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+The Project Gutenberg eBook of Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Antoine et Cléopâtre
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 30, 2005 [eBook #15942]
+[Most recently updated: April 29, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
+
+
+
+Note du transcripteur:
+
+======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre. — Macbeth. — Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+======================================================================
+
+ANTOINE
+ET
+CLÉOPÂTRE
+
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
+
+
+On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des
+scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une
+succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau; mais
+cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours
+éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du lecteur
+jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la lecture
+d'_Antoine et Cléopâtre_ qu'après s'être pénétré de la _Vie d'Antoine_
+par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé son
+plan, ses caractères et ses détails.
+
+Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils plus
+légèrement esquissés que dans les autres grands drames de Shakspeare;
+mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention en est
+moins distraite des personnages principaux qui ressortent fortement, et
+frappent l'imagination.
+
+On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse;
+l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible,
+passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir,
+un homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances
+l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles
+résolutions, mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.
+
+Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous peint
+Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine et
+vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens,
+Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince,
+qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis son
+avènement à l'empire.
+
+Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine
+et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est tracé
+d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et Agrippa
+s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel exploit est
+dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient bravement tête
+à ses collègues, le verre à la main, encore est-on oblige d'emporter
+ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.
+
+On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la scène;
+peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de venger un
+père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs; et l'on est
+presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate qui dit avec
+amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un traité semblable.
+Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs l'art
+exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé dans une composition
+dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie ne nous est aussi montrée
+qu'en passant; cette femme si douce, si pure, si vertueuse, dont les
+grâces modestes sont éclipsées par l'éclat trompeur et l'ostentation de
+son indigne rivale.
+
+Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et rusée que
+nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de contrastes:
+tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande comme une reine,
+volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans son attachement pour
+Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour elle. Si sa passion
+manque de dignité tragique, comme le malheur l'ennoblit, comme elle
+s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme qu'elle déploie à ses
+derniers instants! Elle se montre digne, en un mot, de partager la tombe
+d'Antoine.
+
+Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle où
+Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit une
+protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le nom
+d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
+
+Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes
+par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer
+arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte
+anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur
+s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme
+oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.
+
+Selon le docteur Malone, la pièce d'_Antoine et Cléopâtre_ a été
+composée en 1608, et après celle de _Jules César_ dont elle est en
+quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies
+la même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire
+anglaise.
+
+
+
+ANTOINE ET CLÉOPATRE
+
+TRAGÉDIE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ MARC-ANTOINE, }
+ OCTAVE CÉSAR, } triumvirs.
+ M. EMILIUS LEPIDUS, }
+ SEXTUS POMPEIUS.
+ DOMITIUS ENOBARBUS, }
+ VENTIDIUS, }
+ EROS, } amis
+ SCARUS, } d'Antoine
+ DERCÉTAS, }
+ DEMETRIUS, }
+ PHILON, }
+ MECENE, }
+ AGRIPPA, }
+ DOLABELLA, } amis de César.
+ PROCULÉIUS, }
+ THYREUS, }
+ GALLUS, }
+ MENAS, } amis de Pompée.
+ MENECRATE,}
+ VARIUS, }
+ TAURUS, lieutenant de César.
+ CASSIDIUS, lieutenant d'Antoine.
+ SILIUS, officier de l'armée de Ventidius.
+ EUPHRODIUS, député d'Antoine à
+ César.
+ ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et
+ DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre
+ UN DEVIN.
+ UN PAYSAN.
+ CLÉOPATRE, reine d'Égypte.
+ OCTAVIE, soeur de César, femme
+ d'Antoine.
+ CHARMIANE, } femmes de Cléopâtre.
+ IRAS, }
+ OFFICIERS.
+ SOLDATS.
+ MESSAGERS ET SERVITEURS.
+
+La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Alexandrie.--Un appartement du palais de Cléopâtre.
+
+_Entrent_ DÉMÉTRIUS ET PHILON.
+
+PHILON.--En vérité, ce fol amour de notre général passe la mesure. Ses
+beaux yeux, qu'on voyait, au milieu de ses légions rangées en bataille,
+étinceler, comme ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,
+fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de guerrier, qui,
+plus d'une fois, dans la mêlée des grandes batailles, brisa sur son sein
+les boucles de sa cuirasse, dément sa trempe. Il est devenu le soufflet
+et l'éventail qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne[1].
+Regarde, les voilà qui viennent. (_Fanfares. Entrent Antoine et
+Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des éventails devant
+Cléopâtre_).--Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième colonne
+de l'univers[2] devenue le jouet d'une prostituée. Regarde et vois.
+
+[Note 1: Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'_Égyptienne_ et
+de _Bohémienne_.]
+
+[Note 2: Allusion au Triumvirat.]
+
+CLÉOPATRE.--Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré d'amour?
+
+ANTOINE.--C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel point je puis
+être aimée.
+
+ANTOINE.--Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et une nouvelle
+terre.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Des nouvelles, mon bon seigneur, des nouvelles de Rome!
+
+ANTOINE.--Ta présence m'importune: sois bref.
+
+CLÉOPATRE.--Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie peut-être est
+courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe César ne vous envoie pas ses
+ordres suprêmes: _Fais ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et
+affranchis cet autre: obéis, ou nous te réprimanderons._
+
+ANTOINE.--Comment, mon amour?
+
+CLÉOPATRE.--Peut-être, et même cela est très-probable, peut-être que
+vous ne devez pas vous arrêter plus longtemps ici; César vous donne
+votre congé. Il faut donc l'entendre, Antoine.--Où sont les ordres de
+Fulvie? de César, veux-je dire? ou de tous deux?--Faites entrer les
+messagers.--Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu rougis, Antoine:
+ce sang qui te monte au visage rend hommage à César; ou c'est la honte
+qui colore ton front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.--Les
+messagers!
+
+ANTOINE.--Que Rome se fonde dans le Tibre, que le vaste portique de
+l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont
+qu'argile. Notre globe fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
+noble emploi de la vie, c'est ceci (_il l'embrasse_), quand un tendre
+couple, quand des amants comme nous peuvent le faire. Et j'invite
+le monde sous peine de châtiment à reconnaître que nous sommes
+incomparables!
+
+CLÉOPATRE.--O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie s'il ne
+l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne le suis pas.--Antoine sera
+toujours lui-même.
+
+ANTOINE.--S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom de l'amour et de
+ses douces heures, ne perdons pas le temps en fâcheux entretiens. Nous
+ne devrions pas laisser écouler maintenant sans quelque plaisir une
+seule minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?
+
+CLÉOPATRE.--Entendez les ambassadeurs.
+
+ANTOINE.--Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied: gronder, rire,
+pleurer: chaque passion brigue à l'envie l'honneur de paraître belle et
+de se faire admirer sur votre visage. Point de députés! Je suis à
+toi, et à toi seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues
+d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... Venez, ma
+reine: hier au soir vous en aviez envie. (_Au messager_.) Ne nous parle
+pas.
+
+(Ils sortent avec leur suite.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Antoine fait-il donc si peu de cas de César?
+
+PHILON.--Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, il s'écarte trop
+de ce caractère qui devrait toujours accompagner Antoine.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je suis vraiment affligé de voir confirmer tout ce que
+répète de lui à Rome la renommée, si souvent menteuse: mais j'espère de
+plus nobles actions pour demain... Reposez doucement!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un autre appartement du palais.
+
+_Entrent_ CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.
+
+CHARMIANE.--Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable, presque
+tout-puissant Alexas, où est le devin que vous avez tant vanté à la
+reine? Oh! que je voudrais connaître cet époux, qui, dites-vous, doit
+couronner ses cornes de guirlandes[3]!
+
+[Note 3: Être déshonoré en se faisant gloire de l'être, _charge his
+horns with garlands_; il y a des commentateurs qui lisent _change_ au
+lieu de _charge_.]
+
+ALEXAS.--Devin!
+
+LE DEVIN.--Que désirez-vous?
+
+CHARMIANE.--Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur, qui connaissez
+les choses?
+
+LE DEVIN.--Je sais lire un peu dans le livre immense des secrets de la
+nature.
+
+ALEXAS.--Montrez-lui votre main.
+
+(Entre Énobarbus.)
+
+ÉNOBARBUS.--Qu'on serve promptement le repas: et du vin en abondance,
+pour boire à la santé de Cléopâtre.
+
+CHARMIANE.--Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne fortune.
+
+LE DEVIN.--Je ne la fais pas, mais je la devine.
+
+CHARMIANE.--Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une bonne.
+
+LE DEVIN.--Vous serez encore plus belle que vous n'êtes.
+
+CHARMIANE.--Il veut dire en embonpoint.
+
+IRAS.--Non; il veut dire que vous vous farderez quand vous serez
+vieille.
+
+CHARMIANE.--Que les rides m'en préservent!
+
+ALEXAS.--Ne troublez point sa prescience, et soyez attentive.
+
+CHARMIANE.--Chut!
+
+LE DEVIN.--Vous aimerez plus que vous ne serez aimée.
+
+CHARMIANE.--J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec le vin.
+
+ALEXAS.--Allons, écoutez.
+
+CHARMIANE.--Voyons, maintenant, quelque bonne aventure; que j'épouse
+trois rois dans une matinée, que je devienne veuve de tous trois, que
+j'aie à cinquante ans un fils auquel Hérode[4] de Judée rende hommage.
+Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César, et de marcher
+l'égale de ma maîtresse.
+
+[Note 4: Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le royaume
+de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au personnage de ce
+monarque dans _les Mystères_ de l'origine du théâtre. Hérode y était
+toujours représenté comme un tyran sombre et cruel, et son nom devint
+une expression proverbiale pour peindre la fureur dans ses excès.
+
+C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le caractère
+d'Hérode, _out-Herods Herod_.
+
+Dans cette tragédie (_Antoine et Cléopâtre_), Alexas dit à la reine
+qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder quand elle est de
+mauvaise humeur. Charmiane désire donc un fils qui soit respecté
+d'Hérode, c'est-à-dire des monarques les plus fiers et les plus cruels.]
+
+LE DEVIN.--Vous survivrez à la reine que vous servez.
+
+CHARMIANE.--Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une longue vie que des
+figues[5].
+
+[Note 5: Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un
+rapport mystérieux entre ce mot de _figues_ prononcé sans intention, et
+la corbeille de figues, qui, au cinquième acte, renferme l'aspic dont la
+morsure abrège les jours de Cléopâtre.]
+
+LE DEVIN.--Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure fortune que
+celle qui vous attend.
+
+CHARMIANE.--A ce compte, il y a toute apparence que mes enfants n'auront
+pas de nom[6]. Je vous prie, combien dois-je avoir de garçons et de
+filles?
+
+[Note 6: C'est-à-dire je n'aurai point d'enfants.]
+
+LE DEVIN.--Si chacun de vos désirs avait un sein fécond, vous auriez un
+million d'enfants.
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce que tu es un
+sorcier.
+
+ALEXAS.--Vous croyez que votre couche est la seule confidente de vos
+désirs.
+
+CHARMIANE.--Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne aventure.
+
+ALEXAS.--Nous voulons tous savoir notre destinée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ma destinée, comme celle de la plupart de vous, sera d'aller
+nous coucher ivres ce soir.
+
+LE DEVIN.--Voilà une main qui présage la chasteté, si rien ne s'y oppose
+d'ailleurs.
+
+CHARMIANE.--Oui, comme le Nil débordé présage la famine...
+
+IRAS.--Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez pas prédire.
+
+CHARMIANE.--Oui, si une main humide n'est pas un pronostic de fécondité,
+il n'est pas vrai que je puisse me gratter l'oreille.--Je t'en prie,
+dis-lui seulement une destinée tout ordinaire.
+
+LE DEVIN.--Vos destinées se ressemblent.
+
+IRAS.--Mais comment, comment? Citez quelques particularités.
+
+LE DEVIN.--J'ai dit.
+
+IRAS.--Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne fortune de plus
+qu'elle?
+
+CHARMIANE.--Et si vous aviez un pouce de bonne fortune de plus que moi,
+où le choisiriez-vous?
+
+IRAS.--Ce ne serait pas au nez de mon mari.
+
+CHARMIANE.--Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!--Alexas! allons,
+sa bonne aventure, à lui, sa bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme
+qui ne puisse pas marcher. Douce Isis[7], je t'en supplie, que cette
+femme meure! et alors donne-lui-en une pire encore, et après celle-là
+d'autres toujours plus méchantes, jusqu'à ce que la pire de toutes le
+conduise en riant à sa tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis,
+exauce ma prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
+plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne Isis, je t'en conjure!
+
+[Note 7: Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils
+représentaient tenant dans sa main une sphère et une amphore pleine de
+blé.]
+
+IRAS.--Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière que nous
+t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur de voir un bel homme
+avec une mauvaise femme, c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru
+sans cornes: ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la
+destinée qui lui convient.
+
+CHARMIANE.--Ainsi soit-il.
+
+ALEXAS.--Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer, elles se
+prostitueraient pour en venir à bout.
+
+ÉNOBARBUS.--Silence: voici Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce n'est pas lui; c'est la reine.
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous vu mon seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Est-ce qu'il n'est pas venu ici?
+
+CHARMIANE.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Il était d'une humeur gaie... Mais tout à coup un souvenir
+de Rome a saisi son âme.--Énobarbus!
+
+ÉNOBARBUS.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Cherchez-le, et l'amenez ici...--Où est Alexas?
+
+ALEXAS.--Me voici, madame, à votre service.--Mon seigneur s'avance.
+
+(Antoine entre avec un messager et sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Nous ne le regarderons pas.--Suivez-moi.
+
+(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la
+suite.)
+
+LE MESSAGER.--Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur le champ de
+bataille...
+
+ANTOINE.--Contre mon frère Lucius?
+
+LE MESSAGER.--Oui: mais cette guerre a bientôt été terminée. Les
+circonstances les ont aussitôt réconciliés, et ils ont réuni leurs
+forces contre César. Mais, dès le premier choc, la fortune de César dans
+la guerre les a chassés tous deux de l'Italie.
+
+ANTOINE.--Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à m'apprendre?
+
+LE MESSAGER.--Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les
+apporte.
+
+ANTOINE.--Oui, quand elles s'adressent à un insensé, ou à un lâche;
+poursuis.--Avec moi, ce qui est passé est passé, voilà mon principe.
+Quiconque m'apprend une vérité, dût la mort être au bout de son récit,
+je l'écoute comme s'il me flattait.
+
+LE MESSAGER.--Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle, a envahi l'Asie
+Mineure depuis l'Euphrate avec son armée de Parthes; sa bannière
+triomphante a flotté depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie;
+tandis que...
+
+ANTOINE.--Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...
+
+LE MESSAGER.--Oh! mon maître!
+
+ANTOINE.--Parle-moi sans détour: ne déguise point les bruits populaires:
+appelle Cléopâtre comme on l'appelle à Rome; prends le ton d'ironie
+avec lequel Fulvie parle de moi; reproche-moi mes fautes avec toute la
+licence de la malignité et de la vérité réunies.--Oh! nous ne portons
+que des ronces quand les vents violents demeurent immobiles; et le récit
+de nos torts est pour nous une culture.--Laisse-moi un moment.
+
+LE MESSAGER.--Selon votre plaisir, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+ANTOINE.--Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le messager de Sicyone.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Le messager de Sicyone? y en a-t-il un?
+
+SECOND SERVITEUR.--Seigneur, il attend vos ordres.
+
+ANTOINE.--Qu'il vienne.--Il faut que je brise ces fortes chaînes
+égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. (_Entre un autre
+messager._) Qui êtes-vous?
+
+LE SECOND MESSAGER.--Votre épouse Fulvie est morte.
+
+ANTOINE.--Où est-elle morte?
+
+LE MESSAGER.--A Sicyone: la longueur de sa maladie, et d'autres
+circonstances plus graves encore, qu'il vous importe de connaître, sont
+détaillées dans cette lettre.
+
+(Il lui donne la lettre.)
+
+ANTOINE.--Laissez-moi seul. (_Le messager sort_.) Voilà une grande âme
+partie! Je l'ai pourtant désiré.--L'objet que nous avons repoussé avec
+dédain, nous voudrions le posséder encore! Le plaisir du jour diminue
+par la révolution des temps et devient une peine.--Elle est bonne parce
+qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait la ramener!--Il
+faut absolument que je m'affranchisse du joug de cette reine
+enchanteresse. Mille maux plus grands que ceux que je connais déjà sont
+près d'éclore de mon indolence.--Où es-tu, Énobarbus?
+
+(Énobarbus entre.)
+
+ÉNOBARBUS.--Que voulez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
+
+ÉNOBARBUS.--En ce cas, nous tuons toutes nos femmes. Nous voyons combien
+une dureté leur est mortelle: s'il leur faut subir notre départ, la mort
+est là pour elles.
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte.
+
+ÉNOBARBUS.--Dans une occasion pressante, que les femmes meurent!--Mais
+ce serait pitié de les rejeter pour un rien, quoique comparées à un
+grand intérêt elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit
+de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir
+vingt fois pour des motifs bien plus légers. Je crois qu'il y a de
+l'amour pour elle dans la mort, qui lui procure quelque jouissance
+amoureuse, tant elle est prompte à mourir.
+
+ANTOINE.--Elle est rusée à un point que l'homme ne peut imaginer.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas, non, seigneur! Ses passions ne sont formées que des
+plus purs éléments de l'amour. Nous ne pouvons comparer ses soupirs et
+ses larmes aux vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
+celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une ruse chez elle.
+Si c'en est une, elle fait tomber la pluie aussi bien que Jupiter.
+
+ANTOINE.--Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!
+
+ÉNOBARBUS.--Ah! seigneur, vous auriez manqué de voir une merveille; et
+n'avoir pas été heureux par elle, c'eût été décréditer votre voyage.
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur?
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Fulvie?
+
+ANTOINE.--Morte!
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d'actions
+de grâces! Quand il plaît à leur divinité d'enlever à un homme sa femme,
+ils lui montrent les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui
+faisant voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des
+gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre femme que
+Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure et des motifs pour
+vous lamenter; mais votre chagrin porte avec lui sa consolation; votre
+vieille chemise vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des
+larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler avec un oignon.
+
+ANTOINE.--Les affaires qu'elle a entamées dans l'État ne peuvent
+supporter mon absence.
+
+ÉNOBARBUS.--Et les affaires que vous avez entamées ici ne peuvent se
+passer de vous, surtout celle de Cléopâtre, qui dépend absolument de
+votre présence.
+
+ANTOINE.--Plus de frivoles réponses.--Que nos officiers soient instruits
+de ma résolution. Je déclarerai à la reine la cause de notre expédition,
+et j'obtiendrai de son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas
+seulement la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants encore,
+qui parlent fortement à mon coeur: des lettres aussi de plusieurs de nos
+amis qui travaillent pour nous dans Rome, pressent mon retour dans ma
+patrie. Sextus Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer.
+Notre peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à l'homme de
+mérite, que lorsque son mérite a disparu, commence à faire passer toutes
+les dignités et la gloire du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà
+en renommée et en puissance, plus grand encore par sa naissance et
+son courage, passe pour un grand guerrier; si ses avantages vont en
+croissant, l'univers pourrait être en danger. Plus d'un germe se
+développe, qui, semblable au poil d'un coursier[8], n'a pas encore le
+venin du serpent, mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
+l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de nous éloigner
+promptement de ces lieux.
+
+[Note 8: Une vieille superstition populaire disait que la crinière
+d'un cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux
+vivants.]
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais exécuter vos ordres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est-il?
+
+CHARMIANE.--Je ne l'ai pas vu depuis.
+
+CLÉOPATRE.--Voyez où il est, qui est avec lui, et ce qu'il fait. Je ne
+vous ai pas envoyée.--Si vous le trouvez triste, dites que je suis à
+danser; s'il est gai, annoncez que je viens de me trouver mal. Volez, et
+revenez.
+
+CHARMIANE.--Madame, il me semble que si vous l'aimez tendrement, vous ne
+prenez pas les moyens d'obtenir de lui le même amour.
+
+CLÉOPATRE.--Que devrais-je faire,... que je ne fasse?
+
+CHARMIANE.--Cédez-lui en tout; ne le contrariez en rien.
+
+CLÉOPATRE.--Tu parles comme une folle; c'est le moyen de le perdre.
+
+CHARMIANE.--Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous en prie, prenez
+garde: nous finissons par haïr ce que nous craignons trop souvent.
+(_Antoine entre_.) Mais voici Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Je suis malade et triste.
+
+ANTOINE.--Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
+
+CLÉOPATRE.--Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de ce lieu. Je vais
+tomber. Cela ne peut durer longtemps: la nature ne peut le supporter.
