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+The Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou Recherches
+sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature
+
+Author: Henri Grégoire
+
+Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
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+
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+
+
+ DE LA LITTÉRATURE
+ DES NÈGRES
+
+ ou
+
+ _Recherches sur leurs facultés intellectuelles,
+ leurs qualités morales et leur littérature;
+ suivies de Notices sur la vie et les ouvrages
+ des Nègres qui se sont distingués dans les
+ Sciences, les Lettres et les Arts_;
+
+ Par H. GRÉGOIRE
+
+ Ancien évêque de Blois,
+ membre du Sénat conservateur,
+ de l'Institut national,
+ de la Société royale des Sciences
+ de Gottingne, etc., etc., etc.
+
+
+ Whatever their tints may be,
+ their souls are still the same.
+ Mrs. ROBINSON.
+
+A PARIS
+CHEZ MARADAN, LIBRAIRE
+RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9.
+MDCCCVIII.
+
+
+
+DÉDICACE.
+
+
+A tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs
+et Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les
+assemblées politiques, dans les sociétés établies pour l'abolition de la
+traite, le soulagement et la liberté des esclaves.
+
+
+Français.
+
+Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat,
+Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière,
+Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet,
+Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.--D'Estaing.--La
+Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand de Baudières, Frossard.--Garat, Garran
+de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, Mad. Olympe de Gouges,
+Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien évêque
+de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat,
+Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Théophile Mandar, L. P. Mercier,
+Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Pétion, Nicolas Petit-Pied
+docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le
+général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer,
+Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société de
+Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney.
+
+[Note 1: En égard à la multitude de noms propres cités dans
+cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification de Mr, dont la
+répétition eut été fastidieuse.]
+
+Anglais.
+
+Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard
+Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn,
+John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw,
+Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clément Caines, Campbell, T.
+Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis évêque de Lichtfield,
+Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson,
+Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre
+Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster,
+Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James
+Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway,
+Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de Norwich, Hector Saint-John,
+Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann,
+Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis
+Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel
+Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil,
+Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah
+More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de
+Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival,
+Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby
+Porteus évêque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James
+Ramsay, Rickman, Robertson ministre à Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie
+Robinson, Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shéridan,
+Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field
+Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone
+recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker,
+George Wallis, Warburthon évêque de Glocester, John Warren évêque de
+Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield,
+Willberforce, Mlle Hélène-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley,
+Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis
+of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc.
+
+
+AMÉRICAINS.
+
+Joël Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax,
+Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander
+MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton,
+William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan
+Winchester, Vining.
+
+NÈGRES ET SANG-MÊLÉS.
+
+Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien
+Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley.
+
+ALLEMANDS.
+
+Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de
+Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri.
+
+DANOIS.
+
+Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th.
+Thaarup.--West.
+
+SUÉDOIS.
+
+Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And.
+Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom.
+
+HOLLANDAIS.
+
+Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos,
+Peter Wrede.
+
+ITALIENS.
+
+Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.--L'abbé Pierre
+Tambarini.--Zacchiroli.
+
+ESPAGNOL.
+
+Avendaño.
+
+Qu'on ne s'étonne pas de ce que (Avendaño excepté) on ne trouve ici
+aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, à ma connaissance, ne
+s'est mis en frais de prouver que le Nègre appartient à la grande
+famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les
+devoirs, en exercer tous les droits: par delà les Pyrennées, ces droits
+et ces devoirs ne furent jamais problématiques; et contre qui se
+défendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des
+applications forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture sainte, a
+tenté de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable à celui qui,
+chez les Hébreux, n'étoit guère qu'une sorte de domesticité; mais la
+brochure d'Azérédo[2] est passée de la boutique du libraire dans le
+fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de
+Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-là
+en Angleterre, pour légitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne,
+pour river les fers des paysans de cette contrée, tandis que Joseph
+Paulikowski[3], et l'abbé Michel Karpowitz, dans ses sermons[4],
+proclamoient et revendiquoient pour tous l'égalité des droits. Les amis
+de l'esclavage sont nécessairement les ennemis de l'humanité.
+
+[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des
+esclaves de la côte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azérédo Coutinho_,
+in-8°, Londres.]
+
+[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des paysans
+polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8°, Roku 1788.]
+
+[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych
+ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons de l'abbé _Karpowicz_,
+3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisième
+volumes.]
+
+En général, dans les établissemens espagnols et portugais, on envisage
+les Nègres comme des frères d'une teinte différente. La religion
+chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est
+toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les
+esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l'autorité et le
+joug de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas
+composé de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, par la même raison
+qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture de la
+Belgique, où la supériorité des méthodes et des procédés agronomiques
+suppléoit aux livres.
+
+Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la
+vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit que, sans vouloir
+atténuer les torts des individus, on ne les présente ici que sous le
+point de vue relatif à leurs efforts pour l'amélioration du sort des
+Noirs; et sur cet article même, on est loin de leur attribuer un
+égal degré de mérite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse
+appliquer à tous une maxime du poëte Churchil, en disant qu'ils ont
+le coeur aussi pur que leur cause est légitime. Chacun reste maître
+d'exercer sa justice, en repoussant ces écrivains dans la classe
+malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs
+livres.
+
+La liste qu'on vient de lire est sans doute très-incomplète; elle
+réclame des noms honorables, que j'ai oubliés, ou que je n'ai pas
+l'avantage de connoître, soit que dans leurs écrits les auteurs ayent
+gardé l'anonyme, soit que leurs écrits ayent échappé à mes recherches.
+Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent
+réparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compléter
+l'ouvrage. Parmi ces écrivains un grand nombre sont morts; je dépose sur
+leurs tombes mes hommages, et j'offre le même tribut à ceux qui vivant
+encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasié leurs principes,
+poursuivent sans relâche leur noble entreprise, chacun dans la sphère où
+l'a placé la providence.
+
+Philanthropes! personne n'est juste et bon impunément; entre le vice et
+la vertu la guerre commencée à la naissance des temps, ne finira qu'avec
+eux. Dévorés du besoin de nuire, les pervers sont toujours armés contre
+quiconque ose révéler leurs forfaits, et les empêcher de tourmenter
+l'espèce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain,
+mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie est si
+longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre
+se dérobe sous nos pas, et nous allons quitter la scène du monde; la
+dépravation contemporaine charie vers la postérité tous les élémens du
+crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas,
+lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien,
+échappés à la contagion, seront en quelque sorte, les représentans de la
+providence: léguons-leur la tâche honorable de défendre la liberté et le
+malheur. Du sein de l'éternité, nous applaudirons à leurs efforts, et
+sans doute il les bénira ce Père commun, qui dans les hommes, quelle que
+soit leur couleur, reconnoît son ouvrage, et les aime comme ses enfans.
+
+
+
+
+ DE LA LITTÉRATURE
+ DES NÈGRES.
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on
+comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité
+du type primitif de la race humaine._
+
+
+Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs.
+Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante,
+d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius
+Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6].
+On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des
+Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute
+dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs
+armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7].
+Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes
+occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les
+Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les
+désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la
+voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps
+aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce
+tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les
+employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron,
+et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que
+Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10].
+
+
+[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités
+judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_,
+dans Thalie et Polymnie, etc.]
+
+[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen.
+I.]
+
+[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London
+1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.]
+
+[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata
+genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de
+_Majorien_.]
+
+[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J.
+Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.]
+
+[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.]
+
+Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé
+à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais
+surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore
+trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de
+servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination
+d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est
+également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne
+sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que
+de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens
+à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les
+cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient
+qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que
+dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en
+importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations
+des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi
+qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au
+centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les
+Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des
+comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans
+le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses
+parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure
+et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis
+Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus
+anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces
+considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert
+une grande partie du continent asiatique.
+
+[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.]
+
+[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et
+l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.]
+
+[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des
+anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t.
+II, p. 10, 75.]
+
+[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.]
+
+[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.]
+
+La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs
+une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux
+différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent
+des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que
+Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont
+peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs,
+Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font
+remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté,
+et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux
+qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de
+races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils
+vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on
+la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la
+France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi
+dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont
+presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français,
+moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens,
+ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause
+de cette différence et de quelques autres dans la stature et la
+conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs
+facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on
+que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont
+crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions
+à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour
+nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre
+les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté
+par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des
+différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les
+intermédiaires.
+
+Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des
+esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti,
+qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un
+de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en
+avoit fait graver plusieurs autres[17].
+
+[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.]
+
+[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88;
+t. VII, p. 285, planch. 81.]
+
+La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans
+son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des
+autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite
+aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils
+en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque
+les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles
+apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des
+_Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte
+commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite
+des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et
+Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20].
+
+
+[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.]
+
+[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans
+sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte
+grec ne le dit pas, mais le fait présumer.]
+
+[Note 20: p. 85.]
+
+Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît
+mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes,
+selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs
+colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de
+relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs,
+mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous
+les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient
+celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure
+que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils
+ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les
+raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient
+seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus,
+comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24].
+A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte
+d'Hérodote est clair et précis.
+
+[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et
+t. III, p. 820 et 833.]
+
+[Note 22: L. III, §3.]
+
+[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.]
+
+[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par
+_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires,
+etc.]
+
+Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les
+Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre
+et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la
+lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes
+observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26].
+Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette
+opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et
+l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages
+qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28].
+
+[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle
+édit., t. I, p. 10 et suiv.]
+
+[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.]
+
+[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par
+_Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.]
+
+[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_.,
+1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.]
+
+Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la
+race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces
+deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se
+concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes,
+dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une
+troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales:
+les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde,
+qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du
+sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la
+statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner
+son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx
+représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est
+combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden,
+Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et
+depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure
+éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui
+esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la
+parole[32].
+
+[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_,
+_Gottingue 1794_.]
+
+[Note 30: _Browne_, ibid.]
+
+[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse,
+etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.]
+
+[Note 32: _Volney_, ibid.]
+
+Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles
+antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en
+sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,
+alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains,
+que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par
+le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on
+prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il
+moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe?
+
+Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un
+homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer
+cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur
+anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un
+caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci
+de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les
+talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur
+accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu
+ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un
+simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez
+longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des
+connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux
+qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent
+beaucoup de savans vénérés de la Grèce.
+
+[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens
+la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.]
+
+[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t.
+II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.]
+
+Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève
+fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de
+l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se défend par des
+argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir
+l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire.
+
+[Note 35: _Ibid._]
+
+C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes [36]. En
+supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long)
+en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et
+contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation?
+
+[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t.
+II, p. 352.]
+
+Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur
+secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières
+observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres
+leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla
+perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin,
+Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman,
+Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37],
+et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les
+conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui
+doivent leur servir de base?
+
+[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de
+sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat.
+1707._ Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.
+Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore
+Æthiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des
+Nègres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24.
+_V._ Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence
+physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. _De
+Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting._ 1785. _V._
+An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human
+species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8°, Philadelphia
+1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.]
+
+
+Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée
+du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres
+grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des
+Nègres et ceux des Blancs.
+
+Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur
+plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd
+jaunâtre.
+
+Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane
+réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée
+ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la
+résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile,
+la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à
+expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel
+son traducteur français[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des
+Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des
+causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant
+professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes,
+mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs,
+tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers
+glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race
+primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le
+type original de l'espèce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent
+que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de
+Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus
+Nègres[40]; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier,
+il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier
+ouvrage de Pallas[41].
+
+[Note 38: _V._ De l'Unité du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_
+traduit par _Chardel._]
+
+[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by
+_Richard Payne-Knight,_ in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et
+les suiv.]
+
+[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory
+of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8°, London 1793. _V._
+lettre 9.]
+
+[Note 41: _V._ Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie,
+p. 600, en note.]
+
+On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que
+la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi
+Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat,
+le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé
+des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la
+figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale
+sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la
+même latitude en Amérique ne produit pas le même effet.
+
+Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en
+Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les
+Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les
+peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni
+transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races[42].
+Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre
+extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples
+rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne
+doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les
+impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État
+de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la
+connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives,
+il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la
+couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune
+de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour
+amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule
+action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans
+pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43].
+
+[Note 42: Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup
+d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement
+de ne pas changer la couleur des Nègres.]
+
+[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S.
+Williams,_ in-8°, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.]
+
+Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service
+domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et
+leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au
+moral[44].
+
+[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.]
+
+Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering établit, par des
+observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des
+Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies[45]: quelquefois
+même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches
+devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène
+vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire[46].
+Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est
+une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine
+la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le
+docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une
+léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit
+presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide
+muriatique oxigéné[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer
+en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie,
+inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit
+d'un homme distingué comme le docteur Rush.
+
+[Note 45: _Ibid._ §48.]
+
+[Note 46: _V._ Dissertations sur les variétés naturelles qui
+caractérisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_
+in-4º, Paris 1791, p. 18.]
+
+[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society,
+etc., in-4º, p. 287 et suiv.]
+
+[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.]
+
+Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain
+doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes,
+Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la
+plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus
+grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les
+Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs.
+Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers
+oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de
+l'homme.
+
+Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le
+volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les
+hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que
+les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne
+animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose
+sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une
+conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux
+les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront
+peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.
+
+«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une
+ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et
+une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du
+nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la
+mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est
+non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la
+différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on
+pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle
+pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés
+jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux
+décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que
+l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est
+Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle
+de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre
+d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix
+degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette
+différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que
+c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection
+des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de
+beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par
+Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux
+[49]».
+
+[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur
+la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes
+de divers pays.]
+
+Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes.
+Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des
+Négresses[50]; et comme d'une part ces différences sont assez
+constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des
+modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les
+protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections
+spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses
+rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_,
+depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine
+physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui
+d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens
+dans la Métoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicinæ_ de Jean de
+Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand,
+Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même.
+
+[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.]
+
+[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._,
+par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.]
+
+Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité
+morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres
+dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs
+formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et
+réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation
+qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage
+aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les
+hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou
+tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple,
+personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres,
+d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver
+son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des
+chèvres[52]. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand
+dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à
+village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la
+Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo[53].
+
+[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._]
+
+[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.]
+
+Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se
+reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui
+pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de
+ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du
+climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature
+est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux
+les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences
+des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et
+dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir
+une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe.
+
+Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour
+dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race
+primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son
+berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en
+Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des
+Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être
+plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse
+exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun
+avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice;
+tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons
+de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets
+imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance
+fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre
+eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils
+s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54].
+
+[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the
+etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2
+vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.]
+
+Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de
+plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur
+passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent
+souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des
+fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours
+à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se
+retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du
+corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est
+propre aux travaux des mains[55].
+
+[Note 55: Somering, § 74.]
+
+On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté,
+d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la
+régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit
+la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis
+que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la
+nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses
+peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins
+avantageuse au diable, le peignent en blanc.
+
+Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées
+complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur
+lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du
+P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de
+Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits
+universellement approuvés chez tous les peuples, sont le type essentiel
+de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une
+déviation du jugement[56]. C'est demander à l'érudition la solution d'un
+problème physiologique.
+
+[Note 56: T. V, IIe part.]
+
+Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda[57]; Ledyard et Lucas,
+celle des Nègres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du
+Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur
+taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés[60].
+Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille
+imposante, avec des traits à la romaine[61]. Ligon parle d'une Négresse
+de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point,
+que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur
+du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux
+Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert[63]. Leguat[64],
+Ulloa[65] et Isert[66], rendent le même témoignage à l'égard des
+Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique,
+et le troisième en Guinée.
+
+[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.]
+
+[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.]
+
+[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_
+in-4º, Paris 1726, p. 68.]
+
+[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sénégal, p. 22.]
+
+[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage à Canton, etc.]
+
+[Note 62: _V._ Histoire de l'île des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le
+Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris
+1674, p. 20.]
+
+[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
+l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.]
+
+[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.]
+
+[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.]
+
+[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.]
+
+
+D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais
+pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le
+front du Blanc[67].
+
+[Note 67: _V_. p. 182.]
+
+Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres
+et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent
+matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur;
+2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines,
+cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui,
+intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée
+des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter
+impunément comme les bêtes de somme.
+
+Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion,
+s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Idées
+sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale,_
+imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la
+rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc,
+ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang;
+qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche[68]. L'auteur
+le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des
+sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette
+époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de
+l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après.
+
+[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur
+les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8º, Paris an 5
+(1797).]
+
+Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité
+entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et
+judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°.
+une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la
+collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur
+la même ligne les Nègres et les porcs[69]. 2º. Le réglement de police
+qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et
+de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans
+le milieu de la rue avec les bestiaux[70].
+
+[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par
+_Moreau-Saint-Méry,_ t. VI, p. 144.]
+
+[Note 70: _V._ Voyage à la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8°,
+Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.]
+
+Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière,
+hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant
+de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent
+mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau,
+désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent
+en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit
+la cupidité pour les asservir.
+
+J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus
+belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a
+peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander,
+Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans
+ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme
+Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité
+de type primitif dans la race humaine.
+
+Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles
+ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits
+que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces
+mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des
+singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la
+femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit
+comme un trait de similitude avec l'espèce humaine[71]. Entre les têtes
+du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race,
+il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc;
+mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la
+distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs,
+ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à
+remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement
+moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon
+les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des
+avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de
+talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de
+place?
+
+[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon
+_Desfontaines,_ la femelle du pithèque (_simia pitheous_) a un léger
+écoulement périodique.]
+
+
+
+
+_CHAPITRE II._
+
+_Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur
+cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs
+facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et
+prêtres nègres._
+
+L'OPINION de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue
+supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et
+parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant
+d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion
+qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce
+terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont
+pas de peintres.
+
+Hume, qui dans son _Essai sur le caractère national,_ admet quatre à
+cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne
+vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur,
+ensuite Estwick[72] et Chatelux ont répété la même assertion.
+Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques
+combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur
+interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du
+génie et de la raison[73].
+
+[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._]
+
+[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulièrement
+celle de Saint-Domingue, par _Barré-Saint-Venant,_ in-8º, Paris 1802, c.
+iv.]
+
+Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom
+ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect
+mérité; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._
+Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de
+deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des
+faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour
+des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec
+ceux-là.
+
+[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_
+in-8º, London 1787.]
+
+Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et
+auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette
+difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils
+étoient blancs.
+
+Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son
+compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis
+Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe
+à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une
+gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et
+pourtant Nègre[75]. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La
+Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les
+habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent
+la nation la plus éclairée du moyen âge.
+
+[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory
+of north America, etc. by _George Imlay_, in-8°, London 1793. _V_.
+Lettre 9.]
+
+Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans
+sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore
+produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant
+Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant
+d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on
+sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire,
+quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi
+long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes
+tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë,
+Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait
+l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre
+de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et
+trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il
+y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie
+pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand
+on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de
+soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de
+l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur.
+Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a
+provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous
+les moyens d'améliorer leur existence.
+
+[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière
+brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont
+comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées
+avec succès dans la carrière littéraire. Mme de _Waren_, qui vient de
+donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle _Hannah Adams_,
+qui entre autres ouvrages a publié _La Vérité et L'Excellence du
+Christianisme prouvées par les écrits des laïcs_, etc. Cette
+énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de _Paw_, sur
+l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.]
+
+[Note 77: _V._ Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.]
+
+Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts
+sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres,
+expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées
+sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée
+des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique
+septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs?
+Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas
+de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour
+certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur
+esclavage.
+
+Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu
+près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir,
+s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du
+climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire,
+parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations récentes
+ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines,
+n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field
+Stantield, dans son beau poëme intitulé: _La Guinée_, n'a été, à cet
+égard, que l'écho des voyageurs[78].
+
+[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field
+Stanfield_, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du
+second livre.
+
+ High where primeval forests, shade the land
+ 'And in majestic solemn order stand
+ A sacred station raises now it seat
+ O' er the loud stream that murmur at its feet
+ Of Niger rushing thro' the fertile plains
+ Swelled by the cataract of Tropic rains
+ Long' ere surcharged his turgid flood divides;
+ To burst an Ocean in three thundering tides.]
+
+La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de
+maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle
+produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs,
+cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés
+par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières
+dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus
+brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées,
+elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui
+s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux
+hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans
+plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,
+à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de
+manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en
+mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si
+l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien.
+On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances
+superstitieuses des protestans anglais[80].
+
+[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.]
+
+[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs
+and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8°, London 1790.]
+
+Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible
+aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de
+la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon
+qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou
+salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être
+l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux.
+La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la
+probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et
+n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler
+ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du
+problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de
+l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment
+du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le
+choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer
+à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être
+inconséquent à son système.
+
+Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique,
+au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont
+fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils
+ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de
+débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice
+dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres
+apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas
+surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans
+son _African memoranda_ se répand en éloges sur leurs vertus natives
+et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à
+sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase
+exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs,
+indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les
+genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse
+les funestes résultats.
+
+[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish
+a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips
+Beaver_, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle
+snake, etc., p. 897.]
+
+Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui
+ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de
+sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels
+sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir
+des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent
+quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz
+ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés
+au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés
+par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant
+d'un commandeur?
+
+L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en
+Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres,
+repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des
+colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs
+Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant
+leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il
+prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons
+un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui
+persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le
+père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible,
+il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses
+semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]».
+On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort
+avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi,
+jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,
+quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux
+fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il
+en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en
+Amérique[84].
+
+[Note 82: _V._ L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire,
+missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.]
+
+[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.]
+
+[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical
+treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional
+planter, in-8°, London 1805, p. 470.]
+
+Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont
+heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il
+s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils
+sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être
+éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en
+assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la
+mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre
+obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur
+bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi
+ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à
+Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En
+cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son
+compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86],
+et par Othello, écrivain nègre[87].
+
+[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3
+vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.]
+
+[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica,
+by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.]
+
+[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à
+Baltimore.]
+
+Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la
+Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778,
+«que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait
+supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et
+console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des
+châtimens[88]».
+
+[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais à M. _Petit_, sur son ouvrage
+intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°,
+1778.]
+
+A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse
+les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les
+plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son
+compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les
+esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies
+hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des
+maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent
+sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces
+courses homicides nommées _Mocks_, plus fréquentes dans ces colonies
+qu'ailleurs[90].
+
+[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.]
+
+[Note 90: Voyage à l'île de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit
+par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.]
+
+On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les
+victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se
+retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans
+ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il
+est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation
+de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de
+se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit
+attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même
+il dévoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne
+l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la
+mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la
+mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de
+l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite
+dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère
+remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même
+traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par
+la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes
+de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre
+capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à
+rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il
+appeloit une révolte[92].
+
+[Note 91: _Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel._]
+
+[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John
+Newton_, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.]
+
+C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups
+de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les
+empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs,
+et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche
+encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]».
+
+[Note 93: _V._ American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p.
+407.]
+
+La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit
+trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre à l'assemblée
+coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa
+proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et
+dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description
+d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à
+la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne
+servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit
+savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement
+les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel
+Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris,
+Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus
+respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en
+faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il
+se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des
+archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas
+employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée
+chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé,
+se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le
+tout, etc.»? Mais qui sont les _mordans_ et les _enragés_, sinon ceux
+qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes
+toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en
+Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif
+de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et
+anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être
+justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur
+arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir
+le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous?
+Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit
+accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans
+à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le
+vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour
+justifier l'emploi des chiens dévorateurs[94].
+
+[Note 94: _V._ ces horribles détails dans _Dallas_, t. II, lettre 9,
+p. 4 et suiv.]
+
+Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages,
+stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer
+que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur
+livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main.
+La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des
+tigres blancs à figure humaine.
+
+Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue
+les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq[95].
+Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four,
+pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé
+Chaperon, avoit fait la même chose[96].
+
+[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.]
+
+[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769,
+Amsterdam, p. 14.]
+
+Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique,
+ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux
+développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence
+par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: _les Horreurs
+de l'esclavage_[97], et plus récemment encore, par les _Voyages_ de
+Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de
+femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage
+patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont
+dans les marchés, _visiter_, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte
+dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils
+sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore
+aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres
+condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre
+piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues
+lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses
+enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la
+précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le
+ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur
+apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons
+[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes
+parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le
+Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on
+ose chez nous en solliciter le rétablissement[100], malgré les décrets
+rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de
+Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant
+la République».
+
+[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our
+West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents
+recently presented to the house of Commons, in-8°, London 1805.]
+
+[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.]
+
+[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.]
+
+[Note 100: Un anonyme a même publié un pamphlet sous ce tire: De la
+nécessité d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prospérité
+pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8°, Paris
+1797.]
+
+Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais
+des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies
+a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des
+esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres
+de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé
+des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces
+vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens.
+L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude;
+personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu
+dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est
+pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres
+sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats
+colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné
+d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt
+et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris
+que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert
+d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait
+détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur
+des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_
+_de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre
+espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux
+prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à
+l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un
+Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer
+l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être
+esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment
+qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié
+«_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage
+des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres
+ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend
+qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où
+l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance,
+il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique
+Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui
+veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit
+les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en
+versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de
+douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec
+ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans
+ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières,
+qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de
+croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite
+mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes
+dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des
+capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce
+qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des
+drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif
+produit ensuite des ravages horribles[112].
+
+[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir
+en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des
+colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.]
+
+[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc.,
+by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.]
+
+[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie
+française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°,
+Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.]
+
+[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.]
+
+[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur
+les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de
+Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux
+1802, p. 60 et 66.]
+
+[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de
+l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.]
+
+[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de
+Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.]
+
+[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_,
+in-8°, Paris, an 9.]
+
+[Note 109: In-8°, Paris 1803.]
+
+[Note 110: _V._ p. 22.]
+
+[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.]
+
+[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.]
+
+Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres.
+Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de
+l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre
+les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque
+laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113].
+
+[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.]
+
+Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le
+code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient
+horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre
+la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans
+la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu
+laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une
+dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des
+philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout
+ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille
+moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la
+prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte
+d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies
+espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports
+de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces
+estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des
+infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature.
+
+[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.]
+
+Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté,
+tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public
+[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50
+liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est
+absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116].
+
+[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.]
+
+[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°,
+Philadelphie 1803, p. 36.]
+
+Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur
+est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité.
+John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est
+devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en
+déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire
+en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise
+vertueuse pourroit s'honorer[117]».
+
+[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.]
+
+Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la
+loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les
+blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais
+et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs
+colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que
+Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse,
+puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin
+facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois
+prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage
+a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les
+fois que les hommes voudront contrarier la nature.
+
+[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.]
+
+[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.]
+
+Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du
+croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour
+la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit
+une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux
+politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont
+diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit
+déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest
+pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que
+ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement:
+les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche;
+tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le
+résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres.
+Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur
+est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa
+splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas
+les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120].
+
+[Note 120: _V._ T.1, p. 28.]
+
+On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas
+des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la
+vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à
+un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle,
+est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au
+retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu;
+il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de
+la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi
+implacable des Blancs.
+
+On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au
+point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur
+intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à
+lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il
+vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que
+promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du
+premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument
+étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter,
+l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler.
+Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut
+pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J.
+Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux
+Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords
+ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne
+pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna
+à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121].
+
+[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804,
+t. IV, n°25 p. 194.]
+
+Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir
+que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque
+toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux
+de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux
+discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression
+actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être
+en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle
+lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la
+servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative
+du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du
+raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du
+style, et qui honore également son esprit et son coeur[122].
+
+[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year
+1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.]
+
+L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les
+marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des
+faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en
+soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers
+de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se
+féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles.
+Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau
+par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute:
+«Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été
+induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les
+enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela
+eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à
+l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la
+barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de
+moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé
+entre l'homme et la brute.
+
+[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31]
+
+Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des
+droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il
+associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en
+excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un
+supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées
+dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les
+Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le
+sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine
+était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une
+police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les
+jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile
+des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle
+conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel.
+Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field,
+à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque
+maltraiteroit inutilement des animaux.
+
+[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non
+alligabis_ etc.]
+
+Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de
+moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes,
+les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des
+réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur
+l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur,
+jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des
+talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes
+les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous
+une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront
+plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières,
+les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la
+civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont
+ils sucent le sang pour en extraire de l'or!
+
+Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de
+chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour
+avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les
+principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant
+les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité
+d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les
+démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_
+qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage,
+chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un
+ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la
+liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans
+les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être
+flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces
+de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie
+d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole
+Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations
+des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que
+les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs,
+surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six
+mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte
+une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces
+contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit
+en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans
+cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des
+abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils
+répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce.
+Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils
+resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus
+et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise
+cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent
+nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous
+empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans
+les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns
+emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se
+dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils
+prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour
+le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous
+entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs
+besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix
+en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent
+dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la
+Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces
+Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en
+Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des
+tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de
+_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas
+abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de
+_négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient
+une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les
+ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés
+par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu
+1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu
+3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si
+nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme
+et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes,
+pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au
+cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner
+quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi
+disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions
+à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les
+opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la
+richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures,
+des injures et des persécutions.
+
+[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_;
+Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st.
+1801).]
+
+[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.]
+
+La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens
+ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la
+seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire
+du bien aux persécuteurs comme aux persécutés.
+
+On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir,
+ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit
+coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et
+exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de
+dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage
+colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les
+mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion
+n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies,
+quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des
+places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la
+participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré
+un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout,
+dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le
+regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels
+rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui
+déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle
+céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour
+nous mêmes[128].
+
+[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9.
+Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.]
+
+[Note 128: Math. VII, 12.]
+
+A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à
+l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en
+Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les
+malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La
+parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la
+réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque
+voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce
+humaine.
+
+[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par
+_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio
+christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.]
+
+[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter
+sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique,
+l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p.
+308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British
+colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas,
+évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour
+l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie;
+mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut
+national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et
+suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du
+Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._
+p. 105 et suiv.]
+
+J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées
+par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour
+compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux;
+les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux.
+
+Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte
+Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et
+cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres
+qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces
+écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de
+quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à
+Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain
+n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable,
+pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des
+enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie
+et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités
+disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces
+comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se
+tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont
+annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs
+frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant
+ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les
+abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs
+y sont recommandés à la charité.
+
+[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.]
+
+[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma
+reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions,
+qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes
+of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_,
+libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré,
+concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°.
+à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque
+impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.]
+
+A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a
+inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat
+remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office
+liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades,
+l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion
+catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et
+multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des
+cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les
+portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans
+avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques
+sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes
+parmi les Nègres, et à les consoler.
+
+[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.]
+
+Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers
+conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une
+bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet
+égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un
+autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans
+attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par
+le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son
+calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan,
+que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour
+patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet,
+connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques
+détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de
+l'ordre des Récollets.
+
+[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de
+la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en
+1797.]
+
+[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p.
+154; et _Benezet,_ p. 50, etc.]
+
+[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.]
+
+Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou
+de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils
+d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la
+_Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed
+candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse
+voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles
+attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en
+lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul
+pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles
+sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand
+forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions.
+Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes
+tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est
+par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il
+décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce
+culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en
+1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans
+Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt
+plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement
+de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur
+[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en
+éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques,
+où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa
+vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._
+
+[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro,
+_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t.
+I, p. 207.]
+
+[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di
+Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.]
+
+[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc.,
+in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.]
+
+[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora
+sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata,
+in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.]
+
+Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les
+Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et
+qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours
+entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs
+habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des
+régisseurs.
+
+Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres,
+peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et
+du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être.
+
+Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en
+payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les
+esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur
+facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la
+semaine, leur donne la liberté complète.
+
+En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable,
+l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141].
+Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez
+commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses
+études à Rome[142].
+
+[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.]
+
+[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.]
+
+Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés
+en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec
+distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143].
+Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier
+et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre
+primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de
+Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage
+dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que
+c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144].
+
+[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°,
+Paris 1735, t. I, p. 594, 95.]
+
+[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris
+1807, t. I, p. 164.]
+
+A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux
+îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque
+et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré
+évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146].
+
+[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur
+l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I,
+p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant
+les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin,
+garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris,
+p. 30.]
+
+[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.]
+
+Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une
+église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147].
+Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup
+de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son
+éloquence[148].
+
+[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la
+_Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.]
+
+[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol.
+in-8°, London 1805, t. II, p. 459.]
+
+Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la
+tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus
+peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient
+aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par
+l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables
+ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et
+morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances,
+sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au
+développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que
+plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place
+peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et
+pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du
+continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de
+toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont
+l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante
+tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une
+espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une
+assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de
+l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant
+incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres
+devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des
+siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie
+infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les
+braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la
+sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel
+to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens
+vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent
+chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe
+celles-ci.
+
+[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en
+hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue.
+Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der
+wetenschappen te. Vlissingen, etc.]
+
+[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage
+intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau
+curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the
+history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_
+in-8º, New-York 1807.]
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure,
+tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._
+
+Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point
+étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves;
+car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de
+faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les
+faits répondent à tout.
+
+On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver,
+dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous
+portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime,
+qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que
+marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le
+proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette
+accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent
+exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à
+manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux
+forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir
+une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété,
+pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs
+alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque
+dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées,
+ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont
+rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils
+sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir.
+Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit
+Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et
+leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il,
+les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se
+reconstruisent et se repeuplent[152].
+
+[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.]
+
+[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par
+_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.]
+
+Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les
+voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam,
+que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra,
+renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de
+Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de
+Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de
+leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre
+les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils
+ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156].
+
+[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.]
+
+[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.]
+
+[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.]
+
+[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.]
+
+Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent
+rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage
+héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique
+constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au
+milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié
+les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister,
+lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu
+des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux
+prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux
+éclats[157].
+
+[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.]
+
+Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le
+tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il
+fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par
+le feu.
+
+En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur
+tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont
+gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes
+réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier
+avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un
+tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158].
+
+[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et
+Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.]
+
+Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux
+Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance,
+sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils
+devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont
+le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également
+valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération
+entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les
+réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces
+Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la
+Jamaïque[159].
+
+[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.]
+
+L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats
+suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci,
+il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à
+ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis
+le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène:
+toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort
+de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent
+avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160].
+
+[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.]
+
+En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe,
+et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps
+ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle
+la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de
+Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés
+aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire.
+
+[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur
+_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_
+in-8°, Paris 1770, p. 14.]
+
+Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn
+avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le
+courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs
+oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est
+à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le
+simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
+eût suffi pour attendrir les lecteurs.
+
+Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du
+Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde
+tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un
+régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs,
+existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._
+Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans.
+A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des
+conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent
+le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions
+funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri
+Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci,
+assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
+repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut
+un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A
+l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il
+déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le
+plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit
+l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à
+foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans
+compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit
+un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit
+vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier
+précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler,
+Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu
+de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de
+s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant
+que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est
+à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut
+ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur
+ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162].
+
+[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por
+_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et
+l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro
+Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.
+
+Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G.
+Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte,
+p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv.
+
+_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes,
+_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675,
+etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.]
+
+Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort,
+qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres,
+tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai,
+rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût
+graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à
+la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement
+empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris
+au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il
+prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage,
+si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en
+vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche
+précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé
+trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent
+américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on
+repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par
+l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains;
+Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès
+s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il
+demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont
+condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la
+roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le
+lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où
+ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé,
+Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa
+cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]».
+
+[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par
+_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv.
+p. 73.]
+
+Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_
+de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu
+pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le
+troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon
+sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc.
+il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle
+franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit.
+
+Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus
+fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux,
+bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton,
+c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli;
+c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la
+chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors
+l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus
+forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette
+l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient
+accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la
+confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus
+faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes
+cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165].
+
+[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon
+friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°,
+Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.]
+
+[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en
+Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et
+qui justifieront les espérances du public.]
+
+Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille
+autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils
+un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses
+dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et
+la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler,
+qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées
+françaises.
+
+Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua,
+près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit
+seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée
+de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A
+l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé
+de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre
+l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en
+Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour,
+il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain,
+qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre
+Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du
+Tyrol, est mort en 1807.
+
+Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise
+cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur;
+mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil
+si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le
+commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les
+quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux
+Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
+coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères
+contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de
+travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris,
+renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166].
+
+[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.]
+
+Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier
+en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il
+s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à
+Brest.
+
+A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un
+esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége
+législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la
+conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a
+été tué à Saint-Domingue.
+
+Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant
+hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des
+secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et
+celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la
+conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri,
+dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un
+manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de
+Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace
+du général nègre;
+
+«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif
+et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut
+rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger
+lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de
+toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et
+auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à
+personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les
+chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui
+seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail
+du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par
+jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme
+tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la
+soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de
+têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a
+pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général
+Toussaint sur ses frères».
+
+L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire
+prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques
+sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable.
+
+Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit
+mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en
+donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but
+étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent
+sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour
+Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible.
+Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens,
+lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la
+colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint
+ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres
+associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les
+Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule
+partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour,
+ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens
+sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des
+gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par
+un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un
+héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie,
+casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas
+encore arrivée pour lui.
+
+[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12,
+London 1805.]
+
+Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le
+courage d'un Nègre.
+
+Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui
+une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins,
+qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes
+vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une
+résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un
+rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de
+siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_,
+qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à
+ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force
+sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à
+la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité
+d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant;
+tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont
+plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus
+et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à
+la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P.
+Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain,
+auquel on dut la conquête de la citadelle.
+
+[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a
+_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259;
+et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été
+composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.]
+
+[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di
+Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116
+et seq.]
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+_Continuation du même sujet_.
+
+La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les
+faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les
+Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance.
+
+Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté
+Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut
+obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que
+cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie
+espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète[170]. A-t-on jamais
+ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels
+on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups?
+
+[Note 170: _V._ Traité d'économie politique et de commerce des
+colonies, etc., par _Page_, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.]
+
+En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de
+Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et
+plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre
+ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de
+s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la
+paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des
+nations civilisées[171].
+
+[Note 171: _V._ Voyage à la Martinique, par _Chanvalon_, in-4°, p. 39
+et suiv.]
+
+En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés
+au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à
+traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les
+conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles
+querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence
+aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur
+enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des
+munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et
+se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit,
+s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des
+ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de
+poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils
+que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces
+meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert
+par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous.
+
+Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime
+indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui
+accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils
+fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance
+hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons
+de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par
+l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman,
+à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république
+de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc.
+
+[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.]
+
+Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice
+à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans
+de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur
+faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez
+plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez
+tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré[173].
+
+[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.]
+
+2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite
+Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon
+féroce dont elle avoit été la mère nourricière[174].
+
+[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par
+_Duvallon_, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la
+centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la
+porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une
+vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en
+double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour
+recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde,
+mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême
+dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant
+à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la
+rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
+vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à
+faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit
+de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses
+anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à
+elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle,
+avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle
+lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur,
+qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque
+centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs,
+parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres
+frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille
+l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage
+des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment
+attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la
+couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les
+yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y
+songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne
+se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses
+petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu
+pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle,
+en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et
+vois-en par toi-même les ouvertures; _aye donc pitié_, mon fils, de la
+vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est
+tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit
+ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur
+lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du
+pays, nommée _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la
+bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit
+tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!
+
+Robert.]
+
+Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent des Nègres,
+Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay,
+Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que
+Wilberforce, s'est immortalisé par ses ouvrages et son zèle dans la
+défense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pillé par
+un corsaire son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, l'une de
+l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Nègres. Un pamphlétaire
+anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en atténuer le mérite, en disant
+que l'état de George Robert auroit touché un tigre[175]. Durand
+préconise la modestie, la chasteté des épouses négresses, et la bonne
+éducation des Mulâtres à Gorée[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de
+leur accueil, leur croit une sensibilité affectueuse et douce,
+supérieure à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vécu chez eux,
+vante leur constance en amitié; ils pleuroient à son départ.
+
+[Note 175: _V._ De l'esclavage en général, et particulièrement, etc.,
+p. 180.]
+
+[Note 176: _V._ Voyage au Sénégal, par _Durand_, in-4°, Paris 1802, p.
+568 et suiv.]
+
+Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi à la
+Louisiane, leurs maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant,
+que j'emprunte de Robin, sont des matériaux pour comparer, au moral, les
+Noirs et les Blancs.
+
+Un esclave avoit fui; le maître promet douze piastres à qui le ramenera.
+Il est ramené par un autre Nègre qui refuse la récompense, et demande
+seulement la grâce du déserteur. Le maître l'accorde, et garde les
+douze piastres. L'auteur du voyage pense que le maître avoit l'ame d'un
+esclave, et le Nègre l'ame d'un maître[177].
+
+[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.]
+
+Pour la bonté naturelle des Nègres, après tant d'autres témoins
+incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans
+le Musée allemand[178], s'exprime ainsi:
+
+«Le caractère des Nègres, surtout quand on les traite raisonnablement,
+est fidélité envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les négocians
+mahométans à Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achètent volontiers
+des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'écriture et
+l'arithmétique: leur commerce est presque exclusivement dirigé par ces
+esclaves, qu'ils envoient pour établir leurs comptoirs dans les pays
+étrangers.
+
+[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.]
+
+Je demandois à l'un de ces négocians, comment il pouvoit livrer des
+cargaisons entières à un esclave? Il me répondit: Mon Nègre m'est
+fidèle; mais je n'oserois confier mon négoce à des commis blancs, ils
+s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». Blumenbach, qui m'envoie ce
+passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos protégés les pauvres
+Nègres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, quæ mentis candore
+imbuta est_[179].
+
+[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 février 1808, à M. l'évêque
+Grégoire, sénateur, etc.]
+
+Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Nègre de fourberie
+et d'injustice; celui-ci lui répond avec fierté: Me prenez-vous pour un
+Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivière Gabaon, les Nègres
+sont la meilleure espèce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend
+le même témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument
+paternel[182].
+
+[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.]
+
+[Note 181: _V_. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 et suiv.]
+
+[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.]
+
+Dans une histoire de Loango, on lit que si les Nègres, habitans des
+côtes, et fréquentant les Européens, sont enclins à la fourberie,
+au libertinage, ceux de l'intérieur sont humains, obligeans,
+hospitaliers[183]. Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie
+contre la présomption avec laquelle les Européens méprisent et
+calomnient ces nations, que nous appelons si légèrement _sauvages,_ chez
+lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modèles de tendresse
+filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a
+d'énergique et de délicat; chez qui les impressions sentimentales sont
+très-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et
+qui savent sacrifier l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry en fournit
+diverses preuves[184].
+
+[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8º, Paris,
+p. 59 et suiv.; p. 73.]
+
+[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2
+vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.]
+
+L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie à un Nègre
+qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le poëte qui, dans
+une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom de
+son libérateur?
+
+[Note 185: In-4º, London 1787.]
+
+Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, et qui en parle comme d'un
+élysée, en trouva les Nègres très-sociables, et d'un excellent
+caractère. Leur aimable simplicité, dans ce pays enchanteur, me
+rappeloit, dit-il, l'idée des premiers hommes; il me sembloit voir
+le monde à sa naissance[186]. En général, ils ont conservé l'estimable
+bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de
+tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse,
+vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont
+mahométans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont été
+circoncis à la même époque, et se regardent comme frères. Ceux qui sont
+chrétiens conservent toute leur vie une vénération particulière pour
+leurs parrains et marraines.
+
+[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et
+le peuple africain,_ p. 64.]
+
+[Note 187: _Demanet,_ p. 11.]
+
+Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit
+dernièrement au christianisme; cette espèce d'adoption religieuse répand
+sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le
+cas éventuel et malheureusement trop fréquent, où, en bas âge, ils
+perdroient les auteurs de leurs jours, prépare aux orphelins des
+conseils et un asile.
+
+Robin parle d'un esclave à la Martinique, qui ayant gagné de quoi se
+racheter, préféra de racheter sa mère[188]. L'outrage le plus sanglant
+qu'on puisse faire à un Nègre, c'est de maudire son père ou sa mère[189],
+ou d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit un esclave à son
+maître, mais ne maudissez pas ma mère[190]. C'est de Mungo-Park que
+j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse ayant perdu son fils, son
+unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un
+mensonge[191]. Casaux raconte qu'un Nègre voyant un Blanc maltraiter
+son père, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il
+n'apprenne à imiter sa conduite.
+
+[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.]
+
+[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.]
+
+[Note 190: _V._ Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par
+_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.]
+
+[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.]
+
+La vénération des Noirs pour leurs aïeux les suit par delà les bornes de
+la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un
+voyageur nous a conservé l'anecdote d'un Africain qui recommandoit à un
+Français de respecter les sépultures. Qu'eût pensé le premier s'il avoit
+pu croire qu'un jour elles seroient profanées dans toute la France, chez
+une nation qui se dit civilisée?
+
+Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers
+les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme
+vous-mêmes[192]._ Les esclaves du même pays surtout, ont un penchant
+marqué à s'entr'aider. Hélas! presque toujours les malheureux n'ont rien
+à espérer que de ceux auxquels ils sont associés par l'infortune.
+
+[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.]
+
+Plusieurs Marrons avoient été condamnés à être pendus; on offre la grâce
+à l'un d'eux, à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; il aime
+mieux mourir. Le maître nomme un de ses esclaves pour le remplacer...
+Attendez que je me prépare... Il va dans la case, prend une hache, se
+coupe le poing; revient au maître, et lui dit: Exige maintenant que je
+sois le bourreau de mes camarades[193].
+
+[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article
+_Morale._]
+
+Dickson nous a conservé le fait suivant. Un Nègre avoit tué un Blanc; un
+autre homme accusé du crime alloit être mis à mort. «Le meurtrier va se
+déclarer à la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords
+d'avoir causé à deux individus la perte de la vie». L'innocent est
+relâché, et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta vivant six à sept
+jours.
+
+Le même Dickson a vérifié que sur cent vingt mille, tant Nègres que
+sang-mêlés, à la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ouï parler
+que de trois meurtres de la part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent
+provoqués par la cruauté des planteurs[194].
+
+[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.]
+
+Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de résultats pareils, en
+compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe.
+
+La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte à s'exposer à
+la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave
+portugais ayant fui dans les bois, apprend que son maître est traduit en
+jugement pour cause d'assassinat; le Nègre se constitue prisonnier en
+place du maître, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son
+prétendu crime, et subit la mort à la place du coupable[196].
+
+[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.]
+
+[Note 196: _Cowry,_ p. 27.]
+
+Le Journal de littérature, par Grosier, a recueilli des détails
+attendrissans sur un Nègre de du Colombier, propriétaire dans les
+colonies, résidant près de Nantes. L'esclave étoit devenu libre; mais le
+maître étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout ce qu'il avoit pour le
+nourrir. Quand cette ressource fut épuisée, il cultiva un jardin dont il
+vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le maître tombe
+malade; le Nègre, malade lui-même, déclare qu'il ne s'occupera de sa
+santé que quand le maître sera guéri; mais ce bon Africain succombe de
+fatigues, et après vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en
+léguant à du Colombier le peu qui lui restoit[197].
+
+[Note 197: _V._ Journal de littérature, des sciences et des arts, t.
+III, p. 188 et suiv.]
+
+On connoît trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Nègre, pâtissier
+à Nantes, puis au Cap, où il avoit été esclave d'un nommé Pinsum, de
+Bayonne, capitaine négrier. Ce capitaine, revenu en France avec de
+grandes richesses, s'y ruine; il repasse à Saint-Domingue: ceux qui
+se disoient ses amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine le
+reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les
+supplée tous; il apprend le malheur de son ancien maître, s'empresse
+de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller
+vivre en France, où son amour propre ne sera pas mortifié par l'aspect
+des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,...
+15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le
+Nègre lui passe le contrat, et la pension a été payée jusqu'à la mort de
+Louis Desrouleaux, arrivée en 1774.
+
+S'il étoit permis d'intercaler ici un fait étranger à mon sujet, je
+citerois la conduite des Indiens envers l'évêque Jacquemin, qui a été
+vingt-deux ans missionnaire à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient
+tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on cessa de payer les
+pasteurs, vont le trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste avec
+nous, nous chasserons pour toi, nous pêcherons pour toi.
+
+Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs
+bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs oppresseurs?
+Dans la traversée on a vu des Noirs enchaînés, partager leur triste et
+chétive nourriture avec les matelots[198].
+
+[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
+
+Une maladie contagieuse avoit fait périr le capitaine, le contre-maître
+et la plupart des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui restoit étant
+insuffisant pour la manoeuvre, les Nègres s'y emploient; par leur
+secours le vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils se laissent
+vendre[199].
+
+[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.]
+
+Les philantropes d'Angleterre aiment à citer ce bon et religieux Joseph
+Rachel, Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi par le négoce,
+consacra toute sa fortune à faire du bien. Les malheureux, quelle que
+fût leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux
+indigens, prêtoit à ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers,
+leur donnoit des conseils, tâchoit de ramener les coupables à la vertu.
+Il est mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des Noirs et des Blancs[200].
+
+[Note 200: _Dickson,_ p. 180.]
+
+Les Français doivent bénir la mémoire de Jasmin Thoumazeau; né en
+Afrique en 1714, il fut vendu à Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la
+liberté, il épousa une Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, en
+1756, un hospice pour les pauvres Nègres et sang-mêlés. Pendant plus de
+quarante ans, avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, et
+leur a consacré tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils
+éprouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charité prodiguoit
+des secoure, étoit l'inquiétude qu'après eux l'hospice ne fût abandonné.
+En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la société d'agriculture
+de Paris, décernèrent des médailles à Jasmin[201], qui est mort vers la
+fin du siècle.
+
+[Note 201: Description de la partie française de Saint-Domingue, par
+_Moreau-Saint-Méry,_ t. I, p. 416 et suiv.]
+
+Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres écrivains, nous disent que les
+Négresses et les Mulâtresses sont recommandables par leur tendresse
+maternelle, par leur charité compatissante envers les pauvres[202]. On
+en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis
+toute la publicité dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit
+périr de besoin au milieu de l'Afrique; une Négresse le recueille, l
+conduit chez elle, lui donne l'hospitalité, et assemble les femmes de sa
+famille qui passèrent une partie de la nuit à filer du colon, en
+improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont
+l'apparition dans ces contrées étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une
+de ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, dans ses
+_Méditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_
+[203]. Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, et la
+pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accablé de fatigue, vient
+s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère pour lui apporter de
+lait, ni de femme pour moudre son grain»; et les autres femmes
+chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il
+n'a pas de mère pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son
+grain[204]».
+
+[Note 202: _Saint-Méry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles
+un extrême amour de la propreté.]
+
+[Note 203: _Hervey,_ Méditat., p. 151.]
+
+[Note 204: Voyages et découvertes dans l'intérieur de l'Afrique, par
+_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.]
+
+Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, qui, en 1803,
+imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses,
+n'ont aucune prise sur leur caractère[205].
+
+[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de
+France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.]
+
+Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, aux témoignages honorables
+que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude
+d'autres qu'on trouvera dans les dépositions officielles à la barre du
+Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger
+l'humanité et la vérité Outragées.
+
+[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the
+evidence delivered before a select committee of the house of Commons,
+in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8º, London 1701. _V_. surtout p. 91 et
+suiv.]
+
+Gardons-nous cependant d'une exagération insensée qui chez les Noirs
+voudroit ne trouver que des qualités estimables; mais nous autres
+Blancs, avons-nous doit d'être leurs dénonciateurs? Persuadé qu'il faut
+très-rarement compter sur la vertu et la loyauté des hommes, quelle
+que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas
+originairement pires que les autres.
+
+Une erreur presque générale, c'est d'appeler vertueux des individus qui
+n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité négative. La forme
+de leur caractère est indéterminée; incapables de penser et d'agir par
+eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime,
+également susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont
+que des idées et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bonté,
+douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, foiblesse et lâcheté. Ce
+sont eux qui ont donné lieu à ce proverbe: _Il est des gens si bons
+qu'ils ne valent rien._
+
+Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de présenter, on
+retrouve, au contraire, cette énergie (_vis, virtus_), qui fait
+des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir
+conformément aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est
+le fruit d'une intelligence cultivée, se manifeste encore sous d'autres
+rapports, quoique chez la plupart des Nègres la civilisation et les arts
+soient dans l'enfance.
+
+Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en
+intercalant ici la, notice biographique d'un Nègre, mort il y a douze
+ans, en Allemagne, où ses vertus délicates et ses brillantes qualités
+lui ont acquis de la réputation.
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+_Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._
+
+Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié[207], il mérite une des
+premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut
+degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la
+moralité et l'excellence du caractère.
+
+[Note 207: J'acquitte un devoir en révélant au public les noms des
+personnes à qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont
+le docteur _Gall_ m'avoit parlé le premier. Sur la demande de mes
+concitoyens d'_Hautefort,_ attaché ici aux relations extérieures, et
+_Dodun,_ premier secrétaire de la légation française en Autriche, on
+s'empressa de satisfaire ma curiosité. Deux dames respectables de Vienne
+y mirent le plus grand zèle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On
+rassembla soigneusement les détails fournis par les amis de défunt
+Angelo. D'après ces matériaux, a été faite cette notice intéressante
+qu'on va lire. Dans la traduction française, elle perd pour l'élégance
+du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rédigée en allemand, possède le
+talent rare d'écrire également bien en prose et en vers. J'éprouve
+du plaisir en exprimant à ces personnes obligeantes ma juste
+reconnoissance.]
+
+Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays soumis à la domination de
+celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le
+petit _Mmadi-Maké_ (c'étoit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens
+avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel
+respect on traitoit son père, entouré d'un grand nombre de serviteurs;
+il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-là, des
+caractères empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est bercé
+de l'espérance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnoîtroit par ces
+caractères. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au
+tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des
+moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraçoient souvent à
+son esprit avec un plaisir mêlé de douleur, même dans sa vieillesse; il
+ne pouvoit chanter, sans être profondément attendri, les chansons de sa
+patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien conservées.
+
+Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit
+déjà quelque civilisation. Son père possédoit beaucoup d'éléphans, et
+même quelques chevaux, qui sont rares dans ces contrées: la monnoie
+étoit inconnue, mais le commerce d'échange se faisoit régulièrement, et
+à l'enchère. On adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; deux
+familles des Blancs demeuroient dans le pays.
+
+Des auteurs qui ont publié leurs voyages, parlent de guerres
+perpétuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantôt
+la vengeance, le brigandage, tantôt la plus honteuse espèce d'avarice,
+parce que le vainqueur mène les prisonniers au marché d'esclaves le plus
+voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
+peuplade de _Mmadi-Maké_, éclata inopinément, à tel point, que son père
+ne soupçonnoit pas le danger. L'enfant, âgé de sept ans, étant un jour
+debout, à côté de sa mère qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend
+un épouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blessés; le
+grand-père de _Mmadi-Maké_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en
+criant: Voilà les ennemis. Fatuma se lève effarouchée, le père cherche
+à la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, s'enfuit avec
+la vîtesse d'une flèche. La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu
+_Mmadi-Maké_? L'enfant répond: _Là où Dieu veut._ Dans un âge avancé, il
+réfléchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. Étant hors
+de la cabane, il tourne ses regards en arrière, et voit sa mère, et
+plusieurs des gens de son père, tomber sous les coups des ennemis. Il se
+tapit avec un autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses
+yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient
+déjà victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent en l'air en signe
+de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Maké_ raniment leurs
+forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat
+recommence, et pendant sa durée, l'enfant est toujours levé en l'air.
+Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et décidément il est leur proie.
+Son maître l'échange contre un beau cheval, qu'un autre Nègre lui donne,
+et l'on mène l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup
+de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamnés à
+l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien
+pour lui; on leur défend même de lui parler.
+
+Les prisonniers, conduits sur de petits bâtimens, ayant atteint le
+rivage de la mer, _Mmadi-Maké_ voyoit avec étonnement de grandes maisons
+flottantes, dont l'une le reçut avec son troisième maître; il présume
+que c'étoit un navire espagnol. Après avoir essuyé une tempête, ils
+débarquent sur une côte, et le maître promet à l'enfant de le conduire
+à sa mère. Celui-ci enchanté vit promptement évanouir son espérance,
+en trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son maître, qui le reçut
+d'ailleurs très-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup
+de bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui ordonna de conduire les
+chameaux aux pâturages, et de les garder.
+
+On ne peut dire de quelle nation étoit cet homme-là, ni combien de temps
+resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a été
+rédigée dernièrement d'après le récit de ses amis. Seulement on sait
+qu'après un assez long séjour, le maître lui annonça son dessein de le
+transporter dans une contrée, où il seroit mieux. _Mmadi-Maké_ en fut
+très-content; la maîtresse se sépara de lui avec regret; on s'embarque,
+on arrive à Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente
+qui, à ce qu'il paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le traite avec
+beaucoup de bonté, lui donne un instituteur pour lui enseigner la
+langue du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie lui concilie
+l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une
+Négresse, nommée _Angelina_, à cause de sa douceur, et de ses bons
+procédés envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa
+maîtresse, a pour lui tous les soins d'une mère, au point quelle veille
+près de lui une partie des nuits. Les médecins les plus habiles sont
+appelés; son lit est entouré d'une foule de personnes qui attendent ses
+ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il fût baptisé: après
+des refus réitérés, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-même
+le baptême; la maîtresse, extrêmement contente, ordonne les préparatifs
+les plus magnifiques. Dans un salon, on élève un dais richement brodé
+au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la
+maison sont présens; on interpelle _Mmadi-Maké_, couché dans ce lit, sur
+le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance et par amitié envers
+la Négresse _Angelina_, il veut être nommé _Angelo_: on accueille sa
+prière, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui
+de Solimann. Il célébroit annuellement le jour de son entrée dans
+le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme
+l'anniversaire de sa naissance.
+
+Sa bonté, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher à tout
+le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité de générai
+impérial, fréquentoit la maison où demeuroit cet enfant; il conçut pour
+lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour
+qu'on le lui donnât. Cette demande fut combattue par la tendresse de la
+marquise envers Angelo; elle céda enfin, à des considérations d'intérêt
+et de prudence qui lui conseilloient de faire ce présent au général. Que
+de larmes elle versa, en se séparant du petit Nègre qui entroit avec
+répugnance au service d'un nouveau maître!
