'air d'un fiancé que Tackleton, dont les +yeux demi-fermés avaient une expression plus désagréable que +jamais. + +-- John Peerybingle! dit Tackleton avec un air de condoléance. Mon +brave homme, comment allez-vous ce matin? + +-- J'ai passé une triste nuit, M. Tackleton, répondit le +voiturier, en secouant la tête, car mon esprit a été bien troublé. +Mais cela est passé maintenant. Pourriez-vous me donner une demi- +heure pour un entretien particulier? + +-- Je suis venu pour cela, dit Tackleton en mettant pied à terre. +Ne faites pas attention au cheval; il restera assez tranquille, si +vous lui donnez une bouchée de foin. + +Le voiturier alla chercher du foin dans son écurie, le mit devant +le cheval et ils entrèrent dans la maison. + +-- Vous ne vous mariez pas avant midi, je pense, dit-il. + +-- Non, dit Tackleton. Nous avons tout le temps; nous avons tout +le temps. + +Lorsqu'ils entrèrent dans la cuisine, Tilly Slowbody frappait à la +porte de l'étranger qui n'était qu'à quelques pas. Un de ses yeux, +-- et il était très rouge, car Tilly avait crié toute la nuit +parce que sa maîtresse criait, -- était au trou de la serrure; +elle frappait très fort et semblait effrayée. + +-- Je ne puis me faire entendre, dit Tilly en regardant autour +d'elle. J'espère qu'il n'est pas parti, ou qu'il n'est pas mort, +s'il vous plait. + +Miss Slowbody accompagna ce souhait philanthropique de nouveaux +coups à la porte, mais sans aucun résultat. + +-- Irai-je? dit Tackleton. C'est curieux. + +Le voiturier s'étant tourné vers la porte, lui fit signe d'y aller +s'il voulait. + +Tackleton vint donc au secours de Tilly Slowbody; et lui aussi se +mit à heurter et à frapper, et lui aussi ne reçut pas plus de +réponse. Mais il eut l'idée de tourner la poignée de la porte, et +comme elle s'ouvrit aisément, il regarda, il entra, et bientôt il +revint en courant. + +-- John Peerybingle, lui dit Tackleton à l'oreille, j'espère qu'il +n'y a rien eu... rien de mauvais cette nuit? + +Le voiturier se tourna vivement vers lui. + +-- Parce qu'il est parti, dit Tackleton, et la fenêtre est +ouverte. Je ne vois pas de marques; elle est de plein pied avec le +jardin; mais je craignais qu'il n'y eut eu quelque... quelque +querelle. Eh? + +Il le regardait fixement en fermant excessivement un oeil, et il +donnait à son oeil, à sa figure et à toute sa personne un air +inquisiteur, comme s'il eût voulu arracher la vérité du fond de +son coeur. + +-- Tranquillisez-vous, dit le voiturier. Il est entré dans cette +chambre hier soir, sans avoir reçu de moi aucun mal; et personne +n'y est entré depuis lors. Il s'en est allé de sa propre volonté. +Je voudrais sortir de cette porte, et aller mendier mon pain de +maison en maison, si je pouvais faire que ce qui s'est passé ne +fût jamais arrivé. Mais il est venu et il s'en est allé. Je n'ai +plus rien à faire avec lui. + +-- Oh! Bon, je pense qu'il s'en est allé facilement, dit Tackleton +en prenant une chaise. + +Ce ricanement fut perdu pour le voiturier, qui s'assit aussi et se +couvrit le visage de sa main pendant quelque temps avant de +continuer. + +-- Vous m'avez montré la nuit passée, dit-il enfin, ma femme ma +femme, que j'aime, secrètement... + +-- Et tendrement, insinua Tackleton. + +-- Prenant part au déguisement de cet homme, lui donnant +l'occasion de la voir seule. C'est la dernière chose que j'aurais +voulu voir. C'est la dernière des choses qu'un homme aurait dû me +montrer. + +-- J'avoue que j'ai toujours eu des soupçons, dit Tackleton. Et +sous ce rapport je sais qu'on a ici quelque reproche à me faire. + +-- Mais de même que vous me l'avez montrée, poursuivit le +voiturier sans faire attention à lui, telle que vous l'avez vue ma +femme, ma femme, que j'aime... sa voix, son oeil, sa main +devenaient de plus en plus fermes à mesure qu'il répétait ces +paroles qui décelaient un but évidemment déterminé, de même que +vous l'avez vue à son désavantage, il est juste aussi que vous la +voyiez avec mes yeux, et que vous pénétriez dans ma poitrine pour +savoir ce qui se passe là-dessus dans mon âme; car elle est calme, +dit le voiturier en le regardant attentivement, et rien ne peut +l'ébranler. + +Tackleton murmura quelques vagues paroles d'assentiment, mais il +était réduit au respect par les manières de son interlocuteur. +Tout simple et sans éducation qu'il était, il avait en lui quelque +chose de noble et de digne qu'une âme généreuse et pleine +d'honneur peut seule donner à l'homme. + +-- Je suis un homme simple et grossier, dit le voiturier, et bien +peu recommandable. Je ne suis pas un homme poli, comme vous le +savez bien. Je ne suis pas un jeune homme. J'aime ma petite Dot, +parce que je l'ai vue grandir depuis son enfance dans la maison de +son père; parce que j'ai connu ses excellentes qualités; parce +qu'elle a été ma vie pendant des années et des années. Il y a bien +des hommes, à qui je ne peux pas me comparer, qui n'auraient +jamais aimé Dot comme moi, je pense. + +Il s'arrêta et battit doucement le sol de son pied pendant +quelques instants avant de reprendre. + +-- J'ai souvent pensé, que quoique je ne fusse pas assez digne +d'elle, je serais pour elle un bon mari, et que je connaîtrais +peut-être mieux qu'un autre ce qu'elle valait; et c'est dans cette +idée que je finis par croire que nous pourrions bien nous marier +ensemble. Et à la fin ce mariage se fit. + +-- Hah! fit Tackleton avec un hochement de tête significatif. + +-- Je m'étais étudié; je m'étais éprouvé; je savais combien je +l'aimais, et combien elle serait heureuse, poursuivit le +voiturier. Mais je n'avais pas, je le sens maintenant, je n'avais +pas suffisamment réfléchi sur ses sentiments à elle. + +-- C'est sûr, dit Tackleton. Étourderie, frivolité, inconstance, +amour d'être admirée! Pas assez réfléchi! tout cela perdu de vue! +Hah! + +- Vous feriez mieux de ne pas m'interrompre, dit le voiturier un +peu sévèrement, jusqu'à ce que vous m'ayez compris; et vous êtes +loin de me comprendre. Si hier j'avais jeté par terre d'un coup +l'homme qui osait souffler un mot contre elle, aujourd'hui je +foulerai son visage sous mon pied, fût-il mon frère. + +Le marchand de jouets le regarda avec étonnement. John continua +d'un ton plus doux: -- Ai-je réfléchi que je la prenais, à son +âge, avec sa beauté, que je