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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 04:47:50 -0700 |
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diff --git a/15942-h/15942-h.htm b/15942-h/15942-h.htm new file mode 100644 index 0000000..ffd3563 --- /dev/null +++ b/15942-h/15942-h.htm @@ -0,0 +1,6404 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=utf-8" /> +<meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> +<title>The Project Gutenberg eBook of Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare</title> + +<style type="text/css"> + +body { margin-left: 20%; + margin-right: 20%; + text-align: justify; } + +h1, h2, h3, h4, h5 {text-align: center; font-style: normal; font-weight: +normal; line-height: 1.5; margin-top: .5em; margin-bottom: .5em;} + +h1 {font-size: 300%; + margin-top: 0.6em; + margin-bottom: 0.6em; + letter-spacing: 0.12em; + word-spacing: 0.2em; + text-indent: 0em;} +h2 {font-size: 150%; margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +h3 {font-size: 130%; margin-top: 1em;} +h4 {font-size: 120%;} +h5 {font-size: 110%;} + +p {text-align: justify} + +p.footnote {font-size: 90%; + text-indent: 0%; + margin-left: 10%; + margin-right: 10%; + margin-top: 1em; + margin-bottom: 1em; } + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + +<div style='text-align:center; font-size:1.2em; font-weight:bold'>The Project Gutenberg eBook of Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'> +This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and +most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions +whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms +of the Project Gutenberg License included with this eBook or online +at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you +are not located in the United States, you will have to check the laws of the +country where you are located before using this eBook. +</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Antoine et Cléopâtre</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: William Shakespeare</div> +<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: François Pierre Guillaume Guizot</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: May 30, 2005 [eBook #15942]<br /> +[Most recently updated: April 29, 2022]</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div> +<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div> +<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team</div> +<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***</div> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur:</p> + +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br/> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br/> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br/> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br/> + +<p>Volume 2</p> +<p>Jules César.</p> +<p>Antoine et Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.</p> +<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br/> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br/> +<p>1864</p><br/> +</div></div> + +<p>=================================================================</p> + +<h1>ANTOINE<br/> + +ET<br/> + +CLÉOPÂTRE</h1> + +<h2>TRAGÉDIE</h2> + +<h3>NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE</h3> + +<p>On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des +scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une +succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau; +mais cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours +éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du +lecteur jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la +lecture d'<i>Antoine et Cléopâtre</i> qu'après s'être pénétré de la <i>Vie d'Antoine</i> +par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé +son plan, ses caractères et ses détails.</p> + +<p>Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils +plus légèrement esquissés que dans les autres grands drames de +Shakspeare; mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention +en est moins distraite des personnages principaux qui ressortent +fortement, et frappent l'imagination.</p> + +<p>On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse; +l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible, +passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir, un +homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances +l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles résolutions, +mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.</p> + +<p>Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous +peint Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine +et vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens, +Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince, +qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis +son avènement à l'empire.</p> + +<p>Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine +et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est +tracé d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et +Agrippa s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel +exploit est dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient +bravement tête à ses collègues, le verre à la main, encore est-on +oblige d'emporter ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.</p> + +<p>On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la +scène; peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de +venger un père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs; +et l'on est presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate +qui dit avec amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un +traité semblable. Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement. +D'ailleurs l'art exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé +dans une composition dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie +ne nous est aussi montrée qu'en passant; cette femme si douce, si +pure, si vertueuse, dont les grâces modestes sont éclipsées par l'éclat +trompeur et l'ostentation de son indigne rivale.</p> + +<p>Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et +rusée que nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie +de contrastes: tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande +comme une reine, volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans +son attachement pour Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour +elle. Si sa passion manque de dignité tragique, comme le malheur +l'ennoblit, comme elle s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme +qu'elle déploie à ses derniers instants! Elle se montre digne, en un +mot, de partager la tombe d'Antoine.</p> + +<p>Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle +où Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit +une protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le +nom d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.</p> + +<p>Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes +par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer +arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte +anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur +s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme +oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.</p> + +<p>Selon le docteur Malone, la pièce d'<i>Antoine et Cléopâtre</i> a été +composée en 1608, et après celle de <i>Jules César</i> dont elle est en +quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies la +même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire anglaise.</p> + +<h2>ANTOINE ET CLÉOPÂTRE</h2> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> + +<p>PERSONNAGES</p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="none"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 48%;"> +<p>MARC-ANTOINE,<br/> +OCTAVE CÉSAR,<br/> +M. EMILIUS LEPIDUS,<br/><br/> +SEXTUS POMPEIUS.<br/><br/> +DOMITIUS ENOBARBUS,<br/> +VENTIDIUS,<br/> +EROS,<br/> +SCARUS,<br/> +DERCÉTAS,<br/> +DEMETRIUS,<br/> +PHILON,<br/><br/> +MECENE,<br/> +AGRIPPA,<br/> +DOLABELLA,<br/> +PROCULÉIUS,<br/> +THYREUS,<br/><br/> +GALLUS,<br/> +MENAS,<br/> +MENECRATE,<br/> +VARIUS,<br/><br/> +TAURUS,<br/> +CASSIDIUS,<br/> +SILIUS,<br/> +EUPHRODIUS,<br/> +ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et<br/> +DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre<br/> +UN DEVIN.<br/> +UN PAYSAN.<br/> +CLÉOPÂTRE, reine d'Égypte.<br/> +OCTAVIE, soeur de César, femme d'Antoine.<br/> +CHARMIANE,<br/> +IRAS,<br/> +OFFICIERS.<br/> +SOLDATS.<br/> +MESSAGERS ET SERVITEURS.</p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 4%;"> +<p>}<br/> +}<br/> +}<br/><br/> +<br/><br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/><br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/><br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +}<br/> +<br/><br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +}<br/> +}<br/> +<br/> +<br/> +</p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 48%;"> +<p><br/> +triumvirs.<br/> +<br/><br/> +<br/><br/> +<br/> +<br/> +amis<br/> +d'Antoine<br/> +<br/> +<br/> +<br/><br/> +<br/> +<br/> +<br/>amis de César.<br/> +<br/> +<br/><br/> +<br/> +amis de Pompée.<br/> +<br/> +<br/><br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +femmes de Cléopâtre.<br/> +<br/> +<br/> +<br/> +</p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="stage1">La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.</p> + +<h2>ACTE PREMIER</h2> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Un appartement du palais de Cléopâtre.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> DÉMÉTRIUS ET PHILON.</p> + +<p>PHILON.—En vérité, ce fol amour de notre général +passe la mesure. Ses beaux yeux, qu'on voyait, au milieu +de ses légions rangées en bataille, étinceler, comme +ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards, +fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de +guerrier, qui, plus d'une fois, dans la mêlée des grandes +batailles, brisa sur son sein les boucles de sa cuirasse, +dément sa trempe. Il est devenu le soufflet et l'éventail +qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. +Regarde, les voilà qui viennent. <span class="stage2">(<i>Fanfares. Entrent Antoine +et Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des +éventails devant Cléopâtre</i>)</span>.—Observe-le bien, et tu verras +en lui la troisième colonne de l'univers<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> devenue le +jouet d'une prostituée. Regarde et vois.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'<i>Égyptienne</i> et de <i>Bohémienne</i>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Allusion au Triumvirat.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré +d'amour?</p> + +<p>ANTOINE.—C'est un amour bien pauvre, celui que l'on +peut calculer.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je veux établir, par une limite, jusqu'à +quel point je puis être aimée.</p> + +<p>ANTOINE.—Alors il te faudra découvrir un nouveau +ciel et une nouvelle terre.</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Des nouvelles, mon bon seigneur, des +nouvelles de Rome!</p> + +<p>ANTOINE.—Ta présence m'importune: sois bref.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie +peut-être est courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe +César ne vous envoie pas ses ordres suprêmes: <i>Fais +ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et affranchis cet +autre: obéis, ou nous te réprimanderons.</i></p> + +<p>ANTOINE.—Comment, mon amour?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Peut-être, et même cela est très-probable, +peut-être que vous ne devez pas vous arrêter plus +longtemps ici; César vous donne votre congé. Il faut +donc l'entendre, Antoine.—Où sont les ordres de Fulvie? +de César, veux-je dire? ou de tous deux?—Faites entrer +les messagers.—Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu +rougis, Antoine: ce sang qui te monte au visage rend +hommage à César; ou c'est la honte qui colore ton +front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.—Les +messagers!</p> + +<p>ANTOINE.—Que Rome se fonde dans le Tibre, que le +vaste portique de l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon +univers. Les royaumes ne sont qu'argile. Notre globe +fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le +noble emploi de la vie, c'est ceci <span class="stage2">(<i>il l'embrasse</i>)</span>, quand +un tendre couple, quand des amants comme nous peuvent +le faire. Et j'invite le monde sous peine de châtiment +à reconnaître que nous sommes incomparables!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé +Fulvie s'il ne l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne +le suis pas.—Antoine sera toujours lui-même.</p> + +<p>ANTOINE.—S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom +de l'amour et de ses douces heures, ne perdons pas le +temps en fâcheux entretiens. Nous ne devrions pas laisser +écouler maintenant sans quelque plaisir une seule +minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Entendez les ambassadeurs.</p> + +<p>ANTOINE.—Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied: +gronder, rire, pleurer: chaque passion brigue à l'envie +l'honneur de paraître belle et de se faire admirer sur +votre visage. Point de députés! Je suis à toi, et à toi +seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues +d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... +Venez, ma reine: hier au soir vous en aviez envie. <span class="stage2">(<i>Au +messager</i>.)</span> Ne nous parle pas.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent avec leur suite.)</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.—Antoine fait-il donc si peu de cas de +César?</p> + +<p>PHILON.—Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, +il s'écarte trop de ce caractère qui devrait toujours +accompagner Antoine.</p> + +<p>DÉMÉTRIUS.—Je suis vraiment affligé de voir confirmer +tout ce que répète de lui à Rome la renommée, si souvent +menteuse: mais j'espère de plus nobles actions +pour demain... Reposez doucement!</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Un autre appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.</p> + +<p>CHARMIANE.—Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable, +presque tout-puissant Alexas, où est le devin que +vous avez tant vanté à la reine? Oh! que je voudrais +connaître cet époux, qui, dites-vous, doit couronner ses +cornes de guirlandes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Être déshonoré en se faisant gloire de l'être, <i>charge his horns +with garlands</i>; il y a des commentateurs qui lisent <i>change</i> au lieu +de <i>charge</i>.</p> + +<p>ALEXAS.—Devin!</p> + +<p>LE DEVIN.—Que désirez-vous?</p> + +<p>CHARMIANE.—Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur, +qui connaissez les choses?</p> + +<p>LE DEVIN.—Je sais lire un peu dans le livre immense +des secrets de la nature.</p> + +<p>ALEXAS.—Montrez-lui votre main.</p> + +<p class="stage1">(Entre Énobarbus.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Qu'on serve promptement le repas: et +du vin en abondance, pour boire à la santé de Cléopâtre.</p> + +<p>CHARMIANE.—Mon bon monsieur, donnez-moi une +bonne fortune.</p> + +<p>LE DEVIN.—Je ne la fais pas, mais je la devine.</p> + +<p>CHARMIANE.—Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une +bonne.</p> + +<p>LE DEVIN.—Vous serez encore plus belle que vous +n'êtes.</p> + +<p>CHARMIANE.—Il veut dire en embonpoint.</p> + +<p>IRAS.—Non; il veut dire que vous vous farderez quand +vous serez vieille.</p> + +<p>CHARMIANE.—Que les rides m'en préservent!</p> + +<p>ALEXAS.—Ne troublez point sa prescience, et soyez +attentive.</p> + +<p>CHARMIANE.—Chut!</p> + +<p>LE DEVIN.—Vous aimerez plus que vous ne serez +aimée.</p> + +<p>CHARMIANE.—J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec +le vin.</p> + +<p>ALEXAS.—Allons, écoutez.</p> + +<p>CHARMIANE.—Voyons, maintenant, quelque bonne +aventure; que j'épouse trois rois dans une matinée, que +je devienne veuve de tous trois, que j'aie à cinquante +ans un fils auquel Hérode<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de Judée rende hommage. +Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César, +et de marcher l'égale de ma maîtresse.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a><br /> +<br /> +Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le +royaume de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au +personnage de ce monarque dans <i>les Mystères</i> de l'origine du +théâtre. Hérode y était toujours représenté comme un tyran +sombre et cruel, et son nom devint une expression proverbiale +pour peindre la fureur dans ses excès.<br /> +<br /> +C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le caractère +d'Hérode, <i>out-Herods Herod</i>.<br /> +<br /> +Dans cette tragédie (<i>Antoine et Cléopâtre</i>), Alexas dit à la +reine qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder quand +elle est de mauvaise humeur. Charmiane désire donc un fils qui +soit respecté d'Hérode, c'est-à-dire des monarques les plus fiers +et les plus cruels.</p> + +<p>LE DEVIN.—Vous survivrez à la reine que vous servez.</p> + +<p>CHARMIANE.—Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une +longue vie que des figues<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un rapport +mystérieux entre ce mot de <i>figues</i> prononcé sans intention, +et la corbeille de figues, qui, au cinquième acte, renferme l'aspic +dont la morsure abrège les jours de Cléopâtre.</p> + +<p>LE DEVIN.—Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure +fortune que celle qui vous attend.</p> + +<p>CHARMIANE.—A ce compte, il y a toute apparence que +mes enfants n'auront pas de nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Je vous prie, combien +dois-je avoir de garçons et de filles?</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> C'est-à-dire je n'aurai point d'enfants.</p> + +<p>LE DEVIN.—Si chacun de vos désirs avait un sein +fécond, vous auriez un million d'enfants.</p> + +<p>CHARMIANE.—Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce +que tu es un sorcier.</p> + +<p>ALEXAS.—Vous croyez que votre couche est la seule +confidente de vos désirs.</p> + +<p>CHARMIANE.—Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne +aventure.</p> + +<p>ALEXAS.—Nous voulons tous savoir notre destinée.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ma destinée, comme celle de la plupart +de vous, sera d'aller nous coucher ivres ce soir.</p> + +<p>LE DEVIN.—Voilà une main qui présage la chasteté, si +rien ne s'y oppose d'ailleurs.</p> + +<p>CHARMIANE.—Oui, comme le Nil débordé présage la +famine...</p> + +<p>IRAS.—Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez +pas prédire.</p> + +<p>CHARMIANE.—Oui, si une main humide n'est pas un +pronostic de fécondité, il n'est pas vrai que je puisse me +gratter l'oreille.—Je t'en prie, dis-lui seulement une +destinée tout ordinaire.</p> + +<p>LE DEVIN.—Vos destinées se ressemblent.</p> + +<p>IRAS.—Mais comment, comment? Citez quelques particularités.</p> + +<p>LE DEVIN.—J'ai dit.</p> + +<p>IRAS.—Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de +bonne fortune de plus qu'elle?</p> + +<p>CHARMIANE.—Et si vous aviez un pouce de bonne fortune +de plus que moi, où le choisiriez-vous?</p> + +<p>IRAS.—Ce ne serait pas au nez de mon mari.</p> + +<p>CHARMIANE.—Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!—Alexas! +allons, sa bonne aventure, à lui, sa +bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme qui ne +puisse pas marcher. Douce Isis<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, je t'en supplie, que +cette femme meure! et alors donne-lui-en une pire +encore, et après celle-là d'autres toujours plus méchantes, +jusqu'à ce que la pire de toutes le conduise en riant à sa +tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis, exauce ma +prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions +plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne +Isis, je t'en conjure!</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils représentaient +tenant dans sa main une sphère et une amphore pleine +de blé.</p> + +<p>IRAS.—Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière +que nous t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur +de voir un bel homme avec une mauvaise femme, c'est +un chagrin mortel de voir un laid malotru sans cornes: +ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la destinée +qui lui convient.</p> + +<p>CHARMIANE.—Ainsi soit-il.</p> + +<p>ALEXAS.—Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer, +elles se prostitueraient pour en venir à bout.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Silence: voici Antoine.</p> + +<p>CHARMIANE.—Ce n'est pas lui; c'est la reine.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cléopâtre.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Avez-vous vu mon seigneur?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Non, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Est-ce qu'il n'est pas venu ici?</p> + +<p>CHARMIANE.—Non, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il était d'une humeur gaie... Mais tout +à coup un souvenir de Rome a saisi son âme.—Énobarbus!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Madame?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Cherchez-le, et l'amenez ici...—Où est +Alexas?</p> + +<p>ALEXAS.—Me voici, madame, à votre service.—Mon +seigneur s'avance.</p> + +<p class="stage1">(Antoine entre avec un messager et sa suite.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Nous ne le regarderons pas.—Suivez-moi.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, +Charmiane, le devin et la suite.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur +le champ de bataille...</p> + +<p>ANTOINE.—Contre mon frère Lucius?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oui: mais cette guerre a bientôt été +terminée. Les circonstances les ont aussitôt réconciliés, +et ils ont réuni leurs forces contre César. Mais, dès le premier +choc, la fortune de César dans la guerre les a chassés +tous deux de l'Italie.</p> + +<p>ANTOINE.—Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à +m'apprendre?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les mauvaises nouvelles sont fatales à +celui qui les apporte.</p> + +<p>ANTOINE.—Oui, quand elles s'adressent à un insensé, +ou à un lâche; poursuis.—Avec moi, ce qui est passé est +passé, voilà mon principe. Quiconque m'apprend une +vérité, dût la mort être au bout de son récit, je l'écoute +comme s'il me flattait.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle, +a envahi l'Asie Mineure depuis l'Euphrate avec son +armée de Parthes; sa bannière triomphante a flotté +depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie; tandis que...</p> + +<p>ANTOINE.—Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oh! mon maître!</p> + +<p>ANTOINE.—Parle-moi sans détour: ne déguise point les +bruits populaires: appelle Cléopâtre comme on l'appelle +à Rome; prends le ton d'ironie avec lequel Fulvie parle de +moi; reproche-moi mes fautes avec toute la licence de la +malignité et de la vérité réunies.—Oh! nous ne portons +que des ronces quand les vents violents demeurent +immobiles; et le récit de nos torts est pour nous une +culture.—Laisse-moi un moment.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Selon votre plaisir, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTOINE.—Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le +messager de Sicyone.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR.—Le messager de Sicyone? y en a-t-il +un?</p> + +<p>SECOND SERVITEUR.—Seigneur, il attend vos ordres.</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'il vienne.—Il faut que je brise ces fortes +chaînes égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. +<span class="stage2">(<i>Entre un autre messager.</i>)</span> Qui êtes-vous?</p> + +<p>LE SECOND MESSAGER.—Votre épouse Fulvie est morte.</p> + +<p>ANTOINE.—Où est-elle morte?</p> + +<p>LE MESSAGER.—A Sicyone: la longueur de sa maladie, +et d'autres circonstances plus graves encore, qu'il vous +importe de connaître, sont détaillées dans cette lettre.</p> + +<p class="stage1">(Il lui donne la lettre.)</p> + +<p>ANTOINE.—Laissez-moi seul. <span class="stage2">(<i>Le messager sort</i>.)</span> Voilà +une grande âme partie! Je l'ai pourtant désiré.—L'objet +que nous avons repoussé avec dédain, nous voudrions le +posséder encore! Le plaisir du jour diminue par la révolution +des temps et devient une peine.—Elle est bonne +parce qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait +la ramener!—Il faut absolument que je m'affranchisse +du joug de cette reine enchanteresse. Mille maux +plus grands que ceux que je connais déjà sont près +d'éclore de mon indolence.—Où es-tu, Énobarbus?</p> + +<p class="stage1">(Énobarbus entre.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Que voulez-vous, seigneur?</p> + +<p>ANTOINE.—Il faut que je parte sans délai de ces lieux.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—En ce cas, nous tuons toutes nos femmes. +Nous voyons combien une dureté leur est mortelle: s'il +leur faut subir notre départ, la mort est là pour elles.</p> + +<p>ANTOINE.—Il faut que je parte.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Dans une occasion pressante, que les +femmes meurent!—Mais ce serait pitié de les rejeter +pour un rien, quoique comparées à un grand intérêt +elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit +de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je +l'ai vue mourir vingt fois pour des motifs bien plus +légers. Je crois qu'il y a de l'amour pour elle dans la +mort, qui lui procure quelque jouissance amoureuse, +tant elle est prompte à mourir.</p> + +<p>ANTOINE.—Elle est rusée à un point que l'homme ne +peut imaginer.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Hélas, non, seigneur! Ses passions ne +sont formées que des plus purs éléments de l'amour. +Nous ne pouvons comparer ses soupirs et ses larmes aux +vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que +celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une +ruse chez elle. Si c'en est une, elle fait tomber la pluie +aussi bien que Jupiter.</p> + +<p>ANTOINE.—Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ah! seigneur, vous auriez manqué de +voir une merveille; et n'avoir pas été heureux par elle, +c'eût été décréditer votre voyage.</p> + +<p>ANTOINE.—Fulvie est morte.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Seigneur?</p> + +<p>ANTOINE.—Fulvie est morte.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Fulvie?</p> + +<p>ANTOINE.—Morte!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un +sacrifice d'actions de grâces! Quand il plaît à leur divinité +d'enlever à un homme sa femme, ils lui montrent +les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui faisant +voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des +gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre +femme que Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure +et des motifs pour vous lamenter; mais votre chagrin +porte avec lui sa consolation; votre vieille chemise +vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des +larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler +avec un oignon.</p> + +<p>ANTOINE.—Les affaires qu'elle a entamées dans l'État +ne peuvent supporter mon absence.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Et les affaires que vous avez entamées +ici ne peuvent se passer de vous, surtout celle de Cléopâtre, +qui dépend absolument de votre présence.</p> + +<p>ANTOINE.—Plus de frivoles réponses.—Que nos officiers +soient instruits de ma résolution. Je déclarerai à +la reine la cause de notre expédition, et j'obtiendrai de +son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas seulement +la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants +encore, qui parlent fortement à mon coeur: des lettres +aussi de plusieurs de nos amis qui travaillent pour nous +dans Rome, pressent mon retour dans ma patrie. Sextus +Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer. Notre +peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à +l'homme de mérite, que lorsque son mérite a disparu, +commence à faire passer toutes les dignités et la gloire +du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà en renommée +et en puissance, plus grand encore par sa naissance +et son courage, passe pour un grand guerrier; si ses +avantages vont en croissant, l'univers pourrait être en +danger. Plus d'un germe se développe, qui, semblable +au poil d'un coursier<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, n'a pas encore le venin du serpent, +mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont +l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de +nous éloigner promptement de ces lieux.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Une vieille superstition populaire disait que la crinière d'un +cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux +vivants.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je vais exécuter vos ordres.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Où est-il?</p> + +<p>CHARMIANE.—Je ne l'ai pas vu depuis.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Voyez où il est, qui est avec lui, et ce +qu'il fait. Je ne vous ai pas envoyée.—Si vous le trouvez +triste, dites que je suis à danser; s'il est gai, annoncez +que je viens de me trouver mal. Volez, et revenez.</p> + +<p>CHARMIANE.—Madame, il me semble que si vous l'aimez +tendrement, vous ne prenez pas les moyens d'obtenir +de lui le même amour.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que devrais-je faire,... que je ne fasse?</p> + +<p>CHARMIANE.—Cédez-lui en tout; ne le contrariez en +rien.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tu parles comme une folle; c'est le +moyen de le perdre.</p> + +<p>CHARMIANE.—Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous +en prie, prenez garde: nous finissons par haïr ce que +nous craignons trop souvent. <span class="stage2">(<i>Antoine entre</i>.)