+
+ANTOINE.--Eh bien! ma chère reine...
+
+CLÉOPATRE.--Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
+
+ANTOINE.--Qu'y a-t-il donc?
+
+CLÉOPATRE.--Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes nouvelles.
+Que vous dit votre épouse?--Vous pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle
+ne vous eût jamais permis de venir!--Qu'elle ne dise pas surtout que
+c'est moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous êtes
+tout à elle.
+
+ANTOINE.--Les dieux savent bien...
+
+CLÉOPATRE.--Non, jamais reine ne fut si indignement trahie... Cependant,
+dès l'abord, j'avais vu poindre ses trahisons.
+
+ANTOINE.--Cléopâtre!
+
+CLÉOPATRE.--Quand tu ébranlerais de tes serments le trône même des
+dieux, comment pourrais-je croire que tu es à moi, que tu es sincère,
+toi, qui as trahi Fulvie? Quelle passion extravagante a pu me laisser
+séduire par ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?
+
+ANTOINE.--Ma tendre reine...
+
+CLÉOPATRE.--Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte pour me quitter:
+dis-moi adieu, et pars. Lorsque tu me conjurais pour rester,
+c'était alors le temps des paroles: tu ne parlais pas alors de
+départ.--L'éternité était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur
+était peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui ne nous fît
+goûter la félicité du ciel. Il en est encore ainsi, ou bien toi, le plus
+grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur!
+
+ANTOINE.--Que dites-vous, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Que je voudrais avoir ta taille.--Tu apprendrais qu'il y
+avait un coeur en Égypte.
+
+ANTOINE.--Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité des circonstances
+exige pour un temps notre service; mais mon coeur tout entier reste avec
+vous. Partout, notre Italie étincelle des épées de la guerre civile.
+Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité de deux pouvoirs
+domestiques engendre les factions. Le parti odieux, devenu puissant,
+redevient le parti chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de
+son père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux qui n'ont
+point gagné au gouvernement actuel: leur nombre s'accroît et devient
+redoutable, et les esprits fatigués du repos aspirent à en sortir par
+quelque résolution désespérée.--Un motif plus personnel pour moi, et qui
+doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la mort de Fulvie.
+
+CLÉOPATRE.--Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour,
+il l'a guéri du moins de la crédulité de l'enfance!--Fulvie peut-elle
+mourir?
+
+ANTOINE.--Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et lisez à votre
+loisir tous les troubles qu'elle a suscités. La dernière nouvelle est la
+meilleure; voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.
+
+CLÉOPATRE.--O le plus faux des amants! Où sont les fioles[9] sacrées que
+tu as dû remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je
+vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue!
+
+[Note 9: Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient
+dans les mausolées.]
+
+ANTOINE.--Cessez vos reproches, et préparez-vous à entendre les projets
+que je porte en mon sein, qui s'accompliront ou seront abandonnés selon
+vos conseils. Je jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je
+pars de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la
+guerre au gré de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Coupe mon lacet, Charmiane, viens; mais non.... laisse-moi:
+je me sens mal, et puis mieux dans un instant: c'est ainsi qu'aime
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez justice à l'amour
+d'Antoine, qui supportera aisément une juste procédure.
+
+CLÉOPATRE.--Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de grâce, détourne-toi,
+et verse des pleurs pour elle; puis, fais-moi tes adieux, et dis que ces
+pleurs coulent pour l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de
+dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.
+
+ANTOINE.--Vous m'échaufferez le sang.--Cessez.
+
+CLÉOPATRE.--Tu pourrais faire mieux, mais ceci est bien déjà.
+
+ANTOINE.--Je jure par mon épée!...
+
+CLÉOPATRE.--Jure aussi par ton bouclier... Son jeu s'améliore; mais il
+n'est pas encore parfait.--Vois, Charmiane, vois, je te prie, comme cet
+emportement sied bien à cet Hercule romain[10].
+
+[Note 10: Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient
+d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait dans
+le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait quelque
+ressemblance avec les statues et les médailles d'Hercule, dont Antoine
+affectait de contrefaire de son mieux le port et la contenance.]
+
+ANTOINE.--Je vous laisse, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur, il faut donc
+nous séparer...» Non, ce n'est pas cela: «Seigneur, nous nous sommes
+aimés.» Non, ce n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
+chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un autre Antoine; j'ai
+tout oublié!
+
+ANTOINE.--Si votre royauté ne comptait la nonchalance parmi ses sujets,
+je vous prendrais vous-même pour la nonchalance.
+
+CLÉOPATRE.--C'est un pénible travail que de porter cette nonchalance
+aussi près du coeur que je la porte! Mais, seigneur, pardonnez, puisque
+le soin de ma dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur
+vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie, qui ne mérite pas la
+pitié; que tous les dieux soient avec vous! Que la victoire, couronnée
+de lauriers, se repose sur votre épée, et que de faciles succès jonchent
+votre sentier!
+
+ANTOINE.--Sortons, madame, venez. Telle est notre séparation, qu'en
+demeurant ici vous me suivez pourtant, et que moi, en fuyant, je reste
+avec vous.--Sortons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Rome.--Un appartement dans la maison de César.
+
+_Entrent_ OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE _et leur suite_.
+
+CÉSAR.--Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir que ce n'est point
+le vice naturel de César de haïr un grand rival.--Voici les nouvelles
+d'Alexandrie. Il pêche, il boit, et les lampes de la nuit éclairent
+ses débauches. Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
+Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à peine audience à
+mes députés, et daigne difficilement se rappeler qu'il a des collègues.
+Vous reconnaîtrez dans Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont
+l'humanité est capable.
+
+LÉPIDE.--Je ne puis croire qu'il ait des torts assez grands pour
+obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont comme les taches du
+ciel, rendues plus éclatantes par les ténèbres de la nuit. Ils sont
+héréditaires plutôt qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les
+a pas cherchés.
+
+CÉSAR.--Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce ne soit pas un crime
+de se laisser tomber sur la couche de Ptolémée, de donner un royaume
+pour un sourire, de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de
+chanceler, en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de poing
+avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites que cette conduite
+sied bien à Antoine, et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien
+extraordinaire pour que ces choses ne soient pas des taches dans son
+caractère... Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
+quand sa légèreté[11] nous impose un si pesant fardeau: encore s'il ne
+consumait dans les voluptés que ses moments de loisir, le dégoût et son
+corps exténué lui en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
+précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et parle si haut
+pour sa fortune et pour la nôtre, c'est mériter d'être grondé comme ces
+jeunes gens, qui, déjà dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent
+leur expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le bon
+jugement.
+
+[Note 11: Le mot _light_ est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue
+le plus volontiers. _Light_ est ici pour _frivole_.]
+
+(Entre un messager.)
+
+LÉPIDE.--Voici encore des nouvelles.
+
+LE MESSAGER, _à César_.--Vos ordres sont exécutés, et d'heure en heure,
+très-noble César, vous serez instruit de ce qui se passe. Pompée est
+puissant sur mer, et il paraît aimé de tous ceux que la crainte seule
+attachait à César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le bruit
+court qu'on lui a fait grand tort.
+
+CÉSAR.--Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire, dès son
+origine, nous apprend que celui qui est au pouvoir a été bien-aimé
+jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que l'homme tombé dans la disgrâce,
+qui n'avait jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
+peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude ressemble au
+pavillon flottant sur les ondes, qui avance ou recule, suit servilement
+l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.
+
+LE MESSAGER.--César, je t'annonce que Ménécrate et Ménas, deux fameux
+pirates, exercent leur empire sur les mers, qu'ils fendent et sillonnent
+de vaisseaux de toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
+sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages pâlissent à
+leur nom seul, et la jeunesse ardente se révolte. Nul vaisseau ne peut
+se montrer qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée
+inspire plus de terreur que n'en inspirerait la présence même de toute
+son armée.
+
+CÉSAR.--Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés! Lorsque repoussé
+de Mutine, après avoir tué les deux consuls, Hirtius et Pansa, tu fus
+poursuivi par la famine, tu la combattis, malgré ta molle éducation,
+avec une patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus l'urine
+de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les animaux mêmes auraient
+rejetées avec dégoût. Ton palais ne dédaignait pas alors les fruits les
+plus sauvages des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque la
+neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des arbres. On dit que
+sur les Alpes tu te repus d'une chair étrange, dont la vue seule fit
+périr plusieurs des tiens; et toi (ton honneur souffre maintenant de ces
+récits) tu supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton visage
+même n'en fut pas altéré.
+
+LÉPIDE.--C'est bien dommage.
+
+CÉSAR.--Que la honte le ramène promptement à Rome. Il est temps que nous
+nous montrions tous deux sur le champ de bataille. Assemblons, sans
+tarder, notre conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère par
+notre indolence.
+
+LÉPIDE.--Demain, César, je serai en état de vous instruire, avec
+exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer et sur terre, pour faire
+face aux circonstances présentes.
+
+CÉSAR.--C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain. Adieu.
+
+LÉPIDE.--Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez d'ici là des
+mouvements qui se passent au dehors, je vous conjure de m'en faire part.
+
+CÉSAR.--N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est mon devoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, _l'eunuque_ MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore[12].
+
+[Note 12: Plante narcotique.]
+
+CHARMIANE.--Pourquoi donc, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Afin que je puisse dormir pendant tout le temps que mon
+Antoine sera absent.
+
+CHARMIANE.--Vous songez trop à lui.
+
+CLÉOPATRE.--O trahison!...
+
+CHARMIANE.--Madame, j'espère qu'il n'en est point ainsi.
+
+CLÉOPATRE.--Eunuque! Mardian!
+
+MARDIAN.--Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?
+
+CLÉOPATRE.--Je ne veux pas maintenant t'entendre chanter. Je ne prends
+aucun plaisir à ce qui vient d'un eunuque.--Il est heureux pour toi que
+ton impuissance empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors
+de l'Égypte. As-tu des inclinations?
+
+L'EUNUQUE.--Oui, gracieuse reine.
+
+CLÉOPATRE.--En vérité?
+
+MARDIAN.--Pas en _vérité_[13], madame, car je ne puis rien faire en
+vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais j'ai de violentes
+passions, et je pense à ce que Mars fit avec Vénus.
+
+[Note 13: _En vérité, indeed_ et _in deed; en effet, dans le fait, en
+réalité_. Le jeu de mots est plus complet en anglais.]
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à présent? Est-il debout
+ou assis? Se promène-t-il à pied ou est-il à cheval? Heureux coursier,
+qui porte Antoine, conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu
+portes? L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et le casque
+de l'humanité.--Il dit maintenant ou murmure tout bas: Où est mon
+_serpent_ du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne.--Oh!
+maintenant, je me nourris d'un poison délicieux.--Penses-tu à moi qui
+suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et dont le temps a déjà
+sillonné le visage de rides profondes?--O toi, César au large front,
+dans le temps que tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et
+le grand Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il eût
+voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me contemplant!
+
+ALEXAS _entre_.--Souveraine d'Égypte, salut!
+
+CLÉOPATRE.--Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine! Et cependant,
+venant de sa part, il me semble que cette pierre philosophale t'a changé
+en or. Comment se porte mon brave Marc-Antoine?
+
+ALEXAS.--La dernière chose qu'il ait faite, chère reine, a été de baiser
+cent fois cette perle orientale.--Ses paroles sont encore gravées dans
+mon coeur.
+
+CLÉOPATRE.--Mon oreille est impatiente de les faire passer dans le mien.
+
+ALEXAS.--«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle Romain envoie à la
+reine d'Égypte ce trésor de l'huître, et que, pour rehausser la mince
+valeur du présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes
+son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la nommera sa
+souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe de tête, et monta d'un
+air grave sur son coursier fougueux, qui alors a poussé de si grands
+hennissements, que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.
+
+CLÉOPATRE.--Dis-moi, était-il triste ou gai?
+
+ALEXAS.--Comme la saison de l'année qui est placée entre les extrêmes de
+la chaleur et du froid; il n'était ni triste ni gai.
+
+CLÉOPATRE.--O caractère bien partagé! Observe-le bien, observe-le bien,
+bonne Charmiane; c'est bien lui, mais observe-le bien; il n'était pas
+triste, parce qu'il voulait montrer un front serein à ceux qui composent
+leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait leur dire
+qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa joie, mais il gardait
+un juste milieu. O céleste mélange! Que tu sois triste ou gai, les
+transports de la tristesse et de la joie te conviennent également, plus
+qu'à aucun autre mortel!--As-tu rencontré mes courriers?
+
+ALEXAS.--Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les dépêchez-vous si près
+l'un de l'autre?
+
+CLÉOPATRE.--Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où
+j'oublierai d'envoyer vers Antoine.--Charmiane, de l'encre et du
+papier.--Sois le bienvenu, cher Alexas.--Charmiane, ai-je jamais autant
+aimé César?
+
+CHARMIANE.--O ce brave César!
+
+CLÉOPATRE.--Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le brave Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce vaillant César!
+
+CLÉOPATRE.--Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si tu oses encore
+comparer César avec le plus grand des hommes.
+
+CHARMIANE.--Sauf votre bon plaisir, je ne fais que répéter ce que vous
+disiez vous-même.
+
+CLÉOPATRE.--Temps de jeunesse quand mon jugement n'était pas encore
+mûr.--Coeur glacé de répéter ce que je disais alors.--Mais viens,
+sortons: donne-moi de l'encre et du papier; il aura chaque jour plus
+d'un message, dussé-je dépeupler l'Égypte.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Messine.--Appartement de la maison de Pompée.
+
+_Entrent_ POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.
+
+POMPÉE.--Si les grands dieux sont justes, ils seconderont les armes du
+parti le plus juste.
+
+MÉNÉCRATE.--Vaillant Pompée, songez que les dieux ne refusent pas ce
+qu'ils diffèrent d'accorder.
+
+POMPÉE.--Tandis qu'au pied de leur trône nous les implorons, la cause
+que nous les supplions de protéger dépérit.
+
+MÉNÉCRATE.--Nous nous ignorons nous-mêmes, et nous demandons souvent
+notre ruine, leur sagesse nous refuse pour notre bien, et nous gagnons à
+ne pas obtenir l'objet de nos prières.
+
+POMPÉE.--Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer est à moi; ma
+puissance est comme le croissant de la lune, et mon espérance me prédit
+qu'elle parviendra à son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte;
+il n'en sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant de
+l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux, et tous deux
+flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni l'autre, et ni l'un ni
+l'autre ne se soucie de lui.
+
+MÉNÉCRATE.--César et Lépide sont en campagne, amenant avec eux des
+forces imposantes.
+
+POMPÉE.--D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est fausse.
+
+MÉNÉCRATE.--De Silvius, seigneur.
+
+POMPÉE.--Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux à Rome, où ils
+attendent Antoine.--Voluptueuse Cléopâtre, que tous les charmes de
+l'amour prêtent leur douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté
+les arts magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un cercle de
+fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les cuisiniers épicuriens
+aiguisent son appétit par des assaisonnements toujours renouvelés, afin
+que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
+langueur du Léthé.--Qu'y a-t-il, Varius?
+
+(Varius paraît.)
+
+VARIUS.--Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous annonce.
+Marc-Antoine est d'heure en heure attendu à Rome: depuis qu'il est parti
+d'Égypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.
+
+POMPÉE.--J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle moins sérieuse...
+Ménas, je n'aurais jamais pensé que cet homme insatiable de voluptés eût
+mis son casque pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
+qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble... Mais concevons
+de nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche
+peut arracher des genoux de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est
+jamais las de débauches.
+
+MÉNAS.--Je ne puis croire que César et Antoine puissent s'accorder
+ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, a offensé César; son frère lui
+a fait la guerre, quoiqu'il n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.
+
+POMPÉE.--Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de légères inimitiés
+peuvent céder devant de plus grandes. S'ils ne nous voyaient pas armés
+contre eux tous, ils ne tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils
+ont assez de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais
+jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons concilie-t-elle
+leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs petites discordes, c'est ce que
+nous ne savons pas encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux
+dieux: il y va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, Ménas.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Appartement dans la maison de Lépide.
+
+LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
+
+LÉPIDE.--Cher Énobarbus, tu feras une action louable et qui te siéra
+bien en engageant ton général à s'expliquer avec douceur et ménagement.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'engagerai à répondre comme lui-même. Si César l'irrite,
+qu'Antoine regarde par-dessus la tête de César, et parle aussi fièrement
+que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
+pas raser aujourd'hui[14].
+
+[Note 14: Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de
+respect.]
+
+LÉPIDE.--Ce n'est pas ici le temps des ressentiments particuliers.
+
+ÉNOBARBUS.--Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait naître.
+
+LÉPIDE.--Les moins importantes doivent céder aux plus graves.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, si les moins importantes viennent les premières.
+
+LÉPIDE.--Tu parles avec passion: mais de grâce ne remue pas les
+tisons.--Voici le noble Antoine.
+
+(Entrent Antoine et Ventidius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Et voilà César là-bas.
+
+(Entrent César, Mécène et Agrippa.)
+
+ANTOINE.--Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les
+Parthes.--Ventidius, écoute.
+
+CÉSAR.--Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.
+
+LÉPIDE.--Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui
+nous a réunis; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Les
+torts peuvent être rappelés avec douceur; en discutant avec violence des
+différends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous
+voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues (je vous en conjure avec
+instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les
+plus doux, et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
+
+ANTOINE.--C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos armées et
+prêts à combattre, j'agirais ainsi.
+
+CÉSAR.--Soyez le bienvenu dans Rome.
+
+ANTOINE.--Merci!
+
+CÉSAR.--Asseyez-vous.
+
+ANTOINE.--Asseyez-vous, seigneur.
+
+CÉSAR.--Ainsi donc...
+
+ANTOINE.--J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point
+blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.
+
+CÉSAR.--Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou
+pour peu de chose; mais avec vous surtout: plus ridicule encore si je
+vous avais nommé avec des reproches, lorsque je n'avais point affaire de
+prononcer votre nom.
+
+ANTOINE.--Que vous importait donc, César, mon séjour en Égypte?
+
+CÉSAR.--Pas plus que mon séjour à Rome ne devait vous inquiéter en
+Égypte: cependant, si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en
+Égypte pouvait m'occuper.
+
+ANTOINE.--Qu'entendez-vous par chercher à vous nuire?
+
+CÉSAR.--Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par
+ce qui m'est arrivé ici; votre femme et votre frère ont pris les armes
+contre moi, leur attaque était pour vous un sujet de vous déclarer
+contre moi, votre nom était leur mot d'ordre.
+
+ANTOINE.--Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a mis en avant dans
+cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fondée sur
+les rapports fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
+N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne dirigeait-il
+pas également la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne?
+là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un
+prétexte de querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il ne
+faut pas compter sur celui-ci.
+
+CÉSAR.--Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de défaut de jugement:
+mais vous déguisez mal vos torts.
+
+ANTOINE.--Non, non! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas
+manquer de faire cette réflexion naturelle, que moi, votre associé dans
+la cause contre laquelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un
+oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
+je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée du même
+caractère.--Le tiers de l'univers est sous vos lois; vous pouvez,
+avec le plus faible frein, le gouverner à votre gré, mais non pas une
+pareille femme.
+
+ÉNOBARBUS.--Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses!
+les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.
+
+ANTOINE.--Les embarras qu'a suscités son impatience et son caractère
+intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous
+ont trop inquiété, César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
+forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
+
+CÉSAR.--Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé dans les
+débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et
+vous avez renvoyé avec mépris mon député de votre présence.
+
+ANTOINE.--César, il est entré brusquement, avant qu'on l'eût admis. Je
+venais de fêter trois rois, et je n'étais plus tout à fait l'homme du
+matin: mais le lendemain, j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député;
+ce qui équivalait à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
+rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions ensemble,
+qu'il ne soit plus question de lui.
+
+CÉSAR.--Vous avez violé un article de vos serments, ce que vous n'aurez
+jamais à me reprocher.
+
+LÉPIDE.--Doucement, César.
+
+ANTOINE.--Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur dont il parle
+maintenant est sacré, en supposant que j'en ai manqué; voyons, César,
+l'article de mon serment....
+
+CÉSAR.--C'était de me prêter vos armes et votre secours à ma première
+réquisition; vous m'avez refusé l'un et l'autre.
+
+ANTOINE.--Dites plutôt négligé, et cela pendant ces heures empoisonnées
+qui m'avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai
+mon repentir autant que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
+ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La
+vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors d'Égypte, vous a fait la
+guerre ici. Et moi, qui étais sans le savoir le motif de cette guerre,
+je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
+pareille occasion.
+
+LÉPIDE.--C'est noblement parler.
