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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:50 -0700
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+The Project Gutenberg eBook of Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
+most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
+whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
+of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
+www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
+will have to check the laws of the country where you are located before
+using this eBook.
+
+Title: Antoine et Cléopâtre
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 30, 2005 [eBook #15942]
+[Most recently updated: April 29, 2022]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+Produced by: Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
+
+
+
+Note du transcripteur:
+
+======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre. — Macbeth. — Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+======================================================================
+
+ANTOINE
+ET
+CLÉOPÂTRE
+
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
+
+
+On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des
+scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une
+succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau; mais
+cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours
+éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du lecteur
+jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la lecture
+d'_Antoine et Cléopâtre_ qu'après s'être pénétré de la _Vie d'Antoine_
+par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé son
+plan, ses caractères et ses détails.
+
+Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils plus
+légèrement esquissés que dans les autres grands drames de Shakspeare;
+mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention en est
+moins distraite des personnages principaux qui ressortent fortement, et
+frappent l'imagination.
+
+On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse;
+l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible,
+passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir,
+un homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances
+l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles
+résolutions, mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.
+
+Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous peint
+Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine et
+vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens,
+Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince,
+qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis son
+avènement à l'empire.
+
+Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine
+et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est tracé
+d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et Agrippa
+s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel exploit est
+dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient bravement tête
+à ses collègues, le verre à la main, encore est-on oblige d'emporter
+ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.
+
+On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la scène;
+peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de venger un
+père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs; et l'on est
+presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate qui dit avec
+amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un traité semblable.
+Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs l'art
+exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé dans une composition
+dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie ne nous est aussi montrée
+qu'en passant; cette femme si douce, si pure, si vertueuse, dont les
+grâces modestes sont éclipsées par l'éclat trompeur et l'ostentation de
+son indigne rivale.
+
+Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et rusée que
+nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de contrastes:
+tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande comme une reine,
+volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans son attachement pour
+Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour elle. Si sa passion
+manque de dignité tragique, comme le malheur l'ennoblit, comme elle
+s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme qu'elle déploie à ses
+derniers instants! Elle se montre digne, en un mot, de partager la tombe
+d'Antoine.
+
+Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle où
+Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit une
+protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le nom
+d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
+
+Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes
+par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer
+arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte
+anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur
+s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme
+oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.
+
+Selon le docteur Malone, la pièce d'_Antoine et Cléopâtre_ a été
+composée en 1608, et après celle de _Jules César_ dont elle est en
+quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies
+la même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire
+anglaise.
+
+
+
+ANTOINE ET CLÉOPATRE
+
+TRAGÉDIE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ MARC-ANTOINE, }
+ OCTAVE CÉSAR, } triumvirs.
+ M. EMILIUS LEPIDUS, }
+ SEXTUS POMPEIUS.
+ DOMITIUS ENOBARBUS, }
+ VENTIDIUS, }
+ EROS, } amis
+ SCARUS, } d'Antoine
+ DERCÉTAS, }
+ DEMETRIUS, }
+ PHILON, }
+ MECENE, }
+ AGRIPPA, }
+ DOLABELLA, } amis de César.
+ PROCULÉIUS, }
+ THYREUS, }
+ GALLUS, }
+ MENAS, } amis de Pompée.
+ MENECRATE,}
+ VARIUS, }
+ TAURUS, lieutenant de César.
+ CASSIDIUS, lieutenant d'Antoine.
+ SILIUS, officier de l'armée de Ventidius.
+ EUPHRODIUS, député d'Antoine à
+ César.
+ ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et
+ DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre
+ UN DEVIN.
+ UN PAYSAN.
+ CLÉOPATRE, reine d'Égypte.
+ OCTAVIE, soeur de César, femme
+ d'Antoine.
+ CHARMIANE, } femmes de Cléopâtre.
+ IRAS, }
+ OFFICIERS.
+ SOLDATS.
+ MESSAGERS ET SERVITEURS.
+
+La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Alexandrie.--Un appartement du palais de Cléopâtre.
+
+_Entrent_ DÉMÉTRIUS ET PHILON.
+
+PHILON.--En vérité, ce fol amour de notre général passe la mesure. Ses
+beaux yeux, qu'on voyait, au milieu de ses légions rangées en bataille,
+étinceler, comme ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,
+fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de guerrier, qui,
+plus d'une fois, dans la mêlée des grandes batailles, brisa sur son sein
+les boucles de sa cuirasse, dément sa trempe. Il est devenu le soufflet
+et l'éventail qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne[1].
+Regarde, les voilà qui viennent. (_Fanfares. Entrent Antoine et
+Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des éventails devant
+Cléopâtre_).--Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième colonne
+de l'univers[2] devenue le jouet d'une prostituée. Regarde et vois.
+
+[Note 1: Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'_Égyptienne_ et
+de _Bohémienne_.]
+
+[Note 2: Allusion au Triumvirat.]
+
+CLÉOPATRE.--Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré d'amour?
+
+ANTOINE.--C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel point je puis
+être aimée.
+
+ANTOINE.--Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et une nouvelle
+terre.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Des nouvelles, mon bon seigneur, des nouvelles de Rome!
+
+ANTOINE.--Ta présence m'importune: sois bref.
+
+CLÉOPATRE.--Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie peut-être est
+courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe César ne vous envoie pas ses
+ordres suprêmes: _Fais ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et
+affranchis cet autre: obéis, ou nous te réprimanderons._
+
+ANTOINE.--Comment, mon amour?
+
+CLÉOPATRE.--Peut-être, et même cela est très-probable, peut-être que
+vous ne devez pas vous arrêter plus longtemps ici; César vous donne
+votre congé. Il faut donc l'entendre, Antoine.--Où sont les ordres de
+Fulvie? de César, veux-je dire? ou de tous deux?--Faites entrer les
+messagers.--Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu rougis, Antoine:
+ce sang qui te monte au visage rend hommage à César; ou c'est la honte
+qui colore ton front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.--Les
+messagers!
+
+ANTOINE.--Que Rome se fonde dans le Tibre, que le vaste portique de
+l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont
+qu'argile. Notre globe fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
+noble emploi de la vie, c'est ceci (_il l'embrasse_), quand un tendre
+couple, quand des amants comme nous peuvent le faire. Et j'invite
+le monde sous peine de châtiment à reconnaître que nous sommes
+incomparables!
+
+CLÉOPATRE.--O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie s'il ne
+l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne le suis pas.--Antoine sera
+toujours lui-même.
+
+ANTOINE.--S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom de l'amour et de
+ses douces heures, ne perdons pas le temps en fâcheux entretiens. Nous
+ne devrions pas laisser écouler maintenant sans quelque plaisir une
+seule minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?
+
+CLÉOPATRE.--Entendez les ambassadeurs.
+
+ANTOINE.--Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied: gronder, rire,
+pleurer: chaque passion brigue à l'envie l'honneur de paraître belle et
+de se faire admirer sur votre visage. Point de députés! Je suis à
+toi, et à toi seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues
+d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... Venez, ma
+reine: hier au soir vous en aviez envie. (_Au messager_.) Ne nous parle
+pas.
+
+(Ils sortent avec leur suite.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Antoine fait-il donc si peu de cas de César?
+
+PHILON.--Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, il s'écarte trop
+de ce caractère qui devrait toujours accompagner Antoine.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je suis vraiment affligé de voir confirmer tout ce que
+répète de lui à Rome la renommée, si souvent menteuse: mais j'espère de
+plus nobles actions pour demain... Reposez doucement!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un autre appartement du palais.
+
+_Entrent_ CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.
+
+CHARMIANE.--Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable, presque
+tout-puissant Alexas, où est le devin que vous avez tant vanté à la
+reine? Oh! que je voudrais connaître cet époux, qui, dites-vous, doit
+couronner ses cornes de guirlandes[3]!
+
+[Note 3: Être déshonoré en se faisant gloire de l'être, _charge his
+horns with garlands_; il y a des commentateurs qui lisent _change_ au
+lieu de _charge_.]
+
+ALEXAS.--Devin!
+
+LE DEVIN.--Que désirez-vous?
+
+CHARMIANE.--Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur, qui connaissez
+les choses?
+
+LE DEVIN.--Je sais lire un peu dans le livre immense des secrets de la
+nature.
+
+ALEXAS.--Montrez-lui votre main.
+
+(Entre Énobarbus.)
+
+ÉNOBARBUS.--Qu'on serve promptement le repas: et du vin en abondance,
+pour boire à la santé de Cléopâtre.
+
+CHARMIANE.--Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne fortune.
+
+LE DEVIN.--Je ne la fais pas, mais je la devine.
+
+CHARMIANE.--Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une bonne.
+
+LE DEVIN.--Vous serez encore plus belle que vous n'êtes.
+
+CHARMIANE.--Il veut dire en embonpoint.
+
+IRAS.--Non; il veut dire que vous vous farderez quand vous serez
+vieille.
+
+CHARMIANE.--Que les rides m'en préservent!
+
+ALEXAS.--Ne troublez point sa prescience, et soyez attentive.
+
+CHARMIANE.--Chut!
+
+LE DEVIN.--Vous aimerez plus que vous ne serez aimée.
+
+CHARMIANE.--J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec le vin.
+
+ALEXAS.--Allons, écoutez.
+
+CHARMIANE.--Voyons, maintenant, quelque bonne aventure; que j'épouse
+trois rois dans une matinée, que je devienne veuve de tous trois, que
+j'aie à cinquante ans un fils auquel Hérode[4] de Judée rende hommage.
+Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César, et de marcher
+l'égale de ma maîtresse.
+
+[Note 4: Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le royaume
+de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au personnage de ce
+monarque dans _les Mystères_ de l'origine du théâtre. Hérode y était
+toujours représenté comme un tyran sombre et cruel, et son nom devint
+une expression proverbiale pour peindre la fureur dans ses excès.
+
+C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le caractère
+d'Hérode, _out-Herods Herod_.
+
+Dans cette tragédie (_Antoine et Cléopâtre_), Alexas dit à la reine
+qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder quand elle est de
+mauvaise humeur. Charmiane désire donc un fils qui soit respecté
+d'Hérode, c'est-à-dire des monarques les plus fiers et les plus cruels.]
+
+LE DEVIN.--Vous survivrez à la reine que vous servez.
+
+CHARMIANE.--Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une longue vie que des
+figues[5].
+
+[Note 5: Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un
+rapport mystérieux entre ce mot de _figues_ prononcé sans intention, et
+la corbeille de figues, qui, au cinquième acte, renferme l'aspic dont la
+morsure abrège les jours de Cléopâtre.]
+
+LE DEVIN.--Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure fortune que
+celle qui vous attend.
+
+CHARMIANE.--A ce compte, il y a toute apparence que mes enfants n'auront
+pas de nom[6]. Je vous prie, combien dois-je avoir de garçons et de
+filles?
+
+[Note 6: C'est-à-dire je n'aurai point d'enfants.]
+
+LE DEVIN.--Si chacun de vos désirs avait un sein fécond, vous auriez un
+million d'enfants.
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce que tu es un
+sorcier.
+
+ALEXAS.--Vous croyez que votre couche est la seule confidente de vos
+désirs.
+
+CHARMIANE.--Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne aventure.
+
+ALEXAS.--Nous voulons tous savoir notre destinée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ma destinée, comme celle de la plupart de vous, sera d'aller
+nous coucher ivres ce soir.
+
+LE DEVIN.--Voilà une main qui présage la chasteté, si rien ne s'y oppose
+d'ailleurs.
+
+CHARMIANE.--Oui, comme le Nil débordé présage la famine...
+
+IRAS.--Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez pas prédire.
+
+CHARMIANE.--Oui, si une main humide n'est pas un pronostic de fécondité,
+il n'est pas vrai que je puisse me gratter l'oreille.--Je t'en prie,
+dis-lui seulement une destinée tout ordinaire.
+
+LE DEVIN.--Vos destinées se ressemblent.
+
+IRAS.--Mais comment, comment? Citez quelques particularités.
+
+LE DEVIN.--J'ai dit.
+
+IRAS.--Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne fortune de plus
+qu'elle?
+
+CHARMIANE.--Et si vous aviez un pouce de bonne fortune de plus que moi,
+où le choisiriez-vous?
+
+IRAS.--Ce ne serait pas au nez de mon mari.
+
+CHARMIANE.--Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!--Alexas! allons,
+sa bonne aventure, à lui, sa bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme
+qui ne puisse pas marcher. Douce Isis[7], je t'en supplie, que cette
+femme meure! et alors donne-lui-en une pire encore, et après celle-là
+d'autres toujours plus méchantes, jusqu'à ce que la pire de toutes le
+conduise en riant à sa tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis,
+exauce ma prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
+plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne Isis, je t'en conjure!
+
+[Note 7: Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils
+représentaient tenant dans sa main une sphère et une amphore pleine de
+blé.]
+
+IRAS.--Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière que nous
+t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur de voir un bel homme
+avec une mauvaise femme, c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru
+sans cornes: ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la
+destinée qui lui convient.
+
+CHARMIANE.--Ainsi soit-il.
+
+ALEXAS.--Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer, elles se
+prostitueraient pour en venir à bout.
+
+ÉNOBARBUS.--Silence: voici Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce n'est pas lui; c'est la reine.
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous vu mon seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Est-ce qu'il n'est pas venu ici?
+
+CHARMIANE.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Il était d'une humeur gaie... Mais tout à coup un souvenir
+de Rome a saisi son âme.--Énobarbus!
+
+ÉNOBARBUS.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Cherchez-le, et l'amenez ici...--Où est Alexas?
+
+ALEXAS.--Me voici, madame, à votre service.--Mon seigneur s'avance.
+
+(Antoine entre avec un messager et sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Nous ne le regarderons pas.--Suivez-moi.
+
+(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la
+suite.)
+
+LE MESSAGER.--Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur le champ de
+bataille...
+
+ANTOINE.--Contre mon frère Lucius?
+
+LE MESSAGER.--Oui: mais cette guerre a bientôt été terminée. Les
+circonstances les ont aussitôt réconciliés, et ils ont réuni leurs
+forces contre César. Mais, dès le premier choc, la fortune de César dans
+la guerre les a chassés tous deux de l'Italie.
+
+ANTOINE.--Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à m'apprendre?
+
+LE MESSAGER.--Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les
+apporte.
+
+ANTOINE.--Oui, quand elles s'adressent à un insensé, ou à un lâche;
+poursuis.--Avec moi, ce qui est passé est passé, voilà mon principe.
+Quiconque m'apprend une vérité, dût la mort être au bout de son récit,
+je l'écoute comme s'il me flattait.
+
+LE MESSAGER.--Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle, a envahi l'Asie
+Mineure depuis l'Euphrate avec son armée de Parthes; sa bannière
+triomphante a flotté depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie;
+tandis que...
+
+ANTOINE.--Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...
+
+LE MESSAGER.--Oh! mon maître!
+
+ANTOINE.--Parle-moi sans détour: ne déguise point les bruits populaires:
+appelle Cléopâtre comme on l'appelle à Rome; prends le ton d'ironie
+avec lequel Fulvie parle de moi; reproche-moi mes fautes avec toute la
+licence de la malignité et de la vérité réunies.--Oh! nous ne portons
+que des ronces quand les vents violents demeurent immobiles; et le récit
+de nos torts est pour nous une culture.--Laisse-moi un moment.
+
+LE MESSAGER.--Selon votre plaisir, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+ANTOINE.--Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le messager de Sicyone.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Le messager de Sicyone? y en a-t-il un?
+
+SECOND SERVITEUR.--Seigneur, il attend vos ordres.
+
+ANTOINE.--Qu'il vienne.--Il faut que je brise ces fortes chaînes
+égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. (_Entre un autre
+messager._) Qui êtes-vous?
+
+LE SECOND MESSAGER.--Votre épouse Fulvie est morte.
+
+ANTOINE.--Où est-elle morte?
+
+LE MESSAGER.--A Sicyone: la longueur de sa maladie, et d'autres
+circonstances plus graves encore, qu'il vous importe de connaître, sont
+détaillées dans cette lettre.
+
+(Il lui donne la lettre.)
+
+ANTOINE.--Laissez-moi seul. (_Le messager sort_.) Voilà une grande âme
+partie! Je l'ai pourtant désiré.--L'objet que nous avons repoussé avec
+dédain, nous voudrions le posséder encore! Le plaisir du jour diminue
+par la révolution des temps et devient une peine.--Elle est bonne parce
+qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait la ramener!--Il
+faut absolument que je m'affranchisse du joug de cette reine
+enchanteresse. Mille maux plus grands que ceux que je connais déjà sont
+près d'éclore de mon indolence.--Où es-tu, Énobarbus?
+
+(Énobarbus entre.)
+
+ÉNOBARBUS.--Que voulez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
+
+ÉNOBARBUS.--En ce cas, nous tuons toutes nos femmes. Nous voyons combien
+une dureté leur est mortelle: s'il leur faut subir notre départ, la mort
+est là pour elles.
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte.
+
+ÉNOBARBUS.--Dans une occasion pressante, que les femmes meurent!--Mais
+ce serait pitié de les rejeter pour un rien, quoique comparées à un
+grand intérêt elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit
+de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir
+vingt fois pour des motifs bien plus légers. Je crois qu'il y a de
+l'amour pour elle dans la mort, qui lui procure quelque jouissance
+amoureuse, tant elle est prompte à mourir.
+
+ANTOINE.--Elle est rusée à un point que l'homme ne peut imaginer.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas, non, seigneur! Ses passions ne sont formées que des
+plus purs éléments de l'amour. Nous ne pouvons comparer ses soupirs et
+ses larmes aux vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
+celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une ruse chez elle.
+Si c'en est une, elle fait tomber la pluie aussi bien que Jupiter.
+
+ANTOINE.--Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!
+
+ÉNOBARBUS.--Ah! seigneur, vous auriez manqué de voir une merveille; et
+n'avoir pas été heureux par elle, c'eût été décréditer votre voyage.
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur?
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Fulvie?
+
+ANTOINE.--Morte!
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d'actions
+de grâces! Quand il plaît à leur divinité d'enlever à un homme sa femme,
+ils lui montrent les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui
+faisant voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des
+gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre femme que
+Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure et des motifs pour
+vous lamenter; mais votre chagrin porte avec lui sa consolation; votre
+vieille chemise vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des
+larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler avec un oignon.
+
+ANTOINE.--Les affaires qu'elle a entamées dans l'État ne peuvent
+supporter mon absence.
+
+ÉNOBARBUS.--Et les affaires que vous avez entamées ici ne peuvent se
+passer de vous, surtout celle de Cléopâtre, qui dépend absolument de
+votre présence.
+
+ANTOINE.--Plus de frivoles réponses.--Que nos officiers soient instruits
+de ma résolution. Je déclarerai à la reine la cause de notre expédition,
+et j'obtiendrai de son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas
+seulement la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants encore,
+qui parlent fortement à mon coeur: des lettres aussi de plusieurs de nos
+amis qui travaillent pour nous dans Rome, pressent mon retour dans ma
+patrie. Sextus Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer.
+Notre peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à l'homme de
+mérite, que lorsque son mérite a disparu, commence à faire passer toutes
+les dignités et la gloire du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà
+en renommée et en puissance, plus grand encore par sa naissance et
+son courage, passe pour un grand guerrier; si ses avantages vont en
+croissant, l'univers pourrait être en danger. Plus d'un germe se
+développe, qui, semblable au poil d'un coursier[8], n'a pas encore le
+venin du serpent, mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
+l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de nous éloigner
+promptement de ces lieux.
+
+[Note 8: Une vieille superstition populaire disait que la crinière
+d'un cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux
+vivants.]
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais exécuter vos ordres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est-il?
+
+CHARMIANE.--Je ne l'ai pas vu depuis.
+
+CLÉOPATRE.--Voyez où il est, qui est avec lui, et ce qu'il fait. Je ne
+vous ai pas envoyée.--Si vous le trouvez triste, dites que je suis à
+danser; s'il est gai, annoncez que je viens de me trouver mal. Volez, et
+revenez.
+
+CHARMIANE.--Madame, il me semble que si vous l'aimez tendrement, vous ne
+prenez pas les moyens d'obtenir de lui le même amour.
+
+CLÉOPATRE.--Que devrais-je faire,... que je ne fasse?
+
+CHARMIANE.--Cédez-lui en tout; ne le contrariez en rien.
+
+CLÉOPATRE.--Tu parles comme une folle; c'est le moyen de le perdre.
+
+CHARMIANE.--Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous en prie, prenez
+garde: nous finissons par haïr ce que nous craignons trop souvent.
+(_Antoine entre_.) Mais voici Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Je suis malade et triste.
+
+ANTOINE.--Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
+
+CLÉOPATRE.--Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de ce lieu. Je vais
+tomber. Cela ne peut durer longtemps: la nature ne peut le supporter.
+
+ANTOINE.--Eh bien! ma chère reine...
+
+CLÉOPATRE.--Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
+
+ANTOINE.--Qu'y a-t-il donc?
+
+CLÉOPATRE.--Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes nouvelles.
+Que vous dit votre épouse?--Vous pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle
+ne vous eût jamais permis de venir!--Qu'elle ne dise pas surtout que
+c'est moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous êtes
+tout à elle.
+
+ANTOINE.--Les dieux savent bien...
+
+CLÉOPATRE.--Non, jamais reine ne fut si indignement trahie... Cependant,
+dès l'abord, j'avais vu poindre ses trahisons.
+
+ANTOINE.--Cléopâtre!
+
+CLÉOPATRE.--Quand tu ébranlerais de tes serments le trône même des
+dieux, comment pourrais-je croire que tu es à moi, que tu es sincère,
+toi, qui as trahi Fulvie? Quelle passion extravagante a pu me laisser
+séduire par ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?
+
+ANTOINE.--Ma tendre reine...
+
+CLÉOPATRE.--Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte pour me quitter:
+dis-moi adieu, et pars. Lorsque tu me conjurais pour rester,
+c'était alors le temps des paroles: tu ne parlais pas alors de
+départ.--L'éternité était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur
+était peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui ne nous fît
+goûter la félicité du ciel. Il en est encore ainsi, ou bien toi, le plus
+grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur!
+
+ANTOINE.--Que dites-vous, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Que je voudrais avoir ta taille.--Tu apprendrais qu'il y
+avait un coeur en Égypte.
+
+ANTOINE.--Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité des circonstances
+exige pour un temps notre service; mais mon coeur tout entier reste avec
+vous. Partout, notre Italie étincelle des épées de la guerre civile.
+Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité de deux pouvoirs
+domestiques engendre les factions. Le parti odieux, devenu puissant,
+redevient le parti chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de
+son père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux qui n'ont
+point gagné au gouvernement actuel: leur nombre s'accroît et devient
+redoutable, et les esprits fatigués du repos aspirent à en sortir par
+quelque résolution désespérée.--Un motif plus personnel pour moi, et qui
+doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la mort de Fulvie.
+
+CLÉOPATRE.--Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour,
+il l'a guéri du moins de la crédulité de l'enfance!--Fulvie peut-elle
+mourir?
+
+ANTOINE.--Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et lisez à votre
+loisir tous les troubles qu'elle a suscités. La dernière nouvelle est la
+meilleure; voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.
+
+CLÉOPATRE.--O le plus faux des amants! Où sont les fioles[9] sacrées que
+tu as dû remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je
+vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue!
+
+[Note 9: Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient
+dans les mausolées.]
+
+ANTOINE.--Cessez vos reproches, et préparez-vous à entendre les projets
+que je porte en mon sein, qui s'accompliront ou seront abandonnés selon
+vos conseils. Je jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je
+pars de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la
+guerre au gré de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Coupe mon lacet, Charmiane, viens; mais non.... laisse-moi:
+je me sens mal, et puis mieux dans un instant: c'est ainsi qu'aime
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez justice à l'amour
+d'Antoine, qui supportera aisément une juste procédure.
+
+CLÉOPATRE.--Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de grâce, détourne-toi,
+et verse des pleurs pour elle; puis, fais-moi tes adieux, et dis que ces
+pleurs coulent pour l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de
+dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.
+
+ANTOINE.--Vous m'échaufferez le sang.--Cessez.
+
+CLÉOPATRE.--Tu pourrais faire mieux, mais ceci est bien déjà.
+
+ANTOINE.--Je jure par mon épée!...
+
+CLÉOPATRE.--Jure aussi par ton bouclier... Son jeu s'améliore; mais il
+n'est pas encore parfait.--Vois, Charmiane, vois, je te prie, comme cet
+emportement sied bien à cet Hercule romain[10].
+
+[Note 10: Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient
+d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait dans
+le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait quelque
+ressemblance avec les statues et les médailles d'Hercule, dont Antoine
+affectait de contrefaire de son mieux le port et la contenance.]
+
+ANTOINE.--Je vous laisse, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur, il faut donc
+nous séparer...» Non, ce n'est pas cela: «Seigneur, nous nous sommes
+aimés.» Non, ce n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
+chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un autre Antoine; j'ai
+tout oublié!
+
+ANTOINE.--Si votre royauté ne comptait la nonchalance parmi ses sujets,
+je vous prendrais vous-même pour la nonchalance.
+
+CLÉOPATRE.--C'est un pénible travail que de porter cette nonchalance
+aussi près du coeur que je la porte! Mais, seigneur, pardonnez, puisque
+le soin de ma dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur
+vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie, qui ne mérite pas la
+pitié; que tous les dieux soient avec vous! Que la victoire, couronnée
+de lauriers, se repose sur votre épée, et que de faciles succès jonchent
+votre sentier!
+
+ANTOINE.--Sortons, madame, venez. Telle est notre séparation, qu'en
+demeurant ici vous me suivez pourtant, et que moi, en fuyant, je reste
+avec vous.--Sortons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Rome.--Un appartement dans la maison de César.
+
+_Entrent_ OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE _et leur suite_.
+
+CÉSAR.--Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir que ce n'est point
+le vice naturel de César de haïr un grand rival.--Voici les nouvelles
+d'Alexandrie. Il pêche, il boit, et les lampes de la nuit éclairent
+ses débauches. Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
+Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à peine audience à
+mes députés, et daigne difficilement se rappeler qu'il a des collègues.
+Vous reconnaîtrez dans Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont
+l'humanité est capable.
+
+LÉPIDE.--Je ne puis croire qu'il ait des torts assez grands pour
+obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont comme les taches du
+ciel, rendues plus éclatantes par les ténèbres de la nuit. Ils sont
+héréditaires plutôt qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les
+a pas cherchés.
+
+CÉSAR.--Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce ne soit pas un crime
+de se laisser tomber sur la couche de Ptolémée, de donner un royaume
+pour un sourire, de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de
+chanceler, en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de poing
+avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites que cette conduite
+sied bien à Antoine, et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien
+extraordinaire pour que ces choses ne soient pas des taches dans son
+caractère... Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
+quand sa légèreté[11] nous impose un si pesant fardeau: encore s'il ne
+consumait dans les voluptés que ses moments de loisir, le dégoût et son
+corps exténué lui en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
+précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et parle si haut
+pour sa fortune et pour la nôtre, c'est mériter d'être grondé comme ces
+jeunes gens, qui, déjà dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent
+leur expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le bon
+jugement.
+
+[Note 11: Le mot _light_ est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue
+le plus volontiers. _Light_ est ici pour _frivole_.]
+
+(Entre un messager.)
+
+LÉPIDE.--Voici encore des nouvelles.
+
+LE MESSAGER, _à César_.--Vos ordres sont exécutés, et d'heure en heure,
+très-noble César, vous serez instruit de ce qui se passe. Pompée est
+puissant sur mer, et il paraît aimé de tous ceux que la crainte seule
+attachait à César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le bruit
+court qu'on lui a fait grand tort.
+
+CÉSAR.--Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire, dès son
+origine, nous apprend que celui qui est au pouvoir a été bien-aimé
+jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que l'homme tombé dans la disgrâce,
+qui n'avait jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
+peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude ressemble au
+pavillon flottant sur les ondes, qui avance ou recule, suit servilement
+l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.
+
+LE MESSAGER.--César, je t'annonce que Ménécrate et Ménas, deux fameux
+pirates, exercent leur empire sur les mers, qu'ils fendent et sillonnent
+de vaisseaux de toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
+sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages pâlissent à
+leur nom seul, et la jeunesse ardente se révolte. Nul vaisseau ne peut
+se montrer qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée
+inspire plus de terreur que n'en inspirerait la présence même de toute
+son armée.
+
+CÉSAR.--Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés! Lorsque repoussé
+de Mutine, après avoir tué les deux consuls, Hirtius et Pansa, tu fus
+poursuivi par la famine, tu la combattis, malgré ta molle éducation,
+avec une patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus l'urine
+de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les animaux mêmes auraient
+rejetées avec dégoût. Ton palais ne dédaignait pas alors les fruits les
+plus sauvages des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque la
+neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des arbres. On dit que
+sur les Alpes tu te repus d'une chair étrange, dont la vue seule fit
+périr plusieurs des tiens; et toi (ton honneur souffre maintenant de ces
+récits) tu supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton visage
+même n'en fut pas altéré.
+
+LÉPIDE.--C'est bien dommage.
+
+CÉSAR.--Que la honte le ramène promptement à Rome. Il est temps que nous
+nous montrions tous deux sur le champ de bataille. Assemblons, sans
+tarder, notre conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère par
+notre indolence.
+
+LÉPIDE.--Demain, César, je serai en état de vous instruire, avec
+exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer et sur terre, pour faire
+face aux circonstances présentes.
+
+CÉSAR.--C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain. Adieu.
+
+LÉPIDE.--Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez d'ici là des
+mouvements qui se passent au dehors, je vous conjure de m'en faire part.
+
+CÉSAR.--N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est mon devoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, _l'eunuque_ MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore[12].
+
+[Note 12: Plante narcotique.]
+
+CHARMIANE.--Pourquoi donc, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Afin que je puisse dormir pendant tout le temps que mon
+Antoine sera absent.
+
+CHARMIANE.--Vous songez trop à lui.
+
+CLÉOPATRE.--O trahison!...
+
+CHARMIANE.--Madame, j'espère qu'il n'en est point ainsi.
+
+CLÉOPATRE.--Eunuque! Mardian!
+
+MARDIAN.--Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?
+
+CLÉOPATRE.--Je ne veux pas maintenant t'entendre chanter. Je ne prends
+aucun plaisir à ce qui vient d'un eunuque.--Il est heureux pour toi que
+ton impuissance empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors
+de l'Égypte. As-tu des inclinations?
+
+L'EUNUQUE.--Oui, gracieuse reine.
+
+CLÉOPATRE.--En vérité?
+
+MARDIAN.--Pas en _vérité_[13], madame, car je ne puis rien faire en
+vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais j'ai de violentes
+passions, et je pense à ce que Mars fit avec Vénus.
+
+[Note 13: _En vérité, indeed_ et _in deed; en effet, dans le fait, en
+réalité_. Le jeu de mots est plus complet en anglais.]
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à présent? Est-il debout
+ou assis? Se promène-t-il à pied ou est-il à cheval? Heureux coursier,
+qui porte Antoine, conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu
+portes? L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et le casque
+de l'humanité.--Il dit maintenant ou murmure tout bas: Où est mon
+_serpent_ du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne.--Oh!
+maintenant, je me nourris d'un poison délicieux.--Penses-tu à moi qui
+suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et dont le temps a déjà
+sillonné le visage de rides profondes?--O toi, César au large front,
+dans le temps que tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et
+le grand Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il eût
+voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me contemplant!
+
+ALEXAS _entre_.--Souveraine d'Égypte, salut!
+
+CLÉOPATRE.--Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine! Et cependant,
+venant de sa part, il me semble que cette pierre philosophale t'a changé
+en or. Comment se porte mon brave Marc-Antoine?
+
+ALEXAS.--La dernière chose qu'il ait faite, chère reine, a été de baiser
+cent fois cette perle orientale.--Ses paroles sont encore gravées dans
+mon coeur.
+
+CLÉOPATRE.--Mon oreille est impatiente de les faire passer dans le mien.
+
+ALEXAS.--«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle Romain envoie à la
+reine d'Égypte ce trésor de l'huître, et que, pour rehausser la mince
+valeur du présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes
+son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la nommera sa
+souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe de tête, et monta d'un
+air grave sur son coursier fougueux, qui alors a poussé de si grands
+hennissements, que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.
+
+CLÉOPATRE.--Dis-moi, était-il triste ou gai?
+
+ALEXAS.--Comme la saison de l'année qui est placée entre les extrêmes de
+la chaleur et du froid; il n'était ni triste ni gai.
+
+CLÉOPATRE.--O caractère bien partagé! Observe-le bien, observe-le bien,
+bonne Charmiane; c'est bien lui, mais observe-le bien; il n'était pas
+triste, parce qu'il voulait montrer un front serein à ceux qui composent
+leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait leur dire
+qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa joie, mais il gardait
+un juste milieu. O céleste mélange! Que tu sois triste ou gai, les
+transports de la tristesse et de la joie te conviennent également, plus
+qu'à aucun autre mortel!--As-tu rencontré mes courriers?
+
+ALEXAS.--Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les dépêchez-vous si près
+l'un de l'autre?
+
+CLÉOPATRE.--Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où
+j'oublierai d'envoyer vers Antoine.--Charmiane, de l'encre et du
+papier.--Sois le bienvenu, cher Alexas.--Charmiane, ai-je jamais autant
+aimé César?
+
+CHARMIANE.--O ce brave César!
+
+CLÉOPATRE.--Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le brave Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce vaillant César!
+
+CLÉOPATRE.--Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si tu oses encore
+comparer César avec le plus grand des hommes.
+
+CHARMIANE.--Sauf votre bon plaisir, je ne fais que répéter ce que vous
+disiez vous-même.
+
+CLÉOPATRE.--Temps de jeunesse quand mon jugement n'était pas encore
+mûr.--Coeur glacé de répéter ce que je disais alors.--Mais viens,
+sortons: donne-moi de l'encre et du papier; il aura chaque jour plus
+d'un message, dussé-je dépeupler l'Égypte.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Messine.--Appartement de la maison de Pompée.
+
+_Entrent_ POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.
+
+POMPÉE.--Si les grands dieux sont justes, ils seconderont les armes du
+parti le plus juste.
+
+MÉNÉCRATE.--Vaillant Pompée, songez que les dieux ne refusent pas ce
+qu'ils diffèrent d'accorder.
+
+POMPÉE.--Tandis qu'au pied de leur trône nous les implorons, la cause
+que nous les supplions de protéger dépérit.
+
+MÉNÉCRATE.--Nous nous ignorons nous-mêmes, et nous demandons souvent
+notre ruine, leur sagesse nous refuse pour notre bien, et nous gagnons à
+ne pas obtenir l'objet de nos prières.
+
+POMPÉE.--Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer est à moi; ma
+puissance est comme le croissant de la lune, et mon espérance me prédit
+qu'elle parviendra à son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte;
+il n'en sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant de
+l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux, et tous deux
+flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni l'autre, et ni l'un ni
+l'autre ne se soucie de lui.
+
+MÉNÉCRATE.--César et Lépide sont en campagne, amenant avec eux des
+forces imposantes.
+
+POMPÉE.--D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est fausse.
+
+MÉNÉCRATE.--De Silvius, seigneur.
+
+POMPÉE.--Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux à Rome, où ils
+attendent Antoine.--Voluptueuse Cléopâtre, que tous les charmes de
+l'amour prêtent leur douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté
+les arts magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un cercle de
+fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les cuisiniers épicuriens
+aiguisent son appétit par des assaisonnements toujours renouvelés, afin
+que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
+langueur du Léthé.--Qu'y a-t-il, Varius?
+
+(Varius paraît.)
+
+VARIUS.--Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous annonce.
+Marc-Antoine est d'heure en heure attendu à Rome: depuis qu'il est parti
+d'Égypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.
+
+POMPÉE.--J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle moins sérieuse...
+Ménas, je n'aurais jamais pensé que cet homme insatiable de voluptés eût
+mis son casque pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
+qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble... Mais concevons
+de nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche
+peut arracher des genoux de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est
+jamais las de débauches.
+
+MÉNAS.--Je ne puis croire que César et Antoine puissent s'accorder
+ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, a offensé César; son frère lui
+a fait la guerre, quoiqu'il n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.
+
+POMPÉE.--Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de légères inimitiés
+peuvent céder devant de plus grandes. S'ils ne nous voyaient pas armés
+contre eux tous, ils ne tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils
+ont assez de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais
+jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons concilie-t-elle
+leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs petites discordes, c'est ce que
+nous ne savons pas encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux
+dieux: il y va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, Ménas.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Appartement dans la maison de Lépide.
+
+LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
+
+LÉPIDE.--Cher Énobarbus, tu feras une action louable et qui te siéra
+bien en engageant ton général à s'expliquer avec douceur et ménagement.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'engagerai à répondre comme lui-même. Si César l'irrite,
+qu'Antoine regarde par-dessus la tête de César, et parle aussi fièrement
+que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
+pas raser aujourd'hui[14].
+
+[Note 14: Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de
+respect.]
+
+LÉPIDE.--Ce n'est pas ici le temps des ressentiments particuliers.
+
+ÉNOBARBUS.--Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait naître.
+
+LÉPIDE.--Les moins importantes doivent céder aux plus graves.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, si les moins importantes viennent les premières.
+
+LÉPIDE.--Tu parles avec passion: mais de grâce ne remue pas les
+tisons.--Voici le noble Antoine.
+
+(Entrent Antoine et Ventidius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Et voilà César là-bas.
+
+(Entrent César, Mécène et Agrippa.)
+
+ANTOINE.--Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les
+Parthes.--Ventidius, écoute.
+
+CÉSAR.--Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.
+
+LÉPIDE.--Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui
+nous a réunis; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Les
+torts peuvent être rappelés avec douceur; en discutant avec violence des
+différends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous
+voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues (je vous en conjure avec
+instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les
+plus doux, et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
+
+ANTOINE.--C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos armées et
+prêts à combattre, j'agirais ainsi.
+
+CÉSAR.--Soyez le bienvenu dans Rome.
+
+ANTOINE.--Merci!
+
+CÉSAR.--Asseyez-vous.
+
+ANTOINE.--Asseyez-vous, seigneur.
+
+CÉSAR.--Ainsi donc...
+
+ANTOINE.--J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point
+blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.
+
+CÉSAR.--Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou
+pour peu de chose; mais avec vous surtout: plus ridicule encore si je
+vous avais nommé avec des reproches, lorsque je n'avais point affaire de
+prononcer votre nom.
+
+ANTOINE.--Que vous importait donc, César, mon séjour en Égypte?
+
+CÉSAR.--Pas plus que mon séjour à Rome ne devait vous inquiéter en
+Égypte: cependant, si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en
+Égypte pouvait m'occuper.
+
+ANTOINE.--Qu'entendez-vous par chercher à vous nuire?
+
+CÉSAR.--Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par
+ce qui m'est arrivé ici; votre femme et votre frère ont pris les armes
+contre moi, leur attaque était pour vous un sujet de vous déclarer
+contre moi, votre nom était leur mot d'ordre.
+
+ANTOINE.--Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a mis en avant dans
+cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fondée sur
+les rapports fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
+N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne dirigeait-il
+pas également la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne?
+là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un
+prétexte de querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il ne
+faut pas compter sur celui-ci.
+
+CÉSAR.--Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de défaut de jugement:
+mais vous déguisez mal vos torts.
+
+ANTOINE.--Non, non! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas
+manquer de faire cette réflexion naturelle, que moi, votre associé dans
+la cause contre laquelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un
+oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
+je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée du même
+caractère.--Le tiers de l'univers est sous vos lois; vous pouvez,
+avec le plus faible frein, le gouverner à votre gré, mais non pas une
+pareille femme.
+
+ÉNOBARBUS.--Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses!
+les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.
+
+ANTOINE.--Les embarras qu'a suscités son impatience et son caractère
+intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous
+ont trop inquiété, César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
+forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
+
+CÉSAR.--Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé dans les
+débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et
+vous avez renvoyé avec mépris mon député de votre présence.
+
+ANTOINE.--César, il est entré brusquement, avant qu'on l'eût admis. Je
+venais de fêter trois rois, et je n'étais plus tout à fait l'homme du
+matin: mais le lendemain, j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député;
+ce qui équivalait à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
+rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions ensemble,
+qu'il ne soit plus question de lui.
+
+CÉSAR.--Vous avez violé un article de vos serments, ce que vous n'aurez
+jamais à me reprocher.
+
+LÉPIDE.--Doucement, César.
+
+ANTOINE.--Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur dont il parle
+maintenant est sacré, en supposant que j'en ai manqué; voyons, César,
+l'article de mon serment....
+
+CÉSAR.--C'était de me prêter vos armes et votre secours à ma première
+réquisition; vous m'avez refusé l'un et l'autre.
+
+ANTOINE.--Dites plutôt négligé, et cela pendant ces heures empoisonnées
+qui m'avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai
+mon repentir autant que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
+ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La
+vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors d'Égypte, vous a fait la
+guerre ici. Et moi, qui étais sans le savoir le motif de cette guerre,
+je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
+pareille occasion.
+
+LÉPIDE.--C'est noblement parler.
+
+MÉCÈNE.--S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs
+réciproques, de les oublier tout à fait, pour vous souvenir que le
+besoin présent vous invite à vous réconcilier?
+
+LÉPIDE.--Sagement parlé, Mécène.
+
+ÉNOBARBUS.--Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre, pour le moment, votre
+affection; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompée, alors vous
+vous la rendrez: vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
+n'aurez pas autre chose à faire.
+
+ANTOINE.--Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.
+
+ÉNOBARBUS.--J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
+
+ANTOINE.--Tu manques de respect à cette assemblée; ne dis plus rien.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.
+
+CÉSAR.--Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la forme de son
+discours.--Il n'est pas possible que nous restions amis, nos principes
+et nos actions différant si fort. Cependant, si je connaissais un lien
+assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
+monde entier.
+
+AGRIPPA.--Permettez-moi, César...
+
+CÉSAR.--Parle, Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Vous avez du côté maternel une soeur, la belle Octavie. Le
+grand Marc-Antoine est veuf maintenant.
+
+CÉSAR.--Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait, elle te
+reprocherait, avec raison, ta témérité....
+
+ANTOINE.--Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de
+vous deux frères, et unir vos coeurs par un noeud indissoluble, il faut
+qu'Antoine épouse Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
+des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent ce qu'elles
+peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites
+jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes; et toutes les
+grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers sérieux
+s'évanouiront. Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
+tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour la vérité. Sa
+tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l'un à l'autre et vous
+attirerait à tous deux tous les coeurs. Pardonnez ce que je viens de
+dire: ce n'est pas la pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée
+par le devoir.
+
+ANTOINE.--César veut-il parler?
+
+CÉSAR.--Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine reçoit cette
+proposition.
+
+ANTOINE.--Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il
+propose, si je disais: _Agrippa, j'y consens_?
+
+CÉSAR.--Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur Octavie.
+
+ANTOINE.--Loin de moi la pensée de mettre obstacle à ce bon dessein, qui
+offre tant de belles espérances! _(A César_.) Donnez-moi votre main,
+accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
+coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside à nos grands
+desseins.
+
+CÉSAR.--Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée comme jamais soeur
+ne fut aimée de son frère. Qu'elle vive pour unir nos empires et nos
+coeurs, et que notre amitié ne s'évanouisse plus!
+
+LÉPIDE.--Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.
+
+ANTOINE.--Je ne songeais pas à tirer l'épée contre Pompée: il m'a tout
+récemment accablé des égards les plus grands et les plus rares; il faut
+qu'au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au
+reproche d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie un défi.
+
+LÉPIDE.--Le temps presse; il nous faut chercher tout de suite Pompée, ou
+il va nous prévenir.
+
+ANTOINE.--Et où est-il?
+
+CÉSAR.--Près du mont Misène.
+
+ANTOINE.--Quelles sont ses forces sur terre?
+
+CÉSAR.--Elles sont grandes et augmentent tous les jours: sur mer, il est
+maître absolu.
+
+ANTOINE.--C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence
+avec lui: hâtons-nous de nous la procurer; mais avant de nous mettre en
+campagne, dépêchons l'affaire dont nous avons parlé.
+
+CÉSAR.--Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir voir ma
+soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.
+
+ANTOINE.--Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.
+
+LÉPIDE.--Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me retiendraient pas.
+
+(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)
+
+MÉCÈNE.--Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.
+
+ÉNOBARBUS.--Seconde moitié du coeur de César, digne Mécène!--Mon
+honorable ami Agrippa!
+
+AGRIPPA.--Bon Énobarbus!
+
+MÉCÈNE.--Nous devons être joyeux, en voyant tout si heureusement
+terminé.--Vous vous êtes bien trouvé en Égypte?
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, Mécène. Nous dormions tant que le jour durait, et nous
+passions les nuits à boire jusqu'à la pointe du jour.
+
+MÉCÈNE.--Huit sangliers rôtis pour un déjeuner[15]! et douze convives
+seulement! Le fait est-il vrai?
+
+[Note 15: On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
+d'Antoine.]
+
+ÉNOBARBUS.--Ce n'était là qu'une mouche pour un aigle; nous avions, dans
+nos festins, bien d'autres plats monstrueux et dignes d'être remarqués.
+
+MÉCÈNE.--C'est une reine bien magnifique, si la renommée dit vrai.
+
+ÉNOBARBUS.--Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve
+Cydnus, elle a pris son coeur dans ses filets.
+
+AGRIPPA.--En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à ses
+yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas inventé.
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais vous raconter cette entrevue:
+
+La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait
+brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre,
+et si parfumées, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames
+d'argent frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
+amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre,
+il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couchée sous un
+pavillon de tissu d'or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons
+l'imagination surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes
+et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des
+éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues
+délicates qu'ils rafraîchissaient comme s'ils eussent produit cette
+chaleur qu'ils diminuaient.
+
+AGRIPPA.--O spectacle admirable pour Antoine!...
+
+ÉNOBARBUS.--Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes,
+cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec
+grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirène, assise au gouvernail,
+dirige le vaisseau: les cordages de soie obéissent à ces mains douces
+comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du sein de la galère
+s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais
+adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine,
+assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
+haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été
+contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.
+
+AGRIPPA.--O merveille de l'Égypte!
+
+ÉNOBARBUS.--Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et
+l'invita à souper. Elle répondit qu'il vaudrait mieux qu'il devînt son
+hôte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais
+femme n'entendit prononcer le mot _non_, va au festin après s'être fait
+raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses
+yeux seuls ont dévoré.
+
+AGRIPPA.--Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée
+sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante
+pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientôt, perdant haleine, elle
+parla, tout essoufflée; elle se fit une nouvelle perfection de ce
+manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme
+tout-puissant.
+
+MÉCÈNE.--A présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
+
+ÉNOBARBUS.--Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut la flétrir, ni
+l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes
+rassasient les désirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne,
+plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grâce chez
+elle: tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
+débauches.
+
+MÉCÈNE.--Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur
+d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.
+
+AGRIPPA.--Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton
+séjour ici.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, je vous remercie humblement.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Rome.--Appartement de la maison de César.
+
+CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE _au milieu d'eux, suite_ _et un_ DEVIN.
+
+ANTOINE.--Le monde et ma charge importante m'arracheront quelquefois de
+vos bras.
+
+OCTAVIE.--Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les genoux
+devant les dieux et les prier pour vous.
+
+ANTOINE.--Adieu, seigneur...--Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur
+les récits du monde. J'ai quelquefois passé les bornes, je l'avoue;
+mais, à l'avenir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle. Adieu,
+chère épouse.
+
+OCTAVIE.--Adieu, seigneur.
+
+CÉSAR.--Adieu, Antoine.
+
+(César et Octavie sortent.)
+
+ANTOINE.--Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore en Égypte?
+
+LE DEVIN.--Plût aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne
+fussiez jamais venu ici!
+
+ANTOINE.--La raison, si tu peux la dire?
+
+LE DEVIN.--Je la devine par mon art; mais ma langue ne peut l'exprimer:
+retournez au plus tôt en Égypte.
+
+ANTOINE.--Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le plus haut sa
+fortune.
+
+LE DEVIN.--César.--O Antoine, ne reste donc point à ses côtés. Ton démon,
+c'est-à-dire l'esprit qui te protège est noble, courageux, fier, sans
+égal partout où celui de César n'est pas; mais près de lui ton ange se
+change en Terreur[16], comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours
+assez de distance entre lui et toi.
+
+[Note 16: _A fear_. La Peur était un personnage dans les anciennes
+_Moralités_; quelques commentateurs ont voulu lire _a feard_, _effrayé_,
+le sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.]
+
+ANTOINE.--Ne me parle plus de cela.
+
+LE DEVIN.--Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai jamais qu'à toi
+seul.--Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit, tu es sûr de
+perdre. Il a tant de bonheur, qu'il te battra malgré tous tes avantages.
+Dès qu'il brille près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète
+encore: ton génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit près
+de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.
+
+ANTOINE.--Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (_Le devin
+sort_.)--Il marchera contre les Parthes... Soit science ou hasard, cet
+homme a dit la vérité. Les dés même obéissent à César, et, dans nos
+jeux, il gagne; ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si
+nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand
+toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les
+miennes dans l'enceinte où nous les excitons entre elles.--Je veux
+retourner en Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
+paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (_Ventidius paraît_.)
+Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les Parthes: ta commission
+est prête; suis-moi, et viens la recevoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une rue de Rome. LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.
+
+LÉPIDE.--Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: hâtez-vous de
+suivre vos généraux.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d'embrasser
+Octavie, et nous partons.
+
+LÉPIDE.--Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre armure
+guerrière, qui vous sied si bien à tous deux.
+
+MÉCÈNE.--Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, nous serons avant
+vous au mont de Misène.
+
+LÉPIDE.--Votre route est la plus courte: mes desseins m'obligent de
+prendre des détours, et vous gagnerez deux journées sur moi.
+
+AGRIPPA ET MÉCÈNE.--Bon succès, seigneur!
+
+LÉPIDE.--Adieu.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment
+mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.
+
+LES SUIVANTES.--La musique! Eh!
+
+(Mardian entre.)
+
+CLÉOPATRE.--Non, point de musique; allons plutôt jouer au billard.
+Viens, Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec
+Mardian.
+
+CLÉOPATRE.--Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons,
+Mardian, veux-tu faire ma partie?
+
+MARDIAN.--Aussi bien que je pourrai, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne
+réussirait pas, il a droit à notre indulgence.--Mais je ne jouerai
+pas à présent.--Donnez-moi mes lignes; nous irons à la rivière, et là,
+tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
+des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé percera leurs molles
+ouïes.....et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant
+prendre un Antoine, je m'écrierai: _Ah! vous voilà pris_.
+
+CHARMIANE.--C'était un tour bien plaisant, lorsque vous fites une
+gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il tira de l'eau avec
+transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa
+ligne[17].
+
+[Note 17: La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie
+semblable.]
+
+CLÉOPATRE.--Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai jusqu'à lui faire
+perdre patience; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et
+le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il
+alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et
+moi je ceignis son épée Philippine[18].... (_Entre un messager_.) Oh! des
+nouvelles d'Italie! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles,
+qui ont été si longtemps à sec.
+
+[Note 18: Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de
+ses exploits à Philîppes.]
+
+LE MESSAGER.--Madame.... madame....
+
+CLÉOPATRE.--Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta
+maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu
+viens m'apprendre, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette
+main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
+baisée qu'en tremblant.
+
+LE MESSAGER.--D'abord, madame: il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, voilà encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous
+disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est là ce que tu veux
+dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout
+brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.
+
+LE MESSAGER.--Grande reine, daignez m'écouter.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon
+dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette
+physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il
+n'est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie
+couronnée de serpents, et non sous la forme d'un homme.
+
+LE MESSAGER.--Vous plaît-il de m'entendre?
+
+CLÉOPATRE.--J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si
+tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César, et
+non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle
+de perles.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--C'est bien parlé.
+
+LE MESSAGER.--Et il est ami de César.
+
+CLÉOPATRE.--Tu es un brave homme.
+
+LE MESSAGER.--César et lui sont plus amis que jamais.
+
+CLÉOPATRE.--Tu feras ta fortune avec moi.
+
+LE MESSAGER.--Mais cependant, madame...
+
+CLÉOPATRE.--Je n'aime point ce _mais cependant_, il gâte les bonnes
+nouvelles; j'abhorre ce _mais_ qui précède _cependant. Mais cependant_
+est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux
+malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
+le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en pleine
+santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?
+
+LE MESSAGER.--_Libre_, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable.
+Il est lié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Pour quel service?
+
+LE MESSAGER.--Pour le meilleur service, celui du lit.
+
+CLÉOPATRE.--Je pâlis, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!
+
+LE MESSAGER.--Madame, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! (_Elle le
+frappe_) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
+j'arracherai tous les cheveux de ta tête. (_Elle le maltraite_.) Tu
+seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l'eau salée; tes
+plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.
+
+LE MESSAGER.--Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je
+n'ai pas fait le mariage.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province;
+tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te
+fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre,
+tout ce que tu jugeras à propos de demander.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Scélérat, tu as trop vécu.
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+LE MESSAGER.--Ah! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous? Je ne
+suis coupable d'aucune faute.
+
+CHARMIANE.--Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.
+
+CLÉOPATRE.--Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!...
+Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures
+bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave:
+malgré ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.
+
+CHARMIANE.--Il a peur de revenir.
+
+CLÉOPATRE.--Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en
+frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que
+je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (_Le messager revient_.)
+Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de
+mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais
+laisse les nouvelles fâcheuses s'annoncer elles-mêmes en se faisant
+sentir.
+
+LE MESSAGER.--J'ai rempli mon devoir.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié? Il ne m'est pas possible de te haïr plus que
+je ne fais, si tu dis encore _oui_.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?
+
+LE MESSAGER.--Dois-je mentir, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dût la moitié de mon
+Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux!
+Va, va-t'en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux...
+Il est marié?...
+
+LE MESSAGER.--Je demande pardon à Votre Majesté.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié?
+
+LE MESSAGER.--Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous
+déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il
+est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un
+scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sûr de ce que tu dis?...
+Va-t'en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour
+moi. Qu'elle repose sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
+
+(Le messager sort.)
+
+CHARMIANE.--Noble reine, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--En louant Antoine, j'ai déprécié César.
+
+CHARMIANE.--Bien, bien des fois, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène de ce lieu. Je
+succombe. Oh! Iras, Charmiane.--N'importe.--Cher Alexas, va trouver cet
+homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
+ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux.
+Reviens promptement m'en instruire. (_Alexas sort_.) Qu'il m'abandonne
+à jamais!--Mais non.--Charmiane, quoique sous une face il m'offre
+les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu
+Mars.--Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle
+est.--Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi à
+ma chambre.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Les côtes d'Italie, près de Misène.
+
+POMPÉE ET MÉNAS _entrent d'un côté au son du tambour et des trompettes;
+de l'autre_, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS, MÉCÈNE ET AGRIPPA
+_paraissent avec leurs soldats._
+
+POMPÉE.--J'ai reçu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons
+avant de nous battre.
+
+CÉSAR.--Il convient que nous commencions par conférer ensemble, et c'est
+pourquoi nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Si vous les
+avez examinées, faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée
+mécontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui
+autrement doit périr ici.
+
+POMPÉE.--C'est à vous trois que je parle, vous les seuls sénateurs de
+ce vaste univers et les illustres agents des dieux.--Je ne vois pas
+pourquoi mon père manquerait de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et
+des amis; tandis que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au
+vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea
+le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain vénéré de tous les hommes, le
+vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son
+parti, amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils ne
+voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le
+même motif qui m'a porté à équiper ma flotte, dont le poids fait écumer
+l'Océan indigné; avec elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste
+Rome a montrée à mon illustre père.
+
+CÉSAR.--Prenez votre temps.
+
+ANTOINE.--Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te
+répondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dépassent les
+tiennes.
+
+POMPÉE.--Sur terre, en effet, tes biens dépassent les miens, tu as la
+maison de mon père; mais puisque le coucou prend le nid des autres
+oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.
+
+LÉPIDE.--Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne de la
+question présente, ce que vous décidez sur les offres que nous vous
+avons envoyées?
+
+CÉSAR.--Oui, voilà le point.
+
+ANTOINE.--On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de peser les
+choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.
+
+CÉSAR.--Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter une plus grande
+fortune.
+
+POMPÉE.--Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que
+je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment à Rome;
+ceci convenu, nous nous séparerons avec nos épées sans brèche et nos
+boucliers sans traces de combat?
+
+CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.--C'est ce que nous offrons.
+
+POMPÉE.--Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme disposé à
+accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m'a un peu impatienté. Quand je
+devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous
+souvenir, Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en guerre,
+votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva un accueil amical.
+
+ANTOINE.--J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer
+toute la reconnaissance que je vous dois.
+
+POMPÉE.--Donnez-moi votre main.--Je ne m'attendais pas, seigneur, à vous
+rencontrer en ces lieux.
+
+ANTOINE.--Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous dois des
+remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir ici plus tôt que
+je ne comptais, et j'y ai beaucoup gagné.
+
+CÉSAR.--Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai
+vu.
+
+POMPÉE.--Peut-être; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur
+mon visage; mais elle ne pénétrera jamais dans mon sein pour asservir
+mon coeur.
+
+LÉPIDE.--Je suis bien satisfait de vous voir ici.
+
+POMPÉE.--Je l'espère, Lépide.--Ainsi, nous voilà d'accord. Je désire que
+notre traité soit mis par écrit et scellé par nous.
+
+CÉSAR.--C'est ce qu'il faut faire tout de suite.
+
+POMPÉE.--Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons
+au sort à qui commencera.
+
+ANTOINE.--Moi, Pompée.
+
+POMPÉE.--Non, Antoine, il faut que le sort en décide. Mais, que vous
+soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine égyptienne aura
+toujours la supériorité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de
+l'embonpoint dans les banquets de cette contrée.
+
+ANTOINE.--Vous avez ouï dire bien des choses.
+
+POMPÉE.--Mon intention est innocente.
+
+ANTOINE.--Et vos paroles aussi.
+
+POMPÉE.--Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore porta...
+
+ÉNOBARBUS.--N'en parlons plus. Le fait est vrai.
+
+POMPÉE.--Quoi, s'il vous plaît?
+
+ÉNOBARBUS.--Une certaine reine à César dans un matelas.
+
+POMPÉE.--Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, guerrier?
+
+ÉNOBARBUS.--Fort bien; et il y a apparence que je continuerai, car
+j'aperçois à l'horizon quatre festins.
+
+POMPÉE.--Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai jamais haï; je t'ai
+vu combattre, et tu m'as rendu jaloux de ta valeur.
+
+ÉNOBARBUS.--Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aimé; mais j'ai
+fait votre éloge, quand vous méritiez dix fois plus de louanges que je
+ne le disais.
+
+POMPÉE.--Conserve ta franchise, elle te sied bien.--Je vous invite tous
+à bord de ma galère. Voulez-vous me précéder, seigneurs?
+
+TOUS.--Montrez-nous le chemin.
+
+POMPÉE.--Allons, venez.
+
+(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)
+
+MÉNAS, _à part_.--Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce traité. (_À
+Énobarbus_.) Nous nous sommes connus, seigneur?
+
+ÉNOBARBTUS.--Sur mer, je crois.
+
+MÉNAS.--Oui, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Vous avez fait des prouesses sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes
+exploits sur terre.
+
+MÉNAS.--Ni mes exploits de mer non plus.
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour
+votre sûreté.--Vous avez été un grand voleur sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--A ce titre, je nie mes services de terre.--Mais donnez-moi
+votre main, Ménas: si nos yeux avaient quelque autorité, ils pourraient
+surprendre deux voleurs qui s'embrassent.
+
+MÉNAS.--Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage fût
+sincère.
+
+MÉNAS.--Ce n'est pas une calomnie: elles volent les coeurs.
+
+ÉNOBARBUS.--Nous sommes venus ici pour vous combattre.
+
+MÉNAS.--Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé en débauche.
+Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en riant.
+
+ÉNOBARBUS.--Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la rappelleront
+pas.
+
+MÉNAS.--Vous l'avez dit, seigneur.--Nous ne nous attendions pas à
+trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre?
+
+ÉNOBARBUS.--La soeur de César se nomme Octavie.
+
+MÉNAS.--Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.
+
+MÉNAS.--Plaît-il, seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Rien de plus vrai.
+
+MÉNAS.--Les voilà donc, César et lui, liés ensemble pour jamais.
+
+ÉNOBARBUS.--Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union, je ne
+prédirais pas ainsi.
+
+MÉNAS.--Je présume que la politique a eu plus de part que l'amour à
+cette alliance?
+
+ÉNOBARBUS.--Je le crois comme vous. Vous verrez que le noeud qui semble
+aujourd'hui resserrer leur amitié étranglera l'affection. Octavie est
+d'une humeur chaste, froide et tranquille.
+
+MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?
+
+ÉNOBARBUS.--Celui qui n'a lui-même aucune de ces qualités; c'est-à-dire
+Marc-Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs
+d'Octavie enflammeront la colère de César; et, comme je viens de le
+dire, ce qui paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la
+cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son coeur où il l'a
+placé; il n'a épousé ici que les circonstances.
+
+MÉNAS.--Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, voulez-vous venir à
+bord? j'ai une santé à vous faire boire.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers en Égypte.
+
+MÉNAS.--Allons, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+A bord de la galère de Pompée, près de Messine.
+
+SYMPHONIE. _Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert_.
+
+PREMIER SERVITEUR.--C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La
+plante[19] des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le
+plus faible vent du monde les renversera.
+
+[Note 19: _Some of their plants are ill rooted already_.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Lépide est haut en couleur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ils lui ont fait boire les coups de charité[20].
+
+[Note 20: _Coup de charité, alms-drink._ La _boisson d'aumône_, terme
+usité parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un
+convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide se charge
+volontiers de ce qui répugne à ses collègues.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Quand ils se disent leurs vérités, il leur crie:
+_Allons, laissez cela_, les réconcilie par ses prières, et puis se
+réconcilie avec la liqueur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ce qui élève une guerre violente entre lui et sa
+tempérance.
+
+SECOND SERVITEUR.--Et voilà ce que c'est de mettre son nom dans la
+compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais autant avoir dans mes mains
+un inutile roseau, qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Être élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir
+sans y être vu, c'est n'avoir que les cavités où les yeux devraient
+être; ce qui déforme cruellement le visage.
+
+(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompée, Lépide,
+Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas et autres capitaines.)
+
+ANTOINE, _à César_.--Voilà comme ils font, seigneur; ils mesurent
+la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides: ils
+connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette
+ou l'abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
+quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et la vase,
+et bientôt les champs sont couverts d'épis.
+
+LÉPIDE.--Vous avez là de prodigieux serpents.
+
+ANTOINE.--Oui, Lépide.
+
+LÉPIDE.--Vos serpents d'Égypte naissent du limon par l'opération de
+votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?
+
+ANTOINE.--Tout comme vous le dites.
+
+POMPÉE.--Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une santé à Lépide.
+
+LÉPIDE.--Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, mais jamais je
+ne reculerai.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là, je
+crains bien que vous n'avanciez.
+
+LÉPIDE.--Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de Ptolémée étaient
+bien belles. En vérité, je l'ai entendu dire.
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Pompée, un mot....
+
+POMPÉE.--Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Levez-vous, mon général, je vous en conjure,
+et daignez m'entendre.
+
+POMPÉE.--Laisse-moi; tout à l'heure...--Cette coupe pour Lépide.
+
+LÉPIDE.--Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?
+
+ANTOINE.--Il a la forme d'un crocodile; il est large de toute sa largeur
+et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il
+vit de ce qui le nourrit; et quand ses éléments se décomposent, la
+transmigration s'opère.
+
+LÉPIDE.--De quelle couleur est-il?
+
+ANTOINE.--De sa couleur naturelle.
+
+LÉPIDE.--C'est un étrange serpent!
+
+ANTOINE.--Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
+
+CÉSAR.--Sera-t-il satisfait de cette description?
+
+ANTOINE.--Il le sera de la santé que Pompée lui propose, ou sinon c'est
+un véritable Épicure.
+
+POMPÉE, _à Menas_.--Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler
+de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.--Où est la coupe que j'ai
+demandée?
+
+MÉNAS, _à part_.--Si, au nom de mes services, vous daignez m'entendre,
+levez-vous de votre siége.
+
+POMPÉE. (_Il se lève, et se retire à l'écart_.)--Je crois que tu es fou.
+Qu'y a-t-il?
+
+MÉNAS.--Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.
+
+POMPÉE.--Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu encore à me
+dire?--Allons, seigneurs, de la gaieté.
+
+ANTOINE.--Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t'enfonces.
+
+MÉNAS, _à Pompée_. Veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Que veux-tu dire?
+
+MÉNAS.--Encore une fois, veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Comment cela se pourrait-il?
+
+MÉNAS.--Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me
+croire, je suis l'homme qui te fera don de l'univers.
+
+POMPÉE.--As-tu bien bu?
+
+MÉNAS.--Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.--Tu es, si tu oses
+l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que l'Océan embrasse, tout ce
+que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.
+
+POMPÉE.--Montre-moi par quel moyen?
+
+MÉNAS.--Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau:
+laisse-moi couper le câble, et, quand nous serons en mer, leur trancher
+la tête, et tout est à toi.
+
+POMPÉE.--Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. Ce serait en
+moi une trahison; de ta part, c'était un bon service. Tu dois savoir que
+ce n'est pas mon intérêt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon
+intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si
+tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite l'action; mais
+à présent, je dois la condamner: renonce à ton idée et va boire.
+
+MÉNAS, _à part_.--Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta fortune
+sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas,
+lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera jamais.
+
+POMPÉE.--A la santé de Lépide!
+
+ANTOINE.--Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai raison pour lui,
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS, _tenant une coupe_.--A ta santé, Menas.
+
+MÉNAS.--Bien volontiers, Énobarbus.
+
+POMPÉE, _à l'esclave._--Remplis, jusqu'à cacher les bords.
+
+ÉNOBARBUS, _montrant l'esclave qui emporte Lépide_.--Voilà un homme
+robuste, Ménas.
+
+MÉNAS.--Pourquoi?
+
+ÉNOBARBUS.--Il porte la troisième partie du monde, ne vois-tu pas?
+
+MÉNAS.--En ce cas, la troisième partie du monde est ivre: je voudrais
+qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût aller sur des roulettes.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, bois, et augmente les tours de roues.
+
+MÉNAS.--Allons.
+
+POMPÉE, _à Antoine_.--Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
+
+ANTOINE.--Elle en approche bien.--Heurtons les coupes, holà! à la santé
+de César.
+
+CÉSAR.--Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que
+de laver mon cerveau, et il n'en devient que plus trouble.
+
+ANTOINE.--Soyez l'enfant de la circonstance.
+
+CÉSAR.--Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais mieux jeûner
+de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.
+
+ÉNOBARBUS, _à-Antoine_.--Eh bien! mon brave empereur, danserons-nous à
+présent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-nous notre orgie?
+
+POMPÉE.--Volontiers, brave soldat.
+
+ANTOINE.--Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce que le vin victorieux
+plonge nos sens dans le doux et voluptueux Léthé.
+
+ÉNOBARBUS.--Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos
+oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer: ce jeune
+homme va chanter, chacun répétera le refrain de toute la force de ses
+poumons.
+
+(Musique. Énobarbus place les convives.)
+
+ AIR.
+
+ Viens, monarque du vin,
+ Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:
+ Noyons nos soucis dans tes cuves,
+ Couronnons nos cheveux de tes grappes.
+ Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:
+ Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
+
+CÉSAR.--Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée. Mon bon frère,
+laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires sérieuses s'indignent de
+cette légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos
+joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, et ma
+langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette folle débauche nous a tous
+vieillis, en quelque sorte. Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne
+nuit. Cher Antoine, ta main.
+
+POMPÉE.--Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
+
+ANTOINE.--Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.
+
+POMPÉE.--Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon père!--Mais,
+n'importe: nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.
+
+(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)
+
+ÉNOBARBUS.--Prenez garde de tomber.--Ménas, je n'irai point à terre.
+
+MÉNAS.--Non, venez à ma cabine.--Ces tambours, ces trompettes, ces
+flûtes!--comment donc! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous
+disons à ces grands personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
+faut.
+
+(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)
+
+ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.
+
+MÉNAS.--Ah! noble capitaine, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une plaine en Syrie.
+
+VENTIDIUS _arrive en triomphe avec_ SILIUS _et d'autres Romains,
+officiers et soldats. On porte devant lui le corps de Pacurus, fils
+d'Orodes, roi des Parthes_.
+
+VENTIDIUS.--Enfin, Parthes habiles à lancer le dard, vous voilà frappés;
+et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus.
+Qu'on porte en tête de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils
+Pacorus, Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!
+
+SILIUS.--Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore du sang des
+Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: pénètre dans la Médie, la
+Mésopotamie, dans tous les asiles où fuient leurs soldats en déroute.
+Alors ton grand général Antoine te fera monter sur un char de triomphe
+et mettra des guirlandes sur la tête.
+
+VENTIDIUS.--Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien
+qu'un subalterne peut faire une action trop éclatante; car, apprends
+ceci, Sinus, qu'il vaut mieux laisser une entreprise inachevée que
+d'acquérir par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le chef
+que nous servons est absent. César et Antoine ont toujours remporté plus
+de victoires par leurs officiers qu'en personne. Sossius, comme moi
+lieutenant d'Antoine en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires,
+qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur d'Antoine.
+Quiconque fait dans la guerre plus que son général ne peut faire,
+devient le général de son général; et l'ambition, vertu des guerriers,
+fait préférer une défaite à une victoire qui ternit la renommée du chef.
+Je pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son
+ressentiment détruirait tout le mérite de mes services.
+
+SILIUS.--Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles il n'y a
+presque point de différence entre un guerrier et son épée. Tu écriras à
+Antoine?
+
+VENTIDIUS.--Je vais lui mander humblement tout ce que nous avons exécuté
+_en son nom_, mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec
+ses étendards et ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ de
+bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.
+
+SILIUS.--Où est-il maintenant?
+
+VENTIDIUS.--Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous allons nous
+hâter de le rejoindre, autant que le permettra le poids de tout ce que
+nous traînons après nous. Allons, en marche... Que l'armée défile.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Antichambre de la maison de César. _Entrent_ AGRIPPA ET ÉNOBARBUS
+_qui se rencontrent_.
+
+AGRIPPA.--Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?
+
+ÉNOBARBUS.--Ils ont terminé avec Pompée, qui vient de partir; et
+actuellement ils sont tous les trois à sceller le traité. Octavie pleure
+de quitter Rome. César est triste et Lépide, depuis le festin de Pompée,
+à ce que dit Ménas, est attaqué de la maladie verte[21].
+
+[Note 21: Chlorose, pâles couleurs.]
+
+AGRIPPA.--C'est un noble Romain que Lépide!
+
+ÉNOBARBUS.--Un excellent homme. Oh! comme il aime César!
+
+AGRIPPA.--Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!
+
+ÉNOBARBUS.--César? mais c'est le Jupiter des hommes.
+
+AGRIPPA.--Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?
+
+ÉNOBARBUS, _contrefaisant Lépide_.--Vous parlez de César? Comment, de ce
+_sans pareil_?
+
+AGRIPPA.--O Antoine! ô oiseau d'Arabie[22]!
+
+[Note 22: Le Phénix.]
+
+ÉNOBARBUS.--Voulez-vous vanter César? dites César, et restez-en là.
+
+AGRIPPA.--Vraiment, il leur a appliqué à tous deux d'excellentes
+louanges.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant il aime
+Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, les scribes, les bardes,
+les poètes ne peuvent penser, exprimer, peindre, écrire, chanter,
+calculer son amour pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et
+admirez.
+
+AGRIPPA.--Il les aime tous deux.
+
+ÉNOBARBUS.--Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... (_Fanfares_.)
+Mais voici le signal pour monter à cheval... Adieu, noble Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Bonne fortune, brave soldat; adieu.
+
+(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)
+
+ANTOINE.--Seigneur, n'allez pas plus loin.
+
+CÉSAR.--Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même. Songez à me
+bien traiter dans sa personne.--Ma soeur, soyez une épouse telle que ma
+pensée vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que
+je garantirais de vous.--Noble Antoine, que ce modèle de vertu, qui est
+placé entre nous comme le ciment de notre amitié pour la soutenir, ne
+devienne jamais le bélier qui en renverse l'édifice; car il aurait été
+plus aisé de nous aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
+chacun de notre côté.
+
+ANTOINE.--Ne m'offensez pas par votre défiance.
+
+CÉSAR.--J'ai dit.
+
+ANTOINE.--Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne
+trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer.
+Que les dieux vous gardent et fassent obéir le coeur des Romains à vos
+desseins; nous allons nous séparer ici.
+
+CÉSAR.--Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que tous les éléments te
+soient propices et ne donnent à ton esprit que des jouissances! Adieu.
+
+OCTAVIE.--O mon noble frère!
+
+ANTOINE.--Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le printemps
+de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise son
+retour.--Consolez-vous.
+
+OCTAVIE.--Seigneur, veillez sur la maison de mon époux, et...
+
+CÉSAR.--Quoi, ma soeur?
+
+OCTAVIE.--Je vais vous le dire à l'oreille.
