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+ <title>La femme française dans les temps modernes</title>
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of La femme française dans les temps modernes
+by Clarisse Bader
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La femme française dans les temps modernes
+
+Author: Clarisse Bader
+
+Release Date: May 20, 2005 [EBook #15871]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
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+
+
+
+<p>[Note du transcripteur: Les détails bibliographiques de l'édition
+utilisée pour la production de cet "e-Book" ont été reportés à
+la fin du document.]</p>
+<br><br><br><br>
+
+
+<h1>LA<br>
+
+FEMME FRANÇAISE<br>
+
+DANS LES TEMPS MODERNES</h1>
+
+<h4>PAR</h4>
+
+<h2>CLARISSE BADER</h2>
+
+<h3>1883</h3>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>PRÉFACE</h3>
+
+
+<p>J'ai cherché dans mes précédentes études la
+place que la femme a occupée dans les sociétés
+qui ont laissé leur influence sur notre civilisation.
+Je termine aujourd'hui mon travail par
+un ouvrage qui a pour objet la condition de la
+femme française dans les temps modernes.</p>
+
+<p>Les quatre premiers chapitres de ce livre disent
+ce qu'a été la femme dans la vie domestique,
+intellectuelle, sociale et politique de notre
+pays, depuis le XVIe siècle jusqu'au XVIIIe inclusivement.</p>
+
+<p>En pénétrant dans les vieux foyers français je
+m'applique surtout à retrouver les principes sur
+lesquels repose la famille. Dans cette partie de
+mon oeuvre, j'interroge les personnes qui ont
+vécu dans ces trois siècles, je recueille leurs
+témoignages, ces témoignages que nous livrent
+particulièrement les mémoires domestiques, les
+correspondances privées, tous les documents
+intimes auxquels notre époque attache justement
+un si grand prix.</p>
+
+<p>Pour étudier la part qu'a eue la femme dans
+notre vie littéraire et artistique, je ne me suis
+arrêtée qu'aux modèles qui représentent vraiment
+une influence. Je m'y suis longuement
+attardée, comme le voyageur qui, après avoir
+rapidement traversé les plaines, s'arrête aux
+cimes des montagnes.</p>
+
+<p>Quant au rôle historique des femmes françaises,
+je n'y ai cherché que les éléments de ce
+problème très actuel: Dans notre pays, la femme
+est-elle apte à la vie politique?</p>
+
+<p>C'est dans le chapitre suivant, <i>la Femme française
+au XIXe siècle</i>, que j'ai essayé de résoudre
+ce problème. Dans ce chapitre, le dernier de
+l'ouvrage, j'ai successivement abordé les questions
+suivantes: <i>L'émancipation politique des
+femmes.&mdash;Le travail des femmes. Quelles sont
+les professions et les fonctions qu'elles peuvent
+exercer?&mdash;Quelle est la part de la femme dans
+les ouvres de l'intelligence, et dans quelle mesure
+la femme peut-elle s'adonner aux lettres et
+aux arts?&mdash;L'éducation des femmes dans ses
+rapports avec leur mission.&mdash;Conditions
+actuelles du mariage. Les droits civils de la
+femme peuvent-ils être améliorés?&mdash;Mondaines
+et demi-mondaines.&mdash;Le divorce. Où
+se retrouve le type de la femme française.</i></p>
+
+<p>Ce chapitre, comme l'indique son sous-titre,
+rappelle avec <i>les leçons du présent, les exemples
+du passé</i>. Ces exemples, je les ai demandés aux
+précédentes pages du livre et aussi aux ouvrages
+que j'ai déjà écrits sur la condition de la femme
+dans les civilisations dont la France est l'héritière.
+Le dernier chapitre de mon travail est
+donc la conclusion, non seulement de ce livre
+même, mais de toutes mes études antérieures
+sur la femme.</p>
+
+<p>Comme j'ai eu particulièrement en vue <i>la condition</i>
+de la femme, la partie biographique n'occupe
+dans cet ouvrage qu'une place secondaire,
+et seulement pour expliquer par un vivant commentaire
+ce qui se rapporte à cette <i>condition</i>. La
+biographie disparaît même complètement lorsque
+j'aborde le XIXe siècle. Je suis du, nombre
+de ceux qui croient qu'il est bien difficile de
+parler de ses contemporains avec une entière
+impartialité. Sans m'interdire quelques allusions
+aux femmes qui se sont distinguées à notre époque,
+j'ai tenu à n'écrire dans ces pages aucun
+nom du XIXe siècle. Ici les personnalités s'effacent,
+et les principes seuls apparaissent.</p>
+
+<p>Il y a vingt ans qu'au sortir de l'adolescence
+je commençais l'oeuvre que je termine aujourd'hui.
+Ce travail, objet de ma constante sollicitude,
+a été interrompu dans ces dernières
+années par des épreuves domestiques qui semblaient
+m'enlever jusqu'à l'espoir de le reprendre
+jamais. C'est avec une profonde tristesse
+que je croyais devoir abandonner une oeuvre
+qui n'avait été pour moi que la forme d'une
+humble mission moralisatrice, et dont les souvenirs
+se rattachaient aux radieuses années disparues
+pour toujours de mon horizon assombri.
+En m'attribuant une part du prix fondé par
+une généreuse amie de la France, la célèbre
+Mme Botta, l'Académie française m'a accordé un
+nouvel et puissant encouragement qui m'a rendue
+à mes chères occupations d'autrefois et qui
+m'a donné la force de faire plus d'un sacrifice à
+l'achèvement de mon oeuvre. J'aurais voulu que
+cette conclusion de mes travaux témoignât dignement
+de ma reconnaissance; mais pour la
+réalisation d'un tel voeu, il ne suffisait pas de
+l'effort qui, dans les luttes d'un incessant labeur,
+surmonte la peine et brave la fatigue.</p>
+
+<p>CLARISSE BADER.<br>
+
+Décembre 1882.</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h2>LA<br>
+
+FEMME FRANÇAISE<br>
+
+DANS LES TEMPS MODERNES</h2>
+<br><br>
+<a name="c1" id="c1"></a>
+<h3>CHAPITRE PREMIER</h3>
+<br>
+
+<h3>L'ÉDUCATION DES FEMMES&mdash;LA JEUNE FILLE<br>
+
+LA FIANCÉE</h3>
+
+<h3>(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</h3>
+
+<p>Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la femme.&mdash;Le
+courant de la vie mondaine et le courant de la vie domestique.&mdash;Les
+deux éducations.&mdash;Érudition des femmes de la Renaissance.&mdash;Opinion
+de Montaigne à ce sujet.&mdash;Les émancipatrices des femmes
+au XVIe siècle.&mdash;Les sages doctrines éducatrices et leur application.&mdash;L'instruction
+des femmes au XVIIe siècle.&mdash;Les femmes savantes
+d'après Mlle de Scudéry et Molière.&mdash;Suites funestes de la satire de
+Molière.&mdash;L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère, Fénelon,
+Mme de Maintenon, etc.&mdash;L'éducation comprimée des jeunes filles.&mdash;Réformes
+éducatrices: le traité de Fénelon sur <i>l'Éducation des filles</i>;
+Mme de Maintenon à Saint-Cyr.&mdash;L'instruction professionnelle et
+l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.&mdash;Caractère de l'ignorance
+des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation automatique.&mdash;Les
+théories éducatrices de Rousseau et de Mme Roland.&mdash;Les
+anciennes traditions.&mdash;Les résultats de l'éducation mondaine et
+ceux de l'éducation domestique.&mdash;La jeune fille dans la poésie et
+dans la vie réelle.&mdash;Les tendresses du foyer.&mdash;Mme de Rastignac&mdash;Le
+sévère principe romain de l'autorité paternelle.&mdash;Les jeunes
+ménagères dans une gentilhommière normande.&mdash;La fille pauvre
+Mlle de Launay.&mdash;Le droit d'aînesse.&mdash;Bourdaloue et les vocations
+forcées.&mdash;Condition civile et légale de la femme.&mdash;La communauté
+et le régime dotal.&mdash;Marche ascendante des dots.&mdash;Mariages d'ambition.&mdash;La
+chasse aux maris.&mdash;Les mariages enfantins.&mdash;Mariages
+d'argent.&mdash;Mésalliances.&mdash;Mariages secrets.&mdash;Les exigences du
+rang et leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.&mdash;Mariages
+d'amour; Mlle de Blois.&mdash;La corbeille.&mdash;Cérémonies et fêtes nuptiales.&mdash;Le
+mariage chrétien.</p>
+
+
+<p>Dans la famille patriarcale du moyen âge, c'est
+surtout la condition domestique de la femme qui
+nous apparaît. La châtelaine dans le manoir
+féodal, la bourgeoise dans la maison de la cité, la
+paysanne dans la chaumière, nous font généralement
+revoir ce type, vieux comme le monde: la
+femme gardienne du foyer.</p>
+
+<p>Au XVIe siècle un changement considérable se
+produit dans l'existence de la châtelaine. Cette vie,
+désormais plus sociale que domestique, devient
+d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons
+dans le cercle enchanteur que trace François Ier,
+et que l'on nomme la cour de France. Avant ce
+roi, Anne de Bretagne avait bien appelé auprès
+d'elle les femmes et les jeunes filles de la noblesse,
+mais c'était pour les garder à l'ombre d'une austère
+tutelle et les former aux moeurs patriarcales
+du foyer<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>. Tel ne fut pas, on le sait, le but de
+François Ier en attirant les châtelaines à sa cour.
+«Une cour sans femmes, avait-il dit, est une année
+sans printemps et un printemps sans roses.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>. Anne de Bretagne.</blockquote>
+
+<p>Sans doute cette apparition des femmes à la
+cour de France leur donne, comme nous le verrons
+plus tard, une influence souvent heureuse sur les
+lettres, sur les arts, et fait éclore la fleur délicate
+et brillante de la causerie française. Mais les
+moeurs domestiques et l'état social du pays sont
+loin de gagner à ce changement. Sur un théâtre
+aussi corrompu que séduisant, les femmes perdent
+le goût du foyer; elle sacrifient au désir de plaire
+leurs devoirs de famille, et jusqu'à leur honneur.
+Elles renoncent enfin à ce patronage qu'elles exerçaient
+dans leurs terres. La femme de cour, environnée
+d'un cercle d'adulateurs, a remplacé la
+châtelaine, mère et protectrice de ses paysans.
+L'historien et l'économiste s'accordent pour constater
+que si la politique qui attira à la cour les familles
+dirigeantes, acheva la victoire de la royauté
+sur l'esprit féodal, cette même politique prépara
+malheureusement aussi la Révolution. Tandis que
+la noblesse se corrompt dans la domesticité de la
+cour, les paysans, privés des exemples moraux et
+de la protection matérielle que leur donnaient
+leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrés aux sophistes
+du XVIIIe siècle, et ils sauront traduire par
+des actes d'une sauvage violence les doctrines
+antisociales et antireligieuses<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> F. Le Play, <i>La Constitution essentielle de l'humanité</i>; H.
+Taine, <i>Les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime.</i></blockquote>
+
+<p>A partir du XVIe siècle, deux courants vont s'établir
+dans les moeurs françaises. D'une part une élégante
+corruption envahira le monde de la cour; mais
+d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront
+dans bien des familles nobles ou plébéiennes qui,
+soit dans les campagnes, soit encore dans les villes,
+n'auront pas subi la contagion immédiate du mal.
+A la cour même se retrouveront, aussi bien et plus
+encore parmi les femmes que parmi les hommes, de
+ces natures fortement trempées à qui le spectacle
+du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique
+du bien.</p>
+
+<p>L'éducation de la femme se ressentira de cette
+double influence. Ici on préparera en elle la gardienne
+du foyer, là une femme de la cour. Les
+résultats de ces deux éducations ne tarderont pas
+à nous apparaître.</p>
+
+<p>Mais dans les provinces comme à la cour, dans
+la bourgeoisie comme dans la noblesse, le mouvement
+intellectuel qui produisit la Renaissance
+donna une vive impulsion à la culture de l'esprit
+chez la femme. Nous aurons à le constater dans
+un chapitre spécial réservé à l'influence de la
+femme française sur les lettres et sur les arts.</p>
+
+<p>Chez les femmes de la Renaissance, l'érudition
+se joint au talent d'écrire. Et quelle érudition! Les
+trois brillantes Marguerite de la cour des Valois
+en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le
+latin, et les deux premières, le grec. L'hébreu
+même n'est pas étranger à la première Marguerite,
+soeur de François Ier. La fille d'un Rohan lit la
+Bible dans le texte hébraïque. Des femmes traduisent
+les anciens; d'autres écrivent elles-mêmes
+en latin, en grec; elles abordent jusqu'aux vers
+latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose
+un discours latin dont nous aurons à parler.
+Catherine de Clermont, duchesse de Retz, initiée
+aux mathématiques, à la philosophie, à l'histoire,
+possède à un si haut degré la connaissance du
+latin, que la reine Catherine de Médicis la charge
+de répondre au discours que lui adressent en cette
+langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573,
+viennent annoncer au duc d'Anjou son élection au
+trône de Pologne. La harangue de la duchesse
+fut élevée au-dessus des discours que le chancelier
+de Birague et le comte de Cheverny firent
+aux ambassadeurs au nom de Charles IX et du
+nouveau roi de Pologne<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> L'épitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir
+de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au musée
+historique de Versailles. Guilhermy, <i>Inscriptions de la France,
+du Ve siècle au XVIIIe</i>, t. I. Paris,1873, CCCXI.</blockquote>
+
+<p>Presque toutes ces femmes sont poètes en même
+temps qu'érudites. Quelques-unes sont musiciennes
+et s'accompagnent du luth pour chanter leurs
+vers. Beaucoup sont louées pour avoir allié au
+talent, à la science, les sollicitudes domestiques, les
+devoirs de la mère<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a>. Nous les retrouverons en étudiant
+la part qu'eut la femme dans le mouvement
+intellectuel de notre pays.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> L. Feugère, <i>les Femmes poètes au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Les filles du peuple ne restent pas étrangères à
+l'érudition, témoin la maison de Robert Estienne
+où l'obligation de ne parler qu'en latin était imposée
+aux servantes mêmes<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> Baillet, <i>Jugement des Savants</i>. 1722. T. VI. Enfants célèbres
+par leurs études.</blockquote>
+
+<p>Le besoin du savoir était universel pendant la
+Renaissance, époque de recherches curieuses et
+qui fut certes moins littéraire qu'érudite et artistique.
+Les femmes ne firent donc que participer à
+l'entraînement général, et ce ne fut pas sans excès.
+Elles ne surent pas toujours se défendre de la pédanterie,
+s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe
+sceptique raille agréablement les femmes
+savantes d'alors qui faisaient parade d'une instruction
+superficielle: «La doctrine qui ne leur a peu
+arriver en l'ame, leur est demeurée en la langue,»
+dit-il avec son inimitable accent de malicieuse
+naïveté.</p>
+
+<p>Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne
+leur abandonne impertinemment la poésie, «art
+folastre et subtil, desguisé, parlier, tout en plaisir,
+tout en montre, comme elles.» Mais dans
+cette page badine, il y a déjà le grand principe de
+l'instruction des femmes: Montaigne leur permet
+d'étudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une
+utilité pratique, l'histoire, la philosophie même<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, l. III, ch. iii.</blockquote>
+
+<p>Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne
+l'avait déjà formulée dans un précédent chapitre
+des <i>Essais</i>, mais, à vrai dire, il ne croyait
+guère que la femme fût capable de trouver dans
+l'étude ce bienfait moral. Après avoir cité ce vers
+grec: «A quoy faire la science, si l'entendement
+n'y est?» et cet autre vers latin: «On nous instruit,
+non pour la conduite de la vie, mais pour
+l'école,» Montaigne écrit: «Or il ne fault pas
+attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer;
+il ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre;
+et s'il ne la change, et meliore son estat imparfaict,
+certainement il vault beaucoup mieulx le laisser
+là: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et
+offense son maistre, s'il est en main foible, et qui
+n'en sçache l'usage...</p>
+
+<p>«A l'adventure est ce la cause que et nous et la
+théologie ne requérons pas beaucoup de science
+aux femmes, et que François, duc de Bretaigne,
+fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage
+avec Isabeau, fille d'Escosse, et qu'on luy
+adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et
+sans aulcune instruction de lettres, respondit,
+«qu'il l'en aymoit mieulx, et qu'une femme estoit
+assez sçavante quand elle sçavoit mettre différence
+entre la chemise et le pourpoinct de son mary<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, l. I, ch. XXIV. Molière n'oubliera pas ce
+dernier trait.</blockquote>
+
+<p>L'utilité de l'instruction était néanmoins un argument
+que ne pouvaient négliger les femmes qui
+dès lors défendaient les droits intellectuels de leur
+sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune
+et belle dauphine de France, Marie Stuart, prononçant
+en plein Louvre, devant la cour assemblée,
+cette harangue latine dont j'ai parlé plus
+haut, et qu'elle avait composée elle-même;
+«soubtenant et deffendant, contre l'opinion commune,
+dit Brantôme, qu'il estoit bien séant aux
+femmes de sçavoir les lettres et arts libéraux<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.»
+Nous ne savons à quel point de vue se plaça ici la
+jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une
+simple parure pour l'esprit de la femme ou une
+force pour son caractère. Mais je pense que la
+grâce toute féminine qui distinguait Marie Stuart
+la préserva des doctrines émancipatrices qui, à
+cette époque déjà, égaraient quelque peu les cerveaux
+féminins. Ne vit-on pas alors Marie de Romieu,
+répondant à une satire de son frère contre
+les femmes, défendre leur mérite avec un zèle
+plus ardent que réfléchi, et déclarer que la femme
+l'emporte sur l'homme non seulement par les qualités
+du coeur, mais encore par les dons intellectuels,
+par le maniement des affaires, et même...
+par le courage guerrier<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>! Le comte Joseph de
+Maistre, qui eut le tort d'exagérer la thèse opposée,
+devait, deux siècles plus tard, répondre sans
+le savoir à la prétention la plus exorbitante d'une
+femme dont le nom et les écrits ne lui étaient sans
+doute pas connus: «Si une belle dame m'avait demandé,
+il y a vingt ans: «Ne croyez-vous pas,
+monsieur, qu'une dame pourrait être un grand
+général comme un homme?» je n'aurais pas
+manqué de lui répondre: «Sans doute, madame.
+Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait
+à vos genoux comme j'y suis moi-même; personne
+n'oserait tirer, et vous entreriez dans la
+capitale ennemie avec des violons et des tambourins...
+Voilà comment on parle aux femmes, en
+vers et même en prose. Mais celle qui prend cela
+pour argent comptant est bien sotte<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>. Marie Stuart.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> L. Feugère, <i>les Femmes poètes au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Comte J. de Maistre, <i>Lettres et Opuscules inédits</i>. A Mlle Constance
+de Maistre. Saint-Pétersbourg, 1808.</blockquote>
+
+<p>Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de
+proclamer l'égalité des sexes. Elle fit bien certaines
+petites restrictions pour les aptitudes guerrières;
+mais pour la science de l'administration, elle se
+garda bien d'admettre que la femme fût quelque
+peu inférieure à l'homme<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> L. Feugère, <i>Mlle de Gournay</i> (à la suite des <i>Femmes poètes au
+XVIe siècle</i>).</blockquote>
+
+<p>La cause de l'instruction des femmes fut mieux
+plaidée par Louise Labé, la Belle Cordière. Montaigne
+avait permis que la femme, si elle le pouvait,
+s'instruisît de ce qui lui serait utile;&mdash;Louise Labé
+nous donne l'une des meilleures applications de ce
+précepte, en disant que la femme doit s'instruire
+pour être la digne compagne de l'homme<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>: la digne
+compagne de l'homme, oui, sans doute; mais
+aussi la mère éducatrice, selon la pensée d'un auteur
+qui appartient au XVe et au XVIe siècles. Jean
+Bouchet, alors qu'il défend Gabrielle de Bourbon,
+femme de Louis de la Tremouille, contre ceux
+qui reprochent à la noble dame d'avoir écrit.
+«Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame
+emploiast son esprit à composer livres, disant que
+ce n'estoit l'estat d'une femme, mais ce legier jugement
+procède d'ignorance, car en parlant de telles
+matières on doit distinguer des femmes, et
+sçavoir de quelles maisons sont venues, si elles
+sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que
+les femmes de bas estat, et qui sont chargées et
+contrainctes vacquer aux choses familières et domesticques,
+pour l'entretiennement de leur famille,
+ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est
+chose repugnant à rusticité; mais les roynes; princesses
+et aultres dames qui ne se doyvent, pour la
+reverence de leurs estatz, applicquer à mesnager
+comme les mecaniques, et qui ont serviteurs et
+servantes pour le faire, doyvent trop mieulx appliquer
+leurs espritz et emploier le temps à vacquer
+aux bonnes et honnestes lectres concernans choses
+moralles ou historialles, qui induisent à vertuz
+et bonnes meurs, que à oysiveté mère de tous
+vices, ou à dances, conviz, banquetz, et aultres
+passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se
+doivent garder d'appliquer leurs espritz aux curieuses
+questions de théologie, concernans les
+choses secretes de la Divinité, dont le sçavoir appartient
+seulement aux prelatz, recteurs et docteurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> <i>Id.</i>, même ouvrage.</blockquote>
+
+<p>«Et si à ceste consideracion est convenable aux
+femmes estre lectrées en lectres vulgaires, est encores
+plus requis pour un aultre bien, qui en
+peult proceder: ce que les enfans nourriz avec
+telles meres sont voluntiers plus eloquens, mieulx
+parlans, plus saiges et mieulx disans que les nourriz
+avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent
+tousjours les condicions de leurs meres ou nourrices.
+Cornelie, mere de Grachus, ayda fort, par
+son continuel usaige de bien parler, à l'eloquence
+de ses enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses
+epistres, et les estime fort pour ouvrage féminin.
+La fille de Lelius, qui avait retenu la paternelle
+éloquence, rendit ses enfans et nepveux disers<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> Jean Bouchet, <i>le Panegyrie du chevallier sans reproche</i>,
+ch. XX.</blockquote>
+
+<p>En définissant le rôle de l'instruction dans les
+devoirs maternels, Jean Bouchet n'a pas oublié
+de démontrer que l'étude prémunit aussi la femme
+contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises.
+Le cynique Rabelais a lui-même compris
+que les coupables amours ne pouvaient trouver
+place dans une âme sérieusement occupée; et par
+une charmante allégorie, il a montré Cupidon n'osant
+s'attaquer au groupe des muses antiques, et
+s'arrêtant surpris, ravi, désarmé, et en quelque
+sorte captif lui-même devant leurs graves et
+doux accents. L'amour profane ne pouvant les séduire,
+est devenu, sous leur influence, l'amour immatériel.</p>
+
+<p>En joignant les réflexions de Jean Bouchet et
+de Rabelais à celles de la Belle Cordière, on ne
+saurait mieux définir le rôle de l'instruction chez
+la femme, le vide que remplit cette instruction et
+la force qu'elle donne pour mieux s'acquitter des
+devoirs de l'épouse et de la mère. C'étaient de
+tels principes qui, en dépit même de certaines
+exagérations, rendaient si solide l'instruction que
+possédaient au XVIe siècle des femmes de tout rang.
+Dans une famille bourgeoise habitant le midi,
+Jeanne du Laurens reçoit la sage culture intellectuelle
+qui lui permettra de rédiger avec un si
+exquis bon sens, un jugement si sûr, si droit, ce
+<i>Livre de raison</i>, récemment publié pour l'honneur
+de sa famille et l'édification de notre temps<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Manuscrit publié par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage
+intitulé: <i>Une Famille au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais, selon le témoignage de Henri IV, «l'ignorance
+prenait cours dans son royaume par la
+longueur des guerres civiles.» A cette éblouissante
+période de la Renaissance succèdent des
+jours sombres où les tempêtes menacent d'éteindre
+le flambeau de la vie intellectuelle. Sans
+doute cette vie renaîtra plus florissante que jamais
+au XVIIe siècle; mais les femmes du monde, déshabituées
+de l'étude, se livreront alors pour la
+plupart à la frivolité des goûts mondains. Les
+femmes instruites deviennent des exceptions brillantes
+qui se produisent néanmoins dans divers
+rangs de la société.</p>
+
+<p>De grandes dames comme Mme de la Fayette,
+Mme de Sévigné, Marie-Eléonore de Rohan, abbesse
+de la Sainte-Trinité, à Caen, plus tard abbesse de
+Malnoue<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>, et, dans une sphère moins haute,
+Mme des Houlières, Mlle Dupré, ont étudié le
+latin. Cette dernière apprend même le grec<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Huet, <i>Mémoires</i>, livre III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> M. l'abbé Fabre, <i>De la correspondance de Fléchier avec
+Mme Des Houlières et sa fille</i>; <i>la Jeunesse de Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<p>La duchesse d'Aiguillon, élevée dans le Bocage
+vendéen, reçoit comme sa grand'mère de Richelieu,
+une instruction solide. Elle est même initiée
+aux lettres grecques et latines <a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>. Huet, le savant
+évêque d'Avranches, surprend un jour entra les
+mains de Marie-Élisabeth de Rochechouart un
+livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de
+quelques opuscules de Platon, et elle achève avec
+lui la lecture du Crilon. Instruite et modeste
+comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de
+Rochechouart, abbesse de Fontevrault, traduit le
+Banquet et fait refondre sa traduction par Racine <a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.
+Dans ce même XVIIe siècle on admirera la science
+philologique d'Anne Lefèvre, la célèbre Mme Dacier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> Huet, Mémoires, livre VI; Oeuvres de Racine, édition Petitot,
+1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine écrit
+à Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les Oeuvres
+de Boileau, édition Berriat-Saint-Prix, 1837.</blockquote>
+
+<p>Ainsi qu'au XVIe siècle, nulle étude, quelque
+aride qu'elle soit, ne rebute quelques femmes. A
+la connaissance des langues, Mme de la Sablière
+joint l'étude de la philosophie, de la physique, de
+l'astronomie, des mathématiques. Les grandes
+dames raisonnent sur le cartésianisme. Mme de
+Grignan, qui se reconnaît fille de Descartes, écrit
+une lettre sur la doctrine du pur amour, professée
+par Fénelon. C'était là s'aventurer sur le terrain
+théologique dont Fénelon, et avant lui, Jean Bouchet,
+avaient prudemment éloigné la femme. L'auteur
+de l'<i>Éducation des filles</i> se défiait avec raison de
+l'influence féminine dans les questions que doit
+seule trancher l'Église. Heureux le doux et saint
+pontife s'il n'eût pas été lui-même entraîné par une
+femme vers la doctrine contre laquelle s'éleva
+l'esprit philosophique de Mme de Grignan!</p>
+
+<p>Comme au XVIe siècle, l'amour de la science,
+quelque circonscrit qu'il fût chez les femmes, devenait
+un excès. Si quelques femmes continuaient
+d'unir à une forte instruction leurs sollicitudes
+domestiques, il sembla que d'autres les aient sacrifiées
+à la curiosité et à la vanité du savoir.
+L'affectation du bel esprit, la préciosité du langage<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>
+ajoutaient encore à l'antipathie qu'inspiraient ces
+femmes. Leurs ridicules furent flagellés par une
+femme, une femme qui avait d'autant plus le droit
+d'être écoutée que, très instruite, elle n'était point
+pédante: c'était Mlle de Scudéry. Elle opposa la
+femme savante à la femme instruite, l'une affectant
+avec prétention une science qu'elle n'a pas, l'autre
+cachant avec modestie l'instruction qu'elle possède;
+la première montrant chez elle «plus de livres qu'elle
+n'en avoit lu,» la seconde en laissant voir moins
+«qu'elle n'en lisoit<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>;» celle-ci employant d'un air
+sentencieux de grands mots pour de petites choses,
+celle-là disant simplement les grandes choses; la
+pédante interrogeant publiquement sur une question
+de grammaire, sur un vers d'Hésiode, la femme
+instruite qui a le bon goût de se déclarer incompétente.
+Mais notons surtout ce contraste: la femme
+studieuse et modeste surveillant toute sa maison
+avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice
+dédaigne le soin du ménage. Devant cette femme
+oublieuse de ses devoirs, impérieuse, suffisante,
+contente d'elle et tranchant de tout, faisant rejaillir
+ses ridicules sur les femmes réellement instruites,
+Mlle de Scudéry sent déjà bouillonner l'impatience
+que traduira si bien l'auteur des <i>Femmes
+savantes</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Sur le rôle des <i>Précieuses</i>, voir plus loin, ch. III.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> V. Cousin, <i>la Société française au XVIIe siècle</i>, d'après le
+Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de ces femmes qui cherchent à pénétrer
+les secrets de la nature, se livrent à des dissertations
+philologiques, ou pérorent sur les mérites
+du platonisme, du stoïcisme, de l'épicuréisme,
+du cartésianisme, tandis qu'elles ignorent la science
+la plus utile, celle du devoir modestement accompli,
+je comprends la mauvaise humeur du maître
+de maison; et si, dans sa colère, il dépasse la
+mesure en confondant la femme instruite avec la
+pédante, je l'excuse quand il s'écrie:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le moindre solécisme en parlant vous irrite;</p>
+<p>Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.</p>
+<p>Vos livres éternels ne me contentent pas;</p>
+<p>Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,</p>
+<p>Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,</p>
+<p>Et laisser la science aux docteurs de la ville;</p>
+<p>M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,</p>
+<p>Cette longue lunette à faire peur aux gens,</p>
+<p>Et cent brimborions dont l'aspect importune;</p>
+<p>Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,</p>
+<p>Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,</p>
+<p>Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous.</p>
+<p>Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,</p>
+<p>Qu'une femme étudie et sache tant de choses.</p>
+<p>Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,</p>
+<p>Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens,</p>
+<p>Et régler la dépense avec économie,</p>
+<p>Doit être son étude et sa philosophie.</p>
+<p>Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,</p>
+<p>Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,</p>
+<p>Quand la capacité de son esprit se hausse</p>
+<p>A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.</p>
+<p>Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;</p>
+<p>Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;</p>
+<p>Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,</p>
+<p>Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.</p>
+<p>Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs:</p>
+<p>Elles veulent écrire et devenir auteurs.</p>
+<p>Nulle science n'est pour elles trop profonde,</p>
+<p>Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:</p>
+<p>Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,</p>
+<p>Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.</p>
+<p>On y sait comme vont lune, étoile polaire,</p>
+<p>Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;</p>
+<p>Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,</p>
+<p>On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.</p>
+<p>Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,</p>
+<p>Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.</p>
+<p>Raisonner est l'emploi de toute ma maison.</p>
+<p>Et le raisonnement en bannit la raison...!</p>
+<p>L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire;</p>
+<p>L'autre rêve à des vers, quand je demande à boire:</p>
+<p>Enfin je vois par eux votre exemple suivi.</p>
+<p>Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi.</p>
+<p>Une pauvre servante au moins m'était restée,</p>
+<p>Qui de ce mauvais air n'était point infectée;</p>
+<p>Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,</p>
+<p>A cause qu'elle manque à parler Vaugelas<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Molière, <i>les Femmes savantes</i>, acte II, scène VII.</blockquote>
+
+<p>Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge?
+Non. Rien de plus exact que ce détail de moeurs.
+Rappelons-nous qu'au XVIe siècle, les servantes
+mêmes de Robert Estienne étaient obligées de parler
+latin<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>, et reconnaissons la justesse des plaintes
+de Chrysale lorsqu'il nous dit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,</p>
+<p>Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?</p>
+<p>J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes</p>
+<p>Elle accommode mal les noms avec les verbes,</p>
+<p>Et redise cent fois un bas ou méchant mot.</p>
+<p>Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.</p>
+<p>Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.</p>
+<p>Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,</p>
+<p>Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,</p>
+<p>En cuisine peut-être auraient été des sots<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> Voir plus haut, page 6.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Molière, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte
+peinture d'un certain coin de la société pendant la
+première moitié du XVIIe siècle. Les Philaminte, les
+Bélise, les Armande n'étaient pas plus rares alors
+qu'au XVIe siècle. Après avoir vu ce que Marie de
+Romieu écrivait pendant la Renaissance pour défendre
+les droits de la femme, trouverons-nous
+exagérée la scène dans laquelle les femmes savantes
+exposent le plan de leur académie?</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Nous voulons montrer à de certains esprits,</p>
+<p>Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,</p>
+<p>Que de science aussi les femmes sont meublées;</p>
+<p>Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,</p>
+<p>Conduites en cela par des ordres meilleurs.</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Nous approfondirons, ainsi que la physique,</p>
+<p>Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;</p>
+<p>Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis:</p>
+<p>Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>Les Femmes savantes</i>, acte III, scène II.</blockquote>
+
+<p>Mais le succès de Molière dépassa le but que le
+grand comique avait poursuivi. Le ridicule qu'il
+jetait sur les femmes savantes allait faire perdre
+aux femmes jusqu'à cette modeste instruction qu'il
+leur permettait, alors qu'il faisait exprimer par
+Clitandre sa véritable pensée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Les femmes docteurs ne sont pas de mon goût.</p>
+<p>Je consens qu'une femme ait des clartés de tout:</p>
+<p>Mais je ne lui veux point la passion choquante</p>
+<p>De se rendre savante afin d'être savante;</p>
+<p>Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,</p>
+<p>Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:</p>
+<p>De son étude enfin je veux qu'elle se cache;</p>
+<p>Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,</p>
+<p>Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,</p>
+<p>Et clouer de l'esprit à ses moindres propos<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> <i>Les Femmes savantes</i>, acte I, scène III.</blockquote>
+
+<p>On ne saurait mieux dire. C'était ainsi que, plusieurs
+années auparavant, Mlle de Scudéry en avait
+jugé<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, et telle sera toujours l'opinion des esprits
+judicieux. Tout dans la femme doit être voilé,
+l'instruction comme la beauté. Et c'est avec une
+délicatesse infinie que Fénelon a pu dire des jeunes
+filles: «Apprenez-leur qu'il doit y avoir, pour leur
+sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate
+que celle qui inspire l'horreur du vice<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Cousin, <i>La Société française au XVIIe siècle, d'après le
+Grand Cyrus de Mlle de Scudéry</i>; M. l'abbé Fabre, <i>la Jeunesse
+de Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> Fénelon, <i>De l'éducation des filles</i>, ch. VII. La Rochefoucauld
+a, lui aussi, trouvé en cette rencontre la note juste. «Une femme,
+dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences ne lui conviennent
+pas, et l'entêtement de certaines sciences ne lui convient
+jamais, et est toujours faux» <i>Maximes diverses</i>, VI.</blockquote>
+
+<p>Mais le ridicule que Molière jetait sur les femmes
+savantes l'emporta sur les réserves qu'il avait
+faites. L'éclat de rire qui accueillit sa pièce fut général,
+et Boileau en prolongea l'écho en y ajoutant
+sa note railleuse<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>. L'instruction fut condamnée
+avec le pédantisme, et l'ignorance triompha du
+tout.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> Boileau, <i>Satires</i>, X.</blockquote>
+
+<p>«Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas,
+furent presque réduites à se cacher pour s'instruire,
+et à rougir de leurs connaissances, comme
+dans des siècles grossiers, elles eussent rougi d'une
+intrigue. Quelques-unes cependant osèrent se dérober
+à l'ignorance dont on leur faisait un devoir;
+mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le
+secret: ou si on les soupçonna, elles prirent si
+bien leurs mesures, qu'on ne put les convaincre;
+elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour
+complice. On voit par là même que ce genre de
+mérite ou de défaut ne dut pas être fort commun
+sous Louis XIV<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Thomas, <i>Essai sur le caractère, les moeurs, l'esprit des femmes</i>. 1772.</blockquote>
+
+<p>Avec sa finesse malicieuse, La Bruyère constata
+que les défauts des femmes ne s'accordaient que
+trop ici avec les préjugés des hommes. «Pourquoi,
+dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les
+femmes ne sont pas savantes? Par quelles lois, par
+quels édits, par quels rescrits, leur a-t-on défendu
+d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles
+ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation,
+ou par leurs ouvrages? Ne se sont-elles pas
+au contraire établies elles-mêmes dans cet usage de
+ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion,
+ou par la paresse de leur esprit, ou par le
+soin de leur beauté, ou par une certaine légèreté
+qui les empêche de suivre une longue étude, ou
+par le talent et le génie qu'elles ont seulement pour
+les ouvrages de la main, ou par les distractions
+que donnent les détails d'un domestique, ou par un
+éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses,
+ou par une curiosité toute différente de
+celle qui contente l'esprit, ou par un tout autre
+goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à
+quelque cause que les hommes puissent devoir
+cette ignorance des femmes, ils sont heureux que
+les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant
+d'endroits, aient sur eux cet avantage de moins.</p>
+
+<p>«On regarde une femme savante comme on fait
+une belle arme: elle est ciselée artistement, d'une
+polissure admirable, et d'un travail fort recherché;
+c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux,
+qui n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la
+guerre ni à la chasse, non plus qu'un cheval de
+manège, quoique le mieux instruit du monde.</p>
+
+<p>«Si la science et la sagesse se trouvent unies en
+un même sujet, je ne m'informe plus du sexe, j'admire;
+et, si vous me dites qu'une femme sage ne
+songe guère à être savante, ou qu'une femme savante
+n'est guère sage, vous avez déjà oublié ce
+que vous venez de dire, que les femmes ne sont
+détournées des sciences que par certains défauts:
+concluez donc vous-mêmes que moins elles auraient
+de ces défauts, plus elles seraient sages; et
+qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre
+à devenir savante, ou qu'une femme savante,
+n'étant telle que parce qu'elle aurait pu vaincre
+beaucoup de défauts, n'en est que plus sage<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> La Bruyère, <i>Caractères</i>, ch. III, Des Femmes.</blockquote>
+
+<p>Nous savons, en effet, que les femmes du monde
+se tenaient volontiers alors éloignées de l'instruction
+la plus élémentaire. Avant que Molière se fût
+moqué des pédantes, Mlle de Scudéry constatait,
+comme Fénelon devait le faire après le succès des
+<i>Femmes savantes</i>, que le danger de la science n'était
+pas aussi pressant ni aussi général chez la femme
+que le péril de l'ignorance: «Encore que je sois
+ennemie déclarée de toutes les femmes qui font les
+savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre extrémité
+fort condamnable, et d'être souvent épouvantée
+de voir tant de femmes de qualité avec une
+ignorance si grossière que, selon moi, elles déshonorent
+notre sexe<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>Le Grand Cyrus</i>, cité par M. Cousin, <i>La Société française au
+XVIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>«Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement»,
+dira Fénelon. «Il est honteux, mais ordinaire,
+de voir des femmes qui ont de l'esprit et de
+la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles
+lisent... Elles manquent encore plus grossièrement
+pour l'orthographe, ou pour la manière de former ou
+de lier les lettres en écrivant: au moins accoutumez-les
+à faire leurs lignes droites, à rendre leurs
+caractères nets et lisibles<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Fénelon, <i>De l'éducation des filles</i>, ch. XII.</blockquote>
+
+<p>Mlle de Scudéry avait aussi parlé des fautes d'orthographe
+grossières que commettaient des femmes
+aussi inhabiles à bien écrire qu'habiles à bien parler.
+Elles embrouillent à un tel point les caractères
+dont elles se servent, qu'une femme reporte à une
+autre toutes les lettres que celle-ci lui a écrites de
+la campagne, et la prie de les lui déchiffrer elle-même<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>.
+Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage
+ne se remarquaient-ils pas jusque dans les
+lettres d'une spirituelle épistolière comme Mme de
+Coulanges<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> <i>Le Grand Cyrus</i>, cité par M. Cousin, <i>La Société française au
+XVIIe siècle.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> Lettre de Coulanges à Mme de Sévigné, 27 août 1694.</blockquote>
+
+<p>Montaigne remarquait de son temps que tout,
+dans l'éducation des filles, ne tendait qu'à éveiller
+l'amour<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>. La même observation est faite par Mlle de
+Scudéry qui se plaint que le désir de plaire soit la
+seule faculté que l'on cultive chez la femme: «Sérieusement,...
+y a-t-il rien de plus bizarre que de
+voir comment on agit pour l'ordinaire en l'éducation
+des femmes? On ne veut pas qu'elles soient
+coquettes ni galantes, et on leur permet pourtant
+d'apprendre soigneusement tout ce qui est propre
+à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien
+qui puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit.
+En effet, toutes ces grandes réprimandes qu'on leur
+fait dans leur première jeunesse... de ne s'habiller
+point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les
+leçons que leurs maîtres à danser et à chanter leur
+donnent, ne prouvent-elles pas ce que je dis? Et ce
+qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut
+danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa
+vie, en emploie dix ou douze à apprendre continuellement
+ce qu'elle ne doit faire que cinq ou six;
+et à cette même personne qui est obligée d'avoir
+du jugement jusque à la mort et de parler jusques
+à son dernier soupir, on ne lui apprend rien du
+tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement,
+ni la faire agir avec plus de conduite; et vu la manière
+dont il y a des dames qui passent leur vie,
+on diroit qu'on leur a défendu d'avoir de la raison
+et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que
+pour dormir, pour être grasses, pour être belles,
+pour ne rien faire, et pour ne dire que des sottises;
+et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la compagnie
+qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce
+que je dis convient. En mon particulier,... j'en sais
+une qui dort plus de douze heures tous les jours,
+qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour,
+mieux dire à ne s'habiller point, car plus de la
+moitié de ce temps-là se passe à ne rien faire ou à
+défaire ce qui avoit déjà été fait. Ensuite elle en
+emploie encore bien deux ou trois à faire divers
+repas, et tout le reste à recevoir des gens à qui elle
+ne sait que dire, ou à aller chez d'autres qui ne
+savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la
+vie de cette personne n'est pas bien employée!...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, liv. III, ch. V.</blockquote>
+
+<p>«Je suis persuadée... que la raison de ce peu de
+temps qu'ont toutes les femmes, est sans doute que
+rien n'occupe davantage qu'une longue oisiveté<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>...»
+Combien juste et profonde est cette dernière remarque!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> <i>Le Grand Cyrus</i>, cité par M. Cousin, <i>La Société française au
+XVIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>La satire de Molière ne rendra que plus générales
+ces nonchalantes habitudes, et la vie inoccupée des
+femmes produira avec la paresse, la frivolité, le
+goût exagéré du luxe et des plaisirs mondains:
+pente fatale qui mène promptement à l'abîme! Ou
+bien le désoeuvrement amollira à un tel degré les
+femmes et les jeunes filles que, suivant le témoignage
+de Mme de Maintenon, elles ne seront plus
+capables d'aucun effort, même pour parler, même
+pour s'amuser; et que, inertes, apathiques, elles ne
+sauront plus que manger, dormir<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>! Entre cette vie
+et celle de la brute, je ne vois aucune différence;
+et, s'il en est une, elle est tout entière à l'avantage
+de l'animal qui, du moins, se remue pour chercher
+sa pâture.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, éd. du M. Lavallée,
+145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702.</blockquote>
+
+<p>Il était temps de remédier à l'anémie morale
+que nous révèle Mme de Maintenon. Ce fut pour
+combattre ce mal que Fénelon écrivit son admirable
+traité de l'<i>Éducation des filles</i>, et que Mme de
+Maintenon appliqua les théories du saint prélat
+dans l'Institut de Saint-Louis, à Saint-Cyr, qu'elle
+avait fondé pour les jeunes filles de la noblesse
+pauvre<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>. Ces théories étaient elles-mêmes le
+résultat de l'expérience que Fénelon avait acquise
+en dirigeant le couvent des Nouvelles catholiques.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Le traité de <i>l'Éducation des filles</i> parut en 1687, deux ans
+après la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta
+Fénelon sur l'oeuvre qu'elle créait. Elle collabora avec lui et avec
+l'évêque de Chartres pour le traité intitulé: <i>l'Esprit de l'Institut
+des filles de Saint-Louis</i>. Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>,
+52.</blockquote>
+
+<p>De la pédanterie de quelques femmes, disait
+l'abbé Fleury, «on a conclu, comme d'une expérience
+assurée, que les femmes n'étaient point
+capables d'étudier, comme si leurs âmes étaient
+d'une autre espèce que celles des hommes, comme
+si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une
+raison à conduire, une volonté à régler, des passions
+à combattre, une santé à conserver, des
+biens à gouverner ou s'il leur était plus facile qu'à
+nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien
+apprendre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> Fleury, <i>Traité du choix et de la méthode des études</i>, XXXVIII.
+Études des femmes.</blockquote>
+
+<p>S'instruire pour mieux remplir ses devoirs,
+pour former son jugement, pour occuper sa vie,
+c'est là, en effet, le modèle de l'éducation au XVIe
+et au XVIIe siècles, modèle qui ne fut pas suivi par
+la généralité des familles, mais qui subsistait toujours.
+Mlle de Scudéry avait ainsi défini le rôle de
+l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pensée
+qui inspira Fénelon et Mme de Maintenon. Mais
+tous deux comprirent que pour que leurs réformes
+fussent durables, il fallait préparer dans les jeunes
+filles des mères éducatrices qui les perpétueraient.
+Pour former ces mères, leur plan ne devait pas se
+borner à l'instruction des femmes, mais il devait
+embrasser la grande et forte éducation qui ne sépare
+pas l'enseignement intellectuel de l'enseignement
+moral.</p>
+
+<p>Ces mères éducatrices étaient rares. L'éducation,
+si négligée dans bien des familles mondaines,
+était en même temps comprimée. Et il faut dire
+que ce système de compression dominait aussi,
+dès le XVIe siècle, dans les familles les plus austères.
+Le principe romain qui régnait alors dans
+le droit, passait dans les moeurs, et ce n'était pas à
+tort que Fénélon souhaitait pour la jeune fille une
+plus douce atmosphère de tendresse. La mère de
+Mme de Maintenon n'avait embrassé que deux fois
+sa fille! Par contre, ces mères si avares de baisers
+étaient prodigues de soufflets, témoin, au XVIe siècle,
+cette femme d'ailleurs si digne et si respectable,
+Mme du Laurens: «Quant à nous autres
+filles qui estions jeunes, ma mère nous menoit
+tous-jours devant elle, soit à l'église, soit ailleurs,
+prenant garde à nos actions. Que si nous regardions
+çà et là, comme font ordinairement les enfans,
+elle nous souffletoit devant tous pour nous
+faire plus de honte...»<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe
+<i>Une famille au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Fénelon et Mme de Maintenon étaient témoins
+de ce que, sous la surveillance d'une mère grondeuse,
+la vie domestique pouvait avoir d'ennuis
+pour la jeune personne. «Quelle est, dit Mme de
+Maintenon, la fille qui ne travaille pas depuis le
+matin jusqu'au soir dans la chambre de sa mère,
+et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus
+souvent, que de la mauvaise humeur à essuyer,
+beaucoup de désagréments, quelquefois même de
+mauvais traitements, et personne ne s'avise de la
+plaindre et de lui procurer des délassements. La
+plupart travaillent assidûment toute la semaine,
+et ne se promènent que les fêtes et dimanches.<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 145.</blockquote>
+
+<p>Il était des mères qui, très mondaines pour leur
+compte, et très sévères pour celui de leurs filles, ne
+les emmenaient à la cour que dans une attitude
+d'esclavage. «Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de
+Maintenon, joue toute la journée avec Mme la duchesse
+de Bourgogne; sa fille est assise à son côté
+sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle
+travaille, et les dimanches et fêtes, elle est les bras
+croisés à regarder jouer, et à s'intéresser au jeu de
+sa mère, et quelquefois, lasse et ennuyée de regarder,
+elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la
+reine aimait beaucoup, et à qui elle faisait l'honneur
+de jouer avec elle, avait sa fille debout près
+d'elle qui passait sa vie sans parler<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a>.» Ces mères
+n'eussent pas permis à leurs filles de prendre la
+parole sans avoir été interrogées.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>ouvrage cité</i>, 187. Instruction à la classe
+verte, 1705.</blockquote>
+
+<p>Les mères laissaient-elles leurs filles chez elles,
+la vie de celles-ci n'était pas mieux dirigée. Une
+femme de chambre de la mère devenait la gouvernante
+de la fille: «Ce sont ordinairement des
+paysannes, ou tout au plus de petites bourgeoises
+qui ne savent que faire tenir droite, bien
+tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence.
+La plus grande faute, selon elles, c'est de
+chiffonner son tablier, d'y mettre de l'encre: c'est
+un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que
+la gouvernante a la peine de les blanchir et de les
+repasser: mais mentez tant qu'il vous plaira, il
+n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a rien
+là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante
+a grand soin de vous parer pour aller en
+compagnie, où il faut que vous soyez comme une
+petite poupée. La plus habile est celle qui sait
+quatre petits vers bien sots, quelques quatrains de
+Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion, et qu'on
+récite comme un petit perroquet. Tout le monde
+dit: La jolie enfant! la jolie mignonne! La gouvernante
+est transportée de joie et s'en tient là.
+Je vous défie d'en trouver une qui parle de
+raison<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>ouvrage cité</i>, 156. Instruction aux demoiselles
+de la classe verte, mars 1703.</blockquote>
+
+<p>Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse
+atmosphère entoure la jeune fille! La grande âme
+sacerdotale de Fénelon est saisie de tristesse devant
+le spectacle que présentent les désordres et
+les discordes de la maison, la vie dissipée de la
+mère de famille. «Quelle affreuse école pour des
+enfants! s'écrie-t-il. Souvent une mère qui passe
+sa vie au jeu, à la comédie, et dans les conversations
+indécentes, se plaint d'un ton grave qu'elle
+ne peut pas trouver une gouvernante capable d'élever
+ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure
+éducation sur des filles à la vue d'une telle
+mère? Souvent encore on voit des parents qui,
+comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes
+leurs enfants aux spectacles publics, et à d'autres
+divertissements qui ne peuvent manquer de les
+dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans laquelle
+ces parents mêmes les veulent engager;
+ainsi ils mêlent le poison avec l'aliment salutaire.
+Ils ne parlent que de sagesse; mais ils accoutument
+l'imagination volage des enfants aux violents
+ébranlements des représentations passionnées
+et de la musique, après quoi ils ne peuvent
+plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions,
+et leur font trouver fades les plaisirs innocents.
+Après cela, ils veulent encore que l'éducation
+réussisse, et ils la regardent comme triste et
+austère, si elle ne souffre ce mélange du bien et
+du mal. N'est-ce pas vouloir se faire honneur du
+désir d'une bonne éducation de ses enfants, sans
+en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux
+règles les plus nécessaires <a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Fénelon, <i>De l'éducation des filles,</i> xiii.</blockquote>
+
+<p>Devant ces tristes exemples, Fénelon et sa noble
+alliée comprennent combien il est urgent d'élever
+la femme qui aura elle-même des enfants à
+élever un jour. En considérant cette mission aussi
+bien que l'influence qu'exercent les femmes, Fénelon
+juge même que la mauvaise éducation des
+filles est plus dangereuse encore que celle des
+hommes<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>. Et Mme de Maintenon, alors qu'elle engage
+les élèves de Saint-Cyr à ne donner à leurs
+compagnes que de bons exemples, les prévient
+que par celles d'entre ces jeunes filles qui sont
+destinées à devenir mères, la transmission du
+bien et du mal s'opérera pendant les siècles des
+siècles, et que des fautes commises mille ans
+plus tard feront peser une effroyable responsabilité
+sur la personne qui aura laissé tomber une
+mauvaise semence dans l'âme d'une mère future<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Fénelon, <i>De l'éducation des filles</i>, I.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 185. Entretien avec
+les demoiselles de la classe bleue, 1705.</blockquote>
+
+<p>Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de
+Saint-Louis: «Que vous êtes heureuse, ma chère
+fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne oeuvre
+qui ira plus loin que vous<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>!»&mdash;«Il y a donc
+dans l'oeuvre de Saint-Louis, si elle est bien faite
+et avec l'esprit d'une vraie foi et d'un véritable
+amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le
+royaume la perfection du christianisme,» disait
+<i>l'Esprit de l'Institut</i>. Et elle se montrait ainsi la
+digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé
+ce principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse
+ce monde corrompu; les jeunes réformeront
+leurs familles, leurs familles réformeront
+leurs provinces, leurs provinces réformeront le
+monde<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.» Les Ursulines s'appliquaient, elles aussi,
+à former des institutrices en même temps
+que des élèves; mais nous reparlerons des services
+qu'elles rendirent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> Id. <i>id.</i>, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a> <i>Chronique des Ursulines</i>, citée par M. Legouvé. <i>Histoire morale
+des femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent
+que tout dans d'instruction de la mère future
+doit concourir à un double but: éclairer la piété,
+fortifier la raison. Ils veulent former de solides
+chrétiennes, des chrétiennes instruites de leur
+religion, des chrétiennes qui, suivant le conseil
+de saint François de Sales, sauront sacrifier
+les pratiques surérogatoires de la piété à leurs devoirs
+essentiels d'épouses et de mères; ils veulent
+former aussi des femmes raisonnables qui,
+habituées à s'appliquer le fruit de toutes les instructions
+qu'elles auront reçues, deviendront de
+sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus
+des vanités du luxe et du monde; des femmes
+laborieuses, charitables, «de bonnes moeurs,
+modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes,
+généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité,
+faisant plaisir dans ce qu'elles peuvent, ne
+fâchant personne, portant partout la paix, ne désunissant jamais,
+ne redisant que ce qui peut plaire
+et adoucir<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.» C'est l'idéal de la femme forte, cet
+idéal que Fénelon présente à la dernière page de
+son livre et qui en est la vraie conclusion. Et pour
+que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme
+forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon
+et Mme de Maintenon demandent qu'on laisse s'épanouir
+dans la jeune fille cette aimable gaieté
+qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait
+souvent l'éducation domestique du XVIIe siècle.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 193. Lettre aux
+dames de Saint-Louis, 11 février 1706.</blockquote>
+
+<p>Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement
+dite devenait un puissant moyen de préparer
+la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon
+semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à
+Saint-Cyr la méthode pédagogique de celui-ci,
+cette méthode qui, admirablement appropriée
+aux besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente,
+témoignait que l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques
+avait vu de près se développer
+l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les
+enseignements que comporte chaque âge.</p>
+
+<p>Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les
+résultats qu'elle poursuit.</p>
+
+<p>De même que l'éducation morale, l'éducation
+intellectuelle doit tendre à ce double but que nous
+avons signalé: former le jugement, éclairer la
+piété, et rendre ainsi la femme plus capable de
+remplir ses devoirs. Au lieu de cette instruction
+qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon et
+Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment
+pratique qui soit une force pour le caractère
+en même temps qu'une lumière pour l'esprit.</p>
+
+<p>Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux
+leçons d'écriture qui ne servissent à l'éducation
+morale, et les exemples que Mme de
+Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des
+élèves étaient des préceptes remplis de cette haute
+raison, de cette douce sagesse, de cette délicatesse
+de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre.
+Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles
+s'assimilassent le suc de toutes les leçons qu'elles
+entendaient, et elle les engageait à écrire leurs
+réflexions dans un livre spécial<a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>. À une époque antérieure,
+Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie,
+veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures
+religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement
+imbues des doctrines jansénistes. <i>Règlement pour les enfants de
+Port-Royal</i>, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé
+en 1665, à la suite des <i>Constitutions de Port-Royal</i>. Voir ce
+règlement dans l'ouvrage de M. Cousin, <i>Jacqueline Pascal</i>, appendice
+n° 2.&mdash;M. Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel
+était judicieusement appliqué dans ce règlement.</blockquote>
+
+<p>Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances
+que s'appliquait cette méthode. Mais,
+selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux valait peu
+savoir et bien savoir que de posséder superficiellement
+un plus grand nombre de connaissances.
+Aussi, quelque restreint que fût le programme de
+Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que
+<i>exquis bon sens</i>, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait
+souvent remplacer l'enseignement des livres,
+et qu'une instruction très élémentaire pouvait
+suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide
+de la raison<a id="footnotetag51" name="footnotetag51"></a><a href="#footnote51"><sup>51</sup></a>. Ce bon sens était un guide sûr,
+à l'aide duquel les femmes devaient juger sainement
+aussi bien des oeuvres de l'esprit que des
+choses de la vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote51" name="footnote51"></a><b>Note 51:</b><a href="#footnotetag51"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>Lettres sur l'éducation des filles</i>.</blockquote>
+
+<p>Avec une forte instruction religieuse, très justement
+éloignée toutefois des controverses théologiques,
+Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille
+que bien peu de connaissances: lire distinctement
+et naturellement, écrire avec correction,
+parler avec pureté, savoir les quatre règles de
+l'arithmétique pour faire les comptes de la maison,
+être initiée aux choses de la vie rurale, aux droits
+et aux devoirs seigneuriaux, apprendre les éléments
+du droit autant que ceux-ci se rapportent
+à la condition de la femme, mais éviter cependant
+de faire servir ces connaissances à une
+humeur processive. Après ces études qui,
+pour lui, sont fondamentales et dont la dernière
+manque à nos programmes actuels, Fénelon
+permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des
+livres profanes dont la solidité les dégoûtera de la
+creuse lecture des romans: «Donnez-leur donc
+des histoires grecque et romaine; elles y verront
+des prodiges de courage et de désintéressement.
+Ne leur laissez pas ignorer l'histoire de France,
+qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays
+voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement
+écrites. Tout cela sert à agrandir l'esprit
+et à élever l'âme à de grands sentiments, pourvu
+qu'on évite la vanité et l'affectation<a id="footnotetag52" name="footnotetag52"></a><a href="#footnote52"><sup>52</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote52" name="footnote52"></a><b>Note 52:</b><a href="#footnotetag52"> (retour) </a> Fénelon, Éducation des filles, XII.</blockquote>
+
+<p>C'est avec les mêmes précautions que le vénérable
+auteur souhaite que le latin, la langue des
+offices de l'Église, remplace dans l'instruction des
+jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient
+alors, ces deux idiomes dont l'étude entraîne la
+lecture d'ouvrages passionnés, et qui, ne fût-ce
+qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler
+la vigoureuse beauté du latin.</p>
+
+<p>«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand
+choix, la lecture des ouvrages d'éloquence et de
+poésie, si je croyais qu'elles en eussent le goût,
+et que leur jugement fût assez solide pour se
+borner au véritable usage de ces choses; mais je
+craindrais d'ébranler trop les imaginations vives,
+et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété:
+tout ce qui peut faire sentir l'amour, plus il est
+adouci et enveloppé, plus il me paraît dangereux.</p>
+
+<p>«La musique et la peinture ont besoin des
+mêmes précautions<a id="footnotetag53" name="footnotetag53"></a><a href="#footnote53"><sup>53</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote53" name="footnote53"></a><b>Note 53:</b><a href="#footnotetag53"> (retour) </a> Id., <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la
+jeune fille, l'inspiration chrétienne animât la
+poésie, la musique, et particulièrement l'alliance
+de ces deux arts, le chant. Mais cette bienfaisante
+inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer
+à une époque où la poésie et la musique s'unissaient
+pour célébrer l'amour. Nous verrons comment
+Racine allait réaliser le voeu de Fénelon.</p>
+
+<p>Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à
+Fénelon que, pour leur parure, les jeunes filles
+prissent pour modèle la noble simplicité des statues
+grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la
+peinture, ne fût-ce que pour exécuter leurs travaux
+manuels avec un art plus délicat et pour faire
+régner dans certains arts industriels le goût qui
+y manque trop souvent.</p>
+
+<p>Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y
+trouvons qu'un seul défaut: une trop grande
+méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En éliminant
+tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme
+les passions, il reste encore assez de pages où l'on
+peut montrer à la jeune fille la sublime alliance du
+beau et du bien. L'émotion même que font naître
+les grands sentiments est sans péril lorsqu'elle est
+réglée par cette haute raison que cultivaient dans
+leurs disciples les deux nobles éducateurs du
+XVIIe siècle. Ils leur avaient appris à juger trop
+sainement des choses de l'esprit pour que des sentiments
+exaltés leur donnassent le dégoût de la vie
+réelle.</p>
+
+<p>Bien que Mme de Maintenon élevât justement
+au-dessus de la forme littéraire l'utilité du fond,
+elle ne négligeait pas chez les élèves de Saint-Cyr
+l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait
+elle-même ce style épistolaire où elle excellait,
+ce style naturel qui, dans sa brièveté, se
+borne «à expliquer clairement et simplement ce
+que l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes
+personnes des <i>Proverbes</i>, des <i>Conversations</i> qui, tout
+en exerçant leur jugement, les initiaient aux grâces
+de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir
+entendu l'une des «détestables» ouvres dramatiques
+que Mme de Brinon, première supérieure de
+Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la
+pria de n'en plus faire jouer de semblables, et de
+prendre plutôt quelque belle pièce de Corneille ou
+de Racine choisissant seulement celle où il y
+aurait le moins d'amour.» <i>Cinna</i> fut représenté
+par les demoiselles de Saint-Cyr. Je m'étonne que
+l'on n'ait point préféré <i>Polyeucte à Cinna</i>. Ne
+semble-t-il pas que le choix de cette dernière pièce
+ait été une flatterie ingénieuse à l'endroit du nouvel
+Auguste?</p>
+
+<p><i>Andromaque</i> suivit <i>Cinna</i> sur le théâtre de Saint-Cyr.
+Après la représentation, Mme de Maintenon
+écrivit à Racine: «Nos petites filles viennent de
+jouer votre <i>Andromaque</i>, et l'ont si bien jouée
+qu'elles ne la joueront de leur vie, ni aucune autre
+de vos pièces.» Elle lui demanda alors de composer
+«quelque espèce de poème moral ou historique
+dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel
+il ne crût pas que sa réputation fût intéressée,
+parce que la pièce resterait ensevelie à Saint-Cyr,
+ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage
+fût contre les règles, pourvu qu'il contribuât aux
+vues qu'elle avait de divertir les demoiselles de
+Saint-Cyr en les instruisant<a id="footnotetag54" name="footnotetag54"></a><a href="#footnote54"><sup>54</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote54" name="footnote54"></a><b>Note 54:</b><a href="#footnotetag54"> (retour) </a> Mme de Caylus, citée par L. Racine, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>De ce désir de Mme de Maintenon naquirent successivement
+<i>Esther</i>, <i>Athalie</i>, ces oeuvres dans
+lesquelles on ne saurait dire que la réputation de
+Racine ne fût pas «intéressée», et qui, certes,
+ne devaient pas demeurer «ensevelies à Saint-Cyr.»
+Ainsi, c'est pour l'éducation des femmes
+qu'ont été écrites ces pages où l'harmonieux génie
+de Racine s'élève à une incomparable grandeur en
+traduisant la pensée biblique; ces pages immortelles
+qui comptent parmi les gloires les plus pures de la
+France et qui témoigneraient au besoin que la foi
+a toujours été la meilleure inspiration de la poésie.</p>
+
+<p>Les tragédies jouées à Saint-Cyr durent charmer
+Fénelon qui avait désiré que l'on exerçât
+les enfants à représenter, entre eux les scènes les
+plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant
+à la poésie dans les choeurs d'<i>Esther</i> et
+d'<i>Athalie</i>, c'était là encore répondre au voeu du
+maître qui avait si vivement souhaité que la
+musique et la poésie, ces arts «que l'Esprit de
+Dieu même a consacrés», fussent rappelées à une
+mission éducatrice qui était leur mission primitive:
+«exciter dans l'âme des sentiments vifs et
+sublimes pour la vertu<a id="footnotetag55" name="footnotetag55"></a><a href="#footnote55"><sup>55</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote55" name="footnote55"></a><b>Note 55:</b><a href="#footnotetag55"> (retour) </a> Fénelon, <i>Éducation des filles</i>, ch. XII.</blockquote>
+
+<p>On sait quel éclat eurent les représentations
+d'<i>Esther</i>: Louis XIV présidant à l'admission des
+invités, en dressant lui-même la liste; et le jour des
+représentations, le grand souverain se tenant près
+de la porte, levant sa canne pour former une barrière
+et ne laissant entrer que les personnes dont les
+noms figuraient sur la liste qu'il tenait dans sa main
+royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel
+<i>Esther</i> fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient
+à cette oeuvre déjà si émouvante, les jeunes
+filles qui l'interprétaient, ces enfants de la noblesse
+pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces
+<i>jeunes et tendres fleurs transplantées</i> comme les compagnes
+d'Esther<a id="footnotetag56" name="footnotetag56"></a><a href="#footnote56"><sup>56</sup></a>. Le grand Condé pleura à ce
+spectacle comme il avait pleuré dans son héroïque
+jeunesse en entendant Auguste pardonner à Cinna.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote56" name="footnote56"></a><b>Note 56:</b><a href="#footnotetag56"> (retour) </a> Louis Racine, <i>Mémoires</i>. Les représentations d'<i>Esther</i> eurent
+lieu en 1689. La même année, Racine composa pour les demoiselles
+de Saint-Cyr quatre cantiques inspirés de l'Écriture sainte. Plusieurs
+fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.&mdash;Racine
+et Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions
+de Saint-Cyr. (Note de M. Lavallée dans son édition des <i>Oeuvres
+de Mme de Maintenon</i>.)</blockquote>
+
+<p>Racine avait dirigé lui-même les répétitions de
+sa pièce. Quel maître que celui-là! Combien ce
+grand chrétien devait faire pénétrer dans les
+jeunes âmes les sublimes enseignements de son
+oeuvre: le courage religieux qui fait braver la
+mort à une femme jeune et timide, la confiance
+dans cette justice souveraine qui, à son heure,
+abaisse l'orgueilleux et fait triompher l'innocent
+persécuté! Quel maître aussi dans l'art de bien
+dire que le merveilleux poète qui initiait ses élèves
+aux délicatesses de son style enchanteur! Mme de
+Maintenon avait réellement atteint le but qu'elle
+poursuivait par ces représentations: remplir de
+belles pensées l'esprit des jeunes filles, les habituer
+à un pur langage et aussi à ce maintien noble
+et gracieux qui est essentiel à la dignité de la
+femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux
+demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les bienséances
+du monde.</p>
+
+<p>Mais l'éclat de ces représentations eut des suites
+fâcheuses qui compromirent jusqu'à la cause de
+l'instruction des femmes. Lorsque, l'hiver suivant,
+Racine présenta <i>Athalie</i> à Mme de Maintenon,
+des avis donnés tantôt par des personnes bien intentionnées,
+tantôt par des rivaux du poète, firent
+comprendre à la fondatrice de Saint-Cyr le danger
+qu'il y avait à produire de jeunes filles sur un
+théâtre et devant la cour. <i>Athalie</i> ne fut donc représentée
+que devant le roi et Mme de Maintenon, dans
+une chambre sans décors et par les jeunes personnes
+revêtues de leurs uniformes de pension.</p>
+
+<p>Si la réforme s'était arrêtée là, nous n'y aurions
+vu aucun inconvénient. Mais Mme de Maintenon
+crut s'apercevoir que depuis les représentations
+d'<i>Esther</i> les demoiselles de Saint-Cyr n'étaient
+plus les mêmes. L'orgueil et les folles vanités du
+monde avaient pénétré avec les applaudissements
+de la cour dans ce pieux asile. Il n'était pas jusqu'à
+cette faculté de raisonner que Mme de Maintenon
+avait développée dans ses élèves, qui ne contribuât
+à en faire des pédantes. Elles n'avaient aussi que
+trop imité ce ton de raillerie qui, chez Mme de
+Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable
+enjouement, mais qui, chez ces jeunes filles hautaines,
+devenait aisément de l'impertinence.</p>
+
+<p>Mme de Maintenon écrit à Mme de Fontaines,
+maîtresse générale des classes: «La peine que
+j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut réparer
+que par le temps et par un changement entier de
+l'éducation que nous leur avons donnée jusqu'à
+cette heure; il est bien juste que j'en souffre,
+puisque j'y ai contribué plus que personne, et
+je serai bien heureuse si Dieu ne m'en punit pas
+plus sévèrement. Mon orgueil s'est répandu par
+toute la maison, et le fond en est si grand qu'il
+l'emporte même par-dessus mes bonnes intentions.
+Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à
+Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant
+point ce qui seul peut faire un fondement solide,
+j'ai voulu que les filles eussent de l'esprit, qu'on
+élevât leur coeur, qu'on formât leur raison; j'ai
+réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en
+servent contre nous; elles ont le coeur élevé, et
+sont plus fières et plus hautaines qu'il ne conviendrait
+de l'être aux plus grandes princesses; à parler
+même selon le monde, nous avons formé leur raison,
+et fait des discoureuses, présomptueuses,
+curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit
+quand le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation
+simple et chrétienne aurait fait de bonnes
+filles dont nous aurions fait de bonnes femmes et
+de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux
+esprits que nous-mêmes, qui les avons formés, ne
+pouvons souffrir; voilà notre mal, et auquel j'ai
+plus de part que personne<a id="footnotetag57" name="footnotetag57"></a><a href="#footnote57"><sup>57</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote57" name="footnote57"></a><b>Note 57:</b><a href="#footnotetag57"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 26. 20 septembre
+1691.</blockquote>
+
+<p>Mais pour remédier au mal, Mme de Maintenon
+perd cette mesure qui est le trait distinctif de son
+caractère. S'imaginant que c'est l'instruction qui
+enfle le coeur de ses élèves, elle supprime, dans le
+programme d'études l'histoire romaine, l'histoire
+universelle. L'histoire de France même trouve à
+peine grâce à ses yeux, et encore à la condition de
+n'être qu'une suite chronologique des souverains.
+Les demoiselles de Saint-Cyr ne seront plus guère
+occupées que par les travaux à l'aiguille et par des
+instructions sur les devoirs de l'état auquel leur
+condition les destine. Peu de lectures, si ce n'est
+dans quelques ouvrages de piété; mais ici encore
+Mme de Maintenon veille à ce que ces lectures
+puissent former le jugement et régler les moeurs,
+en même temps qu'elles donneront à la piété un
+solide aliment.</p>
+
+<p>Enfin Mme de Maintenon laisse échapper cette
+parole que rediront si souvent les adversaires de
+l'instruction des filles: «Les femmes ne savent
+jamais rien qu'à demi, et le peu qu'elles savent les
+rend communément fières, dédaigneuses, causeuses,
+et dégoûtées des choses solides<a id="footnotetag58" name="footnotetag58"></a><a href="#footnote58"><sup>58</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote58" name="footnote58"></a><b>Note 58:</b><a href="#footnotetag58"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 84. Instruction aux
+religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.</blockquote>
+
+<p>Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans
+un certain ordre de connaissances, les femmes peuvent
+acquérir plus que cette demi-instruction qui
+en fait des pédantes. Elle aurait pu se dire aussi
+que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de
+Saint-Cyr, ce n'était pas leur instruction, c'était
+la parade qu'on leur avait fait faire de leurs talents.</p>
+
+<p>Du reste cette réforme était trop exagérée pour
+qu'elle fût longtemps appliquée. Selon Mme du
+Pérou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon
+n'avait voulu que déraciner le «fond d'orgueil»
+de Saint-Cyr, pour établir ensuite un juste milieu
+dans les études. La correspondance et les
+instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il
+en fut ainsi. Les tragédies, les <i>Proverbes</i>, les <i>Conversations</i>,
+ne figurent plus au premier rang, mais
+sont réservés comme récompense du travail après
+les devoirs de lecture et d'écriture. L'histoire n'est
+plus négligée, à en juger par une leçon d'histoire
+contemporaine que Mme de Maintenon octogénaire
+envoie à la classe bleue.</p>
+
+<p>A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jésus,
+trente jeunes filles nobles étaient élevées d'après
+le modèle de l'Institut de Saint-Louis<a id="footnotetag59" name="footnotetag59"></a><a href="#footnote59"><sup>59</sup></a>. Mme de la
+Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la
+Mairie, prieure de Bisy, voulurent aussi employer
+cette méthode dans leurs couvents. Mais ceux-ci
+admettant des filles de bourgeois et de vignerons,
+la fondatrice de Saint-Cyr rappela à Mme de la Viefville
+et à Mme de la Mairie, que si les mêmes principes
+moraux et religieux doivent être donnés aux
+jeunes filles de condition inférieure, il n'en est pas
+ainsi de l'éducation sociale et intellectuelle. Elle
+les engage donc à proscrire de l'éducation donnée
+à ces enfants, tout ce qui pourrait exalter leur
+imagination et leur faire rêver une autre vie que
+la modeste existence à laquelle elles sont appelées.
+L'instruction professionnelle, voilà ce qu'elle
+recommande pour ces jeunes personnes avec
+l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du
+calcul.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote59" name="footnote59"></a><b>Note 59:</b><a href="#footnotetag59"> (retour) </a> Par une touchante association, c'est dans cette même maison,
+que huit cents femmes venaient chercher des secours et du travail.
+Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui
+occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination
+de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, <i>Inscriptions
+de la France</i>, t. I, CCCLXXXVI.</blockquote>
+
+<p>Mme de Maintenon se rencontrait encore avec
+Fénelon dans ce principe, qu'il faut élever les
+filles pour la condition où elles doivent être placées,
+pour le lieu même qu'elles doivent habiter.
+C'est la véritable éducation professionnelle, sage,
+prudente, et qui, au lieu de faire mépriser aux
+jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes
+d'y faire honneur un jour<a id="footnotetag60" name="footnotetag60"></a><a href="#footnote60"><sup>60</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote60" name="footnote60"></a><b>Note 60:</b><a href="#footnotetag60"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>; Fénelon, <i>De l'éducation
+des filles</i>, ch. XII.</blockquote>
+
+<p>L'instruction professionnelle existait donc au
+XVIIe siècle et même à une époque antérieure.
+Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la Trinité,
+rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie
+de haute et basse lisse, fabrique qui avait pour
+jeunes ouvriers les orphelins recueillis dans cette
+maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles
+qui étaient ainsi initiées et exercées à notre vieil
+art national<a id="footnotetag61" name="footnotetag61"></a><a href="#footnote61"><sup>61</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote61" name="footnote61"></a><b>Note 61:</b><a href="#footnotetag61"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, t. I, ccclxxvi et
+note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), <i>les Arts au moyen âge
+et à l'époque de la Renaissance</i>.</blockquote>
+
+<p>Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison
+de la Sainte-Enfance où des religieuses forment
+de petites orphelines au travail qui fait
+vivre, à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde
+aussi un atelier où les enfants apprennent, avec
+les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture, le catéchisme.
+Du reste, les travaux de couture étaient
+enseignés aux jeunes filles dans ces petites écoles
+dont Mme de Miramion grossit considérablement le
+nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de
+dignes maîtresses dans ces saintes filles que le
+peuple reconnaissant nomma les <i>Miramionnes</i><a id="footnotetag62" name="footnotetag62"></a><a href="#footnote62"><sup>62</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote62" name="footnote62"></a><b>Note 62:</b><a href="#footnotetag62"> (retour) </a> Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant,
+<i>Madame de Miramion</i>.</blockquote>
+
+<p>L'instruction primaire poursuivait, en effet, son
+cours, et elle continuait de faire une large part à
+l'instruction gratuite. Au XVIe siècle elle avait pris
+un développement extraordinaire que les guerres
+de religion vinrent ralentir, mais qui continua
+pendant les deux siècles suivants. L'Église donnait
+à ce mouvement une énergique impulsion.
+Les archevêques de Bordeaux rappellent dans
+tous leurs statuts la nécessité de l'instruction populaire,
+et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à
+ses curés de se procurer tous des maîtres et des
+maîtresses d'école. En 1682, l'évêque de Coutances
+exhorte les pasteurs des paroisses à faire
+instruire les filles par quelque pieuse femme qui
+se dévouera «à un si saint emploi.» Pour lui la
+mission de l'institutrice est, on le voit, un sacerdoce.
+En 1696, les curés de Chartres supplient
+leur évêque de leur donner des maîtres et des
+maîtresses d'école pour moraliser le peuple par
+l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la
+source principale du vice<a id="footnotetag63" name="footnotetag63"></a><a href="#footnote63"><sup>63</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote63" name="footnote63"></a><b>Note 63:</b><a href="#footnotetag63"> (retour) </a> Allain, <i>l'Instruction primaire avant la Révolution</i>. 1881.</blockquote>
+
+<p>Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous
+montrent d'humbles curés de campagne fondant
+ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles de
+filles aussi bien que des écoles de garçons<a id="footnotetag64" name="footnotetag64"></a><a href="#footnote64"><sup>64</sup></a>. Ces
+inscriptions attestent aussi que de généreuses
+chrétiennes prirent part aux fondations scolaires,
+justement regardées comme des oeuvres pies<a id="footnotetag65" name="footnotetag65"></a><a href="#footnote65"><sup>65</sup></a>.
+Dans le traité de l'<i>Éducation des filles</i>, Fénelon demande
+que l'on apprenne aux futures châtelaines
+le moyen d'établir de petites écoles dans leurs villages<a id="footnotetag66" name="footnotetag66"></a><a href="#footnote66"><sup>66</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote64" name="footnote64"></a><b>Note 64:</b><a href="#footnotetag64"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, t. III. DCCCLXXXIV
+(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote65" name="footnote65"></a><b>Note 65:</b><a href="#footnotetag65"> (retour) </a> Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote66" name="footnote66"></a><b>Note 66:</b><a href="#footnotetag66"> (retour) </a> Fénelon, <i>Éducation des filles</i>, ch. XII.</blockquote>
+
+<p>Il serait trop long de citer tous les efforts de
+l'Église pour répandre dans les plus humbles rangs
+de la société la lumière intellectuelle dont elle est
+le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes
+des communautés religieuses qui se dévouèrent
+à l'instruction du peuple? Dès la fin du
+XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,
+fonde la communauté des Ursulines de
+France qui donnent l'instruction gratuite. Elles
+enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture,
+l'orthographe, le calcul<a id="footnotetag67" name="footnotetag67"></a><a href="#footnote67"><sup>67</sup></a>. En 1668, elles avaient
+310 de ces pépinières qui, d'après la pensée fondamentale
+de l'institut, devaient préparer par l'enfant,
+par la jeune fille, la régénération de la famille
+et de la société<a id="footnotetag68" name="footnotetag68"></a><a href="#footnote68"><sup>68</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote67" name="footnote67"></a><b>Note 67:</b><a href="#footnotetag67"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>, 270. Instruction aux
+demoiselles de la classe verte, mai 1714.&mdash;De curieux mémoires
+récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction
+et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces
+pages le nom d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion
+soeur Catherine de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes
+lettres, joignait celle du latin, de la poésie, de l'arithmétique, et
+qui consacrait surtout son zèle aux élèves les moins avancées. <i>Les
+savants Godefroy</i>. Mémoires d'une famille pendant les XVIe, XVII,
+et XVIIIe siècles, par M. le marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris,
+1873.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote68" name="footnote68"></a><b>Note 68:</b><a href="#footnotetag68"> (retour) </a> Voir plus haut, pages 33, 34.</blockquote>
+
+<p>En 1789, parmi les autres communautés qui
+donnaient aux enfants l'instruction primaire, les
+Filles de la Charité avaient 500 maisons: les Soeurs
+d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs
+d'Évron recevaient dans leurs 89 établissements
+3,000 élèves<a id="footnotetag69" name="footnotetag69"></a><a href="#footnote69"><sup>69</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote69" name="footnote69"></a><b>Note 69:</b><a href="#footnotetag69"> (retour) </a> Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M. Allain,
+<i>l'Instruction primaire avant la Révolution</i>.&mdash;La communauté de
+Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de
+la Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine.
+Guilhermy. <i>Inscriptions de la France</i>, t. I, CX-CXL.</blockquote>
+
+<p>«Il y a ordinairement dans chaque paroisse
+deux écoles de charité, une pour les garçons et
+l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du
+gouvernement temporel et spirituel des paroisses<a id="footnotetag70" name="footnotetag70"></a><a href="#footnote70"><sup>70</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote70" name="footnote70"></a><b>Note 70:</b><a href="#footnotetag70"> (retour) </a> Allain, <i>étude citée</i>. Sur les écoles de filles avant 1789, voir le
+récent ouvrage de M. Albert Duruy, <i>l'Instruction publique et la
+Révolution</i>.</blockquote>
+
+<p>En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse,
+en spoliant les petites écoles, la Révolution
+allait plonger le peuple dans les ténèbres de l'ignorance.
+Et la Révolution accuse de ces ténèbres
+ceux qui avaient allumé et fait rayonner depuis
+tant de siècles le flambeau qu'elle-même a éteint!</p>
+
+<p>Si l'enseignement primaire avait poursuivi son
+cours au XVIIIe siècle, nous ne saurions en dire
+autant de l'instruction donnée aux femmes du
+monde. Quelque restreintes que fussent au
+XVIIe siècle les connaissances que possédaient les
+disciples de Fénelon et de Mme de Maintenon, la
+sûreté et la délicatesse de leur jugement pouvaient,
+nous l'avons rappelé, suppléer en elles à
+l'étendue de l'instruction. Mais ce fond solide, si
+rare même alors, manqua de plus en plus. La frivolité
+seule domine au XVIIIe siècle. A cette époque
+la femme a la pire des ignorances: celle qui veut
+décider de tout, en philosophie, en politique, en
+religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors
+que dans ses Heures, se trouve, en une seule leçon,
+une philosophe sans le savoir<a id="footnotetag71" name="footnotetag71"></a><a href="#footnote71"><sup>71</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote71" name="footnote71"></a><b>Note 71:</b><a href="#footnotetag71"> (retour) </a> Taine, <i>Les Origines de la France contemporaine. L'ancien
+régime</i>.</blockquote>
+
+<p>Les femmes les plus frivoles se passionnent
+pour la science. Vers 1782, c'est une mode. On a
+dans son cabinet «un dictionnaire d'histoire naturelle,
+des traités de physique et de chimie. Une
+femme ne se fait plus peindre en déesse sur un
+nuage, mais dans un laboratoire, assise parmi des
+équerres et des télescopes<a id="footnotetag72" name="footnotetag72"></a><a href="#footnote72"><sup>72</sup></a>. Les femmes du monde
+assistent aux expériences scientifiques, elles suivent
+des cours de sciences physiques et naturelles. En
+1786, elles obtiennent la permission d'assister aux
+cours du collège de France. A une séance publique
+de l'Académie des Inscriptions, elles «applaudissent
+des dissertations sur le boeuf Apis, sur
+le rapport des langues égyptienne, phénicienne et
+grecque...» Rien ne les rebute. Plusieurs manient
+la lancette et même le scalpel; la marquise de
+Voyer voit disséquer, et la jeune comtesse de
+Coigny dissèque de ses propres mains<a id="footnotetag73" name="footnotetag73"></a><a href="#footnote73"><sup>73</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote72" name="footnote72"></a><b>Note 72:</b><a href="#footnotetag72"> (retour) </a> Id., <i>Id</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote73" name="footnote73"></a><b>Note 73:</b><a href="#footnotetag73"> (retour) </a> Id., <i>Id</i>.</blockquote>
+
+<p>Il y avait là certainement quelques tendances
+louables. Nous ne pouvons, par exemple, qu'applaudir
+à la décision qui permit aux femmes de
+suivre les cours du Collège de France. Mais dans
+toutes les démonstrations que provoqua chez la
+femme l'engouement de la science, il y a quelque
+chose qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses
+avec un étalage qui en rappelle la date trop
+fraîche. En dépit de Molière et de Boileau, la pédante
+a survécu, et avec la pédante, le préjugé
+contre une sage instruction des filles.</p>
+
+<p>Dans l'épître dédicatoire d'<i>Alzire</i>, adressée à
+Mme du Chatelet, Voltaire, ayant à louer l'instruction
+de cette femme malheureusement plus savante
+que vertueuse, citait des exemples contemporains
+qui lui faisaient croire que son siècle ne partageait
+plus les préjugés que Molière et Boileau avaient
+répandus contre l'instruction des femmes. Mais
+Voltaire flattait son siècle, et à part quelques exceptions,
+la jeune fille du XVIIIe siècle était élevée en
+poupée mondaine. «Une fillette de six ans est serrée
+dans un corps de baleine; son vaste panier soutient
+une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la
+tête un savant échafaudage de faux cheveux, de
+coussins et de noeuds, rattaché par des épingles,
+couronné par des plumes, et tellement haut, que
+souvent «le menton est à mi-chemin des pieds;»
+parfois on lui met du rouge. C'est une dame en
+miniature; elle le sait, elle est toute à son rôle,
+sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement
+unique et perpétuel est celui du maintien<a id="footnotetag74" name="footnotetag74"></a><a href="#footnote74"><sup>74</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote74" name="footnote74"></a><b>Note 74:</b><a href="#footnotetag74"> (retour) </a> Taine, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Un écrivain du XVIIIe siècle, Mercier, nous dira:
+«Le maître de danse, dans l'éducation d'une
+jeune demoiselle, a le pas sur le maître à lire, et
+sur celui même qui doit lui inspirer la crainte de
+Dieu et l'amour de ses devoirs futurs<a id="footnotetag75" name="footnotetag75"></a><a href="#footnote75"><sup>75</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote75" name="footnote75"></a><b>Note 75:</b><a href="#footnotetag75"> (retour) </a> Mercier, <i>Tableau de Paris</i>, 1783. T. VIII, ch. CDX. Petites
+filles, Marmots.</blockquote>
+
+<p>Les quelques notions de catéchisme que la
+jeune fille perdait bientôt d'ailleurs dans le courant
+philosophique du siècle, n'occupaient, en effet,
+qu'un rôle bien secondaire, je ne dirai pas dans
+l'éducation, ce serait profaner ce mot, mais dans
+le dressage de la jeune fille. Tout y était sacrifié
+à l'enseignement du maintien. Lorsque, par une
+mesure d'économie, le cardinal de Fleury décide
+Louis XV à faire élever ses filles à l'abbaye de
+Fontevrault où, trop souvent, gâtées en filles
+de roi, elles n'ont guère d'autre règle que celle
+de leurs fantaisies, l'une des princesses, Mme Louise
+de France, ne connaît pas encore, à douze ans,
+toutes les lettres de son alphabet. Un seul professeur
+d'art d'agrément a suivi ses royales élèves à
+Fontevrault; c'est encore le maître à danser<a id="footnotetag76" name="footnotetag76"></a><a href="#footnote76"><sup>76</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote76" name="footnote76"></a><b>Note 76:</b><a href="#footnotetag76"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette</i>.</blockquote>
+
+<p>Huit jours avant son mariage, la future duchesse
+de Doudeauville, Mlle de Montmirail, âgée de
+quinze ans, est mise dans un coin de la salle à
+manger, avec une robe de pénitence, pour avoir
+mal fait sa révérence à son entrée dans le salon
+d'une mère aussi sévère que fantasque<a id="footnotetag77" name="footnotetag77"></a><a href="#footnote77"><sup>77</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote77" name="footnote77"></a><b>Note 77:</b><a href="#footnotetag77"> (retour) </a> Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville.</blockquote>
+
+<p>Mais empruntons encore à Mercier quelques
+traits relatifs à cette éducation qui, «dès la plus
+tendre enfance...imprègne, pour ainsi dire, l'âme
+des femmes de vanité et de légèreté.» Pour la petite
+fille, «la marchande de modes et la couturière sont
+des êtres dont elle évalue l'importance, avant d'entendre
+parler de l'existence du laboureur qui la
+nourrit, et du tisserand qui l'habille. Avant d'apprendre
+qu'il y aura des objets qu'elle devra respecter,
+elle sait qu'il ne s'agit que d'être jolie, et
+que tout le monde l'encensera. On lui parle de
+beauté avant de l'entretenir de sagesse. L'art de
+plaire et la première leçon de coquetterie sont inspirés
+avant l'idée de pudeur et de décence, dont un
+jour elle aura bien de la peine à appliquer le vernis
+factice sur cette première couche d'illusion.</p>
+
+<p>«Qu'on daigne regarder avec réflexion ces
+marionnettes que l'on voit dans nos promenades,
+préluder aux sottises et aux erreurs du reste de
+leur vie. Le <i>petit monsieur</i>, en habit de tissu, et la
+<i>petite demoiselle</i>, coiffée sur le modèle des grandes
+dames, copiant, sous les auspices d'une <i>bonne</i> imbécile,
+les originaux de ce qu'ils seront un jour.
+Toutes les grimaces et toutes les affectations du
+petit maître sont rassemblées chez le <i>petit monsieur</i>.
+Il est applaudi, caressé, admiré en proportion des
+contorsions qu'il saisit. La <i>petite demoiselle</i> reçoit
+un compliment à chaque minauderie dont son
+petit individu s'avise; et si son adresse prématurée
+lui donne quelque ascendant sur le petit
+<i>mari</i>, on en augure, avec un étonnement stupide,
+le rôle intéressant qu'elle jouera dans la société<a id="footnotetag78" name="footnotetag78"></a><a href="#footnote78"><sup>78</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote78" name="footnote78"></a><b>Note 78:</b><a href="#footnotetag78"> (retour) </a> Mercier, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>La petite fille grandit dans l'ennui et l'oisiveté
+sous ce toit paternel qui souvent n'abrite pour
+elle ni caresses ni sourire. Le matin, quand la
+mère est à sa toilette, la petite fille vient cérémonieusement
+lui baiser la main; elle voit encore
+ses parents aux heures des repas<a id="footnotetag79" name="footnotetag79"></a><a href="#footnote79"><sup>79</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote79" name="footnote79"></a><b>Note 79:</b><a href="#footnotetag79"> (retour) </a> <i>Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville</i>;
+Taine, <i>les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime</i>.</blockquote>
+
+<p>La mère aime-t-elle sa fille ou du moins croit-elle
+l'aimer, la garde-t-elle dans sa chambre, cette
+chambre est, comme au XVIIe siècle, une prison
+où l'enfant, privée de tout mouvement, est tour à
+tour encensée ou grondée; «toujours ou relâchement
+dangereux ou sévérité mal entendue; jamais
+rien selon la raison. Voilà comment on ruine le
+corps et le coeur de la jeunesse<a id="footnotetag80" name="footnotetag80"></a><a href="#footnote80"><sup>80</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote80" name="footnote80"></a><b>Note 80:</b><a href="#footnotetag80"> (retour) </a> Rousseau, <i>Émile</i>, V.</blockquote>
+
+<p>Devant cette jeune fille condamnée au rôle d'automate,
+Rousseau, l'ennemi, des couvents, se
+prend à regretter ces maisons où l'enfant peut se
+livrer à ses joyeux ébats, sauter et courir.</p>
+
+<p>Rousseau parlait ainsi dans le livre par lequel
+il crut pouvoir réformer l'éducation, aussi bien
+celle des femmes que celle des hommes.</p>
+
+<p>Au milieu de ses folles utopies, Rousseau établit
+néanmoins dans l'<i>Émile</i> un principe que feraient
+bien de méditer les émancipateurs actuels
+de la femme: c'est qu'il faut élever chaque sexe
+selon sa nature, et ne pas faire de la femme un
+homme, pas même un honnête homme! Il faut
+simplement en faire une honnête femme; «Elles
+n'ont point de collèges! s'écrie-t-il. Grand malheur!
+Eh! plût à Dieu qu'il n'y en eût point pour
+les garçons<a id="footnotetag81" name="footnotetag81"></a><a href="#footnote81"><sup>81</sup></a>!» Je n'achève la phrase de Rousseau
+que pour compléter la citation, mais non
+pour l'approuver jusqu'au bout. Il est certain que
+la vie de collège est aussi nécessaire à l'homme,
+pour le préparer à la vie publique, qu'elle serait
+funeste à la femme qui est destinée à l'existence
+du foyer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote81" name="footnote81"></a><b>Note 81:</b><a href="#footnotetag81"> (retour) </a> Rousseau, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Rousseau dit que l'éducation doit préparer une
+femme qui comprenne son mari, une mère qui sache
+élever ses enfants. Ce sont là de sages préceptes
+que nous trouvions dans les siècles précédents,
+mais que le faux jugement de Rousseau
+applique fort mal, comme d'habitude. C'est que,
+au lieu de reconnaître l'existence du péché originel,
+le philosophe admet la bonté absolue de la
+nature humaine. Tous les instincts de cette nature
+sont bons; il n'y a qu'à les développer. La ruse est
+l'instinct naturel de la femme: c'est cette ruse
+qu'il faut laisser croître. La grande science de la
+femme sera d'étudier le coeur de l'homme pour
+chercher adroitement à plaire. Cette étude est la
+seule que Rousseau encourage chez la jeune fille.
+Il lui permet d'ailleurs d'apprendre sans maître
+tout ce qu'elle voudra, pourvu que ses connaissances
+se bornent à des arts d'agrément qui la
+rendront plus capable de plaire à son mari. C'est
+en vain que Rousseau a prêché la réforme de l'éducation;
+ses belles théories n'aboutissent qu'à
+l'éducation du XVIIIe siècle: l'art de plaire<a id="footnotetag82" name="footnotetag82"></a><a href="#footnote82"><sup>82</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote82" name="footnote82"></a><b>Note 82:</b><a href="#footnotetag82"> (retour) </a> Taine, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Aucune réforme sérieuse n'était possible avec
+le système d'un philosophe qui enlevait à l'éducation
+de la femme comme à celle de l'homme la seule
+base solide: l'éducation religieuse. Rousseau, qui
+trouvait qu'il n'est peut-être pas temps encore qu'à
+dix-huit ans, l'homme apprenne qu'il a une âme,
+Rousseau permet cependant que l'on instruise
+plus tôt la femme des vérités religieuses. Il est
+vrai que c'est par un motif assez irrespectueux
+pour l'intelligence féminine: Jean-Jacques trouve
+que si, pour apprendre les vérités religieuses à la
+femme, on attend qu'elle puisse les comprendre,
+elle ne les saura jamais. Peu importe donc que ce
+soit plus tôt ou plus tard.</p>
+
+<p>La religion de Rousseau, cette religion dont le
+Vicaire savoyard est l'éloquent apôtre, est fort
+élastique: c'est la religion naturelle. Il est vrai
+qu'au temps où nous vivons, il faut savoir gré à
+Jean-Jacques de n'avoir biffé ni l'existence de
+Dieu ni l'immortalité de l'âme.</p>
+
+<p>Impuissantes&mdash;heureusement&mdash;à passer dans
+la vie réelle, les rêveries éducatrices de Rousseau
+rappellent cependant aux mères qu'elles ont des
+filles. Elles ont maintenant le goût de la sensiblerie
+maternelle. Mais, incapable de comprendre
+que cette enfant représente pour elle un devoir,
+la mère ne voit en elle qu'un plaisir. On initie
+la petite fille aux grâces du parler élégant. On fait
+de cette enfant, qui y est déjà si bien préparée,
+une petite comédienne de salon. Elle reçoit pour
+maîtres des acteurs célèbres; elle joue dans les
+proverbes, dans les comédies, dans les tragédies.
+Rousseau n'avait sans doute pas prévu tous ces
+résultats, mais n'en avait-il pas préconisé le principe:
+l'art de plaire?</p>
+
+<p>Une disciple de Rousseau, Mlle Phlipon, la future
+Mme Roland, parut donner un fondement plus
+solide à l'éducation des femmes quand elle écrivit
+un discours sur cette question proposée par l'Académie
+de Besançon: Comment l'éducation des femmes
+pourrait contribuer à rendre les hommes meilleurs.
+Suivant la méthode de Rousseau, la jeune philosophe
+juge que pour répondre à cette question il
+faut suivre les indications de la nature. Cette méthode
+lui fait découvrir que c'est par la sensibilité
+que les femmes améliorent les hommes et leur
+donnent le bonheur: c'est donc la sensibilité qu'il
+faut développer et diriger en elles par une instruction
+qui éclaire leur jugement. Développer la
+sensibilité, c'est-à-dire le foyer le plus ardent et
+le plus dangereux qui soit dans le coeur de la
+femme! En vain, Mlle Phlipon prétend-elle régler
+la marche du feu. Oui, avant l'incendie, on peut
+et l'on doit diriger la flamme; mais quand tout
+brûle, est-ce possible? Allumer l'incendie et se
+croire la faculté de se rendre maître du feu, quelle
+utopie!</p>
+
+<p>Telle est l'éducation par laquelle l'élève de
+Rousseau prépare l'épouse et la mère éducatrice.
+Tout ici, même l'exercice de la réflexion, doit concourir
+à rendre la femme plus aimante et plus aimable.
+N'est-ce pas encore; avec une plus généreuse
+inspiration, le système de Rousseau: l'art
+de plaire? Aussi, bien que Mlle Phlipon accorde à
+l'instruction des femmes une place que l'<i>Emile</i> ne
+lui avait pas attribuée, ses conclusions ne s'écartent
+guère de celles de son maître. Non plus que
+Rousseau d'ailleurs, elle ne sait leur donner une
+valeur pratique. Elle avoue elle-même à la fin de
+son discours qu'elle est «plus prompte à saisir
+les principes» qu'elle n'est «habile à détailler les
+préceptes <a id="footnotetag83" name="footnotetag83"></a><a href="#footnote83"><sup>83</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote83" name="footnote83"></a><b>Note 83:</b><a href="#footnotetag83"> (retour) </a> M. Faugère a fait rechercher le manuscrit du discours de
+Mme Roland, dans les archives de l'Académie de Besançon. Il a
+publié ce travail inédit dans son édition des <i>Mémoires</i> de Mme Roland.
+1864.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas dans la prédominance absolue de
+la sensibilité, c'est dans l'harmonie du coeur et de
+la raison qu'est le secret de la véritable éducation,
+mais il n'appartient pas à la philosophie naturelle,
+de livrer ce secret.</p>
+
+<p>Tandis que les philosophes dissertaient sur l'éducation,
+tandis que des mères mondaines s'essayaient
+à appliquer les théories de Rousseau,
+quelques familles, bien rares il est vrai, continuaient
+de chercher les traditions éducatrices à
+leur véritable source: le christianisme. J'aime à
+remarquer ces traditions dans la postérité du
+chancelier d'Aguesseau. Un esprit supérieur avait
+toujours distingué les femmes de cette famille. La
+femme et la soeur du chancelier nous apparaîtront
+plus tard. Sa fille aînée, la future comtesse de
+Chastellux, reçut chez les dames de Sainte-Marie
+de la rue Saint Jacques, une solide instruction.
+Rentrée dans sa famille, elle se livra d'elle-même
+à de fortes études. Son père l'y encourageait:
+«J'espère, lui écrivait-il, que vous humilierez par
+vos réponses la vanité de vos frères, qui croient
+être d'habiles gens, et que vous leur ferez voir que
+la science peut être le partage des filles comme des
+hommes.» Ce serait là un avis un peu téméraire
+s'il ne trouvait son correctif dans cette autre
+phrase: «Ce que je trouve de beau en vous, ma
+chère fille, c'est que vous ne dédaignez pas de descendre
+du haut de votre érudition, pour vous abaisser
+à faire tourner un rouet.» Plus tard, le chancelier
+s'intéressait à la prédilection que sa petite-fille,
+Mlle Henriette de Fresnes, avait pour l'histoire
+ancienne et particulièrement pour ce qui concernait
+l'Égypte. Il se plaisait au style de cette jeune
+personne, mais il la félicitait aussi de garder le
+goût des occupations ménagères: «Je suis ravi
+de voir que vous savez <i>pâtisser</i> aussi bien qu'écrire,
+et que vous cherchez de bonne heure à imiter
+les moeurs des femmes et des filles des patriarches.
+Vous me permettrez cependant de préférer toujours
+les ouvrages de votre esprit à ceux de vos doigts<a id="footnotetag84" name="footnotetag84"></a><a href="#footnote84"><sup>84</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote84" name="footnote84"></a><b>Note 84:</b><a href="#footnotetag84"> (retour) </a> D'Aguesseau, <i>Lettres inédites</i>. A Mlle d'Aguesseau, 13 octobre
+1712; à Mlle Henriette de Fresnes, 4 janvier et 27 février 1745;
+et dans le même ouvrage, <i>Essai sur la vie de Mme la comtesse de
+Chastellux</i>, par Mme la marquise de la Tournelle, sa fille.</blockquote>
+
+<p>Mlle Henriette de Fresnes. qui devint la duchesse
+d'Ayen, trouvait donc, dans les traditions de sa famille,
+une plus sûre méthode d'éducation que
+celle de l'<i>Émile</i>. Elle l'applique avec la sollicitude
+maternelle la plus éclairée. En élevant ses
+cinq filles, la duchesse fortifie leur jugement,
+fait planer leurs âmes au-dessus des intérêts terrestres,
+et leur apprend qu'il faut tout sacrifier à la
+vertu. Elle lit avec ses filles les pages les plus éloquentes
+des anciens et des modernes, ainsi que les
+plus belles oeuvres de la poésie. Elle forme elle-même
+ces admirables mères qui, à travers la tourmente
+de la Révolution, gardent ses enseignements
+pour les transmettre à notre siècle: Mme de La
+Fayette, Mme de Montagu; Mme de Montagu qui disait
+à ses filles que «la vérité ne nous est pas donnée
+seulement pour orner notre esprit, mais pour être
+pratiquée<a id="footnotetag85" name="footnotetag85"></a><a href="#footnote85"><sup>85</sup></a>.» Belle définition qui résume tout ce
+que la vieille éducation française nous a donné de
+meilleur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote85" name="footnote85"></a><b>Note 85:</b><a href="#footnotetag85"> (retour) </a> Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.</blockquote>
+
+<p>Du XVIe au XVIIIe siècles, quelles jeunes filles produira
+d'une part l'éducation mondaine, de l'autre
+l'éducation domestique?</p>
+
+<p>Au XVIe siècle, la première de ces éducations nous
+offre, dans son expression typique, la fille d'honneur
+attachée à une reine ou à une princesse. Elle figure
+dans les ballets, elle assiste aux tournois; ou, bien,
+à cheval, la plume au vent, elle escorte avec ses
+compagnes la litière d'une royale voyageuse. Elle
+porte gaiement la vie, la mort même; et, vaillante,
+elle fait de sa tendresse le prix de la valeur guerrière.
+Mais, dans l'<i>escadron volant</i> de Catherine de
+Médicis, elle met à moins haut prix son amour, et
+sert l'astucieuse politique de la reine pour séduire
+les hommes qu'il faut gagner<a id="footnotetag86" name="footnotetag86"></a><a href="#footnote86"><sup>86</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote86" name="footnote86"></a><b>Note 86:</b><a href="#footnotetag86"> (retour) </a> Brantôme, les deux livres des <i>Dames</i>; Marguerite de Valois,
+reine de France et de Navarre, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>La légèreté des filles d'honneur pouvait aller
+jusqu'à la plus effroyable immoralité. Brantôme
+nous en donne des preuves suffisantes. Ne nous
+montre-t-il pas de ces jeunes filles buvant dans une
+coupe où un prince a fait graver les scènes les
+plus immorales! Si quelques-unes de ces jeunes
+filles détournent les yeux, d'autres regardent effrontément,
+échangent tout haut d'ignobles réflexions,
+et osent même étudier les infâmes leçons qui leur
+sont présentées<a id="footnotetag87" name="footnotetag87"></a><a href="#footnote87"><sup>87</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote87" name="footnote87"></a><b>Note 87:</b><a href="#footnotetag87"> (retour) </a> Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Sous Louis XIV, la dépravation, pour être moins
+éhontée, n'en existe pas moins parmi les filles
+d'honneur. Elles sont exposées ou s'exposent elles-mêmes
+aux hommages outrageants. La maréchale
+de Navailles est obligée de faire murer l'escalier
+qui mène le jeune roi chez les filles d'honneur.</p>
+
+<p>Mais dans les familles demeurées patriarcales,
+d'autres habitudes préparent dans la jeune fille la
+gardienne du foyer. Au sein de l'austère retraite où
+la protège l'honneur domestique, elle verra dans
+la vie, non cette fête perpétuelle que rêvent les
+filles de la cour, mais une rude épreuve à laquelle
+elle doit préparer son âme.</p>
+
+<p>Dans les familles même qui ne prennent de la
+cour que l'élégance et qui en repoussent la corruption,
+la jeune fille conserve cette grâce suave et
+chaste, cette dignité et cette simplicité, cette douceur
+et cette force morale que lui avait donnée le
+moyen âge. Il s'y joint même quelque chose de
+plus dans ce milieu d'une distinction souveraine.
+Quand, aux attraits de la vierge chrétienne, venaient
+s'unir les dons exquis de l'intelligence, le
+charme des nobles manières et du gracieux parler,
+on avait dans son expression la plus accomplie le
+type de la jeune fille française.</p>
+
+<p>Au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, les
+luttes du temps font souvent prédominer chez la
+jeune fille la force sur la douceur. Corneille dut
+peindre d'après nature ces <i>adorables furies</i> qui, tout
+entières à la vengeance d'un père, immolent à cette vengeance
+leurs plus tendres sentiments, et sacrifient
+à un faux point d'honneur les lois de la miséricorde,
+celles de la justice même. Mais, à côté de ces
+natures ardentes, le doux type de la jeune fille
+subsiste toujours, et des temps plus calmes permettront
+de le voir plus souvent dans sa paisible
+sérénité. Racine l'avait sous les yeux en dessinant
+Iphigénie. Molière le respecta généralement dans
+ses comédies. Nobles ou bourgeoises, la plupart de
+ses jeunes filles, gracieuses et modestes comme
+Iphigénie, ont comme celle-ci la tendresse filiale,
+le respect de la volonté paternelle, la force des généreuses
+renonciations. Sans doute le poète comique
+ne leur demande pas d'immoler leur vie,&mdash;ce
+n'était pas son rôle,&mdash;mais elles savent sacrifier
+leurs sentiments les plus chers au souvenir
+d'un père, au repos d'un fiancé. Nous retrouverons
+encore cette touchante figure de la jeune fille française
+dans la société artificielle du XVIIIe siècle,
+cette société, tour à tour, et même à la fois, sentimentale
+et spirituellement légère; et Bernardin de
+Saint-Pierre immortalisera dans sa Virginie ce type
+de la tendresse, du dévouement et de la céleste
+pureté qui, devant une mort soudaine et terrible,
+fait refuser à la jeune fille le salut qui l'alarme
+dans les plus intimes délicatesses de sa pudeur.</p>
+
+<p>Et si nous passons dans la vie réelle, que de ravissantes
+figures depuis ces jeunes filles du XVIe siècle
+qui allient les plus humbles devoirs domestiques au
+culte des lettres, jusqu'à ces nobles créatures du
+XVIIe et du XVIIIe siècles, Louise de la Fayette,
+Marthe du Vigean, Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé,
+anges de la terre qui s'envolent vers les
+saintes régions du cloître sans que leurs blanches
+ailes aient reçu la moindre poussière terrestre! Et,
+au milieu de la tourmente révolutionnaire, que de
+touchantes physionomies encore, depuis cette <i>Jeune
+Captive</i> dont André Chénier recueillit, dans sa poésie
+enchanteresse, les mélancoliques regrets et les
+invincibles espoirs<a id="footnotetag88" name="footnotetag88"></a><a href="#footnote88"><sup>88</sup></a>; jusqu'à Madame Élisabeth de
+France et ses glorieuses émules qui, devant l'échafaud,
+immolent avec un sublime courage ces mêmes
+regrets, ces mêmes espoirs, et prouvent que le pays
+de Jeanne d'Arc n'a pas cessé d'enfanter des vierges-martyres!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote88" name="footnote88"></a><b>Note 88:</b><a href="#footnotetag88"> (retour) </a> Bien que l'héroïne de ce poëme, Mlle de Coigny, n'ait pas
+gardé dans la suite de sa vie le charme que nous a révélé André
+Chénier, elle est toujours restée, comme l'a dit M. Caro, la jeune
+fille immortalisée par le poète, <i>la Jeune captive</i>. Caro, <i>la Fin
+du XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Sans doute, comme nous l'avons remarqué, les
+tendresses du foyer seront souvent comprimées
+pour la jeune fille. Mais ces tendresses déborderont
+plus d'une fois. On verra des Antigones soutenir
+leurs parents infirmes<a id="footnotetag89" name="footnotetag89"></a><a href="#footnote89"><sup>89</sup></a>. L'amour filial, l'amour
+fraternel auront leurs héroïnes, comme la généreuse
+soeur de François Ier captif, comme la duchesse
+de Sully pendant la Fronde, Mlle de Sombreuil
+et Mlle Cazotte pendant la Révolution.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote89" name="footnote89"></a><b>Note 89:</b><a href="#footnotetag89"> (retour) </a> Mme la baronne d'Oberkirch, <i>Mémoires; les savants Godefroy</i>.
+Mémoires d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>Mme de Miramion, qui n'avait que neuf ans lorsqu'elle
+perdit sa mère, en devint malade de chagrin;
+et toute sa vie, sa figure, de même que son
+esprit, garda la mélancolique impression de ce
+souvenir. Dès le jeune âge où elle fut privée de sa
+mère, elle devait regretter de ne l'avoir pas assez
+aimée<a id="footnotetag90" name="footnotetag90"></a><a href="#footnote90"><sup>90</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote90" name="footnote90"></a><b>Note 90:</b><a href="#footnotetag90"> (retour) </a> Récit de la vie de Mme de Miramion, écrit par elle-même,
+d'après l'ordre de son directeur, M. Jolly, 1677. Bonneau-Avenant,
+<i>Mme de Miramion</i>.</blockquote>
+
+<p>«En aimant ma mère, j'ai appris à aimer la
+vertu, dira dans une maladie mortelle Mme de
+Rastignac, fille de la duchesse de Doudeauville.
+J'ai toujours cru entendre la voix de Dieu quand
+elle me parlait, et en lui obéissant, c'est sa volonté
+que j'ai cru faire.»</p>
+
+<p>Les terreurs de la mort agitent la jeune femme:
+«Restez avec moi», dit-elle à l'admirable mère qui
+a inspiré un tel éloge. «Restez avec moi; près de
+vous je n'ai jamais rien redouté.» Comme l'enfant
+bercé par sa mère, la malade s'endormait en
+sentant veiller sur elle cette tendre sollicitude.
+Mais la mort est là et va saisir sa proie. «Je remercie
+Dieu en mourant de n'avoir pas eu dans le cours
+de ma vie une seule pensée que je ne vous aie fait
+connaître», dit Mme de Rastignac à sa mère.</p>
+
+<p>Elle va recevoir les sacrements: «Ce sera pour
+ce soir,» dit-elle au saint prêtre qui l'assiste: «Je
+désire épargner ce spectacle à la sensibilité de mes
+parents, mais j'ai prié ma mère de s'y trouver, il
+lui en coûterait trop de s'éloigner; d'ailleurs, j'ai
+besoin de sa présence; elle est mon ange, elle est
+ma vie, je croirai n'avoir rien fait de bien sans
+elle; je dois à ses soins la prolongation de mes
+jours, et mon salut à ses vertus<a id="footnotetag91" name="footnotetag91"></a><a href="#footnote91"><sup>91</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote91" name="footnote91"></a><b>Note 91:</b><a href="#footnotetag91"> (retour) </a> <i>Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville</i>.
+Cette scène se passe en 1802; mais nous l'avons rattachée à l'ancienne
+France, qui forma Mme de Rastignac.</blockquote>
+
+<p>Aux premiers temps de sa maladie, elle avait
+pressenti sa fin prochaine. Jeune, charmante, adorée,
+elle disait: «Je suis résignée à tout ce que
+Dieu voudra, mais je conviens qu'il m'en coûterait
+de quitter la vie.&mdash;Cela est simple, lui répondit-on,
+à vingt et un ans, avec tous les avantages qui assurent
+le bonheur.&mdash;Non, reprit-elle en riant, ce
+ne sont pas là des biens, vous ne m'entendez pas.&mdash;Mais
+vous êtes épouse et mère!&mdash;Ah! je
+le sens plus vivement que jamais!... et je suis
+fille<a id="footnotetag92" name="footnotetag92"></a><a href="#footnote92"><sup>92</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote92" name="footnote92"></a><b>Note 92:</b><a href="#footnotetag92"> (retour) </a> Même ouvrage.</blockquote>
+
+<p>«Et je suis fille!» Ce fut avec un déchirant
+accent que la malade prononça ces paroles qui révélaient
+que, pour cette angélique créature, l'amour
+filial avait été le sentiment dominant de sa
+vie.</p>
+
+<p>Toutefois le sévère principe romain de l'autorité
+paternelle l'emportait généralement sur l'amour
+dans les foyers de la vieille France. La tâche de
+la jeune fille était particulièrement lourde dans
+les familles nobles réduites à la pauvreté. Les
+filles du logis tenaient souvent lieu de servantes.
+A la ville, elles font le marché; elles travaillent
+dans un grenier. A la campagne, elles respirent
+du moins le grand air des champs, mais elles joignent
+aux travaux du ménage les occupations de
+la vie rurale. Il en est qui ont à surveiller «quelques
+dindons, quelques poules, une vache, encore
+trop heureuses d'avoir à en garder», dit Mme de
+Maintenon qui, elle aussi, des sabots aux pieds,
+une gaule à la main, avait gardé les dindons d'une
+tante riche cependant, mais avare<a id="footnotetag93" name="footnotetag93"></a><a href="#footnote93"><sup>93</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote93" name="footnote93"></a><b>Note 93:</b><a href="#footnotetag93"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Conseils et instructions aux demoiselles
+de Saint-Cyr pour leur conduite dans le monde</i>, édition de M. Lavallée.
+Instructions de 1706 et de 1707. Mme de Staal de Launay
+nous montre aussi ses deux futures belles-filles tenant le ménage
+paternel. V. ses <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Une lettre écrite en 1671 et qui nous fait pénétrer
+dans une gentilhommière normande, nous
+initie à la rude existence que menaient les filles de
+la maison:</p>
+
+<p>...Nous avons esté les mieux receus du monde
+tant de M. mon oncle que de Mme ma tante et de
+tous mes cousins et cousines... ils sont au nombre
+de neuf. L'aisné est un garçon... après suivent
+quatre filles... l'aisnée su nomme Nanette, 17 à
+18 ans, de taille dégagée, assez grande, passablement
+belle, fort adrette; elle fait avec sa cadette
+suivante tout l'ouvrage de la maison; encore
+dirigent-elles le manoir de la Fretelaye à demi-lieue
+de là. Cette cadette, Manon, âgée de 15 ans,
+trop grosse pour sa taille, est belle et a bonne
+grâce, mais gagneroit à ne pas être tant exposée
+au soleil en faisant tout le ménage de la maison. La
+troisième, Margot, n'est ni belle ni bonne (13 à
+14 ans), la quatrième, Cathos (dix ans), assez
+bonne petite fille, presque sourde, a des yeux de
+cochon, un nez fort camard, un teint tout taché
+de brands de Judas. Suivent deux frères: Jean-Baptiste,
+agé de huit ans, gros garçon qui aura
+quelque jour bonne mine et promet quelque chose;
+François, agé de sept ans, promettant moins et
+méchant comme un petit démon, sec comme un
+hareng soret... Vient après eux une fille de cinq
+ans, nommée Madelon, qui ne sçait pas que nous
+soyons partis, car elle en mourrait de déplaisir.
+Le dernier, Pierrot, petit démon, a deux ans et
+sept mois, tette encore, et donne à sa mère, luy
+seul, plus de peyne que tous les autres... Pour
+leurs habits, ils sont assez propres et honnestes
+suivant que l'on se vestit dans le pays... les deux
+filles ont des robes d'estamine de Lude avec des
+jupes de serge de Londres fort propre<a id="footnotetag94" name="footnotetag94"></a><a href="#footnote94"><sup>94</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote94" name="footnote94"></a><b>Note 94:</b><a href="#footnotetag94"> (retour) </a> Lettre de Denis III Godefroy, 3 octobre 1671. <i>Les savants
+Godefroy</i>. Mémoires d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>Au milieu de cette nombreuse famille, de ces
+enfants volontaires, on se représente ce qu'était
+l'existence des jeunes ménagères! La vie active
+qu'elles menaient nous semble au demeurant plus
+heureuse que la vie comprimée qui était le partage
+des jeunes filles riches.</p>
+
+<p>Sous l'humble toit paternel la fille du gentilhomme
+pauvre était protégée par ces fermes principes
+qui, dans leur rigueur même, sauvegardaient
+sa dignité. Mais que de déceptions, que
+d'amères tristesses pour la jeune fille qui, élevée
+dans un milieu aristocratique, tombait dans la
+misère sans être entourée d'une famille! Est-il
+rien de plus navrant que la détresse de Mlle de
+Launay, cette pauvre fille qui, réduite à la domesticité,
+subit les humiliations de son nouvel état
+devant les hommes même qui l'ont entourée
+d'hommages, et essuie jusqu'aux insultants mépris
+des autres caméristes qui n'ont ni son instruction,
+ni ses talents, et qui se vengent de cette
+infériorité en se moquant de son inaptitude à leur
+métier<a id="footnotetag95" name="footnotetag95"></a><a href="#footnote95"><sup>95</sup></a>? Et que dire des malheureuses enfants qui,
+bien plus à plaindre encore que Mlle de Launay,
+sont livrées par un père ou par une mère qui exploite
+leur honneur<a id="footnotetag96" name="footnotetag96"></a><a href="#footnote96"><sup>96</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote95" name="footnote95"></a><b>Note 95:</b><a href="#footnotetag95"> (retour) </a> Mme de Staal de Launay, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote96" name="footnote96"></a><b>Note 96:</b><a href="#footnotetag96"> (retour) </a> Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>; Mme Campan,
+<i>Souvenirs</i>, portraits, anecdotes.</blockquote>
+
+<p>Quant aux filles de familles riches, quel sort les
+attendait?</p>
+
+<p>Bien qu'au XVIe siècle le droit romain ait triomphé
+du droit germain, le droit d'aînesse échappe à
+cette influence, et généralement aussi, les filles
+sont, comme les cadets, sacrifiées à l'aîné de leurs
+frères, et ne reçoivent qu'une dot<a id="footnotetag97" name="footnotetag97"></a><a href="#footnote97"><sup>97</sup></a>. Néanmoins,
+cette dot paraît encore trop lourde à bien des familles
+qui se débarrasseront de cette charge au
+moyen du couvent. C'est avec une généreuse indignation
+que Bourdaloue flétrira le crime de ces
+parents qui, forçant les vocations, osent jeter à
+Dieu des coeurs qu'il n'a pas lui-même appelés:
+L'établissement de cette fille coûterait; sans
+autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion.
+Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie:
+il faut bien qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point
+d'autre parti à prendre pour elle. Mais Dieu ne la
+veut pas dans cet état: il faut supposer qu'il l'y
+veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a
+nulle marque de vocation: c'en est une assez
+grande que la conjoncture présente des affaires et
+la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle
+n'a pas cette grâce d'attrait: cette grâce lui viendra
+avec le temps, et lorsqu'elle sera dans un lieu
+propre à la recevoir. Cependant on conduit cette
+victime dans le temple, les pieds et les mains liés,
+je veux dire dans la disposition d'une volonté
+contrainte, la bouche muette par la crainte et le
+respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au
+milieu d'une cérémonie brillante pour les spectateurs
+qui y assistent, mais funèbre pour la personne
+qui en est le sujet, on la présente au prêtre
+et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier
+Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses
+yeux et provoque sa vengeance.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote97" name="footnote97"></a><b>Note 97:</b><a href="#footnotetag97"> (retour) </a> J'ai longuement étudié la situation de la femme devant le
+droit romain et le droit germain dans mon ouvrage: <i>la Femme
+française au moyen âge</i>, actuellement sous presse.</blockquote>
+
+<p>Ah! Chrétiens, quelle abomination! Et faut-il
+s'étonner, après cela, si des familles entières sont
+frappées de la malédiction divine? Non, non, disait
+Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes
+plus au temps d'Abraham, où les sacrifices
+des enfants par les pères étaient rares. Rien maintenant
+de plus commun que les imitateurs de ce
+grand patriarche. On le surpasse même tous les
+jours: car, au lieu d'attendre comme lui l'ordre du
+ciel, on le prévient... Mais bientôt corrigeant sa
+pensée: Je me trompe, mes frères, reprenait-il;
+ces pères meurtriers ne sont rien moins que les
+imitateurs d'Abraham; car ce saint homme voulut
+sacrifier son fils à Dieu: mais ils ne sacrifient leurs
+enfants qu'à leur propre fortune, et qu'à leur
+avare cupidité<a id="footnotetag98" name="footnotetag98"></a><a href="#footnote98"><sup>98</sup></a>...</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote98" name="footnote98"></a><b>Note 98:</b><a href="#footnotetag98"> (retour) </a> Bourdaloue, <i>Sermon pour le premier dimanche après l'Épiphanie</i>.
+Sur les devoirs des pères par rapport à la vocation de
+leurs enfants.</blockquote>
+
+<p>La Bruyère n'est pas moins énergique: «Une
+mère, je ne dis pas qui cède et qui se rend à la
+vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, se
+charge d'une âme avec la sienne, en répond à
+Dieu même, en est la caution: afin qu'une telle
+mère ne se perde pas, il faut que sa fille se
+sauve<a id="footnotetag99" name="footnotetag99"></a><a href="#footnote99"><sup>99</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote99" name="footnote99"></a><b>Note 99:</b><a href="#footnotetag99"> (retour) </a> La Bruyère, XIV, <i>De quelques usages</i>. Dans l'alinéa suivant
+le moraliste parle d'une jeune fille que son père, joueur ruiné, fait
+religieuse, et qui n'a d'autre vocation «que le jeu de son père.»
+Mme de Maintenon et la duchesse de Liancourt s'élèvent aussi
+contre les vocations forcées. Mme de Maintenon, <i>Lettres et Entretiens</i>,
+60. Instruction aux demoiselles de la classe bleue, janvier
+1695; la duchesse de Liancourt, <i>Règlement donné par une dame de
+haute qualité</i> à M*** (Mlle de la Roche-Guyon), <i>sa petite fille,
+pour sa conduite et celle de sa maison. Avec un mitre règlement
+que cette dame avait dressé pour elle-même.</i> Paris, 1718. (Sans nom
+d'auteur.)</blockquote>
+
+<p>Si les parents ne mettent pas leurs filles au couvent,
+ils pourront les empêcher de se marier, dussent-ils,
+comme le fit le duc de la Rochefoucauld,
+les laisser végéter dans un coin séparé de la demeure
+paternelle, et réduire même l'une d'elles à
+épouser secrètement un ancien domestique de la
+maison, devenu un courtisan célèbre<a id="footnotetag100" name="footnotetag100"></a><a href="#footnote100"><sup>100</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote100" name="footnote100"></a><b>Note 100:</b><a href="#footnotetag100"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, éd. de M. Chérnel, t. II, ch. XXXVII;
+VI, XXIII.</blockquote>
+
+<p>Ces abus n'existaient pas dans les familles où
+régnait l'esprit chrétien. Mère de neuf filles, la
+maréchale de Noailles né voulut forcer la vocation
+d'aucune d'elles. Une seule reçut l'appel divin et
+y répondit<a id="footnotetag101" name="footnotetag101"></a><a href="#footnote101"><sup>101</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote101" name="footnote101"></a><b>Note 101:</b><a href="#footnotetag101"> (retour) </a> E. Bertin, <i>les Mariages dans l'ancienne société française</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans ces pieuses familles, les filles sont dotées
+par leur père, soit de son vivant, soit par disposition
+testamentaire. On en voit même qui,
+conformément au droit romain, reçoivent du
+testament paternel une part égale à celle de
+leurs frères. Tel exemple nous est offert dans
+la famille des Godefroy. Nous voyons aussi dans
+cette famille une fille tendrement dévouée à ses
+parents et qui reçoit de sa mère «en avancement
+d'hoirie deux rentes au capital de 10,400
+livres.» Son père lui avait déjà légué «hors part,»
+divers domaines; et cependant elle avait des
+frères<a id="footnotetag102" name="footnotetag102"></a><a href="#footnote102"><sup>102</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote102" name="footnote102"></a><b>Note 102:</b><a href="#footnotetag102"> (retour) </a> <i>Les savants Godefroy</i>. Mémoires d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>A la mort du père, le fils aîné devient chef de la
+famille. Plus d'un se souvient que le testament de
+son père a légué ses soeurs à sa tendresse. Plus
+d'un aussi sans doute, selon la touchante pensée
+de Mme du Plessis-Mornay, témoignera à ses soeurs
+par son amour fraternel, l'amour filial que lui inspirait
+une mère regrettée<a id="footnotetag103" name="footnotetag103"></a><a href="#footnote103"><sup>103</sup></a>. Chef de la maison, le
+frère aîné dote sa soeur. Dans une famille pauvre
+des frères se cotisent pour remplir ce devoir. Par
+testament le frère lègue à la soeur des rentes viagères
+ou autres<a id="footnotetag104" name="footnotetag104"></a><a href="#footnote104"><sup>104</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote103" name="footnote103"></a><b>Note 103:</b><a href="#footnotetag103"> (retour) </a> Mme du Plessis-Mornay, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote104" name="footnote104"></a><b>Note 104:</b><a href="#footnotetag104"> (retour) </a> Les frères du Laurens. Manuscrit de Jeanne du Laurens. Ch.
+de Ribbe, <i>une Famille au XVIe siècle</i>; id., <i>les Familles et la Société
+en France avant la Révolution; les savants Godefroy</i>.</blockquote>
+
+<p>La fille n'a-t-elle pas de frère et le père a-t-il
+désigné dans sa famille un héritier, elle épouse
+celui ci, fût-ce un oncle âgé.</p>
+
+<p>Si le droit d'aînesse a échappé à l'influence du
+droit romain, ce dernier domine dans la condition
+de la femme, surtout au XVIe siècle. A cette époque
+le sénatus-consulte Velléien qui défend à la
+femme de s'engager pour autrui, règne aussi bien
+dans les pays de droit coutumier que dans les
+pays de droit écrit. L'ordonnance de 1606 l'abrogera
+implicitement; mais cette ordonnance ne
+sera pour ainsi dire appliquée que dans les provinces
+du centre. Louis XIV en étendra l'application
+sans toutefois la rendre générale<a id="footnotetag105" name="footnotetag105"></a><a href="#footnote105"><sup>105</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote105" name="footnote105"></a><b>Note 105:</b><a href="#footnotetag105"> (retour) </a> Gide, <i>Étude sur la condition privée de la femme dans le
+droit ancien et moderne et en particulier sur le sénatus-consulte
+Velléien</i>. Paris, 1867.</blockquote>
+
+<p>Les pactes nuptiaux subissent aussi l'influence
+romaine, tout en gardant le principe germain de
+la communauté. Suivant que les pays sont de droit
+coutumier ou de droit écrit, ce régime prévaut
+dans les premiers et le régime dotal dans les seconds<a id="footnotetag106" name="footnotetag106"></a><a href="#footnote106"><sup>106</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote106" name="footnote106"></a><b>Note 106:</b><a href="#footnotetag106"> (retour) </a><p>Un jurisconsulte a établi en France quatre espèces de pays
+sous le rapport de la communauté: 1° les pays de droit coutumier,
+principalement ceux que régissait la coutume de Paris ou
+d'Orléans; «là, la communauté était le droit commun, à défaut
+de stipulation contraire...</p>
+
+<p>«2° D'autres pays coutumiers, tels que ceux de Bretagne, d'Anjou,
+du Maine, de Chartres et du Perche; là, la communauté ne
+formait le droit commun que si le mariage avait duré <i>an</i> et <i>jour</i>.</p>
+
+<p>«3° Les pays de droit écrit; là, la communauté n'avait lieu
+qu'en cas de stipulation expresse; le régime dotal était le droit
+commun;</p>
+
+<p>«4° Le pays de Normandie, où il n'était pas même permis de
+stipuler le régime de la communauté (art. 330, 389 de la coutume).
+Armand Dalloz jeune. <i>Dictionnaire général et raisonné de législation
+et de jurisprudence</i>, t. I. <i>Communauté</i>.</p></blockquote>
+
+<p>Nous voyons dans certains contrats la dotalité
+romaine se mêler à la communauté coutumière.
+Mais c'est la loi romaine qui l'emporte quand elle
+défend aux époux, après leur mariage, les dons,
+les avantages, les contrats mutuels.</p>
+
+<p>Comme le remarque M. Gide, l'autorité maritale
+s'affaiblit par les restrictions que subit le régime
+de la communauté. Cependant les romanistes
+d'alors ont une si faible idée de la capacité féminine,
+qu'ils s'accommodent d'un élément germain,
+le pouvoir marital, «pour en faire une sorte de
+tutelle à la romaine.» L'épouse devient une pupille,
+non plus, comme dans la communauté coutumière,
+à cause de sa faiblesse physique, mais à
+cause de l'infériorité morale que lui attribue l'esprit
+romain. Cette tutelle est pour la femme, aux
+yeux des romanistes, «un droit et un bénéfice.»</p>
+
+<p>Si l'épouse agit seule, la loi juge que c'est sans volonté
+suffisante. La femme elle-même peut «attaquer
+le contrat.» Mais la tutelle n'étant plus maintenue
+que dans l'intérêt de l'épouse, ne rend plus
+le mari maître des biens du ménage, comme il
+l'était dans l'ancienne communauté coutumière.</p>
+
+<p>La communauté n'est donc plus une suite nécessaire
+du pouvoir marital. «Elle ne résulta plus
+que des conventions nuptiales qui purent, au gré
+des parties, la restreindre ou l'exclure<a id="footnotetag107" name="footnotetag107"></a><a href="#footnote107"><sup>107</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote107" name="footnote107"></a><b>Note 107:</b><a href="#footnotetag107"> (retour) </a> Gide, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Tant que les familles vivent sur leurs terres ou
+mènent dans les villes une existence modeste, les
+dots sont faibles. Au XVIe siècle, 60,000 livres constituent
+une dot considérable. Ceux qui alors recherchaient
+les grosses dots en furent punis par
+les caprices impérieux de leurs riches compagnes:
+«Pourtant, dit Montaigne, treuve le peu d'advancement
+à un homme de qui les affaires se portent
+bien, d'aller chercher une femme qui le charge
+d'un grand dot; il n'est point de debte estrangiere
+qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs
+ont communément suyvi ce conseil bien
+à propos, et moy aussi<a id="footnotetag108" name="footnotetag108"></a><a href="#footnote108"><sup>108</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote108" name="footnote108"></a><b>Note 108:</b><a href="#footnotetag108"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, I. II, ch. VIII. Comp. au siècle suivant,
+La Bruyère, XIV.</blockquote>
+
+<p>La mère d'André Lefèvre d'Ormesson reçut en
+1559 une dot de 10,000 livres. Son fils, qui nous
+l'apprend, dit à ce sujet «que son père avoit recherché
+le support et l'alliance, plus que les richesses<a id="footnotetag109" name="footnotetag109"></a><a href="#footnote109"><sup>109</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote109" name="footnote109"></a><b>Note 109:</b><a href="#footnotetag109"> (retour) </a> Cité par M. de Ribbe, <i>les Familles et la Société en France
+avant la Révolution</i>.</blockquote>
+
+<p>Une autre famille de robe, celle des Godefroy,
+nous montre la progression des dots depuis le
+XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. En 1535, la
+fille de Pierre Lourdet, «pourvu d'une charge
+dans la maison Royale,» apporte en dot, à Léon
+Godefroy de Guignecourt, «un capital de 4,000 livres
+tournois, un demi-arpent de vignes à Antony,
+le quart d'une maison rue de la Bucherie,
+quelques menues rentes, quatre cents livres de
+biens meubles et <i>deux robes</i>, l'une d'escarlatte,
+l'autre noire. Le contrat lui assure un douaire de
+cent soixante livres de rente s'il y a enfants, de
+deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied
+du denier dix.»</p>
+
+<p>En 1610, Théodore Godefroy épouse Anne
+Janvyer, fille d'un conseiller secrétaire du roi, et
+celle-ci lui apporte 6,000 livres tournois. Son fils
+se marie en 1650 avec la fille d'un écuyer, Geneviève
+des Jardins dont la dot, considérée comme
+modique, est évaluée à 14,000 livres; il est vrai
+que dans ce chiffre ne figurent que 4,000 livres
+d'argent comptant; des rentes diverses, des meubles,
+du linge, de la vaisselle forment le reste de
+la dot. En 1687, la fille de ce Godefroy, Marie-Anne,
+a 10,000 livres de dot, plus 1,000 livres de
+meubles et de hardes qui lui appartiennent:
+«Chacun des époux met un tiers de son apport
+dans la communauté. Un préciput de 1,200 livres en
+deniers ou meubles est réservé au prémourant. La
+veuve aura un douaire de 400 livres de rentes et
+l'habitation dans la maison seigneuriale de Champagne.»
+Alors que Marie-Anne était toute jeune
+fille, un mariage manqua pour elle, faute de
+1,000 écus de dot. Son frère, Jean Godefroy
+d'Aumont, épouse en 1694 une femme dont la dot
+est de 16,000 florins que représentent des terres,
+des rentes et quelque peu d'argent comptant. Le
+contrat assure une pension à l'époux survivant.</p>
+
+<p>Au XVIIIe siècle les dots sont beaucoup plus considérables.
+En 1720, Claude Godefroy du Marchais,
+frère de Marie-Anne et de Jean Godefroy, s'unit
+à une fille de robe qui lui apporte, avec une dot de
+36,000 livres provenant de la succession paternelle
+et de ses épargnes, 15,000 florins que sa mère lui
+donne en avancement d'hoirie. Comme son fiancé,
+elle met «18,000 livres dans la communauté. Le
+survivant pourra prélever sur les meubles un préciput
+de 6,000 livres en argent ou en nature
+à son choix et après estimation. Si c'est la femme,
+elle retirera en plus ses habits, linge, et bijoux,
+et aura un douaire de 1,500 livres de rente.»
+En 1769, la fille de Godefroy de Maillart a une
+dot de 150,000 livres en meubles et en immeubles<a id="footnotetag110" name="footnotetag110"></a><a href="#footnote110"><sup>110</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote110" name="footnote110"></a><b>Note 110:</b><a href="#footnotetag110"> (retour) </a> <i>Les savants Godefroy</i>, Mémoires d'une famille pendant les
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.</blockquote>
+
+<p>Ces divers contrats sont d'autant plus curieux
+que certains d'entre eux nous offrent la combinaison
+de la communauté coutumière et de la dotalité
+romaine.</p>
+
+<p>Nous avons remarqué que c'est une famille de
+robe qui nous a offert, avec ces contrats, les
+chiffres qui établissent la progression des dots, du
+XVIe siècle au XVIIIe. Dans la noblesse de cour, sous
+Louis XIV, une dot de 60,000 francs, cette dot qui
+était considérable au XVIe siècle, est regardée
+comme bien modique. On voit des dots de 200,000,
+300,000, 400,000 francs. Mais ces grosses dots
+sont néanmoins des exceptions. Aussi les filles qui
+les apportent sont-elles ardemment convoitées à
+cette époque où le luxe de la vie des cours entraîne
+aux folles dépenses. Le gentilhomme endetté recherche
+l'héritière. Une fille laide, bossue, mais
+grandement dotée, trouve «non seulement un
+mari, mais un ravisseur<a id="footnotetag111" name="footnotetag111"></a><a href="#footnote111"><sup>111</sup></a>.» Un jeune homme
+épousera une vieille femme riche, quitte à la maltraiter
+si elle ne meurt pas assez vite après l'avoir
+enrichi et l'avoir délivré de ses créanciers<a id="footnotetag112" name="footnotetag112"></a><a href="#footnote112"><sup>112</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote111" name="footnote111"></a><b>Note 111:</b><a href="#footnotetag111"> (retour) </a> Ernest Bertin, <i>les Mariages dans l'ancienne société française</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote112" name="footnote112"></a><b>Note 112:</b><a href="#footnotetag112"> (retour) </a> La Bruyère, XIV.</blockquote>
+
+<p>En général cependant, c'est plutôt par ambition
+que par avarice que les gentilshommes se marient
+au XVIIe siècle. Eux aussi, ils cherchent, comme au
+XVIe siècle, «le support et l'alliance», mais c'est
+surtout pour parvenir plus rapidement aux honneurs.
+Laide et contrefaite, Mlle de Roquelaure
+avait été enlevée par un Rohan qui convoitait sa
+dot. Laide et contrefaite, la fille du duc de Saint-Simon
+est recherchée par un prince de Chimay qui
+épouse en elle le crédit de son père. «Cruellement
+vilaine» était la seconde fille de Chamillart,
+et cependant le pouvoir d'un père ministre lui
+donna un attrait qui fit d'elle une duchesse de la
+Feuillade. Il est vrai que si le mari qui lui apportait
+ce titre avait une laideur plus agréable que la
+sienne, il était plus affreux au moral qu'elle ne
+pouvait l'être au physique<a id="footnotetag113" name="footnotetag113"></a><a href="#footnote113"><sup>113</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote113" name="footnote113"></a><b>Note 113:</b><a href="#footnotetag113"> (retour) </a> Saint-Simon. <i>Mémoires</i>, t. II, ch. XXVI; IV, XII, XX; Bertin,
+<i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Ajoutons cependant qu'au XVIIe et au XVIIIe siècles,
+dans la chasse aux maris, les parents des
+filles à marier se montrent plus âpres encore que
+les hommes à marier. Pour établir une fille, surtout
+quand elle est peu ou point dotée, que de
+calculs, que d'intrigues! Un homme fût-il vieux,
+infirme, laid à faire peur; fût-ce un brutal, un
+libertin, un pillard, un déserteur, c'est un mari que
+recherchent les plus illustres familles, surtout s'il
+est duc, si sa femme doit avoir tabouret à la cour<a id="footnotetag114" name="footnotetag114"></a><a href="#footnote114"><sup>114</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote114" name="footnote114"></a><b>Note 114:</b><a href="#footnotetag114"> (retour) </a> E. Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Pour ne point manquer un parti, on fiance et
+l'on marie une enfant. La plus riche héritière de
+France, Marie d'Alègre, est fiancée à huit ans au
+marquis de Seignelay. Il y a des mariées de douze
+ans, de treize ans. La duchesse de Guiche, fille de
+Mme de Polignac, sera mère à quatorze ans et un
+mois<a id="footnotetag115" name="footnotetag115"></a><a href="#footnote115"><sup>115</sup></a>. Il y avait de si petites mariées qu'il fallait
+les porter à l'église. On les prenait «au col.» C'est
+ainsi que la fille de Sully fut menée en 1605 au
+temple protestant. «Présentez-vous cette enfant
+pour être baptisée?» demanda malicieusement le
+ministre Moulin<a id="footnotetag116" name="footnotetag116"></a><a href="#footnote116"><sup>116</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote115" name="footnote115"></a><b>Note 115:</b><a href="#footnotetag115"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote116" name="footnote116"></a><b>Note 116:</b><a href="#footnotetag116"> (retour) </a> E. Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Au siècle précédent, Jeanne d'Albret avait ainsi
+été portée à l'autel, bien qu'elle fût d'âge à pouvoir
+marcher. Brantôme prétend qu'elle en était
+empêchée par le poids de ses pierreries et de sa robe
+d'or et d'argent. Mais cette petite fille de douze
+ans, que l'on avait fouettée tous les jours pour obtenir
+son consentement à son mariage, et qui, avec
+une énergie précoce, avait publiquement protesté
+contre la violence qui lui était faite, pouvait avoir
+des motifs particuliers pour ne point aller librement
+à l'autel<a id="footnotetag117" name="footnotetag117"></a><a href="#footnote117"><sup>117</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote117" name="footnote117"></a><b>Note 117:</b><a href="#footnotetag117"> (retour) </a> Protestation de Jeanne d'Albret, au sujet de son mariage avec
+le duc de Clèves, pièce reproduite par M. Génin, à la suite des
+<i>Nouvelles lettres de la reine de Navarre</i>. Paris, 1842; Brantôme,
+<i>Premier livre des Dames</i>, Marguerite d'Angoulesme.</blockquote>
+
+<p>«Madame, votre fille est bien jeune», dit
+Louis XIV à la duchesse de la Ferté qui lui soumet
+un projet de mariage pour cette enfant âgée de
+douze ans.&mdash;«Il est vrai, Sire; mais cela presse,
+parce que je veux M. de Mirepoix, et que dans
+dix ans, quand Votre Majesté connaîtra son mérite,
+et qu'Elle l'aura récompensé, il ne voudrait plus
+de nous.» En narrant cet épisode à sa fille, Mme de
+Sévigné ajoute: «Voilà qui est dit. Sur cela on
+veut faire jeter des bans, avant que les articles
+soient présentés.» Dans d'autres lettres, la spirituelle
+marquise parle de «cette enfant de douze
+ans,... toute disproportionnée à ce roi d'Éthiopie....
+La petite enfant pleure; enfin, je n'ai jamais vu
+épouser une poupée, ni un si sot mariage: n'était-ce
+pas aussi le plus honnête homme de France<a id="footnotetag118" name="footnotetag118"></a><a href="#footnote118"><sup>118</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote118" name="footnote118"></a><b>Note 118:</b><a href="#footnotetag118"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i> à Mme de Grignan, 10, 19, 31 janvier 1689.</blockquote>
+
+<p>Trop heureuse encore la petite fille que l'on ne
+mariait pas à un vieillard perdu de vices<a id="footnotetag119" name="footnotetag119"></a><a href="#footnote119"><sup>119</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote119" name="footnote119"></a><b>Note 119:</b><a href="#footnotetag119"> (retour) </a> E. Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Bien des fois le marié est lui-même un enfant.
+Lorsque Mlle de Montmirail, âgée de quinze ans,
+mais déjà en plein développement de force et de
+beauté, épouse M. de la Rochefoucauld, frêle enfant
+de quatorze ans à peine, le pauvre petit marié,
+tout en se mettant sur la pointe des pieds, n'atteint
+pas à l'épaule de sa belle fiancée; et l'exiguïté de
+sa taille fait d'autant plus rire les assistants que
+les Cent-Suisses qui figurent à la fête nuptiale sont
+pour le moins hauts de six pieds<a id="footnotetag120" name="footnotetag120"></a><a href="#footnote120"><sup>120</sup></a>. Plus comique
+encore fut ce petit prince de Nassau marié à douze
+ans à Mlle de Montbarey, qui en avait dix-huit.
+Tandis qu'un poète célébrait dans un épithalame
+les transports de l'heureux époux, celui-ci, furieux
+d'être marié, repoussait sa femme «avec une
+brusquerie d'enfant, mal élevé;» et exaspéré
+d'être un objet de curiosité, «pleurait du matin
+au soir... Le marié ne voulut pas danser avec sa
+femme, au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il
+continuait à crier comme une chouette, et lui
+donner au contraire un déluge d'avelines, de pistaches,
+de dragées de toutes sortes, pour qu'il consentît
+à lui donner la main au menuet. Il montrait
+une grande sympathie pour la petite Louise de
+Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui,
+et retournait auprès d'elle aussitôt qu'il pouvait
+s'échapper<a id="footnotetag121" name="footnotetag121"></a><a href="#footnote121"><sup>121</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote120" name="footnote120"></a><b>Note 120:</b><a href="#footnotetag120"> (retour) </a> <i>Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote121" name="footnote121"></a><b>Note 121:</b><a href="#footnotetag121"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Lorsque des enfants étaient ainsi mariés, on ne
+les réunissait que plus tard à leurs conjoints. On
+connaît la jolie histoire du duc de Bourbon,
+l'<i>Amoureux de quinze ans</i>, qui enlève du couvent sa
+jeune compagne.</p>
+
+<p>Bien qu'au XVIIe siècle on recherche plus dans
+le mariage l'alliance que la fortune, nous avons
+vu que le faste de la cour rendait plus nécessaire
+que jamais le besoin d'argent. Alors déjà il y a
+des unions vénales qui deviendront de plus en
+plus nombreuses dans le XVIIIe siècle. Les filles
+nobles n'étant guère dotées pour la plupart, on se
+rabat sur les filles de la robe, on descend jusqu'aux
+filles de la finance. Quelles proies que ces dots qui
+varient de 400,000 livres à un million! Pour les
+obtenir, que de bassesses! Les plus grands noms
+s'allient à la finance, la fille du financier fût-elle
+laide, son père fût-il un escroc! La petite-fille
+d'une fruitière, la fille d'une femme de chambre et
+d'un charretier enrichi devient duchesse<a id="footnotetag122" name="footnotetag122"></a><a href="#footnote122"><sup>122</sup></a>. Elle a
+les honneurs du Louvre; à la cour, le tabouret;
+sur son carrosse, l'impériale de velours rouge à
+galerie dorée; dans sa maison, «le dais et la salle
+du dais.» Elle entrera «à quatre chevaux dans
+les cours des châteaux royaux.» Le souverain l'embrassera
+à sa présentation. Les deuils du roi seront
+les siens: «lorsque le roi drape», elle a «le droit
+de draper aussi<a id="footnotetag123" name="footnotetag123"></a><a href="#footnote123"><sup>123</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote122" name="footnote122"></a><b>Note 122:</b><a href="#footnotetag122"> (retour) </a> E. Bertin, <i>les Mariages dans l'ancienne France</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote123" name="footnote123"></a><b>Note 123:</b><a href="#footnotetag123"> (retour) </a> Pour <i>les honneurs du Louvre</i>, voir Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Une ancienne lingère, veuve d'un trésorier et
+receveur général, devient duchesse et maréchale,
+et par son dernier mariage, non reconnu, il est
+vrai, femme d'un roi de Pologne<a id="footnotetag124" name="footnotetag124"></a><a href="#footnote124"><sup>124</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote124" name="footnote124"></a><b>Note 124:</b><a href="#footnotetag124"> (retour) </a> La maréchale de l'Hôpital, remariée secrètement à Jean-Casimir,
+roi de Pologne. Saint-Simon, t. VI, ch. xii; E. Bertin,
+<i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans une lettre adressée à sa fille, Mme de
+Sévigné dit de son fils: «Je lui mande de venir
+ici; je voudrais le marier à une petite fille qui est
+un peu juive de son <i>estoc</i>; mais les millions nous
+paraissent de bonne maison<a id="footnotetag125" name="footnotetag125"></a><a href="#footnote125"><sup>125</sup></a>.» Malgré son orgueil,
+Mme de Grignan était absolument de l'avis de sa
+mère. Les millions lui paraissent de très bonne
+maison et elle marie son fils à la fille d'un financier,
+Mlle de Saint-Amand. «Mme de Grignan, en la
+présentant au monde, en faisait ses excuses; et
+avec ses minauderies, en radoucissant ses petits
+yeux, disait qu'il fallait de temps en temps du
+fumier sur les meilleures terres<a id="footnotetag126" name="footnotetag126"></a><a href="#footnote126"><sup>126</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote125" name="footnote125"></a><b>Note 125:</b><a href="#footnotetag125"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>, 13 octobre 1675.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote126" name="footnote126"></a><b>Note 126:</b><a href="#footnotetag126"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, t. III, ch. x.</blockquote>
+
+<p>Nous savons que pour épouser une noble héritière,
+un prince ne reculait pas devant un rapt. De
+même un gentilhomme enlèvera la fille d'un ancien
+laquais, devenu trésorier général: une enfant de
+douze ans<a id="footnotetag127" name="footnotetag127"></a><a href="#footnote127"><sup>127</sup></a>. Pas plus pour les filles de la finance
+que pour celles de la noblesse, l'âge ne saurait
+être un obstacle aux vues intéressées de leurs
+poursuivants. Un fils de duc, un Villars-Brancas,
+âgé de trente-trois ans, a une fiancée de trois ans!
+C'est la fille d'un ancien peaussier, André le Mississipien.
+Pour toucher la dot, le fiancé n'attend
+pas que la fiancée ait l'âge des épousailles. Il
+reçoit immédiatement 100,000 écus comptant; une
+pension de 20,000 livres lui sera payée jusqu'au
+jour du mariage. En cas de rupture, il ne restituera
+rien. La dot définitive, promise pour le jour
+du mariage, devra se chiffrer par millions. «Mais,»
+dit Saint-Simon, «l'affaire avorta avant la fin de
+la bouillie de la future épouse, par la culbute de
+Law<a id="footnotetag128" name="footnotetag128"></a><a href="#footnote128"><sup>128</sup></a>.» La fiancée fut délaissée; mais les
+acomptes de la dot restaient aux Brancas.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote127" name="footnote127"></a><b>Note 127:</b><a href="#footnotetag127"> (retour) </a> E. Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote128" name="footnote128"></a><b>Note 128:</b><a href="#footnotetag128"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, t. XI, ch. xx.i.</blockquote>
+
+<p>La vanité des familles de robe ou de finance
+s'accordait merveilleusement, du reste, avec la
+rapacité des grands seigneurs. Les jeunes filles,
+les veuves recherchent avec passion le titre qui
+fait d'elles des femmes de la cour, et pour l'obtenir,
+ce titre, elles ne reculent ni devant les
+dégoûts de l'âge ou de l'infirmité, ni devant les
+exemples peu encourageants que leur offrent celles
+de leurs égales qui ont tenté même aventure, et
+qui, plus d'une fois, ont eu à essuyer les dédains
+de leurs nouvelles familles.</p>
+
+<p>Une femme de la robe marie sa fille avec
+500,000 francs de dot à un être souillé, mais c'est
+un duc, et un duc, fût-il estropié à ne pouvoir
+marcher, un duc se vend très cher<a id="footnotetag129" name="footnotetag129"></a><a href="#footnote129"><sup>129</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote129" name="footnote129"></a><b>Note 129:</b><a href="#footnotetag129"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, t. III, ch. xxi; t. VI, ch. xix; E.
+Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Toutes les bourgeoises, heureusement, ne pensaient
+pas comme cette mère. Lorsque Mlle Crosat
+va devenir princesse par son mariage avec le
+comte d'Évreux, sa grand'mère maternelle prévoit
+les tristes suites de cette alliance; et au milieu de
+l'enivrement des siens, elle garde une réserve
+modeste dont la fière dignité impressionne jusqu'au
+plus orgueilleux des ducs, Saint-Simon<a id="footnotetag130" name="footnotetag130"></a><a href="#footnote130"><sup>130</sup></a>.
+Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire:</p>
+
+<p>«Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes
+toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne
+veux point qu'un gendre puisse à ma fille reprocher
+ses parents, et qu'elle ait des enfants qui
+aient honte de m'appeler leur grand'maman.
+S'il fallait qu'elle me vînt visiter en équipage
+de grande dame, et qu'elle manquât, par mégarde,
+à saluer quelqu'un du quartier, on ne manquerait
+pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez-vous,
+dirait-on, cette madame la marquise qui
+fait tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur
+Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite,
+de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas
+toujours été si relevée que la voilà, et ses deux
+grands-pères vendaient du drap auprès de la porte
+Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs enfants,
+qu'ils paient maintenant, peut-être, bien
+cher en l'autre monde; et l'on ne devient guère si
+riche à être honnêtes gens. Je ne veux point tous
+ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui
+m'ait obligation de ma fille, et à qui je puisse dire:
+Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi<a id="footnotetag131" name="footnotetag131"></a><a href="#footnote131"><sup>131</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote130" name="footnote130"></a><b>Note 130:</b><a href="#footnotetag130"> (retour) </a>Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, t. III, ch. xxxiv.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote131" name="footnote131"></a><b>Note 131:</b><a href="#footnotetag131"> (retour) </a> Molière, <i>le Bourgeois gentilhomme</i>, acte III, scène XII.</blockquote>
+
+<p>Ce n'étaient pas seulement les gentilshommes
+qui épousaient des filles de robe ou de finance; les
+hommes de robe et les financiers épousaient, eux
+aussi, des filles nobles et pauvres. Ces mésalliances,
+il est vrai, étaient plus rares, parce que, si le gentilhomme
+gardait son titre, la femme perdait le
+sien<a id="footnotetag132" name="footnotetag132"></a><a href="#footnote132"><sup>132</sup></a>. Aussi quels cuisants chagrins pour l'amour-propre
+de ces jeunes filles! Quels dédains pour les
+familles qu'elles honoraient de leur alliance! L'une
+d'entre elles épouse le fils d'un laquais. Une jeune
+fille de grande maison est sacrifiée à un magistrat
+octogénaire. La première femme de Samuel Bernard
+était la fille d'une faiseuse de mouches; les
+deux autres sont de noble race, et il a plus de
+soixante-dix ans, lorsqu'il épouse la dernière!</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote132" name="footnote132"></a><b>Note 132:</b><a href="#footnotetag132"> (retour) </a> Duclos, <i>Considérations sur les moeurs</i>, ch. X.</blockquote>
+
+<p>Les filles de la noblesse pauvre n'étaient pas les
+seules que l'on jetait dans les familles de la finance.</p>
+
+<p>Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune à ses fils.
+Pour marier sa fille sans dot, elle l'unit au fils d'un
+homme méprisé, mais riche. La Providence la châtie
+en permettant que, dans une bataille, ses fils
+soient tués tous les deux. Le nom et les biens de
+ces vaillants jeunes gens passent dans la descendance
+plébéienne de leur soeur: spectacle qui indigne
+Saint-Simon.</p>
+
+<p>Il arrivait qu'un financier, en épousant une fille
+noble, lui reconnaissait une dot et lui fixait un
+douaire.</p>
+
+<p>Par ces mésalliances, les positions sociales se
+mêlent sans cependant se confondre. Le président
+Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier d'étain
+pour ancêtre, tenait par ses alliances à une tête
+couronnée et à un apothicaire dont les gelées de
+groseille étaient recherchées. De la race de l'apothicaire
+sortira une princesse de Lorraine<a id="footnotetag133" name="footnotetag133"></a><a href="#footnote133"><sup>133</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote133" name="footnote133"></a><b>Note 133:</b><a href="#footnotetag133"> (retour) </a> E. Bertin, <i>les Mariages dans l'ancienne société française</i>.</blockquote>
+
+<p>«Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec
+la roture, dit La Bruyère, et a fait évanouir la
+preuve des quatre quartiers....</p>
+
+<p>«Il y a peu de familles dans le monde qui ne
+touchent aux plus grands princes par une extrémité,
+et par l'autre au simple peuple<a id="footnotetag134" name="footnotetag134"></a><a href="#footnote134"><sup>134</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote134" name="footnote134"></a><b>Note 134:</b><a href="#footnotetag134"> (retour) </a> La Bruyère, ch. XIV, <i>De quelques usages</i>.</blockquote>
+
+<p>L'amour aussi produisait des mésalliances.</p>
+
+<p>Le cardinal de Richelieu, léguant son titre de duc
+à son petit-neveu, Armand de Wignerod, et à la
+descendance de celui-ci, disait dans son testament:
+«Je défends à mes héritiers de prendre alliance en
+des maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les
+laissant assez à leur aise pour avoir plus égard à
+la naissance et à la vertu qu'aux commodités et
+aux biens.»</p>
+
+<p>Le nouveau duc de Richelieu contracta une
+alliance, noble, il est vrai, mais disproportionnée
+à son âge et aux ambitions de son rang. Son frère
+épousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la
+reine Anne. La duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice
+des petits-neveux de Richelieu, fut douloureusement
+blessée de leurs mariages. «Mes neveux
+vont de pis en pis, disait-elle; vous verrez
+que le troisième épousera la fille du bourreau<a id="footnotetag135" name="footnotetag135"></a><a href="#footnote135"><sup>135</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote135" name="footnote135"></a><b>Note 135:</b><a href="#footnotetag135"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, <i>la Duchesse-d'Aiguillon</i>.</blockquote>
+
+<p>L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales,
+apparaît surtout dans les mariages
+clandestins que le monde et les tribunaux mêmes
+traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on
+ne savait que trop quelle dure contrainte les parents
+faisaient peser sur leurs enfants pour les marier au
+gré de leurs ambitions.</p>
+
+<p>L'amour apparaît aussi, meurtri et sacrifié, chez
+ces princesses qui ne peuvent, elles surtout, écouter
+la voix du coeur. Ne parlons pas de la grande
+Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir
+pu épouser en secret le gentilhomme à qui le roi
+lui-même n'avait pu la marier publiquement. Jetons
+un regard sur un autre spectacle. Une nuit
+d'été, dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la
+cascade, un jeune homme, une jeune fille, «la
+plus belle créature que Dieu ait faite», sont agenouillés
+l'un près de l'autre. Le jeune homme a noblement
+refusé le sacrifice que la jeune fille voulait
+lui faire en l'épousant; il lui a juré de ne se marier
+jamais et d'aller se faire tuer à l'armée. A son tour,
+elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et
+de prendre le voile. Il lui baise la main en pleurant.
+Tels sont les adieux qu'échangent une fille du régent
+et M. de Saint-Maixent.</p>
+
+<p>«Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reçu
+un boulet dans la poitrine, un boulet espagnol. Il
+n'avait pas vingt ans!» disait soixante-huit ans
+plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux
+roué de la Régence, et qui, malgré le cynisme habituel
+de son langage, s'attendrissait au souvenir
+de ce pur amour<a id="footnotetag136" name="footnotetag136"></a><a href="#footnote136"><sup>136</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote136" name="footnote136"></a><b>Note 136:</b><a href="#footnotetag136"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>. Sur les excentricités de l'abbesse
+de Chelles, voir Duclos, <i>Mémoires</i>, éd. de M. Barrière, et l'Introduction
+de l'éditeur. Elle mourut saintement.</blockquote>
+
+<p>Vers la fin de ce même XVIIIe siècle, la princesse
+Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, unie par une
+tendre affection au marquis de la Gervaisais, s'effraye
+lorsqu'elle sent que cette amitié est devenue
+de l'amour. Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle
+aime. Mais, comme le fait remarquer l'éditeur de
+ses <i>Lettres intimes</i><a id="footnotetag137" name="footnotetag137"></a><a href="#footnote137"><sup>137</sup></a>, elle offrit à Dieu, non un coeur
+tout palpitant d'une affection humaine, mais un
+coeur qui avait consommé jusque dans ses dernières
+profondeurs l'immolation de son amour: ce coeur
+était digne d'être un holocauste<a id="footnotetag138" name="footnotetag138"></a><a href="#footnote138"><sup>138</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote137" name="footnote137"></a><b>Note 137:</b><a href="#footnotetag137"> (retour) </a> <i>Lettres intimes</i> de Mlle de Condé à M. de la Gervaisais (1786-1787),
+édition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote138" name="footnote138"></a><b>Note 138:</b><a href="#footnotetag138"> (retour) </a> Cf. ma brochure: <i>l'Hôtel de Mlle de Condé</i>, Paris, 1882.
+(Extrait de la <i>Revue du Monde catholique</i>)&mdash;Dans notre siècle,
+la princesse devint la fondatrice des Bénédictines du Temple.</blockquote>
+
+<p>«De tant de mariages qui se contractent tous
+les jours, combien en voit-on où se trouve la sympathie
+des coeurs?» demande Bourdaloue qui déclare
+énergiquement que les mariages contractés
+sans attachement produisent de criminels attachements
+sans mariage<a id="footnotetag139" name="footnotetag139"></a><a href="#footnote139"><sup>139</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote139" name="footnote139"></a><b>Note 139:</b><a href="#footnotetag139"> (retour) </a> Bourdaloue, <i>Sermon pour le deuxième dimanche après l'Épiphanie.
+Sur l'état du mariage</i>.</blockquote>
+
+<p>Il fallait des parents chrétiens comme les Noailles,
+pour demander à leur fille si son coeur ratifiait
+le choix qu'ils avaient fait de son époux.
+Écoutons l'accent ému avec lequel le maréchal de
+Noailles annonce à sa vieille mère qu'il a fiancé
+sa fille au comte de Guiche: «Je vous prie de demander
+à Dieu d'y mettre sa bénédiction. Je n'en
+ai jamais demandé aucun (mariage) à Dieu particulièrement,
+mais seulement celui qui serait le
+meilleur pour le salut de ma fille et pour le nôtre;
+c'est ce qui me fait croire que c'est sa volonté et
+qu'il bénira mes bonnes intentions. Je vous prie
+de le bien demander à Dieu. Après avoir proposé
+à ma fille tous les jeunes gens à marier et même
+ceux à qui nous ne prétendions pas, elle nous dit,
+à sa mère et à moi, qu'elle aimait mieux M. le
+comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces
+deux derniers le comte de Guiche; elle s'est mise
+à pleurer lorsque nous lui avons dit la chose, et à
+témoigner une modestie et une honnêteté dont
+tout le monde a été très content: vous l'auriez été
+fort, si vous l'aviez vue<a id="footnotetag140" name="footnotetag140"></a><a href="#footnote140"><sup>140</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote140" name="footnote140"></a><b>Note 140:</b><a href="#footnotetag140"> (retour) </a> L'auteur des <i>Mariages dans l'ancienne société française</i>,
+M. E. Bertin, a trouvé ce document dans le <i>Recueil des lettres
+concernant la famille de Noailles</i>, Bibliothèque nationale, mss. 6919.</blockquote>
+
+<p>Le coeur se repose quand, au milieu de tous les
+scandaleux agissements qui font d'un lien sacré
+un marché, l'on entend cette voix paternelle qui
+considère dans le mariage le bonheur et la sanctification
+des époux. Et, même dans un milieu
+moins imprégné de la pensée chrétienne, lorsque
+l'on voit une jeune fille, non plus sacrifiée à l'orgueil
+de sa famille, mais trouvant dans son mariage
+la réalisation de ses voeux, on conçoit le ravissement
+avec lequel Mme de Sévigné contemple
+ce charmant spectacle: «La cour est toute réjouie
+du mariage de M. le prince de Conti et de Mlle de
+Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le
+roi s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il
+parla tendrement à sa fille, et l'assura qu'il l'aimait
+si fort, qu'il n'avait point voulu l'éloigner de
+lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle
+pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est
+qu'elle avait de l'aversion pour le mari qu'il lui
+avait choisi; elle redoubla ses pleurs: son petit
+coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi
+conta cette petite scène, et tout le monde y prit
+plaisir. Pour M. le prince de Conti, il était transporté,
+il ne savait ni ce qu'il disait ni ce qu'il faisait;
+il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait
+en chemin, pour aller voir Mlle de Blois.
+Mme Colbert ne voulait pas qu'il la vît que le soir;
+il força les portes, et se jeta à ses pieds, et lui
+baisa la main. Elle, sans autre façon, l'embrassa, et
+la revoilà à pleurer. Cette bonne petite princesse est
+si tendre et si jolie, que l'on voudrait la manger.
+Le comte de Gramont fit ses compliments,
+comme les autres, au prince de Conti: «Monsieur,
+je me réjouis de votre mariage; croyez-moi, ménagez
+le beau-père, ne le chicanez point, ne prenez
+point garde à peu de chose avec lui; vivez bien
+dans cette famille, et je réponds que vous vous
+trouverez fort bien de cette alliance.» Le roi se
+réjouit de tout cela, et marie sa fille en faisant des
+compliments comme un autre, à M. le prince, à
+M. le duc et à Mme la duchesse, à laquelle il demande
+son amitié pour Mlle de Blois, disant qu'elle
+serait trop heureuse d'être souvent auprès d'elle,
+et de suivre un si bon exemple. Il s'amuse à donner
+des transes au prince de Conti. Il lui fait dire
+que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il
+faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus
+le prince amoureux tombe comme évanoui; la princesse
+l'assure qu'elle n'en aura jamais d'autre.
+«Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte»,
+ajoute la railleuse marquise; «mais dans la vérité
+il n'y eut jamais un si joli roman<a id="footnotetag141" name="footnotetag141"></a><a href="#footnote141"><sup>141</sup></a>». Roman qui
+devait avoir un triste et prosaïque dénouement!
+Si la tendresse basée sur l'estime est une condition
+essentielle du mariage, il est dangereux d'apporter
+dans ce lien sacré les illusions passionnées,
+romanesques, que la réalité vient trop souvent détruire.
+Peut-être serait-il moins périlleux de ne
+ressentir qu'une indifférence que pourraient faire
+fondre cette communauté d'existence et cette mutuelle
+estime qui produisent à la longue de solides
+attachements.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote141" name="footnote141"></a><b>Note 141:</b><a href="#footnotetag141"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>, 27 décembre 1679.</blockquote>
+
+<p>Avant le mariage on exposait les dons qu'avait
+reçus la mariée. «On va voir, comme l'opéra, les
+habits de Mlle de Louvois: il n'y a point d'étoffe
+dorée qui soit moindre que de vingt louis l'aune<a id="footnotetag142" name="footnotetag142"></a><a href="#footnote142"><sup>142</sup></a>».
+Quand une autre fille de Louvois épouse le duc
+de Villeroi, on expose pendant deux mois les superbes
+dons nuptiaux. Les Louvois marient-ils
+leur fils, M. de Barbezieux, les souvenirs qu'ils offrent
+à la fiancée, Mlle d'Uzès, valent plus de
+100,000 francs<a id="footnotetag143" name="footnotetag143"></a><a href="#footnote143"><sup>143</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote142" name="footnote142"></a><b>Note 142:</b><a href="#footnotetag142"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>, 10 novembre 1679.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote143" name="footnote143"></a><b>Note 143:</b><a href="#footnotetag143"> (retour) </a> Bertin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans un contrat de 1675, la corbeille de mariage
+donnée par le sire de la Lande comprenait, avec une
+splendide croix de diamants et une montre «marquant
+les heures et les jours du mois», des pièces
+d'argenterie, «une tapisserie d'haulte-lisse pour
+une chambre, une tapisserie de cuir doré pour une
+autre», des meubles et même un attelage<a id="footnotetag144" name="footnotetag144"></a><a href="#footnote144"><sup>144</sup></a>. M. de
+la Lande ajoutait galamment à l'apport de sa
+fiancée cette belle corbeille dans laquelle les pièces
+de ménage et le carrosse à deux chevaux remplaçaient
+les robes et les chiffons qui, au XIXe siècle,
+forment le luxe d'une corbeille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote144" name="footnote144"></a><b>Note 144:</b><a href="#footnotetag144"> (retour) </a> <i>Les savants Godefroy</i>, Mémoires d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>Le concile de Trente avait prescrit la publication
+des bans avant le mariage, ainsi que la présence
+des témoins à la bénédiction nuptiale. L'ordonnance
+de Blois fit passer dans la législation française
+ces utiles dispositions.</p>
+
+<p>La solennité religieuse des fiançailles, la cérémonie
+nuptiale étaient accompagnées de fêtes qui,
+dans les familles riches, avaient parfois un grand
+éclat; c'étaient des festins, des bals, des illuminations<a id="footnotetag145" name="footnotetag145"></a><a href="#footnote145"><sup>145</sup></a>.
+Dans des maisons plus modestes on s'amusait
+fort aussi. Une lettre écrite en 1671 par
+un gentilhomme de la robe, nous donne de curieux
+détails sur une noce parisienne. On danse entre
+le déjeuner et le souper, tous deux magnifiques,
+et l'on danse encore après ce second repas jusqu'à
+deux heures du matin. «Ce que j'ay trouvé de
+meilleur, ajoute le jeune invité, c'est qu'après
+tous les mets dont il y avait pour nourrir mille
+personnes, on a distribué des sacs de papier pour
+emporter des confitures chacun à son logis<a id="footnotetag146" name="footnotetag146"></a><a href="#footnote146"><sup>146</sup></a>». Ce
+dernier trait, essentiellement bourgeois, dénote
+bien les habitudes de bonhomie patriarcale qui
+se conservaient alors dans bien des familles de
+robe.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote145" name="footnote145"></a><b>Note 145:</b><a href="#footnotetag145"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>, 29 novembre 1679, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote146" name="footnote146"></a><b>Note 146:</b><a href="#footnotetag146"> (retour) </a> Lettre du 15 mai 1671, <i>Les savants Godefroy</i>, Mémoires
+d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>La mariée devait, le lendemain du mariage, recevoir
+sur son lit les compliments d'une foule de
+gens «connus ou inconnus» et qui accouraient
+là comme à un spectacle dont l'inconvenance révolte
+justement La Bruyère<a id="footnotetag147" name="footnotetag147"></a><a href="#footnote147"><sup>147</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote147" name="footnote147"></a><b>Note 147:</b><a href="#footnotetag147"> (retour) </a> La Bruyère, <i>Caractères</i>, ch. vii, De la Ville.</blockquote>
+
+<p>J'aime mieux la touchante pensée qui, à ce lendemain
+de noce, plaçait une fête religieuse: l'action
+de grâces.</p>
+
+<p>Dans les familles uniquement préoccupées des
+intérêts terrestres, c'était surtout par des plaisirs
+que l'on célébrait ces mariages auxquels présidaient
+trop souvent la vénalité, l'ambition. Mais,
+dans les maisons chrétiennes où l'on veillait avant
+tout à unir deux âmes immortelles, les fêtes nuptiales
+cédaient le pas aux graves enseignements
+que des parents dignes de ce nom donnaient à
+leurs enfants. Avant le mariage, le père les rappelait
+à son fils<a id="footnotetag148" name="footnotetag148"></a><a href="#footnote148"><sup>148</sup></a>. La mère, l'aïeule ou, à défaut de
+l'une ou de l'autre, le père écrivait pour sa fille ou
+sa petite-fille des conseils fondés sur l'expérience de
+la vie et qui initiaient la jeune personne aux grands
+devoirs qu'elle était destinée à remplir<a id="footnotetag149" name="footnotetag149"></a><a href="#footnote149"><sup>149</sup></a>. Le jour
+même du mariage, avant le souper, la noble mère
+dont j'ai déjà cité le nom, Mme la duchesse d'Ayen,
+s'enferme avec sa fille, Mme de Montagu, et, pour
+dernière instruction, lui lit des pages de cet admirable
+livre de Tobie<a id="footnotetag150" name="footnotetag150"></a><a href="#footnote150"><sup>150</sup></a> où les familles pieuses
+aiment à chercher leur modèle<a id="footnotetag151" name="footnotetag151"></a><a href="#footnote151"><sup>151</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote148" name="footnote148"></a><b>Note 148:</b><a href="#footnotetag148"> (retour) </a> Lettre du prince de Craon à son fils, le prince de Beauvau, au
+moment de son mariage. 10 mars 1745. (Appendice de l'ouvrage
+intitulé: <i>Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau</i>, suivis
+des <i>Mémoires du maréchal prince de Beauvau</i>, recueillis et mis
+en ordre par Mme Standish, née Noailles, son arrière-petite-fille.
+Paris, 1872.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote149" name="footnote149"></a><b>Note 149:</b><a href="#footnotetag149"> (retour) </a> Duchesse de Liancourt, <i>Règlement</i> donné à sa petite-fille,
+Mlle de la Roche-Guyon; duchesse de Doudeauville, avis à sa
+fille. Voir aussi l'ouvrage de M. de Ribbe, <i>les Familles et la Société
+en France avant la Révolution</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote150" name="footnote150"></a><b>Note 150:</b><a href="#footnotetag150"> (retour) </a> <i>Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote151" name="footnote151"></a><b>Note 151:</b><a href="#footnotetag151"> (retour) </a> Ch. de Ribbe, <i>la Vie domestique, ses modèles et ses règles</i>, d'après les documents originaux.</blockquote>
+
+<p>C'est avec une émotion religieuse que le soir
+de son mariage, l'époux chrétien écrivait dans son
+<i>Livre de raison:</i> «Fasse le ciel que ce soit pour
+un heureux establissement et pour l'honneur et
+la gloire de Dieu, afin que, s'il me donne des enfants,
+ils soient élevés pour l'honorer et le servir<a id="footnotetag152" name="footnotetag152"></a><a href="#footnote152"><sup>152</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote152" name="footnote152"></a><b>Note 152:</b><a href="#footnotetag152"> (retour) </a> <i>Livre de raison</i> de Balthazar de Fresse-Monval, 27 janvier
+1684, manuscrit cité par M. de Ribbe, <i>la Vie domestique</i>. Le fils
+de Balthazar, Antoine, se sert à peu près textuellement des
+mêmes paroles le jour où il se marie. <i>Id.</i></blockquote>
+
+
+
+<a name="c2" id="c2"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE II</h3>
+<br>
+
+<h3>L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE</h3>
+
+<h3>(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</h3>
+
+<p>La femme de cour.&mdash;Le luxe de la femme et le déshonneur du foyer.&mdash;Nouveau
+caractère de la royauté féminine.&mdash;Tristes résultats des
+mariages d'intérêt.&mdash;Indifférence réciproque des époux.&mdash;L'infidélité
+conjugale.&mdash;Légèreté des moeurs.&mdash;Veuves consolables.&mdash;Mères
+corruptrices.&mdash;La femme sévèrement jugée par les moralistes.&mdash;Rareté
+des bons mariages.&mdash;La femme de ménage.&mdash;La femme
+dans la vie rurale.&mdash;La baronne de Chantal.&mdash;La maîtresse de la
+maison, d'après les écrits de la duchesse de Liancourt et de la duchesse
+de Doudeauville.&mdash;La femme forte dans l'ancienne magistrature;
+Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.&mdash;La miséricorde de
+l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.&mdash;La vie conjugale
+suivant Montaigne.&mdash;Exemples de l'amour dans le mariage.&mdash;De
+beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale
+de Beauvau.&mdash;Dernière séparation des époux.&mdash;Hommages testamentaires
+rendus par le mari à la vertu de la femme.&mdash;Dispositions
+testamentaires concernant la veuve.&mdash;La mère veuve investie du
+droit d'instituer l'héritier.&mdash;Autorité de la mère sur une postérité
+souvent nombreuse.&mdash;La mission et les enseignements de la mère.&mdash;La
+mère de Bayard.&mdash;Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de
+Liancourt, Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.&mdash;L'aïeule.&mdash;La
+mère, soutien de famille; Mme du Laurens.&mdash;Caractère austère
+et tendre de l'affection maternelle.&mdash;Mères pleurant leurs enfants.&mdash;La
+mère et le fils réunis dans le même tombeau.</p>
+
+
+<p>Pour la femme mariée comme pour la jeune
+fille, nous savons que les temps qui s'écoulent depuis
+la Renaissance jusqu'à la fin du siècle dernier,
+nous offrent même contraste: ici dominent
+les séductions du monde, là régnent les fermes
+principes de la vie domestique.</p>
+
+<p>Les bals, les spectacles, les concerts, les mascarades,
+le jeu, les causeries frivoles et brillantes
+ravissent et enivrent les femmes. Elles vont au
+plaisir avec la même ardeur que les hommes vont
+au combat. La duchesse de Lorges, fille de Chamillart,
+se tue à force de plaisirs, et, mourante,
+se fait encore transporter à cet étrange champ
+d'honneur<a id="footnotetag153" name="footnotetag153"></a><a href="#footnote153"><sup>153</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote153" name="footnote153"></a><b>Note 153:</b><a href="#footnotetag153"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, tome VII, ch. XIV.</blockquote>
+
+<p>La femme est, à elle seule, un vivant spectacle.
+A la beauté, à l'esprit, à la grâce française, ces
+charmes souverains qu'elle réunit souvent, elle
+ajoute les ressources de la parure. Dans ce moyen
+âge où la vie sociale était assez restreinte cependant
+pour elle, la femme ne se défendait pas toujours
+contre les entraînements du luxe. La femme
+se livre plus que jamais à cette passion lorsqu'elle
+peut la déployer sur la brillante scène d'une cour.</p>
+
+<p>Dans les modes variées qu'ils nous offrent,
+les portraits du XVIe siècle nous permettent de
+juger combien le costume féminin se prêtait alors
+à toutes les richesses de la parure. Les perles et les
+pierreries serpentent dans les cheveux relevés et
+autour du cou. Les perles et les pierreries garnissent
+aussi la robe de drap d'or, fourrée d'hermines
+mouchetées, qui s'ouvre en carré sur la poitrine.</p>
+
+<p>Des perles encore serpentent sur le fichu bouillonné
+que termine la fraise, et sont disposées entre
+les bouillons des manches à crevés. J'emprunte,
+il est vrai, ces détails de costume au portrait de
+la reine Élisabeth d'Autriche peint par François
+Clouet<a id="footnotetag154" name="footnotetag154"></a><a href="#footnote154"><sup>154</sup></a>, et à une miniature représentant la duchesse
+d'Étampes<a id="footnotetag155" name="footnotetag155"></a><a href="#footnote155"><sup>155</sup></a>. Mais d'autres portraits du
+XVIe siècle, dus à Clouet ou à son école, témoignent
+que les femmes de la cour savaient lutter d'élégance
+avec une souveraine légitime ou illégitime.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote154" name="footnote154"></a><b>Note 154:</b><a href="#footnotetag154"> (retour) </a> Au musée du Louvre.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote155" name="footnote155"></a><b>Note 155:</b><a href="#footnotetag155"> (retour) </a> Miniature citée par M. Frank dans son édition de <i>la Marguerite des Marguerites</i>.</blockquote>
+
+<p>Des aiguillettes d'or et des plumes ornent la robe
+de velours noir que porte Silvie Pic de la Mirandole,
+comtesse de la Rochefoucauld; des perles
+d'or accompagnent la plume blanche d'une toque
+en velours noir posée sur sa blonde chevelure
+crêpée; et le petit col plissé qui donne à cette toilette
+un caractère de simplicité, n'empêche pas la
+jeune comtesse de porter au cou un cercle d'or
+ciselé où chatoient les pierreries<a id="footnotetag156" name="footnotetag156"></a><a href="#footnote156"><sup>156</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote156" name="footnote156"></a><b>Note 156:</b><a href="#footnotetag156"> (retour) </a> Au musée du Louvre.</blockquote>
+
+<p>Les femmes d'alors, peintes aussi bien que
+parées<a id="footnotetag157" name="footnotetag157"></a><a href="#footnote157"><sup>157</sup></a>, se condamnaient déjà à de véritables supplices
+pour obéir à la mode. Comme les contemporaines
+de Tibulle, une femme de Paris se fait
+«escorcher» pour donner à son visage une nouvelle
+peau. On n'avait pas encore inventé <i>l'émaillage</i>.
+«Il y en a qui se sont faict arracher des dents
+visves et saines, pour en former la voix plus molle
+et plus grasse, ou pour les renger en meilleur
+ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur
+avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles,
+que craignent elles, pour peu qu'il y ayt d'adgencement
+à esperer en leur beaulté<a id="footnotetag158" name="footnotetag158"></a><a href="#footnote158"><sup>158</sup></a>!» Montaigne
+qui nous révèle avec son indiscrétion ordinaire,
+tous ces petits secrets, nous en apprend bien
+d'autres. Il a vu des femmes avaler jusqu'à du
+sable et de la cendre pour avoir le teint pâle! Il
+juge aussi que ce doit être supplice d'enfer que
+ces corps de baleine qui serraient la femme «ouy
+quelques fois à en mourir.» Ces détails ne sont
+malheureusement pas tous pour nous de l'archéologie....</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote157" name="footnote157"></a><b>Note 157:</b><a href="#footnotetag157"> (retour) </a> Marguerite d'Angoulême, l'<i>Heptamèron</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote158" name="footnote158"></a><b>Note 158:</b><a href="#footnotetag158"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, livre I, ch. XLI.</blockquote>
+
+<p>Que de temps perdu dans ces soins idolâtres que
+la femme prend de sa personne! «Je veoy avecques
+despit, en plusieurs mesnages, monsieur
+revenir maussade et tout marmiteux du tracas des
+affaires, environ midy, que madame est encores
+aprez à se coeffer et attiffer en son cabinet: c'est à
+faire aux roynes; encores ne sçay je: il est ridicule
+et injuste que l'oysifveté de nos femmes soit
+entretenue de nostre sueur et travail<a id="footnotetag159" name="footnotetag159"></a><a href="#footnote159"><sup>159</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote159" name="footnote159"></a><b>Note 159:</b><a href="#footnotetag159"> (retour) </a> Id., <i>Id.</i>, livre III, ch. IX.</blockquote>
+
+<p>Ce luxe, cette oisiveté de la femme amènent la
+ruine de la maison, et ce n'est pas seulement la
+ruine, c'est le déshonneur, c'est le stigmate infamant
+du vol. Écoutons la voix austère du chancelier
+de l'Hôpital. «Tandis que la femme s'habille sans
+regarder sa fortune, nourrit des troupeaux de serviteurs,
+et se promène dans un char comme pour
+triompher d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut
+céder en rien à une telle épouse, dépense dans les
+plaisirs de la table, de l'amour et d'un jeu honteux,
+des biens acquis par le travail de ses parents.
+Quand la perversité a épuisé le patrimoine, on ose
+mettre la main aux deniers publics, rien ne peut
+combler le gouffre avide; la hideuse contagion
+gagne les autres citoyens et la république en est
+tout entière infectée<a id="footnotetag160" name="footnotetag160"></a><a href="#footnote160"><sup>160</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote160" name="footnote160"></a><b>Note 160:</b><a href="#footnotetag160"> (retour) </a> Ch. de Ribbe, <i>Les Familles et la Société en France, etc.</i></blockquote>
+
+<p>Sous Louis XIV, le mariage du duc de Bourgogne
+fut l'occasion des plus folles dépenses du
+luxe. Le roi qui en avait cependant donné l'exemple,
+fut lui-même effrayé des ruines qui s'ensuivirent.
+Saint-Simon nous apprend que «le roi se
+repentit d'y avoir donné lieu, et dit qu'il ne comprenait
+pas comment il y avait des maris assez
+fous pour se laisser ruiner par les habits de leurs
+femmes; il pouvait ajouter, et par les leurs.» Mais
+le noble duc nous dit que «le petit mot lâché de
+politique», le roi prit grand plaisir au spectacle de
+cette magnificence<a id="footnotetag161" name="footnotetag161"></a><a href="#footnote161"><sup>161</sup></a>. Paris avait lutté de splendeur
+avec la cour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote161" name="footnote161"></a><b>Note 161:</b><a href="#footnotetag161"> (retour) </a> Saint-Simon, t. I, ch. XXX.</blockquote>
+
+<p>On se représente ces robes, ici de point de France,
+là d'une étoffe d'or valant au moins vingt louis
+l'aune; ces pierreries et ces perles qui se mêlent
+aux mille boucles de la chevelure, et qui, à cette
+époque où les fraises et les fichus sont supprimés,
+n'en ruissellent que plus aisément sur les épaules.</p>
+
+<p>Au XVIIIe siècle, voici les énormes paniers avec
+leurs enguirlandements de fleurs, de fruits, de
+perles, de pierreries. Voici encore, avec Marie-Antoinette,
+les coiffures que la reine met à la mode,
+ces immenses échafaudages de plumes, de gaze,
+de fleurs, qui représentent un vaisseau, un bocage,
+une ménagerie. Les femmes ne peuvent plus se
+tenir droites dans leurs voitures, elles s'y courbent
+ou s'y agenouillent.</p>
+
+<p>Le coiffeur est devenu un artiste qui fait payer
+cher ses productions. Mme de Matignon fait avec
+Baulard un traité de 24,000 livres par an pour
+que, chaque jour, il lui fournisse une coiffure
+nouvelle.</p>
+
+<p>Au Temple, une faiseuse de rouge, Mlle Martin,
+en vend le moindre pot un louis. D'autres pots de
+qualité supérieure, coûtent jusqu'à soixante et
+quatre-vingts louis. Mlle Martin a le privilège de
+faire fabriquer à Sèvres des pots de rouge qu'elle
+destine aux reines. «A peine une duchesse en obtient-elle
+un par hasard.» C'est «une vraie puissance»
+nous dit Mme d'Oberkirch.</p>
+
+<p>C'est une puissance aussi que Mlle Bertin, la
+célèbre marchande de modes qui traite «d'égale
+à égale avec les princesses.» Admise dans l'intérieur
+de la reine Marie-Antoinette, délibérant
+avec elle des affaires de la toilette, elle montre
+avec suffisance dans sa clientèle, «le résultat»
+de son «dernier travail avec Sa Majesté»: mystérieux
+conseils dans lesquels la jeune reine puisait
+le goût dominant de la parure et excitait ainsi
+parmi les femmes de la cour cette rivalité d'ajustements
+qui, cette fois, comme toujours, ruinait
+les familles et brouillait les ménages.</p>
+
+<p>Mlle Bertin fit une banqueroute de deux millions.
+Ce chiffre se conçoit à une époque où
+une jeune femme honnête faisait en dix mois
+70,000 francs de dettes, et où la princesse de
+Guémenée devait 60,000 livres à son cordonnier<a id="footnotetag162" name="footnotetag162"></a><a href="#footnote162"><sup>162</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote162" name="footnote162"></a><b>Note 162:</b><a href="#footnotetag162"> (retour) </a> <i>Mémoires</i> de Mme d'Oberkirch, de Mme Campan. Taine, <i>les
+Origines de la France. L'ancien régime.</i> La plaie du luxe s'étend
+partout alors. Le mal a envahi jusqu'aux campagnes, et un curé
+de village dit en 1783: «Les servantes d'aujourd'hui sont mieux
+parées que les filles de famille ne l'étaient il y a vingt ans.»
+Th. Meignan, <i>Les anciens registres paroissiaux</i>, cités par M. de
+Ribbe; <i>les Familles, etc</i>.</blockquote>
+
+<p>Par leur luxe insensé, les femmes croient ajouter
+à cette royauté que leur concède l'opinion et
+dont le moyen âge leur avait donné le sceptre.
+Reines, elles le sont en effet. Les rois eux-mêmes
+reconnaissent cette gracieuse majesté. Comme
+Louis XII, François Ier, François II font profession
+de respecter les dames. Charles IX et Louis XIV
+saluent toutes les femmes qu'ils rencontrent, et le
+premier de ces deux rois ne souffre pas que l'on
+médise d'elles<a id="footnotetag163" name="footnotetag163"></a><a href="#footnote163"><sup>163</sup></a>. Le XVIIIe siècle fait de la femme,
+non plus seulement une reine, mais une idole à
+laquelle il prodigue des hommages aussi peu respectueux
+dans le fond qu'ils sont délicats, raffinés
+dans la forme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote163" name="footnote163"></a><b>Note 163:</b><a href="#footnotetag163"> (retour) </a> Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Le caractère de la royauté féminine a, en effet,
+bien changé depuis le moyen âge. Le chevalier
+défendait l'honneur de toutes les femmes, choisissait
+la dame de ses pensées et lui gardait sa fidélité.
+Défendre l'honneur des dames! Garder à une
+seule sa fidélité! Ce n'est point là, tant s'en faut,
+le but que poursuit l'homme de cour qui, bien au
+contraire, fait son possible pour compromettre
+toutes les femmes et ne se pique guère d'être fidèle
+à une seule, surtout si cette femme est la sienne.
+Il n'est pas de bon ton, d'ailleurs, d'aimer sa
+femme.</p>
+
+<p>La froideur entre les époux est, en effet, le
+moindre des maux que la vie de cour entraîne à sa
+suite. Au XVIe siècle cependant, par un reste des
+bonnes vieilles coutumes, les époux osent encore
+s'aimer aux yeux du monde, témoin le charmant
+ménage que l'<i>Heptaméron</i> met en scène, Hircan et
+Parlamente qui assaisonnent d'un grain d'aimable
+taquinerie une affection qui se sent plus encore
+qu'elle ne s'exprime. Mais quand l'intérêt est la
+cause de tant de mariages, l'indifférence, l'hostilité
+même en sont les résultats ordinaires. Si le mari
+doit à sa femme de grandes alliances, ou une
+grande fortune, elle l'écrasera de cette supériorité.
+A-t-elle sur lui des avantages tout personnels, un
+mérite dont elle est infatuée, une beauté dont elle
+est fière, elle trouvera encore dans les dons qu'elle
+possède ou qu'elle s'attribue, des motifs d'orgueil
+qui abaisseront d'autant plus son mari à ses yeux
+qu'ils l'exalteront elle-même. Il y a des ménages
+où la femme paraît tant que le mari ne s'aperçoit
+jamais. «Ne pourrait-on point découvrir l'art de
+se faire aimer de sa femme?» demande alors La
+Bruyère<a id="footnotetag164" name="footnotetag164"></a><a href="#footnote164"><sup>164</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote164" name="footnote164"></a><b>Note 164:</b><a href="#footnotetag164"> (retour) </a> La Bruyère, <i>Caractères</i>, III, <i>Des Femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>Plus d'une femme aurait pu retourner la question
+du moraliste. A l'une ou à l'autre de ces questions,
+il aurait pu être répondu que, pour trouver l'amour
+dans le mariage, il n'aurait pas fallu y chercher
+l'intérêt. Et ce reproche là, fallait-il l'adresser à
+celui qui avait poursuivi le marché ou à celle qui
+en avait été l'objet et souvent la victime?</p>
+
+<p>Au temps de La Bruyère, il est déjà de mauvais
+goût de se montrer en public avec sa femme. Au
+XVIIIe siècle, la séparation est totale entre les époux
+mondains. Ce n'est pas seulement la vie de cour,
+c'est la vie de salon, si animée et si charmante
+alors, qui étouffe, à Paris comme à Versailles, la
+vie de famille. «Quand les époux sont haut placés,
+dit M. Taine, l'usage et les bienséances les
+séparent. Chacun a sa maison, ou tout au moins
+son appartement, ses gens, son équipage, ses réceptions,
+sa société distincte, et, comme la représentation
+entraîne la cérémonie, ils sont entre eux,
+par respect pour leur rang, sur le pied d'étrangers
+polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se
+disent «Madame, Monsieur,» non seulement en
+public, mais en particulier; ils lèvent les épaules
+quand à soixante lieues de Paris, dans un vieux
+château, ils rencontrent une provinciale assez mal
+apprise pour appeler son mari «mon ami» devant
+tout le monde.&mdash;Déjà divisées au foyer, les deux
+vies divergent au delà par un écart toujours croissant.
+Le mari a son gouvernement, son commandement,
+son régiment, sa charge à la cour, qui le
+retiennent hors du logis; c'est seulement dans les
+dernières années que sa femme consent à le suivre
+en garnison ou en province. D'autant plus qu'elle
+est elle-même occupée, et aussi gravement que
+lui, souvent par une charge auprès d'une princesse,
+toujours par un salon important qu'elle doit
+tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active
+que l'homme, dans la même carrière, et avec les
+mêmes armes, qui sont la parole flexible, la grâce
+engageante, les insinuations, le tact, le sentiment
+juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander
+et d'obtenir; il n'y a point de dame de la
+cour qui ne donne des régiments et des bénéfices.
+A ce titre, la femme a son cortège personnel de
+solliciteurs et de protégés, et, comme son mari, ses
+amis, ses ennemis, ses ambitions, ses mécomptes
+et ses rancunes propres; rien de plus efficace pour
+disjoindre un ménage que cette ressemblance des
+occupations et cette distinction des intérêts.
+Ainsi relâché, le lien finit par se rompre sous l'ascendant
+de l'opinion. «Il est de bon air de ne pas
+vivre ensemble,» de s'accorder mutuellement toute
+tolérance, d'être tout entier au monde. En effet,
+c'est le monde qui fait alors l'opinion, et, par elle,
+il pousse aux moeurs dont il a besoin.</p>
+
+<p>«Vers le milieu du siècle, le mari et la femme
+logeaient dans le même hôtel; mais c'était tout.
+«Jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les rencontrait
+dans la même voiture, jamais on ne les
+trouvait dans la même maison, ni, à plus forte raison,
+réunis dans un lieu public.» Un sentiment
+profond eût semblé bizarre et même «ridicule,»
+en tout cas, inconvenant: il eût choqué comme un
+<i>a parte</i> sérieux dans le courant général de la conversation
+légère. On se devait à tous, et c'était
+s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au
+tête-à-tête<a id="footnotetag165" name="footnotetag165"></a><a href="#footnote165"><sup>165</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote165" name="footnote165"></a><b>Note 165:</b><a href="#footnotetag165"> (retour) </a> Taine, <i>Origines de la France contemporaine. L'ancien régime.</i></blockquote>
+
+<p>De l'indifférence à l'infidélité il n'y a qu'un pas,
+et, dans les trois siècles qui nous occupent, ce pas
+est souvent franchi par la femme aussi bien que par
+l'homme. Eût-elle même été élevée dans une
+pieuse maison, l'enivrante atmosphère où elle vit
+lui fait trop souvent perdre le sens moral. Ces
+spectacles enchanteurs où toutes les harmonies de
+la poésie et du chant prêtent à l'amour leurs accents
+d'une pénétrante douceur; ces hommages dont le
+monde entoure la jeune femme et qui, bien des fois,
+contrastent avec la froideur de son mari, les trahisons
+même de celui-ci, tout l'entraîne vers ce but
+si bien décrit par le poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dans le crime il suffit qu'une fois on débute;</p>
+<p>Une chute toujours attire une autre chute.</p>
+<p>L'honneur est comme une île escarpée et sans bords:</p>
+<p>On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.<a id="footnotetag166" name="footnotetag166"></a><a href="#footnote166"><sup>166</sup></a></p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote166" name="footnote166"></a><b>Note 166:</b><a href="#footnotetag166"> (retour) </a> Boileau, <i>Satires</i>, x. Plus haut le poète, ou plutôt le moraliste
+a bien dépeint les dangers qui entouraient la jeune femme.</blockquote>
+
+<p>Mais si, dans le XVIIe siècle, cette île escarpée a
+vu se fixer sur elle les regards désespérés des pécheurs
+repentants, le XVIIIe siècle n'a guère connu
+ces remords; ce triste XVIIIe siècle où le vice, déchirant
+le voile hypocrite sous lequel il s'était caché
+à la cour du grand roi vieillissant, éclatait dans les
+orgies de la régence et du règne de Louis XV. Sur
+vingt seigneurs de la cour, quinze ont, pour d'indignes
+créatures, abandonné leurs femmes, qui ne
+s'en plaignent guère d'ailleurs, et la ville suit
+l'exemple de la cour.</p>
+
+<p>Depuis la Renaissance, le monde, très complaisant
+pour les fautes du mari, ne trouve pas mauvais
+que la femme se venge de l'infidèle en le trompant.
+Tel n'est pas toujours l'avis du mari offensé.
+Comme certain personnage de l'<i>Heptaméron</i>, s'il
+veut que toutes les femmes soient légères, il en
+excepte la sienne; et, comme le comte Almaviva le
+sera en plein xviiie siècle, il est à la fois volage
+et jaloux, jaloux jusqu'à faire reparaître dans le
+courtisan le justicier du moyen âge, jaloux jusqu'à
+séquestrer, à tuer, à empoisonner la coupable. Ces
+fureurs tragiques, qui appartiennent au xvie siècle,
+se perdent dans les siècles suivants. Boileau rend
+un ironique hommage aux Parisiens:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Gens de douce nature, et maris bons chrétiens<a id="footnotetag167" name="footnotetag167"></a><a href="#footnote167"><sup>167</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote167" name="footnote167"></a><b>Note 167:</b><a href="#footnotetag167"> (retour) </a> Boileau, <i>Satires</i>, x.</blockquote>
+
+<p>Au XVIIIe siècle surtout, en dépit d'Almaviva, «un
+mari qui voudrait seul posséder sa femme, dit Montesquieu,
+serait regardé comme un perturbateur de
+la joie publique, et comme un insensé qui voudrait
+jouir de la lumière du soleil à l'exclusion des autres
+hommes.» D'ailleurs la jalousie est de mauvais ton.
+Un mari outragé, un duc, vient se plaindre à sa
+belle-mère de sa femme qui l'a déshonoré. La belle-mère,
+qui a de bonnes raisons pour excuser les
+fautes de cette espèce, répond à son gendre avec
+le plus grand sang-froid: «Eh! monsieur, vous
+faites bien du bruit pour peu de chose; votre père
+était de bien meilleure compagnie<a id="footnotetag168" name="footnotetag168"></a><a href="#footnote168"><sup>168</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote168" name="footnote168"></a><b>Note 168:</b><a href="#footnotetag168"> (retour) </a> Montesquieu, <i>Lettres persanes</i>, lv; Mme d'Oberkirch,
+<i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Beaucoup de maris sont, en vérité, de fort
+«bonne compagnie» dans ces trois siècles de
+corruption. L'un se laisse trahir avec candeur par
+une femme tristement habile à ce jeu<a id="footnotetag169" name="footnotetag169"></a><a href="#footnote169"><sup>169</sup></a>. Un autre
+ferme les yeux sur les désordres de sa femme
+pour qu'elle lui passe les siens. Plus méprisables
+encore, des époux acceptent un déshonneur qui
+leur vaut d'infâmes honneurs. On connaît la patience
+conjugale des ducs de Soubise et de Roquelaure,
+qui, trouvant que «la beauté heureuse»
+était sous Louis XIV, suivant l'expression du duc
+de Saint-Simon, «la dot des dots<a id="footnotetag170" name="footnotetag170"></a><a href="#footnote170"><sup>170</sup></a>,» mettent en
+pratique cette étrange leçon:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un partage avec Jupiter</p>
+<p>N'a rien du tout qui déshonore;</p>
+<p>Et, sans doute, il ne peut être que glorieux</p>
+<p>De se voir le rival du souverain des dieux<a id="footnotetag171" name="footnotetag171"></a><a href="#footnote171"><sup>171</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote169" name="footnote169"></a><b>Note 169:</b><a href="#footnotetag169"> (retour) </a> La Bruyère, <i>Caractères</i>, iii, <i>Des Femmes.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote170" name="footnote170"></a><b>Note 170:</b><a href="#footnotetag170"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, tome III, ch. xvii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote171" name="footnote171"></a><b>Note 171:</b><a href="#footnotetag171"> (retour) </a> Molière, <i>Amphitryon</i>, acte III, sc. xi.</blockquote>
+
+<p>Certains maris sont plus abjects encore; ils ne
+se laissent pas seulement indemniser de leur
+honte, ils proposent eux-mêmes le marché: faits
+bien dignes de ces temps où un père, une mère
+vendaient leurs filles.</p>
+
+<p>Brantôme dit qu'à son époque l'immoralité avait
+gagné les provinces, et que des maris envoyaient
+leurs femmes à Paris pour plaider leur cause devant
+les juges.</p>
+
+<p>On aime à opposer à ces indignes époux le marquis
+de Montespan, portant le deuil de la femme
+qui a mieux aimé être la maîtresse d'un roi que la
+fidèle compagne d'un gentilhomme.</p>
+
+<p>Quant à la femme que sa honte élève si haut,
+elle n'a guère que l'orgueil de sa nouvelle situation.
+Pour une La Vallière, moins coupable assurément,
+puisqu'elle n'avait pas de mari à déshonorer,
+pour «une <i>petite violette qui se cachait sous
+l'herbe</i>, et qui était honteuse d'être maîtresse, d'être
+mère, d'être duchesse,» voici une marquise de
+Montespan, voyant légitimer les enfants nés d'un
+double adultère, et, reine aux yeux de tous, montrant
+à la cour, sous les flots de ses dentelles et les
+feux de ses pierreries, «une triomphante beauté
+à faire admirer à tous les ambassadeurs<a id="footnotetag172" name="footnotetag172"></a><a href="#footnote172"><sup>172</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote172" name="footnote172"></a><b>Note 172:</b><a href="#footnotetag172"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>, à Mme de Grignan, 29 juillet 1676
+1er septembre 1680.</blockquote>
+
+<p>Le règne qui suivit celui de Louis XIV n'était
+pas fait pour effacer de tels scandales. La place de
+la reine de France est alors occupée par des femmes
+tombées assurément de moins haut que Mme de
+Montespan. Faut-il nommer Jeanne Poisson,
+marquise de Pompadour de par la faveur royale?
+Faut-il abaisser encore plus nos regards et chercher
+Jeanne Vaubernier dans une fange si épaisse
+que pour la comtesse du Barry, c'est monter de
+quelques degrés dans la boue que de faire succéder
+le roi <i>à toute la France!</i></p>
+
+<p>Et ces femmes ne seront pas seulement les
+maîtresses de Louis XV. Par lui, elles gouverneront
+et déshonoreront la France.</p>
+
+<p>Quand l'ignominie est publique et triomphe,
+comment s'étonner de cette phrase de La Bruyère:
+«Il y a peu de galanteries secrètes; bien des
+femmes ne sont pas mieux désignées par le nom
+de leurs maris que par celui de leurs amants.»
+S'il est, on effet, des femmes qui, joignant le sacrilège
+au vice, cachent leurs désordres sous le
+voile de la dévotion, d'autres ne savent même plus
+rougir; et, comme les matrones de la Rome impériale,
+elles se disputent honteusement des comédiens,
+des danseurs, des musiciens.</p>
+
+<p>Pour mieux lutter avec la courtisane, de grandes
+dames du xvie siècle lui demandent des leçons.</p>
+
+<p>La courtisane! Son règne commence alors et
+ne cesse de s'étendre. La plus célèbre fait revivre
+pendant les deux derniers tiers du XVIIe siècle le
+type de l'hétaïre grecque, aussi séduisante par
+l'esprit que par la beauté. Ninon de Lenclos, celle
+dangereuse créature qui fait perdre à ses adorateurs
+jusqu'à la foi religieuse, exerce son pouvoir
+sur trois générations, fut-ce dans la même
+famille.</p>
+
+<p>Le règne de la courtisane croît avec les scandales
+du XVIIIe siècle. Mme d'Oberkirch se plaint
+que la cour et les coulisses se mêlent beaucoup
+trop. Les filles de théâtre prennent une importance
+extraordinaire. Pour couvrir d'or et de bijoux
+d'indignes créatures, les hommes se ruinent. La
+maison de Mlle Dervieux «vaut la rançon d'un
+roi. La cour et la ville y ont apporté leur tribut.»
+Fragonard commence un plafond pour la demeure
+de la danseuse Guimard, et David l'achève. La
+grande dame visite comme un musée la maison
+de la courtisane. Elle ne lui en veut pas toujours
+du tort que celle-ci lui fait. La princesse d'Hénin
+que son mari délaisse pour une actrice,
+Mlle Arnould, est enchantée que le prince ait «des
+occupations.»&mdash;«Un homme désoeuvré est si
+ennuyeux.»</p>
+
+<p>La légèreté et parfois la dépravation du langage
+sont au niveau des moeurs qui dominent du
+XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Une femme que
+Brantôme qualifie d'<i>honnête</i>, écrit un conte pour
+narrer d'ignobles aventures qui lui sont personnelles.
+La morale de ce récit est que le plaisir de
+tromper un mari ajoute du prix à la faute commise.</p>
+
+<p>Bussy-Rabutin conseille à Mme de Sévigné d'agréer
+la cour du prince de Conti, et lui demande
+impertinemment la survivance. Le mariage du
+duc de Ventadour est l'objet de propos aussi légers
+que spirituels<a id="footnotetag173" name="footnotetag173"></a><a href="#footnote173"><sup>173</sup></a>. On peut se faire une idée de la
+liberté de langage qui régnait alors en lisant ce
+qu'écrivaient au XVIe siècle Marguerite d'Angoulême,
+et au XVIIe, avec une crudité moindre,
+Mme de Sévigné; et cependant ces deux charmants
+écrivains étaient d'honnêtes femmes. Au XVIIIe siècle,
+Mme d'Oberkirch, élevée dans les moeurs sévères
+de l'Alsace, est si étonnée de la désinvolture
+de langage avec laquelle s'exprime Mme de Clermont-Tonnerre,
+que celle-ci s'arrête court. En
+rappelant ce fait, Mme d'Oberkirch ajoute: «Je ne
+puis me faire à ces manières <i>élégantes</i>, et je crois
+que je ne m'y ferai jamais<a id="footnotetag174" name="footnotetag174"></a><a href="#footnote174"><sup>174</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote173" name="footnote173"></a><b>Note 173:</b><a href="#footnotetag173"> (retour) </a> Bussy-Rabutin, à Mme de Sévigné, 10 juin 1654; Mme de Sévigné,
+à Mme de Grignan, 27 février 1671; Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>, etc.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote174" name="footnote174"></a><b>Note 174:</b><a href="#footnotetag174"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Les grandes dames n'étaient pas plus réservées
+dans leurs lectures que dans leurs conversations.
+Les contes de La Fontaine sont lus par d'honnêtes
+femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage
+est acheté son pesant d'or par des femmes
+du monde. Nous savons déjà qu'à la même époque
+les plus infâmes gravures n'effrayaient ni les jeunes
+filles ni les femmes de la cour. Deux siècles plus
+tard, les provocantes peintures de Boucher n'effaroucheront
+pas les belles dames.</p>
+
+<p>Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent
+faire respecter en elles ni la dignité de la veuve,
+ni l'autorité de la mère. Cette femme qui, à la
+mort de son mari, semble ou dans la défaillance
+de l'agonie, ou dans la folie du désespoir, joue
+plus d'une fois une triste comédie. «Or, après
+tous ces grands mystères jouez, et ainsi qu'un
+grand torrent, après avoir fait son cours et violent
+effort, se vient à remettre et retourner à son berceau,
+comme une rivière qui a aussi esté desbordée,
+ainsi aussi voyez-vous ces veufves se remettre
+et retourner à leur première nature, reprendre
+leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer
+au monde. Au lieu de testes de mort qu'elles portoient,
+ou peintes, ou gravées et eslevées; au lien
+d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
+au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or
+maillé, ou en peinture; vous les voyez convertir
+en peintures de leurs marys portées au col, accommodées
+pourtant de testes de mort et larmes
+peintes en chiffres, en petits lacs; bref, en petites
+gentillesses, desguisées pourtant si gentiment,
+que les contemplant pensent qu'elles les portent
+et prennent plus pour le deuil des marys que pour
+la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on voit les
+petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se
+mettre du premier coup à la grande volée, mais,
+vollelant de branche en branche, apprennent peu
+à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves,
+sortant de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent
+au monde si-tost qu'elles l'ont laissé, mais
+peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent
+et le deuil et le froc de leur grand voile sur
+les orties, comme on dit, et mieux que devant reprennent
+l'amour en leur teste...»<a id="footnotetag175" name="footnotetag175"></a><a href="#footnote175"><sup>175</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote175" name="footnote175"></a><b>Note 175:</b><a href="#footnotetag175"> (retour) </a> Brantôme, <i>l. c.</i> Comp. Montaigne, <i>Essais</i>, livre II, ch., XXXV.</blockquote>
+
+<p>Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage,
+que la liberté qui lui est donnée. Le veuvage!
+c'est le triomphe de la grande coquette: Molière
+ne l'a pas oublié.</p>
+
+<p>Et quel respect peuvent inspirer à leurs enfants
+ces femmes mondaines qui n'ont pas su être mères,
+ou qui ne se sont souvenues de ce titre que pour
+exercer sur leurs filles une influence corruptrice?</p>
+
+<p>Devant des moeurs, ici légères, là dépravées,
+faut-il s'étonner des rigoureux jugements que
+portent sur les femmes les moralistes du XVIe et du
+XVIIe siècles? Faut-il s'étonner qu'au XVIIIe siècle,
+l'auteur de l'<i>Esprit des lois</i> ait prononcé cet arrêt
+sévère: «La société des femmes gâte les moeurs<a id="footnotetag176" name="footnotetag176"></a><a href="#footnote176"><sup>176</sup></a>?»
+Trouverons-nous désormais étrange que Montaigne
+parle trop souvent de la femme comme d'une
+esclave de harem, et qu'il la méconnaisse au point
+de dire qu'elle est plus portée que l'homme à la
+sensualité<a id="footnotetag177" name="footnotetag177"></a><a href="#footnote177"><sup>177</sup></a>? Grave erreur que celle-là, et dans laquelle
+a été bien loin de tomber un auteur qui,
+de nos jours, a dit cependant beaucoup de mal des
+femmes<a id="footnotetag178" name="footnotetag178"></a><a href="#footnote178"><sup>178</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote176" name="footnote176"></a><b>Note 176:</b><a href="#footnotetag176"> (retour) </a> Montesquieu, <i>Esprit dos lois</i>, livre XIX, ch. viii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote177" name="footnote177"></a><b>Note 177:</b><a href="#footnotetag177"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote178" name="footnote178"></a><b>Note 178:</b><a href="#footnotetag178"> (retour) </a> A. Dumas, <i>l'Homme-femme</i>.</blockquote>
+
+<p>Suivant Montaigne, la chasteté de la femme n'est
+que grimace, ou plutôt c'est une coquetterie de plus.
+Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est vrai que ce
+paradoxal écrivain donne d'autres mobiles encore
+à la vertu des femmes: la vanité, la honte, le goût
+du repos, le souci de la réputation, la froideur naturelle,
+ou bien quelque aversion pour l'homme
+qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment
+encore: «La plupart des honnêtes femmes sont
+des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce
+qu'où ne les cherche pas».&mdash;«Il y a peu d'honnêtes
+femmes qui ne soient lasses de leur métier.»
+C'est odieux, mais l'indignation que causent de
+telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on
+sait quelles femmes les hommes de cour avaient
+trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient au
+moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mérite
+survécût à la beauté<a id="footnotetag179" name="footnotetag179"></a><a href="#footnote179"><sup>179</sup></a>. Ce n'est pas à dire
+qu'il faille recueillir comme un renseignement statistique,
+le chiffre que Boileau nous donne quant
+au nombre des femmes fidèles:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...Et dans Paris, si je sais bien compter,</p>
+<p>Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote179" name="footnote179"></a><b>Note 179:</b><a href="#footnotetag179"> (retour) </a> La Rochefoucauld, <i>Maximes</i>, 204, 205, 220, 333, 307, 368, 474.</blockquote>
+
+<p>Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'était
+là qu'une figure de rhétorique, et qu'il ne fallait
+pas «prendre les poètes à la lettre<a id="footnotetag180" name="footnotetag180"></a><a href="#footnote180"><sup>180</sup></a>». Quoi qu'il en
+soit, il est évident que ce qui a frappé notre poète,
+ce n'est pas le grand nombre des honnêtes femmes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote180" name="footnote180"></a><b>Note 180:</b><a href="#footnotetag180"> (retour) </a> Boileau, <i>Satires</i>, et note de 1713; Lettres à Brossette, 5 juillet 1706</blockquote>
+
+<p>Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel
+fond de coquetterie qu'elle n'en connaît pas elle-même
+la mesure; elle la dompte plus difficilement,
+que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle
+prend souvent pour de l'amour. La Bruyère n'est
+pas tout à fait de cet avis. Il remarque que dans
+l'amour, la femme a plus de tendresse que
+l'homme. En revanche, il déclare qu'elle lui est
+inférieure en amitié. Sur ce dernier point il ne
+s'éloigne guère de LaRochefoucauld<a id="footnotetag181" name="footnotetag181"></a><a href="#footnote181"><sup>181</sup></a>. Montaigne,
+lui non plus, ne croyait pas la femme capable
+d'amitié<a id="footnotetag182" name="footnotetag182"></a><a href="#footnote182"><sup>182</sup></a>. Une femme dont le fidèle attachement le
+suivit au delà du tombeau, Mme de Gournay lui
+prouva qu'il s'était trompé. Mme de Sablé et
+Mme de la Fayette donnèrent aussi à La Rochefoucauld
+un démenti analogue<a id="footnotetag183" name="footnotetag183"></a><a href="#footnote183"><sup>183</sup></a>. Et où donc se trouverait
+l'amitié, sinon dans le coeur de la femme,
+ce coeur qui a besoin de se dévouer jusqu'au sacrifice?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote181" name="footnote181"></a><b>Note 181:</b><a href="#footnotetag181"> (retour) </a> La Rochefoucauld, <i>Maximes</i>, 241, 277, 332, 334, 440. La
+Bruyère, <i>Caractères</i>, iii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote182" name="footnote182"></a><b>Note 182:</b><a href="#footnotetag182"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, livre I, ch. xxvii.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote183" name="footnote183"></a><b>Note 183:</b><a href="#footnotetag183"> (retour) </a> Voir plus loin, ch. iii.</blockquote>
+
+<p>Jugée peu digne de s'élever aux hauteurs de
+l'amitié, la femme ne mérite guère non plus la
+confiance, s'il faut eu croire La Bruyère, qui la
+suppose plus fidèle à garder son secret que celui
+d'autrui. Il semble au contraire que la femme se
+trahit plus facilement elle-même qu'elle ne trahit
+les autres. Mais il est vrai que La Bruyère juge
+de la femme d'après les coquettes de son temps, ou
+plutôt, les coquettes de tous les temps. Et les Célimènes
+ne manquaient pas au xviie siècle. Malgré
+le stigmate vengeur dont Molière avait marqué ce
+type, il ne cessa de faire école, triste école à laquelle
+le XVIIIe siècle fournit le plus d'élèves.</p>
+
+<p>Aux yeux de La Bruyère, la femme est extrême
+en tout, dans le bien comme dans le mal. Nous n'y
+contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart
+des femmes n'ont guère de principes: «elles se
+conduisent absolument par le coeur et dépendent
+pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment<a id="footnotetag184" name="footnotetag184"></a><a href="#footnote184"><sup>184</sup></a>.» La
+Bruyère n'étend heureusement pas à la totalité
+des femmes un semblable jugement. Sans doute,
+en matière d'opinion, et en toute chose qui n'intéresse
+pas la conscience, la femme se laisse plutôt
+guider par des sentiments que par des idées; mais
+quant aux moeurs et aux croyances dont elle a
+reçu les immuables principes dans une solide éducation
+chrétienne, elles ne les sacrifiera jamais à
+ses plus vives tendresses mêmes; loin de là, c'est
+elle qui en fera régner autour d'elle la bienfaisante
+influence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote184" name="footnote184"></a><b>Note 184:</b><a href="#footnotetag184"> (retour) </a> La Bruyère, <i>Caractères</i>, iii, Des Femmes.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs, même considérée comme une créature
+toute d'impression, la femme est-elle bien
+souvent aussi passive que le pense La Bruyère?
+Montaigne n'en était pas très persuadé. Il ne la
+juge pas si prompte à se ranger à l'avis d'autrui,
+témoin l'amusante histoire de la Gasconne. Certes
+il se garde bien de nier l'impressionnabilité de la
+femme; mais suivant lui, cette impressionnabilité
+est moins passive qu'active; et toujours, d'après
+le vieux sceptique, la femme s'exaspère d'autant
+plus que la contradiction lui est opposée par le
+froid raisonnement.</p>
+
+<p>Devant la femme impérieuse, acariâtre, que
+Montaigne dépeint et qui servira de modèle à Boileau<a id="footnotetag185" name="footnotetag185"></a><a href="#footnote185"><sup>185</sup></a>,
+je comprends que le premier ait accepté
+cet idéal du mariage: un mari sourd, une femme
+aveugle. Il me semble cependant que, dans cette
+définition, tout n'est pas à la charge de la femme,
+puisque la cécité de l'épouse n'est pas moins indispensable
+à la paix du mariage que la surdité de
+l'époux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote185" name="footnote185"></a><b>Note 185:</b><a href="#footnotetag185"> (retour) </a> <i>Satires</i>, x.</blockquote>
+
+<p>Montaigne ne nous paraît pas très convaincu ici
+du bonheur que peut apporter le mariage, le mariage
+qu'il considère comme «un marché qui n'a
+que l'entrée libre». Pour La Rochefoucauld «il
+y a de bons mariages; mais il n'y en a point de
+délicieux».</p>
+
+<p>Heureusement, à côté de ces portraits peu flatteurs
+de la femme, à côté de ces tableaux peu enchanteurs
+de la félicité conjugale, nous trouverons,
+sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne,
+dans La Bruyère, dans Montesquieu, d'autres
+traits qui témoignent que, dans un monde
+corrompu, il y avait encore d'honnêtes femmes et
+de bons ménages.</p>
+
+<p>La démoralisation avait, du reste, été progressive.
+Le père de Montaigne lui disait que de son
+temps, à peine y avait-il dans toute une province,
+une femme de qualité «mal nommée.» Un écrivain
+qui n'aimait pas les femmes vertueuses et
+qui, regardant leur vie patriarcale d'autrefois
+comme un état de grossièreté primitive, considérait
+comme un progrès la brillante corruption qui
+les y avait arrachées, Brantôme, l'immoral Brantôme,
+constatait que, parmi ses contemporaines,
+le nombre des honnêtes femmes l'emportait sur le
+nombre des autres<a id="footnotetag186" name="footnotetag186"></a><a href="#footnote186"><sup>186</sup></a>. Il est vrai que pour Brantôme
+le titre d'honnête femme était singulièrement élastique.
+Nous en avons cité une preuve<a id="footnotetag187" name="footnotetag187"></a><a href="#footnote187"><sup>187</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote186" name="footnote186"></a><b>Note 186:</b><a href="#footnotetag186"> (retour) </a> Brantôme, <i>l. c.</i>; Montaigne; I, xxvii; II, xxxi, xxxii; III,
+v, etc.; La Rochefoucauld, <i>Maximes</i>, 113.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote187" name="footnote187"></a><b>Note 187:</b><a href="#footnotetag187"> (retour) </a> Voir plus haut, page 122.</blockquote>
+
+<p>Comme au moyen âge, les femmes d'intérieur,
+les femmes de ménage, existaient toujours au
+XVIe siècle, bien que Montaigne en restreignît le
+nombre: «La plus utile et honnorable science et
+occupation à une mère de famille, dit-il, c'est la
+science du mesnage. J'en veoy quelqu'une avare;
+de mesnagières, fort peu: c'est sa maistresse qualité,
+et qu'on doibt chercher avant toute aultre,
+comme le seul douaire qui sert à ruyner ou à sauver
+nos maisons.... Selon que l'expérience m'en a
+apprins, je requiers d'une femme mariée, au dessus
+de toute aultre vertu, la vertu oeconomique.
+Je l'en mets au propre, luy laissant par mon
+absence tout le gouvernement en main<a id="footnotetag188" name="footnotetag188"></a><a href="#footnote188"><sup>188</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote188" name="footnote188"></a><b>Note 188:</b><a href="#footnotetag188"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, III, ix.</blockquote>
+
+<p>L'ordre, l'économie, c'est là ce que recommande
+à la nouvelle mariée un père soucieux de l'avenir
+du jeune ménage<a id="footnotetag189" name="footnotetag189"></a><a href="#footnote189"><sup>189</sup></a>. C'est toujours l'idéal de la
+femme forte qui domine dans les familles chrétiennes,
+surtout dans la vie rurale. En parlant de
+l'agriculteur, Olivier de Serres voit, comme Montaigne,
+dans la femme vigilante la fortune de la
+maison; mais il s'inspire directement de la Sainte-Écriture
+pour traduire cette pensée. Il dit avec un
+sentiment tout biblique: «Ce lui sera un grand support
+et aide, que d'estre bien marié, et accompagné
+d'une sage et vertueuse femme, pour faire leurs
+communes affaires avec parfaite amitié et bonne
+intelligence. Et si une telle lui est donnée de
+Dieu, que celle qui est descrite par Salomon, se
+pourra dire heureux, et se vanter d'avoir rencontré
+un bon thrésor: estant la femme l'un des plus
+importans ressorts du mesnage, de laquelle la conduite
+est à préférer à toute autre science de la culture
+des champs. Où l'homme aura beau se morfondre
+à les faire manier avec tout art et diligence,
+si les fruicts en provenant, serrés dans les greniers,
+ne sont par la femme gouvernés avec raison. Mais
+au contraire, estans entre les mains d'une prudente
+et bonne mesnagere, avec honorable libéralité
+et louable espargne, seront convenablement
+distribués: si qu'avec toute abondance, les vieux
+se joindront aux nouveaux, avec vostre grand et
+commun profit, et louange. Aussi,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>On dict bien vrai qu'en chacune saison</p>
+<p>La femme fait ou défait la maison.»</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote189" name="footnote189"></a><b>Note 189:</b><a href="#footnotetag189"> (retour) </a> Nicolas Pasquier, <i>Lettres</i>, l. V, lettre ix.</blockquote>
+
+<p>Avec Xénophon, Olivier de Serres rappelle dans
+un autre chapitre, que la femme doit vaquer au
+gouvernement de la maison pendant que le mari
+dirige l'exploitation agricole. Mais il faut qu'il y
+ait entre les époux «communication de conseil
+requise à tout mesnage bien dressé: estant quelques fois
+à propos, selon les occurrences, que
+l'homme die son avis et se mesle des moindres
+choses de la maison, et la femme des plus sérieuses<a id="footnotetag190" name="footnotetag190"></a><a href="#footnote190"><sup>190</sup></a>.
+Le temps passé, quand on vouloit louer un
+homme, on le disoit bon laboureur. C'estoit aussi
+lors la plus grande gloire de la femme que d'estre
+estimée bonne mesnagère: laquelle louange, le
+temps n'ayant peu esteindre, est-elle encores en
+telle réputation, que celui qui se veut marier,
+après les marques de crainte de Dieu, et pudicité,
+par dessus toutes autres vertus, cherche en sa
+femme le bon mesnage, comme article nécessaire
+pour la félicité de sa maison. Plus grande richesse
+ne peut souhaitter l'homme en ce monde, après
+la santé, que d'avoir une femme de bien, de bon
+sens, bonne mesnagère. Telle conduira et instruira
+bien la famille, tiendra la maison remplie de tous
+biens, pour y vivre commodément et honorablement.
+Depuis la plus grande dame, jusques à la
+plus petite femmelette, à toutes, la vertu du mesnager
+reluit par dessus toute autre, comme instrument
+de nous conserver la vie. Une femme mesnagère
+entrant en une pauvre maison, l'enrichit:
+une despencière, ou fainéante, destruit la riche.
+La petite maison s'aggrandit entre les mains de
+ceste là: et entre celles de ceste-ci, la grande
+s'appétisse. Salomon fait paroistre le mari de la
+bonne mesnagère, entre les principaux hommes de
+la cité: dict que la femme vaillante est la couronne
+de son mari: qu'elle bastit la maison: qu'elle
+plante la vigne: qu'elle ne craint ni le froid, ni la
+gelée... que la maison et les richesses sont de
+l'héritage des pères, mais la prudente femme est
+de par l'Eternel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote190" name="footnote190"></a><b>Note 190:</b><a href="#footnotetag190"> (retour) </a> Nicolas Pasquier, dans la lettre citée à la page précédente,
+note 2, dit à sa fille de ne rien faire sans l'avis du mari: «C'est
+le moyen en obeïssant, d'apprendre à luy commander: je veux
+dire, que quand il recognoistra cette humble obeïssance, il ne fera
+plus rien que ce que vous desirez, et vous abandonnera la libre
+disposition de tout le mesnage.»</blockquote>
+
+<p>«A ces belles paroles profitera nostre mère-de-famille,
+et se plaira en son administration, si elle
+désire d'estre louée et honorée de ses voisins, révérée
+et servie de ses enfans,... si elle prend plaisir
+de voir tousjours sa maison abondamment pourveue
+de toutes commodités, pour s'en servir au vivre
+ordinaire, au recueil des amis, à la nécessité des
+maladies, à l'advancement des enfans, aux aumosnes
+des pauvres.»</p>
+
+<p>Olivier de Serres qui rappelle à la ménagère les
+récompenses de la femme forte, dit aussi, dans le
+chapitre d'où nous avons extrait notre première
+citation, quelles incomparables félicités attendent
+les époux qui s'unissent dans une affectueuse estime
+pour diriger leur maison: «Par telle correspondance
+la paix et la concorde se nourrissans en la
+maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts,
+et vous rendront tant plus humble obéissance,
+que plus vertueusement vous verront vivre
+par ensemble.</p>
+
+<p>«Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer,
+craindre, obéir, de vos amis, voisins, sujets, serviteurs.
+Et par telle marque estant vostre maison recogneue
+pour celle de Dieu; Dieu y habitera, y
+mettant sa crainte: et la comblant de toutes sortes
+de bénédictions, vous fera prospérer en ce monde,
+comme, est promis en l'escriture<a id="footnotetag191" name="footnotetag191"></a><a href="#footnote191"><sup>191</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote191" name="footnote191"></a><b>Note 191:</b><a href="#footnotetag191"> (retour) </a> Olivier de Serres, <i>le Théâtre d'agriculture et Mesnage des
+champs</i>, 1er lieu, ch. vi; 8e lieu, ch. i.</blockquote>
+
+<p>Tel fut le ménage du baron et de la baronne de
+Chantal. Et le rôle de la ménagère contribua puissamment
+à préparer dans la noble dame la sainte
+que l'Église devait placer sur ses autels.</p>
+
+<p>Lorsque M. de Chantai se maria, il remit le gouvernement
+de la maison à sa jeune compagne qui
+s'effrayait de cette responsabilité. Mais avec la
+douce autorité de l'époux chrétien, il voulut
+«qu'elle se résolût à porter ce fardeau,» disant,
+lui aussi, «que la femme sage édifie sa maison, et
+que celles qui méprisent ce soin, détruisent les
+plus riches.» Et il mit sous les yeux de la
+jeune femme, comme un exemple, le type de la
+baronne de Chantal, son héroïque mère. Saisie
+d'une généreuse émulation, «elle ceignit ses reins
+de force et fortifia son bras» pour se dévouer à la
+mission domestique que lui imposait son mari.
+«Elle mit ordre à l'ordinaire et aux gages des
+serviteurs et servantes, le tout avec un esprit
+si raisonnable que chacun était content. Elle
+ordonna que tous les grangers, sujets, receveurs
+et autres, avec lesquels on aurait à traiter, s'adresseraient
+immédiatement à elle pour toutes les
+affaires.»</p>
+
+<p>«Dès le jour qu'elle prit le soin de la maison,
+elle s'accoutuma à se lever de grand matin, et avait
+déjà mis ordre au ménage, et envoyé ses gens au
+labeur, quand son mari se levait. De fortifiantes
+lectures, <i>la Vie des Saints, les Annales de la France,</i>
+rafraîchissaient son âme au milieu de tant d'occupations
+matérielles....</p>
+
+<p>Elle ne portait habituellement que des vêtements
+de camelot et d'étamine; mais l'élégance innée de
+la grande dame la faisait paraître plus charmante
+sous ces humbles habits que d'autres sous leurs
+tissus d'or et de soie. Lorsqu'elle avait à représenter,
+elle se parait de ses vêtements de noces ou de
+ses ajustements de jeune fille. Elle savait accueillir
+avec la grâce modeste de la femme chrétienne les
+amis de son mari qui se réunissaient chez lui pour
+la chasse et d'autres divertissements. Mais lorsque
+son mari était absent, il n'y avait pour elle ni réception,
+ni parure. «Les yeux à qui je dois plaire,
+disait-elle, sont à cent lieues d'ici; ce serait inutilement
+que je m'agencerais.» Elle était pour les
+pauvres une servante. Pendant une famine, elle
+les réunissait chaque jour, leur versait du potage
+dans leurs écuelles, leur présentait les morceaux
+de pain qui s'entassaient dans les corbeilles. Alors
+déjà elle secourait ces malades que, dans son austère
+veuvage, elle devait soigner avec une héroïque
+charité.</p>
+
+<p>Pour un délit qu'elle jugeait véniel, un paysan
+était-il renfermé dans l'humide prison du château,
+elle l'en faisait secrètement sortir le soir, lui
+donnait un lit, «et, le lendemain, de grand matin,
+pour ne pas déplaire à son mari, elle remettait le
+prisonnier dans la prison, et, en allant donner le
+bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si amiablement
+congé d'ouvrir à ces pauvres gens et les
+mettre en liberté, que quasi toujours elle l'obtenait.»</p>
+
+<p>Elle donnait aux paysans les exemples de la
+piété; elle instruisait elle-même dans la religion
+ses serviteurs que la prière en commun réunissait
+matin et soir autour de la châtelaine. Sévère pour
+le vice, elle était indulgente pour les fautes auxquelles
+les domestiques s'étaient laissé entraîner
+par la faiblesse et non par la volonté; et, ici encore,
+sa miséricordieuse influence plaidait auprès du
+châtelain en faveur du coupable.</p>
+
+<p>«C'est une grande marque de sa prudence et
+douce conduite, qu'en huit ans qu'elle a demeuré
+mariée, et neuf ans au monde après son veuvage,
+elle n'a presque point changé de serviteurs et de
+servantes, excepté deux qu'elle congédia pour ne
+les pouvoir faire amender de quelques vices auxquels
+ils étaient adonnés. Elle n'était point crieuse
+ni maussade parmi ses domestiques; sa vertu la
+faisait également craindre et aimer. Bref, sa maison
+était le logis de la paix, de l'honneur, de la
+civilité et piété chrétienne, et d'une joie vraiment
+noble et innocente<a id="footnotetag192" name="footnotetag192"></a><a href="#footnote192"><sup>192</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote192" name="footnote192"></a><b>Note 192:</b><a href="#footnotetag192"> (retour) </a> Mère de Changy. <i>Mémoires sur la vie et les vertus de sainte
+Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal</i>; comp. <i>Bulle du Pape</i>
+Clément XIII pour la canonisation de la bienheureuse.</blockquote>
+
+<p>Sans connaître alors le grand évêque qui devait
+être son guide dans la sainteté, Mme de Chantal
+appliquait dans son ménage les conseils que saint
+François de Sales donnait aux femmes pour qu'elles
+unissent à leurs devoirs religieux, à leur apostolat,
+à leurs oeuvres de miséricorde, les occupations de
+la femme forte: «le soin de la famille, avec les
+oeuvres qui dépendent d'iceluy», ainsi que «l'utile
+diligence» qui ne permet pas à l'oisiveté de
+prendre la place destinée au travail<a id="footnotetag193" name="footnotetag193"></a><a href="#footnote193"><sup>193</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote193" name="footnote193"></a><b>Note 193:</b><a href="#footnotetag193"> (retour) </a> Saint François de Sales, <i>Introduction à la vie décote</i>. 111e
+partie, ch. XXXV.</blockquote>
+
+<p>Dans la vie rurale, les nobles dames veillent aux
+intérêts de l'exploitation agricole et n'en dédaignent
+pas l'humble détail. La châtelaine envoie ses
+serviteurs aux champs et garnit leur besace. Lorsque
+Sully était à la cour, sa femme vendait le blé
+et les autres récoltes.</p>
+
+<p>A une époque postérieure, Laure de Fitz-James,
+marquise de Bouzolz, fille du maréchal de Berwick,
+n'avait jamais, dit-on, les mains inoccupées; et,
+cette grande dame ne couchait que dans les draps
+dont sa main patricienne avait filé la toile<a id="footnotetag194" name="footnotetag194"></a><a href="#footnote194"><sup>194</sup></a>. Les
+quenouilles dites <i>de mariage</i>, que l'on voit au musée
+dé Cluny et qui datent du XVIe siècle, rappelaient
+aux femmes, dans leurs riches sculptures, l'histoire
+de ces femmes fortes qui filaient la laine et le lin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote194" name="footnote194"></a><b>Note 194:</b><a href="#footnotetag194"> (retour) </a> <i>Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.</i></blockquote>
+
+<p>Deux femmes, entrées par le mariage dans la
+famille de La Rochefoucauld, donnèrent au XVIIe
+et au XVIIIe siècles l'exemple de la femme forte, de
+la ménagère, aussi bien à la ville qu'aux champs.
+C'est au XVIIe siècle, Jeanne de Schomberg, duchesse
+de Liancourt; c'est, dans le siècle suivant,
+Augustine de Montmirail, duchesse de Doudeauville,
+dont l'existence se prolongea jusque dans le
+XIXe siècle. Dans leur conduite, dans les conseils
+que l'une écrivit pour sa fille, l'autre pour sa petite-fille;
+dans le règlement que Mme de Liancourt traça
+pour elle-même, nous voyons combien important
+était pour les plus grandes dames le gouvernement
+de la maison, et par quelles fortes et douces vertus
+elles soutenaient leurs foyers.</p>
+
+<p>Ce gouvernement domestique est vaste. La femme
+surveille les affaires de la maison, et elle en soumet
+l'ensemble à son mari, le chef respecté de la communauté.
+Elle vérifie les dépenses de la veille,
+celles de la semaine; elle arrête le compte du mois.
+A l'aide de conseils éclairés, elle revoit le compte
+général de l'année. Lorsqu'elle l'a signé en double
+expédition, elle le fait placer avec les pièces justificatives
+dans une cassette de bois qui est déposée
+«au trésor des papiers». Pour l'année suivante,
+elle fait un état général des dépenses, par estimation,
+et d'après la moyenne des trois à quatre
+années précédentes. Elle y fait figurer le train de
+la maison de ville et les dépenses de la vie rurale.
+Elle tient compte aussi des dépenses imprévues.
+La femme chrétienne payera exactement ses serviteurs,
+ses fournisseurs. Faire des dettes, c'est
+retenir injustement le bien d'autrui. La noble dame
+évitera le luxe des habits, des meubles, de la table.
+Bonne et hospitalière d'ailleurs, elle établira l'ordre
+dans la bienséance et dans la générosité. Elle n'oubliera
+pas non plus qu'il faut donner aux pauvres
+le superflu de son bien.</p>
+
+<p>La châtelaine peut également être associée aux
+affaires extérieures du châtelain: le choix des officiers
+qui rendent la justice seigneuriale<a id="footnotetag195" name="footnotetag195"></a><a href="#footnote195"><sup>195</sup></a>, le contrôle
+de leurs actes; elle aussi veillera au bien des
+orphelins, des hôpitaux, des fabriques; à l'entretien
+des ponts et des chemins sur lesquels les
+seigneurs sont voyers, à la conservation des communes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote195" name="footnote195"></a><b>Note 195:</b><a href="#footnotetag195"> (retour) </a> En l'absence de M. de Gondi, sa femme choisit des officiers
+probes pour administrer la justice dans ses terres. Chantelauze,
+saint Vincent de Paul et les Gondi. Paris. 1882.</blockquote>
+
+
+<p>Elle aide son mari dans la conduite d'un procès,
+et préside avec lui le conseil domestique des gens
+d'affaires. Dans les conseils que la duchesse de
+Liancourt donne à sa petite-fille, on reconnaît la
+noble femme qui, soucieuse avant tout du droit,
+fournissait à ses adversaires même le moyen de
+plaider contre elle, et gardait pour leurs personnes
+les affectueux ménagements de la charité<a id="footnotetag196" name="footnotetag196"></a><a href="#footnote196"><sup>196</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote196" name="footnote196"></a><b>Note 196:</b><a href="#footnotetag196"> (retour) </a> Mme la duchesse de Liancourt, <i>Règlement donné par une dame
+de qualité, etc.</i></blockquote>
+
+<p>La duchesse de Doudeauville fut plus qu'associée
+au gouvernement de la maison. Pendant l'émigration
+de M. de Doudeauville, elle s'acquitta
+si bien de cette administration que, de retour, le
+duc la lui laissa tout entière<a id="footnotetag197" name="footnotetag197"></a><a href="#footnote197"><sup>197</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote197" name="footnote197"></a><b>Note 197:</b><a href="#footnotetag197"> (retour) </a> <i>Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville</i>.</blockquote>
+
+<p>Quant aux charges officielles dont le mari est
+revêtu, la femme y demeurera étrangère. Mais
+commet-il une injustice, elle doit l'avertir en secret
+et avec prudence. C'est le droit, c'est le devoir
+de l'épouse conseillère.</p>
+
+<p>En toute circonstance d'ailleurs où le mari s'écarte
+du devoir, l'épouse doit lui en indiquer le
+chemin. Mais elle prêche surtout d'exemple. Après
+dix-huit années d'une action lente et bienfaisante,
+Mme de Liancourt arrache son mari aux séductions
+du monde.</p>
+
+<p>Si l'épouse, si la mère ont charge d'âmes, la
+maîtresse de la maison a aussi cette responsabilité.
