diff options
Diffstat (limited to '15907-8.txt')
| -rw-r--r-- | 15907-8.txt | 6204 |
1 files changed, 6204 insertions, 0 deletions
diff --git a/15907-8.txt b/15907-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8e6d47a --- /dev/null +++ b/15907-8.txt @@ -0,0 +1,6204 @@ +The Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou Recherches +sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature + +Author: Henri Grégoire + +Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + DE LA LITTÉRATURE + DES NÈGRES + + ou + + _Recherches sur leurs facultés intellectuelles, + leurs qualités morales et leur littérature; + suivies de Notices sur la vie et les ouvrages + des Nègres qui se sont distingués dans les + Sciences, les Lettres et les Arts_; + + Par H. GRÉGOIRE + + Ancien évêque de Blois, + membre du Sénat conservateur, + de l'Institut national, + de la Société royale des Sciences + de Gottingne, etc., etc., etc. + + + Whatever their tints may be, + their souls are still the same. + Mrs. ROBINSON. + +A PARIS +CHEZ MARADAN, LIBRAIRE +RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9. +MDCCCVIII. + + + +DÉDICACE. + + +A tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs +et Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les +assemblées politiques, dans les sociétés établies pour l'abolition de la +traite, le soulagement et la liberté des esclaves. + + +Français. + +Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat, +Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière, +Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet, +Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.--D'Estaing.--La +Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand de Baudières, Frossard.--Garat, Garran +de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, Mad. Olympe de Gouges, +Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien évêque +de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat, +Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Théophile Mandar, L. P. Mercier, +Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Pétion, Nicolas Petit-Pied +docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le +général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer, +Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société de +Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney. + +[Note 1: En égard à la multitude de noms propres cités dans +cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification de Mr, dont la +répétition eut été fastidieuse.] + +Anglais. + +Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard +Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn, +John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw, +Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clément Caines, Campbell, T. +Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis évêque de Lichtfield, +Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson, +Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre +Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster, +Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James +Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway, +Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de Norwich, Hector Saint-John, +Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann, +Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis +Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel +Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil, +Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah +More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de +Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival, +Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby +Porteus évêque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James +Ramsay, Rickman, Robertson ministre à Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie +Robinson, Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shéridan, +Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field +Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone +recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker, +George Wallis, Warburthon évêque de Glocester, John Warren évêque de +Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield, +Willberforce, Mlle Hélène-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley, +Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis +of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc. + + +AMÉRICAINS. + +Joël Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax, +Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander +MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton, +William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan +Winchester, Vining. + +NÈGRES ET SANG-MÊLÉS. + +Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien +Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley. + +ALLEMANDS. + +Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de +Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri. + +DANOIS. + +Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th. +Thaarup.--West. + +SUÉDOIS. + +Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And. +Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom. + +HOLLANDAIS. + +Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos, +Peter Wrede. + +ITALIENS. + +Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.--L'abbé Pierre +Tambarini.--Zacchiroli. + +ESPAGNOL. + +Avendaño. + +Qu'on ne s'étonne pas de ce que (Avendaño excepté) on ne trouve ici +aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, à ma connaissance, ne +s'est mis en frais de prouver que le Nègre appartient à la grande +famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les +devoirs, en exercer tous les droits: par delà les Pyrennées, ces droits +et ces devoirs ne furent jamais problématiques; et contre qui se +défendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des +applications forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture sainte, a +tenté de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable à celui qui, +chez les Hébreux, n'étoit guère qu'une sorte de domesticité; mais la +brochure d'Azérédo[2] est passée de la boutique du libraire dans le +fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de +Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-là +en Angleterre, pour légitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne, +pour river les fers des paysans de cette contrée, tandis que Joseph +Paulikowski[3], et l'abbé Michel Karpowitz, dans ses sermons[4], +proclamoient et revendiquoient pour tous l'égalité des droits. Les amis +de l'esclavage sont nécessairement les ennemis de l'humanité. + +[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des +esclaves de la côte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azérédo Coutinho_, +in-8°, Londres.] + +[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des paysans +polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8°, Roku 1788.] + +[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych +ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons de l'abbé _Karpowicz_, +3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisième +volumes.] + +En général, dans les établissemens espagnols et portugais, on envisage +les Nègres comme des frères d'une teinte différente. La religion +chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est +toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les +esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l'autorité et le +joug de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas +composé de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, par la même raison +qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture de la +Belgique, où la supériorité des méthodes et des procédés agronomiques +suppléoit aux livres. + +Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la +vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit que, sans vouloir +atténuer les torts des individus, on ne les présente ici que sous le +point de vue relatif à leurs efforts pour l'amélioration du sort des +Noirs; et sur cet article même, on est loin de leur attribuer un +égal degré de mérite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse +appliquer à tous une maxime du poëte Churchil, en disant qu'ils ont +le coeur aussi pur que leur cause est légitime. Chacun reste maître +d'exercer sa justice, en repoussant ces écrivains dans la classe +malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs +livres. + +La liste qu'on vient de lire est sans doute très-incomplète; elle +réclame des noms honorables, que j'ai oubliés, ou que je n'ai pas +l'avantage de connoître, soit que dans leurs écrits les auteurs ayent +gardé l'anonyme, soit que leurs écrits ayent échappé à mes recherches. +Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent +réparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compléter +l'ouvrage. Parmi ces écrivains un grand nombre sont morts; je dépose sur +leurs tombes mes hommages, et j'offre le même tribut à ceux qui vivant +encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasié leurs principes, +poursuivent sans relâche leur noble entreprise, chacun dans la sphère où +l'a placé la providence. + +Philanthropes! personne n'est juste et bon impunément; entre le vice et +la vertu la guerre commencée à la naissance des temps, ne finira qu'avec +eux. Dévorés du besoin de nuire, les pervers sont toujours armés contre +quiconque ose révéler leurs forfaits, et les empêcher de tourmenter +l'espèce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain, +mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie est si +longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre +se dérobe sous nos pas, et nous allons quitter la scène du monde; la +dépravation contemporaine charie vers la postérité tous les élémens du +crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas, +lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien, +échappés à la contagion, seront en quelque sorte, les représentans de la +providence: léguons-leur la tâche honorable de défendre la liberté et le +malheur. Du sein de l'éternité, nous applaudirons à leurs efforts, et +sans doute il les bénira ce Père commun, qui dans les hommes, quelle que +soit leur couleur, reconnoît son ouvrage, et les aime comme ses enfans. + + + + + DE LA LITTÉRATURE + DES NÈGRES. + + + +CHAPITRE PREMIER + +_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on +comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité +du type primitif de la race humaine._ + + +Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs. +Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante, +d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius +Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6]. +On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des +Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute +dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs +armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7]. +Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes +occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les +Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les +désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la +voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps +aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce +tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les +employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron, +et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que +Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10]. + + +[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités +judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_, +dans Thalie et Polymnie, etc.] + +[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen. +I.] + +[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London +1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.] + +[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata +genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de +_Majorien_.] + +[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J. +Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.] + +[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.] + +Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé +à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais +surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore +trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de +servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination +d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est +également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne +sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que +de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens +à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les +cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient +qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que +dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en +importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations +des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi +qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au +centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les +Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des +comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans +le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses +parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure +et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis +Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus +anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces +considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert +une grande partie du continent asiatique. + +[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.] + +[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et +l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.] + +[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des +anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t. +II, p. 10, 75.] + +[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.] + +[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.] + +La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs +une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux +différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent +des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que +Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont +peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs, +Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font +remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté, +et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux +qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de +races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils +vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on +la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la +France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi +dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont +presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français, +moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens, +ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause +de cette différence et de quelques autres dans la stature et la +conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs +facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on +que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont +crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions +à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour +nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre +les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté +par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des +différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les +intermédiaires. + +Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des +esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti, +qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un +de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en +avoit fait graver plusieurs autres[17]. + +[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.] + +[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88; +t. VII, p. 285, planch. 81.] + +La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans +son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des +autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite +aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils +en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque +les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles +apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des +_Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte +commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite +des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et +Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20]. + + +[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.] + +[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans +sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte +grec ne le dit pas, mais le fait présumer.] + +[Note 20: p. 85.] + +Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît +mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes, +selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs +colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de +relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs, +mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous +les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient +celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure +que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils +ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les +raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient +seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus, +comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24]. +A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte +d'Hérodote est clair et précis. + +[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et +t. III, p. 820 et 833.] + +[Note 22: L. III, §3.] + +[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.] + +[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par +_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires, +etc.] + +Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les +Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre +et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la +lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes +observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26]. +Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette +opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et +l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages +qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28]. + +[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle +édit., t. I, p. 10 et suiv.] + +[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.] + +[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par +_Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.] + +[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_., +1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.] + +Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la +race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces +deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se +concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes, +dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une +troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales: +les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde, +qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du +sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la +statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner +son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx +représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est +combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden, +Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et +depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure +éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui +esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la +parole[32]. + +[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_, +_Gottingue 1794_.] + +[Note 30: _Browne_, ibid.] + +[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse, +etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.] + +[Note 32: _Volney_, ibid.] + +Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles +antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en +sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, +alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains, +que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par +le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on +prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il +moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe? + +Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un +homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer +cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur +anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un +caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci +de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les +talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur +accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu +ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un +simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez +longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des +connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux +qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent +beaucoup de savans vénérés de la Grèce. + +[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens +la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.] + +[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t. +II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.] + +Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève +fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de +l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se défend par des +argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir +l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire. + +[Note 35: _Ibid._] + +C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes [36]. En +supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long) +en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et +contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation? + +[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t. +II, p. 352.] + +Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur +secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières +observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres +leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla +perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin, +Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman, +Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37], +et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les +conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui +doivent leur servir de base? + +[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de +sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat. +1707._ Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet. +Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore +Æthiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des +Nègres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24. +_V._ Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence +physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. _De +Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting._ 1785. _V._ +An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human +species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8°, Philadelphia +1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.] + + +Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée +du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres +grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des +Nègres et ceux des Blancs. + +Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur +plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd +jaunâtre. + +Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane +réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée +ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la +résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile, +la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à +expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel +son traducteur français[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des +Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des +causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant +professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes, +mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs, +tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers +glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race +primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le +type original de l'espèce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent +que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de +Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus +Nègres[40]; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier, +il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier +ouvrage de Pallas[41]. + +[Note 38: _V._ De l'Unité du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_ +traduit par _Chardel._] + +[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by +_Richard Payne-Knight,_ in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et +les suiv.] + +[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory +of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8°, London 1793. _V._ +lettre 9.] + +[Note 41: _V._ Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie, +p. 600, en note.] + +On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que +la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi +Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat, +le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé +des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la +figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale +sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la +même latitude en Amérique ne produit pas le même effet. + +Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en +Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les +Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les +peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni +transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races[42]. +Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre +extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples +rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne +doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les +impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État +de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la +connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives, +il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la +couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune +de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour +amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule +action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans +pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43]. + +[Note 42: Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup +d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement +de ne pas changer la couleur des Nègres.] + +[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S. +Williams,_ in-8°, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.] + +Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service +domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et +leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au +moral[44]. + +[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.] + +Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering établit, par des +observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des +Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies[45]: quelquefois +même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches +devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène +vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire[46]. +Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est +une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine +la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le +docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une +léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit +presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide +muriatique oxigéné[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer +en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie, +inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit +d'un homme distingué comme le docteur Rush. + +[Note 45: _Ibid._ §48.] + +[Note 46: _V._ Dissertations sur les variétés naturelles qui +caractérisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_ +in-4º, Paris 1791, p. 18.] + +[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society, +etc., in-4º, p. 287 et suiv.] + +[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.] + +Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain +doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes, +Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la +plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus +grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les +Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs. +Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers +oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de +l'homme. + +Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le +volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les +hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que +les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne +animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose +sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une +conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux +les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront +peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère. + +«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une +ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et +une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du +nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la +mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est +non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la +différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on +pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle +pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés +jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux +décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que +l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est +Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle +de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre +d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix +degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette +différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que +c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection +des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de +beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par +Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux +[49]». + +[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur +la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes +de divers pays.] + +Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes. +Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des +Négresses[50]; et comme d'une part ces différences sont assez +constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des +modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les +protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections +spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses +rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_, +depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine +physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui +d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens +dans la Métoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicinæ_ de Jean de +Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand, +Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même. + +[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.] + +[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._, +par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.] + +Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité +morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres +dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs +formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et +réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation +qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage +aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les +hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou +tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple, +personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres, +d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver +son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des +chèvres[52]. