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diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/15907-8.txt b/15907-8.txt new file mode 100644 index 0000000..8e6d47a --- /dev/null +++ b/15907-8.txt @@ -0,0 +1,6204 @@ +The Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou Recherches +sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature + +Author: Henri Grégoire + +Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + DE LA LITTÉRATURE + DES NÈGRES + + ou + + _Recherches sur leurs facultés intellectuelles, + leurs qualités morales et leur littérature; + suivies de Notices sur la vie et les ouvrages + des Nègres qui se sont distingués dans les + Sciences, les Lettres et les Arts_; + + Par H. GRÉGOIRE + + Ancien évêque de Blois, + membre du Sénat conservateur, + de l'Institut national, + de la Société royale des Sciences + de Gottingne, etc., etc., etc. + + + Whatever their tints may be, + their souls are still the same. + Mrs. ROBINSON. + +A PARIS +CHEZ MARADAN, LIBRAIRE +RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9. +MDCCCVIII. + + + +DÉDICACE. + + +A tous les hommes courageux qui ont plaidé la cause des malheureux Noirs +et Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit par leurs discours dans les +assemblées politiques, dans les sociétés établies pour l'abolition de la +traite, le soulagement et la liberté des esclaves. + + +Français. + +Adanson[1].--Antoine Benezet, Bernardin-Saint-Pierre, Biauzat, +Boissy-d'Anglas, Brissot.--Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière, +Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, Cournand.--Demanet, +Desessarts, Ducis, Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.--D'Estaing.--La +Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand de Baudières, Frossard.--Garat, Garran +de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, Mad. Olympe de Gouges, +Gramagnac, Grelet de Beauregard.--Hiriart.--Jacquemin ancien évêque +de Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.--Kersaint.--Ladebat, +Lanjuinais, Lanthenas, Lescalier.--Théophile Mandar, L. P. Mercier, +Mirabeau, Montesquieu.--Necker.--Pelletan, Pétion, Nicolas Petit-Pied +docteur de Sorbonne, Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.--Le +général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault Rochon, Roederer, +Roucher.--Saint-Lambert, Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société de +Sorbonne.--Target, Tracy, Turgot.--Viefville-Desessarts, Volney. + +[Note 1: En égard à la multitude de noms propres cités dans +cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification de Mr, dont la +répétition eut été fastidieuse.] + +Anglais. + +Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.--David Barclay, Richard +Baxter, Mad. Barbauld, Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn, +John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, Sam. Bradburn, Bradshaw, +Brougham, Th. Burgess, Burling, Buttler.--Clément Caines, Campbell, T. +Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, Cornwallis évêque de Lichtfield, +Cowry, Crawford, Curran.--Dinett, Th. Day, Darwin, Wil. Steel Dickson, +Wil. Dimond _junior_, Dore, John Dyer.--Charles Ellis.--Alexandre +Falconbridge, Mlle. Falconbridge, Robert Townsend Farqhar, James Foster, +Fothergill, George Fox, Charles Fox.--Gardenston, Thomas Gisborne, James +Grainger, Granville-Sharp, G. Gregory.--Hans-Sloane, Jonas Hanway, +Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de Norwich, Hector Saint-John, +Rowland Hill, Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann, +Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; Griffitt Hughes, Francis +Hutcheson.--James Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, Samuel +Johnson.--Benjamin Lay, Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.--Macneil, +Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes Mason, Millar, Mlle Hannah +More, Morgan-Godwin.--John Newton, Robert-Boucher Nicholls doyen de +Middleham, Rich. Nisbet.--Mad. Opie, Osborne.--Paley, Robert Percival, +Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, William Pitt, Beilby +Porteus évêque de Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.--James +Ramsay, Rickman, Robertson ministre à Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie +Robinson, Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.--Sewal, Shenstone, Shéridan, +Smeathman, William Smith, Snelgrave, Robert Southey, James Field +Stanfield, Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, Mlle Stockdale, Stone +recteur de Coldnorton..--Thelwal, Thompson, Thorneton.--John Waker, +George Wallis, Warburthon évêque de Glocester, John Warren évêque de +Bangor, John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, George Whithfield, +Willberforce, Mlle Hélène-Marie Williams, John Woolman.--Mlle Yearsley, +Arthur Young, les auteurs anonymes de _Indian eglogues_, de _The Crisis +of the Sugar colonies_, de _The Sorrows of slavery_, etc., etc. + + +AMÉRICAINS. + +Joël Barlow.--James Dana, Dwight.--Fernando Fairfax, +Francklin.--Humphrey.--Imlay.--Jefferson.--Livingston.--Alexander +MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.--Pearce, Pemberton, +William Pinkeney.--Benjamin Rush.--John Vaughan, D. B. Warden, Elhanan +Winchester, Vining. + +NÈGRES ET SANG-MÊLÉS. + +Amo.--Cugoano.--Othello.--Milscent, sous le nom de Michel Mina.--Julien +Raymond.--Ignace Sancho.--Gustave Vassa.--Phillis Wheatley. + +ALLEMANDS. + +Blumenbach.--Auguste La Fontaine.--Mad. Julie duchesse de +Giovane.--Kotzbue.--Less.--Oldendorp.--Pezzl, Ch. Sprengel.--Usteri. + +DANOIS. + +Bernstorf.--Isert.--Kirsten.--Niebuhr.--Olivarius.--Rahbek.--Th. +Thaarup.--West. + +SUÉDOIS. + +Afzelius.--Euphrasen.--Auguste Nordenskiold, Ulric Nordenskiold.--And. +Sparrman.--Trotter-Lind.--Wadstrom. + +HOLLANDAIS. + +Mad. Beaker.--Van Geuns.--Hogendorp.--Peter Paulus.--Mad. Wolf, de Vos, +Peter Wrede. + +ITALIENS. + +Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.--L'abbé Pierre +Tambarini.--Zacchiroli. + +ESPAGNOL. + +Avendaño. + +Qu'on ne s'étonne pas de ce que (Avendaño excepté) on ne trouve ici +aucun auteur espagnol ni portugais; nul autre, à ma connaissance, ne +s'est mis en frais de prouver que le Nègre appartient à la grande +famille du genre humain, que partant il doit en remplir tous les +devoirs, en exercer tous les droits: par delà les Pyrennées, ces droits +et ces devoirs ne furent jamais problématiques; et contre qui se +défendre, s'il n'y a pas d'agresseur? De nos jours seulement, par des +applications forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture sainte, a +tenté de justifier l'esclavage colonial, si dissemblable à celui qui, +chez les Hébreux, n'étoit guère qu'une sorte de domesticité; mais la +brochure d'Azérédo[2] est passée de la boutique du libraire dans le +fleuve de l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu les pamphlets de +Harris, et du trinitaire Grabowski, qui invoquoient la Bible; celui-là +en Angleterre, pour légitimer l'esclavage colonial; celui-ci en Pologne, +pour river les fers des paysans de cette contrée, tandis que Joseph +Paulikowski[3], et l'abbé Michel Karpowitz, dans ses sermons[4], +proclamoient et revendiquoient pour tous l'égalité des droits. Les amis +de l'esclavage sont nécessairement les ennemis de l'humanité. + +[Note 2: _V_. Analyse sur la justice du commerce, du rachat des +esclaves de la côte d'Afrique, par _J. J. d'Acunha de Azérédo Coutinho_, +in-8°, Londres.] + +[Note 3: _V_. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des paysans +polonais, par _Joseph Paulikowski_, in-8°, Roku 1788.] + +[Note 4: _V._ Kazania X. _Michala Karpowicza_, W. Roznych +ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons de l'abbé _Karpowicz_, +3 vol. in-12, W. Krakovie 1806, _V_. surtout les second et troisième +volumes.] + +En général, dans les établissemens espagnols et portugais, on envisage +les Nègres comme des frères d'une teinte différente. La religion +chrétienne qui épure la joie, qui essuie les larmes, et dont la main est +toujours prête à répandre des bienfaits, la religion se place entre les +esclaves et les maîtres, pour adoucir la rigueur de l'autorité et le +joug de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances coloniales, on n'a pas +composé de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, par la même raison +qu'avant l'Anglais Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture de la +Belgique, où la supériorité des méthodes et des procédés agronomiques +suppléoit aux livres. + +Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion de certains noms que la +vertu n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit que, sans vouloir +atténuer les torts des individus, on ne les présente ici que sous le +point de vue relatif à leurs efforts pour l'amélioration du sort des +Noirs; et sur cet article même, on est loin de leur attribuer un +égal degré de mérite et de talent. Il est affligeant qu'on ne puisse +appliquer à tous une maxime du poëte Churchil, en disant qu'ils ont +le coeur aussi pur que leur cause est légitime. Chacun reste maître +d'exercer sa justice, en repoussant ces écrivains dans la classe +malheureusement si nombreuse de gens de lettres qui ne valent pas leurs +livres. + +La liste qu'on vient de lire est sans doute très-incomplète; elle +réclame des noms honorables, que j'ai oubliés, ou que je n'ai pas +l'avantage de connoître, soit que dans leurs écrits les auteurs ayent +gardé l'anonyme, soit que leurs écrits ayent échappé à mes recherches. +Je recevrai avec reconnoissance tous les renseignemens qui peuvent +réparer ces omissions involontaires, rectifier les erreurs, et compléter +l'ouvrage. Parmi ces écrivains un grand nombre sont morts; je dépose sur +leurs tombes mes hommages, et j'offre le même tribut à ceux qui vivant +encore, et qui n'ayant pas, comme Oxholm, apostasié leurs principes, +poursuivent sans relâche leur noble entreprise, chacun dans la sphère où +l'a placé la providence. + +Philanthropes! personne n'est juste et bon impunément; entre le vice et +la vertu la guerre commencée à la naissance des temps, ne finira qu'avec +eux. Dévorés du besoin de nuire, les pervers sont toujours armés contre +quiconque ose révéler leurs forfaits, et les empêcher de tourmenter +l'espèce humaine. A leurs coupables tentatives opposons un mur d'airain, +mais vengeons-nous d'eux par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie est si +longue pour faire le mal, si courte pour faire le bien! Cette terre +se dérobe sous nos pas, et nous allons quitter la scène du monde; la +dépravation contemporaine charie vers la postérité tous les élémens du +crime et de l'esclavage. Cependant, parmi ceux qui s'agiteront ici-bas, +lorsque nous dormirons dans le tombeau, quelques hommes de bien, +échappés à la contagion, seront en quelque sorte, les représentans de la +providence: léguons-leur la tâche honorable de défendre la liberté et le +malheur. Du sein de l'éternité, nous applaudirons à leurs efforts, et +sans doute il les bénira ce Père commun, qui dans les hommes, quelle que +soit leur couleur, reconnoît son ouvrage, et les aime comme ses enfans. + + + + + DE LA LITTÉRATURE + DES NÈGRES. + + + +CHAPITRE PREMIER + +_Ce qu'on entend par le mot_ Nègres. _Sous cette dénomination doit-on +comprendre tous les_ Noirs? _Disparité d'opinion sur leur origine. Unité +du type primitif de la race humaine._ + + +Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient tous les hommes noirs. +Cette assertion s'appuie sur des passages de la bible des Septante, +d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius +Josephe[5]. Ils sont appelés de même par Pline l'ancien et Térence[6]. +On distinguoit les Éthiopiens orientaux, ou indiens, ou d'Asie, des +Éthiopiens occidentaux, ou d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute +dans ses guerres avec les Carthaginois, qui en avoient dans leurs +armées, à ce que prétend Macpherson, fondé sur un passage de Frontin[7]. +Rome ayant plus que la Grèce des relations fréquentes avec les côtes +occidentales de l'Afrique, quelquefois, dans les auteurs latins, les +Noirs furent appelés _Africains_[8]. Mais en Orient, on continua de les +désigner sous le nom d'_Éthiopiens_, parce qu'ils y arrivoient par la +voie de l'Éthiopie, qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps +aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, et qui, pour acquitter ce +tribut, en tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique[9]. On les +employoit à la guerre, car dans celle des croisades, on voit à Hébron, +et au siége de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux crépus, que +Guillaume de Malmesbury appelle également Éthiopiens[10]. + + +[Note 5: V. _Jérémie_, 13, 23. _Flavius Josephe_, Antiquités +judaïques, l. VIII, c. VII. _Théophraste_, 22e caractère. _Hérodote_, +dans Thalie et Polymnie, etc.] + +[Note 6: _Pline_, l. V, c. IX. _Térence_, Eunuchus, act. I, scen. +I.] + +[Note 7: _V._ Annals of commerce, etc., by Macpherson, in-4°. London +1805, t. I, p. 51 et 52. _Frontin, Stratagemata_, t. I, c. II.] + +[Note 8: ........ _Subito flens Africa nigras procubuit lacerata +genas_.... dit _Sidoine Apollinaire_, dans le Panégyrique de +_Majorien_.] + +[Note 9: V. _Gibbon's_, History, etc., reviewed by the rev. _J. +Whitaker_, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.] + +[Note 10: _Guillelm. Malmesb._, fol. 84.] + +Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie soit exclusivement réservé +à une région de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols et portugais +surtout, ont appelé _Éthiopiens_ tous les Noirs. Il n'y a pas encore +trente ans que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, un traité _de +servis Æthiopibus Europeorum in coloniis Americæ_[11]. La dénomination +d'Africains prévaut actuellement, et l'emploi de ces deux mots est +également abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, dont les habitans ne +sont pas du noir le plus foncé[12], n'est qu'une partie d'Afrique, et que +de l'autre il y a des Noirs asiatiques. Hérodote les nomme Éthiopiens +à cheveux longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, qui ont les +cheveux crépus; car autrefois on croyoit que ceux-ci n'appartenoient +qu'à l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs ne se trouvoient que +dans le continent asiatique. Quelques réglemens avoient défendu d'en +importer dans les îles de France et de la Réunion; mais les relations +des voyageurs nous ont appris que dans le continent africain, ainsi +qu'à Madagascar, il y a aussi des Nègres à cheveux longs: tels sont, au +centre de l'Afrique, les habitans de Bornou[13]; tels étoient les +Nègres pasteurs de l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des +comptoirs[14]. D'un autre côté les indigènes des îles des Andamans, dans +le golfe du Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; dans diverses +parties de l'Inde, les montagnards en ont presque la couleur, la figure +et la chevelure. Ce fait est consigné dans un savant mémoire de Francis +Wilford, associé de l'Institut national[15]. Il ajoute que les plus +anciennes statues des divinités indiennes ont la figure des Nègres. Ces +considérations fortifient le système, qu'autrefois cette race a couvert +une grande partie du continent asiatique. + +[Note 11: In-4º, _Argentorati_ 1778.] + +[Note 12: _V_. Voyage d'Éthiopie, par _Poncet_, p. 99, etc. et +l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par _La Croze_, p. 77, etc.] + +[Note 13: _V_. Idées sur les relations politiques et commerciales des +anciens peuples de l'Afrique, etc., par _Heeren_, in-8°, Paris an 8, t. +II, p. 10, 75.] + +[Note 14: _Ibid_., t. I, p. 134, 156, 160.] + +[Note 15: _V_. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.] + +La couleur noire étant le caractère le plus marqué qui sépare des Blancs +une partie de l'espèce humaine, communément on a été moins attentif aux +différences de conformation qui entre les Noirs eux-mêmes établissent +des variétés. C'est à quoi fait allusion Camper, lorsqu'il dit que +Rubens, Sébastien Ricci et Vander-Tempel, en peignant les Mages, ont +peint des _Noirs_, et non des _Nègres_. Ainsi, avec d'autres auteurs, +Camper restreint cette dernière dénomination à ceux qui se font +remarquer par des joues proéminentes, de grosses lèvres, un nez épaté, +et la chevelure moutonnée. Mais cette distinction entre eux, et ceux +qui ont la chevelure lisse et longue, ne constitue pas une diversité de +races. Le caractère spécifique des peuples est permanent, tant qu'ils +vivent isolés; il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. Reconnoît-on +la peinture que fait César des Gaulois, dans les habitans actuels de la +France? Depuis que les peuples de notre continent sont, pour ainsi +dire, transvasés les uns dans les autres, les caractères nationaux sont +presque méconnoissables au physique et au moral. On est moins Français, +moins Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, et ces Européens, +ont les uns la chevelure frisée, les autres lisse; mais si, à cause +de cette différence et de quelques autres dans la stature et la +conformation, on prétendoit assigner l'étendue et les limites de leurs +facultés intellectuelles, n'auroit-on pas le droit d'en rire? Dira-t-on +que la comparaison péche en ce que les chevelures européennes qui sont +crépues ne sont pas laineuses? Au lieu de se prévaloir des exceptions +à cette règle, on se borne à demander si cette discrépance suffit pour +nier l'identité d'espèce. Il en est de même dans la variété noire; entre +les individus placés aux extrémités de la ligne terminée d'un côté +par la variété blanche, et de l'autre par la noire, il existe des +différences remarquables qui s'atténuent et se confondent dans les +intermédiaires. + +Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent que les Grecs ont eu des +esclaves nègres; c'étoit même un usage assez commun, selon Visconti, +qui, dans le _Musée Pio-Clémentin_, a publié une très-belle figure d'un +de ces Nègres qu'on employoit au service des bains[16]: déjà Caylus en +avoit fait graver plusieurs autres[17]. + +[Note 16: T. III, p. 41, planch. 35.] + +[Note 17: _V._ Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. planch. 88; +t. VII, p. 285, planch. 81.] + +La loi mosaïque défendoit de mutiler les hommes; mais Jahn assure, dans +son _Archéologie biblique_, que les rois des Hébreux achetoient des +autres nations des eunuques, et spécialement des Noirs[18]; il ne cite +aucune autorité à l'appui de son dire. Toutefois il est possible qu'ils +en aient eu, soit par leurs communications avec les Arabes, soit lorsque +les flottes de Salomon cingloient d'Aziongaber à Ophir, d'où elles +apportoient, dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des singes et des +_Éthiopiens_[19]: ce qui est incontestable, c'est que l'Egypte +commerçoit avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins faisoient la traite +des Nègres. Athenée et Pline le naturaliste en fournissent la preuve, et +Ameilhon s'en appuie dans son histoire du commerce des Egyptiens[20]. + + +[Note 18: _Archæologia biblica_, etc., à J. Ch. Jahn. _Viennæ_, p. 389.] + +[Note 19: V. _Josephe_, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, _Hudson_, dans +sa traduction latine dit _Æthiopes in Mancipia_ (esclaves); le texte +grec ne le dit pas, mais le fait présumer.] + +[Note 20: p. 85.] + +Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne ou arabe[21]. Heeren paroît +mieux fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, qui eux-mêmes, +selon Diodore de Sicile, regardoient les Égyptiens comme une de leurs +colonies[22]. Plus on remonte vers l'antiquité, plus on trouve de +relations entre leurs pays respectifs; même écriture, mêmes moeurs, +mêmes usages. Le culte des animaux encore subsistant chez presque tous +les peuples nègres, étoit celui des Egyptiens; leurs formes étoient +celles des Nègres un peu blanchis par l'effet du climat. Hérodote assure +que les Colches sont originairement Egyptiens, parce que, comme eux, ils +ont la peau noire et les cheveux crépus[23]. Ce témoignage infirme les +raisonnemens de Browne; les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient +seulement que les Égyptiens ont un teint basané et des cheveux crépus, +comparativement aux Grecs, mais elles n'indiquent pas des Nègres[24]. +A cette assertion de Browne il ne manque que la preuve; le texte +d'Hérodote est clair et précis. + +[Note 21: _V._ Modern Geography, in-4° London 1807, t. II, p. 2; et +t. III, p. 820 et 833.] + +[Note 22: L. III, §3.] + +[Note 23: _Hérodote_, l. II, n° 104.] + +[Note 24: _V._ Nouveau Voyage dans la haute et basse Egypte, par +_Browne_, t. I, c. XII; et _Walkenaer_, dans les Archives littéraires, +etc.] + +Tout concourt donc à fortifier le système de Volney, qui voit dans les +Coptes les représentans des Egyptiens. Ils ont un ton de peau jaunâtre +et fumeux, le visage bouffi, l'oeil gonflé, le nez écrasé, la +lèvre grosse, en un mot la figure mulâtre[25]. Fondé sur les mêmes +observations, Ledyard croit à l'identité des Nègres et des Coptes[26]. +Le médecin Frank, qui étoit de l'expédition d'Egypte, appuie cette +opinion par le rapprochement des usages, tels que la circoncision et +l'excision pratiquées chez les Coptes et chez les Nègres[27]; usages +qui, au rapport de Ludolphe, se sont conservés chez les Éthiopiens[28]. + +[Note 25: _V_. Voyages en Syrie et en Égypte, par _Volney_, nouvelle +édit., t. I, p. 10 et suiv.] + +[Note 26: V. _Ledyard_, t. I, p. 24.] + +[Note 27: _V_. Mémoire sur le commerce des Nègres au Caire, par +_Louis Franck_, in-8°, Paris 1802.] + +[Note 28: _V_. Jobi Ludolf, etc., _Historia æthiopica, in-fol_., +1681, _Francofurti ad Mocnum_, l. III, c. 1.] + +Blumenbach a remarqué dans des crânes de momies ce qui caractérise la +race nègre. Cuvier n'y trouve pas cette conformité de structure. Ces +deux témoignages imposans, mais en apparence contradictoires, se +concilient en admettant, comme Blumenbach, trois variétés égyptiennes, +dont une rappelle la figure des Indous, une autre celle des Nègres, une +troisième propre au climat de l'Égypte, dépend des influences locales: +les deux premières s'y confondent par le laps de temps[29]; la seconde, +qui est celle du Nègre, se reproduit, dit Blumenbach, dans la figure du +sphinx. Ici Browne vient encore s'inscrire en faux. Il prétend que la +statue du sphinx est tellement dégradée, qu'il est impossible d'assigner +son véritable caractère[30]; et Meiners doute si les figures du sphinx +représentent des héros ou des génies mal-faisans. Ce sentiment est +combattu par l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, Norden, +Niehbur et Cassas, examinés sur les lieux par les trois derniers, et +depuis par Volney et Olivier[31]. Ils lui trouvent la figure +éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à la race noire, aujourd'hui +esclave, nous devons nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art de la +parole[32]. + +[Note 29: V. _De Generis humani varietate nativa_, _in-8°_, +_Gottingue 1794_.] + +[Note 30: _Browne_, ibid.] + +[Note 31: _V_. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Egypte, la Perse, +etc., par _Olivier_, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, t. II, p. 83 et suiv.] + +[Note 32: _Volney_, ibid.] + +Grégory, dans ses Essais historiques et moraux, nous reporte aux siècles +antiques pour montrer pareillement dans les Nègres nos maîtres en +sciences; car ces Égyptiens, chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, +alloient puiser la philosophie, n'étoient, selon plusieurs écrivains, +que des Nègres, dont les traits natifs furent décomposés et modifiés par +le mélange successif des Grecs, des Romains et des Sarrasins. Dût-on +prouver que les sciences sont venues, de l'Inde en Égypte, en seroit-il +moins vrai qu'elles ont traversé ce dernier pays pour arriver en Europe? + +Meiners se retranche à soutenir que l'on doit peu aux Égyptiens; et un +homme de lettres à Caen, a publié une dissertation pour développer +cette thèse [33]. Déjà elle avoit eu pour défenseur Edouard Long, auteur +anonyme de l'histoire de la _Jamaïque_, qui, en accordant aux Nègres un +caractère très analogue à celui des anciens Égyptiens, charge ceux-ci +de mauvaises qualités, leur refuse le génie, le goût; leur dispute les +talens pour la musique, la peinture, l'éloquence, la poésie; il leur +accorde seulement la médiocrité en architecture [34]. Il auroit pu +ajouter que cette médiocrité se manifeste dans leurs pyramides, qu'un +simple maçon eût pu construire, si la vie d'un individu étoit assez +longue. Mais sans vouloir placer l'Égypte au terme le plus élevé des +connoissances humaines, toute l'antiquité dépose en faveur de ceux +qui l'envisagent comme une école célèbre, à laquelle s'instruisirent +beaucoup de savans vénérés de la Grèce. + +[Note 33: V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux Égyptiens +la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.] + +[Note 34: The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London 1774, V. t. +II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.] + +Quoique Edouard Long, refuse du génie aux Égyptiens, il les élève +fort au-dessus des Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon de +l'intelligence [35]; et comme une mauvaise cause, se défend par des +argumens de même nature, au nombre de ceux qu'il allègue pour établir +l'infériorité morale des Nègres, il assure que leur vermine est noire. + +[Note 35: _Ibid._] + +C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous les naturalistes [36]. En +supposant la réalité de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard Long) +en conclure que les variétés humaines n'ont pas un type identique, et +contester à quelques-unes l'aptitude à la civilisation? + +[Note 36: The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, V. t. +II, p. 352.] + +Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, ont appelé l'anatomie à leur +secours, et sur la disparité de couleur se sont portées leurs premières +observations. Un écrivain nommé Hanneman, veut que la couleur des Nègres +leur soit venue de la malédiction prononcée par Noé contre Cham. Gumilla +perd son temps à le réfuter. Cette question a été discutée par Pechlin, +Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, Mitchil, Camper, Zimmerman, +Meckel père, Demangt, Buffon, Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith[37], +et beaucoup d'autres. Mais comment s'accorderoit-on sur les +conséquences, si l'on est discordant sur les faits anatomiques qui +doivent leur servir de base? + +[Note 37: _Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. Dissert. de +sede et causa coloris Aethiopum et caeterorum hominum, etc., Ludg. Bat. +1707._ Mémoires de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet. +Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. _De habitu et colore +Æthiopum_, _Kilon_, 1677. Discours sur l'origine et la couleur des +Nègres, 1764. _V._ les ouvrag. trad. par _Herbel_, t. I, 1784, p. 24. +_V._ Histoire de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence +physique qui se trouve entre les Nègres et les Européens, §48. _De +Generis Humani varietate nativa, edit. 3, in-8°, Gotting._ 1785. _V._ +An Essay on the cause of the variety of complexion and figure in human +species, by the rev. _S. Stanhope-Smith_, etc., in-8°, Philadelphia +1787. J'appelle l'attention sur cet ouvrage, qui mérite d'être médité.] + + +Meckel père pense que la couleur des Nègres est due à la couleur foncée +du cerveau; mais Walter, Bonn, Somering, le docteur Gall, et d'autres +grands anatomistes, trouvent la même couleur dans les cerveaux des +Nègres et ceux des Blancs. + +Barrère et Winslow croient que la bile des Nègres est d'une couleur +plus foncée que celle des Européens; mais Somering la trouve d'un verd +jaunâtre. + +Attribuez-vous la couleur des Nègres à celle de leur membrane +réticulaire? Mais si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont cuivrée +ou couleur de bistre. Au fond, c'est reculer la difficulté sans la +résoudre; car dans l'hypothèse que la substance médullaire, la bile, +la membrane réticulaire, seroient constamment noires, il resteroit à +expliquer la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, Blumenbach, Chardel +son traducteur français[38], Somering, Imlay, attribuent la couleur des +Nègres, et celle des autres variétés, au climat, secondé par des +causes accessoires, telles que la chaleur, le régime de vie. Le savant +professeur de Gottingue remarque qu'en Guinée, non-seulement les hommes, +mais les chiens, les oiseaux, et surtout les gallinacées, sont noirs, +tandis que l'ours et d'autres animaux sont blancs vers les mers +glaciales. La couleur noire étant, selon Knight, l'attribut de la race +primitive dans tous les animaux, il penche à croire que le Nègre est le +type original de l'espèce humaine[39]: Demanet et Imlay remarquent +que les descendans des Portugais établis au Congo, sur la côte de +Sierra-Leone, et sur d'autres points de l'Afrique, sont devenus +Nègres[40]; et pour démentir des témoins oculaires tel que le premier, +il ne suffit pas de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier +ouvrage de Pallas[41]. + +[Note 38: _V._ De l'Unité du Genre humain, etc., par _Blumenbach,_ +traduit par _Chardel._] + +[Note 39: _V._ The Progress of civil Society, a didactic poem, by +_Richard Payne-Knight,_ in-4º, London 1796, l. v, depuis le vers 227 et +les suiv.] + +[Note 40: _V._ A Topographical Description of the Western territory +of north America, etc., by _Georg. Imlay,_ in-8°, London 1793. _V._ +lettre 9.] + +[Note 41: _V._ Voyage dans les départemens méridionaux de la Russie, +p. 600, en note.] + +On sait que les parties les moins exposées au soleil, telles que +la plante des pieds et les entre-doigts sont blafardes; aussi +Stanhope-Smith, qui dérive la couleur noire de quatre causes, le climat, +le régime de vie, l'état de société, la maladie, après avoir accumulé +des faits qui prouvent l'ascendant du climat sur la complexion et la +figure, explique très-bien pourquoi les Africains de la côte occidentale +sous la zone torride, sont plus noirs que ceux de l'est; pourquoi la +même latitude en Amérique ne produit pas le même effet. + +Ici l'action du soleil est combattue par des causes locales qui, en +Afrique, la fortifient; en général la couleur noire se trouve entre les +Tropiques, et ses nuances progressives, suivent la latitude chez les +peuples qui très-anciennement établis dans une contrée n'ont été ni +transplantés sous d'autres climats, ni croisés par d'autres races[42]. +Si les Sauvages de l'Amérique du nord, et les Patagons placés à l'autre +extrémité de ce continent, ont la teinte plus foncée que les peuples +rapprochés de l'isthme de Panama, pour expliquer ce phénomène, ne +doit-on pas recourir aux transmigrations anciennes, et consulter les +impressions locales? T. Williams, auteur de l'Histoire de l'État +de Vermont, appuie ce système par des observations qui prouvent la +connexité de la couleur et du climat; sur des données approximatives, +il conjecture que pour réduire, par des croisemens, la race Noire à la +couleur blanche, il faut cinq générations qui, étant supposées chacune +de vingt-cinq ans, donnent un total de cent vingt-cinq ans; que pour +amener les Noirs à la couleur blanche, sans croisement et par la seule +action du climat, il faut quatre mille ans; mais seulement six cents ans +pour les Indiens qui sont de couleur rouge[43]. + +[Note 42: Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup +d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit Dieu journellement +de ne pas changer la couleur des Nègres.] + +[Note 43: _V._ The Natural and civil History of Vermont, by _S. +Williams,_ in-8°, 1794. Walpole _New-Hampshire,_ p. 391 et suiv.] + +Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves attachés au service +domestique, mieux soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs traits et +leur physionomie ont subi un changement visible, mais ils gagnent au +moral[44]. + +[Note 44: _V._ An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.] + +Outre le fait incontestable des _Albinos,_ Somering établit, par des +observations multipliées, que l'on a vu des Blancs noircir, jaunir; des +Nègres blanchir ou pâlir, surtout à l'issue de maladies[45]: quelquefois +même, dans la grossesse, la membrane réticulaire des femmes blanches +devient aussi noire que celle des Négresses d'Angola. Ce phénomène +vérifié par le Cat, est confirmé par Camper, comme témoin oculaire[46]. +Cependant Hunter soutient que quand la race d'un animal blanchit, c'est +une preuve de dégénération. Mais s'ensuit-il que dans l'espèce humaine +la variété blanche soit dégénérée? Ou faut-il, au contraire, avec le +docteur Rush, dire que la couleur des Nègres est le résultat d'une +léproserie héréditaire? Il s'appuie du chimiste Beddoes, qui avoit +presque blanchi la main d'un Africain, par une immersion dans l'acide +muriatique oxigéné[47]. Un journaliste propose, en ricanant, d'envoyer +en Afrique des compagnies de blanchisseurs[48]. Cette plaisanterie, +inutile pour éclaircir la question, est inconvenante quand il s'agit +d'un homme distingué comme le docteur Rush. + +[Note 45: _Ibid._ §48.] + +[Note 46: _V._ Dissertations sur les variétés naturelles qui +caractérisent la physionomie, etc.; par _Camper;_ traduit par _Jansen,_ +in-4º, Paris 1791, p. 18.] + +[Note 47: _V._ Transactions of the American philosophical society, +etc., in-4º, p. 287 et suiv.] + +[Note 48: _V._ Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.] + +Les philosophes ne s'accordent pas à fixer quelle partie du corps humain +doit être réputée le siège de la pensée et des affections. Descartes, +Harthley, Buffon offrent chacun leurs systèmes. Cependant, comme la +plupart le placent dans le cerveau, on a voulu en conclure que les plus +grands cerveaux étoient les plus richement dotés en talens, et que les +Nègres l'ayant plus petit que les Blancs, devoient leur être inférieurs. +Cette assertion est détruite par des observations récentes; car divers +oiseaux ont proportionnément le cerveau plus volumineux que celui de +l'homme. + +Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée de l'intelligence sur le +volume du cerveau, mais sur celui de la partie du cerveau nommée les +hémisphères, qui augmente ou diminue, dit-il, dans la même mesure que +les facultés intellectuelles de tous les êtres dont se compose le règne +animal. Mais Cuvier, modeste comme tous les vrais savans, ne propose +sans doute cette idée que comme une conjecture; car pour tirer une +conséquence affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions mieux +les rapports de l'homme, son état moral? Combien de siècles s'écouleront +peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère. + +«Tout ce qui différencie les nations, dit Camper, consiste dans une +ligne menée depuis les conduits des oreilles jusqu'au fond du nez, et +une autre ligne droite qui touche la saillie du coronal au-dessus du +nez, et se prolonge jusqu'à la partie la plus saillante de l'os de la +mâchoire, bien entendu qu'il faut regarder les têtes de profil. C'est +non-seulement l'angle formé par ces deux lignes qui constitue la +différence des animaux, mais encore des diverses nations; et l'on +pourroit dire que la nature s'est, en quelque sorte, servi de cet angle +pour déterminer les variétés animales, et les amener comme par degrés +jusqu'à la perfection des plus beaux hommes. Ainsi la figure des oiseaux +décrit les plus petits angles, et ces angles augmentent à mesure que +l'animal approche de la figure humaine. Je citerai pour exemple (c'est +Camper qui parle) les têtes de singe, dont les unes décrivent un angle +de quarante-deux degrés, les autres un de cinquante. La tête d'un Nègre +d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, forment un angle de soixante-dix +degrés, et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. Cette +différence de dix degrés fait la beauté des têtes européennes, parce que +c'est un angle de cent degrés qui constitue la plus grande perfection +des têtes antiques. De pareilles têtes, comme le plus haut point de +beauté, ressemblent le plus à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, par +Sosocles, deux morceaux unanimement considérés comme les plus beaux +[49]». + +[Note 49: _V._ Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations physiques sur +la différence réelle que présentent les traits du visage chez les hommes +de divers pays.] + +Cette ligne faciale de Camper a été adoptée par divers anatomistes. +Bonn dit avoir trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les têtes des +Négresses[50]; et comme d'une part ces différences sont assez +constantes; que d'une autre les sciences subissent aussi l'empire des +modes, ce genre d'observations sur le volume, la configuration, les +protubérances des crânes, sur l'expansion du cerveau, les affections +spéciales dont chacune de ses parties peut-être susceptible, et ses +rapports avec l'intelligence humaine, a pris le nom de _Cranologie_, +depuis que le docteur Gall en a fait l'objet de sa doctrine +physiologique. Il est combattu entre autres par Osiander[51], qui +d'ailleurs lui en conteste la priorité, et qui en trouve les élémens +dans la Métoposcopie de Fuschius, et le _Fasciculus medicinæ_ de Jean de +Ketham, etc. Il pouvoit y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le Grand, +Triumphus, Vieussens, dit le docteur Gall lui-même. + +[Note 50: _Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii_ 1787, p. 133.] + +[Note 51: V. _Epigrammata in complures musaci anatomici res, etc._, +par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue 1807, p. 45 et 46.] + +Celui-ci veut fonder sur la structure du crâne la prétendue infériorité +morale des Nègres; et quand on lui oppose le fait de beaucoup de Nègres +dont les talens sont incontestables, il répond qu'alors leurs +formes cranologiques se rapprochent de la structure des Blancs, et +réciproquement il suppose que des Blancs stupides ont une conformation +qui les rapproche des Nègres. Au reste, je m'empresse de rendre hommage +aux talens et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; mais les +hommes les plus éminens peuvent se fourvoyer dans les hypothèses, ou +tirer d'observations justes des conséquences exagérées. Par exemple, +personne ne contestera au président de l'académie des arts de Londres, +d'être un grand peintre; mais comment s'y prendroit West pour prouver +son opinion, que la physionomie des Juifs les rapproche de celle des +chèvres[52]. Est-il facile de déterminer les formes nationales, quand +dans tous les pays on voit des variétés notables, même de village à +village? je l'ai remarqué surtout dans les Vosges, comme Olivier dans la +Perse; Lopez a vu des Nègres à cheveux rouges, au Congo[53]. + +[Note 52: _V._ p. 20, de _Chardel._] + +[Note 53: _V._ Relazione del reame di Congo, p. 6.] + +Admettons néanmoins que chaque peuple a un caractère spécifique, qui se +reproduit jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère ou l'efface. Qui +pourroit fixer le laps de temps nécessaire pour détruire l'influence de +ces diversités transmises héréditairement, et qui sont le produit du +climat, de l'éducation, du régime diététique, des habitudes? La nature +est diversifiée dans ses détails à tel point, que quelquefois les yeux +les plus exercés seroient tentés de rapporter à des espèces différences +des plantes congénères. Cependant elle admet peu de types primitifs, et +dans les trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel en fait jaillir +une foule de variétés qui font l'ornement et la richesse du globe. + +Blumenbach croit que les Européens dégénèrent par un long séjour +dans les deux Indes et en Afrique. Somering n'ose décider si la race +primitive de l'homme, en quelque coin de la terre qu'on place son +berceau, s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est altérée en +Nigritie, attendu que pour la force et l'adresse, la conformation des +Nègres relativement à leur climat, est aussi accomplie, et peut-être +plus que celle des Européens. Ils surpassent les Blancs par la finesse +exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. Cet avantage leur est commun +avec tous les peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent exercice; +tels sont les indigènes de l'Amérique du nord; tels les Nègres marrons +de la Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les bois des objets +imperceptibles à tous les Blancs. Leur taille droite, leur contenance +fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; ils communiquent entre +eux en sonnant de la corne, et la nuance des sons est telle, qu'ils +s'interpellent au loin en distinguant chacun par son nom[54]. + +[Note 54: The History of the Maroons from their origin to the +etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, by _R. C. Dallas,_ 2 +vol. in-8º, London 1803, t.1, p. 88 et suiv.] + +Somering observe encore que la perfection essentielle d'une foule de +plantes se détériore par la culture. La magnificence et la fraîcheur +passagères qu'on s'efforce de produire dans les fleurs, détruisent +souvent le but auquel la nature les destine. L'art de faire éclore des +fleurs doubles, que nous devons aux Hollandais, ôte presque toujours +à la plante la faculté de se reproduire. Quelque chose d'analogue se +retrouve chez les hommes; leur esprit est souvent cultivé aux dépens du +corps, et réciproquement; car plus l'esclave est abruti, plus il est +propre aux travaux des mains[55]. + +[Note 55: Somering, § 74.] + +On ne refuse point aux Nègres la force corporelle; quant à la beauté, +d'où la faites-vous résulter? Sans doute de la couleur et de la +régularité des traits; mais sur quoi fondé veut-on que la blancheur soit +la couleur privativement admise dans ce qui constitue la beauté, tandis +que ce principe n'est point appliqué aux autres productions de la +nature? Chacun sur cet objet a ses préjugés, et l'on sait que diverses +peuplades noires, transportant la couleur réputée chez eux la moins +avantageuse au diable, le peignent en blanc. + +Ce qu'on appelle la régularité des traits, est une de ces idées +complexes dont peut-être n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur +lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de Hutcheson et du +P. André, il reste à établir des principes. Dans les mémoires de +Manchester, George Walker prétend que les formes et les traits +universellement approuvés chez tous les peuples, sont le type essentiel +de la beauté; que ce qui est contesté est dès-lors un défaut, une +déviation du jugement[56]. C'est demander à l'érudition la solution d'un +problème physiologique. + +[Note 56: T. V, IIe part.] + +Bosman vante la beauté des Négresses de Jnïda[57]; Ledyard et Lucas, +celle des Nègres Jalofes[58]; Lobo, celle des Abyssins[59]. Ceux du +Sénégal, dit Adanson, sont les plus beaux hommes de la Nigritie; leur +taille est sans défaut, et parmi eux on ne trouve point d'estropiés[60]. +Cossigny vit à Gorée des Négresses d'une grande beauté, d'une taille +imposante, avec des traits à la romaine[61]. Ligon parle d'une Négresse +de l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la majesté à tel point, +que jamais il n'avoit rien vu de comparable[62]. Robert Chasle, auteur +du Journal du Voyage de l'amiral du Quesne, étend cet éloge aux +Négresses et Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert[63]. Leguat[64], +Ulloa[65] et Isert[66], rendent le même témoignage à l'égard des +Négresses qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second en Amérique, +et le troisième en Guinée. + +[Note 57: _Bosman,_ Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, lettre 18.] + +[Note 58: Voyage de _Ledyard_ et _Lucas,_ t. II, 338.] + +[Note 59: _V._ Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo,_ +in-4º, Paris 1726, p. 68.] + +[Note 60: _Adanson,_ Voyage en Sénégal, p. 22.] + +[Note 61: V. _Cossigny,_ Voyage à Canton, etc.] + +[Note 62: _V._ Histoire de l'île des Barbades, de _Rich. Ligon, dans le +Recueil de divers voyages faits en Afrique et en Amérique, in-4º, Paris +1674, p. 20.] + +[Note 63: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur +l'escadre de _du Quesne,_ 3 vol. in-12, Rouen 1721, t I, p. 202.] + +[Note 64: Voyage de _Leguat,_ t. II, p. 136.] + +[Note 65: Ulloa, _Noticias Americanas,_ p. 92.] + +[Note 66: _Isert,_ Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.] + + +D'après ces témoignages, Jedediah-Morse se mettra sans doute en frais +pour expliquer le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé sur le +front du Blanc[67]. + +[Note 67: _V_. p. 182.] + +Les systèmes qui supposent une différence essentielle entre les Nègres +et les Blancs, ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute force veulent +matérialiser l'homme, et lui arracher des espérances chères à son coeur; +2°. par ceux qui, dans une diversité primitive des races humaines, +cherchent un moyen de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux qui, +intéressés aux cultures coloniales, voudroient dans l'absence supposée +des facultés morales du Nègre, se faire un titre de plus pour le traiter +impunément comme les bêtes de somme. + +Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir manifesté une telle opinion, +s'en défend avec chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans ses _Idées +sommaires sur quelques réglemens à faire à rassemblée coloniale,_ +imprimées au Cap, qu'il y a deux espèces d'hommes, la blanche et la +rouge; que les Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même que le Blanc, +ne peuvent prétendre aux droits naturels pas plus que l'Orang-outang; +qu'ainsi Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche[68]. L'auteur +le nie. Il est remarquable qu'alors correspondant de l'académie des +sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, il avoit précisément à cette +époque pour confrère correspondant de la même académie, un Mulâtre de +l'île de France, Geoffroi-Lislet, dont il sera question ci-après. + +[Note 68: Par le baron _de Beauvois,_ p. 6 et 24. _V._ Rapport sur +les troubles de Saint-Domingue, etc., par _Garran,_ in-8º, Paris an 5 +(1797).] + +Les loix coloniales ne prononçoient pas formellement qu'il y ait parité +entre l'esclave et la brute; mais divers actes réglementaires et +judiciaires le supposoient. Dans la multitude de faits, je choisis 1°. +une sentence du conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, la +collection de Moreau-Saint-Méry. L'énoncé de ce jugement rapproche sur +la même ligne les Nègres et les porcs[69]. 2º. Le réglement de police +qui à Batavia interdit aux esclaves de porter des bas, des souliers, et +de paroître sur les trottoirs près des maisons; ils doivent marcher dans +le milieu de la rue avec les bestiaux[70]. + +[Note 69: _V._ Loix et Constitution des colonies, par +_Moreau-Saint-Méry,_ t. VI, p. 144.] + +[Note 70: _V._ Voyage à la Cochinchine, par _Barrow,_ 2 vol. in-8°, +Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.] + +Mais pour l'honneur des savans qui ont approfondi cette matière, +hâtons-nous de déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison en essayant +de ravaler les Noirs au-dessous de l'humanité. Ceux même qui veulent +mesurer l'étendue des facultés morales sur la grandeur du cerveau, +désavouent les rêveries de Kaims, et toutes les inductions que veulent +en tirer, soit le matérialisme pour nier la spiritualité de l'ame, soit +la cupidité pour les asservir. + +J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn d'Amsterdam, qui a la plus +belle collection connue de peaux humaines; avec Blumenbach, qui a +peut-être la plus riche en crânes humains; avec Gall, Meiners, Osiander, +Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion d'exprimer à ces savans +ma reconnoissance. Tous, un seul excepté qui n'ose décider, tous comme +Buffon, Camper, Stanhope-Smith, Zimmerman, Somering, admettent l'unité +de type primitif dans la race humaine. + +Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord avec les notions auxquelles +ramène sans cesse l'étude des langues et de l'histoire, avec les faits +que nous révèlent les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Ces +mêmes auteurs repoussent toute assimilation de l'homme à la race des +singes; et Blumenbach, fondé sur des observations réitérées, nie que la +femelle du singe soit soumise à des évacuations périodiques qu'on citoit +comme un trait de similitude avec l'espèce humaine[71]. Entre les têtes +du sanglier et du porc domestique, qu'on avoue être de la même race, +il y a plus de différence qu'entre la tête du Nègre et celle du Blanc; +mais, ajoute-il, entre la tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la +distance est immense. Les Nègres étant de même nature que les Blancs, +ont donc avec eux les mêmes droits à exercer, les mêmes devoirs à +remplir. Ces droits et ces devoirs sont antérieurs au développement +moral. Sans doute leur exercice se perfectionne ou se détériore selon +les qualités des individus. Mais voudroit-on graduer la jouissance des +avantages sociaux, d'après une échelle comparative de vertus et de +talens, sur laquelle beaucoup de Blancs eux-mêmes ne trouveroient pas de +place? + +[Note 71: V. _De generis humani varietate nativa._ Cependant selon +_Desfontaines,_ la femelle du pithèque (_simia pitheous_) a un léger +écoulement périodique.] + + + + +_CHAPITRE II._ + +_Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. Discussion sur +cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs +facultés. Ces obstacles combattus par la religion chrétienne. Évêques et +prêtres nègres._ + +L'OPINION de l'infériorité des Nègres n'est pas nouvelle. La prétendue +supériorité des blancs n'a pour défenseurs que des Blancs juges et +parties, et dont on pourroit d'abord discuter la compétence, avant +d'attaquer leur décision. C'est le cas de rappeler l'apologue du lion +qui, à l'aspect d'un tableau représentant un animal de son espèce +terrassé par un homme, se contenta de faire observer que les lions n'ont +pas de peintres. + +Hume, qui dans son _Essai sur le caractère national,_ admet quatre à +cinq races, soutient que la blanche seule est cultivée, que jamais on ne +vit un Noir distingué par ses actions et ses lumières. Son traducteur, +ensuite Estwick[72] et Chatelux ont répété la même assertion. +Barré-Saint-Venant, pense que si la nature permet aux Nègres quelques +combinaisons qui les élèvent au-dessus des autres animaux, elle leur +interdit les impressions profondes et l'exercice continu de l'esprit, du +génie et de la raison[73]. + +[Note 72: Considerations on the Negroe cause, par _Estwick._] + +[Note 73: _V._ Des colonies sous la zone torride, particulièrement +celle de Saint-Domingue, par _Barré-Saint-Venant,_ in-8º, Paris 1802, c. +iv.] + +Il est fâcheux de trouver le mème préjugé chez un homme dont le nom +ne se prononce parmi nous qu'avec une estime profonde, et un respect +mérité; c'est Jefferson dans ses _Observations sur la Virginie[74]._ +Pour étayer son opinion, il ne suffisoit pas de ravaler le talent de +deux écrivains nègres; il falloit établir par les raisonnemens et des +faits multipliés, que, dans des circonstances données, et les mêmes pour +des Blancs et des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser avec +ceux-là. + +[Note 74: _V._ Notes on the State of Virginia, etc., by _Jefferson,_ +in-8º, London 1787.] + +Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre qui avoient été esclaves, et +auxquels il eut pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; à cette +difficulté, il répond par une pétition de principe, en disant qu'ils +étoient blancs. + +Jefferson, combattu par Beattie, l'a été depuis par Imlay, son +compatriote, avec beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne Phillis +Wheatley. Imlay en transcrit des morceaux touchans; mais il se trompe +à son tour, en disant à Jefferson que la citation de Térence est une +gaucherie, attendu qu'il étoit, non-seulement Africain, mais Numide et +pourtant Nègre[75]. Il paroît, que Térence étoit Carthaginois. La +Numidie correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui la Mauritanie, dont les +habitans descendoient des Arabes, et qui, ayant envahi l'Espagne, furent +la nation la plus éclairée du moyen âge. + +[Note 75: _V_. A topographical description of the western territory +of north America, etc. by _George Imlay_, in-8°, London 1793. _V_. +Lettre 9.] + +Au reste, Jefferson lui-même fournit des armes pour le combattre dans +sa réponse à Raynal, qui reprochait à l'Amérique de n'avoir pas encore +produit des hommes célèbres. Quand nous aurons existé, dit le savant +Américain, en corps de nation aussi long-temps que les Grecs, avant +d'avoir un Homère, les Romains un Virgile, les Français un Racine, on +sera en droit de montrer de l'étonnement: de même pouvons-nous dire, +quand les Nègres auront existé dans l'état de civilisation aussi +long-temps que les habitans des États-Unis, avant de produire des hommes +tels que Franklin, Rittenhouse, Jefferson, Madison, Washington, Monroë, +Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, Barton, le Virginien, qui a fait +l'_English Spy_, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin de la guerre +de la révolution, qu'on a surnommé le Junius Américain, etc., etc., et +trente autres que je pourrois citer[76], on aura quelque de croire qu'il +y a chez les Nègres absence totale de génie. «Eh comment le génie +pourroit-il naître au sein de l'opprobre et de la misère, quand +on n'entrevoit, dit Genty, aucune récompense, aucun espoir de +soulagement[77]»! Après avoir combattu, dans Jefferson, une erreur de +l'esprit, je ne quitterai pas ce sujet sans rendre hommage à son coeur. +Par ses discours et ses actions, comme président et comme citoyen, il a +provoqué sans relâche la liberté, l'instruction des esclaves, et tous +les moyens d'améliorer leur existence. + +[Note 76: L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce d'une manière +brillante. _West, Copely, Vanderlyn, Stewart, People, Allsion_ sont +comptés au rang des peintres distingués. Des femmes même sont entrées +avec succès dans la carrière littéraire. Mme de _Waren_, qui vient de +donner son Histoire de la révolution américaine, Mlle _Hannah Adams_, +qui entre autres ouvrages a publié _La Vérité et L'Excellence du +Christianisme prouvées par les écrits des laïcs_, etc. Cette +énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries de _Paw_, sur +l'infériorité de talens des citoyens du nouveau Monde.] + +[Note 77: _V._ Influence de la découverte de l'Amérique, p. 167.] + +Dans la plupart des régions africaines, la civilisation et les arts +sont encore au berceau. Si c'est parce que les habitans sont Nègres, +expliquez-nous pourquoi les hommes blancs ou cuivrés des autres contrées +sont restés sauvages, et même anthropophages? Pourquoi, avant l'arrivée +des Européens, les hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique +septentrionale, n'avoient pas même passé au rang des peuples pasteurs? +Cependant on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on ne manqueroit pas +de faire, si jamais on vouloit établir la traite chez eux: tenez pour +certain que la cupidité trouveroit des prétextes pour justifier leur +esclavage. + +Les arts sont files des besoins naturels ou factices. Ceux-ci sont à peu +près inconnus en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, se vêtir, +s'abriter, ces derniers sont presque nuls, à raison de la chaleur du +climat; le premier, très-restreint, est d'ailleurs facile à satisfaire, +parce que la nature y prodigue _ses richesses_; les relations récentes +ont grandement modifié l'opinion qui, aux contrées africaines, +n'attachoit guères que l'idée de déserts infertiles. James Field +Stantield, dans son beau poëme intitulé: _La Guinée_, n'a été, à cet +égard, que l'écho des voyageurs[78]. + +[Note 78: _V._ The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by _James Field +Stanfield_, in-4°, London 1787. On me saura gré de citer le début du +second livre. + + High where primeval forests, shade the land + 'And in majestic solemn order stand + A sacred station raises now it seat + O' er the loud stream that murmur at its feet + Of Niger rushing thro' the fertile plains + Swelled by the cataract of Tropic rains + Long' ere surcharged his turgid flood divides; + To burst an Ocean in three thundering tides.] + +La religion chrétienne est un moyen infaillible de propager et de +maintenir la civilisation; c'est l'effet quelle a produit et quelle +produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, Gaulois et Francs, +cessèrent d'être barbares, et les bois sacrés ne furent plus souillés +par les sacrifices de sang humain. Par elle se répandirent les lumières +dans cette église d'Afrique, autrefois l'une des portions les plus +brillantes de la catholicité. Quand la religion abandonna ces contrées, +elles furent replongées dans les ténèbres. L'historien Long, qui +s'efforce de persuader que les Nègres sont incapables de s'élever aux +hautes conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute lui-même dans +plusieurs endroits de son ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, +à l'article de Francis Williams; Edouard Long reproche aux Nègres de +manger des chats sauvages, comme si c'étoit un crime, et qu'on n'en +mangeât pas en Europe; d'être livrés à des superstitions[79], comme si +l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout la patrie de cet historien. +On peut voir dans Grose, la longue et ridicule énumération d'observances +superstitieuses des protestans anglais[80]. + +[Note 79: _V. Long_, t. II, p. 420.] + +[Note 80: A Provincial glossary with a collection of local proverbs +and popular superstitions, by _Francis Grose_, in-8°, London 1790.] + +Si le superstitieux est à plaindre, du moins il n'est pas inaccessible +aux notions saines. De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat de +la lumière; on peut l'assimiler à une terre dont la fécondité, selon +qu'elle est négligée ou cultivée, produit des plantes vénéneuses ou +salutaires; au lieu qu'un sol frappé de stérilité absolue, pourroit être +l'emblème de quiconque professe l'abnégation de tout principe religieux. +La croyance d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut seule garantir la +probité d'un homme qui, soustrait aux regards, de ses semblables et +n'ayant pas à redouter la vindicte publique, pourroit impunément voler +ou commettre tout autre crime. Ces réflexions amènent la solution du +problème tant de fois discuté: Quel est le pis de la superstition ou de +l'athéisme? Quoique chez bien des gens la passion étouffe le sentiment +du juste et de l'honnête, en thèse générale peut-on balancer sur le +choix entre celui à qui, pour être vertueux, il suffit de se conformer +à sa croyance, et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon d'être +inconséquent à son système. + +Barrow attribue la barbarie actuelle de quelques contrées d'Afrique, +au commerce des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens y ont +fait naître, et ils y perpétuent l'état de guerre habituelle; ils +ont empoisonné ces régions par l'accumulation de tous les genres de +débauche, de séduction, de rapacité, de cruauté. Est-il un seul vice +dont ils ne reproduise journellement l'exemple sous les yeux des Nègres +apportés en Europe, ou transportés dans nos colonies? Je ne suis pas +surpris de lire dans Beaver, certainement ami des Nègres, et qui dans +son _African memoranda_ se répand en éloges sur leurs vertus natives +et leurs talens: «J'aimerois mieux introduire chez eux un serpent à +sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à Londres[81]». Cette phrase +exagérée, et qui n'est pas un compliment flatteur pour les Blancs, +indique ce que deviennent des individus à qui on inculque tous les +genres de dépravation, sans leur opposer un seul frein qui en amortisse +les funestes résultats. + +[FNote 81: _V._ African memoranda, relative to an attempt to establish +a british settlement in the Island of Boulam, by captain _Phylips +Beaver_, in-4°, London 1805. I would rather carry thither a rattle +snake, etc., p. 897.] + +Homère assure que quand Jupiter condamne un homme à l'esclavage, il lui +ôte la moitié de son esprit. La liberté conduit à tout ce qu'ont de +sublime le génie et la vertu, tandis que l'esclavage les étouffe. Quels +sentimens de dignité, de respect pour eux-mêmes peuvent concevoir +des êtres considérés comme le bétail, et que des maîtres jouent +quelquefois aux cartes ou au billard, contre quelques barils de riz +ou d'autres marchandises? Que peuvent être des individus dégradés +au-dessous des brutes, excédés de travail, couverts de haillons, dévorés +par la faim, et pour la moindre faute déchirés par le fouet sanglant +d'un commandeur? + +L'estimable curé Sibire qui, après avoir missionné avec succès en +Afrique et en Europe, est actuellement, comme tant de dignes prêtres, +repoussé du ministère par des fanatiques; Sibire dit, en se moquant des +colons, «Ils ont fait des descriptions bizarres de la béatitude de leurs +Nègres, et sous des couleurs si riantes, si aimables, qu'en admirant +leurs tableaux d'imagination, on regrette presque d'être libre, ou qu'il +prend envie d'être esclave... Je ne leur souhaiterois pas à ces colons +un pareil bonheur, dont pourtant ils ne sont que trop dignes[82]. A qui +persuaderez-vous que l'éternelle sagesse puisse se contredire, et que le +père commun des humains en soit comme vous le tyran? Si, par impossible, +il existoit sur la terre un homme nécessité à servir de proie à ses +semblables, il seroit un argument invincible contre la Providence[83]». +On n'a pas encore vu un seul de ces Blancs imposteurs changer son sort +avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont si heureux, pourquoi, +jusqu'à ces dernières années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, +quatre-vingt mille Noirs pour remplacer ceux qui avoient succombé aux +fatigues, à la misère, au désespoir, car de l'aveu des planteurs, il +en périt une grande partie dans les premiers temps de leur séjour en +Amérique[84]. + +[Note 82: _V._ L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé Sibire, +missionnaire dans le royaume de Congo, in-8°, Paris, 1789, p. 93.] + +[Note 83: _V. Ibid._, p. 27.] + +[Note 84: _V._ Practical rules for the management and medical +treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, by a professional +planter, in-8°, London 1805, p. 470.] + +Les colons s'obstinent à vouloir persuader aux esclaves qu'ils sont +heureux; les esclaves s'obstinent à soutenir le contraire. A qui faut-il +s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, leurs souvenirs se tournent-ils +sans sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces regrets amers d'en être +éloignés, et ce dégoût de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse en +assistant aux funérailles de leurs compagnons de misère, que la +mort délivre de la servitude, sans que les Blancs puissent y mettre +obstacle[85]? Pourquoi cette tradition consolante parmi eux, que leur +bonheur en mourant sera de retourner dans leur terre natale? Pourquoi +ces suicides multipliés afin d'accélérer ce retour? Il plaît à +Bryant-Edwards de nier que cette opinion soit reçue chez les Nègres. En +cela il est contredit par la foule des auteurs, entr'autres, par son +compatriote Hans Sloane qui, certes, connoissoit bien les colonies [86], +et par Othello, écrivain nègre[87]. + +[Note 85: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckard_, 3 +vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.] + +[Note 86: A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes and Jamaica, +by _Hans Sloane_, 2 vol. in-fol., London 1707, p. 48.] + +[Note 87: _V._ Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 à +Baltimore.] + +Les habitans de la Basse-Pointe et du Carbet, parroisses de la +Martinique, plus véridiques que d'autres colons, avouoient, en 1778, +«que la religion seule donnant l'espérance d'un meilleur avenir, fait +supporter patiemment aux Nègres un joug si contraire à la nature, et +console ce peuple qui ne voit dans le monde que du travail et des +châtimens[88]». + +[Note 88: _V._ Lettre d'un Martiniquais à M. _Petit_, sur son ouvrage +intitulé: Droit public du grouvernement des colonies françaises, in-8°, +1778.] + +A Batavia on s'abonne, à tant par année, pour faire fouetter en masse +les esclaves, et sur le champ on prévient la gangrène, en couvrant les +plaies de poivre et de sel: c'est Barrow qui nous l'apprend[89]. Son +compatriote, Robert Percival, observe, à cette occasion, que les +esclaves, cruellement traités à Batavia, et dans les autres colonies +hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun abri contre la férocité des +maîtres, ne pouvant espérer aucune justice des tribunaux, se vengent +sur leur tyrans, sur eux-mêmes et sur l'espèce humaine dans ces +courses homicides nommées _Mocks_, plus fréquentes dans ces colonies +qu'ailleurs[90]. + +[Note 89: Voyage de la Cochinchine, par _Barrow_, t. II, p. 98, 99.] + +[Note 90: Voyage à l'île de Ceylan, par _Robert Percival_, traduit +par _P.F. Henry_, 1803, Paris, t. I, p. 222 et 223.] + +On enfleroit des volumes par le récit des forfaits dont ils ont été les +victimes. Quand les partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils se +retranchent à dire que déjà ils sont anciens, et que rien de pareil dans +ces derniers temps ne souille les annales des colonies. Certainement il +est des planteurs respectables sous tous les rapports, que l'inculpation +de cruauté ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun la faculté de +se placer dans les exceptions, si quelqu'un se récrioit comme s'il étoit +attaqué nominativement, avec Erasme, on lui répondroit que par là même +il dévoile sa conscience[91]. Cependant elle est assez moderne +l'anecdote du capitaine négrier, qui, manquant d'eau, et voyant la +mortalité ravager sa cargaison, jetoit par centaines des Nègres à la +mer. Il est récent le fait d'un autre capitaine qui, ennuyé des cris de +l'enfant d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, et le précipite +dans les flots: les gémissements continuels de la pauvre mère +remplacèrent ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva pas le même +traitement, c'est parce que ce négrier espéroit en tirer bon parti par +la vente. Je suis persuadé, dit John Newton, que toutes les mères dignes +de ce nom déploreront son sort. Le même auteur raconte qu'un autre +capitaine, ayant apaisé une insurrection, s'exerça long-temps à +rechercher les genres de supplices les plus rafinés, pour punir ce qu'il +appeloit une révolte[92]. + +[Note 91: _Qui se læsum clamabit in conscientiam suam prodel._] + +[Note 92: _V._ Thoughts upon the african slave-trade, by _John +Newton_, rector, etc. 2e édit. in-8°, London 1788, p. 17 et 18.] + +C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, on écrivoit: «Outre les coups +de fouet par lesquels on déchire les Nègres, on les musèle pour les +empêcher de sucer une de ces cannes à sucre arrosées de leurs sueurs, +et l'instrument de fer avec lequel on leur comprime la bouche, empêche +encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les fouette[93]». + +[Note 93: _V._ American Museum, in-8°, Philadelphie 1789, t. VI, p. +407.] + +La crainte qu'inspirèrent les Marrons de la Jamaïque, en 1795, fit +trembler les planteurs. Un colonel _Quarrel_ offre à l'assemblée +coloniale d'aller à Cuba chercher des meutes de chiens dévorateurs; sa +proposition est accueillie avec transport. Il part, arrive à Cuba, et +dans le récit de cette infernale mission, s'intercale la description +d'un bal que lui donne la marquise de Saint-Philippe. Il revient à +la Jamaïque avec ses chiens et ses chasseurs, qui, heureusement, ne +servirent pas, parce qu'on fit la paix avec les Marrons. Mais on doit +savoir gré de leur intention à ces planteurs, qui payèrent largement +les chasseurs, et votèrent des remerciemens, des récompenses au colonel +Quarrel, dont le nom à jamais abhorré doit figurer à côté de Phalaris, +Mezeuse, Néron, etc. Je le demande avec douleur, mais la vérité est plus +respectable que les individus; malgré les témoignages qui déposent en +faveur du caractère de Dallas, que faut-il penser d'un homme lorsqu'il +se constitue l'apologiste de cette mesure? Il n'y a selon lui que des +archisophistes qui puissent la censurer. «Les Asiatiques n'ont-ils pas +employé des éléphans à la guerre? La cavalerie n'est-elle pas usitée +chez les nations d'Europe? Si un homme étoit mordu par un chien enragé, +se feroit-il scrupule de retrancher la partie attaquée pour épargner le +tout, etc.»? Mais qui sont les _mordans_ et les _enragés_, sinon ceux +qui, dévorés par l'avarice, foulant aux pieds dans les deux Mondes +toutes les loix divines et humaines, ont arraché d'Afrique et opprimé en +Amérique de malheureux esclaves. Il est donc vrai que toujours la soif +de l'or, du pouvoir, rend les hommes féroces, altère leur raison et +anéantit tout sentiment moral. Si les circonstances les forcent à être +justes, ils vantent comme des bienfaits les actes que le nécessité leur +arrache. Colons, si vous aviez traînés hors de vos foyers pour subir +le même sort qu'eux, à leur place que penseriez-vous? que feriez-vous? +Bryant-Edwards avoit peint les Nègres comme des tigres; il les avoit +accusés d'avoir égorgé des prisonniers, des femmes enceintes, des enfans +à la mamelle, Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, et, sans le +vouloir, détruit encore par les faits, les paralogismes allégués pour +justifier l'emploi des chiens dévorateurs[94]. + +[Note 94: _V._ ces horribles détails dans _Dallas_, t. II, lettre 9, +p. 4 et suiv.] + +Plût à Dieu que les flots eussent englouti ces meutes antropophages, +stylées et dirigées par des hommes contre des hommes. J'ai ouï assurer +que, lors de l'arrivée des chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur +livra, par manière d'essai, le premier Nègre qui se trouva sous la main. +La promptitude avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit des +tigres blancs à figure humaine. + +Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, déclare qu'à Saint-Domingue +les coups de fouet et les gémissements remplaçoient le chant du coq[95]. +Il parle d'une femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans un four, +pour avoir manqué un plat de pâtisserie. Avant elle, un planteur, nommé +Chaperon, avoit fait la même chose[96]. + +[Note 95: _Wimphen_, t. I, p. 128.] + +[Note 96: _V._ Voyage aux Indes occidentales, par _Bossu_, 1769, +Amsterdam, p. 14.] + +Les inombrables dépositions faites à la barre du parlement britannique, +ont dévoilé jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. De nouveaux +développemens ont encore ajouté, s'il est possible, à cette évidence +par la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: _les Horreurs +de l'esclavage_[97], et plus récemment encore, par les _Voyages_ de +Pinckard[98] et de Robin. En lisant ce dernier, on voit que beaucoup de +femmes créoles ont abjuré la pudeur et la douceur qui sont l'héritage +patrimonial de leur sexe. Avec quelle effronterie cynique elles vont +dans les marchés, _visiter_, acheter des Nègres nus, et qu'on transporte +dans les ateliers sans leur donner de vêtemens; pour se couvrir, ils +sont réduits à se faire des ceintures de mousse. Robin reproche encore +aux femmes créoles de renchérir sur les hommes en cruauté. Les Nègres +condamnés au fouet sont attachés face contre terre, entre quatre +piquets. Elles voient sans émotion le sang ruisseler, et les longues +lanières de peau se lever sur le corps de ces malheureux. Les Négresses +enceintes ne sont pas exemptes de ce suplice; on prend seulement la +précaution de creuser la terre dans l'endroit où doit être placé le +ventre. Témoins journaliers de ces horreurs, les enfans blancs font leur +apprentissage d'inhumanité en s'amusant à tourmenter les Négrillons +[99]. Et cependant, quoique le cri de l'humanité s'élève de toutes +parts contre les forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique le +Danemark, l'Angleterre, les États-Unis repoussent l'une et l'autre, on +ose chez nous en solliciter le rétablissement[100], malgré les décrets +rendus, et ces mots de la proclamation du Chef de l'État, aux Nègres de +Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux et libres devant Dieu et devant +la République». + +[Note 97: The Horrors of the negro slavery existing in our +West-Indian islands, irrefragabily demonstred from official documents +recently presented to the house of Commons, in-8°, London 1805.] + +[Note 98: _V._ Notes on the West-Indies, etc., by _G. Pinckart.] + +[Note 99: _V._ T.L., p. 175 et suiv.] + +[Note 100: Un anonyme a même publié un pamphlet sous ce tire: De la +nécessité d'adopter l'esclavage, en France, comme moyens de prospérité +pour les colonies, de punition pour les coupables, etc., in-8°, Paris +1797.] + +Ces pamphlétaires parlent sans cesse des malheureux colons, et jamais +des malheureux Noirs. Les planteurs répètent que le sol des colonies +a été arrosé de leurs sueurs, et jamais un mot sur les sueurs des +esclaves. Les colons peignent avec raison comme des monstres les Nègres +de Saint-Domingue, qui usant de coupables représailles, ont égorgé +des Blancs, et jamais ils ne disent que les Blancs ont provoqué ces +vengeances, en noyant des Nègres, en les faisant dévorer par des chiens. +L'érudition des colons est riche de citations en faveur de la servitude; +personne mieux qu'eux ne connoît la tactique du despotisme. Ils ont lu +dans Vinnins, que l'air rend esclave; dans Fermin, que l'esclavage n'est +pas contraire à la loi naturelle[101]; dans Beckford, que les Nègres +sont esclaves par nature[102]. Ce Hilliard-d'Auberteuil, que les ingrats +colons firent périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné +d'affection pour les Mulâtres et Nègres libres, avoir écrit: «L'intérêt +et la sûreté veulent que nous accablions les Noirs d'un si grand mépris +que quiconque en descend jusqu'à la sixième génération, soit couvert +d'une tache ineffaçable[103]». Barre-Saint-Venant regrette qu'on ait +détruit l'opinion de la supériorité du Blanc[104]. Félix Carteau, auteur +des _Soirées Bermudiennes_, met en axiome cette _inaltérable suprématie_ +_de l'espèce blanche, cette prééminence qui est le palladium de notre +espèce_[105]. Il attribue la ruine de Saint-Domingue à _l'orgueil et aux +prétentions prématurées des gens de couleur_, au lieu de l'attribuer à +l'orgueil et aux prétentions immodérées des Blancs. «L'auteur d'un +Voyage à la Louisiane, vers la fin du dernier siècle, veut perpétuer +l'heureux préjugé qui fait mépriser le Nègre comme destiné à être +esclave[106]». Cuirassés de ces blasphèmes, ils demandent impudemment +qu'on forge de nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain qui a publié +«_l'Examen de l'esclavage en général, et particulièrement de l'esclavage +des Nègres dans les colonies françaises_», semble croire que les Nègres +ne reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, et il prétend +qu'eux-mêmes voteroient pour l'esclavage[107]. Il regrette le temps où +l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. Prédicateur de l'ignorance, +il ne veut pas que le peuple s'instruise, et il honore de sa critique +Montesquieu, qui a osé ridiculisé l'infaillibilité des colon. Belu, qui +veut ramener ce régime abhorré, déclare qu'à coups de fouets on lacéroit +les Nègres; on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement en +versant sur les plaies une espèce de saumure, qui étoit un surcroît de +douleur, et qui guérissoit promptement[108]. Ce fait est concordant avec +ce qu'on vient de lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a écrit dans +ses prétendus _Egaremens du négrophilisme_[109], un nommé de Lozières, +qu'il faut considérer seulement comme insensé, pour se dispenser de +croire pis. «Il assure textuellement que l'inventeur de la traite +mériteroit des autels[110]; que par l'esclavage on fait des hommes +dignes du ciel et de la terre[111]». Il convient toutefois que des +capitaines négriers ayant des esclaves attaqués de maladies cutanées, ce +qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, leur donnent des +drogues pour répercuter ces humeurs, dont le développement plus tardif +produit ensuite des ravages horribles[112]. + +[Note 101: _V._ Dissertation sur la question, s'il est permis d'avoir +en sa possession des esclaves, et de s'en servir comme tels dans des +colonies de l'Amérique, par _Philippe Fermin_, in-8°, Mastrich 1776.] + +[Note 102: _V._ Descriptive account of the island of Jamaica, etc., +by _Will Beckford_, 2 vol. in-8°, London 1790, t. II, p. 382.] + +[Note 103: _V._ Considérations sur l'état présent de la colonie +française de Saint-Domingue, par _H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil), in-8°, +Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.] + +[Note 104: _V._ Colonies modernes, etc.] + +[Note 105: _V._ Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien sur +les événemens qui ont opéré la ruine de la partie française de +Saint-Domingue, par _F.C._, un de ses précédens colons, in-8°, Bordeaux +1802, p. 60 et 66.] + +[Note 106: _V._ Voyage à la Louisiane et sur le continent de +l'Amérique, par _B.D._, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.] + +[Note 107: _V._ Examen, etc. par _V.D.C._, ancien avocat colon de +Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.] + +[Note 108: Des colonies et de la traite des Nègres, par _Belu_, +in-8°, Paris, an 9.] + +[Note 109: In-8°, Paris 1803.] + +[Note 110: _V._ p. 22.] + +[Note 111: Egaremens du négrophilisme, p. 110.] + +[Note 112: _Ibid.,_ p. 102.] + +Les esclaves sont presqu'entièrement livrés à la discrétion des maîtres. +Les loix ont fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là qui, frappés de +l'incapacité légale, ne peuvent pas même être admis en témoignage contre +les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, le code noir de la Jamaïque +laisse au tribunal la faculté de le condamner à mort[113]. + +[Note 113: V. _Long_ t. II, p. 489.] + +Depuis quelques années, des réglemens moins féroces substitués dans le +code de cette île, prouvent par là même combien les anciens étaient +horribles; et cependant les nouveaux, qui sont encore un attentat contre +la justice, sont-ils exécutés? Dallas, qui les cite, confesse que dans +la pratique il reste à faire beaucoup d'améliorations[114]. Cet aveu +laisse à douter si ces déterminations récentes sont autre chose qu'une +dérision législative pour fermer la bouche aux réclamations des +philanthropes; car les Blancs font toujours cause commune contre tout +ce qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la cupidité trouvera mille +moyens d'éluder la loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, malgré la +prohibition de la traite; des marchands négriers vont charger à la côte +d'Afrique des cargaisons de Noire qu'ils vendent dans les colonies +espagnoles. Ils viendroient même ou relâcher, ou vendre dans les ports +de l'_Union,_ s'ils ne redoutaient la vigilance inflexible de ces +estimables Quakers, toujours prêts à dénoncer aux magistrats des +infractions attentatoires à la loi et aux principes de la nature. + +[Note 114: V. _Dallas,_ t. II, p. 416.] + +Aux Barbades, comme à Surinam, celui qui volontairement et par cruauté, +tue un esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. au trésor public +[115]. Dans la Caroline du sud l'amende est plus forte, elle est de 50 +liv.; mais un journal américain nous apprend que ce crime y est +absolument impuni, puisque l'amende n'est jamais payée[116]. + +[Note 115: _V._ Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.] + +[Note 116: _V._ The Litterary magasine and american register, in-8°, +Philadelphie 1803, p. 36.] + +Si l'existence des esclaves est à peu près sans garantie, leur pudeur +est livrée sans réserve à tous les attentats de la brutale lubricité. +John Newton, qui, après avoir été employé neuf ans à la traite, est +devenu ministre anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, en +déplorant les outrages faits aux Négresses, «quoique souvent on admire +en elles des traits de modestie et de délicatesse dont une Anglaise +vertueuse pourroit s'honorer[117]». + +[Note 117: _V._ Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.] + +Tandis que dans les colonies françaises, anglaises et hollandaises, la +loi ou l'opinion repoussoit les mariages mixtes à tel point, que les +blancs qui en contractoient étoient réputés _mésalliés_, les Portugais +et les Espagnols formoient une exception honorable; et dans leurs +colonies, le mariage catholique affranchit. Il n'est pas surprenant que +Barré-Saint-Venant se récrie contre cette disposition[118] religieuse, +puisqu'il ose censurer le décret à jamais célèbre par lequel Constantin +facilita les affranchissemens[119]. Qu'est-il résulté des lois +prohibitives, surtout en ce qui concerne les mariages? Le libertinage +a éludé la loi ou franchi le préjugé: c'est ce qui arrivera toutes les +fois que les hommes voudront contrarier la nature. + +[Note 118: _Barré-Saint-Venant,_ p. 92.] + +[Note 119: _Ibid.,_ p, 120 et 121.] + +Je laisse aux physiologistes le soin de développer les avantages du +croisement des races, tant pour l'énergie des facultés morales, que pour +la constitution physique, comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit +une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse aux moralistes et aux +politiques qui devroient partir des mêmes principes, et qui souvent sont +diamétralement opposés, à peser les résultats de l'opinion qui croit +déshonorant d'avoir pour épouse légitime une Négresse, lorsqu'il ne lest +pas de l'avoir pour concubine. Joel Barlow voudroit, au contraire, que +ces mariages mixtes fussent favorisés par des primes d'encouragement: +les Nègres ni les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter la caste blanche; +tandis que celle-ci augmente journellement celle des Mulâtres; le +résultât inévitable est que les Mulâtres finissent par être les maîtres. +Fondé sur cette observation, Robin croit que la démarcation de couleur +est le fléau des colonies, et que Saint-Domingue seroit encore dans sa +splendeur, si l'on eût suivi la politique espagnole, qui n'exclut pas +les sang-mêlés des alliances et des autres avantages sociaux[120]. + +[Note 120: _V._ T.1, p. 28.] + +On accuse les Nègres d'être vindicatifs. Comment ne le seroient pas +des hommes vexés, trompés sans cesse, et par là même provoqués à la +vengeance? On pourroit en citer des milliers de preuves: bornons-nous à +un seul fait. A Surinam, le Nègre _Baron,_ adroit, instruit et fidèle, +est amené en Hollande par son maître, qui lui promet la liberté au +retour: malgré cette promesse, en abordant Surinam, _Baron_ est vendu; +il refuse obstinément de travailler, on le fait fustiger aux pieds de +la potence; il s'échappe, se joint aux Marrons, et devient l'ennemi +implacable des Blancs. + +On a suivi ce système tortionnaire contre les esclaves, jusqu'au +point de s'opposer à ce qu'ils développent, en aucune manière, leur +intelligence. Un réglement de la Virginie défend de leur enseigner à +lire; à l'un de ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir su. Il +vouloit que les Africains entrassent en partage des bienfaits que +promettoit la liberté américaine, et il étayoit sa réclamation du +premier des articles de la _Déclaration des droits,_ l'argument +étoit sans réplique. En pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter, +l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois elle eût fait brûler. +Toutes les tyrannies ont des traits de ressemblance. Le Nègre fut +pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas Day, quand, dédiant à J. J. +Rousseau la troisième édition de son _Nègre mourant,_ il reprochoit aux +Américains du sud de préconiser la liberté, tandis que sans remords +ils pactisoient avec leur conscience pour conserver l'esclavage. On ne +pouvoit le prendre comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; on se borna +à déclamer, en disant qu'il avoit écrit une _philippique_[121]. + +[Note 121: _V._ The _Dying negro_ dans le port-folio, in-4°, de 1804, +t. IV, n°25 p. 194.] + +Dans le gouvernement de ce bas monde, la force ne devroit intervenir +que lorsque la raison l'invoque; malheureusement celle-ci est presque +toujours réduite à se taire devant la puissance: «N'est-il pas honteux +de parler en philosophe, et d'agir en despote; de faire de beaux +discours sur la liberté, et d'y joindre pour commentaire une oppression +actuelle... Un axiome politique est que le système législatif doit être +en harmonie avec les principe du gouvernement. Cette harmonie a-t-elle +lieu dans une constitution réputée libre, si l'on autorise la +servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, à l'assemblée représentative +du Maryland, William Pinkeney, dans un discours où la profondeur du +raisonnement est parée des richesses de l'érudition et des grâces du +style, et qui honore également son esprit et son coeur[122]. + +[Note 122: _V._ The American Museum, or annual register for the year +1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 et suiv.] + +L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier les victimes; les +marchands négriers et les planteurs ont nié ou atténué le récit des +faits dont on les accuse. Ils ont même voulu faire parade d'humanité, en +soutenant que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient des prisonniers +de guerre ou des criminels qui, destinés au supplice, devoient se +féliciter d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver le sol des Antilles. +Démentis par une foule de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau +par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps en Afrique, il ajoute: +«Le respectable auteur du _Spectacle de la nature_ (Pluche), a été +induit en erreur en assurant que les pères vendent leurs enfans, et les +enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï dire en Afrique que cela +eût lieu[123]». Quand des milliers de témoignages ont prouvé jusqu'à +l'évidence la réalité des tourmens exercé sur les esclaves, et la +barbarie des maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût susceptible de +moralité et d'intelligence; dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé +entre l'homme et la brute. + +[Note 123: _V._ Thoughts, etc., p. 31] + +Dans cette hypothèse, on demanderoit encore si l'homme n'a que des +droits à exercer, et pas de devoirs à remplir envers les animaux qu'il +associe à son travail; s'il ne blesse pas la religion et la morale en +excédant de fatigue ces quadrupèdes malheureux, dont la vue n'est qu'un +supplice prolongé. Des maximes touchantes à cet égard sont consignées +dans les livres sacrés que révèlent également les Juifs et les +Chrétiens[124]. Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie dans le +sein d'un homme qui le tue; l'aréopage le condamne à mort, cette peine +était sans doute exagérée, mais il viendra sans doute le moment où une +police justement sévère, punira ces féroces charretiers, qui tous les +jours, à Paris surtout, excédant de fatigues et de coups, le plus utile +des animaux domestiques, le cheval, que Buffon appelle la plus belle +conquête de l'homme, accoutument le peuple à être insensible et cruel. +Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, au marché de Smith-Field, +à Londres, le réglement qui décerne des amendes contre quiconque +maltraiteroit inutilement des animaux. + +[Note 124: _V._ Deutéronome XXVI, 6. Iere _Timith. V._, 58, _non +alligabis_ etc.] + +Cette discussion se rattache à mon sujet; car, si les principes de +moralité s'étendent même aux rapports de l'homme avec les brutes, +les Nègres, disent-ils dépourvus d'intelligence, auroient encore des +réclamations à exercer; mais si les recherches les plus approfondies sur +l'organisation humaine prouvent que, malgré les différences de couleur, +jaune, cuivrée, noire et blanche, elle est une; si des vertus et des +talens prouvent invinciblement que les Nègres, susceptibles de toutes +les combinaisons de l'intelligence et de la morale, constituent, sous +une peau différent, une espèce identique à la nôtre, combien paraîtront +plus coupables que ces Européens qui, foulant aux pieds les lumières, +les sentimens répandus par le christianisme, et à sa suite, par la +civilisation, s'acharnent sur les cadavres des malheureux Nègres dont +ils sucent le sang pour en extraire de l'or! + +Vingt ans d'expérience m'ont appris ce qu'opposent les marchands de +chair humaine: à les entendre, il faut avoir vécu dans les colonies pour +avoir droit d'opiner sur la légitimité de l'esclavage, comme si les +principes immuables de la liberté et de la morale varioient suivant +les degrés de latitude; et quand on leur oppose l'accablante autorité +d'hommes qui ont habité ces climats et même fait la traite, ils les +démentent ou les calomnient. Ils auroient fini par dénigrer ce _Page_ +qui, après avoir été l'un des plus forcenés défenseurs de l'esclavage, +chante la palinodie, et s'abandonne à des aveux si étranges, dans un +ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, où il prend pour base la +liberté des Noirs[125]. Les planteurs s'obstinent à soutenir que dans +les colonies, qui sont des pays agricoles, le premier des arts doit être +flétri par la servitude, sous prétexte que ce travail excède les forces +de l'Européen, quoiqu'on leur allègue le fait irréfragable de la colonie +d'Allemands, établie par d'Estaing, en 1764, à la Bombarde, près du Mole +Saint-Nicolas, dont les descendans voyoient autour de leurs habitations +des cultures prospères croître sous des mains libres. Ignore-t-on que +les premiers défrichements du sol colonial ont été faits par des Blancs, +surtout par les manouvriers qu'on appeloit les _engagés de trente-six +mois_! Niera-t-on que dans nos verreries et nos fonderies, on supporte +une chaleur plus forte que celle des Antilles? Fût-il vrai que ces +contrées ne puissent fleurir sans le secours des Nègres, il faudroit +en tirer une conclusion très-différent de celles des colons; mais sans +cesse ils appellent le passé à la justification du présent, comme si des +abus invétérés étoient devenus légitimes. Parle-t-on de justice? ils +répondent en parlant de sucre, d'indigo, de balance du commerce. +Raisonne-t-on? ils disent qu'on déclame; redoutant la discussion, ils +resassent tous les paralogismes, tous les lieux communs si rebattus +et si souvent réfutés, par lesquels on voudroient étayer une mauvaise +cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? ils ricanent. Ils ramènent +nos regards sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, pour nous +empêcher de les porter sur les malheureux que l'avarice persécute dans +les autres parties du globe, comme si le devoir de donner aux uns +emportoit l'interdiction de réclamer pour les autres. Quelle idée se +dont donc les planteurs de l'étendue des obligations morales? Ils +prétendent que nous négligeons l'amour des hommes par amour pour +le genre humain: parce que nous ne pouvons soulager ceux qui nous +entourent, que dans une mesure disproportionnée à leur nombre et à leurs +besoins, on nous traduit comme coupables, lorsque nous élevons la voix +en faveur de ceux qui, sous une peau de couleur différente, gémissent +dans des contrées lointaines? Tel est l'auteur B.D. du _Voyage à la +Louiziane_[126]. Tant qu'il y aura un être souffrant en Europe, ces +Messieurs nous défendre de plaindre ceux qu'on tourment en Afrique et en +Amérique; ils s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance des +tigres dévorant leur proie; ils ont même tenté d'avilir la qualité de +_philantrope_, ou ami des hommes, dont s'honore quiconque n'a pas +abjuré l'affection pour ses semblables; ils ont créé les épithètes de +_négrophiles_ et _blancophages_, dans l'espérance qu'elles imprimeroient +une flétrissure; ils ont supposé que tous les amis des Noirs étoient les +ennemis des Blancs et de la France, que tous ils étoient soudoyés +par l'Angleterre. L'auteur de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu +1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, devoit avoir reçu +3,000,000 pour s'être constitué l'avocat des Nègres. Ne demandez pas si +nos antagonistes n'ont pas encore employé d'autres armes que le sarcasme +et la calomnie. Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à Nantes, +pour faire assassiner un _philantrope_ qu'on avait pendu en effigie au +cap Français et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on peut gagner +quand on plaide la cause de la justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi +disoit avec raison que si la peste avoit des bénéfices et des pensions +à donner, elle trouveroit des apologistes, au lieu qu'en défendant les +opprimés et les pauvres, comme il faut lutter contre la puissance, la +richesse et la perversité, on ne peut se promettre que des impostures, +des injures et des persécutions. + +[Note 125: _V._ Traité d'économie politique des colonies, par _Page_; +Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); IIe part., an 10 (v. st. +1801).] + +[Note 126: _V._ p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.] + +La cause des négriers est donc bien mauvaise, puisqu'aux raisonnemens +ils opposent de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière qui est la +seule avouée par la religion; saisissons toutes les occasions de faire +du bien aux persécuteurs comme aux persécutés. + +On a calomnié les Nègres, d'abord pour avoir droit de les asservir, +ensuite pour se justifier de les avoir asservis, et parce qu'on étoit +coupable envers eux. Les accusateurs sont simultanément juges et +exécuteurs, et ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont tenté de +dénaturer les livres saints, pour y trouver l'apologie de l'esclavage +colonial, quoiqu'on y lise que tous les enfans du père céleste, tous les +mortels se rattachent par leur origine à la même famille. La religion +n'admet entre eux aucune différence; si dans les temples des colonies, +quelquefois, on vit les Noirs et les sang-mêlés relégués dans des +places distinctes de celles des Blancs, et même séparément admis à la +participation eucharistique, les pasteurs sont criminels d'avoir toléré +un usage si opposé à l'esprit de la religion. C'est à l'église surtout, +dit Raley, que le pauvre relève son front humilié, et que le riche le +regarde avec respect; c'est là qu'au nom du ciel, le ministre des autels +rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, devant un Dieu qui +déclare ne faire acception de personne[127]. Là, retentit l'oracle +céleste qui ordonne de faire pour les autres ce que nous désirons pour +nous mêmes[128]. + +[Note 127: II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. II, 11. Eph. VI, 9. +Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. I. Petri, I, 13.] + +[Note 128: Math. VII, 12.] + +A la religion chrétienne seule est due la gloire d'avoir mis le foible à +l'abri du fort. Elle établit au quatrième siècle le premier hôpital en +Occident[129]; elle a travaillé persévéramment à consoler les +malheureux, quels que fussent leur pays, leur couleur, leur religion. La +parabole du Samaritain imprime aux persécuteurs le sceau de la +réprobation[130]; c'est l'anathème lancé à jamais contre quiconque +voudroit exclure du cercle de la charité un seul individu de l'espèce +humaine. + +[Note 129: _V._ Mémoire sur différens sujets de littérature, par +_Mongez_, Paris 1780, p. 14, et _Commentatio de vi quam religio +christiana habuit_, par Pactz, in-4°, Gottingue 1799, p. 112 et suiv.] + +[Note 130: Les colons et leurs amis sont dans l'usage de répéter +sans cesse les mêmes accusations, dont on a démontré, sans réplique, +l'imposture. Ainsi Dumont, auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p. +308); et Bryan-Edwards (the History civil and commercial of the British +colonies, etc., London 1801, t. II, p. 44), répètent que Las-Casas, +évêque de Chiappa, a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour +l'esclavage des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette calomnie; +mon Apologie de Las-Casas est imprimée dans les Mémoires de l'Institut +national, classé des sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et +suiv. J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? L'amour du +Voyage à la Louisiane, B.D., vient de reproduire la même imposture. _V._ +p. 105 et suiv.] + +J'appelle l'attention du lecteur sur des vérités de fait, attestées +par l'histoire; c'est que le despotisme a communément l'impiété pour +compagne; les défenseurs de l'esclavage sont presque tous irréligieux; +les défenseurs des esclaves presque tous très-religieux. + +Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, parmi lesquels on compte +Dallas, reproche à leur clergé de négliger l'instruction des Nègres; et +cette inculpation s'adresse particulièrement aux évêques de Londres +qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales[131]. Mais ces +écrivains s'épuisent en éloges des missionnaires catholiques, et de +quelques sociétés de _Dissenters_, tels que les Moraves surtout à +Antigoa, et les Quakers ou _amis_, chez lesquels l'amour du prochain +n'est pas une stérile théorie. Tous ont développé un zèle infatigable, +pour amener les esclaves au christianisme et à la liberté. En faveur des +enfants noirs, des écoles gratuites ont été établies à Philadelphie +et ailleurs, par les _amis_; ceux-ci forment la majorité des comités +disséminés dans les États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; ces +comités députent à une _convention_ ou assemblée centrale, qui se +tient en janvier à Philadelphie pour le même objet[132]. Les Quakers ont +annuellement des réunions composées de représentans envoyés par leurs +frères des diverses contrées. La session ne manque jamais, en terminant +ses travaux, d'adresser à toute la secte une circulaire concernant les +abus à combattre, les vertus à pratiquer, et toujours les esclaves noirs +y sont recommandés à la charité. + +[Note 131: _V. Dallas_, t. II, p. 427 et suiv.] + +[Note 132: Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer ma +reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de ces conventions, +qui, pendant plusieurs années, m'ont envoyé les procès-verbaux (Minutes +of the proceding of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à _Philips_, +libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, m'a procuré, +concernant la liberté des Noirs, divers opuscules rares et utiles; 3°. +à l'excellent et savant Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque +impériale, que personne ne peut connoître sans lui accorder son estime.] + +A la suite des éloges données par Dallas aux prêtres catholiques, il a +inséré sa correspondance avec l'archevêque actuel de Tours: le prélat +remarque, avec raison, qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office +liturgique et à la prédication; ils y comprennent le soin des malades, +l'éducation des enfans, la visite des familles[133]. La religion +catholique, plus qu'aucune autre, établit des rapports intimes et +multipliés entre les pasteurs et leurs administrés. La pompe des +cérémonies parle aux sens qui sont, si je puis m'exprimer ainsi, les +portes de l'ame. D'après ces considérations, des écrivains protestans +avouent, et Makintosch m'a répété, que les missionnaires catholiques +sont bien autrement propres que les catholiques à faire des prosélytes +parmi les Nègres, et à les consoler. + +[Note 133: V. _Dallas_, p. 430 et suiv.] + +Lorsque, pour avoir droit d'égorger les pauvres Indiens, les premiers +conquérans de l'Amérique feignoient de douter qu'ils fussent hommes, une +bulle du pape flétrit ce doute, et les conciles du Mexique sont, à cet +égard, un monument honorable, pour le clergé de ces contrées. Dans un +autre ouvrage[134], que je me propose de publier, on ne lira pas sans +attendrissement les décisions rendues contre l'esclavage des Nègres, par +le collège des cardinaux[135] et par la Sorbonne[136]. Dans son +calendrier l'Eglise catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan, +que les Nègres des dominations espagnoles et portugaises ont adopté pour +patron. Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa vie dans Baillet, +connu par la sévérité de sa critique; mais nous donnerons quelques +détails sur un autre Noir, dont il n'a pas parlé; c'est un frère lai, de +l'ordre des Récollets. + +[Note 134: Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les séances de +la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national, en +1797.] + +[Note 135: _V._ Dans la collection des Voyages d'_Astley,_ t. Il, p. +154; et _Benezet,_ p. 50, etc.] + +[Note 136: V. _Labat,_ t. IV, p. 120.] + +Benoît de Palerme, nomme également _Benoît_ de sainte _Philadelphie_ ou +de _santo Fratello;_ Benoît le _Maure_ et le saint _Noir,_ était fils +d'une Négresse esclave, et Nègre lui-même. Roccho Pirro, auteur de la +_Sicitia sacra,_ le caractérise en disant: «_Nigro quidem corpore sed +candore animi proeclarissimus quem et miraculis Deus contestatum esse +voluit_». Son corps étoit noir, mais Dieu a voulu que des miracles +attestassent la candeur de son ame[137]. Les historiens célèbrent en +lui, cet assemblage de vertus éminentes qui, contentes d'avoir Dieu seul +pour témoin, se dérobent dans l'obscurité aux yeux des hommes, car elles +sont silencieuses: le vice seul est bruyant, et communément un grand +forfait cause plus de sensation dans le monde que mille bonnes actions. +Quelquefois, cependant, soit édification, soit curiosité, les hommes +tâchent de déchirer le voile modeste dont elles s'enveloppent, et c'est +par là que Benoît le Maure ou le saint Noir, est échappé à l'oubli; il +décéda à Palerme, en 1589, où son corps et sa mémoire sont révérés. Ce +culte, autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement en +1743, par un décret de la congrégation des rites, qu'on peut lire dans +Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de Wading[138], obtiendra bientôt +plus de solennité, si, comme l'annonçoient les gazettes au commencement +de 1807, on s'occupe de sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur +[139], Gravina[140], et beaucoup d'autres écrivains, s'étendent en +éloges sur le vénérable Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques, +où malgré leur abondance, il y a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa +vie écrite en italien par _Tognoletti,_ en espagnol par _Mataplana._ + +[Note 137: V. _Sicilia sacra, etc., auctore_ don. Roccho Piiro, +_edit._ 3_; studio Anton. Mongitores, 2 vol, in-fol., Panormi_ 1733, t. +I, p. 207.] + +[Note 138: _Annales Minorum, etc., continuati à F. Jo. _Maria di +Ancona, in-fol.,_ 20 mai 1745, t. XIX, p. 201 et 202.] + +[Note 139: V. _Martyrologium franciscanum cura et labore Arturi, etc., +in-fol.,_ Paris 1638, p. 32.] + +[Note 140: _Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora +sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., religionum stata, +in-_4°, _Coloniae Agrippinae_ 1638, p, 88.] + +Les esclaves, en général, ont plus de moralité chez les Espagnols et les +Portugais, parce qu'on les associe aux bienfaits de la civilisation, et +qu'on ne les accable pas de travail. La religion s'interpose toujours +entre eux, et les propriétaires qui résidant presque tous sur leurs +habitations, voient par leurs propres yeux et non par ceux des +régisseurs. + +Au Brésil, les curés, constitués de droit les défenseurs des Nègres, +peuvent forcer légalement des colons trop durs à les vendre ailleurs, et +du moins ces esclaves courent la chance d'un mieux être. + +Chez les Espagnols, les affranchissemens ne peuvent être refusés, en +payant une somme fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, les +esclaves peuvent acheter un jour de chaque semaine, ce qui leur +facilitant l'achat d'un second, d'un troisième, enfin de toute la +semaine, leur donne la liberté complète. + +En 1765, les papiers anglais citèrent, comme chose remarquable, +l'ordination d'un Nègre, par le docteur Keppel, évêque d'Exeter[141]. +Chez les Espagnols, plus encore chez les Portugais, c'est chose assez +commune. L'histoire du Congo, parle d'un évêque noir, qui avoit fait ses +études à Rome[142]. + +[Note 141: V. _Gentleman magazine,_ t. XXV, année 1765, p. 145.] + +[Note 142: V. _Prevot,_ Hist. générale des Voyages, t. V, p. 53.] + +Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens de qualité de ce pays, envoyés +en Portugal, du temps du roi Emmanuel, y suivirent les universités avec +distinction, et plusieurs d'entre eux furent promus au sacerdoce[143]. +Le gouvernement portugais a toujours insisté pour que le clergé séculier +et régulier, de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le chapitre +primatial de Goa, composé surtout de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de +Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui vient de publier son voyage +dans l'Indoustan, visita cette ville; mais il a soin d'observer que +c'est une infraction au voeu prononcé du gouvernement[144]. + +[Note 143: _V._ Histoire du Portugal, par _La Clede_, 2 vol. in-4°, +Paris 1735, t. I, p. 594, 95.] + +[Note 144: _V._ Voyage dans l'Indoustan, par _Perrin_, in-8°, Paris +1807, t. I, p. 164.] + +A la fin du dix-septième siècle, l'escadre de l'amiral du Quesne vit aux +îles du Cap-Vert, un clergé catholique nègre, à l'exception de l'évêque +et du curé de Saint-Yago[145]. De nos jours, Barrow, et Jacquemin, sacré +évêque de Cayenne, ont trouvé le même état de choses[146]. + +[Note 145: _V._ Journal d'un Voyage aux Indes orientales, sur +l'escadre de _du Quesne_, en 1690, etc., 3 vol. in-12, Rouen 1721, t. I, +p. 193; et Relation du Voyage et retour des Indes orientales, pendant +les années 1690 et 1691, par _Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin, +garde-marin, servant sur le bord de M. _du Quesne_, etc., in-12, Paris, +p. 30.] + +[Note 146: _Barrow_, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.] + +Liancourt et cent autres Européens, ont visité, à Philadelphie, une +église africaine, dont le ministre est pareillement un Nègre[147]. +Parkinson, écrivain postérieur à Liancourt, dit qu'il y a beaucoup +de prédicateurs nègres, et que l'un d'eux est renommé pour son +éloquence[148]. + +[Note 147: _V._ Voyage dans les États-Unis d'Amérique, par la +_Rochefoucaut-Liancourt, in-8°, Paris au 8, t. VI, p.334.] + +[Note 148: _V._ A tout in America, etc., by _Wil. Parkinson_, 2 vol. +in-8°, London 1805, t. II, p. 459.] + +Si l'on considère que l'esclavage suppose tous les crimes de la +tyrannie, et qu'il enfante communément tous les vices; que les vertus +peuvent difficilement éclore parmi des hommes à qui l'on n'en tient +aucun compte, aigri par le malheur, entraînés à la, corruption par +l'exemple de tous les forfaits, repoussés de tous les rangs honorables +ou supportables de la société, privés d'instruction religieuse et +morale, constitués dans l'impossibilité d'acquérir des connoissances, +sinon en luttant contre tous les obstacles qui s'opposent au +développement de leur intelligence, on aura lieu d'être surpris que +plusieurs se soient signalés par des qualités estimables. A leur place +peut-être eussions-nous été moins bons quel les bons d'entre eux, et +pires que les mauvais. Les mêmes réflexions s'appliquent aux Parias du +continent asiatique, vilipendés par les autres castes; aux Juifs de +toutes couleurs (car il y en a aussi de noirs à Cochin)[149], dont +l'histoire, depuis leur dispersion, n'est guère qu'une sanglante +tragédie; aux catholiques Irlandais, frappés comme les Nègres d'une +espèce de code noir (the popery Law). Déjà on s'est permis une +assimilation également outrageante pour les habitans de l'Afrique et de +l'Irlande, en soutenant que tous étoient des hordes brutes, que partant +incapables de se gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme les autres +devoient être soumis irrévocablement au sceptre de fer, que depuis des +siècles étend sur eux le gouvernement britannique[150]. Cette tyrannie +infernale existera jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où les +braves enfans d'Erin releveront l'étendard de la liberté, avec la +sublime invocation des Américains, appel à la justice du ciel, _an appel +to heaven._ Ainsi, Irlandais, Juifs et Nègres, vos vertus, vos talens +vous appartiennent; vos vices sont l'ouvrage de nations qui se disent +chrétiennes; et plus on dit de mal de ceux-là, plus on inculpe +celles-ci. + +[Note 149: Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, en +hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la société de Flessingue. +Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch, genootschap der +wetenschappen te. Vlissingen, etc.] + +[Note l50: _V._ Dans les _Pieces of irish history,_ ouvrage +intéressant, publié par _Mac-Nevem,_ in-8º, New-York 1807, un morceau +curieux, par _Emett,_ son ami, intitulé: Part of an Essay towards the +history of Ireland, p. 2. _V._ aussi les Memoirs of _Wil. Sampson,_ +in-8º, New-York 1807.] + + + +CHAPITRE III. + +_Qualités morales des Nègres. Amour du travail, courage, bravoure, +tendresse paternelle et filiale, générosité, etc._ + +Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne sont point +étrangers à mon ouvrage, seulement ils sont une surabondance de preuves; +car j'aurois pu aborder brusquement la question, et par une multitude de +faits revendiquer l'aptitude des Nègres aux vertus et aux talens: les +faits répondent à tout. + +On accuse les Nègres d'être paresseux. Bosman, pour le prouver, +dit «qu'ils sont dans l'usage de demander, non pas, comment vous +portez-vous? mais comment avez-vous reposé[151]?» Ils ont pour maxime, +qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis que debout, debout que +marcher; et depuis que nous les rendons si malheureux, ils ajoutent le +proverbe indien: Qu'être mort est encore préférable à tout cela. Cette +accusation d'indolence, qui a quelque chose de vrai, est souvent +exagérée: elle est exagérée dans la bouche de ces hommes habitués à +manier un fouet sanglant pour conduire les esclaves à des travaux +forcés: elle est vraie en ce sens, que des hommes ne peuvent pas avoir +une grande propension au travail, soit lorsqu'il n'ont aucune propriété, +pas même celle de leur personne, et que les fruits de leurs sueurs +alimentent le luxe ou l'avarice d'un maître impitoyable, soit lorsque +dans des contrées favorisées par la nature, ses productions spontanées, +ou un travail facile fournissent abondamment à des besoins qui n'ont +rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, tous sont laborieux, quand ils +sont stimulés par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le plaisir. +Tels sont les Nègres du Sénégal, qui travaillent avec ardeur, dit +Pelletan, parce qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions et +leurs, jouissances. Depuis la suppression de la traite, ajoute-t-il, +les Maures ne font plus de courses sur les Nègres, les villages se +reconstruisent et se repeuplent[152]. + +[Note 151: _V_ Voyage en Guinée, par _Bosman,_ Utrecht 1705, p. 131.] + +[Note 152: V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, par +_Pelletan_, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.] + +Tels les laborieux habitans d'Axim, sur la côte-d'or, que tous les +voyageurs se plaisent à décrire[153]. Les Nègres du pays de Boulam, +que Beaver cite comme endurcis au travail[154]; ceux du pays de Jagra, +renommés par une activité, qui enrichit leur contrée[155]; ceux de +Cabomonte et de Fida ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire de +Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu en leur faveur: avares de +leur sol, à peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer entre +les diverses propriétés; ils récoltent aujourd'hui, le lendemain ils +ensemencent la même terre sans la laisser reposer[156]. + +[Note 153: V. _Prevot_, t. IV, p. 17.] + +[Note 154: V. _Beaver_, p. 383.] + +[Note 155: V. _Ledyard_, t. II, p. 332.] + +[Note 156: V. _Bosman_, lettre 18.] + +Les Nègres, trop sensibles à l'attrait du plaisir auquel ils résistent +rarement, savent, néanmoins, supporter la douleur avec un courage +héroïque, et que peut-être il faut attribuer en partie à leur athlétique +constitution. L'histoire retentit des traits de leur intrépidité, au +milieu des plus horribles supplices; la cruauté des Blancs a multiplié +les expériences à cet égard. Le regret de la vie pourroit-il exister, +lorsque l'existence elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? On a vu +des esclaves, après plusieurs jours de tortures non interrompues, aux +prises avec la mort, converser froidement entre eux, et même rire aux +éclats[157]. + +[Note 157: _Labat_, IV, p. 183.] + +Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, et très-passionné pour le +tabac, demande une cigare allumée, qu'on lui place dans la bouche: il +fumoit encore, dit Labat, lorsque déjà ses membres étoient attaqués par +le feu. + +En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, ayant Tucky à leur +tête; leurs vainqueurs allument les bûchers, et tous les condamnés vont +gaiement au supplice. L'un d'eux avoit vu de sang froid ses jambes +réduites en cendres; une de ses mains se dégage, parce que le brasier +avoit consumé les liens qui l'attachoient; de cette main il saisit un +tison, et le lance au visage de l'exécuteur[158]. + +[Note 158: V. _Bryant-Edwards_, Hist. des Indes occidentales; et +Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 et suiv.] + +Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque étoit encore soumise aux +Espagnols, une partie des esclaves avoient reconquis leur indépendance, +sous la conduite de Jean de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils +devinrent formidables, quand ils eurent élu pour chef Cudjoe, dont +le portrait est inséré dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également +valeureux, habile et entreprenait, établit, en 1730, une confédération +entre toutes les peuplades de Marrons, fit trembler les Anglais, et les +réduisit à faire un traité, par lequel reconnoissant la liberté de ces +Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion du territoire de la +Jamaïque[159]. + +[Note 159: V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.] + +L'historien portugais Barros dit, quelque part, que même aux soldats +suisses, il préféreroit des Nègres. Pour rehausser l'éloge de ceux-ci, +il alloit prendre dans l'Helvétie le point de comparaison qui étoit à +ses yeux le plus honorable. Parmi les traits de bravoure qu'a receuillis +le P. Labat, un des plus signalés arriva lors du siège de Carthagène: +toutes les troupes de ligne avoient été repoussées à l'attaque du fort +de la Bocachique; les Nègres, amenés de Saint-Domingue, l'assaillirent +avec une impétuosité qui força les assiégés à se rendre[160]. + +[Note 160: _Labat_, t. IV, p. 184.] + +En 1703, les Noirs prirent les armes pour la défense de la Guadeloupe, +et firent plus que le reste des troupes françaises. Dans le même temps +ils défendirent la Martinique, contre les Anglais[161]. On se rappelle +la conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, au siège de +Savannah, à la prise de Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés +aux troupes françaises, ils en ont partagé les dangers et la gloire. + +[Note 161: _V_. Le Mémoire pour le nommé _Roc_, Nègre, contre le sieur +_Poupet_, par _Poncet de la Grave_, _Henrion de Pancey_ et de _Foisi_ +in-8°, Paris 1770, p. 14.] + +Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, vendu à Surinam. Madame Behn +avoit été témoin de ses infortunes; elle avoit vu la loyauté et le +courage des Nègres en contraste avec la bassesse et la perfidie de leurs +oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle composa son _Oronoka._ Il est +à regretter que sur un canevas historique, elle ait brodé un roman. Le +simple récit des malheurs de ce nouveau Spartacus, et de ses compagnons, +eût suffi pour attendrir les lecteurs. + +Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé dans toutes les histoires du +Brésil, auquel Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) accorde +tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, Henri Diaz devint colonel d'un +régiment de fantassins de sa couleur. Ce régiment, composé de Noirs, +existe encore dans l'Amérique portugaise, sous le nom de _Henri Diaz._ +Les Hollandais, alors possesseurs du Brésil, en vexoient les habitans. +A cette occasion La Clede se répand en réflexions sur l'impolitique des +conquérans qui, au lieu de faire aimer leur domination, aggravent +le joug, fomentent des haines, et amènent tôt ou tard des réactions +funestes à ceux-ci, et utiles à la liberté des peuples. En 1637, Henri +Diaz se joignit aux Portugais, pour chasser les Hollandais. Ceux-ci, +assiégés dans la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent +repoussés avec grande perte, par le général nègre; il prit d'assaut +un fort qu'ils avoient élevé à quelque distance de cette ville. A +l'habileté dans la tactique, aux ruses de guerre par lesquelles il +déconcertait souvent les généraux hollandais, il joignoit le courage le +plus audacieux. Dans une bataille où la supériorité du nombre faillit +l'accabler, s'apercevant que quelques-uns de ses soldats commençoient à +foiblir, il s'élance au milieu d'eux en criant; _Sont-ce là les vaillans +compagnons de Henri Diaz?_ Son discours et son exemple leur infuse, dit +un historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi qui déjà se croyoit +vainqueur, est chargé avec une impétuosité qui l'oblige à se replier +précipitamment dans la ville. Henri Diaz force Arecise à capituler, +Fernanbouc à se rendre, et détruit entièrement l'armée batave. Au milieu +de ses exploits, en 1645, une balle lui perce la main gauche; afin de +s'épargner les longueurs d'un pansement, il la fait couper, en disant +que chaque doigt de la droite lui vaudra une main pour combattre. Il est +à regretter que l'histoire ne nous dise pas où, quand et comment mourut +ce général. Menezes exalte son expérience consommée, et s'extasie sur +ces Africains tout à coup transformés en guerriers intrépides[162]. + +[Note 162: _V_. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, por +_Francisco de Briio Freyre_, in-fol., Lisbon 1675, 1. VIII, p. 610; et +l. IX, n° 762. Istoria delle guerre di Portogallo, etc., di _Alessandro +Brandano_, in-4°, Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc. + +Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal _P. F. G. +Jioseppe_, di santa Theresa Carmelitano, in-fol., Roma 1698, Iª parte, +p. 133 et 183; IIª parte, p. 103 et suiv. + +_Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore_ Fernando de Menezes, +_comité Ericeyra_, 2 vol. in-4°, <i<Ulyssippone 1734, p. 606, 635, 675, +etc. La Clede, histoire de Portugal, etc., _Passim_.] + +Il étoit homme de couleur cet infortuné Ogé, digne d'un meilleur sort, +qui se sacrifia pour assurer à ses frères mulâtres et nègres libres, +tous les avantages qu'on pouvoit se promettre du décret du 15 mai, +rendu par l'assemblée constituante, décret qui, sans rien brusquer, eût +graduellement amené dans les colonies un ordre de choses conforme à +la justice. Indigné de la perversité des colons, qui non-seulement +empêchoient la publication de cette loi, mais qui avoient même surpris +au gouvernement la défense d'embarquer des Nègres ou sang-mêlés, il +prend la résolution de retourner aux Antilles. L'auteur de cet ouvrage, +si souvent accusé de l'avoir engagé à partir, lui représente en +vain qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre par une démarche +précipitée, le succès d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé +trouve moyen, en 1791, de repayer par l'Angleterre et le continent +américain, à Saint-Domingue: il demande l'exécution des décrets; on +repousse ses réclamations dictées par la raison, et sanctionnées par +l'autorité nationale: les partis s'aigrissent, on en vient aux mains; +Ogé est livré perfidement par le gouvernement espagnol. Son procès +s'instruit en secret, comme dans les tribunaux de l'inquisition, il +demande un défenseur, on le lui refuse: treize de ses compagnons sont +condamnés aux galères, plus de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la +roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre de la distinction entre le +lieu du supplice des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un rapport où +ces faits sont discutés avec impartialité, après avoir justifié Ogé, +Garran conclut par ces mots: «On ne pourra refuser des larmes à sa +cendre, en abandonnant ses bourreaux au jugement de l'histoire[163]». + +[Note 163: V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, par +_Garran_, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), t. II, p. 63 et suiv. +p. 73.] + +Il étoit homme de couleur ce Saint-George qu'on appeloit le _Voltaire_ +de l'équitation, de l'escrime, de la musique instrumentale. Reconnu +pour le premier entre les amateurs, on le plaçoit dans le second ou le +troisième rang parmi les compositeurs; quelques _concertos_ de sa façon +sont encore estimés. Quoiqu'il fût le héros de la gymnastique, etc. etc. +il est difficile de croire avec ses admirateurs, qu'il tiroit à balle +franche sur une balle lancée en l'air, et l'atteignoit. + +Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade étoit le plus beau, le plus +fort, le plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs généreux, +bon citoyen, bon ami[164]. Tout ce qu'on appelle gens du bon ton, +c'est-à-dire, gens frivoles, le regardoient comme un homme accompli; +c'étoit l'idole des sociétés d'agrémens. Lorsqu'il _tira_ avec la +chevalière d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, parce qu'alors +l'État étoit nul pour le public. Quand Saint-George, cité comme la plus +forte épée connue, devoit faire des armes on de la musique, la gazette +l'annonçoit aux oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret faisoient +accourir tout Paris. Ainsi autrefois on affluoit à Séville quand la +confrérie des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais qui n'existe plus +faute de sujets, formoit, à certains jours de fêtes, de brillantes +cavalcades où ils faisoient des évolutions et des tours d'adresse[165]. + +[Note 164: _V_. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich jon +friibling and sommer 1799, von _Ernst Moritz Arndt_, 3 vol. in-8°, +Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.] + +[Note 165: Note communiquée par mon ami de _Lasteyrie_, qui a fait en +Espagne plusieurs voyages scientifiques dont on attend l'impression, et +qui justifieront les espérances du public.] + +Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on bon joueur de quilles vaille +autant qu'un bon poëte; mais tous les talens aimables valent-ils +un talent utile? Quel dommage qu'on n'ait pas dirigé les heureuses +dispositions de Saint-George vers un but qui lui eû mérité l'estime et +la reconnoissance de ses concitoyens! Hâtons-nous cependant de rappeler, +qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, il servit dans les armées +françaises. + +Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, qui avec quatre cavaliers attaqua, +près de Lille, un poste de cinquante Autrichiens, en tua six, et fit +seize prisonniers. Longtemps il commanda une légion à cheval, composée +de Noirs et de sang-mêlés, qui étoient la terreur des ennemis... A +l'armée des Alpes, il monta au pas de charge le Saint-Bernard, hérissé +de redoutes, s'empara des canons qu'il dirigea sur le champ contre +l'ennemi. D'autres déjà ont raconté les exploits qui l'ont signalé en +Europe et en Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. A son retour, +il eut le malheur de tomber entre les mains du gouvernement napolitain, +qui, pendant deux ans, le retint dans les fers avec Dolomien. Alexandre +Dumas, général de division, nommé par l'Empereur, l'Horatius-Coclès du +Tyrol, est mort en 1807. + +Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, partisan d'une mauvaise +cause, lorsqu'il a combattu contre la liberté des hommes de sa couleur; +mais qui, renommé peur sa bravoure, reçut à Londres un accueil +si distingué. Le gouvernement britannique vouloit lui confier le +commandement d'une compagnie de sang-mêlés, destinés à protéger les +quartiers éloignés de la colonie de Surinam. En 1800 il repasse aux +Antilles: un dédain humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son +coeur s'indigne; il excite une insurrection pour protéger ses frères +contre les colons qui faisaient avorter les Négresses à force de +travail, et vouloient vendre les Nègres libres; bientôt il est pris, +renvoyé à Londres, et renfermé à Newgate[166]. + +[Note 166: _V_. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 et suiv.] + +Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique en 1771. Fait prisonnier +en se battant contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, il +s'empare du bâtiment qui le conduisoit en Angleterre, et l'amène à +Brest. + +A la plus heureuse physionomie réunissant l'aménité du caractère et un +esprit fin que la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper le siége +législatif à côté de l'estimable Tomany. Tel étoit Mentor, dont la +conduite postérieure a peut-être profané ces brillantes qualités; il a +été tué à Saint-Domingue. + +Il avoit porté les chaînes de l'esclavage ce Toussaint-Louverture, étant +hattier sur l'habitation Breda, au géreur de laquelle il envoya des +secours pécuniaires. Tant de preuves ont mis en évidence sa bravoure et +celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, que personne ne la +conteste. Sous ce rapport, Toussaint est comparable au Cacique Henri, +dont on peut lire la vie dans Charlevoix. J'ai en communication d'un +manuscrit intitulé: _Réflexions sur l'état actuel de la colonie de +Saint-Domingue, par Vincent, ingénieur_. Voici le portrait qu'il trace +du général nègre; + +«Toussaint, à la tête de son armée, se trouve l'homme le plus actif +et le plus infatigable dont on puisse se faire une idée. L'on peut +rigoureusement dire qu'il est partout où un jugement sain et le danger +lui font croire que sa présence est nécessaire. Le soin particulier de +toujours tromper sur sa marche les hommes mêmes dont il a besoin, et +auxquels on croit qu'il accorde une confiance qui n'est cependant à +personne, fait qu'il est également attendu tous les jours dans les +chefs-lieux de la colonie. Sa grande sobriété, la faculté donnée à lui +seul de ne jamais se reposer, l'avantage qu'il a de reprendre le travail +du cabinet après de pénibles voyages, de répondre à cent lettres par +jour, et de lasser habituellement cinq secrétaires en font un homme +tellement supérieur à tout ce qui l'entoure, que le respect, la +soumission pour lui vont jusqu'au fanatisme dans le très-grand nombre de +têtes. L'on peut même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui n'a +pris sur une masse d'hommes ignorans le pouvoir qu'a pris le général +Toussaint sur ses frères». + +L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint est doué d'une mémoire +prodigieuse; qu'il est bon père, bon époux; que ses qualités civiques +sont aussi sûres que sa vie politique est astucieuse et coupable. + +Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, et son zèle lui avoit +mérité l'épithète de _capucin_, de la part de gens à qui on pouvoit en +donner une autre. Avec moi, il entretint une correspondance dont le but +étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. Plusieurs partirent +sous la direction de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour +Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à cette mission pénible. +Toussaint, égaré par les suggestions de quelques moines dissidens, +lui suscita des tracasseries, quoiqu'il eût précédemment félicité la +colonie, de son arrivée, par une proclamation solennelle. Que Toussaint +ait été cruel, hypocrite et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres +associés à ses opérations, je ne prétends pas le nier; mais les +Blancs....... Ne jugeons pas une cause sur l'audition d'une seule +partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, imprimeront à leur tour, +ou l'impartialité guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, récens +sont, dit-on, le domaine de l'adulation et de la satire. Tandis que des +gens le peignent, sans restriction, sous des couleurs odieuses, par +un autre excès Whitchurch, dans son poëme d'_Hispaniola_, en fait un +héros[167]. Quoique Toussaint soit mort, la postérité qui rectifie, +casse ou confirme les jugemens des contemporains, n'est peut-être pas +encore arrivée pour lui. + +[Note 167: _V_. Hispaniola a poem, by _Samuel Whitchurch_, in-12, +London 1805.] + +Terminons ce chapitre par un trait extrêmement curieux que fournit le +courage d'un Nègre. + +Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, duc de Sora, envoya contre lui +une armée sous les ordres du général Napoléon, de la famille des Ursins, +qui déjà s'étoit distingué par ses exploits en commandant les troupes +vénitiennes. Napoléon s'empare de la ville de Sora, mais il éprouve une +résistance opiniâtre de la citadelle, défendue par sa position sur un +rocher très-élevé, dans une île du Garillan. Après plusieurs jours de +siége, une tour s'écroule sous le ravage des bombes. Alors un _Nègre_, +qui, après avoir été domestique du général, étoit devenu soldat, dit à +ses camarades: La citadelle est à nous, suivez-moi. Il jette avec force +sa lance sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit les eaux à +la nage, reprend son arme et monte à l'assaut. Son exemple est imité +d'une foule de soldats dont deux périssent entraînés par le courant; +tous gravissent à sa suite. Les assiégés accablés de douleur, le sont +plus encore de honte d'être vaincus par une troupe de soldats, tous nus +et dirigés par un Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable à +la postérité, dit l'historien Gobellin[168] qui mérite, ainsi que le P. +Tuzii[169], le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux Africain, +auquel on dut la conquête de la citadelle. + +[Note 168: V. _Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, etc., a +_Joan. Gobellino_ compositi, etc., in-4°, Roma_ 1584, lib. V, p. 259; +et lib. XII, p. 575 et seq. On prétend que ces commentaires ont été +composés par Pie II lui-même, et que _Gobellin_ n'a été que prête-nom.] + +[Note 169: _V_. Memorie istoriche massimamente sacre della citta di +Sora, dal _padr. Fr. Tuzii_, in-4°, Roma 1727, part. II, lib. VI, p. 116 +et seq.] + + + +CHAPITRE IV. + +_Continuation du même sujet_. + +La loyauté est la compagne inséparable de la véritable bravoure; les +faits qui suivent mettront en parallèle à cet égard les Blancs et les +Noirs. Le lecteur équitable tiendra la balance. + +Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant près d'un siècle, épouvanté +Saint-Domingue. Le plus impérieux des gouverneurs, Bellecombe, fut +obligé, en 1785, de capituler avec eux; ils n'étoient cependant que +cent vingt-cinq hommes de la partie française, et cinq de la partie +espagnole; c'est le planteur Page qui nous le répète[170]. A-t-on jamais +ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, ces hommes contre lesquels +on ordonnoit des battues comme on en fait contre les Loups? + +[Note 170: _V._ Traité d'économie politique et de commerce des +colonies, etc., par _Page_, in-8°, IIe partie, Paris 1802, p. 27.] + +En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix avec les Caraïbes noirs de +Saint-Vincent, qui sont connus pour être braves jusqu'à la témérité, et +plus actifs, plus industrieux que les Caraïbes rouges, on dirigea contre +ceux de la Martinique une expédition injuste, et qui échoua: au lieu de +s'irriter, l'année suivante ils eurent l'indulgence d'acquiescer à la +paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se lisent pas dans l'histoire des +nations civilisées[171]. + +[Note 171: _V._ Voyage à la Martinique, par _Chanvalon_, in-4°, p. 39 +et suiv.] + +En 1726, les Marrons de Surinam, que la férocité des colons avoit portés +au désespoir, conquirent leur liberté, et forcèrent leurs oppresseurs à +traiter avec eux de peuple à peuple; ils observèrent religieusement les +conventions. Les colons méritent-ils le même éloge? Après de nouvelles +querelles, ceux-ci voulant négocier la paix, demandent une conférence +aux Nègres, qui l'accordent, et stipulent pour préliminaire, qu'on leur +enverra, parmi beaucoup d'objets utiles, de bonnes armes à feu et des +munitions. Deux commissaires hollandais partent avec leur escorte, et +se rendent au camp des Nègres: le capitaine Boston, qui les commandoit, +s'aperçoit que les commissaires n'apportent que des bagatelles, des +ciseaux, des peignes, de petits miroirs, mais point d'armes à feu, ni de +poudre; d'une voix de tonnerre il leur dit: Les Européens pensent-ils +que les Nègres n'ont besoin que de peignes et de miroirs? un seul de ces +meubles nous suffit à tous; au lieu qu'un seul baril de poudre offert +par les Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on avoit en nous. + +Les Nègres cependant, loin de céder au sentiment d'une légitime +indignation contre un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, lui +accordent une année pour délibérer et choisir la paix ou la guerre. Ils +fêtent de leur mieux les commissaires, leur prodiguent une bienveillance +hospitalière, et les renvoient en leur rappelant, que les colons +de Surinam étoient eux-mêmes les artisans de leurs désastres par +l'inhumanité avec laquelle ils traitoient leurs esclaves[172]. Stedman, +à qui nous devons ces détails, ajoute que les champs de cette république +de Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de plantaniers et de manioc. + +[Note 172: _Stedman_, t. I, p. 88 et suiv.] + +Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent des Nègres, rendent justice +à leur naturel heureux et à leurs vertus. Il est même des partisans +de l'esclavage à qui la force de la vérité arrache des aveux en leur +faveur. Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, Long, qui admire chez +plusieurs un excellent caractère, un coeur aimant et reconnoissant; chez +tous la tendresse paternelle et filiale portée au suprême degré[173]. + +[Note 173: _V. Long_, t. II, p. 416.] + +2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs de la pauvre et décrépite +Irrouba, est sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer le colon +féroce dont elle avoit été la mère nourricière[174]. + +[Note 174: _V._ Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, par +_Duvallon_, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons voir la +centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, et l'on s'avança jusqu'à la +porte d'une petite hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une +vieille Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit pliée en +double, et obligée de s'appuyer sur les bordages de sa cabane, pour +recevoir la compagnie assemblée à sa porte, et en outre presque sourde, +mais ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus extrême +dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout ce qui l'entouroit, ayant +à peine quelques haillons pour la couvrir, et quelques tisons pour la +rechauffer, dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la +vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes occupée à +faire cuire un peu de riz à l'eau pour son souper, car elle ne recevoit +de ses maîtres aucune subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses +anciens services le requéroient. Elle étoit, au surplus, abandonnée à +elle-même, et dans cet état de liberté que la nature, épuisée en elle, +avoit obligé ses maîtres à lui laisser, et dont en conséquence elle +lui étoit plus redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur, +qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, presque +centenaire, avoit anciennement nourri de son lait deux enfans blancs, +parvenus à une parfaite croissance, et morts avant elle, les propres +frères d'un de ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille +l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant (suivant l'usage +des Nègres de Guinée), avec un air de bonhomie et de simplesse vraiment +attendrissant: Eh bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la +couverture de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva les +yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée de la main. J'y +songerai, dit-il.--Tu y songeras! tu me dis toujours cela, et rien ne +se fait.--N'as-tu pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses +petits-fils), qui pourroient bien arranger la cabane.--Et toi, n'es-tu +pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils toi-même? Tiens, ajouta-t-elle, +en le prenant par le bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et +vois-en par toi-même les ouvertures; _aye donc pitié_, mon fils, de la +vieille Irrouba, et fais au moins réparer le dessus de son lit; c'est +tout ce qu'elle te demande, et le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit +ce lit? Hélas! trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et sur +lesquels étoit étendue une couche de cette espèce de plante parasite du +pays, nommée _barbe-espagnole_. Le toit de la cabane est entr'ouvert, la +bise et la pluie fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit +tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba! + +Robert.] + +Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent des Nègres, +Hilliard-d'Auberteuil, Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, Ramsay, +Horneman, Pinkard, Robin, etc., et surtout Clarkson, qui, ainsi que +Wilberforce, s'est immortalisé par ses ouvrages et son zèle dans la +défense des Africains. George Robert, navigateur anglais, pillé par +un corsaire son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, l'une de +l'archipel du Cap-Vert; il est secouru par les Nègres. Un pamphlétaire +anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en atténuer le mérite, en disant +que l'état de George Robert auroit touché un tigre[175]. Durand +préconise la modestie, la chasteté des épouses négresses, et la bonne +éducation des Mulâtres à Gorée[176]. Wadstrom, qui se loue beaucoup de +leur accueil, leur croit une sensibilité affectueuse et douce, +supérieure à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, qui a vécu chez eux, +vante leur constance en amitié; ils pleuroient à son départ. + +[Note 175: _V._ De l'esclavage en général, et particulièrement, etc., +p. 180.] + +[Note 176: _V._ Voyage au Sénégal, par _Durand_, in-4°, Paris 1802, p. +568 et suiv.] + +Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement avoient suivi à la +Louisiane, leurs maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le suivant, +que j'emprunte de Robin, sont des matériaux pour comparer, au moral, les +Noirs et les Blancs. + +Un esclave avoit fui; le maître promet douze piastres à qui le ramenera. +Il est ramené par un autre Nègre qui refuse la récompense, et demande +seulement la grâce du déserteur. Le maître l'accorde, et garde les +douze piastres. L'auteur du voyage pense que le maître avoit l'ame d'un +esclave, et le Nègre l'ame d'un maître[177]. + +[Note 177: V. _Robin_, t. II, p. 203 et suiv.] + +Pour la bonté naturelle des Nègres, après tant d'autres témoins +incontestables, on peut encore citer le respectable Niebuhr, qui, dans +le Musée allemand[178], s'exprime ainsi: + +«Le caractère des Nègres, surtout quand on les traite raisonnablement, +est fidélité envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les négocians +mahométans à Kahira, Dsjidda, Surate et ailleurs, achètent volontiers +des enfans noirs, auxquels ils font apprendre l'écriture et +l'arithmétique: leur commerce est presque exclusivement dirigé par ces +esclaves, qu'ils envoient pour établir leurs comptoirs dans les pays +étrangers. + +[Note 178: _V._ Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.] + +Je demandois à l'un de ces négocians, comment il pouvoit livrer des +cargaisons entières à un esclave? Il me répondit: Mon Nègre m'est +fidèle; mais je n'oserois confier mon négoce à des commis blancs, ils +s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». Blumenbach, qui m'envoie ce +passage, ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos protégés les pauvres +Nègres, ces mots de Saint Bernard: _Felix nigredo, quæ mentis candore +imbuta est_[179]. + +[Note 179: Lettre de M. _Blumenbach_, du 6 février 1808, à M. l'évêque +Grégoire, sénateur, etc.] + +Le docteur Newton raconte qu'un jour il accusoit un Nègre de fourberie +et d'injustice; celui-ci lui répond avec fierté: Me prenez-vous pour un +Blanc[180]? Il ajoute que sur les bords de la rivière Gabaon, les Nègres +sont la meilleure espèce d'hommes qu'il ait connus[181]. Ledyard rend +le même témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement est absolument +paternel[182]. + +[Note 180: _V_. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.] + +[Note 181: _V_. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 et suiv.] + +[Note 182: V. _Ledyard_, t. II, p. 340.] + +Dans une histoire de Loango, on lit que si les Nègres, habitans des +côtes, et fréquentant les Européens, sont enclins à la fourberie, +au libertinage, ceux de l'intérieur sont humains, obligeans, +hospitaliers[183]. Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie +contre la présomption avec laquelle les Européens méprisent et +calomnient ces nations, que nous appelons si légèrement _sauvages,_ chez +lesquelles on trouve des hommes vertueux, vrais modèles de tendresse +filiale, conjugale et paternelle, qui connoissent tout ce que la vertu a +d'énergique et de délicat; chez qui les impressions sentimentales sont +très-profondes, parce qu'ils sont plus que nous voisins de la nature, et +qui savent sacrifier l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry en fournit +diverses preuves[184]. + +[Note 183: _V._ Histoire de Loango, par _Proyart,_ 1776, in-8º, Paris, +p. 59 et suiv.; p. 73.] + +[Note 184: _V._ Fragment d'un Voyage en Afrique, par _Golberry,_ 2 +vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 et suiv.] + +L'auteur anonyme des _West indian eclogues_[185] dut la vie à un Nègre +qui, pour la lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le poëte qui, dans +une note, rapporte cette circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom de +son libérateur? + +[Note 185: In-4º, London 1787.] + +Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, et qui en parle comme d'un +élysée, en trouva les Nègres très-sociables, et d'un excellent +caractère. Leur aimable simplicité, dans ce pays enchanteur, me +rappeloit, dit-il, l'idée des premiers hommes; il me sembloit voir +le monde à sa naissance[186]. En général, ils ont conservé l'estimable +bonhomie des moeurs domestiques; ils se distinguent par beaucoup de +tendresse envers leurs parens, beaucoup de respect pour la vieillesse, +vertu patriarchale et presqu'inconnue parmi nous[187]. Ceux qui sont +mahométans contractent une certaine alliance avec ceux qui ont été +circoncis à la même époque, et se regardent comme frères. Ceux qui sont +chrétiens conservent toute leur vie une vénération particulière pour +leurs parrains et marraines. + +[Note 186: _Adanson,_ p. 31 et 118. _V._ aussi Lamiral l'_Afrique, et +le peuple africain,_ p. 64.] + +[Note 187: _Demanet,_ p. 11.] + +Ces mots rappellent une institution sublime que la philosophie envioit +dernièrement au christianisme; cette espèce d'adoption religieuse répand +sur les enfans des relations d'amour et de bienfaisance qui, dans le +cas éventuel et malheureusement trop fréquent, où, en bas âge, ils +perdroient les auteurs de leurs jours, prépare aux orphelins des +conseils et un asile. + +Robin parle d'un esclave à la Martinique, qui ayant gagné de quoi se +racheter, préféra de racheter sa mère[188]. L'outrage le plus sanglant +qu'on puisse faire à un Nègre, c'est de maudire son père ou sa mère[189], +ou d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit un esclave à son +maître, mais ne maudissez pas ma mère[190]. C'est de Mungo-Park que +j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse ayant perdu son fils, son +unique consolation etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais dit un +mensonge[191]. Casaux raconte qu'un Nègre voyant un Blanc maltraiter +son père, enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, dit-il, qu'il +n'apprenne à imiter sa conduite. + +[Note 188: V. _Robin,_ t. I, p. 204.] + +[Note 189: V. _Long,_ t. II, p. 416.] + +[Note 190: _V._ Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par +_Mungo-Park,_ t. II, p. 8 et 10.] + +[Note 191: _Ibid.,_ p. 11.] + +La vénération des Noirs pour leurs aïeux les suit par delà les bornes de +la vie; ils vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui ne sont plus. Un +voyageur nous a conservé l'anecdote d'un Africain qui recommandoit à un +Français de respecter les sépultures. Qu'eût pensé le premier s'il avoit +pu croire qu'un jour elles seroient profanées dans toute la France, chez +une nation qui se dit civilisée? + +Les Noirs, au rapport de Stedman, sont si bienveillans les uns envers +les autres, qu'il est inutile de leur dire: _Aimez votre prochain comme +vous-mêmes[192]._ Les esclaves du même pays surtout, ont un penchant +marqué à s'entr'aider. Hélas! presque toujours les malheureux n'ont rien +à espérer que de ceux auxquels ils sont associés par l'infortune. + +[Note 192: _Stedman,_ t. III, p. 66.] + +Plusieurs Marrons avoient été condamnés à être pendus; on offre la grâce +à l'un d'eux, à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; il aime +mieux mourir. Le maître nomme un de ses esclaves pour le remplacer... +Attendez que je me prépare... Il va dans la case, prend une hache, se +coupe le poing; revient au maître, et lui dit: Exige maintenant que je +sois le bourreau de mes camarades[193]. + +[Note 193: _V._ Le Bonnet de Nuit, par _Mercier,_ t. II, article +_Morale._] + +Dickson nous a conservé le fait suivant. Un Nègre avoit tué un Blanc; un +autre homme accusé du crime alloit être mis à mort. «Le meurtrier va se +déclarer à la justice, parce qu'il ne pourroit supporter le remords +d'avoir causé à deux individus la perte de la vie». L'innocent est +relâché, et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta vivant six à sept +jours. + +Le même Dickson a vérifié que sur cent vingt mille, tant Nègres que +sang-mêlés, à la Barbade, dans le cours de trente ans, on n'a ouï parler +que de trois meurtres de la part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent +provoqués par la cruauté des planteurs[194]. + +[Note 194: Dickson, _Letters on slavery,_ 1789, p. 20 et suiv.] + +Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de résultats pareils, en +compulsant les greffes des tribnnaux criminels de l'Europe. + +La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, les porte à s'exposer à +la mort pour sauver leurs bienfaiteurs[195]. Cowry raconte qu'un esclave +portugais ayant fui dans les bois, apprend que son maître est traduit en +jugement pour cause d'assassinat; le Nègre se constitue prisonnier en +place du maître, donne des preuves fausses, mais judiciaires, de son +prétendu crime, et subit la mort à la place du coupable[196]. + +[Note 195: _Stedman,_ t. III, p. 70 et 76.] + +[Note 196: _Cowry,_ p. 27.] + +Le Journal de littérature, par Grosier, a recueilli des détails +attendrissans sur un Nègre de du Colombier, propriétaire dans les +colonies, résidant près de Nantes. L'esclave étoit devenu libre; mais le +maître étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout ce qu'il avoit pour le +nourrir. Quand cette ressource fut épuisée, il cultiva un jardin dont il +vendoit les produits pour continuer cette bonne oeuvre. Le maître tombe +malade; le Nègre, malade lui-même, déclare qu'il ne s'occupera de sa +santé que quand le maître sera guéri; mais ce bon Africain succombe de +fatigues, et après vingt ans de services gratuits meurt, en 1776, en +léguant à du Colombier le peu qui lui restoit[197]. + +[Note 197: _V._ Journal de littérature, des sciences et des arts, t. +III, p. 188 et suiv.] + +On connoît trop peu l'anecdote de Louis Desrouleaux, Nègre, pâtissier +à Nantes, puis au Cap, où il avoit été esclave d'un nommé Pinsum, de +Bayonne, capitaine négrier. Ce capitaine, revenu en France avec de +grandes richesses, s'y ruine; il repasse à Saint-Domingue: ceux qui +se disoient ses amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine le +reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit acquis de la fortune, les +supplée tous; il apprend le malheur de son ancien maître, s'empresse +de le chercher, le loge, le, nourrit, et cependant lui propose d'aller +vivre en France, où son amour propre ne sera pas mortifié par l'aspect +des ingrats qu'il a faits. Mais je n'ai rien pour vivre en France,... +15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... Le colon pleure de joie; le +Nègre lui passe le contrat, et la pension a été payée jusqu'à la mort de +Louis Desrouleaux, arrivée en 1774. + +S'il étoit permis d'intercaler ici un fait étranger à mon sujet, je +citerois la conduite des Indiens envers l'évêque Jacquemin, qui a été +vingt-deux ans missionnaire à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient +tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on cessa de payer les +pasteurs, vont le trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste avec +nous, nous chasserons pour toi, nous pêcherons pour toi. + +Et comment ces hommes de la nature seroient-ils ingrats envers leurs +bienfaiteurs, lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs oppresseurs? +Dans la traversée on a vu des Noirs enchaînés, partager leur triste et +chétive nourriture avec les matelots[198]. + +[Note 198: _Stedman,_ t. I, p. 270.] + +Une maladie contagieuse avoit fait périr le capitaine, le contre-maître +et la plupart des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui restoit étant +insuffisant pour la manoeuvre, les Nègres s'y emploient; par leur +secours le vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils se laissent +vendre[199]. + +[Note 199: _Stedman,_ t. I, p. 270.] + +Les philantropes d'Angleterre aiment à citer ce bon et religieux Joseph +Rachel, Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi par le négoce, +consacra toute sa fortune à faire du bien. Les malheureux, quelle que +fût leur couleur, avoient des droits sur son coeur; il distribuoit aux +indigens, prêtoit à ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers, +leur donnoit des conseils, tâchoit de ramener les coupables à la vertu. +Il est mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des Noirs et des Blancs[200]. + +[Note 200: _Dickson,_ p. 180.] + +Les Français doivent bénir la mémoire de Jasmin Thoumazeau; né en +Afrique en 1714, il fut vendu à Saint-Domingue en 1736. Ayant obtenu la +liberté, il épousa une Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, en +1756, un hospice pour les pauvres Nègres et sang-mêlés. Pendant plus de +quarante ans, avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, et +leur a consacré tous ses soins et sa fortune. La seule peine qu'ils +éprouvassent au milieu des malheureux auxquels leur charité prodiguoit +des secoure, étoit l'inquiétude qu'après eux l'hospice ne fût abandonné. +En 1789, le cercle des Philadelphes du Cap, et la société d'agriculture +de Paris, décernèrent des médailles à Jasmin[201], qui est mort vers la +fin du siècle. + +[Note 201: Description de la partie française de Saint-Domingue, par +_Moreau-Saint-Méry,_ t. I, p. 416 et suiv.] + +Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres écrivains, nous disent que les +Négresses et les Mulâtresses sont recommandables par leur tendresse +maternelle, par leur charité compatissante envers les pauvres[202]. On +en trouvera des preuves dans une anecdote qui n'a pas encore acquis +toute la publicité dont elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit +périr de besoin au milieu de l'Afrique; une Négresse le recueille, l +conduit chez elle, lui donne l'hospitalité, et assemble les femmes de sa +famille qui passèrent une partie de la nuit à filer du colon, en +improvisant des chansons pour distraire l'_homme blanc,_ dont +l'apparition dans ces contrées étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une +de ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, dans ses +_Méditations: Je crois entendre les vents plaider la cause du malheureux_ +[203]. Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, et la +pluie tomboit; le pauvre homme blanc, accablé de fatigue, vient +s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère pour lui apporter de +lait, ni de femme pour moudre son grain»; et les autres femmes +chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons le pauvre homme blanc; il +n'a pas de mère pour lui apporter son lait, ni de femme pour moudre son +grain[204]». + +[Note 202: _Saint-Méry,_ p. 44. Trois pages plus haut il loue en elles +un extrême amour de la propreté.] + +[Note 203: _Hervey,_ Méditat., p. 151.] + +[Note 204: Voyages et découvertes dans l'intérieur de l'Afrique, par +_Houghton_ et _Mungo-Park,_ p. 180.] + +Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, qui, en 1803, +imprimoit que les affections sociales et les institutions religieuses, +n'ont aucune prise sur leur caractère[205]. + +[Note 205: _V_. Essai sur l'agriculture et le commerce des îles de +France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.] + +Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, aux témoignages honorables +que leur rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter une multitude +d'autres qu'on trouvera dans les dépositions officielles à la barre du +Parlement d'Angleterre[206]. Ce qu'on vient de lire suffit pour venger +l'humanité et la vérité Outragées. + +[Note 206: Entre autres ouvrages on peut consulter _An Abstract of the +evidence delivered before a select committee of the house of Commons, +in the year_ 1790 _and_ 1791, in-8º, London 1701. _V_. surtout p. 91 et +suiv.] + +Gardons-nous cependant d'une exagération insensée qui chez les Noirs +voudroit ne trouver que des qualités estimables; mais nous autres +Blancs, avons-nous doit d'être leurs dénonciateurs? Persuadé qu'il faut +très-rarement compter sur la vertu et la loyauté des hommes, quelle +que soit leur couleur, j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas +originairement pires que les autres. + +Une erreur presque générale, c'est d'appeler vertueux des individus qui +n'ont, si je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité négative. La forme +de leur caractère est indéterminée; incapables de penser et d'agir par +eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la vertu, ni l'audace du crime, +également susceptibles d'impressions louables et coupables, ils n'ont +que des idées et des inclinations d'emprunt; on nomme en eux bonté, +douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, foiblesse et lâcheté. Ce +sont eux qui ont donné lieu à ce proverbe: _Il est des gens si bons +qu'ils ne valent rien._ + +Dans le tableau des faits honorables qu'on vient de présenter, on +retrouve, au contraire, cette énergie (_vis, virtus_), qui fait +des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger les hommes, et agir +conformément aux principes de la morale. Cette raison-pratique, qui est +le fruit d'une intelligence cultivée, se manifeste encore sous d'autres +rapports, quoique chez la plupart des Nègres la civilisation et les arts +soient dans l'enfance. + +Mais avant d'aborder cet article, je crois faire plaisir au lecteur en +intercalant ici la, notice biographique d'un Nègre, mort il y a douze +ans, en Allemagne, où ses vertus délicates et ses brillantes qualités +lui ont acquis de la réputation. + + + +CHAPITRE V. + +_Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._ + +Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié[207], il mérite une des +premières places entre les Nègres qui se sont distingués par un haut +degré de culture, par des connoissances étendues, et plus encore par la +moralité et l'excellence du caractère. + +[Note 207: J'acquitte un devoir en révélant au public les noms des +personnes à qui je dois la biographie de cet estimable Africain, dont +le docteur _Gall_ m'avoit parlé le premier. Sur la demande de mes +concitoyens d'_Hautefort,_ attaché ici aux relations extérieures, et +_Dodun,_ premier secrétaire de la légation française en Autriche, on +s'empressa de satisfaire ma curiosité. Deux dames respectables de Vienne +y mirent le plus grand zèle, Mad. _de Stief_ et Mad. _de Picler._ On +rassembla soigneusement les détails fournis par les amis de défunt +Angelo. D'après ces matériaux, a été faite cette notice intéressante +qu'on va lire. Dans la traduction française, elle perd pour l'élégance +du style; car Mad. _de Picler,_ qui l'a rédigée en allemand, possède le +talent rare d'écrire également bien en prose et en vers. J'éprouve +du plaisir en exprimant à ces personnes obligeantes ma juste +reconnoissance.] + +Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays soumis à la domination de +celui-ci, s'appeloit _Gangusilang;_ la famille, _Magni-Famori._ Outre le +petit _Mmadi-Maké_ (c'étoit le nom d'Angelo dans sa patrie), ses parens +avoient un autre enfant plus jeune, une fille. Il se rappeloit avec quel +respect on traitoit son père, entouré d'un grand nombre de serviteurs; +il avoit, comme tous les enfans des princes de ce pays-là, des +caractères empreints sur les deux cuisses, et long-temps il s'est bercé +de l'espérance qu'on le chercheroit, et qu'on le reconnoîtroit par ces +caractères. Les souvenirs de son enfance, de ses premiers exercices au +tir de l'arc, dans lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir des +moeurs simples, et du beau ciel de sa patrie, se retraçoient souvent à +son esprit avec un plaisir mêlé de douleur, même dans sa vieillesse; il +ne pouvoit chanter, sans être profondément attendri, les chansons de sa +patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien conservées. + +Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, que sa peuplade avoit +déjà quelque civilisation. Son père possédoit beaucoup d'éléphans, et +même quelques chevaux, qui sont rares dans ces contrées: la monnoie +étoit inconnue, mais le commerce d'échange se faisoit régulièrement, et +à l'enchère. On adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; deux +familles des Blancs demeuroient dans le pays. + +Des auteurs qui ont publié leurs voyages, parlent de guerres +perpétuelles entre des peuplades de l'Afrique, dont le but est, tantôt +la vengeance, le brigandage, tantôt la plus honteuse espèce d'avarice, +parce que le vainqueur mène les prisonniers au marché d'esclaves le plus +voisin, pour les vendre aux Blancs. Une guerre de ce genre, contre la +peuplade de _Mmadi-Maké_, éclata inopinément, à tel point, que son père +ne soupçonnoit pas le danger. L'enfant, âgé de sept ans, étant un jour +debout, à côté de sa mère qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend +un épouvantable cliquetis d'armes, et des hurlemens de blessés; le +grand-père de _Mmadi-Maké_, se jette dans la cabane, saisi d'effroi, en +criant: Voilà les ennemis. Fatuma se lève effarouchée, le père cherche +à la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, s'enfuit avec +la vîtesse d'une flèche. La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu +_Mmadi-Maké_? L'enfant répond: _Là où Dieu veut._ Dans un âge avancé, il +réfléchissoit souvent sur le sens important de ces paroles. Étant hors +de la cabane, il tourne ses regards en arrière, et voit sa mère, et +plusieurs des gens de son père, tomber sous les coups des ennemis. Il se +tapit avec un autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il couvre ses +yeux de ses mains. Le combat se prolonge; les ennemis, qui se croyoient +déjà victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent en l'air en signe +de joie. A cet aspect, les compatriotes de _Mmadi-Maké_ raniment leurs +forces, et se rallient pour sauver le fils de leur roi; le combat +recommence, et pendant sa durée, l'enfant est toujours levé en l'air. +Enfin, les ennemis restent vainqueurs, et décidément il est leur proie. +Son maître l'échange contre un beau cheval, qu'un autre Nègre lui donne, +et l'on mène l'enfant vers la place d'embarquement. Il y trouve beaucoup +de ses compatriotes, tous comme lui prisonniers, tous condamnés à +l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, mais ils ne peuvent rien +pour lui; on leur défend même de lui parler. + +Les prisonniers, conduits sur de petits bâtimens, ayant atteint le +rivage de la mer, _Mmadi-Maké_ voyoit avec étonnement de grandes maisons +flottantes, dont l'une le reçut avec son troisième maître; il présume +que c'étoit un navire espagnol. Après avoir essuyé une tempête, ils +débarquent sur une côte, et le maître promet à l'enfant de le conduire +à sa mère. Celui-ci enchanté vit promptement évanouir son espérance, +en trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son maître, qui le reçut +d'ailleurs très-bien, lui fit des caresses, et le traita avec beaucoup +de bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui ordonna de conduire les +chameaux aux pâturages, et de les garder. + +On ne peut dire de quelle nation étoit cet homme-là, ni combien de temps +resta chez lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; cette notice a été +rédigée dernièrement d'après le récit de ses amis. Seulement on sait +qu'après un assez long séjour, le maître lui annonça son dessein de le +transporter dans une contrée, où il seroit mieux. _Mmadi-Maké_ en fut +très-content; la maîtresse se sépara de lui avec regret; on s'embarque, +on arrive à Messine; il est conduit dans la maison d'une dame opulente +qui, à ce qu'il paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le traite avec +beaucoup de bonté, lui donne un instituteur pour lui enseigner la +langue du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie lui concilie +l'affection des nombreux domestiques, parmi lesquels il distingue une +Négresse, nommée _Angelina_, à cause de sa douceur, et de ses bons +procédés envers lui. Il tombe dangereusement malade; la marquise, sa +maîtresse, a pour lui tous les soins d'une mère, au point quelle veille +près de lui une partie des nuits. Les médecins les plus habiles sont +appelés; son lit est entouré d'une foule de personnes qui attendent ses +ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps qu'il fût baptisé: après +des refus réitérés, un jour, dans sa convalescence, il demande lui-même +le baptême; la maîtresse, extrêmement contente, ordonne les préparatifs +les plus magnifiques. Dans un salon, on élève un dais richement brodé +au-dessus d'un lit de parade; toute la famille, tous les amis de la +maison sont présens; on interpelle _Mmadi-Maké_, couché dans ce lit, sur +le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance et par amitié envers +la Négresse _Angelina_, il veut être nommé _Angelo_: on accueille sa +prière, et pour lui tenir lieu de nom de famille, on y joint celui +de Solimann. Il célébroit annuellement le jour de son entrée dans +le christianisme, le 11 septembre, avec des sentimens pieux, comme +l'anniversaire de sa naissance. + +Sa bonté, sa complaisance, son esprit juste, le rendoient cher à tout +le monde. Le prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité de générai +impérial, fréquentoit la maison où demeuroit cet enfant; il conçut pour +lui une telle affection, qu'il fit les instances les plus vives pour +qu'on le lui donnât. Cette demande fut combattue par la tendresse de la +marquise envers Angelo; elle céda enfin, à des considérations d'intérêt +et de prudence qui lui conseilloient de faire ce présent au général. Que +de larmes elle versa, en se séparant du petit Nègre qui entroit avec +répugnance au service d'un nouveau maître! + +Les fonctions du prince étoient incompatibles avec une longue résidence +dans cette contrée; il aimoit Angelo, mais son genre de vie, et +peut-être l'esprit de ce temps-là, furent cause qu'il prit très-peu de +soin de son éducation. Angelo devenoit sauvage et colère; il passoit ses +jours dans le désoeuvrement, dans les jeux d'enfans. Un vieux maître +d'hôtel du prince, connoissant son bon coeur et ses excellentes +dispositions, malgré son étourderie, lui donna un instituteur, sous +lequel Angelo apprit, dans l'espace de dix-sept jours, à écrire +l'allemand: la tendre affection de l'enfant, ses progrès rapides dans +toutes les branches d'instruction, récompensèrent le bon vieillard de +ses soins. + +Ainsi grandit Angelo dans la maison du prince. Il étoit de tous ses +voyages, partageant avec lui les périls de la guerre; il combattoit à +côté de son maître, qu'un jour il emporta blessé, sur ses épaules, +hors du champ de bataille. Angelo se distingua dans ces occasions, +non-seulement comme serviteur et ami fidèle, mais aussi comme guerrier +intrépide, comme officier expérimenté, surtout dans la tactique, +quoiqu'il n'ait jamais eu de grade militaire. Le maréchal Lascy, qui +l'estimoit beaucoup, fit, en présence d'une foule d'officiers, l'éloge +le plus honorable de sa bravoure, lui fit présent d'un superbe sabre +turc, et lui offrit le commandement d'une compagnie, qu'il refusa. + +Son maître mourut. Par son testament il avoit légué Angelo au prince +Wenceslas de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit l'avoir. Celui +ci demande à Angelo, s'il est content de cette disposition, et s'il veut +venir chez lui. Angelo donne sa parole, et fait des préparatifs pour +le changement nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle, +l'empereur François Ier le fait appeler, et lui fait la même offre, sous +des conditions très-flatteuses. Mais la parole d'Angelo étoit sacrée; +il reste chez le prince de Lichtenstein. Ici, comme chez le général +Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des malheureux, il transmettoit +au prince les prières de ceux qui cherchoient à obtenir quelque chose; +ses poches étoient toujours pleines de mémoires, de placets; ne pouvant +et ne voulant jamais demander pour lui, il remplissoit avec autant de +zèle que de succès ce devoir en faveur des autres. + +Angelo suivit son maître dans ses voyages, et à Francfort, lors du +couronnement de l'empereur Joseph, comme roi des Romains. Un jour, à +l'instigation de son prince, il tenta la fortune dans une banque de +pharaon, et gagna vingt mille florins; il offrit la revanche à son +adversaire, qui perdit encore vingt-quatre mille florins; en lui offrant +de nouveau la revanche, Angelo sut arranger le jeu si finement, que le +perdant regagna cette dernière somme. Cet acte de délicatesse de la part +d'Angelo, lui concilia l'admiration, et lui attira des félicitations +sans nombre. Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent pas; +au contraire, se défiant de ses caprices, jamais il n'exposa plus de +somme considérable. Il s'amusoit aux échecs, et avoit la réputation +d'être, en ce genre, un des plus forts joueurs. + +A l'âge de... il épousa une veuve, madame de Cristiani, née Kellermann, +Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; peut être Angelo +avoit-il des raisons pour le cacher: un événement postérieur a justifié +son silence. L'empereur Joseph II, qui s'intéressoit vivement à tout ce +qui concernoit Angelo, qui le distinguoit publiquement, même en prenant +son bras dans les promenades, découvrit un jour, sans en prévoir les +suites, le secret d'Angelo au prince de Liechtenstein. Celui-ci le fait +appeler, le questionne; Angelo avoue son mariage. Le prince lui annonce +qu'il le bannit de sa maison, et raye son nom de son testament; il lui +avoit destiné des diamans d'une valeur assez considérable, dont Angelo +étoit paré quand il suivoit son maître les jours de gala. + +Angelo, qui avoit demandé si souvent pour d'autres, ne dit pas un +mot pour lui-même; il quitta le palais pour habiter dans un faubourg +éloigné, une petite maison achetée depuis long-temps, et appropriée +pour son épouse. Il vivoit avec elle dans cette retraite, jouissant du +bonheur domestique. L'éducation la plus soignée de sa fille unique, +madame la baronne d'Heüchtersleben qui n'existe plus, la culture de son +jardin, la société de quelques hommes éclairés et vertueux, tels étoient +ses occupations et ses délassemens. + +Environ deux ans après la mort du prince Wenceslas de Lichtenstein, son +neveu et héritier, le prince François, aperçoit Angelo dans la rue; il +fait arrêter son carrosse, l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu +de son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité de son oncle. Il +assigne en conséquence à Angelo un traitement réversible après sa mort, +comme pension annuelle, à madame Solimann. La seule chose que le prince +demandoit d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation de son fils, Louis +de Lichtenstein. + +Angelo remplissoit ponctuellement les devoirs de cette nouvelle +vocation, et se rendoit journellement chez le prince, pour veiller sur +l'élève recommandé à ses soins. Le prince voyant que la longueur du +chemin devoit être pénible pour Angelo, surtout quand le temps étoit +mauvais, lui offrit une habitation. Voilà donc Angelo établi, pour la +seconde fois, dans le palais Lichtenstein; mais il y mena sa famille; il +y vivoit en retraite comme auparavant dans la société de quelques amis, +dans celle des savans, et livré aux belles-lettres qu'il cultivoit +avec zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son excellente mémoire +l'aidoit beaucoup; il étoit en état de citer les noms, les dates, +l'année de naissance de toutes les personnes illustres, et des +principaux événemens. + +Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, se soutint encore quelques +années, par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua tous les +secours de l'art; mais enfin elle succomba. Dès-lors Angelo fit des +réformes dans son ménage; il n'invitoit plus d'amis à sa table; il +ne buvoit que de l'eau pour en donner l'exemple à sa fille, dont +l'éducation alors achevée étoit entièrement son ouvrage. Peut-être aussi +vouloit-il, par une économie sévère, assurer la fortune de cette fille +unique. + +Angelo fit encore plusieurs voyages dans un âge avancé, tantôt pour ses +propres affaires, tantôt pour celles des autres, estimé et aimé partout: +on se rappeloit ses actes de complaisance, et les bienfaits qu'il avoit +répandus, à des époques déjà très-éloignées. Les circonstances l'ayant +conduit à Milan, feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, le +combla d'amitiés. + +Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, d'une santé robuste; son +extérieur présentoit à peine quelques symptômes de vieillesse, ce qui +occasionnoit des bévues et des disputes amicales; car souvent des +personnes qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente ans, le +prenoient pour son propre fils, et le traitoient d'après cette erreur. + +Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, à l'âge de soixante et quinze +ans, on s'empressa de lui donner des secours qui furent inefficaces. Il +mourut le 21 novembre 1796, regretté de tous ses amis, qui ne peuvent +penser à lui sans attendrissement, et sans verser des larmes. L'estime +de tous les hommes de bien l'a suivi dans le tombeau. + +Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte et bien proportionnée; la +régularité de ses traits, et la noblesse de sa figure, formoient par +leur beauté un contraste avec les idées défavorables qu'on a communément +de la physionomie des Nègres; une souplesse extraordinaire dans tous les +exercices du corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens de la grâce +et de la légéreté: à toute la délicatesse de la vertu unissant un +jugement sain, relevé par des connoissances étendues et solides, il +possédoit six langues, l'italien, le français, l'allemand, le latin, le +bohémien, l'anglais, et parloit surtout avec pureté les trois premières. + +Comme tous ses compatriotes, il étoit né avec un caractère impétueux; sa +sérénité inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment d'autant plus +respectables, qu'elles étoient le fruit de combats difficiles, et de +beaucoup de victoires remportées sur lui-même. Il ne lui échappoit +jamais, même quand on l'avoit irrité, aucune expression inconvenante. +Angelo étoit pieux sans être superstitieux; il observoit exactement tous +les préceptes de la religion, et ne croyoit pas qu'il fût au-dessous de +lui, de donner en cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce qu'il +avoit résolu après de mûres réflexions, étoient immuables, et rien ne +pouvoit le détourner de son dessein. Il conserva toujours le costume +de son pays; c'étoit une espèce d'habit fort simple, à la turque, +et presque toujours d'une blancheur éblouissante, qui relevoit avec +avantage la couleur noire et brillante de sa peau. Son portrait, gravé à +Ausbourg, se trouve dans la galerie de Lichtenstein. + + + +CHAPITRE VI. + +_Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés politiques +organisées par les Nègres._ + +Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, Kiernau, Dalrymple, Towne, +Wadstrom, Falconbridge, Wilson, Clarkson, Durand, Stedman, Mungo-Park, +Ledyard, Lucas, Houghton, Horneman[208], qui tous connoissent les Noirs, +qui, presque tous, ont vécu en Afrique, rendent témoignage à leurs +talens industriels; et Moreau Saint-Méry les croit capables de réussir +dans les arts mécaniques et libéraux[209]. Compulsez les auteurs qu'on +vient de citer, ouvrez l'Histoire générale des Voyages par Prévôt, +l'Histoire universelle par des Anglais, les dépositions faites à la +barre du parlement; tous parlent delà dextérité avec laquelle les Nègres +tannent et teignent les cuirs, préparent l'indigo et le savon, font des +cordages, de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils ne connoissent +pas l'usage du tour; des armes blanches et des instrumens aratoires +d'une bonne qualité, de très-beaux ouvrages en or, en argent, en acier; +ils excellent surtout dans le filigrane[210]. Un des traits le plus +frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres parviennent à +construire une ancre de vaisseau[211]. A Juida, ils font d'un seul +morceau d'ivoire de très-belles cannes qui ont près de deux mètres de +longueur[212]. + +[Note 208: _V_. Abstract of the evidence, etc., p. 89. _Clarkson_, p. +125. _Stedman_, c. XXVI. _Durand_, p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire +de Loango, par _Proyart_, p. 107. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39 et 40, +etc.] + +[Note 209: _V_. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p. +90.] + +[Note 210: _V_. _Prevot_, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. Hist. +univers, t. XVII, c. VII, etc. _Beaver_, p. 327.] + +[Note 211: _V_. _Prevot_, t. II, p. 421.] + +[Note 212: _V_. Description de la Nigritie, par _P.D.P. (Pruneau de +Pomme Gouje)_, in-8°, Paris 1789.] + +Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres et des horloger habiles, +parle avec admiration d'une serrure en bois, exécutée par un Nègre [213]. + +[Note 213: V. _Dickson_, p. 74.] + +Dans une savante Dissertation sur les briques flottantes des anciens, +par Fabbroni, je trouve ce passage: «Comment concevoir la manière dont +les anciens habitans de l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire +des tours de terre, et les cuire sur place? C'est cependant ce que +quelques Nègres de la côte d'Afrique pratiquent encore[214].» + +[Note 214: _V_. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire an 7, p. +335.] + +Golberry, qui s'étend plus que les autres voyageurs sur l'industrie +africaine, reconnoît que les étoffes fabriquées par eux, sont d'une +finesse et d'une beauté rares. Les plus adroits, sont les Mandingoles et +les Bamboukains. Leurs jarres, leurs nattes sont d'un goût exquis; avec +les mêmes outils ils exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers, +et les ouvrages en or les plus élégans; ils amincissent les cuirs au +point de les rendre souples comme du papier; le seul instrument qu'ils +emploient, est un couteau fort simple, qui leur suffit pour des travaux +délicats[215]. + +[Note 215: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 et suiv.; et +t. II, p. 380, etc.] + +Les mêmes observations s'appliquent aux Nègres de Malacca et d'autres +parties des Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs à Manille. +Sandoval, qui les a fréquentés, assure que tous sont doués d'une grande +aptitude, surtout pour la musique; leurs femmes excellent dans les +ouvrages à l'aiguille[216]. Lescalier, en voyageant dans le continent +asiatique, a trouvé que les Nègres à cheveux longs sont très-instruits, +parce qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, ils fabriquent +les mousselines recherchées que ce pays envoie en Europe. La France, +disoit un autre voyageur, est pleine des étoffes faites par les esclaves +noirs[217]. + +[Note 216: V. _Sandoval_, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.] + +[Note 217: _V_. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre de _du +Quesne_, t. II, p. 214.] + +En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas Houghton, Mungo-Park et Horneman, +on voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, plus moraux, plus +avancés dans la civilisation que ceux des côtes, les surpassent encore à +travailler la laine, le cuir, le bois et les métaux, à tisser, teindre +et coudre. Outre les travaux des champs, qui les occupent beaucoup, ils +ont des manufactures et fondent le minerai. Les habitans du pays de +Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple le plus intelligent de +l'Afrique, donnent aux instrumens tranchans une trempe plus fine que +les Européens; leurs limes sont supérieures à celles de France et +d'Angleterre[218]. + +[Note 218: V. _Mungo-Park_, t. II, p. 35, 39-40. The Journal of +_Frederic Horneman Travels_, in-4°, London 1802, p. 33 et suiv.] + +Ces détails font déjà pressentir ce qu'on doit penser quand, pour +ravaler les Noirs, Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez eux une +nation civilisée. Un problème non résolu, jusqu'à présent, mais non pas +insoluble, c'est la manière de concilier le développement de toutes les +facultés intellectuelles, de tous les talens, sans laisser germer +cette corruption que les arts d'agrémens traînent, je ne dis pas +inévitablement, mais constamment à leur suite. + +Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception que présente l'idée de +sociabilité, c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les hommes en rapport +de services mutuels; l'idée d'un état policé qui a une forme constituée +de gouvernement et de religion, un pacte conservateur des personnes, +des propriétés, et qui place sous la sauvegarde des loix, ou des usages +ayant force de loi, l'exercice des travaux agricoles, industriels et +commerciaux; qui pourroit disputer à plusieurs peuples noirs la qualité +de civilisés? Seroit-ce à ceux dont parle Léon l'Africain qui, dans les +montagnes, ont quelque chose de sauvage, mais qui, dans les plaines, ont +bâti des villes où ils cultivent les sciences et les arts? Une relation +insérée dans la collection de Prevôt, les dépeint comme plus avancés que +beaucoup de nations européennes[219]. + +[Note 219: V. _Prevot_, t. IV, p. 283.] + +Bosman, qui trouva le pays d'Agonna très-bien gouverné par une femme +[220], s'enthousiasme à l'aspect de celui de Juida, du nombre des +villes, de leurs moeurs, de leur industrie. Plus d'un siècle après, son +récit a été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, qui exalte +l'intrépidité et l'habilité des Judaïques[221]. Les détails de la vie +présentent chez eux une complication d'étiquettes et de civilités plus +étendues qu'à la Chine; la supériorité de rang y a bien, comme partout, +ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes d'égale condition qui +se rencontrent, s'agenouillent et se bénissent[222]. Sans approuver ce +cérémonial minutieux, il faut cependant y reconnoître les traits d'une +nation qui a franchi la barbarie. + +[Note 220: V. _Bosman_, lettre 5.] + +[Note 221: _V_. Description de la Nigritie, par _D. P._ in-8°, Paris +1789.] + +[Note 222: _Bosman_, lettre 18.] + +Deniau, consul français, qui a résidé treize ans à Juida, m'assuroit +que le gouvernement de cette contrée peut rivaliser, en astuces +diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont perfectionné cet art funeste. +Que de preuves en offre la conduite de cette fameuse Gingha ou Zingha, +reine d'Angola, morte en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un esprit +éminent, et une intrépidité féroce assurent une place dans l'histoire. +Comme la plupart des grands criminels de son rang, elle voulut, dans sa +vieillesse, expier ses forfaits par des remords qui ne rendoient pas la +vie aux malheureux qu'elle avoit fait périr. + +En partant des idées reçues parmi nous, communément on croit qu'un +peuple n'est pas civilisé, s'il n'a des historiens et des annales. Nous +ne prétendons pas mettre les Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des +découvertes de tous les âges, y ajoutent les leurs; mais peut-on inférer +de là que les Nègres sont incapables d'entrer en partage du dépôt des +connaissances humaines? Si, par la raison qu'on ne possède pas, on étoit +inhabile à posséder, les descendans des anciens Germains, Helvétiens, +Bataves et Gaulois, seroient encore barbares; car il fut un temps où ils +n'avoient pas même l'équipement des Quipas du Mexique, ni des Hurons +runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils donc? Des traditions vagues +et défigurées par le cours des siècles, comme en ont toutes les +peuplades nègres; et, néanmoins, ils avoient, comme tous les Celtes dont +ils faisoient partie, une existence et des confédérations politiques, +un gouvernement régulier, des assemblées nationales, et surtout leur +liberté. + +Nous conviendrons, avec l'historien de la Jamaïque, que l'état de la +législation dans chaque pays, peut indiquer (seulement à quelques +égards) le degré de civilisation; car, en appliquant cette mesure à +l'Angleterre sa patrie, on pourroit lui demander si la loi non abrogée, +qui autorise un mari à vendre sa femme, est un symptôme de civilisation +perfectionnée? La même question peut être faite sur les lois +néroniennes, qui réduisent les catholiques d'Irlande au rang des Ilotes. +Malgré les tâches qui déparent la constitution britannique, on ne peut +lui ôter l'avantage d'être une de celles qui savent le mieux allier la +sécurité de l'État avec la liberté individuelle; sous des formes moins +compliquées, la même chose existe chez plusieurs de ces nations noires, +à qui Long refuse la faculté de combiner des idées[223]. Sur la plupart +des côtes d'Afrique, il y a une foule de royaumes qu'on pourroit appeler +microscopiques, où le chef n'a que l'autorité d'un père de famille[224]. +Dans Gambie, le Boudou et d'autres petits États, le gouvernement est +monarchique, mais l'exercice du pouvoir y est tempéré par les chefs des +tribus, sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre ni la paix[225]. + +[Note 223: V. f. II, p. 377 et 378.] + +[Note 224: _Beaver_, p. 328.] + +[Note 225: V. _Mango-Park_, p. 128.] + +Les laborieux Daccas qui occupent la pointe fertile du Cap-Verd, sont +organisés en république; quoique séparés par des sables arides du roi +de Damel, ils sont souvent en guerre avec lui. Quand le roi de Damel se +brouilla avec le gouvernement du Sénégal, dont il ne recevoit plus de +_coutumes_, et qu'il traita avec les Anglais, récemment établis à Gorée, +il leur proposa de l'aider à réduire ce peuple. Pour les stimuler, il +alléguoit que les Daccas n'étoient pas comme les autres Nègres soumis +à un chef, mais libres comme l'étoient les Français. Ce trait de +diplomatie africaine m'a été communiqué par Broussonnet. + +Voilà donc des peuples qui ont saisi les idées compliquées de +constitution, de gouvernement, de traités et d'alliances; s'ils n'ont +pas approfondi davantage ces notions politiques, c'est qu'il falloit +naître. + +Dans l'empire de Bornou, la monarchie, dit le voyageur Lucas, est +élective, ainsi que le gouvernement, de Kachmi. Quand le chef est +mort, on confie à trois anciens ou notables, le droit de choisir son +successeur parmi les enfans du décédé, sans égard à la primogéniture. +L'élu est conduit par les trois anciens devant le cadavre du défunt, +dont on prononce l'éloge ou la condamnation, suivant qu'il l'a mérité, +et l'on annonce au successeur qu'il sera heureux ou malheureux, selon le +bien ou le mal qu'il fera au peuple. Des usages semblables existent chez +les peuples voisins[226]. + +[Note 226: V. _Lucas_, t. I, p. 190 et suiv.] + +Ici se place naturellement l'anecdote suivante. Le commandant d'un +fort portugais, qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, ordonne les +préparatifs les plus somptueux, pour lui en imposer par le prestige +de l'opulence. L'envoyé arrive; il est introduit dans un salon +magnifiquement décoré; le commandant est assis sous un dais, on n'offre +pas même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait un signe, à l'instant +deux esclaves de sa suite se placent à genoux, et les mains à terre sur +le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton roi, lui dit le commandant, +est-il aussi puissant que celui du Portugal? Mon roi, répond le Nègre, a +cent serviteurs qui valent le roi de Portugal, mille comme toi, un comme +moi.... et il part[227]. + +[Note 227: Anecdote racontée par _Bernardin-Saint-Pierre._ L'auteur +des _Anecdotes africaines_ rapporte la même chose Zingha; il ajoute que +quand elle se leva, l'esclave étant restée dans la même posture, on le +lui fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied jamais +deux fois sur le même siège; il reste à la maison dans laquelle elle l'a +occupé.] + +Sans doute la civilisation est presque nulle dans plusieurs de ces États +nègres, où l'on ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; où +quand il a dîné, un héraut annonce qu'alors les autres potentats du +monde peuvent dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, ce roi de +Kakongo qui, réunissant tous let pouvoirs, juge toutes les causes, avale +une coupe de vin de palmier à chaque sentence qu'il prononce, sans quoi +elle seroit illégale, et termine quelquefois cinquante procès dans +une séance[228]. Mais ils furent aussi barbares les ancêtres des Blancs +civilisés; comparez la Russie du quinzième siècle, et celle du +dix-neuvième. + +[Note 228: _V_. Hist. de Loango, etc.] + +On vient d'établie que dans les régions africaines, il est des États où +l'art social a fait des progrès. De nouvelles preuves vont élever cette +vérité jusqu'à l'évidence. + +Les Foulahs, dont le royaume est d'environ soixante myriamètres de +longueur, sur trente-neuf de largeur, ont des villes assez populeuses. +Temboo, la capitale, a sept mille habitans; l'Islamisme, en y répandant +ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart concernant la religion +et la jurisprudence. Temboo, Laby, et presque toutes les villes des +Foulahs, et de l'empire de Bornou, ont des écoles[229]. les Nègres, au +rapport de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils ont des avocats +pour défendre les esclaves traduits devant des tribunaux[230], car la +domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage y est très-doux. Ce +voyageur trouva de la magnificence au sein de l'Afrique, à Ségo, ville +de trente mille ames, quoiqu'inférieure en tout à Jenne, à Tombuctoo et +à Houssa. + +[Note 229: V. _Lucas et Ledyard,_ t. I, p. 190 et suiv. _V._ Substance +of the report, p. 136.] + +[Note 230: V. _Mungo-Park, p. 13 et p. 37.] + +Aux nations africaines, dont on vient de parler, doivent être joints +les Boushouanas, visité par Barrow, qui vante l'excellence de leur +caractère, la douceur de leurs moeurs, et le bonheur dont ils jouissent. +Ils ont aussi franchi les bornes qui séparent le sauvage de l'homme +civilisé, et leur perfectionnement moral est tel, que des missionnaires +chrétiens pourroient exercer utilement leur zèle dans ce pays. Likakou, +leur capitale, ville de dix à quinze mille ames, est située à cent +vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement est patriarchal, le chef +a droit de désigner son successeur; mais en tout il agit d'après les +voeux du peuple, que lui transmet son conseil composé de vieillards; car +chez les Boushouanas la vieillesse et l'autorité sont encore comme chez +les anciens peuples, des expressions synonymes[231]. Il est affligeant +que des contre-temps, dont Barrow donne le détail, l'ayent empêché +d'aller chez les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus avancés dans +la civilisation, qui n'ont aucune idée de l'esclavage, et chez lesquels +on trouve de grandes villes, où divers arts sont florissans [232]. +J'oubliois de dire, d'après Golberry, qu'en Afrique on ne voit pas un +seul mendiant, excepté les aveugles, qui vont réciter des passages du +Coran, ou chanter des couplets[233]. + +[Note 231: _V_. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 et suiv.] + +[Note 232: _Ibid._, p. 319 et suiv.] + +[Note 233: _V_. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.] + +Des colons reprochent aux Nègres marrons, si improprement appelés +rebelles, soit de Surinam, soit de la montagne bleue à la Jamaïque, +de n'avoir pas organisé un État qui, en restreignant la liberté +individuelle, assureroit la liberté sociale. Tout ce qu'on vient de lire +est une réponse anticipée à cette objection. Se pourroit il que les arts +de la paix fussent cultivés par une troupe fugitive, toujours cachée +dans les forêts et les marais, toujours occupée à se nourrir et à se +défendre contre ses oppresseurs, qui sont les véritables révoltés?... +oui, révoltés contre tous les sentimens de la justice et de la nature. + +On objectera peut-être encore que les Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à +présent, asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, et qu'ils +se déchirent de leurs propres mains. Mais dans le cours orageux de notre +révolution, sacrée dans ses principes, calomniée par ceux dont les +efforts sont parvenus à la dénaturer dans sa marche et ses résultats, +n'a t-on pas vu tous les genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant +l'expression d'un député, mis la nation en coupe réglée, et allumé un +volcan qui a dévoré plusieurs générations? La main de l'étranger a +souvent agité parmi nous les tisons de la discorde; c'est un fait qui +n'est pas problématique. En 1807, un écrivain anglais maudissoit encore +la perversité rafinée, par laquelle les gouvernemens européens ont, +dit-il, vicié et _infernalisé_ l'esprit de cette révolution française, +dont le but étoit louable, mais qu'ils ont envisagée comme Satan +envisageoit le paradis[234]. Qui peut douter que des mains étrangères +n'en ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille Nègres et Mulâtres +se joignirent autrefois aux Caraïbes, concentrés dans les îles de +Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes noirs, sont robustes et +fiers de leur indépendance[235]; toutes les données acquises sur leur +compte par des hommes qui les ont fréquentés, portent à croire que leur +état social se perfectionneroit rapidement, s'ils ne redoutoient avec +raison la rapacité de l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix les +fruits de leurs champs qu'ils auroient cultivés sans trouble. Depuis un +siècle, ils luttent sans relâche contre les élémens et les tyrans. + +[Note 234: _V._ Le Critical Review, avril 1807, p. 369.] + +[Note 235: _V._ De l'influence de la découverte de l'Amérique sur le +bonheur du genre humain, par _Le Gentil_, in-8°, Paris 1788, p. 74 et +suiv.] + +La province de Fernanbouc, dans l'Amérique méridionale, a vu un corps +politique formé par des Nègres, que Malte-Brun appelle encore _rebelles, +révoltés_, dans un Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et +Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre Portugais, et qui est inséré dans +sa Traduction de Barrow[236]. + +[Note 236: Gaspari Barlaei, _rerum per Octennium in Brasilia gestarum +historia, in-fol._, 1647, Amsterdam, p. 243, etc. Rocha pitta, America +portugueza, l. VIII. Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.] + +Entre les années 1620 et 1630, des Nègres fugitifs, unis à quelques +Brasiliens, avoient formé deux États libres, le grand et le petit +Palmarès, ainsi nommés de la quantité de palmiers qu'ils avoient +plantés. Le grand Palmarès fut presqu'entièrement détruit par les +Hollandais en 1644. L'historien portugais, qui paroît avoir ignoré, dit +Malte-Brun, l'ancienne origine de ces peuplades, prend leur restauration +en 1650, pour leur commencement réel. + +A la fin de la guerre avec les Hollandais, les esclaves du voisinage de +Fernanbouc, accoutumés aux souffrances et aux combats, résolurent de +former un établissement qui assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux, +en devinrent les fondateurs, et bientôt leur troupe se grossit par une +multitude d'autres Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de femmes, ils +exécutèrent, sur une vaste étendue de pays, un enlèvement pareil à celui +des Sabines. Devenus formidables à tout le voisinage, les Palmaresiens +adoptèrent une forme de culte qui étoit, si on peut le dire, une +parodie du christianisme; ils créèrent une constitution, des loix, des +tribunaux, choisirent un chef nommé _Zombi_, c'est-à-dire, _puissant_, +dont la dignité étoit à vie, mais élective; ils fortifièrent leurs +villages placés sur des éminences, et spécialement leur capitale, dont +la population étoit de vingt mille ames; ils élevoient des animaux +domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus décrit leurs jardins, +leur culture de cannes à sucre, de patates, de manioc, de millet, dont +la récolte étoit signalée par des fêtes et des chants joyeux. Près de +cinquante ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; mais en +1696, les Portugais combinèrent une expédition pour surprendre les +Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi ou chef à leur tête, firent des +prodiges de valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, les uns +se donnèrent la mort pour ne pas survivre à la perte de leur liberté; +les autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent vendus et dispersés: +ainsi s'éteignit une république qui pouvoit révolutionner le nouveau +Monde, et qui étoit digne d'un meilleur sort. + +A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité détruisit la colonie de +Palmarès. A la fin du dix-huitième, la justice et la bienveillance ont +créé celle de Sierra-Leone, dont on va parler. + +Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en principe, que le travail d'un +homme libre coûte moins cher, et produit plus que celui d'un esclave. +Smith et Dupont de Nemours, développèrent cette idée par des calculs +détaillés, l'un dans ses _Recherches sur la richesse des nations;_ +l'autre, dans le sixième volume des _Ephémérides du citoyen_, publié en +1771. Il y consigna, le premier, le projet de remplacer la traite, et de +porter la civilisation au sein de l'Afrique, en formant sur les côtes +des établissemens de Nègres libres, pour y cultiver les denrées +coloniales. + +Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite par Demanet, Golberry, +Postleth-Wright qui, dans les deux éditions de son Dictionnaire de +commerce, s'est montré successivement l'antagoniste et l'apologiste des +Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, ayant eu le malheur de faire la +traite, en demande pardon à Dieu et au genre humain; Pelletan, qui +regarde cette colonisation comme le moyen assuré de changer la face de +ces contrées désolées; Wadstrom qui a publié le résultat de son voyage +en Afrique avec Sparrman. + +Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de l'exécuter à Aquapin, sur les +rives de la Volta; et dans ses lettres, il fait un tableau touchant des +moeurs de ses colons nègres. Il a eu des successeurs dans la direction +de cet établissement, dont j'ignore la situation actuelle. + +En 1792, les Anglais voulurent former une colonie libre à Bulam. Cette +tentative échoua comme celle de Cayenne avoit échoué en 1763, et par les +mêmes causes, plan vicieux, mauvaise exécution, imprévoyance. Beaver, +qui a publié en très-grand détail la relation de l'établissement +commencé à Bulam, prouve la possibilité de la réussite, il en +indique les moyens[237]. Par là même, son livre seroit une réponse à +Barré-Saint-Venant, qui révoque en doute cette possibilité, si déjà +celui-ci n'étoit réfuté par l'existence de la colonie formée à +Sierra-Leone. + +[Note 237: _V._ African memoranda, etc., p. 402.] + +Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas désigné le lieu qu'ils +croyoient propre à réaliser ce projet. Le docteur Smeathman choisit, +entre les huitième et neuvième degrés de latitude nord, Sierra-Leone, +dont le sol est fertile et le climat tempéré. L'on obtint de deux petits +rois voisins un territoire assez considérable. Grandville-Sharp se +concerta avec le comité de Londres pour le soulagement des _pauvres +Noirs_, alors présidé par le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux +coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui après un séjour de quatre ans en +Afrique, revenu en Europe pour prendre les mesures relatives à son plan +de colonies libres, mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa conduite +fut un modèle de vertus-pratiques, et on lui doit cette maxime, qui vaut +bien un gros livre: «Si chacun étoit persuadé qu'on trouve son bonheur +en travaillant à celui des autres, bientôt le genre humain seroit +heureux». + +2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter d'Amérique en Afrique +des Nègres émancipés. + +3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, minéralogiste, l'un et l'autre +Suédois; le dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement en +Europe. + +4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya à ses frais un bâtiment de +cent quatre-vingt tonneaux au secours de Sierra-Leone; précédemment +il avoit publié son plan de constitution et de législation pour les +colonies[238]. A ces noms respectables, il faut joindre Willeberforce, +Clarckson; et d'autres hommes qui ont concouru à cette entreprise, par +leur argent, leurs écrits, leurs conseils; ce sont les mêmes dont le +zèle éclairé et l'imperturbable persévérance ont enfin obtenu le bill +qui abolit la traite. + +[Note 238: A short sketch of temporary regulation for the intended +settlement on the green coast of Africa, etc.] + +La législature y ajoutera sans doute des mesures d'exécution dont +la nécessité est démontrée par Willeberforce, dans sa lettre à ses +commettans de l'Yorkshire[239]. Cette abolition rappelera à jamais le +trait le plus honorable de sa vie publique. Il seroit digne de lui de +tourner actuellement ses regards vers cette île martyrisée depuis des +siècles; vers cette Irlande où quatre millions d'individus sont frappés +de l'exhérédation politique, calomniés et persécutés comme catholiques, +par le gouvernement d'une nation qui a tant vanté la liberté et la +tolérance. Si, malgré les orages politiques qui dans les deux Mondes +élèvent des barrières entre les peuples, cet ouvrage arrive sous les +yeux des honorables défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres +contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront avec intérêt que j'eus +avec eux des liaisons dont le souvenir m'est cher. Thomas Clarkson +et Joël Barlow y liront, que par de là les mers ils ont un ami aussi +invariable dans ses affections que dans ses principes; mais revenons à +Sierra-Leone. + +[Note 239: _V._ A Letter on the abolition of the slave trade, +addressed to the freeholders and others habitans of Yorkshire, by _W. +Wilberforce,_ in-8°, London 1807.] + +Un des articles constitutifs de cet établissement en exclut les +Européens, dont en général on redoute l'influence corruptrice, et n'y +admet que les agens de la compagnie. La première embarcation, en +1786, étoit composée de quelques Blancs nécessaires à la direction de +l'établissement, et de quatre cents Nègres. Cette tentative eut très-peu +de succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre fondée sur de +meilleurs principes, et qui fut incorporée par un acte du Parlement, en +1791. L'année suivante on y transporta onze cent trente-un Noirs de la +nouvelle Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, avoient combattu +pour l'Angleterre. Plusieurs d'entre eux étoient de Sierra-Leone; ils +revirent avec attendrissement la terre natale d'où ils avoient été +arrachés dans leur enfance; et comme les peuplades voisines venoient +quelquefois visiter la colonie naissante, une mère très-âgée reconnut +son fils, et se précipita dans ses bras en fondant en larmes; bientôt +des indigènes de cette côte se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de +la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci sont bons canonniers; mais +ce qui vaut mieux, tous montrent de l'activité, de l'intelligence pour +les occupations agronomiques et industrielles. Le chef-lieu _Free-Town_ +ou _Ville-Libre_, avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues et quatre +cents maisons, ayant chacune un jardin. Non loin de là s'élève +_Grandville-Town_, du nom de l'estimable philantrope Grand ville-Sharp. + +Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs écoles environ trois cents élèves, +dont quarante natifs, doués presque tous d'une conception facile; on +leur enseigne l'art de lire, d'écrire, de compter; de plus aux filles +les ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie et un peu de +géométrie. + +La plupart des Nègres venus d'Amérique étant méthodistes ou baptistes, +ils ont des _meeting-houses_ ou lieux d'assemblées, pour leur culte, +et cinq ou six prédicateurs noirs, dont la surveillance a contribué +puissamment au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent avec +fermeté, douceur et justice les fonctions civiles, entre autres celles +du _jury_, car on l'a établi dans cette colonie: ils se montrent même +très-chatouilleux sur leurs droits. Le gouverneur ayant infligé de sa +propre autorité quelques punitions, les condamnés déclarèrent qu'ils +vouloient être jugés par leurs pairs, après le _verdict_. En général, +ils sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons pères, donnent des +preuves multipliées de sentimens honnêtes; et malgré les événemens +désastreux de la guerre[240], et des élémens qui ont ravagé cette +colonie, on y goûte presque tous les avantages de l'état social. Ces +faits sont extraits des rapports que publie annuellement la compagnie de +Sierra-Leone[241], et dont la collection m'a été remise par le célèbre +Willeberforce. En octobre de l'an 1800, la colonie s'accrut par un envoi +de Marrons de la Jamaïque, qu'on y déporta contre la foi du traité +qu'ils avoient conclu avec le général Walpole, et malgré ses +réclamations[242]. + +[Note 240: En 1794, une escadrille française, occupée à détruire les +établissemens anglais sur la côte occidentale d'Afrique, détruisit, +en partie, la colonie de Sierra-Leone. Ce fait a été un titre +d'inculpations graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où, +après avoir compulsé les registres du commandant de l'escadrille, j'ai +prouvé que son attaque dirigée contre Sierra-Leone, étoit le fruit d'une +erreur. Il croyoit que c'étoit une entreprise purement mercantile, et +non un établissement philanthropique. Ce mémoire a été publié dans la +Décade philosophique, n° 67, et ensuite imprimé séparément. La colonie +de Sierra-Leone, ruinée une seconde fois pendant la guerre, a lutté +contre ses malheurs, et s'est rétablie.] + +[Note 241: _V._ Substance of the report, delivered by the court of +direction of Sierra-Leone company, etc.; et particulièrement celui de +l'an 1794, p. 55 et suiv.] + +[Note 242: V. _Dallas_, t. II, p. 78, etc.] + +Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, les pays où l'on doit +trouver le moins d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur +excessive porte à l'indolence, où les besoins physiques, très-restreints +par cette température, trouvent facilement à se satisfaire par +l'abondance des denrées consommables. Il semble encore que, d'après ces +causes, la servitude doit s'attacher aux climats brûlans, et que la +liberté, soit politique, soit civile, doit rencontrer plus d'obstacles +entre les tropiques que dans les latitudes plus élevées. Mais qui +pourroit ne pas rire de la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant (que +d'ailleurs j'estime) assure que les Nègres, incapables de faire un seul +pas vers la civilisation, seront «dans vingt mille siècles ce qu'ils +étoient il y a vingt mille siècles; la honte, dit-il, et le malheur de +l'espèce humaine[243]». Tant de faits accumulés réfutent surabondamment +ce planteur si instruit de ce qu'étoient les Nègres avant leur +existence, et qui nous révèle prophétiquement ce qu'ils seront dans +vingt mille siècles. Il y a long-temps que les indigènes d'Afrique et +d'Amérique se seroient élevés à la civilisation la plus développée, si +l'on eût employé à cette bonne oeuvre la centième partie d'efforts, +d'argent et de temps qu'on a consumés à tourmenter, à égorger plusieurs +millions de ces malheureux, dont le sang crie vengeance contre l'Europe. + +[Note 243: V. _Barré-Saint-Venant_, p. 119.] + + + +CHAPITRE VII. + +_Littérature des Nègres._ + +Willeberforce, de concert avec les membres de la société qui s'occupe +de l'éducation des Africains, a fondé pour eux une espèce de collège à +Clapham, distant de Londres d'environ deux myriamètres. Les premiers +qu'on y a placés sont vingt-un enfans envoyés par le gouverneur de +Sierra-Leone. J'ai visité cet établissement en 1802, pour m'assurer, +par moi-même, du progrès des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les +Européens il n'existoit de différence que celle de la couleur. La même +observation a été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, où +Coesnon, ancien professeur de l'Université, avoit réuni un nombre +d'enfans nègres. Plusieurs membres de l'Institut national qui ont, comme +moi, examiné et suivi les élèves dans les détails habituels de la vie, +dans les cours particuliers, dans les exercices publics, confirmeront +mon témoignage. 2°. Elle a été faite à l'école des Nègres de +Philadelphie, par un homme calomnié avec acharnement, puis assassiné +judiciairement, Brissot[244], citoyen d'une probité rigide, qui est mort +pauvre comme il avoit vécu. 3°. Elle a été faite à Boston, par le consul +français Giraud, sur une école de quatre cents Noirs qui sont élevés +séparément. La loi autorise leur mélange avec les petits Blancs; mais +ceux-ci les tourmentoient par suite d'une prévention héréditaire qui +n'est point encore totalement effacée, et qui, à partir des principes de +la droite raison, n'est flétrissante que pour les Blancs, flétrissante +surtout pour les loges de francs-maçons de cette ville; elles +fraternisent entre elles, mais elles n'ont jamais visité la loge +africaine. Une seule fois, elle a été placée sur la même ligne, +lorsqu'au service funèbre pour Washington, elle fit partie du cortège. + +[Note 244: _V._ ses Voyages, t. II, p. 2.] + +Dans la foule des auteurs qui reconnoissent chez les Nègres les facultés +intellectuelles, aussi susceptibles de développement que chez les +Blancs, j'avois oublié de citer Ramsay[245], Hawker[246], Beckford[247]; +il prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard les Noirs ont la +supériorité[248]; et l'ancien consul américain Skipwith est du même avis. + +[Note 245: _V._ Objections to the abolition of the slave trade with +answers, etc, by _Ramsay_, in-8°, London 1778.] + +[Note 246: Sermon, in-4°, 1789.] + +[Note 247: _V._ Remarks upon the situation of the Negroes in Jamaica, +in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.] + +[Note 248: _V._ Observations on the slave trade, in-8°, London 1789.] + +Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures et de Nègres que de Blancs, +et ces Noirs, disoit-il, sont pires que des brutes[249]. Les choses ont +bien changé; le savant secrétaire de l'académie de Portugal, Correa +de Serra, cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs +et professeurs qui, à Lisbonne, à Riojaneiro, et dans les autres +possessions portugaises, se sont signalés par leurs talens. En 1717, le +Nègre don Juan Latino enseignoit à Séville la langue latine; il vécut +cent dix-sept ans[250]. La brutalité de ces Africains dont parle +Clenard, n'étoit que le résultat de l'oppression et de la misère: +lui-même reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, dit-il, la +littérature à mes esclaves nègres; j'en ferai un jour des affranchis, et +j'aurai mon _Diphilus_ comme Crassus, mon _Tyron_ comme Ciceron; ils +écrivent déjà fort bien, et commencent à entendre le latin; le plus +habile me fait la lecture à table[251]». + +[Note 249: _V._ Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, p. 39.] + +[Note 250: Fait communiqué par _de Lasteyrie_.] + +[Note 251: _Ibid._, p. 88.] + +Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé long-temps, le premier en +Abyssinie, les autres en Guinée, trouvent aux Nègres un esprit vif et +pénétrant, un jugement sain, du goût, de la délicatesse[252]. Divers +écrivains ont recueilli des reparties brillantes, des réponses +vraiment philosophiques de Noirs. Telle est la suivante, rapportée +par Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que son maître réveilloit, en +disant: _N'entends-tu pas maître qui appelle?_ le pauvre Nègre ouvre les +yeux et les referme aussitôt, en disant: _Sommeil n'a pas de maître_. + +[Note 252: V. _Durand_, p. 58. _Demanet_, Histoire de l'Afrique +française, t. II, p. 3. Relation historique de l'Abyssinie, par _Lobo_, +in-4°, Paris 1728, p. 680.] + +Quant à leur intelligence pour les affaires, elle est bien connue dans +le Levant. Tel étoit Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le fit +gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, ses vertus domestiques +ont été célébrés par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le père m'a dit +avoir vu dans divers ports du golfe Persique, des Nègres à la tête de +grandes maisons de commerce, recevant des envois, expédiant des bâtimens +sur toutes les côtes de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, et amené +en France un jeune Nègre de l'intérieur de l'Afrique, enlevé à un âge où +déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions géographiques sur le +pays qui l'avoit vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, et +se proposoit, après son éducation finie, de le renvoyer dans son pays +natal, comme voyageur, pour explorer des contrées peu connues; mais +Michaud étant allé mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, qui +l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. J'ignore si l'on a fait +droit aux réclamations de Michaud fils contre ce trait d'inhumanité. + +Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres arrivent aux postes les plus +éminens; les écrivains s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou chef des +eunuques noirs de la Porte, en 1730, comme un homme d'une sagesse +profonde et d'une expérience consommée[253]. + +[Note 253: _V_. Observations sur la religion, les loix, les moeurs des +Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres 1769, p. 98.] + +Adanson, étonné de voir les Nègres du Sénégal lui nommer un grand nombre +d'étoiles, et raisonner pertinemment sur les astres, assure qu'avec de +bons instrumens ils deviendroient bons astronomes[254]. + +[Note 254: _V_. Voyage au Sénégal, p. 149.] + +Sur divers points de la côte il y a des Nègres sachant deux ou trois +langues, et faisant les fonctions d'interprètes[255]. En général ils ont +la conception rapide, et jouissent d'une mémoire surprenante. Villaut, +Barbot, et d'autres voyageurs en font la remarque[256]. Stedman a connu +un Nègre qui savoit le Coran par cour; on raconte la même chose de +Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan de Bunda, sur la Gambie. Salomon, +pris en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu dans le Maryland. Une +suite d'aventures extraordinaires, qu'on peut lire dans le _More-lak_, +le conduisirent en Angleterre, où son air de dignité, la douceur de son +caractère, et ses talens lui firent des amis, entre autres le chevalier +Hans-Sloane, pour lequel il traduisit divers manuscrits arabes. Après +avoir été accueilli avec distinction à la cour de Saint-James, la +compagnie d'Afrique, qui s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en +1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: Depuis soixante ans +tu es le premier que j'aye vu revenir des îles américaines. Salomon +écrivit à ses amis d'Europe et du nouveau Monde, des lettres qui furent +traduites et lues avec intérêt. Son père étant mort, il lui succéda, et +se fit aimer dans ses États[257]. + +[Note 255: V. Clarckson, p. 125.] + +[Note 256: V. _Prevot_, t, IV, p. 198.] + +[Note 257: _V_. le More-lack (par _le Cointe-Marsillac_), in-8°, Paris +1789, c. XV.] + + +Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre pour faire ses études, +avoit embrassé avec un succès éclatant divers genres de sciences, et +appris l'hébreu pour lire la Bible en original. Ce jeune homme, qui +donnoit de grandes espérances, mourut peu de temps après son retour en +Afrique. + +Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu des Nègres, leur attribue l'art +mimique à tel point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec nos +Roscius modernes. + +Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. Poivre fut souvent +étonné par le talent des Madecasses, en ce genre, et Rochon a cru devoir +insérer dans son voyage de Madagascar, le discours d'un de leurs chefs, +qu'on peut lire avec plaisir, même après celui de Logan[258]. + +[Note 258: _V_. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, par +_Rochon_, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 et suiv.] + +Stedman, qui les croit capables de grands progrès, et qui leur accorde +spécialement le génie poétique et musical, énumère leurs instrumens à +corde et à bouche au nombre de dix-huit[259]; et cependant on ne voit +pas dans sa liste leur fameux balafou[260], formé d'une vingtaine de +tuyaux de bois dur qui vont en diminuant, et qui résonne comme un petit +orgue. + +[Note 259: V. _Stedman_, c. XXVI.] + +[Note 260: D'autres disent _balafat_ ou _balafo_, et le comparent à +une épinette.] + +Grainger décrit une sorte de guitare inventée par les Nègres, sur +laquelle ils jouent des airs qui respirent une mélancolie douce et +sentimentale[261]; c'est la musique des coeurs affligés. La passion +des Nègres pour le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; c'est +l'observation de Benjamin Rush, qui indique les maladies résultantes de +leur état de détresse et de malheur[262]. + +[Note 261: The sugar cane, a poem, in four books, by _James Grainger_, +in-4°, 1764.] + +[Note 262: _V_. American Museum, t. IV, p. 82.] + +Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres manquent les deux organes de +la musique et des mathématiques. Quand sur le premier article, je lui +objectois qu'un des caractères les plus saillans des Nègres est leur +goût invincible pour la musique, en convenant du fait, il m'opposoit +leur incapacité de perfectionner ce bel art. Mais l'énergie de ce +penchant n'est-elle pas un signe incontestable de talent? Il est +d'expérience que les hommes réussissent dans les études vers lesquelles +une propension décidée, une volonté forte les entraînent. Qui peut +présager à quel point les Nègres excelleront dans cette partie, quand +les connoissances de l'Europe entreront dans leur domaine? peut-être +auront-ils des Gluck et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné de +transporter, dans une pièce de circonstance, le _Camp de Grand-Pré,_ un +air des Nègres de Saint-Domingue. + +La France eut jadis ses Trouvères et ses Troubadours, comme l'Allemagne +ses _Min-Singer,_ et l'Écosse ses _Minstrells._ Les Nègres ont les +leurs, nommés _Griots,_ qui vont aussi chez les rois faire ce qu'on fait +dans toutes les cours, louer et mentir avec esprit. Leurs femmes, +les _Griotes,_ font à peu près le métier des _Almées_ en Égypte, des +_Bayadères_ dans l'Inde[263]. C'est un trait de conformité de plus avec +les femmes voyageuses des Troubadours. Mais ces _Trouvères,_ ces +_Min-Singer,_ ces _Minstrells_ furent les devanciers de Malherbe, +Corneille, Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, etc. Dans tout +pays le génie est l'étincelle recélée dans le sein du caillou; dès +qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse de jaillir. + +[Note 263: V. _Golberry,_ ibid.] + +Au seizième siècle, Louise Labbé, de Lyon, surnommée _la belle +Cordière,_ par allusion à l'état de son mari. + +Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé maître Adam, menuisier à +Nevers. + +Hubert Pott, simple journalier en Hollande; Beronicius, ramoneur de +cheminées dans le même pays, avoient présenté le phénomène du talent +poétique uni à des professions qui repoussent communément l'idée d'un +esprit cultivé; le goût le plus sévère les maintient au Parnasse, +quoiqu'il ne leur assigne pas les premières places. Le voyageur Pratt +proclame Hubert Pott le père de la poésie élégiaque en Hollande[264]; et +dans l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres de Beronicius, l'estampe +placée au frontispice représente Apollon couronnant de lauriers le poëte +ramoneur[265]. + +[Note 264: V. _Pratt,_ t. II, p. 208.] + +[Note 265: _Beronicius_ a fait des poésies latines; son poëme en deux +livres, intitulé: _Georgarchontomachia,_ ou Combat des paysans et des +grands, a été traduit en vers hollandais, et le tout a été réimprimé +in-8°, à Middelbourg, en 1766.] + +De nos jours, un domestique de Glats, en Silésie, s'est fait remarquer +par ses romans[266]. Bloomfield, valet de charrue, a publié des poésies +imprimées plusieurs fois, et dont une partie a été traduite dans notre +langue[267]. Greensted, servante à Maidstone, et une simple laitière de +Bristol, Anne Yearsley, se sont placées au rang des poëtes. Les malheurs +des Nègres ont été l'objet des chants de cette dernière, dont les +oeuvres ont eu quatre éditions. De même on a vu quelques-uns de ces +Africains, que l'iniquité voue au mépris, franchir tous les obstacles +que cette situation leur opposoit, et cultiver leur raison. Plusieurs +sont entrés comme écrivains dans la carrière littéraire. + +[Note 266: _V._ La Prusse littéraire, par _Denina,_ article Peyneman.] + +[Note 267: _V._ Contes et Chansons champêtres, par _Robert +Bloomfield,_ traduit par _de La Vaisse,_ in-8º, Paris 1802.] + +Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes sur la littérature des +Turcs[268], beaucoup de personnes qui doutoient s'ils en avoient +une, furent étonnées d'apprendre que Constantinople possède treize +bibliothèques publiques. La surprise sera-t-elle moindre à l'annonce +d'ouvrages composés par des Nègres et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je +pourrois nommer Castaing, qui a montré du talent poétique, ses pièces +ornent divers recueils; Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur du _Précis des +Gémissemens des Sang-mêlés_[269], Milscent, qui dans un de ses écrits +a pris le nom de Michel Mina, tous Mulâtres des Antilles; et Julien +Raymond, également Mulâtre, associé de la classe des sciences morales et +politiques de l'Institut, pour la section de législation. Sans avoir la +prétention de justifier en tout la conduite de Raymond, on peut louer +l'énergie avec laquelle il a défendu les hommes de couleur et Nègres +libres. Il a publié une foule d'opuscules, dont la collection importante +pour l'histoire de Saint-Domingue, peut servir d'antidote aux impostures +débitées par des colons[270]. + +[Note 268: Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista Toderini, 3 +vol. in-8°, Venezia 1787.] + +[Note 269: Par _P.M.C._ Sang-mêlé, in-8°, chez _Baudoin_.] + +[Note 270: _V_. surtout, la véritable origine des troubles de +Saint-Domingue, par _Raymond_.] + +J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, née dans une contrée charmante +de l'Afrique; elle y fut volée à douze ans, et vendue en Amérique. +Quoique pendant quarante ans j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes +travaux ne m'ont obtenu aucun soulagement; âgée de soixante-dix ans, je +n'ai pas encore joui des bienfaits de la création. Avec ma fille, je +traîne le reste de mes jours dans l'esclavage et la misère; pour elle et +pour moi, je demande enfin la liberté. Telle est la substance du mémoire +qu'elle adressa, en 1782, à la législature de Massachusetts. Les auteurs +de l'_American Museum_[271] ont recueilli cette pièce écrite sans art, +mais dictée par l'éloquence de la douleur, et par là même plus propre à +émouvoir les coeurs. + +[Note 271: _V_. t. I, p. 538.] + +J'aurois pu nommer encore César, Nègre de la Caroline du nord, auteur de +diverses pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues des chants +populaires, comme celles du valet de charrue Bloomfield. + +Les écrivains nègres sont en plus grand nombre que les Mulâtres, et +ils ont en général montré plus de zèle pour venger leur compatriotes +africains; on en verra des preuves dans les articles d'Amo, Othello, +Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. Mes recherches m'ont mis à +portée de faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns n'ont pas +écrit, mais à qui la supériorité de leurs talens et l'étendue de leurs +connoissances ont acquis de la renommée; dans le nombre on trouvera +seulement un ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie +impériale, qui a donné au Caire une édition de Loqman[272], croit que ce +fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; conséquemment, dit-il, un +de ces Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, tirés de l'intérieur +de l'Afrique; que, vendu à des hébreux, il gardoit des troupeaux en +Palestine. L'éditeur présume que Ésope, _Aisopos_, qui n'est guère +qu'une altération du mot _Aithiops_, Éthiopien, pourroit être le même +que Loqman[273]; cette conjecture est trop vague. Parmi ces fables qu'on +lui attribue, la dix-septième et la vingt-troisième concernent des +Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un Problème. + +[Note 272: _V._ Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.] + +[Note 273: _V._ La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.] + +En partant de la même hypothèse, on pourroit joindre à Loqman tous les +Éthiopiens distingués dont l'histoire a conservé les noms, et surtout +cet abbé Grégoire qui, venu en Europe vers le milieu du dix-septième +siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli à la cour de +Gotha, et périt dans un naufrage, en voulant retourner dans sa patrie. +Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, la Croze et Ludolphe[274]; +ce dernier acquittoit la dette de la reconnoissance envers un homme qui +lui avoit été très-utile pour apprendre la langue et l'histoire +d'Éthiopie. Dans son _Commentaire_ sur cette histoire, Ludolphe a inséré +le portrait de l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, c'est vraiment +la figure d'un Nègre[275]. Tel étoit aussi le peintre Higiemond, sur +lequel on va lire une notice. + +[Note 274: V. _Salutaris lux Evangelii,_ etc., par Fabricius, p. 176 +et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, par _la Croze,_ in-8°, +la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, _Historia aethiopica, in-fol., +Francofurti ad Moenum 1681.] + +[Note 275: _V._ J. Ludolfi, _ad suam Historiam commentarius, in-fol., +Francof. ad Moen._ 1691, proemium_ 13.] + +Sonnerat assure que les peintres indiens n'entendent pas la perspective +ni le clair obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à leurs ouvrages. +Cependant Higiemond ou Higiemondo, nommé communement le Nègre, étoit +reconnu pour un habile artiste qui, dans ses compositions, mettoit moins +d'art que de naturel. C'est le jugement qu'en porte Joachim de Sandrart, +dans son _Academia nobilissimoe artis pictoriae[276]. Il l'appelle +très-célèbre (_clarissimus_), et se félicite d'avoir de lui quelques +bons tableaux, mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a +vécu. L'épithète _nigrum_, dans le texte latin de Sandrart, seroit +insuffisante pour prouver que Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs +en Europe se nomment _Le Noir._ Les doutes s'évanouissent en voyant la +figure de Higiemond, gravée, en 1693, par Kilian, et insérée dans les +deux ouvrages de Sandrart; le premier, celui qu'on vient de citer[277]; +le second, son traité allemand, sous le titre italien, d'_Academia +Tedesca delle architectura, scultura, pittura[278]. + +[Note 276: _V._ in-fol., _Norimbergae_ 1683, c. xv, p. 34.] + +[Note 277: _Ibid._ p. 180.] + +[Note 278: 3 vol. in-fol. _Norimbergae. V._ la seconde partie qui, +dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale de Paris, est reliée +comme première; et la nouvelle édition faite également à Nuremberg, en +1774, t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.] + +Le savant de Murr révoque en doute l'existence de Higiemond. Ce nom, +dit-il, est étranger aux langues d'Afrique, comme à celles de la Chine, +et ce dernier pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres chinois les +plus fameux, le P. du Halde cite Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans +parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté d'un passage de Pline le +naturaliste: _Apparet multo vetustiora, picturæ principia esse, eosque +qui monochromata finxerint (quorum aetas non traditur) aliquanto ante +fuisse Higiemonem, Diniam, Charmodam, etc.[279] Divers manuscrits +portent Hygienontem, et Sandrart lui-même compte un Hygiaenon parmi les +premiers peintres de portrait. De Murr en conclut que Sandrart, alors en +Hollande, a été trompé par quelque brocanteur qui, en lui vendant des +peintures chinoises, aura jugé à propos d'attribuer les meilleures à un +nommé Higiemond[280]. + +[Note 279: _Pline_, l. xxxv, c. viii, §34.] + +[Note 280: Lettre de M. _de Murr_, etc., Nuremberg, 2 juin 1808.] + +Je rends grâces au savant de Nuremberg, pour ses observations; mais ce +qu'il allègue est-il autre chose qu'une conjecture? Dans le peu que +l'on connoît des idiomes nègres, je ne vois rien, absolument rien qui +repousse la dénomination de Higiemond. Un marchand de tableaux aura +donné sans raison la qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit pas, +et dont le nom presque identique à celui d'un peintre ancien, forme une +coïncidence comme tant d'autres. Cette explication est aussi plausible +que la supposition d'un brocanteur assez familiarisé avec les auteurs +anciens, pour emprunter de Pline le nom d'Higiemond, tandis qu'il +pouvoit tout aussi facilement en forger un autre. + +Le talent n'est exclusivement attaché à aucun pays, à aucune variété +d'hommes. On a vu ici, en 1805, le premier peintre de la cour de Bade, +qui est un Calmouk, nommé Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers +anglais, dont l'objet est de célébrer le talent d'un peintre nègre des +États-Unis[281]. C'est ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à Rome la +peinture étoit un art interdit aux esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline +l'ancien, on n'en connoît point qui se soient distingués dans ce genre, +ni dans la toreutique[282]. + +[Note 281: _V._ Poems on various subjects, etc., by _Phillis +Wheatley_, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.] + +[Note 282: V. _Pline_, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires de l'Académie +des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.] + + + + + +CHAPITRE VIII. + +_Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs_ talens _et +leurs_ ouvrages. _Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham, +Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho, +Phillis-Wheatley._ + +ANNIBAL. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion +de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation fut +cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général +et directeur du génie; il fut décoré du cordon rouge de l'ordre de +Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la +Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils +mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784, +lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: c'est lui qui, +sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença +l'établissement du port et de la forteresse de Cherson, près +l'embouchure du Dnieper. + +AMO (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam, +en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[283] +qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya faire ses +études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la +première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il +soutint une thèse, et publia une dissertation de _jure Maurorum_[284]. + +[Note 283: C'est le même prince qui publia les raisons d'après +lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, dans un court +mais excellent ouvrage, intitulé en anglais: _Fifty reasons or motives +why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all +the sects, etc.,_ in-l2, London 1798.] + +[Note 284: beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de +la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication, +et la plupart de celles qui concornent Amo, à Blumenbach.] + +Amo était versé dans l'astronomie et parloit le latin, le grec, +l'hébreu, le français, le hollandais et l'allemand. + +Il se distingua tellement par ses bonnes moeurs et ses talens, que le +recteur et le conseil de l'Université de Wittemberg, crurent devoir, en +1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation; ils +rappellent que Térence aussi étoit d'Afrique; que beaucoup de martyrs, +de docteurs, de pères de l'église, sont nés dans ce même pays où les +lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est +retombé dans la barbarie. + +Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître +fait éloge: dans un programme publié par le doyen de la faculté de +philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les +systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu'ils +ont de meilleur[285]. + +[Note 285: _Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque +selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est._] + +Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et +publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de +l'ame, et présentes au corps humain[286]. Dans une lettre que lui écrit +le président, il l'appelle _vir nobilissime et clarissime_; ainsi +l'Université de Wittemberg n'avoit pas, sur la différence de couleur, +les préjugés absurdes de tant d'hommes qui se prétendent éclairés. Le +président déclare n'avoir fait aucun changement à la Dissertation d'Amo, +parce qu'elle est bien faite. Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit +exercé à la méditation; il s'attache a établir les différences de +phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie; +une pierre existe, mais elle n'est pas vivante. + +[Note 286: _Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis +APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana +absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam +præside, etc., publice defendit autor_ Ant. Guil. Amo, _Guinea-afer +philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ._ A +la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de +félicitation du recteur, etc.] + +Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un +attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la +même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à +établir entre les opérations de l'esprit et celles des sens[287]. La +cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d'État[288]; +mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé +dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l'Europe qu'il avoit +habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim, +sur la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et +médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de +l'Académie de Flessingue, dont il étoit Membre. + +[Note 287: _Disputatia philosophica continens ideam distinctam carun +quoe competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam +consentiente amplissimorum philosophorum ordine praeside M_. Ant. Guil. +Amo, _Guinea-afer, defendit_ Joa. Theod. Mainer, _philos., et_ J.V. +Cultor, _in_-4º, 1734, _Wittenbergoe_.] + +[Note 288: _V_. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p. +453 et suiv.] + +Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, y menoit la vie d'un solitaire; +son père et sa soeur existaient encore, et son frère étoit esclave à +Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s'établit à Chamat, +dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[289]. + +[Note 289: _V_. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch +genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782, +t. IX, p. 19 et suiv.] + +J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d'autres +ouvrages, et à quelle époque il est mort. + +Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si +l'on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli +Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait voyagé que dans sa chambre, comme le +pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de boas +matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux +crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans +les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l'île de +_Negros_, l'une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette +population se soit mélangée de Chinois, d'Européens, d'Indiens, de +Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez +foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l'art au secours de +la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur +couleur pat l'emploi de différentes drogues[290]. + +[Note 290: _V._ Voyage autour du monde, traduit de l'italien de +_Gemelli Carreri_, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv.; p. 135 et +suiv. _V._ aussi l'Encyclopédie méthodique, article _Philippines_.] + +Entre les variétés qu'a produites le croisement des races, on distingue +spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur +et de langage avec les Malais; si cette observation s'applique à Bagay, +dont je vais parler, on pourroit douter s'il étoit absolument Nègre, ou +seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri +nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces +îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un cordelier[291]; un autre +vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette; un troisième a +été publié à Vienne, en 1803[292]. + +[Note 291: _Ibid._, p. l42, 143] + +[Note 292: Ueber die tagalische sprache von _Franz Carl Alters_, +in-8°, Vienne 1803.] + +En général on a peu de notions sur les Philippines; il semblé que le +gouvernement espagnol ait voulu dérober à l'Europe la connoissance de +cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière, +un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; mais du moins nous +en avons une carte tracée sur une grande dimension; cette carte estimée +et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été +gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[293]. C'est +ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette +carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour la +peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le +travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette +carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de +mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois +cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m'a communiqué +très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale. + +[Note 293: _V. Carta hydrographica y chorographica_ de las islas +Filipinas, etc., hecha por el _P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano +de 1734, esculpio _Nicolas de la Cruz-Bagay,_ Indio tagalo.] + + +LISLET-GEOFFROY, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au +génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. Le 23 +août 1786, il fut nommé correspondant de l'académie des sciences, il est +désigné comme tel dans la _Connoissance des temps_ pour l'année 1791, +publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit +régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois +des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et +mathématiques s'est fait un devoir de se rattacher comme correspondans +et associés, ceux de l'académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet +est-il le seul excepté? Seroit-ce à raison de sa couleur? Je repousse un +soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt +ans, loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux titres à +l'estime des savans. + +Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d'après les +observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et +les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an +5), par ordre du ministre de la marine, et m'a été donnée par Buache. +Une nouvelle édition, rectifiée d'après les dessins envoyés par +l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est la meilleure que l'on +connoisse de ces îles. + +Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que je n'ai pu trouver à Paris, +Lislet a inséré des Mémoires, entr'autres, la description du Pitrebot, +l'une des plus hautes montagnes de l'île[294]. + +[Note 294: Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué, +_Aubert du Petit-Thouars_, qui a résidé dix ans dans cette colonie.] + +L'institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera +sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit +dans ses archives. On y trouve la relation d'un voyage de Lislet à la +baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d'imprimer Malte-Brun +dans ses annales des voyages; elle est accompagnée d'une carte de cette +baie et de la côte. Lislet indique les objets d'échange à porter, les +ressources qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, dit-il, si, +au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des +esclaves, on encourageoit leur industrie par l'espérance d'un commerce +avantageux. Les notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses, +sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la +botanique, la physique, la géologie, l'astronomie; cependant jamais il +n'est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des +connoissances; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les +préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu'il eût fait plus, +si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l'atmosphère des savana, +il eût trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent si puissamment +stimuler la curiosité et féconder le génie. + +Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition du capitaine Baudin, que +Lislet ayant formé à l'Ile-de-France une société des sciences, quelques +Blancs ont refusé d'en être membres, uniquement parce qu'un Noir en +est le fondateur; par là même n'ont ils pas prouvé qu'ils en étoient +indignes? + +Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à +un médecin qui l'employa à préparer des drogues. Pendant la guerre +d'Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce +dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui +n'avoit pas été baptisé, a voulu l'être, et s'est agrégé à l'église +anglicane. Il parle avec grâce l'anglais, le français, l'espagnol. +En 1788, à l'âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus +distingué de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec lui sur la +médecine, dit le docteur Rush, je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois +pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies, +mais j'en ai plus appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre de moi». La +société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en +1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[295]. On +trouve dans la _Médecine domestique_ de Buchan[296], et la _Médecine du +voyageur_, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent +à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; mais un fait certain, +c'est qu'on le doit à un Nègre auquel l'assemblée générale de la +Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension, +viagère de cent livres sterlings[297]. Blumenbach, voyageant en Suisse, +vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus +habile du pays dans l'art des accouchemens. Il rappelle à cette +occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs +Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s'ajouter honorablement à +cette liste. + +[Note 295: P. 184.] + +[Note 296: _Buchan_. _V_. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III, +p. 518.] + +[Note 297: _V_. Médecine du voyageur, par _Duplanil_, 3 vol. in-8°, +Paris 1801, t. III, p. 272.] + + + +Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d'Alexandrie, +en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est fait admirer par sa +prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les +traits par lesquels on a mis son talent à l'épreuve, nous choisissons le +suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme +âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute +et demie. L'un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir +longuement chiffré, prétend que Fuller s'est trompé en plus. Non, lui +dit le Nègre, l'erreur est de votre côté, car vous avez oublié les +bissextiles; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur +Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[298], et ils +sont consignés dans le cinquième tome de l'_American Museum_[299], +imprimé il y a quelques années, Thomas Fuller avoit alors 70 ans. +Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son +habileté[300]. On a d'autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient +des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient +obligés de recourir aux règles de l'arithmétique[301]. + +[Note 298: _V._ Narrative of a five year's expedition against the +revolted negroes of Surinam, etc., by cap. _J.G. Stedman_, 2 vol. +in-4°, London 1796; _V._ t. II, c. XXVI. La traduction française de cet +ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à _Fuller_ a +oublié le mot _secondes_, ce qui rend la question absurde.] + +[Note 299: _V._ American Museum, t. V, p. 2.] + +[Note 300: _Brissot. V._ ses voyages, t. II, p. 2.] + +[Note 301: _V. Clarkson_, p. 125.] + +BANNAKER (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans +autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans +autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer, +s'est appliqué à l'astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et +1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels +sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des +mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers, +et d'autres calculs[302]. Bannaker a été affranchi. + +[Note 302: _Benjamin Bannaker's_, Almanack for 1794, containing the +motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes, +the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc., +in-8°, Philadelphia. + +_B. Bannaker's_, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack +for 1795, in-8°.] + +Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des +États-Unis[303], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu'il avoit +dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a +gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs; +il en conclut que leur défaut apparent de génie n'est du qu'à leur +condition dégradée en Afrique et en Amérique. + +[Note 303: Ce fait nous est révélé par _Fessenden_, dans son libelle +en 2 vol., intitulé: _Democracy unveiled or tyranny stripped of the +garb of patriotism_, by _Christopher Caustic_, 2 vol. in-8°, 3° edit., +New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à _Jefferson_ +d'un acte digne de tout éloge.] + +Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en +astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[304]. Il ne le nomme +pas. Si c'est Bannaker, c'est un témoignage de plus en sa faveur; si +c'est un autre, c'est un témoignage de plus en faveur des Nègres. + +[Note 304: _V._ A Topographical description etc., p. 212 et 213.] + +OTHELLO publia, en 1788, à Baltimore, un _Essai contre l'esclavage des +Nègres_. + +«Les puissances européennes auroient du s'unir, dit-il, pour abolir +ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en +Afrique; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les +barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de +féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer; +et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au rôle +de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes, +n'est-elle pas une ironie sacrilège? Osez parler de civilisation et +d'Evangile, c'est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir +ne produit en vous qu'une supériorité de brutalité, de barbarie; +la faiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre +inhumanité; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages +à la nature humaine et à la majesté divine.» + +«Quand l'Amérique s'est insurgée contre l'Angleterre, elle a déclaré que +tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine +contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes? Il faut bénir +les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres; mais il faut +exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d'enseigner à +lire aux esclaves. A qui donc s'adresseront ces malheureux? La loi les +néglige ou les frappe». + +Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d'enfans, +de parens et d'amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays +toujours cher à leur coeur, par le souvenir d'une famille et des +impressions locales; tellement cher, qu'un des articles de leur +superstitieuse crédulité, est d'imaginer qu'ils y retourneront après +leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale, +Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans +instruction, ils voient tous les maux s'accumuler sur leurs têtes; il +espère qu'enfin leurs cris s'élèveront au ciel[305], et que le ciel les +Exaucera. + +[Note 305: _V._ American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.] + +Très-peu d'ouvrages sont comparables à celui d'Othello, pour la force +des raisons et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent l'éloquence +et la raison, contre l'avarice et le crime? + + +CUGOANO (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d'Agimaque, +raconte lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec une vingtaine +d'autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en +agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s'ils +tentoient de s'échapper. + +«On les entassa avec d'autres, et bientôt, dit-il, je n'entendis plus +que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les +hurlements de mes compatriotes». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté +à la générosité du lord Hoth, qui l'amena en Angleterre. Il y étoit, +en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles. +Piatoli, auteur d'un traité italien, sur les _lieux et les dangers des +sépultures_, que Vieq-d'Azir traduisit en français à la demande de +d'Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut +particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ quarante ans, et marié à +une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain; il vante sa piété, +son caractère doux et modeste, ses moeurs intègres et ses talens. + +Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que +l'iniquité des Blancs déprave et calomnie. + +Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de +dire un éternel adieu à leur terre natale; les pères, les mères, +les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se +précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes, +s'embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout +ce qu'ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des +monstres, mais non des colons[306]. + +[Note 306: _V._ ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des +Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.] + +A la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour +avoir été le dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. Il avoit vu +casser les dents à d'autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre +[307]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours +de justice, il cite le suivant: Lorsque les capitaines Négriers manquent +de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de +jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente +promet moins de profit. + +[Note 307: _Ibid._, p. 184.] + +En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les +côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux +de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux +à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la +compagnie d'assurance le dédommageroit; dans le procès qu'a occasionné +ce crime, il disoit: «Les Nègres ne peuvent être considérés que comme +des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer +aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs.» + +Quelques-uns de ces malheureux s'étoient échappés des mains de ceux qui +les lioient, et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut sauvé par les +cordes que lui tendirent les matelots d'un autre vaisseau; le barbare +assassin de ces innocens, eut l'audace de le réclamer comme sa +propriété; les juges rejetèrent sa demande[308]. + +[Note 308: _Ibid._, p. 134 et suiv.] + +La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l'espèce +humaine, avoient employé les seules armes de la raison; une voix s'éleva +pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la +Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, leur détention dans +l'esclavage, sont des forfaits dignes de mort; et cette voix était celle +de Cugoano, qui publia en anglais ses _Réflexions sur la traite et +l'esclavage des Nègres_, dont nous avons une traduction française. + +Son ouvrage est peu méthodique; il y a des longueurs, parce que la +douleur est verbeuse; l'homme profondément affecté, craint toujours +de n'avoir pas assez dit, de n'être pas assez compris; on y trouve un +talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de +grands progrès. + +Après quelques observations sur les causes qui différencient les +complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique +du pays, le régime diététique, il demande: «s'il est plus criminel +d'être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir; si la +couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes +dont les vices sont l'ouvrage des colons, et que le régime de la +liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, +utile et juste; mais puisque les colons ne voient qu'à travers les +voiles de l'avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit +imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie. + +«Les Nègres n'ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs; s'ils +l'eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à +l'assassinat; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu'elles font +pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui doivent rester ces qualifications +odieuses? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des +cavernes de bandits et de meurtriers; or, voler des hommes, leur ravir +la liberté, c'est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui +se prétend civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les voleurs, on envoie +au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent +pas cette peine, c'est que les peuples et les gouvernemens sont +leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent +l'esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des +punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou tard l'injustice est fatale +à ses auteurs». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la +religion, est très-bien développée dans cet ouvrage; il prédit que le +courroux du ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite annuelle de +quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux +tiers de ce commerce. + +En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; mais en tout temps il y +eut aussi des scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais légitimé les +mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l'esclavage +ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, +est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui +n'enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans +leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le +Deuteronome dit même formellement: «Tu ne livreras pas à son maître +l'esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[309]». A +l'expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l'homme étoit +rendu de droit à la liberté; en un mot, la servitude chez les Hébreux +n'étoit qu'un vasselage temporaire. + +[Note 309: _Deuteronome_, XXIII, 15.] + +De l'Ancien Testament, l'auteur passe au Nouveau; il en discute les +faits, les principes, et l'on sent quelle supériorité donne à ses +argumens cette morale céleste, qui ordonne d'aimer le prochain comme +nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. «Je +voudrois, dit-il, en l'honneur du christianisme, que l'art odieux de +voler les hommes eût été connu des païens[310]»; il devoit dire: pour +l'honneur des chrétiens. La traite et l'esclavage des Nègres, est la +plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien; maïs cette iniquité +dont la religion gémit, ne l'inculpe pas plus que des prévarications des +juges n'inculpent la justice. + +[Note 310: La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour +l'action de voler des enfans, ait un terme propre, _kidnap_, verbe, et +ses dérivés.] + +«Le clergé, par son institution, est messager d'équité; il doit veiller +sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la +vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident +que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu'ils n'osent +la dire; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux». + +Il auroit pu ajouter que l'adulation et la lâcheté sont des vices sur +lesquels le clergé de ces derniers siècles n'instruit presque jamais, +et dont il a souvent donné l'exemple. On connoît la conduite et les +réponses de S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste; +d'autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de +successeurs? Quoique Bossuet fut, comme on l'a dit, non un prélat de +cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa +réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un +peu le courtisan, et pas assez l'évêque. + +Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des +chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes; pouvoit-il +croire que des enfans de l'Evangile fouleroient aux pieds la morale +consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins? il a eu trop +bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son coeur, est +pour eux une flétrissure de plus. + +CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept +ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand +négrier, qui en fit présent à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune +Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l'amena en +Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d'abord à la +peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses +premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui, +semblable à Mlle Schurman, s'occupoit beaucoup des langues, enseigna +au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l'hébreu, du +chaldéen. De La Haye il passa à l'Université de Leyde, trouva partout +des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d'habiles +professeurs, avec l'intention de retourner dans son pays pour y porter +la foi à ses compatriotes. Après avoir fait, ses cours pendant quatre +ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire +calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de +l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile à Harlem, débitoit, comme +bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les moeurs +idolâtres [311]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre +que m'adresse de Vos, ministre mennonite d'Amsterdam, auteur de bons +ouvrages contre l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que +Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé +par Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint +pas sa réputation; qu'à son retour en Europe, des bruits fâcheux se +répandirent sur l'immoralité de sa conduite: on assure même, dit-il, +qu'il n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. Si le premier +article est vrai, le second devient probable; comme tant d'autres il se +seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les infractions à la morale +évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés? De Vos lui-même +en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et +Blumenbach m'a écrit et répété que ses recherches ce lui avaient procuré +aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait +dans ses recueils sur les variétés de figures humaines. + +[Note 311: _V_. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.] + +Le premier ouvrage de noire Africain est une élégie en vers latins, sur +la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en +citer le commencement, en y joignant une traduction libre. + +ÉLÉGIE [312]. + +La mort inexorable lance ses traits sur l'Univers, personne n'échappe à +leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande +de déposer le sceptre; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et +leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; les trésors du riche +qu'elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie: sous sa +faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les +épis sous la main du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, elle +franchit le seuil de la demeure de manger. A L'aspect du cyprès +élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix +gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de +larmes le cercueil de son bien-aimé; sa désolation est celle de Noémi, +condamnée au veuvage par la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés +invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la +douleur s'exhale en ces termes: + +Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe à la terre ses rayons +propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur, +et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t'envie pas l'avantage de me +précéder dans le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours présent à +mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu'elle +fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t'appellent dans +ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les +liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l'asile +consacré par toi à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit en voyant +des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de +notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le +berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et +font retentir les airs de bêlemens plaintifs: ainsi retentissent nos +foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. A +ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie +qui déplore ta perte, en vers dignes d'un tel sujet. + +Il n'est plus ce mortel, l'honneur du clergé et de son épouse; ce mortel +également chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance. +Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé +sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle +rapidité s'est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus +suave éloquence! Que l'antiquité vante celle du vieux Nestor; Nestor +dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc. + + +[Note 312: ELEGIA. + + Invida mors totum vibrat sua tela per orbem: + Et gestit quemvis succubuisse sibi. + Illa, metus expers, penetrat conclavia regum: + Imperiique manu ponere sceptra iubet. + Non sinit illa diu partos spectare triumphos: + Linquere sed cogit, clara tropaea duces. + Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes, + Mendicique casam vindicat illa sibi. + Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura, + Instar aristarum, demetit illa simul. + Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta, + Limina Mangeri sollicitare domus. + + Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus, + Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit. + Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux, + Dum sua tundebat pectora sæpe manu. + Non aliter Naomi, cum te viduata marito, + Profudit lacrymas, Elimeleche, tua. + Sæpe sui manes civit gemebunda mariti, + Edidit et tales ore tremente sonos: + Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus, + Tractibus ut terræ lumina grata neget; + O decus immortale meum, mea sola voluptas! + Sic fugis ex oculis in mea damna meis. + Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura + + Transtulit ad lætas æthereasque domos, + Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti, + Sive dies veniat, sum memor usque tui. + Te thalamus noster raptum mihi funere poscit. + Quis renovet nobis foedera rupta dies? + En tua sacra deo sedes studiisque dicata, + Te propter, mæsti signa doloris habet. + Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno, + Dant lacrymas nostri pignora cara toti. + Dentibus ut misere fido pastore lupinis + Conscisso tenerae disjiciuntur oves, + Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum, + Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem: + + Sic querulis nostras implent ululatibus ædes, + Dum jacet in lecto corpus inane tuum. + Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti, + Funera quæ celebrat conveniente modo + Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat, + Delicium domini, gentis amorque piæ! + Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum; + Fonte meam possum quo relevare sitim! + Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ, + Cælesti dederat quo mihi melle frui. + Nestoris eloquium veteres jactate poetæ, + Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.] + +Pour son entrée à l'Université de Leyde, Capitein publia, sur la +vocation des Gentils[313], une dissertation latine divisée en trois +parties; il y établit, d'après l'Ecriture sainte, la certitude de +cette promesse, qui embrasse l'universalité des peuples, quoique la +manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer chez eux que d'une manière +successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de +Dieu, on favorise l'étude de leurs langues, et qu'on leur envoie des +missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s'en faisant +aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique. + +[Note 313: De vocatione Ethnicorum.] + +Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les +nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme +inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu +de distance des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi la noblesse de la +couleur, ne dédaignent pas de s'unir par le mariage avec des Négresses, +et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté. + +Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s'opposer à ce +que leurs Nègres fussent instruits d'une religion qui proclame l'égalité +des hommes sortis d'une souche commune, participant tous aux bienfaits +du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule +d'écrivains ont développé ces vérités consolantes: parmi ceux de nos +jours, il suffit de citer Robert-Robinson[314], Hayer, Roustan, Ryan +traduit en français par Boulard; Turgot, dans un discours magnifique que +m'a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La +tyrannie politique et l'esclavage sont des attentats contre l'Evangile. +La basse adulation d'un grand nombre d'évêques et de prêtres n'a pu +faire introduire d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion. + +[Note 314: Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, +a sermon preached at Cambridge, etc., by _Robert Robinson_, in-8°, +Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers +baptisé des enfans pour les sauver de l'esclavage.] + +Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent +sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l'apologiste d'une +mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de +la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une +dissertation politico-théologique pour soutenir que l'esclavage n'est +pas opposé à la liberté évangélique[315]. Cette assertion scandaleuse se +reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre, +nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la +justifier[316]. Sachons gré à Humphrey d'avoir attaché le nom de John +Beck au poteau de l'ignominie[317]. + +[Note 315: _Dissertatio politico-theologica de servitude libertati +christianae non contrria, quam sub praeside_ J. Van den Honert, +_publicae disquisitioni subjicit_ J.T.J Capitein, _afer, in 4°, Lugduni +Betavorum_, 1742.] + +[Note 316: The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the +infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and +christian scripture, by _John Beck,_ etc] + +[Note 317: A Valecdictory discurse delivered before the _Cincinnati_ +of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the +society, by _D. Humphrey_, in-8°, Boston 1804.] + +Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et +particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul: _Vous avez été +rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[318]. Il suppose (je ne +dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens +avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou +descendre dans l'arène contre les bêtes féroces[319], ainsi qu'il se +pratiquoit chez les Romains. Il s'objecte sans les discuter, le célèbre +édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l'usage des +chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à +des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s'élèvent les +cris de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les +formules dans Marculfe; et parce que la loi étoit seulement facultative, +Capitein en infère la légitimité de l'esclavage; assurément c'est forcer +la conséquence. + +[Note 318: I. Cors. VII, 23. _Pretio empti estis, nolite fieri servi +hominum_.] + +[Note 319: p. 27.] + +Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour établie que l'abrogation de la +servitude n'a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit +été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d'échafauds +élevés pour contenir des gens qui n'ont rien à perdre[320]: mais +l'esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l'esclavage +des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de Busbec n'est rien moins qu'une +preuve. + +[Note 320: _V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum_ 1633, p. 160 et +161.] + +Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais +très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[321], a +été imprimée quatre fois; tout ce qu'on peut induire de plus sensé des +paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement +pas des remercîmens, c'est que les peuples et les individus injustement +asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne +peuvent rompre leurs fers. + +[Note 321: _V._ Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de +slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het +latyn vertaalt door heer de _Wilhelm_, in-4°, Leiden 1742.] + +Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie de Flessingue a publié +une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement +en louant l'ouvrage de Capitein[322] sur cet objet. + +[Note 322: _V._ Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t. +I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te +Middelburg 1769, p. 425.] + +On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue +hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en +1742[323]. + +[Note 323: _V._ Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige +wermaaninge van den apostel der huydenen Paulus, aan zynen zoon +Timotheus vit. II _Timotheus_, II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai +1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit +sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s'Gravenhage, den 27 +mai 1742; en t'ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door +_J.E.J. Capitein_, africaansche Moor, beroepen predikant or d'elmina, +aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.] + + + +WILLIAMS. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est +tirée en partie de l'_Histoire de la Jamaïque_, par Edouard Long, qu'on +ne soupçonnera pas d'être trop favorable aux Nègres, car sa prévention +contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité +lui arrache. + +Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième +siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de +soixante-dix ans, peu avant la publication de l'ouvrage de Long, qui +parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc +de Montagu, gouverneur de l'île, voulut essayer si par une éducation +cultivée, il pourroit égalé un Blanc placé dans les mêmes circonstances. +Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des +écoles particulières, d'où il passa à l'Université de Cambridge; il y +fit, sous d'habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques. + +Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce +vers: + + Welcome, welcome brother debtor. + + +Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes, +irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès, +de lui en disputer la propriété. + +Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur, +vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s'y +refusa: Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les +mathématiques, il s'étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui +malheureusement tomba en démence. Edouard Long se hâte de citer ce fait, +comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de +recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie, +quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude qu'aux +natifs d'Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une +induction générale, comme l'exercice des facultés intellectuelles a +proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens +de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en +conclure qu'aucune n'est propre aux méditation profondes. + +Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans +Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de +justesse, tirer une conclusion absolument contraire. + +Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu'il étoit dur, presque +cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume +particulier; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée +de son savoir; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car +il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs que le +Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs +aux Mulâtres, formes d'un mélange hétérogène. Ce portrait peut être +vrai, mais il faut se rappeler qu'il n'est pas tracé par une main amie. + +Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins; +il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l'habitude d'en +adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu'il fit pour Haldane est +insérée dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus que sévèrement, +quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en +vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l'épithète de _Nigerrima_, +l'historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue +dans la famille des neuf soeurs, et l'appelle _Madame Ethiopissa_. Parce +qu'il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d'imitation dans +la pièce, il reproche à l'auteur comme plagiat, non des idées, mais +l'emploi de certaines expressions, attendu qu'on les trouve dans les +bons poëtes; et comme on les trouve également dans les dictionnaires, +c'est l'inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C'est +ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury, +Douglas, accusoit Milton d'avoit pillé les modernes. + +Edouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau +gouverneur, en le comparant aux héros de l'antiquité. Cette accusation +est mieux fondée; malheureusement elle frappe sur la presque totalité +des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé la puissance? N'ont-ils pas +adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom +de _Mécène_ est devenu classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside, +Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont +tous des Waller. + +A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons +qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: «Je n'ai +jamais ouï dire qu'un Orang-outang ait _composé des odes_[324]. Parmi +les défenseurs de l'esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié +du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». Pour +mettre le lecteur a portée d'apprécier les talens de ce dernier, nous +joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française: + +[Note 324: _V._ Letter to the treasurer of the society instituted for +the purpose of effecting the abolition of the slaves trade frome the +rev. _Robert Boucher Nickolls_, dean of Middleham, etc., in-8°, London +1788, p. 46.] + +_Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la +Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur_ [325]. + +[Note 325: + + Integerrimo et fortissimo viro + Georgio Haldano, armigero, + Insulae Jamaicensis gubernatori; + Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum, + In cumulum accesserunt. + + CARMEN. + + Denique venturum fatis volventibus annum, + Cuncta per extensum læta videnda diem, + Excussis adsunt curis, sub imagine clara + Felices populi, terraque lege virens. + Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta + Irrita conspectu non reditura tuo. + Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet + Hæsurum collo te _relegasse_ jugum, + Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons + Insula passa fuit; condoluisset onus, + Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris + Sponte ruinosis rebus adesse velit. + Optimus es servus regi servire Britanno, + Dum gaudet genio scotica terra tuo: + Optimus heroum populi fulcire ruinam; + Insula dura superest ipse superstes eris. + Victorem agnoscet te _Guadaloupa_, suorum + Despiciet merito diruta castra ducum. + Aurea vexillis flebit jactantibus _Iris_, + Cumque suis populis, oppida victa gemet. + Crede, meum non est, vir Marti chare, _Minerva_ + Denegat _Æthiopi_ bella sonare ducum. + Concilio, caneret te _Buchananus_ et armis, + Carmine _Peleidæ_, scriberet ille parem. + Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre + Dignior, altisono vixque _Marone_ minor. + Flammiferos agitante suos sub sole jugales + Vivimus; eloquium deficit omne focis. + Hoc domum accipias multa fuligine fusum + Ore sonaturo; non cute, corde valet. + Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem + Omnigenis animam, nil prohibente dedit. + Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto + Nullus inest animo, nullus in arte color. + Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam + Cæsaris occidui, scandere musa domum? + Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris, + _Candida quod nigra corpora pelle geris_! + Integritas morum _Maurum_ magis ornat, et ardor + Ingenii, et docto dulcis in ore decor; + Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque, + Eximit è sociis, conspicuumque facit. + Insula me genuit, celebres aluere _Britanni_ + Insula, te salvo non dolitura patre. + Hoc precor ô nullo videant te fine regentem + Florentes populos, terra, deique locus!] + +Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance radieuse entr'ouvre un +avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de la loi +des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour +ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les +classes de la société te féliciteront d'avoir brisé le joug suspendu sur +leurs têtes, et consolé notre île des tourmens _immérités_ dont elle +étoit victime, Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit +notre existence politique sur le penchant de sa ruine. + +L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui dont le génie rend des +services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort +chancelant d'une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre +île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses +légions dispersées, et l'empire des lys se couvrira de deuil en voyant +ses étendards s'échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités +envahies. + +Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des +grands capitaines? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée +des poëtes de sa patrie, et l'émule de Virgile. Il diroit que Haldane, +ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les +combats. + +L'astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des +torrens de feu qui étouffent ma voix; en agréant les vers que t'adresse +un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu'à son coeur. +Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé +des ames homogènes; et qu'importe la couleur à la probité, à toutes les +vertus? + +Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des +Indes occidentales, vas lui offrir tes hommages: ta face noire ne peut +être pour toi un sujet de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des +talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu'à +l'amour de la sagesse il unisse celui de la patrie; ces qualités, en +le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un +reflet plus brillant. + +Cette île m'a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre +Angleterre; cette île, tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la perte +d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre +contrée la conserver à jamais florissante! + +Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit, +en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la +côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie, +quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu près indépendante, sous +l'autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son +père. + +A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa soeur par des voleurs +d'enfans, pour être traîné en esclavage; bientôt les barbares lui +ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa soeur; +séparé d'elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après +une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades, +et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l'amena en Angleterre. Il +l'accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l'amiral +Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Ile, en 1761. + +Les événemens l'ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le +remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune, +tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de +voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent +américain, revint souvent en Europe, visita l'Espagne, le Portugal, +l'Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il +avoit goûté les prémices dans son enfance, s'irritoit par les obstacles +qui l'empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu'un zèle +soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage: la +justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; à l'avarice +ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de +la soif de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres moyens; dès-lors, +s'imposant la plus sévère économie, il commença avec trois _pences_ +(environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour +amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa +la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer +où plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé aux cruautés de ses +maîtres, dont un à Savannah faillit l'assassiner; après trente ans d'une +vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à +Londres, s'y maria, et publia ses mémoires[326], réimprimés dans les +deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages +les plus honorables qui l'accompagnent, attestent que lui-même les a +rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d'individus +toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de +leurs oppresseurs. + +[Note 326: The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, +or _Gustavus Vassa,_ the African, written by himself, 9e édition, in-8°, +London 1794, avec le portrait de l'auteur.] + +L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai presque dit la crudité de +caractère d'un homme de la nature; c'est la manière de Daniel de Foë, +dans son Robinson Crusoé; c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien +de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l'empereur +François 1er, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le +jour, sont entre les mains d'Ameilhon[327]. + +[Note 327: Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en forment que la +moindre partie, et la moins intéressante.] + +On s'associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un +tremblement de terre, l'aspect de la neige, une peinture, une montre, un +quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur +l'usage des instrumens. L'art de la navigation avoit pour lui un charme +inexprimable; il y entrevoyoit d'ailleurs un moyen d'échapper un jour à +l'esclavage; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment +pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais +l'activité et l'intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur +Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler +l'eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant +d'une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord, +dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et +fournit à l'équipage de l'eau potable. + +Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa +mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit +avec intérêt la description qu'il fait de cette contrée, où la nature +féconde prodigue ses bienfaits. L'agriculture est la principale +occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une +passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se +rappelle parfaitement que les médecins du Bénin suppléent à la saignée +par des ventouses; qu'ils excellent dans l'art de guérir les plaies, +et de combattre l'effet des poisons. Il trace un tableau curieux des +superstitions, des habitudes de son pays, qu'il compare avec celles des +contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les +danses usitées dans le Benin; ailleurs il met en parallèle les coutumes +des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision +est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale +par l'attouchement d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes +purifications que chez les Hébreux. + +Un effet de l'adversité est souvent de donner plus d'énergie aux +sentimens religieux. L'homme abandonné des hommes et malheureux sur la +terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un +père: tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui +pesoient sur lui; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit +ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle. + +Long-temps incertain sur le choix d'une religion, il peint avec énergie +ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie +de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés +chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les +principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les +adorateurs: par exemple, il s'indigne de ce que le roi de Naples et sa +cour alloient le dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes observer, les +uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne +concevoit pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant +l'expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à +la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l'église +anglicane, après avoir flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste; +on fut même sur le point de l'envoyer comme missionnaire, en Afrique. + +A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux +infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer +la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les +Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons; il s'attendrit +même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les +bornes d'une juste punition. + +Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices +que peuvent inventer la cupidité et la rage; il met en contraste cette +cruauté et la morale de l'Evangile, ce sont les extrêmes; il propose +des vues sur la direction d'un commerce européen avec l'Afrique, qui du +moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement +d'Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit +encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son coeur +et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après +avoir lu ses mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur des sentimens +d'affection. + +Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du +chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine. + + + +SANCHO. La mère d'Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de +Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde +dans la traversée, en 1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par +l'évêque, sous le nom d'_Ignace_. Le changement de climat conduisit +promptement sa mère au tombeau; son père, livré aux horreurs de +l'esclavage, se tua dans un moment de désespoir. + +Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut amené en Angleterre par son +maître, qui en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes à +Greenwich. Son caractère, qu'on assimiloit à celui de l'écuyer de don +Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à +se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à +Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n'étoit pas +avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation; il +l'appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois +soeurs de cultiver son esprit; mais près d'elles, Sancho eut lieu +d'apprendre que l'ignorance est un des moyens par lesquels on asservit +les Africains, et que dans l'opinion des planteurs, instruire les +Nègres, c'est les émanciper; souvent elles le menaçoient de le replonger +dans l'esclavage. L'amour de la liberté qui fermentoit dans son ame, +s'exaltoit encore par l'étude et la méditation; il conçut une passion +violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d'un +autre genre de la part des trois soeurs; il prit alors le parti de +quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort; Sancho, réduit +à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l'achat d'un vieux +pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père: alors +la duchesse, qui d'abord l'avoit mal accueilli, et qui cependant +l'estimoit, l'accepta pour être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à +la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se +trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d'annuité. + +A la passion de l'étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des +femmes et du jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une partie où un +Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour +aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami; puis +il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko; mais une articulation +défectueuse l'empêchant de réussir dans un état qu'il avoit envisagé +comme une ressource contre l'adversité, il entra au service du chapelain +de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita +la main d'une personne intéressante, née dans les Indes occidentales. + +Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune, +l'auroient replongé dans l'indigence, si la générosité de ses +protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire +un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva +sa nombreuse famille; l'estime générale fut le prix de ses vertus +domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna +au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses +lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec +la vie et le portrait de l'auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par +Bartolozzi[328]. On y a intercalé quelques articles qu'il avoit publiés +dans les Journaux. + +[Note 328: Letters of the late _Ignatius Sancho_, an African, etc., to +which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.] + +Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche +excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui +sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et +des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus +douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu'il n'a pas eu occasion +de les lire, mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens +concernant les Nègres, rend suspect celui qu'il porte de Sancho[329]. + +[Note 329: V. _Imlay_, p. 215.] + +Les lettres sont un genre de littérature qui n'est guère susceptible +d'analyse, soit à raison de la variété des sujets qu'elles embrassent, +soit par la liberté que se donne l'auteur d'en grouper plusieurs dans +la même lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine il effleure les +autres, et souvent de s'élancer hors de son sujet, pour finir par des +digressions. On lit Mad. de Sévigné; mais personne ne proposa jamais de +l'analyser. Assurément on ne peut lui comparer l'auteur africain; mais +dans le genre où s'est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est +encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho +approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et +avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de +Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les +variétés de la nature dans l'espèce humaine ne rompent pas les liens de +consanguinité; il exprime son indignation, de ce que certains hommes +veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin +de pouvoir impunément les traiter comme tels[330]. + +[Note 330: _V._ Letters of the rev. _Lawrence Sterne_, to his intimate +friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.] + +Quelquefois Sancho descend au ton trivial; quelquefois s'élevant avec +son sujet, il est poétique; mais en général il a la grâce et la légèreté +du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu'entre l'empire +tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il +place un homme du monde irrésolu dans son choix. + +Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie +la pauvreté pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant la nature, elle +lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur. + +«D'après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre +communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les +nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l'amitié +fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de +l'Evangile; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d'un +sol riche et _luxuriant_[331], sont la portion la plus malheureuse de +l'humanité, par l'horrible trafic des esclaves; et ce sont des chrétiens +qui le font». + +[Note 331: C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; notre +langue n'a pas d'équivalent.] + +On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour +crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de +sagesse. On regrette qu'il ait subi son supplice, quand on a lu la +lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour +lui obtenir sa grâce. + +On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses +écrits n'offroient d'ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la +fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée +par cette conscience qui est, dit-il, le _grand chancelier de l'ame_. +«Agissez donc de manière à mériter toujours l'approbation de votre +coeur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous +avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l'espérance +pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle....., et la +perspective du bonheur pour récompense». Dans la même lettre, repoussant +des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s'écrie: +«Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant +rapidement sur la route des années j'approche du terme de ma carrière? +N'ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse? O raison, où es-tu? +Vous voyez qu'il est bien plus facile de prêcher que d'agir; mais nous +savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un +camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi, +place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons +de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une +victoire gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, mérite plutôt +des _Te Deum_, que celles qu'on remporte dans les champs de l'ambition +et du carnage[332]». + +[Note 332: _Passim_, t. I, lettre 7.] + +J'invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu'on vient de lire, +ils ne peuvent faire connoître l'auteur que d'une manière imparfaite; +plus est imposante et respectable l'autorité de Jefferson, plus il +importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas +dérober à Sancho l'estime qui lui est due. + +PHILLIS-WHEATLEY. Cette Négresse, volée en Afrique à l'âge de sept +ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à +John Wheatley, riche négociant de Boston; des moeurs aimables, une +sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette +famille à tel point qu'on la dispensa, non-seulement des travaux +pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage. +Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle +apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley +publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces; elles +ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis; et pour +ôter tout prétexte à la malveillance de dire quelle n'en étoit que le +prête-nom, l'authenticité en fut constatée à la tête de ses oeuvres, par +une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant gouverneur, +et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la +connoissoient. + +Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un +homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de +son entendement sur celui de beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas +étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du +docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La +réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune. + +La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l'expression +triviale, en enfant gâté, n'entendoit rien à gouverner un ménage, et +son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il commença par des reproches, +auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea +tellement son épouse, qu'elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle +avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[333]. + +[Note 333: Lettre de M. _Giraud_, consul de France à Boston, du 8 +octobre 1805: il a connu le docteur _Peter_.] + +Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret des talens aux Nègres, même +à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la _Dunciade_ sont des +divinités comparativement à cette muse africaine[334]. Si l'on vouloit +chicaner, on diroit qu'à une assertion, il suffit d'opposer une +assertion contraire; on interjetteroit appel au jugement du public, qui +s'est manifesté en accueillant d'une manière distinguée les poésies de +Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c'est d'en extraire +quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens. + +[Note 334: _V_. Notes on Virginia, etc.] + +C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui a suggéré de débuter, comme +lui, par une pièce à Mécène[335] dont les poètes payèrent la protection +par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste, +par l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat. + +[Note 335: _V_. Poems on various subjects religions and moral, by +_Phillis Wheatley_, negro servant, etc., in-8°, London 1773; et in-12, +Walpole 1802.] + +Cette pièce n'est pas sans mérite, mais hâtons-nous d'arriver à des +sujets plus dignes de la poésie. + +Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux ou moraux; presque tous +respirent une mélancolie sentimentale: il y en a douze sur la mort de +personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les +oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; l'ode à Neptune; les +vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On +se doute bien qu'elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses +compatriotes. + +J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler +qu'en jugeant les productions d'une Négresse esclave, âgée de dix-neuf +ans, l'indulgence est un acte de justice; d'ailleurs, la traduction +n'est peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon original. + +_Sur la mort d'un enfant_[336]. + +[Note 336: _On the death of_ J.C. _an infant_. + + No more the flo'wry scenes of pleasure rise, + Nor charming prospects greet the mental eyes, + No more with joy we view that lovely face + Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace. + + The tear of forrow flows from ev'ry eye, + Groans answer groans, and sighs to sighs reply; + What sudden pangs shot thro' each aching heart, + When, _Death_, thy messenger dispatch'd his dart? + Thy dread attendants, all destroying _Pow'r_, + Hurried the infant to his mortal hour. + Could'st thou unpitying close those radiant eyes? + Or fail'd his artless beauties to surprize? + Could not his innocence thy stroke controul, + Thy purpose shake, and soften all thy soul? + + The blooming babe, with shades of _Death_ o'erspread, + No more shall smile, no more shall raise its head; + But like a branch that from the tree is torn, + Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn. + «Where flies my James» 'tis thus I seem to hear + The parent ask, «Some angel tell me where + He whings his passage thro' the yielding air»? + + Methinks a cherub bending from the skies + Observes the question and serene replies, + «In heav'n's high palaces your babe appears: + Prepare to meet him, and dismiss your tears». + Shall not th' intelligence your grief restrain, + And turn the mournful to the chearful strain? + Cease your complaints, suspend each rising sigh, + Cease to accuse the Ruler of the sky. + Parents, no more indulge the falling tear: + Let _Faith_ to heav'n's refulgent domes repair, + There see your infant like a seraph glow: + What charms celestial in his numbers flow + Melodious, while the soul-enchanting strain + Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain? + Enough--forever cease your murm'ring breath; + + Not as a foe, but friend, converse with _Death_, + Since to the port of happiness unknown + He brought that treasure which you call your own. + The gift of heav'n intrusted to your hand + Chearful resign at the divine command; + Not at your bar must sov'reign _Wisdem_ stand.] + +Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens; +l'espérance n'ouvre plus l'avenir pour nous caresser par des illusions +enchanteresses; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les +Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs: de tous les yeux +s'échappent des larmes; les gémissemens sont l'écho des gémissemens, les +sanglots répondent aux sanglots. + +Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait +fatal, a percé tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; ton +pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi! sans être +émue, tu fermes ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa tendre innocence +n'ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre +couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la +gentillesse de ses mouvemens. + +«Où s'est enfui mon bien-aimé James, (s'écrie le père)? Quand son ame +voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son +passage». + +Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, s'incline un chérubin à la +face sereine, qui lui répond: «Ton fils habite la région céleste, essuie +tes pleurs, et prépare-toi à le suivre». Que cet espoir amortisse tes +douleurs, et change tes complaintes en cris d'allégresse. Sur l'aile de +la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la +voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts +inspirés par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur des Mondes; +interdis à ton ame des murmures désormais coupables; converse avec +la mort comme avec une amie, puisqu'elle l'a conduit au port de la +félicité; résigne-toi avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend un trésor +que tu croyois ta propriété, et dont tu n'étois que le dépositaire. A +ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle? + +_Hymne du matin_[337]. + + [Note 337:_An hymn to the morning_. + + Attend my lays, ye ever honour'd nine, + Assist my labours, and my strains refine; + In smoothest numbers pour the notes along, + For bright _Aurora_ now demands my song. + + _Aurora_, hail, and all the thousand dies, + Which deck thy progress through the vaulted skies: + The morn awakes, and wide extends her rays, + On ev'ry leaf the gentle zephyr plays; + Harmonious lays the feather'd race resume, + Dart the bright eye, and shake the painted plume. + + Ye shady groves, your verdant gloom display + To shield your poet from the burning day; + _Calliope,_ awake the sacred lyre, + While thy fair sisters fan the pleasing fire; + The bow'rs, the gales, the variegated skies + In all their pleasures in my bosom rise. + + See in the east th' illustrious king of day! + His rising radiance drives the shades away; + But Oh! I feel his fervid beams too strong, + And scarce begun, concludes th' abortive song.] + +Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes +révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je +célèbre l'Aurore. + +Salut brillante avant-courrière du jour; une décoration majestueuse et +nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée; la +lumière s'éveille, ses rayons s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre +sur les feuillages; la race volatile lance ses regards perçans, agite +ses ailes émaillées, et recommence ses harmonieux concerts. + +Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au _poëte_ vos ombrages +solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais +résonner ta lyre, tandis que tes aimables soeurs attisent le feu du +génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des +cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient s'avance +avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s'enfuient; +mais déjà ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma voix, et mes chants +avortés se terminent forcément au début. + + +_Au comte de Dartmouth[338]. + + + +[Note 338: _To the right honorable_ William, _earl of Dartmouth, his +majesty's principal secretary or state for north America, etc._ + + Hail, happy day, when, smiling like the morn, + Fair _Freedom_ rose _New England_ to adorn: + Long lost to realms beneath the northern skies + She shines supreme, while hated faction dies. + Soon us appear'd the _Goddess_ long desir'd + Sick at the view, she languish'd and expir'd. + Thus from the splendors of the morning light + The owl in sadness seeks the caves of night. + + No more, _America,_ in mournful strain + Of wrongs, and grievance unredress'd complain, + No longer shalt thou dread the iron chain, + Which wanton _Tyranny_ with lawless hand + Had made and with it meant t' enslave the land. + + Should you, my lord, while you peruse my song, + Wonder from whence my love of _Freedom_ sprung, + Whence flow the wishes for the common good, + By feeling hearts alone best understood, + I, young in life, by seeming cruel fate + Was snatch'd from _Afric's_ fancy'd happy seat: + What pangs excruciating must molest, + What sorrows labor in my patents' breast? + + Steel'd was that soul, and by no misery mov'd, + That from a father seiz'd his babe belov'd: + Such, such my case. And can I then but pray + Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.] + + +SALUT heureux jour, où, brillante comme l'aurore, la liberté sourit à +la nouvelle Angleterre... Long-temps exilée des régions boréales, elle +revient embellir nos climats. A l'aspect de la déesse si long-temps +désirée, l'esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par +la splendeur du jour, le hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour +y retrouver la nuit. + +Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces +outrages, l'objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les +chaînes forgées par la main de l'insolente tyrannie, qui se promettoit +d'asservir cette contrée. + +En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d'où me vient +cet amour de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette passion du +bien général, apanage exclusif des ames sensibles? + +Hélas! au printemps de ma vie un destin cruel m'arracha des lieux +fortunés qui m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses +auront torturé les auteurs de mes jours! Il étoit inaccessible à la +pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant +chéri. Victime d'une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel +de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc. + + + + +CHAPITRE IX. + +_Conclusion._ + + +De tous les pays lettrés, je doute qu'il y en ait un où l'on soit aussi +étranger qu'en France à tout ce qui s'appelle littérature étrangère. +Seroit-on surpris dès lors que pas un des auteurs nègres ne fût +mentionné dans nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs ne sont +guère que des spéculations financières? Ils contiennent les fastidieuses +nomenclatures de pièces de théâtre oubliées, et de romans éphémères. +Cartouche y a trouvé une place, et ils gardent le silence sur Raikes, +fondateur des _Sunday-schools_, ou _Écoles du dimanche_; sur William +Hawes, fondateur de la _Société humaine_, pour soigner les individus +frappés de mort apparente; sur des hommes tels que Hartlib, Maitland, +Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher de Saltoun, Ericus Walter, +Wagenaar, Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, Eguyara, François Solis, +Mineo, Chiarizi, Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus, etc., etc., etc. +On n'y trouve pas Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas même un +grand nombre d'écrivains nationaux qui dévoient y figurer, Persini, +Blaru, Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et ce bon quaker +Benezet, né à Saint-Quentin, l'ami de tous les hommes, le défenseur de +tous ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit l'esclavage par la +raison, la religion et l'exemple. Il établit à Philadelphie une école +pour les enfans noirs, qu'il enseignoit lui-même. Dans les intervalles +que lui laissoit cette fonction, il alloit chercher des malheureux à +soulager. A ses funérailles, honorées d'un concours très-solennel, un +colonel américain, qui avoit servi comme ingénieur dans la guerre de la +liberté, s'écria: J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil, que +George Washington avec toute sa célébrité: c'est une exagération sans +doute, mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, Yvan-Raiz, +voyageur russe, disoit: Les académies d'Europe retentissent d'éloges +décernés à des noms illustres, et Benezet n'est pas sur leurs listes. +A qui donc réservent-elles des couronnes[339]? Ce Français qui excita si +puissamment l'admiration des étrangers n'est pas même connu en +France; il n'a pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs +de dictionnaires; mais Benjamin Rush, et une foule d'Anglais et +d'Américains ont réparé cette omission. + +[Note 339: _V._ The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie 1788, +p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.] + +Des hommes qui ne consultent que leur bon sens, et qui n'ont pas suivi +les discussions relatives aux colonies, douteront peut-être qu'on ait +pu ravaler les Nègres au rang des brutes, et mettre en problème leur +capacité intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, aussi +absurde qu'abominable, est insinuée ou professée dans une foule +d'écrits. Sans contredit les Nègres, en général, joignent à l'ignorance +des préjugés ridicules, des vices grossiers, surtout les vices inhérens +aux esclaves de toute espèce, de toute couleur. Français, Anglais, +Hollandais, que seriez-vous, si vous aviez été placés dans les mêmes +circonstances? Je maintiens que parmi les erreurs les plus stupides, et +les crimes les plus hideux, il n'en est pas un que vous ayez droit de +leur reprocher. + +Long-temps en Europe, sous des formes variées, les Blancs ont fait +la traite des Blancs; peut-on caractériser autrement la _presse_ en +Angleterre, la conduite des _vendeurs d'ames_ en Hollande, celle des +princes allemands qui vendoient leurs régimens pour les colonies? Mais +si jamais les Nègres, brisant leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne +plaise), sur les côtes européennes, arracher des Blancs des deux sexes à +leurs familles, les enchaîner, les conduire en Afrique, les marquer d'un +fer rouge; si ces Blancs volés, vendus, achetés par le crime, placés +sous la surveillance de géreurs impitoyables, étoient sans relâche +forcés, à coups de fouet, au travail, sous un climat funeste à leur +santé, où ils n'auroient d'autre consolation à la fin de chaque jour que +d'avoir fait un pas de plus vers le tombeau, d'autre perspective que de +souffrir et de mourir dans les angoisses du désespoir; si, voués à la +misère, à l'ignominie, ils étoient exclus de tous les avantages de la +société; s'ils étoient déclarés légalement incapables de toute action +juridique, et si leur témoignage n'étoit pas même admis contre la classe +noire; si, comme les esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves à +leur tour, n'avoient pas la permission de porter des chaussures; si, +repoussés même des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre avec +les animaux au milieu des rues; si l'on s'abonnoit pour les fouetter en +masse, et pour enduire de poivre et de sel leurs dos ensanglantés, afin +de prévenir la gangrène; si en les tuant on en étoit quitte pour une +somme modique, comme aux Barbades et à Surinam; si l'on mettoit à prix +la tête de ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits à l'esclavage; +si contre les fuyards on dirigeoit des meutes de chiens formés tout +exprès au carnage; si blasphémant la divinité, les Noirs prétendoient, +par l'organe de leurs Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher +aux Blancs l'obéissance passive et la résignation; si des pamphlétaires +cupides et gagés discréditaient la liberté, en disant qu'elle n'est +qu'une _abstraction_ (actuellement telle est la mode chez une nation qui +n'a que des modes); s'ils imprimoient que l'on exerce contre les Blancs +_révoltés, rebelles_, de justes représailles, et que d'ailleurs les +esclaves blancs sont heureux, plus heureux que les paysans au sein +de l'Afrique; en un mot, si tous les prestiges de la ruse et de la +calomnie, toute l'énergie de la force, toutes les fureurs de l'avarice, +toutes les inventions de la férocité étoient dirigées contre vous par +une coalition d'êtres à figure humaine, aux yeux desquels la justice +n'est rien, parce que l'argent est tout; quels cris d'horreur +retentiroient dans nos contrées! Pour l'exprimer, on demanderoit à notre +langue de nouvelles épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient en +doléances éloquentes, pourvu toutefois que n'ayant rien à craindre, il y +eût pour eux quelque chose à gagner. + +Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse, et voyez ce que vous +êtes. + +Depuis trois siècles, les tigres et les panthères sont moins redoutables +que vous pour l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe, qui se dit +chrétienne et civilisée, torture sans pitié, sans relâche, en Amérique +et en Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages et barbares. Elle +a porté chez eux la crapule, la désolation et l'oubli de tous les +sentimens de la nature, pour se procurer de l'indigo, du sucre, du café. +L'Afrique ne respire pas même quand les potentats sont aux prises pour +se déchirer; non, je le répète, il n'est pas un vice, pas un genre de +scélératesse dont l'Europe ne soit coupable envers les Nègres, et dont +elle ne leur ait donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta foudre, +épuise ta miséricorde en lui donnant le temps et le courage de réparer, +s'il est possible, ses scandales et ses atrocités. + +Je m'étois imposé le devoir de prouver que les Nègres sont capables de +vertus et de talens; je l'ai établi par le raisonnement, plus encore +par les faits; ces faits n'annoncent pas des découvertes sublimes; ces +ouvrages ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais ils sont des argumens +sans réplique contre les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas avec +Helvétius que chacun en naissant apporte d'égales dispositions, et que +l'homme n'est que le produit de son éducation; mais cette assertion, +fausse dans sa généralité, est vraie à bien des égards. Un concours +d'heureuses circonstances développa le génie de Copernic, de Galilée, de +Leibnitz et de Newton; des circonstances fâcheuses ont peut-être empêché +d'éclore des génies qui les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie, +mais en général on peut dire que le vice et la vertu, l'esprit et la +sottise, le génie et l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées, +de nations, de crânes et de couleurs. + +Pour comparer des peuples, il faut les placer dans les mêmes +conjonctures; et quelle parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés +des lumières du christianisme qui mène presque toutes les autres à sa +suite, enrichis des découvertes, entourés de l'instruction de tous les +siècles, stimulés par tous les moyens d'encouragement; et d'autre part, +les Noirs privés de tous ces avantages, voués à l'oppression, à la +misère? Si aucun d'eux n'avoit fait preuve de talens, on n'auroit pas +lieu d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant, c'est qu'un +si grand nombre en ayent manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus à +toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient le rang que la nature +leur assigne, et que la tyrannie leur refuse? + +Souvent en politique les révolutions brusques, à raison des désastres +qu'elles entraînent, peuvent s'assimiler aux grandes convulsions de la +nature. De la part des planteurs, c'est encore une nouvelle imposture +d'avoir confondu la question de l'émancipation avec celle de la traite, +d'avoir débité que les amis des Noirs vouloient un affranchissement +subit et général. Ils opinoient pour une marche progressive qui +opéreroit le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur de cet +ouvrage, lorsque dans un écrit adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et +qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit (et il l'annonce encore), +qu'un jour sur les rivages des Antilles, le soleil n'éclairera plus que +des hommes libres, et que les rayons de l'astre qui répand la lumière +ne tomberont plus sur des fers et des esclaves[340]; mais les planteurs +français ont repoussé avec acharnement tous les décrets par lesquels +l'assemblée constituante vouloit _graduellement_ amener des réformes +salutaires; leur orgueil a perdu pour eux les colonies du _nouveau +Monde_, qui ne fleuriront jamais, dit Le Genty, que sous les auspices de +la liberté personnelle; le trafic révoltant que l'homme ose y faire de +son semblable, ne les conduira jamais à une prospérité constante... + + +[Note 340: _V._ Lettre aux citoyens de couleur et Nègres libres, +in-8°, Paris 1791, p. 12.] + +Ce continent américain, asile de la liberté, s'achemine vers un ordre +de choses qui sera commun aux Antilles, et dont toutes les puissances +combinées ne pourront arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans leurs +droits, par la marche irrésistible des événemens, seront dispensés de +toute reconnoissance envers ces colons, auxquels il eut été également +facile et utile de s'en faire aimer. + +Le travail à la tâche, dont on reconnoit déjà l'utilité au Brésil et à +Bahamas, l'introduction de la charrue pour les cultures à la Jamaïque, +justifiée par des succès[341], suffiroient pour renverser ou modifier le +système colonial. Cette révolution aura un mouvement accéléré, lorsque +l'industrie et la politique, connoissant mieux leurs rapports mutuels, +appelleront autour d'elles, dans les colonies, les pompes à feu, et +tous les moyens mécaniques à l'aide desquels on abrège le travail, on +facilite les manipulations; lorsqu'une nation énergique et puissante, +à laquelle tout présage de hautes destinées, étendant ses bras sur les +deux Océans Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux de l'un à +l'autre, par une route abrégée, soit en coupant l'isthme de Panama, +soit en formant un canal de communication, comme on l'a proposé, par +la rivière Saint-Jean et le lac de Nicaragua; elle changera la face du +monde commercial, et la face des empires. Qui sait si l'Amérique ne se +vengera pas alors des outrages qu'elle a reçus, et si notre vieille +Europe, placée dans un rang de puissance subalterne, ne deviendra pas +une colonie du nouveau Monde? + +[Note 341: V. _Dallas_, t. I, p. 4. _Barré-Saint-Venant_ propose +également l'introduction de la charrue dans nos colonies.] + +Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est juste; aucune loi émanée +de la nature ne place un homme dans la dépendance d'un autre, et toutes +les loix que la raison désavoue, sont par là même frappés de nullité. +Chacun apporte, en naissant, son titre à la liberté[342]; les +conventions sociales en ont circonscrit l'usage, mais la limite doit +être la même pour tous les membres de la cité, quelles que soient leur +origine, leur couleur, leur religion. Si vous avez droit de rendre un +autre homme esclave, disoit _Price_, il a droit de vous rendre esclave; +et si l'on n'a pas droit de le vendre, personne n'a le droit de +l'acheter. + +[Note 342: _Le Genty_.] + +Puissent les nations européennes expier enfin leurs crimes envers les +Africains! Puissent les Africains, relevant leurs fronts humiliés, +donner l'essor à toutes leurs facultés, ne rivaliser avec les Blancs +qu'en talens et en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, +ne s'en venger que par des bienfaits, et dans les effusions de la +tendresse fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur! Dût-on +ici bas n'avoir que rêvé ces avantages pour soi-même, il est du moins +consolant d'emporter au tombeau la certitude, qu'on a travaillé de +toutes ses forces à les procurer aux autres. + + +_P. S._ Deux hommes de lettres très-distingués par leurs talens et +leurs ouvrages, l'un Helvétien, et l'autre Américain, ont fait sur le +manuscrit original de cet ouvrage des traductions allemande et anglaise, +qui paraîtront incessamment, en Allemagne et dans les États-Unis +d'Amérique. + + +FIN. + + TABLE + DES CHAPITRES + CONTENUS DANS CE VOLUME. + + _Dédicace aux amis des Noirs. + + CHAPITRE I. _Ce qu'on entend par le mot _Nègres_. Sous cette + dénomination doit-on comprendre tous les _Noirs_? Disparité + d'opinion sur leur origine. Unité du type primitif de la race + humaine._ + + CHAPITRE II. _Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres. + Discussion sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage au + développement de leurs facultés. Ces obstacles combattus par la + religion chrétienne. Évêques et prêtres nègres._ + + CHAPITRE III. _Qualités morales des Nègres. Amour du travail, + courage, bravoure, tendresse paternelle et filiale, générosité, + etc._ + + CHAPITRE IV. _Continuation du même sujet._ + + CHAPITRE V. _Notice biographique du Nègre Angelo Solimann._ + + CHAPITRE VI. _Talens des Nègres pour les arts et métiers. Sociétés + politiques organisées par les Nègres._ + + CHAPITRE VII. _Littérature des Nègres._ + + CHAPITRE VIII. _Notices de Nègres et Mulâtres distingués par + leurs _talens_ et leurs _ouvrages_. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, + Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, + Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley._ + + CHAPITRE IX. _Conclusion._ + + +FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou +Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + +***** This file should be named 15907-8.txt or 15907-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/9/0/15907/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Grégoire"> + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 0.7em} +.right {text-align: right} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} + + +--> +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou Recherches +sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, +by Henri Grégoire + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: De la littérature des nègres, ou Recherches sur leurs facultés intellectuelles, +leurs qualités morales et leur littérature + +Author: Henri Grégoire + +Release Date: May 26, 2005 [EBook #15907] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<h1>DE LA LITTÉRATURE<br> +DES NÈGRES</h1> +<br><br> + +<h4>ou</h4> +<br><br> + +<h3><i>Recherches sur leurs facultés intellectuelles,<br> +leurs qualités morales et leur littérature; suivies de<br> +Notices sur la vie et les ouvrages des Nègres qui se sont<br> +distingués dans les Sciences, les Lettres et les Arts</i></h3> +<br> + +<h2>Par H. GRÉGOIRE</h2> + + +<h4>Ancien évêque de Blois, membre du Sénat conservateur,<br> +de l'Institut national, de la Société royale des Sciences<br> +de Gottingne, etc., etc., etc.</h4> + +<p class="rig">Whatever their tints may be,<br> + their souls are still the same.</p><br><br><br> +<p class="right">Mrs. ROBINSON.</p> +<br><br><br> + + +<p class="sml">A PARIS<br> + +CHEZ MARADAN, LIBRAIRE<br> + +RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, N°. 9.<br><br> + +MDCCCVIII.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>DÉDICACE.</h3> + + +<p>A tous les hommes courageux qui ont +plaidé la cause des malheureux Noirs et +Sang-mêlés, soit par leurs ouvrages, soit +par leurs discours dans les assemblées +politiques, dans les sociétés établies pour +l'abolition de la traite, le soulagement +et la liberté des esclaves.</p> + + +<p>Français.</p> + +<p>Adanson<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>.—Antoine Benezet, +Bernardin-Saint-Pierre, +Biauzat, Boissy-d'Anglas, +Brissot.—Carra, le P. Cibot jésuite, Clavière, +Clermont-Tonnerre, Le Cointe-Marsillac, Condorcet, +Cournand.—Demanet, Desessarts, Ducis, +Dufay, Dupont de Nemours, Dyaunière.—D'Estaing.—La +Fayette, Fauchet, Febvé, Ferrand +de Baudières, Frossard.—Garat, Garran +de Coulon, Gatereau, Le Genty, Girey-Dupré, +Mad. Olympe de Gouges, Gramagnac, Grelet de +Beauregard.—Hiriart.—Jacquemin ancien évêque de +Cayenne, Saint-John-Crevecoeur, de Joly.—Kersaint.—Ladebat, +Lanjuinais, Lanthenas, +Lescalier.—Théophile Mandar, L. P. Mercier, +Mirabeau, Montesquieu.—Necker.—Pelletan, +Pétion, Nicolas Petit-Pied docteur de Sorbonne, +Poivre, Pruneau-de-Pomme-Gouge, Polverel.—Le +général Ricard, Raynal, Robin, la Rochefoucault +Rochon, Roederer, Roucher.—Saint-Lambert, +Sibire, Sieyes, Sonthonax, la Société +de Sorbonne.—Target, Tracy, Turgot.—Viefville-Desessarts, +Volney.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> En égard à la multitude de noms propres cités +dans cet ouvrage, on a supprimé partout la qualification +de Mr, dont la répétition eut été fastidieuse.</blockquote> + +<p>Anglais.</p> + +<p>Will, Agutter, Andersen, Will. Ashburnam.—David +Barclay, Richard Baxter, Mad. Barbauld, +Barrow, Beatson, Beattie, Beaufoy, Mad. Behn, +John Bickneil, John Bidlake, Wil. Lisle Bowles, +Sam. Bradburn, Bradshaw, Brougham, Th. Burgess, +Burling, Buttler.—Clément Caines, Campbell, +T. Clarkson, John-Henri Colls, Th. Cooper, +Cornwallis évêque de Lichtfield, Cowry, +Crawford, Curran.—Dinett, Th. Day, Darwin, +Wil. Steel Dickson, Wil. Dimond <i>junior</i>, Dore, +John Dyer.—Charles Ellis.—Alexandre Falconbridge, +Mlle. Falconbridge, Robert Townsend +Farqhar, James Foster, Fothergill, George +Fox, Charles Fox.—Gardenston, Thomas +Gisborne, James Grainger, Granville-Sharp, +G. Gregory.—Hans-Sloane, Jonas Hanway, +Hargrave, Rob. Hawker, Hayter êvêque de +Norwich, Hector Saint-John, Rowland Hill, +Holder, lord Holland, Melville Horne, Hornemann, +Horne-Tooke, Horsley évêque de Rochester; +Griffitt Hughes, Francis Hutcheson.—James +Jamieson, Thomas Jeffery, Edward Jerningham, +Samuel Johnson.—Benjamin Lay, +Ledyard, Lettsom, Lucas, Luffman.—Macneil, +Maddisson, Makintosch, Richard Mant, Hughes +Mason, Millar, Mlle Hannah More, Morgan-Godwin.—John +Newton, Robert-Boucher Nicholls +doyen de Middleham, Rich. Nisbet.—Mad. +Opie, Osborne.—Paley, Robert Percival, +Thom. Percival, Pickard, John Philmore, Pinckard, +William Pitt, Beilby Porteus évêque de +Londres, Pratt, Price, Priestley, C. Peters.—James +Ramsay, Rickman, Robertson ministre à +Nevis, Robert Robinson, Mad. Marie Robinson, +Reid, Rogers, Roscoë, Ryan.—Sewal, Shenstone, +Shéridan, Smeathman, William Smith, +Snelgrave, Robert Southey, James Field Stanfield, +Stanhope, Sterne, Percival Stockdale, +Mlle Stockdale, Stone recteur de Coldnorton..—Thelwal, +Thompson, Thorneton.—John +Waker, George Wallis, Warburthon évêque +de Glocester, John Warren évêque de Bangor, +John Wesley, Whitaker, J. White, Whitchurch, +George Whithfield, Willberforce, Mlle Hélène-Marie +Williams, John Woolman.—Mlle Yearsley, +Arthur Young, les auteurs anonymes de +<i>Indian eglogues</i>, de <i>The Crisis of the Sugar +colonies</i>, de <i>The Sorrows of slavery</i>, etc., etc.</p> + + +<p>AMÉRICAINS.</p> + +<p>Joël Barlow.—James Dana, Dwight.—Fernando +Fairfax, Francklin.—Humphrey.—Imlay.—Jefferson.—Livingston.—Alexander MacLeod, Madison, Magaw, Warner Miflin, Mitchell.—Pearce, +Pemberton, William Pinkeney.—Benjamin Rush.—John Vaughan, D. B. Warden, +Elhanan Winchester, Vining.</p> + +<p>NÈGRES ET SANG-MÊLÉS.</p> + +<p>Amo.—Cugoano.—Othello.—Milscent, +sous le nom de Michel Mina.—Julien Raymond.—Ignace +Sancho.—Gustave Vassa.—Phillis Wheatley.</p> + +<p>ALLEMANDS.</p> + +<p>Blumenbach.—Auguste La Fontaine.—Mad. +Julie duchesse de Giovane.—Kotzbue.—Less.—Oldendorp.—Pezzl, +Ch. Sprengel.—Usteri.</p> + +<p>DANOIS.</p> + +<p>Bernstorf.—Isert.—Kirsten.—Niebuhr.—Olivarius.—Rahbek.—Th. +Thaarup.—West.</p> + +<p>SUÉDOIS.</p> + +<p>Afzelius.—Euphrasen.—Auguste Nordenskiold, +Ulric Nordenskiold.—And. Sparrman.—Trotter-Lind.—Wadstrom.</p> + +<p>HOLLANDAIS.</p> + +<p>Mad. Beaker.—Van Geuns.—Hogendorp.—Peter +Paulus.—Mad. Wolf, de Vos, Peter +Wrede.</p> + +<p>ITALIENS.</p> + +<p>Le cardinal Cibo, le collége des Cardinaux.—L'abbé +Pierre Tambarini.—Zacchiroli.</p> + +<p>ESPAGNOL.</p> + +<p>Avendaño.</p> + +<p>Qu'on ne s'étonne pas de ce que +(Avendaño excepté) on ne trouve ici +aucun auteur espagnol ni portugais; nul +autre, à ma connaissance, ne s'est mis +en frais de prouver que le Nègre appartient +à la grande famille du genre humain, +que partant il doit en remplir +tous les devoirs, en exercer tous les +droits: par delà les Pyrennées, ces +droits et ces devoirs ne furent jamais +problématiques; et contre qui se défendre, +s'il n'y a pas d'agresseur? De nos +jours seulement, par des applications +forcées, un Portugais, dénaturant l'Écriture +sainte, a tenté de justifier l'esclavage +colonial, si dissemblable à celui +qui, chez les Hébreux, n'étoit guère +qu'une sorte de domesticité; mais la +brochure d'Azérédo<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> est passée de la +boutique du libraire dans le fleuve de +l'oubli. Tel est aussi le sort qu'ont eu +les pamphlets de Harris, et du trinitaire +Grabowski, qui invoquoient la Bible; +celui-là en Angleterre, pour légitimer +l'esclavage colonial; celui-ci en +Pologne, pour river les fers des paysans +de cette contrée, tandis que Joseph +Paulikowski<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>, et l'abbé Michel +Karpowitz, dans ses sermons<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>, proclamoient +et revendiquoient pour tous +l'égalité des droits. Les amis de l'esclavage +sont nécessairement les ennemis de +l'humanité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>V</i>. Analyse sur la justice du commerce, du +rachat des esclaves de la côte d'Afrique, par <i>J. J. +d'Acunha de Azérédo Coutinho</i>, in-8°, Londres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>V</i>. O Poddanych polskich, c'est-à-dire, des +paysans polonais, par <i>Joseph Paulikowski</i>, in-8°, +Roku 1788.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>V.</i> Kazania X. <i>Michala Karpowicza</i>, W. Roznych +ocolicznosciach Miané, c'est-à-dire, Sermons +de l'abbé <i>Karpowicz</i>, 3 vol. in-12, W. Krakovie +1806, <i>V</i>. surtout les second et troisième volumes.</blockquote> + + +<p>En général, dans les établissemens +espagnols et portugais, on envisage les +Nègres comme des frères d'une teinte +différente. La religion chrétienne qui +épure la joie, qui essuie les larmes, et +dont la main est toujours prête à répandre +des bienfaits, la religion se place +entre les esclaves et les maîtres, pour +adoucir la rigueur de l'autorité et le joug +de l'obéissance. Ainsi, chez deux puissances +coloniales, on n'a pas composé +de plaidoyers inutiles en faveur des Nègres, +par la même raison qu'avant l'Anglais +Hartlib, on n'écrivoit pas sur l'agriculture +de la Belgique, où la supériorité +des méthodes et des procédés agronomiques +suppléoit aux livres.</p> + +<p>Si l'on censuroit dans cette liste l'insertion +de certains noms que la vertu +n'inscrit pas dans ses fastes, ou répondroit +que, sans vouloir atténuer les torts +des individus, on ne les présente ici que +sous le point de vue relatif à leurs efforts +pour l'amélioration du sort des +Noirs; et sur cet article même, on est +loin de leur attribuer un égal degré de +mérite et de talent. Il est affligeant qu'on +ne puisse appliquer à tous une maxime +du poëte Churchil, en disant qu'ils ont +le coeur aussi pur que leur cause est légitime. +Chacun reste maître d'exercer sa +justice, en repoussant ces écrivains dans +la classe malheureusement si nombreuse +de gens de lettres qui ne valent pas leurs +livres.</p> + +<p>La liste qu'on vient de lire est sans +doute très-incomplète; elle réclame des +noms honorables, que j'ai oubliés, ou que +je n'ai pas l'avantage de connoître, soit +que dans leurs écrits les auteurs ayent +gardé l'anonyme, soit que leurs écrits +ayent échappé à mes recherches. Je +recevrai avec reconnoissance tous les +renseignemens qui peuvent réparer ces +omissions involontaires, rectifier les erreurs, +et compléter l'ouvrage. Parmi ces +écrivains un grand nombre sont morts; +je dépose sur leurs tombes mes hommages, +et j'offre le même tribut à ceux +qui vivant encore, et qui n'ayant pas, +comme Oxholm, apostasié leurs principes, +poursuivent sans relâche leur noble +entreprise, chacun dans la sphère où +l'a placé la providence.</p> + +<p>Philanthropes! personne n'est juste et +bon impunément; entre le vice et la +vertu la guerre commencée à la naissance +des temps, ne finira qu'avec eux. +Dévorés du besoin de nuire, les pervers +sont toujours armés contre quiconque +ose révéler leurs forfaits, et les empêcher +de tourmenter l'espèce humaine. A +leurs coupables tentatives opposons un +mur d'airain, mais vengeons-nous d'eux +par des bienfaits. Hâtons-nous; la vie +est si longue pour faire le mal, si courte +pour faire le bien! Cette terre se dérobe +sous nos pas, et nous allons quitter la +scène du monde; la dépravation contemporaine +charie vers la postérité tous +les élémens du crime et de l'esclavage. +Cependant, parmi ceux qui s'agiteront +ici-bas, lorsque nous dormirons dans le +tombeau, quelques hommes de bien, +échappés à la contagion, seront en quelque +sorte, les représentans de la providence: +léguons-leur la tâche honorable +de défendre la liberté et le malheur. Du +sein de l'éternité, nous applaudirons à +leurs efforts, et sans doute il les bénira +ce Père commun, qui dans les hommes, +quelle que soit leur couleur, reconnoît +son ouvrage, et les aime comme ses +enfans.</p> +<br><br> + + + +<h2>DE LA LITTÉRATURE<br> + +DES NÈGRES.</h2> +<br><br> + + + +<a name="c1" id="c1"></a> +<h3>CHAPITRE PREMIER</h3> + +<p class="mid"><i>Ce qu'on entend par le mot</i> Nègres.<br> +<i>Sous cette dénomination doit-on comprendre tous les</i> Noirs?<br> +<i>Disparité d'opinion sur leur origine.<br> +Unité du type primitif de la race humaine.</i></p> + + +<p>Sous le nom d'Éthiopiens, les Grecs comprenoient +tous les hommes noirs. Cette assertion +s'appuie sur des passages de la bible des +Septante, d'Hérodote, Théophraste, Pausanias, +Athénée, Héliodore, Eusèbe, Flavius +Josephe<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>. Ils sont appelés de même par +Pline l'ancien et Térence<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>. On distinguoit +les Éthiopiens orientaux, ou indiens, +ou d'Asie, des Éthiopiens occidentaux, ou +d'Afrique. Rome connut ceux-ci sans doute +dans ses guerres avec les Carthaginois, qui +en avoient dans leurs armées, à ce que prétend +Macpherson, fondé sur un passage de +Frontin<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>. Rome ayant plus que la Grèce +des relations fréquentes avec les côtes occidentales +de l'Afrique, quelquefois, dans les +auteurs latins, les Noirs furent appelés <i>Africains</i><a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. +Mais en Orient, on continua de +les désigner sous le nom d'<i>Éthiopiens</i>, parce +qu'ils y arrivoient par la voie de l'Éthiopie, +qui depuis l'an 651 paya, pendant assez longtemps +aux Arabes, un tribut annuel d'esclaves, +et qui, pour acquitter ce tribut, en +tiroit peut-être de l'intérieur de l'Afrique<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>. +On les employoit à la guerre, car dans celle +des croisades, on voit à Hébron, et au siége +de Jérusalem, en 1099, des Noirs à cheveux +crépus, que Guillaume de Malmesbury appelle +également Éthiopiens<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> V. <i>Jérémie</i>, 13, 23. <i>Flavius Josephe</i>, +Antiquités judaïques, l. VIII, c. VII. <i>Théophraste</i>, 22e +caractère. <i>Hérodote</i>, dans Thalie et Polymnie, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Pline</i>, l. V, c. IX. <i>Térence</i>, Eunuchus, act. I, +scen. I.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> <i>V.</i> Annals of commerce, etc., by Macpherson, +in-4°. London 1805, t. I, p. 51 et 52. <i>Frontin, Stratagemata</i>, +t. I, c. II.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a>........ <i>Subito flens Africa nigras procubuit +lacerata genas</i>.... dit <i>Sidoine Apollinaire</i>, dans le +Panégyrique de <i>Majorien</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> V. <i>Gibbon's</i>, History, etc., reviewed by the +rev. <i>J. Whitaker</i>, in 8°, London 1791, p. l82 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> <i>Guillelm. Malmesb.</i>, fol. 84.</blockquote> + +<p>Chez les modernes, quoique le nom d'Éthiopie +soit exclusivement réservé à une région +de l'Afrique, beaucoup d'écrivains, espagnols +et portugais surtout, ont appelé <i>Éthiopiens</i> +tous les Noirs. Il n'y a pas encore trente ans +que le docteur Ehrlen imprimoit, à Strasbourg, +un traité <i>de servis Æthiopibus Europeorum +in coloniis Americæ</i><a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>. La +dénomination d'Africains prévaut actuellement, +et l'emploi de ces deux mots est également +abusif, puisque d'une part l'Éthiopie, +dont les habitans ne sont pas du noir le plus +foncé<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, n'est qu'une partie d'Afrique, et +que de l'autre il y a des Noirs asiatiques. +Hérodote les nomme Éthiopiens à cheveux +longs, pour les distinguer de ceux d'Afrique, +qui ont les cheveux crépus; car autrefois on +croyoit que ceux-ci n'appartenoient qu'à +l'Afrique, et que les Noirs à cheveux longs +ne se trouvoient que dans le continent asiatique. +Quelques réglemens avoient défendu +d'en importer dans les îles de France et de +la Réunion; mais les relations des voyageurs +nous ont appris que dans le continent africain, +ainsi qu'à Madagascar, il y a aussi +des Nègres à cheveux longs: tels sont, au +centre de l'Afrique, les habitans de Bornou<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>; +tels étoient les Nègres pasteurs de +l'île de Cerné, où les Carthaginois avoient des +comptoirs<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>. D'un autre côté les indigènes +des îles des Andamans, dans le golfe du +Bengale, sont des Noirs à cheveux crépus; +dans diverses parties de l'Inde, les montagnards +en ont presque la couleur, la figure +et la chevelure. Ce fait est consigné dans un +savant mémoire de Francis Wilford, associé +de l'Institut national<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. Il ajoute que les +plus anciennes statues des divinités indiennes +ont la figure des Nègres. Ces considérations +fortifient le système, qu'autrefois cette race a +couvert une grande partie du continent asiatique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> In-4º, <i>Argentorati</i> 1778.