+
+ANTOINE.--Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son coeur ne peut
+exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme le duvet du cygne qui flotte
+sur l'onde à la marée haute, sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.
+
+ÉNOBARBUS, à _part, à Agrippa_.--César pleurera-t-il?
+
+AGRIPPA.--Il a un nuage sur le front.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce serait un mauvais signe s'il était un cheval; à plus
+forte raison, étant un homme[23].
+
+[Note 23: On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une
+ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui donne un
+air soucieux, et indique un mauvais caractère.]
+
+AGRIPPA.--Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque de douleur
+lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes, il pleura sur le corps
+de Brutus.
+
+ÉNOBARBUS.--Cette année-là, il est vrai, il était incommodé d'un rhume,
+il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à
+ses larmes jusqu'à ce que tu m'aies vu pleurer aussi.
+
+CÉSAR.--Non, chère Octavie, vous recevrez encore des nouvelles de votre
+frère; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.
+
+ANTOINE.--Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse
+pour elle. Je vous embrasse ici, et je vous quitte en vous recommandant
+aux dieux.
+
+CÉSAR.--Adieu, soyez heureux.
+
+LÉPIDE.--Que tous les astres du firmament éclairent votre route!
+
+CÉSAR _embrasse sa soeur_.--Adieu, adieu!
+
+ANTOINE.--Adieu!
+
+(Ils partent au son des trompettes.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est ce messager?
+
+ALEXAS.--Il a un peu peur de paraître devant vous.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'il vienne, qu'il vienne... (_Le messager parait._)
+Approche.
+
+ALEXAS.--Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever les yeux sur
+Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode; mais
+quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je charger de me
+l'apporter?--Approche-toi.
+
+LE MESSAGER.--Très-gracieuse reine...
+
+CLÉOPATRE.--As-tu vu Octavie?
+
+LE MESSAGER.--Oui, redoutable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Où?
+
+LE MESSAGER.--A Rome, madame. Je l'ai regardée en face, et je l'ai vue
+marcher entre son frère et Marc-Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Est-elle aussi grande que moi[24]?
+
+[Note 24: Cette scène est une allusion évidente aux questions
+adressées par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie
+Stuart; en consultant les _Mémoires_ de sir James Melvil on s'apercevra
+que ce rapprochement n'est pas imaginaire.]
+
+LE MESSAGER.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix aiguë ou basse?
+
+LE MESSAGER.--Madame, je l'ai entendue parler; elle a la voix basse.
+
+CLÉOPATRE.--Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne peut l'aimer
+longtemps.
+
+CHARMIANE.--L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.
+
+CLÉOPATRE.--Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse et une taille de
+naine.--Quelle majesté a-t-elle dans sa démarche? Souviens-t'en, si tu
+as jamais vu de la majesté.
+
+LE MESSAGER.--Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle s'arrête, c'est
+la même chose; elle a un corps, mais sans vie; c'est une statue, plutôt
+qu'une créature qui respire.
+
+CLÉOPATRE.--En es-tu bien sûr?
+
+LE MESSAGER.--Oui, ou je ne m'y connais pas.
+
+CHARMIANE.--Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus en état que lui
+d'en juger.
+
+CLÉOPATRE.--Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.--Il n'y a
+encore rien en elle.--Cet homme a un bon jugement.
+
+CHARMIANE.--Excellent.
+
+CLÉOPATRE.--Devine son âge, je te prie?
+
+LE MESSAGER.--Madame, elle était veuve.
+
+CLÉOPATRE.--Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Et je pense qu'elle a trente ans.
+
+CLÉOPATRE.--As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il long ou rond?
+
+LE MESSAGER.--Rond à l'excès.
+
+CLÉOPATRE.--Des femmes qui ont ce visage, la plupart n'ont aucun
+esprit.--Ses cheveux, quelle est leur couleur?
+
+LE MESSAGER.--Bruns, madame; et son front est aussi bas qu'il soit
+possible de le désirer.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes
+premières vivacités. Je veux t'employer; je te trouve très-propre aux
+affaires; va te préparer à partir; nos lettres sont prêtes.
+
+CHARMIANE.--Un homme de sens.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi
+maltraité.--Eh bien! il me semble, d'après ce qu'il en dit, que cette
+créature n'est pas grand'chose.
+
+CHARMIANE.--Rien du tout, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Cet homme a vu parfois de la majesté et doit s'y connaître.
+
+CHARMIANE.--S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si longtemps à votre
+service?
+
+CLÉOPATRE.--J'aurais encore une question à lui faire, chère Charmiane;
+mais peu importe: tu me l'amèneras là où j'écrirai. Je crois que tout
+ira bien.
+
+CHARMIANE.--J'en réponds, madame.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Athènes.--Appartement de la maison d'Antoine.
+
+_Entrent_ ANTOINE, OCTAVIE.
+
+
+ANTOINE.--Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et mille autres
+de ce genre; mais il a rallumé la guerre contre Pompée, il a fait son
+testament et l'a rendu public. Il a parlé de moi avec dédain; et, lors
+même qu'il ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable,
+c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien petite mesure. Toutes
+les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opinion favorable, il a fait
+la sourde oreille, ou ne s'est expliqué que du bout des dents.
+
+OCTAVIE.--Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; ou, si vous croyez
+tout, ne vous offensez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive,
+jamais femme plus malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis,
+obligée de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront désormais de
+mes prières, lorsque je leur dirai: _Ah! protégez mon seigneur et mon
+époux!_ et que, démentant aussitôt cette prière, je leur crierai de
+la même voix: _Ah! protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la
+victoire pour mon frère!_ Je prierai et je contredirai ma prière. Point
+de milieu entre ces deux extrémités.
+
+ANTOINE.--Douce Octavie, que votre amour préfère celui qui se montrera
+plus jaloux de le conserver. Si je perds mon honneur, je me perds
+moi-même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à
+vous sans honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez être
+médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, je vais faire des
+préparatifs de guerre capables d'arrêter votre frère. Faites toute la
+diligence que vous voudrez, vos désirs sont accomplis.
+
+OCTAVIE.--J'en rends grâce à mon seigneur.--Que le tout-puissant Jupiter
+fasse de moi, femme faible, bien faible, votre réconciliatrice! La
+guerre entre vous deux, c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il
+fallût combler le gouffre avec des cadavres.
+
+ANTOINE.--Dès que vous reconnaîtrez où commencent ces maux, tournez
+de ce côté votre déplaisir; car nos fautes ne peuvent jamais être si
+égales, que votre amour puisse se diriger également des deux côtés.
+Disposez tout pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous
+accompagner, et faites toutes les dépenses que vous voudrez.
+
+(Ils se séparent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS ET ÉROS _se rencontrent_.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! ami Éros?
+
+ÉROS.--Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Quoi donc?
+
+ÉROS.--César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?
+
+ÉROS.--César, après avoir profité des services de Lépide dans la guerre
+contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité du rang, n'a pas voulu
+qu'il partageât la gloire du combat, et, ne s'arrêtant pas là, il
+l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance avec Pompée.
+Sur sa propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le
+pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse sa prison.
+
+ÉNOBARBUS.--Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux;
+jette au milieu d'eux toute la nourriture que tu possèdes, et ils se
+dévoreront l'un l'autre.--Où est Antoine?
+
+ÉROS.--Il se promène dans les jardins,--comme ceci--et il foule aux
+pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, en s'écriant: _O imbécile
+Lépide_! Et il menace la tête de son officier, celui qui a assassiné
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Notre belle flotte est équipée.
+
+ÉROS.--Elle est destinée pour l'Italie et contre César. D'autres
+nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. J'aurais pu vous dire
+mes nouvelles plus tard.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce sera peu de chose; mais n'importe. Conduis-moi près
+d'Antoine.
+
+ÉROS.--Venez, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Rome.--Appartement de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.
+
+CÉSAR.--Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans
+Alexandrie; et voilà comment, dans la place publique, Cléopâtre et
+lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or, dans une tribune
+d'argent; à leurs pieds était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent
+le fils de mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis lors
+de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à Cléopâtre, il l'a
+proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre et de la
+Libye.
+
+MÉCÈNE.--Quoi! aux yeux du public?
+
+CÉSAR.--Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses
+exercices. C'est là qu'il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné
+à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a
+assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre,
+ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent
+auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil.
+
+MÉCÈNE.--Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
+
+AGRIPPA.--Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera sa bonne
+opinion.
+
+CÉSAR.--Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les
+accusations d'Antoine!
+
+AGRIPPA.--Qui donc accuse-t-il!
+
+CÉSAR.--César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Sextus Pompée de
+la Sicile, je l'ai frustré de sa part de cette île; et il dit ensuite
+m'avoir prêté quelques vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin,
+il se montre indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et de
+ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, il faut lui répondre.
+
+CÉSAR.--C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui mande que
+Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorité, et qu'il
+a mérité d'être déposé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une
+portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des
+autres royaumes qu'il a conquis.
+
+MÉCÈNE.--Jamais il ne vous la cédera.
+
+CÉSAR.--Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il demande.
+
+(Entre Octavie.)
+
+OCTAVIE.--Salut, César, monseigneur, salut, mon cher César.
+
+CÉSAR.--Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!
+
+OCTAVIE.--Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous n'en avez pas sujet.
+
+CÉSAR.--Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez
+point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée
+d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des
+chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient
+dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage
+désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre
+nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes
+venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les
+démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on
+néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et
+par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.
+
+OCTAVIE.--Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai
+fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant
+appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de
+cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la
+liberté de revenir vers vous.
+
+CÉSAR.--Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses
+débauches.
+
+OCTAVIE.--N'en jugez pas ainsi, seigneur.
+
+CÉSAR.--J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de
+toutes ses démarches. Où est-il maintenant?
+
+OCTAVIE.--A Athènes, seigneur.
+
+CÉSAR.--Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un
+coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une
+prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre
+moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
+Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi
+de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de
+Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes
+et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!
+
+OCTAVIE.--Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre
+deux hommes que j'aime et qui se haïssent!
+
+CÉSAR.--Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre
+rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez
+abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour
+moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent
+sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables
+décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements.
+Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
+été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants
+dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur
+vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce
+de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.
+
+AGRIPPA.--Soyez la bienvenue, madame.
+
+MÉCÈNE.--Soyez la bienvenue, chère dame; tous les coeurs, dans Rome,
+vous aiment et vous plaignent. L'adultère Antoine, sans frein dans ses
+désordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance à une
+prostituée qui la tourne avec bruit contre nous.
+
+OCTAVIE.--Est-il bien vrai, seigneur?
+
+CÉSAR.--Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, ma soeur; je
+vous prie, ne perdez pas patience, ma chère soeur!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS.
+
+CLÉOPATRE.--Je m'acquitterai envers toi, n'en doute pas.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?
+
+CLÉOPATRE.--Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette guerre, en
+disant que ce n'était pas convenable.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi pas? La guerre est déclarée contre moi, pourquoi
+n'y serais-je pas en personne?
+
+ÉNOBARBUS.--Je sais bien ce que je pourrais répondre: si nous nous
+servions en même temps de chevaux et de cavales, les chevaux seraient
+absolument superflus, car chaque cavale porterait un soldat et son
+cheval.
+
+CLÉOPATRE.--Que murmures-tu là?
+
+ÉNOBARBUS.--Votre présence doit nécessairement embarrasser Antoine: elle
+prendra de son coeur, de sa tête, de son temps, ce dont il n'a rien à
+perdre en cette circonstance. On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on
+dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui dirigent
+cette guerre.
+
+CLÉOPATRE.--Que Rome s'abîme! et périssent toutes les langues qui
+parlent contre nous! Je porte ma part du fardeau dans cette guerre, et,
+comme souveraine de mes États, je dois y remplir le rôle d'un homme.
+N'objecte plus rien, je ne resterai pas en arrière.
+
+ÉNOBARBUS.--Je me tais, madame.--Voici l'empereur.
+
+(Entrent Antoine et Canidius.)
+
+ANTOINE.--Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que César ait pu,
+de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement la mer d'Ionie et
+emporter Toryne?--Vous l'avez appris, mon coeur?
+
+CLÉOPATRE.--La diligence n'est jamais plus admirée que par les
+paresseux.
+
+ANTOINE.--Bonne satire de notre indolence, et qui ferait honneur au plus
+brave guerrier.--Canidius, nous le combattrons sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, sur mer, sans doute.
+
+CANIDIUS.--Pourquoi mon général a-t-il ce projet?
+
+ANTOINE.--Parce qu'il nous en a défié.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon seigneur l'a aussi défié en combat singulier?
+
+CANIDIUS.--Oui, et vous lui avez offert le combat à Pharsale, où César
+vainquit Pompée; mais toutes les propositions qui ne servent pas à son
+avantage, il les rejette. Vous devriez en faire autant.
+
+ÉNOBARBUS.--Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots ne sont que des
+muletiers, des moissonneurs, des gens levés à la hâte et par contrainte.
+La flotte de César est montée par des marins qui ont souvent combattu
+Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont pesants; il n'y a
+pour vous aucun déshonneur à refuser le combat sur mer, puisque vous
+êtes prêt à l'attaquer sur terre.
+
+ANTOINE.--Sur mer, sur mer.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon digne seigneur, vous perdez par là toute la supériorité
+que vous avez sur terre: vous démembrez votre armée, qui, en grande
+partie, est composée d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
+votre habileté si justement renommée; vous abandonnez le parti qui vous
+promet un succès assuré: vous vous exposez au simple caprice du hasard.
+
+ANTOINE.--Je veux combattre sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas de meilleurs.
+
+ANTOINE.--Nous brûlerons le surplus de notre flotte; et avec les autres
+vaisseaux bien équipés, nous battrons César, s'il ose avancer vers le
+promontoire d'Actium. Si la fortune nous trahit, nous pourrons alors
+prendre notre revanche sur terre. (_A un messager qui arrive_.) Ton
+message?
+
+LE MESSAGER.--Les nouvelles sont vraies, seigneur, César est signalé; il
+a pris Toryne.
+
+ANTOINE.--Peut-il y être en personne? Cela est impossible; il est même
+étrange que son armée y soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre
+nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à
+notre flotte. Partons, ma Thétis. (_Un soldat paraît_.) Que veux-tu,
+brave soldat?
+
+LE SOLDAT.--O noble empereur, ne combattez point sur mer; ne vous fiez
+pas à des planches pourries. Est-ce que vous vous défiez de cette épée
+et de ces blessures? Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de
+nager comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre
+sur terre, et en combattant de pied ferme.
+
+ANTOINE.--Allons, allons, partons.
+
+(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)
+
+LE SOLDAT.--Par Hercule, je crois que j'ai raison.
+
+CANIDIUS.--Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus sur ce qui fait
+sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les
+soldats de ces femmes.
+
+LE SOLDAT.--Vous gardez à terre les légions et toute la cavalerie,
+n'est-ce pas?
+
+CANIDIUS.--Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola et Caelius sont
+pour la mer; mais nous restons tranquilles à terre.--Cette diligence de
+César passe toute croyance.
+
+LE SOLDAT.--Pendant qu'il était encore à Rome, son armée marchait par
+légers détachements, qui ont trompé tous les espions.
+
+CANIDIUS.--Quel est son lieutenant, le sais-tu?
+
+LE SOLDAT.--On dit que c'est un certain Taurus.
+
+CANIDIUS.--Oh! je connais l'homme!
+
+(Un messager arrive.)
+
+LE MESSAGER.--L'empereur demande Canidius.
+
+CANIDIUS.--Le temps est gros d'évènements, et en enfante à chaque
+minute.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Une plaine près d'Actium. _Entrent_ CÉSAR, TAURUS, _officiers et
+autres_.
+
+CÉSAR.--Taurus!
+
+TAURUS.--Seigneur!
+
+CÉSAR.--N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le
+combat que l'affaire ne soit décidée sur mer: ne dépasse pas les ordres
+de ce parchemin, notre fortune en dépend.
+
+(Ils sortent.) (Entrent Antoine et Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, en face de
+l'armée de César; de ce poste, nous pourrons découvrir le nombre de ses
+vaisseaux et agir en conséquence.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée de terre, et
+Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre côté, dès qu'ils ont
+disparu on entend le bruit d'un combat naval.)
+
+ÉNOBARBUS _rentre_.--Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir
+davantage. L'_Antoniade_[25], le vaisseau amiral de la flotte égyptienne
+tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce
+spectacle a foudroyé mes yeux.
+
+[Note 25: «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait
+_Antoniade_, en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des
+arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint
+d'autres puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs
+nids.» PLUTARQUE.]
+
+(Entre Scarus.)
+
+SCARUS.--Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances dans
+l'Olympe!
+
+ÉNOBARBUS.--Quel est ce transport?
+
+SCARUS.--La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance.
+Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.
+
+ÉNOBARBUS.--Où en est le combat?
+
+SCARUS.--De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que
+la mort est certaine. Cette infâme prostituée d'Égypte, que la lèpre
+saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux,
+tous deux semblables, et que nous semblions même être l'aîné, je ne sais
+quel taon[26] la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait
+hausser les voiles et fuit.
+
+[Note 26: _Taon_, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la
+violence de sa piqûre.]
+
+ÉNOBARBUS.--J'en ai été témoin; mes yeux, rendus malades par ce
+spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.
+
+SCARUS.--À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble
+victime de ses enchantements, déploie les ailes de son vaisseau, et,
+comme un insensé, abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur
+ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience,
+la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas! hélas!
+
+CANIDIUS _arrive_.--Notre fortune sur mer est aux abois et s'abîme de la
+manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il
+fut jadis, tout allait à merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement
+l'exemple de la fuite!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Oui. Ah! en êtes vous là? En ce cas, bonsoir;
+adieu.
+
+CANIDIUS.--Ils fuient vers le Péloponèse.
+
+SCARUS.--Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.
+
+CANIDIUS.--Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie;
+déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.
+
+ÉNOBARBUS.--Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine,
+quoique la prudence me conseille le contraire.
+
+(Ils sortent par différents côtés.)
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE _et sa suite_.
+
+ANTOINE.--Écoutez, la terre me défend de la fouler plus longtemps.
+Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort
+_attardé_[27] dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.--Il me
+reste un vaisseau chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez,
+et allez faire votre paix avec César.
+
+[Note 27: _Benighted_, surpris par la nuit; nous avons conservé le
+mot _attardé_, qui rend assez bien le mot anglais.]
+
+TOUS.--Fuir? Non, pas nous.
+
+ANTOINE.--J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à se sauver
+et à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis décidé à
+suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
+trésor est dans le port; prenez-le.--Oh! j'ai suivi celle que je rougis
+maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent, car mes
+cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et
+ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie.--Mes amis,
+quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous
+faciliteront l'accès auprès de César. Je vous en conjure, ne vous
+affligez point: ne me parlez pas de votre répugnance, suivez le
+conseil que mon désespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui
+s'abandonnent eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans
+un instant vous mettre en possession de ce trésor et de ce
+vaisseau.--Laissez-moi, je vous prie, un moment.--Je vous en conjure,
+laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander.
+Je vous rejoindrai tout à l'heure.
+
+(Il s'assied.)
+
+(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)
+
+ÉROS.--Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.
+
+IRAS.--Consolez-le, chère reine.
+
+CHAHMIANE.--Le consoler! Oui, sans doute.
+
+CLÉOPATRE.--- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!
+
+ANTOINE.--Non, non, non, non.
+
+ÉROS.--La voyez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE, _détournant les yeux_.--Oh! loin de moi, loin, loin!
+
+CHARMIANE.--Madame....
+
+IRAS.--Madame, chère souveraine....
+
+ÉROS.--Seigneur, seigneur!
+
+ANTOINE.--Oui, mon seigneur, oui, vraiment.--Il portait à Philippes son
+épée dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le
+vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique
+Brutus[28]. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
+aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
+aujourd'hui...--N'importe.
+
+[Note 28: «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime
+patriotisme de Brutus.» WARBURTON.]
+
+CLÉOPATRE.--Ah! restez-là.
+
+ÉROS.--La reine, seigneur, la reine!
+
+IRAS.--Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est
+accablé par la honte.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, soutenez-moi donc.--Oh!
+
+ÉROS.--Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tête est
+penchée et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la
+rappeler à la vie.
+
+ANTOINE.--J'ai porté un coup mortel à ma réputation! le coup le plus
+lâche....
+
+ÉROS.--Seigneur, la reine...
+
+ANTOINE.--O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je cherche à dérober
+mon ignominie à tes yeux, en jetant mes regards en arrière, sur ce que
+j'ai laissé derrière moi, plongé dans le déshonneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes timides vaisseaux;
+j'étais loin de prévoir que vous me suivriez.
+
+ANTOINE.--Égyptienne, tu savais trop bien que mon coeur était attaché au
+gouvernail de ton vaisseau, et que tu me traînerais à la remorque. Tu
+connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de
+toi m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardonne-moi!
+
+ANTOINE.--Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions à ce
+jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours
+de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moitié de
+l'univers, qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
+savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée,
+affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardon.
+
+ANTOINE.--Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que
+j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de
+tout.--Nous avons envoyé notre maître d'école[29].--Est-il de retour?--Ma
+bien-airnée, je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
+aliments.--La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.
+
+[Note 29: Euphronius.]
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+Le camp de César en Égypte.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?
+
+DOLABELLA.--César, c'est son maître d'école; preuve qu'il est bien
+déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile, lui qui
+avait tant de rois pour messagers, il n'y a que quelques mois.
+
+(Entre Euphronius.)
+
+CÉSAR.--Approche et parle.
+
+EUPHRONIUS.--Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'étais,
+il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses desseins que la goutte de
+rosée sur une feuille de myrte en comparaison de l'Océan.
+
+CÉSAR.--Soit; remplis ta commission.
+
+EUPHRONIUS.--Il salue en toi le maître de sa destinée et demande à vivre
+en Égypte. Si tu refuses, il abaisse ses prétentions et te prie de le
+laisser respirer entre la terre et le ciel, en simple citoyen, dans
+Athènes. Voilà pour ce qui le regarde.--Quant à Cléopâtre, elle rend
+hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance et te demande, pour
+ses enfants, le diadème des Ptolémées, qui maintenant est assujetti à ta
+volonté suprême.
+
+CÉSAR.--Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.--Quant à la reine,
+je ne lui refuse point ni de l'entendre, ni de la satisfaire; mais c'est
+à condition qu'elle chassera de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle
+lui ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera point
+rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
+
+EUPHRONIUS.--Que la fortune continue de te suivre!
+
+CÉSAR.--Faites-lui traverser le camp. (_Euphronius sort--A Thyréus_.)
+Voici le moment d'essayer ton éloquence, pars, détache Cléopâtre
+des intérêts d'Antoine; promets-lui, en mon nom, tout ce qu'elle te
+demandera; ajoute toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans
+la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune rendrait
+parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse, Thyréus, fixe toi-même
+ta récompense, tes désirs seront obéis comme des lois.
+
+THYRÉUS.--César, je pars.
+
+CÉSAR.--Observe comment Antoine soutient son malheur; apprends-moi ce
+que tu conjectures de sa manière d'agir et de ses démarches.
+
+THYRÉUS.--César, je le ferai.
+
+
+
+SCENE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Que faut-il faire, Énobarbus?
+
+ÉNOBARBUS.--Penser et mourir[30].
+
+[Note 30: Les uns veulent qu'il y ait _drink and die_, boire et
+mourir, parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
+version porte _think and die_; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et
+cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, ce
+n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare à déserter.]
+
+CLÉOPATRE.--La faute est-elle à Antoine ou à moi?
+
+ÉNOBARBUS.--A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté de maîtriser sa
+raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de
+la guerre, où la terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
+Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas dû
+porter un coup fatal à sa réputation de grand capitaine, au moment où la
+moitié de l'univers combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la
+querelle. Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
+fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.
+
+CLÉOPATRE.--Tais-toi, je t'en prie.
+
+(Entrent Antoine et Euphronius)
+
+ANTOINE.--Et c'est là sa réponse?
+
+EUPHRONIUS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me
+sacrifier.
+
+EUPHRONIUS.--C'est ce qu'il a dit.
+
+ANTOINE.--Qu'elle le sache.--Envoyez au jeune César cette tête grise, et
+il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Votre tête, seigneur!
+
+ANTOINE.--Retourne vers lui.--Dis-lui qu'il porte sur son visage les
+roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions
+ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses
+légions, appartinssent à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
+triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de
+César: et que je le défie de venir, mettant de côté l'inégalité de nos
+fortunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer
+contre fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (_Au député_.) Suis-moi.
+
+(Antoine sort avec Euphronius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, cela est bien vraisemblable que César, entouré d'une
+armée victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en
+spectacle comme un spadassin!--Je vois bien que les jugements des hommes
+ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les
+qualités de l'âme et les font en même temps déchoir. Qu'il puisse
+rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance
+répondra à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.
+
+(Un esclave entre.)
+
+L'ESCLAVE.--Voici un envoyé de César.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! pas plus de cérémonies?--Voyez, mes femmes!--On se
+bouche le nez près de la rose épanouie dont on venait à genoux admirer
+les boutons!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Mon honneur et moi nous commençons à nous
+quereller. La loyauté gardée à des fous change notre constance en vraie
+folie; cependant, celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
+déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place
+dans l'histoire.
+
+(Entre Thyréus.)
+
+CLÉOPATRE.--Que veut César?
+
+THYRÉUS.--Venez l'entendre à l'écart.
+
+CLÉOPATRE.--Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.
+
+THYRÉUS.--Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS.--Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que César, sans quoi
+nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait à César, Antoine volerait
+au-devant de son amitié: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis
+de ses amis, j'entends de César.
+
+THYRÉUS.--Allons! Ainsi donc, illustre reine, César vous exhorte à ne
+pas tenir compte de votre situation, mais à vous souvenir seulement
+qu'il est César.
+
+CLÉOPATRE.--Poursuis.--C'est agir loyalement.
+
+THYRÉUS.--Il sait que vous restez attachée à Antoine moins par amour que
+par crainte.
+
+CLÉOPATRE.--Oh!
+
+THYRÉUS.--Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des
+taches forcées, mais non méritées.
+
+CLÉOPATRE.--Il est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a
+point cédé, il a été conquis par la force.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à
+Antoine.--Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement
+l'eau qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher
+t'abandonne.
+
+(Énobarbus sort.)
+
+THYRÉUS.--Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; car il souhaite
+surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchanté
+que vous fissiez de sa fortune un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui
+enflammerait encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
+moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez sous l'abri
+de sa puissance, lui le maître de l'univers.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+THYRÉUS.--Mon nom est Thyréus.
+
+CLÉOPATRE.--Gracieux messager, dis au grand César que je baise sa main
+victorieuse en la personne de son député; dis-lui que je m'empresse
+de déposer ma couronne à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
+Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'Égypte.
+
+THYRÉUS.--C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence
+et la fortune sont aux prises, si la première n'ose que ce qu'elle peut,
+nul hasard ne peut l'ébranler.--Accordez-moi la faveur de déposer mon
+hommage sur votre main.
+
+CLÉOPATRE.--Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé à
+la conquête des royaumes, posa ses lèvres sur cette main indigne de lui,
+et la couvrit d'une pluie de baisers.
+
+(Antoine entre avec Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Des faveurs!... par Jupiter tonnant!--Qui es-tu?
+
+THYRÉUS.--Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des hommes et
+du plus digne d'être obéi.
+
+ÉNOBARBUS.--Tu seras fouetté!
+
+ANTOINE, _à ses esclaves_.--Approchez ici.--(_A Cléopâtre_.)--Et toi,
+milan!--Eh bien! dieux et diables! mon autorité s'évanouit! Naguère,
+quand je criais holà! des rois accouraient aussitôt, comme une
+troupe d'enfants dans une course, et me répondaient: Que me
+voulez-vous?--N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
+(_Ses gens entrent_.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
+
+ÉNOBARBUS.--Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux
+lion mourant.
+
+ANTOINE.--Par la lune et les étoiles!--Qu'il soit fouetté! Fussent-ils
+vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage à César, si je
+les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment
+s'appelle-t-elle? Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
+vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier et vous
+demander miséricorde par ses gémissements. Qu'on m'emmène.
+
+THYRÉUS.--Marc-Antoine...
+
+ANTOINE.--Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, qu'on le ramène.
+Ce valet de César lui reportera un message. (_On emmène Thyréus_.--_A
+Cléopâtre_.) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue.--Ai-je
+laissé dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le père
+d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé
+par une femme qui regarde des valets?
+
+CLÉOPATRE.--Mon cher seigneur...
+
+ANTOINE.--Vous avez toujours été perfide. Mais quand nous nous
+endurcissons dans nos penchants dépravés, ô malheur! les justes dieux
+ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre
+infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher
+fièrement à notre perte.
+
+CLÉOPATRE.--- Oh! en sommes-nous là?
+
+ANTOINE.--Je vous ai trouvée comme un mets refroidi sur la table de
+Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi un reste de Cnéius Pompée;
+sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines,
+et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car je
+suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que
+c'est, ce que ce doit être que la vertu.
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi tout cela?
+
+ANTOINE.--Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un salaire et dit: _Dieu
+vous le rende_, prenne des libertés familières avec cette main qui
+s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et
+gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
+pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à cornes! car j'ai un
+motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait être
+comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
+l'adresse qu'il montre. (_Thyréus rentre avec les gens d'Antoine_.)
+Est-il fouetté?
+
+L'ESCLAVE.--Solidement, seigneur.
+
+ANTOINE.--A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?
+
+L'ESCLAVE.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE, _à Thyréus_.--Si ton père vit encore, qu'il regrette de n'avoir
+pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses
+triomphes, puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais,
+que la blanche main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
+vue.--Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois et dis-lui
+à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le
+dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus.
+Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort aisé, à présent que les
+astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite et
+ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que
+j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en
+sa puissance et qu'il peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le
+torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le
+faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.
+
+(Thyréus sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous fini?
+
+ANTOINE.--Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce présage seul
+annonce la chute d'Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
+
+ANTOINE.--Pour flatter César, avez-vous pu échanger des regards avec un
+homme qui lui lace ses chaussures?
+
+CLÉOPATRE.--Vous ne me connaissez pas encore?
+
+ANTOINE,--Je vous connais un coeur glacé pour moi.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur
+glacé en grêle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grêlon
+s'arrête dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second
+frappe Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de
+mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous cet orage de grêle,
+gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des
+moucherons du Nil!
+
+ANTOINE.--Je suis satisfait. César veut s'établir dans Alexandrie; c'est
+là que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu
+ferme; notre flotte dispersée s'est ralliée et vogue encore sous un
+appareil menaçant. Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je
+reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lèvres, je
+reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons gagner
+notre place dans l'histoire. J'espère encore.
+
+CLÉOPATRE.--Je reconnais mon héros.
+
+ANTOINE.--Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine,
+déploient une triple force, et je combattrai à toute outrance. Quand mes
+heures coulaient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur
+vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
+dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.--Viens, passons
+encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes
+sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernière fois,
+oublions en buvant la cloche de minuit.
+
+CLÉOPATRE.--C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais
+à le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore
+Antoine, je veux être Cléopâtre.
+
+ANTOINE.--- Nous goûterons encore le bonheur.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves
+officiers.
+
+ANTOINE.--Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine
+leurs cicatrices.--Venez, ma reine, il y a encore de la sève. Au premier
+combat que je livrerai, je forcerai la mort à me chérir, car je veux
+rivaliser avec sa faux homicide.
+
+(Ils sortent tous les deux.)
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, le voilà qui veut surpasser la foudre. Être furieux,
+c'est être vaillant par excès de peur; et, dans cette disposition, la
+colombe attaquerait l'épervier. Je vois cependant que mon général ne
+regagne du coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe sur
+la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il combat.--Je vais
+chercher les moyens de le quitter.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le camp de César près d'Alexandrie.
+
+CÉSAR _entre, lisant une lettre avec_ AGRIPPA, MÉCÈNE _et autres_.
+
+CÉSAR.--Il me traite d'_enfant_; il me menace, comme s'il avait le
+pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait battre de verges mon
+député; il me provoque à un combat singulier; César contre Antoine!--Que
+le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. En
+attendant, je me ris de son défi.
+
+MÉCÈNE.--César doit penser que lorsqu'un aussi grand homme qu'Antoine
+entre en furie, c'est qu'il est aux abois. Ne lui donnez aucun relâche,
+profitez de son égarement; jamais la fureur n'a su se bien garder
+elle-même.
+
+CÉSAR.--Annoncez à nos braves officiers que demain nous livrerons la
+dernière de nos nombreuses batailles. Nous avons dans notre camp des
+gens qui servaient encore dernièrement Antoine pour l'envelopper et le
+prendre lui-même.--Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale l'armée.
+Nous regorgeons de provisions, et ils ont bien mérité qu'on les traite
+avec profusion.--Pauvre Antoine! (Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE, CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS, _et autres
+officiers_.
+
+ANTOINE.--Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, seigneur.
+
+ANTOINE.--Pourquoi ne se battrait-il pas?
+
+ÉNOBARBUS.--C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné que vous,
+ce serait vingt hommes contre un seul.
+
+ANTOINE.--Demain, guerrier, nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je
+survivrai, ou je laverai mon affront en mourant dans tant de sang, que
+je ferai revivre ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?
+
+ÉNOBARBUS.--Je frapperai en criant: tout ou rien.
+
+ANTOINE.--Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, et n'épargnons rien
+pour notre repas de ce soir. _(Ses serviteurs entrent.)_ Donne-moi ta
+main, tu m'as toujours fidèlement servi; et toi aussi... et toi...
+et toi; vous m'avez tous bien servi, et vous avez eu des rois pour
+compagnons.
+
+CLÉOPATRE.--Que veut dire cela?
+
+ÉNOBARBUS, à _part_.--C'est une de ces bizarreries que le chagrin fait
+naître dans l'esprit.
+
+ANTOINE.--Et toi aussi, tu es honnête.--Je voudrais être multiplié en
+autant d'hommes que vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un
+Antoine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.
+
+TOUS.--Aux dieux ne plaise!
+
+ANTOINE.--Allons, mes bons amis, servez-moi encore ce soir. Ne ménagez
+pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi avec autant de respect que
+lorsque l'empire du monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes
+lois.
+
+CLÉOPATRE.--Que prétend-il?
+
+ÉNOBARBUS.--Faire pleurer ses amis.
+
+ANTOINE.--Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin de votre service;
+peut-être ne me reverrez-vous plus, ou ne reverrez-vous plus qu'une
+ombre défigurée; peut-être demain vous servirez un autre maître.--Je
+vous regarde comme un homme qui prend congé.--Mes fidèles amis, je ne
+vous congédie pas; non, inséparablement attaché à vous, votre maître ne
+vous quittera qu'à la mort. Servez-moi ce soir deux heures encore; je ne
+vous en demande pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi les affliger ainsi?
+Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile, mes yeux se remplissent aussi de
+larmes, comme s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous
+transformez pas en femmes.
+
+ANTOINE.--Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière m'enlève si telle est
+mon intention! Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes!
+Mes dignes amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne
+vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous priais de brûler
+cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de
+la journée de demain, et je veux vous conduire où je crois trouver la
+victoire et la vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper;
+venez, et noyons dans le vin toutes les réflexions.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Devant le palais. _Entrent deux soldats qui vont monter la
+garde_.
+
+PREMIER SOLDAT.--Bonsoir, camarade; c'est demain, le grand jour.
+
+SECOND SOLDAT.--Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien entendu
+d'étrange dans les rues?
+
+PREMIER SOLDAT.--Rien. Quelles nouvelles?
+
+SECOND SOLDAT.--Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit; bonne nuit.
+
+PREMIER SOLDAT.--Camarade, bonne nuit.
+
+(Entrent deux autres soldats.)
+
+SECOND SOLDAT.--Soldats, faites bonne garde.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.
+
+(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Nous, ici. (_Ils prennent leur poste_.) Et si demain
+notre flotte à l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre
+ne lâcheront pas pied.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--C'est une brave armée et pleine de résolution.
+
+(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Silence! Quel est ce bruit?
+
+PREMIER SOLDAT.--Chut, Chut!
+
+SECOND SOLDAT.--Écoutez.
+
+PREMIER SOLDAT.--Une musique aérienne.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Souterraine.
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--C'est bon signe, n'est-ce pas?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Non.
+
+PREMIER SOLDAT--Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?
+
+SECOND SOLDAT.--C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, et qui
+l'abandonne aujourd'hui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Avançons, voyons si les autres sentinelles entendent la
+même chose que nous.
+
+(Ils s'avancent à l'autre poste.)
+
+SECOND SOLDAT.--Eh bien! camarades!
+
+PLUSIEURS, _parlant à la fois_.--Eh bien! eh bien! entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Oui. N'est-ce pas étrange?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Entendez-vous, camarades, entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
+Voyons ce que cela donnera.
+
+PLUSIEURS _à la fois_.--Volontiers. C'est une chose étrange.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. ANTOINE, CLÉOPATRE, CHARMIANE,
+_suite_.
+
+ANTOINE.--Éros! Éros! mon armure.
+
+CLÉOPATRE.--Dormez un moment.
+
+ANTOINE.--Non, ma poule... Éros, allons, mon armure, Éros! (_Éros paraît
+avec l'armure._)Viens, mon brave serviteur, ajuste-moi mon armure.--Si
+la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave.
+Allons.
+
+CLÉOPATRE.--Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert ceci?
+
+ANTOINE.--Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui armes mon
+coeur... A faux, à faux.--Bon, l'y voilà, l'y voilà.
+
+CLÉOPATRE.--Doucement, je veux vous aider; voilà comme cela doit être.
+
+ANTOINE.--Bien, bien, nous ne pouvons manquer de prospérer; vois-tu, mon
+brave camarade! Allons, va t'armer aussi.
+
+ÉROS.--A l'instant, seigneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?
+
+ANTOINE.--À merveille, à merveille. Celui qui voudra déranger cette
+armure avant qu'il nous plaise de nous en dépouiller nous-mêmes pour
+nous reposer, essuiera une terrible tempête.--Tu es un maladroit,
+Éros; et ma reine est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.--O ma
+bien-aimée, que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, et si tu
+connaissais cette tâche royale, tu verrais quel ouvrier est Antoine!
+(_Entre un officier tout armé_.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu;
+tu te présentes en homme qui sait ce que c'est que la journée d'un
+guerrier. Nous nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
+que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
+
+L'OFFICIER.--Mille guerriers, seigneur, ont devancé le jour, et vous
+attendent au port couverts de leur armure.
+
+(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs capitaines
+suivis de leurs soldats.)
+
+UN CAPITAINE.--La matinée est belle. Salut, général!
+
+TOUS.--Salut, général!
+
+ANTOINE.--Voilà une belle musique, mes enfants! Cette matinée, comme le
+génie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de
+bonne heure; oui, oui.--Allons, donne-moi cela;--par ici;..... fort
+bien.--Adieu, reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
+m'attende. (_Il l'embrasse_.) Voilà le baiser d'un guerrier: je
+mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le temps à vous
+faire des adieux plus étudiés; je vous quitte maintenant comme un
+homme couvert d'acier. (_Antoine, Éros, les officiers et les soldats
+sortent_.) Vous, qui voulez vous battre, suivez-moi de près; je vais
+vous y conduire. Adieu.
+
+CHARMIANE.--Voulez-vous vous retirer dans votre appartement?
+
+CLÉOPATRE.--Oui, conduis-moi.--Il me quitte en brave. Plût aux dieux que
+César et lui pussent, dans un combat singulier, décider cette grande
+querelle! Alors, Antoine... Mais, hélas!... Allons, sortons.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.
+
+_Les trompettes sonnent; entrent_ ANTOINE ET ÉROS; _un soldat vient à
+eux_.
+
+LE SOLDAT.--Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse pour
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils et tes
+blessures, et n'avoir combattu que sur terre.
+
+LE SOLDAT.--Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés, et ce
+guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient encore aujourd'hui vos
+pas.
+
+ANTOINE.--Qui m'a quitté ce matin?
+
+ÉROS,--Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de vous. Appelez
+maintenant Énobarbus, il ne vous entendra pas; ou du camp de César il
+vous criera: Je ne suis plus des tiens.
+
+ANTOINE.--Que dis-tu?
+
+LE SOLDAT.--Seigneur, il est avec César.
+
+ÉROS.--Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.
+
+ANTOINE.--Est-il parti?
+
+LE SOLDAT.--Rien n'est plus certain.
+
+ANTOINE.--Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens pas une obole,
+je te le recommande. Écris-lui, je signerai la lettre; et fais-lui mes
+adieux dans les termes les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que
+je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer de
+maître.--Oh! ma fortune a corrompu les coeurs honnêtes.--Éros, hâte-toi.
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Le camp de César devant Alexandrie.
+
+FANFARES. CÉSAR _entre avec_ AGRIPPA, ÉNOBARBUS, _et autres_.
+
+CÉSAR.--Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre volonté est
+qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en nos soldats.
+
+AGRIPPA.--J'y vais, César.
+
+CÉSAR.--Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette
+journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même dans les trois
+parties du monde.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Antoine est arrivé sur le champ de bataille.
+
+CÉSAR.--Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde de notre
+armée ceux qui ont déserté, afin qu'Antoine fasse tomber en quelque
+sorte sa fureur sur lui-même.
+
+(César et sa suite sortent.)
+
+ÉNOBARBUS.--Alexas s'est révolté: il était allé en Judée pour les
+affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant Hérode d'abandonner son
+maître et de pencher du côté de César; et pour sa peine César l'a fait
+pendre.--Canidius et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu de
+l'emploi, mais non une confiance honorable.--J'ai mal fait, et je me
+le reproche moi-même, avec un remords si douloureux qu'il n'est plus
+désormais de joie pour moi.
+
+(Entre un soldat d'Antoine.)
+
+LE SOLDAT.--Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pas tous tes
+trésors, et de plus des marques de sa générosité. Son messager m'a
+trouvé de garde, et il est maintenant dans ta tente, où il décharge ses
+mulets.
+
+ÉNOBARBUS.--Je t'en fais don.
+
+LE SOLDAT.--Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la vérité. Il serait
+à propos que tu vinsses escorter le messager jusqu'à la sortie du camp:
+je suis obligé de retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté
+moi-même... Votre général est toujours un autre Jupiter.
+
+(Le soldat sort.)
+
+ÉNOBARBUS.--Je suis le seul lâche de l'univers; et je sens mon
+ignominie. O Antoine! mine de générosité, comment aurais-tu donc payé
+mes services et ma fidélité, toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci
+me fait gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt,
+un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le remords s'en
+chargera, je le sens.--Moi, combattre contre toi! Non: je veux aller
+chercher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est celui qui
+convient le mieux à la dernière heure de ma vie.
+
+(Il sort au désespoir.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Champ de bataille entre les deux camps. (On sonne la marche. Bruits de
+tambours et de trompettes.)
+
+_Entrent_ AGRIPPA _et antres_.
+
+AGRIPPA.--Battons en retraite: nous nous sommes engagés trop avant.
+César lui-même a payé de sa personne, et nous avons trouvé plus de
+résistance que nous n'en attendions.
+
+(Agrippa et les siens sortent.) (Bruit d'alarme. Entrent Antoine et
+Scarus blessés.)
+
+SCARUS.--O mon brave général! voilà ce qui s'appelle combattre. Si nous
+avions commencé par là, nous les aurions renvoyés chez eux avec des
+torchons autour de la tête.
+
+ANTOINE.--Ton sang coule à grands flots.
+
+SCARUS.--J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.
+
+ANTOINE.--Ils battent en retraite.
+
+SCARUS.--Nous les repousserons jusque dans des trous.--J'ai encore de la
+place pour six blessures.
+
+(Éros entre.)
+
+ÉROS.--Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une
+victoire complète.
+
+SCARUS.--Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les par derrière
+comme des lièvres; c'est une chasse d'assommer un fuyard.
+
+ANTOINE.--Je veux te donner une récompense pour cette saillie, et dix
+pour ta bravoure... Suis-moi.
+
+SCARUS.--Je vous suis en boitant.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Sous les murs d'Alexandrie.
+
+FANFARES. ANTOINE _revient au son d'une marche guerrière, accompagné de
+Scarus et de l'armée_.
+
+ANTOINE.--Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.--Que quelqu'un coure en
+avant et annonce nos hôtes à la reine. Demain, avant que le soleil nous
+voie, nous achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui.
+--Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous avez
+combattu, non pas en hommes qui servent les intérêts d'un autre, mais
+comme si chacun de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
+montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras
+vos femmes, vos amis; racontez-leur vos exploits, tandis que, versant
+des larmes de joie, ils essuieront le sang figé dans vos plaies, et
+baiseront vos blessures. (_A Scarus_.) Donne-moi ta main. _(Cléopâtre
+arrive avec sa suite_.) C'est à cette puissante fée que je veux vanter
+tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de ses louanges. O toi,
+astre de l'univers, enchaîne dans tes bras ce cou bardé de fer: franchis
+tout entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein
+pour y être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu
+en souriant après avoir échappé au grand piège où le monde va se
+précipiter[31]?
+
+[Note 31: _The world's great mare_, le grand piége du monde est la
+guerre.]
+
+ANTOINE.--Mon rossignol, nous les avons repoussés jusque dans leurs
+lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux gris, qui viennent se mêler
+à ma brune chevelure, nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et
+peut arriver au but aussi bien que la jeunesse.--Regarde ce soldat,
+présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la, mon guerrier.--Il
+a combattu aujourd'hui, comme si un dieu, ennemi de l'espèce humaine,
+avait emprunté sa forme pour la détruire.
+
+CLÉOPATRE.--Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or; c'était
+l'armure d'un roi.
+
+ANTOINE.--Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis comme le
+char sacré d'Apollon.--Donne-moi ta main; traversons Alexandrie dans
+une marche triomphante; portons devant nous nos boucliers, hachés comme
+leurs maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir
+toute cette armée, nous souperions tous ensemble, et nous boirions à la
+ronde au succès de demain, qui nous promet des dangers dignes des rois.
+Trompettes, assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments
+d'airain, mêlé aux roulements de nos tambourins; que le ciel et la terre
+confondent leurs sons pour applaudir à notre retour.
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+Le camp de César. _Sentinelles à leur poste; entre_ ÉNOBARBUS.
+
+PREMIER SOLDAT.--Si dans une heure nous ne sommes pas relevés, il nous
+faut retourner au corps de garde. La nuit est étoilée; et l'on dit que
+nous serons rangés en bataille vers la seconde heure du matin.
+
+SECOND SOLDAT.--Cette dernière journée a été cruelle pour nous.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô nuit! sois-moi témoin...
+
+SECOND SOLDAT.--Quel est cet homme?
+
+PREMIER SOLDAT.--Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera à la haine de
+la postérité les noms des traîtres, sois-moi témoin que le malheureux
+Énobarbus s'est repenti à ta face.
+
+PREMIER SOLDAT.--Énobarbus!
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Silence! écoutons encore.
+
+ÉNOBARBUS.--Ô souveraine maîtresse de la véritable mélancolie, verse
+sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui
+résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon coeur contre le
+dur rocher de mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en
+poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine, mille
+fois pins généreux que ma désertion n'est infâme! ô toi, du moins,
+pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mémoire
+sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!
+
+(Il meurt.)
+
+SECOND SOLDAT.--Parlons lui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Oui, écoutons; mais il dort.
+
+PREMIER SOLDAT.--Je crois plutôt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait
+une pareille prière pour dormir.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons à lui.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.
+
+SECOND SOLDAT.--Entendez-vous, seigneur?
+
+PREMIER SOLDAT.--Le bras de la mort l'a atteint. (_Roulement de tambour
+dans l'éloignement_.) Écoutez, les tambours réveillent l'armée par leurs
+roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de
+marque. Notre heure de faction est bien passée.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons, viens; peut-être reviendra-t-il à lui.
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+La scène se passe entre les deux camps.
+
+ANTOINE, SCARUS _et l'armée._
+
+ANTOINE.--Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur
+plaisons guère sur terre.
+
+SCARUS.--On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
+
+ANTOINE.--Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air,
+dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire.
+Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la
+ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port;
+avançons afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de bataille et
+observer leurs mouvements.
+
+(Ils sortent.)
+
+CÉSAR _entre avec son armée_.--À moins que nous ne soyons attaqués, nous
+ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il
+n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarquées sur ses
+galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentrent Antoine et Scarus.)
+
+ANTOINE.--Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit où ces pins
+s'élèvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre
+quelle est l'issue probable de la journée.
+
+(Il sort.)
+
+SCARUS.--Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de
+Cléopâtre.--Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent
+pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils
+pensent. Antoine est vaillant et découragé; par accès sa fortune
+inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce
+qu'il n'a pas.
+
+(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)
+
+ANTOINE _rentre_.--Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma
+flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques
+en l'air, et boire avec ceux de César, comme des amis qui se retrouvent
+après une longue absence; ô femme trois fois prostituée[32], c'est toi
+qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que
+mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de fuir; car dès que je me
+serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en.
+Dis-leur à tous de fuir. (_Scarus sort_.) O soleil! je ne verrai plus
+ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
+se séparent ici.--C'est donc là que tout en est venu! Ces coeurs qui
+suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les désirs, se
+sont évanouis, et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute
+sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé de toute
+son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur d'Égyptienne! Cette fatale
+enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait
+auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux;
+telle qu'une véritable Égyptienne[33], elle m'a entraîné dans le fond de
+l'abîme par un tour de gibecière[34]. Éros! Éros!
+
+[Note 32: _Triple turn'd whore_. Elle s'était donnée d'abord à Jules
+César, dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit
+qu'elle le trompe déjà pour Octave.]
+
+[Note 33: _Gipsy_ est encore employé ici pour signifier Égyptienne
+d'Égypte et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien peinte par
+l'auteur de _Tom Jones_, et de nos jours par sir Walter Scott dans _Guy
+Mannering_.]
+
+[Note 34: On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs
+plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le milieu
+de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir bien ferme au
+milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il joue la prend par
+les deux bouts et l'enlève.]
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+ANTOINE.--Ah! magicienne! va-t'en!
+
+CLÉOPATRE.--D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?
+
+ANTOINE.--Disparais ou je vais te donner la récompense que tu mérites,
+et faire tort au triomphe de César. Qu'il s'empare de toi et te montre
+en spectacle à la populace de Rome; va suivre son char au milieu des
+huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux
+regards des rustres, comme un monstre étrange, pour quelque vile obole.
+Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles,
+qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (_Cléopâtre sort._) Tu as bien
+fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagné à expirer sous
+ma rage; une mort eût pu éviter mille morts...--Éros, ici!--La chemise
+de Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, enseigne-moi
+tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune[35],
+et prête-moi ces mains robustes qui soulevaient ton énorme massue, que
+je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce
+petit Romain, et je péris victime de ses complots. Elle mourra.--Éros,
+où es-tu?
+
+(Il sort.)
+
+[Note 35: _Let me lodge Lychas on the horns of the moon_, ce
+que Letourneur traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages
+ensanglantés, pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans
+son _Hercule_ peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de son
+sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait apporté à
+Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du centaure Nessus.]
+
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est plus furieux que ne le
+fut Télamon, frustré du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie
+ne se montra jamais plus menaçant.
+
+CHARMIANE.--Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous là, et envoyez
+lui annoncer que vous êtes morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec
+plus de douleur que l'homme de sa grandeur.
+
+CLÉOPATRE.--Allons au tombeau[36]... Mardian, va lui annoncer que je me
+suis tuée. Dis-lui que le dernier mot que j'ai prononcé était _Antoine_,
+et fais-lui, je t'en conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et
+reviens m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...
+
+[Note 36: Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait
+bâtir pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.]
+
+
+
+SCÈNE. XII
+
+
+Alexandrie.--Un autre appartement du palais.
+
+ANTOINE, ÉROS.
+
+
+ANTOINE.--Éros, tu me vois encore!
+
+ÉROS.--Oui, mon noble maître.
+
+ANTOINE.--Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble à un dragon, une
+vapeur qui nous représente un ours ou un lion, une citadelle avec des
+tours, un rocher pendant, un mont à double cime, ou un promontoire
+bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes; tu as vu ces
+images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crépuscule?
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une
+pensée par la séparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau
+dans l'eau.
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton général n'est plus
+qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne
+puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.--C'est pour l'Égypte
+que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder
+le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il était
+à moi, s'était attaché un million de coeurs, perdus maintenant; elle,
+qui a arrangé les cartes avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma
+gloire au triomphe de mon ennemi.--Non, ne pleure pas, cher Éros; pour
+finir mes destins, je me reste à moi-même. (_Entre Mardian._) Oh! ta
+vile maîtresse! elle m'a volé mon épée!
+
+MARDIAN.--Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé sans
+réserve sa fortune à la vôtre.
+
+ANTOINE.--Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il
+faut qu'elle meure.
+
+MARDIAN.--La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois,
+et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire est fait; elle
+a prévenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononcé, c'est:
+_Antoine, généreux Antoine!_ Elle a voulu encore prononcer votre nom,
+mais un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé entre ses
+lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son
+sein.
+
+ANTOINE.--Elle est morte?
+
+MARDIAN.--Morte.
+
+ANTOINE.--Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la longue journée est
+finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien payé de ton
+message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (_Mardian sort_.)
+Ôte-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les
+battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur,
+sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.--Dépêche, Éros,
+dépêche. Je ne suis plus un guerrier.--Débris de mon armure, allez
+loin de moi, vous avez été portés avec honneur.--Laissez-moi seul
+un moment.--(_Éros sort_.) Ô Cléopâtre! je je vais te rejoindre, et
+implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout délai
+est un nouveau supplice. Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et
+n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait inutile, et
+nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres
+efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.--Éros!--Je viens, ô ma
+reine!--Éros!--Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur
+les fleurs. Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
+regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de nos mânes.
+Didon et son Énée verront leur cour déserte, et toute la foule nous
+suivra.--Éros! Viens donc!
+
+(Éros paraît.)
+
+ÉROS.--Que veut mon maître?
+
+ANTOINE.--Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu avec tant de
+déshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée
+partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune
+des cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une
+femme. Mon âme est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit à
+notre César: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-même.--Éros, tu m'as juré
+que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien
+maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et
+d'horreurs inévitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort.
+Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est
+César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur
+tes joues.
+
+ÉROS.--Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous
+les traits des Parthes ennemis, lancés vainement contre vous?
+
+ANTOINE.--Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres de la vaste Rome,
+voir ton maître les bras croisés, courbant son front humilié et le
+visage dompté par une honte pénétrante, tandis que l'heureux César,
+marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui
+le suit?
+
+ÉROS.--Non, je ne voudrais pas le voir.
+
+ANTOINE.--Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me
+guérir. Allons, tire ton épée fidèle, qui dans tes mains fut tant de
+fois utile à ta patrie.
+
+ÉROS.--Ah! seigneur, pardonnez!
+
+ANTOINE.--Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te
+demande ici dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous
+tes services passés comme des accidents involontaires; tire ton épée et
+approche.
+
+ÉROS.--Détournez donc de moi ce noble visage, fait pour être adoré de
+l'univers entier.
+
+ANTOINE, _détournant son visage_.--Allons.
+
+ÉROS.--Mon épée est tirée.
+
+ANTOINE.--Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as
+tirée.
+
+ÉROS.--Mon cher maître, mon général, mon souverain, permettez qu'avant
+de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.
+
+ANTOINE.--Tu l'as dit, ami. Adieu.
+
+ÉROS.--Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?
+
+ANTOINE.--A l'instant, Éros.
+
+ÉROS.--Eh bien! ici alors... (_Il se jette sur son épée_.) C'est ainsi
+que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.
+
+(Il expire.)
+
+ANTOINE.--O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave Éros, tu
+m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le
+fidèle Éros ont, par leur courageux exemple, gagné sur moi de la gloire
+dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je
+vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait,
+Éros, ton maître meurt selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris.
+(_Il se précipite sur son épée_.) Comment, pas mort encore? pas mort?
+Holà, gardes! Oh! achevez-moi!
+
+(Entrent Dercétas et la garde).
+
+PREMIER GARDE.--D'où viennent ces cris?
+
+ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai
+commencé.
+
+SECOND GARDE.--L'astre est tombé.
+
+PREMIER GARDE.--Sa période est achevée.
+
+TOUS.--Hélas! ô malheur!
+
+ANTOINE.--Que celui de vous qui m'aime achève ma mort.
+
+PREMIER GARDE.--Pas moi.
+
+SECOND GARDE.--Ni moi.
+
+TROISIÈME GARDE.--Ni personne.
+
+(Ils sortent.)
+
+DERCÉTAS.--Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre
+seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être
+bien accueilli.
+
+(Diomède entre.)
+
+DIOMÈDE.--Où est Antoine?
+
+DERCÉTAS.--Là, Diomède, là.
+
+DIOMÈDE.--Est-il en vie?--Veux-tu répondre?
+
+(Dercétas sort.)
+
+ANTOINE.--Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et frappe; que j'achève de
+mourir.
+
+DIOMÈDE.--Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre m'envoie vers toi.
+
+ANTOINE.--Quand t'a-t-elle envoyé?
+
+DERCÉTAS.--Dans le moment, seigneur.
+
+ANTOINE.--Où est-elle?
+
+DIOMÈDE.--Elle est enfermée dans son monument: elle avait un
+pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la
+soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être
+arrangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
+vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, craignant
+l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous déclarer la vérité, et je
+viens, je le crains bien, trop tard.
+
+ANTOINE.--Trop tard, bon Diomède. Appelle mes gardes, je te prie.
+
+DIOMÈDE.--Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre
+seigneur vous appelle.
+
+(Les gardes entrent.)
+
+ANTOINE.--Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où est Cléopâtre; c'est
+le dernier service que je vous demanderai.
+
+UN GARDE.--Nous sommes désolés, seigneur, que vous ne puissiez pas
+survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.
+
+TOUS.--O jour de calamité!
+
+ANTOINE.--Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare
+l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent
+nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec
+insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à
+votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils
+sortent, emportant Antoine.)
+
+
+
+SCÈNE XIII
+
+
+Alexandrie.--Un mausolée.
+
+_On voit sur une galerie_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane! c'en est fait, je ne sors plus d'ici!
+
+CHARMIANE.--Consolez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne le veux pas... Les événements les plus étranges
+et les plus terribles seront les bienvenus; mais je dédaigne les
+consolations. L'étendue de ma douleur doit égaler la grandeur de sa
+cause. (_A Diomède, qui revient_.) Comment? est-il mort?
+
+DIOMÈDE.--Pas encore, madame, mais la mort est sur lui. Regardez de
+l'autre côté du monument, ses gardes l'ont apporté jusqu'ici.
+
+(Antoine paraît, porté par ses gardes.)
+
+CLÉOPATRE.--O soleil! consume la sphère où tu te meus, et qu'une nuit
+éternelle couvre le visage changeant du monde!--O Antoine! Antoine!
+Antoine!--Aide-moi, Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
+élevons-le jusqu'à moi.
+
+ANTOINE.--Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur de César qu'Antoine
+succombe, Antoine seul a triomphé de lui-même.
+
+CLÉOPATRE.--Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine ne devait
+triompher d'Antoine; mais malheur à moi qu'il en soit ainsi!
+
+ANTOINE.--Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant j'implore de
+la mort un moment pour que je puisse déposer sur tes lèvres encore un
+pauvre baiser, le dernier de tant de baisers.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne; mais je n'ose
+descendre, je crains d'être surprise... Jamais ce César, que la fortune
+accable de ses dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
+personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons de la force,
+les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais ta sage Octavie, avec
+son regard modeste et sa froide résolution, ne jouira du triomphe de me
+contempler; mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes; il
+faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi[37].
+
+[Note 37: «Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes; mais
+elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques
+chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine, et elle,
+avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui furent présents à ce
+spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose si piteuse à voir.»]
+
+ANTOINE.--O hâtez-vous, ou je m'en vais!
+
+CLÉOPATRE.--Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon seigneur est lourd! La
+douleur a épuisé nos forces, et ajoute un nouveau poids à son corps. Ah!
+si j'avais la puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait sur
+ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter... Mais viens,
+viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours fous. Oh! viens, viens,
+viens. (_Ils enlèvent et montent Antoine._) Et sois le bienvenu, le
+bienvenu auprès de moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te
+raniment. Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais à force
+de baisers.
+
+TOUS.--O douloureux spectacle!
+
+ANTOINE.--Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi un peu de vin
+pour que je puisse prononcer encore quelques paroles.
+
+CLÉOPATRE.--Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi accuser si
+hautement la fortune; que la fortune, perfide ouvrière, brise son
+rouet[38] dans le dépit que lui causeront mes outrages.
+
+[Note 38: _False housewife fortune break her wheel; wheel_ veut
+dire _rouet_ aussi bien que _roue_, et le rapport qui existe entre
+_housewife_ et _wheel_ (rouet) nous a décidé à adopter ce sens en dépit
+de la mythologie. Peut-être Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec
+la Destinée, qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus
+avec un rouet qu'on représente les Parques.]
+
+AKTOINE.--Un mot, chère reine; assurez auprès de César votre honneur et
+votre sûreté... Ah!
+
+CLÉOPATRE.--Ces deux choses ne vont pas ensemble.
+
+ANTOINE.--Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous ceux qui entourent
+César, ne vous fiez qu'à Proculéius.
+
+CLÉOPATRE.--Je me fierai à ma résolution et à mes mains, et non à aucun
+des amis de César.
+
+ANTOINE.--N'allez point gémir, ni vous lamenter sur le déplorable
+changement qui m'arrive au terme de ma carrière; charmez plutôt vos
+pensées par le souvenir de ma fortune passée, lorsque j'étais le plus
+noble, le plus grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
+honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque à mon compatriote;
+je suis un Romain vaincu avec honneur par un Romain. Ah! mon âme
+s'envole. Je n'en puis plus.
+
+(Antoine expire.)
+
+CLÉOPATRE.--O le plus généreux des mortels, veux-tu donc mourir? Tu n'as
+donc plus souci de moi?... Resterai-je dans ce monde insipide, qui, sans
+toi, n'est plus qu'un bourbier fangeux.--O mes femmes, voyez! Le roi de
+la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier de la guerre est
+flétri; la colonne des guerriers est renversée. Désormais les enfants et
+les filles timides marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges sont
+finis, et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous la
+clarté de la lune.
+
+(Elle s'évanouit.)
+
+CHARMIANE.--Ah! calmez-Vous, madame.
+
+IRAS.--Elle est morte aussi, notre maîtresse.
+
+CHARMIANE.--Reine...
+
+IRAS.--Madame...
+
+CHARMIANE.--O madame! madame! madame!
+
+IRAS.--Reine d'Égypte! souveraine...
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, tais-toi, Iras...
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne suis plus qu'une femme, et assujettie aux mêmes
+passions que la servante qui trait les vaches et exécute les plus
+obscurs travaux. Il m'appartiendrait de jeter mon sceptre aux dieux
+barbares, et de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe
+jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon trésor.--Tout n'est plus que
+néant. La patience est une sotte et l'impatience est devenue un chien
+enragé... Est-ce donc un crime de se précipiter dans la secrète demeure
+de la mort, avant que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes
+femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons, Charmiane! Mes
+chères filles!... Ah! femmes, femmes, voyez, notre flambeau est
+éteint. (_Aux soldats d'Antoine._)--Bons amis, prenez courage,
+nous l'ensevelirons; ensuite, ce qui est brave, ce qui est noble,
+accomplissons-le en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous
+prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette grande âme est
+glacée. O mes femmes, mes femmes! suivez-moi, nous n'avons plus d'amis,
+que notre courage et la mort la plus courte.
+
+(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le théâtre représente le camp de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE, GALLUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre, dis-lui que,
+dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer de nous que de tant
+différer.
+
+DOLABELLA.--J'y vais, César.
+
+(Il sort.)
+
+(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)
+
+CÉSAR.--Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser paraître ainsi
+devant nous?
+
+DERCÉTAS.--Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine, le meilleur
+des maîtres, et qui méritait les meilleurs serviteurs. Je ne l'ai point
+quitté, tant qu'il a été debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la
+vie que pour la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre
+à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour César. Si tu
+ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.
+
+CÉSAR.--Qu'est-ce que tu dis?
+
+DERCÉTAS.--Je dis à César qu'Antoine est mort.
+
+CÉSAR.--La chute d'un si grand homme aurait dû faire plus de bruit.
+La terre aurait dû lancer les lions dans les rues des cités, et les
+habitans des cités dans les antres des lions.--La mort d'Antoine n'est
+pas le trépas d'un seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.
+
+DERCÉTAS.--Il est mort, César, non par la main d'un ministre public de
+la justice, non par un fer emprunté. Mais ce même bras qui inscrivait
+son honneur sur toutes ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce
+courage invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure; tu la
+vois teinte encore de son noble sang.
+
+CÉSAR.--Vous avez l'air triste, mes amis.--Que les dieux me retirent
+leur faveur, si ces nouvelles ne sont pas faites pour mouiller les yeux
+des rois.
+
+AGRIPPA.--Et il est étrange que la nature nous force à gémir sur les
+actions que nous avons poursuivies avec le plus d'acharnement.
+
+MÉCÈNE.--Ses vices et ses vertus se balançaient également.
+
+AGRIPPA.--Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité. Mais vous,
+dieux, vous voulez nous laisser toujours quelques faiblesses pour faire
+de nous des hommes. César s'attendrit.
+
+MÉCÈNE.--Quand un si grand miroir est offert à ses yeux, il faut bien
+qu'il se voie.
+
+CÉSAR.--O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!--Mais nous sommes
+nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il fallait ou que je fusse offert
+moi-même à tes regards dans cet état d'abaissement, ou que je fusse
+spectateur du tien. Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers.
+Mais laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon frère, mon
+collègue dans toutes mes entreprises, mon associé à l'empire, mon ami
+et mon compagnon au premier rang des batailles; le bras de mon
+propre corps, le coeur où le mien allumait son courage... Que nos
+inconciliables étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour en
+venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je vous dirai mes
+pensées dans un moment plus convenable.
+
+(Entre un messager.)
+
+CÉSAR.--Le message de cet homme se devine dans son air; nous entendrons
+ce qu'il dira.--D'où viens-tu?
+
+LE MESSAGER.--Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien: la reine, ma
+maîtresse, confinée dans le seul asile qui lui reste, dans son tombeau,
+désire être instruite de vos intentions pour pouvoir se préparer au
+parti que la nécessité la forcera d'embrasser.
+
+CÉSAR.--Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra bientôt, par
+quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable et doux nous lui
+réservons. César ne peut vivre que pour être généreux.
+
+LE MESSAGER.--Que les dieux te gardent donc!
+
+(Le messager sort.)
+
+CÉSAR.--Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine qu'elle ne craigne
+de nous aucune humiliation; donne-lui les consolations qu'exigera la
+nature de ses chagrins, de peur que dans le sentiment de sa grandeur
+elle ne déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre,
+conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.--Va, et reviens
+en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura dit, et comment tu l'auras
+trouvée.
+
+PROCULÉIUS.--J'obéis, César.
+
+CÉSAR.--Gallus, accompagne-le.--Où est Dolabella, pour seconder
+Proculéius?
+
+(Gallus sort.)
+
+AGRIPPA et MÉCÈNE.--Dolabella!
+
+CÉSAR.--Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel emploi je l'ai
+chargé... Il sera prêt à temps.--Suivez-moi dans ma tente; vous allez
+voir avec quelle répugnance j'ai été engagé dans cette guerre, quelle
+douceur et quelle modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
+vous en convaincre par toutes les preuves que je puis vous montrer.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Intérieur du mausolée.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Mon désespoir commence à se calmer. C'est un pauvre honneur
+que d'être César; il n'est pas la fortune, mais seulement son esclave et
+un agent de ses volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
+toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents, emprisonne
+toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche désormais de sentir
+cette boue qui nourrit le mendiant et César.
+
+(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du mausolée.)
+
+PROCULÉIUS.--César m'envoie saluer la reine d'Égypte, et vous demander
+de sa part quels désirs raisonnables vous voulez qu'il vous accorde.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+PROCULÉIUS.--Mon nom est Proculéius.
+
+CLÉOPATRE, _de l'intérieur du mausolée_.--Antoine m'a parlé de toi, il
+m'a recommandé de te donner ma confiance; mais je ne m'embarrasse guère
+qu'on me trompe, je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton
+maître est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
+qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander moins qu'un
+royaume. S'il lui plait de me donner, pour mon fils, l'Égypte conquise,
+il me rendra ce qui m'appartient, et je fléchirai le genou devant lui
+avec reconnaissance.
+
+PROCULÉIUS.--Ayez bon courage; vous êtes tombée dans des mains royales;
+ne craignez rien. Livrez votre sort à mon maître avec une pleine
+confiance, il est une source de bienfaits, si abondante qu'elle se
+répand sur tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer votre
+douce soumission, et vous trouverez un conquérant dont la générosité
+plaidera pour vous quand il se verra implorer à genoux.
+
+CLÉOPATRE.--Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa fortune, et
+que je lui envoie le diadème qu'il a conquis. Je prends à toute heure
+des leçons d'obéissance, et j'aurai du plaisir à voir son visage.
+
+PROCULÉIUS.--Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, car je sais
+que votre sort touche celui qui l'a causé.
+
+GALLUS.--Vous voyez combien il est aisé de la surprendre (_à Proculéius
+et aux soldats_): gardez-la jusqu'à l'arrivée de César. (_Gallus
+sort.--Ici Proculéius et deux gardes escaladent le monument par une
+échelle, entrent par une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns
+des gardes forcent les portes_.)
+
+IRAS.--O grande reine!
+
+CHARMIANE.--O Cléopâtre! tu es prise, reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vite, vite, ô ma main!
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+PROCULÉIUS.--Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez pas sur vous
+cette fureur; je ne veux que vous secourir, et non vous trahir.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! on veut me priver même de la mort qui empêche les
+chiens de languir?
+
+PROCULÉIUS.--Cléopâtre, ne trompez pas la générosité de mon maître, en
+vous détruisant vous-même; que l'univers voie éclater sa grandeur d'âme;
+votre mort l'empêcherait à jamais.
+
+CLÉOPATRE.--O mort, où es-tu? Viens à moi, viens; oh! viens, et frappe
+une reine qui vaut bien des enfants et des mendiants.
+
+PROCULÉIUS.--Calmez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, je ne boirai
+pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le temps à déclarer mes
+résolutions, je ne dormirai pas non plus. César a beau faire, je saurai
+détruire cette prison mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra
+jamais traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée par les
+calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on pour me donner en
+spectacle à la valetaille de Rome, et pour essuyer ses sarcasmes et ses
+anathèmes? Plutôt chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
+l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil! plutôt devenir la
+proie des insectes et un objet d'horreur! plutôt prendre pour gibet les
+hautes Pyramides de mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!
+
+PROCULÉIUS.--Vous portez ces pensées d'horreur plus loin que César ne
+vous en donnera de raisons.
+
+(Entre Dolabella.)
+
+DOLABELLA.--Proculéius, César, ton maître, sait ce que tu as fait, et il
+t'envoie chercher. Je prends la reine sous ma garde.
+
+PROCULÉIUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
+douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai à César
+tout ce dont vous me chargerez.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que je veux mourir.
+
+(Proculéius et les soldats sortent.)
+
+DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'en sais rien....
+
+DOLABELLA.--Sûrement, vous me connaissez.
+
+CLÉOPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
+souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
+n'est-ce pas votre habitude?
+
+DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé Antoine: Oh! que le
+ciel m'accorde encore un pareil sommeil, où je puisse revoir encore un
+pareil mortel!
+
+DOLABELLA.--S'il vous plaisait....
+
+CLÉOPATRE.--Son visage était comme les cieux; on y voyait un soleil et
+une lune, qui, dans leur cours, éclairaient le petit O qu'on appelle la
+terre.
+
+DOLABELLA.--Parfaite créature....
+
+CLÉOPATRE.--Ses jambes écartées touchaient les deux rives de l'océan;
+son bras étendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait à
+ses amis, avait la sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
+menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
+Sa générosité ne connaissait point d'hiver; c'était un automne qui
+devenait plus riche à chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le
+dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément dans
+lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient sa livrée; des
+royaumes et des îles tombaient de sa poche comme des pièces d'argent.
+
+DOLABELLA.--Cléopâtre...
+
+CLÉOPATRE.--Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse exister
+jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?
+
+DOLABELLA.--Non, aimable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
+ou s'il a jamais existé, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
+la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
+pour égaler les étranges créations de l'imagination; et cependant,
+lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
+loin tous les fantômes.
+
+DOLABELLA.--Écoutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
+inestimable, et vos regrets en égalent la grandeur. Puissé-je ne jamais
+atteindre au succès que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
+ne me fait pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de mon
+coeur!
+
+CLÉOPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que César veut
+faire de moi?
+
+DOLABELLA.--J'hésite à vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.
+
+CLÉOPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.
+
+DOLABELLA.--Quoique César soit généreux....
+
+CLÉOPATRE.--Il veut me traîner en triomphe?
+
+DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.
+
+(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)
+
+Faites place.--César!
+
+(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)
+
+CÉSAR.--Où est la reine d'Égypte?
+
+DOLABELLA.--C'est l'empereur, madame.
+
+(Cléopâtre se prosterne à genoux.)