</span> Mais voici +Antoine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je suis malade et triste.</p> + +<p>ANTOINE.—Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de +ce lieu. Je vais tomber. Cela ne peut durer longtemps: +la nature ne peut le supporter.</p> + +<p>ANTOINE.—Eh bien! ma chère reine...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je vous prie, tenez-vous loin de moi.</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'y a-t-il donc?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je lis dans vos yeux que vous avez reçu +de bonnes nouvelles. Que vous dit votre épouse?—Vous +pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle ne vous eût jamais +permis de venir!—Qu'elle ne dise pas surtout que c'est +moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous. +Vous êtes tout à elle.</p> + +<p>ANTOINE.—Les dieux savent bien...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non, jamais reine ne fut si indignement +trahie... Cependant, dès l'abord, j'avais vu poindre ses +trahisons.</p> + +<p>ANTOINE.—Cléopâtre!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Quand tu ébranlerais de tes serments le +trône même des dieux, comment pourrais-je croire que +tu es à moi, que tu es sincère, toi, qui as trahi Fulvie? +Quelle passion extravagante a pu me laisser séduire par +ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?</p> + +<p>ANTOINE.—Ma tendre reine...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte +pour me quitter: dis-moi adieu, et pars. Lorsque +tu me conjurais pour rester, c'était alors le temps des +paroles: tu ne parlais pas alors de départ.—L'éternité +était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur était +peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui +ne nous fît goûter la félicité du ciel. Il en est encore +ainsi, ou bien toi, le plus grand guerrier de l'univers, +tu en es devenu le plus grand imposteur!</p> + +<p>ANTOINE.—Que dites-vous, madame?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que je voudrais avoir ta taille.—Tu +apprendrais qu'il y avait un coeur en Égypte.</p> + +<p>ANTOINE.—Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité +des circonstances exige pour un temps notre service; +mais mon coeur tout entier reste avec vous. Partout, +notre Italie étincelle des épées de la guerre civile. +Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité +de deux pouvoirs domestiques engendre les factions. +Le parti odieux, devenu puissant, redevient le parti +chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de son +père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux +qui n'ont point gagné au gouvernement actuel: leur +nombre s'accroît et devient redoutable, et les esprits +fatigués du repos aspirent à en sortir par quelque résolution +désespérée.—Un motif plus personnel pour moi, +et qui doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la +mort de Fulvie.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de +la folie de l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité +de l'enfance!—Fulvie peut-elle mourir?</p> + +<p>ANTOINE.—Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux +et lisez à votre loisir tous les troubles qu'elle a suscités. +La dernière nouvelle est la meilleure; voyez en quel +lieu, en quel temps elle est morte.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O le plus faux des amants! Où sont les +fioles<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur? +Ah! je vois maintenant, je vois par la mort de +Fulvie comment la mienne sera reçue!</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient +dans les mausolées.</p> + +<p>ANTOINE.—Cessez vos reproches, et préparez-vous à +entendre les projets que je porte en mon sein, qui s'accompliront +ou seront abandonnés selon vos conseils. Je +jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars +de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix +ou la guerre au gré de vos désirs.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Coupe mon lacet, Charmiane, viens; +mais non.... laisse-moi: je me sens mal, et puis mieux +dans un instant: c'est ainsi qu'aime Antoine!</p> + +<p>ANTOINE.—Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez +justice à l'amour d'Antoine, qui supportera aisément +une juste procédure.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de +grâce, détourne-toi, et verse des pleurs pour elle; puis, +fais-moi tes adieux, et dis que ces pleurs coulent pour +l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de dissimulation +profonde et qui imite l'honneur parfait.</p> + +<p>ANTOINE.—Vous m'échaufferez le sang.—Cessez.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tu pourrais faire mieux, mais ceci est +bien déjà.</p> + +<p>ANTOINE.—Je jure par mon épée!...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Jure aussi par ton bouclier... Son jeu +s'améliore; mais il n'est pas encore parfait.—Vois, +Charmiane, vois, je te prie, comme cet emportement sied +bien à cet Hercule romain<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient +d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait +dans le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait +quelque ressemblance avec les statues et les médailles d'Hercule, +dont Antoine affectait de contrefaire de son mieux le port et la +contenance.</p> + +<p>ANTOINE.—Je vous laisse, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur, +il faut donc nous séparer...» Non, ce n'est pas +cela: «Seigneur, nous nous sommes aimés.» Non, ce +n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque +chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un +autre Antoine; j'ai tout oublié!</p> + +<p>ANTOINE.—Si votre royauté ne comptait la nonchalance +parmi ses sujets, je vous prendrais vous-même +pour la nonchalance.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—C'est un pénible travail que de porter +cette nonchalance aussi près du coeur que je la porte! +Mais, seigneur, pardonnez, puisque le soin de ma +dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur +vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie, +qui ne mérite pas la pitié; que tous les dieux soient avec +vous! Que la victoire, couronnée de lauriers, se repose +sur votre épée, et que de faciles succès jonchent votre +sentier!</p> + +<p>ANTOINE.—Sortons, madame, venez. Telle est notre +séparation, qu'en demeurant ici vous me suivez pourtant, +et que moi, en fuyant, je reste avec vous.—Sortons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Rome.—Un appartement dans la maison de César.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE <i>et leur suite</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir +que ce n'est point le vice naturel de César de haïr un +grand rival.—Voici les nouvelles d'Alexandrie. Il pêche, +il boit, et les lampes de la nuit éclairent ses débauches. +Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de +Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à +peine audience à mes députés, et daigne difficilement +se rappeler qu'il a des collègues. Vous reconnaîtrez dans +Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont l'humanité +est capable.</p> + +<p>LÉPIDE.—Je ne puis croire qu'il ait des torts assez +grands pour obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont +comme les taches du ciel, rendues plus éclatantes par +les ténèbres de la nuit. Ils sont héréditaires plutôt +qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les a pas +cherchés.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce +ne soit pas un crime de se laisser tomber sur la couche +de Ptolémée, de donner un royaume pour un sourire, +de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de chanceler, +en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de +poing avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites +que cette conduite sied bien à Antoine, et il faut que ce +soit un homme d'une trempe bien extraordinaire pour +que ces choses ne soient pas des taches dans son caractère... +Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures, +quand sa légèreté<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> nous impose un si pesant fardeau: +encore s'il ne consumait dans les voluptés que ses +moments de loisir, le dégoût et son corps exténué lui +en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si +précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et +parle si haut pour sa fortune et pour la nôtre, c'est +mériter d'être grondé comme ces jeunes gens, qui, déjà +dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent leur +expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le +bon jugement.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le mot <i>light</i> est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue le plus volontiers. <i>Light</i> est ici pour <i>frivole</i>.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LÉPIDE.—Voici encore des nouvelles.</p> + +<p>LE MESSAGER, <span class="stage2"><i>à César</i>.</span>—Vos ordres sont exécutés, et +d'heure en heure, très-noble César, vous serez instruit +de ce qui se passe. Pompée est puissant sur mer, et il +paraît aimé de tous ceux que la crainte seule attachait à +César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le +bruit court qu'on lui a fait grand tort.</p> + +<p>CÉSAR.—Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire, +dès son origine, nous apprend que celui qui est au +pouvoir a été bien-aimé jusqu'au moment où il l'a obtenu; +et que l'homme tombé dans la disgrâce, qui n'avait +jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du +peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude +ressemble au pavillon flottant sur les ondes, qui avance +ou recule, suit servilement l'inconstance du flot, et s'use +par son mouvement continuel.</p> + +<p>LE MESSAGER.—César, je t'annonce que Ménécrate et +Ménas, deux fameux pirates, exercent leur empire sur +les mers, qu'ils fendent et sillonnent de vaisseaux de +toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions +sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages +pâlissent à leur nom seul, et la jeunesse ardente se +révolte. Nul vaisseau ne peut se montrer qu'il ne soit +pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée inspire +plus de terreur que n'en inspirerait la présence même +de toute son armée.</p> + +<p>CÉSAR.—Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés! +Lorsque repoussé de Mutine, après avoir tué les deux +consuls, Hirtius et Pansa, tu fus poursuivi par la famine, +tu la combattis, malgré ta molle éducation, avec une +patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus +l'urine de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les +animaux mêmes auraient rejetées avec dégoût. Ton +palais ne dédaignait pas alors les fruits les plus sauvages +des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque +la neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des +arbres. On dit que sur les Alpes tu te repus d'une chair +étrange, dont la vue seule fit périr plusieurs des tiens; +et toi (ton honneur souffre maintenant de ces récits) tu +supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton +visage même n'en fut pas altéré.</p> + +<p>LÉPIDE.—C'est bien dommage.</p> + +<p>CÉSAR.—Que la honte le ramène promptement à +Rome. Il est temps que nous nous montrions tous deux +sur le champ de bataille. Assemblons, sans tarder, notre +conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère +par notre indolence.</p> + +<p>LÉPIDE.—Demain, César, je serai en état de vous +instruire, avec exactitude, de ce que je puis exécuter sur +mer et sur terre, pour faire face aux circonstances présentes.</p> + +<p>CÉSAR.—C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à +demain. Adieu.</p> + +<p>LÉPIDE.—Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez +d'ici là des mouvements qui se passent au dehors, +je vous conjure de m'en faire part.</p> + +<p>CÉSAR.—N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est +mon devoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, <i>l'eunuque</i> +MARDIAN.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Charmiane.</p> + +<p>CHARMIANE.—Madame?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Plante narcotique.</p> + +<p>CHARMIANE.—Pourquoi donc, madame?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Afin que je puisse dormir pendant tout +le temps que mon Antoine sera absent.</p> + +<p>CHARMIANE.—Vous songez trop à lui.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O trahison!...</p> + +<p>CHARMIANE.—Madame, j'espère qu'il n'en est point +ainsi.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Eunuque! Mardian!</p> + +<p>MARDIAN.—Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je ne veux pas maintenant t'entendre +chanter. Je ne prends aucun plaisir à ce qui vient d'un +eunuque.—Il est heureux pour toi que ton impuissance +empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors de +l'Égypte. As-tu des inclinations?</p> + +<p>L'EUNUQUE.—Oui, gracieuse reine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—En vérité?</p> + +<p>MARDIAN.—Pas en <i>vérité</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, madame, car je ne puis rien +faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais +j'ai de violentes passions, et je pense à ce que Mars fit +avec Vénus.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>En vérité, indeed</i> et <i>in deed; en effet, dans le fait, en réalité</i>. Le +jeu de mots est plus complet en anglais.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à +présent? Est-il debout ou assis? Se promène-t-il à pied +ou est-il à cheval? Heureux coursier, qui porte Antoine, +conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu portes? +L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et +le casque de l'humanité.—Il dit maintenant ou murmure +tout bas: Où est mon <i>serpent</i> du vieux Nil? +car c'est le nom qu'il me donne.—Oh! maintenant, je +me nourris d'un poison délicieux.—Penses-tu à moi +qui suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et +dont le temps a déjà sillonné le visage de rides profondes?—O +toi, César au large front, dans le temps que +tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et le grand +Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il +eût voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me +contemplant!</p> + +<p>ALEXAS <i>entre</i>.—Souveraine d'Égypte, salut!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine! +Et cependant, venant de sa part, il me semble +que cette pierre philosophale t'a changé en or. Comment +se porte mon brave Marc-Antoine?</p> + +<p>ALEXAS.—La dernière chose qu'il ait faite, chère reine, +a été de baiser cent fois cette perle orientale.—Ses +paroles sont encore gravées dans mon coeur.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Mon oreille est impatiente de les faire +passer dans le mien.</p> + +<p>ALEXAS.—«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle +Romain envoie à la reine d'Égypte ce trésor de +l'huître, et que, pour rehausser la mince valeur du +présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes +son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la +nommera sa souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe +de tête, et monta d'un air grave sur son coursier fougueux, +qui alors a poussé de si grands hennissements, +que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dis-moi, était-il triste ou gai?</p> + +<p>ALEXAS.—Comme la saison de l'année qui est placée +entre les extrêmes de la chaleur et du froid; il n'était ni +triste ni gai.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O caractère bien partagé! Observe-le +bien, observe-le bien, bonne Charmiane; c'est bien lui, +mais observe-le bien; il n'était pas triste, parce qu'il +voulait montrer un front serein à ceux qui composent +leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait +leur dire qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa +joie, mais il gardait un juste milieu. O céleste mélange! +Que tu sois triste ou gai, les transports de la tristesse et +de la joie te conviennent également, plus qu'à aucun +autre mortel!—As-tu rencontré mes courriers?</p> + +<p>ALEXAS.—Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les +dépêchez-vous si près l'un de l'autre?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le +jour où j'oublierai d'envoyer vers Antoine.—Charmiane, +de l'encre et du papier.—Sois le bienvenu, cher Alexas.—Charmiane, +ai-je jamais autant aimé César?</p> + +<p>CHARMIANE.—O ce brave César!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le +brave Antoine.</p> + +<p>CHARMIANE.—Ce vaillant César!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si +tu oses encore comparer César avec le plus grand des +hommes.</p> + +<p>CHARMIANE.—Sauf votre bon plaisir, je ne fais que +répéter ce que vous disiez vous-même.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Temps de jeunesse quand mon jugement +n'était pas encore mûr.—Coeur glacé de répéter ce que +je disais alors.—Mais viens, sortons: donne-moi de +l'encre et du papier; il aura chaque jour plus d'un message, +dussé-je dépeupler l'Égypte.</p> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> + +<h2>ACTE DEUXIÈME</h2> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Messine.—Appartement de la maison de Pompée.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.</p> + +<p>POMPÉE.—Si les grands dieux sont justes, ils seconderont +les armes du parti le plus juste.</p> + +<p>MÉNÉCRATE.—Vaillant Pompée, songez que les dieux +ne refusent pas ce qu'ils diffèrent d'accorder.</p> + +<p>POMPÉE.—Tandis qu'au pied de leur trône nous les +implorons, la cause que nous les supplions de protéger +dépérit.</p> + +<p>MÉNÉCRATE.—Nous nous ignorons nous-mêmes, et +nous demandons souvent notre ruine, leur sagesse nous +refuse pour notre bien, et nous gagnons à ne pas obtenir +l'objet de nos prières.</p> + +<p>POMPÉE.—Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer +est à moi; ma puissance est comme le croissant de la +lune, et mon espérance me prédit qu'elle parviendra à +son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte; il n'en +sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant +de l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux, +et tous deux flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni +l'autre, et ni l'un ni l'autre ne se soucie de lui.</p> + +<p>MÉNÉCRATE.—César et Lépide sont en campagne, +amenant avec eux des forces imposantes.</p> + +<p>POMPÉE.—D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est +fausse.</p> + +<p>MÉNÉCRATE.—De Silvius, seigneur.</p> + +<p>POMPÉE.—Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux +à Rome, où ils attendent Antoine.—Voluptueuse Cléopâtre, +que tous les charmes de l'amour prêtent leur +douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté les arts +magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un +cercle de fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les +cuisiniers épicuriens aiguisent son appétit par des assaisonnements +toujours renouvelés, afin que le sommeil et +les banquets lui fassent oublier son honneur dans la +langueur du Léthé.—Qu'y a-t-il, Varius?</p> + +<p class="stage1">(Varius paraît.)</p> + +<p>VARIUS.—Comptez sur la vérité de la nouvelle que +je vous annonce. Marc-Antoine est d'heure en heure +attendu à Rome: depuis qu'il est parti d'Égypte il aurait +eu le temps de faire un plus long voyage.</p> + +<p>POMPÉE.—J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle +moins sérieuse... Ménas, je n'aurais jamais pensé que +cet homme insatiable de voluptés eût mis son casque +pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier +qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble... +Mais concevons de nous-mêmes une plus haute opinion, +puisque le bruit de notre marche peut arracher des genoux +de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est jamais +las de débauches.</p> + +<p>MÉNAS.—Je ne puis croire que César et Antoine puissent +s'accorder ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, +a offensé César; son frère lui a fait la guerre, quoiqu'il +n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.</p> + +<p>POMPÉE.—Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de +légères inimitiés peuvent céder devant de plus grandes. +S'ils ne nous voyaient pas armés contre eux tous, ils ne +tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils ont assez +de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais +jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons +concilie-t-elle leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs +petites discordes, c'est ce que nous ne savons pas encore. +Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux dieux: il y +va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, +Ménas.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Rome.—Appartement dans la maison de Lépide.</p> + +<p class="stage1">LÉPIDE, ÉNOBARBUS.</p> + +<p>LÉPIDE.—Cher Énobarbus, tu feras une action louable +et qui te siéra bien en engageant ton général à s'expliquer +avec douceur et ménagement.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je l'engagerai à répondre comme lui-même. +Si César l'irrite, qu'Antoine regarde par-dessus +la tête de César, et parle aussi fièrement que Mars. Par +Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais +pas raser aujourd'hui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de +respect.</p> + +<p>LÉPIDE.—Ce n'est pas ici le temps des ressentiments +particuliers.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Tout temps est bon pour les affaires +qu'il fait naître.</p> + +<p>LÉPIDE.—Les moins importantes doivent céder aux +plus graves.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Non, si les moins importantes viennent +les premières.</p> + +<p>LÉPIDE.—Tu parles avec passion: mais de grâce ne +remue pas les tisons.—Voici le noble Antoine.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antoine et Ventidius.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Et voilà César là-bas.</p> + +<p class="stage1">(Entrent César, Mécène et Agrippa.)</p> + +<p>ANTOINE.—Si nous pouvons nous entendre, marchons +contre les Parthes.—Ventidius, écoute.</p> + +<p>CÉSAR.—Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.</p> + +<p>LÉPIDE.—Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand +que celui qui nous a réunis; que des causes plus légères +ne nous séparent pas. Les torts peuvent être rappelés +avec douceur; en discutant avec violence des différends +peu importants, nous rendons mortelles les blessures +que nous voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues +(je vous en conjure avec instances), traitez les questions +les plus aigres dans les termes les plus doux, et que la +mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.</p> + +<p>ANTOINE.—C'est bien parlé; si nous étions à la tête de +nos armées et prêts à combattre, j'agirais ainsi.</p> + +<p>CÉSAR.—Soyez le bienvenu dans Rome.</p> + +<p>ANTOINE.—Merci!</p> + +<p>CÉSAR.—Asseyez-vous.</p> + +<p>ANTOINE.—Asseyez-vous, seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—Ainsi donc...</p> + +<p>ANTOINE.—J'apprends que vous vous offensez de choses +qui ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne +vous regardent pas.</p> + +<p>CÉSAR.—Je serais ridicule, si je me prétendais offensé +pour rien ou pour peu de chose; mais avec vous surtout: +plus ridicule encore si je vous avais nommé avec +des reproches, lorsque je n'avais point affaire de prononcer +votre nom.</p> + +<p>ANTOINE.—Que vous importait donc, César, mon séjour +en Égypte?</p> + +<p>CÉSAR.—Pas plus que mon séjour à Rome ne devait +vous inquiéter en Égypte: cependant, si de là vous cherchiez +à me nuire, votre séjour en Égypte pouvait m'occuper.</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'entendez-vous par chercher à vous +nuire?</p> + +<p>CÉSAR.—Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je +veux dire par ce qui m'est arrivé ici; votre femme et +votre frère ont pris les armes contre moi, leur attaque +était pour vous un sujet de vous déclarer contre moi, +votre nom était leur mot d'ordre.</p> + +<p>ANTOINE.—Vous vous méprenez. Jamais mon frère +ne m'a mis en avant dans cette guerre. Je m'en suis +instruit, et ma certitude est fondée sur les rapports +fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous! +N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne +dirigeait-il pas également la guerre contre moi puisque +votre cause est la mienne? là-dessus mes lettres vous +ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un prétexte de +querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il +ne faut pas compter sur celui-ci.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de +défaut de jugement: mais vous déguisez mal vos +torts.</p> + +<p>ANTOINE.—Non, non! Je sais, je suis certain que vous +ne pouviez pas manquer de faire cette réflexion naturelle, +que moi, votre associé dans la cause contre laquelle +mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un oeil satisfait +une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme, +je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée +du même caractère.—Le tiers de l'univers est sous vos +lois; vous pouvez, avec le plus faible frein, le gouverner +à votre gré, mais non pas une pareille femme.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Plût au ciel que nous eussions tous de +pareilles épouses! les hommes pourraient aller à la +guerre avec les femmes.</p> + +<p>ANTOINE.—Les embarras qu'a suscités son impatience +et son caractère intraitable qui ne manquait pas non +plus des ruses de la politique, vous ont trop inquiété, +César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes +forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de +l'empêcher.</p> + +<p>CÉSAR.—Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé +dans les débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes +lettres dans votre poche, et vous avez renvoyé avec mépris +mon député de votre présence.</p> + +<p>ANTOINE.—César, il est entré brusquement, avant qu'on +l'eût admis. Je venais de fêter trois rois, et je n'étais plus +tout à fait l'homme du matin: mais le lendemain, j'en +ai fait l'aveu moi-même à votre député; ce qui équivalait +à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour +rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions +ensemble, qu'il ne soit plus question de lui.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous avez violé un article de vos serments, +ce que vous n'aurez jamais à me reprocher.</p> + +<p>LÉPIDE.—Doucement, César.</p> + +<p>ANTOINE.—Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur +dont il parle maintenant est sacré, en supposant que +j'en ai manqué; voyons, César, l'article de mon serment....</p> + +<p>CÉSAR.—C'était de me prêter vos armes et votre secours +à ma première réquisition; vous m'avez refusé l'un et +l'autre.</p> + +<p>ANTOINE.—Dites plutôt négligé, et cela pendant ces +heures empoisonnées qui m'avaient ôté la connaissance +de moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir autant +que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point +ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma +franchise. La vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors +d'Égypte, vous a fait la guerre ici. Et moi, qui étais +sans le savoir le motif de cette guerre, je vous en fais +toutes les excuses où mon honneur peut descendre en +pareille occasion.</p> + +<p>LÉPIDE.—C'est noblement parler.</p> + +<p>MÉCÈNE.—S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser +plus loin vos griefs réciproques, de les oublier tout à fait, +pour vous souvenir que le besoin présent vous invite à +vous réconcilier?</p> + +<p>LÉPIDE.—Sagement parlé, Mécène.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre, +pour le moment, votre affection; et quand vous n'entendrez +plus parler de Pompée, alors vous vous la rendrez: +vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous +n'aurez pas autre chose à faire.</p> + +<p>ANTOINE.—Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—J'avais presque oublié que la vérité devait +se taire.</p> + +<p>ANTOINE.—Tu manques de respect à cette assemblée; +ne dis plus rien.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Allons, poursuivez. Je suis muet comme +une pierre.</p> + +<p>CÉSAR.—Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la +forme de son discours.—Il n'est pas possible que nous +restions amis, nos principes et nos actions différant si +fort. Cependant, si je connaissais un lien assez fort pour +nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le +monde entier.</p> + +<p>AGRIPPA.—Permettez-moi, César...</p> + +<p>CÉSAR.—Parle, Agrippa.</p> + +<p>AGRIPPA.—Vous avez du côté maternel une soeur, la +belle Octavie. Le grand Marc-Antoine est veuf maintenant.</p> + +<p>CÉSAR.—Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait, +elle te reprocherait, avec raison, ta témérité....</p> + +<p>ANTOINE.—Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre +Agrippa.</p> + +<p>AGRIPPA.—Pour entretenir entre vous une éternelle +amitié, pour faire de vous deux frères, et unir vos coeurs +par un noeud indissoluble, il faut qu'Antoine épouse +Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre +des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent +ce qu'elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera +toutes ces petites jalousies, qui maintenant vous paraissent +si grandes; et toutes les grandes craintes qui vous +offrent maintenant des dangers sérieux s'évanouiront. +Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables, +tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour +la vérité. Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait +l'un à l'autre et vous attirerait à tous deux tous les +coeurs. Pardonnez ce que je viens de dire: ce n'est pas la +pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée par +le devoir.