l'enlevais à ses jeunes compagnes, à +toutes les réunions dont elle était l'ornement, où elle était +l'étoile la plus brillante qui ait jamais lui, pour l'enfermer un +jour après l'autre dans ma triste demeure, pour n'y avoir que mon +ennuyeuse compagnie? Ai-je bien réfléchi combien j'étais peu en +rapport avec son humeur gaie, et combien un lourdaud comme moi +doit être pesant pour un esprit aussi vif? Ai-je réfléchi qu'il +n'y avait en moi à l'aimer ni mérite ni droit, lorsque quiconque +la connaît doit aussi l'aimer? Jamais. J'ai pris avantage de sa +nature disposée à l'espérance et de son caractère affectueux, et +je l'ai épousée. Plût à Dieu que je ne l'eusse pas fait! pour +elle, et non pas pour moi. + +Le marchand de jouets le regarda sans cligner de l'oeil. Son oeil +à demi fermé était même ouvert. + +-- Que Dieu la bénisse, dit le voiturier, pour la constance +dévouée avec laquelle elle a essayé de m'empêcher de voir tout +cela! Et je remercie le ciel de ce que, dans la lenteur de mon +intelligence, je ne l'ai pas découvert plus tôt. Pauvre enfant! +Pauvre Dot! Moi qui n'ai pas découvert cela, lorsque j'ai vu ses +yeux se remplir de larmes en entendant parler d'un mariage comme +le vôtre! Moi qui ai vu cent fois le tremblement secret de ses +lèvres, et qui n'ai rien soupçonné, jusqu'à la nuit passée! Pauvre +fille! Que j'aie pu espérer qu'elle serait jamais amoureuse de +moi! Que j'aie pu jamais croire qu'elle l'était! + +-- Elle le faisait paraître, dit Tackleton. Elle le faisait +tellement paraître, qu'à dire vrai ce fut l'origine de mes doutes. + +Et alors il fit ressortir la supériorité de May Fielding, qui +certainement ne faisait pas du tout paraître qu'elle fût amoureuse +de lui. + +-- Elle l'a essayé, dit le pauvre voiturier avec plus d'émotion +qu'il n'en eût encore montré; ce n'est que maintenant que je +commence à voir quels efforts elle a faits pour être une épouse +affectionnée et fidèle à son devoir. Qu'elle a été bonne! que de +choses elle a faites! quel coeur courageux elle a! Que le bonheur +que j'ai éprouvé dans cette maison en soit le témoin! ce sera ma +consolation quand je serai seul ici. + +-- Seul ici? dit Tackleton. Vous comptez donc faire attention à +cela? + +-- Je compte, répondit le voiturier, lui montrer la plus grande +bienveillance en lui faisant la meilleure réparation qui soit en +mon pouvoir. Je puis la délivrer de la peine journalière qui +résulte d'un mariage inégal, et de ses efforts pour cacher sa +souffrance. Elle sera aussi libre que je peux la rendre. + +-- Lui faire réparation! s'écria Tackleton en tordant et en +tournant ses grandes oreilles entre ses mains. Il y a ici quelque +méprise. Vous n'avez pas voulu dire cela, sans doute? + +Le voiturier prit le marchand de joujoux par le collet et le +secoua comme un roseau. + +-- Écoutez-moi, dit-il, et prenez garde à me bien entendre. +Écoutez-moi. Parlé-je intelligiblement? + +-- Très intelligiblement, répondit Tackleton. + +-- Comme j'en ai l'intention? + +-- Parfaitement, comme vous en avez l'intention. + +-- J'étais assis à ce foyer la nuit passée, toute la nuit, s'écria +le voiturier, à l'endroit même où elle s'asseyait habituellement +près de moi, son doux visage regardant le mien. Je me rappelais +toute sa vie, jour par jour; j'avais sa chère image présente +devant moi quand je repassais ces souvenirs. Et, sur mon âme, elle +est innocente, s'il existe quelqu'un pour juger l'innocent et le +coupable. + +Brave Grillon du Foyer! Loyales fées de la maison! + +-- La colère et la méfiance m'ont quitté, dit le voiturier, et il +ne me reste que mon chagrin. Dans un malheureux moment, quelque +ancienne connaissance, plus conforme à ses goûts et à son âge que +moi, quittée peut-être à cause de moi, est revenue. Dans un +malheureux moment, surprise, et n'ayant pas le temps de réfléchir +à ce qu'elle faisait, elle s'est faite la complice de sa trahison +en la cachant. Elle l'a vue la nuit dernière, dans l'entrevue dont +nous avons été témoins. C'est un tort. Mais sauf cela, elle est +innocente, si la vérité existe sur la terre. + +-- Si c'est votre opinion, commença Tackleton... + +-- Qu'elle s'en aille donc, poursuivit le voiturier, qu'elle s'en +aille avec ma bénédiction pour tant d'heures de bonheur qu'elle +m'a données, et avec mon pardon pour le chagrin qu'elle a pu me +causer. Qu'elle s'en aille, et qu'elle jouisse de la paix de l'âme +que je lui souhaite. Elle ne me haïra jamais. Elle apprendra à +mieux m'aimer, lorsque je ne serai plus un fardeau pour elle, et +qu'elle portera plus légèrement la chaîne que j'ai rivée pour +elle. C'est aujourd'hui l'anniversaire du jour où je l'emmenai de +sa maison, si peu pour son agrément. Elle y retournera aujourd'hui +et je ne la troublerai plus. Son père et sa mère seront ici +aujourd'hui -- nous avions fait un projet pour passer ensemble +cette journée -- et ils l'emmèneront chez eux. Je puis la confier +là ou ailleurs. Elle me quitte sans mériter de blâme, et elle +vivra de même, j'en suis sûr. Si je meurs, -- et je peux mourir +pendant qu'elle sera encore jeune; j'ai tant perdu de courage: en +quelques heures! -- elle trouvera que je me suis souvenu d'elle et +que je l'ai aimée jusqu'à la fin. Voilà, la fin de ce que vous +m'avez montré. Maintenant c'est fini. + +-- Oh! non, John, ce n'est pas fini. Ne dites pas que c'est fini! +Pas tout à fait encore. J'ai entendu vos nobles paroles. Je ne +pourrais pas m'en aller en prétendant que j'ignore ce qui m'a +inspiré une si profonde reconnaissance. Ne dites pas que c'est +fini, jusqu'à ce que la cloche ait sonné encore une fois! + +Elle était entrée peu après Tackleton, et était demeurée là. Elle +n'avait jamais regardé Tackleton; mais elle avait fixé ses yeux +sur son mari. Mais elle s'était tenue aussi loin de lui qu'elle +l'avait pu; et quoiqu'elle parlât avec la plus vive tendresse, +elle ne s'en approcha pas plus près. + +-- Aucune main ne peut faire sonner de nouveau pour moi les heures +qui se sont écoulées, répondit le voiturier avec un faible +sourire. Mais que ce soit ainsi, si vous le voulez, ma chère. +L'heure sonnera bientôt. Ce que nous disions n'a pas d'importance. +Je voudrais essayer de vous plaire en quelque chose de plus +difficile. + +-- Bien, murmura Tackleton. Il faut que je m'en aille, car lorsque +la