+
+CÉSAR.--Levez-vous, vous ne devez point fléchir les genoux; je vous en
+prie, levez-vous, reine d'Égypte.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il faut que j'obéisse
+à mon maître, à mon souverain.
+
+CÉSAR.--N'ayez point de si sombres idées: le souvenir de tous les
+outrages que nous avons reçus de vous, quoique marqués de notre sang,
+est effacé, ou nous n'y voyons que des événements dont le hasard seul
+est coupable.
+
+CLÉOPATRE.--Seul arbitre du monde, je ne puis défendre assez bien ma
+cause pour me justifier; mais j'avoue que j'ai été gouvernée par ces
+faiblesses qui ont souvent avant moi déshonoré mon sexe.
+
+CÉSAR.--Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés à les excuser
+qu'à les aggraver. Si vous répondez à nos vues, qui sont pour vous
+pleines de bonté, vous trouverez de l'avantage dans ce changement;
+mais si vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de cruauté en
+suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez de mes bienfaits, vous
+précipiterez vous-même vos enfants dans une ruine, dont je suis prêt à
+les sauver, si vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
+vous.
+
+CLÉOPATRE.--L'univers est ouvert devant vos pas: il est à vous; et nous,
+qui sommes vos écussons et vos trophées, nous serons attachés au lieu où
+il vous plaira... Seigneur, voici...
+
+CÉSAR.--C'est de Cléopâtre même que je veux prendre conseil sur tout ce
+qui l'intéresse.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà l'état[39] de mes richesses, de l'argenterie et des
+bijoux que je possède. Il est exact; et jusqu'aux moindres effets, rien
+n'y est omis. Où est Séleucus?
+
+[Note 39: «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances
+qu'elle pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses
+trésoriers nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour
+faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
+recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si fort
+pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux cheveux et
+luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. César s'en prit à
+rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc, César, n'est-ce pas une
+grande indignité, que tu ayes bien daigné prendre la peine de venir vers
+moi, et m'ayes fait l'honneur de parler avec moi chestive, réduite en
+si piteux et si misérable estat, et puis que mes serviteurs me viennent
+accuser, si j'ai peut-être mis à part et réservé quelques bagues et
+joyaux propres aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en
+parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à Octavia
+et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen tu me fusses
+plus doux et plus gracieux.»]
+
+SÉLEUCUS.--Me voici, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise, au péril de sa
+tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la vérité, Séleucus.
+
+SÉLEUCUS.--Madame, j'aimerais mieux me coudre les lèvres que d'affirmer,
+au péril de ma tête, ce qui n'est pas.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'ai-je donc gardé?
+
+SÉLEUCUS.--Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.
+
+CÉSAR.--Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre prudence.
+
+CLÉOPATRE.--O vois, César, considère comme la fortune est suivie! Mes
+serviteurs vont devenir les tiens; et si nous changions de sort, les
+tiens deviendraient les miens.--L'ingratitude de Séleucus me rend
+furieuse.--O lâche esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!--Quoi!
+tu t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais eusses-tu
+des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre, vil esclave,
+scélérat sans âme, chien, ô le plus lâche des hommes!
+
+CÉSAR.--Aimable reine, souffrez que je vous prie....
+
+CLÉOPATRE.--O César, quel sanglant affront pour moi!... Lorsque vous,
+dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez honorer de votre visite
+une infortunée, mon propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
+disgrâces par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je me
+serais réservé quelques frivoles parures de femme, quelques bagatelles
+sans valeur, de ces légers cadeaux qu'on offre à ses amis intimes; et
+encore quand j'aurais mis à part quelque objet d'une plus grande valeur
+pour Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, devrais-je
+être dévoilée par un homme que j'ai nourri? O dieux, cette noirceur me
+précipite encore plus bas que l'abîme où j'étais tombée! (_A Séleucus_)
+De grâce, va-t'en, ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore
+sous les cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu aurais pitié
+de moi!
+
+CÉSAR.--Ne réplique pas, Séleucus.
+
+CLÉOPATRE.--Que l'on sache que nous autres, grands de la terre, sommes
+accusés des fautes des autres; et que, lorsque nous tombons, nous
+répondons des crimes d'autrui. Nous sommes bien à plaindre!
+
+CÉSAR.--Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en réserve, ni de ce que
+vous avez déclaré, n'entrera dans le registre de mes conquêtes. Que tout
+cela reste à vous, disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est
+point un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets vendus par
+des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez de vous voir captive de vos
+pensées. Non, chère reine, notre intention est de régler votre sort sur
+les avis que vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez, l'intérêt
+et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un ami dans César; ainsi,
+adieu.
+
+CLÉOPATRE.--O mon maître et mon souverain!
+
+CÉSAR.--Non, non, madame.--Adieu.
+
+(César sort avec sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Il me flatte, mes filles, il me flatte de belles paroles
+pour me faire oublier ce que je dois à ma gloire. Mais écoute,
+Charmiane....
+
+(Elle parle bas à Charmiane.)
+
+IRAS.--Finissez, madame, le jour brillant est passé, et nous entrons
+dans les ténèbres.
+
+CLÉOPATRE.--Va au plus vite.--J'ai déjà donné les ordres, tout est
+arrangé. Va, et dépêche-toi.
+
+CHARMIANE.--J'y vais, madame.
+
+(Dolabella revient.)
+
+DOLABELLA.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--La voici, seigneur.
+
+(Charmiane sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella?
+
+DOLABELLA.--Madame, comme je vous l'ai juré sur vos ordres, auxquels mon
+attachement me fait un devoir religieux d'obéir, je viens vous annoncer
+que César a résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans trois
+jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. Profitez de votre
+mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs et ma promesse.
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.
+
+DOLABELLA.--Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine; il faut que je me
+rende auprès de César.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu, et merci. (_Dolabella sort_.) Iras, qu'en penses-tu?
+Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette
+d'Égypte, ainsi que moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers
+crasseux, leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans leurs
+bras pour nous montrer: nous serons au milieu du nuage de leurs haleines
+épaisses, empestées par des mets grossiers, et nous serons obligées d'en
+respirer la vapeur fétide.
+
+IRAS.--Que les dieux nous en préservent!
+
+CLÉOPATRE.--Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents
+licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de
+misérables rimeurs nous chansonneront sur des airs discordants; les
+histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
+aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie: Antoine, ivre,
+sera amené sur la scène, et moi je verrai quelque écolier à la voix
+glapissante, représenter Cléopâtre, et avilir ma grandeur sous le rôle
+d'une prostituée.
+
+IRAS.--O grands dieux!...
+
+CLÉOPATRE.--Oui, cela est certain.
+
+IRAS.--Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis bien sûre que mes
+ongles sont plus forts que mes yeux.
+
+CLÉOPATRE.--C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous ces préparatifs,
+et de déjouer leurs absurdes projets. (_Charmiane revient_.) C'est toi,
+Charmiane!--Allons, mes femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes
+plus brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, au-devant
+de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.--Oui, courageuse Charmiane, nous
+en finirons; et quand tu auras rempli cette dernière tâche, je te
+donnerai la permission de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
+ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce bruit?
+
+(Iras sort.--On entend un bruit dans l'intérieur.)
+
+UN GARDE.--Il y a un paysan qui veut absolument être introduit devant
+Votre Majesté; il vous apporte des figues.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on le fasse entrer. (_Le garde sort_.) Quel faible
+instrument suffit pour exécuter une grande action! Il m'apporte la
+liberté. Ma résolution est prise, et je ne sens plus rien en moi d'une
+femme. Des pieds à la tête je suis changée en marbre inflexible;
+maintenant la lune inconstante n'est plus ma planète.
+
+(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)
+
+LE GARDE.--Voilà cet homme.
+
+CLÉOPATRE.--Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. (_Le garde sort._) (_Au
+paysan._) As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue sans douleur?
+
+LE PAYSAN.--Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais pas être
+la cause que vous eussiez envie de le toucher; car sa morsure est
+immortelle: ceux qui en meurent n'en reviennent jamais, ou bien
+rarement.
+
+CLÉOPATRE.--Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient mortes?
+
+LE PAYSAN.--Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas plus tard
+qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, une fort honnête femme, mais un peu
+sujette à mentir[40]; ce qui ne convient pas à une femme, à moins que ce
+ne soit en tout honneur. On disait comment elle était morte de cette
+morsure, quelle douleur elle avait ressentie. Vraiment, elle rend un
+fort bon témoignage à cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on
+dit ne sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
+dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.
+
+[Note 40: Le paysan plaisante ici sur le verbe _to lie_, mentir et se
+coucher, _to lie in the uay of honesty_ est _se coucher_ en tout
+honneur avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à
+expliquer.]
+
+CLÉOPATRE.--Va-t'en, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec cette bête.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu.
+
+LE PAYSAN.--N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera son devoir de
+ver.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, oui, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver à garder
+qu'à des personnes prudentes, car il n'y a, ma foi, rien de bon à
+attendre du ver.
+
+CLÉOPATRE.--Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
+
+LE PAYSAN.--Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en prie; car il ne
+vaut pas la nourriture.
+
+CLÉOPATRE.--Et moi, me mangerait-il?
+
+LE PAYSAN.--Vous ne devez pas croire que je sois assez simple pour ne
+pas savoir que le diable lui-même ne voudrait pas manger une femme:
+je sais bien aussi que la femme est un mets digne des dieux, quand le
+diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de diables
+font un grand tort aux dieux dans les femmes; car sur dix femmes que
+font les dieux, les diables en corrompent cinq.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, laisse-moi; adieu.
+
+LE PAYSAN.--Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce
+ver.
+
+(Le paysan sort.)
+
+(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)
+
+CLÉOPATRE.--Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des
+désirs impatients d'immortalité: c'en est fait; le jus de la grappe
+d'Égypte n'humectera plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
+me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le vois se lever pour
+louer mon acte de courage, je l'entends se moquer de la fortune de
+César, Les dieux commencent par donner le bonheur aux hommes, pour
+excuser le courroux à venir.--Mon époux, je viens!--Que mon courage
+prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de feu, et je rends à la
+terre grossière mes autres éléments.--Bon, avez-vous fini?--Venez
+donc, et recueillez la dernière chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre
+Charmiane. Iras, adieu pour jamais. (_Elle les embrasse. Iras tombe et
+meurt._) Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic? Quoi, tu tombes?
+As-tu pu quitter la vie aussi doucement, le trait de la mort n'est donc
+pas plus redoutable que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
+encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement du monde, tu
+lui dis qu'il ne vaut pas la peine de lui faire nos adieux.
+
+CHARMIANE.--Dissous-toi, épais nuage, et change-toi en pluie; que je
+puisse dire que les dieux eux-mêmes pleurent.
+
+CLÉOPATRE.--Cet exemple m'accuse de lâcheté.--Si elle rencontre avant
+moi mon Antoine à la belle chevelure, il l'interrogera sur mon sort,
+et lui donnera ce baiser qui est le ciel pour moi. (_A l'aspic qu'elle
+applique sur son sein_.) Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë tranche
+d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie. Allons, pauvre animal
+venimeux, courrouce-toi et achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je
+puisse t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!
+
+CHARMIANE.--O astre de l'Orient!
+
+CLÉOPATRE.--Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon enfant sur mon
+sein, qui endort sa nourrice en tétant?
+
+CHARMIANE.--Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!
+
+CLÉOPATRE.--O toi! suave comme un baume, doux comme l'air, tendre... O
+Antoine!--(_Elle applique un autre aspic sur son bras_.) Allons, viens,
+toi aussi.--Pourquoi rester plus longtemps?...
+
+(Elle meurt.)
+
+CHARMIANE.--Dans ce monde odieux?...--Allons! adieu donc.--Maintenant,
+vante-toi, mort! tu as en ta possession une beauté sans égale. Beaux
+yeux, astres de lumière (_en lui fermant les yeux_), fermez-vous, et
+que jamais deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char doré de
+Phébus!...--Votre couronne est dérangée; je veux la redresser, et après
+jouer aussi mon rôle.
+
+(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)
+
+PREMIER GARDE.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--Parlez bas, ne l'éveillez point.
+
+PREMIER GARDE.--César a envoyé...
+
+CHARMIANE.--Un messager trop lent... (_Elle s'applique un aspic._) Oh!
+viens, allons vite, hâte-toi; je commence à te sentir.
+
+PREMIER GARDE,--Approchons. Oh! tout n'est pas en ordre; César est
+trompé.
+
+SECOND GARDE.--Voilà Dolabella que César avait envoyé; appelez-le.
+
+PREMIER GARDE.--Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien fait, Charmiane?
+
+CHARMIANE.--C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse issue de
+tant de rois illustres... Ah! soldat!...
+
+(Elle expire.)
+
+DOLABELLA _entre_.--Comment cela va-t-il ici?
+
+SECOND GARDE.--Tout est mort.
+
+DOLABELLA.--César, tes conjectures ont rencontré juste: tu viens voir de
+tes yeux l'acte funeste que tu as tant cherché à prévenir.
+
+(On entend crier derrière le théâtre.)
+
+Place; faites place à César.
+
+(Entrent César et sa suite.)
+
+DOLABELLA.--Ah! seigneur, vous êtes un devin trop habile: ce que vous
+craigniez est arrivé.
+
+CÉSAR.--Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein, et en
+souveraine elle a suivi sa volonté.--Le genre de leur mort? Je ne vois
+sur elle aucune trace de sang.
+
+DOLABELLA.--Qui les a quittées le dernier?
+
+PREMIER GARDE.--Un pauvre paysan qui leur a apporté des figues. Voilà
+encore sa corbeille.
+
+CÉSAR.--Empoisonnées alors?
+
+PREMIER GARDE.--César, Charmiane, que vous voyez là, vivait encore
+il n'y a qu'un moment. Elle était debout et parlait. Je l'ai trouvée
+arrangeant le diadème sur le front de sa maîtresse morte; elle tremblait
+en se tenant debout, et tout à coup elle est tombée.
+
+CÉSAR.--O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du poison, on le
+reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. Mais elle semble s'être
+endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les
+filets de ses grâces.
+
+DOLABELLA.--Là, sur son sein, paraît une trace de sang et un peu
+d'enflure; la même marque paraît sur son bras.
+
+PREMIER GARDE.--C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier
+ont sur elles une viscosité comme celle que les aspics laissent après
+eux dans les cavernes du Nil.
+
+CÉSAR.--Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son
+médecin m'a dit qu'elle avait fait des expériences sans fin sur les
+genres de mort les plus-faciles. (_Aux gardes_.) Enlevez-la dans son
+lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès de
+son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé un couple aussi
+fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les
+auteurs; et la pitié qu'inspire leur histoire rendra leur nom
+aussi célèbre que celui du vainqueur qui les a réduits à cette
+extrémité.--Notre armée, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi
+funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand
+ordre préside à cette solennité[41].
+
+[Note 41: Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'_Antoine et
+Cléopâtre_ pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de
+Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: _All for
+love_ or _the World well lost_. Elle a plus de régularité, plus
+d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées,
+et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y
+rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et
+de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai
+génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le _divin_
+Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de
+sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans
+plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu
+Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de
+ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé
+dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la
+meilleure qu'il ait faite.
+
+L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à
+Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et
+par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa
+naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden
+lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites,
+c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami,
+le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa
+passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine,
+qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance
+qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la
+résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle
+tentative contre Octave.
+
+Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et
+mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un
+rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain
+Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine
+se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait
+négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres
+séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui.
+Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous
+ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
+
+Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre
+lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher,
+et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions
+avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à
+sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas
+contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son
+épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de
+froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et
+réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée
+d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une
+scène très-courte qui finit le troisième acte.
+
+Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; il en
+charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des charmes de
+Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui déclarer son
+amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, profite de cet aveu
+pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et
+Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre avec Dolabella; ils la
+racontent à Antoine, qui, indigné contre eux, leur en fait les plus
+amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cléopâtre en rejette
+toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie
+pour le retenir. Ils se séparent.
+
+Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille
+navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la
+flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de César.
+Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le
+découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, se retire dans
+son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa
+feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir d'Antoine; il prie
+Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci s'étant poignardé lui-même,
+Antoine se précipite sur son épée. Cléopâtre accourt, le trouve mourant,
+et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.
+
+Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden avec
+celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de
+situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. Quiconque lira
+cette pièce de Dryden y verra partout les soins et le travail du poëte,
+qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et
+des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de
+Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources où il a puisé. Il est
+vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils
+n'y manquent pas complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du
+lecteur, il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera
+oublier ou négliger toutes les froides réflexions de la critique.
+
+L'_Antoine et Cléopâtre_ de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la
+tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en connais que
+l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même auteur, intitulée:
+_Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in
+imitation of the Roman way of writing_: elle est imprimée avec une
+collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le
+capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. Elle est en vers rimés et dans
+un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble, et
+très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléopâtre à
+quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va même
+jusqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté en différentes
+occasions de la vérité de l'histoire; mais les épisodes de son invention
+n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exemple, sur la scène un
+grand scélérat, Achillas, à qui il fait ourdir des trames secrètes pour
+s'emparer du trône d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse
+Iras. L'imitation du _style romain_, qu'annonce le titre de la pièce,
+ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore
+manquent-ils du vrai _style lyrique_.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
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+the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
+without further opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
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+electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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+or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
+additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
+Defect you cause.
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of
+computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
+from people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
+www.gutenberg.org
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
+U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's business office is located at 809 North 1500 West,
+Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up
+to date contact information can be found at the Foundation's website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without
+widespread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
+DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
+state visit www.gutenberg.org/donate
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: www.gutenberg.org
+
+This website includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
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diff --git a/15942-h.zip b/15942-h.zip
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--- /dev/null
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Binary files differ
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+at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. If you
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+</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Title: Antoine et Cléopâtre</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Author: William Shakespeare</div>
+<div style='display:block; margin-top:1em; margin-bottom:1em; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Translator: François Pierre Guillaume Guizot</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Release Date: May 30, 2005 [eBook #15942]<br />
+[Most recently updated: April 29, 2022]</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Language: French</div>
+<div style='display:block; margin:1em 0'>Character set encoding: UTF-8</div>
+<div style='display:block; margin-left:2em; text-indent:-2em'>Produced by: Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed Proofreading Team</div>
+<div style='margin-top:2em; margin-bottom:4em'>*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***</div>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur:</p>
+
+<p>=================================================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p><br/>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br/>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br/>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br/>
+
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.</p>
+<p>Antoine et Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br/>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br/>
+<p>1864</p><br/>
+</div></div>
+
+<p>=================================================================</p>
+
+<h1>ANTOINE<br/>
+
+ET<br/>
+
+CLÉOPÂTRE</h1>
+
+<h2>TRAGÉDIE</h2>
+
+<h3>NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE</h3>
+
+<p>On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des
+scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une
+succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau;
+mais cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours
+éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du
+lecteur jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la
+lecture d'<i>Antoine et Cléopâtre</i> qu'après s'être pénétré de la <i>Vie d'Antoine</i>
+par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé
+son plan, ses caractères et ses détails.</p>
+
+<p>Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils
+plus légèrement esquissés que dans les autres grands drames de
+Shakspeare; mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention
+en est moins distraite des personnages principaux qui ressortent
+fortement, et frappent l'imagination.</p>
+
+<p>On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse;
+l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible,
+passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir, un
+homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances
+l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles résolutions,
+mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.</p>
+
+<p>Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous
+peint Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine
+et vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens,
+Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince,
+qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis
+son avènement à l'empire.</p>
+
+<p>Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine
+et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est
+tracé d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et
+Agrippa s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel
+exploit est dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient
+bravement tête à ses collègues, le verre à la main, encore est-on
+oblige d'emporter ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.</p>
+
+<p>On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la
+scène; peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de
+venger un père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs;
+et l'on est presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate
+qui dit avec amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un
+traité semblable. Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement.
+D'ailleurs l'art exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé
+dans une composition dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie
+ne nous est aussi montrée qu'en passant; cette femme si douce, si
+pure, si vertueuse, dont les grâces modestes sont éclipsées par l'éclat
+trompeur et l'ostentation de son indigne rivale.</p>
+
+<p>Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et
+rusée que nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie
+de contrastes: tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande
+comme une reine, volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans
+son attachement pour Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour
+elle. Si sa passion manque de dignité tragique, comme le malheur
+l'ennoblit, comme elle s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme
+qu'elle déploie à ses derniers instants! Elle se montre digne, en un
+mot, de partager la tombe d'Antoine.</p>
+
+<p>Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle
+où Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit
+une protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le
+nom d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.</p>
+
+<p>Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes
+par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer
+arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte
+anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur
+s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme
+oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.</p>
+
+<p>Selon le docteur Malone, la pièce d'<i>Antoine et Cléopâtre</i> a été
+composée en 1608, et après celle de <i>Jules César</i> dont elle est en
+quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies la
+même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire anglaise.</p>
+
+<h2>ANTOINE ET CLÉOPÂTRE</h2>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="none">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 48%;">
+<p>MARC-ANTOINE,<br/>
+OCTAVE CÉSAR,<br/>
+M. EMILIUS LEPIDUS,<br/><br/>
+SEXTUS POMPEIUS.<br/><br/>
+DOMITIUS ENOBARBUS,<br/>
+VENTIDIUS,<br/>
+EROS,<br/>
+SCARUS,<br/>
+DERCÉTAS,<br/>
+DEMETRIUS,<br/>
+PHILON,<br/><br/>
+MECENE,<br/>
+AGRIPPA,<br/>
+DOLABELLA,<br/>
+PROCULÉIUS,<br/>
+THYREUS,<br/><br/>
+GALLUS,<br/>
+MENAS,<br/>
+MENECRATE,<br/>
+VARIUS,<br/><br/>
+TAURUS,<br/>
+CASSIDIUS,<br/>
+SILIUS,<br/>
+EUPHRODIUS,<br/>
+ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et<br/>
+DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre<br/>
+UN DEVIN.<br/>
+UN PAYSAN.<br/>
+CLÉOPÂTRE, reine d'Égypte.<br/>
+OCTAVIE, soeur de César, femme d'Antoine.<br/>
+CHARMIANE,<br/>
+IRAS,<br/>
+OFFICIERS.<br/>
+SOLDATS.<br/>
+MESSAGERS ET SERVITEURS.</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 4%;">
+<p>}<br/>
+}<br/>
+}<br/><br/>
+<br/><br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/><br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/><br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+<br/><br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+}<br/>
+}<br/>
+<br/>
+<br/>
+</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 48%;">
+<p><br/>
+triumvirs.<br/>
+<br/><br/>
+<br/><br/>
+<br/>
+<br/>
+amis<br/>
+d'Antoine<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/><br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>amis de César.<br/>
+<br/>
+<br/><br/>
+<br/>
+amis de Pompée.<br/>
+<br/>
+<br/><br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+femmes de Cléopâtre.<br/>
+<br/>
+<br/>
+<br/>
+</p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.</p>
+
+<h2>ACTE PREMIER</h2>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Un appartement du palais de Cléopâtre.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> DÉMÉTRIUS ET PHILON.</p>
+
+<p>PHILON.&mdash;En vérité, ce fol amour de notre général
+passe la mesure. Ses beaux yeux, qu'on voyait, au milieu
+de ses légions rangées en bataille, étinceler, comme
+ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,
+fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de
+guerrier, qui, plus d'une fois, dans la mêlée des grandes
+batailles, brisa sur son sein les boucles de sa cuirasse,
+dément sa trempe. Il est devenu le soufflet et l'éventail
+qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.
+Regarde, les voilà qui viennent. <span class="stage2">(<i>Fanfares. Entrent Antoine
+et Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des
+éventails devant Cléopâtre</i>)</span>.&mdash;Observe-le bien, et tu verras
+en lui la troisième colonne de l'univers<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> devenue le
+jouet d'une prostituée. Regarde et vois.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'<i>Égyptienne</i> et de <i>Bohémienne</i>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> Allusion au Triumvirat.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré
+d'amour?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;C'est un amour bien pauvre, celui que l'on
+peut calculer.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je veux établir, par une limite, jusqu'à
+quel point je puis être aimée.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Alors il te faudra découvrir un nouveau
+ciel et une nouvelle terre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Des nouvelles, mon bon seigneur, des
+nouvelles de Rome!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ta présence m'importune: sois bref.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie
+peut-être est courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe
+César ne vous envoie pas ses ordres suprêmes: <i>Fais
+ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et affranchis cet
+autre: obéis, ou nous te réprimanderons.</i></p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Comment, mon amour?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Peut-être, et même cela est très-probable,
+peut-être que vous ne devez pas vous arrêter plus
+longtemps ici; César vous donne votre congé. Il faut
+donc l'entendre, Antoine.&mdash;Où sont les ordres de Fulvie?
+de César, veux-je dire? ou de tous deux?&mdash;Faites entrer
+les messagers.&mdash;Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu
+rougis, Antoine: ce sang qui te monte au visage rend
+hommage à César; ou c'est la honte qui colore ton
+front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.&mdash;Les
+messagers!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que Rome se fonde dans le Tibre, que le
+vaste portique de l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon
+univers. Les royaumes ne sont qu'argile. Notre globe
+fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
+noble emploi de la vie, c'est ceci <span class="stage2">(<i>il l'embrasse</i>)</span>, quand
+un tendre couple, quand des amants comme nous peuvent
+le faire. Et j'invite le monde sous peine de châtiment
+à reconnaître que nous sommes incomparables!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé
+Fulvie s'il ne l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne
+le suis pas.&mdash;Antoine sera toujours lui-même.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom
+de l'amour et de ses douces heures, ne perdons pas le
+temps en fâcheux entretiens. Nous ne devrions pas laisser
+écouler maintenant sans quelque plaisir une seule
+minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Entendez les ambassadeurs.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied:
+gronder, rire, pleurer: chaque passion brigue à l'envie
+l'honneur de paraître belle et de se faire admirer sur
+votre visage. Point de députés! Je suis à toi, et à toi
+seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues
+d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple...
+Venez, ma reine: hier au soir vous en aviez envie. <span class="stage2">(<i>Au
+messager</i>.)</span> Ne nous parle pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent avec leur suite.)</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.&mdash;Antoine fait-il donc si peu de cas de
+César?</p>
+
+<p>PHILON.&mdash;Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine,
+il s'écarte trop de ce caractère qui devrait toujours
+accompagner Antoine.</p>
+
+<p>DÉMÉTRIUS.&mdash;Je suis vraiment affligé de voir confirmer
+tout ce que répète de lui à Rome la renommée, si souvent
+menteuse: mais j'espère de plus nobles actions
+pour demain... Reposez doucement!</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Un autre appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable,
+presque tout-puissant Alexas, où est le devin que
+vous avez tant vanté à la reine? Oh! que je voudrais
+connaître cet époux, qui, dites-vous, doit couronner ses
+cornes de guirlandes<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>!</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> Être déshonoré en se faisant gloire de l'être, <i>charge his horns
+with garlands</i>; il y a des commentateurs qui lisent <i>change</i> au lieu
+de <i>charge</i>.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Devin!</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Que désirez-vous?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur,
+qui connaissez les choses?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Je sais lire un peu dans le livre immense
+des secrets de la nature.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Montrez-lui votre main.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Énobarbus.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Qu'on serve promptement le repas: et
+du vin en abondance, pour boire à la santé de Cléopâtre.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Mon bon monsieur, donnez-moi une
+bonne fortune.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Je ne la fais pas, mais je la devine.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une
+bonne.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Vous serez encore plus belle que vous
+n'êtes.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Il veut dire en embonpoint.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Non; il veut dire que vous vous farderez quand
+vous serez vieille.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Que les rides m'en préservent!</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Ne troublez point sa prescience, et soyez
+attentive.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Chut!</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Vous aimerez plus que vous ne serez
+aimée.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec
+le vin.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Allons, écoutez.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Voyons, maintenant, quelque bonne
+aventure; que j'épouse trois rois dans une matinée, que
+je devienne veuve de tous trois, que j'aie à cinquante
+ans un fils auquel Hérode<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de Judée rende hommage.
+Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César,
+et de marcher l'égale de ma maîtresse.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a><br />
+<br />
+Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le
+royaume de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au
+personnage de ce monarque dans <i>les Mystères</i> de l'origine du
+théâtre. Hérode y était toujours représenté comme un tyran
+sombre et cruel, et son nom devint une expression proverbiale
+pour peindre la fureur dans ses excès.<br />
+<br />
+C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le caractère
+d'Hérode, <i>out-Herods Herod</i>.<br />
+<br />
+Dans cette tragédie (<i>Antoine et Cléopâtre</i>), Alexas dit à la
+reine qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder quand
+elle est de mauvaise humeur. Charmiane désire donc un fils qui
+soit respecté d'Hérode, c'est-à-dire des monarques les plus fiers
+et les plus cruels.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Vous survivrez à la reine que vous servez.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une
+longue vie que des figues<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un rapport
+mystérieux entre ce mot de <i>figues</i> prononcé sans intention,
+et la corbeille de figues, qui, au cinquième acte, renferme l'aspic
+dont la morsure abrège les jours de Cléopâtre.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure
+fortune que celle qui vous attend.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;A ce compte, il y a toute apparence que
+mes enfants n'auront pas de nom<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. Je vous prie, combien
+dois-je avoir de garçons et de filles?</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> C'est-à-dire je n'aurai point d'enfants.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Si chacun de vos désirs avait un sein
+fécond, vous auriez un million d'enfants.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce
+que tu es un sorcier.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Vous croyez que votre couche est la seule
+confidente de vos désirs.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne
+aventure.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Nous voulons tous savoir notre destinée.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ma destinée, comme celle de la plupart
+de vous, sera d'aller nous coucher ivres ce soir.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Voilà une main qui présage la chasteté, si
+rien ne s'y oppose d'ailleurs.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Oui, comme le Nil débordé présage la
+famine...</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez
+pas prédire.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Oui, si une main humide n'est pas un
+pronostic de fécondité, il n'est pas vrai que je puisse me
+gratter l'oreille.&mdash;Je t'en prie, dis-lui seulement une
+destinée tout ordinaire.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Vos destinées se ressemblent.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Mais comment, comment? Citez quelques particularités.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;J'ai dit.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de
+bonne fortune de plus qu'elle?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Et si vous aviez un pouce de bonne fortune
+de plus que moi, où le choisiriez-vous?</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Ce ne serait pas au nez de mon mari.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!&mdash;Alexas!
+allons, sa bonne aventure, à lui, sa
+bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme qui ne
+puisse pas marcher. Douce Isis<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>, je t'en supplie, que
+cette femme meure! et alors donne-lui-en une pire
+encore, et après celle-là d'autres toujours plus méchantes,
+jusqu'à ce que la pire de toutes le conduise en riant à sa
+tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis, exauce ma
+prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
+plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne
+Isis, je t'en conjure!</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils représentaient
+tenant dans sa main une sphère et une amphore pleine
+de blé.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière
+que nous t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur
+de voir un bel homme avec une mauvaise femme, c'est
+un chagrin mortel de voir un laid malotru sans cornes:
+ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la destinée
+qui lui convient.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer,
+elles se prostitueraient pour en venir à bout.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Silence: voici Antoine.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Ce n'est pas lui; c'est la reine.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cléopâtre.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Avez-vous vu mon seigneur?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Est-ce qu'il n'est pas venu ici?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il était d'une humeur gaie... Mais tout
+à coup un souvenir de Rome a saisi son âme.&mdash;Énobarbus!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Madame?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Cherchez-le, et l'amenez ici...&mdash;Où est
+Alexas?</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Me voici, madame, à votre service.&mdash;Mon
+seigneur s'avance.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine entre avec un messager et sa suite.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Nous ne le regarderons pas.&mdash;Suivez-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras,
+Charmiane, le devin et la suite.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur
+le champ de bataille...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Contre mon frère Lucius?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oui: mais cette guerre a bientôt été
+terminée. Les circonstances les ont aussitôt réconciliés,
+et ils ont réuni leurs forces contre César. Mais, dès le premier
+choc, la fortune de César dans la guerre les a chassés
+tous deux de l'Italie.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à
+m'apprendre?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les mauvaises nouvelles sont fatales à
+celui qui les apporte.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Oui, quand elles s'adressent à un insensé,
+ou à un lâche; poursuis.&mdash;Avec moi, ce qui est passé est
+passé, voilà mon principe. Quiconque m'apprend une
+vérité, dût la mort être au bout de son récit, je l'écoute
+comme s'il me flattait.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle,
+a envahi l'Asie Mineure depuis l'Euphrate avec son
+armée de Parthes; sa bannière triomphante a flotté
+depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie; tandis que...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oh! mon maître!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Parle-moi sans détour: ne déguise point les
+bruits populaires: appelle Cléopâtre comme on l'appelle
+à Rome; prends le ton d'ironie avec lequel Fulvie parle de
+moi; reproche-moi mes fautes avec toute la licence de la
+malignité et de la vérité réunies.&mdash;Oh! nous ne portons
+que des ronces quand les vents violents demeurent
+immobiles; et le récit de nos torts est pour nous une
+culture.&mdash;Laisse-moi un moment.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Selon votre plaisir, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le
+messager de Sicyone.</p>
+
+<p>PREMIER SERVITEUR.&mdash;Le messager de Sicyone? y en a-t-il
+un?</p>
+
+<p>SECOND SERVITEUR.&mdash;Seigneur, il attend vos ordres.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'il vienne.&mdash;Il faut que je brise ces fortes
+chaînes égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion.
+<span class="stage2">(<i>Entre un autre messager.</i>)</span> Qui êtes-vous?</p>
+
+<p>LE SECOND MESSAGER.&mdash;Votre épouse Fulvie est morte.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Où est-elle morte?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;A Sicyone: la longueur de sa maladie,
+et d'autres circonstances plus graves encore, qu'il vous
+importe de connaître, sont détaillées dans cette lettre.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui donne la lettre.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Laissez-moi seul. <span class="stage2">(<i>Le messager sort</i>.)</span> Voilà
+une grande âme partie! Je l'ai pourtant désiré.&mdash;L'objet
+que nous avons repoussé avec dédain, nous voudrions le
+posséder encore! Le plaisir du jour diminue par la révolution
+des temps et devient une peine.&mdash;Elle est bonne
+parce qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait
+la ramener!&mdash;Il faut absolument que je m'affranchisse
+du joug de cette reine enchanteresse. Mille maux
+plus grands que ceux que je connais déjà sont près
+d'éclore de mon indolence.&mdash;Où es-tu, Énobarbus?</p>
+
+<p class="stage1">(Énobarbus entre.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Que voulez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il faut que je parte sans délai de ces lieux.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;En ce cas, nous tuons toutes nos femmes.
+Nous voyons combien une dureté leur est mortelle: s'il
+leur faut subir notre départ, la mort est là pour elles.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il faut que je parte.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Dans une occasion pressante, que les
+femmes meurent!&mdash;Mais ce serait pitié de les rejeter
+pour un rien, quoique comparées à un grand intérêt
+elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit
+de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je
+l'ai vue mourir vingt fois pour des motifs bien plus
+légers. Je crois qu'il y a de l'amour pour elle dans la
+mort, qui lui procure quelque jouissance amoureuse,
+tant elle est prompte à mourir.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Elle est rusée à un point que l'homme ne
+peut imaginer.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Hélas, non, seigneur! Ses passions ne
+sont formées que des plus purs éléments de l'amour.
+Nous ne pouvons comparer ses soupirs et ses larmes aux
+vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
+celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une
+ruse chez elle. Si c'en est une, elle fait tomber la pluie
+aussi bien que Jupiter.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ah! seigneur, vous auriez manqué de
+voir une merveille; et n'avoir pas été heureux par elle,
+c'eût été décréditer votre voyage.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Fulvie est morte.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Seigneur?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Fulvie est morte.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Fulvie?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Morte!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un
+sacrifice d'actions de grâces! Quand il plaît à leur divinité
+d'enlever à un homme sa femme, ils lui montrent
+les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui faisant
+voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des
+gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre
+femme que Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure
+et des motifs pour vous lamenter; mais votre chagrin
+porte avec lui sa consolation; votre vieille chemise
+vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des
+larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler
+avec un oignon.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Les affaires qu'elle a entamées dans l'État
+ne peuvent supporter mon absence.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Et les affaires que vous avez entamées
+ici ne peuvent se passer de vous, surtout celle de Cléopâtre,
+qui dépend absolument de votre présence.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Plus de frivoles réponses.&mdash;Que nos officiers
+soient instruits de ma résolution. Je déclarerai à
+la reine la cause de notre expédition, et j'obtiendrai de
+son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas seulement
+la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants
+encore, qui parlent fortement à mon coeur: des lettres
+aussi de plusieurs de nos amis qui travaillent pour nous
+dans Rome, pressent mon retour dans ma patrie. Sextus
+Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer. Notre
+peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à
+l'homme de mérite, que lorsque son mérite a disparu,
+commence à faire passer toutes les dignités et la gloire
+du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà en renommée
+et en puissance, plus grand encore par sa naissance
+et son courage, passe pour un grand guerrier; si ses
+avantages vont en croissant, l'univers pourrait être en
+danger. Plus d'un germe se développe, qui, semblable
+au poil d'un coursier<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>, n'a pas encore le venin du serpent,
+mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
+l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de
+nous éloigner promptement de ces lieux.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Une vieille superstition populaire disait que la crinière d'un
+cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux
+vivants.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je vais exécuter vos ordres.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Je ne l'ai pas vu depuis.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Voyez où il est, qui est avec lui, et ce
+qu'il fait. Je ne vous ai pas envoyée.&mdash;Si vous le trouvez
+triste, dites que je suis à danser; s'il est gai, annoncez
+que je viens de me trouver mal. Volez, et revenez.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Madame, il me semble que si vous l'aimez
+tendrement, vous ne prenez pas les moyens d'obtenir
+de lui le même amour.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que devrais-je faire,... que je ne fasse?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Cédez-lui en tout; ne le contrariez en
+rien.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tu parles comme une folle; c'est le
+moyen de le perdre.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous
+en prie, prenez garde: nous finissons par haïr ce que
+nous craignons trop souvent. <span class="stage2">(<i>Antoine entre</i>.)</span> Mais voici
+Antoine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je suis malade et triste.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de
+ce lieu. Je vais tomber. Cela ne peut durer longtemps:
+la nature ne peut le supporter.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Eh bien! ma chère reine...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je vous prie, tenez-vous loin de moi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'y a-t-il donc?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je lis dans vos yeux que vous avez reçu
+de bonnes nouvelles. Que vous dit votre épouse?&mdash;Vous
+pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle ne vous eût jamais
+permis de venir!&mdash;Qu'elle ne dise pas surtout que c'est
+moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous.
+Vous êtes tout à elle.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Les dieux savent bien...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non, jamais reine ne fut si indignement
+trahie... Cependant, dès l'abord, j'avais vu poindre ses
+trahisons.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Cléopâtre!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Quand tu ébranlerais de tes serments le
+trône même des dieux, comment pourrais-je croire que
+tu es à moi, que tu es sincère, toi, qui as trahi Fulvie?
+Quelle passion extravagante a pu me laisser séduire par
+ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ma tendre reine...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte
+pour me quitter: dis-moi adieu, et pars. Lorsque
+tu me conjurais pour rester, c'était alors le temps des
+paroles: tu ne parlais pas alors de départ.&mdash;L'éternité
+était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur était
+peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui
+ne nous fît goûter la félicité du ciel. Il en est encore
+ainsi, ou bien toi, le plus grand guerrier de l'univers,
+tu en es devenu le plus grand imposteur!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que dites-vous, madame?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que je voudrais avoir ta taille.&mdash;Tu
+apprendrais qu'il y avait un coeur en Égypte.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité
+des circonstances exige pour un temps notre service;
+mais mon coeur tout entier reste avec vous. Partout,
+notre Italie étincelle des épées de la guerre civile.
+Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité
+de deux pouvoirs domestiques engendre les factions.
+Le parti odieux, devenu puissant, redevient le parti
+chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de son
+père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux
+qui n'ont point gagné au gouvernement actuel: leur
+nombre s'accroît et devient redoutable, et les esprits
+fatigués du repos aspirent à en sortir par quelque résolution
+désespérée.&mdash;Un motif plus personnel pour moi,
+et qui doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la
+mort de Fulvie.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de
+la folie de l'amour, il l'a guéri du moins de la crédulité
+de l'enfance!&mdash;Fulvie peut-elle mourir?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux
+et lisez à votre loisir tous les troubles qu'elle a suscités.
+La dernière nouvelle est la meilleure; voyez en quel
+lieu, en quel temps elle est morte.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O le plus faux des amants! Où sont les
+fioles<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a> sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur?
+Ah! je vois maintenant, je vois par la mort de
+Fulvie comment la mienne sera reçue!</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient
+dans les mausolées.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Cessez vos reproches, et préparez-vous à
+entendre les projets que je porte en mon sein, qui s'accompliront
+ou seront abandonnés selon vos conseils. Je
+jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je pars
+de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix
+ou la guerre au gré de vos désirs.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Coupe mon lacet, Charmiane, viens;
+mais non.... laisse-moi: je me sens mal, et puis mieux
+dans un instant: c'est ainsi qu'aime Antoine!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez
+justice à l'amour d'Antoine, qui supportera aisément
+une juste procédure.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de
+grâce, détourne-toi, et verse des pleurs pour elle; puis,
+fais-moi tes adieux, et dis que ces pleurs coulent pour
+l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de dissimulation
+profonde et qui imite l'honneur parfait.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous m'échaufferez le sang.&mdash;Cessez.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tu pourrais faire mieux, mais ceci est
+bien déjà.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je jure par mon épée!...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Jure aussi par ton bouclier... Son jeu
+s'améliore; mais il n'est pas encore parfait.&mdash;Vois,
+Charmiane, vois, je te prie, comme cet emportement sied
+bien à cet Hercule romain<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient
+d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait
+dans le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait
+quelque ressemblance avec les statues et les médailles d'Hercule,
+dont Antoine affectait de contrefaire de son mieux le port et la
+contenance.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je vous laisse, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur,
+il faut donc nous séparer...» Non, ce n'est pas
+cela: «Seigneur, nous nous sommes aimés.» Non, ce
+n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
+chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un
+autre Antoine; j'ai tout oublié!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Si votre royauté ne comptait la nonchalance
+parmi ses sujets, je vous prendrais vous-même
+pour la nonchalance.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;C'est un pénible travail que de porter
+cette nonchalance aussi près du coeur que je la porte!
+Mais, seigneur, pardonnez, puisque le soin de ma
+dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur
+vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie,
+qui ne mérite pas la pitié; que tous les dieux soient avec
+vous! Que la victoire, couronnée de lauriers, se repose
+sur votre épée, et que de faciles succès jonchent votre
+sentier!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Sortons, madame, venez. Telle est notre
+séparation, qu'en demeurant ici vous me suivez pourtant,
+et que moi, en fuyant, je reste avec vous.&mdash;Sortons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Un appartement dans la maison de César.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE <i>et leur suite</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir
+que ce n'est point le vice naturel de César de haïr un
+grand rival.&mdash;Voici les nouvelles d'Alexandrie. Il pêche,
+il boit, et les lampes de la nuit éclairent ses débauches.
+Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
+Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à
+peine audience à mes députés, et daigne difficilement
+se rappeler qu'il a des collègues. Vous reconnaîtrez dans
+Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont l'humanité
+est capable.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Je ne puis croire qu'il ait des torts assez
+grands pour obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont
+comme les taches du ciel, rendues plus éclatantes par
+les ténèbres de la nuit. Ils sont héréditaires plutôt
+qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les a pas
+cherchés.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce
+ne soit pas un crime de se laisser tomber sur la couche
+de Ptolémée, de donner un royaume pour un sourire,
+de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de chanceler,
+en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de
+poing avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites
+que cette conduite sied bien à Antoine, et il faut que ce
+soit un homme d'une trempe bien extraordinaire pour
+que ces choses ne soient pas des taches dans son caractère...
+Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
+quand sa légèreté<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a> nous impose un si pesant fardeau:
+encore s'il ne consumait dans les voluptés que ses
+moments de loisir, le dégoût et son corps exténué lui
+en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
+précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et
+parle si haut pour sa fortune et pour la nôtre, c'est
+mériter d'être grondé comme ces jeunes gens, qui, déjà
+dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent leur
+expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le
+bon jugement.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> Le mot <i>light</i> est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue le plus volontiers. <i>Light</i> est ici pour <i>frivole</i>.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Voici encore des nouvelles.</p>
+
+<p>LE MESSAGER, <span class="stage2"><i>à César</i>.</span>&mdash;Vos ordres sont exécutés, et
+d'heure en heure, très-noble César, vous serez instruit
+de ce qui se passe. Pompée est puissant sur mer, et il
+paraît aimé de tous ceux que la crainte seule attachait à
+César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le
+bruit court qu'on lui a fait grand tort.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire,
+dès son origine, nous apprend que celui qui est au
+pouvoir a été bien-aimé jusqu'au moment où il l'a obtenu;
+et que l'homme tombé dans la disgrâce, qui n'avait
+jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
+peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude
+ressemble au pavillon flottant sur les ondes, qui avance
+ou recule, suit servilement l'inconstance du flot, et s'use
+par son mouvement continuel.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;César, je t'annonce que Ménécrate et
+Ménas, deux fameux pirates, exercent leur empire sur
+les mers, qu'ils fendent et sillonnent de vaisseaux de
+toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
+sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages
+pâlissent à leur nom seul, et la jeunesse ardente se
+révolte. Nul vaisseau ne peut se montrer qu'il ne soit
+pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée inspire
+plus de terreur que n'en inspirerait la présence même
+de toute son armée.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés!
+Lorsque repoussé de Mutine, après avoir tué les deux
+consuls, Hirtius et Pansa, tu fus poursuivi par la famine,
+tu la combattis, malgré ta molle éducation, avec une
+patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus
+l'urine de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les
+animaux mêmes auraient rejetées avec dégoût. Ton
+palais ne dédaignait pas alors les fruits les plus sauvages
+des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque
+la neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des
+arbres. On dit que sur les Alpes tu te repus d'une chair
+étrange, dont la vue seule fit périr plusieurs des tiens;
+et toi (ton honneur souffre maintenant de ces récits) tu
+supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton
+visage même n'en fut pas altéré.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;C'est bien dommage.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que la honte le ramène promptement à
+Rome. Il est temps que nous nous montrions tous deux
+sur le champ de bataille. Assemblons, sans tarder, notre
+conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère
+par notre indolence.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Demain, César, je serai en état de vous
+instruire, avec exactitude, de ce que je puis exécuter sur
+mer et sur terre, pour faire face aux circonstances présentes.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à
+demain. Adieu.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez
+d'ici là des mouvements qui se passent au dehors,
+je vous conjure de m'en faire part.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est
+mon devoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, <i>l'eunuque</i>
+MARDIAN.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Charmiane.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Madame?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> Plante narcotique.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Pourquoi donc, madame?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Afin que je puisse dormir pendant tout
+le temps que mon Antoine sera absent.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Vous songez trop à lui.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O trahison!...</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Madame, j'espère qu'il n'en est point
+ainsi.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Eunuque! Mardian!</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je ne veux pas maintenant t'entendre
+chanter. Je ne prends aucun plaisir à ce qui vient d'un
+eunuque.&mdash;Il est heureux pour toi que ton impuissance
+empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors de
+l'Égypte. As-tu des inclinations?</p>
+
+<p>L'EUNUQUE.&mdash;Oui, gracieuse reine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;En vérité?</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;Pas en <i>vérité</i><a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, madame, car je ne puis rien
+faire en vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais
+j'ai de violentes passions, et je pense à ce que Mars fit
+avec Vénus.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>En vérité, indeed</i> et <i>in deed; en effet, dans le fait, en réalité</i>. Le
+jeu de mots est plus complet en anglais.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à
+présent? Est-il debout ou assis? Se promène-t-il à pied
+ou est-il à cheval? Heureux coursier, qui porte Antoine,
+conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu portes?
+L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et
+le casque de l'humanité.&mdash;Il dit maintenant ou murmure
+tout bas: Où est mon <i>serpent</i> du vieux Nil?
+car c'est le nom qu'il me donne.&mdash;Oh! maintenant, je
+me nourris d'un poison délicieux.&mdash;Penses-tu à moi
+qui suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et
+dont le temps a déjà sillonné le visage de rides profondes?&mdash;O
+toi, César au large front, dans le temps que
+tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et le grand
+Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il
+eût voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me
+contemplant!</p>
+
+<p>ALEXAS <i>entre</i>.&mdash;Souveraine d'Égypte, salut!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine!
+Et cependant, venant de sa part, il me semble
+que cette pierre philosophale t'a changé en or. Comment
+se porte mon brave Marc-Antoine?</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;La dernière chose qu'il ait faite, chère reine,
+a été de baiser cent fois cette perle orientale.&mdash;Ses
+paroles sont encore gravées dans mon coeur.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Mon oreille est impatiente de les faire
+passer dans le mien.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle
+Romain envoie à la reine d'Égypte ce trésor de
+l'huître, et que, pour rehausser la mince valeur du
+présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes
+son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la
+nommera sa souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe
+de tête, et monta d'un air grave sur son coursier fougueux,
+qui alors a poussé de si grands hennissements,
+que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dis-moi, était-il triste ou gai?</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Comme la saison de l'année qui est placée
+entre les extrêmes de la chaleur et du froid; il n'était ni
+triste ni gai.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O caractère bien partagé! Observe-le
+bien, observe-le bien, bonne Charmiane; c'est bien lui,
+mais observe-le bien; il n'était pas triste, parce qu'il
+voulait montrer un front serein à ceux qui composent
+leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait
+leur dire qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa
+joie, mais il gardait un juste milieu. O céleste mélange!
+Que tu sois triste ou gai, les transports de la tristesse et
+de la joie te conviennent également, plus qu'à aucun
+autre mortel!&mdash;As-tu rencontré mes courriers?</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les
+dépêchez-vous si près l'un de l'autre?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le
+jour où j'oublierai d'envoyer vers Antoine.&mdash;Charmiane,
+de l'encre et du papier.&mdash;Sois le bienvenu, cher Alexas.&mdash;Charmiane,
+ai-je jamais autant aimé César?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;O ce brave César!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le
+brave Antoine.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Ce vaillant César!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si
+tu oses encore comparer César avec le plus grand des
+hommes.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Sauf votre bon plaisir, je ne fais que
+répéter ce que vous disiez vous-même.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Temps de jeunesse quand mon jugement
+n'était pas encore mûr.&mdash;Coeur glacé de répéter ce que
+je disais alors.&mdash;Mais viens, sortons: donne-moi de
+l'encre et du papier; il aura chaque jour plus d'un message,
+dussé-je dépeupler l'Égypte.</p>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+
+<h2>ACTE DEUXIÈME</h2>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Messine.&mdash;Appartement de la maison de Pompée.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Si les grands dieux sont justes, ils seconderont
+les armes du parti le plus juste.</p>
+
+<p>MÉNÉCRATE.&mdash;Vaillant Pompée, songez que les dieux
+ne refusent pas ce qu'ils diffèrent d'accorder.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Tandis qu'au pied de leur trône nous les
+implorons, la cause que nous les supplions de protéger
+dépérit.</p>
+
+<p>MÉNÉCRATE.&mdash;Nous nous ignorons nous-mêmes, et
+nous demandons souvent notre ruine, leur sagesse nous
+refuse pour notre bien, et nous gagnons à ne pas obtenir
+l'objet de nos prières.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer
+est à moi; ma puissance est comme le croissant de la
+lune, et mon espérance me prédit qu'elle parviendra à
+son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte; il n'en
+sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant
+de l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux,
+et tous deux flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni
+l'autre, et ni l'un ni l'autre ne se soucie de lui.</p>
+
+<p>MÉNÉCRATE.&mdash;César et Lépide sont en campagne,
+amenant avec eux des forces imposantes.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est
+fausse.</p>
+
+<p>MÉNÉCRATE.&mdash;De Silvius, seigneur.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux
+à Rome, où ils attendent Antoine.&mdash;Voluptueuse Cléopâtre,
+que tous les charmes de l'amour prêtent leur
+douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté les arts
+magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un
+cercle de fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les
+cuisiniers épicuriens aiguisent son appétit par des assaisonnements
+toujours renouvelés, afin que le sommeil et
+les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
+langueur du Léthé.&mdash;Qu'y a-t-il, Varius?</p>
+
+<p class="stage1">(Varius paraît.)</p>
+
+<p>VARIUS.&mdash;Comptez sur la vérité de la nouvelle que
+je vous annonce. Marc-Antoine est d'heure en heure
+attendu à Rome: depuis qu'il est parti d'Égypte il aurait
+eu le temps de faire un plus long voyage.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle
+moins sérieuse... Ménas, je n'aurais jamais pensé que
+cet homme insatiable de voluptés eût mis son casque
+pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
+qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble...
+Mais concevons de nous-mêmes une plus haute opinion,
+puisque le bruit de notre marche peut arracher des genoux
+de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est jamais
+las de débauches.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Je ne puis croire que César et Antoine puissent
+s'accorder ensemble. Sa femme, qui vient de mourir,
+a offensé César; son frère lui a fait la guerre, quoiqu'il
+n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de
+légères inimitiés peuvent céder devant de plus grandes.
+S'ils ne nous voyaient pas armés contre eux tous, ils ne
+tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils ont assez
+de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais
+jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons
+concilie-t-elle leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs
+petites discordes, c'est ce que nous ne savons pas encore.
+Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux dieux: il y
+va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens,
+Ménas.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Appartement dans la maison de Lépide.</p>
+
+<p class="stage1">LÉPIDE, ÉNOBARBUS.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Cher Énobarbus, tu feras une action louable
+et qui te siéra bien en engageant ton général à s'expliquer
+avec douceur et ménagement.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je l'engagerai à répondre comme lui-même.
+Si César l'irrite, qu'Antoine regarde par-dessus
+la tête de César, et parle aussi fièrement que Mars. Par
+Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
+pas raser aujourd'hui<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de
+respect.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Ce n'est pas ici le temps des ressentiments
+particuliers.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Tout temps est bon pour les affaires
+qu'il fait naître.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Les moins importantes doivent céder aux
+plus graves.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Non, si les moins importantes viennent
+les premières.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Tu parles avec passion: mais de grâce ne
+remue pas les tisons.&mdash;Voici le noble Antoine.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antoine et Ventidius.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Et voilà César là-bas.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent César, Mécène et Agrippa.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Si nous pouvons nous entendre, marchons
+contre les Parthes.&mdash;Ventidius, écoute.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand
+que celui qui nous a réunis; que des causes plus légères
+ne nous séparent pas. Les torts peuvent être rappelés
+avec douceur; en discutant avec violence des différends
+peu importants, nous rendons mortelles les blessures
+que nous voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues
+(je vous en conjure avec instances), traitez les questions
+les plus aigres dans les termes les plus doux, et que la
+mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;C'est bien parlé; si nous étions à la tête de
+nos armées et prêts à combattre, j'agirais ainsi.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Soyez le bienvenu dans Rome.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Merci!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Asseyez-vous.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Asseyez-vous, seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ainsi donc...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;J'apprends que vous vous offensez de choses
+qui ne sont point blâmables, ou qui, si elles le sont, ne
+vous regardent pas.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je serais ridicule, si je me prétendais offensé
+pour rien ou pour peu de chose; mais avec vous surtout:
+plus ridicule encore si je vous avais nommé avec
+des reproches, lorsque je n'avais point affaire de prononcer
+votre nom.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que vous importait donc, César, mon séjour
+en Égypte?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Pas plus que mon séjour à Rome ne devait
+vous inquiéter en Égypte: cependant, si de là vous cherchiez
+à me nuire, votre séjour en Égypte pouvait m'occuper.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'entendez-vous par chercher à vous
+nuire?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je
+veux dire par ce qui m'est arrivé ici; votre femme et
+votre frère ont pris les armes contre moi, leur attaque
+était pour vous un sujet de vous déclarer contre moi,
+votre nom était leur mot d'ordre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous vous méprenez. Jamais mon frère
+ne m'a mis en avant dans cette guerre. Je m'en suis
+instruit, et ma certitude est fondée sur les rapports
+fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
+N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne
+dirigeait-il pas également la guerre contre moi puisque
+votre cause est la mienne? là-dessus mes lettres vous
+ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un prétexte de
+querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il
+ne faut pas compter sur celui-ci.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de
+défaut de jugement: mais vous déguisez mal vos
+torts.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, non! Je sais, je suis certain que vous
+ne pouviez pas manquer de faire cette réflexion naturelle,
+que moi, votre associé dans la cause contre laquelle
+mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un oeil satisfait
+une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
+je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée
+du même caractère.&mdash;Le tiers de l'univers est sous vos
+lois; vous pouvez, avec le plus faible frein, le gouverner
+à votre gré, mais non pas une pareille femme.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Plût au ciel que nous eussions tous de
+pareilles épouses! les hommes pourraient aller à la
+guerre avec les femmes.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Les embarras qu'a suscités son impatience
+et son caractère intraitable qui ne manquait pas non
+plus des ruses de la politique, vous ont trop inquiété,
+César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
+forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de
+l'empêcher.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé
+dans les débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes
+lettres dans votre poche, et vous avez renvoyé avec mépris
+mon député de votre présence.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;César, il est entré brusquement, avant qu'on
+l'eût admis. Je venais de fêter trois rois, et je n'étais plus
+tout à fait l'homme du matin: mais le lendemain, j'en
+ai fait l'aveu moi-même à votre député; ce qui équivalait
+à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
+rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions
+ensemble, qu'il ne soit plus question de lui.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous avez violé un article de vos serments,
+ce que vous n'aurez jamais à me reprocher.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Doucement, César.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur
+dont il parle maintenant est sacré, en supposant que
+j'en ai manqué; voyons, César, l'article de mon serment....</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'était de me prêter vos armes et votre secours
+à ma première réquisition; vous m'avez refusé l'un et
+l'autre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Dites plutôt négligé, et cela pendant ces
+heures empoisonnées qui m'avaient ôté la connaissance
+de moi-même. Je vous en témoignerai mon repentir autant
+que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
+ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma
+franchise. La vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors
+d'Égypte, vous a fait la guerre ici. Et moi, qui étais
+sans le savoir le motif de cette guerre, je vous en fais
+toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
+pareille occasion.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;C'est noblement parler.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser
+plus loin vos griefs réciproques, de les oublier tout à fait,
+pour vous souvenir que le besoin présent vous invite à
+vous réconcilier?</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Sagement parlé, Mécène.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre,
+pour le moment, votre affection; et quand vous n'entendrez
+plus parler de Pompée, alors vous vous la rendrez:
+vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
+n'aurez pas autre chose à faire.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;J'avais presque oublié que la vérité devait
+se taire.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tu manques de respect à cette assemblée;
+ne dis plus rien.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Allons, poursuivez. Je suis muet comme
+une pierre.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la
+forme de son discours.&mdash;Il n'est pas possible que nous
+restions amis, nos principes et nos actions différant si
+fort. Cependant, si je connaissais un lien assez fort pour
+nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
+monde entier.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Permettez-moi, César...</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Parle, Agrippa.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Vous avez du côté maternel une soeur, la
+belle Octavie. Le grand Marc-Antoine est veuf maintenant.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait,
+elle te reprocherait, avec raison, ta témérité....</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre
+Agrippa.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Pour entretenir entre vous une éternelle
+amitié, pour faire de vous deux frères, et unir vos coeurs
+par un noeud indissoluble, il faut qu'Antoine épouse
+Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
+des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent
+ce qu'elles peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera
+toutes ces petites jalousies, qui maintenant vous paraissent
+si grandes; et toutes les grandes craintes qui vous
+offrent maintenant des dangers sérieux s'évanouiront.
+Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
+tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour
+la vérité. Sa tendresse pour tous les deux vous enchaînerait
+l'un à l'autre et vous attirerait à tous deux tous les
+coeurs. Pardonnez ce que je viens de dire: ce n'est pas la
+pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée par
+le devoir.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;César veut-il parler?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine
+reçoit cette proposition.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir
+ce qu'il propose, si je disais: <i>Agrippa, j'y consens</i>?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur
+Octavie.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Loin de moi la pensée de mettre obstacle
+à ce bon dessein, qui offre tant de belles espérances!
+<span class="stage2"><i>(A César</i>.)</span> Donnez-moi votre main, accomplissez cette
+gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
+coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside
+à nos grands desseins.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée
+comme jamais soeur ne fut aimée de son frère. Qu'elle
+vive pour unir nos empires et nos coeurs, et que notre
+amitié ne s'évanouisse plus!</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je ne songeais pas à tirer l'épée contre
+Pompée: il m'a tout récemment accablé des égards les
+plus grands et les plus rares; il faut qu'au moins je lui
+en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au reproche
+d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie
+un défi.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Le temps presse; il nous faut chercher tout
+de suite Pompée, ou il va nous prévenir.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Et où est-il?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Près du mont Misène.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quelles sont ses forces sur terre?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Elles sont grandes et augmentent tous les
+jours: sur mer, il est maître absolu.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu
+une conférence avec lui: hâtons-nous de nous la procurer;
+mais avant de nous mettre en campagne, dépêchons
+l'affaire dont nous avons parlé.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir
+voir ma soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me
+retiendraient pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Seconde moitié du coeur de César, digne
+Mécène!&mdash;Mon honorable ami Agrippa!</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Bon Énobarbus!</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Nous devons être joyeux, en voyant tout si
+heureusement terminé.&mdash;Vous vous êtes bien trouvé en
+Égypte?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Oui, Mécène. Nous dormions tant que le
+jour durait, et nous passions les nuits à boire jusqu'à la
+pointe du jour.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Huit sangliers rôtis pour un déjeuner<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>! et
+douze convives seulement! Le fait est-il vrai?</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
+d'Antoine.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ce n'était là qu'une mouche pour un
+aigle; nous avions, dans nos festins, bien d'autres plats
+monstrueux et dignes d'être remarqués.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;C'est une reine bien magnifique, si la renommée
+dit vrai.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine
+sur le fleuve Cydnus, elle a pris son coeur dans ses
+filets.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est
+offerte à ses yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas
+inventé.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je vais vous raconter cette entrevue:</p>
+
+<p>La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant,
+semblait brûler sur les eaux. La poupe était d'or
+massif, les voiles de pourpre, et si parfumées, que les
+vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames d'argent
+frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
+amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau.
+Pour Cléopâtre, il n'est point d'expression qui puisse la
+peindre. Couchée sous un pavillon de tissu d'or, elle
+effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons l'imagination
+surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de
+jeunes et beaux enfants, comme un groupe de riants
+amours, qui agitaient des éventails de couleurs variées,
+dont le vent semblait colorer les joues délicates qu'ils rafraîchissaient
+comme s'ils eussent produit cette chaleur
+qu'ils diminuaient.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;O spectacle admirable pour Antoine!...</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ses femmes, comme autant de Néréides
+et de Sirènes, cherchaient à deviner ses ordres dans ses
+regards et s'inclinaient avec grâce. Une d'elles, telle
+qu'une vraie sirène, assise au gouvernail, dirige le vaisseau:
+les cordages de soie obéissent à ces mains douces
+comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du
+sein de la galère s'exhalent d'invisibles parfums qui
+frappent les sens, sur les quais adjacents. La ville envoie
+tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine, assis sur
+un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
+haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût
+aussi été contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place
+dans la nature.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;O merveille de l'Égypte!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine
+envoya vers elle et l'invita à souper. Elle répondit qu'il
+vaudrait mieux qu'il devînt son hôte, et qu'elle l'en conjurait.
+Notre galant Antoine, à qui jamais femme n'entendit
+prononcer le mot <i>non</i>, va au festin après s'être fait
+raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur
+ce que ses yeux seuls ont dévoré.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Prostituée royale! elle fit déposer au grand
+César son épée sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied
+pendant quarante pas, dans les rues d'Alexandrie; et
+bientôt, perdant haleine, elle parla, tout essoufflée; elle
+se fit une nouvelle perfection de ce manque de forces, et
+de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme tout-puissant.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;A présent, voilà Antoine obligé de la quitter
+pour toujours.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut
+la flétrir, ni l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas.
+Les autres femmes rassasient les désirs qu'elles satisfont;
+mais elle, plus elle donne, plus elle affame; car
+les choses les plus viles ont de la grâce chez elle: tellement,
+que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
+débauches.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent
+fixer le coeur d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux
+lot.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens
+mon hôte pendant ton séjour ici.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Seigneur, je vous remercie humblement.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Appartement de la maison de César.</p>
+
+<p class="stage1">CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE <i>au milieu d'eux, suite</i>
+<i>et un</i> DEVIN.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Le monde et ma charge importante m'arracheront
+quelquefois de vos bras.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Tout le temps de votre absence j'irai fléchir
+les genoux devant les dieux et les prier pour vous.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Adieu, seigneur...&mdash;Mon Octavie, ne jugez
+point mes torts sur les récits du monde. J'ai quelquefois
+passé les bornes, je l'avoue; mais, à l'avenir, ma conduite
+ne s'écartera plus de la règle. Adieu, chère épouse.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Adieu, seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Adieu, Antoine.</p>
+
+<p class="stage1">(César et Octavie sortent.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore
+en Égypte?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Plût aux dieux que je n'en fusse jamais
+sorti, et que vous ne fussiez jamais venu ici!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;La raison, si tu peux la dire?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Je la devine par mon art; mais ma langue
+ne peut l'exprimer: retournez au plus tôt en Égypte.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le
+plus haut sa fortune.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;César.&mdash;O Antoine, ne reste donc point à
+ses côtés. Ton démon, c'est-à-dire l'esprit qui te protège
+est noble, courageux, fier, sans égal partout où celui de
+César n'est pas; mais près de lui ton ange se change en
+Terreur<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours
+assez de distance entre lui et toi.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>A fear</i>. La Peur était un personnage dans les anciennes <i>Moralités</i>;
+quelques commentateurs ont voulu lire <i>a feard</i>, <i>effrayé</i>, le
+sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ne me parle plus de cela.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai
+jamais qu'à toi seul.&mdash;Si tu joues avec lui à quelque jeu
+que ce soit, tu es sûr de perdre. Il a tant de bonheur,
+qu'il te battra malgré tous tes avantages. Dès qu'il brille
+près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète encore: ton
+génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit
+près de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui
+parler. <span class="stage2">(<i>Le devin sort</i>.)</span>&mdash;Il marchera contre les Parthes...
+Soit science ou hasard, cet homme a dit la vérité. Les
+dés même obéissent à César, et, dans nos jeux, il gagne;
+ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si
+nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs
+des miens, quand toutes les chances sont pour moi, et ses
+cailles battent toujours les miennes dans l'enceinte où
+nous les excitons entre elles.&mdash;Je veux retourner en
+Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
+paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. <span class="stage2">(<i>Ventidius
+paraît</i>.)</span> Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les
+Parthes: ta commission est prête; suis-moi, et viens la
+recevoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue de Rome.</p>
+<p class="stage1">LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps:
+hâtez-vous de suivre vos généraux.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le
+temps d'embrasser Octavie, et nous partons.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus
+de votre armure guerrière, qui vous sied si bien à
+tous deux.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide,
+nous serons avant vous au mont de Misène.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Votre route est la plus courte: mes desseins
+m'obligent de prendre des détours, et vous gagnerez
+deux journées sur moi.</p>
+
+<p>AGRIPPA ET MÉCÈNE.&mdash;Bon succès, seigneur!</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Adieu.</p>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Faites-moi de la musique. La musique est
+l'aliment mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.</p>
+
+<p>LES SUIVANTES.&mdash;La musique! Eh!</p>
+
+<p class="stage1">(Mardian entre.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non, point de musique; allons plutôt jouer
+au billard. Viens, Charmiane.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Mon bras me fait mal; vous ferez mieux
+de jouer avec Mardian.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Autant jouer avec un eunuque qu'avec
+une femme. Allons, Mardian, veux-tu faire ma partie?</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;Aussi bien que je pourrai, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dès que l'acteur montre de la bonne volonté,
+quand il ne réussirait pas, il a droit à notre indulgence.&mdash;Mais
+je ne jouerai pas à présent.&mdash;Donnez-moi
+mes lignes; nous irons à la rivière, et là, tandis que
+ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
+des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé
+percera leurs molles ouïes.....et à chaque poisson que
+je tirerai hors de l'eau, m'imaginant prendre un Antoine,
+je m'écrierai: <i>Ah! vous voilà pris</i>.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;C'était un tour bien plaisant, lorsque vous
+fites une gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il
+tira de l'eau avec transport un poisson salé que votre
+plongeur avait attaché à sa ligne<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie semblable.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai
+jusqu'à lui faire perdre patience; la nuit suivante, ma
+gaieté lui rendit la patience, et le lendemain matin,
+avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il alla
+se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes
+manteaux, et moi je ceignis son épée Philippine<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>....
+<span class="stage2">(<i>Entre un messager</i>.)</span> Oh! des nouvelles d'Italie! Introduis
+tes fécondes nouvelles dans mes oreilles, qui ont été si
+longtemps à sec.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de ses exploits à Philîppes.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame.... madame....</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Antoine est mort? Si tu le dis, misérable,
+tu assassines ta maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant,
+si c'est là ce que tu viens m'apprendre, voilà de
+l'or, et baise les veines azurées de cette main, de cette
+main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
+baisée qu'en tremblant.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;D'abord, madame: il se porte bien.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tiens, voilà encore de l'or; mais prends
+garde, coquin. Nous disons ordinairement que les morts
+vont bien. Si c'est là ce que tu veux dire, cet or que je te
+donne, je le ferai fondre et le verserai tout brûlant dans
+la gorge qui annonce des malheurs.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Grande reine, daignez m'écouter.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y
+a rien de bon dans ta figure. Si Antoine est libre et plein
+de santé, pourquoi cette physionomie si sombre, pour
+annoncer des nouvelles si heureuses? S'il n'est pas bien,
+tu devrais te présenter devant moi comme une furie couronnée
+de serpents, et non sous la forme d'un homme.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Vous plaît-il de m'entendre?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;J'ai envie de te frapper avant que tu
+parles. Cependant, si tu me dis qu'Antoine vit et se porte
+bien, ou qu'il est ami de César, et non pas son esclave,
+je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle de
+perles.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame, il se porte bien.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;C'est bien parlé.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Et il est ami de César.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tu es un brave homme.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;César et lui sont plus amis que jamais.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tu feras ta fortune avec moi.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Mais cependant, madame...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je n'aime point ce <i>mais cependant</i>, il gâte
+les bonnes nouvelles; j'abhorre ce <i>mais</i> qui précède
+<i>cependant. Mais cependant</i> est comme un geôlier qui va
+traîner après lui quelque monstrueux malfaiteur. De
+grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
+le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en
+pleine santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;<i>Libre</i>, madame, non; je ne vous ai rien
+dit de semblable. Il est lié à Octavie.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Pour quel service?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Pour le meilleur service, celui du lit.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je pâlis, Charmiane.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame, il est marié à Octavie.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame, de la patience.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat!
+<span class="stage2">(<i>Elle le frappe</i>)</span> ou avec mon pied je repousserai tes yeux
+comme des billes; j'arracherai tous les cheveux de ta
+tête. <span class="stage2">(<i>Elle le maltraite</i>.)</span> Tu seras fouetté avec des verges de
+fer trempées dans de l'eau salée; tes plaies, imprégnées
+de saumure, seront cuisantes.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Gracieuse reine, je vous apporte ces
+nouvelles, mais je n'ai pas fait le mariage.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai
+une province; tu parviendras à la fortune la plus brillante.
+Le coup que tu as reçu te fera pardonner de m'avoir
+mise en fureur, et je t'accorderai, en outre, tout ce
+que tu jugeras à propos de demander.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Il est marié, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Scélérat, tu as trop vécu.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle tire un poignard.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Ah! alors, je me sauve. Madame, que
+prétendez-vous? Je ne suis coupable d'aucune faute.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Madame, contenez-vous; cet homme est
+innocent.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il est des innocents qui n'échappent pas à
+la foudre!... Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que
+toutes les créatures bienfaisantes se transforment en serpents!...
+Rappelez cet esclave: malgré ma rage, je ne
+le mordrai point; rappelez-le.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Il a peur de revenir.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent
+en frappant un malheureux au-dessous de moi,
+sans autre sujet que celui que je me suis donné moi-même.
+Approche, mon ami. <span class="stage2">(<i>Le messager revient</i>.)</span> Il n'y a
+pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur
+de mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour
+un message agréable, mais laisse les nouvelles fâcheuses
+s'annoncer elles-mêmes en se faisant sentir.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;J'ai rempli mon devoir.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il est marié? Il ne m'est pas possible de te
+haïr plus que je ne fais, si tu dis encore <i>oui</i>.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Il est marié, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que les dieux te confondent! tu oses donc
+persister?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Dois-je mentir, madame?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oh! je voudrais que tu m'eusses menti;
+dût la moitié de mon Égypte être submergée et changée
+en citerne pour les serpents écailleux! Va, va-t'en. Eusses-tu
+la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux... Il
+est marié?...</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Je demande pardon à Votre Majesté.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il est marié?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Ne soyez point offensée de ce que je ne
+voulais pas vous déplaire. Me punir, pour obéir à vos
+ordres, ne me paraît pas juste. Il est marié à Octavie.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à
+mes yeux, un scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien
+sûr de ce que tu dis?... Va-t'en, la marchandise que tu
+as apportée de Rome est trop chère pour moi. Qu'elle repose
+sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.</p>
+
+<p class="stage1">(Le messager sort.)</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Noble reine, de la patience.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;En louant Antoine, j'ai déprécié César.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Bien, bien des fois, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène
+de ce lieu. Je succombe. Oh! Iras, Charmiane.&mdash;N'importe.&mdash;Cher
+Alexas, va trouver cet homme, dis-lui
+de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
+ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de
+ses cheveux. Reviens promptement m'en instruire.