+Comme la baronne de Chantal, elle veille aux besoins
+spirituels de ses serviteurs et à leurs intérêts
+temporels. Maîtresse attentive, elle les récompense
+de leurs bons services, les soigne dans leurs maladies,
+leur assure le pain dans leur vieillesse. La
+duchesse de Liancourt, cette grande dame qui,
+dans le monde, mesure ses égards au rang des
+personnes, considère dans son cour ses domestiques
+comme ses égaux devant Dieu, «des égaux
+que, dit-elle à Mlle de La Roche-Guyon, Dieu a
+réduits en ce monde dans l'état de servitude pour
+aider notre infirmité durant que vous remédiez à
+leur misère.... Ils doivent gagner le Ciel par cette
+humiliation, comme vous devez le gagner par le
+soin que vous prendrez de leur conduite. Dieu
+nous oblige donc ainsi à des devoirs mutuels les
+uns envers les autres.»</p>
+
+<p>Un règlement était nécessaire pour que la maîtresse
+de la maison pût s'acquitter de la charge
+qui pesait sur elle, charge si lourde qu'elle rappelait
+à la plus grande dame la sentence de l'Eden:
+«Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front.»
+Aussi, avant d'assumer une telle responsabilité,
+elle invoquait l'Esprit-Saint pour pouvoir agir avec
+prudence et fermeté.</p>
+
+<p>En prenant le fardeau du gouvernement domestique,
+la noble dame voudra, non dominer sur autrui,
+mais obéir: obéir au mari qui, occupé par
+de grands emplois, ne pourrait surveiller lui-même
+la maison; obéir à Dieu qui, selon la belle pensée
+de Mme de Liancourt, ne donne à l'homme que la
+garde d'un bien que celui-ci doit transmettre fidèlement
+à autrui. C'est le talent que Dieu lui confie et
+dont il lui demandera compte au jugement dernier.</p>
+
+<p>Partout la maîtresse de la maison cherche la
+volonté de Dieu. Comme la châtelaine du moyen
+âge, son premier labeur est de distribuer la tâche
+à ses serviteurs, mais sa première pensée est d'adorer
+le Seigneur qui lui a donné un jour de plus
+pour le servir. C'est à lui qu'elle consacre toute
+sa journée. Avant toute action, avant tout plaisir
+même, elle se demande si cette action, si ce plaisir
+peuvent être offerts au Dieu de justice et de
+pureté.</p>
+
+<p>Généreusement dévouée à ses amis, elle leur
+sacrifie son repos, son bonheur, mais sa conscience,
+jamais! Le nombre de ses relations sera d'ailleurs
+restreint, et toujours soumis à la volonté du mari.
+Quant aux devoirs du monde, aux visites, elle ne
+leur donnera que ce qui ne se peut refuser à la
+plus stricte bienséance. Elle apporte dans toutes
+ses conversations une parole sobre, aimable, indulgente,
+ennemie de toute discussion opiniâtre,
+nourrie de bonnes lectures<a id="footnotetag198" name="footnotetag198"></a><a href="#footnote198"><sup>198</sup></a>; une influence bienfaisante,
+mais toujours exercée avec prudence. Fut-elle
+même entourée de caractères difficiles, elle
+fait régner partout la paix, et pour cela elle l'a
+d'abord établie dans son âme en domptant ses passions,
+ses caprices, son humeur<a id="footnotetag199" name="footnotetag199"></a><a href="#footnote199"><sup>199</sup></a>. Quelle paix, en
+effet, dans une âme qui s'est rendue maîtresse
+d'elle-même! Tout peut crouler, Dieu reste<a id="footnotetag200" name="footnotetag200"></a><a href="#footnote200"><sup>200</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote198" name="footnote198"></a><b>Note 198:</b><a href="#footnotetag198"> (retour) </a> Pendant que la duchesse de Liancourt est à sa toilette, elle se
+fait faire une bonne lecture pour que les personnes qui l'entourent
+alors puissent en profiter. Elle les fait parler sur cette lecture et
+attire leur attention sur l'enseignement qu'elles en peuvent tirer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote199" name="footnote199"></a><b>Note 199:</b><a href="#footnotetag199"> (retour) </a> Mme la duchesse de Liancourt, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote200" name="footnote200"></a><b>Note 200:</b><a href="#footnotetag200"> (retour) </a> <i>Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville</i>.</blockquote>
+
+<p>La douceur est la souveraine expression de cette
+paix intérieure. La douceur! c'était la vertu perpétuelle
+que saint François de Sales recommandait
+à la femme.</p>
+
+<p>La femme forte, bonne ménagère, douce et sûre
+conseillère, se retrouvait particulièrement au sein
+de la magistrature. Dans ce milieu sévère où les
+principes sur lesquels repose l'ordre social sont
+chaque jour rappelés, les femmes vivent généralement
+selon les principes dont leurs maris sont les
+gardiens. Elles mènent l'existence de la matrone
+romaine qui file la laine et garde la maison. Un
+jurisconsulte d'Aix raconte que, sous le règne de
+Louis XIII, les magistrats «n'estoient vus qu'aux
+rues conduisant au palais, et ils vivoient chez eux
+en si grande simplicité qu'au feu de la cuisine,
+quand le mouton tournoit à la broche, le mari se
+préparoit pour le rapport d'un procès, et la femme
+avoit la quenouille»<a id="footnotetag201" name="footnotetag201"></a><a href="#footnote201"><sup>201</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote201" name="footnote201"></a><b>Note 201:</b><a href="#footnotetag201"> (retour) </a> Ch. de Ribbe, <i>Les Familles
+et la Société en France, etc.</i></blockquote>
+
+<p>C'est à la robe qu'appartient par sa naissance et
+par son mariage Mme de Nesmond, cette jeune
+femme de quinze ans que sa sainte mère, Mme de Miramion,
+installe dans sa nouvelle famille en demandant
+que cette enfant soit chargée de l'administration
+de ses biens. La nouvelle mariée obtient ce
+privilège et s'en montre digne<a id="footnotetag202" name="footnotetag202"></a><a href="#footnote202"><sup>202</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote202" name="footnote202"></a><b>Note 202:</b><a href="#footnotetag202"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, <i>Madame de Miramion</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans la magistrature se rencontraient des types
+respectables et attachants. Il pouvait sans doute
+arriver que l'austérité fût ridicule et intolérante
+comme chez Mme Omer Talon, que Fléchier a
+peinte avec une verve si piquante et si malicieuse
+dans <i>les Grands-Jours d'Auvergne</i><a id="footnotetag203" name="footnotetag203"></a><a href="#footnote203"><sup>203</sup></a>. Mais à la sévérité
+morale s'alliaient généralement la douceur des
+affections domestiques et l'amabilité des relations.
+Quelle noble et sympathique figure que Mme de
+Pontchartrain, née Meaupou, cette femme sensée
+et spirituelle, étincelante de gaîté et remplie en
+même temps de dignité, sachant, comme aurait
+pu le faire une femme de vieille race, accueillir
+ses hôtes avec toutes les nuances de distinction
+que comporte leur état, présidant enfin aux réceptions
+officielles comme nulle femme de ministre ne
+savait le faire; et avec toutes ces brillantes séductions,
+possédant l'active et chaleureuse bonté qui
+lui inspire de charitables fondations, et qui fait
+d'elle une amie aussi fidèle que généreuse. Chez
+Mme d'Aguesseau, femme du chancelier et belle-fille
+de la bienfaisante Mme Henri d'Aguesseau, même
+mélange de grâce aimable et de noble vertu que
+chez Mme de Pontchartrain. Et toutes deux réalisent
+le type de l'épouse conseillère: Saint-Simon
+nous dit que Pontchartrain ne se trompa jamais
+tant qu'il écouta les avis de sa femme. Quant à
+Mme d'Aguesseau, qui ne connaît le mot romain
+qu'elle adressa au chancelier dans la périlleuse
+circonstance où il allait exposer sa position, sa
+liberté: «Elle le conjura, en l'embrassant, d'oublier
+qu'il eût femme et enfants, de compter sa
+charge et sa fortune pour rien, et pour tout son
+honneur et sa conscience<a id="footnotetag204" name="footnotetag204"></a><a href="#footnote204"><sup>204</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote203" name="footnote203"></a><b>Note 203:</b><a href="#footnotetag203"> (retour) </a> M. l'abbé Fabre, <i>la Jeunesse de Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote204" name="footnote204"></a><b>Note 204:</b><a href="#footnotetag204"> (retour) </a> Saint-Simon, t. VII, ch. v, xxvi; <i>Discours sur la vie et la
+mort de M. d'Aguesseau</i>, conseiller d'État, par M. d'Aguesseau
+chancelier de France.</blockquote>
+
+<p>La vertu et la grâce, la force morale, la prudence,
+la bonté, la charité, la douceur, c'étaient là les
+qualités de la femme française au moyen âge. Nous
+voyons qu'en dépit des influences corruptrices
+amenées par la vie mondaine, ces qualités s'étaient
+conservées dans les trois siècles que nous étudions.
+Ajoutons-y la miséricordieuse charité avec laquelle,
+comme au moyen âge aussi, plus d'une femme
+pardonne à l'époux qui lui est infidèle: noble contraste
+que l'on est heureux d'opposer à la femme
+qui se venge de l'adultère par l'adultère!</p>
+
+<p>«Avec le silence vous viendrez à bout de tout;
+il ne faut parler de cette sorte de peine qu'à Dieu
+seul», disait à une épouse trahie une jeune femme
+qui connaissait personnellement cette douleur:
+c'était la sainte duchesse de Montmorency, compagne
+du brillant et chevaleresque Henri de Montmorency,
+époux à la fois tendre et volage qui,
+tout en gardant à sa femme sa meilleure affection,
+offrait à d'autres ses capricieux hommages de
+grand seigneur. La duchesse se taisait; mais ses
+souffrances se lisaient sur son expressif visage;
+son mari le remarqua: «Êtes-vous malade, mon
+amie? lui demanda-t-il; vous êtes changée!&mdash;«Il
+est vrai, mon visage est changé, mais mon coeur ne
+l'est pas», répondit la jeune femme. Le duc devina
+la secrète douleur que trahissaient ces paroles, et,
+devant les larmes qu'il faisait couler, il ne put que
+s'agenouiller avec émotion et promettre à sa
+femme une fidélité qu'il n'eut pas, hélas! la force
+de lui garder. Mais dans les âmes pures, l'amour
+qui est plus fort que la mort, est plus fort aussi
+que l'offense qui le blesse. Par la puissance de son
+dévouement, Mme de Montmorency s'éleva au-dessus
+des jalousies humaines; et l'on a même dit
+qu'au fond du coeur elle ne pouvait se défendre
+d'une indéfinissable sympathie pour les femmes
+qui aimaient l'objet de son unique passion<a id="footnotetag205" name="footnotetag205"></a><a href="#footnote205"><sup>205</sup></a>. Cet
+amour si désintéressé n'appartenait déjà plus à la
+terre quand la tête chérie sur laquelle il planait
+tomba sous la hache du bourreau. Alors cet amour
+monta plus haut encore; et par un héroïque effort,
+Mme de Montmorency le sacrifia à Dieu. La veuve
+de la grande victime devint l'épouse de Jésus-Christ.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote205" name="footnote205"></a><b>Note 205:</b><a href="#footnotetag205"> (retour) </a> Amédée Renée, <i>Madame de Montmorency</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais voici un exemple de magnanimité conjugale
+qui nous paraît plus extraordinaire. Que
+Mme de Montmorency ait aimé avec une passion
+aussi généreuse le noble duc qui, par son grand
+coeur, par sa bravoure, par sa loyauté, soulevait,
+malgré ses faiblesses, une enthousiaste admiration,
+nous comprenons ce sentiment. Mais qu'une
+femme d'élite, mariée à un être indigne, traître à
+sa patrie, déserteur, escroc même, ait encore à
+supporter l'abandon du misérable qui, par ce mariage,
+a échappé à un public déshonneur; et que
+cette épouse si cruellement outragée, lui garde encore
+son amour, voilà un fait qui semblerait inexplicable
+si l'on ne savait quels trésors de miséricordieuse
+tendresse peut receler un coeur de femme.
+Cet homme se nommait le comte de Bonneval, et
+c'est Mlle de Biron qui s'était dévouée à lui avec
+toute la force d'une affection qui s'appuie sur le
+devoir. Lorsque son mari l'a abandonnée, elle lui
+écrit: «Je me suis attachée à vous en bien peu de
+temps, de bonne foi; je suis sincère; cette tendresse
+m'a été un sujet de beaucoup de peines,
+mais elles n'ont point effacé une prévention qui
+me fera toujours également désirer votre amitié
+comme la seule chose qui puisse me rendre heureuse.»
+Les lettres mêmes de la jeune femme demeurent
+sans réponse, s'il faut en juger par cette
+prière navrante de la noble délaissée: «Je vous
+prie seulement de dire une fois tous les huit jours
+à votre valet de chambre que vous avez une femme
+qui vous aime, et qui demande qu'on lui apprenne
+que vous êtes en bonne santé».</p>
+
+<p>Cette femme si éprouvée ne laisse pas soupçonner
+au monde ses amères tristesses. Elle voile
+les fautes de son mari, mais c'est avec fierté qu'elle
+salue les actions d'éclat que l'on trouve mêlées à
+de si honteuses turpitudes chez le comte de Bonneval,
+cet étrange aventurier qui, à la fin de sa
+vie, devait trahir son Dieu comme il avait trahi sa
+patrie, son foyer, et qui, renégat, soldat de Mahomet
+armé contre les chrétiens, devait avoir son
+tombeau à Constantinople<a id="footnotetag206" name="footnotetag206"></a><a href="#footnote206"><sup>206</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote206" name="footnote206"></a><b>Note 206:</b><a href="#footnotetag206"> (retour) </a> Saint-Simon, tome III, ch. xxii; tome IX, ch. iii; Bertin
+<i>les Mariages dans l'ancienne société française</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans son délaissement, Mme la duchesse de Chartres,
+mère du roi Louis-Philippe, garde une touchante
+tendresse au volage époux qui lui porte
+le coup le plus cruel qu'une femme puisse recevoir
+en lui enlevant la consolation d'élever ses enfants
+et en confiant ce soin à la rivale qu'il lui préfère.
+Malgré son cuisant chagrin elle ne perd cependant
+pas à l'extérieur cette gaieté d'enfant que conserve
+si naturellement la candeur de l'âme<a id="footnotetag207" name="footnotetag207"></a><a href="#footnote207"><sup>207</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote207" name="footnote207"></a><b>Note 207:</b><a href="#footnotetag207"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>La vertu, soutien de l'épouse malheureuse, devient
+dans l'harmonie d'un beau ménage, le titre le
+plus sûr de la femme à l'attachement de son mari.
+Cette harmonie conjugale, nous allons le voir, se
+retrouve dans les siècles de corruption plus souvent
+qu'on ne le croit. Elle nous est déjà apparue
+alors que nous esquissions les devoirs et les vertus
+de la femme. Arrêtons-nous quelques instants devant
+le pur tableau de l'affection conjugale, de
+cette affection qui réalise si bien les conditions
+qu'un grand évoque de nos jours donnait aux attachements
+d'ici-bas: le respect dans l'amour, et
+l'amour dans le respect<a id="footnotetag208" name="footnotetag208"></a><a href="#footnote208"><sup>208</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote208" name="footnote208"></a><b>Note 208:</b><a href="#footnotetag208"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>Conférences aux femmes chrétiennes</i>, publiées
+par M. l'abbé Lagrange. Paris, 1881.</blockquote>
+
+<p>Nous avons entendu Montaigne interpréter,
+comme ses plus religieux contemporains, la pensée
+biblique en considérant la femme forte comme
+la fortune d'une maison. Maintenant ce philosophe
+à l'esprit sceptique, à la morale facile, va nous
+faire entendre sur le respect dû au mariage, des
+accents où, malgré une note railleuse, domine
+une religieuse gravité: «Un bon mariage,&mdash;s'il
+en est, ajoute-t-il avec sa malicieuse bonhomie,&mdash;refuse
+la compaignie et conditions de
+l'amour.» (Montaigne parle ici de l'amour païen):
+«il tasche à représenter celles de l'amitié.» Ailleurs
+il est vrai, Montaigne, l'éternel douteur,
+croit que la femme, étant incapable d'amitié, ne
+saurait apporter ce sentiment dans le mariage.
+Mais poursuivons: «C'est une doulce société de
+vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre
+infiny d'utiles et solides offices, et obligations mutuelles.»
+Il dit aussi fort justement qu'aucune
+femme unie à l'homme qu'elle aime, ne voudrait
+lui inspirer d'autres sentiments que cette amitié
+calme et dévouée. «Si elle est logée en son affection
+comme femme, elle y est bien plus honnorablement
+et seurement logée.» Pour celui-là même
+qui trahit sa femme, Montaigne juge qu'elle reste
+un être tellement sacré que si on lui demandait
+«à qui il aymeroit mieulx arriver une honte,
+ou à sa femme, ou à sa maistresse? de qui la desfortune
+l'affligeroit le plus? à qui il désire plus de
+grandeur? ces demandes n'ont aulcun doubte en
+un mariage sain.</p>
+
+<p>«Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, est signe
+de son prix et de sa valeur. A le bien façonner et
+à le bien prendre, il n'est point de plus belle pièce
+en nostre société.... Tout licentieux qu'on me
+tient, j'ay en vérité plus sévèrement observé les loix
+de mariage, que je n'avoy ny promis ny esperé<a id="footnotetag209" name="footnotetag209"></a><a href="#footnote209"><sup>209</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote209" name="footnote209"></a><b>Note 209:</b><a href="#footnotetag209"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, III, v.</blockquote>
+
+<p>Le respect du foyer se maintenait donc toujours.
+L'amour d'un roi n'éblouit pas toutes les femmes
+et n'aveugle pas tous les maris. La femme de Jean
+Séguier repousse Henri IV, et à ce même roi qui
+demande au maréchal de Roquelaure d'amener à
+la cour sa belle compagne, le rusé Gascon, prétextant
+la pauvreté de sa famille, répond en patois:
+«Sire, elle n'a pas de <i>sabattous</i> (souliers)<a id="footnotetag210" name="footnotetag210"></a><a href="#footnote210"><sup>210</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote210" name="footnote210"></a><b>Note 210:</b><a href="#footnotetag210"> (retour) </a> Tallemant des Réaux, <i>le Maréchal de Roquelaure</i>.</blockquote>
+
+<p>Au respect du mariage se joignait souvent
+l'amour conjugal le plus tendre. La famille biblique
+est l'idéal que poursuit la pieuse famille française.
+«J'ai regardé ma femme comme un autre
+moi-même,» dit Pierre Pithou dans son testament
+daté du 15 novembre 1587<a id="footnotetag211" name="footnotetag211"></a><a href="#footnote211"><sup>211</sup></a>. Et que d'exemples
+analogues nous trouverons dans les <i>livres de raison</i>,
+dans les mémoires du temps! Quels ménages
+nous offrent M. et Mme de Chantal, M. et Mme
+de Miramion, le maréchal duc de Schomberg et sa
+belle et fière compagne Marie de Hautefort; le
+duc de Bouillon et sa femme, Mlle de Berghes, célèbre
+par son courage, par sa beauté, et tendrement
+unie à son mari; M. et Mme de Gondi si étroitement
+attachés l'un à l'autre qu'après la mort de
+sa femme, le veuf, incapable de recevoir aucune
+consolation humaine, se fait prêtre de l'Oratoire,
+lui, général des galères<a id="footnotetag212" name="footnotetag212"></a><a href="#footnote212"><sup>212</sup></a>. Le duc de Charost, petit-fils
+de Fouquet, entoure de la plus constante
+sollicitude sa femme qui, dit Saint-Simon, mourut
+«à cinquante-et-un ans, après plus de dix ans de
+maladie, sans avoir pu être remuée de son lit, voir
+aucune lumière, ouïr le moindre bruit, entendre ou
+dire deux mots de suite, et encore rarement, ni
+changer de linge plus de deux ou trois fois l'an, et
+toujours à l'extrême-onction après cette fatigue. Les
+soins et la persévérance des attentions du duc de
+Charost dans cet état, furent également louables
+et inconcevables; et elle le sentait, car elle conserva
+sa tête entière jusqu'à la fin avec une patience,
+une vertu, une piété, qui ne se démentirent pas
+un instant, et qui augmentèrent toujours<a id="footnotetag213" name="footnotetag213"></a><a href="#footnote213"><sup>213</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote211" name="footnote211"></a><b>Note 211:</b><a href="#footnotetag211"> (retour) </a> Ch. de Ribbe, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote212" name="footnote212"></a><b>Note 212:</b><a href="#footnotetag212"> (retour) </a> Chantelauze, <i>Saint Vincent de Paul et les Gondi</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote213" name="footnote213"></a><b>Note 213:</b><a href="#footnotetag213"> (retour) </a> Saint-Simon. <i>Mémoires</i>, tome VI, ch. XXIII.</blockquote>
+
+<p>Et Saint-Simon lui-même, qui rend hommage
+à ce dévouement conjugal, Saint-Simon jouit avec
+sa femme de la plus complète félicité domestique.
+Elle fit «uniquement et tout entier» le bonheur
+de sa vie. Par son angélique douceur, par la muette
+puissance de ses larmes, elle sut obtenir de lui
+jusqu'au «sacrifice vraiment sanglant» de l'une de
+ces haines que son irascible époux gardait d'ordinaire
+à un ennemi avec une passion acharnée.
+Aussi a-t-il reconnu en elle le don «du plus excellent
+conseil» dans ce testament où, avec une émotion
+si touchante sous cette plume inexorable, il
+rappelle les «incomparables vertus» de la morte,
+son aimable et solide piété; «la tendresse extrême
+et réciproque, la confience sans réserve, l'union
+intime parfaite sans lacune,» qui furent les bénédictions
+de Dieu sur cette alliance. Pour lui cette
+noble et douce créature était «la Perle unique»
+dont il goûtait «sans cesse l'inestimable prix»,
+la femme forte dont la perte lui rendit «la vie à
+charge» et fit «le plus malheureux de tous les
+hommes» de celui qui, par son mariage, en avait
+été «le plus heureux!» Cette union, il veut qu'elle
+subsiste jusque dans la tombe, et il ordonne que
+le cercueil de sa femme et le sien soient attachés
+«si ettroitement ensemble et si bien rivés, qu'il
+soit impossible de les séparer l'un, de l'autre sans
+les briser tous deux<a id="footnotetag214" name="footnotetag214"></a><a href="#footnote214"><sup>214</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote214" name="footnote214"></a><b>Note 214:</b><a href="#footnotetag214"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, t. I, ch. XV, XI, XXVI, XLII, <i>Testament
+olographe</i>.</blockquote>
+
+<p>Quelle harmonie domestique nous trouvons aussi
+dans la famille de Belle-Isle! Le maréchal qui, à
+quarante-cinq ans, a épousé une veuve de vingt
+et un ans, lui fait oublier cette différence d'âge
+par sa tendresse et son amabilité. Dans ses lettres
+si simples et si affectueuses, il nomme sa femme
+«son cher petit maître<a id="footnotetag215" name="footnotetag215"></a><a href="#footnote215"><sup>215</sup></a>.» Leur fils, le comte
+de Gisors, ce grand coeur, ce vaillant soldat,
+chérit la jeune femme qui l'a épousé à l'âge
+de treize ans et qu'il appelle familièrement <i>Huchette</i>
+ou <i>Mme de la Huche</i>. Avec quelle grâce
+caressante et grondeuse il lui écrit de l'armée
+au sujet d'une affaire qui concerne les rapports
+de l'archevêque de Paris et du Parlement et
+à laquelle la jeune comtesse semble avoir mêlé
+son beau-père, le maréchal de Belle-Isle, alors ministre:
+«Je suis, en vérité, fort votre serviteur,
+madame <i>de la Huche</i>, mais d'amitié je vous dirai
+à l'oreille qu'il ne vous convient pas d'aller apostiller
+la lettre d'un ministre, lequel, s'il prend de
+mes conseils, ne laissera jamais approcher à deux
+toises de son bureau un petit furet qui renverseroit
+et farfouilleroit tous les traités de l'Europe
+pour chercher le projet de quelque réponse à
+M. l'archevêque sur un fait arrivé dans la paroisse
+de Saint-Étienne-du-Mont. Ah! messieurs les ministres,
+méfiez-vous de toutes ces petites mères
+de l'Église. Nous autres particuliers pouvons vivre
+avec elles en essuyant le débordement de leurs <i>si</i>,
+de leurs <i>mais</i>, de leurs <i>car</i>, et de toute leur politique;
+ce torrent-là écoulé, on retrouve en elles
+des femmes aimables, gentilles, et dont le temporel
+dédommage du spirituel; mais vous, messieurs,
+gardez-vous-en... Si elles vous caressent,
+ces petites mères, c'est pour vous séduire, et,
+dans l'instant où elles vous verront enchantés
+d'elles, vous donner des conseils relatifs à leurs
+fins. Est-ce là votre portrait, ma commère? Dites-le
+de bonne foi? Je vous connois comme si je vous
+avois fait; vous devriez aussi me bien connoître,
+<i>Huchette</i>, car il me semble que je ne vis que depuis
+que mon sort est attaché au vôtre et que nous ne
+faisons qu'un. Il n'y a que sur la guerre et les
+affaires de l'Église que le moi qui est à Paris et le
+moi qui est à Halberstadt se séparent...<a id="footnotetag216" name="footnotetag216"></a><a href="#footnote216"><sup>216</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote215" name="footnote215"></a><b>Note 215:</b><a href="#footnotetag215"> (retour) </a> Camille Rousset, <i>le Comte de Gisors</i>, 1732-1758. Paris, 1868.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote216" name="footnote216"></a><b>Note 216:</b><a href="#footnotetag216"> (retour) </a> 21 octobre 1757. Archives du dépôt de la guerre. Lettre reproduite
+par M. Camille Housset, <i>le comte de Gisors</i>.</blockquote>
+
+<p>L'année suivante le comte de Gisors, blessé
+mortellement à la bataille de Crefeld, mourait en
+héros chrétien. Il laissait veuve, à vingt et un ans,
+la jeune femme qu'il avait adorée, et qui donna à
+Dieu et aux pauvres l'amour dont le plus cher
+objet lui manquait ici-bas.</p>
+
+<p>C'est dans le siècle où il était ridicule d'aimer
+sa femme, c'est en plein XVIIIe siècle que le comte
+de Gisors écrivait à sa jeune compagne la délicieuse
+lettre que nous venons de citer. C'est aussi,
+au XVIIIe siècle, que l'on revit Philémon et Baucis.
+Philémon était M. de Maurepas, «la légèreté en
+personne,» dit Mme d'Oberkirch, et pourtant le
+modèle des époux fidèles. La pensée de sa femme
+était la seule idée sérieuse qui se pût loger en sa
+tête, ajoute la spirituelle baronne. «Quand il a été
+ministre, il eût volontiers mis la politique en
+chansons, et une larme de Mme de Maurepas le
+rendait triste pendant des mois entiers... Ils sont
+très vieux l'un et l'autre, et certainement ils ne se
+survivront pas et s'en iront ensemble<a id="footnotetag217" name="footnotetag217"></a><a href="#footnote217"><sup>217</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote217" name="footnote217"></a><b>Note 217:</b><a href="#footnotetag217"> (retour) </a> Mme d'Oberkirch, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Au même temps Philémon et Baucis se retrouvaient
+dans un ménage plus grave, celui du maréchal
+prince de Beauvau et de la digne compagne
+qui était sa <i>lumière</i>, sa <i>consolation</i>, le <i>charme de sa
+vie</i>. Après s'être aimés pendant six ans, ils avaient
+pu s'unir, et leur tendresse n'avait cessé de croître
+avec les années. Dans leur beau domaine du Val,
+à Saint-Germain, ils avaient tenu à consacrer le
+souvenir du célèbre couple de la fable en plantant
+près d'une chaumière les deux arbres qui rappelaient
+la métamorphose des vieux époux. Par une
+nouvelle métamorphose le maréchal se voyait dans
+le chêne, et sa compagne dans le tilleul<a id="footnotetag218" name="footnotetag218"></a><a href="#footnote218"><sup>218</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote218" name="footnote218"></a><b>Note 218:</b><a href="#footnotetag218"> (retour) </a> <i>Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau.</i> publiés par
+Mme Standis, née de Noailles.</blockquote>
+
+<p>C'est près de cette chaumière, située dans la
+partie la plus élevée du parc, que Mme de Beauvau
+se plaçait pour attendre le cher absent qui allait
+revenir. Il la voyait, il pressait le pas pour la rejoindre.
+«Nous nous embrassions comme si nous
+avions été longtemps séparés,» dit la princesse,
+«et nous ne l'étions que depuis vingt-quatre
+heures.» Comment ne pas nous souvenir ici du
+joli mot de la princesse de Poix, fille du maréchal
+et belle-fille de Mme de Beauvau, cette charmante
+personne de dix-sept ans à qui l'on défendait de
+lire des romans: «Défendez-moi donc de voir
+mon père et ma mère.»</p>
+
+<p>Dans sa modestie, Mme de Beauvau trouvait que
+son mari chérissait en elle l'image qu'il s'était formée
+d'elle. «Oui, c'est lui qui m'avait créée; c'était
+telle qu'il m'avait faite qu'il me voyait; cet effet
+de tendresse, il en a joui, il m'en a fait jouir jusqu'à
+son dernier moment.»</p>
+
+<p>Il faudra les cruelles impressions de la Terreur
+pour faire oublier aux nobles époux le vingt-neuvième
+anniversaire de leur mariage. «Il s'en souvint
+le premier, dit la maréchale. Le lendemain,
+dès que je fus éveillée, il me le rappela avec une
+expression si douloureuse et si tendre, que je crois
+voir, que je crois entendre encore, et son air et
+ses paroles: l'impression que j'en reçus, lui fit regretter
+de l'avoir excitée.&mdash;Deux mois après, il
+n'était plus.»</p>
+
+<p>Ils avaient confondu leurs vies, ils auraient
+voulu confondre leurs morts. Pendant cette première
+année de la Terreur, qui leur avait fait oublier
+le meilleur souvenir de leur existence, ils
+eurent un instant l'espoir d'exhaler ensemble
+l'unique souffle qui animait leurs deux vies. Le
+maréchal parut menacé. «Il vit que j'étais résolue
+à ne pas le quitter. Ah! me dit il, ne craignez pas
+que je vous éloigne, je vous appellerois. Ces paroles
+pénétrèrent mon cour, et de toutes les
+preuves d'amour que j'ai reçues de lui, c'est celle
+dont le souvenir m'est le plus cher<a id="footnotetag219" name="footnotetag219"></a><a href="#footnote219"><sup>219</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote219" name="footnote219"></a><b>Note 219:</b><a href="#footnotetag219"> (retour) </a> <i>Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau</i>, et l'introduction
+de cet ouvrage, par Mme de Noailles-Standish.</blockquote>
+
+<p>Le bonheur de mourir ensemble leur fut refusé.
+Pendant treize années, celle qu'un maître a nommée:
+<i>Une Artémise au XVIIIe siècle</i><a id="footnotetag220" name="footnotetag220"></a><a href="#footnote220"><sup>220</sup></a>, eut la douleur de
+vivre «dédoublée,» de sentir «cet abandon, cette
+chute, pour ainsi dire, d'une âme qui, accoutumée
+à s'appuyer sur une autre, s'affaisse et perd
+son ressort en perdant son appui<a id="footnotetag221" name="footnotetag221"></a><a href="#footnote221"><sup>221</sup></a>»: peine d'autant
+plus irrémédiable que nulle espérance ne vient
+en adoucir l'amertume. Mme de Beauvau croit
+que son mari se survit en elle; elle vit en sa présence,
+elle lui soumet tous ses actes pour savoir
+s'ils sont dignes de lui, elle s'applique à l'imiter
+pour qu'il ait en elle une digne continuation d'existence;
+mais cette prolongation de la vie après la
+mort est la seule à laquelle elle croie. Imbue des
+funestes doctrines du XVIIIe siècle, elle n'a pas foi
+en l'âme immortelle; elle attend, non la fusion
+des âmes dans le ciel, mais la réunion des cendres
+dans un même tombeau. «Son âme est vide de
+croyances religieuses, et son coeur est rebelle aux
+célestes espérances. Elle croit à la tombe où tout
+finit. Elle a la religion du sépulcre... Qu'on aimerait
+à voir, par instants, dans ces pages assombries
+par une si persévérante angoisse, et par-dessus ce
+champ des morts où l'infortunée ne regarde que
+la terre, quelque coin d'azur du côté du ciel!<a id="footnotetag222" name="footnotetag222"></a><a href="#footnote222"><sup>222</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote220" name="footnote220"></a><b>Note 220:</b><a href="#footnotetag220"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>Posthumes et revenants</i>. Paris, 1879.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote221" name="footnote221"></a><b>Note 221:</b><a href="#footnotetag221"> (retour) </a> <i>Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote222" name="footnote222"></a><b>Note 222:</b><a href="#footnotetag222"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>Posthumes et revenants</i>.</blockquote>
+
+<p>Combien plus douces sont les images que nous
+présentent, du XVIIe au XVIIIe siècle, ces nombreux
+tombeaux où sont réunis des époux, grands seigneurs,
+bourgeois ou simples paysans! Leurs effigies
+sont reproduites sur la pierre, et leurs mains
+qui se joignent dans l'attitude de la prière nous
+disent que ce n'est pas seulement dans ce froid
+sépulcre qu'ils ont espéré la réunion suprême<a id="footnotetag223" name="footnotetag223"></a><a href="#footnote223"><sup>223</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote223" name="footnote223"></a><b>Note 223:</b><a href="#footnotetag223"> (retour) </a> Voir de nombreux exemples dans les <i>Inscriptions de la
+France</i> recueillies par M. de Guilhermy.</blockquote>
+
+<p>Tantôt la femme est partie la première, bénissant
+son mari, ses enfants, et fatiguée de la
+route, s'est endormie dans la paix du Christ après
+avoir rempli sa mission. La duchesse de Liancourt,
+dont nous avons souvent remarqué les
+fortes pensées, va quitter celui qui, pendant cinquante-quatre
+ans, a été son compagnon de route,
+celui qui d'abord a marché dans la voie mondaine
+et qu'elle a ramené dans le sentier du Seigneur.
+Tous deux alors, suivant un exemple que nous
+avons souvent constaté dans la Gaule chrétienne
+et pendant le moyen âge, n'ont plus voulu être que
+frère et soeur.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle sent approcher la mort, Mme de Liancourt,
+cette vaillante chrétienne, se fait porter au
+lieu où sa sépulture est marquée; et avant de fermer
+les yeux elle dit à son mari: «Je m'en vas;
+apparemment nous ne serons pas séparés longtemps;
+car à l'âge où nous sommes, le survivant
+suivra bientôt. Je pars donc dans l'espérance de
+vous revoir. Ce qu'il y a de sensible dans l'amitié
+des chrétiens, n'est rien. Il n'y a de grand que la
+charité, qui demeure toujours, et qui est bien plus
+parfaite dans le ciel que sur la terre. C'est par elle
+que nous serons toujours inséparablement unis..
+Et si Dieu me fait miséricorde, je le prierai qu'il
+nous réunisse bientôt.» Le duc fondait en larmes,
+ainsi qu'un prêtre qui était près de la mourante.
+Et elle, s'étonnant de voir pleurer l'homme de Dieu,
+qui, croyait-elle, devait consoler son mari, elle
+lui témoignait sa surprise et ajoutait: «Pour moi,
+grâce à Dieu, je suis en paix. Peut-on être fâchée
+d'aller voir Jésus-Christ? Si l'on a quelque chose à
+mettre sur ma tombe, il faut que ce soit: «Je crois
+que mon Rédempteur est vivant, et que je le
+verrai en ma chair<a id="footnotetag224" name="footnotetag224"></a><a href="#footnote224"><sup>224</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote224" name="footnote224"></a><b>Note 224:</b><a href="#footnotetag224"> (retour) </a> <i>Règlement donné par une dame de haute qualité</i>, etc. Avertissement
+placé en tête de l'ouvrage.</blockquote>
+
+<p>Dans un projet de testament dressé vers 1678,
+un membre de la famille Godefroy, un historiographe
+de France, directeur de la Chambre des
+comptes de Lille, recommande son âme à Dieu et
+lui offre un voeu touchant au sujet de la digne
+femme qui lui survit:</p>
+
+<p>«Je prie Dieu de tout mon coeur de vouloir
+estre sa toute puissante consolation après mon
+trespas, de la bénir et luy donner les forces et le
+courage de supporter chrestiennement nostre séparation
+dans l'espoir de se retrouver unis en la patrie
+céleste, et de la vouloir conserver encore quelque
+temps, s'il luy plaist, pour l'éducation et la
+protection des enfans provenus de nostre mariage<a id="footnotetag225" name="footnotetag225"></a><a href="#footnote225"><sup>225</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote225" name="footnote225"></a><b>Note 225:</b><a href="#footnotetag225"> (retour) </a> <i>Les savants Godefroy</i>. Mémoires d'une famille pendant les
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.</blockquote>
+
+<p>En 1736, après la mort d'une femme de bien, le
+veuf écrit dans son Livre de raison: «Dieu veuille
+la recevoir dans son saint paradis! Qu'il récompense
+par une éternité de gloire ses bonnes qualités
+et la tendresse qu'elle a eue toujours pour
+moy et pour mes enfans<a id="footnotetag226" name="footnotetag226"></a><a href="#footnote226"><sup>226</sup></a>.» Dix-sept ans après,
+l'un de ces enfants, un fils, veuf, lui également,
+exprime aussi dans son chagrin les espérances de
+la vie éternelle: «L'union tendre, sincère et inaltérable,
+qui avoit toujours régné entre nous, sa
+piété, ses vertus et l'attachement inexprimable
+qu'elle avoit pour moy, me la rendoient infiniment
+chère. Elle faisoit tout mon plaisir et toute ma
+consolation. Le Seigneur ne pouvoit me frapper
+par un endroit plus sensible. Que sa sainte volonté
+soit faite! Je le prie de luy faire miséricorde et de
+me donner la consolation dont j'ay besoin. Qu'il
+me fasse la grâce de nous rejoindre l'un et l'autre
+dans son paradis, pour le bénir et le louer éternellement.
+Ainsi soit-il<a id="footnotetag227" name="footnotetag227"></a><a href="#footnote227"><sup>227</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote226" name="footnote226"></a><b>Note 226:</b><a href="#footnotetag226"> (retour) </a> Livre de raison de Jean Laugier, cité par M. de Ribbe, <i>les
+Familles et la Société française avant la Révolution</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote227" name="footnote227"></a><b>Note 227:</b><a href="#footnotetag227"> (retour) </a> Livre de raison de Jean-Baptiste Laugier, cité dans le même
+ouvrage.</blockquote>
+
+<p>Heureux ceux qui, dans leur deuil, avaient ces
+perspectives sur l'infini! C'est là qu'était la force de
+la veuve chrétienne, la veuve vraiment veuve, dont
+le type austère et touchant se conservait toujours.</p>
+
+<p>Bien des femmes, pendant les trois siècles qui
+nous occupent, ne voulurent plus, dans leur veuvage,
+que servir Dieu et les pauvres. Il en est
+qui, dans une bien tendre jeunesse, se vouent à
+cette mission, comme cette comtesse de Gisors
+que j'ai nommée, et avant elle, comme la sainte
+marquise de Grignan qui, toute à la prière, à la
+charité, à l'étude, ne sortait que pour aller à
+l'église; et se renfermait dans le logis solitaire où
+elle ne recevait personne, mais où une belle bibliothèque
+offrait à son esprit cultivé les seules distractions
+dont elle pût jouir<a id="footnotetag228" name="footnotetag228"></a><a href="#footnote228"><sup>228</sup></a>. Et comment ne pas
+rappeler ici le nom de Mme de Chantal qui, après
+avoir été broyée aux pieds de Dieu par son veuvage,
+s'éleva à l'héroïsme de la charité et au plus
+haut sommet de la sainteté?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote228" name="footnote228"></a><b>Note 228:</b><a href="#footnotetag228"> (retour) </a> Saint-Simon, <i>Mémoires</i>, éd. Chéruel, t. III, ch. x.</blockquote>
+
+<p>Les derniers adieux des époux, les dispositions
+testamentaires du mari, témoignent du respect, de
+la reconnaissance, de la confiante tendresse que la
+femme chrétienne inspirait au chef de la famille.
+Quelle émotion contenue, quelle gravité religieuse
+dans ces paroles que, sur son lit de mort, La Boétie
+adresse à sa femme: «Ma semblance, dit il (ainsi
+l'appelloit il souvent, pour quelque ancienne alliance
+qui estoit entre eulx), ayant esté joinct à
+vous du sainct noeud de mariage, qui est l'un des
+plus respectables et inviolables que Dieu nous ait
+ordonné çà bas pour l'entretien de la société humaine,
+je vous ay aymée, chérie et estimée autant
+qu'il m'a esté possible; et suis tout asseuré que vous
+m'avez rendu reciproque affection, que je ne sçaurois
+assez recognoistre. Je vous prie de prendre de
+la part de mes biens ce que je vous donne, et vous
+en contenter, encores que je sçache bien que c'est
+bien peu au prix de vos mérites<a id="footnotetag229" name="footnotetag229"></a><a href="#footnote229"><sup>229</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote229" name="footnote229"></a><b>Note 229:</b><a href="#footnotetag229"> (retour) </a> <i>Montaigne</i>, Lettre I, à monseigneur de Montaigne.</blockquote>
+
+<p>C'est surtout quand le mourant laisse des enfants
+que ses dernières recommandations témoignent
+de sa vénération pour sa femme. Comme le
+souverain qui, en expirant, laisse le pouvoir à son
+successeur, le chef de famille transmet à la mère
+de ses enfants le gouvernement de la maison, la
+tutelle des mineurs, l'administration de leurs biens,
+l'usufruit de leur patrimoine. Suivant une coutume
+de Provence, il dispense la mère de famille
+de tout inventaire, de toute reddition de comptes<a id="footnotetag230" name="footnotetag230"></a><a href="#footnote230"><sup>230</sup></a>.
+Les enfants fussent-ils même majeurs, le père
+peut stipuler que la mère gardera l'administration
+du bien qu'il laisse<a id="footnotetag231" name="footnotetag231"></a><a href="#footnote231"><sup>231</sup></a>. Il fait plus: il ne se contente
+pas de lui donner une part d'enfant, il la nomme
+héritière universelle, à la charge de régler elle-même
+la succession paternelle selon le mérite de
+ses enfants. Un paysan provençal dit dans son testament,
+daté du 12 janvier 1664, qu'il en agit ainsi
+«pour donner à sa femme plus de subject de se
+faire porter l'honneur et le respect qu'un enfant
+doit porter à sa mère<a id="footnotetag232" name="footnotetag232"></a><a href="#footnote232"><sup>232</sup></a>.» Vers 1678, dans un projet
+de testament que j'ai déjà cité, un Godefroy institue
+héritière universelle «sa chère femme dont il
+a continuellement éprouvé la fidélité et l'affection.»
+En priant Dieu de la laisser encore sur la terre
+pour élever et protéger leurs enfants, il ajoute:
+«Je désire et entends qu'elle ait seule la garde et la
+conduite de nos dits enfans, et qu'elle soit la seule
+tutrice ainsy qu'elle est bonne mère; qu'elle ait
+l'entière administration et disposition de tout le
+peu que je laisse de biens au monde, qui ne sçauroit
+jamais estre en meilleures mains ny sous un
+plus seur gouvernement. Je recommande et en charge
+sur toute chose selon Dieu à tous mes dits
+enfans d'obéir à leur bonne mère, la servir, lui
+déférer, la respecter et l'honorer en toutes choses,
+sans luy faire jamais de desplaisir ny désobéissance...
+ne perdant jamais la mémoire et la reconnaissance
+de tant de faveurs et bontés qu'ils en
+ont continuellement ressenti<a id="footnotetag233" name="footnotetag233"></a><a href="#footnote233"><sup>233</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote230" name="footnote230"></a><b>Note 230:</b><a href="#footnotetag230"> (retour) </a> «En Provence la dispense d'inventaire est établie à l'état de
+coutume, et elle est à peu près sans exceptions. La mère de famille
+est si haut placée, que prohibition absolue est faite à tous juges,
+officiers de justice, gens d'affaires, de lui demander aucun compte
+de son administration et de lui créer la moindre difficulté. Si,
+malgré les intentions les plus formelles du mari, on s'avisait de la
+quereller, elle aura à titre de legs tout ce pour quoi elle serait recherchée.»
+Ch. de Ribbe, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote231" name="footnote231"></a><b>Note 231:</b><a href="#footnotetag231"> (retour) </a> S'il n'y a pas de testament, des fils respectueux laissent à
+leur mère l'administration de leurs biens. Id., <i>id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote232" name="footnote232"></a><b>Note 232:</b><a href="#footnotetag232"> (retour) </a> Testament d'Antoine Poutet, travailleur au lieu de Rognes
+(B.-du-R.). Cité par M. de Ribbe, <i>id.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote233" name="footnote233"></a><b>Note 233:</b><a href="#footnotetag233"> (retour) </a> <i>Les savants Godefroy</i>. Mémoires d'une famille, etc.</blockquote>
+
+<p>Et pour la femme qui avait été laborieusement
+associée à la vie de son mari, c'était justice qu'elle
+lui succédât dans le bien acquis ou conservé par
+une commune sollicitude. Ainsi pensait ce magistrat
+de Provence, testant le 15 octobre 1593. Il déclare
+«vouloir récompenser celle qui, depuis son
+mariage, a souffert en tous ses biens et adversités,
+s'est employée à l'augment de sa maison, et, se
+confiant à son intégrité et à l'amour qu'elle porte
+et portera à ses enfans, il entend qu'elle soit
+dame, maistresse, administratrice de tout son bien,
+ainsi qu'elle estoit de son vivant, que ses enfans
+la respectent, comme s'il estoit encore en vie.»</p>
+
+<p>Par l'ordre, par l'activité, par l'économie, la
+veuve savait d'ailleurs ajouter au patrimoine de
+ses enfants<a id="footnotetag234" name="footnotetag234"></a><a href="#footnote234"><sup>234</sup></a>. Néanmoins, Montaigne s'effrayait
+du pouvoir qu'avait la veuve d'instituer l'héritier.
+Très peu confiant, nous le savons, dans le mérite
+des femmes, il ne croyait pas à la clairvoyance
+des mères. Mais Bodin en jugeait autrement. Il
+pensait que l'amour d'un père ou d'une mère est
+assez grand pour que la loi puisse présumer qu'ils
+mesureront leur pouvoir<a id="footnotetag235" name="footnotetag235"></a><a href="#footnote235"><sup>235</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote234" name="footnote234"></a><b>Note 234:</b><a href="#footnotetag234"> (retour) </a> Testament de Jean Duranti, Livre de raison de François
+Ricard. Ch. de Ribbe, <i>l. e.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote235" name="footnote235"></a><b>Note 235:</b><a href="#footnotetag235"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, II, VIII; Ch. de Ribbe. <i>l. e.</i></blockquote>
+
+<p>Tout en regrettant que la mère pût disposer
+entre ses enfants du patrimoine de son mari, Montaigne
+trouve juste qu'elle ait la tutelle de ses enfants.
+Il déclare avec raison que l'autorité maternelle
+est la seule suprématie que la femme doive
+avoir sur l'homme. Cette autorité est d'ailleurs
+de droit divin. Le Seigneur l'a formulée dans le
+Décalogue: «Tes père et mère honoreras afin de
+vivre longuement.» Ce précepte sacré, le catéchisme
+de Trente le consigne à la fin du XVIe siècle.</p>
+
+<p>Le sire de Pibrac le répète dans les célèbres quatrains
+où il a condensé le suc de la morale chrétienne
+et de l'honneur français, et qui servirent
+longtemps à l'éducation des enfants:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu tout premier, puis père et mère honore.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est la base même de la famille patriarcale. Et
+saint François de Sales rappelait avec force le
+commandement divin en écrivant à sa mère:
+«Commandez librement à vos enfans, car Dieu
+le veut.»</p>
+
+<p>Soit que la mère partage avec le père cette autorité
+souveraine, soit qu'il la lui laisse tout entière
+en mourant, les enfants, devenus même chefs de
+famille, s'inclinent devant cette douce et majestueuse
+délégation de la puissance divine. Au
+XVIe et au XVIIe siècles, l'autorité maternelle est
+généralement ferme, peut-être même plus souvent
+sévère que tendre. Mais au XVIIIe siècle, la sentimentalité
+des nouvelles doctrines pénétrera dans bien
+des foyers; et l'excessive familiarité des parents
+avec les enfants constituera un danger plus grand
+encore que celui d'une sévérité outrée. Le principe
+de l'autorité domestique une fois sapé, la famille
+s'écroulera, et quand cette pierre fondamentale
+d'une nation vient à manquer, la nation elle-même
+est près de sa chute<a id="footnotetag236" name="footnotetag236"></a><a href="#footnote236"><sup>236</sup></a>. Mais pour la ressource de
+l'avenir, il restait encore au XVIIIe siècle bien des
+maisons où se conservait en même temps que la
+fermeté des principes l'affection qui les applique
+avec douceur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote236" name="footnote236"></a><b>Note 236:</b><a href="#footnotetag236"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>la Famille dans l'Éducation</i>. (<i>Études et
+portraits</i>, deuxième série, 1868)</blockquote>
+
+<p>C'était souvent sur une véritable tribu que
+s'exerçait l'autorité maternelle. On ne peut voir
+sans émotion sur les pierres funéraires des
+siècles que nous étudions, les époux défunts entourés
+de leurs nombreux enfants agenouillés autour
+d'eux comme pour implorer de Dieu le salut
+éternel des parents qui les ont mis au monde et
+chrétiennement élevés. Il y a là des familles de
+douze, treize enfants, et même plus<a id="footnotetag237" name="footnotetag237"></a><a href="#footnote237"><sup>237</sup></a>. Depuis les
+paysans jusqu'aux grands seigneurs, les pères et
+les mères aiment à paraître devant Dieu dans la
+sainte gloire d'une belle postérité.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote237" name="footnote237"></a><b>Note 237:</b><a href="#footnotetag237"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est dans ces temps que l'on voyait la maréchale
+de Noailles entourée de ses cinquante-deux
+descendants<a id="footnotetag238" name="footnotetag238"></a><a href="#footnote238"><sup>238</sup></a>. On n'avait pas généralement alors
+la crainte d'augmenter les charges de la famille
+par le nombre des enfants. Mme de Toulongeon
+exprimait cependant cette crainte, et sa mère,
+sainte Chantal, l'en reprenait avec force et lui
+disait que le Seigneur, qui envoie les enfants,
+sait bien pourvoir à leur avenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote238" name="footnote238"></a><b>Note 238:</b><a href="#footnotetag238"> (retour) </a> Mme de Simiane, <i>Lettres</i>. Au marquis de Caumont. 20 février.</blockquote>
+
+<p>Comme au moyen âge, ce que la mère chrétienne
+voit surtout dans ses enfants, ce sont des
+âmes qu'il faut préparer à la vie qui se commence
+sur la terre, et qui doit se continuer dans les cieux.
+La femme forte pouvait dire comme Mme de Gondi:
+«Je souhaite bien plus faire de ceux que Dieu m'a
+donnés, et qu'il peut me donner encore, des saints
+dans le ciel que des grands seigneurs sur la
+terre<a id="footnotetag239" name="footnotetag239"></a><a href="#footnote239"><sup>239</sup></a>». Selon la forte pensée de la duchesse de
+Liancourt, ceux qui n'élèvent leurs enfants que
+pour la terre ne se distinguent pas des animaux.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote239" name="footnote239"></a><b>Note 239:</b><a href="#footnotetag239"> (retour) </a> Chantelauze, <i>Saint Vincent de Paul et les Gondi</i>.</blockquote>
+
+<p>Aussi, dès qu'une chrétienne se sent mère, elle
+offre à Dieu son enfant par la Vierge Marie.
+Lorsqu'il est né, ravie d'avoir mis au monde un
+chrétien, elle le bénit, elle demande au Seigneur
+de ne le laisser vivre que s'il doit le servir ici-bas,
+et tous les jours elle renouvellera cette prière,
+digne d'une Blanche de Castille<a id="footnotetag240" name="footnotetag240"></a><a href="#footnote240"><sup>240</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote240" name="footnote240"></a><b>Note 240:</b><a href="#footnotetag240"> (retour) </a> Voir les enseignements maternels de la duchesse de Liancourt
+et de Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau, et les
+vies de Mme de Miramion, de Mme la duchesse de Doudeauville, de
+Mme la marquise de Montagu.</blockquote>
+
+<p>On se croirait encore au siècle de saint Louis,
+quand on voit une inscription tumulaire consacrée
+en plein XVIIIe siècle à la femme d'un magistrat,
+morte à trente-quatre ans, après avoir nourri le
+fils premier-né «qu'elle avoit demandé à Dieu
+pour estre un saint prestre et un deffenseur de la
+vérité.»</p>
+
+<p>Le veuf qui dédie cette épitaphe, y ajoute ces
+lignes si simples et si touchantes: «Agréez, Seigneur,
+l'acquiescement que fait icy le mari au
+voeu de cette pieuse femme et octroyez lui que
+l'enfant y corresponde. Qu'elle repose en paix<a id="footnotetag241" name="footnotetag241"></a><a href="#footnote241"><sup>241</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote241" name="footnote241"></a><b>Note 241:</b><a href="#footnotetag241"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, t. II, DXVI, Charonne, église paroissiale de Saint-Germain, 1736.</blockquote>
+
+<p>Cette sollicitude qui, avant même la naissance
+de l'enfant, prépare en lui un défenseur de la vérité,
+suit la mère dans toute sa mission, quel que
+soit l'état auquel cet enfant puisse être destiné. La
+mère le guide par sa parole, plus encore par
+l'exemple de sa vie, cette vie qui, pour lui, «est
+une vive image de bien vivre<a id="footnotetag242" name="footnotetag242"></a><a href="#footnote242"><sup>242</sup></a>.» La mère ne croit
+pas sa mission terminée lorsque son enfant quitte
+le foyer paternel, ni même lorsqu'elle aura cessé
+de vivre. Elle donne à son fils, comme à sa fille, des
+conseils où elle a résumé son enseignement; elle
+les écrit même dans quelqu'un de ces admirables
+mémoires que j'ai déjà bien des fois cités.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote242" name="footnote242"></a><b>Note 242:</b><a href="#footnotetag242"> (retour) </a> Du Vair, <i>Actions et Traitez oratoires</i>, passage cité par M. de
+Ribbe, <i>les Familles et la Société eu France, etc.</i></blockquote>
+
+<p>Le jeune Bayard va s'éloigner de ses parents
+pour se mettre au service d'un prince. Son père
+l'a béni.</p>
+
+<p>«La povre dame de mère estoit en une tour du
+chasteau qui tendrement ploroit; car combien
+qu'elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye de
+parvenir, amour de mère, l'admonnestoit de larmoyer.
+Toutesfois, après qu'on luy feust venu dire:
+«Madame, si vous voulez venir veoir vostre filz, il
+est tout à cheval, prest à partir,» la bonne gentil
+femme sortit par le derrière de la tour, et fist venir
+son filz vers elle, auquel elle dit ces parolles:</p>
+
+<p>«Pierre, mon amy, vous allez au service d'ung
+gentil prince. D'autant que mère peult commander
+à son enfant, je vous commande trois choses tant
+que je puis; et si vous les faictes, soyez asseuré
+que vous vivrez triumphamment en ce monde.</p>
+
+<p>«La première, c'est que, devant toutes choses,
+vous aymez, craingnez et servez Dieu, sans aucunement
+l'offenser, s'il vous est possible; car
+c'est celluy qui tous nous a créez, c'est luy qui
+nous faict vivre, c'est celluy qui nous saulvera;
+et sans luy et sa grâce, ne sçaurions faire une
+seulle bonne oeuvre en ce monde. Tous les matins
+et tous les soirs, recommandez-vous à luy, et il
+vous aydera.</p>
+
+<p>«La seconde, c'est que vous soyez doulx et
+courtois à tous gentilz-hommes, en ostant de vous
+tout orgueil. Soyez humble et serviable à toutes
+gens, ne soyez maldisant ne menteur, maintenez-vous
+sobrement quant au boire et au manger;
+fuyez envye, car c'est ung villain vice; ne soyez ne
+flatteur ne rapporteur, car telles manières de
+gens ne viennent pas voulentiers à grande perfection.
+Soyez loyal en faictz et dictz; tenez vostre
+parolle; soyez secourable à vos povres veufves et
+orphelins, et Dieu le vous guerdonnera.</p>
+
+<p>«La tierce, que des biens que Dieu vous donnera
+vous soyez charitable aux povres nécessiteux;
+car donner pour l'honneur de luy n'apovrit
+oncques homme; et tenez tant de moy, mon enfant,
+que telle aulmosne que pourrez-vous faire, qui
+grandement vous prouffittera au corps et à l'ame.</p>
+
+<p>«Velà tout ce que je vous en charge. Je croy
+bien que vostre père et moy ne vivrons plus
+guères. Dieu nous fasse la grâce à tout le moins,
+tant que nous serons en vie, que tousjours puissions
+avoyr bon rapport de vous!»</p>
+
+<p>«Alors le bon Chevallier, quelque jeune aage
+qu'il eust, luy respondit: «Madame ma mère, de
+vostre bon enseignement, tant humblement qu'il
+m'est possible, vous remercie; et espère si bien
+l'ensuyvre que, moyennant la grâce de Celluy en
+la garde duquel me recommandez, en aurez contentement.»</p>
+
+<p>«Alors la bonne dame tira hors de sa manche
+une petite boursette, en laquelle avoit seulement
+six escus en or et ung en monnoye, qu'elle donna
+à son filz, et appela ung des serviteurs de l'évesque
+de Grenoble, son frère, auquel elle bailla une
+petite malette en laquelle avoit quelque linge
+pour la nécessité de son filz...<a id="footnotetag243" name="footnotetag243"></a><a href="#footnote243"><sup>243</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote243" name="footnote243"></a><b>Note 243:</b><a href="#footnotetag243"> (retour) </a> <i>Très joyeuse, plaisante et recréative histoire du bon Chevallier
+sans paour et sans reproche</i>. (Collection de MM. Michaud et
+Poujoulat.)</blockquote>
+
+<p>Servir Dieu, lui demander le chemin du devoir,
+se dévouer au prochain, défendre les faibles, secourir
+les pauvres, être vrai, loyal, fidèle à sa
+parole, bienveillant, courtois, c'est encore, au
+temps de Charles VIII, l'idéal de la chevalerie.
+Gomment s'étonner que de tels enseignements,
+passant par les lèvres d'une mère, aient formé le
+<i>chevalier sans peur et sans reproche</i>, qui certes vécut
+<i>triumphamment en ce monde?</i></p>
+
+<p>Plus tard, c'est le jeune du Plessis-Mornay
+qui s'éloigne de sa mère pour compléter son
+éducation par un grand voyage. Sa mère lui
+donne par écrit plus que des conseils, un puissant
+exemple: la vie de son père, le célèbre du Plessis-Mornay,
+celui que l'on nommait le pape des huguenots,
+mais qui apporta dans l'erreur une forte
+conviction qu'il ne sacrifia jamais à aucun intérêt
+humain, L'honneur fut le signe distinctif de cette
+vie; et c'est cet honneur que Mme du Plessis-Mornay
+propose à son fils comme un grand modèle.</p>
+
+<p>«Afin encores que vous n'y ayés point faute de
+guide, en voicy un que je vous baille par la main,
+et de ma propre main, pour vous accompagner,
+c'est l'exemple de vostre père, que je vous adjure
+d'avoir tousjours devant vos yeux (pour l'imiter,
+duquel j'ay pris la peine de vous discourir) ce que
+j'ay peu connoistre de sa vie, nonobstant que
+nostre compagnie ait esté souvent interrompue
+par le malheur du temps.... Je suis maladive et ce
+m'est de quoy penser que Dieu ne me veille laisser
+long-temps en ce monde; vous garderés cest escrit
+en mémoyre de moy; venant aussy, quand Dieu le
+voudra, à vous faillir, je désire que vous acheviez
+ce que j'ay commencé à escrire du cours de nostre
+vie. Mais surtout, mon Filz, je croiray que vous
+vous souviendrez de moy quand j'oiray dire, en
+quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu,
+et ensuivez vostre Père; j'entreray contente au
+sépulchre, à quelque heure que Dieu m'appelle,
+quand je vous verray sur les erres d'avancer son
+honneur, en un train asseuré soit de seconder
+vostre Père,... soit de le faire revivre en vous,
+quand par sa grâce, il le vous fera survivre<a id="footnotetag244" name="footnotetag244"></a><a href="#footnote244"><sup>244</sup></a>....»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote244" name="footnote244"></a><b>Note 244:</b><a href="#footnotetag244"> (retour) </a> <i>Mémoires</i> de Mme de Mornay, publiés par Mme de Witt, née
+Guizot.</blockquote>
+
+<p>M. et Mme du Plessis-Mornay devaient survivre
+à leur enfant. Là mère malade, languissante,
+allait être précédée dans la tombe par le fils, plein
+de jeunesse, mais frappé à mort dans un combat.</p>
+
+<p>Voici maintenant au XVIIe siècle et au XVIIIe,
+deux mères catholiques: la duchesse de Liancourt,
+que nous connaissons déjà, et Mme Le Guerchois,
+née Madeleine d'Aguesseau, la soeur du chancelier.
+L'une élève un gentilhomme de grande race,
+l'autre, un fils de magistrat; et, toutes deux ont
+laissé des écrits qui nous font connaître la direction
+de leur enseignement<a id="footnotetag245" name="footnotetag245"></a><a href="#footnote245"><sup>245</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote245" name="footnote245"></a><b>Note 245:</b><a href="#footnotetag245"> (retour) </a> Mme de Liancourt a exposé dans le règlement qu'elle écrivit
+pour sa petite-fille, les principes qu'une mère doit mettre en pratique
+dans l'éducation de son fils. Elle les avait elle-même appliqués.
+<i>Règlement donné par une dame de qualité</i>, etc., ouvrage
+cité. Voir aussi l'avertissement mis en tête de cet ouvrage. Pour
+Mme Le Guerchois, voir ses ouvrages publiés, comme le livre de la
+duchesse de Liancourt, après la mort de l'auteur et sous le voile
+de l'incognito: <i>Avis d'une mère à son fils</i>, 2e éd. Paris, 1743;
+<i>Avis d'une mère à son fils sur la sanctification des fêtes</i>, etc.
+Paris, 1747. Elle écrivit aussi pour elle-même des <i>Pratiques pour
+se disposer à la mort</i>.</blockquote>
+
+<p>La grande dame et la femme du magistrat édifient
+l'une et l'autre l'éducation de l'homme sur la
+forte base religieuse qui seule soutient les vertus
+publiques et privées. Madeleine d'Aguesseau conseille
+à son fils, avec la lecture quotidienne du
+Nouveau Testament, l'étude de la religion, mais
+une élude pratique d'où il puisse se former des
+principes «sur toutes les règles de vérités mises
+en conduite.»</p>
+
+<p>Et la duchesse de Liancourt donne pour précepte
+fondamental à l'éducation de son fils la
+maxime suivante: «La seule règle de ce qu'on
+doit au monde, est ce qu'on doit à Dieu; et la
+droite raison consiste à tirer de ce premier et
+unique devoir, l'idée de la véritable grandeur, du
+vrai courage, de la valeur, de l'amitié, de la fidélité,
+de la libéralité, de la fermeté, et de toutes les
+vertus dont les gens de qualité se piquent le
+plus.»</p>
+
+<p>Enseigner aux jeunes gens ce qu'ils devaient à
+Dieu, c'était donc leur enseigner ce qu'ils devaient
+à la patrie, au roi, à leurs parents, au prochain, ce
+qu'ils se devaient à eux-mêmes. Une telle direction
+mettait dans le coeur du jeune homme, les sentiments
+forts, généreux, raisonnables, dont Mme de
+Liancourt voulait qu'il se nourrît. Humble devant
+le Créateur, il comprend que la vraie dignité de
+l'homme consiste, non dans les dons extérieurs,
+mais dans le signe divin que lui a imprimé le
+christianisme. Il soumet ses passions à sa raison,
+et sa raison à Dieu. Il ne se glorifie même pas de sa
+vertu et ne voit dans les fautes d'autrui que la
+faiblesse humaine à laquelle, lui aussi, est sujet
+et dont la grâce de Dieu l'a préservé. Respectueux
+du pouvoir comme d'une délégation de
+Dieu, il garde l'indépendance de sa conscience.
+Ami dévoué, il sacrifie tout à l'amitié, hors cette
+conscience. Désintéressé, il est d'autant plus serviable.
+Miséricordieux, il pardonne l'offense. Il
+ne se bat pas en duel. Précepte bien utile dans
+ces temps où la mère qui apprenait la mort
+glorieuse de son fils tué à l'ennemi, disait au
+milieu de sa douleur: «La volonté de Dieu soit
+faicte! Nous l'eussions peu perdre en un düel, et
+lors quelle consolation en eussions nous peu prendre?»
+C'est le cri de Mme du Plessis-Mornay, c'est
+aussi le cri de sainte Chantal<a id="footnotetag246" name="footnotetag246"></a><a href="#footnote246"><sup>246</sup></a>. La mère catholique
+et la mère protestante s'unissent ici dans la même
+terreur de ces combats singuliers qui auraient enlevé
+à leurs enfants plus que la vie du corps, la
+vie de l'âme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote246" name="footnote246"></a><b>Note 246:</b><a href="#footnotetag246"> (retour) </a> Mme de Mornay, <i>Mémoires</i>; Mère de Chaugy, <i>Vie de sainte
+Chantal</i>, deuxième partie, ch. XIX.</blockquote>
+
+<p>Mais n'y a-t-il pas à craindre que l'on n'attribue
+à la lâcheté le refus de se battre? Pour éviter un
+tel jugement, la duchesse de Liancourt veut que,
+de bonne heure, on envoie le jeune homme à l'armée
+et qu'il déploie, devant l'ennemi, ce courage
+du chrétien qui, sûr de l'éternité, ne redoute pas
+la mort. Ainsi agit-elle pour son fils, M. de la
+Roche-Guyon, qui fut tué en combattant comme
+volontaire au poste le plus périlleux. C'est ainsi
+que les femmes de France savaient préparer dans
+leurs fils un gentilhomme et un soldat.</p>
+
+<p>Comme la duchesse de Liancourt, Madeleine
+d'Aguesseau donne à son fils un flambeau qui le
+guide vers le ciel en éclairant sa marche sur la
+terre. A la différence de Mme de Liancourt, qui
+élevait son fils pour le métier des armes, elle ne sait
+pas quelle profession choisira le sien. Sans doute
+elle juge bon qu'un jeune homme suive la carrière
+paternelle; mais elle désire avant tout que l'on
+tienne compte de la vocation de son fils, cette vocation
+sur laquelle il priera Dieu de l'éclairer et
+consultera aussi ses parents. Toutefois, ce n'est
+pas à la vie des camps que Mme Le Guerchois le
+prépare, c'est à cette vie d'étude que la duchesse
+de Liancourt recommandait aussi à son fils et
+dont Madeleine d'Aguesseau trouvait l'exemple
+dans cette famille de magistrats qui l'avait vue
+grandir. Mais nous savons qu'elle donne à cette
+studieuse carrière la même inspiration que Mme de
+Liancourt insufflait à la vie plus militante de M. de
+la Roche Guyon: la pensée toujours présente du
+devoir que Dieu prescrit. Le fils de Madeleine
+d'Aguesseau s'instruira pour employer sa science
+au service de sa foi. Il offrira à Dieu l'âpreté même
+de son travail comme la rançon que le Seigneur a
+imposée à l'humanité déchue. La noble femme dit
+éloquemment que nous sommes «condamnés à
+manger avec peine le pain de l'esprit aussi bien
+que le pain du corps.» Mais en imposant à son
+fils le devoir de s'instruire, elle le prémunit contre
+l'enflure du faux savoir. Par suite de la déchéance
+de l'homme, «quelque étendue que puissent avoir
+nos connaissances, ce que nous ignorons est infini
+en comparaison de ce que nous savons.» Nos facultés
+viennent de Dieu, notre faiblesse est innée. Il
+nous faut donc parler modestement de ce que nous savons,
+et rapporter à Dieu nos progrès dans
+l'étude.</p>
+
+<p>Quand son fils sera entré dans le monde, Mme Le
+Guerchois l'exhorte à se souvenir que ses parents
+sont ses meilleurs conseillers, ses amis les plus
+sûrs. Elle lui rappelle avec force l'honneur qu'il
+doit leur rendre, la confiance pleine de tendresse
+qu'ils doivent lui inspirer. La duchesse de Liancourt,
+elle aussi, voulait que le fils confiât tout à
+sa mère, même ses fautes.</p>
+
+<p>Madeleine d'Aguesseau guide son fils dans les
+amitiés qu'il nouera. Elle en restreint le nombre,
+mais elle les veut fidèles, dévouées. Elle exhorte
+le jeune homme au bon choix et à la paternelle direction
+des domestiques. Elle lui donne des règles
+pour les distractions du monde, pour la causerie
+même. Sans doute, il y a chez Madeleine d'Aguesseau,
+comme chez Mme de Liancourt d'ailleurs,
+tout le rigorisme janséniste. Elle n'établit pas une
+distinction suffisante entre les plaisirs permis et
+ceux qui ne le sont pas. En proscrivant absolument
+le théâtre, elle ne fait aucune exception
+pour certaines oeuvres où, comme dans les tragédies
+de Corneille, par exemple, un jeune homme
+ne peut que respirer le souffle de l'honneur et de
+la vertu. Les limites qu'elle trace à la causerie
+sont aussi trop étroites. S'imposer, par pénitence,
+le sacrifice d'une parole spirituelle, quelque innocente
+qu'elle puisse être, c'est là une exagération
+janséniste qui ne devait pas rendre fort animés les
+salons où elle se produisait. Si beaucoup d'aimables
+esprits s'étaient imposé de semblables privations,
+que serait devenue la vieille causerie française,
+cette école d'urbanité, de grâce et de bon
+goût? En lisant ces pages de Mme Le Guerchois, il
+semble que l'on se trouve transporté au sein d'une
+rigide demeure de l'ancienne magistrature, dans
+quelque salon glacial où de rares visiteurs laissent
+de temps en temps tomber quelque parole qui ne
+rencontre pas d'écho. Peut-être par leur solennel
+ennui, ces salons contribuèrent-ils à jeter dans le
+tourbillon mondain plus d'un jeune homme, plus
+d'une jeune femme qu'une vie moins comprimée
+eût laissé fidèles aux vieilles traditions domestiques
+de la robe.</p>
+
+<p>Si, de même que la duchesse de Liancourt,
+Madeleine d'Aguesseau pense plus aux châtiments
+éternels qu'aux miséricordes du Seigneur, ce n'est
+que pour soi-même qu'elle exige la sévérité, et
+elle ne demande pour le prochain que la plus aimable
+indulgence. Pas plus que Mme de Liancourt,
+elle ne se plaît aux controverses religieuses qui
+amènent l'aigreur et non la persuasion; et tout en
+faisant d'une austère piété l'inspiration de la vie,
+elle veut que cette piété ne s'affiche pas à l'extérieur
+et ne se révèle que dans les actions qui la
+traduisent.</p>
+
+<p>En somme, c'est la digne fille de Henri d'Aguesseau,
+c'est la digne soeur du grand chancelier qui
+nous apparaît dans ces conseils. C'est une femme
+forte, c'est, dit l'éditeur de ses ouvrages, «une mère
+vraiment chrétienne...; une mère qui, à l'exemple
+de Tobie, donne des avis à son fils, pour le rendre
+digne d'une vie meilleure que celle-ci, et veut lui
+laisser pour héritage des règles de conduite,
+comme des biens infiniment plus précieux que
+tous ceux qu'il pourrait trouver dans sa succession...»</p>
+
+<p>Près de la duchesse de Liancourt et de Madeleine
+d'Aguesseau, j'aime à placer une autre
+mère, la spirituelle marquise de Lambert dont
+la vie se partage entre le XVIIe et le XVIIIe siècles.
+Sans doute, malgré l'élévation de sa pensée, la
+délicatesse de ses sentiments, son inspiration
+est moins haute que celle des deux mères qui
+viennent de nous occuper. En s'adressant à son
+fils, le jeune colonel de Lambert, elle le prépare
+plutôt à la vie du monde qu'à la vie éternelle<a id="footnotetag247" name="footnotetag247"></a><a href="#footnote247"><sup>247</sup></a>,
+et le but qu'elle lui montre, ce n'est pas la gloire
+céleste, c'est la gloire humaine, mais une gloire
+pure, généreuse, qui, en donnant à l'homme, au
+soldat, un grand nom, consiste moins encore dans
+cette brillante renommée que dans le témoignage
+que sa conscience lui rendra en lui disant qu'il a
+fait son devoir. D'ailleurs, dans les avis qu'elle
+donne à son fils, aussi bien que dans les conseils
+non moins élevés qu'elle adresse à sa fille, elle assigne
+pour principe à la vie la morale évangélique.
+Elle trouve que, sans les vertus chrétiennes, «les
+vertus morales sont en danger<a id="footnotetag248" name="footnotetag248"></a><a href="#footnote248"><sup>248</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote247" name="footnote247"></a><b>Note 247:</b><a href="#footnotetag247"> (retour) </a> Après avoir écrit ces lignes, je vois que toi était aussi l'avis
+de Fénelon. Voir dans les <i>Oeuvres</i> de la marquise de Lambert la
+lettre de l'illustre prélat.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote248" name="footnote248"></a><b>Note 248:</b><a href="#footnotetag248"> (retour) </a> Mme de Lambert, <i>Avis d'une mère à son fils</i>. <i>Avis d'une mère
+à sa fille</i>.</blockquote>
+
+<p>Si les mères forment dans leurs fils des hommes
+d'honneur, elles préparent aussi dans leurs filles
+de vigilantes ménagères. Nobles dames et bourgeoises
+s'y appliquent également, la baronne
+de Chantal comme Mme du Laurens, la duchesse
+de Liancourt et la duchesse de Doudeauville comme
+Mme Acarie. Alors que je retraçais l'existence de la
+grande dame ménagère, je ne faisais que m'inspirer
+des conseils écrits que Mme de Liancourt donnait
+à sa petite-fille, et Mme de Doudeauville à sa
+fille. Cette aïeule, cette mère, n'avaient qu'à regarder
+en elles-mêmes pour reproduire dans leur
+postérité la femme forte de l'Écriture, cette femme
+forte qui, de même que l'homme d'honneur, trouve
+dans sa foi la lumière du devoir et l'énergie du bien.</p>
+
+<p>La duchesse de Liancourt nous a montré que,
+dans la mission maternelle, la grand'mère remplace
+la mère qui n'est plus. Dans l'ancienne
+France, quel type auguste que celui de l'aïeule,
+l'aïeule joignant à l'autorité maternelle la majesté
+des ans; l'aïeule qui, plus près de la tradition patriarcale,
+la personnifie en quelque sorte! Quelle
+grande figure d'aïeule que la duchesse de Richelieu,
+mère du cardinal! Veuve, elle a élevé ses
+cinq enfants, et lorsque meurt sa fille, Mme de
+Pontcourlay, elle recommence sa tâche auprès des
+enfants de la morte. En recevant sous son toit le
+cardinal, elle lui présente cette chère postérité que
+Richelieu, l'homme d'État inflexible, bénit en pleurant.
+Que l'aïeule est touchante alors, et sous
+quelle religieuse auréole elle nous apparaît, quand,
+le soir, dans la salle du vieux château, elle réunit
+ses enfants, ses petits-enfants, ses serviteurs, dans
+la commune prière dont elle est l'interprète
+vénéré!<a id="footnotetag249" name="footnotetag249"></a><a href="#footnote249"><sup>249</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote249" name="footnote249"></a><b>Note 249:</b><a href="#footnotetag249"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, <i>la Duchesse d'Aiguillon</i>.</blockquote>
+
+<p>La mère vit-elle encore, quel guide sûr elle
+trouve dans sa propre mère pour l'éducation de
+ses enfants et le soin de leur avenir! Comme cette
+mère l'instruit par son propre exemple! Au XVIe
+siècle, Mme de Laurens recommande à sa fille
+Jeanne de bien élever ses enfants, et de leur faire
+apprendre une profession. «Ayant cela et la
+crainte de Dieu, ils ont assez. Qu'est-ce qui manque
+à vos frères? Quand je fus veufve avec tant
+d'enfans, je n'avois après Dieu que mes voisins
+et amis; car de parens je n'en avois point icy.»
+Elle racontait à sa fille que ses amis lui conseillaient
+de mettre au couvent quelques-uns de ses
+dix enfants pour assurer un sort plus favorable aux
+autres. Mais la pieuse femme ne voulut pas de
+vocations forcées. C'eût été acheter trop cher son
+repos. Elle demanda à Dieu la force de suffire à sa
+tâche et se mit vaillamment à l'oeuvre. Dans sa
+pauvreté elle trouva moyen de faire instruire ses
+huit fils et de leur faire subir les épreuves du doctorat.
+Sa fille nous apprend à quel prix: «Vous
+me direz: Comment est-ce qu'elle pouvoit faire
+estudier et passer docteurs ses enfans, nostre père
+ayant laissé si peu de rentes? Je responds qu'il
+avoit acquis et laissé quelques pièces (de terre)
+dont ma mère se secouroit. Car, quand elle vouloit
+faire passer docteur quelqu'un de ses enfans,
+ou le faire estudier, elle vendoit l'une de ces pièces,
+en mettoit l'argent dans une bourse, et de cela
+les faisoit apprendre ou graduer, sans rien emprunter<a id="footnotetag250" name="footnotetag250"></a><a href="#footnote250"><sup>250</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote250" name="footnote250"></a><b>Note 250:</b><a href="#footnotetag250"> (retour) </a> Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe:
+<i>Une Famille au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Dieu bénit cette mère dans ses sacrifices, dans
+ses sollicitudes. Elle maria honorablement ses
+deux filles. Ses huit fils, tous reçus docteurs, donnèrent
+à cette humble maison bourgeoise deux
+archevêques, un provincial des capucins, un avocat
+général qui illustra le Parlement de Provence,
+un avocat de mérite, trois médecins dont l'un, attitré
+auprès de Henri IV, acquit de la célébrité.
+Telle fut la couronne de cette mère.</p>
+
+<p>La mère de famille a le dévouement, l'activité
+féconde, la foi agissante qui font d'elle une admirable
+éducatrice; mais dans ce siècle où, suivant
+la remarque que nous avons déjà faite, les principes
+romains régnent dans la famille, l'affection
+maternelle est souvent sévère, et la force du caractère,
+la grandeur morale, l'autorité imposante
+prédominent sur la tendresse. Mais cette tendresse,
+pour être contenue, n'en est pas moins
+profonde, et comme parfois elle s'épanche! Quelles
+larmes répand la mère de Bayard au moment où
+elle va donner ses derniers conseils à son fils qui
+s'éloigne du foyer! Quel amour maternel, quel
+abandon plein de charme dans les lettres que
+Mme de Sévigné écrit à sa fille absente! Et lorsqu'une
+mère a devant elle, non plus une séparation
+momentanée, mais l'éternelle séparation d'ici-bas,
+que d'amertume dans la douleur de survivre
+à son enfant! Mme du Plessis-Mornay, la mère austère
+et ferme, ne peut longtemps proférer une parole
+lorsque son mari lui annonce que leur fils a
+été tué. Elle s'est résignée à la volonté de Dieu;
+mais, dit-elle, «le surplus se peut mieux exprimer
+à toute personne qui a sentiment par un
+silence. Nous sentismes arracher noz entrailles,
+retrancher noz espérances, tarir noz desseins et
+noz désirs. Nous ne trouvions un long temps que
+dire l'un à l'autre, que penser en nous mesmes,
+parce qu'il estoit seul, après Dieu, nostre pensée;
+toutes nos lignes partoient de ce centre et s'y rencontroient.
+Et nous voyions qu'en luy Dieu nous
+arrachoit tout, sans doute pour nous arracher
+ensemble du monde, pour ne tenir plus à rien, à
+quelque heure qu'il nous appelle...<a id="footnotetag251" name="footnotetag251"></a><a href="#footnote251"><sup>251</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote251" name="footnote251"></a><b>Note 251:</b><a href="#footnotetag251"> (retour) </a> <i>Mémoires</i> de Mme du Plessis-Mornay.</blockquote>
+
+<p>Et quand Mme de Longueville, convertie, apprend
+dans sa retraite religieuse la mort de son
+fils tué au passage du Rhin, comme le désespoir
+de la mère fait explosion dans ce coeur que la pénitence
+a déjà broyé! Mme de Sévigné nous a dépeint
+cette scène navrante; et ici la spirituelle
+marquise n'a plus qu'un coeur de mère pour faire
+vibrer l'écho d'un inénarrable désespoir. «Tout
+ce que la plus vive douleur peut faire, et par des
+convulsions, et par des évanouissements, et par
+un silence mortel, et par des cris étouffés, et par
+des larmes amères, et par des élans vers le ciel, et
+par des plaintes tendres et pitoyables, elle a tout
+éprouvé... Pour moi, je lui souhaite la mort, ne
+comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle
+perte<a id="footnotetag252" name="footnotetag252"></a><a href="#footnote252"><sup>252</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote252" name="footnote252"></a><b>Note 252:</b><a href="#footnotetag252"> (retour) </a> Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 20 juin 1672.</blockquote>
+
+<p>Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille,
+avait succombé à semblable douleur. Son mari,
+son fils, avaient accompagné François Ier dans son
+expédition d'Italie. Le jeune prince fut l'une des
+glorieuses victimes de la bataille de Marignan.
+C'est dans un cercueil qu'il rentra au château de
+ses pères. Quelle scène que celle où l'évêque de
+Poitiers annonce à la pauvre mère la mort de son
+enfant et l'arrivée du funèbre cortège! En vain le
+prélat fera-t-il appel aux sentiments héroïques, à
+la foi ardente de Gabrielle de Bourbon, la mère
+ne pourra supporter la terrible nouvelle. «Madame,
+dist l'evesque, j'ay reçu des lettres de
+Italie.&mdash;Et puis, dist-elle, comment se porte mon
+fils?&mdash;Madame, dist l'evesque, je pense qu'il se
+porte mieulx que jamais, et qu'il est au cercle de
+héroïque louange et au lieu de gloire infinie.&mdash;Il
+est donc mort? dist-elle.&mdash;Madame, ce n'est
+chose qu'on vous puisse celler, voire de la plus
+honneste mort que mourut one prince ou seigneur;
+c'est au lict d'honneur, en bataille permise
+pour juste querelle, non en fuyant, mais en
+bataillant, et navré de soixante deux playes, en la
+compaignée et au service du Roy, bien extimé de
+toute la gendarmerie, et en la grâce de Dieu, car
+luy bien confessé est decedé vray crestien<a id="footnotetag253" name="footnotetag253"></a><a href="#footnote253"><sup>253</sup></a>,»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote253" name="footnote253"></a><b>Note 253:</b><a href="#footnotetag253"> (retour) </a> Jean Bouchet, <i>le Panegyrie du chevallier sans reproche</i>.</blockquote>
+
+<p>Alors commence pour Mme de la Tremouille une
+agonie qui dure trois ans.</p>
+
+<p>Pour arracher son fils à la mort, la mère donne
+sa propre vie. Une belle épitaphe de la dernière
+année du XVIIe siècle nous montre une «femme
+forte» succombant à la maladie contagieuse qu'elle
+a gagnée en soignant son fils que la mort, plus
+forte que son amour, a enlevé de ses bras. Elle a
+rejoint son fils, et voici que sa fille, qui ne peut
+vivre sans elle, l'accompagne dans le tombeau.
+C'est à une famille de robe qu'appartient ce monument
+funéraire<a id="footnotetag254" name="footnotetag254"></a><a href="#footnote254"><sup>254</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote254" name="footnote254"></a><b>Note 254:</b><a href="#footnotetag254"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, t. I, CXCIV. Paris,
+Saint-Séverin, 1699.</blockquote>
+
+<p>Il y eut une mère plus héroïque encore dans
+sa tendresse que cette femme qui mourut en
+soignant son enfant; c'est Mme de Chalais accompagnant
+son fils jusqu'au pied de l'échafaud pour
+l'aider à bien mourir. Après l'avoir enfanté à la
+vie terrestre, elle l'enfante de nouveau, dans
+d'autres douleurs plus terribles, hélas! que les
+premières, pour la vie qui naît de la mort, la vie
+sans fin. Je ne sais rien de plus grand que cette
+figure de mère qui apparaît à un condamné entre
+la terre qu'il va quitter et l'éternité qui l'attend.</p>
+
+<p>Nous jetions tout à l'heure un regard ému sur
+ces tombes où se réunissent les époux. D'autres
+monuments funéraires nous montrent aussi la
+mère et l'enfant déposés dans le même tombeau.
+L'homme même qui a sacrifié au service de Dieu
+et de la charité sa vie entière et toute sa puissance
+d'affection, le prêtre qui a renoncé par son
+austère vocation aux titres d'époux et de père,
+n'oublie pas qu'il est fils, et dans la mort il aime
+à dormir son dernier sommeil sur le sein maternel
+qui a été son berceau. La cathédrale de Troyes
+contient plusieurs tombes où les chanoines sont
+représentés près de leurs mères. Près de Paris, à
+Longpont, dans l'église prieurale et paroissiale de
+Notre-Dame, se voit, au milieu de la nef, une
+tombe du XVIe siècle. Sur la pierre sont gravées
+deux figures: une femme simplement vêtue porte
+à la ceinture un grand chapelet avec la croix; près
+d'elle est un prêtre. C'est le curé de Longpont et
+sa mère<a id="footnotetag255" name="footnotetag255"></a><a href="#footnote255"><sup>255</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote255" name="footnote255"></a><b>Note 255:</b><a href="#footnotetag255"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, t. III, MCCCXVII.</blockquote>
+
+
+
+<a name="c3" id="c3"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE III</h3>
+<br>
+
+<h3>LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE<br>
+DE LA FRANCE</h3>
+
+<h3>(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</h3>
+
+<p>Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.&mdash;Leur rôle littéraire.&mdash;Marguerite d'Angoulême.&mdash;Les <i>Contes</i> de la reine de Navarre
+et la causerie française.&mdash;Vie de Marguerite, ses lettres et ses
+poésies.&mdash;La seconde Marguerite.&mdash;<i>Mémoires</i> de la troisième Marguerite.
+&mdash;Marie Stuart.&mdash;Gabrielle de Bourbon.&mdash;Jeanne d'Albret.&mdash;Femmes
+poètes du XVIe siècle, la belle Cordière, les dames des
+Roches, etc.&mdash;Mlle de Gournay, son influence philologique.&mdash;Les
+salons du XVIIe siècle.&mdash;L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les
+commensaux de la <i>chambre bleue</i>.&mdash;La duchesse d'Aiguillon, protectrice
+du <i>Cid</i>; écrivains et artistes qu'elle reçoit
+au Petit-Luxembourg.&mdash;La marquise de Sablé et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld.&mdash;Double courant féminin qui donne naissance aux <i>Caractères</i> de La
+Bruyère.&mdash;Les conversations d'après Mlle de Scudéry.&mdash;Relations
+littéraires de Fléchier avec quelques femmes distinguées.&mdash;Les protectrices
+et les amies de La Fontaine.&mdash;Anne d'Autriche protège les
+lettres et les arts.&mdash;Racine et les femmes.&mdash;Productions intellectuelles
+des femmes du XVIIe siècle.&mdash;Les oeuvres de Mme de la Fayette.&mdash;Les
+lettres de Mme de Sévigné.&mdash;Mme de Maintenon.&mdash;Mme Dacier.&mdash;Femmes
+peintres au XVIIe et au XVIIIe siècles.&mdash;Mme de Pompadour.&mdash;Femmes
+de lettres et salons littéraires au XVIIIe siècle:
+Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de Staal de Launay, la marquise
+de Lambert.&mdash;Influence des femmes du XVIIIe siècle sur les
+travaux des philosophes et des savants.&mdash;Mme du Chatelet, Mlle de
+Lézardière.&mdash;Les salons philosophiques; Mme Geoffrin.&mdash;Un salon
+du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.&mdash;Les admiratrices
+de Rousseau et de Voltaire.</p>
+
+
+<p>Le mouvement qui, depuis le règne de François
+Ier, attire à la cour les châtelaines et leurs
+familles, affaiblit, disions-nous, l'action domestique
+de la femme, mais développe son action sociale.
+Nous allons étudier cette action sur les lettres,
+sur les arts, et même sur cette forme inimitable
+de l'esprit français: la causerie. Nous examinerons
+dans le chapitre suivant ce que fut l'influence
+de la femme dans un autre domaine: celui qui
+embrasse à la fois les événements historiques et
+les ouvres collectives de la charité.</p>
+
+<p>En cherchant quelle fut la part de la femme
+dans la vie intellectuelle de la France, nous entrons
+tout d'abord dans cette époque brillante que
+l'on a si improprement nommée: la Renaissance.
+Les esprits impartiaux le constatent; les lettres,
+les arts, les sciences, n'avaient pas à renaître,
+puisqu'ils vivaient toujours<a id="footnotetag256" name="footnotetag256"></a><a href="#footnote256"><sup>256</sup></a>. Il est vrai qu'au
+moyen âge, c'était surtout la vie de l'âme qui les
+animait, tandis que, sous l'influence païenne du
+XVIe siècle, ce fut surtout la vie matérielle qui fit
+ruisseler dans leurs branches une sève plus riche
+que bienfaisante.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote256" name="footnote256"></a><b>Note 256:</b><a href="#footnotetag256"> (retour) </a> Voir M. Guizot, <i>Histoire de France</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>L'Italie avait opéré cette transformation en initiant
+la France aux traditions grecques et romaines
+interprétées par elle. Malheureusement ce
+que la cour voluptueuse des Valois demandait aux
+écoles italiennes, ce n'était pas l'idéale pureté ou
+la grandeur biblique de leurs plus nobles génies,
+c'était le sensualisme qui dominait alors dans ces
+écoles, c'était aussi le faux goût avec lequel elles
+donnaient souvent à la beauté antique ce fard
+trompeur que produisent les civilisations raffinées.</p>
+
+<p>La France cependant ne subit qu'à des degrés
+divers l'influence antique modifiée ou dénaturée
+par l'Italie. Dans cette première période de la
+Renaissance qu'avaient ouverte, sous Charles VIII
+et Louis XII, les premières guerres d'Italie, le
+génie français, mesuré, simple, vif et sévère à la
+fois, n'avait pris de l'influence nouvelle que ce qui
+pouvait le féconder. Et lorsque, dans la seconde
+période de la Renaissance, sous François Ier et ses
+successeurs, l'influence italienne devint prépondérante,
+et que, poètes, artistes, lui empruntèrent
+la grâce voluptueuse et maniérée de la forme, la
+pompe affectée de l'expression, la recherche alambiquée
+de la pensée, les traditions nationales se
+maintenaient toujours, et c'était à ces traditions,
+vivifiées par le génie antique pris à sa source
+même, que devait revenir le bon sens du pays.
+Heureuse si, dans cette évolution, la France eût
+retrouvé une part précieuse de son patrimoine,
+ces vieilles épopées que lui avait fait mépriser la
+dédaigneuse Renaissance!</p>
+
+<p>Quelles que soient nos réserves, il nous faut
+reconnaître que si la Renaissance n'eût rien à
+ressusciter en France, elle imprima du moins un
+prodigieux mouvement aux intelligences, surtout
+dans le domaine de l'art et dans celui de l'érudition.
+Nous savons combien, dans ce dernier domaine,
+la femme se distingua<a id="footnotetag257" name="footnotetag257"></a><a href="#footnote257"><sup>257</sup></a>. Ajoutons ici qu'au
+double point de vue artistique et littéraire, elle
+exerça une influence considérable. Il ne s'agissait
+plus, comme autrefois pour la châtelaine, d'inspirer
+de loin en loin le trouvère, le troubadour,
+l'artiste. La femme se mêle activement au mouvement
+intellectuel dont la cour est le centre. Nous
+la voyons encourager à la fois les traditions italiennes
+et les traditions françaises; mais il nous
+semble qu'en général, ce sont ces dernières qu'elle
+a surtout favorisées. Nous le remarquerons particulièrement
+pour les deux arts qui ont le plus
+gardé à cette époque le caractère national: la
+sculpture qui unit alors à la puissante expression
+morale de l'école française la pureté des lignes
+grecques; l'architecture qui marie aux ordres antiques
+rajeunis par l'esprit nouveau, les dentelles
+de pierre de ses vieilles cathédrales, ses élégantes
+tourelles, ses clochetons à jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote257" name="footnote257"></a><b>Note 257:</b><a href="#footnotetag257"> (retour) </a> Voir notre premier chapitre.</blockquote>
+
+<p>Aux lueurs de la première Renaissance, la reine
+Anne avait fait exécuter par Michel Colomb l'un
+des plus purs et des plus nobles monuments de la
+sculpture française: le tombeau des ducs de Bretagne.</p>
+
+<p>A Chambord, cette merveilleuse expression de
+l'architecture et de la sculpture françaises, la
+femme inspire le ciseau du statuaire: dans les
+cariatides du château se reconnaissent les traits de
+la comtesse de Chateaubriand et ceux de la duchesse
+d'Étampes, la duchesse d'Étampes, «la plus belle
+des savantes et la plus savante des belles», la
+duchesse d'Étampes qui tient le sceptre de la
+royauté artistique avant qu'il lui soit ravi par la
+séduisante duchesse de Valentinois, Diane de
+Poitiers.</p>
+
+<p>A Fontainebleau, où règne l'école italienne, la
+duchesse d'Étampes protège dans le Primatice la
+peinture et l'architecture italiennes. Mais quant à
+la sculpture, Mme d'Étampes a compris que l'art
+antique ne pouvait que perdre à l'influence de l'Italie.
+Quand Benvenuto Cellini expose son Jupiter
+d'argent au milieu de toutes les statues antiques
+que le Primatice a groupées dans la galerie de
+François Ier, le roi admire avec enthousiasme
+l'oeuvre du sculpteur italien; mais la belle duchesse
+ne souscrit pas à ce jugement. «Il semble, dit-elle,
+que vous soyez aveugles, et que vous ne voyiez pas
+ces statues antiques, ces figures de bronze. Voilà
+où est le vrai modèle de l'art, et non dans ces bagatelles
+modernes.» Mais peut-être y avait il dans
+les paroles de Mme d'Étampes autre chose que
+l'expression du goût classique; peut-être vengeait-elle
+contre l'impétueux Benvenuto un rival qu'il
+détestait: le Primatice.</p>
+
+<p>Comme la duchesse d'Étampes, la duchesse de
+Valentinois protège le Primatice. Elles encourageaient
+du moins dans ce peintre un artiste dont
+le goût n'était pas indigne d'influer sur ce génie
+français avec lequel il n'était pas sans affinité. Le
+Primatice avait d'ailleurs été formé à l'école d'un
+élève de Raphaël. Malheureusement, dans cette
+école, celle de Jules Romain, on avait oublié
+l'idéal du Sanzio pour ne se souvenir que de sa
+grâce puissante<a id="footnotetag258" name="footnotetag258"></a><a href="#footnote258"><sup>258</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote258" name="footnote258"></a><b>Note 258:</b><a href="#footnotetag258"> (retour) </a> Comte de Laborde, <i>la Renaissance des arts à la cour de
+François Ier;</i> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. VIII, etc.</blockquote>
+
+<p>A Fontainebleau, dans cette galerie de Henri II
+où le Primatice n'ayant plus, comme dans la galerie
+de François Ier, à continuer l'oeuvre du Rosso,
+put s'abandonner librement à sa verve, tout rappelle
+le souvenir de Diane de Poitiers. Le chiffre
+de la duchesse, enlacé à celui de Henri II; le croissant,
+attribut de la déesse dont elle porte le nom;
+Diane chasseresse représentée de diverses manières,
+une fois même sous les traits de la favorite,
+voilà un frappant exemple de ce divorce entre le
+beau et le bien, divorce qui ne fut que trop fréquent
+à la cour des Valois.</p>
+
+<p>Le chiffre enlacé de Henri II et de Diane se
+retrouve, non seulement dans les palais royaux,
+mais dans les demeures seigneuriales de ce temps.
+Et la ligure de la duchesse est reproduite aussi
+bien par l'école française que par l'école italienne.
+Jean Goujon et Germain Pilon la font apparaître
+dans leurs sculptures. Jean Cousin, sur ses vitraux,
+Léonard de Limoges, sur ses émaux, évoquent
+la souriante image.</p>
+
+<p>La duchesse de Valentinois avait paru favoriser
+à Fontainebleau la peinture et l'architecture italiennes.
+Mais dans son château d'Anet, elle protège
+plus particulièrement les deux arts français: l'architecture
+et la sculpture. Philibert Delorme éleva
+cette délicieuse résidence, que décorèrent Jean
+Goujon et Jean Cousin. Toutefois, l'art italien se
+montre encore ici dans la célèbre Nymphe de
+Fontainebleau, due au ciseau de Benvenuto Cellini.</p>
+
+<p>Issue d'une race qui avait le culte délicat des
+lettres et des arts, Catherine de Médicis ne protège
+pas seulement les artistes italiens, ses compatriotes;
+mais la princesse qui goûtait Amyot et
+Montaigne, demeure fidèle à la tradition française
+pour nos deux arts nationaux. Elle fait élever les
+Tuileries par Philibert Delorme et par Jean Bullant,
+et l'hôtel de Soissons par le premier. Celui-ci
+raconte que la reine, douée d'un goût particulier
+pour l'architecture, jetait elle-même sur le papier
+les plans et les profils des édifices qu'elle faisait
+construire<a id="footnotetag259" name="footnotetag259"></a><a href="#footnote259"><sup>259</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote259" name="footnote259"></a><b>Note 259:</b><a href="#footnotetag259"> (retour) </a> Brantôme. <i>Premier livre des Dames;</i> Imbert de Saint-Amand,
+<i>Les Femmes de la cour des Valois</i>.</blockquote>
+
+<p>Catherine fit exécuter par Germain Pilon le
+groupe des <i>Trois Grâces</i>, pour supporter l'urne qui
+renfermait le coeur de Henri II. Les pieux Célestins
+à qui elle confia la garde de ce monument
+n'acceptèrent pas ce symbolisme païen, et pour
+eux les Trois Grâces devinrent les Trois Vertus
+théologales<a id="footnotetag260" name="footnotetag260"></a><a href="#footnote260"><sup>260</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote260" name="footnote260"></a><b>Note 260:</b><a href="#footnotetag260"> (retour) </a> Guilhermy, <i>Inscriptions de la France</i>, tome I, cclix-ccx-ccxi.&mdash;Françoise
+de Birague, marquise de Néelle, avait aussi fait
+exécuter par Germain Pilon, la statue de son père, le cardinal de
+Birague. Henry Barbet-de-Jouy, <i>Musée du Louvre. Description
+des sculptures modernes</i>.</blockquote>
+
+<p>Une princesse, Française de coeur comme de
+naissance, Marguerite d'Angoulême, soeur de François
+Ier, avait, elle aussi, favorisé l'art national.
+Si, avec son frère, elle avait visité les travaux du
+Primatice, pénétré dans l'atelier de Benvenuto Cellini,
+et défendu celui-ci contre celui-là; si elle
+avait pensionné l'architecte Sébastien Serlio, elle
+avait fortement encouragé dans Clouet l'école
+française. Marguerite protégeait aussi notre orfèvrerie
+qui produisait alors ces oeuvres merveilleuses
+que nous admirons dans nos musées, et où
+le cristal de roche, les pierreries, prenant les
+formes les plus gracieuses, s'enchâssent dans d'admirables
+ciselures d'or. Le vieil art français, la
+tapisserie, la compte parmi ses protectrices, et
+même, comme les châtelaines du moyen âge,
+parmi ses artistes. Deux <i>broderesses</i> de Paris, Renée
+Serpe et Jehanne Chaudière, lui envoient leurs
+oeuvres, <i>les Enfants dans la fournaise</i>, <i>le Jugement de
+Daniel</i>. Elle-même prend l'aiguille, et, entourée
+de ses femmes, elle produit de belles tapisseries.
+On lui en attribue une qui avait pour sujet le
+<i>Saint sacrifice de la messe</i>, et que défigura avec toute
+la passion d'une sectaire, la fille de Marguerite,
+Jeanne d'Albret<a id="footnotetag261" name="footnotetag261"></a><a href="#footnote261"><sup>261</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote261" name="footnote261"></a><b>Note 261:</b><a href="#footnotetag261"> (retour) </a> Goutte de La Ferrière-Percy, <i>Marguerite d'Angoulême.&mdash;Son
+livre de dépenses.&mdash;</i>(1540-1549), etc.</blockquote>
+
+<p>Mais Marguerite d'Angoulême appartient surtout
+à l'histoire des lettres, et, comme les femmes
+de la Renaissance, c'est là qu'elle a tracé le plus
+large sillon.</p>
+
+<p>J'ai mentionné plus haut<a id="footnotetag262" name="footnotetag262"></a><a href="#footnote262"><sup>262</sup></a> la vaste instruction
+qu'avait reçue Marguerite. Initiée au latin, au
+grec, elle lisait Sophocle dans le teste hellénique,
+et se fit enseigner l'hébreu par le Canosse. Elle
+avait la passion de la science. Malheureusement
+elle porta cette passion jusque dans la théologie,
+et nous verrons que ce fut là un écueil aussi bien
+pour sa foi qui pencha vers la Réforme, que pour
+son talent littéraire qu'altéra souvent l'abus des
+dissertations religieuses.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote262" name="footnote262"></a><b>Note 262:</b><a href="#footnotetag262"> (retour) </a> Voir chapitre Ier.</blockquote>
+
+<p>Marguerite aide de ses conseils François Ier
+pour la fondation du Collège de France. C'est
+d'après son avis que le roi porte de quatre à douze
+le nombre des chaires qu'il y a établies. Elle le
+guide dans le choix des professeurs. Par elle, la
+chaire d'hébreu est donnée à son professeur le
+Canosse. Elle alloue une pension à l'orientaliste
+Postel.</p>
+
+<p>Duchesse d'Alençon et de Berry, apanage qu'elle
+garde lorsqu'elle épouse en secondes noces le roi
+de Navarre, Marguerite fait fleurir l'université de
+Bourges. Elle y donne la chaire de grec à Amyot,
+l'inimitable traducteur qui fait passer dans la langue
+du XVIe siècle, déjà si riche, si abondante, les tours
+et les expressions de l'idiome hellénique. La soeur
+de François Ier favorise aussi la fondation de l'université
+de Nîmes. Aux frais de Marguerite plusieurs
+pensionnaires sont entretenus dans les
+écoles de France, d'Allemagne même.</p>
+
+<p>Nous avons vu Marguerite entrer avec le roi,
+son frère, dans l'atelier de l'artiste. Elle accompagne
+aussi François Ier lorsqu'il visite, dans l'atelier
+de la rue Jean-de-Beauvais, Robert Estienne,
+le savant imprimeur qui s'applique à répandre les
+livres des anciens.</p>
+
+<p>Si malheureusement elle ne se refuse pas à chercher
+dans Rabelais l'esprit gaulois jusque dans son
+cynisme, c'est la grâce délicate et enjouée de l'esprit
+français qu'elle aime dans Clément Marot, cet
+homme du peuple devenu son valet de chambre.
+Elle fait plus que d'accepter son poétique
+hommage, et, traitant avec lui d'égal à égal,
+elle lui écrit en vers. C'est qu'elle parle à chacun
+dans sa propre langue, au poète comme au savant,
+comme au diplomate, et comme aussi, par malheur,
+au théologien, témoin la correspondance de
+la princesse avec Guillaume Briçonnet.</p>
+
+<p>Ne redisons pas encore les hommages reconnaissants
+qu'offrirent à Marguerite les esprits les
+plus distingués. Nous comprendrons mieux encore
+ces hommages quand nous aurons vu la princesse
+enrichir de ses propres travaux cette vie intellectuelle
+qu'elle honorait en la protégeant.</p>
+
+<p>L'oeuvre à laquelle Marguerite a attaché son
+nom d'une manière impérissable, est l'<i>Heptaméron</i>,
+plus connu sous cet autre titre: <i>les Contes de la
+reine de Navarre</i>. Elle s'y est peinte elle-même, et
+elle y a peint son siècle. On trouve dans cette
+oeuvre toutes les tendances contradictoires du
+XVIe siècle: les souvenirs du moyen âge et les impressions
+de la Renaissance païenne, le sensualisme
+avec l'amour chaste, l'amour chevaleresque,
+l'amour qui s'immole au devoir; la profondeur du
+sentiment avec la légèreté de l'esprit et du langage;
+la raillerie qui se défie de l'attendrissement
+et qui sourit en essuyant une larme; la licence
+gauloise des vieux fabliaux et la grâce délicate
+qu'une société plus corrompue, mais mieux policée,
+jette comme un voile sur la crudité de la
+pensée; la foi naïve et profonde d'autrefois avec
+la libre pensée de la philosophie nouvelle et les
+préjugés du protestantisme, et aussi avec cette
+préoccupation théologique qui, familière à Marguerite,
+passionne facilement les conversations
+aux temps des luttes religieuses.</p>
+
+<p>Les personnages de l'<i>Heptaméron</i>, ces seigneurs
+et ces belles dames que l'inondation du Gave
+retient dans une abbaye, ces aimables causeurs
+qui, chaque jour, sur le pré, se content des histoires
+(et souvent quelles histoires!), entendent
+tous les matins leur présidente, dame Oisille, leur
+expliquer la Bible avec une éloquence qui les touche
+profondément. D'après les travaux de la critique
+contemporaine, dame Oisille en qui l'on avait cru
+reconnaître Marguerite elle-même, serait sa mère,
+Louise de Savoie<a id="footnotetag263" name="footnotetag263"></a><a href="#footnote263"><sup>263</sup></a>, non telle qu'elle était, mais
+telle que la voyait la piété filiale. Au commencement
+de la huitième journée, dame Oisille commente
+l'Apocalypse, «à quoy elle s'acquicta si très-bien,
+qu'il sembloit que le Sainct-Esperït, plein
+d'amour et de doulceur, parlast par sa bouche; et,
+tous enflambez de ce feu, s'en allèrent ouyr la
+grand messe<a id="footnotetag264" name="footnotetag264"></a><a href="#footnote264"><sup>264</sup></a>...» Ils ne manquent pas, du reste,
+d'assister chaque matin au saint sacrifice... Et ils
+osent invoquer l'inspiration du Saint-Esprit pour
+leurs étranges récits! Est-ce là, de la part de Marguerite,
+une raillerie protestante? Ne serait-ce pas
+encore un signe de ces temps où le mélange si
+fréquent du mal et du bien produit la perversion
+du sens moral? Je ne le crois pas. Si les contes de
+la reine de Navarre sont bien des fois licencieux,
+la conclusion en est souvent honnête. Comme dans
+ses poésies, Marguerite y joue volontiers le rôle
+d'un prédicateur. En faisant demander par les interprètes
+de sa pensée l'assistance du Saint-Esprit,
+elle ne se souvenait que du but qu'elle poursuivait,
+elle oubliait par quels périlleux sentiers elle
+y conduisait. Mais nous reviendrons sur cette délicate
+question.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote263" name="footnote263"></a><b>Note 263:</b><a href="#footnotetag263"> (retour) </a> D'après la clef que M. Frank a donnée dans son édition de
+l'<i>Heptaméron</i>. 1879.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote264" name="footnote264"></a><b>Note 264:</b><a href="#footnotetag264"> (retour) </a> <i>Heptaméron</i>, édition citée. Huictième journée. Prologue.</blockquote>
+
+<p>D'ordinaire, ce sont les hommes qui, dans l'<i>Heptaméron</i>,
+narrent les anecdotes les plus scandaleuses,
+surtout lorsqu'elles dévoilent les ruses, la
+fragilité, la néfaste influence des filles d'Ève. Les
+femmes s'en vengent bien d'ailleurs, et dans leurs
+récits l'homme est généralement abaissé, la femme
+grandie. Ce sont des femmes, Oisille et Parlamente,
+c'est-à-dire, avec Louise de Savoie, Marguerite
+elle-même<a id="footnotetag265" name="footnotetag265"></a><a href="#footnote265"><sup>265</sup></a>, qui élèvent le plus haut la
+gloire de leur sexe. Une jeune femme unie à un
+vieil époux et lui demeurant fidèle en renonçant
+au monde, en vivant au service de Dieu; une autre
+sacrifiant sa vie à son honneur; une troisième, secrètement
+mariée à l'homme qu'elle aime, et souffrant
+mille tourments pour lui, même quand cet
+homme la trahit; une noble fille du peuple défendant
+sa vertu contre un grand seigneur «qu'elle
+aymoit plus que sa vie, mais non plus que son honneur<a id="footnotetag266" name="footnotetag266"></a><a href="#footnote266"><sup>266</sup></a>»,
+tels sont les tableaux où nos charmantes
+conteuses aiment à faire resplendir le mérite des
+femmes. Quant aux hommes qui figurent dans les
+récits féminins, ce sont très souvent des ingrats,
+des perfides, des hypocrites. Mais, dans le camp
+des hommes, et même dans le camp des dames, il
+y a des transfuges. De galants chevaliers sont du
+côté des femmes; et une femme, faut-il le dire,
+passe à l'ennemi et lui livre traîtreusement les
+ruses de son sexe; il est vrai qu'elle n'en est que
+plus digne de foi lorsqu'elle célèbre les vertus de
+la femme. Les plus terribles adversaires des belles
+causeuses, Saffredant et Simontault<a id="footnotetag267" name="footnotetag267"></a><a href="#footnote267"><sup>267</sup></a>, ne sont
+pas eux-mêmes tout à fait incrédules au mérite
+des femmes. Le premier montre une jeune
+femme qui, mariée à un homme âgé, sacrifie à son
+devoir un amour partagé, et meurt de ce sacrifice.
+Il est vrai que le narrateur ne l'approuve guère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote265" name="footnote265"></a><b>Note 265:</b><a href="#footnotetag265"> (retour) </a> Clef de M. Frank, <i>l. e.</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote266" name="footnote266"></a><b>Note 266:</b><a href="#footnotetag266"> (retour) </a> Nouvelle XLII.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote267" name="footnote267"></a><b>Note 267:</b><a href="#footnotetag267"> (retour) </a> D'après la clef de M. Frank, Saffredant pourrait représenter
+Jean de Montpezat et Simontault serait François de Bourdeille,
+père de Brantôme. Ennasuicte, la transfuge à laquelle j'ai fait allusion
+quelques lignes plus haut, serait Anne de Vivonne, fille de
+la sénéchale de Poitou et femme de François de Bourdeille.</blockquote>
+
+<p>Quant à Simontault, c'est lui qui dit la touchante
+histoire d'une héroïne de l'amour conjugal. Cette
+femme a suivi avec son mari le capitaine Robertval
+qui emmenait au Canada une colonie française.
+Pendant la traversée, la pauvre femme voit
+condamner son mari à la peine de mort pour
+crime de haute trahison. Par ses pleurs et par le
+souvenir des services qu'elle a rendus à l'équipage,
+elle obtient que la peine soit commuée, et que son
+mari et elle soient déposés dans une île que hantent
+seuls les fauves. Elle aide le proscrit à élever
+une demeure; elle se tient à côté de lui pour éloigner
+à coups de pierres les bêtes sauvages, ou
+pour tuer les animaux dont la chair peut servir de
+nourriture. La pieuse femme soutient l'âme de
+son mari par la lecture du Nouveau Testament.
+Est-il malade, elle est à la fois son médecin, son
+confesseur. Il meurt. C'est elle qui l'enterre, et
+qui, à l'aide d'une arquebuse, éloigne de ces restes
+bien-aimés les bêtes de proie. Pendant quelques
+années sa vie s'écoule dans la prière. Un vaisseau
+la recueille, elle revient au milieu des vivants.
+Alors les mères la donnent pour institutrice à
+leurs filles. Elle leur apprend à lire, à écrire; et à
+tous ceux qui l'approchent, cette grande chrétienne
+enseigne une autre science, celle-là même qui l'a
+soutenue dans son héroïque conduite: l'amour de
+Notre-Seigneur et la confiance en lui<a id="footnotetag268" name="footnotetag268"></a><a href="#footnote268"><sup>268</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote268" name="footnote268"></a><b>Note 268:</b><a href="#footnotetag268"> (retour) </a> Nouvelle LXVII.</blockquote>
+
+<p>A la suite de chaque histoire, les personnages
+de l'<i>Heptaméron</i> commentent le récit qui leur a
+été fait. On dirait une cour d'amour du moyen-âge.
+Dans leurs jugements, les interlocuteurs ne démentent
+pas les principes, ou l'absence de principes,
+que nous remarquons dans leurs récits. Les hommes
+sont pour la plupart légers dans leurs
+appréciations. Hors Dagoucin<a id="footnotetag269" name="footnotetag269"></a><a href="#footnote269"><sup>269</sup></a> qui, fidèle aux traditions
+chevaleresques, aimerait mieux mourir que
+de voir la dame de ses pensées lui sacrifier son
+honneur; hors Geburon, qui éprouve un sentiment
+analogue, les seigneurs forment d'autres voeux, et
+quand l'un d'eux souhaite que toutes les femmes
+soient peccables..., à l'exception de la sienne,
+Simontault est de cet avis. Ce dernier gentilhomme
+déclare ailleurs que la femme ne doit pas écouter
+sa conscience, et Saffredant s'imagine qu'elle n'a
+de vertu qu'autant que l'homme a de respect pour
+elle. Nous savons que La Rochefoucauld ne pensera
+pas autrement<a id="footnotetag270" name="footnotetag270"></a><a href="#footnote270"><sup>270</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote269" name="footnote269"></a><b>Note 269:</b><a href="#footnotetag269"> (retour) </a> Dagoucin, serait Nicolas Dangu, et Geburon le seigneur de
+Burie. Clef de M. Frank.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote270" name="footnote270"></a><b>Note 270:</b><a href="#footnotetag270"> (retour) </a> Voir plus haut, pages 125 126.</blockquote>
+
+<p>Le mariage même n'est pas toujours respecté
+par nos libres causeurs. Ils s'amusent fort de la
+vengeance conjugale qui ajoute le déshonneur d'un
+des deux époux au déshonneur de l'autre. Heureusement
+des femmes sont là pour défendre les
+droits de la morale et la dignité du mariage.
+Mme Oisille exalte le pouvoir de l'esprit sur le
+corps, la nécessité de demander à toute heure l'assistance
+du Saint-Esprit, pour enflammer en nous
+cet amour divin que nous devons toujours élever
+au-dessus de tout, même des affections légitimes.</p>
+
+
+<p>Parlamente, qui trouve justes les plus terribles
+châtiments réservés à l'épouse infidèle, Parlamente
+veut que le mariage, lien sacré, soit contracté
+d'après les conseils éclairés des parents, et
+que l'honneur et la vertu en soient la base. Elle
+résume en trois mots l'honneur de la femme:
+douceur, patience et chasteté. La femme doit être
+victorieuse d'elle-même. Pour la noble narratrice
+qu'il nous est particulièrement doux ici de voir
+identifier avec Marguerite, l'amour n'est pas ce
+plaisir profane que vantent trop souvent ses compagnons
+de voyage. C'est la recherche de la vertu
+dans l'être aimé, recherche que rien ne satisfait
+ici-bas, et qui ne trouve son but que dans l'amour
+divin. Plus le cour est pur, plus il est capable
+d'amour. «Le cueur honneste envers Dieu et les
+hommes, ayme plus fort que celluy qui est vitieux,
+et ne crainct point que l'on voye le fonds de son
+intention.» Parlamente juge que la femme seule
+est capable de cette chaste tendresse: «L'amour
+de la femme, bien fondée et appuyée sur Dieu et
+sur honneur, est si juste, et raisonnable, que celluy
+qui se départ de telle amitié, doibt être estimé
+lasche et meschant envers Dieu et les hommes<a id="footnotetag271" name="footnotetag271"></a><a href="#footnote271"><sup>271</sup></a>.»
+Parlamente unit ici à la doctrine platonicienne
+l'inspiration qu'au moyen âge l'Évangile donna à
+l'amour chevaleresque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote271" name="footnote271"></a><b>Note 271:</b><a href="#footnotetag271"> (retour) </a> Nouvelles XIX, XXI, XL, etc.</blockquote>
+
+<p>Bien que les compagnes d'Oisille et de Parlamente
+n'aient pas, en général, leur élévation de
+pensée, leur sûreté de jugement, l'une d'elles,
+Longarine<a id="footnotetag272" name="footnotetag272"></a><a href="#footnote272"><sup>272</sup></a>, peut aussi faire de sages réflexions.
+Elle déclare que l'épouse dédaignée doit triompher
+par la patience; mais pourquoi faut-il que ce sage
+conseil suive une histoire passablement légère
+où la narratrice a fait rire aux dépens des maris?