cloche sonnera, il faudra que je sois en chemin pour l'église. +Bonjour, John Peerybingle. Je suis fâché d'être privé de votre +compagnie, fâché de la perdre en cette occasion. + +-- Je vous ai parlé clairement, dit le voiturier en l'accompagnant +à la porte. + +-- Oh! tout à fait. + +-- Et vous vous souviendrez de ce que j'ai dit? + +-- Si vous m'obligez à faire une observation, dit Tackleton en +ayant eu auparavant la précaution de monter dans sa voiture, je +dois dire que cela était si inattendu qu'il n'est pas +vraisemblable que je puisse l'oublier. + +-- Tant mieux pour nous deux, répondit le voiturier. Bonjour; je +vous souhaite beaucoup de joie. + +-- Je voudrais pouvoir vous en donner, dit Tackleton. Comme je ne +le puis pas, je vous remercie. Entre nous, comme je vous l'ai déjà +dit, je ne pense pas avoir la moindre joie à me marier, parce que +May n'a pas été trop prévenante ni trop démonstrative avec moi. +Bonjour. Prenez soin de vous. + +Le voiturier le regarda s'éloigner jusqu'à ce que l'éloignement le +fît paraître plus petit que les fleurs et les rubans de son +cheval; et alors, avec un profond soupir, il se mit à aller et +venir comme un homme inquiet et dérouté, parmi quelques ormeaux du +voisinage, ne voulant pas retourner jusqu'à ce que l'heure fût +près de sonner. + +Sa petite femme, restée seule, sanglotait à faire pitié; mais +souvent elle essuyait ses yeux et se retenait, pour dire combien +il était bon, combien il était excellent! et une fois ou deux elle +rit; mais de si bon coeur, si haut, si bizarrement, poussant des +cris, qui effrayaient Tilly. + +-- Oh! je vous en prie, ne faites pas cela, dit Tilly. Il y en a +assez pour faire mourir et enterrer le baby. + +-- L'apporterez-vous quelquefois pour voir son père, Tilly, +demanda sa maîtresse en essuyant ses yeux, quand je ne pourrai +plus habiter ici et que je serai retournée dans ma vieille maison. + +-- Oh! je veux en prie, ne faites pas cela, dit Tilly en rejetant +sa tête en arrière, et poussant un cri, qui ressembla en ce moment +à un hurlement de Boxer. Oh! ne faites pas cela. Oh! si tout le +monde part, ceux qui resteront seront bien malheureux. Ah! ah! ah! + +Les sanglots de la sensible Slowbody étaient si violents, si +effrayants pour avoir été si longtemps comprimés qu'elle aurait +infailliblement éveillé l'enfant, et lui aurait peut-être donné +des convulsions en l'effrayant, si ses yeux n'avaient pas aperçu +Caleb Plummer qui entrait en conduisant sa fille. Cette vue la +rendit au sentiment des convenances; elle resta quelques moments +silencieuse, la bouche grande ouverte; et puis, courant vers le +lit où l'enfant était couché et endormi elle se mit à danser, et +ensuite bouleversa les couvertures avec son visage et sa tête, +paraissant trouver du soulagement dans ces mouvements +extraordinaires. + +-- Dot! s'écria Berthe. Elle n'est pas au mariage! + +-- Je lui ai dit que vous n'y seriez pas, dit tout bas Caleb. Je +l'ai entendu dire hier soir. Mais que Dieu vous bénisse, dit le +petit homme en lui prenant affectueusement les mains, peu +m'importe ce qu'ils disent. Je ne les crois pas. Je ne suis pas +grand'chose, mais on me mettrait plutôt en pièces que de faire +croire un mot contre vous. + +Il lui jeta ses bras autour du cou et l'embrassa, comme un enfant +aurait fait de sa poupée. + +-- Berthe n'a pas pu rester à la maison ce matin, dit Caleb. Elle +craignait d'entendre sonner les cloches, et elle ne voulait pas se +trouver si près d'eux le jour de leur mariage. Nous sommes partis +à temps, et nous sommes venus ici. J'ai pensé à ce que j'ai fait, +dit Caleb après un moment de silence. Je me suis blâmé jusqu'à ne +pas savoir que faire, pour la peine d'esprit que je lui ai causée, +et j'en suis venu à conclure, si vous êtes de mon avis qu'il +vaudrait mieux lui dire la vérité. Partagez-vous ma manière de +voir? dit-il en tremblant de la tête aux pieds. Je ne sais pas +quel effet cela lui fera; je ne sais pas ce qu'elle pensera de +moi; je ne sais pas quel cas elle fera désormais de son pauvre +père. Mais il est bon pour elle qu'elle soit désabusée, et je +supporterai les conséquences que je mérite. + +-- Dot, dit Berthe, où est votre main? Ah! la voilà, la voilà! et +elle la pressa contre ses lèvres, avec un sourire, en la tirant +sous son bras. Je les ai entendus parler tout bas hier soir en +vous jetant du blâme. Ils ont tort. + +La femme du voiturier garda le silence. Caleb répondit pour elle. + +-- Ils avaient tort, dit-il. + +-- Je le savais, dit Berthe fièrement. Je le leur ai dit. J'ai +méprisé ce qu'ils disaient. La blâmer justement! Elle pressa sa +main dans la sienne, et appuya sa douce joue sur sa joue. -- Non, +je ne suis pas assez aveugle pour cela. + +Son père se mit à côté de Dot, et Berthe de l'autre en lui prenant +chacun une main. + +-- Je sais tout cela, dit Berthe, mieux que vous ne le croyez. +Mais personne aussi bien qu'elle. Pas même vous, mon père. Il n'y +a personne aussi sincère et aussi vraie avec moi qu'elle. Si la +vue pouvait m'être rendue un seul instant, je la découvrirais dans +une foule sans qu'on me dît un seul mot. Ma soeur! + +-- Berthe, ma chère, dit Caleb, j'ai quelque chose sur le coeur +qu'il faut que je vous dise pendant que nous sommes tous trois +seuls. Écoutez-moi avec bienveillance. J'ai une confession à vous +faire, ma chère fille. + +-- Une confession, mon père? + +-- Je me suis éloigné de la vérité, mon enfant, et je me suis +perdu moi-même dit Caleb avec une expression douloureuse de sa +physionomie bouleversée. Je me suis éloigné de la vérité avec +l'intention de vous faire du bien, et j'ai été cruel. + +Elle tourna vers lui son visage étonné en répétant le mot cruel. + +-- Il s'accuse trop vivement, Berthe, dit Dot. Vous allez le dire, +vous serez la première à le dire. + +-- Lui cruel pour moi! s'écria Berthe avec un sourire +d'incrédulité. + +-- Sans le vouloir, mon enfant, dit Caleb; mais je l'ai été, sans +toutefois m'en douter, jusqu'à hier soir. Ma chère fille aveugle, +écoutez-moi et pardonnez-moi. Le monde dans lequel vous vivez, mon +coeur, n'existe pas comme je vous l'ai dépeint. Les yeux auxquels +vous vous êtes fiée vous ont trompée. + +Elle tourna encore vers lui son visage frappé d'étonnement, mais +elle se recula en se rapprochant de son amie. + +-- Votre