</p> + +<p>ANTOINE.—César veut-il parler?</p> + +<p>CÉSAR.—Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine +reçoit cette proposition.</p> + +<p>ANTOINE.—Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir +ce qu'il propose, si je disais: <i>Agrippa, j'y consens</i>?</p> + +<p>CÉSAR.—Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur +Octavie.</p> + +<p>ANTOINE.—Loin de moi la pensée de mettre obstacle +à ce bon dessein, qui offre tant de belles espérances! +<span class="stage2"><i>(A César</i>.)</span> Donnez-moi votre main, accomplissez cette +gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un +coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside +à nos grands desseins.</p> + +<p>CÉSAR.—Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée +comme jamais soeur ne fut aimée de son frère. Qu'elle +vive pour unir nos empires et nos coeurs, et que notre +amitié ne s'évanouisse plus!</p> + +<p>LÉPIDE.—Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.</p> + +<p>ANTOINE.—Je ne songeais pas à tirer l'épée contre +Pompée: il m'a tout récemment accablé des égards les +plus grands et les plus rares; il faut qu'au moins je lui +en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au reproche +d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie +un défi.</p> + +<p>LÉPIDE.—Le temps presse; il nous faut chercher tout +de suite Pompée, ou il va nous prévenir.</p> + +<p>ANTOINE.—Et où est-il?</p> + +<p>CÉSAR.—Près du mont Misène.</p> + +<p>ANTOINE.—Quelles sont ses forces sur terre?</p> + +<p>CÉSAR.—Elles sont grandes et augmentent tous les +jours: sur mer, il est maître absolu.</p> + +<p>ANTOINE.—C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu +une conférence avec lui: hâtons-nous de nous la procurer; +mais avant de nous mettre en campagne, dépêchons +l'affaire dont nous avons parlé.</p> + +<p>CÉSAR.—Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir +voir ma soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.</p> + +<p>ANTOINE.—Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.</p> + +<p>LÉPIDE.—Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me +retiendraient pas.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)</p> + +<p>MÉCÈNE.—Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Seconde moitié du coeur de César, digne +Mécène!—Mon honorable ami Agrippa!</p> + +<p>AGRIPPA.—Bon Énobarbus!</p> + +<p>MÉCÈNE.—Nous devons être joyeux, en voyant tout si +heureusement terminé.—Vous vous êtes bien trouvé en +Égypte?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Oui, Mécène. Nous dormions tant que le +jour durait, et nous passions les nuits à boire jusqu'à la +pointe du jour.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Huit sangliers rôtis pour un déjeuner<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! et +douze convives seulement! Le fait est-il vrai?</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas +d'Antoine.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ce n'était là qu'une mouche pour un +aigle; nous avions, dans nos festins, bien d'autres plats +monstrueux et dignes d'être remarqués.</p> + +<p>MÉCÈNE.—C'est une reine bien magnifique, si la renommée +dit vrai.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine +sur le fleuve Cydnus, elle a pris son coeur dans ses +filets.</p> + +<p>AGRIPPA.—En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est +offerte à ses yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas +inventé.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je vais vous raconter cette entrevue:</p> + +<p>La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, +semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or +massif, les voiles de pourpre, et si parfumées, que les +vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames d'argent +frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots +amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. +Pour Cléopâtre, il n'est point d'expression qui puisse la +peindre. Couchée sous un pavillon de tissu d'or, elle +effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons l'imagination +surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de +jeunes et beaux enfants, comme un groupe de riants +amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées, +dont le vent semblait colorer les joues délicates qu'ils rafraîchissaient +comme s'ils eussent produit cette chaleur +qu'ils diminuaient.</p> + +<p>AGRIPPA.—O spectacle admirable pour Antoine!...</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ses femmes, comme autant de Néréides +et de Sirènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses +regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle +qu'une vraie sirène, assise au gouvernail, dirige le vaisseau: +les cordages de soie obéissent à ces mains douces +comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du +sein de la galère s'exhalent d'invisibles parfums qui +frappent les sens, sur les quais adjacents. La ville envoie +tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine, assis sur +un trône au milieu de la place publique, est resté seul, +haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût +aussi été contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place +dans la nature.</p> + +<p>AGRIPPA.—O merveille de l'Égypte!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine +envoya vers elle et l'invita à souper. Elle répondit qu'il +vaudrait mieux qu'il devînt son hôte, et qu'elle l'en conjurait. +Notre galant Antoine, à qui jamais femme n'entendit +prononcer le mot <i>non</i>, va au festin après s'être fait +raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur +ce que ses yeux seuls ont dévoré.</p> + +<p>AGRIPPA.—Prostituée royale! elle fit déposer au grand +César son épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied +pendant quarante pas, dans les rues d'Alexandrie; et +bientôt, perdant haleine, elle parla, tout essoufflée; elle +se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et +de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme tout-puissant.</p> + +<p>MÉCÈNE.—A présent, voilà Antoine obligé de la quitter +pour toujours.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut +la flétrir, ni l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. +Les autres femmes rassasient les désirs qu'elles satisfont; +mais elle, plus elle donne, plus elle affame; car +les choses les plus viles ont de la grâce chez elle: tellement, +que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses +débauches.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent +fixer le coeur d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux +lot.</p> + +<p>AGRIPPA.—Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens +mon hôte pendant ton séjour ici.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Seigneur, je vous remercie humblement.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Rome.—Appartement de la maison de César.</p> + +<p class="stage1">CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE <i>au milieu d'eux, suite</i> +<i>et un</i> DEVIN.</p> + +<p>ANTOINE.—Le monde et ma charge importante m'arracheront +quelquefois de vos bras.</p> + +<p>OCTAVIE.—Tout le temps de votre absence j'irai fléchir +les genoux devant les dieux et les prier pour vous.</p> + +<p>ANTOINE.—Adieu, seigneur...—Mon Octavie, ne jugez +point mes torts sur les récits du monde. J'ai quelquefois +passé les bornes, je l'avoue; mais, à l'avenir, ma conduite +ne s'écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.</p> + +<p>OCTAVIE.—Adieu, seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—Adieu, Antoine.</p> + +<p class="stage1">(César et Octavie sortent.)</p> + +<p>ANTOINE.—Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore +en Égypte?</p> + +<p>LE DEVIN.—Plût aux dieux que je n'en fusse jamais +sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici!</p> + +<p>ANTOINE.—La raison, si tu peux la dire?</p> + +<p>LE DEVIN.—Je la devine par mon art; mais ma langue +ne peut l'exprimer: retournez au plus tôt en Égypte.</p> + +<p>ANTOINE.—Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le +plus haut sa fortune.</p> + +<p>LE DEVIN.—César.—O Antoine, ne reste donc point à +ses côtés. Ton démon, c'est-à-dire l'esprit qui te protège +est noble, courageux, fier, sans égal partout où celui de +César n'est pas; mais près de lui ton ange se change en +Terreur<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours +assez de distance entre lui et toi.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>A fear</i>. La Peur était un personnage dans les anciennes <i>Moralités</i>; +quelques commentateurs ont voulu lire <i>a feard</i>, <i>effrayé</i>, le +sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.</p> + +<p>ANTOINE.—Ne me parle plus de cela.</p> + +<p>LE DEVIN.—Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai +jamais qu'à toi seul.—Si tu joues avec lui à quelque jeu +que ce soit, tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur, +qu'il te battra malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille +près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore: ton +génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit +près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.</p> + +<p>ANTOINE.—Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui +parler. <span class="stage2">(<i>Le devin sort</i>.)</span>—Il marchera contre les Parthes... +Soit science ou hasard, cet homme a dit la vérité. Les +dés même obéissent à César, et, dans nos jeux, il gagne; +ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si +nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs +des miens, quand toutes les chances sont pour moi, et ses +cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte où +nous les excitons entre elles.—Je veux retourner en +Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma +paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. <span class="stage2">(<i>Ventidius +paraît</i>.)</span> Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les +Parthes: ta commission est prête; suis-moi, et viens la +recevoir.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Une rue de Rome.</p> +<p class="stage1">LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.</p> + +<p>LÉPIDE.—Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: +hâtez-vous de suivre vos généraux.</p> + +<p>AGRIPPA.—Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le +temps d'embrasser Octavie, et nous partons.</p> + +<p>LÉPIDE.—Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus +de votre armure guerrière, qui vous sied si bien à +tous deux.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, +nous serons avant vous au mont de Misène.</p> + +<p>LÉPIDE.—Votre route est la plus courte: mes desseins +m'obligent de prendre des détours, et vous gagnerez +deux journées sur moi.</p> + +<p>AGRIPPA ET MÉCÈNE.—Bon succès, seigneur!</p> + +<p>LÉPIDE.—Adieu.</p> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> +<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Faites-moi de la musique. La musique est +l'aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.</p> + +<p>LES SUIVANTES.—La musique! Eh!</p> + +<p class="stage1">(Mardian entre.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non, point de musique; allons plutôt jouer +au billard. Viens, Charmiane.</p> + +<p>CHARMIANE.—Mon bras me fait mal; vous ferez mieux +de jouer avec Mardian.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Autant jouer avec un eunuque qu'avec +une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?</p> + +<p>MARDIAN.—Aussi bien que je pourrai, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, +quand il ne réussirait pas, il a droit à notre indulgence.—Mais +je ne jouerai pas à présent.—Donnez-moi +mes lignes; nous irons à la rivière, et là, tandis que +ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai +des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé +percera leurs molles ouïes.....et à chaque poisson que +je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un Antoine, +je m'écrierai: <i>Ah! vous voilà pris</i>.</p> + +<p>CHARMIANE.—C'était un tour bien plaisant, lorsque vous +fites une gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il +tira de l'eau avec transport un poisson salé que votre +plongeur avait attaché à sa ligne<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie semblable.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai +jusqu'à lui faire perdre patience; la nuit suivante, ma +gaieté lui rendit la patience, et le lendemain matin, +avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il alla +se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes +manteaux, et moi je ceignis son épée Philippine<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.... +<span class="stage2">(<i>Entre un messager</i>.)</span> Oh! des nouvelles d'Italie! Introduis +tes fécondes nouvelles dans mes oreilles, qui ont été si +longtemps à sec.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de ses exploits à Philîppes.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame.... madame....</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, +tu assassines ta maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, +si c'est là ce que tu viens m'apprendre, voilà de +l'or, et baise les veines azurées de cette main, de cette +main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont +baisée qu'en tremblant.</p> + +<p>LE MESSAGER.—D'abord, madame: il se porte bien.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tiens, voilà encore de l'or; mais prends +garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts +vont bien. Si c'est là ce que tu veux dire, cet or que je te +donne, je le ferai fondre et le verserai tout brûlant dans +la gorge qui annonce des malheurs.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Grande reine, daignez m'écouter.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y +a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein +de santé, pourquoi cette physionomie si sombre, pour +annoncer des nouvelles si heureuses? S'il n'est pas bien, +tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée +de serpents, et non sous la forme d'un homme.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Vous plaît-il de m'entendre?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—J'ai envie de te frapper avant que tu +parles. Cependant, si tu me dis qu'Antoine vit et se porte +bien, ou qu'il est ami de César, et non pas son esclave, +je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de +perles.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, il se porte bien.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—C'est bien parlé.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Et il est ami de César.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tu es un brave homme.</p> + +<p>LE MESSAGER.—César et lui sont plus amis que jamais.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tu feras ta fortune avec moi.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Mais cependant, madame...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je n'aime point ce <i>mais cependant</i>, il gâte +les bonnes nouvelles; j'abhorre ce <i>mais</i> qui précède +<i>cependant. Mais cependant</i> est comme un geôlier qui va +traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De +grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille, +le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en +pleine santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?</p> + +<p>LE MESSAGER.—<i>Libre</i>, madame, non; je ne vous ai rien +dit de semblable. Il est lié à Octavie.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Pour quel service?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Pour le meilleur service, celui du lit.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je pâlis, Charmiane.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, il est marié à Octavie.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, de la patience.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! +<span class="stage2">(<i>Elle le frappe</i>)</span> ou avec mon pied je repousserai tes yeux +comme des billes; j'arracherai tous les cheveux de ta +tête. <span class="stage2">(<i>Elle le maltraite</i>.)</span> Tu seras fouetté avec des verges de +fer trempées dans de l'eau salée; tes plaies, imprégnées +de saumure, seront cuisantes.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Gracieuse reine, je vous apporte ces +nouvelles, mais je n'ai pas fait le mariage.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai +une province; tu parviendras à la fortune la plus brillante. +Le coup que tu as reçu te fera pardonner de m'avoir +mise en fureur, et je t'accorderai, en outre, tout ce +que tu jugeras à propos de demander.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il est marié, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Scélérat, tu as trop vécu.</p> + +<p class="stage1">(Elle tire un poignard.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Ah! alors, je me sauve. Madame, que +prétendez-vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.</p> + +<p>CHARMIANE.—Madame, contenez-vous; cet homme est +innocent.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il est des innocents qui n'échappent pas à +la foudre!... Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que +toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents!... +Rappelez cet esclave: malgré ma rage, je ne +le mordrai point; rappelez-le.</p> + +<p>CHARMIANE.—Il a peur de revenir.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent +en frappant un malheureux au-dessous de moi, +sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même. +Approche, mon ami. <span class="stage2">(<i>Le messager revient</i>.)</span> Il n'y a +pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur +de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour +un message agréable, mais laisse les nouvelles fâcheuses +s'annoncer elles-mêmes en se faisant sentir.</p> + +<p>LE MESSAGER.—J'ai rempli mon devoir.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il est marié? Il ne m'est pas possible de te +haïr plus que je ne fais, si tu dis encore <i>oui</i>.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Il est marié, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que les dieux te confondent! tu oses donc +persister?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Dois-je mentir, madame?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; +dût la moitié de mon Égypte être submergée et changée +en citerne pour les serpents écailleux! Va, va-t'en. Eusses-tu +la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux... Il +est marié?...</p> + +<p>LE MESSAGER.—Je demande pardon à Votre Majesté.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il est marié?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Ne soyez point offensée de ce que je ne +voulais pas vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos +ordres, ne me paraît pas juste. Il est marié à Octavie.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à +mes yeux, un scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien +sûr de ce que tu dis?... Va-t'en, la marchandise que tu +as apportée de Rome est trop chère pour moi. Qu'elle repose +sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.</p> + +<p class="stage1">(Le messager sort.)</p> + +<p>CHARMIANE.—Noble reine, de la patience.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—En louant Antoine, j'ai déprécié César.</p> + +<p>CHARMIANE.—Bien, bien des fois, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène +de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Charmiane.—N'importe.—Cher +Alexas, va trouver cet homme, dis-lui +de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de +ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de +ses cheveux. Reviens promptement m'en instruire. +<span class="stage2">(<i>Alexas sort</i>.)</span> Qu'il m'abandonne à jamais!—Mais non.—Charmiane, +quoique sous une face il m'offre les traits de +Gorgone, sous les autres il me parait un dieu Mars.—Recommande +à Alexas de me rapporter de quelle taille +elle est.—Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle +pas, conduis-moi à ma chambre.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Les côtes d'Italie, près de Misène.</p> + +<p class="stage1">POMPÉE ET MÉNAS <i>entrent d'un côté au son du tambour et des<br/> +trompettes; de l'autre</i>, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS,<br/> +MÉCÈNE ET AGRIPPA <i>paraissent avec leurs<br/> +soldats.</i></p> + +<p>POMPÉE.—J'ai reçu vos otages, vous avez les miens, +et nous causerons avant de nous battre.</p> + +<p>CÉSAR.—Il convient que nous commencions par conférer +ensemble, et c'est pourquoi nous vous avons envoyé +nos propositions par écrit. Si vous les avez examinées, +faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée mécontente, +et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, +qui autrement doit périr ici.</p> + +<p>POMPÉE.—C'est à vous trois que je parle, vous les seuls +sénateurs de ce vaste univers et les illustres agents des +dieux.—Je ne vois pas pourquoi mon père manquerait +de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et des amis; tandis +que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au +vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel +motif engagea le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain +vénéré de tous les hommes, le vertueux Brutus, quel +motif le porta, avec les autres guerriers de son parti, +amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils +ne voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien +de plus. C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma +flotte, dont le poids fait écumer l'Océan indigné; avec +elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste Rome a +montrée à mon illustre père.</p> + +<p>CÉSAR.—Prenez votre temps.</p> + +<p>ANTOINE.—Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes +vaisseaux. Nous te répondrons sur mer. Sur terre, tu sais +combien nos forces dépassent les tiennes.</p> + +<p>POMPÉE.—Sur terre, en effet, tes biens dépassent les +miens, tu as la maison de mon père; mais puisque le +coucou prend le nid des autres oiseaux, reste-s-y tant que +tu pourras.</p> + +<p>LÉPIDE.—Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne +de la question présente, ce que vous décidez sur +les offres que nous vous avons envoyées?</p> + +<p>CÉSAR.—Oui, voilà le point.</p> + +<p>ANTOINE.—On ne te prie pas de consentir. C'est à toi +de peser les choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.</p> + +<p>CÉSAR.—Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter +une plus grande fortune.</p> + +<p>POMPÉE.—Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous +la condition que je purgerai la mer des pirates, et que +j'enverrai du froment à Rome; ceci convenu, nous nous +séparerons avec nos épées sans brèche et nos boucliers +sans traces de combat?</p> + +<p>CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.—C'est ce que nous offrons.</p> + +<p>POMPÉE.—Sachez donc que je suis ici devant vous, en +homme disposé à accepter vos offres. Mais Marc-Antoine +m'a un peu impatienté. Quand je devrais perdre le prix +du bienfait en le rappelant, vous devez vous souvenir, +Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en +guerre, votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva +un accueil amical.</p> + +<p>ANTOINE.—J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais +à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous +dois.</p> + +<p>POMPÉE.—Donnez-moi votre main.—Je ne m'attendais +pas, seigneur, à vous rencontrer en ces lieux.</p> + +<p>ANTOINE.—Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous +dois des remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir +ici plus tôt que je ne comptais, et j'y ai beaucoup +gagné.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous me paraissez changé depuis la dernière +fois que je vous ai vu.</p> + +<p>POMPÉE.—Peut-être; je ne sais pas quelles marques la +fortune trace sur mon visage; mais elle ne pénétrera +jamais dans mon sein pour asservir mon coeur.</p> + +<p>LÉPIDE.—Je suis bien satisfait de vous voir ici.</p> + +<p>POMPÉE.—Je l'espère, Lépide.—Ainsi, nous voilà d'accord. +Je désire que notre traité soit mis par écrit et scellé +par nous.</p> + +<p>CÉSAR.—C'est ce qu'il faut faire tout de suite.</p> + +<p>POMPÉE.—Il faut nous fêter mutuellement avant de nous +séparer. Tirons au sort à qui commencera.</p> + +<p>ANTOINE.—Moi, Pompée.</p> + +<p>POMPÉE.—Non, Antoine, il faut que le sort en décide. +Mais, que vous soyez le premier ou le dernier, votre +fameuse cuisine égyptienne aura toujours la supériorité. +J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embonpoint dans +les banquets de cette contrée.</p> + +<p>ANTOINE.—Vous avez ouï dire bien des choses.</p> + +<p>POMPÉE.—Mon intention est innocente.</p> + +<p>ANTOINE.—Et vos paroles aussi.</p> + +<p>POMPÉE.—Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore +porta...</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—N'en parlons plus. Le fait est vrai.</p> + +<p>POMPÉE.—Quoi, s'il vous plaît?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Une certaine reine à César dans un matelas.</p> + +<p>POMPÉE.—Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, +guerrier?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Fort bien; et il y a apparence que je +continuerai, car j'aperçois à l'horizon quatre festins.</p> + +<p>POMPÉE.—Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai +jamais haï; je t'ai vu combattre, et tu m'as rendu jaloux +de ta valeur.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup +aimé; mais j'ai fait votre éloge, quand vous méritiez +dix fois plus de louanges que je ne le disais.</p> + +<p>POMPÉE.—Conserve ta franchise, elle te sied bien.—Je +vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-vous me +précéder, seigneurs?</p> + +<p>TOUS.—Montrez-nous le chemin.</p> + +<p>POMPÉE.—Allons, venez.</p> + +<p class="stage1">(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce +traité. <span class="stage2">(<i>À Énobarbus</i>.)</span> Nous nous sommes connus, seigneur?</p> + +<p>ÉNOBARBTUS.—Sur mer, je crois.</p> + +<p>MÉNAS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Vous avez fait des prouesses sur mer.</p> + +<p>MÉNAS.—Et vous sur terre.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je louerai toujours qui me louera. Mais +on ne peut nier mes exploits sur terre.</p> + +<p>MÉNAS.—Ni mes exploits de mer non plus.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Oui, mais il y a quelque chose que vous +pouvez nier, pour votre sûreté.—Vous avez été un grand +voleur sur mer.</p> + +<p>MÉNAS.—Et vous sur terre.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—A ce titre, je nie mes services de terre.—Mais +donnez-moi votre main, Ménas: si nos yeux avaient +quelque autorité, ils pourraient surprendre deux voleurs +qui s'embrassent.</p> + +<p>MÉNAS.—Le visage des hommes est sincère, quoi que +fassent leurs mains.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mais il n'y eut jamais une belle femme +dont le visage fût sincère.</p> + +<p>MÉNAS.—Ce n'est pas une calomnie: elles volent les +coeurs.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Nous sommes venus ici pour vous combattre.</p> + +<p>MÉNAS.—Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé +en débauche. Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en +riant.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la +rappelleront pas.</p> + +<p>MÉNAS.—Vous l'avez dit, seigneur.—Nous ne nous attendions +pas à trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous +prie, est-il marié à Cléopâtre?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—La soeur de César se nomme Octavie.</p> + +<p>MÉNAS.—Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mais elle est maintenant la femme de +Marc-Antoine.</p> + +<p>MÉNAS.—Plaît-il, seigneur?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Rien de plus vrai.</p> + +<p>MÉNAS.—Les voilà donc, César et lui, liés ensemble +pour jamais.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Si j'étais obligé de deviner le sort de cette +union, je ne prédirais pas ainsi.</p> + +<p>MÉNAS.—Je présume que la politique a eu plus de part +que l'amour à cette alliance?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je le crois comme vous. Vous verrez que +le noeud qui semble aujourd'hui resserrer leur amitié +étranglera l'affection. Octavie est d'une humeur chaste, +froide et tranquille.</p> + +<p>MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Celui qui n'a lui-même aucune de ces +qualités; c'est-à-dire Marc-Antoine. Il retournera à son +plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie enflammeront +la colère de César; et, comme je viens de le dire, ce qui +paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la +cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son +coeur où il l'a placé; il n'a épousé ici que les circonstances.</p> + +<p>MÉNAS.—Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, +voulez-vous venir à bord? j'ai une santé à vous faire +boire.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers +en Égypte.</p> + +<p>MÉNAS.—Allons, venez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">A bord de la galère de Pompée, près de Messine.</p> + +<p class="stage1">SYMPHONIE. <i>Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert</i>.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR.—C'est ici qu'ils se placeront, camarade. +La plante<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> des pieds de quelques-uns ne tient +plus guère à la terre, le plus faible vent du monde les +renversera.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Some of their plants are ill rooted already</i>.</p> + +<p>SECOND SERVITEUR.—Lépide est haut en couleur.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR.—Ils lui ont fait boire les coups de +charité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Coup de charité, alms-drink.