+
+MÉCÈNE.--S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs
+réciproques, de les oublier tout à fait, pour vous souvenir que le
+besoin présent vous invite à vous réconcilier?
+
+LÉPIDE.--Sagement parlé, Mécène.
+
+ÉNOBARBUS.--Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre, pour le moment, votre
+affection; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompée, alors vous
+vous la rendrez: vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
+n'aurez pas autre chose à faire.
+
+ANTOINE.--Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.
+
+ÉNOBARBUS.--J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
+
+ANTOINE.--Tu manques de respect à cette assemblée; ne dis plus rien.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.
+
+CÉSAR.--Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la forme de son
+discours.--Il n'est pas possible que nous restions amis, nos principes
+et nos actions différant si fort. Cependant, si je connaissais un lien
+assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
+monde entier.
+
+AGRIPPA.--Permettez-moi, César...
+
+CÉSAR.--Parle, Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Vous avez du côté maternel une soeur, la belle Octavie. Le
+grand Marc-Antoine est veuf maintenant.
+
+CÉSAR.--Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait, elle te
+reprocherait, avec raison, ta témérité....
+
+ANTOINE.--Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de
+vous deux frères, et unir vos coeurs par un noeud indissoluble, il faut
+qu'Antoine épouse Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
+des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent ce qu'elles
+peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites
+jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes; et toutes les
+grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers sérieux
+s'évanouiront. Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
+tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour la vérité. Sa
+tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l'un à l'autre et vous
+attirerait à tous deux tous les coeurs. Pardonnez ce que je viens de
+dire: ce n'est pas la pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée
+par le devoir.
+
+ANTOINE.--César veut-il parler?
+
+CÉSAR.--Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine reçoit cette
+proposition.
+
+ANTOINE.--Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il
+propose, si je disais: _Agrippa, j'y consens_?
+
+CÉSAR.--Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur Octavie.
+
+ANTOINE.--Loin de moi la pensée de mettre obstacle à ce bon dessein, qui
+offre tant de belles espérances! _(A César_.) Donnez-moi votre main,
+accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
+coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside à nos grands
+desseins.
+
+CÉSAR.--Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée comme jamais soeur
+ne fut aimée de son frère. Qu'elle vive pour unir nos empires et nos
+coeurs, et que notre amitié ne s'évanouisse plus!
+
+LÉPIDE.--Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.
+
+ANTOINE.--Je ne songeais pas à tirer l'épée contre Pompée: il m'a tout
+récemment accablé des égards les plus grands et les plus rares; il faut
+qu'au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au
+reproche d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie un défi.
+
+LÉPIDE.--Le temps presse; il nous faut chercher tout de suite Pompée, ou
+il va nous prévenir.
+
+ANTOINE.--Et où est-il?
+
+CÉSAR.--Près du mont Misène.
+
+ANTOINE.--Quelles sont ses forces sur terre?
+
+CÉSAR.--Elles sont grandes et augmentent tous les jours: sur mer, il est
+maître absolu.
+
+ANTOINE.--C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence
+avec lui: hâtons-nous de nous la procurer; mais avant de nous mettre en
+campagne, dépêchons l'affaire dont nous avons parlé.
+
+CÉSAR.--Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir voir ma
+soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.
+
+ANTOINE.--Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.
+
+LÉPIDE.--Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me retiendraient pas.
+
+(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)
+
+MÉCÈNE.--Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.
+
+ÉNOBARBUS.--Seconde moitié du coeur de César, digne Mécène!--Mon
+honorable ami Agrippa!
+
+AGRIPPA.--Bon Énobarbus!
+
+MÉCÈNE.--Nous devons être joyeux, en voyant tout si heureusement
+terminé.--Vous vous êtes bien trouvé en Égypte?
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, Mécène. Nous dormions tant que le jour durait, et nous
+passions les nuits à boire jusqu'à la pointe du jour.
+
+MÉCÈNE.--Huit sangliers rôtis pour un déjeuner[15]! et douze convives
+seulement! Le fait est-il vrai?
+
+[Note 15: On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
+d'Antoine.]
+
+ÉNOBARBUS.--Ce n'était là qu'une mouche pour un aigle; nous avions, dans
+nos festins, bien d'autres plats monstrueux et dignes d'être remarqués.
+
+MÉCÈNE.--C'est une reine bien magnifique, si la renommée dit vrai.
+
+ÉNOBARBUS.--Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve
+Cydnus, elle a pris son coeur dans ses filets.
+
+AGRIPPA.--En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à ses
+yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas inventé.
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais vous raconter cette entrevue:
+
+La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait
+brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre,
+et si parfumées, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames
+d'argent frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
+amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre,
+il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couchée sous un
+pavillon de tissu d'or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons
+l'imagination surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes
+et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des
+éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues
+délicates qu'ils rafraîchissaient comme s'ils eussent produit cette
+chaleur qu'ils diminuaient.
+
+AGRIPPA.--O spectacle admirable pour Antoine!...
+
+ÉNOBARBUS.--Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes,
+cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec
+grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirène, assise au gouvernail,
+dirige le vaisseau: les cordages de soie obéissent à ces mains douces
+comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du sein de la galère
+s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais
+adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine,
+assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
+haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été
+contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.
+
+AGRIPPA.--O merveille de l'Égypte!
+
+ÉNOBARBUS.--Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et
+l'invita à souper. Elle répondit qu'il vaudrait mieux qu'il devînt son
+hôte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais
+femme n'entendit prononcer le mot _non_, va au festin après s'être fait
+raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses
+yeux seuls ont dévoré.
+
+AGRIPPA.--Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée
+sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante
+pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientôt, perdant haleine, elle
+parla, tout essoufflée; elle se fit une nouvelle perfection de ce
+manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme
+tout-puissant.
+
+MÉCÈNE.--A présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
+
+ÉNOBARBUS.--Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut la flétrir, ni
+l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes
+rassasient les désirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne,
+plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grâce chez
+elle: tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
+débauches.
+
+MÉCÈNE.--Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur
+d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.
+
+AGRIPPA.--Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton
+séjour ici.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, je vous remercie humblement.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Rome.--Appartement de la maison de César.
+
+CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE _au milieu d'eux, suite_ _et un_ DEVIN.
+
+ANTOINE.--Le monde et ma charge importante m'arracheront quelquefois de
+vos bras.
+
+OCTAVIE.--Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les genoux
+devant les dieux et les prier pour vous.
+
+ANTOINE.--Adieu, seigneur...--Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur
+les récits du monde. J'ai quelquefois passé les bornes, je l'avoue;
+mais, à l'avenir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle. Adieu,
+chère épouse.
+
+OCTAVIE.--Adieu, seigneur.
+
+CÉSAR.--Adieu, Antoine.
+
+(César et Octavie sortent.)
+
+ANTOINE.--Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore en Égypte?
+
+LE DEVIN.--Plût aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne
+fussiez jamais venu ici!
+
+ANTOINE.--La raison, si tu peux la dire?
+
+LE DEVIN.--Je la devine par mon art; mais ma langue ne peut l'exprimer:
+retournez au plus tôt en Égypte.
+
+ANTOINE.--Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le plus haut sa
+fortune.
+
+LE DEVIN.--César.--O Antoine, ne reste donc point à ses côtés. Ton démon,
+c'est-à-dire l'esprit qui te protège est noble, courageux, fier, sans
+égal partout où celui de César n'est pas; mais près de lui ton ange se
+change en Terreur[16], comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours
+assez de distance entre lui et toi.
+
+[Note 16: _A fear_. La Peur était un personnage dans les anciennes
+_Moralités_; quelques commentateurs ont voulu lire _a feard_, _effrayé_,
+le sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.]
+
+ANTOINE.--Ne me parle plus de cela.
+
+LE DEVIN.--Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai jamais qu'à toi
+seul.--Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit, tu es sûr de
+perdre. Il a tant de bonheur, qu'il te battra malgré tous tes avantages.
+Dès qu'il brille près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète
+encore: ton génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit près
+de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.
+
+ANTOINE.--Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (_Le devin
+sort_.)--Il marchera contre les Parthes... Soit science ou hasard, cet
+homme a dit la vérité. Les dés même obéissent à César, et, dans nos
+jeux, il gagne; ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si
+nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand
+toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les
+miennes dans l'enceinte où nous les excitons entre elles.--Je veux
+retourner en Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
+paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (_Ventidius paraît_.)
+Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les Parthes: ta commission
+est prête; suis-moi, et viens la recevoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une rue de Rome. LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.
+
+LÉPIDE.--Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: hâtez-vous de
+suivre vos généraux.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d'embrasser
+Octavie, et nous partons.
+
+LÉPIDE.--Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre armure
+guerrière, qui vous sied si bien à tous deux.
+
+MÉCÈNE.--Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, nous serons avant
+vous au mont de Misène.
+
+LÉPIDE.--Votre route est la plus courte: mes desseins m'obligent de
+prendre des détours, et vous gagnerez deux journées sur moi.
+
+AGRIPPA ET MÉCÈNE.--Bon succès, seigneur!
+
+LÉPIDE.--Adieu.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment
+mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.
+
+LES SUIVANTES.--La musique! Eh!
+
+(Mardian entre.)
+
+CLÉOPATRE.--Non, point de musique; allons plutôt jouer au billard.
+Viens, Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec
+Mardian.
+
+CLÉOPATRE.--Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons,
+Mardian, veux-tu faire ma partie?
+
+MARDIAN.--Aussi bien que je pourrai, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne
+réussirait pas, il a droit à notre indulgence.--Mais je ne jouerai
+pas à présent.--Donnez-moi mes lignes; nous irons à la rivière, et là,
+tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
+des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé percera leurs molles
+ouïes.....et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant
+prendre un Antoine, je m'écrierai: _Ah! vous voilà pris_.
+
+CHARMIANE.--C'était un tour bien plaisant, lorsque vous fites une
+gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il tira de l'eau avec
+transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa
+ligne[17].
+
+[Note 17: La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie
+semblable.]
+
+CLÉOPATRE.--Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai jusqu'à lui faire
+perdre patience; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et
+le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il
+alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et
+moi je ceignis son épée Philippine[18].... (_Entre un messager_.) Oh! des
+nouvelles d'Italie! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles,
+qui ont été si longtemps à sec.
+
+[Note 18: Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de
+ses exploits à Philîppes.]
+
+LE MESSAGER.--Madame.... madame....
+
+CLÉOPATRE.--Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta
+maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu
+viens m'apprendre, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette
+main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
+baisée qu'en tremblant.
+
+LE MESSAGER.--D'abord, madame: il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, voilà encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous
+disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est là ce que tu veux
+dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout
+brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.
+
+LE MESSAGER.--Grande reine, daignez m'écouter.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon
+dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette
+physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il
+n'est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie
+couronnée de serpents, et non sous la forme d'un homme.
+
+LE MESSAGER.--Vous plaît-il de m'entendre?
+
+CLÉOPATRE.--J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si
+tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César, et
+non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle
+de perles.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--C'est bien parlé.
+
+LE MESSAGER.--Et il est ami de César.
+
+CLÉOPATRE.--Tu es un brave homme.
+
+LE MESSAGER.--César et lui sont plus amis que jamais.
+
+CLÉOPATRE.--Tu feras ta fortune avec moi.
+
+LE MESSAGER.--Mais cependant, madame...
+
+CLÉOPATRE.--Je n'aime point ce _mais cependant_, il gâte les bonnes
+nouvelles; j'abhorre ce _mais_ qui précède _cependant. Mais cependant_
+est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux
+malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
+le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en pleine
+santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?
+
+LE MESSAGER.--_Libre_, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable.
+Il est lié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Pour quel service?
+
+LE MESSAGER.--Pour le meilleur service, celui du lit.
+
+CLÉOPATRE.--Je pâlis, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!
+
+LE MESSAGER.--Madame, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! (_Elle le
+frappe_) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
+j'arracherai tous les cheveux de ta tête. (_Elle le maltraite_.) Tu
+seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l'eau salée; tes
+plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.
+
+LE MESSAGER.--Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je
+n'ai pas fait le mariage.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province;
+tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te
+fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre,
+tout ce que tu jugeras à propos de demander.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Scélérat, tu as trop vécu.
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+LE MESSAGER.--Ah! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous? Je ne
+suis coupable d'aucune faute.
+
+CHARMIANE.--Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.
+
+CLÉOPATRE.--Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!...
+Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures
+bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave:
+malgré ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.
+
+CHARMIANE.--Il a peur de revenir.
+
+CLÉOPATRE.--Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en
+frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que
+je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (_Le messager revient_.)
+Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de
+mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais
+laisse les nouvelles fâcheuses s'annoncer elles-mêmes en se faisant
+sentir.
+
+LE MESSAGER.--J'ai rempli mon devoir.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié? Il ne m'est pas possible de te haïr plus que
+je ne fais, si tu dis encore _oui_.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?
+
+LE MESSAGER.--Dois-je mentir, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dût la moitié de mon
+Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux!
+Va, va-t'en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux...
+Il est marié?...
+
+LE MESSAGER.--Je demande pardon à Votre Majesté.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié?
+
+LE MESSAGER.--Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous
+déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il
+est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un
+scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sûr de ce que tu dis?...
+Va-t'en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour
+moi. Qu'elle repose sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
+
+(Le messager sort.)
+
+CHARMIANE.--Noble reine, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--En louant Antoine, j'ai déprécié César.
+
+CHARMIANE.--Bien, bien des fois, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène de ce lieu. Je
+succombe. Oh! Iras, Charmiane.--N'importe.--Cher Alexas, va trouver cet
+homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
+ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux.
+Reviens promptement m'en instruire. (_Alexas sort_.) Qu'il m'abandonne
+à jamais!--Mais non.--Charmiane, quoique sous une face il m'offre
+les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu
+Mars.--Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle
+est.--Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi à
+ma chambre.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Les côtes d'Italie, près de Misène.
+
+POMPÉE ET MÉNAS _entrent d'un côté au son du tambour et des trompettes;
+de l'autre_, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS, MÉCÈNE ET AGRIPPA
+_paraissent avec leurs soldats._
+
+POMPÉE.--J'ai reçu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons
+avant de nous battre.
+
+CÉSAR.--Il convient que nous commencions par conférer ensemble, et c'est
+pourquoi nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Si vous les
+avez examinées, faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée
+mécontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui
+autrement doit périr ici.
+
+POMPÉE.--C'est à vous trois que je parle, vous les seuls sénateurs de
+ce vaste univers et les illustres agents des dieux.--Je ne vois pas
+pourquoi mon père manquerait de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et
+des amis; tandis que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au
+vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea
+le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain vénéré de tous les hommes, le
+vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son
+parti, amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils ne
+voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le
+même motif qui m'a porté à équiper ma flotte, dont le poids fait écumer
+l'Océan indigné; avec elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste
+Rome a montrée à mon illustre père.
+
+CÉSAR.--Prenez votre temps.
+
+ANTOINE.--Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te
+répondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dépassent les
+tiennes.
+
+POMPÉE.--Sur terre, en effet, tes biens dépassent les miens, tu as la
+maison de mon père; mais puisque le coucou prend le nid des autres
+oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.
+
+LÉPIDE.--Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne de la
+question présente, ce que vous décidez sur les offres que nous vous
+avons envoyées?
+
+CÉSAR.--Oui, voilà le point.
+
+ANTOINE.--On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de peser les
+choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.
+
+CÉSAR.--Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter une plus grande
+fortune.
+
+POMPÉE.--Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que
+je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment à Rome;
+ceci convenu, nous nous séparerons avec nos épées sans brèche et nos
+boucliers sans traces de combat?
+
+CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.--C'est ce que nous offrons.
+
+POMPÉE.--Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme disposé à
+accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m'a un peu impatienté. Quand je
+devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous
+souvenir, Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en guerre,
+votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva un accueil amical.
+
+ANTOINE.--J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer
+toute la reconnaissance que je vous dois.
+
+POMPÉE.--Donnez-moi votre main.--Je ne m'attendais pas, seigneur, à vous
+rencontrer en ces lieux.
+
+ANTOINE.--Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous dois des
+remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir ici plus tôt que
+je ne comptais, et j'y ai beaucoup gagné.
+
+CÉSAR.--Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai
+vu.
+
+POMPÉE.--Peut-être; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur
+mon visage; mais elle ne pénétrera jamais dans mon sein pour asservir
+mon coeur.
+
+LÉPIDE.--Je suis bien satisfait de vous voir ici.
+
+POMPÉE.--Je l'espère, Lépide.--Ainsi, nous voilà d'accord. Je désire que
+notre traité soit mis par écrit et scellé par nous.
+
+CÉSAR.--C'est ce qu'il faut faire tout de suite.
+
+POMPÉE.--Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons
+au sort à qui commencera.
+
+ANTOINE.--Moi, Pompée.
+
+POMPÉE.--Non, Antoine, il faut que le sort en décide. Mais, que vous
+soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine égyptienne aura
+toujours la supériorité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de
+l'embonpoint dans les banquets de cette contrée.
+
+ANTOINE.--Vous avez ouï dire bien des choses.
+
+POMPÉE.--Mon intention est innocente.
+
+ANTOINE.--Et vos paroles aussi.
+
+POMPÉE.--Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore porta...
+
+ÉNOBARBUS.--N'en parlons plus. Le fait est vrai.
+
+POMPÉE.--Quoi, s'il vous plaît?
+
+ÉNOBARBUS.--Une certaine reine à César dans un matelas.
+
+POMPÉE.--Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, guerrier?
+
+ÉNOBARBUS.--Fort bien; et il y a apparence que je continuerai, car
+j'aperçois à l'horizon quatre festins.
+
+POMPÉE.--Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai jamais haï; je t'ai
+vu combattre, et tu m'as rendu jaloux de ta valeur.
+
+ÉNOBARBUS.--Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aimé; mais j'ai
+fait votre éloge, quand vous méritiez dix fois plus de louanges que je
+ne le disais.
+
+POMPÉE.--Conserve ta franchise, elle te sied bien.--Je vous invite tous
+à bord de ma galère. Voulez-vous me précéder, seigneurs?
+
+TOUS.--Montrez-nous le chemin.
+
+POMPÉE.--Allons, venez.
+
+(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)
+
+MÉNAS, _à part_.--Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce traité. (_À
+Énobarbus_.) Nous nous sommes connus, seigneur?
+
+ÉNOBARBTUS.--Sur mer, je crois.
+
+MÉNAS.--Oui, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Vous avez fait des prouesses sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes
+exploits sur terre.
+
+MÉNAS.--Ni mes exploits de mer non plus.
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour
+votre sûreté.--Vous avez été un grand voleur sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--A ce titre, je nie mes services de terre.--Mais donnez-moi
+votre main, Ménas: si nos yeux avaient quelque autorité, ils pourraient
+surprendre deux voleurs qui s'embrassent.
+
+MÉNAS.--Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage fût
+sincère.
+
+MÉNAS.--Ce n'est pas une calomnie: elles volent les coeurs.
+
+ÉNOBARBUS.--Nous sommes venus ici pour vous combattre.
+
+MÉNAS.--Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé en débauche.
+Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en riant.
+
+ÉNOBARBUS.--Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la rappelleront
+pas.
+
+MÉNAS.--Vous l'avez dit, seigneur.--Nous ne nous attendions pas à
+trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre?
+
+ÉNOBARBUS.--La soeur de César se nomme Octavie.
+
+MÉNAS.--Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.
+
+MÉNAS.--Plaît-il, seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Rien de plus vrai.
+
+MÉNAS.--Les voilà donc, César et lui, liés ensemble pour jamais.
+
+ÉNOBARBUS.--Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union, je ne
+prédirais pas ainsi.
+
+MÉNAS.--Je présume que la politique a eu plus de part que l'amour à
+cette alliance?
+
+ÉNOBARBUS.--Je le crois comme vous. Vous verrez que le noeud qui semble
+aujourd'hui resserrer leur amitié étranglera l'affection. Octavie est
+d'une humeur chaste, froide et tranquille.
+
+MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?
+
+ÉNOBARBUS.--Celui qui n'a lui-même aucune de ces qualités; c'est-à-dire
+Marc-Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs
+d'Octavie enflammeront la colère de César; et, comme je viens de le
+dire, ce qui paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la
+cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son coeur où il l'a
+placé; il n'a épousé ici que les circonstances.
+
+MÉNAS.--Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, voulez-vous venir à
+bord? j'ai une santé à vous faire boire.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers en Égypte.
+
+MÉNAS.--Allons, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+A bord de la galère de Pompée, près de Messine.
+
+SYMPHONIE. _Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert_.