chemin dans la vie était rude, ma pauvre enfant, dit +Caleb, et j'ai voulu vous l'adoucir. J'ai altéré les objets, +changé le caractère des gens, inventé bien des choses qui n'ont +jamais existé, afin de vous rendre plus heureuse. Je vous ai fait +des cachotteries, je vous ai forgé des tromperies. Dieu me +pardonne! et je vous ai entourée de choses imaginaires. + +-- Mais les personnes vivantes ne sont pas imaginaires? dit-elle +avec force, mais en pâlissant beaucoup et en s'éloignant de lui. +Vous ne pouvez pas les changer. + +-- Je l'ai fait, Berthe, dit Caleb. Il y a une personne que vous +connaissez, ma colombe... + +-- Oh! mon père, pourquoi dites-vous que je la connais? répondit- +elle d'un ton d'amer reproche. Qui puis-je connaître, moi qui n'ai +personne pour me guider, moi misérable aveugle? + +Dans l'angoisse de son coeur, elle tendit ses mains en avant comme +si elle cherchait son chemin, et puis elle en couvrit sa figure +avec un air de tristesse et de délaissement. + +-- Le mariage qui a lieu aujourd'hui, dit Caleb, se fait avec un +homme sévère, avare et égoïste. Un maître dur pour vous et pour +moi, ma chère, pendant bien des années. Laid dans ses regards et +dans son caractère. Toujours froid et insensible. Différent de ce +que je vous l'ai dépeint en toutes choses, mon enfant, en toutes +choses. + +-- Oh! pourquoi, dit la fille aveugle torturée au-delà de ce +qu'elle pouvait supporter, pourquoi avoir toujours agi ainsi! +Pourquoi avez-vous rempli mon coeur de joie pour venir, comme la +mort, m'y arracher tous les objets de mon amour! Ô ciel, comme je +suis aveugle! comme je suis seule et sans appui! + +Son père désolé penchait la tête, et ne répondait que par son +repentir et par sa douleur. + +Elle était depuis quelques instants sous cette impression de +regret quand le Grillon du Foyer se mit à chanter, sans que +personne autre qu'elle l'entendît. Ce chant n'était pas gai, mais +bas, faible, triste. Il était si douloureux que ses larmes +commencèrent à couler, et elles tombèrent en abondance quand +l'apparition qui s'était tenue toute la nuit près du voiturier, se +tint derrière elle en montrant son père. + +Elle entendit bientôt plus distinctement la voix du Grillon, et +quoique aveugle, elle sentit que l'apparition se penchait vers son +père. + +-- Dot, dit la jeune fille aveugle, dites-moi ce qu'est ma maison: +ce qu'elle est en réalité. + +-- C'est un pauvre lieu, Berthe, bien pauvre et bien nu. L'hiver +prochain elle ne pourra guère garantir du vent et de la pluie. +Elle est mal préservée du mauvais temps, Berthe. Et Dot ajouta en +baissant la voix, mais distinctement; comme votre pauvre père avec +son habit de toile. + +La fille aveugle, fort agitée, se leva et tira un peu à part la +femme du voiturier. + +-- Ces présents dont j'ai pris tant de soins, qui me venaient +presque à souhait, et que je recevais avec tant de joie, dit-elle +en tremblant, d'où venaient-ils? Est-ce vous qui les envoyiez? + +-- Non. + +-- Qui donc? + +Dot vit qu'elle le savait déjà et garda le silence. La fille +aveugle se couvrit encore le visage de ses mains, mais maintenant +d'une autre manière. + +-- Chère Dot, un moment! Un moment! ne quittons pas ce sujet. +Parlez-moi doucement. Vous êtes sincère, je le suis. Vous ne +voudriez pas me tromper, n'est-ce pas? + +-- Non, vraiment, Berthe! + +-- Non, je suis sûre que vous ne voudriez pas. Vous avez trop +compassion de moi. Dot, regardez dans la chambre où nous étions, +où est mon père, mon père si plein de compassion et d'amour pour +moi, et dites-moi ce que vous voyez. + +-- Je vois, dit Dot, qui la comprit bien, un vieillard assis sur +une chaise, appuyé tristement sur le dossier, avec son visage dans +sa main, comme si son enfant devait le consoler, Berthe. + +-- Oui, oui, elle le consolera. Allons. + +-- C'est un vieillard usé par les soucis et le travail. C'est un +homme maigre, abattu, pensif, à cheveux gris. Je le vois +maintenant accablé et courbé, s'agitant pour rien. Mais je l'ai vu +déjà bien souvent, Berthe, en s'agitant pour travailler de +plusieurs manières pour un objet sacré. Et, j'honore sa tête +grise, et je le bénis! + +La jeune aveugle, la quittant et allant se jeter aux genoux du +vieillard, pressa sa tête grise sur son sein. + +-- La vue m'est rendue, s'écria-t-elle, j'y vois. J'étais aveugle +et maintenant mes yeux se sont ouverts. Je ne l'avais jamais +connu. Dire que j'aurais pu mourir sans avoir jamais connu un père +qui m'a si tendrement aimée! + +Aucune parole ne peut rendre l'émotion de Caleb. + +-- Il n'est aucune figure sur la terre, s'écria l'aveugle en +l'embrassant, que je puisse aimer et chérir autant que celle-ci, +quelque belle qu'elle fût. Plus cette tête est grise, et ce visage +usé, plus ils me sont chers, mon père. Qu'on ne dise plus +désormais que je suis aveugle. Il n'y a pas une ride sur son +visage, pas un cheveu sur sa tête, qui soit oublié dans mes +prières et dans mes actions de grâces. + +Caleb essaya d'articuler «ma Berthe.» + +-- Et dans ma cécité, moi qui le croyais si différent dit-elle en +le caressant avec des larmes de la plus exquise affection. L'avoir +près de moi, chaque jour pensant toujours à moi, et n'avoir jamais +rêvé de cela! + +-- Le père si élégant en habit bleu a disparu, Berthe, dit le +pauvre Caleb. + +-- Rien n'a disparu, répondit-elle. Cher père, non. Tout est là en +vous. Le père que j'aimais tant, le père que je n'ai jamais assez +aimé, et assez connu, le bienfaiteur que j'appris d'abord à +respecter et à aimer à cause de sa sympathie pour moi, tout cela +est en vous. Rien n'est mort pour moi. L'âme de tout ce qui +m'était le plus cher est ici, ici avec ce visage ridé et cette +tête grise. Je ne suis point aveugle, mon père. + +Pendant ces paroles, toute l'attention de Dot avait été fixée sur +le père et la fille; mais en jetant les yeux sur le petit faucheur +et la prairie mauresque, elle vit que l'horloge allait sonner dans +quelques minutes, et immédiatement elle fut saisie d'une agitation +nerveuse. + +-- Mon père, dit Berthe avec hésitation, Dot? + +-- Oui, ma chère, dit Caleb; elle est là. + +-- N'y a-t-il pas de changement en elle? Ne m'avez-vous jamais +rien dit d'elle qui ne fût vrai? + +-- Je crains que je ne l'eusse fait, ma chère, répondit Caleb, si +j'avais pu la