+Ailleurs, ce que Longarine dit de la réputation
+est vraiment d'une honnête femme: «Quand
+tout le monde me diroit femme de bien, et je sçaurois
+seule le contraire, la louange augmenteroit
+ma honte et merendroit en moy-mesme plus
+confuse. Et aussi, quand il me blasmeroit et je
+sentisse mon innocence, son blasme tourneroit à
+mon contentement<a id="footnotetag273" name="footnotetag273"></a><a href="#footnote273"><sup>273</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote272" name="footnote272"></a><b>Note 272:</b><a href="#footnotetag272"> (retour) </a> Aymée Motier de la Fayette, dame de Longrai, dite la baillive
+de Caen. Clef de M. Frank.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote273" name="footnote273"></a><b>Note 273:</b><a href="#footnotetag273"> (retour) </a> Nouvelle X.</blockquote>
+
+<p>Dans les discussions aimables qui ont lieu entre
+les seigneurs et les dames, brille déjà le diamant
+de la causerie française. Marguerite se plaît à en
+faire miroiter les facettes. La galanterie est le ton
+obligé des hommes, même de ceux qui ne disent
+le plus de mal des femmes que parce qu'ils en
+pensent peut-être le plus de bien. La vieille courtoisie
+française respire dans les gracieuses et spirituelles
+attaques que Simontault, grondeur et
+charmant, dirige contre ses belles ennemies. Saffredant
+lui-même, qui affiche la mauvaise opinion
+qu'il a des femmes, avoue qu'il mourra d'un désespoir
+d'amour. Il est vrai qu'autour de lui on
+sait à quoi s'en tenir sur ce genre de trépas.
+Mme Oisille, malgré sa gravité, dira très bien une
+autre fois: «Dieu mercy! ceste maladie ne tue
+que ceulx qui doyvent morir dans l'année<a id="footnotetag274" name="footnotetag274"></a><a href="#footnote274"><sup>274</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote274" name="footnote274"></a><b>Note 274:</b><a href="#footnotetag274"> (retour) </a> Nouvelle L.</blockquote>
+
+<p>Rien de plus amusant que la petite guerre
+que se font ces deux époux, Hircan et Parlamente,
+ou, pour mieux dire, Henri de Navarre<a id="footnotetag275" name="footnotetag275"></a><a href="#footnote275"><sup>275</sup></a>
+et Marguerite. Au fond de leurs malicieuses taquineries,
+que de tendresse encore! Et cependant, bien
+que la jeune femme ne paraisse pas prendre trop
+au sérieux les infidélités de son mari, on voit déjà
+dans Ja légèreté de ce grand seigneur du XVIe siècle
+la cause des chagrins que le roi de Navarre fera
+éprouver à sa femme. Hircan est faible, il l'avoue.
+Il nous dit qu'il s'est «souventes fois confessé,
+mais non pas guères repenty», de ses profanes et
+changeantes amours. Il ajoute: «Le péché me
+desplait bien et suis marry d'offenser Dieu, mafs
+le plaisir me plaist tousjours.» Toutefois cet
+homme qui reconnaît sa fragilité, sait bien que si
+la créature humaine est portée au mal, elle est
+uniquement préservée par la grâce de «Celluy
+à qui l'honneur de toute victoire doibt estre
+renduz.» Oisille et Parlamente ne diront pas
+autre chose.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote275" name="footnote275"></a><b>Note 275:</b><a href="#footnotetag275"> (retour) </a> Clef de M. Franck, <i>l. c</i>.</blockquote>
+
+<p>Ne croyons pas trop Hircan, lorsqu'il paraît
+traiter légèrement jusqu'à la dignité du foyer. Il
+est ravi de l'aimable vertu que personnifie sa compagne,
+et, ainsi que tous les hommes présents,
+même les plus cyniques en paroles, il se plaît à
+voir Parlamente donner pour fondement au mariage
+l'honneur et la vertu. Il faut en conclure
+que nous ne devons pas prendre trop à la lettre
+les maximes perverses que la reine de Navarre
+met sur les lèvres de quelques-uns de ces person
+nages. D'eux aussi l'on pourrait dire qu'ils sont
+des fanfarons de vices.</p>
+
+<p>Il ne me reste plus qu'à regretter que la plume
+d'une femme aussi vertueuse que Marguerite ait
+retracé plus d'une conversation où la licence du
+langage ne traduit que trop l'immoralité de la
+pensée. Que d'expressions malsonnantes elle,
+femme, fait employer ici non seulement devant
+les femmes, mais par la femme même<a id="footnotetag276" name="footnotetag276"></a><a href="#footnote276"><sup>276</sup></a>! Je ne reconnais
+pas ici le chaste langage des lettres et des
+poésies de Marguerite; et, en remarquant ce
+contraste, je me suis demandé s'il ne faudrait pas
+accuser les premiers éditeurs de l'<i>Heptaméron</i> d'avoir
+prêté à la reine de Navarre la licence de leur
+style. Les dernières recherches de la science bibliographique
+sont venues confirmer mon impression:
+les endroits les plus immoraux de l'<i>Heptaméron</i>
+sont dus à Gruget<a id="footnotetag277" name="footnotetag277"></a><a href="#footnote277"><sup>277</sup></a>. Toutefois, il existe
+encore à l'actif de Marguerite des pages trop nombreuses
+dont j'aimerais fort à lui voir disputer
+aussi la maternité. A la décharge de la princesse,
+nous avons besoin de nous rappeler qu'habituée à
+l'excessive liberté qui caractérise la langue du
+XVIe siècle, elle ne remarquait pas toujours peut-être
+les images qui nous choquent si vivement
+aujourd'hui dans ses contes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote276" name="footnote276"></a><b>Note 276:</b><a href="#footnotetag276"> (retour) </a> Témoin les scandaleux propos de Nomerfide (Mme de Montpezat-Corbon,
+suivant la conjecture de M. Frank).</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote277" name="footnote277"></a><b>Note 277:</b><a href="#footnotetag277"> (retour) </a> M. Frank, notes de l'<i>Heptaméron</i>.</blockquote>
+
+<p>Nous l'avons vu. Si la causerie française scintille
+pour la première fois dans les contes de la
+reine de Navarre avec sa vivacité piquante, sa
+grâce enjouée, courtoise, elle n'a pas encore cette
+réserve, cette délicatesse que les femmes lui donneront
+plus tard à l'hôtel de Rambouillet et que
+leur seule présence imposera dès lors à la bonne
+compagnie.</p>
+
+<p>En dépit de toutes ces réserves, c'est déjà le
+salon français qui nous apparaît dans ce livre, «le
+premier ouvrage en prose qu'on puisse lire sans
+l'aide d'un vocabulaire,» a dit M. Nisard<a id="footnotetag278" name="footnotetag278"></a><a href="#footnote278"><sup>278</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote278" name="footnote278"></a><b>Note 278:</b><a href="#footnotetag278"> (retour) </a> D. Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.</blockquote>
+
+<p>La poésie de Marguerite est inférieure à sa
+prose, ou plutôt, comme on l'a dit, c'est de la
+prose versifiée. Il n'en pouvait être différemment
+à une époque où la langue française n'était pas
+encore pliée au rythme poétique. Nous ne retrouvons
+guère dans les poèmes de Marguerite la
+gaieté de ses contes. Nous n'y retrouvons pas non
+plus, Dieu merci! la crudité de langage et la légèreté
+de l'<i>Heptaméron</i>. C'est bien la femme chaste
+et dévouée que nous voyons dans le recueil poétique
+qui, malgré les défauts de la versification,
+l'abus et le mysticisme protestant du langage
+théologique nous fait pénétrer dans le coeur
+même de Marguerite, ce coeur que remplit le plus
+tendre et le plus généreux amour fraternel<a id="footnotetag279" name="footnotetag279"></a><a href="#footnote279"><sup>279</sup></a>. Je
+retrouve encore cette admirable soeur dans la
+correspondance qu'elle entretint avec son frère et
+dans les lettres que, pendant la captivité du roi,
+elle écrivait aussi bien à Montmorency qu'à François
+Ier. C'est la prose de l'<i>Heptaméron</i> au service
+des sentiments les plus purs de l'âme humaine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote279" name="footnote279"></a><b>Note 279:</b><a href="#footnotetag279"> (retour) </a> Faut-il relever ici le soupçon qu'avait fait naître de nos jours
+une lettre écrite par Marguerite à François Ier captif, et dont les
+termes obscurs couvraient une grave négociation politique? Détournées
+de leur sens, les expressions de cette lettre avaient fait
+supposer à des érudits que Marguerite avait eu à lutter toute sa
+vie contre un sentiment criminel, sans toutefois y succomber. La
+vérité des faits est aujourd'hui rétablie, et Marguerite demeure
+un type sacré de la soeur.</blockquote>
+
+<p>La tendresse fraternelle fut la vie même de
+Marguerite. Certes, l'amour filial y tint aussi une
+grande place: Louise de Savoie, malgré ses actes
+criminels, aimait ses deux enfants et en était
+aimée.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce m'est tel bien de sentir l'amitié</p>
+<p>Que Dieu a mise en nostre trinité<a id="footnotetag280" name="footnotetag280"></a><a href="#footnote280"><sup>280</sup></a></p>
+ </div> </div>
+
+<p>disait Marguerite. Mais lorsqu'elle parle du sentiment
+qui confond sa vie dans celle de son frère,
+alors, c'est plus que la trinité: c'est l'unité.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ce n'est qu'ung cueur, ung vouloir, ung penser.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote280" name="footnote280"></a><b>Note 280:</b><a href="#footnotetag280"> (retour) </a> Cité par M. Frank, <i>Marguerite d'Angoulême</i>. (<i>Les Marguerites
+de la Marguerite des princesses</i>.)</blockquote>
+
+<p>Suivant l'énergie passionnée de son expression,
+elle aurait un pied au sépulcre qu'une lettre affectueuse
+de son frère la ressusciterait. Ce frère, elle
+le voit beau, chevaleresque, généreux, héroïque;
+elle ne connaît que ses brillantes qualités, elle
+ignore ses vices. Il est son roi, son maître, son
+père, son frère, son ami, son Christ même! «Mes-deux
+Christs,» dit-elle<a id="footnotetag281" name="footnotetag281"></a><a href="#footnote281"><sup>281</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote281" name="footnote281"></a><b>Note 281:</b><a href="#footnotetag281"> (retour) </a> Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publiées par M. Génin.
+Paris,1842. Au roi, janvier, 1544. Comp. les Marguerites de la
+Marguerite des princesses, texte de l'édition de 1547, publié,
+par M. Frank, t. III.</blockquote>
+
+<p>Dans le poème intitulé: la Coche, la monotonie
+de ce long «débat d'amour» disparaît quand
+Marguerite fait surgir l'image de François Ier. L'éloge
+de ce frère bien-aimé éclate dans un chaleureux
+lyrisme.</p>
+
+<p>C'est pendant la captivité de François Ier que la
+tendresse de Marguerite se déploie dans toute sa
+puissance. Ainsi, l'affection grandit par l'épreuve.
+Marguerite appartient ici à l'histoire, et ce n'est
+pas dans ce chapitre que nous devrions la suivre.
+Mais comment nous résigner à séparer en deux
+cette séduisante figure? Et d'ailleurs, comment le
+pourrions-nous? Les apparitions de Marguerite dans
+le domaine de l'histoire sont dues, non à
+l'intrigue politique, mais à l'amour fraternel, et
+les sentiments qui lui ont dicté cette intervention
+généreuse ont laissé un si vif reflet dans ses poésies
+et dans sa correspondance, que la Marguerite
+de l'histoire appartient elle-même aux lettres
+françaises.</p>
+
+<p>C'est cette grande affection de soeur qui fait de
+Marguerite une ambassadrice pour obtenir, la délivrance
+du roi prisonnier de Charles-Quint. Sa
+merveilleuse intelligence, son habileté, sa finesse,
+son éloquente parole, tous ces dons de Dieu, elle
+les emploiera à la délivrance de son frère. Comme
+elle le dira sur la route de Madrid:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mes larmes, mes souspirs, mes criz,</p>
+<p>Dont tant bien je sçay la pratique,</p>
+<p>Sont mon parler et mes escritz,</p>
+<p>Car je n'ay autre rhétorique<a id="footnotetag282" name="footnotetag282"></a><a href="#footnote282"><sup>282</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote282" name="footnote282"></a><b>Note 282:</b><a href="#footnotetag282"> (retour) </a> Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litière durant
+la maladie du Roy. (Les Marguerites de la Marguerite des princesses,
+édition citée.)</blockquote>
+
+<p>Son dévouement fraternel lui fera braver «la
+mer doubleuse,» les fatigues d'un voyage d'Espagne
+pendant les grandes chaleurs. Mais que ne
+ferait-elle pas, elle qui, pour sauver son frère,
+jetterait au vent la cendre de ses os, elle qui, mourant
+pour cette cause, croirait gagner «double
+vie!» Une existence inutile à son frère lui semblerait
+«pire que dix mille morts.» Il connaissait
+bien ce dévouement, ce roi captif et malade
+qui appelait sa Marguerite. En attendant qu'elle
+puisse le rejoindre, elle lui écrit des lettres remplies
+de foi et de tendresse. Soeur, elle le console.
+Chrétienne, elle le soutient et lui montre, dans
+l'épreuve, la source de l'espérance: plus cette
+épreuve grandit, plus le secours du ciel est
+proche.</p>
+
+<p>Et durant cette pénible attente, Marguerite n'oublie
+pas de veiller sur le royaume de François Ier.
+Allégeant pour la reine mère le poids de la régence,
+elle s'applique surtout à lui gagner les
+coeurs.</p>
+
+<p>Comme elle prie Dieu de bénir son voyage!
+Quelle hâte d'entendre ce mot: «Partez!» Enfin
+elle l'a entendu ce mot. Elle est en route. «Je ne
+vous diray point la joye que j'ay d'aprocher le lieu
+que j'ay tant désiré, écrit-elle à Montmorency,
+mais croyés que jamais je ne congneus que c'est
+d'ung frère que maintenant; et n'eusse jamais
+pensé l'aimer tant<a id="footnotetag283" name="footnotetag283"></a><a href="#footnote283"><sup>283</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote283" name="footnote283"></a><b>Note 283:</b><a href="#footnotetag283"> (retour) </a> A mon cousin M. le maréchal de Montmorency (1525). Voir
+dans les <i>Lettres</i> de Marguerite d'Angoulême et dans les <i>Nouvelles
+lettres</i>, publiées, les unes et les autres, par M. Génin, la correspondance
+de la princesse à cette époque.</blockquote>
+
+<p>Dans ce voyage, que d'angoisses! Son frère
+est bien malade, mourant peut-être. Le reverra-t-elle?</p>
+
+<p>Sur la route d'Espagne, sur la route poudreuse
+et brûlante, «elle voloit,» dit le légat du pape,
+le cardinal Salviati qui la rencontra. Mais elle,
+elle trouvait que sa litière n'avançait pas.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Le désir du bien que j'attens</p>
+<p>Me donne de travail matiere;</p>
+<p>Un heure me dure cent ans,</p>
+<p>Et me semble que ma litiere</p>
+<p>Ne bouge, ou retourne en arriere:</p>
+<p>Tant j'ay de m'avancer desir,</p>
+<p>O qu'elle est longue la carriere</p>
+<p>Où à la fin gist mon plaisir!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Je regarde de tous costez</p>
+<p>Pour voir s'il arrive personne,</p>
+<p>Priant sans cesser, n'en doutez,</p>
+<p>Dieu, que santé à mon Roy donne.</p>
+<p>Quand nul ne voy, l'oeil j'abandonne</p>
+<p>A pleurer; puis sur le papier</p>
+<p>Un peu de ma douleur j'ordonne:</p>
+<p>Voilà mon douloureux mestier.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>O qu'il sera le bienvenu</p>
+<p>Celuy qui frappant à ma porte,</p>
+<p>Dira: Le Roy est revenu</p>
+<p>En sa santé tresbonne et forte!</p>
+<p>Alors sa soeur plus mal que morte</p>
+<p>Courra baiser le messager</p>
+<p>Qui telles nouvelles apporte,</p>
+<p>Que son frère est hors de danger.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Avancez vous, homme et chevaux,</p>
+<p>Asseurez moy, je vous supplie,</p>
+<p>Que nostre Roy pour ses grands maux</p>
+<p>A receu santé accomplie.</p>
+<p>Lors seray de joye remplie.</p>
+<p>Las! Seigneur Dieu, esveillez vous,</p>
+<p>Et vostre oeil sa douceur desplie,</p>
+<p>Sauvant vostre Christ et nous tous!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy,</p>
+<p>Et ceux qui vivent en sa vie!</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Vous le voulez et le povez:</p>
+<p>Aussi, mon Dieu, à vous m'adresse;</p>
+<p>Car le moyen vous seul sçavez</p>
+<p>De m'oster hors de la destresse.</p>
+<p>. . . . . . . . . . . . . . . .</p>
+<p>Changez en joye ma tristesse,</p>
+<p>Las! hastez vous, car plus n'en puis<a id="footnotetag284" name="footnotetag284"></a><a href="#footnote284"><sup>284</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote284" name="footnote284"></a><b>Note 284:</b><a href="#footnotetag284"> (retour) </a> <i>Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litiere, durant
+la maladie du Roy</i>. Ed. citée.</blockquote>
+
+<p>C'est une princesse française qui prie en même
+temps qu'une soeur, et, dans ce coeur généreux et
+tendre, la double pensée de la patrie et de la famille
+se joint à la foi ardente qui la vivifie: cette
+foi est encore la foi catholique, nous allons le
+voir.</p>
+
+<p>Dieu, le roi, la France, voilà ce qui va donner
+à Marguerite d'Angoulême l'une des plus sublimes
+inspirations que l'histoire ait eu à enregistrer.</p>
+
+<p>La princesse est auprès de son frère. Mais l'émotion
+de cette entrevue a mis le roi à l'agonie.
+Un jour vient où il ne voit plus, n'entend plus, ne
+parle plus. Alors Marguerite fait célébrer le saint
+sacrifice de la messe près du lit de l'agonisant. Un
+archevêque français officie; des Français remplissent
+la chambre de leur roi, et sa soeur prie pour
+lui.</p>
+
+<p>L'archevêque s'approche du mourant. Il l'adjure
+de porter son regard sur le Saint-Sacrement. Et
+le roi se réveille, il demande la communion et dit:
+«Dieu me guérira l'âme et le corps». L'hostie
+est partagée entre le frère et la soeur.</p>
+
+<p>Au royal captif que tuait la nostalgie, Marguerite
+a rendu «sa famille dans sa soeur, la France
+dans ses compagnons, son peuple dans cette foule
+agenouillée..., Dieu lui-même, Dieu consolateur
+dans le prêtre qui prie pour sa délivrance<a id="footnotetag285" name="footnotetag285"></a><a href="#footnote285"><sup>285</sup></a>,» et,
+ajoutons-le, dans le Verbe incarné, dans le Rédempteur
+qui fait revenir des portes du tombeau.
+Le frère de Marguerite, le roi de France, le roi
+très chrétien, est revenu à la vie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote285" name="footnote285"></a><b>Note 285:</b><a href="#footnotetag285"> (retour) </a> Legouvé, <i>Histoire morale des femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>François Ier aimait à reconnaître que «sa
+Marguerite», «sa mignonne», l'avait sauvé et
+il n'ignorait pas qu'il ne pourrait la payer que par
+la tendresse qu'il promettait de lui garder toute
+sa vie.</p>
+
+<p>Après avoir rendu la santé au mourant, Marguerite
+a encore une mission à remplir: celle de délivrer
+le captif. Cette mission d'amour fraternel,
+elle l'accomplit avec la fierté d'une princesse française.
+Elle s'arme d'une noble indignation pour reprocher
+à l'empereur de maltraiter son suzerain,
+de n'avoir aucune pitié d'un prince généreux et
+bon. Elle lui rappelle que ce n'est pas ainsi qu'il
+gagnera le coeur de son rival et que, le fît-il mourir
+par ses mauvais traitements, le roi de France
+laissera des fils qui vengeront leur père<a id="footnotetag286" name="footnotetag286"></a><a href="#footnote286"><sup>286</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote286" name="footnote286"></a><b>Note 286:</b><a href="#footnotetag286"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Marguerite impressionna Charles-Quint, et plus
+encore les conseillers de l'empereur. Sa grâce, sa
+beauté, sa douleur rendaient plus pénétrante son
+éloquence déjà si persuasive. Il fallut que Charles-Quint
+défendît au duc de l'Infantado et à son fils
+de parler à Marguerite. En mandant ce détail au
+maréchal de Montmorency, la princesse ajoutait:
+«Mais les dames ne me sont défendues, à quy je
+parleray au double<a id="footnotetag287" name="footnotetag287"></a><a href="#footnote287"><sup>287</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote287" name="footnote287"></a><b>Note 287:</b><a href="#footnotetag287"> (retour) </a> Marguerite d'Angoulême, <i>Lettres</i>. A Montmorency, novembre
+1525.</blockquote>
+
+<p>Elle savait, en effet, leur parler «au double»,
+témoin le succès avec lequel elle intéressa à la
+cause de son frère la propre soeur de Charles-Quint.
+En «brassant» le mariage de François Ier
+avec Éléonore, elle fit de l'empereur le geôlier de
+son beau-frère. La délivrance du roi était proche.</p>
+
+<p>Mais Marguerite n'eut pas la joie de ramener
+elle-même son frère en France. Elle avait déjà
+éprouvé une poignante douleur quand elle avait
+dû le quitter pour se rendre auprès de Charles-Quint.
+Elle aurait voulu que ce calice s'éloignât
+d'elle, mais sa foi vaillante avait prononcé le <i>Fiat</i>.
+Toute une nuit après cette séparation, elle avait
+rêvé qu'elle tenait la main de son frère dans la
+sienne. Elle ne voulait plus se réveiller<a id="footnotetag288" name="footnotetag288"></a><a href="#footnote288"><sup>288</sup></a>. Son
+chagrin se renouvela quand, sa mission terminée,
+elle dut remonter seule dans cette litière où elle
+aurait voulu garder son cher convalescent. Elle
+souhaitait ardemment que son frère la rappelât;
+mais toujours forte et résignée dans son affliction,
+elle soutenait encore le captif par de pieuses pensées
+et lui écrivait que le Dieu qui l'avait guéri,
+saurait bien le délivrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote288" name="footnote288"></a><b>Note 288:</b><a href="#footnotetag288"> (retour) </a> <i>Lettres</i>. Au roy, 20 novembre 1525.</blockquote>
+
+<p>L'empereur croyait que Marguerite emportait
+un acte qui ne faisait plus de François Ier qu'un
+prisonnier ordinaire: l'abdication du roi. Il voulut
+faire arrêter la princesse. Marguerite accéléra sa
+marche. Franchissant les Pyrénées, elle revit la
+France; mais de Montpellier elle écrivait à son
+frère que le travail des grandes journées d'Espagne
+lui était plus supportable que le repos de
+France<a id="footnotetag289" name="footnotetag289"></a><a href="#footnote289"><sup>289</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote289" name="footnote289"></a><b>Note 289:</b><a href="#footnotetag289"> (retour) </a> <i>Nouvelles lettres</i>. Au roy, fin de février 1526.</blockquote>
+
+<p>Ce qu'elle appelait le repos était encore l'activité
+du dévouement fraternel. Après le retour de
+François Ier, nous la voyons travailler la Guyenne
+pour que la noblesse de ce pays revienne sur le
+refus de contribuer à la rançon du roi. Marguerite
+est alors remariée au roi de Navarre; elle brave
+les fatigues d'une grossesse pour être utile à son
+frère.</p>
+
+<p>Elle aime son mari, elle aimera sa fille, Jeanne
+d'Albret; mais ces affections seront toujours subordonnées
+à son attachement fraternel. Elle-même
+le dit: elle n'aime mari et enfant qu'autant qu'animés
+de son esprit, ils seront prêts comme elle à
+mourir pour le roi.</p>
+
+<p>François Ier lui confiait volontiers de grandes
+affaires diplomatiques. Elle s'en chargeait pour le
+soulager, mais avec tant de discrétion qu'il serait
+difficile de préciser ce qu'a été ici son influence.
+Ses lettres nous la montrent parcourant la Provence,
+la Bretagne, la Picardie pour servir les
+intérêts du roi.</p>
+
+<p>En rendant compte à François Ier de l'état où
+elle a trouvé le camp d'Avignon en 1536, Marguerite
+d'Angoulême laisse éclater un patriotique
+enthousiasme. Elle voudrait que l'empereur vînt
+assaillir le camp alors qu'elle y serait. Même ardeur
+en Guyenne l'année suivante. Si Charles-Quint
+menaçait le pays, Marguerite n'en partirait
+qu'après avoir chassé l'envahisseur<a id="footnotetag290" name="footnotetag290"></a><a href="#footnote290"><sup>290</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote290" name="footnote290"></a><b>Note 290:</b><a href="#footnotetag290"> (retour) </a> <i>Lettres</i>. Au roy, 1536; été de 1537.</blockquote>
+
+<p>Devant l'arrogance et la déloyauté de Charles-Quint,
+elle dit que toute femme voudrait être
+homme pour abaisser l'orgueil de l'empereur.
+Combien elle voudrait pouvoir y aider, cette soeur
+qui, après le roi, a «plus porté que son fais de
+l'ennuy commua à toute créature bien née<a id="footnotetag291" name="footnotetag291"></a><a href="#footnote291"><sup>291</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote291" name="footnote291"></a><b>Note 291:</b><a href="#footnotetag291"> (retour) </a> <i>Lettres</i>. Au roy, automne de 1536.</blockquote>
+
+<p>En 1537, Marguerite regrette avec énergie de
+n'être pas au camp de son frère: «Car en tous
+vos affaires où femme peult servir, despuis vostre
+prison, vous m'avez fait cet honneur de ne m'avoir
+séparée de vous...» Elle souhaiterait d'être une
+hospitalière du camp; elle va même plus loin.
+Naguère, pendant la captivité du roi, elle avait
+réclamé l'office de laquais auprès de sa litière.
+A présent elle renoncerait volontiers «le sang
+réal» pour servir de «chamberiere» à la lavandière
+du roi: «Et vous promets ma foy, Monseigneur,
+que sans regretter ma robe de drap d'or,
+j'ay grant envie en habit incongnu m'essayer à
+fere service à vous, Monseigneur, qui, en toutes
+vos tribulations, n'avez jamais tant tenu de rigueur
+que de séparer de vostre présence et du
+désiré moyen de vous fere service.</p>
+
+<p>«Vostre très humble et très obéissante subjecte
+et mignonne</p>
+
+<p>«Marguerite<a id="footnotetag292" name="footnotetag292"></a><a href="#footnote292"><sup>292</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote292" name="footnote292"></a><b>Note 292:</b><a href="#footnotetag292"> (retour) </a> <i>Nouvelles lettres</i>. Au roy, septembre ou octobre 1537.</blockquote>
+
+<p>Ne pouvant suivre le roi à la guerre, elle prie
+pour lui, elle ordonne pour lui des prières publiques.
+Elle lui adresse aussi de prudents conseils.</p>
+
+<p>Charles-Quint assiège Landreçies. François Ier
+qui fait ravitailler la ville, conduit à'Cateau-Cambrésis
+trente et quelques mille hommes. Marguerite
+s'effraye d'autant plus que, connaissant la valeur
+du roi chevalier, elle sait que cette bravoure
+l'exposera à tous les périls. «Je suis seure, écrit-elle
+à François Ier, que vous n'avez au camp pionnier
+dont le corps porte plus de travail que mon
+esprit.» Dans une poétique épître au roi, elle nous
+redit ses angoisses, nous voyons ses larmes, nous
+entendons ses prières. Puis, lorsque l'empereur
+s'est éloigné, quelle ivresse! Malade, la reine de
+Navarre entraîne son mari à l'église pour le
+<i>Te Deum</i> de la victoire.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>De tous mes maux receu au paravant</p>
+<p>Je n'en sens plus, car mon Roy est vivant<a id="footnotetag293" name="footnotetag293"></a><a href="#footnote293"><sup>293</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote293" name="footnote293"></a><b>Note 293:</b><a href="#footnotetag293"> (retour) </a> <i>Epistre III de la Royne de Navarre au Roy François, son
+frere. (Les Marguerites de la Marguerite des princesses</i>, éd. citée.)</blockquote>
+
+<p>Partout et toujours les émotions de son frère
+font frémir sa plume ou vibrer sa lyre. Aux heures
+de tristesse, François Ier aurait pu lui adresser les
+beaux vers qu'elle place sur les lèvres d'un prisonnier:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Las! sans t'ouyr bien presumer je peux</p>
+<p>Que toy et moy n'ayans qu'un coeur tous deux,</p>
+<p>Si dens mon corps l'une moitié labeure,</p>
+<p>L'autre moitié dedens le tien en pleure<a id="footnotetag294" name="footnotetag294"></a><a href="#footnote294"><sup>294</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote294" name="footnote294"></a><b>Note 294:</b><a href="#footnotetag294"> (retour) </a>> <i>Complainte pour un détenu prisonnier. (Id.)</i></blockquote>
+
+<p>L'allégresse, comme la douleur, tout lui est
+commun avec son frère.</p>
+
+<p>Après dix ans de mariage, la bru de François Ier,
+Catherine de Médicis, donne-t-elle le jour à un fils
+premier-né, Marguerite s'associe au bonheur de
+l'aïeul jeune encore, et mêle ses larmes à celles
+que, de loin, elle lui voit répandre.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Un Filz! un Filz<a id="footnotetag295" name="footnotetag295"></a><a href="#footnote295"><sup>295</sup></a>!.....</p>
+ </div> </div>
+
+<p>s'écrie-t-elle dans son délire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote295" name="footnote295"></a><b>Note 295:</b><a href="#footnotetag295"> (retour)</a> <i>Épistre de la Royne de Navarre au Roy, etc</i>. (Id.)</blockquote>
+
+<p>Il se trouva une occasion où cette douce créature
+ne sut point pardonner: son frère était l'offensé.
+Qu'il est bien plus facile, en effet, de pardonner
+à nos ennemis personnels qu'aux ennemis
+de ceux qui nous sont chers!</p>
+
+<p>Et c'était cette même femme qui se jetait aux
+pieds de son frère pour lui demander la grâce
+d'hommes qui l'avaient outragée!</p>
+
+<p>L'influence de Marguerite sur le roi fut toujours
+une influence de paix et de douceur. Alors que,
+venu à La Rochelle pour dompter une révolte,
+le souverain ne sait que donner aux rebelles un
+coeur de père et pleurer avec eux, qui donc a mis
+dans son coeur cette tendresse miséricordieuse?
+Sa soeur, sa soeur qui lui écrit combien elle est
+heureuse de sa magnanimité. Alors qu'il fait grâce
+à des protestants que les supplices attendaient,
+c'est encore Marguerite qui a intercédé pour eux.
+Elle-même abrite les proscrits dans son royaume
+de Navarre et dans son duché d'Alençon. Malheureusement
+elle ne se borna pas à cette intervention
+généreuse, et si son amour fraternel l'empêcha
+d'embrasser ouvertement le luthéranisme, nous
+avons déjà remarqué qu'elle adopta à une époque
+de sa vie les erreurs de ceux qu'elle défendait.
+Elle y était entraînée par son libre esprit, avide
+de nouveautés, et par l'attrait qui la poussait vers
+la théologie. J'ai remarqué plus haut que cette
+dernière passion fut un péril non seulement pour
+sa foi, mais pour son talent d'écrivain. Cette influence
+gâta souvent sa poésie, et dans sa correspondance
+avec Briçonnet, fit tomber dans le galimatias
+sa prose d'ordinaire si précise, si claire.
+Ses poésies mystiques, surtout <i>le Miroir de l'âme
+pécheresse</i>, sont d'une lecture assez fatigante. Toutefois,
+malgré la monotonie de la pensée et le style
+alambiqué de certains passages, on y sent palpiter
+le tendre coeur de Marguerite, avec son humilité
+chrétienne, son amour pour le Christ, sa confiance
+dans la miséricorde du bon Pasteur. On reconnaît
+aussi dans ces pages un esprit nourri de la Bible,
+et l'on y découvre par moments une heureuse inspiration
+des Livres saints. La grandeur infinie de
+Dieu, la misère de l'homme y sont quelquefois dépeintes
+en traits saisissants. Dans le poème intitulé:
+<i>Discord estant en l'homme par la contrariété de
+l'esprit et de la chair et paix par vie spirituelle</i>, Marguerite
+développe cette admirable pensée:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Noble d'Esprit, et serf suis de nature.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Comme Racine le fera plus tard, elle s'inspire de
+saint Paul pour représenter le combat de l'esprit
+contre la chair.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je ne fais pas le bien que je veux faire;</p>
+<p>.........................................</p>
+<p>Et qui pis est, plustost fais le contraire:</p>
+<p>..........................................</p>
+<p>Et de ce vient que bataille obstinée</p>
+<p>Est dedens l'homme, et ne sera finée</p>
+<p>Tant qu'il aura vie dessus la terre<a id="footnotetag296" name="footnotetag296"></a><a href="#footnote296"><sup>296</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote296" name="footnote296"></a><b>Note 296:</b><a href="#footnotetag296"> (retour) </a> <i>Les Marguerites de la Marguerite des princesses</i>, éd. citée.</blockquote>
+
+<p>Avec toute la supériorité de son incomparable
+harmonie, Racine dira:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Mon Dieu, quelle guerre cruelle!</p>
+<p>Je trouve deux hommes en moi:</p>
+<p>L'un veut que plein d'amour pour toi</p>
+<p>Mon cour te soit toujours fidèle:</p>
+<p>L'autre à tes volontés rebelle</p>
+<p>Me révolte contre ta loi<a id="footnotetag297" name="footnotetag297"></a><a href="#footnote297"><sup>297</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote297" name="footnote297"></a><b>Note 297:</b><a href="#footnotetag297"> (retour) </a> «Madame, voilà deux hommes que je connais bien,» dit
+Louis XIV en se tournant vers Mme de Maintenon, lorsque les
+jeunes personnes de Saint-Cyr chantèrent devant le roi, ce cantique
+qui avait été composé pour elles. Louis Racine, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Les <i>Comédies</i> religieuses de Marguerite, intitulées:
+<i>la Nativité de Jésus-Christ, l'Adoration des
+Trois Roys, les Innocents, le Désert</i>, sont en quelque
+sorte les quatre actes d'un même drame sacré. On
+y sent une fraîcheur d'inspiration qui rappelle les
+vieux Noëls. Le culte que Marguerite y professe
+pour la sainte Vierge, contraste avec les idées
+luthériennes que nous retrouvons jusque dans
+cette partie de ses oeuvres.</p>
+
+<p>Un critique a dit de Marguerite qu'elle avait
+dans ses poèmes le <i>mouvement</i> et le <i>cri</i>.<a id="footnotetag298" name="footnotetag298"></a><a href="#footnote298"><sup>298</sup></a> Ce mouvement,
+ce cri, nous les surprenons plus d'une
+fois dans les scènes que Marguerite fait passer sous
+nos yeux. La <i>Nativité</i> est remplie de pittoresque
+animation, de grandeur religieuse et de simplicité
+pastorale. Joseph et Marie cherchant un abri à
+Bethléem, le refus des hôteliers, l'étable sur laquelle
+veillent Dieu et les anges, la prière de la
+sainte Vierge, son ineffable émotion en mettant
+au monde le Verbe fait chair; puis le colloque des
+bergers, le <i>Gloria in excelsis</i> que chantent les esprits
+célestes et auquel répond le Noël des pasteurs,
+les naïves offrandes que ceux-ci portent à
+l'Enfant-Dieu, les combats que Satan livre à leur
+pauvreté et dont triomphe leur foi, tout cela nous
+charme, nous émeut, et nous ne pouvons que regretter
+que l'inspiration du poète ne se soutienne
+pas jusqu'à la fin de ce délicieux Noël.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote298" name="footnote298"></a><b>Note 298:</b><a href="#footnotetag298"> (retour) </a> Frank, <i>ouvrage cité</i>, introduction.</blockquote>
+
+<p>Je remarque dans <i>l'Adoration des Trois Roys</i> la
+majesté d'un début où la reine de Navarre imite
+heureusement Job et le Psalmiste.</p>
+
+<p>L'oeuvre dramatique des <i>Innocents</i> contient aussi
+des beautés de détails. Quelle confiance religieuse
+dans ces paroles de la sainte Vierge fuyant vers
+l'Égypte avec le divin Enfant:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Dieu est ma force et mon courage,</p>
+<p>Parquoy en luy me sents sy forte</p>
+<p>Que sans travail en ce voyage</p>
+<p>Porteray celuy qui me porte.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Dans ce poème, Marguerite a noblement fait interpréter
+par une des femmes d'Israël la fierté de
+la mère qui est l'ouvrière du «grand facteur»
+pour produire l'homme créé à l'image de Dieu:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Il n'est ennuy que la femme n'oublie</p>
+<p>Quand elle voit que le hault Createur</p>
+<p>De tel honneur l'a ainsi anoblie,</p>
+<p>Que l'ouvrouer elle est du grand facteur,</p>
+<p>Dedens lequel luy de tout bien aucteur</p>
+<p>Forme l'enfant à sa similitude.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'est au moment où les pieuses femmes exaltent
+leur maternité que leurs enfants sont massacrés
+dans leurs bras. Marguerite a bien rendu leur déchirante
+douleur. C'est encore par une heureuse
+idée qu'elle nous montre l'enfant d'Hérode tué
+avec les nouveau-nés: Hérode l'apprend alors
+qu'il croit triompher du nouveau roi qu'il redoutait,
+et sa douleur paternelle vengerait le désespoir
+des pauvres mères, si l'ambition satisfaite ne
+domptait son chagrin. Marguerite fait ensuite entendre
+les plaintes de Rachel. Mais que ces plaintes
+sont froides! Pourquoi tant de théologie? Ah! que
+j'aime bien mieux la sublime concision de l'Évangile:
+«C'est Rachel pleurant ses enfants et ne
+voulant pas être consolée parce qu'ils ne sont
+plus.»</p>
+
+<p>Marguerite est mieux inspirée lorsqu'elle fait
+retentir au paradis le choeur des <i>Innocents</i>, et lorsque
+dans le <i>Désert</i>, des vers remplis de fraîcheur
+et de grâce évoquent le groupe de la sainte Vierge
+servie par les anges.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Reçoy ces fleurs, ô blanche fleur de lis<a id="footnotetag299" name="footnotetag299"></a><a href="#footnote299"><sup>299</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote299" name="footnote299"></a><b>Note 299:</b><a href="#footnotetag299"> (retour) </a> <i>Comédie du desert</i>. (<i>Les Marguerites, etc</i>., éd. citée.)</blockquote>
+
+<p>La reine de Navarre est bien catholique dans
+ces hommages rendus à la Mère de Dieu. Elle l'est
+aussi à cette heure de suprême angoisse où, prosternée
+dans l'église de Bourg-la-Reine, elle implore
+du Seigneur la guérison de sa fille mourante
+et qu'elle entend une voix intérieure qui lui dit
+que son enfant est sauvée. Elle est catholique
+lorsqu'elle honore les reliques des saints, lorsqu'elle
+protège les filles de sainte Claire, lorsqu'elle
+fonde le monastère de Tusson où elle passe
+des retraites et où elle exerce même au choeur les
+fonctions d'abbesse<a id="footnotetag300" name="footnotetag300"></a><a href="#footnote300"><sup>300</sup></a>. Elle est catholique enfin lorsqu'elle
+reconnaît l'efficacité de la prière pour les
+morts. Suivons la reine de Navarre quand, sur le
+déclin de sa vie, et conduisant dans l'église de
+Pau le jeune capitaine de Bourdeille, elle l'arrête
+sur une pierre tombale et, lui prenant la main,
+lui adresse ces expressives paroles: «Mon cousin,
+ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et
+sous vos pieds?»&mdash;«Non, madame.»&mdash;«Mais
+songez-y bien, mon cousin.»&mdash;Madame, j'y ai
+bien songé, mais je ne sens rien mouvoir; car
+je marche sur une pierre bien ferme.» Mais la
+reine reprit: «Or, je vous advise que vous estes
+sur la tombe et le corps de la pauvre Mlle de La
+Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous
+avez tant aimée; et puis que des âmes ont du sentiment
+après nostre mort, il ne faut pas douter
+que cette honneste créature, morte de frais, ne se
+soit esmue aussi-tost que vous avez esté sur elle;
+et si vous ne l'avez senti à cause de l'espaisseur
+de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit
+esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux
+office d'avoir souvenance des trespassés, et mesme
+de ceux que l'on a aimez, je vous prie lui donner
+un <i>Pater noster</i> et un, <i>Ave Maria</i>, et un <i>De profundis</i>,
+et l'arrousez d'eau bénite...<a id="footnotetag301" name="footnotetag301"></a><a href="#footnote301"><sup>301</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote300" name="footnote300"></a><b>Note 300:</b><a href="#footnotetag300"> (retour) </a> Comte de la Ferrière-Percy, <i>Marguerite d'Angoulême.&mdash;Son
+livre de dépenses</i>; Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>; Frank,
+notice citée.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote301" name="footnote301"></a><b>Note 301:</b><a href="#footnotetag301"> (retour) </a> Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Demander pour une morte les prières de l'homme
+qui l'avait aimée et oubliée, c'était là une de ces
+pensées délicates qui ne pouvaient naître que d'un
+coeur de femme. Mais ne nous y arrêtons pas; remarquons
+seulement que la femme qui réclamait
+pour une trépassée le secours de la prière n'était
+plus une disciple de Luther, et qu'elle ne ressemblait
+pas non plus à cette philosophe que
+Brantôme nous montre ailleurs, doutant de la vie
+éternelle, se tenant auprès d'une mourante pour
+chercher avoir s'exhaler le souffle immortel. Je
+ne nie pas que Marguerite n'ait eu quelques fugitifs
+éclairs de scepticisme. Nous en retrouvons
+un à la fin d'un de ses rares poèmes qui aient l'allure
+légère de ses contes: Trop, Prou, Peu, Moins.
+Mais ce n'étaient là que les écarts d'une imagination
+à reflets multiples qui n'avait pas reçu en vain
+l'influence d'un siècle où l'esprit «merveilleusement
+ondoyant et divers» s'habituait à cette
+question: «Que sçay-je?» Néanmoins, sous une
+forme agitée, mobile, l'âme de Marguerite était naturellement
+croyante, et Brantôme nous dit que la
+reine de Navarre réprimait ses doutes par l'humble
+acte de foi qui la soumettait à Dieu et à l'Église.
+A la mort de son frère, nous verrons que les espérances
+de la vie éternelle furent son unique soutien,
+et que la foi de sa jeunesse était devenue la
+consolation de ses dernières années. Mais alors
+même qu'elle fut catholique de coeur, elle continua
+d'implorer la grâce des persécutés. C'était le même
+sentiment de charité évangélique qui lui avait fait
+prendre en Navarre le titre et l'office de ministre
+des pauvres, et qui lui avait fait fonder ou encourager
+des établissements de bienfaisance. Elle
+crée à Paris l'hôpital des Enfants-rouges pour
+les orphelins; elle fonde à Essai, dans l'ancien
+château de plaisance des ducs d'Alençon, une maison
+de filles pénitentes; elle dote les hôpitaux
+d'Alençon et de Mortagne.</p>
+
+<p>Toute sa vie elle mérita l'éloge funèbre que devait
+faire d'elle Charles de Sainte-Marthe: «Marguerite
+de Valois, soeur unique du roy François,
+estoit le soutien et appuy des bonnes lettres, et
+la défense, refuge et réconfort des personnes désolées<a id="footnotetag302" name="footnotetag302"></a><a href="#footnote302"><sup>302</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote302" name="footnote302"></a><b>Note 302:</b><a href="#footnotetag302"> (retour) </a> Génin, Frank, notices citées.</blockquote>
+
+<p>Ce fut par cette double influence que sa tendresse
+donna à François Ier tout ce qu'il eut de
+bon en lui. Il dut particulièrement à cette influence
+son surnom de <i>Père des lettres</i>.</p>
+
+<p>Bien que Marguerite prétendît lui être redevable
+de tout, hors d'amour, le roi ne mérita pas toujours
+cette reconnaissance. Il immola à la politique
+l'amour maternel de Marguerite pour Jeanne
+d'Albret, et fit élever loin d'elle cette fille, unique
+enfant qui lui restât.</p>
+
+<p>Mais dans les dernières années de François Ier,
+quand tout se décolora autour de lui, il sentit plus
+que jamais le prix de cette affection qui ne s'était
+jamais démentie. Malade de corps, désenchanté de
+la vie, il appela à lui, comme autrefois dans sa
+captivité, sa soeur, sa meilleure amie. Il se reprit
+à l'existence en retrouvant l'âme de sa vie. De
+nouveau, le frère et la soeur s'unirent dans le culte
+de l'art. Ils recommencèrent les douces causeries
+d'autrefois. Ce fut pendant sa convalescence qu'au
+château de Chambord, le roi, appuyé sur le bras
+de Marguerite, et entendant sa soeur exalter le
+mérite des femmes, écrivit sur la vitre avec le
+diamant de sa bague:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Souvent femme varie,</p>
+<p>Mal habil qui s'y fie!</p>
+ </div> </div>
+
+<p>C'était l'amant de la duchesse d'Étampes qui
+jugeait ainsi de la femme, ce n'était pas le frère
+de Marguerite. Les folles amours sont passagères;
+la tendresse fraternelle demeure.</p>
+
+<p>Marguerite était revenue en Navarre. Elle était
+dans son monastère de Tusson, quand, une nuit,
+le roi lui apparut en rêve. Il était pâle, il l'appelait:
+«Ma soeur, ma soeur!» La reine, saisie d'un
+douloureux pressentiment, envoie à Paris courrier
+sur courrier. Elle redisait alors, non plus dans la
+forme poétique qu'elle avait employée sur la route
+de Madrid, mais dans une prose que sa trivialité
+ne rendait que plus touchante: «Quiconque viendra
+à ma porte m'annoncer la guérison du roy
+mon frère, tel courrier, fust-il las, harassé, fangeux
+et mal propre, je l'iray baiser et accoller,
+comme le plus propre prince et gentilhomme de
+France; et quand il auroit faute de lict, et n'en
+pourroit trouver pour se délasser, je lui donnerois
+le mien, et coucherois plustost sur la dure, pour
+telles bonnes nouvelles qu'il m'apporteroit<a id="footnotetag303" name="footnotetag303"></a><a href="#footnote303"><sup>303</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote303" name="footnote303"></a><b>Note 303:</b><a href="#footnotetag303"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais le messager de joie ne devait pas venir.
+François Ier était mort. On le cachait à Marguerite:
+un mot d'une folle le lui apprit. Elle tomba
+à genoux; elle accepta le sacrifice..., mais elle
+devait en mourir.</p>
+
+<p>Dès lors plus de joyeux devis: l'<i>Heptaméron</i>
+demeure inachevé. Marguerite ne sait plus que
+faire sangloter sa douleur dans ce rythme poétique
+qu'elle a si souvent employé autrefois. Partout
+ici-bas elle voit tristesses, douleurs. Son mari
+qui sentira après sa mort combien elle lui était
+chère et de bon conseil, son mari ne la rend pas
+heureuse. Sa fille, élevée hors de sa garde, n'a
+pour elle que de l'indifférence. Elle est seule.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je n'ay plus ny Pere, ny Mere,</p>
+<p>Ny Seur, ny Frere,</p>
+<p>Sinon Dieu seul auquel j'espere<a id="footnotetag304" name="footnotetag304"></a><a href="#footnote304"><sup>304</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote304" name="footnote304"></a><b>Note 304:</b><a href="#footnotetag304"> (retour) </a> <i>Chansons spirituelles</i>. (<i>Les Marguerites, etc.</i>, éd. citée.)</blockquote>
+
+<p>De la terre, elle n'a plus que des souvenirs.
+Amère consolation, comme Ta si bien dit le poète
+dont Marguerite répète le gémissement:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Douleur n'y a qu'au temps de la misère</p>
+<p>Se recorder de l'heureux et prospere,</p>
+<p>Comme autrefoys en Dante j'ay trouvé,</p>
+<p>Mais le sçay mieulx pour avoir esprouvé</p>
+<p>Félicité et infortune austere<a id="footnotetag305" name="footnotetag305"></a><a href="#footnote305"><sup>305</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote305" name="footnote305"></a><b>Note 305:</b><a href="#footnotetag305"> (retour) </a> Comte de la Ferrière-Percy, Frank, notices citées.</blockquote>
+
+<p>Chrétienne alors dans toute l'acception du mot,
+Marguerite s'appuie sur la croix:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Je cherche aultant la croix et la desire</p>
+<p>Comme aultrefoys je l'ay voulu fuir.</p>
+ </div><div class="stanza">
+ </div><div class="stanza">
+<p>Adieu, m'amye,</p>
+<p>Car je m'en vois</p>
+<p>Cercher la vie</p>
+<p>Dedens la croix<a id="footnotetag306" name="footnotetag306"></a><a href="#footnote306"><sup>306</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote306" name="footnote306"></a><b>Note 306:</b><a href="#footnotetag306"> (retour) </a> <i>Chansons spirituelles</i>. (<i>Les Marguerites</i>, éd. citée.</blockquote>
+
+<p>Cette reine, qui n'a plus qu'un amour, Dieu,
+qu'un appui, la croix, n'a plus qu'une espérance:
+la mort qui la réunira à son frère. Cette mort,
+elle l'attend, elle l'appelle. Elle aspire à goûter
+«l'odeur de mort.» Elle avait peur de la mort
+autrefois. Mais la mort est</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>.........la porte et chemin seur</p>
+<p>Par où il fault au créateur voler<a id="footnotetag307" name="footnotetag307"></a><a href="#footnote307"><sup>307</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote307" name="footnote307"></a><b>Note 307:</b><a href="#footnotetag307"> (retour) </a> Rondeau. <i>Chansons spirituelles</i>. (<i>La Marguerite, etc.</i>)</blockquote>
+
+<p>Détachée de tout ici-bas, Marguerite aspire au
+seul lien qui ne se rompe jamais: l'union de
+l'âme avec Notre-Seigneur. Elle attend les noces
+éternelles.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Seigneur, quand viendra le jour</p>
+<p>Tant désiré,</p>
+<p>Que je seray par amour</p>
+<p>A vous tiré.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce jour des nopces</p>
+<p>Seigneur,</p>
+<p>Me tarde tant,</p>
+<p>Que de nul bien ny honneur</p>
+<p>Ne suis content;</p>
+<p>Du monde ne puys avoir</p>
+<p>Plaisir ny bien:</p>
+<p>Si je ne vous y puys voir,</p>
+<p>Las! je n'ay rien!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Essuyez des tristes yeux</p>
+<p>Le long gémir,</p>
+<p>Et me donnez pour le mieux</p>
+<p>Un doux dormir<a id="footnotetag308" name="footnotetag308"></a><a href="#footnote308"><sup>308</sup></a>.</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote308" name="footnote308"></a><b>Note 308:</b><a href="#footnotetag308"> (retour) </a> <i>Chansons spirituelles</i>. (<i>Id.</i>)</blockquote>
+
+<p>Deux ans après la mort de son frère, le jour
+des noces éternelles arriva pour Marguerite. Elle
+eu eut quelque effroi, mais elle se résolut au suprême
+sacrifice.</p>
+
+<p>Ainsi disparut de la terre la <i>Perle des Valois</i>.
+Vivante, les écrivains, qui l'appelaient leur Mécène,
+l'avaient entourée de leurs hommages, et se plaisaient
+à lui dédier leurs oeuvres<a id="footnotetag309" name="footnotetag309"></a><a href="#footnote309"><sup>309</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote309" name="footnote309"></a><b>Note 309:</b><a href="#footnotetag309"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames.</i></blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Esprit abstraict, ravy et estatic,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>dit Rabelais en dédiant à cet esprit le troisième
+livre de <i>Pantagruel</i>.</p>
+
+<p>Mais l'éloge de Marot dut plus sourire à la protectrice
+du poète:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Corps féminin, coeur d'homme et teste d'ange.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Érasme qui envoie à Marguerite des épîtres
+latines, loue en elle «prudence digne d'un philosophe,
+chasteté, modération, piété, force d'âme invincible,
+et un merveilleux mépris de toutes les
+vanités du monde.»</p>
+
+<p>Etienne Dolet s'adresse à Marguerite comme à
+«la seule Minerve de France.»</p>
+
+<p>«Tu seras, lui dit-il, recommandée à la postérité
+par les louanges de cette troupe illustre des
+fils de Minerve, qui se sont abrités sous ta protection
+au loin répandue.»</p>
+
+<p>A la mort de Marguerite, l'un des plus intéressants
+hommages qui furent rendus à sa mémoire,
+arriva d'Angleterre. Trois jeunes Anglaises, trois
+filles des Seymour, écrivirent cent distiques latins
+en l'honneur de la reine de Navarre<a id="footnotetag310" name="footnotetag310"></a><a href="#footnote310"><sup>310</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote310" name="footnote310"></a><b>Note 310:</b><a href="#footnotetag310"> (retour) </a> Génin, notice citée. M. Génin a traduit aussi dans la correspondance
+de Marguerite les lettres d'Érasme et l'ode de Dolet.</blockquote>
+
+<p>Mais de toutes les voix poétiques qui chantèrent
+l'illustre morte, nulle ne fut mieux inspirée que
+celle de Ronsard. Pour célébrer cette exquise créature
+au simple et gracieux parler, le poète oublia la
+boursoufflure ordinaire de son style, et devint naturel
+et touchant comme avait su l'être Marguerite.</p>
+
+
+<p>Ronsard ne veut pas qu'on lui élève un fastueux
+tombeau, et, dans des accents d'une ravissante
+fraîcheur, il en indique un autre:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>L'airain, le marbre et le cuyvre</p>
+<p>Font tant seulement revivre</p>
+<p>Ceulx qui meurent sans renom:</p>
+<p>Et desquelz la sepulture</p>
+<p>Presse sous mesme closture</p>
+<p>Le corps, la vie et le nom.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Mais toi dont la renommée</p>
+<p>Porte d'une aile animée</p>
+<p>Par le monde tes valeurs,</p>
+<p>Mieux que ces pointes superbes</p>
+<p>Te plaisent les douces herbes,</p>
+<p>Les fontaines et les fleurs.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Vous, pasteurs que la Garonne</p>
+<p>D'un demi tour environne</p>
+<p>Au milieu de vos prez vers,</p>
+<p>Faictes sa tumbe nouvelle,</p>
+<p>Et gravez l'herbe suz elle</p>
+<p>Du long cercle de ces vers:</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Icy la Royne sommeille</p>
+<p>Des Roynes la nonpareille</p>
+<p>Qui si doucement chanta,</p>
+<p>C'est la Royne Marguerite,</p>
+<p>La plus belle fleur d'eslite</p>
+<p>Qu'oncque l'Aurore enfanta.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Je me suis attardée à la suite de Marguerite. J'ai
+subi l'attraction que la séduisante princesse exerce
+depuis trois siècles. On l'a dit avec raison: Marguerite
+d'Angoulême, comme Marie Stuart, est
+l'une de ces rares créatures qui ont le privilège de
+l'éternelle jeunesse, et que, par delà les siècles,
+nous aimons comme si nous les avions connues.
+En m'étendant ainsi sur ce qui concerne la reine
+de Navarre, je n'ai pas oublié non plus qu'en elle
+s'est personnifié pour la première fois complètement
+l'esprit français dans sa grâce, dans sa
+finesse enjouée, dans sa délicate sensibilité, enfin
+dans ses mélancolies<a id="footnotetag311" name="footnotetag311"></a><a href="#footnote311"><sup>311</sup></a>, ces mélancolies que l'on dit
+modernes, mais qui datent du moyen âge et de
+plus loin encore, et qui n'ont disparu pendant
+deux siècles de notre littérature que sous l'influence
+croissante de l'école classique. Pour une
+femme, ce n'est pas un mince honneur que d'avoir
+été le premier miroir où s'est réfléchi dans ses faces
+multiples l'esprit d'une nation. C'est une gloire
+que je ne pouvais manquer d'enregistrer à l'actif
+de la femme française.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote311" name="footnote311"></a><b>Note 311:</b><a href="#footnotetag311"> (retour) </a> D. Nisard. <i>Histoire de la littérature française</i>; Imbert de
+Saint-Amand, <i>les Femme de la cour des Valois</i>; Frank, notice
+citée.</blockquote>
+
+<p>Pour les lettrés délicats, l'<i>Heptaméron</i> seul doit
+être compté à Marguerite comme titre littéraire.
+Si j'écrivais une histoire de la littérature française,
+je ne pourrais que souscrire à ce jugement
+des maîtres. Mais dans une étude consacrée à la
+femme, on me permettra, au point de vue de la
+beauté morale, d'élever au-dessus de ces contes
+les oeuvres où Marguerite nous fait respirer, avec
+le parfum de sa tendresse fraternelle, ce souffle de
+spiritualisme qui ne se trouve que çà et là dans
+l'<i>Heptaméron</i>.</p>
+
+<p>Les dons de l'esprit furent héréditaires dans
+la race des Valois. L'impulsion féconde que les
+femmes de cette maison donnèrent aux lettres
+se propagea même à l'étranger, témoin une autre
+Marguerite, nièce de la première, fille de François
+Ier, sage et savante comme la Minerve dont le
+nom lui fut aussi bien donné qu'à sa tante, et
+qui, duchesse de Savoie, attira dans sa nouvelle
+patrie les écrivains qu'elle avait encouragés en
+France. En appelant à Turin les jurisconsultes
+les plus éminents, elle donna à l'étude du droit
+une direction lumineuse, et vraiment digne de
+l'équitable princesse qui fut surnommée la <i>Mère
+des peuples</i>.</p>
+
+<p>Une troisième Marguerite, la fille de Henri II,
+moins pure que les deux autres, avait leurs brillantes
+facultés intellectuelles. Comme Marguerite
+d'Angoulême, elle fit des vers, et comme sa grand-tante
+aussi, elle dut la célébrité à une oeuvre en
+prose. Dans ses <i>Mémoires</i>, elle nous a laissé un
+modèle exquis des productions de ce genre. Elle
+ne s'y est pas seulement dépeinte avec cette naïveté,
+cette ressemblance qui donnent aux autobiographies
+du XVIe siècle un si puissant attrait
+psychologique. Mais la langue française apparaît
+déjà, dans cette oeuvre, non plus avec l'abondance
+parfois excessive de cette époque, mais avec cette
+précision, cette élégante sobriété qui s'unissent à
+la grâce et au naturel dans la prose du XVIIe
+siècle<a id="footnotetag312" name="footnotetag312"></a><a href="#footnote312"><sup>312</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote312" name="footnote312"></a><b>Note 312:</b><a href="#footnotetag312"> (retour) </a> Saint-Marc Girardin, <i>Des Mémoires au XVIe siècle</i>, à la suite
+du <i>Tableau de la littérature française au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Ne quittons pas les femmes des Valois sans
+nommer une princesse étrangère de naissance à
+leur race, mais qui y fut alliée par le mariage et
+qui occupa un moment le trône de France.</p>
+
+<p>Élevée dans notre pays, Marie Stuart était bien
+réellement une princesse française. Ce fut à cette
+patrie adoptive qu'elle dut la forte instruction qui
+lui permettait jusqu'à la composition du discours
+latin<a id="footnotetag313" name="footnotetag313"></a><a href="#footnote313"><sup>313</sup></a>. Ce fut la France qui lui donna la langue
+qu'elle écrivait et parlait avec art. Elle maniait
+la prose avec éloquence et mêlait ses chants lyriques
+à ceux des poètes qu'elle aimait: Ronsard,
+du Bellay. Elle chanta les regrets de son veuvage et
+les douleurs plus poignantes de son exil. En vain
+la critique discutera-t-elle l'origine de la plus célèbre
+de ses poésies, c'est, toujours sur les lèvres
+de la jeune et belle reine que la postérité aimera à
+placer ces strophes si touchantes et demeurées si
+populaires.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote313" name="footnote313"></a><b>Note 313:</b><a href="#footnotetag313"> (retour) </a> Voir plus haut, chapitre premier.</blockquote>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Adieu, plaisant pays de France,</p>
+<p class="i6">O ma patrie</p>
+<p class="i6">La plus chérie.</p>
+<p>Qui as nourri ma jeune enfance!</p>
+<p>Adieu, France, adieu mes beaux jours!</p>
+<p>La nef qui disjoint nos amours</p>
+<p>N'a si de moi que la moitié:</p>
+<p>Une part te reste, elle est tienne;</p>
+<p>Je la fie à ton amitié</p>
+<p>Pour que de l'autre il te souvienne.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>La France a répondu à ce voeu plein de larmes,
+et, dans notre pays, Marie Stuart trouvera toujours
+quelles qu'aient pu être ses fautes, des plaidoyers
+qui vengeront sa mémoire, des yeux qui pleureront
+ses malheurs.</p>
+
+<p>La maison de Bourbon qui allait monter sur le
+trône avec Henri IV, comptait, elle aussi, des princesses
+qui donnèrent l'exemple du labeur intellectuel.
+Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille,
+qui vécut à la fin du XVe siècle et au commencement
+du XVIe, ne regardait les lettres que comme
+un apostolat qui lui permettait de mieux remplir
+ses devoirs domestiques et d'étendre au delà du
+foyer l'influence de la femme chrétienne. Avec
+des ouvrages de piété, elle écrivit un traité intitulé:
+<i>Instruction des jeunes filles</i>. Sans vouloir pénétrer
+dans le domaine de la théologie, elle aimait les
+saintes Écritures, et c'est dans la Bible qu'elle
+puisait certainement la tendre sollicitude qu'elle
+avait pour les âmes, et cette cordiale charité qui,
+selon le témoignage de Jean Bouchet, la rendait
+«consolative, confortative<a id="footnotetag314" name="footnotetag314"></a><a href="#footnote314"><sup>314</sup></a>»; cette charité qui
+faisait d'une princesse de Bourbon, si imposante
+par le grand air de sa race, la femme la plus douce
+et la plus accessible.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote314" name="footnote314"></a><b>Note 314:</b><a href="#footnotetag314"> (retour) </a> Jean Bouchet, <i>le Panegyrie du chevallier sans reproche</i>,
+ch. XX. Sur Mme de La Tremouille, voir le chapitre précédent.</blockquote>
+
+<p>Les lettres eurent aussi pour adeptes la femme
+du premier Henri de Condé, et Jeanne d'Albret,
+qui entra dans la maison de Bourbon par le mariage.
+La fille de Marguerite d'Angoulême protégea
+les savants, les poètes et correspondit avec
+l'un de ceux-ci: Joachim du Bellay.</p>
+
+<p>Dans tous les rangs de la société, au XVIe siècle,
+les femmes, redisons-le, partagent avec ardeur les
+occupations qui passionnent les intelligences.
+Mais, en général, elles fuient la publicité.</p>
+
+<p>Les Lyonnaises se distinguent par leurs talents;
+mais c'est surtout à la Renaissance païenne qu'elles
+appartiennent par leurs oeuvres. Elles chantent
+l'amour à la manière des lyriques grecs dont la
+langue est d'ailleurs familière à plus d'une, comme
+il convenait dans cette Renaissance où la poésie
+même était érudite. Chez la plus célèbre des muses
+lyonnaises, Louise Labé, la belle Cordière,
+poète et prosatrice, l'influence hellénique est visible,
+bien qu'altérée par le mauvais goût italien.
+On sent frémir dans ses poèmes quelque chose de
+la verve passionnée que possédait Sappho, la poétesse
+hellénique dont le surnom lui fut donné, à
+elle comme à tant d'autres qui le méritaient
+moins! Mais quel que soit le paganisme poétique
+de la belle Cordière, l'ineffable tendresse que
+l'Évangile a mise au coeur de la femme n'est pas
+étouffée en elle, et donne parfois à sa lyre des accents
+pleins de mélancolie.</p>
+
+<p>Si Louise Labé rappelle Sappho par son lyrisme,
+son héroïque conduite au siège de Perpignan nous
+fait souvenir d'une autre Grecque célèbre, Télésilla,
+poétesse et guerrière.</p>
+
+<p>Comme les auteurs antiques, Louise Labé eut
+l'honneur d'avoir son glossaire; elle l'eut même
+de son vivant!</p>
+
+<p>Auprès de Louise Labé se rangent son amie
+Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, toutes
+deux poètes et musiciennes comme l'avait été la
+belle Cordière. Pernette du Guillet chante avec
+l'amour la pure amitié. Ses oeuvres sont caractérisées
+dans leur ensemble par une noble élévation
+et un sentiment moral vraiment philosophique. Ne
+séparons pas du groupe lyonnais la fougueuse
+émancipatrice dont nous parlions plus haut<a id="footnotetag315" name="footnotetag315"></a><a href="#footnote315"><sup>315</sup></a>,
+Marie de Romieu, la <i>Vivaraise</i>, qui se fit remarquer
+par l'animation de sa poésie.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote315" name="footnote315"></a><b>Note 315:</b><a href="#footnotetag315"> (retour) </a> Chapitre premier.</blockquote>
+
+<p>Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, Marie
+de Romieu unissaient la vertu au talent. Il en
+fut ainsi chez une Toulousaine, GabrielLe de Coignard.
+Mais à la différence des femmes poètes du
+Midi, elle chercha, ailleurs que dans les lettres antiques,
+la source de sa poésie: son inspiration fut
+toute chrétienne. Gabrielle de Coignard prélude
+déjà aux grands accents de la poésie religieuse
+du XVIIe siècle. La direction que cette pieuse
+mère éducatrice donna à son talent, la rapproche
+de ces femmes du Nord et du Centre qui célèbrent
+généralement dans leurs vers les affections
+domestiques, les sentiments religieux,
+et chez lesquelles la raison l'emporte sur la passion<a id="footnotetag316" name="footnotetag316"></a><a href="#footnote316"><sup>316</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote316" name="footnote316"></a><b>Note 316:</b><a href="#footnotetag316"> (retour) </a> Léon Feugère, <i>les Femmes poètes au XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans ce dernier groupe, qui va nous arrêter
+quelque peu, les dames des Roches, Madeleine
+Neveu et sa fille, Catherine de Fradonnet, chantent,
+l'une l'amour maternel, l'autre l'amour filial;
+elles s'inspirent et se dédient réciproquement leurs
+oeuvres. Poète tour à tour énergique et gracieux,
+Catherine écrivait mieux que sa mère, et cependant
+elle n'avait d'autre but que de contribuer à
+la gloire de cette mère adorée. Leur salon de Poitiers
+était, comme on l'a nommé, <i>une académie de
+vertu et de science</i>, qui devança l'hôtel de Rambouillet
+et où l'on ne séparait pas de l'expression
+du beau la pensée du bien. Étienne Pasquier fut
+le commensal de cette maison et lui consacra un
+poétique souvenir.</p>
+
+<p>La mère et la fille, la fille surtout, se firent remarquer
+par leur érudition. Livrée avec ardeur à
+l'étude du grec, Catherine traduit avec sa mère le
+poète Claudien; et, seule, les <i>Vers dorés</i> de Pythagore.
+Elle cherche même à imiter Pindare.</p>
+
+<p>Ainsi que sa mère, Catherine de Fradonnet défend
+la cause de l'instruction des femmes. Et elle
+avait quelque droit de le faire, cette noble fille qui,
+tout entière au dévouement filial, joignait les occupations
+du foyer aux labeurs de l'esprit. Elle
+s'était plu à traduire l'admirable portrait de la
+femme forte; et, de même qu'Erinne, la vierge
+grecque, elle célébra la quenouille, la quenouille
+qu'elle maniait comme la plume.</p>
+
+<p>Cette mère et cette fille qui s'aimaient si tendrement,
+vécurent de la même vie, et, comme l'avait
+prophétisé l'une d'elles, moururent de la même
+mort.</p>
+
+<p>L'amour filial inspira une autre femme poète
+que Catherine de Fradonnet. Camille de Morel
+consacra son meilleur poème à la mémoire de son
+père. Modeste et instruite, elle écrivit, ainsi que
+ses deux soeurs, des vers français et latins. Toutes
+trois héritières du talent poétique qui distinguait
+leur père et leur mère, elles furent nommées <i>les
+trois perles du</i> XVIe <i>siècle</i>.</p>
+
+<p>Avec leur mère Antoinette de Loynes, elles appartiennent
+à la pléiade de femmes poètes que
+Paris ne pouvait manquer d'avoir aussi bien que
+Lyon et où se confondent grandes dames et bourgeoises.</p>
+
+<p>Je ne peux nommer toutes les femmes que leur
+mérite littéraire fit remarquer soit à la ville, soit à
+cette cour de France où brillèrent les plus célèbres,
+Marguerite d'Angoulême et sa petite-nièce. Je citerai
+cependant Anne de Lautier, «douée des
+grâces de la vertu et du savoir;» Henriette de Nevers,
+princesse de Clèves, à qui pouvait s'appliquer
+le même éloge; la belle et spirituelle Mme de
+Villeroi, qui traduisit les <i>Épîtres</i> d'Ovide; la mère
+de l'avocat général Servin, Madeleine Deschamps,
+qui versifiait en français, écrivait en latin et en
+grec; la duchesse de Retz, dont j'ai mentionné plus
+haut la célèbre harangue latine, et qui s'illustra
+plus encore par son immense érudition que par
+ses vers<a id="footnotetag317" name="footnotetag317"></a><a href="#footnote317"><sup>317</sup></a>; Nicole Estienne et Modeste Dupuis,
+apologistes de leur sexe. La seconde prit pour
+thème: <i>Le mérite des femmes</i>, sujet que devait immortaliser
+un poète plus rapproché de nous.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote317" name="footnote317"></a><b>Note 317:</b><a href="#footnotetag317"> (retour) </a> Voir plus haut, chapitre premier.</blockquote>
+
+<p>Au groupe parisien appartient aussi Jacqueline
+de Miremont, qui défendit dans ses vers la foi catholique
+contre le protestantisme. En ces temps de
+luttes religieuses, la poésie même devenait une
+arme de combat que les femmes manièrent dans
+diverses régions de la France. Anne de Marquets,
+religieuse de Poissy, célébrée par Ronsard, compta
+avec Jacqueline de Miremont parmi les champions
+du catholicisme. Chez les protestants se distingua
+Catherine de Parthenay, l'héroïne du siège de La
+Rochelle, la savante grande dame qui avait entretenu
+avec sa mère une correspondance latine, et
+qui possédait assez bien le grec pour traduire un
+discours d'Isocrate; mais les loisirs de l'étude ne
+passèrent pour elle qu'après l'éducation de ses enfants.
+Elle y réussit, et les filles qu'elle eut d'un
+Rohan sont connues par l'héroïsme de leur conduite
+et par la culture de leur esprit. L'une d'elle
+lisait la Bible en hébreu<a id="footnotetag318" name="footnotetag318"></a><a href="#footnote318"><sup>318</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote318" name="footnote318"></a><b>Note 318:</b><a href="#footnotetag318"> (retour) </a> Voir plus haut, chapitre premier; L. Feugère, E. Bertin, <i>ouvrages cités</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais, bien loin des controverses, dans la suave
+atmosphère du sentiment religieux qu'appuie
+une foi absolue, une plus douce influence était
+réservée à notre sexe. C'est pour diriger l'âme élevée,
+délicate, de la femme, que le plus aimable des
+saints écrivit tant de lettres exquises, parmi lesquelles
+celles qu'il adressa à Mme de Charmoisy
+formèrent l'<i>Introduction à la vie dévote</i>. Dans cet admirable
+traité, la plus haute spiritualité se mêle
+au sens pratique de la vie, ou plutôt c'est par cette
+spiritualité même que saint François de Sales
+donne, pour toutes les conditions de la vie, une
+règle de conduite plus que jamais nécessaire au
+milieu du chaos moral qu'avait produit le XVIe siècle<a id="footnotetag319" name="footnotetag319"></a><a href="#footnote319"><sup>319</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote319" name="footnote319"></a><b>Note 319:</b><a href="#footnotetag319"> (retour) </a> D. Nisard, <i>Histoire de la Littérature française</i>.</blockquote>
+
+<p>Nous avons déjà indiqué le profit que les femmes
+pouvaient tirer de ces fortes et douces leçons
+qui leur apprenaient que la piété des gens
+mariés ne doit pas être la piété monacale des religieux,
+et que c'est une fausse dévotion que celle
+qui nous fait manquer aux devoirs de notre état.
+Divers sont les sentiers qui mènent à la vie éternelle;
+mais sur chacun d'eux, saint François de
+Sales fait luire le divin rayon qui, en illuminant
+au-dessus de nos têtes un vaste pan du ciel, éclaire
+notre route sur la terre et nous permet même de
+cueillir les fleurs que la bonté de Dieu a semées
+jusqu'au milieu des rochers. Ce rayon conducteur,
+c'est l'amour, l'amour qui cherche Dieu dans son
+essence adorable et dans les âmes qu'il a créées.
+C'est ainsi, avec l'amour de Dieu, l'amour de la
+famille; c'est l'amitié, c'est la charité. Saint
+François de Sales consacra un traité à l'<i>Amour de
+Dieu</i>; et pour publier cette oeuvre, que de pressants
+appels il reçut de l'âme sainte qui, avant de
+se confondre au ciel avec la sienne, s'y était unie
+ici-bas dans le grand et religieux sentiment qui
+était le sujet de ce pieux ouvrage! On a nommé
+sainte Chantal, sainte Chantal à qui l'évêque de
+Genève adressa ses plus touchantes lettres. Saint
+François de Sales trouva ainsi dans les femmes
+qu'il dirigeait, l'inspiration ou l'encouragement de
+ces oeuvres dont la haute et salutaire doctrine
+emprunte à la nature les plus ravissantes images,
+à la langue du XVIe siècle les tours les plus naïfs
+et les plus gracieux, pour faire pénétrer dans les
+âmes ses enseignements<a id="footnotetag320" name="footnotetag320"></a><a href="#footnote320"><sup>320</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote320" name="footnote320"></a><b>Note 320:</b><a href="#footnotetag320"> (retour) </a> Voir les <i>Lettres</i> de saint François de Sales.</blockquote>
+
+<p>Dans cet ordre de la Visitation que saint François
+de Sales avait fondé avec Mme de Chantal;
+dans la maison mère d'Annecy, la Mère de Chaugy
+devait écrire, sur la sainte fondatrice, des mémoires<a id="footnotetag321" name="footnotetag321"></a><a href="#footnote321"><sup>321</sup></a>
+qui appartiennent par leur date et par leur
+style au xviie siècle, mais qui ont gardé du siècle
+précédent la grâce vivante que saint François avait
+transmise à ses filles spirituelles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote321" name="footnote321"></a><b>Note 321:</b><a href="#footnotetag321"> (retour) </a> Mère de Chaugy, <i>Mémoires cités</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi les femmes qui furent en correspondance
+avec saint François de Sales, se trouvait Mlle de
+Gournay, l'émancipatrice qui, plus haut, nous a
+fait sourire; Mlle de Gournay, la savante «fille
+d'alliance» de Montaigne, et dont la studieuse
+jeunesse fut le rayon qui éclaira les derniers jours
+du philosophe. «Je ne regarde plus qu'elle au
+monde,» dit celui-ci avec un attendrissement bien
+rare sous sa plume. «Si l'adolescence peult donner
+presage, cette ame sera quelque jour capable des
+plus belles choses, et entre aultres, de la perfection
+de cette très saincte amitié, où nous ne lisons
+point que son sexe ayt peu monter encores<a id="footnotetag322" name="footnotetag322"></a><a href="#footnote322"><sup>322</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote322" name="footnote322"></a><b>Note 322:</b><a href="#footnotetag322"> (retour) </a> Montaigne, <i>Essais</i>, II, xvii.</blockquote>
+
+<p>Mlle de Gournay vengea son sexe en gardant à
+Montaigne, au delà du tombeau, le plus tendre
+dévouement. Après la mort de son vieil ami, elle
+ne se contenta pas d'aller le pleurer avec sa femme
+et sa fille, et de braver pour cela les fatigues et les
+dangers d'un long voyage accompli en pleine guerre
+civile. Elle prépara avec des soins infinis une nouvelle
+édition des oeuvres de son maître, édition
+qu'elle devait faire réimprimer quarante ans après.
+Cette jeune fille qui, élevée par une mère ignorante
+dont l'unique souci était de la confiner dans
+les soins du ménage, avait appris sans maître,
+sans grammaire, la langue latine, en comparant
+des versions à des textes, et qui avait aussi étudié
+les éléments du grec; cette jeune fille se servit
+d'abord de son instruction si péniblement acquise
+pour traduire tous les passages grecs, latins, italiens,
+que Montaigne avait cités; elle en indiqua
+la provenance, soin que n'avait pas pris l'auteur.
+Enfin, elle se dévoua à la gloire de son ami, avec
+cette puissance d'affection qu'il lui avait naguère
+reconnue et qui était pour elle un besoin. Ne disait-elle
+pas elle-même que l'amitié est surtout
+nécessaire aux esprits supérieurs?</p>
+
+<p>La chaleur de son âme se répandait sur tous ses
+travaux. Elle y joignait un profond sentiment moral,
+et cherchait bien moins dans les oeuvres littéraires
+la perfection du style que le fond même des
+idées. Aussi ses auteurs préférés étaient-ils les
+philosophes, les moralistes, parmi lesquels cependant,
+par un bizarre contraste, elle avait voué une
+si tendre admiration à l'illustre écrivain dont le
+doute universel était en complet désaccord avec
+les fermes principes de sa «fille d'alliance.»</p>
+
+<p>Les sentiments élevés et profonds de Mlle de
+Gournay se révèlent dans tous ses écrits, et pour
+elle, comme pour Mme de la Tremouille, les lettres
+n'étaient qu'un apostolat. Française, elle chanta
+dignement Jeanne d'Arc. Catholique de coeur et
+d'action, elle flétrit la fausse dévotion. Femme
+destinée à vieillir et à mourir sans avoir reçu les
+titres d'épouse et de mère, elle comprit l'amour
+maternel. C'est elle qui a dit: «L'extrême douleur
+et l'extrême joie du monde consistent à être
+mère.»</p>
+
+<p>L'étude, on le voit, n'avait pas desséché son
+coeur. Comme la tendresse, l'enthousiasme lui
+était naturel. Elle s'éleva avec force contre les critiques
+qui ne savaient que dénigrer et jamais admirer.
+Par malheur son style ne fut que rarement
+à la hauteur de ses pensées: il est souvent alambiqué.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay avait vécu dans un temps qui
+fut pour la langue une époque de transition. La
+«fille d'alliance» de Montaigne ne marcha pas
+avec ce XVIIe siècle pendant lequel s'écoula la
+plus grande partie de sa vie<a id="footnotetag323" name="footnotetag323"></a><a href="#footnote323"><sup>323</sup></a>. Elle garda les
+traditions du siècle précédent. Contraire à la réforme
+qu'opérait Vaugelas, elle eut le tort de ne
+pas comprendre que l'épuration de la langue était
+nécessaire; mais, en combattant pour le maintien
+de toutes les anciennes formes du langage, elle
+eut du moins le mérite de protéger et de sauver
+bien des mots que l'exagération habituelle aux
+novateurs voulait supprimer, et qui sont demeurés
+dans notre langue. Il est à regretter que Mlle de
+Gournay n'ait pas réussi à en conserver davantage.
+M. Sainte-Beuve a justement remarqué que
+l'école romantique de 1830 se servit d'arguments
+analogues à ceux de Mlle de Gournay, pour que la
+langue ne perdît aucune des richesses qu'elle avait
+acquises.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote323" name="footnote323"></a><b>Note 323:</b><a href="#footnotetag323"> (retour) </a> Née en 1565, elle mourut en 1645. Pour tout ce qui concerne
+Mlle de Gournay, cf. l'étude que lui a consacrée M. Feugère, à la
+suite de son ouvrage: <i>Les Femmes poètes du XVIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Les femmes du XVIe siècle avaient contribué à
+enrichir la langue et aussi à l'épurer. Après
+M. Nisard, je rappelais plus haut que l'<i>Heptaméron</i>
+était le premier ouvrage français que l'on pût lire
+sans l'aide d'un vocabulaire. Il était naturel que
+ce fût l'oeuvre d'une femme qui offrît pour la première
+fois cette langue déjà moderne, et qu'une
+autre femme, la troisième Marguerite, devait
+manier avec l'élégante brièveté qui annonce le
+XVIIe siècle: Vaugelas n'a point constaté en vain
+l'heureuse influence de la femme sur la formation
+de notre idiome. Cette influence s'était déjà produite
+au moyen âge.</p>
+
+<p>Charles IX avait semblé reconnaître cette dette
+de la langue française, alors que, fondant une
+espèce d'Académie qui s'occupait de littérature
+aussi bien que de musique, il y admettait les
+femmes.</p>
+
+<p>Mlle de Gournay avait une précieuse ressource
+pour défendre ses vues grammaticales: l'Académie
+française, dit-on, l'Académie, alors naissante,
+se réunissait quelquefois chez elle; et il semble
+que, dans les séances de la docte compagnie,
+l'opinion de Mlle de Gournay n'était pas dédaignée<a id="footnotetag324" name="footnotetag324"></a><a href="#footnote324"><sup>324</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote324" name="footnote324"></a><b>Note 324:</b><a href="#footnotetag324"> (retour) </a> Duc de Noailles, <i>Histoire de Mme de Maintenon</i>.</blockquote>
+
+<p>On croit que cette femme distinguée parut dans
+le salon célèbre qui eut, lui aussi, une action sur
+la langue française: la <i>chambre bleue</i> de la marquise
+de Rambouillet.</p>
+
+<p>Dans les conversations que nous offrent les
+<i>Contes de la Reine de Navarre</i>, nous avons pu voir,
+avec la charmante vivacité de l'esprit français, une
+galanterie qui manquait souvent de délicatesse.
+Les libres propos n'effrayent pas trop les gaies
+causeuses, et elles ne se bornent pas toujours à
+les écouter. Les guerres civiles qui marquent tristement
+la seconde moitié du XVIe siècle, et qui
+firent de la France un vaste camp, ajoutèrent encore
+à la vieille licence gauloise la grossièreté des
+allures soldatesques. D'ailleurs, le dérèglement
+du langage ne répondait que trop à celui des
+moeurs. Aux heures de crise nationale, ceux qui
+ont vécu longtemps en face de la mort suivent
+deux tendances bien opposées: les uns se détachent
+plus aisément des choses d'ici-bas pour reporter
+vers le ciel leurs pensées attristées, et ne
+s'occupent de la terre que pour soulager les malheurs
+que la guerre a amenés. Nous verrons dans
+le chapitre suivant que ces âmes furent nombreuses
+au XVIIe siècle. Mais pour beaucoup d'autres, il
+semble qu'une fois le péril passé, elles cèdent à
+une réaction qui les précipite dans les terrestres
+plaisirs: l'amour sensuel, qui déjà dominait sous
+les Valois, régnait sous Henri IV.</p>
+
+<p>Ce n'était pas seulement le ton d'une galanterie
+soldatesque qui prévalait alors, c'était aussi la
+rudesse du langage ordinaire. Pour nous qui
+avons vécu dans les temps où la guerre civile ou
+la guerre étrangère menaçait jusqu'à nos foyers,
+nous savons combien l'héroïsme des sentiments se
+développe alors, mais combien aussi le langage
+devient aisément dur et même trivial pour traduire
+les impressions violentes que causent l'âpreté de
+la lutte, l'imminence du péril, la lâcheté des uns,
+la barbarie des autres. Toutes nos énergies sont
+alors décuplées, mais nous perdons la grâce, la
+délicatesse, la mesure du savoir-vivre.</p>
+
+<p>«La grandeur était en quelque sorte dans l'air
+dès le commencement du XVIIe siècle,» dit M. Cousin.
+«La politique du gouvernement était grande,
+et de grands hommes naissaient en foule pour
+l'accomplir dans les conseils et sur les champs de
+bataille. Une sève puissante parcourait la société
+française. Partout de grands desseins, dans les
+arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la
+philosophie. Descartes, Poussin et Corneille s'avançaient
+vers leur gloire future, pleins de pensers
+hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était
+tourné à la grandeur. Tout était rude, même un peu
+grossier, les esprits comme les coeurs. La force
+abondait; la grâce était absente. Dans cette vigueur
+excessive, on ignorait ce que c'était que le
+bon goût. La politesse était nécessaire pour conduire
+le siècle à la perfection. L'hôtel de Rambouillet
+en tint particulièrement école.</p>
+
+<p>«Il s'ouvre vers 1620, et subsiste à peu près
+jusqu'en 1648.... Le beau temps de l'illustre hôtel
+est donc sous Richelieu et dans les premières années
+de la régence. Pendant une trentaine d'années,
+il a rendu d'incontestables services au goût
+national<a id="footnotetag325" name="footnotetag325"></a><a href="#footnote325"><sup>325</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote325" name="footnote325"></a><b>Note 325:</b><a href="#footnotetag325"> (retour) </a> Cousin, <i>la Jeunesse de Mme de Longueville</i>.</blockquote>
+
+<p>Il était digne d'une femme de remplir une mission
+qui avait à la fois pour but de spiritualiser
+les moeurs et d'épurer le langage. C'est l'honneur
+de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris
+cette tâche et d'y avoir fait concourir tous les
+avantages qu'elle possédait: la naissance, la fortune,
+une imposante beauté, un esprit cultivé, un
+caractère plein de noblesse. Elle fut admirablement
+secondée dans son oeuvre par ses filles, surtout
+par la plus célèbre de toutes, Julie d'Angennes,
+plus tard Mme de Montausier.</p>
+
+<p>Alors dominaient en France deux influences
+étrangères qui altéraient l'originalité, toujours
+vivante cependant, de l'esprit national. Les reines
+issues des Médicis «avaient introduit parmi nous
+le goût de la littérature italienne. La reine Anne
+apporta ou plutôt fortifia celui de la littérature espagnole.
+L'hôtel de Rambouillet prétendit à les
+unir<a id="footnotetag326" name="footnotetag326"></a><a href="#footnote326"><sup>326</sup></a>.» Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur
+de France à Rome, née dans la ville éternelle,
+femme d'un grand seigneur français qui avait représenté
+notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet
+devait naturellement se plaire à combiner
+avec l'esprit français les deux éléments étrangers
+qui lui étaient familiers.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote326" name="footnote326"></a><b>Note 326:</b><a href="#footnotetag326"> (retour) </a> Cousin, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>«Le genre espagnol, c'était, au début du
+XVIIe siècle, la haute galanterie, langoureuse et
+platonique, un héroïsme un peu romanesque, un
+courage de paladin, un vif sentiment des beautés
+de la nature qui faisait éclore les églogues et les
+idylles en vers et en prose, la passion de la musique
+et des sérénades aussi bien que des carrousels,
+des conversations élégantes comme des divertissements
+magnifiques. Le genre italien était
+précisément le contraire de la grandeur, ou, si
+l'on veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit
+poussé jusqu'au raffinement, la moquerie, et un
+persiflage qui tendaient à tout rabaisser. Du mélange
+de ces deux genres sortit l'alliance ardemment
+poursuivie, rarement accomplie en une
+mesure parfaite, du grand et du familier, du grave
+et du plaisant, de l'enjoué et du sublime.</p>
+
+<p>«A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût
+pas suffi à plaire: il y fallait, aussi le galant
+homme, l'honnête homme, comme on l'appela
+déjà vers 1630, et comme on ne cessa pas de
+l'appeler pendant tout le XVIIe siècle; l'honnête
+homme, expression nouvelle et piquante, type
+mystérieux qu'il est malaisé de définir, et dont le
+sentiment se répandit avec une rapidité inconcevable.
+L'honnête homme devait avoir des sentiments
+élevés: il devait être brave, il devait être
+galant, il devait être libéral, avoir de l'esprit et
+de belles manières, mais tout cela sans aucune
+ombre de pédanterie, d'une façon tout aisée et
+familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet
+proposa à l'admiration publique et à
+l'imitation des gens qui se piquaient d'être comme
+il faut<a id="footnotetag327" name="footnotetag327"></a><a href="#footnote327"><sup>327</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote327" name="footnote327"></a><b>Note 327:</b><a href="#footnotetag327"> (retour) </a> Cousin, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Les femmes étaient reines à l'hôtel de Rambouillet;
+on les y nommait les <i>illustres</i>, les <i>précieuses</i>,
+nom qui alors n'avait rien que d'honorable.
+Elles font revivre cet amour qu'avait exalté le
+moyen âge, et qui n'avait jamais totalement disparu,
+même à la cour des Valois: l'amour pur,
+chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et
+valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher
+dans nos vieilles moeurs françaises, les précieuses
+le prennent dans les livres espagnols, qui leur
+offrent, avec l'héroïsme des beaux sentiments,
+l'enflure du faux point d'honneur. Pour elles, la
+plus grande gloire consiste à voir se consumer
+dans les flammes d'un amour platonique le plus
+grand nombre d'adorateurs, y eût-il même parmi
+eux un prétendant noble et loyal qui n'aspirât
+qu'à devenir un fidèle époux. Il ne tint pas à
+Mlle de Rambouillet que l'honnête Montausier ne
+subît ce triste sort, et si la belle Julie n'avait enfin
+cédé aux instances de sa mère et de ses amies, il
+n'eût pas suffi d'une attente de quatorze années
+pour obtenir sa main.</p>
+
+<p>C'était la marquise de Sablé qui avait fait goûter
+aux précieuses la fierté castillane. «Elle avoit
+conçu une haute idée de la galanterie que les Espagnols
+avaient apprise des Maures. Elle étoit
+persuadée que les hommes pouvoient sans crime
+avoir des sentiments tendres pour les femmes;
+que le désir de leur plaire les portoit aux plus
+grandes et aux plus belles actions, leur donnoit
+de l'esprit et leur inspiroit de la libéralité, et toutes
+sortes de vertus: mais que, d'un autre côté, les
+femmes, qui étoient l'ornement du monde et
+étoient faites pour être servies et adorées des hommes,
+ne dévoient souffrir que leurs respects <a id="footnotetag328" name="footnotetag328"></a><a href="#footnote328"><sup>328</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote328" name="footnote328"></a><b>Note 328:</b><a href="#footnotetag328"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>, 1611.</blockquote>
+
+<p>Situation périlleuse cependant que celle-là! Une
+noble habituée de l'hôtel de Rambouillet, la duchesse
+d'Aiguillon, s'en aperçut, elle qui, pour
+terminer l'éducation de son neveu, le duc de
+Richelieu, lui avait, suivant l'usage du temps,
+inspiré une passion platonique pour une honnête
+jeune femme, et avait ainsi préparé la mésalliance
+qui la fit tant souffrir! Et ce n'était pas toujours
+le mariage qui était le plus grand écueil de ces
+passions d'origine idéale.</p>
+
+<p>Dans cet hôtel de Rambouillet, où grands seigneurs,
+nobles dames, écrivains célèbres se rencontraient,
+les rangs étaient confondus et l'esprit
+seul était roi. Ne nous arrêtons pas à ces brillants
+causeurs qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu
+transmettre à la postérité toutes ces pointes, toutes
+ces spirituelles saillies dont le sens est aujourd'hui
+perdu pour nous. Ne donnons même qu'une rapide
+attention à Balzac, qui, bien oublié de nos
+jours, eut cependant le mérite de mettre au service
+de la morale son éloquence artificielle, et
+dont les écrits présentent la forme définitive de la
+langue française<a id="footnotetag329" name="footnotetag329"></a><a href="#footnote329"><sup>329</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote329" name="footnote329"></a><b>Note 329:</b><a href="#footnotetag329"> (retour) </a> D. Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi les esprits d'élite qui reçurent l'influence
+de l'hôtel de Rambouillet, je ne fais que nommer
+à présent deux femmes célèbres que nous retrouverons
+tout à l'heure, Mme de Sévigné, Mme de la
+Fayette. Mais ne nous retirons pas de la <i>chambre
+bleue</i> sans y avoir salué trois hommes qui personnifient
+dans des sphères différentes la véritable
+grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'héroïque
+vainqueur de Rocroy: Condé!</p>
+
+<p>Les tragédies de Corneille étaient lues à l'hôtel
+de Rambouillet, et certes, c'était là, de la part du
+poète, un hommage reconnaissant. Si son génie,
+si la trempe romaine de son caractère n'appartenaient
+qu'à lui, il respirait dans le salon de la
+marquise l'atmosphère des sentiments héroïques;
+il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des
+hommes d'État qui s'y groupaient; ajoutons qu'il
+y prenait aussi le goût des pointes italiennes, des
+rodomontades espagnoles, et parfois d'une fausse
+exagération de l'honneur; mais, somme toute, la
+grandeur dominait dans ce cercle d'élite, et lorsque
+Corneille y parlait des sacrifices de la passion au
+devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de
+le comprendre, et même de l'inspirer.</p>
+
+<p>L'influence de la marquise de Rambouillet s'étendit
+jusque sur l'architecture et les arts décoratifs.
+Jeune femme, elle avait dessiné elle-même le
+plan de l'hôtel qu'elle se faisait construire rue
+Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations
+qui furent adoptées par l'architecture. Pour
+augmenter l'étendue de ses salons, elle fit placer à
+l'un des coins de l'hôtel l'escalier qui avait toujours
+figuré au milieu des constructions de ce
+genre; puis, à la façade postérieure donnant sur
+le jardin, des fenêtres occupant toute la hauteur
+du rez-de-chaussée, ajoutaient de vastes perspectives
+de verdure aux salons où elles faisaient ruisseler
+à flots l'air et la lumière. En vraie fille de
+l'Italie, la jeune marquise avait aimé cette belle
+lumière jusqu'au jour où une cruelle infirmité
+l'obligea de se renfermer dans l'alcôve dont la
+ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La
+célèbre chambre bleue de Mme de Rambouillet était
+elle-même chose nouvelle. Jusqu'alors le rouge et
+le tanné étaient les seules couleurs employées pour
+décorer les appartements. La belle marquise fut
+la première qui donna à sa chambre une tenture
+de velours bleu ornée d'or et d'argent. Avec les
+grands vases de cristal où s'épanouissaient les
+gerbes de fleurs, avec les portraits des personnes
+qu'aimait la marquise et les tablettes sur lesquelles
+se rangeaient ses livres, on distinguait encore chez
+elle des lampes d'une forme particulière qui ne
+nous est pas connue<a id="footnotetag330" name="footnotetag330"></a><a href="#footnote330"><sup>330</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote330" name="footnote330"></a><b>Note 330:</b><a href="#footnotetag330"> (retour) </a> Mlle de Montpensier et Mlle de Scudéry, citées par M. Cousin,
+<i>la Société française au XVIIe siècle</i>, d'après le Grand Cyrus.</blockquote>
+
+<p>Mais quittons l'hôtel de Rambouillet avant sa
+décadence littéraire. Un jour vint où l'affectation
+du bel esprit, défaut qui n'avait jamais été étranger
+à la <i>chambre bleue</i>, domina dans le cercle
+de la marquise, et surtout dans les salons qui
+s'étaient formés sur ce modèle, salons où de fausses
+précieuses, exagérant jusqu'au ridicule les
+scrupules d'une fausse délicatesse, méritèrent la
+satire de Molière<a id="footnotetag331" name="footnotetag331"></a><a href="#footnote331"><sup>331</sup></a>. Mais d'autres cercles échappèrent
+à ce reproche. Dans sa résidence du Petit-Luxembourg
+que peuplaient des statues antiques,
+des tableaux de Léonard de Vinci, du Pérugin, de
+Rubens, de Dürer, la duchesse d'Aiguillon groupait
+avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et
+les beaux esprits qu'elle rencontrait à l'hôtel de
+Rambouillet, les grands artistes de l'école française,
+le Poussin, «le peintre de l'idée,» Le Sueur,
+«le peintre du sentiment,» surtout du sentiment
+chrétien, austère et tendre à la fois; le Lorrain,
+le paysagiste idéaliste, «le peintre de la lumière.»
+La nièce de Richelieu avait défendu auprès de son
+oncle l'auteur du Cid, et le grand poète l'en remercia
+en lui dédiant ce chef-d'oeuvre<a id="footnotetag332" name="footnotetag332"></a><a href="#footnote332"><sup>332</sup></a>. Elle protégea
+aussi Molière. La ferme raison de la duchesse
+la prémunissait contre l'exagération de la
+préciosité et ne permettait pas que les défauts de
+l'hôtel de Rambouillet fussent contagieux dans
+son salon<a id="footnotetag333" name="footnotetag333"></a><a href="#footnote333"><sup>333</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote331" name="footnote331"></a><b>Note 331:</b><a href="#footnotetag331"> (retour) </a> Cousin, <i>ouvrage cité</i>; M. l'abbé Fabre, <i>la Jeunesse de
+Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote332" name="footnote332"></a><b>Note 332:</b><a href="#footnotetag332"> (retour) </a> <i>Le Cid</i>. Épître dédicatoire. A Mme la duchesse d'Aiguillon</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote333" name="footnote333"></a><b>Note 333:</b><a href="#footnotetag333"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, <i>la Duchesse d'Aiguillon</i>.</blockquote>
+
+<p>C'était encore une école de bon goût que le salon
+d'une autre élève de Mme de Rambouillet, cette
+spirituelle marquise de Sablé qui avait répandu
+en France la mode de la galanterie castillane<a id="footnotetag334" name="footnotetag334"></a><a href="#footnote334"><sup>334</sup></a>.
+Quand vint la vieillesse, Mme de Sablé, devenue
+janséniste, réunit, dans son salon de Port-Royal,
+Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Périer,
+le duc de la Rochefoucauld, Mme de la Fayette,
+Saint-Evremond sans doute, si c'est bien lui qui,
+sous un pseudonyme, dédia à Mme de Sablé ses
+premières études; la duchesse de Liancourt dont
+j'ai cité les mémoires domestiques; sa belle-soeur,
+Marie de Hautefort, maréchale de Schomberg, la
+duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier,
+des princes du sang parmi lesquels le grand Condé.
+Dans ce cercle, «dans ce coin de Port-Royal, on
+cultivait, de préférence, la théologie, la physique
+elle-même et aussi la métaphysique, surtout la morale
+prise dans sa signification la plus étendue<a id="footnotetag335" name="footnotetag335"></a><a href="#footnote335"><sup>335</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote334" name="footnote334"></a><b>Note 334:</b><a href="#footnotetag334"> (retour) </a> Voir plus haut, pages 261, 262.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote335" name="footnote335"></a><b>Note 335:</b><a href="#footnotetag335"> (retour) </a> Cousin, <i>Madame de Sablé</i>.</blockquote>
+
+<p>C'était sous la forme des maximes que la morale
+se condensait dans ce milieu. La maîtresse de la
+maison en donnait l'exemple. L'abbé d'Ailly, Jacques
+Esprit, le jurisconsulte Domat, cédèrent à
+cette influence. M. Cousin a conjecturé que Pascal
+même avait pu écrire plusieurs de ses pensées
+pour le salon de Mme de Sablé. Mais ce fut assurément
+le cercle de la marquise qui produisit les
+<i>Maximes</i> de La Rochefoucauld. A l'honneur de
+Mme de Sablé et des femmes de sa compagnie disons
+que, tout en appréciant le mérite de La Rochefoucauld,
+elles ne se plaisaient pas à le voir
+considérer l'amour-propre comme le mobile de
+toutes les actions. Quelques-unes d'entre elles réfutèrent
+avec esprit et délicatesse le duc misanthrope.
+Mme de Sablé, malgré son indulgente affection
+pour son ami, ou plutôt, à cause même de
+cette affection, ne put entendre, sans protester,
+cette indigne maxime: «L'amitié la plus désintéressée
+n'est qu'un trafic où notre amour-propre
+se propose toujours quelque chose à gagner.»
+Elle y répondit par d'autres maximes où elle établissait
+le caractère de la véritable amitié avec une
+élévation de sentiments à laquelle ne répondait
+cependant pas toujours la vigueur de l'expression:
+«L'amitié est une espèce de vertu qui ne peut
+être fondée que sur l'estime des personnes que
+l'on aime, c'est-à-dire sur les qualités de l'âme,
+comme la fidélité, la générosité et la discrétion, et
+sur les bonnes qualités de l'esprit.&mdash;Il faut aussi
+que l'amitié soit réciproque, parce que dans l'amitié
+l'on ne peut, comme dans l'amour, aimer
+sans être aimé.&mdash;Les amitiés qui ne sont pas
+établies sur la vertu et qui ne regardent que l'intérêt
+et le plaisir ne méritent point le nom d'amitié.
+Ce n'est pas que les bienfaits et les plaisirs que
+l'on reçoit réciproquement des amis ne soient des
+suites et des effets de l'amitié; mais ils n'en doivent
+jamais être la cause.&mdash;L'on ne doit pas aussi
+donner le nom d'amitié aux inclinations naturelles,
+parce qu'elles ne dépendent point de notre
+volonté ni de notre choix, et, quoiqu'elles rendent
+nos amitiés plus agréables, elles n'en doivent pas
+être le fondement. L'union qui n'est fondée que
+sur les mêmes plaisirs et les mêmes occupations
+ne mérite pas le nom d'amitié, parce qu'elle ne
+vient ordinairement que d'un certain amour-propre
+qui fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable,
+encore que nous soyons très imparfaits,
+ce qui ne peut arriver dans la vraie amitié, qui ne
+cherche que la raison et la vertu dans les amis.
+C'est dans cette sorte d'amitié où l'on trouve les
+bienfaits réciproques, les offices reçus et rendus,
+et une continuelle communication et participation
+du bien et du mal qui dure jusqu'à la mort sans
+pouvoir être changée par aucun des accidents qui
+arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton découvre
+dans la personne que l'on aime moins de vertu ou
+moins d'amitié, parce que l'amitié étant fondée
+sur ces choses-là, le fondement manquant, l'on
+peut manquer d'amitié.&mdash;Celui qui aime plus
+son ami que la raison et la justice, aimera plus en
+quelque autre occasion son plaisir ou son profit
+que son ami.&mdash;L'homme de bien ne désire jamais
+qu'on le défende injustement, car il ne veut point
+qu'on fasse pour lui ce qu'il ne voudrait pas faire
+lui-même<a id="footnotetag336" name="footnotetag336"></a><a href="#footnote336"><sup>336</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote336" name="footnote336"></a><b>Note 336:</b><a href="#footnotetag336"> (retour) </a> Manuscrits de Conrart, cités par M. Cousin, <i>Madame de
+Sablé</i>. Cette femme distinguée avait aussi écrit des réflexions sur
+l'éducation des enfants.</blockquote>
+
+<p>De telles maximes ne répondent-elles pas victorieusement
+aux moralistes qui ont cru la femme
+incapable d'amitié?</p>
+
+<p>Tandis qu'à Port-Royal Mme de Sablé donnait
+naissance à la littérature des maximes, Mlle de
+Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait à
+la mode les portraits. Ce double courant produisit
+les <i>Caractères</i> de La Bruyère.</p>
+
+<p>Une femme célèbre, qui figurait à l'hôtel de
+Rambouillet, au Petit-Luxembourg, et qui avait
+elle-même des réceptions littéraires, mais plus
+bourgeoises, <i>les samedis</i>, Mlle de Scudéry a largement
+payé son tribut à la mode des portraits, en
+peignant dans ses immenses romans les personnages
+qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a
+aussi donné dans ces volumes, le modèle des conversations
+qui se tenaient dans les ruelles des
+précieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules
+lorsque l'on croyait y voir la peinture travestie des
+moeurs perses ou romaines, ont acquis un véritable
+intérêt depuis que M. Cousin a retrouvé une
+clef qui nous fait reconnaître dans les personnages
+du <i>Grand Cyrus</i> et de la <i>Clélie</i> les brillants contemporains
+de la féconde romancière, leurs sentiments
+héroïques, leur langage noble, délicat et poli.
+Mlle de Scudéry écrivit en outre dix volumes de
+<i>Conversations</i> sur des sujets de morale et qui reproduisent
+aussi le langage de la bonne compagnie
+d'alors. En recevant une partie de ces <i>Conversations</i>,
+Fléchier, à cette époque évêque de Lavaur, écrivait
+à Mlle de Scudéry: «Tout est si raisonnable, si poli,
+si moral, et si instructif dans ces deux volumes
+que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il
+me prend quelque envie d'en distribuer dans mon
+diocèse, pour édifier les gens de bien et pour
+donner un bon modèle de morale à ceux qui la
+prêchent.»</p>
+
+<p>Ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Fabre, ce
+passage «rappelle assez exactement l'enthousiasme
+excessif de Mascaron»; Mascaron qui écrivait
+à la célèbre romancière qu'en préparant des
+sermons pour la cour, il la plaçait auprès de saint
+Augustin et de saint Bernard. «Mais, ajoute
+M. l'abbé Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de
+Scudéry, d'avoir su, dans un genre frivole et gâté
+par tant d'autres écrivains, développer des sentiments
+assez purs et des idées assez généreuses
+pour mériter l'approbation d'évêques également
+recommandables par leurs lumières et leurs vertus<a id="footnotetag337" name="footnotetag337"></a><a href="#footnote337"><sup>337</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote337" name="footnote337"></a><b>Note 337:</b><a href="#footnotetag337"> (retour) </a> M l'abbé Fabre <i>la Jeunesse de Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<p>Fléchier avait connu, à Paris, Mlle de Scudéry.
+Il avait pu même y figurer parmi ses commensaux
+avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier, et ce noble
+Pellisson qu'unissait à Mlle de Scudéry l'amitié
+la plus pure et la plus généreusement
+dévouée.</p>
+
+<p>Le futur évêque de Nîmes était l'hôte assidu d'un
+autre salon, celui de Mme des Houlières, le poète gracieux
+qui en faisait les honneurs, aidée de sa
+charmante fille. Fléchier rencontrait dans cette
+maison, avec quelques habitués des <i>samedis</i>, Mascaron,
+le duc de La Rochefoucauld, et une élite
+de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des
+Houlières inspira à Fléchier dicta à celui-ci des
+lettres où se reconnaît l'auteur des <i>Grands-Jours
+d'Auvergne</i>, l'auteur, mondain encore, qui, dans
+l'allure mesurée, élégante et souvent maniérée de
+sa phrase, décoche, avec une grâce infinie, les
+traits piquants et les malices aimables. Par le précieux
+qui se mêle à ses qualités si françaises,
+Fléchier nous fait bien voir qu'il n'avait pas impunément
+respiré l'atmosphère des ruelles. Une autre
+influence féminine lui avait fait composer son étincelant
+ouvrage des <i>Grands-Jours d'Auvergne</i>: il céda,
+en l'écrivant, au désir de Mme de Caumartin<a id="footnotetag338" name="footnotetag338"></a><a href="#footnote338"><sup>338</sup></a>, cette
+aimable et spirituelle femme qui avait aussi décidé
+le cardinal de Retz à composer ses <i>Mémoires</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote338" name="footnote338"></a><b>Note 338:</b><a href="#footnotetag338"> (retour) </a> M. l'abbé Fabre, <i>De la correspondance de Fléchier avec
+Mme des Houlières et sa fille</i>, et <i>la Jeunesse de Fléchier</i>.</blockquote>
+
+<p>Partout, dans le XVIIe siècle, la femme apparaît
+derrière les oeuvres de l'intelligence; mais le plus
+souvent, ce n'est que pour les inspirer ou les encourager.
+Qui ne connaît la sollicitude avec
+laquelle de zélées protectrices, la duchesse de
+Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse douairière
+d'Orléans, Mme de la Sablière, Mme Hervart,
+pourvurent à l'existence de l'insoucieux La Fontaine
+et permirent ainsi à son génie un libre essor?
+Mme Montespan, Mme de Thianges protègent
+aussi le poète. Mais, il faut le dire, toutes les
+bienfaitrices de La Fontaine n'encouragent pas
+seulement en lui, comme Mme de la Sablière,
+le fabuliste qui donnait une conclusion souvent
+moralisatrice à ces petits chefs-d'oeuvre où l'esprit
+français se joue avec une grâce et une naïveté inimitables;
+c'est l'auteur des <i>Contes</i>, l'auteur licencieux,
+qu'encourage à ses débuts la duchesse de
+Bouillon. Au déclin de sa vie, lorsque la pure influence
+de Mme de la Sablière avait puissamment
+contribué à ce que le poète renonçât à cette littérature
+corruptrice, une autre femme dont je ne
+pourrais tracer le nom qu'avec dégoût, obtint de
+La Fontaine qu'il revînt, aux écrits immoraux qui
+flattaient les vices de cette indigne créature.</p>
+
+<p>La Fontaine témoignait à ses bienfaitrices toute
+sa reconnaissance en leur offrant l'hommage de
+ses ouvres. Ce n'était naturellement que des
+fables qu'il dédiait à Mme de la Sablière.</p>
+
+<p>Élevons-nous nos regards sur le trône de France,
+nous y verrons encore la femme protéger les lettres,
+les arts. Anne d'Autriche accepte la dédicace
+de <i>Polyeucte</i>; elle fait construire, d'après les dessins
+de Mansard, l'abbaye du Val-de-Grâce, dont
+Lemuet continuera l'église et élèvera le superbe
+dôme. La reine envoie à Rome un religieux de
+l'ordre des Feuillants, pour y faire dessiner les
+monuments les plus célèbres de l'antiquité. Puget,
+alors inconnu, accompagne ce religieux.</p>
+
+<p>A la suite d'un rêve, Anne d'Autriche inspire à
+Lebrun la composition du Crucifix aux anges. Sa
+belle-mère, Marie de Médicis, avait aussi-encouragé
+la peinture. Elle avait confié à Rubens la décoration
+d'une galerie du Luxembourg. Mais la
+princesse, qui donne à l'illustre Flamand ce témoignage
+d'estime, n'oublie pas l'art français: le
+peintre Fréminet lui doit le cordon de Saint-Michel<a id="footnotetag339" name="footnotetag339"></a><a href="#footnote339"><sup>339</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote339" name="footnote339"></a><b>Note 339:</b><a href="#footnotetag339"> (retour) </a> Villot, <i>Notice des tableaux du musée du Louvre</i>.</blockquote>
+
+<p>Sur la première marche du trône de Louis XIV,
+Henriette d'Angleterre est proclamée l'arbitre du
+goût à la cour de France, par l'harmonieux Racine
+qui lui dédie <I>Andromaque</i>. J'ai rappelé dans un chapitre
+de ce livre comment Mme de Maintenon fit
+éclore <i>Esther</i> et <i>Athalie</i>. Mais ce fut la femme, la
+femme en général, qui inspira à Racine ses plus
+vivantes créations, ces types immortels qui ont
+fait de lui «le peintre des femmes.» Ce n'était
+plus alors la forte génération des contemporaines
+de Corneille qui posait devant lui; et si, plus d'une
+fois, il fit voir dans ses héroïnes la beauté morale
+unie à cette exquise tendresse de coeur qu'il savait
+si bien traduire, il se plut aussi à peindre dans ses
+types féminins un spectacle que ne lui offrait que
+trop la cour de Louis XIV: la victoire de la passion
+sur le devoir.</p>
+
+<p>Je remarquais tout à l'heure que, dans les lettres
+et les arts du XVIIe siècle, la femme inspire
+plus qu'elle ne produit. Le talent n'a cependant
+pas manqué alors aux femmes.</p>
+
+<p>A propos des cercles littéraires, j'ai cité deux
+femmes de lettres distinguées: Mlle de Scudéry,
+Mme des Houlières. J'ai à nommer encore une
+grande dame pour qui la littérature fut, non une
+profession, mais un passe-temps, Mme de la Fayette;
+et, au-dessus d'elle, la seule de toutes les femmes
+du XVIIe siècle qu'ait couronnée l'auréole du génie,
+bien qu'elle n'y prétendit pas, ou plutôt parce
+qu'elle n'y prétendait pas: Mme de Sévigné.</p>
+
+<p>Mme de la Fayette et Mme de Sévigné reçurent
+toutes deux l'influence de l'hôtel de Rambouillet;
+mais elles n'en conservèrent que la délicatesse de
+goût. Un naturel exquis les prémunit contre l'affectation
+de la préciosité.</p>
+
+<p>Comme Mme de Motteville qui apporte dans ses
+souvenirs une remarquable élévation morale,
+comme la grande Mademoiselle, Mme de la Fayette
+a écrit d'intéressants mémoires historiques. Mais
+elle est surtout connue par ses romans. Elle excelle
+dans l'analyse psychologique dont Mlle de Scudéry
+avait donné l'exemple; mais aux interminables romans
+de sa devancière, elle fait succéder des ouvrages
+d'imagination ayant un caractère tout nouveau:
+la mesure. Pour elle un ouvrage valait plus
+encore par ce qui n'y était pas que par ce qui y
+était. Elle disait: «Une période retranchée d'un
+ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt sous.»
+M. Sainte-Beuve a fait ici cette remarque: «Cette
+parole a Loule valeur dans sa bouche, si l'on songe
+aux romans en dix volumes dont il fallait avant
+tout sortir. Proportion, sobriété, décence, moyens
+simples et de coeur substitués aux grandes catastrophes
+et aux grandes phrases, tels sont les traits de
+la réforme, ou, pour parler moins ambitieusement,
+de la retouche qu'elle fit du roman; elle se montre
+bien du pur siècle de Louis XIV en cela<a id="footnotetag340" name="footnotetag340"></a><a href="#footnote340"><sup>340</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote340" name="footnote340"></a><b>Note 340:</b><a href="#footnotetag340"> (retour) </a> Sainte-Beuve, <i>Madame de la Fayette. (Portraits de femmes)</i>.</blockquote>
+
+<p><i>La Princesse de Clèves</i> est l'expression la plus
+achevée de cette méthode. Mais sous une forme
+nouvelle, c'est toujours l'idéal de l'hôtel de Rambouillet,
+l'idéal de Corneille: la passion sacrifiée
+au devoir. Et dans quelles conditions! Mariée sans
+amour au prince de Clèves, Mlle de Chartres a
+inspiré, dès la veille de son mariage, au beau duc
+de Nemours, une vive passion qui, à son insu, a
+pénétré dans son propre coeur. Épouse, elle lutte de
+toute la force de sa vertu contre une affection coupable;
+mais un jour, elle ne trouve d'autre moyen
+de salut que de fuir le lieu du combat, de quitter la
+cour. Le prince de Clèves s'y oppose. Alors a lieu
+dans le parc de Coulommiers, entre le mari et la
+femme, une suprême explication qui n'a d'autre
+témoin qu'un homme qui se cache et dont les deux
+époux ne soupçonnent pas la présence, un homme
+qui ne sait pas et qui ne doit pas savoir que la
+femme qu'il aime répond à sa tendresse.</p>
+
+<p>Le duc de Nemours entend le prince de Clèves
+supplier sa femme de lui dire pourquoi elle veut
+se retirer du monde. Mais laissons Mme de la
+Fayette nous raconter elle-même la scène extraordinaire
+qui est demeurée célèbre.</p>
+
+<p>«Ah! madame! s'écria M. de Clèves, votre air et
+vos paroles me font voir que vous avez des raisons
+pour souhaiter d'être seule; je ne les sais point,
+et je vous conjure de me les dire. Il la pressa
+longtemps de les lui apprendre sans pouvoir l'y
+obliger; et, après qu'elle se fut défendue d'une
+manière qui augmentoit toujours la curiosité de
+son mari, elle demeura dans un profond silence,
+les yeux baissés; puis tout d'un coup, prenant la
+parole et le regardant: Ne me contraignez point,
+lui dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai
+pas la force de vous avouer, quoique j'en aie eu
+plusieurs fois le dessein. Songez seulement que la
+prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge,
+et maîtresse de sa conduite, demeure exposée au
+milieu de la cour. Que me faites-vous envisager,
+madame, s'écria M. de Clèves! je n'oserois vous
+le dire de peur de vous offenser. Mme de Clèves ne
+répondit point; et son silence achevant de confirmer
+son mari dans ce qu'il avoit pensé: Vous ne
+me dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne
+me trompe pas. Eh bien! monsieur, lui répondit-elle
+en se jetant à ses genoux, je vais vous faire
+un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari; mais
+l'innocence de ma conduite et de mes intentions
+m'en donne la force. Il est vrai que j'ai des raisons
+pour m'éloigner de la cour, et que je veux éviter
+les périls où se trouvent quelquefois les personnes
+de mon âge. Je n'ai jamais donné nulle marque
+de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en laisser
+paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer
+de la cour, ou si j'avais encore Mme de Chartres
+pour aider à me conduire. Quelque dangereux que
+soit le parti que je prends, je le prends avec joie
+pour me conserver digne d'être à vous. Je vous
+demande mille pardons si j'ai des sentiments qui
+vous déplaisent: du moins, je ne vous déplairai
+jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce
+que je fais, il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime
+pour un mari que l'on n'en a jamais eu:
+conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi
+encore, si vous pouvez.</p>
+
+<p>«M. de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce
+discours, la tête appuyée sur ses mains, hors de
+lui-même, et il n'avoit pas songé à faire relever
+sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la
+vit à ses genoux, le visage couvert de larmes, et
+d'une beauté si admirable, il pensa mourir de douleur,
+et l'embrassant en la relevant: Ayez pitié de
+moi, vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis
+digne, et pardonnez si dans les premiers moments
+d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je
+ne réponds pas comme je dois à un procédé comme
+le vôtre. Vous me paroissez plus digne d'estime
+et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu
+de femmes au monde; mais aussi, je me trouve
+le plus malheureux homme qui ait jamais
+existé....<a id="footnotetag341" name="footnotetag341"></a><a href="#footnote341"><sup>341</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote341" name="footnote341"></a><b>Note 341:</b><a href="#footnotetag341"> (retour) </a> Mme de la Fayette, <i>la Princesse de Clèves</i>, troisième partie.</blockquote>
+
+<p>M. de Clèves pressera vainement sa femme de
+lui faire connaître le nom de l'homme qui trouble
+le repos de la princesse. Elle ne le lui dira pas;
+mais par les détails de la conversation, le mystérieux
+spectateur de cette scène a appris à la fois
+que son amour était partagé et que cet amour était
+sans espoir.</p>
+
+<p>Plus tard d'injustes soupçons causeront au
+prince de Clèves un chagrin dont il mourra.