+
+Les fonctions du prince étoient incompatibles avec une longue résidence
+dans cette contrée; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et
+peut-être l'esprit de ce temps-là, furent cause qu'il prit très-peu de
+soin de son éducation. Angelo devenoit sauvage et colère; il passoit ses
+jours dans le désoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux maître
+d'hôtel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes
+dispositions, malgré son étourderie, lui donna un instituteur, sous
+lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, à écrire
+l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrès rapides dans
+toutes les branches d'instruction, récompensèrent le bon vieillard de
+ses soins.
+
+Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il étoit de tous ses
+voyages, partageant avec lui les périls de la guerre; il combattoit à
+côté de son maître, qu'un jour il emporta blessé, sur ses épaules,
+hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions,
+non-seulement comme serviteur et ami fidèle, mais aussi comme guerrier
+intrépide, comme officier expérimenté, surtout dans la tactique,
+quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le maréchal Lascy, qui
+l'estimoit beaucoup, fit, en présence d'une foule d'officiers, l'éloge
+le plus honorable de sa bravoure, lui fit présent d'un superbe sabre
+turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa.
+
+Son maître mourut. Par son testament il avoit légué Angelo au prince
+Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit l'avoir. Celui
+ci demande à Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut
+venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des préparatifs pour
+le changement nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle,
+l'empereur François Ier le fait appeler, et lui fait la même offre, sous
+des conditions très-flatteuses. Mais la parole d'Angelo étoit sacrée;
+il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le général
+Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des malheureux, il transmettoit
+au prince les prières de ceux qui cherchoient à obtenir quelque chose;
+ses poches étoient toujours pleines de mémoires, de placets; ne pouvant
+et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de
+zèle que de succès ce devoir en faveur des autres.
+
+Angelo suivit son maître dans ses voyages, et à Francfort, lors du
+couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, à
+l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de
+pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche à son
+adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant
+de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le
+perdant regagna cette dernière somme. Cet acte de délicatesse de la part
+d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des félicitations
+sans nombre. Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent pas;
+au contraire, se défiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de
+somme considérable. Il s'amusoit aux échecs, et avoit la réputation
+d'être, en ce genre, un des plus forts joueurs.
+
+A l'âge de... il épousa une veuve, madame de Cristiani, née Kellermann,
+Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut être Angelo
+avoit-il des raisons pour le cacher: un événement postérieur a justifié
+son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intéressoit vivement à tout ce
+qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, même en prenant
+son bras dans les promenades, découvrit un jour, sans en prévoir les
+suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait
+appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce
+qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui
+avoit destiné des diamans d'une valeur assez considérable, dont Angelo
+étoit paré quand il suivoit son maître les jours de gala.
+
+Angelo, qui avoit demandé si souvent pour d'autres, ne dit pas un
+mot pour lui-même; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg
+éloigné, une petite maison achetée depuis long-temps, et appropriée
+pour son épouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du
+bonheur domestique. L'éducation la plus soignée de sa fille unique,
+madame la baronne d'Heüchtersleben qui n'existe plus, la culture de son
+jardin, la société de quelques hommes éclairés et vertueux, tels étoient
+ses occupations et ses délassemens.
+
+Environ deux ans après la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son
+neveu et héritier, le prince François, aperçoit Angelo dans la rue; il
+fait arrêter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu
+de son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité de son oncle. Il
+assigne en conséquence à Angelo un traitement réversible après sa mort,
+comme pension annuelle, à madame Solimann. La seule chose que le prince
+demandoit d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation de son fils, Louis
+de Lichtenstein.
+
+Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle
+vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur
+l'élève recommandé à ses soins. Le prince voyant que la longueur du
+chemin devoit être pénible pour Angelo, surtout quand le temps étoit
+mauvais, lui offrit une habitation. Voilà donc Angelo établi, pour la
+seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il
+y vivoit en retraite comme auparavant dans la société de quelques amis,
+dans celle des savans, et livré aux belles-lettres qu'il cultivoit
+avec zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son excellente mémoire
+l'aidoit beaucoup; il étoit en état de citer les noms, les dates,
+l'année de naissance de toutes les personnes illustres, et des
+principaux événemens.
+
+Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques
+années, par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua tous les
+secours de l'art; mais enfin elle succomba. Dès-lors Angelo fit des
+réformes dans son ménage; il n'invitoit plus d'amis à sa table; il
+ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple à sa fille, dont
+l'éducation alors achevée étoit entièrement son ouvrage. Peut-être aussi
+vouloit-il, par une économie sévère, assurer la fortune de cette fille
+unique.
+
+Angelo fit encore plusieurs voyages dans un âge avancé, tantôt pour ses
+propres affaires, tantôt pour celles des autres, estimé et aimé partout:
+on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit
+répandus, à des époques déjà très-éloignées. Les circonstances l'ayant
+conduit à Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, le
+combla d'amitiés.
+
+Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, d'une santé robuste; son
+extérieur présentoit à peine quelques symptômes de vieillesse, ce qui
+occasionnoit des bévues et des disputes amicales; car souvent des
+personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le
+prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'après cette erreur.
+
+Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, à l'âge de soixante et quinze
+ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il
+mourut le 21 novembre 1796, regretté de tous ses amis, qui ne peuvent
+penser à lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime
+de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau.
+
+Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionnée; la
+régularité de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par
+leur beauté un contraste avec les idées défavorables qu'on a communément
+de la physionomie des Nègres; une souplesse extraordinaire dans tous les
+exercices du corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens de la grâce
+et de la légéreté: à toute la délicatesse de la vertu unissant un
+jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il
+possédoit six langues, l'italien, le français, l'allemand, le latin, le
+bohémien, l'anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières.
+
+Comme tous ses compatriotes, il étoit né avec un caractère impétueux; sa
+sérénité inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment d'autant plus
+respectables, qu'elles étoient le fruit de combats difficiles, et de
+beaucoup de victoires remportées sur lui-même. Il ne lui échappoit
+jamais, même quand on l'avoit irrité, aucune expression inconvenante.
+Angelo étoit pieux sans être superstitieux; il observoit exactement tous
+les préceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il fût au-dessous de
+lui, de donner en cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce qu'il
+avoit résolu après de mûres réflexions, étoient immuables, et rien ne
+pouvoit le détourner de son dessein. Il conserva toujours le costume
+de son pays; c'étoit une espèce d'habit fort simple, à la turque,
+et presque toujours d'une blancheur éblouissante, qui relevoit avec
+avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, gravé à
+Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein.
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques
+organisées par les Nègres._
+
+Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne,
+Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park,
+Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs,
+qui, presque tous, ont vécu en Afrique, rendent témoignage à leurs
+talens industriels; et Moreau Saint-Méry les croit capables de réussir
+dans les arts mécaniques et libéraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on
+vient de citer, ouvrez l'Histoire générale des Voyages par Prévôt,
+l'Histoire universelle par des Anglais, les dépositions faites à la
+barre du parlement; tous parlent delà dextérité avec laquelle les Nègres
+tannent et teignent les cuirs, préparent l'indigo et le savon, font des
+cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent
+pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires
+d'une bonne qualité, de très-beaux ouvrages en or, en argent, en acier;
+ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus
+frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres parviennent à
+construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul
+morceau d'ivoire de très-belles cannes qui ont près de deux mètres de
+longueur[212].
+
+[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p.
+125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire
+de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40,
+etc.]
+
+[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p.
+90.]
+
+[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. Hist.
+univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.]
+
+[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.]
+
+[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de
+Pomme Gouje)_, in-8°, Paris 1789.]
+
+Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres et des horloger habiles,
+parle avec admiration d'une serrure en bois, exécutée par un Nègre [213].
+
+[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.]
+
+Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens,
+par Fabbroni, je trouve ce passage: «Comment concevoir la manière dont
+les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
+des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que
+quelques Nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore[214].»
+
+[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire an 7, p.
+335.]
+
+Golberry, qui s'étend plus que les autres voyageurs sur l'industrie
+africaine, reconnoît que les étoffes fabriquées par eux, sont d'une
+finesse et d'une beauté rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et
+les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un goût exquis; avec
+les mêmes outils ils exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
+et les ouvrages en or les plus élégans; ils amincissent les cuirs au
+point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils
+emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux
+délicats[215].
+
+[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et
+t. II, p. 380, etc.]
+
+Les mêmes observations s'appliquent aux Nègres de Malacca et d'autres
+parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs à Manille.
+Sandoval, qui les a fréquentés, assure que tous sont doués d'une grande
+aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les
+ouvrages à l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent
+asiatique, a trouvé que les Nègres à cheveux longs sont très-instruits,
+parce qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent
+les mousselines recherchées que ce pays envoie en Europe. La France,
+disoit un autre voyageur, est pleine des étoffes faites par les esclaves
+noirs[217].
+
+[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.]
+
+[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du
+Quesne_, t. II, p. 214.]
+
+En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman,
+on voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, plus moraux, plus
+avancés dans la civilisation que ceux des côtes, les surpassent encore à
+travailler la laine, le cuir, le bois et les métaux, à tisser, teindre
+et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils
+ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de
+Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de
+l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que
+les Européens; leurs limes sont supérieures à celles de France et
+d'Angleterre[218].
+
+[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of
+_Frederic Horneman Travels_, in-4°, London 1802, p. 33 et suiv.]
+
+Ces détails font déjà pressentir ce qu'on doit penser quand, pour
+ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une
+nation civilisée. Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas
+insoluble, c'est la manière de concilier le développement de toutes les
+facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer
+cette corruption que les arts d'agrémens traînent, je ne dis pas
+inévitablement, mais constamment à leur suite.
+
+Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception que présente l'idée de
+sociabilité, c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les hommes en rapport
+de services mutuels; l'idée d'un état policé qui a une forme constituée
+de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes,
+des propriétés, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages
+ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et
+commerciaux; qui pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité
+de civilisés? Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain qui, dans les
+montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont
+bâti des villes où ils cultivent les sciences et les arts? Une relation
+insérée dans la collection de Prevôt, les dépeint comme plus avancés que
+beaucoup de nations européennes[219].
+
+[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.]
+
+Bosman, qui trouva le pays d'Agonna très-bien gouverné par une femme
+[220], s'enthousiasme à l'aspect de celui de Juida, du nombre des
+villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un siècle après, son
+récit a été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte
+l'intrépidité et l'habilité des Judaïques[221]. Les détails de la vie
+présentent chez eux une complication d'étiquettes et de civilités plus
+étendues qu'à la Chine; la supériorité de rang y a bien, comme partout,
+ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes d'égale condition qui
+se rencontrent, s'agenouillent et se bénissent[222]. Sans approuver ce
+cérémonial minutieux, il faut cependant y reconnoître les traits d'une
+nation qui a franchi la barbarie.
+
+[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.]
+
+[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8°, Paris
+1789.]
+
+[Note 222: _Bosman_, lettre 18.]
+
+Deniau, consul français, qui a résidé treize ans à Juida, m'assuroit
+que le gouvernement de cette contrée peut rivaliser, en astuces
+diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionné cet art funeste.
+Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha,
+reine d'Angola, morte en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un esprit
+éminent, et une intrépidité féroce assurent une place dans l'histoire.
+Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa
+vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la
+vie aux malheureux qu'elle avoit fait périr.
+
+En partant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un
+peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous
+ne prétendons pas mettre les Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des
+découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inférer
+de là que les Nègres sont incapables d'entrer en partage du dépôt des
+connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possède pas, on étoit
+inhabile à posséder, les descendans des anciens Germains, Helvétiens,
+Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps où ils
+n'avoient pas même l'équipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons
+runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues
+et défigurées par le cours des siècles, comme en ont toutes les
+peuplades nègres; et, néanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont
+ils faisoient partie, une existence et des confédérations politiques,
+un gouvernement régulier, des assemblées nationales, et surtout leur
+liberté.
+
+Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaïque, que l'état de la
+législation dans chaque pays, peut indiquer (seulement à quelques
+égards) le degré de civilisation; car, en appliquant cette mesure à
+l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrogée,
+qui autorise un mari à vendre sa femme, est un symptôme de civilisation
+perfectionnée? La même question peut être faite sur les lois
+néroniennes, qui réduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes.
+Malgré les tâches qui déparent la constitution britannique, on ne peut
+lui ôter l'avantage d'être une de celles qui savent le mieux allier la
+sécurité de l'État avec la liberté individuelle; sous des formes moins
+compliquées, la même chose existe chez plusieurs de ces nations noires,
+à qui Long refuse la faculté de combiner des idées[223]. Sur la plupart
+des côtes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler
+microscopiques, où le chef n'a que l'autorité d'un père de famille[224].
+Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits États, le gouvernement est
+monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempéré par les chefs des
+tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225].
+
+[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.]
+
+[Note 224: _Beaver_, p. 328.]
+
+[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.]
+
+Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont
+organisés en république; quoique séparés par des sables arides du roi
+de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
+brouilla avec le gouvernement du Sénégal, dont il ne recevoit plus de
+_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, récemment établis à Gorée,
+il leur proposa de l'aider à réduire ce peuple. Pour les stimuler, il
+alléguoit que les Daccas n'étoient pas comme les autres Nègres soumis
+à un chef, mais libres comme l'étoient les Français. Ce trait de
+diplomatie africaine m'a été communiqué par Broussonnet.
+
+Voilà donc des peuples qui ont saisi les idées compliquées de
+constitution, de gouvernement, de traités et d'alliances; s'ils n'ont
+pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit
+naître.
+
+Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est
+élective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est
+mort, on confie à trois anciens ou notables, le droit de choisir son
+successeur parmi les enfans du décédé, sans égard à la primogéniture.
+L'élu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du défunt,
+dont on prononce l'éloge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mérité,
+et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le
+bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez
+les peuples voisins[226].
+
+[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.]
+
+Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un
+fort portugais, qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, ordonne les
+préparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige
+de l'opulence. L'envoyé arrive; il est introduit dans un salon
+magnifiquement décoré; le commandant est assis sous un dais, on n'offre
+pas même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait un signe, à l'instant
+deux esclaves de sa suite se placent à genoux, et les mains à terre sur
+le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant,
+est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, répond le Nègre, a
+cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme
+moi.... et il part[227].
+
+[Note 227: Anecdote racontée par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur
+des _Anecdotes africaines_ rapporte la même chose Zingha; il ajoute que
+quand elle se leva, l'esclave étant restée dans la même posture, on le
+lui fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais
+deux fois sur le même siège; il reste à la maison dans laquelle elle l'a
+occupé.]
+
+Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces États
+nègres, où l'on ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; où
+quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors les autres potentats du
+monde peuvent dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de
+Kakongo qui, réunissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale
+une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il prononce, sans quoi
+elle seroit illégale, et termine quelquefois cinquante procès dans
+une séance[228]. Mais ils furent aussi barbares les ancêtres des Blancs
+civilisés; comparez la Russie du quinzième siècle, et celle du
+dix-neuvième.
+
+[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.]
+
+On vient d'établie que dans les régions africaines, il est des États où
+l'art social a fait des progrès. De nouvelles preuves vont élever cette
+vérité jusqu'à l'évidence.
+
+Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamètres de
+longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses.
+Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y répandant
+ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion
+et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des
+Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des écoles[229]. les Nègres, au
+rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats
+pour défendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la
+domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est très-doux. Ce
+voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, à Ségo, ville
+de trente mille ames, quoiqu'inférieure en tout à Jenne, à Tombuctoo et
+à Houssa.
+
+[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance
+of the report, p. 136.]
+
+[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.]
+
+Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent être joints
+les Boushouanas, visité par Barrow, qui vante l'excellence de leur
+caractère, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent.
+Ils ont aussi franchi les bornes qui séparent le sauvage de l'homme
+civilisé, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires
+chrétiens pourroient exercer utilement leur zèle dans ce pays. Likakou,
+leur capitale, ville de dix à quinze mille ames, est située à cent
+vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef
+a droit de désigner son successeur; mais en tout il agit d'après les
+voeux du peuple, que lui transmet son conseil composé de vieillards; car
+chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorité sont encore comme chez
+les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant
+que des contre-temps, dont Barrow donne le détail, l'ayent empêché
+d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancés dans
+la civilisation, qui n'ont aucune idée de l'esclavage, et chez lesquels
+on trouve de grandes villes, où divers arts sont florissans [232].
+J'oubliois de dire, d'après Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un
+seul mendiant, excepté les aveugles, qui vont réciter des passages du
+Coran, ou chanter des couplets[233].
+
+[Note 231: _V_. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.]
+
+[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.]
+
+[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.]
+
+Des colons reprochent aux Nègres marrons, si improprement appelés
+rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue à la Jamaïque,
+de n'avoir pas organisé un État qui, en restreignant la liberté
+individuelle, assureroit la liberté sociale. Tout ce qu'on vient de lire
+est une réponse anticipée à cette objection. Se pourroit il que les arts
+de la paix fussent cultivés par une troupe fugitive, toujours cachée
+dans les forêts et les marais, toujours occupée à se nourrir et à se
+défendre contre ses oppresseurs, qui sont les véritables révoltés?...
+oui, révoltés contre tous les sentimens de la justice et de la nature.
+
+On objectera peut-être encore que les Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à
+présent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils
+se déchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre
+révolution, sacrée dans ses principes, calomniée par ceux dont les
+efforts sont parvenus à la dénaturer dans sa marche et ses résultats,
+n'a t-on pas vu tous les genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant
+l'expression d'un député, mis la nation en coupe réglée, et allumé un
+volcan qui a dévoré plusieurs générations? La main de l'étranger a
+souvent agité parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui
+n'est pas problématique. En 1807, un écrivain anglais maudissoit encore
+la perversité rafinée, par laquelle les gouvernemens européens ont,
+dit-il, vicié et _infernalisé_ l'esprit de cette révolution française,
+dont le but étoit louable, mais qu'ils ont envisagée comme Satan
+envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains étrangères
+n'en ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille Nègres et Mulâtres
+se joignirent autrefois aux Caraïbes, concentrés dans les îles de
+Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes noirs, sont robustes et
+fiers de leur indépendance[235]; toutes les données acquises sur leur
+compte par des hommes qui les ont fréquentés, portent à croire que leur
+état social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec
+raison la rapacité de l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix les
+fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivés sans trouble. Depuis un
+siècle, ils luttent sans relâche contre les élémens et les tyrans.
+
+[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.]
+
+[Note 235: _V._ De l'influence de la découverte de l'Amérique sur le
+bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8°, Paris 1788, p. 74 et
+suiv.]
+
+La province de Fernanbouc, dans l'Amérique méridionale, a vu un corps
+politique formé par des Nègres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles,
+révoltés_, dans un Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et
+Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est inséré dans
+sa Traduction de Barrow[236].
+
+[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum
+historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America
+portugueza, l. VIII. Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.]
+
+Entre les années 1620 et 1630, des Nègres fugitifs, unis à quelques
+Brasiliens, avoient formé deux États libres, le grand et le petit
+Palmarès, ainsi nommés de la quantité de palmiers qu'ils avoient
+plantés. Le grand Palmarès fut presqu'entièrement détruit par les
+Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paroît avoir ignoré, dit
+Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration
+en 1650, pour leur commencement réel.
+
+A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de
+Fernanbouc, accoutumés aux souffrances et aux combats, résolurent de
+former un établissement qui assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux,
+en devinrent les fondateurs, et bientôt leur troupe se grossit par une
+multitude d'autres Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de femmes, ils
+exécutèrent, sur une vaste étendue de pays, un enlèvement pareil à celui
+des Sabines. Devenus formidables à tout le voisinage, les Palmaresiens
+adoptèrent une forme de culte qui étoit, si on peut le dire, une
+parodie du christianisme; ils créèrent une constitution, des loix, des
+tribunaux, choisirent un chef nommé _Zombi_, c'est-à-dire, _puissant_,
+dont la dignité étoit à vie, mais élective; ils fortifièrent leurs
+villages placés sur des éminences, et spécialement leur capitale, dont
+la population étoit de vingt mille ames; ils élevoient des animaux
+domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus décrit leurs jardins,
+leur culture de cannes à sucre, de patates, de manioc, de millet, dont
+la récolte étoit signalée par des fêtes et des chants joyeux. Près de
+cinquante ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; mais en
+1696, les Portugais combinèrent une expédition pour surprendre les
+Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef à leur tête, firent des
+prodiges de valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, les uns
+se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la perte de leur liberté;
+les autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent vendus et dispersés:
+ainsi s'éteignit une république qui pouvoit révolutionner le nouveau
+Monde, et qui étoit digne d'un meilleur sort.
+
+A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité détruisit la colonie de
+Palmarès. A la fin du dix-huitième, la justice et la bienveillance ont
+créé celle de Sierra-Leone, dont on va parler.
+
+Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en principe, que le travail d'un
+homme libre coûte moins cher, et produit plus que celui d'un esclave.
+Smith et Dupont de Nemours, développèrent cette idée par des calculs
+détaillés, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_
+l'autre, dans le sixième volume des _Ephémérides du citoyen_, publié en
+1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de
+porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les côtes
+des établissemens de Nègres libres, pour y cultiver les denrées
+coloniales.
+
+Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite par Demanet, Golberry,
+Postleth-Wright qui, dans les deux éditions de son Dictionnaire de
+commerce, s'est montré successivement l'antagoniste et l'apologiste des
+Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la
+traite, en demande pardon à Dieu et au genre humain; Pelletan, qui
+regarde cette colonisation comme le moyen assuré de changer la face de
+ces contrées désolées; Wadstrom qui a publié le résultat de son voyage
+en Afrique avec Sparrman.
+
+Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de l'exécuter à Aquapin, sur les
+rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des
+moeurs de ses colons nègres. Il a eu des successeurs dans la direction
+de cet établissement, dont j'ignore la situation actuelle.
+
+En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre à Bulam. Cette
+tentative échoua comme celle de Cayenne avoit échoué en 1763, et par les
+mêmes causes, plan vicieux, mauvaise exécution, imprévoyance. Beaver,
+qui a publié en très-grand détail la relation de l'établissement
+commencé à Bulam, prouve la possibilité de la réussite, il en
+indique les moyens[237]. Par là même, son livre seroit une réponse à
+Barré-Saint-Venant, qui révoque en doute cette possibilité, si déjà
+celui-ci n'étoit réfuté par l'existence de la colonie formée à
+Sierra-Leone.
+
+[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.]
+
+Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas désigné le lieu qu'ils
+croyoient propre à réaliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
+entre les huitième et neuvième degrés de latitude nord, Sierra-Leone,
+dont le sol est fertile et le climat tempéré. L'on obtint de deux petits
+rois voisins un territoire assez considérable. Grandville-Sharp se
+concerta avec le comité de Londres pour le soulagement des _pauvres
+Noirs_, alors présidé par le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux
+coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui après un séjour de quatre ans en
+Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives à son plan
+de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa conduite
+fut un modèle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut
+bien un gros livre: «Si chacun étoit persuadé qu'on trouve son bonheur
+en travaillant à celui des autres, bientôt le genre humain seroit
+heureux».
+
+2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter d'Amérique en Afrique
+des Nègres émancipés.
+
+3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minéralogiste, l'un et l'autre
+Suédois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en
+Europe.
+
+4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya à ses frais un bâtiment de
+cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; précédemment
+il avoit publié son plan de constitution et de législation pour les
+colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce,
+Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru à cette entreprise, par
+leur argent, leurs écrits, leurs conseils; ce sont les mêmes dont le
+zèle éclairé et l'imperturbable persévérance ont enfin obtenu le bill
+qui abolit la traite.
+
+[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended
+settlement on the green coast of Africa, etc.]
+
+La législature y ajoutera sans doute des mesures d'exécution dont
+la nécessité est démontrée par Willeberforce, dans sa lettre à ses
+commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera à jamais le
+trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de
+tourner actuellement ses regards vers cette île martyrisée depuis des
+siècles; vers cette Irlande où quatre millions d'individus sont frappés
+de l'exhérédation politique, calomniés et persécutés comme catholiques,
+par le gouvernement d'une nation qui a tant vanté la liberté et la
+tolérance. Si, malgré les orages politiques qui dans les deux Mondes
+élèvent des barrières entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les
+yeux des honorables défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres
+contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intérêt que j'eus
+avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson
+et Joël Barlow y liront, que par de là les mers ils ont un ami aussi
+invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons à
+Sierra-Leone.
+
+[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade,
+addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W.
+Wilberforce,_ in-8°, London 1807.]
+
+Un des articles constitutifs de cet établissement en exclut les
+Européens, dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y
+admet que les agens de la compagnie. La première embarcation, en
+1786, étoit composée de quelques Blancs nécessaires à la direction de
+l'établissement, et de quatre cents Nègres. Cette tentative eut très-peu
+de succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre fondée sur de
+meilleurs principes, et qui fut incorporée par un acte du Parlement, en
+1791. L'année suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la
+nouvelle Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, avoient combattu
+pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux étoient de Sierra-Leone; ils
+revirent avec attendrissement la terre natale d'où ils avoient été
+arrachés dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient
+quelquefois visiter la colonie naissante, une mère très-âgée reconnut
+son fils, et se précipita dans ses bras en fondant en larmes; bientôt
+des indigènes de cette côte se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de
+la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais
+ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activité, de l'intelligence pour
+les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_
+ou _Ville-Libre_, avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues et quatre
+cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de là s'élève
+_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp.
+
+Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs écoles environ trois cents élèves,
+dont quarante natifs, doués presque tous d'une conception facile; on
+leur enseigne l'art de lire, d'écrire, de compter; de plus aux filles
+les ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie et un peu de
+géométrie.
+
+La plupart des Nègres venus d'Amérique étant méthodistes ou baptistes,
+ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assemblées, pour leur culte,
+et cinq ou six prédicateurs noirs, dont la surveillance a contribué
+puissamment au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent avec
+fermeté, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles
+du _jury_, car on l'a établi dans cette colonie: ils se montrent même
+très-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant infligé de sa
+propre autorité quelques punitions, les condamnés déclarèrent qu'ils
+vouloient être jugés par leurs pairs, après le _verdict_. En général,
+ils sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons pères, donnent des
+preuves multipliées de sentimens honnêtes; et malgré les événemens
+désastreux de la guerre[240], et des élémens qui ont ravagé cette
+colonie, on y goûte presque tous les avantages de l'état social. Ces
+faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de
+Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a été remise par le célèbre
+Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi
+de Marrons de la Jamaïque, qu'on y déporta contre la foi du traité
+qu'ils avoient conclu avec le général Walpole, et malgré ses
+réclamations[242].
+
+[Note 240: En 1794, une escadrille française, occupée à détruire les
+établissemens anglais sur la côte occidentale d'Afrique, détruisit,
+en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a été un titre
+d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où,
+après avoir compulsé les registres du commandant de l'escadrille, j'ai
+prouvé que son attaque dirigée contre Sierra-Leone, étoit le fruit d'une
+erreur. Il croyoit que c'étoit une entreprise purement mercantile, et
+non un établissement philanthropique. Ce mémoire a été publié dans la
+Décade philosophique, n° 67, et ensuite imprimé séparément. La colonie
+de Sierra-Leone, ruinée une seconde fois pendant la guerre, a lutté
+contre ses malheurs, et s'est rétablie.]
+
+[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of
+direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulièrement celui de
+l'an 1794, p. 55 et suiv.]
+
+[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.]
+
+Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, les pays où l'on doit
+trouver le moins d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur
+excessive porte à l'indolence, où les besoins physiques, très-restreints
+par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par
+l'abondance des denrées consommables. Il semble encore que, d'après ces
+causes, la servitude doit s'attacher aux climats brûlans, et que la
+liberté, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles
+entre les tropiques que dans les latitudes plus élevées. Mais qui
+pourroit ne pas rire de la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant (que
+d'ailleurs j'estime) assure que les Nègres, incapables de faire un seul
+pas vers la civilisation, seront «dans vingt mille siècles ce qu'ils
+étoient il y a vingt mille siècles; la honte, dit-il, et le malheur de
+l'espèce humaine[243]». Tant de faits accumulés réfutent surabondamment
+ce planteur si instruit de ce qu'étoient les Nègres avant leur
+existence, et qui nous révèle prophétiquement ce qu'ils seront dans
+vingt mille siècles. Il y a long-temps que les indigènes d'Afrique et
+d'Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si
+l'on eût employé à cette bonne oeuvre la centième partie d'efforts,
+d'argent et de temps qu'on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs
+millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe.
+
+[Note 243: V. _Barré-Saint-Venant_, p. 119.]
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+_Littérature des Nègres._
+
+Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe
+de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à
+Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers
+qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de
+Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer,
+par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les
+Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même
+observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où
+Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre
+d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme
+moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie,
+dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront
+mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de
+Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné
+judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probité rigide, qui est mort
+pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul
+français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés
+séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais
+ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prévention héréditaire qui
+n'est point encore totalement effacée, et qui, à partir des principes de
+la droite raison, n'est flétrissante que pour les Blancs, flétrissante
+surtout pour les loges de francs-maçons de cette ville; elles
+fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visité la loge
+africaine. Une seule fois, elle a été placée sur la même ligne,
+lorsqu'au service funèbre pour Washington, elle fit partie du cortège.
+
+[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.]
+
+Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Nègres les facultés
+intellectuelles, aussi susceptibles de développement que chez les
+Blancs, j'avois oublié de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247];
+il prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard les Noirs ont la
+supériorité[248]; et l'ancien consul américain Skipwith est du même avis.
+
+[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with
+answers, etc, by _Ramsay_, in-8°, London 1778.]
+
+[Note 246: Sermon, in-4°, 1789.]
+
+[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica,
+in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.]
+
+[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8°, London 1789.]
+
+Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures et de Nègres que de Blancs,
+et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont
+bien changé; le savant secrétaire de l'académie de Portugal, Correa
+de Serra, cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs
+et professeurs qui, à Lisbonne, à Riojaneiro, et dans les autres
+possessions portugaises, se sont signalés par leurs talens. En 1717, le
+Nègre don Juan Latino enseignoit à Séville la langue latine; il vécut
+cent dix-sept ans[250]. La brutalité de ces Africains dont parle
+Clenard, n'étoit que le résultat de l'oppression et de la misère:
+lui-même reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, dit-il, la
+littérature à mes esclaves nègres; j'en ferai un jour des affranchis, et
+j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils
+écrivent déjà fort bien, et commencent à entendre le latin; le plus
+habile me fait la lecture à table[251]».
+
+[Note 249: _V._ Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, p. 39.]
+
+[Note 250: Fait communiqué par _de Lasteyrie_.]
+
+[Note 251: _Ibid._, p. 88.]
+
+Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé long-temps, le premier en
+Abyssinie, les autres en Guinée, trouvent aux Nègres un esprit vif et
+pénétrant, un jugement sain, du goût, de la délicatesse[252]. Divers
+écrivains ont recueilli des reparties brillantes, des réponses
+vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapportée
+par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son maître réveilloit, en
+disant: _N'entends-tu pas maître qui appelle?_ le pauvre Nègre ouvre les
+yeux et les referme aussitôt, en disant: _Sommeil n'a pas de maître_.
+
+[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique
+française, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_,
+in-4°, Paris 1728, p. 680.]
+
+Quant à leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans
+le Levant. Tel étoit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit
+gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques
+ont été célébrés par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le père m'a dit
+avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Nègres à la tête de
+grandes maisons de commerce, recevant des envois, expédiant des bâtimens
+sur toutes les côtes de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, et amené
+en France un jeune Nègre de l'intérieur de l'Afrique, enlevé à un âge où
+déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions géographiques sur le
+pays qui l'avoit vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, et
+se proposoit, après son éducation finie, de le renvoyer dans son pays
+natal, comme voyageur, pour explorer des contrées peu connues; mais
+Michaud étant allé mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, qui
+l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait
+droit aux réclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanité.
+
+Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres arrivent aux postes les plus
+éminens; les écrivains s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou chef des
+eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse
+profonde et d'une expérience consommée[253].
+
+[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des
+Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.]
+
+Adanson, étonné de voir les Nègres du Sénégal lui nommer un grand nombre
+d'étoiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de
+bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254].
+
+[Note 254: _V_. Voyage au Sénégal, p. 149.]
+
+Sur divers points de la côte il y a des Nègres sachant deux ou trois
+langues, et faisant les fonctions d'interprètes[255]. En général ils ont
+la conception rapide, et jouissent d'une mémoire surprenante. Villaut,
+Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu
+un Nègre qui savoit le Coran par cour; on raconte la même chose de
+Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan de Bunda, sur la Gambie. Salomon,
+pris en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu dans le Maryland. Une
+suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_,
+le conduisirent en Angleterre, où son air de dignité, la douceur de son
+caractère, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier
+Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Après
+avoir été accueilli avec distinction à la cour de Saint-James, la
+compagnie d'Afrique, qui s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en
+1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans
+tu es le premier que j'aye vu revenir des îles américaines. Salomon
+écrivit à ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent
+traduites et lues avec intérêt. Son père étant mort, il lui succéda, et
+se fit aimer dans ses États[257].
+
+[Note 255: V. Clarckson, p. 125.]
+
+[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.]
+
+[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8°, Paris
+1789, c. XV.]
+
+
+Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses études,
+avoit embrassé avec un succès éclatant divers genres de sciences, et
+appris l'hébreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui
+donnoit de grandes espérances, mourut peu de temps après son retour en
+Afrique.
+
+Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu des Nègres, leur attribue l'art
+mimique à tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos
+Roscius modernes.
+
+Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. Poivre fut souvent
+étonné par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir
+insérer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs,
+qu'on peut lire avec plaisir, même après celui de Logan[258].
+
+[Note 258: _V_. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, par
+_Rochon_, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.]
+
+Stedman, qui les croit capables de grands progrès, et qui leur accorde
+spécialement le génie poétique et musical, énumère leurs instrumens à
+corde et à bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit
+pas dans sa liste leur fameux balafou[260], formé d'une vingtaine de
+tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui résonne comme un petit
+orgue.
+
+[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.]
+
+[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent à
+une épinette.]
+
+Grainger décrit une sorte de guitare inventée par les Nègres, sur
+laquelle ils jouent des airs qui respirent une mélancolie douce et
+sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs affligés. La passion
+des Nègres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est
+l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies résultantes de
+leur état de détresse et de malheur[262].
+
+[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_,
+in-4°, 1764.]
+
+[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.]
+
+Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres manquent les deux organes de
+la musique et des mathématiques. Quand sur le premier article, je lui
+objectois qu'un des caractères les plus saillans des Nègres est leur
+goût invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit
+leur incapacité de perfectionner ce bel art. Mais l'énergie de ce
+penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est
+d'expérience que les hommes réussissent dans les études vers lesquelles
+une propension décidée, une volonté forte les entraînent. Qui peut
+présager à quel point les Nègres excelleront dans cette partie, quand
+les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-être
+auront-ils des Gluck et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné de
+transporter, dans une pièce de circonstance, le _Camp de Grand-Pré,_ un
+air des Nègres de Saint-Domingue.
+
+La France eut jadis ses Trouvères et ses Troubadours, comme l'Allemagne
+ses _Min-Singer,_ et l'Écosse ses _Minstrells._ Les Nègres ont les
+leurs, nommés _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait
+dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes,
+les _Griotes,_ font à peu près le métier des _Almées_ en Égypte, des
+_Bayadères_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformité de plus avec
+les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouvères,_ ces
+_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe,
+Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout
+pays le génie est l'étincelle recélée dans le sein du caillou; dès
+qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de jaillir.
+
+[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.]
+
+Au seizième siècle, Louise Labbé, de Lyon, surnommée _la belle
+Cordière,_ par allusion à l'état de son mari.
+
+Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé maître Adam, menuisier à
+Nevers.
+
+Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de
+cheminées dans le même pays, avoient présenté le phénomène du talent
+poétique uni à des professions qui repoussent communément l'idée d'un
+esprit cultivé; le goût le plus sévère les maintient au Parnasse,
+quoiqu'il ne leur assigne pas les premières places. Le voyageur Pratt
+proclame Hubert Pott le père de la poésie élégiaque en Hollande[264]; et
+dans l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe
+placée au frontispice représente Apollon couronnant de lauriers le poëte
+ramoneur[265].
+
+[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.]
+
+[Note 265: _Beronicius_ a fait des poésies latines; son poëme en deux
+livres, intitulé: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des
+grands, a été traduit en vers hollandais, et le tout a été réimprimé
+in-8°, à Middelbourg, en 1766.]
+
+De nos jours, un domestique de Glats, en Silésie, s'est fait remarquer
+par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publié des poésies
+imprimées plusieurs fois, et dont une partie a été traduite dans notre
+langue[267]. Greensted, servante à Maidstone, et une simple laitière de
+Bristol, Anne Yearsley, se sont placées au rang des poëtes. Les malheurs
+des Nègres ont été l'objet des chants de cette dernière, dont les
+oeuvres ont eu quatre éditions. De même on a vu quelques-uns de ces
+Africains, que l'iniquité voue au mépris, franchir tous les obstacles
+que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs
+sont entrés comme écrivains dans la carrière littéraire.
+
+[Note 266: _V._ La Prusse littéraire, par _Denina,_ article Peyneman.]
+
+[Note 267: _V._ Contes et Chansons champêtres, par _Robert
+Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8º, Paris 1802.]
+
+Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des
+Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient
+une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize
+bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce
+d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je
+pourrois nommer Castaing, qui a montré du talent poétique, ses pièces
+ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Précis des
+Gémissemens des Sang-mêlés_[269], Milscent, qui dans un de ses écrits
+a pris le nom de Michel Mina, tous Mulâtres des Antilles; et Julien
+Raymond, également Mulâtre, associé de la classe des sciences morales et
+politiques de l'Institut, pour la section de législation. Sans avoir la
+prétention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer
+l'énergie avec laquelle il a défendu les hommes de couleur et Nègres
+libres. Il a publié une foule d'opuscules, dont la collection importante
+pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures
+débitées par des colons[270].
+
+[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3
+vol. in-8°, Venezia 1787.]
+
+[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-mêlé, in-8°, chez _Baudoin_.]
+
+[Note 270: _V_. surtout, la véritable origine des troubles de
+Saint-Domingue, par _Raymond_.]
+
+J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, née dans une contrée charmante
+de l'Afrique; elle y fut volée à douze ans, et vendue en Amérique.
+Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes
+travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; âgée de soixante-dix ans, je
+n'ai pas encore joui des bienfaits de la création. Avec ma fille, je
+traîne le reste de mes jours dans l'esclavage et la misère; pour elle et
+pour moi, je demande enfin la liberté. Telle est la substance du mémoire
+qu'elle adressa, en 1782, à la législature de Massachusetts. Les auteurs
+de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pièce écrite sans art,
+mais dictée par l'éloquence de la douleur, et par là même plus propre à
+émouvoir les coeurs.
+
+[Note 271: _V_. t. I, p. 538.]
+
+J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de
+diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants
+populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield.
+
+Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et
+ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes
+africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello,
+Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à
+portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas
+écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs
+connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera
+seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie
+impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman[272], croit que ce
+fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un
+de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur
+de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en
+Palestine. L'éditeur présume que Ésope, _Aisopos_, qui n'est guère
+qu'une altération du mot _Aithiops_, Éthiopien, pourroit être le même
+que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on
+lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des
+Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème.
+
+[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.]
+
+[Note 273: _V._ La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.]
+
+En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les
+Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout
+cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième
+siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de
+Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie.
+Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274];
+ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui
+lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire
+d'Éthiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a inséré
+le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment
+la figure d'un Nègre[275]. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur
+lequel on va lire une notice.
+
+[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176
+et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8°,
+la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol.,
+Francofurti ad Moenum 1681.]
+
+[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol.,
+Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.]
+
+Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective
+ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages.
+Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit
+reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins
+d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart,
+dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle
+très-célèbre (_clarissimus_), et se félicite d'avoir de lui quelques
+bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a
+vécu. L'épithète _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit
+insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs
+en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'évanouissent en voyant la
+figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les
+deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277];
+le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'_Academia
+Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278].
+
+[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.]
+
+[Note 277: _Ibid._ p. 180.]
+
+[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui,
+dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée
+comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en
+1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.]
+
+Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom,
+dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine,
+et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les
+plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans
+parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le
+naturaliste: _Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque
+qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante
+fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits
+portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les
+premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en
+Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des
+peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un
+nommé Higiemond[280].
+
+[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, §34.]
+
+[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.]
+
+Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce
+qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que
+l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui
+repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura
+donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas,
+et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une
+coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible
+que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs
+anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il
+pouvoit tout aussi facilement en forger un autre.
+
+Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété
+d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade,
+qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers
+anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des
+États-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la
+peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline
+l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre,
+ni dans la toreutique[282].
+
+[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis
+Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.]
+
+[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie
+des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.]
+
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+_Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs_ talens _et
+leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham,
+Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho,
+Phillis-Wheatley._
+
+ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion
+de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut
+cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général
+et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de
+Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la
+Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils
+mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784,
+lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui,
+sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença
+l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près
+l'embouchure du Dnieper.
+
+AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam,
+en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283]
+qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses
+études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la
+première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il
+soutint une thèse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284].
+
+[Note 283: C'est le même prince qui publia les raisons d'après
+lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court
+mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: _Fifty reasons or motives
+why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all
+the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.]
+
+[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de
+la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication,
+et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.]
+
+Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec,
+l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand.
+
+Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le
+recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en
+1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils
+rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs,
+de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les
+lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est
+retombé dans la barbarie.
+
+Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître
+fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de
+philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les
+systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils
+ont de meilleur[285].
+
+[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque
+selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._]
+
+Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et
+publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de
+l'ame, et présentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui écrit
+le président, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi
+l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur,
+les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le
+président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo,
+parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit
+exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de
+phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie;
+une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.
+
+[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis
+APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana
+absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam
+præside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer
+philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ._ A
+la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de
+félicitation du recteur, etc.]
+
+Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un
+attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la
+même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à
+établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens[287]. La
+cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État[288];
+mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé
+dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit
+habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim,
+sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et
+médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de
+l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre.
+
+[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun
+quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam
+consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil.
+Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V.
+Cultor, _in_-4º, 1734, _Wittenbergoe_.]
+
+[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p.
+453 et suiv.]
+
+Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire;
+son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à
+Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat,
+dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[289].
+
+[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch
+genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782,
+t. IX, p. 19 et suiv.]
+
+J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres
+ouvrages, et à quelle époque il est mort.
+
+Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si
+l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli
+Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le
+pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas
+matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux
+crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans
+les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de
+_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette
+population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de
+Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez
+foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de
+la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur
+couleur pat l'emploi de différentes drogues[290].
+
+[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de
+_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et
+suiv. _V._ aussi l'Encyclopédie méthodique, article _Philippines_.]
+
+Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue
+spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur
+et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay,
+dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou
+seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri
+nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces
+îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre
+vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a
+été publié à Vienne, en 1803[292].
+
+[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143]
+
+[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_,
+in-8°, Vienne 1803.]
+
+En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le
+gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de
+cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière,
+un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous
+en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée
+et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été
+gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est
+ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette
+carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la
+peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le
+travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette
+carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de
+mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois
+cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué
+très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.
+
+[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas
+Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano
+de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.]
+
+
+LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au
+génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23
+août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est
+désigné comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'année 1791,
+publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit
+régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois
+des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et
+mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans
+et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet
+est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un
+soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt
+ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à
+l'estime des savans.
+
+Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les
+observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et
+les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an
+5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache.
+Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par
+l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on
+connoisse de ces îles.
+
+Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris,
+Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot,
+l'une des plus hautes montagnes de l'île[294].
+
+[Note 294: Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué,
+_Aubert du Petit-Thouars_, qui a résidé dix ans dans cette colonie.]
+
+L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera
+sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit
+dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la
+baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun
+dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette
+baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les
+ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si,
+au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des
+esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce
+avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses,
+sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la
+botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il
+n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des
+connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les
+préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus,
+si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana,
+il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment
+stimuler la curiosité et féconder le génie.
+
+Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que
+Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques
+Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en
+est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient
+indignes?
+
+Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à
+un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre
+d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce
+dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui
+n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église
+anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol.
+En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus
+distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la
+médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois
+pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies,
+mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La
+société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en
+1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[295]. On
+trouve dans la _Médecine domestique_ de Buchan[296], et la _Médecine du
+voyageur_, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent
+à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain,
+c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la
+Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension,
+viagère de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse,
+vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus
+habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette
+occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs
+Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à
+cette liste.
+
+[Note 295: P. 184.]
+
+[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III,
+p. 518.]
+
+[Note 297: _V_. Médecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8°,
+Paris 1801, t. III, p. 272.]
+
+
+
+Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie,
+en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa
+prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les
+traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le
+suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme
+âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute
+et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir
+longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui
+dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les
+bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur
+Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[298], et ils
+sont consignés dans le cinquième tome de l'_American Museum_[299],
+imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans.
+Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son
+habileté[300]. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient
+des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient
+obligés de recourir aux règles de l'arithmétique[301].
+
+[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the
+revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol.
+in-4°, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction française de cet
+ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à _Fuller_ a
+oublié le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.]
+
+[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.]
+
+[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.]
+
+[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.]
+
+BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans
+autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans
+autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer,
+s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et
+1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels
+sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des
+mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers,
+et d'autres calculs[302]. Bannaker a été affranchi.
+
+[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the
+motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes,
+the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc.,
+in-8°, Philadelphia.
+
+_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack
+for 1795, in-8°.]
+
+Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des
+États-Unis[303], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit
+dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a
+gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs;
+il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur
+condition dégradée en Afrique et en Amérique.
+
+[Note 303: Ce fait nous est révélé par _Fessenden_, dans son libelle
+en 2 vol., intitulé: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the
+garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8°, 3° edit.,
+New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à _Jefferson_
+d'un acte digne de tout éloge.]
+
+Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en
+astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[304]. Il ne le nomme
+pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si
+c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres.
+
+[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.]
+
+OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des
+Nègres_.
+
+«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir
+ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en
+Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les
+barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de
+féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer;
+et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle
+de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes,
+n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et
+d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir
+ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie;
+la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre
+inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages
+à la nature humaine et à la majesté divine.»
+
+«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que
+tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine
+contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir
+les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut
+exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à
+lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les
+néglige ou les frappe».
+
+Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans,
+de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays
+toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des
+impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur
+superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après
+leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale,
+Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans
+instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il
+espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel[305], et que le ciel les
+Exaucera.
+
+[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.]
+
+Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force
+des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence
+et la raison, contre l'avarice et le crime?
+
+
+CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque,
+raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine
+d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en
+agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils
+tentoient de s'échapper.
+
+«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus
+que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les
+hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté
+à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit,
+en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles.
+Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les _lieux et les dangers des
+sépultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de
+d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut
+particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à
+une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété,
+son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens.
+
+Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que
+l'iniquité des Blancs déprave et calomnie.
+
+Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de
+dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères,
+les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se
+précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes,
+s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout
+ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des
+monstres, mais non des colons[306].
+
+[Note 306: _V._ ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des
+Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.]
+
+A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour
+avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu
+casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre
+[307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours
+de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent
+de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de
+jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente
+promet moins de profit.
+
+[Note 307: _Ibid._, p. 184.]
+
+En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les
+côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux
+de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux
+à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la
+compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné
+ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme
+des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer
+aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.»
+
+Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui
+les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les
+cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare
+assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa
+propriété; les juges rejetèrent sa demande[308].
+
+[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.]
+
+La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce
+humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva
+pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la
+Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans
+l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle
+de Cugoano, qui publia en anglais ses _Réflexions sur la traite et
+l'esclavage des Nègres_, dont nous avons une traduction française.
+
+Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la
+douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours
+de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un
+talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de
+grands progrès.
+
+Après quelques observations sur les causes qui différencient les
+complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique
+du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel
+d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la
+couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes
+dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la
+liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon,
+utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les
+voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit
+imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.
+
+«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils
+l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à
+l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font
+pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications
+odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des
+cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir
+la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui
+se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie
+au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent
+pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont
+leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent
+l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des
+punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale
+à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la
+religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le
+courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de
+quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux
+tiers de ce commerce.
+
+En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y
+eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les
+mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage
+ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens,
+est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui
+n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans
+leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le
+Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître
+l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A
+l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit
+rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux
+n'étoit qu'un vasselage temporaire.
+
+[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.]
+
+De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les
+faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses
+argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme
+nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je
+voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de
+voler les hommes eût été connu des païens[310]»; il devoit dire: pour
+l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la
+plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité
+dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des
+juges n'inculpent la justice.
+
+[Note 310: La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour
+l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et
+ses dérivés.]
+
+«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller
+sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la
+vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident
+que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent
+la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux».
+
+Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur
+lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais,
+et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les
+réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste;
+d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de
+successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de
+cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa
+réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un
+peu le courtisan, et pas assez l'évêque.
+
+Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des
+chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il
+croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale
+consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop
+bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est
+pour eux une flétrissure de plus.
+
+CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept
+ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand
+négrier, qui en fit présent à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune
+Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en
+Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d'abord à la
+peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses
+premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui,
+semblable à Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna
+au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l'hébreu, du
+chaldéen. De La Haye il passa à l'Université de Leyde, trouva partout
+des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d'habiles
+professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter
+la foi à ses compatriotes. Après avoir fait, ses cours pendant quatre
+ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire
+calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de
+l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile à Harlem, débitoit, comme
+bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les moeurs
+idolâtres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre
+que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons
+ouvrages contre l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que
+Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé
+par Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint
+pas sa réputation; qu'à son retour en Europe, des bruits fâcheux se
+répandirent sur l'immoralité de sa conduite: on assure même, dit-il,
+qu'il n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. Si le premier
+article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se
+seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les infractions à la morale
+évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés? De Vos lui-même
+en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et
+Blumenbach m'a écrit et répété que ses recherches ce lui avaient procuré
+aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait
+dans ses recueils sur les variétés de figures humaines.
+
+[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.]
+
+Le premier ouvrage de noire Africain est une élégie en vers latins, sur
+la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en
+citer le commencement, en y joignant une traduction libre.
+
+ÉLÉGIE [312].
+
+La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à
+leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande
+de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et
+leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche
+qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa
+faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les
+épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle
+franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès
+élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix
+gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de
+larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi,
+condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés
+invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la
+douleur s'exhale en ces termes:
+
+Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons
+propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur,
+et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me
+précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à
+mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle
+fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans
+ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les
+liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile
+consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant
+des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de
+notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le
+berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et
+font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos
+foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A
+ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie
+qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.
+
+Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel
+également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance.
+Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé
+sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle
+rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus
+suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor
+dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc.
+
+
+[Note 312: ELEGIA.
+
+ Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:
+ Et gestit quemvis succubuisse sibi.
+ Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:
+ Imperiique manu ponere sceptra iubet.
+ Non sinit illa diu partos spectare triumphos:
+ Linquere sed cogit, clara tropaea duces.
+ Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,
+ Mendicique casam vindicat illa sibi.
+ Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,
+ Instar aristarum, demetit illa simul.
+ Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,
+ Limina Mangeri sollicitare domus.
+
+ Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,
+ Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.
+ Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,
+ Dum sua tundebat pectora sæpe manu.
+ Non aliter Naomi, cum te viduata marito,
+ Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.
+ Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,
+ Edidit et tales ore tremente sonos:
+ Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,
+ Tractibus ut terræ lumina grata neget;
+ O decus immortale meum, mea sola voluptas!
+ Sic fugis ex oculis in mea damna meis.
+ Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura
+
+ Transtulit ad lætas æthereasque domos,
+ Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,
+ Sive dies veniat, sum memor usque tui.
+ Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.
+ Quis renovet nobis foedera rupta dies?
+ En tua sacra deo sedes studiisque dicata,
+ Te propter, mæsti signa doloris habet.
+ Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,
+ Dant lacrymas nostri pignora cara toti.
+ Dentibus ut misere fido pastore lupinis
+ Conscisso tenerae disjiciuntur oves,
+ Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,
+ Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:
+
+ Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,
+ Dum jacet in lecto corpus inane tuum.
+ Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,
+ Funera quæ celebrat conveniente modo
+ Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,
+ Delicium domini, gentis amorque piæ!
+ Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;
+ Fonte meam possum quo relevare sitim!
+ Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ,
+ Cælesti dederat quo mihi melle frui.
+ Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,
+ Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.]
+
+Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la
+vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois
+parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de
+cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la
+manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière
+successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de
+Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des
+missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant
+aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique.
+
+[Note 313: De vocatione Ethnicorum.]
+
+Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les
+nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme
+inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu
+de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la
+couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses,
+et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté.
+
+Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce
+que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité
+des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits
+du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule
+d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos
+jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan
+traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que
+m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La
+tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile.
+La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu
+faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.
+
+[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity,
+a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8°,
+Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers
+baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.]
+
+Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent
+sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une
+mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de
+la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une
+dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est
+pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se
+reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre,
+nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la
+justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John
+Beck au poteau de l'ignominie[317].
+
+[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati
+christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert,
+_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4°, Lugduni
+Betavorum_, 1742.]
+
+[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the
+infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and
+christian scripture, by _John Beck,_ etc]
+
+[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_
+of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the
+society, by _D. Humphrey_, in-8°, Boston 1804.]
+
+Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et
+particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul: _Vous avez été
+rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne
+dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens
+avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou
+descendre dans l'arène contre les bêtes féroces[319], ainsi qu'il se
+pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le célèbre
+édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des
+chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à
+des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s'élèvent les
+cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les
+formules dans Marculfe; et parce que la loi étoit seulement facultative,
+Capitein en infère la légitimité de l'esclavage; assurément c'est forcer
+la conséquence.
+
+[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi
+hominum_.]
+
+[Note 319: p. 27.]
+
+Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour établie que l'abrogation de la
+servitude n'a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit
+été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'échafauds
+élevés pour contenir des gens qui n'ont rien à perdre[320]: mais
+l'esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l'esclavage
+des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de Busbec n'est rien moins qu'une
+preuve.
+
+[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et
+161.]
+
+Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais
+très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a
+été imprimée quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sensé des
+paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement
+pas des remercîmens, c'est que les peuples et les individus injustement
+asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne
+peuvent rompre leurs fers.
+
+[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de
+slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het
+latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4°, Leiden 1742.]
+
+Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie de Flessingue a publié
+une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement
+en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet.
+
+[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t.
+I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te
+Middelburg 1769, p. 425.]
+
+On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue
+hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en
+1742[323].
+
+[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige
+wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon
+Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai
+1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit
+sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27
+mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door
+_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina,
+aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.]
+
+
+
+WILLIAMS. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est
+tirée en partie de l'_Histoire de la Jamaïque_, par Edouard Long, qu'on
+ne soupçonnera pas d'être trop favorable aux Nègres, car sa prévention
+contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité
+lui arrache.
+
+Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième
+siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de
+soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui
+parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc
+de Montagu, gouverneur de l'île, voulut essayer si par une éducation
+cultivée, il pourroit égalé un Blanc placé dans les mêmes circonstances.
+Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des
+écoles particulières, d'où il passa à l'Université de Cambridge; il y
+fit, sous d'habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques.
+
+Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce
+vers:
+
+ Welcome, welcome brother debtor.
+
+
+Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes,
+irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès,
+de lui en disputer la propriété.
+
+Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur,
+vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y
+refusa: Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les
+mathématiques, il s'étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui
+malheureusement tomba en démence. Edouard Long se hâte de citer ce fait,
+comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de
+recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie,
+quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude qu'aux
+natifs d'Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une
+induction générale, comme l'exercice des facultés intellectuelles a
+proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens
+de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en
+conclure qu'aucune n'est propre aux méditation profondes.
+
+Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans
+Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de
+justesse, tirer une conclusion absolument contraire.
+
+Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu'il étoit dur, presque
+cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume
+particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée
+de son savoir; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car
+il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le
+Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs
+aux Mulâtres, formes d'un mélange hétérogène. Ce portrait peut être
+vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas tracé par une main amie.
+
+Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins;
+il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l'habitude d'en
+adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est
+insérée dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus que sévèrement,
+quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en
+vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l'épithète de _Nigerrima_,
+l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue
+dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce
+qu'il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d'imitation dans
+la pièce, il reproche à l'auteur comme plagiat, non des idées, mais
+l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les
+bons poëtes; et comme on les trouve également dans les dictionnaires,
+c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est
+ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury,
+Douglas, accusoit Milton d'avoit pillé les modernes.
+
+Edouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau
+gouverneur, en le comparant aux héros de l'antiquité. Cette accusation
+est mieux fondée; malheureusement elle frappe sur la presque totalité
+des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé la puissance? N'ont-ils pas
+adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom
+de _Mécène_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside,
+Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont
+tous des Waller.
+
+A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons
+qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: «Je n'ai
+jamais ouï dire qu'un Orang-outang ait _composé des odes_[324]. Parmi
+les défenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié
+du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». Pour
+mettre le lecteur a portée d'apprécier les talens de ce dernier, nous
+joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française:
+
+[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for
+the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the
+rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8°, London
+1788, p. 46.]
+
+_Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la
+Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur_ [325].
+
+[Note 325:
+
+ Integerrimo et fortissimo viro
+ Georgio Haldano, armigero,
+ Insulae Jamaicensis gubernatori;
+ Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,
+ In cumulum accesserunt.
+
+ CARMEN.
+
+ Denique venturum fatis volventibus annum,
+ Cuncta per extensum læta videnda diem,
+ Excussis adsunt curis, sub imagine clara
+ Felices populi, terraque lege virens.
+ Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta
+ Irrita conspectu non reditura tuo.
+ Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet
+ Hæsurum collo te _relegasse_ jugum,
+ Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons
+ Insula passa fuit; condoluisset onus,
+ Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris
+ Sponte ruinosis rebus adesse velit.
+ Optimus es servus regi servire Britanno,
+ Dum gaudet genio scotica terra tuo:
+ Optimus heroum populi fulcire ruinam;
+ Insula dura superest ipse superstes eris.
+ Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum
+ Despiciet merito diruta castra ducum.
+ Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_,
+ Cumque suis populis, oppida victa gemet.
+ Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_
+ Denegat _Æthiopi_ bella sonare ducum.
+ Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis,
+ Carmine _Peleidæ_, scriberet ille parem.
+ Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre
+ Dignior, altisono vixque _Marone_ minor.
+ Flammiferos agitante suos sub sole jugales
+ Vivimus; eloquium deficit omne focis.
+ Hoc domum accipias multa fuligine fusum
+ Ore sonaturo; non cute, corde valet.
+ Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem
+ Omnigenis animam, nil prohibente dedit.
+ Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto
+ Nullus inest animo, nullus in arte color.
+ Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam
+ Cæsaris occidui, scandere musa domum?
+ Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,
+ _Candida quod nigra corpora pelle geris_!
+ Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor
+ Ingenii, et docto dulcis in ore decor;
+ Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque,
+ Eximit è sociis, conspicuumque facit.
+ Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_
+ Insula, te salvo non dolitura patre.
+ Hoc precor ô nullo videant te fine regentem
+ Florentes populos, terra, deique locus!]
+
+Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance radieuse entr'ouvre un
+avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de la loi
+des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour
+ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les
+classes de la société te féliciteront d'avoir brisé le joug suspendu sur
+leurs têtes, et consolé notre île des tourmens _immérités_ dont elle
+étoit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit
+notre existence politique sur le penchant de sa ruine.