peindre mieux qu'elle n'était. Mais si je l'avais +changée, c'eût été la rendre moins bien. On ne peut rien dépeindre +de mieux qu'elle. + +La confiance de l'aveugle en faisant cette question, son plaisir +et son orgueil en entendant la réponse, et son bonheur en +l'embrassant de nouveau, étaient charmants à contempler. + +-- Cependant il peut arriver plus de changement que vous ne le +pensez, ma chère, dit Dot. Des changements en mieux, je veux dire; +des changements pour la plus grande joie de nous tous. Il ne faut +pas trop vous en émouvoir s'ils arrivent. + +-- Quelles sont ces roues qu'on entend sur la route? + +-- Vous avez l'oreille fine, Berthe. Sont-ce des roues? + +-- Oui, et elles vont vite. + +-- Je... je... je sais que vous avez l'oreille délicate, dit Dot +en mettant la main sur son coeur, et parlant évidemment aussi vite +qu'elle le pouvait pour cacher son agitation; car je l'ai remarqué +souvent, et vous avez été très prompte à distinguer le pas +étranger la nuit passée. Cependant je ne sais pas, en me souvenant +que vous dites: -- de qui est ce pas? -- je ne sais pas pourquoi +vous fîtes attention à ce pas plutôt qu'à un autre. Mais, comme je +viens de le dire, il y a de grands changements dans le monde, de +grands changements, et nous ne pouvons mieux faire que de nous +préparer à n'être surpris presque de rien. + +Caleb s'étonna du sens de ces paroles, en s'apercevant qu'elles +s'adressaient à lui non moins qu'à sa fille. Il la vit, avec +surprise, si agitée, et si désolée qu'elle pouvait à peine +respirer, et se tenant à une chaise pour s'empêcher de tomber. + +-- C'est un bruit de roues, en effet, dit-elle tout émue; elles +approchent! Plus près encore! Très près! Elles s'arrêtent à la +porte du jardin! Et maintenant vous entendez le pas d'un homme en +dehors; le même pas, Berthe, n'est-ce pas? Et maintenant... + +Elle poussa un cri de joie inexprimable; et, courant vers Caleb, +elle mit la main sur ses yeux, pendant qu'un jeune homme entrait +dans la chambre, et jetant son chapeau en l'air, s'approcha d'eux. + +-- C'est fini? cria Dot. + +-- Oui! + +-- Heureusement fini? + +-- Oui! + +-- Vous souvenez-vous de la voix, cher Caleb? En avez-vous jamais +entendu une qui lui ressemblât demanda Dot. + +-- Si mon fils qui était dans l'Amérique du Sud était vivant... +dit Caleb en tremblant. + +-- Il est vivant, cria Dot en ôtant ses mains de devant les yeux +de Caleb, et en les frappant dans un élan de joie; regardez-le! le +voilà devant vous robuste et plein de santé! Votre propre fils +chéri! Votre cher frère vivant et vous aimant, Berthe! + +Honneur à cette petite créature pour ses transports. Honneur à ses +larmes et à ses éclats de rire, pendant que ces trois personnes +étaient dans les bras l'une de l'autre! Honneur à la cordialité de +son accueil pour le marin bruni par le soleil, qui avec sa +chevelure noire et flottante s'approcha d'elle pour l'embrasser +sans qu'elle détournât sa petite bouche rosée, et sans qu'elle +s'opposât à ce qu'il la pressât sur son coeur! + +Honneur aussi au coucou, pourquoi pas? qui, sortant bravement par +la porte de son palais mauresque, vint chanter douze fois devant +la compagnie, comme s'il était ivre de joie. + +Le voiturier en entrant tressaillit, et il y avait lieu, en se +trouvant en si bonne compagnie. + +-- Voyez, John, dit Caleb au comble de la joie, regardez-le, c'est +mon fils qui revient de l'Amérique du Sud! Mon propre fils! Celui +que vous avez équipé et fait partir vous-même, celui dont vous +avez été toujours l'ami. + +Le voiturier s'avança pour lui prendre la main; mais il recula, +comme si ses traits lui avaient rappelé ceux du sourd qu'il avait +amené dans sa voiture, et il dit: + +-- Édouard! Était-ce vous! + +-- Dites-lui tout maintenant, s'écria Dot. Dites-lui tout, +Édouard: et ne m'épargnez pas, car rien ne m'épargnera à ses yeux +désormais. + +-- C'était moi, dit Édouard. + +-- Pouviez-vous vous cacher ainsi, déguisé, dans la maison de +votre vieil ami? continua le voiturier. Il y avait autrefois un +garçon franc... combien d'années y a-t-il. Caleb, que nous avons +ouï dire qu'il était mort et que nous l'avions?... qui n'aurait +jamais fait cela. + +-- J'avais autrefois un ami généreux, dit Édouard; plutôt un père +qu'un ami, qui ne m'aurait jamais jugé, ni moi ni personne autre, +sans m'entendre. Vous étiez cet homme. Je suis donc certain que +vous m'écouterez maintenant. + +Le voiturier, jetant un regard troublé sur Dot qui se tenait +encore à l'écart de lui, répondit: -- C'est juste, je vous +écouterai. + +-- Vous saurez que lorsque je partis d'ici, tout jeune garçon, dit +Édouard, j'étais amoureux, et mon amour était payé de retour. +C'était une très jeune fille, qui peut-être -- vous pouvez me le +dire -- ne se rendait pas bien compte de ses sentiments. Mais je +connaissais les miens, et j'avais une passion pour elle. + +-- Vous l'aviez! s'écria le voiturier. Vous! + +-- Oui, je l'avais, dit l'autre, et elle y répondait. Je l'ai +toujours cru, et maintenant j'en suis sûr. + +-- Que le ciel me soit en aide! dit le voiturier. C'est le pire de +tout. + +-- Constant envers elle, dit Édouard, je revenais plein +d'espérance, après bien des épreuves et des périls, pour tenir ma +promesse en exécution de notre vieux contrat, lorsque, à vingt +milles d'ici, j'apprends qu'elle m'a manqué de parole, qu'elle m'a +oublié, et qu'elle s'est unie à un homme plus riche que moi. Je +n'avais pas l'intention de lui faire des reproches, mais je +désirais la voir, et m'assurer que cela était vrai. J'espérais +qu'elle y aurait été forcée contre son propre désir et malgré ses +souvenirs. Ç'aurait été pour moi un faible soulagement, mais c'en +aurait été un, je crois, et je vins ici. Pour connaître la vérité, +la vérité vraie, observée librement par moi-même, juger par moi- +même, sans intermédiaire de personne, sans user d'influence sur +elle, -- si j'en avais encore, -- je me déguisai, vous savez +comment, et je l'attendis sur la route, vous savez où. Vous +n'aviez aucun soupçon sur moi, elle n'en avait pas non plus. -- +montrant Dot, -- jusqu'à ce que, lui ayant dit un mot à l'oreille, +près du feu, elle faillit me trahir. + +-- Mais lorsqu'elle sut qu'Édouard était vivant et qu'il revenait, +dit Dot en sanglotant, parlant pour elle-même, comme elle