+Veuve, Mme de Clèves pourra épouser celui qu'elle
+aime autant qu'il l'adore. Mais elle voit en lui
+l'homme qui a innocemment causé la mort de son
+mari: elle brisera leurs deux coeurs pour offrir ce
+sacrifice à la mémoire de l'époux qu'elle se reproche
+de n'avoir pu aimer, et à qui elle gardera
+du moins la fidélité d'un pieux souvenir. Elle appelle
+à son aide le suprême appui et la suprême
+consolation des grandes douleurs: la religion.
+«Sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples
+de vertu inimitables.»</p>
+
+<p>Mme de Clèves n'est-elle pas digne de figurer à
+côté de la Pauline de Corneille dans la galerie des
+héroïnes du devoir?</p>
+
+<p>Comme pour montrer dans quel abîme peuvent
+tomber les femmes qui n'ont pas eu la vaillance de
+Mme de Clèves pour combattre la passion, Mme de la
+Fayette a écrit, deux autres romans: <i>la Princesse
+de Montpensier</i> et <i>la Comtesse de Tende</i>. Mme de Montpensier,
+coupable d'intention, Mme de Tende, coupable
+de fait, endurent avec le mépris d'elles-mêmes
+le châtiment de leurs fautes; et si la
+seconde avait eu le courage de faire à son mari
+un aveu semblable à celui de la princesse de
+Clèves, la malheureuse femme se serait épargné
+la honte d'un aveu autrement terrible: celui qui
+suit la chute.</p>
+
+<p>En dessinant de tels tableaux, Mme de la Fayette
+offrait d'utiles leçons à des contemporaines qui
+en avaient souvent besoin. Mais elle le fit simplement,
+sans vouloir donner elle-même une conclusion
+morale à ses récits, et laissant ce soin aux
+poignantes situations qu'elle évoquait. Il appartenait
+à une femme d'avertir ainsi ses soeurs des
+catastrophes qu'entraîne la passion triomphante et
+débordante, et d'opposer ces catastrophes aux généreux
+sacrifices qu'exige l'accomplissement du
+plus austère devoir.</p>
+
+<p>Mme de la Fayette exerça donc une influence
+littéraire et une action moralisatrice, ou, pour
+mieux dire, elle fit servir la première à la seconde.
+C'était là un but que devait naturellement poursuivre
+la noble femme qui mérita que La Rochefoucauld
+dit d'elle qu'elle était <i>vraie</i>. Elle fut vraie,
+en effet, aussi bien dans ses délicates peintures du
+coeur humain que dans les actions de sa vie privée.
+La Rochefoucauld avait pu juger de la sincérité
+de ses affections, et, pendant plus de vingt-cinq
+ans, l'amitié de Mme de la Fayette fut pour le
+coeur blessé du misanthrope, un refuge où il trouvait
+tout ce qu'il pouvait goûter encore de paix et
+de bonheur.</p>
+
+<p>Les deux amis s'aidaient de leurs conseils;
+Mme de la Fayette perfectionna le style du noble
+duc qui, sans cette influence, aurait eu peut-être
+la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon.
+Avec cette charmante modestie qui sied à
+la femme, Mme de la Fayette ne convenait que de
+la dette intellectuelle qu'elle avait elle-même contractée
+à l'égard de son ami, et ne se reconnaissait
+sur lui qu'une influence morale: «M. de la Rochefoucauld
+m'a donné de l'esprit, disait-elle,
+mais j'ai réformé son coeur.» Était-elle bien sûre
+de cette dernière assertion? Pour nous en convaincre
+nous-mêmes, il aurait fallu que l'auteur des
+<i>Maximes</i> modifiât son système, et c'est ce que le duc
+ne fit pas. Il est néanmoins touchant que le tendre
+coeur de Mme de la Fayette se soit uni à cet esprit
+amer, comme pour le persuader par un vivant
+commentaire que la vraie définition de l'amitié se
+trouvait plutôt dans les maximes de Mme de Sablé
+que dans les siennes.</p>
+
+<p>Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent
+pas de m'arrêter aux talents secondaires,
+quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut
+marcher rapidement et ne faire halte que devant
+les talents supérieurs qui ont exercé une influence
+marquée sur notre littérature. C'est à ce titre que
+Marguerite d'Angoulême m'a si longtemps retenue
+devant son attachante physionomie; c'est à ce
+titre encore que Mme de Sévigné me fera ralentir
+ma course. Toutes deux personnifient l'esprit français
+dans sa grâce la plus aimable, la plus sympathique,
+et, en même temps, elles sont restées délicieusement
+femmes. Elles se sont données tout
+entières aux affections du foyer. Marguerite a été
+la plus dévouée des soeurs, Mme de Sévigné la plus
+passionnée des mères. Elles ont, l'une et l'autre,
+exagéré l'expression des sentiments les plus légitimes.
+On l'a dit et redit: Mme de Sévigné a trop
+souvent fait parler à la tendresse maternelle un
+langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulême
+voyait dans son frère, dans François Ier, le Christ
+de Dieu, Mme de Sévigné n'est pas bien loin de cette
+idolâtrie en ce qui concerne sa fille, Mme de Grignan.
+L'amour maternel est pour son esprit «cette
+pensée habituelle» que l'amour de Dieu est pour
+les âmes pieuses. Mme de Sévigné méritera que le
+grand Arnauld l'appelle «une jolie païenne».</p>
+
+<p>Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour
+maternel est la vie de Mme de Sévigné:
+«Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma
+vie, c'est mon âme que votre amitié.»&mdash;«La
+tendresse que j'ai pour vous, ma chère bonne,
+me semble mêlée avec mon sang, et confondue
+dans la moelle de mes os; elle est devenue moi-même.»&mdash;«Adieu,
+ma fille, adieu, la chère tendresse
+de mon coeur.»&mdash;«Adieu, ma chère enfant,
+l'unique passion de mon coeur, le plaisir et la
+douleur de ma vie.»&mdash;«Aimez mes tendresses,
+aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode
+fort bien. Je les aime bien mieux que des
+sentiments de Sénèque et d'Épictète. Je suis
+douce, tendre, ma chère enfant, jusques à la folie;
+vous m'êtes toutes choses, je ne connais que
+vous<a id="footnotetag342" name="footnotetag342"></a><a href="#footnote342"><sup>342</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote342" name="footnote342"></a><b>Note 342:</b><a href="#footnotetag342"> (retour) </a> Mme de Sévigné, <i>Lettres</i>. A Mme de Grignan, 9 février, 18 et 31 mai 1671;
+8 janvier 1674, 8 novembre 1680.</blockquote>
+
+<p>Il y a là, sans doute, quelque chose de trop.
+Marguerite d'Angoulême est plus dans la nature
+lorsqu'elle prodigue à son frère les témoignages
+d'une adoration passionnée, parce que François Ier
+étant à la fois pour elle roi, père et frère, elle n'abaisse
+pas sa dignité en se courbant devant celui
+qui, pour elle, a la double délégation de l'autorité
+royale et de l'autorité domestique. Mais en se
+mettant pour ainsi dire aux pieds de sa fille,
+Mme de Sévigné sacrifie trop son droit maternel,
+et au temps où la place de la mère était si élevée
+dans les foyers chrétiens, certaines expressions
+de l'aimable épistolière nous choquent comme de
+fausses notes.</p>
+
+<p>De là à conclure que Mme de Sévigné n'était pas
+sincère dans l'expression de son attachement maternel,
+il y a loin; et ceux qui lui adressent ce reproche
+ne le lui feraient pas, s'ils avaient attentivement
+recueilli dans ses lettres tant de passages
+où le coeur d'une mère déborde avec une naturelle
+effusion.</p>
+
+<p>Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop sévères pour
+cette passion maternelle à laquelle nous sommes
+redevables de tant de pages ravissantes. Souvent
+séparée de Mme de Grignan, Mme de Sévigné, de
+même qu'elle ne peut converser qu'avec les personnes
+à qui elle parle de sa fille, ne retrouve
+qu'en lui écrivant la pleine liberté de son aimable
+esprit. Pour les autres, sa plume lui pèse et «laboure»;
+mais, pour sa fille, cette plume trotte «la
+bride sur le cou» et l'on sent bien la vérité de cette
+phrase si connue: «Je vous donne avec plaisir le
+dessus de tous les paniers, c'est-à-dire la fleur de
+mon esprit, de ma tête, de mes yeux, de ma plume,
+de mon écritoire, et puis le reste va comme il peut<a id="footnotetag343" name="footnotetag343"></a><a href="#footnote343"><sup>343</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote343" name="footnote343"></a><b>Note 343:</b><a href="#footnotetag343"> (retour) </a> 1er décembre 1675.</blockquote>
+
+<p>Dans ses lettres, Mme de Sévigné est le plus fidèle
+miroir de son époque; miroir brillant dont le
+grand siècle avait lui-même d'ailleurs poli la glace
+et taillé les facettes, mais qui devait une grande
+partie de son éclat à sa propre nature.</p>
+
+<p>Mme de Sévigné avait, en effet, la radieuse imagination
+des gens qui sont nés pour le bonheur;
+et Mme de la Fayette avait raison de lui dire dans
+le portrait qu'elle traça d'elle: «La joie est l'état
+véritable de votre âme, et le chagrin vous est plus
+contraire qu'à personne du monde<a id="footnotetag344" name="footnotetag344"></a><a href="#footnote344"><sup>344</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote344" name="footnote344"></a><b>Note 344:</b><a href="#footnotetag344"> (retour) </a> <i>Portrait de la marquise de Sévigné</i>, par Mme la comtesse de
+la Fayette, sous le nom d'un inconnu.</blockquote>
+
+<p>Cependant Mme de Sévigné put d'autant moins
+éviter le chagrin que l'unique objet en qui s'était
+concentrée toute sa puissance d'affection, devint
+pour cette femme «naturellement tendre et passionnée<a id="footnotetag345" name="footnotetag345"></a><a href="#footnote345"><sup>345</sup></a>»
+une cause presque continuelle de douleur.
+Souvent éloignée de Paris, souvent malade
+et d'humeur inégale, Mme de Grignan faisait souffrir
+sa mère tantôt par son absence, tantôt, malgré
+sa filiale affection, par sa présence même. Mais
+quand le caractère est gai, la tristesse peut bien
+déposer son amertume dans le coeur, le sourire
+garde si naturellement son pli qu'il rayonne encore
+au milieu des larmes. Aussi, bien que le souffle
+de la douleur vînt parfois ternir le miroir enchanté
+dont je parlais tout à l'heure, l'ombre disparaissait,
+et dans le miroir apparaissait avec un
+merveilleux relief tout ce qui venait s'y réfléchir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote345" name="footnote345"></a><b>Note 345:</b><a href="#footnotetag345"> (retour) </a> <i>Id</i>.</blockquote>
+
+<p>Avec l'imagination qui reproduit les tableaux
+qui s'y sont fixés, Mme de Sévigné avait le goût
+éclairé qui les choisit. Elle avait aussi la vivacité
+et la mobilité d'impression qui faisaient d'elle
+l'écho de tous les bruits du monde, écho tour à
+à tour joyeux ou attendri, grave ou léger. Avec
+elle nous devenons ses contemporains. Voici les
+fêtes que remplit le majestueux éclat du Roi-Soleil,
+les batailles qui vont répandre au loin la gloire de
+son nom; voici les petites intrigues et les grands
+événements, les aventures galantes de la cour, et,
+devant le règne officiel des favorites, la foudroyante
+éloquence de l'orateur sacré qui tonne contre l'adultère;
+les spirituels caquets du monde et les
+grandes leçons de l'histoire; les mariages souvent
+basés sur l'intérêt, mais parfois illuminés d'un
+rayon d'amour; les morts des grands capitaines,
+«ce canon chargé de toute éternité» qui enlève
+Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses
+soldats ivres de vengeance, et qui conduit le cercueil
+du héros dans la royale nécropole de Saint-Denis,
+au milieu d'une pompe funèbre transformée
+en pompe triomphale par les populations éperdues
+et pleurant le suprême espoir de la France; puis
+c'est le grand Coudé montrant, à l'heure de sa
+mort, à l'heure des derniers combats, le calme, la
+sérénité que l'on admirait en lui aux jours de bataille...</p>
+
+
+<p>L'imagination de Mme de Sévigné est si riche de
+son propre fonds que pour s'animer elle n'a pas
+besoin du mouvement de Paris ou de Versailles.
+Les habitudes de la province, la retraite même
+dans une austère campagne ne l'assombrissent pas.
+C'est avec entrain que Mme de Sévigné nous décrit
+les États de Bretagne avec leurs plaisirs assurément
+moins délicats que bruyants, et ces interminables
+repas qui lui font désirer de mourir de
+faim et de se taire. En avant, les paysans bretons
+avec leurs costumes pittoresques et leurs âmes
+«plus droites que des lignes, aimant la vertu
+comme naturellement les chevaux trottent<a id="footnotetag346" name="footnotetag346"></a><a href="#footnote346"><sup>346</sup></a>!» Avec
+quel charme rustique Mme de Sévigné nous dépeint
+la fenaison! A Vichy, elle nous fera rire avec elle
+de la bourrée d'Auvergne; une autre fois, elle
+nous fera frissonner du spectacle que présente une
+forge avec les «démons» qui s'agitent dans cet
+enfer, «tous fondus de sueur, avec des visages
+pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes,
+des cheveux longs et noirs<a id="footnotetag347" name="footnotetag347"></a><a href="#footnote347"><sup>347</sup></a>.» En voyage, tout
+l'occupe, tout l'amuse, la nuit passée sur la paille,
+le carrosse qui verse. Mais elle se plaît surtout aux
+beaux aspects de la route, car elle aime la nature;
+elle l'aime du moins à la manière de nos trouvères
+du moyen âge qui, d'accord en cela avec
+Homère, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux
+le paysage qui les enchante<a id="footnotetag348" name="footnotetag348"></a><a href="#footnote348"><sup>348</sup></a>. La nature
+plaît à Mme de Sévigné dans ses aspects les plus variés,
+les plus opposés même. Aux Rochers, la sombre
+«horreur» de sa chère forêt la fait rêver. Elle
+regrette seulement d'y entendre, le soir, le hibou au
+lieu de «la feuille qui chante», cette feuille dont
+la mélodie ne devait pas lui manquer à Livry,
+alors que dans ce riant séjour où elle trouvait
+«tout le triomphe du mois de mai» elle disait:
+«Le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert
+le printemps dans nos forêts<a id="footnotetag349" name="footnotetag349"></a><a href="#footnote349"><sup>349</sup></a>». C'est encore à
+Livry que Mme de Sévigné regardait le brocart d'or
+des feuilles d'automne avec un oeil d'artiste qui le
+trouvait plus beau encore que le vert naissant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote346" name="footnote346"></a><b>Note 346:</b><a href="#footnotetag346"> (retour) </a> 21 juin 1680.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote347" name="footnote347"></a><b>Note 347:</b><a href="#footnotetag347"> (retour) </a> Gien, 1er octobre 1677.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote348" name="footnote348"></a><b>Note 348:</b><a href="#footnotetag348"> (retour) </a> M. Léon Gautier, <i>les Épopées françaises</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote349" name="footnote349"></a><b>Note 349:</b><a href="#footnotetag349"> (retour) </a> 29 avril 1671, 26 juin 1680.</blockquote>
+
+<p>Jusqu'aux jours de pluie à la campagne, tout
+est bon à ce charmant et solide esprit. N'est-ce
+pas alors le moment d'aller chercher sur les tablettes
+de son petit cabinet les livres substantiels
+dont elle se nourrit? Que de fois elle nous initie
+aux lectures que lui donnent, parmi les auteurs
+anciens, Virgile, Tacite, Lucien, Plutarque,
+Josèphe, les Pères de l'Église; puis des écrivains
+modernes: Montaigne, Pascal, Nicole, Malebranche,
+Bossuet, Bourdaloue qu'elle nomme «le
+grand Pan», Fléchier, Mascaron, les historiens de
+l'Église et de la France; Corneille enfin, Corneille
+à qui elle restera fidèle toute sa vie et qu'elle élèvera
+au-dessus de Racine: «Vive donc notre vieil ami
+Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en
+faveur des divines et sublimes beautés qui nous
+transportent; ce sont des traits de maître qui sont
+inimitables<a id="footnotetag350" name="footnotetag350"></a><a href="#footnote350"><sup>350</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote350" name="footnote350"></a><b>Note 350:</b><a href="#footnotetag350"> (retour) </a> 16 mars 1672.</blockquote>
+
+<p>Mme de Sévigné goûtait naturellement La Fontaine:
+leurs esprits étaient de même race, c'est-à-dire
+de la vieille trempe française. Malheureusement
+l'enjouée marquise ne s'en tint pas aux fables
+du poète. Elle ne raya pas plus de ses lectures
+françaises les Contes de La Fontaine qu'elle n'avait
+excepté de ses lectures italiennes les Contes de
+Boccace. J'aime mieux rappeler ici l'attrait qu'avait
+pour elle Le Tasse.</p>
+
+<p>Mme de Sévigné avait conservé, au milieu même
+de ses plus solides occupations intellectuelles, la
+passion des romans de cape et d'épée. Son goût se
+moquait du style de ces ouvrages; mais son imagination
+se laissait prendre «à la glu» des aventures
+héroïques et des beaux sentiments.</p>
+
+<p>De l'hôtel de Rambouillet, elle avait gardé, avec
+ce faible, une insurmontable aversion pour les
+compagnies ennuyeuses. Elle excellait à s'en défaire,
+et appelait cela: écumer son pot. On se souvient
+de cette lunette d'approche qui, par l'un de
+ses bouts, faisait voir les gens à deux lieues de soi,
+et qu'elle dirigeait si volontiers dans ce sens pour
+regarder une compagnie déplaisante où figurait
+Mlle du Plessis. En ce qui concerne cette pauvre
+fille qui, malgré ses ridicules, avait de bons sentiments,
+on ne peut s'empêcher de trouver Mme de
+Sévigné bien cruelle dans les railleries dont elle
+l'accable. La charité est plus d'une fois absente,
+d'ailleurs, de ses lettres trop spirituelles pour
+n'être pas quelquefois méchantes. Malgré les conseils
+de modération qu'elle donne à sa fille, on
+peut l'accuser aussi d'avoir trop vivement épousé
+les querelles des Grignan. Elle mérita bien qu'un
+jour son confesseur lui refusât l'absolution pour
+avoir gardé trop de rancune à l'évêque de Marseille.
+Mais ces colères ne furent dans sa vie que
+de passagers accidents. La bonté, le dévouement,
+voilà ce qui y domine. Les chagrins d'autrui la
+trouvaient profondément sensible. Elle a retracé
+avec une naturelle et communicative émotion les
+déchirements des pertes domestiques: Mme de
+Longueville pleurant son fils, Mlle de la Trousse se
+jetant sur le corps de sa vieille mère qui vient
+d'expirer; Mme de Dreux, avide de revoir sa mère
+en sortant de prison, et apprenant avec un poignant
+désespoir que le chagrin de sa captivité a
+tué cette mère chérie. Mme de la Fayette voit-elle
+mourir son vieil ami, le duc de la Rochefoucauld:
+«Rien ne pouvait être comparé à la confiance et
+aux charmes de leur amitié,» dit Mme de Sévigné...
+«Tout se consolera, hormis elle<a id="footnotetag351" name="footnotetag351"></a><a href="#footnote351"><sup>351</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote351" name="footnote351"></a><b>Note 351:</b><a href="#footnotetag351"> (retour) </a> 17 et 26 mars 1680.</blockquote>
+
+<p>Ce mot révèle une âme qui connaissait l'amitié.
+Mme de Sévigné fut, on le sait, une amie dévouée
+jusqu'au sacrifice. Elle n'hésita pas à se compromettre
+pour de chers proscrits. Avec quelle ardente
+sollicitude elle suit le procès de Fouquet, le «cher
+malheureux!» Jamais elle ne fera une cour plus
+empressée à M. de Pomponne et à sa famille que
+dans la disgrâce de ce ministre, et avec quelle délicatesse!
+«Je leur rends des soins si naturellement,
+que je me retiens, de peur que le vrai n'ait
+l'air d'une affectation et d'une fausse générosité:
+ils sont contents de moi<a id="footnotetag352" name="footnotetag352"></a><a href="#footnote352"><sup>352</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote352" name="footnote352"></a><b>Note 352:</b><a href="#footnotetag352"> (retour) </a> 29 novembre 1679.</blockquote>
+
+<p>Dans ce noble coeur vit aussi la passion pour la
+gloire de la France. Quelle patriotique fierté dans
+le récit de l'entrevue de Louis XIV avec l'ambassadeur
+de Hollande! «Le roi prit la parole, et dit
+avec une majesté et une grâce merveilleuse, qu'il
+savait qu'on excitait ses ennemis contre lui; qu'il
+avait cru qu'il était de sa prudence de ne se pas
+laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait obligé
+à se rendre si puissant sur la mer et sur la terre,
+afin d'être en état de se défendre; qu'il lui restait
+encore quelques ordres à donner, et qu'au printemps
+il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux
+pour sa gloire, et pour le bien de son État;
+et fit comprendre ensuite à l'ambassadeur, par
+un signe de tête, qu'il ne voulait point de réplique<a id="footnotetag353" name="footnotetag353"></a><a href="#footnote353"><sup>353</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote353" name="footnote353"></a><b>Note 353:</b><a href="#footnotetag353"> (retour) </a> 5 janvier 1672.</blockquote>
+
+<p>Ce signe de tête nous fait rêver au Jupiter olympien
+d'Homère. Où est le temps où la France avait
+le droit et le pouvoir de manifester ainsi sa volonté
+à l'Europe?</p>
+
+<p>Mme de Sévigné aime aussi la France dans ses
+soldats. Avec quel vif plaisir elle dit après le passage
+du Rhin: «Les Français sont jolis assurément:
+il faut que tout leur cède pour les actions
+d'éclat et de témérité; enfin il n'y a plus de rivière
+présentement qui serve de défense contre leur
+excessive valeur<a id="footnotetag354" name="footnotetag354"></a><a href="#footnote354"><sup>354</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote354" name="footnote354"></a><b>Note 354:</b><a href="#footnotetag354"> (retour) </a> 3 juillet 1672.</blockquote>
+
+<p>Enfin, à la mort de Turenne, quelle patriotique
+douleur! Nous en avons déjà entendu l'écho.</p>
+
+<p>C'est ici le lieu d'aborder une question délicate.
+On a accusé Mme de Sévigné d'avoir traité avec une
+cruelle légèreté ce qu'il y a de plus poignant pour
+le sentiment national: la guerre civile et les terribles
+répressions qu'elle entraîne. C'est à l'occasion
+des troubles de Bretagne que Mme de Sévigné
+a encouru ce grave reproche. Il me paraît
+utile de bien pénétrer ici la pensée de la marquise.</p>
+
+<p>Sans doute, dans plus d'un endroit de ses lettres,
+Mme de Sévigné s'exprime avec une étrange désinvolture
+sur les exécutions qui remplissaient d'horreur
+la Bretagne. Mais il ne faut pas oublier que,
+liée avec le gouverneur de Bretagne, et écrivant à
+Mme de Grignan, femme du lieutenant général du
+roi en Provence, elle est obligée à une grande circonspection
+de langage. S'exprimer autrement,
+alors qu'une lettre pouvait être décachetée en
+route, n'était-ce pas faire perdre à son fils l'appui
+de M. de Chaulnes, n'était-ce pas aussi compromettre
+aux yeux du roi la chère correspondante à
+qui elle aurait confié les sentiments de réprobation
+que soulevaient dans son cour des ordres iniques?
+Ces sentiments ne se font-ils pas jour çà et là? Je
+ne sais si je m'abuse; mais sous l'apparente légèreté
+avec laquelle Mme de Sévigné parle des malheurs de
+la Bretagne, je crois voir non de l'indifférence, mais
+une ironie amère. Les véritables sentiments de la
+marquise paraissent se trahir plus d'une fois: «Je
+prends part à la tristesse et à la désolation de toute
+la province... Me voilà bien Bretonne, comme vous
+voyez; mais vous comprenez bien que cela tient à
+l'air que l'on respire, <i>et aussi à quelque chose de plus</i>;
+car, de l'un à l'autre, toute la province est affligée.<a id="footnotetag355" name="footnotetag355"></a><a href="#footnote355"><sup>355</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote355" name="footnote355"></a><b>Note 355:</b><a href="#footnotetag355"> (retour) </a> 20 octobre 1675.</blockquote>
+
+<p>Quelles réflexions seraient plus éloquentes que
+ce tableau: «Voulez-vous savoir des nouvelles de
+Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes,
+car il en est encore venu de Nantes. On a fait une
+taxe de cent mille écus sur les bourgeois; et si on
+ne trouve point cette somme dans vingt-quatre
+heures, elle sera doublée, et exigible par des soldats.
+On a chassé et banni toute une grande rue,
+et défendu de les recueillir sur peine de la vie; de
+sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes
+accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au
+sortir de cette ville, sans savoir où aller, sans avoir
+de nourriture; ni de quoi se coucher. Avant-hier
+on roua un violon qui avait commencé la danse et
+la pillerie du papier timbré; il a été écartelé après
+sa mort, et ses quatre quartiers exposés aux quatre
+coins de la ville... On a pris soixante bourgeois;
+on commence demain à pendre.» Malheureusement,
+pour faire passer ces paroles où frémit une
+indignation contenue, Mme de Sévigné ajoute des
+lignes qui lui sont peut-être inspirées aussi par la
+crainte des insultes auxquelles serait exposée sa
+fille si la Provence se révoltait comme la Bretagne.</p>
+
+<p>«Cette province est d'un bel exemple pour les
+autres, et surtout de respecter les gouverneurs et
+les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures,
+et de ne point jeter de pierres dans leur jardin<a id="footnotetag356" name="footnotetag356"></a><a href="#footnote356"><sup>356</sup></a>.»
+Telles étaient, en effet, les avanies qu'avaient eu à
+souffrir le duc et la duchesse de Chaulnes. Mais ne
+semble-t-il pas que le ton qu'emploie Mme de Sévigné
+dénote qu'elle trouve la rigueur du châtiment
+bien disproportionnée à la gravité de l'offense? Ne
+dit-elle pas plus tard: «Rennes est une ville comme
+déserte; les punitions et les taxes ont été cruelles<a id="footnotetag357" name="footnotetag357"></a><a href="#footnote357"><sup>357</sup></a>?»
+Ailleurs encore, elle dira les atrocités de la répression.
+Je reconnais cependant que je voudrais une
+moins prudente réserve et une plus vigoureuse indignation
+dans la petite-fille de sainte Chantal, dans
+la femme qui tentait d'arracher un galérien à ce
+supplice qu'elle se représentait sous de si vives
+couleurs. Il est vrai que, même en demandant la
+grâce d'un forçat, la marquise dissimule un sourire;
+il est vrai aussi que la description du bagne
+frappe plus son imagination que son coeur, et
+qu'elle se promet un plaisir d'artiste à voir un tel
+spectacle: «Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble,
+touche ma curiosité; je serai fort aise de
+voir cette sorte d'enfer. Comment! des hommes
+gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs
+chaînes?» Elle exprime par un vers italien l'étrange
+attrait qu'aurait pour elle ce tableau:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>«E' di mezzo l'orrore esce il diletto<a id="footnotetag358" name="footnotetag358"></a><a href="#footnote358"><sup>358</sup></a>.»</p>
+<p><i>Et du milieu de l'horreur naît le plaisir.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote356" name="footnote356"></a><b>Note 356:</b><a href="#footnotetag356"> (retour) </a> 30 octobre 1675.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote357" name="footnote357"></a><b>Note 357:</b><a href="#footnotetag357"> (retour) </a> 13 novembre 1675.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote358" name="footnote358"></a><b>Note 358:</b><a href="#footnotetag358"> (retour) </a> 13 mai 1671.</blockquote>
+
+<p>Ne nous pressons pas trop de conclure que
+Mme de Sévigné était insensible aux généreuses
+émotions de la charité chrétienne. Peut-être les
+vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours
+celles que l'on pratique le mieux.</p>
+
+<p>Il m'est plus difficile d'excuser la légèreté avec
+laquelle Mme de Sévigné rapporte certaines anecdotes
+ou juge certaines situations. Nous n'aimons
+pas à l'entendre raconter à sa fille de scandaleuses
+aventures. Nous ne lui pardonnons pas surtout de
+dire à cette même fille qu'elle conseillerait à une
+femme trahie de jouer <i>quitte à quitte</i> avec son mari.
+C'étaient là de ces propos mondains auxquels
+elle ne réfléchissait sans doute pas, elle qui,
+dans la même situation, était demeurée fidèle au
+devoir.</p>
+
+<p>Dans d'autres circonstances, Mme de Sévigné
+fait preuve d'un jugement plus sain. Cette femme
+qui semble tout au présent a compris le néant de
+ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie
+qu'autant que celle-ci est chrétienne. Bien que
+des impressions jansénistes viennent se mêler à
+sa foi, cette foi reste humble et soumise. La
+petite-fille de sainte Chantai voit en tout les desseins
+de la Providence; elle s'abandonne avec une
+confiante sérénité à la souveraine puissance qui
+nous guide. Lorsqu'un fils est né à Mme de Grignan,
+elle dit, à celle-ci avec l'accent d'une mère chrétienne:
+«Ma fille, vous l'aimez follement; mais
+donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve...
+Donnez-le à Dieu, si vous voulez qu'il vous le
+donne<a id="footnotetag359" name="footnotetag359"></a><a href="#footnote359"><sup>359</sup></a>.» Elle a beau ajouter à ce conseil une note
+rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est nécessaire:
+la direction de la vie vers le salut éternel.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote359" name="footnote359"></a><b>Note 359:</b><a href="#footnotetag359"> (retour) </a> 13 décembre 1671.</blockquote>
+
+<p>Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse
+de se laisser détourner de cette pensée!</p>
+
+<p>C'est encore une forte chrétienne qui a écrit à
+M. de Coulanges cette superbe lettre sur la mort
+de Louvois et sur le conclave:</p>
+
+<p>«Je suis tellement éperdue de la nouvelle de
+la mort très subite de M. de Louvois, que je ne sais
+par où commencer pour vous en parler. Le voilà
+donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable,
+qui tenait une si grande place; dont le
+<i>moi</i>, comme dit M. Nicole, était si étendu; qui
+était le centre de tant de choses: que d'affaires,
+que de desseins, que de projets, que de secrets,
+que d'intérêts à démêler, que de guerres commencées,
+que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs
+à faire et à conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi
+un peu de temps; je voudrais bien donner un
+échec au duc de Savoie, un mat au prince d'Orange;
+non, non, vous n'aurez pas un seul, un
+seul moment...» Sous une forme familière,
+n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet?</p>
+
+<p>«Quant aux grands objets qui doivent porter
+à Dieu, poursuit Mme de Sévigné, vous vous trouvez
+embarrassé dans votre religion sur ce qui se
+passe à Rome et au conclave; mon pauvre cousin,
+vous vous méprenez. J'ai ouï dire qu'un homme
+d'un très bon esprit tira une conséquence toute
+contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette
+grande ville: il en conclut qu'il fallait que la religion
+chrétienne fût toute sainte et toute miraculeuse
+de subsister ainsi par elle-même au milieu
+de tant de désordres et de profanations; faites
+donc comme lui, tirez les mêmes conséquences,
+et songez que cette même ville a été autrefois baignée
+du sang d'un nombre infini de martyrs;
+qu'aux premiers siècles toutes les intrigues du
+conclave se terminaient à choisir entre les
+prêtres celui qui paraissait avoir le plus de zèle et
+de force pour soutenir le martyre; qu'il y eut trente-sept
+papes qui le souffrirent l'un après l'autre,
+sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni
+refuser une place où la mort était attachée, et quelle
+mort! Vous n'avez qu'à lire cette histoire, pour
+vous persuader qu'une religion subsistante par un
+miracle continuel, et dans son établissement et
+dans sa durée, ne peut être une imagination des
+hommes... Lisez saint Augustin dans sa <i>Vérité de
+la Religion</i>... Ramassez donc toutes ces idées, et
+ne jugez pas si légèrement; croyez que, quelque
+manège qu'il y ait dans le conclave, c'est toujours
+le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il
+est le maître de tout, et voici comme nous devrions
+penser: j'ai lu ceci en bon lieu: <i>Quel mal peut-il
+arriver à une personne qui sait que Dieu fait tout, et
+qui aime tout ce que Dieu fait?</i> Voilà sur quoi je vous
+laisse, mon cher cousin<a id="footnotetag360" name="footnotetag360"></a><a href="#footnote360"><sup>360</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote360" name="footnote360"></a><b>Note 360:</b><a href="#footnotetag360"> (retour) </a> 26 juillet 1691.</blockquote>
+
+<p>Cette chrétienne qui savait si bien juger du
+néant des choses humaines, et qui croyait avec
+une si ferme confiance que rien de mal ne
+peut arriver à la créature qui voit en tout la volonté
+d'un Dieu paternel, cette chrétienne avait
+cependant redouté la mort: «Je trouve la mort si
+terrible, écrivait-elle, que je hais plus la vie parce
+qu'elle m'y mène que par les épines dont elle est
+semée<a id="footnotetag361" name="footnotetag361"></a><a href="#footnote361"><sup>361</sup></a>.» Mais les solides lectures dont Mme de
+Sévigné se nourrissait, les enseignements religieux
+qu'elle s'appliquait de plus en plus affermirent
+son âme, et elle mourut avec le courage
+chrétien. Elle acheva sa vie auprès de ce qu'elle
+avait de plus cher au monde: cette fille bien-aimée
+qui fut l'occasion de sa gloire littéraire.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote361" name="footnote361"></a><b>Note 361:</b><a href="#footnotetag361"> (retour) </a> 16 mars 1672.</blockquote>
+
+<p>Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparaître
+la noble et charmante femme. En nous
+initiant à ses sentiments, à ses occupations, elle
+nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle
+nous quitte, il nous semble qu'elle emporte quelque
+chose de notre propre vie.</p>
+
+<p>Si une exquise civilisation a seule pu produire
+Mme de Sévigné, l'illustre épistolière a bien rendu
+à la société ce qu'elle lui devait. C'est sur les
+femmes principalement qu'elle a exercé une
+grande influence. Sans doute, elle ne pouvait
+leur léguer ce génie naturel qui donne à ses
+lettres le trait profond et juste de la pensée,
+la grâce piquante et le tour inimitable de l'expression.
+Mais elles ont appris de ce merveilleux
+modèle que le secret de l'art épistolaire est
+de laisser parler avec naturel et simplicité un
+cour aimant, un esprit solidement et délicatement
+cultivé.</p>
+
+<p>Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne
+aux femmes un enseignement analogue. Nous
+l'avons vu dans le chapitre où l'éducation de Saint-Cyr
+nous a longuement occupée. La solidité est
+plus apparente dans les lettres de Mme de Maintenon
+que dans celles de Mme de Sévigné. Aussi
+l'esprit pratique de Napoléon Ier accordait-il aux
+premières la préférence qu'une viande substantielle
+lui paraissait devoir mériter sur «un plat
+d'oeufs à la neige.» J'avoue humblement que
+malgré ma sympathique admiration pour la fondatrice
+de Saint-Cyr, et en dépit même des réserves
+que j'ai faites en parlant de Mme de Sévigné,
+celle-ci a toute ma prédilection, et que je ne
+sais me dérober à ce charme fascinateur qu'elle
+exerce comme Marguerite d'Angoulême: la vivacité
+de l'esprit français unie à la sensibilité d'un
+coeur de femme.</p>
+
+<p>Au point de vue littéraire, c'est faire une lourde
+chute que de quitter le style gracieux, ailé de
+Mme de Sévigné, pour la prose massive de Mme Dacier.
+Le nom de cette dernière ne saurait cependant
+être omis dans un chapitre consacré à l'influence
+intellectuelle de la femme. Par ses publications
+et ses traductions d'auteurs anciens, elle
+a rendu de réels services aux lettres françaises.
+Quels que soient les défauts de son style, son
+manque de goût, la fausse élégance qu'elle prête
+parfois à Homère, ou l'allure bourgeoise par
+laquelle elle traduit l'inimitable naïveté du poète,
+quelle que soit aussi la violence de la polémique
+qu'elle soutint pour le défendre, elle contribua
+puissamment à remettre en honneur les antiques
+modèles du beau, et sa version de l'<i>Iliade</i> et de
+l'<i>Odyssée</i>, la meilleure qui eût paru jusqu'alors, est
+demeurée populaire. Malheureusement elle voulut
+se montrer trop virile, et en pareil cas, la femme
+perd sa grâce native sans acquérir la force de
+l'homme<a id="footnotetag362" name="footnotetag362"></a><a href="#footnote362"><sup>362</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote362" name="footnote362"></a><b>Note 362:</b><a href="#footnotetag362"> (retour) </a> Egger, <i>Mémoires de littérature ancienne</i>; M. l'abbé Fabre,
+<i>la Jeunesse de Fléchier</i> les lettres inédites de Mme Dacier, publiées
+dans l'appendice de cet ouvrage.</blockquote>
+
+<p>Les femmes du XVIIe siècle laissèrent leur empreinte
+non seulement sur les lettres, mais aussi
+sur les arts. Nous avons dit la protection éclairée
+qu'au XVIIe siècle de grandes dames, des princesses,
+des reines, accordèrent à la peinture, à la sculpture,
+à l'architecture, aux arts industriels. Des femmes,
+appartenant pour la plupart aux familles de peintres
+éminents, honorèrent par leurs propres travaux
+les noms qu'elles portaient. Telles furent
+Mme Restout, née Madeleine Jouvenet, soeur et
+élève de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des
+frères Boulogne, Geneviève et Madeleine qui,
+toutes deux, furent reçues à l'Académie royale de
+peinture et de sculpture. C'est un fait touchant
+que celui de ces soeurs s'unissant à leurs frères
+dans le culte de l'art.</p>
+
+<p>Au XVIIIe siècle, plusieurs femmes appartinrent
+aussi à l'Académie de peinture et de sculpture.
+L'une d'elles était la femme et l'élève d'un peintre
+renommé, Vien<a id="footnotetag363" name="footnotetag363"></a><a href="#footnote363"><sup>363</sup></a>. Une autre est demeurée célèbre
+par ses portraits; c'est Mme Vigée-Lebrun.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote363" name="footnote363"></a><b>Note 363:</b><a href="#footnotetag363"> (retour) </a> Villot, <i>Notice des tableaux du Louvre</i>. École française.</blockquote>
+
+<p>La marquise de Pompadour se fit remarquer
+comme graveur. Protectrice des arts, elle encouragea
+naturellement le voluptueux pinceau de
+Boucher. Il y a loin de cette influence à celle de
+la duchesse d'Aiguillon protégeant le noble et religieux
+génie des Le Sueur et des Poussin. C'est
+toute la différence du XVIIe siècle au XVIIIe.</p>
+
+<p>Avec l'art, nous sommes entrée dans le XVIIIe
+siècle. C'est par les salons que se font désormais
+les renommées littéraires, et plusieurs des femmes
+qui président à ces cercles y brillent par leur
+mérite personnel. Toute déconsidérée qu'elle fût,
+Mme de Tencin réunissait autour d'elle des hommes
+d'esprit et de talent qu'elle appelait irrévérencieusement
+<i>ses bêtes</i>: c'était Montesquieu, Fontenelle.</p>
+
+<p>Chose étrange, Mme de Tencin, l'une des femmes
+qui concoururent le plus effrontément à la corruption
+de la Régence, a laissé des romans où ses
+moeurs sont bien loin de se refléter. Le libertinage
+de sa vie contraste avec les sentiments ingénus
+et délicats qui respirent dans son chef-d'oeuvre:
+<i>les Mémoires du comte de Comminges</i>, «le
+plus beau titre littéraire des femmes dans le XVIIIe
+siècle», a dit M. Villemain<a id="footnotetag364" name="footnotetag364"></a><a href="#footnote364"><sup>364</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote364" name="footnote364"></a><b>Note 364:</b><a href="#footnotetag364"> (retour) </a> M. Villemain, <i>Tableau de la littérature au XVIIIe siècle</i>.
+Onzième leçon.</blockquote>
+
+<p>Les assises du bel esprit se tenaient aussi à
+Sceaux, chez la duchesse du Maine. A sa cour apparaissaient
+Voltaire, Fontenelle, Chaulieu, La
+Motte, puis des femmes distinguées qui devaient
+avoir un nom ou une influence littéraire, Mlle de
+Launay et deux grandes dames qui tinrent des
+salons renommés: la marquise de Lambert, la
+marquise du Deffand.</p>
+
+<p>Les <i>Mémoires</i> de Mlle de Launay, a dit M. Villemain,
+«sont curieux à plus d'un titre, et surtout
+parce qu'ils marquent une époque de la langue et
+du goût, un certain art de simplicité mêlée de
+finesse, d'élégance discrète et de bienséance ingénieuse.
+C'était le ton de la cour de Sceaux.
+C'était le style net et fin qui plaît dans La Motte,
+auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grâces, que
+Mairan, Mme de Lambert, Maupertuis employèrent
+avec goût, que Montesquieu mêla parfois à son
+génie, et dont quelques nuances se retrouvent
+dans la concision piquante de Duclos et dans la
+subtilité prétentieuse de Marivaux. Sous la plume
+de Mlle de Launay, ce style est à son point de perfection,
+poli, enjoué, facile, et parfois, lorsque son
+cour est engagé dans ce qu'elle raconte, vif et coloré,
+en dépit de la modestie de l'expression<a id="footnotetag365" name="footnotetag365"></a><a href="#footnote365"><sup>365</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote365" name="footnote365"></a><b>Note 365:</b><a href="#footnotetag365"> (retour) </a> Villemain, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Malheureusement le souffle des plus amères déceptions
+avait desséché le cour de Mlle de Launay,
+sans que ce pauvre coeur pût se retremper à la
+source de ces consolations religieuses qu'elle était
+loin pourtant de méconnaître. Ses <i>Mémoires</i> ne
+laissent dans l'âme du lecteur qu'une sensation de
+vide et de découragement.</p>
+
+<p>Bien différente est l'impression que produisent
+les écrits de la marquise de Lambert à qui M. Villemain
+reconnaît un style de même race que
+celui de Mlle de Launay. On sent que, disciple de
+Fénelon, elle a passé une partie de sa vie dans le
+XVIIe siècle, et la pensée chrétienne donne à ses
+écrits l'élévation morale et la douce chaleur du
+sentiment.</p>
+
+<p>Moraliste aimable, elle n'avait écrit que pour ses
+enfants, et ce fut malgré elle que ses oeuvres
+furent livrées à la publicité. Ne nous en plaignons
+pas, nous qui avons respiré dans ces pages exquises
+les plus généreux sentiments d'honneur
+chevaleresque, de pureté morale, de tendresse
+contenue. J'ai cité plus haut les <i>Avis</i> que Mme de
+Lambert donna à son fils et à sa fille<a id="footnotetag366" name="footnotetag366"></a><a href="#footnote366"><sup>366</sup></a>. Comme Cicéron,
+elle écrivit un traité sur l'<i>Amitié</i>, un autre
+sur la <i>Vieillesse</i><a id="footnotetag367" name="footnotetag367"></a><a href="#footnote367"><sup>367</sup></a>. Si les limites de mon ouvrage me
+le permettaient, je citerais plus d'une page du
+traité de l'<i>Amitié</i>. Peut-être même ces pages qui
+expriment sous une forme plus délicate et plus
+châtiée, des pensées analogues à celles que j'ai
+empruntées à Mme de Sablé, auraient-elles plus
+mérité que les maximes de cette dernière une
+citation spéciale dans mon étude. Mais en accordant
+cette place aux réflexions de Mme de Sablé, je
+ne pouvais oublier qu'elle a en quelque sorte créé
+la littérature des <i>Maximes</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote366" name="footnote366"></a><b>Note 366:</b><a href="#footnotetag366"> (retour) </a> Voir notre chapitre II.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote367" name="footnote367"></a><b>Note 367:</b><a href="#footnotetag367"> (retour) </a> On lui doit aussi des <i>Réflexions sur les femmes</i> et d'autres opuscules.</blockquote>
+
+<p>Le marquis d'Argenson a rendu un digne hommage
+à Mme de Lambert, à son caractère, à l'influence
+qu'elle exerça et qui fit de son salon le
+seuil de l'Académie française<a id="footnotetag368" name="footnotetag368"></a><a href="#footnote368"><sup>368</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote368" name="footnote368"></a><b>Note 368:</b><a href="#footnotetag368"> (retour) </a> Marquis d'Argenson, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce salon était encore un héritage du XVIIe siècle
+par les goûts littéraires de la marquise, par ses
+croyances religieuses, et même par le <i>précieux</i>
+dont elle aurait gardé quelque reste s'il faut en
+croire, non ses écrits parfaitement naturels, mais
+le témoignage de son ami le marquis d'Argenson.</p>
+
+<p>Les salons qui devaient succéder à ce cercle
+ont un autre caractère et sont bien du XVIIIe siècle.</p>
+
+<p>Foncièrement ignorantes de tout, les femmes
+du XVIIIe siècle parlent de tout, raisonnent ou déraisonnent
+sur tout, mais toujours avec cette grâce
+piquante qui distingue la conversation du XVIIIe
+siècle. Ce qui domine alors, c'est le trait d'esprit,
+c'est le brillant, vrai ou faux, peu importe, pourvu
+que le stras miroite. Au milieu de tout ce clinquant
+et de tout ce cliquetis de paroles, le marquis
+d'Argenson regrettait la causerie grave et noble
+de l'hôtel de Rambouillet, cette causerie dont
+le salon de Mme de Lambert lui apportait sans doute
+un dernier écho.</p>
+
+<p>Cependant, quelle que soit sa nouvelle allure,
+rapide et brillante, la causerie a plus que jamais
+les caractères distinctifs de l'esprit français, la
+clarté, la précision. Et les salons qui seuls, comme
+je le rappelais plus haut, donnent la célébrité aux
+oeuvres de l'intelligence, les salons demandent au
+savant, comme au littérateur, que dans ses écrits
+même il parle leur langue. Dépouillant l'appareil
+doctrinal, la science se fait aimable pour se présenter
+aux belles dames.</p>
+
+<p>«Point de livre alors, dit M. Taine, qui ne soit
+écrit pour des gens du monde et même pour des
+femmes du monde. Dans les entretiens de Fontenelle
+sur <i>la Pluralité des mondes</i>, le personnage
+central est une marquise.» Voltaire, qui a dédié
+<i>Alzire</i> à Mme du Chatelet, écrit pour elle <i>la Métaphysique</i>
+et <i>l'Essai sur les moeurs</i>. C'est pour
+Mme d'Épinay que Rousseau compose <i>l'Émile</i>.</p>
+
+<p>«Condillac écrit <i>le Traité des sensations</i>, d'après les
+idées de Mlle Ferrand, et donne aux jeunes filles
+des conseils sur la manière de lire sa <i>Logique</i>. Baudeau
+adresse et explique à une dame son <i>Tableau
+économique</i>. Le plus profond des écrits de Diderot
+est une conversation de Mlle de l'Espinasse avec
+d'Alembert et Bordeu. Au milieu de son <i>Esprit
+des lois</i>, Montesquieu avait placé une invocation
+aux Muses. Presque tous les ouvrages sortent
+d'un salon, et c'est toujours un salon qui, avant
+le public, en a les prémices<a id="footnotetag369" name="footnotetag369"></a><a href="#footnote369"><sup>369</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote369" name="footnote369"></a><b>Note 369:</b><a href="#footnotetag369"> (retour) </a> Taine, <i>les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime</i>.</blockquote>
+
+<p>Les femmes trouveront-elles, dans le courant
+scientifique qui les enveloppe, l'instruction que
+ne leur a pas donnée leur première éducation?
+Non; les connaissances qu'elles acquièrent
+dans le commerce superficiel du monde, et qui
+manquent de base, ces connaissances faussent
+plus leur jugement qu'elles ne le fortifient. Les
+femmes n'auront guère ajouté que la pédanterie à
+l'ignorance. Nous trouverons cependant des exceptions.
+L'une nous sera donnée par le monde
+des salons, dans la personne de Mme du Chatelet,
+qui écrit <i>les Institutions de physique</i>, <i>l'Analyse de la
+philosophie de Leibnitz</i>, et qui traduit <i>les Principes
+de Newton</i>. Nous rencontrerons encore un autre
+exemple de vaillant labeur intellectuel, bien loin
+des salons parisiens, au fond d'une province,
+dans ce château vendéen où une jeune fille, Mlle de
+Lézardière, s'imposait une tâche écrasante: <i>la
+Théorie des lois politiques de la monarchie française</i>.
+M. Augustin Thierry lui a reproché d'avoir nié
+l'influence romaine dans la monarchie franke et
+d'avoir groupé d'après les besoins de sa thèse,
+les vieux monuments législatifs qu'elle cite; mais
+il ne peut s'empêcher d'admirer dans l'oeuvre de
+Mlle de Lézardière, l'enchaînement des idées, le
+soin avec lequel les documents les plus arides ont
+été compulsés, la sagacité que l'auteur apporte
+souvent pour traiter des questions ardues. M. Augustin
+Thierry avoue que si la Révolution n'avait
+pas entravé la publication de ce livre, il eût pu
+faire secte<a id="footnotetag370" name="footnotetag370"></a><a href="#footnote370"><sup>370</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote370" name="footnote370"></a><b>Note 370:</b><a href="#footnotetag370"> (retour) </a> Augustin Thierry, <i>Considérations sur l'histoire de France</i>.</blockquote>
+
+<p>Les femmes du XVIIIe siècle embrassent avec
+ardeur les principes de la philosophie nouvelle,
+triste philosophie qui, en sapant toutes les
+croyances, allait amener l'effondrement social de
+notre pays. Les femmes rivalisent avec les hommes
+pour monter à l'assaut des vérités religieuses.
+Elles font gloire de leur athéisme. L'une traite
+Voltaire de bigot parce qu'il est déiste<a id="footnotetag371" name="footnotetag371"></a><a href="#footnote371"><sup>371</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote371" name="footnote371"></a><b>Note 371:</b><a href="#footnotetag371"> (retour) </a> Caro, <i>la Fin du XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Mme Geoffrin, femme peu instruite, mais «riche
+vaniteuse<a id="footnotetag372" name="footnotetag372"></a><a href="#footnote372"><sup>372</sup></a>,» donne de célèbres soupers philosophiques
+grâce auxquels elle devient pendant quarante
+ans «une manière de dictateur de l'esprit,
+des talents, du mérite et de la bonne compagnie<a id="footnotetag373" name="footnotetag373"></a><a href="#footnote373"><sup>373</sup></a>.»
+Les encyclopédistes qui se réunissent
+chez elle, se retrouvent aussi chez Mlle de l'Espinasse,
+cette brillante transfuge du salon de Mme du
+Deffand.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote372" name="footnote372"></a><b>Note 372:</b><a href="#footnotetag372"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>Une reine de Saba de la rue Saint-Honoré</i>.
+(<i>Posthumes et revenants</i>.)</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote373" name="footnote373"></a><b>Note 373:</b><a href="#footnotetag373"> (retour) </a> Témoignage d'un annotateur de Montesquieu, cité dans l'ouvrage
+ci-dessus.</blockquote>
+
+<p>En dépit de sa liaison avec Voltaire, la marquise
+du Deffand a de l'antipathie pour les philosophes;
+mais elle n'a pas respiré en vain le souffle
+d'incrédulité qui émane de leurs doctrines. Elle
+voudrait croire, elle ne le peut. Aussi, bien que
+son salon du couvent de Saint-Joseph<a id="footnotetag374" name="footnotetag374"></a><a href="#footnote374"><sup>374</sup></a> fût l'un des
+plus aristocratiques et des plus spirituels de Paris,
+bien que, vieille et aveugle, elle fit de sa vie
+une fête perpétuelle, l'ennui est au fond de son
+âme, ennui mortel, incurable, que laissent à leur
+place les croyances disparues. Elle le caractérisait,
+cet ennui, par l'un de ces traits profonds
+qui distinguent sa correspondance: «La société
+présente est un commerce d'ennui; on le donne,
+on le reçoit, ainsi se passe la vie<a id="footnotetag375" name="footnotetag375"></a><a href="#footnote375"><sup>375</sup></a>.» Elle écrivait
+cela à la duchesse de Choiseul, l'amie et la protectrice
+de l'abbé Barthélemy, la femme ravissante
+que nous avaient fait connaître les témoignages
+enthousiastes de ses contemporains, et que nous
+révèlent mieux encore ses lettres remplies de vivacité
+et de charme sympathique. Elle aussi, cependant,
+la noble et généreuse femme, elle cherchait
+ailleurs que dans le christianisme le principe
+de sa tendre charité. Tout en détestant Rousseau,
+elle n'avait d'autre religion que la profession de
+foi du vicaire savoyard<a id="footnotetag376" name="footnotetag376"></a><a href="#footnote376"><sup>376</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote374" name="footnote374"></a><b>Note 374:</b><a href="#footnotetag374"> (retour) </a> Actuellement le ministère de la guerre. Marquis de Saint-Aulaire,
+<i>Correspondance complète de Mme du Deffand</i>, 1877.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote375" name="footnote375"></a><b>Note 375:</b><a href="#footnotetag375"> (retour) </a> Lettre du 31 août 1772.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote376" name="footnote376"></a><b>Note 376:</b><a href="#footnotetag376"> (retour) </a> Marquis de Saint-Aulaire, notice précédant la correspondance
+de Mme du Deffand.</blockquote>
+
+<p>Rousseau, qui avait soulevé parmi les femmes
+un ardent enthousiasme, dut perdre plus d'une
+admiratrice par ses <i>Confessions</i>. Plus d'une, en effet,
+devait partager le sentiment de la comtesse de
+Boufflers écrivant à Gustave III: «Je charge,
+quoiqu'avec répugnance, le baron de Cederhielm
+de vous porter un livre qui vient de paraître: ce
+sont les infâmes mémoires de Rousseau, intitulés
+<i>Confessions</i>. Il me paraît que ce peut être celles
+d'un valet de basse-cour, au-dessous même de cet
+état, maussade en tout point, lunatique et vicieux
+de la manière la plus dégoûtante. Je ne reviens
+pas du culte que je lui ai rendu (car c'en était un);
+je ne me consolerai pas qu'il en ait coûté la vie à
+l'illustre David Hume, qui, pour me complaire,
+se chargea de conduire en Angleterre cet animal
+immonde<a id="footnotetag377" name="footnotetag377"></a><a href="#footnote377"><sup>377</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote377" name="footnote377"></a><b>Note 377:</b><a href="#footnotetag377"> (retour) </a> La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre du 1er mai
+1782, reproduite d'après les papiers d'Upsal, par M. Geffroy, <i>Gustave III
+et la cour de France</i>, Appendice.</blockquote>
+
+<p>Plût à Dieu que toutes les femmes eussent partagé
+ici l'indignation de Mme de Boufflers et que
+les <i>Confessions</i> de Rousseau n'eussent point enfanté
+les <i>Mémoires particuliers</i> de Mme Roland! Contraste
+bizarre! La légère comtesse de Boufflers s'indigne
+du cynisme des <i>Confessions</i>, et l'honnête Mme Roland
+imite ce cynisme dans ses <i>Mémoires</i>, ces
+<i>Mémoires</i> où l'enthousiasme qui porte à faux, l'esprit
+d'utopie, la déclamation, la pose théâtrale,
+sont bien aussi de l'école de Rousseau, et font regretter
+que Mme Roland ne se soit pas plus souvent
+montrée elle-même dans les fraîches et douces
+inspirations qui échappent parfois de son cour et
+de sa plume.</p>
+
+<p>L'influence de Rousseau avait été immense sur
+les femmes. Il avait fait succéder à l'esprit de sarcasme
+et de dénigrement la sensiblerie et l'enthousiasme.
+Nous avons vu la sensiblerie à l'oeuvre
+dans l'éducation des jeunes filles. Elle se
+traduit jusque dans la parure et produit la robe <i>à
+la Jean-Jacques Rousseau</i>, le pouf <i>au sentiment</i>. Elle
+préside à toutes les actions de la vie et a particulièrement
+son emploi dans les salons littéraires.
+En écoutant Trissotin, les fausses précieuses du
+XVIIe siècle disaient qu'elles se pâmaient d'aise;
+les femmes sentimentales du XVIIIe siècle font
+mieux que de le dire en entendant un auteur lire
+sa pièce: elles se pâment réellement. Les sanglots,
+les syncopes, tels sont leurs applaudissements.</p>
+
+<p>En mettant à la mode l'enthousiasme et les larmes
+d'admiration, Rousseau préparait, sans qu'il
+s'en doutât, le triomphe de Voltaire: «Il est d'usage,
+surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir,
+de pâlir, de s'attendrir, et même en général
+de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire;
+on se précipite dans ses bras, on balbutie, on
+pleure, on est dans un trouble qui ressemble à
+l'amour le plus passionné.» Faut-il rappeler ici
+qu'au retour de Voltaire, des femmes françaises
+participèrent à l'ovation indescriptible qui lui fut
+faite et où vibra ce cri antinational: «Vive l'auteur
+de <i>la Pucelle</i>!<a id="footnotetag378" name="footnotetag378"></a><a href="#footnote378"><sup>378</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote378" name="footnote378"></a><b>Note 378:</b><a href="#footnotetag378"> (retour) </a> Témoignages recueillis par M. Taine, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>N'enveloppons pas toutefois dans la même réprobation
+tous les élans d'enthousiasme qui se
+produisirent dans les dernières années de l'ancien
+régime. Il y eut alors au sein de la vieille noblesse
+française de généreux tressaillements. Longtemps
+comprimés par le scepticisme, les bons instincts
+de la nature humaine cherchaient à réagir. Les
+théories humanitaires circulaient. Des femmes s'en
+firent les éloquents interprètes et les propagèrent
+à l'étranger, comme nous le verrons dans le chapitre
+suivant.</p>
+
+<p>Si tant de nobles élans devaient demeurer stériles,
+c'est qu'en général ils ne cherchaient pas
+dans l'Évangile l'inspiration et la règle. En vain
+croit-on travailler au bonheur des peuples quand
+on y travaille sans Dieu ou contre Dieu: «Si le
+Seigneur ne bâtit lui-même la maison, c'est en
+vain que travaillent ceux qui la bâtissent.»</p>
+
+<p>Toutes les belles théories philanthropiques du
+XVIIIe siècle allaient aboutir aux pages sanglantes
+de la Terreur.</p>
+
+<p>La pensée religieuse, sinon toujours la foi, vivait
+cependant encore dans quelques-uns de ces
+coeurs qui battaient pour la liberté. Je me plais à
+nommer ici une femme qui rappela dans ses oeuvres
+immortelles, que l'homme ne peut se passer
+de Dieu et du culte qu'il doit lui rendre. Née protestante,
+mais catholique d'instinct, les religieuses
+traditions que l'on gardait dans sa famille, prémunirent
+Mme de Staël contre les dangereuses doctrines
+qu'elle rencontrait chez les hôtes que réunissait
+le célèbre salon de sa mère, la pieuse et
+charitable Mme Necker. Si, comme les femmes de
+son temps, Mme de Staël admira Rousseau, du
+moins le déisme du Vicaire savoyard ne lui suffisait
+pas; et bien que son ardente imagination
+s'élançât au delà des limites que le dogme prescrit,
+son coeur aimant et souffrant sentait le besoin de
+la foi qui soutient et console.</p>
+
+<p>Fervente disciple d'un père qu'elle adorait, elle
+aima, comme Necker, la liberté telle qu'elle crut
+la voir apparaître à l'ouverture des États généraux<a id="footnotetag379" name="footnotetag379"></a><a href="#footnote379"><sup>379</sup></a>.
+Lorsque cette liberté fut devenue la plus
+odieuse des tyrannies, Mme de Staël, dans un magnifique
+élan, prit la défense de la reine qui allait
+consommer son martyre sur l'échafaud.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote379" name="footnote379"></a><b>Note 379:</b><a href="#footnotetag379"> (retour) </a> Mme de Staël à Gustave III, lettre du 11 novembre 1791, reproduite
+par M. Geffroy d'après les papiers d'Upsal. <i>Gustave IIIe
+et la cour de France</i>.</blockquote>
+
+<p>Malgré de cruelles déceptions, la liberté fut
+toujours, pour Mme de Staël, l'âme de son génie,
+merveilleux génie qui excella dans l'observation
+de la vie sociale<a id="footnotetag380" name="footnotetag380"></a><a href="#footnote380"><sup>380</sup></a>. Cette liberté, Mme de Staël la
+voulait, non seulement pour les peuples, mais
+pour les lettres. La littérature française lui paraissait
+alors emprisonnée dans le cercle d'une tradition
+qui devenait de plus en plus étroite. Elle lui
+ouvrit les larges horizons des littératures germaniques
+pour que le génie national pût leur demander
+ce qui s'appropriait le mieux à son essence.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote380" name="footnote380"></a><b>Note 380:</b><a href="#footnotetag380"> (retour) </a> Villemain, <i>Tableau de la littérature au XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Ici Mme de Staël n'appartient plus au XVIIIe siècle.
+Mais je n'ai pas voulu quitter cette époque
+sans y saluer dans l'aurore de son génie la plus
+grande des femmes qui ont tenu en France le
+sceptre de l'intelligence.</p>
+
+
+
+
+<a name="c4" id="c4"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE IV</h3>
+<br>
+
+<h3>LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS</h3>
+
+
+
+<p>Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps modernes.&mdash;Entre
+le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et les
+femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de
+Bretagne.&mdash;XVIe-XVIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite d'Angoulême.
+Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Elisabeth
+d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.
+La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des
+femmes du XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes
+femmes. Marie de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant
+la Fronde. Les collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de
+Maintenon. Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères
+de Gustave III. La mère de Louis XVI. Marie-Antoinette.
+Les martyres et les héroïnes de la Révolution. Les femmes politiques
+de la Révolution: Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges.
+Les mégères. Les <i>flagelleuses</i>. Leurs clubs. Les tricoteuses; les
+sans-culottes. Les <i>Furies de la guillotine</i>. La Mère Duchesne, Reine
+Audu, Rose Lacombe. Théroigne de Méricourt.</p>
+
+
+<p>Souvent heureuse dans les oeuvres de l'intelligence,
+quelle a été l'influence de la femme française
+dans le domaine des événements de l'histoire?</p>
+
+<p>Depuis le XVIe siècle, il faut le dire, cette influence
+a été généralement néfaste. Il n'en avait pas été
+ainsi au moyen âge. Lorsque les femmes intervenaient
+à cette époque dans les scènes de l'histoire,
+c'était parfois, il est vrai, pour le malheur du pays,
+mais c'était le plus souvent pour sa gloire. Sainte
+Clotilde, sainte Bathilde, Blanche de Castille,
+Jeanne d'Arc comptent parmi les bienfaiteurs de
+la France. Les trois premières lui ont donné la
+royauté chrétienne, et l'une de celles-ci a contribué
+à son unité nationale; la quatrième l'a miraculeusement
+délivrée de l'étranger. Mais ce qui a
+fait leur force, c'est une grande inspiration, de foi
+patriotique et religieuse, c'est pour les unes le profond
+sentiment d'une mission maternelle, c'est pour
+Jeanne d'Arc l'appel direct du ciel. Ces femmes ont
+agi dans la mesure des attributions réservées à
+leur sexe, et, dans ces attributions, je ne comprends
+pas seulement les vertus domestiques de la
+femme et les vertus morales qui lui sont communes
+avec l'homme, je mets au premier rang les vertus
+patriotiques, je n'ai pas dit les talents politiques.
+Et cependant ces talents n'ont pas manqué à
+Blanche de Castille; mais placée dans la situation
+exceptionnelle de régente, elle se servait de son
+habileté dans les affaires publiques pour laisser à
+son fils un pouvoir fort et respecté. Elle fut une
+grande reine, parce qu'elle fut une grande mère.</p>
+
+<p>Mais ce qui, dans les conditions ordinaires, rend
+funeste l'intrusion politique de la femme, c'est que,
+créature essentiellement impressionnable, elle fait
+souvent servir son pouvoir à ses ambitions, ou
+bien à ses sentiments de tendresse et de haine. Plus
+absorbée que l'homme par les affections du foyer,
+ces affections, en devenant exclusives, l'aveuglent
+facilement, et elle leur sacrifie d'instinct les intérêts
+du pays. Si elle paraît favoriser ceux-ci, c'est qu'ils
+se seront accordés avec ses sentiments personnels.
+D'ailleurs, et nous l'en félicitons, elle est rarement
+douée des facultés de l'homme d'État. Ce n'est pas
+pour cette mission que la Providence l'a créée. Sans
+doute, lorsqu'une sage et forte éducation l'a habituée
+à faire dominer en elle la voix de la conscience,
+elle peut, nous le redirons plus tard avec M. de
+Tocqueville, inspirer utilement à son foyer l'homme
+d'État, non en lui conseillant des combinaisons
+politiques, mais en le fortifiant dans le culte du
+devoir. Touche-t-elle directement aux affaires publiques,
+elle risque de remplacer par l'esprit d'intrigue
+les qualités politiques qui lui manquent.</p>
+
+<p>Donc, la passion personnelle pour guide, l'intrigue
+pour moyen, c'est le caractère dominant de
+l'influence politique exercée par la femme. On en
+vit quelques exemples au moyen âge, mais ils devinrent
+fréquents dès ce XVIe siècle où s'affaiblissent
+les principes élevés auxquels avaient obéi
+des princesses chrétiennes; ce XVIe siècle qui, en
+faisant naître la cour de France, fortifiera l'esprit
+d'intrigue.</p>
+
+<p>Dans la période intermédiaire qui suit le moyen
+âge et qui précède la Renaissance, nous retrouverons
+encore cependant une imitatrice de Jeanne
+d'Arc, Jeanne Hachette; une héritière de Blanche
+de Castille, Anne de France, dame de Beaujeu.</p>
+
+<p>C'est à l'heure du péril national que Jeanne Hachette
+et ses vaillantes compagnes s'arrachent à
+l'ombre du foyer pour défendre leur ville menacée.
+Comme Jeanne d'Arc, elles ne séparent pas du
+patriotisme la foi qui le vivifie. Quand, pour repousser
+Charles le Téméraire, elles marchent au
+rempart, elles ont pour enseigne la châsse de sainte
+Angadresme, patronne de leur ville. Les unes apportent
+des munitions aux défenseurs du rempart;
+d'autres font pleuvoir sur les ennemis des flots bouillants
+d'huile et d'eau, ou les écrasent sous les
+grosses pierres qu'elles font rouler sur leurs têtes.
+Les assaillants ont commencé à gravir le rempart;
+un porte-étendard plante déjà la bannière de Bourgogne
+sur la muraille; il la tient encore, mais
+Jeanne Hachette la lui arrache.</p>
+
+<p>L'ennemi fut repoussé. Parmi les récompenses
+que Louis XI donne aux habitants de Beauvais, de
+nobles privilèges sont accordés aux femmes. Le roi
+les dispense des lois somptuaires. Elles ont le pas
+sur les hommes à la procession annuelle que
+Louis XI institue en l'honneur de sainte Angadresme;
+elles forment comme une garde d'honneur
+autour de la châsse qui a été leur force et
+leur point de ralliement pour sauver leur cité.
+J'ai nommé, dans Anne de France, une héritière
+des grandes pensées de Blanche de Castille. Tutrice
+de son frère Charles VIII, elle accomplit, comme
+soeur, une mission politique analogue à celle que
+Blanche avait remplie comme mère. Ainsi que la
+souveraine du XIIIe siècle, elle poursuit avec une
+prudente fermeté l'oeuvre de l'unité française. Elle
+a les qualités politiques de Louis XI sans en avoir
+la cruauté; et, par sa générosité, par sa munificence,
+elle rend au pouvoir royal l'éclat que lui
+avait enlevé la mesquinerie de son père<a id="footnotetag381" name="footnotetag381"></a><a href="#footnote381"><sup>381</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote381" name="footnote381"></a><b>Note 381:</b><a href="#footnotetag381"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>. Anne de France.</blockquote>
+
+<p>Cette jeune femme de vingt-deux ans avait, dit
+un historien, «la ténacité, la dissimulation et la
+volonté de fer du feu roi; aussi disait-il d'elle,
+avec sa causticité accoutumée, que c'était «la
+moins folle femme du monde, car, de femme sage,
+il n'y en a point.» «Elle prouva qu'il y en avait
+une; car elle poursuivit, avec une sagacité et une
+énergie admirables, tout ce qu'il y avait eu de national
+dans les plans de Louis XI.» «Elle eût été
+digne du trône par sa prudence et son courage, si
+la nature ne lui eût refusé le sexe auquel est dévolu
+l'empire.» «Ce jugement d'un contemporain
+est celui de la postérité<a id="footnotetag382" name="footnotetag382"></a><a href="#footnote382"><sup>382</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote382" name="footnote382"></a><b>Note 382:</b><a href="#footnotetag382"> (retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, tome VII.</blockquote>
+
+<p>Anne de France mérite cet hommage comme tutrice
+de Charles VIII, mais nous verrons un peu
+plus tard que la belle-mère du connétable de Bourbon
+n'en sera plus digne. Quel que soit le génie
+politique dont la nature ait exceptionnellement
+doué une femme, quelle que soit la force d'âme avec
+laquelle elle se possède, il est bien rare qu'à certain
+moment la passion ne vienne obscurcir en elle la
+notion du sens patriotique. Mais nous ne sommes
+pas encore arrivés à cette dernière apparition de
+madame de Beaujeu dans l'histoire.</p>
+
+<p>Aux États généraux qu'Anne de France consent
+à réunir, les paysans libres sont appelés pour la
+première fois; et, tout en fortifiant le Tiers-État,
+la princesse continue à défendre le pouvoir royal
+contre les envahissements de la féodalité. Elle résiste
+victorieusement à la nouvelle ligue du Bien
+public que dirige contre elle le duc d'Orléans.
+Comme nous venons de le rappeler, l'unité de la
+France la compte, elle aussi, parmi ses fondateurs.
+Cette unité lui doit encore une force considérable:
+la réunion de la Bretagne à la France, «le plus
+grand acte qui restât encore à accomplir pour la
+victoire définitive et la constitution territoriale de
+la nationalité française<a id="footnotetag383" name="footnotetag383"></a><a href="#footnote383"><sup>383</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote383" name="footnote383"></a><b>Note 383:</b><a href="#footnotetag383"> (retour) </a> Guizot, <i>Histoire de France</i>, tome II.</blockquote>
+
+<p>Anne prépare peu à peu son frère à prendre le
+pouvoir, et quand ce moment est venu, elle se
+retire; elle se livre, dans sa retraite, à ses devoirs
+domestiques. Elle ne garde plus que le droit de
+conseiller discrètement son frère. Si Charles VIII
+l'avait écoutée, il n'aurait pas entraîné la France
+dans ces guerres d'Italie qui furent si préjudiciables
+au pays.</p>
+
+<p>Pourquoi faut-il qu'Anne de France ait terni, sa
+pure gloire quand, à ses derniers moments, les injustices
+dont François Ier accablait le mari de sa
+fille, le connétable de Bourbon, lui firent perdre
+le sentiment français, et qu'elle recommanda à
+son gendre de s'allier à la maison d'Autriche!
+Tout viril que fût son caractère, elle était demeurée
+femme pour subordonner aux intérêts de sa
+maison son influence politique. Soeur et tutrice de
+Charles VIII, elle sert la France. Belle-mère du
+connétable de Bourbon, elle la trahit. Mais n'oublions
+pas que ce fut à l'heure des défaillances de
+la mort. N'oublions pas non plus que lorsqu'elle
+était au pouvoir, elle suivit une politique vraiment
+nationale, quelle qu'en fût l'inspiration: Si l'on
+excepte Anne d'Autriche, elle est la seule qui ait
+droit à cet éloge entre toutes les princesses qui,
+depuis le xve siècle, ont exercé une influence sur
+les destinées de notre pays. C'est qu'elle était la
+seule aussi qui fût fille de France.</p>
+
+<p>L'une des causes qui, en effet, rendirent le plus
+désastreuse l'intervention politique des reines,
+c'est que, nées dans des cours étrangères, elles
+apportaient généralement sur le trône de France
+l'amour de leur pays natal. Une contemporaine de
+Madame de Beaujeu en donna le triste exemple.
+C'est en mariant Charles VIII à l'héritière de la
+Bretagne qu'Anne de France avait réuni cette belle
+province à notre patrie; et peu s'en fallut que la
+reine, Bretonne avant d'être Française, n'enlevât
+à notre pays le don qu'elle lui avait apporté. A
+peine Charles VIII est-il mort, qu'Anne de Bretagne
+se retire dans son duché. Cependant un traité
+l'oblige à ne se remarier qu'à un roi de France
+ou à l'héritier présomptif de celui-ci. Louis XII
+lui demande sa main, et elle la lui accorde. Mais
+le roi lui abandonne la jouissance de son bien et
+de son duché, et toujours la duchesse de Bretagne
+l'emporte sur la reine de France<a id="footnotetag384" name="footnotetag384"></a><a href="#footnote384"><sup>384</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote384" name="footnote384"></a><b>Note 384:</b><a href="#footnotetag384"> (retour) </a> Voir les histoires de France de MM. Henri Martin, Trognon.</blockquote>
+
+<p>De son mariage avec Louis XII, Anne de Bretagne
+n'a que deux filles. La seconde, Claude de
+Francs, héritière du duché de Bretagne, doit
+épouser l'héritier du trône, François d'Angoulême.
+Mais la reine déteste Louise de Savoie,
+mère de ce prince, et plutôt que de voir passer la
+Bretagne entre les mains du fils de son ennemie,
+elle presse Louis XII de fiancer la princesse
+Claude à Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint:
+mariage désastreux qui démembrait la
+France. Le comté de Blois, le Milanais, Gênes,
+Asti, furent joints plus tard à la dot de la fiancée;
+et si le roi mourait sans héritier mâle, le duché de
+Bourgogne devait passer, avec la princesse
+Claude, à la maison d'Autriche! Voilà ce qu'Anne
+de Bretagne avait arraché à l'âme si française de
+Louis XII! Mais à quel prix! Les regrets, les remords
+accablent le roi. Il tombe malade. Le cardinal
+d'Amboise, les autres conseillers du prince,
+lui rappellent ses devoirs de roi. Alors Anne ne
+résiste plus. Louis XII stipule dans son testament
+que lorsque sa fille Claude sera en âge d'être mariée,
+elle épousera François-d'Angoulême. Mais
+tant que la reine vécut, ce mariage n'eut pas lieu.</p>
+
+<p>Une précédente maladie de Louis XII avait fait
+prévoir à la reine un second veuvage. Sa première
+pensée fut de se retirer en Bretagne après la mort
+du roi et d'y emmener sa fille Claude pour la soustraire
+aux partisans de François d'Angoulême.
+Elle se hâta d'envoyer ses bagages à Nantes par la
+Loire. Le gouverneur de François d'Angoulême,
+le maréchal de Gié, les fit saisir entre Saumur et
+Nantes. Le roi se rétablit, et la reine, qui gardait
+sur lui son influence, se souvint de l'injure du maréchal.
+Il ne lui suffit pas de le faire chasser de la
+cour. Elle veut le déshonorer. Elle suscite contre
+lui des témoins qui l'accusent de concussion et
+d'autres crimes encore. Ce n'est pas la mort du
+maréchal qu'elle poursuit. Non, la mort serait
+pour lui la délivrance, et ce que la reine lui prépare,
+c'est la lente agonie du vieillard qui a été
+heureux, justement honoré et qui, dépouillé de
+ses emplois, traînera une existence misérable:
+«la mort ne luy dureroit qu'un jour, voire qu'une
+heure, et ses langueurs qu'il auroit le feroient
+mourir tous les jours.</p>
+
+<p>«Voylà la vengeance de ceste brave reyne,»
+ajoute Brantôme<a id="footnotetag385" name="footnotetag385"></a><a href="#footnote385"><sup>385</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote385" name="footnote385"></a><b>Note 385:</b><a href="#footnotetag385"> (retour) </a> Brantôme, <i>l.c.</i></blockquote>
+
+<p>Anne de Bretagne était-elle donc un monstre?
+Non, dans sa vie privée, elle était généreuse, charitable.
+Elle aimait ses serviteurs et faisait du bien
+à ceux du roi. Vertueuse et digne, elle faisait régner les
+bonnes moeurs dans cette cour où, la
+première, elle attira les femmes et les jeunes filles.
+Louis XII était fier de lui envoyer les ambassadeurs
+qu'elle recevait avec sa grâce royale et son
+éloquente parole. Elle protégea les lettres, les
+arts<a id="footnotetag386" name="footnotetag386"></a><a href="#footnote386"><sup>386</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote386" name="footnote386"></a><b>Note 386:</b><a href="#footnotetag386"> (retour) </a> Voir le chapitre précédent.</blockquote>
+
+<p>Mais au milieu de toutes ces qualités, Anne de
+Bretagne était impérieuse et ne souffrait pas la
+contradiction; elle était passionnée dans ses ressentiments
+et elle y apportait la ténacité de la
+vieille race bretonne. Lorsqu'une femme, belle,
+séduisante, aimée, a au service de ses haines
+une influence politique, que devient pour elle
+l'intérêt de ce pays au milieu duquel d'ailleurs elle
+se considère comme une étrangère!</p>
+
+<p>L'ennemie d'Anne de Bretagne, Louise de Savoie,
+anima aussi de ses passions ses actes politiques.
+Lorsque, pour la cause de François d'Angoulême,
+le maréchal de Gié a encouru l'inimitié
+de la reine, Louise de Savoie compte parmi les
+faux témoins qui accusent le fidèle soutien de son
+fils: C'est qu'au prix de cette lâcheté elle conquiert
+la faveur de la reine. C'est pour son fils, sans
+doute, qu'elle boit cette honte, car cette femme
+profondément corrompue a un grand amour au
+coeur, et c'est avec la plus vive exaltation que,
+dans son journal, elle nomme son fils «mon roi,
+mon seigneur, mon César et mon Dieu<a id="footnotetag387" name="footnotetag387"></a><a href="#footnote387"><sup>387</sup></a>.» Mais
+cet amour, ce n'est que l'instinct qui se fait entendre
+au coeur même des fauves; ce n'est pas
+l'amour intellectuel que connaît la mère chrétienne
+et qui fait d'elle la mère éducatrice par excellence.
+Au lieu d'élever vers le bien l'âme de son
+fils, Louise de Savoie la pervertit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote387" name="footnote387"></a><b>Note 387:</b><a href="#footnotetag387"> (retour) </a> <i>Journal de Louise de Savoie</i>, date du 25 <i>de janvier</i> 1501.</blockquote>
+
+<p>Elle se sert tantôt de son influence sur François
+Ier, tantôt de son pouvoir de régente, pour faire
+triompher ses vives tendresses ou ses implacables
+ressentiments. Du duc de Bourbon qu'elle aime,
+elle fait un connétable de France; et du nouveau
+connétable qui dédaigne son amour, elle fait un
+persécuté qui devient un traître à la patrie.</p>
+
+<p>Pour perdre Lautrec, gouverneur du Milanais,
+elle s'empare des deniers que lui envoyait le surintendant
+Semblançay; et elle laisse ainsi échapper
+à la France le duché de Milan. Et comme Semblançay
+déclare que c'est la reine mère qui a pris
+cette somme, Louise de Savoie poursuit de sa
+haine le surintendant. Cinq années après, François
+Ier sacrifie à sa mère le noble vieillard qu'il
+appelait son père et qui a administré les finances
+sous les deux règnes précédents et sous le sien.
+Il laisse Louise de Savoie ourdir avec son digne
+complice, le chancelier Duprat, le procès qui se
+terminera par un sinistre spectacle: le vieux surintendant
+pendu au gibet de Montfaucon!</p>
+
+<p>A un moment de sa vie pourtant, Louise de
+Savoie eut, à l'intérieur et à l'extérieur<a id="footnotetag388" name="footnotetag388"></a><a href="#footnote388"><sup>388</sup></a>, une politique
+utile à la France: c'est que, régente alors
+pendant la captivité de François Ier, son devoir se
+trouva d'accord avec son amour maternel. Pour
+délivrer son fils, c'est avec une haute habileté diplomatique
+qu'elle détache l'Angleterre de l'alliance
+de Charles-Quint. Nous savons avec quel
+sublime dévouement la fille de Louise, Marguerite
+d'Angoulême, travailla, de son côté, au salut du
+royal et bien-aimé captif. La mission qu'elle remplit
+en Espagne, ainsi que ses autres apparitions
+si discrètes dans le domaine de l'histoire, furent,
+comme nous le disions, les effets du sentiment
+unique qui fit de sa vie un long acte d'amour fraternel.
+Mais dans cette âme généreuse et vraiment
+française, cette tendresse, tout exclusive qu'elle
+fut, ne l'aveugla jamais sur les besoins du pays, et
+Marguerite ne la fit servir qu'au bonheur et à la
+gloire de la France, à la pacification des esprits,
+au soulagement de toutes les infortunes<a id="footnotetag389" name="footnotetag389"></a><a href="#footnote389"><sup>389</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote388" name="footnote388"></a><b>Note 388:</b><a href="#footnotetag388"> (retour) </a> M. Mignet, <i>Rivalité de François Ier et de Charles-Quint</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote389" name="footnote389"></a><b>Note 389:</b><a href="#footnotetag389"> (retour) </a> Voir le chapitre précédent.</blockquote>
+
+<p>Si, pour délivrer François Ier, Louise de Savoie
+avait dignement concouru avec sa fille au relèvement
+de la France, le dernier traité auquel la
+reine mère mit la main, fut une honte pour notre
+pays: c'était le traité de Cambrai qui, préparé par
+Louise de Savoie et par Marguerite d'Autriche,
+fut nommé <i>la paix des Dames</i>, et qui, abaissant la
+France aux pieds de Charles-Quint, infligeait à
+notre patrie la plus cruelle des humiliations: le
+sacrifice de tous ses alliés «à l'ambition et à la
+vengeance impériales<a id="footnotetag390" name="footnotetag390"></a><a href="#footnote390"><sup>390</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote390" name="footnote390"></a><b>Note 390:</b><a href="#footnotetag390"> (retour) </a> A. Trognon, <i>Histoire de France</i>, t. III.</blockquote>
+
+<p>Nommerons-nous maintenant les favorites des
+Valois? Triste influence que celle qu'eurent dans
+nos annales ces dangereuses sirènes! C'est pour
+plaire à Mme de Chateaubriand que François Ier a
+donné à Lautrec, frère de celle-ci, le gouvernement
+du Milanais; et l'incapacité de ce général s'est
+jointe à la trahison de la reine mère pour faire
+perdre cette conquête à la France. La duchesse
+d'Étampes sous François Ier, Diane de Poitiers
+sous Henri II, remplissent de leurs créatures les
+hautes charges du royaume. S'il n'est pas prouvé
+que Mme d'Étampes ait trahi la France pour Charles-Quint,
+il est malheureusement vrai que Diane
+de Poitiers décida Henri II à conclure le traité de
+Cateau-Cambrésis qui, après des combats où notre
+pays avait dignement répondu à son antique
+renommée, lui imposa des conditions aussi humiliantes
+que s'il avait été vaincu. C'est que la paix
+est nécessaire à Diane: les Guises, ses créatures,
+s'élèvent trop haut à son gré; et pour contrebalancer
+leur pouvoir, elle a besoin de voir revenir
+à la cour Montmorency et Saint-André, prisonniers
+en Espagne.</p>
+
+<p>Détournons nos regards de ces femmes que de
+royales faiblesses rendent souveraines. Levons
+les yeux jusque sur le trône, et voyons surgir la
+figure énigmatique et terrible de Catherine de
+Médicis.</p>
+
+<p>Elle ne semble pas née pour le crime, cette
+femme qui se montre d'abord la tendre belle-fille
+de François Ier, la patiente épouse d'un prince qui
+est l'esclave d'une vieille femme, puis l'inconsolable
+veuve de ce mari infidèle, la mère qui se dévoue à
+ses enfants avec d'autant plus d'amour que l'espérance
+de la maternité lui a été longtemps refusée.</p>
+
+<p>On a dit d'elle que si elle n'avait pas eu à subir
+la redoutable épreuve du pouvoir, elle aurait pu
+ne laisser après elle que le parfum des vertus domestiques<a id="footnotetag391" name="footnotetag391"></a><a href="#footnote391"><sup>391</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote391" name="footnote391"></a><b>Note 391:</b><a href="#footnotetag391"> (retour) </a> Imbert de Saint-Amand, <i>les Femmes de la cour des Valois</i>.</blockquote>
+
+<p>Avant la mort de Henri II, Catherine n'était
+qu'en de rares circonstances sortie de sa retraite
+pour exercer une action publique. Le roi, son
+mari, partant pour l'expédition d'Allemagne, l'avait
+nommée régente, mais en restreignant son
+pouvoir. Plus tard, après que le désastre de Saint-Quentin
+fait redouter que l'ennemi n'entre dans
+Paris, la reine a, en l'absence de son mari, un
+mouvement d'une noble spontanéité. Elle se rend
+à l'Hôtel de Ville, ou au Parlement d'après une
+autre version. Les cardinaux, les princes, les
+princesses la suivent. Avec une persuasive éloquence,
+elle demande un subside de trois cent
+mille livres qui permette au roi de soutenir la
+guerre. Elle l'obtient, et sa reconnaissance se traduit
+en paroles d'une exquise douceur<a id="footnotetag392" name="footnotetag392"></a><a href="#footnote392"><sup>392</sup></a>. Par cette
+intervention que lui dictent le péril du pays et les
+plus purs sentiments domestiques, Catherine est
+vraiment dans ses attributions de femme et de reine.
+Aux premiers temps de son veuvage, la reine
+mère s'ensevelit dans son deuil. Le moment n'est
+pas venu pour elle de prendre le pouvoir. La
+belle et intéressante Marie Stuart, adorée de son
+jeune époux, le gouverne avec ses oncles de
+Guise. Catherine de Médicis attend.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote392" name="footnote392"></a><b>Note 392:</b><a href="#footnotetag392"> (retour) </a> Brantôme, <i>Premier livre des Dames</i>, Catherine de Médicis;
+les histoires de France de MM. Guizot et Henri Martin.</blockquote>
+
+<p>François II meurt. Son jeune frère Charles IX
+lui succède. La reine mère est régente. Heure
+fatale que celle où Catherine prend le pouvoir! Il
+ne s'agit plus ici de céder à un magnanime mouvement
+pour demander au cour de la France le
+secours qui permettra de repousser l'étranger.
+C'est une autre guerre, une guerre fratricide qui
+va déchirer le sein de la France. Les luttes religieuses
+qui grondent sourdement vont faire explosion,
+soulevant les passions populaires et ravivant
+dans l'aristocratie les révoltes féodales. Pour
+diriger l'État dans ces graves conjonctures, îe
+gouvernement n'est représenté que par une femme
+douée d'une merveilleuse habileté, habituée par
+l'épreuve à une longue dissimulation, mais qui,
+dépourvue de principes supérieurs, ne se laisse
+guider que par les impressions de la peur, par
+l'intérêt de sa famille, et enfin par l'amour du
+pouvoir, ce sentiment qui dominera chez elle avec
+d'autant plus de force qu'il a été plus longtemps
+comprimé dans une âme orgueilleuse. Déjà, sous
+François II, quelque réservée que fût son attitude,
+elle avait, dans une lettre adressée à son gendre
+Philippe II, laissé entrevoir son caractère altier.
+Ce qui la rendait hostile à la convocation des États
+généraux, c'était la pensée que, par leurs réformes,
+ils la réduiraient «à la condition d'une
+chambrière.» A ce moment déjà, la vanité égoïste
+l'emportait chez elle sur toute pensée patriotique.
+Pendant la minorité de Charles IX, l'intérêt de
+l'État et celui de sa famille s'accordant, Catherine
+exerce sur les partis une action modératrice,
+peu ferme malheureusement, mais qui s'unit à la
+généreuse tolérance du chancelier de l'Hôpital, le
+noble magistrat qui, sous François II déjà, a dû
+à la reine mère son élévation.</p>
+
+<p>Si, par une politique incertaine, indécise, la
+reine se sert tour à tour de chaque parti pour contenir
+l'autre, c'est que tous deux lui paraissent
+redoutables. La neutralité lui est d'autant plus
+facile que la religion n'est pour elle qu'un moyen
+politique. On connaît le mot qu'elle prononça
+quand les premières nouvelles de la bataille de
+Jarnac lui firent croire au triomphe des protestants:
+«Eh bien! nous prierons Dieu en français.»</p>
+
+<p>Après avoir conclu le traité d'Amboise qui mécontente
+également catholiques et huguenots,
+Catherine suit une politique généreuse que ses intérêts
+lui commandent. Elle unit les deux partis
+dans une pensée patriotique et donne à leur belliqueuse
+ardeur un but vraiment français: la recouvrance
+du Havre que leurs querelles ont livré à
+l'Anglais. La reine elle-même conduit l'armée.
+Avec la grâce et la dextérité qui font d'elle une
+admirable écuyère, elle monte à cheval «s'exposant
+aux harquebusades et canonnades comme un
+de ses capitaines, voyant faire tousjours la batterie,
+disant qu'elle ne seroit jamais à son ayse
+qu'elle n'eust pris ceste ville et chassé ces Anglois
+de France, haussant plus que poison ceux
+qui la leur avoient vendue. Aussy fit elle tant
+qu'enfin elle la rendit françoise<a id="footnotetag393" name="footnotetag393"></a><a href="#footnote393"><sup>393</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote393" name="footnote393"></a><b>Note 393:</b><a href="#footnotetag393"> (retour) </a> Brantôme, <i>l. c.</i> Catherine déploya le même courage devant
+Rouen assiégé. Id., <i>id</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est encore une sage mesure que prend Catherine
+lorsque, exerçant à la majorité de son fils
+une autorité plus grande que jamais, elle fait
+voyager le jeune roi pendant deux années dans
+les provinces, surtout dans celles qu'enflamme le
+plus l'ardeur des luîtes religieuses. Catholiques et
+huguenots se pressent aux fêtes du voyage, ces
+fêtes où se déploient tous les enchantements d'une
+cour brillante. Mais Catherine a déjà commencé à
+employer pour soutenir sa cause une force peu
+avouable: l'<i>escadron volant</i> de ses cinquante filles
+d'honneur qui déploient toutes leurs séductions
+pour attirer à la reine les personnages les plus
+influents des deux causes.</p>
+
+<p>De ce voyage entrepris dans un but élevé, résulte
+pour Catherine une politique nouvelle. Elle
+a constaté l'infériorité numérique du parti huguenot:
+c'est assez pour qu'elle n'ait plus à le ménager.
+Lorsque, sur la Bidassoa, le duc d'Albe lui
+a donné de sanguinaires conseils, la reine était
+préparée à les recevoir.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis apportera dans la violence
+la même dissimulation, les mêmes atermoiements
+que dans la modération. C'est dans l'ombre qu'elle
+dirigera ses premiers coups, non sans tenter
+encore des démarches pour la paix. Jetant enfin
+le masque, elle fait renvoyer L'Hôpital, elle défend
+sous peine de mort l'exercice du culte protestant.
+Mais son habileté est mise en défaut, et la
+France catholique n'est pas prête pour la lutte.
+Seuls, les protestants sont sous les armes.</p>
+
+<p>Dans la lutte qui s'engage, la reine mère n'a en
+vue ni la défense de la religion, ni même l'intérêt
+du roi. Ce qu'elle cherche dans cette guerre, c'est
+le moyen de faire briller le duc d'Anjou, son fils
+préféré. Elle avance et recule tour à tour. Après
+avoir fait confisquer les biens de Coligny, après
+avoir mis à prix la tête de l'amiral, elle accueille
+ses propositions de paix lorsqu'il marche sur Paris.
+Le traité de Saint-Germain est signé.</p>
+
+<p>Catherine se souvient-elle toujours de l'avis que
+lui avait naguère donné le duc d'Albe: «Un bon
+saumon vaut mieux que cent grenouilles?» Est-ce
+pour mieux prendre Coligny dans ses filets qu'elle
+s'est rapprochée de lui? Il semble difficile de prononcer
+en pareille matière: rien ne ressemble plus
+à la fausseté que cette indécision qui fait passer
+d'une résolution à une autre. Quoi qu'il en soit,
+c'est bien à cette période de la vie de la reine que
+peut s'appliquer ce mot de Charles IX à Coligny:
+«C'est la plus grande brouillonne de la terre.»</p>
+
+<p>L'ascendant que l'amiral prend sur le roi devient
+pour lui une sentence de mort. La reine
+mère ne souffrira pas qu'une influence étrangère
+lui enlève sa domination. Catherine tente de faire
+assassiner Coligny. L'amiral n'est que blessé et
+cet événement redouble la filiale vénération que
+le roi lui témoigne. Les Guises seuls sont accusés
+de cette tentative de meurtre; mais si la grande
+victime guérit, la reine se sent perdue.</p>
+
+<p>C'est alors qu'avec son complice, Henri d'Anjou,
+elle ourdit la trame de la Saint-Barthélemy. Avec
+quel art perfide elle cherche à surprendre le consentement
+du roi! Elle connaît ce caractère faible,
+violent, orgueilleux. Elle montre à Charles IX
+l'amiral armant contre lui les huguenots; elle lui
+rappelle qu'une fois, dans son enfance, lui, le roi,
+a dû fuir devant ces «sujets révoltés.» Enfin, elle
+frappe le dernier coup: elle nomme à son fils les
+véritables assassins de l'amiral: «Les huguenots
+demandent vengeance sur les Guises. Eh bien!
+vous ne pouvez sacrifier les Guises; car ils se disculperont
+en accusant votre mère et votre frère!...
+et ils nous accuseront à juste titre.... C'est nous
+qui avons frappé l'amiral pour sauver le roi!
+Il faut que le roi achève l'oeuvre, ou lui et nous
+sommes perdus!...»</p>
+
+<p>D'abord ivre de fureur, Charles tombe dans un
+profond accablement. Cependant il résiste toujours:
+«Mais mon honneur!... mais mes amis!
+l'amiral!» Ces mots entrecoupés trahissaient les
+angoisses du malheureux prince. Et Catherine
+poursuivait son oeuvre infernale. Après avoir demandé
+à son fils la permission de se séparer de
+lui, elle lui jette cette insultante parole: «Sire,
+est-ce par peur des huguenots que vous refusez?»
+Sous cet outrage le roi bondit: «Par la mort
+Dieu, puisque vous trouvez bon qu'on tue l'amiral,
+je le veux; mais aussi tous les huguenots de
+France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse
+me le reprocher après. Par la mort Dieu, donnez-y
+ordre promptement<a id="footnotetag394" name="footnotetag394"></a><a href="#footnote394"><sup>394</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote394" name="footnote394"></a><b>Note 394:</b><a href="#footnotetag394"> (retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, t. IX.</blockquote>
+
+<p>Ces mots, prononcés dans le délire de la fureur,
+sont l'arrêt de mort des protestants qui s'endorment
+dans la fausse sécurité que leur inspire le
+mariage du roi de Navarre avec la soeur de
+Charles IX. La jeune mariée ignore les sinistres
+projets qui auront leur dénouement le lendemain.
+Catherine sacrifie maintenant jusqu'à sa fille à
+son ambition! Malgré les larmes de la duchesse
+de Lorraine, soeur de Marguerite, elle envoie la
+jeune femme auprès de son mari afin d'éloigner
+tout soupçon. Elle l'expose ainsi aux représailles
+des huguenots<a id="footnotetag395" name="footnotetag395"></a><a href="#footnote395"><sup>395</sup></a>; mais que lui importe! Voilà ce
+que la politique a fait de cette mère autrefois si
+pleine de sollicitude pour ses enfants!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote395" name="footnote395"></a><b>Note 395:</b><a href="#footnotetag395"> (retour) </a> Marguerite de Valois, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est la nuit. Bientôt la cloche du Palais va annoncer
+les sanglantes matines de Paris. Le roi et
+ses deux conseillers, Catherine et le duc d'Anjou,
+sont au portail du Louvre, vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+Ils vont assister au prélude de l'horrible
+tragédie dont ils sont les auteurs. Suivant
+une version, Charles IX se serait senti faiblir, et
+alors la reine mère, pour prévenir un contre-ordre,
+aurait avancé le signal et fait sonner la grosse
+cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois. D'après le
+duc d'Anjou, une autre scène aurait eu lieu. En
+entendant un coup de feu tiré dans la nuit, les
+trois complices, pris d'épouvante, auraient mesuré
+les effroyables proportions de leur crime, et
+tous trois auraient donné un contre-ordre, venu
+trop tard: la boucherie avait commencé<a id="footnotetag396" name="footnotetag396"></a><a href="#footnote396"><sup>396</sup></a>. Si le
+récit du duc d'Anjou est exact, il concorde bien
+avec le caractère vacillant de la reine mère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote396" name="footnote396"></a><b>Note 396:</b><a href="#footnotetag396"> (retour) </a> Henri Martin, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Tandis que Catherine, entraînant le roi à une
+fenêtre, le repaissait de la vue du sang, une douce
+et pure jeune femme dormait dans son appartement
+du Louvre: c'était la reine de France, Élisabeth
+d'Autriche. Elle ignorait tout, et lorsqu'à
+son réveil elle apprit ce qui se passait: «Helas!
+dit-elle soudain, le roy, mon mary, le sçait-il?&mdash;Ouy,
+Madame, répondit-on, c'est luy-mesmes qui
+le fait faire.&mdash;O mon Dieu! s'escria-t-elle, qu'est
+cecy? et quels conseillers sont ceux-là qui luy ont
+donné tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te
+requiers de luy vouloir pardonner: car, si tu n'en
+as pitié, j'ay grande peur que ceste offense luy soit
+mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures
+et se mit en oraison, et à prier Dieu la larme à
+l'oeil<a id="footnotetag397" name="footnotetag397"></a><a href="#footnote397"><sup>397</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote397" name="footnote397"></a><b>Note 397:</b><a href="#footnotetag397"> (retour) </a> D. Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>, passage transposé au
+<i>Premier livre</i> par quelques éditeurs.</blockquote>
+
+<p>Cette pieuse jeune femme qui supplie le Christ
+d'être miséricordieux aux bourreaux, voilà le seul
+spectacle qui nous repose de tant d'horreurs. Avec
+Élisabeth d'Autriche, nous entendons l'unique
+protestation qui, dans ce palais souillé, fasse vibrer
+la voix de l'Évangile. Grâce à Dieu, cette
+protestation était due à une femme, à une femme
+restée femme, et que nous aimons à opposer à la
+femme politique qui imprimait sur la race des
+Valois la tache sanglante que rien ne saurait effacer
+de l'histoire, mais que les pleurs et les prières
+d'Élisabeth essayaient d'effacer devant Dieu.</p>
+
+<p>Catherine de Médicis a sacrifié la paix de l'État,
+le sang des Français, à sa peur, à son égoïsme,
+enfin à sa préférence maternelle pour le duc d'Anjou.
+Devenu roi, c'est, par un juste retour de la
+Providence, ce fils même qui la châtiera. Elle
+l'a reproduit à son image, elle lui a donné son
+égoïsme, sa dissimulation; il retournera contre elle
+les vices qu'elle lui a inculqués<a id="footnotetag398" name="footnotetag398"></a><a href="#footnote398"><sup>398</sup></a>. Il l'éloignera
+de ses conseils. Elle le verra déshonorer la royauté
+par sa lâche attitude; cette royauté que Charles IX
+a fait nager dans le sang, Henri III la plongera
+dans la boue. Catherine de Médicis est réduite à
+reporter ses dernières espérances sur la Ligue
+que dirigent les mortels ennemis de ce fils tant
+aimé naguère. Mais avec la Ligue, elle a une lointaine
+perspective de domination. La duchesse de
+Lorraine est sa fille, et si un fils de cette princesse
+succède à Henri III, l'aïeule pourra encore gouverner.
+Dans la tumultueuse journée des Barricades,
+c'est Catherine qui négocie la paix avec le
+duc du Guise: dernière consolation qui reste à
+son amour-propre tant humilié d'ailleurs! Mais
+bientôt Henri III fait assassiner les Guises; et
+le cardinal de Bourbon, fait prisonnier, jette à la
+face de Catherine la responsabilité de tous ces
+malheurs. Bouleversée, la vieille reine meurt de
+saisissement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote398" name="footnote398"></a><b>Note 398:</b><a href="#footnotetag398"> (retour) </a> A. Trognon, <i>Histoire de France</i>, tome III.</blockquote>
+
+<p>Suivant la remarque d'un historien moderne,
+Catherine de Médicis, quand ses intérêts ne s'y
+opposaient pas, avait voulu poursuivre un double
+but qu'il ne lui fut pas donné d'atteindre: l'abaissement
+de la maison d'Autriche, l'abaissement de
+la féodalité. Mais en poursuivant ce but par des
+moyens bas et perfides, en le subordonnant surtout
+à ses passions, à son égoïsme, elle le manqua<a id="footnotetag399" name="footnotetag399"></a><a href="#footnote399"><sup>399</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote399" name="footnote399"></a><b>Note 399:</b><a href="#footnotetag399"> (retour) </a> Henri Martin, <i>Histoire de France</i>, tome IX.</blockquote>
+
+<p>Qu'est-ce que Catherine de Médicis a donné à
+la France? Deux assassins,&mdash;c'étaient ses fils,&mdash;et
+la Saint-Barthélemi,&mdash;c'était son oeuvre. Que
+de crimes lui eussent été épargnés, que de deuils
+et de hontes eussent été épargnés à la France si
+elle n'avait jamais eu entre les mains l'arme du
+pouvoir!</p>
+
+<p>Au XVIe siècle, la violence est le caractère dominant
+de l'influence qu'exercent les femmes. Cette
+violence ne fût-elle pas dans leur caractère, elle y
+est mise par les luttes auxquelles elles sont mêlées.
+En voici une, douce et généreuse entre toutes:
+Anne d'Este, femme du duc François de Guise.
+Après la conspiration d'Amboise, elle n'a pu supporter
+l'horrible spectacle auquel la cour se délecte:
+le supplice des conspirés. Elle s'éloigne en
+sanglotant, et comme la reine mère lui demande
+pourquoi elle se livre à une telle douleur: «J'en
+ay, respondict-elle, toutes les occasions du monde.
+Car je viens de voir la plus piteuse tragédie et
+estrange cruauté à l'effusion du sang innocent, et
+des bons subjects du roy que je ne doubte point
+qu'en bref un grand malheur ne tombe sur nostre
+maison, et que Dieu ne nous extermine de tout
+pour les cruautés et inhumanités qui s'exercent<a id="footnotetag400" name="footnotetag400"></a><a href="#footnote400"><sup>400</sup></a>.»
+C'est une fervente catholique qui pleure sur les
+huguenots persécutés; c'est une épouse, une
+mère qui redoute le châtiment que la Providence
+fait tomber sur les persécuteurs; et c'est peut-être
+aussi une fille qui se souvient de sa mère:
+la duchesse de Guise était née d'une protestante:
+Renée de France, duchesse de Ferrare.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote400" name="footnote400"></a><b>Note 400:</b><a href="#footnotetag400"> (retour) </a> Regnier de la Planche, <i>Histoire de l'Estat de France</i>.</blockquote>
+
+<p>Lorsque le duc François prépare des mesures
+rigoureuses contre Orléans, la généreuse duchesse
+va vers lui pour le fléchir. Mais en allant la voir
+dans un château situé près du camp, le duc est
+frappé par un assassin. Il est transporté auprès de
+sa femme. A cet aspect, l'épouse a un cri de
+vindicative douleur. François de Guise lui rappelle
+qu'à Dieu seul appartient la vengeance, et,
+dans son admirable mort de héros chrétien, il n'a
+que des paroles de miséricorde et de paix. Mais
+la duchesse, elle, ne pardonne pas. Ce n'est plus
+la femme magnanime qui détourne ses regards
+d'une sanglante exécution et qui intercède pour
+des vaincus. Non, c'est une épouse tout entière à
+la vengeance de son mari. Le supplice de l'assassin
+ne lui suffit pas: derrière Poltrot de Méré, elle voit
+Coligny, qui n'a pas fait commettre le crime cependant,
+mais qui en connaissait le projet et n'en a pas
+empêché l'exécution. Même remariée au duc de
+Nemours, la duchesse de Guise poursuit la vengeance
+de son premier mari. Elle est la complice
+de la reine mère pour la tentative d'assassinat qui
+précède la Saint-Barthélemi. Un de ses fils juge
+que de sa propre main elle tuerait l'amiral!</p>
+
+<p>Elle apporte dans sa tendresse maternelle toute
+la passion de son âme. Elle anime Henri de Guise,
+son fils, dans l'oeuvre qu'il poursuit: la formation
+de la Ligue. Quand les Guises sont assassinés, elle
+est prisonnière, et cependant elle jette à Henri III
+toutes les malédictions qu'une mère peut fulminer
+contre les meurtriers de ses fils. Rendue à la liberté
+pour être une messagère de paix auprès des
+chefs de la Ligue, elle leur transmet les propositions
+dont elle est chargée, mais lorsque son fils,
+le duc de Mayenne, lui demande si elle lui conseille
+de les accepter, elle l'exhorte à ne prendre
+conseil que de son coeur et de sa conscience. Il la
+comprend<a id="footnotetag401" name="footnotetag401"></a><a href="#footnote401"><sup>401</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote401" name="footnote401"></a><b>Note 401:</b><a href="#footnotetag401"> (retour) </a> Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Et sa fille, la duchesse de Montpensier, l'âme
+de la Ligue! Elle s'est vantée de porter à la ceinture
+les ciseaux qui devaient donner à Henri III,
+successivement roi de Pologne et roi de France,
+une troisième couronne! Quand ses frères ont été
+assassinés, elle fait plus. C'est elle qui arme le
+bras de Jacques Clément. Et sa mère et elle, parcourant
+dans leur carrosse les rues de Paris, annoncent
+elles-mêmes au peuple la bonne nouvelle:
+l'assassinat du roi. La duchesse de Montpensier a
+donné auparavant un chef à cette Ligue qu'avait
+exaltée le spectacle de sa douleur fraternelle. C'est
+elle qui a cherché à Dijon Mayenne, son frère,
+et elle l'a conduit à Paris en triomphe. S'il l'avait
+écoutée, il aurait saisi la couronne de France.</p>
+
+<p>Même farouche énergie chez les femmes des
+huguenots. Elles ne savent pas seulement mourir
+avec héroïsme, elles animent à la lutte les combattants.
+Qui décide Coligny à vaincre l'horreur que
+lui inspire la guerre civile? Une femme, une
+femme d'un grand coeur cependant, mais qu'anime
+l'ardent esprit des sectaires. Une nuit l'amiral est
+réveillé par les sanglots de sa compagne, Charlotte
+de Laval: «Je tremble de peur que telle prudence
+soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sage
+pour les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui
+vous a donné la science de capitaine: pouvez-vous
+en conscience en refuser l'usage à ses enfans?...
+L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour
+opprimer les affligez ou pour les arracher des ongles
+des tyrans?... Monsieur, j'ai sur le coeur
+tant de sang versé des nostres; ce sang et vostre
+femme crient au ciel vers Dieu... contre vous, que
+vous serez meurtrier de ceux que vous n'empeschez
+point d'estre meurtris.»&mdash;«Mettez la main
+sur vostre sein, répondit l'amiral, sondez à bon
+escient vostre constance, si elle pourra digerer
+les desroutes generalles, les opprobres de vos
+ennemis et ceux de vos partisans, les reproches
+que font ordinairement les peuples quands ils
+jugent les causes par les mauvais succez, les
+trahisons des vostres, la fuitte, l'exil en païs
+estrange...; vostre honte, vostre nudité, vostre
+faim, et, ce qui est plus dur, celle de vos enfans:
+tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort
+par un bourreau, après avoir veu vostre mari trainé
+et exposé à l'ignominie du vulgaire: Et pour fin
+vos enfans infames vallets de vos ennemis... Je
+vous donne trois semaines pour vous esprouver; et
+quand vous serez à bon escient fortifiée contre tels
+accidens, je m'en irai périr avec vous et avec nos
+amis.»&mdash;L'Admiralle repliqua, Ces trois semaines
+sont achevées, vous ne serez jamais vaincu
+par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et
+ne mettez point sur vostre teste les morts de trois
+semaines: Je vous somme au nom de Dieu de ne
+nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre vous
+en son jugement<a id="footnotetag402" name="footnotetag402"></a><a href="#footnote402"><sup>402</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote402" name="footnote402"></a><b>Note 402:</b><a href="#footnotetag402"> (retour) </a> D'Aubigné, <i>Histoires</i>, t. I, livre III, ch. II.</blockquote>
+
+<p>Certes, Charlotte de Laval soutenait une funeste
+cause; mais comment ne pas admirer la scène superbe
+que nous a fait connaître d'Aubigné!</p>
+
+<p>Dans le parti huguenot encore, la reine de
+Navarre, Jeanne d'Albret, fille de Marguerite
+d'Angoulême et femme d'Antoine de Bourbon;
+Élisabeth de Roye, mariée au prince de Condé,
+encouragent leurs époux à embrasser ouvertement
+et activement le protestantisme<a id="footnotetag403" name="footnotetag403"></a><a href="#footnote403"><sup>403</sup></a>. Lorsque Antoine
+de Bourbon revient au catholicisme et qu'il veut
+contraindre sa femme à suivre son exemple, elle
+résiste. Il l'éloigne de lui et lui prend son fils pour
+le faire élever dans la religion catholique; mais,
+avant de partir, Jeanne adjure l'enfant de ne point
+aller à la messe, le menaçant de le renoncer pour
+son fils s'il lui désobéit. Dans les seigneuries des
+Pyrénées qui lui restent soumises, elle prête son
+appui aux protestants de la Guyenne. Bientôt elle
+devient veuve. Sa foi intolérante éclate avec violence,
+elle interdit l'exercice du culte catholique
+dans son royaume de Navarre, elle chasse les prêtres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote403" name="footnote403"></a><b>Note 403:</b><a href="#footnotetag403"> (retour) </a> Duc d'Aumale, <i>Histoire des princes de Condé</i>, tome I.</blockquote>
+
+<p>Son fils, Henri de Navarre, n'a pas quinze
+ans et déjà elle l'arme de sa main, elle le conduit
+à La Rochelle auprès du prince de Condé. Elle-même
+soutient énergiquement la lutte.</p>
+
+<p>Après l'assassinat du prince de Condé, Jeanne
+se montre dans une plus touchante attitude. Elle
+amène devant les huguenots réunis à Tonnai-Charente,
+son fils et son neveu, le fils de la victime;
+et les présente à cette armée comme les
+vengeurs de Condé. La harangue qu'elle leur
+adresse joint à une énergie virile la séduction
+qu'exercent les larmes d'une femme. Son fils jure
+d'être fidèle à la cause proscrite, et le serment du
+jeune prince est répété par les voix enthousiastes
+des soldats. Henri est proclamé chef de l'armée, et
+Jeanne consacre ce souvenir par une médaille d'or
+portant la double effigie de la mère et du fils.
+«<i>Pax certa, victoria integra, mors honesta</i>.» Paix
+assurée, victoire entière, mort honorable, disait la
+légende: noble devise que, plus tard, devait rappeler
+à son fils une autre mère, l'une des héroïnes
+que la maison de Rohan donna au siège de La Rochelle.
+Cette devise était digne de cette fière Jeanne
+d'Albret qui, alors que le mariage de son fils avec
+la soeur du roi de France était négocié, déclarait
+éloquemment qu'elle sacrifierait sa vie à l'État,
+mais non pas l'âme de son fils à la grandeur de sa
+maison. Elle se trompait dans la croyance à laquelle
+elle se dévouait, mais dans ce siècle où tant
+de passions égoïstes étaient en jeu, elle obéissait
+du moins à ce principe qui met au-dessus de toutes
+les ambitions humaines les intérêts de l'âme
+immortelle. En déplorant les erreurs de Jeanne
+d'Albret, n'oublions pas que nous devons Henri IV
+à une mère qui lui apprit à devenir un grand
+homme en le nourrissant de la lecture de Plutarque;
+redisons, avec d'Aubigné, qu'elle n'avait
+«de femme que le sexe, l'ame entière aux choses
+viriles, l'esprit puissant aux grands affaires, le
+coeur invincible aux adversitez<a id="footnotetag404" name="footnotetag404"></a><a href="#footnote404"><sup>404</sup></a>,» et ajoutons cependant
+qu'avec Charlotte de Laval et Élisabeth
+de Roye, elle n'apparut dans la vie politique de la
+France que pour attiser le feu de la guerre civile.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote404" name="footnote404"></a><b>Note 404:</b><a href="#footnotetag404"> (retour) </a> D'Aubigné, <i>Histoires</i>, tome II, livre I, ch. II.</blockquote>
+
+<p>Ce n'était pas seulement dans les luttes religieuses
+que la violence se rencontrait chez les
+femmes. Cette violence se respirait dans l'air. A
+une époque où les combats singuliers devenaient
+une plaie pour la France, on vit la veuve d'un
+gentilhomme tué en duel, poursuivre avec une
+implacable persévérance la mort du meurtrier.
+Celui-ci est traîné au supplice, et, à ce moment
+même, la grâce royale le sauve. Alors la veuve va
+se jeter aux pieds du roi, et, lui présentant son
+petit enfant: «Sire, dit-elle, au moins puis que
+vous avez donné la grâce au meurtrier du père de
+cet enfant, je vous supplie de la luy donner dès
+cette heure, pour quand il sera grand, il aura eu
+sa revenche et tué ce malheureux.» «Du depuis,
+à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
+esveiller son enfant; et, en lui monstrant la
+chemise sanglante qu'avoit son père lorsqu'il fut
+tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la bien:
+et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger
+cecy: autrement je te deshérite.»&mdash;«Quelle
+animosité!» s'écrie Brantôme. Mais pourquoi s'en
+étonnait-il? Ne voyait-il pas ses contemporaines se
+jouer de la vie des hommes, fût-ce même pour satisfaire
+un caprice insensé? L'une, en passant devant
+la Seine, laisse tomber son mouchoir à l'eau
+et le fait chercher par M. de Genlis «qui ne sçavoit
+nager que comme une pierre.» Une autre
+jette son gant au milieu des lions que François Ier
+fait combattre devant la cour, et elle prie le vaillant
+M. de Lorges de le lui rapporter. Celui-ci y va
+bravement, mais si la dame de ses pensées a
+éprouvé son courage, elle a, du même coup, perdu
+son affection, s'il faut en croire la tradition suivant
+laquelle il lui aurait jeté son gant au visage. Brantôme
+dit avec raison que ces femmes eussent
+mieux fait de se servir de leur pouvoir pour envoyer
+leurs chevaliers sur un glorieux champ de
+bataille. Ainsi fit Mlle de Piennes, l'une des filles
+d'honneur de la reine. Pendant que Catherine de
+Médicis encourage de sa présence les opérations
+du siège de Rouen, Mlle de Piennes donne son
+écharpe à M. de Gergeay. Il se fait tuer en la portant.
+A la bataille de Dreux, M. des Bordes, envoyé
+à un poste périlleux, dit en y allant: «Ha! je
+m'en vais combattre vaillamment pour l'amour de
+ma maistresse, ou mourir glorieusement.» «A
+ce il ne faillit, car, ayant percé les six premiers
+rangs, mourut au septiesme...»</p>
+
+<p>Un autre gentilhomme déclarait qu'il se battait
+bien moins pour le service du roi ou par ambition
+«que pour la seule gloire de complaire à sa
+dame.»</p>
+
+<p>Ce sont là de ces traits que nous a souvent
+offerts le moyen âge et que nous aimons à retrouver
+dans cette cour païenne des Valois qui n'avait
+guère de chevaleresque que ses brillants dehors.
+Ainsi que le juge Brantôme, les belles et honnêtes
+femmes aiment les hommes vaillants, qui, seuls,
+peuvent les défendre, et les hommes braves aiment,
+eux aussi, les femmes courageuses qui n'ont jamais
+manqué au pays de Jeanne d'Arc et de Jeanne
+Hachette. Même à cette époque d'affaissement moral,
+la France continuait à enfanter des héroïnes.
+Les femmes faisaient «les actes d'un homme,...