+
+L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui dont le génie rend des
+services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort
+chancelant d'une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre
+île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses
+légions dispersées, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant
+ses étendards s'échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités
+envahies.
+
+Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des
+grands capitaines? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée
+des poëtes de sa patrie, et l'émule de Virgile. Il diroit que Haldane,
+ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les
+combats.
+
+L'astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des
+torrens de feu qui étouffent ma voix; en agréant les vers que t'adresse
+un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'à son coeur.
+Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé
+des ames homogènes; et qu'importe la couleur à la probité, à toutes les
+vertus?
+
+Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des
+Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut
+être pour toi un sujet de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des
+talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu'à
+l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualités, en
+le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un
+reflet plus brillant.
+
+Cette île m'a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre
+Angleterre; cette île, tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la perte
+d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre
+contrée la conserver à jamais florissante!
+
+Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit,
+en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la
+côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie,
+quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu près indépendante, sous
+l'autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son
+père.
+
+A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa soeur par des voleurs
+d'enfans, pour être traîné en esclavage; bientôt les barbares lui
+ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa soeur;
+séparé d'elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après
+une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades,
+et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il
+l'accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l'amiral
+Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Ile, en 1761.
+
+Les événemens l'ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le
+remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune,
+tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de
+voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent
+américain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal,
+l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il
+avoit goûté les prémices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles
+qui l'empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu'un zèle
+soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage: la
+justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; à l'avarice
+ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de
+la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; dès-lors,
+s'imposant la plus sévère économie, il commença avec trois _pences_
+(environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour
+amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa
+la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer
+où plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé aux cruautés de ses
+maîtres, dont un à Savannah faillit l'assassiner; après trente ans d'une
+vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à
+Londres, s'y maria, et publia ses mémoires[326], réimprimés dans les
+deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages
+les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-même les a
+rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d'individus
+toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de
+leurs oppresseurs.
+
+[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano,
+or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e édition, in-8°,
+London 1794, avec le portrait de l'auteur.]
+
+L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai presque dit la crudité de
+caractère d'un homme de la nature; c'est la manière de Daniel de Foë,
+dans son Robinson Crusoé; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien
+de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l'empereur
+François 1er, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le
+jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327].
+
+[Note 327: Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en forment que la
+moindre partie, et la moins intéressante.]
+
+On s'associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un
+tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un
+quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur
+l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme
+inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'échapper un jour à
+l'esclavage; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment
+pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais
+l'activité et l'intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur
+Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler
+l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant
+d'une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord,
+dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et
+fournit à l'équipage de l'eau potable.
+
+Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa
+mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit
+avec intérêt la description qu'il fait de cette contrée, où la nature
+féconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale
+occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une
+passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se
+rappelle parfaitement que les médecins du Bénin suppléent à la saignée
+par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de guérir les plaies,
+et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des
+superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des
+contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les
+danses usitées dans le Benin; ailleurs il met en parallèle les coutumes
+des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision
+est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale
+par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes
+purifications que chez les Hébreux.
+
+Un effet de l'adversité est souvent de donner plus d'énergie aux
+sentimens religieux. L'homme abandonné des hommes et malheureux sur la
+terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un
+père: tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui
+pesoient sur lui; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit
+ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle.
+
+Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec énergie
+ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie
+de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés
+chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les
+principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les
+adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa
+cour alloient le dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes observer, les
+uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne
+concevoit pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant
+l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à
+la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l'église
+anglicane, après avoir flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste;
+on fut même sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique.
+
+A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux
+infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer
+la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les
+Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons; il s'attendrit
+même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les
+bornes d'une juste punition.
+
+Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices
+que peuvent inventer la cupidité et la rage; il met en contraste cette
+cruauté et la morale de l'Evangile, ce sont les extrêmes; il propose
+des vues sur la direction d'un commerce européen avec l'Afrique, qui du
+moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement
+d'Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit
+encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son coeur
+et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après
+avoir lu ses mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur des sentimens
+d'affection.
+
+Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du
+chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine.
+
+
+
+SANCHO. La mère d'Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de
+Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde
+dans la traversée, en 1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par
+l'évêque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit
+promptement sa mère au tombeau; son père, livré aux horreurs de
+l'esclavage, se tua dans un moment de désespoir.
+
+Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amené en Angleterre par son
+maître, qui en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes à
+Greenwich. Son caractère, qu'on assimiloit à celui de l'écuyer de don
+Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à
+se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à
+Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'étoit pas
+avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation; il
+l'appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois
+soeurs de cultiver son esprit; mais près d'elles, Sancho eut lieu
+d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit
+les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les
+Nègres, c'est les émanciper; souvent elles le menaçoient de le replonger
+dans l'esclavage. L'amour de la liberté qui fermentoit dans son ame,
+s'exaltoit encore par l'étude et la méditation; il conçut une passion
+violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un
+autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de
+quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort; Sancho, réduit
+à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l'achat d'un vieux
+pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père: alors
+la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant
+l'estimoit, l'accepta pour être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à
+la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se
+trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuité.
+
+A la passion de l'étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des
+femmes et du jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une partie où un
+Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour
+aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis
+il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation
+défectueuse l'empêchant de réussir dans un état qu'il avoit envisagé
+comme une ressource contre l'adversité, il entra au service du chapelain
+de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita
+la main d'une personne intéressante, née dans les Indes occidentales.
+
+Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune,
+l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses
+protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire
+un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva
+sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus
+domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna
+au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses
+lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec
+la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par
+Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés
+dans les Journaux.
+
+[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to
+which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.]
+
+Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche
+excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui
+sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et
+des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus
+douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion
+de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens
+concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329].
+
+[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.]
+
+Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible
+d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent,
+soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans
+la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les
+autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des
+digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de
+l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais
+dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est
+encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho
+approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et
+avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de
+Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les
+variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de
+consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes
+veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin
+de pouvoir impunément les traiter comme tels[330].
+
+[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate
+friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.]
+
+Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec
+son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté
+du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire
+tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il
+place un homme du monde irrésolu dans son choix.
+
+Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie
+la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle
+lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur.
+
+«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre
+communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les
+nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié
+fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de
+l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un
+sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de
+l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens
+qui le font».
+
+[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre
+langue n'a pas d'équivalent.]
+
+On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour
+crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de
+sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la
+lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour
+lui obtenir sa grâce.
+
+On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses
+écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la
+fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée
+par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_.
+«Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre
+coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous
+avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance
+pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la
+perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant
+des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie:
+«Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant
+rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière?
+N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu?
+Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous
+savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un
+camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi,
+place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons
+de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une
+victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt
+des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition
+et du carnage[332]».
+
+[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.]
+
+J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire,
+ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite;
+plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il
+importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas
+dérober à Sancho l'estime qui lui est due.
+
+PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept
+ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à
+John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une
+sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette
+famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux
+pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage.
+Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle
+apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley
+publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles
+ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour
+ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le
+prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par
+une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur,
+et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la
+connoissoient.
+
+Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un
+homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de
+son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas
+étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du
+docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La
+réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune.
+
+La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression
+triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et
+son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches,
+auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea
+tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle
+avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333].
+
+[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France à Boston, du 8
+octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.]
+
+Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même
+à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la _Dunciade_ sont des
+divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit
+chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une
+assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui
+s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de
+Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire
+quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens.
+
+[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.]
+
+C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggéré de débuter, comme
+lui, par une pièce à Mécène[335] dont les poètes payèrent la protection
+par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste,
+par l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.
+
+[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by
+_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8°, London 1773; et in-12,
+Walpole 1802.]
+
+Cette pièce n'est pas sans mérite, mais hâtons-nous d'arriver à des
+sujets plus dignes de la poésie.
+
+Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous
+respirent une mélancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de
+personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les
+oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; l'ode à Neptune; les
+vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On
+se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses
+compatriotes.
+
+J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler
+qu'en jugeant les productions d'une Négresse esclave, âgée de dix-neuf
+ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction
+n'est peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon original.
+
+_Sur la mort d'un enfant_[336].
+
+[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_.
+
+ No more the flo'wry scenes of pleasure rise,
+ Nor charming prospects greet the mental eyes,
+ No more with joy we view that lovely face
+ Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.
+
+ The tear of forrow flows from ev'ry eye,
+ Groans answer groans, and sighs to sighs reply;
+ What sudden pangs shot thro' each aching heart,
+ When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart?
+ Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_,
+ Hurried the infant to his mortal hour.
+ Could'st thou unpitying close those radiant eyes?
+ Or fail'd his artless beauties to surprize?
+ Could not his innocence thy stroke controul,
+ Thy purpose shake, and soften all thy soul?
+
+ The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread,
+ No more shall smile, no more shall raise its head;
+ But like a branch that from the tree is torn,
+ Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.
+ «Where flies my James» 'tis thus I seem to hear
+ The parent ask, «Some angel tell me where
+ He whings his passage thro' the yielding air»?
+
+ Methinks a cherub bending from the skies
+ Observes the question and serene replies,
+ «In heav'n's high palaces your babe appears:
+ Prepare to meet him, and dismiss your tears».
+ Shall not th' intelligence your grief restrain,
+ And turn the mournful to the chearful strain?
+ Cease your complaints, suspend each rising sigh,
+ Cease to accuse the Ruler of the sky.
+ Parents, no more indulge the falling tear:
+ Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair,
+ There see your infant like a seraph glow:
+ What charms celestial in his numbers flow
+ Melodious, while the soul-enchanting strain
+ Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?
+ Enough--forever cease your murm'ring breath;
+
+ Not as a foe, but friend, converse with _Death_,
+ Since to the port of happiness unknown
+ He brought that treasure which you call your own.
+ The gift of heav'n intrusted to your hand
+ Chearful resign at the divine command;
+ Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.]
+
+Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens;
+l'espérance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions
+enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les
+Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs: de tous les yeux
+s'échappent des larmes; les gémissemens sont l'écho des gémissemens, les
+sanglots répondent aux sanglots.
+
+Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait
+fatal, a percé tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; ton
+pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi! sans être
+émue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa tendre innocence
+n'ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre
+couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la
+gentillesse de ses mouvemens.
+
+«Où s'est enfui mon bien-aimé James, (s'écrie le père)? Quand son ame
+voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son
+passage».
+
+Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, s'incline un chérubin à la
+face sereine, qui lui répond: «Ton fils habite la région céleste, essuie
+tes pleurs, et prépare-toi à le suivre». Que cet espoir amortisse tes
+douleurs, et change tes complaintes en cris d'allégresse. Sur l'aile de
+la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la
+voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts
+inspirés par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur des Mondes;
+interdis à ton ame des murmures désormais coupables; converse avec
+la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la
+félicité; résigne-toi avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend un trésor
+que tu croyois ta propriété, et dont tu n'étois que le dépositaire. A
+ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle?
+
+_Hymne du matin_[337].
+
+ [Note 337:_An hymn to the morning_.
+
+ Attend my lays, ye ever honour'd nine,
+ Assist my labours, and my strains refine;
+ In smoothest numbers pour the notes along,
+ For bright _Aurora_ now demands my song.
+
+ _Aurora_, hail, and all the thousand dies,
+ Which deck thy progress through the vaulted skies:
+ The morn awakes, and wide extends her rays,
+ On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;
+ Harmonious lays the feather'd race resume,
+ Dart the bright eye, and shake the painted plume.
+
+ Ye shady groves, your verdant gloom display
+ To shield your poet from the burning day;
+ _Calliope,_ awake the sacred lyre,
+ While thy fair sisters fan the pleasing fire;
+ The bow'rs, the gales, the variegated skies
+ In all their pleasures in my bosom rise.
+
+ See in the east th' illustrious king of day!
+ His rising radiance drives the shades away;
+ But Oh! I feel his fervid beams too strong,
+ And scarce begun, concludes th' abortive song.]
+
+Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes
+révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je
+célèbre l'Aurore.
+
+Salut brillante avant-courrière du jour; une décoration majestueuse et
+nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée; la
+lumière s'éveille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre
+sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perçans, agite
+ses ailes émaillées, et recommence ses harmonieux concerts.
+
+Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au _poëte_ vos ombrages
+solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais
+résonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du
+génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des
+cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance
+avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s'enfuient;
+mais déjà ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma voix, et mes chants
+avortés se terminent forcément au début.
+
+
+_Au comte de Dartmouth[338].
+
+
+
+[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his
+majesty's principal secretary or state for north America, etc._
+
+ Hail, happy day, when, smiling like the morn,
+ Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn:
+ Long lost to realms beneath the northern skies
+ She shines supreme, while hated faction dies.
+ Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd
+ Sick at the view, she languish'd and expir'd.
+ Thus from the splendors of the morning light
+ The owl in sadness seeks the caves of night.
+
+ No more, _America,_ in mournful strain
+ Of wrongs, and grievance unredress'd complain,
+ No longer shalt thou dread the iron chain,
+ Which wanton _Tyranny_ with lawless hand
+ Had made and with it meant t' enslave the land.
+
+ Should you, my lord, while you peruse my song,
+ Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung,
+ Whence flow the wishes for the common good,
+ By feeling hearts alone best understood,
+ I, young in life, by seeming cruel fate
+ Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat:
+ What pangs excruciating must molest,
+ What sorrows labor in my patents' breast?
+
+ Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,
+ That from a father seiz'd his babe belov'd:
+ Such, such my case. And can I then but pray
+ Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.]
+
+
+SALUT heureux jour, où, brillante comme l'aurore, la liberté sourit à
+la nouvelle Angleterre... Long-temps exilée des régions boréales, elle
+revient embellir nos climats. A l'aspect de la déesse si long-temps
+désirée, l'esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par
+la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour
+y retrouver la nuit.
+
+Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces
+outrages, l'objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les
+chaînes forgées par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit
+d'asservir cette contrée.
+
+En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'où me vient
+cet amour de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette passion du
+bien général, apanage exclusif des ames sensibles?
+
+Hélas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux
+fortunés qui m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses
+auront torturé les auteurs de mes jours! Il étoit inaccessible à la
+pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant
+chéri. Victime d'une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel
+de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+_Conclusion._
+
+
+De tous les pays lettrés, je doute qu'il y en ait un où l'on soit aussi
+étranger qu'en France à tout ce qui s'appelle littérature étrangère.
+Seroit-on surpris dès lors que pas un des auteurs nègres ne fût
+mentionné dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont
+guère que des spéculations financières? Ils contiennent les fastidieuses
+nomenclatures de pièces de théâtre oubliées, et de romans éphémères.
+Cartouche y a trouvé une place, et ils gardent le silence sur Raikes,
+fondateur des _Sunday-schools_, ou _Écoles du dimanche_; sur William
+Hawes, fondateur de la _Société humaine_, pour soigner les individus
+frappés de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland,
+Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter,
+Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, François Solis,
+Mineo, Chiarizi, Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc.
+On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas même un
+grand nombre d'écrivains nationaux qui dévoient y figurer, Persini,
+Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker
+Benezet, né à Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le défenseur de
+tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la
+raison, la religion et l'exemple. Il établit à Philadelphie une école
+pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-même. Dans les intervalles
+que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux à
+soulager. A ses funérailles, honorées d'un concours très-solennel, un
+colonel américain, qui avoit servi comme ingénieur dans la guerre de la
+liberté, s'écria: J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil, que
+George Washington avec toute sa célébrité: c'est une exagération sans
+doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz,
+voyageur russe, disoit: Les académies d'Europe retentissent d'éloges
+décernés à des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes.
+A qui donc réservent-elles des couronnes[339]? Ce Français qui excita si
+puissamment l'admiration des étrangers n'est pas même connu en
+France; il n'a pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs
+de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et
+d'Américains ont réparé cette omission.
+
+[Note 339: _V._ The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie 1788,
+p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.]
+
+Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi
+les discussions relatives aux colonies, douteront peut-être qu'on ait
+pu ravaler les Nègres au rang des brutes, et mettre en problème leur
+capacité intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi
+absurde qu'abominable, est insinuée ou professée dans une foule
+d'écrits. Sans contredit les Nègres, en général, joignent à l'ignorance
+des préjugés ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inhérens
+aux esclaves de toute espèce, de toute couleur. Français, Anglais,
+Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez été placés dans les mêmes
+circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et
+les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de
+leur reprocher.
+
+Long-temps en Europe, sous des formes variées, les Blancs ont fait
+la traite des Blancs; peut-on caractériser autrement la _presse_ en
+Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des
+princes allemands qui vendoient leurs régimens pour les colonies? Mais
+si jamais les Nègres, brisant leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne
+plaise), sur les côtes européennes, arracher des Blancs des deux sexes à
+leurs familles, les enchaîner, les conduire en Afrique, les marquer d'un
+fer rouge; si ces Blancs volés, vendus, achetés par le crime, placés
+sous la surveillance de géreurs impitoyables, étoient sans relâche
+forcés, à coups de fouet, au travail, sous un climat funeste à leur
+santé, où ils n'auroient d'autre consolation à la fin de chaque jour que
+d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de
+souffrir et de mourir dans les angoisses du désespoir; si, voués à la
+misère, à l'ignominie, ils étoient exclus de tous les avantages de la
+société; s'ils étoient déclarés légalement incapables de toute action
+juridique, et si leur témoignage n'étoit pas même admis contre la classe
+noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves à
+leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si,
+repoussés même des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre avec
+les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en
+masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglantés, afin
+de prévenir la gangrène; si en les tuant on en étoit quitte pour une
+somme modique, comme aux Barbades et à Surinam; si l'on mettoit à prix
+la tête de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits à l'esclavage;
+si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens formés tout
+exprès au carnage; si blasphémant la divinité, les Noirs prétendoient,
+par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher
+aux Blancs l'obéissance passive et la résignation; si des pamphlétaires
+cupides et gagés discréditaient la liberté, en disant qu'elle n'est
+qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui
+n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs
+_révoltés, rebelles_, de justes représailles, et que d'ailleurs les
+esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein
+de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la
+calomnie, toute l'énergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice,
+toutes les inventions de la férocité étoient dirigées contre vous par
+une coalition d'êtres à figure humaine, aux yeux desquels la justice
+n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur
+retentiroient dans nos contrées! Pour l'exprimer, on demanderoit à notre
+langue de nouvelles épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient en
+doléances éloquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien à craindre, il y
+eût pour eux quelque chose à gagner.
+
+Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse, et voyez ce que vous
+êtes.
+
+Depuis trois siècles, les tigres et les panthères sont moins redoutables
+que vous pour l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe, qui se dit
+chrétienne et civilisée, torture sans pitié, sans relâche, en Amérique
+et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle
+a porté chez eux la crapule, la désolation et l'oubli de tous les
+sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du café.
+L'Afrique ne respire pas même quand les potentats sont aux prises pour
+se déchirer; non, je le répète, il n'est pas un vice, pas un genre de
+scélératesse dont l'Europe ne soit coupable envers les Nègres, et dont
+elle ne leur ait donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre,
+épuise ta miséricorde en lui donnant le temps et le courage de réparer,
+s'il est possible, ses scandales et ses atrocités.
+
+Je m'étois imposé le devoir de prouver que les Nègres sont capables de
+vertus et de talens; je l'ai établi par le raisonnement, plus encore
+par les faits; ces faits n'annoncent pas des découvertes sublimes; ces
+ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens
+sans réplique contre les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas avec
+Helvétius que chacun en naissant apporte d'égales dispositions, et que
+l'homme n'est que le produit de son éducation; mais cette assertion,
+fausse dans sa généralité, est vraie à bien des égards. Un concours
+d'heureuses circonstances développa le génie de Copernic, de Galilée, de
+Leibnitz et de Newton; des circonstances fâcheuses ont peut-être empêché
+d'éclore des génies qui les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie,
+mais en général on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la
+sottise, le génie et l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées,
+de nations, de crânes et de couleurs.
+
+Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les mêmes
+conjonctures; et quelle parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés
+des lumières du christianisme qui mène presque toutes les autres à sa
+suite, enrichis des découvertes, entourés de l'instruction de tous les
+siècles, stimulés par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part,
+les Noirs privés de tous ces avantages, voués à l'oppression, à la
+misère? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas
+lieu d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant, c'est qu'un
+si grand nombre en ayent manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus à
+toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature
+leur assigne, et que la tyrannie leur refuse?
+
+Souvent en politique les révolutions brusques, à raison des désastres
+qu'elles entraînent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la
+nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture
+d'avoir confondu la question de l'émancipation avec celle de la traite,
+d'avoir débité que les amis des Noirs vouloient un affranchissement
+subit et général. Ils opinoient pour une marche progressive qui
+opéreroit le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur de cet
+ouvrage, lorsque dans un écrit adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et
+qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit (et il l'annonce encore),
+qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'éclairera plus que
+des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui répand la lumière
+ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs
+français ont repoussé avec acharnement tous les décrets par lesquels
+l'assemblée constituante vouloit _graduellement_ amener des réformes
+salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau
+Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de
+la liberté personnelle; le trafic révoltant que l'homme ose y faire de
+son semblable, ne les conduira jamais à une prospérité constante...
+
+
+[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et Nègres libres,
+in-8°, Paris 1791, p. 12.]
+
+Ce continent américain, asile de la liberté, s'achemine vers un ordre
+de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances
+combinées ne pourront arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans leurs
+droits, par la marche irrésistible des événemens, seront dispensés de
+toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut été également
+facile et utile de s'en faire aimer.
+
+Le travail à la tâche, dont on reconnoit déjà l'utilité au Brésil et à
+Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures à la Jamaïque,
+justifiée par des succès[341], suffiroient pour renverser ou modifier le
+système colonial. Cette révolution aura un mouvement accéléré, lorsque
+l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels,
+appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes à feu, et
+tous les moyens mécaniques à l'aide desquels on abrège le travail, on
+facilite les manipulations; lorsqu'une nation énergique et puissante,
+à laquelle tout présage de hautes destinées, étendant ses bras sur les
+deux Océans Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux de l'un à
+l'autre, par une route abrégée, soit en coupant l'isthme de Panama,
+soit en formant un canal de communication, comme on l'a proposé, par
+la rivière Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du
+monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Amérique ne se
+vengera pas alors des outrages qu'elle a reçus, et si notre vieille
+Europe, placée dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas
+une colonie du nouveau Monde?
+
+[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barré-Saint-Venant_ propose
+également l'introduction de la charrue dans nos colonies.]
+
+Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi émanée
+de la nature ne place un homme dans la dépendance d'un autre, et toutes
+les loix que la raison désavoue, sont par là même frappés de nullité.
+Chacun apporte, en naissant, son titre à la liberté[342]; les
+conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit
+être la même pour tous les membres de la cité, quelles que soient leur
+origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un
+autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave;
+et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de
+l'acheter.
+
+[Note 342: _Le Genty_.]
+
+Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les
+Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés,
+donner l'essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les Blancs
+qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs,
+ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la
+tendresse fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur! Dût-on
+ici bas n'avoir que rêvé ces avantages pour soi-même, il est du moins
+consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaillé de
+toutes ses forces à les procurer aux autres.
+
+
+_P. S._ Deux hommes de lettres très-distingués par leurs talens et
+leurs ouvrages, l'un Helvétien, et l'autre Américain, ont fait sur le
+manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise,
+qui paraîtront incessamment, en Allemagne et dans les États-Unis
+d'Amérique.
+
+
+FIN.
+
+ TABLE
+ DES CHAPITRES
+ CONTENUS DANS CE VOLUME.
+
+ _Dédicace aux amis des Noirs.
+
+ CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _Nègres_. Sous cette
+ dénomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparité
+ d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race
+ humaine._
+
+ CHAPITRE II. _Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres.
+ Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au
+ développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la
+ religion chrétienne. Évêques et prêtres nègres._
+
+ CHAPITRE III. _Qualités morales des Nègres. Amour du travail,
+ courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité,
+ etc._
+
+ CHAPITRE IV. _Continuation du même sujet._
+
+ CHAPITRE V. _Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._
+
+ CHAPITRE VI. _Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés
+ politiques organisées par les Nègres._
+
+ CHAPITRE VII. _Littérature des Nègres._
+
+ CHAPITRE VIII. _Notices de Nègres et Mulâtres distingués par
+ leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay,
+ Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano,
+ Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._
+
+ CHAPITRE IX. _Conclusion._
+
+
+FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou
+Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES ***
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+ Dr. Gregory B. Newby
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
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+The Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou Recherches
+sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature,
+by Henri Grégoire
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles,
+leurs qualités morales et leur littérature
+
+Author: Henri Grégoire
+
+Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<h1>DE LA LITTÉRATURE<br>
+DES NÈGRES</h1>
+<br><br>
+
+<h4>ou</h4>
+<br><br>
+
+<h3><i>Recherches sur leurs facultés intellectuelles,<br>
+leurs qualités morales et leur littérature; suivies de<br>
+Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont<br>
+distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts</i></h3>
+<br>
+
+<h2>Par H. GRÉGOIRE</h2>
+
+
+<h4>Ancien évêque de Blois, membre du Sénat conservateur,<br>
+de l'Institut national, de la Société royale des Sciences<br>
+de Gottingne, etc., etc., etc.</h4>
+
+<p class="rig">Whatever their tints may be,<br>
+ their souls are still the same.</p><br><br><br>
+<p class="right">Mrs. ROBINSON.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<p class="sml">A PARIS<br>
+
+CHEZ MARADAN, LIBRAIRE<br>
+
+RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9.<br><br>
+
+MDCCCVIII.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>DÉDICACE.</h3>
+
+
+<p>A tous les hommes courageux qui ont
+plaidé la cause des malheureux Noirs et
+Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit
+par leurs discours dans les assemblées
+politiques, dans les sociétés établies pour
+l'abolition de la traite, le soulagement
+et la liberté des esclaves.</p>
+
+
+<p>Français.</p>
+
+<p>Adanson<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.&mdash;Antoine Benezet,
+Bernardin-Saint-Pierre,
+Biauzat, Boissy-d'Anglas,
+Brissot.&mdash;Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière,
+Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet,
+Cournand.&mdash;Demanet, Desessarts, Ducis,
+Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.&mdash;D'Estaing.&mdash;La
+Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand
+de Baudières, Frossard.&mdash;Garat, Garran
+de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré,
+Mad. Olympe de Gouges, Gramagnac, Grelet de
+Beauregard.&mdash;Hiriart.&mdash;Jacquemin ancien évêque de
+Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.&mdash;Kersaint.&mdash;Ladebat,
+Lanjuinais, Lanthenas,
+Lescalier.&mdash;Théophile Mandar, L. P. Mercier,
+Mirabeau, Montesquieu.&mdash;Necker.&mdash;Pelletan,
+Pétion, Nicolas Petit-Pied docteur de Sorbonne,
+Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.&mdash;Le
+général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault
+Rochon, Roederer, Roucher.&mdash;Saint-Lambert,
+Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société
+de Sorbonne.&mdash;Target, Tracy, Turgot.&mdash;Viefville-Desessarts,
+Volney.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> En égard à la multitude de noms propres cités
+dans cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification
+de Mr, dont la répétition eut été fastidieuse.</blockquote>
+
+<p>Anglais.</p>
+
+<p>Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.&mdash;David
+Barclay, Richard Baxter, Mad. Barbauld,
+Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn,
+John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles,
+Sam. Bradburn, Bradshaw, Brougham, Th. Burgess,
+Burling, Buttler.&mdash;Clément Caines, Campbell,
+T. Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper,
+Cornwallis évêque de Lichtfield, Cowry,
+Crawford, Curran.&mdash;Dinett, Th. Day, Darwin,
+Wil. Steel Dickson, Wil. Dimond <i>junior</i>, Dore,
+John Dyer.&mdash;Charles Ellis.&mdash;Alexandre Falconbridge,
+Mlle. Falconbridge, Robert Townsend
+Farqhar, James Foster, Fothergill, George
+Fox, Charles Fox.&mdash;Gardenston, Thomas
+Gisborne, James Grainger, Granville-Sharp,
+G. Gregory.&mdash;Hans-Sloane, Jonas Hanway,
+Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de
+Norwich, Hector Saint-John, Rowland Hill,
+Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann,
+Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester;
+Griffitt Hughes, Francis Hutcheson.&mdash;James
+Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham,
+Samuel Johnson.&mdash;Benjamin Lay,
+Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.&mdash;Macneil,
+Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes
+Mason, Millar, Mlle Hannah More, Morgan-Godwin.&mdash;John
+Newton, Robert-Boucher Nicholls
+doyen de Middleham, Rich. Nisbet.&mdash;Mad.
+Opie, Osborne.&mdash;Paley, Robert Percival,
+Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard,
+William Pitt, Beilby Porteus évêque de
+Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.&mdash;James
+Ramsay, Rickman, Robertson ministre à
+Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie Robinson,
+Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.&mdash;Sewal, Shenstone,
+Shéridan, Smeathman, William Smith,
+Snelgrave, Robert Southey, James Field Stanfield,
+Stanhope, Sterne, Percival Stockdale,
+Mlle Stockdale, Stone recteur de Coldnorton..&mdash;Thelwal,
+Thompson, Thorneton.&mdash;John
+Waker, George Wallis, Warburthon évêque
+de Glocester, John Warren évêque de Bangor,
+John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch,
+George Whithfield, Willberforce, Mlle Hélène-Marie
+Williams, John Woolman.&mdash;Mlle Yearsley,
+Arthur Young, les auteurs anonymes de
+<i>Indian eglogues</i>, de <i>The Crisis of the Sugar
+colonies</i>, de <i>The Sorrows of slavery</i>, etc., etc.</p>
+
+
+<p>AMÉRICAINS.</p>
+
+<p>Joël Barlow.&mdash;James Dana, Dwight.&mdash;Fernando
+Fairfax, Francklin.&mdash;Humphrey.&mdash;Imlay.&mdash;Jefferson.&mdash;Livingston.&mdash;Alexander MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.&mdash;Pearce,
+Pemberton, William Pinkeney.&mdash;Benjamin Rush.&mdash;John Vaughan, D. B. Warden,
+Elhanan Winchester, Vining.</p>
+
+<p>NÈGRES ET SANG-MÊLÉS.</p>
+
+<p>Amo.&mdash;Cugoano.&mdash;Othello.&mdash;Milscent,
+sous le nom de Michel Mina.&mdash;Julien Raymond.&mdash;Ignace
+Sancho.&mdash;Gustave Vassa.&mdash;Phillis Wheatley.</p>
+
+<p>ALLEMANDS.</p>
+
+<p>Blumenbach.&mdash;Auguste La Fontaine.&mdash;Mad.
+Julie duchesse de Giovane.&mdash;Kotzbue.&mdash;Less.&mdash;Oldendorp.&mdash;Pezzl,
+Ch. Sprengel.&mdash;Usteri.</p>
+
+<p>DANOIS.</p>
+
+<p>Bernstorf.&mdash;Isert.&mdash;Kirsten.&mdash;Niebuhr.&mdash;Olivarius.&mdash;Rahbek.&mdash;Th.
+Thaarup.&mdash;West.</p>
+
+<p>SUÉDOIS.</p>
+
+<p>Afzelius.&mdash;Euphrasen.&mdash;Auguste Nordenskiold,
+Ulric Nordenskiold.&mdash;And. Sparrman.&mdash;Trotter-Lind.&mdash;Wadstrom.</p>
+
+<p>HOLLANDAIS.</p>
+
+<p>Mad. Beaker.&mdash;Van Geuns.&mdash;Hogendorp.&mdash;Peter
+Paulus.&mdash;Mad. Wolf, de Vos, Peter
+Wrede.</p>
+
+<p>ITALIENS.</p>
+
+<p>Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.&mdash;L'abbé
+Pierre Tambarini.&mdash;Zacchiroli.</p>
+
+<p>ESPAGNOL.</p>
+
+<p>Avendaño.</p>
+
+<p>Qu'on ne s'étonne pas de ce que
+(Avendaño excepté) on ne trouve ici
+aucun auteur espagnol ni portugais; nul
+autre, à ma connaissance, ne s'est mis
+en frais de prouver que le Nègre appartient
+à la grande famille du genre humain,
+que partant il doit en remplir
+tous les devoirs, en exercer tous les
+droits: par delà les Pyrennées, ces
+droits et ces devoirs ne furent jamais
+problématiques; et contre qui se défendre,
+s'il n'y a pas d'agresseur? De nos
+jours seulement, par des applications
+forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture
+sainte, a tenté de justifier l'esclavage
+colonial, si dissemblable à celui
+qui, chez les Hébreux, n'étoit guère
+qu'une sorte de domesticité; mais la
+brochure d'Azérédo<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> est passée de la
+boutique du libraire dans le fleuve de
+l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu
+les pamphlets de Harris, et du trinitaire
+Grabowski, qui invoquoient la Bible;
+celui-là en Angleterre, pour légitimer
+l'esclavage colonial; celui-ci en
+Pologne, pour river les fers des paysans
+de cette contrée, tandis que Joseph
+Paulikowski<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, et l'abbé Michel
+Karpowitz, dans ses sermons<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, proclamoient
+et revendiquoient pour tous
+l'égalité des droits. Les amis de l'esclavage
+sont nécessairement les ennemis de
+l'humanité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>V</i>. Analyse sur la justice du commerce, du
+rachat des esclaves de la côte d'Afrique, par <i>J. J.
+d'Acunha de Azérédo Coutinho</i>, in-8°, Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>V</i>. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des
+paysans polonais, par <i>Joseph Paulikowski</i>, in-8°,
+Roku 1788.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>V.</i> Kazania X. <i>Michala Karpowicza</i>, W. Roznych
+ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons
+de l'abbé <i>Karpowicz</i>, 3 vol. in-12, W. Krakovie
+1806, <i>V</i>. surtout les second et troisième volumes.</blockquote>
+
+
+<p>En général, dans les établissemens
+espagnols et portugais, on envisage les
+Nègres comme des frères d'une teinte
+différente. La religion chrétienne qui
+épure la joie, qui essuie les larmes, et
+dont la main est toujours prête à répandre
+des bienfaits, la religion se place
+entre les esclaves et les maîtres, pour
+adoucir la rigueur de l'autorité et le joug
+de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances
+coloniales, on n'a pas composé
+de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres,
+par la même raison qu'avant l'Anglais
+Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture
+de la Belgique, où la supériorité
+des méthodes et des procédés agronomiques
+suppléoit aux livres.</p>
+
+<p>Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion
+de certains noms que la vertu
+n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit
+que, sans vouloir atténuer les torts
+des individus, on ne les présente ici que
+sous le point de vue relatif à leurs efforts
+pour l'amélioration du sort des
+Noirs; et sur cet article même, on est
+loin de leur attribuer un égal degré de
+mérite et de talent. Il est affligeant qu'on
+ne puisse appliquer à tous une maxime
+du poëte Churchil, en disant qu'ils ont
+le coeur aussi pur que leur cause est légitime.
+Chacun reste maître d'exercer sa
+justice, en repoussant ces écrivains dans
+la classe malheureusement si nombreuse
+de gens de lettres qui ne valent pas leurs
+livres.</p>
+
+<p>La liste qu'on vient de lire est sans
+doute très-incomplète; elle réclame des
+noms honorables, que j'ai oubliés, ou que
+je n'ai pas l'avantage de connoître, soit
+que dans leurs écrits les auteurs ayent
+gardé l'anonyme, soit que leurs écrits
+ayent échappé à mes recherches. Je
+recevrai avec reconnoissance tous les
+renseignemens qui peuvent réparer ces
+omissions involontaires, rectifier les erreurs,
+et compléter l'ouvrage. Parmi ces
+écrivains un grand nombre sont morts;
+je dépose sur leurs tombes mes hommages,
+et j'offre le même tribut à ceux
+qui vivant encore, et qui n'ayant pas,
+comme Oxholm, apostasié leurs principes,
+poursuivent sans relâche leur noble
+entreprise, chacun dans la sphère où
+l'a placé la providence.</p>
+
+<p>Philanthropes! personne n'est juste et
+bon impunément; entre le vice et la
+vertu la guerre commencée à la naissance
+des temps, ne finira qu'avec eux.
+Dévorés du besoin de nuire, les pervers
+sont toujours armés contre quiconque
+ose révéler leurs forfaits, et les empêcher
+de tourmenter l'espèce humaine. A
+leurs coupables tentatives opposons un
+mur d'airain, mais vengeons-nous d'eux
+par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie
+est si longue pour faire le mal, si courte
+pour faire le bien! Cette terre se dérobe
+sous nos pas, et nous allons quitter la
+scène du monde; la dépravation contemporaine
+charie vers la postérité tous
+les élémens du crime et de l'esclavage.
+Cependant, parmi ceux qui s'agiteront
+ici-bas, lorsque nous dormirons dans le
+tombeau, quelques hommes de bien,
+échappés à la contagion, seront en quelque
+sorte, les représentans de la providence:
+léguons-leur la tâche honorable
+de défendre la liberté et le malheur. Du
+sein de l'éternité, nous applaudirons à
+leurs efforts, et sans doute il les bénira
+ce Père commun, qui dans les hommes,
+quelle que soit leur couleur, reconnoît
+son ouvrage, et les aime comme ses
+enfans.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>DE LA LITTÉRATURE<br>
+
+DES NÈGRES.</h2>
+<br><br>
+
+
+
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+
+<p class="mid"><i>Ce qu'on entend par le mot</i> Nègres.<br>
+<i>Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les</i> Noirs?<br>
+<i>Disparité d'opinion sur leur origine.<br>
+Unité du type primitif de la race humaine.</i></p>
+
+
+<p>Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient
+tous les hommes noirs. Cette assertion
+s'appuie sur des passages de la bible des
+Septante, d'Hérodote, Théophraste, Pausanias,
+Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius
+Josephe<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Ils sont appelés de même par
+Pline l'ancien et Térence<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. On distinguoit
+les Éthiopiens orientaux, ou indiens,
+ou d'Asie, des Éthiopiens occidentaux, ou
+d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute
+dans ses guerres avec les Carthaginois, qui
+en avoient dans leurs armées, à ce que prétend
+Macpherson, fondé sur un passage de
+Frontin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Rome ayant plus que la Grèce
+des relations fréquentes avec les côtes occidentales
+de l'Afrique, quelquefois, dans les
+auteurs latins, les Noirs furent appelés <i>Africains</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.
+Mais en Orient, on continua de
+les désigner sous le nom d'<i>Éthiopiens</i>, parce
+qu'ils y arrivoient par la voie de l'Éthiopie,
+qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps
+aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves,
+et qui, pour acquitter ce tribut, en
+tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.
+On les employoit à la guerre, car dans celle
+des croisades, on voit à Hébron, et au siége
+de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux
+crépus, que Guillaume de Malmesbury appelle
+également Éthiopiens<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> V. <i>Jérémie</i>, 13, 23. <i>Flavius Josephe</i>,
+Antiquités judaïques, l. VIII, c. VII. <i>Théophraste</i>, 22e
+caractère. <i>Hérodote</i>, dans Thalie et Polymnie, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Pline</i>, l. V, c. IX. <i>Térence</i>, Eunuchus, act. I,
+scen. I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>V.</i> Annals of commerce, etc., by Macpherson,
+in-4°. London 1805, t. I, p. 51 et 52. <i>Frontin, Stratagemata</i>,
+t. I, c. II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>........ <i>Subito flens Africa nigras procubuit
+lacerata genas</i>.... dit <i>Sidoine Apollinaire</i>, dans le
+Panégyrique de <i>Majorien</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> V. <i>Gibbon's</i>, History, etc., reviewed by the
+rev. <i>J. Whitaker</i>, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Guillelm. Malmesb.</i>, fol. 84.</blockquote>
+
+<p>Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie
+soit exclusivement réservé à une région
+de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols
+et portugais surtout, ont appelé <i>Éthiopiens</i>
+tous les Noirs. Il n'y a pas encore trente ans
+que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg,
+un traité <i>de servis Æthiopibus Europeorum
+in coloniis Americæ</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. La
+dénomination d'Africains prévaut actuellement,
+et l'emploi de ces deux mots est également
+abusif, puisque d'une part l'Éthiopie,
+dont les habitans ne sont pas du noir le plus
+foncé<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, n'est qu'une partie d'Afrique, et
+que de l'autre il y a des Noirs asiatiques.
+Hérodote les nomme Éthiopiens à cheveux
+longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique,
+qui ont les cheveux crépus; car autrefois on
+croyoit que ceux-ci n'appartenoient qu'à
+l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs
+ne se trouvoient que dans le continent asiatique.
+Quelques réglemens avoient défendu
+d'en importer dans les îles de France et de
+la Réunion; mais les relations des voyageurs
+nous ont appris que dans le continent africain,
+ainsi qu'à Madagascar, il y a aussi
+des Nègres à cheveux longs: tels sont, au
+centre de l'Afrique, les habitans de Bornou<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>;
+tels étoient les Nègres pasteurs de
+l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des
+comptoirs<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. D'un autre côté les indigènes
+des îles des Andamans, dans le golfe du
+Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus;
+dans diverses parties de l'Inde, les montagnards
+en ont presque la couleur, la figure
+et la chevelure. Ce fait est consigné dans un
+savant mémoire de Francis Wilford, associé
+de l'Institut national<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. Il ajoute que les
+plus anciennes statues des divinités indiennes
+ont la figure des Nègres. Ces considérations
+fortifient le système, qu'autrefois cette race a
+couvert une grande partie du continent asiatique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> In-4º, <i>Argentorati</i> 1778.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage d'Éthiopie, par <i>Poncet</i>, p. 99, etc.
+et l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par <i>La
+Croze</i>, p. 77, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>V</i>. Idées sur les relations politiques et commerciales
+des anciens peuples de l'Afrique, etc., par
+<i>Heeren</i>, in-8°, Paris an 8, t. II, p. 10, 75.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., t. I, p. 134, 156, 160.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>V</i>. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.</blockquote>
+
+<p>La couleur noire étant le caractère le plus
+marqué qui sépare des Blancs une partie de
+l'espèce humaine, communément on a été
+moins attentif aux différences de conformation
+qui entre les Noirs eux-mêmes établissent
+des variétés. C'est à quoi fait allusion
+Camper, lorsqu'il dit que Rubens, Sébastien
+Ricci et Vander-Tempel, en peignant les
+Mages, ont peint des <i>Noirs</i>, et non des <i>Nègres</i>.
+Ainsi, avec d'autres auteurs, Camper
+restreint cette dernière dénomination à ceux
+qui se font remarquer par des joues proéminentes,
+de grosses lèvres, un nez épaté, et
+la chevelure moutonnée. Mais cette distinction
+entre eux, et ceux qui ont la chevelure
+lisse et longue, ne constitue pas une diversité
+de races. Le caractère spécifique des
+peuples est permanent, tant qu'ils vivent isolés;
+il s'affoiblit ou disparoît par le mélange.
+Reconnoît-on la peinture que fait César
+des Gaulois, dans les habitans actuels de la
+France? Depuis que les peuples de notre continent
+sont, pour ainsi dire, transvasés les
+uns dans les autres, les caractères nationaux
+sont presque méconnoissables au physique et
+au moral. On est moins Français, moins
+Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen,
+et ces Européens, ont les uns la chevelure
+frisée, les autres lisse; mais si, à
+cause de cette différence et de quelques autres
+dans la stature et la conformation, on
+prétendoit assigner l'étendue et les limites de
+leurs facultés intellectuelles, n'auroit-on pas
+le droit d'en rire? Dira-t-on que la comparaison
+péche en ce que les chevelures européennes
+qui sont crépues ne sont pas laineuses?
+Au lieu de se prévaloir des exceptions à cette
+règle, on se borne à demander si cette discrépance
+suffit pour nier l'identité d'espèce.
+Il en est de même dans la variété noire; entre
+les individus placés aux extrémités de la
+ligne terminée d'un côté par la variété blanche,
+et de l'autre par la noire, il existe des
+différences remarquables qui s'atténuent et
+se confondent dans les intermédiaires.</p>
+
+<p>Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent
+que les Grecs ont eu des esclaves
+nègres; c'étoit même un usage assez commun,
+selon Visconti, qui, dans le <i>Musée
+Pio-Clémentin</i>, a publié une très-belle figure
+d'un de ces Nègres qu'on employoit au service
+des bains<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>: déjà Caylus en avoit fait
+graver plusieurs autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> T. III, p. 41, planch. 35.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>V.</i> Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247.
+planch. 88; t. VII, p. 285, planch. 81.</blockquote>
+
+<p>La loi mosaïque défendoit de mutiler les
+hommes; mais Jahn assure, dans son <i>Archéologie
+biblique</i>, que les rois des Hébreux
+achetoient des autres nations des eunuques,
+et spécialement des Noirs<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>; il ne cite aucune
+autorité à l'appui de son dire. Toutefois
+il est possible qu'ils en aient eu, soit
+par leurs communications avec les Arabes,
+soit lorsque les flottes de Salomon cingloient
+d'Aziongaber à Ophir, d'où elles apportoient,
+dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des
+singes et des <i>Éthiopiens</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>: ce qui est
+incontestable, c'est que l'Égypte commerçoit
+avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins
+faisoient la traite des Nègres. Athenée et
+Pline le naturaliste en fournissent la preuve,
+et Ameilhon s'en appuie dans son histoire
+du commerce des Égyptiens<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Archæologia biblica</i>, etc., à J. Ch. Jahn.
+<i>Viennæ</i>, p. 389.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> V. <i>Josephe</i>, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2,
+<i>Hudson</i>, dans sa traduction latine dit <i>Æthiopes in
+Mancipia</i> (esclaves); le texte grec ne le dit pas,
+mais le fait présumer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> p. 85.</blockquote>
+
+<p>Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne
+ou arabe<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Heeren paroît mieux
+fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens,
+qui eux-mêmes, selon Diodore de
+Sicile, regardoient les Égyptiens comme une
+de leurs colonies<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Plus on remonte vers
+l'antiquité, plus on trouve de relations entre
+leurs pays respectifs; même écriture, mêmes
+moeurs, mêmes usages. Le culte des animaux
+encore subsistant chez presque tous les peuples
+nègres, étoit celui des Égyptiens; leurs
+formes étoient celles des Nègres un peu blanchis
+par l'effet du climat. Hérodote assure
+que les Colches sont originairement Égyptiens,
+parce que, comme eux, ils ont la peau
+noire et les cheveux crépus<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Ce témoignage
+infirme les raisonnemens de Browne;
+les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient
+seulement que les Égyptiens ont un teint
+basané et des cheveux crépus, comparativement
+aux Grecs, mais elles n'indiquent pas
+des Nègres<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. A cette assertion de Browne
+il ne manque que la preuve; le texte d'Hérodote
+est clair et précis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>V.</i> Modern Geography, in-4° London 1807,
+t. II, p. 2; et t. III, p. 820 et 833.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> L. III, §3.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Hérodote</i>, l. II, n° 104.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>V.</i> Nouveau Voyage dans la haute et basse
+Égypte, par <i>Browne</i>, t. I, c. XII; et <i>Walkenaer</i>,
+dans les Archives littéraires, etc.</blockquote>
+
+<p>Tout concourt donc à fortifier le système
+de Volney, qui voit dans les Coptes les représentans
+des Égyptiens. Ils ont un ton de
+peau jaunâtre et fumeux, le visage bouffi,
+l'oeil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse,
+en un mot la figure mulâtre<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Fondé sur
+les mêmes observations, Ledyard croit à
+l'identité des Nègres et des Coptes<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Le
+médecin Frank, qui étoit de l'expédition
+d'Égypte, appuie cette opinion par le rapprochement
+des usages, tels que la circoncision
+et l'excision pratiquées chez les Coptes
+et chez les Nègres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; usages qui, au rapport
+de Ludolphe, se sont conservés chez les
+Éthiopiens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyages en Syrie et en Égypte, par <i>Volney</i>,
+nouvelle édit., t. I, p. 10 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. I, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>V</i>. Mémoire sur le commerce des Nègres au
+Caire, par <i>Louis Franck</i>, in-8°, Paris 1802.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>V</i>. Jobi Ludolf, etc., <i>Historia æthiopica,
+in-fol</i>., 1681, <i>Francoforti ad Mocnum</i>, l. III, c. 1.</blockquote>
+
+<p>Blumenbach a remarqué dans des crânes
+de momies ce qui caractérise la race nègre.
+Cuvier n'y trouve pas cette conformité de
+structure. Ces deux témoignages imposans,
+mais en apparence contradictoires, se concilient
+en admettant, comme Blumenbach,
+trois variétés égyptiennes, dont une rappelle
+la figure des Indous, une autre celle des
+Nègres, une troisième propre au climat de
+l'Égypte, dépend des influences locales: les
+deux premières s'y confondent par le laps de
+temps<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>; la seconde, qui est celle du Nègre,
+se reproduit, dit Blumenbach, dans la
+figure du sphinx. Ici Browne vient encore
+s'inscrire en faux. Il prétend que la statue
+du sphinx est tellement dégradée, qu'il est
+impossible d'assigner son véritable caractère<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>;
+et Meiners doute si les figures du
+sphinx représentent des héros ou des génies
+mal-faisans. Ce sentiment est combattu par
+l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus,
+Norden, Niehbur et Cassas, examinés sur
+les lieux par les trois derniers, et depuis par
+Volney et Olivier<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ils lui trouvent la
+figure éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à
+la race noire, aujourd'hui esclave, nous devons
+nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art
+de la parole<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> V. <i>De Generis humani varietate nativa</i>,
+<i>in-8°</i>,
+<i>Gottingue 1794</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Browne</i>, ibid.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Égypte,
+la Perse, etc., par <i>Olivier</i>, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7,
+t. II, p. 83 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Volney</i>, ibid.</blockquote>
+
+<p>Grégory, dans ses Essais historiques et
+moraux, nous reporte aux siècles antiques
+pour montrer pareillement dans les Nègres
+nos maîtres en sciences; car ces Égyptiens,
+chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs,
+alloient puiser la philosophie, n'étoient,
+selon plusieurs écrivains, que des
+Nègres, dont les traits natifs furent décomposés
+et modifiés par le mélange successif
+des Grecs, des Romains et des Sarrasins.
+Dût-on prouver que les sciences sont venues,
+de l'Inde en Égypte, en seroit-il moins vrai
+qu'elles ont traversé ce dernier pays pour
+arriver en Europe?</p>
+
+<p>Meiners se retranche à soutenir que l'on doit
+peu aux Égyptiens; et un homme de
+lettres à Caen, a publié une dissertation
+pour développer cette thèse <a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Déjà elle avoit
+eu pour défenseur Edouard Long, auteur
+anonyme de l'histoire de la <i>Jamaïque</i>,
+qui, en accordant aux Nègres un caractère
+très analogue à celui des anciens Égyptiens,
+charge ceux-ci de mauvaises qualités, leur
+refuse le génie, le goût; leur dispute les talens
+pour la musique, la peinture, l'éloquence,
+la poésie; il leur accorde seulement
+la médiocrité en architecture <a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Il auroit
+pu ajouter que cette médiocrité se manifeste
+dans leurs pyramides, qu'un simple maçon
+eût pu construire, si la vie d'un individu
+étoit assez longue. Mais sans vouloir placer
+l'Égypte au terme le plus élevé des connoissances
+humaines, toute l'antiquité dépose en
+faveur de ceux qui l'envisagent comme une
+école célèbre, à laquelle s'instruisirent beaucoup
+de savans vénérés de la Grèce.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux
+Égyptiens la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London
+1774, V. t. II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.</blockquote>
+
+<p>Quoique Edouard Long, refuse du génie
+aux Égyptiens, il les élève fort au-dessus des
+Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon
+de l'intelligence <a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; et comme une mauvaise
+cause, se défend par des argumens de même nature,
+au nombre de ceux qu'il allègue pour
+établir l'infériorité morale des
+Nègres, il assure que leur vermine est noire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Ibid.</i></blockquote>
+
+<p>C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous
+les naturalistes <a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. En supposant la réalité
+de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard
+Long) en conclure que les variétés humaines
+n'ont pas un type identique, et contester à
+quelques-unes l'aptitude à la civilisation?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774,
+V. t. II, p. 352.</blockquote>
+
+<p>Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres,
+ont appelé l'anatomie à leur secours, et sur
+la disparité de couleur se sont portées leurs
+premières observations. Un écrivain nommé
+Hanneman, veut que la couleur des Nègres
+leur soit venue de la malédiction prononcée
+par Noé contre Cham. Gumilla perd son
+temps à le réfuter. Cette question a été discutée
+par Pechlin, Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow,
+Mitchil, Camper, Zimmerman, Meckel père, Demangt, Buffon,
+Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, et beaucoup d'autres.
+Mais comment s'accorderoit-on sur les conséquences,
+si l'on est discordant sur les faits anatomiques
+qui doivent leur servir de base?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23.
+Dissert. de sede et causa coloris AÉthiopum et caeterorum
+hominum, etc., Ludg. Bat. 1707.</i> Mémoires
+de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet.
+Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. <i>De
+habitu et colore Æthiopum</i>, <i>Kilon</i>, 1677. Discours
+sur l'origine et la couleur des Nègres, 1764. <i>V.</i> les
+ouvrag. trad. par <i>Herbel</i>, t. I, 1784, p. 24. <i>V.</i> Histoire
+de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence
+physique qui se trouve entre les Nègres et les
+Européens, §48. <i>De Generis Humani varietate nativa,
+edit. 3, in-8°, Gotting.</i> 1785. <i>V.</i> An Essay on
+the cause of the variety of complexion and figure in
+human species, by the rev. <i>S. Stanhope-Smith</i>, etc.,
+in-8°, Philadelphia 1787. J'appelle l'attention sur cet
+ouvrage, qui mérite d'être médité.</blockquote>
+
+
+<p>Meckel père pense que la couleur des Nègres
+est due à la couleur foncée du cerveau;
+mais Walter, Bonn, Somering, le docteur
+Gall, et d'autres grands anatomistes, trouvent
+la même couleur dans les cerveaux des
+Nègres et ceux des Blancs.</p>
+
+<p>Barrère et Winslow croient que la bile
+des Nègres est d'une couleur plus foncée que
+celle des Européens; mais Somering la trouve
+d'un verd jaunâtre.</p>
+
+<p>Attribuez-vous la couleur des Nègres à
+celle de leur membrane réticulaire? Mais
+si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont
+cuivrée ou couleur de bistre. Au fond, c'est
+reculer la difficulté sans la résoudre; car
+dans l'hypothèse que la substance médullaire,
+la bile, la membrane réticulaire, seroient
+constamment noires, il resteroit à expliquer
+la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman,
+Blumenbach, Chardel son traducteur
+français<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, Somering, Imlay, attribuent
+la couleur des Nègres, et celle des autres
+variétés, au climat, secondé par des causes
+accessoires, telles que la chaleur, le régime
+de vie. Le savant professeur de Gottingue
+remarque qu'en Guinée, non-seulement les
+hommes, mais les chiens, les oiseaux, et surtout
+les gallinacées, sont noirs, tandis que
+l'ours et d'autres animaux sont blancs vers
+les mers glaciales. La couleur noire étant,
+selon Knight, l'attribut de la race primitive
+dans tous les animaux, il penche à croire
+que le Nègre est le type original de l'espèce
+humaine<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>: Demanet et Imlay remarquent
+que les descendans des Portugais établis au
+Congo, sur la côte de Sierra-Leone, et sur
+d'autres points de l'Afrique, sont devenus
+Nègres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; et pour démentir des témoins
+oculaires tel que le premier, il ne suffit pas
+de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier
+ouvrage de Pallas<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'Unité du Genre humain, etc., par <i>Blumenbach,</i>
+traduit par <i>Chardel.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>V.</i> The Progress of civil Society, a didactic
+poem, by <i>Richard Payne-Knight,</i> in-4º, London
+1796, l. v, depuis le vers 227 et les suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>V.</i> A Topographical Description of the Western
+territory of north America, etc., by <i>Georg.
+Imlay,</i> in-8°, London 1793. <i>V.</i> lettre 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans les départemens méridionaux
+de la Russie, p. 600, en note.</blockquote>
+
+<p>On sait que les parties les moins exposées
+au soleil, telles que la plante des pieds et les
+entre-doigts sont blafardes; aussi Stanhope-Smith,
+qui dérive la couleur noire de quatre
+causes, le climat, le régime de vie, l'état de
+société, la maladie, après avoir accumulé
+des faits qui prouvent l'ascendant du climat
+sur la complexion et la figure, explique très-bien
+pourquoi les Africains de la côte occidentale
+sous la zone torride, sont plus noirs
+que ceux de l'est; pourquoi la même latitude
+en Amérique ne produit pas le même effet.</p>
+
+<p>Ici l'action du soleil est combattue par des
+causes locales qui, en Afrique, la fortifient;
+en général la couleur noire se trouve entre
+les Tropiques, et ses nuances progressives,
+suivent la latitude chez les peuples qui très-anciennement
+établis dans une contrée n'ont
+été ni transplantés sous d'autres climats, ni
+croisés par d'autres races<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. Si les Sauvages
+de l'Amérique du nord, et les Patagons placés
+à l'autre extrémité de ce continent, ont
+la teinte plus foncée que les peuples rapprochés
+de l'isthme de Panama, pour expliquer
+ce phénomène, ne doit-on pas recourir aux
+transmigrations anciennes, et consulter les
+impressions locales? T. Williams, auteur de
+l'Histoire de l'État de Vermont, appuie ce
+système par des observations qui prouvent la
+connexité de la couleur et du climat; sur des
+données approximatives, il conjecture que
+pour réduire, par des croisemens, la race
+Noire à la couleur blanche, il faut cinq générations
+qui, étant supposées chacune de
+vingt-cinq ans, donnent un total de cent
+vingt-cinq ans; que pour amener les Noirs
+à la couleur blanche, sans croisement et par
+la seule action du climat, il faut quatre mille
+ans; mais seulement six cents ans pour les
+Indiens qui sont de couleur rouge<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup
+d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit
+Dieu journellement de ne pas changer la couleur des
+Nègres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>V.</i> The Natural and civil History of Vermont,
+by <i>S. Williams,</i> in-8°, 1794. Walpole <i>New-Hampshire,</i>
+p. 391 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves
+attachés au service domestique, mieux
+soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs
+traits et leur physionomie ont subi un changement
+visible, mais ils gagnent au moral<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>V.</i> An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.</blockquote>
+
+<p>Outre le fait incontestable des <i>Albinos,</i>
+Somering établit, par des observations multipliées,
+que l'on a vu des Blancs noircir,
+jaunir; des Nègres blanchir ou pâlir, surtout
+à l'issue de maladies<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>: quelquefois
+même, dans la grossesse, la membrane réticulaire
+des femmes blanches devient aussi
+noire que celle des Négresses d'Angola. Ce
+phénomène vérifié par le Cat, est confirmé par
+Camper, comme témoin oculaire<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Cependant
+Hunter soutient que quand la race d'un
+animal blanchit, c'est une preuve de dégénération.
+Mais s'ensuit-il que dans l'espèce
+humaine la variété blanche soit dégénérée?
+Ou faut-il, au contraire, avec le docteur
+Rush, dire que la couleur des Nègres est le
+résultat d'une léproserie héréditaire? Il s'appuie
+du chimiste Beddoes, qui avoit presque
+blanchi la main d'un Africain, par
+une immersion dans l'acide muriatique oxigéné<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>.