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage d'Éthiopie, par <i>Poncet</i>, p. 99, etc. +et l'Histoire du Christianisme d'Éthiopie, par <i>La +Croze</i>, p. 77, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> <i>V</i>. Idées sur les relations politiques et commerciales +des anciens peuples de l'Afrique, etc., par +<i>Heeren</i>, in-8°, Paris an 8, t. II, p. 10, 75.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> <i>Ibid</i>., t. I, p. 134, 156, 160.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> <i>V</i>. Asiatic researches, t. III, p. 355, etc.</blockquote> + +<p>La couleur noire étant le caractère le plus +marqué qui sépare des Blancs une partie de +l'espèce humaine, communément on a été +moins attentif aux différences de conformation +qui entre les Noirs eux-mêmes établissent +des variétés. C'est à quoi fait allusion +Camper, lorsqu'il dit que Rubens, Sébastien +Ricci et Vander-Tempel, en peignant les +Mages, ont peint des <i>Noirs</i>, et non des <i>Nègres</i>. +Ainsi, avec d'autres auteurs, Camper +restreint cette dernière dénomination à ceux +qui se font remarquer par des joues proéminentes, +de grosses lèvres, un nez épaté, et +la chevelure moutonnée. Mais cette distinction +entre eux, et ceux qui ont la chevelure +lisse et longue, ne constitue pas une diversité +de races. Le caractère spécifique des +peuples est permanent, tant qu'ils vivent isolés; +il s'affoiblit ou disparoît par le mélange. +Reconnoît-on la peinture que fait César +des Gaulois, dans les habitans actuels de la +France? Depuis que les peuples de notre continent +sont, pour ainsi dire, transvasés les +uns dans les autres, les caractères nationaux +sont presque méconnoissables au physique et +au moral. On est moins Français, moins +Espagnol, moins Allemand; on est plus Européen, +et ces Européens, ont les uns la chevelure +frisée, les autres lisse; mais si, à +cause de cette différence et de quelques autres +dans la stature et la conformation, on +prétendoit assigner l'étendue et les limites de +leurs facultés intellectuelles, n'auroit-on pas +le droit d'en rire? Dira-t-on que la comparaison +péche en ce que les chevelures européennes +qui sont crépues ne sont pas laineuses? +Au lieu de se prévaloir des exceptions à cette +règle, on se borne à demander si cette discrépance +suffit pour nier l'identité d'espèce. +Il en est de même dans la variété noire; entre +les individus placés aux extrémités de la +ligne terminée d'un côté par la variété blanche, +et de l'autre par la noire, il existe des +différences remarquables qui s'atténuent et +se confondent dans les intermédiaires.</p> + +<p>Des passages d'auteurs qu'on a cités, attestent +que les Grecs ont eu des esclaves +nègres; c'étoit même un usage assez commun, +selon Visconti, qui, dans le <i>Musée +Pio-Clémentin</i>, a publié une très-belle figure +d'un de ces Nègres qu'on employoit au service +des bains<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>: déjà Caylus en avoit fait +graver plusieurs autres<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> T. III, p. 41, planch. 35.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>V.</i> Recueil d'Antiquités, etc., t. V, p. 247. +planch. 88; t. VII, p. 285, planch. 81.</blockquote> + +<p>La loi mosaïque défendoit de mutiler les +hommes; mais Jahn assure, dans son <i>Archéologie +biblique</i>, que les rois des Hébreux +achetoient des autres nations des eunuques, +et spécialement des Noirs<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>; il ne cite aucune +autorité à l'appui de son dire. Toutefois +il est possible qu'ils en aient eu, soit +par leurs communications avec les Arabes, +soit lorsque les flottes de Salomon cingloient +d'Aziongaber à Ophir, d'où elles apportoient, +dit Flavius Josephe, beaucoup d'ivoire, des +singes et des <i>Éthiopiens</i><a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>: ce qui est +incontestable, c'est que l'Égypte commerçoit +avec l'Éthiopie, et que les Alexandrins +faisoient la traite des Nègres. Athenée et +Pline le naturaliste en fournissent la preuve, +et Ameilhon s'en appuie dans son histoire +du commerce des Égyptiens<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Archæologia biblica</i>, etc., à J. Ch. Jahn. +<i>Viennæ</i>, p. 389.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> V. <i>Josephe</i>, Antiq., l. VIII, c. VII, p. 2, +<i>Hudson</i>, dans sa traduction latine dit <i>Æthiopes in +Mancipia</i> (esclaves); le texte grec ne le dit pas, +mais le fait présumer.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> p. 85.</blockquote> + +<p>Pinkerton croit ceux-ci d'origine assyrienne +ou arabe<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Heeren paroît mieux +fondé, en les faisant descendre des Éthiopiens, +qui eux-mêmes, selon Diodore de +Sicile, regardoient les Égyptiens comme une +de leurs colonies<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>. Plus on remonte vers +l'antiquité, plus on trouve de relations entre +leurs pays respectifs; même écriture, mêmes +moeurs, mêmes usages. Le culte des animaux +encore subsistant chez presque tous les peuples +nègres, étoit celui des Égyptiens; leurs +formes étoient celles des Nègres un peu blanchis +par l'effet du climat. Hérodote assure +que les Colches sont originairement Égyptiens, +parce que, comme eux, ils ont la peau +noire et les cheveux crépus<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>. Ce témoignage +infirme les raisonnemens de Browne; +les expressions d'Hérodote, dit-il, signifient +seulement que les Égyptiens ont un teint +basané et des cheveux crépus, comparativement +aux Grecs, mais elles n'indiquent pas +des Nègres<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>. A cette assertion de Browne +il ne manque que la preuve; le texte d'Hérodote +est clair et précis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> <i>V.</i> Modern Geography, in-4° London 1807, +t. II, p. 2; et t. III, p. 820 et 833.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> L. III, §3.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Hérodote</i>, l. II, n° 104.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>V.</i> Nouveau Voyage dans la haute et basse +Égypte, par <i>Browne</i>, t. I, c. XII; et <i>Walkenaer</i>, +dans les Archives littéraires, etc.</blockquote> + +<p>Tout concourt donc à fortifier le système +de Volney, qui voit dans les Coptes les représentans +des Égyptiens. Ils ont un ton de +peau jaunâtre et fumeux, le visage bouffi, +l'oeil gonflé, le nez écrasé, la lèvre grosse, +en un mot la figure mulâtre<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>. Fondé sur +les mêmes observations, Ledyard croit à +l'identité des Nègres et des Coptes<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Le +médecin Frank, qui étoit de l'expédition +d'Égypte, appuie cette opinion par le rapprochement +des usages, tels que la circoncision +et l'excision pratiquées chez les Coptes +et chez les Nègres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; usages qui, au rapport +de Ludolphe, se sont conservés chez les +Éthiopiens<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyages en Syrie et en Égypte, par <i>Volney</i>, +nouvelle édit., t. I, p. 10 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. I, p. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>V</i>. Mémoire sur le commerce des Nègres au +Caire, par <i>Louis Franck</i>, in-8°, Paris 1802.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>V</i>. Jobi Ludolf, etc., <i>Historia æthiopica, +in-fol</i>., 1681, <i>Francoforti ad Mocnum</i>, l. III, c. 1.</blockquote> + +<p>Blumenbach a remarqué dans des crânes +de momies ce qui caractérise la race nègre. +Cuvier n'y trouve pas cette conformité de +structure. Ces deux témoignages imposans, +mais en apparence contradictoires, se concilient +en admettant, comme Blumenbach, +trois variétés égyptiennes, dont une rappelle +la figure des Indous, une autre celle des +Nègres, une troisième propre au climat de +l'Égypte, dépend des influences locales: les +deux premières s'y confondent par le laps de +temps<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>; la seconde, qui est celle du Nègre, +se reproduit, dit Blumenbach, dans la +figure du sphinx. Ici Browne vient encore +s'inscrire en faux. Il prétend que la statue +du sphinx est tellement dégradée, qu'il est +impossible d'assigner son véritable caractère<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>; +et Meiners doute si les figures du +sphinx représentent des héros ou des génies +mal-faisans. Ce sentiment est combattu par +l'inspection des sphinx dessinés dans Caylus, +Norden, Niehbur et Cassas, examinés sur +les lieux par les trois derniers, et depuis par +Volney et Olivier<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Ils lui trouvent la +figure éthiopienne; d'où Volney conclut qu'à +la race noire, aujourd'hui esclave, nous devons +nos arts, nos sciences, et jusqu'à l'art +de la parole<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> V. <i>De Generis humani varietate nativa</i>, +<i>in-8°</i>, +<i>Gottingue 1794</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Browne</i>, ibid.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage dans l'Empire ottoman, l'Égypte, +la Perse, etc., par <i>Olivier</i>, 3. vol. in-4°, Paris 1804-7, +t. II, p. 83 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> <i>Volney</i>, ibid.</blockquote> + +<p>Grégory, dans ses Essais historiques et +moraux, nous reporte aux siècles antiques +pour montrer pareillement dans les Nègres +nos maîtres en sciences; car ces Égyptiens, +chez lesquels Pythagore, et d'autres Grecs, +alloient puiser la philosophie, n'étoient, +selon plusieurs écrivains, que des +Nègres, dont les traits natifs furent décomposés +et modifiés par le mélange successif +des Grecs, des Romains et des Sarrasins. +Dût-on prouver que les sciences sont venues, +de l'Inde en Égypte, en seroit-il moins vrai +qu'elles ont traversé ce dernier pays pour +arriver en Europe?</p> + +<p>Meiners se retranche à soutenir que l'on doit +peu aux Égyptiens; et un homme de +lettres à Caen, a publié une dissertation +pour développer cette thèse <a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>. Déjà elle avoit +eu pour défenseur Edouard Long, auteur +anonyme de l'histoire de la <i>Jamaïque</i>, +qui, en accordant aux Nègres un caractère +très analogue à celui des anciens Égyptiens, +charge ceux-ci de mauvaises qualités, leur +refuse le génie, le goût; leur dispute les talens +pour la musique, la peinture, l'éloquence, +la poésie; il leur accorde seulement +la médiocrité en architecture <a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>. Il auroit +pu ajouter que cette médiocrité se manifeste +dans leurs pyramides, qu'un simple maçon +eût pu construire, si la vie d'un individu +étoit assez longue. Mais sans vouloir placer +l'Égypte au terme le plus élevé des connoissances +humaines, toute l'antiquité dépose en +faveur de ceux qui l'envisagent comme une +école célèbre, à laquelle s'instruisirent beaucoup +de savans vénérés de la Grèce.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> V. Dissertation sur le préjugé qui attribue aux +Égyptiens la découverte des sciences; par Cailly, in 8°, à Caen.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> The History of Jamaica, 3 vol. in-4°, London +1774, V. t. II, p. 355 et suiv.; et p. 374, etc.</blockquote> + +<p>Quoique Edouard Long, refuse du génie +aux Égyptiens, il les élève fort au-dessus des +Nègres car il ravale ceux-ci au denier échelon +de l'intelligence <a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>; et comme une mauvaise +cause, se défend par des argumens de même nature, +au nombre de ceux qu'il allègue pour +établir l'infériorité morale des +Nègres, il assure que leur vermine est noire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Ibid.</i></blockquote> + +<p>C'est, dit-il, une remarqué échappée à tous +les naturalistes <a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>. En supposant la réalité +de ce fait, qui oseroit (excepté Edouard +Long) en conclure que les variétés humaines +n'ont pas un type identique, et contester à +quelques-unes l'aptitude à la civilisation?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> The History of Jamaica, 3 vol. in 4°, London 1774, +V. t. II, p. 352.</blockquote> + +<p>Ceux qui ont voulu déshériter les Nègres, +ont appelé l'anatomie à leur secours, et sur +la disparité de couleur se sont portées leurs +premières observations. Un écrivain nommé +Hanneman, veut que la couleur des Nègres +leur soit venue de la malédiction prononcée +par Noé contre Cham. Gumilla perd son +temps à le réfuter. Cette question a été discutée +par Pechlin, Ruysch, Albinus, Pittre, Santorini, Winslow, +Mitchil, Camper, Zimmerman, Meckel père, Demangt, Buffon, +Somering, Blumenbach, Stanhope-Smith<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>, et beaucoup d'autres. +Mais comment s'accorderoit-on sur les conséquences, +si l'on est discordant sur les faits anatomiques +qui doivent leur servir de base?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> <i>Adversaria Anatomica, decad. 3, p. 26, n°23. +Dissert. de sede et causa coloris AÉthiopum et caeterorum +hominum, etc., Ludg. Bat. 1707.</i> Mémoires +de l'acad. des Sc., 1702. Observ. anat., 1724. Venet. +Exposition anat., 1743, Amst., t. III, p. 278. <i>De +habitu et colore Æthiopum</i>, <i>Kilon</i>, 1677. Discours +sur l'origine et la couleur des Nègres, 1764. <i>V.</i> les +ouvrag. trad. par <i>Herbel</i>, t. I, 1784, p. 24. <i>V.</i> Histoire +de l'Afrique française, 2 vol. in-8°. Sur la différence +physique qui se trouve entre les Nègres et les +Européens, §48. <i>De Generis Humani varietate nativa, +edit. 3, in-8°, Gotting.</i> 1785. <i>V.</i> An Essay on +the cause of the variety of complexion and figure in +human species, by the rev. <i>S. Stanhope-Smith</i>, etc., +in-8°, Philadelphia 1787. J'appelle l'attention sur cet +ouvrage, qui mérite d'être médité.</blockquote> + + +<p>Meckel père pense que la couleur des Nègres +est due à la couleur foncée du cerveau; +mais Walter, Bonn, Somering, le docteur +Gall, et d'autres grands anatomistes, trouvent +la même couleur dans les cerveaux des +Nègres et ceux des Blancs.</p> + +<p>Barrère et Winslow croient que la bile +des Nègres est d'une couleur plus foncée que +celle des Européens; mais Somering la trouve +d'un verd jaunâtre.</p> + +<p>Attribuez-vous la couleur des Nègres à +celle de leur membrane réticulaire? Mais +si chez les uns elle est noire, d'autres l'ont +cuivrée ou couleur de bistre. Au fond, c'est +reculer la difficulté sans la résoudre; car +dans l'hypothèse que la substance médullaire, +la bile, la membrane réticulaire, seroient +constamment noires, il resteroit à expliquer +la cause. Buffon, Camper, Bonn, Zimmerman, +Blumenbach, Chardel son traducteur +français<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>, Somering, Imlay, attribuent +la couleur des Nègres, et celle des autres +variétés, au climat, secondé par des causes +accessoires, telles que la chaleur, le régime +de vie. Le savant professeur de Gottingue +remarque qu'en Guinée, non-seulement les +hommes, mais les chiens, les oiseaux, et surtout +les gallinacées, sont noirs, tandis que +l'ours et d'autres animaux sont blancs vers +les mers glaciales. La couleur noire étant, +selon Knight, l'attribut de la race primitive +dans tous les animaux, il penche à croire +que le Nègre est le type original de l'espèce +humaine<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>: Demanet et Imlay remarquent +que les descendans des Portugais établis au +Congo, sur la côte de Sierra-Leone, et sur +d'autres points de l'Afrique, sont devenus +Nègres<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>; et pour démentir des témoins +oculaires tel que le premier, il ne suffit pas +de nier, comme l'a fait le traducteur du dernier +ouvrage de Pallas<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'Unité du Genre humain, etc., par <i>Blumenbach,</i> +traduit par <i>Chardel.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> <i>V.</i> The Progress of civil Society, a didactic +poem, by <i>Richard Payne-Knight,</i> in-4º, London +1796, l. v, depuis le vers 227 et les suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>V.</i> A Topographical Description of the Western +territory of north America, etc., by <i>Georg. +Imlay,</i> in-8°, London 1793. <i>V.</i> lettre 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans les départemens méridionaux +de la Russie, p. 600, en note.</blockquote> + +<p>On sait que les parties les moins exposées +au soleil, telles que la plante des pieds et les +entre-doigts sont blafardes; aussi Stanhope-Smith, +qui dérive la couleur noire de quatre +causes, le climat, le régime de vie, l'état de +société, la maladie, après avoir accumulé +des faits qui prouvent l'ascendant du climat +sur la complexion et la figure, explique très-bien +pourquoi les Africains de la côte occidentale +sous la zone torride, sont plus noirs +que ceux de l'est; pourquoi la même latitude +en Amérique ne produit pas le même effet.</p> + +<p>Ici l'action du soleil est combattue par des +causes locales qui, en Afrique, la fortifient; +en général la couleur noire se trouve entre +les Tropiques, et ses nuances progressives, +suivent la latitude chez les peuples qui très-anciennement +établis dans une contrée n'ont +été ni transplantés sous d'autres climats, ni +croisés par d'autres races<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>. Si les Sauvages +de l'Amérique du nord, et les Patagons placés +à l'autre extrémité de ce continent, ont +la teinte plus foncée que les peuples rapprochés +de l'isthme de Panama, pour expliquer +ce phénomène, ne doit-on pas recourir aux +transmigrations anciennes, et consulter les +impressions locales? T. Williams, auteur de +l'Histoire de l'État de Vermont, appuie ce +système par des observations qui prouvent la +connexité de la couleur et du climat; sur des +données approximatives, il conjecture que +pour réduire, par des croisemens, la race +Noire à la couleur blanche, il faut cinq générations +qui, étant supposées chacune de +vingt-cinq ans, donnent un total de cent +vingt-cinq ans; que pour amener les Noirs +à la couleur blanche, sans croisement et par +la seule action du climat, il faut quatre mille +ans; mais seulement six cents ans pour les +Indiens qui sont de couleur rouge<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Des plaisans ont débité qu'à Liverpool, où beaucoup +d'armateurs s'enrichissent par la traite, on prioit +Dieu journellement de ne pas changer la couleur des +Nègres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> <i>V.</i> The Natural and civil History of Vermont, +by <i>S. Williams,</i> in-8°, 1794. Walpole <i>New-Hampshire,</i> +p. 391 et suiv.</blockquote> + +<p>Ces effets sont plus sensibles chez les esclaves +attachés au service domestique, mieux +soignés, mieux nourris. Non-seulement leurs +traits et leur physionomie ont subi un changement +visible, mais ils gagnent au moral<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> <i>V.</i> An Essay, etc., p. 20, 23, 24, 58, 77. etc.</blockquote> + +<p>Outre le fait incontestable des <i>Albinos,</i> +Somering établit, par des observations multipliées, +que l'on a vu des Blancs noircir, +jaunir; des Nègres blanchir ou pâlir, surtout +à l'issue de maladies<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>: quelquefois +même, dans la grossesse, la membrane réticulaire +des femmes blanches devient aussi +noire que celle des Négresses d'Angola. Ce +phénomène vérifié par le Cat, est confirmé par +Camper, comme témoin oculaire<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>. Cependant +Hunter soutient que quand la race d'un +animal blanchit, c'est une preuve de dégénération. +Mais s'ensuit-il que dans l'espèce +humaine la variété blanche soit dégénérée? +Ou faut-il, au contraire, avec le docteur +Rush, dire que la couleur des Nègres est le +résultat d'une léproserie héréditaire? Il s'appuie +du chimiste Beddoes, qui avoit presque +blanchi la main d'un Africain, par +une immersion dans l'acide muriatique oxigéné<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>. +Un journaliste propose, en ricanant, +d'envoyer en Afrique des compagnies +de blanchisseurs<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>. Cette plaisanterie, inutile +pour éclaircir la question, est inconvenante +quand il s'agit d'un homme distingué +comme le docteur Rush.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> <i>Ibid.</i> §48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>V.</i> Dissertations sur les variétés naturelles qui +caractérisent la physionomie, etc.; par <i>Camper;</i> traduit +par <i>Jansen,</i> in-4º, Paris 1791, p. 18.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>V.</i> Transactions of the American philosophical +society, etc., in-4º, p. 287 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>V.</i> Monthly Review, t. XXXVIII, p. 20.</blockquote> + +<p>Les philosophes ne s'accordent pas à fixer +quelle partie du corps humain doit être réputée +le siège de la pensée et des affections. +Descartes, Harthley, Buffon offrent chacun +leurs systèmes. Cependant, comme la +plupart le placent dans le cerveau, on a voulu +en conclure que les plus grands cerveaux +étoient les plus richement dotés en talens, +et que les Nègres l'ayant plus petit que les +Blancs, devoient leur être inférieurs. Cette +assertion est détruite par des observations +récentes; car divers oiseaux ont proportionnément +le cerveau plus volumineux que celui +de l'homme.</p> + +<p>Cuvier ne veut pas que l'on mesure la portée +de l'intelligence sur le volume du cerveau, +mais sur celui de la partie du cerveau nommée +les hémisphères, qui augmente ou diminue, +dit-il, dans la même mesure que les +facultés intellectuelles de tous les êtres dont +se compose le règne animal. Mais Cuvier, +modeste comme tous les vrais savans, ne +propose sans doute cette idée que comme une +conjecture; car pour tirer une conséquence +affirmative, ne faudroit-il pas que nous connussions +mieux les rapports de l'homme, son +état moral? Combien de siècles s'écouleront +peut-être avant qu'on ait pénétré ce mystère.</p> + +<p>«Tout ce qui différencie les nations, dit +Camper, consiste dans une ligne menée depuis +les conduits des oreilles jusqu'au fond +du nez, et une autre ligne droite qui touche +la saillie du coronal au-dessus du nez, et se +prolonge jusqu'à la partie la plus saillante +de l'os de la mâchoire, bien entendu qu'il +faut regarder les têtes de profil. C'est non-seulement +l'angle formé par ces deux lignes +qui constitue la différence des animaux, +mais encore des diverses nations; et l'on +pourroit dire que la nature s'est, en quelque +sorte, servi de cet angle pour déterminer +les variétés animales, et les amener +comme par degrés jusqu'à la perfection des +plus beaux hommes. Ainsi la figure des +oiseaux décrit les plus petits angles, et ces +angles augmentent à mesure que l'animal +approche de la figure humaine. Je citerai +pour exemple (c'est Camper qui parle) les +têtes de singe, dont les unes décrivent un +angle de quarante-deux degrés, les autres +un de cinquante. La tête d'un Nègre +d'Afrique, ainsi que celle du Calmouk, +forment un angle de soixante-dix degrés, +et celle d'un Européen en fait un de quatre-vingt. +Cette différence de dix degrés fait +la beauté des têtes européennes, parce que +c'est un angle de cent degrés qui constitue +la plus grande perfection des têtes antiques. +De pareilles têtes, comme le plus +haut point de beauté, ressemblent le plus +à celle d'Apollon Pythien et de Méduse, +par Sosocles, deux morceaux unanimement +considérés comme les plus beaux<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> <i>V.</i> Opuscules, t. I, p. 16; et Dissertations +physiques sur la différence réelle que présentent les +traits du visage chez les hommes de divers pays.</blockquote> + +<p>Cette ligne faciale de Camper a été adoptée +par divers anatomistes. Bonn dit avoir +trouvé l'angle de soixante-dix degré dans les +têtes des Négresses<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>; et comme d'une part +ces différences sont assez constantes; que +d'une autre les sciences subissent aussi l'empire +des modes, ce genre d'observations sur +le volume, la configuration, les protubérances +des crânes, sur l'expansion du cerveau, +les affections spéciales dont chacune de ses +parties peut-être susceptible, et ses rapports +avec l'intelligence humaine, a pris le nom +de <i>Cranologie</i>, depuis que le docteur Gall en +a fait l'objet de sa doctrine physiologique. +Il est combattu entre autres par Osiander<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>, +qui d'ailleurs lui en conteste la priorité, et +qui en trouve les élémens dans la Métoposcopie +de Fuschius, et le <i>Fasciculus medicinæ</i> +de Jean de Ketham, etc. Il pouvoit +y ajouter Aristote, Plutarque, Albert le +Grand, Triumphus, Vieussens, dit le docteur +Gall lui-même.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> <i>Descriptio thesauri ossium Morbosor. Hovii</i> +1787, p. 133.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> V. <i>Epigrammata in complures musaci anatomici +res, etc.</i>, par Fr. B. Osiander, in-8°, Gottingue +1807, p. 45 et 46.</blockquote> + +<p>Celui-ci veut fonder sur la structure du +crâne la prétendue infériorité morale des +Nègres; et quand on lui oppose le fait de +beaucoup de Nègres dont les talens sont incontestables, +il répond qu'alors leurs formes +cranologiques se rapprochent de la structure +des Blancs, et réciproquement il suppose +que des Blancs stupides ont une conformation +qui les rapproche des Nègres. Au reste, +je m'empresse de rendre hommage aux talens +et à la loyauté des docteurs Gall et Osiander; +mais les hommes les plus éminens peuvent +se fourvoyer dans les hypothèses, ou +tirer d'observations justes des conséquences +exagérées. Par exemple, personne ne contestera +au président de l'académie des arts +de Londres, d'être un grand peintre; mais +comment s'y prendroit West pour prouver +son opinion, que la physionomie des Juifs les +rapproche de celle des chèvres<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>. Est-il +facile de déterminer les formes nationales, +quand dans tous les pays on voit des variétés +notables, même de village à village? je l'ai +remarqué surtout dans les Vosges, comme +Olivier dans la Perse; Lopez a vu des Nègres +à cheveux rouges, au Congo<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 20, de <i>Chardel.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> <i>V.</i> Relazione del reame di Congo, p. 6.</blockquote> + +<p>Admettons néanmoins que chaque peuple +a un caractère spécifique, qui se reproduit +jusqu'à ce que le mélange éventuel l'altère +ou l'efface. Qui pourroit fixer le laps de +temps nécessaire pour détruire l'influence de +ces diversités transmises héréditairement, et +qui sont le produit du climat, de l'éducation, +du régime diététique, des habitudes? La nature +est diversifiée dans ses détails à tel point, +que quelquefois les yeux les plus exercés seroient +tentés de rapporter à des espèces différences +des plantes congénères. Cependant +elle admet peu de types primitifs, et dans les +trois règnes, la puissance féconde de l'Éternel +en fait jaillir une foule de variétés qui +font l'ornement et la richesse du globe.</p> + +<p>Blumenbach croit que les Européens dégénèrent +par un long séjour dans les deux +Indes et en Afrique. Somering n'ose décider +si la race primitive de l'homme, en quelque +coin de la terre qu'on place son berceau, +s'est perfectionnée en Europe, si elle s'est +altérée en Nigritie, attendu que pour la force +et l'adresse, la conformation des Nègres relativement +à leur climat, est aussi accomplie, +et peut-être plus que celle des Européens. +Ils surpassent les Blancs par la finesse +exquise de leurs sens, surtout de l'odorat. +Cet avantage leur est commun avec tous les +peuples à qui le besoin en prescrit un fréquent +exercice; tels sont les indigènes de l'Amérique +du nord; tels les Nègres marrons de la +Jamaïque, qui à la vue distinguent dans les +bois des objets imperceptibles à tous les +Blancs. Leur taille droite, leur contenance +fière, leur vigueur indiquent leur supériorité; +ils communiquent entre eux en sonnant +de la corne, et la nuance des sons est telle, +qu'ils s'interpellent au loin en distinguant +chacun par son nom<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> The History of the Maroons from their origin +to the etablissement of their chief Tribe at Sierra-Leone, +by <i>R. C. Dallas,</i> 2 vol. in-8º, London 1803, +t.1, p. 88 et suiv.</blockquote> + +<p>Somering observe encore que la perfection +essentielle d'une foule de plantes se détériore +par la culture. La magnificence et +la fraîcheur passagères qu'on s'efforce de +produire dans les fleurs, détruisent souvent +le but auquel la nature les destine. L'art de +faire éclore des fleurs doubles, que nous devons +aux Hollandais, ôte presque toujours +à la plante la faculté de se reproduire. +Quelque chose d'analogue se retrouve chez +les hommes; leur esprit est souvent cultivé +aux dépens du corps, et réciproquement; +car plus l'esclave est abruti, plus +il est propre aux travaux des mains<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Somering, § 74.</blockquote> + +<p>On ne refuse point aux Nègres la force +corporelle; quant à la beauté, d'où la faites-vous +résulter? Sans doute de la couleur et de +la régularité des traits; mais sur quoi fondé +veut-on que la blancheur soit la couleur privativement +admise dans ce qui constitue la +beauté, tandis que ce principe n'est point +appliqué aux autres productions de la nature? +Chacun sur cet objet a ses préjugés, +et l'on sait que diverses peuplades noires, +transportant la couleur réputée chez eux la +moins avantageuse au diable, le peignent en +blanc.</p> + +<p>Ce qu'on appelle la régularité des traits, +est une de ces idées complexes dont peut-être +n'a-t-on pas encore saisi les élémens, et sur +lesquels, après tous les efforts de Crouzas, de +Hutcheson et du P. André, il reste à établir +des principes. Dans les mémoires de +Manchester, George Walker prétend que +les formes et les traits universellement approuvés +chez tous le» peuples, sont le type +essentiel de la beauté; que ce qui est contesté +est dès-lors un défaut, une déviation +du jugement<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. C'est demander à l'érudition +la solution d'un problème physiologique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> T. V, IIe part.</blockquote> + +<p>Bosman vante la beauté des Négresses de +Jnïda<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>; Ledyard et Lucas, celle des Nègres +Jalofes<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>; Lobo, celle des Abyssins<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. +Ceux du Sénégal, dit Adanson, +sont les plus beaux hommes de la Nigritie; +leur taille est sans défaut, et parmi eux on +ne trouve point d'estropiés<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>. Cossigny vit +à Gorée des Négresses d'une grande beauté, +d'une taille imposante, avec des traits à la +romaine<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>. Ligon parle d'une Négresse de +l'île S. Yago, qui réunissoit la beauté et la +majesté à tel point, que jamais il n'avoit rien +vu de comparable<a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>. Robert Chasle, auteur +du Journal du Voyage de l'amiral du +Quesne, étend cet éloge aux Négresses et +Mulâtresses de toutes les îles du Cap-Vert<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>. +Leguat<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>, Ulloa<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a> et Isert<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>, rendent +le même témoignage à l'égard des Négresses +qu'ils ont vues, le premier à Batavia, le second +en Amérique, et le troisième en Guinée.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> <i>Bosman,</i> Voyage en Guine'e, 1705, Utrecht, +lettre 18.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Voyage de <i>Ledyard</i> et <i>Lucas,</i> t. II, 338.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> <i>V.</i> Relation historique de l'Abyssinie, par <i>Lobo,</i> +in-4º, Paris 1726, p. 68.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> <i>Adanson,</i> Voyage en Sénégal, p. 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> V. <i>Cossigny,</i> Voyage à Canton, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire de l'île des Barbades, de <i>Rich. Ligon,</i> +dans le Recueil de divers voyages faits en Afrique +et en Amérique, in-4º, Paris 1674, p. 20.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal d'un Voyage aux Indes orientales, +sur l'escadre de <i>du Quesne,</i> 3 vol. in-12, Rouen 1721, +t I, p. 202.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Voyage de <i>Leguat,</i> t. II, p. 136.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Ulloa, <i>Noticias Americanas,</i> p. 92.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> <i>Isert,</i> Reis na Guinea, Dordrecht 1790, p. 175.</blockquote> + + +<p>D'après ces témoignages, Jedediah-Morse +se mettra sans doute en frais pour expliquer +le caractère de supériorité qu'il trouve imprimé +sur le front du Blanc<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> <i>V</i>. p. 182.</blockquote> + +<p>Les systèmes qui supposent une différence +essentielle entre les Nègres et les Blancs, +ont été accueillis 1°. par ceux qui à toute +force veulent matérialiser l'homme, et lui +arracher des espérances chères à son coeur; +2°. par ceux qui, dans une diversité primitive +des races humaines, cherchent un moyen +de démentir le récit de Moïse; 3°. par ceux +qui, intéressés aux cultures coloniales, voudroient +dans l'absence supposée des facultés +morales du Nègre, se faire un titre de plus +pour le traiter impunément comme les bêtes +de somme.</p> + +<p>Un de ceux qu'on avoit accusés d'avoir +manifesté une telle opinion, s'en défend avec +chaleur. On lui reprochoit d'avoir dit dans +ses <i>Idées sommaires sur quelques réglemens +à faire à rassemblée coloniale,</i> imprimées +au Cap, qu'il y a deux espèces +d'hommes, la blanche et la rouge; que les +Nègres et Mulâtres n'étant pas de la même +que le Blanc, ne peuvent prétendre aux droits +naturels pas plus que l'Orang-outang; qu'ainsi +Saint-Domingue appartient à l'espèce blanche<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>. +L'auteur le nie. Il est remarquable +qu'alors correspondant de l'académie des +sciences, aujourd'hui membre de l'Institut, +il avoit précisément à cette époque pour confrère +correspondant de la même académie, +un Mulâtre de l'île de France, Geoffroi-Lislet, +dont il sera question ci-après.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Par le baron <i>de Beauvois,</i> p. 6 et 24. <i>V.</i> Rapport +sur les troubles de Saint-Domingue, etc., par +<i>Garran,</i> in-8º, Paris an 5 (1797).</blockquote> + +<p>Les loix coloniales ne prononçoient pas +formellement qu'il y ait parité entre l'esclave +et la brute; mais divers actes réglementaires +et judiciaires le supposoient. Dans la multitude +de faits, je choisis 1°. une sentence du +conseil du Cap, tiré d'une source non suspecte, +la collection de Moreau-Saint-Méry. +L'énoncé de ce jugement rapproche sur la +même ligne les Nègres et les porcs<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>. 2º. Le +réglement de police qui à Batavia interdit +aux esclaves de porter des bas, des souliers, +et de paroître sur les trottoirs près des maisons; +ils doivent marcher dans le milieu de la rue avec les bestiaux<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> <i>V.</i> Loix et Constitution des colonies, par +<i>Moreau-Saint-Méry,</i> t. VI, p. 144.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Cochinchine, par <i>Barrow,</i> +2 vol. in-8°, Paris 1807, t. II, p. 63 et suiv.</blockquote> + +<p>Mais pour l'honneur des savans qui ont +approfondi cette matière, hâtons-nous de +déclarer qu'ils n'ont pas blasphémé la raison +en essayant de ravaler les Noirs au-dessous +de l'humanité. Ceux même qui veulent mesurer +l'étendue des facultés morales sur la +grandeur du cerveau, désavouent les rêveries +de Kaims, et toutes les inductions que +veulent en tirer, soit le matérialisme pour +nier la spiritualité de l'ame, soit la cupidité +pour les asservir.</p> + +<p>J'ai eu occasion d'en conférer avec Bonn +d'Amsterdam, qui a la plus belle collection +connue de peaux humaines; avec Blumenbach, +qui a peut-être la plus riche en crânes +humains; avec Gall, Meiners, Osiander, +Cuvier, Lacépède; et je saisis cette occasion +d'exprimer à ces savans ma reconnoissance. +Tous, un seul excepté qui n'ose décider, +tous comme Buffon, Camper, Stanhope-Smith, +Zimmerman, Somering, admettent +l'unité de type primitif dans la race +humaine.</p> + +<p>Ainsi la physiologie se trouve ici d'accord +avec les notions auxquelles ramène sans cesse +l'étude des langues et de l'histoire, avec les +faits que nous révèlent les livres sacrés des +Juifs et des Chrétiens. Ces mêmes auteurs +repoussent toute assimilation de l'homme à +la race des singes; et Blumenbach, fondé +sur des observations réitérées, nie que la femelle +du singe soit soumise à des évacuations +périodiques qu'on citoit comme un trait de +similitude avec l'espèce humaine<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>. Entre +les têtes du sanglier et du porc domestique, +qu'on avoue être de la même race, il y a +plus de différence qu'entre la tête du Nègre +et celle du Blanc; mais, ajoute-il, entre la +tête du Nègre et celle de l'Orang-outang, la +distance est immense. Les Nègres étant de +même nature que les Blancs, ont donc avec +eux les mêmes droits à exercer, les mêmes +devoirs à remplir. Ces droits et ces devoirs +sont antérieurs au développement moral. Sans +doute leur exercice se perfectionne ou se détériore +selon les qualités des individus. Mais +voudroit-on graduer la jouissance des avantages +sociaux, d'après une échelle comparative +de vertus et de talens, sur laquelle beaucoup +de Blancs eux-mêmes ne trouveroient +pas de place?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> V. <i>De generis humani varietate nativa.</i> Cependant +selon <i>Desfontaines,</i> la femelle du pithèque (<i>simia +pitheous</i>) a un léger écoulement périodique.</blockquote> +<br><br> + + + +<a name="c2" id="c2"></a> +<h3>CHAPITRE II</h3> + +<p class="mid"><i>Opinions relatives à l'infériorité morale des Nègres.<br> +Discussion sur cet objet.<br> +Obstacles qu'oppose l'esclavage au développement de leurs facultés.<br> +Ces obstacles combattus par la religion chrétienne.<br> +Évêques et prêtres nègres.</i></p> + +<p>L'opinion de l'infériorité des Nègres +n'est pas nouvelle. La prétendue supériorité +des blancs n'a pour défenseurs que des +Blancs juges et parties, et dont on pourroit +d'abord discuter la compétence, avant d'attaquer +leur décision. C'est le cas de rappeler +l'apologue du lion qui, à l'aspect d'un tableau +représentant un animal de son espèce +terrassé par un homme, se contenta de faire +observer que les lions n'ont pas de peintres.</p> + +<p>Hume, qui dans son <i>Essai sur le caractère +national,</i> admet quatre à cinq races, +soutient que la blanche seule est cultivée, +que jamais on ne vit un Noir distingué par +ses actions et ses lumières. Son traducteur, +ensuite Estwick<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a> et Chatelux ont répété +la même assertion. Barré-Saint-Venant, +pense que si la nature permet aux Nègres +quelques combinaisons qui les élèvent au-dessus +des autres animaux, elle leur interdit +les impressions profondes et l'exercice continu +de l'esprit, du génie et de la raison<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Considerations on the Negroe cause, par <i>Estwick.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> <i>V.</i> Des colonies sous la zone torride, particulièrement +celle de Saint-Domingue, par <i>Barré-Saint-Venant,</i> +in-8º, Paris 1802, c. iv.</blockquote> + +<p>Il est fâcheux de trouver le mème préjugé +chez un homme dont le nom ne se prononce +parmi nous qu'avec une estime profonde, +et un respect mérité; c'est Jefferson dans +ses <i>Observations sur la Virginie<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.</i> Pour +étayer son opinion, il ne suffisoit pas de +ravaler le talent de deux écrivains nègres; +il falloit établir par les raisonnemens et des +faits multipliés, que, dans des circonstances +données, et les mêmes pour des Blancs et +des Noirs, ceux-ci ne pourroient jamais rivaliser +avec ceux-là.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> <i>V.</i> Notes on the State of Virginia, etc., by <i>Jefferson,</i> in-8º, London 1787.</blockquote> + +<p>Il s'objecte Epictete, Térence et Phèdre +qui avoient été esclaves, et auxquels il eut +pu joindre Locman, Esope, Servins-Tullius; +à cette difficulté, il répond par une pétition +de principe, en disant qu'ils étoient +blancs.</p> + +<p>Jefferson, combattu par Beattie, l'a été +depuis par Imlay, son compatriote, avec +beaucoup d'énergie, surtout en ce qui concerne +Phillis Wheatley. Imlay en transcrit +des morceaux touchans; mais il se trompe à +son tour, en disant à Jefferson que la citation +de Térence est une gaucherie, attendu +qu'il étoit, non-seulement Africain, mais +Numide et pourtant Nègre<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>. Il paroît, +que Térence étoit Carthaginois. La Numidie +correspond à ce qu'on nomme aujourd'hui +la Mauritanie, dont les habitans descendoient +des Arabes, et qui, ayant envahi +l'Espagne, furent la nation la plus éclairée +du moyen âge.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> <i>V</i>. A topographical description of the western +territory of north America, etc. by <i>George Imlay</i>, +in-8°, London 1793. <i>V</i>. Lettre 9.</blockquote> + +<p>Au reste, Jefferson lui-même fournit des +armes pour le combattre dans sa réponse à +Raynal, qui reprochait à l'Amérique de +n'avoir pas encore produit des hommes célèbres. +Quand nous aurons existé, dit le savant +Américain, en corps de nation aussi +long-temps que les Grecs, avant d'avoir un +Homère, les Romains un Virgile, les Français +un Racine, on sera en droit de montrer +de l'étonnement: de même pouvons-nous +dire, quand les Nègres auront existé dans +l'état de civilisation aussi long-temps que les +habitans des États-Unis, avant de produire +des hommes tels que Franklin, Rittenhouse, +Jefferson, Madison, Washington, Monroë, +Waren, Bush, Barlow, Mitchil, Ramford, +Barton, le Virginien, qui a fait l'<i>English +Spy</i>, l'auteur de l'adresse aux armées à la fin +de la guerre de la révolution, qu'on a surnommé +le Junius Américain, etc., etc., et trente +autres que je pourrois citer<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>, on aura quelque +de croire qu'il y a chez les Nègres +absence totale de génie. «Eh comment le +génie pourroit-il naître au sein de l'opprobre +et de la misère, quand on n'entrevoit, +dit Genty, aucune récompense, aucun +espoir de soulagement<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>»! Après avoir +combattu, dans Jefferson, une erreur de l'esprit, +je ne quitterai pas ce sujet sans rendre +hommage à son coeur. Par ses discours et ses +actions, comme président et comme citoyen, +il a provoqué sans relâche la liberté, l'instruction +des esclaves, et tous les moyens +d'améliorer leur existence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> L'aurore des beaux arts en Amérique s'annonce +d'une manière brillante. <i>West, Copely, Vanderlyn, +Stewart, People, Allsion</i> sont comptés au rang des +peintres distingués. Des femmes même sont entrées +avec succès dans la carrière littéraire. Mme de <i>Waren</i>, +qui vient de donner son Histoire de la révolution américaine, +Mlle <i>Hannah Adams</i>, qui entre autres ouvrages +a publié <i>La Vérité et L'Excellence du Christianisme +prouvées par les écrits des laïcs</i>, etc. Cette +énumération est déjà une réponse victorieuse aux rêveries +de <i>Paw</i>, sur l'infériorité de talens des citoyens +du nouveau Monde.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> <i>V.</i> Influence de la découverte de l'Amérique, +p. 167.</blockquote> + +<p>Dans la plupart des régions africaines, la +civilisation et les arts sont encore au berceau. +Si c'est parce que les habitans sont +Nègres, expliquez-nous pourquoi les hommes +blancs ou cuivrés des autres contrées sont +restés sauvages, et même anthropophages? +Pourquoi, avant l'arrivée des Européens, les +hordes errantes et vivant de chasse de l'Amérique +septentrionale, n'avoient pas même +passé au rang des peuples pasteurs? Cependant +on ne conteste pas leur aptitude, ce qu'on +ne manqueroit pas de faire, si jamais on +vouloit établir la traite chez eux: tenez pour +certain que la cupidité trouveroit des prétextes +pour justifier leur esclavage.</p> + +<p>Les arts sont files des besoins naturels ou +factices. Ceux-ci sont à peu près inconnus +en Afrique; et quant aux besoins de se nourrir, +se vêtir, s'abriter, ces derniers sont presque +nuls, à raison de la chaleur du climat; le +premier, très-restreint, est d'ailleurs facile +à satisfaire, parce que la nature y prodigue +<i>ses richesses</i>; les relations récentes ont grandement +modifié l'opinion qui, aux contrées +africaines, n'attachoit guères que l'idée de +déserts infertiles. James Field Stantield, dans +son beau poëme intitulé: <i>La Guinée</i>, n'a été, +à cet égard, que l'écho des voyageurs<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a><p><i>V.</i> The Guinea Voyage a poem, in 3 books, by +<i>James Field Stanfield</i>, in-4°, London 1787. On me +saura gré de citer le début du second livre.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>High where primeval forests, shade the land</p> +<p>'And in majestic solemn order stand</p> +<p>A sacred station raises now it seat</p> +<p>O' er the loud stream that murmur at its feet</p> +<p>Of Niger rushing thro' the fertile plains</p> +<p>Swelled by the cataract of Tropic rains</p> +<p>Long' ere surcharged his turgid flood divides;</p> +<p>To burst an Ocean in three thundering tides.</p> + </div> </div></blockquote> + +<p>La religion chrétienne est un moyen infaillible +de propager et de maintenir la civilisation; +c'est l'effet quelle a produit et quelle +produira partout. C'est par elle que nos ancêtres, +Gaulois et Francs, cessèrent d'être barbares, +et les bois sacrés ne furent plus souillés +par les sacrifices de sang humain. Par elle +se répandirent les lumières dans cette église +d'Afrique, autrefois l'une des portions les +plus brillantes de la catholicité. Quand la +religion abandonna ces contrées, elles furent +replongées dans les ténèbres. L'historien +Long, qui s'efforce de persuader que les Nègres +sont incapables de s'élever aux hautes +conceptions de l'esprit humain, et qui se réfute +lui-même dans plusieurs endroits de son +ouvrage, comme on le fera voir, entr'autres, +à l'article de Francis Williams; Edouard +Long reproche aux Nègres de manger des +chats sauvages, comme si c'étoit un crime, +et qu'on n'en mangeât pas en Europe; d'être +livrés à des superstitions<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>, comme si +l'Europe n'en étoit pas infectée, et surtout +la patrie de cet historien. On peut voir dans +Grose, la longue et ridicule énumération +d'observances superstitieuses des protestans +anglais<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>V. Long</i>, t. II, p. 420.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> A Provincial glossary with a collection of local +proverbs and popular superstitions, by <i>Francis +Grose</i>, in-8°, London 1790.</blockquote> + +<p>Si le superstitieux est à plaindre, du moins +il n'est pas inaccessible aux notions saines. +De fausses lueurs peuvent disparoître à l'éclat +de la lumière; on peut l'assimiler à une +terre dont la fécondité, selon qu'elle est négligée +ou cultivée, produit des plantes vénéneuses +ou salutaires; au lieu qu'un sol +frappé de stérilité absolue, pourroit être +l'emblème de quiconque professe l'abnégation +de tout principe religieux. La croyance +d'un Dieu, rémunérateur et vengeur, peut +seule garantir la probité d'un homme qui, +soustrait aux regards, de ses semblables et +n'ayant pas à redouter la vindicte publique, +pourroit impunément voler ou commettre +tout autre crime. Ces réflexions amènent la +solution du problème tant de fois discuté: +Quel est le pis de la superstition ou de l'athéisme? +Quoique chez bien des gens la passion +étouffe le sentiment du juste et de l'honnête, +en thèse générale peut-on balancer +sur le choix entre celui à qui, pour être vertueux, +il suffit de se conformer à sa croyance, +et celui qui a besoin, pour n'être pas fripon +d'être inconséquent à son système.</p> + +<p>Barrow attribue la barbarie actuelle de +quelques contrées d'Afrique, au commerce +des esclaves. Pour s'en procurer, les Européens +y ont fait naître, et ils y perpétuent +l'état de guerre habituelle; ils ont empoisonné +ces régions par l'accumulation de tous les genres de +débauche, de séduction, de rapacité, de +cruauté. Est-il un seul vice dont ils ne reproduise +journellement l'exemple sous les +yeux des Nègres apportés en Europe, ou +transportés dans nos colonies? Je ne suis pas +surpris de lire dans Beaver, certainement +ami des Nègres, et qui dans son <i>African +memoranda</i> se répand en éloges sur leurs +vertus natives et leurs talens: «J'aimerois +mieux introduire chez eux un serpent à +sonnettes, qu'un Nègre qui auroit vécu à +Londres<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>». Cette phrase exagérée, et +qui n'est pas un compliment flatteur pour +les Blancs, indique ce que deviennent des +individus à qui on inculque tous les genres +de dépravation, sans leur opposer un seul +frein qui en amortisse les funestes résultats.</p> + +<p>Homère assure que quand Jupiter condamne +un homme à l'esclavage, il lui ôte +la moitié de son esprit. La liberté conduit à +tout ce qu'ont de sublime le génie et la vertu, +tandis que l'esclavage les étouffe. Quels sentimens +de dignité, de respect pour eux-mêmes +peuvent concevoir des êtres considérés commel589 +le bétail, et que des maîtres jouent quelquefois +aux cartes ou au billard, contre quelques +barils de riz ou d'autres marchandises? +Que peuvent être des individus dégradés au-dessous +des brutes, excédés de travail, couverts +de haillons, dévorés par la faim, et +pour la moindre faute déchirés par le fouet +sanglant d'un commandeur?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> <i>V.</i> African memoranda, relative to an attempt to +establish a british settlement in the Island of Boulam, +by captain <i>Phylips Beaver</i>, in-4°, London 1805. I +would rather carry thither a rattle snake, etc., p. 897.</blockquote> + +<p>L'estimable curé Sibire qui, après avoir +missionné avec succès en Afrique et en +Europe, est actuellement, comme tant de +dignes prêtres, repoussé du ministère par +des fanatiques; Sibire dit, en se moquant +des colons, «Ils ont fait des descriptions +bizarres de la béatitude de leurs Nègres, +et sous des couleurs si riantes, si aimables, +qu'en admirant leurs tableaux d'imagination, +on regrette presque d'être libre, ou +qu'il prend envie d'être esclave... Je ne +leur souhaiterois pas à ces colons un pareil +bonheur, dont pourtant ils ne sont que +trop dignes<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>. A qui persuaderez-vous +que l'éternelle sagesse puisse se contredire, +et que le père commun des humains en soit +comme vous le tyran? Si, par impossible, +il existoit sur la terre un homme nécessité +à servir de proie à ses semblables, il seroit +un argument invincible contre la Providence<a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>». +On n'a pas encore vu un seul +de ces Blancs imposteurs changer son sort +avec celui de ces Nègres. Si les esclaves sont +si heureux, pourquoi, jusqu'à ces dernières +années, enlevoit-on annuellement, d'Afrique, +quatre-vingt mille Noirs pour remplacer +ceux qui avoient succombé aux fatigues, +à la misère, au désespoir, car de l'aveu +des planteurs, il en périt une grande partie +dans les premiers temps de leur séjour en +Amérique<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> <i>V.</i> L'Aristocratie négrière, etc., par l'abbé +Sibire, missionnaire dans le royaume de Congo, +in-8°, Paris, 1789, p. 93.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> <i>V. Ibid.</i>, p. 27.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> <i>V.</i> Practical rules for the management and medical +treatment of negroe-slaves in the Sugar colonies, +by a professional planter, in-8°, London 1805, +p. 470.</blockquote> + +<p>Les colons s'obstinent à vouloir persuader +aux esclaves qu'ils sont heureux; les esclaves +s'obstinent à soutenir le contraire. A qui +faut-il s'en rapporter? Pourquoi leurs regards, +leurs souvenirs se tournent-ils sans +sans cesse vers leur patrie? Pourquoi ces +regrets amers d'en être éloignés, et ce dégoût +de la vie? Pourquoi ces élans d'allégresse +en assistant aux funérailles de leurs +compagnons de misère, que la mort délivre +de la servitude, sans que les Blancs puissent +y mettre obstacle<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>? Pourquoi cette tradition +consolante parmi eux, que leur bonheur +en mourant sera de retourner dans leur terre +natale? Pourquoi ces suicides multipliés +afin d'accélérer ce retour? Il plaît à Bryant-Edwards +de nier que cette opinion soit +reçue chez les Nègres. En cela il est contredit +par la foule des auteurs, entr'autres, +par son compatriote Hans Sloane qui, certes, +connoissoit bien les colonies <a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>, et par +Othello, écrivain nègre<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> <i>V.</i> Notes on the West-Indies, etc., by <i>G. Pinckard</i>, +3 vol. in-8°, London, t. I, p. 273, et t. III, p. 67.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> A Voyage to the islands of Madera, Barbadoes +and Jamaica, by <i>Hans Sloane</i>, 2 vol. in-fol., London +1707, p. 48.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> <i>V.</i> Son Essai contre l'esclavage, publié en 1788 +à Baltimore.</blockquote> + +<p>Les habitans de la Basse-Pointe et du +Carbet, parroisses de la Martinique, plus +véridiques que d'autres colons, avouoient, +en 1778, «que la religion seule donnant +l'espérance d'un meilleur avenir, fait supporter +patiemment aux Nègres un joug si +contraire à la nature, et console ce peuple +qui ne voit dans le monde que du travail +et des châtimens<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>».</p> + +<p>A Batavia on s'abonne, à tant par année, +pour faire fouetter en masse les esclaves, et +sur le champ on prévient la gangrène, en +couvrant les plaies de poivre et de sel: c'est +Barrow qui nous l'apprend<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. Son compatriote, +Robert Percival, observe, à cette +occasion, que les esclaves, cruellement traités +à Batavia, et dans les autres colonies +hollandaises qui sont à l'est, n'ayant aucun +abri contre la férocité des maîtres, ne pouvant +espérer aucune justice des tribunaux, +se vengent sur leur tyrans, sur eux-mêmes +et sur l'espèce humaine dans ces courses +homicides nommées <i>Mocks</i>, plus fréquentes +dans ces colonies qu'ailleurs<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> <i>V.</i> Lettre d'un Martiniquais à M. <i>Petit</i>, sur son +ouvrage intitulé: Droit public du grouvernement des +colonies françaises, in-8°, 1778.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Voyage de la Cochinchine, par <i>Barrow</i>, t. II, +p. 98, 99.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Voyage à l'île de Ceylan, par <i>Robert Percival</i>, +traduit par <i>P.F. Henry</i>, 1803, Paris, t. I, p. 222 +et 223.</blockquote> + +<p>On enfleroit des volumes par le récit des forfaits +dont ils ont été les victimes. Quand les +partisans de l'esclavage ne peuvent les nier, ils +se retranchent à dire que déjà ils sont anciens, +et que rien de pareil dans ces derniers temps +ne souille les annales des colonies. Certainement +il est des planteurs respectables sous +tous les rapports, que l'inculpation de cruauté +ne peut atteindre; et comme on laisse à chacun +la faculté de se placer dans les exceptions, +si quelqu'un se récrioit comme s'il +étoit attaqué nominativement, avec Erasme, +on lui répondroit que par là même il dévoile +sa conscience<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>. Cependant elle est assez +moderne l'anecdote du capitaine négrier, +qui, manquant d'eau, et voyant la mortalité +ravager sa cargaison, jetoit par centaines +des Nègres à la mer. Il est récent le fait d'un +autre capitaine qui, ennuyé des cris de l'enfant +d'une Négresse, l'arrache du sein maternel, +et le précipite dans les flots: les gémissements +continuels de la pauvre mère remplacèrent +ceux de l'enfant, et si elle n'éprouva +pas le même traitement, c'est parce que ce +négrier espéroit en tirer bon parti par la +vente. Je suis persuadé, dit John Newton, +que toutes les mères dignes de ce nom déploreront +son sort. Le même auteur raconte +qu'un autre capitaine, ayant apaisé une insurrection, +s'exerça long-temps à rechercher +les genres de supplices les plus rafinés, +pour punir ce qu'il appeloit une révolte<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Qui se læsum clamabit in conscientiam suam +prodel.</i></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts upon the african slave-trade, by +<i>John Newton</i>, rector, etc. 2e édit. in-8°, London +1788, p. 17 et 18.</blockquote> + +<p>C'est en 1789 que de Kingston en Jamaïque, +on écrivoit: «Outre les coups de +fouet par lesquels on déchire les Nègres, +on les musèle pour les empêcher de sucer +une de ces cannes à sucre arrosées de leurs +sueurs, et l'instrument de fer avec lequel +on leur comprime la bouche, empêche +encore d'entendre leurs cris lorsqu'on les +fouette<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, in-8°, Philadelphie +1789, t. VI, p. 407.</blockquote> + +<p>La crainte qu'inspirèrent les Marrons de +la Jamaïque, en 1795, fit trembler les planteurs. +Un colonel <i>Quarrel</i> offre à l'assemblée +coloniale d'aller à Cuba chercher des +meutes de chiens dévorateurs; sa proposition +est accueillie avec transport. Il part, arrive +à Cuba, et dans le récit de cette infernale +mission, s'intercale la description d'un bal +que lui donne la marquise de Saint-Philippe. +Il revient à la Jamaïque avec ses chiens et +ses chasseurs, qui, heureusement, ne servirent +pas, parce qu'on fit la paix avec les +Marrons. Mais on doit savoir gré de leur +intention à ces planteurs, qui payèrent largement +les chasseurs, et votèrent des remerciemens, +des récompenses au colonel Quarrel, +dont le nom à jamais abhorré doit figurer à +côté de Phalaris, Mezeuse, Néron, etc. Je +le demande avec douleur, mais la vérité est +plus respectable que les individus; malgré +les témoignages qui déposent en faveur du +caractère de Dallas, que faut-il penser d'un +homme lorsqu'il se constitue l'apologiste de +cette mesure? Il n'y a selon lui que des archisophistes +qui puissent la censurer. «Les +Asiatiques n'ont-ils pas employé des éléphans +à la guerre? La cavalerie n'est-elle +pas usitée chez les nations d'Europe? Si +un homme étoit mordu par un chien enragé, +se feroit-il scrupule de retrancher la +partie attaquée pour épargner le tout, etc.»? +Mais qui sont les <i>mordans</i> et les <i>enragés</i>, +sinon ceux qui, dévorés par l'avarice, foulant +aux pieds dans les deux Mondes toutes +les loix divines et humaines, ont arraché +d'Afrique et opprimé en Amérique de malheureux +esclaves. Il est donc vrai que toujours +la soif de l'or, du pouvoir, rend les +hommes féroces, altère leur raison et anéantit +tout sentiment moral. Si les circonstances +les forcent à être justes, ils vantent comme +des bienfaits les actes que le nécessité leur +arrache. Colons, si vous aviez traînés +hors de vos foyers pour subir le même sort +qu'eux, à leur place que penseriez-vous? +que feriez-vous? Bryant-Edwards avoit +peint les Nègres comme des tigres; il les +avoit accusés d'avoir égorgé des prisonniers, +des femmes enceintes, des enfans à la mamelle, +Dallas, en le réfutant, se combat lui-même, +et, sans le vouloir, détruit encore par +les faits, les paralogismes allégués pour justifier +l'emploi des chiens dévorateurs<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> <i>V.</i> ces horribles détails dans <i>Dallas</i>, t. II, +lettre 9, p. 4 et suiv.</blockquote> + +<p>Plût à Dieu que les flots eussent englouti +ces meutes antropophages, stylées et dirigées +par des hommes contre des hommes. +J'ai ouï assurer que, lors de l'arrivée des +chiens de Cuba à Saint-Domingue, on leur +livra, par manière d'essai, le premier Nègre +qui se trouva sous la main. La promptitude +avec laquelle ils dévorèrent cette curée, réjouit +des tigres blancs à figure humaine.</p> + +<p>Wimphen, qui écrivoit pendant la révolution, +déclare qu'à Saint-Domingue les +coups de fouet et les gémissements remplaçoient +le chant du coq<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>. Il parle d'une +femme qui fit jeter son cuisinier nègre dans +un four, pour avoir manqué un plat de pâtisserie. +Avant elle, un planteur, nommé Chaperon, +avoit fait la même chose<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> <i>Wimphen</i>, t. I, p. 128.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage aux Indes occidentales, par <i>Bossu</i>, +1769, Amsterdam, p. 14.</blockquote> + +<p>Les inombrables dépositions faites à la +barre du parlement britannique, ont dévoilé +jusqu'à l'évidence les crimes des planteurs. +De nouveaux développemens ont encore +ajouté, s'il est possible, à cette évidence par +la publication de l'ouvrage anonyme, intitulé: +<i>les Horreurs de l'esclavage</i><a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>, et plus +récemment encore, par les <i>Voyages</i> de Pinckard<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a> +et de Robin. En lisant ce dernier, +on voit que beaucoup de femmes créoles +ont abjuré la pudeur et la douceur qui +sont l'héritage patrimonial de leur sexe. Avec +quelle effronterie cynique elles vont dans les +marchés, <i>visiter</i>, acheter des Nègres nus, et +qu'on transporte dans les ateliers sans leur +donner de vêtemens; pour se couvrir, ils +sont réduits à se faire des ceintures de mousse. +Robin reproche encore aux femmes créoles +de renchérir sur les hommes en cruauté. Les +Nègres condamnés au fouet sont attachés +face contre terre, entre quatre piquets. Elles +voient sans émotion le sang ruisseler, et les +longues lanières de peau se lever sur le corps +de ces malheureux. Les Négresses enceintes +ne sont pas exemptes de ce suplice; on +prend seulement la précaution de creuser la +terre dans l'endroit où doit être placé le ventre. +Témoins journaliers de ces horreurs, les +enfans blancs font leur apprentissage d'inhumanité +en s'amusant à tourmenter les Négrillons<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>. +Et cependant, quoique le cri de +l'humanité s'élève de toutes parts contre les +forfaits de la traite et de l'esclavage, quoique +le Danemark, l'Angleterre, les États-Unis +repoussent l'une et l'autre, on ose chez +nous en solliciter le rétablissement<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>, malgré +les décrets rendus, et ces mots de la proclamation +du Chef de l'État, aux Nègres de +Saint-Domaingue: «Vous êtres tous égaux +et libres devant Dieu et devant la République».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> The Horrors of the negro slavery existing in +our West-Indian islands, irrefragabily demonstred +from official documents recently presented to the +house of Commons, in-8°, London 1805.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Notes on the West-Indies, etc., by <i>G. Pinckart</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> <i>V.</i> T.L., p. 175 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> Un anonyme a même publié un pamphlet sous +ce tire: De la nécessité d'adopter l'esclavage, en +France, comme moyens de prospérité pour les colonies, +de punition pour les coupables, etc., in-8°, +Paris 1797.</blockquote> + + +<p>Ces pamphlétaires parlent sans cesse des +malheureux colons, et jamais des malheureux +Noirs. Les planteurs répètent que le sol +des colonies a été arrosé de leurs sueurs, et +jamais un mot sur les sueurs des esclaves. +Les colons peignent avec raison comme des +monstres les Nègres de Saint-Domingue, qui +usant de coupables représailles, ont égorgé +des Blancs, et jamais ils ne disent que les +Blancs ont provoqué ces vengeances, en +noyant des Nègres, en les faisant dévorer +par des chiens. L'érudition des colons est +riche de citations en faveur de la servitude; +personne mieux qu'eux ne connoît la tactique +du despotisme. Ils ont lu dans Vinnins, +que l'air rend esclave; dans Fermin, que +l'esclavage n'est pas contraire à la loi naturelle<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>; +dans Beckford, que les Nègres +sont esclaves par nature<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>. Ce Hilliard-d'Auberteuil, +que les ingrats colons firent +périr dans un cachot, parce qu'il fut soupçonné +d'affection pour les Mulâtres et Nègres +libres, avoir écrit: «L'intérêt et la sûreté +veulent que nous accablions les Noirs d'un +si grand mépris que quiconque en descend +jusqu'à la sixième génération, soit couvert +d'une tache ineffaçable<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>». Barre-Saint-Venant +regrette qu'on ait détruit l'opinion +de la supériorité du Blanc<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>. Félix Carteau, +auteur des <i>Soirées Bermudiennes</i>, +met en axiome cette <i>inaltérable suprématie</i> +<i>de l'espèce blanche, cette prééminence qui +est le palladium de notre espèce</i><a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>. Il attribue +la ruine de Saint-Domingue à <i>l'orgueil +et aux prétentions prématurées des +gens de couleur</i>, au lieu de l'attribuer à +l'orgueil et aux prétentions immodérées des +Blancs. «L'auteur d'un Voyage à la Louisiane, +vers la fin du dernier siècle, veut +perpétuer l'heureux préjugé qui fait mépriser +le Nègre comme destiné à être esclave<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>». +Cuirassés de ces blasphèmes, +ils demandent impudemment qu'on forge de +nouveaux fers pour les Africains. L'écrivain +qui a publié «<i>l'Examen de l'esclavage en +général, et particulièrement de l'esclavage +des Nègres dans les colonies françaises</i>», +semble croire que les Nègres ne +reçoivent la vie qu'à condition d'être asservis, +et il prétend qu'eux-mêmes voteroient +pour l'esclavage<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>. Il regrette le temps où +l'ombre du Blanc faisoit marcher les Nègres. +Prédicateur de l'ignorance, il ne veut +pas que le peuple s'instruise, et il honore +de sa critique Montesquieu, qui a osé ridiculisé +l'infaillibilité des colon. Belu, qui +veut ramener ce régime abhorré, déclare +qu'à coups de fouets on lacéroit les Nègres; +on prévenoit, dit-il, les suites de ce déchirement +en versant sur les plaies une espèce +de saumure, qui étoit un surcroît de douleur, +et qui guérissoit promptement<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>. Ce +fait est concordant avec ce qu'on vient de +lire sur Batavia. Mais rien n'égale ce qu'a +écrit dans ses prétendus <i>Egaremens du négrophilisme</i><a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>, +un nommé de Lozières, +qu'il faut considérer seulement comme insensé, +pour se dispenser de croire pis. «Il assure +textuellement que l'inventeur de la +traite mériteroit des autels<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>; que par +l'esclavage on fait des hommes dignes du +ciel et de la terre<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>». Il convient toutefois +que des capitaines négriers ayant des +esclaves attaqués de maladies cutanées, ce +qui pourroit nuire à la vente de leur cargaison, +leur donnent des drogues pour répercuter +ces humeurs, dont le développement +plus tardif produit ensuite des ravages horribles<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> <i>V.</i> Dissertation sur la question, s'il est permis +d'avoir en sa possession des esclaves, et de s'en servir +comme tels dans des colonies de l'Amérique, par +<i>Philippe Fermin</i>, in-8°, Mastrich 1776.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>V.</i> Descriptive account of the island of Jamaica, +etc., by <i>Will Beckford</i>, 2 vol. in-8°, London +1790, t. II, p. 382.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> <i>V.</i> Considérations sur l'état présent de la colonie +française de Saint-Domingue, par <i>H.D.L. (Hilliard-d'Auberteuil)</i>, +in-8°, Paris 1777, t. II, p. 73 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> <i>V.</i> Colonies modernes, etc.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> <i>V.</i> Les Soirées Bermudiennes, ou Entretien +sur les événemens qui ont opéré la ruine de la partie +française de Saint-Domingue, par <i>F.C.</i>, un de ses +précédens colons, in-8°, Bordeaux 1802, p. 60 et 66.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Louisiane et sur le continent de +l'Amérique, par <i>B.D.</i>, in-8°, Paris 1802, p. 147 et 191.</blockquote> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> <i>V.</i> Examen, etc. par <i>V.D.C.</i>, ancien avocat +colon de Saint-Domingue, 2 vol. in-8°, Paris 1802.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Des colonies et de la traite des Nègres, par +<i>Belu</i>, in-8°, Paris, an 9.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> In-8°, Paris 1803.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 22.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Egaremens du négrophilisme, p. 110.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p. 102.</blockquote> + +<p>Les esclaves sont presqu'entièrement livrés +à la discrétion des maîtres. Les loix ont +fait tout pour ceux-ci, tout contre ceux-là +qui, frappés de l'incapacité légale, ne peuvent +pas même être admis en témoignage +contre les Blancs. Si un Nègre tente de fuir, +le code noir de la Jamaïque laisse au tribunal +la faculté de le condamner à mort<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> V. <i>Long</i> t. II, p. 489.</blockquote> + +<p>Depuis quelques années, des réglemens +moins féroces substitués dans le code de cette +île, prouvent par là même combien les anciens +étaient horribles; et cependant les +nouveaux, qui sont encore un attentat contre +la justice, sont-ils exécutés? Dallas, +qui les cite, confesse que dans la pratique il +reste à faire beaucoup d'améliorations<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>. +Cet aveu laisse à douter si ces déterminations +récentes sont autre chose qu'une dérision +législative pour fermer la bouche aux +réclamations des philanthropes; car les Blancs +font toujours cause commune contre tout ce +qui n'est pas de leur couleur. D'ailleurs la +cupidité trouvera mille moyens d'éluder la +loi. Il en est de même aux États-Unis, qui, +malgré la prohibition de la traite; des marchands +négriers vont charger à la côte d'Afrique +des cargaisons de Noire qu'ils vendent +dans les colonies espagnoles. Ils viendroient +même ou relâcher, ou vendre dans les ports +de l'<i>Union,</i> s'ils ne redoutaient la vigilance +inflexible de ces estimables Quakers, toujours +prêts à dénoncer aux magistrats des +infractions attentatoires à la loi et aux principes +de la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> V. <i>Dallas,</i> t. II, p. 416.</blockquote> + +<p>Aux Barbades, comme à Surinam, celui +qui volontairement et par cruauté, tue un +esclave, s'acquitte en payant 15 liv. sterl. +au trésor public<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Dans la Caroline du sud +l'amende est plus forte, elle est de 50 liv.; +mais un journal américain nous apprend que +ce crime y est absolument impuni, puisque +l'amende n'est jamais payée<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> <i>V.</i> Remarks on the slave trade, in-4º, 1788, p. 125.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> <i>V.</i> The Litterary magasine and american register, +in-8°, Philadelphie 1803, p. 36.</blockquote> + +<p>Si l'existence des esclaves est à peu près +sans garantie, leur pudeur est livrée sans +réserve à tous les attentats de la brutale lubricité. +John Newton, qui, après avoir été +employé neuf ans à la traite, est devenu ministre +anglican, fait frissonner les âmes honnêtes, +en déplorant les outrages faits aux +Négresses, «quoique souvent on admire en +elles des traits de modestie et de délicatesse +dont une Anglaise vertueuse pourroit +s'honorer<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts upon slavery, p. 20 et suiv.</blockquote> + +<p>Tandis que dans les colonies françaises, +anglaises et hollandaises, la loi ou l'opinion +repoussoit les mariages mixtes à tel point, +que les blancs qui en contractoient étoient +réputés <i>mésalliés</i>, les Portugais et les Espagnols +formoient une exception honorable; +et dans leurs colonies, le mariage catholique +affranchit. Il n'est pas surprenant que +Barré-Saint-Venant se récrie contre cette +disposition<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a> religieuse, puisqu'il ose censurer +le décret à jamais célèbre par lequel +Constantin facilita les affranchissemens<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>. +Qu'est-il résulté des lois prohibitives, surtout +en ce qui concerne les mariages? Le +libertinage a éludé la loi ou franchi le préjugé: +c'est ce qui arrivera toutes les fois que +les hommes voudront contrarier la nature.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> <i>Barré-Saint-Venant,</i> p. 92.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p, 120 et 121.</blockquote> + +<p>Je laisse aux physiologistes le soin de développer +les avantages du croisement des +races, tant pour l'énergie des facultés morales, +que pour la constitution physique, +comme à l'île Sainte-Hélène, où il a produit +une magnifique variété de Mulâtres. Je laisse +aux moralistes et aux politiques qui devroient +partir des mêmes principes, et qui souvent +sont diamétralement opposés, à peser les résultats +de l'opinion qui croit déshonorant +d'avoir pour épouse légitime une Négresse, +lorsqu'il ne lest pas de l'avoir pour concubine. +Joel Barlow voudroit, au contraire, +que ces mariages mixtes fussent favorisés par +des primes d'encouragement: les Nègres ni +les Mulâtres ne peuvent jamais augmenter +la caste blanche; tandis que celle-ci augmente +journellement celle des Mulâtres; le +résultât inévitable est que les Mulâtres finissent +par être les maîtres. Fondé sur cette +observation, Robin croit que la démarcation +de couleur est le fléau des colonies, et que +Saint-Domingue seroit encore dans sa splendeur, +si l'on eût suivi la politique espagnole, +qui n'exclut pas les sang-mêlés des alliances +et des autres avantages sociaux<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> <i>V.</i> T.1, p. 28.</blockquote> + +<p>On accuse les Nègres d'être vindicatifs. +Comment ne le seroient pas des hommes +vexés, trompés sans cesse, et par là même +provoqués à la vengeance? On pourroit en +citer des milliers de preuves: bornons-nous +à un seul fait. A Surinam, le Nègre <i>Baron,</i> +adroit, instruit et fidèle, est amené en Hollande +par son maître, qui lui promet la liberté +au retour: malgré cette promesse, en abordant +Surinam, <i>Baron</i> est vendu; il refuse +obstinément de travailler, on le fait fustiger +aux pieds de la potence; il s'échappe, se +joint aux Marrons, et devient l'ennemi implacable +des Blancs.</p> + +<p>On a suivi ce système tortionnaire contre +les esclaves, jusqu'au point de s'opposer à ce +qu'ils développent, en aucune manière, leur +intelligence. Un réglement de la Virginie +défend de leur enseigner à lire; à l'un de +ces hommes il en a coûté la vie pour l'avoir +su. Il vouloit que les Africains entrassent en +partage des bienfaits que promettoit la liberté +américaine, et il étayoit sa réclamation du +premier des articles de la <i>Déclaration des +droits,</i> l'argument étoit sans réplique. En +pareil cas, dans l'impossibilité de réfuter, +l'inquisition incarcère les gens qu'autrefois +elle eût fait brûler. Toutes les tyrannies ont +des traits de ressemblance. Le Nègre fut +pendu. Certes il avoit raison ce bon Thomas +Day, quand, dédiant à J. J. Rousseau la +troisième édition de son <i>Nègre mourant,</i> il +reprochoit aux Américains du sud de préconiser +la liberté, tandis que sans remords +ils pactisoient avec leur conscience pour conserver +l'esclavage. On ne pouvoit le prendre +comme le Nègre, on ne pouvoit le réfuter; +on se borna à déclamer, en disant qu'il avoit +écrit une <i>philippique</i><a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> <i>V.</i> The <i>Dying negro</i> dans le port-folio, in-4°, +de 1804, t. IV, n°25 p. 194.</blockquote> + +<p>Dans le gouvernement de ce bas monde, +la force ne devroit intervenir que lorsque la +raison l'invoque; malheureusement celle-ci +est presque toujours réduite à se taire devant +la puissance: «N'est-il pas honteux de parler +en philosophe, et d'agir en despote; de +faire de beaux discours sur la liberté, et +d'y joindre pour commentaire une oppression +actuelle... Un axiome politique est +que le système législatif doit être en harmonie +avec les principe du gouvernement. +Cette harmonie a-t-elle lieu dans une constitution +réputée libre, si l'on autorise la +servitude»? Ainsi s'exprimoit, en 1789, +à l'assemblée représentative du Maryland, +William Pinkeney, dans un discours où la +profondeur du raisonnement est parée des +richesses de l'érudition et des grâces du style, +et qui honore également son esprit et son +coeur<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> <i>V.</i> The American Museum, or annual register +for the year 1798, in-8°, Philadelphie 1798, p. 79 +et suiv.</blockquote> + +<p>L'usage des bourreaux fut toujours de calomnier +les victimes; les marchands négriers +et les planteurs ont nié ou atténué le récit +des faits dont on les accuse. Ils ont même +voulu faire parade d'humanité, en soutenant +que tous les esclaves tirés d'Afrique étoient +des prisonniers de guerre ou des criminels +qui, destinés au supplice, devoient se féliciter +d'avoir la vie sauve, et d'aller cultiver +le sol des Antilles. Démentis par une foule +de témoins oculaires, ils l'ont été de nouveau +par ce bon John Newton, qui a résidé longtemps +en Afrique, il ajoute: «Le respectable +auteur du <i>Spectacle de la nature</i> +(Pluche), a été induit en erreur en assurant +que les pères vendent leurs enfans, et +les enfans leurs pères; jamais je n'ai ouï +dire en Afrique que cela eût lieu<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>». +Quand des milliers de témoignages ont prouvé +jusqu'à l'évidence la réalité des tourmens +exercé sur les esclaves, et la barbarie des +maîtres, ceux-ci ont nié que le Nègre fût +susceptible de moralité et d'intelligence; +dans l'échelle des êtres, ils l'ont placé entre +l'homme et la brute.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> <i>V.</i> Thoughts, etc., p. 31</blockquote> + +<p>Dans cette hypothèse, on demanderoit +encore si l'homme n'a que des droits à exercer, +et pas de devoirs à remplir envers les +animaux qu'il associe à son travail; s'il ne +blesse pas la religion et la morale en excédant +de fatigue ces quadrupèdes malheureux, +dont la vue n'est qu'un supplice prolongé. +Des maximes touchantes à cet égard sont +consignées dans les livres sacrés que révèlent +également les Juifs et les Chrétiens<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>. +Un oiseau poursuivi par un épervier, se réfugie +dans le sein d'un homme qui le tue; +l'aréopage le condamne à mort, cette peine +était sans doute exagérée, mais il viendra +sans doute le moment où une police justement sévère, +punira ces féroces charretiers, +qui tous les jours, à Paris surtout, excédant +de fatigues et de coups, le plus utile des animaux +domestiques, le cheval, que Buffon +appelle la plus belle conquête de l'homme, +accoutument le peuple à être insensible et +cruel. Je me rappelle avec plaisir d'avoir lu, +au marché de Smith-Field, à Londres, le +réglement qui décerne des amendes contre +quiconque maltraiteroit inutilement des animaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> <i>V.</i> Deutéronome XXVI, 6. Iere <i>Timith. V.</i>, +58, <i>non alligabis</i> etc.</blockquote> + +<p>Cette discussion se rattache à mon sujet; +car, si les principes de moralité s'étendent +même aux rapports de l'homme avec les +brutes, les Nègres, disent-ils dépourvus +d'intelligence, auroient encore des réclamations +à exercer; mais si les recherches les +plus approfondies sur l'organisation humaine +prouvent que, malgré les différences de couleur, +jaune, cuivrée, noire et blanche, elle +est une; si des vertus et des talens prouvent +invinciblement que les Nègres, susceptibles +de toutes les combinaisons de l'intelligence +et de la morale, constituent, sous une peau +différent, une espèce identique à la nôtre, +combien paraîtront plus coupables que ces Européens +qui, foulant aux pieds les lumières, +les sentimens répandus par le christianisme, +et à sa suite, par la civilisation, s'acharnent +sur les cadavres des malheureux Nègres dont +ils sucent le sang pour en extraire de l'or!</p> + +<p>Vingt ans d'expérience m'ont appris ce +qu'opposent les marchands de chair humaine: +à les entendre, il faut avoir vécu dans les +colonies pour avoir droit d'opiner sur la légitimité +de l'esclavage, comme si les principes +immuables de la liberté et de la morale +varioient suivant les degrés de latitude; et +quand on leur oppose l'accablante autorité +d'hommes qui ont habité ces climats et même +fait la traite, ils les démentent ou les calomnient. +Ils auroient fini par dénigrer ce <i>Page</i> +qui, après avoir été l'un des plus forcenés +défenseurs de l'esclavage, chante la palinodie, +et s'abandonne à des aveux si étranges, +dans un ouvrage sur la restauration de Saint-Domingue, +où il prend pour base la liberté +des Noirs<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>. Les planteurs s'obstinent à +soutenir que dans les colonies, qui sont des +pays agricoles, le premier des arts doit être +flétri par la servitude, sous prétexte que ce +travail excède les forces de l'Européen, quoiqu'on +leur allègue le fait irréfragable de la +colonie d'Allemands, établie par d'Estaing, +en 1764, à la Bombarde, près du Mole Saint-Nicolas, +dont les descendans voyoient autour +de leurs habitations des cultures prospères +croître sous des mains libres. Ignore-t-on +que les premiers défrichements du sol +colonial ont été faits par des Blancs, surtout +par les manouvriers qu'on appeloit les <i>engagés +de trente-six mois</i>! Niera-t-on que dans +nos verreries et nos fonderies, on supporte +une chaleur plus forte que celle des Antilles? +Fût-il vrai que ces contrées ne puissent fleurir +sans le secours des Nègres, il faudroit en +tirer une conclusion très-différent de celles +des colons; mais sans cesse ils appellent le +passé à la justification du présent, comme +si des abus invétérés étoient devenus légitimes. +Parle-t-on de justice? ils répondent +en parlant de sucre, d'indigo, de balance du +commerce. Raisonne-t-on? ils disent qu'on +déclame; redoutant la discussion, ils resassent +tous les paralogismes, tous les lieux +communs si rebattus et si souvent réfutés, +par lesquels on voudroient étayer une mauvaise +cause? Fait-on appel aux coeurs sensibles? +ils ricanent. Ils ramènent nos regards +sur les pauvres qui assiégent les États d'Europe, +pour nous empêcher de les porter sur +les malheureux que l'avarice persécute dans +les autres parties du globe, comme si le devoir +de donner aux uns emportoit l'interdiction +de réclamer pour les autres. Quelle idée +se dont donc les planteurs de l'étendue des +obligations morales? Ils prétendent que nous +négligeons l'amour des hommes par amour +pour le genre humain: parce que nous ne +pouvons soulager ceux qui nous entourent, +que dans une mesure disproportionnée à leur +nombre et à leurs besoins, on nous traduit +comme coupables, lorsque nous élevons la +voix en faveur de ceux qui, sous une peau de +couleur différente, gémissent dans des contrées +lointaines? Tel est l'auteur B.D. du +<i>Voyage à la Louiziane</i><a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>. Tant qu'il y +aura un être souffrant en Europe, ces Messieurs +nous défendre de plaindre ceux qu'on +tourment en Afrique et en Amérique; ils +s'indignent de ce qu'on trouble la jouissance +des tigres dévorant leur proie; ils ont même +tenté d'avilir la qualité de <i>philantrope</i>, ou +ami des hommes, dont s'honore quiconque +n'a pas abjuré l'affection pour ses semblables; +ils ont créé les épithètes de <i>négrophiles</i> et +<i>blancophages</i>, dans l'espérance qu'elles imprimeroient +une flétrissure; ils ont supposé +que tous les amis des Noirs étoient les ennemis +des Blancs et de la France, que tous ils +étoient soudoyés par l'Angleterre. L'auteur +de cet ouvrage, accusé jadis d'avoir reçu +1,500,000 liv. pour écrire en faveur des Juifs, +devoit avoir reçu 3,000,000 pour s'être constitué +l'avocat des Nègres. Ne demandez pas +si nos antagonistes n'ont pas encore employé +d'autres armes que le sarcasme et la calomnie. +Une souscription ouverte, dit-on, autrefois à +Nantes, pour faire assassiner un <i>philantrope</i> +qu'on avait pendu en effigie au cap Français +et à Jérémie, donne la mesure de ce que l'on +peut gagner quand on plaide la cause de la +justice et de l'infortune. Frapaolo-Sarpi disoit +avec raison que si la peste avoit des bénéfices +et des pensions à donner, elle trouveroit des +apologistes, au lieu qu'en défendant les opprimés +et les pauvres, comme il faut lutter +contre la puissance, la richesse et la perversité, +on ne peut se promettre que des impostures, +des injures et des persécutions.