+
+PREMIER SERVITEUR.--C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La
+plante[19] des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le
+plus faible vent du monde les renversera.
+
+[Note 19: _Some of their plants are ill rooted already_.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Lépide est haut en couleur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ils lui ont fait boire les coups de charité[20].
+
+[Note 20: _Coup de charité, alms-drink._ La _boisson d'aumône_, terme
+usité parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un
+convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide se charge
+volontiers de ce qui répugne à ses collègues.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Quand ils se disent leurs vérités, il leur crie:
+_Allons, laissez cela_, les réconcilie par ses prières, et puis se
+réconcilie avec la liqueur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ce qui élève une guerre violente entre lui et sa
+tempérance.
+
+SECOND SERVITEUR.--Et voilà ce que c'est de mettre son nom dans la
+compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais autant avoir dans mes mains
+un inutile roseau, qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Être élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir
+sans y être vu, c'est n'avoir que les cavités où les yeux devraient
+être; ce qui déforme cruellement le visage.
+
+(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompée, Lépide,
+Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas et autres capitaines.)
+
+ANTOINE, _à César_.--Voilà comme ils font, seigneur; ils mesurent
+la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides: ils
+connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette
+ou l'abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
+quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et la vase,
+et bientôt les champs sont couverts d'épis.
+
+LÉPIDE.--Vous avez là de prodigieux serpents.
+
+ANTOINE.--Oui, Lépide.
+
+LÉPIDE.--Vos serpents d'Égypte naissent du limon par l'opération de
+votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?
+
+ANTOINE.--Tout comme vous le dites.
+
+POMPÉE.--Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une santé à Lépide.
+
+LÉPIDE.--Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, mais jamais je
+ne reculerai.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là, je
+crains bien que vous n'avanciez.
+
+LÉPIDE.--Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de Ptolémée étaient
+bien belles. En vérité, je l'ai entendu dire.
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Pompée, un mot....
+
+POMPÉE.--Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Levez-vous, mon général, je vous en conjure,
+et daignez m'entendre.
+
+POMPÉE.--Laisse-moi; tout à l'heure...--Cette coupe pour Lépide.
+
+LÉPIDE.--Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?
+
+ANTOINE.--Il a la forme d'un crocodile; il est large de toute sa largeur
+et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il
+vit de ce qui le nourrit; et quand ses éléments se décomposent, la
+transmigration s'opère.
+
+LÉPIDE.--De quelle couleur est-il?
+
+ANTOINE.--De sa couleur naturelle.
+
+LÉPIDE.--C'est un étrange serpent!
+
+ANTOINE.--Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
+
+CÉSAR.--Sera-t-il satisfait de cette description?
+
+ANTOINE.--Il le sera de la santé que Pompée lui propose, ou sinon c'est
+un véritable Épicure.
+
+POMPÉE, _à Menas_.--Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler
+de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.--Où est la coupe que j'ai
+demandée?
+
+MÉNAS, _à part_.--Si, au nom de mes services, vous daignez m'entendre,
+levez-vous de votre siége.
+
+POMPÉE. (_Il se lève, et se retire à l'écart_.)--Je crois que tu es fou.
+Qu'y a-t-il?
+
+MÉNAS.--Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.
+
+POMPÉE.--Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu encore à me
+dire?--Allons, seigneurs, de la gaieté.
+
+ANTOINE.--Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t'enfonces.
+
+MÉNAS, _à Pompée_. Veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Que veux-tu dire?
+
+MÉNAS.--Encore une fois, veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Comment cela se pourrait-il?
+
+MÉNAS.--Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me
+croire, je suis l'homme qui te fera don de l'univers.
+
+POMPÉE.--As-tu bien bu?
+
+MÉNAS.--Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.--Tu es, si tu oses
+l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que l'Océan embrasse, tout ce
+que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.
+
+POMPÉE.--Montre-moi par quel moyen?
+
+MÉNAS.--Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau:
+laisse-moi couper le câble, et, quand nous serons en mer, leur trancher
+la tête, et tout est à toi.
+
+POMPÉE.--Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. Ce serait en
+moi une trahison; de ta part, c'était un bon service. Tu dois savoir que
+ce n'est pas mon intérêt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon
+intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si
+tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite l'action; mais
+à présent, je dois la condamner: renonce à ton idée et va boire.
+
+MÉNAS, _à part_.--Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta fortune
+sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas,
+lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera jamais.
+
+POMPÉE.--A la santé de Lépide!
+
+ANTOINE.--Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai raison pour lui,
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS, _tenant une coupe_.--A ta santé, Menas.
+
+MÉNAS.--Bien volontiers, Énobarbus.
+
+POMPÉE, _à l'esclave._--Remplis, jusqu'à cacher les bords.
+
+ÉNOBARBUS, _montrant l'esclave qui emporte Lépide_.--Voilà un homme
+robuste, Ménas.
+
+MÉNAS.--Pourquoi?
+
+ÉNOBARBUS.--Il porte la troisième partie du monde, ne vois-tu pas?
+
+MÉNAS.--En ce cas, la troisième partie du monde est ivre: je voudrais
+qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût aller sur des roulettes.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, bois, et augmente les tours de roues.
+
+MÉNAS.--Allons.
+
+POMPÉE, _à Antoine_.--Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
+
+ANTOINE.--Elle en approche bien.--Heurtons les coupes, holà! à la santé
+de César.
+
+CÉSAR.--Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que
+de laver mon cerveau, et il n'en devient que plus trouble.
+
+ANTOINE.--Soyez l'enfant de la circonstance.
+
+CÉSAR.--Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais mieux jeûner
+de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.
+
+ÉNOBARBUS, _à-Antoine_.--Eh bien! mon brave empereur, danserons-nous à
+présent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-nous notre orgie?
+
+POMPÉE.--Volontiers, brave soldat.
+
+ANTOINE.--Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce que le vin victorieux
+plonge nos sens dans le doux et voluptueux Léthé.
+
+ÉNOBARBUS.--Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos
+oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer: ce jeune
+homme va chanter, chacun répétera le refrain de toute la force de ses
+poumons.
+
+(Musique. Énobarbus place les convives.)
+
+ AIR.
+
+ Viens, monarque du vin,
+ Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:
+ Noyons nos soucis dans tes cuves,
+ Couronnons nos cheveux de tes grappes.
+ Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:
+ Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
+
+CÉSAR.--Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée. Mon bon frère,
+laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires sérieuses s'indignent de
+cette légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos
+joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, et ma
+langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette folle débauche nous a tous
+vieillis, en quelque sorte. Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne
+nuit. Cher Antoine, ta main.
+
+POMPÉE.--Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
+
+ANTOINE.--Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.
+
+POMPÉE.--Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon père!--Mais,
+n'importe: nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.
+
+(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)
+
+ÉNOBARBUS.--Prenez garde de tomber.--Ménas, je n'irai point à terre.
+
+MÉNAS.--Non, venez à ma cabine.--Ces tambours, ces trompettes, ces
+flûtes!--comment donc! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous
+disons à ces grands personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
+faut.
+
+(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)
+
+ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.
+
+MÉNAS.--Ah! noble capitaine, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une plaine en Syrie.
+
+VENTIDIUS _arrive en triomphe avec_ SILIUS _et d'autres Romains,
+officiers et soldats. On porte devant lui le corps de Pacurus, fils
+d'Orodes, roi des Parthes_.
+
+VENTIDIUS.--Enfin, Parthes habiles à lancer le dard, vous voilà frappés;
+et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus.
+Qu'on porte en tête de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils
+Pacorus, Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!
+
+SILIUS.--Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore du sang des
+Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: pénètre dans la Médie, la
+Mésopotamie, dans tous les asiles où fuient leurs soldats en déroute.
+Alors ton grand général Antoine te fera monter sur un char de triomphe
+et mettra des guirlandes sur la tête.
+
+VENTIDIUS.--Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien
+qu'un subalterne peut faire une action trop éclatante; car, apprends
+ceci, Sinus, qu'il vaut mieux laisser une entreprise inachevée que
+d'acquérir par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le chef
+que nous servons est absent. César et Antoine ont toujours remporté plus
+de victoires par leurs officiers qu'en personne. Sossius, comme moi
+lieutenant d'Antoine en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires,
+qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur d'Antoine.
+Quiconque fait dans la guerre plus que son général ne peut faire,
+devient le général de son général; et l'ambition, vertu des guerriers,
+fait préférer une défaite à une victoire qui ternit la renommée du chef.
+Je pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son
+ressentiment détruirait tout le mérite de mes services.
+
+SILIUS.--Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles il n'y a
+presque point de différence entre un guerrier et son épée. Tu écriras à
+Antoine?
+
+VENTIDIUS.--Je vais lui mander humblement tout ce que nous avons exécuté
+_en son nom_, mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec
+ses étendards et ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ de
+bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.
+
+SILIUS.--Où est-il maintenant?
+
+VENTIDIUS.--Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous allons nous
+hâter de le rejoindre, autant que le permettra le poids de tout ce que
+nous traînons après nous. Allons, en marche... Que l'armée défile.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Antichambre de la maison de César. _Entrent_ AGRIPPA ET ÉNOBARBUS
+_qui se rencontrent_.
+
+AGRIPPA.--Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?
+
+ÉNOBARBUS.--Ils ont terminé avec Pompée, qui vient de partir; et
+actuellement ils sont tous les trois à sceller le traité. Octavie pleure
+de quitter Rome. César est triste et Lépide, depuis le festin de Pompée,
+à ce que dit Ménas, est attaqué de la maladie verte[21].
+
+[Note 21: Chlorose, pâles couleurs.]
+
+AGRIPPA.--C'est un noble Romain que Lépide!
+
+ÉNOBARBUS.--Un excellent homme. Oh! comme il aime César!
+
+AGRIPPA.--Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!
+
+ÉNOBARBUS.--César? mais c'est le Jupiter des hommes.
+
+AGRIPPA.--Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?
+
+ÉNOBARBUS, _contrefaisant Lépide_.--Vous parlez de César? Comment, de ce
+_sans pareil_?
+
+AGRIPPA.--O Antoine! ô oiseau d'Arabie[22]!
+
+[Note 22: Le Phénix.]
+
+ÉNOBARBUS.--Voulez-vous vanter César? dites César, et restez-en là.
+
+AGRIPPA.--Vraiment, il leur a appliqué à tous deux d'excellentes
+louanges.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant il aime
+Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, les scribes, les bardes,
+les poètes ne peuvent penser, exprimer, peindre, écrire, chanter,
+calculer son amour pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et
+admirez.
+
+AGRIPPA.--Il les aime tous deux.
+
+ÉNOBARBUS.--Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... (_Fanfares_.)
+Mais voici le signal pour monter à cheval... Adieu, noble Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Bonne fortune, brave soldat; adieu.
+
+(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)
+
+ANTOINE.--Seigneur, n'allez pas plus loin.
+
+CÉSAR.--Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même. Songez à me
+bien traiter dans sa personne.--Ma soeur, soyez une épouse telle que ma
+pensée vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que
+je garantirais de vous.--Noble Antoine, que ce modèle de vertu, qui est
+placé entre nous comme le ciment de notre amitié pour la soutenir, ne
+devienne jamais le bélier qui en renverse l'édifice; car il aurait été
+plus aisé de nous aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
+chacun de notre côté.
+
+ANTOINE.--Ne m'offensez pas par votre défiance.
+
+CÉSAR.--J'ai dit.
+
+ANTOINE.--Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne
+trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer.
+Que les dieux vous gardent et fassent obéir le coeur des Romains à vos
+desseins; nous allons nous séparer ici.
+
+CÉSAR.--Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que tous les éléments te
+soient propices et ne donnent à ton esprit que des jouissances! Adieu.
+
+OCTAVIE.--O mon noble frère!
+
+ANTOINE.--Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le printemps
+de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise son
+retour.--Consolez-vous.
+
+OCTAVIE.--Seigneur, veillez sur la maison de mon époux, et...
+
+CÉSAR.--Quoi, ma soeur?
+
+OCTAVIE.--Je vais vous le dire à l'oreille.
+
+ANTOINE.--Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son coeur ne peut
+exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme le duvet du cygne qui flotte
+sur l'onde à la marée haute, sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.
+
+ÉNOBARBUS, à _part, à Agrippa_.--César pleurera-t-il?
+
+AGRIPPA.--Il a un nuage sur le front.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce serait un mauvais signe s'il était un cheval; à plus
+forte raison, étant un homme[23].
+
+[Note 23: On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une
+ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui donne un
+air soucieux, et indique un mauvais caractère.]
+
+AGRIPPA.--Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque de douleur
+lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes, il pleura sur le corps
+de Brutus.
+
+ÉNOBARBUS.--Cette année-là, il est vrai, il était incommodé d'un rhume,
+il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à
+ses larmes jusqu'à ce que tu m'aies vu pleurer aussi.
+
+CÉSAR.--Non, chère Octavie, vous recevrez encore des nouvelles de votre
+frère; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.
+
+ANTOINE.--Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse
+pour elle. Je vous embrasse ici, et je vous quitte en vous recommandant
+aux dieux.
+
+CÉSAR.--Adieu, soyez heureux.
+
+LÉPIDE.--Que tous les astres du firmament éclairent votre route!
+
+CÉSAR _embrasse sa soeur_.--Adieu, adieu!
+
+ANTOINE.--Adieu!
+
+(Ils partent au son des trompettes.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est ce messager?
+
+ALEXAS.--Il a un peu peur de paraître devant vous.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'il vienne, qu'il vienne... (_Le messager parait._)
+Approche.
+
+ALEXAS.--Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever les yeux sur
+Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode; mais
+quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je charger de me
+l'apporter?--Approche-toi.
+
+LE MESSAGER.--Très-gracieuse reine...
+
+CLÉOPATRE.--As-tu vu Octavie?
+
+LE MESSAGER.--Oui, redoutable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Où?
+
+LE MESSAGER.--A Rome, madame. Je l'ai regardée en face, et je l'ai vue
+marcher entre son frère et Marc-Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Est-elle aussi grande que moi[24]?
+
+[Note 24: Cette scène est une allusion évidente aux questions
+adressées par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie
+Stuart; en consultant les _Mémoires_ de sir James Melvil on s'apercevra
+que ce rapprochement n'est pas imaginaire.]
+
+LE MESSAGER.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix aiguë ou basse?
+
+LE MESSAGER.--Madame, je l'ai entendue parler; elle a la voix basse.
+
+CLÉOPATRE.--Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne peut l'aimer
+longtemps.
+
+CHARMIANE.--L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.
+
+CLÉOPATRE.--Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse et une taille de
+naine.--Quelle majesté a-t-elle dans sa démarche? Souviens-t'en, si tu
+as jamais vu de la majesté.
+
+LE MESSAGER.--Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle s'arrête, c'est
+la même chose; elle a un corps, mais sans vie; c'est une statue, plutôt
+qu'une créature qui respire.
+
+CLÉOPATRE.--En es-tu bien sûr?
+
+LE MESSAGER.--Oui, ou je ne m'y connais pas.
+
+CHARMIANE.--Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus en état que lui
+d'en juger.
+
+CLÉOPATRE.--Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.--Il n'y a
+encore rien en elle.--Cet homme a un bon jugement.
+
+CHARMIANE.--Excellent.
+
+CLÉOPATRE.--Devine son âge, je te prie?
+
+LE MESSAGER.--Madame, elle était veuve.
+
+CLÉOPATRE.--Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Et je pense qu'elle a trente ans.
+
+CLÉOPATRE.--As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il long ou rond?
+
+LE MESSAGER.--Rond à l'excès.
+
+CLÉOPATRE.--Des femmes qui ont ce visage, la plupart n'ont aucun
+esprit.--Ses cheveux, quelle est leur couleur?
+
+LE MESSAGER.--Bruns, madame; et son front est aussi bas qu'il soit
+possible de le désirer.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes
+premières vivacités. Je veux t'employer; je te trouve très-propre aux
+affaires; va te préparer à partir; nos lettres sont prêtes.
+
+CHARMIANE.--Un homme de sens.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi
+maltraité.--Eh bien! il me semble, d'après ce qu'il en dit, que cette
+créature n'est pas grand'chose.
+
+CHARMIANE.--Rien du tout, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Cet homme a vu parfois de la majesté et doit s'y connaître.
+
+CHARMIANE.--S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si longtemps à votre
+service?
+
+CLÉOPATRE.--J'aurais encore une question à lui faire, chère Charmiane;
+mais peu importe: tu me l'amèneras là où j'écrirai. Je crois que tout
+ira bien.
+
+CHARMIANE.--J'en réponds, madame.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Athènes.--Appartement de la maison d'Antoine.
+
+_Entrent_ ANTOINE, OCTAVIE.
+
+
+ANTOINE.--Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et mille autres
+de ce genre; mais il a rallumé la guerre contre Pompée, il a fait son
+testament et l'a rendu public. Il a parlé de moi avec dédain; et, lors
+même qu'il ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable,
+c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien petite mesure. Toutes
+les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opinion favorable, il a fait
+la sourde oreille, ou ne s'est expliqué que du bout des dents.
+
+OCTAVIE.--Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; ou, si vous croyez
+tout, ne vous offensez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive,
+jamais femme plus malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis,
+obligée de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront désormais de
+mes prières, lorsque je leur dirai: _Ah! protégez mon seigneur et mon
+époux!_ et que, démentant aussitôt cette prière, je leur crierai de
+la même voix: _Ah! protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la
+victoire pour mon frère!_ Je prierai et je contredirai ma prière. Point
+de milieu entre ces deux extrémités.
+
+ANTOINE.--Douce Octavie, que votre amour préfère celui qui se montrera
+plus jaloux de le conserver. Si je perds mon honneur, je me perds
+moi-même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à
+vous sans honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez être
+médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, je vais faire des
+préparatifs de guerre capables d'arrêter votre frère. Faites toute la
+diligence que vous voudrez, vos désirs sont accomplis.
+
+OCTAVIE.--J'en rends grâce à mon seigneur.--Que le tout-puissant Jupiter
+fasse de moi, femme faible, bien faible, votre réconciliatrice! La
+guerre entre vous deux, c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il
+fallût combler le gouffre avec des cadavres.
+
+ANTOINE.--Dès que vous reconnaîtrez où commencent ces maux, tournez
+de ce côté votre déplaisir; car nos fautes ne peuvent jamais être si
+égales, que votre amour puisse se diriger également des deux côtés.
+Disposez tout pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous
+accompagner, et faites toutes les dépenses que vous voudrez.
+
+(Ils se séparent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS ET ÉROS _se rencontrent_.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! ami Éros?
+
+ÉROS.--Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Quoi donc?
+
+ÉROS.--César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?
+
+ÉROS.--César, après avoir profité des services de Lépide dans la guerre
+contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité du rang, n'a pas voulu
+qu'il partageât la gloire du combat, et, ne s'arrêtant pas là, il
+l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance avec Pompée.
+Sur sa propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le
+pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse sa prison.
+
+ÉNOBARBUS.--Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux;
+jette au milieu d'eux toute la nourriture que tu possèdes, et ils se
+dévoreront l'un l'autre.--Où est Antoine?
+
+ÉROS.--Il se promène dans les jardins,--comme ceci--et il foule aux
+pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, en s'écriant: _O imbécile
+Lépide_! Et il menace la tête de son officier, celui qui a assassiné
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Notre belle flotte est équipée.
+
+ÉROS.--Elle est destinée pour l'Italie et contre César. D'autres
+nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. J'aurais pu vous dire
+mes nouvelles plus tard.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce sera peu de chose; mais n'importe. Conduis-moi près
+d'Antoine.
+
+ÉROS.--Venez, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Rome.--Appartement de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.
+
+CÉSAR.--Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans
+Alexandrie; et voilà comment, dans la place publique, Cléopâtre et
+lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or, dans une tribune
+d'argent; à leurs pieds était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent
+le fils de mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis lors
+de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à Cléopâtre, il l'a
+proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre et de la
+Libye.
+
+MÉCÈNE.--Quoi! aux yeux du public?
+
+CÉSAR.--Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses
+exercices. C'est là qu'il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné
+à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a
+assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre,
+ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent
+auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil.
+
+MÉCÈNE.--Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
+
+AGRIPPA.--Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera sa bonne
+opinion.
+
+CÉSAR.--Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les
+accusations d'Antoine!
+
+AGRIPPA.--Qui donc accuse-t-il!
+
+CÉSAR.--César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Sextus Pompée de
+la Sicile, je l'ai frustré de sa part de cette île; et il dit ensuite
+m'avoir prêté quelques vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin,
+il se montre indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et de
+ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, il faut lui répondre.
+
+CÉSAR.--C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui mande que
+Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorité, et qu'il
+a mérité d'être déposé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une
+portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des
+autres royaumes qu'il a conquis.