</i> La <i>boisson d'aumône</i>, terme usité +parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit +un convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide +se charge volontiers de ce qui répugne à ses collègues.</p> + +<p>SECOND SERVITEUR.—Quand ils se disent leurs vérités, il +leur crie: <i>Allons, laissez cela</i>, les réconcilie par ses prières, +et puis se réconcilie avec la liqueur.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR.—Ce qui élève une guerre violente +entre lui et sa tempérance.</p> + +<p>SECOND SERVITEUR.—Et voilà ce que c'est de mettre son +nom dans la compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais +autant avoir dans mes mains un inutile roseau, +qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.</p> + +<p>PREMIER SERVITEUR.—Être élevé dans une vaste sphère +pour s'y mouvoir sans y être vu, c'est n'avoir que les +cavités où les yeux devraient être; ce qui déforme cruellement +le visage.</p> + +<p class="stage1">(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine,<br/> +Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas<br/> +et autres capitaines.)</p> + +<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à César</i>.</span>—Voilà comme ils font, seigneur; ils +mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur +les pyramides: ils connaissent, par la hauteur plus ou +moins grande des eaux, si la disette ou l'abondance suivront. +Plus les eaux du Nil montent, plus il promet; +quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le +limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts +d'épis.</p> + +<p>LÉPIDE.—Vous avez là de prodigieux serpents.</p> + +<p>ANTOINE.—Oui, Lépide.</p> + +<p>LÉPIDE.—Vos serpents d'Égypte naissent du limon par +l'opération de votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?</p> + +<p>ANTOINE.—Tout comme vous le dites.</p> + +<p>POMPÉE.—Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une +santé à Lépide.</p> + +<p>LÉPIDE.—Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, +mais jamais je ne reculerai.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Non, jusqu'à ce que vous ayez +dormi. Jusque-là, je crains bien que vous n'avanciez.</p> + +<p>LÉPIDE.—Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de +Ptolémée étaient bien belles. En vérité, je l'ai entendu +dire.</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part, à Pompée</i>.</span>—Pompée, un mot....</p> + +<p>POMPÉE.—Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part, à Pompée</i>.</span>—Levez-vous, mon général, je +vous en conjure, et daignez m'entendre.</p> + +<p>POMPÉE.—Laisse-moi; tout à l'heure...—Cette coupe +pour Lépide.</p> + +<p>LÉPIDE.—Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?</p> + +<p>ANTOINE.—Il a la forme d'un crocodile; il est large de +toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut +avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit; et +quand ses éléments se décomposent, la transmigration +s'opère.</p> + +<p>LÉPIDE.—De quelle couleur est-il?</p> + +<p>ANTOINE.—De sa couleur naturelle.</p> + +<p>LÉPIDE.—C'est un étrange serpent!</p> + +<p>ANTOINE.—Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.</p> + +<p>CÉSAR.—Sera-t-il satisfait de cette description?</p> + +<p>ANTOINE.—Il le sera de la santé que Pompée lui propose, +ou sinon c'est un véritable Épicure.</p> + +<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à Menas</i>.</span>—Allons, va te faire pendre. Tu viens +me parler de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.—Où est +la coupe que j'ai demandée?</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Si, au nom de mes services, vous daignez +m'entendre, levez-vous de votre siége.</p> + +<p>POMPÉE. <span class="stage2">(<i>Il se lève, et se retire à l'écart</i>.)</span>—Je crois que tu +es fou. Qu'y a-t-il?</p> + +<p>MÉNAS.—Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta +fortune.</p> + +<p>POMPÉE.—Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu +encore à me dire?—Allons, seigneurs, de la gaieté.</p> + +<p>ANTOINE.—Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, +car tu t'enfonces.</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à Pompée</i>.</span> Veux-tu être le seul maître de l'univers?</p> + +<p>POMPÉE.—Que veux-tu dire?</p> + +<p>MÉNAS.—Encore une fois, veux-tu être le seul maître de +l'univers?</p> + +<p>POMPÉE.—Comment cela se pourrait-il?</p> + +<p>MÉNAS.—Consens-y seulement; et, quelque faible que +tu puisses me croire, je suis l'homme qui te fera don de +l'univers.</p> + +<p>POMPÉE.—As-tu bien bu?</p> + +<p>MÉNAS.—Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.—Tu +es, si tu oses l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que +l'Océan embrasse, tout ce que la voûte du ciel enferme +est à toi, si tu veux le saisir.</p> + +<p>POMPÉE.—Montre-moi par quel moyen?</p> + +<p>MÉNAS.—Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont +dans ton vaisseau: laisse-moi couper le câble, et, quand +nous serons en mer, leur trancher la tête, et tout est à +toi.</p> + +<p>POMPÉE.—Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. +Ce serait en moi une trahison; de ta part, c'était un bon +service. Tu dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui +conduit mon honneur, mais mon honneur mon intérêt. +Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. +Si tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite +l'action; mais à présent, je dois la condamner: +renonce à ton idée et va boire.</p> + +<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta +fortune sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et +ne la saisit pas, lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera +jamais.</p> + +<p>POMPÉE.—A la santé de Lépide!</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai +raison pour lui, Pompée.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>tenant une coupe</i>.</span>—A ta santé, Menas.</p> + +<p>MÉNAS.—Bien volontiers, Énobarbus.</p> + +<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à l'esclave.</i></span>—Remplis, jusqu'à cacher les bords.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>montrant l'esclave qui emporte Lépide</i>.</span>—Voilà +un homme robuste, Ménas.</p> + +<p>MÉNAS.—Pourquoi?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Il porte la troisième partie du monde, ne +vois-tu pas?</p> + +<p>MÉNAS.—En ce cas, la troisième partie du monde est +ivre: je voudrais qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût +aller sur des roulettes.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Allons, bois, et augmente les tours de +roues.</p> + +<p>MÉNAS.—Allons.</p> + +<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à Antoine</i>.</span>—Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.</p> + +<p>ANTOINE.—Elle en approche bien.—Heurtons les coupes, +holà! à la santé de César.</p> + +<p>CÉSAR.—Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail +pour moi que de laver mon cerveau, et il n'en devient +que plus trouble.</p> + +<p>ANTOINE.—Soyez l'enfant de la circonstance.</p> + +<p>CÉSAR.—Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais +mieux jeûner de tout pendant quatre jours que +de tant boire en un seul.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <i>à-Antoine</i>.—Eh bien! mon brave empereur, +danserons-nous à présent les bacchanales égyptiennes, +et célébrerons-nous notre orgie?</p> + +<p>POMPÉE.—Volontiers, brave soldat.</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce +que le vin victorieux plonge nos sens dans le doux et +voluptueux Léthé.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Prenons-nous tous par la main. Faites +retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi, je +vais vous placer: ce jeune homme va chanter, chacun +répétera le refrain de toute la force de ses poumons.</p> + +<p class="stage1">(Musique. Énobarbus place les convives.)</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>AIR.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Viens, monarque du vin,</p> +<p>Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:</p> +<p>Noyons nos soucis dans tes cuves,</p> +<p>Couronnons nos cheveux de tes grappes.</p> +<p>Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:</p> +<p>Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.</p> + </div> </div> + +<p>CÉSAR.—Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée. +Mon bon frère, laissez-moi vous prier de partir. Nos +affaires sérieuses s'indignent de cette légèreté. Aimables +seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues +sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, +et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette +folle débauche nous a tous vieillis, en quelque sorte. +Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne nuit. Cher +Antoine, ta main.</p> + +<p>POMPÉE.—Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.</p> + +<p>ANTOINE.—Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi +votre main.</p> + +<p>POMPÉE.—Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon +père!—Mais, n'importe: nous sommes amis. Allons, +descendez dans la chaloupe.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Prenez garde de tomber.—Ménas, je n'irai +point à terre.</p> + +<p>MÉNAS.—Non, venez à ma cabine.—Ces tambours, ces +trompettes, ces flûtes!—comment donc! Que Neptune +entende le bruyant adieu que nous disons à ces grands +personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il +faut.</p> + +<p class="stage1">(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.</p> + +<p>MÉNAS.—Ah! noble capitaine, venez.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> + +<h2>ACTE TROISIÈME</h2> + +<h3>SCENE I</h3> + +<p class="stage1">Une plaine en Syrie.</p> + +<p class="stage1">VENTIDIUS <i>arrive en triomphe avec</i> SILIUS <i>et d'autres<br/> +Romains, officiers et soldats. On porte devant lui le corps de<br/> +Pacurus, fils d'Orodes, roi des Parthes</i>.</p> + +<p>VENTIDIUS.—Enfin, Parthes habiles à lancer le dard, +vous voilà frappés; et c'est moi que la fortune a voulu +choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte en tête +de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils Pacorus, +Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!</p> + +<p>SILIUS.—Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore +du sang des Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: +pénètre dans la Médie, la Mésopotamie, dans tous les +asiles où fuient leurs soldats en déroute. Alors ton grand +général Antoine te fera monter sur un char de triomphe +et mettra des guirlandes sur la tête.</p> + +<p>VENTIDIUS.—Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi +bien qu'un subalterne peut faire une action +trop éclatante; car, apprends ceci, Sinus, qu'il vaut +mieux laisser une entreprise inachevée que d'acquérir +par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le +chef que nous servons est absent. César et Antoine ont +toujours remporté plus de victoires par leurs officiers +qu'en personne. Sossius, comme moi lieutenant d'Antoine +en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires, +qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur +d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que son +général ne peut faire, devient le général de son général; +et l'ambition, vertu des guerriers, fait préférer une défaite +à une victoire qui ternit la renommée du chef. Je +pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; +et son ressentiment détruirait tout le mérite de mes +services.</p> + +<p>SILIUS.—Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles +il n'y a presque point de différence entre un guerrier +et son épée. Tu écriras à Antoine?</p> + +<p>VENTIDIUS.—Je vais lui mander humblement tout ce +que nous avons exécuté <i>en son nom</i>, mot magique dans +la guerre. Je lui dirai comment, avec ses étendards et +ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ +de bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.</p> + +<p>SILIUS.—Où est-il maintenant?</p> + +<p>VENTIDIUS.—Il doit se rendre à Athènes. C'est là que +nous allons nous hâter de le rejoindre, autant que le permettra +le poids de tout ce que nous traînons après nous. +Allons, en marche... Que l'armée défile.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Rome.—Antichambre de la maison de César.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> AGRIPPA ET ÉNOBARBUS <i>qui se rencontrent</i>.</p> + +<p>AGRIPPA.—Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ils ont terminé avec Pompée, qui vient +de partir; et actuellement ils sont tous les trois à sceller +le traité. Octavie pleure de quitter Rome. César est triste +et Lépide, depuis le festin de Pompée, à ce que dit Ménas, +est attaqué de la maladie verte<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Chlorose, pâles couleurs.</p> + +<p>AGRIPPA.—C'est un noble Romain que Lépide!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Un excellent homme. Oh! comme il aime +César!</p> + +<p>AGRIPPA.—Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—César? mais c'est le Jupiter des hommes.</p> + +<p>AGRIPPA.—Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>contrefaisant Lépide</i>.</span>—Vous parlez de César? +Comment, de ce <i>sans pareil</i>?</p> + +<p>AGRIPPA.—O Antoine! ô oiseau d'Arabie<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a></p> + +<p class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Le Phénix.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Voulez-vous vanter César? dites César, et +restez-en là.</p> + +<p>AGRIPPA.—Vraiment, il leur a appliqué à tous deux +d'excellentes louanges.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant +il aime Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, +les scribes, les bardes, les poètes ne peuvent penser, +exprimer, peindre, écrire, chanter, calculer son amour +pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et +admirez.</p> + +<p>AGRIPPA.—Il les aime tous deux.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... +(<i>Fanfares</i>.) Mais voici le signal pour monter à cheval... +Adieu, noble Agrippa.</p> + +<p>AGRIPPA.—Bonne fortune, brave soldat; adieu.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)</p> + +<p>ANTOINE.—Seigneur, n'allez pas plus loin.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même. +Songez à me bien traiter dans sa personne.—Ma +soeur, soyez une épouse telle que ma pensée vous peint +à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que je +garantirais de vous.—Noble Antoine, que ce modèle de +vertu, qui est placé entre nous comme le ciment de notre +amitié pour la soutenir, ne devienne jamais le bélier qui +en renverse l'édifice; car il aurait été plus aisé de nous +aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas +chacun de notre côté.</p> + +<p>ANTOINE.—Ne m'offensez pas par votre défiance.</p> + +<p>CÉSAR.—J'ai dit.</p> + +<p>ANTOINE.—Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce +point, vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes +qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous gardent +et fassent obéir le coeur des Romains à vos desseins; +nous allons nous séparer ici.</p> + +<p>CÉSAR.—Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que +tous les éléments te soient propices et ne donnent à ton +esprit que des jouissances! Adieu.</p> + +<p>OCTAVIE.—O mon noble frère!</p> + +<p>ANTOINE.—Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le +printemps de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise +son retour.—Consolez-vous.</p> + +<p>OCTAVIE.—Seigneur, veillez sur la maison de mon +époux, et...</p> + +<p>CÉSAR.—Quoi, ma soeur?</p> + +<p>OCTAVIE.—Je vais vous le dire à l'oreille.</p> + +<p>ANTOINE.—Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son +coeur ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme +le duvet du cygne qui flotte sur l'onde à la marée haute, +sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, à <span class="stage2"><i>part, à Agrippa</i>.</span>—César pleurera-t-il?</p> + +<p>AGRIPPA.—Il a un nuage sur le front.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ce serait un mauvais signe s'il était un +cheval; à plus forte raison, étant un homme<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une +ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui +donne un air soucieux, et indique un mauvais caractère.</p> + +<p>AGRIPPA.—Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque +de douleur lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes, +il pleura sur le corps de Brutus.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Cette année-là, il est vrai, il était incommodé +d'un rhume, il pleurait l'homme qu'il aurait de +bon coeur détruit lui-même. Crois à ses larmes jusqu'à ce +que tu m'aies vu pleurer aussi.</p> + +<p>CÉSAR.—Non, chère Octavie, vous recevrez encore des +nouvelles de votre frère; jamais le temps ne vous fera +oublier de moi.</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, seigneur, allons; je disputerai avec +vous de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici, et je +vous quitte en vous recommandant aux dieux.</p> + +<p>CÉSAR.—Adieu, soyez heureux.</p> + +<p>LÉPIDE.—Que tous les astres du firmament éclairent +votre route!</p> + +<p>CÉSAR <span class="stage2"><i>embrasse sa soeur</i>.</span>—Adieu, adieu!</p> + +<p>ANTOINE.—Adieu!</p> + +<p class="stage1">(Ils partent au son des trompettes.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Où est ce messager?</p> + +<p>ALEXAS.—Il a un peu peur de paraître devant vous.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Qu'il vienne, qu'il vienne... <span class="stage2">(<i>Le messager +parait.</i>)</span> Approche.</p> + +<p>ALEXAS.—Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever +les yeux sur Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode; +mais quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je +charger de me l'apporter?—Approche-toi.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Très-gracieuse reine...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—As-tu vu Octavie?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oui, redoutable reine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Où?</p> + +<p>LE MESSAGER.—A Rome, madame. Je l'ai regardée en +face, et je l'ai vue marcher entre son frère et Marc-Antoine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Est-elle aussi grande que moi<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>?</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Cette scène est une allusion évidente aux questions adressées +par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie Stuart; +en consultant les <i>Mémoires</i> de sir James Melvil on s'apercevra +que ce rapprochement n'est pas imaginaire.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Non, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix +aiguë ou basse?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, je l'ai entendue parler; elle a +la voix basse.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne +peut l'aimer longtemps.</p> + +<p>CHARMIANE.—L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse +et une taille de naine.—Quelle majesté a-t-elle dans sa +démarche? Souviens-t'en, si tu as jamais vu de la majesté.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle +s'arrête, c'est la même chose; elle a un corps, mais sans +vie; c'est une statue, plutôt qu'une créature qui respire.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—En es-tu bien sûr?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Oui, ou je ne m'y connais pas.</p> + +<p>CHARMIANE.—Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus +en état que lui d'en juger.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.—Il +n'y a encore rien en elle.—Cet homme a un bon +jugement.</p> + +<p>CHARMIANE.—Excellent.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Devine son âge, je te prie?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Madame, elle était veuve.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Veuve? Tu l'entends, Charmiane.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Et je pense qu'elle a trente ans.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il +long ou rond?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Rond à l'excès.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Des femmes qui ont ce visage, la plupart +n'ont aucun esprit.—Ses cheveux, quelle est leur couleur?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Bruns, madame; et son front est aussi +bas qu'il soit possible de le désirer.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser +de mes premières vivacités. Je veux t'employer; +je te trouve très-propre aux affaires; va te préparer à partir; +nos lettres sont prêtes.</p> + +<p>CHARMIANE.—Un homme de sens.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir +ainsi maltraité.—Eh bien! il me semble, d'après ce +qu'il en dit, que cette créature n'est pas grand'chose.</p> + +<p>CHARMIANE.—Rien du tout, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Cet homme a vu parfois de la majesté et +doit s'y connaître.</p> + +<p>CHARMIANE.—S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si +longtemps à votre service?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—J'aurais encore une question à lui faire, +chère Charmiane; mais peu importe: tu me l'amèneras +là où j'écrirai. Je crois que tout ira bien.</p> + +<p>CHARMIANE.—J'en réponds, madame.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Athènes.—Appartement de la maison d'Antoine.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTOINE, OCTAVIE.</p> + +<p>ANTOINE.—Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et +mille autres de ce genre; mais il a rallumé la guerre +contre Pompée, il a fait son testament et l'a rendu public. +Il a parlé de moi avec dédain; et, lors même qu'il +ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable, +c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien +petite mesure. Toutes les fois qu'on a ouvert sur mon +compte une opinion favorable, il a fait la sourde oreille, +ou ne s'est expliqué que du bout des dents.</p> + +<p>OCTAVIE.—Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; +ou, si vous croyez tout, ne vous offensez pas de tout. +S'il faut que cette rupture arrive, jamais femme plus +malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis, obligée +de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront +désormais de mes prières, lorsque je leur dirai: <i>Ah! +protégez mon seigneur et mon époux!</i> et que, démentant +aussitôt cette prière, je leur crierai de la même voix: <i>Ah! +protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la victoire +pour mon frère!</i> Je prierai et je contredirai ma prière. +Point de milieu entre ces deux extrémités.</p> + +<p>ANTOINE.—Douce Octavie, que votre amour préfère +celui qui se montrera plus jaloux de le conserver. Si je +perds mon honneur, je me perds moi-même. Il vaudrait +mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à vous sans +honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez +être médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, +je vais faire des préparatifs de guerre capables d'arrêter +votre frère. Faites toute la diligence que vous voudrez, +vos désirs sont accomplis.</p> + +<p>OCTAVIE.—J'en rends grâce à mon seigneur.—Que le +tout-puissant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien +faible, votre réconciliatrice! La guerre entre vous deux, +c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il fallût combler +le gouffre avec des cadavres.</p> + +<p>ANTOINE.—Dès que vous reconnaîtrez où commencent +ces maux, tournez de ce côté votre déplaisir; car nos +fautes ne peuvent jamais être si égales, que votre amour +puisse se diriger également des deux côtés. Disposez tout +pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous accompagner, +et faites toutes les dépenses que vous voudrez.</p> + +<p class="stage1">(Ils se séparent.)</p> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.</p> + +<p class="stage1">ÉNOBARBUS ET ÉROS <i>se rencontrent</i>.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Eh bien! ami Éros?</p> + +<p>ÉROS.—Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Quoi donc?</p> + +<p>ÉROS.—César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?</p> + +<p>ÉROS.—César, après avoir profité des services de Lépide +dans la guerre contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité +du rang, n'a pas voulu qu'il partageât la gloire du +combat, et, ne s'arrêtant pas là, il l'accuse d'avoir entretenu +auparavant une correspondance avec Pompée. Sur sa +propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le +pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse +sa prison.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en +as plus que deux; jette au milieu d'eux toute la nourriture +que tu possèdes, et ils se dévoreront l'un l'autre.—Où +est Antoine?</p> + +<p>ÉROS.—Il se promène dans les jardins,—comme ceci—et +il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, +en s'écriant: <i>O imbécile Lépide</i>! Et il menace la tête de +son officier, celui qui a assassiné Pompée.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Notre belle flotte est équipée.</p> + +<p>ÉROS.—Elle est destinée pour l'Italie et contre César. +D'autres nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. +J'aurais pu vous dire mes nouvelles plus tard.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ce sera peu de chose; mais n'importe. +Conduis-moi près d'Antoine.</p> + +<p>ÉROS.—Venez, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Rome.—Appartement de César.</p> + +<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.</p> + +<p>CÉSAR.—Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus +encore dans Alexandrie; et voilà comment, dans la place +publique, Cléopâtre et lui se sont assis publiquement sur +des trônes d'or, dans une tribune d'argent; à leurs pieds +était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent le fils de +mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis +lors de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à +Cléopâtre, il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie, +de l'île de Chypre et de la Libye.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Quoi! aux yeux du public?</p> + +<p>CÉSAR.—Au milieu même de la grande place, où le +peuple fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé +ses fils rois des rois; il a donné à Alexandre la vaste Médie, +le pays des Parthes et l'Arménie; il a assigné à Ptolémée +la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre, ce +jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et +souvent auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences +dans cet appareil.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Il faut que Rome soit instruite de toutes ces +choses.</p> + +<p>AGRIPPA.—Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera +sa bonne opinion.</p> + +<p>CÉSAR.—Le peuple en est instruit, et cependant il vient +de recevoir les accusations d'Antoine!</p> + +<p>AGRIPPA.—Qui donc accuse-t-il!</p> + +<p>CÉSAR.—César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé +Sextus Pompée de la Sicile, je l'ai frustré de sa part de +cette île; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques vaisseaux +qui ne lui ont pas été rendus. Enfin, il se montre +indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et +de ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.</p> + +<p>AGRIPPA.—Seigneur, il faut lui répondre.</p> + +<p>CÉSAR.—C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui +mande que Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait +de son autorité, et qu'il a mérité d'être déposé. Quant à +mes conquêtes, je lui en accorde une portion; mais, en +retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des autres +royaumes qu'il a conquis.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Jamais il ne vous la cédera.</p> + +<p>CÉSAR.—Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il +demande.</p> + +<p class="stage1">(Entre Octavie.)</p> + +<p>OCTAVIE.—Salut, César, monseigneur, salut, mon cher +César.</p> + +<p>CÉSAR.—Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!</p> + +<p>OCTAVIE.—Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous +n'en avez pas sujet.</p> + +<p>CÉSAR.—Pourquoi donc venez-vous me surprendre +ainsi? Vous ne revenez point comme la soeur de César: +l'épouse d'Antoine devrait être précédée d'une armée, +son approche devait être annoncée par les hennissements +des chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres +de la route auraient dû être chargés de peuple, impatient +et fatigué d'attendre votre passage désiré; il fallait que la +poussière élevée sous les pas de votre nombreux cortège +montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue +à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez +prévenu les démonstrations de notre amitié, ce sentiment +qui s'éteint souvent si on néglige de le témoigner. Nous +aurions été à votre rencontre par mer et par terre, et +à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.</p> + +<p>OCTAVIE.—Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir +ainsi: je n'ai fait que suivre mon libre penchant. Mon +époux, Marc-Antoine, ayant appris que vous vous prépariez +à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse +nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté +de revenir vers vous.</p> + +<p>CÉSAR.—Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez +un obstacle à ses débauches.</p> + +<p>OCTAVIE.—N'en jugez pas ainsi, seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent +des nouvelles de toutes ses démarches. Où est-il maintenant?</p> + +<p>OCTAVIE.