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diff --git a/15871-8.txt b/15871-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2ee2916 --- /dev/null +++ b/15871-8.txt @@ -0,0 +1,14163 @@ +The Project Gutenberg EBook of La femme française dans les temps modernes +by Clarisse Bader + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La femme française dans les temps modernes + +Author: Clarisse Bader + +Release Date: May 20, 2005 [EBook #15871] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES *** + + + + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. This file was produced from +images generously made available by the Bibliothèque +nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + +[Note du transcripteur: Les détails bibliographiques de l'édition +utilisée pour la production de cet "e-Book" ont été reportés à la fin du +document.] + + + + LA + FEMME FRANÇAISE + DANS LES TEMPS MODERNES + + PAR + CLARISSE BADER + + 1883 + + + +PRÉFACE + +J'ai cherché dans mes précédentes études la place que la femme a occupée +dans les sociétés qui ont laissé leur influence sur notre civilisation. +Je termine aujourd'hui mon travail par un ouvrage qui a pour objet la +condition de la femme française dans les temps modernes. + +Les quatre premiers chapitres de ce livre disent ce qu'a été la femme +dans la vie domestique, intellectuelle, sociale et politique de notre +pays, depuis le XVIe siècle jusqu'au XVIIIe inclusivement. + +En pénétrant dans les vieux foyers français je m'applique surtout à +retrouver les principes sur lesquels repose la famille. Dans cette +partie de mon oeuvre, j'interroge les personnes qui ont vécu dans ces +trois siècles, je recueille leurs témoignages, ces témoignages que nous +livrent particulièrement les mémoires domestiques, les correspondances +privées, tous les documents intimes auxquels notre époque attache +justement un si grand prix. + +Pour étudier la part qu'a eue la femme dans notre vie littéraire et +artistique, je ne me suis arrêtée qu'aux modèles qui représentent +vraiment une influence. Je m'y suis longuement attardée, comme le +voyageur qui, après avoir rapidement traversé les plaines, s'arrête aux +cimes des montagnes. + +Quant au rôle historique des femmes françaises, je n'y ai cherché que +les éléments de ce problème très actuel: Dans notre pays, la femme +est-elle apte à la vie politique? + +C'est dans le chapitre suivant, _la Femme française au XIXe siècle_, que +j'ai essayé de résoudre ce problème. Dans ce chapitre, le dernier +de l'ouvrage, j'ai successivement abordé les questions suivantes: +_L'émancipation politique des femmes.--Le travail des femmes. Quelles +sont les professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--Quelle +est la part de la femme dans les ouvres de l'intelligence, et dans +quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux +arts?--L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur +mission.--Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme +peuvent-ils être améliorés?--Mondaines et demi-mondaines.--Le divorce. +Où se retrouve le type de la femme française._ + +Ce chapitre, comme l'indique son sous-titre, rappelle avec _les leçons +du présent, les exemples du passé_. Ces exemples, je les ai demandés aux +précédentes pages du livre et aussi aux ouvrages que j'ai déjà écrits +sur la condition de la femme dans les civilisations dont la France est +l'héritière. Le dernier chapitre de mon travail est donc la conclusion, +non seulement de ce livre même, mais de toutes mes études antérieures +sur la femme. + +Comme j'ai eu particulièrement en vue _la condition_ de la femme, la +partie biographique n'occupe dans cet ouvrage qu'une place secondaire, +et seulement pour expliquer par un vivant commentaire ce qui se rapporte +à cette _condition_. La biographie disparaît même complètement lorsque +j'aborde le XIXe siècle. Je suis du, nombre de ceux qui croient qu'il +est bien difficile de parler de ses contemporains avec une entière +impartialité. Sans m'interdire quelques allusions aux femmes qui se sont +distinguées à notre époque, j'ai tenu à n'écrire dans ces pages aucun +nom du XIXe siècle. Ici les personnalités s'effacent, et les principes +seuls apparaissent. + +Il y a vingt ans qu'au sortir de l'adolescence je commençais l'oeuvre +que je termine aujourd'hui. Ce travail, objet de ma constante +sollicitude, a été interrompu dans ces dernières années par des épreuves +domestiques qui semblaient m'enlever jusqu'à l'espoir de le reprendre +jamais. C'est avec une profonde tristesse que je croyais devoir +abandonner une oeuvre qui n'avait été pour moi que la forme d'une +humble mission moralisatrice, et dont les souvenirs se rattachaient aux +radieuses années disparues pour toujours de mon horizon assombri. En +m'attribuant une part du prix fondé par une généreuse amie de la France, +la célèbre Mme Botta, l'Académie française m'a accordé un nouvel +et puissant encouragement qui m'a rendue à mes chères occupations +d'autrefois et qui m'a donné la force de faire plus d'un sacrifice à +l'achèvement de mon oeuvre. J'aurais voulu que cette conclusion de +mes travaux témoignât dignement de ma reconnaissance; mais pour la +réalisation d'un tel voeu, il ne suffisait pas de l'effort qui, dans les +luttes d'un incessant labeur, surmonte la peine et brave la fatigue. + +CLARISSE BADER. +Décembre 1882. + + + + + LA + FEMME FRANÇAISE + DANS LES TEMPS MODERNES + + + + CHAPITRE PREMIER + + + L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE + LA FIANCÉE + + (XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la +femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie +domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la +Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices +des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur +application.--L'instruction des femmes au XVIIe siècle.--Les femmes +savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la +satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère, +Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes +filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des +filles_; Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle +et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de +l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation +automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme +Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation +mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans +la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de +Rastignac--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les +jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre +Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations +forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le +régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La +chasse aux maris.--Les mariages enfantins.--Mariages +d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et +leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour; +Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le +mariage chrétien. + + +Dans la famille patriarcale du moyen âge, c'est surtout la condition +domestique de la femme qui nous apparaît. La châtelaine dans le manoir +féodal, la bourgeoise dans la maison de la cité, la paysanne dans la +chaumière, nous font généralement revoir ce type, vieux comme le monde: +la femme gardienne du foyer. + +Au XVIe siècle un changement considérable se produit dans l'existence de +la châtelaine. Cette vie, désormais plus sociale que domestique, devient +d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons dans le cercle +enchanteur que trace François Ier, et que l'on nomme la cour de France. +Avant ce roi, Anne de Bretagne avait bien appelé auprès d'elle les +femmes et les jeunes filles de la noblesse, mais c'était pour les garder +à l'ombre d'une austère tutelle et les former aux moeurs patriarcales du +foyer[1]. Tel ne fut pas, on le sait, le but de François Ier en attirant +les châtelaines à sa cour. «Une cour sans femmes, avait-il dit, est une +année sans printemps et un printemps sans roses.» + +[Note 1: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de Bretagne.] + +Sans doute cette apparition des femmes à la cour de France leur donne, +comme nous le verrons plus tard, une influence souvent heureuse sur les +lettres, sur les arts, et fait éclore la fleur délicate et brillante de +la causerie française. Mais les moeurs domestiques et l'état social du +pays sont loin de gagner à ce changement. Sur un théâtre aussi corrompu +que séduisant, les femmes perdent le goût du foyer; elle sacrifient au +désir de plaire leurs devoirs de famille, et jusqu'à leur honneur. Elles +renoncent enfin à ce patronage qu'elles exerçaient dans leurs terres. +La femme de cour, environnée d'un cercle d'adulateurs, a remplacé +la châtelaine, mère et protectrice de ses paysans. L'historien et +l'économiste s'accordent pour constater que si la politique qui attira à +la cour les familles dirigeantes, acheva la victoire de la royauté sur +l'esprit féodal, cette même politique prépara malheureusement aussi la +Révolution. Tandis que la noblesse se corrompt dans la domesticité de +la cour, les paysans, privés des exemples moraux et de la protection +matérielle que leur donnaient leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrés +aux sophistes du XVIIIe siècle, et ils sauront traduire par des actes +d'une sauvage violence les doctrines antisociales et antireligieuses[2]. + +[Note 2: F. Le Play, _La Constitution essentielle de l'humanité_; H. +Taine, _Les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime._] + +A partir du XVIe siècle, deux courants vont s'établir dans les moeurs +françaises. D'une part une élégante corruption envahira le monde de la +cour; mais d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront dans +bien des familles nobles ou plébéiennes qui, soit dans les campagnes, +soit encore dans les villes, n'auront pas subi la contagion immédiate du +mal. A la cour même se retrouveront, aussi bien et plus encore parmi les +femmes que parmi les hommes, de ces natures fortement trempées à qui le +spectacle du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique du bien. + +L'éducation de la femme se ressentira de cette double influence. Ici on +préparera en elle la gardienne du foyer, là une femme de la cour. Les +résultats de ces deux éducations ne tarderont pas à nous apparaître. + +Mais dans les provinces comme à la cour, dans la bourgeoisie comme dans +la noblesse, le mouvement intellectuel qui produisit la Renaissance +donna une vive impulsion à la culture de l'esprit chez la femme. Nous +aurons à le constater dans un chapitre spécial réservé à l'influence de +la femme française sur les lettres et sur les arts. + +Chez les femmes de la Renaissance, l'érudition se joint au talent +d'écrire. Et quelle érudition! Les trois brillantes Marguerite de la +cour des Valois en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le +latin, et les deux premières, le grec. L'hébreu même n'est pas étranger +à la première Marguerite, soeur de François Ier. La fille d'un Rohan lit +la Bible dans le texte hébraïque. Des femmes traduisent les anciens; +d'autres écrivent elles-mêmes en latin, en grec; elles abordent +jusqu'aux vers latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose un +discours latin dont nous aurons à parler. Catherine de Clermont, +duchesse de Retz, initiée aux mathématiques, à la philosophie, à +l'histoire, possède à un si haut degré la connaissance du latin, que la +reine Catherine de Médicis la charge de répondre au discours que lui +adressent en cette langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573, +viennent annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne. +La harangue de la duchesse fut élevée au-dessus des discours que le +chancelier de Birague et le comte de Cheverny firent aux ambassadeurs au +nom de Charles IX et du nouveau roi de Pologne[3]. + +[Note 3: L'épitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir +de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au musée +historique de Versailles. Guilhermy, _Inscriptions de la France, du Ve +siècle au XVIIIe_, t. I. Paris,1873, CCCXI.] + +Presque toutes ces femmes sont poètes en même temps qu'érudites. +Quelques-unes sont musiciennes et s'accompagnent du luth pour chanter +leurs vers. Beaucoup sont louées pour avoir allié au talent, à la +science, les sollicitudes domestiques, les devoirs de la mère[4]. Nous +les retrouverons en étudiant la part qu'eut la femme dans le mouvement +intellectuel de notre pays. + +[Note 4: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.] + +Les filles du peuple ne restent pas étrangères à l'érudition, témoin la +maison de Robert Estienne où l'obligation de ne parler qu'en latin était +imposée aux servantes mêmes[5]. + +[Note 5: Baillet, _Jugement des Savants_. 1722. T. VI. Enfants +célèbres par leurs études.] + +Le besoin du savoir était universel pendant la Renaissance, époque de +recherches curieuses et qui fut certes moins littéraire qu'érudite et +artistique. Les femmes ne firent donc que participer à l'entraînement +général, et ce ne fut pas sans excès. Elles ne surent pas toujours se +défendre de la pédanterie, s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe +sceptique raille agréablement les femmes savantes d'alors qui faisaient +parade d'une instruction superficielle: «La doctrine qui ne leur a peu +arriver en l'ame, leur est demeurée en la langue,» dit-il avec son +inimitable accent de malicieuse naïveté. + +Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne leur abandonne +impertinemment la poésie, «art folastre et subtil, desguisé, parlier, +tout en plaisir, tout en montre, comme elles.» Mais dans cette page +badine, il y a déjà le grand principe de l'instruction des femmes: +Montaigne leur permet d'étudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une +utilité pratique, l'histoire, la philosophie même[6]. + +[Note 6: Montaigne, _Essais_, l. III, ch. iii.] + +Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne l'avait déjà formulée +dans un précédent chapitre des _Essais_, mais, à vrai dire, il ne +croyait guère que la femme fût capable de trouver dans l'étude ce +bienfait moral. Après avoir cité ce vers grec: «A quoy faire la science, +si l'entendement n'y est?» et cet autre vers latin: «On nous instruit, +non pour la conduite de la vie, mais pour l'école,» Montaigne écrit: «Or +il ne fault pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer; il +ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change, +et meliore son estat imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx +le laisser là: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son +maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'usage... + +«A l'adventure est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons +pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne, +fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille +d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement +et sans aulcune instruction de lettres, respondit, «qu'il l'en aymoit +mieulx, et qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre +différence entre la chemise et le pourpoinct de son mary[7].» + +[Note 7: Montaigne, _Essais_, l. I, ch. XXIV. Molière n'oubliera pas +ce dernier trait.] + +L'utilité de l'instruction était néanmoins un argument que ne pouvaient +négliger les femmes qui dès lors défendaient les droits intellectuels de +leur sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune et belle dauphine +de France, Marie Stuart, prononçant en plein Louvre, devant la cour +assemblée, cette harangue latine dont j'ai parlé plus haut, et qu'elle +avait composée elle-même; «soubtenant et deffendant, contre l'opinion +commune, dit Brantôme, qu'il estoit bien séant aux femmes de sçavoir +les lettres et arts libéraux[8].» Nous ne savons à quel point de vue se +plaça ici la jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une simple +parure pour l'esprit de la femme ou une force pour son caractère. Mais +je pense que la grâce toute féminine qui distinguait Marie Stuart +la préserva des doctrines émancipatrices qui, à cette époque déjà, +égaraient quelque peu les cerveaux féminins. Ne vit-on pas alors Marie +de Romieu, répondant à une satire de son frère contre les femmes, +défendre leur mérite avec un zèle plus ardent que réfléchi, et déclarer +que la femme l'emporte sur l'homme non seulement par les qualités du +coeur, mais encore par les dons intellectuels, par le maniement des +affaires, et même... par le courage guerrier[9]! Le comte Joseph de +Maistre, qui eut le tort d'exagérer la thèse opposée, devait, deux +siècles plus tard, répondre sans le savoir à la prétention la plus +exorbitante d'une femme dont le nom et les écrits ne lui étaient sans +doute pas connus: «Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt +ans: «Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait être un grand +général comme un homme?» je n'aurais pas manqué de lui répondre: «Sans +doute, madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à +vos genoux comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer, et vous +entreriez dans la capitale ennemie avec des violons et des tambourins... +Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose. Mais celle +qui prend cela pour argent comptant est bien sotte[10].» + +[Note 8: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Marie Stuart.] + +[Note 9: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.] + +[Note 10: Comte J. de Maistre, _Lettres et Opuscules inédits_. A Mlle +Constance de Maistre. Saint-Pétersbourg, 1808.] + +Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de proclamer l'égalité des +sexes. Elle fit bien certaines petites restrictions pour les aptitudes +guerrières; mais pour la science de l'administration, elle se garda bien +d'admettre que la femme fût quelque peu inférieure à l'homme[11]. + +[Note 11: L. Feugère, _Mlle de Gournay_ (à la suite des _Femmes +poètes au XVIe siècle_).] + +La cause de l'instruction des femmes fut mieux plaidée par Louise Labé, +la Belle Cordière. Montaigne avait permis que la femme, si elle le +pouvait, s'instruisît de ce qui lui serait utile;--Louise Labé nous +donne l'une des meilleures applications de ce précepte, en disant que +la femme doit s'instruire pour être la digne compagne de l'homme[12]: +la digne compagne de l'homme, oui, sans doute; mais aussi la mère +éducatrice, selon la pensée d'un auteur qui appartient au XVe et au XVIe +siècles. Jean Bouchet, alors qu'il défend Gabrielle de Bourbon, femme +de Louis de la Tremouille, contre ceux qui reprochent à la noble dame +d'avoir écrit. «Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame emploiast son +esprit à composer livres, disant que ce n'estoit l'estat d'une femme, +mais ce legier jugement procède d'ignorance, car en parlant de telles +matières on doit distinguer des femmes, et sçavoir de quelles maisons +sont venues, si elles sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que +les femmes de bas estat, et qui sont chargées et contrainctes vacquer +aux choses familières et domesticques, pour l'entretiennement de leur +famille, ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est chose repugnant +à rusticité; mais les roynes; princesses et aultres dames qui ne se +doyvent, pour la reverence de leurs estatz, applicquer à mesnager comme +les mecaniques, et qui ont serviteurs et servantes pour le faire, +doyvent trop mieulx appliquer leurs espritz et emploier le temps à +vacquer aux bonnes et honnestes lectres concernans choses moralles ou +historialles, qui induisent à vertuz et bonnes meurs, que à oysiveté +mère de tous vices, ou à dances, conviz, banquetz, et aultres +passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer +leurs espritz aux curieuses questions de théologie, concernans les +choses secretes de la Divinité, dont le sçavoir appartient seulement aux +prelatz, recteurs et docteurs. + +[Note 12: _Id._, même ouvrage.] + +«Et si à ceste consideracion est convenable aux femmes estre lectrées en +lectres vulgaires, est encores plus requis pour un aultre bien, qui +en peult proceder: ce que les enfans nourriz avec telles meres sont +voluntiers plus eloquens, mieulx parlans, plus saiges et mieulx disans +que les nourriz avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent tousjours +les condicions de leurs meres ou nourrices. Cornelie, mere de Grachus, +ayda fort, par son continuel usaige de bien parler, à l'eloquence de ses +enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses epistres, et les estime +fort pour ouvrage féminin. La fille de Lelius, qui avait retenu la +paternelle éloquence, rendit ses enfans et nepveux disers[13].» + +[Note 13: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_, +ch. XX.] + +En définissant le rôle de l'instruction dans les devoirs maternels, Jean +Bouchet n'a pas oublié de démontrer que l'étude prémunit aussi la femme +contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises. Le cynique +Rabelais a lui-même compris que les coupables amours ne pouvaient +trouver place dans une âme sérieusement occupée; et par une charmante +allégorie, il a montré Cupidon n'osant s'attaquer au groupe des muses +antiques, et s'arrêtant surpris, ravi, désarmé, et en quelque sorte +captif lui-même devant leurs graves et doux accents. L'amour profane +ne pouvant les séduire, est devenu, sous leur influence, l'amour +immatériel. + +En joignant les réflexions de Jean Bouchet et de Rabelais à celles de +la Belle Cordière, on ne saurait mieux définir le rôle de l'instruction +chez la femme, le vide que remplit cette instruction et la force qu'elle +donne pour mieux s'acquitter des devoirs de l'épouse et de la +mère. C'étaient de tels principes qui, en dépit même de certaines +exagérations, rendaient si solide l'instruction que possédaient au XVIe +siècle des femmes de tout rang. Dans une famille bourgeoise habitant le +midi, Jeanne du Laurens reçoit la sage culture intellectuelle qui lui +permettra de rédiger avec un si exquis bon sens, un jugement si sûr, +si droit, ce _Livre de raison_, récemment publié pour l'honneur de sa +famille et l'édification de notre temps[14]. + +[Note 14: Manuscrit publié par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage +intitulé: _Une Famille au XVIe siècle_.] + +Mais, selon le témoignage de Henri IV, «l'ignorance prenait cours dans +son royaume par la longueur des guerres civiles.» A cette éblouissante +période de la Renaissance succèdent des jours sombres où les tempêtes +menacent d'éteindre le flambeau de la vie intellectuelle. Sans doute +cette vie renaîtra plus florissante que jamais au XVIIe siècle; mais les +femmes du monde, déshabituées de l'étude, se livreront alors pour +la plupart à la frivolité des goûts mondains. Les femmes instruites +deviennent des exceptions brillantes qui se produisent néanmoins dans +divers rangs de la société. + +De grandes dames comme Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, Marie-Eléonore +de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité, à Caen, plus tard abbesse de +Malnoue[15], et, dans une sphère moins haute, Mme des Houlières, Mlle +Dupré, ont étudié le latin. Cette dernière apprend même le grec[16]. + +[Note 15: Huet, _Mémoires_, livre III.] + +[Note 16. M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme +Des Houlières et sa fille_; _la Jeunesse de Fléchier_.] + +La duchesse d'Aiguillon, élevée dans le Bocage vendéen, reçoit comme sa +grand'mère de Richelieu, une instruction solide. Elle est même initiée +aux lettres grecques et latines [17]. Huet, le savant évêque d'Avranches, +surprend un jour entra les mains de Marie-Élisabeth de Rochechouart un +livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de quelques opuscules +de Platon, et elle achève avec lui la lecture du Crilon. Instruite et +modeste comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de Rochechouart, +abbesse de Fontevrault, traduit le Banquet et fait refondre sa +traduction par Racine [18]. Dans ce même XVIIe siècle on admirera la +science philologique d'Anne Lefèvre, la célèbre Mme Dacier. + +[Note 17: Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon,] + +[Note 18: Huet, Mémoires, livre VI; Oeuvres de Racine, édition +Petitot, 1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine +écrit à Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les +Oeuvres de Boileau, édition Berriat-Saint-Prix, 1837.] + +Ainsi qu'au XVIe siècle, nulle étude, quelque aride qu'elle soit, +ne rebute quelques femmes. A la connaissance des langues, Mme de +la Sablière joint l'étude de la philosophie, de la physique, de +l'astronomie, des mathématiques. Les grandes dames raisonnent sur le +cartésianisme. Mme de Grignan, qui se reconnaît fille de Descartes, +écrit une lettre sur la doctrine du pur amour, professée par Fénelon. +C'était là s'aventurer sur le terrain théologique dont Fénelon, et avant +lui, Jean Bouchet, avaient prudemment éloigné la femme. L'auteur de +l'_Éducation des filles_ se défiait avec raison de l'influence féminine +dans les questions que doit seule trancher l'Église. Heureux le doux et +saint pontife s'il n'eût pas été lui-même entraîné par une femme vers +la doctrine contre laquelle s'éleva l'esprit philosophique de Mme de +Grignan! + +Comme au XVIe siècle, l'amour de la science, quelque circonscrit qu'il +fût chez les femmes, devenait un excès. Si quelques femmes continuaient +d'unir à une forte instruction leurs sollicitudes domestiques, il sembla +que d'autres les aient sacrifiées à la curiosité et à la vanité du +savoir. L'affectation du bel esprit, la préciosité du langage[19] +ajoutaient encore à l'antipathie qu'inspiraient ces femmes. Leurs +ridicules furent flagellés par une femme, une femme qui avait d'autant +plus le droit d'être écoutée que, très instruite, elle n'était point +pédante: c'était Mlle de Scudéry. Elle opposa la femme savante à la +femme instruite, l'une affectant avec prétention une science qu'elle n'a +pas, l'autre cachant avec modestie l'instruction qu'elle possède; la +première montrant chez elle «plus de livres qu'elle n'en avoit lu,» +la seconde en laissant voir moins «qu'elle n'en lisoit[20];» celle-ci +employant d'un air sentencieux de grands mots pour de petites choses, +celle-là disant simplement les grandes choses; la pédante interrogeant +publiquement sur une question de grammaire, sur un vers d'Hésiode, la +femme instruite qui a le bon goût de se déclarer incompétente. Mais +notons surtout ce contraste: la femme studieuse et modeste surveillant +toute sa maison avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice +dédaigne le soin du ménage. Devant cette femme oublieuse de ses devoirs, +impérieuse, suffisante, contente d'elle et tranchant de tout, faisant +rejaillir ses ridicules sur les femmes réellement instruites, Mlle de +Scudéry sent déjà bouillonner l'impatience que traduira si bien l'auteur +des _Femmes savantes_. + +[Note 19: Sur le rôle des _Précieuses_, voir plus loin, ch. III.] + +[Note 20: V. Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après +le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.] + +Au milieu de ces femmes qui cherchent à pénétrer les secrets de la +nature, se livrent à des dissertations philologiques, ou pérorent +sur les mérites du platonisme, du stoïcisme, de l'épicuréisme, du +cartésianisme, tandis qu'elles ignorent la science la plus utile, celle +du devoir modestement accompli, je comprends la mauvaise humeur du +maître de maison; et si, dans sa colère, il dépasse la mesure en +confondant la femme instruite avec la pédante, je l'excuse quand il +s'écrie: + + Le moindre solécisme en parlant vous irrite; + Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite. + Vos livres éternels ne me contentent pas; + Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, + Vous devriez brûler tout ce meuble inutile, + Et laisser la science aux docteurs de la ville; + M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans, + Cette longue lunette à faire peur aux gens, + Et cent brimborions dont l'aspect importune; + Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune, + Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous, + Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous. + Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes, + Qu'une femme étudie et sache tant de choses. + Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants, + Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens, + Et régler la dépense avec économie, + Doit être son étude et sa philosophie. + Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés, + Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, + Quand la capacité de son esprit se hausse + A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse. + Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien; + Leurs ménages étaient tout leur docte entretien; + Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles, + Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles. + Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs: + Elles veulent écrire et devenir auteurs. + Nulle science n'est pour elles trop profonde, + Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde: + Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir, + Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir. + On y sait comme vont lune, étoile polaire, + Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire; + Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin, + On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin. + Mes gens à la science aspirent pour vous plaire, + Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire. + Raisonner est l'emploi de toute ma maison. + Et le raisonnement en bannit la raison...! + L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire; + L'autre rêve à des vers, quand je demande à boire: + Enfin je vois par eux votre exemple suivi. + Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi. + Une pauvre servante au moins m'était restée, + Qui de ce mauvais air n'était point infectée; + Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas, + A cause qu'elle manque à parler Vaugelas[21]. + +[Note 21: Molière, _les Femmes savantes_, acte II, scène VII.] + +Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge? Non. Rien de plus exact +que ce détail de moeurs. Rappelons-nous qu'au XVIe siècle, les servantes +mêmes de Robert Estienne étaient obligées de parler latin[22], et +reconnaissons la justesse des plaintes de Chrysale lorsqu'il nous dit: + + Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, + Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas? + J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes + Elle accommode mal les noms avec les verbes, + Et redise cent fois un bas ou méchant mot. + Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot. + Je vis de bonne soupe, et non de beau langage. + Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage, + Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots, + En cuisine peut-être auraient été des sots[23]. + +[Note 22: Voir plus haut, page 6.] + +[Note 23: Molière, _l. c._] + +Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte peinture d'un certain +coin de la société pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les +Philaminte, les Bélise, les Armande n'étaient pas plus rares alors qu'au +XVIe siècle. Après avoir vu ce que Marie de Romieu écrivait pendant +la Renaissance pour défendre les droits de la femme, trouverons-nous +exagérée la scène dans laquelle les femmes savantes exposent le plan de +leur académie? + + ...Nous voulons montrer à de certains esprits, + Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris, + Que de science aussi les femmes sont meublées; + Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées, + Conduites en cela par des ordres meilleurs. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Nous approfondirons, ainsi que la physique, + Grammaire, histoire, vers, morale, et politique. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages; + Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis: + Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis[24]. + +[Note 24: _Les Femmes savantes_, acte III, scène II.] + +Mais le succès de Molière dépassa le but que le grand comique avait +poursuivi. Le ridicule qu'il jetait sur les femmes savantes allait +faire perdre aux femmes jusqu'à cette modeste instruction qu'il leur +permettait, alors qu'il faisait exprimer par Clitandre sa véritable +pensée: + + ...Les femmes docteurs ne sont pas de mon goût. + Je consens qu'une femme ait des clartés de tout: + Mais je ne lui veux point la passion choquante + De se rendre savante afin d'être savante; + Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait, + Elle sache ignorer les choses qu'elle sait: + De son étude enfin je veux qu'elle se cache; + Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache, + Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots, + Et clouer de l'esprit à ses moindres propos[25]. + +[Note 25: _Les Femmes savantes_, acte I, scène III.] + +On ne saurait mieux dire. C'était ainsi que, plusieurs années +auparavant, Mlle de Scudéry en avait jugé[26], et telle sera toujours +l'opinion des esprits judicieux. Tout dans la femme doit être voilé, +l'instruction comme la beauté. Et c'est avec une délicatesse infinie que +Fénelon a pu dire des jeunes filles: «Apprenez-leur qu'il doit y avoir, +pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate que +celle qui inspire l'horreur du vice[27].» + +[Note 26: Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après +le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de +Fléchier_.] + +[Note 27: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. VII. La +Rochefoucauld a, lui aussi, trouvé en cette rencontre la note juste. +«Une femme, dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences +ne lui conviennent pas, et l'entêtement de certaines sciences ne lui +convient jamais, et est toujours faux» _Maximes diverses_, VI.] + +Mais le ridicule que Molière jetait sur les femmes savantes l'emporta +sur les réserves qu'il avait faites. L'éclat de rire qui accueillit sa +pièce fut général, et Boileau en prolongea l'écho en y ajoutant sa +note railleuse[28]. L'instruction fut condamnée avec le pédantisme, et +l'ignorance triompha du tout. + +[Note 28: Boileau, _Satires_, X.] + +«Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas, furent presque réduites à se +cacher pour s'instruire, et à rougir de leurs connaissances, comme dans +des siècles grossiers, elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes +cependant osèrent se dérober à l'ignorance dont on leur faisait un +devoir; mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le secret: ou si +on les soupçonna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put +les convaincre; elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour +complice. On voit par là même que ce genre de mérite ou de défaut ne dut +pas être fort commun sous Louis XIV[29]....» + +[Note 29: Thomas, _Essai sur le caractère, les moeurs, l'esprit des +femmes_. 1772.] + +Avec sa finesse malicieuse, La Bruyère constata que les défauts des +femmes ne s'accordaient que trop ici avec les préjugés des hommes. +«Pourquoi, dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont +pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits, +leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles +ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs +ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans +cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou +par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une +certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le +talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main, +ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par +un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une +curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un +tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause +que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont +heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits, +aient sur eux cet avantage de moins. + +«On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est +ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort +recherché; c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui +n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus +qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde. + +«Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne +m'informe plus du sexe, j'admire; et, si vous me dites qu'une femme sage +ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage, +vous avez déjà oublié ce que vous venez de dire, que les femmes ne +sont détournées des sciences que par certains défauts: concluez donc +vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient +sages; et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir +savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait +pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage[30].» + +[Note 30: La Bruyère, _Caractères_, ch. III, Des Femmes.] + +Nous savons, en effet, que les femmes du monde se tenaient volontiers +alors éloignées de l'instruction la plus élémentaire. Avant que Molière +se fût moqué des pédantes, Mlle de Scudéry constatait, comme Fénelon +devait le faire après le succès des _Femmes savantes_, que le danger de +la science n'était pas aussi pressant ni aussi général chez la femme que +le péril de l'ignorance: «Encore que je sois ennemie déclarée de toutes +les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre +extrémité fort condamnable, et d'être souvent épouvantée de voir tant de +femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles +déshonorent notre sexe[31].» + +[Note 31: <i>Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société +française au XVIIe siècle_.] + +«Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement», dira Fénelon. +«Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit +et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent... +Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour +la manière de former ou de lier les lettres en écrivant: au moins +accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères +nets et lisibles[32].» + +[Note 32: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. XII.] + +Mlle de Scudéry avait aussi parlé des fautes d'orthographe grossières +que commettaient des femmes aussi inhabiles à bien écrire qu'habiles à +bien parler. Elles embrouillent à un tel point les caractères dont elles +se servent, qu'une femme reporte à une autre toutes les lettres que +celle-ci lui a écrites de la campagne, et la prie de les lui déchiffrer +elle-même[33]. Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage ne +se remarquaient-ils pas jusque dans les lettres d'une spirituelle +épistolière comme Mme de Coulanges[34]? + +[Note 33: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française +au XVIIe siècle._] + +[Note 34: Lettre de Coulanges à Mme de Sévigné, 27 août 1694.] + +Montaigne remarquait de son temps que tout, dans l'éducation des filles, +ne tendait qu'à éveiller l'amour[35]. La même observation est faite par +Mlle de Scudéry qui se plaint que le désir de plaire soit la seule +faculté que l'on cultive chez la femme: «Sérieusement,... y a-t-il +rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en +l'éducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni +galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce +qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui +puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces +grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse... de ne +s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons +que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles +pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut +danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou +douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou +six; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusque +à la mort et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend +rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la +faire agir avec plus de conduite; et vu la manière dont il y a des dames +qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a défendu d'avoir de la +raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir, +pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne +dire que des sottises; et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la +compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En +mon particulier,... j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les +jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour, mieux dire +à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à +ne rien faire ou à défaire ce qui avoit déjà été fait. Ensuite elle en +emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le +reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez +d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie +de cette personne n'est pas bien employée!... + +[Note 35: Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.] + +«Je suis persuadée... que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes +les femmes, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue +oisiveté[36]...» Combien juste et profonde est cette dernière remarque! + +[Note 36: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française +au XVIIe siècle_.] + +La satire de Molière ne rendra que plus générales ces nonchalantes +habitudes, et la vie inoccupée des femmes produira avec la paresse, +la frivolité, le goût exagéré du luxe et des plaisirs mondains: pente +fatale qui mène promptement à l'abîme! Ou bien le désoeuvrement +amollira à un tel degré les femmes et les jeunes filles que, suivant le +témoignage de Mme de Maintenon, elles ne seront plus capables d'aucun +effort, même pour parler, même pour s'amuser; et que, inertes, +apathiques, elles ne sauront plus que manger, dormir[37]! Entre cette vie +et celle de la brute, je ne vois aucune différence; et, s'il en est une, +elle est tout entière à l'avantage de l'animal qui, du moins, se remue +pour chercher sa pâture. + +[Note 37: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, éd. du M. +Lavallée, 145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702] + +Il était temps de remédier à l'anémie morale que nous révèle Mme +de Maintenon. Ce fut pour combattre ce mal que Fénelon écrivit son +admirable traité de l'_Éducation des filles_, et que Mme de Maintenon +appliqua les théories du saint prélat dans l'Institut de Saint-Louis, +à Saint-Cyr, qu'elle avait fondé pour les jeunes filles de la noblesse +pauvre[38]. Ces théories étaient elles-mêmes le résultat de l'expérience +que Fénelon avait acquise en dirigeant le couvent des Nouvelles +catholiques. + +[Note 38: Le traité de _l'Éducation des filles_ parut en 1687, deux +ans après la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta +Fénelon sur l'oeuvre qu'elle créait. Elle collabora avec lui et avec +l'évêque de Chartres pour le traité intitulé: _l'Esprit de l'Institut +des filles de Saint-Louis_. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, +52.] + +De la pédanterie de quelques femmes, disait l'abbé Fleury, «on a conclu, +comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables +d'étudier, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des +hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à +conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à +conserver, des biens à gouverner ou s'il leur était plus facile qu'à +nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre[39].» + +[Note 39: Fleury, _Traité du choix et de la méthode des études_, +XXXVIII. Études des femmes.] + +S'instruire pour mieux remplir ses devoirs, pour former son jugement, +pour occuper sa vie, c'est là, en effet, le modèle de l'éducation au +XVIe et au XVIIe siècles, modèle qui ne fut pas suivi par la généralité +des familles, mais qui subsistait toujours. Mlle de Scudéry avait ainsi +défini le rôle de l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pensée +qui inspira Fénelon et Mme de Maintenon. Mais tous deux comprirent que +pour que leurs réformes fussent durables, il fallait préparer dans les +jeunes filles des mères éducatrices qui les perpétueraient. Pour former +ces mères, leur plan ne devait pas se borner à l'instruction des femmes, +mais il devait embrasser la grande et forte éducation qui ne sépare pas +l'enseignement intellectuel de l'enseignement moral. + +Ces mères éducatrices étaient rares. L'éducation, si négligée dans bien +des familles mondaines, était en même temps comprimée. Et il faut dire +que ce système de compression dominait aussi, dès le XVIe siècle, dans +les familles les plus austères. Le principe romain qui régnait alors +dans le droit, passait dans les moeurs, et ce n'était pas à tort que +Fénélon souhaitait pour la jeune fille une plus douce atmosphère de +tendresse. La mère de Mme de Maintenon n'avait embrassé que deux fois sa +fille! Par contre, ces mères si avares de baisers étaient prodigues de +soufflets, témoin, au XVIe siècle, cette femme d'ailleurs si digne et +si respectable, Mme du Laurens: «Quant à nous autres filles qui estions +jeunes, ma mère nous menoit tous-jours devant elle, soit à l'église, +soit ailleurs, prenant garde à nos actions. Que si nous regardions çà et +là, comme font ordinairement les enfans, elle nous souffletoit devant +tous pour nous faire plus de honte...»[40] + +[Note 40: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe _Une +famille au XVIe siècle_.] + +Fénelon et Mme de Maintenon étaient témoins de ce que, sous la +surveillance d'une mère grondeuse, la vie domestique pouvait avoir +d'ennuis pour la jeune personne. «Quelle est, dit Mme de Maintenon, la +fille qui ne travaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre +de sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus +souvent, que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments, +quelquefois même de mauvais traitements, et personne ne s'avise de la +plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent +assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et +dimanches.[41]» + +[Note 41: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 145.] + +Il était des mères qui, très mondaines pour leur compte, et très sévères +pour celui de leurs filles, ne les emmenaient à la cour que dans une +attitude d'esclavage. «Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de Maintenon, +joue toute la journée avec Mme la duchesse de Bourgogne; sa fille +est assise à son côté sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle +travaille, et les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à +regarder jouer, et à s'intéresser au jeu de sa mère, et quelquefois, +lasse et ennuyée de regarder, elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la +reine aimait beaucoup, et à qui elle faisait l'honneur de jouer avec +elle, avait sa fille debout près d'elle qui passait sa vie sans +parler[42].» Ces mères n'eussent pas permis à leurs filles de prendre la +parole sans avoir été interrogées. + +[Note 42: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 187. Instruction à la +classe verte, 1705.] + +Les mères laissaient-elles leurs filles chez elles, la vie de celles-ci +n'était pas mieux dirigée. Une femme de chambre de la mère devenait la +gouvernante de la fille: «Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout +au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite, +bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus +grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre +de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la +gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser: mais mentez +tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a +rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de +vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une +petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien +sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion, +et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit: La jolie +enfant! la jolie mignonne! La gouvernante est transportée de joie et +s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle de raison[43].» + +[Note 43: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 156. Instruction aux +demoiselles de la classe verte, mars 1703.] + +Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse atmosphère entoure +la jeune fille! La grande âme sacerdotale de Fénelon est saisie de +tristesse devant le spectacle que présentent les désordres et les +discordes de la maison, la vie dissipée de la mère de famille. «Quelle +affreuse école pour des enfants! s'écrie-t-il. Souvent une mère qui +passe sa vie au jeu, à la comédie, et dans les conversations indécentes, +se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante +capable d'élever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure +éducation sur des filles à la vue d'une telle mère? Souvent encore on +voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs +enfants aux spectacles publics, et à d'autres divertissements qui ne +peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans +laquelle ces parents mêmes les veulent engager; ainsi ils mêlent le +poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse; mais ils +accoutument l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements +des représentations passionnées et de la musique, après quoi ils ne +peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions, et +leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela, ils veulent +encore que l'éducation réussisse, et ils la regardent comme triste et +austère, si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal. N'est-ce pas +vouloir se faire honneur du désir d'une bonne éducation de ses enfants, +sans en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux règles les plus +nécessaires [44].» + +[Note 44: Fénelon, _De l'éducation des filles,_ xiii.] + +Devant ces tristes exemples, Fénelon et sa noble alliée comprennent +combien il est urgent d'élever la femme qui aura elle-même des enfants à +élever un jour. En considérant cette mission aussi bien que l'influence +qu'exercent les femmes, Fénelon juge même que la mauvaise éducation des +filles est plus dangereuse encore que celle des hommes[45]. Et Mme de +Maintenon, alors qu'elle engage les élèves de Saint-Cyr à ne donner +à leurs compagnes que de bons exemples, les prévient que par celles +d'entre ces jeunes filles qui sont destinées à devenir mères, la +transmission du bien et du mal s'opérera pendant les siècles des +siècles, et que des fautes commises mille ans plus tard feront peser une +effroyable responsabilité sur la personne qui aura laissé tomber une +mauvaise semence dans l'âme d'une mère future[46]. + +[Note 45: Fénelon, _De l'éducation des filles_, I.] + +[Note 46: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 185. Entretien +avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.] + +Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de Saint-Louis: «Que vous êtes +heureuse, ma chère fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne +oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!»--«Il y a donc dans l'oeuvre de +Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et +d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la +perfection du christianisme,» disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle +se montrait ainsi la digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé ce +principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu; +les jeunes réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs +provinces, leurs provinces réformeront le monde[48].» Les Ursulines +s'appliquaient, elles aussi, à former des institutrices en même temps +que des élèves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent. + +[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.] + +[Note 48: _Chronique des Ursulines_, citée par M. Legouvé. _Histoire +morale des femmes_.] + +Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction +de la mère future doit concourir à un double but: éclairer la piété, +fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrétiennes, des +chrétiennes instruites de leur religion, des chrétiennes qui, suivant +le conseil de saint François de Sales, sauront sacrifier les pratiques +surérogatoires de la piété à leurs devoirs essentiels d'épouses et de +mères; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habituées à +s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reçues, +deviendront de sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus +des vanités du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables, +«de bonnes moeurs, modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes, +généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir +dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la +paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et +adoucir[49].» C'est l'idéal de la femme forte, cet idéal que Fénelon +présente à la dernière page de son livre et qui en est la vraie +conclusion. Et pour que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme +forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon et Mme de Maintenon +demandent qu'on laisse s'épanouir dans la jeune fille cette aimable +gaieté qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait souvent +l'éducation domestique du XVIIe siècle. + +[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux +dames de Saint-Louis, 11 février 1706.] + +Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement dite devenait un +puissant moyen de préparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon +semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à Saint-Cyr la méthode +pédagogique de celui-ci, cette méthode qui, admirablement appropriée aux +besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente, témoignait que +l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques avait vu de près +se développer l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les +enseignements que comporte chaque âge. + +Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les résultats qu'elle +poursuit. + +De même que l'éducation morale, l'éducation intellectuelle doit tendre +à ce double but que nous avons signalé: former le jugement, éclairer la +piété, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au +lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon +et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit +une force pour le caractère en même temps qu'une lumière pour l'esprit. + +Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux leçons +d'écriture qui ne servissent à l'éducation morale, et les exemples que +Mme de Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des élèves étaient +des préceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de +cette délicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre. +Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de +toutes les leçons qu'elles entendaient, et elle les engageait à écrire +leurs réflexions dans un livre spécial[50]. + +[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_. À une époque +antérieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie, +veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures +religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement +imbues des doctrines jansénistes. _Règlement pour les enfants de +Port-Royal_, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé en +1665, à la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce règlement +dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n° 2.--M. +Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel était judicieusement +appliqué dans ce règlement.] + +Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances que +s'appliquait cette méthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux +valait peu savoir et bien savoir que de posséder superficiellement un +plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que fût le +programme de Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis +bon sens_, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait souvent remplacer +l'enseignement des livres, et qu'une instruction très élémentaire +pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la +raison[51]. Ce bon sens était un guide sûr, à l'aide duquel les femmes +devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des +choses de la vie. + +[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.] + +Avec une forte instruction religieuse, très justement éloignée toutefois +des controverses théologiques, Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille +que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement, +écrire avec correction, parler avec pureté, savoir les quatre règles de +l'arithmétique pour faire les comptes de la maison, être initiée aux +choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux, +apprendre les éléments du droit autant que ceux-ci se rapportent à +la condition de la femme, mais éviter cependant de faire servir ces +connaissances à une humeur processive. Après ces études qui, pour lui, +sont fondamentales et dont la dernière manque à nos programmes actuels, +Fénelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes +dont la solidité les dégoûtera de la creuse lecture des romans: +«Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des +prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer +l'histoire de France, qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays +voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout +cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments, +pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation[52].» + +[Note 52: Fénelon, Éducation des filles, XII.] + +C'est avec les mêmes précautions que le vénérable auteur souhaite que le +latin, la langue des offices de l'Église, remplace dans l'instruction +des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces +deux idiomes dont l'étude entraîne la lecture d'ouvrages passionnés, et +qui, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler la +vigoureuse beauté du latin. + +«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des +ouvrages d'éloquence et de poésie, si je croyais qu'elles en eussent le +goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable +usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations +vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété: tout ce qui +peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me +paraît dangereux. + +«La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions[53].» + +[Note 53: Id., _l. c._] + +Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la jeune fille, +l'inspiration chrétienne animât la poésie, la musique, et +particulièrement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette +bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer à une +époque où la poésie et la musique s'unissaient pour célébrer l'amour. +Nous verrons comment Racine allait réaliser le voeu de Fénelon. + +Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à Fénelon que, pour leur +parure, les jeunes filles prissent pour modèle la noble simplicité des +statues grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la peinture, ne +fût-ce que pour exécuter leurs travaux manuels avec un art plus délicat +et pour faire régner dans certains arts industriels le goût qui y manque +trop souvent. + +Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul +défaut: une trop grande méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En +éliminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste +encore assez de pages où l'on peut montrer à la jeune fille la sublime +alliance du beau et du bien. L'émotion même que font naître les grands +sentiments est sans péril lorsqu'elle est réglée par cette haute raison +que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles éducateurs du XVIIe +siècle. Ils leur avaient appris à juger trop sainement des choses de +l'esprit pour que des sentiments exaltés leur donnassent le dégoût de la +vie réelle. + +Bien que Mme de Maintenon élevât justement au-dessus de la forme +littéraire l'utilité du fond, elle ne négligeait pas chez les élèves +de Saint-Cyr l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait +elle-même ce style épistolaire où elle excellait, ce style naturel qui, +dans sa brièveté, se borne «à expliquer clairement et simplement ce que +l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des +_Conversations_ qui, tout en exerçant leur jugement, les initiaient aux +grâces de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir entendu +l'une des «détestables» ouvres dramatiques que Mme de Brinon, première +supérieure de Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la pria de +n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle +pièce de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle où il y +aurait le moins d'amour.» _Cinna_ fut représenté par les demoiselles de +Saint-Cyr. Je m'étonne que l'on n'ait point préféré _Polyeucte à Cinna_. +Ne semble-t-il pas que le choix de cette dernière pièce ait été une +flatterie ingénieuse à l'endroit du nouvel Auguste? + +_Andromaque_ suivit _Cinna_ sur le théâtre de Saint-Cyr. Après la +représentation, Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites filles +viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles +ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» Elle lui +demanda alors de composer «quelque espèce de poème moral ou historique +dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que +sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à +Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre +les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir +les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant[54].» + +[Note 54: Mme de Caylus, citée par L. Racine, _Mémoires_.] + +De ce désir de Mme de Maintenon naquirent successivement _Esther_, +_Athalie_, ces oeuvres dans lesquelles on ne saurait dire que la +réputation de Racine ne fût pas «intéressée», et qui, certes, ne +devaient pas demeurer «ensevelies à Saint-Cyr.» Ainsi, c'est pour +l'éducation des femmes qu'ont été écrites ces pages où l'harmonieux +génie de Racine s'élève à une incomparable grandeur en traduisant la +pensée biblique; ces pages immortelles qui comptent parmi les gloires +les plus pures de la France et qui témoigneraient au besoin que la foi a +toujours été la meilleure inspiration de la poésie. + +Les tragédies jouées à Saint-Cyr durent charmer Fénelon qui avait désiré +que l'on exerçât les enfants à représenter, entre eux les scènes les +plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant à la poésie dans +les choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, c'était là encore répondre au +voeu du maître qui avait si vivement souhaité que la musique et la +poésie, ces arts «que l'Esprit de Dieu même a consacrés», fussent +rappelées à une mission éducatrice qui était leur mission primitive: +«exciter dans l'âme des sentiments vifs et sublimes pour la vertu[55].» + +[Note 55: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.] + +On sait quel éclat eurent les représentations d'_Esther_: Louis XIV +présidant à l'admission des invités, en dressant lui-même la liste; et +le jour des représentations, le grand souverain se tenant près de la +porte, levant sa canne pour former une barrière et ne laissant entrer +que les personnes dont les noms figuraient sur la liste qu'il tenait +dans sa main royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel _Esther_ +fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient à cette oeuvre déjà +si émouvante, les jeunes filles qui l'interprétaient, ces enfants de la +noblesse pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces _jeunes et +tendres fleurs transplantées_ comme les compagnes d'Esther[56]. Le grand +Condé pleura à ce spectacle comme il avait pleuré dans son héroïque +jeunesse en entendant Auguste pardonner à Cinna. + +[Note 56: Louis Racine, _Mémoires_. Les représentations d'_Esther_ +eurent lieu en 1689. La même année, Racine composa pour les demoiselles +de Saint-Cyr quatre cantiques inspirés de l'Écriture sainte. Plusieurs +fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.