+<span class="stage2">(<i>Alexas sort</i>.)</span> Qu'il m'abandonne à jamais!&mdash;Mais non.&mdash;Charmiane,
+quoique sous une face il m'offre les traits de
+Gorgone, sous les autres il me parait un dieu Mars.&mdash;Recommande
+à Alexas de me rapporter de quelle taille
+elle est.&mdash;Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle
+pas, conduis-moi à ma chambre.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Les côtes d'Italie, près de Misène.</p>
+
+<p class="stage1">POMPÉE ET MÉNAS <i>entrent d'un côté au son du tambour et des<br/>
+trompettes; de l'autre</i>, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS,<br/>
+MÉCÈNE ET AGRIPPA <i>paraissent avec leurs<br/>
+soldats.</i></p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;J'ai reçu vos otages, vous avez les miens,
+et nous causerons avant de nous battre.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Il convient que nous commencions par conférer
+ensemble, et c'est pourquoi nous vous avons envoyé
+nos propositions par écrit. Si vous les avez examinées,
+faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée mécontente,
+et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse,
+qui autrement doit périr ici.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;C'est à vous trois que je parle, vous les seuls
+sénateurs de ce vaste univers et les illustres agents des
+dieux.&mdash;Je ne vois pas pourquoi mon père manquerait
+de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et des amis; tandis
+que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au
+vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel
+motif engagea le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain
+vénéré de tous les hommes, le vertueux Brutus, quel
+motif le porta, avec les autres guerriers de son parti,
+amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils
+ne voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien
+de plus. C'est le même motif qui m'a porté à équiper ma
+flotte, dont le poids fait écumer l'Océan indigné; avec
+elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste Rome a
+montrée à mon illustre père.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Prenez votre temps.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes
+vaisseaux. Nous te répondrons sur mer. Sur terre, tu sais
+combien nos forces dépassent les tiennes.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Sur terre, en effet, tes biens dépassent les
+miens, tu as la maison de mon père; mais puisque le
+coucou prend le nid des autres oiseaux, reste-s-y tant que
+tu pourras.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne
+de la question présente, ce que vous décidez sur
+les offres que nous vous avons envoyées?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Oui, voilà le point.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;On ne te prie pas de consentir. C'est à toi
+de peser les choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter
+une plus grande fortune.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous
+la condition que je purgerai la mer des pirates, et que
+j'enverrai du froment à Rome; ceci convenu, nous nous
+séparerons avec nos épées sans brèche et nos boucliers
+sans traces de combat?</p>
+
+<p>CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.&mdash;C'est ce que nous offrons.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Sachez donc que je suis ici devant vous, en
+homme disposé à accepter vos offres. Mais Marc-Antoine
+m'a un peu impatienté. Quand je devrais perdre le prix
+du bienfait en le rappelant, vous devez vous souvenir,
+Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en
+guerre, votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva
+un accueil amical.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais
+à vous exprimer toute la reconnaissance que je vous
+dois.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Donnez-moi votre main.&mdash;Je ne m'attendais
+pas, seigneur, à vous rencontrer en ces lieux.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous
+dois des remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir
+ici plus tôt que je ne comptais, et j'y ai beaucoup
+gagné.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous me paraissez changé depuis la dernière
+fois que je vous ai vu.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Peut-être; je ne sais pas quelles marques la
+fortune trace sur mon visage; mais elle ne pénétrera
+jamais dans mon sein pour asservir mon coeur.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Je suis bien satisfait de vous voir ici.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Je l'espère, Lépide.&mdash;Ainsi, nous voilà d'accord.
+Je désire que notre traité soit mis par écrit et scellé
+par nous.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'est ce qu'il faut faire tout de suite.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Il faut nous fêter mutuellement avant de nous
+séparer. Tirons au sort à qui commencera.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Moi, Pompée.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Non, Antoine, il faut que le sort en décide.
+Mais, que vous soyez le premier ou le dernier, votre
+fameuse cuisine égyptienne aura toujours la supériorité.
+J'ai ouï dire que Jules César acquit de l'embonpoint dans
+les banquets de cette contrée.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous avez ouï dire bien des choses.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Mon intention est innocente.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Et vos paroles aussi.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore
+porta...</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;N'en parlons plus. Le fait est vrai.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Quoi, s'il vous plaît?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Une certaine reine à César dans un matelas.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu,
+guerrier?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Fort bien; et il y a apparence que je
+continuerai, car j'aperçois à l'horizon quatre festins.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai
+jamais haï; je t'ai vu combattre, et tu m'as rendu jaloux
+de ta valeur.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup
+aimé; mais j'ai fait votre éloge, quand vous méritiez
+dix fois plus de louanges que je ne le disais.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Conserve ta franchise, elle te sied bien.&mdash;Je
+vous invite tous à bord de ma galère. Voulez-vous me
+précéder, seigneurs?</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Montrez-nous le chemin.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Allons, venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce
+traité. <span class="stage2">(<i>À Énobarbus</i>.)</span> Nous nous sommes connus, seigneur?</p>
+
+<p>ÉNOBARBTUS.&mdash;Sur mer, je crois.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Vous avez fait des prouesses sur mer.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Et vous sur terre.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je louerai toujours qui me louera. Mais
+on ne peut nier mes exploits sur terre.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Ni mes exploits de mer non plus.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Oui, mais il y a quelque chose que vous
+pouvez nier, pour votre sûreté.&mdash;Vous avez été un grand
+voleur sur mer.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Et vous sur terre.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;A ce titre, je nie mes services de terre.&mdash;Mais
+donnez-moi votre main, Ménas: si nos yeux avaient
+quelque autorité, ils pourraient surprendre deux voleurs
+qui s'embrassent.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Le visage des hommes est sincère, quoi que
+fassent leurs mains.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mais il n'y eut jamais une belle femme
+dont le visage fût sincère.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Ce n'est pas une calomnie: elles volent les
+coeurs.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Nous sommes venus ici pour vous combattre.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé
+en débauche. Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en
+riant.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la
+rappelleront pas.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Vous l'avez dit, seigneur.&mdash;Nous ne nous attendions
+pas à trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous
+prie, est-il marié à Cléopâtre?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;La soeur de César se nomme Octavie.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mais elle est maintenant la femme de
+Marc-Antoine.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Plaît-il, seigneur?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Rien de plus vrai.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Les voilà donc, César et lui, liés ensemble
+pour jamais.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Si j'étais obligé de deviner le sort de cette
+union, je ne prédirais pas ainsi.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Je présume que la politique a eu plus de part
+que l'amour à cette alliance?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je le crois comme vous. Vous verrez que
+le noeud qui semble aujourd'hui resserrer leur amitié
+étranglera l'affection. Octavie est d'une humeur chaste,
+froide et tranquille.</p>
+
+<p>MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Celui qui n'a lui-même aucune de ces
+qualités; c'est-à-dire Marc-Antoine. Il retournera à son
+plat égyptien. Alors les soupirs d'Octavie enflammeront
+la colère de César; et, comme je viens de le dire, ce qui
+paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la
+cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son
+coeur où il l'a placé; il n'a épousé ici que les circonstances.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Cela pourrait bien être. Allons, seigneur,
+voulez-vous venir à bord? j'ai une santé à vous faire
+boire.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers
+en Égypte.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Allons, venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">A bord de la galère de Pompée, près de Messine.</p>
+
+<p class="stage1">SYMPHONIE. <i>Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SERVITEUR.&mdash;C'est ici qu'ils se placeront, camarade.
+La plante<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> des pieds de quelques-uns ne tient
+plus guère à la terre, le plus faible vent du monde les
+renversera.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Some of their plants are ill rooted already</i>.</p>
+
+<p>SECOND SERVITEUR.&mdash;Lépide est haut en couleur.</p>
+
+<p>PREMIER SERVITEUR.&mdash;Ils lui ont fait boire les coups de
+charité<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Coup de charité, alms-drink.</i> La <i>boisson d'aumône</i>, terme usité
+parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit
+un convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide
+se charge volontiers de ce qui répugne à ses collègues.</p>
+
+<p>SECOND SERVITEUR.&mdash;Quand ils se disent leurs vérités, il
+leur crie: <i>Allons, laissez cela</i>, les réconcilie par ses prières,
+et puis se réconcilie avec la liqueur.</p>
+
+<p>PREMIER SERVITEUR.&mdash;Ce qui élève une guerre violente
+entre lui et sa tempérance.</p>
+
+<p>SECOND SERVITEUR.&mdash;Et voilà ce que c'est de mettre son
+nom dans la compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais
+autant avoir dans mes mains un inutile roseau,
+qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.</p>
+
+<p>PREMIER SERVITEUR.&mdash;Être élevé dans une vaste sphère
+pour s'y mouvoir sans y être vu, c'est n'avoir que les
+cavités où les yeux devraient être; ce qui déforme cruellement
+le visage.</p>
+
+<p class="stage1">(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine,<br/>
+Pompée, Lépide, Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas<br/>
+et autres capitaines.)</p>
+
+<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à César</i>.</span>&mdash;Voilà comme ils font, seigneur; ils
+mesurent la crue du Nil par certains degrés marqués sur
+les pyramides: ils connaissent, par la hauteur plus ou
+moins grande des eaux, si la disette ou l'abondance suivront.
+Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
+quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le
+limon et la vase, et bientôt les champs sont couverts
+d'épis.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Vous avez là de prodigieux serpents.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Oui, Lépide.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Vos serpents d'Égypte naissent du limon par
+l'opération de votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tout comme vous le dites.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une
+santé à Lépide.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Je ne suis pas aussi bien que je devrais être,
+mais jamais je ne reculerai.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Non, jusqu'à ce que vous ayez
+dormi. Jusque-là, je crains bien que vous n'avanciez.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de
+Ptolémée étaient bien belles. En vérité, je l'ai entendu
+dire.</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part, à Pompée</i>.</span>&mdash;Pompée, un mot....</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part, à Pompée</i>.</span>&mdash;Levez-vous, mon général, je
+vous en conjure, et daignez m'entendre.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Laisse-moi; tout à l'heure...&mdash;Cette coupe
+pour Lépide.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il a la forme d'un crocodile; il est large de
+toute sa largeur et haut de toute sa hauteur. Il se meut
+avec ses propres organes; il vit de ce qui le nourrit; et
+quand ses éléments se décomposent, la transmigration
+s'opère.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;De quelle couleur est-il?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;De sa couleur naturelle.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;C'est un étrange serpent!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Sera-t-il satisfait de cette description?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il le sera de la santé que Pompée lui propose,
+ou sinon c'est un véritable Épicure.</p>
+
+<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à Menas</i>.</span>&mdash;Allons, va te faire pendre. Tu viens
+me parler de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.&mdash;Où est
+la coupe que j'ai demandée?</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Si, au nom de mes services, vous daignez
+m'entendre, levez-vous de votre siége.</p>
+
+<p>POMPÉE. <span class="stage2">(<i>Il se lève, et se retire à l'écart</i>.)</span>&mdash;Je crois que tu
+es fou. Qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta
+fortune.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu
+encore à me dire?&mdash;Allons, seigneurs, de la gaieté.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Lépide, garde-toi de ces sables mouvants,
+car tu t'enfonces.</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à Pompée</i>.</span> Veux-tu être le seul maître de l'univers?</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Que veux-tu dire?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Encore une fois, veux-tu être le seul maître de
+l'univers?</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Comment cela se pourrait-il?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Consens-y seulement; et, quelque faible que
+tu puisses me croire, je suis l'homme qui te fera don de
+l'univers.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;As-tu bien bu?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.&mdash;Tu
+es, si tu oses l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que
+l'Océan embrasse, tout ce que la voûte du ciel enferme
+est à toi, si tu veux le saisir.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Montre-moi par quel moyen?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont
+dans ton vaisseau: laisse-moi couper le câble, et, quand
+nous serons en mer, leur trancher la tête, et tout est à
+toi.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire.
+Ce serait en moi une trahison; de ta part, c'était un bon
+service. Tu dois savoir que ce n'est pas mon intérêt qui
+conduit mon honneur, mais mon honneur mon intérêt.
+Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet.
+Si tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite
+l'action; mais à présent, je dois la condamner:
+renonce à ton idée et va boire.</p>
+
+<p>MÉNAS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta
+fortune sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et
+ne la saisit pas, lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera
+jamais.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;A la santé de Lépide!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai
+raison pour lui, Pompée.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>tenant une coupe</i>.</span>&mdash;A ta santé, Menas.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Bien volontiers, Énobarbus.</p>
+
+<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à l'esclave.</i></span>&mdash;Remplis, jusqu'à cacher les bords.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>montrant l'esclave qui emporte Lépide</i>.</span>&mdash;Voilà
+un homme robuste, Ménas.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Il porte la troisième partie du monde, ne
+vois-tu pas?</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;En ce cas, la troisième partie du monde est
+ivre: je voudrais qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût
+aller sur des roulettes.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Allons, bois, et augmente les tours de
+roues.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Allons.</p>
+
+<p>POMPÉE, <span class="stage2"><i>à Antoine</i>.</span>&mdash;Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Elle en approche bien.&mdash;Heurtons les coupes,
+holà! à la santé de César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail
+pour moi que de laver mon cerveau, et il n'en devient
+que plus trouble.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Soyez l'enfant de la circonstance.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais
+mieux jeûner de tout pendant quatre jours que
+de tant boire en un seul.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <i>à-Antoine</i>.&mdash;Eh bien! mon brave empereur,
+danserons-nous à présent les bacchanales égyptiennes,
+et célébrerons-nous notre orgie?</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Volontiers, brave soldat.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce
+que le vin victorieux plonge nos sens dans le doux et
+voluptueux Léthé.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Prenons-nous tous par la main. Faites
+retentir à nos oreilles la plus bruyante musique. Moi, je
+vais vous placer: ce jeune homme va chanter, chacun
+répétera le refrain de toute la force de ses poumons.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique. Énobarbus place les convives.)</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>AIR.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Viens, monarque du vin,</p>
+<p>Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:</p>
+<p>Noyons nos soucis dans tes cuves,</p>
+<p>Couronnons nos cheveux de tes grappes.</p>
+<p>Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:</p>
+<p>Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée.
+Mon bon frère, laissez-moi vous prier de partir. Nos
+affaires sérieuses s'indignent de cette légèreté. Aimables
+seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos joues
+sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus,
+et ma langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette
+folle débauche nous a tous vieillis, en quelque sorte.
+Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne nuit. Cher
+Antoine, ta main.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi
+votre main.</p>
+
+<p>POMPÉE.&mdash;Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon
+père!&mdash;Mais, n'importe: nous sommes amis. Allons,
+descendez dans la chaloupe.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Prenez garde de tomber.&mdash;Ménas, je n'irai
+point à terre.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Non, venez à ma cabine.&mdash;Ces tambours, ces
+trompettes, ces flûtes!&mdash;comment donc! Que Neptune
+entende le bruyant adieu que nous disons à ces grands
+personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
+faut.</p>
+
+<p class="stage1">(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.</p>
+
+<p>MÉNAS.&mdash;Ah! noble capitaine, venez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+
+<h2>ACTE TROISIÈME</h2>
+
+<h3>SCENE I</h3>
+
+<p class="stage1">Une plaine en Syrie.</p>
+
+<p class="stage1">VENTIDIUS <i>arrive en triomphe avec</i> SILIUS <i>et d'autres<br/>
+Romains, officiers et soldats. On porte devant lui le corps de<br/>
+Pacurus, fils d'Orodes, roi des Parthes</i>.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Enfin, Parthes habiles à lancer le dard,
+vous voilà frappés; et c'est moi que la fortune a voulu
+choisir pour le vengeur de Crassus. Qu'on porte en tête
+de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils Pacorus,
+Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!</p>
+
+<p>SILIUS.&mdash;Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore
+du sang des Parthes, poursuis les Parthes fugitifs:
+pénètre dans la Médie, la Mésopotamie, dans tous les
+asiles où fuient leurs soldats en déroute. Alors ton grand
+général Antoine te fera monter sur un char de triomphe
+et mettra des guirlandes sur la tête.</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi
+bien qu'un subalterne peut faire une action
+trop éclatante; car, apprends ceci, Sinus, qu'il vaut
+mieux laisser une entreprise inachevée que d'acquérir
+par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le
+chef que nous servons est absent. César et Antoine ont
+toujours remporté plus de victoires par leurs officiers
+qu'en personne. Sossius, comme moi lieutenant d'Antoine
+en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires,
+qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur
+d'Antoine. Quiconque fait dans la guerre plus que son
+général ne peut faire, devient le général de son général;
+et l'ambition, vertu des guerriers, fait préférer une défaite
+à une victoire qui ternit la renommée du chef. Je
+pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais;
+et son ressentiment détruirait tout le mérite de mes
+services.</p>
+
+<p>SILIUS.&mdash;Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles
+il n'y a presque point de différence entre un guerrier
+et son épée. Tu écriras à Antoine?</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Je vais lui mander humblement tout ce
+que nous avons exécuté <i>en son nom</i>, mot magique dans
+la guerre. Je lui dirai comment, avec ses étendards et
+ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ
+de bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.</p>
+
+<p>SILIUS.&mdash;Où est-il maintenant?</p>
+
+<p>VENTIDIUS.&mdash;Il doit se rendre à Athènes. C'est là que
+nous allons nous hâter de le rejoindre, autant que le permettra
+le poids de tout ce que nous traînons après nous.
+Allons, en marche... Que l'armée défile.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Antichambre de la maison de César.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> AGRIPPA ET ÉNOBARBUS <i>qui se rencontrent</i>.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ils ont terminé avec Pompée, qui vient
+de partir; et actuellement ils sont tous les trois à sceller
+le traité. Octavie pleure de quitter Rome. César est triste
+et Lépide, depuis le festin de Pompée, à ce que dit Ménas,
+est attaqué de la maladie verte<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Chlorose, pâles couleurs.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;C'est un noble Romain que Lépide!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Un excellent homme. Oh! comme il aime
+César!</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;César? mais c'est le Jupiter des hommes.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>contrefaisant Lépide</i>.</span>&mdash;Vous parlez de César?
+Comment, de ce <i>sans pareil</i>?</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;O Antoine! ô oiseau d'Arabie<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a></p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Le Phénix.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Voulez-vous vanter César? dites César, et
+restez-en là.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Vraiment, il leur a appliqué à tous deux
+d'excellentes louanges.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant
+il aime Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres,
+les scribes, les bardes, les poètes ne peuvent penser,
+exprimer, peindre, écrire, chanter, calculer son amour
+pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et
+admirez.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Il les aime tous deux.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi...
+(<i>Fanfares</i>.) Mais voici le signal pour monter à cheval...
+Adieu, noble Agrippa.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Bonne fortune, brave soldat; adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Seigneur, n'allez pas plus loin.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même.
+Songez à me bien traiter dans sa personne.&mdash;Ma
+soeur, soyez une épouse telle que ma pensée vous peint
+à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que je
+garantirais de vous.&mdash;Noble Antoine, que ce modèle de
+vertu, qui est placé entre nous comme le ciment de notre
+amitié pour la soutenir, ne devienne jamais le bélier qui
+en renverse l'édifice; car il aurait été plus aisé de nous
+aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
+chacun de notre côté.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ne m'offensez pas par votre défiance.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;J'ai dit.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce
+point, vous ne trouverez pas le moindre sujet aux craintes
+qui paraissent vous alarmer. Que les dieux vous gardent
+et fassent obéir le coeur des Romains à vos desseins;
+nous allons nous séparer ici.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que
+tous les éléments te soient propices et ne donnent à ton
+esprit que des jouissances! Adieu.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;O mon noble frère!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le
+printemps de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise
+son retour.&mdash;Consolez-vous.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Seigneur, veillez sur la maison de mon
+époux, et...</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Quoi, ma soeur?</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Je vais vous le dire à l'oreille.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son
+coeur ne peut exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme
+le duvet du cygne qui flotte sur l'onde à la marée haute,
+sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, à <span class="stage2"><i>part, à Agrippa</i>.</span>&mdash;César pleurera-t-il?</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Il a un nuage sur le front.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ce serait un mauvais signe s'il était un
+cheval; à plus forte raison, étant un homme<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une
+ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui
+donne un air soucieux, et indique un mauvais caractère.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque
+de douleur lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes,
+il pleura sur le corps de Brutus.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Cette année-là, il est vrai, il était incommodé
+d'un rhume, il pleurait l'homme qu'il aurait de
+bon coeur détruit lui-même. Crois à ses larmes jusqu'à ce
+que tu m'aies vu pleurer aussi.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Non, chère Octavie, vous recevrez encore des
+nouvelles de votre frère; jamais le temps ne vous fera
+oublier de moi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, seigneur, allons; je disputerai avec
+vous de tendresse pour elle. Je vous embrasse ici, et je
+vous quitte en vous recommandant aux dieux.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Adieu, soyez heureux.</p>
+
+<p>LÉPIDE.&mdash;Que tous les astres du firmament éclairent
+votre route!</p>
+
+<p>CÉSAR <span class="stage2"><i>embrasse sa soeur</i>.</span>&mdash;Adieu, adieu!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Adieu!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils partent au son des trompettes.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Où est ce messager?</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Il a un peu peur de paraître devant vous.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Qu'il vienne, qu'il vienne... <span class="stage2">(<i>Le messager
+parait.</i>)</span> Approche.</p>
+
+<p>ALEXAS.&mdash;Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever
+les yeux sur Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode;
+mais quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je
+charger de me l'apporter?&mdash;Approche-toi.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Très-gracieuse reine...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;As-tu vu Octavie?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oui, redoutable reine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Où?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;A Rome, madame. Je l'ai regardée en
+face, et je l'ai vue marcher entre son frère et Marc-Antoine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Est-elle aussi grande que moi<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>?</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> Cette scène est une allusion évidente aux questions adressées
+par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie Stuart;
+en consultant les <i>Mémoires</i> de sir James Melvil on s'apercevra
+que ce rapprochement n'est pas imaginaire.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Non, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix
+aiguë ou basse?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame, je l'ai entendue parler; elle a
+la voix basse.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne
+peut l'aimer longtemps.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse
+et une taille de naine.&mdash;Quelle majesté a-t-elle dans sa
+démarche? Souviens-t'en, si tu as jamais vu de la majesté.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle
+s'arrête, c'est la même chose; elle a un corps, mais sans
+vie; c'est une statue, plutôt qu'une créature qui respire.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;En es-tu bien sûr?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Oui, ou je ne m'y connais pas.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus
+en état que lui d'en juger.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.&mdash;Il
+n'y a encore rien en elle.&mdash;Cet homme a un bon
+jugement.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Excellent.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Devine son âge, je te prie?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Madame, elle était veuve.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Veuve? Tu l'entends, Charmiane.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Et je pense qu'elle a trente ans.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il
+long ou rond?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Rond à l'excès.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Des femmes qui ont ce visage, la plupart
+n'ont aucun esprit.&mdash;Ses cheveux, quelle est leur couleur?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Bruns, madame; et son front est aussi
+bas qu'il soit possible de le désirer.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser
+de mes premières vivacités. Je veux t'employer;
+je te trouve très-propre aux affaires; va te préparer à partir;
+nos lettres sont prêtes.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Un homme de sens.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir
+ainsi maltraité.&mdash;Eh bien! il me semble, d'après ce
+qu'il en dit, que cette créature n'est pas grand'chose.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Rien du tout, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Cet homme a vu parfois de la majesté et
+doit s'y connaître.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si
+longtemps à votre service?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;J'aurais encore une question à lui faire,
+chère Charmiane; mais peu importe: tu me l'amèneras
+là où j'écrirai. Je crois que tout ira bien.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;J'en réponds, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Athènes.&mdash;Appartement de la maison d'Antoine.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTOINE, OCTAVIE.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et
+mille autres de ce genre; mais il a rallumé la guerre
+contre Pompée, il a fait son testament et l'a rendu public.
+Il a parlé de moi avec dédain; et, lors même qu'il
+ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable,
+c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien
+petite mesure. Toutes les fois qu'on a ouvert sur mon
+compte une opinion favorable, il a fait la sourde oreille,
+ou ne s'est expliqué que du bout des dents.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout;
+ou, si vous croyez tout, ne vous offensez pas de tout.
+S'il faut que cette rupture arrive, jamais femme plus
+malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis, obligée
+de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront
+désormais de mes prières, lorsque je leur dirai: <i>Ah!
+protégez mon seigneur et mon époux!</i> et que, démentant
+aussitôt cette prière, je leur crierai de la même voix: <i>Ah!
+protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la victoire
+pour mon frère!</i> Je prierai et je contredirai ma prière.
+Point de milieu entre ces deux extrémités.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Douce Octavie, que votre amour préfère
+celui qui se montrera plus jaloux de le conserver. Si je
+perds mon honneur, je me perds moi-même. Il vaudrait
+mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à vous sans
+honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez
+être médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps,
+je vais faire des préparatifs de guerre capables d'arrêter
+votre frère. Faites toute la diligence que vous voudrez,
+vos désirs sont accomplis.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;J'en rends grâce à mon seigneur.&mdash;Que le
+tout-puissant Jupiter fasse de moi, femme faible, bien
+faible, votre réconciliatrice! La guerre entre vous deux,
+c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il fallût combler
+le gouffre avec des cadavres.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Dès que vous reconnaîtrez où commencent
+ces maux, tournez de ce côté votre déplaisir; car nos
+fautes ne peuvent jamais être si égales, que votre amour
+puisse se diriger également des deux côtés. Disposez tout
+pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous accompagner,
+et faites toutes les dépenses que vous voudrez.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se séparent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.</p>
+
+<p class="stage1">ÉNOBARBUS ET ÉROS <i>se rencontrent</i>.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Eh bien! ami Éros?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;César, après avoir profité des services de Lépide
+dans la guerre contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité
+du rang, n'a pas voulu qu'il partageât la gloire du
+combat, et, ne s'arrêtant pas là, il l'accuse d'avoir entretenu
+auparavant une correspondance avec Pompée. Sur sa
+propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le
+pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse
+sa prison.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en
+as plus que deux; jette au milieu d'eux toute la nourriture
+que tu possèdes, et ils se dévoreront l'un l'autre.&mdash;Où
+est Antoine?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Il se promène dans les jardins,&mdash;comme ceci&mdash;et
+il foule aux pieds les joncs qu'il rencontre devant lui,
+en s'écriant: <i>O imbécile Lépide</i>! Et il menace la tête de
+son officier, celui qui a assassiné Pompée.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Notre belle flotte est équipée.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Elle est destinée pour l'Italie et contre César.
+D'autres nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend.
+J'aurais pu vous dire mes nouvelles plus tard.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ce sera peu de chose; mais n'importe.
+Conduis-moi près d'Antoine.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Venez, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Appartement de César.</p>
+
+<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus
+encore dans Alexandrie; et voilà comment, dans la place
+publique, Cléopâtre et lui se sont assis publiquement sur
+des trônes d'or, dans une tribune d'argent; à leurs pieds
+était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent le fils de
+mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis
+lors de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à
+Cléopâtre, il l'a proclamée reine absolue de la basse Syrie,
+de l'île de Chypre et de la Libye.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Quoi! aux yeux du public?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Au milieu même de la grande place, où le
+peuple fait tous ses exercices. C'est là qu'il a proclamé
+ses fils rois des rois; il a donné à Alexandre la vaste Médie,
+le pays des Parthes et l'Arménie; il a assigné à Ptolémée
+la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre, ce
+jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et
+souvent auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences
+dans cet appareil.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Il faut que Rome soit instruite de toutes ces
+choses.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera
+sa bonne opinion.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Le peuple en est instruit, et cependant il vient
+de recevoir les accusations d'Antoine!</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Qui donc accuse-t-il!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé
+Sextus Pompée de la Sicile, je l'ai frustré de sa part de
+cette île; et il dit ensuite m'avoir prêté quelques vaisseaux
+qui ne lui ont pas été rendus. Enfin, il se montre
+indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et
+de ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Seigneur, il faut lui répondre.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui
+mande que Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait
+de son autorité, et qu'il a mérité d'être déposé. Quant à
+mes conquêtes, je lui en accorde une portion; mais, en
+retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des autres
+royaumes qu'il a conquis.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Jamais il ne vous la cédera.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il
+demande.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Octavie.)</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Salut, César, monseigneur, salut, mon cher
+César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous
+n'en avez pas sujet.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Pourquoi donc venez-vous me surprendre
+ainsi? Vous ne revenez point comme la soeur de César:
+l'épouse d'Antoine devrait être précédée d'une armée,
+son approche devait être annoncée par les hennissements
+des chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres
+de la route auraient dû être chargés de peuple, impatient
+et fatigué d'attendre votre passage désiré; il fallait que la
+poussière élevée sous les pas de votre nombreux cortège
+montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes venue
+à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez
+prévenu les démonstrations de notre amitié, ce sentiment
+qui s'éteint souvent si on néglige de le témoigner. Nous
+aurions été à votre rencontre par mer et par terre, et
+à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir
+ainsi: je n'ai fait que suivre mon libre penchant. Mon
+époux, Marc-Antoine, ayant appris que vous vous prépariez
+à la guerre, a affligé mon oreille de cette fâcheuse
+nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la liberté
+de revenir vers vous.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez
+un obstacle à ses débauches.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;N'en jugez pas ainsi, seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent
+des nouvelles de toutes ses démarches. Où est-il maintenant?</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;A Athènes, seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Non, ma soeur, trop indignement outragée,
+Cléopâtre, d'un coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a
+abandonné son empire à une prostituée, et maintenant
+ils s'occupent tous deux à soulever contre moi tous les
+rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
+Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie;
+le roi de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie;
+le roi de Pont; Hérode, de Judée; Mithridate, roi de
+Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes et de
+Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le
+coeur partagé entre deux hommes que j'aime et qui se
+haïssent!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé
+longtemps notre rupture: jusqu'à ce que je me sois
+aperçu à quel point vous étiez abusée, et combien une
+plus longue négligence devenait dangereuse pour moi.
+Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui
+amènent sur votre bonheur ces terribles nécessités, et
+laissez les invariables décrets du destin suivre leur cours,
+sans vous répandre en gémissements. Rome vous reçoit
+avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
+été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et
+les puissants dieux, pour vous faire justice, ont choisi
+pour ministres de leur vengeance, votre frère et ceux
+qui vous aiment. Vous êtes la plus douce de nos consolations,
+et toujours la bienvenue auprès de nous.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Soyez la bienvenue, madame.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Soyez la bienvenue, chère dame; tous les
+coeurs, dans Rome, vous aiment et vous plaignent. L'adultère
+Antoine, sans frein dans ses désordres, est le seul
+qui vous rejette pour livrer sa puissance à une prostituée
+qui la tourne avec bruit contre nous.</p>
+
+<p>OCTAVIE.&mdash;Est-il bien vrai, seigneur?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue,
+ma soeur; je vous prie, ne perdez pas patience, ma
+chère soeur!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je m'acquitterai envers toi, n'en doute
+pas.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette
+guerre, en disant que ce n'était pas convenable.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Pourquoi pas? La guerre est déclarée
+contre moi, pourquoi n'y serais-je pas en personne?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je sais bien ce que je pourrais répondre:
+si nous nous servions en même temps de chevaux et de
+cavales, les chevaux seraient absolument superflus, car
+chaque cavale porterait un soldat et son cheval.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que murmures-tu là?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Votre présence doit nécessairement embarrasser
+Antoine: elle prendra de son coeur, de sa tête,
+de son temps, ce dont il n'a rien à perdre en cette circonstance.
+On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on dit
+dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui
+dirigent cette guerre.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que Rome s'abîme! et périssent toutes
+les langues qui parlent contre nous! Je porte ma part du
+fardeau dans cette guerre, et, comme souveraine de mes
+États, je dois y remplir le rôle d'un homme. N'objecte
+plus rien, je ne resterai pas en arrière.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je me tais, madame.&mdash;Voici l'empereur.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antoine et Canidius.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que
+César ait pu, de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement
+la mer d'Ionie et emporter Toryne?&mdash;Vous l'avez
+appris, mon coeur?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;La diligence n'est jamais plus admirée
+que par les paresseux.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bonne satire de notre indolence, et qui ferait
+honneur au plus brave guerrier.&mdash;Canidius, nous
+le combattrons sur mer.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, sur mer, sans doute.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Pourquoi mon général a-t-il ce projet?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Parce qu'il nous en a défié.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mon seigneur l'a aussi défié en combat
+singulier?</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Oui, et vous lui avez offert le combat à
+Pharsale, où César vainquit Pompée; mais toutes les propositions
+qui ne servent pas à son avantage, il les rejette.
+Vous devriez en faire autant.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots
+ne sont que des muletiers, des moissonneurs, des
+gens levés à la hâte et par contrainte. La flotte de César
+est montée par des marins qui ont souvent combattu
+Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont
+pesants; il n'y a pour vous aucun déshonneur à refuser
+le combat sur mer, puisque vous êtes prêt à l'attaquer
+sur terre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Sur mer, sur mer.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Mon digne seigneur, vous perdez par là
+toute la supériorité que vous avez sur terre: vous démembrez
+votre armée, qui, en grande partie, est composée
+d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
+votre habileté si justement renommée; vous abandonnez
+le parti qui vous promet un succès assuré: vous vous
+exposez au simple caprice du hasard.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je veux combattre sur mer.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas
+de meilleurs.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Nous brûlerons le surplus de notre flotte;
+et avec les autres vaisseaux bien équipés, nous battrons
+César, s'il ose avancer vers le promontoire d'Actium. Si
+la fortune nous trahit, nous pourrons alors prendre
+notre revanche sur terre. (<i>A un messager qui arrive</i>.) Ton
+message?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Les nouvelles sont vraies, seigneur,
+César est signalé; il a pris Toryne.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Peut-il y être en personne? Cela est impossible;
+il est même étrange que son armée y soit arrivée.
+Canidius, tu commanderas sur terre nos dix-neuf légions
+et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à notre
+flotte. Partons, ma Thétis. (<i>Un soldat paraît</i>.) Que veux-tu,
+brave soldat?</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;O noble empereur, ne combattez point
+sur mer; ne vous fiez pas à des planches pourries. Est-ce
+que vous vous défiez de cette épée et de ces blessures?
+Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de nager
+comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude
+de vaincre sur terre, et en combattant de pied
+ferme.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, allons, partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Par Hercule, je crois que j'ai raison.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus
+sur ce qui fait sa force. C'est ainsi que notre chef se
+laisse mener, et nous sommes les soldats de ces femmes.</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Vous gardez à terre les légions et toute la
+cavalerie, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola
+et Caelius sont pour la mer; mais nous restons tranquilles
+à terre.&mdash;Cette diligence de César passe toute croyance.</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Pendant qu'il était encore à Rome, son armée
+marchait par légers détachements, qui ont trompé
+tous les espions.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Quel est son lieutenant, le sais-tu?</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;On dit que c'est un certain Taurus.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Oh! je connais l'homme!</p>
+
+<p class="stage1">(Un messager arrive.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;L'empereur demande Canidius.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Le temps est gros d'évènements, et en enfante
+à chaque minute.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="stage1">Une plaine près d'Actium.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉSAR, TAURUS, <i>officiers et autres</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Taurus!</p>
+
+<p>TAURUS.&mdash;Seigneur!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne
+provoque pas le combat que l'affaire ne soit décidée sur
+mer: ne dépasse pas les ordres de ce parchemin, notre
+fortune en dépend.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)<br/>
+(Entrent Antoine et Énobarbus.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne,
+en face de l'armée de César; de ce poste, nous
+pourrons découvrir le nombre de ses vaisseaux et agir
+en conséquence.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p class="stage1">(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée<br/>
+de terre, et Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre<br/>
+côté, dès qu'ils ont disparu on entend le bruit d'un<br/>
+combat naval.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>&mdash;Tout est perdu! tout est perdu! Je
+n'en puis voir davantage. L'<i>Antoniade</i><a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>, le vaisseau amiral
+de la flotte égyptienne tourne son gouvernail et fuit
+avec les soixante autres vaisseaux. Ce spectacle a foudroyé
+mes yeux.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait <i>Antoniade</i>, en
+laquelle il advint une chose de sinistre présage; des arondelles
+avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint d'autres
+puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs
+nids.» PLUTARQUE.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Scarus.)</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances
+dans l'Olympe!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Quel est ce transport?</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;La plus belle part de l'univers est perdue par
+pure ignorance. Nous avons perdu royaumes et provinces
+pour des baisers.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Où en est le combat?</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu
+les boutons et que la mort est certaine. Cette infâme
+prostituée d'Égypte, que la lèpre saisisse, au fort de l'action,
+lorsque les avantages semblaient jumeaux, tous
+deux semblables, et que nous semblions même être
+l'aîné, je ne sais quel taon<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a> la pique comme une génisse
+au mois de juin, mais elle fait hausser les voiles et fuit.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>Taon</i>, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la violence
+de sa piqûre.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;J'en ai été témoin; mes yeux, rendus
+malades par ce spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps
+la vue.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine,
+noble victime de ses enchantements, déploie les
+ailes de son vaisseau, et, comme un insensé, abandonne
+le combat au fort de la mêlée, et fuit sur ses traces. Je
+n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience,
+la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement
+trahis.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Hélas! hélas!</p>
+
+<p>CANIDIUS <span class="stage2"><i>arrive</i>.</span>&mdash;Notre fortune sur mer est aux abois
+et s'abîme de la manière la plus lamentable. Si notre général
+s'était souvenu de ce qu'il fut jadis, tout allait à
+merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement l'exemple
+de la fuite!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Oui. Ah! en êtes vous là? En ce
+cas, bonsoir; adieu.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Ils fuient vers le Péloponèse.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.</p>
+
+<p>CANIDIUS.&mdash;Je vais me rendre à César avec mes légions
+et ma cavalerie; déjà six rois m'ont donné l'exemple de
+la soumission.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je veux suivre encore la fortune chancelante
+d'Antoine, quoique la prudence me conseille le
+contraire.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent par différents côtés.)</p>
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">ANTOINE <i>et sa suite</i>.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Écoutez, la terre me défend de la fouler plus
+longtemps. Elle a honte de me porter! Approchez, mes
+amis; je me suis si fort <i>attardé</i><a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a> dans le monde que j'ai
+perdu ma route pour jamais.&mdash;Il me reste un vaisseau
+chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez, et
+allez faire votre paix avec César.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Benighted</i>, surpris par la nuit; nous avons conservé le mot
+<i>attardé</i>, qui rend assez bien le mot anglais.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Fuir? Non, pas nous.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux
+lâches à se sauver et à montrer leur dos à l'ennemi.
+Amis, quittez-moi; je suis décidé à suivre une voie
+dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
+trésor est dans le port; prenez-le.&mdash;Oh! j'ai suivi celle
+que je rougis maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes
+se révoltent, car mes cheveux blancs reprochent
+aux cheveux bruns leur imprudence, et ceux-ci reprochent
+aux autres leur lâcheté et leur folie.&mdash;Mes amis,
+quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques
+amis, qui vous faciliteront l'accès auprès de César. Je vous
+en conjure, ne vous affligez point: ne me parlez pas de
+votre répugnance, suivez le conseil que mon désespoir
+vous donne bien haut; abandonnez ceux qui s'abandonnent
+eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais
+dans un instant vous mettre en possession de ce trésor
+et de ce vaisseau.&mdash;Laissez-moi, je vous prie, un moment.&mdash;Je
+vous en conjure, laissez-moi; je vous en prie,
+car j'ai perdu le droit de vous commander. Je vous rejoindrai
+tout à l'heure.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'assied.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Consolez-le, chère reine.</p>
+
+<p>CHAHMIANE.&mdash;Le consoler! Oui, sans doute.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, non, non, non.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;La voyez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>ANTOINE, <i>détournant les yeux</i>.&mdash;Oh! loin de moi, loin,
+loin!</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Madame....</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Madame, chère souveraine....</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Seigneur, seigneur!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Oui, mon seigneur, oui, vraiment.&mdash;Il portait
+à Philippes son épée dans le fourreau, comme un
+danseur, tandis que je frappais le vieux et maigre Cassius,
+et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique Brutus<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.
+Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
+aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
+aujourd'hui...&mdash;N'importe.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime patriotisme
+de Brutus.» WARBURTON.</p>
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ah! restez-là.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;La reine, seigneur, la reine!</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est
+hors de lui, il est accablé par la honte.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Allons, soutenez-moi donc.&mdash;Oh!</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche;
+sa tête est penchée et la mort va la saisir; mais
+vous pouvez la consoler et la rappeler à la vie.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;J'ai porté un coup mortel à ma réputation!
+le coup le plus lâche....</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Seigneur, la reine...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je
+cherche à dérober mon ignominie à tes yeux, en jetant
+mes regards en arrière, sur ce que j'ai laissé derrière
+moi, plongé dans le déshonneur.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes
+timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous me
+suivriez.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Égyptienne, tu savais trop bien que mon
+coeur était attaché au gouvernail de ton vaisseau, et que
+tu me traînerais à la remorque. Tu connaissais ton empire
+absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de toi
+m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oh! pardonne-moi!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Maintenant il faut que j'envoie d'humbles
+propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie,
+que je rampe dans tous les détours de l'humiliation; moi
+qui gouvernais, en me jouant, la moitié de l'univers,
+qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
+savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que
+mon épée, affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oh! pardon.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes
+vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi
+un baiser, il me paye de tout.&mdash;Nous avons envoyé
+notre maître d'école<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.&mdash;Est-il de retour?&mdash;Ma bien-airnée,
+je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
+aliments.&mdash;La fortune sait que plus elle me menace, et
+plus je la brave.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Euphronius.</p>
+
+<h3>SCÈNE X</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp de César en Égypte.</p>
+
+<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, <i>suite</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;César, c'est son maître d'école; preuve
+qu'il est bien déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite
+plume de son aile, lui qui avait tant de rois pour messagers,
+il n'y a que quelques mois.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Euphronius.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Approche et parle.</p>
+
+<p>EUPHRONIUS.&mdash;Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine;
+j'étais, il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses
+desseins que la goutte de rosée sur une feuille de myrte
+en comparaison de l'Océan.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Soit; remplis ta commission.</p>
+
+<p>EUPHRONIUS.&mdash;Il salue en toi le maître de sa destinée
+et demande à vivre en Égypte. Si tu refuses, il abaisse
+ses prétentions et te prie de le laisser respirer entre la
+terre et le ciel, en simple citoyen, dans Athènes. Voilà
+pour ce qui le regarde.&mdash;Quant à Cléopâtre, elle rend
+hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance
+et te demande, pour ses enfants, le diadème des Ptolémées,
+qui maintenant est assujetti à ta volonté suprême.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.&mdash;Quant
+à la reine, je ne lui refuse point ni de l'entendre,
+ni de la satisfaire; mais c'est à condition qu'elle chassera
+de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle lui
+ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera
+point rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.</p>
+
+<p>EUPHRONIUS.&mdash;Que la fortune continue de te suivre!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Faites-lui traverser le camp. <span class="stage2">(<i>Euphronius sort&mdash;A
+Thyréus</i>.)</span> Voici le moment d'essayer ton éloquence,
+pars, détache Cléopâtre des intérêts d'Antoine; promets-lui,
+en mon nom, tout ce qu'elle te demandera; ajoute
+toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans
+la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune
+rendrait parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse,
+Thyréus, fixe toi-même ta récompense, tes désirs seront
+obéis comme des lois.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;César, je pars.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Observe comment Antoine soutient son malheur;
+apprends-moi ce que tu conjectures de sa manière
+d'agir et de ses démarches.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;César, je le ferai.</p>
+
+<h3>SCENE XI</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que faut-il faire, Énobarbus?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Penser et mourir<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> Les uns veulent qu'il y ait <i>drink and die</i>, boire et mourir,
+parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
+version porte <i>think and die</i>; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et
+cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux,
+ce n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare
+à déserter.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;La faute est-elle à Antoine ou à moi?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté
+de maîtriser sa raison. Eh! qu'importe que vous
+ayez fui loin de ce grand spectacle de la guerre, où la
+terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
+Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection
+n'aurait pas dû porter un coup fatal à sa réputation de
+grand capitaine, au moment où la moitié de l'univers
+combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la querelle.
+Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
+fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa
+fuite.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Tais-toi, je t'en prie.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antoine et Euphronius)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Et c'est là sa réponse?</p>
+
+<p>EUPHRONIUS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle
+veut me sacrifier.</p>
+
+<p>EUPHRONIUS.&mdash;C'est ce qu'il a dit.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'elle le sache.&mdash;Envoyez au jeune César
+cette tête grise, et il remplira de royaumes, jusqu'aux
+bords, la coupe de vos désirs.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Votre tête, seigneur!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Retourne vers lui.&mdash;Dis-lui qu'il porte sur
+son visage les roses de la jeunesse, que l'univers attend
+de lui plus que des actions ordinaires; dis-lui qu'il serait
+possible que son or, ses vaisseaux, ses légions, appartinssent
+à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
+triompher au service d'un enfant aussi bien que
+sous les ordres de César: et que je le défie de venir,
+mettant de côté l'inégalité de nos fortunes, se mesurer
+avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer contre
+fer et seul à seul. Je vais lui écrire. <span class="stage2">(<i>Au député</i>.)</span> Suis-moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine sort avec Euphronius.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Oui, cela est bien vraisemblable que César,
+entouré d'une armée victorieuse, ira mettre en jeu
+son bonheur, et se donner en spectacle comme un spadassin!&mdash;Je
+vois bien que les jugements des hommes
+ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs
+entraînent les qualités de l'âme et les font en même
+temps déchoir. Qu'il puisse rêver, lui qui connaît la
+valeur des choses, que César dans l'abondance répondra
+à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.</p>
+
+<p class="stage1">(Un esclave entre.)</p>
+
+<p>L'ESCLAVE.&mdash;Voici un envoyé de César.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Quoi! pas plus de cérémonies?&mdash;Voyez,
+mes femmes!&mdash;On se bouche le nez près de la rose épanouie
+dont on venait à genoux admirer les boutons!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Mon honneur et moi nous commençons
+à nous quereller. La loyauté gardée à des fous
+change notre constance en vraie folie; cependant, celui
+qui persiste à suivre avec fidélité un maître déchu est le
+vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une
+place dans l'histoire.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Thyréus.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que veut César?</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Venez l'entendre à l'écart.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que
+César, sans quoi nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait
+à César, Antoine volerait au-devant de son amitié:
+pour nous, vous le savez, nous sommes les amis de ses
+amis, j'entends de César.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Allons! Ainsi donc, illustre reine, César
+vous exhorte à ne pas tenir compte de votre situation,
+mais à vous souvenir seulement qu'il est César.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Poursuis.&mdash;C'est agir loyalement.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Il sait que vous restez attachée à Antoine
+moins par amour que par crainte.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oh!</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Il plaint donc les atteintes portées à votre
+honneur comme des taches forcées, mais non méritées.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il est un dieu qui sait démêler la vérité.
+Mon honneur n'a point cédé, il a été conquis par la
+force.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, <i>à part</i>.&mdash;Pour m'assurer de ce fait, je le
+demanderai à Antoine.&mdash;Seigneur, seigneur, tu es un
+vaisseau qui prend tellement l'eau qu'il faut te laisser
+couler à fond, car ce que tu as de plus cher t'abandonne.</p>
+
+<p class="stage1">(Énobarbus sort.)</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Dirai-je à César ce que vous désirez de lui;
+car il souhaite surtout qu'on lui demande pour pouvoir
+accorder. Il serait enchanté que vous fissiez de sa fortune
+un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui enflammerait
+encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
+moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez
+sous l'abri de sa puissance, lui le maître de l'univers.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Mon nom est Thyréus.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Gracieux messager, dis au grand César
+que je baise sa main victorieuse en la personne de son
+député; dis-lui que je m'empresse de déposer ma couronne
+à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
+Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de
+l'Égypte.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;C'est le parti le plus honorable pour vous.
+Quand la prudence et la fortune sont aux prises, si la
+première n'ose que ce qu'elle peut, nul hasard ne peut
+l'ébranler.&mdash;Accordez-moi la faveur de déposer mon
+hommage sur votre main.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Plus d'une fois le père de votre César,
+après avoir rêvé à la conquête des royaumes, posa ses
+lèvres sur cette main indigne de lui, et la couvrit d'une
+pluie de baisers.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine entre avec Énobarbus.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Des faveurs!... par Jupiter tonnant!&mdash;Qui
+es-tu?</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Un homme qui exécute les ordres du plus
+puissant des hommes et du plus digne d'être obéi.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Tu seras fouetté!</p>
+
+<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à ses esclaves</i></span>.&mdash;Approchez ici.&mdash;<span class="stage2">(<i>A Cléopâtre</i>.)</span>&mdash;Et
+toi, milan!&mdash;Eh bien! dieux et diables! mon autorité
+s'évanouit! Naguère, quand je criais holà! des rois
+accouraient aussitôt, comme une troupe d'enfants dans
+une course, et me répondaient: Que me voulez-vous?&mdash;N'avez-vous
+point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
+<span class="stage2">(<i>Ses gens entrent</i>.)</span> Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau
+qu'à un vieux lion mourant.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Par la lune et les étoiles!&mdash;Qu'il soit fouetté!
+Fussent-ils vingt des plus puissants tributaires qui rendent
+hommage à César, si je les surprenais ayant l'insolence
+de baiser la main de cette... Comment s'appelle-t-elle?
+Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
+vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme
+un écolier et vous demander miséricorde par ses gémissements.
+Qu'on m'emmène.</p>
+
+<p>THYRÉUS.&mdash;Marc-Antoine...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté,
+qu'on le ramène. Ce valet de César lui reportera un message.
+<span class="stage2">(<i>On emmène Thyréus</i>.&mdash;<i>A Cléopâtre</i>.)</span> Vous étiez à
+moitié flétrie quand je vous ai connue.&mdash;Ai-je laissé dans
+Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le
+père d'une postérité légitime, et par la perle des femmes,
+pour être trompé par une femme qui regarde des valets?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Mon cher seigneur...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous avez toujours été perfide. Mais quand
+nous nous endurcissons dans nos penchants dépravés,
+ô malheur! les justes dieux ferment nos yeux, laissent
+perdre notre raison dans notre propre infamie, nous font
+adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher fièrement
+à notre perte.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;- Oh! en sommes-nous là?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je vous ai trouvée comme un mets refroidi
+sur la table de Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi
+un reste de Cnéius Pompée; sans compter toutes les heures
+souillées de vos débauches clandestines, et qui n'ont
+pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car
+je suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne
+savez pas ce que c'est, ce que ce doit être que la vertu.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Pourquoi tout cela?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un
+salaire et dit: <i>Dieu vous le rende</i>, prenne des libertés familières
+avec cette main qui s'enchaîne à la mienne dans
+nos jeux, avec cette main, sceau royal et gage des grands
+coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
+pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à
+cornes! car j'ai un motif terrible de fureur; et m'exprimer
+avec courtoisie, ce serait être comme un homme
+qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
+l'adresse qu'il montre. <span class="stage2">(<i>Thyréus rentre avec les gens d'Antoine</i>.)</span>
+Est-il fouetté?</p>
+
+<p>L'ESCLAVE.&mdash;Solidement, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?</p>
+
+<p>L'ESCLAVE.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à Thyréus</i>.</span>&mdash;Si ton père vit encore, qu'il regrette
+de n'avoir pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi
+d'avoir suivi César dans ses triomphes, puisque tu as
+été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais, que la blanche
+main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
+vue.&mdash;Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois
+et dis-lui à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte
+l'orgueil et le dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se
+souvenir de ce que je fus. Il m'irrite, et, dans ce moment,
+cela est fort aisé, à présent que les astres favorables
+qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite
+et ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon
+langage et ce que j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus,
+mon affranchi, est en sa puissance et qu'il
+peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le torturer
+comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de
+le faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.</p>
+
+<p class="stage1">(Thyréus sort.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Avez-vous fini?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce
+présage seul annonce la chute d'Antoine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Pour flatter César, avez-vous pu échanger
+des regards avec un homme qui lui lace ses chaussures?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Vous ne me connaissez pas encore?</p>
+
+<p>ANTOINE,&mdash;Je vous connais un coeur glacé pour moi.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ah! cher amant, si cela est, que le ciel
+change mon coeur glacé en grêle et l'empoisonne dans
+sa source! que le premier grêlon s'arrête dans mon gosier
+et s'y dissolve avec ma vie! que le second frappe
+Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits
+de mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous
+cet orage de grêle, gisent tous sans tombeau et deviennent
+la proie des mouches et des moucherons du Nil!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je suis satisfait. César veut s'établir dans
+Alexandrie; c'est là que je lutterai contre sa fortune. Nos
+troupes de terre ont tenu ferme; notre flotte dispersée
+s'est ralliée et vogue encore sous un appareil menaçant.
+Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je reviens
+encore une fois du champ de bataille pour baiser ces
+lèvres, je reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et
+moi, nous allons gagner notre place dans l'histoire. J'espère
+encore.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je reconnais mon héros.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je veux que mes muscles, que mon coeur, que
+mon haleine, déploient une triple force, et je combattrai à
+toute outrance. Quand mes heures coulaient dans la prospérité,
+les hommes rachetaient de moi leur vie pour un
+bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
+dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.&mdash;Viens,
+passons encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour
+de moi tous mes sombres officiers; qu'on remplisse
+nos coupes; et pour la dernière fois, oublions en buvant
+la cloche de minuit.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;C'est aujourd'hui le jour de ma naissance.
+Je m'attendais à le passer dans la tristesse. Mais puisque
+mon seigneur est encore Antoine, je veux être Cléopâtre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;- Nous goûterons encore le bonheur.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous
+ses braves officiers.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que
+le vin enlumine leurs cicatrices.&mdash;Venez, ma reine, il y
+a encore de la sève. Au premier combat que je livrerai,
+je forcerai la mort à me chérir, car je veux rivaliser avec
+sa faux homicide.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent tous les deux.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Allons, le voilà qui veut surpasser la
+foudre. Être furieux, c'est être vaillant par excès de peur;
+et, dans cette disposition, la colombe attaquerait l'épervier.
+Je vois cependant que mon général ne regagne du
+coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe
+sur la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il
+combat.&mdash;Je vais chercher les moyens de le quitter.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+
+<h2>ACTE QUATRIÈME</h2>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp de César près d'Alexandrie.</p>
+
+<p class="stage1">CÉSAR <i>entre, lisant une lettre avec</i> AGRIPPA, MÉCÈNE<br/>
+<i>et autres</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Il me traite d'<i>enfant</i>; il me menace, comme
+s'il avait le pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait
+battre de verges mon député; il me provoque à un combat
+singulier; César contre Antoine!&mdash;Que le vieux débauché
+sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir.
+En attendant, je me ris de son défi.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;César doit penser que lorsqu'un aussi grand
+homme qu'Antoine entre en furie, c'est qu'il est aux
+abois. Ne lui donnez aucun relâche, profitez de son égarement;
+jamais la fureur n'a su se bien garder elle-même.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Annoncez à nos braves officiers que demain
+nous livrerons la dernière de nos nombreuses batailles.
+Nous avons dans notre camp des gens qui servaient encore
+dernièrement Antoine pour l'envelopper et le prendre
+lui-même.&mdash;Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale
+l'armée. Nous regorgeons de provisions, et ils ont
+bien mérité qu'on les traite avec profusion.&mdash;Pauvre
+Antoine! <span class="stage2">(Ils sortent.)</span></p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">ANTOINE, CLÉOPÂTRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE,<br/>
+IRAS, ALEXAS, <i>et autres officiers</i>.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Non, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Pourquoi ne se battrait-il pas?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus
+fortuné que vous, ce serait vingt hommes contre un
+seul.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Demain, guerrier, nous combattrons sur
+mer et sur terre. Ou je survivrai, ou je laverai mon affront
+en mourant dans tant de sang, que je ferai revivre
+ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je frapperai en criant: tout ou rien.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs,
+et n'épargnons rien pour notre repas de ce soir. <span class="stage2"><i>(Ses serviteurs
+entrent.)</i></span> Donne-moi ta main, tu m'as toujours
+fidèlement servi; et toi aussi... et toi... et toi; vous m'avez
+tous bien servi, et vous avez eu des rois pour compagnons.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que veut dire cela?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS, à <i>part</i>.&mdash;C'est une de ces bizarreries que le
+chagrin fait naître dans l'esprit.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Et toi aussi, tu es honnête.&mdash;Je voudrais
+être multiplié en autant d'hommes que vous êtes, et que
+vous formassiez à vous tous un Antoine pour vous pouvoir
+servir comme vous m'avez servi.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Aux dieux ne plaise!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, mes bons amis, servez-moi encore
+ce soir. Ne ménagez pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi
+avec autant de respect que lorsque l'empire du
+monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes lois.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que prétend-il?</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Faire pleurer ses amis.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin
+de votre service; peut-être ne me reverrez-vous plus, ou
+ne reverrez-vous plus qu'une ombre défigurée; peut-être
+demain vous servirez un autre maître.&mdash;Je vous regarde
+comme un homme qui prend congé.&mdash;Mes fidèles amis,
+je ne vous congédie pas; non, inséparablement attaché à
+vous, votre maître ne vous quittera qu'à la mort. Servez-moi
+ce soir deux heures encore; je ne vous en demande
+pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi
+les affliger ainsi? Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile,
+mes yeux se remplissent aussi de larmes, comme
+s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous
+transformez pas en femmes.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière
+m'enlève si telle est mon intention! Que le bonheur
+croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes! Mes dignes
+amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je
+ne vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous
+priais de brûler cette nuit avec des torches. Sachez, mes
+amis, que j'ai bon espoir de la journée de demain, et je
+veux vous conduire où je crois trouver la victoire et la
+vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper; venez,
+et noyons dans le vin toutes les réflexions.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Devant le palais.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent deux soldats qui vont monter la garde</i>.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Bonsoir, camarade; c'est demain, le
+grand jour.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien
+entendu d'étrange dans les rues?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Rien. Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Il y a apparence que ce n'est qu'un
+bruit; bonne nuit.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Camarade, bonne nuit.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent deux autres soldats.)</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Soldats, faites bonne garde.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)</p>
+
+<p>QUATRIÈME SOLDAT.&mdash;Nous, ici. <span class="stage2">(<i>Ils prennent leur poste</i>.)</span>
+Et si demain notre flotte à l'avantage, je suis bien certain
+que nos troupes de terre ne lâcheront pas pied.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;C'est une brave armée et pleine de
+résolution.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)</p>
+
+<p>QUATRIÈME SOLDAT.&mdash;Silence! Quel est ce bruit?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Chut, Chut!</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Écoutez.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Une musique aérienne.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Souterraine.</p>
+
+<p>QUATRIÈME SOLDAT.&mdash;C'est bon signe, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Non.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT&mdash;Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait,
+et qui l'abandonne aujourd'hui.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Avançons, voyons si les autres sentinelles
+entendent la même chose que nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'avancent à l'autre poste.)</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Eh bien! camarades!</p>
+
+<p>PLUSIEURS, <span class="stage2"><i>parlant à la fois</i>.</span>&mdash;Eh bien! eh bien! entendez-vous?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Oui. N'est-ce pas étrange?</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Entendez-vous, camarades, entendez-vous?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Suivons ce bruit jusqu'aux limites
+de notre poste. Voyons ce que cela donnera.</p>
+
+<p>PLUSIEURS <span class="stage2"><i>à la fois</i>.</span>&mdash;Volontiers. C'est une chose
+étrange.</p>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+<p class="stage1">ANTOINE, CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, <i>suite</i>.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Éros! Éros! mon armure.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dormez un moment.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, ma poule... Éros, allons, mon armure,
+Éros! <span class="stage2">(<i>Éros paraît avec l'armure.</i>)</span> Viens, mon brave serviteur,
+ajuste-moi mon armure.&mdash;Si la fortune ne nous
+favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave. Allons.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert
+ceci?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui
+armes mon coeur... A faux, à faux.&mdash;Bon, l'y voilà, l'y
+voilà.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Doucement, je veux vous aider; voilà
+comme cela doit être.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bien, bien, nous ne pouvons manquer de
+prospérer; vois-tu, mon brave camarade! Allons, va t'armer
+aussi.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;A l'instant, seigneur.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;À merveille, à merveille. Celui qui voudra
+déranger cette armure avant qu'il nous plaise de nous en
+dépouiller nous-mêmes pour nous reposer, essuiera une
+terrible tempête.&mdash;Tu es un maladroit, Éros; et ma reine
+est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.&mdash;O ma bien-aimée,
+que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui,
+et si tu connaissais cette tâche royale, tu verrais quel
+ouvrier est Antoine! <span class="stage2">(<i>Entre un officier tout armé</i>.)</span> Bonjour,
+soldat, sois le bienvenu; tu te présentes en homme
+qui sait ce que c'est que la journée d'un guerrier. Nous
+nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
+que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Mille guerriers, seigneur, ont devancé le
+jour, et vous attendent au port couverts de leur armure.</p>
+
+<p class="stage1">(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs
+capitaines suivis de leurs soldats.)</p>
+
+<p>UN CAPITAINE.&mdash;La matinée est belle. Salut, général!</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Salut, général!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Voilà une belle musique, mes enfants! Cette
+matinée, comme le génie d'un jeune homme qui promet
+un avenir brillant, commence de bonne heure; oui, oui.&mdash;Allons,
+donne-moi cela;&mdash;par ici;..... fort bien.&mdash;Adieu,
+reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
+m'attende. <span class="stage2">(<i>Il l'embrasse</i>.)</span> Voilà le baiser d'un guerrier: je
+mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le
+temps à vous faire des adieux plus étudiés; je vous quitte
+maintenant comme un homme couvert d'acier. <span class="stage2">(<i>Antoine,
+Éros, les officiers et les soldats sortent</i>.)</span> Vous, qui voulez vous
+battre, suivez-moi de près; je vais vous y conduire. Adieu.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Voulez-vous vous retirer dans votre
+appartement?</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, conduis-moi.&mdash;Il me quitte en brave.
+Plût aux dieux que César et lui pussent, dans un combat
+singulier, décider cette grande querelle! Alors, Antoine...
+Mais, hélas!... Allons, sortons.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Les trompettes sonnent; entrent</i> ANTOINE ET ÉROS;<br/>
+<i>un soldat vient à eux</i>.</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Plaise aux dieux que cette journée soit
+heureuse pour Antoine!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils
+et tes blessures, et n'avoir combattu que sur
+terre.</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés,
+et ce guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient
+encore aujourd'hui vos pas.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Qui m'a quitté ce matin?</p>
+
+<p>ÉROS,&mdash;Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de
+vous. Appelez maintenant Énobarbus, il ne vous entendra
+pas; ou du camp de César il vous criera: Je ne suis
+plus des tiens.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Seigneur, il est avec César.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Est-il parti?</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Rien n'est plus certain.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens
+pas une obole, je te le recommande. Écris-lui, je
+signerai la lettre; et fais-lui mes adieux dans les termes
+les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que je souhaite
+qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer
+de maître.&mdash;Oh! ma fortune a corrompu les coeurs
+honnêtes.&mdash;Éros, hâte-toi.</p>
+
+<h3>SCÈNE VI</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp de César devant Alexandrie.</p>
+
+<p class="stage1">FANFARES. CÉSAR <i>entre avec</i> AGRIPPA, ÉNOBARBUS,<br/>
+<i>et autres</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Agrippa, marche en avant, et engage le combat.
+Notre volonté est qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en
+nos soldats.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;J'y vais, César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Enfin le jour de la paix universelle est proche.
+Si cette journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même
+dans les trois parties du monde.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Antoine est arrivé sur le champ de
+bataille.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde
+de notre armée ceux qui ont déserté, afin
+qu'Antoine fasse tomber en quelque sorte sa fureur sur
+lui-même.</p>
+
+<p class="stage1">(César et sa suite sortent.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Alexas s'est révolté: il était allé en Judée
+pour les affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant
+Hérode d'abandonner son maître et de pencher du
+côté de César; et pour sa peine César l'a fait pendre.&mdash;Canidius
+et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu
+de l'emploi, mais non une confiance honorable.&mdash;J'ai
+mal fait, et je me le reproche moi-même, avec un remords
+si douloureux qu'il n'est plus désormais de joie
+pour moi.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un soldat d'Antoine.)</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur
+tes pas tous tes trésors, et de plus des marques de sa générosité.
+Son messager m'a trouvé de garde, et il est
+maintenant dans ta tente, où il décharge ses mulets.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je t'en fais don.</p>
+
+<p>LE SOLDAT.&mdash;Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la
+vérité. Il serait à propos que tu vinsses escorter le messager
+jusqu'à la sortie du camp: je suis obligé de retourner
+à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté moi-même...
+Votre général est toujours un autre Jupiter.</p>
+
+<p class="stage1">(Le soldat sort.)</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Je suis le seul lâche de l'univers; et je
+sens mon ignominie. O Antoine! mine de générosité,
+comment aurais-tu donc payé mes services et ma fidélité,
+toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci me fait
+gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt,
+un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le
+remords s'en chargera, je le sens.&mdash;Moi, combattre
+contre toi! Non: je veux aller chercher quelque fossé
+pour y mourir; le plus sale est celui qui convient le
+mieux à la dernière heure de ma vie.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort au désespoir.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VII</h3>
+
+<p class="stage1">Champ de bataille entre les deux camps.<br/>
+(On sonne la marche. Bruits de tambours et de trompettes.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> AGRIPPA <i>et antres</i>.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Battons en retraite: nous nous sommes
+engagés trop avant. César lui-même a payé de sa personne,
+et nous avons trouvé plus de résistance que nous
+n'en attendions.</p>
+
+<p class="stage1">(Agrippa et les siens sortent.)<br/>
+(Bruit d'alarme. Entrent Antoine et Scarus blessés.)</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;O mon brave général! voilà ce qui s'appelle
+combattre. Si nous avions commencé par là, nous les
+aurions renvoyés chez eux avec des torchons autour de
+la tête.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ton sang coule à grands flots.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;J'avais ici une blessure comme un T, maintenant
+c'est une H.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ils battent en retraite.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Nous les repousserons jusque dans des
+trous.&mdash;J'ai encore de la place pour six blessures.</p>
+
+<p class="stage1">(Éros entre.)</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Ils sont battus, seigneur; et notre avantage
+peut passer pour une victoire complète.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les
+par derrière comme des lièvres; c'est une chasse
+d'assommer un fuyard.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je veux te donner une récompense pour
+cette saillie, et dix pour ta bravoure... Suis-moi.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Je vous suis en boitant.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<h3>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="stage1">Sous les murs d'Alexandrie.</p>
+
+<p class="stage1">FANFARES. ANTOINE <i>revient au son d'une marche guerrière,<br/>
+accompagné de Scarus et de l'armée</i>.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.&mdash;Que
+quelqu'un coure en avant et annonce nos hôtes à
+la reine. Demain, avant que le soleil nous voie, nous
+achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui.
+&mdash;Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras
+de héros. Vous avez combattu, non pas en hommes qui
+servent les intérêts d'un autre, mais comme si chacun
+de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
+montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer
+dans vos bras vos femmes, vos amis; racontez-leur vos
+exploits, tandis que, versant des larmes de joie, ils essuieront
+le sang figé dans vos plaies, et baiseront vos
+blessures. <span class="stage2">(<i>A Scarus</i>.)</span> Donne-moi ta main. <span class="stage2"><i>(Cléopâtre arrive
+avec sa suite</i>.)</span> C'est à cette puissante fée que je veux
+vanter tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de
+ses louanges. O toi, astre de l'univers, enchaîne dans tes
+bras ce cou bardé de fer: franchis tout entière l'acier
+de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein pour y
+être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Seigneur des seigneurs, courage sans
+bornes, reviens-tu en souriant après avoir échappé au
+grand piège où le monde va se précipiter<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>?</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>The world's great mare</i>, le grand piége du monde est la guerre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Mon rossignol, nous les avons repoussés
+jusque dans leurs lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux
+gris, qui viennent se mêler à ma brune chevelure,
+nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et peut
+arriver au but aussi bien que la jeunesse.&mdash;Regarde ce
+soldat, présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la,
+mon guerrier.&mdash;Il a combattu aujourd'hui, comme si
+un dieu, ennemi de l'espèce humaine, avait emprunté sa
+forme pour la détruire.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ami, je veux te faire présent d'une armure
+d'or; c'était l'armure d'un roi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis
+comme le char sacré d'Apollon.&mdash;Donne-moi ta main;
+traversons Alexandrie dans une marche triomphante;
+portons devant nous nos boucliers, hachés comme leurs
+maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir
+toute cette armée, nous souperions tous ensemble,
+et nous boirions à la ronde au succès de demain, qui
+nous promet des dangers dignes des rois. Trompettes,
+assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments d'airain,
+mêlé aux roulements de nos tambourins; que le
+ciel et la terre confondent leurs sons pour applaudir à
+notre retour.</p>
+
+<h3>SCÈNE IX</h3>
+
+<p class="stage1">Le camp de César.</p>
+<p class="stage1"><i>Sentinelles à leur poste; entre</i> ÉNOBARBUS.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Si dans une heure nous ne sommes
+pas relevés, il nous faut retourner au corps de garde.
+La nuit est étoilée; et l'on dit que nous serons rangés en
+bataille vers la seconde heure du matin.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Cette dernière journée a été cruelle
+pour nous.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ô nuit! sois-moi témoin...</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Quel est cet homme?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ô lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera
+à la haine de la postérité les noms des traîtres,
+sois-moi témoin que le malheureux Énobarbus s'est repenti
+à ta face.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Énobarbus!</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Silence! écoutons encore.</p>
+
+<p>ÉNOBARBUS.&mdash;Ô souveraine maîtresse de la véritable
+mélancolie, verse sur moi les humides poisons de la nuit;
+et que cette vie rebelle, qui résiste à mes voeux, ne pèse
+plus sur moi; brise mon coeur contre le dur rocher de
+mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en
+poudre, et termine toutes mes sombres pensées! Ô Antoine,
+mille fois pins généreux que ma désertion n'est
+infâme! ô toi, du moins, pardonne-moi, et qu'alors le
+monde m'inscrive dans le livre de mémoire sous le nom
+d'un fugitif, déserteur de son maître! Ô Antoine! Antoine!</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Parlons lui.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait
+intéresser César.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Oui, écoutons; mais il dort.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Je crois plutôt qu'il se meurt, car
+jamais on n'a fait une pareille prière pour dormir.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Allons à lui.</p>
+
+<p>TROISIÈME SOLDAT.&mdash;Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur;
+parlez-nous.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Entendez-vous, seigneur?</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Le bras de la mort l'a atteint. <span class="stage2">(<i>Roulement
+de tambour dans l'éloignement</i>.)</span> Écoutez, les tambours
+réveillent l'armée par leurs roulements solennels.
+Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de marque.
+Notre heure de faction est bien passée.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Allons, viens; peut-être reviendra-t-il
+à lui.</p>
+
+<h3>SCÈNE X</h3>
+
+<p class="stage1">La scène se passe entre les deux camps.</p>
+
+<p class="stage1">ANTOINE, SCARUS <i>et l'armée.</i></p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Leurs dispositions annoncent un combat
+sur mer; nous ne leur plaisons guère sur terre.</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;On combattra sur mer et sur terre, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer
+aussi dans l'air, dans le feu, nous y combattrions aussi.
+Mais voici ce qu'il faut faire. Notre infanterie restera avec
+nous sur les collines qui rejoignent la ville. Les ordres
+sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port; avançons
+afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de
+bataille et observer leurs mouvements.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>CÉSAR <span class="stage2"><i>entre avec son armée</i>.</span>&mdash;À moins que nous ne
+soyons attaqués, nous ne ferons aucun mouvement sur
+terre; et, suivant mes conjectures, il n'en sera rien; car
+ses meilleures troupes sont embarquées sur ses galères.
+Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)<br/>
+
+(Rentrent Antoine et Scarus.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit
+où ces pins s'élèvent je pourrai tout voir, et dans
+un moment je reviens t'apprendre quelle est l'issue probable
+de la journée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>SCARUS.&mdash;Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les
+voiles de Cléopâtre.&mdash;Les augures disent qu'ils ne savent
+pas, qu'ils ne peuvent pas dire... Ils ont un air consterné,
+et ils n'osent révéler ce qu'ils pensent. Antoine est vaillant
+et découragé; par accès sa fortune inquiète lui
+donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce qu'il
+n'a pas.</p>
+
+<p class="stage1">(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)</p>
+
+<p>ANTOINE <span class="stage2"><i>rentre</i>.</span>&mdash;Tout est perdu! l'infâme Égyptienne
+m'a trahi! ma flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes
+soldats jeter leurs casques en l'air, et boire avec ceux de
+César, comme des amis qui se retrouvent après une
+longue absence; ô femme trois fois prostituée<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>, c'est toi
+qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec
+toi seul que mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de
+fuir; car dès que je me serai vengé de mon enchanteresse,
+tout sera fini pour moi. Va-t'en. Dis-leur à tous
+de fuir. <span class="stage2">(<i>Scarus sort</i>.)</span> O soleil! je ne verrai plus ton lever.