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand +dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à +village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la +Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo[53]. + +[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._] + +[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.] + +Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se +reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui +pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de +ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du +climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature +est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux +les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences +des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et +dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir +une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe. + +Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour +dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race +primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son +berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en +Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des +Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être +plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse +exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun +avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice; +tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons +de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets +imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance +fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre +eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils +s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54]. + +[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the +etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2 +vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.] + +Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de +plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur +passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent +souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des +fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours +à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se +retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du +corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est +propre aux travaux des mains[55]. + +[Note 55: Somering, § 74.] + +On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté, +d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la +régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit +la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis +que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la +nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses +peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins +avantageuse au diable, le peignent en blanc. + +Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées +complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur +lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du +P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de +Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits +universellement approuvés chez tous les peuples, sont le type essentiel +de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une +déviation du jugement[56]. C'est demander à l'érudition la solution d'un +problème physiologique. + +[Note 56: T. V, IIe part.] + +Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda[57]; Ledyard et Lucas, +celle des Nègres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du +Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur +taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés[60]. +Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille +imposante, avec des traits à la romaine[61]. Ligon parle d'une Négresse +de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point, +que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur +du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux +Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert[63]. Leguat[64], +Ulloa[65] et Isert[66], rendent le même témoignage à l'égard des +Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique, +et le troisième en Guinée. + +[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.] + +[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.] + +[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_ +in-4º, Paris 1726, p. 68.] + +[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sénégal, p. 22.] + +[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage à Canton, etc.] + +[Note 62: _V._ Histoire de l'île des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le +Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris +1674, p. 20.] + +[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur +l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.] + +[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.] + +[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.] + +[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.] + + +D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais +pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le +front du Blanc[67]. + +[Note 67: _V_. p. 182.] + +Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres +et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent +matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur; +2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines, +cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui, +intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée +des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter +impunément comme les bêtes de somme. + +Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion, +s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Idées +sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale,_ +imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la +rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc, +ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang; +qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche[68]. L'auteur +le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des +sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette +époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de +l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après. + +[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur +les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8º, Paris an 5 +(1797).] + +Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité +entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et +judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°. +une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la +collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur +la même ligne les Nègres et les porcs[69]. 2º. Le réglement de police +qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et +de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans +le milieu de la rue avec les bestiaux[70]. + +[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par +_Moreau-Saint-Méry,_ t. VI, p. 144.] + +[Note 70: _V._ Voyage à la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8°, +Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.] + +Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière, +hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant +de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent +mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau, +désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent +en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit +la cupidité pour les asservir. + +J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus +belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a +peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander, +Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans +ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme +Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité +de type primitif dans la race humaine. + +Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles +ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits +que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces +mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des +singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la +femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit +comme un trait de similitude avec l'espèce humaine[71]. Entre les têtes +du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race, +il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc; +mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la +distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs, +ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à +remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement +moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon +les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des +avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de +talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de +place? + +[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon +_Desfontaines,_ la femelle du pithèque (_simia pitheous_) a un léger +écoulement périodique.] + + + + +_CHAPITRE II._ + +_Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur +cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs +facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et +prêtres nègres._ + +L'OPINION de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue +supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et +parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant +d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion +qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce +terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont +pas de peintres. + +Hume, qui dans son _Essai sur le caractère national,_ admet quatre à +cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne +vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur, +ensuite Estwick[72] et Chatelux ont répété la même assertion. +Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques +combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur +interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du +génie et de la raison[73]. + +[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._] + +[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulièrement +celle de Saint-Domingue, par _Barré-Saint-Venant,_ in-8º, Paris 1802, c. +iv.] + +Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom +ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect +mérité; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._ +Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de +deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des +faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour +des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec +ceux-là. + +[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_ +in-8º, London 1787.] + +Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et +auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette +difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils +étoient blancs. + +Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son +compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis +Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe +à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une +gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et +pourtant Nègre[75]. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La +Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les +habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent +la nation la plus éclairée du moyen âge. + +[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory +of north America, etc. by _George Imlay_, in-8°, London 1793. _V_. +Lettre 9.] + +Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans +sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore +produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant +Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant +d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on +sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire, +quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi +long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes +tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë, +Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait +l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre +de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et +trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il +y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie +pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand +on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de +soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de +l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur. +Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a +provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous +les moyens d'améliorer leur existence. + +[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière +brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont +comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées +avec succès dans la carrière littéraire. Mme de _Waren_, qui vient de +donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle _Hannah Adams_, +qui entre autres ouvrages a publié _La Vérité et L'Excellence du +Christianisme prouvées par les écrits des laïcs_, etc. Cette +énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de _Paw_, sur +l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.] + +[Note 77: _V._ Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.] + +Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts +sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres, +expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées +sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée +des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique +septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs? +Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas +de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour +certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur +esclavage. + +Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu +près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir, +s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du +climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire, +parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations récentes +ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines, +n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field +Stantield, dans son beau poëme intitulé: _La Guinée_, n'a été, à cet +égard, que l'écho des voyageurs[78]. + +[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field +Stanfield_, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du +second livre. + + High where primeval forests, shade the land + 'And in majestic solemn order stand + A sacred station raises now it seat + O' er the loud stream that murmur at its feet + Of Niger rushing thro' the fertile plains + Swelled by the cataract of Tropic rains + Long' ere surcharged his turgid flood divides; + To burst an Ocean in three thundering tides.] + +La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de +maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle +produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs, +cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés +par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières +dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus +brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées, +elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui +s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux +hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans +plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, +à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de +manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en +mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si +l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien. +On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances +superstitieuses des protestans anglais[80]. + +[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.] + +[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs +and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8°, London 1790.] + +Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible +aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de +la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon +qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou +salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être +l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux. +La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la +probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et +n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler +ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du +problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de +l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment +du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le +choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer +à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être +inconséquent à son système. + +Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique, +au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont +fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils +ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de +débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice +dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres +apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas +surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans +son _African memoranda_ se répand en éloges sur leurs vertus natives +et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à +sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase +exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs, +indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les +genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse +les funestes résultats. + +[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish +a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips +Beaver_, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle +snake, etc., p. 897.] + +Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui +ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de +sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels +sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir +des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent +quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz +ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés +au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés +par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant +d'un commandeur? + +L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en +Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres, +repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des +colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs +Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant +leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il +prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons +un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui +persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le +père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible, +il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses +semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]». +On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort +avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi, +jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, +quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux +fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il +en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en +Amérique[84]. + +[Note 82: _V._ L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire, +missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.] + +[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.] + +[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical +treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional +planter, in-8°, London 1805, p. 470.] + +Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont +heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il +s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils +sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être +éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en +assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la +mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre +obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur +bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi +ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à +Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En +cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son +compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86], +et par Othello, écrivain nègre[87]. + +[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3 +vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.] + +[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica, +by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.] + +[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à +Baltimore.] + +Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la +Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778, +«que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait +supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et +console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des +châtimens[88]». + +[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais à M. _Petit_, sur son ouvrage +intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°, +1778.] + +A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse +les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les +plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son +compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les +esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies +hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des +maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent +sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces +courses homicides nommées _Mocks_, plus fréquentes dans ces colonies +qu'ailleurs[90]. + +[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.] + +[Note 90: Voyage à l'île de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit +par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.] + +On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les +victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se +retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans +ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il +est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation +de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de +se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit +attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même +il dévoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne +l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la +mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la +mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de +l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite +dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère +remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même +traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par +la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes +de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre +capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à +rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il +appeloit une révolte[92]. + +[Note 91: _Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel._] + +[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John +Newton_, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.] + +C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups +de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les +empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs, +et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche +encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]». + +[Note 93: _V._ American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p. +407.] + +La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit +trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre à l'assemblée +coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa +proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et +dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description +d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à +la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne +servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit +savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement +les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel +Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris, +Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus +respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en +faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il +se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des +archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas +employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée +chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé, +se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le +tout, etc.»? Mais qui sont les _mordans_ et les _enragés_, sinon ceux +qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes +toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en +Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif +de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et +anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être +justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur +arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir +le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous? +Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit +accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans +à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le +vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour +justifier l'emploi des chiens dévorateurs[94]. + +[Note 94: _V._ ces horribles détails dans _Dallas_, t. II, lettre 9, +p. 4 et suiv.] + +Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages, +stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer +que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur +livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main. +La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des +tigres blancs à figure humaine. + +Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue +les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq[95]. +Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four, +pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé +Chaperon, avoit fait la même chose[96]. + +[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.] + +[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769, +Amsterdam, p. 14.] + +Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique, +ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux +développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence +par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: _les Horreurs +de l'esclavage_[97], et plus récemment encore, par les _Voyages_ de +Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de +femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage +patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont +dans les marchés, _visiter_, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte +dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils +sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore +aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres +condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre +piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues +lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses +enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la +précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le +ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur +apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons +[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes +parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le +Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on +ose chez nous en solliciter le rétablissement[100], malgré les décrets +rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de +Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant +la République». + +[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our +West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents +recently presented to the house of Commons, in-8°, London 1805.] + +[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.] + +[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.] + +[Note 100: Un anonyme a même publié un pamphlet sous ce tire: De la +nécessité d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prospérité +pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8°, Paris +1797.] + +Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais +des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies +a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des +esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres +de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé +des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces +vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens. +L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude; +personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu +dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est +pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres +sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats +colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné +d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt +et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris +que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert +d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait +détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur +des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_ +_de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre +espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux +prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à +l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un +Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer +l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être +esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment +qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié +«_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage +des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres +ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend +qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où +l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance, +il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique +Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui +veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit +les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en +versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de +douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec +ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans +ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières, +qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de +croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite +mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes +dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des +capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce +qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des +drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif +produit ensuite des ravages horribles[112]. + +[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir +en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des +colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.] + +[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc., +by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.] + +[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie +française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°, +Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.] + +[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.] + +[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur +les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de +Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux +1802, p. 60 et 66.] + +[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de +l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.] + +[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de +Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.] + +[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_, +in-8°, Paris, an 9.] + +[Note 109: In-8°, Paris 1803.] + +[Note 110: _V._ p. 22.] + +[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.] + +[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.] + +Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres. +Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de +l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre +les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque +laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113]. + +[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.] + +Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le +code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient +horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre +la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans +la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu +laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une +dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des +philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout +ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille +moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la +prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte +d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies +espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports +de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces +estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des +infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature. + +[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.] + +Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté, +tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public +[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50 +liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est +absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116]. + +[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.] + +[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°, +Philadelphie 1803, p. 36.] + +Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur +est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité. +John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est +devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en +déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire +en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise +vertueuse pourroit s'honorer[117]». + +[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.] + +Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la +loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les +blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais +et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs +colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que +Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse, +puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin +facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois +prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage +a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les +fois que les hommes voudront contrarier la nature. + +[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.] + +[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.] + +Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du +croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour +la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit +une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux +politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont +diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit +déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest +pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que +ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement: +les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche; +tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le +résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres. +Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur +est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa +splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas +les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120]. + +[Note 120: _V._ T.1, p. 28.] + +On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas +des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la +vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à +un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle, +est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au +retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu; +il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de +la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi +implacable des Blancs. + +On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au +point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur +intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à +lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il +vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que +promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du +premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument +étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter, +l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler. +Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut +pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J. +Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux +Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords +ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne +pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna +à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121]. + +[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804, +t. IV, n°25 p. 194.] + +Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir +que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque +toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux +de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux +discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression +actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être +en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle +lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la +servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative +du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du +raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du +style, et qui honore également son esprit et son coeur[122]. + +[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year +1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.] + +L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les +marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des +faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en +soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers +de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se +féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles. +Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau +par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute: +«Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été +induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les +enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela +eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à +l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la +barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de +moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé +entre l'homme et la brute. + +[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31] + +Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des +droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il +associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en +excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un +supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées +dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les +Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le +sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine +était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une +police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les +jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile +des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle +conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel. +Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field, +à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque +maltraiteroit inutilement des animaux. + +[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non +alligabis_ etc.] + +Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de +moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes, +les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des +réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur +l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur, +jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des +talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes +les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous +une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront +plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières, +les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la +civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont +ils sucent le sang pour en extraire de l'or! + +Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de +chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour +avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les +principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant +les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité +d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les +démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_ +qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage, +chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un +ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la +liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans +les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être +flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces +de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie +d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole +Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations +des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que +les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs, +surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six +mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte +une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces +contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit +en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans +cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des +abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils +répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. +Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils +resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus +et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise +cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent +nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous +empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans +les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns +emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se +dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils +prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour +le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous +entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs +besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix +en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent +dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la +Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces +Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en +Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des +tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de +_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas +abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de +_négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient +une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les +ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés +par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu +1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu +3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si +nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme +et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes, +pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au +cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner +quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi +disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions +à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les +opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la +richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures, +des injures et des persécutions. + +[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_; +Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st. +1801).] + +[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.] + +La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens +ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la +seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire +du bien aux persécuteurs comme aux persécutés. + +On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir, +ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit +coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et +exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de +dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage +colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les +mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion +n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies, +quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des +places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la +participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré +un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout, +dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le +regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels +rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui +déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle +céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour +nous mêmes[128]. + +[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9. +Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.] + +[Note 128: Math. VII, 12.] + +A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à +l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en +Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les +malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La +parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la +réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque +voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce +humaine. + +[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par +_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio +christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.] + +[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter +sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique, +l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p. +308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British +colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas, +évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour +l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie; +mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut +national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et +suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du +Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._ +p. 105 et suiv.] + +J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées +par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour +compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux; +les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux. + +Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte +Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et +cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres +qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces +écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de +quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à +Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain +n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable, +pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des +enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie +et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités +disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces +comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se +tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont +annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs +frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant +ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les +abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs +y sont recommandés à la charité. + +[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.] + +[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma +reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions, +qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes +of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_, +libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré, +concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°. +à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque +impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.] + +A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a +inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat +remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office +liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades, +l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion +catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et +multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des +cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les +portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans +avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques +sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes +parmi les Nègres, et à les consoler. + +[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.] + +Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers +conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une +bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet +égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un +autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans +attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par +le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son +calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan, +que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour +patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet, +connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques +détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de +l'ordre des Récollets. + +[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de +la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en +1797.] + +[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p. +154; et _Benezet,_ p. 50, etc.] + +[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.] + +Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou +de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils +d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la +_Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed +candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse +voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles +attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en +lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul +pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles +sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand +forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions. +Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes +tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est +par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il +décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce +culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en +1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans +Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt +plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement +de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur +[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en +éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques, +où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa +vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._ + +[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro, +_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t. +I, p. 207.] + +[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di +Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.] + +[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc., +in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.] + +[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora +sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata, +in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.] + +Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les +Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et +qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours +entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs +habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des +régisseurs. + +Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres, +peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et +du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être. + +Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en +payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les +esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur +facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la +semaine, leur donne la liberté complète. + +En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable, +l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141]. +Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez +commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses +études à Rome[142]. + +[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.] + +[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.] + +Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés +en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec +distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143]. +Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier +et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre +primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de +Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage +dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que +c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144]. + +[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°, +Paris 1735, t. I, p. 594, 95.] + +[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris +1807, t. I, p. 164.] + +A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux +îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque +et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré +évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146]. + +[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur +l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I, +p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant +les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin, +garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris, +p. 30.] + +[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.] + +Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une +église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147]. +Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup +de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son +éloquence[148]. + +[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la +_Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.] + +[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol. +in-8°, London 1805, t. II, p. 459.] + +Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la +tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus +peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient +aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par +l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables +ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et +morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances, +sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au +développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que +plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place +peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et +pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du +continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de +toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont +l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante +tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une +espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une +assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de +l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant +incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres +devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des +siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie +infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les +braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la +sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel +to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens +vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent +chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe +celles-ci. + +[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en +hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue. +Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der +wetenschappen te. Vlissingen, etc.] + +[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage +intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau +curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the +history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_ +in-8º, New-York 1807.] + + + +CHAPITRE III. + +_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure, +tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._ + +Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point +étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves; +car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de +faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les +faits répondent à tout. + +On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver, +dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous +portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime, +qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que +marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le +proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette +accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent +exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à +manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux +forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir +une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété, +pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs +alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque +dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées, +ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont +rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils +sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir. +Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit +Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et +leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il, +les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se +reconstruisent et se repeuplent[152]. + +[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.] + +[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par +_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.] + +Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les +voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam, +que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra, +renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de +Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de +Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de +leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre +les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils +ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156]. + +[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.] + +[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.] + +[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.] + +[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.] + +Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent +rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage +héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique +constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au +milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié +les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister, +lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu +des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux +prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux +éclats[157]. + +[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.] + +Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le +tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il +fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par +le feu. + +En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur +tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont +gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes +réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier +avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un +tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158]. + +[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et +Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.] + +Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux +Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance, +sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils +devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont +le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également +valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération +entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les +réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces +Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la +Jamaïque[159]. + +[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.] + +L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats +suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci, +il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à +ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis +le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène: +toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort +de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent +avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160]. + +[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.] + +En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe, +et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps +ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle +la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de +Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés +aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire. + +[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur +_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_ +in-8°, Paris 1770, p. 14.] + +Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn +avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le +courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs +oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est +à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le +simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons, +eût suffi pour attendrir les lecteurs. + +Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du +Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde +tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un +régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs, +existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._ +Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans. +A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des +conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent +le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions +funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri +Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci, +assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent +repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut +un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A +l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il +déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le +plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit +l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à +foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans +compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit +un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit +vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier +précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler, +Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu +de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de +s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant +que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est +à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut +ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur +ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162]. + +[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por +_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et +l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro +Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc. + +Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G. +Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte, +p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv. + +_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes, +_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675, +etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.] + +Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort, +qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres, +tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai, +rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût +graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à +la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement +empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris +au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il +prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage, +si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en +vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche +précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé +trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent +américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on +repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par +l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains; +Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès +s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il +demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont +condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la +roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le +lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où +ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé, +Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa +cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]». + +[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par +_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv. +p. 73.] + +Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_ +de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu +pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le +troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon +sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc. +il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle +franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit. + +Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus +fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux, +bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton, +c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli; +c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la +chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors +l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus +forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette +l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient +accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la +confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus +faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes +cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165]. + +[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon +friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°, +Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.] + +[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en +Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et +qui justifieront les espérances du public.] + +Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille +autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils +un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses +dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et +la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler, +qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées +françaises. + +Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua, +près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit +seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée +de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A +l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé +de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre +l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en +Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour, +il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain, +qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre +Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du +Tyrol, est mort en 1807. + +Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise +cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur; +mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil +si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le +commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les +quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux +Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son +coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères +contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de +travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris, +renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166]. + +[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.] + +Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier +en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il +s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à +Brest. + +A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un +esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége +législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la +conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a +été tué à Saint-Domingue. + +Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant +hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des +secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et +celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la +conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri, +dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un +manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de +Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace +du général nègre; + +«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif +et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut +rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger +lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de +toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et +auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à +personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les +chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui +seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail +du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par +jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme +tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la +soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de +têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a +pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général +Toussaint sur ses frères». + +L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire +prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques +sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable. + +Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit +mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en +donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but +étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent +sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour +Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible. +Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens, +lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la +colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint +ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres +associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les +Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule +partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour, +ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens +sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des +gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par +un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un +héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie, +casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas +encore arrivée pour lui. + +[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12, +London 1805.] + +Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le +courage d'un Nègre. + +Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui +une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins, +qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes +vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une +résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un +rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de +siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_, +qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à +ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force +sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à +la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité +d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant; +tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont +plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus +et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à +la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P. +Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain, +auquel on dut la conquête de la citadelle. + +[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a +_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259; +et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été +composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.] + +[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di +Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116 +et seq.] + + + +CHAPITRE IV. + +_Continuation du même sujet_. + +La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les +faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les +Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance. + +Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté +Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut +obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que +cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie +espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète[170]. A-t-on jamais +ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels +on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups? + +[Note 170: _V._ Traité d'économie politique et de commerce des +colonies, etc., par _Page_, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.] + +En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de +Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et +plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre +ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de +s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la +paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des +nations civilisées[171]. + +[Note 171: _V._ Voyage à la Martinique, par _Chanvalon_, in-4°, p. 39 +et suiv.] + +En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés +au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à +traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les +conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles +querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence +aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur +enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des +munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et +se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit, +s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des +ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de +poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils +que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces +meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert +par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous. + +Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime +indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui +accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils +fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance +hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons +de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par +l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman, +à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république +de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc. + +[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.] + +Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice +à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans +de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur +faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez +plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez +tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré[173]. + +[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.] + +2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite +Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon +féroce dont elle avoit été la mère nourricière[174]. + +[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par +_Duvallon_, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la +centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la +porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une +vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en +double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour +recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde, +mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême +dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant +à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la +rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la +vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à +faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit +de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses +anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à +elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle, +avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle +lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur, +qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque +centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs, +parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres +frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille +l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage +des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment +attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la +couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les +yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y +songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne +se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses +petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu +pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle, +en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et +vois-en par toi-même les ouvertures; _aye donc pitié_, mon fils, de la +vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est +tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit +ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur +lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du +pays, nommée _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la +bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit +tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba! + +Robert.] + +Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent des Nègres, +Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay, +Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que +Wilberforce, s'est immortalisé par ses ouvrages et son zèle dans la +défense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pillé par +un corsaire son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, l'une de +l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Nègres. Un pamphlétaire +anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en atténuer le mérite, en disant +que l'état de George Robert auroit touché un tigre[175]. Durand +préconise la modestie, la chasteté des épouses négresses, et la bonne +éducation des Mulâtres à Gorée[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de +leur accueil, leur croit une sensibilité affectueuse et douce, +supérieure à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vécu chez eux, +vante leur constance en amitié; ils pleuroient à son départ. + +[Note 175: _V._ De l'esclavage en général, et particulièrement, etc., +p. 180.] + +[Note 176: _V._ Voyage au Sénégal, par _Durand_, in-4°, Paris 1802, p. +568 et suiv.] + +Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi à la +Louisiane, leurs maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant, +que j'emprunte de Robin, sont des matériaux pour comparer, au moral, les +Noirs et les Blancs. + +Un esclave avoit fui; le maître promet douze piastres à qui le ramenera. +Il est ramené par un autre Nègre qui refuse la récompense, et demande +seulement la grâce du déserteur. Le maître l'accorde, et garde les +douze piastres. L'auteur du voyage pense que le maître avoit l'ame d'un +esclave, et le Nègre l'ame d'un maître[177]. + +[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.] + +Pour la bonté naturelle des Nègres, après tant d'autres témoins +incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans +le Musée allemand[178], s'exprime ainsi: + +«Le caractère des Nègres, surtout quand on les traite raisonnablement, +est fidélité envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les négocians +mahométans à Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achètent volontiers +des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'écriture et +l'arithmétique: leur commerce est presque exclusivement dirigé par ces +esclaves, qu'ils envoient pour établir leurs comptoirs dans les pays +étrangers. + +[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.] + +Je demandois à l'un de ces négocians, comment il pouvoit livrer des +cargaisons entières à un esclave? Il me répondit: Mon Nègre m'est +fidèle; mais je n'oserois confier mon négoce à des commis blancs, ils +s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». Blumenbach, qui m'envoie ce +passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos protégés les pauvres +Nègres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, quæ mentis candore +imbuta est_[179]. + +[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 février 1808, à M. l'évêque +Grégoire, sénateur, etc.] + +Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Nègre de fourberie +et d'injustice; celui-ci lui répond avec fierté: Me prenez-vous pour un +Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivière Gabaon, les Nègres +sont la meilleure espèce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend +le même témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument +paternel[182]. + +[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.] + +[Note 181: _V_. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 et suiv.] + +[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.] + +Dans une histoire de Loango, on lit que si les Nègres, habitans des +côtes, et fréquentant les Européens, sont enclins à la fourberie, +au libertinage, ceux de l'intérieur sont humains, obligeans, +hospitaliers[183]. Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie +contre la présomption avec laquelle les Européens méprisent et +calomnient ces nations, que nous appelons si légèrement _sauvages,_ chez +lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modèles de tendresse +filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a +d'énergique et de délicat; chez qui les impressions sentimentales sont +très-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et +qui savent sacrifier l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry en fournit +diverses preuves[184]. + +[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8º, Paris, +p. 59 et suiv.; p. 73.] + +[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2 +vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.] + +L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie à un Nègre +qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le poëte qui, dans +une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom de +son libérateur? + +[Note 185: In-4º, London 1787.] + +Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, et qui en parle comme d'un +élysée, en trouva les Nègres très-sociables, et d'un excellent +caractère. Leur aimable simplicité, dans ce pays enchanteur, me +rappeloit, dit-il, l'idée des premiers hommes; il me sembloit voir +le monde à sa naissance[186]. En général, ils ont conservé l'estimable +bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de +tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse, +vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont +mahométans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont été +circoncis à la même époque, et se regardent comme frères. Ceux qui sont +chrétiens conservent toute leur vie une vénération particulière pour +leurs parrains et marraines. + +[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et +le peuple africain,_ p. 64.] + +[Note 187: _Demanet,_ p. 11.] + +Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit +dernièrement au christianisme; cette espèce d'adoption religieuse répand +sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le +cas éventuel et malheureusement trop fréquent, où, en bas âge, ils +perdroient les auteurs de leurs jours, prépare aux orphelins des +conseils et un asile. + +Robin parle d'un esclave à la Martinique, qui ayant gagné de quoi se +racheter, préféra de racheter sa mère[188]. L'outrage le plus sanglant +qu'on puisse faire à un Nègre, c'est de maudire son père ou sa mère[189], +ou d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit un esclave à son +maître, mais ne maudissez pas ma mère[190]. C'est de Mungo-Park que +j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse ayant perdu son fils, son +unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un +mensonge[191]. Casaux raconte qu'un Nègre voyant un Blanc maltraiter +son père, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il +n'apprenne à imiter sa conduite. + +[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.] + +[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.] + +[Note 190: _V._ Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par +_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.] + +[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.] + +La vénération des Noirs pour leurs aïeux les suit par delà les bornes de +la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un +voyageur nous a conservé l'anecdote d'un Africain qui recommandoit à un +Français de respecter les sépultures. Qu'eût pensé le premier s'il avoit +pu croire qu'un jour elles seroient profanées dans toute la France, chez +une nation qui se dit civilisée? + +Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers +les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme +vous-mêmes[192]._ Les esclaves du même pays surtout, ont un penchant +marqué à s'entr'aider. Hélas! presque toujours les malheureux n'ont rien +à espérer que de ceux auxquels ils sont associés par l'infortune. + +[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.] + +Plusieurs Marrons avoient été condamnés à être pendus; on offre la grâce +à l'un d'eux, à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; il aime +mieux mourir. Le maître nomme un de ses esclaves pour le remplacer... +Attendez que je me prépare... Il va dans la case, prend une hache, se +coupe le poing; revient au maître, et lui dit: Exige maintenant que je +sois le bourreau de mes camarades[193]. + +[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article +_Morale._] + +Dickson nous a conservé le fait suivant. Un Nègre avoit tué un Blanc; un +autre homme accusé du crime alloit être mis à mort. «Le meurtrier va se +déclarer à la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords +d'avoir causé à deux individus la perte de la vie». L'innocent est +relâché, et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta vivant six à sept +jours. + +Le même Dickson a vérifié que sur cent vingt mille, tant Nègres que +sang-mêlés, à la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ouï parler +que de trois meurtres de la part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent +provoqués par la cruauté des planteurs[194]. + +[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.] + +Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de résultats pareils, en +compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe. + +La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte à s'exposer à +la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave +portugais ayant fui dans les bois, apprend que son maître est traduit en +jugement pour cause d'assassinat; le Nègre se constitue prisonnier en +place du maître, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son +prétendu crime, et subit la mort à la place du coupable[196]. + +[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.] + +[Note 196: _Cowry,_ p. 27.] + +Le Journal de littérature, par Grosier, a recueilli des détails +attendrissans sur un Nègre de du Colombier, propriétaire dans les +colonies, résidant près de Nantes. L'esclave étoit devenu libre; mais le +maître étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout ce qu'il avoit pour le +nourrir. Quand cette ressource fut épuisée, il cultiva un jardin dont il +vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le maître tombe +malade; le Nègre, malade lui-même, déclare qu'il ne s'occupera de sa +santé que quand le maître sera guéri; mais ce bon Africain succombe de +fatigues, et après vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en +léguant à du Colombier le peu qui lui restoit[197]. + +[Note 197: _V._ Journal de littérature, des sciences et des arts, t. +III, p. 188 et suiv.] + +On connoît trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Nègre, pâtissier +à Nantes, puis au Cap, où il avoit été esclave d'un nommé Pinsum, de +Bayonne, capitaine négrier. Ce capitaine, revenu en France avec de +grandes richesses, s'y ruine; il repasse à Saint-Domingue: ceux qui +se disoient ses amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine le +reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les +supplée tous; il apprend le malheur de son ancien maître, s'empresse +de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller +vivre en France, où son amour propre ne sera pas mortifié par l'aspect +des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,... +15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le +Nègre lui passe le contrat, et la pension a été payée jusqu'à la mort de +Louis Desrouleaux, arrivée en 1774. + +S'il étoit permis d'intercaler ici un fait étranger à mon sujet, je +citerois la conduite des Indiens envers l'évêque Jacquemin, qui a été +vingt-deux ans missionnaire à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient +tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on cessa de payer les +pasteurs, vont le trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste avec +nous, nous chasserons pour toi, nous pêcherons pour toi. + +Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs +bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs oppresseurs? +Dans la traversée on a vu des Noirs enchaînés, partager leur triste et +chétive nourriture avec les matelots[198]. + +[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.] + +Une maladie contagieuse avoit fait périr le capitaine, le contre-maître +et la plupart des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui restoit étant +insuffisant pour la manoeuvre, les Nègres s'y emploient; par leur +secours le vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils se laissent +vendre[199]. + +[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.] + +Les philantropes d'Angleterre aiment à citer ce bon et religieux Joseph +Rachel, Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi par le négoce, +consacra toute sa fortune à faire du bien. Les malheureux, quelle que +fût leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux +indigens, prêtoit à ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers, +leur donnoit des conseils, tâchoit de ramener les coupables à la vertu. +Il est mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des Noirs et des Blancs[200]. + +[Note 200: _Dickson,_ p. 180.] + +Les Français doivent bénir la mémoire de Jasmin Thoumazeau; né en +Afrique en 1714, il fut vendu à Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la +liberté, il épousa une Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, en +1756, un hospice pour les pauvres Nègres et sang-mêlés. Pendant plus de +quarante ans, avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, et +leur a consacré tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils +éprouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charité prodiguoit +des secoure, étoit l'inquiétude qu'après eux l'hospice ne fût abandonné. +En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la société d'agriculture +de Paris, décernèrent des médailles à Jasmin[201], qui est mort vers la +fin du siècle. + +[Note 201: Description de la partie française de Saint-Domingue, par +_Moreau-Saint-Méry,_ t. I, p. 416 et suiv.] + +Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres écrivains, nous disent que les +Négresses et les Mulâtresses sont recommandables par leur tendresse +maternelle, par leur charité compatissante envers les pauvres[202]. On +en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis +toute la publicité dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit +périr de besoin au milieu de l'Afrique; une Négresse le recueille, l +conduit chez elle, lui donne l'hospitalité, et assemble les femmes de sa +famille qui passèrent une partie de la nuit à filer du colon, en +improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont +l'apparition dans ces contrées étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une +de ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, dans ses +_Méditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_ +[203]. Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, et la +pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accablé de fatigue, vient +s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère pour lui apporter de +lait, ni de femme pour moudre son grain»; et les autres femmes +chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il +n'a pas de mère pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son +grain[204]». + +[Note 202: _Saint-Méry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles +un extrême amour de la propreté.] + +[Note 203: _Hervey,_ Méditat., p. 151.] + +[Note 204: Voyages et découvertes dans l'intérieur de l'Afrique, par +_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.] + +Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, qui, en 1803, +imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses, +n'ont aucune prise sur leur caractère[205]. + +[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de +France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.] + +Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, aux témoignages honorables +que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude +d'autres qu'on trouvera dans les dépositions officielles à la barre du +Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger +l'humanité et la vérité Outragées. + +[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the +evidence delivered before a select committee of the house of Commons, +in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8º, London 1701. _V_. surtout p. 91 et +suiv.] + +Gardons-nous cependant d'une exagération insensée qui chez les Noirs +voudroit ne trouver que des qualités estimables; mais nous autres +Blancs, avons-nous doit d'être leurs dénonciateurs? Persuadé qu'il faut +très-rarement compter sur la vertu et la loyauté des hommes, quelle +que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas +originairement pires que les autres. + +Une erreur presque générale, c'est d'appeler vertueux des individus qui +n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité négative. La forme +de leur caractère est indéterminée; incapables de penser et d'agir par +eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime, +également susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont +que des idées et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bonté, +douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, foiblesse et lâcheté. Ce +sont eux qui ont donné lieu à ce proverbe: _Il est des gens si bons +qu'ils ne valent rien._ + +Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de présenter, on +retrouve, au contraire, cette énergie (_vis, virtus_), qui fait +des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir +conformément aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est +le fruit d'une intelligence cultivée, se manifeste encore sous d'autres +rapports, quoique chez la plupart des Nègres la civilisation et les arts +soient dans l'enfance. + +Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en +intercalant ici la, notice biographique d'un Nègre, mort il y a douze +ans, en Allemagne, où ses vertus délicates et ses brillantes qualités +lui ont acquis de la réputation. + + + +CHAPITRE V. + +_Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._ + +Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié[207], il mérite une des +premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut +degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la +moralité et l'excellence du caractère. + +[Note 207: J'acquitte un devoir en révélant au public les noms des +personnes à qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont +le docteur _Gall_ m'avoit parlé le premier. Sur la demande de mes +concitoyens d'_Hautefort,_ attaché ici aux relations extérieures, et +_Dodun,_ premier secrétaire de la légation française en Autriche, on +s'empressa de satisfaire ma curiosité. Deux dames respectables de Vienne +y mirent le plus grand zèle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On +rassembla soigneusement les détails fournis par les amis de défunt +Angelo. D'après ces matériaux, a été faite cette notice intéressante +qu'on va lire. Dans la traduction française, elle perd pour l'élégance +du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rédigée en allemand, possède le +talent rare d'écrire également bien en prose et en vers. J'éprouve +du plaisir en exprimant à ces personnes obligeantes ma juste +reconnoissance.] + +Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays soumis à la domination de +celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le +petit _Mmadi-Maké_ (c'étoit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens +avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel +respect on traitoit son père, entouré d'un grand nombre de serviteurs; +il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-là, des +caractères empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est bercé +de l'espérance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnoîtroit par ces +caractères. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au +tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des +moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraçoient souvent à +son esprit avec un plaisir mêlé de douleur, même dans sa vieillesse; il +ne pouvoit chanter, sans être profondément attendri, les chansons de sa +patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien conservées. + +Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit +déjà quelque civilisation. Son père possédoit beaucoup d'éléphans, et +même quelques chevaux, qui sont rares dans ces contrées: la monnoie +étoit inconnue, mais le commerce d'échange se faisoit régulièrement, et +à l'enchère. On adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; deux +familles des Blancs demeuroient dans le pays. + +Des auteurs qui ont publié leurs voyages, parlent de guerres +perpétuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantôt +la vengeance, le brigandage, tantôt la plus honteuse espèce d'avarice, +parce que le vainqueur mène les prisonniers au marché d'esclaves le plus +voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la +peuplade de _Mmadi-Maké_, éclata inopinément, à tel point, que son père +ne soupçonnoit pas le danger. L'enfant, âgé de sept ans, étant un jour +debout, à côté de sa mère qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend +un épouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blessés; le +grand-père de _Mmadi-Maké_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en +criant: Voilà les ennemis. Fatuma se lève effarouchée, le père cherche +à la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, s'enfuit avec +la vîtesse d'une flèche. La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu +_Mmadi-Maké_? L'enfant répond: _Là où Dieu veut._ Dans un âge avancé, il +réfléchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. Étant hors +de la cabane, il tourne ses regards en arrière, et voit sa mère, et +plusieurs des gens de son père, tomber sous les coups des ennemis. Il se +tapit avec un autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses +yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient +déjà victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent en l'air en signe +de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Maké_ raniment leurs +forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat +recommence, et pendant sa durée, l'enfant est toujours levé en l'air. +Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et décidément il est leur proie. +Son maître l'échange contre un beau cheval, qu'un autre Nègre lui donne, +et l'on mène l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup +de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamnés à +l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien +pour lui; on leur défend même de lui parler. + +Les prisonniers, conduits sur de petits bâtimens, ayant atteint le +rivage de la mer, _Mmadi-Maké_ voyoit avec étonnement de grandes maisons +flottantes, dont l'une le reçut avec son troisième maître; il présume +que c'étoit un navire espagnol. Après avoir essuyé une tempête, ils +débarquent sur une côte, et le maître promet à l'enfant de le conduire +à sa mère. Celui-ci enchanté vit promptement évanouir son espérance, +en trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son maître, qui le reçut +d'ailleurs très-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup +de bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui ordonna de conduire les +chameaux aux pâturages, et de les garder. + +On ne peut dire de quelle nation étoit cet homme-là, ni combien de temps +resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a été +rédigée dernièrement d'après le récit de ses amis. Seulement on sait +qu'après un assez long séjour, le maître lui annonça son dessein de le +transporter dans une contrée, où il seroit mieux. _Mmadi-Maké_ en fut +très-content; la maîtresse se sépara de lui avec regret; on s'embarque, +on arrive à Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente +qui, à ce qu'il paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le traite avec +beaucoup de bonté, lui donne un instituteur pour lui enseigner la +langue du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie lui concilie +l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une +Négresse, nommée _Angelina_, à cause de sa douceur, et de ses bons +procédés envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa +maîtresse, a pour lui tous les soins d'une mère, au point quelle veille +près de lui une partie des nuits. Les médecins les plus habiles sont +appelés; son lit est entouré d'une foule de personnes qui attendent ses +ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il fût baptisé: après +des refus réitérés, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-même +le baptême; la maîtresse, extrêmement contente, ordonne les préparatifs +les plus magnifiques. Dans un salon, on élève un dais richement brodé +au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la +maison sont présens; on interpelle _Mmadi-Maké_, couché dans ce lit, sur +le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance et par amitié envers +la Négresse _Angelina_, il veut être nommé _Angelo_: on accueille sa +prière, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui +de Solimann. Il célébroit annuellement le jour de son entrée dans +le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme +l'anniversaire de sa naissance. + +Sa bonté, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher à tout +le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité de générai +impérial, fréquentoit la maison où demeuroit cet enfant; il conçut pour +lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour +qu'on le lui donnât. Cette demande fut combattue par la tendresse de la +marquise envers Angelo; elle céda enfin, à des considérations d'intérêt +et de prudence qui lui conseilloient de faire ce présent au général. Que +de larmes elle versa, en se séparant du petit Nègre qui entroit avec +répugnance au service d'un nouveau maître! + +Les fonctions du prince étoient incompatibles avec une longue résidence +dans cette contrée; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et +peut-être l'esprit de ce temps-là, furent cause qu'il prit très-peu de +soin de son éducation. Angelo devenoit sauvage et colère; il passoit ses +jours dans le désoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux maître +d'hôtel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes +dispositions, malgré son étourderie, lui donna un instituteur, sous +lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, à écrire +l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrès rapides dans +toutes les branches d'instruction, récompensèrent le bon vieillard de +ses soins. + +Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il étoit de tous ses +voyages, partageant avec lui les périls de la guerre; il combattoit à +côté de son maître, qu'un jour il emporta blessé, sur ses épaules, +hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions, +non-seulement comme serviteur et ami fidèle, mais aussi comme guerrier +intrépide, comme officier expérimenté, surtout dans la tactique, +quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le maréchal Lascy, qui +l'estimoit beaucoup, fit, en présence d'une foule d'officiers, l'éloge +le plus honorable de sa bravoure, lui fit présent d'un superbe sabre +turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa. + +Son maître mourut. Par son testament il avoit légué Angelo au prince +Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit l'avoir. Celui +ci demande à Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut +venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des préparatifs pour +le changement nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle, +l'empereur François Ier le fait appeler, et lui fait la même offre, sous +des conditions très-flatteuses. Mais la parole d'Angelo étoit sacrée; +il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le général +Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des malheureux, il transmettoit +au prince les prières de ceux qui cherchoient à obtenir quelque chose; +ses poches étoient toujours pleines de mémoires, de placets; ne pouvant +et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de +zèle que de succès ce devoir en faveur des autres. + +Angelo suivit son maître dans ses voyages, et à Francfort, lors du +couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, à +l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de +pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche à son +adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant +de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le +perdant regagna cette dernière somme. Cet acte de délicatesse de la part +d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des félicitations +sans nombre. Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent pas; +au contraire, se défiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de +somme considérable. Il s'amusoit aux échecs, et avoit la réputation +d'être, en ce genre, un des plus forts joueurs. + +A l'âge de... il épousa une veuve, madame de Cristiani, née Kellermann, +Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut être Angelo +avoit-il des raisons pour le cacher: un événement postérieur a justifié +son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intéressoit vivement à tout ce +qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, même en prenant +son bras dans les promenades, découvrit un jour, sans en prévoir les +suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait +appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce +qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui +avoit destiné des diamans d'une valeur assez considérable, dont Angelo +étoit paré quand il suivoit son maître les jours de gala. + +Angelo, qui avoit demandé si souvent pour d'autres, ne dit pas un +mot pour lui-même; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg +éloigné, une petite maison achetée depuis long-temps, et appropriée +pour son épouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du +bonheur domestique. L'éducation la plus soignée de sa fille unique, +madame la baronne d'Heüchtersleben qui n'existe plus, la culture de son +jardin, la société de quelques hommes éclairés et vertueux, tels étoient +ses occupations et ses délassemens. + +Environ deux ans après la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son +neveu et héritier, le prince François, aperçoit Angelo dans la rue; il +fait arrêter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu +de son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité de son oncle. Il +assigne en conséquence à Angelo un traitement réversible après sa mort, +comme pension annuelle, à madame Solimann. La seule chose que le prince +demandoit d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation de son fils, Louis +de Lichtenstein. + +Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle +vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur +l'élève recommandé à ses soins. Le prince voyant que la longueur du +chemin devoit être pénible pour Angelo, surtout quand le temps étoit +mauvais, lui offrit une habitation. Voilà donc Angelo établi, pour la +seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il +y vivoit en retraite comme auparavant dans la société de quelques amis, +dans celle des savans, et livré aux belles-lettres qu'il cultivoit +avec zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son excellente mémoire +l'aidoit beaucoup; il étoit en état de citer les noms, les dates, +l'année de naissance de toutes les personnes illustres, et des +principaux événemens. + +Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques +années, par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua tous les +secours de l'art; mais enfin elle succomba. Dès-lors Angelo fit des +réformes dans son ménage; il n'invitoit plus d'amis à sa table; il +ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple à sa fille, dont +l'éducation alors achevée étoit entièrement son ouvrage. Peut-être aussi +vouloit-il, par une économie sévère, assurer la fortune de cette fille +unique. + +Angelo fit encore plusieurs voyages dans un âge avancé, tantôt pour ses +propres affaires, tantôt pour celles des autres, estimé et aimé partout: +on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit +répandus, à des époques déjà très-éloignées. Les circonstances l'ayant +conduit à Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, le +combla d'amitiés. + +Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, d'une santé robuste; son +extérieur présentoit à peine quelques symptômes de vieillesse, ce qui +occasionnoit des bévues et des disputes amicales; car souvent des +personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le +prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'après cette erreur. + +Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, à l'âge de soixante et quinze +ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il +mourut le 21 novembre 1796, regretté de tous ses amis, qui ne peuvent +penser à lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime +de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau. + +Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionnée; la +régularité de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par +leur beauté un contraste avec les idées défavorables qu'on a communément +de la physionomie des Nègres; une souplesse extraordinaire dans tous les +exercices du corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens de la grâce +et de la légéreté: à toute la délicatesse de la vertu unissant un +jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il +possédoit six langues, l'italien, le français, l'allemand, le latin, le +bohémien, l'anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières. + +Comme tous ses compatriotes, il étoit né avec un caractère impétueux; sa +sérénité inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment d'autant plus +respectables, qu'elles étoient le fruit de combats difficiles, et de +beaucoup de victoires remportées sur lui-même. Il ne lui échappoit +jamais, même quand on l'avoit irrité, aucune expression inconvenante. +Angelo étoit pieux sans être superstitieux; il observoit exactement tous +les préceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il fût au-dessous de +lui, de donner en cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce qu'il +avoit résolu après de mûres réflexions, étoient immuables, et rien ne +pouvoit le détourner de son dessein. Il conserva toujours le costume +de son pays; c'étoit une espèce d'habit fort simple, à la turque, +et presque toujours d'une blancheur éblouissante, qui relevoit avec +avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, gravé à +Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein. + + + +CHAPITRE VI. + +_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques +organisées par les Nègres._ + +Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne, +Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park, +Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs, +qui, presque tous, ont vécu en Afrique, rendent témoignage à leurs +talens industriels; et Moreau Saint-Méry les croit capables de réussir +dans les arts mécaniques et libéraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on +vient de citer, ouvrez l'Histoire générale des Voyages par Prévôt, +l'Histoire universelle par des Anglais, les dépositions faites à la +barre du parlement; tous parlent delà dextérité avec laquelle les Nègres +tannent et teignent les cuirs, préparent l'indigo et le savon, font des +cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent +pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires +d'une bonne qualité, de très-beaux ouvrages en or, en argent, en acier; +ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus +frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres parviennent à +construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul +morceau d'ivoire de très-belles cannes qui ont près de deux mètres de +longueur[212]. + +[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p. +125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire +de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40, +etc.] + +[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p. +90.] + +[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. Hist. +univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.] + +[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.] + +[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de +Pomme Gouje)_, in-8°, Paris 1789.] + +Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres et des horloger habiles, +parle avec admiration d'une serrure en bois, exécutée par un Nègre [213]. + +[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.] + +Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens, +par Fabbroni, je trouve ce passage: «Comment concevoir la manière dont +les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire +des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que +quelques Nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore[214].» + +[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire an 7, p. +335.] + +Golberry, qui s'étend plus que les autres voyageurs sur l'industrie +africaine, reconnoît que les étoffes fabriquées par eux, sont d'une +finesse et d'une beauté rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et +les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un goût exquis; avec +les mêmes outils ils exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers, +et les ouvrages en or les plus élégans; ils amincissent les cuirs au +point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils +emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux +délicats[215]. + +[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et +t. II, p. 380, etc.] + +Les mêmes observations s'appliquent aux Nègres de Malacca et d'autres +parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs à Manille. +Sandoval, qui les a fréquentés, assure que tous sont doués d'une grande +aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les +ouvrages à l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent +asiatique, a trouvé que les Nègres à cheveux longs sont très-instruits, +parce qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent +les mousselines recherchées que ce pays envoie en Europe. La France, +disoit un autre voyageur, est pleine des étoffes faites par les esclaves +noirs[217]. + +[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.] + +[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du +Quesne_, t. II, p. 214.] + +En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman, +on voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, plus moraux, plus +avancés dans la civilisation que ceux des côtes, les surpassent encore à +travailler la laine, le cuir, le bois et les métaux, à tisser, teindre +et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils +ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de +Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de +l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que +les Européens; leurs limes sont supérieures à celles de France et +d'Angleterre[218]. + +[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of +_Frederic Horneman Travels_, in-4°, London 1802, p. 33 et suiv.] + +Ces détails font déjà pressentir ce qu'on doit penser quand, pour +ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une +nation civilisée. Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas +insoluble, c'est la manière de concilier le développement de toutes les +facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer +cette corruption que les arts d'agrémens traînent, je ne dis pas +inévitablement, mais constamment à leur suite. + +Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception que présente l'idée de +sociabilité, c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les hommes en rapport +de services mutuels; l'idée d'un état policé qui a une forme constituée +de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes, +des propriétés, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages +ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et +commerciaux; qui pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité +de civilisés? Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain qui, dans les +montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont +bâti des villes où ils cultivent les sciences et les arts? Une relation +insérée dans la collection de Prevôt, les dépeint comme plus avancés que +beaucoup de nations européennes[219]. + +[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.] + +Bosman, qui trouva le pays d'Agonna très-bien gouverné par une femme +[220], s'enthousiasme à l'aspect de celui de Juida, du nombre des +villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un siècle après, son +récit a été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte +l'intrépidité et l'habilité des Judaïques[221]. Les détails de la vie +présentent chez eux une complication d'étiquettes et de civilités plus +étendues qu'à la Chine; la supériorité de rang y a bien, comme partout, +ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes d'égale condition qui +se rencontrent, s'agenouillent et se bénissent[222]. Sans approuver ce +cérémonial minutieux, il faut cependant y reconnoître les traits d'une +nation qui a franchi la barbarie. + +[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.] + +[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8°, Paris +1789.] + +[Note 222: _Bosman_, lettre 18.] + +Deniau, consul français, qui a résidé treize ans à Juida, m'assuroit +que le gouvernement de cette contrée peut rivaliser, en astuces +diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionné cet art funeste. +Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha, +reine d'Angola, morte en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un esprit +éminent, et une intrépidité féroce assurent une place dans l'histoire. +Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa +vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la +vie aux malheureux qu'elle avoit fait périr. + +En partant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un +peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous +ne prétendons pas mettre les Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des +découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inférer +de là que les Nègres sont incapables d'entrer en partage du dépôt des +connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possède pas, on étoit +inhabile à posséder, les descendans des anciens Germains, Helvétiens, +Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps où ils +n'avoient pas même l'équipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons +runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues +et défigurées par le cours des siècles, comme en ont toutes les +peuplades nègres; et, néanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont +ils faisoient partie, une existence et des confédérations politiques, +un gouvernement régulier, des assemblées nationales, et surtout leur +liberté. + +Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaïque, que l'état de la +législation dans chaque pays, peut indiquer (seulement à quelques +égards) le degré de civilisation; car, en appliquant cette mesure à +l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrogée, +qui autorise un mari à vendre sa femme, est un symptôme de civilisation +perfectionnée? La même question peut être faite sur les lois +néroniennes, qui réduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes. +Malgré les tâches qui déparent la constitution britannique, on ne peut +lui ôter l'avantage d'être une de celles qui savent le mieux allier la +sécurité de l'État avec la liberté individuelle; sous des formes moins +compliquées, la même chose existe chez plusieurs de ces nations noires, +à qui Long refuse la faculté de combiner des idées[223]. Sur la plupart +des côtes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler +microscopiques, où le chef n'a que l'autorité d'un père de famille[224]. +Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits États, le gouvernement est +monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempéré par les chefs des +tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225]. + +[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.] + +[Note 224: _Beaver_, p. 328.] + +[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.] + +Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont +organisés en république; quoique séparés par des sables arides du roi +de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se +brouilla avec le gouvernement du Sénégal, dont il ne recevoit plus de +_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, récemment établis à Gorée, +il leur proposa de l'aider à réduire ce peuple. Pour les stimuler, il +alléguoit que les Daccas n'étoient pas comme les autres Nègres soumis +à un chef, mais libres comme l'étoient les Français. Ce trait de +diplomatie africaine m'a été communiqué par Broussonnet. + +Voilà donc des peuples qui ont saisi les idées compliquées de +constitution, de gouvernement, de traités et d'alliances; s'ils n'ont +pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit +naître. + +Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est +élective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est +mort, on confie à trois anciens ou notables, le droit de choisir son +successeur parmi les enfans du décédé, sans égard à la primogéniture. +L'élu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du défunt, +dont on prononce l'éloge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mérité, +et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le +bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez +les peuples voisins[226]. + +[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.] + +Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un +fort portugais, qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, ordonne les +préparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige +de l'opulence. L'envoyé arrive; il est introduit dans un salon +magnifiquement décoré; le commandant est assis sous un dais, on n'offre +pas même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait un signe, à l'instant +deux esclaves de sa suite se placent à genoux, et les mains à terre sur +le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant, +est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, répond le Nègre, a +cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme +moi.... et il part[227]. + +[Note 227: Anecdote racontée par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur +des _Anecdotes africaines_ rapporte la même chose Zingha; il ajoute que +quand elle se leva, l'esclave étant restée dans la même posture, on le +lui fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais +deux fois sur le même siège; il reste à la maison dans laquelle elle l'a +occupé.] + +Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces États +nègres, où l'on ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; où +quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors les autres potentats du +monde peuvent dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de +Kakongo qui, réunissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale +une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il prononce, sans quoi +elle seroit illégale, et termine quelquefois cinquante procès dans +une séance[228]. Mais ils furent aussi barbares les ancêtres des Blancs +civilisés; comparez la Russie du quinzième siècle, et celle du +dix-neuvième. + +[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.] + +On vient d'établie que dans les régions africaines, il est des États où +l'art social a fait des progrès. De nouvelles preuves vont élever cette +vérité jusqu'à l'évidence. + +Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamètres de +longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses. +Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y répandant +ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion +et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des +Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des écoles[229]. les Nègres, au +rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats +pour défendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la +domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est très-doux. Ce +voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, à Ségo, ville +de trente mille ames, quoiqu'inférieure en tout à Jenne, à Tombuctoo et +à Houssa. + +[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance +of the report, p. 136.] + +[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.] + +Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent être joints +les Boushouanas, visité par Barrow, qui vante l'excellence de leur +caractère, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent. +Ils ont aussi franchi les bornes qui séparent le sauvage de l'homme +civilisé, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires +chrétiens pourroient exercer utilement leur zèle dans ce pays. Likakou, +leur capitale, ville de dix à quinze mille ames, est située à cent +vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef +a droit de désigner son successeur; mais en tout il agit d'après les +voeux du peuple, que lui transmet son conseil composé de vieillards; car +chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorité sont encore comme chez +les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant +que des contre-temps, dont Barrow donne le détail, l'ayent empêché +d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancés dans +la civilisation, qui n'ont aucune idée de l'esclavage, et chez lesquels +on trouve de grandes villes, où divers arts sont florissans [232]. +J'oubliois de dire, d'après Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un +seul mendiant, excepté les aveugles, qui vont réciter des passages du +Coran, ou chanter des couplets[233]. + +[Note 231: _V_. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.] + +[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.] + +[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.] + +Des colons reprochent aux Nègres marrons, si improprement appelés +rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue à la Jamaïque, +de n'avoir pas organisé un État qui, en restreignant la liberté +individuelle, assureroit la liberté sociale. Tout ce qu'on vient de lire +est une réponse anticipée à cette objection. Se pourroit il que les arts +de la paix fussent cultivés par une troupe fugitive, toujours cachée +dans les forêts et les marais, toujours occupée à se nourrir et à se +défendre contre ses oppresseurs, qui sont les véritables révoltés?... +oui, révoltés contre tous les sentimens de la justice et de la nature. + +On objectera peut-être encore que les Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à +présent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils +se déchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre +révolution, sacrée dans ses principes, calomniée par ceux dont les +efforts sont parvenus à la dénaturer dans sa marche et ses résultats, +n'a t-on pas vu tous les genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant +l'expression d'un député, mis la nation en coupe réglée, et allumé un +volcan qui a dévoré plusieurs générations? La main de l'étranger a +souvent agité parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui +n'est pas problématique. En 1807, un écrivain anglais maudissoit encore +la perversité rafinée, par laquelle les gouvernemens européens ont, +dit-il, vicié et _infernalisé_ l'esprit de cette révolution française, +dont le but étoit louable, mais qu'ils ont envisagée comme Satan +envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains étrangères +n'en ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille Nègres et Mulâtres +se joignirent autrefois aux Caraïbes, concentrés dans les îles de +Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes noirs, sont robustes et +fiers de leur indépendance[235]; toutes les données acquises sur leur +compte par des hommes qui les ont fréquentés, portent à croire que leur +état social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec +raison la rapacité de l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix les +fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivés sans trouble. Depuis un +siècle, ils luttent sans relâche contre les élémens et les tyrans. + +[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.] + +[Note 235: _V._ De l'influence de la découverte de l'Amérique sur le +bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8°, Paris 1788, p. 74 et +suiv.] + +La province de Fernanbouc, dans l'Amérique méridionale, a vu un corps +politique formé par des Nègres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles, +révoltés_, dans un Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et +Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est inséré dans +sa Traduction de Barrow[236]. + +[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum +historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America +portugueza, l. VIII. Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.] + +Entre les années 1620 et 1630, des Nègres fugitifs, unis à quelques +Brasiliens, avoient formé deux États libres, le grand et le petit +Palmarès, ainsi nommés de la quantité de palmiers qu'ils avoient +plantés. Le grand Palmarès fut presqu'entièrement détruit par les +Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paroît avoir ignoré, dit +Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration +en 1650, pour leur commencement réel. + +A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de +Fernanbouc, accoutumés aux souffrances et aux combats, résolurent de +former un établissement qui assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux, +en devinrent les fondateurs, et bientôt leur troupe se grossit par une +multitude d'autres Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de femmes, ils +exécutèrent, sur une vaste étendue de pays, un enlèvement pareil à celui +des Sabines. Devenus formidables à tout le voisinage, les Palmaresiens +adoptèrent une forme de culte qui étoit, si on peut le dire, une +parodie du christianisme; ils créèrent une constitution, des loix, des +tribunaux, choisirent un chef nommé _Zombi_, c'est-à-dire, _puissant_, +dont la dignité étoit à vie, mais élective; ils fortifièrent leurs +villages placés sur des éminences, et spécialement leur capitale, dont +la population étoit de vingt mille ames; ils élevoient des animaux +domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus décrit leurs jardins, +leur culture de cannes à sucre, de patates, de manioc, de millet, dont +la récolte étoit signalée par des fêtes et des chants joyeux. Près de +cinquante ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; mais en +1696, les Portugais combinèrent une expédition pour surprendre les +Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef à leur tête, firent des +prodiges de valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, les uns +se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la perte de leur liberté; +les autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent vendus et dispersés: +ainsi s'éteignit une république qui pouvoit révolutionner le nouveau +Monde, et qui étoit digne d'un meilleur sort. + +A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité détruisit la colonie de +Palmarès. A la fin du dix-huitième, la justice et la bienveillance ont +créé celle de Sierra-Leone, dont on va parler. + +Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en principe, que le travail d'un +homme libre coûte moins cher, et produit plus que celui d'un esclave. +Smith et Dupont de Nemours, développèrent cette idée par des calculs +détaillés, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_ +l'autre, dans le sixième volume des _Ephémérides du citoyen_, publié en +1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de +porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les côtes +des établissemens de Nègres libres, pour y cultiver les denrées +coloniales. + +Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite par Demanet, Golberry, +Postleth-Wright qui, dans les deux éditions de son Dictionnaire de +commerce, s'est montré successivement l'antagoniste et l'apologiste des +Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la +traite, en demande pardon à Dieu et au genre humain; Pelletan, qui +regarde cette colonisation comme le moyen assuré de changer la face de +ces contrées désolées; Wadstrom qui a publié le résultat de son voyage +en Afrique avec Sparrman. + +Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de l'exécuter à Aquapin, sur les +rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des +moeurs de ses colons nègres. Il a eu des successeurs dans la direction +de cet établissement, dont j'ignore la situation actuelle. + +En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre à Bulam. Cette +tentative échoua comme celle de Cayenne avoit échoué en 1763, et par les +mêmes causes, plan vicieux, mauvaise exécution, imprévoyance. Beaver, +qui a publié en très-grand détail la relation de l'établissement +commencé à Bulam, prouve la possibilité de la réussite, il en +indique les moyens[237]. Par là même, son livre seroit une réponse à +Barré-Saint-Venant, qui révoque en doute cette possibilité, si déjà +celui-ci n'étoit réfuté par l'existence de la colonie formée à +Sierra-Leone. + +[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.] + +Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas désigné le lieu qu'ils +croyoient propre à réaliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit, +entre les huitième et neuvième degrés de latitude nord, Sierra-Leone, +dont le sol est fertile et le climat tempéré. L'on obtint de deux petits +rois voisins un territoire assez considérable. Grandville-Sharp se +concerta avec le comité de Londres pour le soulagement des _pauvres +Noirs_, alors présidé par le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux +coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui après un séjour de quatre ans en +Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives à son plan +de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa conduite +fut un modèle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut +bien un gros livre: «Si chacun étoit persuadé qu'on trouve son bonheur +en travaillant à celui des autres, bientôt le genre humain seroit +heureux». + +2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter d'Amérique en Afrique +des Nègres émancipés. + +3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minéralogiste, l'un et l'autre +Suédois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en +Europe. + +4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya à ses frais un bâtiment de +cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; précédemment +il avoit publié son plan de constitution et de législation pour les +colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce, +Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru à cette entreprise, par +leur argent, leurs écrits, leurs conseils; ce sont les mêmes dont le +zèle éclairé et l'imperturbable persévérance ont enfin obtenu le bill +qui abolit la traite. + +[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended +settlement on the green coast of Africa, etc.] + +La législature y ajoutera sans doute des mesures d'exécution dont +la nécessité est démontrée par Willeberforce, dans sa lettre à ses +commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera à jamais le +trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de +tourner actuellement ses regards vers cette île martyrisée depuis des +siècles; vers cette Irlande où quatre millions d'individus sont frappés +de l'exhérédation politique, calomniés et persécutés comme catholiques, +par le gouvernement d'une nation qui a tant vanté la liberté et la +tolérance. Si, malgré les orages politiques qui dans les deux Mondes +élèvent des barrières entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les +yeux des honorables défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres +contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intérêt que j'eus +avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson +et Joël Barlow y liront, que par de là les mers ils ont un ami aussi +invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons à +Sierra-Leone. + +[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade, +addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W. +Wilberforce,_ in-8°, London 1807.] + +Un des articles constitutifs de cet établissement en exclut les +Européens, dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y +admet que les agens de la compagnie. La première embarcation, en +1786, étoit composée de quelques Blancs nécessaires à la direction de +l'établissement, et de quatre cents Nègres. Cette tentative eut très-peu +de succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre fondée sur de +meilleurs principes, et qui fut incorporée par un acte du Parlement, en +1791. L'année suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la +nouvelle Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, avoient combattu +pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux étoient de Sierra-Leone; ils +revirent avec attendrissement la terre natale d'où ils avoient été +arrachés dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient +quelquefois visiter la colonie naissante, une mère très-âgée reconnut +son fils, et se précipita dans ses bras en fondant en larmes; bientôt +des indigènes de cette côte se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de +la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais +ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activité, de l'intelligence pour +les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_ +ou _Ville-Libre_, avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues et quatre +cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de là s'élève +_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp. + +Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs écoles environ trois cents élèves, +dont quarante natifs, doués presque tous d'une conception facile; on +leur enseigne l'art de lire, d'écrire, de compter; de plus aux filles +les ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie et un peu de +géométrie. + +La plupart des Nègres venus d'Amérique étant méthodistes ou baptistes, +ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assemblées, pour leur culte, +et cinq ou six prédicateurs noirs, dont la surveillance a contribué +puissamment au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent avec +fermeté, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles +du _jury_, car on l'a établi dans cette colonie: ils se montrent même +très-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant infligé de sa +propre autorité quelques punitions, les condamnés déclarèrent qu'ils +vouloient être jugés par leurs pairs, après le _verdict_. En général, +ils sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons pères, donnent des +preuves multipliées de sentimens honnêtes; et malgré les événemens +désastreux de la guerre[240], et des élémens qui ont ravagé cette +colonie, on y goûte presque tous les avantages de l'état social. Ces +faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de +Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a été remise par le célèbre +Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi +de Marrons de la Jamaïque, qu'on y déporta contre la foi du traité +qu'ils avoient conclu avec le général Walpole, et malgré ses +réclamations[242]. + +[Note 240: En 1794, une escadrille française, occupée à détruire les +établissemens anglais sur la côte occidentale d'Afrique, détruisit, +en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a été un titre +d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où, +après avoir compulsé les registres du commandant de l'escadrille, j'ai +prouvé que son attaque dirigée contre Sierra-Leone, étoit le fruit d'une +erreur. Il croyoit que c'étoit une entreprise purement mercantile, et +non un établissement philanthropique. Ce mémoire a été publié dans la +Décade philosophique, n° 67, et ensuite imprimé séparément. La colonie +de Sierra-Leone, ruinée une seconde fois pendant la guerre, a lutté +contre ses malheurs, et s'est rétablie.] + +[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of +direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulièrement celui de +l'an 1794, p. 55 et suiv.] + +[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.] + +Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, les pays où l'on doit +trouver le moins d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur +excessive porte à l'indolence, où les besoins physiques, très-restreints +par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par +l'abondance des denrées consommables. Il semble encore que, d'après ces +causes, la servitude doit s'attacher aux climats brûlans, et que la +liberté, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles +entre les tropiques que dans les latitudes plus élevées. Mais qui +pourroit ne pas rire de la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant (que +d'ailleurs j'estime) assure que les Nègres, incapables de faire un seul +pas vers la civilisation, seront «dans vingt mille siècles ce qu'ils +étoient il y a vingt mille siècles; la honte, dit-il, et le malheur de +l'espèce humaine[243]». Tant de faits accumulés réfutent surabondamment +ce planteur si instruit de ce qu'étoient les Nègres avant leur +existence, et qui nous révèle prophétiquement ce qu'ils seront dans +vingt mille siècles. Il y a long-temps que les indigènes d'Afrique et +d'Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si +l'on eût employé à cette bonne oeuvre la centième partie d'efforts, +d'argent et de temps qu'on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs +millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe. + +[Note 243: V. _Barré-Saint-Venant_, p. 119.] + + + +CHAPITRE VII. + +_Littérature des Nègres._ + +Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe +de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à +Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers +qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de +Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer, +par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les +Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même +observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où +Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre +d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme +moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie, +dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront +mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de +Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné +judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probité rigide, qui est mort +pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul +français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés +séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais +ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prévention héréditaire qui +n'est point encore totalement effacée, et qui, à partir des principes de +la droite raison, n'est flétrissante que pour les Blancs, flétrissante +surtout pour les loges de francs-maçons de cette ville; elles +fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visité la loge +africaine. Une seule fois, elle a été placée sur la même ligne, +lorsqu'au service funèbre pour Washington, elle fit partie du cortège. + +[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.] + +Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Nègres les facultés +intellectuelles, aussi susceptibles de développement que chez les +Blancs, j'avois oublié de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247]; +il prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard les Noirs ont la +supériorité[248]; et l'ancien consul américain Skipwith est du même avis. + +[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with +answers, etc, by _Ramsay_, in-8°, London 1778.] + +[Note 246: Sermon, in-4°, 1789.] + +[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica, +in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.] + +[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8°, London 1789.] + +Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures et de Nègres que de Blancs, +et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont +bien changé; le savant secrétaire de l'académie de Portugal, Correa +de Serra, cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs +et professeurs qui, à Lisbonne, à Riojaneiro, et dans les autres +possessions portugaises, se sont signalés par leurs talens. En 1717, le +Nègre don Juan Latino enseignoit à Séville la langue latine; il vécut +cent dix-sept ans[250]. La brutalité de ces Africains dont parle +Clenard, n'étoit que le résultat de l'oppression et de la misère: +lui-même reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, dit-il, la +littérature à mes esclaves nègres; j'en ferai un jour des affranchis, et +j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils +écrivent déjà fort bien, et commencent à entendre le latin; le plus +habile me fait la lecture à table[251]». + +[Note 249: _V._ Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, p. 39.] + +[Note 250: Fait communiqué par _de Lasteyrie_.] + +[Note 251: _Ibid._, p. 88.] + +Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé long-temps, le premier en +Abyssinie, les autres en Guinée, trouvent aux Nègres un esprit vif et +pénétrant, un jugement sain, du goût, de la délicatesse[252]. Divers +écrivains ont recueilli des reparties brillantes, des réponses +vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapportée +par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son maître réveilloit, en +disant: _N'entends-tu pas maître qui appelle?