+
+MÉCÈNE.--Jamais il ne vous la cédera.
+
+CÉSAR.--Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il demande.
+
+(Entre Octavie.)
+
+OCTAVIE.--Salut, César, monseigneur, salut, mon cher César.
+
+CÉSAR.--Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!
+
+OCTAVIE.--Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous n'en avez pas sujet.
+
+CÉSAR.--Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez
+point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée
+d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des
+chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient
+dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage
+désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre
+nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes
+venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les
+démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on
+néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et
+par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.
+
+OCTAVIE.--Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai
+fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant
+appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de
+cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la
+liberté de revenir vers vous.
+
+CÉSAR.--Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses
+débauches.
+
+OCTAVIE.--N'en jugez pas ainsi, seigneur.
+
+CÉSAR.--J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de
+toutes ses démarches. Où est-il maintenant?
+
+OCTAVIE.--A Athènes, seigneur.
+
+CÉSAR.--Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un
+coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une
+prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre
+moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
+Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi
+de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de
+Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes
+et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!
+
+OCTAVIE.--Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre
+deux hommes que j'aime et qui se haïssent!
+
+CÉSAR.--Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre
+rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez
+abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour
+moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent
+sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables
+décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements.
+Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
+été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants
+dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur
+vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce
+de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.
+
+AGRIPPA.--Soyez la bienvenue, madame.
+
+MÉCÈNE.--Soyez la bienvenue, chère dame; tous les coeurs, dans Rome,
+vous aiment et vous plaignent. L'adultère Antoine, sans frein dans ses
+désordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance à une
+prostituée qui la tourne avec bruit contre nous.
+
+OCTAVIE.--Est-il bien vrai, seigneur?
+
+CÉSAR.--Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, ma soeur; je
+vous prie, ne perdez pas patience, ma chère soeur!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS.
+
+CLÉOPATRE.--Je m'acquitterai envers toi, n'en doute pas.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?
+
+CLÉOPATRE.--Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette guerre, en
+disant que ce n'était pas convenable.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi pas? La guerre est déclarée contre moi, pourquoi
+n'y serais-je pas en personne?
+
+ÉNOBARBUS.--Je sais bien ce que je pourrais répondre: si nous nous
+servions en même temps de chevaux et de cavales, les chevaux seraient
+absolument superflus, car chaque cavale porterait un soldat et son
+cheval.
+
+CLÉOPATRE.--Que murmures-tu là?
+
+ÉNOBARBUS.--Votre présence doit nécessairement embarrasser Antoine: elle
+prendra de son coeur, de sa tête, de son temps, ce dont il n'a rien à
+perdre en cette circonstance. On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on
+dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui dirigent
+cette guerre.
+
+CLÉOPATRE.--Que Rome s'abîme! et périssent toutes les langues qui
+parlent contre nous! Je porte ma part du fardeau dans cette guerre, et,
+comme souveraine de mes États, je dois y remplir le rôle d'un homme.
+N'objecte plus rien, je ne resterai pas en arrière.
+
+ÉNOBARBUS.--Je me tais, madame.--Voici l'empereur.
+
+(Entrent Antoine et Canidius.)
+
+ANTOINE.--Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que César ait pu,
+de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement la mer d'Ionie et
+emporter Toryne?--Vous l'avez appris, mon coeur?
+
+CLÉOPATRE.--La diligence n'est jamais plus admirée que par les
+paresseux.
+
+ANTOINE.--Bonne satire de notre indolence, et qui ferait honneur au plus
+brave guerrier.--Canidius, nous le combattrons sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, sur mer, sans doute.
+
+CANIDIUS.--Pourquoi mon général a-t-il ce projet?
+
+ANTOINE.--Parce qu'il nous en a défié.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon seigneur l'a aussi défié en combat singulier?
+
+CANIDIUS.--Oui, et vous lui avez offert le combat à Pharsale, où César
+vainquit Pompée; mais toutes les propositions qui ne servent pas à son
+avantage, il les rejette. Vous devriez en faire autant.
+
+ÉNOBARBUS.--Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots ne sont que des
+muletiers, des moissonneurs, des gens levés à la hâte et par contrainte.
+La flotte de César est montée par des marins qui ont souvent combattu
+Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont pesants; il n'y a
+pour vous aucun déshonneur à refuser le combat sur mer, puisque vous
+êtes prêt à l'attaquer sur terre.
+
+ANTOINE.--Sur mer, sur mer.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon digne seigneur, vous perdez par là toute la supériorité
+que vous avez sur terre: vous démembrez votre armée, qui, en grande
+partie, est composée d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
+votre habileté si justement renommée; vous abandonnez le parti qui vous
+promet un succès assuré: vous vous exposez au simple caprice du hasard.
+
+ANTOINE.--Je veux combattre sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas de meilleurs.
+
+ANTOINE.--Nous brûlerons le surplus de notre flotte; et avec les autres
+vaisseaux bien équipés, nous battrons César, s'il ose avancer vers le
+promontoire d'Actium. Si la fortune nous trahit, nous pourrons alors
+prendre notre revanche sur terre. (_A un messager qui arrive_.) Ton
+message?
+
+LE MESSAGER.--Les nouvelles sont vraies, seigneur, César est signalé; il
+a pris Toryne.
+
+ANTOINE.--Peut-il y être en personne? Cela est impossible; il est même
+étrange que son armée y soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre
+nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à
+notre flotte. Partons, ma Thétis. (_Un soldat paraît_.) Que veux-tu,
+brave soldat?
+
+LE SOLDAT.--O noble empereur, ne combattez point sur mer; ne vous fiez
+pas à des planches pourries. Est-ce que vous vous défiez de cette épée
+et de ces blessures? Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de
+nager comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre
+sur terre, et en combattant de pied ferme.
+
+ANTOINE.--Allons, allons, partons.
+
+(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)
+
+LE SOLDAT.--Par Hercule, je crois que j'ai raison.
+
+CANIDIUS.--Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus sur ce qui fait
+sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les
+soldats de ces femmes.
+
+LE SOLDAT.--Vous gardez à terre les légions et toute la cavalerie,
+n'est-ce pas?
+
+CANIDIUS.--Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola et Caelius sont
+pour la mer; mais nous restons tranquilles à terre.--Cette diligence de
+César passe toute croyance.
+
+LE SOLDAT.--Pendant qu'il était encore à Rome, son armée marchait par
+légers détachements, qui ont trompé tous les espions.
+
+CANIDIUS.--Quel est son lieutenant, le sais-tu?
+
+LE SOLDAT.--On dit que c'est un certain Taurus.
+
+CANIDIUS.--Oh! je connais l'homme!
+
+(Un messager arrive.)
+
+LE MESSAGER.--L'empereur demande Canidius.
+
+CANIDIUS.--Le temps est gros d'évènements, et en enfante à chaque
+minute.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Une plaine près d'Actium. _Entrent_ CÉSAR, TAURUS, _officiers et
+autres_.
+
+CÉSAR.--Taurus!
+
+TAURUS.--Seigneur!
+
+CÉSAR.--N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le
+combat que l'affaire ne soit décidée sur mer: ne dépasse pas les ordres
+de ce parchemin, notre fortune en dépend.
+
+(Ils sortent.) (Entrent Antoine et Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, en face de
+l'armée de César; de ce poste, nous pourrons découvrir le nombre de ses
+vaisseaux et agir en conséquence.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée de terre, et
+Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre côté, dès qu'ils ont
+disparu on entend le bruit d'un combat naval.)
+
+ÉNOBARBUS _rentre_.--Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir
+davantage. L'_Antoniade_[25], le vaisseau amiral de la flotte égyptienne
+tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce
+spectacle a foudroyé mes yeux.
+
+[Note 25: «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait
+_Antoniade_, en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des
+arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint
+d'autres puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs
+nids.» PLUTARQUE.]
+
+(Entre Scarus.)
+
+SCARUS.--Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances dans
+l'Olympe!
+
+ÉNOBARBUS.--Quel est ce transport?
+
+SCARUS.--La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance.
+Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.
+
+ÉNOBARBUS.--Où en est le combat?
+
+SCARUS.--De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que
+la mort est certaine. Cette infâme prostituée d'Égypte, que la lèpre
+saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux,
+tous deux semblables, et que nous semblions même être l'aîné, je ne sais
+quel taon[26] la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait
+hausser les voiles et fuit.
+
+[Note 26: _Taon_, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la
+violence de sa piqûre.]
+
+ÉNOBARBUS.--J'en ai été témoin; mes yeux, rendus malades par ce
+spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.
+
+SCARUS.--À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble
+victime de ses enchantements, déploie les ailes de son vaisseau, et,
+comme un insensé, abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur
+ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience,
+la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas! hélas!
+
+CANIDIUS _arrive_.--Notre fortune sur mer est aux abois et s'abîme de la
+manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il
+fut jadis, tout allait à merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement
+l'exemple de la fuite!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Oui. Ah! en êtes vous là? En ce cas, bonsoir;
+adieu.
+
+CANIDIUS.--Ils fuient vers le Péloponèse.
+
+SCARUS.--Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.
+
+CANIDIUS.--Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie;
+déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.
+
+ÉNOBARBUS.--Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine,
+quoique la prudence me conseille le contraire.
+
+(Ils sortent par différents côtés.)
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE _et sa suite_.
+
+ANTOINE.--Écoutez, la terre me défend de la fouler plus longtemps.
+Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort
+_attardé_[27] dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.--Il me
+reste un vaisseau chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez,
+et allez faire votre paix avec César.
+
+[Note 27: _Benighted_, surpris par la nuit; nous avons conservé le
+mot _attardé_, qui rend assez bien le mot anglais.]
+
+TOUS.--Fuir? Non, pas nous.
+
+ANTOINE.--J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à se sauver
+et à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis décidé à
+suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
+trésor est dans le port; prenez-le.--Oh! j'ai suivi celle que je rougis
+maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent, car mes
+cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et
+ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie.--Mes amis,
+quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous
+faciliteront l'accès auprès de César. Je vous en conjure, ne vous
+affligez point: ne me parlez pas de votre répugnance, suivez le
+conseil que mon désespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui
+s'abandonnent eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans
+un instant vous mettre en possession de ce trésor et de ce
+vaisseau.--Laissez-moi, je vous prie, un moment.--Je vous en conjure,
+laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander.
+Je vous rejoindrai tout à l'heure.
+
+(Il s'assied.)
+
+(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)
+
+ÉROS.--Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.
+
+IRAS.--Consolez-le, chère reine.
+
+CHAHMIANE.--Le consoler! Oui, sans doute.
+
+CLÉOPATRE.--- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!
+
+ANTOINE.--Non, non, non, non.
+
+ÉROS.--La voyez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE, _détournant les yeux_.--Oh! loin de moi, loin, loin!
+
+CHARMIANE.--Madame....
+
+IRAS.--Madame, chère souveraine....
+
+ÉROS.--Seigneur, seigneur!
+
+ANTOINE.--Oui, mon seigneur, oui, vraiment.--Il portait à Philippes son
+épée dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le
+vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique
+Brutus[28]. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
+aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
+aujourd'hui...--N'importe.
+
+[Note 28: «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime
+patriotisme de Brutus.» WARBURTON.]
+
+CLÉOPATRE.--Ah! restez-là.
+
+ÉROS.--La reine, seigneur, la reine!
+
+IRAS.--Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est
+accablé par la honte.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, soutenez-moi donc.--Oh!
+
+ÉROS.--Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tête est
+penchée et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la
+rappeler à la vie.
+
+ANTOINE.--J'ai porté un coup mortel à ma réputation! le coup le plus
+lâche....
+
+ÉROS.--Seigneur, la reine...
+
+ANTOINE.--O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je cherche à dérober
+mon ignominie à tes yeux, en jetant mes regards en arrière, sur ce que
+j'ai laissé derrière moi, plongé dans le déshonneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes timides vaisseaux;
+j'étais loin de prévoir que vous me suivriez.
+
+ANTOINE.--Égyptienne, tu savais trop bien que mon coeur était attaché au
+gouvernail de ton vaisseau, et que tu me traînerais à la remorque. Tu
+connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de
+toi m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardonne-moi!
+
+ANTOINE.--Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions à ce
+jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours
+de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moitié de
+l'univers, qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
+savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée,
+affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardon.
+
+ANTOINE.--Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que
+j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de
+tout.--Nous avons envoyé notre maître d'école[29].--Est-il de retour?--Ma
+bien-airnée, je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
+aliments.--La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.
+
+[Note 29: Euphronius.]
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+Le camp de César en Égypte.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?
+
+DOLABELLA.--César, c'est son maître d'école; preuve qu'il est bien
+déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile, lui qui
+avait tant de rois pour messagers, il n'y a que quelques mois.
+
+(Entre Euphronius.)
+
+CÉSAR.--Approche et parle.
+
+EUPHRONIUS.--Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'étais,
+il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses desseins que la goutte de
+rosée sur une feuille de myrte en comparaison de l'Océan.
+
+CÉSAR.--Soit; remplis ta commission.
+
+EUPHRONIUS.--Il salue en toi le maître de sa destinée et demande à vivre
+en Égypte. Si tu refuses, il abaisse ses prétentions et te prie de le
+laisser respirer entre la terre et le ciel, en simple citoyen, dans
+Athènes. Voilà pour ce qui le regarde.--Quant à Cléopâtre, elle rend
+hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance et te demande, pour
+ses enfants, le diadème des Ptolémées, qui maintenant est assujetti à ta
+volonté suprême.
+
+CÉSAR.--Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.--Quant à la reine,
+je ne lui refuse point ni de l'entendre, ni de la satisfaire; mais c'est
+à condition qu'elle chassera de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle
+lui ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera point
+rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
+
+EUPHRONIUS.--Que la fortune continue de te suivre!
+
+CÉSAR.--Faites-lui traverser le camp. (_Euphronius sort--A Thyréus_.)
+Voici le moment d'essayer ton éloquence, pars, détache Cléopâtre
+des intérêts d'Antoine; promets-lui, en mon nom, tout ce qu'elle te
+demandera; ajoute toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans
+la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune rendrait
+parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse, Thyréus, fixe toi-même
+ta récompense, tes désirs seront obéis comme des lois.
+
+THYRÉUS.--César, je pars.
+
+CÉSAR.--Observe comment Antoine soutient son malheur; apprends-moi ce
+que tu conjectures de sa manière d'agir et de ses démarches.
+
+THYRÉUS.--César, je le ferai.
+
+
+
+SCENE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Que faut-il faire, Énobarbus?
+
+ÉNOBARBUS.--Penser et mourir[30].
+
+[Note 30: Les uns veulent qu'il y ait _drink and die_, boire et
+mourir, parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
+version porte _think and die_; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et
+cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, ce
+n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare à déserter.]
+
+CLÉOPATRE.--La faute est-elle à Antoine ou à moi?
+
+ÉNOBARBUS.--A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté de maîtriser sa
+raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de
+la guerre, où la terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
+Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas dû
+porter un coup fatal à sa réputation de grand capitaine, au moment où la
+moitié de l'univers combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la
+querelle. Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
+fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.
+
+CLÉOPATRE.--Tais-toi, je t'en prie.
+
+(Entrent Antoine et Euphronius)
+
+ANTOINE.--Et c'est là sa réponse?
+
+EUPHRONIUS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me
+sacrifier.
+
+EUPHRONIUS.--C'est ce qu'il a dit.
+
+ANTOINE.--Qu'elle le sache.--Envoyez au jeune César cette tête grise, et
+il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Votre tête, seigneur!
+
+ANTOINE.--Retourne vers lui.--Dis-lui qu'il porte sur son visage les
+roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions
+ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses
+légions, appartinssent à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
+triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de
+César: et que je le défie de venir, mettant de côté l'inégalité de nos
+fortunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer
+contre fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (_Au député_.) Suis-moi.
+
+(Antoine sort avec Euphronius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, cela est bien vraisemblable que César, entouré d'une
+armée victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en
+spectacle comme un spadassin!--Je vois bien que les jugements des hommes
+ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les
+qualités de l'âme et les font en même temps déchoir. Qu'il puisse
+rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance
+répondra à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.
+
+(Un esclave entre.)
+
+L'ESCLAVE.--Voici un envoyé de César.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! pas plus de cérémonies?--Voyez, mes femmes!--On se
+bouche le nez près de la rose épanouie dont on venait à genoux admirer
+les boutons!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Mon honneur et moi nous commençons à nous
+quereller. La loyauté gardée à des fous change notre constance en vraie
+folie; cependant, celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
+déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place
+dans l'histoire.
+
+(Entre Thyréus.)
+
+CLÉOPATRE.--Que veut César?
+
+THYRÉUS.--Venez l'entendre à l'écart.
+
+CLÉOPATRE.--Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.
+
+THYRÉUS.--Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS.--Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que César, sans quoi
+nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait à César, Antoine volerait
+au-devant de son amitié: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis
+de ses amis, j'entends de César.
+
+THYRÉUS.--Allons! Ainsi donc, illustre reine, César vous exhorte à ne
+pas tenir compte de votre situation, mais à vous souvenir seulement
+qu'il est César.
+
+CLÉOPATRE.--Poursuis.--C'est agir loyalement.
+
+THYRÉUS.--Il sait que vous restez attachée à Antoine moins par amour que
+par crainte.
+
+CLÉOPATRE.--Oh!
+
+THYRÉUS.--Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des
+taches forcées, mais non méritées.
+
+CLÉOPATRE.--Il est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a
+point cédé, il a été conquis par la force.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à
+Antoine.--Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement
+l'eau qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher
+t'abandonne.
+
+(Énobarbus sort.)
+
+THYRÉUS.--Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; car il souhaite
+surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchanté
+que vous fissiez de sa fortune un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui
+enflammerait encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
+moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez sous l'abri
+de sa puissance, lui le maître de l'univers.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+THYRÉUS.--Mon nom est Thyréus.
+
+CLÉOPATRE.--Gracieux messager, dis au grand César que je baise sa main
+victorieuse en la personne de son député; dis-lui que je m'empresse
+de déposer ma couronne à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
+Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'Égypte.
+
+THYRÉUS.--C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence
+et la fortune sont aux prises, si la première n'ose que ce qu'elle peut,
+nul hasard ne peut l'ébranler.--Accordez-moi la faveur de déposer mon
+hommage sur votre main.
+
+CLÉOPATRE.--Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé à
+la conquête des royaumes, posa ses lèvres sur cette main indigne de lui,
+et la couvrit d'une pluie de baisers.
+
+(Antoine entre avec Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Des faveurs!... par Jupiter tonnant!--Qui es-tu?
+
+THYRÉUS.--Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des hommes et
+du plus digne d'être obéi.
+
+ÉNOBARBUS.--Tu seras fouetté!
+
+ANTOINE, _à ses esclaves_.--Approchez ici.--(_A Cléopâtre_.)--Et toi,
+milan!--Eh bien! dieux et diables! mon autorité s'évanouit! Naguère,
+quand je criais holà! des rois accouraient aussitôt, comme une
+troupe d'enfants dans une course, et me répondaient: Que me
+voulez-vous?--N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
+(_Ses gens entrent_.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
+
+ÉNOBARBUS.--Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux
+lion mourant.
+
+ANTOINE.--Par la lune et les étoiles!--Qu'il soit fouetté! Fussent-ils
+vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage à César, si je
+les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment
+s'appelle-t-elle? Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
+vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier et vous
+demander miséricorde par ses gémissements. Qu'on m'emmène.
+
+THYRÉUS.--Marc-Antoine...
+
+ANTOINE.--Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, qu'on le ramène.
+Ce valet de César lui reportera un message. (_On emmène Thyréus_.--_A
+Cléopâtre_.) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue.--Ai-je
+laissé dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le père
+d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé
+par une femme qui regarde des valets?
+
+CLÉOPATRE.--Mon cher seigneur...
+
+ANTOINE.--Vous avez toujours été perfide. Mais quand nous nous
+endurcissons dans nos penchants dépravés, ô malheur! les justes dieux
+ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre
+infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher
+fièrement à notre perte.
+
+CLÉOPATRE.--- Oh! en sommes-nous là?
+
+ANTOINE.--Je vous ai trouvée comme un mets refroidi sur la table de
+Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi un reste de Cnéius Pompée;
+sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines,
+et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car je
+suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que
+c'est, ce que ce doit être que la vertu.
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi tout cela?
+
+ANTOINE.--Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un salaire et dit: _Dieu
+vous le rende_, prenne des libertés familières avec cette main qui
+s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et
+gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
+pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à cornes! car j'ai un
+motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait être
+comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
+l'adresse qu'il montre. (_Thyréus rentre avec les gens d'Antoine_.)