--Racine et +Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions de +Saint-Cyr. (Note de M. Lavallée dans son édition des _Oeuvres de Mme de +Maintenon_.)] + +Racine avait dirigé lui-même les répétitions de sa pièce. Quel maître +que celui-là! Combien ce grand chrétien devait faire pénétrer dans +les jeunes âmes les sublimes enseignements de son oeuvre: le courage +religieux qui fait braver la mort à une femme jeune et timide, la +confiance dans cette justice souveraine qui, à son heure, abaisse +l'orgueilleux et fait triompher l'innocent persécuté! Quel maître aussi +dans l'art de bien dire que le merveilleux poète qui initiait ses +élèves aux délicatesses de son style enchanteur! Mme de Maintenon avait +réellement atteint le but qu'elle poursuivait par ces représentations: +remplir de belles pensées l'esprit des jeunes filles, les habituer à un +pur langage et aussi à ce maintien noble et gracieux qui est essentiel +à la dignité de la femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux +demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les bienséances du monde. + +Mais l'éclat de ces représentations eut des suites fâcheuses qui +compromirent jusqu'à la cause de l'instruction des femmes. Lorsque, +l'hiver suivant, Racine présenta _Athalie_ à Mme de Maintenon, des avis +donnés tantôt par des personnes bien intentionnées, tantôt par des +rivaux du poète, firent comprendre à la fondatrice de Saint-Cyr le +danger qu'il y avait à produire de jeunes filles sur un théâtre et +devant la cour. _Athalie_ ne fut donc représentée que devant le roi +et Mme de Maintenon, dans une chambre sans décors et par les jeunes +personnes revêtues de leurs uniformes de pension. + +Si la réforme s'était arrêtée là, nous n'y aurions vu aucun +inconvénient. Mais Mme de Maintenon crut s'apercevoir que depuis les +représentations d'_Esther_ les demoiselles de Saint-Cyr n'étaient plus +les mêmes. L'orgueil et les folles vanités du monde avaient pénétré avec +les applaudissements de la cour dans ce pieux asile. Il n'était pas +jusqu'à cette faculté de raisonner que Mme de Maintenon avait développée +dans ses élèves, qui ne contribuât à en faire des pédantes. Elles +n'avaient aussi que trop imité ce ton de raillerie qui, chez Mme de +Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable enjouement, mais qui, +chez ces jeunes filles hautaines, devenait aisément de l'impertinence. + +Mme de Maintenon écrit à Mme de Fontaines, maîtresse générale des +classes: «La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut +réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que +nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en +souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien +heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est +répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte +même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir +la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui +seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent +de l'esprit, qu'on élevât leur coeur, qu'on formât leur raison; j'ai +réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous; +elles ont le coeur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne +conviendrait de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon +le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses, +présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand +le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne +aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes +et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que +nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal, +et auquel j'ai plus de part que personne[57].» + +[Note 57: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 26. 20 septembre +1691.] + +Mais pour remédier au mal, Mme de Maintenon perd cette mesure qui est le +trait distinctif de son caractère. S'imaginant que c'est l'instruction +qui enfle le coeur de ses élèves, elle supprime, dans le programme +d'études l'histoire romaine, l'histoire universelle. L'histoire de +France même trouve à peine grâce à ses yeux, et encore à la condition +de n'être qu'une suite chronologique des souverains. Les demoiselles de +Saint-Cyr ne seront plus guère occupées que par les travaux à l'aiguille +et par des instructions sur les devoirs de l'état auquel leur condition +les destine. Peu de lectures, si ce n'est dans quelques ouvrages de +piété; mais ici encore Mme de Maintenon veille à ce que ces lectures +puissent former le jugement et régler les moeurs, en même temps qu'elles +donneront à la piété un solide aliment. + +Enfin Mme de Maintenon laisse échapper cette parole que rediront si +souvent les adversaires de l'instruction des filles: «Les femmes ne +savent jamais rien qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend +communément fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses +solides[58].» + +[Note 58: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 84. Instruction +aux religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.] + +Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans un certain ordre +de connaissances, les femmes peuvent acquérir plus que cette +demi-instruction qui en fait des pédantes. Elle aurait pu se dire aussi +que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de Saint-Cyr, ce n'était +pas leur instruction, c'était la parade qu'on leur avait fait faire de +leurs talents. + +Du reste cette réforme était trop exagérée pour qu'elle fût longtemps +appliquée. Selon Mme du Pérou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon +n'avait voulu que déraciner le «fond d'orgueil» de Saint-Cyr, pour +établir ensuite un juste milieu dans les études. La correspondance et +les instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il en fut ainsi. +Les tragédies, les _Proverbes_, les _Conversations_, ne figurent plus au +premier rang, mais sont réservés comme récompense du travail après les +devoirs de lecture et d'écriture. L'histoire n'est plus négligée, à +en juger par une leçon d'histoire contemporaine que Mme de Maintenon +octogénaire envoie à la classe bleue. + +A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jésus, trente jeunes filles nobles +étaient élevées d'après le modèle de l'Institut de Saint-Louis[59]. Mme +de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la Mairie, prieure +de Bisy, voulurent aussi employer cette méthode dans leurs couvents. +Mais ceux-ci admettant des filles de bourgeois et de vignerons, la +fondatrice de Saint-Cyr rappela à Mme de la Viefville et à Mme de la +Mairie, que si les mêmes principes moraux et religieux doivent être +donnés aux jeunes filles de condition inférieure, il n'en est pas +ainsi de l'éducation sociale et intellectuelle. Elle les engage donc +à proscrire de l'éducation donnée à ces enfants, tout ce qui pourrait +exalter leur imagination et leur faire rêver une autre vie que la +modeste existence à laquelle elles sont appelées. L'instruction +professionnelle, voilà ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes +avec l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul. + +[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette même +maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du +travail. Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui +occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination +de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la +France_, t. I, CCCLXXXVI.] + +Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fénelon dans ce principe, +qu'il faut élever les filles pour la condition où elles doivent être +placées, pour le lieu même qu'elles doivent habiter. C'est la véritable +éducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire +mépriser aux jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes +d'y faire honneur un jour[60]. + +[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fénelon, _De +l'éducation des filles_, ch. XII.] + +L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe siècle et même à +une époque antérieure. Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la +Trinité, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse +lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis +dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui étaient +ainsi initiées et exercées à notre vieil art national[61]. + +[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et +note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen âge et à +l'époque de la Renaissance_.] + +Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance où +des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre, +à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde aussi un atelier où les +enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture, +le catéchisme. Du reste, les travaux de couture étaient enseignés aux +jeunes filles dans ces petites écoles dont Mme de Miramion grossit +considérablement le nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de +dignes maîtresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant +nomma les _Miramionnes_[62]. + +[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant, +_Madame de Miramion_.] + +L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle +continuait de faire une large part à l'instruction gratuite. Au XVIe +siècle elle avait pris un développement extraordinaire que les guerres +de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux siècles +suivants. L'Église donnait à ce mouvement une énergique impulsion. Les +archevêques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la nécessité +de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à ses +curés de se procurer tous des maîtres et des maîtresses d'école. En +1682, l'évêque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses à faire +instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dévouera «à un si +saint emploi.» Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un +sacerdoce. En 1696, les curés de Chartres supplient leur évêque de leur +donner des maîtres et des maîtresses d'école pour moraliser le peuple +par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale +du vice[63]. + +[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_. +1881.] + +Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous montrent d'humbles +curés de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles +de filles aussi bien que des écoles de garçons[64]. Ces inscriptions +attestent aussi que de généreuses chrétiennes prirent part aux +fondations scolaires, justement regardées comme des oeuvres pies[65]. +Dans le traité de l'_Éducation des filles_, Fénelon demande que l'on +apprenne aux futures châtelaines le moyen d'établir de petites écoles +dans leurs villages[66]. + +[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV +(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.] + +[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.] + +[Note 66: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.] + +Il serait trop long de citer tous les efforts de l'Église pour répandre +dans les plus humbles rangs de la société la lumière intellectuelle +dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des +communautés religieuses qui se dévouèrent à l'instruction du peuple? Dès +la fin du XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve, +fonde la communauté des Ursulines de France qui donnent l'instruction +gratuite. Elles enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture, +l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces +pépinières qui, d'après la pensée fondamentale de l'institut, devaient +préparer par l'enfant, par la jeune fille, la régénération de la famille +et de la société[68]. + +[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction +aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mémoires +récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction +et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom +d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine +de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes lettres, joignait celle du +latin, de la poésie, de l'arithmétique, et qui consacrait surtout son +zèle aux élèves les moins avancées. _Les savants Godefroy_. Mémoires +d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, par M. le +marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris, 1873.] + +[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.] + +En 1789, parmi les autres communautés qui donnaient aux enfants +l'instruction primaire, les Filles de la Charité avaient 500 maisons: +les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs d'Évron +recevaient dans leurs 89 établissements 3,000 élèves[69]. + +[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M. +Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.--La communauté +de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la +Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy. +_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.] + +«Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une +pour les garçons et l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du +gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70]. + +[Note 70: Allain, _étude citée_. Sur les écoles de filles avant 1789, +voir le récent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la +Révolution_.] + +En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse, en spoliant les +petites écoles, la Révolution allait plonger le peuple dans les ténèbres +de l'ignorance. Et la Révolution accuse de ces ténèbres ceux qui avaient +allumé et fait rayonner depuis tant de siècles le flambeau qu'elle-même +a éteint! + +Si l'enseignement primaire avait poursuivi son cours au XVIIIe siècle, +nous ne saurions en dire autant de l'instruction donnée aux femmes du +monde. Quelque restreintes que fussent au XVIIe siècle les connaissances +que possédaient les disciples de Fénelon et de Mme de Maintenon, la +sûreté et la délicatesse de leur jugement pouvaient, nous l'avons +rappelé, suppléer en elles à l'étendue de l'instruction. Mais ce fond +solide, si rare même alors, manqua de plus en plus. La frivolité +seule domine au XVIIIe siècle. A cette époque la femme a la pire +des ignorances: celle qui veut décider de tout, en philosophie, en +politique, en religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors que +dans ses Heures, se trouve, en une seule leçon, une philosophe sans le +savoir[71]. + +[Note 71: Taine, _les Origine de la France contemporaine. L'ancien +régime_.] + +Les femmes les plus frivoles se passionnent pour la science. Vers 1782, +c'est une mode. On a dans son cabinet «un dictionnaire d'histoire +naturelle, des traités de physique et de chimie. Une femme ne se fait +plus peindre en déesse sur un nuage, mais dans un laboratoire, assise +parmi des équerres et des télescopes[72]. Les femmes du monde assistent +aux expériences scientifiques, elles suivent des cours de sciences +physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission +d'assister aux cours du collège de France. A une séance publique de +l'Académie des Inscriptions, elles «applaudissent des dissertations sur +le boeuf Apis, sur le rapport des langues égyptienne, phénicienne et +grecque...» Rien ne les rebute. Plusieurs manient la lancette et même le +scalpel; la marquise de Voyer voit disséquer, et la jeune comtesse de +Coigny dissèque de ses propres mains[73].» + +[Note 72: Id., _Id_.] + +[Note 73: Id., _Id_.] + +Il y avait là certainement quelques tendances louables. Nous ne pouvons, +par exemple, qu'applaudir à la décision qui permit aux femmes de suivre +les cours du Collège de France. Mais dans toutes les démonstrations que +provoqua chez la femme l'engouement de la science, il y a quelque chose +qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses avec un étalage qui en +rappelle la date trop fraîche. En dépit de Molière et de Boileau, la +pédante a survécu, et avec la pédante, le préjugé contre une sage +instruction des filles. + +Dans l'épître dédicatoire d'_Alzire_, adressée à Mme du Chatelet, +Voltaire, ayant à louer l'instruction de cette femme malheureusement +plus savante que vertueuse, citait des exemples contemporains qui lui +faisaient croire que son siècle ne partageait plus les préjugés que +Molière et Boileau avaient répandus contre l'instruction des femmes. +Mais Voltaire flattait son siècle, et à part quelques exceptions, la +jeune fille du XVIIIe siècle était élevée en poupée mondaine. «Une +fillette de six ans est serrée dans un corps de baleine; son vaste +panier soutient une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la +tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de noeuds, +rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut, +que souvent «le menton est à mi-chemin des pieds;» parfois on lui met du +rouge. C'est une dame en miniature; elle le sait, elle est toute à son +rôle, sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement unique et +perpétuel est celui du maintien[74].» + +[Note 74: Taine, _ouvrage cité_.] + +Un écrivain du XVIIIe siècle, Mercier, nous dira: «Le maître de danse, +dans l'éducation d'une jeune demoiselle, a le pas sur le maître à lire, +et sur celui même qui doit lui inspirer la crainte de Dieu et l'amour de +ses devoirs futurs[75].» + +[Note 75: Mercier, _Tableau de Paris_, 1783. T. VIII, ch. CDX. +Petites filles, Marmots.] + +Les quelques notions de catéchisme que la jeune fille perdait bientôt +d'ailleurs dans le courant philosophique du siècle, n'occupaient, en +effet, qu'un rôle bien secondaire, je ne dirai pas dans l'éducation, ce +serait profaner ce mot, mais dans le dressage de la jeune fille. Tout +y était sacrifié à l'enseignement du maintien. Lorsque, par une mesure +d'économie, le cardinal de Fleury décide Louis XV à faire élever ses +filles à l'abbaye de Fontevrault où, trop souvent, gâtées en filles de +roi, elles n'ont guère d'autre règle que celle de leurs fantaisies, +l'une des princesses, Mme Louise de France, ne connaît pas encore, à +douze ans, toutes les lettres de son alphabet. Un seul professeur d'art +d'agrément a suivi ses royales élèves à Fontevrault; c'est encore le +maître à danser[76]! + +[Note 76: Mme Campan, _Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette_.] + +Huit jours avant son mariage, la future duchesse de Doudeauville, Mlle +de Montmirail, âgée de quinze ans, est mise dans un coin de la salle à +manger, avec une robe de pénitence, pour avoir mal fait sa révérence à +son entrée dans le salon d'une mère aussi sévère que fantasque[77]! + +[Note 77: Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville] + +Mais empruntons encore à Mercier quelques traits relatifs à cette +éducation qui, «dès la plus tendre enfance...imprègne, pour ainsi dire, +l'âme des femmes de vanité et de légèreté.» Pour la petite fille, «la +marchande de modes et la couturière sont des êtres dont elle évalue +l'importance, avant d'entendre parler de l'existence du laboureur qui la +nourrit, et du tisserand qui l'habille. Avant d'apprendre qu'il y aura +des objets qu'elle devra respecter, elle sait qu'il ne s'agit que d'être +jolie, et que tout le monde l'encensera. On lui parle de beauté avant +de l'entretenir de sagesse. L'art de plaire et la première leçon de +coquetterie sont inspirés avant l'idée de pudeur et de décence, dont un +jour elle aura bien de la peine à appliquer le vernis factice sur cette +première couche d'illusion. + +«Qu'on daigne regarder avec réflexion ces marionnettes que l'on voit +dans nos promenades, préluder aux sottises et aux erreurs du reste +de leur vie. Le _petit monsieur_, en habit de tissu, et la _petite +demoiselle_, coiffée sur le modèle des grandes dames, copiant, sous les +auspices d'une _bonne_ imbécile, les originaux de ce qu'ils seront un +jour. Toutes les grimaces et toutes les affectations du petit maître +sont rassemblées chez le _petit monsieur_. Il est applaudi, caressé, +admiré en proportion des contorsions qu'il saisit. La _petite +demoiselle_ reçoit un compliment à chaque minauderie dont son petit +individu s'avise; et si son adresse prématurée lui donne quelque +ascendant sur le petit _mari_, on en augure, avec un étonnement stupide, +le rôle intéressant qu'elle jouera dans la société[78].» + +[Note 78: Mercier, _l. c._] + +La petite fille grandit dans l'ennui et l'oisiveté sous ce toit paternel +qui souvent n'abrite pour elle ni caresses ni sourire. Le matin, quand +la mère est à sa toilette, la petite fille vient cérémonieusement lui +baiser la main; elle voit encore ses parents aux heures des repas[79]. + +[Note 79: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_; +Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime_.] + +La mère aime-t-elle sa fille ou du moins croit-elle l'aimer, la +garde-t-elle dans sa chambre, cette chambre est, comme au XVIIe siècle, +une prison où l'enfant, privée de tout mouvement, est tour à tour +encensée ou grondée; «toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal +entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps +et le coeur de la jeunesse[80].» + +[Note 80: Rousseau, _Émile_, V.] + +Devant cette jeune fille condamnée au rôle d'automate, Rousseau, +l'ennemi, des couvents, se prend à regretter ces maisons où l'enfant +peut se livrer à ses joyeux ébats, sauter et courir. + +Rousseau parlait ainsi dans le livre par lequel il crut pouvoir réformer +l'éducation, aussi bien celle des femmes que celle des hommes. + +Au milieu de ses folles utopies, Rousseau établit néanmoins dans +l'_Émile_ un principe que feraient bien de méditer les émancipateurs +actuels de la femme: c'est qu'il faut élever chaque sexe selon sa +nature, et ne pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme! +Il faut simplement en faire une honnête femme; «Elles n'ont point de +collèges! s'écrie-t-il. Grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y en eût +point pour les garçons[81]!» Je n'achève la phrase de Rousseau que pour +compléter la citation, mais non pour l'approuver jusqu'au bout. Il est +certain que la vie de collège est aussi nécessaire à l'homme, pour le +préparer à la vie publique, qu'elle serait funeste à la femme qui est +destinée à l'existence du foyer. + +[Note 81: Rousseau, _l. c._] + +Rousseau dit que l'éducation doit préparer une femme qui comprenne +son mari, une mère qui sache élever ses enfants. Ce sont là de sages +préceptes que nous trouvions dans les siècles précédents, mais que le +faux jugement de Rousseau applique fort mal, comme d'habitude. C'est +que, au lieu de reconnaître l'existence du péché originel, le philosophe +admet la bonté absolue de la nature humaine. Tous les instincts de cette +nature sont bons; il n'y a qu'à les développer. La ruse est l'instinct +naturel de la femme: c'est cette ruse qu'il faut laisser croître. La +grande science de la femme sera d'étudier le coeur de l'homme pour +chercher adroitement à plaire. Cette étude est la seule que Rousseau +encourage chez la jeune fille. Il lui permet d'ailleurs d'apprendre sans +maître tout ce qu'elle voudra, pourvu que ses connaissances se bornent à +des arts d'agrément qui la rendront plus capable de plaire à son mari. +C'est en vain que Rousseau a prêché la réforme de l'éducation; ses +belles théories n'aboutissent qu'à l'éducation du XVIIIe siècle: l'art +de plaire[82]. + +[Note 82: Taine, _ouvrage cité_.] + +Aucune réforme sérieuse n'était possible avec le système d'un philosophe +qui enlevait à l'éducation de la femme comme à celle de l'homme la seule +base solide: l'éducation religieuse. Rousseau, qui trouvait qu'il n'est +peut-être pas temps encore qu'à dix-huit ans, l'homme apprenne qu'il a +une âme, Rousseau permet cependant que l'on instruise plus tôt la femme +des vérités religieuses. Il est vrai que c'est par un motif assez +irrespectueux pour l'intelligence féminine: Jean-Jacques trouve que si, +pour apprendre les vérités religieuses à la femme, on attend qu'elle +puisse les comprendre, elle ne les saura jamais. Peu importe donc que ce +soit plus tôt ou plus tard. + +La religion de Rousseau, cette religion dont le Vicaire savoyard est +l'éloquent apôtre, est fort élastique: c'est la religion naturelle. Il +est vrai qu'au temps où nous vivons, il faut savoir gré à Jean-Jacques +de n'avoir biffé ni l'existence de Dieu ni l'immortalité de l'âme. + +Impuissantes--heureusement--à passer dans la vie réelle, les rêveries +éducatrices de Rousseau rappellent cependant aux mères qu'elles ont des +filles. Elles ont maintenant le goût de la sensiblerie maternelle. Mais, +incapable de comprendre que cette enfant représente pour elle un devoir, +la mère ne voit en elle qu'un plaisir. On initie la petite fille aux +grâces du parler élégant. On fait de cette enfant, qui y est déjà si +bien préparée, une petite comédienne de salon. Elle reçoit pour maîtres +des acteurs célèbres; elle joue dans les proverbes, dans les comédies, +dans les tragédies. Rousseau n'avait sans doute pas prévu tous ces +résultats, mais n'en avait-il pas préconisé le principe: l'art de +plaire? + +Une disciple de Rousseau, Mlle Phlipon, la future Mme Roland, parut +donner un fondement plus solide à l'éducation des femmes quand elle +écrivit un discours sur cette question proposée par l'Académie de +Besançon: Comment l'éducation des femmes pourrait contribuer à rendre +les hommes meilleurs. Suivant la méthode de Rousseau, la jeune +philosophe juge que pour répondre à cette question il faut suivre les +indications de la nature. Cette méthode lui fait découvrir que c'est par +la sensibilité que les femmes améliorent les hommes et leur donnent le +bonheur: c'est donc la sensibilité qu'il faut développer et diriger +en elles par une instruction qui éclaire leur jugement. Développer la +sensibilité, c'est-à-dire le foyer le plus ardent et le plus dangereux +qui soit dans le coeur de la femme! En vain, Mlle Phlipon prétend-elle +régler la marche du feu. Oui, avant l'incendie, on peut et l'on doit +diriger la flamme; mais quand tout brûle, est-ce possible? Allumer +l'incendie et se croire la faculté de se rendre maître du feu, quelle +utopie! + +Telle est l'éducation par laquelle l'élève de Rousseau prépare l'épouse +et la mère éducatrice. Tout ici, même l'exercice de la réflexion, doit +concourir à rendre la femme plus aimante et plus aimable. N'est-ce pas +encore; avec une plus généreuse inspiration, le système de Rousseau: +l'art de plaire? Aussi, bien que Mlle Phlipon accorde à l'instruction +des femmes une place que l'_Emile_ ne lui avait pas attribuée, ses +conclusions ne s'écartent guère de celles de son maître. Non plus que +Rousseau d'ailleurs, elle ne sait leur donner une valeur pratique. Elle +avoue elle-même à la fin de son discours qu'elle est «plus prompte à +saisir les principes» qu'elle n'est «habile à détailler les préceptes +[83].» + +[Note 83. M. Faugère a fait rechercher le manuscrit du discours de +Mme Roland, dans les archives de l'Académie de Besançon. Il a publié ce +travail inédit dans son édition des _Mémoires_ de Mme Roland. 