+montoient à cheval,... portoient le pistolet à l'arçon
+de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre
+comme un homme.» Si le triste champ de bataille
+des guerres religieuses fut témoin de ce courage
+guerrier, la lutte contre l'étranger lui donna un
+plus digne emploi. Les femmes de Saint-Riquier
+et celles de Péronne imitent glorieusement Jeanne
+Hachette et ses compagnes. Mme de Balagny concourt
+vaillamment à la défense de Cambray et
+meurt de chagrin quand elle voit tomber au pouvoir
+de Charles-Quint la ville qu'elle regarde comme
+sa principauté. Suivant une autre version, elle se
+serait tuée: le suicide ternirait alors la mort de
+cette héroïne. En expirant, elle disait à son mari:
+«Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre
+ton malheur et ta dérision.»&mdash;«C'est un
+grand cas, dit Brantôme, quand une femme nous
+apprend à vivre et mourir<a id="footnotetag405" name="footnotetag405"></a><a href="#footnote405"><sup>405</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote405" name="footnote405"></a><b>Note 405:</b><a href="#footnotetag405"> (retour) </a> Brantôme, <i>Second livre des Dames</i>.</blockquote>
+
+<p>Le règne réparateur de Henri IV ferme les plaies
+des guerres civiles et rend la France prospère à
+l'intérieur, respectée à l'extérieur. Mais ce grand
+prince est assassiné, et la régence du royaume est
+confiée à une femme qui, par l'étroitesse de ses
+idées, le peu d'élévation de son âme, la faiblesse
+et la violence de son caractère, est indigne de soutenir
+l'héritage politique de Henri IV, et qui remplacera
+la fermeté absente par l'entêtement d'un
+esprit aveuglé.</p>
+
+<p>Au moment où Marie de Médicis devient veuve,
+un terrible soupçon pèse sur elle: on ne la croit
+pas étrangère à l'assassinat du roi. Elle pleure son
+mari cependant; mais, avant tout, elle cherche à
+assurer son pouvoir de régente, et, pour y parvenir,
+elle relève la féodalité que domptait Henri IV,
+elle comble d'honneurs et d'argent les grands du
+royaume et leur livre le trésor royal que la sage
+administration de Sully avait enrichi. Par ses prodigalités,
+la régente contiendra-t-elle au moins les
+grands seigneurs? Non, elle les exaspère par la
+faveur exorbitante qu'elle a accordée à un aventurier
+italien marié à sa femme de chambre. Complètement
+étranger au métier des armes, cet aventurier,
+Concini, le nouveau marquis d'Ancre, est
+maréchal de France. Cette femme de chambre,
+Léonora Galigaï, trafique honteusement de tous
+les emplois. Par trois fois les princes se révoltent,
+et si, la seconde fois, la reine trouve assez d'énergie
+pour marcher avec le jeune roi à la rencontre
+des rebelles, ceux-ci ont trouvé dans la première
+de leur révolte et trouveront encore dans la troisième,
+les titres les plus puissants pour obtenir
+de nouvelles faveurs.</p>
+
+<p>Marie de Médicis détruit aussi bien à l'extérieur
+qu'à l'intérieur, l'oeuvre de Henri IV, et ses sympathies
+sont, acquises à cette maison d'Autriche
+dont le feu roi a poursuivi l'abaissement.</p>
+
+<p>Louis XIII fait assassiner Concini. La maréchale
+d'Ancre est exécutée; Marie de Médicis,
+éloignée de la cour. Luynes, le favori du roi, a
+remplacé Concini. Cette fois encore, les princes se
+révoltent; mais, cette fois, la reine est leur appui,
+et elle va plonger le pays dans la guerre civile.
+Après une escarmouche, la paix se rétablit. La
+mère et le fils se réconcilient.</p>
+
+<p>Le duc de Luynes meurt. Marie de Médicis reprend
+quelque influence, et ce n'est pas tout d'abord
+pour le malheur du pays. Elle ramène au
+pouvoir l'évêque de Luçon, Richelieu, qu'avant sa
+disgrâce elle avait fait nommer secrétaire d'État
+et qui l'a suivie dans sa retraite. Tant que son
+protégé ne lui porte pas ombrage, elle s'associe à
+la politique vraiment nationale de Richelieu, et
+sacrifie au ministre jusqu'à ses sympathies espagnoles.
+Mais bientôt l'irascible princesse regrette
+la toute-puissance de Richelieu et se plaint de son
+ingratitude. Assez influente alors pour que le
+roi, avant de partir pour l'expédition d'Italie, lui
+confie la régence des provinces situées au nord de
+la Loire, elle n'a pu réussir cependant à empêcher
+une guerre qui lui est pénible. Plus tard, elle
+voudra la paix à tout prix avec la maison d'Autriche.
+Mais l'influence de Richelieu l'emporte
+heureusement pour que cette paix soit faite à
+l'honneur de la France.</p>
+
+<p>Contre le ministre, Marie de Médicis a trouvé
+une alliée dans sa belle-fille Anne d'Autriche. Au
+retour de la guerre d'Italie, Louis XIII, dangereusement
+malade, est entouré des tendres soins
+de sa mère et de sa femme: toutes deux profitent
+de la reconnaissance du roi pour perdre le cardinal.
+Marie de Médicis touche à son triomphe, et
+quand, revenue à Paris, elle reçoit dans son palais
+du Luxembourg la visite de Louis XIII, elle tente
+un dernier assaut. Tout à coup elle voit apparaître
+à la porte de sa chambre la robe rouge du cardinal.
+Sa colère éclate plus violente que jamais. Marie
+de Médicis somme le roi de choisir entre la reine,
+sa mère, et le cardinal: le ministre, l'homme de
+vieille race, qu'elle ose nommer un valet.</p>
+
+<p>Le lendemain, la reine mère a reçu les premiers
+gages de la faveur du roi: le maréchal de
+Marillac, son protégé, est nommé au commandement
+de l'armée d'Italie. Le chancelier de Marillac,
+le successeur que Marie de Médicis veut donner
+à Richelieu, reçoit, lui seul, l'ordre de suivre
+à Versailles le roi qui s'y rend. La foule des courtisans
+se porte au Luxembourg.</p>
+
+<p>Mais le soir, on apprend que le cardinal a ressaisi
+son influence sur Louis XIII, et les courtisans
+abandonnent le Luxembourg pour le Louvre.
+C'est la fameuse journée des Dupes.</p>
+
+<p>Toute à sa vengeance, la reine mère intrigue
+même avec l'ambassadeur d'Espagne. Exilée à
+Moulins, elle se réfugie dans les Pays-Bas. Elle y
+est rejointe par son fils préféré, Gaston d'Orléans,
+bien digne d'elle par l'esprit d'intrigue, de révolte,
+mais bien plus coupable qu'elle. Malgré ses graves
+défauts, Marie de Médicis n'eut pas, du moins,
+comme Gaston, la lâcheté de livrer ses amis à
+Richelieu. Mise en demeure de le faire, elle ne
+voulut pas acheter à ce prix la cessation de son
+exil. Elle eut d'ailleurs des amis qui répondirent
+à sa fidélité par un dévouement qu'ils payèrent de
+leur existence: le maréchal de Marillac, le duc de
+Montmorency.</p>
+
+<p>Richelieu qui faisait remonter jusqu'à l'exilée
+la responsabilité des complots ourdis contre sa
+vie, Richelieu fut inflexible pour elle. Une humble
+démarche qu'elle fit auprès du roi, et même auprès
+du ministre, pour rentrer en France, ne fut
+pas plus accueillie que les interventions diplomatiques
+qu'elle mit en mouvement. Elle mourut
+dans l'exil, dans la pauvreté, mais, à ce moment
+suprême, elle voyait de plus haut les choses de ce
+monde. Ce n'est plus une ambitieuse qui s'agite
+dans les intrigues politiques, dans les passions
+mesquines qui ont troublé la France: c'est une
+femme chrétienne qui meurt dans d'humbles sentiments
+et qui pardonne à Richelieu même<a id="footnotetag406" name="footnotetag406"></a><a href="#footnote406"><sup>406</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote406" name="footnote406"></a><b>Note 406:</b><a href="#footnotetag406"> (retour) </a> Trognon, <i>Histoire de France</i>, t. IV.</blockquote>
+
+<p>Pendant la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche
+a été, comme sa belle-mère, associée à plus
+d'un complot tramé contre Richelieu. Elle a
+même trahi la France pour renverser le cardinal.
+Et cependant, lorsque, après la mort de Louis XIII,
+elle est devenue régente, elle s'arrête, dit-on,
+devant le beau portrait de Richelieu par Philippe
+de Champaigne, et prononce ces paroles: «Si cet
+homme vivait, il serait aujourd'hui plus puissant
+que jamais!»</p>
+
+<p>Et lorsque les anciens amis d'Anne d'Autriche,
+ceux qui ont souffert pour elle la prison, l'exil,
+reviennent et croient triompher avec elle, la régente
+les écarte, et c'est au continuateur de Richelieu
+qu'elle accorde sa confiance.</p>
+
+<p>Est-ce seulement parce qu'en prenant le pouvoir,
+la reine a compris que de graves responsabilités
+s'imposaient à elle, et qu'elle se devait avant
+tout, sinon à cette France qu'elle avait trahie, au
+moins à ce jeune roi, à ce fils bien-aimé dont il
+lui fallait conserver l'héritage? Je crois que l'amour
+maternel put avoir cette influence sur Anne
+d'Autriche, mais je crois aussi que si Mazarin
+n'avait pas été là pour la guider avec toute la puissance
+que donne une affection partagée, Anne
+d'Autriche aurait été exposée à n'avoir d'autre
+histoire que celle d'une Marie de Médicis.</p>
+
+<p>Tout en reconnaissant que pour la gloire de la
+France, Anne d'Autriche fit sagement de suivre
+les inspirations de Mazarin, il est permis de regretter
+la dureté avec laquelle elle sacrifia à ce
+ministre quelques-uns des amis qui s'étaient dévoués
+à elle dans sa disgrâce. Il est vrai que pour
+dédommager plusieurs d'entre eux des emplois
+qu'elle leur refusait, elle leur prodigua des largesses
+dont le Trésor faisait malheureusement les
+frais. On pourrait encore dire pour atténuer l'ingratitude
+de la régente, que la haine persévérante
+que ses anciens amis gardaient à Mazarin, ne pouvait
+qu'irriter sa royale amie. Mais le manque de
+reconnaissance n'était pas pour Anne d'Autriche
+un défaut de fraîche date. A moins qu'une grande
+passion n'occupât son coeur, l'égoïsme y dominait
+facilement. A l'époque où elle était persécutée,
+elle ne recula pas plus pour se sauver elle-même,
+devant l'abandon de ceux qui exposaient leur vie
+pour la défendre, qu'elle ne recula devant le sacrilège
+en faisant un faux serment sur l'Eucharistie.
+Il y avait dans son caractère un bizarre
+mélange de grandeur et de bassesse, d'ingratitude
+et de dévouement.</p>
+
+<p>Mazarin ne connut que ce dévouement qui ne
+cessa de s'élever à la hauteur de l'épreuve. La
+reine lui en donna un premier témoignage quand
+il vit son existence menacée par le complot de
+Beaufort: ce fut à ce moment que la régente se
+déclara pour son ministre en danger.</p>
+
+<p>En s'associant à la sage politique de Mazarin,
+Anne d'Autriche contribua puissamment à la grandeur
+de notre pays. «La France, dit M. Cousin,
+ne compte pas dans son histoire d'années plus
+glorieuses que les premières années de la régence
+d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin,
+tranquille au dedans par la défaite du parti
+des Importants, triomphante sur tous les champs
+de bataille, de 1643 à 1648, depuis la victoire de
+Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées entre elles par
+tant d'autres victoires et couronnées par le traité
+de Westphalie<a id="footnotetag407" name="footnotetag407"></a><a href="#footnote407"><sup>407</sup></a>». Comment rappeler aujourd'hui
+sans une profonde tristesse que c'est à la régence
+d'Anne d'Autriche que nous devons le traité qui
+donna l'Alsace à la France!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote407" name="footnote407"></a><b>Note 407:</b><a href="#footnotetag407"> (retour) </a> Cousin, <i>la Jeunesse de Mme de Longueville</i>.</blockquote>
+
+<p>A ces belles et radieuses années de la Régence
+succèdent des temps de trouble. Après les généreuses
+émotions de la guerre extérieure, voici les
+intrigues et les luttes civiles de la Fronde.</p>
+
+<p>Au début de la guerre civile, la figure d'Anne
+d'Autriche prend un relief extraordinaire. Dans
+ses qualités comme dans ses défauts apparaît une
+énergique personnalité. La vivacité du sentiment,
+toujours quelque peu compromettante pour l'administration
+politique des femmes, peut, aux
+heures de crise où les mesures ordinaires ne suffisent
+pas, leur inspirer les fières attitudes, les résolutions
+héroïques qui les font triompher dans la
+lutte. Ce n'est pas à l'art de la politique qu'est due
+cette gloire, c'est à l'inspiration du coeur, et c'est
+pourquoi les femmes apparaissent généralement
+si grandes dans les périls publics ou privés. Anne
+d'Autriche eut dans la Fronde une âme vraiment
+royale. Cette princesse, naguère si humble et si humiliée
+devant Richelieu, est maintenant une vraie
+fille des rois d'Espagne «bien digne de ses grands
+aïeux», c'est une reine à qui «le sang de Charles-Quint»
+donne «de la hauteur<a id="footnotetag408" name="footnotetag408"></a><a href="#footnote408"><sup>408</sup></a>», et qui, suivant
+l'expression de Mazarin, est «vaillante comme un
+soldat qui ne connaît pas le danger».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote408" name="footnote408"></a><b>Note 408:</b><a href="#footnotetag408"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Toutefois, dans cette généreuse attitude même,
+elle se laisse emporter par la passion au delà de la
+mesure; et si l'on a pu dire qu'elle seule montra
+alors de la noblesse et du courage, on doit ajouter
+que ses emportements irritèrent la révolte.</p>
+
+<p>Profondément imbue du principe du pouvoir
+absolu, Anne d'Autriche ne souffre pas que, dans
+des questions de finance qui, à vrai dire, ne regardent
+pas le Parlement, l'autorité royale soit limitée
+et contrôlée par des gens de robe, «cette canaille»,
+a-t-elle dit avec cette violence de langage que
+nous retrouverons plus d'une fois sur ses lèvres.
+L'orgueil de la reine paraît l'emporter jusque sur
+l'amitié qu'elle a vouée à Mazarin: elle semble
+rebelle aux conseils du prudent ministre, et va
+même jusqu'à flétrir du nom de lâcheté cet esprit
+de conciliation. Mais ne nous y méprenons pas.
+N'est-ce pas la discrète Mme de Motteville qui nous
+dit que le cardinal encourageait secrètement l'ardeur
+de la reine pour mieux faire ressortir sa
+propre modération<a id="footnotetag409" name="footnotetag409"></a><a href="#footnote409"><sup>409</sup></a>? Ici encore Anne d'Autriche
+était d'intelligence avec lui. C'était pour lui qu'elle
+s'exposait. Si l'allégation de Mme de Motteville est
+vraie, il faut convenir que les sentiments de
+Mazarin ne répondaient guère, en cette circonstance,
+à la générosité de la reine, et que la fable
+de <i>Bertrand et Raton</i> eut ici une application anticipée
+qui faisait plus d'honneur à la princesse
+qu'à son ministre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote409" name="footnote409"></a><b>Note 409:</b><a href="#footnotetag409"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>, 1648.</blockquote>
+
+<p>La nouvelle de la victoire de Lens a encore
+exalté l'orgueil d'Anne d'Autriche. Elle mène son
+fils à Notre-Dame pour le <i>Te Deum</i> célébré devant
+soixante-treize drapeaux ennemis déposés devant
+l'autel. Le régiment des gardes forme la haie sur
+le passage du cortège royal et a reçu l'ordre de
+demeurer sous les armes. Après avoir demandé à
+Dieu de bénir les projets qu'elle médite, la reine
+sort de la cathédrale et dit tout bas au lieutenant
+de ses gardes: «Allez, et Dieu veuille vous assister<a id="footnotetag410" name="footnotetag410"></a><a href="#footnote410"><sup>410</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote410" name="footnote410"></a><b>Note 410:</b><a href="#footnotetag410"> (retour) </a> Id., <i>Id</i>.</blockquote>
+
+<p>L'entreprise commandée par la régente, est l'exil
+de trois magistrats, l'arrestation du conseiller
+Broussel et de deux présidents du Parlement.</p>
+
+<p>Anne d'Autriche est de retour au Palais-Royal.
+Elle y apprend que Paris se soulève pour réclamer
+la délivrance du populaire Broussel.</p>
+
+<p>A pied, à travers la foule mugissante, un évêque,
+avec son rochet et son camail, se fraye un passage
+jusqu'à la résidence royale: c'est Paul de Gondi,
+le coadjuteur de Paris, le futur cardinal de Retz.
+Anne comprend qu'il désire la voir céder au mouvement
+insurrectionnel qu'elle le soupçonne d'avoir
+encouragé, et la colère de la souveraine lui fait
+oublier sa dignité: «Vous voudriez que je rendisse
+la liberté à Broussel! Je l'étranglerais plutôt
+avec ces deux mains, et ceux qui...» Et ces mains
+royales menaçaient le coadjuteur. Il était temps
+que le cardinal ministre intervînt!</p>
+
+<p>Chargé par Mazarin de négocier la paix moyennant
+la délivrance de Broussel, le coadjuteur a
+réussi à calmer l'émeute. Mais quand il revient
+au palais pour annoncer à la régente le succès
+de sa mission, et la prie de souscrire aux promesses
+de Mazarin; quand le maréchal de la Meilleraye,
+qui l'a accompagné, atteste le grand service
+que le coadjuteur a rendu à la reine, Anne d'Autriche
+n'a d'autre parole de reconnaissance que
+cette moqueuse recommandation: «Allez vous
+reposer, monsieur, vous avez bien travaillé!»
+Ce fut une faute, une grande faute. Jusque-là,
+bien que Gondi n'eût guère d'autre vocation que
+celle du conspirateur, il était demeuré fidèle à la
+reine. Mais déjà blessé par la mordante ironie de
+la princesse, il apprend qu'un coup d'État se trame
+pour le lendemain et le menace des premiers. Anne
+d'Autriche a fait d'un de ses amis un puissant
+conspirateur.</p>
+
+<p>Elle peut le comprendre, le lendemain, devant
+les douze cents barricades qui obstruent les rues
+de Paris. Au bruit de la mousqueterie, le Parlement
+en corps, précédé de ses huissiers, se dirige
+vers le Palais-Royal pour réclamer ceux de ses
+membres qui lui ont été enlevés. «Vive le Parlement!
+vive Broussel!» crie le peuple qui ouvre
+les barricades aux magistrats.</p>
+
+<p>Tout tremble à la cour, excepté la reine qui,
+superbe de courroux, tient tête à l'orage et répond
+avec hauteur à la harangue du premier président.</p>
+
+<p>Elle cède enfin à la pression qu'exercent sur elle
+Mazarin, le chancelier Séguier et l'admirable président
+Molé. Elle veut bien remettre Broussel en
+liberté si le Parlement consent à reprendre ses
+séances.</p>
+
+<p>Le Parlement quitte la reine pour se rendre au
+Palais-de-Justice. Mais il est arrêté dans sa marche
+par les insurgés qui ne se contentent pas des promesses
+de la régente. Ce qu'ils veulent, c'est
+Broussel lui-même. Devant les furieuses menaces
+qui ont succédé à une ovation enthousiaste, des
+magistrats s'enfuient. Molé ramène au Palais-Royal
+ceux qui ne l'ont pas abandonné et qui
+forment le plus grand nombre. Il expose à la reine
+les dangers qui la menacent et qui planent jusque
+sur la tête de son fils. Le courage d'Anne d'Autriche
+croît avec le péril. Elle se refuse à abaisser
+devant l'insolence du peuple la majesté royale.</p>
+
+<p>Alors, dans le cercle de la reine, une parole
+s'éleva pour l'avertir des dangers que son opiniâtreté
+faisait courir au trône: cette voix était celle
+d'une grande victime des révolutions, Henriette-Marie,
+cette fille de Henri IV qui allait être bientôt
+la veuve du roi d'Angleterre, Charles Ier! Elle
+dit à la reine de France que la révolution d'Angleterre
+avait ainsi commencé. Anne d'Autriche
+était mère: elle comprit la leçon. «Que messieurs
+du Parlement voient donc ce qu'il y a à faire pour
+la sûreté de l'État», dit-elle avec une morne résignation.
+Et elle ordonna la délivrance des magistrats
+prisonniers, le rappel de ceux qu'elle avait
+exilés.</p>
+
+<p>Malgré ces concessions, l'énergie de la princesse
+ne fléchissait pas. Pendant l'orageuse soirée du
+lendemain, alors que tous ceux qui l'entourent
+sont en proie à la terreur, elle reste calme, héroïque;
+et à sa fierté de race se joint un sentiment
+plus touchant. Mère et chrétienne, elle espère dans
+le Dieu qui bénit les petits enfants: «Ne craignez
+point, dit-elle, Dieu n'abandonnera pas l'innocence
+du roi; il faut se confier à lui<a id="footnotetag411" name="footnotetag411"></a><a href="#footnote411"><sup>411</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote411" name="footnote411"></a><b>Note 411:</b><a href="#footnotetag411"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>, 1648.</blockquote>
+
+<p>Bientôt, à Saint-Germain, une humiliation suprême
+lui est imposée. Elle a cru, mais en vain,
+pouvoir s'appuyer sur l'épée de Condé. Alors,
+avec des larmes d'indignation, elle signe un acte
+qui consacre les décisions du Parlement et qu'elle
+appelle «l'assassinat de la royauté».</p>
+
+<p>L'agitation, un moment calmée, se produit encore.
+Cette fois la régente a obtenu l'appui de
+Condé. Elle s'est de nouveau rendue à Saint-Germain,
+et de là, elle envoie au Parlement l'ordre
+de se retirer à Montargis. Condé assiège Paris.</p>
+
+<p>Maintenant, le cardinal s'associe ouvertement à
+l'inflexible résistance de la reine. Anne d'Autriche
+sort victorieuse de l'épreuve, et quand, après la
+paix de Rueil, nous la voyons rentrer dans Paris,
+Mazarin, si impopulaire jusque-là, Mazarin est
+auprès d'elle et partage l'accueil sympathique
+qu'elle reçoit. C'était là un de ces brusques revirements
+dont le peuple de Paris a donné tant
+d'exemples. On en vit un nouveau témoignage le
+jour où la régente se rendit à Notre-Dame. Les
+harengères, «qui avoient tant crié contre elle»,
+se jetaient sur elle dans des transports d'amour et
+de repentir; elles touchaient sa robe et furent près
+de l'arracher de son carrosse<a id="footnotetag412" name="footnotetag412"></a><a href="#footnote412"><sup>412</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote412" name="footnote412"></a><b>Note 412:</b><a href="#footnotetag412"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>, 1649.</blockquote>
+
+<p>Condé, l'ennemi de Mazarin, s'aliène la régente
+par sa hauteur. Elle se réconcilie avec le coadjuteur,
+et, forte de son alliance avec la vieille Fronde,
+elle fait arrêter Condé, son frère de Conti, le duc
+de Longueville, son beau-frère. Alors naît une
+nouvelle Fronde: la révolte suscitée par les partisans
+des princes. Anne d'Autriche demeure intrépide,
+elle accompagne le jeune roi et Mazarin à
+Bordeaux qui a pris le parti des rebelles. Mais la
+paix que lui imposent ses nouveaux alliés froisse
+son orgueil; elle aussi, employant une expression
+de Catherine de Médicis, elle dit qu'elle a été
+traitée en chambrière. Elle se sépare des anciens
+frondeurs.</p>
+
+<p>Le Parlement réclame la liberté des princes et
+l'obtient. Il réclame aussi l'exil de Mazarin, et si
+la reine y consent, c'est que le cardinal veut lui-même
+s'éloigner; mais elle s'apprête à quitter
+furtivement Paris avec le roi. La trahison déjoue
+ce projet. Le coadjuteur fait battre dans Paris le
+tambour d'alarme. Le peuple envahit le Palais-Royal.
+Anne d'Autriche montre aux insurgés le
+jeune roi endormi dans son lit. A ce doux aspect,
+les hommes qui avaient envahi cette chambre avec
+des sentiments de fureur, n'ont que des paroles
+de paix et de bénédiction. Le danger avait été
+grand: la reine mère n'avait eu que le temps de
+faire recoucher le petit prince qui allait monter à
+cheval.</p>
+
+<p>Mazarin exilé garde sur la régente un pouvoir
+absolu. C'est toujours lui qui gouverne par elle.</p>
+
+<p>Condé prend les armes contre le gouvernement.
+La reine mère entre vaillamment en campagne,
+marche sur Mme de Longueville, la chasse de
+Bourges et se dirige sur Poitiers. Mazarin rejoint
+Anne d'Autriche. Il est témoin de son attitude
+après la déroute de Bléneau: la régente, pleine de
+sang-froid et d'énergie au milieu de la cour éperdue,
+n'interrompt pas même la toilette qu'elle
+avait commencée avant la désastreuse nouvelle.</p>
+
+<p>Pendant le combat du faubourg Saint-Antoine,
+sous Paris, Anne d'Autriche est vraiment dans son
+rôle de femme. Tandis que le canon gronde, elle
+est agenouillée devant le Saint-Sacrement, chez
+les Carmélites de Saint-Denis. Elle ne quitte l'autel
+que pour recevoir les courriers qui lui apportent
+des nouvelles du combat, et la reine de France
+a des larmes pour tous ceux qui sont tombés, amis
+ou ennemis.<a id="footnotetag413" name="footnotetag413"></a><a href="#footnote413"><sup>413</sup></a></p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote413" name="footnote413"></a><b>Note 413:</b><a href="#footnotetag413"> (retour) </a> Mme de Motteville, <i>Mémoires</i>, 1652.</blockquote>
+
+<p>Anne devait voir Mazarin s'éloigner une seconde
+fois; mais cet exil n'était pas de longue durée et
+n'était destiné qu'à hâter la conclusion de la paix.
+Condé, le duc d'Orléans, son allié, demandèrent
+à envoyer leurs députés au roi. Mais la régente
+refusa avec hauteur, «s'étonnant qu'ils osassent
+prétendre quelque chose avant d'avoir posé les
+armes, renoncé à toute association criminelle et
+fait retirer les étrangers;» les étrangers dont le
+vainqueur de Rocroy avait accepté la criminelle
+alliance!</p>
+
+<p>En 1653, la Fronde était vaincue. L'autorité
+royale triomphait. En dépit de quelques imprudences,
+Anne d'Autriche avait, nous l'avons rappelé,
+joué le rôle le plus noble dans cette guerre
+civile. A la paix, elle rentre dans l'ombre. Son fils
+est majeur. Mazarin exerce hautement le pouvoir
+jusqu'à sa mort, événement après lequel Louis XIV
+gouverne par lui-même<a id="footnotetag414" name="footnotetag414"></a><a href="#footnote414"><sup>414</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote414" name="footnote414"></a><b>Note 414:</b><a href="#footnotetag414"> (retour) </a> Trognon, <i>Histoire de France</i></blockquote>
+
+<p>La petite-fille de Charles-Quint avait fidèlement
+servi la politique anti-espagnole de Henri IV et de
+Richelieu. Elle avait achevé, à l'intérieur du pays,
+l'oeuvre de ces deux grands génies: la victoire de
+la royauté sur la féodalité. Mais nous savons que
+ce fut Mazarin qui la dirigea dans l'exercice du
+pouvoir, et que les qualités personnelles qu'elle
+déploya dans sa régence étaient non des qualités
+politiques, mais des qualités morales: le courage
+qui brave le danger, la foi qui soutient dans le
+péril, l'amour maternel, et cette tendresse dévouée,
+généreuse, qu'Anne d'Autriche n'apporta, il est
+vrai, que dans une seule amitié.</p>
+
+<p>Elle eut dans l'âme plus de hauteur que de véritable
+grandeur. Cette hauteur avait pour origine
+la fierté du sang, et préparait Anne d'Autriche
+à représenter dignement ce pouvoir absolu
+qui était encore nécessaire à la France pour dompter
+la féodalité. La reine mère en légua la tradition
+à son fils, et quand Louis XIV disait: «L'État
+c'est moi,» il était bien réellement le fils d'Anne
+d'Autriche.</p>
+
+<p>Le jeune roi dut aussi à sa mère ces traditions
+de courtoisie chevaleresque qui contribuèrent à
+l'éclat de son règne. Ce n'est pas la moindre gloire
+d'Anne d'Autriche que d'avoir donné à la France
+un Louis XIV.</p>
+
+<p>L'exemple de cette princesse a démontré, une
+fois de plus, que la femme a besoin d'être elle-même
+dirigée lorsqu'elle tient les rênes du gouvernement.
+Les contemporaines d'Anne d'Autriche
+furent une vivante leçon de ce que devient la
+femme lorsque, dans les choses de la politique,
+elle est, ou mal conseillée, ou livrée à ses propres
+impressions. Nulle des conspiratrices de la cabale
+des Importants ou des luttes de la Fronde n'est
+conduite par la raison d'État. L'amour, l'amitié, la
+haine, tels furent les mobiles qui entraînèrent ces
+femmes à fomenter la guerre civile, à trahir même
+leur pays pour l'étranger. Pour rendre cette trahison
+moins odieuse, elles n'avaient pas, comme certaines
+reines, l'excuse d'être elles-mêmes étrangères
+de naissance. Le plus pur sang de France
+coulait dans leurs veines.</p>
+
+<p>Entre toutes les femmes qui apparaissent dans
+les troubles de la régence, une seule attire notre
+sympathie: c'est cette noble et touchante princesse
+de Condé, qui ne se mêle courageusement à la
+lutte que pour servir la cause d'un cher prisonnier;
+l'époux qui l'a dédaignée!</p>
+
+<p>Quant aux autres femmes de la Fronde, malgré
+les talents qu'elles ont déployés, je ne peux voir en
+elles que des aventurières. Si le long repentir de
+la duchesse de Longueville nous fait oublier
+que, jetée dans la Fronde par son amour pour
+La Rochefoucauld, elle y entraîna jusqu'à un
+Condé, jusqu'à un Turenne, comment accorder
+une semblable indulgence à une duchesse de Chevreuse?
+Je me sépare ici, à regret, de l'illustre
+écrivain aux yeux duquel est apparue comme une
+héroïne et un grand politique, la femme audacieuse
+qui, pour nous, n'est que la pire des intrigantes:
+celle qui met la politique au service de
+ses volages amours.</p>
+
+<p>Ce n'est ni l'amour ni l'intrigue politique qui
+jettent Mlle de Montpensier dans les luttes civiles:
+c'est le désir, romanesque de jouer à l'héroïne.
+C'est ainsi que, s'introduisant seule par la brèche
+dans Orléans, elle conquiert la ville par cet acte
+de bravoure. C'est ainsi que, dans le combat du
+faubourg Saint-Antoine, elle tirera le canon de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Une brillante étrangère, la princesse palatine,
+Anne de Gonzague, nous apparaît dans ces guerres
+civiles, non à travers la fumée des combats, mais
+dans les mystérieux arcanes de la diplomatie.
+Pour délivrer Condé, c'est elle qui a réuni la nouvelle
+Fronde à l'ancienne. Condé libre, elle lui a
+donné des conseils de modération: c'est qu'alors
+Mazarin l'a regagnée. Depuis, elle demeure fidèle
+au cardinal et sert même par son intervention diplomatique
+les intérêts de la France. Mais, en réunissant
+les deux Frondes, elle avait contribué à
+fomenter les troubles, à amener cette nuit d'émeute
+pendant laquelle Anne d'Autriche montra aux
+Frondeurs son fils endormi et à la suite de laquelle
+Mathieu Molé prononçait, avec douleur,
+cette parole: «M. le Prince est en liberté, et le
+roi, le roi notre maître, est prisonnier!»</p>
+
+<p>Mais il me tarde de quitter les femmes de la
+Fronde. Quelques-unes, d'ailleurs, ont déjà été
+peintes par la main d'un maître. Et, à ces aventurières,
+ou à ces intrigantes qui, en semant la
+guerre civile, ont contribué aux misères du peuple,
+je vais opposer les femmes qui se sont généreusement
+dévouées à soulager ces mêmes misères.</p>
+
+<p>Dès 1635, la guerre avec la maison d'Autriche
+avait fait connaître à la Lorraine les fléaux que la
+Fronde ramena surtout pour la Champagne et la
+Picardie. Rien de plus effroyable que le tableau,
+que les contemporains nous ont tracé de la misère
+qui désola ces trois provinces. On vit alors ce que
+c'était que ces guerres «soit civiles, soit étrangères
+où, disait Fléchier, le soldat recueille ce que le
+laboureur avait semé...» Et l'orateur sacré
+ajoutait: «Souvenez-vous de ces années stériles,
+où, selon le langage du prophète, le ciel fut d'airain
+et la terre de fer<a id="footnotetag415" name="footnotetag415"></a><a href="#footnote415"><sup>415</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote415" name="footnote415"></a><b>Note 415:</b><a href="#footnotetag415"> (retour) </a> Fléchier, <i>Oraison funèbre de madame Marie-Magdeleine de
+Wignerod, duchesse d'Aiguillon</i>.</blockquote>
+
+<p>La dysenterie, la gale, la peste se joignent à
+la guerre et à la famine. Fuyant leurs demeures
+occupées par la soldatesque étrangère, les paysans
+meurent dans les bois ou sur les grands chemins,
+ou bien, rentrant dans leurs villages après le départ
+de l'ennemi, ils retrouvent leurs demeures
+pillées, brûlées, leurs champs dévastés. Abattus
+par la maladie, dépouillés jusqu'à la chemise, ils
+n'ont d'autre lit que la terre, d'autre matelas que
+de la paille pourrie et n'osent, dans leur état de
+nudité, se soulever de cette horrible couche. Leur
+nourriture, c'est l'herbe, ce sont les racines des
+champs, c'est l'écorce des arbres; les lézards, la
+terre même, tout leur est bon. S'il leur reste quelques
+haillons, ils les lacèrent pour les avaler; et,
+à défaut de ces étranges aliments, ils se rongent
+les bras et les mains «et meurent dans ce désespoir.»
+D'autres disputent aux loups les restes
+d'une hideuse curée: les débris pourris des chiens
+et des chevaux; ou bien, eux-mêmes seront, fût-ce
+avant qu'ils n'expirent, la pâture des bêtes de
+proie.</p>
+
+<p>Vivants et morts gisent pêle-mêle. L'enfant qui
+a survécu, est demeuré sur la mère qui est morte,
+bien certainement en lui donnant sa dernière bouchée
+de nourriture.</p>
+
+<p>En Lorraine, à Saint-Mihiel, dit un missionnaire,
+«il y en a plus de cent qui semblent des squelettes
+couverts de peau, et si affreux que, si Notre-Seigneur
+ne me fortifiait je ne les oserais regarder;
+ils ont la peau comme du marbre basané, et tellement
+retirée que les dents leur paraissent toutes
+sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
+refrognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable
+qui se puisse jamais voir.»</p>
+
+<p>Toutes les classes participent à cette misère. Le
+noble compte parmi les pauvres honteux. Le curé
+s'attelle à une charrue pour remplacer le cheval
+qui manque. L'homme qui ne peut se plier à la
+honte de mendier son pain est trouvé mort sur sa
+couche pour n'avoir pas osé «demander sa vie!»</p>
+
+<p>Les orphelins sont abandonnés; les jeunes filles,
+exposées à quelque chose de plus terrible que
+la mort, le déshonneur. Les unes sont près de
+succomber à l'effroyable tentation; d'autres se cachent
+dans des cavernes pour fuir la brutalité des
+soldats. Les églises sont pillées, les prêtres persécutés,
+dépouillés.</p>
+
+<p>En Lorraine, les soldats eux-mêmes, pressés
+par la faim et la maladie, sont couchés le long
+des routes et sur les grands chemins, sans assistance
+religieuse, «sans consolation humaine<a id="footnotetag416" name="footnotetag416"></a><a href="#footnote416"><sup>416</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote416" name="footnote416"></a><b>Note 416:</b><a href="#footnotetag416"> (retour) </a> Lettres des prêtres de la Mission, recueillies dans la <i>Vie de
+saint Vincent de Paul</i>, par le lazariste qui s'abrita sous le nom
+d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre récent de
+M. Chantelauze, <i>Saint Vincent de Paul et les Gondi</i>.</blockquote>
+
+<p>Pendant la Fronde, des masses d'émigrants arrivent
+à Paris et ajoutent le fardeau de leur misère
+au poids des calamités qui écrasent la ville.</p>
+
+<p>Tels furent les désastres dans lesquels la guerre
+étrangère et la guerre civile plongèrent quelques
+parties de la France. Mais, au milieu de toutes ces
+calamités, une armée se lève, l'armée de la charité!
+Saint Vincent de Paul la commande, et les
+femmes marchent à l'avant-garde.</p>
+
+<p>Les dames de la Charité de Paris donnent leur
+or, elles quêtent pour les provinces désolées. Saint
+Vincent de Paul et ses collaboratrices recueillent
+près d'un million six cent mille livres qui sont
+distribuées dans la Lorraine et jusque dans l'Artois
+ravagé par la guerre. Pendant les malheurs
+amenés par la Fronde, ces nobles femmes envoient
+à la Champagne et à la Picardie plus de seize mille
+livres par mois<a id="footnotetag417" name="footnotetag417"></a><a href="#footnote417"><sup>417</sup></a>. L'imminence du danger provoquait
+les plus grands sacrifices, et les généreuses
+femmes qui avaient eu à souffrir personnellement
+de la ruine générale, calculaient, non leurs ressources,
+mais les misères qu'il fallait soulager.
+Leur présidente, la duchesse d'Aiguillon, qui,
+avec Mlle de Lamoignon et Mme de Hersé, la protectrice
+spéciale des pauvres soldats, a recueilli
+des sommes immenses pour les victimes de la
+guerre, la duchesse d'Aiguillon vend jusqu'à une
+partie de son argenterie. Mme de Miramion vend
+son collier de perles pour nourrir les pauvres de
+Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille
+potages par jour. Charité bien digne de la sainte
+femme qui, à Paris encore, fera subsister les
+pauvres pendant les plus rigoureux hivers et à
+qui l'on devra, en 1682, l'origine des fourneaux
+économiques<a id="footnotetag418" name="footnotetag418"></a><a href="#footnote418"><sup>418</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote417" name="footnote417"></a><b>Note 417:</b><a href="#footnotetag417"> (retour) </a> <i>Vie de saint Vincent de Paul</i>, citée plus haut; <i>Lettres</i> de saint Vincent de Paul, publiées par les prêtres de la Mission, 1882.
+333. Lettre à M. Martin, supérieur à Turin, 20 juillet 1656.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote418" name="footnote418"></a><b>Note 418:</b><a href="#footnotetag418"> (retour) </a> Bonneau-Avenant, <i>Mme de Miramion</i>, et <i>la Duchesse d'Aiguillon</i>.</blockquote>
+
+<p>Le 11 février 1649, M. Vincent éloigné de Paris,
+écrivait aux Dames de la Charité, dans une
+lettre récemment publiée: «De vérité il semble
+que les misères particulières vous dispensent du
+soin des publiques, et que nous aurions un bon
+prétexte, devant les hommes, pour nous retirer de
+ce soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas
+comment il en irait devant Dieu, lequel nous
+pourrait dire ce que saint Paul disait aux Corinthiens...
+«Avez-vous encore résisté jusqu'au
+sang?» ou pour le moins avez-vous encore
+vendu une partie des joyaux que vous avez? Que
+dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs
+d'entre vous (et je crois le même de tant que vous
+êtes) qui avez fait des charités, lesquelles seraient
+trouvées très grandes, non seulement en des personnes
+de votre condition, mais encore en des
+reines<a id="footnotetag419" name="footnotetag419"></a><a href="#footnote419"><sup>419</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote419" name="footnote419"></a><b>Note 419:</b><a href="#footnotetag419"> (retour) </a> Saint Vincent de Paul, <i>Lettres</i>, 135.</blockquote>
+
+<p>En d'autres circonstances encore, les femmes
+se privent de leurs joyaux. Anne d'Autriche qui
+a appelé saint Vincent de Paul dans ses conseils,
+Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent
+de tels exemples.</p>
+
+<p>Pour les provinces désolées, cet or, ces perles
+se convertissaient en pain, en vêtements, en médicaments,
+en outils même<a id="footnotetag420" name="footnotetag420"></a><a href="#footnote420"><sup>420</sup></a>. En soulageant les misères
+de l'heure actuelle, on prévoyait l'avenir. On
+donnait aux laboureurs du grain, des haches, des
+serpes, des faucilles; aux paysannes, du chanvre,
+des rouets. On recueillait les orphelins, on leur
+enseignait un état. Les jeunes filles étaient préservées
+du déshonneur dans les pieux abris qui
+s'ouvraient à elles. Les pauvres honteux recevaient,
+avec des secours, les hommages de respect
+qui leur rendaient moins amer le pain de l'aumône.
+Les églises et leurs pasteurs étaient secourus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote420" name="footnote420"></a><b>Note 420:</b><a href="#footnotetag420"> (retour) </a> Les maisons des Dames de la Charité étaient devenues d'immenses
+magasins.</blockquote>
+
+<p>Les femmes dont nous énumérons les bienfaits
+et qui composaient ce qu'on appelait l'Assemblée
+générale des Dames de la Charité, formaient
+comme un conseil supérieur chargé de recueillir,
+de centraliser et de répartir les dons de la charité.
+Ce n'était cependant pas dans ce but que l'Assemblée
+générale avait été instituée.</p>
+
+<p>Au début de sa carrière, quand saint Vincent
+de Paul évangélisait les campagnes par ces missions
+dont sa première collaboratrice, Mme de
+Gondi, avait inspiré la fondation, il avait établi
+dans les campagnes des confréries de la Charité,
+composées de femmes qui allaient assister spirituellement
+et corporellement les pauvres malades.
+L'oeuvre se propagea, et de 1629 à 1631, s'établit
+dans presque toutes les paroisses de Paris et des
+faubourgs. La mission de ces confréries était toute
+paroissiale.</p>
+
+<p>Une femme de bien, la présidente Goussault,
+eut la pensée de créer une compagnie de dames
+qui aurait spécialement le soin des malades de
+l'Hôtel-Dieu. Elle soumit le projet de cette création
+à M. Vincent qui l'agréa. Les plus grandes
+dames de France se firent gloire d'appartenir à
+cette association. Ceignant un tablier, les nobles
+infirmières allaient porter aux femmes malades
+des secours, des consolations, des enseignements,
+et leur donnaient avec affection le nom de
+soeurs.</p>
+
+<p>Ce fut ainsi que se constitua l'Assemblée générale
+des dames de la Charité. Plus tard elle
+agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger
+de l'assistance des provinces désolées que
+ses bienfaits sauvèrent. A l'assemblée générale
+et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg,
+chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet
+1657, saint Vincent de Paul rendit un éclatant
+hommage à ses dévouées collaboratrices: «C'est
+une chose presque sans exemple, dit-il, que des
+dames s'assemblent pour assister des provinces
+réduites à l'extrême nécessité, en y envoyant
+de grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir
+et vêtir une infinité de pauvres de toute condition,
+de tout âge et de tout sexe. On ne
+lit point qu'il y ait jamais eu de telles personnes
+associées qui, d'office, comme vous, mesdames,
+aient fait quelque chose de semblable<a id="footnotetag421" name="footnotetag421"></a><a href="#footnote421"><sup>421</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote421" name="footnote421"></a><b>Note 421:</b><a href="#footnotetag421"> (retour) </a> Abelly, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Les attributions de l'Assemblée de Charité
+s'étendent de plus en plus. À la visite de l'Hôtel-Dieu,
+à l'assistance des provinces désolées, se
+joignent d'autres charges.</p>
+
+<p>La charité et le patriotisme s'unissaient dans
+les bienfaits que les Dames de la Charité répandaient
+sur les victimes de la guerre et des fléaux
+qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi
+son compte dans l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent
+en favorisant les missions étrangères
+qui vont porter au loin, avec la connaissance de
+l'Évangile, le nom de la France. La duchesse
+d'Aiguillon est là encore au premier rang, et ses
+principales collaboratrices sont Mme de Miramion,
+Mme de Lamoignon<a id="footnotetag422" name="footnotetag422"></a><a href="#footnote422"><sup>422</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote422" name="footnote422"></a><b>Note 422:</b><a href="#footnotetag422"> (retour) </a> Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrés
+Boileau. <i>Poésies diverses</i>, xvi. (Éd. Berriat-Saint-Prix.)</blockquote>
+
+<p>Mme d'Aiguillon a une grande part à la fondation
+du séminaire des Missions étrangères. La
+duchesse crée des missions dans l'Extrême Orient,
+un séminaire à Siam. Elle achète les consulats de
+Tunis et d'Alger; elle suscite la fondation d'un
+hôpital dans cette dernière ville pour y recueillir
+les Français malades et abandonnés. Enfin reprenant
+la pensée d'une autre femme de grand coeur,
+Mme de Guercheville, elle établit une colonie française
+et catholique au Canada<a id="footnotetag423" name="footnotetag423"></a><a href="#footnote423"><sup>423</sup></a>, cette Nouvelle-France
+qui, aujourd'hui, garde plus que jamais à
+la mère-patrie malheureuse, un amour dévoué,
+enthousiaste, chevaleresque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote423" name="footnote423"></a><b>Note 423:</b><a href="#footnotetag423"> (retour) </a> Fléchier, <i>Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon</i>; Bonneau-Avenant,
+<i>la Duchesse d'Aiguillon</i>. Ce dernier écrivain nomme
+une humble cabaretière, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse
+d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.</blockquote>
+
+<p>Voilà ce que les femmes du XVIIe siècle ont fait
+pour le salut des provinces dévastées, pour la
+grandeur de la France et la gloire de l'Église.
+Leurs bienfaits ne s'arrêtent pas là.</p>
+
+<p>Saint Vincent avait fondé un hôpital pour les
+pauvres vieillards. Les dames de la Charité, notamment
+la duchesse d'Aiguillon, le pressèrent de
+donner plus d'extension à cette oeuvre. Devant les
+quarante mille mendiants qui, à Paris, peuplaient
+<i>onze cours de miracles</i>, il fallait un immense dépôt
+de mendicité. Ce fut saint Vincent qui eut à modérer
+ici le zèle de ses collaboratrices; mais il ne
+refusa pas ses conseils à la duchesse d'Aiguillon
+qui fonda la Salpêtrière avec le concours de la
+reine, de Mazarin et des princesses. A un moment
+où les ressources manquèrent à l'hôpital, Mme de
+Miramion, âgée, malade, quêta plus de cinquante
+mille francs en un mois pour soutenir cette création.</p>
+
+<p>Comme le vieillard délaissé, l'enfant abandonné
+a rencontré dans les dames de la Charité, des
+mères tendres et secourables. Est-il nécessaire de
+rappeler le triste sort de ces enfants trouvés que
+l'on déposait à la Couche, ce hideux local de la
+rue Saint-Landry où une veuve, assistée d'une
+ou de deux servantes, recevait ces pauvres petits
+êtres? Il ne se passait guère de jour que l'on n'en
+recueillît un. Les ressources manquaient pour
+donner des nourrices à ces enfants. Les uns mouraient
+de faim; d'autres étaient tués par des soporifiques
+que les servantes leur faisaient prendre
+pour se débarrasser de leurs cris en les endormant.
+«Ceux qui échappaient à ce danger, étaient ou
+donnés à qui les venait demander, ou vendus à si
+vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a payé
+que vingt sous. On les achetait ainsi, quelquefois
+pour leur faire teter des femmes gâtées, dont le
+lait corrompu les faisait mourir; d'autres fois pour
+servir aux mauvais desseins de quelques personnes
+qui supposaient des enfants dans les familles...
+Et on a su qu'on en avait acheté (ce qui fait horreur)
+pour servir à des opérations magiques et
+diaboliques; de sorte qu'il semblait que ces pauvres
+innocents fussent tous condamnés à la mort,
+ou à quelque chose de pire, n'y ayant pas un seul
+qui échappât à ce malheur, parce qu'il n'y avait
+personne qui prît soin de leur conservation. Et
+ce qui est encore plus déplorable, plusieurs mouraient
+sans baptême, cette veuve ayant avoué
+qu'elle n'en avait jamais baptisé, ni fait baptiser
+aucun».</p>
+
+<p>Ainsi parle un compagnon de la vie apostolique
+du saint; et celui-ci même racontait que depuis
+cinquante ans, on n'avait pas entendu dire qu'un
+seul enfant trouvé eût vécu!</p>
+
+<p>Témoin de cette navrante misère, saint Vincent
+l'expose aux dames de charité établies sur la paroisse
+de Saint-Nicolas du Chardonnet, la première
+de ces confréries qui se fût formée à Paris. Il savait
+bien, cet homme évangélique, que pour aimer et
+secourir l'enfance malheureuse, toute femme sent
+tressaillir en elle un coeur de mère. Les généreuses
+chrétiennes à qui saint Vincent faisait appel, ne
+purent d'abord sauver qu'une douzaine de ces
+pauvres innocents, «bien plus à plaindre que ceux
+qu'Hérode fit massacrer». Il fallut les tirer au
+sort! (1638.)</p>
+
+<p>Les associées du bon saint augmentent peu à
+peu le nombre de leurs enfants d'adoption. Elles
+essayent même de les sauver tous. Puis, un jour,
+les ressources manquent. C'est alors que, dans une
+assemblée générale tenue vers 1648, a lieu cette
+scène incomparable qui a été tant de fois retracée, et
+que, néanmoins, je me garderai bien de ne point
+placer ici parmi les plus beaux titres d'honneur de
+la femme française.</p>
+
+<p>Saint Vincent de Paul «mit en délibération si
+la Compagnie devait cesser, ou bien continuer à
+prendre soin de la nourriture de ces enfants, étant
+en sa liberté de s'en décharger, puisqu'elle n'avait
+point d'autre obligation à cette bonne oeuvre que
+celle d'une simple charité. Il leur proposa les raisons
+qui pouvaient les dissuader ou persuader; il
+leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables
+soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six
+cents, qui fussent morts sans leur assistance; dont
+plusieurs apprenaient métier, et d'autres étaient
+en état d'en apprendre; que par leur moyen tous
+ces pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient
+appris à connaître et à servir Dieu; que de ces
+commencements elles pouvaient inférer quelle
+serait à l'avenir la suite de leur charité. Et puis
+élevant un peu la voix, il conclut avec ces paroles:
+«Or sus, mesdames, la compassion et la charité
+vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos
+enfants; vous avez été leurs mères selon la grâce,
+depuis que leurs mères selon la nature les ont
+abandonnés; voyez maintenant si vous voulez aussi
+les abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour
+devenir à présent leurs juges, leur vie et leur mort
+sont entre vos mains; je m'en vais prendre les voix
+et les suffrages: il est temps de prononcer leur
+arrêt, et de savoir si vous ne voulez plus avoir de
+miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez
+d'en prendre un charitable soin; et au contraire,
+ils mourront et périront infailliblement si
+vous les abandonnez: l'expérience ne vous permet
+pas d'en douter<a id="footnotetag424" name="footnotetag424"></a><a href="#footnote424"><sup>424</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote424" name="footnote424"></a><b>Note 424:</b><a href="#footnotetag424"> (retour) </a> Abelly, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>L'émotion qui vibrait dans la voix du saint
+«faisait assez connaître quel était son sentiment».
+La sentence des juges ne pouvait se traduire que
+par des larmes et par les plus généreux sacrifices.
+L'oeuvre des Enfants-Trouvés était définitivement
+fondée.</p>
+
+<p>Collectivement ou isolément, les femmes s'associent
+à toutes les oeuvres de saint Vincent de Paul.
+Elles assistent les galériens dont leur guide a soulagé
+les tortures physiques et les misères morales.
+Avant même qu'il y eût des Dames de la Charité,
+Mme de Gondi s'était occupée de faire évangéliser
+les galériens par M. Vincent et ses missionnaires.
+Plus tard, la duchesse d'Aiguillon qui fait donner
+à notre saint l'aumônerie générale des galères,
+obtient de son oncle, le cardinal de Richelieu, la
+fondation d'un hôpital pour les galériens, à Marseille,
+et y contribue par sa munificence. Les premières
+protectrices des Enfants-Trouvés, les dames
+de la Charité de Saint-Nicolas du Chardonnet, concourent
+aussi à cette oeuvre. Ce sont elles encore
+qui visitent dans leurs infectes et sépulcrales prisons
+les galériens de Paris. Mme de Miramion suit
+cet exemple; elle porte aux prisonniers des secours,
+des consolations, de douces paroles de relèvement.
+Mme de Maignelais, soeur de M. de Gondi, visite
+aussi les galériens, et assiste jusqu'aux condamnés
+à mort.</p>
+
+<p>Mme de Maignelais fonde une maison de filles repenties
+sous le vocable de sainte Madeleine, la
+grande pécheresse rachetée par l'amour divin. Les
+établissements de ce genre n'étaient pas nouveaux,
+mais, plus que jamais, ils devenaient nécessaires à
+une époque où, comme nous le disions plus haut,
+la licence régnait dans les villes, qui étaient devenues
+des camps.</p>
+
+<p>Mme de Miramion, animée de l'esprit de saint
+Vincent, fonde une maison analogue, mais elle lui
+donne une grande extension; elle crée le refuge
+de la Pitié pour les femmes de mauvaise vie que
+l'autorité y fait enfermer de force, et le refuge de
+Sainte-Pélagie pour les femmes repentantes qui,
+de leur propre mouvement, viennent y mener une
+vie de pénitence. Pour sauver ces âmes malades,
+Mme de Miramion avait le suprême remède, la miséricordieuse
+tendresse du Bon Pasteur qui ramène
+sur son épaule la brebis égarée.</p>
+
+<p>La Pitié et Sainte-Pélagie deviennent des établissements
+publics. Pour les fonder, Mme de Miramion
+avait rencontré parmi ses appuis, le grand
+coeur de Mme d'Aiguillon.</p>
+
+<p>Nous savons ce que Mme de Miramion avait fait
+pour l'instruction primaire des enfants du peuple,
+et aussi pour leur instruction professionnelle. Sous
+ce dernier rapport, les dames de la Charité ont
+aussi mérité nos hommages, elles qui faisaient
+apprendre un état à leurs chers enfants trouvés.</p>
+
+<p>Le rôle des femmes du monde est immense au
+XVIIe siècle dans les oeuvres du bien. Quels résultats
+que ceux-ci: le salut des provinces ruinées, la
+régénération des campagnes par les missions à l'intérieur,
+l'évangélisation des contrées lointaines
+avec l'extension de l'influence française, le soulagement
+des malades, l'assistance des pauvres et
+surtout des vieillards, l'instruction primaire et
+professionnelle des enfants du peuple, l'enfance
+exercée au devoir en même temps qu'au travail, la
+jeune fille préservée du vice, la pécheresse ramenée
+au bien; le forçat lui-même obligé de bénir
+dans la main qui le secourt et dans le coeur qui le
+plaint, la vertu efficace de la sublime religion que
+rien, quoi qu'on fasse, ne saura jamais remplacer
+pour inspirer de tels actes!</p>
+
+<p>Cette inspiration chrétienne avait eu ici à son
+service la force que donne l'association. C'était là
+l'un des rares bienfaits produits par la transformation
+sociale qui avait amené les familles nobles à
+Paris. Naguère la charité avait été surtout une
+action individuelle: elle devenait désormais une
+puissance sociale. Mais si, dans les circonstances
+exceptionnelles, comme le désastre de quelques
+provinces, il fallait le concours de cette grande
+charité sociale, nous n'en regretterons pas moins
+que, dans les circonstances normales de la vie, les
+châtelaines aient trop souvent privé leurs paysans
+de la protection maternelle qui était le doux apanage
+de leurs aïeules. Sans parler, bien entendu,
+des émigrations forcées que provoqua la ruine de
+trois provinces, Paris ne serait pas devenu le refuge
+de tous les misérables si, comme au moyen âge,
+ceux-ci avaient trouvé dans le pays natal les secours
+de leurs seigneurs.</p>
+
+<p>Les oeuvres de saint Vincent de Paul, ces oeuvres
+auxquelles les femmes du XVIIe siècle donnaient
+une impulsion vigoureuse, n'auraient pas été possibles,
+si pour les accomplir, il n'y avait eu, avec
+les vaillants prêtres de la Mission, ces admirables
+femmes dont je vais enfin prononcer le nom: les
+soeurs de la Charité, les filles de saint Vincent!</p>
+
+<p>Leur ordre était né des confréries même de la
+Charité. Lorsque ces confréries s'étaient répandues
+à Paris, et que des femmes de condition s'y étaient
+enrôlées, celles-ci avaient bien le zèle généreux, le
+dévouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs
+domestiques et sociaux ne leur permettaient pas
+de veiller assidûment les malades. Ce fut alors que
+l'on proposa à M. Vincent de consacrer spécialement
+au service des pauvres malades, de pieuses
+filles de la campagne qui, avec toute la charité de
+leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces
+physiques, se dévoueraient à Jésus-Christ dans
+les êtres souffrants. L'active promotrice des confréries
+de la Charité, Mme Le Gras, fut l'institutrice
+de ces saintes filles qui vénèrent en elle et dans
+saint Vincent de Paul les fondateurs de leur ordre.</p>
+
+<p>La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse
+de Saint-Nicolas du Chardonnet, fut la première
+communauté des filles de la Charité. Leurs
+premières bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un
+administrateur de l'hôpital général, et Mme de Miramion.
+Et comme le nom de la duchesse d'Aiguillon
+était destiné à être revendiqué par toutes
+les grandes oeuvres du XVIIe siècle, ce fut encore à
+la prière de la noble duchesse que l'archevêque de
+Paris accorda aux soeurs de la Charité le privilège
+nécessaire pour que leur association fût érigée en
+communauté.</p>
+
+<p>Obligées d'aller à la recherche de toutes les misères,
+les filles de la Charité ne pouvaient mener
+la vie claustrale de ces saintes Carmélites qui, introduites
+en France par Mme Acarie, offraient aux
+âmes contemplatives ou aux coeurs blessés de la
+vie, leur inviolable asile de paix, de prière et de
+pénitence. Les soeurs de la Charité ne pouvaient être
+et n'étaient pas des religieuses. Dans la règle qu'il
+leur donna, saint Vincent de Paul disait: «Elles
+considéreront qu'encore qu'elles ne soient pas dans
+une religion, cet état n'étant pas convenable aux
+emplois de leur vocation, néanmoins parce qu'elles
+sont beaucoup plus exposées que les religieuses
+cloîtrées et grillées, n'ayant pour monastère que
+les maisons des malades; pour cellule, quelque
+pauvre chambre, et bien souvent de louage; pour
+chapelle, l'église paroissiale; pour cloître, les rues
+de la ville; pour clôture, l'obéissance; pour grille,
+la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie.
+Pour toutes ces considérations, elles doivent
+avoir autant ou plus de vertu que si elles étaient
+professes dans un ordre religieux<a id="footnotetag425" name="footnotetag425"></a><a href="#footnote425"><sup>425</sup></a>».</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote425" name="footnote425"></a><b>Note 425:</b><a href="#footnotetag425"> (retour) </a> Abelly. <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Ces pieuses filles deviennent les ministres de
+l'Assemblée générale des dames de la Charité.
+A elles l'assistance spirituelle et corporelle du
+malade, soit dans le logis de la misère, soit à l'hôpital!
+A elles la maternité de l'enfant trouvé et du
+vieillard délaissé! A elles l'éducation des enfants
+du peuple! Elles pansent les plaies morales comme
+les plaies physiques; la plus hideuse lèpre de
+l'âme ou du corps les attire au lieu de les repousser.
+Elles soignent les pestiférés, et les galériens
+les voient se pencher sur eux dans leurs blanches
+auréoles comme des anges qui apparaîtraient aux
+damnés au milieu des supplices de l'enfer.</p>
+
+<p>Dans les calamités publiques elles sont là. Ce
+sont elles qui, à Paris, pendant la Fronde, distribuent
+aux pauvres, aux réfugiés, la nourriture
+quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de
+Paul écrit à propos des charges qui pèsent sur sa
+famille spirituelle: «Les pauvres filles de la Charité
+y ont plus de part que nous, quant à l'assistance
+corporelle des pauvres. Elles font des distributions
+de potage tous les jours, chez Mlle Le
+Gras, à treize cents pauvres honteux, et dans le
+faubourg Saint-Denis à huit cents réfugiés, et
+dans la seule paroisse de Saint-Paul quatre ou
+cinq de ces filles en donnent à cinq mille pauvres,
+outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles
+ont sur les bras. Il y en a d'autres qui font ailleurs
+la même chose».</p>
+
+<p>Deux jours après, soit que M. Vincent ait été
+plus amplement informé, soit que le nombre des
+pauvres assistés se soit accru, c'est à huit mille de
+ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de
+Saint-Paul donnent la nourriture<a id="footnotetag426" name="footnotetag426"></a><a href="#footnote426"><sup>426</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote426" name="footnote426"></a><b>Note 426:</b><a href="#footnotetag426"> (retour) </a> <i>Lettres</i> de saint Vincent de Paul à M. Lambert, date citée
+dans le texte. Aux soeurs de charité, à Valpuiseau, 23 juin 1652</blockquote>
+
+<p>Ainsi que les prêtres de la Mission, elles tombent
+victimes de leur chrétienne et patriotique charité.
+A Réthel, à Calais, on les verra se dévouer aux
+soldats blessés ou malades. A l'hôpital de Calais,
+quatre filles de la Charité ont la charge de cinq ou
+six cents militaires. Elles succombent à la tâche;
+toutes sont malades, deux d'entre elles meurent.
+En les recommandant aux prières de ses missionnaires,
+leurs dignes frères d'armes, M. Vincent
+disait: «La reine nous a fait l'honneur de nous
+écrire pour nous mander d'en envoyer d'autres à
+Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voilà
+que quatre s'en vont partir aujourd'hui pour cela.
+Une d'entre elles, âgée d'environ cinquante ans,
+me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu,
+où j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que
+deux de ses soeurs étaient mortes à Calais, et qu'elle
+venait s'offrir à moi pour y être envoyée à leur
+place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur,
+j'y penserai: et hier elle vint ici pour savoir la
+réponse que j'avais à lui faire. Voyez, messieurs
+et mes frères, le courage de ces filles à s'offrir de
+la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme
+des victimes, pour l'amour de Jésus-Christ et le
+bien du prochain: cela n'est-il pas admirable?
+Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que ces
+filles seront mes juges au jour du jugement.
+Oui, elles seront nos juges, si nous ne sommes
+disposés comme elles à exposer nos vies pour
+Dieu<a id="footnotetag427" name="footnotetag427"></a><a href="#footnote427"><sup>427</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote427" name="footnote427"></a><b>Note 427:</b><a href="#footnotetag427"> (retour) </a> Abelly, <i>l. c.</i> Comp. <i>Lettres</i>. A ma soeur Hardemont, 10 août 1658.</blockquote>
+
+<p>Pour rendre hommage à de tels actes, la parole
+d'ordinaire si simple de l'apôtre a des accents où
+vibre un religieux enthousiasme. Et c'est justice.
+Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du
+régiment échappe à une main mourante, nous
+comprenons l'ardeur avec laquelle des bras généreux
+s'étendent pour soutenir le symbole de l'honneur
+français. Mais que, dans un hôpital, la place
+des héroïques victimes de l'épidémie soit revendiquée
+comme un poste d'honneur, c'est là un de
+ces faits sublimes que nous offrent souvent les
+annales des filles de saint Vincent, et qui attestent
+que dans la vaillante race des femmes françaises,
+la soeur de charité a plus que le courage du soldat,
+la vocation du martyr.</p>
+
+<p>Les Dames de la Visitation, fondées par saint
+François de Sales et sainte Chantal, prêtent aussi
+leur concours aux oeuvres de saint Vincent de Paul,
+supérieur de leur maison de Paris. Ce fut leur
+exquise douceur qui fit désirer à M. Vincent
+qu'elles se dévouassent aux pécheresses. Elles
+comprenaient certainement cette mission, les filles
+spirituelles du saint docteur de <i>l'Amour de Dieu</i>,
+les religieuses parmi lesquelles allait bientôt surgir
+la bienheureuse qui montra à notre pays ce que
+le Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon.
+Nous aimons à voir les filles de saint François de
+Sales et les filles de saint Vincent de Paul se rencontrer
+dans la communion de la charité. Nous
+aimons à les voir servir le Dieu des miséricordes
+au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que les jansénistes
+présentaient à leurs adeptes, et particulièrement
+à ces austères religieuses de Port-Royal,
+qui mirent au service de l'erreur une
+intrépidité digne d'une meilleure cause. Nous aimons
+encore à opposer la charité active que pratiquaient
+les collaboratrices de saint Vincent à ce
+quiétisme qu'allait bientôt prêcher une autre
+femme, Mme Guyon.</p>
+
+<p>Après avoir parlé des femmes politiques qui,
+par leurs intrigues, contribuèrent à la ruine de la
+France, je me suis arrêtée avec bonheur devant
+les femmes de bien qui la relevèrent parla puissance
+de leur charité. C'est qu'en effet, la vraie
+mission sociale de la femme est dans les oeuvres
+du bien, et non dans les intrusions politiques.
+Mme de Maintenon en est un exemple de plus.
+Généreusement associée aux bonnes oeuvres de
+Mme de Miramion, elle-même fondatrice de l'Institut
+de Saint-Cyr, son rôle est moins heureux
+lorsqu'elle touche aux affaires publiques. Sans
+doute elle n'eut pas, dans la révocation de l'édit
+de Nantes, la part qu'on lui a attribuée<a id="footnotetag428" name="footnotetag428"></a><a href="#footnote428"><sup>428</sup></a>. Elle ne
+voulait pas de conversion forcée, et pour elle la
+douce et persuasive éloquence d'un Fénelon ou
+d'un Fléchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue
+étaient les meilleurs instruments de propagande.
+Mais s'il faut effacer de son rôle politique
+cette participation à une funeste mesure, il
+est d'autres circonstances où son immixtion dans
+les affaires d'État fut malheureuse. Il n'est pas
+jusqu'à sa sensibilité féminine qui ne devînt néfaste
+au pays quand, par ses larmes, elle obtint
+de Louis XIV qu'il reconnût le fils de Jacques II
+pour roi d'Angleterre. C'est par l'influence de
+Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la
+double succession d'un Louvois et d'un Colbert,
+et que le présomptueux Villeroi est investi du
+commandement qui fait de lui le prisonnier de
+Crémone et le vaincu de Ramillies.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote428" name="footnote428"></a><b>Note 428:</b><a href="#footnotetag428"> (retour) </a> Duc de Noailles, <i>Histoire de Mme de Maintenon</i>.</blockquote>
+
+<p>Il est toutefois une intervention politique dans
+laquelle Mme de Maintenon attire notre sympathie,
+parce qu'elle n'y figure que dans ses attributions
+de femme et dans ses sentiments de
+chrétienne. C'est lorsque, en 1693, elle inspire à
+Louis XIV, victorieux encore, une généreuse pitié
+pour les misères du peuple et lui fait désirer la
+paix. Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fénelon
+et de Mme de Miramion.</p>
+
+<p>En dépit de regrettables erreurs, l'influence de
+Mme de Maintenon est celle d'une femme honnête.
+Mais que dire du rôle que jouent au VIIIe siècle
+Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry:
+Mme de Prie, vraie reine de France de par la grâce du
+duc de Bourbon, et mettant au service de l'Angleterre
+une influence salariée; Mme de Pompadour
+qui, tout en n'ayant pas été, comme on le croyait
+jusque dans ces derniers temps, la première instigatrice
+de la guerre de Sept ans <a id="footnotetag429" name="footnotetag429"></a><a href="#footnote429"><sup>429</sup></a>, la favorise de
+toutes ses forces pour plaire à la grande souveraine
+étrangère dont les prévenances la flattent;
+Mme de Pompadour, élevant ou précipitant les
+ministres, faisant donner à un Soubise le bâton
+de maréchal, mérité par Chevert; et, pour se
+venger de la juste sévérité des jésuites à son
+égard, poussant le roi à la suppression de leur
+ordre; Mme du Barry enfin, dont le nom souillerait
+ici pour la seconde fois notre étude s'il n'était,
+cette fois encore, marqué d'un stigmate flétrissant <a id="footnotetag430" name="footnotetag430"></a><a href="#footnote430"><sup>430</sup></a>;
+Mme du Barry à qui la France dut la destruction
+de ses parlements et le triste ministère d'un
+duc d'Aiguillon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote429" name="footnote429"></a><b>Note 429:</b><a href="#footnotetag429"> (retour) </a> M. le duc de Broglie a rétabli sur cette question la vérité historique dans son récent ouvrage, le Secret du roi.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote430" name="footnote430"></a><b>Note 430:</b><a href="#footnotetag430"> (retour) </a> Voir plus haut, chapitre III.</blockquote>
+
+<p>Devant le règne honteux de cette dernière favorite,
+quelques coeurs de femmes battirent d'une
+noble indignation. A la fin du chapitre précédent
+j'ai fait allusion à des Françaises qui propagèrent
+à l'étranger les idées humanitaires et les belles
+utopies que vit éclore la fin du XVIIIe siècle: c'étaient
+les correspondantes du roi de Suède, Gustave III,
+qui nous sont connues par la récente publication
+de leurs lettres, conservées dans les papiers
+d'Upsal<a id="footnotetag431" name="footnotetag431"></a><a href="#footnote431"><sup>431</sup></a>. A la mort de Louis XV, l'une de
+ces amies de Gustave III, la comtesse de Boufflers,
+lui écrit les détails de cette mort, lui parle des
+huées qui accompagnèrent le cercueil sur la route
+de Saint-Denis; et cette femme qui, cependant,
+n'était pas de moeurs irréprochables, ne peut
+s'empêcher de voir dans ces démonstrations de
+mépris, une revendication de la conscience publique
+outragée par l'ignominieuse puissance de
+Mme du Barry: «Rien n'est plus inhumain que le
+Français indigné, dit-elle, et, il faut en convenir,
+jamais il n'eut plus sujet de l'être; jamais une nation
+délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement
+fière n'avaient reçu d'injure plus insigne
+et moins excusable que celle que le feu roi nous a
+faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale
+qu'il avait donné par ses maîtresses et par son sérail
+à l'âge de soixante ans, tirer de la classe la
+plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la
+pire de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre
+à table avec sa famille, la rendre la maîtresse
+absolue des grâces, des honneurs, des récompenses,
+de la politique et des lois, dont elle a
+opéré la destruction, malheurs dont à peine nous
+espérons la réparation. On ne peut s'empêcher de
+regarder cette mort soudaine et la dispersion de
+toute cette infâme troupe comme un coup de la
+Providence. Toutes les apparences leur promettaient
+encore quinze ans de prospérité, et, si leur
+attente n'eût été déçue, jamais peut-être les moeurs
+et l'esprit national n'auraient pu s'en relever<a id="footnotetag432" name="footnotetag432"></a><a href="#footnote432"><sup>432</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote431" name="footnote431"></a><b>Note 431:</b><a href="#footnotetag431"> (retour) </a> A. Geffroy, <i>Gustave III et la cour de France</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote432" name="footnote432"></a><b>Note 432:</b><a href="#footnotetag432"> (retour) </a> La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre publiée par
+M. Geffroy, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Bien opposée à l'influence de Mme du Barry est
+celle que cherchent à exercer sur Gustave III,
+Mme de Boufflers et les autres correspondantes
+du jeune roi, la comtesse de Brionne, née princesse
+de Rohan-Lorraine, la comtesse d'Egmont et
+sa digne amie Mme Feydeau de Mesmes, la comtesse
+de la Marck. Nous venons d'entendre l'une d'elles
+flétrir la faiblesse royale qui livrait la dignité de
+la France aux caprices d'une immonde créature.
+La conduite du roi arrache de superbes accents à la
+comtesse d'Egmont, cette intéressante jeune femme
+dont Gustave III portait les couleurs et qui, mourante,
+se servait de la respectueuse tendresse qu'elle
+avait inspirée à son royal chevalier, pour lui faire
+entendre des paroles telles que celles-ci: «Je suis
+loin de me plaindre que vous ne m'ayez pas écrit
+plus tôt. Votre gloire est mon premier bonheur, vous
+le savez; c'est ainsi que je vous aime: préférez-moi
+le plus léger besoin du dernier de vos sujets...<a id="footnotetag433" name="footnotetag433"></a><a href="#footnote433"><sup>433</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote433" name="footnote433"></a><b>Note 433:</b><a href="#footnotetag433"> (retour) </a> La comtesse d'Egmont à Gustave III, 1er octobre. 1772. Lettre
+publiée par M. Geffroy, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Avis bien digne de la femme qui conseillait à
+Gustave III de faire planter la Dalécarlie en
+pommes de terre pour le soulagement de son
+peuple!</p>
+
+<p>Toutes les amies de Gustave s'appliquent à
+faire de lui le roi d'un peuple libre, heureux, bénissant
+dans son souverain la paternelle bonté
+d'un Henri IV. Ce type royal, la comtesse d'Egmont
+se désespère de ne pouvoir le trouver dans
+Louis XV. «Votre Majesté m'accuse de ne pas
+aimer le roi. Hélas! ce n'est pas ma faute, et le
+regret de ne pouvoir jouir des sentiments les plus
+nobles me fait seul soutenir avec tant de chaleur
+l'opinion que vous me reprochez.» Elle ajoute
+qu'en assistant récemment à une pièce qui lui paraissait
+remplie de sentiments français, le <i>Bayard</i>,
+de Debelloy, elle aurait acheté de son sang «une
+larme du roi.» Elle croit que les Français pourraient
+encore devenir les sujets «les plus soumis
+et les plus fidèles.... Un mot, un regard leur suffit
+pour répandre jusqu'à la dernière goutte de leur
+sang; mais <i>ce mot n'est pas dit!</i>... Après Bayard,
+exaltée par la pitié, irritée de la froideur des assistants,
+je courus chez Mme de Brionne parler en
+liberté. Nous relûmes votre lettre et nous répétâmes
+mille fois: Voilà donc un roi qu'on peut
+aimer! Nous l'avons vu; il produirait des Bayard,
+il ferait revivre Henri IV; il existe, et ce n'est pas
+pour nous: Dites encore que nous sommes républicaines<a id="footnotetag434" name="footnotetag434"></a><a href="#footnote434"><sup>434</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote434" name="footnote434"></a><b>Note 434:</b><a href="#footnotetag434"> (retour) </a> La comtesse d'Egmont à Gustave III, Lettre publiée par
+M. Geffroy, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>A travers le ton de sensibilité et d'enthousiasme
+qui dénote l'école de Rousseau, il est impossible
+de méconnaître ce qu'il y a de bonté et d'humanité
+dans ces accents. Comme la plupart des correspondantes
+de Gustave III, comme d'ailleurs
+une grande partie de la noblesse de ce temps, la
+comtesse d'Egmont voulait la liberté, mais la cherchait
+malheureusement en dehors de l'Évangile:
+erreur fatale qui, en se propageant dans le peuple,
+amena la Révolution. Cette noblesse française devait
+chèrement payer l'imprudente ardeur avec laquelle
+elle ébranlait le trône et l'autel<a id="footnotetag435" name="footnotetag435"></a><a href="#footnote435"><sup>435</sup></a>. Mais, à
+ces gentilshommes et à ces grandes dames qui
+voulaient le bien en se méprenant sur les moyens
+de le faire, nous devons appliquer le mot de
+l'Évangile: «Paix sur la terre aux hommes de
+bonne volonté.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote435" name="footnote435"></a><b>Note 435:</b><a href="#footnotetag435"> (retour) </a> Caro, <i>la Fin du XVIIIe siècle</i>.</blockquote>
+
+<p>Je me suis plu à rendre hommage aux intentions
+que révèle la correspondance de quelques
+Françaises avec Gustave III, parce que j'y ai généralement
+trouvé moins une intervention politique
+que le désir de faire triompher ces principes de
+justice, d'honneur et d'humanité auxquels les femmes
+ne doivent pas demeurer étrangères. Le don
+de conseil, qui appartient à la femme forte, trouve
+ici encore son emploi, pourvu qu'il soit exercé avec
+prudence<a id="footnotetag436" name="footnotetag436"></a><a href="#footnote436"><sup>436</sup></a>. Pour l'épouse, pour la mère, le droit de
+conseiller est particulièrement un devoir, un devoir
+que sait remplir auprès de son fils la sainte mère de
+Louis XVI, quand elle rappelle au jeune prince que
+les rois doivent représenter Dieu sur la terre par
+leur majesté, par leur action bienfaisante, par la
+pureté de leur vie, et que, «plus ils auront de ressemblance
+avec ce divin modèle, plus ils s'assureront
+les hommages des peuples.» Saint Louis,
+c'est là le type qu'elle présentait au futur roi martyr!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote436" name="footnote436"></a><b>Note 436:</b><a href="#footnotetag436"> (retour) </a> Disons ici que toutes les correspondantes de Gustave III
+n'ont pas échappé au reproche de pédantisme; et que, tout en
+s'excusant de sa témérité avec une modestie féminine, Mme de
+Boufflers semble plus régenter le roi que le conseiller. Voir les
+lettres publiées par M. Geffroy.</blockquote>
+
+<p>Heureuse Marie-Antoinette si, comme la mère
+de Louis XVI, elle avait pu n'exercer son influence
+que dans la limite que lui prescrivaient les devoirs
+de la femme forte! Mais, entraînée dans la mêlée
+des compétitions politiques et des luttes révolutionnaires,
+l'auguste reine allait témoigner que si
+le pouvoir est pour la femme une arme qu'elle
+rend facilement dangereuse au pays, cette arme,
+hélas! peut la tuer elle-même.</p>
+
+<p>Ah! ce pouvoir, Marie-Antoinette ne l'a pas
+cherché! Lorsque, presque enfant encore, elle est
+venue en France dans le charme de sa ravissante
+beauté et de sa grâce aérienne, dans l'irrésistible
+attrait d'une nature expansive qui a besoin d'être
+aimée et qui appelle la tendresse, un long cri d'amour
+a éclaté sur son passage. Cet enthousiasme
+populaire qu'elle soulève et dont les enivrantes
+émotions ne la rassasieront jamais, c'est là sa puissance,
+c'est là sa royauté. Et cette royauté, qu'elle
+est heureuse de la devoir au pays de France!
+Française, elle l'est par son éducation, par les
+élans spontanés de sa généreuse nature, par la vivacité
+de son esprit, par l'étourderie et la gaieté
+de son caractère, et la frivolité même de ses goûts.
+Aussi avec quelle indulgence elle excuse les défauts
+de ses <i>chers vilains sujets</i>: leur légèreté, la
+mobilité d'impression avec laquelle, après s'être
+laissés aller aux mauvaises suggestions, ils reviennent
+si aisément au bien! «Le caractère est bien
+inconséquent, mais n'est pas mauvais, écrit-elle à
+sa mère; les plumes et les langues disent bien des
+choses qui ne sont point dans le coeur.» Et
+comme elle se plaît en même temps à faire ressortir
+tout ce qu'il y a dans ce pays de bonne volonté
+pour le bien! «Il est impossible que mon frère
+n'ait pas été content de la nation d'ici, car, pour
+lui qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu
+que, malgré la grande légèreté qui est établie, il y
+a pourtant des hommes faits et d'esprit, et en
+général un coeur excellent et beaucoup d'envie de
+bien faire<a id="footnotetag437" name="footnotetag437"></a><a href="#footnote437"><sup>437</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote437" name="footnote437"></a><b>Note 437:</b><a href="#footnotetag437"> (retour) </a> Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775, 14 janvier
+1776, 14 juin 1777. <i>Marie-Antoinette, reine de France. Sa correspondance
+avec Marie-Thérèse, etc.</i> Ouvrage publié par M. d'Arneth
+et M. Geffroy.</blockquote>
+
+<p>Mais la jeune reine n'avait point alors la pensée
+que ce dût être à elle de «bien mener,» non pas
+que déjà elle ne fût entraînée par ses affections à
+se mêler de ces affaires auxquelles répugnait sa
+vive et juvénile nature. Mais elle ne prétendait pas
+agir sur la marche générale de la politique. Elle
+avait au coeur une bien autre ambition. Pouvait-elle
+oublier ce beau titre de nos souveraines: <i>reine
+de France et de charité?</i> Certes, elle le méritait, ce
+titre, la généreuse femme. Ils en témoignent, ce
+paysan blessé qu'elle secourt, ce vieux serviteur
+qu'elle panse de ses mains, ces humbles ménages
+qu'elle recueille au Petit-Trianon, ces filles pauvres
+qu'elle dote, ces femmes âgées pour lesquelles
+elle fonde un hospice; cette société de charité maternelle
+qui se crée sous son patronage!</p>
+
+<p>La reine étend plus loin sa puissance. Les
+vieilles gloires françaises reçoivent son hommage;
+elle les honore dans les hommes dont le nom les
+rappelle. Par son intervention, le petit-neveu de
+Corneille, père de famille plongé dans la misère,
+obtient du roi une gratification de 1,200 livres. En
+entendant louer l'action du chevalier d'Assas,
+elle s'étonne du long oubli où est demeuré ce fait
+sublime et veut savoir si le héros a laissé une famille.
+Cette famille existe, et elle obtient une
+pension héréditaire.</p>
+
+<p>Les gloires du passé ne font pas oublier à
+Marie-Antoinette les besoins du présent, s'il faut
+en croire la tradition suivant laquelle, dès les premiers
+temps du règne de Louis XVI, la jeune
+reine aurait voulu que la cour et le gouvernement
+fussent transférés à Paris. De grands travaux
+d'utilité publique, l'achèvement du Louvre, la
+transformation de ce palais en un musée, tous ces
+projets que d'autres temps devaient voir se réaliser,
+se seraient rattachés au plan de cette jeune reine
+qui ne semblait occupée que de ses plaisirs. M. de
+Maurepas aurait fait échouer ce plan<a id="footnotetag438" name="footnotetag438"></a><a href="#footnote438"><sup>438</sup></a>. Hélas!
+c'est comme prisonnière que la famille royale devait
+un jour habiter les Tuileries.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote438" name="footnote438"></a><b>Note 438:</b><a href="#footnotetag438"> (retour) </a> Edmond et Jules de Goncourt, <i>Histoire de Marie-Antoinette</i>.</blockquote>
+
+<p>Rappelons encore un autre fait qui, celui-là, est
+complètement historique: l'acte de généreux patriotisme
+par lequel la reine, pour doter la France
+d'un vaisseau, renonça au superbe collier de diamants
+que le roi lui offrait et qui devint l'origine
+du procès célèbre dont les péripéties furent si
+douloureuses à Marie-Antoinette.</p>
+
+<p>Faire le bien, c'était la préoccupation de la
+reine. Malheureusement la prudence ne modérait
+pas toujours les élans de son coeur, et, comme
+nous l'avons déjà dit, ce fut le besoin d'obliger
+ceux qu'elle aimait qui lui fit toucher d'une main
+souvent imprudente aux affaires de l'État.</p>
+
+<p>En devenant reine de France, elle n'a pas oublié
+que c'est au duc de Choiseul qu'elle doit sa couronne,
+et que c'est le duc d'Aiguillon qui a fait
+exiler ce ministre. Elle s'efforce de ramener au
+pouvoir M. de Choiseul. Elle y échoue, mais, du
+moins, elle obtient son rappel de l'exil et le renvoi
+du duc d'Aiguillon. Plus tard, elle fera exiler
+celui-ci non seulement parce qu'il l'espionne et
+tient contre elle de mauvais propos, mais parce
+qu'il est hostile à M. de Guines que protège M. de
+Choiseul; M. de Guines, cet ambassadeur de
+France à Londres, qui a un procès déshonorant
+que la reine fait reviser<a id="footnotetag439" name="footnotetag439"></a><a href="#footnote439"><sup>439</sup></a>. La reine, il faut l'ajouter,
+aime à se dire qu'en obligeant M. de Choiseul,
+elle fait remplir un grand acte de justice.
+Elle pense de même pour la revision d'un autre
+procès, celui de MM. de Bellegarde, condamnés
+à un long emprisonnement par une condamnation
+que M. de Choiseul juge inique. C'est avec des
+larmes de joie que la reine a obtenu de Louis XVI
+la revision de ces deux procès. Lorsque MM. de
+Bellegarde, qui lui doivent plus que la liberté,
+l'honneur, viennent avec leurs familles se jeter
+aux pieds de leur libératrice, la reine, modérant les
+transports de cette reconnaissance, dit «que la
+justice seule leur avait été rendue; qu'elle devait
+en ce moment même être félicitée sur le bonheur
+le plus réel qui fût attaché à sa position, celui de
+faire parvenir jusqu'au roi de justes réclamations<a id="footnotetag440" name="footnotetag440"></a><a href="#footnote440"><sup>440</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote439" name="footnote439"></a><b>Note 439:</b><a href="#footnotetag439"> (retour) </a> Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774; Marie-Antoinette
+au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775. D'Arneth et
+Geffroy, <i>recueil cité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote440" name="footnote440"></a><b>Note 440:</b><a href="#footnotetag440"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Mais le chaleureux appui que la reine accorde
+à M. de Guines a de déplorables conséquences:
+Turgot et Malesherbes sont, eux aussi, contraires
+à ce diplomate. La reine qui leur garde déjà rancune
+de n'avoir pas appuyé ceux de ses protégés
+qu'elle voulait faire entrer dans le cabinet, la
+reine, faisant violence à la conscience du roi, se
+joint à la cabale qui renverse ces deux honnêtes
+ministres. Peut-être Marie-Antoinette s'imaginait-elle
+que la France désirait ce changement.
+Mais pour venger M. de Guines, elle montra une
+âpreté bien étrangère à sa générosité habituelle.
+Elle aurait voulu que Turgot fût envoyé à la
+Bastille le jour même où, par elle, M. de Guines
+était nommé duc! Voilà ce qu'écrit avec douleur
+à l'impératrice Marie-Thérèse, l'ambassadeur
+d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. Lui-même
+le constate: la jeune reine n'aime pas M. de
+Guines; mais elle soutient en lui l'ami de M. de
+Choiseul<a id="footnotetag441" name="footnotetag441"></a><a href="#footnote441"><sup>441</sup></a>.</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote441" name="footnote441"></a><b>Note 441:</b><a href="#footnotetag441"> (retour) </a> Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776, etc.
+D'Arneth et Geffroy, <i>recueil cité</i>. Voir aussi l'introduction.</blockquote>
+
+<p>Le 11 mai 1776, Marie-Antoinette écrivait à sa
+mère: «M. de Malesherbes a quitté le ministère
+avant-hier... M. Turgot a été renvoyé ce même
+jour... J'avoue à ma chère maman que je ne suis
+pas fâchée de ces départs, mais je ne m'en suis
+pas mêlée<a id="footnotetag442" name="footnotetag442"></a><a href="#footnote442"><sup>442</sup></a>.» La reine ignorait que Marie-Thérèse
+savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de cet
+aveu; mais la jeune femme mentait comme une
+écolière qui a peur d'être grondée. Elle se souvenait
+des reproches que sa mère lui avait faits au
+sujet de ses premières imprudences politiques.
+L'empereur Joseph II, tendrement attaché à sa
+soeur Marie-Antoinette, lui avait écrit alors une
+lettre si dure que Marie-Thérèse crut devoir en
+empêcher l'envoi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote442" name="footnote442"></a><b>Note 442:</b><a href="#footnotetag442"> (retour) </a> Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 mai 1776. D'Arneth et
+Geffroy, <i>recueil cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans son français germanique, Joseph II avait
+adressé à la reine des avertissements tels que
+ceux-ci: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère
+soeur, de déplacer les ministres, d'en faire envoyer
+un autre sur ses terres, de faire donner tel département
+à celui-ci ou à celui-là, de faire gagner un
+procès à l'un, de créer une nouvelle charge dispendieuse
+à votre cour, enfin de parler d'affaires,
+de vous servir même de termes très peu convenables
+à votre situation? Vous êtes-vous demandé
+une fois, par quel droit vous vous mêlez des affaires
+du gouvernement et de la monarchie française?
+Quelles études avez-vous faites? Quelles connaissances
+avez-vous acquises, pour oser imaginer
+que votre avis ou opinion doit être bonne à
+quelque chose, surtout dans des affaires qui exigent
+des connaissances aussi étendues? Vous,
+aimable jeune personne, qui ne pensez qu'à la frivolité,
+qu'à votre toilette, qu'à vos amusements
+toute la journée, et qui ne lisez pas, ni entendez
+parler raison un quart d'heure par mois, et ne
+réfléchissez, ni ne méditez, j'en suis sûr, jamais,
+ni combinez les conséquences des choses que vous
+faites ou que vous dites? L'impression du moment
+seule vous fait agir, et l'impulsion, les paroles
+mêmes et arguments, que des gens que vous protégez,
+vous communiquent, et auxquels vous
+croyez, sont vos seuls guides<a id="footnotetag443" name="footnotetag443"></a><a href="#footnote443"><sup>443</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote443" name="footnote443"></a><b>Note 443:</b><a href="#footnotetag443"> (retour) </a> Joseph II an Marie-Antoinette, juillet 1775. <i>Marie Antoinette,
+Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel</i> herausgegeben
+von Alfred Ritter von Arneth. Leipzig, 1866.</blockquote>
+
+<p>Mais Marie-Thérèse et Joseph II étaient loin de
+vouloir que la reine n'eût aucune action politique.
+Ils voulaient seulement qu'elle prît au sérieux
+cette influence et la fît servir non à ces «petites
+passions» comme les appelait le comte de Mercy,
+mais à des choses utiles. Ils n'oubliaient pas ici
+leurs intérêts, et l'alliance autrichienne est surtout
+ce qu'ils recommandent aux soins de Marie-Antoinette.
+C'est pour que cette alliance ne soit pas
+compromise après le partage de la Pologne, que
+Marie-Thérèse, abaissant sa dignité maternelle,
+avait naguère reproché à la dauphine de France
+d'afficher pour Mme du Barry le mépris que «la
+créature» lui inspirait. Froissée dans les plus
+fières délicatesses de son âme, la jeune archiduchesse
+résistait à sa mère: «Vous pouvez être
+assurée, lui écrivait-elle, que je n'ai pas besoin
+d'être conduite par personne pour ce qui est de
+l'honnêteté<a id="footnotetag444" name="footnotetag444"></a><a href="#footnote444"><sup>444</sup></a>.» Pour obtenir de la pure jeune
+femme une parole banale que celle-ci adresse
+enfin à Mme du Barry, il faut que sa mère l'adjure
+de sauver l'alliance entre son pays natal et son
+futur royaume.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote444" name="footnote444"></a><b>Note 444:</b><a href="#footnotetag444"> (retour) </a> Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 octobre 1774. D'Arneth
+et Geffroy, <i>recueil cité</i>.</blockquote>
+
+<p>En 1778 éclate l'affaire de la succession de Bavière.
+Après que Joseph II a illégalement envahi
+ce pays, la famille de Marie-Antoinette la supplie
+d'obtenir que la France intervienne en faveur de
+l'Autriche. La reine est alors, on le sait, toute-puissante
+sur Louis XVI. A l'empire qu'elle exerce
+sur lui et qui a succédé à la froideur avec laquelle il
+la traitait naguère, se joint le tendre intérêt qu'inspire
+l'espoir de sa première maternité. En lisant les
+appels émouvants que lui adressent cette mère qui,
+dit-elle, mourra de chagrin si l'alliance est rompue;
+ce frère tant aimé qui, en lui reprochant de
+ne pas l'aider, lui déclare que du moins elle n'aura
+pas à rougir de lui dans les prochains combats, la
+jeune femme se trouble. Sa pâleur, ses larmes,
+trahissent son angoisse. La vue de sa douleur déchire
+le coeur de Louis XVI; il pleure avec elle,
+mais c'est avec ses ministres qu'il agit, et le devoir
+du roi l'emporte sur la tendresse de l'époux<a id="footnotetag445" name="footnotetag445"></a><a href="#footnote445"><sup>445</sup></a>.
+Ce devoir et cette tendresse se concilient du jour
+où la France, investie du beau rôle de médiatrice,
+termine le conflit.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote445" name="footnote445"></a><b>Note 445:</b><a href="#footnotetag445"> (retour) </a> Voir dans le recueil de MM. d'Arneth et Geffroy, les lettres
+de l'année 1778.</blockquote>
+
+<p>Plus tard, lorsque Joseph II voulait que la Hollande
+lui livrât la libre navigation de l'Escaut, la
+reine intervint avec une persévérante énergie pour
+que la France soutînt son frère<a id="footnotetag446" name="footnotetag446"></a><a href="#footnote446"><sup>446</sup></a>. Par son traité
+avec l'Autriche, la France s'était engagée à
+fournir à son alliée, en cas de juste guerre, une
+somme de quinze millions, ou bien une armée de
+vingt-quatre mille hommes. La reine demandait
+que ce dernier mode de secours fût adopté. «Je ne
+pus l'obtenir, dit-elle à Mme Campan, et M. de
+Vergennes, dans un entretien qu'il eut avec moi à
+ce sujet, mit fin à mes instances en me disant
+qu'il répondait à la mère du dauphin et non à la
+soeur de l'empereur<a id="footnotetag447" name="footnotetag447"></a><a href="#footnote447"><sup>447</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote446" name="footnote446"></a><b>Note 446:</b><a href="#footnotetag446"> (retour) </a> Voir dans le recueil de M. d'Arneth, <i>Marie Antoinette,
+Joseph II und Leopold II</i>, les lettres échangées en 1784 et 1785.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote447" name="footnote447"></a><b>Note 447:</b><a href="#footnotetag447"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Les quinze millions dont l'Autriche n'avait pas
+besoin, furent expédiés à Vienne d'une manière
+qui fit croire au peuple que la reine vidait pour sa
+famille les coffres de l'État! C'est par de tels faits
+que la reine voyait se propager dans les classes populaires
+l'injurieux surnom qu'à son arrivée en
+France on lui avait donné en haut lieu: <i>l'Autrichienne</i>.
+Et cependant la critique impartiale l'a
+constaté: les sentiments domestiques de la reine
+ne furent pas ici nuisibles à la France. Devant la
+puissance grandissante et menaçante de la Prusse,
+le moment était venu d'abandonner la vieille politique
+antiautrichienne. Qui donc aujourd'hui
+oserait dire le contraire?</p>
+
+<p>En agissant comme fille, comme soeur, et sagement
+contenue d'ailleurs en cette circonstance
+par le gouvernement de Louis XVI, la reine n'avait
+donc pas exercé une influence répréhensible.
+Il n'en fut pas de même lorsque d'autres sentiments
+la jetèrent dans les luttes politiques.</p>
+
+<p>Pendant les années où son mari ne lui avait témoigné
+que de l'indifférence, la jeune femme avait
+reporté sur l'amitié le besoin de tendresse qui était
+refoulé dans son coeur. Elle s'était créé, en dehors
+de son cercle officiel, un cercle intime qu'elle se
+plaisait à retrouver au Petit-Trianon. Dans cette
+délicieuse résidence, elle échappait aux rigoureux
+détails d'une étiquette que lui rendait si odieuse
+l'éducation patriarcale qu'elle avait reçue à Vienne.
+Rousseau avait mis à la mode le goût des bergeries.
+Au milieu des élégantes rusticités d'une nature
+artificielle, la reine de France est ravie
+d'échanger le sceptre contre la houlette.</p>
+
+<p>Marie-Antoinette a fui le tracas des affaires;
+elle a cherché dans une paisible retraite les joies
+si pures de l'amitié. Elle a cru trouver là non des
+courtisans, mais des amis. Et c'est par ce volontaire
+dépouillement de sa grandeur, c'est par ce
+besoin d'une douce intimité et d'une affection désintéressée,
+qu'elle se voit entraînée dans le conflit
+des ambitions de cour. L'amitié si tendre qui
+unit Marie-Antoinette à Mme de Polignac, devient
+un instrument de domination pour la coterie qui
+entoure la favorite et que la reine rencontre journellement
+chez son amie. Sous cette influence,
+Marie-Antoinette nomme les ministres. Si certains
+choix sont bons, tels que ceux de M. de Ségur
+et de M. de Castries, que dire des motifs qui
+décident la reine à faire désigner M. d'Adhémar
+pour l'ambassade de Londres: il ennuie la reine,
+c'est là son titre à ce brillant éloignement de Versailles<a id="footnotetag448" name="footnotetag448"></a><a href="#footnote448"><sup>448</sup></a>.
+On arrache à Marie-Antoinette, malgré
+ses répugnances, la nomination de Calonne; et
+bien qu'elle n'encourage pas les dilapidations de
+ce ministre, bien qu'elle le fasse même renvoyer, on
+la rend responsable de l'état où il a mis les finances.
+<i>Madame Déficit</i>, tel est le nom cruel dont la
+baptisent les Halles. Un jour viendra où Marie-Antoinette
+dira «que si les reines s'ennuient dans
+leur intérieur, elles se compromettent chez les
+autres<a id="footnotetag449" name="footnotetag449"></a><a href="#footnote449"><sup>449</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote448" name="footnote448"></a><b>Note 448:</b><a href="#footnotetag448"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote449" name="footnote449"></a><b>Note 449:</b><a href="#footnotetag449"> (retour) </a> Id., <i>id</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est encore à une amitié qu'elle cède quand,
+à la prière de son précepteur, l'abbé de Vermond,
+elle fait donner pour successeur à Calonne l'inepte
+Brienne. C'est en 1787. Date funeste pour le repos
+de Marie-Antoinette! Par la faiblesse du roi,
+par le peu de confiance que le nouveau ministre
+inspire à Louis XVI, la reine est obligée d'intervenir
+directement dans la conduite des affaires. Jusque-là
+son influence réelle s'est bornée au choix
+plus ou moins heureux de quelques personnages
+officiels. Maintenant c'est à la direction même de
+la politique que la condamnent son dévouement
+d'épouse et aussi sa prévoyance de mère.</p>
+
+<p>«Elle s'affligeait souvent de sa position nouvelle,
+et la regardait comme un malheur qu'elle
+n'avait pu éviter, dit Mme Campan. Un jour que je
+l'aidais à serrer des mémoires et des rapports que
+des ministres l'avaient chargée de remettre au
+roi: «<i>Ah!</i> dit-elle en soupirant, <i>il n'y a plus de
+bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante.</i>»
+Je me récriai sur ce mot. «Oui, reprit la reine,
+c'est bien le mot propre; toute femme qui se mêle
+d'affaires au-dessus de ses connaissances, et hors
+des bornes de son devoir, n'est qu'une <i>intrigante</i>;
+vous vous souviendrez au moins que je ne me
+gâte pas, et que c'est avec regret que je me donne
+moi-même un pareil titre; les reines de France ne
+sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien, et en
+conservant un crédit suffisant pour faire la fortune
+de leurs amis et le sort de quelques serviteurs zélés.»
+Hélas! la reine ne se rendait pas compte que
+c'était justement son désir de «faire la fortune»
+de ses amis, qui l'avait fatalement entraînée aux
+affaires, et que les faveurs inouïes dont elle les
+avait comblés, avait contribué à son impopularité!
+Mais poursuivons le récit de Mme Campan.</p>
+
+<p>«Savez-vous,» ajouta cette excellente princesse,
+que sa conduite plaçait, malgré elle, en contradiction
+avec ses principes, «savez-vous ce qui m'est
+arrivé dernièrement? Depuis que je vais à des comités
+particuliers chez le roi, j'ai entendu, pendant
+que je traversais l'Oeil-de-boeuf, un des musiciens
+de la chapelle dire assez haut pour que je
+n'en aie pas perdu une seule parole: <i>Une reine qui
+fait son devoir reste dans ses appartements à faire
+du filet</i>.</p>
+
+<p>«J'ai dit en moi-même: <i>Malheureux, tu as raison;
+mais tu ne connais pas ma position: je cède à la
+nécessité et à ma mauvaise destinée</i>.»</p>
+
+<p>La voici donc, cette pauvre reine, en proie à là
+fatalité qui pèse sur elle. Avec son inexpérience,
+comment pourrait-elle guider la royauté dans la
+crise la plus effroyable que la France ait traversée?
+Est-ce une main novice qui peut saisir le
+gouvernail à l'heure où la tempête va faire sombrer
+le navire?</p>
+
+<p>Marie-Antoinette a les vertus morales, le courage
+héroïque, la générosité, le dévouement, la
+grandeur enfin. Près d'un roi qui aurait eu un caractère
+plus ferme que Louis XVI, elle n'aurait eu
+à déployer que ces qualités, qui se résument en
+celle-ci: la magnanimité. Mais obligée de vouloir
+pour le roi, de décider pour lui, la reine n'a pas
+été préparée à ce nouveau rôle, et ceux qui prétendent
+la guider ne le font que d'après leurs intérêts
+personnels. En prenant ouvertement le
+pouvoir, Marie-Antoinette en assume les terribles
+responsabilités, et augmente la somme de haines
+qui s'amasse contre elle.</p>
+
+<p>Quand il faut «accorder au désespoir de la nation
+entière<a id="footnotetag450" name="footnotetag450"></a><a href="#footnote450"><sup>450</sup></a>» la disgrâce de Brienne, Marie-Antoinette
+montre, cette fois encore, l'imprudente
+générosité de son coeur. Elle donne de hautes
+marques de son estime au ministre qu'a justement
+fait tomber l'indignation publique.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote450" name="footnote450"></a><b>Note 450:</b><a href="#footnotetag450"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>Autrefois elle a été tour à tour favorable et
+hostile à Necker. Maintenant c'est elle qui le prie
+d'accepter le pouvoir. A ce moment elle semble
+disposée aux réformes que le roi peut accorder
+sans abaisser la dignité royale. Nous la voyons
+accueillir le projet d'une double représentation du
+Tiers-État. Plus tard, lorsque la crise révolutionnaire
+aura éclaté, la reine semblera accepter le
+concours de Mirabeau; elle écoutera avec sympathie
+les conseils de Barnave, et elle paraîtra
+croire que l'essai loyal de la Constitution est la
+suprême ressource de la monarchie; mais ne nous
+y méprenons pas! La reine alors n'est plus libre,
+elle est obligée de cacher sa véritable pensée. Ce
+n'est qu'en frémissant qu'elle supporte le joug et
+avec le secret espoir de le voir briser. Combien
+sa fière et loyale nature souffre de cette dissimulation
+que lui impose la nécessité: toujours l'implacable
+nécessité! Avec quelle confusion elle est
+obligée de démentir par un billet chiffré la lettre
+que Barnave lui a fait écrire à Léopold II pour lui
+proposer de reconnaître la Constitution<a id="footnotetag451" name="footnotetag451"></a><a href="#footnote451"><sup>451</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote451" name="footnote451"></a><b>Note 451:</b><a href="#footnotetag451"> (retour) </a> Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 29 et 31 juillet 1791;
+an Leopold II, 30 juillet 1791, etc. D'Arneth, <i>Marie Antoinette
+Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel</i>.</blockquote>
+
+<p>La liberté, elle la veut, mais dans une sage mesure;
+elle la veut, mais telle que le roi a toujours
+désiré la donner, non telle que l'a imposée sous
+de hideuses conditions une populace qui se dit le
+peuple. La reine dit qu'il faut «bien épier le moment»
+ou la France semblera disposée à recevoir
+de son roi cette liberté. Même après de sanglantes
+journées révolutionnaires, elle croit que le peuple
+n'est qu'égaré, et qu'en lui témoignant de la confiance,
+on le ramènera<a id="footnotetag452" name="footnotetag452"></a><a href="#footnote452"><sup>452</sup></a>. Vaine illusion!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote452" name="footnote452"></a><b>Note 452:</b><a href="#footnotetag452"> (retour) </a> Marie Antoinette an Leopold II, 29 mai et 7 novembre 1790. <i>Id</i>.</blockquote>
+
+<p>Deux solutions étaient désormais en présence.</p>
+
+<p>Devant l'intrépide courage de Marie-Antoinette,
+Mirabeau, frappé d'admiration, avait dit: «Le roi
+n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y a de sûreté
+pour elle que dans le rétablissement de l'autorité
+royale. J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de
+la vie sans sa couronne; mais ce dont je suis bien
+sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle ne
+conserve pas sa couronne.</p>
+
+<p>«Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra
+essayer ce que peuvent une femme et un enfant à
+cheval; c'est pour elle une méthode de famille<a id="footnotetag453" name="footnotetag453"></a><a href="#footnote453"><sup>453</sup></a>.»
+Cette fière attitude était bien celle qui convenait à
+la digne fille de Marie-Thérèse; mais, ce que Mirabeau
+proposait, c'était l'appel à une guerre civile
+devenue d'ailleurs inévitable. La reine de France
+recula devant l'horreur d'une lutte fratricide. C'est
+alors qu'elle tenta ce qu'on lui a si amèrement reproché:
+l'appel à l'intervention étrangère.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote453" name="footnote453"></a><b>Note 453:</b><a href="#footnotetag453"> (retour) </a> Seconde note du comte de Mirabeau pour la cour, 20 juin
+1790. <i>Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de
+la Marck</i>, publiée par M. de Bacourt.</blockquote>
+
+<p>Lorsque la famille royale se préparait à fuir, la
+reine avait écrit à l'empereur Léopold, son frère:
+«Nous devons aller à Montmédy. M. de Bouille
+s'est chargé des munitions et des troupes à faire
+arriver en ce lieu, mais il désire vivement que vous
+ordonniez un corps de troupes de huit à dix mille
+hommes à Luxembourg, disponible à notre réclamation
+(bien entendu que ce ne sera que quand
+nous serons en sûreté) pour entrer ici, tant pour
+servir d'exemple à nos troupes, que pour les contenir<a id="footnotetag454" name="footnotetag454"></a><a href="#footnote454"><sup>454</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote454" name="footnote454"></a><b>Note 454:</b><a href="#footnotetag454"> (retour) </a> Marie Antoinette an Leopold II, 22 mai 1791. D'Arneth,
+<i>recueil cité</i>.</blockquote>
+
+<p>L'entrée de troupes étrangères en France pendant
+que la famille royale y était, exposait celle-ci
+aux terribles représailles de la Révolution. C'est
+pourquoi la reine ne voulait pas que cette éventualité
+se produisît avant que son mari et ses
+enfants fussent à l'abri. C'est pourquoi aussi
+elle blâmait énergiquement le parti de l'émigration.
+C'est pourquoi encore, après son retour
+de Varennes, elle ne demandait plus, comme
+Barnave, que ce congres armé qui permît «aux
+hommes modérés, aux partisans de l'ordre, aux
+propriétaires, de relever la tête et de se rallier
+contre l'anarchie autour du trône et des
+lois,» dit M. Taine en démontrant que ce ne
+fut pas la royauté, mais l'Assemblée législative
+qui appela sur la France la coalition des
+rois.</p>
+
+<p>Une fois la guerre déclarée par l'Assemblée, la
+reine, il est vrai, seconda activement l'intervention
+étrangère, et je voudrais pouvoir effacer de sa vie
+ce billet chiffré par lequel elle fit connaître à l'ambassadeur
+d'Autriche la marche des armées françaises<a id="footnotetag455" name="footnotetag455"></a><a href="#footnote455"><sup>455</sup></a>.
+Mais comment oserait-on lui faire un crime
+de ce qui ne fut qu'un aveuglement trop légitime,
+hélas!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote455" name="footnote455"></a><b>Note 455:</b><a href="#footnotetag455"> (retour) </a> Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 26 mars 1792. Ganz
+in Chiffern; die Auflôsung von Mercy's Hand liegt bei. D'Arneth,
+<i>recueil cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Marie-Antoinette est femme, elle est épouse et
+mère, elle est chrétienne, elle est fille des empereurs
+d'Allemagne et femme du roi de France, et,
+dans toutes ces situations, elle est cruellement
+atteinte. Femme, elle subit d'indignes outrages.</p>
+
+<p>Elle ne peut paraître à sa fenêtre sans risquer de
+recevoir d'immondes injures. Depuis la fuite
+de Varennes, elle est surveillée même pendant la
+nuit, et il faut que sa chambre à coucher reste
+ouverte pour que, de la pièce précédente, l'officier
+de garde puisse observer ce qui se passe chez elle.
+Odieuse inquisition qui révolte toutes les délicatesses
+de sa pudeur! Épouse, elle voit abaisser
+son mari, elle voit couler les larmes que lui
+arrache cette humiliation; mère, elle tremble
+pour la vie du roi, pour la vie de ses enfants.
+Pour la sienne, peu lui importerait! Chrétienne,
+elle voit persécuter l'Eglise. Fille des Césars,
+elle sent ruisseler dans ses veines un sang que
+l'outrage fait bouillonner et qui la rend impatiente
+du frein. Reine, elle sait que la vraie France
+n'est pas avec la Révolution sanglante; elle a
+entendu, en pleurant, ces voix qui sont montées
+jusqu'à ses fenêtres: «Ayez du courage, Madame,
+les bons Français souffrent pour vous et avec
+vous<a id="footnotetag456" name="footnotetag456"></a><a href="#footnote456"><sup>456</sup></a>,» et elle a voulu sauver la partie saine de
+la nation.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote456" name="footnote456"></a><b>Note 456:</b><a href="#footnotetag456"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>N'oublions pas non plus que c'était de son frère
+que Marie-Antoinette attendait le secours qui, suivant
+elle, devait sauver sa famille et la France, et,
+redisons avec M. Cuvillier-Fleury: «Le patriotisme
+l'accusait; la démagogie l'a condamnée;
+l'humanité l'absout<a id="footnotetag457" name="footnotetag457"></a><a href="#footnote457"><sup>457</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote457" name="footnote457"></a><b>Note 457:</b><a href="#footnotetag457"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>Études et portraits</i>. Première série. <i>Marie-Antoinette</i>.</blockquote>
+
+<p>Et d'ailleurs, même dans cette guerre où ses
+voeux semblaient être avec l'étranger, comme son
+coeur restait français! «Oui, dit Mme Campan,
+non seulement Marie-Antoinette aimait la France,
+mais peu de femmes eurent plus qu'elle ce sentiment
+de fierté que doit inspirer la valeur des Français.
+J'aurais pu en recueillir un grand nombre de
+preuves; je puis du moins citer, deux traits qui
+peignent le plus noble enthousiasme national. La
+reine me racontait qu'à l'époque du couronnement
+de l'empereur François II ce prince, en faisant
+admirer la belle tenue de ses troupes à un officier
+général français, alors émigré, lui dit: <i>Voilà de
+quoi bien battre vos sans-culottes!&mdash;C'est ce qu'il faudra
+voir, Sire</i>, lui répondit à l'instant l'officier. La
+reine ajouta: «Je ne sais pas le nom de ce brave
+Français, mais je m'en informerai; le roi ne doit
+pas l'ignorer.» En lisant les papiers publics, peu
+de jours avant le 10 août, elle y vit citer le courage
+d'un jeune homme qui était mort en défendant
+le drapeau qu'il portait, et en criant: <i>Vive la
+nation!</i> «Ah! le brave enfant! dit la reine; quel
+bonheur pour nous si de pareils hommes eussent
+toujours crié <i>vive le roi!</i>»</p>
+
+<p>Aussi que de déchirements dans ce noble coeur
+quand on l'accusait de ne pas aimer la France!
+«Deux fois, dit Mme Campan, je l'ai vue prête à
+sortir de son appartement des Tuileries pour se
+rendre dans les jardins et parler à cette foule immense
+qui ne cessait de s'y rassembler pour l'outrager:
+«Oui, s'écriait-elle en marchant à pas
+précipités dans sa chambre, je leur dirai: Français,
+on a eu la cruauté de vous persuader que je n'aimais
+pas la France! moi! mère d'un dauphin qui
+doit régner sur ce beau pays! moi! que la Providence
+a placée sur le trône le plus puissant de
+l'Europe! Ne suis je pas de toutes les filles de
+Marie-Thérèse celle que le sort a le plus favorisée?
+Et ne devais-je pas sentir tous ces avantages? Que
+trouverais-je à Vienne? Des tombeaux! Que perdrais-je
+en France? Tout ce qui peut flatter la
+gloire et la sensibilité<a id="footnotetag458" name="footnotetag458"></a><a href="#footnote458"><sup>458</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote458" name="footnote458"></a><b>Note 458:</b><a href="#footnotetag458"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<p>La crainte de soulever une émeute arrêtait de
+tels élans, qui témoignent que si la reine se trompait
+dans ses vues politiques, c'était du moins de
+bonne foi qu'elle errait.</p>
+
+<p>Le malheur de Marie-Antoinette, comme celui
+de bien des femmes qui ont exercé le pouvoir, est
+de s'être trop laissé gouverner par ses impressions
+et de n'avoir pas suffisamment distingué de l'intérêt
+de l'État l'intérèt de sa famille. L'instinct du coeur
+trompe souvent dans les matières politiques qui
+exigent une profonde connaissance des hommes et
+des choses; mais, du moins, cet instinct ne déçut
+jamais la reine quand il la porta à ces actes de courage
+moral dont la femme est peut-être plus capable
+que l'homme aux heures de suprême péril.</p>
+
+<p>Par sa fière attitude devant l'émeute sanglante
+et menaçante, la reine arrache des cris d'admiration
+à ses insulteurs même. Voyons-la à Versailles
+dans les journées d'octobre 1789. Dès le 5,
+une horde de femmes a été le sinistre avant-coureur
+de l'armée parisienne. Ce qu'elles sont venues
+demander, ces femmes, ce sont les «boyaux» de
+la reine pour en faire des «cocardes.» Comme de
+hideuses sorcières, elles veulent «les foies» de la
+reine pour les «fricasser.» Marie-Antoinette n'a
+pas peur: «J'ai appris de ma mère à ne pas craindre
+la mort, et je l'attendrai avec fermeté,»
+dit-elle. L'émeute est venue chercher la reine jusque
+dans son palais. Marie-Antoinette a dû se jeter
+hors de son lit pour échapper au couteau des assassins.
+La reine, la reine, c'est elle que, dans la
+journée du 6, le peuple mande au balcon du palais.
+Elle s'y montre, protégée par ses deux enfants.
+«Point d'enfants!» crie la foule. Alors, repoussant
+ses enfants, la fille des Césars, la reine s'avance.
+Elle croise ses mains sur sa poitrine et attend le
+martyre. Et les voix délirantes qui demandaient
+sa mort, s'unissent dans ce cri enthousiaste:
+«Vive la reine!»</p>
+
+<p>Elle aurait voulu faire passer dans l'âme de tous
+ceux qui l'entouraient la fière énergie qui la soutenait.
+Devant les défaillances des uns, le mauvais
+vouloir des autres, elle écrivait en 1791: «Je vous
+assure qu'il faut bien plus de courage à supporter
+mon état que si on se trouvait au milieu d'un
+combat... Mon Dieu, est-il possible que, née avec
+du caractère, et sentant si bien le sang qui coule
+dans mes veines, je sois destinée à passer mes
+jours dans un tel siècle et avec de tels hommes?
+Mais ne croyez pas pour cela que mon courage
+m'abandonne; non pour moi, pour mon enfant je
+me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma
+longue et pénible carrière. Je ne vois plus ce que
+j'écris. Adieu<a id="footnotetag459" name="footnotetag459"></a><a href="#footnote459"><sup>459</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote459" name="footnote459"></a><b>Note 459:</b><a href="#footnotetag459"> (retour) </a> Marie-Antoinette an den Grafen Mercy, 12 septembre 1791.
+D'Arneth, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Ce superbe courage n'aura jamais de défaillance.
+Marie-Antoinette ne quittera jamais auprès
+de son mari, auprès de ses enfants, le poste du
+danger. Mourir avec eux ou pour eux, c'est là
+désormais son voeu. Le 20 juin la verra impassible
+sous les infâmes outrages et les épouvantables
+menaces de ces hordes qui, défilant devant elle,
+lui présentent des verges, une guillotine, une potence.
+Elle arrache des larmes à la mégère qui lui
+a jeté à la face d'horribles imprécations et qu'elle
+subjugue par l'incomparable majesté de sa douce
+et maternelle parole<a id="footnotetag460" name="footnotetag460"></a><a href="#footnote460"><sup>460</sup></a>. Par la généreuse confiance
+qu'elle témoigne aux gardes nationaux, elle les
+émeut, et l'un d'eux lui saisit la main et y appuie
+ses lèvres avec respect. «Peu s'en fallut que la
+multitude n'applaudît<a id="footnotetag461" name="footnotetag461"></a><a href="#footnote461"><sup>461</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote460" name="footnote460"></a><b>Note 460:</b><a href="#footnotetag460"> (retour) </a> Mme Campan, <i>Mémoires</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote461" name="footnote461"></a><b>Note 461:</b><a href="#footnotetag461"> (retour) </a> Comte de Falloux, <i>Louis XVI</i>.</blockquote>
+
+<p>Au 10 août, même intrépidité. C'est la reine
+qui, foudroyant Pétion sous son regard, le contraint
+de signer l'ordre de combattre par la force
+l'émeute qu'il a contribué à préparer. C'est elle
+qui fait passer au roi la revue des troupes, et s'il
+avait eu le secret de ces paroles qui changent le
+coeur d'une multitude, peut-être la royauté et la
+France étaient-elles sauvées.</p>
+
+<p>Maintenant tout est fini. La reine qui, plutôt
+que de quitter les Tuileries, voulait se faire clouer
+aux murs du palais, la reine a été contrainte de
+suivre son mari aux Feuillants. Louis XVI est
+suspendu de ses fonctions royales, sa famille est
+prisonnière.</p>
+
+<p>«Nous sommes perdus, dit-elle; nous voilà
+arrivés où l'on nous a menés depuis trois ans par
+tous les outrages possibles; nous succomberons
+dans cette horrible révolution; bien d'autres périront
+avec nous. Tout le monde a contribué à notre
+perte; les novateurs comme des fous, d'autres
+comme des ambitieux pour servir leur fortune;
+car le plus forcené des jacobins voulait de l'or et
+des places, et la foule attend le pillage. Il n'y a pas
+un patriote dans toute cette infâme horde; le parti
+des émigrés avait ses brigues et ses projets; les
+étrangers voulaient profiter des dissensions de la
+France: tout le monde a sa part dans nos malheurs.»