avait +brûlé jusque là de le faire, et lorsqu'elle eut connu son dessein, +elle lui conseilla par tous les moyens de garder son secret; car +son vieil ami John Peerybingle était d'une nature trop dénuée +d'artifice, trop lourd en général, pour le garder pour lui, +continua Dot, moitié riant, moitié sanglotant. Et lorsqu'elle... +c'est-à-dire moi, John, dit en pleurant la petite femme, +lorsqu'elle lui eut tout dit, comment sa bonne amie l'avait cru +mort, comment elle s'était laissée persuader par sa mère de +contracter un mariage qu'elle lui présentait comme avantageux, et +lorsqu'elle... c'est encore moi, John... lui dit qu'ils n'étaient +pas encore mariés -- mais bien près de l'être -- et que ce mariage +ne serait qu'un sacrifice, s'il se faisait, car du côté de la +jeune fille, il n'y avait pas d'amour, et quand il devint presque +fou de joie en apprenant cela; alors elle... c'est-à-dire moi, ... +dit qu'elle s'entremettrait entre eux, comme elle l'avait fait +souvent dans l'ancien temps, John, et qu'elle sonderait sa bonne +amie, et qu'elle... encore moi, John... était sûre que ce qu'elle +disait et pensait était juste. Et c'était juste, John! Et on les a +amenés l'un à l'autre. John! Et ils se sont mariés il y a une +heure, John! Et voilà le marié! Et Gruff et Tackleton mourra +garçon! Et je suis une heureuse petite femme, May, que Dieu vous +bénisse! + +Cette petite femme était irrésistible, s'il est besoin de le dire, +et jamais elle ne le fut autant que dans ses transports actuels. +Jamais il n'y eut de félicitations plus affectueuses et plus +délicieuses que celles qui accueillirent elle et le marié. + +Au milieu du tumulte des émotions qui agitaient son coeur, le +voiturier restait confondu. Il se précipita vers sa femme, mais +Dot, étendant les bras pour l'arrêter, se recula comme auparavant. + +-- Non, John, non! écoutez tout. Ne m'aimez pas davantage, John, +jusqu'à ce que vous ayez entendu toutes les paroles que j'ai à +dire. J'ai eu tort d'avoir un secret pour vous, John, j'en suis +très fâchée. Je ne croyais pas qu'il y eût du mal, jusqu'au moment +où j'étais assise auprès de vous sur l'escabeau, la nuit dernière; +mais lorsque j'eus vu par ce qui était écrit sur votre visage que +vous m'aviez vue me promener dans la galerie avec Édouard, et que +j'eus compris ce que vous pensiez, je sentis que c'était une +étourderie coupable. Mais, cher John, comment est-il possible que +vous ayez eu une telle pensée? + +La petite femme se mit encore à sangloter. John Peerybingle voulut +la serrer dans ses bras, mais elle ne le lui permit pas. + +-- Ne m'aimez pas encore, John, je vous en prie. Pas de longtemps. +Lorsque j'étais triste à cause du mariage proposé, mon cher, +c'était parce que je me souvenais que May et Édouard s'aimaient, +et que je savais que le coeur de May était bien loin de Tackleton. +Vous croyez cela maintenant, John, n'est ce pas? + +John allait faire un autre mouvement vers elle pour lui répondre, +mais elle l'arrêta encore. + +-- Non, restez-là, John, je vous en prie. Lorsque je ris de vous, +comme je le fais quelquefois, lorsque je vous appelle lourdaud, ou +ma chère vieille oie, ou de quelque autre nom de cette espèce, +c'est parce que je vous aime ainsi, et que je ne voudrais pas vous +voir changé en rien autre, pas même en roi. + +-- Bravo! s'écria Caleb avec une vigueur inaccoutumée. C'est mon +opinion. + +-- Et quand je parlais des gens d'un certain âge et solides, John, +et que je vous disais que nous étions un couple de nigauds, qui +marchions par secousse, comme des marionnettes, c'est que je suis +une étourdie, qui me plais à jouer des comédies avec le baby. +Voilà tout, vous me croyez? + +Elle le vit s'avancer, et l'arrêta encore, mais ce fut presque +trop tard. + +-- Non, ne m'aimez pas encore d'une ou deux minutes, s'il vous +plait, John. Ce que j'ai le plus à coeur de vous dire, je l'ai +gardé pour la fin. Mon cher, mon bon, mon généreux John, lorsque +nous parlions l'autre soir du Grillon, il me vint à la bouche de +vous dire que d'abord je ne vous aimais pas aussi tendrement que +je vous aime maintenant; que lorsque je vins demeurer ici je +craignais de ne pouvoir pas apprendre à vous aimer autant que je +l'espérais et que je le demandais dans mes prières, moi étant si +jeune, John. Mais, cher John, chaque jour et chaque heure je vous +aimai de plus en plus. Et si j'avais pu vous aimer plus que je ne +le fais, les nobles paroles que je vous ai entendu prononcer ce +matin, m'auraient fait vous aimer davantage. Mais je ne le puis. +Toute l'affection dont je suis capable -- et elle est grande, -- +John, je vous l'ai donnée, comme vous le méritez, et il y a +longtemps, longtemps, et il ne m'est pas possible de vous en +donner davantage. Maintenant, mon cher mari, serrez-moi encore +contre votre coeur. Ceci est ma maison, John, ne pensez jamais à +m'envoyer dans une autre. + +Vous n'aurez jamais plus de plaisir à voir une charmante petite +femme dans les bras de personne, que vous n'en auriez eu à voir +Dot dans les bras de son mari. Jamais vous n'avez vu un +embrassement aussi affectueux et aussi sincère. + +Soyez sûr que le voiturier était dans un ravissement complet, et +que Dot était de même; personne ne faisait exception, pas même +Slowbody, qui criait de joie, et qui pour faire partager à son +jeune fardeau la joie générale présentait le baby à la ronde, à la +bouche de chacun, comme si elle leur avait donné quelque chose à +boire. + +Mais en ce moment on entendit au dehors un bruit de roues, et +quelqu'un s'écria que Gruff et Tackleton revenait. Ce digne homme +parut bientôt animé et échauffé. + +-- Que diable est ceci, John Peerybingle? dit Tackleton. Il y a +quelque malentendu. J'ai donné rendez-vous à l'église à mistress +Tackleton, et je jurerais que je l'ai rencontrée en route pour +ici. Oh! elle ici. -- Pardon, monsieur, je n'ai pas l'honneur de +vous connaître, -- mais si vous pouvez me faire la faveur de ne +pas retenir cette demoiselle, elle a un engagement particulier ce +matin. + +-- Mais je ne peux pas la laisser aller, répondit Édouard, je n'en +ai pas la pensée. + +-- Que voulez-vous dire, vagabond que vous êtes! dit Tackleton. + +-- Je veux dire que quoique je puisse vous permettre d'être vexé, +répondit l'autre en souriant, je suis aussi sourd