+C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
+se séparent ici.&mdash;C'est donc là que tout en est
+venu! Ces coeurs qui suivaient mes pas comme des
+chiens, dont je comblais tous les désirs, se sont évanouis,
+et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute
+sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé
+de toute son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur
+d'Égyptienne! Cette fatale enchanteresse, dont le regard
+m'envoyait au combat ou me rappelait auprès d'elle,
+dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux;
+telle qu'une véritable Égyptienne<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>, elle m'a entraîné
+dans le fond de l'abîme par un tour de gibecière<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Éros!
+Éros!</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Triple turn'd whore</i>. Elle s'était donnée d'abord à Jules César,
+dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit qu'elle
+le trompe déjà pour Octave.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Gipsy</i> est encore employé ici pour signifier Égyptienne d'Égypte
+et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien
+peinte par l'auteur de <i>Tom Jones</i>, et de nos jours par sir Walter
+Scott dans <i>Guy Mannering</i>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs
+plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le
+milieu de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir
+bien ferme au milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il
+joue la prend par les deux bouts et l'enlève.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cléopâtre.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ah! magicienne! va-t'en!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;D'où vient ce courroux de mon seigneur
+contre son amante?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Disparais ou je vais te donner la récompense
+que tu mérites, et faire tort au triomphe de César.
+Qu'il s'empare de toi et te montre en spectacle à la populace
+de Rome; va suivre son char au milieu des
+huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu
+seras exposée aux regards des rustres, comme un
+monstre étrange, pour quelque vile obole. Et puisse la
+patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles,
+qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (<i>Cléopâtre sort.</i>)
+Tu as bien fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais
+gagné à expirer sous ma rage; une mort eût pu
+éviter mille morts...&mdash;Éros, ici!&mdash;La chemise de
+Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre,
+enseigne-moi tes fureurs, que je lance comme toi Lychas
+sur les cornes de la lune<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, et prête-moi ces mains robustes
+qui soulevaient ton énorme massue, que je m'anéantisse
+moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a
+vendu à ce petit Romain, et je péris victime de ses complots.
+Elle mourra.&mdash;Éros, où es-tu?</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Let me lodge Lychas on the horns of the moon</i>, ce que Letourneur
+traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages ensanglantés,
+pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans
+son <i>Hercule</i> peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de
+son sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait
+apporté à Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du
+centaure Nessus.</p>
+
+<h3>SCÈNE XI</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">CLÉOPÂTRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est
+plus furieux que ne le fut Télamon, frustré du bouclier
+d'Achille; et le sanglier de Thessalie ne se montra jamais
+plus menaçant.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous
+là, et envoyez lui annoncer que vous êtes
+morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec plus de
+douleur que l'homme de sa grandeur.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Allons au tombeau<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>... Mardian, va lui
+annoncer que je me suis tuée. Dis-lui que le dernier
+mot que j'ai prononcé était <span class="stage2"><i>Antoine</i></span>, et fais-lui, je t'en
+conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et reviens
+m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait bâtir
+pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.</p>
+
+<h3>SCÈNE. XII</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Un autre appartement du palais.</p>
+
+<p class="stage1">ANTOINE, ÉROS.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Éros, tu me vois encore!</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Oui, mon noble maître.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble
+à un dragon, une vapeur qui nous représente un
+ours ou un lion, une citadelle avec des tours, un rocher
+pendant, un mont à double cime, ou un promontoire
+bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos
+têtes; tu as vu ces images qui sont les spectacles que
+nous offre le sombre crépuscule?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ce qui nous paraît un coursier est effacé
+en moins d'une pensée par la séparation des nuages, et
+se confond avec eux comme l'eau dans l'eau.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton
+général n'est plus qu'une de ces formes imaginaires. Je
+suis encore Antoine, mais je ne puis plus garder ce corps
+visible, mon serviteur.&mdash;C'est pour l'Égypte que j'ai
+entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder
+le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui,
+pendant qu'il était à moi, s'était attaché un million de
+coeurs, perdus maintenant; elle, qui a arrangé les cartes
+avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma gloire au
+triomphe de mon ennemi.&mdash;Non, ne pleure pas, cher
+Éros; pour finir mes destins, je me reste à moi-même.
+<span class="stage2">(<i>Entre Mardian.</i>)</span> Oh! ta vile maîtresse! elle m'a volé mon
+épée!</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait,
+et elle a associé sans réserve sa fortune à la vôtre.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi.
+Elle m'a trahi, il faut qu'elle meure.</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;La mort est une dette que chacun ne peut
+payer qu'une fois, et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous
+vouliez faire est fait; elle a prévenu votre bras; et le dernier
+mot qu'elle a prononcé, c'est: <i>Antoine, généreux
+Antoine!</i> Elle a voulu encore prononcer votre nom, mais
+un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé
+entre ses lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre
+nom enseveli dans son sein.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Elle est morte?</p>
+
+<p>MARDIAN.&mdash;Morte.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la
+longue journée est finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi
+pour bien payé de ton message, puisque tu sors vivant
+de ces lieux. Va-t'en. <span class="stage2">(<i>Mardian sort</i>.)</span> Ôte-moi cette
+armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer
+les battements de mon coeur. Ô mes flancs! brisez-vous;
+toi, mon coeur, sois une fois plus fort que la chair
+qui t'emprisonne.&mdash;Dépêche, Éros, dépêche. Je ne
+suis plus un guerrier.&mdash;Débris de mon armure, allez
+loin de moi, vous avez été portés avec honneur.&mdash;Laissez-moi
+seul un moment.&mdash;<span class="stage2">(<i>Éros sort</i>.)</span> Ô Cléopâtre! je
+je vais te rejoindre, et implorer ton pardon par mes larmes.
+Allons, il faut finir, tout délai est un nouveau supplice.
+Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et
+n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait
+inutile, et nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse
+de ses propres efforts; apposons notre sceau, et tout est
+fini.&mdash;Éros!&mdash;Je viens, ô ma reine!&mdash;Éros!&mdash;Attends-moi
+dans ces lieux, où les ombres reposent sur les fleurs.
+Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
+regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de
+nos mânes. Didon et son Énée verront leur cour déserte,
+et toute la foule nous suivra.&mdash;Éros! Viens donc!</p>
+
+<p class="stage1">(Éros paraît.)</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Que veut mon maître?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu
+avec tant de déshonneur que les dieux abhorrent ma
+bassesse. Moi, qui avec mon épée partageais l'univers,
+moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune des
+cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du
+courage d'une femme. Mon âme est moins noble que la
+sienne, elle qui par sa mort dit à notre César: Je n'ai
+d'autre vainqueur que moi-même.&mdash;Éros, tu m'as juré
+que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles
+l'exigent bien maintenant), quand je me verrais poursuivi
+par une suite de malheurs et d'horreurs inévitables,
+alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort. Fais-le,
+le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas;
+c'est César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle
+la couleur sur tes joues.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que
+n'ont pu faire tous les traits des Parthes ennemis, lancés
+vainement contre vous?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres
+de la vaste Rome, voir ton maître les bras croisés, courbant
+son front humilié et le visage dompté par une
+honte pénétrante, tandis que l'heureux César, marchant
+devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui
+qui le suit?</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Non, je ne voudrais pas le voir.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Approche donc: car il n'y a qu'une blessure
+qui puisse me guérir. Allons, tire ton épée fidèle,
+qui dans tes mains fut tant de fois utile à ta patrie.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Ah! seigneur, pardonnez!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de
+faire ce que je te demande ici dès que je te l'ordonnerais?
+Obéis, ou je regarderai tous tes services passés
+comme des accidents involontaires; tire ton épée et approche.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Détournez donc de moi ce noble visage, fait
+pour être adoré de l'univers entier.</p>
+
+<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>détournant son visage</i>.</span>&mdash;Allons.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Mon épée est tirée.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle
+tu l'as tirée.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Mon cher maître, mon général, mon souverain,
+permettez qu'avant de frapper ce coup sanglant je
+vous dise adieu.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Tu l'as dit, ami. Adieu.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;A l'instant, Éros.</p>
+
+<p>ÉROS.&mdash;Eh bien! ici alors... <span class="stage2">(<i>Il se jette sur son épée</i>.)</span> C'est
+ainsi que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.</p>
+
+<p class="stage1">(Il expire.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;O toi! qui es trois fois plus noble que moi!
+brave Éros, tu m'apprends ce que je devrais et ce que
+tu n'as pu faire. Ma reine et le fidèle Éros ont, par leur
+courageux exemple, gagné sur moi de la gloire dans
+l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la
+mort, et je vole dans ses bras comme au lit de mon
+amante. Allons, c'en est fait, Éros, ton maître meurt
+selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris. (<i>Il se précipite
+sur son épée</i>.) Comment, pas mort encore? pas mort?
+Holà, gardes! Oh! achevez-moi!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Dercétas et la garde).</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;D'où viennent ces cris?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh!
+achevez ce que j'ai commencé.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.&mdash;L'astre est tombé.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;Sa période est achevée.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;Hélas! ô malheur!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Que celui de vous qui m'aime achève ma
+mort.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;Pas moi.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.&mdash;Ni moi.</p>
+
+<p>TROISIÈME GARDE.&mdash;Ni personne.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Ta fortune et ta mort font déserter tes
+amis. Que je montre seulement cette épée à César, et
+avec cette nouvelle je suis sûr d'être bien accueilli.</p>
+
+<p class="stage1">(Diomède entre.)</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Où est Antoine?</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Là, Diomède, là.</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Est-il en vie?&mdash;Veux-tu répondre?</p>
+
+<p class="stage1">(Dercétas sort.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et
+frappe; que j'achève de mourir.</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre
+m'envoie vers toi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quand t'a-t-elle envoyé?</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Dans le moment, seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Où est-elle?</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Elle est enfermée dans son monument:
+elle avait un pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle
+a vu que vous la soupçonniez, soupçon dont on
+ne trouvera jamais la preuve, de s'être arrangée avec
+César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
+vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite,
+craignant l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous
+déclarer la vérité, et je viens, je le crains bien, trop
+tard.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Trop tard, bon Diomède. Appelle mes
+gardes, je te prie.</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Holà! les gardes de l'empereur! Gardes,
+avancez, votre seigneur vous appelle.</p>
+
+<p class="stage1">(Les gardes entrent.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où
+est Cléopâtre; c'est le dernier service que je vous demanderai.</p>
+
+<p>UN GARDE.&mdash;Nous sommes désolés, seigneur, que
+vous ne puissiez pas survivre au dernier de tous vos fidèles
+serviteurs.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;O jour de calamité!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Allons, mes chers camarades, ne faites pas
+au sort barbare l'honneur de vos larmes; souhaitez la
+bienvenue aux coups qui viennent nous frapper. C'est
+se venger de lui que de les recevoir avec insouciance.
+Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à
+votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements.
+<span class="stage2">(Ils sortent, emportant Antoine.)</span></p>
+
+<h3>SCÈNE XIII</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Un mausolée.</p>
+
+<p class="stage1"><i>On voit sur une galerie</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE
+ET IRAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O Charmiane! c'en est fait, je ne sors
+plus d'ici!</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Consolez-vous, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non, je ne le veux pas... Les événements
+les plus étranges et les plus terribles seront les bienvenus;
+mais je dédaigne les consolations. L'étendue de
+ma douleur doit égaler la grandeur de sa cause. <span class="stage2">(<i>A Diomède,
+qui revient</i>.)</span> Comment? est-il mort?</p>
+
+<p>DIOMÈDE.&mdash;Pas encore, madame, mais la mort est sur
+lui. Regardez de l'autre côté du monument, ses gardes
+l'ont apporté jusqu'ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine paraît, porté par ses gardes.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O soleil! consume la sphère où tu te
+meus, et qu'une nuit éternelle couvre le visage changeant
+du monde!&mdash;O Antoine! Antoine! Antoine!&mdash;Aide-moi,
+Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
+élevons-le jusqu'à moi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur
+de César qu'Antoine succombe, Antoine seul a triomphé
+de lui-même.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine
+ne devait triompher d'Antoine; mais malheur à
+moi qu'il en soit ainsi!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant
+j'implore de la mort un moment pour que je
+puisse déposer sur tes lèvres encore un pauvre baiser, le
+dernier de tant de baisers.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne;
+mais je n'ose descendre, je crains d'être surprise...
+Jamais ce César, que la fortune accable de ses
+dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
+personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons
+de la force, les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais
+ta sage Octavie, avec son regard modeste et sa froide
+résolution, ne jouira du triomphe de me contempler;
+mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes;
+il faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> «Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes; mais
+elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques
+chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine,
+et elle, avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui
+furent présents à ce spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose
+si piteuse à voir.»</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;O hâtez-vous, ou je m'en vais!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon
+seigneur est lourd! La douleur a épuisé nos forces, et
+ajoute un nouveau poids à son corps. Ah! si j'avais la
+puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait
+sur ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter...
+Mais viens, viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours
+fous. Oh! viens, viens, viens. <span class="stage2">(<i>Ils enlèvent et montent
+Antoine.</i>)</span> Et sois le bienvenu, le bienvenu auprès de
+moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te raniment.
+Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais
+à force de baisers.</p>
+
+<p>TOUS.&mdash;O douloureux spectacle!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi
+un peu de vin pour que je puisse prononcer encore
+quelques paroles.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi
+accuser si hautement la fortune; que la fortune, perfide
+ouvrière, brise son rouet<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a> dans le dépit que lui causeront
+mes outrages.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>False housewife fortune break her wheel; wheel</i> veut dire <i>rouet</i>
+aussi bien que <i>roue</i>, et le rapport qui existe entre <i>housewife</i> et <i>wheel</i>
+(rouet) nous a décidé à adopter ce sens en dépit de la mythologie.
+Peut-être Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec la Destinée,
+qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus avec
+un rouet qu'on représente les Parques.</p>
+
+<p>AKTOINE.&mdash;Un mot, chère reine; assurez auprès de
+César votre honneur et votre sûreté... Ah!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ces deux choses ne vont pas ensemble.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous
+ceux qui entourent César, ne vous fiez qu'à Proculéius.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je me fierai à ma résolution et à mes
+mains, et non à aucun des amis de César.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;N'allez point gémir, ni vous lamenter sur
+le déplorable changement qui m'arrive au terme de ma
+carrière; charmez plutôt vos pensées par le souvenir de
+ma fortune passée, lorsque j'étais le plus noble, le plus
+grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
+honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque
+à mon compatriote; je suis un Romain vaincu avec
+honneur par un Romain. Ah! mon âme s'envole. Je n'en
+puis plus.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine expire.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O le plus généreux des mortels, veux-tu
+donc mourir? Tu n'as donc plus souci de moi?... Resterai-je
+dans ce monde insipide, qui, sans toi, n'est plus
+qu'un bourbier fangeux.&mdash;O mes femmes, voyez! Le roi
+de la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier
+de la guerre est flétri; la colonne des guerriers est renversée.
+Désormais les enfants et les filles timides marcheront
+de pair avec les hommes. Les prodiges sont finis,
+et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous
+la clarté de la lune.</p>
+
+<p class="stage1">(Elle s'évanouit.)</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Ah! calmez-Vous, madame.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Elle est morte aussi, notre maîtresse.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Reine...</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Madame...</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;O madame! madame! madame!</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Reine d'Égypte! souveraine...</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Tais-toi, tais-toi, Iras...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Non, je ne suis plus qu'une femme, et
+assujettie aux mêmes passions que la servante qui trait
+les vaches et exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait
+de jeter mon sceptre aux dieux barbares, et
+de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe jusqu'au
+jour où ils m'ont enlevé mon trésor.&mdash;Tout n'est
+plus que néant. La patience est une sotte et l'impatience
+est devenue un chien enragé... Est-ce donc un crime de
+se précipiter dans la secrète demeure de la mort, avant
+que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes
+femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons,
+Charmiane! Mes chères filles!... Ah! femmes, femmes,
+voyez, notre flambeau est éteint. <span class="stage2">(<i>Aux soldats d'Antoine.</i>)</span>&mdash;Bons
+amis, prenez courage, nous l'ensevelirons; ensuite,
+ce qui est brave, ce qui est noble, accomplissons-le
+en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous
+prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette
+grande âme est glacée. O mes femmes, mes femmes!
+suivez-moi, nous n'avons plus d'amis, que notre courage
+et la mort la plus courte.</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+
+<h2>ACTE CINQUIÈME</h2>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Le théâtre représente le camp de César.</p>
+
+<p class="stage1">CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE,<br/>
+GALLUS, <i>suite</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre,
+dis-lui que, dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer
+de nous que de tant différer.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;J'y vais, César.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser
+paraître ainsi devant nous?</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine,
+le meilleur des maîtres, et qui méritait les meilleurs
+serviteurs. Je ne l'ai point quitté, tant qu'il a été
+debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la vie que pour
+la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre
+à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour
+César. Si tu ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Qu'est-ce que tu dis?</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Je dis à César qu'Antoine est mort.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;La chute d'un si grand homme aurait dû faire
+plus de bruit. La terre aurait dû lancer les lions dans les
+rues des cités, et les habitans des cités dans les antres
+des lions.&mdash;La mort d'Antoine n'est pas le trépas d'un
+seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.</p>
+
+<p>DERCÉTAS.&mdash;Il est mort, César, non par la main d'un
+ministre public de la justice, non par un fer emprunté.
+Mais ce même bras qui inscrivait son honneur sur toutes
+ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce courage
+invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure;
+tu la vois teinte encore de son noble sang.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous avez l'air triste, mes amis.&mdash;Que les
+dieux me retirent leur faveur, si ces nouvelles ne sont
+pas faites pour mouiller les yeux des rois.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Et il est étrange que la nature nous force à
+gémir sur les actions que nous avons poursuivies avec
+le plus d'acharnement.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Ses vices et ses vertus se balançaient également.</p>
+
+<p>AGRIPPA.&mdash;Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité.
+Mais vous, dieux, vous voulez nous laisser toujours
+quelques faiblesses pour faire de nous des hommes.
+César s'attendrit.</p>
+
+<p>MÉCÈNE.&mdash;Quand un si grand miroir est offert à ses
+yeux, il faut bien qu'il se voie.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!&mdash;Mais
+nous sommes nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il
+fallait ou que je fusse offert moi-même à tes regards dans
+cet état d'abaissement, ou que je fusse spectateur du tien.
+Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers. Mais
+laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon
+frère, mon collègue dans toutes mes entreprises, mon
+associé à l'empire, mon ami et mon compagnon au premier
+rang des batailles; le bras de mon propre corps, le
+coeur où le mien allumait son courage... Que nos inconciliables
+étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour
+en venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je
+vous dirai mes pensées dans un moment plus convenable.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Le message de cet homme se devine dans son
+air; nous entendrons ce qu'il dira.&mdash;D'où viens-tu?</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien:
+la reine, ma maîtresse, confinée dans le seul asile
+qui lui reste, dans son tombeau, désire être instruite de
+vos intentions pour pouvoir se préparer au parti que la
+nécessité la forcera d'embrasser.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra
+bientôt, par quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable
+et doux nous lui réservons. César ne peut vivre
+que pour être généreux.</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Que les dieux te gardent donc!</p>
+
+<p class="stage1">(Le messager sort.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine
+qu'elle ne craigne de nous aucune humiliation; donne-lui
+les consolations qu'exigera la nature de ses chagrins,
+de peur que dans le sentiment de sa grandeur elle ne
+déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre,
+conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.&mdash;Va,
+et reviens en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura
+dit, et comment tu l'auras trouvée.</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;J'obéis, César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Gallus, accompagne-le.&mdash;Où est Dolabella,
+pour seconder Proculéius?</p>
+
+<p class="stage1">(Gallus sort.)</p>
+
+<p>AGRIPPA et MÉCÈNE.&mdash;Dolabella!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel
+emploi je l'ai chargé... Il sera prêt à temps.&mdash;Suivez-moi
+dans ma tente; vous allez voir avec quelle répugnance
+j'ai été engagé dans cette guerre, quelle douceur et quelle
+modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
+vous en convaincre par toutes les preuves que je puis
+vous montrer.</p>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+
+<p class="stage1">Alexandrie.&mdash;Intérieur du mausolée.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CLÉOPÂTRE, CHARMIANE ET IRAS.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Mon désespoir commence à se calmer.
+C'est un pauvre honneur que d'être César; il n'est pas la
+fortune, mais seulement son esclave et un agent de ses
+volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
+toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents,
+emprisonne toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche
+désormais de sentir cette boue qui nourrit le mendiant
+et César.</p>
+
+<p class="stage1">(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du<br/>
+mausolée.)</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;César m'envoie saluer la reine d'Égypte,
+et vous demander de sa part quels désirs raisonnables
+vous voulez qu'il vous accorde.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Quel est ton nom?</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Mon nom est Proculéius.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur du mausolée</i>.</span>&mdash;Antoine m'a
+parlé de toi, il m'a recommandé de te donner ma confiance;
+mais je ne m'embarrasse guère qu'on me trompe,
+je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton maître
+est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
+qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander
+moins qu'un royaume. S'il lui plait de me donner, pour
+mon fils, l'Égypte conquise, il me rendra ce qui m'appartient,
+et je fléchirai le genou devant lui avec reconnaissance.</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Ayez bon courage; vous êtes tombée
+dans des mains royales; ne craignez rien. Livrez votre
+sort à mon maître avec une pleine confiance, il est une
+source de bienfaits, si abondante qu'elle se répand sur
+tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer
+votre douce soumission, et vous trouverez un conquérant
+dont la générosité plaidera pour vous quand il se verra
+implorer à genoux.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de
+sa fortune, et que je lui envoie le diadème qu'il a conquis.
+Je prends à toute heure des leçons d'obéissance, et
+j'aurai du plaisir à voir son visage.</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage,
+car je sais que votre sort touche celui qui l'a causé.</p>
+
+<p>GALLUS.&mdash;Vous voyez combien il est aisé de la surprendre
+<span class="stage2">(<i>à Proculéius et aux soldats</i>)</span>: gardez-la jusqu'à
+l'arrivée de César. <span class="stage2">(<i>Gallus sort.&mdash;Ici Proculéius et deux
+gardes escaladent le monument par une échelle, entrent par
+une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns des gardes
+forcent les portes</i>.)</span></p>
+
+<p>IRAS.&mdash;O grande reine!</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;O Cléopâtre! tu es prise, reine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Vite, vite, ô ma main!</p>
+
+<p class="stage1">(Elle tire un poignard.)</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez
+pas sur vous cette fureur; je ne veux que vous secourir,
+et non vous trahir.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Quoi! on veut me priver même de la
+mort qui empêche les chiens de languir?</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Cléopâtre, ne trompez pas la générosité
+de mon maître, en vous détruisant vous-même; que
+l'univers voie éclater sa grandeur d'âme; votre mort
+l'empêcherait à jamais.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O mort, où es-tu? Viens à moi, viens;
+oh! viens, et frappe une reine qui vaut bien des enfants
+et des mendiants.</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Calmez-vous, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture,
+je ne boirai pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le
+temps à déclarer mes résolutions, je ne dormirai pas
+non plus. César a beau faire, je saurai détruire cette prison
+mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra jamais
+traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée
+par les calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on
+pour me donner en spectacle à la valetaille de Rome,
+et pour essuyer ses sarcasmes et ses anathèmes? Plutôt
+chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
+l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil!
+plutôt devenir la proie des insectes et un objet d'horreur!
+plutôt prendre pour gibet les hautes Pyramides de
+mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Vous portez ces pensées d'horreur plus
+loin que César ne vous en donnera de raisons.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dolabella.)</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Proculéius, César, ton maître, sait ce que
+tu as fait, et il t'envoie chercher. Je prends la reine sous
+ma garde.</p>
+
+<p>PROCULÉIUS.&mdash;Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise,
+traitez-la avec douceur.&mdash;Madame, si vous daignez vous
+servir de moi, je dirai à César tout ce dont vous me
+chargerez.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dis que je veux mourir.</p>
+
+<p class="stage1">(Proculéius et les soldats sortent.)</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Illustre reine, vous avez entendu parler
+de moi.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je n'en sais rien....</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Sûrement, vous me connaissez.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu
+ou entendu.&mdash;Vous souriez quand un enfant ou une
+femme vous racontent leurs songes, n'est-ce pas votre
+habitude?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Je ne vous comprends pas, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé
+Antoine: Oh! que le ciel m'accorde encore un pareil
+sommeil, où je puisse revoir encore un pareil mortel!</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;S'il vous plaisait....</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Son visage était comme les cieux; on y
+voyait un soleil et une lune, qui, dans leur cours, éclairaient
+le petit O qu'on appelle la terre.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Parfaite créature....</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ses jambes écartées touchaient les deux
+rives de l'océan; son bras étendu servait de cimier au
+monde. Sa voix, quand il parlait à ses amis, avait la
+sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
+menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement
+du tonnerre. Sa générosité ne connaissait point
+d'hiver; c'était un automne qui devenait plus riche à
+chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le dauphin,
+dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément
+dans lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient
+sa livrée; des royaumes et des îles tombaient de
+sa poche comme des pièces d'argent.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Cléopâtre...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse
+exister jamais, un homme comme celui que j'ai vu en
+songe?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Non, aimable reine.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Vous mentez, et les dieux vous entendent.
+Mais s'il existe, ou s'il a jamais existé, un homme semblable,
+c'est un prodige qui passe la puissance des songes.
+La nature manque ordinairement de pouvoir pour égaler
+les étranges créations de l'imagination; et cependant,
+lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix,
+et rejeta bien loin tous les fantômes.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Écoutez-moi, madame, votre perte est,
+comme vous, inestimable, et vos regrets en égalent la
+grandeur. Puissé-je ne jamais atteindre au succès que je
+poursuis, si le contre-coup de votre douleur ne me fait
+pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de
+mon coeur!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous
+ce que César veut faire de moi?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;J'hésite à vous dire ce que je voudrais
+que vous sussiez.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Parlez, seigneur, je vous prie.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Quoique César soit généreux....</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il veut me traîner en triomphe?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Il le veut, madame, je le sais.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)</p>
+
+<p>Faites place.&mdash;César!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Où est la reine d'Égypte?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;C'est l'empereur, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Cléopâtre se prosterne à genoux.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Levez-vous, vous ne devez point fléchir les
+genoux; je vous en prie, levez-vous, reine d'Égypte.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il
+faut que j'obéisse à mon maître, à mon souverain.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;N'ayez point de si sombres idées: le souvenir
+de tous les outrages que nous avons reçus de vous,
+quoique marqués de notre sang, est effacé, ou nous n'y
+voyons que des événements dont le hasard seul est coupable.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Seul arbitre du monde, je ne puis défendre
+assez bien ma cause pour me justifier; mais j'avoue que
+j'ai été gouvernée par ces faiblesses qui ont souvent
+avant moi déshonoré mon sexe.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés
+à les excuser qu'à les aggraver. Si vous répondez à
+nos vues, qui sont pour vous pleines de bonté, vous
+trouverez de l'avantage dans ce changement; mais si
+vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de
+cruauté en suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez
+de mes bienfaits, vous précipiterez vous-même vos
+enfants dans une ruine, dont je suis prêt à les sauver, si
+vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
+vous.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;L'univers est ouvert devant vos pas: il
+est à vous; et nous, qui sommes vos écussons et vos trophées,
+nous serons attachés au lieu où il vous plaira...
+Seigneur, voici...</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'est de Cléopâtre même que je veux prendre
+conseil sur tout ce qui l'intéresse.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Voilà l'état<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a> de mes richesses, de l'argenterie
+et des bijoux que je possède. Il est exact; et
+jusqu'aux moindres effets, rien n'y est omis. Où est
+Séleucus?</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances qu'elle
+pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses trésoriers
+nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour
+faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
+recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si
+fort pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux
+cheveux et luy donna plusieurs coups de poing sur le visage.
+César s'en prit à rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc,
+César, n'est-ce pas une grande indignité, que tu ayes bien daigné
+prendre la peine de venir vers moi, et m'ayes fait l'honneur de
+parler avec moi chestive, réduite en si piteux et si misérable
+estat, et puis que mes serviteurs me viennent accuser, si j'ai
+peut-être mis à part et réservé quelques bagues et joyaux propres
+aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en
+parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à
+Octavia et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen
+tu me fusses plus doux et plus gracieux.»</p>
+
+<p>SÉLEUCUS.&mdash;Me voici, madame.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise,
+au péril de sa tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la
+vérité, Séleucus.</p>
+
+<p>SÉLEUCUS.&mdash;Madame, j'aimerais mieux me coudre les
+lèvres que d'affirmer, au péril de ma tête, ce qui
+n'est pas.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Qu'ai-je donc gardé?</p>
+
+<p>SÉLEUCUS.&mdash;Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre
+prudence.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O vois, César, considère comme la fortune
+est suivie! Mes serviteurs vont devenir les tiens; et si
+nous changions de sort, les tiens deviendraient les miens.&mdash;L'ingratitude
+de Séleucus me rend furieuse.&mdash;O lâche
+esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!&mdash;Quoi! tu
+t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais
+eusses-tu des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura
+t'atteindre, vil esclave, scélérat sans âme, chien, ô le
+plus lâche des hommes!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Aimable reine, souffrez que je vous prie....</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O César, quel sanglant affront pour moi!...
+Lorsque vous, dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez
+honorer de votre visite une infortunée, mon propre
+serviteur viendra augmenter le poids de mes disgrâces
+par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je
+me serais réservé quelques frivoles parures de femme,
+quelques bagatelles sans valeur, de ces légers cadeaux
+qu'on offre à ses amis intimes; et encore quand j'aurais
+mis à part quelque objet d'une plus grande valeur pour
+Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession,
+devrais-je être dévoilée par un homme que j'ai nourri?
+O dieux, cette noirceur me précipite encore plus bas que
+l'abîme où j'étais tombée! <span class="stage2">(<i>A Séleucus</i>)</span> De grâce, va-t'en,
+ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore sous les
+cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu
+aurais pitié de moi!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ne réplique pas, Séleucus.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Que l'on sache que nous autres, grands
+de la terre, sommes accusés des fautes des autres; et que,
+lorsque nous tombons, nous répondons des crimes d'autrui.
+Nous sommes bien à plaindre!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en
+réserve, ni de ce que vous avez déclaré, n'entrera dans
+le registre de mes conquêtes. Que tout cela reste à vous,
+disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est point
+un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets
+vendus par des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez
+de vous voir captive de vos pensées. Non, chère reine,
+notre intention est de régler votre sort sur les avis que
+vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez,
+l'intérêt et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un
+ami dans César; ainsi, adieu.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O mon maître et mon souverain!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Non, non, madame.&mdash;Adieu.</p>
+
+<p class="stage1">(César sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Il me flatte, mes filles, il me flatte de
+belles paroles pour me faire oublier ce que je dois à ma
+gloire. Mais écoute, Charmiane....</p>
+
+<p class="stage1">(Elle parle bas à Charmiane.)</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Finissez, madame, le jour brillant est passé,
+et nous entrons dans les ténèbres.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Va au plus vite.&mdash;J'ai déjà donné les
+ordres, tout est arrangé. Va, et dépêche-toi.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;J'y vais, madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Dolabella revient.)</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Où est la reine?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;La voici, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Charmiane sort.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dolabella?</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Madame, comme je vous l'ai juré sur vos
+ordres, auxquels mon attachement me fait un devoir
+religieux d'obéir, je viens vous annoncer que César a
+résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans
+trois jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants.
+Profitez de votre mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs
+et ma promesse.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter
+envers vous.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine;
+il faut que je me rende auprès de César.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Adieu, et merci. <span class="stage2">(<i>Dolabella sort</i>.)</span> Iras,
+qu'en penses-tu? Tu seras donc promenée dans les rues
+de Rome comme une marionnette d'Égypte, ainsi que
+moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers crasseux,
+leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans
+leurs bras pour nous montrer: nous serons au milieu du
+nuage de leurs haleines épaisses, empestées par des mets
+grossiers, et nous serons obligées d'en respirer la vapeur
+fétide.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Que les dieux nous en préservent!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras.
+D'insolents licteurs nous montreront au doigt comme
+des courtisanes publiques; de misérables rimeurs nous
+chansonneront sur des airs discordants; les histrions, en
+improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
+aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie:
+Antoine, ivre, sera amené sur la scène, et moi je verrai
+quelque écolier à la voix glapissante, représenter Cléopâtre,
+et avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;O grands dieux!...</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, cela est certain.</p>
+
+<p>IRAS.&mdash;Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis
+bien sûre que mes ongles sont plus forts que mes yeux.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous
+ces préparatifs, et de déjouer leurs absurdes projets.
+<span class="stage2">(<i>Charmiane revient</i>.)</span> C'est toi, Charmiane!&mdash;Allons, mes
+femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes plus
+brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus,
+au-devant de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.&mdash;Oui,
+courageuse Charmiane, nous en finirons; et quand tu
+auras rempli cette dernière tâche, je te donnerai la permission
+de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
+ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce
+bruit?</p>
+
+<p class="stage1">(Iras sort.&mdash;On entend un bruit dans l'intérieur.)</p>
+
+<p>UN GARDE.&mdash;Il y a un paysan qui veut absolument être
+introduit devant Votre Majesté; il vous apporte des figues.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Qu'on le fasse entrer. <span class="stage2">(<i>Le garde sort</i>.)</span> Quel
+faible instrument suffit pour exécuter une grande action!
+Il m'apporte la liberté. Ma résolution est prise, et je ne
+sens plus rien en moi d'une femme. Des pieds à la tête je
+suis changée en marbre inflexible; maintenant la lune
+inconstante n'est plus ma planète.</p>
+
+<p class="stage1">(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)</p>
+
+<p>LE GARDE.&mdash;Voilà cet homme.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. <span class="stage2">(<i>Le garde
+sort.</i>) (<i>Au paysan.</i>)</span> As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue
+sans douleur?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais
+pas être la cause que vous eussiez envie de le toucher;
+car sa morsure est immortelle: ceux qui en meurent
+n'en reviennent jamais, ou bien rarement.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Te rappelles-tu quelques personnes qui
+en soient mortes?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Plusieurs; des hommes, et des femmes
+aussi; pas plus tard qu'hier, j'ouïs parler d'une femme,
+une fort honnête femme, mais un peu sujette à mentir<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>;
+ce qui ne convient pas à une femme, à moins que
+ce ne soit en tout honneur. On disait comment elle était
+morte de cette morsure, quelle douleur elle avait ressentie.
+Vraiment, elle rend un fort bon témoignage à
+cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on dit ne
+sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
+dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Le paysan plaisante ici sur le verbe <i>to lie</i>, mentir et se coucher,
+<i>to lie in the uay of honesty</i> est <i>se coucher</i> en tout honneur
+avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à
+expliquer.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Va-t'en, adieu.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec
+cette bête.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Adieu.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera
+son devoir de ver.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Oui, oui, adieu.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Songez bien, madame, qu'il ne faut donner
+le ver à garder qu'à des personnes prudentes, car il
+n'y a, ma foi, rien de bon à attendre du ver.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en
+prie; car il ne vaut pas la nourriture.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Et moi, me mangerait-il?</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Vous ne devez pas croire que je sois assez
+simple pour ne pas savoir que le diable lui-même ne
+voudrait pas manger une femme: je sais bien aussi que
+la femme est un mets digne des dieux, quand le diable
+ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de
+diables font un grand tort aux dieux dans les femmes;
+car sur dix femmes que font les dieux, les diables en
+corrompent cinq.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Allons, laisse-moi; adieu.</p>
+
+<p>LE PAYSAN.&mdash;Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup
+de plaisir avec ce ver.</p>
+
+<p class="stage1">(Le paysan sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne.
+Je sens en moi des désirs impatients d'immortalité:
+c'en est fait; le jus de la grappe d'Égypte n'humectera
+plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
+me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le
+vois se lever pour louer mon acte de courage, je l'entends
+se moquer de la fortune de César, Les dieux commencent
+par donner le bonheur aux hommes, pour excuser
+le courroux à venir.&mdash;Mon époux, je viens!&mdash;Que mon
+courage prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de
+feu, et je rends à la terre grossière mes autres éléments.&mdash;Bon,
+avez-vous fini?&mdash;Venez donc, et recueillez la dernière
+chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre Charmiane.
+Iras, adieu pour jamais. <span class="stage2">(<i>Elle les embrasse. Iras tombe et
+meurt.</i>)</span> Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic?
+Quoi, tu tombes? As-tu pu quitter la vie aussi doucement,
+le trait de la mort n'est donc pas plus redoutable
+que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
+encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement
+du monde, tu lui dis qu'il ne vaut pas la peine de
+lui faire nos adieux.</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Dissous-toi, épais nuage, et change-toi
+en pluie; que je puisse dire que les dieux eux-mêmes
+pleurent.</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Cet exemple m'accuse de lâcheté.&mdash;Si
+elle rencontre avant moi mon Antoine à la belle chevelure,
+il l'interrogera sur mon sort, et lui donnera ce baiser
+qui est le ciel pour moi. <span class="stage2">(<i>A l'aspic qu'elle applique
+sur son sein</i>.)</span> Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë
+tranche d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie.
+Allons, pauvre animal venimeux, courrouce-toi et
+achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je puisse
+t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;O astre de l'Orient!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas
+mon enfant sur mon sein, qui endort sa nourrice en
+tétant?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!</p>
+
+<p>CLÉOPÂTRE.&mdash;O toi! suave comme un baume, doux
+comme l'air, tendre... O Antoine!&mdash;<span class="stage2">(<i>Elle applique un
+autre aspic sur son bras</i>.)</span> Allons, viens, toi aussi.&mdash;Pourquoi
+rester plus longtemps?...</p>
+
+<p class="stage1">(Elle meurt.)</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Dans ce monde odieux?...&mdash;Allons!
+adieu donc.&mdash;Maintenant, vante-toi, mort! tu as en ta
+possession une beauté sans égale. Beaux yeux, astres de
+lumière <span class="stage2">(<i>en lui fermant les yeux</i>)</span>, fermez-vous, et que jamais
+deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char
+doré de Phébus!...&mdash;Votre couronne est dérangée; je
+veux la redresser, et après jouer aussi mon rôle.</p>
+
+<p class="stage1">(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;Où est la reine?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Parlez bas, ne l'éveillez point.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;César a envoyé...</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;Un messager trop lent... <span class="stage2">(<i>Elle s'applique
+un aspic.</i>)</span> Oh! viens, allons vite, hâte-toi; je commence à
+te sentir.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE,&mdash;Approchons. Oh! tout n'est pas en
+ordre; César est trompé.</p>
+
+<p>SECOND GARDE.&mdash;Voilà Dolabella que César avait envoyé;
+appelez-le.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien
+fait, Charmiane?</p>
+
+<p>CHARMIANE.&mdash;C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse
+issue de tant de rois illustres... Ah! soldat!...</p>
+
+<p class="stage1">(Elle expire.)</p>
+
+<p>DOLABELLA <span class="stage2"><i>entre</i>.</span>&mdash;Comment cela va-t-il ici?</p>
+
+<p>SECOND GARDE.&mdash;Tout est mort.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;César, tes conjectures ont rencontré
+juste: tu viens voir de tes yeux l'acte funeste que tu as
+tant cherché à prévenir.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend crier derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>Place; faites place à César.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent César et sa suite.)</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Ah! seigneur, vous êtes un devin trop
+habile: ce que vous craigniez est arrivé.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein,
+et en souveraine elle a suivi sa volonté.&mdash;Le genre
+de leur mort? Je ne vois sur elle aucune trace de sang.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Qui les a quittées le dernier?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;Un pauvre paysan qui leur a apporté
+des figues. Voilà encore sa corbeille.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Empoisonnées alors?</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;César, Charmiane, que vous voyez
+là, vivait encore il n'y a qu'un moment. Elle était debout
+et parlait. Je l'ai trouvée arrangeant le diadème sur le
+front de sa maîtresse morte; elle tremblait en se tenant
+debout, et tout à coup elle est tombée.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du
+poison, on le reconnaîtrait à quelque enflure extérieure.
+Mais elle semble s'être endormie comme si elle voulait
+attirer encore un autre Antoine dans les filets de ses grâces.</p>
+
+<p>DOLABELLA.&mdash;Là, sur son sein, paraît une trace de
+sang et un peu d'enflure; la même marque paraît sur
+son bras.</p>
+
+<p>PREMIER GARDE.&mdash;C'est la trace d'un aspic; et ces
+feuilles de figuier ont sur elles une viscosité comme celle
+que les aspics laissent après eux dans les cavernes du
+Nil.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Il est probable que c'est ainsi qu'elle est
+morte, car son médecin m'a dit qu'elle avait fait des
+expériences sans fin sur les genres de mort les plus-faciles.
+<span class="stage2">(<i>Aux gardes</i>.)</span> Enlevez-la dans son lit, et emportez
+ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès
+de son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé
+un couple aussi fameux. D'aussi grandes catastrophes
+frappent ceux qui en sont les auteurs; et la pitié
+qu'inspire leur histoire rendra leur nom aussi célèbre
+que celui du vainqueur qui les a réduits à cette extrémité.&mdash;Notre
+armée, dans une pompe solennelle, suivra
+leur convoi funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella,
+ayez soin que le plus grand ordre préside à cette
+solennité<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<p class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a>
+</p>
+
+<p class="footnote">
+Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'<i>Antoine et Cléopâtre</i>
+pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de Shakspeare,
+la plus remarquable est la tragédie de Dryden: <i>All for love</i>
+or <i>the World well lost</i>. Elle a plus de régularité, plus d'égalité
+dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées, et
+des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on
+y rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages
+et de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent
+le vrai génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il
+a imité le <i>divin</i> Shakspeare dans son style; en conséquence il
+s'est écarté comme lui de sa méthode ordinaire d'écrire en vers
+rimés. On distingue aussi dans plus d'un endroit ces imitations,
+et le lecteur qui connaît un peu Shakspeare aperçoit tout de suite
+les passages imités de plusieurs de ses tragédies. Dryden se flatte,
+par cette imitation, de s'être surpassé dans cette pièce, que les critiques
+anglais reconnaissent pour être la meilleure qu'il ait faite.</p>
+
+<p class="footnote">
+L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste
+à Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du
+luxe, et par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer
+le jour de sa naissance. Une des plus belles scènes du premier
+acte, à laquelle Dryden lui-même donne la préférence sur toutes
+celles qu'il ait jamais faites, c'est la scène entre Antoine découragé
+et presque désespéré, et son ami, le vertueux et brave Ventidius,
+qui lui reproche ses débauches et sa passion pour le plaisir.
+D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine, qui cependant
+revient insensiblement au sentiment de reconnaissance qu'il doit
+aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la résolution
+de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle
+tentative contre Octave.</p>
+
+<p class="footnote">
+Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement
+inquiète et mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle
+ménage encore un rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à
+son projet. En vain Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse
+entrevue. Antoine se fait d'abord violence, et lui reproche
+tout ce qu'elle lui a fait négliger et perdre. Elle se justifie,
+et lui apprend les offres séduisantes que César lui a fait faire,
+et qu'elle a rejetées pour lui. Ce faible Romain se laisse enfin
+tellement séduire qu'il renonce à tous ses projets héroïques, et
+reste auprès d'elle.</p>
+
+<p class="footnote">
+Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que
+Cléopâtre lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour
+l'en arracher, et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui
+apprend les conditions avantageuses d'un accommodement avec
+César. Ventidius croit les devoir à sa médiation et à son amitié,
+mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas contribué, et dit qu'il
+veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son épouse, avec ses
+deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de froideur
+et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et réveille en
+lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée d'Octavie,
+lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans
+une scène très-courte qui finit le troisième acte.</p>
+
+<p class="footnote">
+Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse;
+il en charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des
+charmes de Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de
+lui déclarer son amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas,
+profite de cet aveu pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer
+sa passion. Ventidius et Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre
+avec Dolabella; ils la racontent à Antoine, qui, indigné
+contre eux, leur en fait les plus amers reproches. Ils se justifient
+tous deux, et Cléopâtre en rejette toute la faute sur Alexas, qui
+lui avait conseillé de piquer sa jalousie pour le retenir. Ils se
+séparent.</p>
+
+<p class="footnote">
+Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille
+navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle
+toute la flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de
+César. Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge
+dans le découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère,
+se retire dans son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la
+nouvelle de sa feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir
+d'Antoine; il prie Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci
+s'étant poignardé lui-même, Antoine se précipite sur son épée.
+Cléopâtre accourt, le trouve mourant, et elle se donne aussi la
+mort, comme dans Shakspeare.</p>
+
+<p class="footnote">
+Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden
+avec celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup
+plus de situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné.
+Quiconque lira cette pièce de Dryden y verra partout les soins
+et le travail du poëte, qui, avant de commencer son ouvrage, s'est
+bien pénétré de son sujet et des plus petites circonstances qui y
+avaient trait, par la lecture de Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius,
+sources où il a puisé. Il est vrai qu'on ne trouvera pas
+tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils n'y manquent pas
+complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du lecteur,
+il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera oublier ou
+négliger toutes les froides réflexions de la critique.</p>
+
+<p class="footnote">
+L'<i>Antoine et Cléopâtre</i> de sir Cari Sedley est bien au-dessous de
+la tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en
+connais que l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même
+auteur, intitulée: <i>Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony,
+a tragedy in imitation of the Roman way of writing</i>: elle
+est imprimée avec une collection in-4 de quelques oeuvres de
+Sedley, mise au jour par le capitaine Ayloffe, à Londres, 1702.
+Elle est en vers rimés et dans un style très-inégal, souvent très-enflé,
+quelquefois noble, et très-souvent faible. Les efforts de César
+pour engager Cléopâtre à quitter Antoine en font le principal
+sujet: cette princesse va même jusqu'à le trahir. En général le
+poëte s'est écarté en différentes occasions de la vérité de l'histoire;
+mais les épisodes de son invention n'ont pas une grande valeur.
+Il amène, par exemple, sur la scène un grand scélérat, Achillas,
+à qui il fait ourdir des trames secrètes pour s'emparer du trône
+d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse Iras. L'imitation
+du <i>style romain</i>, qu'annonce le titre de la pièce, ne se trouve que
+dans les choeurs des quatre premiers actes; encore manquent-ils
+du vrai <i>style lyrique</i>.</p>
+
+<p>
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+</p>
+
+<div style='display:block; margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***</div>
+<div style='text-align:left'>
+
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+</div>
+
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+Project Gutenberg&#8482; is synonymous with the free distribution of
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+exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
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+</div>
+
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg&#8482; collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg&#8482; and future
+generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
+Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org.
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+</div>
+
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non-profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation&#8217;s EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
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+</div>
+
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+to date contact information can be found at the Foundation&#8217;s website
+and official page at www.gutenberg.org/contact
+</div>
+
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+</div>
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+
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+</div>
+
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+ways including checks, online payments and credit card donations. To
+donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
+</div>
+
+<div style='display:block; font-size:1.1em; margin:1em 0; font-weight:bold'>
+Section 5. General Information About Project Gutenberg&#8482; electronic works
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
+Gutenberg&#8482; concept of a library of electronic works that could be
+freely shared with anyone. For forty years, he produced and
+distributed Project Gutenberg&#8482; eBooks with only a loose network of
+volunteer support.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Project Gutenberg&#8482; eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
+the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
+necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
+edition.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+Most people start at our website which has the main PG search
+facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>.
+</div>
+
+<div style='display:block; margin:1em 0'>
+This website includes information about Project Gutenberg&#8482;,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+</div>
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+</div>
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+status under the laws that apply to them.
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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
+eBook #15942 (https://www.gutenberg.org/ebooks/15942)
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+++ b/old/15942-8.txt
@@ -0,0 +1,5656 @@
+The Project Gutenberg EBook of Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Antoine et Cléopâtre
+
+Author: William Shakespeare
+
+Translator: François Pierre Guillaume Guizot
+
+Release Date: May 30, 2005 [EBook #15942]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+Note du transcripteur:
+
+======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre. — Macbeth. — Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+======================================================================
+
+ANTOINE
+ET
+CLÉOPÂTRE
+
+
+TRAGÉDIE
+
+
+
+NOTICE SUR ANTOINE ET CLÉOPÂTRE
+
+
+On critiquera sans doute, dans cette pièce, le peu de liaison des
+scènes entre elles, défaut qui tient à la difficulté de rassembler une
+succession rapide et variée d'évènements dans un même tableau; mais
+cette variété et ce désordre apparent tiennent la curiosité toujours
+éveillée, et un intérêt toujours plus vif émeut les passions du lecteur
+jusqu'au dernier acte. Il ne faut cependant commencer la lecture
+d'_Antoine et Cléopâtre_ qu'après s'être pénétré de la _Vie d'Antoine_
+par Plutarque: c'est encore à cette source que le poëte a puisé son
+plan, ses caractères et ses détails.
+
+Peut-être les caractères secondaires de cette pièce sont-ils plus
+légèrement esquissés que dans les autres grands drames de Shakspeare;
+mais tous sont vrais, et tous sont à leur place. L'attention en est
+moins distraite des personnages principaux qui ressortent fortement, et
+frappent l'imagination.
+
+On voit dans Antoine un mélange de grandeur et de faiblesse;
+l'inconstance et la légèreté sont ses attributs; généreux, sensible,
+passionné, mais volage, il prouve qu'à l'amour extrême du plaisir,
+un homme de son tempérament peut joindre, quand les circonstances
+l'exigent, une âme élevée, capable d'embrasser les plus nobles
+résolutions, mais qui cède toujours aux séductions d'une femme.
+
+Par opposition au caractère aimable d'Antoine, Shakspeare nous peint
+Octave César faux, sans courage, d'une âme étroite, hautaine et
+vindicative. Malgré les flatteries des poëtes et des historiens,
+Shakspeare nous semble avoir deviné le vrai caractère de ce prince,
+qui avoua lui-même, en mourant, qu'il avait porté un masque depuis son
+avènement à l'empire.
+
+Lépide, le troisième triumvir, est l'ombre au tableau à côté d'Antoine
+et de César; son caractère faible, indécis et sans couleur, est tracé
+d'une manière très-comique dans la scène où Énobarbus et Agrippa
+s'amusent à singer son ton et ses discours. Son plus bel exploit est
+dans la dernière scène de l'acte précédent, où il tient bravement tête
+à ses collègues, le verre à la main, encore est-on oblige d'emporter
+ivre-mort ce TROISIÈME PILIER DE L'UNIVERS.
+
+On regrette que le jeune Pompée ne paraisse qu'un instant sur la scène;
+peut-être oublie-t-il trop facilement sa mission sacrée, de venger un
+père, après la noble réponse qu'il adresse aux triumvirs; et l'on est
+presque tenté d'approuver le hardi projet de ce Ménécrate qui dit avec
+amertume: Ton père, ô Pompée, n'eût jamais fait un traité semblable.
+Mais Shakspeare a suivi ici l'histoire scrupuleusement. D'ailleurs l'art
+exige que l'intérêt ne soit pas trop dispersé dans une composition
+dramatique; voilà pourquoi l'aimable Octavie ne nous est aussi montrée
+qu'en passant; cette femme si douce, si pure, si vertueuse, dont les
+grâces modestes sont éclipsées par l'éclat trompeur et l'ostentation de
+son indigne rivale.
+
+Cléopâtre est dans Shakspeare cette courtisane voluptueuse et rusée que
+nous peint l'histoire; comme Antoine, elle est remplie de contrastes:
+tour à tour vaniteuse comme une coquette et grande comme une reine,
+volage dans sa soif des voluptés, et sincère dans son attachement pour
+Antoine; elle semble créée pour lui et lui pour elle. Si sa passion
+manque de dignité tragique, comme le malheur l'ennoblit, comme elle
+s'élève à la hauteur de son rang par l'héroïsme qu'elle déploie à ses
+derniers instants! Elle se montre digne, en un mot, de partager la tombe
+d'Antoine.
+
+Une scène qui nous a semblé d'un pathétique profond, c'est celle où
+Énobarbus, bourrelé de remords de sa trahison, adresse à la Nuit une
+protestation si touchante, et meurt de douleur en invoquant le nom
+d'Antoine, dont la générosité l'a rappelé au sentiment de ses devoirs.
+
+Johnson prétend que cette pièce n'avait point été divisée en actes
+par l'auteur, ou par ses premiers éditeurs. On pourrait donc altérer
+arbitrairement la division que nous avons adoptée d'après le texte
+anglais; peut-être, d'après cette observation de Johnson, Letourneur
+s'était-il cru autorisé à renvoyer deux ou trois scènes à la fin, comme
+oiseuses ou trop longues; nous les avons scrupuleusement rétablies.
+
+Selon le docteur Malone, la pièce d'_Antoine et Cléopâtre_ a été
+composée en 1608, et après celle de _Jules César_ dont elle est en
+quelque sorte une suite, puisqu'il existe entre ces deux tragédies
+la même connexion qu'entre les tragédies historiques de l'histoire
+anglaise.
+
+
+
+ANTOINE ET CLÉOPATRE
+
+TRAGÉDIE
+
+
+PERSONNAGES
+
+ MARC-ANTOINE, }
+ OCTAVE CÉSAR, } triumvirs.
+ M. EMILIUS LEPIDUS, }
+ SEXTUS POMPEIUS.
+ DOMITIUS ENOBARBUS, }
+ VENTIDIUS, }
+ EROS, } amis
+ SCARUS, } d'Antoine
+ DERCÉTAS, }
+ DEMETRIUS, }
+ PHILON, }
+ MECENE, }
+ AGRIPPA, }
+ DOLABELLA, } amis de César.
+ PROCULÉIUS, }
+ THYREUS, }
+ GALLUS, }
+ MENAS, } amis de Pompée.
+ MENECRATE,}
+ VARIUS, }
+ TAURUS, lieutenant de César.
+ CASSIDIUS, lieutenant d'Antoine.
+ SILIUS, officier de l'armée de Ventidius.
+ EUPHRODIUS, député d'Antoine à
+ César.
+ ALEXAS, MARDIAN, SELEUCUS et
+ DIOMEDE, serviteurs de Cléopâtre
+ UN DEVIN.
+ UN PAYSAN.
+ CLÉOPATRE, reine d'Égypte.
+ OCTAVIE, soeur de César, femme
+ d'Antoine.
+ CHARMIANE, } femmes de Cléopâtre.
+ IRAS, }
+ OFFICIERS.
+ SOLDATS.
+ MESSAGERS ET SERVITEURS.
+
+La scène se passe dans diverses parties de l'empire romain.
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Alexandrie.--Un appartement du palais de Cléopâtre.
+
+_Entrent_ DÉMÉTRIUS ET PHILON.
+
+PHILON.--En vérité, ce fol amour de notre général passe la mesure. Ses
+beaux yeux, qu'on voyait, au milieu de ses légions rangées en bataille,
+étinceler, comme ceux de Mars armé, maintenant tournent leurs regards,
+fixent leur attention sur un front basané. Son coeur de guerrier, qui,
+plus d'une fois, dans la mêlée des grandes batailles, brisa sur son sein
+les boucles de sa cuirasse, dément sa trempe. Il est devenu le soufflet
+et l'éventail qui apaisent les impudiques désirs d'une Égyptienne[1].
+Regarde, les voilà qui viennent. (_Fanfares. Entrent Antoine et
+Cléopâtre avec leur suite. Des eunuques agitent des éventails devant
+Cléopâtre_).--Observe-le bien, et tu verras en lui la troisième colonne
+de l'univers[2] devenue le jouet d'une prostituée. Regarde et vois.
+
+[Note 1: Gipsy est ici employé dans ses deux sens d'_Égyptienne_ et
+de _Bohémienne_.]
+
+[Note 2: Allusion au Triumvirat.]
+
+CLÉOPATRE.--Si c'est de l'amour, dites-moi, quel degré d'amour?
+
+ANTOINE.--C'est un amour bien pauvre, celui que l'on peut calculer.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux établir, par une limite, jusqu'à quel point je puis
+être aimée.
+
+ANTOINE.--Alors il te faudra découvrir un nouveau ciel et une nouvelle
+terre.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Des nouvelles, mon bon seigneur, des nouvelles de Rome!
+
+ANTOINE.--Ta présence m'importune: sois bref.
+
+CLÉOPATRE.--Non; écoute ces nouvelles, Antoine, Fulvie peut-être est
+courroucée. Ou qui sait, si l'imberbe César ne vous envoie pas ses
+ordres suprêmes: _Fais ceci ou fais cela; empare-toi de ce royaume et
+affranchis cet autre: obéis, ou nous te réprimanderons._
+
+ANTOINE.--Comment, mon amour?
+
+CLÉOPATRE.--Peut-être, et même cela est très-probable, peut-être que
+vous ne devez pas vous arrêter plus longtemps ici; César vous donne
+votre congé. Il faut donc l'entendre, Antoine.--Où sont les ordres de
+Fulvie? de César, veux-je dire? ou de tous deux?--Faites entrer les
+messagers.--Aussi vrai que je suis reine d'Égypte, tu rougis, Antoine:
+ce sang qui te monte au visage rend hommage à César; ou c'est la honte
+qui colore ton front, quand l'aigre voix de Fulvie te gronde.--Les
+messagers!
+
+ANTOINE.--Que Rome se fonde dans le Tibre, que le vaste portique de
+l'empire s'écroule! C'est ici qu'est mon univers. Les royaumes ne sont
+qu'argile. Notre globe fangeux nourrit également la brute et l'homme. Le
+noble emploi de la vie, c'est ceci (_il l'embrasse_), quand un tendre
+couple, quand des amants comme nous peuvent le faire. Et j'invite
+le monde sous peine de châtiment à reconnaître que nous sommes
+incomparables!
+
+CLÉOPATRE.--O rare imposture! Pourquoi a-t-il épousé Fulvie s'il ne
+l'aimait pas? Je semblerai dupe, mais je ne le suis pas.--Antoine sera
+toujours lui-même.
+
+ANTOINE.--S'il est inspiré par Cléopâtre. Mais au nom de l'amour et de
+ses douces heures, ne perdons pas le temps en fâcheux entretiens. Nous
+ne devrions pas laisser écouler maintenant sans quelque plaisir une
+seule minute de notre vie... Quel sera l'amusement de ce soir?
+
+CLÉOPATRE.--Entendez les ambassadeurs.
+
+ANTOINE.--Fi donc! reine querelleuse, à qui tout sied: gronder, rire,
+pleurer: chaque passion brigue à l'envie l'honneur de paraître belle et
+de se faire admirer sur votre visage. Point de députés! Je suis à
+toi, et à toi seule, et ce soir, nous nous promènerons dans les rues
+d'Alexandrie, et nous observerons les moeurs du peuple... Venez, ma
+reine: hier au soir vous en aviez envie. (_Au messager_.) Ne nous parle
+pas.
+
+(Ils sortent avec leur suite.)
+
+DÉMÉTRIUS.--Antoine fait-il donc si peu de cas de César?
+
+PHILON.--Oui, quelquefois, quand il n'est plus Antoine, il s'écarte trop
+de ce caractère qui devrait toujours accompagner Antoine.
+
+DÉMÉTRIUS.--Je suis vraiment affligé de voir confirmer tout ce que
+répète de lui à Rome la renommée, si souvent menteuse: mais j'espère de
+plus nobles actions pour demain... Reposez doucement!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Un autre appartement du palais.
+
+_Entrent_ CHARMIANE, ALEXAS, IRAS ET UN DEVIN.
+
+CHARMIANE.--Seigneur Alexas, cher Alexas, incomparable, presque
+tout-puissant Alexas, où est le devin que vous avez tant vanté à la
+reine? Oh! que je voudrais connaître cet époux, qui, dites-vous, doit
+couronner ses cornes de guirlandes[3]!
+
+[Note 3: Être déshonoré en se faisant gloire de l'être, _charge his
+horns with garlands_; il y a des commentateurs qui lisent _change_ au
+lieu de _charge_.]
+
+ALEXAS.--Devin!
+
+LE DEVIN.--Que désirez-vous?
+
+CHARMIANE.--Est-ce cet homme?... Est-ce vous, monsieur, qui connaissez
+les choses?
+
+LE DEVIN.--Je sais lire un peu dans le livre immense des secrets de la
+nature.
+
+ALEXAS.--Montrez-lui votre main.
+
+(Entre Énobarbus.)
+
+ÉNOBARBUS.--Qu'on serve promptement le repas: et du vin en abondance,
+pour boire à la santé de Cléopâtre.
+
+CHARMIANE.--Mon bon monsieur, donnez-moi une bonne fortune.
+
+LE DEVIN.--Je ne la fais pas, mais je la devine.
+
+CHARMIANE.--Eh bien! je vous prie, devinez-m'en une bonne.
+
+LE DEVIN.--Vous serez encore plus belle que vous n'êtes.
+
+CHARMIANE.--Il veut dire en embonpoint.
+
+IRAS.--Non; il veut dire que vous vous farderez quand vous serez
+vieille.
+
+CHARMIANE.--Que les rides m'en préservent!
+
+ALEXAS.--Ne troublez point sa prescience, et soyez attentive.
+
+CHARMIANE.--Chut!
+
+LE DEVIN.--Vous aimerez plus que vous ne serez aimée.
+
+CHARMIANE.--J'aimerais mieux m'échauffer le foie avec le vin.
+
+ALEXAS.--Allons, écoutez.
+
+CHARMIANE.--Voyons, maintenant, quelque bonne aventure; que j'épouse
+trois rois dans une matinée, que je devienne veuve de tous trois, que
+j'aie à cinquante ans un fils auquel Hérode[4] de Judée rende hommage.
+Trouve-moi un moyen de me marier avec Octave César, et de marcher
+l'égale de ma maîtresse.
+
+[Note 4: Hérode rendit hommage aux Romains pour conserver le royaume
+de Judée. Steevens pense qu'il y a ici une allusion au personnage de ce
+monarque dans _les Mystères_ de l'origine du théâtre. Hérode y était
+toujours représenté comme un tyran sombre et cruel, et son nom devint
+une expression proverbiale pour peindre la fureur dans ses excès.
+
+C'est ainsi qu'Hamlet dit d'un comédien qu'il outre le caractère
+d'Hérode, _out-Herods Herod_.
+
+Dans cette tragédie (_Antoine et Cléopâtre_), Alexas dit à la reine
+qu'Hérode de Judée lui-même n'ose pas la regarder quand elle est de
+mauvaise humeur. Charmiane désire donc un fils qui soit respecté
+d'Hérode, c'est-à-dire des monarques les plus fiers et les plus cruels.]
+
+LE DEVIN.--Vous survivrez à la reine que vous servez.
+
+CHARMIANE.--Oh! merveilleux! J'aime bien mieux une longue vie que des
+figues[5].
+
+[Note 5: Expression proverbiale. Warburton croit qu'il y a ici un
+rapport mystérieux entre ce mot de _figues_ prononcé sans intention, et
+la corbeille de figues, qui, au cinquième acte, renferme l'aspic dont la
+morsure abrège les jours de Cléopâtre.]
+
+LE DEVIN.--Vous avez éprouvé dans le passé une meilleure fortune que
+celle qui vous attend.
+
+CHARMIANE.--A ce compte, il y a toute apparence que mes enfants n'auront
+pas de nom[6]. Je vous prie, combien dois-je avoir de garçons et de
+filles?
+
+[Note 6: C'est-à-dire je n'aurai point d'enfants.]
+
+LE DEVIN.--Si chacun de vos désirs avait un sein fécond, vous auriez un
+million d'enfants.
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, insensé! Je te pardonne, parce que tu es un
+sorcier.
+
+ALEXAS.--Vous croyez que votre couche est la seule confidente de vos
+désirs.
+
+CHARMIANE.--Allons, viens. Dis aussi à Iras sa bonne aventure.
+
+ALEXAS.--Nous voulons tous savoir notre destinée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ma destinée, comme celle de la plupart de vous, sera d'aller
+nous coucher ivres ce soir.
+
+LE DEVIN.--Voilà une main qui présage la chasteté, si rien ne s'y oppose
+d'ailleurs.
+
+CHARMIANE.--Oui, comme le Nil débordé présage la famine...
+
+IRAS.--Allez, folâtre compagne de lit, vous ne savez pas prédire.
+
+CHARMIANE.--Oui, si une main humide n'est pas un pronostic de fécondité,
+il n'est pas vrai que je puisse me gratter l'oreille.--Je t'en prie,
+dis-lui seulement une destinée tout ordinaire.
+
+LE DEVIN.--Vos destinées se ressemblent.
+
+IRAS.--Mais comment, comment? Citez quelques particularités.
+
+LE DEVIN.--J'ai dit.
+
+IRAS.--Quoi! n'aurai-je pas seulement un pouce de bonne fortune de plus
+qu'elle?
+
+CHARMIANE.--Et si vous aviez un pouce de bonne fortune de plus que moi,
+où le choisiriez-vous?
+
+IRAS.--Ce ne serait pas au nez de mon mari.
+
+CHARMIANE.--Que le ciel corrige nos mauvaises pensées!--Alexas! allons,
+sa bonne aventure, à lui, sa bonne aventure. Oh! qu'il épouse une femme
+qui ne puisse pas marcher. Douce Isis[7], je t'en supplie, que cette
+femme meure! et alors donne-lui-en une pire encore, et après celle-là
+d'autres toujours plus méchantes, jusqu'à ce que la pire de toutes le
+conduise en riant à sa tombe, cinquante fois déshonoré. Bonne Isis,
+exauce ma prière, et, quand tu devrais me refuser dans des occasions
+plus importantes, accorde-moi cette grâce; bonne Isis, je t'en conjure!
+
+[Note 7: Les Égyptiens adoraient la lune sous le nom d'Isis, qu'ils
+représentaient tenant dans sa main une sphère et une amphore pleine de
+blé.]
+
+IRAS.--Ainsi soit-il; chère déesse, entends la prière que nous
+t'adressons toutes! car si c'est un crève-coeur de voir un bel homme
+avec une mauvaise femme, c'est un chagrin mortel de voir un laid malotru
+sans cornes: ainsi donc, chère Isis, par bienséance, donne-lui la
+destinée qui lui convient.
+
+CHARMIANE.--Ainsi soit-il.
+
+ALEXAS.--Voyez-vous; s'il dépendait d'elles de me déshonorer, elles se
+prostitueraient pour en venir à bout.
+
+ÉNOBARBUS.--Silence: voici Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce n'est pas lui; c'est la reine.
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous vu mon seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Est-ce qu'il n'est pas venu ici?
+
+CHARMIANE.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Il était d'une humeur gaie... Mais tout à coup un souvenir
+de Rome a saisi son âme.--Énobarbus!
+
+ÉNOBARBUS.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Cherchez-le, et l'amenez ici...--Où est Alexas?
+
+ALEXAS.--Me voici, madame, à votre service.--Mon seigneur s'avance.
+
+(Antoine entre avec un messager et sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Nous ne le regarderons pas.--Suivez-moi.
+
+(Sortent Cléopâtre, Énobarbus, Alexas, Iras, Charmiane, le devin et la
+suite.)
+
+LE MESSAGER.--Fulvie, votre épouse, s'est avancée sur le champ de
+bataille...
+
+ANTOINE.--Contre mon frère Lucius?
+
+LE MESSAGER.--Oui: mais cette guerre a bientôt été terminée. Les
+circonstances les ont aussitôt réconciliés, et ils ont réuni leurs
+forces contre César. Mais, dès le premier choc, la fortune de César dans
+la guerre les a chassés tous deux de l'Italie.
+
+ANTOINE.--Bien: qu'as-tu de plus funeste encore à m'apprendre?
+
+LE MESSAGER.--Les mauvaises nouvelles sont fatales à celui qui les
+apporte.
+
+ANTOINE.--Oui, quand elles s'adressent à un insensé, ou à un lâche;
+poursuis.--Avec moi, ce qui est passé est passé, voilà mon principe.
+Quiconque m'apprend une vérité, dût la mort être au bout de son récit,
+je l'écoute comme s'il me flattait.
+
+LE MESSAGER.--Labiénus, et c'est une sinistre nouvelle, a envahi l'Asie
+Mineure depuis l'Euphrate avec son armée de Parthes; sa bannière
+triomphante a flotté depuis la Syrie, jusqu'à la Lydie et l'Ionie;
+tandis que...
+
+ANTOINE.--Tandis qu'Antoine, voulais-tu dire...
+
+LE MESSAGER.--Oh! mon maître!
+
+ANTOINE.--Parle-moi sans détour: ne déguise point les bruits populaires:
+appelle Cléopâtre comme on l'appelle à Rome; prends le ton d'ironie
+avec lequel Fulvie parle de moi; reproche-moi mes fautes avec toute la
+licence de la malignité et de la vérité réunies.--Oh! nous ne portons
+que des ronces quand les vents violents demeurent immobiles; et le récit
+de nos torts est pour nous une culture.--Laisse-moi un moment.
+
+LE MESSAGER.--Selon votre plaisir, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+ANTOINE.--Quelles nouvelles de Sicyone? Appelle le messager de Sicyone.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Le messager de Sicyone? y en a-t-il un?
+
+SECOND SERVITEUR.--Seigneur, il attend vos ordres.
+
+ANTOINE.--Qu'il vienne.--Il faut que je brise ces fortes chaînes
+égyptiennes, ou je me perds dans ma folle passion. (_Entre un autre
+messager._) Qui êtes-vous?
+
+LE SECOND MESSAGER.--Votre épouse Fulvie est morte.
+
+ANTOINE.--Où est-elle morte?
+
+LE MESSAGER.--A Sicyone: la longueur de sa maladie, et d'autres
+circonstances plus graves encore, qu'il vous importe de connaître, sont
+détaillées dans cette lettre.
+
+(Il lui donne la lettre.)
+
+ANTOINE.--Laissez-moi seul. (_Le messager sort_.) Voilà une grande âme
+partie! Je l'ai pourtant désiré.--L'objet que nous avons repoussé avec
+dédain, nous voudrions le posséder encore! Le plaisir du jour diminue
+par la révolution des temps et devient une peine.--Elle est bonne parce
+qu'elle n'est plus. La main qui la repoussait voudrait la ramener!--Il
+faut absolument que je m'affranchisse du joug de cette reine
+enchanteresse. Mille maux plus grands que ceux que je connais déjà sont
+près d'éclore de mon indolence.--Où es-tu, Énobarbus?
+
+(Énobarbus entre.)
+
+ÉNOBARBUS.--Que voulez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte sans délai de ces lieux.
+
+ÉNOBARBUS.--En ce cas, nous tuons toutes nos femmes. Nous voyons combien
+une dureté leur est mortelle: s'il leur faut subir notre départ, la mort
+est là pour elles.
+
+ANTOINE.--Il faut que je parte.
+
+ÉNOBARBUS.--Dans une occasion pressante, que les femmes meurent!--Mais
+ce serait pitié de les rejeter pour un rien, quoique comparées à un
+grand intérêt elles doivent être comptées pour rien. Au moindre bruit
+de ce dessein, Cléopâtre meurt, elle meurt aussitôt; je l'ai vue mourir
+vingt fois pour des motifs bien plus légers. Je crois qu'il y a de
+l'amour pour elle dans la mort, qui lui procure quelque jouissance
+amoureuse, tant elle est prompte à mourir.
+
+ANTOINE.--Elle est rusée à un point que l'homme ne peut imaginer.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas, non, seigneur! Ses passions ne sont formées que des
+plus purs éléments de l'amour. Nous ne pouvons comparer ses soupirs et
+ses larmes aux vents et aux flots. Ce sont de plus grandes tempêtes que
+celles qu'annoncent les almanachs, ce ne peut être une ruse chez elle.
+Si c'en est une, elle fait tomber la pluie aussi bien que Jupiter.
+
+ANTOINE.--Que je voudrais ne l'avoir jamais vue!
+
+ÉNOBARBUS.--Ah! seigneur, vous auriez manqué de voir une merveille; et
+n'avoir pas été heureux par elle, c'eût été décréditer votre voyage.
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur?
+
+ANTOINE.--Fulvie est morte.
+
+ÉNOBARBUS.--Fulvie?
+
+ANTOINE.--Morte!
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! seigneur, offrez aux dieux un sacrifice d'actions
+de grâces! Quand il plaît à leur divinité d'enlever à un homme sa femme,
+ils lui montrent les tailleurs de la terre, pour le consoler en lui
+faisant voir que lorsque les vieilles robes sont usées, il reste des
+gens pour en faire de neuves. S'il n'y avait pas d'autre femme que
+Fulvie, alors vous auriez une véritable blessure et des motifs pour
+vous lamenter; mais votre chagrin porte avec lui sa consolation; votre
+vieille chemise vous donne un jupon neuf. En vérité, pour verser des
+larmes sur un tel chagrin, il faudrait les faire couler avec un oignon.