1864.] + +Ce n'est pas dans la prédominance absolue de la sensibilité, c'est dans +l'harmonie du coeur et de la raison qu'est le secret de la véritable +éducation, mais il n'appartient pas à la philosophie naturelle, de +livrer ce secret. + +Tandis que les philosophes dissertaient sur l'éducation, tandis que +des mères mondaines s'essayaient à appliquer les théories de Rousseau, +quelques familles, bien rares il est vrai, continuaient de chercher les +traditions éducatrices à leur véritable source: le christianisme. J'aime +à remarquer ces traditions dans la postérité du chancelier d'Aguesseau. +Un esprit supérieur avait toujours distingué les femmes de cette +famille. La femme et la soeur du chancelier nous apparaîtront plus tard. +Sa fille aînée, la future comtesse de Chastellux, reçut chez les dames +de Sainte-Marie de la rue Saint Jacques, une solide instruction. Rentrée +dans sa famille, elle se livra d'elle-même à de fortes études. Son père +l'y encourageait: «J'espère, lui écrivait-il, que vous humilierez par +vos réponses la vanité de vos frères, qui croient être d'habiles gens, +et que vous leur ferez voir que la science peut être le partage des +filles comme des hommes.» Ce serait là un avis un peu téméraire s'il ne +trouvait son correctif dans cette autre phrase: «Ce que je trouve +de beau en vous, ma chère fille, c'est que vous ne dédaignez pas de +descendre du haut de votre érudition, pour vous abaisser à faire tourner +un rouet.» Plus tard, le chancelier s'intéressait à la prédilection +que sa petite-fille, Mlle Henriette de Fresnes, avait pour l'histoire +ancienne et particulièrement pour ce qui concernait l'Égypte. Il se +plaisait au style de cette jeune personne, mais il la félicitait aussi +de garder le goût des occupations ménagères: «Je suis ravi de voir que +vous savez _pâtisser_ aussi bien qu'écrire, et que vous cherchez +de bonne heure à imiter les moeurs des femmes et des filles des +patriarches. Vous me permettrez cependant de préférer toujours les +ouvrages de votre esprit à ceux de vos doigts[84].» + +[Note 84: D'Aguesseau, _Lettres inédites_. A Mlle d'Aguesseau, 13 +octobre 1712; à Mlle Henriette de Fresnes, 4 janvier et 27 février +1745; et dans le même ouvrage, _Essai sur la vie de Mme la comtesse de +Chastellux_, par Mme la marquise de la Tournelle, sa fille.] + +Mlle Henriette de Fresnes. qui devint la duchesse d'Ayen, trouvait donc, +dans les traditions de sa famille, une plus sûre méthode d'éducation que +celle de l'_Émile_. Elle l'applique avec la sollicitude maternelle la +plus éclairée. En élevant ses cinq filles, la duchesse fortifie leur +jugement, fait planer leurs âmes au-dessus des intérêts terrestres, et +leur apprend qu'il faut tout sacrifier à la vertu. Elle lit avec ses +filles les pages les plus éloquentes des anciens et des modernes, ainsi +que les plus belles oeuvres de la poésie. Elle forme elle-même ces +admirables mères qui, à travers la tourmente de la Révolution, gardent +ses enseignements pour les transmettre à notre siècle: Mme de La +Fayette, Mme de Montagu; Mme de Montagu qui disait à ses filles que «la +vérité ne nous est pas donnée seulement pour orner notre esprit, mais +pour être pratiquée[85].» Belle définition qui résume tout ce que la +vieille éducation française nous a donné de meilleur. + +[Note 85: Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.] + +Du XVIe au XVIIIe siècles, quelles jeunes filles produira d'une part +l'éducation mondaine, de l'autre l'éducation domestique? + +Au XVIe siècle, la première de ces éducations nous offre, dans son +expression typique, la fille d'honneur attachée à une reine ou à une +princesse. Elle figure dans les ballets, elle assiste aux tournois; ou, +bien, à cheval, la plume au vent, elle escorte avec ses compagnes la +litière d'une royale voyageuse. Elle porte gaiement la vie, la mort +même; et, vaillante, elle fait de sa tendresse le prix de la valeur +guerrière. Mais, dans l'_escadron volant_ de Catherine de Médicis, elle +met à moins haut prix son amour, et sert l'astucieuse politique de la +reine pour séduire les hommes qu'il faut gagner[86]. + +[Note 86: Brantôme, les deux livres des _Dames_; Marguerite de +Valois, reine de France et de Navarre, _Mémoires_.] + +La légèreté des filles d'honneur pouvait aller jusqu'à la plus +effroyable immoralité. Brantôme nous en donne des preuves suffisantes. +Ne nous montre-t-il pas de ces jeunes filles buvant dans une coupe où un +prince a fait graver les scènes les plus immorales! Si quelques-unes de +ces jeunes filles détournent les yeux, d'autres regardent effrontément, +échangent tout haut d'ignobles réflexions, et osent même étudier les +infâmes leçons qui leur sont présentées[87]! + +[Note 87: Brantôme, _Second livre des Dames_.] + +Sous Louis XIV, la dépravation, pour être moins éhontée, n'en existe +pas moins parmi les filles d'honneur. Elles sont exposées ou s'exposent +elles-mêmes aux hommages outrageants. La maréchale de Navailles est +obligée de faire murer l'escalier qui mène le jeune roi chez les filles +d'honneur. + +Mais dans les familles demeurées patriarcales, d'autres habitudes +préparent dans la jeune fille la gardienne du foyer. Au sein de +l'austère retraite où la protège l'honneur domestique, elle verra dans +la vie, non cette fête perpétuelle que rêvent les filles de la cour, +mais une rude épreuve à laquelle elle doit préparer son âme. + +Dans les familles même qui ne prennent de la cour que l'élégance et qui +en repoussent la corruption, la jeune fille conserve cette grâce suave +et chaste, cette dignité et cette simplicité, cette douceur et cette +force morale que lui avait donnée le moyen âge. Il s'y joint même +quelque chose de plus dans ce milieu d'une distinction souveraine. +Quand, aux attraits de la vierge chrétienne, venaient s'unir les dons +exquis de l'intelligence, le charme des nobles manières et du gracieux +parler, on avait dans son expression la plus accomplie le type de la +jeune fille française. + +Au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, les luttes du temps font +souvent prédominer chez la jeune fille la force sur la douceur. +Corneille dut peindre d'après nature ces _adorables furies_ qui, tout +entières à la vengeance d'un père, immolent à cette vengeance leurs plus +tendres sentiments, et sacrifient à un faux point d'honneur les lois de +la miséricorde, celles de la justice même. Mais, à côté de ces natures +ardentes, le doux type de la jeune fille subsiste toujours, et des +temps plus calmes permettront de le voir plus souvent dans sa paisible +sérénité. Racine l'avait sous les yeux en dessinant Iphigénie. Molière +le respecta généralement dans ses comédies. Nobles ou bourgeoises, la +plupart de ses jeunes filles, gracieuses et modestes comme Iphigénie, +ont comme celle-ci la tendresse filiale, le respect de la volonté +paternelle, la force des généreuses renonciations. Sans doute le poète +comique ne leur demande pas d'immoler leur vie,--ce n'était pas son +rôle,--mais elles savent sacrifier leurs sentiments les plus chers au +souvenir d'un père, au repos d'un fiancé. Nous retrouverons encore +cette touchante figure de la jeune fille française dans la société +artificielle du XVIIIe siècle, cette société, tour à tour, et même à +la fois, sentimentale et spirituellement légère; et Bernardin de +Saint-Pierre immortalisera dans sa Virginie ce type de la tendresse, +du dévouement et de la céleste pureté qui, devant une mort soudaine et +terrible, fait refuser à la jeune fille le salut qui l'alarme dans les +plus intimes délicatesses de sa pudeur. + +Et si nous passons dans la vie réelle, que de ravissantes figures depuis +ces jeunes filles du XVIe siècle qui allient les plus humbles devoirs +domestiques au culte des lettres, jusqu'à ces nobles créatures du +XVIIe et du XVIIIe siècles, Louise de la Fayette, Marthe du Vigean, +Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, anges de la terre qui s'envolent vers +les saintes régions du cloître sans que leurs blanches ailes aient +reçu la moindre poussière terrestre! Et, au milieu de la tourmente +révolutionnaire, que de touchantes physionomies encore, depuis +cette _Jeune Captive_ dont André Chénier recueillit, dans sa poésie +enchanteresse, les mélancoliques regrets et les invincibles espoirs[88]; +jusqu'à Madame Élisabeth de France et ses glorieuses émules qui, devant +l'échafaud, immolent avec un sublime courage ces mêmes regrets, ces +mêmes espoirs, et prouvent que le pays de Jeanne d'Arc n'a pas cessé +d'enfanter des vierges-martyres! + +[Note 88: Bien que l'héroïne de ce poëme, Mlle de Coigny, n'ait pas +gardé dans la suite de sa vie le charme que nous a révélé André Chénier, +elle est toujours restée, comme l'a dit M. Caro, la jeune fille +immortalisée par le poète, _la Jeune captive_. Caro, _la Fin du XVIIIe +siècle_.] + +Sans doute, comme nous l'avons remarqué, les tendresses du foyer seront +souvent comprimées pour la jeune fille. Mais ces tendresses déborderont +plus d'une fois. On verra des Antigones soutenir leurs parents +infirmes[89]. L'amour filial, l'amour fraternel auront leurs héroïnes, +comme la généreuse soeur de François Ier captif, comme la duchesse de +Sully pendant la Fronde, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte pendant la +Révolution. + +[Note 89: Mme la baronne d'Oberkirch, _Mémoires; les savants +Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.] + +Mme de Miramion, qui n'avait que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère, en +devint malade de chagrin; et toute sa vie, sa figure, de même que son +esprit, garda la mélancolique impression de ce souvenir. Dès le jeune +âge où elle fut privée de sa mère, elle devait regretter de ne l'avoir +pas assez aimée[90]. + +[Note 90: Récit de la vie de Mme de Miramion, écrit par elle-même, +d'après l'ordre de son directeur, M. Jolly, 1677. Bonneau-Avenant, _Mme +de Miramion_.] + +«En aimant ma mère, j'ai appris à aimer la vertu, dira dans une maladie +mortelle Mme de Rastignac, fille de la duchesse de Doudeauville. J'ai +toujours cru entendre la voix de Dieu quand elle me parlait, et en lui +obéissant, c'est sa volonté que j'ai cru faire.» + +Les terreurs de la mort agitent la jeune femme: «Restez avec moi», +dit-elle à l'admirable mère qui a inspiré un tel éloge. «Restez avec +moi; près de vous je n'ai jamais rien redouté.» Comme l'enfant bercé par +sa mère, la malade s'endormait en sentant veiller sur elle cette tendre +sollicitude. Mais la mort est là et va saisir sa proie. «Je remercie +Dieu en mourant de n'avoir pas eu dans le cours de ma vie une seule +pensée que je ne vous aie fait connaître», dit Mme de Rastignac à sa +mère. + +Elle va recevoir les sacrements: «Ce sera pour ce soir,» dit-elle au +saint prêtre qui l'assiste: «Je désire épargner ce spectacle à la +sensibilité de mes parents, mais j'ai prié ma mère de s'y trouver, il +lui en coûterait trop de s'éloigner; d'ailleurs, j'ai besoin de sa +présence; elle est mon ange, elle est ma vie, je croirai n'avoir rien +fait de bien sans elle; je dois à ses soins la prolongation de mes +jours, et mon salut à ses vertus[91].» + +[Note 91: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_. +Cette scène se passe en 1802; mais nous l'avons rattachée à l'ancienne +France, qui forma Mme de Rastignac.] + +Aux premiers temps de sa maladie, elle avait pressenti sa fin prochaine. +Jeune, charmante, adorée, elle disait: «Je suis résignée à tout ce +que Dieu voudra, mais je conviens qu'il m'en coûterait de quitter la +vie.--Cela est simple, lui répondit-on, à vingt et un ans, avec tous les +avantages qui assurent le bonheur.--Non, reprit-elle en riant, ce ne +sont pas là des biens, vous ne m'entendez pas.--Mais vous êtes épouse et +mère!--Ah! je le sens plus vivement que jamais!... et je suis +fille[92]!» + +[Note 92: Même ouvrage.] + +«Et je suis fille!» Ce fut avec un déchirant accent que la malade +prononça ces paroles qui révélaient que, pour cette angélique créature, +l'amour filial avait été le sentiment dominant de sa vie. + +Toutefois le sévère principe romain de l'autorité paternelle l'emportait +généralement sur l'amour dans les foyers de la vieille France. La tâche +de la jeune fille était particulièrement lourde dans les familles nobles +réduites à la pauvreté. Les filles du logis tenaient souvent lieu de +servantes. A la ville, elles font le marché; elles travaillent dans +un grenier. A la campagne, elles respirent du moins le grand air des +champs, mais elles joignent aux travaux du ménage les occupations de la +vie rurale. Il en est qui ont à surveiller «quelques dindons, quelques +poules, une vache, encore trop heureuses d'avoir à en garder», dit Mme +de Maintenon qui, elle aussi, des sabots aux pieds, une gaule à la main, +avait gardé les dindons d'une tante riche cependant, mais avare[93]. + +[Note 93: Mme de Maintenon, _Conseils et instructions aux demoiselles +de Saint-Cyr pour leur conduite dans le monde_, édition de M. Lavallée. +Instructions de 1706 et de 1707. Mme de Staal de Launay nous montre +aussi ses deux futures belles-filles tenant le ménage paternel. V. ses +_Mémoires_.] + +Une lettre écrite en 1671 et qui nous fait pénétrer dans une +gentilhommière normande, nous initie à la rude existence que menaient +les filles de la maison: + +...Nous avons esté les mieux receus du monde tant de M. mon oncle que de +Mme ma tante et de tous mes cousins et cousines... ils sont au nombre de +neuf. L'aisné est un garçon... après suivent quatre filles... l'aisnée +su nomme Nanette, 17 à 18 ans, de taille dégagée, assez grande, +passablement belle, fort adrette; elle fait avec sa cadette suivante +tout l'ouvrage de la maison; encore dirigent-elles le manoir de la +Fretelaye à demi-lieue de là. Cette cadette, Manon, âgée de 15 ans, trop +grosse pour sa taille, est belle et a bonne grâce, mais gagneroit à ne +pas être tant exposée au soleil en faisant tout le ménage de la maison. +La troisième, Margot, n'est ni belle ni bonne (13 à 14 ans), la +quatrième, Cathos (dix ans), assez bonne petite fille, presque sourde, a +des yeux de cochon, un nez fort camard, un teint tout taché de brands de +Judas. Suivent deux frères: Jean-Baptiste, agé de huit ans, gros garçon +qui aura quelque jour bonne mine et promet quelque chose; François, agé +de sept ans, promettant moins et méchant comme un petit démon, sec +comme un hareng soret... Vient après eux une fille de cinq ans, nommée +Madelon, qui ne sçait pas que nous soyons partis, car elle en mourrait +de déplaisir. Le dernier, Pierrot, petit démon, a deux ans et sept mois, +tette encore, et donne à sa mère, luy seul, plus de peyne que tous les +autres... Pour leurs habits, ils sont assez propres et honnestes suivant +que l'on se vestit dans le pays... les deux filles ont des robes +d'estamine de Lude avec des jupes de serge de Londres fort propre[94]... + +[Note 94: Lettre de Denis III Godefroy, 3 octobre 1671. _Les savants +Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.] + +Au milieu de cette nombreuse famille, de ces enfants volontaires, on se +représente ce qu'était l'existence des jeunes ménagères! La vie active +qu'elles menaient nous semble au demeurant plus heureuse que la vie +comprimée qui était le partage des jeunes filles riches. + +Sous l'humble toit paternel la fille du gentilhomme pauvre était +protégée par ces fermes principes qui, dans leur rigueur même, +sauvegardaient sa dignité. Mais que de déceptions, que d'amères +tristesses pour la jeune fille qui, élevée dans un milieu +aristocratique, tombait dans la misère sans être entourée d'une famille! +Est-il rien de plus navrant que la détresse de Mlle de Launay, cette +pauvre fille qui, réduite à la domesticité, subit les humiliations de +son nouvel état devant les hommes même qui l'ont entourée d'hommages, et +essuie jusqu'aux insultants mépris des autres caméristes qui n'ont ni +son instruction, ni ses talents, et qui se vengent de cette infériorité +en se moquant de son inaptitude à leur métier[95]? Et que dire des +malheureuses enfants qui, bien plus à plaindre encore que Mlle de +Launay, sont livrées par un père ou par une mère qui exploite leur +honneur[96]? + +[Note 95: Mme de Staal de Launay, _Mémoires_.] + +[Note 96: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Mme Campan, +_Souvenirs_, portraits, anecdotes.] + +Quant aux filles de familles riches, quel sort les attendait? + +Bien qu'au XVIe siècle le droit romain ait triomphé du droit germain, le +droit d'aînesse échappe à cette influence, et généralement aussi, les +filles sont, comme les cadets, sacrifiées à l'aîné de leurs frères, et +ne reçoivent qu'une dot[97]. Néanmoins, cette dot paraît encore trop +lourde à bien des familles qui se débarrasseront de cette charge au +moyen du couvent. C'est avec une généreuse indignation que Bourdaloue +flétrira le crime de ces parents qui, forçant les vocations, osent jeter +à Dieu des coeurs qu'il n'a pas lui-même appelés: L'établissement de +cette fille coûterait; sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à +la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie: il faut bien +qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti à prendre pour +elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état: il faut supposer qu'il l'y +veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de +vocation: c'en est une assez grande que la conjoncture présente des +affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas +cette grâce d'attrait: cette grâce lui viendra avec le temps, et +lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit +cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire +dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la +crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu +d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais +funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre +et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui +plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance. + +[Note 97: J'ai longuement étudié la situation de la femme devant le +droit romain et le droit germain dans mon ouvrage: _la Femme française +au moyen âge_, actuellement sous presse.] + +Ah! Chrétiens, quelle abomination! Et faut-il s'étonner, après cela, si +des familles entières sont frappées de la malédiction divine? Non, non, +disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps +d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient +rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand +patriarche. On le surpasse même tous les jours: car, au lieu d'attendre +comme lui l'ordre du ciel, on le prévient... Mais bientôt corrigeant sa +pensée: Je me trompe, mes frères, reprenait-il; ces pères meurtriers ne +sont rien moins que les imitateurs d'Abraham; car ce saint homme voulut +sacrifier son fils à Dieu: mais ils ne sacrifient leurs enfants qu'à +leur propre fortune, et qu'à leur avare cupidité[98]... + +[Note 98: Bourdaloue, _Sermon pour le premier dimanche après +l'Épiphanie_. Sur les devoirs des pères par rapport à la vocation de +leurs enfants.] + +La Bruyère n'est pas moins énergique: «Une mère, je ne dis pas qui cède +et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse, +se charge d'une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la +caution: afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se +sauve[99].» + +[Note 99: La Bruyère, XIV, _De quelques usages_. Dans l'alinéa +suivant le moraliste parle d'une jeune fille que son père, joueur ruiné, +fait religieuse, et qui n'a d'autre vocation «que le jeu de son père.» +Mme de Maintenon et la duchesse de Liancourt s'élèvent aussi contre +les vocations forcées. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, +60. Instruction aux demoiselles de la classe bleue, janvier 1695; la +duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame de haute qualité +à M*** (Mlle de la Roche-Guyon), _sa petite fille, pour sa conduite et +celle de sa maison. Avec un mitre règlement que cette dame avait dressé +pour elle-même._ Paris, 1718. (Sans nom d'auteur.)] + +Si les parents ne mettent pas leurs filles au couvent, ils pourront +les empêcher de se marier, dussent-ils, comme le fit le duc de la +Rochefoucauld, les laisser végéter dans un coin séparé de la demeure +paternelle, et réduire même l'une d'elles à épouser secrètement un +ancien domestique de la maison, devenu un courtisan célèbre[100]. + +[Note 100: Saint-Simon, _Mémoires_, éd. de M. Chérnel, t. II, ch. +XXXVII; VI, XXIII.] + +Ces abus n'existaient pas dans les familles où régnait l'esprit +chrétien. Mère de neuf filles, la maréchale de Noailles né voulut +forcer la vocation d'aucune d'elles. Une seule reçut l'appel divin et y +répondit[101]. + +[Note 101: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société +française_.] + +Dans ces pieuses familles, les filles sont dotées par leur père, soit +de son vivant, soit par disposition testamentaire. On en voit même qui, +conformément au droit romain, reçoivent du testament paternel une part +égale à celle de leurs frères. Tel exemple nous est offert dans la +famille des Godefroy. Nous voyons aussi dans cette famille une fille +tendrement dévouée à ses parents et qui reçoit de sa mère «en avancement +d'hoirie deux rentes au capital de 10,400 livres.» Son père lui avait +déjà légué «hors part,» divers domaines; et cependant elle avait des +frères[102]. + +[Note 102: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.] + +A la mort du père, le fils aîné devient chef de la famille. Plus d'un se +souvient que le testament de son père a légué ses soeurs à sa tendresse. +Plus d'un aussi sans doute, selon la touchante pensée de Mme du +Plessis-Mornay, témoignera à ses soeurs par son amour fraternel, l'amour +filial que lui inspirait une mère regrettée[103]. Chef de la maison, le +frère aîné dote sa soeur. Dans une famille pauvre des frères se cotisent +pour remplir ce devoir. Par testament le frère lègue à la soeur des +rentes viagères ou autres[104]. + +[Note 103: Mme du Plessis-Mornay, _Mémoires_.] + +[Note 104: Les frères du Laurens. Manuscrit de Jeanne du Laurens. Ch. +de Ribbe, _une Famille au XVIe siècle_; id., _les Familles et la Société +en France avant la Révolution; les savants Godefroy_.] + +La fille n'a-t-elle pas de frère et le père a-t-il désigné dans sa +famille un héritier, elle épouse celui ci, fût-ce un oncle âgé. + +Si le droit d'aînesse a échappé à l'influence du droit romain, ce +dernier domine dans la condition de la femme, surtout au XVIe siècle. +A cette époque le sénatus-consulte Velléien qui défend à la femme de +s'engager pour autrui, règne aussi bien dans les pays de droit coutumier +que dans les pays de droit écrit. L'ordonnance de 1606 l'abrogera +implicitement; mais cette ordonnance ne sera pour ainsi dire appliquée +que dans les provinces du centre. Louis XIV en étendra l'application +sans toutefois la rendre générale[105]. + +[Note 105: Gide, _Étude sur la condition privée de la femme dans +le droit ancien et moderne et en particulier sur le sénatus-consulte +Velléien_. Paris, 1867.] + +Les pactes nuptiaux subissent aussi l'influence romaine, tout en gardant +le principe germain de la communauté. Suivant que les pays sont de droit +coutumier ou de droit écrit, ce régime prévaut dans les premiers et le +régime dotal dans les seconds[106]. + +[Note 106: Un jurisconsulte a établi en France quatre espèces de +pays sous le rapport de la communauté: 1° les pays de droit coutumier, +principalement ceux que régissait la coutume de Paris ou d'Orléans; +«là, la communauté était le droit commun, à défaut de stipulation +contraire... + +«2° D'autres pays coutumiers, tels que ceux de Bretagne, d'Anjou, du +Maine, de Chartres et du Perche; là, la communauté ne formait le droit +commun que si le mariage avait duré _an_ et _jour_. + +«3° Les pays de droit écrit; là, la communauté n'avait lieu qu'en cas de +stipulation expresse; le régime dotal était le droit commun; + +«4° Le pays de Normandie, où il n'était pas même permis de stipuler le +régime de la communauté (art. 330, 389 de la coutume). Armand Dalloz +jeune. _Dictionnaire général et raisonné de législation et de +jurisprudence_, t. I. _Communauté_.] + +Nous voyons dans certains contrats la dotalité romaine se mêler à la +communauté coutumière. Mais c'est la loi romaine qui l'emporte quand +elle défend aux époux, après leur mariage, les dons, les avantages, les +contrats mutuels. + +Comme le remarque M. Gide, l'autorité maritale s'affaiblit par les +restrictions que subit le régime de la communauté. Cependant les +romanistes d'alors ont une si faible idée de la capacité féminine, +qu'ils s'accommodent d'un élément germain, le pouvoir marital, «pour en +faire une sorte de tutelle à la romaine.» L'épouse devient une pupille, +non plus, comme dans la communauté coutumière, à cause de sa faiblesse +physique, mais à cause de l'infériorité morale que lui attribue l'esprit +romain. Cette tutelle est pour la femme, aux yeux des romanistes, «un +droit et un bénéfice.» + +Si l'épouse agit seule, la loi juge que c'est sans volonté suffisante. +La femme elle-même peut «attaquer le contrat.» Mais la tutelle n'étant +plus maintenue que dans l'intérêt de l'épouse, ne rend plus le mari +maître des biens du ménage, comme il l'était dans l'ancienne communauté +coutumière. + +La communauté n'est donc plus une suite nécessaire du pouvoir marital. +«Elle ne résulta plus que des conventions nuptiales qui purent, au gré +des parties, la restreindre ou l'exclure[107].» + +[Note 107: Gide, _ouvrage cité_.] + +Tant que les familles vivent sur leurs terres ou mènent dans les villes +une existence modeste, les dots sont faibles. Au XVIe siècle, 60,000 +livres constituent une dot considérable. Ceux qui alors recherchaient +les grosses dots en furent punis par les caprices impérieux de leurs +riches compagnes: «Pourtant, dit Montaigne, treuve le peu d'advancement +à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher une +femme qui le charge d'un grand dot; il n'est point de debte estrangiere +qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communément +suyvi ce conseil bien à propos, et moy aussi[108].» + +[Note 108: Montaigne, _Essais_, I. II, ch. VIII. Comp. au siècle +suivant, La Bruyère, XIV.] + +La mère d'André Lefèvre d'Ormesson reçut en 1559 une dot de 10,000 +livres. Son fils, qui nous l'apprend, dit à ce sujet «que son père avoit +recherché le support et l'alliance, plus que les richesses[109].» + +[Note 109: Cité par M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France +avant la Révolution_.] + +Une autre famille de robe, celle des Godefroy, nous montre la +progression des dots depuis le XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. En +1535, la fille de Pierre Lourdet, «pourvu d'une charge dans la maison +Royale,» apporte en dot, à Léon Godefroy de Guignecourt, «un capital de +4,000 livres tournois, un demi-arpent de vignes à Antony, le quart d'une +maison rue de la Bucherie, quelques menues rentes, quatre cents livres +de biens meubles et _deux robes_, l'une d'escarlatte, l'autre noire. Le +contrat lui assure un douaire de cent soixante livres de rente s'il y +a enfants, de deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied du +denier dix.» + +En 1610, Théodore Godefroy épouse Anne Janvyer, fille d'un conseiller +secrétaire du roi, et celle-ci lui apporte 6,000 livres tournois. Son +fils se marie en 1650 avec la fille d'un écuyer, Geneviève des Jardins +dont la dot, considérée comme modique, est évaluée à 14,000 livres; +il est vrai que dans ce chiffre ne figurent que 4,000 livres d'argent +comptant; des rentes diverses, des meubles, du linge, de la vaisselle +forment le reste de la dot. En 1687, la fille de ce Godefroy, +Marie-Anne, a 10,000 livres de dot, plus 1,000 livres de meubles et de +hardes qui lui appartiennent: «Chacun des époux met un tiers de son +apport dans la communauté. Un préciput de 1,200 livres en deniers ou +meubles est réservé au prémourant. La veuve aura un douaire de 400 +livres de rentes et l'habitation dans la maison seigneuriale de +Champagne.» Alors que Marie-Anne était toute jeune fille, un mariage +manqua pour elle, faute de 1,000 écus de dot. Son frère, Jean Godefroy +d'Aumont, épouse en 1694 une femme dont la dot est de 16,000 florins que +représentent des terres, des rentes et quelque peu d'argent comptant. Le +contrat assure une pension à l'époux survivant. + +Au XVIIIe siècle les dots sont beaucoup plus considérables. En 1720, +Claude Godefroy du Marchais, frère de Marie-Anne et de Jean Godefroy, +s'unit à une fille de robe qui lui apporte, avec une dot de 36,000 +livres provenant de la succession paternelle et de ses épargnes, 15,000 +florins que sa mère lui donne en avancement d'hoirie. Comme son fiancé, +elle met «18,000 livres dans la communauté. Le survivant pourra prélever +sur les meubles un préciput de 6,000 livres en argent ou en nature à son +choix et après estimation. Si c'est la femme, elle retirera en plus ses +habits, linge, et bijoux, et aura un douaire de 1,500 livres de rente.» +En 1769, la fille de Godefroy de Maillart a une dot de 150,000 livres en +meubles et en immeubles[110]. + +[Note 110: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille pendant les +XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.] + +Ces divers contrats sont d'autant plus curieux que certains d'entre +eux nous offrent la combinaison de la communauté coutumière et de la +dotalité romaine. + +Nous avons remarqué que c'est une famille de robe qui nous a offert, +avec ces contrats, les chiffres qui établissent la progression des dots, +du XVIe siècle au XVIIIe. Dans la noblesse de cour, sous Louis XIV, une +dot de 60,000 francs, cette dot qui était considérable au XVIe siècle, +est regardée comme bien modique. On voit des dots de 200,000, 300,000, +400,000 francs. Mais ces grosses dots sont néanmoins des exceptions. +Aussi les filles qui les apportent sont-elles ardemment convoitées +à cette époque où le luxe de la vie des cours entraîne aux folles +dépenses. Le gentilhomme endetté recherche l'héritière. Une fille laide, +bossue, mais grandement dotée, trouve «non seulement un mari, mais un +ravisseur[111].» Un jeune homme épousera une vieille femme riche, quitte +à la maltraiter si elle ne meurt pas assez vite après l'avoir enrichi et +l'avoir délivré de ses créanciers[112]. + +[Note 111: Ernest Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société +française_.] + +[Note 112: La Bruyère, XIV.] + +En général cependant, c'est plutôt par ambition que par avarice que les +gentilshommes se marient au XVIIe siècle. Eux aussi, ils cherchent, +comme au XVIe siècle, «le support et l'alliance», mais c'est surtout +pour parvenir plus rapidement aux honneurs. Laide et contrefaite, Mlle +de Roquelaure avait été enlevée par un Rohan qui convoitait sa dot. +Laide et contrefaite, la fille du duc de Saint-Simon est recherchée +par un prince de Chimay qui épouse en elle le crédit de son père. +«Cruellement vilaine» était la seconde fille de Chamillart, et cependant +le pouvoir d'un père ministre lui donna un attrait qui fit d'elle une +duchesse de la Feuillade. Il est vrai que si le mari qui lui apportait +ce titre avait une laideur plus agréable que la sienne, il était plus +affreux au moral qu'elle ne pouvait l'être au physique[113]. + +[Note 113: Saint-Simon. _Mémoires_, t. II, ch. XXVI; IV, XII, XX; +Bertin, _ouvrage cité_.] + +Ajoutons cependant qu'au XVIIe et au XVIIIe siècles, dans la chasse aux +maris, les parents des filles à marier se montrent plus âpres encore que +les hommes à marier. Pour établir une fille, surtout quand elle est peu +ou point dotée, que de calculs, que d'intrigues! Un homme fût-il vieux, +infirme, laid à faire peur; fût-ce un brutal, un libertin, un pillard, +un déserteur, c'est un mari que recherchent les plus illustres familles, +surtout s'il est duc, si sa femme doit avoir tabouret à la cour[114]. + +[Note 114: E. Bertin, _ouvrage cité_.] + +Pour ne point manquer un parti, on fiance et l'on marie une enfant. La +plus riche héritière de France, Marie d'Alègre, est fiancée à huit ans +au marquis de Seignelay. Il y a des mariées de douze ans, de treize ans. +La duchesse de Guiche, fille de Mme de Polignac, sera mère à quatorze +ans et un mois[115]. Il y avait de si petites mariées qu'il fallait les +porter à l'église. On les prenait «au col.» C'est ainsi que la fille +de Sully fut menée en 1605 au temple protestant. «Présentez-vous +cette enfant pour être baptisée?» demanda malicieusement le ministre +Moulin[116]. + +[Note 115: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.] + +[Note 116: E. Bertin, _ouvrage cité_.] + +Au siècle précédent, Jeanne d'Albret avait ainsi été portée à l'autel, +bien qu'elle fût d'âge à pouvoir marcher. Brantôme prétend qu'elle en +était empêchée par le poids de ses pierreries et de sa robe d'or et +d'argent. Mais cette petite fille de douze ans, que l'on avait fouettée +tous les jours pour obtenir son consentement à son mariage, et qui, avec +une énergie précoce, avait publiquement protesté contre la violence qui +lui était faite, pouvait avoir des motifs particuliers pour ne point +aller librement à l'autel[117]. + +[Note 117: Protestation de Jeanne d'Albret, au sujet de son mariage +avec le duc de Clèves, pièce reproduite par M. Génin, à la suite des +_Nouvelles lettres de la reine de Navarre_. Paris, 1842; Brantôme, +_Premier livre des Dames_, Marguerite d'Angoulesme.] + +«Madame, votre fille est bien jeune», dit Louis XIV à la duchesse de +la Ferté qui lui soumet un projet de mariage pour cette enfant âgée de +douze ans.