pour les +injures, que je l'étais hier soir pour tous les discours. + +Quel regard que celui que Tackleton jeta sur lui, et comme il +tressaillit! + +-- Je suis fâché, monsieur, dit Édouard en tenant la main gauche +de May et principalement son troisième doigt, et tirant de la +poche de son habit un petit bout de papier d'argent dans lequel +était sans doute un anneau. + +-- Miss Slowbody, dit Tackleton, voulez-vous avoir la bonté de +jeter cela dans le feu? Merci. + +-- C'était un engagement antérieur, un engagement tout à fait +ancien, qui a empêché ma femme de se trouver au rendez-vous +convenu avec vous, je vous assure, dit Édouard. + +-- M. Tackleton me rendra la justice de reconnaître que je lui ai +révélé fidèlement ce fait, et que je lui ai dit maintes fois que +je ne pouvais l'oublier, dit May en rougissant. + +-- Oh! certainement, dit Tackleton. C'est sûr. C'est tout à fait +juste. C'est entièrement exact. Vous êtes donc mistress Édouard +Plummer, je présume? + +-- C'est son vrai nom, répondit le marié. + +-- Ah! je ne vous aurais pas reconnu, monsieur, dit Tackleton, en +regardant minutieusement sa figure et en lui faisant un profond +salut. Je vous souhaite beaucoup de joie, monsieur. + +-- Merci. + +-- Mistress Peerybingle, dit Tackleton en se tournant soudain vers +elle qui était assise avec son mari, je suis fâché. Vous ne m'avez +pas montré beaucoup de bienveillance, mais, sur ma vie, je suis +fâché. Vous êtes meilleure que je ne pensais. John Peerybingle, je +suis fâché. Vous me comprenez: cela suffit. C'est tout à fait +correct, mesdames et messieurs, et parfaitement satisfaisant. +Bonjour. + +En disant ces mots, il sortit, et partit; il ne s'arrêta à la +porte que pour ôter les fleurs et les rubans de la tête de son +cheval, et pour donner à l'animal un coup de pied dans les flancs, +comme pour lui apprendre qu'il y avait un écrou lâché dans ses +arrangements. + +C'était maintenant un devoir sérieux de marquer cette journée +comme une grande fête pour toujours dans le calendrier de John +Peerybingle. En conséquence, Dot se mit à l'oeuvre pour faire +honneur à la maison et à tous ceux qui s'y intéressaient. En peu +de temps, elle mit les bras jusqu'au coude dans la farine, et elle +blanchissait les habits du voiturier, toutes les fois qu'elle +passait près de lui et qu'elle s'arrêtait pour lui donner un +baiser. Le brave homme lavait les herbes, pelait les navets, +mettait au feu les pots plein d'eau froide, et se rendait utile de +toutes les manières; tandis qu'un couple d'aides, appelés du +voisinage, se mettaient à courir dans tous les coins, se heurtant +à chaque instants contre Tilly Slowbody et le baby. Tilly n'avait +jamais déployé tant d'activité. Son ubiquité était l'objet de +l'admiration générale. À deux heures et vingt-cinq minutes elle +était une pierre d'achoppement dans le passage, à deux heures et +demie, un traquenard dans la cuisine, et à trois heures moins +vingt-cinq minutes, un trébuchet dans le grenier. La tête du baby +était une pierre de touche pour toute espèce d'objets, animaux, +végétaux ou minéraux. On n'employait rien ce jour-là qui ne fit +une connaissance intime avec elle. + +Ensuite une grande expédition fut dépêchée à pied à mistress +Fielding pour faire des excuses à cette excellente dame, et pour +l'amener de gré ou de force afin d'être heureuse et de pardonner. +Lorsque cette expédition la découvrit, elle ne voulut rien +entendre et répéta un nombre infini de fois: «N'eussé-je jamais vu +ce jour!» Elle ne put qu'ajouter: «Portez-moi maintenant au +tombeau;» ce qui était parfaitement absurde, attendu qu'elle +n'était pas morte, et qu'elle n'en avait pas même l'apparence. +Après cela, elle tomba dans un calme effrayant, et observa que, +depuis les circonstances qui avaient mené le grand changement dans +le commerce de l'indigo, elle avait prévu qu'elle serait exposée +toute la vie à toute espèce d'insultes et d'outrages; elle était +satisfaite de voir qu'il en était bien ainsi. Elle pria qu'on ne +fit plus attention à elle, car, qu'était-elle? un rien. On n'avait +qu'à l'oublier et à suivre la voie sans elle. De cette humeur +sarcastique elle passa à la colère, dans laquelle elle laissa +échapper cette remarquable expression, que le ver se redresse +quand on le foule aux pieds. Après cela, elle se laissa aller à un +regret adouci, et dit: «S'ils m'avaient donné leur confiance, que +n'eussé-je pas pu suggérer! Profitant de cette crise dans ses +sentiments, l'expédition l'embrassa, et bientôt elle eut mis ses +gants, et fut en chemin pour la maison de John Peerybingle dans +une tenue irréprochable, portant à son côté dans un paquet de +papier un bonnet de cérémonie, presque aussi grand et aussi raide +qu'un mètre. + +Après cela il restait encore à venir le père et la mère de Dot +dans une autre petite voiture, et ils étaient en retard; on avait +quelques craintes, on allait regarder de temps en temps sur la +route. Mistress Fielding regardait toujours du côté qu'il ne +fallait pas, et comme on le lui faisait observer, elle répondait +qu'elle était bien maîtresse de regarder là où elle voulait. À la +fin, ils arrivèrent. C'était un charmant couple de paysans, mis +d'une manière particulière à la famille de Dot. Dot et sa mère, à +côté l'une de l'autre étaient étonnantes à voir, tant elles se +ressemblaient. + +La mère de Dot eut à renouveler connaissance avec la mère de May; +la mère de May gardait ses airs de dame, et la mère de Dot n'avait +qu'un air aisé. Le vieux Dot, appelons ainsi le père de Dot, j'ai +oublié son vrai nom, mais n'importe, le vieux Dot était sans gêne, +il donnait des poignées de mains à première vue, ne regardait un +bonnet que comme un assemblage de mousseline et d'empois, +n'attachait pas d'importance au commerce de l'indigo, mais disait +qu'il n'y avait rien à y faire. Dans l'opinion de mistress +Fielding, c'était une bonne pâte d'homme, mais grossière, ma +chère. + +Je ne voudrais pas oublier Dot faisant les honneurs de sa maison +avec sa robe de noces, et un visage radieux; non! ni le brave +voiturier si jovial et si rond au bout de la table; ni le brun et +vigoureux marin avec sa charmante femme; ni personne autre. +Oublier le dîner, ce serait oublier le repas le plus agréable, et +le plus grand oubli serait d'oublier les verres que l'on but pour +célébrer ce jour de noces. + +Après dîner, Caleb chanta la chanson sur le _Bol pétillant_: + +_«Je suis un bon vivant,_ +_Pour un ou deux ans.»