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> <i>V.</i> Traité d'économie politique des colonies, +par <i>Page</i>; Ire part., in-8°, Paris an 7 (v. st. 1798); +IIe part., an 10 (v. st. 1801).</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> <i>V.</i> p. 103 et suiv. C'est, je crois, Berquin Duvallon.</blockquote> + +<p>La cause des négriers est donc bien mauvaise, +puisqu'aux raisonnemens ils opposent +de tels moyens. Vengeons-nous d'une manière +qui est la seule avouée par la religion; +saisissons toutes les occasions de faire du +bien aux persécuteurs comme aux persécutés.</p> + +<p>On a calomnié les Nègres, d'abord pour +avoir droit de les asservir, ensuite pour se +justifier de les avoir asservis, et parce qu'on +étoit coupable envers eux. Les accusateurs +sont simultanément juges et exécuteurs, et +ils se disent chrétiens! Maintes fois ils ont +tenté de dénaturer les livres saints, pour y +trouver l'apologie de l'esclavage colonial, +quoiqu'on y lise que tous les enfans du père +céleste, tous les mortels se rattachent par leur +origine à la même famille. La religion n'admet +entre eux aucune différence; si dans les +temples des colonies, quelquefois, on vit les +Noirs et les sang-mêlés relégués dans des places +distinctes de celles des Blancs, et même +séparément admis à la participation eucharistique, +les pasteurs sont criminels d'avoir +toléré un usage si opposé à l'esprit de la +religion. C'est à l'église surtout, dit Raley, +que le pauvre relève son front humilié, et +que le riche le regarde avec respect; c'est là +qu'au nom du ciel, le ministre des autels +rappelle tous ses auditeurs à l'égalité primitive, +devant un Dieu qui déclare ne faire +acception de personne<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Là, retentit l'oracle +céleste qui ordonne de faire pour les autres +ce que nous désirons pour nous mêmes<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> II. Paral. XIX, 7. Eccles. XX, 24. Rom. +II, 11. Eph. VI, 9. Coloss. III, 25. Jacob. 17, I. +I. Petri, I, 13.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Math. VII, 12.</blockquote> + +<p>A la religion chrétienne seule est due la +gloire d'avoir mis le foible à l'abri du fort. +Elle établit au quatrième siècle le premier +hôpital en Occident<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>; elle a travaillé persévéramment +à consoler les malheureux, +quels que fussent leur pays, leur couleur, +leur religion. La parabole du Samaritain imprime +aux persécuteurs le sceau de la réprobation<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>; +c'est l'anathème lancé à jamais +contre quiconque voudroit exclure du cercle +de la charité un seul individu de l'espèce +humaine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> <i>V.</i> Mémoire sur différens sujets de littérature, +par <i>Mongez</i>, Paris 1780, p. 14, et <i>Commentatio de +vi quam religio christiana habuit</i>, par Pactz, in-4°, +Gottingue 1799, p. 112 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a> Les colons et leurs amis sont dans l'usage de +répéter sans cesse les mêmes accusations, dont on a +démontré, sans réplique, l'imposture. Ainsi Dumont, +auteur d'un Voyage à la Terre Ferme (t. I, p. 308); +et Bryan-Edwards (the History civil and commercial +of the British colonies, etc., London 1801, t. II, +p. 44), répètent que Las-Casas, évêque de Chiappa, +a usurpé l'honneur de la célébrité, et voté pour l'esclavage +des Nègres. Il y a six ans que j'ai détruit cette +calomnie; mon Apologie de Las-Casas est imprimée +dans les Mémoires de l'Institut national, classé des +sciences morales et politiques, t. IV, p. 45 et suiv. +J'y renvoie l'accusateur, en l'invitant à y répondre? +L'amour du Voyage à la Louisiane, B.D., vient de +reproduire la même imposture. <i>V.</i> p. 105 et suiv.</blockquote> + +<p>J'appelle l'attention du lecteur sur des +vérités de fait, attestées par l'histoire; c'est +que le despotisme a communément l'impiété +pour compagne; les défenseurs de l'esclavage +sont presque tous irréligieux; les défenseurs +des esclaves presque tous très-religieux.</p> + +<p>Le témoignage non suspect d'auteurs protestans, +parmi lesquels on compte Dallas, +reproche à leur clergé de négliger l'instruction +des Nègres; et cette inculpation s'adresse +particulièrement aux évêques de Londres +qui, sous leur juridiction, ont les colonies occidentales<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>. +Mais ces écrivains s'épuisent +en éloges des missionnaires catholiques, et +de quelques sociétés de <i>Dissenters</i>, tels que +les Moraves surtout à Antigoa, et les Quakers +ou <i>amis</i>, chez lesquels l'amour du prochain +n'est pas une stérile théorie. Tous ont +développé un zèle infatigable, pour amener +les esclaves au christianisme et à la liberté. +En faveur des enfants noirs, des écoles gratuites +ont été établies à Philadelphie et +ailleurs, par les <i>amis</i>; ceux-ci forment la +majorité des comités disséminés dans les +États-Unis pour l'abolition de l'esclavage; +ces comités députent à une <i>convention</i> ou +assemblée centrale, qui se tient en janvier à +Philadelphie pour le même objet<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>. Les +Quakers ont annuellement des réunions composées +de représentans envoyés par leurs +frères des diverses contrées. La session ne +manque jamais, en terminant ses travaux, +d'adresser à toute la secte une circulaire +concernant les abus à combattre, les vertus +à pratiquer, et toujours les esclaves noirs y +sont recommandés à la charité.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> <i>V. Dallas</i>, t. II, p. 427 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Je saisis avec plaisir cette occasion d'exprimer +ma reconnaissance, 1°. aux présidens et secrétaires de +ces conventions, qui, pendant plusieurs années, m'ont +envoyé les procès-verbaux (Minutes of the proceding +of, etc.) de leurs assemblées; 2°. à <i>Philips</i>, +libraire à Londres, qui lors de mon séjour en Angleterre, +m'a procuré, concernant la liberté des Noirs, +divers opuscules rares et utiles; 3°. à l'excellent et savant +Vanprat, bibliothécaire de la Bibliothèque impériale, +que personne ne peut connoître sans lui accorder +son estime.</blockquote> + +<p>A la suite des éloges données par Dallas +aux prêtres catholiques, il a inséré sa correspondance +avec l'archevêque actuel de +Tours: le prélat remarque, avec raison, +qu'ils ne bornent pas leurs devoirs à l'office +liturgique et à la prédication; ils y comprennent +le soin des malades, l'éducation des +enfans, la visite des familles<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>. La religion +catholique, plus qu'aucune autre, établit des +rapports intimes et multipliés entre les pasteurs +et leurs administrés. La pompe des cérémonies +parle aux sens qui sont, si je puis +m'exprimer ainsi, les portes de l'ame. D'après +ces considérations, des écrivains protestans +avouent, et Makintosch m'a répété, que les +missionnaires catholiques sont bien autrement +propres que les catholiques à faire des +prosélytes parmi les Nègres, et à les consoler.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, p. 430 et suiv.</blockquote> + +<p>Lorsque, pour avoir droit d'égorger les +pauvres Indiens, les premiers conquérans +de l'Amérique feignoient de douter qu'ils +fussent hommes, une bulle du pape flétrit ce +doute, et les conciles du Mexique sont, à +cet égard, un monument honorable, pour le +clergé de ces contrées. Dans un autre ouvrage<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>, +que je me propose de publier, on +ne lira pas sans attendrissement les décisions +rendues contre l'esclavage des Nègres, +par le collège des cardinaux<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a> et par la +Sorbonne<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>. Dans son calendrier l'Eglise +catholique a inséré plusieurs Noirs. S. Elesbaan, +que les Nègres des dominations espagnoles +et portugaises ont adopté pour patron. +Sous la date du 27 octobre, on peut lire sa +vie dans Baillet, connu par la sévérité de +sa critique; mais nous donnerons quelques +détails sur un autre Noir, dont il n'a pas +parlé; c'est un frère lai, de l'ordre des Récollets.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> Histoire de la liberté des Nègres, lue dans les +séances de la classe des sciences morales et politiques +de l'Institut national, en 1797.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> <i>V.</i> Dans la collection des Voyages d'<i>Astley,</i> +t. Il, p. 154; et <i>Benezet,</i> p. 50, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> V. <i>Labat,</i> t. IV, p. 120.</blockquote> + +<p>Benoît de Palerme, nomme également +<i>Benoît</i> de sainte <i>Philadelphie</i> ou de <i>santo +Fratello;</i> Benoît le <i>Maure</i> et le saint <i>Noir,</i> +était fils d'une Négresse esclave, et Nègre +lui-même. Roccho Pirro, auteur de la <i>Sicitia +sacra,</i> le caractérise en disant: «<i>Nigro +quidem corpore sed candore animi proeclarissimus +quem et miraculis Deus +contestatum esse voluit</i>». Son corps étoit +noir, mais Dieu a voulu que des miracles +attestassent la candeur de son ame<a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>. Les +historiens célèbrent en lui, cet assemblage +de vertus éminentes qui, contentes d'avoir +Dieu seul pour témoin, se dérobent dans +l'obscurité aux yeux des hommes, car elles +sont silencieuses: le vice seul est bruyant, +et communément un grand forfait cause +plus de sensation dans le monde que mille +bonnes actions. Quelquefois, cependant, +soit édification, soit curiosité, les hommes +tâchent de déchirer le voile modeste dont +elles s'enveloppent, et c'est par là que Benoît +le Maure ou le saint Noir, est échappé à +l'oubli; il décéda à Palerme, en 1589, où son +corps et sa mémoire sont révérés. Ce culte, +autorisé par le pape, en 1610, et plus particulièrement +en 1743, par un décret de la +congrégation des rites, qu'on peut lire dans +Joseph-Marie d'Ancona, continuateur de +Wading<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>, obtiendra bientôt plus de solennité, +si, comme l'annonçoient les gazettes +au commencement de 1807, on s'occupe de +sa canonisation. Roccho Pirro, le P. Arthur<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>, +Gravina<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>, et beaucoup d'autres +écrivains, s'étendent en éloges sur le vénérable +Benoît de Palerme. Mais dans nos bibliothèques, +où malgré leur abondance, il y +a tant de lacunes, je n'ai pu trouver sa vie +écrite en italien par <i>Tognoletti</i>, en espagnol +par <i>Mataplana.</i></p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> V. <i>Sicilia sacra, etc., auctore</i> don. Roccho +Piiro, <i>edit.</i> studio Anton. Mongitores, 2 vol, +in-fol., <i>Panormi</i> 1733, t. I, p. 207.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> <i>Annales Minorum</i>, etc., continuati à F. Jo. +<i>Maria di Ancona, in-fol.,</i> 20 mai 1745, t. XIX, +p. 201 et 202.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> V. <i>Martyrologium franciscanum cura et labore +Arturi, etc., in-fol.,</i> Paris 1638, p. 32.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> <i>Vox turturis seu d3 florenti ad usque nostra tempora +sanctorum Benedicti, dominici, francisci, etc., +religionum stata, in-</i>4°, <i>Coloniae Agrippinae</i> 1638, +p, 88.</blockquote> + +<p>Les esclaves, en général, ont plus de +moralité chez les Espagnols et les Portugais, +parce qu'on les associe aux bienfaits de la +civilisation, et qu'on ne les accable pas de +travail. La religion s'interpose toujours entre +eux, et les propriétaires qui résidant presque +tous sur leurs habitations, voient par +leurs propres yeux et non par ceux des régisseurs.</p> + +<p>Au Brésil, les curés, constitués de +droit les défenseurs des Nègres, peuvent +forcer légalement des colons trop durs à les +vendre ailleurs, et du moins ces esclaves +courent la chance d'un mieux être.</p> + +<p>Chez les Espagnols, les affranchissemens +ne peuvent être refusés, en payant une somme +fixée par la loi. Au moyen de leurs économies, +les esclaves peuvent acheter un jour +de chaque semaine, ce qui leur facilitant +l'achat d'un second, d'un troisième, enfin +de toute la semaine, leur donne la liberté +complète.</p> + +<p>En 1765, les papiers anglais citèrent, +comme chose remarquable, l'ordination d'un +Nègre, par le docteur Keppel, évêque +d'Exeter<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>. Chez les Espagnols, plus encore +chez les Portugais, c'est chose assez +commune. L'histoire du Congo, parle d'un +évêque noir, qui avoit fait ses études à +Rome<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> V. <i>Gentleman magazine,</i> t. XXV, année 1765, +p. 145.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> V. <i>Prevot,</i> Hist. générale des Voyages, t. V, +p. 53.</blockquote> + +<p>Le fils d'un roi, et d'autres jeunes gens +de qualité de ce pays, envoyés en Portugal, +du temps du roi Emmanuel, y suivirent les +universités avec distinction, et plusieurs +d'entre eux furent promus au sacerdoce<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>. +Le gouvernement portugais a toujours insisté +pour que le clergé séculier et régulier, +de ses possessions en Asie, fut de Noirs. Le +chapitre primatial de Goa, composé surtout +de Blancs et de Mulâtres, avoit peu de +Noirs, lorsque le missionnaire Perrin, qui +vient de publier son voyage dans l'Indoustan, +visita cette ville; mais il a soin d'observer +que c'est une infraction au voeu prononcé du +gouvernement<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire du Portugal, par <i>La Clede</i>, 2 vol. +in-4°, Paris 1735, t. I, p. 594, 95.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans l'Indoustan, par <i>Perrin</i>, in-8°, +Paris 1807, t. I, p. 164.</blockquote> + +<p>A la fin du dix-septième siècle, l'escadre +de l'amiral du Quesne vit aux îles du Cap-Vert, +un clergé catholique nègre, à l'exception +de l'évêque et du curé de Saint-Yago<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>. +De nos jours, Barrow, et Jacquemin, +sacré évêque de Cayenne, ont trouvé +le même état de choses<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal d'un Voyage aux Indes orientales, +sur l'escadre de <i>du Quesne</i>, en 1690, etc., 3 vol. in-12, +Rouen 1721, t. I, p. 193; et Relation du Voyage et +retour des Indes orientales, pendant les années 1690 +et 1691, par <i>Claude-Michel Ponehot-de-Chantasin</i>, +garde-marin, servant sur le bord de M. <i>du +Quesne</i>, etc., in-12, Paris, p. 30.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> <i>Barrow</i>, Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 87.</blockquote> + +<p>Liancourt et cent autres Européens, ont +visité, à Philadelphie, une église africaine, +dont le ministre est pareillement un Nègre<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>. +Parkinson, écrivain postérieur à +Liancourt, dit qu'il y a beaucoup de prédicateurs +nègres, et que l'un d'eux est renommé +pour son éloquence<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans les États-Unis d'Amérique, +par la <i>Rochefoucaut-Liancourt</i>, in-8°, Paris au 8, +t. VI, p.334.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> <i>V.</i> A tout in America, etc., by <i>Wil. Parkinson</i>, +2 vol. in-8°, London 1805, t. II, p. 459.</blockquote> + +<p>Si l'on considère que l'esclavage suppose +tous les crimes de la tyrannie, et qu'il enfante +communément tous les vices; que les +vertus peuvent difficilement éclore parmi des +hommes à qui l'on n'en tient aucun compte, +aigri par le malheur, entraînés à la, corruption +par l'exemple de tous les forfaits, repoussés +de tous les rangs honorables ou supportables +de la société, privés d'instruction +religieuse et morale, constitués dans l'impossibilité +d'acquérir des connoissances, sinon +en luttant contre tous les obstacles qui +s'opposent au développement de leur intelligence, +on aura lieu d'être surpris que plusieurs +se soient signalés par des qualités estimables. +A leur place peut-être eussions-nous +été moins bons quel les bons d'entre +eux, et pires que les mauvais. Les mêmes +réflexions s'appliquent aux Parias du continent +asiatique, vilipendés par les autres +castes; aux Juifs de toutes couleurs (car il y +en a aussi de noirs à Cochin)<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>, dont l'histoire, +depuis leur dispersion, n'est guère +qu'une sanglante tragédie; aux catholiques +Irlandais, frappés comme les Nègres d'une espèce +de code noir (the popery Law). Déjà on +s'est permis une assimilation également outrageante +pour les habitans de l'Afrique et de +l'Irlande, en soutenant que tous étoient des +hordes brutes, que partant incapables de se +gouverner par eux-mêmes, ceux-ci comme +les autres devoient être soumis irrévocablement +au sceptre de fer, que depuis des siècles +étend sur eux le gouvernement britannique<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a>. +Cette tyrannie infernale existera +jusqu'à l'époque, peu éloignée sans doute, où +les braves enfans d'Erin releveront l'étendard +de la liberté, avec la sublime invocation des +Américains, appel à la justice du ciel, <i>an +appel to heaven.</i> Ainsi, Irlandais, Juifs et +Nègres, vos vertus, vos talens vous appartiennent; +vos vices sont l'ouvrage de nations +qui se disent chrétiennes; et plus on dit de +mal de ceux-là, plus on inculpe celles-ci.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Voyez sur cet objet une dissertation curieuse, +en hollandais, dans le tome VI des Mémoires de la +société de Flessingue. Verhandelingen vitgegeven +door het zeeuwsch, genootschap der wetenschappen +te. Vlissingen, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> <i>V.</i> Dans les <i>Pieces of irish history,</i> ouvrage +intéressant, publié par <i>Mac-Nevem,</i> in-8º, New-York +1807, un morceau curieux, par <i>Emett,</i> son +ami, intitulé: Part of an Essay towards the history of +Ireland, p. 2. <i>V.</i> aussi les Memoirs of <i>Wil. Sampson,</i> +in-8º, New-York 1807.</blockquote> +<br><br> + +<a name="c3" id="c3"></a> + +<h3>CHAPITRE III.</h3> + +<p class="mid"><i>Qualités morales des Nègres.<br> +Amour du travail, courage, bravoure, tendresse<br> +paternelle et filiale, générosité, etc.</i></p> + +<p> +Les préliminaires, qu'on vient de lire, ne +sont point étrangers à mon ouvrage, seulement +ils sont une surabondance de preuves; +car j'aurois pu aborder brusquement la question, +et par une multitude de faits revendiquer +l'aptitude des Nègres aux vertus et +aux talens: les faits répondent à tout.</p> + +<p>On accuse les Nègres d'être paresseux. +Bosman, pour le prouver, dit «qu'ils sont +dans l'usage de demander, non pas, comment +vous portez-vous? mais comment +avez-vous reposé<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>?» Ils ont pour maxime, +qu'il vaut mieux être couché qu'assis, assis +que debout, debout que marcher; et depuis +que nous les rendons si malheureux, ils +ajoutent le proverbe indien: Qu'être mort est +encore préférable à tout cela. Cette accusation +d'indolence, qui a quelque chose de +vrai, est souvent exagérée: elle est exagérée +dans la bouche de ces hommes habitués à +manier un fouet sanglant pour conduire les +esclaves à des travaux forcés: elle est vraie +en ce sens, que des hommes ne peuvent pas +avoir une grande propension au travail, soit +lorsqu'il n'ont aucune propriété, pas même +celle de leur personne, et que les fruits de +leurs sueurs alimentent le luxe ou l'avarice +d'un maître impitoyable, soit lorsque dans +des contrées favorisées par la nature, ses +productions spontanées, ou un travail facile +fournissent abondamment à des besoins qui +n'ont rien de factice. Mais Noirs ou Blancs, +tous sont laborieux, quand ils sont stimulés +par l'esprit de propriété, par l'utilité ou le +plaisir. Tels sont les Nègres du Sénégal, qui +travaillent avec ardeur, dit Pelletan, parce +qu'ils sont sans inquiétude sur leurs possessions +et leurs, jouissances. Depuis la suppression +de la traite, ajoute-t-il, les Maures ne +font plus de courses sur les Nègres, les villages +se reconstruisent et se repeuplent<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> <i>V</i> Voyage en Guinée, par <i>Bosman,</i> Utrecht +1705, p. 131.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> V. Mémoire sur la colonie française du Sénégal, +par <i>Pelletan</i>, in-8°, Paris an 9, p. 69 et 81.</blockquote> + +<p>Tels les laborieux habitans d'Axim, sur +la côte-d'or, que tous les voyageurs se plaisent +à décrire<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>. Les Nègres du pays de +Boulam, que Beaver cite comme endurcis +au travail<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>; ceux du pays de Jagra, renommés +par une activité, qui enrichit leur +contrée<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>; ceux de Cabomonte et de Fida +ou Juida, cultivateurs infatigables, au dire +de Bosman qui, certes, n'est pas trop prévenu +en leur faveur: avares de leur sol, à +peine laissent-ils de petits sentiers pour communiquer +entre les diverses propriétés; ils +récoltent aujourd'hui, le lendemain ils ensemencent +la même terre sans la laisser reposer<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t. IV, p. 17.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> V. <i>Beaver</i>, p. 383.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. II, p. 332.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> V. <i>Bosman</i>, lettre 18.</blockquote> + +<p>Les Nègres, trop sensibles à l'attrait +du plaisir auquel ils résistent rarement, +savent, néanmoins, supporter la douleur +avec un courage héroïque, et que peut-être +il faut attribuer en partie à leur athlétique +constitution. L'histoire retentit des traits de +leur intrépidité, au milieu des plus horribles +supplices; la cruauté des Blancs a multiplié +les expériences à cet égard. Le regret de la +vie pourroit-il exister, lorsque l'existence +elle-même n'est qu'une calamité perpétuelle? +On a vu des esclaves, après plusieurs jours +de tortures non interrompues, aux prises +avec la mort, converser froidement entre +eux, et même rire aux éclats<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> <i>Labat</i>, IV, p. 183.</blockquote> + +<p>Un Nègre, condamné au feu à la Martinique, +et très-passionné pour le tabac, demande +une cigare allumée, qu'on lui place +dans la bouche: il fumoit encore, dit Labat, +lorsque déjà ses membres étoient attaqués +par le feu.</p> + +<p>En 1750, les Nègres de la Jamaïque s'insurgent, +ayant Tucky à leur tête; leurs +vainqueurs allument les bûchers, et tous les +condamnés vont gaiement au supplice. L'un +d'eux avoit vu de sang froid ses jambes réduites +en cendres; une de ses mains se dégage, +parce que le brasier avoit consumé les liens +qui l'attachoient; de cette main il saisit un +tison, et le lance au visage de l'exécuteur<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> V. <i>Bryant-Edwards</i>, Hist. des Indes occidentales; +et Bibliothèque britannique, t. XIX, p. 495 +et suiv.</blockquote> + +<p>Au dix-septième siècle, et lorsque la Jamaïque +étoit encore soumise aux Espagnols, +une partie des esclaves avoient reconquis +leur indépendance, sous la conduite de Jean +de Bolas. Leur nombre s'accrut, et ils devinrent +formidables, quand ils eurent élu +pour chef Cudjoe, dont le portrait est inséré +dans l'ouvrage de Dalas. Cudjoe, également +valeureux, habile et entreprenait, +établit, en 1730, une confédération entre +toutes les peuplades de Marrons, fit trembler +les Anglais, et les réduisit à faire un traité, +par lequel reconnoissant la liberté de ces +Noirs, ils leur cèdent à perpétuité une portion +du territoire de la Jamaïque<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> V. Dallas, t. I, p. 25, 46, 60, etc.</blockquote> + +<p>L'historien portugais Barros dit, quelque +part, que même aux soldats suisses, il préféreroit +des Nègres. Pour rehausser l'éloge +de ceux-ci, il alloit prendre dans l'Helvétie le +point de comparaison qui étoit à ses yeux le +plus honorable. Parmi les traits de bravoure +qu'a receuillis le P. Labat, un des plus signalés +arriva lors du siège de Carthagène: +toutes les troupes de ligne avoient été repoussées +à l'attaque du fort de la Bocachique; +les Nègres, amenés de Saint-Domingue, +l'assaillirent avec une impétuosité qui força +les assiégés à se rendre<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> <i>Labat</i>, t. IV, p. 184.</blockquote> + +<p>En 1703, les Noirs prirent les armes pour +la défense de la Guadeloupe, et firent plus +que le reste des troupes françaises. Dans le +même temps ils défendirent la Martinique, +contre les Anglais<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>. On se rappelle la +conduite honorable des Nègres et des sang-mêlés, +au siège de Savannah, à la prise de +Pensacola. Pendant notre révolution, incorporés +aux troupes françaises, ils en ont partagé +les dangers et la gloire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> <i>V</i>. Le Mémoire pour le nommé <i>Roc</i>, Nègre, +contre le sieur <i>Poupet</i>, par <i>Poncet de la Grave</i>, +<i>Henrion de Pancey</i> et de <i>Foisi</i> in-8°, Paris 1770, +p. 14.</blockquote> + +<p>Il étoit Nègre ce prince africain Oronoko, +vendu à Surinam. Madame Behn avoit été +témoin de ses infortunes; elle avoit vu la +loyauté et le courage des Nègres en contraste +avec la bassesse et la perfidie de leurs +oppresseurs. Revenue en Angleterre, elle +composa son <i>Oronoka.</i> Il est à regretter que +sur un canevas historique, elle ait brodé un +roman. Le simple récit des malheurs de ce +nouveau Spartacus, et de ses compagnons, +eût suffi pour attendrir les lecteurs.</p> + +<p>Il étoit Nègre ce Henri Diaz, préconisé +dans toutes les histoires du Brésil, auquel +Brandano (qui à la vérité n'étoit pas colon) +accorde tant d'esprit et de sagacité. D'esclave, +Henri Diaz devint colonel d'un régiment +de fantassins de sa couleur. Ce régiment, +composé de Noirs, existe encore dans +l'Amérique portugaise, sous le nom de <i>Henri +Diaz.</i> Les Hollandais, alors possesseurs du +Brésil, en vexoient les habitans. A cette +occasion La Clede se répand en réflexions sur +l'impolitique des conquérans qui, au lieu de +faire aimer leur domination, aggravent le +joug, fomentent des haines, et amènent tôt +ou tard des réactions funestes à ceux-ci, +et utiles à la liberté des peuples. En 1637, +Henri Diaz se joignit aux Portugais, pour +chasser les Hollandais. Ceux-ci, assiégés dans +la ville D'arecise, ayant fait une sortie, furent +repoussés avec grande perte, par le général +nègre; il prit d'assaut un fort qu'ils +avoient élevé à quelque distance de cette +ville. A l'habileté dans la tactique, aux ruses +de guerre par lesquelles il déconcertait souvent +les généraux hollandais, il joignoit le +courage le plus audacieux. Dans une bataille +où la supériorité du nombre faillit l'accabler, +s'apercevant que quelques-uns de ses +soldats commençoient à foiblir, il s'élance +au milieu d'eux en criant; <i>Sont-ce là les +vaillans compagnons de Henri Diaz?</i> Son +discours et son exemple leur infuse, dit un +historien, une nouvelle vigueur, et l'ennemi +qui déjà se croyoit vainqueur, est chargé +avec une impétuosité qui l'oblige à se replier +précipitamment dans la ville. Henri Diaz +force Arecise à capituler, Fernanbouc à se rendre, +et détruit entièrement l'armée batave. +Au milieu de ses exploits, en 1645, +une balle lui perce la main gauche; afin de +s'épargner les longueurs d'un pansement, il +la fait couper, en disant que chaque doigt de +la droite lui vaudra une main pour combattre. +Il est à regretter que l'histoire ne nous dise +pas où, quand et comment mourut ce général. +Menezes exalte son expérience consommée, +et s'extasie sur ces Africains tout à +coup transformés en guerriers intrépides<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a><p><i>V</i>. Nova Lusitania, isioria de guerras Brasilicas, +por <i>Francisco de Briio Freyre</i>, in-fol., Lisbon 1675, +1. VIII, p. 610; et l. IX, n° 762. Istoria delle guerre +di Portogallo, etc., di <i>Alessandro Brandano</i>, in-4°, +Venezia 1689, p. 181, 329, 364, 39.3, etc.</p> + +<p>Istoria delle guerre del regno del Brasile, etc., dal +<i>P. F. G. Jioseppe</i>, di santa Theresa Carmelitano, +in-fol., Roma 1698, Iª parte, p. 133 et 183; IIª +parte, p. 103 et suiv.</p> + +<p><i>Historiarum Lusitanarum libri, etc., autore</i> Fernando +de Menezes, <i>comité Ericeyra</i>, 2 vol. in-4°, +<i>Ulyssippone</i> 1734, p. 606, 635, 675, etc. La Clede, +histoire du Portugal, etc., <i>Passim</i>.</p></blockquote> + +<p>Il étoit homme de couleur cet infortuné +Ogé, digne d'un meilleur sort, qui se sacrifia +pour assurer à ses frères mulâtres et nègres +libres, tous les avantages qu'on pouvoit +se promettre du décret du 15 mai, rendu +par l'assemblée constituante, décret qui, sans +rien brusquer, eût graduellement amené dans +les colonies un ordre de choses conforme à +la justice. Indigné de la perversité des colons, +qui non-seulement empêchoient la publication +de cette loi, mais qui avoient même +surpris au gouvernement la défense d'embarquer +des Nègres ou sang-mêlés, il prend la +résolution de retourner aux Antilles. L'auteur +de cet ouvrage, si souvent accusé de +l'avoir engagé à partir, lui représente en vain +qu'il faut temporiser, et ne pas compromettre +par une démarche précipitée, le succès +d'une cause si légitime; malgré ses avis, Ogé +trouve moyen, en 1791, de repayer par +l'Angleterre et le continent américain, à +Saint-Domingue: il demande l'exécution des +décrets; on repousse ses réclamations dictées +par la raison, et sanctionnées par l'autorité +nationale: les partis s'aigrissent, on +en vient aux mains; Ogé est livré perfidement +par le gouvernement espagnol. Son procès +s'instruit en secret, comme dans les tribunaux +de l'inquisition, il demande un défenseur, +on le lui refuse: treize de ses compagnons +sont condamnés aux galères, plus +de vingt au gibet; Ogé avec Chavanne à la +roue. On poussa l'acharnement jusqu'à mettre +de la distinction entre le lieu du supplice +des Mulâtres et celui des Blancs. Dans un +rapport où ces faits sont discutés avec impartialité, +après avoir justifié Ogé, Garran +conclut par ces mots: «On ne pourra refuser +des larmes à sa cendre, en abandonnant +ses bourreaux au jugement de l'histoire<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> V. Rapport sur les troubles de Saint-Domingue, +par <i>Garran</i>, 4 vol, in-8°, Paris an 6 (v. st. 1798), +t. II, p. 63 et suiv. p. 73.</blockquote> + +<p>Il étoit homme de couleur ce Saint-George +qu'on appeloit le <i>Voltaire</i> de l'équitation, +de l'escrime, de la musique instrumentale. +Reconnu pour le premier entre les amateurs, +on le plaçoit dans le second ou le troisième +rang parmi les compositeurs; quelques <i>concertos</i> +de sa façon sont encore estimés. Quoiqu'il +fût le héros de la gymnastique, etc. etc. +il est difficile de croire avec ses admirateurs, +qu'il tiroit à balle franche sur une balle lancée +en l'air, et l'atteignoit.</p> + +<p>Selon le voyageur Arndt, ce nouvel Alcibiade +étoit le plus beau, le plus fort, le +plus aimable de ses contemporains; d'ailleurs +généreux, bon citoyen, bon ami<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>. Tout +ce qu'on appelle gens du bon ton, c'est-à-dire, +gens frivoles, le regardoient comme un +homme accompli; c'étoit l'idole des sociétés +d'agrémens. Lorsqu'il <i>tira</i> avec la chevalière +d'Eon, ce fut presque une affaire d'État, +parce qu'alors l'État étoit nul pour le public. +Quand Saint-George, cité comme la plus +forte épée connue, devoit faire des armes +on de la musique, la gazette l'annonçoit aux +oisifs de la capitale. Son archet, son fleuret +faisoient accourir tout Paris. Ainsi autrefois +on affluoit à Séville quand la confrérie +des Nègres, qui n'a pas été détruite, mais +qui n'existe plus faute de sujets, formoit, à +certains jours de fêtes, de brillantes cavalcades +où ils faisoient des évolutions et des +tours d'adresse<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> <i>V</i>. Eruch-Stiicke einer reise durch Fraunfkreich +jon friibling and sommer 1799, von <i>Ernst Moritz +Arndt</i>, 3 vol. in-8°, Leipzi 1802, t. II, p. 36 et 37.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Note communiquée par mon ami de <i>Lasteyrie</i>, +qui a fait en Espagne plusieurs voyages scientifiques +dont on attend l'impression, et qui justifieront les espérances +du public.</blockquote> + +<p>Je ne crois pas, comme Malherbe, qu'on +bon joueur de quilles vaille autant qu'un bon +poëte; mais tous les talens aimables valent-ils +un talent utile? Quel dommage qu'on +n'ait pas dirigé les heureuses dispositions de +Saint-George vers un but qui lui eû mérité +l'estime et la reconnoissance de ses concitoyens! +Hâtons-nous cependant de rappeler, +qu'enrôlé sous les drapeaux de la république, +il servit dans les armées françaises.</p> + +<p>Il étoit Mulâtre cet Alexandre Dumas, +qui avec quatre cavaliers attaqua, près de +Lille, un poste de cinquante Autrichiens, +en tua six, et fit seize prisonniers. Longtemps +il commanda une légion à cheval, +composée de Noirs et de sang-mêlés, qui +étoient la terreur des ennemis... A l'armée +des Alpes, il monta au pas de charge le +Saint-Bernard, hérissé de redoutes, s'empara +des canons qu'il dirigea sur le champ +contre l'ennemi. D'autres déjà ont raconté +les exploits qui l'ont signalé en Europe et en +Afrique, car il fut de l'expédition d'Égypte. +A son retour, il eut le malheur de tomber +entre les mains du gouvernement napolitain, +qui, pendant deux ans, le retint dans les +fers avec Dolomien. Alexandre Dumas, général +de division, nommé par l'Empereur, +l'Horatius-Coclès du Tyrol, est mort en +1807.</p> + +<p>Il est Nègre ce Jean Kina de Saint-Domingue, +partisan d'une mauvaise cause, lorsqu'il +a combattu contre la liberté des hommes de +sa couleur; mais qui, renommé peur sa bravoure, +reçut à Londres un accueil si distingué. +Le gouvernement britannique vouloit +lui confier le commandement d'une compagnie +de sang-mêlés, destinés à protéger les +quartiers éloignés de la colonie de Surinam. +En 1800 il repasse aux Antilles: un dédain +humiliant lui rappelle qu'il est affranchi, son +coeur s'indigne; il excite une insurrection +pour protéger ses frères contre les colons qui +faisaient avorter les Négresses à force de +travail, et vouloient vendre les Nègres libres; +bientôt il est pris, renvoyé à Londres, +et renfermé à Newgate<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> <i>V</i>. L'ouvrage intitulé: Paris, t. XXXI, p. 405 +et suiv.</blockquote> + +<p>Il étoit Nègre ce Mentor, né à la Martinique +en 1771. Fait prisonnier en se battant +contre les Anglais, à la vue des côtes d'Ouessant, +il s'empare du bâtiment qui le conduisoit +en Angleterre, et l'amène à Brest.</p> + +<p>A la plus heureuse physionomie réunissant +l'aménité du caractère et un esprit fin que +la culture avoit perfectionné, on l'a vu occuper +le siége législatif à côté de l'estimable +Tomany. Tel étoit Mentor, dont la conduite +postérieure a peut-être profané ces brillantes +qualités; il a été tué à Saint-Domingue.</p> + +<p>Il avoit porté les chaînes de l'esclavage +ce Toussaint-Louverture, étant hattier sur +l'habitation Breda, au géreur de laquelle +il envoya des secours pécuniaires. Tant de +preuves ont mis en évidence sa bravoure et +celle de Rigaud, général mulâtre, son compétiteur, +que personne ne la conteste. Sous +ce rapport, Toussaint est comparable au +Cacique Henri, dont on peut lire la vie dans +Charlevoix. J'ai en communication d'un manuscrit +intitulé: <i>Réflexions sur l'état actuel +de la colonie de Saint-Domingue, +par Vincent, ingénieur</i>. Voici le portrait +qu'il trace du général nègre;</p> + +<p>«Toussaint, à la tête de son armée, se +trouve l'homme le plus actif et le plus infatigable +dont on puisse se faire une idée. +L'on peut rigoureusement dire qu'il est +partout où un jugement sain et le danger +lui font croire que sa présence est nécessaire. +Le soin particulier de toujours tromper +sur sa marche les hommes mêmes dont +il a besoin, et auxquels on croit qu'il accorde +une confiance qui n'est cependant à +personne, fait qu'il est également attendu +tous les jours dans les chefs-lieux de la +colonie. Sa grande sobriété, la faculté +donnée à lui seul de ne jamais se reposer, +l'avantage qu'il a de reprendre le travail +du cabinet après de pénibles voyages, de +répondre à cent lettres par jour, et de lasser +habituellement cinq secrétaires en font +un homme tellement supérieur à tout ce +qui l'entoure, que le respect, la soumission +pour lui vont jusqu'au fanatisme dans +le très-grand nombre de têtes. L'on peut +même assurer, qu'aucun individu aujourd'hui +n'a pris sur une masse d'hommes +ignorans le pouvoir qu'a pris le général +Toussaint sur ses frères».</p> + +<p>L'ingénieur Vincent ajoute que Toussaint +est doué d'une mémoire prodigieuse; qu'il +est bon père, bon époux; que ses qualités +civiques sont aussi sûres que sa vie politique +est astucieuse et coupable.</p> + +<p>Toussaint rétablit le culte à Saint-Domingue, +et son zèle lui avoit mérité l'épithète +de <i>capucin</i>, de la part de gens à qui on +pouvoit en donner une autre. Avec moi, il +entretint une correspondance dont le but +étoit d'obtenir, douze ecclésiastiques vertueux. +Plusieurs partirent sous la direction +de l'estimable évêque Mauviel, sacré pour +Saint-Domingue, qui se dévouoit généreusement à +cette mission pénible. Toussaint, +égaré par les suggestions de quelques moines +dissidens, lui suscita des tracasseries, quoiqu'il +eût précédemment félicité la colonie, +de son arrivée, par une proclamation solennelle. +Que Toussaint ait été cruel, hypocrite +et traître, ainsi que les Nègres et Mulâtres +associés à ses opérations, je ne prétends +pas le nier; mais les Blancs....... Ne jugeons +pas une cause sur l'audition d'une seule +partie. Un jour peut-être les Nègres écriront, +imprimeront à leur tour, ou l'impartialité +guidera la plume de quelque Blanc. Les faits, +récens sont, dit-on, le domaine de l'adulation +et de la satire. Tandis que des gens le +peignent, sans restriction, sous des couleurs +odieuses, par un autre excès Whitchurch, +dans son poëme d'<i>Hispaniola</i>, en fait un +héros<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>. Quoique Toussaint soit mort, la +postérité qui rectifie, casse ou confirme les +jugemens des contemporains, n'est peut-être +pas encore arrivée pour lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> <i>V</i>. Hispaniola a poem, by <i>Samuel Whitchurch</i>, +in-12, London 1805.</blockquote> + +<p>Terminons ce chapitre par un trait extrêmement +curieux que fournit le courage d'un +Nègre.</p> + +<p>Le pape Pie II, voulant punir Cantelino, +duc de Sora, envoya contre lui une +armée sous les ordres du général Napoléon, +de la famille des Ursins, qui déjà s'étoit distingué +par ses exploits en commandant les +troupes vénitiennes. Napoléon s'empare de +la ville de Sora, mais il éprouve une résistance +opiniâtre de la citadelle, défendue par +sa position sur un rocher très-élevé, dans +une île du Garillan. Après plusieurs jours de +siége, une tour s'écroule sous le ravage des +bombes. Alors un <i>Nègre</i>, qui, après avoir +été domestique du général, étoit devenu soldat, +dit à ses camarades: La citadelle est à +nous, suivez-moi. Il jette avec force sa lance +sur les ruines de la tour, se déshabille, franchit +les eaux à la nage, reprend son arme et +monte à l'assaut. Son exemple est imité d'une +foule de soldats dont deux périssent entraînés +par le courant; tous gravissent à sa suite. +Les assiégés accablés de douleur, le sont +plus encore de honte d'être vaincus par une +troupe de soldats, tous nus et dirigés par un +Nègre. Ce fait très-vrai paroîtra invraisemblable +à la postérité, dit l'historien Gobellin<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a> +qui mérite, ainsi que le P. Tuzii<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>, +le reproche d'avoir tu le nom de ce valeureux +Africain, auquel on dut la conquête de +la citadelle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> V. <i>Pii secundi, pontificis maximi, commentarii, +etc., a </i>Joan. Gobellino<i> compositi, etc., in-4°, +Roma</i> 1584, lib. V, p. 259; et lib. XII, p. 575 et seq. +On prétend que ces commentaires ont été composés +par Pie II lui-même, et que <i>Gobellin</i> n'a été que +prête-nom.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> <i>V</i>. Memorie istoriche massimamente sacre della +citta di Sora, dal <i>padr. Fr. Tuzii</i>, in-4°, Roma 1727, +part. II, lib. VI, p. 116 et seq.</blockquote> +<br><br> + +<a name="c4" id="c4"></a> +<h3>CHAPITRE IV.</h3> + +<p class="mid"><i>Continuation du même sujet</i>.</p> + + +<p>La loyauté est la compagne inséparable de +la véritable bravoure; les faits qui suivent +mettront en parallèle à cet égard les Blancs +et les Noirs. Le lecteur équitable tiendra la +balance.</p> + +<p>Les Nègres marrons de Jaomel ont, durant +près d'un siècle, épouvanté Saint-Domingue. +Le plus impérieux des gouverneurs, +Bellecombe, fut obligé, en 1785, de capituler +avec eux; ils n'étoient cependant que +cent vingt-cinq hommes de la partie française, +et cinq de la partie espagnole; c'est le +planteur Page qui nous le répète<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>. A-t-on +jamais ouï dire qu'ils ayent violé la capitulation, +ces hommes contre lesquels on ordonnoit +des battues comme on en fait contre les +Loups?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> <i>V.</i> Traité d'économie politique et de commerce +des colonies, etc., par <i>Page</i>, in-8°, IIe partie, Paris +1802, p. 27.</blockquote> + +<p>En 1718, lorsqu'on étoit en pleine paix +avec les Caraïbes noirs de Saint-Vincent, +qui sont connus pour être braves jusqu'à la +témérité, et plus actifs, plus industrieux que +les Caraïbes rouges, on dirigea contre ceux +de la Martinique une expédition injuste, et +qui échoua: au lieu de s'irriter, l'année suivante +ils eurent l'indulgence d'acquiescer à +la paix; ces traits, dit Chanvalon, ne se +lisent pas dans l'histoire des nations civilisées<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage à la Martinique, par <i>Chanvalon</i>, +in-4°, p. 39 et suiv.</blockquote> + +<p>En 1726, les Marrons de Surinam, que +la férocité des colons avoit portés au désespoir, +conquirent leur liberté, et forcèrent +leurs oppresseurs à traiter avec eux de peuple +à peuple; ils observèrent religieusement +les conventions. Les colons méritent-ils le +même éloge? Après de nouvelles querelles, +ceux-ci voulant négocier la paix, demandent +une conférence aux Nègres, qui l'accordent, +et stipulent pour préliminaire, qu'on leur enverra, +parmi beaucoup d'objets utiles, de +bonnes armes à feu et des munitions. Deux +commissaires hollandais partent avec leur +escorte, et se rendent au camp des Nègres: +le capitaine Boston, qui les commandoit, +s'aperçoit que les commissaires n'apportent +que des bagatelles, des ciseaux, des peignes, +de petits miroirs, mais point d'armes à feu, +ni de poudre; d'une voix de tonnerre il leur +dit: Les Européens pensent-ils que les Nègres +n'ont besoin que de peignes et de miroirs? +un seul de ces meubles nous suffit à tous; au +lieu qu'un seul baril de poudre offert par les +Hollandais, eût prouvé la confiance qu'on +avoit en nous.</p> + +<p>Les Nègres cependant, loin de céder au +sentiment d'une légitime indignation contre +un gouvernement qui manquoit à ses engagemens, +lui accordent une année pour délibérer +et choisir la paix ou la guerre. Ils +fêtent de leur mieux les commissaires, leur +prodiguent une bienveillance hospitalière, +et les renvoient en leur rappelant, que les colons +de Surinam étoient eux-mêmes les artisans +de leurs désastres par l'inhumanité +avec laquelle ils traitoient leurs esclaves<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>. +Stedman, à qui nous devons ces détails, +ajoute que les champs de cette république de +Noirs sont couverts d'ignames, de maïs, de +plantaniers et de manioc.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> <i>Stedman</i>, t. I, p. 88 et suiv.</blockquote> + +<p>Tous les auteurs qui, sans préjugé, parlent +des Nègres, rendent justice à leur naturel +heureux et à leurs vertus. Il est même +des partisans de l'esclavage à qui la force de +la vérité arrache des aveux en leur faveur. +Tels sont, 1°. l'historien de la Jamaïque, +Long, qui admire chez plusieurs un excellent +caractère, un coeur aimant et reconnoissant; +chez tous la tendresse paternelle +et filiale portée au suprême degré<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> <i>V. Long</i>, t. II, p. 416.</blockquote> + +<p>2°. Duvallon, qui par le récit des malheurs +de la pauvre et décrépite Irrouba, est +sûr d'attendrir son lecteur et de faire exécrer +le colon féroce dont elle avoit été la mère +nourricière<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a><p><i>V.</i> Vue de la colonie espagnole, etc., en 1802, +par <i>Duvallon</i>, in-8°, Paris 1803, p. 268 et suiv. «Allons +voir la centenaire, dit quelqu'un de la compagnie, +et l'on s'avança jusqu'à la porte d'une petite +hutte où je vis paroitre, l'instant d'après, une vieille +Négresse du Sénégal, décrépite au point qu'elle étoit +pliée en double, et obligée de s'appuyer sur les bordages +de sa cabane, pour recevoir la compagnie assemblée +à sa porte, et en outre presque sourde, mais +ayant encore l'oeil assez bon. Elle étoit dans le plus +extrême dénuement, ainsi que le témoignoit assez tout +ce qui l'entouroit, ayant à peine quelques haillons +pour la couvrir, et quelques tisons pour la rechauffer, +dans une saison dont la rigueur est si sensible pour la +vieillesse, et pour la caste noire surtout. Nous la trouvâmes +occupée à faire cuire un peu de riz à l'eau pour +son souper, car elle ne recevoit de ses maîtres aucune +subsistance réglée, ainsi que son grand âge et ses anciens +services le requéroient. Elle étoit, au surplus, +abandonnée à elle-même, et dans cet état de liberté +que la nature, épuisée en elle, avoit obligé ses maîtres +à lui laisser, et dont en conséquence elle lui étoit plus +redevable qu'à eux. Or il faut apprendre au lecteur, +qu'indépendamment de ses longs services, cette femme, +presque centenaire, avoit anciennement nourri de son +lait deux enfans blancs, parvenus à une parfaite croissance, +et morts avant elle, les propres frères d'un de +ses maîtres qui se trouvoit avec nous. La vieille +l'aperçut, et l'appelant par son nom, en le tutoyant +(suivant l'usage des Nègres de Guinée), avec un air de +bonhomie et de simplesse vraiment attendrissant: Eh +bien! quand feras-tu, lui dit-elle, réparer la couverture +de ma cabane? il y pleut comme dehors. Le maître leva +les yeux et les dirigea sur le toit, qui étoit à la portée +de la main. J'y songerai, dit-il.—Tu y songeras! tu +me dis toujours cela, et rien ne se fait.—N'as-tu +pas tes enfans? (deux Nègres de l'atelier, ses petits-fils), +qui pourroient bien arranger la cabane.—Et +toi, n'es-tu pas leur maître, et n'es-tu pas mon fils +toi-même? Tiens, ajouta-t-elle, en le prenant par le +bras et l'introduisant dans sa cabane, entre et vois-en +par toi-même les ouvertures; <i>aye donc pitié</i>, mon +fils, de la vieille Irrouba, et fais au moins réparer le +dessus de son lit; c'est tout ce qu'elle te demande, et +le bon Dieu te le rendra. Et quel étoit ce lit? Hélas! +trois ais grossièrement joints sur deux traverses, et +sur lesquels étoit étendue une couche de cette espèce +de plante parasite du pays, nommée <i>barbe-espagnole</i>. +Le toit de la cabane est entr'ouvert, la bise et la pluie +fouettent sur ta misérable couche, et ton maître voit +tout cela, et il y est insensible! Pauvre Irrouba!</p> + +<p>Robert.</p></blockquote> + +<p>Les mêmes vertus éclatent dans ce que racontent +des Nègres, Hilliard-d'Auberteuil, +Falconbridge, Grandville-Sharp, Benezer, +Ramsay, Horneman, Pinkard, Robin, etc., +et surtout Clarkson, qui, ainsi que Wilberforce, +s'est immortalisé par ses ouvrages et +son zèle dans la défense des Africains. George +Robert, navigateur anglais, pillé par un corsaire +son compatriote, se réfugie à l'île Saint-Jean, +l'une de l'archipel du Cap-Vert; il est +secouru par les Nègres. Un pamphlétaire +anonyme qui n'ose nier le fait, tâche d'en +atténuer le mérite, en disant que l'état de +George Robert auroit touché un tigre<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a>. +Durand préconise la modestie, la chasteté +des épouses négresses, et la bonne éducation +des Mulâtres à Gorée<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>. Wadstrom, qui +se loue beaucoup de leur accueil, leur croit +une sensibilité affectueuse et douce, supérieure +à celle des Blancs. Le capitaine Wilson, +qui a vécu chez eux, vante leur constance +en amitié; ils pleuroient à son départ.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'esclavage en général, et particulièrement, +etc., p. 180.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage au Sénégal, par <i>Durand</i>, in-4°, +Paris 1802, p. 568 et suiv.</blockquote> + +<p>Des Nègres de Saint-Domingue, par attachement +avoient suivi à la Louisiane, leurs +maîtres, qui les ont vendus. Ce fait, et le +suivant, que j'emprunte de Robin, sont des +matériaux pour comparer, au moral, les +Noirs et les Blancs.</p> + +<p>Un esclave avoit fui; le maître promet +douze piastres à qui le ramenera. Il est ramené +par un autre Nègre qui refuse la récompense, +et demande seulement la grâce +du déserteur. Le maître l'accorde, et garde +les douze piastres. L'auteur du voyage pense +que le maître avoit l'ame d'un esclave, et le +Nègre l'ame d'un maître<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> V. <i>Robin</i>, t. II, p. 203 et suiv.</blockquote> + +<p>Pour la bonté naturelle des Nègres, après +tant d'autres témoins incontestables, on peut +encore citer le respectable Niebuhr, qui, +dans le Musée allemand<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>, s'exprime +ainsi:</p> + +<p>«Le caractère des Nègres, surtout quand +on les traite raisonnablement, est fidélité +envers leurs maîtres et bienfaiteurs. Les +négocians mahométans à Kahira, Dsjidda, +Surate et ailleurs, achètent volontiers des +enfans noirs, auxquels ils font apprendre +l'écriture et l'arithmétique: leur commerce +est presque exclusivement dirigé par +ces esclaves, qu'ils envoient pour établir +leurs comptoirs dans les pays étrangers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> <i>V.</i> Deutsches Museum, 1787, t. I, p. 424.</blockquote> + +<p>Je demandois à l'un de ces négocians, comment +il pouvoit livrer des cargaisons entières +à un esclave? Il me répondit: Mon +Nègre m'est fidèle; mais je n'oserois confier +mon négoce à des commis blancs, ils +s'éclipseroient bientôt avec ma fortune». +Blumenbach, qui m'envoie ce passage, +ajoute: Ainsi, on pourroit appliquer à nos +protégés les pauvres Nègres, ces mots de +Saint Bernard: <i>Felix nigredo, quæ mentis +candore imbuta est</i><a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> Lettre de M. <i>Blumenbach</i>, du 6 février 1808, +à M. l'évêque Grégoire, sénateur, etc.</blockquote> + +<p>Le docteur Newton raconte qu'un jour il +accusoit un Nègre de fourberie et d'injustice; +celui-ci lui répond avec fierté: Me +prenez-vous pour un Blanc<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>? Il ajoute +que sur les bords de la rivière Gabaon, les +Nègres sont la meilleure espèce d'hommes +qu'il ait connus<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Ledyard rend le même +témoignage aux Foulahs, dont le gouvernement +est absolument paternel<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> <i>V</i>. Thoughts upon te African slave trade, p. 24.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> <i>V</i>. An Abstract of the évidence, etc., p. 91 +et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> V. <i>Ledyard</i>, t. II, p. 340.</blockquote> + +<p>Dans une histoire de Loango, on lit que +si les Nègres, habitans des côtes, et fréquentant +les Européens, sont enclins à la +fourberie, au libertinage, ceux de l'intérieur +sont humains, obligeans, hospitaliers<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. +Cet éloge est répété par Golberry. Il se récrie +contre la présomption avec laquelle les Européens +méprisent et calomnient ces nations, +que nous appelons si légèrement <i>sauvages,</i> +chez lesquelles on trouve des hommes vertueux, +vrais modèles de tendresse filiale, conjugale +et paternelle, qui connoissent tout ce +que la vertu a d'énergique et de délicat; +chez qui les impressions sentimentales sont +très-profondes, parce qu'ils sont plus que +nous voisins de la nature, et qui savent sacrifier +l'intérêt personnel à l'amitié. Golberry +en fournit diverses preuves<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> <i>V.</i> Histoire de Loango, par <i>Proyart,</i> 1776, +in-8º, Paris, p. 59 et suiv.; p. 73.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> <i>V.</i> Fragment d'un Voyage en Afrique, par +<i>Golberry,</i> 2 vol. in-8°, Paris 1802, t. II, p. 391 +et suiv.</blockquote> + +<p>L'auteur anonyme des <i>West indian eclogues</i><a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a> +dut la vie à un Nègre qui, pour la +lui sauver, perdit la sienne. Pourquoi le +poëte qui, dans une note, rapporte cette +circonstance, n'y a-t-il pas consigné le nom +de son libérateur?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> In-4º, London 1787.</blockquote> + +<p>Adanson, qui visita le Sénégal en 1754, +et qui en parle comme d'un élysée, en trouva +les Nègres très-sociables, et d'un excellent +caractère. Leur aimable simplicité, dans +ce pays enchanteur, me rappeloit, dit-il, +l'idée des premiers hommes; il me sembloit +voir le monde à sa naissance<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>. En +général, ils ont conservé l'estimable bonhomie +des moeurs domestiques; ils se distinguent +par beaucoup de tendresse envers leurs +parens, beaucoup de respect pour la vieillesse, +vertu patriarchale et presqu'inconnue +parmi nous<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>. Ceux qui sont mahométans +contractent une certaine alliance avec ceux +qui ont été circoncis à la même époque, et se +regardent comme frères. Ceux qui sont chrétiens +conservent toute leur vie une vénération +particulière pour leurs parrains et marraines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> <i>Adanson,</i> p. 31 et 118. <i>V.</i> aussi Lamiral l'<i>Afrique, +et le peuple africain,</i> p. 64.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> <i>Demanet,</i> p. 11.</blockquote> + +<p>Ces mots rappellent une institution sublime +que la philosophie envioit dernièrement au +christianisme; cette espèce d'adoption religieuse +répand sur les enfans des relations +d'amour et de bienfaisance qui, dans le cas +éventuel et malheureusement trop fréquent, +où, en bas âge, ils perdroient les auteurs de +leurs jours, prépare aux orphelins des conseils +et un asile.</p> + +<p>Robin parle d'un esclave à la Martinique, +qui ayant gagné de quoi se racheter, préféra +de racheter sa mère<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>. L'outrage le +plus sanglant qu'on puisse faire à un Nègre, +c'est de maudire son père ou sa mère<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a>, ou +d'en parler avec mépris. Frappez-moi, disoit +un esclave à son maître, mais ne maudissez +pas ma mère<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>. C'est de Mungo-Park que +j'emprunte ce fait et le suivant. Une Négresse +ayant perdu son fils, son unique consolation +etoit de penser que cet enfant n'avoit jamais +dit un mensonge<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>. Casaux raconte qu'un +Nègre voyant un Blanc maltraiter son père, +enleva vite l'enfant de ce brutal, de peur, +dit-il, qu'il n'apprenne à imiter sa conduite.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> V. <i>Robin,</i> t. I, p. 204.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> V. <i>Long,</i> t. II, p. 416.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, par +<i>Mungo-Park,</i> t. II, p. 8 et 10.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> <i>Ibid.,</i> p. 11.</blockquote> + +<p>La vénération des Noirs pour leurs aïeux +les suit par delà les bornes de la vie; ils +vont s'attendrir sur la cendre de ceux qui +ne sont plus. Un voyageur nous a conservé +l'anecdote d'un Africain qui recommandoit +à un Français de respecter les sépultures. +Qu'eût pensé le premier s'il avoit pu croire +qu'un jour elles seroient profanées dans toute +la France, chez une nation qui se dit civilisée?</p> + +<p>Les Noirs, au rapport de Stedman, sont +si bienveillans les uns envers les autres, qu'il +est inutile de leur dire: <i>Aimez votre prochain +comme vous-mêmes<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.</i> Les esclaves +du même pays surtout, ont un penchant marqué +à s'entr'aider. Hélas! presque toujours +les malheureux n'ont rien à espérer que de +ceux auxquels ils sont associés par l'infortune.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. III, p. 66.</blockquote> + +<p>Plusieurs Marrons avoient été condamnés +à être pendus; on offre la grâce à l'un d'eux, +à condition qu'il sera l'exécuteur. Il refuse; +il aime mieux mourir. Le maître nomme un +de ses esclaves pour le remplacer... Attendez +que je me prépare... Il va dans la +case, prend une hache, se coupe le poing; +revient au maître, et lui dit: Exige maintenant +que je sois le bourreau de mes camarades<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> <i>V.</i> Le Bonnet de Nuit, par <i>Mercier,</i> t. II, article +<i>Morale.</i></blockquote> + +<p>Dickson nous a conservé le fait suivant. +Un Nègre avoit tué un Blanc; un autre +homme accusé du crime alloit être mis à +mort. «Le meurtrier va se déclarer à la justice, +»parce qu'il ne pourroit supporter le +»remords d'avoir causé à deux individus la +»perte de la vie». L'innocent est relâché, +et le Nègre est envoyé au gibet, où il resta +vivant six à sept jours.</p> + +<p>Le même Dickson a vérifié que sur cent +vingt mille, tant Nègres que sang-mêlés, +à la Barbade, dans le cours de trente ans, +on n'a ouï parler que de trois meurtres de la +part des Nègres, quoiqu'ils fussent souvent +provoqués par la cruauté des planteurs<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> Dickson, <i>Letters on slavery,</i> 1789, p. 20 et suiv.</blockquote> + +<p>Je doute qu'on puisse trouver beaucoup de +résultats pareils, en compulsant les greffes +des tribnnaux criminels de l'Europe.</p> + +<p>La reconnoissauce des Noirs, ajoute Stedman, +les porte à s'exposer à la mort pour +sauver leurs bienfaiteurs<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>. Cowry raconte +qu'un esclave portugais ayant fui dans les +bois, apprend que son maître est traduit en +jugement pour cause d'assassinat; le Nègre +se constitue prisonnier en place du maître, +donne des preuves fausses, mais judiciaires, +de son prétendu crime, et subit la mort à +la place du coupable<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. III, p. 70 et 76.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> <i>Cowry,</i> p. 27.</blockquote> + +<p>Le Journal de littérature, par Grosier, +a recueilli des détails attendrissans sur un +Nègre de du Colombier, propriétaire dans +les colonies, résidant près de Nantes. L'esclave +étoit devenu libre; mais le maître +étoit devenu pauvre. Le Nègre vendit tout +ce qu'il avoit pour le nourrir. Quand cette +ressource fut épuisée, il cultiva un jardin +dont il vendoit les produits pour continuer +cette bonne oeuvre. Le maître tombe +malade; le Nègre, malade lui-même, déclare +qu'il ne s'occupera de sa santé que +quand le maître sera guéri; mais ce bon +Africain succombe de fatigues, et après vingt +ans de services gratuits meurt, en 1776, en +léguant à du Colombier le peu qui lui restoit<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> <i>V.</i> Journal de littérature, des sciences et des +arts, t. III, p. 188 et suiv.</blockquote> + +<p>On connoît trop peu l'anecdote de Louis +Desrouleaux, Nègre, pâtissier à Nantes, +puis au Cap, où il avoit été esclave d'un +nommé Pinsum, de Bayonne, capitaine négrier. +Ce capitaine, revenu en France avec +de grandes richesses, s'y ruine; il repasse à +Saint-Domingue: ceux qui se disoient ses +amis lorsqu'il étoit opulent, daignent à peine +le reconnoître. Louis Desrouleaux, qui avoit +acquis de la fortune, les supplée tous; il apprend +le malheur de son ancien maître, s'empresse +de le chercher, le loge, le, nourrit, +et cependant lui propose d'aller vivre en +France, où son amour propre ne sera pas +mortifié par l'aspect des ingrats qu'il a faits. +Mais je n'ai rien pour vivre en France,... +15,000 francs annuels vous suffiront-ils?... +Le colon pleure de joie; le Nègre lui passe +le contrat, et la pension a été payée jusqu'à +la mort de Louis Desrouleaux, arrivée en +1774.</p> + +<p>S'il étoit permis d'intercaler ici un fait +étranger à mon sujet, je citerois la conduite +des Indiens envers l'évêque Jacquemin, +qui a été vingt-deux ans missionnaire +à la Guyane. Ces Indiens, qui l'aimoient +tendrement, le voyant dénué de tout lorsqu'on +cessa de payer les pasteurs, vont le +trouver et lui disent: Père, tu es âgé, reste +avec nous, nous chasserons pour toi, nous +pêcherons pour toi.</p> + +<p>Et comment ces hommes de la nature seroient-ils +ingrats envers leurs bienfaiteurs, +lorsqu'ils sont bienfaisans même envers leurs +oppresseurs? Dans la traversée on a vu des +Noirs enchaînés, partager leur triste et chétive +nourriture avec les matelots<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. I, p. 270.</blockquote> + +<p>Une maladie contagieuse avoit fait périr +le capitaine, le contre-maître et la plupart +des matelots d'un vaisseau négrier; ce qui +restoit étant insuffisant pour la manoeuvre, +les Nègres s'y emploient; par leur secours le +vaisseau arrive à sa destination, ensuite ils +se laissent vendre<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> <i>Stedman,</i> t. I, p. 270.</blockquote> + +<p>Les philantropes d'Angleterre aiment à +citer ce bon et religieux Joseph Rachel, +Nègre libre aux Barbades, qui s'étant enrichi +par le négoce, consacra toute sa fortune +à faire du bien. Les malheureux, quelle que +fût leur couleur, avoient des droits sur son +coeur; il distribuoit aux indigens, prêtoit à +ceux qui pouvoient rendre, visitoit les prisonniers, +leur donnoit des conseils, tâchoit +de ramener les coupables à la vertu. Il est +mort en 1758, à Bridgetown, pleuré des +Noirs et des Blancs<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> <i>Dickson,</i> p. 180.</blockquote> + +<p>Les Français doivent bénir la mémoire +de Jasmin Thoumazeau; né en Afrique en +1714, il fut vendu à Saint-Domingue en +1736. Ayant obtenu la liberté, il épousa une +Négresse de la Côte-d'Or, et fonda au Cap, +en 1756, un hospice pour les pauvres Nègres +et sang-mêlés. Pendant plus de quarante ans, +avec son épouse, il s'est voué à leur soulagement, +et leur a consacré tous ses soins et +sa fortune. La seule peine qu'ils éprouvassent +au milieu des malheureux auxquels leur charité +prodiguoit des secoure, étoit l'inquiétude +qu'après eux l'hospice ne fût abandonné. En +1789, le cercle des Philadelphes du Cap, +et la société d'agriculture de Paris, décernèrent +des médailles à Jasmin<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>, qui est +mort vers la fin du siècle.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> Description de la partie française de Saint-Domingue, +par <i>Moreau-Saint-Méry,</i> t. I, p. 416 +et suiv.</blockquote> + +<p>Moreau-Saint-Méry, et une foule d'autres +écrivains, nous disent que les Négresses et +les Mulâtresses sont recommandables par +leur tendresse maternelle, par leur charité +compatissante envers les pauvres<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>. On en +trouvera des preuves dans une anecdote qui +n'a pas encore acquis toute la publicité dont +elle est digne. Le voyageur Mungo-Park alloit +périr de besoin au milieu de l'Afrique; +une Négresse le recueille, le conduit chez +elle, lui donne l'hospitalité, et assemble +les femmes de sa famille qui passèrent une +partie de la nuit à filer du colon, en improvisant +des chansons pour distraire l'<i>homme +blanc,</i> dont l'apparition dans ces contrées +étoit une nouveauté: il fut l'objet d'une de +ces chansons qui rappelle cette pensée d'Hervey, +dans ses <i>Méditations: Je crois entendre +les vents plaider la cause du malheureux</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a>. +Voici cette pièce: «Les vents mugissoient, +»et la pluie tomboit; le pauvre +»homme blanc, accablé de fatigue, vient +»s'asseoir sous notre arbre; il n'a pas de mère +»pour lui apporter de lait, ni de femme pour +»moudre son grain»; et les autres femmes +chantoient en coeur: «Plaignons, plaignons +»le pauvre homme blanc; il n'a pas de mère +»pour lui apporter son lait, ni de femme +»pour moudre son grain<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> <i>Saint-Méry,</i> p. 44. Trois pages plus haut il +loue en elles un extrême amour de la propreté.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> <i>Hervey,</i> Méditat., p. 151.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> Voyages et découvertes dans l'intérieur de +l'Afrique, par <i>Houghton</i> et <i>Mungo-Park,</i> p. 180.</blockquote> + +<p>Tels sont les hommes calomniés par Descroizilles, +qui, en 1803, imprimoit que les +affections sociales et les institutions religieuses, +n'ont aucune prise sur leur caractère<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> <i>V</i>. Essai sur l'agriculture et le commerce des +îles de France et de la Réunion, in-8°, Rouen 1803, p. 37.</blockquote> + +<p>Aux traits de vertu pratiqués par des Nègres, +aux témoignages honorables que leur +rendent les auteurs, j'aurois pu en ajouter +une multitude d'autres qu'on trouvera dans +les dépositions officielles à la barre du Parlement +d'Angleterre<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>. Ce qu'on vient de +lire suffit pour venger l'humanité et la vérité +Outragées.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> Entre autres ouvrages on peut consulter <i>An +Abstract of the evidence delivered before a select committee +of the house of Commons, in the year</i> 1790 +<i>and</i> 1791, in-8º, London 1701. <i>V</i>. surtout p. 91 et suiv.</blockquote> +<p>Gardons-nous cependant d'une exagération +insensée qui chez les Noirs voudroit ne +trouver que des qualités estimables; mais nous +autres Blancs, avons-nous doit d'être leurs +dénonciateurs? Persuadé qu'il faut très-rarement +compter sur la vertu et la loyauté +des hommes, quelle que soit leur couleur, +j'ai voulu prouver que les uns ne sont pas +originairement pires que les autres.</p> + +<p>Une erreur presque générale, c'est d'appeler +vertueux des individus qui n'ont, si +je puis m'exprimer ainsi, qu'une moralité +négative. La forme de leur caractère est indéterminée; +incapables de penser et d'agir +par eux-mêmes, n'ayant ni le courage de la +vertu, ni l'audace du crime, également susceptibles +d'impressions louables et coupables, +ils n'ont que des idées et des inclinations +d'emprunt; on nomme en eux bonté, +douceur ce qui n'est réellement qu'apathie, +foiblesse et lâcheté. Ce sont eux qui ont donné +lieu à ce proverbe: <i>Il est des gens si bons +qu'ils ne valent rien.</i></p> + +<p>Dans le tableau des faits honorables qu'on +vient de présenter, on retrouve, au contraire, +cette énergie (<i>vis, virtus</i>), qui fait +des sacrifices pour pratiquer le bien, obliger +les hommes, et agir conformément aux principes +de la morale. Cette raison-pratique, +qui est le fruit d'une intelligence cultivée, +se manifeste encore sous d'autres rapports, +quoique chez la plupart des Nègres la civilisation +et les arts soient dans l'enfance.</p> + +<p>Mais avant d'aborder cet article, je crois +faire plaisir au lecteur en intercalant ici la, +notice biographique d'un Nègre, mort il y a +douze ans, en Allemagne, où ses vertus délicates +et ses brillantes qualités lui ont acquis +de la réputation.</p> +<br><br> + + +<a name="c5" id="c5"></a> + +<h3>CHAPITRE V.</h3> + +<p class="mid"><i>Notice biographique du Nègre Angelo<br> +Solimann.</i></p> + +<p>Quoiqu'Angelo Solimann n'ait rien publié<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>, +il mérite une des premières places +entre les Nègres qui se sont distingués par un +haut degré de culture, par des connoissances +étendues, et plus encore par la moralité et +l'excellence du caractère.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> J'acquitte un devoir en révélant au public les +noms des personnes à qui je dois la biographie de cet +estimable Africain, dont le docteur <i>Gall</i> m'avoit parlé +le premier. Sur la demande de mes concitoyens +d'<i>Hautefort,</i> attaché ici aux relations extérieures, et +<i>Dodun,</i> premier secrétaire de la légation française en +Autriche, on s'empressa de satisfaire ma curiosité. +Deux dames respectables de Vienne y mirent le plus +grand zèle, Mad. <i>de Stief</i> et Mad. <i>de Picler.</i> On +rassembla soigneusement les détails fournis par les +amis de défunt Angelo. D'après ces matériaux, a été +faite cette notice intéressante qu'on va lire. Dans la +traduction française, elle perd pour l'élégance du +style; car Mad. <i>de Picler,</i> qui l'a rédigée en allemand, +possède le talent rare d'écrire également bien +en prose et en vers. J'éprouve du plaisir en exprimant +à ces personnes obligeantes ma juste reconnoissance.</blockquote> + +<p>Il étoit le fils d'un prince africain. Le pays +soumis à la domination de celui-ci, s'appeloit +<i>Gangusilang;</i> la famille, <i>Magni-Famori.</i> +Outre le petit <i>Mmadi-Maké</i> (c'étoit le nom +d'Angelo dans sa patrie), ses parens avoient +un autre enfant plus jeune, une fille. Il se +rappeloit avec quel respect on traitoit son +père, entouré d'un grand nombre de serviteurs; +il avoit, comme tous les enfans +des princes de ce pays-là, des caractères +empreints sur les deux cuisses, et long-temps +il s'est bercé de l'espérance qu'on le chercheroit, +et qu'on le reconnoîtroit par ces +caractères. Les souvenirs de son enfance, de +ses premiers exercices au tir de l'arc, dans +lequel il surpassoit ses camarades; le souvenir +des moeurs simples, et du beau ciel de +sa patrie, se retraçoient souvent à son esprit +avec un plaisir mêlé de douleur, même dans +sa vieillesse; il ne pouvoit chanter, sans être +profondément attendri, les chansons de sa +patrie, que son heureuse mémoire avoit très-bien +conservées.</p> + +<p>Il paroît, d'après les réminiscences d'Angelo, +que sa peuplade avoit déjà quelque +civilisation. Son père possédoit beaucoup +d'éléphans, et même quelques chevaux, qui +sont rares dans ces contrées: la monnoie +étoit inconnue, mais le commerce d'échange +se faisoit régulièrement, et à l'enchère. On +adoroit les astres; la circoncision étoit usitée; +deux familles des Blancs demeuroient dans +le pays.</p> + +<p>Des auteurs qui ont publié leurs voyages, +parlent de guerres perpétuelles entre des peuplades +de l'Afrique, dont le but est, tantôt +la vengeance, le brigandage, tantôt la plus +honteuse espèce d'avarice, parce que le vainqueur +mène les prisonniers au marché d'esclaves +le plus voisin, pour les vendre aux +Blancs. Une guerre de ce genre, contre la +peuplade de <i>Mmadi-Maké</i>, éclata inopinément, +à tel point, que son père ne soupçonnoit +pas le danger. L'enfant, âgé de sept +ans, étant un jour debout, à côté de sa mère +qui allaitoit sa soeur, tout à coup on entend +un épouvantable cliquetis d'armes, et des +hurlemens de blessés; le grand-père de <i>Mmadi-Maké</i>, +se jette dans la cabane, saisi +d'effroi, en criant: Voilà les ennemis. Fatuma +se lève effarouchée, le père cherche à +la hâte ses armes, et le petit garçon, épouvanté, +s'enfuit avec la vîtesse d'une flèche. +La mère l'appelle à grand cris: Où vas-tu +<i>Mmadi-Maké</i>? L'enfant répond: <i>Là où +Dieu veut.</i> Dans un âge avancé, il réfléchissoit +souvent sur le sens important de ces +paroles. Étant hors de la cabane, il tourne +ses regards en arrière, et voit sa mère, et +plusieurs des gens de son père, tomber sous +les coups des ennemis. Il se tapit avec un +autre garçon sous un arbre; saisi d'effroi, il +couvre ses yeux de ses mains. Le combat se +prolonge; les ennemis, qui se croyoient déjà +victorieux, se saisissent de lui, et l'élèvent +en l'air en signe de joie. A cet aspect, les +compatriotes de <i>Mmadi-Maké</i> raniment +leurs forces, et se rallient pour sauver le +fils de leur roi; le combat recommence, et +pendant sa durée, l'enfant est toujours levé +en l'air. Enfin, les ennemis restent vainqueurs, +et décidément il est leur proie. Son +maître l'échange contre un beau cheval, +qu'un autre Nègre lui donne, et l'on mène +l'enfant vers la place d'embarquement. Il y +trouve beaucoup de ses compatriotes, tous +comme lui prisonniers, tous condamnés à +l'esclavage; ils le reconnoissent avec douleur, +mais ils ne peuvent rien pour lui; on +leur défend même de lui parler.</p> + +<p>Les prisonniers, conduits sur de petits +bâtimens, ayant atteint le rivage de la mer, +<i>Mmadi-Maké</i> voyoit avec étonnement de +grandes maisons flottantes, dont l'une le reçut +avec son troisième maître; il présume que +c'étoit un navire espagnol. Après avoir +essuyé une tempête, ils débarquent sur une +côte, et le maître promet à l'enfant de le +conduire à sa mère. Celui-ci enchanté vit +promptement évanouir son espérance, en +trouvant, au lieu de sa mère, l'épouse de son +maître, qui le reçut d'ailleurs très-bien, lui +fit des caresses, et le traita avec beaucoup de +bonté: le mari lui donna le nom d'André, lui +ordonna de conduire les chameaux aux pâturages, +et de les garder.</p> + +<p>On ne peut dire de quelle nation étoit cet +homme-là, ni combien de temps resta chez +lui Angelo, qui est mort depuis douze ans; +cette notice a été rédigée dernièrement +d'après le récit de ses amis. Seulement on +sait qu'après un assez long séjour, le maître +lui annonça son dessein de le transporter +dans une contrée, où il seroit mieux. <i>Mmadi-Maké</i> +en fut très-content; la maîtresse se +sépara de lui avec regret; on s'embarque, +on arrive à Messine; il est conduit dans la +maison d'une dame opulente qui, à ce qu'il +paroît, s'attendoit à le recevoir; elle le +traite avec beaucoup de bonté, lui donne +un instituteur pour lui enseigner la langue +du pays, qu'il apprend avec facilité: sa bonhomie +lui concilie l'affection des nombreux +domestiques, parmi lesquels il distingue une +Négresse, nommée <i>Angelina</i>, à cause de sa +douceur, et de ses bons procédés envers lui. +Il tombe dangereusement malade; la marquise, +sa maîtresse, a pour lui tous les soins +d'une mère, au point quelle veille près de +lui une partie des nuits. Les médecins les +plus habiles sont appelés; son lit est entouré +d'une foule de personnes qui attendent ses +ordres. La marquise souhaitoit depuis longtemps +qu'il fût baptisé: après des refus réitérés, +un jour, dans sa convalescence, il demande +lui-même le baptême; la maîtresse, +extrêmement contente, ordonne les préparatifs +les plus magnifiques. Dans un salon, +on élève un dais richement brodé au-dessus +d'un lit de parade; toute la famille, tous les +amis de la maison sont présens; on interpelle +<i>Mmadi-Maké</i>, couché dans ce lit, sur +le nom qu'il désire avoir: par reconnoissance +et par amitié envers la Négresse <i>Angelina</i>, +il veut être nommé <i>Angelo</i>: on accueille +sa prière, et pour lui tenir lieu de +nom de famille, on y joint celui de Solimann. +Il célébroit annuellement le jour de +son entrée dans le christianisme, le 11 septembre, +avec des sentimens pieux, comme +l'anniversaire de sa naissance.</p> + +<p>Sa bonté, sa complaisance, son esprit +juste, le rendoient cher à tout le monde. Le +prince Lobkowitz, alors en Sicile en qualité +de générai impérial, fréquentoit la maison +où demeuroit cet enfant; il conçut pour lui +une telle affection, qu'il fit les instances les +plus vives pour qu'on le lui donnât. Cette +demande fut combattue par la tendresse de +la marquise envers Angelo; elle céda enfin, +à des considérations d'intérêt et de prudence +qui lui conseilloient de faire ce présent +au général. Que de larmes elle versa, +en se séparant du petit Nègre qui entroit +avec répugnance au service d'un nouveau +maître!</p> + +<p>Les fonctions du prince étoient incompatibles +avec une longue résidence dans cette +contrée; il aimoit Angelo, mais son genre +de vie, et peut-être l'esprit de ce temps-là, +furent cause qu'il prit très-peu de soin de +son éducation. Angelo devenoit sauvage et +colère; il passoit ses jours dans le désoeuvrement, +dans les jeux d'enfans. Un vieux +maître d'hôtel du prince, connoissant son +bon coeur et ses excellentes dispositions, malgré +son étourderie, lui donna un instituteur, +sous lequel Angelo apprit, dans l'espace de +dix-sept jours, à écrire l'allemand: la tendre +affection de l'enfant, ses progrès rapides +dans toutes les branches d'instruction, récompensèrent +le bon vieillard de ses soins.</p> + +<p>Ainsi grandit Angelo dans la maison du +prince. Il étoit de tous ses voyages, partageant +avec lui les périls de la guerre; il combattoit +à côté de son maître, qu'un jour il emporta +blessé, sur ses épaules, hors du champ +de bataille. Angelo se distingua dans ces +occasions, non-seulement comme serviteur +et ami fidèle, mais aussi comme guerrier intrépide, +comme officier expérimenté, surtout +dans la tactique, quoiqu'il n'ait jamais +eu de grade militaire. Le maréchal +Lascy, qui l'estimoit beaucoup, fit, en présence +d'une foule d'officiers, l'éloge le plus +honorable de sa bravoure, lui fit présent +d'un superbe sabre turc, et lui offrit le +commandement d'une compagnie, qu'il refusa.</p> + +<p>Son maître mourut. Par son testament +il avoit légué Angelo au prince Wenceslas +de Lichtenstein qui, depuis long-temps désiroit +l'avoir. Celui ci demande à Angelo, +s'il est content de cette disposition, et s'il +veut venir chez lui. Angelo donne sa parole, +et fait des préparatifs pour le changement +nécessaire à sa manière de vivre. Dans l'intervalle, +l'empereur François Ier le fait +appeler, et lui fait la même offre, sous des +conditions très-flatteuses. Mais la parole +d'Angelo étoit sacrée; il reste chez le prince +de Lichtenstein. Ici, comme chez le général +Lobkowitz, il étoit le génie tutélaire des +malheureux, il transmettoit au prince les +prières de ceux qui cherchoient à obtenir +quelque chose; ses poches étoient toujours +pleines de mémoires, de placets; ne pouvant +et ne voulant jamais demander pour lui, il +remplissoit avec autant de zèle que de succès +ce devoir en faveur des autres.</p> + +<p>Angelo suivit son maître dans ses voyages, +et à Francfort, lors du couronnement de l'empereur +Joseph, comme roi des Romains. Un +jour, à l'instigation de son prince, il tenta +la fortune dans une banque de pharaon, et +gagna vingt mille florins; il offrit la revanche +à son adversaire, qui perdit encore vingt-quatre +mille florins; en lui offrant de nouveau +la revanche, Angelo sut arranger le jeu +si finement, que le perdant regagna cette +dernière somme. Cet acte de délicatesse de +la part d'Angelo, lui concilia l'admiration, +et lui attira des félicitations sans nombre. +Les faveurs passagères de la fortune ne l'éblouirent +pas; au contraire, se défiant de ses +caprices, jamais il n'exposa plus de somme +considérable. Il s'amusoit aux échecs, et +avoit la réputation d'être, en ce genre, un des +plus forts joueurs.</p> + +<p>A l'âge de... il épousa une veuve, +madame de Cristiani, née Kellermann, +Belge d'origine. Le prince ignoroit ce mariage; +peut être Angelo avoit-il des raisons +pour le cacher: un événement postérieur a +justifié son silence. L'empereur Joseph II, +qui s'intéressoit vivement à tout ce qui concernoit +Angelo, qui le distinguoit publiquement, +même en prenant son bras dans les +promenades, découvrit un jour, sans en prévoir +les suites, le secret d'Angelo au prince +de Liechtenstein. Celui-ci le fait appeler, le +questionne; Angelo avoue son mariage. Le +prince lui annonce qu'il le bannit de sa +maison, et raye son nom de son testament; +il lui avoit destiné des diamans d'une +valeur assez considérable, dont Angelo étoit +paré quand il suivoit son maître les jours de +gala.</p> + +<p>Angelo, qui avoit demandé si souvent +pour d'autres, ne dit pas un mot pour lui-même; +il quitta le palais pour habiter dans +un faubourg éloigné, une petite maison achetée +depuis long-temps, et appropriée pour +son épouse. Il vivoit avec elle dans cette +retraite, jouissant du bonheur domestique. +L'éducation la plus soignée de sa fille unique, +madame la baronne d'Heüchtersleben qui +n'existe plus, la culture de son jardin, la +société de quelques hommes éclairés et vertueux, +tels étoient ses occupations et ses +délassemens.</p> + +<p>Environ deux ans après la mort du prince +Wenceslas de Lichtenstein, son neveu et +héritier, le prince François, aperçoit Angelo +dans la rue; il fait arrêter son carrosse, +l'y fait entrer, lui dit que très-convaincu de +son innocence, il est résolu de réparer l'iniquité +de son oncle. Il assigne en conséquence +à Angelo un traitement réversible après sa +mort, comme pension annuelle, à madame +Solimann. La seule chose que le prince demandoit +d'Angelo, c'étoit d'inspecter l'éducation +de son fils, Louis de Lichtenstein.</p> + +<p>Angelo remplissoit ponctuellement les +devoirs de cette nouvelle vocation, et se +rendoit journellement chez le prince, pour +veiller sur l'élève recommandé à ses soins. +Le prince voyant que la longueur du chemin +devoit être pénible pour Angelo, surtout +quand le temps étoit mauvais, lui offrit une +habitation. Voilà donc Angelo établi, pour +la seconde fois, dans le palais Lichtenstein; +mais il y mena sa famille; il y vivoit en +retraite comme auparavant dans la société +de quelques amis, dans celle des savans, et +livré aux belles-lettres qu'il cultivoit avec +zèle. Son étude favorite étoit l'histoire; son +excellente mémoire l'aidoit beaucoup; il étoit +en état de citer les noms, les dates, l'année +de naissance de toutes les personnes illustres, +et des principaux événemens.</p> + +<p>Son épouse, qui languissoit depuis longtemps, +se soutint encore quelques années, +par les tendres soins d'un époux qui lui prodigua +tous les secours de l'art; mais enfin +elle succomba. Dès-lors Angelo fit des réformes +dans son ménage; il n'invitoit plus +d'amis à sa table; il ne buvoit que de l'eau +pour en donner l'exemple à sa fille, dont +l'éducation alors achevée étoit entièrement +son ouvrage. Peut-être aussi vouloit-il, par +une économie sévère, assurer la fortune de +cette fille unique.</p> + +<p>Angelo fit encore plusieurs voyages dans +un âge avancé, tantôt pour ses propres +affaires, tantôt pour celles des autres, estimé +et aimé partout: on se rappeloit ses actes de +complaisance, et les bienfaits qu'il avoit répandus, +à des époques déjà très-éloignées. +Les circonstances l'ayant conduit à Milan, +feu l'archiduc Ferdinand, qui en étoit gouverneur, +le combla d'amitiés.</p> + +<p>Il a joui, jusque vers la fin de sa carrière, +d'une santé robuste; son extérieur présentoit +à peine quelques symptômes de vieillesse, +ce qui occasionnoit des bévues et des disputes +amicales; car souvent des personnes +qui ne l'avoient pas vu depuis vingt ou trente +ans, le prenoient pour son propre fils, et le +traitoient d'après cette erreur.