+Et comme le dauphin entrait avec sa
+soeur: «Pauvres enfants! dit la reine, qu'il est
+cruel de ne pas leur transmettre un si bel héritage,
+et de dire: Il finit avec nous<a id="footnotetag462" name="footnotetag462"></a><a href="#footnote462"><sup>462</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote462" name="footnote462"></a><b>Note 462:</b><a href="#footnotetag462"> (retour) </a> Mme Campan, Mémoires.</blockquote>
+
+<p>La vie de la reine est terminée. Dans la prison
+du Temple Marie-Antoinette n'a plus que la majesté
+du malheur. Mais l'épouse a toujours son
+tendre dévouement, la mère exerce toujours cette
+mission dont elle a constamment pratiqué les
+grands devoirs. Ici elle n'appartient plus à l'histoire.
+Elle ne paraîtra plus dans la vie publique
+que pour monter aux dernières stations de son chemin
+de croix.</p>
+
+<p>Alors elle aura enduré tout ce qu'une créature
+humaine peut supporter de douleur. Du jour où
+la tête de son amie, la princesse de Lamballe, lui a
+été présentée au bout d'une pique, jusqu'à cette
+déchirante soirée où le roi s'est arraché de ses
+bras, à la veille de monter sur l'échafaud, il semblait
+que la coupe d'amertume eût été vidée par
+elle jusqu'au fond. Non, il y avait encore une lie
+que pouvait seule y déposer la main criminelle
+d'un démon: il fallait que la reine, cette «grande
+mère<a id="footnotetag463" name="footnotetag463"></a><a href="#footnote463"><sup>463</sup></a>,» s'entendît publiquement accuser d'avoir
+corrompu l'innocence de son fils; il fallait que l'on
+eût arraché à ce pauvre enfant, après l'avoir abruti,
+l'accusation qui faisait jaillir du coeur de la reine ce
+mot sublime: «Si je n'ai pas répondu, c'est que la
+nature se refuse à répondre à une pareille question
+faite à une mère. J'en appelle à toutes celles qui
+peuvent se trouver ici.» Remuées jusqu'au fond
+des entrailles, les mégères elles-mêmes frémissaient.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote463" name="footnote463"></a><b>Note 463:</b><a href="#footnotetag463"> (retour) </a> C'est ainsi que la nomme M. de Lescure.</blockquote>
+
+<p>Sous la poignante étreinte de toutes les tortures
+physiques et de tous les supplices du coeur, Marie-Antoinette
+garde l'amour de ce pays où elle les
+souffre. Elle fait des voeux pour le bonheur de la
+France, fût-ce au détriment du bonheur de son
+fils. Elle n'a pour ses bourreaux que des paroles
+de miséricorde, et dans l'admirable lettre qu'elle
+écrit à Madame Élisabeth avant de monter sur
+l'échafaud, elle exhorte son fils à ne pas venger sa
+mort. C'est bien la femme magnanime qui avait
+dit au lendemain du 6 octobre: «J'ai tout vu,
+tout su, tout oublié.»</p>
+
+<p>Lorsque, au milieu d'une foule vociférante qui
+ne sait même pas respecter la majesté de la mort,
+la reine gravit les degrés de L'échafaud avec la
+même dignité souveraine qu'elle montait naguère
+les marches du trône, elle a depuis longtemps secoué
+la poussière des luttes politiques. Il n'y a
+plus en elle qu'une martyre qui atteint enfin le
+sommet du Calvaire.</p>
+
+<p>«Il était nécessaire qu'un homme mourût pour
+le salut de tous,» avait écrit Marie-Antoinette sur
+l'immortel plaidoyer que M. de Sèze avait fait pour
+le roi. A elle aussi pouvait s'appliquer cette parole,
+à elle et à toutes les grandes victimes qui surent,
+avec elle, faire à Dieu le sacrifice de leur vie.
+Si, aux yeux de la miséricorde divine, la France de
+1793 put être rachetée, c'est par tout le sang innocent
+qui, répandu alors, criait non pas vengeance
+contre les bourreaux, mais miséricorde pour eux.</p>
+
+<p>Les femmes eurent leur large part dans cette
+rédemption nationale. Et, en même temps qu'elles
+expiaient par leur martyre le crime des uns, la lâcheté
+des autres, que de sublimes exemples de
+dévouement et de courage elles donnaient à leur
+époque! C'est Madame Elisabeth demeurant volontairement
+au poste du péril pour mourir avec
+sa famille, Madame Elisabeth ne voulant pas qu'on
+détrompe les assassins qui la prennent pour la
+reine, et, à l'heure du supplice, ne connaissant
+d'autre crainte que celle que lui dicte une céleste
+chasteté; ce sont ces filles, ces épouses,
+bravant le trépas pour sauver un père, une mère;
+un mari; prenant la place d'un être aimé ou
+mourant avec lui; c'est Mlle de Sombreuil acceptant,
+pour sauver la vie de son père, le verre
+de sang qu'on lui présente<a id="footnotetag464" name="footnotetag464"></a><a href="#footnote464"><sup>464</sup></a>; c'est Mlle Cazotte
+fléchissant les septembriseurs en faveur de son
+père, mais ne réussissant qu'une fois à l'arracher
+à la mort; c'est la princesse de Lamballe accourant
+de l'étranger pour partager le péril
+de la reine et lâchement assassinée; c'est cette
+humble femme de chambre répondant à l'appel
+du nom de sa maîtresse pour être jetée dans la
+Loire; c'est Mme Bouquet recueillant cinq proscrits,
+partageant avec eux sa ration pendant un mois de
+famine, et montant avec eux sur l'échafaud; ce
+sont ces chrétiennes qui, au prix de leur vie, abritent
+Notre-Seigneur dans le prêtre proscrit; ce
+sont ces Carmélites de Compiègne allant au supplice
+en chantant le <i>Veni Creator</i> et le <i>Te Deum</i>, se
+disputant la première place sous le couperet de la
+guillotine, tandis que leur supérieure veut mourir
+la dernière pour soutenir le courage de ses filles.
+Rendons hommage encore à Mme de Staël dont la
+plume éloquente défend Marie-Antoinette; à
+Mme Tallien qui soustrait des victimes à la hache
+du bourreau; enfin, à ces quinze à seize cents
+femmes qui présentent à la Convention une pétition
+pour demander la grâce des prisonniers. Admirons
+encore dans leur patriotisme ces femmes et
+ces filles d'artistes qui, devant la pénurie du Trésor,
+offrent à l'Assemblée constituante leurs bijoux
+pour contribuer à payer la dette publique; ces
+femmes de Lille qui aident à repousser l'envahisseur;
+cette mère Spartiate qui, à Saint-Mithier,
+entourée de ses enfants, s'assoit dans sa boutique
+sur un baril de poudre, et, un pistolet à chaque
+main, menace de faire sauter sa demeure si l'ennemi
+y pénètre; ces émules de Jeanne Hachette,
+ces engagées volontaires qui se battent auprès
+d'un père, d'un frère, d'un mari; ces héroïques
+enfants de l'Alsace, Mlles Fernig, âgées l'une
+de treize ans, l'autre de seize, et qui, voyant
+leur père courir sus aux Autrichiens, se jettent
+dans la mêlée, combattent à Valmy, à Nerwinde,
+à Jemmapes, sous Dumouriez qui, pour se servir
+de l'ascendant magnétique qu'elles exercent sur
+leurs compatriotes, leur a donné des commissions
+d'officiers d'état-major, et qui les voit attacher
+leurs noms à des faits de guerre dignes d'illustrer
+<i>de vieux guerriers</i><a id="footnotetag465" name="footnotetag465"></a><a href="#footnote465"><sup>465</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote464" name="footnote464"></a><b>Note 464:</b><a href="#footnotetag464"> (retour) </a> M. de Pontmartin, qui a connu l'héroïne, croit qu'au moment
+où Mlle de Sombreuil allait boire le verre de sang, les bourreaux,
+«saisis d'un mouvement d'horreur ou de pitié.... le répandirent à
+ses pieds.» <i>Mes Mémoires.</i> Enfance et jeunesse, 1882.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote465" name="footnote465"></a><b>Note 465:</b><a href="#footnotetag465"> (retour) </a> Lairtullier, <i>les Femmes célèbres de</i> 1789 à 1795.</blockquote>
+
+<p>C'est dans ces généreux élans de courage, de
+dévouement et de patriotisme, que nous aimons à
+suivre les femmes; mais faut-il étudier leur rôle
+politique dans les annales révolutionnaires, nous y
+trouverons une nouvelle preuve des illusions et
+de l'impressionnabilité qu'elles apportent dans les
+affaires publiques.</p>
+
+<p>Mme Roland nous dira bien que Plutarque l'a
+disposée à devenir républicaine. Mais eût-il suffi à
+ce résultat si d'autres influences n'y avaient aidé?
+Cette noble dame qui appelle <i>mademoiselle</i> la vénérée
+grand'mère de Mme Roland, cette financière
+qui invite la famille de la jeune philosophe pour la
+faire manger à l'office, n'ont-elles pas soulevé cette
+fière nature contre un ordre social qui permettait
+de telles distinctions de rang? Lorsque la jeune
+fille va à Versailles, et qu'elle y endure d'autres
+humiliations, que répond-elle à sa mère qui lui
+demande si elle est contente de son voyage:
+«Oui, pourvu qu'il finisse bientôt; encore quelques
+jours, et je détesterai si fort les gens que je
+vois, que je ne saurai que faire de ma haine.&mdash;Quel
+mal te font-ils donc?&mdash;Sentir l'injustice et
+contempler à tout moment l'absurdité<a id="footnotetag466" name="footnotetag466"></a><a href="#footnote466"><sup>466</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote466" name="footnote466"></a><b>Note 466:</b><a href="#footnotetag466"> (retour) </a> Mme Roland, <i>Mémoires</i>, édition de M. P. Faugère. <i>Mémoires particuliers</i>.</blockquote>
+
+<p>Si Mme Roland était née dans les classes privilégiées
+qui lui inspiraient de telles rancunes, il est
+probable qu'elle s'en serait tenue au libéralisme
+des grandes dames du XVIIIe siècle, ou qu'elle aurait
+apporté dans ses opinions politiques la mobilité
+qui distingua ses croyances religieuses ou
+philosophiques. N'avait-elle point, disait-elle,
+passé par le jansénisme, le cartésianisme, le
+stoïcisme, pour arriver au patriotisme? N'y avait-il
+pas eu dans son ardente jeunesse un moment où
+elle avait rêvé le martyre religieux avec le même
+enthousiasme qu'elle souffrit plus tard le martyre
+politique?</p>
+
+<p>Mais dans la vie de Mme Roland, tout se réunissait
+pour rendre cette femme plus fidèle à ses
+opinions politiques qu'à ses croyances religieuses.
+Dans le rôle que joue son mari, elle voit le moyen
+d'établir cette république idéale dont l'illusion a
+caressé sa jeunesse. Disons ici à son honneur que,
+malgré la prétention théâtrale avec laquelle elle se
+montre dans ses <i>Mémoires</i>, elle a grand soin de
+nous avertir qu'elle n'est jamais sortie de ses attributions
+de femme, qu'elle n'a jamais pris une
+part active aux discussions politiques qui avaient
+lieu chez son mari, mais que, dans l'attitude modeste
+qui convient à son sexe, elle se bornait à
+écouter. «Ah, mon Dieu! s'écrie-t-elle, qu'ils
+m'ont rendu un mauvais service ceux qui se sont
+avisés de lever le voile sous lequel j'aimais à demeurer!
+Durant douze années de ma vie, j'ai travaillé
+avec mon mari, comme j'y mangeais, parce
+que l'un m'était aussi naturel que l'autre<a id="footnotetag467" name="footnotetag467"></a><a href="#footnote467"><sup>467</sup></a>.» Elle
+reconnaît donc qu'elle a été pour Roland un secrétaire,
+mais un secrétaire intelligent dont elle
+avoue elle-même la collaboration. Nous savons
+que ce n'est pas sa main seulement qui a écrit la
+lettre, plus éloquente que généreuse et juste, que
+Roland adressa à Louis XVI et qui le fit sortir de
+ce cabinet où le 10 août devait le faire rentrer.
+Dans diverses dépêches officielles de Roland se retrouvent
+la plume et l'esprit de sa femme. Et, en
+effet, pour le malheur des Girondins, Mme Roland
+fut bien réellement l'inspiratrice de ce parti qui,
+avec son esprit d'utopie, crut pouvoir se servir des
+Jacobins pour faire le 10 août contre la royauté,
+vota pour la mort de Louis XVI et, entre ces deux
+actes, désavoua avec indignation les massacres de
+septembre: étrange illusion que de s'étonner du
+carnage quand on a lâché la bête féroce! Ceux qui
+la déchaînent en sont eux-mêmes les victimes:
+Mme Roland et les Girondins l'éprouvèrent.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote467" name="footnote467"></a><b>Note 467:</b><a href="#footnotetag467"> (retour) </a> Mme Roland, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Dès le moment de son arrestation, Mme Roland
+reconnaît les illusions de sa vie politique. Elle dit
+aux commissaires qui la conduisent à l'Abbaye:
+«Je gémis pour mon pays, je regrette les erreurs
+d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au
+bonheur...» Dans sa captivité, apprend-elle l'arrestation
+des Girondins: «Mon pays est perdu!...»
+s'écrie-t-elle. «Sublimes illusions, sacrifices généreux,
+espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les
+premiers élans de mon jeune coeur, je pleurais à
+douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine;
+j'ai cru voir dans la Révolution française l'application
+inespérée des principes dont je m'étais
+nourrie: la liberté, me disais-je, a deux sources:
+les bonnes moeurs qui font les sages lois et les lumières
+qui nous ramènent aux unes et aux autres
+par la connaissance de nos droits<a id="footnotetag468" name="footnotetag468"></a><a href="#footnote468"><sup>468</sup></a>...» Eh bien,
+Mme Roland a vu ce qu'a produit une liberté à
+laquelle elle ne donne, même dans ses déceptions,
+qu'une base humaine; et dans ses <i>Dernières
+pensées</i>, et plus amplement dans son <i>Projet de défense</i>,
+elle dit avec amertume: «La liberté! Elle
+est pour les âmes fières qui méprisent la mort, et
+savent à propos la donner,» ajoute-t-elle avec
+cette persévérante illusion classique qui, malgré
+la répulsion que lui inspire le sang versé, lui fait
+toujours saluer dans le poignard de Brutus la délivrance
+de son pays<a id="footnotetag469" name="footnotetag469"></a><a href="#footnote469"><sup>469</sup></a>. Cette liberté, poursuit
+Mme Roland, «n'est pas pour ces hommes faibles
+qui temporisent avec le crime, en couvrant
+du nom de prudence leur égoïsme et leur lâcheté.
+Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui
+sortent» de la fange du vice,«ou de la fange de la
+misère pour s'abreuver dans le sang qui ruisselle
+des échafauds. Elle est pour le peuple sage qui chérit
+l'humanité, pratique la justice, méprise les flatteurs,
+connaît ses vrais amis et respecte la vérité.
+Tant que vous ne serez pas un tel peuple, ô mes
+concitoyens! vous parlerez vainement de la liberté;
+vous n'aurez qu'une licence dont vous
+tomberez victimes chacun à votre tour; vous demanderez
+du pain, on vous donnera des cadavres<a id="footnotetag470" name="footnotetag470"></a><a href="#footnote470"><sup>470</sup></a>,
+et vous finirez par être asservis.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote468" name="footnote468"></a><b>Note 468:</b><a href="#footnotetag468"> (retour) </a> Mme Roland, <i>Mémoires</i>. <i>Notices historiques</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote469" name="footnote469"></a><b>Note 469:</b><a href="#footnotetag469"> (retour) </a> Sur les illusions classiques des révolutionnaires, voir l'ouvrage
+de M. E. Loudun, <i>le Mal et le Bien</i>, tome IV, <i>la Révolution</i></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote470" name="footnote470"></a><b>Note 470:</b><a href="#footnotetag470"> (retour) </a> Dans les notes des <i>Mémoires</i> de Mme Roland, édités par lui,
+M. Faugère fait remarquer qu'il y a ici une réminiscence d'un
+discours de Vergniaud.</blockquote>
+
+<p>En pleurant sur ses illusions perdues, Mme Roland
+honore ceux qui les ont partagées avec elle,
+«républicains déclarés mais humains, persuadés
+qu'il fallait par de bonnes lois faire chérir la république
+de ceux même qui doutaient qu'elle put se
+soutenir; ce qui effectivement est plus difficile
+que de les tuer,» ajoute-t-elle avec une superbe
+ironie. «L'histoire de tous les siècles a prouvé
+qu'il fallait beaucoup de talents pour amener les
+hommes à la vertu par de bonnes lois, tandis qu'il
+suffit de la force pour les opprimer par la terreur
+ou les anéantir par la mort.»</p>
+
+<p>Ce sont là de nobles regrets, et l'on aime à entendre
+ces graves et généreux accents dans ces
+pages où la déclamation remplace trop souvent
+l'éloquence, comme il arrive fréquemment d'ailleurs
+dans les écrits des femmes politiques. Mais
+dans ces lignes, Mme Roland parle bien moins la
+langue de la politique que celle de la conscience
+outragée.</p>
+
+<p>Mme Roland sut mourir. «Vous pouvez m'envoyer
+à l'échafaud, avait-elle dit dans son premier
+interrogatoire: vous ne sauriez m'ôter la joie
+que donne une bonne conscience, et la persuasion
+que la postérité vengera Roland et moi en vouant
+à l'infamie ses persécuteurs<a id="footnotetag471" name="footnotetag471"></a><a href="#footnote471"><sup>471</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote471" name="footnote471"></a><b>Note 471:</b><a href="#footnotetag471"> (retour) </a> Mme Roland, <i>Projet de défense</i>, <i>Notes sur son procès</i>, etc.</blockquote>
+
+<p>Sans doute un appareil théâtral se mêle aux
+derniers jours de Mme Roland. Le courage stoïcien
+n'a pas la sublime simplicité du courage
+chrétien. Comme l'acteur qui se drape dans les
+plis de son vêtement pour mourir avec noblesse,
+aux applaudissements du public, le stoïcien meurt
+en regardant le monde auquel il demande la
+gloire. Le chrétien ne regarde que le ciel dont il
+attend sa récompense.</p>
+
+<p>Quand arriva cependant l'heure du supplice,
+Mme Roland paraît avoir eu comme une soudaine
+perspective de la vie éternelle. Au pied de l'échafaud,
+dit-on, elle demanda «qu'il lui fût permis
+d'écrire des pensées extraordinaires qu'elle avait
+eues dans le trajet de la Conciergerie à la place
+de la Révolution. Cette faveur lui fut refusée<a id="footnotetag472" name="footnotetag472"></a><a href="#footnote472"><sup>472</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote472" name="footnote472"></a><b>Note 472:</b><a href="#footnotetag472"> (retour) </a> P. Faugère, introduction aux <i>Mémoires de Mme Roland.</i></blockquote>
+
+<p>J'ai déjà cité quelquefois les <i>Mémoires</i> que
+Mme Roland eut le courage et le sang-froid d'écrire
+dans sa prison. La publication entière de
+ces écrits a été funeste à la mémoire de cette
+femme célèbre. La vanité de l'auteur, le cynisme
+de certains détails ont singulièrement fait descendre
+Mme Roland du piédestal où l'avaient élevée
+l'héroïsme de sa mort et l'illusion de l'histoire
+contemporaine. Nous voyons aussi dans ces <i>Mémoires</i>
+combien peu la femme a été créée pour un
+rôle public. Mme Roland se met-elle en scène,
+prend-elle la pose d'une héroïne, elle est guindée,
+prétentieuse; des réminiscences classiques se
+mêlent dans son langage à l'enthousiasme obligatoire
+et par conséquent faux qui distingue
+l'école de Rousseau. La femme politique gâte jusqu'à
+la femme du foyer qui elle-même se plaît à
+l'emphase; mais lorsque Mme Roland veut bien
+n'être que la femme du foyer, et qu'elle nous
+épargne d'étranges confidences, nous la jugeons
+avec plus de sympathie. Sa tendresse pour sa
+mère, ses promenades dans les bois de Meudon
+lui dictent des pages simples, touchantes, remplies
+de fraîches descriptions et qui parlent
+vraiment à notre coeur. Nous avons rendu hommage
+à la générosité naturelle de ses sentiments.
+Voyons-la encore se dévouer avec un
+intrépide courage à la défense d'un mari pour
+lequel elle n'a qu'une affectueuse estime. Entendons
+enfin cette femme qui la sert dans sa prison
+et qui dit à Riouffe, l'un des compagnons de sa
+captivité: «Devant vous, elle rassemble toutes
+ses forces; mais dans la chambre, elle reste quelquefois
+trois heures appuyée sur sa fenêtre à
+pleurer.»</p>
+
+<p>«Séparez Mme Roland de la Révolution, elle ne
+paraît plus la même,» dit le comte Beugnot qui,
+lui aussi, la connut en prison. «Personne ne définissait
+mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de
+mère, et ne prouvait plus éloquemment qu'une
+femme rencontrait le bonheur dans l'accomplissement
+de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances
+domestiques prenait dans sa bouche une
+teinte ravissante et douce; les larmes s'échappaient
+de ses yeux, lorsqu'elle parlait de sa fille et
+de son mari: la femme de parti avait disparu<a id="footnotetag473" name="footnotetag473"></a><a href="#footnote473"><sup>473</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote473" name="footnote473"></a><b>Note 473:</b><a href="#footnotetag473"> (retour) </a> <i>Mémoires</i> de Mme Roland, édition de M. Faugère. Appendice
+du second volume.</blockquote>
+
+<p>Dans ces pleurs, tout n'était pas pour son mari,
+pour son enfant. Elle avait au fond du cour une
+affection qui ne triompha pas de son honneur,
+mais qui la fit profondément souffrir. Peut-être le
+stoïcisme, la seule foi qu'elle connût, ne lui aurait-il
+pas suffi pour supporter courageusement sa
+captivité, si elle n'avait vu avec joie dans les murs
+qui l'enfermaient une barrière qui la protégeait
+contre sa passion, mais qui, suivant une déduction
+bien hasardée et bien périlleuse, la rendait
+ainsi plus libre de garder son âme à l'homme
+qu'elle aimait.</p>
+
+<p>Comme le comte Beugnot, M. Legouvé a fait
+remarquer combien en Mme Roland l'homme d'État
+est au-dessous de la femme: «Elle a des
+sensations politiques au lieu d'idées, et devient la
+perte de son parti dès qu'elle en devient l'âme<a id="footnotetag474" name="footnotetag474"></a><a href="#footnote474"><sup>474</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote474" name="footnote474"></a><b>Note 474:</b><a href="#footnotetag474"> (retour) </a> Legouvé, <i>Histoire morale des femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>Deux autres femmes célèbres ont partagé l'enthousiasme
+de Mme Roland pour une république
+idéale: Charlotte Corday, Olympe de Gouges.
+Charlotte Corday, comme Mme Roland, trouve que
+la liberté «est pour les âmes fières qui méprisent
+la mort, et savent à propos la donner.» Charlotte
+Corday la donne. Mais alors même que la victime
+s'appelle Marat, l'acte qui frappe cet homme est
+un crime, et ce n'est point par l'assassinat que
+triomphent les saintes causes. Charlotte Corday
+a écouté la voix d'une passion noble dans son
+principe, mais coupable dans son application.
+Elle a exécuté l'arrêt de la vengeance humaine,
+non celui de la justice divine.</p>
+
+<p>Olympe de Gouges, elle, n'a pas versé le sang.</p>
+
+<p>Nous retrouverons tout à l'heure en elle l'ardente
+émancipatrice politique de la femme. Mais comment
+elle-même remplit-elle ce rôle public qu'elle
+revendique pour la femme? Cette étrange créature
+qui, sans savoir lire ni écrire, composa des pièces
+de théâtre et des brochures révolutionnaires, n'était
+républicaine que dans ses espérances; elle
+demeurait à son insu royaliste dans ses souvenirs;
+elle demanda à défendre Louis XVI; et ce sont les
+invectives qu'elle lança contre Robespierre qui la
+firent condamner à mort. Ainsi que Mme Roland,
+Olympe de Gouges eut, avec l'emphase oratoire,
+quelques éclairs de véritable éloquence.</p>
+
+<p>Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de
+Gouges poursuivaient sinon une idée, du moins
+une utopie politique. Mais que dire de ces femmes,
+de ces mégères que fit surgir l'émeute, et qui,
+dans le déchaînement des passions populaires,
+dépassèrent encore les hommes en cruauté, d'après
+cette loi de la nature qui veut que l'être le
+plus impressionnable soit, suivant ses instincts,
+capable des plus généreuses actions ou des plus
+exécrables forfaits! La fièvre de la Révolution
+avait donné à ces femmes la soif du sang. Elles
+venaient à la curée comme ces bêtes fauves
+qui ne savent pas pour quelle cause des hommes
+sont massacrés, mais qui sont attirées par l'odeur
+du carnage.</p>
+
+<p>Dans leur farouche ardeur, ces femmes sont
+pour la Révolution un auxiliaire dont elle sent le
+prix. Mirabeau a dit que les femmes, en se mettant
+aux premiers rangs de l'émeute, peuvent
+seules la faire triompher. Elles sont capables
+d'entendre un appel de ce genre, ces femmes qui
+trouvent que les hommes ne vont pas assez vite.</p>
+
+<p>Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde
+de ce peuple parisien, de cette mer humaine qui
+roule jusqu'à Versailles ses flots en fureur, son
+écume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux
+palais des rois. Parmi ces femmes, les unes sont
+poussées par la famine, les autres par leurs mauvais
+instincts. Filles perdues et femmes du peuple
+se coudoient dans la mêlée. Elles sont armées de
+bâtons, de coutelas, de fusils; l'une d'elles bat du
+tambour, et la horde chante le <i>Ça ira</i>.</p>
+
+<p>Pour séduire les soldats qui défendent Versailles,
+tout leur est bon, et les dégoûtants spectacles
+de l'orgie se mêlent aux scènes du massacre.
+Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir à la
+parole du roi, elles procèdent à la strangulation
+de ces dernières, ce qui ne les empêchera pas de
+céder elles-mêmes au mouvement qui saluera la
+superbe attitude de la reine.</p>
+
+<p>Les femmes de l'émeute ont triomphé: elles
+ramènent à Paris la famille royale. Juchées sur
+des voitures, sur les trains des canons, elles sont
+affublées des dépouilles des gardes du corps, et
+ces étranges soldats jettent ce cri de sauvage triomphe:
+«Nous ne manquerons plus de pain, nous
+ramenons le boulanger, la boulangère et le petit
+mitron.»</p>
+
+<p>Elles demandent à la Commune une récompense,
+et s'il en faut en croire Pacquotte, elles
+l'ont bien méritée: «Sans elles, la chose publique
+était perdue.» En dépit des murmures masculins
+qui accueillent cette assertion, les femmes obtiennent
+les honneurs qu'elles sollicitent. Dans les
+cérémonies publiques, elles auront une place d'honneur...
+«et tricoteront,» ajoute Chaumette, peu
+partisan, comme nous allons le voir, de leur
+émancipation politique.</p>
+
+<p>Partout où il y aura du sang à flairer, les femmes
+de l'émeute seront là, aux Tuileries le 20 juin et le
+10 août, dans les prisons aux massacres de septembre.
+Elles demandent des piques pour défendre
+la Constitution; mais en vérité elles ont bien
+d'autres armes. Ces femmes qui endossent le
+pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge,
+ce sont les <i>flagelleuses</i>; et si, sur la voie publique,
+elles rencontrent d'autres femmes dont le civisme
+leur paraît suspect, elles les fouettent: outrage
+ignoble qu'elles font subir sur le parvis de Notre-Dame
+aux angéliques soeurs de charité expulsées
+de leur maison. Sous la douleur et la honte de
+cet infâme supplice, les saintes filles tombent malades,
+quelques-unes d'entre elles meurent, et
+l'une d'elles, qui a voulu se sauver, est jetée dans
+la Seine.</p>
+
+<p>Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible
+est celui de la <i>Société des femmes révolutionnaires</i> qui
+s'assemblent dans le charnier de l'église Saint-Eustache.
+Un charnier convient bien à ces fauves.</p>
+
+<p>Il y a encore d'autres sociétés parmi lesquelles
+il faut distinguer la <i>Société fraternelle</i>: c'est une
+succursale de la Société mère des Jacobins et
+celle-ci se charge de diriger cette pépinière. La <i>Société
+fraternelle</i> a des affiliations dans tout le pays.
+Ses membres fomentent la guerre contre l'Autriche.</p>
+
+<p>Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs;
+elles assistent et pérorent aux séances des clubs
+masculins et de l'Assemblée. On les a vues envahir
+l'Assemblée de Versailles, se mêler aux
+députés, voter avec eux, encourager les uns,
+imposer silence aux autres: «Parle, député; tais-toi,
+député.» Par d'ignobles menaces, par des
+actes cyniques, elles souillent l'asile de la représentation
+nationale<a id="footnotetag475" name="footnotetag475"></a><a href="#footnote475"><sup>475</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote475" name="footnote475"></a><b>Note 475:</b><a href="#footnotetag475"> (retour) </a> Taine, <i>les Origines de la France contemporaine. La Révolution</i>;
+Lairtullier, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Robespierre saura se servir du concours de ces
+femmes. Remplissant les galeries des Assemblées,
+elles... tricotent, comme le leur a prescrit Chaumette,
+mais en même temps elles prennent
+aux séances une part active. Par leurs applaudissements,
+elles s'associent aux plus cruelles motions
+des Jacobins. Elles couvrent de leurs huées
+la parole des hommes modérés. «Monsieur le
+président, faites donc taire ce tas de <i>sans-culottes</i>,»
+dit l'abbé Maury en désignant les tricoteuses.
+C'est ainsi que fut employé pour la première
+fois ce nom qui devait désigner les purs
+Jacobins<a id="footnotetag476" name="footnotetag476"></a><a href="#footnote476"><sup>476</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote476" name="footnote476"></a><b>Note 476:</b><a href="#footnotetag476"> (retour) </a> Lairtullier, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Dans les comités de salut public et de sûreté
+générale, les tricoteuses acclament les dénonciateurs.
+En prairial, elles ne se bornent pas à se servir
+de leurs langues, elles tirent leurs couteaux
+contre la Convention. C'est une femme, une folle
+furieuse qui assassine Féraud qu'elle a pris pour
+Boissy-d'Anglas. La cruauté des femmes survivra
+même au régime de la Terreur.</p>
+
+<p>Les mégères se font gloire de ce titre: <i>les
+Furies de la guillotine</i>. Lorsque le peuple semble
+las des scènes de l'échafaud, ce sont elles que l'on
+enverra aux exécutions pour que leurs hurlements
+réveillent la meute populaire. Elles excitent les
+bourreaux. Avec une âpre volupté, elles se cramponnent
+jusqu'à la planche de l'échafaud pour se
+mieux repaître de la vue du sang. A leurs grimaçantes
+attitudes, à leurs fauves éclats de rire, on
+les prendrait pour des démons surgissant de l'enfer.
+Elles dansent au pied de l'échafaud la hideuse
+carmagnole.</p>
+
+<p>Quelques-unes des femmes de l'émeute se sont
+fait un nom. Je ne parle pas de cet être allégorique,
+la Mère Duchesne, Brise-Acier, qui fumant le
+schibouk, menaçant de son sabre et tournant sa
+quenouille, crie aux femmes: «Vivre libre ou
+mourir!» Je me contente de nommer la reine des
+Halles, reine Audu, qui obtient une couronne
+pour sa belliqueuse attitude dans les journées
+du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la fondatrice
+de la fougueuse société des femmes révolutionnaires,
+la farouche clubiste que je retrouverai
+tout à l'heure; Rose Lacombe qui, avec les Marseillais,
+est allée, aux Tuileries le 10 août, et en
+septembre dans les prisons où elle a assouvi ses
+haines furieuses; Rose Lacombe qui commande
+les <i>flagelleuses</i>, Rose Lacombe qui, accusant la
+Convention de lenteur, dénonce à sa barre les
+fonctionnaires nobles ou suspects, et qui, éprise
+d'un jeune royaliste, se retourne contre les Jacobins
+parce qu'ils ne veulent pas élargir l'homme
+qu'elle aime; Rose Lacombe enfin qui, après la
+fermeture des clubs de femmes, tiendra une
+humble boutique dans la galerie du Luxembourg.</p>
+
+<p>Le temps et la bonne volonté me manquent
+pour m'arrêter devant les tristes héroïnes des
+journées révolutionnaires. Il en est une cependant
+que je veux signaler comme le type même
+de la furie démagogique.</p>
+
+<p>Fille de laboureurs, Théroigne de Méricourt a
+été aimée d'un jeune gentilhomme qui l'a abandonnée.
+Voilà ce qui a fait d'elle l'ennemie des
+hautes classes. La villageoise devient courtisane,
+et pour commencer son oeuvre de revendication
+sociale, elle se plaît à ruiner les plus riches seigneurs.
+La Révolution éclate. Théroigne se jette
+dans les luttes de la rue. En habit d'amazone, elle
+porte le sabre au côté, des pistolets à la ceinture;
+et... dans le pommeau de sa cravache se trouve
+une cassolette d'or contenant des sels et des parfums,
+«en cas de défaillance et pour neutraliser
+l'odeur du peuple<a id="footnotetag477" name="footnotetag477"></a><a href="#footnote477"><sup>477</sup></a>.» La courtisane et l'émeutière
+se combinent ici dans un curieux mélange.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote477" name="footnote477"></a><b>Note 477:</b><a href="#footnotetag477"> (retour) </a> Lairtullier, <i>l. c.</i></blockquote>
+
+<p>Théroigne participe aux journées de la Révolution.
+Elle figure au pillage du dépôt d'armes
+des Invalides. Elle compte parmi les premiers
+assaillants qui ont escaladé les tours de la Bastille,
+et un sabre d'honneur est sa récompense. Accusant
+de tiédeur le club des <i>Enragés</i> qui a des chefs
+tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle
+a jeté sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette
+fois son amazone est rouge, et rouge aussi son panache.
+Échevelée, armée jusqu'aux dents, debout
+sur un canon, elle excite les insurgés. Le 10 août,
+elle se bat. Aux massacres de septembre, on la
+voit à l'Abbaye, à la Force, à Bicètre; elle a une
+acolyte qui tient une tête de femme au bout d'une
+pique. Elle parle dans les clubs, à l'Assemblée
+même. Enfin, liée avec Brissot, elle prêche avec
+lui la conciliation des partis qu'il faut réunir
+contre l'étranger. Brissot est attaqué dans la rue
+par les mégères. Théroigne le défend, et l'amazone
+révolutionnaire subit le châtiment que
+savent donner les <i>flagelleuses</i>. Cet outrage la rend
+folle. On l'enferme. Alors Théroigne la courtisane,
+Théroigne la septembriseuse a dans sa folie
+le double caractère de sa honteuse et sanguinaire
+existence. Dépouillée de tout sentiment de pudeur,
+elle ne peut supporter aucun vêtement, et
+dans sa hideuse nudité, elle se traîne sur le sol,
+elle mord avec rage celui dont la présence l'irrite;
+et recherchant ses aliments dans les ordures, elle
+ne peut boire que l'eau boueuse du ruisseau.</p>
+
+
+
+<a name="c5" id="c5"></a>
+<br><br>
+<h3>CHAPITRE V</h3>
+<br>
+<h3>LA FEMME AU XIXe SIÈCLE&mdash;LES LEÇONS<br>
+DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ.</h3>
+
+
+<p>§I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire.&mdash;§II.
+Le travail des femmes. Quelles sont les professions et
+les fonctions qu'elles peuvent exercer?&mdash;§III. Quelle est la part de
+la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle mesure la
+femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?&mdash;§IV. L'éducation
+des femmes dans ses rapports avec leur mission.&mdash;§V. Conditions
+actuelles du mariage. Les droits civils de la femme peuvent-ils
+être améliorés?&mdash;§VI. Mondaines et demi-mondaines.&mdash;§VII. Le
+divorce.&mdash;§VIII. Où se retrouve le type de la femme française.</p>
+<br>
+<a name="s1" id="s1"></a>
+<p><b>&sect; I</b></p>
+
+<p><i>L'émancipation politique des femmes jugée par l'école
+révolutionnaire.</i></p>
+
+<p>Les honteux spectacles que donnaient les <i>flagelleuses</i>,
+les émeutes que les femmes des clubs suscitaient
+dans les rues, devinrent bientôt un grave
+embarras pour la République.</p>
+
+<p>Les hommes de la Révolution avaient bien pu
+se servir des femmes pour faire réussir leurs projets,
+mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent
+être entre leurs mains autre chose qu'un instrument
+plus ou moins conscient de son rôle; ils se
+souciaient fort peu de les associer à ces droits politiques
+que leurs pétitions réclamaient, qu'Olympe
+de Gouges défendait et qu'appuyait Condorcet.
+Mirabeau, qui jetait si volontiers les femmes à la
+tête de l'insurrection, les hommes de la Terreur
+qui les employaient au service de leurs passions
+cruelles, ne voulaient la Révolution que dans
+l'État et non dans la famille.</p>
+
+<p>La République se bornait donc à décerner des
+honneurs aux femmes qui la servaient; mais, bien
+loin de leur accorder des droits politiques, elle
+leur en enlevait un qu'elles tenaient de la monarchie,
+et leur retirait ceux qu'elle leur avait
+elle-même octroyés: le 22 mars 1791, l'Assemblée
+nationale excluait les femmes de la régence;
+la loi du 20 mai 1793 les bannit des tribunes
+de la Convention jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli,
+et la loi du 26 mai leur interdit l'assistance
+à toute assemblée politique. Enfin lorsque, après
+la chute des Girondins, les Jacobins n'eurent plus
+besoin des tricoteuses, la Convention s'inquiéta
+des scandales et des émeutes causés par le club de
+Rose Lacombe; elle jugea que les femmes étaient
+incapables d'exercer des droits politiques; qu'elles
+étaient «disposées, par leur organisation, à une
+exaltation qui serait funeste à la chose publique,
+et que les intérêts de l'État seraient bientôt sacrifiés
+à tout ce que la vivacité des passions peut produire
+d'égarements et de désordres<a id="footnotetag478" name="footnotetag478"></a><a href="#footnote478"><sup>478</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote478" name="footnote478"></a><b>Note 478:</b><a href="#footnotetag478"> (retour) </a> Convention nationale, séance du 9 de brumaire. <i>Moniteur
+universel</i>, 1793.</blockquote>
+
+<p>Le 9 brumaire 1793, un décret de la Convention
+ferma donc les clubs de femmes. Les citoyennes
+réclamèrent devant l'Assemblée qui les hua.</p>
+
+<p>Mais le 27 brumaire, Rose Lacombe jette dans
+la salle où siège le conseil général de la Commune
+son armée de femmes coiffées du bonnet rouge.
+Des protestations s'élèvent du sein de l'assemblée.
+Alors le même homme qui, naguère, a enjoint aux
+femmes de tricoter au milieu des honneurs publics
+qu'elles revendiquaient, le procureur général Chaumette
+se lève et s'écrie:</p>
+
+<p>«Je requiers mention civique au procès-verbal,
+des murmures qui viennent d'éclater. C'est un
+hommage aux moeurs, c'est un affermissement de
+la République! Eh quoi! des êtres dégradés qui
+veulent franchir et violer les lois de la nature, entreront
+dans les lieux commis à la garde des
+citoyens, et cette sentinelle vigilante ne ferait pas
+son devoir! Citoyens, vous faites ici un grand acte
+de raison; l'enceinte où délibèrent les magistrats
+du peuple doit être interdite à tout individu qui
+outrage la nature!... Et depuis quand est-il permis
+aux femmes d'abjurer leur sexe, de se faire hommes?
+Depuis quand est-il d'usage de voir des
+femmes abandonner les soins pieux de leur ménage,
+le berceau de leurs enfants, pour venir, sur
+la place publique, dans la tribune aux harangues,
+à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées,
+remplir les devoirs que la nature a répartis à
+l'homme seul? A qui donc cette mère commune
+a-t-elle confié les soins domestiques? Est-ce à
+nous? Nous a-t-elle donné des mamelles pour
+allaiter nos enfants? A-t-elle assez assoupli nos
+muscles pour nous rendre propres aux soins de la
+hutte, de la cabane et du ménage? Non, elle a dit
+à l'homme: sois homme! les courses, la chasse,
+le labourage, les soins politiques, les fatigues de
+toute espèce, voilà ton apanage. Elle a dit à la
+femme: sois femme! les soins dus à l'enfance, les
+détails du ménage, les douces inquiétudes de la
+maternité, voilà tes travaux; mais tes occupations
+assidues méritent une récompense; eh bien, tu
+l'auras; et tu seras la divinité du sanctuaire domestique;
+tu régneras sur tout ce qui t'entoure
+par le charme invincible de la beauté, des grâces et
+de la vertu. Femmes imprudentes, qui voulez devenir
+des hommes, n'êtes-vous pas assez bien partagées?
+Que vous faut-il de plus?... Le législateur,
+le magistrat sont à vos pieds; votre despotisme
+est le seul que nos forces ne puissent abattre,
+puisqu'il est celui de l'amour, et, par conséquent,
+celui de la nature. Au nom de cette même nature,
+restez ce que vous êtes; et, loin de nous envier
+les périls d'une vie orageuse, contentez-vous de
+nous les faire oublier au sein de nos familles, en
+reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de
+nos enfants heureux par vos soins!»</p>
+
+<p>Ces mégères, ces <i>flagelleuses</i>, perdent leur
+assurance effrontée. Elles retirent leurs bonnets
+rouges et les cachent. Le terrible procureur général
+remarque ce mouvement: «Ah! je le vois,
+dit-il, vous ne voulez point imiter ces femmes hardies
+qui ne rougissent plus...»</p>
+
+<p>Il leur dit quelle néfaste influence politique ont
+exercée les femmes. Il leur parle avec dédain d'une
+Olympe de Gouges, une «virago,» une «femme-homme.»</p>
+
+<p>«Nous voulons, ajoute-t-il, que les femmes
+soient respectées, c'est pourquoi nous les forcerons
+à se respecter elles-mêmes. Que diraient des
+magistrats à une femme qui se plaindrait des
+atteintes d'un jeune étourdi, lorsqu'il alléguerait
+pour sa défense: J'ai vu une femme avec les allures
+d'un homme; je n'ai plus en elle respecté son sexe,
+j'en ai agi librement?...»</p>
+
+<p>«Autant nous vénérons la mère de famille qui
+met son bonheur à élever, à soigner ses enfants, à
+filer les habits de son mari et à alléger ses fatigues
+par l'accomplissement de ses devoirs domestiques,
+autant nous devons mépriser, conspuer la femme
+sans vergogne qui endosse la tunique virile, et fait
+le dégoûtant échange des charmes que lui donne
+la nature contre une pique et un bonnet rouge.»</p>
+
+<p>On ne pouvait mieux dire. Mais ce n'était pas
+aux hommes de la Terreur qu'il appartenait de
+flétrir les excès qu'ils avaient encouragés et qui
+leur avaient été si utiles. Quoi qu'il en fût, le conseil
+général de la Commune adopta cette motion
+de Chaumette: «Je requiers que le Conseil ne
+reçoive plus de députations de femmes qu'après un
+arrêté pris, à cet effet, sans préjudice aux droits
+qu'ont les citoyennes d'apporter aux magistrats
+leurs demandes et leurs plaintes individuelles<a id="footnotetag479" name="footnotetag479"></a><a href="#footnote479"><sup>479</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote479" name="footnote479"></a><b>Note 479:</b><a href="#footnotetag479"> (retour) </a> Le discours de Chaumette est reproduit en grande partie
+dans le <i>Moniteur universel</i>, 1793. Commune de Paris. Conseil
+général. Du 27 de brumaire. Je l'ai cherché <i>in extenso</i> dans les
+<i>Procès-verbaux de la Commune</i>. Mais la collection de la Bibliothèque
+nationale s'arrêtant à 1790, j'ai recouru au texte cité par
+M. Lairtullier.</blockquote>
+
+<p>Les clubs de femmes étaient morts. Ils devaient
+revivre. Les mégères elles-mêmes devaient reparaître
+mêlées à cette écume que font surgir toutes
+les révolutions. 1848 les a vues couper les têtes
+des gardes mobiles. En 1871, leurs sinistres et
+fauves figures nous sont apparues à la lueur des
+incendies allumés par ces infernales créatures: les
+pétroleuses.</p>
+
+<p>Le mouvement révolutionnaire, qui jette jusqu'aux
+femmes dans les luttes de la rue, a chaque
+fois aussi fait bouillonner dans leurs cerveaux
+l'idée de l'émancipation politique. Malgré le mauvais
+accueil que les révolutionnaires de 1789 et de
+1793 avaient fait à cette émancipation, chaque fois
+que la République s'est établie en France, les
+mêmes, revendications se sont produites, et,
+comme. 1848, 1870 a ramené les doléances de
+quelques femmes et les plaidoyers plus ou moins
+intéressés de leurs défenseurs. Avant 1848 cependant,
+les saint-simoniens avaient prêché l'égalité
+des deux sexes, l'admissibilité de la femme à
+toutes les fonctions publiques.</p>
+
+<p>Pour défendre l'émancipation, les avocats de
+cette cause n'ont guère fait que reproduire les arguments
+de leurs devanciers.</p>
+
+<p>De même que Condorcet en 1790, ils prétendent
+que la femme possède les mêmes droits naturels
+que l'homme, et qu'elle est capable de les exercer.</p>
+
+<p>Partant de ce principe que les deux sexes sont
+égaux moralement, voire même physiquement, les
+émancipateurs des femmes réclament pour elles,
+outre l'égalité des droits civils, l'égalité des droits
+politiques et le libre accès à toutes les fonctions
+publiques.</p>
+
+<p>Nous parlerons tout à l'heure de l'émancipation
+civile. Bornons-nous maintenant à la question des
+droits de la femme dans l'État.</p>
+
+<p>Tout d'abord, j'avoue humblement que je ne
+crois pas que l'homme et la femme aient les mêmes
+droits naturels. La femme, ayant d'autres devoirs
+à remplir que ceux de l'homme, a aussi d'autres
+droits. Quant aux capacités politiques de la femme,
+je crois avoir suffisamment démontré qu'elles ne
+valent assurément pas ses qualités morales.</p>
+
+<p>Dans l'histoire, de notre pays comme dans les
+annales de l'antiquité, nous avons pu constater
+que le passage de la femme dans la vie politique
+d'un peuple, a été le plus souvent désastreux.
+L'histoire légendaire d'Hérodote nous parle bien
+d'une sage et habile reine de Carie, Artémise, qui
+fut aussi prudente dans le conseil que vaillante
+dans le combat; mais, pour une Artémise, que
+d'Athalie, d'Olympias, de Livie, d'Agrippine!
+Quand ces femmes antiques possédaient le pouvoir,
+c'était pour elles le moyen de faire triompher
+leurs passions ou leurs ambitions effrénées. Dans
+notre France chrétienne, ce n'est guère que par la
+foi patriotique et religieuse, par la charité sociale,
+que les femmes ont eu une influence heureuse sur
+les destinées de notre pays. Mais ont-elles exercé
+le pouvoir politique, cela n'a été que bien rarement
+pour le bonheur de la France. En présence de
+grandes exceptions, telles que sainte Bathilde,
+Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, voici Frédégonde,
+voici Brunehaut dans la seconde partie
+de sa vie; voici Catherine de Médicis, Marie de
+Médicis. Voici encore les femmes politiques de la
+Révolution, c'est-à-dire, toujours et partout, le
+sentiment personnel substitué à l'idée du droit.</p>
+
+<p>On me répondra peut-être que pour sacrifier la
+justice à la passion, il n'est pas nécessaire d'être
+femme, et que plus d'un roi, plus d'un homme
+politique, n'a vu dans le pouvoir que l'instrument
+de son bon plaisir. Oui, sans doute; mais pour
+les hommes mêmes qui se sont laissé entraîner
+par la passion, il est rare qu'ils n'aient pas conservé
+à travers leurs défaillances une idée gouvernementale,
+bonne ou mauvaise, mais enfin une idée.
+Chez la femme politique, au contraire, la sensation
+a remplacé l'idée.</p>
+
+<p>On me dira encore que par une éducation virile,
+on changera tout cela. Soit. Il restera toujours à
+la femme la faiblesse physique, et bien qu'on nous
+objecte qu'il y a des femmes beaucoup plus fortes
+que certains hommes, je répondrai que ce n'est là
+que l'exception, et que, dans l'état normal,
+l'homme a reçu en partage la vigueur, et la femme,
+la délicatesse.</p>
+
+<p>En 1791, la célèbre Olympe de Gouges disait
+dans sa <i>Déclaration des droits de la femme:</i> «La
+femme a le droit de monter à l'échafaud; elle doit
+avoir également celui de monter à la tribune.»</p>
+
+<p>Qu'eût répondu Mme de Gouges si on lui eût
+opposé ceci: La femme a le droit d'être atteinte
+par les obus; elle doit avoir également celui d'être?
+soumise à la conscription?</p>
+
+<p>Olympe de Gouges aurait répondu que la constitution
+physique de la femme et les lois de la maternité
+la dispensaient naturellement du service
+militaire. C'est absolument ce que nous pensons
+au sujet de la généralité des fonctions publiques;
+et si l'on ajoute à cette cause matérielle la cause
+morale que nous a révélée l'histoire, on aura répondu
+à cet autre argument qui appuyait la thèse
+de Mme de Gouges et que, de nos jours, on a répété
+après cette émancipatrice: «La femme concourt,
+ainsi que l'homme, à l'impôt public; elle a le droit,
+ainsi que lui, de demander compte à tout agent
+public de son administration.»</p>
+
+<p>Mais fut-il prouvé que la femme peut avoir le
+même genre de capacités intellectuelles que
+l'homme, fût-il encore prouvé par impossible,
+qu'elle a autant de force physique que lui, je
+trouve qu'il n'y aurait là aucun argument à faire
+valoir en faveur de son émancipation politique. Il
+ne s'agit pas de savoir si la femme peut agir
+comme l'homme; il s'agit de savoir si, en empiétant
+sur les attributions masculines, elle peut remplir
+les fonctions pour lesquelles elle a été créée,
+et que révèle jusqu'à son organisation physique.
+On objecte qu'une femme peut concilier ses droits
+politiques avec ses devoirs domestiques. Je crois
+que cette opinion ne peut être soutenue que par
+les hommes qui ne savent pas ce que c'est qu'un
+ménage ou par les femmes qui n'en ont pas. Mais
+pour qui comprend l'étendue des devoirs que comporte
+le rôle domestique de la femme, ce n'est pas
+trop dire que sa vie entière y doit être occupée,
+soit qu'elle vaque elle-même aux soins multiples
+du ménage, soit que, dans une situation plus élevée,
+elle joigne aux sollicitudes de l'épouse et de
+la mère l'active surveillance départie à la maîtresse
+de la maison.</p>
+
+<p>Toutes les femmes ne se marient pas, dira-t-on.
+Sans doute. Mais c'est la minorité, et parmi les
+vieilles filles, combien n'ont pas gardé le célibat
+pour remplir une mission filiale ou fraternelle qui
+suffît à absorber une vie!</p>
+
+<p>Cependant, il fut au moyen âge un temps où la
+femme jouit des droits politiques et civiques.
+Comme jeune fille, comme veuve, la dame de fief
+exerce sans tuteur dans le droit féodal toutes les
+attributions de la souveraineté: suzeraine, elle
+reçoit le serment de ses vassaux. Vassale, elle
+prête elle-même ce serment. Dans ses domaines,
+elle octroie des chartes, elle donne des lois, elle
+rend la justice. Selon le droit coutumier, la bourgeoise
+peut être choisie pour arbitre. Mais, répétons-le,
+ces privilèges n'étaient accordés qu'à la
+femme qui n'était pas en puissance de mari; et
+les plus nombreux étaient restreints à un petit
+nombre de femmes, qui, par leur haute situation
+sociale, disposaient de loisirs inconnus à la femme
+du peuple. Puis, si l'on excepte les très rares
+occasions où la châtelaine siégeait avec ses pairs,
+elle restait à son foyer pour rendre la justice,
+pour recevoir l'hommage de ses vassaux. Il n'en
+serait pas de même pour celles de nos contemporaines
+qui visent à remplir le mandat du député,
+du conseiller municipal, les fonctions du juge et
+les autres emplois publics réservés aux hommes.
+D'ailleurs le moyen âge lui-même ne maintint
+pas les privilèges qui donnaient à la femme des
+préoccupations étrangères à celles du foyer, et le
+droit romain lui retira ses droits politiques et civiques.
+Au XVIe et au XVIIe siècles, les doctrines émancipatrices
+de Marie de Romieu et de Mlle deGournay
+se perdent dans le vide. Toujours la France, avec
+ce bon sens qui, en dépit de bien de folies passagères,
+est au fond de son esprit national, toujours
+la France a repoussé l'émancipation.</p>
+
+<p>L'abaissement de l'homme au profit de la femme<a id="footnotetag480" name="footnotetag480"></a><a href="#footnote480"><sup>480</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote480" name="footnote480"></a><b>Note 480:</b><a href="#footnotetag480"> (retour) </a> Camille Doucet, <i>l'Avocat de sa cause</i>, scène VI.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs, avant de nous émanciper, il est bien
+juste que, par ce temps de suffrage universel, on
+nous demande s'il nous plaît d'être jetées dans
+l'arène publique. Que l'on nous interroge, et toutes
+celles d'entre nous qui ont le sentiment de
+leurs devoirs seront unanimes à repousser la motion.
+Pour se détacher d'une immense majorité, il
+n'y aura que quelques femmes déclassées, quelques
+personnalités tapageuses, enfin, qu'on me
+passe le mot, quelques fruits secs de la famille.</p>
+
+<p>Pourquoi donc alors tant de zèle pour nous imposer
+des privilèges que nous repoussons? Pourquoi
+les socialistes d'aujourd'hui réclament-ils
+pour la femme les droits politiques que lui déniaient
+énergiquement les hommes de 93, ces révolutionnaires
+dont ils se proclament avec orgueil
+les fils et les héritiers? La raison en est simple:
+la question politique se double aujourd'hui de la
+question religieuse.</p>
+
+<p>Je ne sais si nos émancipateurs sont aussi persuadés
+qu'ils le disent de nos capacités politiques,
+mais il est une autre force qu'ils nous reconnaissent
+avec raison: c'est la foi qui assure notre influence
+religieuse. Ils savent que la femme est à son foyer
+la gardienne des vérités qu'enseigne l'Eglise.
+S'ils réclament l'affranchissement de la femme,
+c'est bien moins pour la délivrer de prétendues
+chaînes dont elle ne se plaint pas, que pour l'arracher
+elle-même à la garde des saintes croyances.
+Ils croient savoir aussi que la femme a généralement
+peu de goût pour les institutions républicaines<a id="footnotetag481" name="footnotetag481"></a><a href="#footnote481"><sup>481</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote481" name="footnote481"></a><b>Note 481:</b><a href="#footnotetag481"> (retour) </a> Léon Richer. <i>la Femme libre</i>.</blockquote>
+
+<p>Ils espèrent qu'en faisant miroiter à ses yeux
+la perspective de l'émancipation, elle tombera en
+leur pouvoir. Et c'est si bien un intérêt de secte
+qui est ici en jeu, que le plus fidèle avocat de
+l'émancipation des femmes désire qu'elles ne
+jouissent pas immédiatement du droit de suffrage,
+très assuré qu'il est que «sur neuf millions de
+femmes majeures, quelques milliers à peine voteraient
+librement: le reste irait prendre le mot d'ordre
+au confessionnal<a id="footnotetag482" name="footnotetag482"></a><a href="#footnote482"><sup>482</sup></a>.» Ce n'est que lorsque la
+libre pensée aura émancipé l'esprit des femmes,
+que leurs défenseurs les jugeront dignes du droit
+de suffrage.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote482" name="footnote482"></a><b>Note 482:</b><a href="#footnotetag482"> (retour) </a> Léon Richer, <i>la Femme libre</i>.</blockquote>
+
+<p>C'est sans doute aussi pour le même motif que
+nos aptitudes aux fonctions d'avocat et de
+magistrat,&mdash;aptitudes parfaitement reconnues
+d'ailleurs,&mdash;pourront n'être employées que plus tard.
+Ce sera plus prudent... pour la libre pensée.</p>
+
+<p>En attendant, on réclame pour nous l'accès à
+toutes les autres fonctions... civiles, bien entendu,
+car, malgré l'habileté stratégique que nous reconnaissait
+au XVIe siècle Marie de Romieu, on s'obstine
+à ne point placer au nombre de nos droits celui
+de défendre notre pays par les armes: mais
+cela viendra.</p>
+
+<p>Et lorsque, cette fois encore, nous demandons
+comment nous pourrons accorder nos fonctions
+publiques avec nos devoirs domestiques, on nous
+répond que l'ouvrière quitte bien sa maison le
+matin pour n'y rentrer que le soir. Mais que produit
+cette absence de la femme? M. Jules Simon
+va nous le dire.</p>
+<br>
+<a name="s2" id="s2"></a>
+
+
+<p><b>&sect; II</b></p>
+
+<p><i>Le travail des femmes. Quels sont les emplois
+et les professions
+qu'elles peuvent exercer?</i></p>
+
+
+<p>«Autrefois, dit M. Jules Simon, l'ouvrier était
+une force intelligente, il n'est plus aujourd'hui
+qu'une intelligence qui dirige une force. La conséquence
+immédiate de cette transformation a été
+de remplacer presque partout les hommes par des
+femmes, en vertu de la loi de l'industrie, qui la
+pousse à produire beaucoup avec peu d'argent, et
+de la loi des salaires, qui les rabaisse incessamment
+au niveau des besoins pour le travailleur
+sans talent. On se rappelle les éloquentes invectives
+de M. Michelet: «L'ouvrière! mot impie,
+sordide, qu'aucune langue n'eut jamais, qu'aucun
+temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et
+qui balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès!»
+«Si on gémit sur l'introduction des
+femmes dans les manufactures, ce n'est pas que
+leur condition matérielle y soit très mauvaise. Il y
+a très peu d'ateliers délétères, et très peu de fonctions
+fatigantes dans les ateliers, au moins pour
+les femmes. Une soigneuse de carderie n'a d'autre
+tâche que de surveiller la marche de la carde et
+de rattacher de temps en temps un fil brisé. La
+salle où elle travaille, comparée à son domicile,
+est un séjour agréable, par la bonne aération, la
+propreté, la gaieté. Elle reçoit des salaires élevés,
+ou tout au moins très supérieurs à ceux que lui
+faisaient gagner autrefois la couture et la broderie.
+Où donc est le mal? C'est que la femme, devenue
+ouvrière, n'est plus une femme. Au lieu de cette
+vie cachée, abritée, pudique, entourée de chères
+affections, et qui est si nécessaire à son bonheur,
+et au nôtre même, par une conséquence indirecte,
+mais inévitable, elle vit sous la domination
+d'un contremaître, au milieu de compagnes d'une
+moralité douteuse, en contact perpétuel avec des
+hommes, séparée de son mari et de ses enfants.
+Dans un ménage d'ouvriers, le père, la mère sont
+absents, chacun de leur côté, quatorze heures par
+jour. Donc il n'y a plus de famille. La mère, qui
+ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne à une
+nourrice mal payée, souvent même à une gardeuse
+qui le nourrit de quelques soupes. De là
+une mortalité effrayante, des habitudes morbides
+parmi les enfants qui survivent, une dégénérescence
+croissante de la race, l'absence complète d'éducation
+morale. Les enfants de trois ou quatre
+ans errent au hasard dans les ruelles fétides,
+poursuivis par la faim et le froid. Quand, à sept
+heures du soir, le père, la mère et les enfants se retrouvent
+dans l'unique chambre qui leur sert
+d'asile, le père et la mère fatigués par le travail,
+et les enfants par le vagabondage, qu'y a-t-il de
+prêt pour les recevoir? La chambre a été vide
+toute la journée; personne n'a vaqué aux soins les
+plus élémentaires de la propreté; le foyer est mort;
+la mère épuisée n'a pas la force de préparer des
+aliments; tous les vêtements tombent en lambeaux:
+voilà la famille telle que les manufactures
+nous l'ont faite. Il ne faut pas trop s'étonner si le
+père, au sortir de l'atelier où sa fatigue est quelquefois
+extrême, rentre avec dégoût dans cette chambre
+étroite, malpropre, privée d'air, où l'attendent
+un repas mal préparé, des enfants à demi
+sauvages, une femme qui lui est devenue presque
+étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison et
+n'y rentre que pour prendre à la hâte un peu de
+repos entre deux journées de travail. S'il cède aux
+séductions du cabaret, les profits s'y engouffrent,
+sa santé s'y détruit; et le résultat produit est
+celui-ci, qu'on croirait à peine possible: le paupérisme,
+au milieu d'une industrie qui prospère<a id="footnotetag483" name="footnotetag483"></a><a href="#footnote483"><sup>483</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote483" name="footnote483"></a><b>Note 483:</b><a href="#footnotetag483"> (retour) </a> Jules Simon, <i>l'Ouvrière</i>.</blockquote>
+
+<p>M. Jules Simon juge que l'élévation des salaires
+pour les hommes, la création de cités ouvrières,
+la moralisalion du peuple permettraient de supprimer
+le travail des femmes dans les manufactures.
+Ce serait un grand progrès, mais dont la
+réalisation semble malaisée au réformateur lui-même.
+Les cercles catholiques d'ouvriers ont mis
+récemment cette question à l'étude<a id="footnotetag484" name="footnotetag484"></a><a href="#footnote484"><sup>484</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote484" name="footnote484"></a><b>Note 484:</b><a href="#footnotetag484"> (retour) </a> Voir le discours de M. le comte Albert de Mun à la, séance
+de clôture de la dernière assemblée générale. <i>Bulletin de Association
+catholique</i>, 15 mai 1882.</blockquote>
+
+<p>La transformation qui s'est opérée dans l'industrie
+a multiplié une autre classe de femmes
+qui ne peuvent rester chez elles: ce sont les employées
+de commerce. Les grandes maisons de
+nouveautés viennent se substituer à une foule de
+boutiques que les femmes tenaient sans quitter
+leur foyer. Ces vastes établissements occupent un
+grand nombre de femmes. Mais ce sont généralement
+de jeunes filles qui peuvent plus aisément
+que la mère de famille chercher le pain quotidien
+hors de la maison. Sans doute, il vaudrait mieux
+que la jeune fille pût rester à ce foyer paternel
+où s'abrite si naturellement son innocence. Mais
+c'est un rêve irréalisable. Il est évident que la
+femme seule peut et doit vendre ce qui se rattache
+à l'habillement de la femme. Il est ridicule
+de voir des hommes remplir cet emploi, et le ridicule
+touche à l'immoralité quand il s'agit de vêtements
+qu'il faut faire essayer<a id="footnotetag485" name="footnotetag485"></a><a href="#footnote485"><sup>485</sup></a>. Tout en déplorant
+donc que les conditions actuelles du commerce arrachent
+tant de femmes au foyer domestique, nous
+ne pouvons que souhaiter ici qu'elles occupent
+dans les magasins une place plus considérable,
+pourvu toutefois que ces établissements, réservant
+aux mères de famille les travaux qu'elles
+peuvent faire chez elles, emploient au service de
+la vente les femmes qu'un devoir maternel ne fixe
+pas à la maison. Mais avec quelle prudence les
+chefs de ces maisons ne doivent-ils pas veiller sur
+les jeunes filles et les jeunes femmes qui se trouvent
+en contact journalier avec les commis de
+magasins, avec les acheteurs!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote485" name="footnote485"></a><b>Note 485:</b><a href="#footnotetag485"> (retour) </a> Cette remarque s'applique, non-seulement aux commis de
+magasin, mais aux <i>couturiers</i>, qui, de plus, enlèvent à la femme
+un des rares états qui peuvent l'occuper chez elle.&mdash;Au XVIIIe
+siècle, on se plaignait déjà de voir les hommes empiéter sur le
+«droit naturel» qu'ont les femmes «à toute la parure de la
+femme.» Voir Beaumarchais, <i>le Mariage de Figaro</i>, acte III,
+scène XVI.</blockquote>
+
+<p>L'ouvrière, l'employée de commerce ne sont pas
+les seules femmes qui aient à chercher au dehors
+le pain quotidien. Que de femmes, que de mères
+courent le cachet du malin au soir! Il est vrai que
+la femme professeur reste dans cette mission éducatrice
+qui est avant tout maternelle. Il est vrai
+aussi qu'elle est moins exposée que l'ouvrière et
+l'employée de magasin à des contacts corrupteurs,
+et encore n'en est-elle pas toujours préservée.
+Mais il n'en est pas moins vrai non plus
+que si elle est mariée, le ménage souffre de son
+absence et que ses enfants sont abandonnés à une
+garde étrangère.</p>
+
+<p>Comment remédier à de telles situations? C'est
+bien difficile. En admettant même que l'élévation
+des salaires et des petits traitements permette à la
+femme de l'ouvrier ou de l'employé de rester chez
+elle, il y a toujours un grand nombre de filles et
+de veuves qui ne peuvent subsister que par elles-mêmes.
+Si la veuve n'a pas d'enfants qui réclament
+ses soins, elle est, ici encore comme la
+jeune fille, plus libre de vaquer aux occupations
+extérieures. Mais dans le cas contraire, quelle situation
+plus pénible que celle qui la contraint à
+abandonner chaque jour ses enfants, afin de leur
+procurer la nourriture qu'elle est seule maintenant
+à leur pouvoir donner! Ainsi fait la mère du
+petit oiseau; mais dans le nid où elle le laisse,
+celui-ci court moins de dangers que l'enfant dont
+l'âme, aussi bien que le corps, est soustraite à la
+vigilance maternelle.</p>
+
+<p>La question du travail des femmes est bien
+complexe, on le voit. Ce qui semble nécessaire
+avant tout, c'est de multiplier pour la femme le
+nombre des professions sédentaires. Les mille variétés
+de travaux à l'aiguille, si mal rétribués et
+dont il faudrait augmenter le salaire, les arts professionnels,
+permettent à la femme de concilier ses
+devoirs domestiques avec le besoin de gagner sa
+vie. Cette faculté existe aussi pour la maîtresse de
+pension, pour la directrice de cours, pour toute
+femme professeur qui reçoit ses élèves chez elle.
+Et à ce sujet, qu'il nous soit permis de regretter que
+les cours publics d'enseignement secondaire aient
+fait à l'enseignement libre une concurrence qui le
+paralyse, et qui enlève ainsi à la femme l'une des
+rares professions qu'elle pouvait exercer à son
+foyer. Autrefois, un brevet d'enseignement était
+pour elle une ressource. L'usage de faire passer
+des examens aux jeunes filles est devenu général;
+mais en même temps que ce brevet, instrument
+de travail pour beaucoup, était répandu à profusion,
+la création des cours publics d'enseignement
+rendait souvent cet outil improductif.</p>
+
+<p>Si la femme a perdu sur le terrain de l'enseignement
+libre, il faut reconnaître que d'autres
+professions sédentaires lui ont été largement ouvertes:
+les bureaux de poste, de télégraphie, de
+timbre et de tabacs comptent nombre de femmes
+parmi leurs titulaires.</p>
+
+<p>Les femmes remplissent encore d'autres fonctions
+publiques; malheureusement elles ne peuvent
+s'en acquitter à leur foyer. Ce sont les fonctions
+d'inspectrices. Les écoles et les pensionnats
+de filles, les établissements pénitentiaires de jeunes
+détenues, les écoles de réforme, ne peuvent
+cependant être inspectés que par des femmes.
+Mais si restreint est le nombre des inspectrices que
+bien peu de femmes sont exposées à sacrifier à
+cette mission leurs sollicitudes domestiques. En
+général, ces fonctions me paraissent surtout devoir
+être exercées par des femmes non mariées et
+encore par des femmes mariées qui n'ont pas d'enfants
+ou qui n'ont plus à veiller sur leur éducation.</p>
+
+<p>Voici que nous abordons une question bien délicate.
+La femme peut-elle être médecin?</p>
+
+<p>Certes la pudeur exigerait que dans leurs maladies
+les femmes fussent soignées par une de
+leurs soeurs. Mais la femme médecin ne sera-t-elle
+pas dominée par l'impressionnabilité nerveuse?
+Aura-t-elle cette sûreté de coup d'oeil d'où dépend
+souvent la vie de celui qui souffre? La femme est
+une admirable garde-malade alors qu'il ne s'agit
+pour elle que d'exécuter les ordonnances du médecin;
+mais saura-t-elle toujours les prescrire elle-même?</p>
+
+<p>J'admets cependant qu'elle se maîtrise assez
+pour dompter ses impressions et pour bien diagnostiquer
+d'une maladie. Je veux bien que sa carrière
+soit sans danger pour la vie physique de ses
+malades. Mais cette carrière sera-t-elle sans danger
+pour sa propre vie morale? Sur les bancs de l'école
+ou dans l'amphithéâtre, n'aura-t-elle rien à craindre
+du contact des étudiants? Je suppose enfin
+que, par une faveur spéciale de la Providence, sa
+vertu sorte triomphante de cette épreuve. La jeune
+fille est reçue docteur en médecine. Elle se marie,
+elle devient mère. Désertera-t-elle le berceau de
+ses enfants pour répondre, jour et nuit, à l'appel
+des malades qui la demandent? Mais son premier
+devoir est de veiller sur ses enfants.</p>
+
+<p>Oui, je désirerais qu'il y eût, parmi les femmes,
+des médecins comme il y a des soeurs de charité.
+Mais alors, comme les soeurs de charité, qu'elles
+soient formées par un institut spécial, qu'elles
+ne se marient pas, et que, sans blesser les lois de
+la famille, elles se dévouent à l'humanité souffrante!</p>
+
+
+<br>
+<a name="s3" id="s3"></a>
+<p><b>&sect; III</b></p>
+
+<p><i>Quelle est la part de la femme dans les oeuvres
+de l'intelligence,
+et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner
+aux lettres et aux arts?</i></p>
+
+
+<p>J'ai nommé les arts professionnels parmi les
+travaux qui peuvent occuper la femme à son foyer.
+L'art lui-même, l'art dans son expression la plus
+élevée, se conciliera aussi avec les devoirs domestiques
+si la femme n'oublie pas pour l'idéal la vie
+réelle.</p>
+
+<p>Dès l'antiquité grecque, l'art a eu ses ferventes
+prêtresses. Dans notre pays, comme partout et
+toujours d'ailleurs, c'est généralement comme inspiratrice
+que la femme a influé sur les destinées
+de la peinture, de la sculpture et de l'architecture.
+Il est juste de rappeler ici que c'est surtout notre
+art national que les femmes de France ont encouragé.
+Elles-mêmes ont donné à cet art sinon des
+pages immortelles, du moins des oeuvres distinguées
+qui ont mérité l'honneur de figurer au
+Louvre. J'aime à redire que les femmes qui ont
+laissé un nom dans la peinture française étaient
+presque toutes, filles, soeurs, épouses d'artistes:
+c'est au foyer domestique qu'elles avaient pris
+leurs leçons. Cette tradition ne s'est pas perdue,
+et la plus illustre des femmes artistes l'a continuée
+de nos jours.</p>
+
+<p>Si, de l'art nous passons aux lettres, nous exprimerons,
+ici encore, le voeu que la femme ne s'y
+livre qu'avec prudence.</p>
+
+<p>Je suis loin de méconnaître la part qu'a eue la
+femme dans la littérature depuis l'antiquité la plus
+reculée. Des femmes comptent parmi les poètes
+sacrés dont l'Esprit-Saint a inspiré le génie et dont
+la Bible nous a conservé les accents. Chez les
+peuples païens, les Indiens, les Grecs, les Romains,
+les Germains adorent dans des personnifications
+féminines les divinités de l'intelligence. Les Indiens
+comptent des femmes parmi les auteurs de
+leurs plus anciens livres sacrés, les Védas. Les
+Grecs ont leurs neuf muses terrestres; ils ont
+aussi, dans leurs Pythagoriciennes, les apôtres
+d'une doctrine élevée, spiritualiste encore au
+milieu des erreurs de la métempsycose.</p>
+
+<p>Chez les Romains, la femme fait vibrer la voix
+du poète et chante elle-même. Chez les Gallo-Romains,
+d'humbles religieuses copient, dans le
+silence du cloître, les antiques manuscrits, et, à
+travers les ténèbres produites par les invasions,
+elles contribuent ainsi à garder le flambeau civilisateur
+auquel l'Evangile a donné une plus pure
+lumière.</p>
+
+<p>Les femmes des envahisseurs apportent à la
+Gaule une autre tradition intellectuelle: la farouche
+tradition des chants du Nord. Lorsque la langue
+léguée par Rome à la Gaule est devenue l'interprète
+du rude génie des Germains, la femme du
+moyen âge inspire les mâles accents du trouvère,
+mais malheureusement aussi la sensuelle poésie du
+troubadour. Poète elle-même et prosatrice aussi,
+elle dote de fleurs et de fruits une terre inculte,
+mais féconde. En éclairant à la lumière de sa conscience
+la chronique historique, Christine de Pisan
+fait apparaître, pour la première fois, dans une
+oeuvre française encore bien informe, la philosophie
+de l'histoire. Le premier livre français que
+l'on peut lire sans dictionnaire est dû à une
+femme, Marguerite d'Angoulême<a id="footnotetag486" name="footnotetag486"></a><a href="#footnote486"><sup>486</sup></a>. Les femmes,
+qui ont largement participé au mouvement intellectuel
+de la Renaissance, contribuent puissamment,
+par leurs oeuvres ou par leurs conversations,
+à enrichir la langue du XVIe siècle, à épurer celle
+du XVIIe. Elles exercent leur influence sur le génie
+de nos grands écrivains, les Corneille, les Racine,
+les La Fontaine. Avec Mme de Sévigné enfin, la
+femme prend rang parmi nos meilleurs auteurs
+classiques. Et ce n'est pas seulement la langue
+française qui est redevable à Marguerite d'Angoulême,
+à Mme de Sévigné, à tant d'autres femmes
+qui n'écrivirent pas, mais qui surent bien parler:
+c'est l'esprit français lui-même qui se mire dans
+les oeuvres des unes, dans la causerie des autres.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote486" name="footnote486"></a><b>Note 486:</b><a href="#footnotetag486"> (retour) </a> D. Nisard, <i>Histoire de la littérature française</i>.</blockquote>
+
+<p>A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du
+XIXe, une autre femme personnifie l'esprit français,
+l'esprit français fidèle à ces traditions spiritualistes
+dont les femmes de notre pays savent être les gardiennes;
+l'esprit français qui, dans son vol élevé,
+rapide, ne se borne plus à planer sur notre patrie,
+mais qui, étendant ses ailes sur le domaine de
+l'étranger, saisit entre ses serres puissantes tout
+ce qu'il peut s'assimiler.</p>
+
+<p>J'ai tenu à indiquer le sillon lumineux que la
+femme a laissé dans les lettres et particulièrement
+dans les lettres françaises. Mais qu'il me soit permis
+de reprendre cette esquisse à un autre point
+de vue: la destinée même de la femme.</p>
+
+<p>Ces femmes, qui ont exercé dans la littérature
+une action civilisatrice, ces femmes ont-elles su
+être les femmes du foyer? Oui, beaucoup d'entre
+elles, et ce sont celles qui m'intéressent le plus.
+Que Sappho ait dû sa gloire aux strophes qui ont
+gardé à travers les siècles la brûlante empreinte
+d'une passion criminelle, je le déplore, mais ce
+n'est pas elle que je cherche dans le groupe des
+neuf muses terrestres de la Grèce: c'est Erinne, la
+vierge modeste qui célèbre sa <i>quenouille</i>. Ce que je
+cherche encore dans les lettres helléniques, ce sont
+les pages dont on a reporté l'honneur aux Pythagoriciennes,
+et qui, tout apocryphes qu'elles puissent
+être, contiennent des réflexions si justes et
+si profondes sur les attributions respectives de
+l'homme et de la femme, sur les devoirs domestiques
+de celle-ci, sur les lumières que l'instruction
+lui donne pour mieux remplir sa mission.</p>
+
+<p>Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est
+ni la Lesbie de Catulle, ni la Cynthie de Properce,
+ni la Corinne d'Ovide, ni la Délie de Tibulle,
+ces trop séduisantes inspiratrices de l'amour
+païen. Mais je m'arrête avec émotion devant le
+groupe sévère et charmant des femmes que j'ai
+nommées les <i>Muses du foyer</i><a id="footnotetag487" name="footnotetag487"></a><a href="#footnote487"><sup>487</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote487" name="footnote487"></a><b>Note 487:</b><a href="#footnotetag487"> (retour) </a> Voir <i>la Femme romaine</i>.</blockquote>
+
+<p>Rentrons dans notre pays. J'ai, tout à l'heure,
+rappelé le nom de Christine de Pisan. Quel que
+soit le service qu'elle ait rendu aux sciences historiques,
+ce qui m'attire surtout à elle ce sont les
+conseils domestiques qu'elle donne aux femmes
+pour toutes les situations de la vie et dont sa propre
+existence leur offrait l'application.</p>
+
+<p>Quelles sont les ouvres de Marguerite d'Angoulême
+qui nous attachent le plus à elle? Je l'ai dit:
+ce n'est pas la plus parfaite de ses oeuvres littéraires,
+les <i>Contes de la reine de Navarre</i>. Non, mais
+ce sont les poésies et les lettres qui nous montrent
+dans le charmant et spirituel écrivain la tendre
+soeur de François Ier. Et, dans ce même siècle,
+qu'est-ce qui a résonné le plus doucement à notre
+oreille? Est-ce la lyre passionnée d'une Louise
+Labé, ou les accents si purs et si voilés de ces
+femmes qui, elles aussi, pourraient être nommées
+<i>les Muscs du foyer</i>?</p>
+
+<p>Qu'est-ce qui a fait de Mme de Sévigné un grand
+écrivain sans qu'elle s'en doutât? l'amour maternel.
+Si une union mal assortie fit vibrer dans le
+génie de Mme de Staël les regrets du bonheur domestique,
+c'est, du moins, aux premières tendresses
+du foyer, à l'amour filial, que nous devons
+quelques-unes de ses pages les plus éloquentes.</p>
+
+<p>De nos jours, une femme s'est élevée, merveilleux
+écrivain qui demeurera parmi les maîtres de
+la langue. Malheureusement elle s'était mise en
+dehors des lois sociales et elle voulut, comme son
+maître, Rousseau, ériger en système les erreurs
+de sa vie. Pour rassurer sa conscience, elle ne vit,
+dans les lois, dans les moeurs, dans la religion,
+que des préjugés. Tout ce qu'il y avait en elle de
+forces, génie, passion, magie du style, elle employa
+tout pour saper les bases éternelles sur
+lesquelles repose la famille. J'aurai à signaler
+bientôt l'influence délétère qu'elle exerça sur ses
+contemporaines.</p>
+
+<p>C'est par le roman que cette femme célèbre a
+exprimé ses doctrines sociales ou antisociales.
+C'est par le roman qu'elle les a propagées. Lorsqu'elle
+a voulu les transporter sur la scène, elle y
+a heureusement moins réussi: les personnages,
+qui ne sont que des théories ambulantes, ne peuvent
+intéresser au théâtre.</p>
+
+<p>Dans ces dangereux romans, il y a une tonalité
+fausse qui décèle que la femme qui les a écrits se
+sent elle-même hors du vrai. Mais écoute-t-elle son
+coeur et sa conscience, parle-t-elle en honnête
+femme, alors son génie s'élève à la plus grande
+hauteur. C'est par ses romans champêtres qu'elle
+a vraiment conquis l'immortalité; c'est dans ces
+délicieuses églogues où, peintre admirable de la
+nature, elle nous fait respirer, avec les senteurs
+balsamiques des bois et des champs, le parfum de
+la vie domestique et rurale.</p>
+
+<p>Aucun nom contemporain ne devant figurer
+dans ce chapitre, je me suis bornée à désigner par
+le caractère de ses oeuvres la femme qui a tenu une
+si grande place dans notre siècle. Elle y a fait
+école parmi les femmes, et, malheureusement,
+l'auteur des romans à thèses sociales a eu particulièrement
+cette influence.</p>
+
+<p>Mais à côté des femmes qui ont cherché le succès
+littéraire en ébranlant les bases de la famille,
+d'autres défendent les traditions domestiques et,
+abritant leur vie à l'ombre du foyer, elles ne livrent
+que leurs oeuvres à la publicité. Soit dans la poésie,
+soit dans les études morales, soit dans les ouvrages
+destinés à la jeunesse, plus d'une s'est fait
+un nom. C'est ainsi qu'à travers les âges s'est perpétuée
+la tradition romaine des <i>muses du foyer</i>.</p>
+
+<p>Mais, alors même que la femme demeure fidèle
+à ce dernier type, faut-il encourager chez elle le
+travail littéraire? Oui, si n'écrivant que pour remplir
+une mission moralisatrice, elle sait toujours
+placer au-dessus de ses labeurs intellectuels ses
+sollicitudes domestiques. Il ne suffit pas qu'elle
+reste à son foyer; il faut qu'elle y remplisse tous
+ses devoirs. Pour la femme, même non mariée,
+mais qui a à remplir une mission filiale ou fraternelle,
+c'est déjà bien difficile; mais pour l'épouse,
+surtout pour la mère de famille, c'est, le plus
+souvent, presque impossible!</p>
+
+<p>Que la femme y réfléchisse et qu'elle ait toujours
+présent à la pensée ce douloureux aveu
+échappé à la plus illustre des femmes auteurs:
+«Pour une femme, la gloire ne saurait être que le
+deuil éclatant du bonheur.»</p>
+
+<p>Pour son repos il vaudrait mieux que la femme
+pût ne remplir dans les lettres et dans les arts que
+le doux rôle d'inspiratrice. De grands poètes
+français de noire siècle ont senti cette influence
+qui a plané sur leurs berceaux sous les traits
+d'une mère chérie. Deux des poètes particulièrement
+fidèles aux traditions spiritualistes ont été,
+suivant la remarque d'une jeune et célèbre Hindoue,
+«profondément redevables de la direction
+de leurs esprits à leurs mères, femmes de prière,
+d'une haute intelligence et faisant abnégation
+d'elles-mêmes<a id="footnotetag488" name="footnotetag488"></a><a href="#footnote488"><sup>488</sup></a>.». Heureuse la mère qui a
+pu dire en se mirant dans les oeuvres de son fils:
+«Il y dit précisément ce que je pense; il est ma
+voix, car je sens bien les belles choses, mais je
+suis muette quand je veux les dire, même à Dieu.
+J'ai, quand je médite, comme un grand foyer bien
+ardent dans le coeur, dont la flamme ne sort pas;
+mais Dieu, qui m'écoute, n'a pas besoin de mes
+paroles: je le remercie de les avoir données à mon
+fils<a id="footnotetag489" name="footnotetag489"></a><a href="#footnote489"><sup>489</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote488" name="footnote488"></a><b>Note 488:</b><a href="#footnotetag488"> (retour) </a> «Women of prayer, large-minded and self-denying», dit celle
+dont j'aime à honorer ici encore la touchante mémoire, et que
+j'ai appelée ailleurs la jeune Française des bords du Gange. Toru
+Dutt, <i>A sheaf gleaned in french fields</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote489" name="footnote489"></a><b>Note 489:</b><a href="#footnotetag489"> (retour) </a> M. de Lamartine, <i>le Manuscrit de ma mère</i>.</blockquote>
+
+<p>Nous avons rappelé qu'autrefois c'était encore
+par les salons que la femme exerçait une influence
+délicate sur les lettres et les arts. Mais les salons
+se perdent de plus en plus, et ce n'est que dans un
+très petit nombre de ces foyers intellectuels que se
+gardent les anciennes traditions de l'esprit français.
+La femme a abdiqué dans les relations mondaines
+sa véritable royauté. Nos contemporaines
+songent souvent plus à briller par les oripeaux de
+leurs couturières que par les charmes de leur esprit.
+Isolées des hommes qui, dans les salons, se
+groupent entre eux, elles posent plus qu'elles ne
+causent, et, à vrai dire, on ne leur demande pas
+autre chose. Entament-elles une conversation
+avec leurs voisines, rien de plus banal que les propos
+qui s'échangent généralement et qui ont pour
+objet les chiffons et les plaisirs, quand ce ne sont
+pas les défauts du prochain.</p>
+
+<p>Déshabitués de la causerie des femmes par la vie
+du cercle, les hommes ont contracté dans leur
+langage, aussi bien que dans leurs allures, un
+sans-gêne que plus d'une femme d'ailleurs s'empresse
+d'imiter. Autrefois la femme donnait à
+l'homme sa délicatesse, aujourd'hui elle lui prend
+la liberté de son langage et de ses manières.</p>
+
+<p>Mgr Dupanloup regrettait la disparition des salons
+d'autrefois. Nous verrons comment il exhortait
+les femmes à les faire revivre.</p>
+
+<p>Mais pour que la femme pût reprendre l'influence
+sociale qu'elle exerçait par les salons, il
+faudrait qu'elle y fût préparée par une éducation
+meilleure.</p>
+
+
+
+<br>
+<a name="s4" id="s4"></a>
+<p><b>&sect; IV</b></p>
+
+<p><i>L'éducation des femmes dans ses rapports
+avec leur mission.</i></p>
+
+<p><i>La méthode de Mgr Dupanloup.</i></p>
+
+
+<p>L'évêque d'Orléans le constatait: il y a aujourd'hui
+une fièvre de savoir et il y a aussi un immense
+besoin de faire passer dans le domaine des faits
+les théories spéculatives. Mais ce besoin est d'autant
+plus périlleux que le bien et le mal se confondent
+dans l'ardente fournaise où se refond la
+société. Ce sont les principes qui manquent. La
+femme se sent portée d'instinct vers ces principes,
+mais elle ne les distingue pas toujours nettement.
+Il faudrait, pour cela, l'<i>exquis bon sens</i> que Fénelon
+et Mme de Maintenon formaient dans leurs disciples
+et qui, nous le rappelions plus haut avec
+Mgr Dupanloup, pouvait suppléer chez les femmes
+à l'étendue des connaissances.</p>
+
+<p>Mais aujourd'hui que le bon sens ne dirige guère
+le courant des idées, il faut faire revivre par l'étude
+cette précieuse faculté. Et par malheur l'instruction
+que reçoivent généralement les femmes se
+prête peu à cette restauration qui, en leur permettant
+de remplir leurs véritables devoirs, les
+aiderait en même temps à sauver les sociétés modernes<a id="footnotetag490" name="footnotetag490"></a><a href="#footnote490"><sup>490</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote490" name="footnote490"></a><b>Note 490:</b><a href="#footnotetag490"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>Lettres sur l'éducation des filles</i>.</blockquote>
+
+<p>Ainsi que le fait remarquer Mgr Dupanloup,
+ce n'est réellement pas, comme au temps de Fénelon,
+l'insuffisance des études qui est le vice dominant
+de l'éducation féminine: c'est plutôt, comme
+dans l'instruction des hommes, un entassement
+de connaissances qui, dépourvues de principes
+supérieurs, obscurcissent l'intelligence au lieu de
+l'éclairer. Ce qui manque, «c'est moins l'étendue
+des connaissances que la-solidité de l'esprit.» On
+orne la mémoire, on néglige le jugement. «On
+enseigne la lettre et non pas l'esprit des choses...
+Des sons au lieu de musique, des dates au lieu
+d'histoire, des mots au lieu d'idées.» C'est cette
+éducation-là qui produit des pédantes. Quand
+leur horizon est borné et qu'elles ne voient rien au
+delà, les femmes croient tout savoir, alors qu'elles
+ignorent tout et ne s'intéressent à rien.</p>
+
+<p>«Que leur importe, dit M. Legouvé, que Tibère
+ait succédé à Auguste et qu'Alexandre soit né
+trois cents ans avant Jésus-Christ? En quoi cela
+touche-t-il au fond de leur vie? La science n'est
+un attrait ou un soutien que quand elle se convertit
+en idées ou se réalise en actions; car savoir,
+c'est vivre, ou, en d'autres termes, c'est penser et
+agir. Or, pour atteindre ce but, l'éducation des
+jeunes filles est trop frivole dans son objet et trop
+restreinte dans sa durée. Presque jamais l'étude,
+pour les jeunes filles, n'a pour fin réelle de perfectionner
+leur âme...; tout y est disposé en vue
+de l'opinion des autres... Rien pour la pratique
+solitaire du travail, c'est-à-dire pour le coeur ou
+pour la pensée.» M. Legouvé a dépeint ce que le
+vide de l'esprit donne à l'imagination de dangereuse
+puissance, et ce que le dégoût du travail
+cause de passion pour le plaisir<a id="footnotetag491" name="footnotetag491"></a><a href="#footnote491"><sup>491</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote491" name="footnote491"></a><b>Note 491:</b><a href="#footnotetag491"> (retour) </a> Legouvé, <i>Histoire morale des femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>Comme le moraliste, l'évêque d'Orléans s'effrayait
+des désordres que peut produire chez la
+femme une instruction insuffisante. Ces désordres,
+le ministère des âmes lui permettait de les voir de
+près; et la préoccupation qu'il en éprouva fut dominante
+pendant les dernières années de sa vie. Ce
+n'était pas en vain que dans son discours de réception
+à l'Académie française, l'illustre prélat, faisant
+une allusion rapide aux devoirs de sa charge
+épiscopale, ajoutait: «Le soin d'élever cette jeunesse
+qui aura été mon premier et mon dernier
+amour!» En effet, si son premier grand ouvrage
+avait été consacré à l'éducation des hommes,
+c'est l'éducation des femmes qui lui a inspiré les
+dernières pages que revoyait encore sa main déjà
+glacée par l'agonie: <i>les Lettres sur l'éducation des
+filles</i>.</p>
+
+<p>Ce n'était pas pour la première fois que Mgr d'Orléans
+traitait ce sujet. Depuis 1866, il avait souvent
+abordé cette question. Les <i>Conseils aux femmes
+chrétiennes qui vivent dans le monde</i>, les <i>Femmes
+savantes</i> et <i>Femmes studieuses</i>, la <i>Controverse sur l'éducation
+des filles</i>, toutes ces oeuvres offraient déjà le
+véritable plan d'une éducation qui devait éloigner
+la femme aussi bien des écueils du pédantisme
+que des tristes suites de l'ignorance et de
+l'oisiveté, et qui avait pour idéal ce type généreux
+et charmant par lequel l'évêque résuma sa <i>Controverse
+sur l'éducation des filles: la femme chrétienne
+et française!</i></p>
+
+<p>Dans ses <i>Lettres sur l'éducation des filles</i>, Mgr d'Orléans
+condensa tout ce que ses précédents travaux,
+sa longue expérience et le ministère des
+âmes lui avaient fourni de lumières sur ce vaste
+sujet.</p>
+
+<p>Ce que furent les âmes pour l'évêque d'Orléans,
+on le sait. Il ne se contentait pas de les disputer
+au mal, de les guérir, de les sauver; il ne se contentait
+même pas de les élever à Dieu sur les ailes
+de l'amour et de la piété; mais pour les rendre
+plus dignes de répondre au <i>Sursum corda</i>, il cherchait
+à développer en elles tout ce que le Créateur
+avait départi à chacune d'elles de facultés
+natives; il voulait qu'elles pussent réellement
+concourir au plan divin. De même qu'à la voix du
+Tout-Puissant le soleil nous donne tous ses rayons,
+la fleur tout son parfum, le fruit toute sa saveur,
+il veillait à ce que l'âme produisît, pour la gloire
+de Dieu et l'honneur de l'humanité, toutes les
+richesses que le Créateur lui a confiées et dont le
+Souverain Juge lui demandera compte un jour.</p>
+
+<p>Comment ce zèle des âmes n'aurait-il pas inspiré
+à notre évêque l'amour de la jeunesse, et, en particulier,
+l'amour de l'enfant? L'enfant, c'est l'âme
+fraîchement éclose des mains du Créateur; c'est
+l'âme que n'a pas encore souillée la poussière
+d'ici-bas; c'est l'âme qui s'éveille dans la pureté
+et dans l'amour; c'est l'âme qui apparaît dans ce
+doux et naïf sourire que font naître déjà les baisers
+d'une mère ou d'un père, dans ce candide regard
+qui n'a pas encore vu le mal et ne sait encore refléter
+que le ciel. Mais pour notre vénéré prélat,
+l'enfant, c'est surtout l'âme qu'il faut à tout prix
+agrandir et élever, c'est le germe divin qu'il faut
+faire éclore aux chauds rayons du soleil de Dieu.</p>
+
+<p>La femme, telle que l'a faite l'éducation moderne,
+a-t-elle toujours vu développer en elle ce
+germe divin? Toutes ces facultés ont-elles été cultivées
+selon le plan du Créateur? Vit-elle de la pleine
+vie de l'âme? Non, nous répond avec une profonde
+tristesse l'évêque d'Orléans, et il nous prouve que,
+trop souvent, la femme, même bonne et pieuse,
+n'a qu'une bonté d'instinct et une piété sensitive.
+C'est que Dieu avait donné à la femme non seulement
+le coeur, mais l'intelligence qui doit diriger
+les mouvements de ce coeur, et c'est cette intelligence
+négligée, étouffée, ce sont ces riches facultés
+inassouvies qui remplissent de vagues et malsaines
+rêveries tant de jeunes imaginations, les
+dépravent et les pervertissent. En sevrant les
+jeunes filles d'études sérieuses, on les livre à la frivolité.
+En leur refusant les ouvrages qui traitent
+du vrai dans l'histoire, dans la littérature, dans
+les sciences et les arts, on les livre aux romans
+qui faussent leur esprit et corrompent leur coeur.</p>
+
+<p>«Et que deviennent, dit l'évêque, que font
+alors celles de ces âmes plus généreuses, plus
+riches, plus fortes, et par là même plus malheureuses,
+qui sont condamnées à se replier ainsi
+tristement sur elles-mêmes, et à déplorer, quelquefois
+à jamais, leur existence perdue, ou du
+moins appauvrie, affaiblie sans retour? Elles souffrent,
+elles gémissent en silence ou parfois poussent
+des cris saisissants...»</p>
+
+<p>Ce fut par l'un de ces cris qu'une jeune femme
+apprit un jour à l'évêque le secret de cette vague
+souffrance. «C'était une personne pieuse, élevée
+très chrétiennement, bien mariée à un homme
+chrétien comme elle, ayant d'ailleurs tout ce qu'il
+faut pour être heureuse. Vous ne l'êtes pas tout
+à fait, lui dis-je, mais pourquoi?&mdash;Il me manque
+quelque chose.&mdash;Quoi?&mdash;Ah! il y a dans mon
+âme trop de facultés étouffées et inutiles, trop de
+choses qui ne se développent pas et ne servent
+à rien ni à personne.</p>
+
+<p>«Ce mot fut pour moi une révélation: je reconnus
+alors le mal dont souffrent bien des âmes,
+surtout les plus belles et les plus élevées: ce mal,
+c'est de ne pas atteindre leur développement légitime,
+tel que Dieu l'avait préparé et voulu, de ne
+pas trouver l'équilibre de leurs facultés, telles que
+Dieu les avait créées, de ne pas être enfin elles-mêmes,
+telles que Dieu les avait faites.»</p>
+
+<p>Dans cette <i>formation incomplète</i> du coeur et de
+l'esprit, est la cause du mal qui fait souffrir ou
+pervertit dans la femme la création de Dieu.</p>
+
+<p>Comment l'évêque, le pasteur des âmes, n'eût-il
+pas été ému des cris de détresse que jetaient vers
+lui ces femmes qui souffraient de leur inaction?
+Comment n'eût-il pas gémi de l'apathie, de l'indifférence,
+de la chute enfin de celles qui n'avaient
+plus la force de lutter contre l'inutilité de leur vie?</p>
+
+<p>Aussi, devant ce douloureux spectacle, combien
+le froissent les railleries que décoche aux femmes
+instruites le comte Joseph de Maistre, avec tous les
+hommes qui, croyant s'inspirer ici de Molière, n'ont
+pas établi comme celui-ci une distinction nécessaire
+entre les femmes savantes et les femmes
+studieuses, et ne se sont pas aperçus que c'est précisément
+l'instruction véritable qui préserve du
+pédantisme!</p>
+
+<p>M. de Maistre dit que la femme doit se borner
+à faire le bonheur de son mari et l'éducation de
+ses enfants; mais, comme le lui répond l'évêque
+d'Orléans, c'est justement pour cela qu'il faut
+des femmes fortes, et les exemples de l'Écriture
+sainte nous démontrent que les filles du peuple
+élu recevaient une culture intellectuelle qui en
+faisait d'admirables épouses et des mères vraiment
+éducatrices.</p>
+
+<p>Et si la jeune fille renonce au mariage soit pour se
+consacrera Dieu, soit pour se dévouer à sa famille,
+la valeur individuelle que le christianisme a donnée
+à la femme, exige le développement de toutes
+ses facultés morales et intellectuelles. L'Église l'a
+toujours compris, comme nous le rappelle par
+d'éclatants exemples Mgr Dupanloup.</p>
+
+<p>«La femme n'existe-t-elle donc point par elle-même?
+dit M. Legouvé. N'est-elle fille de Dieu
+que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle
+pas une âme distincte de la nôtre, immortelle
+comme la nôtre, tenant comme la nôtre à l'infini
+par la perfectibilité? La responsabilité de ses
+fautes et le mérite de ses vertus ne lui appartiennent-ils
+pas? Au-dessus de ces titres d'épouses et
+de mères, titres transitoires, accidentels, que la
+mort brise, que l'absence suspend, qui appartiennent
+aux unes et qui n'appartiennent pas aux autres,
+il est pour les femmes un titre éternel et
+inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui
+de créature humaine: eh bien! comme telle, elle
+a droit au développement le plus complet de son
+esprit et de son coeur. Loin de nous ces vaines
+objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au
+nom de l'éternité que vous lui devez la lumière<a id="footnotetag492" name="footnotetag492"></a><a href="#footnote492"><sup>492</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote492" name="footnote492"></a><b>Note 492:</b><a href="#footnotetag492"> (retour) </a> Legouvé, <i>Histoire morale des femmes</i>.</blockquote>
+
+<p>Après avoir établi les droits qu'ont les femmes à
+la culture intellectuelle, Mgr Dupanloup déclare
+que ces droits sont aussi des devoirs et que ce
+n'est pas en vain que la femme a reçu de Dieu une
+âme immatérielle. «Et Dieu n'a pas plus fait les
+âmes de femmes que les âmes d'hommes pour être
+des terres stériles ou malsaines.» Quand la terre
+n'est pas cultivée, l'ivraie étouffe le bon grain.</p>
+
+<p>Alors, avec une sévérité vraiment épiscopale,
+le saint pontife rappelle que la parabole du talent
+multiplié regarde la femme aussi bien que l'homme,
+et qu'au jour du jugement Dieu lui demandera
+compte, à elle aussi, du dépôt que lui a fait la
+Providence. C'est précisément parce que le travail
+intellectuel est pour elle un devoir que la privation
+en devient une souffrance, un péril.</p>
+
+<p>Comme dans l'homme, Dieu a allumé dans sa
+compagne le feu d'une vie immortelle. «Si vous
+ne dirigez pas cette flamme en haut, elle dévorera
+sur la terre les aliments les plus grossiers... Qui
+ne sait que la sensibilité et l'imagination sont très
+développées, particulièrement chez les femmes? et
+c'est par le besoin profond de ces facultés, qu'elles
+ont l'instinct de faire de leur vie autre chose qu'un
+sacrifice perpétuel aux aveugles préjugés du
+monde. Et voilà précisément pourquoi on doit cultiver,
+éclairer, par la raison, par de sages conseils
+et gouverner par l'instruction solide ces facultés
+si vives. Il leur faut, comme elles disent parfois,
+déployer leurs ailes, et sous peine de souffrir,
+s'élever de temps en temps au-dessus des intérêts
+matériels de la vie: si vous voulez lutter violemment
+contre de tels élans, vous ne réussirez pas.
+Les diriger, voilà ce qu'il faut, et non les étouffer.
+La sensibilité et l'imagination sont deux flammes
+qui, une fois allumées, ne périssent pas. Elles
+semblent quelquefois céder en frémissant, mais
+ne vous y fiez pas: le feu caché est le plus dangereux
+de tous; elles reparaîtront bientôt, menaçantes,
+ennemies mortelles peut-être de la paix du
+coeur et des devoirs austères du foyer. Il fallait en
+faire, non des ennemies, mais des alliées.»</p>
+
+<p>Négliger l'intelligence de la femme, c'est établir
+une lacune dans le plan divin qui a assigné à la
+femme la place qu'elle doit occuper. Mais quelle
+est cette place à laquelle elle ne saurait manquer
+sans causer un grave désordre dans sa propre vie
+et dans la vie de l'humanité? L'évêque d'Orléans
+va nous le dire. C'est à la Genèse, c'est aux livres
+sapientiaux que le vénéré prélat demande ici
+le secret de Dieu.</p>
+
+<p>Mgr d'Orléans déroule dans sa rayonnante et
+sereine majesté le tableau de la création: l'homme
+souffrant d'être seul, même en conversant avec
+les anges, avec Dieu! le Seigneur lui donnant la
+compagne, semblable à lui, qui seule pouvait
+compléter son existence; et, pour cela, Dieu ne
+prenant plus, comme pour la création de l'homme,
+un vil limon, mais un ossement choisi tout près
+du coeur de l'homme; Dieu animant du même
+souffle divin que l'homme cette nouvelle créature;
+et, après l'avoir <i>édifiée</i> comme le chef-d'oeuvre de
+sa puissance et de son amour, présentant à la tendresse
+et au respect de l'homme celle en qui
+Adam reconnaît avec transport <i>l'os de ses os</i> et <i>la
+chair de sa chair</i>!</p>
+
+<p>«Formée par la délicate opération de Dieu, et
+d'une nature et d'un corps qui était déjà le temple
+de l'Esprit-Saint, elle devra à cette origine plus
+noble, comme une spiritualité plus grande, moins
+dé propension que l'homme aux satisfactions matérielles,
+et plus de facilité à s'élever vers l'idéal
+et vers l'infini... Elle est, dans les choses du coeur,
+plus élevée, elle est, si je puis dire ainsi, plus
+âme que l'homme.»</p>
+
+<p>Je voudrais pouvoir citer l'admirable portrait
+que notre grand évêque trace de la femme d'après
+la Genèse et les livres sapientiaux qu'il commente
+ici avec les inspirations les plus suaves et les plus
+vivantes de ce génie qui, en lui, ne se séparait
+point de la sainteté. Jamais plus complet hommage
+ne fut rendu à la femme; à la religieuse mission
+de la fille de Dieu, au dévouement de l'épouse,
+à l'incomparable sollicitude de la mère, à la souriante
+dignité de la reine du foyer. Jamais plume
+ne sut mieux dépeindre la femme dans sa douce
+et touchante beauté, dans sa grâce aérienne et
+chaste, dans la délicatesse de ses sentiments, et,
+au-dessus de tout, dans cette piété angélique et
+tendre qui la transporte si naturellement aux plus
+hauts sommets de l'amour divin, et illumine et
+épure dans son coeur les saintes affections d'ici-bas.
+Nul n'a compris avec plus d'émotion cette ardente
+charité, ce dévouement intrépide qui donnent à la
+femme, pour tous ceux qui souffrent, un coeur de
+mère ou de soeur. Nul n'a admiré avec plus de
+respect cette énergie morale qui, malgré la faiblesse
+physique de la femme, la rend souvent plus
+courageuse que l'homme, et qui, à l'heure des
+communes épreuves, lui donne, toute brisée qu'elle
+soit par la douleur, la force de se tenir debout auprès
+de l'homme pour la soutenir. Qu'il lui est
+facile de remplir une mission consolatrice, à elle
+qui sait si bien s'appuyer sur la foi, s'élever sur
+les ailes de l'espérance sainte, se nourrir du feu
+de la charité! Voilà pour le coeur. Quant à l'intelligence,
+l'évêque d'Orléans, le grand éducateur,
+surprend dans la femme des <i>coups d'oeil</i>, des <i>coups
+d'aile</i>, qui lui font rapidement atteindre des hauteurs
+où l'homme ne parvient qu'avec difficulté
+par le raisonnement. Et ce n'est pas seulement par
+une merveilleuse délicatesse d'intuition, c'est par
+l'élan, par l'enthousiasme que la femme arrive à
+la plus haute lumière intellectuelle.</p>
+
+<p>Telle est la femme, telle est la compagne de
+l'homme et la mère de ses enfants. Et c'est surtout
+parce qu'elle doit transmettre ses qualités à ses
+enfants que l'évêque ne veut pas que cette grandeur
+d'âme, cette délicatesse de coeur, cette intuition
+de l'intelligence demeurent stériles, et que la
+faiblesse organique de la femme subsiste seule
+en elle. Il faut que les facultés de la femme soient
+pleinement développées selon le plan divin, et
+ici le saint évêque s'élève avec force contre cette
+piété mal entendue qui, au lieu de se borner à
+détruire dans l'humanité ce qui est nuisible, voudrait
+aussi étouffer ce qui est utile. On ne supprime
+pas impunément les dons de Dieu, et les
+éducations comprimées produisent ces natures éteintes
+dont l'évêque a parlé plus haut avec une saisissante
+énergie et une douloureuse pitié.</p>
+
+<p>Plus que dans les grands hôtels, où trop souvent
+les distractions du monde s'opposent aux
+sérieuses études, c'est au troisième étage que l'évêque
+a rencontré la femme fidèle au plan divin.
+Il a vu là de jeunes filles, de jeunes femmes dont
+l'intelligence est «l'honneur, le trésor de la famille.»
+Il a vu là aussi des mères vraiment dignes
+de ce nom, des mères noblement jalouses de transmettre
+à leurs enfants la foi et l'honneur qui, au
+besoin, font mépriser et sacrifier les biens de la
+fortune; des mères qui président à l'éducation
+de leurs fils, font elles-mêmes l'éducation de leurs
+filles, et, après des journées laborieusement remplies,
+attendent le retour du chef de famille, qui,
+rentrant de ses occupations journalières, se reposera
+de ses travaux dans la douce causerie de sa
+femme, dans les jeux de ses enfants et la gaieté
+du foyer.</p>
+
+<p>Quand l'évêque demande que toutes les facultés
+de la femme soient développées, sans doute il a
+surtout en vue les femmes des classes aisées,
+mais il n'oublie pas les femmes des classes populaires:
+«Un peuple, bon, honnête, chrétien, dit-il,
+est comme la base granitique d'une nation;
+les classes populaires sont les premières et fortes
+assises sur lesquelles tout repose. De même que,
+dans les couches profondes du sol, circulent quelquefois
+de puissants fleuves, qui ne jaillissent pas
+toujours à la surface, mais promènent partout où
+ils passent la fécondité de la vie; de même dans
+les familles populaires chrétiennes Dieu a déposé,
+comme de grands courants, de merveilleux trésors
+d'humbles vertus, qui sont ce qu'un pays a de
+plus vital et de plus précieux. Tant que ces trésors
+se conservent, et que la corruption n'a pas pénétré
+là, quand même elle aurait déjà entamé les extrémités
+élevées, les classes riches, rien n'est désespéré
+pour un pays; tant que le sang du peuple est
+sain et pur, il peut, infusé dans les veines du
+corps social, régénérer encore une société. Mais si
+ces sources mêmes de la vie nationale étaient gâtées
+aussi et corrompues, ce serait dans un peuple
+la décadence irrémédiable, la décomposition certaine
+et prochaine.»</p>
+
+<p>S'élevant contre le terme de <i>classes privilégiées</i>
+qui semble ne faire résider le bonheur que parmi
+les riches de la terre, Mgr d'Orléans nous rappelle
+que l'ouvrier ou le paysan chrétien qui peut, par
+le travail, lutter victorieusement contre la pauvreté,
+goûte dans sa famille les joies les plus
+pures et les plus vives. L'évêque voit Dieu même
+s'asseoir à cet humble foyer; et c'est avec une
+religieuse émotion que l'illustre prélat a souvent
+contemplé ce spectacle dans les montagnes de sa
+chère Savoie et dans les campagnes de son diocèse.</p>
+
+<p>Mais, pour que Dieu règne sous ce toit, il faut
+que la femme sache soigner et garder la maison.
+Il faut qu'une bonne et religieuse éducation,
+qu'une instruction appropriée à son état, la prépare
+à sa rude, douloureuse et bienfaisante mission
+d'épouse et de mère. Et quand elle est bien
+remplie, cette mission, le grand évêque s'incline
+«avec un respect infini», devant l'humble et
+laborieuse femme du peuple, et il l'élève bien
+haut au-dessus de la femme du monde, inoccupée,
+frivole, qui, non seulement n'est pas utile comme
+celle-là, mais devient nuisible à elle-même et aux
+autres. Cependant, si la femme honnête et active
+est pour le paysan ou l'ouvrier le soutien et l'honneur
+de la vie, quel fléau est pour cet homme la
+femme paresseuse et insouciante qui, par son
+défaut d'ordre et d'économie, amène la ruine de
+la famille!</p>
+
+<p>Dans toute condition, il faut éviter le désoeuvrement;
+et loin de nuire aux devoirs de la maîtresse
+de la maison, le travail intellectuel aide à
+les remplir. La piété seule n'y suffit point si elle
+elle n'a pour base une solide instruction religieuse.
+L'étude éclaire la raison, forme le jugement,
+fait disparaître les goûts futiles, et par la
+peine qu'elle coûte et les habitudes qu'elle impose,
+fortifie le caractère et imprime à la vie cette régularité
+sans laquelle l'existence n'est qu'un rêve et
+souvent un mauvais rêve. La femme instruite et
+sensée devient pour son mari une sage conseillère
+qu'il estime, et pour ses enfants un guide qu'ils
+vénèrent. Mais il faut alors que l'instruction
+qu'elle a reçue ait plus affermi sa raison qu'orné
+son intelligence.</p>
+
+<p>La femme appliquée, studieuse, exercera de
+nos jours plus qu'une influence domestique, une
+influence sociale, et ce ne sera pas seulement
+comme mère éducatrice. Au lieu d'encourager
+son mari à l'oisiveté, comme le font trop de
+femmes aujourd'hui, elle le poussera vers les nobles
+carrières qui lui permettront d'être utile à la
+patrie, à la religion. Le travail est une loi divine
+pour tous. Par la sentence de l'Éden, le riche y
+est soumis comme le pauvre. Et aujourd'hui que
+le socialisme est l'une de nos plaies, l'évêque fait
+remarquer combien l'exemple du travail, exemple
+donné par les hautes classes, sera bienfaisant
+pour l'ouvrier. Celui-ci peut regarder avec une
+haine envieuse l'oisif qui jouit de tout sans se
+donner la peine de rien, tandis que lui, courbé sur
+une rude tâche, gagne à la sueur de son front le
+pain quotidien. Mais il considérera d'un oeil plus
+bienveillant l'homme qui ne se croit pas dispensé
+du travail par sa fortune.</p>
+
+<p>C'est aux femmes qu'il appartient de «réhabiliter
+le travail», dit l'évêque, qui ajoute: «En
+cela, comme en toutes choses, il faut que l'exemple
+vienne de haut; car en cela, comme en religion
+et en morale, les hautes classes doivent à la société
+et à la patrie une expiation. Le xviiie siècle,
+avec sa corruption, ses scandales, son irréligion,
+pèse encore sur nous de tout le poids d'un satanique
+héritage. Comme le péché originel, ces fautes
+ont été lavées dans le sang, c'est l'histoire de
+tous les grands égarements. Mais il reste à expier
+le désoeuvrement, l'inaction, l'inutilité, l'annihilation
+auxquels on s'est voué et dont on a donné
+le funeste exemple.»</p>
+
+<p>Mgr d'Orléans conseille particulièrement aux
+femmes d'aider leurs maris dans les exploitations
+agricoles. Pour cela, il faudra qu'elles aient le
+courage de sacrifier à une existence aussi austère
+que douce les plaisirs mondains si enivrants,
+mais si amers! Aujourd'hui qu'un courant malsain
+entraîne vers les villes les populations rurales, il
+est plus que jamais utile que les châtelains, demeurant
+au milieu des paysans et dirigeant leurs
+travaux champêtres, leur enseignent par ce grand
+exemple que rien n'honore plus l'homme que la
+culture de la terre, et que la charrue forme avec la
+croix et l'épée le plus glorieux symbole d'une nation.</p>
+
+<p>L'épée! Naguère, c'étaient les femmes qui en
+armaient elles-mêmes leurs fiancés, leurs époux.
+Aujourd'hui, ce sont elles qui souvent les en désarment;
+et cependant c'est aujourd'hui surtout
+que l'honneur de la France a besoin d'être gardé
+par de vaillantes mains. L'évêque adjure les jeunes
+filles et leurs familles de ne plus exiger qu'un
+fiancé quitte le service militaire. Que la femme
+s'honore d'être la compagne d'un officier français;
+qu'elle le suive dans les villes de garnison; et si
+le danger de la patrie l'appelle à la frontière menacée,
+ou si, marin, il doit s'exposer aux périls
+d'une traversée lointaine, qu'elle sache souffrir les
+angoisses de la séparation, et qu'elle attende ce
+retour dont bien des femmes ont retracé à notre
+évêque les ineffables joies.</p>
+
+<p>Tandis que par sa propre activité et par ses généreux
+conseils la femme donnera à son mari
+l'impulsion des travaux utiles et ne lui fera pas
+perdre le goût des nobles carrières, elle aura aussi
+appris par l'étude à faire tomber de sa douce voix
+les préjugés qui, à son foyer, peuvent s'élever
+contre la religion. Souffrir, se taire ou s'irriter,
+c'est là, en général, tout ce qu'elle peut faire
+aujourd'hui quand elle voit attaquer autour d'elle
+ses plus chères croyances.</p>
+
+<p>En devenant pour son mari une compagne avec
+laquelle il sera en pleine communauté intellectuelle,
+la femme studieuse le détournera de ces
+clubs, où trop souvent l'ennui de vivre avec une
+femme frivole pousse bien des hommes. Ainsi,
+chez les Athéniens, l'ignorance de la femme honnête
+préparait le règne de la courtisane lettrée.</p>
+
+<p>La femme studieuse retiendra aussi près d'elle,
+par le charme d'une conversation attachante, les
+amis de sa famille, qui désertent ces salons sans
+vie où ne s'échangent que des paroles vaines.</p>
+
+<p>Quelle influence sociale peut exercer alors une
+maîtresse de maison qui saurait faire circuler autour
+d'elle un courant d'idées élevées, de sentiments
+généreux! On verrait revivre nos salons
+français d'autrefois avec leurs conversations exquises.
+La littérature, les arts redeviendraient les
+manifestations du beau dans ce que ce principe a
+de plus grand, de plus pur, de plus délicat. Que de
+forces le matérialisme perdrait ainsi dans la vie
+morale, intellectuelle et artistique de notre pays!</p>
+
+<p>C'est ainsi que par la femme, une nation redevient
+laborieuse, croyante et vraiment forte,
+grande et glorieuse. Telle est, outre sa mission
+domestique, la mission sociale réservée à la
+femme d'après le plan divin que lui retrace l'évêque
+d'Orléans.</p>
+
+<p>Mais par quels moyens préparera-t-on la jeune
+fille à remplir sa place dans le plan divin? Quels
+sont les principes supérieurs qui illumineront pour
+elle cette instruction dans laquelle elle ne voit
+qu'une suite de faits et de dates?</p>
+
+<p>Ces principes supérieurs peuvent être ramenés
+à un seul: la raison éclairée par la foi. Ce principe
+qui substituera à la faiblesse naturelle de la
+femme la force morale, dirigera sûrement les élans
+de son intelligence et réglera les mouvements de
+son coeur. La réflexion dominera l'impressionnabilité;
+la piété solide, agissante, remplacera la
+dévotion superficielle. Ainsi réglée, la vie de l'âme
+n'en sera que plus puissante. «Il faut un sol granitique,
+me disait un jour l'évêque d'Orléans, ce
+qui n'empêche pas le regard d'embrasser le plus
+vaste horizon.»</p>
+
+<p>Mais, pour que la mère ou l'institutrice puisse
+imprimer une pareille direction à ses élèves, elle
+doit l'avoir suivie elle-même. Il faut qu'elle possède
+la vraie lumière intellectuelle. Si elle ne l'a
+pas encore, qu'elle l'acquière. L'évêque rappelle
+éloquemment aux femmes que la lumière du
+monde, c'est Dieu même; et qu'en allant à cette
+lumière, c'est à leur divin Maître qu'elles iront.