+
+ANTOINE.--Les affaires qu'elle a entamées dans l'État ne peuvent
+supporter mon absence.
+
+ÉNOBARBUS.--Et les affaires que vous avez entamées ici ne peuvent se
+passer de vous, surtout celle de Cléopâtre, qui dépend absolument de
+votre présence.
+
+ANTOINE.--Plus de frivoles réponses.--Que nos officiers soient instruits
+de ma résolution. Je déclarerai à la reine la cause de notre expédition,
+et j'obtiendrai de son amour la liberté de partir. Car ce n'est pas
+seulement la mort de Fulvie, et d'autres motifs plus pressants encore,
+qui parlent fortement à mon coeur: des lettres aussi de plusieurs de nos
+amis qui travaillent pour nous dans Rome, pressent mon retour dans ma
+patrie. Sextus Pompée a défié César, et il tient l'empire de la mer.
+Notre peuple inconstant, dont l'amour ne s'attache jamais à l'homme de
+mérite, que lorsque son mérite a disparu, commence à faire passer toutes
+les dignités et la gloire du grand Pompée sur son fils, qui, grand déjà
+en renommée et en puissance, plus grand encore par sa naissance et
+son courage, passe pour un grand guerrier; si ses avantages vont en
+croissant, l'univers pourrait être en danger. Plus d'un germe se
+développe, qui, semblable au poil d'un coursier[8], n'a pas encore le
+venin du serpent, mais est déjà doué de la vie. Apprends à ceux dont
+l'emploi dépend de nous, que notre bon plaisir est de nous éloigner
+promptement de ces lieux.
+
+[Note 8: Une vieille superstition populaire disait que la crinière
+d'un cheval tombant dans de l'eau corrompue se changeait en animaux
+vivants.]
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais exécuter vos ordres.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, ALEXAS, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est-il?
+
+CHARMIANE.--Je ne l'ai pas vu depuis.
+
+CLÉOPATRE.--Voyez où il est, qui est avec lui, et ce qu'il fait. Je ne
+vous ai pas envoyée.--Si vous le trouvez triste, dites que je suis à
+danser; s'il est gai, annoncez que je viens de me trouver mal. Volez, et
+revenez.
+
+CHARMIANE.--Madame, il me semble que si vous l'aimez tendrement, vous ne
+prenez pas les moyens d'obtenir de lui le même amour.
+
+CLÉOPATRE.--Que devrais-je faire,... que je ne fasse?
+
+CHARMIANE.--Cédez-lui en tout; ne le contrariez en rien.
+
+CLÉOPATRE.--Tu parles comme une folle; c'est le moyen de le perdre.
+
+CHARMIANE.--Ne le poussez pas ainsi à bout, je vous en prie, prenez
+garde: nous finissons par haïr ce que nous craignons trop souvent.
+(_Antoine entre_.) Mais voici Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Je suis malade et triste.
+
+ANTOINE.--Il m'est pénible de lui déclarer mon dessein.
+
+CLÉOPATRE.--Aide-moi, chère Charmiane, à sortir de ce lieu. Je vais
+tomber. Cela ne peut durer longtemps: la nature ne peut le supporter.
+
+ANTOINE.--Eh bien! ma chère reine...
+
+CLÉOPATRE.--Je vous prie, tenez-vous loin de moi.
+
+ANTOINE.--Qu'y a-t-il donc?
+
+CLÉOPATRE.--Je lis dans vos yeux que vous avez reçu de bonnes nouvelles.
+Que vous dit votre épouse?--Vous pouvez partir. Plût aux dieux qu'elle
+ne vous eût jamais permis de venir!--Qu'elle ne dise pas surtout que
+c'est moi qui vous retiens: je n'ai aucun pouvoir sur vous. Vous êtes
+tout à elle.
+
+ANTOINE.--Les dieux savent bien...
+
+CLÉOPATRE.--Non, jamais reine ne fut si indignement trahie... Cependant,
+dès l'abord, j'avais vu poindre ses trahisons.
+
+ANTOINE.--Cléopâtre!
+
+CLÉOPATRE.--Quand tu ébranlerais de tes serments le trône même des
+dieux, comment pourrais-je croire que tu es à moi, que tu es sincère,
+toi, qui as trahi Fulvie? Quelle passion extravagante a pu me laisser
+séduire par ces serments des lèvres aussitôt violés que prononcés?
+
+ANTOINE.--Ma tendre reine...
+
+CLÉOPATRE.--Ah! de grâce, ne cherche point de prétexte pour me quitter:
+dis-moi adieu, et pars. Lorsque tu me conjurais pour rester,
+c'était alors le temps des paroles: tu ne parlais pas alors de
+départ.--L'éternité était dans nos yeux et sur nos lèvres. Le bonheur
+était peint sur notre front; aucune partie de nous-mêmes qui ne nous fît
+goûter la félicité du ciel. Il en est encore ainsi, ou bien toi, le plus
+grand guerrier de l'univers, tu en es devenu le plus grand imposteur!
+
+ANTOINE.--Que dites-vous, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Que je voudrais avoir ta taille.--Tu apprendrais qu'il y
+avait un coeur en Égypte.
+
+ANTOINE.--Reine, écoutez-moi. L'impérieuse nécessité des circonstances
+exige pour un temps notre service; mais mon coeur tout entier reste avec
+vous. Partout, notre Italie étincelle des épées de la guerre civile.
+Sextus Pompée s'avance jusqu'au port de Rome. L'égalité de deux pouvoirs
+domestiques engendre les factions. Le parti odieux, devenu puissant,
+redevient le parti chéri. Pompée proscrit, mais riche de la gloire de
+son père, s'insinue insensiblement dans les coeurs de ceux qui n'ont
+point gagné au gouvernement actuel: leur nombre s'accroît et devient
+redoutable, et les esprits fatigués du repos aspirent à en sortir par
+quelque résolution désespérée.--Un motif plus personnel pour moi, et qui
+doit surtout vous rassurer sur mon départ, c'est la mort de Fulvie.
+
+CLÉOPATRE.--Si l'âge n'a pu affranchir mon coeur de la folie de l'amour,
+il l'a guéri du moins de la crédulité de l'enfance!--Fulvie peut-elle
+mourir?
+
+ANTOINE.--Elle est morte, ma reine. Jetez ici les yeux et lisez à votre
+loisir tous les troubles qu'elle a suscités. La dernière nouvelle est la
+meilleure; voyez en quel lieu, en quel temps elle est morte.
+
+CLÉOPATRE.--O le plus faux des amants! Où sont les fioles[9] sacrées que
+tu as dû remplir des larmes de ta douleur? Ah! je vois maintenant, je
+vois par la mort de Fulvie comment la mienne sera reçue!
+
+[Note 9: Allusion aux fioles de larmes que les Romains déposaient
+dans les mausolées.]
+
+ANTOINE.--Cessez vos reproches, et préparez-vous à entendre les projets
+que je porte en mon sein, qui s'accompliront ou seront abandonnés selon
+vos conseils. Je jure par le feu qui féconde le limon du Nil, que je
+pars de ces lieux votre guerrier, votre esclave, faisant la paix ou la
+guerre au gré de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Coupe mon lacet, Charmiane, viens; mais non.... laisse-moi:
+je me sens mal, et puis mieux dans un instant: c'est ainsi qu'aime
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Reine bien-aimée, épargnez-moi: rendez justice à l'amour
+d'Antoine, qui supportera aisément une juste procédure.
+
+CLÉOPATRE.--Fulvie doit me l'avoir appris. Ah! de grâce, détourne-toi,
+et verse des pleurs pour elle; puis, fais-moi tes adieux, et dis que ces
+pleurs coulent pour l'Égypte. Maintenant, joue devant moi une scène de
+dissimulation profonde et qui imite l'honneur parfait.
+
+ANTOINE.--Vous m'échaufferez le sang.--Cessez.
+
+CLÉOPATRE.--Tu pourrais faire mieux, mais ceci est bien déjà.
+
+ANTOINE.--Je jure par mon épée!...
+
+CLÉOPATRE.--Jure aussi par ton bouclier... Son jeu s'améliore; mais il
+n'est pas encore parfait.--Vois, Charmiane, vois, je te prie, comme cet
+emportement sied bien à cet Hercule romain[10].
+
+[Note 10: Suivant une antique tradition, les Antonius descendaient
+d'Hercule par son fils Antéon. Plutarque observe qu'il y avait dans
+le maintien d'Antoine une certaine grandeur qui lui donnait quelque
+ressemblance avec les statues et les médailles d'Hercule, dont Antoine
+affectait de contrefaire de son mieux le port et la contenance.]
+
+ANTOINE.--Je vous laisse, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Aimable seigneur, un seul mot... «Seigneur, il faut donc
+nous séparer...» Non, ce n'est pas cela: «Seigneur, nous nous sommes
+aimés.» Non, ce n'est pas cela; vous le savez assez!... C'est quelque
+chose que je voudrais dire... Oh! ma mémoire est un autre Antoine; j'ai
+tout oublié!
+
+ANTOINE.--Si votre royauté ne comptait la nonchalance parmi ses sujets,
+je vous prendrais vous-même pour la nonchalance.
+
+CLÉOPATRE.--C'est un pénible travail que de porter cette nonchalance
+aussi près du coeur que je la porte! Mais, seigneur, pardonnez, puisque
+le soin de ma dignité me tue dès que ce soin vous déplaît. Votre honneur
+vous rappelle loin de moi; soyez sourd à ma folie, qui ne mérite pas la
+pitié; que tous les dieux soient avec vous! Que la victoire, couronnée
+de lauriers, se repose sur votre épée, et que de faciles succès jonchent
+votre sentier!
+
+ANTOINE.--Sortons, madame, venez. Telle est notre séparation, qu'en
+demeurant ici vous me suivez pourtant, et que moi, en fuyant, je reste
+avec vous.--Sortons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Rome.--Un appartement dans la maison de César.
+
+_Entrent_ OCTAVE, CÉSAR, LÉPIDE _et leur suite_.
+
+CÉSAR.--Vous voyez, Lépide, et vous saurez à l'avenir que ce n'est point
+le vice naturel de César de haïr un grand rival.--Voici les nouvelles
+d'Alexandrie. Il pêche, il boit, et les lampes de la nuit éclairent
+ses débauches. Il n'est pas plus homme que Cléopâtre, et la veuve de
+Ptolémée n'est pas plus efféminée que lui. Il a donné à peine audience à
+mes députés, et daigne difficilement se rappeler qu'il a des collègues.
+Vous reconnaîtrez dans Antoine l'abrégé de toutes les faiblesses dont
+l'humanité est capable.
+
+LÉPIDE.--Je ne puis croire qu'il ait des torts assez grands pour
+obscurcir toutes ses vertus. Ses défauts sont comme les taches du
+ciel, rendues plus éclatantes par les ténèbres de la nuit. Ils sont
+héréditaires plutôt qu'acquis; il ne peut s'en corriger, mais il ne les
+a pas cherchés.
+
+CÉSAR.--Vous êtes trop indulgent. Accordons que ce ne soit pas un crime
+de se laisser tomber sur la couche de Ptolémée, de donner un royaume
+pour un sourire, de s'asseoir pour s'enivrer avec un esclave; de
+chanceler, en plein midi, dans les rues, et de faire le coup de poing
+avec une troupe de drôles trempés de sueur. Dites que cette conduite
+sied bien à Antoine, et il faut que ce soit un homme d'une trempe bien
+extraordinaire pour que ces choses ne soient pas des taches dans son
+caractère... Mais du moins Antoine ne peut excuser ses souillures,
+quand sa légèreté[11] nous impose un si pesant fardeau: encore s'il ne
+consumait dans les voluptés que ses moments de loisir, le dégoût et son
+corps exténué lui en demanderaient compte; mais sacrifier un temps si
+précieux qui l'appelle à quitter ses divertissements, et parle si haut
+pour sa fortune et pour la nôtre, c'est mériter d'être grondé comme ces
+jeunes gens, qui, déjà dans l'âge de connaître leurs devoirs, immolent
+leur expérience au plaisir présent, et se révoltent contre le bon
+jugement.
+
+[Note 11: Le mot _light_ est un de ceux sur lesquels Shakspeare joue
+le plus volontiers. _Light_ est ici pour _frivole_.]
+
+(Entre un messager.)
+
+LÉPIDE.--Voici encore des nouvelles.
+
+LE MESSAGER, _à César_.--Vos ordres sont exécutés, et d'heure en heure,
+très-noble César, vous serez instruit de ce qui se passe. Pompée est
+puissant sur mer, et il paraît aimé de tous ceux que la crainte seule
+attachait à César. Les mécontents se rendent dans nos ports; et le bruit
+court qu'on lui a fait grand tort.
+
+CÉSAR.--Je ne devais pas m'attendre à moins. L'histoire, dès son
+origine, nous apprend que celui qui est au pouvoir a été bien-aimé
+jusqu'au moment où il l'a obtenu; et que l'homme tombé dans la disgrâce,
+qui n'avait jamais été aimé, qui n'avait jamais mérité l'amour du
+peuple, lui devient cher dès qu'il tombe. Cette multitude ressemble au
+pavillon flottant sur les ondes, qui avance ou recule, suit servilement
+l'inconstance du flot, et s'use par son mouvement continuel.
+
+LE MESSAGER.--César, je t'annonce que Ménécrate et Ménas, deux fameux
+pirates, exercent leur empire sur les mers, qu'ils fendent et sillonnent
+de vaisseaux de toute espèce. Ils font de fréquentes et vives incursions
+sur les côtes d'Italie. Les peuples qui habitent les rivages pâlissent à
+leur nom seul, et la jeunesse ardente se révolte. Nul vaisseau ne peut
+se montrer qu'il ne soit pris aussitôt qu'aperçu. Le nom seul de Pompée
+inspire plus de terreur que n'en inspirerait la présence même de toute
+son armée.
+
+CÉSAR.--Antoine, quitte tes débauches et tes voluptés! Lorsque repoussé
+de Mutine, après avoir tué les deux consuls, Hirtius et Pansa, tu fus
+poursuivi par la famine, tu la combattis, malgré ta molle éducation,
+avec une patience plus grande que celle des sauvages. Tu bus l'urine
+de tes chevaux, et des eaux fangeuses que les animaux mêmes auraient
+rejetées avec dégoût. Ton palais ne dédaignait pas alors les fruits les
+plus sauvages des buissons épineux. Tel que le cerf affamé, lorsque la
+neige couvre les pâturages, tu mâchais l'écorce des arbres. On dit que
+sur les Alpes tu te repus d'une chair étrange, dont la vue seule fit
+périr plusieurs des tiens; et toi (ton honneur souffre maintenant de ces
+récits) tu supportas tout cela en guerrier si intrépide, que ton visage
+même n'en fut pas altéré.
+
+LÉPIDE.--C'est bien dommage.
+
+CÉSAR.--Que la honte le ramène promptement à Rome. Il est temps que nous
+nous montrions tous deux sur le champ de bataille. Assemblons, sans
+tarder, notre conseil, pour concerter nos projets. Pompée prospère par
+notre indolence.
+
+LÉPIDE.--Demain, César, je serai en état de vous instruire, avec
+exactitude, de ce que je puis exécuter sur mer et sur terre, pour faire
+face aux circonstances présentes.
+
+CÉSAR.--C'est aussi le soin qui m'occupera jusqu'à demain. Adieu.
+
+LÉPIDE.--Adieu, seigneur. Tout ce que vous apprendrez d'ici là des
+mouvements qui se passent au dehors, je vous conjure de m'en faire part.
+
+CÉSAR.--N'en doutez pas, seigneur; je sais que c'est mon devoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, _l'eunuque_ MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Madame?
+
+CLÉOPATRE.--Ah! ah! donne-moi une potion de mandragore[12].
+
+[Note 12: Plante narcotique.]
+
+CHARMIANE.--Pourquoi donc, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Afin que je puisse dormir pendant tout le temps que mon
+Antoine sera absent.
+
+CHARMIANE.--Vous songez trop à lui.
+
+CLÉOPATRE.--O trahison!...
+
+CHARMIANE.--Madame, j'espère qu'il n'en est point ainsi.
+
+CLÉOPATRE.--Eunuque! Mardian!
+
+MARDIAN.--Quel est le bon plaisir de Votre Majesté?
+
+CLÉOPATRE.--Je ne veux pas maintenant t'entendre chanter. Je ne prends
+aucun plaisir à ce qui vient d'un eunuque.--Il est heureux pour toi que
+ton impuissance empêche tes pensées les plus libres d'aller errer hors
+de l'Égypte. As-tu des inclinations?
+
+L'EUNUQUE.--Oui, gracieuse reine.
+
+CLÉOPATRE.--En vérité?
+
+MARDIAN.--Pas en _vérité_[13], madame, car je ne puis rien faire en
+vérité que ce qu'il est honnête de faire; mais j'ai de violentes
+passions, et je pense à ce que Mars fit avec Vénus.
+
+[Note 13: _En vérité, indeed_ et _in deed; en effet, dans le fait, en
+réalité_. Le jeu de mots est plus complet en anglais.]
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane, où crois-tu qu'il soit à présent? Est-il debout
+ou assis? Se promène-t-il à pied ou est-il à cheval? Heureux coursier,
+qui porte Antoine, conduis-toi bien, cheval; car sais-tu bien qui tu
+portes? L'Atlas qui soutient la moitié de ce globe, le bras et le casque
+de l'humanité.--Il dit maintenant ou murmure tout bas: Où est mon
+_serpent_ du vieux Nil? car c'est le nom qu'il me donne.--Oh!
+maintenant, je me nourris d'un poison délicieux.--Penses-tu à moi qui
+suis brunie par les brûlants baisers du soleil, et dont le temps a déjà
+sillonné le visage de rides profondes?--O toi, César au large front,
+dans le temps que tu étais ici à terre, j'étais un morceau de roi! et
+le grand Pompée s'arrêtait, et fixait ses regards sur mon front; il eût
+voulu y attacher à jamais sa vue, et mourir en me contemplant!
+
+ALEXAS _entre_.--Souveraine d'Égypte, salut!
+
+CLÉOPATRE.--Que tu es loin de ressembler à Marc-Antoine! Et cependant,
+venant de sa part, il me semble que cette pierre philosophale t'a changé
+en or. Comment se porte mon brave Marc-Antoine?
+
+ALEXAS.--La dernière chose qu'il ait faite, chère reine, a été de baiser
+cent fois cette perle orientale.--Ses paroles sont encore gravées dans
+mon coeur.
+
+CLÉOPATRE.--Mon oreille est impatiente de les faire passer dans le mien.
+
+ALEXAS.--«Ami, m'a-t-il dit, va: dis que le fidèle Romain envoie à la
+reine d'Égypte ce trésor de l'huître, et que, pour rehausser la mince
+valeur du présent, il ira bientôt à ses pieds décorer de royaumes
+son trône superbe; dis-lui que bientôt tout l'Orient la nommera sa
+souveraine.» Là-dessus, il me fit un signe de tête, et monta d'un
+air grave sur son coursier fougueux, qui alors a poussé de si grands
+hennissements, que, lorsque j'ai voulu parler, il m'a réduit au silence.
+
+CLÉOPATRE.--Dis-moi, était-il triste ou gai?
+
+ALEXAS.--Comme la saison de l'année qui est placée entre les extrêmes de
+la chaleur et du froid; il n'était ni triste ni gai.
+
+CLÉOPATRE.--O caractère bien partagé! Observe-le bien, observe-le bien,
+bonne Charmiane; c'est bien lui, mais observe-le bien; il n'était pas
+triste, parce qu'il voulait montrer un front serein à ceux qui composent
+leur visage sur le sien; il n'était pas gai, ce qui semblait leur dire
+qu'il avait laissé en Égypte son souvenir et sa joie, mais il gardait
+un juste milieu. O céleste mélange! Que tu sois triste ou gai, les
+transports de la tristesse et de la joie te conviennent également, plus
+qu'à aucun autre mortel!--As-tu rencontré mes courriers?
+
+ALEXAS.--Oui, madame, au moins vingt. Pourquoi les dépêchez-vous si près
+l'un de l'autre?
+
+CLÉOPATRE.--Il périra misérable, l'enfant qui naîtra le jour où
+j'oublierai d'envoyer vers Antoine.--Charmiane, de l'encre et du
+papier.--Sois le bienvenu, cher Alexas.--Charmiane, ai-je jamais autant
+aimé César?
+
+CHARMIANE.--O ce brave César!
+
+CLÉOPATRE.--Que ton exclamation t'étouffe! Dis, le brave Antoine.
+
+CHARMIANE.--Ce vaillant César!
+
+CLÉOPATRE.--Par Isis, je vais ensanglanter ta joue, si tu oses encore
+comparer César avec le plus grand des hommes.
+
+CHARMIANE.--Sauf votre bon plaisir, je ne fais que répéter ce que vous
+disiez vous-même.
+
+CLÉOPATRE.--Temps de jeunesse quand mon jugement n'était pas encore
+mûr.--Coeur glacé de répéter ce que je disais alors.--Mais viens,
+sortons: donne-moi de l'encre et du papier; il aura chaque jour plus
+d'un message, dussé-je dépeupler l'Égypte.
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Messine.--Appartement de la maison de Pompée.
+
+_Entrent_ POMPÉE, MÉNÉCRATE ET MÉNAS.
+
+POMPÉE.--Si les grands dieux sont justes, ils seconderont les armes du
+parti le plus juste.
+
+MÉNÉCRATE.--Vaillant Pompée, songez que les dieux ne refusent pas ce
+qu'ils diffèrent d'accorder.
+
+POMPÉE.--Tandis qu'au pied de leur trône nous les implorons, la cause
+que nous les supplions de protéger dépérit.
+
+MÉNÉCRATE.--Nous nous ignorons nous-mêmes, et nous demandons souvent
+notre ruine, leur sagesse nous refuse pour notre bien, et nous gagnons à
+ne pas obtenir l'objet de nos prières.
+
+POMPÉE.--Je réussirai: le peuple m'aime, et la mer est à moi; ma
+puissance est comme le croissant de la lune, et mon espérance me prédit
+qu'elle parviendra à son plein. Marc-Antoine est à table en Égypte;
+il n'en sortira jamais pour faire la guerre. César, en amassant de
+l'argent, perd les coeurs; Lépide les flatte tous deux, et tous deux
+flattent Lépide: mais il n'aime ni l'un ni l'autre, et ni l'un ni
+l'autre ne se soucie de lui.
+
+MÉNÉCRATE.--César et Lépide sont en campagne, amenant avec eux des
+forces imposantes.
+
+POMPÉE.--D'où tenez-vous cette nouvelle? Elle est fausse.
+
+MÉNÉCRATE.--De Silvius, seigneur.
+
+POMPÉE.--Il rêve; je sais qu'ils sont encore tous deux à Rome, où ils
+attendent Antoine.--Voluptueuse Cléopâtre, que tous les charmes de
+l'amour prêtent leur douceur à tes lèvres flétries! Joins à la beauté
+les arts magiques et la volupté; enchaîne le débauché dans un cercle de
+fêtes; échauffe sans cesse son cerveau. Que les cuisiniers épicuriens
+aiguisent son appétit par des assaisonnements toujours renouvelés, afin
+que le sommeil et les banquets lui fassent oublier son honneur dans la
+langueur du Léthé.--Qu'y a-t-il, Varius?
+
+(Varius paraît.)
+
+VARIUS.--Comptez sur la vérité de la nouvelle que je vous annonce.
+Marc-Antoine est d'heure en heure attendu à Rome: depuis qu'il est parti
+d'Égypte il aurait eu le temps de faire un plus long voyage.
+
+POMPÉE.--J'aurais écouté plus volontiers une nouvelle moins sérieuse...
+Ménas, je n'aurais jamais pensé que cet homme insatiable de voluptés eût
+mis son casque pour une guerre aussi peu importante. C'est un guerrier
+qui vaut à lui seul plus que les deux autres ensemble... Mais concevons
+de nous-mêmes une plus haute opinion, puisque le bruit de notre marche
+peut arracher des genoux de la veuve d'Égypte cet Antoine qui n'est
+jamais las de débauches.
+
+MÉNAS.--Je ne puis croire que César et Antoine puissent s'accorder
+ensemble. Sa femme, qui vient de mourir, a offensé César; son frère lui
+a fait la guerre, quoiqu'il n'y fût pas, je crois, poussé par Antoine.
+
+POMPÉE.--Je ne sais pas, Ménas, jusqu'à quel point de légères inimitiés
+peuvent céder devant de plus grandes. S'ils ne nous voyaient pas armés
+contre eux tous, ils ne tarderaient pas à se disputer ensemble: car ils
+ont assez de sujets de tirer l'épée les uns contre les autres: mais
+jusqu'à quel point la crainte que nous leur inspirons concilie-t-elle
+leurs divisions et enchaîne-t-elle leurs petites discordes, c'est ce que
+nous ne savons pas encore. Au reste, qu'il en arrive ce qu'il plaira aux
+dieux: il y va de notre vie de déployer toutes nos forces. Viens, Ménas.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Appartement dans la maison de Lépide.
+
+LÉPIDE, ÉNOBARBUS.
+
+LÉPIDE.--Cher Énobarbus, tu feras une action louable et qui te siéra
+bien en engageant ton général à s'expliquer avec douceur et ménagement.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'engagerai à répondre comme lui-même. Si César l'irrite,
+qu'Antoine regarde par-dessus la tête de César, et parle aussi fièrement
+que Mars. Par Jupiter, si je portais la barbe d'Antoine je ne me ferais
+pas raser aujourd'hui[14].
+
+[Note 14: Je paraîtrais en négligé devant lui, sans aucune marque de
+respect.]
+
+LÉPIDE.--Ce n'est pas ici le temps des ressentiments particuliers.
+
+ÉNOBARBUS.--Tout temps est bon pour les affaires qu'il fait naître.
+
+LÉPIDE.--Les moins importantes doivent céder aux plus graves.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, si les moins importantes viennent les premières.
+
+LÉPIDE.--Tu parles avec passion: mais de grâce ne remue pas les
+tisons.--Voici le noble Antoine.
+
+(Entrent Antoine et Ventidius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Et voilà César là-bas.
+
+(Entrent César, Mécène et Agrippa.)
+
+ANTOINE.--Si nous pouvons nous entendre, marchons contre les
+Parthes.--Ventidius, écoute.
+
+CÉSAR.--Je ne sais pas, Mécène; demande à Agrippa.
+
+LÉPIDE.--Nobles amis, il n'est point d'objet plus grand que celui qui
+nous a réunis; que des causes plus légères ne nous séparent pas. Les
+torts peuvent être rappelés avec douceur; en discutant avec violence des
+différends peu importants, nous rendons mortelles les blessures que nous
+voulons guérir: ainsi donc, nobles collègues (je vous en conjure avec
+instances), traitez les questions les plus aigres dans les termes les
+plus doux, et que la mauvaise humeur n'aggrave pas nos querelles.
+
+ANTOINE.--C'est bien parlé; si nous étions à la tête de nos armées et
+prêts à combattre, j'agirais ainsi.
+
+CÉSAR.--Soyez le bienvenu dans Rome.
+
+ANTOINE.--Merci!
+
+CÉSAR.--Asseyez-vous.
+
+ANTOINE.--Asseyez-vous, seigneur.
+
+CÉSAR.--Ainsi donc...
+
+ANTOINE.--J'apprends que vous vous offensez de choses qui ne sont point
+blâmables, ou qui, si elles le sont, ne vous regardent pas.
+
+CÉSAR.--Je serais ridicule, si je me prétendais offensé pour rien ou
+pour peu de chose; mais avec vous surtout: plus ridicule encore si je
+vous avais nommé avec des reproches, lorsque je n'avais point affaire de
+prononcer votre nom.
+
+ANTOINE.--Que vous importait donc, César, mon séjour en Égypte?
+
+CÉSAR.--Pas plus que mon séjour à Rome ne devait vous inquiéter en
+Égypte: cependant, si de là vous cherchiez à me nuire, votre séjour en
+Égypte pouvait m'occuper.
+
+ANTOINE.--Qu'entendez-vous par chercher à vous nuire?
+
+CÉSAR.--Vous pourriez bien saisir le sens de ce que je veux dire par
+ce qui m'est arrivé ici; votre femme et votre frère ont pris les armes
+contre moi, leur attaque était pour vous un sujet de vous déclarer
+contre moi, votre nom était leur mot d'ordre.
+
+ANTOINE.--Vous vous méprenez. Jamais mon frère ne m'a mis en avant dans
+cette guerre. Je m'en suis instruit, et ma certitude est fondée sur
+les rapports fidèles de ceux mêmes qui ont tiré l'épée pour vous!
+N'attaquait-il pas plutôt mon autorité que la vôtre? ne dirigeait-il
+pas également la guerre contre moi puisque votre cause est la mienne?
+là-dessus mes lettres vous ont déjà satisfait. Si vous voulez trouver un
+prétexte de querelle, comme vous n'en avez pas de bonne raison, il ne
+faut pas compter sur celui-ci.
+
+CÉSAR.--Vous faites-là votre éloge, en m'accusant de défaut de jugement:
+mais vous déguisez mal vos torts.
+
+ANTOINE.--Non, non! Je sais, je suis certain que vous ne pouviez pas
+manquer de faire cette réflexion naturelle, que moi, votre associé dans
+la cause contre laquelle mon frère s'armait, je ne pouvais voir d'un
+oeil satisfait une guerre qui troublait ma paix. Quant à ma femme,
+je voudrais que vous trouvassiez une autre femme douée du même
+caractère.--Le tiers de l'univers est sous vos lois; vous pouvez,
+avec le plus faible frein, le gouverner à votre gré, mais non pas une
+pareille femme.
+
+ÉNOBARBUS.--Plût au ciel que nous eussions tous de pareilles épouses!
+les hommes pourraient aller à la guerre avec les femmes.
+
+ANTOINE.--Les embarras qu'a suscités son impatience et son caractère
+intraitable qui ne manquait pas non plus des ruses de la politique, vous
+ont trop inquiété, César; je vous l'accorde avec douleur; mais vous êtes
+forcé d'avouer qu'il n'était pas en mon pouvoir de l'empêcher.
+
+CÉSAR.--Je vous ai écrit pendant que vous étiez plongé dans les
+débauches, à Alexandrie; vous avez mis mes lettres dans votre poche, et
+vous avez renvoyé avec mépris mon député de votre présence.
+
+ANTOINE.--César, il est entré brusquement, avant qu'on l'eût admis. Je
+venais de fêter trois rois, et je n'étais plus tout à fait l'homme du
+matin: mais le lendemain, j'en ai fait l'aveu moi-même à votre député;
+ce qui équivalait à lui en demander pardon. Que cet homme n'entre pour
+rien dans notre différend. S'il faut que nous contestions ensemble,
+qu'il ne soit plus question de lui.
+
+CÉSAR.--Vous avez violé un article de vos serments, ce que vous n'aurez
+jamais à me reprocher.
+
+LÉPIDE.--Doucement, César.
+
+ANTOINE.--Non, Lépide, laissez-le parler, l'honneur dont il parle
+maintenant est sacré, en supposant que j'en ai manqué; voyons, César,
+l'article de mon serment....
+
+CÉSAR.--C'était de me prêter vos armes et votre secours à ma première
+réquisition; vous m'avez refusé l'un et l'autre.
+
+ANTOINE.--Dites plutôt négligé, et cela pendant ces heures empoisonnées
+qui m'avaient ôté la connaissance de moi-même. Je vous en témoignerai
+mon repentir autant que je le pourrai; mais ma franchise n'avilira point
+ma grandeur, comme ma puissance ne fera rien sans ma franchise. La
+vérité est que Fulvie, pour m'attirer hors d'Égypte, vous a fait la
+guerre ici. Et moi, qui étais sans le savoir le motif de cette guerre,
+je vous en fais toutes les excuses où mon honneur peut descendre en
+pareille occasion.
+
+LÉPIDE.--C'est noblement parler.
+
+MÉCÈNE.--S'il pouvait vous plaire de ne pas pousser plus loin vos griefs
+réciproques, de les oublier tout à fait, pour vous souvenir que le
+besoin présent vous invite à vous réconcilier?
+
+LÉPIDE.--Sagement parlé, Mécène.
+
+ÉNOBARBUS.--Ou bien empruntez-vous l'un à l'autre, pour le moment, votre
+affection; et quand vous n'entendrez plus parler de Pompée, alors vous
+vous la rendrez: vous aurez tout le loisir de vous disputer, quand vous
+n'aurez pas autre chose à faire.
+
+ANTOINE.--Tu n'es qu'un soldat: tais-toi.
+
+ÉNOBARBUS.--J'avais presque oublié que la vérité devait se taire.
+
+ANTOINE.--Tu manques de respect à cette assemblée; ne dis plus rien.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, poursuivez. Je suis muet comme une pierre.
+
+CÉSAR.--Je ne désapprouve point le fond, mais bien, la forme de son
+discours.--Il n'est pas possible que nous restions amis, nos principes
+et nos actions différant si fort. Cependant, si je connaissais un lien
+assez fort pour nous tenir étroitement unis, je le chercherais dans le
+monde entier.
+
+AGRIPPA.--Permettez-moi, César...
+
+CÉSAR.--Parle, Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Vous avez du côté maternel une soeur, la belle Octavie. Le
+grand Marc-Antoine est veuf maintenant.
+
+CÉSAR.--Ne parle pas ainsi, Agrippa; si Cléopâtre t'entendait, elle te
+reprocherait, avec raison, ta témérité....
+
+ANTOINE.--Je ne suis pas marié, César; laissez-moi entendre Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Pour entretenir entre vous une éternelle amitié, pour faire de
+vous deux frères, et unir vos coeurs par un noeud indissoluble, il faut
+qu'Antoine épouse Octavie: sa beauté réclame pour époux le plus illustre
+des mortels; ses vertus et ses grâces en tout genre disent ce qu'elles
+peuvent seules exprimer. Cet hymen dissipera toutes ces petites
+jalousies, qui maintenant vous paraissent si grandes; et toutes les
+grandes craintes qui vous offrent maintenant des dangers sérieux
+s'évanouiront. Les vérités même ne vous paraîtront alors que des fables,
+tandis que la moitié d'une fable passe maintenant pour la vérité. Sa
+tendresse pour tous les deux vous enchaînerait l'un à l'autre et vous
+attirerait à tous deux tous les coeurs. Pardonnez ce que je viens de
+dire: ce n'est pas la pensée du moment, mais une idée étudiée et méditée
+par le devoir.
+
+ANTOINE.--César veut-il parler?
+
+CÉSAR.--Non, jusqu'à ce qu'il sache comment Antoine reçoit cette
+proposition.
+
+ANTOINE.--Quels pouvoirs aurait Agrippa, pour accomplir ce qu'il
+propose, si je disais: _Agrippa, j'y consens_?
+
+CÉSAR.--Le pouvoir de César, et celui qu'a César sur Octavie.
+
+ANTOINE.--Loin de moi la pensée de mettre obstacle à ce bon dessein, qui
+offre tant de belles espérances! _(A César_.) Donnez-moi votre main,
+accomplissez cette gracieuse ouverture, et qu'à compter de ce moment un
+coeur fraternel inspire notre tendresse mutuelle et préside à nos grands
+desseins.
+
+CÉSAR.--Voilà ma main. Je vous cède une soeur aimée comme jamais soeur
+ne fut aimée de son frère. Qu'elle vive pour unir nos empires et nos
+coeurs, et que notre amitié ne s'évanouisse plus!
+
+LÉPIDE.--Heureuse réconciliation! Ainsi soit-il.
+
+ANTOINE.--Je ne songeais pas à tirer l'épée contre Pompée: il m'a tout
+récemment accablé des égards les plus grands et les plus rares; il faut
+qu'au moins je lui en exprime ma reconnaissance, pour me dérober au
+reproche d'ingratitude: immédiatement après, je lui envoie un défi.
+
+LÉPIDE.--Le temps presse; il nous faut chercher tout de suite Pompée, ou
+il va nous prévenir.
+
+ANTOINE.--Et où est-il?
+
+CÉSAR.--Près du mont Misène.
+
+ANTOINE.--Quelles sont ses forces sur terre?
+
+CÉSAR.--Elles sont grandes et augmentent tous les jours: sur mer, il est
+maître absolu.
+
+ANTOINE.--C'est le bruit qui court. Je voudrais avoir eu une conférence
+avec lui: hâtons-nous de nous la procurer; mais avant de nous mettre en
+campagne, dépêchons l'affaire dont nous avons parlé.
+
+CÉSAR.--Avec la plus grande joie, et je vous invite à venir voir ma
+soeur; je vais de ce pas vous conduire chez elle.
+
+ANTOINE.--Lépide, ne nous privez pas de votre compagnie.
+
+LÉPIDE.--Noble Antoine, les infirmités mêmes ne me retiendraient pas.
+
+(Fanfares; Antoine, César, Lépide sortent.)
+
+MÉCÈNE.--Soyez le bienvenu d'Égypte, seigneur Énobarbus.
+
+ÉNOBARBUS.--Seconde moitié du coeur de César, digne Mécène!--Mon
+honorable ami Agrippa!
+
+AGRIPPA.--Bon Énobarbus!
+
+MÉCÈNE.--Nous devons être joyeux, en voyant tout si heureusement
+terminé.--Vous vous êtes bien trouvé en Égypte?
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, Mécène. Nous dormions tant que le jour durait, et nous
+passions les nuits à boire jusqu'à la pointe du jour.
+
+MÉCÈNE.--Huit sangliers rôtis pour un déjeuner[15]! et douze convives
+seulement! Le fait est-il vrai?
+
+[Note 15: On peut voir dans Plutarque quel était le luxe des repas
+d'Antoine.]
+
+ÉNOBARBUS.--Ce n'était là qu'une mouche pour un aigle; nous avions, dans
+nos festins, bien d'autres plats monstrueux et dignes d'être remarqués.
+
+MÉCÈNE.--C'est une reine bien magnifique, si la renommée dit vrai.
+
+ÉNOBARBUS.--Dès sa première entrevue avec Marc-Antoine sur le fleuve
+Cydnus, elle a pris son coeur dans ses filets.
+
+AGRIPPA.--En effet, c'est sur ce fleuve qu'elle s'est offerte à ses
+yeux, si celui qui m'en a fait le récit n'a pas inventé.
+
+ÉNOBARBUS.--Je vais vous raconter cette entrevue:
+
+La galère où elle était assise, ainsi qu'un trône éclatant, semblait
+brûler sur les eaux. La poupe était d'or massif, les voiles de pourpre,
+et si parfumées, que les vents venaient s'y jouer avec amour. Les rames
+d'argent frappaient l'onde en cadence au son des flûtes, et les flots
+amoureux se pressaient à l'envie à la suite du vaisseau. Pour Cléopâtre,
+il n'est point d'expression qui puisse la peindre. Couchée sous un
+pavillon de tissu d'or, elle effaçait cette Vénus fameuse où nous voyons
+l'imagination surpasser la nature; à ses côtés étaient assis de jeunes
+et beaux enfants, comme un groupe de riants amours, qui agitaient des
+éventails de couleurs variées, dont le vent semblait colorer les joues
+délicates qu'ils rafraîchissaient comme s'ils eussent produit cette
+chaleur qu'ils diminuaient.
+
+AGRIPPA.--O spectacle admirable pour Antoine!...
+
+ÉNOBARBUS.--Ses femmes, comme autant de Néréides et de Sirènes,
+cherchaient à deviner ses ordres dans ses regards et s'inclinaient avec
+grâce. Une d'elles, telle qu'une vraie sirène, assise au gouvernail,
+dirige le vaisseau: les cordages de soie obéissent à ces mains douces
+comme les fleurs, qui manoeuvrent avec dextérité. Du sein de la galère
+s'exhalent d'invisibles parfums qui frappent les sens, sur les quais
+adjacents. La ville envoie tous ses habitants au-devant d'elle: Antoine,
+assis sur un trône au milieu de la place publique, est resté seul,
+haranguant l'air, qui, sans son horreur pour le vide, eût aussi été
+contempler Cléopâtre et eût abandonné sa place dans la nature.
+
+AGRIPPA.--O merveille de l'Égypte!
+
+ÉNOBARBUS.--Aussitôt qu'elle fut débarquée, Antoine envoya vers elle et
+l'invita à souper. Elle répondit qu'il vaudrait mieux qu'il devînt son
+hôte, et qu'elle l'en conjurait. Notre galant Antoine, à qui jamais
+femme n'entendit prononcer le mot _non_, va au festin après s'être fait
+raser dix fois, et, selon sa coutume, il paye de son coeur ce que ses
+yeux seuls ont dévoré.
+
+AGRIPPA.--Prostituée royale! elle fit déposer au grand César son épée
+sur son lit; il la cultiva, et elle porta un fruit.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'ai vue une fois sauter à cloche-pied pendant quarante
+pas, dans les rues d'Alexandrie; et bientôt, perdant haleine, elle
+parla, tout essoufflée; elle se fit une nouvelle perfection de ce
+manque de forces, et de sa bouche sans haleine il s'exhalait un charme
+tout-puissant.
+
+MÉCÈNE.--A présent, voilà Antoine obligé de la quitter pour toujours.
+
+ÉNOBARBUS.--Jamais, il ne la quittera pas. L'âge ne peut la flétrir, ni
+l'habitude épuiser l'infinie variété de ses appas. Les autres femmes
+rassasient les désirs qu'elles satisfont; mais elle, plus elle donne,
+plus elle affame; car les choses les plus viles ont de la grâce chez
+elle: tellement, que les prêtres sacrés la bénissent au milieu de ses
+débauches.
+
+MÉCÈNE.--Si la beauté, la sagesse et la modestie peuvent fixer le coeur
+d'Antoine, Octavie est pour lui un heureux lot.
+
+AGRIPPA.--Allons-nous-en. Cher Énobarbus, deviens mon hôte pendant ton
+séjour ici.
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, je vous remercie humblement.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Rome.--Appartement de la maison de César.
+
+CÉSAR, ANTOINE, OCTAVIE _au milieu d'eux, suite_ _et un_ DEVIN.
+
+ANTOINE.--Le monde et ma charge importante m'arracheront quelquefois de
+vos bras.
+
+OCTAVIE.--Tout le temps de votre absence j'irai fléchir les genoux
+devant les dieux et les prier pour vous.
+
+ANTOINE.--Adieu, seigneur...--Mon Octavie, ne jugez point mes torts sur
+les récits du monde. J'ai quelquefois passé les bornes, je l'avoue;
+mais, à l'avenir, ma conduite ne s'écartera plus de la règle. Adieu,
+chère épouse.
+
+OCTAVIE.--Adieu, seigneur.
+
+CÉSAR.--Adieu, Antoine.
+
+(César et Octavie sortent.)
+
+ANTOINE.--Eh bien! maraud, voudrais-tu être encore en Égypte?
+
+LE DEVIN.--Plût aux dieux que je n'en fusse jamais sorti, et que vous ne
+fussiez jamais venu ici!
+
+ANTOINE.--La raison, si tu peux la dire?
+
+LE DEVIN.--Je la devine par mon art; mais ma langue ne peut l'exprimer:
+retournez au plus tôt en Égypte.
+
+ANTOINE.--Dis-moi qui, de César ou de moi, élèvera le plus haut sa
+fortune. O Antoine, ne reste donc point à ses côtés. Ton démon,
+c'est-à-dire l'esprit qui te protège est noble, courageux, fier, sans
+égal partout où celui de César n'est pas; mais près de lui ton ange se
+change en Terreur[16], comme s'il était dompté. Ainsi donc, mets toujours
+assez de distance entre lui et toi.
+
+[Note 16: _A fear_. La Peur était un personnage dans les anciennes
+_Moralités_; quelques commentateurs ont voulu lire _a feard_, _effrayé_,
+le sens est le même, mais l'allusion n'existe plus.]
+
+ANTOINE.--Ne me parle plus de cela.
+
+LE DEVIN.--Je n'en parle qu'à toi; je n'en parlerai jamais qu'à toi
+seul.--Si tu joues avec lui à quelque jeu que ce soit, tu es sûr de
+perdre. Il a tant de bonheur, qu'il te battra malgré tous tes avantages.
+Dès qu'il brille près de toi, ton éclat s'éclipse. Je te le répète
+encore: ton génie ne te gouverne qu'avec terreur, quand il te voit près
+de lui. Loin de César, il reprend toute sa grandeur.
+
+ANTOINE.--Va-t'en et dis à Ventidius que je veux lui parler. (_Le devin
+sort_.)--Il marchera contre les Parthes... Soit science ou hasard, cet
+homme a dit la vérité. Les dés même obéissent à César, et, dans nos
+jeux, il gagne; ma plus grande adresse échoue contre son bonheur, si
+nous tirons au sort; ses coqs sont toujours vainqueurs des miens, quand
+toutes les chances sont pour moi, et ses cailles battent toujours les
+miennes dans l'enceinte où nous les excitons entre elles.--Je veux
+retourner en Égypte. Si j'accepte ce mariage, c'est pour assurer ma
+paix; mais tous mes plaisirs sont dans l'Orient. (_Ventidius paraît_.)
+Oh! viens, Ventidius; il faut marcher contre les Parthes: ta commission
+est prête; suis-moi, et viens la recevoir.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une rue de Rome. LÉPIDE, MÉCÈNE, AGRIPPA.
+
+LÉPIDE.--Qu'aucun soin ne vous retienne plus longtemps: hâtez-vous de
+suivre vos généraux.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, Marc-Antoine ne demande que le temps d'embrasser
+Octavie, et nous partons.
+
+LÉPIDE.--Adieu donc, jusqu'à ce que je vous voie revêtus de votre armure
+guerrière, qui vous sied si bien à tous deux.
+
+MÉCÈNE.--Si je ne me trompe sur ce voyage, Lépide, nous serons avant
+vous au mont de Misène.
+
+LÉPIDE.--Votre route est la plus courte: mes desseins m'obligent de
+prendre des détours, et vous gagnerez deux journées sur moi.
+
+AGRIPPA ET MÉCÈNE.--Bon succès, seigneur!
+
+LÉPIDE.--Adieu.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Faites-moi de la musique. La musique est l'aliment
+mélancolique de ceux qui ne vivent que d'amour.
+
+LES SUIVANTES.--La musique! Eh!
+
+(Mardian entre.)
+
+CLÉOPATRE.--Non, point de musique; allons plutôt jouer au billard.
+Viens, Charmiane.
+
+CHARMIANE.--Mon bras me fait mal; vous ferez mieux de jouer avec
+Mardian.
+
+CLÉOPATRE.--Autant jouer avec un eunuque qu'avec une femme. Allons,
+Mardian, veux-tu faire ma partie?
+
+MARDIAN.--Aussi bien que je pourrai, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Dès que l'acteur montre de la bonne volonté, quand il ne
+réussirait pas, il a droit à notre indulgence.--Mais je ne jouerai
+pas à présent.--Donnez-moi mes lignes; nous irons à la rivière, et là,
+tandis que ma musique se fera entendre dans le lointain, je tendrai
+des pièges aux poissons dorés: mon hameçon courbé percera leurs molles
+ouïes.....et à chaque poisson que je tirerai hors de l'eau, m'imaginant
+prendre un Antoine, je m'écrierai: _Ah! vous voilà pris_.
+
+CHARMIANE.--C'était un tour bien plaisant, lorsque vous fites une
+gageure avec Antoine sur votre pêche, et qu'il tira de l'eau avec
+transport un poisson salé que votre plongeur avait attaché à sa
+ligne[17].
+
+[Note 17: La fameuse Nelly Gwyn amusa Charles II par une espièglerie
+semblable.]
+
+CLÉOPATRE.--Ce temps-là! O temps! Je le plaisantai jusqu'à lui faire
+perdre patience; la nuit suivante, ma gaieté lui rendit la patience, et
+le lendemain matin, avant la neuvième heure, je l'enivrai au point qu'il
+alla se mettre au lit: je le couvris de mes robes et de mes manteaux, et
+moi je ceignis son épée Philippine[18].... (_Entre un messager_.) Oh! des
+nouvelles d'Italie! Introduis tes fécondes nouvelles dans mes oreilles,
+qui ont été si longtemps à sec.
+
+[Note 18: Shakspeare donne ce nom à l'épée d'Antoine en mémoire de
+ses exploits à Philîppes.]
+
+LE MESSAGER.--Madame.... madame....
+
+CLÉOPATRE.--Antoine est mort? Si tu le dis, misérable, tu assassines ta
+maîtresse. Mais s'il est libre et bien portant, si c'est là ce que tu
+viens m'apprendre, voilà de l'or, et baise les veines azurées de cette
+main, de cette main que des rois ont pressée de leurs lèvres, et n'ont
+baisée qu'en tremblant.
+
+LE MESSAGER.--D'abord, madame: il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, voilà encore de l'or; mais prends garde, coquin. Nous
+disons ordinairement que les morts vont bien. Si c'est là ce que tu veux
+dire, cet or que je te donne, je le ferai fondre et le verserai tout
+brûlant dans la gorge qui annonce des malheurs.
+
+LE MESSAGER.--Grande reine, daignez m'écouter.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, j'y consens; poursuis: mais il n'y a rien de bon
+dans ta figure. Si Antoine est libre et plein de santé, pourquoi cette
+physionomie si sombre, pour annoncer des nouvelles si heureuses? S'il
+n'est pas bien, tu devrais te présenter devant moi comme une furie
+couronnée de serpents, et non sous la forme d'un homme.
+
+LE MESSAGER.--Vous plaît-il de m'entendre?
+
+CLÉOPATRE.--J'ai envie de te frapper avant que tu parles. Cependant, si
+tu me dis qu'Antoine vit et se porte bien, ou qu'il est ami de César, et
+non pas son esclave, je verserai sur ta tête une pluie d'or et une grêle
+de perles.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il se porte bien.
+
+CLÉOPATRE.--C'est bien parlé.
+
+LE MESSAGER.--Et il est ami de César.
+
+CLÉOPATRE.--Tu es un brave homme.
+
+LE MESSAGER.--César et lui sont plus amis que jamais.
+
+CLÉOPATRE.--Tu feras ta fortune avec moi.
+
+LE MESSAGER.--Mais cependant, madame...
+
+CLÉOPATRE.--Je n'aime point ce _mais cependant_, il gâte les bonnes
+nouvelles; j'abhorre ce _mais_ qui précède _cependant. Mais cependant_
+est comme un geôlier qui va traîner après lui quelque monstrueux
+malfaiteur. De grâce, ami, verse tout ce que tu portes dans mon oreille,
+le bien et le mal à la fois... Il est ami de César, il est en pleine
+santé, dis-tu? il est libre, dis-tu encore?
+
+LE MESSAGER.--_Libre_, madame, non; je ne vous ai rien dit de semblable.
+Il est lié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Pour quel service?
+
+LE MESSAGER.--Pour le meilleur service, celui du lit.
+
+CLÉOPATRE.--Je pâlis, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Madame, il est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Que la peste la plus contagieuse t'atteigne!
+
+LE MESSAGER.--Madame, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--Que dis-tu? Sors d'ici, horrible scélérat! (_Elle le
+frappe_) ou avec mon pied je repousserai tes yeux comme des billes;
+j'arracherai tous les cheveux de ta tête. (_Elle le maltraite_.) Tu
+seras fouetté avec des verges de fer trempées dans de l'eau salée; tes
+plaies, imprégnées de saumure, seront cuisantes.
+
+LE MESSAGER.--Gracieuse reine, je vous apporte ces nouvelles, mais je
+n'ai pas fait le mariage.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que ce n'est pas vrai, et je te donnerai une province;
+tu parviendras à la fortune la plus brillante. Le coup que tu as reçu te
+fera pardonner de m'avoir mise en fureur, et je t'accorderai, en outre,
+tout ce que tu jugeras à propos de demander.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Scélérat, tu as trop vécu.
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+LE MESSAGER.--Ah! alors, je me sauve. Madame, que prétendez-vous? Je ne
+suis coupable d'aucune faute.
+
+CHARMIANE.--Madame, contenez-vous; cet homme est innocent.
+
+CLÉOPATRE.--Il est des innocents qui n'échappent pas à la foudre!...
+Que l'Égypte s'ensevelisse dans le Nil, et que toutes les créatures
+bienfaisantes se transforment en serpents!... Rappelez cet esclave:
+malgré ma rage, je ne le mordrai point; rappelez-le.
+
+CHARMIANE.--Il a peur de revenir.
+
+CLÉOPATRE.--Je ne le maltraiterai point: ces mains s'avilissent en
+frappant un malheureux au-dessous de moi, sans autre sujet que celui que
+je me suis donné moi-même. Approche, mon ami. (_Le messager revient_.)
+Il n'y a pas de crime; mais il y a toujours du danger à être porteur de
+mauvaises nouvelles. Emprunte cent voix pour un message agréable, mais
+laisse les nouvelles fâcheuses s'annoncer elles-mêmes en se faisant
+sentir.
+
+LE MESSAGER.--J'ai rempli mon devoir.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié? Il ne m'est pas possible de te haïr plus que
+je ne fais, si tu dis encore _oui_.
+
+LE MESSAGER.--Il est marié, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Que les dieux te confondent! tu oses donc persister?
+
+LE MESSAGER.--Dois-je mentir, madame?
+
+CLÉOPATRE.--Oh! je voudrais que tu m'eusses menti; dût la moitié de mon
+Égypte être submergée et changée en citerne pour les serpents écailleux!
+Va, va-t'en. Eusses-tu la beauté de Narcisse, tu me paraîtrais hideux...
+Il est marié?...
+
+LE MESSAGER.--Je demande pardon à Votre Majesté.
+
+CLÉOPATRE.--Il est marié?
+
+LE MESSAGER.--Ne soyez point offensée de ce que je ne voulais pas vous
+déplaire. Me punir, pour obéir à vos ordres, ne me paraît pas juste. Il
+est marié à Octavie.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pourquoi son crime fait-il de toi, à mes yeux, un
+scélérat que tu n'es pas! Quoi! es-tu bien sûr de ce que tu dis?...
+Va-t'en, la marchandise que tu as apportée de Rome est trop chère pour
+moi. Qu'elle repose sur ta tête, et qu'elle cause ta perte.
+
+(Le messager sort.)
+
+CHARMIANE.--Noble reine, de la patience.
+
+CLÉOPATRE.--En louant Antoine, j'ai déprécié César.
+
+CHARMIANE.--Bien, bien des fois, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'en suis punie aujourd'hui. Qu'on m'emmène de ce lieu. Je
+succombe. Oh! Iras, Charmiane.--N'importe.--Cher Alexas, va trouver cet
+homme, dis-lui de te rendre compte des traits d'Octavie, de son âge, de
+ses inclinations; qu'il n'oublie pas de dire la couleur de ses cheveux.
+Reviens promptement m'en instruire. (_Alexas sort_.) Qu'il m'abandonne
+à jamais!--Mais non.--Charmiane, quoique sous une face il m'offre
+les traits de Gorgone, sous les autres il me parait un dieu
+Mars.--Recommande à Alexas de me rapporter de quelle taille elle
+est.--Aie pitié de moi, Charmiane; mais ne me parle pas, conduis-moi à
+ma chambre.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Les côtes d'Italie, près de Misène.
+
+POMPÉE ET MÉNAS _entrent d'un côté au son du tambour et des trompettes;
+de l'autre_, CÉSAR, ANTOINE, LÉPIDE, ÉNOBARBUS, MÉCÈNE ET AGRIPPA
+_paraissent avec leurs soldats._
+
+POMPÉE.--J'ai reçu vos otages, vous avez les miens, et nous causerons
+avant de nous battre.
+
+CÉSAR.--Il convient que nous commencions par conférer ensemble, et c'est
+pourquoi nous vous avons envoyé nos propositions par écrit. Si vous les
+avez examinées, faites-nous savoir si elles enchaîneront votre épée
+mécontente, et renverront en Sicile une foule de belle jeunesse, qui
+autrement doit périr ici.
+
+POMPÉE.--C'est à vous trois que je parle, vous les seuls sénateurs de
+ce vaste univers et les illustres agents des dieux.--Je ne vois pas
+pourquoi mon père manquerait de vengeurs, puisqu'il laisse un fils et
+des amis; tandis que Jules César, dont le fantôme apparut à Philippes au
+vertueux Brutus, vous vit alors travailler pour lui. Quel motif engagea
+le pâle Cassius à conspirer? Et ce Romain vénéré de tous les hommes, le
+vertueux Brutus, quel motif le porta, avec les autres guerriers de son
+parti, amants de la belle liberté, à ensanglanter le Capitole? Ils ne
+voulaient voir qu'un homme dans un homme, et rien de plus. C'est le
+même motif qui m'a porté à équiper ma flotte, dont le poids fait écumer
+l'Océan indigné; avec elle, je veux châtier l'ingratitude que l'injuste
+Rome a montrée à mon illustre père.
+
+CÉSAR.--Prenez votre temps.
+
+ANTOINE.--Pompée, tu ne peux nous intimider avec tes vaisseaux. Nous te
+répondrons sur mer. Sur terre, tu sais combien nos forces dépassent les
+tiennes.
+
+POMPÉE.--Sur terre, en effet, tes biens dépassent les miens, tu as la
+maison de mon père; mais puisque le coucou prend le nid des autres
+oiseaux, reste-s-y tant que tu pourras.
+
+LÉPIDE.--Ayez la bonté de nous dire, car tout ceci s'éloigne de la
+question présente, ce que vous décidez sur les offres que nous vous
+avons envoyées?
+
+CÉSAR.--Oui, voilà le point.
+
+ANTOINE.--On ne te prie pas de consentir. C'est à toi de peser les
+choses, et de voir quel parti tu dois embrasser.
+
+CÉSAR.--Et quelles suites peut avoir l'envie de tenter une plus grande
+fortune.
+
+POMPÉE.--Vous m'offrez la Sicile et la Sardaigne, sous la condition que
+je purgerai la mer des pirates, et que j'enverrai du froment à Rome;
+ceci convenu, nous nous séparerons avec nos épées sans brèche et nos
+boucliers sans traces de combat?
+
+CÉSAR, ANTOINE ET LÉPIDE.--C'est ce que nous offrons.
+
+POMPÉE.--Sachez donc que je suis ici devant vous, en homme disposé à
+accepter vos offres. Mais Marc-Antoine m'a un peu impatienté. Quand je
+devrais perdre le prix du bienfait en le rappelant, vous devez vous
+souvenir, Antoine, que, lorsque César et votre frère étaient en guerre,
+votre mère se réfugia en Sicile, et qu'elle y trouva un accueil amical.
+
+ANTOINE.--J'en suis instruit, Pompée, et je me préparais à vous exprimer
+toute la reconnaissance que je vous dois.
+
+POMPÉE.--Donnez-moi votre main.--Je ne m'attendais pas, seigneur, à vous
+rencontrer en ces lieux.
+
+ANTOINE.--Les lits d'Orient sont bien doux! et je vous dois des
+remerciements, car c'est vous qui m'avez fait revenir ici plus tôt que
+je ne comptais, et j'y ai beaucoup gagné.
+
+CÉSAR.--Vous me paraissez changé depuis la dernière fois que je vous ai
+vu.
+
+POMPÉE.--Peut-être; je ne sais pas quelles marques la fortune trace sur
+mon visage; mais elle ne pénétrera jamais dans mon sein pour asservir
+mon coeur.
+
+LÉPIDE.--Je suis bien satisfait de vous voir ici.
+
+POMPÉE.--Je l'espère, Lépide.--Ainsi, nous voilà d'accord. Je désire que
+notre traité soit mis par écrit et scellé par nous.
+
+CÉSAR.--C'est ce qu'il faut faire tout de suite.
+
+POMPÉE.--Il faut nous fêter mutuellement avant de nous séparer. Tirons
+au sort à qui commencera.
+
+ANTOINE.--Moi, Pompée.
+
+POMPÉE.--Non, Antoine, il faut que le sort en décide. Mais, que vous
+soyez le premier ou le dernier, votre fameuse cuisine égyptienne aura
+toujours la supériorité. J'ai ouï dire que Jules César acquit de
+l'embonpoint dans les banquets de cette contrée.
+
+ANTOINE.--Vous avez ouï dire bien des choses.
+
+POMPÉE.--Mon intention est innocente.
+
+ANTOINE.--Et vos paroles aussi.
+
+POMPÉE.--Voilà ce que j'ai ouï dire, et aussi qu'Appollodore porta...
+
+ÉNOBARBUS.--N'en parlons plus. Le fait est vrai.
+
+POMPÉE.--Quoi, s'il vous plaît?
+
+ÉNOBARBUS.--Une certaine reine à César dans un matelas.
+
+POMPÉE.--Je te reconnais à présent. Comment te portes-tu, guerrier?
+
+ÉNOBARBUS.--Fort bien; et il y a apparence que je continuerai, car
+j'aperçois à l'horizon quatre festins.
+
+POMPÉE.--Donne-moi une poignée de main: je ne t'ai jamais haï; je t'ai
+vu combattre, et tu m'as rendu jaloux de ta valeur.
+
+ÉNOBARBUS.--Moi, seigneur, je ne vous ai jamais beaucoup aimé; mais j'ai
+fait votre éloge, quand vous méritiez dix fois plus de louanges que je
+ne le disais.
+
+POMPÉE.--Conserve ta franchise, elle te sied bien.--Je vous invite tous
+à bord de ma galère. Voulez-vous me précéder, seigneurs?
+
+TOUS.--Montrez-nous le chemin.
+
+POMPÉE.--Allons, venez.
+
+(Pompée, César, Antoine, Lépide, les soldats et la suite sortent.)
+
+MÉNAS, _à part_.--Ton père, Pompée, n'eût jamais fait ce traité. (_À
+Énobarbus_.) Nous nous sommes connus, seigneur?
+
+ÉNOBARBTUS.--Sur mer, je crois.
+
+MÉNAS.--Oui, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Vous avez fait des prouesses sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--Je louerai toujours qui me louera. Mais on ne peut nier mes
+exploits sur terre.
+
+MÉNAS.--Ni mes exploits de mer non plus.
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, mais il y a quelque chose que vous pouvez nier, pour
+votre sûreté.--Vous avez été un grand voleur sur mer.
+
+MÉNAS.--Et vous sur terre.
+
+ÉNOBARBUS.--A ce titre, je nie mes services de terre.--Mais donnez-moi
+votre main, Ménas: si nos yeux avaient quelque autorité, ils pourraient
+surprendre deux voleurs qui s'embrassent.
+
+MÉNAS.--Le visage des hommes est sincère, quoi que fassent leurs mains.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais il n'y eut jamais une belle femme dont le visage fût
+sincère.
+
+MÉNAS.--Ce n'est pas une calomnie: elles volent les coeurs.
+
+ÉNOBARBUS.--Nous sommes venus ici pour vous combattre.
+
+MÉNAS.--Quant à moi, je suis fâché que cela soit changé en débauche.
+Pompée, aujourd'hui, perd sa fortune en riant.
+
+ÉNOBARBUS.--Si cela est, il est sûr que ses larmes ne la rappelleront
+pas.
+
+MÉNAS.--Vous l'avez dit, seigneur.--Nous ne nous attendions pas à
+trouver Marc-Antoine ici. Mais, je vous prie, est-il marié à Cléopâtre?
+
+ÉNOBARBUS.--La soeur de César se nomme Octavie.
+
+MÉNAS.--Oui; elle était femme de Caïus Marcellus.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais elle est maintenant la femme de Marc-Antoine.
+
+MÉNAS.--Plaît-il, seigneur?
+
+ÉNOBARBUS.--Rien de plus vrai.
+
+MÉNAS.--Les voilà donc, César et lui, liés ensemble pour jamais.
+
+ÉNOBARBUS.--Si j'étais obligé de deviner le sort de cette union, je ne
+prédirais pas ainsi.
+
+MÉNAS.--Je présume que la politique a eu plus de part que l'amour à
+cette alliance?
+
+ÉNOBARBUS.--Je le crois comme vous. Vous verrez que le noeud qui semble
+aujourd'hui resserrer leur amitié étranglera l'affection. Octavie est
+d'une humeur chaste, froide et tranquille.
+
+MÉNAS. Qui ne voudrait que sa femme fût ainsi?
+
+ÉNOBARBUS.--Celui qui n'a lui-même aucune de ces qualités; c'est-à-dire
+Marc-Antoine. Il retournera à son plat égyptien. Alors les soupirs
+d'Octavie enflammeront la colère de César; et, comme je viens de le
+dire, ce qui paraît faire la force de leur amitié, sera précisément la
+cause de leur rupture. Antoine laissera toujours son coeur où il l'a
+placé; il n'a épousé ici que les circonstances.
+
+MÉNAS.--Cela pourrait bien être. Allons, seigneur, voulez-vous venir à
+bord? j'ai une santé à vous faire boire.
+
+ÉNOBARBUS.--Je l'accepterai. Nous avons utilisé nos gosiers en Égypte.
+
+MÉNAS.--Allons, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+A bord de la galère de Pompée, près de Messine.
+
+SYMPHONIE. _Entrent deux ou trois serviteurs avec un dessert_.
+
+PREMIER SERVITEUR.--C'est ici qu'ils se placeront, camarade. La
+plante[19] des pieds de quelques-uns ne tient plus guère à la terre, le
+plus faible vent du monde les renversera.
+
+[Note 19: _Some of their plants are ill rooted already_.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Lépide est haut en couleur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ils lui ont fait boire les coups de charité[20].
+
+[Note 20: _Coup de charité, alms-drink._ La _boisson d'aumône_, terme
+usité parmi les buveurs, pour signifier la portion du verre que boit un
+convive, pour soulager son compagnon. C'est ainsi que Lépide se charge
+volontiers de ce qui répugne à ses collègues.]
+
+SECOND SERVITEUR.--Quand ils se disent leurs vérités, il leur crie:
+_Allons, laissez cela_, les réconcilie par ses prières, et puis se
+réconcilie avec la liqueur.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Ce qui élève une guerre violente entre lui et sa
+tempérance.
+
+SECOND SERVITEUR.--Et voilà ce que c'est de mettre son nom dans la
+compagnie des hommes supérieurs. J'aimerais autant avoir dans mes mains
+un inutile roseau, qu'une pertuisane que je ne pourrais soulever.
+
+PREMIER SERVITEUR.--Être élevé dans une vaste sphère pour s'y mouvoir
+sans y être vu, c'est n'avoir que les cavités où les yeux devraient
+être; ce qui déforme cruellement le visage.
+
+(Les trompettes sonnent: arrivent Octave, Antoine, Pompée, Lépide,
+Agrippa, Mécène, Énobarbus, Ménas et autres capitaines.)
+
+ANTOINE, _à César_.--Voilà comme ils font, seigneur; ils mesurent
+la crue du Nil par certains degrés marqués sur les pyramides: ils
+connaissent, par la hauteur plus ou moins grande des eaux, si la disette
+ou l'abondance suivront. Plus les eaux du Nil montent, plus il promet;
+quand il se retire, le laboureur sème son grain sur le limon et la vase,
+et bientôt les champs sont couverts d'épis.
+
+LÉPIDE.--Vous avez là de prodigieux serpents.
+
+ANTOINE.--Oui, Lépide.
+
+LÉPIDE.--Vos serpents d'Égypte naissent du limon par l'opération de
+votre soleil: il en est de même de vos crocodiles?
+
+ANTOINE.--Tout comme vous le dites.
+
+POMPÉE.--Asseyons-nous, et qu'on apporte du vin. Une santé à Lépide.
+
+LÉPIDE.--Je ne suis pas aussi bien que je devrais être, mais jamais je
+ne reculerai.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Non, jusqu'à ce que vous ayez dormi. Jusque-là, je
+crains bien que vous n'avanciez.
+
+LÉPIDE.--Oui, j'ai entendu dire que les pyramides de Ptolémée étaient
+bien belles. En vérité, je l'ai entendu dire.
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Pompée, un mot....
+
+POMPÉE.--Parle-moi à l'oreille. Que veux-tu?
+
+MÉNAS, _à part, à Pompée_.--Levez-vous, mon général, je vous en conjure,
+et daignez m'entendre.
+
+POMPÉE.--Laisse-moi; tout à l'heure...--Cette coupe pour Lépide.
+
+LÉPIDE.--Quelle espèce d'animal est-ce que votre crocodile?
+
+ANTOINE.--Il a la forme d'un crocodile; il est large de toute sa largeur
+et haut de toute sa hauteur. Il se meut avec ses propres organes; il
+vit de ce qui le nourrit; et quand ses éléments se décomposent, la
+transmigration s'opère.
+
+LÉPIDE.--De quelle couleur est-il?
+
+ANTOINE.--De sa couleur naturelle.
+
+LÉPIDE.--C'est un étrange serpent!
+
+ANTOINE.--Oui! et les pleurs qu'il verse sont humides.
+
+CÉSAR.--Sera-t-il satisfait de cette description?
+
+ANTOINE.--Il le sera de la santé que Pompée lui propose, ou sinon c'est
+un véritable Épicure.
+
+POMPÉE, _à Menas_.--Allons, va te faire pendre. Tu viens me parler
+de cela? Va-t'en; fais ce que je te dis.--Où est la coupe que j'ai
+demandée?
+
+MÉNAS, _à part_.--Si, au nom de mes services, vous daignez m'entendre,
+levez-vous de votre siége.
+
+POMPÉE. (_Il se lève, et se retire à l'écart_.)--Je crois que tu es fou.
+Qu'y a-t-il?
+
+MÉNAS.--Pompée, j'ai toujours servi, chapeau bas, ta fortune.
+
+POMPÉE.--Tu m'as servi avec une grande fidélité. Qu'as-tu encore à me
+dire?--Allons, seigneurs, de la gaieté.
+
+ANTOINE.--Lépide, garde-toi de ces sables mouvants, car tu t'enfonces.
+
+MÉNAS, _à Pompée_. Veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Que veux-tu dire?
+
+MÉNAS.--Encore une fois, veux-tu être le seul maître de l'univers?
+
+POMPÉE.--Comment cela se pourrait-il?
+
+MÉNAS.--Consens-y seulement; et, quelque faible que tu puisses me
+croire, je suis l'homme qui te fera don de l'univers.
+
+POMPÉE.--As-tu bien bu?
+
+MÉNAS.--Non, Pompée; je me suis abstenu de boire.--Tu es, si tu oses
+l'être, le Jupiter de la terre: tout ce que l'Océan embrasse, tout ce
+que la voûte du ciel enferme est à toi, si tu veux le saisir.
+
+POMPÉE.--Montre-moi par quel moyen?
+
+MÉNAS.--Ces trois maîtres du monde, ces rivaux sont dans ton vaisseau:
+laisse-moi couper le câble, et, quand nous serons en mer, leur trancher
+la tête, et tout est à toi.
+
+POMPÉE.--Ah! tu aurais dû le faire et non pas me le dire. Ce serait en
+moi une trahison; de ta part, c'était un bon service. Tu dois savoir que
+ce n'est pas mon intérêt qui conduit mon honneur, mais mon honneur mon
+intérêt. Repens-toi de ce que ta langue ait ainsi trahi ton projet. Si
+tu l'avais exécuté à mon insu, j'aurais approuvé ensuite l'action; mais
+à présent, je dois la condamner: renonce à ton idée et va boire.
+
+MÉNAS, _à part_.--Eh bien! moi, je ne veux plus suivre ta fortune
+sur son déclin. Quiconque cherche l'occasion et ne la saisit pas,
+lorsqu'elle s'offre une fois, ne la retrouvera jamais.
+
+POMPÉE.--A la santé de Lépide!
+
+ANTOINE.--Qu'on le porte sur le rivage; je vous ferai raison pour lui,
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS, _tenant une coupe_.--A ta santé, Menas.
+
+MÉNAS.--Bien volontiers, Énobarbus.
+
+POMPÉE, _à l'esclave._--Remplis, jusqu'à cacher les bords.
+
+ÉNOBARBUS, _montrant l'esclave qui emporte Lépide_.--Voilà un homme
+robuste, Ménas.
+
+MÉNAS.--Pourquoi?
+
+ÉNOBARBUS.--Il porte la troisième partie du monde, ne vois-tu pas?
+
+MÉNAS.--En ce cas, la troisième partie du monde est ivre: je voudrais
+qu'il le fût tout entier, pour qu'il pût aller sur des roulettes.
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, bois, et augmente les tours de roues.
+
+MÉNAS.--Allons.
+
+POMPÉE, _à Antoine_.--Ce n'est pas encore là une fête d'Alexandrie.
+
+ANTOINE.--Elle en approche bien.--Heurtons les coupes, holà! à la santé
+de César.
+
+CÉSAR.--Je voudrais bien refuser. C'est un terrible travail pour moi que
+de laver mon cerveau, et il n'en devient que plus trouble.
+
+ANTOINE.--Soyez l'enfant de la circonstance.
+
+CÉSAR.--Buvez, je vous en rendrai raison; mais j'aimerais mieux jeûner
+de tout pendant quatre jours que de tant boire en un seul.
+
+ÉNOBARBUS, _à-Antoine_.--Eh bien! mon brave empereur, danserons-nous à
+présent les bacchanales égyptiennes, et célébrerons-nous notre orgie?
+
+POMPÉE.--Volontiers, brave soldat.
+
+ANTOINE.--Allons, entrelaçons nos mains jusqu'à ce que le vin victorieux
+plonge nos sens dans le doux et voluptueux Léthé.