+Un journaliste propose, en ricanant,
+d'envoyer en Afrique des compagnies
+de blanchisseurs<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>. Cette plaisanterie, inutile
+pour éclaircir la question, est inconvenante
+quand il s'agit d'un homme distingué
+comme le docteur Rush.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Ibid.</i> §48.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>V.</i> Dissertations sur les variétés naturelles qui
+caractérisent la physionomie, etc.; par <i>Camper;</i> traduit
+par <i>Jansen,</i> in-4º, Paris 1791, p. 18.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>V.</i> Transactions of the American philosophical
+society, etc., in-4º, p. 287 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>V.</i> Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.</blockquote>
+
+<p>Les philosophes ne s'accordent pas à fixer
+quelle partie du corps humain doit être réputée
+le siège de la pensée et des affections.
+Descartes, Harthley, Buffon offrent chacun
+leurs systèmes. Cependant, comme la
+plupart le placent dans le cerveau, on a voulu
+en conclure que les plus grands cerveaux
+étoient les plus richement dotés en talens,
+et que les Nègres l'ayant plus petit que les
+Blancs, devoient leur être inférieurs. Cette
+assertion est détruite par des observations
+récentes; car divers oiseaux ont proportionnément
+le cerveau plus volumineux que celui
+de l'homme.</p>
+
+<p>Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée
+de l'intelligence sur le volume du cerveau,
+mais sur celui de la partie du cerveau nommée
+les hémisphères, qui augmente ou diminue,
+dit-il, dans la même mesure que les
+facultés intellectuelles de tous les êtres dont
+se compose le règne animal. Mais Cuvier,
+modeste comme tous les vrais savans, ne
+propose sans doute cette idée que comme une
+conjecture; car pour tirer une conséquence
+affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions
+mieux les rapports de l'homme, son
+état moral? Combien de siècles s'écouleront
+peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.</p>
+
+<p>«Tout ce qui différencie les nations, dit
+Camper, consiste dans une ligne menée depuis
+les conduits des oreilles jusqu'au fond
+du nez, et une autre ligne droite qui touche
+la saillie du coronal au-dessus du nez, et se
+prolonge jusqu'à la partie la plus saillante
+de l'os de la mâchoire, bien entendu qu'il
+faut regarder les têtes de profil. C'est non-seulement
+l'angle formé par ces deux lignes
+qui constitue la différence des animaux,
+mais encore des diverses nations; et l'on
+pourroit dire que la nature s'est, en quelque
+sorte, servi de cet angle pour déterminer
+les variétés animales, et les amener
+comme par degrés jusqu'à la perfection des
+plus beaux hommes. Ainsi la figure des
+oiseaux décrit les plus petits angles, et ces
+angles augmentent à mesure que l'animal
+approche de la figure humaine. Je citerai
+pour exemple (c'est Camper qui parle) les
+têtes de singe, dont les unes décrivent un
+angle de quarante-deux degrés, les autres
+un de cinquante. La tête d'un Nègre
+d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk,
+forment un angle de soixante-dix degrés,
+et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt.
+Cette différence de dix degrés fait
+la beauté des têtes européennes, parce que
+c'est un angle de cent degrés qui constitue
+la plus grande perfection des têtes antiques.
+De pareilles têtes, comme le plus
+haut point de beauté, ressemblent le plus
+à celle d'Apollon Pythien et de Méduse,
+par Sosocles, deux morceaux unanimement
+considérés comme les plus beaux<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>V.</i> Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations
+physiques sur la différence réelle que présentent les
+traits du visage chez les hommes de divers pays.</blockquote>
+
+<p>Cette ligne faciale de Camper a été adoptée
+par divers anatomistes. Bonn dit avoir
+trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les
+têtes des Négresses<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>; et comme d'une part
+ces différences sont assez constantes; que
+d'une autre les sciences subissent aussi l'empire
+des modes, ce genre d'observations sur
+le volume, la configuration, les protubérances
+des crânes, sur l'expansion du cerveau,
+les affections spéciales dont chacune de ses
+parties peut-être susceptible, et ses rapports
+avec l'intelligence humaine, a pris le nom
+de <i>Cranologie</i>, depuis que le docteur Gall en
+a fait l'objet de sa doctrine physiologique.
+Il est combattu entre autres par Osiander<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>,
+qui d'ailleurs lui en conteste la priorité, et
+qui en trouve les élémens dans la Métoposcopie
+de Fuschius, et le <i>Fasciculus medicinæ</i>
+de Jean de Ketham, etc. Il pouvoit
+y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le
+Grand, Triumphus, Vieussens, dit le docteur
+Gall lui-même.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> <i>Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii</i>
+1787, p. 133.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> V. <i>Epigrammata in complures musaci anatomici
+res, etc.</i>, par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue
+1807, p. 45 et 46.</blockquote>
+
+<p>Celui-ci veut fonder sur la structure du
+crâne la prétendue infériorité morale des
+Nègres; et quand on lui oppose le fait de
+beaucoup de Nègres dont les talens sont incontestables,
+il répond qu'alors leurs formes
+cranologiques se rapprochent de la structure
+des Blancs, et réciproquement il suppose
+que des Blancs stupides ont une conformation
+qui les rapproche des Nègres. Au reste,
+je m'empresse de rendre hommage aux talens
+et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander;
+mais les hommes les plus éminens peuvent
+se fourvoyer dans les hypothèses, ou
+tirer d'observations justes des conséquences
+exagérées. Par exemple, personne ne contestera
+au président de l'académie des arts
+de Londres, d'être un grand peintre; mais
+comment s'y prendroit West pour prouver
+son opinion, que la physionomie des Juifs les
+rapproche de celle des chèvres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>. Est-il
+facile de déterminer les formes nationales,
+quand dans tous les pays on voit des variétés
+notables, même de village à village? je l'ai
+remarqué surtout dans les Vosges, comme
+Olivier dans la Perse; Lopez a vu des Nègres
+à cheveux rouges, au Congo<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 20, de <i>Chardel.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>V.</i> Relazione del reame di Congo, p. 6.</blockquote>
+
+<p>Admettons néanmoins que chaque peuple
+a un caractère spécifique, qui se reproduit
+jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère
+ou l'efface. Qui pourroit fixer le laps de
+temps nécessaire pour détruire l'influence de
+ces diversités transmises héréditairement, et
+qui sont le produit du climat, de l'éducation,
+du régime diététique, des habitudes? La nature
+est diversifiée dans ses détails à tel point,
+que quelquefois les yeux les plus exercés seroient
+tentés de rapporter à des espèces différences
+des plantes congénères. Cependant
+elle admet peu de types primitifs, et dans les
+trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel
+en fait jaillir une foule de variétés qui
+font l'ornement et la richesse du globe.</p>
+
+<p>Blumenbach croit que les Européens dégénèrent
+par un long séjour dans les deux
+Indes et en Afrique. Somering n'ose décider
+si la race primitive de l'homme, en quelque
+coin de la terre qu'on place son berceau,
+s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est
+altérée en Nigritie, attendu que pour la force
+et l'adresse, la conformation des Nègres relativement
+à leur climat, est aussi accomplie,
+et peut-être plus que celle des Européens.
+Ils surpassent les Blancs par la finesse
+exquise de leurs sens, surtout de l'odorat.
+Cet avantage leur est commun avec tous les
+peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent
+exercice; tels sont les indigènes de l'Amérique
+du nord; tels les Nègres marrons de la
+Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les
+bois des objets imperceptibles à tous les
+Blancs. Leur taille droite, leur contenance
+fière, leur vigueur indiquent leur supériorité;
+ils communiquent entre eux en sonnant
+de la corne, et la nuance des sons est telle,
+qu'ils s'interpellent au loin en distinguant
+chacun par son nom<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> The History of the Maroons from their origin
+to the etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone,
+by <i>R. C. Dallas,</i> 2 vol. in-8º, London 1803,
+t.1, p. 88 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Somering observe encore que la perfection
+essentielle d'une foule de plantes se détériore
+par la culture. La magnificence et
+la fraîcheur passagères qu'on s'efforce de
+produire dans les fleurs, détruisent souvent
+le but auquel la nature les destine. L'art de
+faire éclore des fleurs doubles, que nous devons
+aux Hollandais, ôte presque toujours
+à la plante la faculté de se reproduire.
+Quelque chose d'analogue se retrouve chez
+les hommes; leur esprit est souvent cultivé
+aux dépens du corps, et réciproquement;
+car plus l'esclave est abruti, plus
+il est propre aux travaux des mains<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Somering, § 74.</blockquote>
+
+<p>On ne refuse point aux Nègres la force
+corporelle; quant à la beauté, d'où la faites-vous
+résulter? Sans doute de la couleur et de
+la régularité des traits; mais sur quoi fondé
+veut-on que la blancheur soit la couleur privativement
+admise dans ce qui constitue la
+beauté, tandis que ce principe n'est point
+appliqué aux autres productions de la nature?
+Chacun sur cet objet a ses préjugés,
+et l'on sait que diverses peuplades noires,
+transportant la couleur réputée chez eux la
+moins avantageuse au diable, le peignent en
+blanc.</p>
+
+<p>Ce qu'on appelle la régularité des traits,
+est une de ces idées complexes dont peut-être
+n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur
+lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de
+Hutcheson et du P. André, il reste à établir
+des principes. Dans les mémoires de
+Manchester, George Walker prétend que
+les formes et les traits universellement approuvés
+chez tous le» peuples, sont le type
+essentiel de la beauté; que ce qui est contesté
+est dès-lors un défaut, une déviation
+du jugement<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. C'est demander à l'érudition
+la solution d'un problème physiologique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> T. V, IIe part.</blockquote>
+
+<p>Bosman vante la beauté des Négresses de
+Jnïda<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; Ledyard et Lucas, celle des Nègres
+Jalofes<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>; Lobo, celle des Abyssins<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>.
+Ceux du Sénégal, dit Adanson,
+sont les plus beaux hommes de la Nigritie;
+leur taille est sans défaut, et parmi eux on
+ne trouve point d'estropiés<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>. Cossigny vit
+à Gorée des Négresses d'une grande beauté,
+d'une taille imposante, avec des traits à la
+romaine<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. Ligon parle d'une Négresse de
+l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la
+majesté à tel point, que jamais il n'avoit rien
+vu de comparable<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Robert Chasle, auteur
+du Journal du Voyage de l'amiral du
+Quesne, étend cet éloge aux Négresses et
+Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.
+Leguat<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, Ulloa<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a> et Isert<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, rendent
+le même témoignage à l'égard des Négresses
+qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second
+en Amérique, et le troisième en Guinée.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Bosman,</i> Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht,
+lettre 18.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Voyage de <i>Ledyard</i> et <i>Lucas,</i> t. II, 338.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>V.</i> Relation historique de l'Abyssinie, par <i>Lobo,</i>
+in-4º, Paris 1726, p. 68.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Adanson,</i> Voyage en Sénégal, p. 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> V. <i>Cossigny,</i> Voyage à Canton, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire de l'île des Barbades, de <i>Rich. Ligon,</i>
+dans le Recueil de divers voyages faits en Afrique
+et en Amérique, in-4º, Paris 1674, p. 20.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal d'un Voyage aux Indes orientales,
+sur l'escadre de <i>du Quesne,</i> 3 vol. in-12, Rouen 1721,
+t I, p. 202.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voyage de <i>Leguat,</i> t. II, p. 136.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Ulloa, <i>Noticias Americanas,</i> p. 92.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Isert,</i> Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.</blockquote>
+
+
+<p>D'après ces témoignages, Jedediah-Morse
+se mettra sans doute en frais pour expliquer
+le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé
+sur le front du Blanc<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>V</i>. p. 182.</blockquote>
+
+<p>Les systèmes qui supposent une différence
+essentielle entre les Nègres et les Blancs,
+ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute
+force veulent matérialiser l'homme, et lui
+arracher des espérances chères à son coeur;
+2°. par ceux qui, dans une diversité primitive
+des races humaines, cherchent un moyen
+de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux
+qui, intéressés aux cultures coloniales, voudroient
+dans l'absence supposée des facultés
+morales du Nègre, se faire un titre de plus
+pour le traiter impunément comme les bêtes
+de somme.</p>
+
+<p>Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir
+manifesté une telle opinion, s'en défend avec
+chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans
+ses <i>Idées sommaires sur quelques réglemens
+à faire à rassemblée coloniale,</i> imprimées
+au Cap, qu'il y a deux espèces
+d'hommes, la blanche et la rouge; que les
+Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même
+que le Blanc, ne peuvent prétendre aux droits
+naturels pas plus que l'Orang-outang; qu'ainsi
+Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.
+L'auteur le nie. Il est remarquable
+qu'alors correspondant de l'académie des
+sciences, aujourd'hui membre de l'Institut,
+il avoit précisément à cette époque pour confrère
+correspondant de la même académie,
+un Mulâtre de l'île de France, Geoffroi-Lislet,
+dont il sera question ci-après.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Par le baron <i>de Beauvois,</i> p. 6 et 24. <i>V.</i> Rapport
+sur les troubles de Saint-Domingue, etc., par
+<i>Garran,</i> in-8º, Paris an 5 (1797).</blockquote>
+
+<p>Les loix coloniales ne prononçoient pas
+formellement qu'il y ait parité entre l'esclave
+et la brute; mais divers actes réglementaires
+et judiciaires le supposoient. Dans la multitude
+de faits, je choisis 1°. une sentence du
+conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte,
+la collection de Moreau-Saint-Méry.
+L'énoncé de ce jugement rapproche sur la
+même ligne les Nègres et les porcs<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. 2º. Le
+réglement de police qui à Batavia interdit
+aux esclaves de porter des bas, des souliers,
+et de paroître sur les trottoirs près des maisons;
+ils doivent marcher dans le milieu de la rue avec les bestiaux<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>V.</i> Loix et Constitution des colonies, par
+<i>Moreau-Saint-Méry,</i> t. VI, p. 144.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Cochinchine, par <i>Barrow,</i>
+2 vol. in-8°, Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Mais pour l'honneur des savans qui ont
+approfondi cette matière, hâtons-nous de
+déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison
+en essayant de ravaler les Noirs au-dessous
+de l'humanité. Ceux même qui veulent mesurer
+l'étendue des facultés morales sur la
+grandeur du cerveau, désavouent les rêveries
+de Kaims, et toutes les inductions que
+veulent en tirer, soit le matérialisme pour
+nier la spiritualité de l'ame, soit la cupidité
+pour les asservir.</p>
+
+<p>J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn
+d'Amsterdam, qui a la plus belle collection
+connue de peaux humaines; avec Blumenbach,
+qui a peut-être la plus riche en crânes
+humains; avec Gall, Meiners, Osiander,
+Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion
+d'exprimer à ces savans ma reconnoissance.
+Tous, un seul excepté qui n'ose décider,
+tous comme Buffon, Camper, Stanhope-Smith,
+Zimmerman, Somering, admettent
+l'unité de type primitif dans la race
+humaine.</p>
+
+<p>Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord
+avec les notions auxquelles ramène sans cesse
+l'étude des langues et de l'histoire, avec les
+faits que nous révèlent les livres sacrés des
+Juifs et des Chrétiens. Ces mêmes auteurs
+repoussent toute assimilation de l'homme à
+la race des singes; et Blumenbach, fondé
+sur des observations réitérées, nie que la femelle
+du singe soit soumise à des évacuations
+périodiques qu'on citoit comme un trait de
+similitude avec l'espèce humaine<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>. Entre
+les têtes du sanglier et du porc domestique,
+qu'on avoue être de la même race, il y a
+plus de différence qu'entre la tête du Nègre
+et celle du Blanc; mais, ajoute-il, entre la
+tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la
+distance est immense. Les Nègres étant de
+même nature que les Blancs, ont donc avec
+eux les mêmes droits à exercer, les mêmes
+devoirs à remplir. Ces droits et ces devoirs
+sont antérieurs au développement moral. Sans
+doute leur exercice se perfectionne ou se détériore
+selon les qualités des individus. Mais
+voudroit-on graduer la jouissance des avantages
+sociaux, d'après une échelle comparative
+de vertus et de talens, sur laquelle beaucoup
+de Blancs eux-mêmes ne trouveroient
+pas de place?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> V. <i>De generis humani varietate nativa.</i> Cependant
+selon <i>Desfontaines,</i> la femelle du pithèque (<i>simia
+pitheous</i>) a un léger écoulement périodique.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+
+<p class="mid"><i>Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres.<br>
+Discussion sur cet objet.<br>
+Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés.<br>
+Ces obstacles combattus par la religion chrétienne.<br>
+Évêques et prêtres nègres.</i></p>
+
+<p>L'opinion de l'infériorité des Nègres
+n'est pas nouvelle. La prétendue supériorité
+des blancs n'a pour défenseurs que des
+Blancs juges et parties, et dont on pourroit
+d'abord discuter la compétence, avant d'attaquer
+leur décision. C'est le cas de rappeler
+l'apologue du lion qui, à l'aspect d'un tableau
+représentant un animal de son espèce
+terrassé par un homme, se contenta de faire
+observer que les lions n'ont pas de peintres.</p>
+
+<p>Hume, qui dans son <i>Essai sur le caractère
+national,</i> admet quatre à cinq races,
+soutient que la blanche seule est cultivée,
+que jamais on ne vit un Noir distingué par
+ses actions et ses lumières. Son traducteur,
+ensuite Estwick<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a> et Chatelux ont répété
+la même assertion. Barré-Saint-Venant,
+pense que si la nature permet aux Nègres
+quelques combinaisons qui les élèvent au-dessus
+des autres animaux, elle leur interdit
+les impressions profondes et l'exercice continu
+de l'esprit, du génie et de la raison<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Considerations on the Negroe cause, par <i>Estwick.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> <i>V.</i> Des colonies sous la zone torride, particulièrement
+celle de Saint-Domingue, par <i>Barré-Saint-Venant,</i>
+in-8º, Paris 1802, c. iv.</blockquote>
+
+<p>Il est fâcheux de trouver le mème préjugé
+chez un homme dont le nom ne se prononce
+parmi nous qu'avec une estime profonde,
+et un respect mérité; c'est Jefferson dans
+ses <i>Observations sur la Virginie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.</i> Pour
+étayer son opinion, il ne suffisoit pas de
+ravaler le talent de deux écrivains nègres;
+il falloit établir par les raisonnemens et des
+faits multipliés, que, dans des circonstances
+données, et les mêmes pour des Blancs et
+des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser
+avec ceux-là.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>V.</i> Notes on the State of Virginia, etc., by <i>Jefferson,</i> in-8º, London 1787.</blockquote>
+
+<p>Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre
+qui avoient été esclaves, et auxquels il eut
+pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius;
+à cette difficulté, il répond par une pétition
+de principe, en disant qu'ils étoient
+blancs.</p>
+
+<p>Jefferson, combattu par Beattie, l'a été
+depuis par Imlay, son compatriote, avec
+beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne
+Phillis Wheatley. Imlay en transcrit
+des morceaux touchans; mais il se trompe à
+son tour, en disant à Jefferson que la citation
+de Térence est une gaucherie, attendu
+qu'il étoit, non-seulement Africain, mais
+Numide et pourtant Nègre<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. Il paroît,
+que Térence étoit Carthaginois. La Numidie
+correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui
+la Mauritanie, dont les habitans descendoient
+des Arabes, et qui, ayant envahi
+l'Espagne, furent la nation la plus éclairée
+du moyen âge.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>V</i>. A topographical description of the western
+territory of north America, etc. by <i>George Imlay</i>,
+in-8°, London 1793. <i>V</i>. Lettre 9.</blockquote>
+
+<p>Au reste, Jefferson lui-même fournit des
+armes pour le combattre dans sa réponse à
+Raynal, qui reprochait à l'Amérique de
+n'avoir pas encore produit des hommes célèbres.
+Quand nous aurons existé, dit le savant
+Américain, en corps de nation aussi
+long-temps que les Grecs, avant d'avoir un
+Homère, les Romains un Virgile, les Français
+un Racine, on sera en droit de montrer
+de l'étonnement: de même pouvons-nous
+dire, quand les Nègres auront existé dans
+l'état de civilisation aussi long-temps que les
+habitans des États-Unis, avant de produire
+des hommes tels que Franklin, Rittenhouse,
+Jefferson, Madison, Washington, Monroë,
+Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford,
+Barton, le Virginien, qui a fait l'<i>English
+Spy</i>, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin
+de la guerre de la révolution, qu'on a surnommé
+le Junius Américain, etc., etc., et trente
+autres que je pourrois citer<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, on aura quelque
+de croire qu'il y a chez les Nègres
+absence totale de génie. «Eh comment le
+génie pourroit-il naître au sein de l'opprobre
+et de la misère, quand on n'entrevoit,
+dit Genty, aucune récompense, aucun
+espoir de soulagement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>»! Après avoir
+combattu, dans Jefferson, une erreur de l'esprit,
+je ne quitterai pas ce sujet sans rendre
+hommage à son coeur. Par ses discours et ses
+actions, comme président et comme citoyen,
+il a provoqué sans relâche la liberté, l'instruction
+des esclaves, et tous les moyens
+d'améliorer leur existence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce
+d'une manière brillante. <i>West, Copely, Vanderlyn,
+Stewart, People, Allsion</i> sont comptés au rang des
+peintres distingués. Des femmes même sont entrées
+avec succès dans la carrière littéraire. Mme de <i>Waren</i>,
+qui vient de donner son Histoire de la révolution américaine,
+Mlle <i>Hannah Adams</i>, qui entre autres ouvrages
+a publié <i>La Vérité et L'Excellence du Christianisme
+prouvées par les écrits des laïcs</i>, etc. Cette
+énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries
+de <i>Paw</i>, sur l'infériorité de talens des citoyens
+du nouveau Monde.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>V.</i> Influence de la découverte de l'Amérique,
+p. 167.</blockquote>
+
+<p>Dans la plupart des régions africaines, la
+civilisation et les arts sont encore au berceau.
+Si c'est parce que les habitans sont
+Nègres, expliquez-nous pourquoi les hommes
+blancs ou cuivrés des autres contrées sont
+restés sauvages, et même anthropophages?
+Pourquoi, avant l'arrivée des Européens, les
+hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique
+septentrionale, n'avoient pas même
+passé au rang des peuples pasteurs? Cependant
+on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on
+ne manqueroit pas de faire, si jamais on
+vouloit établir la traite chez eux: tenez pour
+certain que la cupidité trouveroit des prétextes
+pour justifier leur esclavage.</p>
+
+<p>Les arts sont files des besoins naturels ou
+factices. Ceux-ci sont à peu près inconnus
+en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir,
+se vêtir, s'abriter, ces derniers sont presque
+nuls, à raison de la chaleur du climat; le
+premier, très-restreint, est d'ailleurs facile
+à satisfaire, parce que la nature y prodigue
+<i>ses richesses</i>; les relations récentes ont grandement
+modifié l'opinion qui, aux contrées
+africaines, n'attachoit guères que l'idée de
+déserts infertiles. James Field Stantield, dans
+son beau poëme intitulé: <i>La Guinée</i>, n'a été,
+à cet égard, que l'écho des voyageurs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a><p><i>V.</i> The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by
+<i>James Field Stanfield</i>, in-4°, London 1787. On me
+saura gré de citer le début du second livre.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>High where primeval forests, shade the land</p>
+<p>'And in majestic solemn order stand</p>
+<p>A sacred station raises now it seat</p>
+<p>O' er the loud stream that murmur at its feet</p>
+<p>Of Niger rushing thro' the fertile plains</p>
+<p>Swelled by the cataract of Tropic rains</p>
+<p>Long' ere surcharged his turgid flood divides;</p>
+<p>To burst an Ocean in three thundering tides.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+<p>La religion chrétienne est un moyen infaillible
+de propager et de maintenir la civilisation;
+c'est l'effet quelle a produit et quelle
+produira partout. C'est par elle que nos ancêtres,
+Gaulois et Francs, cessèrent d'être barbares,
+et les bois sacrés ne furent plus souillés
+par les sacrifices de sang humain. Par elle
+se répandirent les lumières dans cette église
+d'Afrique, autrefois l'une des portions les
+plus brillantes de la catholicité. Quand la
+religion abandonna ces contrées, elles furent
+replongées dans les ténèbres. L'historien
+Long, qui s'efforce de persuader que les Nègres
+sont incapables de s'élever aux hautes
+conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute
+lui-même dans plusieurs endroits de son
+ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres,
+à l'article de Francis Williams; Edouard
+Long reproche aux Nègres de manger des
+chats sauvages, comme si c'étoit un crime,
+et qu'on n'en mangeât pas en Europe; d'être
+livrés à des superstitions<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>, comme si
+l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout
+la patrie de cet historien. On peut voir dans
+Grose, la longue et ridicule énumération
+d'observances superstitieuses des protestans
+anglais<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>V. Long</i>, t. II, p. 420.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> A Provincial glossary with a collection of local
+proverbs and popular superstitions, by <i>Francis
+Grose</i>, in-8°, London 1790.</blockquote>
+
+<p>Si le superstitieux est à plaindre, du moins
+il n'est pas inaccessible aux notions saines.
+De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat
+de la lumière; on peut l'assimiler à une
+terre dont la fécondité, selon qu'elle est négligée
+ou cultivée, produit des plantes vénéneuses
+ou salutaires; au lieu qu'un sol
+frappé de stérilité absolue, pourroit être
+l'emblème de quiconque professe l'abnégation
+de tout principe religieux. La croyance
+d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut
+seule garantir la probité d'un homme qui,
+soustrait aux regards, de ses semblables et
+n'ayant pas à redouter la vindicte publique,
+pourroit impunément voler ou commettre
+tout autre crime. Ces réflexions amènent la
+solution du problème tant de fois discuté:
+Quel est le pis de la superstition ou de l'athéisme?
+Quoique chez bien des gens la passion
+étouffe le sentiment du juste et de l'honnête,
+en thèse générale peut-on balancer
+sur le choix entre celui à qui, pour être vertueux,
+il suffit de se conformer à sa croyance,
+et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon
+d'être inconséquent à son système.</p>
+
+<p>Barrow attribue la barbarie actuelle de
+quelques contrées d'Afrique, au commerce
+des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens
+y ont fait naître, et ils y perpétuent
+l'état de guerre habituelle; ils ont empoisonné
+ces régions par l'accumulation de tous les genres de
+débauche, de séduction, de rapacité, de
+cruauté. Est-il un seul vice dont ils ne reproduise
+journellement l'exemple sous les
+yeux des Nègres apportés en Europe, ou
+transportés dans nos colonies? Je ne suis pas
+surpris de lire dans Beaver, certainement
+ami des Nègres, et qui dans son <i>African
+memoranda</i> se répand en éloges sur leurs
+vertus natives et leurs talens: «J'aimerois
+mieux introduire chez eux un serpent à
+sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à
+Londres<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>». Cette phrase exagérée, et
+qui n'est pas un compliment flatteur pour
+les Blancs, indique ce que deviennent des
+individus à qui on inculque tous les genres
+de dépravation, sans leur opposer un seul
+frein qui en amortisse les funestes résultats.</p>
+
+<p>Homère assure que quand Jupiter condamne
+un homme à l'esclavage, il lui ôte
+la moitié de son esprit. La liberté conduit à
+tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu,
+tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentimens
+de dignité, de respect pour eux-mêmes
+peuvent concevoir des êtres considérés commel589
+le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois
+aux cartes ou au billard, contre quelques
+barils de riz ou d'autres marchandises?
+Que peuvent être des individus dégradés au-dessous
+des brutes, excédés de travail, couverts
+de haillons, dévorés par la faim, et
+pour la moindre faute déchirés par le fouet
+sanglant d'un commandeur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>V.</i> African memoranda, relative to an attempt to
+establish a british settlement in the Island of Boulam,
+by captain <i>Phylips Beaver</i>, in-4°, London 1805. I
+would rather carry thither a rattle snake, etc., p. 897.</blockquote>
+
+<p>L'estimable curé Sibire qui, après avoir
+missionné avec succès en Afrique et en
+Europe, est actuellement, comme tant de
+dignes prêtres, repoussé du ministère par
+des fanatiques; Sibire dit, en se moquant
+des colons, «Ils ont fait des descriptions
+bizarres de la béatitude de leurs Nègres,
+et sous des couleurs si riantes, si aimables,
+qu'en admirant leurs tableaux d'imagination,
+on regrette presque d'être libre, ou
+qu'il prend envie d'être esclave... Je ne
+leur souhaiterois pas à ces colons un pareil
+bonheur, dont pourtant ils ne sont que
+trop dignes<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. A qui persuaderez-vous
+que l'éternelle sagesse puisse se contredire,
+et que le père commun des humains en soit
+comme vous le tyran? Si, par impossible,
+il existoit sur la terre un homme nécessité
+à servir de proie à ses semblables, il seroit
+un argument invincible contre la Providence<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>».
+On n'a pas encore vu un seul
+de ces Blancs imposteurs changer son sort
+avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont
+si heureux, pourquoi, jusqu'à ces dernières
+années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique,
+quatre-vingt mille Noirs pour remplacer
+ceux qui avoient succombé aux fatigues,
+à la misère, au désespoir, car de l'aveu
+des planteurs, il en périt une grande partie
+dans les premiers temps de leur séjour en
+Amérique<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> <i>V.</i> L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé
+Sibire, missionnaire dans le royaume de Congo,
+in-8°, Paris, 1789, p. 93.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>V. Ibid.</i>, p. 27.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>V.</i> Practical rules for the management and medical
+treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies,
+by a professional planter, in-8°, London 1805,
+p. 470.</blockquote>
+
+<p>Les colons s'obstinent à vouloir persuader
+aux esclaves qu'ils sont heureux; les esclaves
+s'obstinent à soutenir le contraire. A qui
+faut-il s'en rapporter? Pourquoi leurs regards,
+leurs souvenirs se tournent-ils sans
+sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces
+regrets amers d'en être éloignés, et ce dégoût
+de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse
+en assistant aux funérailles de leurs
+compagnons de misère, que la mort délivre
+de la servitude, sans que les Blancs puissent
+y mettre obstacle<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>? Pourquoi cette tradition
+consolante parmi eux, que leur bonheur
+en mourant sera de retourner dans leur terre
+natale? Pourquoi ces suicides multipliés
+afin d'accélérer ce retour? Il plaît à Bryant-Edwards
+de nier que cette opinion soit
+reçue chez les Nègres. En cela il est contredit
+par la foule des auteurs, entr'autres,
+par son compatriote Hans Sloane qui, certes,
+connoissoit bien les colonies <a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>, et par
+Othello, écrivain nègre<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>V.</i> Notes on the West-Indies, etc., by <i>G. Pinckard</i>,
+3 vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes
+and Jamaica, by <i>Hans Sloane</i>, 2 vol. in-fol., London
+1707, p. 48.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>V.</i> Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788
+à Baltimore.</blockquote>
+
+<p>Les habitans de la Basse-Pointe et du
+Carbet, parroisses de la Martinique, plus
+véridiques que d'autres colons, avouoient,
+en 1778, «que la religion seule donnant
+l'espérance d'un meilleur avenir, fait supporter
+patiemment aux Nègres un joug si
+contraire à la nature, et console ce peuple
+qui ne voit dans le monde que du travail
+et des châtimens<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>».</p>
+
+<p>A Batavia on s'abonne, à tant par année,
+pour faire fouetter en masse les esclaves, et
+sur le champ on prévient la gangrène, en
+couvrant les plaies de poivre et de sel: c'est
+Barrow qui nous l'apprend<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Son compatriote,
+Robert Percival, observe, à cette
+occasion, que les esclaves, cruellement traités
+à Batavia, et dans les autres colonies
+hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun
+abri contre la férocité des maîtres, ne pouvant
+espérer aucune justice des tribunaux,
+se vengent sur leur tyrans, sur eux-mêmes
+et sur l'espèce humaine dans ces courses
+homicides nommées <i>Mocks</i>, plus fréquentes
+dans ces colonies qu'ailleurs<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> <i>V.</i> Lettre d'un Martiniquais à M. <i>Petit</i>, sur son
+ouvrage intitulé: Droit public du grouvernement des
+colonies françaises, in-8°, 1778.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Voyage de la Cochinchine, par <i>Barrow</i>, t. II,
+p. 98, 99.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Voyage à l'île de Ceylan, par <i>Robert Percival</i>,
+traduit par <i>P.F. Henry</i>, 1803, Paris, t. I, p. 222
+et 223.</blockquote>
+
+<p>On enfleroit des volumes par le récit des forfaits
+dont ils ont été les victimes. Quand les
+partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils
+se retranchent à dire que déjà ils sont anciens,
+et que rien de pareil dans ces derniers temps
+ne souille les annales des colonies. Certainement
+il est des planteurs respectables sous
+tous les rapports, que l'inculpation de cruauté
+ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun
+la faculté de se placer dans les exceptions,
+si quelqu'un se récrioit comme s'il
+étoit attaqué nominativement, avec Erasme,
+on lui répondroit que par là même il dévoile
+sa conscience<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>. Cependant elle est assez
+moderne l'anecdote du capitaine négrier,
+qui, manquant d'eau, et voyant la mortalité
+ravager sa cargaison, jetoit par centaines
+des Nègres à la mer. Il est récent le fait d'un
+autre capitaine qui, ennuyé des cris de l'enfant
+d'une Négresse, l'arrache du sein maternel,
+et le précipite dans les flots: les gémissements
+continuels de la pauvre mère remplacèrent
+ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva
+pas le même traitement, c'est parce que ce
+négrier espéroit en tirer bon parti par la
+vente. Je suis persuadé, dit John Newton,
+que toutes les mères dignes de ce nom déploreront
+son sort. Le même auteur raconte
+qu'un autre capitaine, ayant apaisé une insurrection,
+s'exerça long-temps à rechercher
+les genres de supplices les plus rafinés,
+pour punir ce qu'il appeloit une révolte<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Qui se læsum clamabit in conscientiam suam
+prodel.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts upon the african slave-trade, by
+<i>John Newton</i>, rector, etc. 2e édit. in-8°, London
+1788, p. 17 et 18.</blockquote>
+
+<p>C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque,
+on écrivoit: «Outre les coups de
+fouet par lesquels on déchire les Nègres,
+on les musèle pour les empêcher de sucer
+une de ces cannes à sucre arrosées de leurs
+sueurs, et l'instrument de fer avec lequel
+on leur comprime la bouche, empêche
+encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les
+fouette<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, in-8°, Philadelphie
+1789, t. VI, p. 407.</blockquote>
+
+<p>La crainte qu'inspirèrent les Marrons de
+la Jamaïque, en 1795, fit trembler les planteurs.
+Un colonel <i>Quarrel</i> offre à l'assemblée
+coloniale d'aller à Cuba chercher des
+meutes de chiens dévorateurs; sa proposition
+est accueillie avec transport. Il part, arrive
+à Cuba, et dans le récit de cette infernale
+mission, s'intercale la description d'un bal
+que lui donne la marquise de Saint-Philippe.
+Il revient à la Jamaïque avec ses chiens et
+ses chasseurs, qui, heureusement, ne servirent
+pas, parce qu'on fit la paix avec les
+Marrons. Mais on doit savoir gré de leur
+intention à ces planteurs, qui payèrent largement
+les chasseurs, et votèrent des remerciemens,
+des récompenses au colonel Quarrel,
+dont le nom à jamais abhorré doit figurer à
+côté de Phalaris, Mezeuse, Néron, etc. Je
+le demande avec douleur, mais la vérité est
+plus respectable que les individus; malgré
+les témoignages qui déposent en faveur du
+caractère de Dallas, que faut-il penser d'un
+homme lorsqu'il se constitue l'apologiste de
+cette mesure? Il n'y a selon lui que des archisophistes
+qui puissent la censurer. «Les
+Asiatiques n'ont-ils pas employé des éléphans
+à la guerre? La cavalerie n'est-elle
+pas usitée chez les nations d'Europe? Si
+un homme étoit mordu par un chien enragé,
+se feroit-il scrupule de retrancher la
+partie attaquée pour épargner le tout, etc.»?
+Mais qui sont les <i>mordans</i> et les <i>enragés</i>,
+sinon ceux qui, dévorés par l'avarice, foulant
+aux pieds dans les deux Mondes toutes
+les loix divines et humaines, ont arraché
+d'Afrique et opprimé en Amérique de malheureux
+esclaves. Il est donc vrai que toujours
+la soif de l'or, du pouvoir, rend les
+hommes féroces, altère leur raison et anéantit
+tout sentiment moral. Si les circonstances
+les forcent à être justes, ils vantent comme
+des bienfaits les actes que le nécessité leur
+arrache. Colons, si vous aviez traînés
+hors de vos foyers pour subir le même sort
+qu'eux, à leur place que penseriez-vous?
+que feriez-vous? Bryant-Edwards avoit
+peint les Nègres comme des tigres; il les
+avoit accusés d'avoir égorgé des prisonniers,
+des femmes enceintes, des enfans à la mamelle,
+Dallas, en le réfutant, se combat lui-même,
+et, sans le vouloir, détruit encore par
+les faits, les paralogismes allégués pour justifier
+l'emploi des chiens dévorateurs<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>V.</i> ces horribles détails dans <i>Dallas</i>, t. II,
+lettre 9, p. 4 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Plût à Dieu que les flots eussent englouti
+ces meutes antropophages, stylées et dirigées
+par des hommes contre des hommes.
+J'ai ouï assurer que, lors de l'arrivée des
+chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur
+livra, par manière d'essai, le premier Nègre
+qui se trouva sous la main. La promptitude
+avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit
+des tigres blancs à figure humaine.</p>
+
+<p>Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution,
+déclare qu'à Saint-Domingue les
+coups de fouet et les gémissements remplaçoient
+le chant du coq<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Il parle d'une
+femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans
+un four, pour avoir manqué un plat de pâtisserie.
+Avant elle, un planteur, nommé Chaperon,
+avoit fait la même chose<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Wimphen</i>, t. I, p. 128.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage aux Indes occidentales, par <i>Bossu</i>,
+1769, Amsterdam, p. 14.</blockquote>
+
+<p>Les inombrables dépositions faites à la
+barre du parlement britannique, ont dévoilé
+jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs.
+De nouveaux développemens ont encore
+ajouté, s'il est possible, à cette évidence par
+la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé:
+<i>les Horreurs de l'esclavage</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>, et plus
+récemment encore, par les <i>Voyages</i> de Pinckard<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>
+et de Robin. En lisant ce dernier,
+on voit que beaucoup de femmes créoles
+ont abjuré la pudeur et la douceur qui
+sont l'héritage patrimonial de leur sexe. Avec
+quelle effronterie cynique elles vont dans les
+marchés, <i>visiter</i>, acheter des Nègres nus, et
+qu'on transporte dans les ateliers sans leur
+donner de vêtemens; pour se couvrir, ils
+sont réduits à se faire des ceintures de mousse.
+Robin reproche encore aux femmes créoles
+de renchérir sur les hommes en cruauté. Les
+Nègres condamnés au fouet sont attachés
+face contre terre, entre quatre piquets. Elles
+voient sans émotion le sang ruisseler, et les
+longues lanières de peau se lever sur le corps
+de ces malheureux. Les Négresses enceintes
+ne sont pas exemptes de ce suplice; on
+prend seulement la précaution de creuser la
+terre dans l'endroit où doit être placé le ventre.
+Témoins journaliers de ces horreurs, les
+enfans blancs font leur apprentissage d'inhumanité
+en s'amusant à tourmenter les Négrillons<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.
+Et cependant, quoique le cri de
+l'humanité s'élève de toutes parts contre les
+forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique
+le Danemark, l'Angleterre, les États-Unis
+repoussent l'une et l'autre, on ose chez
+nous en solliciter le rétablissement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>, malgré
+les décrets rendus, et ces mots de la proclamation
+du Chef de l'État, aux Nègres de
+Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux
+et libres devant Dieu et devant la République».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> The Horrors of the negro slavery existing in
+our West-Indian islands, irrefragabily demonstred
+from official documents recently presented to the
+house of Commons, in-8°, London 1805.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Notes on the West-Indies, etc., by <i>G. Pinckart</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>V.</i> T.L., p. 175 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> Un anonyme a même publié un pamphlet sous
+ce tire: De la nécessité d'adopter l'esclavage, en
+France, comme moyens de prospérité pour les colonies,
+de punition pour les coupables, etc., in-8°,
+Paris 1797.</blockquote>
+
+
+<p>Ces pamphlétaires parlent sans cesse des
+malheureux colons, et jamais des malheureux
+Noirs. Les planteurs répètent que le sol
+des colonies a été arrosé de leurs sueurs, et
+jamais un mot sur les sueurs des esclaves.
+Les colons peignent avec raison comme des
+monstres les Nègres de Saint-Domingue, qui
+usant de coupables représailles, ont égorgé
+des Blancs, et jamais ils ne disent que les
+Blancs ont provoqué ces vengeances, en
+noyant des Nègres, en les faisant dévorer
+par des chiens. L'érudition des colons est
+riche de citations en faveur de la servitude;
+personne mieux qu'eux ne connoît la tactique
+du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins,
+que l'air rend esclave; dans Fermin, que
+l'esclavage n'est pas contraire à la loi naturelle<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>;
+dans Beckford, que les Nègres
+sont esclaves par nature<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. Ce Hilliard-d'Auberteuil,
+que les ingrats colons firent
+périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné
+d'affection pour les Mulâtres et Nègres
+libres, avoir écrit: «L'intérêt et la sûreté
+veulent que nous accablions les Noirs d'un
+si grand mépris que quiconque en descend
+jusqu'à la sixième génération, soit couvert
+d'une tache ineffaçable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>». Barre-Saint-Venant
+regrette qu'on ait détruit l'opinion
+de la supériorité du Blanc<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Félix Carteau,
+auteur des <i>Soirées Bermudiennes</i>,
+met en axiome cette <i>inaltérable suprématie</i>
+<i>de l'espèce blanche, cette prééminence qui
+est le palladium de notre espèce</i><a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il attribue
+la ruine de Saint-Domingue à <i>l'orgueil
+et aux prétentions prématurées des
+gens de couleur</i>, au lieu de l'attribuer à
+l'orgueil et aux prétentions immodérées des
+Blancs. «L'auteur d'un Voyage à la Louisiane,
+vers la fin du dernier siècle, veut
+perpétuer l'heureux préjugé qui fait mépriser
+le Nègre comme destiné à être esclave<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>».
+Cuirassés de ces blasphèmes,
+ils demandent impudemment qu'on forge de
+nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain
+qui a publié «<i>l'Examen de l'esclavage en
+général, et particulièrement de l'esclavage
+des Nègres dans les colonies françaises</i>»,
+semble croire que les Nègres ne
+reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis,
+et il prétend qu'eux-mêmes voteroient
+pour l'esclavage<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. Il regrette le temps où
+l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres.
+Prédicateur de l'ignorance, il ne veut
+pas que le peuple s'instruise, et il honore
+de sa critique Montesquieu, qui a osé ridiculisé
+l'infaillibilité des colon. Belu, qui
+veut ramener ce régime abhorré, déclare
+qu'à coups de fouets on lacéroit les Nègres;
+on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement
+en versant sur les plaies une espèce
+de saumure, qui étoit un surcroît de douleur,
+et qui guérissoit promptement<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>. Ce
+fait est concordant avec ce qu'on vient de
+lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a
+écrit dans ses prétendus <i>Egaremens du négrophilisme</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>,
+un nommé de Lozières,
+qu'il faut considérer seulement comme insensé,
+pour se dispenser de croire pis. «Il assure
+textuellement que l'inventeur de la
+traite mériteroit des autels<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>; que par
+l'esclavage on fait des hommes dignes du
+ciel et de la terre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>». Il convient toutefois
+que des capitaines négriers ayant des
+esclaves attaqués de maladies cutanées, ce
+qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison,
+leur donnent des drogues pour répercuter
+ces humeurs, dont le développement
+plus tardif produit ensuite des ravages horribles<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>V.</i> Dissertation sur la question, s'il est permis
+d'avoir en sa possession des esclaves, et de s'en servir
+comme tels dans des colonies de l'Amérique, par
+<i>Philippe Fermin</i>, in-8°, Mastrich 1776.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>V.</i> Descriptive account of the island of Jamaica,
+etc., by <i>Will Beckford</i>, 2 vol. in-8°, London
+1790, t. II, p. 382.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>V.</i> Considérations sur l'état présent de la colonie
+française de Saint-Domingue, par <i>H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil)</i>,
+in-8°, Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>V.</i> Colonies modernes, etc.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>V.</i> Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien
+sur les événemens qui ont opéré la ruine de la partie
+française de Saint-Domingue, par <i>F.C.</i>, un de ses
+précédens colons, in-8°, Bordeaux 1802, p. 60 et 66.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Louisiane et sur le continent de
+l'Amérique, par <i>B.D.</i>, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.</blockquote>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> <i>V.</i> Examen, etc. par <i>V.D.C.</i>, ancien avocat
+colon de Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Des colonies et de la traite des Nègres, par
+<i>Belu</i>, in-8°, Paris, an 9.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> In-8°, Paris 1803.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 22.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Egaremens du négrophilisme, p. 110.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p. 102.</blockquote>
+
+<p>Les esclaves sont presqu'entièrement livrés
+à la discrétion des maîtres. Les loix ont
+fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là
+qui, frappés de l'incapacité légale, ne peuvent
+pas même être admis en témoignage
+contre les Blancs. Si un Nègre tente de fuir,
+le code noir de la Jamaïque laisse au tribunal
+la faculté de le condamner à mort<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> V. <i>Long</i> t. II, p. 489.</blockquote>
+
+<p>Depuis quelques années, des réglemens
+moins féroces substitués dans le code de cette
+île, prouvent par là même combien les anciens
+étaient horribles; et cependant les
+nouveaux, qui sont encore un attentat contre
+la justice, sont-ils exécutés? Dallas,
+qui les cite, confesse que dans la pratique il
+reste à faire beaucoup d'améliorations<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.
+Cet aveu laisse à douter si ces déterminations
+récentes sont autre chose qu'une dérision
+législative pour fermer la bouche aux
+réclamations des philanthropes; car les Blancs
+font toujours cause commune contre tout ce
+qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la
+cupidité trouvera mille moyens d'éluder la
+loi. Il en est de même aux États-Unis, qui,
+malgré la prohibition de la traite; des marchands
+négriers vont charger à la côte d'Afrique
+des cargaisons de Noire qu'ils vendent
+dans les colonies espagnoles. Ils viendroient
+même ou relâcher, ou vendre dans les ports
+de l'<i>Union,</i> s'ils ne redoutaient la vigilance
+inflexible de ces estimables Quakers, toujours
+prêts à dénoncer aux magistrats des
+infractions attentatoires à la loi et aux principes
+de la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> V. <i>Dallas,</i> t. II, p. 416.</blockquote>
+
+<p>Aux Barbades, comme à Surinam, celui
+qui volontairement et par cruauté, tue un
+esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl.
+au trésor public<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Dans la Caroline du sud
+l'amende est plus forte, elle est de 50 liv.;
+mais un journal américain nous apprend que
+ce crime y est absolument impuni, puisque
+l'amende n'est jamais payée<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>V.</i> Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>V.</i> The Litterary magasine and american register,
+in-8°, Philadelphie 1803, p. 36.</blockquote>
+
+<p>Si l'existence des esclaves est à peu près
+sans garantie, leur pudeur est livrée sans
+réserve à tous les attentats de la brutale lubricité.
+John Newton, qui, après avoir été
+employé neuf ans à la traite, est devenu ministre
+anglican, fait frissonner les âmes honnêtes,
+en déplorant les outrages faits aux
+Négresses, «quoique souvent on admire en
+elles des traits de modestie et de délicatesse
+dont une Anglaise vertueuse pourroit
+s'honorer<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Tandis que dans les colonies françaises,
+anglaises et hollandaises, la loi ou l'opinion
+repoussoit les mariages mixtes à tel point,
+que les blancs qui en contractoient étoient
+réputés <i>mésalliés</i>, les Portugais et les Espagnols
+formoient une exception honorable;
+et dans leurs colonies, le mariage catholique
+affranchit. Il n'est pas surprenant que
+Barré-Saint-Venant se récrie contre cette
+disposition<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> religieuse, puisqu'il ose censurer
+le décret à jamais célèbre par lequel
+Constantin facilita les affranchissemens<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>.
+Qu'est-il résulté des lois prohibitives, surtout
+en ce qui concerne les mariages? Le
+libertinage a éludé la loi ou franchi le préjugé:
+c'est ce qui arrivera toutes les fois que
+les hommes voudront contrarier la nature.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Barré-Saint-Venant,</i> p. 92.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p, 120 et 121.</blockquote>
+
+<p>Je laisse aux physiologistes le soin de développer
+les avantages du croisement des
+races, tant pour l'énergie des facultés morales,
+que pour la constitution physique,
+comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit
+une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse
+aux moralistes et aux politiques qui devroient
+partir des mêmes principes, et qui souvent
+sont diamétralement opposés, à peser les résultats
+de l'opinion qui croit déshonorant
+d'avoir pour épouse légitime une Négresse,
+lorsqu'il ne lest pas de l'avoir pour concubine.
+Joel Barlow voudroit, au contraire,
+que ces mariages mixtes fussent favorisés par
+des primes d'encouragement: les Nègres ni
+les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter
+la caste blanche; tandis que celle-ci augmente
+journellement celle des Mulâtres; le
+résultât inévitable est que les Mulâtres finissent
+par être les maîtres. Fondé sur cette
+observation, Robin croit que la démarcation
+de couleur est le fléau des colonies, et que
+Saint-Domingue seroit encore dans sa splendeur,
+si l'on eût suivi la politique espagnole,
+qui n'exclut pas les sang-mêlés des alliances
+et des autres avantages sociaux<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> <i>V.</i> T.1, p. 28.</blockquote>
+
+<p>On accuse les Nègres d'être vindicatifs.
+Comment ne le seroient pas des hommes
+vexés, trompés sans cesse, et par là même
+provoqués à la vengeance? On pourroit en
+citer des milliers de preuves: bornons-nous
+à un seul fait. A Surinam, le Nègre <i>Baron,</i>
+adroit, instruit et fidèle, est amené en Hollande
+par son maître, qui lui promet la liberté
+au retour: malgré cette promesse, en abordant
+Surinam, <i>Baron</i> est vendu; il refuse
+obstinément de travailler, on le fait fustiger
+aux pieds de la potence; il s'échappe, se
+joint aux Marrons, et devient l'ennemi implacable
+des Blancs.</p>
+
+<p>On a suivi ce système tortionnaire contre
+les esclaves, jusqu'au point de s'opposer à ce
+qu'ils développent, en aucune manière, leur
+intelligence. Un réglement de la Virginie
+défend de leur enseigner à lire; à l'un de
+ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir
+su. Il vouloit que les Africains entrassent en
+partage des bienfaits que promettoit la liberté
+américaine, et il étayoit sa réclamation du
+premier des articles de la <i>Déclaration des
+droits,</i> l'argument étoit sans réplique. En
+pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter,
+l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois
+elle eût fait brûler. Toutes les tyrannies ont
+des traits de ressemblance. Le Nègre fut
+pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas
+Day, quand, dédiant à J. J. Rousseau la
+troisième édition de son <i>Nègre mourant,</i> il
+reprochoit aux Américains du sud de préconiser
+la liberté, tandis que sans remords
+ils pactisoient avec leur conscience pour conserver
+l'esclavage. On ne pouvoit le prendre
+comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter;
+on se borna à déclamer, en disant qu'il avoit
+écrit une <i>philippique</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> <i>V.</i> The <i>Dying negro</i> dans le port-folio, in-4°,
+de 1804, t. IV, n°25 p. 194.</blockquote>
+
+<p>Dans le gouvernement de ce bas monde,
+la force ne devroit intervenir que lorsque la
+raison l'invoque; malheureusement celle-ci
+est presque toujours réduite à se taire devant
+la puissance: «N'est-il pas honteux de parler
+en philosophe, et d'agir en despote; de
+faire de beaux discours sur la liberté, et
+d'y joindre pour commentaire une oppression
+actuelle... Un axiome politique est
+que le système législatif doit être en harmonie
+avec les principe du gouvernement.
+Cette harmonie a-t-elle lieu dans une constitution
+réputée libre, si l'on autorise la
+servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789,
+à l'assemblée représentative du Maryland,
+William Pinkeney, dans un discours où la
+profondeur du raisonnement est parée des
+richesses de l'érudition et des grâces du style,
+et qui honore également son esprit et son
+coeur<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> <i>V.</i> The American Museum, or annual register
+for the year 1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier
+les victimes; les marchands négriers
+et les planteurs ont nié ou atténué le récit
+des faits dont on les accuse. Ils ont même
+voulu faire parade d'humanité, en soutenant
+que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient
+des prisonniers de guerre ou des criminels
+qui, destinés au supplice, devoient se féliciter
+d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver
+le sol des Antilles. Démentis par une foule
+de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau
+par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps
+en Afrique, il ajoute: «Le respectable
+auteur du <i>Spectacle de la nature</i>
+(Pluche), a été induit en erreur en assurant
+que les pères vendent leurs enfans, et
+les enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï
+dire en Afrique que cela eût lieu<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>».
+Quand des milliers de témoignages ont prouvé
+jusqu'à l'évidence la réalité des tourmens
+exercé sur les esclaves, et la barbarie des
+maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût
+susceptible de moralité et d'intelligence;
+dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé entre
+l'homme et la brute.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts, etc., p. 31</blockquote>
+
+<p>Dans cette hypothèse, on demanderoit
+encore si l'homme n'a que des droits à exercer,
+et pas de devoirs à remplir envers les
+animaux qu'il associe à son travail; s'il ne
+blesse pas la religion et la morale en excédant
+de fatigue ces quadrupèdes malheureux,
+dont la vue n'est qu'un supplice prolongé.
+Des maximes touchantes à cet égard sont
+consignées dans les livres sacrés que révèlent
+également les Juifs et les Chrétiens<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.
+Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie
+dans le sein d'un homme qui le tue;
+l'aréopage le condamne à mort, cette peine
+était sans doute exagérée, mais il viendra
+sans doute le moment où une police justement sévère,
+punira ces féroces charretiers,
+qui tous les jours, à Paris surtout, excédant
+de fatigues et de coups, le plus utile des animaux
+domestiques, le cheval, que Buffon
+appelle la plus belle conquête de l'homme,
+accoutument le peuple à être insensible et
+cruel. Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu,
+au marché de Smith-Field, à Londres, le
+réglement qui décerne des amendes contre
+quiconque maltraiteroit inutilement des animaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> <i>V.</i> Deutéronome XXVI, 6. Iere <i>Timith. V.</i>,
+58, <i>non alligabis</i> etc.</blockquote>
+
+<p>Cette discussion se rattache à mon sujet;
+car, si les principes de moralité s'étendent
+même aux rapports de l'homme avec les
+brutes, les Nègres, disent-ils dépourvus
+d'intelligence, auroient encore des réclamations
+à exercer; mais si les recherches les
+plus approfondies sur l'organisation humaine
+prouvent que, malgré les différences de couleur,
+jaune, cuivrée, noire et blanche, elle
+est une; si des vertus et des talens prouvent
+invinciblement que les Nègres, susceptibles
+de toutes les combinaisons de l'intelligence
+et de la morale, constituent, sous une peau
+différent, une espèce identique à la nôtre,
+combien paraîtront plus coupables que ces Européens
+qui, foulant aux pieds les lumières,
+les sentimens répandus par le christianisme,
+et à sa suite, par la civilisation, s'acharnent
+sur les cadavres des malheureux Nègres dont
+ils sucent le sang pour en extraire de l'or!</p>
+
+<p>Vingt ans d'expérience m'ont appris ce
+qu'opposent les marchands de chair humaine:
+à les entendre, il faut avoir vécu dans les
+colonies pour avoir droit d'opiner sur la légitimité
+de l'esclavage, comme si les principes
+immuables de la liberté et de la morale
+varioient suivant les degrés de latitude; et
+quand on leur oppose l'accablante autorité
+d'hommes qui ont habité ces climats et même
+fait la traite, ils les démentent ou les calomnient.
+Ils auroient fini par dénigrer ce <i>Page</i>
+qui, après avoir été l'un des plus forcenés
+défenseurs de l'esclavage, chante la palinodie,
+et s'abandonne à des aveux si étranges,
+dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue,
+où il prend pour base la liberté
+des Noirs<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>. Les planteurs s'obstinent à
+soutenir que dans les colonies, qui sont des
+pays agricoles, le premier des arts doit être
+flétri par la servitude, sous prétexte que ce
+travail excède les forces de l'Européen, quoiqu'on
+leur allègue le fait irréfragable de la
+colonie d'Allemands, établie par d'Estaing,
+en 1764, à la Bombarde, près du Mole Saint-Nicolas,
+dont les descendans voyoient autour
+de leurs habitations des cultures prospères
+croître sous des mains libres. Ignore-t-on
+que les premiers défrichements du sol
+colonial ont été faits par des Blancs, surtout
+par les manouvriers qu'on appeloit les <i>engagés
+de trente-six mois</i>! Niera-t-on que dans
+nos verreries et nos fonderies, on supporte
+une chaleur plus forte que celle des Antilles?
+Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir
+sans le secours des Nègres, il faudroit en
+tirer une conclusion très-différent de celles
+des colons; mais sans cesse ils appellent le
+passé à la justification du présent, comme
+si des abus invétérés étoient devenus légitimes.
+Parle-t-on de justice? ils répondent
+en parlant de sucre, d'indigo, de balance du
+commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on
+déclame; redoutant la discussion, ils resassent
+tous les paralogismes, tous les lieux
+communs si rebattus et si souvent réfutés,
+par lesquels on voudroient étayer une mauvaise
+cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles?
+ils ricanent. Ils ramènent nos regards
+sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe,
+pour nous empêcher de les porter sur
+les malheureux que l'avarice persécute dans
+les autres parties du globe, comme si le devoir
+de donner aux uns emportoit l'interdiction
+de réclamer pour les autres. Quelle idée
+se dont donc les planteurs de l'étendue des
+obligations morales? Ils prétendent que nous
+négligeons l'amour des hommes par amour
+pour le genre humain: parce que nous ne
+pouvons soulager ceux qui nous entourent,
+que dans une mesure disproportionnée à leur
+nombre et à leurs besoins, on nous traduit
+comme coupables, lorsque nous élevons la
+voix en faveur de ceux qui, sous une peau de
+couleur différente, gémissent dans des contrées
+lointaines? Tel est l'auteur B.D. du
+<i>Voyage à la Louiziane</i><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>. Tant qu'il y
+aura un être souffrant en Europe, ces Messieurs
+nous défendre de plaindre ceux qu'on
+tourment en Afrique et en Amérique; ils
+s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance
+des tigres dévorant leur proie; ils ont même
+tenté d'avilir la qualité de <i>philantrope</i>, ou
+ami des hommes, dont s'honore quiconque
+n'a pas abjuré l'affection pour ses semblables;
+ils ont créé les épithètes de <i>négrophiles</i> et
+<i>blancophages</i>, dans l'espérance qu'elles imprimeroient
+une flétrissure; ils ont supposé
+que tous les amis des Noirs étoient les ennemis
+des Blancs et de la France, que tous ils
+étoient soudoyés par l'Angleterre. L'auteur
+de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu
+1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs,
+devoit avoir reçu 3,000,000 pour s'être constitué
+l'avocat des Nègres. Ne demandez pas
+si nos antagonistes n'ont pas encore employé
+d'autres armes que le sarcasme et la calomnie.
+Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à
+Nantes, pour faire assassiner un <i>philantrope</i>
+qu'on avait pendu en effigie au cap Français
+et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on
+peut gagner quand on plaide la cause de la
+justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit
+avec raison que si la peste avoit des bénéfices
+et des pensions à donner, elle trouveroit des
+apologistes, au lieu qu'en défendant les opprimés
+et les pauvres, comme il faut lutter
+contre la puissance, la richesse et la perversité,
+on ne peut se promettre que des impostures,
+des injures et des persécutions.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>V.</i> Traité d'économie politique des colonies,
+par <i>Page</i>; Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798);
+IIe part., an 10 (v. st. 1801).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.</blockquote>
+
+<p>La cause des négriers est donc bien mauvaise,
+puisqu'aux raisonnemens ils opposent
+de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière
+qui est la seule avouée par la religion;
+saisissons toutes les occasions de faire du
+bien aux persécuteurs comme aux persécutés.</p>
+
+<p>On a calomnié les Nègres, d'abord pour
+avoir droit de les asservir, ensuite pour se
+justifier de les avoir asservis, et parce qu'on
+étoit coupable envers eux. Les accusateurs
+sont simultanément juges et exécuteurs, et
+ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont
+tenté de dénaturer les livres saints, pour y
+trouver l'apologie de l'esclavage colonial,
+quoiqu'on y lise que tous les enfans du père
+céleste, tous les mortels se rattachent par leur
+origine à la même famille. La religion n'admet
+entre eux aucune différence; si dans les
+temples des colonies, quelquefois, on vit les
+Noirs et les sang-mêlés relégués dans des places
+distinctes de celles des Blancs, et même
+séparément admis à la participation eucharistique,
+les pasteurs sont criminels d'avoir
+toléré un usage si opposé à l'esprit de la
+religion. C'est à l'église surtout, dit Raley,
+que le pauvre relève son front humilié, et
+que le riche le regarde avec respect; c'est là
+qu'au nom du ciel, le ministre des autels
+rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive,
+devant un Dieu qui déclare ne faire
+acception de personne<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Là, retentit l'oracle
+céleste qui ordonne de faire pour les autres
+ce que nous désirons pour nous mêmes<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom.
+II, 11. Eph. VI, 9. Coloss. III, 25. Jacob. 17, I.
+I. Petri, I, 13.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Math. VII, 12.</blockquote>
+
+<p>A la religion chrétienne seule est due la
+gloire d'avoir mis le foible à l'abri du fort.
+Elle établit au quatrième siècle le premier
+hôpital en Occident<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>; elle a travaillé persévéramment
+à consoler les malheureux,
+quels que fussent leur pays, leur couleur,
+leur religion. La parabole du Samaritain imprime
+aux persécuteurs le sceau de la réprobation<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>;
+c'est l'anathème lancé à jamais
+contre quiconque voudroit exclure du cercle
+de la charité un seul individu de l'espèce
+humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>V.</i> Mémoire sur différens sujets de littérature,
+par <i>Mongez</i>, Paris 1780, p. 14, et <i>Commentatio de
+vi quam religio christiana habuit</i>, par Pactz, in-4°,
+Gottingue 1799, p. 112 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> Les colons et leurs amis sont dans l'usage de
+répéter sans cesse les mêmes accusations, dont on a
+démontré, sans réplique, l'imposture. Ainsi Dumont,
+auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p. 308);
+et Bryan-Edwards (the History civil and commercial
+of the British colonies, etc., London 1801, t. II,
+p. 44), répètent que Las-Casas, évêque de Chiappa,
+a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour l'esclavage
+des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette
+calomnie; mon Apologie de Las-Casas est imprimée
+dans les Mémoires de l'Institut national, classé des
+sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et suiv.
+J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre?
+L'amour du Voyage à la Louisiane, B.D., vient de
+reproduire la même imposture. <i>V.</i> p. 105 et suiv.</blockquote>
+
+<p>J'appelle l'attention du lecteur sur des
+vérités de fait, attestées par l'histoire; c'est
+que le despotisme a communément l'impiété
+pour compagne; les défenseurs de l'esclavage
+sont presque tous irréligieux; les défenseurs
+des esclaves presque tous très-religieux.</p>
+
+<p>Le témoignage non suspect d'auteurs protestans,
+parmi lesquels on compte Dallas,
+reproche à leur clergé de négliger l'instruction
+des Nègres; et cette inculpation s'adresse
+particulièrement aux évêques de Londres
+qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>.
+Mais ces écrivains s'épuisent
+en éloges des missionnaires catholiques, et
+de quelques sociétés de <i>Dissenters</i>, tels que
+les Moraves surtout à Antigoa, et les Quakers
+ou <i>amis</i>, chez lesquels l'amour du prochain
+n'est pas une stérile théorie. Tous ont
+développé un zèle infatigable, pour amener
+les esclaves au christianisme et à la liberté.
+En faveur des enfants noirs, des écoles gratuites
+ont été établies à Philadelphie et
+ailleurs, par les <i>amis</i>; ceux-ci forment la
+majorité des comités disséminés dans les
+États-Unis pour l'abolition de l'esclavage;
+ces comités députent à une <i>convention</i> ou
+assemblée centrale, qui se tient en janvier à
+Philadelphie pour le même objet<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>. Les
+Quakers ont annuellement des réunions composées
+de représentans envoyés par leurs
+frères des diverses contrées. La session ne
+manque jamais, en terminant ses travaux,
+d'adresser à toute la secte une circulaire
+concernant les abus à combattre, les vertus
+à pratiquer, et toujours les esclaves noirs y
+sont recommandés à la charité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>V. Dallas</i>, t. II, p. 427 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer
+ma reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de
+ces conventions, qui, pendant plusieurs années, m'ont
+envoyé les procès-verbaux (Minutes of the proceding
+of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à <i>Philips</i>,
+libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre,
+m'a procuré, concernant la liberté des Noirs,
+divers opuscules rares et utiles; 3°. à l'excellent et savant
+Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque impériale,
+que personne ne peut connoître sans lui accorder
+son estime.</blockquote>
+
+<p>A la suite des éloges données par Dallas
+aux prêtres catholiques, il a inséré sa correspondance
+avec l'archevêque actuel de
+Tours: le prélat remarque, avec raison,
+qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office
+liturgique et à la prédication; ils y comprennent
+le soin des malades, l'éducation des
+enfans, la visite des familles<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. La religion
+catholique, plus qu'aucune autre, établit des
+rapports intimes et multipliés entre les pasteurs
+et leurs administrés. La pompe des cérémonies
+parle aux sens qui sont, si je puis
+m'exprimer ainsi, les portes de l'ame. D'après
+ces considérations, des écrivains protestans
+avouent, et Makintosch m'a répété, que les
+missionnaires catholiques sont bien autrement
+propres que les catholiques à faire des
+prosélytes parmi les Nègres, et à les consoler.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, p. 430 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Lorsque, pour avoir droit d'égorger les
+pauvres Indiens, les premiers conquérans
+de l'Amérique feignoient de douter qu'ils
+fussent hommes, une bulle du pape flétrit ce
+doute, et les conciles du Mexique sont, à
+cet égard, un monument honorable, pour le
+clergé de ces contrées. Dans un autre ouvrage<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>,
+que je me propose de publier, on
+ne lira pas sans attendrissement les décisions
+rendues contre l'esclavage des Nègres,
+par le collège des cardinaux<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a> et par la
+Sorbonne<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>. Dans son calendrier l'Eglise
+catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan,
+que les Nègres des dominations espagnoles
+et portugaises ont adopté pour patron.
+Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa
+vie dans Baillet, connu par la sévérité de
+sa critique; mais nous donnerons quelques
+détails sur un autre Noir, dont il n'a pas
+parlé; c'est un frère lai, de l'ordre des Récollets.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les
+séances de la classe des sciences morales et politiques
+de l'Institut national, en 1797.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> <i>V.</i> Dans la collection des Voyages d'<i>Astley,</i>
+t. Il, p. 154; et <i>Benezet,</i> p. 50, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> V. <i>Labat,</i> t. IV, p. 120.</blockquote>
+
+<p>Benoît de Palerme, nomme également
+<i>Benoît</i> de sainte <i>Philadelphie</i> ou de <i>santo
+Fratello;</i> Benoît le <i>Maure</i> et le saint <i>Noir,</i>
+était fils d'une Négresse esclave, et Nègre
+lui-même. Roccho Pirro, auteur de la <i>Sicitia
+sacra,</i> le caractérise en disant: «<i>Nigro
+quidem corpore sed candore animi proeclarissimus
+quem et miraculis Deus
+contestatum esse voluit</i>». Son corps étoit
+noir, mais Dieu a voulu que des miracles
+attestassent la candeur de son ame<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Les
+historiens célèbrent en lui, cet assemblage
+de vertus éminentes qui, contentes d'avoir
+Dieu seul pour témoin, se dérobent dans
+l'obscurité aux yeux des hommes, car elles
+sont silencieuses: le vice seul est bruyant,
+et communément un grand forfait cause
+plus de sensation dans le monde que mille
+bonnes actions. Quelquefois, cependant,
+soit édification, soit curiosité, les hommes
+tâchent de déchirer le voile modeste dont
+elles s'enveloppent, et c'est par là que Benoît
+le Maure ou le saint Noir, est échappé à
+l'oubli; il décéda à Palerme, en 1589, où son
+corps et sa mémoire sont révérés. Ce culte,
+autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement
+en 1743, par un décret de la
+congrégation des rites, qu'on peut lire dans
+Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de
+Wading<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>, obtiendra bientôt plus de solennité,
+si, comme l'annonçoient les gazettes
+au commencement de 1807, on s'occupe de
+sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>,
+Gravina<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>, et beaucoup d'autres
+écrivains, s'étendent en éloges sur le vénérable
+Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques,
+où malgré leur abondance, il y
+a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa vie
+écrite en italien par <i>Tognoletti</i>, en espagnol
+par <i>Mataplana.</i></p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> V. <i>Sicilia sacra, etc., auctore</i> don. Roccho
+Piiro, <i>edit.</i> studio Anton. Mongitores, 2 vol,
+in-fol., <i>Panormi</i> 1733, t. I, p. 207.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Annales Minorum</i>, etc., continuati à F. Jo.
+<i>Maria di Ancona, in-fol.,</i> 20 mai 1745, t. XIX,
+p. 201 et 202.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> V. <i>Martyrologium franciscanum cura et labore
+Arturi, etc., in-fol.,</i> Paris 1638, p. 32.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> <i>Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora
+sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc.,
+religionum stata, in-</i>4°, <i>Coloniae Agrippinae</i> 1638,
+p, 88.</blockquote>
+
+<p>Les esclaves, en général, ont plus de
+moralité chez les Espagnols et les Portugais,
+parce qu'on les associe aux bienfaits de la
+civilisation, et qu'on ne les accable pas de
+travail. La religion s'interpose toujours entre
+eux, et les propriétaires qui résidant presque
+tous sur leurs habitations, voient par
+leurs propres yeux et non par ceux des régisseurs.</p>
+
+<p>Au Brésil, les curés, constitués de
+droit les défenseurs des Nègres, peuvent
+forcer légalement des colons trop durs à les
+vendre ailleurs, et du moins ces esclaves
+courent la chance d'un mieux être.</p>
+
+<p>Chez les Espagnols, les affranchissemens
+ne peuvent être refusés, en payant une somme
+fixée par la loi. Au moyen de leurs économies,
+les esclaves peuvent acheter un jour
+de chaque semaine, ce qui leur facilitant
+l'achat d'un second, d'un troisième, enfin
+de toute la semaine, leur donne la liberté
+complète.</p>
+
+<p>En 1765, les papiers anglais citèrent,
+comme chose remarquable, l'ordination d'un
+Nègre, par le docteur Keppel, évêque
+d'Exeter<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Chez les Espagnols, plus encore
+chez les Portugais, c'est chose assez
+commune. L'histoire du Congo, parle d'un
+évêque noir, qui avoit fait ses études à
+Rome<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> V. <i>Gentleman magazine,</i> t. XXV, année 1765,
+p. 145.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> V. <i>Prevot,</i> Hist. générale des Voyages, t. V,
+p. 53.</blockquote>
+
+<p>Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens
+de qualité de ce pays, envoyés en Portugal,
+du temps du roi Emmanuel, y suivirent les
+universités avec distinction, et plusieurs
+d'entre eux furent promus au sacerdoce<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>.
+Le gouvernement portugais a toujours insisté
+pour que le clergé séculier et régulier,
+de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le
+chapitre primatial de Goa, composé surtout
+de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de
+Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui
+vient de publier son voyage dans l'Indoustan,
+visita cette ville; mais il a soin d'observer
+que c'est une infraction au voeu prononcé du
+gouvernement<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire du Portugal, par <i>La Clede</i>, 2 vol.
+in-4°, Paris 1735, t. I, p. 594, 95.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans l'Indoustan, par <i>Perrin</i>, in-8°,
+Paris 1807, t. I, p. 164.</blockquote>
+
+<p>A la fin du dix-septième siècle, l'escadre
+de l'amiral du Quesne vit aux îles du Cap-Vert,
+un clergé catholique nègre, à l'exception
+de l'évêque et du curé de Saint-Yago<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.
+De nos jours, Barrow, et Jacquemin,
+sacré évêque de Cayenne, ont trouvé
+le même état de choses<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal d'un Voyage aux Indes orientales,
+sur l'escadre de <i>du Quesne</i>, en 1690, etc., 3 vol. in-12,
+Rouen 1721, t. I, p. 193; et Relation du Voyage et
+retour des Indes orientales, pendant les années 1690
+et 1691, par <i>Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin</i>,
+garde-marin, servant sur le bord de M. <i>du
+Quesne</i>, etc., in-12, Paris, p. 30.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> <i>Barrow</i>, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.</blockquote>
+
+<p>Liancourt et cent autres Européens, ont
+visité, à Philadelphie, une église africaine,
+dont le ministre est pareillement un Nègre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>.
+Parkinson, écrivain postérieur à
+Liancourt, dit qu'il y a beaucoup de prédicateurs
+nègres, et que l'un d'eux est renommé
+pour son éloquence<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans les États-Unis d'Amérique,
+par la <i>Rochefoucaut-Liancourt</i>, in-8°, Paris au 8,
+t. VI, p.334.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>V.</i> A tout in America, etc., by <i>Wil. Parkinson</i>,
+2 vol. in-8°, London 1805, t. II, p. 459.</blockquote>
+
+<p>Si l'on considère que l'esclavage suppose
+tous les crimes de la tyrannie, et qu'il enfante
+communément tous les vices; que les
+vertus peuvent difficilement éclore parmi des
+hommes à qui l'on n'en tient aucun compte,
+aigri par le malheur, entraînés à la, corruption
+par l'exemple de tous les forfaits, repoussés
+de tous les rangs honorables ou supportables
+de la société, privés d'instruction
+religieuse et morale, constitués dans l'impossibilité
+d'acquérir des connoissances, sinon
+en luttant contre tous les obstacles qui
+s'opposent au développement de leur intelligence,
+on aura lieu d'être surpris que plusieurs
+se soient signalés par des qualités estimables.
+A leur place peut-être eussions-nous
+été moins bons quel les bons d'entre
+eux, et pires que les mauvais. Les mêmes
+réflexions s'appliquent aux Parias du continent
+asiatique, vilipendés par les autres
+castes; aux Juifs de toutes couleurs (car il y
+en a aussi de noirs à Cochin)<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>, dont l'histoire,
+depuis leur dispersion, n'est guère
+qu'une sanglante tragédie; aux catholiques
+Irlandais, frappés comme les Nègres d'une espèce
+de code noir (the popery Law). Déjà on
+s'est permis une assimilation également outrageante
+pour les habitans de l'Afrique et de
+l'Irlande, en soutenant que tous étoient des
+hordes brutes, que partant incapables de se
+gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme
+les autres devoient être soumis irrévocablement
+au sceptre de fer, que depuis des siècles
+étend sur eux le gouvernement britannique<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>.
+Cette tyrannie infernale existera
+jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où
+les braves enfans d'Erin releveront l'étendard
+de la liberté, avec la sublime invocation des
+Américains, appel à la justice du ciel, <i>an
+appel to heaven.</i> Ainsi, Irlandais, Juifs et
+Nègres, vos vertus, vos talens vous appartiennent;
+vos vices sont l'ouvrage de nations
+qui se disent chrétiennes; et plus on dit de
+mal de ceux-là, plus on inculpe celles-ci.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voyez sur cet objet une dissertation curieuse,
+en hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la
+société de Flessingue. Verhandelingen vitgegeven
+door het zeeuwsch, genootschap der wetenschappen
+te. Vlissingen, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> <i>V.</i> Dans les <i>Pieces of irish history,</i> ouvrage
+intéressant, publié par <i>Mac-Nevem,</i> in-8º, New-York
+1807, un morceau curieux, par <i>Emett,</i> son
+ami, intitulé: Part of an Essay towards the history of
+Ireland, p. 2. <i>V.</i> aussi les Memoirs of <i>Wil. Sampson,</i>
+in-8º, New-York 1807.</blockquote>
+<br><br>
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+
+<h3>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Qualités morales des Nègres.<br>
+Amour du travail, courage, bravoure, tendresse<br>
+paternelle et filiale, générosité, etc.</i></p>
+
+<p>
+Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne
+sont point étrangers à mon ouvrage, seulement
+ils sont une surabondance de preuves;
+car j'aurois pu aborder brusquement la question,
+et par une multitude de faits revendiquer
+l'aptitude des Nègres aux vertus et
+aux talens: les faits répondent à tout.</p>
+
+<p>On accuse les Nègres d'être paresseux.
+Bosman, pour le prouver, dit «qu'ils sont
+dans l'usage de demander, non pas, comment
+vous portez-vous? mais comment
+avez-vous reposé<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>?» Ils ont pour maxime,
+qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis
+que debout, debout que marcher; et depuis
+que nous les rendons si malheureux, ils
+ajoutent le proverbe indien: Qu'être mort est
+encore préférable à tout cela. Cette accusation
+d'indolence, qui a quelque chose de
+vrai, est souvent exagérée: elle est exagérée
+dans la bouche de ces hommes habitués à
+manier un fouet sanglant pour conduire les
+esclaves à des travaux forcés: elle est vraie
+en ce sens, que des hommes ne peuvent pas
+avoir une grande propension au travail, soit
+lorsqu'il n'ont aucune propriété, pas même
+celle de leur personne, et que les fruits de
+leurs sueurs alimentent le luxe ou l'avarice
+d'un maître impitoyable, soit lorsque dans
+des contrées favorisées par la nature, ses
+productions spontanées, ou un travail facile
+fournissent abondamment à des besoins qui
+n'ont rien de factice. Mais Noirs ou Blancs,
+tous sont laborieux, quand ils sont stimulés
+par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le
+plaisir. Tels sont les Nègres du Sénégal, qui
+travaillent avec ardeur, dit Pelletan, parce
+qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions
+et leurs, jouissances. Depuis la suppression
+de la traite, ajoute-t-il, les Maures ne
+font plus de courses sur les Nègres, les villages
+se reconstruisent et se repeuplent<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> <i>V</i> Voyage en Guinée, par <i>Bosman,</i> Utrecht
+1705, p. 131.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal,
+par <i>Pelletan</i>, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.</blockquote>
+
+<p>Tels les laborieux habitans d'Axim, sur
+la côte-d'or, que tous les voyageurs se plaisent
+à décrire<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>. Les Nègres du pays de
+Boulam, que Beaver cite comme endurcis
+au travail<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>; ceux du pays de Jagra, renommés
+par une activité, qui enrichit leur
+contrée<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>; ceux de Cabomonte et de Fida
+ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire
+de Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu
+en leur faveur: avares de leur sol, à
+peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer
+entre les diverses propriétés; ils
+récoltent aujourd'hui, le lendemain ils ensemencent
+la même terre sans la laisser reposer<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t. IV, p. 17.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> V. <i>Beaver</i>, p. 383.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. II, p. 332.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> V. <i>Bosman</i>, lettre 18.</blockquote>
+
+<p>Les Nègres, trop sensibles à l'attrait
+du plaisir auquel ils résistent rarement,
+savent, néanmoins, supporter la douleur
+avec un courage héroïque, et que peut-être
+il faut attribuer en partie à leur athlétique
+constitution. L'histoire retentit des traits de
+leur intrépidité, au milieu des plus horribles
+supplices; la cruauté des Blancs a multiplié
+les expériences à cet égard. Le regret de la
+vie pourroit-il exister, lorsque l'existence
+elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle?
+On a vu des esclaves, après plusieurs jours
+de tortures non interrompues, aux prises
+avec la mort, converser froidement entre
+eux, et même rire aux éclats<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> <i>Labat</i>, IV, p. 183.</blockquote>
+
+<p>Un Nègre, condamné au feu à la Martinique,
+et très-passionné pour le tabac, demande
+une cigare allumée, qu'on lui place
+dans la bouche: il fumoit encore, dit Labat,
+lorsque déjà ses membres étoient attaqués
+par le feu.</p>
+
+<p>En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent,
+ayant Tucky à leur tête; leurs
+vainqueurs allument les bûchers, et tous les
+condamnés vont gaiement au supplice. L'un
+d'eux avoit vu de sang froid ses jambes réduites
+en cendres; une de ses mains se dégage,
+parce que le brasier avoit consumé les liens
+qui l'attachoient; de cette main il saisit un
+tison, et le lance au visage de l'exécuteur<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> V. <i>Bryant-Edwards</i>, Hist. des Indes occidentales;
+et Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque
+étoit encore soumise aux Espagnols,
+une partie des esclaves avoient reconquis
+leur indépendance, sous la conduite de Jean
+de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils devinrent
+formidables, quand ils eurent élu
+pour chef Cudjoe, dont le portrait est inséré
+dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également
+valeureux, habile et entreprenait,
+établit, en 1730, une confédération entre
+toutes les peuplades de Marrons, fit trembler
+les Anglais, et les réduisit à faire un traité,
+par lequel reconnoissant la liberté de ces
+Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion
+du territoire de la Jamaïque<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.</blockquote>
+
+<p>L'historien portugais Barros dit, quelque
+part, que même aux soldats suisses, il préféreroit
+des Nègres. Pour rehausser l'éloge
+de ceux-ci, il alloit prendre dans l'Helvétie le
+point de comparaison qui étoit à ses yeux le
+plus honorable. Parmi les traits de bravoure
+qu'a receuillis le P. Labat, un des plus signalés
+arriva lors du siège de Carthagène:
+toutes les troupes de ligne avoient été repoussées
+à l'attaque du fort de la Bocachique;
+les Nègres, amenés de Saint-Domingue,
+l'assaillirent avec une impétuosité qui força
+les assiégés à se rendre<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> <i>Labat</i>, t. IV, p. 184.</blockquote>
+
+<p>En 1703, les Noirs prirent les armes pour
+la défense de la Guadeloupe, et firent plus
+que le reste des troupes françaises. Dans le
+même temps ils défendirent la Martinique,
+contre les Anglais<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>. On se rappelle la
+conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés,
+au siège de Savannah, à la prise de
+Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés
+aux troupes françaises, ils en ont partagé
+les dangers et la gloire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> <i>V</i>. Le Mémoire pour le nommé <i>Roc</i>, Nègre,
+contre le sieur <i>Poupet</i>, par <i>Poncet de la Grave</i>,
+<i>Henrion de Pancey</i> et de <i>Foisi</i> in-8°, Paris 1770,
+p. 14.</blockquote>
+
+<p>Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko,
+vendu à Surinam. Madame Behn avoit été
+témoin de ses infortunes; elle avoit vu la
+loyauté et le courage des Nègres en contraste
+avec la bassesse et la perfidie de leurs
+oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle
+composa son <i>Oronoka.</i> Il est à regretter que
+sur un canevas historique, elle ait brodé un
+roman. Le simple récit des malheurs de ce
+nouveau Spartacus, et de ses compagnons,
+eût suffi pour attendrir les lecteurs.</p>
+
+<p>Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé
+dans toutes les histoires du Brésil, auquel
+Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon)
+accorde tant d'esprit et de sagacité. D'esclave,
+Henri Diaz devint colonel d'un régiment
+de fantassins de sa couleur. Ce régiment,
+composé de Noirs, existe encore dans
+l'Amérique portugaise, sous le nom de <i>Henri
+Diaz.</i> Les Hollandais, alors possesseurs du
+Brésil, en vexoient les habitans. A cette
+occasion La Clede se répand en réflexions sur
+l'impolitique des conquérans qui, au lieu de
+faire aimer leur domination, aggravent le
+joug, fomentent des haines, et amènent tôt
+ou tard des réactions funestes à ceux-ci,
+et utiles à la liberté des peuples. En 1637,
+Henri Diaz se joignit aux Portugais, pour
+chasser les Hollandais. Ceux-ci, assiégés dans
+la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent
+repoussés avec grande perte, par le général
+nègre; il prit d'assaut un fort qu'ils
+avoient élevé à quelque distance de cette
+ville. A l'habileté dans la tactique, aux ruses
+de guerre par lesquelles il déconcertait souvent
+les généraux hollandais, il joignoit le
+courage le plus audacieux. Dans une bataille
+où la supériorité du nombre faillit l'accabler,
+s'apercevant que quelques-uns de ses
+soldats commençoient à foiblir, il s'élance
+au milieu d'eux en criant; <i>Sont-ce là les
+vaillans compagnons de Henri Diaz?</i> Son
+discours et son exemple leur infuse, dit un
+historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi
+qui déjà se croyoit vainqueur, est chargé
+avec une impétuosité qui l'oblige à se replier
+précipitamment dans la ville. Henri Diaz
+force Arecise à capituler, Fernanbouc à se rendre,
+et détruit entièrement l'armée batave.
+Au milieu de ses exploits, en 1645,
+une balle lui perce la main gauche; afin de
+s'épargner les longueurs d'un pansement, il
+la fait couper, en disant que chaque doigt de
+la droite lui vaudra une main pour combattre.
+Il est à regretter que l'histoire ne nous dise
+pas où, quand et comment mourut ce général.
+Menezes exalte son expérience consommée,
+et s'extasie sur ces Africains tout à
+coup transformés en guerriers intrépides<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a><p><i>V</i>. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas,
+por <i>Francisco de Briio Freyre</i>, in-fol., Lisbon 1675,
+1. VIII, p. 610; et l. IX, n° 762. Istoria delle guerre
+di Portogallo, etc., di <i>Alessandro Brandano</i>, in-4°,
+Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.</p>
+
+<p>Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal
+<i>P. F. G. Jioseppe</i>, di santa Theresa Carmelitano,
+in-fol., Roma 1698, Iª parte, p. 133 et 183; IIª
+parte, p. 103 et suiv.</p>
+
+<p><i>Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore</i> Fernando
+de Menezes, <i>comité Ericeyra</i>, 2 vol. in-4°,
+<i>Ulyssippone</i> 1734, p. 606, 635, 675, etc. La Clede,
+histoire du Portugal, etc., <i>Passim</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Il étoit homme de couleur cet infortuné
+Ogé, digne d'un meilleur sort, qui se sacrifia
+pour assurer à ses frères mulâtres et nègres
+libres, tous les avantages qu'on pouvoit
+se promettre du décret du 15 mai, rendu
+par l'assemblée constituante, décret qui, sans
+rien brusquer, eût graduellement amené dans
+les colonies un ordre de choses conforme à
+la justice. Indigné de la perversité des colons,
+qui non-seulement empêchoient la publication
+de cette loi, mais qui avoient même
+surpris au gouvernement la défense d'embarquer
+des Nègres ou sang-mêlés, il prend la
+résolution de retourner aux Antilles. L'auteur
+de cet ouvrage, si souvent accusé de
+l'avoir engagé à partir, lui représente en vain
+qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre
+par une démarche précipitée, le succès
+d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé
+trouve moyen, en 1791, de repayer par
+l'Angleterre et le continent américain, à
+Saint-Domingue: il demande l'exécution des
+décrets; on repousse ses réclamations dictées
+par la raison, et sanctionnées par l'autorité
+nationale: les partis s'aigrissent, on
+en vient aux mains; Ogé est livré perfidement
+par le gouvernement espagnol. Son procès
+s'instruit en secret, comme dans les tribunaux
+de l'inquisition, il demande un défenseur,
+on le lui refuse: treize de ses compagnons
+sont condamnés aux galères, plus
+de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la
+roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre
+de la distinction entre le lieu du supplice
+des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un
+rapport où ces faits sont discutés avec impartialité,
+après avoir justifié Ogé, Garran
+conclut par ces mots: «On ne pourra refuser
+des larmes à sa cendre, en abandonnant
+ses bourreaux au jugement de l'histoire<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue,
+par <i>Garran</i>, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798),
+t. II, p. 63 et suiv. p. 73.</blockquote>
+
+<p>Il étoit homme de couleur ce Saint-George
+qu'on appeloit le <i>Voltaire</i> de l'équitation,
+de l'escrime, de la musique instrumentale.
+Reconnu pour le premier entre les amateurs,
+on le plaçoit dans le second ou le troisième
+rang parmi les compositeurs; quelques <i>concertos</i>
+de sa façon sont encore estimés. Quoiqu'il
+fût le héros de la gymnastique, etc. etc.
+il est difficile de croire avec ses admirateurs,
+qu'il tiroit à balle franche sur une balle lancée
+en l'air, et l'atteignoit.</p>
+
+<p>Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade
+étoit le plus beau, le plus fort, le
+plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs
+généreux, bon citoyen, bon ami<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>. Tout
+ce qu'on appelle gens du bon ton, c'est-à-dire,
+gens frivoles, le regardoient comme un
+homme accompli; c'étoit l'idole des sociétés
+d'agrémens. Lorsqu'il <i>tira</i> avec la chevalière
+d'Eon, ce fut presque une affaire d'État,
+parce qu'alors l'État étoit nul pour le public.
+Quand Saint-George, cité comme la plus
+forte épée connue, devoit faire des armes
+on de la musique, la gazette l'annonçoit aux
+oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret
+faisoient accourir tout Paris. Ainsi autrefois
+on affluoit à Séville quand la confrérie
+des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais
+qui n'existe plus faute de sujets, formoit, à
+certains jours de fêtes, de brillantes cavalcades
+où ils faisoient des évolutions et des
+tours d'adresse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> <i>V</i>. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich
+jon friibling and sommer 1799, von <i>Ernst Moritz
+Arndt</i>, 3 vol. in-8°, Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Note communiquée par mon ami de <i>Lasteyrie</i>,
+qui a fait en Espagne plusieurs voyages scientifiques
+dont on attend l'impression, et qui justifieront les espérances
+du public.</blockquote>
+
+<p>Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on
+bon joueur de quilles vaille autant qu'un bon
+poëte; mais tous les talens aimables valent-ils
+un talent utile? Quel dommage qu'on
+n'ait pas dirigé les heureuses dispositions de
+Saint-George vers un but qui lui eû mérité
+l'estime et la reconnoissance de ses concitoyens!
+Hâtons-nous cependant de rappeler,
+qu'enrôlé sous les drapeaux de la république,
+il servit dans les armées françaises.</p>
+
+<p>Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas,
+qui avec quatre cavaliers attaqua, près de
+Lille, un poste de cinquante Autrichiens,
+en tua six, et fit seize prisonniers. Longtemps
+il commanda une légion à cheval,
+composée de Noirs et de sang-mêlés, qui
+étoient la terreur des ennemis... A l'armée
+des Alpes, il monta au pas de charge le
+Saint-Bernard, hérissé de redoutes, s'empara
+des canons qu'il dirigea sur le champ
+contre l'ennemi. D'autres déjà ont raconté
+les exploits qui l'ont signalé en Europe et en
+Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte.
+A son retour, il eut le malheur de tomber
+entre les mains du gouvernement napolitain,
+qui, pendant deux ans, le retint dans les
+fers avec Dolomien. Alexandre Dumas, général
+de division, nommé par l'Empereur,
+l'Horatius-Coclès du Tyrol, est mort en
+1807.</p>
+
+<p>Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue,
+partisan d'une mauvaise cause, lorsqu'il
+a combattu contre la liberté des hommes de
+sa couleur; mais qui, renommé peur sa bravoure,
+reçut à Londres un accueil si distingué.
+Le gouvernement britannique vouloit
+lui confier le commandement d'une compagnie
+de sang-mêlés, destinés à protéger les
+quartiers éloignés de la colonie de Surinam.
+En 1800 il repasse aux Antilles: un dédain
+humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son
+coeur s'indigne; il excite une insurrection
+pour protéger ses frères contre les colons qui
+faisaient avorter les Négresses à force de
+travail, et vouloient vendre les Nègres libres;
+bientôt il est pris, renvoyé à Londres,
+et renfermé à Newgate<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> <i>V</i>. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique
+en 1771. Fait prisonnier en se battant
+contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant,
+il s'empare du bâtiment qui le conduisoit
+en Angleterre, et l'amène à Brest.</p>
+
+<p>A la plus heureuse physionomie réunissant
+l'aménité du caractère et un esprit fin que
+la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper
+le siége législatif à côté de l'estimable
+Tomany. Tel étoit Mentor, dont la conduite
+postérieure a peut-être profané ces brillantes
+qualités; il a été tué à Saint-Domingue.</p>
+
+<p>Il avoit porté les chaînes de l'esclavage
+ce Toussaint-Louverture, étant hattier sur
+l'habitation Breda, au géreur de laquelle
+il envoya des secours pécuniaires. Tant de
+preuves ont mis en évidence sa bravoure et
+celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur,
+que personne ne la conteste. Sous
+ce rapport, Toussaint est comparable au
+Cacique Henri, dont on peut lire la vie dans
+Charlevoix. J'ai en communication d'un manuscrit
+intitulé: <i>Réflexions sur l'état actuel
+de la colonie de Saint-Domingue,
+par Vincent, ingénieur</i>. Voici le portrait
+qu'il trace du général nègre;</p>
+
+<p>«Toussaint, à la tête de son armée, se
+trouve l'homme le plus actif et le plus infatigable
+dont on puisse se faire une idée.
+L'on peut rigoureusement dire qu'il est
+partout où un jugement sain et le danger
+lui font croire que sa présence est nécessaire.
+Le soin particulier de toujours tromper
+sur sa marche les hommes mêmes dont
+il a besoin, et auxquels on croit qu'il accorde
+une confiance qui n'est cependant à
+personne, fait qu'il est également attendu
+tous les jours dans les chefs-lieux de la
+colonie. Sa grande sobriété, la faculté
+donnée à lui seul de ne jamais se reposer,
+l'avantage qu'il a de reprendre le travail
+du cabinet après de pénibles voyages, de
+répondre à cent lettres par jour, et de lasser
+habituellement cinq secrétaires en font
+un homme tellement supérieur à tout ce
+qui l'entoure, que le respect, la soumission
+pour lui vont jusqu'au fanatisme dans
+le très-grand nombre de têtes. L'on peut
+même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui
+n'a pris sur une masse d'hommes
+ignorans le pouvoir qu'a pris le général
+Toussaint sur ses frères».</p>
+
+<p>L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint
+est doué d'une mémoire prodigieuse; qu'il
+est bon père, bon époux; que ses qualités
+civiques sont aussi sûres que sa vie politique
+est astucieuse et coupable.</p>
+
+<p>Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue,
+et son zèle lui avoit mérité l'épithète
+de <i>capucin</i>, de la part de gens à qui on
+pouvoit en donner une autre. Avec moi, il
+entretint une correspondance dont le but
+étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux.
+Plusieurs partirent sous la direction
+de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour
+Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à
+cette mission pénible. Toussaint,
+égaré par les suggestions de quelques moines
+dissidens, lui suscita des tracasseries, quoiqu'il
+eût précédemment félicité la colonie,
+de son arrivée, par une proclamation solennelle.
+Que Toussaint ait été cruel, hypocrite
+et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres
+associés à ses opérations, je ne prétends
+pas le nier; mais les Blancs....... Ne jugeons
+pas une cause sur l'audition d'une seule
+partie. Un jour peut-être les Nègres écriront,
+imprimeront à leur tour, ou l'impartialité
+guidera la plume de quelque Blanc. Les faits,
+récens sont, dit-on, le domaine de l'adulation
+et de la satire. Tandis que des gens le
+peignent, sans restriction, sous des couleurs
+odieuses, par un autre excès Whitchurch,
+dans son poëme d'<i>Hispaniola</i>, en fait un
+héros<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Quoique Toussaint soit mort, la
+postérité qui rectifie, casse ou confirme les
+jugemens des contemporains, n'est peut-être
+pas encore arrivée pour lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> <i>V</i>. Hispaniola a poem, by <i>Samuel Whitchurch</i>,
+in-12, London 1805.</blockquote>
+
+<p>Terminons ce chapitre par un trait extrêmement
+curieux que fournit le courage d'un
+Nègre.</p>
+
+<p>Le pape Pie II, voulant punir Cantelino,
+duc de Sora, envoya contre lui une
+armée sous les ordres du général Napoléon,
+de la famille des Ursins, qui déjà s'étoit distingué
+par ses exploits en commandant les
+troupes vénitiennes. Napoléon s'empare de
+la ville de Sora, mais il éprouve une résistance
+opiniâtre de la citadelle, défendue par
+sa position sur un rocher très-élevé, dans
+une île du Garillan. Après plusieurs jours de
+siége, une tour s'écroule sous le ravage des
+bombes. Alors un <i>Nègre</i>, qui, après avoir
+été domestique du général, étoit devenu soldat,
+dit à ses camarades: La citadelle est à
+nous, suivez-moi. Il jette avec force sa lance
+sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit
+les eaux à la nage, reprend son arme et
+monte à l'assaut. Son exemple est imité d'une
+foule de soldats dont deux périssent entraînés
+par le courant; tous gravissent à sa suite.
+Les assiégés accablés de douleur, le sont
+plus encore de honte d'être vaincus par une
+troupe de soldats, tous nus et dirigés par un
+Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable
+à la postérité, dit l'historien Gobellin<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>
+qui mérite, ainsi que le P. Tuzii<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>,
+le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux
+Africain, auquel on dut la conquête de
+la citadelle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> V. <i>Pii secundi, pontificis maximi, commentarii,
+etc., a </i>Joan. Gobellino<i> compositi, etc., in-4°,
+Roma</i> 1584, lib. V, p. 259; et lib. XII, p. 575 et seq.
+On prétend que ces commentaires ont été composés
+par Pie II lui-même, et que <i>Gobellin</i> n'a été que
+prête-nom.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>V</i>. Memorie istoriche massimamente sacre della
+citta di Sora, dal <i>padr. Fr. Tuzii</i>, in-4°, Roma 1727,
+part. II, lib. VI, p. 116 et seq.</blockquote>
+<br><br>
+
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<h3>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Continuation du même sujet</i>.</p>
+
+
+<p>La loyauté est la compagne inséparable de
+la véritable bravoure; les faits qui suivent
+mettront en parallèle à cet égard les Blancs
+et les Noirs. Le lecteur équitable tiendra la
+balance.</p>
+
+<p>Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant
+près d'un siècle, épouvanté Saint-Domingue.
+Le plus impérieux des gouverneurs,
+Bellecombe, fut obligé, en 1785, de capituler
+avec eux; ils n'étoient cependant que
+cent vingt-cinq hommes de la partie française,
+et cinq de la partie espagnole; c'est le
+planteur Page qui nous le répète<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>. A-t-on
+jamais ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation,
+ces hommes contre lesquels on ordonnoit
+des battues comme on en fait contre les
+Loups?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> <i>V.</i> Traité d'économie politique et de commerce
+des colonies, etc., par <i>Page</i>, in-8°, IIe partie, Paris
+1802, p. 27.</blockquote>
+
+<p>En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix
+avec les Caraïbes noirs de Saint-Vincent,
+qui sont connus pour être braves jusqu'à la
+témérité, et plus actifs, plus industrieux que
+les Caraïbes rouges, on dirigea contre ceux
+de la Martinique une expédition injuste, et
+qui échoua: au lieu de s'irriter, l'année suivante
+ils eurent l'indulgence d'acquiescer à
+la paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se
+lisent pas dans l'histoire des nations civilisées<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Martinique, par <i>Chanvalon</i>,
+in-4°, p. 39 et suiv.</blockquote>
+
+<p>En 1726, les Marrons de Surinam, que
+la férocité des colons avoit portés au désespoir,
+conquirent leur liberté, et forcèrent
+leurs oppresseurs à traiter avec eux de peuple
+à peuple; ils observèrent religieusement
+les conventions. Les colons méritent-ils le
+même éloge? Après de nouvelles querelles,
+ceux-ci voulant négocier la paix, demandent
+une conférence aux Nègres, qui l'accordent,
+et stipulent pour préliminaire, qu'on leur enverra,
+parmi beaucoup d'objets utiles, de
+bonnes armes à feu et des munitions. Deux
+commissaires hollandais partent avec leur
+escorte, et se rendent au camp des Nègres:
+le capitaine Boston, qui les commandoit,
+s'aperçoit que les commissaires n'apportent
+que des bagatelles, des ciseaux, des peignes,
+de petits miroirs, mais point d'armes à feu,
+ni de poudre; d'une voix de tonnerre il leur
+dit: Les Européens pensent-ils que les Nègres
+n'ont besoin que de peignes et de miroirs?
+un seul de ces meubles nous suffit à tous; au
+lieu qu'un seul baril de poudre offert par les
+Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on
+avoit en nous.</p>
+
+<p>Les Nègres cependant, loin de céder au
+sentiment d'une légitime indignation contre
+un gouvernement qui manquoit à ses engagemens,
+lui accordent une année pour délibérer
+et choisir la paix ou la guerre. Ils
+fêtent de leur mieux les commissaires, leur
+prodiguent une bienveillance hospitalière,
+et les renvoient en leur rappelant, que les colons
+de Surinam étoient eux-mêmes les artisans
+de leurs désastres par l'inhumanité
+avec laquelle ils traitoient leurs esclaves<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>.
+Stedman, à qui nous devons ces détails,
+ajoute que les champs de cette république de
+Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de
+plantaniers et de manioc.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> <i>Stedman</i>, t. I, p. 88 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent
+des Nègres, rendent justice à leur naturel
+heureux et à leurs vertus. Il est même
+des partisans de l'esclavage à qui la force de
+la vérité arrache des aveux en leur faveur.
+Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque,
+Long, qui admire chez plusieurs un excellent
+caractère, un coeur aimant et reconnoissant;
+chez tous la tendresse paternelle
+et filiale portée au suprême degré<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> <i>V. Long</i>, t. II, p. 416.</blockquote>
+
+<p>2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs
+de la pauvre et décrépite Irrouba, est
+sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer
+le colon féroce dont elle avoit été la mère
+nourricière<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a><p><i>V.</i> Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802,
+par <i>Duvallon</i>, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons
+voir la centenaire, dit quelqu'un de la compagnie,
+et l'on s'avança jusqu'à la porte d'une petite
+hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une vieille
+Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit
+pliée en double, et obligée de s'appuyer sur les bordages
+de sa cabane, pour recevoir la compagnie assemblée
+à sa porte, et en outre presque sourde, mais
+ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus
+extrême dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout
+ce qui l'entouroit, ayant à peine quelques haillons
+pour la couvrir, et quelques tisons pour la rechauffer,
+dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la
+vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes
+occupée à faire cuire un peu de riz à l'eau pour
+son souper, car elle ne recevoit de ses maîtres aucune
+subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses anciens
+services le requéroient. Elle étoit, au surplus,
+abandonnée à elle-même, et dans cet état de liberté
+que la nature, épuisée en elle, avoit obligé ses maîtres
+à lui laisser, et dont en conséquence elle lui étoit plus
+redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur,
+qu'indépendamment de ses longs services, cette femme,
+presque centenaire, avoit anciennement nourri de son
+lait deux enfans blancs, parvenus à une parfaite croissance,
+et morts avant elle, les propres frères d'un de
+ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille
+l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant
+(suivant l'usage des Nègres de Guinée), avec un air de
+bonhomie et de simplesse vraiment attendrissant: Eh
+bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la couverture
+de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva
+les yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée
+de la main. J'y songerai, dit-il.&mdash;Tu y songeras! tu
+me dis toujours cela, et rien ne se fait.&mdash;N'as-tu
+pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses petits-fils),
+qui pourroient bien arranger la cabane.&mdash;Et
+toi, n'es-tu pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils
+toi-même? Tiens, ajouta-t-elle, en le prenant par le
+bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et vois-en
+par toi-même les ouvertures; <i>aye donc pitié</i>, mon
+fils, de la vieille Irrouba, et fais au moins réparer le
+dessus de son lit; c'est tout ce qu'elle te demande, et
+le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit ce lit? Hélas!
+trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et
+sur lesquels étoit étendue une couche de cette espèce
+de plante parasite du pays, nommée <i>barbe-espagnole</i>.
+Le toit de la cabane est entr'ouvert, la bise et la pluie
+fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit
+tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!</p>
+
+<p>Robert.</p></blockquote>
+
+<p>Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent
+des Nègres, Hilliard-d'Auberteuil,
+Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer,
+Ramsay, Horneman, Pinkard, Robin, etc.,
+et surtout Clarkson, qui, ainsi que Wilberforce,
+s'est immortalisé par ses ouvrages et
+son zèle dans la défense des Africains. George
+Robert, navigateur anglais, pillé par un corsaire
+son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean,
+l'une de l'archipel du Cap-Vert; il est
+secouru par les Nègres. Un pamphlétaire
+anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en
+atténuer le mérite, en disant que l'état de
+George Robert auroit touché un tigre<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>.
+Durand préconise la modestie, la chasteté
+des épouses négresses, et la bonne éducation
+des Mulâtres à Gorée<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. Wadstrom, qui
+se loue beaucoup de leur accueil, leur croit
+une sensibilité affectueuse et douce, supérieure
+à celle des Blancs. Le capitaine Wilson,
+qui a vécu chez eux, vante leur constance
+en amitié; ils pleuroient à son départ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'esclavage en général, et particulièrement,
+etc., p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage au Sénégal, par <i>Durand</i>, in-4°,
+Paris 1802, p. 568 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement
+avoient suivi à la Louisiane, leurs
+maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le
+suivant, que j'emprunte de Robin, sont des
+matériaux pour comparer, au moral, les
+Noirs et les Blancs.</p>
+
+<p>Un esclave avoit fui; le maître promet
+douze piastres à qui le ramenera. Il est ramené
+par un autre Nègre qui refuse la récompense,
+et demande seulement la grâce
+du déserteur. Le maître l'accorde, et garde
+les douze piastres. L'auteur du voyage pense
+que le maître avoit l'ame d'un esclave, et le
+Nègre l'ame d'un maître<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> V. <i>Robin</i>, t. II, p. 203 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Pour la bonté naturelle des Nègres, après
+tant d'autres témoins incontestables, on peut
+encore citer le respectable Niebuhr, qui,
+dans le Musée allemand<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>, s'exprime
+ainsi:</p>
+
+<p>«Le caractère des Nègres, surtout quand
+on les traite raisonnablement, est fidélité
+envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les
+négocians mahométans à Kahira, Dsjidda,
+Surate et ailleurs, achètent volontiers des
+enfans noirs, auxquels ils font apprendre
+l'écriture et l'arithmétique: leur commerce
+est presque exclusivement dirigé par
+ces esclaves, qu'ils envoient pour établir
+leurs comptoirs dans les pays étrangers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> <i>V.</i> Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.</blockquote>
+
+<p>Je demandois à l'un de ces négocians, comment
+il pouvoit livrer des cargaisons entières
+à un esclave? Il me répondit: Mon
+Nègre m'est fidèle; mais je n'oserois confier
+mon négoce à des commis blancs, ils
+s'éclipseroient bientôt avec ma fortune».
+Blumenbach, qui m'envoie ce passage,
+ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos
+protégés les pauvres Nègres, ces mots de
+Saint Bernard: <i>Felix nigredo, quæ mentis
+candore imbuta est</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Lettre de M. <i>Blumenbach</i>, du 6 février 1808,
+à M. l'évêque Grégoire, sénateur, etc.</blockquote>
+
+<p>Le docteur Newton raconte qu'un jour il
+accusoit un Nègre de fourberie et d'injustice;
+celui-ci lui répond avec fierté: Me
+prenez-vous pour un Blanc<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>? Il ajoute
+que sur les bords de la rivière Gabaon, les
+Nègres sont la meilleure espèce d'hommes
+qu'il ait connus<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Ledyard rend le même
+témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement
+est absolument paternel<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>V</i>. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> <i>V</i>. An Abstract of the évidence, etc., p. 91
+et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. II, p. 340.</blockquote>
+
+<p>Dans une histoire de Loango, on lit que
+si les Nègres, habitans des côtes, et fréquentant
+les Européens, sont enclins à la
+fourberie, au libertinage, ceux de l'intérieur
+sont humains, obligeans, hospitaliers<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>.
+Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie
+contre la présomption avec laquelle les Européens
+méprisent et calomnient ces nations,
+que nous appelons si légèrement <i>sauvages,</i>
+chez lesquelles on trouve des hommes vertueux,
+vrais modèles de tendresse filiale, conjugale
+et paternelle, qui connoissent tout ce
+que la vertu a d'énergique et de délicat;
+chez qui les impressions sentimentales sont
+très-profondes, parce qu'ils sont plus que
+nous voisins de la nature, et qui savent sacrifier
+l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry
+en fournit diverses preuves<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire de Loango, par <i>Proyart,</i> 1776,
+in-8º, Paris, p. 59 et suiv.; p. 73.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> <i>V.</i> Fragment d'un Voyage en Afrique, par
+<i>Golberry,</i> 2 vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>L'auteur anonyme des <i>West indian eclogues</i><a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>
+dut la vie à un Nègre qui, pour la
+lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le
+poëte qui, dans une note, rapporte cette
+circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom
+de son libérateur?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> In-4º, London 1787.</blockquote>
+
+<p>Adanson, qui visita le Sénégal en 1754,
+et qui en parle comme d'un élysée, en trouva
+les Nègres très-sociables, et d'un excellent
+caractère. Leur aimable simplicité, dans
+ce pays enchanteur, me rappeloit, dit-il,
+l'idée des premiers hommes; il me sembloit
+voir le monde à sa naissance<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>. En
+général, ils ont conservé l'estimable bonhomie
+des moeurs domestiques; ils se distinguent
+par beaucoup de tendresse envers leurs
+parens, beaucoup de respect pour la vieillesse,
+vertu patriarchale et presqu'inconnue
+parmi nous<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ceux qui sont mahométans
+contractent une certaine alliance avec ceux
+qui ont été circoncis à la même époque, et se
+regardent comme frères. Ceux qui sont chrétiens
+conservent toute leur vie une vénération
+particulière pour leurs parrains et marraines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> <i>Adanson,</i> p. 31 et 118. <i>V.</i> aussi Lamiral l'<i>Afrique,
+et le peuple africain,</i> p. 64.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Demanet,</i> p. 11.</blockquote>
+
+<p>Ces mots rappellent une institution sublime
+que la philosophie envioit dernièrement au
+christianisme; cette espèce d'adoption religieuse
+répand sur les enfans des relations
+d'amour et de bienfaisance qui, dans le cas
+éventuel et malheureusement trop fréquent,
+où, en bas âge, ils perdroient les auteurs de
+leurs jours, prépare aux orphelins des conseils
+et un asile.</p>
+
+<p>Robin parle d'un esclave à la Martinique,
+qui ayant gagné de quoi se racheter, préféra
+de racheter sa mère<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>. L'outrage le
+plus sanglant qu'on puisse faire à un Nègre,
+c'est de maudire son père ou sa mère<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a>, ou
+d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit
+un esclave à son maître, mais ne maudissez
+pas ma mère<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>. C'est de Mungo-Park que
+j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse
+ayant perdu son fils, son unique consolation
+etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais
+dit un mensonge<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>. Casaux raconte qu'un
+Nègre voyant un Blanc maltraiter son père,
+enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur,
+dit-il, qu'il n'apprenne à imiter sa conduite.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> V. <i>Robin,</i> t. I, p. 204.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> V. <i>Long,</i> t. II, p. 416.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par
+<i>Mungo-Park,</i> t. II, p. 8 et 10.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p. 11.</blockquote>
+
+<p>La vénération des Noirs pour leurs aïeux
+les suit par delà les bornes de la vie; ils
+vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui
+ne sont plus. Un voyageur nous a conservé
+l'anecdote d'un Africain qui recommandoit
+à un Français de respecter les sépultures.
+Qu'eût pensé le premier s'il avoit pu croire
+qu'un jour elles seroient profanées dans toute
+la France, chez une nation qui se dit civilisée?</p>
+
+<p>Les Noirs, au rapport de Stedman, sont
+si bienveillans les uns envers les autres, qu'il
+est inutile de leur dire: <i>Aimez votre prochain
+comme vous-mêmes<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.</i> Les esclaves
+du même pays surtout, ont un penchant marqué
+à s'entr'aider. Hélas! presque toujours
+les malheureux n'ont rien à espérer que de
+ceux auxquels ils sont associés par l'infortune.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. III, p. 66.</blockquote>
+
+<p>Plusieurs Marrons avoient été condamnés
+à être pendus; on offre la grâce à l'un d'eux,
+à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse;
+il aime mieux mourir. Le maître nomme un
+de ses esclaves pour le remplacer... Attendez
+que je me prépare... Il va dans la
+case, prend une hache, se coupe le poing;
+revient au maître, et lui dit: Exige maintenant
+que je sois le bourreau de mes camarades<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> <i>V.</i> Le Bonnet de Nuit, par <i>Mercier,</i> t. II, article
+<i>Morale.</i></blockquote>
+
+<p>Dickson nous a conservé le fait suivant.
+Un Nègre avoit tué un Blanc; un autre
+homme accusé du crime alloit être mis à
+mort. «Le meurtrier va se déclarer à la justice,
+»parce qu'il ne pourroit supporter le
+»remords d'avoir causé à deux individus la
+»perte de la vie». L'innocent est relâché,
+et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta
+vivant six à sept jours.</p>
+
+<p>Le même Dickson a vérifié que sur cent
+vingt mille, tant Nègres que sang-mêlés,
+à la Barbade, dans le cours de trente ans,
+on n'a ouï parler que de trois meurtres de la
+part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent
+provoqués par la cruauté des planteurs<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Dickson, <i>Letters on slavery,</i> 1789, p. 20 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de
+résultats pareils, en compulsant les greffes
+des tribnnaux criminels de l'Europe.</p>
+
+<p>La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman,
+les porte à s'exposer à la mort pour
+sauver leurs bienfaiteurs<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>. Cowry raconte
+qu'un esclave portugais ayant fui dans les
+bois, apprend que son maître est traduit en
+jugement pour cause d'assassinat; le Nègre
+se constitue prisonnier en place du maître,
+donne des preuves fausses, mais judiciaires,
+de son prétendu crime, et subit la mort à
+la place du coupable<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. III, p. 70 et 76.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Cowry,</i> p. 27.</blockquote>
+
+<p>Le Journal de littérature, par Grosier,
+a recueilli des détails attendrissans sur un
+Nègre de du Colombier, propriétaire dans
+les colonies, résidant près de Nantes. L'esclave
+étoit devenu libre; mais le maître
+étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout
+ce qu'il avoit pour le nourrir. Quand cette
+ressource fut épuisée, il cultiva un jardin
+dont il vendoit les produits pour continuer
+cette bonne oeuvre. Le maître tombe
+malade; le Nègre, malade lui-même, déclare
+qu'il ne s'occupera de sa santé que
+quand le maître sera guéri; mais ce bon
+Africain succombe de fatigues, et après vingt
+ans de services gratuits meurt, en 1776, en
+léguant à du Colombier le peu qui lui restoit<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal de littérature, des sciences et des
+arts, t. III, p. 188 et suiv.</blockquote>
+
+<p>On connoît trop peu l'anecdote de Louis
+Desrouleaux, Nègre, pâtissier à Nantes,
+puis au Cap, où il avoit été esclave d'un
+nommé Pinsum, de Bayonne, capitaine négrier.
+Ce capitaine, revenu en France avec
+de grandes richesses, s'y ruine; il repasse à
+Saint-Domingue: ceux qui se disoient ses
+amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine
+le reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit
+acquis de la fortune, les supplée tous; il apprend
+le malheur de son ancien maître, s'empresse
+de le chercher, le loge, le, nourrit,
+et cependant lui propose d'aller vivre en
+France, où son amour propre ne sera pas
+mortifié par l'aspect des ingrats qu'il a faits.
+Mais je n'ai rien pour vivre en France,...
+15,000 francs annuels vous suffiront-ils?...
+Le colon pleure de joie; le Nègre lui passe
+le contrat, et la pension a été payée jusqu'à
+la mort de Louis Desrouleaux, arrivée en
+1774.</p>
+
+<p>S'il étoit permis d'intercaler ici un fait
+étranger à mon sujet, je citerois la conduite
+des Indiens envers l'évêque Jacquemin,
+qui a été vingt-deux ans missionnaire
+à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient
+tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on
+cessa de payer les pasteurs, vont le
+trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste
+avec nous, nous chasserons pour toi, nous
+pêcherons pour toi.</p>
+
+<p>Et comment ces hommes de la nature seroient-ils
+ingrats envers leurs bienfaiteurs,
+lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs
+oppresseurs? Dans la traversée on a vu des
+Noirs enchaînés, partager leur triste et chétive
+nourriture avec les matelots<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. I, p. 270.</blockquote>
+
+<p>Une maladie contagieuse avoit fait périr
+le capitaine, le contre-maître et la plupart
+des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui
+restoit étant insuffisant pour la manoeuvre,
+les Nègres s'y emploient; par leur secours le
+vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils
+se laissent vendre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. I, p. 270.</blockquote>
+
+<p>Les philantropes d'Angleterre aiment à
+citer ce bon et religieux Joseph Rachel,
+Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi
+par le négoce, consacra toute sa fortune
+à faire du bien. Les malheureux, quelle que
+fût leur couleur, avoient des droits sur son
+coeur; il distribuoit aux indigens, prêtoit à
+ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers,
+leur donnoit des conseils, tâchoit
+de ramener les coupables à la vertu. Il est
+mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des
+Noirs et des Blancs<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> <i>Dickson,</i> p. 180.</blockquote>
+
+<p>Les Français doivent bénir la mémoire
+de Jasmin Thoumazeau; né en Afrique en
+1714, il fut vendu à Saint-Domingue en
+1736. Ayant obtenu la liberté, il épousa une
+Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap,
+en 1756, un hospice pour les pauvres Nègres
+et sang-mêlés. Pendant plus de quarante ans,
+avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement,
+et leur a consacré tous ses soins et
+sa fortune. La seule peine qu'ils éprouvassent
+au milieu des malheureux auxquels leur charité
+prodiguoit des secoure, étoit l'inquiétude
+qu'après eux l'hospice ne fût abandonné. En
+1789, le cercle des Philadelphes du Cap,
+et la société d'agriculture de Paris, décernèrent
+des médailles à Jasmin<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>, qui est
+mort vers la fin du siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> Description de la partie française de Saint-Domingue,
+par <i>Moreau-Saint-Méry,</i> t. I, p. 416
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres
+écrivains, nous disent que les Négresses et
+les Mulâtresses sont recommandables par
+leur tendresse maternelle, par leur charité
+compatissante envers les pauvres<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>. On en
+trouvera des preuves dans une anecdote qui
+n'a pas encore acquis toute la publicité dont
+elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit
+périr de besoin au milieu de l'Afrique;
+une Négresse le recueille, le conduit chez
+elle, lui donne l'hospitalité, et assemble
+les femmes de sa famille qui passèrent une
+partie de la nuit à filer du colon, en improvisant
+des chansons pour distraire l'<i>homme
+blanc,</i> dont l'apparition dans ces contrées
+étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une de
+ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey,
+dans ses <i>Méditations: Je crois entendre
+les vents plaider la cause du malheureux</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a>.