+Et, pour les guider vers Dieu, cette lumière est
+aussi en elles-mêmes. Avec saint Thomas d'Aquin,
+Mgr d'Orléans leur enseigne «que la vraie raison
+est en nous, comme la foi, une participation de la
+lumière divine, une impression sublime de l'éternelle
+lumière, l'illumination même de Dieu.»</p>
+
+<p>Après avoir ainsi développé en elle «le fond divin,
+le fond éternel», que Dieu a mis dans la femme, la
+mère ou l'institutrice saura donner pour base à
+l'éducation de son élève la raison dirigée par la
+foi. Cette base, il faut la poser dès l'enfance. Il
+faut habituer la petite fille à connaître et à pratiquer
+le devoir, et ne rien lui ordonner qu'au nom
+des commandements de Dieu. L'évêque souhaite
+aussi qu'au lieu de s'abaisser par un langage enfantin
+au niveau de ces petites intelligences on
+les élève jusqu'à soi par un langage simple sans
+doute, mais noble: les enfants comprennent. Dans
+sa carrière de catéchiste, Mgr d'Orléans l'a souvent
+expérimenté. Ce père des âmes savait que,
+pour l'enfant comme pour l'homme du peuple,
+une parole grande et vraie est l'aimant qui attire
+les âmes; et, à ce contact magnétique, celles-ci,
+s'éveillant ou se réveillant, s'écrient: <i>Adsumus</i>,
+nous voici! Les âmes d'enfants, ces âmes «encore
+dans l'innocence baptismale», sont si promptes à
+reconnaître dans ce qui est beau et bon le Créateur
+qui vient de les mettre à la lumière! Les petites
+filles surtout, l'évêque le remarque, «ont la passion
+du sublime, parce que leur esprit est plus angélique
+que celui des petits garçons.»</p>
+
+<p>Qu'on alimente donc dans ces jeunes âmes cette
+passion généreuse. Qu'on leur apprenne les scènes
+les plus vivantes, les plus majestueuses de la
+Bible et de l'histoire de l'Église. Que ces enfants
+y sentent la puissance et l'amour de Dieu, et
+qu'on leur montre aussi à chercher cet amour et
+cette puissance dans les spectacles de la belle nature,
+la nature, ce livre de Dieu, ce livre où il
+nous fait lire son nom à chaque page. L'instruction
+religieuse et les notions très élémentaires des
+sciences physiques formeront la substance de ce
+petit enseignement primaire.</p>
+
+<p>C'est surtout à l'époque de la première communion
+que le sens du divin se liera plus facilement,
+dans l'âme de la jeune fille, à toutes ses études, à
+tous ses actes. Quelle lumière dans cette jeune âme
+qui possède Dieu!</p>
+
+<p>Mais, après ces jours bénis, vient une période
+que l'on a si bien nommée l'<i>âge ingrat</i>. Avec une
+délicatesse vraiment maternelle, l'évêque donne
+ici les moyens de combattre la personnalité inquiète
+et agitée qui se manifeste à cet âge et qui
+peut faire perdre les fruits divins de la première
+communion. Pendant cette période si difficile, c'est
+avec un redoublement de tendresse que la mère ou
+l'institutrice doit s'adresser à la jeune fille. Plus
+que jamais elle la fortifiera par le plus aimable langage
+de la raison, et la consolera par la douce influence
+de la piété. Plus que jamais aussi elle
+évitera que l'instruction soit mécanique. Que sa
+parole vivante, aimante et chaleureuse fasse sentir
+à l'élève la présence de Dieu dans chaque branche
+de l'enseignement! Que l'engourdissement sensitif,
+si menaçant alors, soit combattu par la pleine
+vie de l'âme!</p>
+
+<p>Et quand la jeune fille aura révolu sa quinzième
+année, que l'horizon se développe encore pour elle
+plus radieux et plus beau! Que l'histoire, les lettres,
+et, plus tard, la philosophie dans de certaines
+limites, montrent à l'adolescente comment Dieu
+gouverne les peuples et comment le Verbe inspire
+les intelligences. C'est alors que l'on doit étudier les
+goûts de la jeune personne et favoriser le penchant
+qui l'entraîne vers une étude particulière. Si aucune
+prédilection ne se manifeste à cet égard, si la jeune
+fille a sous ce rapport l'insensibilité de la pierre,
+alors, nous dit l'évêque, «qu'une maîtresse approche
+de ce bloc, avec feu elle-même, plusieurs
+spécialités, l'une après l'autre: en multipliant les
+essais, il s'en trouvera quelqu'une qui réussira.»
+Si l'étincelle a jailli, le feu sacré est allumé.</p>
+
+<p>Cette expérience peut même se faire plus tôt,
+mais seulement, ajoute l'évêque, après la première
+communion de la jeune fille, parce que, dès ce
+moment, «tout tient en elle à la racine du divin,»
+et que la raison illuminée par la foi donne à ses
+élans un sûr point d'appui.</p>
+
+<p>Dans le soin avec lequel Mgr d'Orléans cherche
+à connaître et à favoriser la vocation intellectuelle
+de la jeune fille, on reconnaît la méthode
+qu'il appliquait à l'éducation des hommes. Loin de
+comprimer les âmes sous une règle uniforme, il
+veillait à ce que chacune d'elles se développât dans
+le libre épanouissement de ses facultés natives.
+Divers sont les parfums des fleurs, et diverses les
+saveurs des fruits: tel est l'ordre providentiel.
+Pour Mgr d'Orléans, l'éducation est bien réellement
+la continuation de «l'oeuvre divine dans ce
+qu'elle a de plus noble et de plus élevé: la création
+des âmes<a id="footnotetag493" name="footnotetag493"></a><a href="#footnote493"><sup>493</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote493" name="footnote493"></a><b>Note 493:</b><a href="#footnotetag493"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>De l'éducation</i>, t. I.</blockquote>
+
+<p>Aussi, combien l'évêque se sent attiré vers ces
+enfants gais, ouverts, impétueux même qui, d'ordinaire,
+sont la terreur des maîtres, mais dans
+lesquels l'éducateur de génie reconnaît, avec joie
+cette vie puissante qui, bien dirigée, donnera aux
+luttes du bien un combattant de plus! Parmi
+les petites filles aussi bien que parmi les petits
+garçons, Mgr Dupanloup nourrissait pour ces
+caractères-là une tendresse particulière. Par l'expérience
+qu'il avait pu faire sur lui-même, il
+savait ce qu'il y a de généreuses promesses dans
+ces riches natures, et quels fruits divins elles
+peuvent produire.</p>
+
+<p>Soucieux de conserver à la jeunesse la spontanéité
+de ses meilleurs instincts, l'évêque veut que
+l'on respecte jusqu'à ces belles illusions que l'expérience
+de la vie fera tomber d'elles-mêmes.
+«Vous ne pourrez jamais, malgré vos leçons et
+votre tendresse, épargner à votre enfant toutes les
+douleurs d'une espérance trompée, d'une illusion
+évanouie; eh bien! laissez-la donc jouir de cette
+joie pure de la jeunesse, s'enivrer de ce parfum
+d'espérance qu'exhale devant elle l'avenir; souriez,
+si vous le voulez, de ce sourire mélancolique qui
+est celui d'un âge où l'on sait plus et mieux, parce
+qu'on a vu et souffert davantage. Mais si ces illusions,
+cet enthousiasme, cette exaltation même ne
+portent que sur le bien et le beau; si à côté de
+l'imagination, le coeur s'est développé avec plus de
+force; si le jugement s'appuie sur la vérité; si l'esprit
+a reçu l'instruction convenable, et si l'âme travaille
+à devenir forte par la pratique de la vertu, ne
+craignez rien pour votre fille, et encore une fois,
+laissez-la jouir et respectez sa joie. C'est l'oiseau
+qui, fier de ses plumes nouvelles, bat des ailes
+comme pour s'élancer dans l'espace, mais qui
+bientôt, effrayé de sa faiblesse, se blottira dans
+son nid et s'y cachera sous l'aile maternelle.»</p>
+
+<p>C'est une époque admirable dans la vie que celle
+où la jeune fille, enfant de la Vierge immaculée,
+aime Dieu dans la céleste pureté de son âme, et où
+elle voit pleinement en Lui le principe de toutes
+les connaissances intellectuelles aussi bien que de
+toutes les vertus morales. Comme le dit l'évêque,
+elle jouit alors de <i>la béatitude des coeurs purs, qui est
+de voir Dieu</i>.</p>
+
+<p>C'est là le magnifique résultat de l'éducation qui
+s'appuie sur la raison éclairée par la foi; mais cette
+foi ne doit pas demeurer à l'état de principe, il faut
+qu'elle soit pratique. Déjà, en suivant la jeune fille
+dès le berceau, l'évêque avait dit quelles prières,
+quels exercices de piété conviennent à tel ou tel
+âge, et comment cette piété peut et doit aider aux
+études des enfants et combattre les défauts de ceux-ci.
+Mais l'illustre prélat consacre particulièrement
+les trois dernières de ses <i>Lettres sur l'éducation des
+filles</i> à définir ce que doit être la piété dans une maison
+d'éducation. Ce qui manque surtout, même dans
+les bons pensionnats, ce sont les bases solides de
+la vraie instruction chrétienne, et par conséquent
+les bases solides de la vraie piété.</p>
+
+<p>La religion est l'objet d'un cours à peu près semblable
+aux autres, et qui, généralement, fatigue
+l'esprit de la jeune fille alors qu'il devrait saisir son
+intelligence et enflammer son coeur. Et quant à la
+piété, l'évêque d'Orléans s'est plus d'une fois élevé,
+avec les maîtres de la vie chrétienne, contre cette
+dévotion mal comprise où la lettre tue l'esprit. En
+s'adressant un jour aux femmes du monde, il leur
+disait:</p>
+
+<p>«Et parmi les femmes chrétiennes, laissez-moi,
+Mesdames, vous le dire, il y en a trop de celles que
+le monde nomme des dévotes, ce qui veut dire des
+personnes qui mettent leur piété plus dans l'extérieur
+que dans le fond de l'âme et de la vie, plus
+dans les formules que dans les oeuvres. Une telle
+dévotion n'est pas la vraie, elle manque de solidité;
+et loin d'être pour l'âme comme l'est la
+vraie et solide piété, un heureux développement,
+d'où résulte une admirable fécondité d'oeuvres et
+de vie, elle la rétrécit plutôt, ne la féconde en rien,
+n'empêche pas la vie d'être vide, et ne sauvera pas
+la femme qui s'annule ainsi, des sévérités de
+l'Évangile contre les serviteurs inutiles. Que
+dis-je? Avec une telle et si pauvre vie, la piété
+elle-même n'est pas en sûreté, et si de grandes
+chutes ne se rencontrent pas, c'est peut-être que
+l'occasion ne s'est pas présentée. La piété doit tout
+élever et tout ennoblir dans l'âme. Mais peut-elle
+être vraiment dans une vie où les pratiques extérieures
+seraient tout, et le travail de l'âme sur elle-même
+rien? Non, ni les formules de prières ne
+peuvent suppléer aux sentiments du coeur; ni les
+pratiques extérieures de dévotion, surtout les pratiques
+surérogatoires, aux actes obligés, aux oeuvres,
+aux devoirs<a id="footnotetag494" name="footnotetag494"></a><a href="#footnote494"><sup>494</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote494" name="footnote494"></a><b>Note 494:</b><a href="#footnotetag494"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>Conférences aux femmes chrétiennes</i>, publiées
+par M. l'abbé Lagrange. 1881.</blockquote>
+
+<p>En effet, c'est une prière morte que celle que
+ne suit pas l'effort courageux qui corrige les défauts
+et qui dompte les passions. La vraie piété
+ne consiste pas à cueillir sans peine sur la route
+de la vie les fleurs que l'on offre à Dieu. La vraie
+piété ressemble à ces instruments de labour qui
+sarclent les mauvaises herbes ou qui déchirent la
+terre dont le sillon produira le bon grain. Alors la
+piété est encore, un travail, celui qui extirpe le
+mal et féconde le bien.</p>
+
+<p>Une solide instruction chrétienne permettra
+seule à la jeune fille d'acquérir l'énergie morale
+qui n'est au fond que la piété agissante.</p>
+
+<p>Et lorsque la jeune fille, après avoir achevé ses
+études scolaires, croira avoir terminé son éducation,
+c'est alors que commence pour elle cette
+seconde éducation que l'on se fait à soi-même et
+qui dure toute la vie. C'est le moment des fructueuses
+lectures. L'évêque d'Orléans conseille
+aux femmes de donner à ces lectures une place
+dans le règlement de leur vie et de ne les faire que
+la plume à la main. Quel vaste programme d'études
+que celui-ci: les classiques du XVIIe siècle,
+ces immortels modèles de raison, de bon goût et
+d'éducation morale; les plus belles productions de
+la poésie chrétienne: les idiomes étrangers à l'aide
+desquels les femmes pourront lire les plus purs
+chefs-d'oeuvre des diverses littératures; le latin, la
+langue de l'Église; les meilleures pages de la philosophie
+antique, cette «préface de l'Évangile», a dit
+M. de Maistre; la religion étudiée dans les oeuvres
+dé ses éloquents génies et dans les vies de ses
+saints; l'histoire, et surtout l'histoire de France.
+«Soeurs, épouses et mères de Français, il ne faut
+pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes
+choses que Dieu a faites dans le monde par la
+France, et ce qu'il peut faire encore<a id="footnotetag495" name="footnotetag495"></a><a href="#footnote495"><sup>495</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote495" name="footnote495"></a><b>Note 495:</b><a href="#footnotetag495"> (retour) </a> Mgr Dupanloup, <i>la Femme studieuse</i>.</blockquote>
+
+<p>Les sciences n'occuperont qu'une place bien
+secondaire dans ce programme. Ce n'est que
+dans leurs applications aux usages de la vie
+qu'elles entrent utilement dans l'éducation des
+femmes. L'histoire naturelle, l'agriculture, sont
+spécialement recommandées par l'évêque, et nous
+en savons le motif. Il souhaite aussi que les
+femmes ne restent pas étrangères aux questions
+de droit qui les concernent. Il leur en conseille
+l'étude dans la même mesure que Fénelon.</p>
+
+<p>Comme Fénelon, comme Mme de Maintenon,
+l'évêque d'Orléans a voulu former des mères.
+Comme eux aussi, il s'applique à ces deux résultats
+fondamentaux: éclairer la piété, fortifier le
+jugement, ces deux résultats qui, nous le redisions
+après lui, peuvent se ramener à un seul: la raison
+éclairée par la foi. Cependant, plus que Fénelon
+et que Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans tient
+compte des facultés de coeur et d'imagination
+qu'il faut employer chez la femme, mais en les
+gouvernant. Avec M. Legouvé, il donne à ces
+facultés la nourriture substantielle qui les empêchera
+de dévorer les aliments malsains. Les lettres
+dans ce qu'elles ont de plus pur et de plus
+fortifiant, répondront aux aspirations des femmes
+vers le beau, vers l'infini.</p>
+
+<p>Cette éducation, qui se poursuit toute la vie à
+l'ombre du foyer, est admirablement appropriée
+aux facultés individuelles de la femme, à sa mission
+domestique et sociale. Elle se rattache non
+seulement à la méthode du XVIIe siècle, mais à ces
+vieilles traditions éducatrices dont nous avons
+trouvé les linéaments chez les peuples anciens:
+les Indiens, les Romains, certaines races grecques;
+telles que les Éoliens et les Achéens. Mais c'est
+chez les Hébreux que nous avons vu le type de
+cette éducation avec ses trois grands caractères:
+domestique, national, religieux. Il était naturel
+que chez le peuple de Dieu l'éducation de la
+femme répondit au plan divin.</p>
+
+<p>Le christianisme fait revivre ce grand type
+d'éducation et le présente à nos ancêtres gallo-romains
+et germains. Les Franks l'accueillent
+avec d'autant plus de faveur que les incultes Germains,
+qui vénéraient dans leurs compagnes le souffle
+divin, donnaient à celles-ci la culture intellectuelle
+qu'ils se refusaient à eux-mêmes. Les filles
+des Franks gardent encore cette suprématie à
+laquelle les préparent de pieux monastères qui
+nourrissent leur esprit en abritant leur pureté.
+Ces traditions se perpétuent au moyen âge. Sans
+doute, la généralité des femmes n'est pas appelée
+alors à recevoir un développement supérieur des
+facultés de l'esprit; mais une instruction modeste
+et solide est donnée à toutes.</p>
+
+<p>Pendant la Renaissance, la femme ne se maintient
+pas assez dans le domaine intellectuel qui lui
+est propre. L'érudition et ses excès compromettent
+quelque peu la cause de l'instruction des
+femmes. Toutefois, la belle Cordière et Jean
+Bouchet rappellent les vrais principes de l'éducation
+féminine: remplir le vide que l'ignorance
+creuse dans l'existence des femmes; préparer dans
+la jeune fille la compagne de l'homme, la mère
+éducatrice. Ce sont ces principes qui président à
+la solide éducation que, du XVIe au XVIIIe siècle,
+des familles, fidèles aux anciennes traditions, continuent
+de donner à leurs filles. Ce sont ces principes
+qui ont guidé Fénelon, Mme de Maintenon, à
+une époque où le désoeuvrement de la vie mondaine
+et les railleries de Molière contre les femmes
+savantes avaient substitué, pour les jeunes filles,
+les périls de l'ignorance aux écueils de la pédanterie.</p>
+
+<p>Après la tourmente révolutionnaire, les traditions
+éducatrices se retrouvent. Lorsque Napoléon
+Ier fonde la maison d'éducation de la Légion
+d'honneur, il demande à Mme Campan, à qui il en
+confie la direction: «Que manque-t-il aux jeunes
+personnes pour être bien élevées en France?»&mdash;«Des
+mères», répond Mme Campan.&mdash;«Le mot
+est juste. Eh bien, madame, que les Français vous
+aient l'obligation d'avoir élevé des mères pour
+leurs enfants.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que Mme Campan fit régner à Écouen
+les principes que Mme de Maintenon avait appliqués
+à Saint-Cyr.</p>
+
+<p>A l'éducation traditionnelle que l'évêque d'Orléans
+avait élevée à la hauteur des besoins actuels,
+et qui est adaptée aux facultés natives de la femme,
+on a voulu substituer aujourd'hui une autre éducation:
+l'éducation masculine des filles. Ce système
+n'est pas nouveau. Sparte l'a expérimenté, et, par
+la ruine de ses moeurs, elle a appris que ce n'est
+pas impunément que l'on change l'ordre des lois
+naturelles.</p>
+
+<p>Si la création des lycées de filles par la loi
+du 21 décembre 1880, suscita des plaisanteries,
+elle éveilla également de sérieuses alarmes. On
+savait que, parmi ceux qui avaient voté cette
+loi, beaucoup poursuivaient le même but que les
+hommes qui réclamaient pour la femme l'émancipation
+politique: arracher la femme à l'Eglise.
+On se disait aussi qu'une éducation masculine et
+sans base religieuse produirait au lieu de femmes
+fortes, des hommes manques; au lieu de chrétiennes
+simplement fidèles à leurs devoirs, des
+libres penseuses très portées à devenir de libres
+faiseuses.</p>
+
+<p>Les premiers promoteurs de la loi s'effrayèrent
+eux-mêmes des suites que pouvait avoir une éducation
+qui, ne tenant aucun compte ni des facultés
+natives de la femme ni de ses aspirations religieuses,
+écraserait son esprit en étouffant son
+âme. Les programmes adoptés par le conseil supérieur
+de l'Instruction publique et qui ont été
+l'objet d'un arrêté ministériel du 28 juillet 1882,
+témoignent que la commission chargée de les élaborer
+s'est préoccupée de ces critiques.</p>
+
+<p>D'une part, les programmes définitifs ont été
+allégés des matières qui en surchargeaient le projet
+primitif. Les travaux à l'aiguille, qui avaient
+été écartés de ce projet, figurent dans les programmes
+qui comprennent aussi un cours d'économie
+domestique.</p>
+
+<p>D'autre part, si la religion révélée n'occupe pas
+dans ces programmes la place qui lui est due, la
+vie future et Dieu n'en ont pas du moins été
+exclus; c'est quelque chose à la triste époque où
+nous vivons; disons-le à ce sujet comme nous le
+disions à propos de Rousseau. Il faut savoir gré
+aussi à la commission d'avoir fait figurer dans le
+choix des auteurs à expliquer et à commenter,
+Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon. Quant à
+Pascal, on aurait pu se contenter de prendre au
+grand moraliste un choix de ses <i>Pensées</i>, sans demander
+à l'ardent janséniste quatre de ses <i>Provinciales</i>.
+Ce choix est particulièrement malheureux
+aujourd'hui. Mais n'y eût-il d'autre motif d'exclusion
+que de prémunir les femmes contre ces discussions
+théologiques dont les éloignaient prudemment
+Fénelon et Mme de Maintenon, il eût été
+de bon goût de ne pas faire lire les <i>Provinciales</i> à de
+jeunes filles de seize ans.</p>
+
+<p>Ces mêmes programmes prouvent combien il
+est difficile de séparer de l'éducation la foi révélée.
+Je vois inscrits dans ces programmes ces mots:
+<i>Respect de la personne dans ses croyances, liberté des
+cultes</i>. Comment conciliera-t-on ce respect des
+croyances en enseignant les matières suivantes dut
+programme d'histoire: les Hébreux. <i>Leur religion</i>.&mdash;Histoire
+romaine. <i>Le christianisme</i>. <i>Les catacombes</i>.&mdash;<i>Le
+christianisme en Gaule</i>.&mdash;<i>L'Église et les
+ordres monastiques au xie siècle</i>.&mdash;<i>La papauté; son influence;
+lutte avec l'Empire</i>.&mdash;<i>La Réforme, ses origines.
+Différentes formes du protestantisme</i>.&mdash;<i>Réorganisation
+du catholicisme. Le concile de Trente</i>, etc., etc.
+Comment parler des Hébreux et de l'établissement
+du christianisme sans tenir compte de la révélation?
+Si l'on ne traite de la religion des Hébreux qu'au
+même titre que du paganisme grec ou romain, qui
+ne voit ce que cette neutralité même a de périlleux
+pour la foi de la jeune fille et de blessant pour sa
+conscience? J'en dirai autant de ce qui se rattache
+à l'histoire de l'Eglise. On peut objecter à
+cela que nul n'est obligé d'envoyer sa fille au
+lycée, et que les familles croyantes, à quelque
+culte qu'elles appartiennent, se garderont bien d'y
+conduire leurs enfants. Sans doute, il en sera
+ainsi pour les familles qui ont une foi vigoureuse.
+Mais chez d'autres qui, tout en gardant certaines
+habitudes de piété, sont moins fermes dans leurs
+principes, il pourra arriver que l'appât d'une bourse
+leur fera confier leurs filles aux lycées. Ne prévoit-on
+pas alors ce qu'un enseignement neutre pourra
+apporter de trouble à cette jeune fille de douze
+ans, qui, si elle est catholique, par exemple, sera
+dans toute la fervente piété de sa première communion?
+Et aura-t-elle toujours la force morale
+nécessaire pour garder sa foi, si elle entend parler
+du christianisme comme d'une doctrine purement
+humaine? Que sera devenu alors le respect des
+croyances? Et si, ce que j'appelle de tous mes
+voeux, la religion est présentée avec son divin caractère,
+que sera devenu le principe de neutralité?
+Bon gré mal gré, on aura rendu à l'éducation la
+seule base qu'elle puisse avoir: la foi.</p>
+
+<p>Mais est-il nécessaire de tant insister sur les
+écueils qu'offrent les lycées de filles? Ces lycées
+ont bien de la peine à s'établir. Ils seront toujours
+impopulaires parmi nous. Leur nom seul suffirait
+pour les couvrir de ce ridicule auquel rien ne survit
+en France. Et ce nom fût-il même changé,
+notre esprit national, si antipathique à l'émancipation
+politique des femmes, repousserait encore
+pour le même motif l'éducation publique des filles.</p>
+
+<p>Parmi les libres penseurs, plus d'un jugeant
+comme Rousseau qu'il ne faut pas faire de la
+femme un homme, pas même un honnête homme,
+plus d'un eût volontiers répété avant la loi de 1880,
+l'exclamation moqueuse du philosophe: «Elles
+n'ont point de collèges! Grand malheur<a id="footnotetag496" name="footnotetag496"></a><a href="#footnote496"><sup>496</sup></a>!» Et
+même devant les modifications du programme, il
+se dira encore que la femme ne doit pas être préparée
+par l'éducation publique à la vie modeste
+qu'elle doit mener à son foyer. Il laissera donc
+à d'autres pères le bénéfice de la loi,&mdash;Peût-il
+votée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote496" name="footnote496"></a><b>Note 496:</b><a href="#footnotetag496"> (retour) </a> Voir plus haut, page 58.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs les études de l'enseignement secondaire
+ne diffèrent guère de celles de l'enseignement
+primaire supérieur, telles qu'elles existent dans
+nombre d'institutions et de cours, telles aussi que
+les consacrait, il y a quelques années, le programme
+de la ville de Paris pour l'obtention du brevet
+de premier ordre. Ce n'est pas celui-là qu'on
+aurait pu opposer au programme des lycées, lorsqu'on
+a dit que ce qui distingue l'enseignement
+secondaire «de l'enseignement primaire supérieur,
+c'est la culture littéraire, si propre à élargir
+et à assouplir l'esprit<a id="footnotetag497" name="footnotetag497"></a><a href="#footnote497"><sup>497</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote497" name="footnote497"></a><b>Note 497:</b><a href="#footnotetag497"> (retour) </a> <i>Rapport</i> de M. Marion, au nom de la commission chargée
+d'examiner le projet d'organisation de l'enseignement secondaire
+des filles.</blockquote>
+
+<p>En effet, l'ancien programme de la ville de
+Paris pour le brevet supérieur accordait à l'élément
+littéraire une place prédominante qu'il n'a
+plus dans le nouveau programme. Celui-ci a supprimé
+les auteurs grecs et latins qui, lus dans des
+traductions, figuraient dans celui-là à côté des
+classiques du XVIIe siècle, comme aujourd'hui
+dans les programmes de l'enseignement secondaire.
+C'était surtout à l'intelligence de l'aspirante
+que s'adressait l'examinateur. Il lui demandait
+quelles avaient été ses lectures littéraires et
+lui en faisait rendre compte. Ainsi se développaient
+dans un délicat épanouissement les facultés
+propres à la femme: Mgr Dupanloup eût reconnu
+là son excellente méthode. Dans le nouveau programme
+de renseignement secondaire, le rapporteur
+dit très justement qu'il faut «permettre à chaque
+élève de chercher sa voie, de choisir selon ses
+aptitudes et ses besoins.» Cette méthode, nous
+l'avons vu, existait déjà.</p>
+
+<p>Au lieu de créer des lycées de filles, n'aurait-il
+pas suffi de reprendre et de généraliser dans toute
+la France l'ancien programme de la ville de Paris,
+en y introduisant certaines études qui ont été
+adoptées avec raison pour l'enseignement secondaire
+<a id="footnotetag498" name="footnotetag498"></a><a href="#footnote498"><sup>498</sup></a>? Malheureusement le nouveau programme
+de la Ville, très chargé de détails techniques,
+n'a admis dans ces derniers temps que
+l'addition que voici: «A partir de la session du
+mois de juillet 1882, les épreuves écrites comprendront
+une composition sur l'instruction morale
+et civique.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote498" name="footnote498"></a><b>Note 498:</b><a href="#footnotetag498"> (retour) </a> L'esthétique, par exemple, et aussi les notions de droit dans
+leurs rapports avec la condition de la femme. Nous savons que
+l'évêque d'Orléans recommandait ces études. La seconde était
+déjà demandée par Fénelon, comme nous le remarquions, page 37,
+en regrettant qu'elle manquât jusqu'à présent à nos programmes
+actuels. Les programmes de l'enseignement secondaire n'avaient
+pas encore paru au moment où nous exprimions ce regret.</blockquote>
+
+<p>Le brevet supérieur de la ville de Paris n'étant
+demandé, en dehors des fonctions d'inspectrices,
+qu'aux personnes qui veulent diriger des institutions
+de premier ordre; la morale civique envahit
+ainsi jusqu'au domaine de l'enseignement libre.
+Mais quelque déplorable que soit ce fait, l'institutrice
+libre peut, du moins, donner et faire donner
+l'enseignement religieux aux jeunes filles qui lui
+sont confiées. Les parents sont libres d'ailleurs d'envoyer
+leurs enfants dans les institutions qui leur
+conviennent le mieux. Il n'en est pas ainsi toutefois
+pour les familles populaires qui habitent les localités
+où l'école communale subsiste seule. La loi a
+chassé Dieu de cette école, et cependant le paysan,
+l'ouvrier sont contraints d'y envoyer leurs enfants,
+eux qui n'ont pas la ressource de les faire élever
+ailleurs. C'est ici le caractère le plus effrayant de
+l'instruction laïque et obligatoire.</p>
+
+<p>Naguère, la Convention avait aussi décrété, en
+d'autres termes, cette instruction laïque et obligatoire.
+Elle avait aussi remplacé la morale chrétienne
+par la morale civique: étrange morale que
+celle qui enseignait aux enfants de huit à dix ans
+les soins qu'il faut donner à l'enfant dès que la
+femme se sent mère<a id="footnotetag499" name="footnotetag499"></a><a href="#footnote499"><sup>499</sup></a>! Cet enseignement, tout au
+moins précoce pour les petites filles, était-il donné
+aux garçons? On sait que la Convention appliquait
+volontiers les mêmes méthodes d'enseignement
+aux deux sexes. C'est ainsi que les filles
+apprenaient l'arpentage. Je ne sais si les garçons
+apprenaient la couture.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote499" name="footnote499"></a><b>Note 499:</b><a href="#footnotetag499"> (retour) </a> Albert Duruy, <i>l'Instruction publique et la Révolution</i>.</blockquote>
+
+<p>La Convention ne put guère que décréter l'enseignement
+laïque et obligatoire. Pour obliger les
+pères de famille à envoyer leurs enfants aux écoles
+primaires, il aurait fallu que ces écoles existassent,
+et la Révolution avait été plus habile à les détruire
+qu'à les reconstruire. Les maîtres manquaient
+d'ailleurs aussi bien que les écoles. Il n'y avait
+pas de fonds pour les payer, et le maître ou la maîtresse
+laïque, qui a la charge, d'une famille, ne
+peut avoir le désintéressement des instituteurs
+religieux.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la situation a changé. Les efforts
+de l'Église et ceux de l'État s'étaient unis pour
+propager l'instruction primaire, et cet enseignement
+avait reçu une puissante organisation. Maintenant
+l'État chasse de l'école l'Église, sa collaboratrice.
+Et tandis qu'il bannit de l'école la religion,
+les municipalités en expulsent jusqu'aux mères
+des enfants du peuple, les soeurs de la Charité.</p>
+
+<p>C'est à la famille, dit-on, qu'il appartient de
+donner à l'enfant l'instruction religieuse. Mais si
+elle ne la possède pas elle-même, ou si, l'ayant
+possédée, elle l'a perdue, faut-il aussi en priver
+l'enfant? Ah! même parmi les hommes qui se sont
+éloignés de l'Église, bien peu consentiront de
+plein gré à voir se dessécher, à l'ombre glaciale de
+l'école athée, cette fleur de piété qui, éclose aux
+chauds rayons de la parole de Dieu, venait embaumer
+leur foyer. Avec le poète, ils aimaient à
+dire:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Ma fille! va prier!&mdash;Vois, la nuit est venue.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges.</p>
+<p>Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,</p>
+<p>Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,</p>
+<p>Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,</p>
+<p>Disant à la même heure une même prière,</p>
+<p>Demandent pour nous grâce au Père universel!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas à moi, ma colombe,</p>
+<p>De prier pour tous les mortels,</p>
+<p>Pour les vivants dont la foi tombe,</p>
+<p>Pour tous ceux qu'enferme la tombe,</p>
+<p>Cette racine des autels!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine,</p>
+<p>Pleine d'erreurs, vide de foi,</p>
+<p>Qui prierais pour la race humaine,</p>
+<p>Puisque ma voix suffit à peine,</p>
+<p>Seigneur, à vous prier pour moi!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Non, si pour la terre méchante</p>
+<p>Quelqu'un peut prier aujourd'hui,</p>
+<p>C'est toi, dont la parole chante,</p>
+<p>C'est toi: ta prière innocente,</p>
+<p>Enfant, peut se charger d'autrui!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Pour ceux que les vices consument,</p>
+<p>Les enfants veillent au saint lieu!</p>
+<p>Ce sont des fleurs qui le parfument,</p>
+<p>Ce sont des encensoirs qui fument,</p>
+<p>Ce sont des voix qui vont à Dieu!</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>Laissons faire ces voix sublimes,</p>
+<p>Laissons les enfants à genoux.</p>
+<p>Pécheurs! nous avons tous nos crimes,</p>
+<p>Nous penchons tous sur les abîmes,</p>
+<p>L'enfance doit prier pour tous<a id="footnotetag500" name="footnotetag500"></a><a href="#footnote500"><sup>500</sup></a>!</p>
+ </div> </div>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote500" name="footnote500"></a><b>Note 500:</b><a href="#footnotetag500"> (retour) </a> Victor Hugo, <i>les Feuilles d'automne</i>, la Prière pour tous.</blockquote>
+
+<p>Les limites de mon travail ne me permettent
+pas de répéter ici ce que je publiais au mois de
+mars 1871 pour défendre une cause sacrée: le
+maintien de l'élément religieux dans l'enseignement
+scolaire à tous ses degrés<a id="footnotetag501" name="footnotetag501"></a><a href="#footnote501"><sup>501</sup></a>. Je ne peux
+détacher de ce travail que ces quelques lignes qui
+concernent spécialement l'instruction de la femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote501" name="footnote501"></a><b>Note 501:</b><a href="#footnotetag501"> (retour) </a> <i>Une Question vitale.</i></blockquote>
+
+<p>«La perspective du néant... suffira-t-elle pour
+fortifier l'homme qui se débat contre les difficultés
+morales et matérielles qu'amène le grand combat
+de la vie? Et quant à la femme, si vous ne lui apprenez
+pas que le cri de la conscience est l'appel
+d'un Dieu rémunérateur, quel appui donnerez-vous
+à sa vertu? «Une instruction solide, direz-vous,
+la prémunira contre toute défaillance.»
+Oui, une instruction qui repose sur des principes
+religieux, est un grand élément de moralisation,
+et c'est pourquoi j'appelle de tous mes voeux la
+régénération intellectuelle de la femme. Mais une
+instruction qui n'a point la foi pour base, ne risque-t-elle
+pas, au contraire, de donner à l'esprit
+cette fausse indépendance qui secoue jusqu'au
+joug du devoir? Je sais que, parmi les femmes
+aussi bien que parmi les hommes, il est des natures
+si heureusement douées que, bien qu'elles jugent
+la morale indépendante d'un Dieu, elles en
+pratiquent loyalement les plus sévères obligations.
+Mais ce sont là de ces faits isolés qui, d'ailleurs,
+prouveraient précisément combien sont
+ineffaçables les enseignements religieux dont ces
+âmes ont subi, à leur insu peut-être, la salutaire
+influence. Si donc nous exceptons ces natures
+d'élite, où la femme incrédule puisera-t-elle la
+force nécessaire pour remplir ses devoirs, lorsque,
+délaissée par son mari, le mal se présentera à
+elle sous la dangereuse et séduisante apparence
+d'une sympathie consolatrice? La femme tentée
+ne sera-t-elle pas exposée à se dire: «Si la loi
+qui prescrit la fidélité conjugale, a une origine
+purement humaine, qu'importe de la braver<a id="footnotetag502" name="footnotetag502"></a><a href="#footnote502"><sup>502</sup></a>!»
+Voilà ce que, sans le vouloir, vous aurez fait du
+foyer domestique!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote502" name="footnote502"></a><b>Note 502:</b><a href="#footnotetag502"> (retour) </a> Cette pensée n'est-elle pas au fond des romans à thèses
+sociales dont nous parlions plus haut?</blockquote>
+
+<p>Est-ce le foyer seul qui souffrira de l'éducation
+athée donnée à la femme? Consultons les ouvrages
+pénitentiaires, et nous verrons qu'en France
+la criminalité est moindre pour les femmes que
+pour les hommes<a id="footnotetag503" name="footnotetag503"></a><a href="#footnote503"><sup>503</sup></a>. Ce résultat n'est-il pas dû en
+grande partie à la pieuse éducation que reçoit la
+femme, et surtout au frein salutaire de la confession?
+Que l'éducation sans Dieu ait le temps de
+former une nouvelle génération de femmes, et les
+futures statistiques criminelles nous donneront
+les fruits de ce système.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote503" name="footnote503"></a><b>Note 503:</b><a href="#footnotetag503"> (retour) </a> Vicomte d'Haussonville, <i>les Établissements pénitentiaires en
+France et aux colonies</i>; J. de Lamarque, <i>la Réhabilitation des
+libérés</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans un roman malheureusement trop lu à notre
+époque et qui décrit les moeurs populaires
+dans ce qu'elles ont de plus repoussant, l'auteur a
+dit: «J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une
+famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos
+faubourgs.»&mdash;«Au bout de l'ivrognerie et de la
+fainéantise», le romancier voit «le relâchement
+des liens de la famille,» les plus infâmes aspects
+de l'immoralité, «l'oubli progressif des sentiments
+honnêtes, puis pour dénouement, la honte et la
+mort.» Le romancier matérialiste ne se doute pas
+que ce hideux tableau est celui de la famille sans
+Dieu.</p>
+
+<p>Au milieu de son récit, après avoir montré une
+femme coupable qui a essayé de devenir une honnête
+épouse, mais qui, voyant son mari tomber
+dans la débauche, roule elle-même dans la fange,
+et ne peut faire de sa fille qu'un être immonde,
+l'auteur s'étonne de la courte durée d'un bonheur
+domestique dont il avait cru voir l'image. «Il
+semblait, dit-il, que quelque chose avait cassé le
+grand ressort de la famille, la mécanique qui,
+chez les gens heureux, fait battre les coeurs à
+l'unisson<a id="footnotetag504" name="footnotetag504"></a><a href="#footnote504"><sup>504</sup></a>.» Ah! certes, la mécanique devait s'arrêter.
+Et il en est toujours ainsi quand on supprime
+le grand moteur, Dieu!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote504" name="footnote504"></a><b>Note 504:</b><a href="#footnotetag504"> (retour) </a> Zola, <i>l'Assommoir</i>.</blockquote>
+
+
+<br>
+<a name="s5" id="s5"></a>
+<p><b>&sect; V</b></p>
+
+<p><i>Conditions actuelles du mariage. Les droits civils
+de la femme peuvent-ils être améliorés?</i></p>
+
+<p>La famille sans Dieu! le grand ressort domestique
+brisé parce que Dieu ne le fait plus mouvoir!
+Hélas! ce spectacle, nous ne le voyons déjà que
+trop, même dans les maisons qui ont gardé les
+apparences du christianisme, mais qui n'en ont
+plus l'esprit.</p>
+
+<p>Et comment Dieu vivrait-il dans ces demeures?
+Est-ce sa présence que l'homme a appelée en
+fondant son foyer? Non, c'est la divinité du jour,
+c'est l'or! N'est-ce pas une des phrases courantes
+de la causerie mondaine que celle-ci: «Monsieur
+un tel épouse cinq cent mille francs, un million,
+ou plus?» Quel est l'objet des premières informations
+de l'homme qui recherche une femme?
+l'honorabilité de la famille, les qualités morales
+ou même les attraits physiques de la jeune fille?
+Non, la dot, la dot, toujours la dot. C'est là le caractère
+qui prédomine dans les sociétés en décadence
+pour lesquelles la satisfaction des jouissances
+matérielles est tout. Athènes avait connu cette
+plaie. En dépit des lois de Solon qui restreignaient
+la dot, les temps de corruption amenèrent la vénalité
+des mariages; la fille pauvre fut exposée à
+vivre dans le célibat. Comme nous le rappelions,
+«il arrivait, alors déjà, que l'homme avait supputé
+avec soin les mines, le talents, les drachmes de la
+dot; mais dans cette addition, il avait oublié de
+compter les qualités ou les défauts de la fiancée.
+Un jour l'or était parti, mais la femme restait,
+et, avec elle, le regret de sa présence: «J'ai
+épousé un démon qui avait une dot... Ma maison
+et mes champs me viennent d'elle; mais, pour les
+avoir, il a fallu la prendre aussi, et c'est le plus
+triste marché<a id="footnotetag505" name="footnotetag505"></a><a href="#footnote505"><sup>505</sup></a>!...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote505" name="footnote505"></a><b>Note 505:</b><a href="#footnotetag505"> (retour) </a> G. Guizot, <i>Ménandre</i>. Fragments; et mon étude sur <i>la Femme grecque</i>.</blockquote>
+
+<p>A Rome, quand le régime dotal remplace l'antique
+communauté, la femme richement dotée
+trouve dans sa fortune la liberté de tout vouloir et
+de tout faire. A une époque où la fréquence de
+divorce permet à la femme de quitter son mari,
+l'époux se résigne à la perte de son autorité, à la
+perle même de son honneur: ne faudrait-il pas
+rendre la dot avec la femme? «J'ai accepté l'argent;
+j'ai vendu mon autorité pour une dot<a id="footnotetag506" name="footnotetag506"></a><a href="#footnote506"><sup>506</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote506" name="footnote506"></a><b>Note 506:</b><a href="#footnotetag506"> (retour) </a> <i>Argentum adcepi, dote imperium vendidi.</i>
+(Plaute, <i>Asinaire</i>, 89.)</blockquote>
+
+<p>L'ancienne France ne connut guère que dans
+les deux derniers siècles le fléau des mariages
+d'intérêt. La vieille communauté germaine y régna
+longtemps avec le droit d'aînesse; et même, quand
+la dotalité romaine vint se joindre à la communauté
+coutumière ou la remplacer, la dot fut modeste,
+et le droit d'aînesse qui subsistait toujours,
+rendait fort rares les riches héritières. Ce ne fut
+que lorsque la vie des cours eut créé les besoins
+factices du luxe et de la vanité que les femmes
+commencèrent à être recherchées, les unes pour
+leur fortune, les autres pour les honneurs qu'elles
+apportaient. Déjà convoitées au XVIIe siècle, les
+filles de la finance deviennent au XVIIIe siècle l'objet
+d'un honteux trafic. Mais c'était surtout la noblesse
+des cours qui se livrait à ce négoce matrimonial.
+Dans la noblesse de province comme dans
+la bourgeoisie des villes, bien des hommes ne
+consultaient pour se marier que le choix de leurs
+parents, la bonne renommée de la famille à laquelle
+ils désiraient s'allier, les vertus et les grâces de la
+jeune fille qu'ils souhaitaient d'associer à leur vie.
+Ces traditions s'étaient perpétuées en France dans
+la première moitié de notre siècle. Les terribles
+épreuves de la Révolution qui avaient ruiné tant
+de familles et qui avaient fait voir de près le néant
+des vanités humaines; la simplicité de vie, d'habitudes
+et de toilette, qui résultait de cette disposition
+morale, avaient fait prédominer dans le mariage la
+vertu du désintéressement. Il a fallu les fiévreuses
+spéculations et le luxe insensé dont la seconde
+moitié du XIXe siècle donne l'exemple, pour que
+la vénalité du mariage devînt générale. Le mariage
+n'est guère autre chose aujourd'hui qu'une opération
+financière, et la femme n'est plus qu'une valeur
+sur le marché matrimonial jusqu'à ce que, le
+divorce aidant, cette valeur soit cotée à la Bourse
+et passe de main en main. Seulement cette valeur
+a cela de particulier qu'on ne l'achète pas, mais
+qu'on ne daigne l'accepter qu'au plus haut prix.</p>
+
+<p>Chez certains peuples de l'antiquité et chez les
+populations musulmanes de nos jours, l'époux
+achète l'épouse comme une marchandise. Mais du
+moins cette marchandise devient sa propriété.
+Chez nous, c'est réellement l'épouse qui achète
+l'époux, mais, en l'achetant, il faut qu'elle paye
+très cher le droit, non de le dominer, mais de lui
+obéir.</p>
+
+<p>En employant ce dernier terme, je n'entends pas
+être l'écho des doléances qui ont pour objet l'asservissement
+de la femme à son mari. Tout d'abord,
+rien, dans la loi, ne l'oblige à se marier, et, si elle
+reste fille, elle demeure libre. En dehors des rapports
+conjugaux, la femme a, dans le Code, les
+mêmes droits civils que ceux de l'homme, à part
+quelques exceptions. Ainsi, bien qu'elle puisse
+être déclarante dans un acte de l'état civil, elle ne
+peut en être témoin comme elle l'était sous l'ancien
+régime. La loi «hésite encore» à lui rendre le
+droit d'arbitrage qu'elle exerçait dans le droit coutumier
+du moyen âge. Il ne lui est pas permis de
+gérer un journal. Elle peut être tutrice officieuse;
+mais elle ne sera investie de la tutelle légale que si
+elle est la mère ou l'aïeule de l'enfant mineur<a id="footnotetag507" name="footnotetag507"></a><a href="#footnote507"><sup>507</sup></a>. Nous
+ne réclamons pour elle ni le droit de témoigner
+dans un acte civil, ni le droit, souvent périlleux,
+de gérer un journal. Mais un jour viendra sans
+doute où, comme dans le droit féodal, on lui permettra
+d'être tutrice hors de sa descendance directe:
+c'est un droit qu'elle peut revendiquer au nom de
+ce coeur de mère que trouvent en elle les orphelins.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote507" name="footnote507"></a><b>Note 507:</b><a href="#footnotetag507"> (retour) </a> Voir plus loin la tutelle réservée à la femme de l'interdit.</blockquote>
+
+<p>Sur un autre point encore, il serait utile de revenir
+aux anciennes traditions. Dans la loi chrétienne
+comme dans la loi biblique et dans la loi
+germaine, le séducteur d'une jeune fille était puni.
+Le droit coutumier permettait la recherche de la
+paternité. Il n'en est pas ainsi du Code Napoléon
+qui interdit cette recherche et qui déclare qu'à
+moins que la victime n'ait moins de quinze ans, le
+séducteur ne doit pas être puni.</p>
+
+<p>A part ces exceptions, le Code civil a singulièrement
+amélioré la condition légale de la femme qui
+n'est pas en puissance de mari. Elle a les mêmes
+droits d'héritage que l'homme. Elle peut administrer
+ses biens, en disposer, tenir une maison de
+commerce ou de banque, s'engager pour autrui,
+enfin, témoigner en justice<a id="footnotetag508" name="footnotetag508"></a><a href="#footnote508"><sup>508</sup></a>. Comme dans le droit
+féodal, l'incapacité légale de la femme n'existe que
+dans l'état de mariage. Mais, alors, il faut le reconnaître:
+si nous nous reportons soit à nos vieilles
+institutions françaises du moyen âge, soit même à
+la législation romaine, nous trouverons que la condition
+de la femme mariée est généralement abaissée
+dans le Code Napoléon.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote508" name="footnote508"></a><b>Note 508:</b><a href="#footnotetag508"> (retour) </a> Armand Dalloz jeune. <i>Dictionnaire général de jurisprudence</i>.
+Femme; Gide, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>N'exagérons rien cependant. Aux yeux du législateur
+moderne, la femme n'est pas, comme on
+le prétend, l'esclave de l'homme. Elle est sa compagne,
+sa compagne respectée. A son égard, il a
+des devoirs à remplir aussi bien que des droits à
+exercer. «Les époux se doivent mutuellement
+fidélité, secours, assistance.»</p>
+
+<p>L'épouse conseille l'époux; mais c'est lui seul
+qui décide. En échange de la protection qu'il doit
+à sa faiblesse, elle lui doit l'obéissance<a id="footnotetag509" name="footnotetag509"></a><a href="#footnote509"><sup>509</sup></a>. «L'obéissance
+de la femme est un hommage rendu au pouvoir
+qui la protège,» a dit excellemment le comte
+Portalis, «et elle est une suite nécessaire de la
+société conjugale, qui ne pourrait subsister si l'un
+des époux n'était subordonné.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote509" name="footnote509"></a><b>Note 509:</b><a href="#footnotetag509"> (retour) </a> Code civil, art. 212, 213.</blockquote>
+
+<p>L'autorité du chef de la maison est la base même
+de la famille, telle que Dieu l'a instituée. Ce n'est
+pas, comme on l'a dit de nos jours, un reste des
+institutions monarchiques<a id="footnotetag510" name="footnotetag510"></a><a href="#footnote510"><sup>510</sup></a>. C'est la constitution
+patriarcale, la seule, ne l'oublions pas, qui sauvegarde
+l'existence de la famille. Cette constitution,
+nous l'avons vue chez tous les peuples primitifs,
+chez les Aryas comme chez les Hébreux, chez les
+vieux Romains comme chez les Grecs des temps
+homériques. Nos ancêtres immédiats, les Gaulois
+et les Germains, l'avaient conservée. Elle s'est perpétuée
+dans le moyen âge, dans les temps modernes,
+jusqu'à la fin du siècle dernier, et bien
+qu'elle ait subi, elle aussi, le contre-coup de la
+Révolution, elle se maintient encore dans bien des
+familles contemporaines.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote510" name="footnote510"></a><b>Note 510:</b><a href="#footnotetag510"> (retour) </a> Richer, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Nous reconnaissons hautement l'autorité du chef
+de la famille; nous ne voulons signaler que les
+abus de pouvoir contre lesquels la loi chrétienne
+protégeait l'épouse. Mais il nous faut d'abord rappeler
+les articles du Code qui définissent le pouvoir
+que le mari exerce sur la personne et sur les biens
+de la femme.</p>
+
+<p>«La femme est obligée d'habiter avec le mari,
+et de le suivre partout où il juge à propos de résider,»
+dit la première partie de l'article 214.</p>
+
+<p>La section du Conseil d'État, chargée d'élaborer
+cet article, avait prévu ce qu'il pourrait y avoir de
+cruel pour la femme à être arrachée au sol natal,
+aux premières tendresses du foyer; et la section
+avait ajouté que si le mari voulait, sans une mission
+spéciale du gouvernement, quitter la France,
+la femme ne pourrait être contrainte à le suivre.
+Mais, suivant le témoignage d'un des conseillers
+d'État qui concoururent à la rédaction du Code,
+«l'Empereur dit que l'obligation de la femme ne
+peut recevoir aucune modification, et qu'elle doit
+suivre son mari toutes les fois qu'il l'exige. On
+convint de la vérité du principe, avec quelqu'embarras
+cependant pour l'exécution, et l'addition
+fut retranchée<a id="footnotetag511" name="footnotetag511"></a><a href="#footnote511"><sup>511</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote511" name="footnote511"></a><b>Note 511:</b><a href="#footnotetag511"> (retour) </a> Maleville, <i>Analyse raisonnée de la discussion du Code civil au
+Conseil d'État</i>. Paris, 1805.</blockquote>
+
+<p>«La femme, dit l'article 215, ne peut ester en
+jugement sans l'autorisation de son mari, quand
+même elle serait marchande publique, ou non commune,
+ou séparée de biens.» Ce n'est que «lorsque
+la femme est poursuivie en matière criminelle ou
+de police,» que l'article 216 déclare que «l'autorisation
+du mari n'est pas nécessaire.»</p>
+
+<p>Cette même femme mariée sous un autre régime
+que celui de la communauté, cette même femme
+qui a obtenu la séparation de biens, ne peut pas non
+plus contracter sans la permission de son mari.
+Elle «ne peut donner, aliéner, hypothéquer, acquérir,
+à titre onéreux ou gratuit, sans le concours
+de son mari dans l'acte, ou son consentement par
+écrit<a id="footnotetag512" name="footnotetag512"></a><a href="#footnote512"><sup>512</sup></a>.» (Art. 217.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote512" name="footnote512"></a><b>Note 512:</b><a href="#footnotetag512"> (retour) </a> Quant à l'aliénation des biens, il ne s'agit ici que des immeubles. (Art. 1538.)</blockquote>
+
+<p>Cette disposition du Code civil est singulièrement
+oppressive. Comme l'a fait remarquer le
+conseiller d'État que nous citions tout à l'heure:
+«Il faut convenir qu'il est bien un peu surprenant
+que la femme ne puisse agir sans l'autorisation
+de son mari, quoique la mauvaise conduite
+de ce dernier l'ait forcée à demander la séparation
+de leurs biens... La femme alors devrait
+tout simplement être autorisée par la justice<a id="footnotetag513" name="footnotetag513"></a><a href="#footnote513"><sup>513</sup></a>,»
+ainsi qu'il en arrive pour la femme du mineur, de
+l'interdit, de l'absent, ou du condamné à une peine
+afflictive ou infamante. (Articles 221, 222, 224.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote513" name="footnote513"></a><b>Note 513:</b><a href="#footnotetag513"> (retour) </a> Maleville, <i>ouvrage cité</i>.</blockquote>
+
+<p>Il est vrai que, d'après les articles 218 et 219,
+si le mari refuse l'autorisation, le juge peut l'accorder;
+mais il serait plus simple de ne pas imposer
+à la femme séparée la demande de ce consentement.</p>
+
+<p>Quant à la marchande, quel que soit le régime
+sous lequel elle est mariée, elle peut, pour les intérêts
+de son commerce, s'obliger sans autorisation
+de l'époux; et si elle est mariée sous le régime
+de la communauté, elle engage même son mari
+(art. 220). Bizarre anomalie qui lui confère un pareil
+privilège quand, d'autre part, la loi lui interdit
+d'agir en justice sans le consentement du mari!</p>
+
+<p>Bien que le Code n'ait été que trop fidèle aux
+traditions romaines qui dominaient dans les derniers
+siècles de la monarchie française, il a accordé
+à l'épouse un privilège que lui refusaient plusieurs
+anciennes coutumes: elle peut tester sans l'autorisation
+de son mari. (Art. 226.)</p>
+
+<p>Sous le régime dotal, c'est l'époux qui administre
+la dot de l'épouse. Il dispose des revenus de
+cette dot; mais il ne peut aliéner le fonds dotal,
+même avec le consentement de l'épouse<a id="footnotetag514" name="footnotetag514"></a><a href="#footnote514"><sup>514</sup></a>. Quant
+aux biens paraphernaux ou extra-dotaux, la femme
+en a l'administration; mais il ne lui est permis de
+les aliéner qu'avec le consentement du mari.
+(Art. 1549, 1554, 1576.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote514" name="footnote514"></a><b>Note 514:</b><a href="#footnotetag514"> (retour) </a> Il y a ici des exceptions que la loi spécifie. (Art. 1555 et suiv.)</blockquote>
+
+<p>Sous le régime de la communauté, l'époux est
+maître absolu des biens qui ont été mis dans cette
+communauté. (Art. 1421.) Il en dispose sans le
+consentement de l'épouse. Il peut s'en montrer prodigue
+pour les indignes créatures qu'il lui préfère.
+Il peut même donner à ces femmes les objets qui
+appartiennent à sa compagne. Il peut, enfin, la ruiner,
+ruiner leurs enfants. La femme a, il est vrai,
+la ressource d'obtenir la séparation de biens;
+mais, comme l'a remarqué M. Legouvé, combien
+peu de femmes osent exposer le nom d'un mari
+au scandale d'une affaire judiciaire<a id="footnotetag515" name="footnotetag515"></a><a href="#footnote515"><sup>515</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote515" name="footnote515"></a><b>Note 515:</b><a href="#footnotetag515"> (retour) </a> Legouvé, <i>Histoire morale des femmes</i>. Ajoutons ici qu'un
+projet de loi récemment soumis à la Chambre, amoindrit ce scandale
+en interdisant la publicité des détails en matière de séparation
+de corps.</blockquote>
+
+<p>Nous avons déjà vu que la femme de l'interdit,
+de l'absent, du condamné à une peine afflictive ou
+infamante, n'a besoin que d'une autorisation judiciaire
+pour plaider ou contracter. La femme de
+l'absent, celle de l'interdit, ont la surveillance des
+enfants, la direction de leur éducation, l'administration
+de leurs biens. La femme de l'interdit peut
+même avoir la tutelle de son mari. (Art. 507.)</p>
+
+<p>Conformément au principe qui affranchit la
+femme en dehors de la puissance conjugale, la
+veuve n'a pas besoin d'une autorisation judiciaire
+pour plaider ou pour contracter. Elle a sur ses enfants
+presque tous les droits du père. On ne restreint
+pour elle que le droit de correction: la loi a
+voulu prémunir l'enfant et la mère elle-même,
+contre la promptitude souvent passionnée des résolutions
+féminines<a id="footnotetag516" name="footnotetag516"></a><a href="#footnote516"><sup>516</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote516" name="footnote516"></a><b>Note 516:</b><a href="#footnotetag516"> (retour) </a> M. Demolombe, cité par M. Gide.</blockquote>
+
+<p>Mais si la mère, veuve, a presque toute l'autorité
+paternelle sur ses enfants, la loi ne lui accorde
+aucun droit effectif tant que le mari est vivant.
+La mère chrétienne verra donner à ses enfants
+une éducation athée, et n'aura aucun moyen légal
+de s'y opposer. Son consentement n'est pas non
+plus nécessaire au mariage de son enfant. En
+cas de conflit, le consentement du père suffit.
+(Art. 148.)</p>
+
+<p>Certes, redisons-le, l'autorité du chef de la famille
+est de droit primordial. L'ébranler, c'est
+ébranler la société même. D'ailleurs, l'homme de
+coeur qui est investi de ce pouvoir sait le tempérer
+et le partager avec l'épouse qui en est digne. Mais
+ne pourrait-on prévoir le cas où le chef de famille
+ne saurait faire de son autorité qu'un odieux despotisme?
+Ne trouve-t-on pas alors alors que, sous
+le Code Napoléon, la femme mariée est généralement
+entourée de moins de garanties que la femme
+du moyen âge et même que l'épouse romaine?
+Dans les vieilles coutumes germaniques, la femme
+était protégée par le conseil de famille où siégeaient
+ses proches et qui pouvait limiter l'autorité
+maritale si celle-ci devenait tyrannique. Par
+une belle institution chrétienne qui protégeait déjà
+la femme gallo-romaine, l'évêque, l'ancien défenseur
+de la cité, demeurait au moyen âge le protecteur
+de l'épouse malheureuse. La femme franke
+avait, dès le début de son mariage, la jouissance
+de son douaire. Elle y joignait la libre disposition
+de la part qu'elle avait dans les acquêts ou économies
+du mariage. Quant à la femme romaine, bien
+qu'elle ne pût, même avec la permission du mari,
+engager l'immeuble dotal, elle en administrait
+elle-même les revenus. Sous le régime de la communauté,
+les biens de cette communauté ne pouvaient
+être aliénés sans le consentement de l'épouse.</p>
+
+<p>En souhaitant aujourd'hui qu'un conseil de famille
+soit juge des questions où le despotisme ou
+la prodigalité du chef de famille serait un danger
+pour la femme et pour les enfants, en désirant
+aussi pour la femme une plus large part dans l'administration
+de ses biens, on ne demande que le
+retour aux traditions du passé.</p>
+
+<p>En attendant que cette situation préoccupe le
+législateur, les parents pourront y remédier d'abord
+en étudiant davantage le caractère de l'époux
+qu'ils destinent à leur fille, puis en assurant à
+celle-ci par contrat de mariage une plus libre administration
+de ses biens. Mais il faudrait pour
+cela que la jeune femme eût reçu une éducation
+solide qui la rendit apte au maniement des affaires
+domestiques et qui la préservât des folles prodigalités
+qu'entraînent le luxe et les plaisirs mondains.
+Il faudrait enfin que la femme pût être la
+gardienne du foyer.</p>
+
+
+
+<br>
+<a name="s6" id="s6"></a>
+<p><b>&sect; VI</b></p>
+
+<p><i>Mondaines et demi-mondaines.</i></p>
+
+<p>Pour la femme mondaine, il n'y a pas de foyer
+domestique. Le foyer, c'est pour elle une suite
+de salons qu'elle a fait brillamment décorer, mais
+qu'elle n'habite réellement pas. Elle n'en est que
+l'hôte passager, et ne les traverse que pour y recevoir
+la cohue qu'elle retrouvera le lendemain
+dans une autre demeure. Si l'on excepte ces jours
+de réceptions, elle ne reste chez elle que le temps
+que le voyageur passe à l'hôtellerie: les heures
+consacrées au sommeil, à la toilette, à ceux des
+repas qu'elle prend à la maison. Les heures qu'elle
+pourrait se réserver dans la matinée n'existent
+même pas pour elle. Pour la femme qui, après
+avoir passé la nuit dans le monde, se lève à midi,
+et passe deux heures au moins à sa toilette, la matinée
+commence à trois heures, et cette <i>matinée</i>,
+c'est le terme consacré, cette <i>matinée</i> est employée
+aux visites, aux achats de luxe, aux courses de
+chevaux. Les dîners privés, les soirées, les bals, le
+théâtre, constituent la soirée. C'est ainsi que se
+multiplie à un nombre infini d'exemplaires le type
+de la femme qui est toujours sortie<a id="footnotetag517" name="footnotetag517"></a><a href="#footnote517"><sup>517</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote517" name="footnote517"></a><b>Note 517:</b><a href="#footnotetag517"> (retour) </a> V. Sardou, <i>la Famille Benoîton</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans cette vie dévorée que j'appelais ailleurs le
+tourbillonnement dans le vide, comment la femme
+mondaine remplit-elle ses devoirs d'épouse et de
+mère? Elle habitue son mari à se passer d'elle.
+Quant à ses enfants, il lui suffit de les confier à
+des soins mercenaires.</p>
+
+<p>Avec le plaisir, une seule idée la possède: le
+luxe.</p>
+
+<p>La fièvre de la spéculation a produit les mariages
+d'argent. Et la femme, abaissée, disions-nous,
+au taux d'une valeur financière, a voulu
+représenter cette valeur par un luxe dont les excès
+ruinent plus d'une fois le mari qui a cru s'enrichir
+en épousant une fille bien dotée. L'expérience
+date de loin: les Romains l'avaient faite avant
+nos pères.</p>
+
+<p>«Je t'ai certainement apporté une dot plus
+considérable que ta fortune personnelle. Il est assurément
+juste de me donner de l'or, de la pourpre,
+des servantes, des mulets, des cochers, des valets
+de pied, de petits courriers, des voitures dans lesquelles
+je me fasse traîner<a id="footnotetag518" name="footnotetag518"></a><a href="#footnote518"><sup>518</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote518" name="footnote518"></a><b>Note 518:</b><a href="#footnotetag518"> (retour) </a> <i>equidem datem ad te adtuli.
+Majorem multo, tibi quam erat pecunia, etc.</i>
+(Plaute, <i>Aululaire</i>, 495-499).</blockquote>
+
+<p>Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux
+ont remplacé les mulets; mais l'économie domestique
+n'y a rien gagné.</p>
+
+<p>Je rappelais tout à l'heure que la première moitié
+de notre siècle avait vu renaître la simplicité.
+En 1814 un auguste exilé, qui revoyait la France,
+disait à de nobles dames en parlant d'une sainte
+princesse dont la jeunesse avait eu pour palais la
+prison du Temple: «Ma belle-fille est d'une grande
+simplicité; elle ne vous donnera pas l'exemple du
+luxe<a id="footnotetag519" name="footnotetag519"></a><a href="#footnote519"><sup>519</sup></a>.» Pendant près de trente-quatre ans, cette
+simplicité régna à la cour de France.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote519" name="footnote519"></a><b>Note 519:</b><a href="#footnotetag519"> (retour) </a> <i>Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu</i>.</blockquote>
+
+<p>Les temps sont changés. Le luxe a reparu.
+Des influences multiples y ont contribué. Il faut
+en signaler quelques-unes.</p>
+
+<p>A l'aristocratie de race a succédé l'aristocratie
+d'argent. Il suffisait à la première de se nommer
+pour exercer son prestige. Cette ressource manquant
+à la seconde, elle ne peut briller que par
+l'éclat extérieur. A la suite des idées égalitaires
+du temps, ce luxe s'est propagé dans toutes les
+classes de la société. Dans les rangs les plus modestes,
+la femme a voulu rivaliser d'élégance avec
+la femme opulente; et d'après un vieil adage, ce
+qu'elle n'était pas, elle a voulu le paraître.</p>
+
+<p>C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa
+gloire. La grande coquette aimera mieux voir
+attaquer son honneur que critiquer sa toilette.</p>
+
+<p>Pour subvenir à ce luxe, la femme a besoin
+d'or. Cet or, elle sait où le chercher. Elle aussi
+est atteinte par l'épidémie du jour, l'agiotage; et
+la soif de l'or a aussi desséché sa poitrine. Elle ne
+se borne plus aux paris des courses.</p>
+
+<p>«Signe des temps! a dit un publiciste. Les
+femmes apparaissent autour de la Bourse! Elles
+franchiront, quelque jour, triomphalement la
+grille et ajouteront à tous les droits qu'elles réclament
+le droit à la ruine!» En attendant, elles
+spéculent aux portes du palais. Les voici partagées
+en deux groupes, la bohème et l'aristocratie. La
+bohème, ce sont ces vieilles femmes collées aux
+grilles de la Bourse, lisant les journaux financiers
+ou tricotant («les tricoteuses de l'agio!»), s'efforçant
+de suivre le flux et le reflux de cette mer
+houleuse. L'aristocratie, ce sont ces femmes élégantes,
+femmes du monde et femmes du demi-monde
+qui, chez le pâtissier voisin, donnent leurs
+ordres au commis d'agent de change qui pénètre,
+pour leur compte, dans le temple profane d'où
+elles sont encore exclues<a id="footnotetag520" name="footnotetag520"></a><a href="#footnote520"><sup>520</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote520" name="footnote520"></a><b>Note 520:</b><a href="#footnotetag520"> (retour) </a> Jules Claretie, <i>la Vie à Paris</i>. 1881.</blockquote>
+
+<p>Mais le groupe des joueuses de Bourse est
+encore restreint, Dieu merci. D'ordinaire, c'est en
+poussant le mari aux spéculations hasardeuses que
+la femme se procure les ressources de son luxe.
+Plus d'une fois, comme le disait déjà un écrivain
+du XVIe siècle, c'est le luxe de la femme qui non
+seulement ruine le mari, mais lui fait toucher à
+l'argent d'autrui quand le sien est épuisé. Plus
+d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce luxe que
+l'homme, placé par les événements publics, entre
+le souci de garder des fonctions sociales et la
+crainte de manquer à son devoir, se laisse entraîner
+à de honteuses capitulations de conscience<a id="footnotetag521" name="footnotetag521"></a><a href="#footnote521"><sup>521</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote521" name="footnote521"></a><b>Note 521:</b><a href="#footnotetag521"> (retour) </a> Mézières, <i>Études morales sur le temps présent</i>. 1869.</blockquote>
+
+<p>«Malheureux cet homme, disait naguère Caton
+le Censeur, malheureux cet homme, et s'il fléchit,
+et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-même
+n'aura pas donné, il le verra donner par un
+autre<a id="footnotetag522" name="footnotetag522"></a><a href="#footnote522"><sup>522</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote522" name="footnote522"></a><b>Note 522:</b><a href="#footnotetag522"> (retour) </a> <i>Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus
+erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit</i>. Tite
+Live, XXXIV, 4; et mon étude sur <i>la Femme romaine</i>.</blockquote>
+
+<p>Aujourd'hui, comme au siècle de Caton, le luxe,
+peut faire de la femme une courtisane. Il ne lui
+manque plus que ce dernier trait d'ailleurs pour
+appartenir à ce demi-monde qui lui donne à présent
+la mode et jusqu'au ton.</p>
+
+<p>Comme dans toute société en décomposition, la
+courtisane prend à notre époque une place considérable.</p>
+
+<p>Lorsqu'elle a fait son entrée dans la littérature,
+on l'avait montrée se purifiant, non comme
+Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu
+de l'amour divin, mais par une dernière chute que
+lui faisait faire une passion que l'on proclamait
+généreuse parce qu'elle n'était plus vénale.
+Aujourd'hui on ne se contente plus de cette étrange
+réhabilitation. Dans le roman, sur le théâtre, on
+représente la courtisane dans le triomphe même
+du vice. On ne fait même plus battre en elle le
+coeur de la femme. C'est bien réellement la fille de
+marbre, froide, insensible à tout, excepté au cliquetis
+de l'or, étalant insolemment sa honte dans
+les splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possédant
+souvent ni beauté, ni jeunesse, ni esprit, n'ayant
+d'autre attrait que celui du vice, mais par la puissance
+de ce vice devenant la reine du jour, reine
+qui a la plus considérable liste civile que la vénalité
+de la femme ait jamais prélevée sur la corruption
+d'une époque.</p>
+
+<p>Éclipsées par ces rivales, des femmes du monde
+ont voulu savoir par quels secrets les femmes du
+demi-monde leur dérobaient leur sceptre, et
+comme au XVIe siècle, il en est qui ont mis leur
+étude à copier ce type honteux. Elles ont pris à la
+courtisane ses toilettes, ses allures, son langage.
+Et sans doute le triomphe de la grande dame
+devait lui paraître complet lorsqu'elle avait réussi
+à être confondue avec son modèle.</p>
+
+<p>Cette imitation de la courtisane par la femme
+du monde a produit un type qui a reçu un nom
+trivial que j'hésite à reproduire: la <i>cocodette</i>;
+et le langage du demi-monde, adopté dans une
+partie du vrai monde, recevait, il y a plusieurs
+années, un nom spécial, la <i>langue verte</i>, langue
+qui a eu jusqu'à son dictionnaire.</p>
+
+<p>Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors
+de la courtisane peut bien, pour jouir de son luxe,
+se procurer les scandaleuses ressources dont dispose
+son modèle.</p>
+
+<p>Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que
+trop contribué à faire envier à la femme honnête,
+mais frivole, le triomphe de la courtisane. Et, par
+malheur, dans la vie activement désoeuvrée de la
+femme mondaine, la seule place que celle-ci accorde
+à la lecture appartient au roman, non pas
+même généralement au roman pur, délicat, qui a
+produit dans notre siècle des oeuvres exquises,
+mais au roman immoral dans le fond et souvent
+aussi dans la forme.</p>
+
+<p>Quand l'héroïne de ce dernier roman n'est pas
+une courtisane, c'est bien souvent, ou la femme
+d'instinct que l'on a nommée la <i>faunesse</i>, ou bien c'est
+une de ces créatures artificielles qui, je l'espère pour
+nos contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau
+du romancier. Je lis peu de romans; mais
+lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me
+semble souvent que je suis transportée dans un
+bal masqué. On me dit que des femmes sont là;
+mais je ne les reconnais pas. Derrière le masque
+très compliqué que j'ai sous les yeux, je cherche
+en vain le fond éternel de la nature humaine, ce
+fond que je retrouve si aisément dans la plus haute
+antiquité. Je plaindrais fort la femme qui ne se
+reconnaîtrait pas plutôt dans une Nausicaa, dans
+une Andromaque, dans une Pénélope, que dans
+ces types conventionnels où l'on prétend nous
+montrer nos contemporaines.</p>
+
+<p>Cependant le roman actuel se pique de réalisme.
+La peinture, très laide généralement, s'est
+substituée à l'idée, et la sensation a remplacé le
+sentiment. Ce réalisme va jusqu'au plus abject
+matérialisme dans certaines oeuvres dont les innombrables
+éditions attestent l'immense succès.
+Et cependant ces ouvrages où la boue se montre
+à découvert, me paraissent moins dangereux encore
+que des romans qui se rattachent à une autre
+école, mais qui dissimulent sous un tapis de
+fleurs la même fange. Ici le vice ne se montre
+pas dans cette brutalité qui, après tout, inspire
+plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se
+présente sous les dehors qui peuvent le mieux séduire
+les caractères faibles et les imaginations
+ardentes. On a fait de l'adultère une vertu, et la
+vertu la plus chère au coeur de la femme: le dévouement!
+La suprême expression de cette vertu
+est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans
+<i>Jacques</i>, la femme combat, ce n'est pas pour obéir
+à des lois religieuses ou civiles qu'elle ne reconnaît
+pas, c'est par égard pour son mari qui, par extraordinaire,
+est un être d'élite; et lorsqu'enfin
+elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son
+complice et elle se réuniront pour renouveler cet
+outrage, ils s'agenouillent... et prient pour le
+mari qu'ils trompent et déshonorent! Et si ce
+mari sait comprendre son rôle, il accepte son malheur
+avec résignation, il trouve que sa femme n'a
+fait «que céder à l'entraînement d'une destinée
+inévitable... Nulle créature humaine ne peut commander
+à l'amour, et nul n'est coupable pour le
+ressentir et pour le perdre<a id="footnotetag523" name="footnotetag523"></a><a href="#footnote523"><sup>523</sup></a>.» Ce qui, pour ce
+mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas
+l'infidélité, c'est le mensonge. Pour lui la femme
+n'est adultère que lorsqu'elle paraît témoigner à
+son mari l'amour qu'elle vient de prouver à son
+amant. Comment s'étonner que ce mari philosophe
+ait un moment la pensée de dire aux deux complices:
+«Je sais tout, et je pardonne à tous deux;
+sois ma fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi
+vieillir entre vous deux et que la présence
+d'un ami malheureux, accueilli et consolé par
+vous, appelle sur vos amours les bénédictions du
+ciel<a id="footnotetag524" name="footnotetag524"></a><a href="#footnote524"><sup>524</sup></a>?» On croit rêver quand on lit de telles aberrations.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote523" name="footnote523"></a><b>Note 523:</b><a href="#footnotetag523"> (retour) </a> Georges Sand, <i>Jacques</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote524" name="footnote524"></a><b>Note 524:</b><a href="#footnotetag524"> (retour) </a> Ibid.</blockquote>
+
+<p>Mais au moment où le mari va demander humblement
+de s'asseoir à ce foyer où un autre a
+usurpé sa place, il est trop tard. La faute de sa
+femme a eu des suites qui rendent nécessaire ou
+la mort de la coupable, ou la mort du mari. «Tue-la,»
+dirait alors l'auteur de l'<i>Homme-femme</i>. Mais
+l'auteur de <i>Jacques</i> aime mieux dire au mari: «Tue-toi.»
+C'est que pour ce dernier écrivain, le suicide
+aussi est un dévouement... comme l'adultère;
+et de même qu'on peut se préparer à l'infidélité
+conjugale par la prière, on se prépare au
+suicide comme à la réception d'un sacrement<a id="footnotetag525" name="footnotetag525"></a><a href="#footnote525"><sup>525</sup></a>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote525" name="footnote525"></a><b>Note 525:</b><a href="#footnotetag525"> (retour) </a> Georges Sand, <i>Jacques</i>. Voir aussi <i>Indiana</i>.</blockquote>
+
+<p>L'auteur a, du reste, formulé sa théorie dans le
+même roman, d'où j'ai extrait mes citations. La
+soeur de son héros, libre esprit comme lui, lui
+propose de fuir avec lui dans le Nouveau-Monde,
+d'y élever leurs enfants dans ce qu'elle appelle
+leurs principes. «Nous les marierons un jour ensemble
+à la face de Dieu, sans autre temple que le
+désert, sans autre prêtre que l'amour; nous aurons
+formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y
+aura peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux
+et pur sur la face de la terre<a id="footnotetag526" name="footnotetag526"></a><a href="#footnote526"><sup>526</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote526" name="footnote526"></a><b>Note 526:</b><a href="#footnotetag526"> (retour) </a> <i>Id.</i>, <i>Jacques</i>.</blockquote>
+
+<p>Oui, heureux et pur à la manière de l'Émile et
+de la Sophie de Rousseau...</p>
+
+<p>Il est triste de penser que c'est une femme, une
+femme de génie, qui a donné aux femmes de semblables
+enseignements. Comment calculer les immenses
+désastres moraux qui ont suivi de telles
+leçons, alors que la presse à bon marché les a
+répandues à profusion dans tous les rangs de la société?</p>
+
+<p>Tout conspire ainsi pour perdre la femme: le
+luxe, les mauvais exemples, les mauvaises lectures,
+triple contagion qui sévit jusque chez les
+femmes du peuple, et qui, à tous les degrés de
+l'échelle sociale, remplit de rêves malsains les
+imaginations et les coeurs. Et lorsque, à toutes ces
+pernicieuses influences, s'ajouteront les résultats
+de l'éducation athée, que deviendront nos foyers?
+Il y aura là des abîmes de dépravation que l'on ne
+peut sonder, et sur lesquels nous avons déjà arrêté
+nos regards attristés.</p>
+
+<p>A défaut de la conscience, est-ce la crainte du
+châtiment qui prémunira la femme contre la violation
+de la foi conjugale? Nous en doutons. A
+moins que le mari, surprenant sa femme en flagrant
+délit d'adultère, ne se soit vengé lui-même,
+les antiques châtiments réservés à l'infidélité conjugale
+ont fait place à des peines infiniment moins
+sévères. L'épouse coupable et son complice sont
+punis correctionnellement d'une détention de trois
+mois à deux ans. Si le mari consent à reprendre
+sa femme, elle est rendue à la liberté.</p>
+
+<p>Quant au mari infidèle, il ne peut être poursuivi
+que s'il a entretenu sa complice sous le toit conjugal;
+et encore n'est-il passible que d'une amende.
+Certes l'infidélité de la femme a des suites plus
+graves que celle du mari, puisque l'épouse adultère
+peut introduire dans la maison des enfants
+étrangers à l'époux et qui porteront son nom. Il
+est donc naturel que les lois humaines punissent
+plus sévèrement l'infidélité de la femme. Ainsi en
+jugeaient les anciennes législations. Mais au-dessus
+des intérêts humains, il y a les droits de la
+conscience; au-dessus des lois humaines, il y a les
+lois de Dieu, et devant ces lois, l'époux et l'épouse
+qui manquent à la foi conjugale sont également
+coupables: saint Jérôme le rappelait éloquemment.</p>
+
+<br>
+
+<a name="s7" id="s7"></a>
+<p><b>&sect; VII</b></p>
+
+<p><i>Le divorce.</i></p>
+
+
+<p>A tous les maux qui rongent le foyer domestique,
+on oppose aujourd'hui un remède plus dangereux
+que le mal: c'est par la dissolution de la
+famille que l'on prétend combattre sa désorganisation.
+Le divorce est à l'ordre du jour.</p>
+
+<p>Les hommes qui veulent rétablir le divorce,
+malgré la triste expérience que la France en a
+faite de 1792 à 1816, ces hommes croient qu'en le
+limitant à de certains cas, il en rendront l'usage
+moins périlleux. Mais comment arrêter le torrent
+lorsque la digue est rompue? Certaines législations
+antiques restreignaient aussi la faculté du
+divorce. Cependant nous voyons que si la loi du
+Sinaï avait dû permettre cet expédient aux Hébreux,
+«à cause de la dureté de leurs coeurs,» les
+Talmudistes en multiplièrent un jour les causes
+avec une profusion inconnue à la législation primitive.
+De même les Romains de la décadence
+trouvèrent au divorce des motifs dont leurs ancêtres
+eussent repoussé la puérilité<a id="footnotetag527" name="footnotetag527"></a><a href="#footnote527"><sup>527</sup></a>. Un jour vient
+où les matrones «divorcent pour cause de mariage
+et se marient pour cause de divorce,» dit
+Sénèque. En rappelant ailleurs cette parole, nous
+ajoutions: «Les matrones ne se bornent pas à
+suivre la supputation romaine des années, c'est-à-dire
+à compter le nombre des consulats: elles
+calculent le nombre des années d'après celui de
+leurs époux. Mais encore c'est trop peu dire:
+«Huit maris en cinq automnes,» dit Juvénal<a id="footnotetag528" name="footnotetag528"></a><a href="#footnote528"><sup>528</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote527" name="footnote527"></a><b>Note 527:</b><a href="#footnotetag527"> (retour) </a> <i>La Femme biblique</i>, <i>la Femme romaine</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote528" name="footnote528"></a><b>Note 528:</b><a href="#footnotetag528"> (retour) </a> <i>La Femme romaine</i>.</blockquote>
+
+<p>D'ailleurs, sans chercher de si lointains exemples,
+la loi que la Chambre des députés vient de
+voter et que le Sénat n'a pas sanctionnée, cette loi
+contient deux articles qui peuvent autoriser sous
+les plus faibles prétextes la rupture du lien conjugal:
+elle admet le divorce «par consentement
+mutuel,» ce qui permet aux époux de se quitter
+d'un commun accord pour aller former ailleurs de
+ces liaisons temporaires que crée le vice<a id="footnotetag529" name="footnotetag529"></a><a href="#footnote529"><sup>529</sup></a> et que
+jusqu'à présent l'on nommait des ménages irréguliers.
+Il ne manquait plus à ces immorales associations
+que d'être sanctionnées par la loi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote529" name="footnote529"></a><b>Note 529:</b><a href="#footnotetag529"> (retour) </a> Fernand Nicolay, <i>le Divorce, son histoire, son péril</i>.</blockquote>
+
+<p>Quant aux «injures graves,» on a démontré
+combien la jurisprudence peut étendre le sens de
+cette expression. Dans les meilleurs ménages,
+n'y a-t-il pas de ces froissements où plus d'une
+fois, sous l'empire de la colère, il échappe une parole
+dont la portée dépasse certainement l'intention
+de celui qui l'a proférée? Le caractère plus ou
+moins impétueux de l'un des époux ne sera-t-il
+pas alors une cause de divorce? Le divorce «pour
+injures graves» aussi bien que le divorce «par
+consentement mutuel,» ne ramènent-ils pas implicitement
+le divorce pour incompatibilité d'humeur,
+ce divorce que le projet de loi a cependant
+repoussé? N'est-ce pas compromettre à jamais la
+paix et le bonheur des ménages que d'admettre de
+tels cas de rupture? «Lorsque le mariage est indissoluble,
+disions-nous ailleurs, chacun des époux
+doit, pour son propre repos, plier son caractère
+au caractère de l'autre; et l'habitude de vivre ensemble,
+l'estime réciproque, et surtout ce lien que
+nouent les petites mains des enfants, tout cela
+contribuera à établir entre le mari et la femme
+une harmonie souvent plus solide que celle de l'amour.
+Mais quand le divorce a passé dans les
+moeurs d'un peuple, pourquoi se donner tant de
+peine pour arriver à la concorde? N'est-il pas plus
+facile de rompre un lien que de chercher à le rendre
+plus léger? L'époux quittera donc alors la compagne
+de sa jeunesse; et, contractant une autre
+union, il y trouvera peut-être des déceptions qui
+lui feront regretter son premier mariage<a id="footnotetag530" name="footnotetag530"></a><a href="#footnote530"><sup>530</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote530" name="footnote530"></a><b>Note 530:</b><a href="#footnotetag530"> (retour) </a> <i>La Femme romaine</i>.</blockquote>
+
+<p>Les sévices ou injures graves étant une cause
+de divorce, ne pourra-t-il aussi arriver que le mari
+maltraitera exprès sa femme pour reconquérir une
+liberté dont il profitera pour épouser une autre
+femme plus jeune, plus belle, plus riche surtout,
+faut-il dire à une époque où la spéculation matrimoniale
+a passé dans nos moeurs? Nous disions
+plus haut: «Le mariage n'est guère autre chose
+aujourd'hui qu'une opération financière, et la
+femme n'est plus qu'une valeur sur le marché
+matrimonial, jusqu'à ce que, le divorce aidant,
+cette valeur soit cotée à la Bourse et passe de
+main en main.» Je ne savais pas, en écrivant ces
+lignes, que des paroles à peu près semblables
+avaient été prononcées par un orateur de la Convention,
+le 2 thermidor, an III:</p>
+
+<p>«La loi du divorce, disait Mailhe, est plutôt un
+tarif d'agiotage qu'une loi; le mariage n'est plus
+en ce moment qu'une affaire de spéculation; on
+prend une femme comme une marchandise, en
+calculant le profit dont elle peut être l'objet et l'on
+s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus d'aucun
+avantage: c'est là un scandale vraiment révoltant.»</p>
+
+<p>Dans une autre séance, Mailhe ajoutait: «Vous
+ne pourrez arrêter trop tôt le torrent d'immoralité
+que roulent ces lois désastreuses.»</p>
+
+<p>Le conventionnel Deleville s'écriait, lui aussi:
+«Il faut faire cesser le marché de chair humaine
+que les abus du divorce ont introduit dans la société<a id="footnotetag531" name="footnotetag531"></a><a href="#footnote531"><sup>531</sup></a>»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote531" name="footnote531"></a><b>Note 531:</b><a href="#footnotetag531"> (retour) </a> M. Henri Giraud, discours prononcé à la Chambre des députés,
+le 6 mai 1882. (<i>Journal officiel</i>, 7 mai;) Fernand Nicolay,
+<i>étude citée</i>.</blockquote>
+
+<p>Sur les vingt mille divorces qui eurent lieu à
+Paris de 1792 à 1796, «il y en eut plus de sept
+mille entre les époux qui avaient déjà divorcé une
+première, une deuxième ou une troisième fois.
+Cela ne doit pas nous étonner, car ceux qui divorcent
+une première fois sont de mauvais maris
+ou de mauvaises épouses qui, probablement dans
+un autre mariage, ne seront pas meilleurs.»</p>
+
+<p>Ces paroles étaient prononcées à la Chambre, le
+6 mai dernier, par M. Henri Giraud qui rappelait
+aussi que dans l'exposé des motifs du projet de loi
+que M. Naquet présentait sur le divorce, ce dernier
+disait: «On s'occupe en ce moment de réduire
+la durée du service militaire, tandis qu'on veut
+maintenir l'indissolubilité du mariage.» En citant
+ce passage, M. Giraud ajoutait: «Vous voudriez
+donc qu'on réduisît aussi, au moyen du divorce,
+la durée du service matrimonial, et peut-être admettre
+le volontariat d'un an.»</p>
+
+<p>Ainsi que l'affirmait Martial dans son brutal
+langage, c'est l'adultère légal. Nous nous acheminons
+ainsi vers les unions libres<a id="footnotetag532" name="footnotetag532"></a><a href="#footnote532"><sup>532</sup></a>, tant prônées
+par certains romans. Le type hideux de la femme
+libre s'épanouira au grand jour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote532" name="footnote532"></a><b>Note 532:</b><a href="#footnotetag532"> (retour) </a> Mgr Freppel, discours prononcé à la Chambre des députés;
+le 13 juin 1882.</blockquote>
+
+<p>La loi votée par la Chambre admet cependant
+de plus sérieuses causes de divorce que celles que
+nous avons indiquées: telle est l'infidélité d'un
+des deux époux. Ici on ne distingue plus entre la
+faute du mari et celle de la femme. Que le mari
+ait ou non entretenu sa complice sous le toit conjugal,
+la femme peut demander le divorce.</p>
+
+<p>Dans cette loi, le divorce est encore autorisé
+quand l'un des époux a été condamné à une peine
+infamante autre que le bannissement et la dégradation
+civique prononcés pour cause politique.</p>
+
+<p>Ah! nous comprenons ce qu'il peut y avoir de
+désespoir et de honte dans l'existence de l'époux
+ou de l'épouse qui reste seul à son foyer, tandis
+que celui ou celle qui porte son nom, mène une
+vie scandaleuse, ou, châtié par la société, subit sa
+peine dans un bagne même.</p>
+
+<p>«Mais, dirons-nous ici avec Son Ém. le cardinal
+Donnet, pour quelques situations dont le divorce
+serait le remède peut-être, que de malheureuses
+conséquences<a id="footnotetag533" name="footnotetag533"></a><a href="#footnote533"><sup>533</sup></a>...»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote533" name="footnote533"></a><b>Note 533:</b><a href="#footnotetag533"> (retour) </a> Lettre de S. E. le cardinal Donnet à M. l'abbé Falcoz, à propos
+de son ouvrage: <i>la Loi sur le divorce devant la raison et devant
+l'histoire</i>.</blockquote>
+
+<p>De toutes ces conséquences, la plus terrible est
+l'écroulement de la famille, le triste sort des enfants.
+On nous dit que la séparation de corps crée
+les mêmes dangers. Non! D'abord parce que cette
+séparation ne permettant pas aux époux de se remarier,
+est assurément moins fréquente que ne le
+serait le divorce. Nous ne pouvons que répéter ici
+que la faculté du divorce rendra inutiles les concessions
+mutuelles. Il est rare que l'on invente des
+prétextes pour la séparation, et pour avoir droit
+au divorce, on créera, s'il le faut, redisons-le,
+l'un des motifs qui le permettent. De récentes
+affaires judiciaires témoignent que l'adoption présumée
+de la, loi a déjà fait prendre à certains
+hommes, des précautions de ce genre<a id="footnotetag534" name="footnotetag534"></a><a href="#footnote534"><sup>534</sup></a>. Non seulement
+les sévices, les injures graves, mais l'infidélité
+même, tous ces moyens, et d'autres encore,
+seront bons pour obtenir le divorce. Les
+enfants seront donc plus menacés que jamais de
+perdre cette pierre du foyer sur laquelle ils doivent
+être élevés. Lorsque les parents divorcés se seront
+remariés, les enfants reverront auprès de leur
+mère un autre époux que leur père; auprès de leur
+père, une autre femme que leur mère; et s'ils sont
+conduits ainsi à plusieurs foyers successifs, quelle
+idée se feront-ils de la sainteté de la famille? Que
+deviendra à leurs yeux l'auréole de la mère, la
+majesté du père? Le respect filial n'existera guère
+davantage que dans ces sauvages contrées où règne
+une hideuse promiscuité; et un jour viendra
+où les enfants connaîtront moins encore leurs parents
+que les animaux qui, du moins, les voient
+veiller sur eux tant qu'ils en ont besoin. Que deviendra
+la sollicitude paternelle ou maternelle chez
+celui ou chez celle qui, passant d'un foyer à un
+autre, aura eu des enfants de toutes ces unions
+successives?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote534" name="footnote534"></a><b>Note 534:</b><a href="#footnotetag534"> (retour) </a> Fernand Nicolay, <i>étude citée</i>.</blockquote>
+
+<p>Dans la séparation de corps, déjà bien douloureuse
+cependant et qu'il faudrait éviter au prix des
+plus grands sacrifices, un tel spectacle est généralement
+épargné aux enfants. Pour qu'un homme
+ou une femme ose se montrer aux yeux de ses enfants
+avec son complice, il faut que cet homme ou
+cette femme ait perdu le dernier sentiment qui
+subsiste dans l'être le plus dégradé: le respect
+que lui inspire l'innocence de son enfant. C'est à
+un foyer solitaire que l'enfant, qui vit avec l'un de
+ses parents, retrouve l'autre quand il le visite.
+Dans la maison où il est élevé, la place du père ou
+de la mère n'est pas occupée: elle manque! Et
+lorsque vient un jour où l'enfant a compris qu'un
+grand malheur a passé sur son foyer, avec quel
+redoublement de tendresse, de respect il se dévoue
+à celui de ses parents qui a du être à la fois pour
+lui père et mère et que sacre à ses yeux la double
+couronne du malheur et de la vertu!</p>
+
+<p>Je ne sais si beaucoup de ménages recourront
+aux facilités de vie que leur promet la nouvelle
+loi. Mais ce que je sais bien, c'est que les femmes
+chrétiennes ne les accepteront jamais, et demeureront
+inviolablement attachées au principe d'indissolubilité
+qui est la loi primordiale de l'humanité
+et que le Christ a rappelé.</p>
+
+<p>Il est de ces femmes chrétiennes, et il en est
+beaucoup, qui, maltraitées ou trahies par un
+époux, se refusent même à la séparation de corps
+et restent vaillamment à leur poste. Au pied de
+la Croix elles acceptent l'épreuve, elles la bénissent.
+Les enseignements de la religion leur ont fait
+savoir que l'épouse fidèle sanctifie l'époux infidèle;
+et humbles et silencieux missionnaires, elles
+remplissent à leur foyer, par l'exemple de leurs
+vertus et par leur céleste résignation, un apostolat
+que Dieu bénit plus d'une fois sur la terre par un
+tendre retour du mari coupable.</p>
+
+<p>Il y en a de plus héroïques encore: il y en a
+qui se dévouent à un être déshonoré, condamné à
+une peine infamante. Ou elles le croient innocent,
+et alors il devient pour elles un martyr, ou
+bien elles le savent coupable, et elles lui restent
+attachées pour le relever et le sauver.</p>
+
+<p>D'ailleurs, fussent-elles même privées de la foi,
+les plus délicats instincts de la pudeur ne leur disent-ils
+pas qu'elles ne peuvent vivre avec un
+autre mari du vivant du premier? Pour l'honneur
+des femmes de France, j'espère que l'on en trouvera
+peu parmi elles qui braveront cette honte.
+Comme leur aïeule, la prêtresse gauloise Camma,
+elles diront, non en jetant aux pieds de leur mari
+la tête du centurion romain, mais en repoussant
+la loi qui ferait d'elles des courtisanes légales:
+«Deux hommes vivants ne se vanteront pas de
+m'avoir possédée.»</p>
+
+<p>Certes, répétons-le, c'est rarement en dehors de
+la religion que la femme a la magnanimité, la divine
+compassion qui font d'elle la martyre du
+devoir au foyer conjugal. Le christianisme seul
+nous apprend à souffrir, et la doctrine positiviste
+qui cherche à le remplacer n'apprend qu'à jouir.
+Aussi les hommes qui proscrivent Dieu de l'éducation,
+sont-ils les mêmes qui appellent le divorce.
+C'est logique. Ce n'est pas après avoir désarmé
+le soldat qu'on l'envoie à la bataille. Ce n'est
+pas avec la perspective du néant que l'on nous
+dédommage des douleurs de cette vie.</p>
+
+
+<br>
+<a name="s8" id="s8"></a>
+<p><b>&sect; VIII</b></p>
+
+
+<p><i>Où se retrouve le type de la femme française.</i></p>
+
+<p>L'abaissement du caractère de la femme, la désorganisation
+du foyer, voilà ce que nous a surtout
+montré jusqu'à présent le XIXe siècle. Si la
+société française tout entière était gangrenée par
+cette corruption, il y aurait de quoi désespérer de
+notre patrie. Une seule ressource peut sauver un
+pays en décadence: c'est la famille avec ses traditions
+domestiques, patriotiques, religieuses. Grâce
+à Dieu, cette ressource suprême ne nous manque
+pas encore; et si les mauvaises moeurs sont les
+plus apparentes parce qu'elles sont les plus tapageuses,
+elles ne sont pas, disons-le bien haut, en
+majorité parmi nous, A toute époque le mal a
+existé, et à toute époque aussi le bien a poursuivi
+son cours.</p>
+
+<p>A côté de la femme légère, corrompue même,
+entraînant les hommes au mal, on a vu et l'on
+voit toujours la femme laborieuse, unissant à la
+tendresse miséricordieuse le dévouement poussé
+jusqu'au sacrifice, la force morale qui fait d'elle
+pendant l'épreuve, la consolatrice de l'homme, la
+conseillère du plus difficile devoir. «On a dit quelquefois,
+avec beaucoup d'injustice, qu'au fond de
+toute faute de la part d'un homme, il y a une
+femme. Le contraire est plus près de la vérité.
+Dans toute action noble et désintéressée, cherchez
+bien, vous trouverez votre mère, ou votre femme,
+ou votre enfant qui vous inspire, si vous êtes vraiment
+un homme de coeur. Mère, épouse, fille ou
+soeur, oui, répétons-le, il est des inspirations qui
+naissent de préférence dans le coeur des femmes,
+où le froid calcul, les ambitieuses réserves, les
+secrètes convoitises ont toujours moins de prise
+que sur l'esprit des hommes, même les meilleurs<a id="footnotetag535" name="footnotetag535"></a><a href="#footnote535"><sup>535</sup></a>.»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote535" name="footnote535"></a><b>Note 535:</b><a href="#footnotetag535"> (retour) </a> Cuvillier-Fleury, <i>Discours de réception à l'Académie française.</i></blockquote>
+
+<p>Tel est le caractère, telle est l'influence de la
+femme fidèle au plan divin. Ce type a existé dans
+les plus anciennes sociétés patriarcales, il s'est
+même retrouvé dans la corruption païenne. Mais
+il a reçu dans la femme forte de l'Écriture son expression
+la plus accomplie avant que l'Évangile
+lui eût donné une plus complète puissance de
+rayonnement et de tendresse. Ce type, nos vieux
+ancêtres de Gaule et de Germanie l'ont adopté avec
+amour, eux qui reconnaissaient dans la femme
+quelque chose de divin. Pour les rudes guerriers
+du moyen âge, la femme, être sacré, est une
+image visible de la Vierge Mère de Dieu; et le respect
+chevaleresque qu'elle leur inspire devient
+l'un des traits de la civilisation française.</p>
+
+<p>Ce type, la corruption des siècles l'a épargné.
+A une civilisation plus brillante, mais moins
+pure que celle du moyen âge, la femme française
+et chrétienne n'a donné ou pris que les traditions
+de bon goût littéraire, d'urbanité sociale, de bonne
+compagnie enfin, qui s'adaptent si bien à ses qualités
+natives: la grâce enjouée, la vivacité d'esprit.
+C'est par elle que vivent encore aujourd'hui
+les rares salons qui ont gardé les traditions d'autrefois.
+C'est plus d'une fois par elle que le sentiment
+du beau trouve encore de l'écho parmi nous.</p>
+
+<p>A tous les degrés de l'échelle sociale, le type de
+la femme française existe aujourd'hui; et, si dans
+les classes populaires, une éducation appropriée à
+une modeste destinée, lui donne moins d'éclat, ses
+grandes lignes subsistent toujours. Par l'élévation
+des sentiments, la plus humble femme du peuple a
+une distinction innée qui frappe souvent l'attention
+de l'observateur.</p>
+
+<p>Dans tous les rangs de la société d'ailleurs,
+les femmes françaises ont pour le bien un admirable
+élan. Enthousiastes de leur nature, elles ne
+se bornent cependant pas à se laisser exalter par
+les grandes inspirations. Avec cette tendance pratique
+qui est dans notre caractère national, elles
+sentent le besoin de traduire par des actes, les
+généreuses émotions qui ont passé dans leurs âmes.
+La charité n'a pas de plus actifs missionnaires que
+les femmes de France. Ce sont les femmes qui,
+chaque année, figurent en majorité parmi les lauréats
+des prix Monthyon qui récompensent les
+humbles héroïsmes de la charité. Pauvres elles-mêmes,
+elles donnent à de plus pauvres qu'elles
+leurs soins, leur pain, leur temps.</p>
+
+<p>Dans les classes plus élevées de la société, même
+chaleur d'âme, même sollicitude. Il y a encore des
+châtelaines qui, de même qu'au moyen âge, sont
+les mères de leurs paysans, et demeurent au milieu
+d'eux pour les éclairer, les soutenir, les soigner
+enfin dans leurs maladies. Au sein des villes, que
+de femmes vont porter dans les plus misérables
+demeures, les tendres encouragements et les secours
+matériels de la charité!</p>
+
+<p>Depuis qu'avec saint Vincent de Paul, la charité
+est surtout devenue sociale, les femmes n'ont cessé
+de participer aux oeuvres fondées par ce grand
+apôtre du bien, ou qui, animées de son esprit, sont
+nées dans notre siècle. A présent, comme autrefois,
+les femmes du monde sont les dignes émules
+des soeurs de la Charité et de toutes les saintes
+filles qui, dans les autres communautés, se dévouent
+aux oeuvres du bien. Comment ne pas
+nommer parmi celles-ci les Petites-Soeurs des pauvres,
+et ne pas rappeler qu'elles furent instituées
+par deux ouvrières et par une servante?</p>
+
+<p>Sous l'inspiration de l'Évangile, les femmes de
+France, quel que soit leur habit, quelle que soit
+leur condition sociale, embrassent dans leur sollicitude
+l'existence humaine tout entière, depuis le
+moment où l'enfant commence sa vie dans le sein
+de sa mère, jusqu'au temps où le vieillard se traîne
+dans la tombe. Sociétés de charité maternelle, éducation
+des enfants trouvés ou délaissés, orphelinats,
+crèches, asiles, écoles primaires ou professionnelles,
+ouvroirs, patronage des jeunes ouvrières
+valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers,
+fourneaux économiques, hospitalité de nuit,
+hospices de vieillards, hôpitaux, bagnes, prisons,
+maisons de détention, de correction, de préservation,
+patronage des jeunes filles détenues et libérées,
+écoles de réforme pour les petits vagabonds,
+on retrouve partout la femme de l'Évangile, excepté
+dans les écoles et dans les hôpitaux d'où l'on chasse
+avec le Dieu qui protège l'enfant et qui secourt le
+malade, la sainte fille qui est la mère de l'un et de
+l'autre.</p>
+
+<p>Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler
+ici et qui mériteraient une longue étude que ne
+me permet pas le cadre restreint de mon travail, je
+ne peux résister au désir d'en désigner deux qui
+montrent, sous deux aspects caractéristiques, la
+courageuse charité des femmes de France. L'une
+est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle réunit, «en
+une grande famille<a id="footnotetag536" name="footnotetag536"></a><a href="#footnote536"><sup>536</sup></a>,» les veuves qui cherchent en
+Dieu et dans la charité les seules consolations que
+puisse laisser le déchirement des affections humaines.
+Sans former de voeux, sans habit religieux,
+elles recueillent des femmes atteintes des plaies
+les plus repoussantes, les plus infectes, et ces
+plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs propres
+mains. Voilà ce que la charité chrétienne
+donne de courage physique! Et voici maintenant
+ce qu'elle donne de courage moral.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote536" name="footnote536"></a><b>Note 536:</b><a href="#footnotetag536"> (retour) </a> <i>Manuel des oeuvres</i>.</blockquote>
+
+<p>Parmi les communautés qui s'occupent spécialement
+des oeuvres pénitentiaires et au nombre
+desquelles j'aime à placer le nom des sours de Marie-Joseph
+et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur,
+«des dominicaines appartenant aux premières familles
+de France, ne se bornent pas à recueillir les
+libérées des prisons, disais-je ailleurs. Avec une
+charité vraiment sublime et qui confond tous nos
+préjugés humains, elles ouvrent leurs rangs à
+celles de leurs protégées qui, après cinq années
+d'épreuves, ont été jugées dignes de prendre place
+parmi les épouses de Jésus-Christ. C'est au R. P.
+Lataste qu'est due l'inspiration de cette oeuvre si
+bien nommée: l'Oeuvre des Réhabilitées, qui est
+également appelée: <i>la Maison de Béthanie</i>, admirable
+souvenir de l'humble demeure que visitait
+Jésus, et où notre Sauveur aimait à rencontrer
+auprès de Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui
+a péché, mais à qui il sera beaucoup pardonné,
+parce qu'elle a beaucoup aimé<a id="footnotetag537" name="footnotetag537"></a><a href="#footnote537"><sup>537</sup></a>!»</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote537" name="footnote537"></a><b>Note 537:</b><a href="#footnotetag537"> (retour) </a> Extrait de mes <i>Études pénitentiaires</i>, publiées dans la <i>Défense</i>,
+en 1878, d'après les documents qui m'avaient été communiqués
+par le ministère de l'intérieur.</blockquote>
+
+<p>Ce courage qui fait surmonter à la femme française
+et chrétienne tous les dégoûts physiques,
+toutes les répulsions morales, ce courage lui fait
+braver tous les périls. Dans les hôpitaux ravagés
+par le choléra, sur les barricades, sur les champs
+de bataille, on voit la cornette de là soeur de charité;
+et sous le feu meurtrier des obus aussi bien
+que sous le souffle empesté de l'épidémie, elle a
+trouvé de vaillantes auxiliaires dans la société
+laïque.</p>
+
+<p>Lors de nos récentes calamités nationales, la
+bravoure et le patriotisme des femmes de France
+se sont montrés à la hauteur des exemples du
+passé. Si Dieu n'a plus suscité parmi elles une
+Jeanne d'Arc, du moins elles ont prouvé qu'elles
+n'étaient pas indignes d'être nées dans le pays de
+l'héroïne. Nous les avons vues à Paris supporter
+gaiement les rudes épreuves du siège, la famine,
+la bombardement. Nous les avons vues passer les
+glaciales nuits d'hiver à la queue des boucheries
+municipales. Nous les avons vues accepter avec
+intrépidité la perspective d'une explosion qui aurait
+fait périr avec elles l'envahisseur, et demeurer
+calmes au milieu des obus qui, en sifflant sur leurs
+demeures, leur apportaient peut-être la mort.
+Lorsqu'un décret décida que les femmes qu'atteindraient
+les obus ennemis seraient considérées
+comme tombées au champ d'honneur, c'était dignement
+répondre à l'enthousiasme avec lequel
+les assiégées de Paris partageaient, non seulement
+les rigueurs, mais les périls de la guerre. Elles
+pouvaient avec fierté dire cette parole que je recueillais
+un jour sur les lèvres de l'une d'elles:
+«Eh bien! nous mourrons comme des soldats!»</p>
+
+<p>Devant le péril de la patrie, la femme s'est senti
+une âme romaine, et j'ai vu la mère du soldat
+faire passer le salut national avant même la vie de
+son fils.</p>
+
+<p>Quand les généreuses émotions de la guerre
+étrangère firent place aux poignantes douleurs de
+la guerre civile, les femmes se montrèrent pour
+sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent,
+comme les dames de la Halle, préserver leur pasteur
+de la mort!</p>
+
+<p>Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de
+la charité, c'est dans le courage du patriotisme,
+c'est dans les interventions qui ont pour objet
+d'arracher des innocents à la mort, c'est là surtout
+la vraie mission publique de la femme, ou, pour
+mieux dire, c'est l'extension même du rôle qu'elle
+remplit à son foyer.</p>
+
+<p>Cette mission, sociale et domestique, la femme
+qui sait la comprendre n'en réclame pas d'autre.
+Ce n'est pas elle qui prétend à l'émancipation politique.
+Il lui suffit de maintenir à son foyer les
+traditions de justice, de désintéressement, d'honneur
+chevaleresque et de généreux patriotisme,
+qui font sacrifier l'intérêt personnel à la voix de la
+conscience<a id="footnotetag538" name="footnotetag538"></a><a href="#footnote538"><sup>538</sup></a>. Elle sait aussi que la plus sûre manière
+de servir son pays est de lui donner dans ses
+fils de courageux soutiens, dans ses filles, des femmes
+qui seront des mères éducatrices. Et lorsqu'elle
+a le bonheur d'être unie à un homme digne d'elle,
+elle n'a pas non plus à songer à l'émancipation
+civile. Entourée de sa tendresse et de son respect,
+elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorité
+domestique, et si la loi humaine ne lui accorde
+pas la plénitude de son droit maternel, elle
+exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le
+<i>Décalogue</i>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote538" name="footnote538"></a><b>Note 538:</b><a href="#footnotetag538"> (retour) </a> C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la
+femme ne se désintéressât pas de la vie publique: «J'ai vu cent
+fois, dans le cours de ma vie,» écrivait-il à Mme Swetchine, «des
+hommes faibles montrer de véritables vertus publiques, parce
+qu'il s'était rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus
+dans cette voie, non en leur conseillant tels ou tels actes en
+particulier, mais en exerçant une influence fortifiante sur la manière
+dont ils devaient considérer en général le devoir et même
+l'ambition.»</blockquote>
+
+<p>C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a
+instituée au commencement du monde, et telle
+que le Christ l'a restaurée. Elle a traversé de bien
+mauvais jours, et peut-être subit-elle maintenant
+la crise la plus périlleuse qu'elle ait jamais eu à
+combattre. Ce n'est plus seulement, comme autrefois,
+la corruption des moeurs qui la menace; c'est
+l'ébranlement même des principes sur lesquels
+elle repose: Dieu, l'indissolubilité du mariage,
+l'autorité paternelle. Plus que jamais il appartient
+à la femme d'être à son foyer la gardienne vigilante
+de ces principes. Elle ne remplit pas seulement
+ainsi ses devoirs d'épouse et de mère, elle
+remplit une mission patriotique. Au milieu des
+ruines qui nous entourent, elle protège contre
+l'effondrement général, la seule pierre qui soit
+restée debout: la pierre du foyer. C'est sur cette
+pierre seulement que pourra se reconstituer la
+société française.</p>
+
+<p>FIN</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+
+<p><a href="#c1">CHAPITRE PREMIER</a></p>
+
+<p>L'ÉDUCATION DES FEMMES&mdash;LA JEUNE FILLE<br>
+LA FIANCÉE<br>
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</p>
+
+<p>Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la
+femme.&mdash;Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
+domestique.&mdash;Les deux éducations.&mdash;Érudition des femmes de
+la Renaissance.&mdash;Opinion de Montaigne à ce sujet.&mdash;Les
+émancipatrices des femmes au XVIe siècle.&mdash;Les sages doctrines
+éducatrices et leur application.&mdash;L'instruction des femmes au
+xviie siècle.&mdash;Les femmes savantes d'après Mlle de Scudéry et
+Molière.&mdash;Suites funestes de la satire de Molière.&mdash;L'ignorance
+des femmes jugée par La Bruyère, Fénelon, Mme de Maintenon,
+etc.&mdash;L'éducation comprimée des jeunes filles.&mdash;Réformes
+éducatrices: le traité de Fénelon sur <i>l'Éducation des filles</i>.
+Mme de Maintenon à Saint-Cyr.&mdash;L'instruction professionnelle
+et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.&mdash;Caractère
+de l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation
+automatique.&mdash;Les théories éducatrices de Rousseau et
+de Mme Roland.&mdash;Les anciennes traditions.&mdash;Les résultats de
+l'éducation mondaine et ceux de l'éducation domestique.&mdash;La
+jeune fille dans la poésie et dans la vie réelle.&mdash;Les tendresses
+du foyer.&mdash;Mme de Rastignac.&mdash;Le sévère principe romain de
+l'autorité paternelle.&mdash;Les jeunes ménagères dans une gentilhommière
+normande.&mdash;La fille pauvre, Mlle de Launay.&mdash;Le
+droit d'aînesse.&mdash;Bourdaloue et les vocations forcées.&mdash;Condition
+civile et légale de la femme.&mdash;La communauté et le
+régime dotal.&mdash;Marche ascendante des dots.&mdash;Mariages d'ambition.&mdash;La
+chasse aux maris.&mdash;Les mariages enfantins&mdash;Mariages d'argent.&mdash;Mésalliances.&mdash;Mariages
+secrets.&mdash;Les exigences du rang et leurs victimes; une fille du régent; Mlle de
+Condé.&mdash;Mariages d'amour; Mlle de Blois.&mdash;La corbeille.&mdash;Cérémonies
+et fêtes nuptiales.&mdash;Le mariage chrétien.</p>
+
+
+
+
+<p><a href="#c2">CHAPITRE II</a></p>
+
+<p>L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE<br>
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</p>
+
+
+<p>La femme de cour.&mdash;Le luxe de la femme et le déshonneur du
+foyer.&mdash;Nouveau caractère de la royauté féminine.&mdash;Tristes
+résultats des mariages d'intérêt.&mdash;Indifférence réciproque des
+époux.&mdash;L'infidélité conjugale.&mdash;Légèreté des moeurs.&mdash;Veuves
+consolables.&mdash;Mères corruptrices.&mdash;La femme sévèrement
+jugée par les moralistes.&mdash;Rareté des bons mariages.&mdash;La
+femme de ménage.&mdash;La femme dans la vie rurale.&mdash;La
+baronne de Chantal.&mdash;La maîtresse de la maison, d'après les
+écrits de la duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.&mdash;La
+femme forte dans l'ancienne magistrature;
+Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.&mdash;La miséricorde de
+l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.&mdash;La vie
+conjugale suivant Montaigne.&mdash;Exemples de l'amour dans le
+mariage.&mdash;De beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de
+Gisors, la maréchale de Beauvau.&mdash;Dernière séparation des
+époux.&mdash;Hommages testamentaires rendus par le mari à la
+vertu de la femme.&mdash;Dispositions testamentaires concernant la
+veuve.&mdash;La mère veuve investie du droit d'instituer l'héritier.&mdash;Autorité
+de la mère sur une postérité souvent nombreuse.&mdash;La
+mission et les enseignements de la mère.&mdash;La mère de
+Bayard.&mdash;Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt,
+Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.&mdash;L'aïeule.&mdash;La
+mère, soutien de famille; Mme du Laurens.&mdash;Caractère
+austère et tendre de l'affection maternelle.&mdash;Mères pleurant
+leurs enfants.&mdash;La mère le fils réunis dans le même tombeau.</p>
+
+<p><a href="#c3">CHAPITRE III</a></p>
+
+<p>LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE<br>
+DE LA FRANCE<br>
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)</p>
+
+<p>Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.&mdash;Leur rôle
+littéraire.&mdash;Marguerite d'Angoulême.&mdash;Les Contes de la reine
+de Navarre et la causerie française.&mdash;Vie de Marguerite, ses
+lettres et ses poésies.&mdash;La seconde Marguerite.&mdash;<i>Mémoires</i> de
+la troisième Marguerite.&mdash;Marie Stuart.&mdash;Gabrielle de Bourbon.&mdash;Jeanne
+d'Albret.&mdash;Femmes poètes du xvie siècle, la belle
+Cordière, les dames des Roches, etc.&mdash;Mlle de Gournay, son
+influence philologique.&mdash;Les salons du xviie siècle.&mdash;L'hôtel
+de Rambouillet; Corneille et les commensaux de la <i>chambre
+bleue</i>.&mdash;La duchesse d'Aiguillon, protectrice du <i>Cid</i>;
+écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.&mdash;La marquise
+de Sablé et les <i>Maximes</i> de La Rochefoucauld.&mdash;Double courant
+féminin qui donne naissance aux <i>Caractères</i> de La Bruyère.&mdash;Les
+conversations d'après Mlle de Scudéry.&mdash;Relations littéraires
+de Fléchier avec quelques femmes distinguées.&mdash;Les protectrices
+et les amies de La Fontaine.&mdash;Anne d'Autriche protège
+les lettres et les arts.&mdash;Racine et les femmes.&mdash;Productions
+intellectuelles des femmes du XVIIe siècle.&mdash;Les oeuvres de
+Mme de la Fayette.&mdash;Les lettres de Mme de Sévigné.&mdash;Mme de
+Maintenon.&mdash;Mme Dacier.&mdash;Femmes peintres au XVIIe et au
+XVIIIe siècles.&mdash;Mme de Pompadour.&mdash;Femmes de lettres et
+salons littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de
+Sceaux; Mme de Staal de Launay, la marquise de Lambert.&mdash;Influence
+des femmes du XVIIIe siècle sur les travaux des philosophes
+et des savants.&mdash;Mme du Chatelet, Mlle de Lézardière.&mdash;Le
+salons philosophiques; Mme Geoffrin.&mdash;Un salon du
+faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.&mdash;Les admiratrices
+de Rousseau et de Voltaire.</p>
+
+
+<p><a href="#c4">CHAPITRE IV</a></p>
+
+<p>LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS</p>
+
+<p>Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps
+modernes.&mdash;Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne
+Hachette et les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de
+Beaujeu; Anne de Bretagne.&mdash;XVIe-XVIIIe siècles: Louise de
+Savoie et Marguerite d'Angoulême. Les favorites des Valois.
+Catherine de Médicis. Élisabeth d'Autriche. Anne d'Este, duchesse
+de Guise. La duchesse de Montpensier. La femme de
+Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du
+XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes.
+Marie de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la
+Fronde. Les collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de
+Maintenon. Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les
+conseillères de Gustave III. La mère de Louis XVI. Marie-Antoinette.
+Les martyres et les héroïnes-de la Révolution. Les
+femmes politiques de la Révolution: Mme Roland, Charlotte
+Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les <i>flagelleuses</i>.
+Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les <i>Furies de
+la guillotine</i>. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rosé Lacombe.
+Théroigne de Méricourt.</p>
+
+
+<p><a href="#c5">CHAPITRE V</a></p>
+
+<p>LA FEMME AU XIXe SIÈCLE&mdash;LES LEÇONS<br>
+DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ</p>
+
+<p><a href="#s1">§ I.</a> L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire.&mdash;<a href="#s2">§ II.</a> Le
+travail des femmes. Quelles sont les
+professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?&mdash;<a href="#s3">§ III.</a> Quelle
+est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence
+et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres
+et aux arts?&mdash;<a href="#s4">§ IV.</a> L'éducation des femmes dans ses rapports
+avec leur mission.&mdash;<a href="#s5">§ V.</a> Conditions actuelles du mariages. Les
+droits civils de la femme peuvent-ils être améliorés?&mdash;<a href="#s6">§ VI.</a> Mondaines
+et demi-mondaines.&mdash;<a href="#s7">§ VII.</a> Le divorce.&mdash;<a href="#s8">§ VIII.</a> Où
+se retrouve le type de la femme française.</p>
+
+
+
+<br><br><br>
+
+<p>[Note du transcripteur: Matériel reporté du début du livre.]</p>
+<br><br>
+
+<div class="sml">
+<p>IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie, A SAINT-GERMAIN.&mdash;1771-82</p>
+
+
+
+<p>DU MÊME AUTEUR</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>LA FEMME ROMAINE. Étude de la vie antique. 2e édition. 1 vol.</p>
+<p>in-12 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LA FEMME GRECQUE. Étude de la vie antique.&mdash; Ouvrage couronné</p>
+<p>par l'Académie française. 2e édition. 2 vol. in-12. 7 fr.</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LA FEMME BIBLIQUE. Son influence religieuse, sa vie morale et</p>
+<p>sociale. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50</p>
+ </div><div class="stanza">
+<p>LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE. Ouvrage couronné par l'Académie</p>
+<p>française. 1 vol. in-8° 6 fr</p>
+ </div> </div>
+
+<p>SOUS PRESSE</p>
+
+<p>LA FEMME FRANÇAISE AU MOYEN AGE</p>
+
+<p>IMPRIMERIE DE BARDIN ET Cie, A SAINT-GERMAIN.&mdash;1771-82.</p>
+
+<p>LA<br>
+
+FEMME FRANÇAISE<br>
+
+DANS LES TEMPS MODERNES</p>
+
+
+
+<p>PARIS<br>
+
+LIBRAIRIE ACADÉMIQUE<br>
+
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS<br>
+
+35, QUAI DES AUGUSTINS, 35</p>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La femme française dans les temps
+modernes, by Clarisse Bader
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES ***
+
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
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+ways including including checks, online payments and credit card
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+works.
+
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+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
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+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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