+
+ÉNOBARBUS.--Prenons-nous tous par la main. Faites retentir à nos
+oreilles la plus bruyante musique. Moi, je vais vous placer: ce jeune
+homme va chanter, chacun répétera le refrain de toute la force de ses
+poumons.
+
+(Musique. Énobarbus place les convives.)
+
+ AIR.
+
+ Viens, monarque du vin,
+ Joufflu Bacchus à l'oeil enflammé:
+ Noyons nos soucis dans tes cuves,
+ Couronnons nos cheveux de tes grappes.
+ Verse-nous, jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous:
+ Verse-nous jusqu'à ce que le monde tourne autour de nous.
+
+CÉSAR.--Que voulez-vous de plus? Bonsoir, Pompée. Mon bon frère,
+laissez-moi vous prier de partir. Nos affaires sérieuses s'indignent de
+cette légèreté. Aimables seigneurs, séparons-nous. Vous voyez comme nos
+joues sont enflammées. Le vin a triomphé du robuste Énobarbus, et ma
+langue entrecoupe tout ce qu'elle dit. Cette folle débauche nous a tous
+vieillis, en quelque sorte. Qu'est-il besoin de plus de paroles? Bonne
+nuit. Cher Antoine, ta main.
+
+POMPÉE.--Je vous mettrai à l'épreuve sur le rivage.
+
+ANTOINE.--Vous nous y verrez, seigneur. Donnez-moi votre main.
+
+POMPÉE.--Oh! Antoine, tu possèdes la maison de mon père!--Mais,
+n'importe: nous sommes amis. Allons, descendez dans la chaloupe.
+
+(Sortent Pompée, César, Antoine et leur suite.)
+
+ÉNOBARBUS.--Prenez garde de tomber.--Ménas, je n'irai point à terre.
+
+MÉNAS.--Non, venez à ma cabine.--Ces tambours, ces trompettes, ces
+flûtes!--comment donc! Que Neptune entende le bruyant adieu que nous
+disons à ces grands personnages; sonnez et soyez pendus, sonnez comme il
+faut.
+
+(Fanfares et tambours. Lépide et Octave s'embarquent.)
+
+ÉNOBARBUS. Holà! voilà mon chapeau.
+
+MÉNAS.--Ah! noble capitaine, venez.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une plaine en Syrie.
+
+VENTIDIUS _arrive en triomphe avec_ SILIUS _et d'autres Romains,
+officiers et soldats. On porte devant lui le corps de Pacurus, fils
+d'Orodes, roi des Parthes_.
+
+VENTIDIUS.--Enfin, Parthes habiles à lancer le dard, vous voilà frappés;
+et c'est moi que la fortune a voulu choisir pour le vengeur de Crassus.
+Qu'on porte en tête de l'armée le corps du jeune prince. Ton fils
+Pacorus, Orodes, a payé la mort de Marcus Crassus!
+
+SILIUS.--Noble Ventidius, tandis que ton épée fume encore du sang des
+Parthes, poursuis les Parthes fugitifs: pénètre dans la Médie, la
+Mésopotamie, dans tous les asiles où fuient leurs soldats en déroute.
+Alors ton grand général Antoine te fera monter sur un char de triomphe
+et mettra des guirlandes sur la tête.
+
+VENTIDIUS.--Oh! Silius, Silius, j'en ai fait assez. Souviens-toi bien
+qu'un subalterne peut faire une action trop éclatante; car, apprends
+ceci, Sinus, qu'il vaut mieux laisser une entreprise inachevée que
+d'acquérir par ses succès une renommée trop brillante, lorsque le chef
+que nous servons est absent. César et Antoine ont toujours remporté plus
+de victoires par leurs officiers qu'en personne. Sossius, comme moi
+lieutenant d'Antoine en Syrie, pour avoir accumulé trop de victoires,
+qu'il remportait en quelques minutes, perdit la faveur d'Antoine.
+Quiconque fait dans la guerre plus que son général ne peut faire,
+devient le général de son général; et l'ambition, vertu des guerriers,
+fait préférer une défaite à une victoire qui ternit la renommée du chef.
+Je pourrais faire davantage pour Antoine, mais je l'offenserais; et son
+ressentiment détruirait tout le mérite de mes services.
+
+SILIUS.--Ventidius, tu possèdes ces qualités sans lesquelles il n'y a
+presque point de différence entre un guerrier et son épée. Tu écriras à
+Antoine?
+
+VENTIDIUS.--Je vais lui mander humblement tout ce que nous avons exécuté
+_en son nom_, mot magique dans la guerre. Je lui dirai comment, avec
+ses étendards et ses troupes bien payées, nous avons chassé du champ de
+bataille et lassé la cavalerie parthe, jusqu'alors invaincue.
+
+SILIUS.--Où est-il maintenant?
+
+VENTIDIUS.--Il doit se rendre à Athènes. C'est là que nous allons nous
+hâter de le rejoindre, autant que le permettra le poids de tout ce que
+nous traînons après nous. Allons, en marche... Que l'armée défile.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Rome.--Antichambre de la maison de César. _Entrent_ AGRIPPA ET ÉNOBARBUS
+_qui se rencontrent_.
+
+AGRIPPA.--Quoi! nos frères se sont-ils déjà séparés?
+
+ÉNOBARBUS.--Ils ont terminé avec Pompée, qui vient de partir; et
+actuellement ils sont tous les trois à sceller le traité. Octavie pleure
+de quitter Rome. César est triste et Lépide, depuis le festin de Pompée,
+à ce que dit Ménas, est attaqué de la maladie verte[21].
+
+[Note 21: Chlorose, pâles couleurs.]
+
+AGRIPPA.--C'est un noble Romain que Lépide!
+
+ÉNOBARBUS.--Un excellent homme. Oh! comme il aime César!
+
+AGRIPPA.--Oui, et avec quelle tendresse il adore Antoine!
+
+ÉNOBARBUS.--César? mais c'est le Jupiter des hommes.
+
+AGRIPPA.--Et Antoine? Le dieu de ce Jupiter?
+
+ÉNOBARBUS, _contrefaisant Lépide_.--Vous parlez de César? Comment, de ce
+_sans pareil_?
+
+AGRIPPA.--O Antoine! ô oiseau d'Arabie[22]!
+
+[Note 22: Le Phénix.]
+
+ÉNOBARBUS.--Voulez-vous vanter César? dites César, et restez-en là.
+
+AGRIPPA.--Vraiment, il leur a appliqué à tous deux d'excellentes
+louanges.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais c'est César qu'il aime le mieux: cependant il aime
+Antoine. Oh! le coeur, la langue, les chiffres, les scribes, les bardes,
+les poètes ne peuvent penser, exprimer, peindre, écrire, chanter,
+calculer son amour pour Antoine. Mais pour César: à genoux, à genoux, et
+admirez.
+
+AGRIPPA.--Il les aime tous deux.
+
+ÉNOBARBUS.--Ils sont les ailes et lui l'escarbot; ainsi... (_Fanfares_.)
+Mais voici le signal pour monter à cheval... Adieu, noble Agrippa.
+
+AGRIPPA.--Bonne fortune, brave soldat; adieu.
+
+(Entrent Antoine, César, Lépide, Octavie.)
+
+ANTOINE.--Seigneur, n'allez pas plus loin.
+
+CÉSAR.--Vous m'enlevez la plus chère portion de moi-même. Songez à me
+bien traiter dans sa personne.--Ma soeur, soyez une épouse telle que ma
+pensée vous peint à mes yeux, et que votre conduite justifie tout ce que
+je garantirais de vous.--Noble Antoine, que ce modèle de vertu, qui est
+placé entre nous comme le ciment de notre amitié pour la soutenir, ne
+devienne jamais le bélier qui en renverse l'édifice; car il aurait été
+plus aisé de nous aimer sans ce nouveau lien, si nous ne le soignons pas
+chacun de notre côté.
+
+ANTOINE.--Ne m'offensez pas par votre défiance.
+
+CÉSAR.--J'ai dit.
+
+ANTOINE.--Quelque scrupuleux que vous soyez sur ce point, vous ne
+trouverez pas le moindre sujet aux craintes qui paraissent vous alarmer.
+Que les dieux vous gardent et fassent obéir le coeur des Romains à vos
+desseins; nous allons nous séparer ici.
+
+CÉSAR.--Adieu, ma chère soeur: sois heureuse. Que tous les éléments te
+soient propices et ne donnent à ton esprit que des jouissances! Adieu.
+
+OCTAVIE.--O mon noble frère!
+
+ANTOINE.--Le mois d'avril est dans ses yeux; c'est le printemps
+de l'amour, et ces larmes, la pluie qui favorise son
+retour.--Consolez-vous.
+
+OCTAVIE.--Seigneur, veillez sur la maison de mon époux, et...
+
+CÉSAR.--Quoi, ma soeur?
+
+OCTAVIE.--Je vais vous le dire à l'oreille.
+
+ANTOINE.--Sa langue refuse d'obéir à son coeur, et son coeur ne peut
+exprimer ce qu'il sent à sa langue, comme le duvet du cygne qui flotte
+sur l'onde à la marée haute, sans incliner ni d'un côté ni de l'autre.
+
+ÉNOBARBUS, à _part, à Agrippa_.--César pleurera-t-il?
+
+AGRIPPA.--Il a un nuage sur le front.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce serait un mauvais signe s'il était un cheval; à plus
+forte raison, étant un homme[23].
+
+[Note 23: On dit qu'un cheval a un nuage sur la tête, lorsqu'il a une
+ligne noire entre les deux yeux. Cet accident de couleur lui donne un
+air soucieux, et indique un mauvais caractère.]
+
+AGRIPPA.--Pourquoi, Énobarbus? Antoine rugit presque de douleur
+lorsqu'il vit Jules César mort, et à Philippes, il pleura sur le corps
+de Brutus.
+
+ÉNOBARBUS.--Cette année-là, il est vrai, il était incommodé d'un rhume,
+il pleurait l'homme qu'il aurait de bon coeur détruit lui-même. Crois à
+ses larmes jusqu'à ce que tu m'aies vu pleurer aussi.
+
+CÉSAR.--Non, chère Octavie, vous recevrez encore des nouvelles de votre
+frère; jamais le temps ne vous fera oublier de moi.
+
+ANTOINE.--Allons, seigneur, allons; je disputerai avec vous de tendresse
+pour elle. Je vous embrasse ici, et je vous quitte en vous recommandant
+aux dieux.
+
+CÉSAR.--Adieu, soyez heureux.
+
+LÉPIDE.--Que tous les astres du firmament éclairent votre route!
+
+CÉSAR _embrasse sa soeur_.--Adieu, adieu!
+
+ANTOINE.--Adieu!
+
+(Ils partent au son des trompettes.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS.
+
+CLÉOPATRE.--Où est ce messager?
+
+ALEXAS.--Il a un peu peur de paraître devant vous.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'il vienne, qu'il vienne... (_Le messager parait._)
+Approche.
+
+ALEXAS.--Grande reine, Hérode de Judée n'oserait lever les yeux sur
+Votre Majesté que lorsque vous êtes satisfaite.
+
+CLÉOPATRE.--Je veux un jour avoir la tête de cet Hérode; mais
+quoi! depuis qu'Antoine est parti, qui pourrais-je charger de me
+l'apporter?--Approche-toi.
+
+LE MESSAGER.--Très-gracieuse reine...
+
+CLÉOPATRE.--As-tu vu Octavie?
+
+LE MESSAGER.--Oui, redoutable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Où?
+
+LE MESSAGER.--A Rome, madame. Je l'ai regardée en face, et je l'ai vue
+marcher entre son frère et Marc-Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Est-elle aussi grande que moi[24]?
+
+[Note 24: Cette scène est une allusion évidente aux questions
+adressées par Elisabeth à sir James Melvil sur la malheureuse Marie
+Stuart; en consultant les _Mémoires_ de sir James Melvil on s'apercevra
+que ce rapprochement n'est pas imaginaire.]
+
+LE MESSAGER.--Non, madame.
+
+CLÉOPATRE.--L'as-tu entendue parler? A-t-elle la voix aiguë ou basse?
+
+LE MESSAGER.--Madame, je l'ai entendue parler; elle a la voix basse.
+
+CLÉOPATRE.--Ce son de voix n'est pas si agréable! il ne peut l'aimer
+longtemps.
+
+CHARMIANE.--L'aimer? Oh! par Isis, cela est impossible.
+
+CLÉOPATRE.--Je le crois, Charmiane. Une langue épaisse et une taille de
+naine.--Quelle majesté a-t-elle dans sa démarche? Souviens-t'en, si tu
+as jamais vu de la majesté.
+
+LE MESSAGER.--Elle se traîne: qu'elle marche ou qu'elle s'arrête, c'est
+la même chose; elle a un corps, mais sans vie; c'est une statue, plutôt
+qu'une créature qui respire.
+
+CLÉOPATRE.--En es-tu bien sûr?
+
+LE MESSAGER.--Oui, ou je ne m'y connais pas.
+
+CHARMIANE.--Il n'y a pas trois hommes en Égypte plus en état que lui
+d'en juger.
+
+CLÉOPATRE.--Il est plein d'intelligence, je m'en aperçois.--Il n'y a
+encore rien en elle.--Cet homme a un bon jugement.
+
+CHARMIANE.--Excellent.
+
+CLÉOPATRE.--Devine son âge, je te prie?
+
+LE MESSAGER.--Madame, elle était veuve.
+
+CLÉOPATRE.--Veuve? Tu l'entends, Charmiane.
+
+LE MESSAGER.--Et je pense qu'elle a trente ans.
+
+CLÉOPATRE.--As-tu son visage dans ta mémoire? Est-il long ou rond?
+
+LE MESSAGER.--Rond à l'excès.
+
+CLÉOPATRE.--Des femmes qui ont ce visage, la plupart n'ont aucun
+esprit.--Ses cheveux, quelle est leur couleur?
+
+LE MESSAGER.--Bruns, madame; et son front est aussi bas qu'il soit
+possible de le désirer.
+
+CLÉOPATRE.--Tiens, prends cet or. Il ne faut pas t'offenser de mes
+premières vivacités. Je veux t'employer; je te trouve très-propre aux
+affaires; va te préparer à partir; nos lettres sont prêtes.
+
+CHARMIANE.--Un homme de sens.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, en vérité; je me repens bien de l'avoir ainsi
+maltraité.--Eh bien! il me semble, d'après ce qu'il en dit, que cette
+créature n'est pas grand'chose.
+
+CHARMIANE.--Rien du tout, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Cet homme a vu parfois de la majesté et doit s'y connaître.
+
+CHARMIANE.--S'il en a vu? Bonne Isis! Lui qui a été si longtemps à votre
+service?
+
+CLÉOPATRE.--J'aurais encore une question à lui faire, chère Charmiane;
+mais peu importe: tu me l'amèneras là où j'écrirai. Je crois que tout
+ira bien.
+
+CHARMIANE.--J'en réponds, madame.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Athènes.--Appartement de la maison d'Antoine.
+
+_Entrent_ ANTOINE, OCTAVIE.
+
+
+ANTOINE.--Non, non, Octavie, j'excuserais ce tort-là et mille autres
+de ce genre; mais il a rallumé la guerre contre Pompée, il a fait son
+testament et l'a rendu public. Il a parlé de moi avec dédain; et, lors
+même qu'il ne pouvait s'empêcher de me rendre un témoignage honorable,
+c'était avec froideur et dégoût; il m'a fait bien petite mesure. Toutes
+les fois qu'on a ouvert sur mon compte une opinion favorable, il a fait
+la sourde oreille, ou ne s'est expliqué que du bout des dents.
+
+OCTAVIE.--Ah! mon cher seigneur, ne croyez pas tout; ou, si vous croyez
+tout, ne vous offensez pas de tout. S'il faut que cette rupture arrive,
+jamais femme plus malheureuse que moi ne se trouva, entre les partis,
+obligée de prier pour tous deux. Les dieux se moqueront désormais de
+mes prières, lorsque je leur dirai: _Ah! protégez mon seigneur et mon
+époux!_ et que, démentant aussitôt cette prière, je leur crierai de
+la même voix: _Ah! protégez mon frère! La victoire pour mon époux, la
+victoire pour mon frère!_ Je prierai et je contredirai ma prière. Point
+de milieu entre ces deux extrémités.
+
+ANTOINE.--Douce Octavie, que votre amour préfère celui qui se montrera
+plus jaloux de le conserver. Si je perds mon honneur, je me perds
+moi-même. Il vaudrait mieux que je ne fusse pas à vous, que d'être à
+vous sans honneur. Mais, comme vous l'avez demandé, vous pouvez être
+médiatrice entre nous deux. Pendant ce temps, je vais faire des
+préparatifs de guerre capables d'arrêter votre frère. Faites toute la
+diligence que vous voudrez, vos désirs sont accomplis.
+
+OCTAVIE.--J'en rends grâce à mon seigneur.--Que le tout-puissant Jupiter
+fasse de moi, femme faible, bien faible, votre réconciliatrice! La
+guerre entre vous deux, c'est comme si le globe s'entr'ouvrait et qu'il
+fallût combler le gouffre avec des cadavres.
+
+ANTOINE.--Dès que vous reconnaîtrez où commencent ces maux, tournez
+de ce côté votre déplaisir; car nos fautes ne peuvent jamais être si
+égales, que votre amour puisse se diriger également des deux côtés.
+Disposez tout pour votre départ; nommez ceux qui doivent vous
+accompagner, et faites toutes les dépenses que vous voudrez.
+
+(Ils se séparent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Athènes: un autre appartement de la maison d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS ET ÉROS _se rencontrent_.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! ami Éros?
+
+ÉROS.--Il y a d'étranges nouvelles, seigneur.
+
+ÉNOBARBUS.--Quoi donc?
+
+ÉROS.--César et Lépide ont fait la guerre à Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Ceci est vieux; qu'elle en a été l'issue?
+
+ÉROS.--César, après avoir profité des services de Lépide dans la guerre
+contre Pompée, lui a refusé ensuite l'égalité du rang, n'a pas voulu
+qu'il partageât la gloire du combat, et, ne s'arrêtant pas là, il
+l'accuse d'avoir entretenu auparavant une correspondance avec Pompée.
+Sur sa propre accusation, il a fait arrêter Lépide. Ainsi, voilà le
+pauvre triumvir à bas, jusqu'à ce que la mort élargisse sa prison.
+
+ÉNOBARBUS.--Alors, ô univers, de trois loups, tu n'en as plus que deux;
+jette au milieu d'eux toute la nourriture que tu possèdes, et ils se
+dévoreront l'un l'autre.--Où est Antoine?
+
+ÉROS.--Il se promène dans les jardins,--comme ceci--et il foule aux
+pieds les joncs qu'il rencontre devant lui, en s'écriant: _O imbécile
+Lépide_! Et il menace la tête de son officier, celui qui a assassiné
+Pompée.
+
+ÉNOBARBUS.--Notre belle flotte est équipée.
+
+ÉROS.--Elle est destinée pour l'Italie et contre César. D'autres
+nouvelles: Dominus.... Mais Antoine vous attend. J'aurais pu vous dire
+mes nouvelles plus tard.
+
+ÉNOBARBUS.--Ce sera peu de chose; mais n'importe. Conduis-moi près
+d'Antoine.
+
+ÉROS.--Venez, seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Rome.--Appartement de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, MÉCÈNE.
+
+CÉSAR.--Au mépris de Rome, il a fait tout ceci, et plus encore dans
+Alexandrie; et voilà comment, dans la place publique, Cléopâtre et
+lui se sont assis publiquement sur des trônes d'or, dans une tribune
+d'argent; à leurs pieds était placé le jeune Césarion, qu'ils appellent
+le fils de mon père avec tous les enfants illégitimes issus depuis lors
+de leurs débauches. Antoine a fait don de l'Égypte à Cléopâtre, il l'a
+proclamée reine absolue de la basse Syrie, de l'île de Chypre et de la
+Libye.
+
+MÉCÈNE.--Quoi! aux yeux du public?
+
+CÉSAR.--Au milieu même de la grande place, où le peuple fait tous ses
+exercices. C'est là qu'il a proclamé ses fils rois des rois; il a donné
+à Alexandre la vaste Médie, le pays des Parthes et l'Arménie; il a
+assigné à Ptolémée la Syrie, la Cilicie et la Phénicie. Cléopâtre,
+ce jour-là, a paru en public vêtue comme la déesse Isis, et souvent
+auparavant elle avait, dit-on, donné ses audiences dans cet appareil.
+
+MÉCÈNE.--Il faut que Rome soit instruite de toutes ces choses.
+
+AGRIPPA.--Rome, déjà lassée de son insolence, lui retirera sa bonne
+opinion.
+
+CÉSAR.--Le peuple en est instruit, et cependant il vient de recevoir les
+accusations d'Antoine!
+
+AGRIPPA.--Qui donc accuse-t-il!
+
+CÉSAR.--César. Il se plaint de ce qu'ayant dépouillé Sextus Pompée de
+la Sicile, je l'ai frustré de sa part de cette île; et il dit ensuite
+m'avoir prêté quelques vaisseaux qui ne lui ont pas été rendus. Enfin,
+il se montre indigné de ce que Lépide a été déposé du triumvirat, et de
+ce qu'une fois déposé j'ai retenu tous ses revenus.
+
+AGRIPPA.--Seigneur, il faut lui répondre.
+
+CÉSAR.--C'est déjà fait, et le messager est parti. Je lui mande que
+Lépide était devenu trop cruel, qu'il abusait de son autorité, et qu'il
+a mérité d'être déposé. Quant à mes conquêtes, je lui en accorde une
+portion; mais, en retour, je lui demande ma part de l'Arménie et des
+autres royaumes qu'il a conquis.
+
+MÉCÈNE.--Jamais il ne vous la cédera.
+
+CÉSAR.--Alors, je ne dois pas lui céder, moi, ce qu'il demande.
+
+(Entre Octavie.)
+
+OCTAVIE.--Salut, César, monseigneur, salut, mon cher César.
+
+CÉSAR.--Que je sois obligé de t'appeler une femme répudiée!
+
+OCTAVIE.--Vous ne m'avez pas appelée ainsi, et vous n'en avez pas sujet.
+
+CÉSAR.--Pourquoi donc venez-vous me surprendre ainsi? Vous ne revenez
+point comme la soeur de César: l'épouse d'Antoine devrait être précédée
+d'une armée, son approche devait être annoncée par les hennissements des
+chevaux, longtemps avant qu'elle parût; les arbres de la route auraient
+dû être chargés de peuple, impatient et fatigué d'attendre votre passage
+désiré; il fallait que la poussière élevée sous les pas de votre
+nombreux cortège montât jusqu'à la voûte des cieux. Mais vous êtes
+venue à Rome comme une vendeuse de marché: vous avez prévenu les
+démonstrations de notre amitié, ce sentiment qui s'éteint souvent si on
+néglige de le témoigner. Nous aurions été à votre rencontre par mer et
+par terre, et à chaque pas nous aurions redoublé d'éclat.
+
+OCTAVIE.--Mon bon frère, rien ne me forçait à revenir ainsi: je n'ai
+fait que suivre mon libre penchant. Mon époux, Marc-Antoine, ayant
+appris que vous vous prépariez à la guerre, a affligé mon oreille de
+cette fâcheuse nouvelle; et moi aussitôt je l'ai prié de m'accorder la
+liberté de revenir vers vous.
+
+CÉSAR.--Ce qu'il vous a accordé sans peine: vous étiez un obstacle à ses
+débauches.
+
+OCTAVIE.--N'en jugez pas ainsi, seigneur.
+
+CÉSAR.--J'ai les yeux sur lui, et les vents m'apportent des nouvelles de
+toutes ses démarches. Où est-il maintenant?
+
+OCTAVIE.--A Athènes, seigneur.
+
+CÉSAR.--Non, ma soeur, trop indignement outragée, Cléopâtre, d'un
+coup d'oeil, l'a rappelé à ses pieds. Il a abandonné son empire à une
+prostituée, et maintenant ils s'occupent tous deux à soulever contre
+moi tous les rois de la terre. Il a rassemblé Bocchus, roi de Libye;
+Archélaüs, roi de Cappadoce; Philadelphe, roi de Paphlagonie; le roi
+de Thrace, Adellas; Malchus, roi d'Arabie; le roi de Pont; Hérode, de
+Judée; Mithridate, roi de Comagène; Polémon et Amintas, rois des Mèdes
+et de Lycaonie; et encore une foule d'autres sceptres!
+
+OCTAVIE.--Hélas! que je suis malheureuse d'avoir le coeur partagé entre
+deux hommes que j'aime et qui se haïssent!
+
+CÉSAR.--Soyez ici la bienvenue. Vos lettres ont retardé longtemps notre
+rupture: jusqu'à ce que je me sois aperçu à quel point vous étiez
+abusée, et combien une plus longue négligence devenait dangereuse pour
+moi. Consolez-vous; ne vous agitez pas des circonstances qui amènent
+sur votre bonheur ces terribles nécessités, et laissez les invariables
+décrets du destin suivre leur cours, sans vous répandre en gémissements.
+Rome vous reçoit avec joie: rien ne m'est plus cher que vous. Vous avez
+été trompée au delà de tout ce qu'on peut imaginer, et les puissants
+dieux, pour vous faire justice, ont choisi pour ministres de leur
+vengeance, votre frère et ceux qui vous aiment. Vous êtes la plus douce
+de nos consolations, et toujours la bienvenue auprès de nous.
+
+AGRIPPA.--Soyez la bienvenue, madame.
+
+MÉCÈNE.--Soyez la bienvenue, chère dame; tous les coeurs, dans Rome,
+vous aiment et vous plaignent. L'adultère Antoine, sans frein dans ses
+désordres, est le seul qui vous rejette pour livrer sa puissance à une
+prostituée qui la tourne avec bruit contre nous.
+
+OCTAVIE.--Est-il bien vrai, seigneur?
+
+CÉSAR.--Rien n'est plus certain, vous êtes la bienvenue, ma soeur; je
+vous prie, ne perdez pas patience, ma chère soeur!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Le camp d'Antoine près du promontoire d'Actium.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS.
+
+CLÉOPATRE.--Je m'acquitterai envers toi, n'en doute pas.
+
+ÉNOBARBUS.--Mais pourquoi? pourquoi? pourquoi?
+
+CLÉOPATRE.--Tu t'es opposé à ce que j'assistasse à cette guerre, en
+disant que ce n'était pas convenable.
+
+ÉNOBARBUS.--Eh bien! est-ce convenable, dites-moi?
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi pas? La guerre est déclarée contre moi, pourquoi
+n'y serais-je pas en personne?
+
+ÉNOBARBUS.--Je sais bien ce que je pourrais répondre: si nous nous
+servions en même temps de chevaux et de cavales, les chevaux seraient
+absolument superflus, car chaque cavale porterait un soldat et son
+cheval.
+
+CLÉOPATRE.--Que murmures-tu là?
+
+ÉNOBARBUS.--Votre présence doit nécessairement embarrasser Antoine: elle
+prendra de son coeur, de sa tête, de son temps, ce dont il n'a rien à
+perdre en cette circonstance. On le raille déjà sur sa légèreté, et l'on
+dit dans Rome que c'est l'eunuque Photin et vos femmes qui dirigent
+cette guerre.
+
+CLÉOPATRE.--Que Rome s'abîme! et périssent toutes les langues qui
+parlent contre nous! Je porte ma part du fardeau dans cette guerre, et,
+comme souveraine de mes États, je dois y remplir le rôle d'un homme.
+N'objecte plus rien, je ne resterai pas en arrière.
+
+ÉNOBARBUS.--Je me tais, madame.--Voici l'empereur.
+
+(Entrent Antoine et Canidius.)
+
+ANTOINE.--Ne te parait-il pas étrange, Canidius, que César ait pu,
+de Tarente et de Brindes, traverser si rapidement la mer d'Ionie et
+emporter Toryne?--Vous l'avez appris, mon coeur?
+
+CLÉOPATRE.--La diligence n'est jamais plus admirée que par les
+paresseux.
+
+ANTOINE.--Bonne satire de notre indolence, et qui ferait honneur au plus
+brave guerrier.--Canidius, nous le combattrons sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, sur mer, sans doute.
+
+CANIDIUS.--Pourquoi mon général a-t-il ce projet?
+
+ANTOINE.--Parce qu'il nous en a défié.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon seigneur l'a aussi défié en combat singulier?
+
+CANIDIUS.--Oui, et vous lui avez offert le combat à Pharsale, où César
+vainquit Pompée; mais toutes les propositions qui ne servent pas à son
+avantage, il les rejette. Vous devriez en faire autant.
+
+ÉNOBARBUS.--Vos vaisseaux sont mal équipés, vos matelots ne sont que des
+muletiers, des moissonneurs, des gens levés à la hâte et par contrainte.
+La flotte de César est montée par des marins qui ont souvent combattu
+Pompée: leurs vaisseaux sont légers, les vôtres sont pesants; il n'y a
+pour vous aucun déshonneur à refuser le combat sur mer, puisque vous
+êtes prêt à l'attaquer sur terre.
+
+ANTOINE.--Sur mer, sur mer.
+
+ÉNOBARBUS.--Mon digne seigneur, vous perdez par là toute la supériorité
+que vous avez sur terre: vous démembrez votre armée, qui, en grande
+partie, est composée d'une infanterie aguerrie; vous laissez sans emploi
+votre habileté si justement renommée; vous abandonnez le parti qui vous
+promet un succès assuré: vous vous exposez au simple caprice du hasard.
+
+ANTOINE.--Je veux combattre sur mer.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai soixante vaisseaux; César n'en a pas de meilleurs.
+
+ANTOINE.--Nous brûlerons le surplus de notre flotte; et avec les autres
+vaisseaux bien équipés, nous battrons César, s'il ose avancer vers le
+promontoire d'Actium. Si la fortune nous trahit, nous pourrons alors
+prendre notre revanche sur terre. (_A un messager qui arrive_.) Ton
+message?
+
+LE MESSAGER.--Les nouvelles sont vraies, seigneur, César est signalé; il
+a pris Toryne.
+
+ANTOINE.--Peut-il y être en personne? Cela est impossible; il est même
+étrange que son armée y soit arrivée. Canidius, tu commanderas sur terre
+nos dix-neuf légions et nos douze mille chevaux; nous, nous allons à
+notre flotte. Partons, ma Thétis. (_Un soldat paraît_.) Que veux-tu,
+brave soldat?
+
+LE SOLDAT.--O noble empereur, ne combattez point sur mer; ne vous fiez
+pas à des planches pourries. Est-ce que vous vous défiez de cette épée
+et de ces blessures? Laissez aux Égyptiens et aux Phéniciens l'art de
+nager comme les oisons: nous, Romains, nous avons l'habitude de vaincre
+sur terre, et en combattant de pied ferme.
+
+ANTOINE.--Allons, allons, partons.
+
+(Antoine, Cléopâtre, Énobarbus sortent.)
+
+LE SOLDAT.--Par Hercule, je crois que j'ai raison.
+
+CANIDIUS.--Oui, soldat; mais Antoine ne se repose plus sur ce qui fait
+sa force. C'est ainsi que notre chef se laisse mener, et nous sommes les
+soldats de ces femmes.
+
+LE SOLDAT.--Vous gardez à terre les légions et toute la cavalerie,
+n'est-ce pas?
+
+CANIDIUS.--Marcus Octavius, Marcus Justéius, Publicola et Caelius sont
+pour la mer; mais nous restons tranquilles à terre.--Cette diligence de
+César passe toute croyance.
+
+LE SOLDAT.--Pendant qu'il était encore à Rome, son armée marchait par
+légers détachements, qui ont trompé tous les espions.
+
+CANIDIUS.--Quel est son lieutenant, le sais-tu?
+
+LE SOLDAT.--On dit que c'est un certain Taurus.
+
+CANIDIUS.--Oh! je connais l'homme!
+
+(Un messager arrive.)
+
+LE MESSAGER.--L'empereur demande Canidius.
+
+CANIDIUS.--Le temps est gros d'évènements, et en enfante à chaque
+minute.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Une plaine près d'Actium. _Entrent_ CÉSAR, TAURUS, _officiers et
+autres_.
+
+CÉSAR.--Taurus!
+
+TAURUS.--Seigneur!
+
+CÉSAR.--N'agis point sur terre; reste tranquille, et ne provoque pas le
+combat que l'affaire ne soit décidée sur mer: ne dépasse pas les ordres
+de ce parchemin, notre fortune en dépend.
+
+(Ils sortent.) (Entrent Antoine et Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Plaçons nos escadrons de ce côté de la montagne, en face de
+l'armée de César; de ce poste, nous pourrons découvrir le nombre de ses
+vaisseaux et agir en conséquence.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Canidius traverse le théâtre d'un côté avec son armée de terre, et
+Taurus, lieutenant de César, passe de l'autre côté, dès qu'ils ont
+disparu on entend le bruit d'un combat naval.)
+
+ÉNOBARBUS _rentre_.--Tout est perdu! tout est perdu! Je n'en puis voir
+davantage. L'_Antoniade_[25], le vaisseau amiral de la flotte égyptienne
+tourne son gouvernail et fuit avec les soixante autres vaisseaux. Ce
+spectacle a foudroyé mes yeux.
+
+[Note 25: «La galère capitainesse de Cléopâtre s'appelait
+_Antoniade_, en laquelle il advint une chose de sinistre présage; des
+arondelles avaient fait leurs nids dessoubs la pouppe: il y en vint
+d'autres puis après qui chassèrent ces premières, et démolirent leurs
+nids.» PLUTARQUE.]
+
+(Entre Scarus.)
+
+SCARUS.--Dieux et déesses, et tout ce qu'il y a de puissances dans
+l'Olympe!
+
+ÉNOBARBUS.--Quel est ce transport?
+
+SCARUS.--La plus belle part de l'univers est perdue par pure ignorance.
+Nous avons perdu royaumes et provinces pour des baisers.
+
+ÉNOBARBUS.--Où en est le combat?
+
+SCARUS.--De notre côté, comme la peste lorsqu'on a vu les boutons et que
+la mort est certaine. Cette infâme prostituée d'Égypte, que la lèpre
+saisisse, au fort de l'action, lorsque les avantages semblaient jumeaux,
+tous deux semblables, et que nous semblions même être l'aîné, je ne sais
+quel taon[26] la pique comme une génisse au mois de juin, mais elle fait
+hausser les voiles et fuit.
+
+[Note 26: _Taon_, mouche qui fait affoler les boeufs en été par la
+violence de sa piqûre.]
+
+ÉNOBARBUS.--J'en ai été témoin; mes yeux, rendus malades par ce
+spectacle, n'ont pu en soutenir plus longtemps la vue.
+
+SCARUS.--À peine a-t-elle cinglé, en s'enfuyant, qu'Antoine, noble
+victime de ses enchantements, déploie les ailes de son vaisseau, et,
+comme un insensé, abandonne le combat au fort de la mêlée, et fuit sur
+ses traces. Je n'ai jamais vu d'action si honteuse. Jamais l'expérience,
+la bravoure et l'honneur ne se sont aussi indignement trahis.
+
+ÉNOBARBUS.--Hélas! hélas!
+
+CANIDIUS _arrive_.--Notre fortune sur mer est aux abois et s'abîme de la
+manière la plus lamentable. Si notre général s'était souvenu de ce qu'il
+fut jadis, tout allait à merveille. Oh! il nous a donné bien lâchement
+l'exemple de la fuite!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Oui. Ah! en êtes vous là? En ce cas, bonsoir;
+adieu.
+
+CANIDIUS.--Ils fuient vers le Péloponèse.
+
+SCARUS.--Cela est aisé; et j'irai aussi attendre là l'événement.
+
+CANIDIUS.--Je vais me rendre à César avec mes légions et ma cavalerie;
+déjà six rois m'ont donné l'exemple de la soumission.
+
+ÉNOBARBUS.--Je veux suivre encore la fortune chancelante d'Antoine,
+quoique la prudence me conseille le contraire.
+
+(Ils sortent par différents côtés.)
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE _et sa suite_.
+
+ANTOINE.--Écoutez, la terre me défend de la fouler plus longtemps.
+Elle a honte de me porter! Approchez, mes amis; je me suis si fort
+_attardé_[27] dans le monde que j'ai perdu ma route pour jamais.--Il me
+reste un vaisseau chargé d'or, prenez-le; partagez-le entre vous. Fuyez,
+et allez faire votre paix avec César.
+
+[Note 27: _Benighted_, surpris par la nuit; nous avons conservé le
+mot _attardé_, qui rend assez bien le mot anglais.]
+
+TOUS.--Fuir? Non, pas nous.
+
+ANTOINE.--J'ai bien fui moi-même, et j'ai appris aux lâches à se sauver
+et à montrer leur dos à l'ennemi. Amis, quittez-moi; je suis décidé à
+suivre une voie dans laquelle je n'ai aucun besoin de vous. Allez. Mon
+trésor est dans le port; prenez-le.--Oh! j'ai suivi celle que je rougis
+maintenant d'envisager! Mes cheveux eux-mêmes se révoltent, car mes
+cheveux blancs reprochent aux cheveux bruns leur imprudence, et
+ceux-ci reprochent aux autres leur lâcheté et leur folie.--Mes amis,
+quittez-moi; je vous donnerai des lettres pour quelques amis, qui vous
+faciliteront l'accès auprès de César. Je vous en conjure, ne vous
+affligez point: ne me parlez pas de votre répugnance, suivez le
+conseil que mon désespoir vous donne bien haut; abandonnez ceux qui
+s'abandonnent eux-mêmes. Descendez tout droit au rivage. Je vais dans
+un instant vous mettre en possession de ce trésor et de ce
+vaisseau.--Laissez-moi, je vous prie, un moment.--Je vous en conjure,
+laissez-moi; je vous en prie, car j'ai perdu le droit de vous commander.
+Je vous rejoindrai tout à l'heure.
+
+(Il s'assied.)
+
+(Entrent Éros, et Cléopâtre soutenue par Charmiane et Iras.)
+
+ÉROS.--Oui, madame, approchez-vous; venez, consolez-le.
+
+IRAS.--Consolez-le, chère reine.
+
+CHAHMIANE.--Le consoler! Oui, sans doute.
+
+CLÉOPATRE.--- Laissez-moi m'asseoir. O Junon!
+
+ANTOINE.--Non, non, non, non.
+
+ÉROS.--La voyez-vous, seigneur?
+
+ANTOINE, _détournant les yeux_.--Oh! loin de moi, loin, loin!
+
+CHARMIANE.--Madame....
+
+IRAS.--Madame, chère souveraine....
+
+ÉROS.--Seigneur, seigneur!
+
+ANTOINE.--Oui, mon seigneur, oui, vraiment.--Il portait à Philippes son
+épée dans le fourreau, comme un danseur, tandis que je frappais le
+vieux et maigre Cassius, et ce fut moi qui donnai la mort au frénétique
+Brutus[28]. Lui, il n'agissait que par des lieutenants et n'avait
+aucune expérience des grands exploits de la guerre; et
+aujourd'hui...--N'importe.
+
+[Note 28: «C'est ainsi que le débauché Antoine traitait le sublime
+patriotisme de Brutus.» WARBURTON.]
+
+CLÉOPATRE.--Ah! restez-là.
+
+ÉROS.--La reine, seigneur, la reine!
+
+IRAS.--Avancez vers lui, madame. Parlez-lui. Il est hors de lui, il est
+accablé par la honte.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, soutenez-moi donc.--Oh!
+
+ÉROS.--Noble seigneur, levez-vous: la reine s'approche; sa tête est
+penchée et la mort va la saisir; mais vous pouvez la consoler et la
+rappeler à la vie.
+
+ANTOINE.--J'ai porté un coup mortel à ma réputation! le coup le plus
+lâche....
+
+ÉROS.--Seigneur, la reine...
+
+ANTOINE.--O Égyptienne, où m'as-tu conduit? Vois, je cherche à dérober
+mon ignominie à tes yeux, en jetant mes regards en arrière, sur ce que
+j'ai laissé derrière moi, plongé dans le déshonneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! seigneur, seigneur, pardonnez à mes timides vaisseaux;
+j'étais loin de prévoir que vous me suivriez.
+
+ANTOINE.--Égyptienne, tu savais trop bien que mon coeur était attaché au
+gouvernail de ton vaisseau, et que tu me traînerais à la remorque. Tu
+connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signe de
+toi m'eût fait désobéir aux ordres des dieux mêmes.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardonne-moi!
+
+ANTOINE.--Maintenant il faut que j'envoie d'humbles propositions à ce
+jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours
+de l'humiliation; moi qui gouvernais, en me jouant, la moitié de
+l'univers, qui créais et anéantissais, à mon gré, les fortunes! Tu
+savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée,
+affaiblie par ma passion, lui obéirait toujours.
+
+CLÉOPATRE.--Oh! pardon.
+
+ANTOINE.--Ah! ne pleure pas; une seule de tes larmes vaut tout ce que
+j'ai jamais pu gagner ou perdre: donne-moi un baiser, il me paye de
+tout.--Nous avons envoyé notre maître d'école[29].--Est-il de retour?--Ma
+bien-airnée, je me sens abattu. Un peu de vin là-dedans et quelques
+aliments.--La fortune sait que plus elle me menace, et plus je la brave.
+
+[Note 29: Euphronius.]
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+Le camp de César en Égypte.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, THYRÉUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Qu'on fasse entrer l'envoyé d'Antoine. Le connaissez-vous?
+
+DOLABELLA.--César, c'est son maître d'école; preuve qu'il est bien
+déplumé, puisqu'il envoie ici une si petite plume de son aile, lui qui
+avait tant de rois pour messagers, il n'y a que quelques mois.
+
+(Entre Euphronius.)
+
+CÉSAR.--Approche et parle.
+
+EUPHRONIUS.--Tel que je suis, je viens de la part d'Antoine; j'étais,
+il n'y a pas longtemps, aussi petit dans ses desseins que la goutte de
+rosée sur une feuille de myrte en comparaison de l'Océan.
+
+CÉSAR.--Soit; remplis ta commission.
+
+EUPHRONIUS.--Il salue en toi le maître de sa destinée et demande à vivre
+en Égypte. Si tu refuses, il abaisse ses prétentions et te prie de le
+laisser respirer entre la terre et le ciel, en simple citoyen, dans
+Athènes. Voilà pour ce qui le regarde.--Quant à Cléopâtre, elle rend
+hommage à ta grandeur; elle se soumet à ta puissance et te demande, pour
+ses enfants, le diadème des Ptolémées, qui maintenant est assujetti à ta
+volonté suprême.
+
+CÉSAR.--Pour Antoine, je n'écoute point sa requête.--Quant à la reine,
+je ne lui refuse point ni de l'entendre, ni de la satisfaire; mais c'est
+à condition qu'elle chassera de l'Égypte son amant déshonoré ou qu'elle
+lui ôtera la vie. Si elle m'obéit en ce point, sa prière ne sera point
+rebutée. Annonce à tous deux ma réponse.
+
+EUPHRONIUS.--Que la fortune continue de te suivre!
+
+CÉSAR.--Faites-lui traverser le camp. (_Euphronius sort--A Thyréus_.)
+Voici le moment d'essayer ton éloquence, pars, détache Cléopâtre
+des intérêts d'Antoine; promets-lui, en mon nom, tout ce qu'elle te
+demandera; ajoute toi-même des offres de ton invention. Les femmes dans
+la meilleure fortune ne sont pas fortes; mais l'infortune rendrait
+parjure les vestales mêmes. Essaye ton adresse, Thyréus, fixe toi-même
+ta récompense, tes désirs seront obéis comme des lois.
+
+THYRÉUS.--César, je pars.
+
+CÉSAR.--Observe comment Antoine soutient son malheur; apprends-moi ce
+que tu conjectures de sa manière d'agir et de ses démarches.
+
+THYRÉUS.--César, je le ferai.
+
+
+
+SCENE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Que faut-il faire, Énobarbus?
+
+ÉNOBARBUS.--Penser et mourir[30].
+
+[Note 30: Les uns veulent qu'il y ait _drink and die_, boire et
+mourir, parce que Énobarbus est ami des festins; mais la plus ancienne
+version porte _think and die_; et d'ailleurs Énobarbus est indigné et
+cherche à justifier la trahison qu'il médite; naturellement généreux, ce
+n'est pas avec une gaieté hypocrite qu'il se prépare à déserter.]
+
+CLÉOPATRE.--La faute est-elle à Antoine ou à moi?
+
+ÉNOBARBUS.--A Antoine seul: lui qui permet à sa volonté de maîtriser sa
+raison. Eh! qu'importe que vous ayez fui loin de ce grand spectacle de
+la guerre, où la terreur passait alternativement d'une flotte à l'autre!
+Pourquoi vous a-t-il suivie? L'ardeur de son affection n'aurait pas dû
+porter un coup fatal à sa réputation de grand capitaine, au moment où la
+moitié de l'univers combattait l'autre, lui, étant le seul sujet de la
+querelle. Ce fut une honte égale à sa perte d'aller suivre vos pavillons
+fuyants et d'abandonner sa flotte étonnée de sa fuite.
+
+CLÉOPATRE.--Tais-toi, je t'en prie.
+
+(Entrent Antoine et Euphronius)
+
+ANTOINE.--Et c'est là sa réponse?
+
+EUPHRONIUS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ainsi, la reine sera bien accueillie si elle veut me
+sacrifier.
+
+EUPHRONIUS.--C'est ce qu'il a dit.
+
+ANTOINE.--Qu'elle le sache.--Envoyez au jeune César cette tête grise, et
+il remplira de royaumes, jusqu'aux bords, la coupe de vos désirs.
+
+CLÉOPATRE.--Votre tête, seigneur!
+
+ANTOINE.--Retourne vers lui.--Dis-lui qu'il porte sur son visage les
+roses de la jeunesse, que l'univers attend de lui plus que des actions
+ordinaires; dis-lui qu'il serait possible que son or, ses vaisseaux, ses
+légions, appartinssent à un lâche; que des généraux subalternes peuvent
+triompher au service d'un enfant aussi bien que sous les ordres de
+César: et que je le défie de venir, mettant de côté l'inégalité de nos
+fortunes, se mesurer avec moi, qui suis déjà sur le déclin de l'âge, fer
+contre fer et seul à seul. Je vais lui écrire. (_Au député_.) Suis-moi.
+
+(Antoine sort avec Euphronius.)
+
+ÉNOBARBUS.--Oui, cela est bien vraisemblable que César, entouré d'une
+armée victorieuse, ira mettre en jeu son bonheur, et se donner en
+spectacle comme un spadassin!--Je vois bien que les jugements des hommes
+ressemblent à leur fortune, et que les objets extérieurs entraînent les
+qualités de l'âme et les font en même temps déchoir. Qu'il puisse
+rêver, lui qui connaît la valeur des choses, que César dans l'abondance
+répondra à son dénùment! César, tu as aussi vaincu sa raison.
+
+(Un esclave entre.)
+
+L'ESCLAVE.--Voici un envoyé de César.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! pas plus de cérémonies?--Voyez, mes femmes!--On se
+bouche le nez près de la rose épanouie dont on venait à genoux admirer
+les boutons!
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Mon honneur et moi nous commençons à nous
+quereller. La loyauté gardée à des fous change notre constance en vraie
+folie; cependant, celui qui persiste à suivre avec fidélité un maître
+déchu est le vainqueur du vainqueur de son maître, et acquiert une place
+dans l'histoire.
+
+(Entre Thyréus.)
+
+CLÉOPATRE.--Que veut César?
+
+THYRÉUS.--Venez l'entendre à l'écart.
+
+CLÉOPATRE.--Il n'y a ici que des amis; parle hardiment.
+
+THYRÉUS.--Mais peut-être sont-ils aussi les amis d'Antoine.
+
+ÉNOBARBUS.--Il aurait besoin d'avoir autant d'amis que César, sans quoi
+nous lui sommes fort inutiles. S'il plaisait à César, Antoine volerait
+au-devant de son amitié: pour nous, vous le savez, nous sommes les amis
+de ses amis, j'entends de César.
+
+THYRÉUS.--Allons! Ainsi donc, illustre reine, César vous exhorte à ne
+pas tenir compte de votre situation, mais à vous souvenir seulement
+qu'il est César.
+
+CLÉOPATRE.--Poursuis.--C'est agir loyalement.
+
+THYRÉUS.--Il sait que vous restez attachée à Antoine moins par amour que
+par crainte.
+
+CLÉOPATRE.--Oh!
+
+THYRÉUS.--Il plaint donc les atteintes portées à votre honneur comme des
+taches forcées, mais non méritées.
+
+CLÉOPATRE.--Il est un dieu qui sait démêler la vérité. Mon honneur n'a
+point cédé, il a été conquis par la force.
+
+ÉNOBARBUS, _à part_.--Pour m'assurer de ce fait, je le demanderai à
+Antoine.--Seigneur, seigneur, tu es un vaisseau qui prend tellement
+l'eau qu'il faut te laisser couler à fond, car ce que tu as de plus cher
+t'abandonne.
+
+(Énobarbus sort.)
+
+THYRÉUS.--Dirai-je à César ce que vous désirez de lui; car il souhaite
+surtout qu'on lui demande pour pouvoir accorder. Il serait enchanté
+que vous fissiez de sa fortune un bâton pour vous appuyer. Mais ce qui
+enflammerait encore plus son zèle pour vous, ce serait d'apprendre de
+moi que vous avez quitté Antoine, et que vous vous réfugiez sous l'abri
+de sa puissance, lui le maître de l'univers.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+THYRÉUS.--Mon nom est Thyréus.
+
+CLÉOPATRE.--Gracieux messager, dis au grand César que je baise sa main
+victorieuse en la personne de son député; dis-lui que je m'empresse
+de déposer ma couronne à ses pieds et de lui rendre hommage à genoux.
+Dis-lui que j'attends de sa voix souveraine la sentence de l'Égypte.
+
+THYRÉUS.--C'est le parti le plus honorable pour vous. Quand la prudence
+et la fortune sont aux prises, si la première n'ose que ce qu'elle peut,
+nul hasard ne peut l'ébranler.--Accordez-moi la faveur de déposer mon
+hommage sur votre main.
+
+CLÉOPATRE.--Plus d'une fois le père de votre César, après avoir rêvé à
+la conquête des royaumes, posa ses lèvres sur cette main indigne de lui,
+et la couvrit d'une pluie de baisers.
+
+(Antoine entre avec Énobarbus.)
+
+ANTOINE.--Des faveurs!... par Jupiter tonnant!--Qui es-tu?
+
+THYRÉUS.--Un homme qui exécute les ordres du plus puissant des hommes et
+du plus digne d'être obéi.
+
+ÉNOBARBUS.--Tu seras fouetté!
+
+ANTOINE, _à ses esclaves_.--Approchez ici.--(_A Cléopâtre_.)--Et toi,
+milan!--Eh bien! dieux et diables! mon autorité s'évanouit! Naguère,
+quand je criais holà! des rois accouraient aussitôt, comme une
+troupe d'enfants dans une course, et me répondaient: Que me
+voulez-vous?--N'avez-vous point d'oreilles? Je suis encore Antoine.
+(_Ses gens entrent_.) Saisissez-moi cet insolent, et fouettez-le.
+
+ÉNOBARBUS.--Il vaut mieux se jouer à un jeune lionceau qu'à un vieux
+lion mourant.
+
+ANTOINE.--Par la lune et les étoiles!--Qu'il soit fouetté! Fussent-ils
+vingt des plus puissants tributaires qui rendent hommage à César, si je
+les surprenais ayant l'insolence de baiser la main de cette... Comment
+s'appelle-t-elle? Jadis, c'était Cléopâtre! Fouettez-le jusqu'à ce que
+vous le voyiez vous regarder d'un air suppliant comme un écolier et vous
+demander miséricorde par ses gémissements. Qu'on m'emmène.
+
+THYRÉUS.--Marc-Antoine...
+
+ANTOINE.--Qu'on l'entraîne, et quand il sera fouetté, qu'on le ramène.
+Ce valet de César lui reportera un message. (_On emmène Thyréus_.--_A
+Cléopâtre_.) Vous étiez à moitié flétrie quand je vous ai connue.--Ai-je
+laissé dans Rome ma couche vierge encore? Ai-je renoncé à être le père
+d'une postérité légitime, et par la perle des femmes, pour être trompé
+par une femme qui regarde des valets?
+
+CLÉOPATRE.--Mon cher seigneur...
+
+ANTOINE.--Vous avez toujours été perfide. Mais quand nous nous
+endurcissons dans nos penchants dépravés, ô malheur! les justes dieux
+ferment nos yeux, laissent perdre notre raison dans notre propre
+infamie, nous font adorer nos erreurs, et rient de nous voir marcher
+fièrement à notre perte.
+
+CLÉOPATRE.--- Oh! en sommes-nous là?
+
+ANTOINE.--Je vous ai trouvée comme un mets refroidi sur la table de
+Jules-César mort; de plus, vous étiez aussi un reste de Cnéius Pompée;
+sans compter toutes les heures souillées de vos débauches clandestines,
+et qui n'ont pas été enregistrées dans le livre de la Renommée; car je
+suis sûr, quoique vous puissiez deviner, que vous ne savez pas ce que
+c'est, ce que ce doit être que la vertu.
+
+CLÉOPATRE.--Pourquoi tout cela?
+
+ANTOINE.--Souffrir qu'un malheureux qui reçoit un salaire et dit: _Dieu
+vous le rende_, prenne des libertés familières avec cette main qui
+s'enchaîne à la mienne dans nos jeux, avec cette main, sceau royal et
+gage des grands coeurs! Oh! que ne suis-je sur la montagne de Bascan,
+pour couvrir de mes cris le mugissement des bêtes à cornes! car j'ai un
+motif terrible de fureur; et m'exprimer avec courtoisie, ce serait être
+comme un homme qui, se voyant la corde au cou, remercie le bourreau de
+l'adresse qu'il montre. (_Thyréus rentre avec les gens d'Antoine_.)
+Est-il fouetté?
+
+L'ESCLAVE.--Solidement, seigneur.
+
+ANTOINE.--A-t-il jeté des cris? A-t-il demandé grâce?
+
+L'ESCLAVE.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE, _à Thyréus_.--Si ton père vit encore, qu'il regrette de n'avoir
+pas eu une fille au lieu de toi. Repens-toi d'avoir suivi César dans ses
+triomphes, puisque tu as été fouetté pour l'avoir suivi. Désormais,
+que la blanche main d'une dame te donne la fièvre, tremble à sa seule
+vue.--Retourne à César; apprends-lui ta réception. Vois et dis-lui
+à quel point il m'irrite contre lui; car il affecte l'orgueil et le
+dédain, et s'arrête à ce que je suis, sans se souvenir de ce que je fus.
+Il m'irrite, et, dans ce moment, cela est fort aisé, à présent que les
+astres favorables qui jadis étaient mes guides ont fui de leur orbite et
+ont précipité leur feu dans l'abîme de l'enfer. Si mon langage et ce que
+j'ai fait lui déplaisent, dis-lui qu'Hipparchus, mon affranchi, est en
+sa puissance et qu'il peut, à son plaisir, le fouetter, le pendre ou le
+torturer comme il voudra, pour s'acquitter avec moi. Presse-le de le
+faire; maintenant, toi et tes coups, allez-vous-en.
+
+(Thyréus sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Avez-vous fini?
+
+ANTOINE.--Hélas! notre lune terrestre est éclipsée; ce présage seul
+annonce la chute d'Antoine.
+
+CLÉOPATRE.--Il faut que j'attende qu'il puisse m'écouter.
+
+ANTOINE.--Pour flatter César, avez-vous pu échanger des regards avec un
+homme qui lui lace ses chaussures?
+
+CLÉOPATRE.--Vous ne me connaissez pas encore?
+
+ANTOINE,--Je vous connais un coeur glacé pour moi.
+
+CLÉOPATRE.--Ah! cher amant, si cela est, que le ciel change mon coeur
+glacé en grêle et l'empoisonne dans sa source! que le premier grêlon
+s'arrête dans mon gosier et s'y dissolve avec ma vie! que le second
+frappe Césarion jusqu'à ce que, l'un après l'autre, tous les fruits de
+mes entrailles, et mes braves Égyptiens écrasés sous cet orage de grêle,
+gisent tous sans tombeau et deviennent la proie des mouches et des
+moucherons du Nil!
+
+ANTOINE.--Je suis satisfait. César veut s'établir dans Alexandrie; c'est
+là que je lutterai contre sa fortune. Nos troupes de terre ont tenu
+ferme; notre flotte dispersée s'est ralliée et vogue encore sous un
+appareil menaçant. Où étais-tu, mon coeur? Entends-tu, reine, si je
+reviens encore une fois du champ de bataille pour baiser ces lèvres, je
+reviendrai tout couvert de sang. Mon épée et moi, nous allons gagner
+notre place dans l'histoire. J'espère encore.
+
+CLÉOPATRE.--Je reconnais mon héros.
+
+ANTOINE.--Je veux que mes muscles, que mon coeur, que mon haleine,
+déploient une triple force, et je combattrai à toute outrance. Quand mes
+heures coulaient dans la prospérité, les hommes rachetaient de moi leur
+vie pour un bon mot; mais maintenant je serrerai les dents et j'enverrai
+dans les ténèbres tout ce qui tentera de m'arrêter.--Viens, passons
+encore une nuit dans la joie. Qu'on appelle autour de moi tous mes
+sombres officiers; qu'on remplisse nos coupes; et pour la dernière fois,
+oublions en buvant la cloche de minuit.
+
+CLÉOPATRE.--C'est aujourd'hui le jour de ma naissance. Je m'attendais
+à le passer dans la tristesse. Mais puisque mon seigneur est encore
+Antoine, je veux être Cléopâtre.
+
+ANTOINE.--- Nous goûterons encore le bonheur.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on appelle auprès de mon Antoine tous ses braves
+officiers.
+
+ANTOINE.--Oui. Je leur parlerai; et ce soir je veux que le vin enlumine
+leurs cicatrices.--Venez, ma reine, il y a encore de la sève. Au premier
+combat que je livrerai, je forcerai la mort à me chérir, car je veux
+rivaliser avec sa faux homicide.
+
+(Ils sortent tous les deux.)
+
+ÉNOBARBUS.--Allons, le voilà qui veut surpasser la foudre. Être furieux,
+c'est être vaillant par excès de peur; et, dans cette disposition, la
+colombe attaquerait l'épervier. Je vois cependant que mon général ne
+regagne du coeur qu'aux dépens de sa tête. Quand le courage usurpe sur
+la raison du guerrier, il ronge l'épée avec laquelle il combat.--Je vais
+chercher les moyens de le quitter.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le camp de César près d'Alexandrie.
+
+CÉSAR _entre, lisant une lettre avec_ AGRIPPA, MÉCÈNE _et autres_.
+
+CÉSAR.--Il me traite d'_enfant_; il me menace, comme s'il avait le
+pouvoir de me chasser de l'Égypte. Il a fait battre de verges mon
+député; il me provoque à un combat singulier; César contre Antoine!--Que
+le vieux débauché sache que j'ai bien d'autres moyens de mourir. En
+attendant, je me ris de son défi.
+
+MÉCÈNE.--César doit penser que lorsqu'un aussi grand homme qu'Antoine
+entre en furie, c'est qu'il est aux abois. Ne lui donnez aucun relâche,
+profitez de son égarement; jamais la fureur n'a su se bien garder
+elle-même.
+
+CÉSAR.--Annoncez à nos braves officiers que demain nous livrerons la
+dernière de nos nombreuses batailles. Nous avons dans notre camp des
+gens qui servaient encore dernièrement Antoine pour l'envelopper et le
+prendre lui-même.--Voyez à ce que ce soit fait et qu'on régale l'armée.
+Nous regorgeons de provisions, et ils ont bien mérité qu'on les traite
+avec profusion.--Pauvre Antoine! (Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+ANTOINE, CLÉOPATRE, ÉNOBARBUS, CHARMIANE, IRAS, ALEXAS, _et autres
+officiers_.
+
+ANTOINE.--Il ne veut pas se battre avec moi, Domitius.
+
+ÉNOBARBUS.--Non, seigneur.
+
+ANTOINE.--Pourquoi ne se battrait-il pas?
+
+ÉNOBARBUS.--C'est qu'il pense qu'étant vingt fois plus fortuné que vous,
+ce serait vingt hommes contre un seul.
+
+ANTOINE.--Demain, guerrier, nous combattrons sur mer et sur terre. Ou je
+survivrai, ou je laverai mon affront en mourant dans tant de sang, que
+je ferai revivre ma gloire. Es-tu disposé à te bien battre?
+
+ÉNOBARBUS.--Je frapperai en criant: tout ou rien.
+
+ANTOINE.--Bien dit. Allons, appelez mes serviteurs, et n'épargnons rien
+pour notre repas de ce soir. _(Ses serviteurs entrent.)_ Donne-moi ta
+main, tu m'as toujours fidèlement servi; et toi aussi... et toi...
+et toi; vous m'avez tous bien servi, et vous avez eu des rois pour
+compagnons.
+
+CLÉOPATRE.--Que veut dire cela?
+
+ÉNOBARBUS, à _part_.--C'est une de ces bizarreries que le chagrin fait
+naître dans l'esprit.
+
+ANTOINE.--Et toi aussi, tu es honnête.--Je voudrais être multiplié en
+autant d'hommes que vous êtes, et que vous formassiez à vous tous un
+Antoine pour vous pouvoir servir comme vous m'avez servi.
+
+TOUS.--Aux dieux ne plaise!
+
+ANTOINE.--Allons, mes bons amis, servez-moi encore ce soir. Ne ménagez
+pas le vin dans ma coupe, et traitez-moi avec autant de respect que
+lorsque l'empire du monde, encore à moi, obéissait comme vous à mes
+lois.
+
+CLÉOPATRE.--Que prétend-il?
+
+ÉNOBARBUS.--Faire pleurer ses amis.
+
+ANTOINE.--Servez-moi ce soir. Peut-être est-ce la fin de votre service;
+peut-être ne me reverrez-vous plus, ou ne reverrez-vous plus qu'une
+ombre défigurée; peut-être demain vous servirez un autre maître.--Je
+vous regarde comme un homme qui prend congé.--Mes fidèles amis, je ne
+vous congédie pas; non, inséparablement attaché à vous, votre maître ne
+vous quittera qu'à la mort. Servez-moi ce soir deux heures encore; je ne
+vous en demande pas davantage, et que les dieux vous en récompensent!
+
+ÉNOBARBUS.--Seigneur, que voulez-vous dire? Pourquoi les affliger ainsi?
+Voyez, ils pleurent, et moi, imbécile, mes yeux se remplissent aussi de
+larmes, comme s'ils étaient frottés avec un oignon. Par grâce, ne nous
+transformez pas en femmes.
+
+ANTOINE.--Ah! arrêtez! arrêtez, que la sorcière m'enlève si telle est
+mon intention! Que le bonheur croisse sur le sol qu'arrosent ces larmes!
+Mes dignes amis, vous prêtez à mes paroles un sens trop sinistre; je ne
+vous parlais ainsi que pour vous consoler, et je vous priais de brûler
+cette nuit avec des torches. Sachez, mes amis, que j'ai bon espoir de
+la journée de demain, et je veux vous conduire où je crois trouver la
+victoire et la vie, plutôt que l'honneur et la mort. Allons souper;
+venez, et noyons dans le vin toutes les réflexions.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Alexandrie.--Devant le palais. _Entrent deux soldats qui vont monter la
+garde_.
+
+PREMIER SOLDAT.--Bonsoir, camarade; c'est demain, le grand jour.
+
+SECOND SOLDAT.--Il décidera tout. Bonsoir. N'as-tu rien entendu
+d'étrange dans les rues?
+
+PREMIER SOLDAT.--Rien. Quelles nouvelles?
+
+SECOND SOLDAT.--Il y a apparence que ce n'est qu'un bruit; bonne nuit.
+
+PREMIER SOLDAT.--Camarade, bonne nuit.
+
+(Entrent deux autres soldats.)
+
+SECOND SOLDAT.--Soldats, faites bonne garde.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Et vous aussi; bonsoir, bonsoir.
+
+(Les deux premiers soldats se placent à leur poste.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Nous, ici. (_Ils prennent leur poste_.) Et si demain
+notre flotte à l'avantage, je suis bien certain que nos troupes de terre
+ne lâcheront pas pied.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--C'est une brave armée et pleine de résolution.
+
+(On entend une musique de hautbois sous le théâtre.)
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--Silence! Quel est ce bruit?
+
+PREMIER SOLDAT.--Chut, Chut!
+
+SECOND SOLDAT.--Écoutez.
+
+PREMIER SOLDAT.--Une musique aérienne.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Souterraine.
+
+QUATRIÈME SOLDAT.--C'est bon signe, n'est-ce pas?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Non.
+
+PREMIER SOLDAT--Paix, vous dis-je. Que signifie ceci?
+
+SECOND SOLDAT.--C'est le dieu Hercule, qu'Antoine aimait, et qui
+l'abandonne aujourd'hui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Avançons, voyons si les autres sentinelles entendent la
+même chose que nous.
+
+(Ils s'avancent à l'autre poste.)
+
+SECOND SOLDAT.--Eh bien! camarades!
+
+PLUSIEURS, _parlant à la fois_.--Eh bien! eh bien! entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Oui. N'est-ce pas étrange?
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Entendez-vous, camarades, entendez-vous?
+
+PREMIER SOLDAT.--Suivons ce bruit jusqu'aux limites de notre poste.
+Voyons ce que cela donnera.
+
+PLUSIEURS _à la fois_.--Volontiers. C'est une chose étrange.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais. ANTOINE, CLÉOPATRE, CHARMIANE,
+_suite_.
+
+ANTOINE.--Éros! Éros! mon armure.
+
+CLÉOPATRE.--Dormez un moment.
+
+ANTOINE.--Non, ma poule... Éros, allons, mon armure, Éros! (_Éros paraît
+avec l'armure._)Viens, mon brave serviteur, ajuste-moi mon armure.--Si
+la fortune ne nous favorise pas aujourd'hui, c'est que je la brave.
+Allons.
+
+CLÉOPATRE.--Attends, Éros, je veux t'aider. A quoi sert ceci?
+
+ANTOINE.--Allons, soit, soit, j'y consens. C'est toi qui armes mon
+coeur... A faux, à faux.--Bon, l'y voilà, l'y voilà.
+
+CLÉOPATRE.--Doucement, je veux vous aider; voilà comme cela doit être.
+
+ANTOINE.--Bien, bien, nous ne pouvons manquer de prospérer; vois-tu, mon
+brave camarade! Allons, va t'armer aussi.
+
+ÉROS.--A l'instant, seigneur.
+
+CLÉOPATRE.--Ces boucles ne sont-elles pas bien attachées?
+
+ANTOINE.--À merveille, à merveille. Celui qui voudra déranger cette
+armure avant qu'il nous plaise de nous en dépouiller nous-mêmes pour
+nous reposer, essuiera une terrible tempête.--Tu es un maladroit,
+Éros; et ma reine est un écuyer plus habile que toi. Hâte-toi.--O ma
+bien-aimée, que ne peux-tu me voir combattre aujourd'hui, et si tu
+connaissais cette tâche royale, tu verrais quel ouvrier est Antoine!
+(_Entre un officier tout armé_.) Bonjour, soldat, sois le bienvenu;
+tu te présentes en homme qui sait ce que c'est que la journée d'un
+guerrier. Nous nous levons avant l'aurore pour commencer les affaires
+que nous aimons, et nous allons à l'ouvrage avec joie.
+
+L'OFFICIER.--Mille guerriers, seigneur, ont devancé le jour, et vous
+attendent au port couverts de leur armure.
+
+(Cris de guerre, bruit de trompettes. Entrent plusieurs capitaines
+suivis de leurs soldats.)
+
+UN CAPITAINE.--La matinée est belle. Salut, général!
+
+TOUS.--Salut, général!
+
+ANTOINE.--Voilà une belle musique, mes enfants! Cette matinée, comme le
+génie d'un jeune homme qui promet un avenir brillant, commence de
+bonne heure; oui, oui.--Allons, donne-moi cela;--par ici;..... fort
+bien.--Adieu, reine, et soyez heureuse, quel que soit le sort qui
+m'attende. (_Il l'embrasse_.) Voilà le baiser d'un guerrier: je
+mériterais vos mépris et vos reproches si je perdais le temps à vous
+faire des adieux plus étudiés; je vous quitte maintenant comme un
+homme couvert d'acier. (_Antoine, Éros, les officiers et les soldats
+sortent_.) Vous, qui voulez vous battre, suivez-moi de près; je vais
+vous y conduire. Adieu.
+
+CHARMIANE.--Voulez-vous vous retirer dans votre appartement?
+
+CLÉOPATRE.--Oui, conduis-moi.--Il me quitte en brave. Plût aux dieux que
+César et lui pussent, dans un combat singulier, décider cette grande
+querelle! Alors, Antoine... Mais, hélas!... Allons, sortons.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Le camp d'Antoine, près d'Alexandrie.
+
+_Les trompettes sonnent; entrent_ ANTOINE ET ÉROS; _un soldat vient à
+eux_.
+
+LE SOLDAT.--Plaise aux dieux que cette journée soit heureuse pour
+Antoine!
+
+ANTOINE.--Je voudrais à présent en avoir cru tes conseils et tes
+blessures, et n'avoir combattu que sur terre.
+
+LE SOLDAT.--Si vous l'aviez fait, les rois qui se sont révoltés, et ce
+guerrier qui vous a quitté ce matin, suivraient encore aujourd'hui vos
+pas.
+
+ANTOINE.--Qui m'a quitté ce matin?
+
+ÉROS,--Qui? quelqu'un qui était toujours auprès de vous. Appelez
+maintenant Énobarbus, il ne vous entendra pas; ou du camp de César il
+vous criera: Je ne suis plus des tiens.
+
+ANTOINE.--Que dis-tu?
+
+LE SOLDAT.--Seigneur, il est avec César.
+
+ÉROS.--Ses coffres, son argent, il a tout laissé, seigneur.
+
+ANTOINE.--Est-il parti?
+
+LE SOLDAT.--Rien n'est plus certain.
+
+ANTOINE.--Éros, va; envoie-lui son trésor: n'en retiens pas une obole,
+je te le recommande. Écris-lui, je signerai la lettre; et fais-lui mes
+adieux dans les termes les plus honnêtes et les plus doux: dis-lui que
+je souhaite qu'il n'ait jamais de plus fortes raisons pour changer de
+maître.--Oh! ma fortune a corrompu les coeurs honnêtes.--Éros, hâte-toi.
+
+
+
+SCÈNE VI
+
+
+Le camp de César devant Alexandrie.
+
+FANFARES. CÉSAR _entre avec_ AGRIPPA, ÉNOBARBUS, _et autres_.
+
+CÉSAR.--Agrippa, marche en avant, et engage le combat. Notre volonté est
+qu'Antoine soit pris vivant; instruis-en nos soldats.
+
+AGRIPPA.--J'y vais, César.
+
+CÉSAR.--Enfin le jour de la paix universelle est proche. Si cette
+journée est heureuse, l'olivier va croître de lui-même dans les trois
+parties du monde.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Antoine est arrivé sur le champ de bataille.
+
+CÉSAR.--Va; recommande à Agrippa de placer à l'avant-garde de notre
+armée ceux qui ont déserté, afin qu'Antoine fasse tomber en quelque
+sorte sa fureur sur lui-même.
+
+(César et sa suite sortent.)
+
+ÉNOBARBUS.--Alexas s'est révolté: il était allé en Judée pour les
+affaires d'Antoine; là il a persuadé au puissant Hérode d'abandonner son
+maître et de pencher du côté de César; et pour sa peine César l'a fait
+pendre.--Canidius et les autres officiers qui ont déserté ont obtenu de
+l'emploi, mais non une confiance honorable.--J'ai mal fait, et je me
+le reproche moi-même, avec un remords si douloureux qu'il n'est plus
+désormais de joie pour moi.
+
+(Entre un soldat d'Antoine.)
+
+LE SOLDAT.--Énobarbus, Antoine vient d'envoyer sur tes pas tous tes
+trésors, et de plus des marques de sa générosité. Son messager m'a
+trouvé de garde, et il est maintenant dans ta tente, où il décharge ses
+mulets.
+
+ÉNOBARBUS.--Je t'en fais don.
+
+LE SOLDAT.--Ne plaisante pas, Énobarbus, je te dis la vérité. Il serait
+à propos que tu vinsses escorter le messager jusqu'à la sortie du camp:
+je suis obligé de retourner à mon poste, sans quoi je l'aurais escorté
+moi-même... Votre général est toujours un autre Jupiter.
+
+(Le soldat sort.)
+
+ÉNOBARBUS.--Je suis le seul lâche de l'univers; et je sens mon
+ignominie. O Antoine! mine de générosité, comment aurais-tu donc payé
+mes services et ma fidélité, toi qui couronnes d'or mon infamie! Ceci
+me fait gonfler le coeur; et si le remords ne le brise pas bientôt,
+un moyen plus prompt préviendra le remords... Mais le remords s'en
+chargera, je le sens.--Moi, combattre contre toi! Non: je veux aller
+chercher quelque fossé pour y mourir; le plus sale est celui qui
+convient le mieux à la dernière heure de ma vie.
+
+(Il sort au désespoir.)
+
+
+
+SCÈNE VII
+
+
+Champ de bataille entre les deux camps. (On sonne la marche. Bruits de
+tambours et de trompettes.)
+
+_Entrent_ AGRIPPA _et antres_.