—A Athènes, seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—Non, ma soeur, trop indignement outragée, +Cléopâtre, d'un coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a +abandonné son empire à une prostituée, et maintenant +ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les +rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye; +Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; +le roi de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; +le roi de Pont; Hérode, de Judée; Mithridate, roi de +Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes et de +Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!</p> + +<p>OCTAVIE.—Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le +coeur partagé entre deux hommes que j'aime et qui se +haïssent!</p> + +<p>CÉSAR.—Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé +longtemps notre rupture: jusqu'à ce que je me sois +aperçu à quel point vous étiez abusée, et combien une +plus longue négligence devenait dangereuse pour moi. +Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui +amènent sur votre bonheur ces terribles nécessités, et +laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours, +sans vous répandre en gémissements. Rome vous reçoit +avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez +été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et +les puissants dieux, pour vous faire justice, ont choisi +pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux +qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations, +et toujours la bienvenue auprès de nous.</p> + +<p>AGRIPPA.—Soyez la bienvenue, madame.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Soyez la bienvenue, chère dame; tous les +coeurs, dans Rome, vous aiment et vous plaignent. L'adultère +Antoine, sans frein dans ses désordres, est le seul +qui vous rejette pour livrer sa puissance à une prostituée +qui la tourne avec bruit contre nous.</p> + +<p>OCTAVIE.—Est-il bien vrai, seigneur?</p> + +<p>CÉSAR.—Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, +ma soeur; je vous prie, ne perdez pas patience, ma +chère soeur!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je m'acquitterai envers toi, n'en doute +pas.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette +guerre, en disant que ce n'était pas convenable.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Pourquoi pas? La guerre est déclarée +contre moi, pourquoi n'y serais-je pas en personne?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je sais bien ce que je pourrais répondre: +si nous nous servions en même temps de chevaux et de +cavales, les chevaux seraient absolument superflus, car +chaque cavale porterait un soldat et son cheval.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que murmures-tu là?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Votre présence doit nécessairement embarrasser +Antoine: elle prendra de son coeur, de sa tête, +de son temps, ce dont il n'a rien à perdre en cette circonstance. +On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on dit +dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui +dirigent cette guerre.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que Rome s'abîme! et périssent toutes +les langues qui parlent contre nous! Je porte ma part du +fardeau dans cette guerre, et, comme souveraine de mes +États, je dois y remplir le rôle d'un homme. N'objecte +plus rien, je ne resterai pas en arrière.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je me tais, madame.—Voici l'empereur.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antoine et Canidius.)</p> + +<p>ANTOINE.—Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que +César ait pu, de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement +la mer d'Ionie et emporter Toryne?—Vous l'avez +appris, mon coeur?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—La diligence n'est jamais plus admirée +que par les paresseux.</p> + +<p>ANTOINE.—Bonne satire de notre indolence, et qui ferait +honneur au plus brave guerrier.—Canidius, nous +le combattrons sur mer.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, sur mer, sans doute.</p> + +<p>CANIDIUS.—Pourquoi mon général a-t-il ce projet?</p> + +<p>ANTOINE.—Parce qu'il nous en a défié.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mon seigneur l'a aussi défié en combat +singulier?</p> + +<p>CANIDIUS.—Oui, et vous lui avez offert le combat à +Pharsale, où César vainquit Pompée; mais toutes les propositions +qui ne servent pas à son avantage, il les rejette. +Vous devriez en faire autant.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots +ne sont que des muletiers, des moissonneurs, des +gens levés à la hâte et par contrainte. La flotte de César +est montée par des marins qui ont souvent combattu +Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont +pesants; il n'y a pour vous aucun déshonneur à refuser +le combat sur mer, puisque vous êtes prêt à l'attaquer +sur terre.</p> + +<p>ANTOINE.—Sur mer, sur mer.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Mon digne seigneur, vous perdez par là +toute la supériorité que vous avez sur terre: vous démembrez +votre armée, qui, en grande partie, est composée +d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi +votre habileté si justement renommée; vous abandonnez +le parti qui vous promet un succès assuré: vous vous +exposez au simple caprice du hasard.</p> + +<p>ANTOINE.—Je veux combattre sur mer.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas +de meilleurs.</p> + +<p>ANTOINE.—Nous brûlerons le surplus de notre flotte; +et avec les autres vaisseaux bien équipés, nous battrons +César, s'il ose avancer vers le promontoire d'Actium. Si +la fortune nous trahit, nous pourrons alors prendre +notre revanche sur terre. (<i>A un messager qui arrive</i>.) Ton +message?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Les nouvelles sont vraies, seigneur, +César est signalé; il a pris Toryne.</p> + +<p>ANTOINE.—Peut-il y être en personne? Cela est impossible; +il est même étrange que son armée y soit arrivée. +Canidius, tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions +et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à notre +flotte. Partons, ma Thétis. (<i>Un soldat paraît</i>.) Que veux-tu, +brave soldat?</p> + +<p>LE SOLDAT.—O noble empereur, ne combattez point +sur mer; ne vous fiez pas à des planches pourries. Est-ce +que vous vous défiez de cette épée et de ces blessures? +Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de nager +comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude +de vaincre sur terre, et en combattant de pied +ferme.</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, allons, partons.</p> + +<p class="stage1">(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)</p> + +<p>LE SOLDAT.—Par Hercule, je crois que j'ai raison.</p> + +<p>CANIDIUS.—Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus +sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que notre chef se +laisse mener, et nous sommes les soldats de ces femmes.</p> + +<p>LE SOLDAT.—Vous gardez à terre les légions et toute la +cavalerie, n'est-ce pas?</p> + +<p>CANIDIUS.—Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola +et Caelius sont pour la mer; mais nous restons tranquilles +à terre.—Cette diligence de César passe toute croyance.</p> + +<p>LE SOLDAT.—Pendant qu'il était encore à Rome, son armée +marchait par légers détachements, qui ont trompé +tous les espions.</p> + +<p>CANIDIUS.—Quel est son lieutenant, le sais-tu?</p> + +<p>LE SOLDAT.—On dit que c'est un certain Taurus.</p> + +<p>CANIDIUS.—Oh! je connais l'homme!</p> + +<p class="stage1">(Un messager arrive.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—L'empereur demande Canidius.</p> + +<p>CANIDIUS.—Le temps est gros d'évènements, et en enfante +à chaque minute.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="stage1">Une plaine près d'Actium.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉSAR, TAURUS, <i>officiers et autres</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Taurus!</p> + +<p>TAURUS.—Seigneur!</p> + +<p>CÉSAR.—N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne +provoque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur +mer: ne dépasse pas les ordres de ce parchemin, notre +fortune en dépend.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)<br/> +(Entrent Antoine et Énobarbus.)</p> + +<p>ANTOINE.—Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, +en face de l'armée de César; de ce poste, nous +pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux et agir +en conséquence.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p class="stage1">(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée<br/> +de terre, et Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre<br/> +côté, dès qu'ils ont disparu on entend le bruit d'un<br/> +combat naval.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>—Tout est perdu! tout est perdu! Je +n'en puis voir davantage. L'<i>Antoniade</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, le vaisseau amiral +de la flotte égyptienne tourne son gouvernail et fuit +avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé +mes yeux.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait <i>Antoniade</i>, en +laquelle il advint une chose de sinistre présage; des arondelles +avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint d'autres +puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs +nids.» PLUTARQUE.</p> + +<p class="stage1">(Entre Scarus.)</p> + +<p>SCARUS.—Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances +dans l'Olympe!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Quel est ce transport?</p> + +<p>SCARUS.—La plus belle part de l'univers est perdue par +pure ignorance. Nous avons perdu royaumes et provinces +pour des baisers.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Où en est le combat?</p> + +<p>SCARUS.—De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu +les boutons et que la mort est certaine. Cette infâme +prostituée d'Égypte, que la lèpre saisisse, au fort de l'action, +lorsque les avantages semblaient jumeaux, tous +deux semblables, et que nous semblions même être +l'aîné, je ne sais quel taon<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> la pique comme une génisse +au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>Taon</i>, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la violence +de sa piqûre.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—J'en ai été témoin; mes yeux, rendus +malades par ce spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps +la vue.</p> + +<p>SCARUS.—À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, +noble victime de ses enchantements, déploie les +ailes de son vaisseau, et, comme un insensé, abandonne +le combat au fort de la mêlée, et fuit sur ses traces. Je +n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience, +la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement +trahis.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Hélas! hélas!</p> + +<p>CANIDIUS <span class="stage2"><i>arrive</i>.</span>—Notre fortune sur mer est aux abois +et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général +s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à +merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement l'exemple +de la fuite!</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Oui. Ah! en êtes vous là? En ce +cas, bonsoir; adieu.</p> + +<p>CANIDIUS.—Ils fuient vers le Péloponèse.</p> + +<p>SCARUS.—Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.</p> + +<p>CANIDIUS.—Je vais me rendre à César avec mes légions +et ma cavalerie; déjà six rois m'ont donné l'exemple de +la soumission.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je veux suivre encore la fortune chancelante +d'Antoine, quoique la prudence me conseille le +contraire.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent par différents côtés.)</p> + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">ANTOINE <i>et sa suite</i>.</p> + +<p>ANTOINE.—Écoutez, la terre me défend de la fouler plus +longtemps. Elle a honte de me porter! Approchez, mes +amis; je me suis si fort <i>attardé</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> dans le monde que j'ai +perdu ma route pour jamais.—Il me reste un vaisseau +chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez, et +allez faire votre paix avec César.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Benighted</i>, surpris par la nuit; nous avons conservé le mot +<i>attardé</i>, qui rend assez bien le mot anglais.</p> + +<p>TOUS.—Fuir? Non, pas nous.</p> + +<p>ANTOINE.—J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux +lâches à se sauver et à montrer leur dos à l'ennemi. +Amis, quittez-moi; je suis décidé à suivre une voie +dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon +trésor est dans le port; prenez-le.—Oh! j'ai suivi celle +que je rougis maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes +se révoltent, car mes cheveux blancs reprochent +aux cheveux bruns leur imprudence, et ceux-ci reprochent +aux autres leur lâcheté et leur folie.—Mes amis, +quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques +amis, qui vous faciliteront l'accès auprès de César. Je vous +en conjure, ne vous affligez point: ne me parlez pas de +votre répugnance, suivez le conseil que mon désespoir +vous donne bien haut; abandonnez ceux qui s'abandonnent +eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais +dans un instant vous mettre en possession de ce trésor +et de ce vaisseau.—Laissez-moi, je vous prie, un moment.—Je +vous en conjure, laissez-moi; je vous en prie, +car j'ai perdu le droit de vous commander. Je vous rejoindrai +tout à l'heure.</p> + +<p class="stage1">(Il s'assied.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)</p> + +<p>ÉROS.—Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.</p> + +<p>IRAS.—Consolez-le, chère reine.</p> + +<p>CHAHMIANE.—Le consoler! Oui, sans doute.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!</p> + +<p>ANTOINE.—Non, non, non, non.</p> + +<p>ÉROS.—La voyez-vous, seigneur?</p> + +<p>ANTOINE, <i>détournant les yeux</i>.—Oh! loin de moi, loin, +loin!</p> + +<p>CHARMIANE.—Madame....</p> + +<p>IRAS.—Madame, chère souveraine....</p> + +<p>ÉROS.—Seigneur, seigneur!</p> + +<p>ANTOINE.—Oui, mon seigneur, oui, vraiment.—Il portait +à Philippes son épée dans le fourreau, comme un +danseur, tandis que je frappais le vieux et maigre Cassius, +et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique Brutus<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. +Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait +aucune expérience des grands exploits de la guerre; et +aujourd'hui...—N'importe.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime patriotisme +de Brutus.» WARBURTON.</p> +<p>CLÉOPÂTRE.—Ah! restez-là.</p> + +<p>ÉROS.—La reine, seigneur, la reine!</p> + +<p>IRAS.—Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est +hors de lui, il est accablé par la honte.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Allons, soutenez-moi donc.—Oh!</p> + +<p>ÉROS.—Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; +sa tête est penchée et la mort va la saisir; mais +vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.</p> + +<p>ANTOINE.—J'ai porté un coup mortel à ma réputation! +le coup le plus lâche....</p> + +<p>ÉROS.—Seigneur, la reine...</p> + +<p>ANTOINE.—O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je +cherche à dérober mon ignominie à tes yeux, en jetant +mes regards en arrière, sur ce que j'ai laissé derrière +moi, plongé dans le déshonneur.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes +timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous me +suivriez.</p> + +<p>ANTOINE.—Égyptienne, tu savais trop bien que mon +coeur était attaché au gouvernail de ton vaisseau, et que +tu me traînerais à la remorque. Tu connaissais ton empire +absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de toi +m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oh! pardonne-moi!</p> + +<p>ANTOINE.—Maintenant il faut que j'envoie d'humbles +propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie, +que je rampe dans tous les détours de l'humiliation; moi +qui gouvernais, en me jouant, la moitié de l'univers, +qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu +savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que +mon épée, affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oh! pardon.</p> + +<p>ANTOINE.—Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes +vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi +un baiser, il me paye de tout.—Nous avons envoyé +notre maître d'école<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.—Est-il de retour?—Ma bien-airnée, +je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques +aliments.—La fortune sait que plus elle me menace, et +plus je la brave.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Euphronius.</p> + +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="stage1">Le camp de César en Égypte.</p> + +<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, <i>suite</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?</p> + +<p>DOLABELLA.—César, c'est son maître d'école; preuve +qu'il est bien déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite +plume de son aile, lui qui avait tant de rois pour messagers, +il n'y a que quelques mois.</p> + +<p class="stage1">(Entre Euphronius.)</p> + +<p>CÉSAR.—Approche et parle.</p> + +<p>EUPHRONIUS.—Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; +j'étais, il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses +desseins que la goutte de rosée sur une feuille de myrte +en comparaison de l'Océan.</p> + +<p>CÉSAR.—Soit; remplis ta commission.</p> + +<p>EUPHRONIUS.—Il salue en toi le maître de sa destinée +et demande à vivre en Égypte. Si tu refuses, il abaisse +ses prétentions et te prie de le laisser respirer entre la +terre et le ciel, en simple citoyen, dans Athènes. Voilà +pour ce qui le regarde.—Quant à Cléopâtre, elle rend +hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance +et te demande, pour ses enfants, le diadème des Ptolémées, +qui maintenant est assujetti à ta volonté suprême.</p> + +<p>CÉSAR.—Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.—Quant +à la reine, je ne lui refuse point ni de l'entendre, +ni de la satisfaire; mais c'est à condition qu'elle chassera +de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle lui +ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera +point rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.</p> + +<p>EUPHRONIUS.—Que la fortune continue de te suivre!</p> + +<p>CÉSAR.—Faites-lui traverser le camp. <span class="stage2">(<i>Euphronius sort—A +Thyréus</i>.)</span> Voici le moment d'essayer ton éloquence, +pars, détache Cléopâtre des intérêts d'Antoine; promets-lui, +en mon nom, tout ce qu'elle te demandera; ajoute +toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans +la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune +rendrait parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse, +Thyréus, fixe toi-même ta récompense, tes désirs seront +obéis comme des lois.</p> + +<p>THYRÉUS.—César, je pars.</p> + +<p>CÉSAR.—Observe comment Antoine soutient son malheur; +apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière +d'agir et de ses démarches.</p> + +<p>THYRÉUS.—César, je le ferai.</p> + +<h3>SCENE XI</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que faut-il faire, Énobarbus?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Penser et mourir<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Les uns veulent qu'il y ait <i>drink and die</i>, boire et mourir, +parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne +version porte <i>think and die</i>; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et +cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, +ce n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare +à déserter.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—La faute est-elle à Antoine ou à moi?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté +de maîtriser sa raison. Eh! qu'importe que vous +ayez fui loin de ce grand spectacle de la guerre, où la +terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre! +Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection +n'aurait pas dû porter un coup fatal à sa réputation de +grand capitaine, au moment où la moitié de l'univers +combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la querelle. +Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons +fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa +fuite.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Tais-toi, je t'en prie.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antoine et Euphronius)</p> + +<p>ANTOINE.—Et c'est là sa réponse?</p> + +<p>EUPHRONIUS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle +veut me sacrifier.</p> + +<p>EUPHRONIUS.—C'est ce qu'il a dit.</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'elle le sache.—Envoyez au jeune César +cette tête grise, et il remplira de royaumes, jusqu'aux +bords, la coupe de vos désirs.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Votre tête, seigneur!</p> + +<p>ANTOINE.—Retourne vers lui.—Dis-lui qu'il porte sur +son visage les roses de la jeunesse, que l'univers attend +de lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il serait +possible que son or, ses vaisseaux, ses légions, appartinssent +à un lâche; que des généraux subalternes peuvent +triompher au service d'un enfant aussi bien que +sous les ordres de César: et que je le défie de venir, +mettant de côté l'inégalité de nos fortunes, se mesurer +avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer contre +fer et seul à seul. Je vais lui écrire. <span class="stage2">(<i>Au député</i>.)</span> Suis-moi.</p> + +<p class="stage1">(Antoine sort avec Euphronius.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Oui, cela est bien vraisemblable que César, +entouré d'une armée victorieuse, ira mettre en jeu +son bonheur, et se donner en spectacle comme un spadassin!—Je +vois bien que les jugements des hommes +ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs +entraînent les qualités de l'âme et les font en même +temps déchoir. Qu'il puisse rêver, lui qui connaît la +valeur des choses, que César dans l'abondance répondra +à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.</p> + +<p class="stage1">(Un esclave entre.)</p> + +<p>L'ESCLAVE.—Voici un envoyé de César.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Quoi! pas plus de cérémonies?—Voyez, +mes femmes!—On se bouche le nez près de la rose épanouie +dont on venait à genoux admirer les boutons!</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Mon honneur et moi nous commençons +à nous quereller. La loyauté gardée à des fous +change notre constance en vraie folie; cependant, celui +qui persiste à suivre avec fidélité un maître déchu est le +vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une +place dans l'histoire.</p> + +<p class="stage1">(Entre Thyréus.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que veut César?</p> + +<p>THYRÉUS.—Venez l'entendre à l'écart.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.</p> + +<p>THYRÉUS.—Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que +César, sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait +à César, Antoine volerait au-devant de son amitié: +pour nous, vous le savez, nous sommes les amis de ses +amis, j'entends de César.</p> + +<p>THYRÉUS.—Allons! Ainsi donc, illustre reine, César +vous exhorte à ne pas tenir compte de votre situation, +mais à vous souvenir seulement qu'il est César.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Poursuis.—C'est agir loyalement.</p> + +<p>THYRÉUS.—Il sait que vous restez attachée à Antoine +moins par amour que par crainte.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oh!</p> + +<p>THYRÉUS.—Il plaint donc les atteintes portées à votre +honneur comme des taches forcées, mais non méritées.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il est un dieu qui sait démêler la vérité. +Mon honneur n'a point cédé, il a été conquis par la +force.</p> + +<p>ÉNOBARBUS, <i>à part</i>.—Pour m'assurer de ce fait, je le +demanderai à Antoine.—Seigneur, seigneur, tu es un +vaisseau qui prend tellement l'eau qu'il faut te laisser +couler à fond, car ce que tu as de plus cher t'abandonne.</p> + +<p class="stage1">(Énobarbus sort.)</p> + +<p>THYRÉUS.—Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; +car il souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir +accorder. Il serait enchanté que vous fissiez de sa fortune +un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui enflammerait +encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de +moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez +sous l'abri de sa puissance, lui le maître de l'univers.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Quel est ton nom?</p> + +<p>THYRÉUS.—Mon nom est Thyréus.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Gracieux messager, dis au grand César +que je baise sa main victorieuse en la personne de son +député; dis-lui que je m'empresse de déposer ma couronne +à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux. +Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de +l'Égypte.</p> + +<p>THYRÉUS.—C'est le parti le plus honorable pour vous. +Quand la prudence et la fortune sont aux prises, si la +première n'ose que ce qu'elle peut, nul hasard ne peut +l'ébranler.—Accordez-moi la faveur de déposer mon +hommage sur votre main.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Plus d'une fois le père de votre César, +après avoir rêvé à la conquête des royaumes, posa ses +lèvres sur cette main indigne de lui, et la couvrit d'une +pluie de baisers.</p> + +<p class="stage1">(Antoine entre avec Énobarbus.)</p> + +<p>ANTOINE.—Des faveurs!... par Jupiter tonnant!—Qui +es-tu?</p> + +<p>THYRÉUS.—Un homme qui exécute les ordres du plus +puissant des hommes et du plus digne d'être obéi.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Tu seras fouetté!</p> + +<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à ses esclaves</i></span>.—Approchez ici.—<span class="stage2">(<i>A Cléopâtre</i>.)</span>—Et +toi, milan!—Eh bien! dieux et diables! mon autorité +s'évanouit! Naguère, quand je criais holà! des rois +accouraient aussitôt, comme une troupe d'enfants dans +une course, et me répondaient: Que me voulez-vous?—N'avez-vous +point d'oreilles? Je suis encore Antoine. +<span class="stage2">(<i>Ses gens entrent</i>.)</span> Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau +qu'à un vieux lion mourant.</p> + +<p>ANTOINE.—Par la lune et les étoiles!—Qu'il soit fouetté! +Fussent-ils vingt des plus puissants tributaires qui rendent +hommage à César, si je les surprenais ayant l'insolence +de baiser la main de cette... Comment s'appelle-t-elle? +Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que +vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme +un écolier et vous demander miséricorde par ses gémissements. +Qu'on m'emmène.</p> + +<p>THYRÉUS.—Marc-Antoine...</p> + +<p>ANTOINE.—Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, +qu'on le ramène. Ce valet de César lui reportera un message. +<span class="stage2">(<i>On emmène Thyréus</i>.—<i>A Cléopâtre</i>.)</span> Vous étiez à +moitié flétrie quand je vous ai connue.—Ai-je laissé dans +Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le +père d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, +pour être trompé par une femme qui regarde des valets?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Mon cher seigneur...</p> + +<p>ANTOINE.—Vous avez toujours été perfide. Mais quand +nous nous endurcissons dans nos penchants dépravés, +ô malheur! les justes dieux ferment nos yeux, laissent +perdre notre raison dans notre propre infamie, nous font +adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher fièrement +à notre perte.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—- Oh! en sommes-nous là?</p> + +<p>ANTOINE.—Je vous ai trouvée comme un mets refroidi +sur la table de Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi +un reste de Cnéius Pompée; sans compter toutes les heures +souillées de vos débauches clandestines, et qui n'ont +pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car +je suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne +savez pas ce que c'est, ce que ce doit être que la vertu.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Pourquoi tout cela?</p> + +<p>ANTOINE.—Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un +salaire et dit: <i>Dieu vous le rende</i>, prenne des libertés familières +avec cette main qui s'enchaîne à la mienne dans +nos jeux, avec cette main, sceau royal et gage des grands +coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan, +pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à +cornes! car j'ai un motif terrible de fureur; et m'exprimer +avec courtoisie, ce serait être comme un homme +qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de +l'adresse qu'il montre. <span class="stage2">(<i>Thyréus rentre avec les gens d'Antoine</i>.)</span> +Est-il fouetté?</p> + +<p>L'ESCLAVE.—Solidement, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?</p> + +<p>L'ESCLAVE.—Oui, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à Thyréus</i>.</span>—Si ton père vit encore, qu'il regrette +de n'avoir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi +d'avoir suivi César dans ses triomphes, puisque tu as +été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais, que la blanche +main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule +vue.—Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois +et dis-lui à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte +l'orgueil et le dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se +souvenir de ce que je fus. Il m'irrite, et, dans ce moment, +cela est fort aisé, à présent que les astres favorables +qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite +et ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon +langage et ce que j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, +mon affranchi, est en sa puissance et qu'il +peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le torturer +comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de +le faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.