</p> + +<p>Attaqué d'un coup d'apoplexie dans la rue, +à l'âge de soixante et quinze ans, on s'empressa +de lui donner des secours qui furent +inefficaces. Il mourut le 21 novembre 1796, +regretté de tous ses amis, qui ne peuvent +penser à lui sans attendrissement, et sans +verser des larmes. L'estime de tous les hommes +de bien l'a suivi dans le tombeau.</p> + +<p>Angelo étoit d'une stature moyenne, svelte +et bien proportionnée; la régularité de ses +traits, et la noblesse de sa figure, formoient +par leur beauté un contraste avec les idées +défavorables qu'on a communément de +la physionomie des Nègres; une souplesse +extraordinaire dans tous les exercices du +corps, donnoit à son maintien, à ses mouvemens +de la grâce et de la légéreté: à toute +la délicatesse de la vertu unissant un jugement +sain, relevé par des connoissances +étendues et solides, il possédoit six langues, +l'italien, le français, l'allemand, le latin, +le bohémien, l'anglais, et parloit surtout +avec pureté les trois premières.</p> + +<p>Comme tous ses compatriotes, il étoit né +avec un caractère impétueux; sa sérénité +inaltérable et sa douceur, étoient conséquemment +d'autant plus respectables, qu'elles +étoient le fruit de combats difficiles, et de +beaucoup de victoires remportées sur lui-même. +Il ne lui échappoit jamais, même +quand on l'avoit irrité, aucune expression +inconvenante. Angelo étoit pieux sans être +superstitieux; il observoit exactement tous +les préceptes de la religion, et ne croyoit +pas qu'il fût au-dessous de lui, de donner en +cela l'exemple à sa famille. Sa parole, et ce +qu'il avoit résolu après de mûres réflexions, +étoient immuables, et rien ne pouvoit le +détourner de son dessein. Il conserva toujours +le costume de son pays; c'étoit une +espèce d'habit fort simple, à la turque, et +presque toujours d'une blancheur éblouissante, +qui relevoit avec avantage la couleur +noire et brillante de sa peau. Son portrait, +gravé à Ausbourg, se trouve dans la galerie +de Lichtenstein.</p> +<br><br> + + + +<a name="c6" id="c6"></a> +<h3>CHAPITRE VI.</h3> + +<p class="mid"><i>Talens des Nègres pour les arts et métiers.<br> +Sociétés politiques organisées par les<br> +Nègres.</i></p> + + +<p>Bosman, Brue, Barbot, Holben, James-Lyn, +Kiernau, Dalrymple, Towne, Wadstrom, +Falconbridge, Wilson, Clarkson, +Durand, Stedman, Mungo-Park, Ledyard, +Lucas, Houghton, Horneman<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>, qui tous +connoissent les Noirs, qui, presque tous, +ont vécu en Afrique, rendent témoignage +à leurs talens industriels; et Moreau Saint-Méry +les croit capables de réussir dans les +arts mécaniques et libéraux<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>. Compulsez +les auteurs qu'on vient de citer, ouvrez l'Histoire +générale des Voyages par Prévôt, +l'Histoire universelle par des Anglais, les +dépositions faites à la barre du parlement; +tous parlent delà dextérité avec laquelle les +Nègres tannent et teignent les cuirs, préparent +l'indigo et le savon, font des cordages, +de beaux tissus, de belles poteries, quoiqu'ils +ne connoissent pas l'usage du tour; des armes +blanches et des instrumens aratoires d'une +bonne qualité, de très-beaux ouvrages en +or, en argent, en acier; ils excellent surtout +dans le filigrane<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>. Un des traits le plus +frappans, est l'adresse avec laquelle des Nègres +parviennent à construire une ancre de +vaisseau<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>. A Juida, ils font d'un seul +morceau d'ivoire de très-belles cannes qui +ont près de deux mètres de longueur<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> <i>V</i>. Abstract of the evidence, etc., p. 89. +<i>Clarkson</i>, p. 125. <i>Stedman</i>, c. XXVI. <i>Durand</i>, +p. 368 et suiv., etc., etc. Histoire de Loango, par +<i>Proyart</i>, p. 107. <i>Mungo-Park</i>, t. II, p. 35, 39 et +40, etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> <i>V</i>. Description topographique de Saint-Domingue, t. I, p. 90.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> <i>V</i>. <i>Prevot</i>, t. I, p. 3, 4 et 5, etc., éd. in 4°. +Hist. univers, t. XVII, c. VII, etc. <i>Beaver</i>, p. 327.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> <i>V</i>. <i>Prevot</i>, t. II, p. 421.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> <i>V</i>. Description de la Nigritie, par <i>P.D.P. +(Pruneau de Pomme Gouje)</i>, in-8°, Paris 1789.</blockquote> + +<p>Dickson, qui a connu parmi eux des orfèvres +et des horloger habiles, parle avec +admiration d'une serrure en bois, exécutée +par un Nègre<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> V. <i>Dickson</i>, p. 74.</blockquote> + +<p>Dans une savante Dissertation sur les briques +flottantes des anciens, par Fabbroni, +je trouve ce passage: «Comment concevoir +la manière dont les anciens habitans de +l'Irlande et des Orcades, pouvoient construire +des tours de terre, et les cuire sur +place? C'est cependant ce que quelques +Nègres de la côte d'Afrique pratiquent +encore<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>.»</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> <i>V</i>. le Magasin encyclop., n° II, 1er brumaire +an 7, p. 335.</blockquote> + +<p>Golberry, qui s'étend plus que les autres +voyageurs sur l'industrie africaine, reconnoît +que les étoffes fabriquées par eux, sont +d'une finesse et d'une beauté rares. Les plus +adroits, sont les Mandingoles et les Bamboukains. +Leurs jarres, leurs nattes sont +d'un goût exquis; avec les mêmes outils ils +exécutent les ouvrages en fer les plus grossiers, +et les ouvrages en or les plus élégans; +ils amincissent les cuirs au point de les rendre +souples comme du papier; le seul instrument +qu'ils emploient, est un couteau +fort simple, qui leur suffit pour des travaux +délicats<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> <i>V</i>. Fragment d'un voyage, etc., t. I, p. 413 +et suiv.; et t. II, p. 380, etc.</blockquote> + +<p>Les mêmes observations s'appliquent aux +Nègres de Malacca et d'autres parties des +Indes. On envoie des esclaves noirs et blancs +à Manille. Sandoval, qui les a fréquentés, +assure que tous sont doués d'une grande +aptitude, surtout pour la musique; leurs +femmes excellent dans les ouvrages à l'aiguille<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>. +Lescalier, en voyageant dans le +continent asiatique, a trouvé que les Nègres +à cheveux longs sont très-instruits, parce +qu'ils ont des écoles. Comme les autres Indiens, +ils fabriquent les mousselines recherchées +que ce pays envoie en Europe. La +France, disoit un autre voyageur, est pleine +des étoffes faites par les esclaves noirs<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> V. <i>Sandoval</i>, part. I, t. ii, c. xx, p. 205.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> <i>V</i>. Journal d'un voyage aux Indes, sur l'escadre +de <i>du Quesne</i>, t. II, p. 214.</blockquote> + +<p>En lisant Winterbottam, Ledyard, Lucas +Houghton, Mungo-Park et Horneman, on +voit, que les habitans de l'Afrique intérieure, +plus moraux, plus avancés dans la civilisation +que ceux des côtes, les surpassent encore +à travailler la laine, le cuir, le bois et les +métaux, à tisser, teindre et coudre. Outre +les travaux des champs, qui les occupent +beaucoup, ils ont des manufactures et fondent +le minerai. Les habitans du pays de +Houssa qui, selon Horneman, sont le peuple +le plus intelligent de l'Afrique, donnent +aux instrumens tranchans une trempe plus +fine que les Européens; leurs limes sont supérieures +à celles de France et d'Angleterre<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> V. <i>Mungo-Park</i>, t. II, p. 35, 39-40. The +Journal of <i>Frederic Horneman Travels</i>, in-4°, London +1802, p. 33 et suiv.</blockquote> + +<p>Ces détails font déjà pressentir ce qu'on +doit penser quand, pour ravaler les Noirs, +Jefferson nous dit que jamais on ne vit chez +eux une nation civilisée. Un problème non +résolu, jusqu'à présent, mais non pas insoluble, +c'est la manière de concilier le développement +de toutes les facultés intellectuelles, +de tous les talens, sans laisser germer +cette corruption que les arts d'agrémens +traînent, je ne dis pas inévitablement, mais +constamment à leur suite.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, en nous bornant à l'acception +que présente l'idée de sociabilité, +c'est-à-dire, d'aptitude à vivre avec les +hommes en rapport de services mutuels; +l'idée d'un état policé qui a une forme constituée +de gouvernement et de religion, un +pacte conservateur des personnes, des propriétés, +et qui place sous la sauvegarde +des loix, ou des usages ayant force de loi, +l'exercice des travaux agricoles, industriels +et commerciaux; qui pourroit disputer à +plusieurs peuples noirs la qualité de civilisés? +Seroit-ce à ceux dont parle Léon +l'Africain qui, dans les montagnes, ont quelque +chose de sauvage, mais qui, dans les +plaines, ont bâti des villes où ils cultivent +les sciences et les arts? Une relation insérée +dans la collection de Prevôt, les dépeint +comme plus avancés que beaucoup de nations +européennes<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t. IV, p. 283.</blockquote> + +<p>Bosman, qui trouva le pays d'Agonna +très-bien gouverné par une femme<a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>, s'enthousiasme +à l'aspect de celui de Juida, du +nombre des villes, de leurs moeurs, de leur +industrie. Plus d'un siècle après, son récit a +été confirmé par Pruneau-de-Pomme-Gouje, +qui exalte l'intrépidité et l'habilité des Judaïques<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>. +Les détails de la vie présentent +chez eux une complication d'étiquettes et de +civilités plus étendues qu'à la Chine; la supériorité +de rang y a bien, comme partout, +ses prétentions orgueilleuses, mais les personnes +d'égale condition qui se rencontrent, +s'agenouillent et se bénissent<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>. Sans approuver +ce cérémonial minutieux, il faut +cependant y reconnoître les traits d'une nation +qui a franchi la barbarie.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> V. <i>Bosman</i>, lettre 5.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> <i>V</i>. Description de la Nigritie, par <i>D. P.</i> in-8°, +Paris 1789.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> <i>Bosman</i>, lettre 18.</blockquote> + +<p>Deniau, consul français, qui a résidé treize +ans à Juida, m'assuroit que le gouvernement +de cette contrée peut rivaliser, en astuces +diplomatiques, avec ceux d'Europe, qui ont +perfectionné cet art funeste. Que de preuves +en offre la conduite de cette fameuse +Gingha ou Zingha, reine d'Angola, morte +en 1663, à quatre-vingt-deux ans, à qui un +esprit éminent, et une intrépidité féroce +assurent une place dans l'histoire. Comme +la plupart des grands criminels de son rang, +elle voulut, dans sa vieillesse, expier ses +forfaits par des remords qui ne rendoient +pas la vie aux malheureux qu'elle avoit fait +périr.</p> + +<p>En partant des idées reçues parmi nous, +communément on croit qu'un peuple n'est +pas civilisé, s'il n'a des historiens et des +annales. Nous ne prétendons pas mettre les +Nègres au niveau de ceux qui, héritiers des +découvertes de tous les âges, y ajoutent les +leurs; mais peut-on inférer de là que les +Nègres sont incapables d'entrer en partage +du dépôt des connaissances humaines? Si, +par la raison qu'on ne possède pas, on étoit +inhabile à posséder, les descendans des anciens +Germains, Helvétiens, Bataves et +Gaulois, seroient encore barbares; car il fut +un temps où ils n'avoient pas même l'équipement +des Quipas du Mexique, ni des Hurons +runiques de la Scandinavie. Qu'avoient-ils +donc? Des traditions vagues et défigurées +par le cours des siècles, comme en ont toutes +les peuplades nègres; et, néanmoins, ils +avoient, comme tous les Celtes dont ils faisoient +partie, une existence et des confédérations +politiques, un gouvernement régulier, +des assemblées nationales, et surtout +leur liberté.</p> + +<p>Nous conviendrons, avec l'historien de la +Jamaïque, que l'état de la législation dans +chaque pays, peut indiquer (seulement à +quelques égards) le degré de civilisation; +car, en appliquant cette mesure à l'Angleterre +sa patrie, on pourroit lui demander si +la loi non abrogée, qui autorise un mari à +vendre sa femme, est un symptôme de civilisation +perfectionnée? La même question +peut être faite sur les lois néroniennes, qui +réduisent les catholiques d'Irlande au rang +des Ilotes. Malgré les tâches qui déparent la +constitution britannique, on ne peut lui ôter +l'avantage d'être une de celles qui savent le +mieux allier la sécurité de l'État avec la +liberté individuelle; sous des formes moins +compliquées, la même chose existe chez plusieurs +de ces nations noires, à qui Long refuse +la faculté de combiner des idées<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>. Sur la +plupart des côtes d'Afrique, il y a une foule +de royaumes qu'on pourroit appeler microscopiques, +où le chef n'a que l'autorité d'un +père de famille<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>. Dans Gambie, le Boudou +et d'autres petits États, le gouvernement +est monarchique, mais l'exercice du +pouvoir y est tempéré par les chefs des tribus, +sans l'avis desquels il ne peut faire la guerre +ni la paix<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> V. f. II, p. 377 et 378.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Beaver</i>, p. 328.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> V. <i>Mango-Park</i>, p. 128.</blockquote> + +<p>Les laborieux Daccas qui occupent la +pointe fertile du Cap-Verd, sont organisés +en république; quoique séparés par des sables +arides du roi de Damel, ils sont souvent en +guerre avec lui. Quand le roi de Damel se +brouilla avec le gouvernement du Sénégal, +dont il ne recevoit plus de <i>coutumes</i>, et +qu'il traita avec les Anglais, récemment +établis à Gorée, il leur proposa de l'aider à +réduire ce peuple. Pour les stimuler, il alléguoit +que les Daccas n'étoient pas comme +les autres Nègres soumis à un chef, mais +libres comme l'étoient les Français. Ce trait +de diplomatie africaine m'a été communiqué +par Broussonnet.</p> + +<p>Voilà donc des peuples qui ont saisi les +idées compliquées de constitution, de gouvernement, +de traités et d'alliances; s'ils +n'ont pas approfondi davantage ces notions +politiques, c'est qu'il falloit naître.</p> + +<p>Dans l'empire de Bornou, la monarchie, +dit le voyageur Lucas, est élective, ainsi +que le gouvernement, de Kachmi. Quand le +chef est mort, on confie à trois anciens ou +notables, le droit de choisir son successeur +parmi les enfans du décédé, sans égard à la +primogéniture. L'élu est conduit par les trois +anciens devant le cadavre du défunt, dont +on prononce l'éloge ou la condamnation, +suivant qu'il l'a mérité, et l'on annonce au +successeur qu'il sera heureux ou malheureux, +selon le bien ou le mal qu'il fera au peuple. +Des usages semblables existent chez les peuples +voisins<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> V. <i>Lucas</i>, t. I, p. 190 et suiv.</blockquote> + +<p>Ici se place naturellement l'anecdote suivante. +Le commandant d'un fort portugais, +qui attendoit l'envoyé d'un roi africain, +ordonne les préparatifs les plus somptueux, +pour lui en imposer par le prestige de l'opulence. +L'envoyé arrive; il est introduit dans +un salon magnifiquement décoré; le commandant +est assis sous un dais, on n'offre pas +même un siège à l'ambassadeur nègre; il fait +un signe, à l'instant deux esclaves de sa suite +se placent à genoux, et les mains à terre +sur le parquet; il s'assied sur leur dos. Ton +roi, lui dit le commandant, est-il aussi puissant +que celui du Portugal? Mon roi, répond +le Nègre, a cent serviteurs qui valent +le roi de Portugal, mille comme toi, un +comme moi.... et il part<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> Anecdote racontée par <i>Bernardin-Saint-Pierre.</i> +L'auteur des <i>Anecdotes africaines</i> rapporte la même +chose Zingha; il ajoute que quand elle se leva, +l'esclave étant restée dans la même posture, on le lui +fit observer; elle répondit: La soeur d'un roi ne s'assied +jamais deux fois sur le même siège; il reste à la +maison dans laquelle elle l'a occupé.</blockquote> + +<p>Sans doute la civilisation est presque nulle +dans plusieurs de ces États nègres, où l'on +ne parle du roitelet qu'à travers une sarbacane; +où quand il a dîné, un héraut annonce +qu'alors les autres potentats du monde peuvent +dîner à leur tour. Ce n'est qu'on barbare, +ce roi de Kakongo qui, réunissant +tous let pouvoirs, juge toutes les causes, +avale une coupe de vin de palmier à chaque +sentence qu'il prononce, sans quoi +elle seroit illégale, et termine quelquefois +cinquante procès dans une séance<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>. Mais +ils furent aussi barbares les ancêtres des +Blancs civilisés; comparez la Russie du quinzième +siècle, et celle du dix-neuvième.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> <i>V</i>. Hist. de Loango, etc.</blockquote> + +<p>On vient d'établie que dans les régions +africaines, il est des États où l'art social a +fait des progrès. De nouvelles preuves vont +élever cette vérité jusqu'à l'évidence.</p> + +<p>Les Foulahs, dont le royaume est d'environ +soixante myriamètres de longueur, sur +trente-neuf de largeur, ont des villes assez +populeuses. Temboo, la capitale, a sept +mille habitans; l'Islamisme, en y répandant +ses erreurs, y a introduit des livres, la plupart +concernant la religion et la jurisprudence. +Temboo, Laby, et presque toutes les +villes des Foulahs, et de l'empire de Bornou, +ont des écoles<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>. les Nègres, au rapport +de Mungo-Park, aiment l'instruction; ils +ont des avocats pour défendre les esclaves +traduits devant des tribunaux<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>, car la +domesticité est inconnue chez eux, mais l'esclavage +y est très-doux. Ce voyageur trouva +de la magnificence au sein de l'Afrique, à +Ségo, ville de trente mille ames, quoiqu'inférieure +en tout à Jenne, à Tombuctoo et à +Houssa.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> V. <i>Lucas et Ledyard,</i> t. I, p. 190 et suiv. <i>V.</i> +Substance of the report, p. 136.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> V. <i>Mungo-Park</i>, p. 13 et p. 37.</blockquote> + +<p>Aux nations africaines, dont on vient de +parler, doivent être joints les Boushouanas, +visité par Barrow, qui vante l'excellence de +leur caractère, la douceur de leurs moeurs, +et le bonheur dont ils jouissent. Ils ont aussi +franchi les bornes qui séparent le sauvage de +l'homme civilisé, et leur perfectionnement +moral est tel, que des missionnaires chrétiens +pourroient exercer utilement leur zèle +dans ce pays. Likakou, leur capitale, ville +de dix à quinze mille ames, est située à cent +vingt-cinq myriamètres du Cap, le gouvernement +est patriarchal, le chef a droit de +désigner son successeur; mais en tout il agit +d'après les voeux du peuple, que lui transmet +son conseil composé de vieillards; car chez +les Boushouanas la vieillesse et l'autorité +sont encore comme chez les anciens peuples, +des expressions synonymes<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>. Il est affligeant +que des contre-temps, dont Barrow +donne le détail, l'ayent empêché d'aller chez +les Barrolous, qu'on lui a peints comme plus +avancés dans la civilisation, qui n'ont aucune +idée de l'esclavage, et chez lesquels on trouve +de grandes villes, où divers arts sont florissans<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>. +J'oubliois de dire, d'après Golberry, +qu'en Afrique on ne voit pas un seul +mendiant, excepté les aveugles, qui vont +réciter des passages du Coran, ou chanter +des couplets<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage à la Cochinchine, etc., t. I, p. 289 +et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 319 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>V</i>. Fragment d'un voyage, etc., t. II, p. 400.</blockquote> + +<p>Des colons reprochent aux Nègres marrons, +si improprement appelés rebelles, soit +de Surinam, soit de la montagne bleue à +la Jamaïque, de n'avoir pas organisé un +État qui, en restreignant la liberté individuelle, +assureroit la liberté sociale. Tout ce +qu'on vient de lire est une réponse anticipée +à cette objection. Se pourroit il que les arts +de la paix fussent cultivés par une troupe +fugitive, toujours cachée dans les forêts et +les marais, toujours occupée à se nourrir et +à se défendre contre ses oppresseurs, qui +sont les véritables révoltés?... oui, révoltés +contre tous les sentimens de la justice et de +la nature.</p> + +<p>On objectera peut-être encore que les +Nègres de Haïti n'ont pu, jusqu'à présent, +asseoir parmi eux une forme stable de gouvernement, +et qu'ils se déchirent de leurs +propres mains. Mais dans le cours orageux +de notre révolution, sacrée dans ses principes, +calomniée par ceux dont les efforts +sont parvenus à la dénaturer dans sa marche +et ses résultats, n'a t-on pas vu tous les +genres de cruauté? N'avoit-on pas, suivant +l'expression d'un député, mis la nation en +coupe réglée, et allumé un volcan qui a +dévoré plusieurs générations? La main de +l'étranger a souvent agité parmi nous les +tisons de la discorde; c'est un fait qui n'est +pas problématique. En 1807, un écrivain +anglais maudissoit encore la perversité rafinée, +par laquelle les gouvernemens européens +ont, dit-il, vicié et <i>infernalisé</i> l'esprit +de cette révolution française, dont le but +étoit louable, mais qu'ils ont envisagée +comme Satan envisageoit le paradis<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>. Qui +peut douter que des mains étrangères n'en +ayent fait autant à Saint-Domingue? Six mille +Nègres et Mulâtres se joignirent autrefois +aux Caraïbes, concentrés dans les îles de +Saint-Vincent et la Dominique. Ces Caraïbes +noirs, sont robustes et fiers de leur indépendance<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>; +toutes les données acquises +sur leur compte par des hommes qui les ont +fréquentés, portent à croire que leur état +social se perfectionneroit rapidement, s'ils +ne redoutoient avec raison la rapacité de +l'Europe, et s'ils pouvoient goûter en paix +les fruits de leurs champs qu'ils auroient +cultivés sans trouble. Depuis un siècle, ils +luttent sans relâche contre les élémens et les +tyrans.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> <i>V.</i> Le Critical Review, avril 1807, p. 369.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> <i>V.</i> De l'influence de la découverte de l'Amérique +sur le bonheur du genre humain, par <i>Le Gentil</i>, +in-8°, Paris 1788, p. 74 et suiv.</blockquote> + +<p>La province de Fernanbouc, dans l'Amérique +méridionale, a vu un corps politique +formé par des Nègres, que Malte-Brun +appelle encore <i>rebelles, révoltés</i>, dans un +Mémoire curieux sur le Brésil, d'après Barloeus et +Rochapitta, l'un Hollandais, l'autre +Portugais, et qui est inséré dans sa Traduction +de Barrow<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Gaspari Barlaei, <i>rerum per Octennium in Brasilia +gestarum historia, in-fol.</i>, 1647, Amsterdam, +p. 243, etc. Rocha pitta, America portugueza, l. VIII. +Voyage à la Cochinchine, t. I, p. 218 et suiv.</blockquote> + +<p>Entre les années 1620 et 1630, des Nègres +fugitifs, unis à quelques Brasiliens, avoient +formé deux États libres, le grand et le petit +Palmarès, ainsi nommés de la quantité de +palmiers qu'ils avoient plantés. Le grand +Palmarès fut presqu'entièrement détruit par +les Hollandais en 1644. L'historien portugais, +qui paroît avoir ignoré, dit Malte-Brun, +l'ancienne origine de ces peuplades, +prend leur restauration en 1650, pour leur +commencement réel.</p> + +<p>A la fin de la guerre avec les Hollandais, +les esclaves du voisinage de Fernanbouc, accoutumés +aux souffrances et aux combats, +résolurent de former un établissement qui +assurât leur liberté. Quarante, d'entr'eux, +en devinrent les fondateurs, et bientôt leur +troupe se grossit par une multitude d'autres +Nègres et Mulâtres. Mais n'ayant pas de +femmes, ils exécutèrent, sur une vaste étendue +de pays, un enlèvement pareil à celui +des Sabines. Devenus formidables à tout le +voisinage, les Palmaresiens adoptèrent une +forme de culte qui étoit, si on peut le dire, +une parodie du christianisme; ils créèrent +une constitution, des loix, des tribunaux, +choisirent un chef nommé <i>Zombi</i>, c'est-à-dire, +<i>puissant</i>, dont la dignité étoit à vie, +mais élective; ils fortifièrent leurs villages +placés sur des éminences, et spécialement +leur capitale, dont la population étoit de +vingt mille ames; ils élevoient des animaux +domestiques et beaucoup de volailles. Barloeus +décrit leurs jardins, leur culture de +cannes à sucre, de patates, de manioc, de +millet, dont la récolte étoit signalée par des +fêtes et des chants joyeux. Près de cinquante +ans s'étoient écoulés sans qu'ils fussent attaqués; +mais en 1696, les Portugais combinèrent +une expédition pour surprendre les +Palmaresiens. Ceux-ci, ayant leur Zombi +ou chef à leur tête, firent des prodiges de +valeur; enfin, subjugués par des forces supérieures, +les uns se donnèrent la mort pour +ne pas survivre à la perte de leur liberté; les +autres, livrés à la rage des vainqueurs, furent +vendus et dispersés: ainsi s'éteignit une république +qui pouvoit révolutionner le nouveau +Monde, et qui étoit digne d'un meilleur +sort.</p> + +<p>A la fin du dix-septième siècle, l'iniquité +détruisit la colonie de Palmarès. A la fin du +dix-huitième, la justice et la bienveillance +ont créé celle de Sierra-Leone, dont on va +parler.</p> + +<p>Dès l'an 1751, Franklin avoit établi en +principe, que le travail d'un homme libre +coûte moins cher, et produit plus que celui +d'un esclave. Smith et Dupont de Nemours, +développèrent cette idée par des calculs détaillés, +l'un dans ses <i>Recherches sur la richesse +des nations;</i> l'autre, dans le sixième +volume des <i>Ephémérides du citoyen</i>, publié +en 1771. Il y consigna, le premier, le +projet de remplacer la traite, et de porter +la civilisation au sein de l'Afrique, en formant +sur les côtes des établissemens de Nègres +libres, pour y cultiver les denrées coloniales.</p> + +<p>Cette idée saisie par Fothergil, a été reproduite +par Demanet, Golberry, Postleth-Wright +qui, dans les deux éditions de son +Dictionnaire de commerce, s'est montré successivement +l'antagoniste et l'apologiste des +Nègres; Pruneau-de-Pomme-Gouje qui, +ayant eu le malheur de faire la traite, en demande +pardon à Dieu et au genre humain; +Pelletan, qui regarde cette colonisation +comme le moyen assuré de changer la face +de ces contrées désolées; Wadstrom qui a +publié le résultat de son voyage en Afrique +avec Sparrman.</p> + +<p>Mais déjà le docteur Isert avoit tenté de +l'exécuter à Aquapin, sur les rives de la Volta; +et dans ses lettres, il fait un tableau touchant +des moeurs de ses colons nègres. Il a eu des +successeurs dans la direction de cet établissement, +dont j'ignore la situation actuelle.</p> + +<p>En 1792, les Anglais voulurent former +une colonie libre à Bulam. Cette tentative +échoua comme celle de Cayenne avoit échoué +en 1763, et par les mêmes causes, plan vicieux, +mauvaise exécution, imprévoyance. +Beaver, qui a publié en très-grand détail la +relation de l'établissement commencé à Bulam, +prouve la possibilité de la réussite, il +en indique les moyens<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>. Par là même, son +livre seroit une réponse à Barré-Saint-Venant, +qui révoque en doute cette possibilité, +si déjà celui-ci n'étoit réfuté par l'existence +de la colonie formée à Sierra-Leone.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> <i>V.</i> African memoranda, etc., p. 402.</blockquote> + +<p>Demanet ni Postleth-Waight n'avoient pas +désigné le lieu qu'ils croyoient propre à réaliser +ce projet. Le docteur Smeathman choisit, +entre les huitième et neuvième degrés de +latitude nord, Sierra-Leone, dont le sol est +fertile et le climat tempéré. L'on obtint de +deux petits rois voisins un territoire assez +considérable. Grandville-Sharp se concerta +avec le comité de Londres pour le soulagement +des <i>pauvres Noirs</i>, alors présidé par +le célèbre Jonas Hanway; ainsi les principaux +coopérateurs sont, 1°. Smeathman, qui +après un séjour de quatre ans en Afrique, +revenu en Europe pour prendre les mesures +relatives à son plan de colonies libres, +mourut en 1786; il n'a point écrit, mais sa +conduite fut un modèle de vertus-pratiques, +et on lui doit cette maxime, qui vaut bien +un gros livre: «Si chacun étoit persuadé +qu'on trouve son bonheur en travaillant à +celui des autres, bientôt le genre humain +seroit heureux».</p> + +<p>2°. Thorneton, qui avoit projeté de transporter +d'Amérique en Afrique des Nègres +émancipés.</p> + +<p>3°. Afzelius, botaniste, et Nordenskiold, +minéralogiste, l'un et l'autre Suédois; le +dernier est mort en Afrique, l'autre est actuellement +en Europe.</p> + +<p>4°. Grandville-Sharp, qui, en 1788, envoya +à ses frais un bâtiment de cent quatre-vingt +tonneaux au secours de Sierra-Leone; +précédemment il avoit publié son plan de +constitution et de législation pour les colonies<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>. +A ces noms respectables, il faut +joindre Willeberforce, Clarckson; et d'autres +hommes qui ont concouru à cette entreprise, +par leur argent, leurs écrits, leurs +conseils; ce sont les mêmes dont le zèle +éclairé et l'imperturbable persévérance ont +enfin obtenu le bill qui abolit la traite.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> A short sketch of temporary regulation for the +intended settlement on the green coast of Africa, etc.</blockquote> + +<p>La législature y ajoutera sans doute des +mesures d'exécution dont la nécessité est démontrée +par Willeberforce, dans sa lettre à +ses commettans de l'Yorkshire<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>. Cette abolition +rappelera à jamais le trait le plus honorable +de sa vie publique. Il seroit digne de +lui de tourner actuellement ses regards vers +cette île martyrisée depuis des siècles; vers +cette Irlande où quatre millions d'individus +sont frappés de l'exhérédation politique, calomniés +et persécutés comme catholiques, +par le gouvernement d'une nation qui a tant +vanté la liberté et la tolérance. Si, malgré +les orages politiques qui dans les deux Mondes +élèvent des barrières entre les peuples, cet +ouvrage arrive sous les yeux des honorables +défenseurs de l'espèce humaine dans d'autres +contrées, plusieurs d'entre eux se rappelleront +avec intérêt que j'eus avec eux des liaisons +dont le souvenir m'est cher. Thomas +Clarkson et Joël Barlow y liront, que par +de là les mers ils ont un ami aussi invariable +dans ses affections que dans ses principes; +mais revenons à Sierra-Leone.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> <i>V.</i> A Letter on the abolition of the slave trade, +addressed to the freeholders and others habitans of +Yorkshire, by <i>W. Wilberforce,</i> in-8°, London 1807.</blockquote> + +<p>Un des articles constitutifs de cet établissement +en exclut les Européens, dont en général +on redoute l'influence corruptrice, et +n'y admet que les agens de la compagnie. +La première embarcation, en 1786, étoit +composée de quelques Blancs nécessaires à +la direction de l'établissement, et de quatre +cents Nègres. Cette tentative eut très-peu de +succès, jusqu'à ce qu'elle fit place à une autre +fondée sur de meilleurs principes, et qui +fut incorporée par un acte du Parlement, +en 1791. L'année suivante on y transporta +onze cent trente-un Noirs de la nouvelle +Écosse, qui, dans la guerre d'Amérique, +avoient combattu pour l'Angleterre. Plusieurs +d'entre eux étoient de Sierra-Leone; +ils revirent avec attendrissement la terre natale +d'où ils avoient été arrachés dans leur +enfance; et comme les peuplades voisines +venoient quelquefois visiter la colonie naissante, +une mère très-âgée reconnut son fils, +et se précipita dans ses bras en fondant en +larmes; bientôt des indigènes de cette côte +se réunirent à ceux qu'on avoit ramenés de +la nouvelle Écosse. Quelques-uns de ceux-ci +sont bons canonniers; mais ce qui vaut mieux, +tous montrent de l'activité, de l'intelligence +pour les occupations agronomiques et industrielles. +Le chef-lieu <i>Free-Town</i> ou <i>Ville-Libre</i>, +avoit déjà, il y a dix ans, neuf rues +et quatre cents maisons, ayant chacune un +jardin. Non loin de là s'élève <i>Grandville-Town</i>, +du nom de l'estimable philantrope +Grand ville-Sharp.</p> + +<p>Dès l'an 1794, on comptoit dans leurs +écoles environ trois cents élèves, dont quarante +natifs, doués presque tous d'une conception +facile; on leur enseigne l'art de lire, +d'écrire, de compter; de plus aux filles les +ouvrages de leur sexe, aux garçons la géographie +et un peu de géométrie.</p> + +<p>La plupart des Nègres venus d'Amérique +étant méthodistes ou baptistes, ils ont des +<i>meeting-houses</i> ou lieux d'assemblées, pour +leur culte, et cinq ou six prédicateurs noirs, +dont la surveillance a contribué puissamment +au maintien du bon ordre. Les Nègres remplissent +avec fermeté, douceur et justice les +fonctions civiles, entre autres celles du <i>jury</i>, +car on l'a établi dans cette colonie: ils se +montrent même très-chatouilleux sur leurs +droits. Le gouverneur ayant infligé de sa propre +autorité quelques punitions, les condamnés +déclarèrent qu'ils vouloient être jugés par +leurs pairs, après le <i>verdict</i>. En général, ils +sont pieux, sobres, chastes, bons époux, bons +pères, donnent des preuves multipliées de +sentimens honnêtes; et malgré les événemens +désastreux de la guerre<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>, et des élémens +qui ont ravagé cette colonie, on y goûte +presque tous les avantages de l'état social. +Ces faits sont extraits des rapports que publie +annuellement la compagnie de Sierra-Leone<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>, +et dont la collection m'a été remise +par le célèbre Willeberforce. En octobre +de l'an 1800, la colonie s'accrut par un +envoi de Marrons de la Jamaïque, qu'on y +déporta contre la foi du traité qu'ils avoient +conclu avec le général Walpole, et malgré +ses réclamations<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> En 1794, une escadrille française, occupée à +détruire les établissemens anglais sur la côte occidentale +d'Afrique, détruisit, en partie, la colonie de +Sierra-Leone. Ce fait a été un titre d'inculpations +graves. En 1796, j'ai lu à l'Institut un mémoire où, +après avoir compulsé les registres du commandant de +l'escadrille, j'ai prouvé que son attaque dirigée contre +Sierra-Leone, étoit le fruit d'une erreur. Il croyoit +que c'étoit une entreprise purement mercantile, et +non un établissement philanthropique. Ce mémoire a +été publié dans la Décade philosophique, n° 67, et +ensuite imprimé séparément. La colonie de Sierra-Leone, +ruinée une seconde fois pendant la guerre, a +lutté contre ses malheurs, et s'est rétablie.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> <i>V.</i> Substance of the report, delivered by the +court of direction of Sierra-Leone company, etc.; +et particulièrement celui de l'an 1794, p. 55 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, t. II, p. 78, etc.</blockquote> + +<p>Il paroît que toutes choses égales d'ailleurs, +les pays où l'on doit trouver le moins +d'énergie et d'industrie, sont ceux où la chaleur +excessive porte à l'indolence, où les besoins +physiques, très-restreints par cette température, +trouvent facilement à se satisfaire +par l'abondance des denrées consommables. +Il semble encore que, d'après ces causes, la +servitude doit s'attacher aux climats brûlans, +et que la liberté, soit politique, soit +civile, doit rencontrer plus d'obstacles entre +les tropiques que dans les latitudes plus +élevées. Mais qui pourroit ne pas rire de +la gravité avec laquelle Barré-Saint-Venant +(que d'ailleurs j'estime) assure que +les Nègres, incapables de faire un seul pas +vers la civilisation, seront «dans vingt mille +siècles ce qu'ils étoient il y a vingt mille +siècles; la honte, dit-il, et le malheur de +l'espèce humaine<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>». Tant de faits accumulés +réfutent surabondamment ce planteur +si instruit de ce qu'étoient les Nègres +avant leur existence, et qui nous révèle prophétiquement +ce qu'ils seront dans vingt mille +siècles. Il y a long-temps que les indigènes +d'Afrique et d'Amérique se seroient élevés +à la civilisation la plus développée, si l'on +eût employé à cette bonne oeuvre la centième +partie d'efforts, d'argent et de temps qu'on a +consumés à tourmenter, à égorger plusieurs +millions de ces malheureux, dont le sang +crie vengeance contre l'Europe.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> V. <i>Barré-Saint-Venant</i>, p. 119.</blockquote> +<br><br> + + +<a name="c7" id="c7"></a> +<h3>CHAPITRE VII.</h3> + +<p class="mid"><i>Littérature des Nègres.</i></p> + +<p>Willeberforce, de concert avec les +membres de la société qui s'occupe de l'éducation +des Africains, a fondé pour eux une +espèce de collège à Clapham, distant de +Londres d'environ deux myriamètres. Les +premiers qu'on y a placés sont vingt-un enfans +envoyés par le gouverneur de Sierra-Leone. +J'ai visité cet établissement en 1802, +pour m'assurer, par moi-même, du progrès +des élèves, et j'ai vu qu'entre eux et les +Européens il n'existoit de différence que +celle de la couleur. La même observation a +été faite, 1°. à Paris, au collège de la Marche, +où Coesnon, ancien professeur de l'Université, +avoit réuni un nombre d'enfans nègres. +Plusieurs membres de l'Institut national +qui ont, comme moi, examiné et suivi +les élèves dans les détails habituels de la vie, +dans les cours particuliers, dans les exercices +publics, confirmeront mon témoignage. 2°. +Elle a été faite à l'école des Nègres de Philadelphie, +par un homme calomnié avec +acharnement, puis assassiné judiciairement, +Brissot<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>, citoyen d'une probité rigide, +qui est mort pauvre comme il avoit vécu. +3°. Elle a été faite à Boston, par le consul +français Giraud, sur une école de quatre +cents Noirs qui sont élevés séparément. La +loi autorise leur mélange avec les petits +Blancs; mais ceux-ci les tourmentoient par +suite d'une prévention héréditaire qui n'est +point encore totalement effacée, et qui, à +partir des principes de la droite raison, n'est +flétrissante que pour les Blancs, flétrissante +surtout pour les loges de francs-maçons de +cette ville; elles fraternisent entre elles, +mais elles n'ont jamais visité la loge africaine. +Une seule fois, elle a été placée sur la +même ligne, lorsqu'au service funèbre pour +Washington, elle fit partie du cortège.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> <i>V.</i> ses Voyages, t. II, p. 2.</blockquote> + +<p>Dans la foule des auteurs qui reconnoissent +chez les Nègres les facultés intellectuelles, +aussi susceptibles de développement +que chez les Blancs, j'avois oublié de citer +Ramsay<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>, Hawker<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>, Beckford<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>; il +prétendoit ce bon Wadstrom qu'à cet égard +les Noirs ont la supériorité<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>; et l'ancien +consul américain Skipwith est du même avis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> <i>V.</i> Objections to the abolition of the slave +trade with answers, etc, by <i>Ramsay</i>, in-8°, London +1778.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> Sermon, in-4°, 1789.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> <i>V.</i> Remarks upon the situation of the Negroes +in Jamaica, in-8°, London 1788, p. 84 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> <i>V.</i> Observations on the slave trade, in-8°, London +1789.</blockquote> + +<p>Clenard comptoit à Lisbonne plus de Maures +et de Nègres que de Blancs, et ces Noirs, +disoit-il, sont pires que des brutes<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a>. Les +choses ont bien changé; le savant secrétaire +de l'académie de Portugal, Correa de Serra, +cite plusieurs Nègres instruits, avocats, prédicateurs +et professeurs qui, à Lisbonne, à +Riojaneiro, et dans les autres possessions +portugaises, se sont signalés par leurs talens. +En 1717, le Nègre don Juan Latino enseignoit +à Séville la langue latine; il vécut cent +dix-sept ans<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>. La brutalité de ces Africains +dont parle Clenard, n'étoit que le résultat +de l'oppression et de la misère: lui-même +reconnoît ailleurs leur aptitude. «J'enseigne, +dit-il, la littérature à mes esclaves +nègres; j'en ferai un jour des affranchis, +et j'aurai mon <i>Diphilus</i> comme Crassus, +mon <i>Tyron</i> comme Ciceron; ils écrivent +déjà fort bien, et commencent à entendre +le latin; le plus habile me fait la lecture à +table<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> <i>V.</i> Variétés littéraires, in-8°, Paris 1786, t. I, +p. 39.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> Fait communiqué par <i>de Lasteyrie</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 88.</blockquote> + +<p>Lobo, Durand, Demanet, qui ont résidé +long-temps, le premier en Abyssinie, les +autres en Guinée, trouvent aux Nègres un +esprit vif et pénétrant, un jugement sain, +du goût, de la délicatesse<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>. Divers écrivains +ont recueilli des reparties brillantes, +des réponses vraiment philosophiques de +Noirs. Telle est la suivante, rapportée par +Bryan-Edwards, d'un esclave endormi que +son maître réveilloit, en disant: <i>N'entends-tu +pas maître qui appelle?</i> le pauvre Nègre +ouvre les yeux et les referme aussitôt, en +disant: <i>Sommeil n'a pas de maître</i>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> V. <i>Durand</i>, p. 58. <i>Demanet</i>, Histoire de +l'Afrique française, t. II, p. 3. Relation historique +de l'Abyssinie, par <i>Lobo</i>, in-4°, Paris 1728, p. 680.</blockquote> + +<p>Quant à leur intelligence pour les affaires, +elle est bien connue dans le Levant. Tel étoit +Farhan, vendu au prince de l'Yemen, qui le +fit gouverneur de Loheia; ses talens, sa prudence, +ses vertus domestiques ont été célébrés +par Niebuhr, qui l'a connu. Michaud le +père m'a dit avoir vu dans divers ports du +golfe Persique, des Nègres à la tête de grandes +maisons de commerce, recevant des envois, +expédiant des bâtimens sur toutes les côtes +de l'Inde. Il avoit acheté à Philadelphie, +et amené en France un jeune Nègre de l'intérieur +de l'Afrique, enlevé à un âge où +déjà sa mémoire avoit recueilli quelques notions +géographiques sur le pays qui l'avoit +vu naître. Le naturaliste l'élevoit soigneusement, +et se proposoit, après son éducation +finie, de le renvoyer dans son pays natal, +comme voyageur, pour explorer des contrées +peu connues; mais Michaud étant allé +mourir sur les côtes de Madagascar, son Nègre, +qui l'avoit suivi, a été vendu impitoyablement. +J'ignore si l'on a fait droit aux réclamations +de Michaud fils contre ce trait +d'inhumanité.</p> + +<p>Quelquefois, chez les Turcs, les Nègres +arrivent aux postes les plus éminens; les écrivains +s'accordent à citer le Kislar-Aga, ou +chef des eunuques noirs de la Porte, en 1730, +comme un homme d'une sagesse profonde et +d'une expérience consommée<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> <i>V</i>. Observations sur la religion, les loix, les +moeurs des Turcs, traduit de l'anglais, par M.B., Londres +1769, p. 98.</blockquote> + +<p>Adanson, étonné de voir les Nègres du +Sénégal lui nommer un grand nombre d'étoiles, +et raisonner pertinemment sur les astres, +assure qu'avec de bons instrumens ils +deviendroient bons astronomes<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage au Sénégal, p. 149.</blockquote> + +<p>Sur divers points de la côte il y a des Nègres +sachant deux ou trois langues, et faisant +les fonctions d'interprètes<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>. En général +ils ont la conception rapide, et jouissent +d'une mémoire surprenante. Villaut, Barbot, +et d'autres voyageurs en font la remarque<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>. +Stedman a connu un Nègre qui savoit le +Coran par cour; on raconte la même chose +de Job-ben-Saiomon, fils du roi mahométan +de Bunda, sur la Gambie. Salomon, pris +en 1730, fut conduit en Amérique, et vendu +dans le Maryland. Une suite d'aventures extraordinaires, +qu'on peut lire dans le <i>More-lak</i>, +le conduisirent en Angleterre, où son +air de dignité, la douceur de son caractère, +et ses talens lui firent des amis, entre autres +le chevalier Hans-Sloane, pour lequel il traduisit +divers manuscrits arabes. Après avoir +été accueilli avec distinction à la cour de +Saint-James, la compagnie d'Afrique, qui +s'y intéressoit, le fit reconduire à Bunda en +1734. Un oncle de Salomon lui dit en l'embrassant: +Depuis soixante ans tu es le premier +que j'aye vu revenir des îles américaines. +Salomon écrivit à ses amis d'Europe et du +nouveau Monde, des lettres qui furent traduites +et lues avec intérêt. Son père étant +mort, il lui succéda, et se fit aimer dans ses +États<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> V. Clarckson, p. 125.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> V. <i>Prevot</i>, t, IV, p. 198.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> <i>V</i>. le More-lack (par <i>le Cointe-Marsillac</i>), +in-8°, Paris 1789, c. XV.</blockquote> + + +<p>Le fils du roi de Nimbana, venu en Angleterre +pour faire ses études, avoit embrassé +avec un succès éclatant divers genres +de sciences, et appris l'hébreu pour lire la +Bible en original. Ce jeune homme, qui donnoit +de grandes espérances, mourut peu de +temps après son retour en Afrique.</p> + +<p>Ramsay, qui a passé vingt ans au milieu +des Nègres, leur attribue l'art mimique à tel +point qu'ils pourraient rivaliser, dit-il, avec +nos Roscius modernes.</p> + +<p>Labat assure qu'ils sont naturellement éloquens. +Poivre fut souvent étonné par le talent +des Madecasses, en ce genre, et Rochon +a cru devoir insérer dans son voyage de Madagascar, +le discours d'un de leurs chefs, +qu'on peut lire avec plaisir, même après celui +de Logan<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> <i>V</i>. Voyage à Madagascar et aux Indes occidentales, +par <i>Rochon</i>, in-8°, Paris, 3 vol., t. I, p. l73 +et suiv.</blockquote> + +<p>Stedman, qui les croit capables de grands +progrès, et qui leur accorde spécialement le +génie poétique et musical, énumère leurs +instrumens à corde et à bouche au nombre +de dix-huit<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>; et cependant on ne voit pas +dans sa liste leur fameux balafou<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>, formé +d'une vingtaine de tuyaux de bois dur qui +vont en diminuant, et qui résonne comme +un petit orgue.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> V. <i>Stedman</i>, c. XXVI.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> D'autres disent <i>balafat</i> ou <i>balafo</i>, et le comparent +à une épinette.</blockquote> + +<p>Grainger décrit une sorte de guitare inventée +par les Nègres, sur laquelle ils jouent +des airs qui respirent une mélancolie douce +et sentimentale<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>; c'est la musique des +coeurs affligés. La passion des Nègres pour +le chant ne prouve pas qu'ils soient heureux; +c'est l'observation de Benjamin Rush, qui +indique les maladies résultantes de leur état +de détresse et de malheur<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> The sugar cane, a poem, in four books, by +<i>James Grainger</i>, in-4°, 1764.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> <i>V</i>. American Museum, t. IV, p. 82.</blockquote> + +<p>Le docteur Gall m'assurait qu'aux Nègres +manquent les deux organes de la musique et +des mathématiques. Quand sur le premier +article, je lui objectois qu'un des caractères +les plus saillans des Nègres est leur goût invincible +pour la musique, en convenant du +fait, il m'opposoit leur incapacité de perfectionner +ce bel art. Mais l'énergie de ce penchant +n'est-elle pas un signe incontestable de +talent? Il est d'expérience que les hommes +réussissent dans les études vers lesquelles une +propension décidée, une volonté forte les entraînent. +Qui peut présager à quel point les +Nègres excelleront dans cette partie, quand +les connoissances de l'Europe entreront dans +leur domaine? peut-être auront-ils des Gluck +et des Piccini. Déjà Gossec n'a pas dédaigné +de transporter, dans une pièce de circonstance, +le <i>Camp de Grand-Pré,</i> un air des +Nègres de Saint-Domingue.</p> + +<p>La France eut jadis ses Trouvères et ses +Troubadours, comme l'Allemagne ses <i>Min-Singer,</i> +et l'Écosse ses <i>Minstrells.</i> Les Nègres +ont les leurs, nommés <i>Griots,</i> qui vont +aussi chez les rois faire ce qu'on fait dans +toutes les cours, louer et mentir avec esprit. +Leurs femmes, les <i>Griotes,</i> font à +peu près le métier des <i>Almées</i> en Égypte, +des <i>Bayadères</i> dans l'Inde<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>. C'est un +trait de conformité de plus avec les femmes +voyageuses des Troubadours. Mais ces <i>Trouvères,</i> +ces <i>Min-Singer,</i> ces <i>Minstrells</i> furent +les devanciers de Malherbe, Corneille, +Racine, Shakespeare, Pope, Gesner, Klopstok, +etc. Dans tout pays le génie est l'étincelle +recélée dans le sein du caillou; dès +qu'elle est frappée par l'acier, elle s'empresse +de jaillir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> V. <i>Golberry,</i> ibid.</blockquote> + +<p>Au seizième siècle, Louise Labbé, de +Lyon, surnommée <i>la belle Cordière,</i> par +allusion à l'état de son mari.</p> + +<p>Au dix-septième siècle, Billaut, surnommé +maître Adam, menuisier à Nevers.</p> + +<p>Hubert Pott, simple journalier en Hollande; +Beronicius, ramoneur de cheminées +dans le même pays, avoient présenté le phénomène +du talent poétique uni à des professions +qui repoussent communément l'idée +d'un esprit cultivé; le goût le plus sévère les +maintient au Parnasse, quoiqu'il ne leur assigne +pas les premières places. Le voyageur +Pratt proclame Hubert Pott le père de la +poésie élégiaque en Hollande<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>; et dans +l'édition donnée à Middelbourg des Oeuvres +de Beronicius, l'estampe placée au frontispice +représente Apollon couronnant de lauriers +le poëte ramoneur<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> V. <i>Pratt,</i> t. II, p. 208.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> <i>Beronicius</i> a fait des poésies latines; son poëme +en deux livres, intitulé: <i>Georgarchontomachia,</i> ou +Combat des paysans et des grands, a été traduit en +vers hollandais, et le tout a été réimprimé in-8°, à +Middelbourg, en 1766.</blockquote> + +<p>De nos jours, un domestique de Glats, +en Silésie, s'est fait remarquer par ses romans<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>. +Bloomfield, valet de charrue, a +publié des poésies imprimées plusieurs fois, +et dont une partie a été traduite dans notre +langue<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>. Greensted, servante à Maidstone, +et une simple laitière de Bristol, +Anne Yearsley, se sont placées au rang des +poëtes. Les malheurs des Nègres ont été l'objet +des chants de cette dernière, dont les +oeuvres ont eu quatre éditions. De même on +a vu quelques-uns de ces Africains, que +l'iniquité voue au mépris, franchir tous les +obstacles que cette situation leur opposoit, +et cultiver leur raison. Plusieurs sont entrés +comme écrivains dans la carrière littéraire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> <i>V.</i> La Prusse littéraire, par <i>Denina,</i> article +Peyneman.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> <i>V.</i> Contes et Chansons champêtres, par <i>Robert +Bloomfield,</i> traduit par <i>de La Vaisse,</i> in-8º, Paris 1802.</blockquote> + +<p>Lorsqu'en 1787, Toderini publia trois volumes +sur la littérature des Turcs<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>, beaucoup +de personnes qui doutoient s'ils en +avoient une, furent étonnées d'apprendre que +Constantinople possède treize bibliothèques +publiques. La surprise sera-t-elle moindre +à l'annonce d'ouvrages composés par des Nègres +et des Mulâtres? Parmi ceux-ci, je pourrois +nommer Castaing, qui a montré du talent +poétique, ses pièces ornent divers recueils; +Barbaud-Royer, Boisrond, l'auteur +du <i>Précis des Gémissemens des Sang-mêlés</i><a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a>, +Milscent, qui dans un de ses +écrits a pris le nom de Michel Mina, tous +Mulâtres des Antilles; et Julien Raymond, +également Mulâtre, associé de la classe des +sciences morales et politiques de l'Institut, +pour la section de législation. Sans avoir la +prétention de justifier en tout la conduite de +Raymond, on peut louer l'énergie avec laquelle +il a défendu les hommes de couleur et +Nègres libres. Il a publié une foule d'opuscules, +dont la collection importante pour +l'histoire de Saint-Domingue, peut servir +d'antidote aux impostures débitées par des +colons<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> Litteratura torchesca d'all 'abate Giambatista +Toderini, 3 vol. in-8°, Venezia 1787.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> Par <i>P.M.C.</i> Sang-mêlé, in-8°, chez <i>Baudoin</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> <i>V</i>. surtout, la véritable origine des troubles de +Saint-Domingue, par <i>Raymond</i>.</blockquote> + +<p>J'aurois pu nommer la Négresse Belinda, +née dans une contrée charmante de l'Afrique; +elle y fut volée à douze ans, et vendue +en Amérique. Quoique pendant quarante ans +j'aye servi, dit-elle, chez un colonel, mes travaux +ne m'ont obtenu aucun soulagement; +âgée de soixante-dix ans, je n'ai pas encore +joui des bienfaits de la création. Avec ma +fille, je traîne le reste de mes jours dans l'esclavage +et la misère; pour elle et pour moi, +je demande enfin la liberté. Telle est la +substance du mémoire qu'elle adressa, en +1782, à la législature de Massachusetts. Les +auteurs de l'<i>American Museum</i><a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a> ont recueilli +cette pièce écrite sans art, mais dictée +par l'éloquence de la douleur, et par là +même plus propre à émouvoir les coeurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> <i>V</i>. t. I, p. 538.</blockquote> + +<p>J'aurois pu nommer encore César, Nègre +de la Caroline du nord, auteur de diverses +pièces de poésies imprimées, et qui sont devenues +des chants populaires, comme celles +du valet de charrue Bloomfield.</p> + +<p>Les écrivains nègres sont en plus grand +nombre que les Mulâtres, et ils ont en général +montré plus de zèle pour venger leur +compatriotes africains; on en verra des +preuves dans les articles d'Amo, Othello, +Sancho, Vassa, Cugoano, Phillis-Wheatley. +Mes recherches m'ont mis à portée de +faire connoître d'autres Nègres, dont quelques-uns +n'ont pas écrit, mais à qui la supériorité +de leurs talens et l'étendue de leurs +connoissances ont acquis de la renommée; +dans le nombre on trouvera seulement un +ou deux Mulâtres. Marcel, directeur de l'Imprimerie +impériale, qui a donné au Caire +une édition de Loqman<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>, croit que ce +fabuliste esclave étoit Abyssin ou Éthiopien; +conséquemment, dit-il, un de ces +Noirs à grosses lèvres et à cheveux crépus, +tirés de l'intérieur de l'Afrique; que, vendu +à des hébreux, il gardoit des troupeaux en Palestine. +L'éditeur présume que Ésope, <i>Aisopos</i>, +qui n'est guère qu'une altération du mot +<i>Aithiops</i>, Éthiopien, pourroit être le même +que Loqman<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>; cette conjecture est trop +vague. Parmi ces fables qu'on lui attribue, la +dix-septième et la vingt-troisième concernent +des Nègres; mais l'auteur l'étoit-il? C'est un +Problème.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> <i>V.</i> Fables de Loqman, etc., in-8°, au Caire 1799.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> <i>V.</i> La Notice de l'éditeur, p. 10 et 11.</blockquote> + +<p>En partant de la même hypothèse, on +pourroit joindre à Loqman tous les Éthiopiens +distingués dont l'histoire a conservé +les noms, et surtout cet abbé Grégoire qui, +venu en Europe vers le milieu du dix-septième +siècle, visita l'Italie, l'Allemagne, fut très-accueilli +à la cour de Gotha, et périt dans +un naufrage, en voulant retourner dans sa +patrie. Il a été trop vanté peut-être par Fabricius, +la Croze et Ludolphe<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>; ce dernier +acquittoit la dette de la reconnoissance envers +un homme qui lui avoit été très-utile +pour apprendre la langue et l'histoire d'Éthiopie. +Dans son <i>Commentaire</i> sur cette +histoire, Ludolphe a inséré le portrait de +l'abbé Grégoire, gravé par Heiss en 1691, +c'est vraiment la figure d'un Nègre<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>. Tel +étoit aussi le peintre Higiemond, sur lequel +on va lire une notice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> V. <i>Salutaris lux Evangelii,</i> etc., par Fabricius, +p. 176 et suiv. Histoire du christianisme des Iudes, +par <i>la Croze,</i> in-8°, la Haye 1739, p. 73. Jobi Ludolfi, +<i>Historia aÉthiopica</i>, in-fol., Francofurti +ad Moenum 1681.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> <i>V.</i> J. Ludolfi, <i>ad suam Historiam commentarius, +in-fol., Francof. ad Moen.</i> 1691, proemium 13.</blockquote> + +<p>Sonnerat assure que les peintres indiens +n'entendent pas la perspective ni le clair +obscur, quoiqu'ils donnent un fini parfait à +leurs ouvrages. Cependant Higiemond ou +Higiemondo, nommé communement le Nègre, +étoit reconnu pour un habile artiste qui, +dans ses compositions, mettoit moins d'art +que de naturel. C'est le jugement qu'en porte +Joachim de Sandrart, dans son <i>Academia +nobilissimoe artis pictoriae</i><a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>. Il +l'appelle très-célèbre (<i>clarissimus</i>), et se +félicite d'avoir de lui quelques bons tableaux, +mais il n'indique pas l'époque à laquelle il a +vécu. L'épithète <i>nigrum</i>, dans le texte latin de +Sandrart, seroit insuffisante pour prouver que +Higiemond étoit Nègre, une foule de Blancs +en Europe se nomment <i>Le Noir.</i> Les doutes +s'évanouissent en voyant la figure de Higiemond, +gravée, en 1693, par Kilian, et insérée +dans les deux ouvrages de Sandrart; +le premier, celui qu'on vient de citer<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>; +le second, son traité allemand, sous le titre +italien, d'<i>Academia Tedesca delle architectura, +scultura, pittura</i><a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> <i>V.</i> in-fol., <i>Norimbergae</i> 1683, c. xv, p. 34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> <i>Ibid.</i> p. 180.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> 3 vol. in-fol. <i>Norimbergae. V.</i> la seconde partie +qui, dans l'exemplaire de la Bibliothèque impériale +de Paris, est reliée comme première; et la nouvelle +édition faite également à Nuremberg, en 1774, +t. VI, p. 53, et t. VII, p. 194.</blockquote> + +<p>Le savant de Murr révoque en doute +l'existence de Higiemond. Ce nom, dit-il, +est étranger aux langues d'Afrique, +comme à celles de la Chine, et ce dernier +pays n'a pas de Nègres. Parmi les peintres +chinois les plus fameux, le P. du Halde cite +Tong-Pech-Ho et Kjoh-She-Tchoh, sans +parler de Higiemond. Ce nom paroît emprunté +d'un passage de Pline le naturaliste: +<i>Apparet multo vetustiora, picturæ principia +esse, eosque qui monochromata +finxerint (quorum aetas non traditur) +aliquanto ante fuisse Higiemonem, Diniam, +Charmodam, etc.</i><a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>» Divers manuscrits +portent Hygienontem, et Sandrart +lui-même compte un Hygiaenon parmi les +premiers peintres de portrait. De Murr en +conclut que Sandrart, alors en Hollande, a +été trompé par quelque brocanteur qui, en +lui vendant des peintures chinoises, aura +jugé à propos d'attribuer les meilleures à un +nommé Higiemond<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> <i>Pline</i>, l. xxxv, c. viii, §34.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> Lettre de M. <i>de Murr</i>, etc., Nuremberg, +2 juin 1808.</blockquote> + +<p>Je rends grâces au savant de Nuremberg, +pour ses observations; mais ce qu'il allègue +est-il autre chose qu'une conjecture? Dans +le peu que l'on connoît des idiomes nègres, +je ne vois rien, absolument rien qui repousse +la dénomination de Higiemond. Un marchand +de tableaux aura donné sans raison la +qualité de chinois à un homme qui ne l'étoit +pas, et dont le nom presque identique à celui +d'un peintre ancien, forme une coïncidence +comme tant d'autres. Cette explication est +aussi plausible que la supposition d'un brocanteur +assez familiarisé avec les auteurs +anciens, pour emprunter de Pline le nom +d'Higiemond, tandis qu'il pouvoit tout aussi +facilement en forger un autre.</p> + +<p>Le talent n'est exclusivement attaché à +aucun pays, à aucune variété d'hommes. On +a vu ici, en 1805, le premier peintre de la +cour de Bade, qui est un Calmouk, nommé +Fedor, et j'ai sous les yeux une pièce de vers +anglais, dont l'objet est de célébrer le talent +d'un peintre nègre des États-Unis<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>. C'est +ici l'occasion peut-être de rappeler qu'à +Rome la peinture étoit un art interdit aux +esclaves. Voilà pourquoi, dit Pline l'ancien, +on n'en connoît point qui se soient +distingués dans ce genre, ni dans la toreutique<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> <i>V.</i> Poems on various subjects, etc., by <i>Phillis +Wheatley</i>, in-12, Walpole 1803, p. 73 et suiv.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> V. <i>Pline</i>, l. xxxv, c. xvii; et les Mémoires +de l'Académie des Inscriptions, t. XXXV, p. 345.</blockquote> +<br><br> + + + +<a name="c8" id="c8"></a> +<h3>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p class="mid"><i>Notices de Nègres et de Mulâtres distingués<br> +par leurs</i> talens <i>et leurs</i> ouvrages.<br> +<i>Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy,<br> +Derham, Fuller, Bannaker,<br> +Othello, Cugoano, Capitein, Williams,<br> +Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.</i></p> + + + +<p><b>ANNIBAL</b>. Le Czar Pierre Ier, dans le cours +de ses voyages, eut occasion de connoître le +Nègre Annibal ou Hannibal, dont l'éducation +fut cultivée, et qui, sous ce monarque, devint +en Russie lieutenant-général et directeur +du génie; il fut décoré du cordon rouge de +l'ordre de Saint-Alexandre-Newski. Bernardin +de Saint-Pierre, le colonel de la +Harpe, et l'historien de Russie, Lévêque, +ont connu son fils mulâtre, qui passoit pour +un homme habile, et qui étoit, en 1784, +lieutenant-général dans le corps de l'artillerie: +c'est lui qui, sous les ordres du prince +Potemkin, ministre de la guerre, commença +l'établissement du port et de la forteresse de +Cherson, près l'embouchure du Dnieper.</p> + +<p><b>AMO (Antoine-Guillaume)</b>, né en Guinée, +fut amené très-jeune à Amsterdam, en 1707, +et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, +Antoine Ulric<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a> qui le céda à son +fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l'envoya +faire ses études aux Universités de Halle, en +Saxe, et de Wittemberg. Dans la première, +en 1729, sous la présidence du chancelier +de Ludwig, il soutint une thèse, et publia +une dissertation de <i>jure Maurorum</i><a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> C'est le même prince qui publia les raisons +d'après lesquelles il s'étoit déterminé à se faire catholique, +dans un court mais excellent ouvrage, intitulé +en anglais: <i>Fifty reasons or motives why the +roman catholic apostolic religion ought to be preferred +to all the sects, etc.,</i> in-l2, London 1798.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a> beschreibung des Saal-Creises, ou Description +du cercle de la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, +p. 28. Je dois cette indication, et la plupart de celles +qui concornent Amo, à Blumenbach.</blockquote> + +<p>Amo était versé dans l'astronomie et parloit +le latin, le grec, l'hébreu, le français, +le hollandais et l'allemand.</p> + +<p>Il se distingua tellement par ses bonnes +moeurs et ses talens, que le recteur et le conseil +de l'Université de Wittemberg, crurent +devoir, en 1733, lui rendre un hommage +public par une épître de félicitation; ils rappellent +que Térence aussi étoit d'Afrique; +que beaucoup de martyrs, de docteurs, de +pères de l'église, sont nés dans ce même pays +où les lettres étoient florissantes, et qui, en +perdant le christianisme, est retombé dans +la barbarie.</p> + +<p>Amo donnoit avec succès des cours particuliers, +dont la même épître fait éloge: +dans un programme publié par le doyen +de la faculté de philosophie, il est dit +de ce savant Nègre, qu'ayant discuté les +systèmes des anciens et des modernes, il +a choisi et enseigné ce qu'ils ont de meilleur<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> <i>Excussis tam veterum quam novorum placitis, +optima quæque selegit, selecta enucleate ac dilucide +interpretatus est.</i></blockquote> + +<p>Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à +Wittemberg, une thèse, et publia une dissertation +sur les sensations considérées comme +absentes de l'ame, et présentes au corps humain<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>. +Dans une lettre que lui écrit le +président, il l'appelle <i>vir nobilissime et clarissime</i>; +ainsi l'Université de Wittemberg +n'avoit pas, sur la différence de couleur, les +préjugés absurdes de tant d'hommes qui se +prétendent éclairés. Le président déclare +n'avoir fait aucun changement à la Dissertation +d'Amo, parce qu'elle est bien faite. +Effectivement, l'ouvrage annonce un esprit +exercé à la méditation; il s'attache a établir +les différences de phénomènes entre les êtres +existans sans vie, et ceux qui ont la vie; +une pierre existe, mais elle n'est pas vivante.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> <i>Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ +mentis APATHEIA (grec) seu sensionis ac facultates sentiendi +in mente humana absentia, et earum in corpore nostro +organico ac vivo præsentia, quam præside, etc., +publice defendit autor</i> Ant. Guil. Amo, <i>Guinea-afer +philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, +Wittenbergæ.</i> A la fin sont imprimées plusieurs pièces, +entre autres les lettres de félicitation du recteur, etc.</blockquote> + +<p>Il paroît que les discussions abstruses +avoient pour notre auteur un attrait particulier, +car, devenu professeur, il fit soutenir, +dès la même année, une thèse analogue +à la précédente, sur le discernement à établir +entre les opérations de l'esprit et celles +des sens<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>. La cour de Berlin lui avoit conféré +le titre de conseiller d'État<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>; mais +après la mort du prince de Brunswick, son +bienfaiteur, Amo, tombé dans une mélancolie +profonde, résolut de quitter l'Europe +qu'il avoit habitée pendant trente ans, et de +retourner dans sa terre natale à Axim, sur +la Côte-d'Or. Il y reçut, en 1753, la visite +du savant voyageur et médecin David-Henri +Gallandat, qui en parle dans les Mémoires +de l'Académie de Flessingue, dont il étoit +Membre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> <i>Disputatia philosophica continens ideam distinctam +carun quoe competunt vel menti vel corpori +nostro vivo et organico, quam consentiente amplissimorum +philosophorum ordine praeside M</i>. Ant. Guil. +Amo, <i>Guinea-afer, defendit</i> Joa. Theod. Mainer, +<i>philos., et</i> J.V. Cultor, <i>in</i>-4º, 1734, <i>Wittenbergoe</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>V</i>. Le Monthly magazine, in-8º, New-York +1800, t. I, p. 453 et suiv.</blockquote> + +<p>Amo, alors âgé d'environ cinquante ans, +y menoit la vie d'un solitaire; son père et +sa soeur existaient encore, et son frère étoit +esclave à Surinam. Quelque temps après, il +quitta Axim, et s'établit à Chamat, dans le +Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> <i>V</i>. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch +genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, +te Middelburg 1782, t. IX, p. 19 et suiv.</blockquote> + +<p>J'ai fait d'inutiles recherches pour découvrir +si Amo a publié d'autres ouvrages, et à +quelle époque il est mort.</p> + +<p>bLacruz-Bagay/b. Les anciens habitans +des Philippines étoient noirs, si l'on en croit +les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout +Gemelli Carreri. Fût-il vrai qu'il n'ait +voyagé que dans sa chambre, comme le pensent +quelques personnes, du moins il a rédigé +son ouvrage sur de boas matériaux, et il est +reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs +à cheveux crépus, et très-passionnés pour la +liberté, y vivent encore dans les montagnes +et les forêts. Ils ont même donné leur nom à +l'île de <i>Negros</i>, l'une de celles qui composent +cet archipel. Quoique cette population +se soit mélangée de Chinois, d'Européens, +d'Indiens, de Malais, la couleur générale +est la noire, et lorsqu'elle n'est pas assez foncée, +les femmes qui, dans tout pays appellent +l'art au secours de la nature, et vont au +même but par des moyens divers, fortifient +leur couleur pat l'emploi de différentes drogues<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>V.</i> Voyage autour du monde, traduit de l'italien +de <i>Gemelli Carreri</i>, in-12, Paris 1719, t. V, +p. 64 et suiv.; p. 135 et suiv. <i>V.</i> aussi l'Encyclopédie +méthodique, article <i>Philippines</i>.</blockquote> + +<p>Entre les variétés qu'a produites le croisement +des races, on distingue spécialement +les Tagales qui ont des conformités de stature, +de couleur et de langage avec les Malais; +si cette observation s'applique à Bagay, +dont je vais parler, on pourroit douter s'il +étoit absolument Nègre, ou seulement Sang-mêlé, +je dois dénoncer moi-même mon +incertitude. Carreri nomme la langue tagale +en tête de six qui sont le plus usitées dans ces +îles; il cite le dictionnaire qu'en a fait un +cordelier<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>; un autre vocabulaire tagale, +est imprimé dans le père Navarette; un troisième +a été publié à Vienne, en 1803<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. l42, 143</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> Ueber die tagalische sprache von <i>Franz Carl +Alters</i>, in-8°, Vienne 1803.</blockquote> + +<p>En général on a peu de notions sur les +Philippines; il semblé que le gouvernement +espagnol ait voulu dérober à l'Europe la +connoissance de cette portion du globe, où +il entretenoit une administration régulière, +un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries; +mais du moins nous en avons une +carte tracée sur une grande dimension; +cette carte estimée et très-curieuse, composée +par le père Murello Velarde, jésuite, +a été gravée à Manille, par Nicolas de la +Cruz-Bagay, Indien tagale<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>. C'est ce +Bagay que je voulois amener sur la scène. +Une notice jointe à cette carte attribue aux +naturels du pays, beaucoup d'aptitude pour +la peinture, la sculpture, la broderie et +tous les arts du dessin. Le travail de Bagay +peut être allégué en preuve de cette assertion. +Cette carte a été réduite, en 1750, à +Nuremberg, par Lowitz, professeur de mathématiques. +Je manquerois à la reconnoissance, +si je terminois cet article, sans remercier +Barbier du Bocage, qui m'a communiqué +très-obligeamment ces cartes et le +dictionnaire tagale.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>V. Carta hydrographica y chorographica</i> de las +islas Filipinas, etc., hecha por el <i>P. Murillo Velarde</i>, +etc., en Manilla ano de 1734, esculpio <i>Nicolas +de la Cruz-Bagay,</i> Indio tagalo.</blockquote> + + +<p><b>LISLET-GEOFFROY</b>, Mulâtre au premier +degré, est un officier attaché au génie, et +chargé du dépôt des cartes et plans de l'Ile-de-France. +Le 23 août 1786, il fut nommé +correspondant de l'académie des sciences, il +est désigné comme tel dans la <i>Connoissance +des temps</i> pour l'année 1791, publiée en 1789 +par cette société savante, à laquelle Lislet +envoyoit régulièrement des observations météorologiques, +et quelquefois des journaux +hydrographiques. La classe des sciences physiques +et mathématiques s'est fait un devoir +de se rattacher comme correspondans et +associés, ceux de l'académie des sciences. +Par quelle fatalité Lislet est-il le seul excepté? +Seroit-ce à raison de sa couleur? Je +repousse un soupçon qui seroit pour mes confrères +un outrage. Certes, depuis vingt ans, +loin de démériter, Lislet s'est acquis de nouveaux +titres à l'estime des savans.</p> + +<p>Sa carte des îles de France et de la Réunion, +dressée d'après les observations astronomiques, +les opérations géométriques de la +Caille, et les plans particuliers qui avoient +été levés, a été publiée en 1797 (an 5), +par ordre du ministre de la marine, et m'a +été donnée par Buache. Une nouvelle édition, +rectifiée d'après les dessins envoyés +par l'auteur, a paru en 1802; jusqu'ici c'est +la meilleure que l'on connoisse de ces îles.</p> + +<p>Dans l'almanach de l'Ile-de-France, que +je n'ai pu trouver à Paris, Lislet a inséré +des Mémoires, entr'autres, la description +du Pitrebot, l'une des plus hautes montagnes +de l'île<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a> Ce fait m'est communiqué par un botaniste distingué, +<i>Aubert du Petit-Thouars</i>, qui a résidé dix +ans dans cette colonie.</blockquote> + +<p>L'institut, devenu légataire des diverses +académies de Paris, publiera sans doute une +précieuse collection de Mémoires qui sont en +manuscrit dans ses archives. On y trouve +la relation d'un voyage de Lislet à la baie +de Sainte-Luce, île de Madagascar, que +vient d'imprimer Malte-Brun dans ses annales +des voyages; elle est accompagnée d'une +carte de cette baie et de la côte. Lislet indique +les objets d'échange à porter, les ressources +qu'elle présente, et qui s'accroîteroient, +dit-il, si, au lieu de fomenter des +guerres entre les indigènes pour avoir des +esclaves, on encourageoit leur industrie par +l'espérance d'un commerce avantageux. Les +notions qu'il donne sur les moeurs des Madecasses, +sont très-curieuses. Ses descriptions +annoncent un homme versé dans la botanique, +la physique, la géologie, l'astronomie; +cependant jamais il n'est venu sur le continent +pour cultiver ses goûts et acquérir des +connoissances; il a lutté contre les obstacles +que lui opposoient les préjugés du pays. On +peut raisonnablement présumer qu'il eût +fait plus, si dès sa jeunesse amené en Europe, +vivant dans l'atmosphère des savana, il eût +trouvé autour de lui; les moyens qui peuvent +si puissamment stimuler la curiosité et féconder +le génie.</p> + +<p>Je tiens de quelqu'un qui étoit de l'expédition +du capitaine Baudin, que Lislet ayant +formé à l'Ile-de-France une société des +sciences, quelques Blancs ont refusé d'en +être membres, uniquement parce qu'un Noir +en est le fondateur; par là même n'ont ils +pas prouvé qu'ils en étoient indignes?</p> + +<p><b>Derham (Jacques)</b>, esclave à Philadelphie, +fut cédé par son maître à un médecin +qui l'employa à préparer des drogues. Pendant +la guerre d'Amérique, il fut vendu par le +médecin à un chirurgien, et par ce dernier au +docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. +Derham, qui n'avoit pas été baptisé, a voulu +l'être, et s'est agrégé à l'église anglicane. +Il parle avec grâce l'anglais, le français, +l'espagnol. En 1788, à l'âge de vingt-six ans, +il est devenu le médecin le plus distingué +de la Nouvelle Orléans. «J'ai conversé avec +lui sur la médecine, dit le docteur Rush, +je l'ai trouvé très-instruit. Je croyois pouvoir +lui donner des renseignemens sur le +traitement des maladies, mais j'en ai plus +appris de lui qu'il ne pouvoit en attendre +de moi». La société pensylvanienne, établie +en faveur des Nègres, crut devoir, +en 1789, publier ces faits, rapportés également +par Dickson<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>. On trouve dans la +<i>Médecine domestique</i> de Buchan<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>, et la +<i>Médecine du voyageur</i>, par Duplanil, le +spécifique qui guérit la morsure du serpent +à sonnettes. J'ignore si l'inventeur est Derham; +mais un fait certain, c'est qu'on le doit +à un Nègre auquel l'assemblée générale de +la Caroline donna la liberté, et décerna pour +récompense une pension, viagère de cent +livres sterlings<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>. Blumenbach, voyageant +en Suisse, vit à Yverdun une Négresse +qui étoit citée comme la personne la plus +habile du pays dans l'art des accouchemens. +Il rappelle à cette occasion, que Boërhave +et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs +Nègres pour la médecine. Le nom de Derham +peut s'ajouter honorablement à cette liste.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour) </a> P. 184.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> <i>Buchan</i>. <i>V</i>. sa Médecine domestique, Paris +1783, t. III, p. 518.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> <i>V</i>. Médecine du voyageur, par <i>Duplanil</i>, 3 +vol. in-8°, Paris 1801, t. III, p. 272.</blockquote> + + + +<p><b>Fuller (Thomas)</b>, né en Afrique, et +résidant à quatre mille d'Alexandrie, en +Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s'est +fait admirer par sa prodigieuse facilité +pour les calculs les plus difficiles. Entre +les traits par lesquels on a mis son talent +à l'épreuve, nous choisissons le suivant. +Un jour on lui demande combien de secondes +avoit vécu un homme âgé de 70 ans, +tant de mois et de jours, il répond dans une +minute et demie. L'un des interrogateurs, +prend la plume, et, après avoir longuement +chiffré, prétend que Fuller s'est trompé +en plus. Non, lui dit le Nègre, l'erreur est +de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles; +le calcul se trouva juste. On doit +ces détails au docteur Rush, dont la lettre +est citée dans le Voyage de Stedman<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a>, +et ils sont consignés dans le cinquième tome +de l'<i>American Museum</i><a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>, imprimé il y a +quelques années, Thomas Fuller avoit alors +70 ans. Brissot, qui l'avoit connu en Virginie, +rend le même témoignage à son habileté<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>. +On a d'autres exemples de Nègres, +qui de tête faisoient des calculs très-compliqués, +et pour lesquels des Européens +étoient obligés de recourir aux règles de +l'arithmétique<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> <i>V.</i> Narrative of a five year's expedition against +the revolted negroes of Surinam, etc., by cap. <i>J.G. +Stedman</i>, 2 vol. in-4°, London 1796; <i>V.</i> t. II, +c. XXVI. La traduction française de cet ouvrage, +t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à +<i>Fuller</i> a oublié le mot <i>secondes</i>, ce qui rend la +question absurde.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, t. V, p. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> <i>Brissot. V.</i> ses voyages, t. II, p. 2.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> <i>V. Clarkson</i>, p. 125.</blockquote> + + + + +<p><b>BANNAKER (Benjamin)</b>, Nègre du Maryland, +établi à Philadelphie, sans autre encouragement +que sa passion pour acquérir +des connoissances, sans autres livres que les +ouvrages de Ferguson, et les table de +Tobie Mayer, s'est appliqué à l'astronomie. +Il a publié, pour les années 1794 et 1795, +in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, +dans lesquels sont calculés et +présentés les divers aspects des planètes, la +table des mouvements du soleil et de la lune, +de leurs levers, de leurs couchers, et d'autres +calculs<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>. Bannaker a été affranchi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a><p><i>Benjamin Bannaker's</i>, Almanack for 1794, containing +the motions of the sun and moon, the true +place and aspects of the planetes, the rising and setting +of the sun and the moon, the eclipses, etc., +in-8°, Philadelphia.</p> + +<p><i>B. Bannaker's</i>, Pensilvania, Delaware, Maryland +and Virginia, Almanack for 1795, in-8°.</blockquote> + +<p>Dans une lettre congratulatoire que lui +adresse le président des États-Unis<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>, +Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce +qu'il avoit dit dans ses notes sur la Virginie, +se réjouit de voir que la nature a gratifié +ses frères noirs, de talens égaux à ceux des +autres couleurs; il en conclut que leur défaut +apparent de génie n'est du qu'à leur condition +dégradée en Afrique et en Amérique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> Ce fait nous est révélé par <i>Fessenden</i>, dans son +libelle en 2 vol., intitulé: <i>Democracy unveiled or +tyranny stripped of the garb of patriotism</i>, by +<i>Christopher Caustic</i>, 2 vol. in-8°, 3° edit., New-York +1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime +à <i>Jefferson</i> d'un acte digne de tout éloge.</blockquote> + +<p>Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle +Angleterre, un Nègre savant en astronomie, +et qui avoit composé des Ephémérides<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>. +Il ne le nomme pas. Si c'est Bannaker, c'est +un témoignage de plus en sa faveur; si c'est +un autre, c'est un témoignage de plus en +faveur des Nègres.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>V.</i> A Topographical description etc., p. 212 +et 213.</blockquote> + +<p><b>OTHELLO</b> publia, en 1788, à Baltimore, +un <i>Essai contre l'esclavage des Nègres</i>.</p> + +<p>«Les puissances européennes auroient du +s'unir, dit-il, pour abolir ce commerce +infernal, et ce sont elles qui ont porté la +désolation en Afrique; elles déclament +contre les Algériens, elles maudissent +les barbaresques qui habitent un coin de +cette partie du globe, où de féroces Européens +vont acheter et enlever des hommes +pour les torturer; et ce sont des nations +soi-disant chrétiennes, qui s'avilissent au +rôle de bourreaux. Votre conduite, ajoute +Othello, comparée à vos principes, n'est-elle +pas une ironie sacrilège? Osez parler +de civilisation et d'Evangile, c'est prononcer +votre anathème. La supériorité +du pouvoir ne produit en vous qu'une supériorité +de brutalité, de barbarie; la faiblesse, +qui appelle la protection, semble +y provoquer votre inhumanité; vos beaux +systèmes politiques sont souillés par des +outrages à la nature humaine et à la majesté +divine.»</p> + +<p>«Quand l'Amérique s'est insurgée contre +l'Angleterre, elle a déclaré que tous les +hommes ont les mêmes droits. Après avoir +manifesté sa haine contre les tyrans, auroit-elle +apostasié ses principes? Il faut +bénir les mesures prises en Pennsylvanie, +en faveur des Nègres; mais il faut exécrer +celles de la Caroline du Sud qui naguères +défendit d'enseigner à lire aux esclaves. +A qui donc s'adresseront ces malheureux? +La loi les néglige ou les frappe».</p> + +<p>Othello peint en traits de feu la douleur +et les sanglots d'enfans, de parens et d'amis, +entraînés loin du pays qui les vit naître, +pays toujours cher à leur coeur, par le souvenir +d'une famille et des impressions locales; +tellement cher, qu'un des articles de +leur superstitieuse crédulité, est d'imaginer +qu'ils y retourneront après leur mort. Au +bonheur dont ils jouissoient dans leur terre +natale, Othello oppose leur état horrible en +Amérique, où nus, affamés, sans instruction, +ils voient tous les maux s'accumuler +sur leurs têtes; il espère qu'enfin leurs cris +s'élèveront au ciel<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a>, et que le ciel les +Exaucera.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> <i>V.</i> American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.