+Voici cette pièce: «Les vents mugissoient,
+»et la pluie tomboit; le pauvre
+»homme blanc, accablé de fatigue, vient
+»s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère
+»pour lui apporter de lait, ni de femme pour
+»moudre son grain»; et les autres femmes
+chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons
+»le pauvre homme blanc; il n'a pas de mère
+»pour lui apporter son lait, ni de femme
+»pour moudre son grain<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Saint-Méry,</i> p. 44. Trois pages plus haut il
+loue en elles un extrême amour de la propreté.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Hervey,</i> Méditat., p. 151.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> Voyages et découvertes dans l'intérieur de
+l'Afrique, par <i>Houghton</i> et <i>Mungo-Park,</i> p. 180.</blockquote>
+
+<p>Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles,
+qui, en 1803, imprimoit que les
+affections sociales et les institutions religieuses,
+n'ont aucune prise sur leur caractère<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> <i>V</i>. Essai sur l'agriculture et le commerce des
+îles de France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.</blockquote>
+
+<p>Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres,
+aux témoignages honorables que leur
+rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter
+une multitude d'autres qu'on trouvera dans
+les dépositions officielles à la barre du Parlement
+d'Angleterre<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>. Ce qu'on vient de
+lire suffit pour venger l'humanité et la vérité
+Outragées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> Entre autres ouvrages on peut consulter <i>An
+Abstract of the evidence delivered before a select committee
+of the house of Commons, in the year</i> 1790
+<i>and</i> 1791, in-8º, London 1701. <i>V</i>. surtout p. 91 et suiv.</blockquote>
+<p>Gardons-nous cependant d'une exagération
+insensée qui chez les Noirs voudroit ne
+trouver que des qualités estimables; mais nous
+autres Blancs, avons-nous doit d'être leurs
+dénonciateurs? Persuadé qu'il faut très-rarement
+compter sur la vertu et la loyauté
+des hommes, quelle que soit leur couleur,
+j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas
+originairement pires que les autres.</p>
+
+<p>Une erreur presque générale, c'est d'appeler
+vertueux des individus qui n'ont, si
+je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité
+négative. La forme de leur caractère est indéterminée;
+incapables de penser et d'agir
+par eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la
+vertu, ni l'audace du crime, également susceptibles
+d'impressions louables et coupables,
+ils n'ont que des idées et des inclinations
+d'emprunt; on nomme en eux bonté,
+douceur ce qui n'est réellement qu'apathie,
+foiblesse et lâcheté. Ce sont eux qui ont donné
+lieu à ce proverbe: <i>Il est des gens si bons
+qu'ils ne valent rien.</i></p>
+
+<p>Dans le tableau des faits honorables qu'on
+vient de présenter, on retrouve, au contraire,
+cette énergie (<i>vis, virtus</i>), qui fait
+des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger
+les hommes, et agir conformément aux principes
+de la morale. Cette raison-pratique,
+qui est le fruit d'une intelligence cultivée,
+se manifeste encore sous d'autres rapports,
+quoique chez la plupart des Nègres la civilisation
+et les arts soient dans l'enfance.</p>
+
+<p>Mais avant d'aborder cet article, je crois
+faire plaisir au lecteur en intercalant ici la,
+notice biographique d'un Nègre, mort il y a
+douze ans, en Allemagne, où ses vertus délicates
+et ses brillantes qualités lui ont acquis
+de la réputation.</p>
+<br><br>
+
+
+<a name="c5" id="c5"></a>
+
+<h3>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Notice biographique du Nègre Angelo<br>
+Solimann.</i></p>
+
+<p>Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>,
+il mérite une des premières places
+entre les Nègres qui se sont distingués par un
+haut degré de culture, par des connoissances
+étendues, et plus encore par la moralité et
+l'excellence du caractère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> J'acquitte un devoir en révélant au public les
+noms des personnes à qui je dois la biographie de cet
+estimable Africain, dont le docteur <i>Gall</i> m'avoit parlé
+le premier. Sur la demande de mes concitoyens
+d'<i>Hautefort,</i> attaché ici aux relations extérieures, et
+<i>Dodun,</i> premier secrétaire de la légation française en
+Autriche, on s'empressa de satisfaire ma curiosité.
+Deux dames respectables de Vienne y mirent le plus
+grand zèle, Mad. <i>de Stief</i> et Mad. <i>de Picler.</i> On
+rassembla soigneusement les détails fournis par les
+amis de défunt Angelo. D'après ces matériaux, a été
+faite cette notice intéressante qu'on va lire. Dans la
+traduction française, elle perd pour l'élégance du
+style; car Mad. <i>de Picler,</i> qui l'a rédigée en allemand,
+possède le talent rare d'écrire également bien
+en prose et en vers. J'éprouve du plaisir en exprimant
+à ces personnes obligeantes ma juste reconnoissance.</blockquote>
+
+<p>Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays
+soumis à la domination de celui-ci, s'appeloit
+<i>Gangusilang;</i> la famille, <i>Magni-Famori.</i>
+Outre le petit <i>Mmadi-Maké</i> (c'étoit le nom
+d'Angelo dans sa patrie), ses parens avoient
+un autre enfant plus jeune, une fille. Il se
+rappeloit avec quel respect on traitoit son
+père, entouré d'un grand nombre de serviteurs;
+il avoit, comme tous les enfans
+des princes de ce pays-là, des caractères
+empreints sur les deux cuisses, et long-temps
+il s'est bercé de l'espérance qu'on le chercheroit,
+et qu'on le reconnoîtroit par ces
+caractères. Les souvenirs de son enfance, de
+ses premiers exercices au tir de l'arc, dans
+lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir
+des moeurs simples, et du beau ciel de
+sa patrie, se retraçoient souvent à son esprit
+avec un plaisir mêlé de douleur, même dans
+sa vieillesse; il ne pouvoit chanter, sans être
+profondément attendri, les chansons de sa
+patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien
+conservées.</p>
+
+<p>Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo,
+que sa peuplade avoit déjà quelque
+civilisation. Son père possédoit beaucoup
+d'éléphans, et même quelques chevaux, qui
+sont rares dans ces contrées: la monnoie
+étoit inconnue, mais le commerce d'échange
+se faisoit régulièrement, et à l'enchère. On
+adoroit les astres; la circoncision étoit usitée;
+deux familles des Blancs demeuroient dans
+le pays.</p>
+
+<p>Des auteurs qui ont publié leurs voyages,
+parlent de guerres perpétuelles entre des peuplades
+de l'Afrique, dont le but est, tantôt
+la vengeance, le brigandage, tantôt la plus
+honteuse espèce d'avarice, parce que le vainqueur
+mène les prisonniers au marché d'esclaves
+le plus voisin, pour les vendre aux
+Blancs. Une guerre de ce genre, contre la
+peuplade de <i>Mmadi-Maké</i>, éclata inopinément,
+à tel point, que son père ne soupçonnoit
+pas le danger. L'enfant, âgé de sept
+ans, étant un jour debout, à côté de sa mère
+qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend
+un épouvantable cliquetis d'armes, et des
+hurlemens de blessés; le grand-père de <i>Mmadi-Maké</i>,
+se jette dans la cabane, saisi
+d'effroi, en criant: Voilà les ennemis. Fatuma
+se lève effarouchée, le père cherche à
+la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté,
+s'enfuit avec la vîtesse d'une flèche.
+La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu
+<i>Mmadi-Maké</i>? L'enfant répond: <i>Là où
+Dieu veut.</i> Dans un âge avancé, il réfléchissoit
+souvent sur le sens important de ces
+paroles. Étant hors de la cabane, il tourne
+ses regards en arrière, et voit sa mère, et
+plusieurs des gens de son père, tomber sous
+les coups des ennemis. Il se tapit avec un
+autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il
+couvre ses yeux de ses mains. Le combat se
+prolonge; les ennemis, qui se croyoient déjà
+victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent
+en l'air en signe de joie. A cet aspect, les
+compatriotes de <i>Mmadi-Maké</i> raniment
+leurs forces, et se rallient pour sauver le
+fils de leur roi; le combat recommence, et
+pendant sa durée, l'enfant est toujours levé
+en l'air. Enfin, les ennemis restent vainqueurs,
+et décidément il est leur proie. Son
+maître l'échange contre un beau cheval,
+qu'un autre Nègre lui donne, et l'on mène
+l'enfant vers la place d'embarquement. Il y
+trouve beaucoup de ses compatriotes, tous
+comme lui prisonniers, tous condamnés à
+l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur,
+mais ils ne peuvent rien pour lui; on
+leur défend même de lui parler.</p>
+
+<p>Les prisonniers, conduits sur de petits
+bâtimens, ayant atteint le rivage de la mer,
+<i>Mmadi-Maké</i> voyoit avec étonnement de
+grandes maisons flottantes, dont l'une le reçut
+avec son troisième maître; il présume que
+c'étoit un navire espagnol. Après avoir
+essuyé une tempête, ils débarquent sur une
+côte, et le maître promet à l'enfant de le
+conduire à sa mère. Celui-ci enchanté vit
+promptement évanouir son espérance, en
+trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son
+maître, qui le reçut d'ailleurs très-bien, lui
+fit des caresses, et le traita avec beaucoup de
+bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui
+ordonna de conduire les chameaux aux pâturages,
+et de les garder.</p>
+
+<p>On ne peut dire de quelle nation étoit cet
+homme-là, ni combien de temps resta chez
+lui Angelo, qui est mort depuis douze ans;
+cette notice a été rédigée dernièrement
+d'après le récit de ses amis. Seulement on
+sait qu'après un assez long séjour, le maître
+lui annonça son dessein de le transporter
+dans une contrée, où il seroit mieux. <i>Mmadi-Maké</i>
+en fut très-content; la maîtresse se
+sépara de lui avec regret; on s'embarque,
+on arrive à Messine; il est conduit dans la
+maison d'une dame opulente qui, à ce qu'il
+paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le
+traite avec beaucoup de bonté, lui donne
+un instituteur pour lui enseigner la langue
+du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie
+lui concilie l'affection des nombreux
+domestiques, parmi lesquels il distingue une
+Négresse, nommée <i>Angelina</i>, à cause de sa
+douceur, et de ses bons procédés envers lui.
+Il tombe dangereusement malade; la marquise,
+sa maîtresse, a pour lui tous les soins
+d'une mère, au point quelle veille près de
+lui une partie des nuits. Les médecins les
+plus habiles sont appelés; son lit est entouré
+d'une foule de personnes qui attendent ses
+ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps
+qu'il fût baptisé: après des refus réitérés,
+un jour, dans sa convalescence, il demande
+lui-même le baptême; la maîtresse,
+extrêmement contente, ordonne les préparatifs
+les plus magnifiques. Dans un salon,
+on élève un dais richement brodé au-dessus
+d'un lit de parade; toute la famille, tous les
+amis de la maison sont présens; on interpelle
+<i>Mmadi-Maké</i>, couché dans ce lit, sur
+le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance
+et par amitié envers la Négresse <i>Angelina</i>,
+il veut être nommé <i>Angelo</i>: on accueille
+sa prière, et pour lui tenir lieu de
+nom de famille, on y joint celui de Solimann.
+Il célébroit annuellement le jour de
+son entrée dans le christianisme, le 11 septembre,
+avec des sentimens pieux, comme
+l'anniversaire de sa naissance.</p>
+
+<p>Sa bonté, sa complaisance, son esprit
+juste, le rendoient cher à tout le monde. Le
+prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité
+de générai impérial, fréquentoit la maison
+où demeuroit cet enfant; il conçut pour lui
+une telle affection, qu'il fit les instances les
+plus vives pour qu'on le lui donnât. Cette
+demande fut combattue par la tendresse de
+la marquise envers Angelo; elle céda enfin,
+à des considérations d'intérêt et de prudence
+qui lui conseilloient de faire ce présent
+au général. Que de larmes elle versa,
+en se séparant du petit Nègre qui entroit
+avec répugnance au service d'un nouveau
+maître!</p>
+
+<p>Les fonctions du prince étoient incompatibles
+avec une longue résidence dans cette
+contrée; il aimoit Angelo, mais son genre
+de vie, et peut-être l'esprit de ce temps-là,
+furent cause qu'il prit très-peu de soin de
+son éducation. Angelo devenoit sauvage et
+colère; il passoit ses jours dans le désoeuvrement,
+dans les jeux d'enfans. Un vieux
+maître d'hôtel du prince, connoissant son
+bon coeur et ses excellentes dispositions, malgré
+son étourderie, lui donna un instituteur,
+sous lequel Angelo apprit, dans l'espace de
+dix-sept jours, à écrire l'allemand: la tendre
+affection de l'enfant, ses progrès rapides
+dans toutes les branches d'instruction, récompensèrent
+le bon vieillard de ses soins.</p>
+
+<p>Ainsi grandit Angelo dans la maison du
+prince. Il étoit de tous ses voyages, partageant
+avec lui les périls de la guerre; il combattoit
+à côté de son maître, qu'un jour il emporta
+blessé, sur ses épaules, hors du champ
+de bataille. Angelo se distingua dans ces
+occasions, non-seulement comme serviteur
+et ami fidèle, mais aussi comme guerrier intrépide,
+comme officier expérimenté, surtout
+dans la tactique, quoiqu'il n'ait jamais
+eu de grade militaire. Le maréchal
+Lascy, qui l'estimoit beaucoup, fit, en présence
+d'une foule d'officiers, l'éloge le plus
+honorable de sa bravoure, lui fit présent
+d'un superbe sabre turc, et lui offrit le
+commandement d'une compagnie, qu'il refusa.</p>
+
+<p>Son maître mourut. Par son testament
+il avoit légué Angelo au prince Wenceslas
+de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit
+l'avoir. Celui ci demande à Angelo,
+s'il est content de cette disposition, et s'il
+veut venir chez lui. Angelo donne sa parole,
+et fait des préparatifs pour le changement
+nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle,
+l'empereur François Ier le fait
+appeler, et lui fait la même offre, sous des
+conditions très-flatteuses. Mais la parole
+d'Angelo étoit sacrée; il reste chez le prince
+de Lichtenstein. Ici, comme chez le général
+Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des
+malheureux, il transmettoit au prince les
+prières de ceux qui cherchoient à obtenir
+quelque chose; ses poches étoient toujours
+pleines de mémoires, de placets; ne pouvant
+et ne voulant jamais demander pour lui, il
+remplissoit avec autant de zèle que de succès
+ce devoir en faveur des autres.</p>
+
+<p>Angelo suivit son maître dans ses voyages,
+et à Francfort, lors du couronnement de l'empereur
+Joseph, comme roi des Romains. Un
+jour, à l'instigation de son prince, il tenta
+la fortune dans une banque de pharaon, et
+gagna vingt mille florins; il offrit la revanche
+à son adversaire, qui perdit encore vingt-quatre
+mille florins; en lui offrant de nouveau
+la revanche, Angelo sut arranger le jeu
+si finement, que le perdant regagna cette
+dernière somme. Cet acte de délicatesse de
+la part d'Angelo, lui concilia l'admiration,
+et lui attira des félicitations sans nombre.
+Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent
+pas; au contraire, se défiant de ses
+caprices, jamais il n'exposa plus de somme
+considérable. Il s'amusoit aux échecs, et
+avoit la réputation d'être, en ce genre, un des
+plus forts joueurs.</p>
+
+<p>A l'âge de... il épousa une veuve,
+madame de Cristiani, née Kellermann,
+Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage;
+peut être Angelo avoit-il des raisons
+pour le cacher: un événement postérieur a
+justifié son silence. L'empereur Joseph II,
+qui s'intéressoit vivement à tout ce qui concernoit
+Angelo, qui le distinguoit publiquement,
+même en prenant son bras dans les
+promenades, découvrit un jour, sans en prévoir
+les suites, le secret d'Angelo au prince
+de Liechtenstein. Celui-ci le fait appeler, le
+questionne; Angelo avoue son mariage. Le
+prince lui annonce qu'il le bannit de sa
+maison, et raye son nom de son testament;
+il lui avoit destiné des diamans d'une
+valeur assez considérable, dont Angelo étoit
+paré quand il suivoit son maître les jours de
+gala.</p>
+
+<p>Angelo, qui avoit demandé si souvent
+pour d'autres, ne dit pas un mot pour lui-même;
+il quitta le palais pour habiter dans
+un faubourg éloigné, une petite maison achetée
+depuis long-temps, et appropriée pour
+son épouse. Il vivoit avec elle dans cette
+retraite, jouissant du bonheur domestique.
+L'éducation la plus soignée de sa fille unique,
+madame la baronne d'Heüchtersleben qui
+n'existe plus, la culture de son jardin, la
+société de quelques hommes éclairés et vertueux,
+tels étoient ses occupations et ses
+délassemens.</p>
+
+<p>Environ deux ans après la mort du prince
+Wenceslas de Lichtenstein, son neveu et
+héritier, le prince François, aperçoit Angelo
+dans la rue; il fait arrêter son carrosse,
+l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu de
+son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité
+de son oncle. Il assigne en conséquence
+à Angelo un traitement réversible après sa
+mort, comme pension annuelle, à madame
+Solimann. La seule chose que le prince demandoit
+d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation
+de son fils, Louis de Lichtenstein.</p>
+
+<p>Angelo remplissoit ponctuellement les
+devoirs de cette nouvelle vocation, et se
+rendoit journellement chez le prince, pour
+veiller sur l'élève recommandé à ses soins.
+Le prince voyant que la longueur du chemin
+devoit être pénible pour Angelo, surtout
+quand le temps étoit mauvais, lui offrit une
+habitation. Voilà donc Angelo établi, pour
+la seconde fois, dans le palais Lichtenstein;
+mais il y mena sa famille; il y vivoit en
+retraite comme auparavant dans la société
+de quelques amis, dans celle des savans, et
+livré aux belles-lettres qu'il cultivoit avec
+zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son
+excellente mémoire l'aidoit beaucoup; il étoit
+en état de citer les noms, les dates, l'année
+de naissance de toutes les personnes illustres,
+et des principaux événemens.</p>
+
+<p>Son épouse, qui languissoit depuis longtemps,
+se soutint encore quelques années,
+par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua
+tous les secours de l'art; mais enfin
+elle succomba. Dès-lors Angelo fit des réformes
+dans son ménage; il n'invitoit plus
+d'amis à sa table; il ne buvoit que de l'eau
+pour en donner l'exemple à sa fille, dont
+l'éducation alors achevée étoit entièrement
+son ouvrage. Peut-être aussi vouloit-il, par
+une économie sévère, assurer la fortune de
+cette fille unique.</p>
+
+<p>Angelo fit encore plusieurs voyages dans
+un âge avancé, tantôt pour ses propres
+affaires, tantôt pour celles des autres, estimé
+et aimé partout: on se rappeloit ses actes de
+complaisance, et les bienfaits qu'il avoit répandus,
+à des époques déjà très-éloignées.
+Les circonstances l'ayant conduit à Milan,
+feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur,
+le combla d'amitiés.</p>
+
+<p>Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière,
+d'une santé robuste; son extérieur présentoit
+à peine quelques symptômes de vieillesse,
+ce qui occasionnoit des bévues et des disputes
+amicales; car souvent des personnes
+qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente
+ans, le prenoient pour son propre fils, et le
+traitoient d'après cette erreur.</p>
+
+<p>Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue,
+à l'âge de soixante et quinze ans, on s'empressa
+de lui donner des secours qui furent
+inefficaces. Il mourut le 21 novembre 1796,
+regretté de tous ses amis, qui ne peuvent
+penser à lui sans attendrissement, et sans
+verser des larmes. L'estime de tous les hommes
+de bien l'a suivi dans le tombeau.</p>
+
+<p>Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte
+et bien proportionnée; la régularité de ses
+traits, et la noblesse de sa figure, formoient
+par leur beauté un contraste avec les idées
+défavorables qu'on a communément de
+la physionomie des Nègres; une souplesse
+extraordinaire dans tous les exercices du
+corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens
+de la grâce et de la légéreté: à toute
+la délicatesse de la vertu unissant un jugement
+sain, relevé par des connoissances
+étendues et solides, il possédoit six langues,
+l'italien, le français, l'allemand, le latin,
+le bohémien, l'anglais, et parloit surtout
+avec pureté les trois premières.</p>
+
+<p>Comme tous ses compatriotes, il étoit né
+avec un caractère impétueux; sa sérénité
+inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment
+d'autant plus respectables, qu'elles
+étoient le fruit de combats difficiles, et de
+beaucoup de victoires remportées sur lui-même.
+Il ne lui échappoit jamais, même
+quand on l'avoit irrité, aucune expression
+inconvenante. Angelo étoit pieux sans être
+superstitieux; il observoit exactement tous
+les préceptes de la religion, et ne croyoit
+pas qu'il fût au-dessous de lui, de donner en
+cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce
+qu'il avoit résolu après de mûres réflexions,
+étoient immuables, et rien ne pouvoit le
+détourner de son dessein. Il conserva toujours
+le costume de son pays; c'étoit une
+espèce d'habit fort simple, à la turque, et
+presque toujours d'une blancheur éblouissante,
+qui relevoit avec avantage la couleur
+noire et brillante de sa peau. Son portrait,
+gravé à Ausbourg, se trouve dans la galerie
+de Lichtenstein.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<a name="c6" id="c6"></a>
+<h3>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Talens des Nègres pour les arts et métiers.<br>
+Sociétés politiques organisées par les<br>
+Nègres.</i></p>
+
+
+<p>Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn,
+Kiernau, Dalrymple, Towne, Wadstrom,
+Falconbridge, Wilson, Clarkson,
+Durand, Stedman, Mungo-Park, Ledyard,
+Lucas, Houghton, Horneman<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>, qui tous
+connoissent les Noirs, qui, presque tous,
+ont vécu en Afrique, rendent témoignage
+à leurs talens industriels; et Moreau Saint-Méry
+les croit capables de réussir dans les
+arts mécaniques et libéraux<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. Compulsez
+les auteurs qu'on vient de citer, ouvrez l'Histoire
+générale des Voyages par Prévôt,
+l'Histoire universelle par des Anglais, les
+dépositions faites à la barre du parlement;
+tous parlent delà dextérité avec laquelle les
+Nègres tannent et teignent les cuirs, préparent
+l'indigo et le savon, font des cordages,
+de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils
+ne connoissent pas l'usage du tour; des armes
+blanches et des instrumens aratoires d'une
+bonne qualité, de très-beaux ouvrages en
+or, en argent, en acier; ils excellent surtout
+dans le filigrane<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>. Un des traits le plus
+frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres
+parviennent à construire une ancre de
+vaisseau<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>. A Juida, ils font d'un seul
+morceau d'ivoire de très-belles cannes qui
+ont près de deux mètres de longueur<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> <i>V</i>. Abstract of the evidence, etc., p. 89.
+<i>Clarkson</i>, p. 125. <i>Stedman</i>, c. XXVI. <i>Durand</i>,
+p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire de Loango, par
+<i>Proyart</i>, p. 107. <i>Mungo-Park</i>, t. II, p. 35, 39 et
+40, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> <i>V</i>. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p. 90.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> <i>V</i>. <i>Prevot</i>, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°.
+Hist. univers, t. XVII, c. VII, etc. <i>Beaver</i>, p. 327.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>V</i>. <i>Prevot</i>, t. II, p. 421.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> <i>V</i>. Description de la Nigritie, par <i>P.D.P.
+(Pruneau de Pomme Gouje)</i>, in-8°, Paris 1789.</blockquote>
+
+<p>Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres
+et des horloger habiles, parle avec
+admiration d'une serrure en bois, exécutée
+par un Nègre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> V. <i>Dickson</i>, p. 74.</blockquote>
+
+<p>Dans une savante Dissertation sur les briques
+flottantes des anciens, par Fabbroni,
+je trouve ce passage: «Comment concevoir
+la manière dont les anciens habitans de
+l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire
+des tours de terre, et les cuire sur
+place? C'est cependant ce que quelques
+Nègres de la côte d'Afrique pratiquent
+encore<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>V</i>. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire
+an 7, p. 335.</blockquote>
+
+<p>Golberry, qui s'étend plus que les autres
+voyageurs sur l'industrie africaine, reconnoît
+que les étoffes fabriquées par eux, sont
+d'une finesse et d'une beauté rares. Les plus
+adroits, sont les Mandingoles et les Bamboukains.
+Leurs jarres, leurs nattes sont
+d'un goût exquis; avec les mêmes outils ils
+exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers,
+et les ouvrages en or les plus élégans;
+ils amincissent les cuirs au point de les rendre
+souples comme du papier; le seul instrument
+qu'ils emploient, est un couteau
+fort simple, qui leur suffit pour des travaux
+délicats<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> <i>V</i>. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413
+et suiv.; et t. II, p. 380, etc.</blockquote>
+
+<p>Les mêmes observations s'appliquent aux
+Nègres de Malacca et d'autres parties des
+Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs
+à Manille. Sandoval, qui les a fréquentés,
+assure que tous sont doués d'une grande
+aptitude, surtout pour la musique; leurs
+femmes excellent dans les ouvrages à l'aiguille<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>.
+Lescalier, en voyageant dans le
+continent asiatique, a trouvé que les Nègres
+à cheveux longs sont très-instruits, parce
+qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens,
+ils fabriquent les mousselines recherchées
+que ce pays envoie en Europe. La
+France, disoit un autre voyageur, est pleine
+des étoffes faites par les esclaves noirs<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> V. <i>Sandoval</i>, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> <i>V</i>. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre
+de <i>du Quesne</i>, t. II, p. 214.</blockquote>
+
+<p>En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas
+Houghton, Mungo-Park et Horneman, on
+voit, que les habitans de l'Afrique intérieure,
+plus moraux, plus avancés dans la civilisation
+que ceux des côtes, les surpassent encore
+à travailler la laine, le cuir, le bois et les
+métaux, à tisser, teindre et coudre. Outre
+les travaux des champs, qui les occupent
+beaucoup, ils ont des manufactures et fondent
+le minerai. Les habitans du pays de
+Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple
+le plus intelligent de l'Afrique, donnent
+aux instrumens tranchans une trempe plus
+fine que les Européens; leurs limes sont supérieures
+à celles de France et d'Angleterre<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> V. <i>Mungo-Park</i>, t. II, p. 35, 39-40. The
+Journal of <i>Frederic Horneman Travels</i>, in-4°, London
+1802, p. 33 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ces détails font déjà pressentir ce qu'on
+doit penser quand, pour ravaler les Noirs,
+Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez
+eux une nation civilisée. Un problème non
+résolu, jusqu'à présent, mais non pas insoluble,
+c'est la manière de concilier le développement
+de toutes les facultés intellectuelles,
+de tous les talens, sans laisser germer
+cette corruption que les arts d'agrémens
+traînent, je ne dis pas inévitablement, mais
+constamment à leur suite.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception
+que présente l'idée de sociabilité,
+c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les
+hommes en rapport de services mutuels;
+l'idée d'un état policé qui a une forme constituée
+de gouvernement et de religion, un
+pacte conservateur des personnes, des propriétés,
+et qui place sous la sauvegarde
+des loix, ou des usages ayant force de loi,
+l'exercice des travaux agricoles, industriels
+et commerciaux; qui pourroit disputer à
+plusieurs peuples noirs la qualité de civilisés?
+Seroit-ce à ceux dont parle Léon
+l'Africain qui, dans les montagnes, ont quelque
+chose de sauvage, mais qui, dans les
+plaines, ont bâti des villes où ils cultivent
+les sciences et les arts? Une relation insérée
+dans la collection de Prevôt, les dépeint
+comme plus avancés que beaucoup de nations
+européennes<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t. IV, p. 283.</blockquote>
+
+<p>Bosman, qui trouva le pays d'Agonna
+très-bien gouverné par une femme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>, s'enthousiasme
+à l'aspect de celui de Juida, du
+nombre des villes, de leurs moeurs, de leur
+industrie. Plus d'un siècle après, son récit a
+été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje,
+qui exalte l'intrépidité et l'habilité des Judaïques<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>.
+Les détails de la vie présentent
+chez eux une complication d'étiquettes et de
+civilités plus étendues qu'à la Chine; la supériorité
+de rang y a bien, comme partout,
+ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes
+d'égale condition qui se rencontrent,
+s'agenouillent et se bénissent<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>. Sans approuver
+ce cérémonial minutieux, il faut
+cependant y reconnoître les traits d'une nation
+qui a franchi la barbarie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> V. <i>Bosman</i>, lettre 5.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> <i>V</i>. Description de la Nigritie, par <i>D. P.</i> in-8°,
+Paris 1789.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> <i>Bosman</i>, lettre 18.</blockquote>
+
+<p>Deniau, consul français, qui a résidé treize
+ans à Juida, m'assuroit que le gouvernement
+de cette contrée peut rivaliser, en astuces
+diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont
+perfectionné cet art funeste. Que de preuves
+en offre la conduite de cette fameuse
+Gingha ou Zingha, reine d'Angola, morte
+en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un
+esprit éminent, et une intrépidité féroce
+assurent une place dans l'histoire. Comme
+la plupart des grands criminels de son rang,
+elle voulut, dans sa vieillesse, expier ses
+forfaits par des remords qui ne rendoient
+pas la vie aux malheureux qu'elle avoit fait
+périr.</p>
+
+<p>En partant des idées reçues parmi nous,
+communément on croit qu'un peuple n'est
+pas civilisé, s'il n'a des historiens et des
+annales. Nous ne prétendons pas mettre les
+Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des
+découvertes de tous les âges, y ajoutent les
+leurs; mais peut-on inférer de là que les
+Nègres sont incapables d'entrer en partage
+du dépôt des connaissances humaines? Si,
+par la raison qu'on ne possède pas, on étoit
+inhabile à posséder, les descendans des anciens
+Germains, Helvétiens, Bataves et
+Gaulois, seroient encore barbares; car il fut
+un temps où ils n'avoient pas même l'équipement
+des Quipas du Mexique, ni des Hurons
+runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils
+donc? Des traditions vagues et défigurées
+par le cours des siècles, comme en ont toutes
+les peuplades nègres; et, néanmoins, ils
+avoient, comme tous les Celtes dont ils faisoient
+partie, une existence et des confédérations
+politiques, un gouvernement régulier,
+des assemblées nationales, et surtout
+leur liberté.</p>
+
+<p>Nous conviendrons, avec l'historien de la
+Jamaïque, que l'état de la législation dans
+chaque pays, peut indiquer (seulement à
+quelques égards) le degré de civilisation;
+car, en appliquant cette mesure à l'Angleterre
+sa patrie, on pourroit lui demander si
+la loi non abrogée, qui autorise un mari à
+vendre sa femme, est un symptôme de civilisation
+perfectionnée? La même question
+peut être faite sur les lois néroniennes, qui
+réduisent les catholiques d'Irlande au rang
+des Ilotes. Malgré les tâches qui déparent la
+constitution britannique, on ne peut lui ôter
+l'avantage d'être une de celles qui savent le
+mieux allier la sécurité de l'État avec la
+liberté individuelle; sous des formes moins
+compliquées, la même chose existe chez plusieurs
+de ces nations noires, à qui Long refuse
+la faculté de combiner des idées<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>. Sur la
+plupart des côtes d'Afrique, il y a une foule
+de royaumes qu'on pourroit appeler microscopiques,
+où le chef n'a que l'autorité d'un
+père de famille<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. Dans Gambie, le Boudou
+et d'autres petits États, le gouvernement
+est monarchique, mais l'exercice du
+pouvoir y est tempéré par les chefs des tribus,
+sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre
+ni la paix<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> V. f. II, p. 377 et 378.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Beaver</i>, p. 328.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> V. <i>Mango-Park</i>, p. 128.</blockquote>
+
+<p>Les laborieux Daccas qui occupent la
+pointe fertile du Cap-Verd, sont organisés
+en république; quoique séparés par des sables
+arides du roi de Damel, ils sont souvent en
+guerre avec lui. Quand le roi de Damel se
+brouilla avec le gouvernement du Sénégal,
+dont il ne recevoit plus de <i>coutumes</i>, et
+qu'il traita avec les Anglais, récemment
+établis à Gorée, il leur proposa de l'aider à
+réduire ce peuple. Pour les stimuler, il alléguoit
+que les Daccas n'étoient pas comme
+les autres Nègres soumis à un chef, mais
+libres comme l'étoient les Français. Ce trait
+de diplomatie africaine m'a été communiqué
+par Broussonnet.</p>
+
+<p>Voilà donc des peuples qui ont saisi les
+idées compliquées de constitution, de gouvernement,
+de traités et d'alliances; s'ils
+n'ont pas approfondi davantage ces notions
+politiques, c'est qu'il falloit naître.</p>
+
+<p>Dans l'empire de Bornou, la monarchie,
+dit le voyageur Lucas, est élective, ainsi
+que le gouvernement, de Kachmi. Quand le
+chef est mort, on confie à trois anciens ou
+notables, le droit de choisir son successeur
+parmi les enfans du décédé, sans égard à la
+primogéniture. L'élu est conduit par les trois
+anciens devant le cadavre du défunt, dont
+on prononce l'éloge ou la condamnation,
+suivant qu'il l'a mérité, et l'on annonce au
+successeur qu'il sera heureux ou malheureux,
+selon le bien ou le mal qu'il fera au peuple.
+Des usages semblables existent chez les peuples
+voisins<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> V. <i>Lucas</i>, t. I, p. 190 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Ici se place naturellement l'anecdote suivante.
+Le commandant d'un fort portugais,
+qui attendoit l'envoyé d'un roi africain,
+ordonne les préparatifs les plus somptueux,
+pour lui en imposer par le prestige de l'opulence.
+L'envoyé arrive; il est introduit dans
+un salon magnifiquement décoré; le commandant
+est assis sous un dais, on n'offre pas
+même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait
+un signe, à l'instant deux esclaves de sa suite
+se placent à genoux, et les mains à terre
+sur le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton
+roi, lui dit le commandant, est-il aussi puissant
+que celui du Portugal? Mon roi, répond
+le Nègre, a cent serviteurs qui valent
+le roi de Portugal, mille comme toi, un
+comme moi.... et il part<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> Anecdote racontée par <i>Bernardin-Saint-Pierre.</i>
+L'auteur des <i>Anecdotes africaines</i> rapporte la même
+chose Zingha; il ajoute que quand elle se leva,
+l'esclave étant restée dans la même posture, on le lui
+fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied
+jamais deux fois sur le même siège; il reste à la
+maison dans laquelle elle l'a occupé.</blockquote>
+
+<p>Sans doute la civilisation est presque nulle
+dans plusieurs de ces États nègres, où l'on
+ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane;
+où quand il a dîné, un héraut annonce
+qu'alors les autres potentats du monde peuvent
+dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare,
+ce roi de Kakongo qui, réunissant
+tous let pouvoirs, juge toutes les causes,
+avale une coupe de vin de palmier à chaque
+sentence qu'il prononce, sans quoi
+elle seroit illégale, et termine quelquefois
+cinquante procès dans une séance<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>. Mais
+ils furent aussi barbares les ancêtres des
+Blancs civilisés; comparez la Russie du quinzième
+siècle, et celle du dix-neuvième.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> <i>V</i>. Hist. de Loango, etc.</blockquote>
+
+<p>On vient d'établie que dans les régions
+africaines, il est des États où l'art social a
+fait des progrès. De nouvelles preuves vont
+élever cette vérité jusqu'à l'évidence.</p>
+
+<p>Les Foulahs, dont le royaume est d'environ
+soixante myriamètres de longueur, sur
+trente-neuf de largeur, ont des villes assez
+populeuses. Temboo, la capitale, a sept
+mille habitans; l'Islamisme, en y répandant
+ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart
+concernant la religion et la jurisprudence.
+Temboo, Laby, et presque toutes les
+villes des Foulahs, et de l'empire de Bornou,
+ont des écoles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. les Nègres, au rapport
+de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils
+ont des avocats pour défendre les esclaves
+traduits devant des tribunaux<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, car la
+domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage
+y est très-doux. Ce voyageur trouva
+de la magnificence au sein de l'Afrique, à
+Ségo, ville de trente mille ames, quoiqu'inférieure
+en tout à Jenne, à Tombuctoo et à
+Houssa.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> V. <i>Lucas et Ledyard,</i> t. I, p. 190 et suiv. <i>V.</i>
+Substance of the report, p. 136.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> V. <i>Mungo-Park</i>, p. 13 et p. 37.</blockquote>
+
+<p>Aux nations africaines, dont on vient de
+parler, doivent être joints les Boushouanas,
+visité par Barrow, qui vante l'excellence de
+leur caractère, la douceur de leurs moeurs,
+et le bonheur dont ils jouissent. Ils ont aussi
+franchi les bornes qui séparent le sauvage de
+l'homme civilisé, et leur perfectionnement
+moral est tel, que des missionnaires chrétiens
+pourroient exercer utilement leur zèle
+dans ce pays. Likakou, leur capitale, ville
+de dix à quinze mille ames, est située à cent
+vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement
+est patriarchal, le chef a droit de
+désigner son successeur; mais en tout il agit
+d'après les voeux du peuple, que lui transmet
+son conseil composé de vieillards; car chez
+les Boushouanas la vieillesse et l'autorité
+sont encore comme chez les anciens peuples,
+des expressions synonymes<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>. Il est affligeant
+que des contre-temps, dont Barrow
+donne le détail, l'ayent empêché d'aller chez
+les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus
+avancés dans la civilisation, qui n'ont aucune
+idée de l'esclavage, et chez lesquels on trouve
+de grandes villes, où divers arts sont florissans<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>.
+J'oubliois de dire, d'après Golberry,
+qu'en Afrique on ne voit pas un seul
+mendiant, excepté les aveugles, qui vont
+réciter des passages du Coran, ou chanter
+des couplets<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289
+et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 319 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>V</i>. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.</blockquote>
+
+<p>Des colons reprochent aux Nègres marrons,
+si improprement appelés rebelles, soit
+de Surinam, soit de la montagne bleue à
+la Jamaïque, de n'avoir pas organisé un
+État qui, en restreignant la liberté individuelle,
+assureroit la liberté sociale. Tout ce
+qu'on vient de lire est une réponse anticipée
+à cette objection. Se pourroit il que les arts
+de la paix fussent cultivés par une troupe
+fugitive, toujours cachée dans les forêts et
+les marais, toujours occupée à se nourrir et
+à se défendre contre ses oppresseurs, qui
+sont les véritables révoltés?... oui, révoltés
+contre tous les sentimens de la justice et de
+la nature.</p>
+
+<p>On objectera peut-être encore que les
+Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à présent,
+asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement,
+et qu'ils se déchirent de leurs
+propres mains. Mais dans le cours orageux
+de notre révolution, sacrée dans ses principes,
+calomniée par ceux dont les efforts
+sont parvenus à la dénaturer dans sa marche
+et ses résultats, n'a t-on pas vu tous les
+genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant
+l'expression d'un député, mis la nation en
+coupe réglée, et allumé un volcan qui a
+dévoré plusieurs générations? La main de
+l'étranger a souvent agité parmi nous les
+tisons de la discorde; c'est un fait qui n'est
+pas problématique. En 1807, un écrivain
+anglais maudissoit encore la perversité rafinée,
+par laquelle les gouvernemens européens
+ont, dit-il, vicié et <i>infernalisé</i> l'esprit
+de cette révolution française, dont le but
+étoit louable, mais qu'ils ont envisagée
+comme Satan envisageoit le paradis<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>. Qui
+peut douter que des mains étrangères n'en
+ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille
+Nègres et Mulâtres se joignirent autrefois
+aux Caraïbes, concentrés dans les îles de
+Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes
+noirs, sont robustes et fiers de leur indépendance<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>;
+toutes les données acquises
+sur leur compte par des hommes qui les ont
+fréquentés, portent à croire que leur état
+social se perfectionneroit rapidement, s'ils
+ne redoutoient avec raison la rapacité de
+l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix
+les fruits de leurs champs qu'ils auroient
+cultivés sans trouble. Depuis un siècle, ils
+luttent sans relâche contre les élémens et les
+tyrans.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> <i>V.</i> Le Critical Review, avril 1807, p. 369.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'influence de la découverte de l'Amérique
+sur le bonheur du genre humain, par <i>Le Gentil</i>,
+in-8°, Paris 1788, p. 74 et suiv.</blockquote>
+
+<p>La province de Fernanbouc, dans l'Amérique
+méridionale, a vu un corps politique
+formé par des Nègres, que Malte-Brun
+appelle encore <i>rebelles, révoltés</i>, dans un
+Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et
+Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre
+Portugais, et qui est inséré dans sa Traduction
+de Barrow<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Gaspari Barlaei, <i>rerum per Octennium in Brasilia
+gestarum historia, in-fol.</i>, 1647, Amsterdam,
+p. 243, etc. Rocha pitta, America portugueza, l. VIII.
+Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Entre les années 1620 et 1630, des Nègres
+fugitifs, unis à quelques Brasiliens, avoient
+formé deux États libres, le grand et le petit
+Palmarès, ainsi nommés de la quantité de
+palmiers qu'ils avoient plantés. Le grand
+Palmarès fut presqu'entièrement détruit par
+les Hollandais en 1644. L'historien portugais,
+qui paroît avoir ignoré, dit Malte-Brun,
+l'ancienne origine de ces peuplades,
+prend leur restauration en 1650, pour leur
+commencement réel.</p>
+
+<p>A la fin de la guerre avec les Hollandais,
+les esclaves du voisinage de Fernanbouc, accoutumés
+aux souffrances et aux combats,
+résolurent de former un établissement qui
+assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux,
+en devinrent les fondateurs, et bientôt leur
+troupe se grossit par une multitude d'autres
+Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de
+femmes, ils exécutèrent, sur une vaste étendue
+de pays, un enlèvement pareil à celui
+des Sabines. Devenus formidables à tout le
+voisinage, les Palmaresiens adoptèrent une
+forme de culte qui étoit, si on peut le dire,
+une parodie du christianisme; ils créèrent
+une constitution, des loix, des tribunaux,
+choisirent un chef nommé <i>Zombi</i>, c'est-à-dire,
+<i>puissant</i>, dont la dignité étoit à vie,
+mais élective; ils fortifièrent leurs villages
+placés sur des éminences, et spécialement
+leur capitale, dont la population étoit de
+vingt mille ames; ils élevoient des animaux
+domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus
+décrit leurs jardins, leur culture de
+cannes à sucre, de patates, de manioc, de
+millet, dont la récolte étoit signalée par des
+fêtes et des chants joyeux. Près de cinquante
+ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués;
+mais en 1696, les Portugais combinèrent
+une expédition pour surprendre les
+Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi
+ou chef à leur tête, firent des prodiges de
+valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures,
+les uns se donnèrent la mort pour
+ne pas survivre à la perte de leur liberté; les
+autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent
+vendus et dispersés: ainsi s'éteignit une république
+qui pouvoit révolutionner le nouveau
+Monde, et qui étoit digne d'un meilleur
+sort.</p>
+
+<p>A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité
+détruisit la colonie de Palmarès. A la fin du
+dix-huitième, la justice et la bienveillance
+ont créé celle de Sierra-Leone, dont on va
+parler.</p>
+
+<p>Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en
+principe, que le travail d'un homme libre
+coûte moins cher, et produit plus que celui
+d'un esclave. Smith et Dupont de Nemours,
+développèrent cette idée par des calculs détaillés,
+l'un dans ses <i>Recherches sur la richesse
+des nations;</i> l'autre, dans le sixième
+volume des <i>Ephémérides du citoyen</i>, publié
+en 1771. Il y consigna, le premier, le
+projet de remplacer la traite, et de porter
+la civilisation au sein de l'Afrique, en formant
+sur les côtes des établissemens de Nègres
+libres, pour y cultiver les denrées coloniales.</p>
+
+<p>Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite
+par Demanet, Golberry, Postleth-Wright
+qui, dans les deux éditions de son
+Dictionnaire de commerce, s'est montré successivement
+l'antagoniste et l'apologiste des
+Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui,
+ayant eu le malheur de faire la traite, en demande
+pardon à Dieu et au genre humain;
+Pelletan, qui regarde cette colonisation
+comme le moyen assuré de changer la face
+de ces contrées désolées; Wadstrom qui a
+publié le résultat de son voyage en Afrique
+avec Sparrman.</p>
+
+<p>Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de
+l'exécuter à Aquapin, sur les rives de la Volta;
+et dans ses lettres, il fait un tableau touchant
+des moeurs de ses colons nègres. Il a eu des
+successeurs dans la direction de cet établissement,
+dont j'ignore la situation actuelle.</p>
+
+<p>En 1792, les Anglais voulurent former
+une colonie libre à Bulam. Cette tentative
+échoua comme celle de Cayenne avoit échoué
+en 1763, et par les mêmes causes, plan vicieux,
+mauvaise exécution, imprévoyance.
+Beaver, qui a publié en très-grand détail la
+relation de l'établissement commencé à Bulam,
+prouve la possibilité de la réussite, il
+en indique les moyens<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>. Par là même, son
+livre seroit une réponse à Barré-Saint-Venant,
+qui révoque en doute cette possibilité,
+si déjà celui-ci n'étoit réfuté par l'existence
+de la colonie formée à Sierra-Leone.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> <i>V.</i> African memoranda, etc., p. 402.</blockquote>
+
+<p>Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas
+désigné le lieu qu'ils croyoient propre à réaliser
+ce projet. Le docteur Smeathman choisit,
+entre les huitième et neuvième degrés de
+latitude nord, Sierra-Leone, dont le sol est
+fertile et le climat tempéré. L'on obtint de
+deux petits rois voisins un territoire assez
+considérable. Grandville-Sharp se concerta
+avec le comité de Londres pour le soulagement
+des <i>pauvres Noirs</i>, alors présidé par
+le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux
+coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui
+après un séjour de quatre ans en Afrique,
+revenu en Europe pour prendre les mesures
+relatives à son plan de colonies libres,
+mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa
+conduite fut un modèle de vertus-pratiques,
+et on lui doit cette maxime, qui vaut bien
+un gros livre: «Si chacun étoit persuadé
+qu'on trouve son bonheur en travaillant à
+celui des autres, bientôt le genre humain
+seroit heureux».</p>
+
+<p>2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter
+d'Amérique en Afrique des Nègres
+émancipés.</p>
+
+<p>3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold,
+minéralogiste, l'un et l'autre Suédois; le
+dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement
+en Europe.</p>
+
+<p>4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya
+à ses frais un bâtiment de cent quatre-vingt
+tonneaux au secours de Sierra-Leone;
+précédemment il avoit publié son plan de
+constitution et de législation pour les colonies<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>.
+A ces noms respectables, il faut
+joindre Willeberforce, Clarckson; et d'autres
+hommes qui ont concouru à cette entreprise,
+par leur argent, leurs écrits, leurs
+conseils; ce sont les mêmes dont le zèle
+éclairé et l'imperturbable persévérance ont
+enfin obtenu le bill qui abolit la traite.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> A short sketch of temporary regulation for the
+intended settlement on the green coast of Africa, etc.</blockquote>
+
+<p>La législature y ajoutera sans doute des
+mesures d'exécution dont la nécessité est démontrée
+par Willeberforce, dans sa lettre à
+ses commettans de l'Yorkshire<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>. Cette abolition
+rappelera à jamais le trait le plus honorable
+de sa vie publique. Il seroit digne de
+lui de tourner actuellement ses regards vers
+cette île martyrisée depuis des siècles; vers
+cette Irlande où quatre millions d'individus
+sont frappés de l'exhérédation politique, calomniés
+et persécutés comme catholiques,
+par le gouvernement d'une nation qui a tant
+vanté la liberté et la tolérance. Si, malgré
+les orages politiques qui dans les deux Mondes
+élèvent des barrières entre les peuples, cet
+ouvrage arrive sous les yeux des honorables
+défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres
+contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront
+avec intérêt que j'eus avec eux des liaisons
+dont le souvenir m'est cher. Thomas
+Clarkson et Joël Barlow y liront, que par
+de là les mers ils ont un ami aussi invariable
+dans ses affections que dans ses principes;
+mais revenons à Sierra-Leone.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>V.</i> A Letter on the abolition of the slave trade,
+addressed to the freeholders and others habitans of
+Yorkshire, by <i>W. Wilberforce,</i> in-8°, London 1807.</blockquote>
+
+<p>Un des articles constitutifs de cet établissement
+en exclut les Européens, dont en général
+on redoute l'influence corruptrice, et
+n'y admet que les agens de la compagnie.
+La première embarcation, en 1786, étoit
+composée de quelques Blancs nécessaires à
+la direction de l'établissement, et de quatre
+cents Nègres. Cette tentative eut très-peu de
+succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre
+fondée sur de meilleurs principes, et qui
+fut incorporée par un acte du Parlement,
+en 1791. L'année suivante on y transporta
+onze cent trente-un Noirs de la nouvelle
+Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique,
+avoient combattu pour l'Angleterre. Plusieurs
+d'entre eux étoient de Sierra-Leone;
+ils revirent avec attendrissement la terre natale
+d'où ils avoient été arrachés dans leur
+enfance; et comme les peuplades voisines
+venoient quelquefois visiter la colonie naissante,
+une mère très-âgée reconnut son fils,
+et se précipita dans ses bras en fondant en
+larmes; bientôt des indigènes de cette côte
+se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de
+la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci
+sont bons canonniers; mais ce qui vaut mieux,
+tous montrent de l'activité, de l'intelligence
+pour les occupations agronomiques et industrielles.
+Le chef-lieu <i>Free-Town</i> ou <i>Ville-Libre</i>,
+avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues
+et quatre cents maisons, ayant chacune un
+jardin. Non loin de là s'élève <i>Grandville-Town</i>,
+du nom de l'estimable philantrope
+Grand ville-Sharp.</p>
+
+<p>Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs
+écoles environ trois cents élèves, dont quarante
+natifs, doués presque tous d'une conception
+facile; on leur enseigne l'art de lire,
+d'écrire, de compter; de plus aux filles les
+ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie
+et un peu de géométrie.</p>
+
+<p>La plupart des Nègres venus d'Amérique
+étant méthodistes ou baptistes, ils ont des
+<i>meeting-houses</i> ou lieux d'assemblées, pour
+leur culte, et cinq ou six prédicateurs noirs,
+dont la surveillance a contribué puissamment
+au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent
+avec fermeté, douceur et justice les
+fonctions civiles, entre autres celles du <i>jury</i>,
+car on l'a établi dans cette colonie: ils se
+montrent même très-chatouilleux sur leurs
+droits. Le gouverneur ayant infligé de sa propre
+autorité quelques punitions, les condamnés
+déclarèrent qu'ils vouloient être jugés par
+leurs pairs, après le <i>verdict</i>. En général, ils
+sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons
+pères, donnent des preuves multipliées de
+sentimens honnêtes; et malgré les événemens
+désastreux de la guerre<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>, et des élémens
+qui ont ravagé cette colonie, on y goûte
+presque tous les avantages de l'état social.
+Ces faits sont extraits des rapports que publie
+annuellement la compagnie de Sierra-Leone<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>,
+et dont la collection m'a été remise
+par le célèbre Willeberforce. En octobre
+de l'an 1800, la colonie s'accrut par un
+envoi de Marrons de la Jamaïque, qu'on y
+déporta contre la foi du traité qu'ils avoient
+conclu avec le général Walpole, et malgré
+ses réclamations<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> En 1794, une escadrille française, occupée à
+détruire les établissemens anglais sur la côte occidentale
+d'Afrique, détruisit, en partie, la colonie de
+Sierra-Leone. Ce fait a été un titre d'inculpations
+graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où,
+après avoir compulsé les registres du commandant de
+l'escadrille, j'ai prouvé que son attaque dirigée contre
+Sierra-Leone, étoit le fruit d'une erreur. Il croyoit
+que c'étoit une entreprise purement mercantile, et
+non un établissement philanthropique. Ce mémoire a
+été publié dans la Décade philosophique, n° 67, et
+ensuite imprimé séparément. La colonie de Sierra-Leone,
+ruinée une seconde fois pendant la guerre, a
+lutté contre ses malheurs, et s'est rétablie.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> <i>V.</i> Substance of the report, delivered by the
+court of direction of Sierra-Leone company, etc.;
+et particulièrement celui de l'an 1794, p. 55 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, t. II, p. 78, etc.</blockquote>
+
+<p>Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs,
+les pays où l'on doit trouver le moins
+d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur
+excessive porte à l'indolence, où les besoins
+physiques, très-restreints par cette température,
+trouvent facilement à se satisfaire
+par l'abondance des denrées consommables.
+Il semble encore que, d'après ces causes, la
+servitude doit s'attacher aux climats brûlans,
+et que la liberté, soit politique, soit
+civile, doit rencontrer plus d'obstacles entre
+les tropiques que dans les latitudes plus
+élevées. Mais qui pourroit ne pas rire de
+la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant
+(que d'ailleurs j'estime) assure que
+les Nègres, incapables de faire un seul pas
+vers la civilisation, seront «dans vingt mille
+siècles ce qu'ils étoient il y a vingt mille
+siècles; la honte, dit-il, et le malheur de
+l'espèce humaine<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>». Tant de faits accumulés
+réfutent surabondamment ce planteur
+si instruit de ce qu'étoient les Nègres
+avant leur existence, et qui nous révèle prophétiquement
+ce qu'ils seront dans vingt mille
+siècles. Il y a long-temps que les indigènes
+d'Afrique et d'Amérique se seroient élevés
+à la civilisation la plus développée, si l'on
+eût employé à cette bonne oeuvre la centième
+partie d'efforts, d'argent et de temps qu'on a
+consumés à tourmenter, à égorger plusieurs
+millions de ces malheureux, dont le sang
+crie vengeance contre l'Europe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> V. <i>Barré-Saint-Venant</i>, p. 119.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<a name="c7" id="c7"></a>
+<h3>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Littérature des Nègres.</i></p>
+
+<p>Willeberforce, de concert avec les
+membres de la société qui s'occupe de l'éducation
+des Africains, a fondé pour eux une
+espèce de collège à Clapham, distant de
+Londres d'environ deux myriamètres. Les
+premiers qu'on y a placés sont vingt-un enfans
+envoyés par le gouverneur de Sierra-Leone.
+J'ai visité cet établissement en 1802,
+pour m'assurer, par moi-même, du progrès
+des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les
+Européens il n'existoit de différence que
+celle de la couleur. La même observation a
+été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche,
+où Coesnon, ancien professeur de l'Université,
+avoit réuni un nombre d'enfans nègres.
+Plusieurs membres de l'Institut national
+qui ont, comme moi, examiné et suivi
+les élèves dans les détails habituels de la vie,
+dans les cours particuliers, dans les exercices
+publics, confirmeront mon témoignage. 2°.
+Elle a été faite à l'école des Nègres de Philadelphie,
+par un homme calomnié avec
+acharnement, puis assassiné judiciairement,
+Brissot<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>, citoyen d'une probité rigide,
+qui est mort pauvre comme il avoit vécu.
+3°. Elle a été faite à Boston, par le consul
+français Giraud, sur une école de quatre
+cents Noirs qui sont élevés séparément. La
+loi autorise leur mélange avec les petits
+Blancs; mais ceux-ci les tourmentoient par
+suite d'une prévention héréditaire qui n'est
+point encore totalement effacée, et qui, à
+partir des principes de la droite raison, n'est
+flétrissante que pour les Blancs, flétrissante
+surtout pour les loges de francs-maçons de
+cette ville; elles fraternisent entre elles,
+mais elles n'ont jamais visité la loge africaine.
+Une seule fois, elle a été placée sur la
+même ligne, lorsqu'au service funèbre pour
+Washington, elle fit partie du cortège.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> <i>V.</i> ses Voyages, t. II, p. 2.</blockquote>
+
+<p>Dans la foule des auteurs qui reconnoissent
+chez les Nègres les facultés intellectuelles,
+aussi susceptibles de développement
+que chez les Blancs, j'avois oublié de citer
+Ramsay<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>, Hawker<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>, Beckford<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; il
+prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard
+les Noirs ont la supériorité<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; et l'ancien
+consul américain Skipwith est du même avis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>V.</i> Objections to the abolition of the slave
+trade with answers, etc, by <i>Ramsay</i>, in-8°, London
+1778.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> Sermon, in-4°, 1789.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> <i>V.</i> Remarks upon the situation of the Negroes
+in Jamaica, in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> <i>V.</i> Observations on the slave trade, in-8°, London
+1789.</blockquote>
+
+<p>Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures
+et de Nègres que de Blancs, et ces Noirs,
+disoit-il, sont pires que des brutes<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Les
+choses ont bien changé; le savant secrétaire
+de l'académie de Portugal, Correa de Serra,
+cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs
+et professeurs qui, à Lisbonne, à
+Riojaneiro, et dans les autres possessions
+portugaises, se sont signalés par leurs talens.
+En 1717, le Nègre don Juan Latino enseignoit
+à Séville la langue latine; il vécut cent
+dix-sept ans<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>. La brutalité de ces Africains
+dont parle Clenard, n'étoit que le résultat
+de l'oppression et de la misère: lui-même
+reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne,
+dit-il, la littérature à mes esclaves
+nègres; j'en ferai un jour des affranchis,
+et j'aurai mon <i>Diphilus</i> comme Crassus,
+mon <i>Tyron</i> comme Ciceron; ils écrivent
+déjà fort bien, et commencent à entendre
+le latin; le plus habile me fait la lecture à
+table<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> <i>V.</i> Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I,
+p. 39.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> Fait communiqué par <i>de Lasteyrie</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 88.</blockquote>
+
+<p>Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé
+long-temps, le premier en Abyssinie, les
+autres en Guinée, trouvent aux Nègres un
+esprit vif et pénétrant, un jugement sain,
+du goût, de la délicatesse<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>. Divers écrivains
+ont recueilli des reparties brillantes,
+des réponses vraiment philosophiques de
+Noirs. Telle est la suivante, rapportée par
+Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que
+son maître réveilloit, en disant: <i>N'entends-tu
+pas maître qui appelle?</i> le pauvre Nègre
+ouvre les yeux et les referme aussitôt, en
+disant: <i>Sommeil n'a pas de maître</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> V. <i>Durand</i>, p. 58. <i>Demanet</i>, Histoire de
+l'Afrique française, t. II, p. 3. Relation historique
+de l'Abyssinie, par <i>Lobo</i>, in-4°, Paris 1728, p. 680.</blockquote>
+
+<p>Quant à leur intelligence pour les affaires,
+elle est bien connue dans le Levant. Tel étoit
+Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le
+fit gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence,
+ses vertus domestiques ont été célébrés
+par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le
+père m'a dit avoir vu dans divers ports du
+golfe Persique, des Nègres à la tête de grandes
+maisons de commerce, recevant des envois,
+expédiant des bâtimens sur toutes les côtes
+de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie,
+et amené en France un jeune Nègre de l'intérieur
+de l'Afrique, enlevé à un âge où
+déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions
+géographiques sur le pays qui l'avoit
+vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement,
+et se proposoit, après son éducation
+finie, de le renvoyer dans son pays natal,
+comme voyageur, pour explorer des contrées
+peu connues; mais Michaud étant allé
+mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre,
+qui l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement.