</p> + +<p class="stage1">(Thyréus sort.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Avez-vous fini?</p> + +<p>ANTOINE.—Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce +présage seul annonce la chute d'Antoine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.</p> + +<p>ANTOINE.—Pour flatter César, avez-vous pu échanger +des regards avec un homme qui lui lace ses chaussures?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Vous ne me connaissez pas encore?</p> + +<p>ANTOINE,—Je vous connais un coeur glacé pour moi.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ah! cher amant, si cela est, que le ciel +change mon coeur glacé en grêle et l'empoisonne dans +sa source! que le premier grêlon s'arrête dans mon gosier +et s'y dissolve avec ma vie! que le second frappe +Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits +de mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous +cet orage de grêle, gisent tous sans tombeau et deviennent +la proie des mouches et des moucherons du Nil!</p> + +<p>ANTOINE.—Je suis satisfait. César veut s'établir dans +Alexandrie; c'est là que je lutterai contre sa fortune. Nos +troupes de terre ont tenu ferme; notre flotte dispersée +s'est ralliée et vogue encore sous un appareil menaçant. +Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je reviens +encore une fois du champ de bataille pour baiser ces +lèvres, je reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et +moi, nous allons gagner notre place dans l'histoire. J'espère +encore.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je reconnais mon héros.</p> + +<p>ANTOINE.—Je veux que mes muscles, que mon coeur, que +mon haleine, déploient une triple force, et je combattrai à +toute outrance. Quand mes heures coulaient dans la prospérité, +les hommes rachetaient de moi leur vie pour un +bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai +dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.—Viens, +passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour +de moi tous mes sombres officiers; qu'on remplisse +nos coupes; et pour la dernière fois, oublions en buvant +la cloche de minuit.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. +Je m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puisque +mon seigneur est encore Antoine, je veux être Cléopâtre.</p> + +<p>ANTOINE.—- Nous goûterons encore le bonheur.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous +ses braves officiers.</p> + +<p>ANTOINE.—Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que +le vin enlumine leurs cicatrices.—Venez, ma reine, il y +a encore de la sève. Au premier combat que je livrerai, +je forcerai la mort à me chérir, car je veux rivaliser avec +sa faux homicide.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent tous les deux.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Allons, le voilà qui veut surpasser la +foudre. Être furieux, c'est être vaillant par excès de peur; +et, dans cette disposition, la colombe attaquerait l'épervier. +Je vois cependant que mon général ne regagne du +coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe +sur la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il +combat.—Je vais chercher les moyens de le quitter.</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> + +<h2>ACTE QUATRIÈME</h2> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le camp de César près d'Alexandrie.</p> + +<p class="stage1">CÉSAR <i>entre, lisant une lettre avec</i> AGRIPPA, MÉCÈNE<br/> +<i>et autres</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Il me traite d'<i>enfant</i>; il me menace, comme +s'il avait le pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait +battre de verges mon député; il me provoque à un combat +singulier; César contre Antoine!—Que le vieux débauché +sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. +En attendant, je me ris de son défi.</p> + +<p>MÉCÈNE.—César doit penser que lorsqu'un aussi grand +homme qu'Antoine entre en furie, c'est qu'il est aux +abois. Ne lui donnez aucun relâche, profitez de son égarement; +jamais la fureur n'a su se bien garder elle-même.</p> + +<p>CÉSAR.—Annoncez à nos braves officiers que demain +nous livrerons la dernière de nos nombreuses batailles. +Nous avons dans notre camp des gens qui servaient encore +dernièrement Antoine pour l'envelopper et le prendre +lui-même.—Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale +l'armée. Nous regorgeons de provisions, et ils ont +bien mérité qu'on les traite avec profusion.—Pauvre +Antoine! <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">ANTOINE, CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE,<br/> +IRAS, ALEXAS, <i>et autres officiers</i>.</p> + +<p>ANTOINE.—Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Non, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Pourquoi ne se battrait-il pas?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus +fortuné que vous, ce serait vingt hommes contre un +seul.</p> + +<p>ANTOINE.—Demain, guerrier, nous combattrons sur +mer et sur terre. Ou je survivrai, ou je laverai mon affront +en mourant dans tant de sang, que je ferai revivre +ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je frapperai en criant: tout ou rien.</p> + +<p>ANTOINE.—Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, +et n'épargnons rien pour notre repas de ce soir. <span class="stage2"><i>(Ses serviteurs +entrent.)</i></span> Donne-moi ta main, tu m'as toujours +fidèlement servi; et toi aussi... et toi... et toi; vous m'avez +tous bien servi, et vous avez eu des rois pour compagnons.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que veut dire cela?</p> + +<p>ÉNOBARBUS, à <i>part</i>.—C'est une de ces bizarreries que le +chagrin fait naître dans l'esprit.</p> + +<p>ANTOINE.—Et toi aussi, tu es honnête.—Je voudrais +être multiplié en autant d'hommes que vous êtes, et que +vous formassiez à vous tous un Antoine pour vous pouvoir +servir comme vous m'avez servi.</p> + +<p>TOUS.—Aux dieux ne plaise!</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, mes bons amis, servez-moi encore +ce soir. Ne ménagez pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi +avec autant de respect que lorsque l'empire du +monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes lois.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que prétend-il?</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Faire pleurer ses amis.</p> + +<p>ANTOINE.—Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin +de votre service; peut-être ne me reverrez-vous plus, ou +ne reverrez-vous plus qu'une ombre défigurée; peut-être +demain vous servirez un autre maître.—Je vous regarde +comme un homme qui prend congé.—Mes fidèles amis, +je ne vous congédie pas; non, inséparablement attaché à +vous, votre maître ne vous quittera qu'à la mort. Servez-moi +ce soir deux heures encore; je ne vous en demande +pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi +les affliger ainsi? Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile, +mes yeux se remplissent aussi de larmes, comme +s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous +transformez pas en femmes.</p> + +<p>ANTOINE.—Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière +m'enlève si telle est mon intention! Que le bonheur +croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes! Mes dignes +amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je +ne vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous +priais de brûler cette nuit avec des torches. Sachez, mes +amis, que j'ai bon espoir de la journée de demain, et je +veux vous conduire où je crois trouver la victoire et la +vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper; venez, +et noyons dans le vin toutes les réflexions.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE III</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Devant le palais.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent deux soldats qui vont monter la garde</i>.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Bonsoir, camarade; c'est demain, le +grand jour.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien +entendu d'étrange dans les rues?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Rien. Quelles nouvelles?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Il y a apparence que ce n'est qu'un +bruit; bonne nuit.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Camarade, bonne nuit.</p> + +<p class="stage1">(Entrent deux autres soldats.)</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Soldats, faites bonne garde.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.</p> + +<p class="stage1">(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)</p> + +<p>QUATRIÈME SOLDAT.—Nous, ici. <span class="stage2">(<i>Ils prennent leur poste</i>.)</span> +Et si demain notre flotte à l'avantage, je suis bien certain +que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—C'est une brave armée et pleine de +résolution.</p> + +<p class="stage1">(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)</p> + +<p>QUATRIÈME SOLDAT.—Silence! Quel est ce bruit?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Chut, Chut!</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Écoutez.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Une musique aérienne.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Souterraine.</p> + +<p>QUATRIÈME SOLDAT.—C'est bon signe, n'est-ce pas?</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Non.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT—Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, +et qui l'abandonne aujourd'hui.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Avançons, voyons si les autres sentinelles +entendent la même chose que nous.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'avancent à l'autre poste.)</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Eh bien! camarades!</p> + +<p>PLUSIEURS, <span class="stage2"><i>parlant à la fois</i>.</span>—Eh bien! eh bien! entendez-vous?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Oui. N'est-ce pas étrange?</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Entendez-vous, camarades, entendez-vous?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Suivons ce bruit jusqu'aux limites +de notre poste. Voyons ce que cela donnera.</p> + +<p>PLUSIEURS <span class="stage2"><i>à la fois</i>.</span>—Volontiers. C'est une chose +étrange.</p> + +<h3>SCÈNE IV</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> +<p class="stage1">ANTOINE, CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, <i>suite</i>.</p> + +<p>ANTOINE.—Éros! Éros! mon armure.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dormez un moment.</p> + +<p>ANTOINE.—Non, ma poule... Éros, allons, mon armure, +Éros! <span class="stage2">(<i>Éros paraît avec l'armure.</i>)</span> Viens, mon brave serviteur, +ajuste-moi mon armure.—Si la fortune ne nous +favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave. Allons.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert +ceci?</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui +armes mon coeur... A faux, à faux.—Bon, l'y voilà, l'y +voilà.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Doucement, je veux vous aider; voilà +comme cela doit être.</p> + +<p>ANTOINE.—Bien, bien, nous ne pouvons manquer de +prospérer; vois-tu, mon brave camarade! Allons, va t'armer +aussi.</p> + +<p>ÉROS.—A l'instant, seigneur.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?</p> + +<p>ANTOINE.—À merveille, à merveille. Celui qui voudra +déranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous en +dépouiller nous-mêmes pour nous reposer, essuiera une +terrible tempête.—Tu es un maladroit, Éros; et ma reine +est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.—O ma bien-aimée, +que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, +et si tu connaissais cette tâche royale, tu verrais quel +ouvrier est Antoine! <span class="stage2">(<i>Entre un officier tout armé</i>.)</span> Bonjour, +soldat, sois le bienvenu; tu te présentes en homme +qui sait ce que c'est que la journée d'un guerrier. Nous +nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires +que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Mille guerriers, seigneur, ont devancé le +jour, et vous attendent au port couverts de leur armure.</p> + +<p class="stage1">(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs +capitaines suivis de leurs soldats.)</p> + +<p>UN CAPITAINE.—La matinée est belle. Salut, général!</p> + +<p>TOUS.—Salut, général!</p> + +<p>ANTOINE.—Voilà une belle musique, mes enfants! Cette +matinée, comme le génie d'un jeune homme qui promet +un avenir brillant, commence de bonne heure; oui, oui.—Allons, +donne-moi cela;—par ici;..... fort bien.—Adieu, +reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui +m'attende. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse</i>.)</span> Voilà le baiser d'un guerrier: je +mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le +temps à vous faire des adieux plus étudiés; je vous quitte +maintenant comme un homme couvert d'acier. <span class="stage2">(<i>Antoine, +Éros, les officiers et les soldats sortent</i>.)</span> Vous, qui voulez vous +battre, suivez-moi de près; je vais vous y conduire. Adieu.</p> + +<p>CHARMIANE.—Voulez-vous vous retirer dans votre +appartement?</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, conduis-moi.—Il me quitte en brave. +Plût aux dieux que César et lui pussent, dans un combat +singulier, décider cette grande querelle! Alors, Antoine... +Mais, hélas!... Allons, sortons.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE V</h3> + +<p class="stage1">Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.</p> + +<p class="stage1"><i>Les trompettes sonnent; entrent</i> ANTOINE ET ÉROS;<br/> +<i>un soldat vient à eux</i>.</p> + +<p>LE SOLDAT.—Plaise aux dieux que cette journée soit +heureuse pour Antoine!</p> + +<p>ANTOINE.—Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils +et tes blessures, et n'avoir combattu que sur +terre.</p> + +<p>LE SOLDAT.—Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés, +et ce guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient +encore aujourd'hui vos pas.</p> + +<p>ANTOINE.—Qui m'a quitté ce matin?</p> + +<p>ÉROS,—Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de +vous. Appelez maintenant Énobarbus, il ne vous entendra +pas; ou du camp de César il vous criera: Je ne suis +plus des tiens.</p> + +<p>ANTOINE.—Que dis-tu?</p> + +<p>LE SOLDAT.—Seigneur, il est avec César.</p> + +<p>ÉROS.—Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Est-il parti?</p> + +<p>LE SOLDAT.—Rien n'est plus certain.</p> + +<p>ANTOINE.—Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens +pas une obole, je te le recommande. Écris-lui, je +signerai la lettre; et fais-lui mes adieux dans les termes +les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que je souhaite +qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer +de maître.—Oh! ma fortune a corrompu les coeurs +honnêtes.—Éros, hâte-toi.</p> + +<h3>SCÈNE VI</h3> + +<p class="stage1">Le camp de César devant Alexandrie.</p> + +<p class="stage1">FANFARES. CÉSAR <i>entre avec</i> AGRIPPA, ÉNOBARBUS,<br/> +<i>et autres</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Agrippa, marche en avant, et engage le combat. +Notre volonté est qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en +nos soldats.</p> + +<p>AGRIPPA.—J'y vais, César.</p> + +<p>CÉSAR.—Enfin le jour de la paix universelle est proche. +Si cette journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même +dans les trois parties du monde.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Antoine est arrivé sur le champ de +bataille.</p> + +<p>CÉSAR.—Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde +de notre armée ceux qui ont déserté, afin +qu'Antoine fasse tomber en quelque sorte sa fureur sur +lui-même.</p> + +<p class="stage1">(César et sa suite sortent.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Alexas s'est révolté: il était allé en Judée +pour les affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant +Hérode d'abandonner son maître et de pencher du +côté de César; et pour sa peine César l'a fait pendre.—Canidius +et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu +de l'emploi, mais non une confiance honorable.—J'ai +mal fait, et je me le reproche moi-même, avec un remords +si douloureux qu'il n'est plus désormais de joie +pour moi.</p> + +<p class="stage1">(Entre un soldat d'Antoine.)</p> + +<p>LE SOLDAT.—Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur +tes pas tous tes trésors, et de plus des marques de sa générosité. +Son messager m'a trouvé de garde, et il est +maintenant dans ta tente, où il décharge ses mulets.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je t'en fais don.</p> + +<p>LE SOLDAT.—Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la +vérité. Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager +jusqu'à la sortie du camp: je suis obligé de retourner +à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté moi-même... +Votre général est toujours un autre Jupiter.</p> + +<p class="stage1">(Le soldat sort.)</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Je suis le seul lâche de l'univers; et je +sens mon ignominie. O Antoine! mine de générosité, +comment aurais-tu donc payé mes services et ma fidélité, +toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci me fait +gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt, +un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le +remords s'en chargera, je le sens.—Moi, combattre +contre toi! Non: je veux aller chercher quelque fossé +pour y mourir; le plus sale est celui qui convient le +mieux à la dernière heure de ma vie.</p> + +<p class="stage1">(Il sort au désespoir.)</p> + +<h3>SCÈNE VII</h3> + +<p class="stage1">Champ de bataille entre les deux camps.<br/> +(On sonne la marche. Bruits de tambours et de trompettes.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> AGRIPPA <i>et antres</i>.</p> + +<p>AGRIPPA.—Battons en retraite: nous nous sommes +engagés trop avant. César lui-même a payé de sa personne, +et nous avons trouvé plus de résistance que nous +n'en attendions.</p> + +<p class="stage1">(Agrippa et les siens sortent.)<br/> +(Bruit d'alarme. Entrent Antoine et Scarus blessés.)</p> + +<p>SCARUS.—O mon brave général! voilà ce qui s'appelle +combattre. Si nous avions commencé par là, nous les +aurions renvoyés chez eux avec des torchons autour de +la tête.</p> + +<p>ANTOINE.—Ton sang coule à grands flots.</p> + +<p>SCARUS.—J'avais ici une blessure comme un T, maintenant +c'est une H.</p> + +<p>ANTOINE.—Ils battent en retraite.</p> + +<p>SCARUS.—Nous les repousserons jusque dans des +trous.—J'ai encore de la place pour six blessures.</p> + +<p class="stage1">(Éros entre.)</p> + +<p>ÉROS.—Ils sont battus, seigneur; et notre avantage +peut passer pour une victoire complète.</p> + +<p>SCARUS.—Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les +par derrière comme des lièvres; c'est une chasse +d'assommer un fuyard.</p> + +<p>ANTOINE.—Je veux te donner une récompense pour +cette saillie, et dix pour ta bravoure... Suis-moi.</p> + +<p>SCARUS.—Je vous suis en boitant.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<h3>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="stage1">Sous les murs d'Alexandrie.</p> + +<p class="stage1">FANFARES. ANTOINE <i>revient au son d'une marche guerrière,<br/> +accompagné de Scarus et de l'armée</i>.</p> + +<p>ANTOINE.—Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.—Que +quelqu'un coure en avant et annonce nos hôtes à +la reine. Demain, avant que le soleil nous voie, nous +achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui. +—Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras +de héros. Vous avez combattu, non pas en hommes qui +servent les intérêts d'un autre, mais comme si chacun +de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous +montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer +dans vos bras vos femmes, vos amis; racontez-leur vos +exploits, tandis que, versant des larmes de joie, ils essuieront +le sang figé dans vos plaies, et baiseront vos +blessures. <span class="stage2">(<i>A Scarus</i>.)</span> Donne-moi ta main. <span class="stage2"><i>(Cléopâtre arrive +avec sa suite</i>.)</span> C'est à cette puissante fée que je veux +vanter tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de +ses louanges. O toi, astre de l'univers, enchaîne dans tes +bras ce cou bardé de fer: franchis tout entière l'acier +de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein pour y +être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Seigneur des seigneurs, courage sans +bornes, reviens-tu en souriant après avoir échappé au +grand piège où le monde va se précipiter<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>?</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>The world's great mare</i>, le grand piége du monde est la guerre.</p> + +<p>ANTOINE.—Mon rossignol, nous les avons repoussés +jusque dans leurs lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux +gris, qui viennent se mêler à ma brune chevelure, +nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et peut +arriver au but aussi bien que la jeunesse.—Regarde ce +soldat, présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la, +mon guerrier.—Il a combattu aujourd'hui, comme si +un dieu, ennemi de l'espèce humaine, avait emprunté sa +forme pour la détruire.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ami, je veux te faire présent d'une armure +d'or; c'était l'armure d'un roi.</p> + +<p>ANTOINE.—Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis +comme le char sacré d'Apollon.—Donne-moi ta main; +traversons Alexandrie dans une marche triomphante; +portons devant nous nos boucliers, hachés comme leurs +maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir +toute cette armée, nous souperions tous ensemble, +et nous boirions à la ronde au succès de demain, qui +nous promet des dangers dignes des rois. Trompettes, +assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments d'airain, +mêlé aux roulements de nos tambourins; que le +ciel et la terre confondent leurs sons pour applaudir à +notre retour.</p> + +<h3>SCÈNE IX</h3> + +<p class="stage1">Le camp de César.</p> +<p class="stage1"><i>Sentinelles à leur poste; entre</i> ÉNOBARBUS.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Si dans une heure nous ne sommes +pas relevés, il nous faut retourner au corps de garde. +La nuit est étoilée; et l'on dit que nous serons rangés en +bataille vers la seconde heure du matin.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Cette dernière journée a été cruelle +pour nous.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ô nuit! sois-moi témoin...</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Quel est cet homme?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera +à la haine de la postérité les noms des traîtres, +sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti +à ta face.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Énobarbus!</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Silence! écoutons encore.</p> + +<p>ÉNOBARBUS.—Ô souveraine maîtresse de la véritable +mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit; +et que cette vie rebelle, qui résiste à mes voeux, ne pèse +plus sur moi; brise mon coeur contre le dur rocher de +mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en +poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine, +mille fois pins généreux que ma désertion n'est +infâme! ô toi, du moins, pardonne-moi, et qu'alors le +monde m'inscrive dans le livre de mémoire sous le nom +d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Parlons lui.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait +intéresser César.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Oui, écoutons; mais il dort.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Je crois plutôt qu'il se meurt, car +jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Allons à lui.</p> + +<p>TROISIÈME SOLDAT.—Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; +parlez-nous.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Entendez-vous, seigneur?</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Le bras de la mort l'a atteint. <span class="stage2">(<i>Roulement +de tambour dans l'éloignement</i>.)</span> Écoutez, les tambours +réveillent l'armée par leurs roulements solennels. +Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de marque. +Notre heure de faction est bien passée.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Allons, viens; peut-être reviendra-t-il +à lui.</p> + +<h3>SCÈNE X</h3> + +<p class="stage1">La scène se passe entre les deux camps.</p> + +<p class="stage1">ANTOINE, SCARUS <i>et l'armée.</i></p> + +<p>ANTOINE.—Leurs dispositions annoncent un combat +sur mer; nous ne leur plaisons guère sur terre.</p> + +<p>SCARUS.—On combattra sur mer et sur terre, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer +aussi dans l'air, dans le feu, nous y combattrions aussi. +Mais voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie restera avec +nous sur les collines qui rejoignent la ville. Les ordres +sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; avançons +afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de +bataille et observer leurs mouvements.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>CÉSAR <span class="stage2"><i>entre avec son armée</i>.</span>—À moins que nous ne +soyons attaqués, nous ne ferons aucun mouvement sur +terre; et, suivant mes conjectures, il n'en sera rien; car +ses meilleures troupes sont embarquées sur ses galères. +Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)<br/> + +(Rentrent Antoine et Scarus.)</p> + +<p>ANTOINE.—Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit +où ces pins s'élèvent je pourrai tout voir, et dans +un moment je reviens t'apprendre quelle est l'issue probable +de la journée.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>SCARUS.—Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les +voiles de Cléopâtre.—Les augures disent qu'ils ne savent +pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné, +et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant +et découragé; par accès sa fortune inquiète lui +donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il +n'a pas.</p> + +<p class="stage1">(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)</p> + +<p>ANTOINE <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>—Tout est perdu! l'infâme Égyptienne +m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes +soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de +César, comme des amis qui se retrouvent après une +longue absence; ô femme trois fois prostituée<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, c'est toi +qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec +toi seul que mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de +fuir; car dès que je me serai vengé de mon enchanteresse, +tout sera fini pour moi. Va-t'en. Dis-leur à tous +de fuir. <span class="stage2">(<i>Scarus sort</i>.)</span> O soleil! je ne verrai plus ton lever. +C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune +se séparent ici.—C'est donc là que tout en est +venu! Ces coeurs qui suivaient mes pas comme des +chiens, dont je comblais tous les désirs, se sont évanouis, +et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute +sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé +de toute son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur +d'Égyptienne! Cette fatale enchanteresse, dont le regard +m'envoyait au combat ou me rappelait auprès d'elle, +dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux; +telle qu'une véritable Égyptienne<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, elle m'a entraîné +dans le fond de l'abîme par un tour de gibecière<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Éros! +Éros!</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Triple turn'd whore</i>. Elle s'était donnée d'abord à Jules César, +dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit qu'elle +le trompe déjà pour Octave.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Gipsy</i> est encore employé ici pour signifier Égyptienne d'Égypte +et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien +peinte par l'auteur de <i>Tom Jones</i>, et de nos jours par sir Walter +Scott dans <i>Guy Mannering</i>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs +plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le +milieu de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir +bien ferme au milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il +joue la prend par les deux bouts et l'enlève.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cléopâtre.)</p> + +<p>ANTOINE.—Ah! magicienne! va-t'en!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—D'où vient ce courroux de mon seigneur +contre son amante?</p> + +<p>ANTOINE.—Disparais ou je vais te donner la récompense +que tu mérites, et faire tort au triomphe de César. +Qu'il s'empare de toi et te montre en spectacle à la populace +de Rome; va suivre son char au milieu des +huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu +seras exposée aux regards des rustres, comme un +monstre étrange, pour quelque vile obole. Et puisse la +patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles, +qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (<i>Cléopâtre sort.</i>) +Tu as bien fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais +gagné à expirer sous ma rage; une mort eût pu +éviter mille morts...—Éros, ici!