--«Il est vrai, Sire; mais cela presse, parce que je veux M. +de Mirepoix, et que dans dix ans, quand Votre Majesté connaîtra son +mérite, et qu'Elle l'aura récompensé, il ne voudrait plus de nous.» En +narrant cet épisode à sa fille, Mme de Sévigné ajoute: «Voilà qui est +dit. Sur cela on veut faire jeter des bans, avant que les articles +soient présentés.» Dans d'autres lettres, la spirituelle marquise parle +de «cette enfant de douze ans,... toute disproportionnée à ce roi +d'Éthiopie.... La petite enfant pleure; enfin, je n'ai jamais vu épouser +une poupée, ni un si sot mariage: n'était-ce pas aussi le plus honnête +homme de France[118]!» + +[Note 118: Mme de Sévigné, _Lettres_ à Mme de Grignan, 10, 19, 31 +janvier 1689.] + +Trop heureuse encore la petite fille que l'on ne mariait pas à un +vieillard perdu de vices[119]. + +[Note 119: E. Bertin, _ouvrage cité_.] + +Bien des fois le marié est lui-même un enfant. Lorsque Mlle de +Montmirail, âgée de quinze ans, mais déjà en plein développement de +force et de beauté, épouse M. de la Rochefoucauld, frêle enfant de +quatorze ans à peine, le pauvre petit marié, tout en se mettant sur +la pointe des pieds, n'atteint pas à l'épaule de sa belle fiancée; et +l'exiguïté de sa taille fait d'autant plus rire les assistants que les +Cent-Suisses qui figurent à la fête nuptiale sont pour le moins hauts de +six pieds[120]. Plus comique encore fut ce petit prince de Nassau marié à +douze ans à Mlle de Montbarey, qui en avait dix-huit. Tandis qu'un +poète célébrait dans un épithalame les transports de l'heureux époux, +celui-ci, furieux d'être marié, repoussait sa femme «avec une brusquerie +d'enfant, mal élevé;» et exaspéré d'être un objet de curiosité, +«pleurait du matin au soir... Le marié ne voulut pas danser avec sa +femme, au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il continuait à crier +comme une chouette, et lui donner au contraire un déluge d'avelines, +de pistaches, de dragées de toutes sortes, pour qu'il consentît à lui +donner la main au menuet. Il montrait une grande sympathie pour la +petite Louise de Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui, et +retournait auprès d'elle aussitôt qu'il pouvait s'échapper[121].» + +[Note 120: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de +Doudeauville_.] + +[Note 121: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.] + +Lorsque des enfants étaient ainsi mariés, on ne les réunissait que plus +tard à leurs conjoints. On connaît la jolie histoire du duc de Bourbon, +l'_Amoureux de quinze ans_, qui enlève du couvent sa jeune compagne. + +Bien qu'au XVIIe siècle on recherche plus dans le mariage l'alliance +que la fortune, nous avons vu que le faste de la cour rendait plus +nécessaire que jamais le besoin d'argent. Alors déjà il y a des unions +vénales qui deviendront de plus en plus nombreuses dans le XVIIIe +siècle. Les filles nobles n'étant guère dotées pour la plupart, on se +rabat sur les filles de la robe, on descend jusqu'aux filles de la +finance. Quelles proies que ces dots qui varient de 400,000 livres à +un million! Pour les obtenir, que de bassesses! Les plus grands noms +s'allient à la finance, la fille du financier fût-elle laide, son père +fût-il un escroc! La petite-fille d'une fruitière, la fille d'une femme +de chambre et d'un charretier enrichi devient duchesse[122]. Elle a +les honneurs du Louvre; à la cour, le tabouret; sur son carrosse, +l'impériale de velours rouge à galerie dorée; dans sa maison, «le dais +et la salle du dais.» Elle entrera «à quatre chevaux dans les cours +des châteaux royaux.» Le souverain l'embrassera à sa présentation. Les +deuils du roi seront les siens: «lorsque le roi drape», elle a «le droit +de draper aussi[123].» + +[Note 122: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne France_.] + +[Note 123: Pour _les honneurs du Louvre_, voir Mme d'Oberkirch, +_Mémoires_.] + +Une ancienne lingère, veuve d'un trésorier et receveur général, devient +duchesse et maréchale, et par son dernier mariage, non reconnu, il est +vrai, femme d'un roi de Pologne[124]. + +[Note 124: La maréchale de l'Hôpital, remariée secrètement à +Jean-Casimir, roi de Pologne. Saint-Simon, t. VI, ch. xii; E. Bertin, +_ouvrage cité_.] + +Dans une lettre adressée à sa fille, Mme de Sévigné dit de son fils: «Je +lui mande de venir ici; je voudrais le marier à une petite fille qui est +un peu juive de son _estoc_; mais les millions nous paraissent de bonne +maison[125].» Malgré son orgueil, Mme de Grignan était absolument de +l'avis de sa mère. Les millions lui paraissent de très bonne maison et +elle marie son fils à la fille d'un financier, Mlle de Saint-Amand. «Mme +de Grignan, en la présentant au monde, en faisait ses excuses; et avec +ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait +de temps en temps du fumier sur les meilleures terres[126].» + +[Note 125: Mme de Sévigné, _Lettres_, 13 octobre 1675.] + +[Note 126: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. x.] + +Nous savons que pour épouser une noble héritière, un prince ne reculait +pas devant un rapt. De même un gentilhomme enlèvera la fille d'un ancien +laquais, devenu trésorier général: une enfant de douze ans[127]. Pas plus +pour les filles de la finance que pour celles de la noblesse, l'âge ne +saurait être un obstacle aux vues intéressées de leurs poursuivants. Un +fils de duc, un Villars-Brancas, âgé de trente-trois ans, a une +fiancée de trois ans! C'est la fille d'un ancien peaussier, André le +Mississipien. Pour toucher la dot, le fiancé n'attend pas que la +fiancée ait l'âge des épousailles. Il reçoit immédiatement 100,000 écus +comptant; une pension de 20,000 livres lui sera payée jusqu'au jour du +mariage. En cas de rupture, il ne restituera rien. La dot définitive, +promise pour le jour du mariage, devra se chiffrer par millions. «Mais,» +dit Saint-Simon, «l'affaire avorta avant la fin de la bouillie de la +future épouse, par la culbute de Law[128].» La fiancée fut délaissée; mais +les acomptes de la dot restaient aux Brancas. + +[Note 127: E. Bertin, _ouvrage cité_.] + +[Note 128: Saint-Simon, _Mémoires_, t. XI, ch. xx.i.] + +La vanité des familles de robe ou de finance s'accordait +merveilleusement, du reste, avec la rapacité des grands seigneurs. Les +jeunes filles, les veuves recherchent avec passion le titre qui fait +d'elles des femmes de la cour, et pour l'obtenir, ce titre, elles ne +reculent ni devant les dégoûts de l'âge ou de l'infirmité, ni devant les +exemples peu encourageants que leur offrent celles de leurs égales qui +ont tenté même aventure, et qui, plus d'une fois, ont eu à essuyer les +dédains de leurs nouvelles familles. + +Une femme de la robe marie sa fille avec 500,000 francs de dot à un être +souillé, mais c'est un duc, et un duc, fût-il estropié à ne pouvoir +marcher, un duc se vend très cher[129]. + +[Note 129: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxi; t. VI, ch. xix; +E. Bertin, _ouvrage cité_.] + +Toutes les bourgeoises, heureusement, ne pensaient pas comme cette mère. +Lorsque Mlle Crosat va devenir princesse par son mariage avec le comte +d'Évreux, sa grand'mère maternelle prévoit les tristes suites de cette +alliance; et au milieu de l'enivrement des siens, elle garde une réserve +modeste dont la fière dignité impressionne jusqu'au plus orgueilleux des +ducs, Saint-Simon[130]. Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire: + +«Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de +fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille +reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de +m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en +équipage de grande dame, et qu'elle manquât, par mégarde, à saluer +quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent +sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait +tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop +heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas +toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient +du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à +leurs enfants, qu'ils paient maintenant, peut-être, bien cher en l'autre +monde; et l'on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. Je ne +veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait +obligation de ma fille, et à qui je puisse dire: Mettez-vous là, mon +gendre, et dînez avec moi[131].» + +[Note 130: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxxiv.] + +[Note 131: Molière, _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scène XII.] + +Ce n'étaient pas seulement les gentilshommes qui épousaient des filles +de robe ou de finance; les hommes de robe et les financiers épousaient, +eux aussi, des filles nobles et pauvres. Ces mésalliances, il est vrai, +étaient plus rares, parce que, si le gentilhomme gardait son titre, +la femme perdait le sien[132]. Aussi quels cuisants chagrins pour +l'amour-propre de ces jeunes filles! Quels dédains pour les familles +qu'elles honoraient de leur alliance! L'une d'entre elles épouse le +fils d'un laquais. Une jeune fille de grande maison est sacrifiée à un +magistrat octogénaire. La première femme de Samuel Bernard était la +fille d'une faiseuse de mouches; les deux autres sont de noble race, et +il a plus de soixante-dix ans, lorsqu'il épouse la dernière! + + +[Note 132: Duclos, _Considérations sur les moeurs_, ch. X.] + +Les filles de la noblesse pauvre n'étaient pas les seules que l'on +jetait dans les familles de la finance. + +Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune à ses fils. Pour marier sa +fille sans dot, elle l'unit au fils d'un homme méprisé, mais riche. La +Providence la châtie en permettant que, dans une bataille, ses fils +soient tués tous les deux. Le nom et les biens de ces vaillants jeunes +gens passent dans la descendance plébéienne de leur soeur: spectacle qui +indigne Saint-Simon. + +Il arrivait qu'un financier, en épousant une fille noble, lui +reconnaissait une dot et lui fixait un douaire. + +Par ces mésalliances, les positions sociales se mêlent sans cependant +se confondre. Le président Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier +d'étain pour ancêtre, tenait par ses alliances à une tête couronnée et à +un apothicaire dont les gelées de groseille étaient recherchées. De la +race de l'apothicaire sortira une princesse de Lorraine[133]. + +[Note 133: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société +française_.] + +«Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, dit La +Bruyère, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers.... + +«Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands +princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple[134].» + +[Note 134: La Bruyère, ch. XIV, _De quelques usages_.] + +L'amour aussi produisait des mésalliances. + +Le cardinal de Richelieu, léguant son titre de duc à son petit-neveu, +Armand de Wignerod, et à la descendance de celui-ci, disait dans son +testament: «Je défends à mes héritiers de prendre alliance en des +maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez à +leur aise pour avoir plus égard à la naissance et à la vertu qu'aux +commodités et aux biens.» + +Le nouveau duc de Richelieu contracta une alliance, noble, il est vrai, +mais disproportionnée à son âge et aux ambitions de son rang. Son frère +épousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la reine Anne. La +duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice des petits-neveux de Richelieu, +fut douloureusement blessée de leurs mariages. «Mes neveux vont de pis +en pis, disait-elle; vous verrez que le troisième épousera la fille du +bourreau[135].» + +[Note 135: Bonneau-Avenant, _la Duchesse-d'Aiguillon_.] + +L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales, apparaît +surtout dans les mariages clandestins que le monde et les tribunaux +mêmes traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on ne savait +que trop quelle dure contrainte les parents faisaient peser sur leurs +enfants pour les marier au gré de leurs ambitions. + +L'amour apparaît aussi, meurtri et sacrifié, chez ces princesses qui ne +peuvent, elles surtout, écouter la voix du coeur. Ne parlons pas de la +grande Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir pu épouser +en secret le gentilhomme à qui le roi lui-même n'avait pu la marier +publiquement. Jetons un regard sur un autre spectacle. Une nuit d'été, +dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la cascade, un jeune homme, +une jeune fille, «la plus belle créature que Dieu ait faite», sont +agenouillés l'un près de l'autre. Le jeune homme a noblement refusé le +sacrifice que la jeune fille voulait lui faire en l'épousant; il lui a +juré de ne se marier jamais et d'aller se faire tuer à l'armée. A son +tour, elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et de prendre +le voile. Il lui baise la main en pleurant. Tels sont les adieux +qu'échangent une fille du régent et M. de Saint-Maixent. + +«Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reçu un boulet dans +la poitrine, un boulet espagnol. Il n'avait pas vingt ans!» disait +soixante-huit ans plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux +roué de la Régence, et qui, malgré le cynisme habituel de son langage, +s'attendrissait au souvenir de ce pur amour[136]. + +[Note 136: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_. Sur les excentricités de +l'abbesse de Chelles, voir Duclos, _Mémoires_, éd. de M. Barrière, et +l'Introduction de l'éditeur. Elle mourut saintement.] + +Vers la fin de ce même XVIIIe siècle, la princesse Louise-Adélaïde +de Bourbon-Condé, unie par une tendre affection au marquis de la +Gervaisais, s'effraye lorsqu'elle sent que cette amitié est devenue de +l'amour. Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime. Mais, comme +le fait remarquer l'éditeur de ses _Lettres intimes_[137], elle offrit à +Dieu, non un coeur tout palpitant d'une affection humaine, mais un coeur +qui avait consommé jusque dans ses dernières profondeurs l'immolation de +son amour: ce coeur était digne d'être un holocauste[138]. + +[Note 137: _Lettres intimes_ de Mlle de Condé à M. de la Gervaisais +(1786-1787), édition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.] + +[Note 138: Cf. ma brochure: _l'Hôtel de Mlle de Condé_, Paris, 1882. +(Extrait de la _Revue du Monde catholique_)--Dans notre siècle, la +princesse devint la fondatrice des Bénédictines du Temple.] + +«De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en +voit-on où se trouve la sympathie des coeurs?» demande Bourdaloue qui +déclare énergiquement que les mariages contractés sans attachement +produisent de criminels attachements sans mariage[139]. + +[Note 139: Bourdaloue, _Sermon pour le deuxième dimanche après +l'Épiphanie. Sur l'état du mariage_.] + +Il fallait des parents chrétiens comme les Noailles, pour demander à +leur fille si son coeur ratifiait le choix qu'ils avaient fait de son +époux. Écoutons l'accent ému avec lequel le maréchal de Noailles annonce +à sa vieille mère qu'il a fiancé sa fille au comte de Guiche: «Je vous +prie de demander à Dieu d'y mettre sa bénédiction. Je n'en ai jamais +demandé aucun (mariage) à Dieu particulièrement, mais seulement celui +qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le nôtre; c'est +ce qui me fait croire que c'est sa volonté et qu'il bénira mes bonnes +intentions. Je vous prie de le bien demander à Dieu. Après avoir proposé +à ma fille tous les jeunes gens à marier et même ceux à qui nous ne +prétendions pas, elle nous dit, à sa mère et à moi, qu'elle aimait mieux +M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces deux derniers le +comte de Guiche; elle s'est mise à pleurer lorsque nous lui avons dit la +chose, et à témoigner une modestie et une honnêteté dont tout le monde a +été très content: vous l'auriez été fort, si vous l'aviez vue[140].» + +[Note 140: L'auteur des _Mariages dans l'ancienne société française_, +M. E. Bertin, a trouvé ce document dans le _Recueil des lettres +concernant la famille de Noailles_, Bibliothèque nationale, mss. 6919.] + +Le coeur se repose quand, au milieu de tous les scandaleux agissements +qui font d'un lien sacré un marché, l'on entend cette voix paternelle +qui considère dans le mariage le bonheur et la sanctification des époux. +Et, même dans un milieu moins imprégné de la pensée chrétienne, lorsque +l'on voit une jeune fille, non plus sacrifiée à l'orgueil de sa famille, +mais trouvant dans son mariage la réalisation de ses voeux, on conçoit +le ravissement avec lequel Mme de Sévigné contemple ce charmant +spectacle: «La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de +Conti et de Mlle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi +s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement à sa +fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu +l'éloigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle +pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de +l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi; elle redoubla ses +pleurs: son petit coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta +cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince +de Conti, il était transporté, il ne savait ni ce qu'il disait ni ce +qu'il faisait; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en +chemin, pour aller voir Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu'il +la vît que le soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et +lui baisa la main. Elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à +pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que +l'on voudrait la manger. Le comte de Gramont fit ses compliments, comme +les autres, au prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre +mariage; croyez-moi, ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne +prenez point garde à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette +famille, et je réponds que vous vous trouverez fort bien de cette +alliance.» Le roi se réjouit de tout cela, et marie sa fille en faisant +des compliments comme un autre, à M. le prince, à M. le duc et à Mme la +duchesse, à laquelle il demande son amitié pour Mlle de Blois, disant +qu'elle serait trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre +un si bon exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti. +Il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il +faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince +amoureux tombe comme évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura +jamais d'autre. «Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte», +ajoute la railleuse marquise; «mais dans la vérité il n'y eut jamais +un si joli roman[141]». Roman qui devait avoir un triste et prosaïque +dénouement! Si la tendresse basée sur l'estime est une condition +essentielle du mariage, il est dangereux d'apporter dans ce lien sacré +les illusions passionnées, romanesques, que la réalité vient trop +souvent détruire. Peut-être serait-il moins périlleux de ne ressentir +qu'une indifférence que pourraient faire fondre cette communauté +d'existence et cette mutuelle estime qui produisent à la longue de +solides attachements. + +[Note 141: Mme de Sévigné, _Lettres_, 27 décembre 1679.] + +Avant le mariage on exposait les dons qu'avait reçus la mariée. «On +va voir, comme l'opéra, les habits de Mlle de Louvois: il n'y a point +d'étoffe dorée qui soit moindre que de vingt louis l'aune[142]». Quand une +autre fille de Louvois épouse le duc de Villeroi, on expose pendant deux +mois les superbes dons nuptiaux. Les Louvois marient-ils leur fils, M. +de Barbezieux, les souvenirs qu'ils offrent à la fiancée, Mlle d'Uzès, +valent plus de 100,000 francs[143]. + +[Note 142: Mme de Sévigné, _Lettres_, 10 novembre 1679.] + +[Note 143: Bertin, _ouvrage cité_.] + +Dans un contrat de 1675, la corbeille de mariage donnée par le sire de +la Lande comprenait, avec une splendide croix de diamants et une montre +«marquant les heures et les jours du mois», des pièces d'argenterie, +«une tapisserie d'haulte-lisse pour une chambre, une tapisserie de cuir +doré pour une autre», des meubles et même un attelage[144]. M. de la Lande +ajoutait galamment à l'apport de sa fiancée cette belle corbeille dans +laquelle les pièces de ménage et le carrosse à deux chevaux remplaçaient +les robes et les chiffons qui, au XIXe siècle, forment le luxe d'une +corbeille. + +[Note 144: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille, etc.] + +Le concile de Trente avait prescrit la publication des bans avant le +mariage, ainsi que la présence des témoins à la bénédiction nuptiale. +L'ordonnance de Blois fit passer dans la législation française ces +utiles dispositions. + +La solennité religieuse des fiançailles, la cérémonie nuptiale étaient +accompagnées de fêtes qui, dans les familles riches, avaient parfois un +grand éclat; c'étaient des festins, des bals, des illuminations[145]. Dans +des maisons plus modestes on s'amusait fort aussi. Une lettre écrite en +1671 par un gentilhomme de la robe, nous donne de curieux détails sur +une noce parisienne. On danse entre le déjeuner et le souper, tous deux +magnifiques, et l'on danse encore après ce second repas jusqu'à deux +heures du matin. «Ce que j'ay trouvé de meilleur, ajoute le jeune +invité, c'est qu'après tous les mets dont il y avait pour nourrir +mille personnes, on a distribué des sacs de papier pour emporter des +confitures chacun à son logis[146]». Ce dernier trait, essentiellement +bourgeois, dénote bien les habitudes de bonhomie patriarcale qui se +conservaient alors dans bien des familles de robe. + +[Note 145: Mme de Sévigné, _Lettres_, 29 novembre 1679, etc.] + +[Note 146: Lettre du 15 mai 1671, _Les savants Godefroy_, Mémoires +d'une famille, etc.] + +La mariée devait, le lendemain du mariage, recevoir sur son lit les +compliments d'une foule de gens «connus ou inconnus» et qui accouraient +là comme à un spectacle dont l'inconvenance révolte justement La +Bruyère[147]. + +[Note 147: La Bruyère, _Caractères_, ch. vii, De la Ville.] + +J'aime mieux la touchante pensée qui, à ce lendemain de noce, plaçait +une fête religieuse: l'action de grâces. + +Dans les familles uniquement préoccupées des intérêts terrestres, +c'était surtout par des plaisirs que l'on célébrait ces mariages +auxquels présidaient trop souvent la vénalité, l'ambition. Mais, dans +les maisons chrétiennes où l'on veillait avant tout à unir deux +âmes immortelles, les fêtes nuptiales cédaient le pas aux graves +enseignements que des parents dignes de ce nom donnaient à leurs +enfants. Avant le mariage, le père les rappelait à son fils[148]. La mère, +l'aïeule ou, à défaut de l'une ou de l'autre, le père écrivait pour sa +fille ou sa petite-fille des conseils fondés sur l'expérience de la vie +et qui initiaient la jeune personne aux grands devoirs qu'elle était +destinée à remplir[149]. Le jour même du mariage, avant le souper, la +noble mère dont j'ai déjà cité le nom, Mme la duchesse d'Ayen, s'enferme +avec sa fille, Mme de Montagu, et, pour dernière instruction, lui lit +des pages de cet admirable livre de Tobie[150] où les familles pieuses +aiment à chercher leur modèle[151]. + +[Note 148: Lettre du prince de Craon à son fils, le prince de Beauvau, +au moment de son mariage. 10 mars 1745. (Appendice de l'ouvrage +intitulé: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_, suivis des +_Mémoires du maréchal prince de Beauvau_, recueillis et mis en ordre par +Mme Standish, née Noailles, son arrière-petite-fille. Paris, 1872.)] + +[Note 149: Duchesse de Liancourt, _Règlement_ donné à sa petite-fille, +Mlle de la Roche-Guyon; duchesse de Doudeauville, avis à sa fille. Voir +aussi l'ouvrage de M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France +avant la Révolution_.] + +[Note 150: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu_.] + +[Note 151: Ch. de Ribbe, _la Vie domestique, ses modèles et ses +règles_, d'après les documents originaux.] + +C'est avec une émotion religieuse que le soir de son mariage, l'époux +chrétien écrivait dans son _Livre de raison:_ «Fasse le ciel que ce soit +pour un heureux establissement et pour l'honneur et la gloire de Dieu, +afin que, s'il me donne des enfants, ils soient élevés pour l'honorer et +le servir[152].» + +[Note 152: _Livre de raison_ de Balthazar de Fresse-Monval, 27 janvier +1684, manuscrit cité par M. de Ribbe, _la Vie domestique_. Le fils de +Balthazar, Antoine, se sert à peu près textuellement des mêmes paroles +le jour où il se marie. _Id._] + + + + CHAPITRE II + + + L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE + + (XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du +foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des +mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité +conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères +corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des +bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La +baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la +duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte +dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La +miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie +conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De +beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de +Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires +rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires +concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer +l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent +nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de +Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le +Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de +famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection +maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère et le fils réunis +dans le même tombeau. + + +Pour la femme mariée comme pour la jeune fille, nous savons que les +temps qui s'écoulent depuis la Renaissance jusqu'à la fin du siècle +dernier, nous offrent même contraste: ici dominent les séductions du +monde, là régnent les fermes principes de la vie domestique. + +Les bals, les spectacles, les concerts, les mascarades, le jeu, les +causeries frivoles et brillantes ravissent et enivrent les femmes. Elles +vont au plaisir avec la même ardeur que les hommes vont au combat. La +duchesse de Lorges, fille de Chamillart, se tue à force de plaisirs, et, +mourante, se fait encore transporter à cet étrange champ d'honneur[153]. + +[Note 153: Saint-Simon, _Mémoires_, tome VII, ch. XIV.] + +La femme est, à elle seule, un vivant spectacle. A la beauté, à +l'esprit, à la grâce française, ces charmes souverains qu'elle réunit +souvent, elle ajoute les ressources de la parure. Dans ce moyen âge où +la vie sociale était assez restreinte cependant pour elle, la femme ne +se défendait pas toujours contre les entraînements du luxe. La femme se +livre plus que jamais à cette passion lorsqu'elle peut la déployer sur +la brillante scène d'une cour. + +Dans les modes variées qu'ils nous offrent, les portraits du XVIe siècle +nous permettent de juger combien le costume féminin se prêtait alors +à toutes les richesses de la parure. Les perles et les pierreries +serpentent dans les cheveux relevés et autour du cou. Les perles et les +pierreries garnissent aussi la robe de drap d'or, fourrée d'hermines +mouchetées, qui s'ouvre en carré sur la poitrine. + +Des perles encore serpentent sur le fichu bouillonné que termine la +fraise, et sont disposées entre les bouillons des manches à crevés. +J'emprunte, il est vrai, ces détails de costume au portrait de la reine +Élisabeth d'Autriche peint par François Clouet[154], et à une miniature +représentant la duchesse d'Étampes[155]. Mais d'autres portraits du XVIe +siècle, dus à Clouet ou à son école, témoignent que les femmes de +la cour savaient lutter d'élégance avec une souveraine légitime ou +illégitime. + +[Note 154: Au musée du Louvre.] + +[Note 155: Miniature citée par M. Frank dans son édition de _la +Marguerite des Marguerites_.] + +Des aiguillettes d'or et des plumes ornent la robe de velours noir que +porte Silvie Pic de la Mirandole, comtesse de la Rochefoucauld; des +perles d'or accompagnent la plume blanche d'une toque en velours noir +posée sur sa blonde chevelure crêpée; et le petit col plissé qui donne +à cette toilette un caractère de simplicité, n'empêche pas la jeune +comtesse de porter au cou un cercle d'or ciselé où chatoient les +pierreries[156]. + +[Note 156: Au musée du Louvre.] + +Les femmes d'alors, peintes aussi bien que parées[157], se condamnaient +déjà à de véritables supplices pour obéir à la mode. Comme les +contemporaines de Tibulle, une femme de Paris se fait «escorcher» pour +donner à son visage une nouvelle peau. On n'avait pas encore inventé +_l'émaillage_. «Il y en a qui se sont faict arracher des dents visves et +saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les +renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur +avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour +peu qu'il y ayt d'adgencement à esperer en leur beaulté[158]!» Montaigne +qui nous révèle avec son indiscrétion ordinaire, tous ces petits +secrets, nous en apprend bien d'autres. Il a vu des femmes avaler +jusqu'à du sable et de la cendre pour avoir le teint pâle! Il juge aussi +que ce doit être supplice d'enfer que ces corps de baleine qui +serraient la femme «ouy quelques fois à en mourir.» Ces détails ne sont +malheureusement pas tous pour nous de l'archéologie.... + +[Note 157: Marguerite d'Angoulême, l'_Heptamèron_.] + +[Note 158: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. XLI.] + +Que de temps perdu dans ces soins idolâtres que la femme prend de sa +personne! «Je veoy avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur +revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy, +que madame est encores aprez à se coeffer et attiffer en son cabinet: +c'est à faire aux roynes; encores ne sçay je: il est ridicule et injuste +que l'oysifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et +travail[159].» + +[Note 159: Id., _Id._, livre III, ch. IX.] + +Ce luxe, cette oisiveté de la femme amènent la ruine de la maison, et +ce n'est pas seulement la ruine, c'est le déshonneur, c'est le stigmate +infamant du vol. Écoutons la voix austère du chancelier de l'Hôpital. +«Tandis que la femme s'habille sans regarder sa fortune, nourrit des +troupeaux de serviteurs, et se promène dans un char comme pour triompher +d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut céder en rien à une telle +épouse, dépense dans les plaisirs de la table, de l'amour et d'un jeu +honteux, des biens acquis par le travail de ses parents. Quand la +perversité a épuisé le patrimoine, on ose mettre la main aux deniers +publics, rien ne peut combler le gouffre avide; la hideuse contagion +gagne les autres citoyens et la république en est tout entière +infectée[160].» + +[Note 160: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Société en France, etc._] + +Sous Louis XIV, le mariage du duc de Bourgogne fut l'occasion des plus +folles dépenses du luxe. Le roi qui en avait cependant donné l'exemple, +fut lui-même effrayé des ruines qui s'ensuivirent. Saint-Simon nous +apprend que «le roi se repentit d'y avoir donné lieu, et dit qu'il ne +comprenait pas comment il y avait des maris assez fous pour se laisser +ruiner par les habits de leurs femmes; il pouvait ajouter, et par +les leurs.» Mais le noble duc nous dit que «le petit mot lâché +de politique», le roi prit grand plaisir au spectacle de cette +magnificence[161]. Paris avait lutté de splendeur avec la cour. + +[Note 161: Saint-Simon, t. I, ch. XXX.] + +On se représente ces robes, ici de point de France, là d'une étoffe d'or +valant au moins vingt louis l'aune; ces pierreries et ces perles qui se +mêlent aux mille boucles de la chevelure, et qui, à cette époque où les +fraises et les fichus sont supprimés, n'en ruissellent que plus aisément +sur les épaules. + +Au XVIIIe siècle, voici les énormes paniers avec leurs enguirlandements +de fleurs, de fruits, de perles, de pierreries. Voici encore, avec +Marie-Antoinette, les coiffures que la reine met à la mode, ces immenses +échafaudages de plumes, de gaze, de fleurs, qui représentent un +vaisseau, un bocage, une ménagerie. Les femmes ne peuvent plus se tenir +droites dans leurs voitures, elles s'y courbent ou s'y agenouillent. + +Le coiffeur est devenu un artiste qui fait payer cher ses productions. +Mme de Matignon fait avec Baulard un traité de 24,000 livres par an pour +que, chaque jour, il lui fournisse une coiffure nouvelle. + +Au Temple, une faiseuse de rouge, Mlle Martin, en vend le moindre pot un +louis. D'autres pots de qualité supérieure, coûtent jusqu'à soixante et +quatre-vingts louis. Mlle Martin a le privilège de faire fabriquer +à Sèvres des pots de rouge qu'elle destine aux reines. «A peine une +duchesse en obtient-elle un par hasard.» C'est «une vraie puissance» +nous dit Mme d'Oberkirch. + +C'est une puissance aussi que Mlle Bertin, la célèbre marchande de +modes qui traite «d'égale à égale avec les princesses.» Admise dans +l'intérieur de la reine Marie-Antoinette, délibérant avec elle des +affaires de la toilette, elle montre avec suffisance dans sa clientèle, +«le résultat» de son «dernier travail avec Sa Majesté»: mystérieux +conseils dans lesquels la jeune reine puisait le goût dominant de la +parure et excitait ainsi parmi les femmes de la cour cette rivalité +d'ajustements qui, cette fois, comme toujours, ruinait les familles et +brouillait les ménages. + +Mlle Bertin fit une banqueroute de deux millions. Ce chiffre se conçoit +à une époque où une jeune femme honnête faisait en dix mois 70,000 +francs de dettes, et où la princesse de Guémenée devait 60,000 livres à +son cordonnier[162]. + +[Note 162: _Mémoires_ de Mme d'Oberkirch, de Mme Campan. Taine, _les +Origines de la France. L'ancien régime._ La plaie du luxe s'étend +partout alors. Le mal a envahi jusqu'aux campagnes, et un curé de +village dit en 1783: «Les servantes d'aujourd'hui sont mieux parées que +les filles de famille ne l'étaient il y a vingt ans.» Th. Meignan, _Les +anciens registres paroissiaux_, cités par M. de Ribbe; _les Familles, +etc_.] + +Par leur luxe insensé, les femmes croient ajouter à cette royauté que +leur concède l'opinion et dont le moyen âge leur avait donné le sceptre. +Reines, elles le sont en effet. Les rois eux-mêmes reconnaissent cette +gracieuse majesté. Comme Louis XII, François Ier, François II font +profession de respecter les dames. Charles IX et Louis XIV saluent +toutes les femmes qu'ils rencontrent, et le premier de ces deux rois +ne souffre pas que l'on médise d'elles[163]. Le XVIIIe siècle fait de +la femme, non plus seulement une reine, mais une idole à laquelle il +prodigue des hommages aussi peu respectueux dans le fond qu'ils sont +délicats, raffinés dans la forme. + +[Note 163: Brantôme, _Second livre des Dames_.] + +Le caractère de la royauté féminine a, en effet, bien changé depuis +le moyen âge. Le chevalier défendait l'honneur de toutes les femmes, +choisissait la dame de ses pensées et lui gardait sa fidélité. Défendre +l'honneur des dames! Garder à une seule sa fidélité! Ce n'est point +là, tant s'en faut, le but que poursuit l'homme de cour qui, bien au +contraire, fait son possible pour compromettre toutes les femmes et ne +se pique guère d'être fidèle à une seule, surtout si cette femme est la +sienne. Il n'est pas de bon ton, d'ailleurs, d'aimer sa femme. + +La froideur entre les époux est, en effet, le moindre des maux que la +vie de cour entraîne à sa suite. Au XVIe siècle cependant, par un reste +des bonnes vieilles coutumes, les époux osent encore s'aimer aux yeux du +monde, témoin le charmant ménage que l'_Heptaméron_ met en scène, Hircan +et Parlamente qui assaisonnent d'un grain d'aimable taquinerie une +affection qui se sent plus encore qu'elle ne s'exprime. Mais quand +l'intérêt est la cause de tant de mariages, l'indifférence, l'hostilité +même en sont les résultats ordinaires. Si le mari doit à sa femme de +grandes alliances, ou une grande fortune, elle l'écrasera de cette +supériorité. A-t-elle sur lui des avantages tout personnels, un mérite +dont elle est infatuée, une beauté dont elle est fière, elle trouvera +encore dans les dons qu'elle possède ou qu'elle s'attribue, des motifs +d'orgueil qui abaisseront d'autant plus son mari à ses yeux qu'ils +l'exalteront elle-même. Il y a des ménages où la femme paraît tant que +le mari ne s'aperçoit jamais. «Ne pourrait-on point découvrir l'art de +se faire aimer de sa femme?» demande alors La Bruyère[164]. + +[Note 164: La Bruyère, _Caractères_, III, _Des Femmes_.] + +Plus d'une femme aurait pu retourner la question du moraliste. A l'une +ou à l'autre de ces questions, il aurait pu être répondu que, pour +trouver l'amour dans le mariage, il n'aurait pas fallu y chercher +l'intérêt. Et ce reproche là, fallait-il l'adresser à celui qui avait +poursuivi le marché ou à celle qui en avait été l'objet et souvent la +victime? + +Au temps de La Bruyère, il est déjà de mauvais goût de se montrer en +public avec sa femme. Au XVIIIe siècle, la séparation est totale entre +les époux mondains. Ce n'est pas seulement la vie de cour, c'est la vie +de salon, si animée et si charmante alors, qui étouffe, à Paris comme à +Versailles, la vie de famille. «Quand les époux sont haut placés, dit M. +Taine, l'usage et les bienséances les séparent. Chacun a sa maison, ou +tout au moins son appartement, ses gens, son équipage, ses réceptions, +sa société distincte, et, comme la représentation entraîne la cérémonie, +ils sont entre eux, par respect pour leur rang, sur le pied d'étrangers +polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se disent «Madame, +Monsieur,» non seulement en public, mais en particulier; ils lèvent les +épaules quand à soixante lieues de Paris, dans un vieux château, ils +rencontrent une provinciale assez mal apprise pour appeler son mari +«mon ami» devant tout le monde.--Déjà divisées au foyer, les deux +vies divergent au delà par un écart toujours croissant. Le mari a son +gouvernement, son commandement, son régiment, sa charge à la cour, qui +le retiennent hors du logis; c'est seulement dans les dernières années +que sa femme consent à le suivre en garnison ou en province. D'autant +plus qu'elle est elle-même occupée, et aussi gravement que lui, souvent +par une charge auprès d'une princesse, toujours par un salon important +qu'elle doit tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active que +l'homme, dans la même carrière, et avec les mêmes armes, qui sont la +parole flexible, la grâce engageante, les insinuations, le tact, le +sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et +d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui ne donne des régiments +et des bénéfices. A ce titre, la femme a son cortège personnel de +solliciteurs et de protégés, et, comme son mari, ses amis, ses ennemis, +ses ambitions, ses mécomptes et ses rancunes propres; rien de plus +efficace pour disjoindre un ménage que cette ressemblance des +occupations et cette distinction des intérêts. Ainsi relâché, le lien +finit par se rompre sous l'ascendant de l'opinion. «Il est de bon air +de ne pas vivre ensemble,» de s'accorder mutuellement toute tolérance, +d'être tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors +l'opinion, et, par elle, il pousse aux moeurs dont il a besoin. + +«Vers le milieu du siècle, le mari et la femme logeaient dans le même +hôtel; mais c'était tout. «Jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les +rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les trouvait dans la +même maison, ni, à plus forte raison, réunis dans un lieu public.» Un +sentiment profond eût semblé bizarre et même «ridicule,» en tout cas, +inconvenant: il eût choqué comme un _a parte_ sérieux dans le courant +général de la conversation légère. On se devait à tous, et c'était +s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au tête-à-tête[165].» + +[Note 165: Taine, _Origines de la France contemporaine. L'ancien +régime._] + +De l'indifférence à l'infidélité il n'y a qu'un pas, et, dans les trois +siècles qui nous occupent, ce pas est souvent franchi par la femme aussi +bien que par l'homme. Eût-elle même été élevée dans une pieuse maison, +l'enivrante atmosphère où elle vit lui fait trop souvent perdre le sens +moral. Ces spectacles enchanteurs où toutes les harmonies de la poésie +et du chant prêtent à l'amour leurs accents d'une pénétrante douceur; +ces hommages dont le monde entoure la jeune femme et qui, bien des +fois, contrastent avec la froideur de son mari, les trahisons même de +celui-ci, tout l'entraîne vers ce but si bien décrit par le poète: + + Dans le crime il suffit qu'une fois on débute; + Une chute toujours attire une autre chute. + L'honneur est comme une île escarpée et sans bords: + On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.[166] + +[Note 166: Boileau, _Satires_, x. Plus haut le poète, ou plutôt le +moraliste a bien dépeint les dangers qui entouraient la jeune femme.] + +Mais si, dans le XVIIe siècle, cette île escarpée a vu se fixer sur elle +les regards désespérés des pécheurs repentants, le XVIIIe siècle n'a +guère connu ces remords; ce triste XVIIIe siècle où le vice, déchirant +le voile hypocrite sous lequel il s'était caché à la cour du grand roi +vieillissant, éclatait dans les orgies de la régence et du règne de +Louis XV. Sur vingt seigneurs de la cour, quinze ont, pour d'indignes +créatures, abandonné leurs femmes, qui ne s'en plaignent guère +d'ailleurs, et la ville suit l'exemple de la cour. + +Depuis la Renaissance, le monde, très complaisant pour les fautes du +mari, ne trouve pas mauvais que la femme se venge de l'infidèle en le +trompant. Tel n'est pas toujours l'avis du mari offensé. Comme certain +personnage de l'_Heptaméron_, s'il veut que toutes les femmes soient +légères, il en excepte la sienne; et, comme le comte Almaviva le sera en +plein xviiie siècle, il est à la fois volage et jaloux, jaloux jusqu'à +faire reparaître dans le courtisan le justicier du moyen âge, jaloux +jusqu'à séquestrer, à tuer, à empoisonner la coupable. Ces fureurs +tragiques, qui appartiennent au xvie siècle, se perdent dans les siècles +suivants. Boileau rend un ironique hommage aux Parisiens: + + Gens de douce nature, et maris bons chrétiens[167]. + +[Note 167: Boileau, _Satires_, x.] + +Au XVIIIe siècle surtout, en dépit d'Almaviva, «un mari qui voudrait +seul posséder sa femme, dit Montesquieu, serait regardé comme un +perturbateur de la joie publique, et comme un insensé qui voudrait jouir +de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.» D'ailleurs la +jalousie est de mauvais ton. Un mari outragé, un duc, vient se plaindre +à sa belle-mère de sa femme qui l'a déshonoré. La belle-mère, qui a de +bonnes raisons pour excuser les fautes de cette espèce, répond à son +gendre avec le plus grand sang-froid: «Eh! monsieur, vous faites bien +du bruit pour peu de chose; votre père était de bien meilleure +compagnie[168].» + +[Note 168: Montesquieu, _Lettres persanes_, lv; Mme d'Oberkirch, +_Mémoires_.] + +Beaucoup de maris sont, en vérité, de fort «bonne compagnie» dans ces +trois siècles de corruption. L'un se laisse trahir avec candeur par une +femme tristement habile à ce jeu[169]. Un autre ferme les yeux sur les +désordres de sa femme pour qu'elle lui passe les siens. Plus méprisables +encore, des époux acceptent un déshonneur qui leur vaut d'infâmes +honneurs. On connaît la patience conjugale des ducs de Soubise et de +Roquelaure, qui, trouvant que «la beauté heureuse» était sous Louis +XIV, suivant l'expression du duc de Saint-Simon, «la dot des dots[170],» +mettent en pratique cette étrange leçon: + + Un partage avec Jupiter + N'a rien du tout qui déshonore; + Et, sans doute, il ne peut être que glorieux + De se voir le rival du souverain des dieux[171]. + +[Note 169: La Bruyère, _Caractères_, iii, _Des Femmes._] + +[Note 170: Saint-Simon, _Mémoires_, tome III, ch. xvii.] + +[Note 171: Molière, _Amphitryon_, acte III, sc. xi.] + +Certains maris sont plus abjects encore; ils ne se laissent pas +seulement indemniser de leur honte, ils proposent eux-mêmes le marché: +faits bien dignes de ces temps où un père, une mère vendaient leurs +filles. + +Brantôme dit qu'à son époque l'immoralité avait gagné les provinces, et +que des maris envoyaient leurs femmes à Paris pour plaider leur cause +devant les juges. + +On aime à opposer à ces indignes époux le marquis de Montespan, portant +le deuil de la femme qui a mieux aimé être la maîtresse d'un roi que la +fidèle compagne d'un gentilhomme. + +Quant à la femme que sa honte élève si haut, elle n'a guère que +l'orgueil de sa nouvelle situation. Pour une La Vallière, moins coupable +assurément, puisqu'elle n'avait pas de mari à déshonorer, pour «une +_petite violette qui se cachait sous l'herbe_, et qui était honteuse +d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse,» voici une marquise de +Montespan, voyant légitimer les enfants nés d'un double adultère, et, +reine aux yeux de tous, montrant à la cour, sous les flots de ses +dentelles et les feux de ses pierreries, «une triomphante beauté à faire +admirer à tous les ambassadeurs[172].» + +[Note 172: Mme de Sévigné, _Lettres_, à Mme de Grignan, 29 juillet +1676 1er septembre 1680.] + +Le règne qui suivit celui de Louis XIV n'était pas fait pour effacer de +tels scandales. La place de la reine de France est alors occupée par des +femmes tombées assurément de moins haut que Mme de Montespan. Faut-il +nommer Jeanne Poisson, marquise de Pompadour de par la faveur royale? +Faut-il abaisser encore plus nos regards et chercher Jeanne Vaubernier +dans une fange si épaisse que pour la comtesse du Barry, c'est monter de +quelques degrés dans la boue que de faire succéder le roi _à toute la +France!_ + +Et ces femmes ne seront pas seulement les maîtresses de Louis XV. Par +lui, elles gouverneront et déshonoreront la France. + +Quand l'ignominie est publique et triomphe, comment s'étonner de cette +phrase de La Bruyère: «Il y a peu de galanteries secrètes; bien des +femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par +celui de leurs amants.» S'il est, on effet, des femmes qui, joignant le +sacrilège au vice, cachent leurs désordres sous le voile de la dévotion, +d'autres ne savent même plus rougir; et, comme les matrones de la Rome +impériale, elles se disputent honteusement des comédiens, des danseurs, +des musiciens. + +Pour mieux lutter avec la courtisane, de grandes dames du xvie siècle +lui demandent des leçons. + +La courtisane! Son règne commence alors et ne cesse de s'étendre. La +plus célèbre fait revivre pendant les deux derniers tiers du XVIIe +siècle le type de l'hétaïre grecque, aussi séduisante par l'esprit que +par la beauté. Ninon de Lenclos, celle dangereuse créature qui fait +perdre à ses adorateurs jusqu'à la foi religieuse, exerce son pouvoir +sur trois générations, fut-ce dans la même famille. + +Le règne de la courtisane croît avec les scandales du XVIIIe siècle. Mme +d'Oberkirch se plaint que la cour et les coulisses se mêlent beaucoup +trop. Les filles de théâtre prennent une importance extraordinaire. Pour +couvrir d'or et de bijoux d'indignes créatures, les hommes se ruinent. +La maison de Mlle Dervieux «vaut la rançon d'un roi. La cour et la +ville y ont apporté leur tribut.» Fragonard commence un plafond pour la +demeure de la danseuse Guimard, et David l'achève. La grande dame visite +comme un musée la maison de la courtisane. Elle ne lui en veut pas +toujours du tort que celle-ci lui fait. La princesse d'Hénin que son +mari délaisse pour une actrice, Mlle Arnould, est enchantée que le +prince ait «des occupations.»--«Un homme désoeuvré est si ennuyeux.» + +La légèreté et parfois la dépravation du langage sont au niveau des +moeurs qui dominent du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Une femme +que Brantôme qualifie d'_honnête_, écrit un conte pour narrer d'ignobles +aventures qui lui sont personnelles. La morale de ce récit est que le +plaisir de tromper un mari ajoute du prix à la faute commise. + +Bussy-Rabutin conseille à Mme de Sévigné d'agréer la cour du prince de +Conti, et lui demande impertinemment la survivance. Le mariage du duc de +Ventadour est l'objet de propos aussi légers que spirituels[173]. On peut +se faire une idée de la liberté de langage qui régnait alors en lisant +ce qu'écrivaient au XVIe siècle Marguerite d'Angoulême, et au XVIIe, +avec une crudité moindre, Mme de Sévigné; et cependant ces deux +charmants écrivains étaient d'honnêtes femmes. Au XVIIIe siècle, Mme +d'Oberkirch, élevée dans les moeurs sévères de l'Alsace, est si +étonnée de la désinvolture de langage avec laquelle s'exprime Mme de +Clermont-Tonnerre, que celle-ci s'arrête court. En rappelant ce fait, +Mme d'Oberkirch ajoute: «Je ne puis me faire à ces manières _élégantes_, +et je crois que je ne m'y ferai jamais[174].» + +[Note 173: Bussy-Rabutin, à Mme de Sévigné, 10 juin 1654; Mme de +Sévigné, à Mme de Grignan, 27 février 1671; Mme d'Oberkirch, _Mémoires_, +etc.] + +[Note 174: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.] + +Les grandes dames n'étaient pas plus réservées dans leurs lectures +que dans leurs conversations. Les contes de La Fontaine sont lus par +d'honnêtes femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage est acheté +son pesant d'or par des femmes du monde. Nous savons déjà qu'à la même +époque les plus infâmes gravures n'effrayaient ni les jeunes filles ni +les femmes de la cour. Deux siècles plus tard, les provocantes peintures +de Boucher n'effaroucheront pas les belles dames. + +Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent faire respecter en elles ni +la dignité de la veuve, ni l'autorité de la mère. Cette femme qui, à la +mort de son mari, semble ou dans la défaillance de l'agonie, ou dans la +folie du désespoir, joue plus d'une fois une triste comédie. «Or, après +tous ces grands mystères jouez, et ainsi qu'un grand torrent, après +avoir fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner +à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi +voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature, +reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde. +Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et +eslevées; au lien d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires, +au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les +voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées +pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits +lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment, +que les contemplant pensent qu'elles les portent et prennent plus pour +le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on +voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du +premier coup à la grande volée, mais, vollelant de branche en branche, +apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant +de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles +l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent +et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit, +et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste...»[175] + +[Note 175: Brantôme, _l. c._ Comp. Montaigne, _Essais_, livre II, ch., +XXXV.] + +Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage, que la liberté qui +lui est donnée. Le veuvage! c'est le triomphe de la grande coquette: +Molière ne l'a pas oublié. + +Et quel respect peuvent inspirer à leurs enfants ces femmes mondaines +qui n'ont pas su être mères, ou qui ne se sont souvenues de ce titre que +pour exercer sur leurs filles une influence corruptrice? + +Devant des moeurs, ici légères, là dépravées, faut-il s'étonner des +rigoureux jugements que portent sur les femmes les moralistes du XVIe +et du XVIIe siècles? Faut-il s'étonner qu'au XVIIIe siècle, l'auteur +de l'_Esprit des lois_ ait prononcé cet arrêt sévère: «La société des +femmes gâte les moeurs[176]?» Trouverons-nous désormais étrange que +Montaigne parle trop souvent de la femme comme d'une esclave de harem, +et qu'il la méconnaisse au point de dire qu'elle est plus portée que +l'homme à la sensualité[177]? Grave erreur que celle-là, et dans laquelle +a été bien loin de tomber un auteur qui, de nos jours, a dit cependant +beaucoup de mal des femmes[178]. + +[Note 176: Montesquieu, _Esprit dos lois_, livre XIX, ch. viii.] + +[Note 177: Montaigne, _Essais_, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.] + +[Note 178: A. Dumas, _l'Homme-femme_.] + +Suivant Montaigne, la chasteté de la femme n'est que grimace, ou plutôt +c'est une coquetterie de plus. Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est +vrai que ce paradoxal écrivain donne d'autres mobiles encore à la vertu +des femmes: la vanité, la honte, le goût du repos, le souci de la +réputation, la froideur naturelle, ou bien quelque aversion pour l'homme +qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment encore: «La plupart des +honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce +qu'où ne les cherche pas».--«Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient +lasses de leur métier.» C'est odieux, mais l'indignation que causent de +telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on sait quelles femmes les +hommes de cour avaient trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient +au moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mérite survécût à +la beauté[179]. Ce n'est pas à dire qu'il faille recueillir comme un +renseignement statistique, le chiffre que Boileau nous donne quant au +nombre des femmes fidèles: + + ...Et dans Paris, si je sais bien compter, + Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer. + +[Note 179: La Rochefoucauld, _Maximes_, 204, 205, 220, 333, 307, 368, +474.] + +Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'était là qu'une figure de +rhétorique, et qu'il ne fallait pas «prendre les poètes à la lettre[180]». +Quoi qu'il en soit, il est évident que ce qui a frappé notre poète, ce +n'est pas le grand nombre des honnêtes femmes. + +[Note 180: Boileau, _Satires_, et note de 1713; Lettres à Brossette, 5 +juillet 1706] + +Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel fond de coquetterie qu'elle +n'en connaît pas elle-même la mesure; elle la dompte plus difficilement, +que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle prend souvent pour de +l'amour. La Bruyère n'est pas tout à fait de cet avis. Il remarque que +dans l'amour, la femme a plus de tendresse que l'homme. En revanche, il +déclare qu'elle lui est inférieure en amitié. Sur ce dernier point il +ne s'éloigne guère de LaRochefoucauld[181]. Montaigne, lui non plus, ne +croyait pas la femme capable d'amitié[182]. Une femme dont le fidèle +attachement le suivit au delà du tombeau, Mme de Gournay lui prouva +qu'il s'était trompé. Mme de Sablé et Mme de la Fayette donnèrent aussi +à La Rochefoucauld un démenti analogue[183]. Et où donc se trouverait +l'amitié, sinon dans le coeur de la femme, ce coeur qui a besoin de se +dévouer jusqu'au sacrifice? + +[Note 181: La Rochefoucauld, _Maximes_, 241, 277, 332, 334, 440. La +Bruyère, _Caractères_, iii.] + +[Note 182: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. xxvii.] + +[Note 183: Voir plus loin, ch. iii.] + +Jugée peu digne de s'élever aux hauteurs de l'amitié, la femme ne mérite +guère non plus la confiance, s'il faut eu croire La Bruyère, qui la +suppose plus fidèle à garder son secret que celui d'autrui. Il semble au +contraire que la femme se trahit plus facilement elle-même qu'elle ne +trahit les autres. Mais il est vrai que La Bruyère juge de la femme +d'après les coquettes de son temps, ou plutôt, les coquettes de tous les +temps. Et les Célimènes ne manquaient pas au xviie siècle. Malgré le +stigmate vengeur dont Molière avait marqué ce type, il ne cessa de +faire école, triste école à laquelle le XVIIIe siècle fournit le plus +d'élèves. + +Aux yeux de La Bruyère, la femme est extrême en tout, dans le bien comme +dans le mal. Nous n'y contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart +des femmes n'ont guère de principes: «elles se conduisent absolument par +le coeur et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment[184].» La +Bruyère n'étend heureusement pas à la totalité des femmes un semblable +jugement. Sans doute, en matière d'opinion, et en toute chose qui +n'intéresse pas la conscience, la femme se laisse plutôt guider par des +sentiments que par des idées; mais quant aux moeurs et aux croyances +dont elle a reçu les immuables principes dans une solide éducation +chrétienne, elles ne les sacrifiera jamais à ses plus vives tendresses +mêmes; loin de là, c'est elle qui en fera régner autour d'elle la +bienfaisante influence. + +[Note 184: La Bruyère, _Caractères_, iii, Des Femmes.] + +D'ailleurs, même considérée comme une créature toute d'impression, la +femme est-elle bien souvent aussi passive que le pense La Bruyère? +Montaigne n'en était pas très persuadé. Il ne la juge pas si prompte à +se ranger à l'avis d'autrui, témoin l'amusante histoire de la Gasconne. +Certes il se garde bien de nier l'impressionnabilité de la femme; mais +suivant lui, cette impressionnabilité est moins passive qu'active; et +toujours, d'après le vieux sceptique, la femme s'exaspère d'autant plus +que la contradiction lui est opposée par le froid raisonnement. + +Devant la femme impérieuse, acariâtre, que Montaigne dépeint et qui +servira de modèle à Boileau[185], je comprends que le premier ait accepté +cet idéal du mariage: un mari sourd, une femme aveugle. Il me semble +cependant que, dans cette définition, tout n'est pas à la charge de la +femme, puisque la cécité de l'épouse n'est pas moins indispensable à la +paix du mariage que la surdité de l'époux. + +[Note 185: _Satires_, x.] + +Montaigne ne nous paraît pas très convaincu ici du bonheur que peut +apporter le mariage, le mariage qu'il considère comme «un marché qui n'a +que l'entrée libre». Pour La Rochefoucauld «il y a de bons mariages; +mais il n'y en a point de délicieux». + +Heureusement, à côté de ces portraits peu flatteurs de la femme, à +côté de ces tableaux peu enchanteurs de la félicité conjugale, nous +trouverons, sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne, dans +La Bruyère, dans Montesquieu, d'autres traits qui témoignent que, dans +un monde corrompu, il y avait encore d'honnêtes femmes et de bons +ménages. + +La démoralisation avait, du reste, été progressive. Le père de Montaigne +lui disait que de son temps, à peine y avait-il dans toute une province, +une femme de qualité «mal nommée.» Un écrivain qui n'aimait pas les +femmes vertueuses et qui, regardant leur vie patriarcale d'autrefois +comme un état de grossièreté primitive, considérait comme un progrès +la brillante corruption qui les y avait arrachées, Brantôme, l'immoral +Brantôme, constatait que, parmi ses contemporaines, le nombre des +honnêtes femmes l'emportait sur le nombre des autres[186]. Il est vrai que +pour Brantôme le titre d'honnête femme était singulièrement élastique. +Nous en avons cité une preuve[187]. + +[Note 186: Brantôme, _l. c._; Montaigne; I, xxvii; II, xxxi, xxxii; +III, v, etc.; La Rochefoucauld, _Maximes_, 113.] + +[Note 187: Voir plus haut, page 122.] + +Comme au moyen âge, les femmes d'intérieur, les femmes de ménage, +existaient toujours au XVIe siècle, bien que Montaigne en restreignît le +nombre: «La plus utile et honnorable science et occupation à une mère +de famille, dit-il, c'est la science du mesnage. J'en veoy quelqu'une +avare; de mesnagières, fort peu: c'est sa maistresse qualité, et qu'on +doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert +à ruyner ou à sauver nos maisons.... Selon que l'expérience m'en a +apprins, je requiers d'une femme mariée, au dessus de toute aultre +vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par +mon absence tout le gouvernement en main[188].» + +[Note 188: Montaigne, _Essais_, III, ix.] + +L'ordre, l'économie, c'est là ce que recommande à la nouvelle mariée un +père soucieux de l'avenir du jeune ménage[189]. C'est toujours l'idéal de +la femme forte qui domine dans les familles chrétiennes, surtout dans la +vie rurale. En parlant de l'agriculteur, Olivier de Serres voit, comme +Montaigne, dans la femme vigilante la fortune de la maison; mais il +s'inspire directement de la Sainte-Écriture pour traduire cette pensée. +Il dit avec un sentiment tout biblique: «Ce lui sera un grand support +et aide, que d'estre bien marié, et accompagné d'une sage et vertueuse +femme, pour faire leurs communes affaires avec parfaite amitié et bonne +intelligence. Et si une telle lui est donnée de Dieu, que celle qui +est descrite par Salomon, se pourra dire heureux, et se vanter d'avoir +rencontré un bon thrésor: estant la femme l'un des plus importans +ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est à préférer à toute +autre science de la culture des champs. Où l'homme aura beau se +morfondre à les faire manier avec tout art et diligence, si les fruicts +en provenant, serrés dans les greniers, ne sont par la femme gouvernés +avec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d'une prudente et +bonne mesnagere, avec honorable libéralité et louable espargne, seront +convenablement distribués: si qu'avec toute abondance, les vieux se +joindront aux nouveaux, avec vostre grand et commun profit, et louange. +Aussi, + + On dict bien vrai qu'en chacune saison + La femme fait ou défait la maison.» + +[Note 189: Nicolas Pasquier, _Lettres_, l. V, lettre ix.] + +Avec Xénophon, Olivier de Serres rappelle dans un autre chapitre, que +la femme doit vaquer au gouvernement de la maison pendant que le mari +dirige l'exploitation agricole. Mais il faut qu'il y ait entre les époux +«communication de conseil requise à tout mesnage bien dressé: estant +quelques fois à propos, selon les occurrences, que l'homme die son avis +et se mesle des moindres choses de la maison, et la femme des plus +sérieuses[190]. Le temps passé, quand on vouloit louer un homme, on le +disoit bon laboureur. C'estoit aussi lors la plus grande gloire de la +femme que d'estre estimée bonne mesnagère: laquelle louange, le temps +n'ayant peu esteindre, est-elle encores en telle réputation, que celui +qui se veut marier, après les marques de crainte de Dieu, et pudicité, +par dessus toutes autres vertus, cherche en sa femme le bon mesnage, +comme article nécessaire pour la félicité de sa maison. Plus grande +richesse ne peut souhaitter l'homme en ce monde, après la santé, que +d'avoir une femme de bien, de bon sens, bonne mesnagère. Telle conduira +et instruira bien la famille, tiendra la maison remplie de tous biens, +pour y vivre commodément et honorablement. Depuis la