+
+AGRIPPA.--Battons en retraite: nous nous sommes engagés trop avant.
+César lui-même a payé de sa personne, et nous avons trouvé plus de
+résistance que nous n'en attendions.
+
+(Agrippa et les siens sortent.) (Bruit d'alarme. Entrent Antoine et
+Scarus blessés.)
+
+SCARUS.--O mon brave général! voilà ce qui s'appelle combattre. Si nous
+avions commencé par là, nous les aurions renvoyés chez eux avec des
+torchons autour de la tête.
+
+ANTOINE.--Ton sang coule à grands flots.
+
+SCARUS.--J'avais ici une blessure comme un T, maintenant c'est une H.
+
+ANTOINE.--Ils battent en retraite.
+
+SCARUS.--Nous les repousserons jusque dans des trous.--J'ai encore de la
+place pour six blessures.
+
+(Éros entre.)
+
+ÉROS.--Ils sont battus, seigneur; et notre avantage peut passer pour une
+victoire complète.
+
+SCARUS.--Tirons-leur des lignes sur le dos, prenons-les par derrière
+comme des lièvres; c'est une chasse d'assommer un fuyard.
+
+ANTOINE.--Je veux te donner une récompense pour cette saillie, et dix
+pour ta bravoure... Suis-moi.
+
+SCARUS.--Je vous suis en boitant.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+
+Sous les murs d'Alexandrie.
+
+FANFARES. ANTOINE _revient au son d'une marche guerrière, accompagné de
+Scarus et de l'armée_.
+
+ANTOINE.--Nous l'avons chassé jusqu'à son camp.--Que quelqu'un coure en
+avant et annonce nos hôtes à la reine. Demain, avant que le soleil nous
+voie, nous achèverons de verser le sang qui nous échappe aujourd'hui.
+--Je vous rends grâces à tous; vous avez des bras de héros. Vous avez
+combattu, non pas en hommes qui servent les intérêts d'un autre, mais
+comme si chacun de vous eût défendu sa propre cause. Vous vous êtes tous
+montrés des Hectors. Rentrez dans la ville; allez serrer dans vos bras
+vos femmes, vos amis; racontez-leur vos exploits, tandis que, versant
+des larmes de joie, ils essuieront le sang figé dans vos plaies, et
+baiseront vos blessures. (_A Scarus_.) Donne-moi ta main. _(Cléopâtre
+arrive avec sa suite_.) C'est à cette puissante fée que je veux vanter
+tes exploits; je veux te faire goûter la douceur de ses louanges. O toi,
+astre de l'univers, enchaîne dans tes bras ce cou bardé de fer: franchis
+tout entière l'acier de cette armure à l'épreuve; viens sur mon sein
+pour y être soulevée par les élans de mon coeur triomphant.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur des seigneurs, courage sans bornes, reviens-tu
+en souriant après avoir échappé au grand piège où le monde va se
+précipiter[31]?
+
+[Note 31: _The world's great mare_, le grand piége du monde est la
+guerre.]
+
+ANTOINE.--Mon rossignol, nous les avons repoussés jusque dans leurs
+lits. Eh bien! ma fille, malgré ces cheveux gris, qui viennent se mêler
+à ma brune chevelure, nous avons un cerveau qui nourrit nos nerfs, et
+peut arriver au but aussi bien que la jeunesse.--Regarde ce soldat,
+présente à ses lèvres ta gracieuse main; baise-la, mon guerrier.--Il
+a combattu aujourd'hui, comme si un dieu, ennemi de l'espèce humaine,
+avait emprunté sa forme pour la détruire.
+
+CLÉOPATRE.--Ami, je veux te faire présent d'une armure d'or; c'était
+l'armure d'un roi.
+
+ANTOINE.--Il l'a méritée, fût-elle tout étincelante de rubis comme le
+char sacré d'Apollon.--Donne-moi ta main; traversons Alexandrie dans
+une marche triomphante; portons devant nous nos boucliers, hachés comme
+leurs maîtres. Si notre grand palais était assez vaste pour contenir
+toute cette armée, nous souperions tous ensemble, et nous boirions à la
+ronde au succès de demain, qui nous promet des dangers dignes des rois.
+Trompettes, assourdissez la ville avec le bruit de vos instruments
+d'airain, mêlé aux roulements de nos tambourins; que le ciel et la terre
+confondent leurs sons pour applaudir à notre retour.
+
+
+
+SCÈNE IX
+
+Le camp de César. _Sentinelles à leur poste; entre_ ÉNOBARBUS.
+
+PREMIER SOLDAT.--Si dans une heure nous ne sommes pas relevés, il nous
+faut retourner au corps de garde. La nuit est étoilée; et l'on dit que
+nous serons rangés en bataille vers la seconde heure du matin.
+
+SECOND SOLDAT.--Cette dernière journée a été cruelle pour nous.
+
+ÉNOBARBUS.--O nuit! sois-moi témoin...
+
+SECOND SOLDAT.--Quel est cet homme?
+
+PREMIER SOLDAT.--Ne bougeons pas, et prêtons l'oreille.
+
+ÉNOBARBUS.--O lune paisible! lorsque l'histoire dénoncera à la haine de
+la postérité les noms des traîtres, sois-moi témoin que le malheureux
+Énobarbus s'est repenti à ta face.
+
+PREMIER SOLDAT.--Énobarbus!
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Silence! écoutons encore.
+
+ÉNOBARBUS.--O souveraine maîtresse de la véritable mélancolie, verse
+sur moi les humides poisons de la nuit; et que cette vie rebelle, qui
+résiste à mes voeux, ne pèse plus sur moi; brise mon coeur contre le
+dur rocher de mon crime: desséché par le chagrin, qu'il soit réduit en
+poudre, et termine toutes mes sombres pensées! O Antoine, mille
+fois pins généreux que ma désertion n'est infâme! ô toi, du moins,
+pardonne-moi, et qu'alors le monde m'inscrive dans le livre de mémoire
+sous le nom d'un fugitif, déserteur de son maître! O Antoine! Antoine!
+
+(Il meurt.)
+
+SECOND SOLDAT.--Parlons lui.
+
+PREMIER SOLDAT.--Écoutons-le; ce qu'il dit pourrait intéresser César.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Oui, écoutons; mais il dort.
+
+PREMIER SOLDAT.--Je crois plutôt qu'il se meurt, car jamais on n'a fait
+une pareille prière pour dormir.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons à lui.
+
+TROISIÈME SOLDAT.--Éveillez-vous, éveillez-vous, seigneur; parlez-nous.
+
+SECOND SOLDAT.--Entendez-vous, seigneur?
+
+PREMIER SOLDAT.--Le bras de la mort l'a atteint. (_Roulement de tambour
+dans l'éloignement_.) Écoutez, les tambours réveillent l'armée par leurs
+roulements solennels. Portons-le au corps-de-garde; c'est un guerrier de
+marque. Notre heure de faction est bien passée.
+
+SECOND SOLDAT.--Allons, viens; peut-être reviendra-t-il à lui.
+
+
+
+SCÈNE X
+
+
+La scène se passe entre les deux camps.
+
+ANTOINE, SCARUS _et l'armée._
+
+ANTOINE.--Leurs dispositions annoncent un combat sur mer; nous ne leur
+plaisons guère sur terre.
+
+SCARUS.--On combattra sur mer et sur terre, seigneur.
+
+ANTOINE.--Je voudrais qu'ils pussent nous attaquer aussi dans l'air,
+dans le feu, nous y combattrions aussi. Mais voici ce qu'il faut faire.
+Notre infanterie restera avec nous sur les collines qui rejoignent la
+ville. Les ordres sont donnés sur mer. La flotte est sortie du port;
+avançons afln de pouvoir aisément reconnaître leur ordre de bataille et
+observer leurs mouvements.
+
+(Ils sortent.)
+
+CÉSAR _entre avec son armée_.--À moins que nous ne soyons attaqués, nous
+ne ferons aucun mouvement sur terre; et, suivant mes conjectures, il
+n'en sera rien; car ses meilleures troupes sont embarquées sur ses
+galères. Gagnons les vallées, et prenons tous nos avantages.
+
+(Ils sortent.)
+
+(Rentrent Antoine et Scarus.)
+
+ANTOINE.--Il ne se sont pas rejoints encore. De l'en-droit où ces pins
+s'élèvent je pourrai tout voir, et dans un moment je reviens t'apprendre
+quelle est l'issue probable de la journée.
+
+(Il sort.)
+
+SCARUS.--Les hirondelles ont bâti leurs nids dans les voiles de
+Cléopâtre.--Les augures disent qu'ils ne savent pas, qu'ils ne peuvent
+pas dire... Ils ont un air consterné, et ils n'osent révéler ce qu'ils
+pensent. Antoine est vaillant et découragé; par accès sa fortune
+inquiète lui donne l'espérance et la crainte de ce qu'il a et de ce
+qu'il n'a pas.
+
+(Bruit dans l'éloignement, comme celui d'un combat naval.)
+
+ANTOINE _rentre_.--Tout est perdu! l'infâme Égyptienne m'a trahi! ma
+flotte s'est rendue à l'ennemi; j'ai vu mes soldats jeter leurs casques
+en l'air, et boire avec ceux de César, comme des amis qui se retrouvent
+après une longue absence; ô femme trois fois prostituée[32], c'est toi
+qui m'as vendu à ce jeune novice!... Ce n'est plus qu'avec toi seul que
+mon coeur est en guerre. Dis-leur à tous de fuir; car dès que je me
+serai vengé de mon enchanteresse, tout sera fini pour moi. Va-t'en.
+Dis-leur à tous de fuir. (_Scarus sort_.) O soleil! je ne verrai plus
+ton lever. C'est ici que nous nous disons adieu. Antoine et la fortune
+se séparent ici.--C'est donc là que tout en est venu! Ces coeurs qui
+suivaient mes pas comme des chiens, dont je comblais tous les désirs, se
+sont évanouis, et prodiguent leurs faveurs à César, qui est dans toute
+sa fleur. Le pin qui les couvrait de son ombre est dépouillé de toute
+son écorce. Je suis trahi! Perfide coeur d'Égyptienne! Cette fatale
+enchanteresse, dont le regard m'envoyait au combat ou me rappelait
+auprès d'elle, dont le sein était mon diadème et le but de mes travaux;
+telle qu'une véritable Égyptienne[33], elle m'a entraîné dans le fond de
+l'abîme par un tour de gibecière[34]. Éros! Éros!
+
+[Note 32: _Triple turn'd whore_. Elle s'était donnée d'abord à Jules
+César, dont elle avait eu besoin, puis à Antoine, et enfin il voit
+qu'elle le trompe déjà pour Octave.]
+
+[Note 33: _Gipsy_ est encore employé ici pour signifier Égyptienne
+d'Égypte et Égyptienne moderne, cette caste vagabonde si bien peinte par
+l'auteur de _Tom Jones_, et de nos jours par sir Walter Scott dans _Guy
+Mannering_.]
+
+[Note 34: On plie une bourse de cuir ou une ceinture en plusieurs
+plis, on la pose sur une table, un des plis semble présenter le milieu
+de la ceinture, celui qui y enfonce un poinçon croit tenir bien ferme au
+milieu de la ceinture, tandis que celui avec qui il joue la prend par
+les deux bouts et l'enlève.]
+
+(Entre Cléopâtre.)
+
+ANTOINE.--Ah! magicienne! va-t'en!
+
+CLÉOPATRE.--D'où vient ce courroux de mon seigneur contre son amante?
+
+ANTOINE.--Disparais ou je vais te donner la récompense que tu mérites,
+et faire tort au triomphe de César. Qu'il s'empare de toi et te montre
+en spectacle à la populace de Rome; va suivre son char au milieu des
+huées, comme le plus grand opprobre de ton sexe. Tu seras exposée aux
+regards des rustres, comme un monstre étrange, pour quelque vile obole.
+Et puisse la patiente Octavie défigurer ton visage de ses ongles,
+qu'elle laisse croître pour sa vengeance! (_Cléopâtre sort._) Tu as bien
+fait de fuir, s'il est bon de vivre. Mais tu aurais gagné à expirer sous
+ma rage; une mort eût pu éviter mille morts...--Éros, ici!--La chemise
+de Nessus m'enveloppe. Alcide, ô toi! mon illustre ancêtre, enseigne-moi
+tes fureurs, que je lance comme toi Lychas sur les cornes de la lune[35],
+et prête-moi ces mains robustes qui soulevaient ton énorme massue, que
+je m'anéantisse moi-même. La magicienne mourra. Elle m'a vendu à ce
+petit Romain, et je péris victime de ses complots. Elle mourra.--Éros,
+où es-tu?
+
+(Il sort.)
+
+[Note 35: _Let me lodge Lychas on the horns of the moon_, ce
+que Letourneur traduit par lancer Lychas dans le sein des nuages
+ensanglantés, pour se rapprocher de l'expression de Sénèque, qui dans
+son _Hercule_ peint Lychas lancé dans l'air teignant les nuages de son
+sang, et écrasé contre un rocher. C'est ce Lychas qui avait apporté à
+Hercule la chemise de Déjanire, qui l'avait reçue du centaure Nessus.]
+
+
+
+SCÈNE XI
+
+
+Alexandrie.--Appartement du palais.
+
+CLÉOPATRE, CHARMIANE, IRAS, MARDIAN.
+
+CLÉOPATRE.--Secourez-moi, mes femmes. Oh! il est plus furieux que ne le
+fut Télamon, frustré du bouclier d'Achille; et le sanglier de Thessalie
+ne se montra jamais plus menaçant.
+
+CHARMIANE.--Venez au tombeau de Ptolémée. Enfermez-vous là, et envoyez
+lui annoncer que vous êtes morte. L'âme ne se sépare pas du corps avec
+plus de douleur que l'homme de sa grandeur.
+
+CLÉOPATRE.--Allons au tombeau[36]... Mardian, va lui annoncer que je me
+suis tuée. Dis-lui que le dernier mot que j'ai prononcé était _Antoine_,
+et fais-lui, je t'en conjure, un récit attendrissant. Pars, Mardian, et
+reviens m'apprendre comment il prend ma mort.... Au monument...
+
+[Note 36: Mausolée près du temple d'Isis, que Cléopâtre avait fait
+bâtir pour sa sépulture, selon la coutume des rois d'Égypte.]
+
+
+
+SCÈNE. XII
+
+
+Alexandrie.--Un autre appartement du palais.
+
+ANTOINE, ÉROS.
+
+
+ANTOINE.--Éros, tu me vois encore!
+
+ÉROS.--Oui, mon noble maître.
+
+ANTOINE.--Tu as vu quelquefois un nuage qui ressemble à un dragon, une
+vapeur qui nous représente un ours ou un lion, une citadelle avec des
+tours, un rocher pendant, un mont à double cime, ou un promontoire
+bleuâtre couronné de forêts qui se balancent sur nos têtes; tu as vu ces
+images qui sont les spectacles que nous offre le sombre crépuscule?
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Ce qui nous paraît un coursier est effacé en moins d'une
+pensée par la séparation des nuages, et se confond avec eux comme l'eau
+dans l'eau.
+
+ÉROS.--Oui, seigneur.
+
+ANTOINE.--Eh bien! bon serviteur, cher Éros, ton général n'est plus
+qu'une de ces formes imaginaires. Je suis encore Antoine, mais je ne
+puis plus garder ce corps visible, mon serviteur.--C'est pour l'Égypte
+que j'ai entrepris cette guerre, et la reine, dont je croyais posséder
+le coeur, car elle possédait le mien, mon coeur qui, pendant qu'il était
+à moi, s'était attaché un million de coeurs, perdus maintenant; elle,
+qui a arrangé les cartes avec César, et, par un jeu perfide, a livré ma
+gloire au triomphe de mon ennemi.--Non, ne pleure pas, cher Éros; pour
+finir mes destins, je me reste à moi-même. (_Entre Mardian._) Oh! ta
+vile maîtresse! elle m'a volé mon épée!
+
+MARDIAN.--Non, Antoine, ma maîtresse vous aimait, et elle a associé sans
+réserve sa fortune à la vôtre.
+
+ANTOINE.--Loin de moi, eunuque insolent; tais-toi. Elle m'a trahi, il
+faut qu'elle meure.
+
+MARDIAN.--La mort est une dette que chacun ne peut payer qu'une fois,
+et elle l'a déjà acquittée. Ce que vous vouliez faire est fait; elle
+a prévenu votre bras; et le dernier mot qu'elle a prononcé, c'est:
+_Antoine, généreux Antoine!_ Elle a voulu encore prononcer votre nom,
+mais un dernier gémissement l'a laissé à moitié prononcé entre ses
+lèvres et son coeur; elle a expiré avec votre nom enseveli dans son
+sein.
+
+ANTOINE.--Elle est morte?
+
+MARDIAN.--Morte.
+
+ANTOINE.--Éros, ôte-moi mon armure: la tâche de la longue journée est
+finie, et il est temps de dormir. Tiens-toi pour bien payé de ton
+message, puisque tu sors vivant de ces lieux. Va-t'en. (_Mardian sort_.)
+Ôte-moi cette armure, le septuple bouclier d'Ajax ne peut comprimer les
+battements de mon coeur. O mes flancs! brisez-vous; toi, mon coeur,
+sois une fois plus fort que la chair qui t'emprisonne.--Dépêche, Éros,
+dépêche. Je ne suis plus un guerrier.--Débris de mon armure, allez
+loin de moi, vous avez été portés avec honneur.--Laissez-moi seul
+un moment.--(_Éros sort_.) O Cléopâtre! je je vais te rejoindre, et
+implorer ton pardon par mes larmes. Allons, il faut finir, tout délai
+est un nouveau supplice. Puisque la torche est éteinte, couchons-nous et
+n'allons pas plus loin. Maintenant toute résistance serait inutile, et
+nuirait au lieu de servir. La force s'embarrasse de ses propres
+efforts; apposons notre sceau, et tout est fini.--Éros!--Je viens, ô ma
+reine!--Éros!--Attends-moi dans ces lieux, où les ombres reposent sur
+les fleurs. Là, les mains dans les mains, nous fixerons sur nous les
+regards des ombres attirées par l'héroïque majesté de nos mânes.
+Didon et son Énée verront leur cour déserte, et toute la foule nous
+suivra.--Éros! Viens donc!
+
+(Éros paraît.)
+
+ÉROS.--Que veut mon maître?
+
+ANTOINE.--Depuis que Cléopâtre n'est plus, j'ai vécu avec tant de
+déshonneur que les dieux abhorrent ma bassesse. Moi, qui avec mon épée
+partageais l'univers, moi qui construisit sur le dos verdâtre de Neptune
+des cités avec mes vaisseaux, je m'accuse de manquer du courage d'une
+femme. Mon âme est moins noble que la sienne, elle qui par sa mort dit à
+notre César: Je n'ai d'autre vainqueur que moi-même.--Éros, tu m'as juré
+que, si jamais les circonstances l'exigeaient (et elles l'exigent bien
+maintenant), quand je me verrais poursuivi par une suite de malheurs et
+d'horreurs inévitables, alors, sur mon ordre, tu me donnerais la mort.
+Fais-le, le temps est venu. Ce n'est pas moi que tu frapperas; c'est
+César que tu vas priver du fruit de la victoire. Rappelle la couleur sur
+tes joues.
+
+ÉROS.--Que les dieux m'en gardent! Ferais-je ce que n'ont pu faire tous
+les traits des Parthes ennemis, lancés vainement contre vous?
+
+ANTOINE.--Cher Éros, voudrais-tu donc, des fenêtres de la vaste Rome,
+voir ton maître les bras croisés, courbant son front humilié et le
+visage dompté par une honte pénétrante, tandis que l'heureux César,
+marchant devant lui dans son char, raillerait la bassesse de celui qui
+le suit?
+
+ÉROS.--Non, je ne voudrais pas le voir.
+
+ANTOINE.--Approche donc: car il n'y a qu'une blessure qui puisse me
+guérir. Allons, tire ton épée fidèle, qui dans tes mains fut tant de
+fois utile à ta patrie.
+
+ÉROS.--Ah! seigneur, pardonnez!
+
+ANTOINE.--Quand je t'ai affranchi, ne juras-tu pas de faire ce que je te
+demande ici dès que je te l'ordonnerais? Obéis, ou je regarderai tous
+tes services passés comme des accidents involontaires; tire ton épée et
+approche.
+
+ÉROS.--Détournez donc de moi ce noble visage, fait pour être adoré de
+l'univers entier.
+
+ANTOINE, _détournant son visage_.--Allons.
+
+ÉROS.--Mon épée est tirée.
+
+ANTOINE.--Alors, fais tout de suite la chose pour laquelle tu l'as
+tirée.
+
+ÉROS.--Mon cher maître, mon général, mon souverain, permettez qu'avant
+de frapper ce coup sanglant je vous dise adieu.
+
+ANTOINE.--Tu l'as dit, ami. Adieu.
+
+ÉROS.--Adieu, mon illustre chef. Frapperai-je?
+
+ANTOINE.--A l'instant, Éros.
+
+ÉROS.--Eh bien! ici alors... (_Il se jette sur son épée_.) C'est ainsi
+que j'échappe à la douleur d'immoler Antoine.
+
+(Il expire.)
+
+ANTOINE.--O toi! qui es trois fois plus noble que moi! brave Éros, tu
+m'apprends ce que je devrais et ce que tu n'as pu faire. Ma reine et le
+fidèle Éros ont, par leur courageux exemple, gagné sur moi de la gloire
+dans l'histoire. Mais je serai comme un nouvel époux pour la mort, et je
+vole dans ses bras comme au lit de mon amante. Allons, c'en est fait,
+Éros, ton maître meurt selon ton exemple. Voilà ce que tu m'as appris.
+(_Il se précipite sur son épée_.) Comment, pas mort encore? pas mort?
+Holà, gardes! Oh! achevez-moi!
+
+(Entrent Dercétas et la garde).
+
+PREMIER GARDE.--D'où viennent ces cris?
+
+ANTOINE.--Amis, j'ai mal fait mon ouvrage... Oh! achevez ce que j'ai
+commencé.
+
+SECOND GARDE.--L'astre est tombé.
+
+PREMIER GARDE.--Sa période est achevée.
+
+TOUS.--Hélas! ô malheur!
+
+ANTOINE.--Que celui de vous qui m'aime achève ma mort.
+
+PREMIER GARDE.--Pas moi.
+
+SECOND GARDE.--Ni moi.
+
+TROISIÈME GARDE.--Ni personne.
+
+(Ils sortent.)
+
+DERCÉTAS.--Ta fortune et ta mort font déserter tes amis. Que je montre
+seulement cette épée à César, et avec cette nouvelle je suis sûr d'être
+bien accueilli.
+
+(Diomède entre.)
+
+DIOMÈDE.--Où est Antoine?
+
+DERCÉTAS.--Là, Diomède, là.
+
+DIOMÈDE.--Est-il en vie?--Veux-tu répondre?
+
+(Dercétas sort.)
+
+ANTOINE.--Est-ce toi, Diomède? Tire ton épée et frappe; que j'achève de
+mourir.
+
+DIOMÈDE.--Illustre souverain, ma maîtresse Cléopâtre m'envoie vers toi.
+
+ANTOINE.--Quand t'a-t-elle envoyé?
+
+DERCÉTAS.--Dans le moment, seigneur.
+
+ANTOINE.--Où est-elle?
+
+DIOMÈDE.--Elle est enfermée dans son monument: elle avait un
+pressentiment de ce qui est arrivé. Lorsqu'elle a vu que vous la
+soupçonniez, soupçon dont on ne trouvera jamais la preuve, de s'être
+arrangée avec César, et que rien ne pouvait apaiser vos fureurs, elle
+vous a fait annoncer qu'elle était morte; mais ensuite, craignant
+l'effet de cette nouvelle, elle m'envoie vous déclarer la vérité, et je
+viens, je le crains bien, trop tard.
+
+ANTOINE.--Trop tard, bon Diomède. Appelle mes gardes, je te prie.
+
+DIOMÈDE.--Holà! les gardes de l'empereur! Gardes, avancez, votre
+seigneur vous appelle.
+
+(Les gardes entrent.)
+
+ANTOINE.--Portez-moi, mes bons amis, aux lieux où est Cléopâtre; c'est
+le dernier service que je vous demanderai.
+
+UN GARDE.--Nous sommes désolés, seigneur, que vous ne puissiez pas
+survivre au dernier de tous vos fidèles serviteurs.
+
+TOUS.--O jour de calamité!
+
+ANTOINE.--Allons, mes chers camarades, ne faites pas au sort barbare
+l'honneur de vos larmes; souhaitez la bienvenue aux coups qui viennent
+nous frapper. C'est se venger de lui que de les recevoir avec
+insouciance. Soulevez-moi; je vous ai conduit souvent: portez-moi à
+votre tour, mes bons amis, et recevez tous mes remerciements. (Ils
+sortent, emportant Antoine.)
+
+
+
+SCÈNE XIII
+
+
+Alexandrie.--Un mausolée.
+
+_On voit sur une galerie_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--O Charmiane! c'en est fait, je ne sors plus d'ici!
+
+CHARMIANE.--Consolez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne le veux pas... Les événements les plus étranges
+et les plus terribles seront les bienvenus; mais je dédaigne les
+consolations. L'étendue de ma douleur doit égaler la grandeur de sa
+cause. (_A Diomède, qui revient_.) Comment? est-il mort?
+
+DIOMÈDE.--Pas encore, madame, mais la mort est sur lui. Regardez de
+l'autre côté du monument, ses gardes l'ont apporté jusqu'ici.
+
+(Antoine paraît, porté par ses gardes.)
+
+CLÉOPATRE.--O soleil! consume la sphère où tu te meus, et qu'une nuit
+éternelle couvre le visage changeant du monde!--O Antoine! Antoine!
+Antoine!--Aide-moi, Charmiane; aide-moi, Iras. Mes amis, secondez-nous;
+élevons-le jusqu'à moi.
+
+ANTOINE.--Calmez-vous; ce n'est pas sous la valeur de César qu'Antoine
+succombe, Antoine seul a triomphé de lui-même.
+
+CLÉOPATRE.--Il en devait être ainsi: nul autre qu'Antoine ne devait
+triompher d'Antoine; mais malheur à moi qu'il en soit ainsi!
+
+ANTOINE.--Je meurs, reine d'Égypte, je meurs; cependant j'implore de
+la mort un moment pour que je puisse déposer sur tes lèvres encore un
+pauvre baiser, le dernier de tant de baisers.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'ose, cher amant; cher Antoine, pardonne; mais je n'ose
+descendre, je crains d'être surprise... Jamais ce César, que la fortune
+accable de ses dons, ne verra son orgueilleux triomphe décoré de ma
+personne... Si les poignards ont une pointe, les poisons de la force,
+les serpents un dard, je suis en sûreté. Jamais ta sage Octavie, avec
+son regard modeste et sa froide résolution, ne jouira du triomphe de me
+contempler; mais viens, viens, cher Antoine. Aidez-moi, mes femmes; il
+faut que nous le montions ici; bons amis, secondez-moi[37].
+
+[Note 37: «Toutefois Cléopâtre ne voulut pas ouvrir les portes; mais
+elle se vint mettre à des fenêtres hautes, et dévala en bas quelques
+chaînes et cordes, dedans lesquelles on empaqueta Antoine, et elle,
+avec deux de ses femmes, le tira amont. Ceux qui furent présents à ce
+spectacle, disent qu'il ne fut oncques chose si piteuse à voir.»]
+
+ANTOINE.--O hâtez-vous, ou je m'en vais!
+
+CLÉOPATRE.--Ceci est un jeu, en vérité. Comme mon seigneur est lourd! La
+douleur a épuisé nos forces, et ajoute un nouveau poids à son corps. Ah!
+si j'avais la puissance de l'immortelle Junon, Mercure t'enlèverait sur
+ses robustes ailes, et te placerait à côté de Jupiter... Mais viens,
+viens. Ceux qui font des souhaits sont toujours fous. Oh! viens, viens,
+viens. (_Ils enlèvent et montent Antoine._) Et sois le bienvenu, le
+bienvenu auprès de moi... Meurs là où tu as vécu; que mes baisers te
+raniment. Ah! si mes lèvres avaient ce pouvoir, je les userais à force
+de baisers.
+
+TOUS.--O douloureux spectacle!
+
+ANTOINE.--Je meurs, Égyptienne, je meurs... Donnez-moi un peu de vin
+pour que je puisse prononcer encore quelques paroles.
+
+CLÉOPATRE.--Non, laisse-moi parler plutôt, laisse-moi accuser si
+hautement la fortune; que la fortune, perfide ouvrière, brise son
+rouet[38] dans le dépit que lui causeront mes outrages.
+
+[Note 38: _False housewife fortune break her wheel; wheel_ veut
+dire _rouet_ aussi bien que _roue_, et le rapport qui existe entre
+_housewife_ et _wheel_ (rouet) nous a décidé à adopter ce sens en dépit
+de la mythologie. Peut-être Shakspeare a-t-il confondu la Fortune avec
+la Destinée, qui file la vie des hommes, quoique ce ne soit pas non plus
+avec un rouet qu'on représente les Parques.]
+
+AKTOINE.--Un mot, chère reine; assurez auprès de César votre honneur et
+votre sûreté... Ah!
+
+CLÉOPATRE.--Ces deux choses ne vont pas ensemble.
+
+ANTOINE.--Chère Cléopâtre, écoutez-moi: de tous ceux qui entourent
+César, ne vous fiez qu'à Proculéius.
+
+CLÉOPATRE.--Je me fierai à ma résolution et à mes mains, et non à aucun
+des amis de César.
+
+ANTOINE.--N'allez point gémir, ni vous lamenter sur le déplorable
+changement qui m'arrive au terme de ma carrière; charmez plutôt vos
+pensées par le souvenir de ma fortune passée, lorsque j'étais le plus
+noble, le plus grand prince de l'univers; je ne meurs pas aujourd'hui
+honteusement ni lâchement, je ne cède pas mon casque à mon compatriote;
+je suis un Romain vaincu avec honneur par un Romain. Ah! mon âme
+s'envole. Je n'en puis plus.
+
+(Antoine expire.)
+
+CLÉOPATRE.--O le plus généreux des mortels, veux-tu donc mourir? Tu n'as
+donc plus souci de moi?... Resterai-je dans ce monde insipide, qui, sans
+toi, n'est plus qu'un bourbier fangeux.--O mes femmes, voyez! Le roi de
+la terre s'anéantit... Mon seigneur!... Oui, le laurier de la guerre est
+flétri; la colonne des guerriers est renversée. Désormais les enfants et
+les filles timides marcheront de pair avec les hommes. Les prodiges sont
+finis, et après Antoine il ne reste plus rien de remarquable sous la
+clarté de la lune.
+
+(Elle s'évanouit.)
+
+CHARMIANE.--Ah! calmez-Vous, madame.
+
+IRAS.--Elle est morte aussi, notre maîtresse.
+
+CHARMIANE.--Reine...
+
+IRAS.--Madame...
+
+CHARMIANE.--O madame! madame! madame!
+
+IRAS.--Reine d'Égypte! souveraine...
+
+CHARMIANE.--Tais-toi, tais-toi, Iras...
+
+CLÉOPATRE.--Non, je ne suis plus qu'une femme, et assujettie aux mêmes
+passions que la servante qui trait les vaches et exécute les plus
+obscurs travaux. Il m'appartiendrait de jeter mon sceptre aux dieux
+barbares, et de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe
+jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon trésor.--Tout n'est plus que
+néant. La patience est une sotte et l'impatience est devenue un chien
+enragé... Est-ce donc un crime de se précipiter dans la secrète demeure
+de la mort, avant que la mort ose venir à nous? Comment êtes-vous, mes
+femmes? Allons, allons, bon courage! Allons, voyons, Charmiane! Mes
+chères filles!... Ah! femmes, femmes, voyez, notre flambeau est
+éteint. (_Aux soldats d'Antoine._)--Bons amis, prenez courage,
+nous l'ensevelirons; ensuite, ce qui est brave, ce qui est noble,
+accomplissons-le en digne Romaine, et que la mort soit fière de nous
+prendre. Sortons: l'enveloppe qui renfermait cette grande âme est
+glacée. O mes femmes, mes femmes! suivez-moi, nous n'avons plus d'amis,
+que notre courage et la mort la plus courte.
+
+(Elles sortent; on emporte le corps d'Antoine.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le théâtre représente le camp de César.
+
+CÉSAR, AGRIPPA, DOLABELLA, MÉCÈNE, GALLUS, _suite_.
+
+CÉSAR.--Va le trouver, Dolabella; dis-lui de se rendre, dis-lui que,
+dépouillé de tout comme il l'est, c'est se jouer de nous que de tant
+différer.
+
+DOLABELLA.--J'y vais, César.
+
+(Il sort.)
+
+(Dercétas entre, tenant l'épée d'Antoine.)
+
+CÉSAR.--Pourquoi cette épée, et qui es-tu pour oser paraître ainsi
+devant nous?
+
+DERCÉTAS.--Je m'appelle Dercétas. Je servais Marc Antoine, le meilleur
+des maîtres, et qui méritait les meilleurs serviteurs. Je ne l'ai point
+quitté, tant qu'il a été debout et qu'il a parlé, et je ne supportais la
+vie que pour la dépenser contre ses ennemis. S'il te plaît de me prendre
+à ton service; ce que je fus pour Antoine, je le serai pour César. Si tu
+ne le veux pas, je t'abandonne ma vie.
+
+CÉSAR.--Qu'est-ce que tu dis?
+
+DERCÉTAS.--Je dis à César qu'Antoine est mort.
+
+CÉSAR.--La chute d'un si grand homme aurait dû faire plus de bruit.
+La terre aurait dû lancer les lions dans les rues des cités, et les
+habitans des cités dans les antres des lions.--La mort d'Antoine n'est
+pas le trépas d'un seul. Il y avait dans son nom la moitié de l'univers.
+
+DERCÉTAS.--Il est mort, César, non par la main d'un ministre public de
+la justice, non par un fer emprunté. Mais ce même bras qui inscrivait
+son honneur sur toutes ses actions a déchiré le coeur qui lui prêtait ce
+courage invincible. Voilà son épée, je l'ai dérobée à sa blessure; tu la
+vois teinte encore de son noble sang.
+
+CÉSAR.--Vous avez l'air triste, mes amis.--Que les dieux me retirent
+leur faveur, si ces nouvelles ne sont pas faites pour mouiller les yeux
+des rois.
+
+AGRIPPA.--Et il est étrange que la nature nous force à gémir sur les
+actions que nous avons poursuivies avec le plus d'acharnement.
+
+MÉCÈNE.--Ses vices et ses vertus se balançaient également.
+
+AGRIPPA.--Jamais âme plus rare n'a gouverné l'humanité. Mais vous,
+dieux, vous voulez nous laisser toujours quelques faiblesses pour faire
+de nous des hommes. César s'attendrit.
+
+MÉCÈNE.--Quand un si grand miroir est offert à ses yeux, il faut bien
+qu'il se voie.
+
+CÉSAR.--O Antoine, je t'ai poursuivi jusque-là!--Mais nous sommes
+nous-mêmes les auteurs de nos maux. Il fallait ou que je fusse offert
+moi-même à tes regards dans cet état d'abaissement, ou que je fusse
+spectateur du tien. Nous ne pouvions habiter ensemble dans l'univers.
+Mais laisse-moi pleurer avec des larmes de sang sur toi, mon frère, mon
+collègue dans toutes mes entreprises, mon associé à l'empire, mon ami
+et mon compagnon au premier rang des batailles; le bras de mon
+propre corps, le coeur où le mien allumait son courage... Que nos
+inconciliables étoiles aient ainsi divisé nos égales fortunes, pour en
+venir là! Écoutez-moi, mes dignes amis... Mais non, je vous dirai mes
+pensées dans un moment plus convenable.
+
+(Entre un messager.)
+
+CÉSAR.--Le message de cet homme se devine dans son air; nous entendrons
+ce qu'il dira.--D'où viens-tu?
+
+LE MESSAGER.--Je ne suis encore qu'un pauvre Égyptien: la reine, ma
+maîtresse, confinée dans le seul asile qui lui reste, dans son tombeau,
+désire être instruite de vos intentions pour pouvoir se préparer au
+parti que la nécessité la forcera d'embrasser.
+
+CÉSAR.--Dis-lui d'avoir bon courage; elle apprendra bientôt, par
+quelqu'un des nôtres, quel traitement honorable et doux nous lui
+réservons. César ne peut vivre que pour être généreux.
+
+LE MESSAGER.--Que les dieux te gardent donc!
+
+(Le messager sort.)
+
+CÉSAR.--Approche, Proculéius; pars, et dis à la reine qu'elle ne craigne
+de nous aucune humiliation; donne-lui les consolations qu'exigera la
+nature de ses chagrins, de peur que dans le sentiment de sa grandeur
+elle ne déjoue nos intentions par quelque coup mortel. Cléopâtre,
+conduite vivante à Rome, éterniserait notre triomphe.--Va, et reviens
+en diligence m'apprendre ce qu'elle t'aura dit, et comment tu l'auras
+trouvée.
+
+PROCULÉIUS.--J'obéis, César.
+
+CÉSAR.--Gallus, accompagne-le.--Où est Dolabella, pour seconder
+Proculéius?
+
+(Gallus sort.)
+
+AGRIPPA et MÉCÈNE.--Dolabella!
+
+CÉSAR.--Laissez-le; je me rappelle maintenant de quel emploi je l'ai
+chargé... Il sera prêt à temps.--Suivez-moi dans ma tente; vous allez
+voir avec quelle répugnance j'ai été engagé dans cette guerre, quelle
+douceur et quelle modération j'ai toujours mises dans mes lettres. Venez
+vous en convaincre par toutes les preuves que je puis vous montrer.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Alexandrie.--Intérieur du mausolée.
+
+_Entrent_ CLÉOPATRE, CHARMIANE ET IRAS.
+
+CLÉOPATRE.--Mon désespoir commence à se calmer. C'est un pauvre honneur
+que d'être César; il n'est pas la fortune, mais seulement son esclave et
+un agent de ses volontés. Il est grand de faire ce qui met un terme à
+toutes les autres actions, ce qui enchaîne les accidents, emprisonne
+toutes les vicissitudes, ce qui endort et empêche désormais de sentir
+cette boue qui nourrit le mendiant et César.
+
+(Proculéius, Gallus et des soldats viennent à la porte du mausolée.)
+
+PROCULÉIUS.--César m'envoie saluer la reine d'Égypte, et vous demander
+de sa part quels désirs raisonnables vous voulez qu'il vous accorde.
+
+CLÉOPATRE.--Quel est ton nom?
+
+PROCULÉIUS.--Mon nom est Proculéius.
+
+CLÉOPATRE, _de l'intérieur du mausolée_.--Antoine m'a parlé de toi, il
+m'a recommandé de te donner ma confiance; mais je ne m'embarrasse guère
+qu'on me trompe, je n'ai aucun usage à faire de la confiance. Si ton
+maître est jaloux de voir une reine à ses pieds, tu lui déclareras
+qu'une reine ne peut, sans avilir sa majesté, demander moins qu'un
+royaume. S'il lui plait de me donner, pour mon fils, l'Égypte conquise,
+il me rendra ce qui m'appartient, et je fléchirai le genou devant lui
+avec reconnaissance.
+
+PROCULÉIUS.--Ayez bon courage; vous êtes tombée dans des mains royales;
+ne craignez rien. Livrez votre sort à mon maître avec une pleine
+confiance, il est une source de bienfaits, si abondante qu'elle se
+répand sur tous ceux qui en ont besoin. Laissez-moi lui annoncer votre
+douce soumission, et vous trouverez un conquérant dont la générosité
+plaidera pour vous quand il se verra implorer à genoux.
+
+CLÉOPATRE.--Je te prie, dis-lui que je suis la vassale de sa fortune, et
+que je lui envoie le diadème qu'il a conquis. Je prends à toute heure
+des leçons d'obéissance, et j'aurai du plaisir à voir son visage.
+
+PROCULÉIUS.--Je lui dirai ceci, noble reine. Prenez courage, car je sais
+que votre sort touche celui qui l'a causé.
+
+GALLUS.--Vous voyez combien il est aisé de la surprendre (_à Proculéius
+et aux soldats_): gardez-la jusqu'à l'arrivée de César. (_Gallus
+sort.--Ici Proculéius et deux gardes escaladent le monument par une
+échelle, entrent par une fenêtre et surprennent Cléopâtre; quelques-uns
+des gardes forcent les portes_.)
+
+IRAS.--O grande reine!
+
+CHARMIANE.--O Cléopâtre! tu es prise, reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vite, vite, ô ma main!
+
+(Elle tire un poignard.)
+
+PROCULÉIUS.--Arrêtez, grande reine, arrêtez, n'exercez pas sur vous
+cette fureur; je ne veux que vous secourir, et non vous trahir.
+
+CLÉOPATRE.--Quoi! on veut me priver même de la mort qui empêche les
+chiens de languir?
+
+PROCULÉIUS.--Cléopâtre, ne trompez pas la générosité de mon maître, en
+vous détruisant vous-même; que l'univers voie éclater sa grandeur d'âme;
+votre mort l'empêcherait à jamais.
+
+CLÉOPATRE.--O mort, où es-tu? Viens à moi, viens; oh! viens, et frappe
+une reine qui vaut bien des enfants et des mendiants.
+
+PROCULÉIUS.--Calmez-vous, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, je ne prendrai aucune nourriture, je ne boirai
+pas, seigneur; et s'il faut perdre ici le temps à déclarer mes
+résolutions, je ne dormirai pas non plus. César a beau faire, je saurai
+détruire cette prison mortelle. Sachez, seigneur, qu'on ne me verra
+jamais traînant des fers à la cour de votre maître, ni insultée par les
+calmes regards de la fade Octavie.... Me paradera-t-on pour me donner en
+spectacle à la valetaille de Rome, et pour essuyer ses sarcasmes et ses
+anathèmes? Plutôt chercher un paisible tombeau dans quelque fossé de
+l'Égypte! plutôt mourir toute nue sur la fange du Nil! plutôt devenir la
+proie des insectes et un objet d'horreur! plutôt prendre pour gibet les
+hautes Pyramides de mon pays et m'y faire suspendre par des chaînes!
+
+PROCULÉIUS.--Vous portez ces pensées d'horreur plus loin que César ne
+vous en donnera de raisons.
+
+(Entre Dolabella.)
+
+DOLABELLA.--Proculéius, César, ton maître, sait ce que tu as fait, et il
+t'envoie chercher. Je prends la reine sous ma garde.
+
+PROCULÉIUS.--Volontiers, Dolabella, j'en suis bien aise, traitez-la avec
+douceur.--Madame, si vous daignez vous servir de moi, je dirai à César
+tout ce dont vous me chargerez.
+
+CLÉOPATRE.--Dis que je veux mourir.
+
+(Proculéius et les soldats sortent.)
+
+DOLABELLA.--Illustre reine, vous avez entendu parler de moi.
+
+CLÉOPATRE.--Je n'en sais rien....
+
+DOLABELLA.--Sûrement, vous me connaissez.
+
+CLÉOPATRE.--Peu importe, seigneur, ce que j'ai connu ou entendu.--Vous
+souriez quand un enfant ou une femme vous racontent leurs songes,
+n'est-ce pas votre habitude?
+
+DOLABELLA.--Je ne vous comprends pas, madame.
+
+CLÉOPATRE.--J'ai rêvé qu'il était un empereur nommé Antoine: Oh! que le
+ciel m'accorde encore un pareil sommeil, où je puisse revoir encore un
+pareil mortel!
+
+DOLABELLA.--S'il vous plaisait....
+
+CLÉOPATRE.--Son visage était comme les cieux; on y voyait un soleil et
+une lune, qui, dans leur cours, éclairaient le petit O qu'on appelle la
+terre.
+
+DOLABELLA.--Parfaite créature....
+
+CLÉOPATRE.--Ses jambes écartées touchaient les deux rives de l'océan;
+son bras étendu servait de cimier au monde. Sa voix, quand il parlait à
+ses amis, avait la sublime harmonie des sphères; mais quand il voulait
+menacer et ébranler le globe, elle ressemblait au roulement du tonnerre.
+Sa générosité ne connaissait point d'hiver; c'était un automne qui
+devenait plus riche à chaque récolte. Ses plaisirs étaient comme le
+dauphin, dont le dos se montre toujours au-dessus de l'élément dans
+lequel il vit. Les couronnes et les diadèmes portaient sa livrée; des
+royaumes et des îles tombaient de sa poche comme des pièces d'argent.
+
+DOLABELLA.--Cléopâtre...
+
+CLÉOPATRE.--Croyez-vous qu'il ait existé, ou qu'il puisse exister
+jamais, un homme comme celui que j'ai vu en songe?
+
+DOLABELLA.--Non, aimable reine.
+
+CLÉOPATRE.--Vous mentez, et les dieux vous entendent. Mais s'il existe,
+ou s'il a jamais existé, un homme semblable, c'est un prodige qui passe
+la puissance des songes. La nature manque ordinairement de pouvoir
+pour égaler les étranges créations de l'imagination; et cependant,
+lorsqu'elle forma un Antoine, la nature remporta le prix, et rejeta bien
+loin tous les fantômes.
+
+DOLABELLA.--Écoutez-moi, madame, votre perte est, comme vous,
+inestimable, et vos regrets en égalent la grandeur. Puissé-je ne jamais
+atteindre au succès que je poursuis, si le contre-coup de votre douleur
+ne me fait pas éprouver un chagrin qui pénètre jusqu'au fond de mon
+coeur!
+
+CLÉOPATRE.--Je vous remercie, seigneur.... Savez-vous ce que César veut
+faire de moi?
+
+DOLABELLA.--J'hésite à vous dire ce que je voudrais que vous sussiez.
+
+CLÉOPATRE.--Parlez, seigneur, je vous prie.
+
+DOLABELLA.--Quoique César soit généreux....
+
+CLÉOPATRE.--Il veut me traîner en triomphe?
+
+DOLABELLA.--Il le veut, madame, je le sais.
+
+(On entend crier dans l'intérieur du théâtre.)
+
+Faites place.--César!
+
+(Entrent César, Gallus, Mécène, Proculéius, Séleucus et suite.)
+
+CÉSAR.--Où est la reine d'Égypte?
+
+DOLABELLA.--C'est l'empereur, madame.
+
+(Cléopâtre se prosterne à genoux.)
+
+CÉSAR.--Levez-vous, vous ne devez point fléchir les genoux; je vous en
+prie, levez-vous, reine d'Égypte.
+
+CLÉOPATRE.--Seigneur, les dieux le veulent ainsi; il faut que j'obéisse
+à mon maître, à mon souverain.
+
+CÉSAR.--N'ayez point de si sombres idées: le souvenir de tous les
+outrages que nous avons reçus de vous, quoique marqués de notre sang,
+est effacé, ou nous n'y voyons que des événements dont le hasard seul
+est coupable.
+
+CLÉOPATRE.--Seul arbitre du monde, je ne puis défendre assez bien ma
+cause pour me justifier; mais j'avoue que j'ai été gouvernée par ces
+faiblesses qui ont souvent avant moi déshonoré mon sexe.
+
+CÉSAR.--Sachez, Cléopâtre, que nous sommes plus disposés à les excuser
+qu'à les aggraver. Si vous répondez à nos vues, qui sont pour vous
+pleines de bonté, vous trouverez de l'avantage dans ce changement;
+mais si vous cherchez à imprimer sur mon nom le reproche de cruauté en
+suivant les traces d'Antoine, vous vous priverez de mes bienfaits, vous
+précipiterez vous-même vos enfants dans une ruine, dont je suis prêt à
+les sauver, si vous voulez vous reposer, sur moi. Je prends congé de
+vous.
+
+CLÉOPATRE.--L'univers est ouvert devant vos pas: il est à vous; et nous,
+qui sommes vos écussons et vos trophées, nous serons attachés au lieu où
+il vous plaira... Seigneur, voici...
+
+CÉSAR.--C'est de Cléopâtre même que je veux prendre conseil sur tout ce
+qui l'intéresse.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà l'état[39] de mes richesses, de l'argenterie et des
+bijoux que je possède. Il est exact; et jusqu'aux moindres effets, rien
+n'y est omis. Où est Séleucus?
+
+[Note 39: «Elle lui tailla un bordereau des bagues et finances
+qu'elle pouvait avoir, mais il se trouva là d'adventure l'un de ses
+trésoriers nommé Séleucus, qui la vint devant César convaincre pour
+faire son bon valet, qu'elle n'y avait pas tout mis et qu'elle en
+recélait sciemment et retenait quelque chose; dont elle fut si fort
+pressée d'impatience et colère, qu'elle l'alla prendre aux cheveux et
+luy donna plusieurs coups de poing sur le visage. César s'en prit à
+rire, et la fist cesser: Hélas! dit-elle, adonc, César, n'est-ce pas une
+grande indignité, que tu ayes bien daigné prendre la peine de venir vers
+moi, et m'ayes fait l'honneur de parler avec moi chestive, réduite en
+si piteux et si misérable estat, et puis que mes serviteurs me viennent
+accuser, si j'ai peut-être mis à part et réservé quelques bagues et
+joyaux propres aux femmes, non point, hélas! pour moy malheureuse en
+parer, mais en intention d'en faire quelques petits présents à Octavia
+et à Livia, à cette fin, que par leur intercession et moyen tu me fusses
+plus doux et plus gracieux.»]
+
+SÉLEUCUS.--Me voici, madame.
+
+CLÉOPATRE.--Voilà mon trésorier, seigneur; qu'il dise, au péril de sa
+tête, si j'ai rien réservé pour moi; dis la vérité, Séleucus.
+
+SÉLEUCUS.--Madame, j'aimerais mieux me coudre les lèvres que d'affirmer,
+au péril de ma tête, ce qui n'est pas.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'ai-je donc gardé?
+
+SÉLEUCUS.--Assez pour racheter tout ce que vous déclarez.
+
+CÉSAR.--Ne rougissez pas, Cléopâtre, j'approuve votre prudence.
+
+CLÉOPATRE.--O vois, César, considère comme la fortune est suivie! Mes
+serviteurs vont devenir les tiens; et si nous changions de sort, les
+tiens deviendraient les miens.--L'ingratitude de Séleucus me rend
+furieuse.--O lâche esclave, plus perfide que l'amour mercenaire!--Quoi!
+tu t'en vas?... Oh! tu t'en iras, je te le garantis! mais eusses-tu
+des ailes pour fuir ma vengeance, elle saura t'atteindre, vil esclave,
+scélérat sans âme, chien, ô le plus lâche des hommes!
+
+CÉSAR.--Aimable reine, souffrez que je vous prie....
+
+CLÉOPATRE.--O César, quel sanglant affront pour moi!... Lorsque vous,
+dans l'éclat de votre grandeur, vous daignez honorer de votre visite
+une infortunée, mon propre serviteur viendra augmenter le poids de mes
+disgrâces par sa lâche perfidie! Eh quoi! généreux César, quand je me
+serais réservé quelques frivoles parures de femme, quelques bagatelles
+sans valeur, de ces légers cadeaux qu'on offre à ses amis intimes; et
+encore quand j'aurais mis à part quelque objet d'une plus grande valeur
+pour Livie, pour Octavie, afin d'obtenir leur intercession, devrais-je
+être dévoilée par un homme que j'ai nourri? O dieux, cette noirceur me
+précipite encore plus bas que l'abîme où j'étais tombée! (_A Séleucus_)
+De grâce, va-t'en, ou je ferai voir que ma vivacité passée vit encore
+sous les cendres de mon infortune. Si tu étais un homme tu aurais pitié
+de moi!
+
+CÉSAR.--Ne réplique pas, Séleucus.
+
+CLÉOPATRE.--Que l'on sache que nous autres, grands de la terre, sommes
+accusés des fautes des autres; et que, lorsque nous tombons, nous
+répondons des crimes d'autrui. Nous sommes bien à plaindre!
+
+CÉSAR.--Cléopâtre, rien de ce que vous avez mis en réserve, ni de ce que
+vous avez déclaré, n'entrera dans le registre de mes conquêtes. Que tout
+cela reste à vous, disposez-en à votre gré, et croyez que César n'est
+point un marchand, pour débattre avec vous le prix d'objets vendus par
+des marchands. Ainsi rassurez-vous; cessez de vous voir captive de vos
+pensées. Non, chère reine, notre intention est de régler votre sort sur
+les avis que vous nous donnerez vous-même. Mangez et dormez, l'intérêt
+et la pitié que vous m'inspirez vous donnent un ami dans César; ainsi,
+adieu.
+
+CLÉOPATRE.--O mon maître et mon souverain!
+
+CÉSAR.--Non, non, madame.--Adieu.
+
+(César sort avec sa suite.)
+
+CLÉOPATRE.--Il me flatte, mes filles, il me flatte de belles paroles
+pour me faire oublier ce que je dois à ma gloire. Mais écoute,
+Charmiane....
+
+(Elle parle bas à Charmiane.)
+
+IRAS.--Finissez, madame, le jour brillant est passé, et nous entrons
+dans les ténèbres.
+
+CLÉOPATRE.--Va au plus vite.--J'ai déjà donné les ordres, tout est
+arrangé. Va, et dépêche-toi.
+
+CHARMIANE.--J'y vais, madame.
+
+(Dolabella revient.)
+
+DOLABELLA.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--La voici, seigneur.
+
+(Charmiane sort.)
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella?
+
+DOLABELLA.--Madame, comme je vous l'ai juré sur vos ordres, auxquels mon
+attachement me fait un devoir religieux d'obéir, je viens vous annoncer
+que César a résolu de partir, en passant par la Syrie, et que dans trois
+jours il vous envoie devant lui, vous et vos enfants. Profitez de votre
+mieux de cet avis. J'ai rempli vos désirs et ma promesse.
+
+CLÉOPATRE.--Dolabella, je ne pourrai jamais m'acquitter envers vous.
+
+DOLABELLA.--Je vous suis dévoué. Adieu, grande reine; il faut que je me
+rende auprès de César.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu, et merci. (_Dolabella sort_.) Iras, qu'en penses-tu?
+Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette
+d'Égypte, ainsi que moi? Les esclaves artisans, avec leurs tabliers
+crasseux, leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans leurs
+bras pour nous montrer: nous serons au milieu du nuage de leurs haleines
+épaisses, empestées par des mets grossiers, et nous serons obligées d'en
+respirer la vapeur fétide.
+
+IRAS.--Que les dieux nous en préservent!
+
+CLÉOPATRE.--Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents
+licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de
+misérables rimeurs nous chansonneront sur des airs discordants; les
+histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront
+aux yeux du peuple nos fêtes nocturnes d'Alexandrie: Antoine, ivre,
+sera amené sur la scène, et moi je verrai quelque écolier à la voix
+glapissante, représenter Cléopâtre, et avilir ma grandeur sous le rôle
+d'une prostituée.
+
+IRAS.--O grands dieux!...
+
+CLÉOPATRE.--Oui, cela est certain.
+
+IRAS.--Jamais je ne verrai ces horreurs, car je suis bien sûre que mes
+ongles sont plus forts que mes yeux.
+
+CLÉOPATRE.--C'est là, c'est là le moyen de déjouer tous ces préparatifs,
+et de déjouer leurs absurdes projets. (_Charmiane revient_.) C'est toi,
+Charmiane!--Allons, mes femmes, parez-moi en reine: allez, rapportez mes
+plus brillants atours; je vais encore sur les bords du Cydnus, au-devant
+de Marc-Antoine. Allons, Iras, obéis.--Oui, courageuse Charmiane, nous
+en finirons; et quand tu auras rempli cette dernière tâche, je te
+donnerai la permission de te reposer jusqu'au jour du jugement. Apporte
+ma couronne; n'oublie rien. Mais, pourquoi ce bruit?
+
+(Iras sort.--On entend un bruit dans l'intérieur.)
+
+UN GARDE.--Il y a un paysan qui veut absolument être introduit devant
+Votre Majesté; il vous apporte des figues.
+
+CLÉOPATRE.--Qu'on le fasse entrer. (_Le garde sort_.) Quel faible
+instrument suffit pour exécuter une grande action! Il m'apporte la
+liberté. Ma résolution est prise, et je ne sens plus rien en moi d'une
+femme. Des pieds à la tête je suis changée en marbre inflexible;
+maintenant la lune inconstante n'est plus ma planète.
+
+(Le garde revient avec un paysan portant une corbeille.)
+
+LE GARDE.--Voilà cet homme.
+
+CLÉOPATRE.--Éloigne-toi, et laisse-nous seuls. (_Le garde sort._) (_Au
+paysan._) As-tu là ce joli reptile du Nil qui tue sans douleur?
+
+LE PAYSAN.--Oui, vraiment, je l'ai: mais je ne voudrais pas être
+la cause que vous eussiez envie de le toucher; car sa morsure est
+immortelle: ceux qui en meurent n'en reviennent jamais, ou bien
+rarement.
+
+CLÉOPATRE.--Te rappelles-tu quelques personnes qui en soient mortes?
+
+LE PAYSAN.--Plusieurs; des hommes, et des femmes aussi; pas plus tard
+qu'hier, j'ouïs parler d'une femme, une fort honnête femme, mais un peu
+sujette à mentir[40]; ce qui ne convient pas à une femme, à moins que ce
+ne soit en tout honneur. On disait comment elle était morte de cette
+morsure, quelle douleur elle avait ressentie. Vraiment, elle rend un
+fort bon témoignage à cette bête; mais qui croira la moitié de ce qu'on
+dit ne sera pas sauvé par la moitié de ce qu'on fait. Mais le plus
+dangereux, c'est que ce reptile est un étrange reptile.
+
+[Note 40: Le paysan plaisante ici sur le verbe _to lie_, mentir et se
+coucher, _to lie in the uay of honesty_ est _se coucher_ en tout
+honneur avec son mari. Mentir en tout honneur serait plus difficile à
+expliquer.]
+
+CLÉOPATRE.--Va-t'en, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Je vous souhaite beaucoup de plaisir avec cette bête.
+
+CLÉOPATRE.--Adieu.
+
+LE PAYSAN.--N'oubliez pas, voyez-vous, que le ver fera son devoir de
+ver.
+
+CLÉOPATRE.--Oui, oui, adieu.
+
+LE PAYSAN.--Songez bien, madame, qu'il ne faut donner le ver à garder
+qu'à des personnes prudentes, car il n'y a, ma foi, rien de bon à
+attendre du ver.
+
+CLÉOPATRE.--Ne t'inquiète pas; on y prendra garde.
+
+LE PAYSAN.--Très-bien, ne lui donnez rien, je vous en prie; car il ne
+vaut pas la nourriture.
+
+CLÉOPATRE.--Et moi, me mangerait-il?
+
+LE PAYSAN.--Vous ne devez pas croire que je sois assez simple pour ne
+pas savoir que le diable lui-même ne voudrait pas manger une femme:
+je sais bien aussi que la femme est un mets digne des dieux, quand le
+diable ne l'assaisonne pas. Mais, en vérité, ces paillards de diables
+font un grand tort aux dieux dans les femmes; car sur dix femmes que
+font les dieux, les diables en corrompent cinq.
+
+CLÉOPATRE.--Allons, laisse-moi; adieu.
+
+LE PAYSAN.--Oui, en vérité, je vous souhaite beaucoup de plaisir avec ce
+ver.
+
+(Le paysan sort.)
+
+(Iras rentre avec une robe, une couronne, etc., etc.)
+
+CLÉOPATRE.--Donne-moi ma robe, mets-moi ma couronne. Je sens en moi des
+désirs impatients d'immortalité: c'en est fait; le jus de la grappe
+d'Égypte n'humectera plus ces lèvres. Vite, vite, bonne Iras, vite; il
+me semble que j'entends Antoine qui m'appelle: je le vois se lever pour
+louer mon acte de courage, je l'entends se moquer de la fortune de
+César, Les dieux commencent par donner le bonheur aux hommes, pour
+excuser le courroux à venir.--Mon époux, je viens!--Que mon courage
+prouve mes droits à ce titre. Je suis d'air et de feu, et je rends à la
+terre grossière mes autres éléments.--Bon, avez-vous fini?--Venez
+donc, et recueillez la dernière chaleur de mes lèvres. Adieu, tendre
+Charmiane. Iras, adieu pour jamais. (_Elle les embrasse. Iras tombe et
+meurt._) Mes lèvres ont-elles donc le venin de l'aspic? Quoi, tu tombes?
+As-tu pu quitter la vie aussi doucement, le trait de la mort n'est donc
+pas plus redoutable que le pinçon d'un amant, qui blesse et qu'on désire
+encore. Es-tu tranquille! En disparaissant aussi rapidement du monde, tu
+lui dis qu'il ne vaut pas la peine de lui faire nos adieux.
+
+CHARMIANE.--Dissous-toi, épais nuage, et change-toi en pluie; que je
+puisse dire que les dieux eux-mêmes pleurent.
+
+CLÉOPATRE.--Cet exemple m'accuse de lâcheté.--Si elle rencontre avant
+moi mon Antoine à la belle chevelure, il l'interrogera sur mon sort,
+et lui donnera ce baiser qui est le ciel pour moi. (_A l'aspic qu'elle
+applique sur son sein_.) Viens, mortel aspic, que ta dent aiguë tranche
+d'un seul coup ce noeud compliqué de la vie. Allons, pauvre animal
+venimeux, courrouce-toi et achève. Oh! que ne peux-tu parler pour que je
+puisse t'entendre appeler le grand César un âne impolitique!
+
+CHARMIANE.--O astre de l'Orient!
+
+CLÉOPATRE.--Cesse, cesse tes plaintes. Ne vois-tu pas mon enfant sur mon
+sein, qui endort sa nourrice en tétant?
+
+CHARMIANE.--Oh! brise-toi, brise-toi, mon coeur!
+
+CLÉOPATRE.--O toi! suave comme un baume, doux comme l'air, tendre... O
+Antoine!--(_Elle applique un autre aspic sur son bras_.) Allons, viens,
+toi aussi.--Pourquoi rester plus longtemps?...
+
+(Elle meurt.)
+
+CHARMIANE.--Dans ce monde odieux?...--Allons! adieu donc.--Maintenant,
+vante-toi, mort! tu as en ta possession une beauté sans égale. Beaux
+yeux, astres de lumière (_en lui fermant les yeux_), fermez-vous, et
+que jamais deux yeux si pleins de majesté n'envisagent le char doré de
+Phébus!...--Votre couronne est dérangée; je veux la redresser, et après
+jouer aussi mon rôle.
+
+(Surviennent des gardes qui entrent brusquement.)
+
+PREMIER GARDE.--Où est la reine?
+
+CHARMIANE.--Parlez bas, ne l'éveillez point.
+
+PREMIER GARDE.--César a envoyé...
+
+CHARMIANE.--Un messager trop lent... (_Elle s'applique un aspic._) Oh!
+viens, allons vite, hâte-toi; je commence à te sentir.
+
+PREMIER GARDE,--Approchons. Oh! tout n'est pas en ordre; César est
+trompé.
+
+SECOND GARDE.--Voilà Dolabella que César avait envoyé; appelez-le.
+
+PREMIER GARDE.--Qu'est-ce que tout ceci? Est-ce bien fait, Charmiane?
+
+CHARMIANE.--C'est bien fait, et c'est digne d'une princesse issue de
+tant de rois illustres... Ah! soldat!...
+
+(Elle expire.)
+
+DOLABELLA _entre_.--Comment cela va-t-il ici?
+
+SECOND GARDE.--Tout est mort.
+
+DOLABELLA.--César, tes conjectures ont rencontré juste: tu viens voir de
+tes yeux l'acte funeste que tu as tant cherché à prévenir.
+
+(On entend crier derrière le théâtre.)
+
+Place; faites place à César.
+
+(Entrent César et sa suite.)
+
+DOLABELLA.--Ah! seigneur, vous êtes un devin trop habile: ce que vous
+craigniez est arrivé.
+
+CÉSAR.--Brave jusqu'à la fin, elle a pénétré notre dessein, et en
+souveraine elle a suivi sa volonté.--Le genre de leur mort? Je ne vois
+sur elle aucune trace de sang.
+
+DOLABELLA.--Qui les a quittées le dernier?
+
+PREMIER GARDE.--Un pauvre paysan qui leur a apporté des figues. Voilà
+encore sa corbeille.
+
+CÉSAR.--Empoisonnées alors?
+
+PREMIER GARDE.--César, Charmiane, que vous voyez là, vivait encore
+il n'y a qu'un moment. Elle était debout et parlait. Je l'ai trouvée
+arrangeant le diadème sur le front de sa maîtresse morte; elle tremblait
+en se tenant debout, et tout à coup elle est tombée.
+
+CÉSAR.--O noble faiblesse!... Si elles avaient avalé du poison, on le
+reconnaîtrait à quelque enflure extérieure. Mais elle semble s'être
+endormie comme si elle voulait attirer encore un autre Antoine dans les
+filets de ses grâces.
+
+DOLABELLA.--Là, sur son sein, paraît une trace de sang et un peu
+d'enflure; la même marque paraît sur son bras.
+
+PREMIER GARDE.--C'est la trace d'un aspic; et ces feuilles de figuier
+ont sur elles une viscosité comme celle que les aspics laissent après
+eux dans les cavernes du Nil.
+
+CÉSAR.--Il est probable que c'est ainsi qu'elle est morte, car son
+médecin m'a dit qu'elle avait fait des expériences sans fin sur les
+genres de mort les plus-faciles. (_Aux gardes_.) Enlevez-la dans son
+lit, et emportez ses femmes de ce tombeau. Elle sera ensevelie auprès de
+son Antoine, et nulle tombe sur la terre n'aura renfermé un couple aussi
+fameux. D'aussi grandes catastrophes frappent ceux qui en sont les
+auteurs; et la pitié qu'inspire leur histoire rendra leur nom
+aussi célèbre que celui du vainqueur qui les a réduits à cette
+extrémité.--Notre armée, dans une pompe solennelle, suivra leur convoi
+funèbre, et après cela, à Rome! Dolabella, ayez soin que le plus grand
+ordre préside à cette solennité[41].
+
+[Note 41: Plusieurs poëtes ont travaillé le sujet d'_Antoine et
+Cléopâtre_ pour le théâtre. Parmi les pièces anglaises, après celle de
+Shakspeare, la plus remarquable est la tragédie de Dryden: _All for
+love_ or _the World well lost_. Elle a plus de régularité, plus
+d'égalité dans la diction. On y trouve d'excellentes scènes détachées,
+et des morceaux de la plus belle poésie: mais il s'en faut bien qu'on y
+rencontre le feu de l'action, le caractère distinctif des personnages et
+de leur expression, ou ces sublimes beautés qui caractérisent le vrai
+génie dramatique. Dryden avoue lui-même qu'il a imité le _divin_
+Shakspeare dans son style; en conséquence il s'est écarté comme lui de
+sa méthode ordinaire d'écrire en vers rimés. On distingue aussi dans
+plus d'un endroit ces imitations, et le lecteur qui connaît un peu
+Shakspeare aperçoit tout de suite les passages imités de plusieurs de
+ses tragédies. Dryden se flatte, par cette imitation, de s'être surpassé
+dans cette pièce, que les critiques anglais reconnaissent pour être la
+meilleure qu'il ait faite.
+
+L'action commence après la bataille d'Actium, qui fut si funeste à
+Antoine. Cléopâtre cherche à le distraire par les ressources du luxe, et
+par les divertissements qu'elle a ordonnés pour célébrer le jour de sa
+naissance. Une des plus belles scènes du premier acte, à laquelle Dryden
+lui-même donne la préférence sur toutes celles qu'il ait jamais faites,
+c'est la scène entre Antoine découragé et presque désespéré, et son ami,
+le vertueux et brave Ventidius, qui lui reproche ses débauches et sa
+passion pour le plaisir. D'abord il s'attire l'indignation d'Antoine,
+qui cependant revient insensiblement au sentiment de reconnaissance
+qu'il doit aux vertueuses intentions de son ami, et qui prend la
+résolution de redevenir un homme et un héros, en hasardant une nouvelle
+tentative contre Octave.
+
+Cléopâtre, au commencement du second acte, est extrêmement inquiète et
+mécontente de ce qu'Antoine veut l'abandonner. Elle ménage encore un
+rendez-vous avec lui pour le faire renoncer à son projet. En vain
+Ventidius cherche-t-il à empêcher cette dangereuse entrevue. Antoine
+se fait d'abord violence, et lui reproche tout ce qu'elle lui a fait
+négliger et perdre. Elle se justifie, et lui apprend les offres
+séduisantes que César lui a fait faire, et qu'elle a rejetées pour lui.
+Ce faible Romain se laisse enfin tellement séduire qu'il renonce à tous
+ses projets héroïques, et reste auprès d'elle.
+
+Antoine se livre de nouveau à la débauche et aux plaisirs que Cléopâtre
+lui prépare. Ventidius fait de nouveaux efforts pour l'en arracher,
+et son ami Dolabella, qui revient de Rome, lui apprend les conditions
+avantageuses d'un accommodement avec César. Ventidius croit les devoir à
+sa médiation et à son amitié, mais Dolabella lui apprend qu'il n'y a pas
+contribué, et dit qu'il veut lui amener ses avocats: c'est Octavie son
+épouse, avec ses deux enfants. Antoine leur montre d'abord beaucoup de
+froideur et d'indifférence: mais leur générosité le subjugue et
+réveille en lui sa première tendresse. Cléopâtre, inquiète de l'arrivée
+d'Octavie, lui témoigne son dépit avec beaucoup de hauteur dans une
+scène très-courte qui finit le troisième acte.
+
+Antoine se sent trop faible pour faire ses adieux à sa maîtresse; il en
+charge son ami Dolabella. Celui-ci est lui-même épris des charmes de
+Cléopâtre. Sa commission lui fournit l'occasion de lui déclarer son
+amour. Cléopâtre, d'après le conseil d'Alexas, profite de cet aveu
+pour exciter la jalousie d'Antoine et ranimer sa passion. Ventidius et
+Octavie ont épié la conversation de Cléopâtre avec Dolabella; ils la
+racontent à Antoine, qui, indigné contre eux, leur en fait les plus
+amers reproches. Ils se justifient tous deux, et Cléopâtre en rejette
+toute la faute sur Alexas, qui lui avait conseillé de piquer sa jalousie
+pour le retenir. Ils se séparent.
+
+Dans l'intervalle du quatrième au cinquième acte a lieu la bataille
+navale qui achève la perte d'Antoine, et pendant laquelle toute la
+flotte d'Égypte eut la perfidie de se jeter du côté de César.
+Cette perte confond Antoine, excite sa rage, et le plonge dans le
+découragement. Cléopâtre, pour se soustraire à sa colère, se retire dans
+son tombeau, et lui fait parvenir, par Alexas, la nouvelle de sa
+feinte mort. Cette perte met le comble au désespoir d'Antoine; il prie
+Ventidius de lui ôter la vie; mais celui-ci s'étant poignardé lui-même,
+Antoine se précipite sur son épée. Cléopâtre accourt, le trouve mourant,
+et elle se donne aussi la mort, comme dans Shakspeare.
+
+Il ne faut que comparer ce plan abrégé de la tragédie de Dryden avec
+celui de Shakspeare, pour voir que le premier a beaucoup plus de
+situations, et que l'enchaînement en est mieux combiné. Quiconque lira
+cette pièce de Dryden y verra partout les soins et le travail du poëte,
+qui, avant de commencer son ouvrage, s'est bien pénétré de son sujet et
+des plus petites circonstances qui y avaient trait, par la lecture de
+Plutarque, d'Appien et de Dion-Cassius, sources où il a puisé. Il est
+vrai qu'on ne trouvera pas tous ces traits dans Shakspeare, bien qu'ils
+n'y manquent pas complètement: mais Shakspeare s'emparera tellement du
+lecteur, il entraînera et occupera si fort son coeur, qu'il lui fera
+oublier ou négliger toutes les froides réflexions de la critique.
+
+L'_Antoine et Cléopâtre_ de sir Cari Sedley est bien au-dessous de la
+tragédie de Dryden: elle ne fut imprimée qu'en 1677; je n'en connais que
+l'historique: mais j'ai lu une autre tragédie du même auteur, intitulée:
+_Beauty the Conqueror, or the death of Marc-Anthony, a tragedy in
+imitation of the Roman way of writing_: elle est imprimée avec une
+collection in-4 de quelques oeuvres de Sedley, mise au jour par le
+capitaine Ayloffe, à Londres, 1702. Elle est en vers rimés et dans
+un style très-inégal, souvent très-enflé, quelquefois noble, et
+très-souvent faible. Les efforts de César pour engager Cléopâtre à
+quitter Antoine en font le principal sujet: cette princesse va même
+jusqu'à le trahir. En général le poëte s'est écarté en différentes
+occasions de la vérité de l'histoire; mais les épisodes de son invention
+n'ont pas une grande valeur. Il amène, par exemple, sur la scène un
+grand scélérat, Achillas, à qui il fait ourdir des trames secrètes pour
+s'emparer du trône d'Égypte, qu'il espère partager avec sa maîtresse
+Iras. L'imitation du _style romain_, qu'annonce le titre de la pièce,
+ne se trouve que dans les choeurs des quatre premiers actes; encore
+manquent-ils du vrai _style lyrique_.]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Antoine et Cléopâtre, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK ANTOINE ET CLÉOPÂTRE ***
+
+***** This file should be named 15942-8.txt or 15942-8.zip *****
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
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+any statements concerning tax treatment of donations received from
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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