—La chemise de +Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, +enseigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas +sur les cornes de la lune<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, et prête-moi ces mains robustes +qui soulevaient ton énorme massue, que je m'anéantisse +moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a +vendu à ce petit Romain, et je péris victime de ses complots. +Elle mourra.—Éros, où es-tu?</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Let me lodge Lychas on the horns of the moon</i>, ce que Letourneur +traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages ensanglantés, +pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans +son <i>Hercule</i> peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de +son sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait +apporté à Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du +centaure Nessus.</p> + +<h3>SCÈNE XI</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est +plus furieux que ne le fut Télamon, frustré du bouclier +d'Achille; et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais +plus menaçant.</p> + +<p>CHARMIANE.—Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous +là, et envoyez lui annoncer que vous êtes +morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de +douleur que l'homme de sa grandeur.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Allons au tombeau<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>... Mardian, va lui +annoncer que je me suis tuée. Dis-lui que le dernier +mot que j'ai prononcé était <span class="stage2"><i>Antoine</i></span>, et fais-lui, je t'en +conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et reviens +m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait bâtir +pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.</p> + +<h3>SCÈNE. XII</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Un autre appartement du palais.</p> + +<p class="stage1">ANTOINE, ÉROS.</p> + +<p>ANTOINE.—Éros, tu me vois encore!</p> + +<p>ÉROS.—Oui, mon noble maître.</p> + +<p>ANTOINE.—Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble +à un dragon, une vapeur qui nous représente un +ours ou un lion, une citadelle avec des tours, un rocher +pendant, un mont à double cime, ou un promontoire +bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos +têtes; tu as vu ces images qui sont les spectacles que +nous offre le sombre crépuscule?</p> + +<p>ÉROS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Ce qui nous paraît un coursier est effacé +en moins d'une pensée par la séparation des nuages, et +se confond avec eux comme l'eau dans l'eau.</p> + +<p>ÉROS.—Oui, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton +général n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Je +suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder ce corps +visible, mon serviteur.—C'est pour l'Égypte que j'ai +entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder +le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, +pendant qu'il était à moi, s'était attaché un million de +coeurs, perdus maintenant; elle, qui a arrangé les cartes +avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma gloire au +triomphe de mon ennemi.—Non, ne pleure pas, cher +Éros; pour finir mes destins, je me reste à moi-même. +<span class="stage2">(<i>Entre Mardian.</i>)</span> Oh! ta vile maîtresse! elle m'a volé mon +épée!</p> + +<p>MARDIAN.—Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, +et elle a associé sans réserve sa fortune à la vôtre.</p> + +<p>ANTOINE.—Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. +Elle m'a trahi, il faut qu'elle meure.</p> + +<p>MARDIAN.—La mort est une dette que chacun ne peut +payer qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous +vouliez faire est fait; elle a prévenu votre bras; et le dernier +mot qu'elle a prononcé, c'est: <i>Antoine, généreux +Antoine!</i> Elle a voulu encore prononcer votre nom, mais +un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé +entre ses lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre +nom enseveli dans son sein.</p> + +<p>ANTOINE.—Elle est morte?</p> + +<p>MARDIAN.—Morte.</p> + +<p>ANTOINE.—Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la +longue journée est finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi +pour bien payé de ton message, puisque tu sors vivant +de ces lieux. Va-t'en. <span class="stage2">(<i>Mardian sort</i>.)</span> Ôte-moi cette +armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer +les battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous; +toi, mon coeur, sois une fois plus fort que la chair +qui t'emprisonne.—Dépêche, Éros, dépêche. Je ne +suis plus un guerrier.—Débris de mon armure, allez +loin de moi, vous avez été portés avec honneur.—Laissez-moi +seul un moment.—<span class="stage2">(<i>Éros sort</i>.)</span> Ô Cléopâtre! je +je vais te rejoindre, et implorer ton pardon par mes larmes. +Allons, il faut finir, tout délai est un nouveau supplice. +Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et +n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait +inutile, et nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse +de ses propres efforts; apposons notre sceau, et tout est +fini.—Éros!—Je viens, ô ma reine!—Éros!—Attends-moi +dans ces lieux, où les ombres reposent sur les fleurs. +Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les +regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de +nos mânes. Didon et son Énée verront leur cour déserte, +et toute la foule nous suivra.—Éros! Viens donc!</p> + +<p class="stage1">(Éros paraît.)</p> + +<p>ÉROS.—Que veut mon maître?</p> + +<p>ANTOINE.—Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu +avec tant de déshonneur que les dieux abhorrent ma +bassesse. Moi, qui avec mon épée partageais l'univers, +moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune des +cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du +courage d'une femme. Mon âme est moins noble que la +sienne, elle qui par sa mort dit à notre César: Je n'ai +d'autre vainqueur que moi-même.—Éros, tu m'as juré +que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles +l'exigent bien maintenant), quand je me verrais poursuivi +par une suite de malheurs et d'horreurs inévitables, +alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort. Fais-le, +le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; +c'est César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle +la couleur sur tes joues.</p> + +<p>ÉROS.—Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que +n'ont pu faire tous les traits des Parthes ennemis, lancés +vainement contre vous?</p> + +<p>ANTOINE.—Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres +de la vaste Rome, voir ton maître les bras croisés, courbant +son front humilié et le visage dompté par une +honte pénétrante, tandis que l'heureux César, marchant +devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui +qui le suit?</p> + +<p>ÉROS.—Non, je ne voudrais pas le voir.</p> + +<p>ANTOINE.—Approche donc: car il n'y a qu'une blessure +qui puisse me guérir. Allons, tire ton épée fidèle, +qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta patrie.</p> + +<p>ÉROS.—Ah! seigneur, pardonnez!</p> + +<p>ANTOINE.—Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de +faire ce que je te demande ici dès que je te l'ordonnerais? +Obéis, ou je regarderai tous tes services passés +comme des accidents involontaires; tire ton épée et approche.</p> + +<p>ÉROS.—Détournez donc de moi ce noble visage, fait +pour être adoré de l'univers entier.</p> + +<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>détournant son visage</i>.</span>—Allons.</p> + +<p>ÉROS.—Mon épée est tirée.</p> + +<p>ANTOINE.—Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle +tu l'as tirée.</p> + +<p>ÉROS.—Mon cher maître, mon général, mon souverain, +permettez qu'avant de frapper ce coup sanglant je +vous dise adieu.</p> + +<p>ANTOINE.—Tu l'as dit, ami. Adieu.</p> + +<p>ÉROS.—Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?</p> + +<p>ANTOINE.—A l'instant, Éros.</p> + +<p>ÉROS.—Eh bien! ici alors... <span class="stage2">(<i>Il se jette sur son épée</i>.)</span> C'est +ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.</p> + +<p class="stage1">(Il expire.)</p> + +<p>ANTOINE.—O toi! qui es trois fois plus noble que moi! +brave Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que +tu n'as pu faire. Ma reine et le fidèle Éros ont, par leur +courageux exemple, gagné sur moi de la gloire dans +l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la +mort, et je vole dans ses bras comme au lit de mon +amante. Allons, c'en est fait, Éros, ton maître meurt +selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris. (<i>Il se précipite +sur son épée</i>.) Comment, pas mort encore? pas mort? +Holà, gardes! Oh! achevez-moi!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Dercétas et la garde).</p> + +<p>PREMIER GARDE.—D'où viennent ces cris?</p> + +<p>ANTOINE.—Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! +achevez ce que j'ai commencé.</p> + +<p>SECOND GARDE.—L'astre est tombé.</p> + +<p>PREMIER GARDE.—Sa période est achevée.</p> + +<p>TOUS.—Hélas! ô malheur!</p> + +<p>ANTOINE.—Que celui de vous qui m'aime achève ma +mort.</p> + +<p>PREMIER GARDE.—Pas moi.</p> + +<p>SECOND GARDE.—Ni moi.</p> + +<p>TROISIÈME GARDE.—Ni personne.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>DERCÉTAS.—Ta fortune et ta mort font déserter tes +amis. Que je montre seulement cette épée à César, et +avec cette nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.</p> + +<p class="stage1">(Diomède entre.)</p> + +<p>DIOMÈDE.—Où est Antoine?</p> + +<p>DERCÉTAS.—Là, Diomède, là.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Est-il en vie?—Veux-tu répondre?</p> + +<p class="stage1">(Dercétas sort.)</p> + +<p>ANTOINE.—Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et +frappe; que j'achève de mourir.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre +m'envoie vers toi.</p> + +<p>ANTOINE.—Quand t'a-t-elle envoyé?</p> + +<p>DERCÉTAS.—Dans le moment, seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Où est-elle?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Elle est enfermée dans son monument: +elle avait un pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle +a vu que vous la soupçonniez, soupçon dont on +ne trouvera jamais la preuve, de s'être arrangée avec +César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle +vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, +craignant l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous +déclarer la vérité, et je viens, je le crains bien, trop +tard.</p> + +<p>ANTOINE.—Trop tard, bon Diomède. Appelle mes +gardes, je te prie.</p> + +<p>DIOMÈDE.—Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, +avancez, votre seigneur vous appelle.</p> + +<p class="stage1">(Les gardes entrent.)</p> + +<p>ANTOINE.—Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où +est Cléopâtre; c'est le dernier service que je vous demanderai.</p> + +<p>UN GARDE.—Nous sommes désolés, seigneur, que +vous ne puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles +serviteurs.</p> + +<p>TOUS.—O jour de calamité!</p> + +<p>ANTOINE.—Allons, mes chers camarades, ne faites pas +au sort barbare l'honneur de vos larmes; souhaitez la +bienvenue aux coups qui viennent nous frapper. C'est +se venger de lui que de les recevoir avec insouciance. +Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à +votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. +<span class="stage2">(Ils sortent, emportant Antoine.)</span></p> + +<h3>SCÈNE XIII</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Un mausolée.</p> + +<p class="stage1"><i>On voit sur une galerie</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE +ET IRAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O Charmiane! c'en est fait, je ne sors +plus d'ici!</p> + +<p>CHARMIANE.—Consolez-vous, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non, je ne le veux pas... Les événements +les plus étranges et les plus terribles seront les bienvenus; +mais je dédaigne les consolations. L'étendue de +ma douleur doit égaler la grandeur de sa cause. <span class="stage2">(<i>A Diomède, +qui revient</i>.)</span> Comment? est-il mort?</p> + +<p>DIOMÈDE.—Pas encore, madame, mais la mort est sur +lui. Regardez de l'autre côté du monument, ses gardes +l'ont apporté jusqu'ici.</p> + +<p class="stage1">(Antoine paraît, porté par ses gardes.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O soleil! consume la sphère où tu te +meus, et qu'une nuit éternelle couvre le visage changeant +du monde!—O Antoine! Antoine! Antoine!—Aide-moi, +Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous; +élevons-le jusqu'à moi.</p> + +<p>ANTOINE.—Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur +de César qu'Antoine succombe, Antoine seul a triomphé +de lui-même.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine +ne devait triompher d'Antoine; mais malheur à +moi qu'il en soit ainsi!</p> + +<p>ANTOINE.—Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant +j'implore de la mort un moment pour que je +puisse déposer sur tes lèvres encore un pauvre baiser, le +dernier de tant de baisers.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne; +mais je n'ose descendre, je crains d'être surprise... +Jamais ce César, que la fortune accable de ses +dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma +personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons +de la force, les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais +ta sage Octavie, avec son regard modeste et sa froide +résolution, ne jouira du triomphe de me contempler; +mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes; +il faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> «Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes; mais +elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques +chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine, +et elle, avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui +furent présents à ce spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose +si piteuse à voir.»</p> + +<p>ANTOINE.—O hâtez-vous, ou je m'en vais!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon +seigneur est lourd! La douleur a épuisé nos forces, et +ajoute un nouveau poids à son corps. Ah! si j'avais la +puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait +sur ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter... +Mais viens, viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours +fous. Oh! viens, viens, viens. <span class="stage2">(<i>Ils enlèvent et montent +Antoine.</i>)</span> Et sois le bienvenu, le bienvenu auprès de +moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te raniment. +Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais +à force de baisers.</p> + +<p>TOUS.—O douloureux spectacle!</p> + +<p>ANTOINE.—Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi +un peu de vin pour que je puisse prononcer encore +quelques paroles.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi +accuser si hautement la fortune; que la fortune, perfide +ouvrière, brise son rouet<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> dans le dépit que lui causeront +mes outrages.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>False housewife fortune break her wheel; wheel</i> veut dire <i>rouet</i> +aussi bien que <i>roue</i>, et le rapport qui existe entre <i>housewife</i> et <i>wheel</i> +(rouet) nous a décidé à adopter ce sens en dépit de la mythologie. +Peut-être Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec la Destinée, +qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus avec +un rouet qu'on représente les Parques.</p> + +<p>AKTOINE.—Un mot, chère reine; assurez auprès de +César votre honneur et votre sûreté... Ah!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ces deux choses ne vont pas ensemble.</p> + +<p>ANTOINE.—Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous +ceux qui entourent César, ne vous fiez qu'à Proculéius.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je me fierai à ma résolution et à mes +mains, et non à aucun des amis de César.</p> + +<p>ANTOINE.—N'allez point gémir, ni vous lamenter sur +le déplorable changement qui m'arrive au terme de ma +carrière; charmez plutôt vos pensées par le souvenir de +ma fortune passée, lorsque j'étais le plus noble, le plus +grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui +honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque +à mon compatriote; je suis un Romain vaincu avec +honneur par un Romain. Ah! mon âme s'envole. Je n'en +puis plus.</p> + +<p class="stage1">(Antoine expire.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O le plus généreux des mortels, veux-tu +donc mourir? Tu n'as donc plus souci de moi?... Resterai-je +dans ce monde insipide, qui, sans toi, n'est plus +qu'un bourbier fangeux.—O mes femmes, voyez! Le roi +de la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier +de la guerre est flétri; la colonne des guerriers est renversée. +Désormais les enfants et les filles timides marcheront +de pair avec les hommes. Les prodiges sont finis, +et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous +la clarté de la lune.</p> + +<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p> + +<p>CHARMIANE.—Ah! calmez-Vous, madame.</p> + +<p>IRAS.—Elle est morte aussi, notre maîtresse.</p> + +<p>CHARMIANE.—Reine...</p> + +<p>IRAS.—Madame...</p> + +<p>CHARMIANE.—O madame! madame! madame!</p> + +<p>IRAS.—Reine d'Égypte! souveraine...</p> + +<p>CHARMIANE.—Tais-toi, tais-toi, Iras...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Non, je ne suis plus qu'une femme, et +assujettie aux mêmes passions que la servante qui trait +les vaches et exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait +de jeter mon sceptre aux dieux barbares, et +de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe jusqu'au +jour où ils m'ont enlevé mon trésor.—Tout n'est +plus que néant. La patience est une sotte et l'impatience +est devenue un chien enragé... Est-ce donc un crime de +se précipiter dans la secrète demeure de la mort, avant +que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes +femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons, +Charmiane! Mes chères filles!... Ah! femmes, femmes, +voyez, notre flambeau est éteint. <span class="stage2">(<i>Aux soldats d'Antoine.</i>)</span>—Bons +amis, prenez courage, nous l'ensevelirons; ensuite, +ce qui est brave, ce qui est noble, accomplissons-le +en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous +prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette +grande âme est glacée. O mes femmes, mes femmes! +suivez-moi, nous n'avons plus d'amis, que notre courage +et la mort la plus courte.</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> + +<h2>ACTE CINQUIÈME</h2> + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Le théâtre représente le camp de César.</p> + +<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE,<br/> +GALLUS, <i>suite</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre, +dis-lui que, dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer +de nous que de tant différer.</p> + +<p>DOLABELLA.—J'y vais, César.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)</p> + +<p>CÉSAR.—Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser +paraître ainsi devant nous?</p> + +<p>DERCÉTAS.—Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine, +le meilleur des maîtres, et qui méritait les meilleurs +serviteurs. Je ne l'ai point quitté, tant qu'il a été +debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la vie que pour +la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre +à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour +César. Si tu ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.</p> + +<p>CÉSAR.—Qu'est-ce que tu dis?</p> + +<p>DERCÉTAS.—Je dis à César qu'Antoine est mort.</p> + +<p>CÉSAR.—La chute d'un si grand homme aurait dû faire +plus de bruit. La terre aurait dû lancer les lions dans les +rues des cités, et les habitans des cités dans les antres +des lions.—La mort d'Antoine n'est pas le trépas d'un +seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.</p> + +<p>DERCÉTAS.—Il est mort, César, non par la main d'un +ministre public de la justice, non par un fer emprunté. +Mais ce même bras qui inscrivait son honneur sur toutes +ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce courage +invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure; +tu la vois teinte encore de son noble sang.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous avez l'air triste, mes amis.—Que les +dieux me retirent leur faveur, si ces nouvelles ne sont +pas faites pour mouiller les yeux des rois.</p> + +<p>AGRIPPA.—Et il est étrange que la nature nous force à +gémir sur les actions que nous avons poursuivies avec +le plus d'acharnement.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Ses vices et ses vertus se balançaient également.</p> + +<p>AGRIPPA.—Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité. +Mais vous, dieux, vous voulez nous laisser toujours +quelques faiblesses pour faire de nous des hommes. +César s'attendrit.</p> + +<p>MÉCÈNE.—Quand un si grand miroir est offert à ses +yeux, il faut bien qu'il se voie.</p> + +<p>CÉSAR.—O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!—Mais +nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il +fallait ou que je fusse offert moi-même à tes regards dans +cet état d'abaissement, ou que je fusse spectateur du tien. +Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers. Mais +laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon +frère, mon collègue dans toutes mes entreprises, mon +associé à l'empire, mon ami et mon compagnon au premier +rang des batailles; le bras de mon propre corps, le +coeur où le mien allumait son courage... Que nos inconciliables +étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour +en venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je +vous dirai mes pensées dans un moment plus convenable.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>CÉSAR.—Le message de cet homme se devine dans son +air; nous entendrons ce qu'il dira.—D'où viens-tu?</p> + +<p>LE MESSAGER.—Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien: +la reine, ma maîtresse, confinée dans le seul asile +qui lui reste, dans son tombeau, désire être instruite de +vos intentions pour pouvoir se préparer au parti que la +nécessité la forcera d'embrasser.</p> + +<p>CÉSAR.—Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra +bientôt, par quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable +et doux nous lui réservons. César ne peut vivre +que pour être généreux.</p> + +<p>LE MESSAGER.—Que les dieux te gardent donc!</p> + +<p class="stage1">(Le messager sort.)</p> + +<p>CÉSAR.—Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine +qu'elle ne craigne de nous aucune humiliation; donne-lui +les consolations qu'exigera la nature de ses chagrins, +de peur que dans le sentiment de sa grandeur elle ne +déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre, +conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.—Va, +et reviens en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura +dit, et comment tu l'auras trouvée.</p> + +<p>PROCULÉIUS.—J'obéis, César.</p> + +<p>CÉSAR.—Gallus, accompagne-le.—Où est Dolabella, +pour seconder Proculéius?</p> + +<p class="stage1">(Gallus sort.)</p> + +<p>AGRIPPA et MÉCÈNE.—Dolabella!</p> + +<p>CÉSAR.—Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel +emploi je l'ai chargé... Il sera prêt à temps.—Suivez-moi +dans ma tente; vous allez voir avec quelle répugnance +j'ai été engagé dans cette guerre, quelle douceur et quelle +modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez +vous en convaincre par toutes les preuves que je puis +vous montrer.</p> + +<h3>SCÈNE II</h3> + +<p class="stage1">Alexandrie.—Intérieur du mausolée.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE ET IRAS.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Mon désespoir commence à se calmer. +C'est un pauvre honneur que d'être César; il n'est pas la +fortune, mais seulement son esclave et un agent de ses +volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à +toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents, +emprisonne toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche +désormais de sentir cette boue qui nourrit le mendiant +et César.</p> + +<p class="stage1">(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du<br/> +mausolée.)</p> + +<p>PROCULÉIUS.—César m'envoie saluer la reine d'Égypte, +et vous demander de sa part quels désirs raisonnables +vous voulez qu'il vous accorde.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Quel est ton nom?</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Mon nom est Proculéius.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur du mausolée</i>.</span>—Antoine m'a +parlé de toi, il m'a recommandé de te donner ma confiance; +mais je ne m'embarrasse guère qu'on me trompe, +je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton maître +est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras +qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander +moins qu'un royaume. S'il lui plait de me donner, pour +mon fils, l'Égypte conquise, il me rendra ce qui m'appartient, +et je fléchirai le genou devant lui avec reconnaissance.</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Ayez bon courage; vous êtes tombée +dans des mains royales; ne craignez rien. Livrez votre +sort à mon maître avec une pleine confiance, il est une +source de bienfaits, si abondante qu'elle se répand sur +tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer +votre douce soumission, et vous trouverez un conquérant +dont la générosité plaidera pour vous quand il se verra +implorer à genoux.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de +sa fortune, et que je lui envoie le diadème qu'il a conquis. +Je prends à toute heure des leçons d'obéissance, et +j'aurai du plaisir à voir son visage.</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, +car je sais que votre sort touche celui qui l'a causé.</p> + +<p>GALLUS.—Vous voyez combien il est aisé de la surprendre +<span class="stage2">(<i>à Proculéius et aux soldats</i>)</span>: gardez-la jusqu'à +l'arrivée de César. <span class="stage2">(<i>Gallus sort.—Ici Proculéius et deux +gardes escaladent le monument par une échelle, entrent par +une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns des gardes +forcent les portes</i>.)</span></p> + +<p>IRAS.—O grande reine!</p> + +<p>CHARMIANE.—O Cléopâtre! tu es prise, reine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Vite, vite, ô ma main!</p> + +<p class="stage1">(Elle tire un poignard.)</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez +pas sur vous cette fureur; je ne veux que vous secourir, +et non vous trahir.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Quoi! on veut me priver même de la +mort qui empêche les chiens de languir?</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Cléopâtre, ne trompez pas la générosité +de mon maître, en vous détruisant vous-même; que +l'univers voie éclater sa grandeur d'âme; votre mort +l'empêcherait à jamais.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O mort, où es-tu? Viens à moi, viens; +oh! viens, et frappe une reine qui vaut bien des enfants +et des mendiants.</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Calmez-vous, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, +je ne boirai pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le +temps à déclarer mes résolutions, je ne dormirai pas +non plus. César a beau faire, je saurai détruire cette prison +mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra jamais +traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée +par les calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on +pour me donner en spectacle à la valetaille de Rome, +et pour essuyer ses sarcasmes et ses anathèmes? Plutôt +chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de +l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil! +plutôt devenir la proie des insectes et un objet d'horreur! +plutôt prendre pour gibet les hautes Pyramides de +mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Vous portez ces pensées d'horreur plus +loin que César ne vous en donnera de raisons.</p> + +<p class="stage1">(Entre Dolabella.)</p> + +<p>DOLABELLA.—Proculéius, César, ton maître, sait ce que +tu as fait, et il t'envoie chercher. Je prends la reine sous +ma garde.</p> + +<p>PROCULÉIUS.—Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, +traitez-la avec douceur.—Madame, si vous daignez vous +servir de moi, je dirai à César tout ce dont vous me +chargerez.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dis que je veux mourir.</p> + +<p class="stage1">(Proculéius et les soldats sortent.)</p> + +<p>DOLABELLA.—Illustre reine, vous avez entendu parler +de moi.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je n'en sais rien....</p> + +<p>DOLABELLA.—Sûrement, vous me connaissez.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu +ou entendu.—Vous souriez quand un enfant ou une +femme vous racontent leurs songes, n'est-ce pas votre +habitude?</p> + +<p>DOLABELLA.—Je ne vous comprends pas, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé +Antoine: Oh! que le ciel m'accorde encore un pareil +sommeil, où je puisse revoir encore un pareil mortel!</p> + +<p>DOLABELLA.—S'il vous plaisait....</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Son visage était comme les cieux; on y +voyait un soleil et une lune, qui, dans leur cours, éclairaient +le petit O qu'on appelle la terre.</p> + +<p>DOLABELLA.—Parfaite créature....</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ses jambes écartées touchaient les deux +rives de l'océan; son bras étendu servait de cimier au +monde. Sa voix, quand il parlait à ses amis, avait la +sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait +menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement +du tonnerre. Sa générosité ne connaissait point +d'hiver; c'était un automne qui devenait plus riche à +chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le dauphin, +dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément +dans lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient +sa livrée; des royaumes et des îles tombaient de +sa poche comme des pièces d'argent.