plus grande dame, +jusques à la plus petite femmelette, à toutes, la vertu du mesnager +reluit par dessus toute autre, comme instrument de nous conserver la +vie. Une femme mesnagère entrant en une pauvre maison, l'enrichit: +une despencière, ou fainéante, destruit la riche. La petite maison +s'aggrandit entre les mains de ceste là: et entre celles de ceste-ci, +la grande s'appétisse. Salomon fait paroistre le mari de la bonne +mesnagère, entre les principaux hommes de la cité: dict que la femme +vaillante est la couronne de son mari: qu'elle bastit la maison: qu'elle +plante la vigne: qu'elle ne craint ni le froid, ni la gelée... que la +maison et les richesses sont de l'héritage des pères, mais la prudente +femme est de par l'Eternel. + +[Note 190: Nicolas Pasquier, dans la lettre citée à la page +précédente, note 2, dit à sa fille de ne rien faire sans l'avis du mari: +«C'est le moyen en obeïssant, d'apprendre à luy commander: je veux dire, +que quand il recognoistra cette humble obeïssance, il ne fera plus rien +que ce que vous desirez, et vous abandonnera la libre disposition de +tout le mesnage.»] + +«A ces belles paroles profitera nostre mère-de-famille, et se plaira +en son administration, si elle désire d'estre louée et honorée de ses +voisins, révérée et servie de ses enfans,... si elle prend plaisir de +voir tousjours sa maison abondamment pourveue de toutes commodités, pour +s'en servir au vivre ordinaire, au recueil des amis, à la nécessité des +maladies, à l'advancement des enfans, aux aumosnes des pauvres.» + +Olivier de Serres qui rappelle à la ménagère les récompenses de la +femme forte, dit aussi, dans le chapitre d'où nous avons extrait notre +première citation, quelles incomparables félicités attendent les époux +qui s'unissent dans une affectueuse estime pour diriger leur maison: +«Par telle correspondance la paix et la concorde se nourrissans en la +maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts, et vous rendront +tant plus humble obéissance, que plus vertueusement vous verront vivre +par ensemble. + +«Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer, craindre, obéir, de vos +amis, voisins, sujets, serviteurs. Et par telle marque estant vostre +maison recogneue pour celle de Dieu; Dieu y habitera, y mettant sa +crainte: et la comblant de toutes sortes de bénédictions, vous fera +prospérer en ce monde, comme, est promis en l'escriture[191]...» + +[Note 191: Olivier de Serres, _le Théâtre d'agriculture et Mesnage des +champs_, 1er lieu, ch. vi; 8e lieu, ch. i.] + +Tel fut le ménage du baron et de la baronne de Chantal. Et le rôle de la +ménagère contribua puissamment à préparer dans la noble dame la sainte +que l'Église devait placer sur ses autels. + +Lorsque M. de Chantai se maria, il remit le gouvernement de la maison à +sa jeune compagne qui s'effrayait de cette responsabilité. Mais avec +la douce autorité de l'époux chrétien, il voulut «qu'elle se résolût +à porter ce fardeau,» disant, lui aussi, «que la femme sage édifie +sa maison, et que celles qui méprisent ce soin, détruisent les plus +riches.» Et il mit sous les yeux de la jeune femme, comme un exemple, le +type de la baronne de Chantal, son héroïque mère. Saisie d'une généreuse +émulation, «elle ceignit ses reins de force et fortifia son bras» pour +se dévouer à la mission domestique que lui imposait son mari. «Elle mit +ordre à l'ordinaire et aux gages des serviteurs et servantes, le tout +avec un esprit si raisonnable que chacun était content. Elle ordonna que +tous les grangers, sujets, receveurs et autres, avec lesquels on +aurait à traiter, s'adresseraient immédiatement à elle pour toutes les +affaires.» + +«Dès le jour qu'elle prit le soin de la maison, elle s'accoutuma à se +lever de grand matin, et avait déjà mis ordre au ménage, et envoyé ses +gens au labeur, quand son mari se levait. De fortifiantes lectures, _la +Vie des Saints, les Annales de la France,_ rafraîchissaient son âme au +milieu de tant d'occupations matérielles.... + +Elle ne portait habituellement que des vêtements de camelot et +d'étamine; mais l'élégance innée de la grande dame la faisait paraître +plus charmante sous ces humbles habits que d'autres sous leurs tissus +d'or et de soie. Lorsqu'elle avait à représenter, elle se parait de ses +vêtements de noces ou de ses ajustements de jeune fille. Elle savait +accueillir avec la grâce modeste de la femme chrétienne les amis de +son mari qui se réunissaient chez lui pour la chasse et d'autres +divertissements. Mais lorsque son mari était absent, il n'y avait +pour elle ni réception, ni parure. «Les yeux à qui je dois plaire, +disait-elle, sont à cent lieues d'ici; ce serait inutilement que je +m'agencerais.» Elle était pour les pauvres une servante. Pendant une +famine, elle les réunissait chaque jour, leur versait du potage dans +leurs écuelles, leur présentait les morceaux de pain qui s'entassaient +dans les corbeilles. Alors déjà elle secourait ces malades que, dans son +austère veuvage, elle devait soigner avec une héroïque charité. + +Pour un délit qu'elle jugeait véniel, un paysan était-il renfermé dans +l'humide prison du château, elle l'en faisait secrètement sortir le +soir, lui donnait un lit, «et, le lendemain, de grand matin, pour ne pas +déplaire à son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et, +en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si +amiablement congé d'ouvrir à ces pauvres gens et les mettre en liberté, +que quasi toujours elle l'obtenait.» + +Elle donnait aux paysans les exemples de la piété; elle instruisait +elle-même dans la religion ses serviteurs que la prière en commun +réunissait matin et soir autour de la châtelaine. Sévère pour le vice, +elle était indulgente pour les fautes auxquelles les domestiques +s'étaient laissé entraîner par la faiblesse et non par la volonté; et, +ici encore, sa miséricordieuse influence plaidait auprès du châtelain en +faveur du coupable. + +«C'est une grande marque de sa prudence et douce conduite, qu'en huit +ans qu'elle a demeuré mariée, et neuf ans au monde après son veuvage, +elle n'a presque point changé de serviteurs et de servantes, excepté +deux qu'elle congédia pour ne les pouvoir faire amender de quelques +vices auxquels ils étaient adonnés. Elle n'était point crieuse ni +maussade parmi ses domestiques; sa vertu la faisait également craindre +et aimer. Bref, sa maison était le logis de la paix, de l'honneur, de +la civilité et piété chrétienne, et d'une joie vraiment noble et +innocente[192].» + +[Note 192: Mère de Changy. _Mémoires sur la vie et les vertus de +sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal_; comp. _Bulle du Pape_ +Clément XIII pour la canonisation de la bienheureuse.] + +Sans connaître alors le grand évêque qui devait être son guide dans la +sainteté, Mme de Chantal appliquait dans son ménage les conseils que +saint François de Sales donnait aux femmes pour qu'elles unissent +à leurs devoirs religieux, à leur apostolat, à leurs oeuvres de +miséricorde, les occupations de la femme forte: «le soin de la famille, +avec les oeuvres qui dépendent d'iceluy», ainsi que «l'utile diligence» +qui ne permet pas à l'oisiveté de prendre la place destinée au +travail[193]. + +[Note 193: Saint François de Sales, _Introduction à la vie décote_. +111e partie, ch. XXXV.] + +Dans la vie rurale, les nobles dames veillent aux intérêts de +l'exploitation agricole et n'en dédaignent pas l'humble détail. La +châtelaine envoie ses serviteurs aux champs et garnit leur besace. +Lorsque Sully était à la cour, sa femme vendait le blé et les autres +récoltes. + +A une époque postérieure, Laure de Fitz-James, marquise de Bouzolz, +fille du maréchal de Berwick, n'avait jamais, dit-on, les mains +inoccupées; et, cette grande dame ne couchait que dans les draps dont +sa main patricienne avait filé la toile[194]. Les quenouilles dites _de +mariage_, que l'on voit au musée dé Cluny et qui datent du XVIe siècle, +rappelaient aux femmes, dans leurs riches sculptures, l'histoire de ces +femmes fortes qui filaient la laine et le lin. + +[Note 194: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu._] + +Deux femmes, entrées par le mariage dans la famille de La Rochefoucauld, +donnèrent au XVIIe et au XVIIIe siècles l'exemple de la femme forte, de +la ménagère, aussi bien à la ville qu'aux champs. C'est au XVIIe siècle, +Jeanne de Schomberg, duchesse de Liancourt; c'est, dans le siècle +suivant, Augustine de Montmirail, duchesse de Doudeauville, dont +l'existence se prolongea jusque dans le XIXe siècle. Dans leur conduite, +dans les conseils que l'une écrivit pour sa fille, l'autre pour sa +petite-fille; dans le règlement que Mme de Liancourt traça pour +elle-même, nous voyons combien important était pour les plus grandes +dames le gouvernement de la maison, et par quelles fortes et douces +vertus elles soutenaient leurs foyers. + +Ce gouvernement domestique est vaste. La femme surveille les affaires de +la maison, et elle en soumet l'ensemble à son mari, le chef respecté +de la communauté. Elle vérifie les dépenses de la veille, celles de la +semaine; elle arrête le compte du mois. A l'aide de conseils éclairés, +elle revoit le compte général de l'année. Lorsqu'elle l'a signé en +double expédition, elle le fait placer avec les pièces justificatives +dans une cassette de bois qui est déposée «au trésor des papiers». +Pour l'année suivante, elle fait un état général des dépenses, par +estimation, et d'après la moyenne des trois à quatre années précédentes. +Elle y fait figurer le train de la maison de ville et les dépenses de +la vie rurale. Elle tient compte aussi des dépenses imprévues. La femme +chrétienne payera exactement ses serviteurs, ses fournisseurs. Faire +des dettes, c'est retenir injustement le bien d'autrui. La noble +dame évitera le luxe des habits, des meubles, de la table. Bonne et +hospitalière d'ailleurs, elle établira l'ordre dans la bienséance et +dans la générosité. Elle n'oubliera pas non plus qu'il faut donner aux +pauvres le superflu de son bien. + +La châtelaine peut également être associée aux affaires extérieures +du châtelain: le choix des officiers qui rendent la justice +seigneuriale[195], le contrôle de leurs actes; elle aussi veillera au bien +des orphelins, des hôpitaux, des fabriques; à l'entretien des ponts et +des chemins sur lesquels les seigneurs sont voyers, à la conservation +des communes. + +[Note 195: En l'absence de M. de Gondi, sa femme choisit des officiers +probes pour administrer la justice dans ses terres. Chantelauze, saint +Vincent de Paul et les Gondi. Paris. 1882.] + + +Elle aide son mari dans la conduite d'un procès, et préside avec lui +le conseil domestique des gens d'affaires. Dans les conseils que la +duchesse de Liancourt donne à sa petite-fille, on reconnaît la noble +femme qui, soucieuse avant tout du droit, fournissait à ses adversaires +même le moyen de plaider contre elle, et gardait pour leurs personnes +les affectueux ménagements de la charité[196]. + +[Note 196: Mme la duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame +de qualité, etc._] + +La duchesse de Doudeauville fut plus qu'associée au gouvernement de la +maison. Pendant l'émigration de M. de Doudeauville, elle s'acquitta si +bien de cette administration que, de retour, le duc la lui laissa tout +entière[197]. + +[Note 197: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de +Doudeauville_.] + +Quant aux charges officielles dont le mari est revêtu, la femme y +demeurera étrangère. Mais commet-il une injustice, elle doit l'avertir +en secret et avec prudence. C'est le droit, c'est le devoir de l'épouse +conseillère. + +En toute circonstance d'ailleurs où le mari s'écarte du devoir, l'épouse +doit lui en indiquer le chemin. Mais elle prêche surtout d'exemple. +Après dix-huit années d'une action lente et bienfaisante, Mme de +Liancourt arrache son mari aux séductions du monde. + +Si l'épouse, si la mère ont charge d'âmes, la maîtresse de la maison a +aussi cette responsabilité. Comme la baronne de Chantal, elle veille +aux besoins spirituels de ses serviteurs et à leurs intérêts temporels. +Maîtresse attentive, elle les récompense de leurs bons services, les +soigne dans leurs maladies, leur assure le pain dans leur vieillesse. La +duchesse de Liancourt, cette grande dame qui, dans le monde, mesure ses +égards au rang des personnes, considère dans son cour ses domestiques +comme ses égaux devant Dieu, «des égaux que, dit-elle à Mlle de La +Roche-Guyon, Dieu a réduits en ce monde dans l'état de servitude pour +aider notre infirmité durant que vous remédiez à leur misère.... Ils +doivent gagner le Ciel par cette humiliation, comme vous devez le gagner +par le soin que vous prendrez de leur conduite. Dieu nous oblige donc +ainsi à des devoirs mutuels les uns envers les autres.» + +Un règlement était nécessaire pour que la maîtresse de la maison pût +s'acquitter de la charge qui pesait sur elle, charge si lourde qu'elle +rappelait à la plus grande dame la sentence de l'Eden: «Tu mangeras +ton pain à la sueur de ton front.» Aussi, avant d'assumer une telle +responsabilité, elle invoquait l'Esprit-Saint pour pouvoir agir avec +prudence et fermeté. + +En prenant le fardeau du gouvernement domestique, la noble dame voudra, +non dominer sur autrui, mais obéir: obéir au mari qui, occupé par de +grands emplois, ne pourrait surveiller lui-même la maison; obéir à Dieu +qui, selon la belle pensée de Mme de Liancourt, ne donne à l'homme que +la garde d'un bien que celui-ci doit transmettre fidèlement à autrui. +C'est le talent que Dieu lui confie et dont il lui demandera compte au +jugement dernier. + +Partout la maîtresse de la maison cherche la volonté de Dieu. Comme la +châtelaine du moyen âge, son premier labeur est de distribuer la tâche à +ses serviteurs, mais sa première pensée est d'adorer le Seigneur qui lui +a donné un jour de plus pour le servir. C'est à lui qu'elle consacre +toute sa journée. Avant toute action, avant tout plaisir même, elle se +demande si cette action, si ce plaisir peuvent être offerts au Dieu de +justice et de pureté. + +Généreusement dévouée à ses amis, elle leur sacrifie son repos, son +bonheur, mais sa conscience, jamais! Le nombre de ses relations sera +d'ailleurs restreint, et toujours soumis à la volonté du mari. Quant aux +devoirs du monde, aux visites, elle ne leur donnera que ce qui ne se +peut refuser à la plus stricte bienséance. Elle apporte dans toutes ses +conversations une parole sobre, aimable, indulgente, ennemie de toute +discussion opiniâtre, nourrie de bonnes lectures[198]; une influence +bienfaisante, mais toujours exercée avec prudence. Fut-elle même +entourée de caractères difficiles, elle fait régner partout la paix, +et pour cela elle l'a d'abord établie dans son âme en domptant ses +passions, ses caprices, son humeur[199]. Quelle paix, en effet, dans une +âme qui s'est rendue maîtresse d'elle-même! Tout peut crouler, Dieu +reste[200]. + +[Note 198: Pendant que la duchesse de Liancourt est à sa toilette, +elle se fait faire une bonne lecture pour que les personnes qui +l'entourent alors puissent en profiter. Elle les fait parler sur cette +lecture et attire leur attention sur l'enseignement qu'elles en peuvent +tirer.] + +[Note 199: Mme la duchesse de Liancourt, _l. c._] + +[Note 200: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville] + +La douceur est la souveraine expression de cette paix intérieure. La +douceur! c'était la vertu perpétuelle que saint François de Sales +recommandait à la femme. + +La femme forte, bonne ménagère, douce et sûre conseillère, se retrouvait +particulièrement au sein de la magistrature. Dans ce milieu sévère +où les principes sur lesquels repose l'ordre social sont chaque jour +rappelés, les femmes vivent généralement selon les principes dont leurs +maris sont les gardiens. Elles mènent l'existence de la matrone romaine +qui file la laine et garde la maison. Un jurisconsulte d'Aix raconte +que, sous le règne de Louis XIII, les magistrats «n'estoient vus qu'aux +rues conduisant au palais, et ils vivoient chez eux en si grande +simplicité qu'au feu de la cuisine, quand le mouton tournoit à la +broche, le mari se préparoit pour le rapport d'un procès, et la femme +avoit la quenouille»[201]. + +[Note 201: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Société en France, etc._] + +C'est à la robe qu'appartient par sa naissance et par son mariage Mme +de Nesmond, cette jeune femme de quinze ans que sa sainte mère, Mme +de Miramion, installe dans sa nouvelle famille en demandant que cette +enfant soit chargée de l'administration de ses biens. La nouvelle mariée +obtient ce privilège et s'en montre digne[202]. + +[Note 202: Bonneau-Avenant, _Madame de Miramion_.] + +Dans la magistrature se rencontraient des types respectables et +attachants. Il pouvait sans doute arriver que l'austérité fût ridicule +et intolérante comme chez Mme Omer Talon, que Fléchier a peinte avec +une verve si piquante et si malicieuse dans _les Grands-Jours +d'Auvergne_[203]. Mais à la sévérité morale s'alliaient généralement la +douceur des affections domestiques et l'amabilité des relations. Quelle +noble et sympathique figure que Mme de Pontchartrain, née Meaupou, cette +femme sensée et spirituelle, étincelante de gaîté et remplie en même +temps de dignité, sachant, comme aurait pu le faire une femme de vieille +race, accueillir ses hôtes avec toutes les nuances de distinction que +comporte leur état, présidant enfin aux réceptions officielles comme +nulle femme de ministre ne savait le faire; et avec toutes ces +brillantes séductions, possédant l'active et chaleureuse bonté qui lui +inspire de charitables fondations, et qui fait d'elle une amie aussi +fidèle que généreuse. Chez Mme d'Aguesseau, femme du chancelier et +belle-fille de la bienfaisante Mme Henri d'Aguesseau, même mélange de +grâce aimable et de noble vertu que chez Mme de Pontchartrain. Et toutes +deux réalisent le type de l'épouse conseillère: Saint-Simon nous dit +que Pontchartrain ne se trompa jamais tant qu'il écouta les avis de sa +femme. Quant à Mme d'Aguesseau, qui ne connaît le mot romain qu'elle +adressa au chancelier dans la périlleuse circonstance où il allait +exposer sa position, sa liberté: «Elle le conjura, en l'embrassant, +d'oublier qu'il eût femme et enfants, de compter sa charge et sa fortune +pour rien, et pour tout son honneur et sa conscience[204].» + +[Note 203: M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de Fléchier_.] + +[Note 204: Saint-Simon, t. VII, ch. v, xxvi; _Discours sur la vie +et la mort de M. d'Aguesseau_, conseiller d'État, par M. d'Aguesseau +chancelier de France.] + +La vertu et la grâce, la force morale, la prudence, la bonté, la +charité, la douceur, c'étaient là les qualités de la femme française au +moyen âge. Nous voyons qu'en dépit des influences corruptrices amenées +par la vie mondaine, ces qualités s'étaient conservées dans les trois +siècles que nous étudions. Ajoutons-y la miséricordieuse charité avec +laquelle, comme au moyen âge aussi, plus d'une femme pardonne à l'époux +qui lui est infidèle: noble contraste que l'on est heureux d'opposer à +la femme qui se venge de l'adultère par l'adultère! + +«Avec le silence vous viendrez à bout de tout; il ne faut parler de +cette sorte de peine qu'à Dieu seul», disait à une épouse trahie une +jeune femme qui connaissait personnellement cette douleur: c'était la +sainte duchesse de Montmorency, compagne du brillant et chevaleresque +Henri de Montmorency, époux à la fois tendre et volage qui, tout en +gardant à sa femme sa meilleure affection, offrait à d'autres ses +capricieux hommages de grand seigneur. La duchesse se taisait; mais ses +souffrances se lisaient sur son expressif visage; son mari le remarqua: +«Êtes-vous malade, mon amie? lui demanda-t-il; vous êtes changée!--«Il +est vrai, mon visage est changé, mais mon coeur ne l'est pas», répondit +la jeune femme. Le duc devina la secrète douleur que trahissaient ces +paroles, et, devant les larmes qu'il faisait couler, il ne put que +s'agenouiller avec émotion et promettre à sa femme une fidélité qu'il +n'eut pas, hélas! la force de lui garder. Mais dans les âmes pures, +l'amour qui est plus fort que la mort, est plus fort aussi que l'offense +qui le blesse. Par la puissance de son dévouement, Mme de Montmorency +s'éleva au-dessus des jalousies humaines; et l'on a même dit qu'au fond +du coeur elle ne pouvait se défendre d'une indéfinissable sympathie pour +les femmes qui aimaient l'objet de son unique passion[205]. Cet amour si +désintéressé n'appartenait déjà plus à la terre quand la tête chérie sur +laquelle il planait tomba sous la hache du bourreau. Alors cet amour +monta plus haut encore; et par un héroïque effort, Mme de Montmorency +le sacrifia à Dieu. La veuve de la grande victime devint l'épouse de +Jésus-Christ. + +[Note 205: Amédée Renée, _Madame de Montmorency_.] + +Mais voici un exemple de magnanimité conjugale qui nous paraît plus +extraordinaire. Que Mme de Montmorency ait aimé avec une passion aussi +généreuse le noble duc qui, par son grand coeur, par sa bravoure, par sa +loyauté, soulevait, malgré ses faiblesses, une enthousiaste admiration, +nous comprenons ce sentiment. Mais qu'une femme d'élite, mariée à un +être indigne, traître à sa patrie, déserteur, escroc même, ait encore +à supporter l'abandon du misérable qui, par ce mariage, a échappé à un +public déshonneur; et que cette épouse si cruellement outragée, lui +garde encore son amour, voilà un fait qui semblerait inexplicable si +l'on ne savait quels trésors de miséricordieuse tendresse peut receler +un coeur de femme. Cet homme se nommait le comte de Bonneval, et c'est +Mlle de Biron qui s'était dévouée à lui avec toute la force d'une +affection qui s'appuie sur le devoir. Lorsque son mari l'a abandonnée, +elle lui écrit: «Je me suis attachée à vous en bien peu de temps, de +bonne foi; je suis sincère; cette tendresse m'a été un sujet de beaucoup +de peines, mais elles n'ont point effacé une prévention qui me fera +toujours également désirer votre amitié comme la seule chose qui puisse +me rendre heureuse.» Les lettres mêmes de la jeune femme demeurent +sans réponse, s'il faut en juger par cette prière navrante de la noble +délaissée: «Je vous prie seulement de dire une fois tous les huit jours +à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime, et qui +demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé». + +Cette femme si éprouvée ne laisse pas soupçonner au monde ses amères +tristesses. Elle voile les fautes de son mari, mais c'est avec fierté +qu'elle salue les actions d'éclat que l'on trouve mêlées à de si +honteuses turpitudes chez le comte de Bonneval, cet étrange aventurier +qui, à la fin de sa vie, devait trahir son Dieu comme il avait trahi sa +patrie, son foyer, et qui, renégat, soldat de Mahomet armé contre les +chrétiens, devait avoir son tombeau à Constantinople[206]. + +[Note 206: Saint-Simon, tome III, ch. xxii; tome IX, ch. iii; Bertin +_les Mariages dans l'ancienne société française_.] + +Dans son délaissement, Mme la duchesse de Chartres, mère du roi +Louis-Philippe, garde une touchante tendresse au volage époux qui lui +porte le coup le plus cruel qu'une femme puisse recevoir en lui enlevant +la consolation d'élever ses enfants et en confiant ce soin à la rivale +qu'il lui préfère. Malgré son cuisant chagrin elle ne perd cependant pas +à l'extérieur cette gaieté d'enfant que conserve si naturellement la +candeur de l'âme[207]. + +[Note 207: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.] + +La vertu, soutien de l'épouse malheureuse, devient dans l'harmonie d'un +beau ménage, le titre le plus sûr de la femme à l'attachement de son +mari. Cette harmonie conjugale, nous allons le voir, se retrouve dans +les siècles de corruption plus souvent qu'on ne le croit. Elle nous est +déjà apparue alors que nous esquissions les devoirs et les vertus de +la femme. Arrêtons-nous quelques instants devant le pur tableau de +l'affection conjugale, de cette affection qui réalise si bien les +conditions qu'un grand évoque de nos jours donnait aux attachements +d'ici-bas: le respect dans l'amour, et l'amour dans le respect[208]. + +[Note 208: Mgr Dupanloup, _Conférences aux femmes chrétiennes_, +publiées par M. l'abbé Lagrange. Paris, 1881.] + +Nous avons entendu Montaigne interpréter, comme ses plus religieux +contemporains, la pensée biblique en considérant la femme forte comme la +fortune d'une maison. Maintenant ce philosophe à l'esprit sceptique, à +la morale facile, va nous faire entendre sur le respect dû au mariage, +des accents où, malgré une note railleuse, domine une religieuse +gravité: «Un bon mariage,--s'il en est, ajoute-t-il avec sa malicieuse +bonhomie,--refuse la compaignie et conditions de l'amour.» (Montaigne +parle ici de l'amour païen): «il tasche à représenter celles de +l'amitié.» Ailleurs il est vrai, Montaigne, l'éternel douteur, croit que +la femme, étant incapable d'amitié, ne saurait apporter ce sentiment +dans le mariage. Mais poursuivons: «C'est une doulce société de vie, +pleine de constance, de fiance et d'un nombre infiny d'utiles et +solides offices, et obligations mutuelles.» Il dit aussi fort justement +qu'aucune femme unie à l'homme qu'elle aime, ne voudrait lui inspirer +d'autres sentiments que cette amitié calme et dévouée. «Si elle est +logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honnorablement +et seurement logée.» Pour celui-là même qui trahit sa femme, Montaigne +juge qu'elle reste un être tellement sacré que si on lui demandait +«à qui il aymeroit mieulx arriver une honte, ou à sa femme, ou à sa +maistresse? de qui la desfortune l'affligeroit le plus? à qui il désire +plus de grandeur? ces demandes n'ont aulcun doubte en un mariage sain. + +«Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, est signe de son prix et de sa +valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus +belle pièce en nostre société.... Tout licentieux qu'on me tient, j'ay +en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage, que je n'avoy ny +promis ny esperé[209]». + +[Note 209: Montaigne, _Essais_, III, v.] + +Le respect du foyer se maintenait donc toujours. L'amour d'un roi +n'éblouit pas toutes les femmes et n'aveugle pas tous les maris. La +femme de Jean Séguier repousse Henri IV, et à ce même roi qui demande +au maréchal de Roquelaure d'amener à la cour sa belle compagne, le rusé +Gascon, prétextant la pauvreté de sa famille, répond en patois: «Sire, +elle n'a pas de _sabattous_ (souliers)[210].» + +[Note 210: Tallemant des Réaux, _le Maréchal de Roquelaure_.] + +Au respect du mariage se joignait souvent l'amour conjugal le plus +tendre. La famille biblique est l'idéal que poursuit la pieuse famille +française. «J'ai regardé ma femme comme un autre moi-même,» dit Pierre +Pithou dans son testament daté du 15 novembre 1587[211]. Et que d'exemples +analogues nous trouverons dans les _livres de raison_, dans les mémoires +du temps! Quels ménages nous offrent M. et Mme de Chantal, M. et Mme de +Miramion, le maréchal duc de Schomberg et sa belle et fière compagne +Marie de Hautefort; le duc de Bouillon et sa femme, Mlle de Berghes, +célèbre par son courage, par sa beauté, et tendrement unie à son mari; +M. et Mme de Gondi si étroitement attachés l'un à l'autre qu'après la +mort de sa femme, le veuf, incapable de recevoir aucune consolation +humaine, se fait prêtre de l'Oratoire, lui, général des galères[212]. Le +duc de Charost, petit-fils de Fouquet, entoure de la plus constante +sollicitude sa femme qui, dit Saint-Simon, mourut «à cinquante-et-un +ans, après plus de dix ans de maladie, sans avoir pu être remuée de son +lit, voir aucune lumière, ouïr le moindre bruit, entendre ou dire deux +mots de suite, et encore rarement, ni changer de linge plus de deux ou +trois fois l'an, et toujours à l'extrême-onction après cette fatigue. +Les soins et la persévérance des attentions du duc de Charost dans cet +état, furent également louables et inconcevables; et elle le sentait, +car elle conserva sa tête entière jusqu'à la fin avec une patience, +une vertu, une piété, qui ne se démentirent pas un instant, et qui +augmentèrent toujours[213].» + +[Note 211: Ch. de Ribbe, _ouvrage cité_.] + +[Note 212: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.] + +[Note 213: Saint-Simon. _Mémoires_, tome VI, ch. XXIII.] + +Et Saint-Simon lui-même, qui rend hommage à ce dévouement conjugal, +Saint-Simon jouit avec sa femme de la plus complète félicité domestique. +Elle fit «uniquement et tout entier» le bonheur de sa vie. Par son +angélique douceur, par la muette puissance de ses larmes, elle sut +obtenir de lui jusqu'au «sacrifice vraiment sanglant» de l'une de ces +haines que son irascible époux gardait d'ordinaire à un ennemi avec une +passion acharnée. Aussi a-t-il reconnu en elle le don «du plus excellent +conseil» dans ce testament où, avec une émotion si touchante sous cette +plume inexorable, il rappelle les «incomparables vertus» de la morte, +son aimable et solide piété; «la tendresse extrême et réciproque, la +confience sans réserve, l'union intime parfaite sans lacune,» qui furent +les bénédictions de Dieu sur cette alliance. Pour lui cette noble et +douce créature était «la Perle unique» dont il goûtait «sans cesse +l'inestimable prix», la femme forte dont la perte lui rendit «la vie à +charge» et fit «le plus malheureux de tous les hommes» de celui qui, +par son mariage, en avait été «le plus heureux!» Cette union, il veut +qu'elle subsiste jusque dans la tombe, et il ordonne que le cercueil de +sa femme et le sien soient attachés «si ettroitement ensemble et si bien +rivés, qu'il soit impossible de les séparer l'un, de l'autre sans les +briser tous deux[214].» + +[Note 214: Saint-Simon, _Mémoires_, t. I, ch. XV, XI, XXVI, XLII, +_Testament olographe_.] + +Quelle harmonie domestique nous trouvons aussi dans la famille de +Belle-Isle! Le maréchal qui, à quarante-cinq ans, a épousé une veuve +de vingt et un ans, lui fait oublier cette différence d'âge par +sa tendresse et son amabilité. Dans ses lettres si simples et si +affectueuses, il nomme sa femme «son cher petit maître[215].» Leur fils, +le comte de Gisors, ce grand coeur, ce vaillant soldat, chérit la +jeune femme qui l'a épousé à l'âge de treize ans et qu'il appelle +familièrement _Huchette_ ou _Mme de la Huche_. Avec quelle grâce +caressante et grondeuse il lui écrit de l'armée au sujet d'une affaire +qui concerne les rapports de l'archevêque de Paris et du Parlement et à +laquelle la jeune comtesse semble avoir mêlé son beau-père, le maréchal +de Belle-Isle, alors ministre: «Je suis, en vérité, fort votre +serviteur, madame _de la Huche_, mais d'amitié je vous dirai à l'oreille +qu'il ne vous convient pas d'aller apostiller la lettre d'un ministre, +lequel, s'il prend de mes conseils, ne laissera jamais approcher à deux +toises de son bureau un petit furet qui renverseroit et farfouilleroit +tous les traités de l'Europe pour chercher le projet de quelque +réponse à M. l'archevêque sur un fait arrivé dans la paroisse de +Saint-Étienne-du-Mont. Ah! messieurs les ministres, méfiez-vous de +toutes ces petites mères de l'Église. Nous autres particuliers pouvons +vivre avec elles en essuyant le débordement de leurs _si_, de leurs +_mais_, de leurs _car_, et de toute leur politique; ce torrent-là +écoulé, on retrouve en elles des femmes aimables, gentilles, et dont le +temporel dédommage du spirituel; mais vous, messieurs, gardez-vous-en... +Si elles vous caressent, ces petites mères, c'est pour vous séduire, et, +dans l'instant où elles vous verront enchantés d'elles, vous donner des +conseils relatifs à leurs fins. Est-ce là votre portrait, ma commère? +Dites-le de bonne foi? Je vous connois comme si je vous avois fait; vous +devriez aussi me bien connoître, _Huchette_, car il me semble que je ne +vis que depuis que mon sort est attaché au vôtre et que nous ne faisons +qu'un. Il n'y a que sur la guerre et les affaires de l'Église que le moi +qui est à Paris et le moi qui est à Halberstadt se séparent...