_ + +Il la chanta jusqu'au bout. + +Un incident arriva juste comme il finissait le dernier vers. + +On frappa un coup à la porte; un homme entra en chancelant, et +sans demander la permission, portant quelque chose de lourd sur la +tête. En le plaçant au milieu de la table, symétriquement au +centre des noix et des pommes, il dit: + +-- Des compliments de la part de M. Tackleton. Comme il n'a pas +l'emploi du gâteau, peut-être vous le mangerez. + +Après ces mots, il sortit. + +Il y eut quelque surprise dans la compagnie, comme vous pouvez +vous l'imaginer. Mistress Fielding, étant une dame d'un +discernement infini, émit l'idée que le gâteau était empoisonné, +et raconta qu'un pensionnat de demoiselles avait été, à sa +connaissance, malade pour avoir mangé d'un gâteau. Mais son +opinion fut repoussée par acclamation; et le gâteau fut coupé par +May avec beaucoup de cérémonie et de gaîté. + +Je ne crois pas que personne en eût goûté encore, lorsqu'un autre +coup fut frappé à la porte, et le même homme reparut portant sous +son bras un gros paquet de papier brun. + +-- Des compliments de la part de M. Tackleton, envoie quelques +joujoux pour le baby. Ils ne sont pas laids. + +Après avoir dit cela, il repartit. + +Toute la société aurait eu de la peine à trouver des termes pour +exprimer son étonnement, quand même elle aurait eu le temps de les +chercher. Mais ils ne l'eurent pas du tout, car le messager avait +à peine fermé la porte derrière lui, qu'on frappa un autre coup, +et Tackleton lui-même entra. + +-- Mistress Peerybingle, dit-il le chapeau à la main, je suis plus +fâché, je suis plus fâché que je ne l'étais ce matin. J'ai eu le +temps d'y penser. John Peerybingle, je suis aigre par caractère, +mais je ne puis empêcher d'être adouci plus ou moins, en me +trouvant face à face avec un homme comme vous. Caleb! cette petite +nourrice m'a donné l'autre soir sans le savoir un avis ambigu dont +j'ai trouvé le fil. Je rougis de penser avec quelle facilité je +pouvais attacher à moi vous et votre fille, et quel misérable +idiot j'étais lorsque je la pris pour une... Mes amis, ma maison +est bien solitaire ce soir. Je n'ai pas même un Grillon au Foyer. +J'ai tout fait fuir. Soyez gracieux pour moi; permettez-moi de me +joindre à votre aimable société. + +Il fut chez lui en cinq minutes. Vous n'avez jamais vu pareil +homme. À quoi avait-il passé toute sa vie pour n'avoir pas +découvert jusque là quelle capacité il avait pour être jovial? Ou +bien quel avait été le pouvoir des fées sur lui pour opérer un tel +changement? + +-- John! vous ne me renverrez pas à la maison ce soir, n'est-ce +pas? dit Dot tout bas. + +Il ne manquait qu'une créature vivante pour rendre la société +complète. Dans un clin d'oeil elle fut là. + +Très altéré pour avoir longtemps couru, il faisait de vains +efforts pour fourrer sa tête dans une cruche étroite. Il avait +accompagné la voiture jusqu'à la fin du voyage, très rebuté de +l'absence de son maître, et extrêmement rebelle envers son +suppléant. Après avoir rodé autour de l'étable pendant un peu de +temps tentant vainement d'exciter le cheval à faire acte de +rébellion en revenant pour son propre compte, il était entré dans +le cabaret et s'était couché devant le feu. Mais tout à coup +cédant à la conviction que le suppléant était un imbécile et qu'il +fallait le quitter, il s'était levé, avait tourné la queue et +était revenu à la maison. + +On dansa le soir. Je me serais borné à cette mention générale, si +je n'avais eu quelque raison de croire que c'était une danse +originale et des moins communes. + +Elle était organisée de la manière bizarre que voici. + +Édouard le marin, garçon plein d'entrain, leur avait raconté des +choses merveilleuses au sujet des perroquets, des mines, des +Mexicains, de la poudre d'or, lorsque tout à coup il se mit en +tête de quitter son siège et de proposer une danse, car la harpe +de Berthe était là, et vous avez rarement entendu quelqu'un en +jouer d'une main plus habile. Dot dit, non sans quelque +affectation, que ses jours de danses étaient passés; je crois que +c'était parce que le voiturier fumait sa pipe et qu'elle préférait +rester assise près de lui. Mistress Fielding n'avait pas le choix +de dire autrement que ses jours de danses étaient aussi passés, +tout le monde dit de même excepté May; May était toujours prête. + +Au grand applaudissement de tous, May et Édouard se mirent à +danser seuls, et Berthe joua son plus joli air. + +Bon! si vous m'en croyez, ils n'avaient pas dansé cinq minutes, +que soudain le voiturier jette sa pipe, prend Dot par le milieu du +corps, s'élance dans la chambre, et saute avec elle d'une manière +étonnante, Tackleton ne voit pas plutôt cela, qu'il court à +mistress Fielding, la prend à la taille et suit le mouvement. Dès +que le vieux Dot voit cela, il se sent revivre, enlève mistress +Dot, et prend part à la danse avec le plus d'entrain. Caleb ne +voit pas plutôt cela qu'il prend Tilly Slowbody par les deux mains +et saute en cadence; miss Slowbody restait ferme dans la croyance +que se pousser étourdiment au milieu des autres couples, et se +choquer constamment avec eux, est votre seul principe de la +marche. + +Écoutez! voilà le criquet qui fait concert avec la musique, _cri! +cri! cri!_ et la Bouilloire bourdonne aussi. + +* * * * * * * + +Mais qu'est-ce ceci! pendant que je les écoute avec plaisir, et +que je me tourne vers Dot pour jeter un dernier regard sur cette +figure qui me plait tant, elle et le reste s'évanouissent dans +l'air, et je reste seul. + +Un Grillon chante dans le Foyer; un jouet d'enfant est brisé à +terre, et il n'y a plus rien. + +FIN + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le grillon du foyer, by Charles Dickens + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE GRILLON DU FOYER *** + +***** This file should be named 16020-8.txt or 16020-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/6/0/2/16020/ + +Produced by Ebooks libres et gratuits; this text is also +available at http://www.ebooksgratuits.com + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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