+J'ignore si l'on a fait droit aux réclamations
+de Michaud fils contre ce trait
+d'inhumanité.</p>
+
+<p>Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres
+arrivent aux postes les plus éminens; les écrivains
+s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou
+chef des eunuques noirs de la Porte, en 1730,
+comme un homme d'une sagesse profonde et
+d'une expérience consommée<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>V</i>. Observations sur la religion, les loix, les
+moeurs des Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres
+1769, p. 98.</blockquote>
+
+<p>Adanson, étonné de voir les Nègres du
+Sénégal lui nommer un grand nombre d'étoiles,
+et raisonner pertinemment sur les astres,
+assure qu'avec de bons instrumens ils
+deviendroient bons astronomes<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage au Sénégal, p. 149.</blockquote>
+
+<p>Sur divers points de la côte il y a des Nègres
+sachant deux ou trois langues, et faisant
+les fonctions d'interprètes<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>. En général
+ils ont la conception rapide, et jouissent
+d'une mémoire surprenante. Villaut, Barbot,
+et d'autres voyageurs en font la remarque<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>.
+Stedman a connu un Nègre qui savoit le
+Coran par cour; on raconte la même chose
+de Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan
+de Bunda, sur la Gambie. Salomon, pris
+en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu
+dans le Maryland. Une suite d'aventures extraordinaires,
+qu'on peut lire dans le <i>More-lak</i>,
+le conduisirent en Angleterre, où son
+air de dignité, la douceur de son caractère,
+et ses talens lui firent des amis, entre autres
+le chevalier Hans-Sloane, pour lequel il traduisit
+divers manuscrits arabes. Après avoir
+été accueilli avec distinction à la cour de
+Saint-James, la compagnie d'Afrique, qui
+s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en
+1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant:
+Depuis soixante ans tu es le premier
+que j'aye vu revenir des îles américaines.
+Salomon écrivit à ses amis d'Europe et du
+nouveau Monde, des lettres qui furent traduites
+et lues avec intérêt. Son père étant
+mort, il lui succéda, et se fit aimer dans ses
+États<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> V. Clarckson, p. 125.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t, IV, p. 198.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> <i>V</i>. le More-lack (par <i>le Cointe-Marsillac</i>),
+in-8°, Paris 1789, c. XV.</blockquote>
+
+
+<p>Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre
+pour faire ses études, avoit embrassé
+avec un succès éclatant divers genres
+de sciences, et appris l'hébreu pour lire la
+Bible en original. Ce jeune homme, qui donnoit
+de grandes espérances, mourut peu de
+temps après son retour en Afrique.</p>
+
+<p>Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu
+des Nègres, leur attribue l'art mimique à tel
+point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec
+nos Roscius modernes.</p>
+
+<p>Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens.
+Poivre fut souvent étonné par le talent
+des Madecasses, en ce genre, et Rochon
+a cru devoir insérer dans son voyage de Madagascar,
+le discours d'un de leurs chefs,
+qu'on peut lire avec plaisir, même après celui
+de Logan<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales,
+par <i>Rochon</i>, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73
+et suiv.</blockquote>
+
+<p>Stedman, qui les croit capables de grands
+progrès, et qui leur accorde spécialement le
+génie poétique et musical, énumère leurs
+instrumens à corde et à bouche au nombre
+de dix-huit<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>; et cependant on ne voit pas
+dans sa liste leur fameux balafou<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>, formé
+d'une vingtaine de tuyaux de bois dur qui
+vont en diminuant, et qui résonne comme
+un petit orgue.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> V. <i>Stedman</i>, c. XXVI.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> D'autres disent <i>balafat</i> ou <i>balafo</i>, et le comparent
+à une épinette.</blockquote>
+
+<p>Grainger décrit une sorte de guitare inventée
+par les Nègres, sur laquelle ils jouent
+des airs qui respirent une mélancolie douce
+et sentimentale<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>; c'est la musique des
+coeurs affligés. La passion des Nègres pour
+le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux;
+c'est l'observation de Benjamin Rush, qui
+indique les maladies résultantes de leur état
+de détresse et de malheur<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> The sugar cane, a poem, in four books, by
+<i>James Grainger</i>, in-4°, 1764.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> <i>V</i>. American Museum, t. IV, p. 82.</blockquote>
+
+<p>Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres
+manquent les deux organes de la musique et
+des mathématiques. Quand sur le premier
+article, je lui objectois qu'un des caractères
+les plus saillans des Nègres est leur goût invincible
+pour la musique, en convenant du
+fait, il m'opposoit leur incapacité de perfectionner
+ce bel art. Mais l'énergie de ce penchant
+n'est-elle pas un signe incontestable de
+talent? Il est d'expérience que les hommes
+réussissent dans les études vers lesquelles une
+propension décidée, une volonté forte les entraînent.
+Qui peut présager à quel point les
+Nègres excelleront dans cette partie, quand
+les connoissances de l'Europe entreront dans
+leur domaine? peut-être auront-ils des Gluck
+et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné
+de transporter, dans une pièce de circonstance,
+le <i>Camp de Grand-Pré,</i> un air des
+Nègres de Saint-Domingue.</p>
+
+<p>La France eut jadis ses Trouvères et ses
+Troubadours, comme l'Allemagne ses <i>Min-Singer,</i>
+et l'Écosse ses <i>Minstrells.</i> Les Nègres
+ont les leurs, nommés <i>Griots,</i> qui vont
+aussi chez les rois faire ce qu'on fait dans
+toutes les cours, louer et mentir avec esprit.
+Leurs femmes, les <i>Griotes,</i> font à
+peu près le métier des <i>Almées</i> en Égypte,
+des <i>Bayadères</i> dans l'Inde<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. C'est un
+trait de conformité de plus avec les femmes
+voyageuses des Troubadours. Mais ces <i>Trouvères,</i>
+ces <i>Min-Singer,</i> ces <i>Minstrells</i> furent
+les devanciers de Malherbe, Corneille,
+Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok,
+etc. Dans tout pays le génie est l'étincelle
+recélée dans le sein du caillou; dès
+qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse
+de jaillir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> V. <i>Golberry,</i> ibid.</blockquote>
+
+<p>Au seizième siècle, Louise Labbé, de
+Lyon, surnommée <i>la belle Cordière,</i> par
+allusion à l'état de son mari.</p>
+
+<p>Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé
+maître Adam, menuisier à Nevers.</p>
+
+<p>Hubert Pott, simple journalier en Hollande;
+Beronicius, ramoneur de cheminées
+dans le même pays, avoient présenté le phénomène
+du talent poétique uni à des professions
+qui repoussent communément l'idée
+d'un esprit cultivé; le goût le plus sévère les
+maintient au Parnasse, quoiqu'il ne leur assigne
+pas les premières places. Le voyageur
+Pratt proclame Hubert Pott le père de la
+poésie élégiaque en Hollande<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>; et dans
+l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres
+de Beronicius, l'estampe placée au frontispice
+représente Apollon couronnant de lauriers
+le poëte ramoneur<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> V. <i>Pratt,</i> t. II, p. 208.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> <i>Beronicius</i> a fait des poésies latines; son poëme
+en deux livres, intitulé: <i>Georgarchontomachia,</i> ou
+Combat des paysans et des grands, a été traduit en
+vers hollandais, et le tout a été réimprimé in-8°, à
+Middelbourg, en 1766.</blockquote>
+
+<p>De nos jours, un domestique de Glats,
+en Silésie, s'est fait remarquer par ses romans<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>.
+Bloomfield, valet de charrue, a
+publié des poésies imprimées plusieurs fois,
+et dont une partie a été traduite dans notre
+langue<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>. Greensted, servante à Maidstone,
+et une simple laitière de Bristol,
+Anne Yearsley, se sont placées au rang des
+poëtes. Les malheurs des Nègres ont été l'objet
+des chants de cette dernière, dont les
+oeuvres ont eu quatre éditions. De même on
+a vu quelques-uns de ces Africains, que
+l'iniquité voue au mépris, franchir tous les
+obstacles que cette situation leur opposoit,
+et cultiver leur raison. Plusieurs sont entrés
+comme écrivains dans la carrière littéraire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>V.</i> La Prusse littéraire, par <i>Denina,</i> article
+Peyneman.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> <i>V.</i> Contes et Chansons champêtres, par <i>Robert
+Bloomfield,</i> traduit par <i>de La Vaisse,</i> in-8º, Paris 1802.</blockquote>
+
+<p>Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes
+sur la littérature des Turcs<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>, beaucoup
+de personnes qui doutoient s'ils en
+avoient une, furent étonnées d'apprendre que
+Constantinople possède treize bibliothèques
+publiques. La surprise sera-t-elle moindre
+à l'annonce d'ouvrages composés par des Nègres
+et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je pourrois
+nommer Castaing, qui a montré du talent
+poétique, ses pièces ornent divers recueils;
+Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur
+du <i>Précis des Gémissemens des Sang-mêlés</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>,
+Milscent, qui dans un de ses
+écrits a pris le nom de Michel Mina, tous
+Mulâtres des Antilles; et Julien Raymond,
+également Mulâtre, associé de la classe des
+sciences morales et politiques de l'Institut,
+pour la section de législation. Sans avoir la
+prétention de justifier en tout la conduite de
+Raymond, on peut louer l'énergie avec laquelle
+il a défendu les hommes de couleur et
+Nègres libres. Il a publié une foule d'opuscules,
+dont la collection importante pour
+l'histoire de Saint-Domingue, peut servir
+d'antidote aux impostures débitées par des
+colons<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista
+Toderini, 3 vol. in-8°, Venezia 1787.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> Par <i>P.M.C.</i> Sang-mêlé, in-8°, chez <i>Baudoin</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>V</i>. surtout, la véritable origine des troubles de
+Saint-Domingue, par <i>Raymond</i>.</blockquote>
+
+<p>J'aurois pu nommer la Négresse Belinda,
+née dans une contrée charmante de l'Afrique;
+elle y fut volée à douze ans, et vendue
+en Amérique. Quoique pendant quarante ans
+j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes travaux
+ne m'ont obtenu aucun soulagement;
+âgée de soixante-dix ans, je n'ai pas encore
+joui des bienfaits de la création. Avec ma
+fille, je traîne le reste de mes jours dans l'esclavage
+et la misère; pour elle et pour moi,
+je demande enfin la liberté. Telle est la
+substance du mémoire qu'elle adressa, en
+1782, à la législature de Massachusetts. Les
+auteurs de l'<i>American Museum</i><a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a> ont recueilli
+cette pièce écrite sans art, mais dictée
+par l'éloquence de la douleur, et par là
+même plus propre à émouvoir les coeurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>V</i>. t. I, p. 538.</blockquote>
+
+<p>J'aurois pu nommer encore César, Nègre
+de la Caroline du nord, auteur de diverses
+pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues
+des chants populaires, comme celles
+du valet de charrue Bloomfield.</p>
+
+<p>Les écrivains nègres sont en plus grand
+nombre que les Mulâtres, et ils ont en général
+montré plus de zèle pour venger leur
+compatriotes africains; on en verra des
+preuves dans les articles d'Amo, Othello,
+Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley.
+Mes recherches m'ont mis à portée de
+faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns
+n'ont pas écrit, mais à qui la supériorité
+de leurs talens et l'étendue de leurs
+connoissances ont acquis de la renommée;
+dans le nombre on trouvera seulement un
+ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie
+impériale, qui a donné au Caire
+une édition de Loqman<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>, croit que ce
+fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien;
+conséquemment, dit-il, un de ces
+Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus,
+tirés de l'intérieur de l'Afrique; que, vendu
+à des hébreux, il gardoit des troupeaux en Palestine.
+L'éditeur présume que Ésope, <i>Aisopos</i>,
+qui n'est guère qu'une altération du mot
+<i>Aithiops</i>, Éthiopien, pourroit être le même
+que Loqman<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>; cette conjecture est trop
+vague. Parmi ces fables qu'on lui attribue, la
+dix-septième et la vingt-troisième concernent
+des Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un
+Problème.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> <i>V.</i> Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>V.</i> La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.</blockquote>
+
+<p>En partant de la même hypothèse, on
+pourroit joindre à Loqman tous les Éthiopiens
+distingués dont l'histoire a conservé
+les noms, et surtout cet abbé Grégoire qui,
+venu en Europe vers le milieu du dix-septième
+siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli
+à la cour de Gotha, et périt dans
+un naufrage, en voulant retourner dans sa
+patrie. Il a été trop vanté peut-être par Fabricius,
+la Croze et Ludolphe<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>; ce dernier
+acquittoit la dette de la reconnoissance envers
+un homme qui lui avoit été très-utile
+pour apprendre la langue et l'histoire d'Éthiopie.
+Dans son <i>Commentaire</i> sur cette
+histoire, Ludolphe a inséré le portrait de
+l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691,
+c'est vraiment la figure d'un Nègre<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>. Tel
+étoit aussi le peintre Higiemond, sur lequel
+on va lire une notice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> V. <i>Salutaris lux Evangelii,</i> etc., par Fabricius,
+p. 176 et suiv. Histoire du christianisme des Iudes,
+par <i>la Croze,</i> in-8°, la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi,
+<i>Historia aÉthiopica</i>, in-fol., Francofurti
+ad Moenum 1681.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> <i>V.</i> J. Ludolfi, <i>ad suam Historiam commentarius,
+in-fol., Francof. ad Moen.</i> 1691, proemium 13.</blockquote>
+
+<p>Sonnerat assure que les peintres indiens
+n'entendent pas la perspective ni le clair
+obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à
+leurs ouvrages. Cependant Higiemond ou
+Higiemondo, nommé communement le Nègre,
+étoit reconnu pour un habile artiste qui,
+dans ses compositions, mettoit moins d'art
+que de naturel. C'est le jugement qu'en porte
+Joachim de Sandrart, dans son <i>Academia
+nobilissimoe artis pictoriae</i><a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>. Il
+l'appelle très-célèbre (<i>clarissimus</i>), et se
+félicite d'avoir de lui quelques bons tableaux,
+mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a
+vécu. L'épithète <i>nigrum</i>, dans le texte latin de
+Sandrart, seroit insuffisante pour prouver que
+Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs
+en Europe se nomment <i>Le Noir.</i> Les doutes
+s'évanouissent en voyant la figure de Higiemond,
+gravée, en 1693, par Kilian, et insérée
+dans les deux ouvrages de Sandrart;
+le premier, celui qu'on vient de citer<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>;
+le second, son traité allemand, sous le titre
+italien, d'<i>Academia Tedesca delle architectura,
+scultura, pittura</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> <i>V.</i> in-fol., <i>Norimbergae</i> 1683, c. xv, p. 34.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Ibid.</i> p. 180.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> 3 vol. in-fol. <i>Norimbergae. V.</i> la seconde partie
+qui, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale
+de Paris, est reliée comme première; et la nouvelle
+édition faite également à Nuremberg, en 1774,
+t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.</blockquote>
+
+<p>Le savant de Murr révoque en doute
+l'existence de Higiemond. Ce nom, dit-il,
+est étranger aux langues d'Afrique,
+comme à celles de la Chine, et ce dernier
+pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres
+chinois les plus fameux, le P. du Halde cite
+Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans
+parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté
+d'un passage de Pline le naturaliste:
+<i>Apparet multo vetustiora, picturæ principia
+esse, eosque qui monochromata
+finxerint (quorum aetas non traditur)
+aliquanto ante fuisse Higiemonem, Diniam,
+Charmodam, etc.</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>» Divers manuscrits
+portent Hygienontem, et Sandrart
+lui-même compte un Hygiaenon parmi les
+premiers peintres de portrait. De Murr en
+conclut que Sandrart, alors en Hollande, a
+été trompé par quelque brocanteur qui, en
+lui vendant des peintures chinoises, aura
+jugé à propos d'attribuer les meilleures à un
+nommé Higiemond<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Pline</i>, l. xxxv, c. viii, §34.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> Lettre de M. <i>de Murr</i>, etc., Nuremberg,
+2 juin 1808.</blockquote>
+
+<p>Je rends grâces au savant de Nuremberg,
+pour ses observations; mais ce qu'il allègue
+est-il autre chose qu'une conjecture? Dans
+le peu que l'on connoît des idiomes nègres,
+je ne vois rien, absolument rien qui repousse
+la dénomination de Higiemond. Un marchand
+de tableaux aura donné sans raison la
+qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit
+pas, et dont le nom presque identique à celui
+d'un peintre ancien, forme une coïncidence
+comme tant d'autres. Cette explication est
+aussi plausible que la supposition d'un brocanteur
+assez familiarisé avec les auteurs
+anciens, pour emprunter de Pline le nom
+d'Higiemond, tandis qu'il pouvoit tout aussi
+facilement en forger un autre.</p>
+
+<p>Le talent n'est exclusivement attaché à
+aucun pays, à aucune variété d'hommes. On
+a vu ici, en 1805, le premier peintre de la
+cour de Bade, qui est un Calmouk, nommé
+Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers
+anglais, dont l'objet est de célébrer le talent
+d'un peintre nègre des États-Unis<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>. C'est
+ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à
+Rome la peinture étoit un art interdit aux
+esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline l'ancien,
+on n'en connoît point qui se soient
+distingués dans ce genre, ni dans la toreutique<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>V.</i> Poems on various subjects, etc., by <i>Phillis
+Wheatley</i>, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> V. <i>Pline</i>, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires
+de l'Académie des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+
+<a name="c8" id="c8"></a>
+<h3>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Notices de Nègres et de Mulâtres distingués<br>
+par leurs</i> talens <i>et leurs</i> ouvrages.<br>
+<i>Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy,<br>
+Derham, Fuller, Bannaker,<br>
+Othello, Cugoano, Capitein, Williams,<br>
+Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.</i></p>
+
+
+
+<p><b>ANNIBAL</b>. Le Czar Pierre Ier, dans le cours
+de ses voyages, eut occasion de connoître le
+Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation
+fut cultivée, et qui, sous ce monarque, devint
+en Russie lieutenant-général et directeur
+du génie; il fut décoré du cordon rouge de
+l'ordre de Saint-Alexandre-Newski. Bernardin
+de Saint-Pierre, le colonel de la
+Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque,
+ont connu son fils mulâtre, qui passoit pour
+un homme habile, et qui étoit, en 1784,
+lieutenant-général dans le corps de l'artillerie:
+c'est lui qui, sous les ordres du prince
+Potemkin, ministre de la guerre, commença
+l'établissement du port et de la forteresse de
+Cherson, près l'embouchure du Dnieper.</p>
+
+<p><b>AMO (Antoine-Guillaume)</b>, né en Guinée,
+fut amené très-jeune à Amsterdam, en 1707,
+et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel,
+Antoine Ulric<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a> qui le céda à son
+fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya
+faire ses études aux Universités de Halle, en
+Saxe, et de Wittemberg. Dans la première,
+en 1729, sous la présidence du chancelier
+de Ludwig, il soutint une thèse, et publia
+une dissertation de <i>jure Maurorum</i><a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> C'est le même prince qui publia les raisons
+d'après lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique,
+dans un court mais excellent ouvrage, intitulé
+en anglais: <i>Fifty reasons or motives why the
+roman catholic apostolic religion ought to be preferred
+to all the sects, etc.,</i> in-l2, London 1798.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a> beschreibung des Saal-Creises, ou Description
+du cercle de la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II,
+p. 28. Je dois cette indication, et la plupart de celles
+qui concornent Amo, à Blumenbach.</blockquote>
+
+<p>Amo était versé dans l'astronomie et parloit
+le latin, le grec, l'hébreu, le français,
+le hollandais et l'allemand.</p>
+
+<p>Il se distingua tellement par ses bonnes
+moeurs et ses talens, que le recteur et le conseil
+de l'Université de Wittemberg, crurent
+devoir, en 1733, lui rendre un hommage
+public par une épître de félicitation; ils rappellent
+que Térence aussi étoit d'Afrique;
+que beaucoup de martyrs, de docteurs, de
+pères de l'église, sont nés dans ce même pays
+où les lettres étoient florissantes, et qui, en
+perdant le christianisme, est retombé dans
+la barbarie.</p>
+
+<p>Amo donnoit avec succès des cours particuliers,
+dont la même épître fait éloge:
+dans un programme publié par le doyen
+de la faculté de philosophie, il est dit
+de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les
+systèmes des anciens et des modernes, il
+a choisi et enseigné ce qu'ils ont de meilleur<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Excussis tam veterum quam novorum placitis,
+optima quæque selegit, selecta enucleate ac dilucide
+interpretatus est.</i></blockquote>
+
+<p>Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à
+Wittemberg, une thèse, et publia une dissertation
+sur les sensations considérées comme
+absentes de l'ame, et présentes au corps humain<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>.
+Dans une lettre que lui écrit le
+président, il l'appelle <i>vir nobilissime et clarissime</i>;
+ainsi l'Université de Wittemberg
+n'avoit pas, sur la différence de couleur, les
+préjugés absurdes de tant d'hommes qui se
+prétendent éclairés. Le président déclare
+n'avoir fait aucun changement à la Dissertation
+d'Amo, parce qu'elle est bien faite.
+Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit
+exercé à la méditation; il s'attache a établir
+les différences de phénomènes entre les êtres
+existans sans vie, et ceux qui ont la vie;
+une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ
+mentis APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi
+in mente humana absentia, et earum in corpore nostro
+organico ac vivo præsentia, quam præside, etc.,
+publice defendit autor</i> Ant. Guil. Amo, <i>Guinea-afer
+philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°,
+Wittenbergæ.</i> A la fin sont imprimées plusieurs pièces,
+entre autres les lettres de félicitation du recteur, etc.</blockquote>
+
+<p>Il paroît que les discussions abstruses
+avoient pour notre auteur un attrait particulier,
+car, devenu professeur, il fit soutenir,
+dès la même année, une thèse analogue
+à la précédente, sur le discernement à établir
+entre les opérations de l'esprit et celles
+des sens<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>. La cour de Berlin lui avoit conféré
+le titre de conseiller d'État<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>; mais
+après la mort du prince de Brunswick, son
+bienfaiteur, Amo, tombé dans une mélancolie
+profonde, résolut de quitter l'Europe
+qu'il avoit habitée pendant trente ans, et de
+retourner dans sa terre natale à Axim, sur
+la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite
+du savant voyageur et médecin David-Henri
+Gallandat, qui en parle dans les Mémoires
+de l'Académie de Flessingue, dont il étoit
+Membre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Disputatia philosophica continens ideam distinctam
+carun quoe competunt vel menti vel corpori
+nostro vivo et organico, quam consentiente amplissimorum
+philosophorum ordine praeside M</i>. Ant. Guil.
+Amo, <i>Guinea-afer, defendit</i> Joa. Theod. Mainer,
+<i>philos., et</i> J.V. Cultor, <i>in</i>-4º, 1734, <i>Wittenbergoe</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>V</i>. Le Monthly magazine, in-8º, New-York
+1800, t. I, p. 453 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Amo, alors âgé d'environ cinquante ans,
+y menoit la vie d'un solitaire; son père et
+sa soeur existaient encore, et son frère étoit
+esclave à Surinam. Quelque temps après, il
+quitta Axim, et s'établit à Chamat, dans le
+Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> <i>V</i>. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch
+genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°,
+te Middelburg 1782, t. IX, p. 19 et suiv.</blockquote>
+
+<p>J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir
+si Amo a publié d'autres ouvrages, et à
+quelle époque il est mort.</p>
+
+<p>bLacruz-Bagay/b. Les anciens habitans
+des Philippines étoient noirs, si l'on en croit
+les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout
+Gemelli Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait
+voyagé que dans sa chambre, comme le pensent
+quelques personnes, du moins il a rédigé
+son ouvrage sur de boas matériaux, et il est
+reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs
+à cheveux crépus, et très-passionnés pour la
+liberté, y vivent encore dans les montagnes
+et les forêts. Ils ont même donné leur nom à
+l'île de <i>Negros</i>, l'une de celles qui composent
+cet archipel. Quoique cette population
+se soit mélangée de Chinois, d'Européens,
+d'Indiens, de Malais, la couleur générale
+est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez foncée,
+les femmes qui, dans tout pays appellent
+l'art au secours de la nature, et vont au
+même but par des moyens divers, fortifient
+leur couleur pat l'emploi de différentes drogues<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage autour du monde, traduit de l'italien
+de <i>Gemelli Carreri</i>, in-12, Paris 1719, t. V,
+p. 64 et suiv.; p. 135 et suiv. <i>V.</i> aussi l'Encyclopédie
+méthodique, article <i>Philippines</i>.</blockquote>
+
+<p>Entre les variétés qu'a produites le croisement
+des races, on distingue spécialement
+les Tagales qui ont des conformités de stature,
+de couleur et de langage avec les Malais;
+si cette observation s'applique à Bagay,
+dont je vais parler, on pourroit douter s'il
+étoit absolument Nègre, ou seulement Sang-mêlé,
+je dois dénoncer moi-même mon
+incertitude. Carreri nomme la langue tagale
+en tête de six qui sont le plus usitées dans ces
+îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un
+cordelier<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>; un autre vocabulaire tagale,
+est imprimé dans le père Navarette; un troisième
+a été publié à Vienne, en 1803<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. l42, 143</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> Ueber die tagalische sprache von <i>Franz Carl
+Alters</i>, in-8°, Vienne 1803.</blockquote>
+
+<p>En général on a peu de notions sur les
+Philippines; il semblé que le gouvernement
+espagnol ait voulu dérober à l'Europe la
+connoissance de cette portion du globe, où
+il entretenoit une administration régulière,
+un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries;
+mais du moins nous en avons une
+carte tracée sur une grande dimension;
+cette carte estimée et très-curieuse, composée
+par le père Murello Velarde, jésuite,
+a été gravée à Manille, par Nicolas de la
+Cruz-Bagay, Indien tagale<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. C'est ce
+Bagay que je voulois amener sur la scène.
+Une notice jointe à cette carte attribue aux
+naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour
+la peinture, la sculpture, la broderie et
+tous les arts du dessin. Le travail de Bagay
+peut être allégué en preuve de cette assertion.
+Cette carte a été réduite, en 1750, à
+Nuremberg, par Lowitz, professeur de mathématiques.
+Je manquerois à la reconnoissance,
+si je terminois cet article, sans remercier
+Barbier du Bocage, qui m'a communiqué
+très-obligeamment ces cartes et le
+dictionnaire tagale.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>V. Carta hydrographica y chorographica</i> de las
+islas Filipinas, etc., hecha por el <i>P. Murillo Velarde</i>,
+etc., en Manilla ano de 1734, esculpio <i>Nicolas
+de la Cruz-Bagay,</i> Indio tagalo.</blockquote>
+
+
+<p><b>LISLET-GEOFFROY</b>, Mulâtre au premier
+degré, est un officier attaché au génie, et
+chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France.
+Le 23 août 1786, il fut nommé
+correspondant de l'académie des sciences, il
+est désigné comme tel dans la <i>Connoissance
+des temps</i> pour l'année 1791, publiée en 1789
+par cette société savante, à laquelle Lislet
+envoyoit régulièrement des observations météorologiques,
+et quelquefois des journaux
+hydrographiques. La classe des sciences physiques
+et mathématiques s'est fait un devoir
+de se rattacher comme correspondans et
+associés, ceux de l'académie des sciences.
+Par quelle fatalité Lislet est-il le seul excepté?
+Seroit-ce à raison de sa couleur? Je
+repousse un soupçon qui seroit pour mes confrères
+un outrage. Certes, depuis vingt ans,
+loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux
+titres à l'estime des savans.</p>
+
+<p>Sa carte des îles de France et de la Réunion,
+dressée d'après les observations astronomiques,
+les opérations géométriques de la
+Caille, et les plans particuliers qui avoient
+été levés, a été publiée en 1797 (an 5),
+par ordre du ministre de la marine, et m'a
+été donnée par Buache. Une nouvelle édition,
+rectifiée d'après les dessins envoyés
+par l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est
+la meilleure que l'on connoisse de ces îles.</p>
+
+<p>Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que
+je n'ai pu trouver à Paris, Lislet a inséré
+des Mémoires, entr'autres, la description
+du Pitrebot, l'une des plus hautes montagnes
+de l'île<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué,
+<i>Aubert du Petit-Thouars</i>, qui a résidé dix
+ans dans cette colonie.</blockquote>
+
+<p>L'institut, devenu légataire des diverses
+académies de Paris, publiera sans doute une
+précieuse collection de Mémoires qui sont en
+manuscrit dans ses archives. On y trouve
+la relation d'un voyage de Lislet à la baie
+de Sainte-Luce, île de Madagascar, que
+vient d'imprimer Malte-Brun dans ses annales
+des voyages; elle est accompagnée d'une
+carte de cette baie et de la côte. Lislet indique
+les objets d'échange à porter, les ressources
+qu'elle présente, et qui s'accroîteroient,
+dit-il, si, au lieu de fomenter des
+guerres entre les indigènes pour avoir des
+esclaves, on encourageoit leur industrie par
+l'espérance d'un commerce avantageux. Les
+notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses,
+sont très-curieuses. Ses descriptions
+annoncent un homme versé dans la botanique,
+la physique, la géologie, l'astronomie;
+cependant jamais il n'est venu sur le continent
+pour cultiver ses goûts et acquérir des
+connoissances; il a lutté contre les obstacles
+que lui opposoient les préjugés du pays. On
+peut raisonnablement présumer qu'il eût
+fait plus, si dès sa jeunesse amené en Europe,
+vivant dans l'atmosphère des savana, il eût
+trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent
+si puissamment stimuler la curiosité et féconder
+le génie.</p>
+
+<p>Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition
+du capitaine Baudin, que Lislet ayant
+formé à l'Ile-de-France une société des
+sciences, quelques Blancs ont refusé d'en
+être membres, uniquement parce qu'un Noir
+en est le fondateur; par là même n'ont ils
+pas prouvé qu'ils en étoient indignes?</p>
+
+<p><b>Derham (Jacques)</b>, esclave à Philadelphie,
+fut cédé par son maître à un médecin
+qui l'employa à préparer des drogues. Pendant
+la guerre d'Amérique, il fut vendu par le
+médecin à un chirurgien, et par ce dernier au
+docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans.
+Derham, qui n'avoit pas été baptisé, a voulu
+l'être, et s'est agrégé à l'église anglicane.
+Il parle avec grâce l'anglais, le français,
+l'espagnol. En 1788, à l'âge de vingt-six ans,
+il est devenu le médecin le plus distingué
+de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec
+lui sur la médecine, dit le docteur Rush,
+je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois pouvoir
+lui donner des renseignemens sur le
+traitement des maladies, mais j'en ai plus
+appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre
+de moi». La société pensylvanienne, établie
+en faveur des Nègres, crut devoir,
+en 1789, publier ces faits, rapportés également
+par Dickson<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>. On trouve dans la
+<i>Médecine domestique</i> de Buchan<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>, et la
+<i>Médecine du voyageur</i>, par Duplanil, le
+spécifique qui guérit la morsure du serpent
+à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham;
+mais un fait certain, c'est qu'on le doit
+à un Nègre auquel l'assemblée générale de
+la Caroline donna la liberté, et décerna pour
+récompense une pension, viagère de cent
+livres sterlings<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Blumenbach, voyageant
+en Suisse, vit à Yverdun une Négresse
+qui étoit citée comme la personne la plus
+habile du pays dans l'art des accouchemens.
+Il rappelle à cette occasion, que Boërhave
+et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs
+Nègres pour la médecine. Le nom de Derham
+peut s'ajouter honorablement à cette liste.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> P. 184.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> <i>Buchan</i>. <i>V</i>. sa Médecine domestique, Paris
+1783, t. III, p. 518.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>V</i>. Médecine du voyageur, par <i>Duplanil</i>, 3
+vol. in-8°, Paris 1801, t. III, p. 272.</blockquote>
+
+
+
+<p><b>Fuller (Thomas)</b>, né en Afrique, et
+résidant à quatre mille d'Alexandrie, en
+Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est
+fait admirer par sa prodigieuse facilité
+pour les calculs les plus difficiles. Entre
+les traits par lesquels on a mis son talent
+à l'épreuve, nous choisissons le suivant.
+Un jour on lui demande combien de secondes
+avoit vécu un homme âgé de 70 ans,
+tant de mois et de jours, il répond dans une
+minute et demie. L'un des interrogateurs,
+prend la plume, et, après avoir longuement
+chiffré, prétend que Fuller s'est trompé
+en plus. Non, lui dit le Nègre, l'erreur est
+de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles;
+le calcul se trouva juste. On doit
+ces détails au docteur Rush, dont la lettre
+est citée dans le Voyage de Stedman<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>,
+et ils sont consignés dans le cinquième tome
+de l'<i>American Museum</i><a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>, imprimé il y a
+quelques années, Thomas Fuller avoit alors
+70 ans. Brissot, qui l'avoit connu en Virginie,
+rend le même témoignage à son habileté<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>.
+On a d'autres exemples de Nègres,
+qui de tête faisoient des calculs très-compliqués,
+et pour lesquels des Européens
+étoient obligés de recourir aux règles de
+l'arithmétique<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>V.</i> Narrative of a five year's expedition against
+the revolted negroes of Surinam, etc., by cap. <i>J.G.
+Stedman</i>, 2 vol. in-4°, London 1796; <i>V.</i> t. II,
+c. XXVI. La traduction française de cet ouvrage,
+t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à
+<i>Fuller</i> a oublié le mot <i>secondes</i>, ce qui rend la
+question absurde.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, t. V, p. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Brissot. V.</i> ses voyages, t. II, p. 2.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>V. Clarkson</i>, p. 125.</blockquote>
+
+
+
+
+<p><b>BANNAKER (Benjamin)</b>, Nègre du Maryland,
+établi à Philadelphie, sans autre encouragement
+que sa passion pour acquérir
+des connoissances, sans autres livres que les
+ouvrages de Ferguson, et les table de
+Tobie Mayer, s'est appliqué à l'astronomie.
+Il a publié, pour les années 1794 et 1795,
+in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques,
+dans lesquels sont calculés et
+présentés les divers aspects des planètes, la
+table des mouvements du soleil et de la lune,
+de leurs levers, de leurs couchers, et d'autres
+calculs<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>. Bannaker a été affranchi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a><p><i>Benjamin Bannaker's</i>, Almanack for 1794, containing
+the motions of the sun and moon, the true
+place and aspects of the planetes, the rising and setting
+of the sun and the moon, the eclipses, etc.,
+in-8°, Philadelphia.</p>
+
+<p><i>B. Bannaker's</i>, Pensilvania, Delaware, Maryland
+and Virginia, Almanack for 1795, in-8°.</blockquote>
+
+<p>Dans une lettre congratulatoire que lui
+adresse le président des États-Unis<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>,
+Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce
+qu'il avoit dit dans ses notes sur la Virginie,
+se réjouit de voir que la nature a gratifié
+ses frères noirs, de talens égaux à ceux des
+autres couleurs; il en conclut que leur défaut
+apparent de génie n'est du qu'à leur condition
+dégradée en Afrique et en Amérique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> Ce fait nous est révélé par <i>Fessenden</i>, dans son
+libelle en 2 vol., intitulé: <i>Democracy unveiled or
+tyranny stripped of the garb of patriotism</i>, by
+<i>Christopher Caustic</i>, 2 vol. in-8°, 3° edit., New-York
+1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime
+à <i>Jefferson</i> d'un acte digne de tout éloge.</blockquote>
+
+<p>Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle
+Angleterre, un Nègre savant en astronomie,
+et qui avoit composé des Ephémérides<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>.
+Il ne le nomme pas. Si c'est Bannaker, c'est
+un témoignage de plus en sa faveur; si c'est
+un autre, c'est un témoignage de plus en
+faveur des Nègres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>V.</i> A Topographical description etc., p. 212
+et 213.</blockquote>
+
+<p><b>OTHELLO</b> publia, en 1788, à Baltimore,
+un <i>Essai contre l'esclavage des Nègres</i>.</p>
+
+<p>«Les puissances européennes auroient du
+s'unir, dit-il, pour abolir ce commerce
+infernal, et ce sont elles qui ont porté la
+désolation en Afrique; elles déclament
+contre les Algériens, elles maudissent
+les barbaresques qui habitent un coin de
+cette partie du globe, où de féroces Européens
+vont acheter et enlever des hommes
+pour les torturer; et ce sont des nations
+soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au
+rôle de bourreaux. Votre conduite, ajoute
+Othello, comparée à vos principes, n'est-elle
+pas une ironie sacrilège? Osez parler
+de civilisation et d'Evangile, c'est prononcer
+votre anathème. La supériorité
+du pouvoir ne produit en vous qu'une supériorité
+de brutalité, de barbarie; la faiblesse,
+qui appelle la protection, semble
+y provoquer votre inhumanité; vos beaux
+systèmes politiques sont souillés par des
+outrages à la nature humaine et à la majesté
+divine.»</p>
+
+<p>«Quand l'Amérique s'est insurgée contre
+l'Angleterre, elle a déclaré que tous les
+hommes ont les mêmes droits. Après avoir
+manifesté sa haine contre les tyrans, auroit-elle
+apostasié ses principes? Il faut
+bénir les mesures prises en Pennsylvanie,
+en faveur des Nègres; mais il faut exécrer
+celles de la Caroline du Sud qui naguères
+défendit d'enseigner à lire aux esclaves.
+A qui donc s'adresseront ces malheureux?
+La loi les néglige ou les frappe».</p>
+
+<p>Othello peint en traits de feu la douleur
+et les sanglots d'enfans, de parens et d'amis,
+entraînés loin du pays qui les vit naître,
+pays toujours cher à leur coeur, par le souvenir
+d'une famille et des impressions locales;
+tellement cher, qu'un des articles de
+leur superstitieuse crédulité, est d'imaginer
+qu'ils y retourneront après leur mort. Au
+bonheur dont ils jouissoient dans leur terre
+natale, Othello oppose leur état horrible en
+Amérique, où nus, affamés, sans instruction,
+ils voient tous les maux s'accumuler
+sur leurs têtes; il espère qu'enfin leurs cris
+s'élèveront au ciel<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a>, et que le ciel les
+Exaucera.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Très-peu d'ouvrages sont comparables à
+celui d'Othello, pour la force des raisons
+et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent
+l'éloquence et la raison, contre l'avarice
+et le crime?</p>
+
+
+<p><b>CUGOANO (Oltobah)</b>, né sur la côte de
+Fantin, dans la ville d'Agimaque, raconte
+lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec
+une vingtaine d'autres enfans des deux sexes,
+par des brigands européens qui, en agitant
+leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient
+de les tuer, s'ils tentoient de s'échapper.</p>
+
+<p>«On les entassa avec d'autres, et bientôt,
+dit-il, je n'entendis plus que le cliquetis
+des chaînes, le sifflement des coups de
+fouets, et les hurlements de mes compatriotes».
+Esclave à la Grenade, il dut sa
+liberté à la générosité du lord Hoth, qui
+l'amena en Angleterre. Il y étoit, en 1788,
+au service de Cosway, premier peintre du
+prince de Galles. Piatoli, auteur d'un traité
+italien, sur les <i>lieux et les dangers des sépultures</i>,
+que Vieq-d'Azir traduisit en français
+à la demande de d'Alembert, Piatoli,
+qui, dans un long séjour à Londres, connut
+particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ
+quarante ans, et marié à une Anglaise,
+fait un grand éloge de cet Africain; il vante
+sa piété, son caractère doux et modeste, ses
+moeurs intègres et ses talens.</p>
+
+<p>Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé
+le sort de ces malheureux, que l'iniquité
+des Blancs déprave et calomnie.</p>
+
+<p>Comme Othello, il peint le spectacle lamentable
+des Africains forcés de dire un
+éternel adieu à leur terre natale; les pères,
+les mères, les époux, les frères, les enfans
+invoquant le ciel et la terre, se précipitant
+dans les bras les uns des autres, se baignant
+de larmes, s'embrassant pour la dernière
+fois, et sur le champ arraché à tout ce qu'ils
+ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit
+des monstres, mais non des colons<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>V.</i> ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des
+Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788,
+p. 10.</blockquote>
+
+<p>A la Grenade, il avoit vu déchirer des
+Nègres à coups de fouet, pour avoir été le
+dimanche à l'église au lieu d'aller au travail.
+Il avoit vu casser les dents à d'autres, pour
+avoir sucé quelques cannes à sucre<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Dans
+une foule de traits, consignés sur les registres
+des cours de justice, il cite le suivant:
+Lorsque les capitaines Négriers manquent
+de provisions, ou que leur cargaison
+est trop forte, leur usage est de jeter à la
+mer ceux de leurs Nègres qui sont malades,
+ou dont la vente promet moins de profit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 184.</blockquote>
+
+<p>En 1780, un capitaine négrier retenu par
+les vents contraires, sur les côtes américaines,
+et dans un état de détresse, choisit
+cent trente-deux de ses esclaves les plus
+malades, et les fit jeter à la mer, liés deux
+à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la
+nage. Il espéroit que la compagnie d'assurance
+le dédommageroit; dans le procès qu'a
+occasionné ce crime, il disoit: «Les Nègres
+ne peuvent être considérés que comme des
+bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau,
+il est permis de livrer aux flots les
+effets les moins précieux et les moins lucratifs.»</p>
+
+<p>Quelques-uns de ces malheureux s'étoient
+échappés des mains de ceux qui les lioient,
+et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut
+sauvé par les cordes que lui tendirent les
+matelots d'un autre vaisseau; le barbare
+assassin de ces innocens, eut l'audace de le
+réclamer comme sa propriété; les juges rejetèrent
+sa demande<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 134 et suiv.</blockquote>
+
+<p>La plupart des auteurs, qui avoient censuré
+le commerce de l'espèce humaine,
+avoient employé les seules armes de la
+raison; une voix s'éleva pour faire retentir
+le cri de la religion, pour prouver, par la
+Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes,
+leur détention dans l'esclavage, sont
+des forfaits dignes de mort; et cette voix
+était celle de Cugoano, qui publia en anglais
+ses <i>Réflexions sur la traite et l'esclavage
+des Nègres</i>, dont nous avons une traduction
+française.</p>
+
+<p>Son ouvrage est peu méthodique; il y a
+des longueurs, parce que la douleur est verbeuse;
+l'homme profondément affecté, craint
+toujours de n'avoir pas assez dit, de n'être pas
+assez compris; on y trouve un talent sans
+culture, auquel une éducation soignée eût
+fait faire de grands progrès.</p>
+
+<p>Après quelques observations sur les causes
+qui différencient les complexions et la couleur,
+telles que le climat, le caractère physique
+du pays, le régime diététique, il demande:
+«s'il est plus criminel d'être Noir
+ou Blanc, que de porter un habit blanc
+ou noir; si la couleur et la forme du corps
+sont un titre pour enchaîner des hommes
+dont les vices sont l'ouvrage des colons,
+et que le régime de la liberté, une éducation
+chrétienne conduiroient à tout ce qui
+est bon, utile et juste; mais puisque les
+colons ne voient qu'à travers les voiles
+de l'avarice et de la cupidité, tout esclave
+a le droit imprescriptible de se soustraire
+à leur tyrannie.</p>
+
+<p>«Les Nègres n'ont jamais franchi les
+mers pour voler des Blancs; s'ils l'eussent
+fait, les nations européennes crieroient
+au brigandage, à l'assassinat; elles se
+plaignent des barbaresques, tandis qu'elles
+font pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui
+doivent rester ces qualifications odieuses?
+Les factoreries européennes en Afrique,
+ne sont que des cavernes de bandits et de
+meurtriers; or, voler des hommes, leur
+ravir la liberté, c'est plus que prendre leurs
+biens. Dans cette Europe, qui se prétend
+civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les
+voleurs, on envoie au supplice les assassins,
+et si les négriers et les colons ne subissent
+pas cette peine, c'est que les peuples
+et les gouvernemens sont leurs complices,
+puisque les loix encouragent la
+traite, et tolèrent l'esclavage. Aux crimes
+nationaux le ciel inflige quelquefois des
+punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou
+tard l'injustice est fatale à ses auteurs».
+Cette idée qui se rattache aux grandes vues
+de la religion, est très-bien développée dans
+cet ouvrage; il prédit que le courroux du
+ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite
+annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour
+les colonies, fait elle seule deux tiers de ce
+commerce.</p>
+
+<p>En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves;
+mais en tout temps il y eut aussi des
+scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais
+légitimé les mauvaises actions. Cugoano
+établit la comparaison entre l'esclavage ancien
+et le moderne, et prouve que ce dernier,
+chez les chrétiens, est pire que chez
+les païens, pire surtout que chez les Hébreux
+qui n'enlevoient pas les hommes pour les
+asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement,
+et ne mettoient pas à prix la tête
+des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement:
+«Tu ne livreras pas à son maître
+l'esclave fugitif qui a cherché un asile
+dans ta maison<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>». A l'expiration de la
+septième année qui étoit jubilaire, l'homme
+étoit rendu de droit à la liberté; en un mot,
+la servitude chez les Hébreux n'étoit qu'un
+vasselage temporaire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Deuteronome</i>, XXIII, 15.</blockquote>
+
+<p>De l'Ancien Testament, l'auteur passe au
+Nouveau; il en discute les faits, les principes,
+et l'on sent quelle supériorité donne
+à ses argumens cette morale céleste, qui
+ordonne d'aimer le prochain comme nous
+mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons
+pour nous. «Je voudrois, dit-il, en l'honneur
+du christianisme, que l'art odieux
+de voler les hommes eût été connu des
+païens<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>»; il devoit dire: pour l'honneur
+des chrétiens. La traite et l'esclavage des
+Nègres, est la plus grande iniquité qui déshonore
+le nom chrétien; maïs cette iniquité
+dont la religion gémit, ne l'inculpe
+pas plus que des prévarications des juges n'inculpent
+la justice.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> La langue anglaise est peut-être la seule qui,
+pour l'action de voler des enfans, ait un terme propre,
+<i>kidnap</i>, verbe, et ses dérivés.</blockquote>
+
+<p>«Le clergé, par son institution, est messager
+d'équité; il doit veiller sur la société,
+lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la
+vérité, à la vertu, sinon les péchés publics
+frappent sur sa tête. Or, il est évident
+que les ecclésiastiques ne connoissent
+pas la vérité, ou qu'ils n'osent la dire;
+dès-lors ils entrent en partage des forfaits
+nationaux».</p>
+
+<p>Il auroit pu ajouter que l'adulation et la
+lâcheté sont des vices sur lesquels le clergé
+de ces derniers siècles n'instruit presque jamais,
+et dont il a souvent donné l'exemple.
+On connoît la conduite et les réponses de
+S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au
+préfet Modeste; d'autres ont occupé leurs
+sièges, mais ont-ils eu beaucoup de successeurs?
+Quoique Bossuet fut, comme on l'a
+dit, non un prélat de cour, mais un prélat
+à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa
+réponse à la question de Louis XIV, sur la
+comédie, sentoit encore un peu le courtisan,
+et pas assez l'évêque.</p>
+
+<p>Le bon Cugoano avoit vu partout des
+temples élevés au Dieu des chrétiens, et des
+pasteurs chargés de répéter ses préceptes;
+pouvoit-il croire que des enfans de l'Evangile
+fouleroient aux pieds la morale consacrée
+dans le livre dépositaire des oracles
+divins? il a eu trop bonne opinion des Européens,
+et cette erreur, qui honore son
+coeur, est pour eux une flétrissure de plus.</p>
+
+<p><b>CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean)</b>, né en
+Afrique, fut acheté, à Page de sept ou huit
+ans, sur les bords de la rivière Saint-André,
+par un marchand négrier, qui en fit présent
+à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune
+Nègre le nom de Capitein, le fit instruire
+et baptiser, et l'amena en Hollande, où il
+apprit la langue du pays, et se livra d'abord
+à la peinture, pour laquelle il avoit une
+grande inclination. Il fit ses premières études
+à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante,
+qui, semblable à Mlle Schurman, s'occupoit
+beaucoup des langues, enseigna au jeune
+Africain le latin, et les élémens du grec,
+de l'hébreu, du chaldéen. De La Haye il
+passa à l'Université de Leyde, trouva partout
+des protecteurs zélés, et se livra à la
+théologie, sous d'habiles professeurs, avec
+l'intention de retourner dans son pays pour
+y porter la foi à ses compatriotes. Après
+avoir fait, ses cours pendant quatre ans, il
+prit ses grades, et fut envoyé, en 1742,
+comme missionnaire calviniste, à Elmina, en
+Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de
+l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile
+à Harlem, débitoit, comme bruit vague,
+que Capitein, retourné en Guinée, y avoit
+repris les moeurs idolâtres <a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. Cette anecdote
+est seulement adoucie dans une lettre
+que m'adresse de Vos, ministre mennonite
+d'Amsterdam, auteur de bons ouvrages contre
+l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend
+que Capitein, cité avec éloge avant
+son départ, et dont le portrait, gravé par
+Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans
+toute la Hollande, ne soutint pas sa réputation;
+qu'à son retour en Europe, des bruits
+fâcheux se répandirent sur l'immoralité de
+sa conduite: on assure même, dit-il, qu'il
+n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme.
+Si le premier article est vrai, le second devient
+probable; comme tant d'autres il se
+seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les
+infractions à la morale évangélique. Cependant
+ces reproches sont-ils fondés? De Vos
+lui-même en atténue une partie par la manière
+douteuse dont il les énonce, et Blumenbach
+m'a écrit et répété que ses recherches
+ce lui avaient procuré aucun renseignement
+contre Capitein, dont il a fait graver
+le portrait dans ses recueils sur les variétés
+de figures humaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a> <i>V</i>. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août
+1802.</blockquote>
+
+<p>Le premier ouvrage de noire Africain
+est une élégie en vers latins, sur la mort de
+Manger, ministre à La Haye, son maître et
+son ami. Je vais en citer le commencement,
+en y joignant une traduction libre.</p>
+
+<p>ÉLÉGIE<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>.</p>
+
+<p>La mort inexorable lance ses traits sur
+l'Univers, personne n'échappe à leur atteinte.
+Elle pénètre dans les palais des rois, et leur
+commande de déposer le sceptre; aux guerriers,
+elle arrache leurs trophées, et leur
+dérobe le spectacle de leur pompe triomphale;
+les trésors du riche qu'elle distribue, et la
+cabane du pauvre deviennent sa proie: sous
+sa faux tombent indistinctement la jeunesse
+et la vieillesse, comme les épis sous la main
+du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre,
+elle franchit le seuil de la demeure de
+manger. A L'aspect du cyprès élevé devant
+sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève
+une voix gémissante. Son épouse chérie se
+déchire le sein, en couvrant de larmes le
+cercueil de son bien-aimé; sa désolation est
+celle de Noémi, condamnée au veuvage par
+la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés
+invoquent les manes de son époux, et de ses
+lèvres frémissantes la douleur s'exhale en
+ces termes:</p>
+
+<p>Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe
+à la terre ses rayons propices, tel à
+mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon
+bonheur, et qui feras à jamais ma gloire. Je
+ne t'envie pas l'avantage de me précéder dans
+le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours
+présent à mes souvenirs, soit que la nuit invite
+la terre au repos, soit qu'elle fuye au
+retour de la lumière, ils accusent le trépas et
+t'appellent dans ma couche solitaire. Quand
+naîtra le jour qui doit renouer pour nous les
+liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe
+funèbre qui entoure l'asile consacré par toi
+à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit
+en voyant des torrens de pleurs ruisseler des
+yeux de ces enfans, les gages de notre tendresse.
+Quand, déchiré par la dent sanguinaire
+du loup, le berger a péri, ses brebis
+égarées réclament en vain leur conducteur,
+et font retentir les airs de bêlemens plaintifs:
+ainsi retentissent nos foyers des cris
+de la désolation en contemplant ton cadavre
+inanimé. A ces cris de la veuve et des orphelins
+se mêlent les accens de la poésie qui déplore
+ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.</p>
+
+<p>Il n'est plus ce mortel, l'honneur du
+clergé et de son épouse; ce mortel également
+chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs
+de la puissance. Elles sont fermées
+ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé
+sa sagesse, sur lesquelles je cueillois
+des consolations. Avec quelle rapidité s'est
+éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de
+la plus suave éloquence! Que l'antiquité
+vante celle du vieux Nestor; Nestor dans
+Manger eût trouvé un vainqueur, etc.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a><p>ELEGIA.</p>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:</p>
+<p>Et gestit quemvis succubuisse sibi.</p>
+<p>Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:</p>
+<p>Imperiique manu ponere sceptra iubet.</p>
+<p>Non sinit illa diu partos spectare triumphos:</p>
+<p>Linquere sed cogit, clara tropaea duces.</p>
+<p>Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,</p>
+<p>Mendicique casam vindicat illa sibi.</p>
+<p>Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,</p>
+<p>Instar aristarum, demetit illa simul.</p>
+<p>Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,</p>
+<p>Limina Mangeri sollicitare domus.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,</p>
+<p>Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.</p>
+<p>Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,</p>
+<p>Dum sua tundebat pectora sæpe manu.</p>
+<p>Non aliter Naomi, cum te viduata marito,</p>
+<p>Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.</p>
+<p>Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,</p>
+<p>Edidit et tales ore tremente sonos:</p>
+<p>Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,</p>
+<p>Tractibus ut terræ lumina grata neget;</p>
+<p>O decus immortale meum, mea sola voluptas!</p>
+<p>Sic fugis ex oculis in mea damna meis.</p>
+<p>Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Transtulit ad lætas æthereasque domos,</p>
+<p>Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,</p>
+<p>Sive dies veniat, sum memor usque tui.</p>
+<p>Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.</p>
+<p>Quis renovet nobis foedera rupta dies?</p>
+<p>En tua sacra deo sedes studiisque dicata,</p>
+<p>Te propter, mæsti signa doloris habet.</p>
+<p>Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,</p>
+<p>Dant lacrymas nostri pignora cara toti.</p>
+<p>Dentibus ut misere fido pastore lupinis</p>
+<p>Conscisso tenerae disjiciuntur oves,</p>
+<p>Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,</p>
+<p>Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,</p>
+<p>Dum jacet in lecto corpus inane tuum.</p>
+<p>Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,</p>
+<p>Funera quæ celebrat conveniente modo</p>
+<p>Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,</p>
+<p>Delicium domini, gentis amorque piæ!</p>
+<p>Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;</p>
+<p>Fonte meam possum quo relevare sitim!</p>
+<p>Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ,</p>
+<p>Cælesti dederat quo mihi melle frui.</p>
+<p>Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,</p>
+<p>Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>Pour son entrée à l'Université de Leyde,
+Capitein publia, sur la vocation des Gentils<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>,
+une dissertation latine divisée en
+trois parties; il y établit, d'après l'Ecriture
+sainte, la certitude de cette promesse, qui
+embrasse l'universalité des peuples, quoique
+la manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer
+chez eux que d'une manière successive.
+Il veut que, pour coopérer à cet égard aux
+desseins de Dieu, on favorise l'étude de leurs
+langues, et qu'on leur envoie des missionnaires
+qui, par la voie douce de la persuasion,
+s'en faisant aimer, les disposeront à
+recevoir la lumière évangélique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> De vocatione Ethnicorum.</blockquote>
+
+<p>Les Espagnols, et plus encore les Portugais,
+sont incontestablement les nations qui
+traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le
+christianisme inspire un caractère de paternité
+qui place les esclaves à très-peu de distance
+des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi
+la noblesse de la couleur, ne dédaignent pas
+de s'unir par le mariage avec des Négresses,
+et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir
+la liberté.</p>
+
+<p>Dans les autres colonies, souvent on a vu
+des planteurs s'opposer à ce que leurs Nègres
+fussent instruits d'une religion qui proclame
+l'égalité des hommes sortis d'une souche
+commune, participant tous aux bienfaits
+du Père des humains, qui ne fait acception
+de personne. Une foule d'écrivains ont développé
+ces vérités consolantes: parmi ceux
+de nos jours, il suffit de citer Robert-Robinson<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>,
+Hayer, Roustan, Ryan traduit
+en français par Boulard; Turgot, dans un
+discours magnifique que m'a communiqué
+Dupont de Nemours, qui se propose de le
+publier, etc. La tyrannie politique et l'esclavage
+sont des attentats contre l'Evangile.
+La basse adulation d'un grand nombre d'évêques
+et de prêtres n'a pu faire introduire
+d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> Slavery inconsistent with the spirit of Christianity,
+a sermon preached at Cambridge, etc., by <i>Robert
+Robinson</i>, in-8°, Cambridge 1788. Il assure, p. 14,
+que les Africains ont les premiers baptisé des enfans
+pour les sauver de l'esclavage.</blockquote>
+
+<p>Des planteurs hollandais, étouffant la voix
+de la conscience, furent sans doute les instigateurs
+de Capitein, devenu l'apologiste
+d'une mauvaise cause. Croyant, ou feignant
+de croire, que par le maintien de la
+servitude on favoriseroit la propagation de
+la foi, il composa une dissertation politico-théologique
+pour soutenir que l'esclavage
+n'est pas opposé à la liberté évangélique<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>.
+Cette assertion scandaleuse se reproduisit,
+il y a quelques années, dans les États-Unis.