+Est-il fouetté?
+
+L'ESCLAVE.--Solidement, seigneur.
+
+ANTOINE.--A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?
+
+L'ESCLAVE.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE, _à Thyréus_.--Si ton père vit encore, qu'il regrette de n'avoir
+pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses
+triomphes, puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais,
+que la blanche main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
+vue.--Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois et dis-lui
+à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le
+dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus.
+Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort aisé, à présent que les
+astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite et
+ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que
+j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en
+sa puissance et qu'il peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le
+torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le
+faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.
+
+(Thyréus sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous fini?
+
+ANTOINE.--Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce présage seul
+annonce la chute d'Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
+
+ANTOINE.--Pour flatter César, avez-vous pu échanger des regards avec un
+homme qui lui lace ses chaussures?
+
+CLÉOPATRE.--Vous ne me connaissez pas encore?
+
+ANTOINE,--Je vous connais un coeur glacé pour moi.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur
+glacé en grêle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grêlon
+s'arrête dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second
+frappe Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de
+mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous cet orage de grêle,
+gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des
+moucherons du Nil!
+
+ANTOINE.--Je suis satisfait. César veut s'établir dans Alexandrie; c'est
+là que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu
+ferme; notre flotte dispersée s'est ralliée et vogue encore sous un
+appareil menaçant. Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je
+reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lèvres, je
+reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons gagner
+notre place dans l'histoire. J'espère encore.
+
+CLÉOPATRE.--Je reconnais mon héros.
+
+ANTOINE.--Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine,
+déploient une triple force, et je combattrai à toute outrance. Quand mes
+heures coulaient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur
+vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
+dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.--Viens, passons
+encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes
+sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernière fois,
+oublions en buvant la cloche de minuit.
+
+CLÉOPATRE.--C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais
+à le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore
+Antoine, je veux être Cléopâtre.
+
+ANTOINE.--- Nous goûterons encore le bonheur.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves
+officiers.
+
+ANTOINE.--Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine
+leurs cicatrices.--Venez, ma reine, il y a encore de la sève. Au premier
+combat que je livrerai, je forcerai la mort à me chérir, car je veux
+rivaliser avec sa faux homicide.
+
+(Ils sortent tous les deux.)
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, le voilà qui veut surpasser la foudre. Être furieux,
+c'est être vaillant par excès de peur; et, dans cette disposition, la
+colombe attaquerait l'épervier. Je vois cependant que mon général ne
+regagne du coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe sur
+la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il combat.--Je vais
+chercher les moyens de le quitter.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le camp de César près d'Alexandrie.
+
+CÉSAR _entre, lisant une lettre avec_ AGRIPPA, MÉCÈNE _et autres_.
+
+CÉSAR.--Il me traite d'_enfant_; il me menace, comme s'il avait le
+pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait battre de verges mon
+député; il me provoque à un combat singulier; César contre Antoine!--Que
+le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. En
+attendant, je me ris de son défi.
+
+MÉCÈNE.--César doit penser que lorsqu'un aussi grand homme qu'Antoine
+entre en furie, c'est qu'il est aux abois. Ne lui donnez aucun relâche,
+profitez de son égarement; jamais la fureur n'a su se bien garder
+elle-même.
+
+CÉSAR.--Annoncez à nos braves officiers que demain nous livrerons la
+dernière de nos nombreuses batailles. Nous avons dans notre camp des
+gens qui servaient encore dernièrement Antoine pour l'envelopper et le
+prendre lui-même.--Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale l'armée.
+Nous regorgeons de provisions, et ils ont bien mérité qu'on les traite
+avec profusion.--Pauvre Antoine! (Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE, CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS, _et autres
+officiers_.
+
+ANTOINE.--Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, seigneur.
+
+ANTOINE.--Pourquoi ne se battrait-il pas?
+
+ÉNOBARBUS.--C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné que vous,
+ce serait vingt hommes contre un seul.
+
+ANTOINE.--Demain, guerrier, nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je
+survivrai, ou je laverai mon affront en mourant dans tant de sang, que
+je ferai revivre ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?
+
+ÉNOBARBUS.--Je frapperai en criant: tout ou rien.
+
+ANTOINE.--Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, et n'épargnons rien
+pour notre repas de ce soir. _(Ses serviteurs entrent.)_ Donne-moi ta
+main, tu m'as toujours fidèlement servi; et toi aussi... et toi...
+et toi; vous m'avez tous bien servi, et vous avez eu des rois pour
+compagnons.
+
+CLÉOPATRE.--Que veut dire cela?
+
+ÉNOBARBUS, à _part_.--C'est une de ces bizarreries que le chagrin fait
+naître dans l'esprit.
+
+ANTOINE.--Et toi aussi, tu es honnête.--Je voudrais être multiplié en
+autant d'hommes que vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un
+Antoine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.
+
+TOUS.--Aux dieux ne plaise!
+
+ANTOINE.--Allons, mes bons amis, servez-moi encore ce soir. Ne ménagez
+pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi avec autant de respect que
+lorsque l'empire du monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes
+lois.
+
+CLÉOPATRE.--Que prétend-il?
+
+ÉNOBARBUS.--Faire pleurer ses amis.
+
+ANTOINE.--Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin de votre service;
+peut-être ne me reverrez-vous plus, ou ne reverrez-vous plus qu'une
+ombre défigurée; peut-être demain vous servirez un autre maître.--Je
+vous regarde comme un homme qui prend congé.--Mes fidèles amis, je ne
+vous congédie pas; non, inséparablement attaché à vous, votre maître ne
+vous quittera qu'à la mort. Servez-moi ce soir deux heures encore; je ne
+vous en demande pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi les affliger ainsi?
+Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile, mes yeux se remplissent aussi de
+larmes, comme s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous
+transformez pas en femmes.
+
+ANTOINE.--Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière m'enlève si telle est
+mon intention! Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes!
+Mes dignes amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne
+vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous priais de brûler
+cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de
+la journée de demain, et je veux vous conduire où je crois trouver la
+victoire et la vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper;
+venez, et noyons dans le vin toutes les réflexions.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Devant le palais. _Entrent deux soldats qui vont monter la
+garde_.
+
+PREMIER SOLDAT.--Bonsoir, camarade; c'est demain, le grand jour.
+
+SECOND SOLDAT.--Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien entendu
+d'étrange dans les rues?
+
+PREMIER SOLDAT.--Rien. Quelles nouvelles?
+
+SECOND SOLDAT.--Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit; bonne nuit.
+
+PREMIER SOLDAT.--Camarade, bonne nuit.
+
+(Entrent deux autres soldats.)
+
+SECOND SOLDAT.--Soldats, faites bonne garde.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.
+
+(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Nous, ici. (_Ils prennent leur poste_.) Et si demain
+notre flotte à l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre
+ne lâcheront pas pied.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--C'est une brave armée et pleine de résolution.
+
+(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Silence! Quel est ce bruit?
+
+PREMIER SOLDAT.--Chut, Chut!
+
+SECOND SOLDAT.--Écoutez.
+
+PREMIER SOLDAT.--Une musique aérienne.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Souterraine.
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--C'est bon signe, n'est-ce pas?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Non.
+
+PREMIER SOLDAT--Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?
+
+SECOND SOLDAT.--C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, et qui
+l'abandonne aujourd'hui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Avançons, voyons si les autres sentinelles entendent la
+même chose que nous.
+
+(Ils s'avancent à l'autre poste.)
+
+SECOND SOLDAT.--Eh bien! camarades!
+
+PLUSIEURS, _parlant à la fois_.--Eh bien! eh bien! entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Oui. N'est-ce pas étrange?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Entendez-vous, camarades, entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
+Voyons ce que cela donnera.
+
+PLUSIEURS _à la fois_.--Volontiers. C'est une chose étrange.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. ANTOINE, CLÉOPATRE, CHARMIANE,
+_suite_.
+
+ANTOINE.--Éros! Éros! mon armure.
+
+CLÉOPATRE.--Dormez un moment.
+
+ANTOINE.--Non, ma poule... Éros, allons, mon armure, Éros! (_Éros paraît
+avec l'armure._)Viens, mon brave serviteur, ajuste-moi mon armure.--Si
+la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave.
+Allons.
+
+CLÉOPATRE.--Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert ceci?
+
+ANTOINE.--Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui armes mon
+coeur... A faux, à faux.--Bon, l'y voilà, l'y voilà.
+
+CLÉOPATRE.--Doucement, je veux vous aider; voilà comme cela doit être.
+
+ANTOINE.--Bien, bien, nous ne pouvons manquer de prospérer; vois-tu, mon
+brave camarade! Allons, va t'armer aussi.
+
+ÉROS.--A l'instant, seigneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?
+
+ANTOINE.--À merveille, à merveille. Celui qui voudra déranger cette
+armure avant qu'il nous plaise de nous en dépouiller nous-mêmes pour
+nous reposer, essuiera une terrible tempête.--Tu es un maladroit,
+Éros; et ma reine est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.--O ma
+bien-aimée, que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, et si tu
+connaissais cette tâche royale, tu verrais quel ouvrier est Antoine!
+(_Entre un officier tout armé_.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu;
+tu te présentes en homme qui sait ce que c'est que la journée d'un
+guerrier. Nous nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
+que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
+
+L'OFFICIER.--Mille guerriers, seigneur, ont devancé le jour, et vous
+attendent au port couverts de leur armure.
+
+(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs capitaines
+suivis de leurs soldats.)
+
+UN CAPITAINE.--La matinée est belle. Salut, général!
+
+TOUS.--Salut, général!
+
+ANTOINE.--Voilà une belle musique, mes enfants! Cette matinée, comme le
+génie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de
+bonne heure; oui, oui.--Allons, donne-moi cela;--par ici;..... fort
+bien.--Adieu, reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
+m'attende. (_Il l'embrasse_.) Voilà le baiser d'un guerrier: je
+mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le temps à vous
+faire des adieux plus étudiés; je vous quitte maintenant comme un
+homme couvert d'acier. (_Antoine, Éros, les officiers et les soldats
+sortent_.) Vous, qui voulez vous battre, suivez-moi de près; je vais
+vous y conduire. Adieu.
+
+CHARMIANE.--Voulez-vous vous retirer dans votre appartement?
+
+CLÉOPATRE.--Oui, conduis-moi.--Il me quitte en brave. Plût aux dieux que
+César et lui pussent, dans un combat singulier, décider cette grande
+querelle! Alors, Antoine... Mais, hélas!... Allons, sortons.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.
+
+_Les trompettes sonnent; entrent_ ANTOINE ET ÉROS; _un soldat vient à
+eux_.
+
+LE SOLDAT.--Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse pour
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils et tes
+blessures, et n'avoir combattu que sur terre.
+
+LE SOLDAT.--Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés, et ce
+guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient encore aujourd'hui vos
+pas.
+
+ANTOINE.--Qui m'a quitté ce matin?
+
+ÉROS,--Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de vous. Appelez
+maintenant Énobarbus, il ne vous entendra pas; ou du camp de César il
+vous criera: Je ne suis plus des tiens.
+
+ANTOINE.--Que dis-tu?
+
+LE SOLDAT.--Seigneur, il est avec César.
+
+ÉROS.--Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.
+
+ANTOINE.--Est-il parti?
+
+LE SOLDAT.--Rien n'est plus certain.
+
+ANTOINE.--Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens pas une obole,
+je te le recommande. Écris-lui, je signerai la lettre; et fais-lui mes
+adieux dans les termes les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que
+je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer de
+maître.--Oh! ma fortune a corrompu les coeurs honnêtes.--Éros, hâte-toi.
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Le camp de César devant Alexandrie.
+
+FANFARES. CÉSAR _entre avec_ AGRIPPA, ÉNOBARBUS, _et autres_.
+
+CÉSAR.--Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre volonté est
+qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en nos soldats.
+
+AGRIPPA.--J'y vais, César.
+
+CÉSAR.--Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette
+journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même dans les trois
+parties du monde.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Antoine est arrivé sur le champ de bataille.
+
+CÉSAR.--Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde de notre
+armée ceux qui ont déserté, afin qu'Antoine fasse tomber en quelque
+sorte sa fureur sur lui-même.
+
+(César et sa suite sortent.)
+
+ÉNOBARBUS.--Alexas s'est révolté: il était allé en Judée pour les
+affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant Hérode d'abandonner son
+maître et de pencher du côté de César; et pour sa peine César l'a fait
+pendre.--Canidius et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu de
+l'emploi, mais non une confiance honorable.--J'ai mal fait, et je me
+le reproche moi-même, avec un remords si douloureux qu'il n'est plus
+désormais de joie pour moi.
+
+(Entre un soldat d'Antoine.)
+
+LE SOLDAT.--Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pas tous tes
+trésors, et de plus des marques de sa générosité. Son messager m'a
+trouvé de garde, et il est maintenant dans ta tente, où il décharge ses
+mulets.
+
+ÉNOBARBUS.--Je t'en fais don.
+
+LE SOLDAT.--Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la vérité. Il serait
+à propos que tu vinsses escorter le messager jusqu'à la sortie du camp:
+je suis obligé de retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté
+moi-même... Votre général est toujours un autre Jupiter.
+
+(Le soldat sort.)
+
+ÉNOBARBUS.--Je suis le seul lâche de l'univers; et je sens mon
+ignominie. O Antoine! mine de générosité, comment aurais-tu donc payé
+mes services et ma fidélité, toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci
+me fait gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt,
+un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le remords s'en
+chargera, je le sens.--Moi, combattre contre toi! Non: je veux aller
+chercher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est celui qui
+convient le mieux à la dernière heure de ma vie.
+
+(Il sort au désespoir.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Champ de bataille entre les deux camps. (On sonne la marche. Bruits de
+tambours et de trompettes.)
+
+_Entrent_ AGRIPPA _et antres_.
+
+AGRIPPA.--Battons en retraite: nous nous sommes engagés trop avant.
+César lui-même a payé de sa personne, et nous avons trouvé plus de
+résistance que nous n'en attendions.
+
+(Agrippa et les siens sortent.) (Bruit d'alarme. Entrent Antoine et
+Scarus blessés.)
+
+SCARUS.--O mon brave général! voilà ce qui s'appelle combattre. Si nous
+avions commencé par là, nous les aurions renvoyés chez eux avec des
+torchons autour de la tête.
+
+ANTOINE.--Ton sang coule à grands flots.
+
+SCARUS.--J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.
+
+ANTOINE.--Ils battent en retraite.
+
+SCARUS.--Nous les repousserons jusque dans des trous.--J'ai encore de la
+place pour six blessures.
+
+(Éros entre.)
+
+ÉROS.--Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une
+victoire complète.
+
+SCARUS.--Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les par derrière
+comme des lièvres; c'est une chasse d'assommer un fuyard.
+
+ANTOINE.--Je veux te donner une récompense pour cette saillie, et dix
+pour ta bravoure... Suis-moi.
+
+SCARUS.--Je vous suis en boitant.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Sous les murs d'Alexandrie.
+
+FANFARES. ANTOINE _revient au son d'une marche guerrière, accompagné de
+Scarus et de l'armée_.
+
+ANTOINE.--Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.--Que quelqu'un coure en
+avant et annonce nos hôtes à la reine. Demain, avant que le soleil nous
+voie, nous achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui.
+--Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous avez
+combattu, non pas en hommes qui servent les intérêts d'un autre, mais
+comme si chacun de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
+montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras
+vos femmes, vos amis; racontez-leur vos exploits, tandis que, versant
+des larmes de joie, ils essuieront le sang figé dans vos plaies, et
+baiseront vos blessures. (_A Scarus_.) Donne-moi ta main. _(Cléopâtre
+arrive avec sa suite_.) C'est à cette puissante fée que je veux vanter
+tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de ses louanges. O toi,
+astre de l'univers, enchaîne dans tes bras ce cou bardé de fer: franchis
+tout entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein
+pour y être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu
+en souriant après avoir échappé au grand piège où le monde va se
+précipiter[31]?
+
+[Note 31: _The world's great mare_, le grand piége du monde est la
+guerre.]
+
+ANTOINE.--Mon rossignol, nous les avons repoussés jusque dans leurs
+lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux gris, qui viennent se mêler
+à ma brune chevelure, nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et
+peut arriver au but aussi bien que la jeunesse.--Regarde ce soldat,
+présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la, mon guerrier.--Il
+a combattu aujourd'hui, comme si un dieu, ennemi de l'espèce humaine,
+avait emprunté sa forme pour la détruire.
+
+CLÉOPATRE.--Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or; c'était
+l'armure d'un roi.
+
+ANTOINE.--Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis comme le
+char sacré d'Apollon.--Donne-moi ta main; traversons Alexandrie dans
+une marche triomphante; portons devant nous nos boucliers, hachés comme
+leurs maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir
+toute cette armée, nous souperions tous ensemble, et nous boirions à la
+ronde au succès de demain, qui nous promet des dangers dignes des rois.
+Trompettes, assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments
+d'airain, mêlé aux roulements de nos tambourins; que le ciel et la terre
+confondent leurs sons pour applaudir à notre retour.
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+Le camp de César. _Sentinelles à leur poste; entre_ ÉNOBARBUS.
+
+PREMIER SOLDAT.--Si dans une heure nous ne sommes pas relevés, il nous
+faut retourner au corps de garde. La nuit est étoilée; et l'on dit que
+nous serons rangés en bataille vers la seconde heure du matin.
+
+SECOND SOLDAT.--Cette dernière journée a été cruelle pour nous.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô nuit! sois-moi témoin...
+
+SECOND SOLDAT.--Quel est cet homme?
+
+PREMIER SOLDAT.--Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera à la haine de
+la postérité les noms des traîtres, sois-moi témoin que le malheureux
+Énobarbus s'est repenti à ta face.
+
+PREMIER SOLDAT.--Énobarbus!
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Silence! écoutons encore.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô souveraine maîtresse de la véritable mélancolie, verse
+sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui
+résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon coeur contre le
+dur rocher de mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en
+poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine, mille
+fois pins généreux que ma désertion n'est infâme! ô toi, du moins,
+pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mémoire
+sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!
+
+(Il meurt.)
+
+SECOND SOLDAT.--Parlons lui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Oui, écoutons; mais il dort.
+
+PREMIER SOLDAT.--Je crois plutôt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait
+une pareille prière pour dormir.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons à lui.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.
+
+SECOND SOLDAT.--Entendez-vous, seigneur?
+
+PREMIER SOLDAT.--Le bras de la mort l'a atteint. (_Roulement de tambour
+dans l'éloignement_.) Écoutez, les tambours réveillent l'armée par leurs
+roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de
+marque. Notre heure de faction est bien passée.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons, viens; peut-être reviendra-t-il à lui.
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+La scène se passe entre les deux camps.
+
+ANTOINE, SCARUS _et l'armée._
+
+ANTOINE.--Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur
+plaisons guère sur terre.
+
+SCARUS.--On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
+
+ANTOINE.--Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air,
+dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire.
+Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la
+ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port;
+avançons afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de bataille et
+observer leurs mouvements.
+
+(Ils sortent.)
+
+CÉSAR _entre avec son armée_.--À moins que nous ne soyons attaqués, nous
+ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il
+n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarquées sur ses
+galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentrent Antoine et Scarus.)
+
+ANTOINE.--Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit où ces pins
+s'élèvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre
+quelle est l'issue probable de la journée.
+
+(Il sort.)
+
+SCARUS.--Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de
+Cléopâtre.--Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent
+pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils
+pensent. Antoine est vaillant et découragé; par accès sa fortune
+inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce
+qu'il n'a pas.
+
+(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)
+
+ANTOINE _rentre_.--Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma
+flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques
+en l'air, et boire avec ceux de César, comme des amis qui se retrouvent
+après une longue absence; ô femme trois fois prostituée[32], c'est toi
+qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que
+mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de fuir; car dès que je me
+serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en.
+Dis-leur à tous de fuir. (_Scarus sort_.) O soleil! je ne verrai plus
+ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
+se séparent ici.--C'est donc là que tout en est venu! Ces coeurs qui
+suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les désirs, se
+sont évanouis, et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute
+sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé de toute
+son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur d'Égyptienne! Cette fatale
+enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait
+auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux;
+telle qu'une véritable Égyptienne[33], elle m'a entraîné dans le fond de
+l'abîme par un tour de gibecière[34]. Éros! Éros!
+
+[Note 32: _Triple turn'd whore_. Elle s'était donnée d'abord à Jules
+César, dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit
+qu'elle le trompe déjà pour Octave.]