_ le pauvre Nègre ouvre les +yeux et les referme aussitôt, en disant: _Sommeil n'a pas de maître_. + +[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique +française, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_, +in-4°, Paris 1728, p. 680.] + +Quant à leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans +le Levant. Tel étoit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit +gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques +ont été célébrés par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le père m'a dit +avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Nègres à la tête de +grandes maisons de commerce, recevant des envois, expédiant des bâtimens +sur toutes les côtes de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, et amené +en France un jeune Nègre de l'intérieur de l'Afrique, enlevé à un âge où +déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions géographiques sur le +pays qui l'avoit vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, et +se proposoit, après son éducation finie, de le renvoyer dans son pays +natal, comme voyageur, pour explorer des contrées peu connues; mais +Michaud étant allé mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, qui +l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait +droit aux réclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanité. + +Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres arrivent aux postes les plus +éminens; les écrivains s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou chef des +eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse +profonde et d'une expérience consommée[253]. + +[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des +Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.] + +Adanson, étonné de voir les Nègres du Sénégal lui nommer un grand nombre +d'étoiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de +bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254]. + +[Note 254: _V_. Voyage au Sénégal, p. 149.] + +Sur divers points de la côte il y a des Nègres sachant deux ou trois +langues, et faisant les fonctions d'interprètes[255]. En général ils ont +la conception rapide, et jouissent d'une mémoire surprenante. Villaut, +Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu +un Nègre qui savoit le Coran par cour; on raconte la même chose de +Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan de Bunda, sur la Gambie. Salomon, +pris en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu dans le Maryland. Une +suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_, +le conduisirent en Angleterre, où son air de dignité, la douceur de son +caractère, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier +Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Après +avoir été accueilli avec distinction à la cour de Saint-James, la +compagnie d'Afrique, qui s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en +1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans +tu es le premier que j'aye vu revenir des îles américaines. Salomon +écrivit à ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent +traduites et lues avec intérêt. Son père étant mort, il lui succéda, et +se fit aimer dans ses États[257]. + +[Note 255: V. Clarckson, p. 125.] + +[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.] + +[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8°, Paris +1789, c. XV.] + + +Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses études, +avoit embrassé avec un succès éclatant divers genres de sciences, et +appris l'hébreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui +donnoit de grandes espérances, mourut peu de temps après son retour en +Afrique. + +Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu des Nègres, leur attribue l'art +mimique à tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos +Roscius modernes. + +Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. Poivre fut souvent +étonné par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir +insérer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs, +qu'on peut lire avec plaisir, même après celui de Logan[258]. + +[Note 258: _V_. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, par +_Rochon_, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.] + +Stedman, qui les croit capables de grands progrès, et qui leur accorde +spécialement le génie poétique et musical, énumère leurs instrumens à +corde et à bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit +pas dans sa liste leur fameux balafou[260], formé d'une vingtaine de +tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui résonne comme un petit +orgue. + +[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.] + +[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent à +une épinette.] + +Grainger décrit une sorte de guitare inventée par les Nègres, sur +laquelle ils jouent des airs qui respirent une mélancolie douce et +sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs affligés. La passion +des Nègres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est +l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies résultantes de +leur état de détresse et de malheur[262]. + +[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_, +in-4°, 1764.] + +[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.] + +Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres manquent les deux organes de +la musique et des mathématiques. Quand sur le premier article, je lui +objectois qu'un des caractères les plus saillans des Nègres est leur +goût invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit +leur incapacité de perfectionner ce bel art. Mais l'énergie de ce +penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est +d'expérience que les hommes réussissent dans les études vers lesquelles +une propension décidée, une volonté forte les entraînent. Qui peut +présager à quel point les Nègres excelleront dans cette partie, quand +les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-être +auront-ils des Gluck et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné de +transporter, dans une pièce de circonstance, le _Camp de Grand-Pré,_ un +air des Nègres de Saint-Domingue. + +La France eut jadis ses Trouvères et ses Troubadours, comme l'Allemagne +ses _Min-Singer,_ et l'Écosse ses _Minstrells._ Les Nègres ont les +leurs, nommés _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait +dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes, +les _Griotes,_ font à peu près le métier des _Almées_ en Égypte, des +_Bayadères_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformité de plus avec +les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouvères,_ ces +_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe, +Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout +pays le génie est l'étincelle recélée dans le sein du caillou; dès +qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de jaillir. + +[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.] + +Au seizième siècle, Louise Labbé, de Lyon, surnommée _la belle +Cordière,_ par allusion à l'état de son mari. + +Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé maître Adam, menuisier à +Nevers. + +Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de +cheminées dans le même pays, avoient présenté le phénomène du talent +poétique uni à des professions qui repoussent communément l'idée d'un +esprit cultivé; le goût le plus sévère les maintient au Parnasse, +quoiqu'il ne leur assigne pas les premières places. Le voyageur Pratt +proclame Hubert Pott le père de la poésie élégiaque en Hollande[264]; et +dans l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe +placée au frontispice représente Apollon couronnant de lauriers le poëte +ramoneur[265]. + +[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.] + +[Note 265: _Beronicius_ a fait des poésies latines; son poëme en deux +livres, intitulé: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des +grands, a été traduit en vers hollandais, et le tout a été réimprimé +in-8°, à Middelbourg, en 1766.] + +De nos jours, un domestique de Glats, en Silésie, s'est fait remarquer +par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publié des poésies +imprimées plusieurs fois, et dont une partie a été traduite dans notre +langue[267]. Greensted, servante à Maidstone, et une simple laitière de +Bristol, Anne Yearsley, se sont placées au rang des poëtes. Les malheurs +des Nègres ont été l'objet des chants de cette dernière, dont les +oeuvres ont eu quatre éditions. De même on a vu quelques-uns de ces +Africains, que l'iniquité voue au mépris, franchir tous les obstacles +que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs +sont entrés comme écrivains dans la carrière littéraire. + +[Note 266: _V._ La Prusse littéraire, par _Denina,_ article Peyneman.] + +[Note 267: _V._ Contes et Chansons champêtres, par _Robert +Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8º, Paris 1802.] + +Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des +Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient +une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize +bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce +d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je +pourrois nommer Castaing, qui a montré du talent poétique, ses pièces +ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Précis des +Gémissemens des Sang-mêlés_[269], Milscent, qui dans un de ses écrits +a pris le nom de Michel Mina, tous Mulâtres des Antilles; et Julien +Raymond, également Mulâtre, associé de la classe des sciences morales et +politiques de l'Institut, pour la section de législation. Sans avoir la +prétention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer +l'énergie avec laquelle il a défendu les hommes de couleur et Nègres +libres. Il a publié une foule d'opuscules, dont la collection importante +pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures +débitées par des colons[270]. + +[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3 +vol. in-8°, Venezia 1787.] + +[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-mêlé, in-8°, chez _Baudoin_.] + +[Note 270: _V_. surtout, la véritable origine des troubles de +Saint-Domingue, par _Raymond_.] + +J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, née dans une contrée charmante +de l'Afrique; elle y fut volée à douze ans, et vendue en Amérique. +Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes +travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; âgée de soixante-dix ans, je +n'ai pas encore joui des bienfaits de la création. Avec ma fille, je +traîne le reste de mes jours dans l'esclavage et la misère; pour elle et +pour moi, je demande enfin la liberté. Telle est la substance du mémoire +qu'elle adressa, en 1782, à la législature de Massachusetts. Les auteurs +de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pièce écrite sans art, +mais dictée par l'éloquence de la douleur, et par là même plus propre à +émouvoir les coeurs. + +[Note 271: _V_. t. I, p. 538.] + +J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de +diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants +populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield. + +Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et +ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes +africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello, +Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à +portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas +écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs +connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera +seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie +impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman[272], croit que ce +fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un +de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur +de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en +Palestine. L'éditeur présume que Ésope, _Aisopos_, qui n'est guère +qu'une altération du mot _Aithiops_, Éthiopien, pourroit être le même +que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on +lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des +Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème. + +[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.] + +[Note 273: _V._ La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.] + +En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les +Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout +cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième +siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de +Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie. +Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274]; +ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui +lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire +d'Éthiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a inséré +le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment +la figure d'un Nègre[275]. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur +lequel on va lire une notice. + +[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176 +et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8°, +la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol., +Francofurti ad Moenum 1681.] + +[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol., +Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.] + +Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective +ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages. +Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit +reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins +d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart, +dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle +très-célèbre (_clarissimus_), et se félicite d'avoir de lui quelques +bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a +vécu. L'épithète _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit +insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs +en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'évanouissent en voyant la +figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les +deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277]; +le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'_Academia +Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278]. + +[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.] + +[Note 277: _Ibid._ p. 180.] + +[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui, +dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée +comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en +1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.] + +Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom, +dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine, +et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les +plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans +parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le +naturaliste: _Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque +qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante +fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits +portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les +premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en +Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des +peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un +nommé Higiemond[280]. + +[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, §34.] + +[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.] + +Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce +qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que +l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui +repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura +donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas, +et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une +coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible +que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs +anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il +pouvoit tout aussi facilement en forger un autre. + +Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété +d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade, +qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers +anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des +États-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la +peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline +l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre, +ni dans la toreutique[282]. + +[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis +Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.] + +[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie +des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.] + + + + + +CHAPITRE VIII. + +_Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs_ talens _et +leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham, +Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho, +Phillis-Wheatley._ + +ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion +de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut +cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général +et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de +Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la +Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils +mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784, +lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui, +sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença +l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près +l'embouchure du Dnieper. + +AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam, +en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283] +qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses +études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la +première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il +soutint une thèse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284]. + +[Note 283: C'est le même prince qui publia les raisons d'après +lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court +mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: _Fifty reasons or motives +why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all +the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.] + +[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de +la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication, +et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.] + +Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec, +l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand. + +Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le +recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en +1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils +rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs, +de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les +lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est +retombé dans la barbarie. + +Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître +fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de +philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les +systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils +ont de meilleur[285]. + +[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque +selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._] + +Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et +publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de +l'ame, et présentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui écrit +le président, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi +l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur, +les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le +président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo, +parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit +exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de +phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie; +une pierre existe, mais elle n'est pas vivante. + +[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis +APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana +absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam +præside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer +philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ._ A +la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de +félicitation du recteur, etc.] + +Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un +attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la +même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à +établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens[287]. La +cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État[288]; +mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé +dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit +habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim, +sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et +médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de +l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre. + +[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun +quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam +consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil. +Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V. +Cultor, _in_-4º, 1734, _Wittenbergoe_.] + +[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p. +453 et suiv.] + +Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire; +son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à +Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat, +dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[289]. + +[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch +genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782, +t. IX, p. 19 et suiv.] + +J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres +ouvrages, et à quelle époque il est mort. + +Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si +l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli +Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le +pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas +matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux +crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans +les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de +_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette +population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de +Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez +foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de +la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur +couleur pat l'emploi de différentes drogues[290]. + +[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de +_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et +suiv. _V._ aussi l'Encyclopédie méthodique, article _Philippines_.] + +Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue +spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur +et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay, +dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou +seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri +nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces +îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre +vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a +été publié à Vienne, en 1803[292]. + +[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143] + +[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_, +in-8°, Vienne 1803.] + +En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le +gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de +cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière, +un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous +en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée +et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été +gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est +ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette +carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la +peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le +travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette +carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de +mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois +cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué +très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale. + +[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas +Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano +de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.] + + +LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au +génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23 +août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est +désigné comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'année 1791, +publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit +régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois +des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et +mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans +et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet +est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un +soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt +ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à +l'estime des savans. + +Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les +observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et +les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an +5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache. +Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par +l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on +connoisse de ces îles. + +Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris, +Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot, +l'une des plus hautes montagnes de l'île[294]. + +[Note 294: Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué, +_Aubert du Petit-Thouars_, qui a résidé dix ans dans cette colonie.] + +L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera +sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit +dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la +baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun +dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette +baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les +ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si, +au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des +esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce +avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses, +sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la +botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il +n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des +connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les +préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus, +si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana, +il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment +stimuler la curiosité et féconder le génie. + +Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que +Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques +Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en +est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient +indignes? + +Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à +un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre +d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce +dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui +n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église +anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol. +En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus +distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la +médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois +pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies, +mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La +société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en +1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[295]. On +trouve dans la _Médecine domestique_ de Buchan[296], et la _Médecine du +voyageur_, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent +à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain, +c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la +Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension, +viagère de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse, +vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus +habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette +occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs +Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à +cette liste. + +[Note 295: P. 184.] + +[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III, +p. 518.] + +[Note 297: _V_. Médecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8°, +Paris 1801, t. III, p. 272.] + + + +Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie, +en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa +prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les +traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le +suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme +âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute +et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir +longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui +dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les +bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur +Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[298], et ils +sont consignés dans le cinquième tome de l'_American Museum_[299], +imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans. +Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son +habileté[300]. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient +des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient +obligés de recourir aux règles de l'arithmétique[301]. + +[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the +revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol. +in-4°, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction française de cet +ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à _Fuller_ a +oublié le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.] + +[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.] + +[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.] + +[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.] + +BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans +autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans +autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer, +s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et +1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels +sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des +mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers, +et d'autres calculs[302]. Bannaker a été affranchi. + +[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the +motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes, +the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc., +in-8°, Philadelphia. + +_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack +for 1795, in-8°.] + +Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des +États-Unis[303], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit +dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a +gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs; +il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur +condition dégradée en Afrique et en Amérique. + +[Note 303: Ce fait nous est révélé par _Fessenden_, dans son libelle +en 2 vol., intitulé: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the +garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8°, 3° edit., +New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à _Jefferson_ +d'un acte digne de tout éloge.] + +Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en +astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[304]. Il ne le nomme +pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si +c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres. + +[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.] + +OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des +Nègres_. + +«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir +ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en +Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les +barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de +féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer; +et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle +de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes, +n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et +d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir +ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie; +la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre +inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages +à la nature humaine et à la majesté divine.» + +«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que +tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine +contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir +les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut +exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à +lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les +néglige ou les frappe». + +Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans, +de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays +toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des +impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur +superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après +leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale, +Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans +instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il +espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel[305], et que le ciel les +Exaucera. + +[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.] + +Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force +des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence +et la raison, contre l'avarice et le crime? + + +CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque, +raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine +d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en +agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils +tentoient de s'échapper. + +«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus +que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les +hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté +à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit, +en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles. +Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les _lieux et les dangers des +sépultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de +d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut +particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à +une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété, +son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens. + +Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que +l'iniquité des Blancs déprave et calomnie. + +Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de +dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères, +les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se +précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes, +s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout +ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des +monstres, mais non des colons[306]. + +[Note 306: _V._ ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des +Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.] + +A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour +avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu +casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre +[307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours +de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent +de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de +jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente +promet moins de profit. + +[Note 307: _Ibid._, p. 184.] + +En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les +côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux +de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux +à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la +compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné +ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme +des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer +aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.» + +Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui +les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les +cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare +assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa +propriété; les juges rejetèrent sa demande[308]. + +[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.] + +La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce +humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva +pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la +Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans +l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle +de Cugoano, qui publia en anglais ses _Réflexions sur la traite et +l'esclavage des Nègres_, dont nous avons une traduction française. + +Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la +douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours +de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un +talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de +grands progrès. + +Après quelques observations sur les causes qui différencient les +complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique +du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel +d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la +couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes +dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la +liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, +utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les +voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit +imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie. + +«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils +l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à +l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font +pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications +odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des +cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir +la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui +se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie +au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent +pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont +leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent +l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des +punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale +à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la +religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le +courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de +quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux +tiers de ce commerce. + +En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y +eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les +mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage +ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, +est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui +n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans +leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le +Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître +l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A +l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit +rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux +n'étoit qu'un vasselage temporaire. + +[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.] + +De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les +faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses +argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme +nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je +voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de +voler les hommes eût été connu des païens[310]»; il devoit dire: pour +l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la +plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité +dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des +juges n'inculpent la justice. + +[Note 310: La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour +l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et +ses dérivés.] + +«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller +sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la +vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident +que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent +la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux». + +Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur +lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais, +et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les +réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste; +d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de +successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de +cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa +réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un +peu le courtisan, et pas assez l'évêque. + +Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des +chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il +croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale +consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop +bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est +pour eux une flétrissure de plus. + +CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept +ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand +négrier, qui en fit présent à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune +Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en +Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d'abord à la +peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses +premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui, +semblable à Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna +au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l'hébreu, du +chaldéen. De La Haye il passa à l'Université de Leyde, trouva partout +des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d'habiles +professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter +la foi à ses compatriotes. Après avoir fait, ses cours pendant quatre +ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire +calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de +l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile à Harlem, débitoit, comme +bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les moeurs +idolâtres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre +que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons +ouvrages contre l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que +Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé +par Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint +pas sa réputation; qu'à son retour en Europe, des bruits fâcheux se +répandirent sur l'immoralité de sa conduite: on assure même, dit-il, +qu'il n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. Si le premier +article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se +seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les infractions à la morale +évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés? De Vos lui-même +en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et +Blumenbach m'a écrit et répété que ses recherches ce lui avaient procuré +aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait +dans ses recueils sur les variétés de figures humaines. + +[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.] + +Le premier ouvrage de noire Africain est une élégie en vers latins, sur +la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en +citer le commencement, en y joignant une traduction libre. + +ÉLÉGIE [312]. + +La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à +leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande +de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et +leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche +qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa +faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les +épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle +franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès +élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix +gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de +larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi, +condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés +invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la +douleur s'exhale en ces termes: + +Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons +propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur, +et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me +précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à +mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle +fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans +ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les +liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile +consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant +des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de +notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le +berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et +font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos +foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A +ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie +qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet. + +Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel +également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance. +Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé +sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle +rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus +suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor +dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc. + + +[Note 312: ELEGIA. + + Invida mors totum vibrat sua tela per orbem: + Et gestit quemvis succubuisse sibi. + Illa, metus expers, penetrat conclavia regum: + Imperiique manu ponere sceptra iubet. + Non sinit illa diu partos spectare triumphos: + Linquere sed cogit, clara tropaea duces. + Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes, + Mendicique casam vindicat illa sibi. + Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura, + Instar aristarum, demetit illa simul. + Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta, + Limina Mangeri sollicitare domus. + + Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus, + Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit. + Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux, + Dum sua tundebat pectora sæpe manu. + Non aliter Naomi, cum te viduata marito, + Profudit lacrymas, Elimeleche, tua. + Sæpe sui manes civit gemebunda mariti, + Edidit et tales ore tremente sonos: + Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus, + Tractibus ut terræ lumina grata neget; + O decus immortale meum, mea sola voluptas! + Sic fugis ex oculis in mea damna meis. + Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura + + Transtulit ad lætas æthereasque domos, + Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti, + Sive dies veniat, sum memor usque tui. + Te thalamus noster raptum mihi funere poscit. + Quis renovet nobis foedera rupta dies? + En tua sacra deo sedes studiisque dicata, + Te propter, mæsti signa doloris habet. + Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno, + Dant lacrymas nostri pignora cara toti. + Dentibus ut misere fido pastore lupinis + Conscisso tenerae disjiciuntur oves, + Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum, + Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem: + + Sic querulis nostras implent ululatibus ædes, + Dum jacet in lecto corpus inane tuum. + Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti, + Funera quæ celebrat conveniente modo + Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat, + Delicium domini, gentis amorque piæ! + Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum; + Fonte meam possum quo relevare sitim! + Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ, + Cælesti dederat quo mihi melle frui. + Nestoris eloquium veteres jactate poetæ, + Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.] + +Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la +vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois +parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de +cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la +manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière +successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de +Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des +missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant +aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique. + +[Note 313: De vocatione Ethnicorum.] + +Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les +nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme +inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu +de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la +couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses, +et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté. + +Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce +que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité +des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits +du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule +d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos +jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan +traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que +m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La +tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile. +La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu +faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion. + +[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, +a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8°, +Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers +baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.] + +Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent +sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une +mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de +la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une +dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est +pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se +reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre, +nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la +justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John +Beck au poteau de l'ignominie[317]. + +[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati +christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert, +_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4°, Lugduni +Betavorum_, 1742.] + +[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the +infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and +christian scripture, by _John Beck,_ etc] + +[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_ +of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the +society, by _D. Humphrey_, in-8°, Boston 1804.] + +Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et +particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul: _Vous avez été +rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne +dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens +avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou +descendre dans l'arène contre les bêtes féroces[319], ainsi qu'il se +pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le célèbre +édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des +chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à +des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s'élèvent les +cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les +formules dans Marculfe; et parce que la loi étoit seulement facultative, +Capitein en infère la légitimité de l'esclavage; assurément c'est forcer +la conséquence. + +[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi +hominum_.] + +[Note 319: p. 27.] + +Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour établie que l'abrogation de la +servitude n'a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit +été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'échafauds +élevés pour contenir des gens qui n'ont rien à perdre[320]: mais +l'esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l'esclavage +des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de Busbec n'est rien moins qu'une +preuve. + +[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et +161.] + +Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais +très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a +été imprimée quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sensé des +paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement +pas des remercîmens, c'est que les peuples et les individus injustement +asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne +peuvent rompre leurs fers. + +[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de +slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het +latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4°, Leiden 1742.] + +Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie de Flessingue a publié +une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement +en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet. + +[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t. +I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te +Middelburg 1769, p. 425.] + +On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue +hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en +1742[323]. + +[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige +wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon +Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai +1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit +sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27 +mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door +_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina, +aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.] + + + +WILLIAMS. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est +tirée en partie de l'_Histoire de la Jamaïque_, par Edouard Long, qu'on +ne soupçonnera pas d'être trop favorable aux Nègres, car sa prévention +contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité +lui arrache. + +Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième +siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de +soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui +parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc +de Montagu, gouverneur de l'île, voulut essayer si par une éducation +cultivée, il pourroit égalé un Blanc placé dans les mêmes circonstances. +Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des +écoles particulières, d'où il passa à l'Université de Cambridge; il y +fit, sous d'habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques. + +Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce +vers: + + Welcome, welcome brother debtor. + + +Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes, +irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès, +de lui en disputer la propriété. + +Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur, +vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y +refusa: Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les +mathématiques, il s'étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui +malheureusement tomba en démence. Edouard Long se hâte de citer ce fait, +comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de +recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie, +quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude qu'aux +natifs d'Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une +induction générale, comme l'exercice des facultés intellectuelles a +proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens +de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en +conclure qu'aucune n'est propre aux méditation profondes. + +Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans +Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de +justesse, tirer une conclusion absolument contraire. + +Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu'il étoit dur, presque +cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume +particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée +de son savoir; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car +il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le +Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs +aux Mulâtres, formes d'un mélange hétérogène. Ce portrait peut être +vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas tracé par une main amie. + +Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins; +il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l'habitude d'en +adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est +insérée dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus que sévèrement, +quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en +vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l'épithète de _Nigerrima_, +l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue +dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce +qu'il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d'imitation dans +la pièce, il reproche à l'auteur comme plagiat, non des idées, mais +l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les +bons poëtes; et comme on les trouve également dans les dictionnaires, +c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est +ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury, +Douglas, accusoit Milton d'avoit pillé les modernes. + +Edouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau +gouverneur, en le comparant aux héros de l'antiquité. Cette accusation +est mieux fondée; malheureusement elle frappe sur la presque totalité +des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé la puissance? N'ont-ils pas +adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom +de _Mécène_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside, +Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont +tous des Waller. + +A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons +qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: «Je n'ai +jamais ouï dire qu'un Orang-outang ait _composé des odes_[324]. Parmi +les défenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié +du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». Pour +mettre le lecteur a portée d'apprécier les talens de ce dernier, nous +joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française: + +[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for +the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the +rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8°, London +1788, p. 46.] + +_Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la +Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur_ [325]. + +[Note 325: + + Integerrimo et fortissimo viro + Georgio Haldano, armigero, + Insulae Jamaicensis gubernatori; + Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum, + In cumulum accesserunt. + + CARMEN. + + Denique venturum fatis volventibus annum, + Cuncta per extensum læta videnda diem, + Excussis adsunt curis, sub imagine clara + Felices populi, terraque lege virens. + Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta + Irrita conspectu non reditura tuo. + Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet + Hæsurum collo te _relegasse_ jugum, + Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons + Insula passa fuit; condoluisset onus, + Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris + Sponte ruinosis rebus adesse velit. + Optimus es servus regi servire Britanno, + Dum gaudet genio scotica terra tuo: + Optimus heroum populi fulcire ruinam; + Insula dura superest ipse superstes eris. + Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum + Despiciet merito diruta castra ducum. + Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_, + Cumque suis populis, oppida victa gemet. + Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_ + Denegat _Æthiopi_ bella sonare ducum. + Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis, + Carmine _Peleidæ_, scriberet ille parem. + Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre + Dignior, altisono vixque _Marone_ minor. + Flammiferos agitante suos sub sole jugales + Vivimus; eloquium deficit omne focis. + Hoc domum accipias multa fuligine fusum + Ore sonaturo; non cute, corde valet. + Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem + Omnigenis animam, nil prohibente dedit. + Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto + Nullus inest animo, nullus in arte color. + Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam + Cæsaris occidui, scandere musa domum? + Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris, + _Candida quod nigra corpora pelle geris_! + Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor + Ingenii, et docto dulcis in ore decor; + Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque, + Eximit è sociis, conspicuumque facit. + Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_ + Insula, te salvo non dolitura patre. + Hoc precor ô nullo videant te fine regentem + Florentes populos, terra, deique locus!] + +Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance radieuse entr'ouvre un +avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de la loi +des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour +ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les +classes de la société te féliciteront d'avoir brisé le joug suspendu sur +leurs têtes, et consolé notre île des tourmens _immérités_ dont elle +étoit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit +notre existence politique sur le penchant de sa ruine. + +L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui dont le génie rend des +services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort +chancelant d'une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre +île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses +légions dispersées, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant +ses étendards s'échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités +envahies. + +Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des +grands capitaines? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée +des poëtes de sa patrie, et l'émule de Virgile. Il diroit que Haldane, +ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les +combats. + +L'astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des +torrens de feu qui étouffent ma voix; en agréant les vers que t'adresse +un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'à son coeur. +Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé +des ames homogènes; et qu'importe la couleur à la probité, à toutes les +vertus? + +Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des +Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut +être pour toi un sujet de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des +talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu'à +l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualités, en +le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un +reflet plus brillant. + +Cette île m'a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre +Angleterre; cette île, tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la perte +d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre +contrée la conserver à jamais florissante! + +Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit, +en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la +côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie, +quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu près indépendante, sous +l'autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son +père. + +A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa soeur par des voleurs +d'enfans, pour être traîné en esclavage; bientôt les barbares lui +ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa soeur; +séparé d'elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après +une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades, +et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il +l'accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l'amiral +Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Ile, en 1761. + +Les événemens l'ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le +remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune, +tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de +voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent +américain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal, +l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il +avoit goûté les prémices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles +qui l'empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu'un zèle +soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage: la +justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; à l'avarice +ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de +la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; dès-lors, +s'imposant la plus sévère économie, il commença avec trois _pences_ +(environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour +amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa +la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer +où plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé aux cruautés de ses +maîtres, dont un à Savannah faillit l'assassiner; après trente ans d'une +vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à +Londres, s'y maria, et publia ses mémoires[326], réimprimés dans les +deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages +les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-même les a +rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d'individus +toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de +leurs oppresseurs. + +[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, +or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e édition, in-8°, +London 1794, avec le portrait de l'auteur.] + +L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai presque dit la crudité de +caractère d'un homme de la nature; c'est la manière de Daniel de Foë, +dans son Robinson Crusoé; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien +de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l'empereur +François 1er, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le +jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327]. + +[Note 327: Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en forment que la +moindre partie, et la moins intéressante.] + +On s'associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un +tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un +quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur +l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme +inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'échapper un jour à +l'esclavage; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment +pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais +l'activité et l'intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur +Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler +l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant +d'une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord, +dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et +fournit à l'équipage de l'eau potable. + +Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa +mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit +avec intérêt la description qu'il fait de cette contrée, où la nature +féconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale +occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une +passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se +rappelle parfaitement que les médecins du Bénin suppléent à la saignée +par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de guérir les plaies, +et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des +superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des +contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les +danses usitées dans le Benin; ailleurs il met en parallèle les coutumes +des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision +est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale +par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes +purifications que