+Un ministre, nommé John Beck, osa prêcher
+et imprimer, en 1801, deux sermons
+pour la justifier<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>. Sachons gré à Humphrey
+d'avoir attaché le nom de John Beck au poteau
+de l'ignominie<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Dissertatio politico-theologica de servitude libertati
+christianae non contrria, quam sub praeside</i>
+J. Van den Honert, <i>publicae disquisitioni subjicit</i>
+J.T.J Capitein, <i>afer, in 4°, Lugduni Betavorum</i>,
+1742.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> The Doctrine of perpetual bondage reconciliable
+with the infinite justice of God, a truth plainly asserted
+in the jewish and christian scripture, by <i>John
+Beck,</i> etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> A Valecdictory discurse delivered before the
+<i>Cincinnati</i> of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the
+dissolution of the society, by <i>D. Humphrey</i>, in-8°, Boston 1804.</blockquote>
+
+<p>Capitein ne se dissimule pas la difficulté
+de son entreprise, et particulièrement de répondre
+à ce texte de S. Paul: <i>Vous avez
+été rachetés, ne vous rendez esclaves de
+personne</i><a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Il suppose (je ne dis pas il
+prouve) que cette décision exclut seulement
+les engagemens avec des maîtres idolâtres,
+pour faire le métier de gladiateurs, ou
+descendre dans l'arène contre les bêtes féroces<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>,
+ainsi qu'il se pratiquoit chez les
+Romains. Il s'objecte sans les discuter, le
+célèbre édit par lequel Constantin autorisa
+les affranchissement et l'usage des chrétiens
+mentionné dans les écrits des Pères, de donner
+la liberté à des esclaves, surtout à la fête
+de Pâques. De toutes parts s'élèvent les cris
+de l'histoire en faveur de ces affranchissemens,
+dont on trouve les formules dans
+Marculfe; et parce que la loi étoit seulement
+facultative, Capitein en infère la légitimité
+de l'esclavage; assurément c'est forcer la
+conséquence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> I. Cors. VII, 23. <i>Pretio empti estis, nolite fieri
+servi hominum</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> p. 27.</blockquote>
+
+<p>Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour
+établie que l'abrogation de la servitude n'a
+pas été sans de grands inconvéniens, et que
+si elle avoit été conservée, on ne verroit pas
+tant de crimes commis, ni d'échafauds élevés
+pour contenir des gens qui n'ont rien à
+perdre<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>: mais l'esclavage infligé comme
+punition légitime, ne légitime pas l'esclavage
+des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de
+Busbec n'est rien moins qu'une preuve.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum</i> 1633,
+p. 160 et 161.</blockquote>
+
+<p>Cette dissertation latine de Capitein, riche
+en érudition, mais très-pauvre en raisonnemens,
+traduite en hollandais par Wilhem<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>,
+a été imprimée quatre fois; tout ce qu'on
+peut induire de plus sensé des paralogismes
+de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne
+voteront sûrement pas des remercîmens,
+c'est que les peuples et les individus injustement
+asservis doivent se résigner à leur malheureux
+sort, quand ils ne peuvent rompre
+leurs fers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a> <i>V.</i> Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift
+over de slaverny, als niet strydig tegen de christelike
+vriheid, etc., uit het latyn vertaalt door heer de
+<i>Wilhelm</i>, in-4°, Leiden 1742.</blockquote>
+
+<p>Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie
+de Flessingue a publié une instruction
+sur la traite des esclaves, montre bien peu
+de jugement en louant l'ouvrage de Capitein<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>
+sur cet objet.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>V.</i> Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren,
+t. I. Verhandelingen vitgegeven door het
+zeeuwsch genootschap, etc., te Middelburg 1769,
+p. 425.</blockquote>
+
+<p>On a encore de cet africain un petit volume
+in-4°, de Sermons en langue hollandaise,
+prêchés dans différentes villes, et imprimés
+à Amsterdam en 1742<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>V.</i> Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige
+wermaaninge van den apostel der huydenen
+Paulus, aan zynen zoon Timotheus vit. II <i>Timotheus</i>,
+II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai 1742,
+alsmede de voornamste goederen van de opperste
+wysheit wit sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien
+in s'Gravenhage, den 27 mai 1742; en t'ouderkerk
+aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door
+<i>J.E.J. Capitein</i>, africaansche Moor, beroepen
+predikant or d'elmina, aan het kasteel S. George,
+in-4°, te Amsterdam.</blockquote>
+
+
+<p><b>WILLIAMS</b>. La notice concernant le poëte
+nègre, dont on va parler, est tirée en partie
+de l'<i>Histoire de la Jamaïque</i>, par Edouard
+Long, qu'on ne soupçonnera pas d'être trop
+favorable aux Nègres, car sa prévention contre
+eux perce, même à travers les éloges que
+la force de la vérité lui arrache.</p>
+
+<p>Francis Williams naquit à la Jamaïque,
+vers la fin du dix-septième siècle, ou au
+commencement du dix-huitième, car il mourut
+âgé de soixante-dix ans, peu avant la
+publication de l'ouvrage de Long, qui parut
+en 1774. Frappé des talens précoces de
+ce jeune Nègre, le duc de Montagu, gouverneur
+de l'île, voulut essayer si par une
+éducation cultivée, il pourroit égalé un
+Blanc placé dans les mêmes circonstances.
+Francis Williams, envoyé en Angleterre,
+commença ses études dans des écoles particulières,
+d'où il passa à l'Université de
+Cambridge; il y fit, sous d'habiles maîtres,
+des progrès dans les mathématiques.</p>
+
+<p>Pendant son séjour en Europe il publia la
+ballade qui commence par ce vers:</p>
+
+<blockquote><p>
+Welcome, welcome brother debtor.
+</p></blockquote>
+
+
+<p>Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre,
+que certains hommes, irrités de
+trouver du mérite dans un Noir, tentèrent,
+mais sans succès, de lui en disputer la propriété.</p>
+
+<p>Williams étant repassé à la Jamaïque,
+le duc de Montagu, son protecteur, vouloit
+lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement,
+qui s'y refusa: Williams ouvrit
+alors une école où il enseignoit le latin et les
+mathématiques, il s'étoit préparé un successeur
+dans un jeune Nègre qui malheureusement
+tomba en démence. Edouard Long se
+hâte de citer ce fait, comme preuve démonstrative
+que les têtes africaines sont incapables
+de recherches abstruses, tels que les problèmes
+de la haute géométrie, quoique cependant il
+accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude
+qu'aux natifs d'Afrique. Assurément si un
+fait particulier comportoit une induction générale,
+comme l'exercice des facultés intellectuelles
+a proportionnément dérangé plus
+de têtes parmi les savans et les gens de lettres
+que dans les autres classes de la société,
+il faudroit en conclure qu'aucune n'est propre
+aux méditation profondes.</p>
+
+<p>Au reste, Long se réfute lui-même, car,
+forcé de reconnoître dans Williams du talent
+pour les mathématiques, il auroit pu,
+avec autant de justesse, tirer une conclusion
+absolument contraire.</p>
+
+<p>Il prétend que William dédaignoit ses
+parens, qu'il étoit dur, presque cruel envers
+ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume
+particulier; et portoit une longue perruque,
+pour donner une haute idée de son
+savoir; lui-même se définissoit un Blanc
+sous une peau noire, car il méprisoit les
+hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs
+que le Nègre et le Blanc, chacun parfait
+dans son espèce, étoient supérieurs aux Mulâtres,
+formes d'un mélange hétérogène. Ce
+portrait peut être vrai, mais il faut se rappeler
+qu'il n'est pas tracé par une main
+amie.</p>
+
+<p>Il paroît que Williams avoit fait beaucoup
+de pièces en vers latins; il aimoit ce
+genre de composition, et il étoit dans l'habitude
+d'en adresser aux nouveaux gouverneurs.
+Celle qu'il fit pour Haldane est insérée
+dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus
+que sévèrement, quoique lui-même ait cru
+devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser
+en vers anglais. Williams ayant donné à sa
+muse l'épithète de <i>Nigerrima</i>, l'historien se
+permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle
+venue dans la famille des neuf soeurs,
+et l'appelle <i>Madame Éthiopissa</i>. Parce qu'il
+y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence
+ou d'imitation dans la pièce, il reproche à
+l'auteur comme plagiat, non des idées, mais
+l'emploi de certaines expressions, attendu
+qu'on les trouve dans les bons poëtes; et
+comme on les trouve également dans les dictionnaires,
+c'est l'inculper de faire des vers
+latins avec des mots latins. C'est ainsi que
+Lauder, si bien réfuté par le savant évêque
+de Salisbury, Douglas, accusoit Milton d'avoit
+pillé les modernes.</p>
+
+<p>Edouard Long reproche encore à Williams
+de flatter bassement le nouveau gouverneur,
+en le comparant aux héros de l'antiquité.
+Cette accusation est mieux fondée;
+malheureusement elle frappe sur la presque
+totalité des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé
+la puissance? N'ont-ils pas adulé un des
+hommes les plus criminels de Rome, à tel
+point que le nom de <i>Mécène</i> est devenu
+classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside,
+Pope, Joël Barlow et quelques autres,
+les poëtes sur cet article sont tous des Waller.</p>
+
+<p>A l'occasion de cette pièce latine, Nickols,
+indigné contre les colons qui vouloient
+assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit:
+«Je n'ai jamais ouï dire qu'un Orang-outang
+ait <i>composé des odes</i><a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>. Parmi les défenseurs
+de l'esclavage, on ne trouveroit
+pas, dit-il, la moitié du mérite littéraire
+de Phillis-Wheatley et de Francis Williams».
+Pour mettre le lecteur a portée
+d'apprécier les talens de ce dernier, nous
+joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction
+en prose française:</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>V.</i> Letter to the treasurer of the society instituted
+for the purpose of effecting the abolition of the
+slaves trade frome the rev. <i>Robert Boucher Nickolls</i>,
+dean of Middleham, etc., in-8°, London 1788, p. 46.</blockquote>
+
+<p class="mid"><i>Au très-intègre et puissant George Haldane,<br>
+écuyer, gouverneur de la Jamaïque,<br>
+qui réunit au suprême degré la<br>
+vertu et la valeur</i> <a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Integerrimo et fortissimo viro</p>
+<p>Georgio Haldano, armigero,</p>
+<p>Insulae Jamaicensis gubernatori;</p>
+<p>Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,</p>
+<p class="i4">In cumulum accesserunt.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p class="i10"> CARMEN.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Denique venturum fatis volventibus annum,</p>
+<p>Cuncta per extensum læta videnda diem,</p>
+<p>Excussis adsunt curis, sub imagine clara</p>
+<p>Felices populi, terraque lege virens.</p>
+<p>Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta</p>
+<p>Irrita conspectu non reditura tuo.</p>
+<p>Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet</p>
+<p>Hæsurum collo te <i>relegasse</i> jugum,</p>
+<p>Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons</p>
+<p>Insula passa fuit; condoluisset onus,</p>
+<p>Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris</p>
+<p>Sponte ruinosis rebus adesse velit.</p>
+<p>Optimus es servus regi servire Britanno,</p>
+<p>Dum gaudet genio scotica terra tuo:</p>
+<p>Optimus heroum populi fulcire ruinam;</p>
+<p>Insula dura superest ipse superstes eris.</p>
+<p>Victorem agnoscet te <i>Guadaloupa</i>, suorum</p>
+<p>Despiciet merito diruta castra ducum.</p>
+<p>Aurea vexillis flebit jactantibus <i>Iris</i>,</p>
+<p>Cumque suis populis, oppida victa gemet.</p>
+<p>Crede, meum non est, vir Marti chare, <i>Minerva</i></p>
+<p>Denegat <i>Æthiopi</i> bella sonare ducum.</p>
+<p>Concilio, caneret te <i>Buchananus</i> et armis,</p>
+<p>Carmine <i>Peleidæ</i>, scriberet ille parem.</p>
+<p>Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre</p>
+<p>Dignior, altisono vixque <i>Marone</i> minor.</p>
+<p>Flammiferos agitante suos sub sole jugales</p>
+<p>Vivimus; eloquium deficit omne focis.</p>
+<p>Hoc domum accipias multa fuligine fusum</p>
+<p>Ore sonaturo; non cute, corde valet.</p>
+<p>Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem</p>
+<p>Omnigenis animam, nil prohibente dedit.</p>
+<p>Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto</p>
+<p>Nullus inest animo, nullus in arte color.</p>
+<p>Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam</p>
+<p>Cæsaris occidui, scandere musa domum?</p>
+<p>Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,</p>
+<p><i>Candida quod nigra corpora pelle geris</i>!</p>
+<p>Integritas morum <i>Maurum</i> magis ornat, et ardor</p>
+<p>Ingenii, et docto dulcis in ore decor;</p>
+<p>Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque,</p>
+<p>Eximit è sociis, conspicuumque facit.</p>
+<p>Insula me genuit, celebres aluere <i>Britanni</i></p>
+<p>Insula, te salvo non dolitura patre.</p>
+<p>Hoc precor ô nullo videant te fine regentem</p>
+<p>Florentes populos, terra, deique locus!</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+
+
+<p>Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance
+radieuse entr'ouvre un avenir qui promet
+à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de
+la loi des jours et des années prospères. Dans
+le néant sont rentrés, pour ne plus en sortir,
+des réglemens désavoués par la raison.
+Toutes les classes de la société te féliciteront
+d'avoir brisé le joug suspendu sur leurs têtes,
+et consolé notre île des tourmens <i>immérités</i>
+dont elle étoit victime, Ils peseroient
+encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit
+notre existence politique sur le penchant de
+sa ruine.</p>
+
+<p>L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui
+dont le génie rend des services si éminens au
+trône britannique. Héros destiné à fixer le
+sort chancelant d'une nation, ta mémoire
+parmi nous durera autant que notre île. La
+Guadeloupe te contemplera victorieux sur
+le sol où campoient ses légions dispersées,
+et l'empire des lys se couvrira de deuil en
+voyant ses étendards s'échapper de ses mains,
+ses peuples vaincus, ses cités envahies.</p>
+
+<p>Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien
+de chanter les exploits des grands capitaines?
+Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le
+coryphée des poëtes de sa patrie, et l'émule
+de Virgile. Il diroit que Haldane, ce favori
+de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils
+et dans les combats.</p>
+
+<p>L'astre du jour précipitant ses coursiers,
+verse sur notre climat des torrens de feu qui
+étouffent ma voix; en agréant les vers que
+t'adresse un poëte, oublie la teinte de sa
+peau, pour ne penser qu'à son coeur. Dans
+des corps diversement configurés, la puissance
+du Créateur a placé des ames homogènes; et
+qu'importe la couleur à la probité, à toutes
+les vertus?</p>
+
+<p>Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer
+dans la demeure du César des Indes
+occidentales, vas lui offrir tes hommages:
+ta face noire ne peut être pour toi un sujet
+de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des
+talens et la douce éloquence peuvent orner
+une figure africaine. Qu'à l'amour de la sagesse
+il unisse celui de la patrie; ces qualités,
+en le discernant du vulgaire de sa caste,
+acquièrent par le contraste un reflet plus
+brillant.</p>
+
+<p>Cette île m'a vu naître et croître sous les
+auspices de la célèbre Angleterre; cette île,
+tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la
+perte d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la
+divinité tutélaire de notre contrée la conserver
+à jamais florissante!</p>
+
+<p><b>Vassa. Olaudad Equiano</b>, plus connu
+sous le nom de Gustave Vassa, naquit, en
+1754, à Essaka, charmante et fertile vallée
+à grande distance de la côte et de la capitale
+du Bénin, dont elle est censée faire partie,
+quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu
+près indépendante, sous l'autorité de quelques
+anciens ou chefs, du nombre desquels
+étoit son père.</p>
+
+<p>A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec
+sa soeur par des voleurs d'enfans, pour être
+traîné en esclavage; bientôt les barbares lui
+ravirent encore la consolation de mêler ses
+larmes à celles de sa soeur; séparé d'elle à
+jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier,
+et après une traversée dont il raconte les
+horreurs, il fut vendu aux Barbades, et revendu
+à un lieutenant de vaisseau qui l'amena
+en Angleterre. Il l'accompagna à Guernesey,
+au siège de Louisbourg en Canada, par
+l'amiral Boscaven, en 1758, et au siège de
+Belle-Ile, en 1761.</p>
+
+<p>Les événemens l'ayant reporté dans le
+nouveau Monde, une perfidie le remit dans
+les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet
+de la fortune, tantôt libre, tantôt esclave
+ou domestique, fit une multitude de voyages
+dans la plupart des Antilles et sur divers
+points du continent américain, revint souvent
+en Europe, visita l'Espagne, le Portugal,
+l'Italie, la Turquie et le Groenland.
+Son amour pour la liberté, dont il avoit goûté
+les prémices dans son enfance, s'irritoit par
+les obstacles qui l'empêchoient de la recouvrer.
+Vainement il avoit espéré qu'un zèle
+soutenu pour le service de ses maîtres lui
+procureroit cet avantage: la justice eût
+trouvé là un titre de plus pour briser ses fers;
+à l'avarice ce fut un motif de plus pour les
+resserrer. Avec des hommes dévorés de la soif
+de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres
+moyens; dès-lors, s'imposant la plus sévère
+économie, il commença avec trois <i>pences</i>
+(environ 6 sols), un très-petit commerce
+qui lui réussit assez pour amasser un pécule
+modique, malgré les avaries multipliées que
+lui causa la friponnerie des Blancs. Enfin,
+en 1781, échappé aux dangers de la mer où
+plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé
+aux cruautés de ses maîtres, dont un à Savannah
+faillit l'assassiner; après trente ans
+d'une vie errante et orageuse, Vassa, rendu
+à la liberté, vint se fixer à Londres, s'y maria,
+et publia ses mémoires<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>, réimprimés
+dans les deux Mondes, et dont la neuvième
+édition est de 1794. Les témoignages les plus
+honorables qui l'accompagnent, attestent que
+lui-même les a rédigés. Cette précaution est
+utile contre une classe d'individus toujours
+disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer
+le crime de leurs oppresseurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> The interesting narrative of the life of Olaudah
+Equiano, or <i>Gustavus Vassa,</i> the African, written by
+himself, 9e édition, in-8°, London 1794, avec le
+portrait de l'auteur.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai
+presque dit la crudité de caractère d'un
+homme de la nature; c'est la manière de Daniel
+de Foë, dans son Robinson Crusoé;
+c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien
+de vaches chez des hermites, devint
+bibliothécaire de l'empereur François 1er,
+et dont les mémoires inédite, mais très-dignes
+de voir le jour, sont entre les mains
+d'Ameilhon<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en
+forment que la moindre partie, et la moins intéressante.</blockquote>
+
+<p>On s'associe aux mouvemens de surprise
+que causent à Vassa un tremblement de
+terre, l'aspect de la neige, une peinture,
+une montre, un quart de cercle, et à la manière
+dont il interroge sa raison sur l'usage
+des instrumens. L'art de la navigation avoit
+pour lui un charme inexprimable; il y entrevoyoit
+d'ailleurs un moyen d'échapper
+un jour à l'esclavage; en conséquence il fit
+prix avec un capitaine de bâtiment pour
+lui donner des leçons souvent interrompues
+et contrariées, mais l'activité et l'intelligence
+du disciple suppléoient à tout. Le docteur
+Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné
+la manière de dessaler l'eau de la mer
+par la distillation. Quelque temps après Vassa
+étant d'une expédition qui avoit pour objet
+de chercher le passage au Nord, dans un
+moment de détresse, il fit usage des procédés
+du docteur, et fournit à l'équipage de l'eau
+potable.</p>
+
+<p>Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa
+tendresse pour sa famille et sa mémoire lui
+avoient conservé une riche provision de souvenirs.
+On lit avec intérêt la description
+qu'il fait de cette contrée, où la nature féconde
+prodigue ses bienfaits. L'agriculture
+est la principale occupation des habitans,
+qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une
+passion démesurée pour la poésie, la musique
+et la danse. Vassa se rappelle parfaitement
+que les médecins du Bénin suppléent à la
+saignée par des ventouses; qu'ils excellent
+dans l'art de guérir les plaies, et de combattre
+l'effet des poisons. Il trace un tableau
+curieux des superstitions, des habitudes de
+son pays, qu'il compare avec celles des contrées
+où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve
+parmi les Grecs les danses usitées
+dans le Benin; ailleurs il met en parallèle
+les coutumes des Juifs, et celles de ses compatriotes
+chez lesquels la circoncision est généralement
+admise. On y est censé contracter
+une impureté légale par l'attouchement
+d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux
+mêmes purifications que chez les Hébreux.</p>
+
+<p>Un effet de l'adversité est souvent de donner
+plus d'énergie aux sentimens religieux.
+L'homme abandonné des hommes et malheureux
+sur la terre, élève ses affections au ciel
+pour y chercher un consolateur et un père:
+tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la
+continuité des maux qui pesoient sur lui;
+pénétré de la présence du souverain Être, il
+portoit ses regards au delà des bornes de la
+vie, vers une région nouvelle.</p>
+
+<p>Long-temps incertain sur le choix d'une
+religion, il peint avec énergie ses anxiétés,
+dans un poëme de cent douze vers anglais,
+qui fait partie de ses Mémoires. Il étoit choqué
+de voir dans toutes les sociétés chrétiennes,
+tant de gens dont les actions heurtent
+directement les principes, qui blasphèment
+le nom de Dieu, dont ils se prétendent
+les adorateurs: par exemple, il s'indigne de
+ce que le roi de Naples et sa cour alloient le
+dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes
+observer, les uns quatre, les autres six ou
+sept préceptes du décalogue, et il ne concevoit
+pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il
+ignoroit que, suivant l'expression de Nicole,
+on ne peut rien conclure de la doctrine à la
+conduite, ni de la conduite à la doctrine.
+Baptisé dans l'église anglicane, après avoir
+flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste;
+on fut même sur le point de l'envoyer comme
+missionnaire, en Afrique.</p>
+
+<p>A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu
+très-sensible aux infortunes des autres,
+et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer
+la maxime de Térence. Il déplore le
+sort des Grecs, traités par les Turcs à peu
+près comme le sont les Nègres par les colons;
+il s'attendrit même sur les galériens de Gênes,
+envers lesquels on outrepassoit les bornes
+d'une juste punition.</p>
+
+<p>Il avoit vu ses compatriotes africains en
+proie à tous les supplices que peuvent inventer
+la cupidité et la rage; il met en contraste
+cette cruauté et la morale de l'Evangile, ce
+sont les extrêmes; il propose des vues sur la
+direction d'un commerce européen avec l'Afrique,
+qui du moins ne blesseroit pas la justice.
+En 1789, il présenta au Parlement
+d'Angleterre une pétition pour la suppression
+de la traite. Si Vassa vit encore, le bill
+rendu dernièrement sur cet objet aura consolé
+son coeur et sa vieillesse. Certes il seroit
+bien à plaindre celui qui, après avoir lu ses
+mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur
+des sentimens d'affection.</p>
+
+<p>Son fils, versé dans la bibliographie, est
+devenu sous-bibliothécaire du chevalier
+Banks, et secrétaire du comité de vaccine.</p>
+
+
+
+<p><b>SANCHO</b>. La mère d'Ignace Sancho, jetée
+sur un bâtiment négrier, parti de Guinée
+pour les possessions espagnoles en Amérique,
+le mit au monde dans la traversée, en
+1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé
+par l'évêque, sous le nom d'<i>Ignace</i>. Le changement
+de climat conduisit promptement sa
+mère au tombeau; son père, livré aux horreurs
+de l'esclavage, se tua dans un moment
+de désespoir.</p>
+
+<p>Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut
+amené en Angleterre par son maître, qui
+en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes
+à Greenwich. Son caractère, qu'on
+assimiloit à celui de l'écuyer de don Quichotte,
+lui en fit donner le nom. Le jeune
+Sancho parvint à se concilier la bienveillance
+du duc de Montagu, qui résidoit à Black-Heath.
+Ce lord admiroit en lui une franchise
+qui n'étoit pas avilie par la servitude, ni altérée
+par une fausse éducation; il l'appeloit
+souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit
+aux trois soeurs de cultiver son esprit;
+mais près d'elles, Sancho eut lieu d'apprendre
+que l'ignorance est un des moyens
+par lesquels on asservit les Africains, et que
+dans l'opinion des planteurs, instruire les
+Nègres, c'est les émanciper; souvent elles
+le menaçoient de le replonger dans l'esclavage.
+L'amour de la liberté qui fermentoit
+dans son ame, s'exaltoit encore par l'étude
+et la méditation; il conçut une passion violente
+pour une jeune personne, ce qui lui attira
+des reproches d'un autre genre de la part
+des trois soeurs; il prit alors le parti de quitter
+leur maison. Mais le duc, son patron,
+étoit mort; Sancho, réduit à la misère, employa
+5 shellings qui lui restoient, à l'achat
+d'un vieux pistolet, pour terminer sa vie de
+la même manière que son père: alors la duchesse,
+qui d'abord l'avoit mal accueilli,
+et qui cependant l'estimoit, l'accepta pour
+être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à
+la mort de sa patrone. Par son économie
+et un legs de cette dame, il se trouvoit
+possesseur de 70 livres sterlings, et de 30
+d'annuité.</p>
+
+<p>A la passion de l'étude, il mêla quelque
+temps celles du théâtre, des femmes et du
+jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une
+partie où un Juif lui avoit gagné ses habits.
+Il dépensa son dernier shelling pour aller à
+Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite
+il devint ami; puis il voulut se faire
+acteur dans Othello et Oronoko; mais une
+articulation défectueuse l'empêchant de réussir
+dans un état qu'il avoit envisagé comme
+une ressource contre l'adversité, il entra au
+service du chapelain de la maison Montagu,
+et sa conduite, devenue très-régulière,
+lui mérita la main d'une personne intéressante,
+née dans les Indes occidentales.</p>
+
+<p>Vers 1773, des attaques de goutte et la
+modicité de sa fortune, l'auroient replongé
+dans l'indigence, si la générosité de ses protecteurs
+et son économie ne lui avoient facilité
+les moyens de faire un commerce honnête.
+Par son industrie et celle de sa femme,
+il éleva sa nombreuse famille; l'estime générale
+fut le prix de ses vertus domestiques.
+Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa
+mort, on donna au profit de sa famille, en 2
+volumes in-8°, une belle édition de ses lettres,
+qui furent bien reçues. En 1783, elles
+furent réimprimées, avec la vie et le portrait
+de l'auteur, peint par Gainsboroug,
+et gravé par Bartolozzi<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. On y a intercalé
+quelques articles qu'il avoit publiés dans les
+Journaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Letters of the late <i>Ignatius Sancho</i>, an African,
+etc., to which are prefixed memoirs of his life,
+2 vol. in-8°, London 1782.</blockquote>
+
+<p>Jefferson lui reproche de se livrer à son
+imagination, dont la marche excentrique
+est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs
+qui sillonnent le firmament. Cependant il lui
+accorde un style facile, et des tournures heureuses,
+en avouant que ses écrits respirent
+les plus douces effusions du sentiment. Imlay
+déclare qu'il n'a pas eu occasion de les lire,
+mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens
+concernant les Nègres, rend suspect
+celui qu'il porte de Sancho<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> V. <i>Imlay</i>, p. 215.</blockquote>
+
+<p>Les lettres sont un genre de littérature
+qui n'est guère susceptible d'analyse, soit à
+raison de la variété des sujets qu'elles embrassent,
+soit par la liberté que se donne
+l'auteur d'en grouper plusieurs dans la même
+lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine
+il effleure les autres, et souvent de s'élancer
+hors de son sujet, pour finir par des digressions.
+On lit Mad. de Sévigné; mais personne
+ne proposa jamais de l'analyser. Assurément
+on ne peut lui comparer l'auteur
+africain; mais dans le genre où s'est illustrée
+Mad. de Sévigné, après elle il est encore
+des places très-honorables. Le style épistolaire
+de Sancho approche de celui de Sterne,
+dont il a les beautés et les défauts, et avec
+lequel il étoit en relation. Le troisième volume
+des lettres de Sterne en contient une
+très-belle à Sancho, où il lui dit que les variétés
+de la nature dans l'espèce humaine ne
+rompent pas les liens de consanguinité; il
+exprime son indignation, de ce que certains
+hommes veulent ravaler une portion de leurs
+semblables au rang des brutes, afin de pouvoir
+impunément les traiter comme tels<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>V.</i> Letters of the rev. <i>Lawrence Sterne</i>, to his
+intimate friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.</blockquote>
+
+<p>Quelquefois Sancho descend au ton trivial;
+quelquefois s'élevant avec son sujet, il
+est poétique; mais en général il a la grâce
+et la légèreté du style épistolaire. Spirituellement
+badin, lorsqu'entre l'empire tyrannique
+de la mode à gauche, la santé et le
+bonheur à droite, il place un homme du
+monde irrésolu dans son choix.</p>
+
+<p>Grave quand il expose les motifs de la
+providence, qui a donné au génie la pauvreté
+pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant
+la nature, elle lui montre partout
+les ouvrages et la main du Créateur.</p>
+
+<p>«D'après le plan de la divinité, le commerce,
+dit-il, doit rendre communes à
+tout le globe les productions de chaque
+contrée, unir les nations par le sentiment
+des besoins réciproques, les liens de l'amitié
+fraternelle, et faciliter la diffusion générale
+des bienfaits de l'Evangile; mais
+ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés,
+d'un sol riche et <i>luxuriant</i><a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>, sont
+la portion la plus malheureuse de l'humanité,
+par l'horrible trafic des esclaves; et
+ce sont des chrétiens qui le font».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> C'est le terme anglais qui dit plus que fertile;
+notre langue n'a pas d'équivalent.</blockquote>
+
+<p>On se rappelle la fin tragique du docteur
+Dodd, condamné à mort pour crime de faux,
+et dont toute la vie antérieure avoit été un
+modèle de sagesse. On regrette qu'il ait subi
+son supplice, quand on a lu la lettre dans
+laquelle Sancho développe les raisons qui
+militoient pour lui obtenir sa grâce.</p>
+
+<p>On contesteroit quelques-unes des assertions
+morales de Sancho, si ses écrits n'offroient
+d'ailleurs des hommages multipliés
+à la vertu. Il la fait aimer en peignant les
+remords de la duchesse de K...., bourrelée
+par cette conscience qui est, dit-il, le <i>grand
+chancelier de l'ame</i>. «Agissez donc de manière
+à mériter toujours l'approbation de
+votre coeur..... Pour être vraiment brave,
+il faut être vraiment bon..... Nous avons
+la raison pour gouvernail, la religion pour
+ancre, l'espérance pour étoile polaire, la
+conscience pour moniteur fidèle....., et la
+perspective du bonheur pour récompense».
+Dans la même lettre, repoussant des souvenirs
+qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils,
+il s'écrie: «Pourquoi me rappeler ces matières
+combustibles, lorsque glissant rapidement
+sur la route des années j'approche
+du terme de ma carrière? N'ai-je pas la
+goutte, six enfans et une épouse? O raison,
+où es-tu? Vous voyez qu'il est bien plus
+facile de prêcher que d'agir; mais nous
+savons discerner le bien du mal, armons-nous
+contre le vice. Dans un camp, le
+général qui compare sa force et la position
+de son ennemi, place ses gardes avancées
+de manière à éviter les surprises. Faisons
+de même dans le cours ordinaire de la vie,
+et croyez-moi, mon ami, une victoire
+gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil,
+mérite plutôt des <i>Te Deum</i>, que
+celles qu'on remporte dans les champs de
+l'ambition et du carnage<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> <i>Passim</i>, t. I, lettre 7.</blockquote>
+
+<p>J'invite le lecteur à ne pas se borner aux
+extraits qu'on vient de lire, ils ne peuvent
+faire connoître l'auteur que d'une manière
+imparfaite; plus est imposante et respectable
+l'autorité de Jefferson, plus il importe de
+combattre son jugement, beaucoup trop sévère,
+et de ne pas dérober à Sancho l'estime
+qui lui est due.</p>
+
+<p><b>PHILLIS-WHEATLEY</b>. Cette Négresse,
+volée en Afrique à l'âge de sept ou huit ans,
+fut transportée en Amérique, et vendue, en
+1761, à John Wheatley, riche négociant de
+Boston; des moeurs aimables, une sensibilité
+exquise et des talens précoces la firent chérir
+dans cette famille à tel point qu'on la dispensa,
+non-seulement des travaux pénibles
+réservés aux esclaves, mais encore des soins
+du ménage. Passionnée pour la lecture, et
+spécialement pour celle de la Bible, elle
+apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf
+ans, Phillis Wheatley publia un petit
+volume de poésies qui renferme trente-neuf
+pièces; elles ont eu plusieurs éditions en Angleterre
+et aux États-Unis; et pour ôter tout
+prétexte à la malveillance de dire quelle n'en
+étoit que le prête-nom, l'authenticité en fut
+constatée à la tête de ses oeuvres, par une
+déclaration de son maître, du gouverneur,
+du lieutenant gouverneur, et de quinze autres
+personnes respectables de Boston, qui
+la connoissoient.</p>
+
+<p>Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans
+plus tard, elle épousa un homme de sa couleur,
+qui étoit aussi un phénomène par la supériorité
+de son entendement sur celui de
+beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas
+étonné de voir son mari, marchand épicier,
+devenir avocat sous le nom du docteur Peter,
+et plaider devant les tribunaux les causes
+des Noirs. La réputation dont il jouissoit le
+conduisit à la fortune.</p>
+
+<p>La sensible Phillis, qui avoit été élevée,
+suivant l'expression triviale, en enfant gâté,
+n'entendoit rien à gouverner un ménage, et
+son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il
+commença par des reproches, auxquels succédèrent
+de mauvais traitemens, dont la continuité
+affligea tellement son épouse, qu'elle
+périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle
+avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui
+survécut que trois ans<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> Lettre de M. <i>Giraud</i>, consul de France à
+Boston, du 8 octobre 1805: il a connu le docteur
+<i>Peter</i>.</blockquote>
+
+<p>Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret
+des talens aux Nègres, même à Phillis
+Wheatley, prétend que les héros de la <i>Dunciade</i>
+sont des divinités comparativement à
+cette muse africaine<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>. Si l'on vouloit chicaner,
+on diroit qu'à une assertion, il suffit
+d'opposer une assertion contraire; on interjetteroit
+appel au jugement du public, qui
+s'est manifesté en accueillant d'une manière
+distinguée les poésies de Phillis Wheatley.
+Mais une réfutation plus directe, c'est d'en
+extraire quelques morceaux qui donneront
+une idée de ses talens.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> <i>V</i>. Notes on Virginia, etc.</blockquote>
+
+<p>C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui
+a suggéré de débuter, comme lui, par une
+pièce à Mécène<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a> dont les poètes payèrent
+la protection par des flatteries. Leur bassesse
+fit oublier la sienne, comme Auguste, par
+l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les
+horreurs du triumvirat.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>V</i>. Poems on various subjects religions and
+moral, by <i>Phillis Wheatley</i>, negro servant, etc.,
+in-8°, London 1773; et in-12, Walpole 1802.</blockquote>
+
+<p>Cette pièce n'est pas sans mérite, mais
+hâtons-nous d'arriver à des sujets plus dignes
+de la poésie.</p>
+
+<p>Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux
+ou moraux; presque tous respirent une
+mélancolie sentimentale: il y en a douze
+sur la mort de personnes qui lui étoient
+chères. On distinguera ses hymnes sur les
+oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité;
+l'ode à Neptune; les vers à un jeune
+peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux.
+On se doute bien qu'elle exhale sa douleur
+sur les infortunes de ses compatriotes.</p>
+
+<p>J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur
+voudra bien se rappeler qu'en jugeant les
+productions d'une Négresse esclave, âgée
+de dix-neuf ans, l'indulgence est un acte
+de justice; d'ailleurs, la traduction n'est
+peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon
+original.</p>
+
+<p class="mid"><i>Sur la mort d'un enfant</i><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a><p class="mid"><i>On the death of an infant</i>.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>No more the flo'wry scenes of pleasure rise,</p>
+<p>Nor charming prospects greet the mental eyes,</p>
+<p>No more with joy we view that lovely face</p>
+<p>Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>The tear of forrow flows from ev'ry eye,</p>
+<p>Groans answer groans, and sighs to sighs reply;</p>
+<p>What sudden pangs shot thro' each aching heart,</p>
+<p>When, <i>Death</i>, thy messenger dispatch'd his dart?</p>
+<p>Thy dread attendants, all destroying <i>Pow'r</i>,</p>
+<p>Hurried the infant to his mortal hour.</p>
+<p>Could'st thou unpitying close those radiant eyes?</p>
+<p>Or fail'd his artless beauties to surprize?</p>
+<p>Could not his innocence thy stroke controul,</p>
+<p>Thy purpose shake, and soften all thy soul?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>The blooming babe, with shades of <i>Death</i> o'erspread,</p>
+<p>No more shall smile, no more shall raise its head;</p>
+<p>But like a branch that from the tree is torn,</p>
+<p>Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.</p>
+<p>«Where flies my James» 'tis thus I seem to hear</p>
+<p>The parent ask, «Some angel tell me where</p>
+<p>He whings his passage thro' the yielding air»?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Methinks a cherub bending from the skies</p>
+<p>Observes the question and serene replies,</p>
+<p>«In heav'n's high palaces your babe appears:</p>
+<p>Prepare to meet him, and dismiss your tears».</p>
+<p>Shall not th' intelligence your grief restrain,</p>
+<p>And turn the mournful to the chearful strain?</p>
+<p>Cease your complaints, suspend each rising sigh,</p>
+<p>Cease to accuse the Ruler of the sky.</p>
+<p>Parents, no more indulge the falling tear:</p>
+<p>Let <i>Faith</i> to heav'n's refulgent domes repair,</p>
+<p>There see your infant like a seraph glow:</p>
+<p>What charms celestial in his numbers flow</p>
+<p>Melodious, while the soul-enchanting strain</p>
+<p>Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?</p>
+<p>Enough&mdash;forever cease your murm'ring breath;</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Not as a foe, but friend, converse with <i>Death</i>,</p>
+<p>Since to the port of happiness unknown</p>
+<p>He brought that treasure which you call your own.</p>
+<p>The gift of heav'n intrusted to your hand</p>
+<p>Chearful resign at the divine command;</p>
+<p>Not at your bar must sov'reign <i>Wisdem</i> stand.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+
+
+<p>Le plaisir couronné de fleurs ne vient
+plus embellir nos momens; l'espérance n'ouvre
+plus l'avenir pour nous caresser par
+des illusions enchanteresses; nous ne verrons
+plus ce visage enfantin sur lequel les Grâces
+avoient profusément répandu leurs faveurs:
+de tous les yeux s'échappent des larmes; les
+gémissemens sont l'écho des gémissemens,
+les sanglots répondent aux sanglots.</p>
+
+<p>Inexorable mort, la maladie, ta messagère,
+en lui décochant le trait fatal, a percé
+tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes;
+ton pouvoir irrésistible a précipité son heure
+dernière. Quoi! sans être émue, tu fermes
+ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa
+tendre innocence n'ont pu suspendre tes
+coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre
+couvre celui qui naguère nous charmoit
+par son sourire gracieux, par la gentillesse
+de ses mouvemens.</p>
+
+<p>«Où s'est enfui mon bien-aimé James,
+(s'écrie le père)? Quand son ame voltige
+dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi
+le lieu de son passage».</p>
+
+<p>Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée,
+s'incline un chérubin à la face sereine,
+qui lui répond: «Ton fils habite la région
+céleste, essuie tes pleurs, et prépare-toi
+à le suivre». Que cet espoir amortisse tes
+douleurs, et change tes complaintes en cris
+d'allégresse. Sur l'aile de la foi élève ton
+ame à la voûte du firmament, où mêlant sa
+voix à la voix des purs esprits, cet enfant
+fait retentir les cieux de concerts inspirés
+par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur
+des Mondes; interdis à ton ame des
+murmures désormais coupables; converse
+avec la mort comme avec une amie, puisqu'elle
+l'a conduit au port de la félicité; résigne-toi
+avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend
+un trésor que tu croyois ta propriété, et dont
+tu n'étois que le dépositaire. A ton tribunal
+oserois-tu citer la sagesse éternelle?</p>
+
+
+
+<p class="mid"><i>Hymne du matin</i><a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>An hymn to the morning</i>.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Attend my lays, ye ever honour'd nine,</p>
+<p>Assist my labours, and my strains refine;</p>
+<p>In smoothest numbers pour the notes along,</p>
+<p>For bright <i>Aurora</i> now demands my song.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p><i>Aurora</i>, hail, and all the thousand dies,</p>
+<p>Which deck thy progress through the vaulted skies:</p>
+<p>The morn awakes, and wide extends her rays,</p>
+<p>On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;</p>
+<p>Harmonious lays the feather'd race resume,</p>
+<p>Dart the bright eye, and shake the painted plume.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ye shady groves, your verdant gloom display</p>
+<p>To shield your poet from the burning day;</p>
+<p><i>Calliope,</i> awake the sacred lyre,</p>
+<p>While thy fair sisters fan the pleasing fire;</p>
+<p>The bow'rs, the gales, the variegated skies</p>
+<p>In all their pleasures in my bosom rise.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>See in the east th' illustrious king of day!</p>
+<p>His rising radiance drives the shades away;</p>
+<p>But Oh! I feel his fervid beams too strong,</p>
+<p>And scarce begun, concludes th' abortive song.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+
+
+
+
+<p>Secondez mes efforts, montez ma lyre,
+inspirez mes chants, nymphes révérées du
+Permesse. Répandez sur mes vers une douceur
+ravissante, je célèbre l'Aurore.</p>
+
+<p>Salut brillante avant-courrière du jour;
+une décoration majestueuse et nuancée de
+mille couleurs annonce ta marche sous la
+voûte éthérée; la lumière s'éveille, ses rayons
+s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre sur
+les feuillages; la race volatile lance ses regards
+perçans, agite ses ailes émaillées, et
+recommence ses harmonieux concerts.</p>
+
+<p>Verdoyans bocages, déployez vos rameaux,
+prêtez au <i>poëte</i> vos ombrages solitaires
+pour le protéger contre les ardeurs du
+soleil. Calliope, fais résonner ta lyre, tandis
+que tes aimables soeurs attisent le feu du
+génie. Les dômes de verdure, les vents frais,
+le spectacle bigarré des cieux font affluer
+tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient
+s'avance avec pompe le dominateur du jour,
+à son éclat les ombres s'enfuient; mais déjà
+ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma
+voix, et mes chants avortés se terminent forcément
+au début.</p>
+
+
+
+
+
+
+<p class="mid"><i>Au comte de Dartmouth</i><a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.</p>
+
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a><p class="mid"><i>To the right honorable</i> William, <i>earl of Dartmouth,
+his majesty's principal secretary or state for north America,
+etc.</i></p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Hail, happy day, when, smiling like the morn,</p>
+<p>Fair <i>Freedom</i> rose <i>New England</i> to adorn:</p>
+<p>Long lost to realms beneath the northern skies</p>
+<p>She shines supreme, while hated faction dies.</p>
+<p>Soon us appear'd the <i>Goddess</i> long desir'd</p>
+<p>Sick at the view, she languish'd and expir'd.</p>
+<p>Thus from the splendors of the morning light</p>
+<p>The owl in sadness seeks the caves of night.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>No more, <i>America,</i> in mournful strain</p>
+<p>Of wrongs, and grievance unredress'd complain,</p>
+<p>No longer shalt thou dread the iron chain,</p>
+<p>Which wanton <i>Tyranny</i> with lawless hand</p>
+<p>Had made and with it meant t' enslave the land.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Should you, my lord, while you peruse my song,</p>
+<p>Wonder from whence my love of <i>Freedom</i> sprung,</p>
+<p>Whence flow the wishes for the common good,</p>
+<p>By feeling hearts alone best understood,</p>
+<p>I, young in life, by seeming cruel fate</p>
+<p>Was snatch'd from <i>Afric's</i> fancy'd happy seat:</p>
+<p>What pangs excruciating must molest,</p>
+<p>What sorrows labor in my patents' breast?</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,</p>
+<p>That from a father seiz'd his babe belov'd:</p>
+<p>Such, such my case. And can I then but pray</p>
+<p>Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+<p>SALUT heureux jour, où, brillante comme
+l'aurore, la liberté sourit à la nouvelle Angleterre...
+Long-temps exilée des régions
+boréales, elle revient embellir nos climats.
+A l'aspect de la déesse si long-temps désirée,
+l'esprit de factions est terrassé, il expire.
+Tel, effrayé par la splendeur du jour, le
+hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour
+y retrouver la nuit.</p>
+
+<p>Amérique, ils seront enfin réparés ces
+torts, ils seront expiés ces outrages, l'objet
+de tes lugubres doléances. Ne redoute plus
+les chaînes forgées par la main de l'insolente
+tyrannie, qui se promettoit d'asservir cette
+contrée.</p>
+
+<p>En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez
+avec surprise d'où me vient cet amour
+de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette
+passion du bien général, apanage exclusif
+des ames sensibles?</p>
+
+<p>Hélas! au printemps de ma vie un destin
+cruel m'arracha des lieux fortunés qui
+m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles
+angoisses auront torturé les auteurs de mes
+jours! Il étoit inaccessible à la pitié, il avoit
+une ame de fer le barbare qui ravit à un père
+son enfant chéri. Victime d'une telle férocité,
+pourrois-je ne pas supplier le ciel de
+soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans,
+etc., etc.</p>
+<br><br>
+
+<a name="c9" id="c9"></a>
+
+<h3>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="mid"><i>Conclusion.</i></p>
+
+
+<p>De tous les pays lettrés, je doute qu'il y
+en ait un où l'on soit aussi étranger qu'en
+France à tout ce qui s'appelle littérature
+étrangère. Seroit-on surpris dès lors que pas
+un des auteurs nègres ne fût mentionné dans
+nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs
+ne sont guère que des spéculations financières?
+Ils contiennent les fastidieuses nomenclatures
+de pièces de théâtre oubliées,
+et de romans éphémères. Cartouche y a
+trouvé une place, et ils gardent le silence sur
+Raikes, fondateur des <i>Sunday-schools</i>, ou
+<i>Écoles du dimanche</i>; sur William Hawes,
+fondateur de la <i>Société humaine</i>, pour soigner
+les individus frappés de mort apparente;
+sur des hommes tels que Hartlib, Maitland,
+Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher
+de Saltoun, Ericus Walter, Wagenaar,
+Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn,
+Eguyara, François Solis, Mineo, Chiarizi,
+Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus,
+etc., etc., etc. On n'y trouve pas
+Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas
+même un grand nombre d'écrivains nationaux
+qui dévoient y figurer, Persini, Blaru,
+Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et
+ce bon quaker Benezet, né à Saint-Quentin,
+l'ami de tous les hommes, le défenseur de tous
+ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit
+l'esclavage par la raison, la religion
+et l'exemple. Il établit à Philadelphie une
+école pour les enfans noirs, qu'il enseignoit
+lui-même. Dans les intervalles que lui laissoit
+cette fonction, il alloit chercher des
+malheureux à soulager. A ses funérailles,
+honorées d'un concours très-solennel, un colonel
+américain, qui avoit servi comme ingénieur
+dans la guerre de la liberté, s'écria:
+J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil,
+que George Washington avec toute sa
+célébrité: c'est une exagération sans doute,
+mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet,
+Yvan-Raiz, voyageur russe, disoit:
+Les académies d'Europe retentissent d'éloges
+décernés à des noms illustres, et Benezet n'est
+pas sur leurs listes. A qui donc réservent-elles
+des couronnes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>? Ce Français qui
+excita si puissamment l'admiration des étrangers
+n'est pas même connu en France; il n'a
+pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs
+de dictionnaires; mais Benjamin
+Rush, et une foule d'Anglais et d'Américains
+ont réparé cette omission.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>V.</i> The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie
+1788, p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.</blockquote>
+
+<p>Des hommes qui ne consultent que leur
+bon sens, et qui n'ont pas suivi les discussions
+relatives aux colonies, douteront peut-être
+qu'on ait pu ravaler les Nègres au rang des
+brutes, et mettre en problème leur capacité
+intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine,
+aussi absurde qu'abominable, est insinuée
+ou professée dans une foule d'écrits.
+Sans contredit les Nègres, en général, joignent
+à l'ignorance des préjugés ridicules,
+des vices grossiers, surtout les vices inhérens
+aux esclaves de toute espèce, de toute
+couleur. Français, Anglais, Hollandais, que
+seriez-vous, si vous aviez été placés dans
+les mêmes circonstances? Je maintiens que
+parmi les erreurs les plus stupides, et les
+crimes les plus hideux, il n'en est pas un
+que vous ayez droit de leur reprocher.</p>
+
+<p>Long-temps en Europe, sous des formes
+variées, les Blancs ont fait la traite des
+Blancs; peut-on caractériser autrement la
+<i>presse</i> en Angleterre, la conduite des <i>vendeurs
+d'ames</i> en Hollande, celle des princes
+allemands qui vendoient leurs régimens pour
+les colonies? Mais si jamais les Nègres, brisant
+leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne
+plaise), sur les côtes européennes, arracher
+des Blancs des deux sexes à leurs familles,
+les enchaîner, les conduire en Afrique, les
+marquer d'un fer rouge; si ces Blancs volés,
+vendus, achetés par le crime, placés sous la
+surveillance de géreurs impitoyables, étoient
+sans relâche forcés, à coups de fouet, au
+travail, sous un climat funeste à leur santé,
+où ils n'auroient d'autre consolation à la fin
+de chaque jour que d'avoir fait un pas de
+plus vers le tombeau, d'autre perspective que
+de souffrir et de mourir dans les angoisses
+du désespoir; si, voués à la misère, à l'ignominie,
+ils étoient exclus de tous les avantages
+de la société; s'ils étoient déclarés légalement
+incapables de toute action juridique,
+et si leur témoignage n'étoit pas même
+admis contre la classe noire; si, comme les
+esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves
+à leur tour, n'avoient pas la permission de
+porter des chaussures; si, repoussés même
+des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre
+avec les animaux au milieu des rues; si
+l'on s'abonnoit pour les fouetter en masse,
+et pour enduire de poivre et de sel leurs dos
+ensanglantés, afin de prévenir la gangrène;
+si en les tuant on en étoit quitte pour une
+somme modique, comme aux Barbades et à
+Surinam; si l'on mettoit à prix la tête de
+ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits
+à l'esclavage; si contre les fuyards on dirigeoit
+des meutes de chiens formés tout exprès
+au carnage; si blasphémant la divinité,
+les Noirs prétendoient, par l'organe de leurs
+Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher
+aux Blancs l'obéissance passive et la résignation;
+si des pamphlétaires cupides et gagés
+discréditaient la liberté, en disant qu'elle
+n'est qu'une <i>abstraction</i> (actuellement telle
+est la mode chez une nation qui n'a que des
+modes); s'ils imprimoient que l'on exerce
+contre les Blancs <i>révoltés, rebelles</i>, de justes
+représailles, et que d'ailleurs les esclaves
+blancs sont heureux, plus heureux que les
+paysans au sein de l'Afrique; en un mot, si
+tous les prestiges de la ruse et de la calomnie,
+toute l'énergie de la force, toutes les
+fureurs de l'avarice, toutes les inventions
+de la férocité étoient dirigées contre vous
+par une coalition d'êtres à figure humaine,
+aux yeux desquels la justice n'est rien, parce
+que l'argent est tout; quels cris d'horreur retentiroient
+dans nos contrées! Pour l'exprimer,
+on demanderoit à notre langue de nouvelles
+épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient
+en doléances éloquentes, pourvu toutefois
+que n'ayant rien à craindre, il y eût
+pour eux quelque chose à gagner.</p>
+
+<p>Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse,
+et voyez ce que vous êtes.</p>
+
+<p>Depuis trois siècles, les tigres et les panthères
+sont moins redoutables que vous pour
+l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe,
+qui se dit chrétienne et civilisée, torture
+sans pitié, sans relâche, en Amérique et en
+Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages
+et barbares. Elle a porté chez eux la
+crapule, la désolation et l'oubli de tous les
+sentimens de la nature, pour se procurer de
+l'indigo, du sucre, du café. L'Afrique ne
+respire pas même quand les potentats sont
+aux prises pour se déchirer; non, je le répète,
+il n'est pas un vice, pas un genre de
+scélératesse dont l'Europe ne soit coupable
+envers les Nègres, et dont elle ne leur ait
+donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta
+foudre, épuise ta miséricorde en lui donnant
+le temps et le courage de réparer, s'il est
+possible, ses scandales et ses atrocités.</p>
+
+<p>Je m'étois imposé le devoir de prouver
+que les Nègres sont capables de vertus et de
+talens; je l'ai établi par le raisonnement,
+plus encore par les faits; ces faits n'annoncent
+pas des découvertes sublimes; ces ouvrages
+ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais
+ils sont des argumens sans réplique contre
+les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas
+avec Helvétius que chacun en naissant apporte
+d'égales dispositions, et que l'homme
+n'est que le produit de son éducation; mais
+cette assertion, fausse dans sa généralité,
+est vraie à bien des égards. Un concours
+d'heureuses circonstances développa le génie
+de Copernic, de Galilée, de Leibnitz et de
+Newton; des circonstances fâcheuses ont
+peut-être empêché d'éclore des génies qui
+les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie,
+mais en général on peut dire que le vice
+et la vertu, l'esprit et la sottise, le génie et
+l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées,
+de nations, de crânes et de couleurs.</p>
+
+<p>Pour comparer des peuples, il faut les
+placer dans les mêmes conjonctures; et quelle
+parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés
+des lumières du christianisme qui mène
+presque toutes les autres à sa suite, enrichis
+des découvertes, entourés de l'instruction de
+tous les siècles, stimulés par tous les moyens
+d'encouragement; et d'autre part, les Noirs
+privés de tous ces avantages, voués à l'oppression,
+à la misère? Si aucun d'eux n'avoit
+fait preuve de talens, on n'auroit pas lieu
+d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant,
+c'est qu'un si grand nombre en ayent
+manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus
+à toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient
+le rang que la nature leur assigne, et
+que la tyrannie leur refuse?</p>
+
+<p>Souvent en politique les révolutions brusques,
+à raison des désastres qu'elles entraînent,
+peuvent s'assimiler aux grandes convulsions
+de la nature. De la part des planteurs,
+c'est encore une nouvelle imposture
+d'avoir confondu la question de l'émancipation
+avec celle de la traite, d'avoir débité
+que les amis des Noirs vouloient un affranchissement
+subit et général. Ils opinoient
+pour une marche progressive qui opéreroit
+le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur
+de cet ouvrage, lorsque dans un écrit
+adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et
+qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit
+(et il l'annonce encore), qu'un jour sur les
+rivages des Antilles, le soleil n'éclairera
+plus que des hommes libres, et que les rayons
+de l'astre qui répand la lumière ne tomberont
+plus sur des fers et des esclaves<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>;
+mais les planteurs français ont repoussé avec
+acharnement tous les décrets par lesquels
+l'assemblée constituante vouloit <i>graduellement</i>
+amener des réformes salutaires; leur
+orgueil a perdu pour eux les colonies du
+<i>nouveau Monde</i>, qui ne fleuriront jamais,
+dit Le Genty, que sous les auspices de la liberté
+personnelle; le trafic révoltant que
+l'homme ose y faire de son semblable, ne
+les conduira jamais à une prospérité constante...</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>V.</i> Lettre aux citoyens de couleur et Nègres
+libres, in-8°, Paris 1791, p. 12.</blockquote>
+
+<p>Ce continent américain, asile de la liberté,
+s'achemine vers un ordre de choses
+qui sera commun aux Antilles, et dont
+toutes les puissances combinées ne pourront
+arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans
+leurs droits, par la marche irrésistible des
+événemens, seront dispensés de toute reconnoissance
+envers ces colons, auxquels il eut
+été également facile et utile de s'en faire
+aimer.</p>
+
+<p>Le travail à la tâche, dont on reconnoit
+déjà l'utilité au Brésil et à Bahamas, l'introduction
+de la charrue pour les cultures à
+la Jamaïque, justifiée par des succès<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>,
+suffiroient pour renverser ou modifier le
+système colonial. Cette révolution aura un
+mouvement accéléré, lorsque l'industrie et
+la politique, connoissant mieux leurs rapports
+mutuels, appelleront autour d'elles,
+dans les colonies, les pompes à feu, et tous
+les moyens mécaniques à l'aide desquels on
+abrège le travail, on facilite les manipulations;
+lorsqu'une nation énergique et puissante,
+à laquelle tout présage de hautes destinées,
+étendant ses bras sur les deux Océans
+Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux
+de l'un à l'autre, par une route abrégée,
+soit en coupant l'isthme de Panama,
+soit en formant un canal de communication,
+comme on l'a proposé, par la rivière Saint-Jean
+et le lac de Nicaragua; elle changera
+la face du monde commercial, et la face
+des empires. Qui sait si l'Amérique ne se
+vengera pas alors des outrages qu'elle a
+reçus, et si notre vieille Europe, placée
+dans un rang de puissance subalterne,
+ne deviendra pas une colonie du nouveau
+Monde?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, t. I, p. 4. <i>Barré-Saint-Venant</i>
+propose également l'introduction de la charrue dans
+nos colonies.</blockquote>
+
+<p>Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est
+juste; aucune loi émanée de la nature ne place
+un homme dans la dépendance d'un autre, et
+toutes les loix que la raison désavoue, sont
+par là même frappés de nullité. Chacun apporte,
+en naissant, son titre à la liberté<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>;
+les conventions sociales en ont circonscrit
+l'usage, mais la limite doit être la même
+pour tous les membres de la cité, quelles
+que soient leur origine, leur couleur, leur
+religion. Si vous avez droit de rendre un autre
+homme esclave, disoit <i>Price</i>, il a droit
+de vous rendre esclave; et si l'on n'a pas
+droit de le vendre, personne n'a le droit de
+L'acheter.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a>Le Genty.</blockquote>
+
+<p>Puissent les nations européennes expier
+enfin leurs crimes envers les Africains! Puissent
+les Africains, relevant leurs fronts humiliés,
+donner l'essor à toutes leurs facultés,
+ne rivaliser avec les Blancs qu'en talens et
+en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs,
+ne s'en venger que par des bienfaits,
+et dans les effusions de la tendresse
+fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur!
+Dût-on ici bas n'avoir que rêvé ces
+avantages pour soi-même, il est du moins
+consolant d'emporter au tombeau la certitude,
+qu'on a travaillé de toutes ses forces
+à les procurer aux autres.</p>
+
+
+<p><i>P. S.</i> Deux hommes de lettres très-distingués
+par leurs talens et leurs ouvrages, l'un
+Helvétien, et l'autre Américain, ont fait
+sur le manuscrit original de cet ouvrage des
+traductions allemande et anglaise, qui paraîtront
+incessamment, en Allemagne et
+dans les États-Unis d'Amérique.</p>
+<br>
+
+<p>FIN.</p>
+<br>
+
+<h3>TABLE<br>
+
+DES CHAPITRES<br>
+
+CONTENUS DANS CE VOLUME.</h3>
+
+<blockquote><p>
+<i>Dédicace aux amis des Noirs</i>.</p>
+
+<p><a href="#c1">CHAPITRE I.</a> <i>Ce qu'on entend par le
+mot </i>Nègres<i>. Sous cette dénomination
+doit-on comprendre tous les </i>Noirs<i>? Disparité
+d'opinion sur leur origine. Unité
+du type primitif de la race humaine.</i></p>
+
+<p><a href="#c2">CHAPITRE II.</a> <i>Opinions relatives à l'infériorité
+morale des Nègres. Discussion
+sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage
+au développement de leurs facultés.
+Ces obstacles combattus par la
+religion chrétienne. Évêques et prêtres
+nègres.</i></p>
+
+<p><a href="#c3">CHAPITRE III.</a> <i>Qualités morales des
+Nègres. Amour du travail, courage,
+bravoure, tendresse paternelle et filiale,
+générosité, etc.</i></p>
+
+<p><a href="#c4">CHAPITRE IV.</a> <i>Continuation du même
+sujet.</i></p>
+
+<p><a href="#c5">CHAPITRE V.</a> <i>Notice biographique du
+Nègre Angelo Solimann.</i></p>
+
+<p><a href="#c6">CHAPITRE VI.</a> <i>Talens des Nègres pour
+les arts et métiers. Sociétés politiques
+organisées par les Nègres.</i></p>
+
+<p><a href="#c7">CHAPITRE VII.</a> <i>Littérature des Nègres.</i></p>
+
+<p><a href="#c8">CHAPITRE VIII.</a> <i>Notices de Nègres et
+Mulâtres distingués par leurs </i>talens<i> et
+leurs </i>ouvrages<i>. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay,
+Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller,
+Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein,
+Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.</i></p>
+
+<p><a href="#c9">CHAPITRE IX.</a> <i>Conclusion.</i>
+</p></blockquote>
+
+
+<p>FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou
+Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES ***
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
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+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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