+
+[Note 33: _Gipsy_ est encore employé ici pour signifier Égyptienne
+d'Égypte et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien peinte par
+l'auteur de _Tom Jones_, et de nos jours par sir Walter Scott dans _Guy
+Mannering_.]
+
+[Note 34: On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs
+plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le milieu
+de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir bien ferme au
+milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il joue la prend par
+les deux bouts et l'enlève.]
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+ANTOINE.--Ah! magicienne! va-t'en!
+
+CLÉOPATRE.--D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?
+
+ANTOINE.--Disparais ou je vais te donner la récompense que tu mérites,
+et faire tort au triomphe de César. Qu'il s'empare de toi et te montre
+en spectacle à la populace de Rome; va suivre son char au milieu des
+huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux
+regards des rustres, comme un monstre étrange, pour quelque vile obole.
+Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles,
+qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (_Cléopâtre sort._) Tu as bien
+fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagné à expirer sous
+ma rage; une mort eût pu éviter mille morts...--Éros, ici!--La chemise
+de Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, enseigne-moi
+tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune[35],
+et prête-moi ces mains robustes qui soulevaient ton énorme massue, que
+je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce
+petit Romain, et je péris victime de ses complots. Elle mourra.--Éros,
+où es-tu?
+
+(Il sort.)
+
+[Note 35: _Let me lodge Lychas on the horns of the moon_, ce
+que Letourneur traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages
+ensanglantés, pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans
+son _Hercule_ peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de son
+sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait apporté à
+Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du centaure Nessus.]
+
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est plus furieux que ne le
+fut Télamon, frustré du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie
+ne se montra jamais plus menaçant.
+
+CHARMIANE.--Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous là, et envoyez
+lui annoncer que vous êtes morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec
+plus de douleur que l'homme de sa grandeur.
+
+CLÉOPATRE.--Allons au tombeau[36]... Mardian, va lui annoncer que je me
+suis tuée. Dis-lui que le dernier mot que j'ai prononcé était _Antoine_,
+et fais-lui, je t'en conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et
+reviens m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...
+
+[Note 36: Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait
+bâtir pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.]
+
+
+
+SCÈNE. XII
+
+
+Alexandrie.--Un autre appartement du palais.
+
+ANTOINE, ÉROS.
+
+
+ANTOINE.--Éros, tu me vois encore!
+
+ÉROS.--Oui, mon noble maître.
+
+ANTOINE.--Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble à un dragon, une
+vapeur qui nous représente un ours ou un lion, une citadelle avec des
+tours, un rocher pendant, un mont à double cime, ou un promontoire
+bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes; tu as vu ces
+images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crépuscule?
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une
+pensée par la séparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau
+dans l'eau.
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton général n'est plus
+qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne
+puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.--C'est pour l'Égypte
+que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder
+le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il était
+à moi, s'était attaché un million de coeurs, perdus maintenant; elle,
+qui a arrangé les cartes avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma
+gloire au triomphe de mon ennemi.--Non, ne pleure pas, cher Éros; pour
+finir mes destins, je me reste à moi-même. (_Entre Mardian._) Oh! ta
+vile maîtresse! elle m'a volé mon épée!
+
+MARDIAN.--Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé sans
+réserve sa fortune à la vôtre.
+
+ANTOINE.--Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il
+faut qu'elle meure.
+
+MARDIAN.--La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois,
+et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire est fait; elle
+a prévenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononcé, c'est:
+_Antoine, généreux Antoine!_ Elle a voulu encore prononcer votre nom,
+mais un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé entre ses
+lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son
+sein.
+
+ANTOINE.--Elle est morte?
+
+MARDIAN.--Morte.
+
+ANTOINE.--Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la longue journée est
+finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien payé de ton
+message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (_Mardian sort_.)
+Ôte-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les
+battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur,
+sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.--Dépêche, Éros,
+dépêche. Je ne suis plus un guerrier.--Débris de mon armure, allez
+loin de moi, vous avez été portés avec honneur.--Laissez-moi seul
+un moment.--(_Éros sort_.) Ô Cléopâtre! je je vais te rejoindre, et
+implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout délai
+est un nouveau supplice. Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et
+n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait inutile, et
+nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres
+efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.--Éros!--Je viens, ô ma
+reine!--Éros!--Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur
+les fleurs. Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
+regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de nos mânes.
+Didon et son Énée verront leur cour déserte, et toute la foule nous
+suivra.--Éros! Viens donc!
+
+(Éros paraît.)
+
+ÉROS.--Que veut mon maître?
+
+ANTOINE.--Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu avec tant de
+déshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée
+partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune
+des cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une
+femme. Mon âme est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit à
+notre César: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-même.--Éros, tu m'as juré
+que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien
+maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et
+d'horreurs inévitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort.
+Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est
+César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur
+tes joues.
+
+ÉROS.--Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous
+les traits des Parthes ennemis, lancés vainement contre vous?
+
+ANTOINE.--Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres de la vaste Rome,
+voir ton maître les bras croisés, courbant son front humilié et le
+visage dompté par une honte pénétrante, tandis que l'heureux César,
+marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui
+le suit?
+
+ÉROS.--Non, je ne voudrais pas le voir.
+
+ANTOINE.--Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me
+guérir. Allons, tire ton épée fidèle, qui dans tes mains fut tant de
+fois utile à ta patrie.
+
+ÉROS.--Ah! seigneur, pardonnez!
+
+ANTOINE.--Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te
+demande ici dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous
+tes services passés comme des accidents involontaires; tire ton épée et
+approche.
+
+ÉROS.--Détournez donc de moi ce noble visage, fait pour être adoré de
+l'univers entier.
+
+ANTOINE, _détournant son visage_.--Allons.
+
+ÉROS.--Mon épée est tirée.
+
+ANTOINE.--Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as
+tirée.
+
+ÉROS.--Mon cher maître, mon général, mon souverain, permettez qu'avant
+de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.
+
+ANTOINE.--Tu l'as dit, ami. Adieu.
+
+ÉROS.--Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?
+
+ANTOINE.--A l'instant, Éros.
+
+ÉROS.--Eh bien! ici alors... (_Il se jette sur son épée_.) C'est ainsi
+que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.
+
+(Il expire.)
+
+ANTOINE.--O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave Éros, tu
+m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le
+fidèle Éros ont, par leur courageux exemple, gagné sur moi de la gloire
+dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je
+vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait,
+Éros, ton maître meurt selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris.
+(_Il se précipite sur son épée_.) Comment, pas mort encore? pas mort?
+Holà, gardes! Oh! achevez-moi!
+
+(Entrent Dercétas et la garde).
+
+PREMIER GARDE.--D'où viennent ces cris?
+
+ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai
+commencé.
+
+SECOND GARDE.--L'astre est tombé.
+
+PREMIER GARDE.--Sa période est achevée.
+
+TOUS.--Hélas! ô malheur!
+
+ANTOINE.--Que celui de vous qui m'aime achève ma mort.
+
+PREMIER GARDE.--Pas moi.
+
+SECOND GARDE.--Ni moi.
+
+TROISIÈME GARDE.--Ni personne.
+
+(Ils sortent.)
+
+DERCÉTAS.--Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre
+seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être
+bien accueilli.
+
+(Diomède entre.)
+
+DIOMÈDE.--Où est Antoine?
+
+DERCÉTAS.--Là, Diomède, là.
+
+DIOMÈDE.--Est-il en vie?--Veux-tu répondre?
+
+(Dercétas sort.)
+
+ANTOINE.--Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et frappe; que j'achève de
+mourir.
+
+DIOMÈDE.--Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre m'envoie vers toi.
+
+ANTOINE.--Quand t'a-t-elle envoyé?
+
+DERCÉTAS.--Dans le moment, seigneur.
+
+ANTOINE.--Où est-elle?
+
+DIOMÈDE.--Elle est enfermée dans son monument: elle avait un
+pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la
+soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être
+arrangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
+vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, craignant
+l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous déclarer la vérité, et je
+viens, je le crains bien, trop tard.
+
+ANTOINE.--Trop tard, bon Diomède. Appelle mes gardes, je te prie.
+
+DIOMÈDE.--Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre
+seigneur vous appelle.
+
+(Les gardes entrent.)
+
+ANTOINE.--Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où est Cléopâtre; c'est
+le dernier service que je vous demanderai.
+
+UN GARDE.--Nous sommes désolés, seigneur, que vous ne puissiez pas
+survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.
+
+TOUS.--O jour de calamité!
+
+ANTOINE.--Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare
+l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent
+nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec
+insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à
+votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils
+sortent, emportant Antoine.)
+
+
+
+SCÈNE XIII
+
+
+Alexandrie.--Un mausolée.
+
+_On voit sur une galerie_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane! c'en est fait, je ne sors plus d'ici!
+
+CHARMIANE.--Consolez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne le veux pas... Les événements les plus étranges
+et les plus terribles seront les bienvenus; mais je dédaigne les
+consolations. L'étendue de ma douleur doit égaler la grandeur de sa
+cause. (_A Diomède, qui revient_.) Comment? est-il mort?
+
+DIOMÈDE.--Pas encore, madame, mais la mort est sur lui. Regardez de
+l'autre côté du monument, ses gardes l'ont apporté jusqu'ici.
+
+(Antoine paraît, porté par ses gardes.)
+
+CLÉOPATRE.--O soleil! consume la sphère où tu te meus, et qu'une nuit
+éternelle couvre le visage changeant du monde!--O Antoine! Antoine!
+Antoine!--Aide-moi, Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
+élevons-le jusqu'à moi.
+
+ANTOINE.--Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur de César qu'Antoine
+succombe, Antoine seul a triomphé de lui-même.
+
+CLÉOPATRE.--Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine ne devait
+triompher d'Antoine; mais malheur à moi qu'il en soit ainsi!
+
+ANTOINE.--Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant j'implore de
+la mort un moment pour que je puisse déposer sur tes lèvres encore un
+pauvre baiser, le dernier de tant de baisers.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne; mais je n'ose
+descendre, je crains d'être surprise... Jamais ce César, que la fortune
+accable de ses dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
+personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons de la force,
+les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais ta sage Octavie, avec
+son regard modeste et sa froide résolution, ne jouira du triomphe de me
+contempler; mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes; il
+faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi[37].
+
+[Note 37: «Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes; mais
+elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques
+chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine, et elle,
+avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui furent présents à ce
+spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose si piteuse à voir.»]
+
+ANTOINE.--O hâtez-vous, ou je m'en vais!
+
+CLÉOPATRE.--Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon seigneur est lourd! La
+douleur a épuisé nos forces, et ajoute un nouveau poids à son corps. Ah!
+si j'avais la puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait sur
+ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter... Mais viens,
+viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours fous. Oh! viens, viens,
+viens. (_Ils enlèvent et montent Antoine._) Et sois le bienvenu, le
+bienvenu auprès de moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te
+raniment. Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais à force
+de baisers.
+
+TOUS.--O douloureux spectacle!
+
+ANTOINE.--Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi un peu de vin
+pour que je puisse prononcer encore quelques paroles.
+
+CLÉOPATRE.--Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi accuser si
+hautement la fortune; que la fortune, perfide ouvrière, brise son
+rouet[38] dans le dépit que lui causeront mes outrages.
+
+[Note 38: _False housewife fortune break her wheel; wheel_ veut
+dire _rouet_ aussi bien que _roue_, et le rapport qui existe entre
+_housewife_ et _wheel_ (rouet) nous a décidé à adopter ce sens en dépit
+de la mythologie. Peut-être Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec
+la Destinée, qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus
+avec un rouet qu'on représente les Parques.]
+
+AKTOINE.--Un mot, chère reine; assurez auprès de César votre honneur et
+votre sûreté... Ah!
+
+CLÉOPATRE.--Ces deux choses ne vont pas ensemble.
+
+ANTOINE.--Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous ceux qui entourent
+César, ne vous fiez qu'à Proculéius.
+
+CLÉOPATRE.--Je me fierai à ma résolution et à mes mains, et non à aucun
+des amis de César.
+
+ANTOINE.--N'allez point gémir, ni vous lamenter sur le déplorable
+changement qui m'arrive au terme de ma carrière; charmez plutôt vos
+pensées par le souvenir de ma fortune passée, lorsque j'étais le plus
+noble, le plus grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
+honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque à mon compatriote;
+je suis un Romain vaincu avec honneur par un Romain. Ah! mon âme
+s'envole. Je n'en puis plus.
+
+(Antoine expire.)
+
+CLÉOPATRE.--O le plus généreux des mortels, veux-tu donc mourir? Tu n'as
+donc plus souci de moi?... Resterai-je dans ce monde insipide, qui, sans
+toi, n'est plus qu'un bourbier fangeux.--O mes femmes, voyez! Le roi de
+la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier de la guerre est
+flétri; la colonne des guerriers est renversée. Désormais les enfants et
+les filles timides marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges sont
+finis, et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous la
+clarté de la lune.
+
+(Elle s'évanouit.)
+
+CHARMIANE.--Ah! calmez-Vous, madame.
+
+IRAS.--Elle est morte aussi, notre maîtresse.
+
+CHARMIANE.--Reine...
+
+IRAS.--Madame...
+
+CHARMIANE.--O madame! madame! madame!
+
+IRAS.--Reine d'Égypte! souveraine...
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, tais-toi, Iras...
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne suis plus qu'une femme, et assujettie aux mêmes
+passions que la servante qui trait les vaches et exécute les plus
+obscurs travaux. Il m'appartiendrait de jeter mon sceptre aux dieux
+barbares, et de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe
+jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon trésor.--Tout n'est plus que
+néant. La patience est une sotte et l'impatience est devenue un chien
+enragé... Est-ce donc un crime de se précipiter dans la secrète demeure
+de la mort, avant que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes
+femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons, Charmiane! Mes
+chères filles!... Ah! femmes, femmes, voyez, notre flambeau est
+éteint. (_Aux soldats d'Antoine._)--Bons amis, prenez courage,
+nous l'ensevelirons; ensuite, ce qui est brave, ce qui est noble,
+accomplissons-le en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous
+prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette grande âme est
+glacée. O mes femmes, mes femmes! suivez-moi, nous n'avons plus d'amis,
+que notre courage et la mort la plus courte.
+
+(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le théâtre représente le camp de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE, GALLUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre, dis-lui que,
+dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer de nous que de tant
+différer.
+
+DOLABELLA.--J'y vais, César.
+
+(Il sort.)
+
+(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)
+
+CÉSAR.--Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser paraître ainsi
+devant nous?
+
+DERCÉTAS.--Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine, le meilleur
+des maîtres, et qui méritait les meilleurs serviteurs. Je ne l'ai point
+quitté, tant qu'il a été debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la
+vie que pour la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre
+à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour César. Si tu
+ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.
+
+CÉSAR.--Qu'est-ce que tu dis?
+
+DERCÉTAS.--Je dis à César qu'Antoine est mort.
+
+CÉSAR.--La chute d'un si grand homme aurait dû faire plus de bruit.
+La terre aurait dû lancer les lions dans les rues des cités, et les
+habitans des cités dans les antres des lions.--La mort d'Antoine n'est
+pas le trépas d'un seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.
+
+DERCÉTAS.--Il est mort, César, non par la main d'un ministre public de
+la justice, non par un fer emprunté. Mais ce même bras qui inscrivait
+son honneur sur toutes ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce
+courage invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure; tu la
+vois teinte encore de son noble sang.
+
+CÉSAR.--Vous avez l'air triste, mes amis.--Que les dieux me retirent
+leur faveur, si ces nouvelles ne sont pas faites pour mouiller les yeux
+des rois.
+
+AGRIPPA.--Et il est étrange que la nature nous force à gémir sur les
+actions que nous avons poursuivies avec le plus d'acharnement.
+
+MÉCÈNE.--Ses vices et ses vertus se balançaient également.
+
+AGRIPPA.--Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité. Mais vous,
+dieux, vous voulez nous laisser toujours quelques faiblesses pour faire
+de nous des hommes. César s'attendrit.
+
+MÉCÈNE.--Quand un si grand miroir est offert à ses yeux, il faut bien
+qu'il se voie.
+
+CÉSAR.--O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!--Mais nous sommes
+nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il fallait ou que je fusse offert
+moi-même à tes regards dans cet état d'abaissement, ou que je fusse
+spectateur du tien. Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers.
+Mais laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon frère, mon
+collègue dans toutes mes entreprises, mon associé à l'empire, mon ami
+et mon compagnon au premier rang des batailles; le bras de mon
+propre corps, le coeur où le mien allumait son courage... Que nos
+inconciliables étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour en
+venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je vous dirai mes
+pensées dans un moment plus convenable.
+
+(Entre un messager.)
+
+CÉSAR.--Le message de cet homme se devine dans son air; nous entendrons
+ce qu'il dira.--D'où viens-tu?
+
+LE MESSAGER.--Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien: la reine, ma
+maîtresse, confinée dans le seul asile qui lui reste, dans son tombeau,
+désire être instruite de vos intentions pour pouvoir se préparer au
+parti que la nécessité la forcera d'embrasser.
+
+CÉSAR.--Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra bientôt, par
+quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable et doux nous lui
+réservons. César ne peut vivre que pour être généreux.
+
+LE MESSAGER.--Que les dieux te gardent donc!
+
+(Le messager sort.)
+
+CÉSAR.--Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine qu'elle ne craigne
+de nous aucune humiliation; donne-lui les consolations qu'exigera la
+nature de ses chagrins, de peur que dans le sentiment de sa grandeur
+elle ne déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre,
+conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.--Va, et reviens
+en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura dit, et comment tu l'auras
+trouvée.
+
+PROCULÉIUS.--J'obéis, César.
+
+CÉSAR.--Gallus, accompagne-le.--Où est Dolabella, pour seconder
+Proculéius?
+
+(Gallus sort.)
+
+AGRIPPA et MÉCÈNE.--Dolabella!
+
+CÉSAR.--Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel emploi je l'ai
+chargé... Il sera prêt à temps.--Suivez-moi dans ma tente; vous allez
+voir avec quelle répugnance j'ai été engagé dans cette guerre, quelle
+douceur et quelle modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
+vous en convaincre par toutes les preuves que je puis vous montrer.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Intérieur du mausolée.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Mon désespoir commence à se calmer. C'est un pauvre honneur
+que d'être César; il n'est pas la fortune, mais seulement son esclave et
+un agent de ses volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
+toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents, emprisonne
+toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche désormais de sentir
+cette boue qui nourrit le mendiant et César.
+
+(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du mausolée.)
+
+PROCULÉIUS.--César m'envoie saluer la reine d'Égypte, et vous demander
+de sa part quels désirs raisonnables vous voulez qu'il vous accorde.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+PROCULÉIUS.--Mon nom est Proculéius.
+
+CLÉOPATRE, _de l'intérieur du mausolée_.--Antoine m'a parlé de toi, il
+m'a recommandé de te donner ma confiance; mais je ne m'embarrasse guère
+qu'on me trompe, je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton
+maître est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
+qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander moins qu'un
+royaume. S'il lui plait de me donner, pour mon fils, l'Égypte conquise,
+il me rendra ce qui m'appartient, et je fléchirai le genou devant lui
+avec reconnaissance.
+
+PROCULÉIUS.--Ayez bon courage; vous êtes tombée dans des mains royales;
+ne craignez rien. Livrez votre sort à mon maître avec une pleine
+confiance, il est une source de bienfaits, si abondante qu'elle se
+répand sur tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer votre
+douce soumission, et vous trouverez un conquérant dont la générosité
+plaidera pour vous quand il se verra implorer à genoux.
+
+CLÉOPATRE.--Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa fortune, et
+que je lui envoie le diadème qu'il a conquis. Je prends à toute heure
+des leçons d'obéissance, et j'aurai du plaisir à voir son visage.
+
+PROCULÉIUS.--Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, car je sais
+que votre sort touche celui qui l'a causé.
+
+GALLUS.--Vous voyez combien il est aisé de la surprendre (_à Proculéius
+et aux soldats_): gardez-la jusqu'à l'arrivée de César. (_Gallus
+sort.--Ici Proculéius et deux gardes escaladent le monument par une
+échelle, entrent par une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns
+des gardes forcent les portes_.)
+
+IRAS.--O grande reine!
+
+CHARMIANE.--O Cléopâtre! tu es prise, reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vite, vite, ô ma main!
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+PROCULÉIUS.--Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez pas sur vous
+cette fureur; je ne veux que vous secourir, et non vous trahir.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! on veut me priver même de la mort qui empêche les
+chiens de languir?