chez les Hébreux. + +Un effet de l'adversité est souvent de donner plus d'énergie aux +sentimens religieux. L'homme abandonné des hommes et malheureux sur la +terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un +père: tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui +pesoient sur lui; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit +ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle. + +Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec énergie +ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie +de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés +chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les +principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les +adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa +cour alloient le dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes observer, les +uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne +concevoit pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant +l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à +la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l'église +anglicane, après avoir flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste; +on fut même sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique. + +A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux +infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer +la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les +Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons; il s'attendrit +même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les +bornes d'une juste punition. + +Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices +que peuvent inventer la cupidité et la rage; il met en contraste cette +cruauté et la morale de l'Evangile, ce sont les extrêmes; il propose +des vues sur la direction d'un commerce européen avec l'Afrique, qui du +moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement +d'Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit +encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son coeur +et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après +avoir lu ses mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur des sentimens +d'affection. + +Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du +chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine. + + + +SANCHO. La mère d'Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de +Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde +dans la traversée, en 1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par +l'évêque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit +promptement sa mère au tombeau; son père, livré aux horreurs de +l'esclavage, se tua dans un moment de désespoir. + +Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amené en Angleterre par son +maître, qui en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes à +Greenwich. Son caractère, qu'on assimiloit à celui de l'écuyer de don +Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à +se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à +Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'étoit pas +avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation; il +l'appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois +soeurs de cultiver son esprit; mais près d'elles, Sancho eut lieu +d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit +les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les +Nègres, c'est les émanciper; souvent elles le menaçoient de le replonger +dans l'esclavage. L'amour de la liberté qui fermentoit dans son ame, +s'exaltoit encore par l'étude et la méditation; il conçut une passion +violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un +autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de +quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort; Sancho, réduit +à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l'achat d'un vieux +pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père: alors +la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant +l'estimoit, l'accepta pour être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à +la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se +trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuité. + +A la passion de l'étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des +femmes et du jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une partie où un +Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour +aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis +il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation +défectueuse l'empêchant de réussir dans un état qu'il avoit envisagé +comme une ressource contre l'adversité, il entra au service du chapelain +de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita +la main d'une personne intéressante, née dans les Indes occidentales. + +Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune, +l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses +protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire +un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva +sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus +domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna +au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses +lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec +la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par +Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés +dans les Journaux. + +[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to +which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.] + +Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche +excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui +sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et +des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus +douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion +de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens +concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329]. + +[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.] + +Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible +d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent, +soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans +la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les +autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des +digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de +l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais +dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est +encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho +approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et +avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de +Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les +variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de +consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes +veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin +de pouvoir impunément les traiter comme tels[330]. + +[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate +friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.] + +Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec +son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté +du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire +tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il +place un homme du monde irrésolu dans son choix. + +Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie +la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle +lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur. + +«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre +communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les +nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié +fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de +l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un +sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de +l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens +qui le font». + +[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre +langue n'a pas d'équivalent.] + +On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour +crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de +sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la +lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour +lui obtenir sa grâce. + +On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses +écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la +fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée +par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_. +«Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre +coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous +avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance +pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la +perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant +des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie: +«Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant +rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière? +N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu? +Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous +savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un +camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi, +place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons +de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une +victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt +des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition +et du carnage[332]». + +[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.] + +J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire, +ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite; +plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il +importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas +dérober à Sancho l'estime qui lui est due. + +PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept +ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à +John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une +sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette +famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux +pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage. +Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle +apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley +publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles +ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour +ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le +prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par +une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur, +et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la +connoissoient. + +Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un +homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de +son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas +étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du +docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La +réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune. + +La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression +triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et +son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches, +auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea +tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle +avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333]. + +[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France à Boston, du 8 +octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.] + +Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même +à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la _Dunciade_ sont des +divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit +chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une +assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui +s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de +Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire +quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens. + +[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.] + +C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggéré de débuter, comme +lui, par une pièce à Mécène[335] dont les poètes payèrent la protection +par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste, +par l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat. + +[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by +_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8°, London 1773; et in-12, +Walpole 1802.] + +Cette pièce n'est pas sans mérite, mais hâtons-nous d'arriver à des +sujets plus dignes de la poésie. + +Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous +respirent une mélancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de +personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les +oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; l'ode à Neptune; les +vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On +se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses +compatriotes. + +J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler +qu'en jugeant les productions d'une Négresse esclave, âgée de dix-neuf +ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction +n'est peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon original. + +_Sur la mort d'un enfant_[336]. + +[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_. + + No more the flo'wry scenes of pleasure rise, + Nor charming prospects greet the mental eyes, + No more with joy we view that lovely face + Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace. + + The tear of forrow flows from ev'ry eye, + Groans answer groans, and sighs to sighs reply; + What sudden pangs shot thro' each aching heart, + When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart? + Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_, + Hurried the infant to his mortal hour. + Could'st thou unpitying close those radiant eyes? + Or fail'd his artless beauties to surprize? + Could not his innocence thy stroke controul, + Thy purpose shake, and soften all thy soul? + + The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread, + No more shall smile, no more shall raise its head; + But like a branch that from the tree is torn, + Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn. + «Where flies my James» 'tis thus I seem to hear + The parent ask, «Some angel tell me where + He whings his passage thro' the yielding air»? + + Methinks a cherub bending from the skies + Observes the question and serene replies, + «In heav'n's high palaces your babe appears: + Prepare to meet him, and dismiss your tears». + Shall not th' intelligence your grief restrain, + And turn the mournful to the chearful strain? + Cease your complaints, suspend each rising sigh, + Cease to accuse the Ruler of the sky. + Parents, no more indulge the falling tear: + Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair, + There see your infant like a seraph glow: + What charms celestial in his numbers flow + Melodious, while the soul-enchanting strain + Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain? + Enough--forever cease your murm'ring breath; + + Not as a foe, but friend, converse with _Death_, + Since to the port of happiness unknown + He brought that treasure which you call your own. + The gift of heav'n intrusted to your hand + Chearful resign at the divine command; + Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.] + +Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens; +l'espérance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions +enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les +Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs: de tous les yeux +s'échappent des larmes; les gémissemens sont l'écho des gémissemens, les +sanglots répondent aux sanglots. + +Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait +fatal, a percé tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; ton +pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi! sans être +émue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa tendre innocence +n'ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre +couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la +gentillesse de ses mouvemens. + +«Où s'est enfui mon bien-aimé James, (s'écrie le père)? Quand son ame +voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son +passage». + +Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, s'incline un chérubin à la +face sereine, qui lui répond: «Ton fils habite la région céleste, essuie +tes pleurs, et prépare-toi à le suivre». Que cet espoir amortisse tes +douleurs, et change tes complaintes en cris d'allégresse. Sur l'aile de +la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la +voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts +inspirés par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur des Mondes; +interdis à ton ame des murmures désormais coupables; converse avec +la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la +félicité; résigne-toi avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend un trésor +que tu croyois ta propriété, et dont tu n'étois que le dépositaire. A +ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle? + +_Hymne du matin_[337]. + + [Note 337:_An hymn to the morning_. + + Attend my lays, ye ever honour'd nine, + Assist my labours, and my strains refine; + In smoothest numbers pour the notes along, + For bright _Aurora_ now demands my song. + + _Aurora_, hail, and all the thousand dies, + Which deck thy progress through the vaulted skies: + The morn awakes, and wide extends her rays, + On ev'ry leaf the gentle zephyr plays; + Harmonious lays the feather'd race resume, + Dart the bright eye, and shake the painted plume. + + Ye shady groves, your verdant gloom display + To shield your poet from the burning day; + _Calliope,_ awake the sacred lyre, + While thy fair sisters fan the pleasing fire; + The bow'rs, the gales, the variegated skies + In all their pleasures in my bosom rise. + + See in the east th' illustrious king of day! + His rising radiance drives the shades away; + But Oh! I feel his fervid beams too strong, + And scarce begun, concludes th' abortive song.] + +Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes +révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je +célèbre l'Aurore. + +Salut brillante avant-courrière du jour; une décoration majestueuse et +nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée; la +lumière s'éveille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre +sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perçans, agite +ses ailes émaillées, et recommence ses harmonieux concerts. + +Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au _poëte_ vos ombrages +solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais +résonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du +génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des +cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance +avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s'enfuient; +mais déjà ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma voix, et mes chants +avortés se terminent forcément au début. + + +_Au comte de Dartmouth[338]. + + + +[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his +majesty's principal secretary or state for north America, etc._ + + Hail, happy day, when, smiling like the morn, + Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn: + Long lost to realms beneath the northern skies + She shines supreme, while hated faction dies. + Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd + Sick at the view, she languish'd and expir'd. + Thus from the splendors of the morning light + The owl in sadness seeks the caves of night. + + No more, _America,_ in mournful strain + Of wrongs, and grievance unredress'd complain, + No longer shalt thou dread the iron chain, + Which wanton _Tyranny_ with lawless hand + Had made and with it meant t' enslave the land. + + Should you, my lord, while you peruse my song, + Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung, + Whence flow the wishes for the common good, + By feeling hearts alone best understood, + I, young in life, by seeming cruel fate + Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat: + What pangs excruciating must molest, + What sorrows labor in my patents' breast? + + Steel'd was that soul, and by no misery mov'd, + That from a father seiz'd his babe belov'd: + Such, such my case. And can I then but pray + Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.] + + +SALUT heureux jour, où, brillante comme l'aurore, la liberté sourit à +la nouvelle Angleterre... Long-temps exilée des régions boréales, elle +revient embellir nos climats. A l'aspect de la déesse si long-temps +désirée, l'esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par +la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour +y retrouver la nuit. + +Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces +outrages, l'objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les +chaînes forgées par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit +d'asservir cette contrée. + +En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'où me vient +cet amour de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette passion du +bien général, apanage exclusif des ames sensibles? + +Hélas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux +fortunés qui m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses +auront torturé les auteurs de mes jours! Il étoit inaccessible à la +pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant +chéri. Victime d'une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel +de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc. + + + + +CHAPITRE IX. + +_Conclusion._ + + +De tous les pays lettrés, je doute qu'il y en ait un où l'on soit aussi +étranger qu'en France à tout ce qui s'appelle littérature étrangère. +Seroit-on surpris dès lors que pas un des auteurs nègres ne fût +mentionné dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont +guère que des spéculations financières? Ils contiennent les fastidieuses +nomenclatures de pièces de théâtre oubliées, et de romans éphémères. +Cartouche y a trouvé une place, et ils gardent le silence sur Raikes, +fondateur des _Sunday-schools_, ou _Écoles du dimanche_; sur William +Hawes, fondateur de la _Société humaine_, pour soigner les individus +frappés de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland, +Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter, +Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, François Solis, +Mineo, Chiarizi, Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc. +On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas même un +grand nombre d'écrivains nationaux qui dévoient y figurer, Persini, +Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker +Benezet, né à Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le défenseur de +tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la +raison, la religion et l'exemple. Il établit à Philadelphie une école +pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-même. Dans les intervalles +que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux à +soulager. A ses funérailles, honorées d'un concours très-solennel, un +colonel américain, qui avoit servi comme ingénieur dans la guerre de la +liberté, s'écria: J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil, que +George Washington avec toute sa célébrité: c'est une exagération sans +doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz, +voyageur russe, disoit: Les académies d'Europe retentissent d'éloges +décernés à des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes. +A qui donc réservent-elles des couronnes[339]? Ce Français qui excita si +puissamment l'admiration des étrangers n'est pas même connu en +France; il n'a pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs +de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et +d'Américains ont réparé cette omission. + +[Note 339: _V._ The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie 1788, +p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.] + +Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi +les discussions relatives aux colonies, douteront peut-être qu'on ait +pu ravaler les Nègres au rang des brutes, et mettre en problème leur +capacité intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi +absurde qu'abominable, est insinuée ou professée dans une foule +d'écrits. Sans contredit les Nègres, en général, joignent à l'ignorance +des préjugés ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inhérens +aux esclaves de toute espèce, de toute couleur. Français, Anglais, +Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez été placés dans les mêmes +circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et +les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de +leur reprocher. + +Long-temps en Europe, sous des formes variées, les Blancs ont fait +la traite des Blancs; peut-on caractériser autrement la _presse_ en +Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des +princes allemands qui vendoient leurs régimens pour les colonies? Mais +si jamais les Nègres, brisant leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne +plaise), sur les côtes européennes, arracher des Blancs des deux sexes à +leurs familles, les enchaîner, les conduire en Afrique, les marquer d'un +fer rouge; si ces Blancs volés, vendus, achetés par le crime, placés +sous la surveillance de géreurs impitoyables, étoient sans relâche +forcés, à coups de fouet, au travail, sous un climat funeste à leur +santé, où ils n'auroient d'autre consolation à la fin de chaque jour que +d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de +souffrir et de mourir dans les angoisses du désespoir; si, voués à la +misère, à l'ignominie, ils étoient exclus de tous les avantages de la +société; s'ils étoient déclarés légalement incapables de toute action +juridique, et si leur témoignage n'étoit pas même admis contre la classe +noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves à +leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si, +repoussés même des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre avec +les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en +masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglantés, afin +de prévenir la gangrène; si en les tuant on en étoit quitte pour une +somme modique, comme aux Barbades et à Surinam; si l'on mettoit à prix +la tête de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits à l'esclavage; +si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens formés tout +exprès au carnage; si blasphémant la divinité, les Noirs prétendoient, +par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher +aux Blancs l'obéissance passive et la résignation; si des pamphlétaires +cupides et gagés discréditaient la liberté, en disant qu'elle n'est +qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui +n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs +_révoltés, rebelles_, de justes représailles, et que d'ailleurs les +esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein +de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la +calomnie, toute l'énergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice, +toutes les inventions de la férocité étoient dirigées contre vous par +une coalition d'êtres à figure humaine, aux yeux desquels la justice +n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur +retentiroient dans nos contrées! Pour l'exprimer, on demanderoit à notre +langue de nouvelles épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient en +doléances éloquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien à craindre, il y +eût pour eux quelque chose à gagner. + +Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse, et voyez ce que vous +êtes. + +Depuis trois siècles, les tigres et les panthères sont moins redoutables +que vous pour l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe, qui se dit +chrétienne et civilisée, torture sans pitié, sans relâche, en Amérique +et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle +a porté chez eux la crapule, la désolation et l'oubli de tous les +sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du café. +L'Afrique ne respire pas même quand les potentats sont aux prises pour +se déchirer; non, je le répète, il n'est pas un vice, pas un genre de +scélératesse dont l'Europe ne soit coupable envers les Nègres, et dont +elle ne leur ait donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre, +épuise ta miséricorde en lui donnant le temps et le courage de réparer, +s'il est possible, ses scandales et ses atrocités. + +Je m'étois imposé le devoir de prouver que les Nègres sont capables de +vertus et de talens; je l'ai établi par le raisonnement, plus encore +par les faits; ces faits n'annoncent pas des découvertes sublimes; ces +ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens +sans réplique contre les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas avec +Helvétius que chacun en naissant apporte d'égales dispositions, et que +l'homme n'est que le produit de son éducation; mais cette assertion, +fausse dans sa généralité, est vraie à bien des égards. Un concours +d'heureuses circonstances développa le génie de Copernic, de Galilée, de +Leibnitz et de Newton; des circonstances fâcheuses ont peut-être empêché +d'éclore des génies qui les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie, +mais en général on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la +sottise, le génie et l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées, +de nations, de crânes et de couleurs. + +Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les mêmes +conjonctures; et quelle parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés +des lumières du christianisme qui mène presque toutes les autres à sa +suite, enrichis des découvertes, entourés de l'instruction de tous les +siècles, stimulés par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part, +les Noirs privés de tous ces avantages, voués à l'oppression, à la +misère? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas +lieu d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant, c'est qu'un +si grand nombre en ayent manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus à +toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature +leur assigne, et que la tyrannie leur refuse? + +Souvent en politique les révolutions brusques, à raison des désastres +qu'elles entraînent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la +nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture +d'avoir confondu la question de l'émancipation avec celle de la traite, +d'avoir débité que les amis des Noirs vouloient un affranchissement +subit et général. Ils opinoient pour une marche progressive qui +opéreroit le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur de cet +ouvrage, lorsque dans un écrit adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et +qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit (et il l'annonce encore), +qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'éclairera plus que +des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui répand la lumière +ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs +français ont repoussé avec acharnement tous les décrets par lesquels +l'assemblée constituante vouloit _graduellement_ amener des réformes +salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau +Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de +la liberté personnelle; le trafic révoltant que l'homme ose y faire de +son semblable, ne les conduira jamais à une prospérité constante... + + +[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et Nègres libres, +in-8°, Paris 1791, p. 12.] + +Ce continent américain, asile de la liberté, s'achemine vers un ordre +de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances +combinées ne pourront arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans leurs +droits, par la marche irrésistible des événemens, seront dispensés de +toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut été également +facile et utile de s'en faire aimer. + +Le travail à la tâche, dont on reconnoit déjà l'utilité au Brésil et à +Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures à la Jamaïque, +justifiée par des succès[341], suffiroient pour renverser ou modifier le +système colonial. Cette révolution aura un mouvement accéléré, lorsque +l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels, +appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes à feu, et +tous les moyens mécaniques à l'aide desquels on abrège le travail, on +facilite les manipulations; lorsqu'une nation énergique et puissante, +à laquelle tout présage de hautes destinées, étendant ses bras sur les +deux Océans Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux de l'un à +l'autre, par une route abrégée, soit en coupant l'isthme de Panama, +soit en formant un canal de communication, comme on l'a proposé, par +la rivière Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du +monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Amérique ne se +vengera pas alors des outrages qu'elle a reçus, et si notre vieille +Europe, placée dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas +une colonie du nouveau Monde? + +[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barré-Saint-Venant_ propose +également l'introduction de la charrue dans nos colonies.] + +Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi émanée +de la nature ne place un homme dans la dépendance d'un autre, et toutes +les loix que la raison désavoue, sont par là même frappés de nullité. +Chacun apporte, en naissant, son titre à la liberté[342]; les +conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit +être la même pour tous les membres de la cité, quelles que soient leur +origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un +autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave; +et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de +l'acheter. + +[Note 342: _Le Genty_.] + +Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les +Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés, +donner l'essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les Blancs +qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, +ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la +tendresse fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur! Dût-on +ici bas n'avoir que rêvé ces avantages pour soi-même, il est du moins +consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaillé de +toutes ses forces à les procurer aux autres. + + +_P. S._ Deux hommes de lettres très-distingués par leurs talens et +leurs ouvrages, l'un Helvétien, et l'autre Américain, ont fait sur le +manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise, +qui paraîtront incessamment, en Allemagne et dans les États-Unis +d'Amérique. + + +FIN. + + TABLE + DES CHAPITRES + CONTENUS DANS CE VOLUME. + + _Dédicace aux amis des Noirs. + + CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _Nègres_. Sous cette + dénomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparité + d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race + humaine._ + + CHAPITRE II. _Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. + Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au + développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la + religion chrétienne. Évêques et prêtres nègres._ + + CHAPITRE III. _Qualités morales des Nègres. Amour du travail, + courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité, + etc._ + + CHAPITRE IV. _Continuation du même sujet._ + + CHAPITRE V. _Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._ + + CHAPITRE VI. _Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés + politiques organisées par les Nègres._ + + CHAPITRE VII. _Littérature des Nègres._ + + CHAPITRE VIII. _Notices de Nègres et Mulâtres distingués par + leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, + Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, + Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._ + + CHAPITRE IX. _Conclusion._ + + +FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou +Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + +***** This file should be named 15907-8.txt or 15907-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/9/0/15907/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including including checks, online payments and credit card +donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. |