</p> + +<p>DOLABELLA.—Cléopâtre...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse +exister jamais, un homme comme celui que j'ai vu en +songe?</p> + +<p>DOLABELLA.—Non, aimable reine.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Vous mentez, et les dieux vous entendent. +Mais s'il existe, ou s'il a jamais existé, un homme semblable, +c'est un prodige qui passe la puissance des songes. +La nature manque ordinairement de pouvoir pour égaler +les étranges créations de l'imagination; et cependant, +lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, +et rejeta bien loin tous les fantômes.</p> + +<p>DOLABELLA.—Écoutez-moi, madame, votre perte est, +comme vous, inestimable, et vos regrets en égalent la +grandeur. Puissé-je ne jamais atteindre au succès que je +poursuis, si le contre-coup de votre douleur ne me fait +pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de +mon coeur!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous +ce que César veut faire de moi?</p> + +<p>DOLABELLA.—J'hésite à vous dire ce que je voudrais +que vous sussiez.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Parlez, seigneur, je vous prie.</p> + +<p>DOLABELLA.—Quoique César soit généreux....</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il veut me traîner en triomphe?</p> + +<p>DOLABELLA.—Il le veut, madame, je le sais.</p> + +<p class="stage1">(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)</p> + +<p>Faites place.—César!</p> + +<p class="stage1">(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)</p> + +<p>CÉSAR.—Où est la reine d'Égypte?</p> + +<p>DOLABELLA.—C'est l'empereur, madame.</p> + +<p class="stage1">(Cléopâtre se prosterne à genoux.)</p> + +<p>CÉSAR.—Levez-vous, vous ne devez point fléchir les +genoux; je vous en prie, levez-vous, reine d'Égypte.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il +faut que j'obéisse à mon maître, à mon souverain.</p> + +<p>CÉSAR.—N'ayez point de si sombres idées: le souvenir +de tous les outrages que nous avons reçus de vous, +quoique marqués de notre sang, est effacé, ou nous n'y +voyons que des événements dont le hasard seul est coupable.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Seul arbitre du monde, je ne puis défendre +assez bien ma cause pour me justifier; mais j'avoue que +j'ai été gouvernée par ces faiblesses qui ont souvent +avant moi déshonoré mon sexe.</p> + +<p>CÉSAR.—Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés +à les excuser qu'à les aggraver. Si vous répondez à +nos vues, qui sont pour vous pleines de bonté, vous +trouverez de l'avantage dans ce changement; mais si +vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de +cruauté en suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez +de mes bienfaits, vous précipiterez vous-même vos +enfants dans une ruine, dont je suis prêt à les sauver, si +vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de +vous.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—L'univers est ouvert devant vos pas: il +est à vous; et nous, qui sommes vos écussons et vos trophées, +nous serons attachés au lieu où il vous plaira... +Seigneur, voici...</p> + +<p>CÉSAR.—C'est de Cléopâtre même que je veux prendre +conseil sur tout ce qui l'intéresse.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Voilà l'état<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a> de mes richesses, de l'argenterie +et des bijoux que je possède. Il est exact; et +jusqu'aux moindres effets, rien n'y est omis. Où est +Séleucus?</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances qu'elle +pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses trésoriers +nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour +faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en +recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si +fort pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux +cheveux et luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. +César s'en prit à rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc, +César, n'est-ce pas une grande indignité, que tu ayes bien daigné +prendre la peine de venir vers moi, et m'ayes fait l'honneur de +parler avec moi chestive, réduite en si piteux et si misérable +estat, et puis que mes serviteurs me viennent accuser, si j'ai +peut-être mis à part et réservé quelques bagues et joyaux propres +aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en +parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à +Octavia et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen +tu me fusses plus doux et plus gracieux.»</p> + +<p>SÉLEUCUS.—Me voici, madame.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise, +au péril de sa tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la +vérité, Séleucus.</p> + +<p>SÉLEUCUS.—Madame, j'aimerais mieux me coudre les +lèvres que d'affirmer, au péril de ma tête, ce qui +n'est pas.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Qu'ai-je donc gardé?</p> + +<p>SÉLEUCUS.—Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.</p> + +<p>CÉSAR.—Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre +prudence.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O vois, César, considère comme la fortune +est suivie! Mes serviteurs vont devenir les tiens; et si +nous changions de sort, les tiens deviendraient les miens.—L'ingratitude +de Séleucus me rend furieuse.—O lâche +esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!—Quoi! tu +t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais +eusses-tu des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura +t'atteindre, vil esclave, scélérat sans âme, chien, ô le +plus lâche des hommes!</p> + +<p>CÉSAR.—Aimable reine, souffrez que je vous prie....</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O César, quel sanglant affront pour moi!... +Lorsque vous, dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez +honorer de votre visite une infortunée, mon propre +serviteur viendra augmenter le poids de mes disgrâces +par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je +me serais réservé quelques frivoles parures de femme, +quelques bagatelles sans valeur, de ces légers cadeaux +qu'on offre à ses amis intimes; et encore quand j'aurais +mis à part quelque objet d'une plus grande valeur pour +Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, +devrais-je être dévoilée par un homme que j'ai nourri? +O dieux, cette noirceur me précipite encore plus bas que +l'abîme où j'étais tombée! <span class="stage2">(<i>A Séleucus</i>)</span> De grâce, va-t'en, +ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore sous les +cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu +aurais pitié de moi!</p> + +<p>CÉSAR.—Ne réplique pas, Séleucus.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Que l'on sache que nous autres, grands +de la terre, sommes accusés des fautes des autres; et que, +lorsque nous tombons, nous répondons des crimes d'autrui. +Nous sommes bien à plaindre!</p> + +<p>CÉSAR.—Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en +réserve, ni de ce que vous avez déclaré, n'entrera dans +le registre de mes conquêtes. Que tout cela reste à vous, +disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est point +un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets +vendus par des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez +de vous voir captive de vos pensées. Non, chère reine, +notre intention est de régler votre sort sur les avis que +vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez, +l'intérêt et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un +ami dans César; ainsi, adieu.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O mon maître et mon souverain!</p> + +<p>CÉSAR.—Non, non, madame.—Adieu.</p> + +<p class="stage1">(César sort avec sa suite.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Il me flatte, mes filles, il me flatte de +belles paroles pour me faire oublier ce que je dois à ma +gloire. Mais écoute, Charmiane....</p> + +<p class="stage1">(Elle parle bas à Charmiane.)</p> + +<p>IRAS.—Finissez, madame, le jour brillant est passé, +et nous entrons dans les ténèbres.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Va au plus vite.—J'ai déjà donné les +ordres, tout est arrangé. Va, et dépêche-toi.</p> + +<p>CHARMIANE.—J'y vais, madame.</p> + +<p class="stage1">(Dolabella revient.)</p> + +<p>DOLABELLA.—Où est la reine?</p> + +<p>CHARMIANE.—La voici, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Charmiane sort.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dolabella?</p> + +<p>DOLABELLA.—Madame, comme je vous l'ai juré sur vos +ordres, auxquels mon attachement me fait un devoir +religieux d'obéir, je viens vous annoncer que César a +résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans +trois jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. +Profitez de votre mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs +et ma promesse.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter +envers vous.</p> + +<p>DOLABELLA.—Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine; +il faut que je me rende auprès de César.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Adieu, et merci. <span class="stage2">(<i>Dolabella sort</i>.)</span> Iras, +qu'en penses-tu? Tu seras donc promenée dans les rues +de Rome comme une marionnette d'Égypte, ainsi que +moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers crasseux, +leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans +leurs bras pour nous montrer: nous serons au milieu du +nuage de leurs haleines épaisses, empestées par des mets +grossiers, et nous serons obligées d'en respirer la vapeur +fétide.</p> + +<p>IRAS.—Que les dieux nous en préservent!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. +D'insolents licteurs nous montreront au doigt comme +des courtisanes publiques; de misérables rimeurs nous +chansonneront sur des airs discordants; les histrions, en +improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront +aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie: +Antoine, ivre, sera amené sur la scène, et moi je verrai +quelque écolier à la voix glapissante, représenter Cléopâtre, +et avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée.</p> + +<p>IRAS.—O grands dieux!...</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, cela est certain.</p> + +<p>IRAS.—Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis +bien sûre que mes ongles sont plus forts que mes yeux.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous +ces préparatifs, et de déjouer leurs absurdes projets. +<span class="stage2">(<i>Charmiane revient</i>.)</span> C'est toi, Charmiane!—Allons, mes +femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes plus +brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, +au-devant de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.—Oui, +courageuse Charmiane, nous en finirons; et quand tu +auras rempli cette dernière tâche, je te donnerai la permission +de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte +ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce +bruit?</p> + +<p class="stage1">(Iras sort.—On entend un bruit dans l'intérieur.)</p> + +<p>UN GARDE.—Il y a un paysan qui veut absolument être +introduit devant Votre Majesté; il vous apporte des figues.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Qu'on le fasse entrer. <span class="stage2">(<i>Le garde sort</i>.)</span> Quel +faible instrument suffit pour exécuter une grande action! +Il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise, et je ne +sens plus rien en moi d'une femme. Des pieds à la tête je +suis changée en marbre inflexible; maintenant la lune +inconstante n'est plus ma planète.</p> + +<p class="stage1">(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)</p> + +<p>LE GARDE.—Voilà cet homme.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. <span class="stage2">(<i>Le garde +sort.</i>) (<i>Au paysan.</i>)</span> As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue +sans douleur?</p> + +<p>LE PAYSAN.—Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais +pas être la cause que vous eussiez envie de le toucher; +car sa morsure est immortelle: ceux qui en meurent +n'en reviennent jamais, ou bien rarement.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Te rappelles-tu quelques personnes qui +en soient mortes?</p> + +<p>LE PAYSAN.—Plusieurs; des hommes, et des femmes +aussi; pas plus tard qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, +une fort honnête femme, mais un peu sujette à mentir<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; +ce qui ne convient pas à une femme, à moins que +ce ne soit en tout honneur. On disait comment elle était +morte de cette morsure, quelle douleur elle avait ressentie. +Vraiment, elle rend un fort bon témoignage à +cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on dit ne +sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus +dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Le paysan plaisante ici sur le verbe <i>to lie</i>, mentir et se coucher, +<i>to lie in the uay of honesty</i> est <i>se coucher</i> en tout honneur +avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à +expliquer.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Va-t'en, adieu.</p> + +<p>LE PAYSAN.—Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec +cette bête.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Adieu.</p> + +<p>LE PAYSAN.—N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera +son devoir de ver.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Oui, oui, adieu.</p> + +<p>LE PAYSAN.—Songez bien, madame, qu'il ne faut donner +le ver à garder qu'à des personnes prudentes, car il +n'y a, ma foi, rien de bon à attendre du ver.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.</p> + +<p>LE PAYSAN.—Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en +prie; car il ne vaut pas la nourriture.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Et moi, me mangerait-il?</p> + +<p>LE PAYSAN.—Vous ne devez pas croire que je sois assez +simple pour ne pas savoir que le diable lui-même ne +voudrait pas manger une femme: je sais bien aussi que +la femme est un mets digne des dieux, quand le diable +ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de +diables font un grand tort aux dieux dans les femmes; +car sur dix femmes que font les dieux, les diables en +corrompent cinq.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Allons, laisse-moi; adieu.</p> + +<p>LE PAYSAN.—Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup +de plaisir avec ce ver.</p> + +<p class="stage1">(Le paysan sort.)</p> + +<p class="stage1">(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. +Je sens en moi des désirs impatients d'immortalité: +c'en est fait; le jus de la grappe d'Égypte n'humectera +plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il +me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le +vois se lever pour louer mon acte de courage, je l'entends +se moquer de la fortune de César, Les dieux commencent +par donner le bonheur aux hommes, pour excuser +le courroux à venir.—Mon époux, je viens!—Que mon +courage prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de +feu, et je rends à la terre grossière mes autres éléments.—Bon, +avez-vous fini?—Venez donc, et recueillez la dernière +chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre Charmiane. +Iras, adieu pour jamais. <span class="stage2">(<i>Elle les embrasse. Iras tombe et +meurt.</i>)</span> Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic? +Quoi, tu tombes? As-tu pu quitter la vie aussi doucement, +le trait de la mort n'est donc pas plus redoutable +que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire +encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement +du monde, tu lui dis qu'il ne vaut pas la peine de +lui faire nos adieux.</p> + +<p>CHARMIANE.—Dissous-toi, épais nuage, et change-toi +en pluie; que je puisse dire que les dieux eux-mêmes +pleurent.</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Cet exemple m'accuse de lâcheté.—Si +elle rencontre avant moi mon Antoine à la belle chevelure, +il l'interrogera sur mon sort, et lui donnera ce baiser +qui est le ciel pour moi. <span class="stage2">(<i>A l'aspic qu'elle applique +sur son sein</i>.)</span> Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë +tranche d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie. +Allons, pauvre animal venimeux, courrouce-toi et +achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je puisse +t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!</p> + +<p>CHARMIANE.—O astre de l'Orient!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas +mon enfant sur mon sein, qui endort sa nourrice en +tétant?</p> + +<p>CHARMIANE.—Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!</p> + +<p>CLÉOPÂTRE.—O toi! suave comme un baume, doux +comme l'air, tendre... O Antoine!—<span class="stage2">(<i>Elle applique un +autre aspic sur son bras</i>.)</span> Allons, viens, toi aussi.—Pourquoi +rester plus longtemps?...</p> + +<p class="stage1">(Elle meurt.)</p> + +<p>CHARMIANE.—Dans ce monde odieux?...—Allons! +adieu donc.—Maintenant, vante-toi, mort! tu as en ta +possession une beauté sans égale. Beaux yeux, astres de +lumière <span class="stage2">(<i>en lui fermant les yeux</i>)</span>, fermez-vous, et que jamais +deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char +doré de Phébus!...—Votre couronne est dérangée; je +veux la redresser, et après jouer aussi mon rôle.</p> + +<p class="stage1">(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)</p> + +<p>PREMIER GARDE.—Où est la reine?</p> + +<p>CHARMIANE.—Parlez bas, ne l'éveillez point.</p> + +<p>PREMIER GARDE.—César a envoyé...</p> + +<p>CHARMIANE.—Un messager trop lent... <span class="stage2">(<i>Elle s'applique +un aspic.</i>)</span> Oh! viens, allons vite, hâte-toi; je commence à +te sentir.</p> + +<p>PREMIER GARDE,—Approchons. Oh! tout n'est pas en +ordre; César est trompé.</p> + +<p>SECOND GARDE.—Voilà Dolabella que César avait envoyé; +appelez-le.</p> + +<p>PREMIER GARDE.—Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien +fait, Charmiane?</p> + +<p>CHARMIANE.—C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse +issue de tant de rois illustres... Ah! soldat!...</p> + +<p class="stage1">(Elle expire.)</p> + +<p>DOLABELLA <span class="stage2"><i>entre</i>.</span>—Comment cela va-t-il ici?</p> + +<p>SECOND GARDE.—Tout est mort.</p> + +<p>DOLABELLA.—César, tes conjectures ont rencontré +juste: tu viens voir de tes yeux l'acte funeste que tu as +tant cherché à prévenir.</p> + +<p class="stage1">(On entend crier derrière le théâtre.)</p> + +<p>Place; faites place à César.</p> + +<p class="stage1">(Entrent César et sa suite.)</p> + +<p>DOLABELLA.—Ah! seigneur, vous êtes un devin trop +habile: ce que vous craigniez est arrivé.</p> + +<p>CÉSAR.—Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein, +et en souveraine elle a suivi sa volonté.—Le genre +de leur mort? Je ne vois sur elle aucune trace de sang.</p> + +<p>DOLABELLA.—Qui les a quittées le dernier?</p> + +<p>PREMIER GARDE.—Un pauvre paysan qui leur a apporté +des figues. Voilà encore sa corbeille.</p> + +<p>CÉSAR.—Empoisonnées alors?</p> + +<p>PREMIER GARDE.—César, Charmiane, que vous voyez +là, vivait encore il n'y a qu'un moment. Elle était debout +et parlait. Je l'ai trouvée arrangeant le diadème sur le +front de sa maîtresse morte; elle tremblait en se tenant +debout, et tout à coup elle est tombée.</p> + +<p>CÉSAR.—O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du +poison, on le reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. +Mais elle semble s'être endormie comme si elle voulait +attirer encore un autre Antoine dans les filets de ses grâces.</p> + +<p>DOLABELLA.—Là, sur son sein, paraît une trace de +sang et un peu d'enflure; la même marque paraît sur +son bras.</p> + +<p>PREMIER GARDE.—C'est la trace d'un aspic; et ces +feuilles de figuier ont sur elles une viscosité comme celle +que les aspics laissent après eux dans les cavernes du +Nil.</p> + +<p>CÉSAR.—Il est probable que c'est ainsi qu'elle est +morte, car son médecin m'a dit qu'elle avait fait des +expériences sans fin sur les genres de mort les plus-faciles. +<span class="stage2">(<i>Aux gardes</i>.)</span> Enlevez-la dans son lit, et emportez +ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès +de son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé +un couple aussi fameux. D'aussi grandes catastrophes +frappent ceux qui en sont les auteurs; et la pitié +qu'inspire leur histoire rendra leur nom aussi célèbre +que celui du vainqueur qui les a réduits à cette extrémité.—Notre +armée, dans une pompe solennelle, suivra +leur convoi funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, +ayez soin que le plus grand ordre préside à cette +solennité<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<p class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> +</p> + +<p class="footnote"> +Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'<i>Antoine et Cléopâtre</i> +pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de Shakspeare, +la plus remarquable est la tragédie de Dryden: <i>All for love</i> +or <i>the World well lost</i>. Elle a plus de régularité, plus d'égalité +dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées, et +des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on +y rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages +et de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent +le vrai génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il +a imité le <i>divin</i> Shakspeare dans son style; en conséquence il +s'est écarté comme lui de sa méthode ordinaire d'écrire en vers +rimés. On distingue aussi dans plus d'un endroit ces imitations, +et le lecteur qui connaît un peu Shakspeare aperçoit tout de suite +les passages imités de plusieurs de ses tragédies. Dryden se flatte, +par cette imitation, de s'être surpassé dans cette pièce, que les critiques +anglais reconnaissent pour être la meilleure qu'il ait faite.</p> + +<p class="footnote"> +L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste +à Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du +luxe, et par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer +le jour de sa naissance. Une des plus belles scènes du premier +acte, à laquelle Dryden lui-même donne la préférence sur toutes +celles qu'il ait jamais faites, c'est la scène entre Antoine découragé +et presque désespéré, et son ami, le vertueux et brave Ventidius, +qui lui reproche ses débauches et sa passion pour le plaisir. +D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine, qui cependant +revient insensiblement au sentiment de reconnaissance qu'il doit +aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la résolution +de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle +tentative contre Octave.</p> + +<p class="footnote"> +Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement +inquiète et mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle +ménage encore un rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à +son projet. En vain Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse +entrevue. Antoine se fait d'abord violence, et lui reproche +tout ce qu'elle lui a fait négliger et perdre. Elle se justifie, +et lui apprend les offres séduisantes que César lui a fait faire, +et qu'elle a rejetées pour lui. Ce faible Romain se laisse enfin +tellement séduire qu'il renonce à tous ses projets héroïques, et +reste auprès d'elle.</p> + +<p class="footnote"> +Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que +Cléopâtre lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour +l'en arracher, et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui +apprend les conditions avantageuses d'un accommodement avec +César. Ventidius croit les devoir à sa médiation et à son amitié, +mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas contribué, et dit qu'il +veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son épouse, avec ses +deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de froideur +et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et réveille en +lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée d'Octavie, +lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans +une scène très-courte qui finit le troisième acte.</p> + +<p class="footnote"> +Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; +il en charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des +charmes de Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de +lui déclarer son amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, +profite de cet aveu pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer +sa passion. Ventidius et Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre +avec Dolabella; ils la racontent à Antoine, qui, indigné +contre eux, leur en fait les plus amers reproches. Ils se justifient +tous deux, et Cléopâtre en rejette toute la faute sur Alexas, qui +lui avait conseillé de piquer sa jalousie pour le retenir. Ils se +séparent.</p> + +<p class="footnote"> +Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille +navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle +toute la flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de +César. Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge +dans le découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, +se retire dans son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la +nouvelle de sa feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir +d'Antoine; il prie Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci +s'étant poignardé lui-même, Antoine se précipite sur son épée. +Cléopâtre accourt, le trouve mourant, et elle se donne aussi la +mort, comme dans Shakspeare.</p> + +<p class="footnote"> +Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden +avec celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup +plus de situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. +Quiconque lira cette pièce de Dryden y verra partout les soins +et le travail du poëte, qui, avant de commencer son ouvrage, s'est +bien pénétré de son sujet et des plus petites circonstances qui y +avaient trait, par la lecture de Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, +sources où il a puisé. Il est vrai qu'on ne trouvera pas +tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils n'y manquent pas +complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du lecteur, +il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera oublier ou +négliger toutes les froides réflexions de la critique.</p> + +<p class="footnote"> +L'<i>Antoine et Cléopâtre</i> de sir Cari Sedley est bien au-dessous de +la tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en +connais que l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même +auteur, intitulée: <i>Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, +a tragedy in imitation of the Roman way of writing</i>: elle +est imprimée avec une collection in-4 de quelques oeuvres de +Sedley, mise au jour par le capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. +Elle est en vers rimés et dans un style très-inégal, souvent très-enflé, +quelquefois noble, et très-souvent faible. Les efforts de César +pour engager Cléopâtre à quitter Antoine en font le principal +sujet: cette princesse va même jusqu'à le trahir. En général le +poëte s'est écarté en différentes occasions de la vérité de l'histoire; +mais les épisodes de son invention n'ont pas une grande valeur. +Il amène, par exemple, sur la scène un grand scélérat, Achillas, +à qui il fait ourdir des trames secrètes pour s'emparer du trône +d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse Iras. L'imitation +du <i>style romain</i>, qu'annonce le titre de la pièce, ne se trouve que +dans les choeurs des quatre premiers actes; encore manquent-ils +du vrai <i>style lyrique</i>.</p> + +<p> +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. +</p> + +<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***</div> +<div style='text-align:left'> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Updated editions will replace the previous one—the old editions will +be renamed. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright +law means that no one owns a United States copyright in these works, +so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United +States without permission and without paying copyright +royalties. 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Redistribution is subject to the trademark +license, especially commercial redistribution. +</div> + +<div style='margin:0.83em 0; font-size:1.1em; text-align:center'>START: FULL LICENSE<br /> +<span style='font-size:smaller'>THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE<br /> +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK</span> +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +To protect the Project Gutenberg™ mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase “Project +Gutenberg”), you agree to comply with all the terms of the Full +Project Gutenberg™ License available with this file or online at +www.gutenberg.org/license. +</div> + +<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'> +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg™ electronic works +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +1.A. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of +computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It +exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations +from people in all walks of life. +</div> + +<div style='display:block; margin:1em 0'> +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s +goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg™ and future +generations. 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