+
+PROCULÉIUS.--Cléopâtre, ne trompez pas la générosité de mon maître, en
+vous détruisant vous-même; que l'univers voie éclater sa grandeur d'âme;
+votre mort l'empêcherait à jamais.
+
+CLÉOPATRE.--O mort, où es-tu? Viens à moi, viens; oh! viens, et frappe
+une reine qui vaut bien des enfants et des mendiants.
+
+PROCULÉIUS.--Calmez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, je ne boirai
+pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le temps à déclarer mes
+résolutions, je ne dormirai pas non plus. César a beau faire, je saurai
+détruire cette prison mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra
+jamais traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée par les
+calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on pour me donner en
+spectacle à la valetaille de Rome, et pour essuyer ses sarcasmes et ses
+anathèmes? Plutôt chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
+l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil! plutôt devenir la
+proie des insectes et un objet d'horreur! plutôt prendre pour gibet les
+hautes Pyramides de mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!
+
+PROCULÉIUS.--Vous portez ces pensées d'horreur plus loin que César ne
+vous en donnera de raisons.
+
+(Entre Dolabella.)
+
+DOLABELLA.--Proculéius, César, ton maître, sait ce que tu as fait, et il
+t'envoie chercher. Je prends la reine sous ma garde.
+
+PROCULÉIUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
+douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai à César
+tout ce dont vous me chargerez.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que je veux mourir.
+
+(Proculéius et les soldats sortent.)
+
+DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'en sais rien....
+
+DOLABELLA.--Sûrement, vous me connaissez.
+
+CLÉOPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
+souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
+n'est-ce pas votre habitude?
+
+DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé Antoine: Oh! que le
+ciel m'accorde encore un pareil sommeil, où je puisse revoir encore un
+pareil mortel!
+
+DOLABELLA.--S'il vous plaisait....
+
+CLÉOPATRE.--Son visage était comme les cieux; on y voyait un soleil et
+une lune, qui, dans leur cours, éclairaient le petit O qu'on appelle la
+terre.
+
+DOLABELLA.--Parfaite créature....
+
+CLÉOPATRE.--Ses jambes écartées touchaient les deux rives de l'océan;
+son bras étendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait à
+ses amis, avait la sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
+menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
+Sa générosité ne connaissait point d'hiver; c'était un automne qui
+devenait plus riche à chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le
+dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément dans
+lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient sa livrée; des
+royaumes et des îles tombaient de sa poche comme des pièces d'argent.
+
+DOLABELLA.--Cléopâtre...
+
+CLÉOPATRE.--Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse exister
+jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?
+
+DOLABELLA.--Non, aimable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
+ou s'il a jamais existé, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
+la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
+pour égaler les étranges créations de l'imagination; et cependant,
+lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
+loin tous les fantômes.
+
+DOLABELLA.--Écoutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
+inestimable, et vos regrets en égalent la grandeur. Puissé-je ne jamais
+atteindre au succès que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
+ne me fait pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de mon
+coeur!
+
+CLÉOPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que César veut
+faire de moi?
+
+DOLABELLA.--J'hésite à vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.
+
+CLÉOPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.
+
+DOLABELLA.--Quoique César soit généreux....
+
+CLÉOPATRE.--Il veut me traîner en triomphe?
+
+DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.
+
+(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)
+
+Faites place.--César!
+
+(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)
+
+CÉSAR.--Où est la reine d'Égypte?
+
+DOLABELLA.--C'est l'empereur, madame.
+
+(Cléopâtre se prosterne à genoux.)
+
+CÉSAR.--Levez-vous, vous ne devez point fléchir les genoux; je vous en
+prie, levez-vous, reine d'Égypte.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il faut que j'obéisse
+à mon maître, à mon souverain.
+
+CÉSAR.--N'ayez point de si sombres idées: le souvenir de tous les
+outrages que nous avons reçus de vous, quoique marqués de notre sang,
+est effacé, ou nous n'y voyons que des événements dont le hasard seul
+est coupable.
+
+CLÉOPATRE.--Seul arbitre du monde, je ne puis défendre assez bien ma
+cause pour me justifier; mais j'avoue que j'ai été gouvernée par ces
+faiblesses qui ont souvent avant moi déshonoré mon sexe.
+
+CÉSAR.--Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés à les excuser
+qu'à les aggraver. Si vous répondez à nos vues, qui sont pour vous
+pleines de bonté, vous trouverez de l'avantage dans ce changement;
+mais si vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de cruauté en
+suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez de mes bienfaits, vous
+précipiterez vous-même vos enfants dans une ruine, dont je suis prêt à
+les sauver, si vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
+vous.
+
+CLÉOPATRE.--L'univers est ouvert devant vos pas: il est à vous; et nous,
+qui sommes vos écussons et vos trophées, nous serons attachés au lieu où
+il vous plaira... Seigneur, voici...
+
+CÉSAR.--C'est de Cléopâtre même que je veux prendre conseil sur tout ce
+qui l'intéresse.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà l'état[39] de mes richesses, de l'argenterie et des
+bijoux que je possède. Il est exact; et jusqu'aux moindres effets, rien
+n'y est omis. Où est Séleucus?
+
+[Note 39: «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances
+qu'elle pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses
+trésoriers nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour
+faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
+recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si fort
+pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux cheveux et
+luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. César s'en prit à
+rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc, César, n'est-ce pas une
+grande indignité, que tu ayes bien daigné prendre la peine de venir vers
+moi, et m'ayes fait l'honneur de parler avec moi chestive, réduite en
+si piteux et si misérable estat, et puis que mes serviteurs me viennent
+accuser, si j'ai peut-être mis à part et réservé quelques bagues et
+joyaux propres aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en
+parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à Octavia
+et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen tu me fusses
+plus doux et plus gracieux.»]
+
+SÉLEUCUS.--Me voici, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise, au péril de sa
+tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la vérité, Séleucus.
+
+SÉLEUCUS.--Madame, j'aimerais mieux me coudre les lèvres que d'affirmer,
+au péril de ma tête, ce qui n'est pas.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'ai-je donc gardé?
+
+SÉLEUCUS.--Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.
+
+CÉSAR.--Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre prudence.
+
+CLÉOPATRE.--O vois, César, considère comme la fortune est suivie! Mes
+serviteurs vont devenir les tiens; et si nous changions de sort, les
+tiens deviendraient les miens.--L'ingratitude de Séleucus me rend
+furieuse.--O lâche esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!--Quoi!
+tu t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais eusses-tu
+des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre, vil esclave,
+scélérat sans âme, chien, ô le plus lâche des hommes!
+
+CÉSAR.--Aimable reine, souffrez que je vous prie....
+
+CLÉOPATRE.--O César, quel sanglant affront pour moi!... Lorsque vous,
+dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez honorer de votre visite
+une infortunée, mon propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
+disgrâces par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je me
+serais réservé quelques frivoles parures de femme, quelques bagatelles
+sans valeur, de ces légers cadeaux qu'on offre à ses amis intimes; et
+encore quand j'aurais mis à part quelque objet d'une plus grande valeur
+pour Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, devrais-je
+être dévoilée par un homme que j'ai nourri? O dieux, cette noirceur me
+précipite encore plus bas que l'abîme où j'étais tombée! (_A Séleucus_)
+De grâce, va-t'en, ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore
+sous les cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu aurais pitié
+de moi!
+
+CÉSAR.--Ne réplique pas, Séleucus.
+
+CLÉOPATRE.--Que l'on sache que nous autres, grands de la terre, sommes
+accusés des fautes des autres; et que, lorsque nous tombons, nous
+répondons des crimes d'autrui. Nous sommes bien à plaindre!
+
+CÉSAR.--Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en réserve, ni de ce que
+vous avez déclaré, n'entrera dans le registre de mes conquêtes. Que tout
+cela reste à vous, disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est
+point un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets vendus par
+des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez de vous voir captive de vos
+pensées. Non, chère reine, notre intention est de régler votre sort sur
+les avis que vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez, l'intérêt
+et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un ami dans César; ainsi,
+adieu.
+
+CLÉOPATRE.--O mon maître et mon souverain!
+
+CÉSAR.--Non, non, madame.--Adieu.
+
+(César sort avec sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Il me flatte, mes filles, il me flatte de belles paroles
+pour me faire oublier ce que je dois à ma gloire. Mais écoute,
+Charmiane....
+
+(Elle parle bas à Charmiane.)
+
+IRAS.--Finissez, madame, le jour brillant est passé, et nous entrons
+dans les ténèbres.
+
+CLÉOPATRE.--Va au plus vite.--J'ai déjà donné les ordres, tout est
+arrangé. Va, et dépêche-toi.
+
+CHARMIANE.--J'y vais, madame.
+
+(Dolabella revient.)
+
+DOLABELLA.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--La voici, seigneur.
+
+(Charmiane sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella?
+
+DOLABELLA.--Madame, comme je vous l'ai juré sur vos ordres, auxquels mon
+attachement me fait un devoir religieux d'obéir, je viens vous annoncer
+que César a résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans trois
+jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. Profitez de votre
+mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs et ma promesse.
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.
+
+DOLABELLA.--Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine; il faut que je me
+rende auprès de César.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu, et merci. (_Dolabella sort_.) Iras, qu'en penses-tu?
+Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette
+d'Égypte, ainsi que moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers
+crasseux, leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans leurs
+bras pour nous montrer: nous serons au milieu du nuage de leurs haleines
+épaisses, empestées par des mets grossiers, et nous serons obligées d'en
+respirer la vapeur fétide.
+
+IRAS.--Que les dieux nous en préservent!
+
+CLÉOPATRE.--Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents
+licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de
+misérables rimeurs nous chansonneront sur des airs discordants; les
+histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
+aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie: Antoine, ivre,
+sera amené sur la scène, et moi je verrai quelque écolier à la voix
+glapissante, représenter Cléopâtre, et avilir ma grandeur sous le rôle
+d'une prostituée.
+
+IRAS.--O grands dieux!...
+
+CLÉOPATRE.--Oui, cela est certain.
+
+IRAS.--Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis bien sûre que mes
+ongles sont plus forts que mes yeux.
+
+CLÉOPATRE.--C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous ces préparatifs,
+et de déjouer leurs absurdes projets. (_Charmiane revient_.) C'est toi,
+Charmiane!--Allons, mes femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes
+plus brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, au-devant
+de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.--Oui, courageuse Charmiane, nous
+en finirons; et quand tu auras rempli cette dernière tâche, je te
+donnerai la permission de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
+ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce bruit?
+
+(Iras sort.--On entend un bruit dans l'intérieur.)
+
+UN GARDE.--Il y a un paysan qui veut absolument être introduit devant
+Votre Majesté; il vous apporte des figues.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on le fasse entrer. (_Le garde sort_.) Quel faible
+instrument suffit pour exécuter une grande action! Il m'apporte la
+liberté. Ma résolution est prise, et je ne sens plus rien en moi d'une
+femme. Des pieds à la tête je suis changée en marbre inflexible;
+maintenant la lune inconstante n'est plus ma planète.
+
+(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)
+
+LE GARDE.--Voilà cet homme.
+
+CLÉOPATRE.--Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. (_Le garde sort._) (_Au
+paysan._) As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue sans douleur?
+
+LE PAYSAN.--Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais pas être
+la cause que vous eussiez envie de le toucher; car sa morsure est
+immortelle: ceux qui en meurent n'en reviennent jamais, ou bien
+rarement.
+
+CLÉOPATRE.--Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient mortes?
+
+LE PAYSAN.--Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas plus tard
+qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, une fort honnête femme, mais un peu
+sujette à mentir[40]; ce qui ne convient pas à une femme, à moins que ce
+ne soit en tout honneur. On disait comment elle était morte de cette
+morsure, quelle douleur elle avait ressentie. Vraiment, elle rend un
+fort bon témoignage à cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on
+dit ne sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
+dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.
+
+[Note 40: Le paysan plaisante ici sur le verbe _to lie_, mentir et se
+coucher, _to lie in the uay of honesty_ est _se coucher_ en tout
+honneur avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à
+expliquer.]
+
+CLÉOPATRE.--Va-t'en, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec cette bête.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu.
+
+LE PAYSAN.--N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera son devoir de
+ver.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, oui, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver à garder
+qu'à des personnes prudentes, car il n'y a, ma foi, rien de bon à
+attendre du ver.
+
+CLÉOPATRE.--Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
+
+LE PAYSAN.--Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en prie; car il ne
+vaut pas la nourriture.
+
+CLÉOPATRE.--Et moi, me mangerait-il?
+
+LE PAYSAN.--Vous ne devez pas croire que je sois assez simple pour ne
+pas savoir que le diable lui-même ne voudrait pas manger une femme:
+je sais bien aussi que la femme est un mets digne des dieux, quand le
+diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de diables
+font un grand tort aux dieux dans les femmes; car sur dix femmes que
+font les dieux, les diables en corrompent cinq.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, laisse-moi; adieu.
+
+LE PAYSAN.--Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce
+ver.
+
+(Le paysan sort.)
+
+(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)
+
+CLÉOPATRE.--Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des
+désirs impatients d'immortalité: c'en est fait; le jus de la grappe
+d'Égypte n'humectera plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
+me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le vois se lever pour
+louer mon acte de courage, je l'entends se moquer de la fortune de
+César, Les dieux commencent par donner le bonheur aux hommes, pour
+excuser le courroux à venir.--Mon époux, je viens!--Que mon courage
+prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de feu, et je rends à la
+terre grossière mes autres éléments.--Bon, avez-vous fini?--Venez
+donc, et recueillez la dernière chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre
+Charmiane. Iras, adieu pour jamais. (_Elle les embrasse. Iras tombe et
+meurt._) Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic? Quoi, tu tombes?
+As-tu pu quitter la vie aussi doucement, le trait de la mort n'est donc
+pas plus redoutable que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
+encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement du monde, tu
+lui dis qu'il ne vaut pas la peine de lui faire nos adieux.
+
+CHARMIANE.--Dissous-toi, épais nuage, et change-toi en pluie; que je
+puisse dire que les dieux eux-mêmes pleurent.
+
+CLÉOPATRE.--Cet exemple m'accuse de lâcheté.--Si elle rencontre avant
+moi mon Antoine à la belle chevelure, il l'interrogera sur mon sort,
+et lui donnera ce baiser qui est le ciel pour moi. (_A l'aspic qu'elle
+applique sur son sein_.) Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë tranche
+d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie. Allons, pauvre animal
+venimeux, courrouce-toi et achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je
+puisse t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!
+
+CHARMIANE.--O astre de l'Orient!
+
+CLÉOPATRE.--Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon enfant sur mon
+sein, qui endort sa nourrice en tétant?
+
+CHARMIANE.--Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!
+
+CLÉOPATRE.--O toi! suave comme un baume, doux comme l'air, tendre... O
+Antoine!--(_Elle applique un autre aspic sur son bras_.) Allons, viens,
+toi aussi.--Pourquoi rester plus longtemps?...
+
+(Elle meurt.)
+
+CHARMIANE.--Dans ce monde odieux?...--Allons! adieu donc.--Maintenant,
+vante-toi, mort! tu as en ta possession une beauté sans égale. Beaux
+yeux, astres de lumière (_en lui fermant les yeux_), fermez-vous, et
+que jamais deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char doré de
+Phébus!...--Votre couronne est dérangée; je veux la redresser, et après
+jouer aussi mon rôle.
+
+(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)
+
+PREMIER GARDE.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--Parlez bas, ne l'éveillez point.
+
+PREMIER GARDE.--César a envoyé...
+
+CHARMIANE.--Un messager trop lent... (_Elle s'applique un aspic._) Oh!
+viens, allons vite, hâte-toi; je commence à te sentir.
+
+PREMIER GARDE,--Approchons. Oh! tout n'est pas en ordre; César est
+trompé.
+
+SECOND GARDE.--Voilà Dolabella que César avait envoyé; appelez-le.
+
+PREMIER GARDE.--Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien fait, Charmiane?
+
+CHARMIANE.--C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse issue de
+tant de rois illustres... Ah! soldat!...
+
+(Elle expire.)
+
+DOLABELLA _entre_.--Comment cela va-t-il ici?
+
+SECOND GARDE.--Tout est mort.
+
+DOLABELLA.--César, tes conjectures ont rencontré juste: tu viens voir de
+tes yeux l'acte funeste que tu as tant cherché à prévenir.
+
+(On entend crier derrière le théâtre.)
+
+Place; faites place à César.
+
+(Entrent César et sa suite.)
+
+DOLABELLA.--Ah! seigneur, vous êtes un devin trop habile: ce que vous
+craigniez est arrivé.
+
+CÉSAR.--Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein, et en
+souveraine elle a suivi sa volonté.--Le genre de leur mort? Je ne vois
+sur elle aucune trace de sang.
+
+DOLABELLA.--Qui les a quittées le dernier?
+
+PREMIER GARDE.--Un pauvre paysan qui leur a apporté des figues. Voilà
+encore sa corbeille.
+
+CÉSAR.--Empoisonnées alors?
+
+PREMIER GARDE.--César, Charmiane, que vous voyez là, vivait encore
+il n'y a qu'un moment. Elle était debout et parlait. Je l'ai trouvée
+arrangeant le diadème sur le front de sa maîtresse morte; elle tremblait
+en se tenant debout, et tout à coup elle est tombée.
+
+CÉSAR.--O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du poison, on le
+reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. Mais elle semble s'être
+endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les
+filets de ses grâces.
+
+DOLABELLA.--Là, sur son sein, paraît une trace de sang et un peu
+d'enflure; la même marque paraît sur son bras.
+
+PREMIER GARDE.--C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier
+ont sur elles une viscosité comme celle que les aspics laissent après
+eux dans les cavernes du Nil.
+
+CÉSAR.--Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son
+médecin m'a dit qu'elle avait fait des expériences sans fin sur les
+genres de mort les plus-faciles. (_Aux gardes_.) Enlevez-la dans son
+lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès de
+son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé un couple aussi
+fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les
+auteurs; et la pitié qu'inspire leur histoire rendra leur nom
+aussi célèbre que celui du vainqueur qui les a réduits à cette
+extrémité.--Notre armée, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi
+funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand
+ordre préside à cette solennité[41].
+
+[Note 41: Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'_Antoine et
+Cléopâtre_ pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de
+Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: _All for
+love_ or _the World well lost_. Elle a plus de régularité, plus
+d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées,
+et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y
+rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et
+de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai
+génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le _divin_
+Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de
+sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans
+plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu
+Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de
+ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé
+dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la
+meilleure qu'il ait faite.
+
+L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à
+Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et
+par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa
+naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden
+lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites,
+c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami,
+le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa
+passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine,
+qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance
+qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la
+résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle
+tentative contre Octave.
+
+Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et
+mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un
+rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain
+Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine
+se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait
+négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres
+séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui.
+Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous
+ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
+
+Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre
+lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher,
+et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions
+avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à
+sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas
+contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son
+épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de
+froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et
+réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée
+d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une
+scène très-courte qui finit le troisième acte.
+
+Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; il en
+charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des charmes de
+Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui déclarer son
+amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, profite de cet aveu
+pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et
+Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre avec Dolabella; ils la
+racontent à Antoine, qui, indigné contre eux, leur en fait les plus
+amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cléopâtre en rejette
+toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie
+pour le retenir. Ils se séparent.
+
+Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille
+navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la
+flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de César.
+Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le
+découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, se retire dans
+son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa
+feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir d'Antoine; il prie
+Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci s'étant poignardé lui-même,
+Antoine se précipite sur son épée. Cléopâtre accourt, le trouve mourant,
+et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.
+
+Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden avec
+celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de
+situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. Quiconque lira
+cette pièce de Dryden y verra partout les soins et le travail du poëte,
+qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et
+des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de
+Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources où il a puisé. Il est
+vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils
+n'y manquent pas complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du
+lecteur, il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera
+oublier ou négliger toutes les froides réflexions de la critique.
+
+L'_Antoine et Cléopâtre_ de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la
+tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en connais que
+l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même auteur, intitulée:
+_Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in
+imitation of the Roman way of writing_: elle est imprimée avec une
+collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le
+capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. Elle est en vers rimés et dans
+un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble, et
+très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléopâtre à
+quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va même
+jusqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté en différentes
+occasions de la vérité de l'histoire; mais les épisodes de son invention
+n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exemple, sur la scène un
+grand scélérat, Achillas, à qui il fait ourdir des trames secrètes pour
+s'emparer du trône d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse
+Iras. L'imitation du _style romain_, qu'annonce le titre de la pièce,
+ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore
+manquent-ils du vrai _style lyrique_.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
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+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
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+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine-readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
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+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
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