</blockquote> + +<p>Très-peu d'ouvrages sont comparables à +celui d'Othello, pour la force des raisons +et la chaleur de l'éloquence; mais que peuvent +l'éloquence et la raison, contre l'avarice +et le crime?</p> + + +<p><b>CUGOANO (Oltobah)</b>, né sur la côte de +Fantin, dans la ville d'Agimaque, raconte +lui-même qu'il fut enlevé de son pays avec +une vingtaine d'autres enfans des deux sexes, +par des brigands européens qui, en agitant +leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient +de les tuer, s'ils tentoient de s'échapper.</p> + +<p>«On les entassa avec d'autres, et bientôt, +dit-il, je n'entendis plus que le cliquetis +des chaînes, le sifflement des coups de +fouets, et les hurlements de mes compatriotes». +Esclave à la Grenade, il dut sa +liberté à la générosité du lord Hoth, qui +l'amena en Angleterre. Il y étoit, en 1788, +au service de Cosway, premier peintre du +prince de Galles. Piatoli, auteur d'un traité +italien, sur les <i>lieux et les dangers des sépultures</i>, +que Vieq-d'Azir traduisit en français +à la demande de d'Alembert, Piatoli, +qui, dans un long séjour à Londres, connut +particulièrement Cugoano, alors âgé d'environ +quarante ans, et marié à une Anglaise, +fait un grand éloge de cet Africain; il vante +sa piété, son caractère doux et modeste, ses +moeurs intègres et ses talens.</p> + +<p>Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé +le sort de ces malheureux, que l'iniquité +des Blancs déprave et calomnie.</p> + +<p>Comme Othello, il peint le spectacle lamentable +des Africains forcés de dire un +éternel adieu à leur terre natale; les pères, +les mères, les époux, les frères, les enfans +invoquant le ciel et la terre, se précipitant +dans les bras les uns des autres, se baignant +de larmes, s'embrassant pour la dernière +fois, et sur le champ arraché à tout ce qu'ils +ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit +des monstres, mais non des colons<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>V.</i> ses Réflexions sur la traite et l'esclavage des +Nègres, traduites de l'anglais, in-12, Paris 1788, +p. 10.</blockquote> + +<p>A la Grenade, il avoit vu déchirer des +Nègres à coups de fouet, pour avoir été le +dimanche à l'église au lieu d'aller au travail. +Il avoit vu casser les dents à d'autres, pour +avoir sucé quelques cannes à sucre<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>. Dans +une foule de traits, consignés sur les registres +des cours de justice, il cite le suivant: +Lorsque les capitaines Négriers manquent +de provisions, ou que leur cargaison +est trop forte, leur usage est de jeter à la +mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, +ou dont la vente promet moins de profit.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 184.</blockquote> + +<p>En 1780, un capitaine négrier retenu par +les vents contraires, sur les côtes américaines, +et dans un état de détresse, choisit +cent trente-deux de ses esclaves les plus +malades, et les fit jeter à la mer, liés deux +à deux afin qu'ils ne pussent échapper à la +nage. Il espéroit que la compagnie d'assurance +le dédommageroit; dans le procès qu'a +occasionné ce crime, il disoit: «Les Nègres +ne peuvent être considérés que comme des +bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, +il est permis de livrer aux flots les +effets les moins précieux et les moins lucratifs.»</p> + +<p>Quelques-uns de ces malheureux s'étoient +échappés des mains de ceux qui les lioient, +et s'étoient eux-mêmes précipités, l'un fut +sauvé par les cordes que lui tendirent les +matelots d'un autre vaisseau; le barbare +assassin de ces innocens, eut l'audace de le +réclamer comme sa propriété; les juges rejetèrent +sa demande<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <i>Ibid.</i>, p. 134 et suiv.</blockquote> + +<p>La plupart des auteurs, qui avoient censuré +le commerce de l'espèce humaine, +avoient employé les seules armes de la +raison; une voix s'éleva pour faire retentir +le cri de la religion, pour prouver, par la +Bible, que le vol, la vente, l'achat des hommes, +leur détention dans l'esclavage, sont +des forfaits dignes de mort; et cette voix +était celle de Cugoano, qui publia en anglais +ses <i>Réflexions sur la traite et l'esclavage +des Nègres</i>, dont nous avons une traduction +française.</p> + +<p>Son ouvrage est peu méthodique; il y a +des longueurs, parce que la douleur est verbeuse; +l'homme profondément affecté, craint +toujours de n'avoir pas assez dit, de n'être pas +assez compris; on y trouve un talent sans +culture, auquel une éducation soignée eût +fait faire de grands progrès.</p> + +<p>Après quelques observations sur les causes +qui différencient les complexions et la couleur, +telles que le climat, le caractère physique +du pays, le régime diététique, il demande: +«s'il est plus criminel d'être Noir +ou Blanc, que de porter un habit blanc +ou noir; si la couleur et la forme du corps +sont un titre pour enchaîner des hommes +dont les vices sont l'ouvrage des colons, +et que le régime de la liberté, une éducation +chrétienne conduiroient à tout ce qui +est bon, utile et juste; mais puisque les +colons ne voient qu'à travers les voiles +de l'avarice et de la cupidité, tout esclave +a le droit imprescriptible de se soustraire +à leur tyrannie.</p> + +<p>«Les Nègres n'ont jamais franchi les +mers pour voler des Blancs; s'ils l'eussent +fait, les nations européennes crieroient +au brigandage, à l'assassinat; elles se +plaignent des barbaresques, tandis qu'elles +font pis à l'égard des Nègres; ainsi à qui +doivent rester ces qualifications odieuses? +Les factoreries européennes en Afrique, +ne sont que des cavernes de bandits et de +meurtriers; or, voler des hommes, leur +ravir la liberté, c'est plus que prendre leurs +biens. Dans cette Europe, qui se prétend +civilisée, on enchaîne, ou l'on pend les +voleurs, on envoie au supplice les assassins, +et si les négriers et les colons ne subissent +pas cette peine, c'est que les peuples +et les gouvernemens sont leurs complices, +puisque les loix encouragent la +traite, et tolèrent l'esclavage. Aux crimes +nationaux le ciel inflige quelquefois des +punitions nationales: d'ailleurs, tôt ou +tard l'injustice est fatale à ses auteurs». +Cette idée qui se rattache aux grandes vues +de la religion, est très-bien développée dans +cet ouvrage; il prédit que le courroux du +ciel frappera l'Angleterre qui, sur la traite +annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour +les colonies, fait elle seule deux tiers de ce +commerce.</p> + +<p>En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves; +mais en tout temps il y eut aussi des +scélérats; les mauvais exemples n'ont jamais +légitimé les mauvaises actions. Cugoano +établit la comparaison entre l'esclavage ancien +et le moderne, et prouve que ce dernier, +chez les chrétiens, est pire que chez +les païens, pire surtout que chez les Hébreux +qui n'enlevoient pas les hommes pour les +asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement, +et ne mettoient pas à prix la tête +des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement: +«Tu ne livreras pas à son maître +l'esclave fugitif qui a cherché un asile +dans ta maison<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>». A l'expiration de la +septième année qui étoit jubilaire, l'homme +étoit rendu de droit à la liberté; en un mot, +la servitude chez les Hébreux n'étoit qu'un +vasselage temporaire.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> <i>Deuteronome</i>, XXIII, 15.</blockquote> + +<p>De l'Ancien Testament, l'auteur passe au +Nouveau; il en discute les faits, les principes, +et l'on sent quelle supériorité donne +à ses argumens cette morale céleste, qui +ordonne d'aimer le prochain comme nous +mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons +pour nous. «Je voudrois, dit-il, en l'honneur +du christianisme, que l'art odieux +de voler les hommes eût été connu des +païens<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>»; il devoit dire: pour l'honneur +des chrétiens. La traite et l'esclavage des +Nègres, est la plus grande iniquité qui déshonore +le nom chrétien; maïs cette iniquité +dont la religion gémit, ne l'inculpe +pas plus que des prévarications des juges n'inculpent +la justice.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> La langue anglaise est peut-être la seule qui, +pour l'action de voler des enfans, ait un terme propre, +<i>kidnap</i>, verbe, et ses dérivés.</blockquote> + +<p>«Le clergé, par son institution, est messager +d'équité; il doit veiller sur la société, +lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la +vérité, à la vertu, sinon les péchés publics +frappent sur sa tête. Or, il est évident +que les ecclésiastiques ne connoissent +pas la vérité, ou qu'ils n'osent la dire; +dès-lors ils entrent en partage des forfaits +nationaux».</p> + +<p>Il auroit pu ajouter que l'adulation et la +lâcheté sont des vices sur lesquels le clergé +de ces derniers siècles n'instruit presque jamais, +et dont il a souvent donné l'exemple. +On connoît la conduite et les réponses de +S. Ambroîse à Théodose, de S. Basile au +préfet Modeste; d'autres ont occupé leurs +sièges, mais ont-ils eu beaucoup de successeurs? +Quoique Bossuet fut, comme on l'a +dit, non un prélat de cour, mais un prélat +à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa +réponse à la question de Louis XIV, sur la +comédie, sentoit encore un peu le courtisan, +et pas assez l'évêque.</p> + +<p>Le bon Cugoano avoit vu partout des +temples élevés au Dieu des chrétiens, et des +pasteurs chargés de répéter ses préceptes; +pouvoit-il croire que des enfans de l'Evangile +fouleroient aux pieds la morale consacrée +dans le livre dépositaire des oracles +divins? il a eu trop bonne opinion des Européens, +et cette erreur, qui honore son +coeur, est pour eux une flétrissure de plus.</p> + +<p><b>CAPITEIN (Jacques-Elisa-Jean)</b>, né en +Afrique, fut acheté, à Page de sept ou huit +ans, sur les bords de la rivière Saint-André, +par un marchand négrier, qui en fit présent +à l'un de ses amis. Celui-ci donna au jeune +Nègre le nom de Capitein, le fit instruire +et baptiser, et l'amena en Hollande, où il +apprit la langue du pays, et se livra d'abord +à la peinture, pour laquelle il avoit une +grande inclination. Il fit ses premières études +à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, +qui, semblable à Mlle Schurman, s'occupoit +beaucoup des langues, enseigna au jeune +Africain le latin, et les élémens du grec, +de l'hébreu, du chaldéen. De La Haye il +passa à l'Université de Leyde, trouva partout +des protecteurs zélés, et se livra à la +théologie, sous d'habiles professeurs, avec +l'intention de retourner dans son pays pour +y porter la foi à ses compatriotes. Après +avoir fait, ses cours pendant quatre ans, il +prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, +comme missionnaire calviniste, à Elmina, en +Guinée. Une gazette anglaise s'appuyant de +l'autorité de Metzère, ministre de l'Evangile +à Harlem, débitoit, comme bruit vague, +que Capitein, retourné en Guinée, y avoit +repris les moeurs idolâtres <a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>. Cette anecdote +est seulement adoucie dans une lettre +que m'adresse de Vos, ministre mennonite +d'Amsterdam, auteur de bons ouvrages contre +l'esclavage des Nègres et le duel. Il prétend +que Capitein, cité avec éloge avant +son départ, et dont le portrait, gravé par +Tanje d'après Van Dyck, circuloit dans +toute la Hollande, ne soutint pas sa réputation; +qu'à son retour en Europe, des bruits +fâcheux se répandirent sur l'immoralité de +sa conduite: on assure même, dit-il, qu'il +n'étoit pas éloigné d'abjurer le christianisme. +Si le premier article est vrai, le second devient +probable; comme tant d'autres il se +seroit fait incrédule pour s'étourdir sur les +infractions à la morale évangélique. Cependant +ces reproches sont-ils fondés? De Vos +lui-même en atténue une partie par la manière +douteuse dont il les énonce, et Blumenbach +m'a écrit et répété que ses recherches +ce lui avaient procuré aucun renseignement +contre Capitein, dont il a fait graver +le portrait dans ses recueils sur les variétés +de figures humaines.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a> <i>V</i>. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août +1802.</blockquote> + +<p>Le premier ouvrage de noire Africain +est une élégie en vers latins, sur la mort de +Manger, ministre à La Haye, son maître et +son ami. Je vais en citer le commencement, +en y joignant une traduction libre.</p> + +<p>ÉLÉGIE<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>.</p> + +<p>La mort inexorable lance ses traits sur +l'Univers, personne n'échappe à leur atteinte. +Elle pénètre dans les palais des rois, et leur +commande de déposer le sceptre; aux guerriers, +elle arrache leurs trophées, et leur +dérobe le spectacle de leur pompe triomphale; +les trésors du riche qu'elle distribue, et la +cabane du pauvre deviennent sa proie: sous +sa faux tombent indistinctement la jeunesse +et la vieillesse, comme les épis sous la main +du moissonneur. Couverte d'un voile lugubre, +elle franchit le seuil de la demeure de +manger. A L'aspect du cyprès élevé devant +sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève +une voix gémissante. Son épouse chérie se +déchire le sein, en couvrant de larmes le +cercueil de son bien-aimé; sa désolation est +celle de Noémi, condamnée au veuvage par +la mort d'Elimelech. Ses sanglots redoublés +invoquent les manes de son époux, et de ses +lèvres frémissantes la douleur s'exhale en +ces termes:</p> + +<p>Tel que le soleil, sous d'épais nuages, dérobe +à la terre ses rayons propices, tel à +mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon +bonheur, et qui feras à jamais ma gloire. Je +ne t'envie pas l'avantage de me précéder dans +le séjour de l'éternelle félicité; mais toujours +présent à mes souvenirs, soit que la nuit invite +la terre au repos, soit qu'elle fuye au +retour de la lumière, ils accusent le trépas et +t'appellent dans ma couche solitaire. Quand +naîtra le jour qui doit renouer pour nous les +liens de l'hymen? Contristée par ce crêpe +funèbre qui entoure l'asile consacré par toi +à la piété et à l'étude, mon ame s'évanouit +en voyant des torrens de pleurs ruisseler des +yeux de ces enfans, les gages de notre tendresse. +Quand, déchiré par la dent sanguinaire +du loup, le berger a péri, ses brebis +égarées réclament en vain leur conducteur, +et font retentir les airs de bêlemens plaintifs: +ainsi retentissent nos foyers des cris +de la désolation en contemplant ton cadavre +inanimé. A ces cris de la veuve et des orphelins +se mêlent les accens de la poésie qui déplore +ta perte, en vers dignes d'un tel sujet.</p> + +<p>Il n'est plus ce mortel, l'honneur du +clergé et de son épouse; ce mortel également +chéri d'une nation pieuse, et des régulateurs +de la puissance. Elles sont fermées +ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé +sa sagesse, sur lesquelles je cueillois +des consolations. Avec quelle rapidité s'est +éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de +la plus suave éloquence! Que l'antiquité +vante celle du vieux Nestor; Nestor dans +Manger eût trouvé un vainqueur, etc.</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a><p>ELEGIA.</p> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Invida mors totum vibrat sua tela per orbem:</p> +<p>Et gestit quemvis succubuisse sibi.</p> +<p>Illa, metus expers, penetrat conclavia regum:</p> +<p>Imperiique manu ponere sceptra iubet.</p> +<p>Non sinit illa diu partos spectare triumphos:</p> +<p>Linquere sed cogit, clara tropaea duces.</p> +<p>Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,</p> +<p>Mendicique casam vindicat illa sibi.</p> +<p>Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,</p> +<p>Instar aristarum, demetit illa simul.</p> +<p>Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,</p> +<p>Limina Mangeri sollicitare domus.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,</p> +<p>Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.</p> +<p>Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,</p> +<p>Dum sua tundebat pectora sæpe manu.</p> +<p>Non aliter Naomi, cum te viduata marito,</p> +<p>Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.</p> +<p>Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,</p> +<p>Edidit et tales ore tremente sonos:</p> +<p>Condit ut obscuro vultum velamine Phaebus,</p> +<p>Tractibus ut terræ lumina grata neget;</p> +<p>O decus immortale meum, mea sola voluptas!</p> +<p>Sic fugis ex oculis in mea damna meis.</p> +<p>Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Transtulit ad lætas æthereasque domos,</p> +<p>Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,</p> +<p>Sive dies veniat, sum memor usque tui.</p> +<p>Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.</p> +<p>Quis renovet nobis foedera rupta dies?</p> +<p>En tua sacra deo sedes studiisque dicata,</p> +<p>Te propter, mæsti signa doloris habet.</p> +<p>Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,</p> +<p>Dant lacrymas nostri pignora cara toti.</p> +<p>Dentibus ut misere fido pastore lupinis</p> +<p>Conscisso tenerae disjiciuntur oves,</p> +<p>Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,</p> +<p>Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem:</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,</p> +<p>Dum jacet in lecto corpus inane tuum.</p> +<p>Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,</p> +<p>Funera quæ celebrat conveniente modo</p> +<p>Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,</p> +<p>Delicium domini, gentis amorque piæ!</p> +<p>Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum;</p> +<p>Fonte meam possum quo relevare sitim!</p> +<p>Hei mihi! quam subito fugit facundia linguæ,</p> +<p>Cælesti dederat quo mihi melle frui.</p> +<p>Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,</p> +<p>Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>Pour son entrée à l'Université de Leyde, +Capitein publia, sur la vocation des Gentils<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>, +une dissertation latine divisée en +trois parties; il y établit, d'après l'Ecriture +sainte, la certitude de cette promesse, qui +embrasse l'universalité des peuples, quoique +la manifestation de l'Evangile ne doive s'opérer +chez eux que d'une manière successive. +Il veut que, pour coopérer à cet égard aux +desseins de Dieu, on favorise l'étude de leurs +langues, et qu'on leur envoie des missionnaires +qui, par la voie douce de la persuasion, +s'en faisant aimer, les disposeront à +recevoir la lumière évangélique.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> De vocatione Ethnicorum.</blockquote> + +<p>Les Espagnols, et plus encore les Portugais, +sont incontestablement les nations qui +traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le +christianisme inspire un caractère de paternité +qui place les esclaves à très-peu de distance +des maîtres. Ceux-ci n'ont pas établi +la noblesse de la couleur, ne dédaignent pas +de s'unir par le mariage avec des Négresses, +et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir +la liberté.</p> + +<p>Dans les autres colonies, souvent on a vu +des planteurs s'opposer à ce que leurs Nègres +fussent instruits d'une religion qui proclame +l'égalité des hommes sortis d'une souche +commune, participant tous aux bienfaits +du Père des humains, qui ne fait acception +de personne. Une foule d'écrivains ont développé +ces vérités consolantes: parmi ceux +de nos jours, il suffit de citer Robert-Robinson<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>, +Hayer, Roustan, Ryan traduit +en français par Boulard; Turgot, dans un +discours magnifique que m'a communiqué +Dupont de Nemours, qui se propose de le +publier, etc. La tyrannie politique et l'esclavage +sont des attentats contre l'Evangile. +La basse adulation d'un grand nombre d'évêques +et de prêtres n'a pu faire introduire +d'autres maximes, qu'en dénaturant la religion.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, +a sermon preached at Cambridge, etc., by <i>Robert +Robinson</i>, in-8°, Cambridge 1788. Il assure, p. 14, +que les Africains ont les premiers baptisé des enfans +pour les sauver de l'esclavage.</blockquote> + +<p>Des planteurs hollandais, étouffant la voix +de la conscience, furent sans doute les instigateurs +de Capitein, devenu l'apologiste +d'une mauvaise cause. Croyant, ou feignant +de croire, que par le maintien de la +servitude on favoriseroit la propagation de +la foi, il composa une dissertation politico-théologique +pour soutenir que l'esclavage +n'est pas opposé à la liberté évangélique<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>. +Cette assertion scandaleuse se reproduisit, +il y a quelques années, dans les États-Unis. +Un ministre, nommé John Beck, osa prêcher +et imprimer, en 1801, deux sermons +pour la justifier<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>. Sachons gré à Humphrey +d'avoir attaché le nom de John Beck au poteau +de l'ignominie<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> <i>Dissertatio politico-theologica de servitude libertati +christianae non contrria, quam sub praeside</i> +J. Van den Honert, <i>publicae disquisitioni subjicit</i> +J.T.J Capitein, <i>afer, in 4°, Lugduni Betavorum</i>, +1742.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> The Doctrine of perpetual bondage reconciliable +with the infinite justice of God, a truth plainly asserted +in the jewish and christian scripture, by <i>John +Beck,</i> etc.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> A Valecdictory discurse delivered before the +<i>Cincinnati</i> of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the +dissolution of the society, by <i>D. Humphrey</i>, in-8°, Boston 1804.</blockquote> + +<p>Capitein ne se dissimule pas la difficulté +de son entreprise, et particulièrement de répondre +à ce texte de S. Paul: <i>Vous avez +été rachetés, ne vous rendez esclaves de +personne</i><a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>. Il suppose (je ne dis pas il +prouve) que cette décision exclut seulement +les engagemens avec des maîtres idolâtres, +pour faire le métier de gladiateurs, ou +descendre dans l'arène contre les bêtes féroces<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>, +ainsi qu'il se pratiquoit chez les +Romains. Il s'objecte sans les discuter, le +célèbre édit par lequel Constantin autorisa +les affranchissement et l'usage des chrétiens +mentionné dans les écrits des Pères, de donner +la liberté à des esclaves, surtout à la fête +de Pâques. De toutes parts s'élèvent les cris +de l'histoire en faveur de ces affranchissemens, +dont on trouve les formules dans +Marculfe; et parce que la loi étoit seulement +facultative, Capitein en infère la légitimité +de l'esclavage; assurément c'est forcer la +conséquence.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> I. Cors. VII, 23. <i>Pretio empti estis, nolite fieri +servi hominum</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> p. 27.</blockquote> + +<p>Il s'appuie du témoignage de Busbec, pour +établie que l'abrogation de la servitude n'a +pas été sans de grands inconvéniens, et que +si elle avoit été conservée, on ne verroit pas +tant de crimes commis, ni d'échafauds élevés +pour contenir des gens qui n'ont rien à +perdre<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>: mais l'esclavage infligé comme +punition légitime, ne légitime pas l'esclavage +des Nègres; et d'ailleurs l'autorité de +Busbec n'est rien moins qu'une preuve.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> <i>V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum</i> 1633, +p. 160 et 161.</blockquote> + +<p>Cette dissertation latine de Capitein, riche +en érudition, mais très-pauvre en raisonnemens, +traduite en hollandais par Wilhem<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>, +a été imprimée quatre fois; tout ce qu'on +peut induire de plus sensé des paralogismes +de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne +voteront sûrement pas des remercîmens, +c'est que les peuples et les individus injustement +asservis doivent se résigner à leur malheureux +sort, quand ils ne peuvent rompre +leurs fers.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a> <i>V.</i> Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift +over de slaverny, als niet strydig tegen de christelike +vriheid, etc., uit het latyn vertaalt door heer de +<i>Wilhelm</i>, in-4°, Leiden 1742.</blockquote> + +<p>Gallandat, qui, dans les mémoires de l'académie +de Flessingue a publié une instruction +sur la traite des esclaves, montre bien peu +de jugement en louant l'ouvrage de Capitein<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a> +sur cet objet.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> <i>V.</i> Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, +t. I. Verhandelingen vitgegeven door het +zeeuwsch genootschap, etc., te Middelburg 1769, +p. 425.</blockquote> + +<p>On a encore de cet africain un petit volume +in-4°, de Sermons en langue hollandaise, +prêchés dans différentes villes, et imprimés +à Amsterdam en 1742<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> <i>V.</i> Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige +wermaaninge van den apostel der huydenen +Paulus, aan zynen zoon Timotheus vit. II <i>Timotheus</i>, +II, p. 8; te Muiderberger, dan 20 mai 1742, +alsmede de voornamste goederen van de opperste +wysheit wit sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien +in s'Gravenhage, den 27 mai 1742; en t'ouderkerk +aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door +<i>J.E.J. Capitein</i>, africaansche Moor, beroepen +predikant or d'elmina, aan het kasteel S. George, +in-4°, te Amsterdam.</blockquote> + + +<p><b>WILLIAMS</b>. La notice concernant le poëte +nègre, dont on va parler, est tirée en partie +de l'<i>Histoire de la Jamaïque</i>, par Edouard +Long, qu'on ne soupçonnera pas d'être trop +favorable aux Nègres, car sa prévention contre +eux perce, même à travers les éloges que +la force de la vérité lui arrache.</p> + +<p>Francis Williams naquit à la Jamaïque, +vers la fin du dix-septième siècle, ou au +commencement du dix-huitième, car il mourut +âgé de soixante-dix ans, peu avant la +publication de l'ouvrage de Long, qui parut +en 1774. Frappé des talens précoces de +ce jeune Nègre, le duc de Montagu, gouverneur +de l'île, voulut essayer si par une +éducation cultivée, il pourroit égalé un +Blanc placé dans les mêmes circonstances. +Francis Williams, envoyé en Angleterre, +commença ses études dans des écoles particulières, +d'où il passa à l'Université de +Cambridge; il y fit, sous d'habiles maîtres, +des progrès dans les mathématiques.</p> + +<p>Pendant son séjour en Europe il publia la +ballade qui commence par ce vers:</p> + +<blockquote><p> +Welcome, welcome brother debtor. +</p></blockquote> + + +<p>Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, +que certains hommes, irrités de +trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, +mais sans succès, de lui en disputer la propriété.</p> + +<p>Williams étant repassé à la Jamaïque, +le duc de Montagu, son protecteur, vouloit +lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, +qui s'y refusa: Williams ouvrit +alors une école où il enseignoit le latin et les +mathématiques, il s'étoit préparé un successeur +dans un jeune Nègre qui malheureusement +tomba en démence. Edouard Long se +hâte de citer ce fait, comme preuve démonstrative +que les têtes africaines sont incapables +de recherches abstruses, tels que les problèmes +de la haute géométrie, quoique cependant il +accorde aux Nègres créoles plus d'aptitude +qu'aux natifs d'Afrique. Assurément si un +fait particulier comportoit une induction générale, +comme l'exercice des facultés intellectuelles +a proportionnément dérangé plus +de têtes parmi les savans et les gens de lettres +que dans les autres classes de la société, +il faudroit en conclure qu'aucune n'est propre +aux méditation profondes.</p> + +<p>Au reste, Long se réfute lui-même, car, +forcé de reconnoître dans Williams du talent +pour les mathématiques, il auroit pu, +avec autant de justesse, tirer une conclusion +absolument contraire.</p> + +<p>Il prétend que William dédaignoit ses +parens, qu'il étoit dur, presque cruel envers +ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume +particulier; et portoit une longue perruque, +pour donner une haute idée de son +savoir; lui-même se définissoit un Blanc +sous une peau noire, car il méprisoit les +hommes de sa couleur. Il soutenoit d'ailleurs +que le Nègre et le Blanc, chacun parfait +dans son espèce, étoient supérieurs aux Mulâtres, +formes d'un mélange hétérogène. Ce +portrait peut être vrai, mais il faut se rappeler +qu'il n'est pas tracé par une main +amie.</p> + +<p>Il paroît que Williams avoit fait beaucoup +de pièces en vers latins; il aimoit ce +genre de composition, et il étoit dans l'habitude +d'en adresser aux nouveaux gouverneurs. +Celle qu'il fit pour Haldane est insérée +dans Edouard Long, qui l'a critiquée plus +que sévèrement, quoique lui-même ait cru +devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser +en vers anglais. Williams ayant donné à sa +muse l'épithète de <i>Nigerrima</i>, l'historien se +permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle +venue dans la famille des neuf soeurs, +et l'appelle <i>Madame Éthiopissa</i>. Parce qu'il +y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence +ou d'imitation dans la pièce, il reproche à +l'auteur comme plagiat, non des idées, mais +l'emploi de certaines expressions, attendu +qu'on les trouve dans les bons poëtes; et +comme on les trouve également dans les dictionnaires, +c'est l'inculper de faire des vers +latins avec des mots latins. C'est ainsi que +Lauder, si bien réfuté par le savant évêque +de Salisbury, Douglas, accusoit Milton d'avoit +pillé les modernes.</p> + +<p>Edouard Long reproche encore à Williams +de flatter bassement le nouveau gouverneur, +en le comparant aux héros de l'antiquité. +Cette accusation est mieux fondée; +malheureusement elle frappe sur la presque +totalité des poëtes. N'ont-ils pas toujours encensé +la puissance? N'ont-ils pas adulé un des +hommes les plus criminels de Rome, à tel +point que le nom de <i>Mécène</i> est devenu +classique? Si l'on excepte Chruchil, Akenside, +Pope, Joël Barlow et quelques autres, +les poëtes sur cet article sont tous des Waller.</p> + +<p>A l'occasion de cette pièce latine, Nickols, +indigné contre les colons qui vouloient +assimiler les Noirs aux singes, s'écrioit: +«Je n'ai jamais ouï dire qu'un Orang-outang +ait <i>composé des odes</i><a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>. Parmi les défenseurs +de l'esclavage, on ne trouveroit +pas, dit-il, la moitié du mérite littéraire +de Phillis-Wheatley et de Francis Williams». +Pour mettre le lecteur a portée +d'apprécier les talens de ce dernier, nous +joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction +en prose française:</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> <i>V.</i> Letter to the treasurer of the society instituted +for the purpose of effecting the abolition of the +slaves trade frome the rev. <i>Robert Boucher Nickolls</i>, +dean of Middleham, etc., in-8°, London 1788, p. 46.</blockquote> + +<p class="mid"><i>Au très-intègre et puissant George Haldane,<br> +écuyer, gouverneur de la Jamaïque,<br> +qui réunit au suprême degré la<br> +vertu et la valeur</i> <a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Integerrimo et fortissimo viro</p> +<p>Georgio Haldano, armigero,</p> +<p>Insulae Jamaicensis gubernatori;</p> +<p>Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,</p> +<p class="i4">In cumulum accesserunt.</p> + </div><div class="stanza"> +<p class="i10"> CARMEN.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Denique venturum fatis volventibus annum,</p> +<p>Cuncta per extensum læta videnda diem,</p> +<p>Excussis adsunt curis, sub imagine clara</p> +<p>Felices populi, terraque lege virens.</p> +<p>Te duce, quæ fuerant male suada mente peracta</p> +<p>Irrita conspectu non reditura tuo.</p> +<p>Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet</p> +<p>Hæsurum collo te <i>relegasse</i> jugum,</p> +<p>Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons</p> +<p>Insula passa fuit; condoluisset onus,</p> +<p>Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris</p> +<p>Sponte ruinosis rebus adesse velit.</p> +<p>Optimus es servus regi servire Britanno,</p> +<p>Dum gaudet genio scotica terra tuo:</p> +<p>Optimus heroum populi fulcire ruinam;</p> +<p>Insula dura superest ipse superstes eris.</p> +<p>Victorem agnoscet te <i>Guadaloupa</i>, suorum</p> +<p>Despiciet merito diruta castra ducum.</p> +<p>Aurea vexillis flebit jactantibus <i>Iris</i>,</p> +<p>Cumque suis populis, oppida victa gemet.</p> +<p>Crede, meum non est, vir Marti chare, <i>Minerva</i></p> +<p>Denegat <i>Æthiopi</i> bella sonare ducum.</p> +<p>Concilio, caneret te <i>Buchananus</i> et armis,</p> +<p>Carmine <i>Peleidæ</i>, scriberet ille parem.</p> +<p>Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre</p> +<p>Dignior, altisono vixque <i>Marone</i> minor.</p> +<p>Flammiferos agitante suos sub sole jugales</p> +<p>Vivimus; eloquium deficit omne focis.</p> +<p>Hoc domum accipias multa fuligine fusum</p> +<p>Ore sonaturo; non cute, corde valet.</p> +<p>Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem</p> +<p>Omnigenis animam, nil prohibente dedit.</p> +<p>Ipsa coloris egens virtus, prudentia; honesto</p> +<p>Nullus inest animo, nullus in arte color.</p> +<p>Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam</p> +<p>Cæsaris occidui, scandere musa domum?</p> +<p>Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,</p> +<p><i>Candida quod nigra corpora pelle geris</i>!</p> +<p>Integritas morum <i>Maurum</i> magis ornat, et ardor</p> +<p>Ingenii, et docto dulcis in ore decor;</p> +<p>Hunc, mage cot sapiens, patriæ virtutis amorque,</p> +<p>Eximit è sociis, conspicuumque facit.</p> +<p>Insula me genuit, celebres aluere <i>Britanni</i></p> +<p>Insula, te salvo non dolitura patre.</p> +<p>Hoc precor ô nullo videant te fine regentem</p> +<p>Florentes populos, terra, deique locus!</p> + </div> </div></blockquote> + + + + + + +<p>Enfin nos douleurs s'évanouissent, et l'espérance +radieuse entr'ouvre un avenir qui promet +à ce peuple ranimé, de couler sous l'empire de +la loi des jours et des années prospères. Dans +le néant sont rentrés, pour ne plus en sortir, +des réglemens désavoués par la raison. +Toutes les classes de la société te féliciteront +d'avoir brisé le joug suspendu sur leurs têtes, +et consolé notre île des tourmens <i>immérités</i> +dont elle étoit victime, Ils peseroient +encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit +notre existence politique sur le penchant de +sa ruine.</p> + +<p>L'Écosse s'applaudit d'avoir enfanté celui +dont le génie rend des services si éminens au +trône britannique. Héros destiné à fixer le +sort chancelant d'une nation, ta mémoire +parmi nous durera autant que notre île. La +Guadeloupe te contemplera victorieux sur +le sol où campoient ses légions dispersées, +et l'empire des lys se couvrira de deuil en +voyant ses étendards s'échapper de ses mains, +ses peuples vaincus, ses cités envahies.</p> + +<p>Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien +de chanter les exploits des grands capitaines? +Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le +coryphée des poëtes de sa patrie, et l'émule +de Virgile. Il diroit que Haldane, ce favori +de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils +et dans les combats.</p> + +<p>L'astre du jour précipitant ses coursiers, +verse sur notre climat des torrens de feu qui +étouffent ma voix; en agréant les vers que +t'adresse un poëte, oublie la teinte de sa +peau, pour ne penser qu'à son coeur. Dans +des corps diversement configurés, la puissance +du Créateur a placé des ames homogènes; et +qu'importe la couleur à la probité, à toutes +les vertus?</p> + +<p>Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer +dans la demeure du César des Indes +occidentales, vas lui offrir tes hommages: +ta face noire ne peut être pour toi un sujet +de honte; l'intégrité des moeurs, l'éclat des +talens et la douce éloquence peuvent orner +une figure africaine. Qu'à l'amour de la sagesse +il unisse celui de la patrie; ces qualités, +en le discernant du vulgaire de sa caste, +acquièrent par le contraste un reflet plus +brillant.</p> + +<p>Cette île m'a vu naître et croître sous les +auspices de la célèbre Angleterre; cette île, +tant que tu vivras, n'aura pas à pleurer la +perte d'un père. Puisse, sous ton gouvernement, la +divinité tutélaire de notre contrée la conserver +à jamais florissante!</p> + +<p><b>Vassa. Olaudad Equiano</b>, plus connu +sous le nom de Gustave Vassa, naquit, en +1754, à Essaka, charmante et fertile vallée +à grande distance de la côte et de la capitale +du Bénin, dont elle est censée faire partie, +quoiqu'elle se gouverne d'une manière à peu +près indépendante, sous l'autorité de quelques +anciens ou chefs, du nombre desquels +étoit son père.</p> + +<p>A l'âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec +sa soeur par des voleurs d'enfans, pour être +traîné en esclavage; bientôt les barbares lui +ravirent encore la consolation de mêler ses +larmes à celles de sa soeur; séparé d'elle à +jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, +et après une traversée dont il raconte les +horreurs, il fut vendu aux Barbades, et revendu +à un lieutenant de vaisseau qui l'amena +en Angleterre. Il l'accompagna à Guernesey, +au siège de Louisbourg en Canada, par +l'amiral Boscaven, en 1758, et au siège de +Belle-Ile, en 1761.</p> + +<p>Les événemens l'ayant reporté dans le +nouveau Monde, une perfidie le remit dans +les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet +de la fortune, tantôt libre, tantôt esclave +ou domestique, fit une multitude de voyages +dans la plupart des Antilles et sur divers +points du continent américain, revint souvent +en Europe, visita l'Espagne, le Portugal, +l'Italie, la Turquie et le Groenland. +Son amour pour la liberté, dont il avoit goûté +les prémices dans son enfance, s'irritoit par +les obstacles qui l'empêchoient de la recouvrer. +Vainement il avoit espéré qu'un zèle +soutenu pour le service de ses maîtres lui +procureroit cet avantage: la justice eût +trouvé là un titre de plus pour briser ses fers; +à l'avarice ce fut un motif de plus pour les +resserrer. Avec des hommes dévorés de la soif +de l'or, il vit qu'il falloit tenter d'autres +moyens; dès-lors, s'imposant la plus sévère +économie, il commença avec trois <i>pences</i> +(environ 6 sols), un très-petit commerce +qui lui réussit assez pour amasser un pécule +modique, malgré les avaries multipliées que +lui causa la friponnerie des Blancs. Enfin, +en 1781, échappé aux dangers de la mer où +plusieurs fois il avoit fait naufrage; échappé +aux cruautés de ses maîtres, dont un à Savannah +faillit l'assassiner; après trente ans +d'une vie errante et orageuse, Vassa, rendu +à la liberté, vint se fixer à Londres, s'y maria, +et publia ses mémoires<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>, réimprimés +dans les deux Mondes, et dont la neuvième +édition est de 1794. Les témoignages les plus +honorables qui l'accompagnent, attestent que +lui-même les a rédigés. Cette précaution est +utile contre une classe d'individus toujours +disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer +le crime de leurs oppresseurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> The interesting narrative of the life of Olaudah +Equiano, or <i>Gustavus Vassa,</i> the African, written by +himself, 9e édition, in-8°, London 1794, avec le +portrait de l'auteur.</blockquote> + +<p>L'ouvrage est écrit avec la naïveté, j'ai +presque dit la crudité de caractère d'un +homme de la nature; c'est la manière de Daniel +de Foë, dans son Robinson Crusoé; +c'est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien +de vaches chez des hermites, devint +bibliothécaire de l'empereur François 1er, +et dont les mémoires inédite, mais très-dignes +de voir le jour, sont entre les mains +d'Ameilhon<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Les deux volumes publiés de ses oeuvres n'en +forment que la moindre partie, et la moins intéressante.</blockquote> + +<p>On s'associe aux mouvemens de surprise +que causent à Vassa un tremblement de +terre, l'aspect de la neige, une peinture, +une montre, un quart de cercle, et à la manière +dont il interroge sa raison sur l'usage +des instrumens. L'art de la navigation avoit +pour lui un charme inexprimable; il y entrevoyoit +d'ailleurs un moyen d'échapper +un jour à l'esclavage; en conséquence il fit +prix avec un capitaine de bâtiment pour +lui donner des leçons souvent interrompues +et contrariées, mais l'activité et l'intelligence +du disciple suppléoient à tout. Le docteur +Irvin, qu'il avoit servi, lui avoit enseigné +la manière de dessaler l'eau de la mer +par la distillation. Quelque temps après Vassa +étant d'une expédition qui avoit pour objet +de chercher le passage au Nord, dans un +moment de détresse, il fit usage des procédés +du docteur, et fournit à l'équipage de l'eau +potable.</p> + +<p>Quoiqu'enlevé très-jeune de son pays, sa +tendresse pour sa famille et sa mémoire lui +avoient conservé une riche provision de souvenirs. +On lit avec intérêt la description +qu'il fait de cette contrée, où la nature féconde +prodigue ses bienfaits. L'agriculture +est la principale occupation des habitans, +qui sont très-laborieux, quoiqu'ils ayent une +passion démesurée pour la poésie, la musique +et la danse. Vassa se rappelle parfaitement +que les médecins du Bénin suppléent à la +saignée par des ventouses; qu'ils excellent +dans l'art de guérir les plaies, et de combattre +l'effet des poisons. Il trace un tableau +curieux des superstitions, des habitudes de +son pays, qu'il compare avec celles des contrées +où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve +parmi les Grecs les danses usitées +dans le Benin; ailleurs il met en parallèle +les coutumes des Juifs, et celles de ses compatriotes +chez lesquels la circoncision est généralement +admise. On y est censé contracter +une impureté légale par l'attouchement +d'un mort, et les femmes y sont sujettes aux +mêmes purifications que chez les Hébreux.</p> + +<p>Un effet de l'adversité est souvent de donner +plus d'énergie aux sentimens religieux. +L'homme abandonné des hommes et malheureux +sur la terre, élève ses affections au ciel +pour y chercher un consolateur et un père: +tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la +continuité des maux qui pesoient sur lui; +pénétré de la présence du souverain Être, il +portoit ses regards au delà des bornes de la +vie, vers une région nouvelle.</p> + +<p>Long-temps incertain sur le choix d'une +religion, il peint avec énergie ses anxiétés, +dans un poëme de cent douze vers anglais, +qui fait partie de ses Mémoires. Il étoit choqué +de voir dans toutes les sociétés chrétiennes, +tant de gens dont les actions heurtent +directement les principes, qui blasphèment +le nom de Dieu, dont ils se prétendent +les adorateurs: par exemple, il s'indigne de +ce que le roi de Naples et sa cour alloient le +dimanche à l'Opéra. Il voyoit des hommes +observer, les uns quatre, les autres six ou +sept préceptes du décalogue, et il ne concevoit +pas qu'on pût être vertueux à moitié. Il +ignoroit que, suivant l'expression de Nicole, +on ne peut rien conclure de la doctrine à la +conduite, ni de la conduite à la doctrine. +Baptisé dans l'église anglicane, après avoir +flotté dans l'incertitude, il se fit méthodiste; +on fut même sur le point de l'envoyer comme +missionnaire, en Afrique.</p> + +<p>A l'école de l'adversité, Vassa étoit devenu +très-sensible aux infortunes des autres, +et personne plus que lui ne pouvoit s'appliquer +la maxime de Térence. Il déplore le +sort des Grecs, traités par les Turcs à peu +près comme le sont les Nègres par les colons; +il s'attendrit même sur les galériens de Gênes, +envers lesquels on outrepassoit les bornes +d'une juste punition.</p> + +<p>Il avoit vu ses compatriotes africains en +proie à tous les supplices que peuvent inventer +la cupidité et la rage; il met en contraste +cette cruauté et la morale de l'Evangile, ce +sont les extrêmes; il propose des vues sur la +direction d'un commerce européen avec l'Afrique, +qui du moins ne blesseroit pas la justice. +En 1789, il présenta au Parlement +d'Angleterre une pétition pour la suppression +de la traite. Si Vassa vit encore, le bill +rendu dernièrement sur cet objet aura consolé +son coeur et sa vieillesse. Certes il seroit +bien à plaindre celui qui, après avoir lu ses +mémoires, n'éprouveroit pas pour l'auteur +des sentimens d'affection.</p> + +<p>Son fils, versé dans la bibliographie, est +devenu sous-bibliothécaire du chevalier +Banks, et secrétaire du comité de vaccine.</p> + + + +<p><b>SANCHO</b>. La mère d'Ignace Sancho, jetée +sur un bâtiment négrier, parti de Guinée +pour les possessions espagnoles en Amérique, +le mit au monde dans la traversée, en +1729; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé +par l'évêque, sous le nom d'<i>Ignace</i>. Le changement +de climat conduisit promptement sa +mère au tombeau; son père, livré aux horreurs +de l'esclavage, se tua dans un moment +de désespoir.</p> + +<p>Ignace n'avoit pas deux ans, lorsqu'il fut +amené en Angleterre par son maître, qui +en fit présent à trois demoiselles soeurs, résidantes +à Greenwich. Son caractère, qu'on +assimiloit à celui de l'écuyer de don Quichotte, +lui en fit donner le nom. Le jeune +Sancho parvint à se concilier la bienveillance +du duc de Montagu, qui résidoit à Black-Heath. +Ce lord admiroit en lui une franchise +qui n'étoit pas avilie par la servitude, ni altérée +par une fausse éducation; il l'appeloit +souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit +aux trois soeurs de cultiver son esprit; +mais près d'elles, Sancho eut lieu d'apprendre +que l'ignorance est un des moyens +par lesquels on asservit les Africains, et que +dans l'opinion des planteurs, instruire les +Nègres, c'est les émanciper; souvent elles +le menaçoient de le replonger dans l'esclavage. +L'amour de la liberté qui fermentoit +dans son ame, s'exaltoit encore par l'étude +et la méditation; il conçut une passion violente +pour une jeune personne, ce qui lui attira +des reproches d'un autre genre de la part +des trois soeurs; il prit alors le parti de quitter +leur maison. Mais le duc, son patron, +étoit mort; Sancho, réduit à la misère, employa +5 shellings qui lui restoient, à l'achat +d'un vieux pistolet, pour terminer sa vie de +la même manière que son père: alors la duchesse, +qui d'abord l'avoit mal accueilli, +et qui cependant l'estimoit, l'accepta pour +être sommelier; il exerça cet emploi jusqu'à +la mort de sa patrone. Par son économie +et un legs de cette dame, il se trouvoit +possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 +d'annuité.</p> + +<p>A la passion de l'étude, il mêla quelque +temps celles du théâtre, des femmes et du +jeu; il renonça aux cartes à la suite d'une +partie où un Juif lui avoit gagné ses habits. +Il dépensa son dernier shelling pour aller à +Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite +il devint ami; puis il voulut se faire +acteur dans Othello et Oronoko; mais une +articulation défectueuse l'empêchant de réussir +dans un état qu'il avoit envisagé comme +une ressource contre l'adversité, il entra au +service du chapelain de la maison Montagu, +et sa conduite, devenue très-régulière, +lui mérita la main d'une personne intéressante, +née dans les Indes occidentales.</p> + +<p>Vers 1773, des attaques de goutte et la +modicité de sa fortune, l'auroient replongé +dans l'indigence, si la générosité de ses protecteurs +et son économie ne lui avoient facilité +les moyens de faire un commerce honnête. +Par son industrie et celle de sa femme, +il éleva sa nombreuse famille; l'estime générale +fut le prix de ses vertus domestiques. +Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa +mort, on donna au profit de sa famille, en 2 +volumes in-8°, une belle édition de ses lettres, +qui furent bien reçues. En 1783, elles +furent réimprimées, avec la vie et le portrait +de l'auteur, peint par Gainsboroug, +et gravé par Bartolozzi<a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>. On y a intercalé +quelques articles qu'il avoit publiés dans les +Journaux.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Letters of the late <i>Ignatius Sancho</i>, an African, +etc., to which are prefixed memoirs of his life, +2 vol. in-8°, London 1782.</blockquote> + +<p>Jefferson lui reproche de se livrer à son +imagination, dont la marche excentrique +est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs +qui sillonnent le firmament. Cependant il lui +accorde un style facile, et des tournures heureuses, +en avouant que ses écrits respirent +les plus douces effusions du sentiment. Imlay +déclare qu'il n'a pas eu occasion de les lire, +mais que l'erreur de Jefferson, dans ses jugemens +concernant les Nègres, rend suspect +celui qu'il porte de Sancho<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> V. <i>Imlay</i>, p. 215.</blockquote> + +<p>Les lettres sont un genre de littérature +qui n'est guère susceptible d'analyse, soit à +raison de la variété des sujets qu'elles embrassent, +soit par la liberté que se donne +l'auteur d'en grouper plusieurs dans la même +lettre, d'approfondir les uns lorsqu'à peine +il effleure les autres, et souvent de s'élancer +hors de son sujet, pour finir par des digressions. +On lit Mad. de Sévigné; mais personne +ne proposa jamais de l'analyser. Assurément +on ne peut lui comparer l'auteur +africain; mais dans le genre où s'est illustrée +Mad. de Sévigné, après elle il est encore +des places très-honorables. Le style épistolaire +de Sancho approche de celui de Sterne, +dont il a les beautés et les défauts, et avec +lequel il étoit en relation. Le troisième volume +des lettres de Sterne en contient une +très-belle à Sancho, où il lui dit que les variétés +de la nature dans l'espèce humaine ne +rompent pas les liens de consanguinité; il +exprime son indignation, de ce que certains +hommes veulent ravaler une portion de leurs +semblables au rang des brutes, afin de pouvoir +impunément les traiter comme tels<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> <i>V.</i> Letters of the rev. <i>Lawrence Sterne</i>, to his +intimate friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.</blockquote> + +<p>Quelquefois Sancho descend au ton trivial; +quelquefois s'élevant avec son sujet, il +est poétique; mais en général il a la grâce +et la légèreté du style épistolaire. Spirituellement +badin, lorsqu'entre l'empire tyrannique +de la mode à gauche, la santé et le +bonheur à droite, il place un homme du +monde irrésolu dans son choix.</p> + +<p>Grave quand il expose les motifs de la +providence, qui a donné au génie la pauvreté +pour compagne; pompeux lorsqu'interrogeant +la nature, elle lui montre partout +les ouvrages et la main du Créateur.</p> + +<p>«D'après le plan de la divinité, le commerce, +dit-il, doit rendre communes à +tout le globe les productions de chaque +contrée, unir les nations par le sentiment +des besoins réciproques, les liens de l'amitié +fraternelle, et faciliter la diffusion générale +des bienfaits de l'Evangile; mais +ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, +d'un sol riche et <i>luxuriant</i><a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>, sont +la portion la plus malheureuse de l'humanité, +par l'horrible trafic des esclaves; et +ce sont des chrétiens qui le font».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> C'est le terme anglais qui dit plus que fertile; +notre langue n'a pas d'équivalent.</blockquote> + +<p>On se rappelle la fin tragique du docteur +Dodd, condamné à mort pour crime de faux, +et dont toute la vie antérieure avoit été un +modèle de sagesse. On regrette qu'il ait subi +son supplice, quand on a lu la lettre dans +laquelle Sancho développe les raisons qui +militoient pour lui obtenir sa grâce.</p> + +<p>On contesteroit quelques-unes des assertions +morales de Sancho, si ses écrits n'offroient +d'ailleurs des hommages multipliés +à la vertu. Il la fait aimer en peignant les +remords de la duchesse de K...., bourrelée +par cette conscience qui est, dit-il, le <i>grand +chancelier de l'ame</i>. «Agissez donc de manière +à mériter toujours l'approbation de +votre coeur..... Pour être vraiment brave, +il faut être vraiment bon..... Nous avons +la raison pour gouvernail, la religion pour +ancre, l'espérance pour étoile polaire, la +conscience pour moniteur fidèle....., et la +perspective du bonheur pour récompense». +Dans la même lettre, repoussant des souvenirs +qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, +il s'écrie: «Pourquoi me rappeler ces matières +combustibles, lorsque glissant rapidement +sur la route des années j'approche +du terme de ma carrière? N'ai-je pas la +goutte, six enfans et une épouse? O raison, +où es-tu? Vous voyez qu'il est bien plus +facile de prêcher que d'agir; mais nous +savons discerner le bien du mal, armons-nous +contre le vice. Dans un camp, le +général qui compare sa force et la position +de son ennemi, place ses gardes avancées +de manière à éviter les surprises. Faisons +de même dans le cours ordinaire de la vie, +et croyez-moi, mon ami, une victoire +gagnée sur la passion, l'immoralité, l'orgueil, +mérite plutôt des <i>Te Deum</i>, que +celles qu'on remporte dans les champs de +l'ambition et du carnage<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>».</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> <i>Passim</i>, t. I, lettre 7.</blockquote> + +<p>J'invite le lecteur à ne pas se borner aux +extraits qu'on vient de lire, ils ne peuvent +faire connoître l'auteur que d'une manière +imparfaite; plus est imposante et respectable +l'autorité de Jefferson, plus il importe de +combattre son jugement, beaucoup trop sévère, +et de ne pas dérober à Sancho l'estime +qui lui est due.</p> + +<p><b>PHILLIS-WHEATLEY</b>. Cette Négresse, +volée en Afrique à l'âge de sept ou huit ans, +fut transportée en Amérique, et vendue, en +1761, à John Wheatley, riche négociant de +Boston; des moeurs aimables, une sensibilité +exquise et des talens précoces la firent chérir +dans cette famille à tel point qu'on la dispensa, +non-seulement des travaux pénibles +réservés aux esclaves, mais encore des soins +du ménage. Passionnée pour la lecture, et +spécialement pour celle de la Bible, elle +apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf +ans, Phillis Wheatley publia un petit +volume de poésies qui renferme trente-neuf +pièces; elles ont eu plusieurs éditions en Angleterre +et aux États-Unis; et pour ôter tout +prétexte à la malveillance de dire quelle n'en +étoit que le prête-nom, l'authenticité en fut +constatée à la tête de ses oeuvres, par une +déclaration de son maître, du gouverneur, +du lieutenant gouverneur, et de quinze autres +personnes respectables de Boston, qui +la connoissoient.</p> + +<p>Son maître l'affranchit en 1775. Deux ans +plus tard, elle épousa un homme de sa couleur, +qui étoit aussi un phénomène par la supériorité +de son entendement sur celui de +beaucoup de Nègres; aussi ne fut-on pas +étonné de voir son mari, marchand épicier, +devenir avocat sous le nom du docteur Peter, +et plaider devant les tribunaux les causes +des Noirs. La réputation dont il jouissoit le +conduisit à la fortune.</p> + +<p>La sensible Phillis, qui avoit été élevée, +suivant l'expression triviale, en enfant gâté, +n'entendoit rien à gouverner un ménage, et +son mari vouloit qu'elle s'en occupât; il +commença par des reproches, auxquels succédèrent +de mauvais traitemens, dont la continuité +affligea tellement son épouse, qu'elle +périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle +avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui +survécut que trois ans<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> Lettre de M. <i>Giraud</i>, consul de France à +Boston, du 8 octobre 1805: il a connu le docteur +<i>Peter</i>.</blockquote> + +<p>Jefferson, qui semble n'accorder qu'à regret +des talens aux Nègres, même à Phillis +Wheatley, prétend que les héros de la <i>Dunciade</i> +sont des divinités comparativement à +cette muse africaine<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>. Si l'on vouloit chicaner, +on diroit qu'à une assertion, il suffit +d'opposer une assertion contraire; on interjetteroit +appel au jugement du public, qui +s'est manifesté en accueillant d'une manière +distinguée les poésies de Phillis Wheatley. +Mais une réfutation plus directe, c'est d'en +extraire quelques morceaux qui donneront +une idée de ses talens.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> <i>V</i>. Notes on Virginia, etc.</blockquote> + +<p>C'est sans doute la lecture d'Horace qui lui +a suggéré de débuter, comme lui, par une +pièce à Mécène<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a> dont les poètes payèrent +la protection par des flatteries. Leur bassesse +fit oublier la sienne, comme Auguste, par +l'emploi des mêmes moyens, fit oublier les +horreurs du triumvirat.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> <i>V</i>. Poems on various subjects religions and +moral, by <i>Phillis Wheatley</i>, negro servant, etc., +in-8°, London 1773; et in-12, Walpole 1802.</blockquote> + +<p>Cette pièce n'est pas sans mérite, mais +hâtons-nous d'arriver à des sujets plus dignes +de la poésie.</p> + +<p>Ceux qu'elle traite sont presque tous religieux +ou moraux; presque tous respirent une +mélancolie sentimentale: il y en a douze +sur la mort de personnes qui lui étoient +chères. On distinguera ses hymnes sur les +oeuvres de la providence, la vertu, l'humanité; +l'ode à Neptune; les vers à un jeune +peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. +On se doute bien qu'elle exhale sa douleur +sur les infortunes de ses compatriotes.</p> + +<p>J'insère ici trois de ses pièces. Le lecteur +voudra bien se rappeler qu'en jugeant les +productions d'une Négresse esclave, âgée +de dix-neuf ans, l'indulgence est un acte +de justice; d'ailleurs, la traduction n'est +peut-être qu'une mauvaise copie d'un bon +original.</p> + +<p class="mid"><i>Sur la mort d'un enfant</i><a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a><p class="mid"><i>On the death of an infant</i>.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>No more the flo'wry scenes of pleasure rise,</p> +<p>Nor charming prospects greet the mental eyes,</p> +<p>No more with joy we view that lovely face</p> +<p>Smiling, disportive, flush'd with ev'ry grace.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>The tear of forrow flows from ev'ry eye,</p> +<p>Groans answer groans, and sighs to sighs reply;</p> +<p>What sudden pangs shot thro' each aching heart,</p> +<p>When, <i>Death</i>, thy messenger dispatch'd his dart?</p> +<p>Thy dread attendants, all destroying <i>Pow'r</i>,</p> +<p>Hurried the infant to his mortal hour.</p> +<p>Could'st thou unpitying close those radiant eyes?</p> +<p>Or fail'd his artless beauties to surprize?</p> +<p>Could not his innocence thy stroke controul,</p> +<p>Thy purpose shake, and soften all thy soul?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>The blooming babe, with shades of <i>Death</i> o'erspread,</p> +<p>No more shall smile, no more shall raise its head;</p> +<p>But like a branch that from the tree is torn,</p> +<p>Falls prostrate, wither'd, languid, and forlorn.</p> +<p>«Where flies my James» 'tis thus I seem to hear</p> +<p>The parent ask, «Some angel tell me where</p> +<p>He whings his passage thro' the yielding air»?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Methinks a cherub bending from the skies</p> +<p>Observes the question and serene replies,</p> +<p>«In heav'n's high palaces your babe appears:</p> +<p>Prepare to meet him, and dismiss your tears».</p> +<p>Shall not th' intelligence your grief restrain,</p> +<p>And turn the mournful to the chearful strain?</p> +<p>Cease your complaints, suspend each rising sigh,</p> +<p>Cease to accuse the Ruler of the sky.</p> +<p>Parents, no more indulge the falling tear:</p> +<p>Let <i>Faith</i> to heav'n's refulgent domes repair,</p> +<p>There see your infant like a seraph glow:</p> +<p>What charms celestial in his numbers flow</p> +<p>Melodious, while the soul-enchanting strain</p> +<p>Dwells on his tongue, and fills th' etherial plain?</p> +<p>Enough—forever cease your murm'ring breath;</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Not as a foe, but friend, converse with <i>Death</i>,</p> +<p>Since to the port of happiness unknown</p> +<p>He brought that treasure which you call your own.</p> +<p>The gift of heav'n intrusted to your hand</p> +<p>Chearful resign at the divine command;</p> +<p>Not at your bar must sov'reign <i>Wisdem</i> stand.</p> + </div> </div></blockquote> + + + + + + +<p>Le plaisir couronné de fleurs ne vient +plus embellir nos momens; l'espérance n'ouvre +plus l'avenir pour nous caresser par +des illusions enchanteresses; nous ne verrons +plus ce visage enfantin sur lequel les Grâces +avoient profusément répandu leurs faveurs: +de tous les yeux s'échappent des larmes; les +gémissemens sont l'écho des gémissemens, +les sanglots répondent aux sanglots.</p> + +<p>Inexorable mort, la maladie, ta messagère, +en lui décochant le trait fatal, a percé +tous les coeurs, et les a inondés d'amertumes; +ton pouvoir irrésistible a précipité son heure +dernière. Quoi! sans être émue, tu fermes +ses yeux rayonnans: sa beauté naïve, sa +tendre innocence n'ont pu suspendre tes +coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre +couvre celui qui naguère nous charmoit +par son sourire gracieux, par la gentillesse +de ses mouvemens.</p> + +<p>«Où s'est enfui mon bien-aimé James, +(s'écrie le père)? Quand son ame voltige +dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi +le lieu de son passage».</p> + +<p>Il me semble qu'alors du haut de l'empyrée, +s'incline un chérubin à la face sereine, +qui lui répond: «Ton fils habite la région +céleste, essuie tes pleurs, et prépare-toi +à le suivre». Que cet espoir amortisse tes +douleurs, et change tes complaintes en cris +d'allégresse. Sur l'aile de la foi élève ton +ame à la voûte du firmament, où mêlant sa +voix à la voix des purs esprits, cet enfant +fait retentir les cieux de concerts inspirés +par le bonheur. Cesse d'accuser le régulateur +des Mondes; interdis à ton ame des +murmures désormais coupables; converse +avec la mort comme avec une amie, puisqu'elle +l'a conduit au port de la félicité; résigne-toi +avec joie à l'ordre de Dieu, il reprend +un trésor que tu croyois ta propriété, et dont +tu n'étois que le dépositaire. A ton tribunal +oserois-tu citer la sagesse éternelle?</p> + + + +<p class="mid"><i>Hymne du matin</i><a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a><div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>An hymn to the morning</i>.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Attend my lays, ye ever honour'd nine,</p> +<p>Assist my labours, and my strains refine;</p> +<p>In smoothest numbers pour the notes along,</p> +<p>For bright <i>Aurora</i> now demands my song.</p> + </div><div class="stanza"> +<p><i>Aurora</i>, hail, and all the thousand dies,</p> +<p>Which deck thy progress through the vaulted skies:</p> +<p>The morn awakes, and wide extends her rays,</p> +<p>On ev'ry leaf the gentle zephyr plays;</p> +<p>Harmonious lays the feather'd race resume,</p> +<p>Dart the bright eye, and shake the painted plume.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Ye shady groves, your verdant gloom display</p> +<p>To shield your poet from the burning day;</p> +<p><i>Calliope,</i> awake the sacred lyre,</p> +<p>While thy fair sisters fan the pleasing fire;</p> +<p>The bow'rs, the gales, the variegated skies</p> +<p>In all their pleasures in my bosom rise.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>See in the east th' illustrious king of day!</p> +<p>His rising radiance drives the shades away;</p> +<p>But Oh! I feel his fervid beams too strong,</p> +<p>And scarce begun, concludes th' abortive song.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + + + + + +<p>Secondez mes efforts, montez ma lyre, +inspirez mes chants, nymphes révérées du +Permesse. Répandez sur mes vers une douceur +ravissante, je célèbre l'Aurore.</p> + +<p>Salut brillante avant-courrière du jour; +une décoration majestueuse et nuancée de +mille couleurs annonce ta marche sous la +voûte éthérée; la lumière s'éveille, ses rayons +s'emparent de l'espace; le zéphir folâtre sur +les feuillages; la race volatile lance ses regards +perçans, agite ses ailes émaillées, et +recommence ses harmonieux concerts.</p> + +<p>Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, +prêtez au <i>poëte</i> vos ombrages solitaires +pour le protéger contre les ardeurs du +soleil. Calliope, fais résonner ta lyre, tandis +que tes aimables soeurs attisent le feu du +génie. Les dômes de verdure, les vents frais, +le spectacle bigarré des cieux font affluer +tous les plaisirs dans mon ame. De l'Orient +s'avance avec pompe le dominateur du jour, +à son éclat les ombres s'enfuient; mais déjà +ses feux embrasent l'horizon, étouffent ma +voix, et mes chants avortés se terminent forcément +au début.</p> + + + + + + +<p class="mid"><i>Au comte de Dartmouth</i><a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>.</p> + + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a><p class="mid"><i>To the right honorable</i> William, <i>earl of Dartmouth, +his majesty's principal secretary or state for north America, +etc.</i></p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Hail, happy day, when, smiling like the morn,</p> +<p>Fair <i>Freedom</i> rose <i>New England</i> to adorn:</p> +<p>Long lost to realms beneath the northern skies</p> +<p>She shines supreme, while hated faction dies.</p> +<p>Soon us appear'd the <i>Goddess</i> long desir'd</p> +<p>Sick at the view, she languish'd and expir'd.</p> +<p>Thus from the splendors of the morning light</p> +<p>The owl in sadness seeks the caves of night.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>No more, <i>America,</i> in mournful strain</p> +<p>Of wrongs, and grievance unredress'd complain,</p> +<p>No longer shalt thou dread the iron chain,</p> +<p>Which wanton <i>Tyranny</i> with lawless hand</p> +<p>Had made and with it meant t' enslave the land.</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Should you, my lord, while you peruse my song,</p> +<p>Wonder from whence my love of <i>Freedom</i> sprung,</p> +<p>Whence flow the wishes for the common good,</p> +<p>By feeling hearts alone best understood,</p> +<p>I, young in life, by seeming cruel fate</p> +<p>Was snatch'd from <i>Afric's</i> fancy'd happy seat:</p> +<p>What pangs excruciating must molest,</p> +<p>What sorrows labor in my patents' breast?</p> + </div><div class="stanza"> +<p>Steel'd was that soul, and by no misery mov'd,</p> +<p>That from a father seiz'd his babe belov'd:</p> +<p>Such, such my case. And can I then but pray</p> +<p>Others may never feel tyrannic sway? etc., etc.</p> + </div> </div></blockquote> + + + + +<p>SALUT heureux jour, où, brillante comme +l'aurore, la liberté sourit à la nouvelle Angleterre... +Long-temps exilée des régions +boréales, elle revient embellir nos climats. +A l'aspect de la déesse si long-temps désirée, +l'esprit de factions est terrassé, il expire. +Tel, effrayé par la splendeur du jour, le +hibou s'enfuit dans les antres solitaires, pour +y retrouver la nuit.</p> + +<p>Amérique, ils seront enfin réparés ces +torts, ils seront expiés ces outrages, l'objet +de tes lugubres doléances. Ne redoute plus +les chaînes forgées par la main de l'insolente +tyrannie, qui se promettoit d'asservir cette +contrée.</p> + +<p>En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez +avec surprise d'où me vient cet amour +de la liberté? à quelle source j'ai puisé cette +passion du bien général, apanage exclusif +des ames sensibles?</p> + +<p>Hélas! au printemps de ma vie un destin +cruel m'arracha des lieux fortunés qui +m'avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles +angoisses auront torturé les auteurs de mes +jours! Il étoit inaccessible à la pitié, il avoit +une ame de fer le barbare qui ravit à un père +son enfant chéri. Victime d'une telle férocité, +pourrois-je ne pas supplier le ciel de +soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, +etc., etc.</p> +<br><br> + +<a name="c9" id="c9"></a> + +<h3>CHAPITRE IX.</h3> + +<p class="mid"><i>Conclusion.</i></p> + + +<p>De tous les pays lettrés, je doute qu'il y +en ait un où l'on soit aussi étranger qu'en +France à tout ce qui s'appelle littérature +étrangère. Seroit-on surpris dès lors que pas +un des auteurs nègres ne fût mentionné dans +nos dictionnaires historiques, qui d'ailleurs +ne sont guère que des spéculations financières? +Ils contiennent les fastidieuses nomenclatures +de pièces de théâtre oubliées, +et de romans éphémères. Cartouche y a +trouvé une place, et ils gardent le silence sur +Raikes, fondateur des <i>Sunday-schools</i>, ou +<i>Écoles du dimanche</i>; sur William Hawes, +fondateur de la <i>Société humaine</i>, pour soigner +les individus frappés de mort apparente; +sur des hommes tels que Hartlib, Maitland, +Long, Thomas Coram, Hanway, Fletcher +de Saltoun, Ericus Walter, Wagenaar, +Buckelts, Meeuwis-Pakker, Valentyn, +Eguyara, François Solis, Mineo, Chiarizi, +Tubero, Jérusalem, Finnus Johannaeus, +etc., etc., etc. On n'y trouve pas +Suhm, le Puffendorf du dernier siècle; pas +même un grand nombre d'écrivains nationaux +qui dévoient y figurer, Persini, Blaru, +Jehan de Brie, Jean des Lois, de Clieux, et +ce bon quaker Benezet, né à Saint-Quentin, +l'ami de tous les hommes, le défenseur de tous +ceux qui souffroient, qui toute sa vie combattit +l'esclavage par la raison, la religion +et l'exemple. Il établit à Philadelphie une +école pour les enfans noirs, qu'il enseignoit +lui-même. Dans les intervalles que lui laissoit +cette fonction, il alloit chercher des +malheureux à soulager. A ses funérailles, +honorées d'un concours très-solennel, un colonel +américain, qui avoit servi comme ingénieur +dans la guerre de la liberté, s'écria: +J'aimerois mieux être Benezet dans de cercueil, +que George Washington avec toute sa +célébrité: c'est une exagération sans doute, +mais elle est flatteuse. En parlant de Benezet, +Yvan-Raiz, voyageur russe, disoit: +Les académies d'Europe retentissent d'éloges +décernés à des noms illustres, et Benezet n'est +pas sur leurs listes. A qui donc réservent-elles +des couronnes<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>? Ce Français qui +excita si puissamment l'admiration des étrangers +n'est pas même connu en France; il n'a +pas trouve là moindre place chez nos entrepreneurs +de dictionnaires; mais Benjamin +Rush, et une foule d'Anglais et d'Américains +ont réparé cette omission.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> <i>V.</i> The American Museum, in-8°, t. IV, Philadelphie +1788, p. 161; et t. IX, 1791, p. l92 et suiv.</blockquote> + +<p>Des hommes qui ne consultent que leur +bon sens, et qui n'ont pas suivi les discussions +relatives aux colonies, douteront peut-être +qu'on ait pu ravaler les Nègres au rang des +brutes, et mettre en problème leur capacité +intellectuelle et morale. Cependant cette doctrine, +aussi absurde qu'abominable, est insinuée +ou professée dans une foule d'écrits. +Sans contredit les Nègres, en général, joignent +à l'ignorance des préjugés ridicules, +des vices grossiers, surtout les vices inhérens +aux esclaves de toute espèce, de toute +couleur. Français, Anglais, Hollandais, que +seriez-vous, si vous aviez été placés dans +les mêmes circonstances? Je maintiens que +parmi les erreurs les plus stupides, et les +crimes les plus hideux, il n'en est pas un +que vous ayez droit de leur reprocher.</p> + +<p>Long-temps en Europe, sous des formes +variées, les Blancs ont fait la traite des +Blancs; peut-on caractériser autrement la +<i>presse</i> en Angleterre, la conduite des <i>vendeurs +d'ames</i> en Hollande, celle des princes +allemands qui vendoient leurs régimens pour +les colonies? Mais si jamais les Nègres, brisant +leurs fers, venoient (ce qu'à Dieu ne +plaise), sur les côtes européennes, arracher +des Blancs des deux sexes à leurs familles, +les enchaîner, les conduire en Afrique, les +marquer d'un fer rouge; si ces Blancs volés, +vendus, achetés par le crime, placés sous la +surveillance de géreurs impitoyables, étoient +sans relâche forcés, à coups de fouet, au +travail, sous un climat funeste à leur santé, +où ils n'auroient d'autre consolation à la fin +de chaque jour que d'avoir fait un pas de +plus vers le tombeau, d'autre perspective que +de souffrir et de mourir dans les angoisses +du désespoir; si, voués à la misère, à l'ignominie, +ils étoient exclus de tous les avantages +de la société; s'ils étoient déclarés légalement +incapables de toute action juridique, +et si leur témoignage n'étoit pas même +admis contre la classe noire; si, comme les +esclaves de Batavia, ces Blancs, esclaves +à leur tour, n'avoient pas la permission de +porter des chaussures; si, repoussés même +des trottoirs, ils étoient réduits à se confondre +avec les animaux au milieu des rues; si +l'on s'abonnoit pour les fouetter en masse, +et pour enduire de poivre et de sel leurs dos +ensanglantés, afin de prévenir la gangrène; +si en les tuant on en étoit quitte pour une +somme modique, comme aux Barbades et à +Surinam; si l'on mettoit à prix la tête de +ceux qui se seroient, par la fuite, soustraits +à l'esclavage; si contre les fuyards on dirigeoit +des meutes de chiens formés tout exprès +au carnage; si blasphémant la divinité, +les Noirs prétendoient, par l'organe de leurs +Marabouts, faire intervenir le ciel pour prêcher +aux Blancs l'obéissance passive et la résignation; +si des pamphlétaires cupides et gagés +discréditaient la liberté, en disant qu'elle +n'est qu'une <i>abstraction</i> (actuellement telle +est la mode chez une nation qui n'a que des +modes); s'ils imprimoient que l'on exerce +contre les Blancs <i>révoltés, rebelles</i>, de justes +représailles, et que d'ailleurs les esclaves +blancs sont heureux, plus heureux que les +paysans au sein de l'Afrique; en un mot, si +tous les prestiges de la ruse et de la calomnie, +toute l'énergie de la force, toutes les +fureurs de l'avarice, toutes les inventions +de la férocité étoient dirigées contre vous +par une coalition d'êtres à figure humaine, +aux yeux desquels la justice n'est rien, parce +que l'argent est tout; quels cris d'horreur retentiroient +dans nos contrées! Pour l'exprimer, +on demanderoit à notre langue de nouvelles +épithètes; une foule d'écrivains s'épuiseraient +en doléances éloquentes, pourvu toutefois +que n'ayant rien à craindre, il y eût +pour eux quelque chose à gagner.</p> + +<p>Européens, prenez l'inverse de cette hypothèse, +et voyez ce que vous êtes.</p> + +<p>Depuis trois siècles, les tigres et les panthères +sont moins redoutables que vous pour +l'Afrique. Depuis trois siècles, l'Europe, +qui se dit chrétienne et civilisée, torture +sans pitié, sans relâche, en Amérique et en +Afrique, des peuples qu'elle appelle sauvages +et barbares. Elle a porté chez eux la +crapule, la désolation et l'oubli de tous les +sentimens de la nature, pour se procurer de +l'indigo, du sucre, du café. L'Afrique ne +respire pas même quand les potentats sont +aux prises pour se déchirer; non, je le répète, +il n'est pas un vice, pas un genre de +scélératesse dont l'Europe ne soit coupable +envers les Nègres, et dont elle ne leur ait +donné l'exemple. Dieu vengeur, suspens ta +foudre, épuise ta miséricorde en lui donnant +le temps et le courage de réparer, s'il est +possible, ses scandales et ses atrocités.</p> + +<p>Je m'étois imposé le devoir de prouver +que les Nègres sont capables de vertus et de +talens; je l'ai établi par le raisonnement, +plus encore par les faits; ces faits n'annoncent +pas des découvertes sublimes; ces ouvrages +ne sont pas des chefs-d'oeuvres; mais +ils sont des argumens sans réplique contre +les détracteurs des Nègres. Je ne dirai pas +avec Helvétius que chacun en naissant apporte +d'égales dispositions, et que l'homme +n'est que le produit de son éducation; mais +cette assertion, fausse dans sa généralité, +est vraie à bien des égards. Un concours +d'heureuses circonstances développa le génie +de Copernic, de Galilée, de Leibnitz et de +Newton; des circonstances fâcheuses ont +peut-être empêché d'éclore des génies qui +les auroient surpassés; chaque pays a sa Béotie, +mais en général on peut dire que le vice +et la vertu, l'esprit et la sottise, le génie et +l'ineptie appartiennent à toute sorte de contrées, +de nations, de crânes et de couleurs.</p> + +<p>Pour comparer des peuples, il faut les +placer dans les mêmes conjonctures; et quelle +parité peut s'établir entre les Blancs, éclairés +des lumières du christianisme qui mène +presque toutes les autres à sa suite, enrichis +des découvertes, entourés de l'instruction de +tous les siècles, stimulés par tous les moyens +d'encouragement; et d'autre part, les Noirs +privés de tous ces avantages, voués à l'oppression, +à la misère? Si aucun d'eux n'avoit +fait preuve de talens, on n'auroit pas lieu +d'en être surpris; ce qu'il y a vraiment d'étonnant, +c'est qu'un si grand nombre en ayent +manifesté. Que seroient-ils donc si, rendus +à toute la dignité d'hommes libres, ils occupoient +le rang que la nature leur assigne, et +que la tyrannie leur refuse?</p> + +<p>Souvent en politique les révolutions brusques, +à raison des désastres qu'elles entraînent, +peuvent s'assimiler aux grandes convulsions +de la nature. De la part des planteurs, +c'est encore une nouvelle imposture +d'avoir confondu la question de l'émancipation +avec celle de la traite, d'avoir débité +que les amis des Noirs vouloient un affranchissement +subit et général. Ils opinoient +pour une marche progressive qui opéreroit +le bien sans secousse; tel étoit l'avis de l'auteur +de cet ouvrage, lorsque dans un écrit +adressé aux Nègres et Mulâtres libres, et +qui lui a valu tant d'injures, il annonçoit +(et il l'annonce encore), qu'un jour sur les +rivages des Antilles, le soleil n'éclairera +plus que des hommes libres, et que les rayons +de l'astre qui répand la lumière ne tomberont +plus sur des fers et des esclaves<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>; +mais les planteurs français ont repoussé avec +acharnement tous les décrets par lesquels +l'assemblée constituante vouloit <i>graduellement</i> +amener des réformes salutaires; leur +orgueil a perdu pour eux les colonies du +<i>nouveau Monde</i>, qui ne fleuriront jamais, +dit Le Genty, que sous les auspices de la liberté +personnelle; le trafic révoltant que +l'homme ose y faire de son semblable, ne +les conduira jamais à une prospérité constante...</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> <i>V.</i> Lettre aux citoyens de couleur et Nègres +libres, in-8°, Paris 1791, p. 12.</blockquote> + +<p>Ce continent américain, asile de la liberté, +s'achemine vers un ordre de choses +qui sera commun aux Antilles, et dont +toutes les puissances combinées ne pourront +arrêter le cours. Les Nègres réintégrés dans +leurs droits, par la marche irrésistible des +événemens, seront dispensés de toute reconnoissance +envers ces colons, auxquels il eut +été également facile et utile de s'en faire +aimer.</p> + +<p>Le travail à la tâche, dont on reconnoit +déjà l'utilité au Brésil et à Bahamas, l'introduction +de la charrue pour les cultures à +la Jamaïque, justifiée par des succès<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>, +suffiroient pour renverser ou modifier le +système colonial. Cette révolution aura un +mouvement accéléré, lorsque l'industrie et +la politique, connoissant mieux leurs rapports +mutuels, appelleront autour d'elles, +dans les colonies, les pompes à feu, et tous +les moyens mécaniques à l'aide desquels on +abrège le travail, on facilite les manipulations; +lorsqu'une nation énergique et puissante, +à laquelle tout présage de hautes destinées, +étendant ses bras sur les deux Océans +Atlantique et Pacifique, élancera ses vaisseaux +de l'un à l'autre, par une route abrégée, +soit en coupant l'isthme de Panama, +soit en formant un canal de communication, +comme on l'a proposé, par la rivière Saint-Jean +et le lac de Nicaragua; elle changera +la face du monde commercial, et la face +des empires. Qui sait si l'Amérique ne se +vengera pas alors des outrages qu'elle a +reçus, et si notre vieille Europe, placée +dans un rang de puissance subalterne, +ne deviendra pas une colonie du nouveau +Monde?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> V. <i>Dallas</i>, t. I, p. 4. <i>Barré-Saint-Venant</i> +propose également l'introduction de la charrue dans +nos colonies.</blockquote> + +<p>Il n'y a d'utile et de durable que ce qui est +juste; aucune loi émanée de la nature ne place +un homme dans la dépendance d'un autre, et +toutes les loix que la raison désavoue, sont +par là même frappés de nullité. Chacun apporte, +en naissant, son titre à la liberté<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>; +les conventions sociales en ont circonscrit +l'usage, mais la limite doit être la même +pour tous les membres de la cité, quelles +que soient leur origine, leur couleur, leur +religion. Si vous avez droit de rendre un autre +homme esclave, disoit <i>Price</i>, il a droit +de vous rendre esclave; et si l'on n'a pas +droit de le vendre, personne n'a le droit de +L'acheter.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a>Le Genty.</blockquote> + +<p>Puissent les nations européennes expier +enfin leurs crimes envers les Africains! Puissent +les Africains, relevant leurs fronts humiliés, +donner l'essor à toutes leurs facultés, +ne rivaliser avec les Blancs qu'en talens et +en vertus, oublier les forfaits de leurs persécuteurs, +ne s'en venger que par des bienfaits, +et dans les effusions de la tendresse +fraternelle, goûter enfin la liberté et le bonheur! +Dût-on ici bas n'avoir que rêvé ces +avantages pour soi-même, il est du moins +consolant d'emporter au tombeau la certitude, +qu'on a travaillé de toutes ses forces +à les procurer aux autres.</p> + + +<p><i>P. S.</i> Deux hommes de lettres très-distingués +par leurs talens et leurs ouvrages, l'un +Helvétien, et l'autre Américain, ont fait +sur le manuscrit original de cet ouvrage des +traductions allemande et anglaise, qui paraîtront +incessamment, en Allemagne et +dans les États-Unis d'Amérique.</p> +<br> + +<p>FIN.</p> +<br> + +<h3>TABLE<br> + +DES CHAPITRES<br> + +CONTENUS DANS CE VOLUME.</h3> + +<blockquote><p> +<i>Dédicace aux amis des Noirs</i>.</p> + +<p><a href="#c1">CHAPITRE I.</a> <i>Ce qu'on entend par le +mot </i>Nègres<i>. Sous cette dénomination +doit-on comprendre tous les </i>Noirs<i>? Disparité +d'opinion sur leur origine. Unité +du type primitif de la race humaine.</i></p> + +<p><a href="#c2">CHAPITRE II.</a> <i>Opinions relatives à l'infériorité +morale des Nègres. Discussion +sur cet objet. Obstacles qu'oppose l'esclavage +au développement de leurs facultés. +Ces obstacles combattus par la +religion chrétienne. Évêques et prêtres +nègres.</i></p> + +<p><a href="#c3">CHAPITRE III.</a> <i>Qualités morales des +Nègres. Amour du travail, courage, +bravoure, tendresse paternelle et filiale, +générosité, etc.</i></p> + +<p><a href="#c4">CHAPITRE IV.</a> <i>Continuation du même +sujet.</i></p> + +<p><a href="#c5">CHAPITRE V.</a> <i>Notice biographique du +Nègre Angelo Solimann.</i></p> + +<p><a href="#c6">CHAPITRE VI.</a> <i>Talens des Nègres pour +les arts et métiers. Sociétés politiques +organisées par les Nègres.</i></p> + +<p><a href="#c7">CHAPITRE VII.</a> <i>Littérature des Nègres.</i></p> + +<p><a href="#c8">CHAPITRE VIII.</a> <i>Notices de Nègres et +Mulâtres distingués par leurs </i>talens<i> et +leurs </i>ouvrages<i>. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, +Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, +Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, +Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.</i></p> + +<p><a href="#c9">CHAPITRE IX.</a> <i>Conclusion.</i> +</p></blockquote> + + +<p>FIN DE LA TABLE DES CHAPITRES.</p> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of De la littérature des nègres, ou +Recherches sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, by Henri Grégoire + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK DE LA LITTERATURE DES NEGRES *** + +***** This file should be named 15907-h.htm or 15907-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/9/0/15907/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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