[216]» + +[Note 215: Camille Rousset, _le Comte de Gisors_, 1732-1758. Paris, +1868.] + +[Note 216: 21 octobre 1757. Archives du dépôt de la guerre. Lettre +reproduite par M. Camille Housset, _le comte de Gisors_.] + +L'année suivante le comte de Gisors, blessé mortellement à la bataille +de Crefeld, mourait en héros chrétien. Il laissait veuve, à vingt et +un ans, la jeune femme qu'il avait adorée, et qui donna à Dieu et aux +pauvres l'amour dont le plus cher objet lui manquait ici-bas. + +C'est dans le siècle où il était ridicule d'aimer sa femme, c'est en +plein XVIIIe siècle que le comte de Gisors écrivait à sa jeune compagne +la délicieuse lettre que nous venons de citer. C'est aussi, au XVIIIe +siècle, que l'on revit Philémon et Baucis. Philémon était M. de +Maurepas, «la légèreté en personne,» dit Mme d'Oberkirch, et pourtant +le modèle des époux fidèles. La pensée de sa femme était la seule idée +sérieuse qui se pût loger en sa tête, ajoute la spirituelle baronne. +«Quand il a été ministre, il eût volontiers mis la politique en +chansons, et une larme de Mme de Maurepas le rendait triste pendant des +mois entiers... Ils sont très vieux l'un et l'autre, et certainement ils +ne se survivront pas et s'en iront ensemble[217].» + +[Note 217: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.] + +Au même temps Philémon et Baucis se retrouvaient dans un ménage plus +grave, celui du maréchal prince de Beauvau et de la digne compagne qui +était sa _lumière_, sa _consolation_, le _charme de sa vie_. Après +s'être aimés pendant six ans, ils avaient pu s'unir, et leur tendresse +n'avait cessé de croître avec les années. Dans leur beau domaine du Val, +à Saint-Germain, ils avaient tenu à consacrer le souvenir du célèbre +couple de la fable en plantant près d'une chaumière les deux arbres +qui rappelaient la métamorphose des vieux époux. Par une nouvelle +métamorphose le maréchal se voyait dans le chêne, et sa compagne dans le +tilleul[218]. + +[Note 218: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau._ publiés +par Mme Standis, née de Noailles.] + +C'est près de cette chaumière, située dans la partie la plus élevée du +parc, que Mme de Beauvau se plaçait pour attendre le cher absent qui +allait revenir. Il la voyait, il pressait le pas pour la rejoindre. +«Nous nous embrassions comme si nous avions été longtemps séparés,» dit +la princesse, «et nous ne l'étions que depuis vingt-quatre heures.» +Comment ne pas nous souvenir ici du joli mot de la princesse de Poix, +fille du maréchal et belle-fille de Mme de Beauvau, cette charmante +personne de dix-sept ans à qui l'on défendait de lire des romans: +«Défendez-moi donc de voir mon père et ma mère.» + +Dans sa modestie, Mme de Beauvau trouvait que son mari chérissait en +elle l'image qu'il s'était formée d'elle. «Oui, c'est lui qui m'avait +créée; c'était telle qu'il m'avait faite qu'il me voyait; cet effet +de tendresse, il en a joui, il m'en a fait jouir jusqu'à son dernier +moment.» + +Il faudra les cruelles impressions de la Terreur pour faire oublier aux +nobles époux le vingt-neuvième anniversaire de leur mariage. «Il s'en +souvint le premier, dit la maréchale. Le lendemain, dès que je fus +éveillée, il me le rappela avec une expression si douloureuse et si +tendre, que je crois voir, que je crois entendre encore, et son air et +ses paroles: l'impression que j'en reçus, lui fit regretter de l'avoir +excitée.--Deux mois après, il n'était plus.» + +Ils avaient confondu leurs vies, ils auraient voulu confondre leurs +morts. Pendant cette première année de la Terreur, qui leur avait fait +oublier le meilleur souvenir de leur existence, ils eurent un instant +l'espoir d'exhaler ensemble l'unique souffle qui animait leurs deux +vies. Le maréchal parut menacé. «Il vit que j'étais résolue à ne pas le +quitter. Ah! me dit il, ne craignez pas que je vous éloigne, je vous +appellerois. Ces paroles pénétrèrent mon cour, et de toutes les preuves +d'amour que j'ai reçues de lui, c'est celle dont le souvenir m'est le +plus cher[219].» + +[Note 219: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_, et +l'introduction de cet ouvrage, par Mme de Noailles-Standish.] + +Le bonheur de mourir ensemble leur fut refusé. Pendant treize années, +celle qu'un maître a nommée: _Une Artémise au XVIIIe siècle_[220], eut la +douleur de vivre «dédoublée,» de sentir «cet abandon, cette chute, +pour ainsi dire, d'une âme qui, accoutumée à s'appuyer sur une autre, +s'affaisse et perd son ressort en perdant son appui[221]»: peine d'autant +plus irrémédiable que nulle espérance ne vient en adoucir l'amertume. +Mme de Beauvau croit que son mari se survit en elle; elle vit en sa +présence, elle lui soumet tous ses actes pour savoir s'ils sont dignes +de lui, elle s'applique à l'imiter pour qu'il ait en elle une digne +continuation d'existence; mais cette prolongation de la vie après la +mort est la seule à laquelle elle croie. Imbue des funestes doctrines du +XVIIIe siècle, elle n'a pas foi en l'âme immortelle; elle attend, non la +fusion des âmes dans le ciel, mais la réunion des cendres dans un même +tombeau. «Son âme est vide de croyances religieuses, et son coeur est +rebelle aux célestes espérances. Elle croit à la tombe où tout finit. +Elle a la religion du sépulcre... Qu'on aimerait à voir, par instants, +dans ces pages assombries par une si persévérante angoisse, et +par-dessus ce champ des morts où l'infortunée ne regarde que la terre, +quelque coin d'azur du côté du ciel![222]» + +[Note 220: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_. Paris, 1879.] + +[Note 221: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_.] + +[Note 222: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_.] + +Combien plus douces sont les images que nous présentent, du XVIIe au +XVIIIe siècle, ces nombreux tombeaux où sont réunis des époux, grands +seigneurs, bourgeois ou simples paysans! Leurs effigies sont reproduites +sur la pierre, et leurs mains qui se joignent dans l'attitude de la +prière nous disent que ce n'est pas seulement dans ce froid sépulcre +qu'ils ont espéré la réunion suprême[223]. + +[Note 223: Voir de nombreux exemples dans les _Inscriptions de la +France_ recueillies par M. de Guilhermy.] + +Tantôt la femme est partie la première, bénissant son mari, ses enfants, +et fatiguée de la route, s'est endormie dans la paix du Christ après +avoir rempli sa mission. La duchesse de Liancourt, dont nous avons +souvent remarqué les fortes pensées, va quitter celui qui, pendant +cinquante-quatre ans, a été son compagnon de route, celui qui d'abord +a marché dans la voie mondaine et qu'elle a ramené dans le sentier du +Seigneur. Tous deux alors, suivant un exemple que nous avons souvent +constaté dans la Gaule chrétienne et pendant le moyen âge, n'ont plus +voulu être que frère et soeur. + +Lorsqu'elle sent approcher la mort, Mme de Liancourt, cette vaillante +chrétienne, se fait porter au lieu où sa sépulture est marquée; et avant +de fermer les yeux elle dit à son mari: «Je m'en vas; apparemment +nous ne serons pas séparés longtemps; car à l'âge où nous sommes, le +survivant suivra bientôt. Je pars donc dans l'espérance de vous revoir. +Ce qu'il y a de sensible dans l'amitié des chrétiens, n'est rien. Il n'y +a de grand que la charité, qui demeure toujours, et qui est bien plus +parfaite dans le ciel que sur la terre. C'est par elle que nous serons +toujours inséparablement unis.. Et si Dieu me fait miséricorde, je le +prierai qu'il nous réunisse bientôt.» Le duc fondait en larmes, ainsi +qu'un prêtre qui était près de la mourante. Et elle, s'étonnant de voir +pleurer l'homme de Dieu, qui, croyait-elle, devait consoler son mari, +elle lui témoignait sa surprise et ajoutait: «Pour moi, grâce à Dieu, je +suis en paix. Peut-on être fâchée d'aller voir Jésus-Christ? Si l'on a +quelque chose à mettre sur ma tombe, il faut que ce soit: «Je crois que +mon Rédempteur est vivant, et que je le verrai en ma chair[224].» + +[Note 224: _Règlement donné par une dame de haute qualité_, etc. +Avertissement placé en tête de l'ouvrage.] + +Dans un projet de testament dressé vers 1678, un membre de la famille +Godefroy, un historiographe de France, directeur de la Chambre des +comptes de Lille, recommande son âme à Dieu et lui offre un voeu +touchant au sujet de la digne femme qui lui survit: + +«Je prie Dieu de tout mon coeur de vouloir estre sa toute puissante +consolation après mon trespas, de la bénir et luy donner les forces et +le courage de supporter chrestiennement nostre séparation dans l'espoir +de se retrouver unis en la patrie céleste, et de la vouloir conserver +encore quelque temps, s'il luy plaist, pour l'éducation et la protection +des enfans provenus de nostre mariage[225].» + +[Note 225: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille pendant les +XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.] + +En 1736, après la mort d'une femme de bien, le veuf écrit dans son Livre +de raison: «Dieu veuille la recevoir dans son saint paradis! Qu'il +récompense par une éternité de gloire ses bonnes qualités et la +tendresse qu'elle a eue toujours pour moy et pour mes enfans[226].» +Dix-sept ans après, l'un de ces enfants, un fils, veuf, lui également, +exprime aussi dans son chagrin les espérances de la vie éternelle: +«L'union tendre, sincère et inaltérable, qui avoit toujours régné entre +nous, sa piété, ses vertus et l'attachement inexprimable qu'elle avoit +pour moy, me la rendoient infiniment chère. Elle faisoit tout mon +plaisir et toute ma consolation. Le Seigneur ne pouvoit me frapper par +un endroit plus sensible. Que sa sainte volonté soit faite! Je le prie +de luy faire miséricorde et de me donner la consolation dont j'ay +besoin. Qu'il me fasse la grâce de nous rejoindre l'un et l'autre dans +son paradis, pour le bénir et le louer éternellement. Ainsi soit-il[227].» + +[Note 226: Livre de raison de Jean Laugier, cité par M. de Ribbe, _les +Familles et la Société française avant la Révolution_.] + +[Note 227: Livre de raison de Jean-Baptiste Laugier, cité dans le même +ouvrage.] + +Heureux ceux qui, dans leur deuil, avaient ces perspectives sur +l'infini! C'est là qu'était la force de la veuve chrétienne, la veuve +vraiment veuve, dont le type austère et touchant se conservait toujours. + +Bien des femmes, pendant les trois siècles qui nous occupent, ne +voulurent plus, dans leur veuvage, que servir Dieu et les pauvres. Il en +est qui, dans une bien tendre jeunesse, se vouent à cette mission, comme +cette comtesse de Gisors que j'ai nommée, et avant elle, comme la sainte +marquise de Grignan qui, toute à la prière, à la charité, à l'étude, +ne sortait que pour aller à l'église; et se renfermait dans le logis +solitaire où elle ne recevait personne, mais où une belle bibliothèque +offrait à son esprit cultivé les seules distractions dont elle pût +jouir[228]. Et comment ne pas rappeler ici le nom de Mme de Chantal qui, +après avoir été broyée aux pieds de Dieu par son veuvage, s'éleva à +l'héroïsme de la charité et au plus haut sommet de la sainteté? + +[Note 228: Saint-Simon, _Mémoires_, éd. Chéruel, t. III, ch. x.] + +Les derniers adieux des époux, les dispositions testamentaires du mari, +témoignent du respect, de la reconnaissance, de la confiante tendresse +que la femme chrétienne inspirait au chef de la famille. Quelle émotion +contenue, quelle gravité religieuse dans ces paroles que, sur son lit +de mort, La Boétie adresse à sa femme: «Ma semblance, dit il (ainsi +l'appelloit il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre +eulx), ayant esté joinct à vous du sainct noeud de mariage, qui est l'un +des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonné çà bas +pour l'entretien de la société humaine, je vous ay aymée, chérie et +estimée autant qu'il m'a esté possible; et suis tout asseuré que +vous m'avez rendu reciproque affection, que je ne sçaurois assez +recognoistre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je +vous donne, et vous en contenter, encores que je sçache bien que c'est +bien peu au prix de vos mérites[229].» + +[Note 229: _Montaigne_, Lettre I, à monseigneur de Montaigne.] + +C'est surtout quand le mourant laisse des enfants que ses dernières +recommandations témoignent de sa vénération pour sa femme. Comme le +souverain qui, en expirant, laisse le pouvoir à son successeur, le chef +de famille transmet à la mère de ses enfants le gouvernement de la +maison, la tutelle des mineurs, l'administration de leurs biens, +l'usufruit de leur patrimoine. Suivant une coutume de Provence, il +dispense la mère de famille de tout inventaire, de toute reddition de +comptes[230]. Les enfants fussent-ils même majeurs, le père peut stipuler +que la mère gardera l'administration du bien qu'il laisse[231]. Il fait +plus: il ne se contente pas de lui donner une part d'enfant, il la nomme +héritière universelle, à la charge de régler elle-même la succession +paternelle selon le mérite de ses enfants. Un paysan provençal dit dans +son testament, daté du 12 janvier 1664, qu'il en agit ainsi «pour donner +à sa femme plus de subject de se faire porter l'honneur et le respect +qu'un enfant doit porter à sa mère[232].» Vers 1678, dans un projet de +testament que j'ai déjà cité, un Godefroy institue héritière universelle +«sa chère femme dont il a continuellement éprouvé la fidélité et +l'affection.» En priant Dieu de la laisser encore sur la terre pour +élever et protéger leurs enfants, il ajoute: «Je désire et entends +qu'elle ait seule la garde et la conduite de nos dits enfans, et +qu'elle soit la seule tutrice ainsy qu'elle est bonne mère; qu'elle ait +l'entière administration et disposition de tout le peu que je laisse de +biens au monde, qui ne sçauroit jamais estre en meilleures mains ny sous +un plus seur gouvernement. Je recommande et en charge sur toute chose +selon Dieu à tous mes dits enfans d'obéir à leur bonne mère, la servir, +lui déférer, la respecter et l'honorer en toutes choses, sans luy faire +jamais de desplaisir ny désobéissance... ne perdant jamais la mémoire +et la reconnaissance de tant de faveurs et bontés qu'ils en ont +continuellement ressenti[233].» + +[Note 230: «En Provence la dispense d'inventaire est établie à l'état +de coutume, et elle est à peu près sans exceptions. La mère de famille +est si haut placée, que prohibition absolue est faite à tous juges, +officiers de justice, gens d'affaires, de lui demander aucun compte de +son administration et de lui créer la moindre difficulté. Si, malgré les +intentions les plus formelles du mari, on s'avisait de la quereller, +elle aura à titre de legs tout ce pour quoi elle serait recherchée.» Ch. +de Ribbe, _ouvrage cité_.] + +[Note 231: S'il n'y a pas de testament, des fils respectueux laissent +à leur mère l'administration de leurs biens. Id., _id._] + +[Note 232: Testament d'Antoine Poutet, travailleur au lieu de Rognes +(B.-du-R.). Cité par M. de Ribbe, _id._] + +[Note 232: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.] + +Et pour la femme qui avait été laborieusement associée à la vie de +son mari, c'était justice qu'elle lui succédât dans le bien acquis ou +conservé par une commune sollicitude. Ainsi pensait ce magistrat de +Provence, testant le 15 octobre 1593. Il déclare «vouloir récompenser +celle qui, depuis son mariage, a souffert en tous ses biens et +adversités, s'est employée à l'augment de sa maison, et, se confiant à +son intégrité et à l'amour qu'elle porte et portera à ses enfans, il +entend qu'elle soit dame, maistresse, administratrice de tout son bien, +ainsi qu'elle estoit de son vivant, que ses enfans la respectent, comme +s'il estoit encore en vie.» + +Par l'ordre, par l'activité, par l'économie, la veuve savait d'ailleurs +ajouter au patrimoine de ses enfants[234]. Néanmoins, Montaigne +s'effrayait du pouvoir qu'avait la veuve d'instituer l'héritier. Très +peu confiant, nous le savons, dans le mérite des femmes, il ne croyait +pas à la clairvoyance des mères. Mais Bodin en jugeait autrement. Il +pensait que l'amour d'un père ou d'une mère est assez grand pour que la +loi puisse présumer qu'ils mesureront leur pouvoir[235]. + +[Note 234 Testament de Jean Duranti, Livre de raison de François +Ricard. Ch. de Ribbe, _l. e._] + +[Note 235: Montaigne, _Essais_, II, VIII; Ch. de Ribbe. _l. e._] + +Tout en regrettant que la mère pût disposer entre ses enfants du +patrimoine de son mari, Montaigne trouve juste qu'elle ait la tutelle +de ses enfants. Il déclare avec raison que l'autorité maternelle est la +seule suprématie que la femme doive avoir sur l'homme. Cette autorité +est d'ailleurs de droit divin. Le Seigneur l'a formulée dans le +Décalogue: «Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement.» Ce +précepte sacré, le catéchisme de Trente le consigne à la fin du XVIe +siècle. + +Le sire de Pibrac le répète dans les célèbres quatrains où il a condensé +le suc de la morale chrétienne et de l'honneur français, et qui +servirent longtemps à l'éducation des enfants: + + Dieu tout premier, puis père et mère honore. + +C'est la base même de la famille patriarcale. Et saint François de +Sales rappelait avec force le commandement divin en écrivant à sa mère: +«Commandez librement à vos enfans, car Dieu le veut.» + +Soit que la mère partage avec le père cette autorité souveraine, soit +qu'il la lui laisse tout entière en mourant, les enfants, devenus +même chefs de famille, s'inclinent devant cette douce et majestueuse +délégation de la puissance divine. Au XVIe et au XVIIe siècles, +l'autorité maternelle est généralement ferme, peut-être même plus +souvent sévère que tendre. Mais au XVIIIe siècle, la sentimentalité +des nouvelles doctrines pénétrera dans bien des foyers; et l'excessive +familiarité des parents avec les enfants constituera un danger plus +grand encore que celui d'une sévérité outrée. Le principe de l'autorité +domestique une fois sapé, la famille s'écroulera, et quand cette pierre +fondamentale d'une nation vient à manquer, la nation elle-même est près +de sa chute[236]. Mais pour la ressource de l'avenir, il restait encore +au XVIIIe siècle bien des maisons où se conservait en même temps que la +fermeté des principes l'affection qui les applique avec douceur. + +[Note 236: Cuvillier-Fleury, _la Famille dans l'Éducation_. (_Études +et portraits_, deuxième série, 1868)] + +C'était souvent sur une véritable tribu que s'exerçait l'autorité +maternelle. On ne peut voir sans émotion sur les pierres funéraires des +siècles que nous étudions, les époux défunts entourés de leurs nombreux +enfants agenouillés autour d'eux comme pour implorer de Dieu le salut +éternel des parents qui les ont mis au monde et chrétiennement élevés. +Il y a là des familles de douze, treize enfants, et même plus[237]. Depuis +les paysans jusqu'aux grands seigneurs, les pères et les mères aiment à +paraître devant Dieu dans la sainte gloire d'une belle postérité. + +[Note 237: Guilhermy, _Inscriptions de la France_.] + +C'est dans ces temps que l'on voyait la maréchale de Noailles entourée +de ses cinquante-deux descendants[238]. On n'avait pas généralement alors +la crainte d'augmenter les charges de la famille par le nombre des +enfants. Mme de Toulongeon exprimait cependant cette crainte, et sa +mère, sainte Chantal, l'en reprenait avec force et lui disait que le +Seigneur, qui envoie les enfants, sait bien pourvoir à leur avenir. + +[Note 238: Mme de Simiane, _Lettres_. Au marquis de Caumont. 20 +février] + +Comme au moyen âge, ce que la mère chrétienne voit surtout dans ses +enfants, ce sont des âmes qu'il faut préparer à la vie qui se commence +sur la terre, et qui doit se continuer dans les cieux. La femme forte +pouvait dire comme Mme de Gondi: «Je souhaite bien plus faire de ceux +que Dieu m'a donnés, et qu'il peut me donner encore, des saints dans le +ciel que des grands seigneurs sur la terre[239]». Selon la forte pensée de +la duchesse de Liancourt, ceux qui n'élèvent leurs enfants que pour la +terre ne se distinguent pas des animaux. + +[Note 239: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.] + +Aussi, dès qu'une chrétienne se sent mère, elle offre à Dieu son enfant +par la Vierge Marie. Lorsqu'il est né, ravie d'avoir mis au monde un +chrétien, elle le bénit, elle demande au Seigneur de ne le laisser vivre +que s'il doit le servir ici-bas, et tous les jours elle renouvellera +cette prière, digne d'une Blanche de Castille[240]. + +[Note 240: Voir les enseignements maternels de la duchesse de +Liancourt et de Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau, et les +vies de Mme de Miramion, de Mme la duchesse de Doudeauville, de Mme la +marquise de Montagu.] + +On se croirait encore au siècle de saint Louis, quand on voit une +inscription tumulaire consacrée en plein XVIIIe siècle à la femme +d'un magistrat, morte à trente-quatre ans, après avoir nourri le fils +premier-né «qu'elle avoit demandé à Dieu pour estre un saint prestre et +un deffenseur de la vérité.» + +Le veuf qui dédie cette épitaphe, y ajoute ces lignes si simples et si +touchantes: «Agréez, Seigneur, l'acquiescement que fait icy le mari au +voeu de cette pieuse femme et octroyez lui que l'enfant y corresponde. +Qu'elle repose en paix[241]». + +[Note 241: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. II, DXVI, +Charonne, église paroissiale de Saint-Germain, 1736.] + +Cette sollicitude qui, avant même la naissance de l'enfant, prépare en +lui un défenseur de la vérité, suit la mère dans toute sa mission, quel +que soit l'état auquel cet enfant puisse être destiné. La mère le guide +par sa parole, plus encore par l'exemple de sa vie, cette vie qui, pour +lui, «est une vive image de bien vivre[242].» La mère ne croit pas sa +mission terminée lorsque son enfant quitte le foyer paternel, ni même +lorsqu'elle aura cessé de vivre. Elle donne à son fils, comme à sa +fille, des conseils où elle a résumé son enseignement; elle les écrit +même dans quelqu'un de ces admirables mémoires que j'ai déjà bien des +fois cités. + +[Note 242: Du Vair, _Actions et Traitez oratoires_, passage cité par +M. de Ribbe, _les Familles et la Société eu France, etc._] + +Le jeune Bayard va s'éloigner de ses parents pour se mettre au service +d'un prince. Son père l'a béni. + +«La povre dame de mère estoit en une tour du chasteau qui tendrement +ploroit; car combien qu'elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye +de parvenir, amour de mère, l'admonnestoit de larmoyer. Toutesfois, +après qu'on luy feust venu dire: «Madame, si vous voulez venir veoir +vostre filz, il est tout à cheval, prest à partir,» la bonne gentil +femme sortit par le derrière de la tour, et fist venir son filz vers +elle, auquel elle dit ces parolles: + +«Pierre, mon amy, vous allez au service d'ung gentil prince. D'autant +que mère peult commander à son enfant, je vous commande trois choses +tant que je puis; et si vous les faictes, soyez asseuré que vous vivrez +triumphamment en ce monde. + +«La première, c'est que, devant toutes choses, vous aymez, craingnez et +servez Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible; car +c'est celluy qui tous nous a créez, c'est luy qui nous faict vivre, +c'est celluy qui nous saulvera; et sans luy et sa grâce, ne sçaurions +faire une seulle bonne oeuvre en ce monde. Tous les matins et tous les +soirs, recommandez-vous à luy, et il vous aydera. + +«La seconde, c'est que vous soyez doulx et courtois à tous +gentilz-hommes, en ostant de vous tout orgueil. Soyez humble et +serviable à toutes gens, ne soyez maldisant ne menteur, maintenez-vous +sobrement quant au boire et au manger; fuyez envye, car c'est ung +villain vice; ne soyez ne flatteur ne rapporteur, car telles manières +de gens ne viennent pas voulentiers à grande perfection. Soyez loyal en +faictz et dictz; tenez vostre parolle; soyez secourable à vos povres +veufves et orphelins, et Dieu le vous guerdonnera. + +«La tierce, que des biens que Dieu vous donnera vous soyez charitable +aux povres nécessiteux; car donner pour l'honneur de luy n'apovrit +oncques homme; et tenez tant de moy, mon enfant, que telle aulmosne +que pourrez-vous faire, qui grandement vous prouffittera au corps et à +l'ame. + +«Velà tout ce que je vous en charge. Je croy bien que vostre père et moy +ne vivrons plus guères. Dieu nous fasse la grâce à tout le moins, tant +que nous serons en vie, que tousjours puissions avoyr bon rapport de +vous!» + +«Alors le bon Chevallier, quelque jeune aage qu'il eust, luy respondit: +«Madame ma mère, de vostre bon enseignement, tant humblement qu'il m'est +possible, vous remercie; et espère si bien l'ensuyvre que, moyennant +la grâce de Celluy en la garde duquel me recommandez, en aurez +contentement.» + +«Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette, en +laquelle avoit seulement six escus en or et ung en monnoye, qu'elle +donna à son filz, et appela ung des serviteurs de l'évesque de Grenoble, +son frère, auquel elle bailla une petite malette en laquelle avoit +quelque linge pour la nécessité de son filz...[243]». + +[Note 243: _Très joyeuse, plaisante et recréative histoire du bon +Chevallier sans paour et sans reproche_. (Collection de MM. Michaud et +Poujoulat.)] + +Servir Dieu, lui demander le chemin du devoir, se dévouer au prochain, +défendre les faibles, secourir les pauvres, être vrai, loyal, fidèle à +sa parole, bienveillant, courtois, c'est encore, au temps de Charles +VIII, l'idéal de la chevalerie. Gomment s'étonner que de tels +enseignements, passant par les lèvres d'une mère, aient formé le +_chevalier sans peur et sans reproche_, qui certes vécut _triumphamment +en ce monde?_ + +Plus tard, c'est le jeune du Plessis-Mornay qui s'éloigne de sa mère +pour compléter son éducation par un grand voyage. Sa mère lui donne par +écrit plus que des conseils, un puissant exemple: la vie de son père, le +célèbre du Plessis-Mornay, celui que l'on nommait le pape des huguenots, +mais qui apporta dans l'erreur une forte conviction qu'il ne sacrifia +jamais à aucun intérêt humain, L'honneur fut le signe distinctif de +cette vie; et c'est cet honneur que Mme du Plessis-Mornay propose à son +fils comme un grand modèle. + +«Afin encores que vous n'y ayés point faute de guide, en voicy un que je +vous baille par la main, et de ma propre main, pour vous accompagner, +c'est l'exemple de vostre père, que je vous adjure d'avoir tousjours +devant vos yeux (pour l'imiter, duquel j'ay pris la peine de vous +discourir) ce que j'ay peu connoistre de sa vie, nonobstant que nostre +compagnie ait esté souvent interrompue par le malheur du temps.... Je +suis maladive et ce m'est de quoy penser que Dieu ne me veille laisser +long-temps en ce monde; vous garderés cest escrit en mémoyre de moy; +venant aussy, quand Dieu le voudra, à vous faillir, je désire que vous +acheviez ce que j'ay commencé à escrire du cours de nostre vie. Mais +surtout, mon Filz, je croiray que vous vous souviendrez de moy quand +j'oiray dire, en quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu, et +ensuivez vostre Père; j'entreray contente au sépulchre, à quelque heure +que Dieu m'appelle, quand je vous verray sur les erres d'avancer son +honneur, en un train asseuré soit de seconder vostre Père,... soit de +le faire revivre en vous, quand par sa grâce, il le vous fera +survivre[244]....» + +[Note 244: _Mémoires_ de Mme de Mornay, publiés par Mme de Witt, née +Guizot.] + +M. et Mme du Plessis-Mornay devaient survivre à leur enfant. Là mère +malade, languissante, allait être précédée dans la tombe par le fils, +plein de jeunesse, mais frappé à mort dans un combat. + +Voici maintenant au XVIIe siècle et au XVIIIe, deux mères catholiques: +la duchesse de Liancourt, que nous connaissons déjà, et Mme Le +Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau, la soeur du chancelier. L'une +élève un gentilhomme de grande race, l'autre, un fils de magistrat; et, +toutes deux ont laissé des écrits qui nous font connaître la direction +de leur enseignement[245]. + +[Note 245: Mme de Liancourt a exposé dans le règlement qu'elle écrivit +pour sa petite-fille, les principes qu'une mère doit mettre en pratique +dans l'éducation de son fils. Elle les avait elle-même appliqués. +_Règlement donné par une dame de qualité_, etc., ouvrage cité. Voir +aussi l'avertissement mis en tête de cet ouvrage. Pour Mme Le Guerchois, +voir ses ouvrages publiés, comme le livre de la duchesse de Liancourt, +après la mort de l'auteur et sous le voile de l'incognito: _Avis d'une +mère à son fils_, 2e éd. Paris, 1743; _Avis d'une mère à son fils sur +la sanctification des fêtes_, etc. Paris, 1747. Elle écrivit aussi pour +elle-même des _Pratiques pour se disposer à la mort_.] + +La grande dame et la femme du magistrat édifient l'une et l'autre +l'éducation de l'homme sur la forte base religieuse qui seule soutient +les vertus publiques et privées. Madeleine d'Aguesseau conseille à son +fils, avec la lecture quotidienne du Nouveau Testament, l'étude de la +religion, mais une élude pratique d'où il puisse se former des principes +«sur toutes les règles de vérités mises en conduite.» + +Et la duchesse de Liancourt donne pour précepte fondamental à +l'éducation de son fils la maxime suivante: «La seule règle de ce qu'on +doit au monde, est ce qu'on doit à Dieu; et la droite raison consiste à +tirer de ce premier et unique devoir, l'idée de la véritable grandeur, +du vrai courage, de la valeur, de l'amitié, de la fidélité, de la +libéralité, de la fermeté, et de toutes les vertus dont les gens de +qualité se piquent le plus.» + +Enseigner aux jeunes gens ce qu'ils devaient à Dieu, c'était donc leur +enseigner ce qu'ils devaient à la patrie, au roi, à leurs parents, au +prochain, ce qu'ils se devaient à eux-mêmes. Une telle direction +mettait dans le coeur du jeune homme, les sentiments forts, généreux, +raisonnables, dont Mme de Liancourt voulait qu'il se nourrît. Humble +devant le Créateur, il comprend que la vraie dignité de l'homme +consiste, non dans les dons extérieurs, mais dans le signe divin que lui +a imprimé le christianisme. Il soumet ses passions à sa raison, et sa +raison à Dieu. Il ne se glorifie même pas de sa vertu et ne voit dans +les fautes d'autrui que la faiblesse humaine à laquelle, lui aussi, est +sujet et dont la grâce de Dieu l'a préservé. Respectueux du pouvoir +comme d'une délégation de Dieu, il garde l'indépendance de sa +conscience. Ami dévoué, il sacrifie tout à l'amitié, hors cette +conscience. Désintéressé, il est d'autant plus serviable. +Miséricordieux, il pardonne l'offense. Il ne se bat pas en duel. +Précepte bien utile dans ces temps où la mère qui apprenait la mort +glorieuse de son fils tué à l'ennemi, disait au milieu de sa douleur: +«La volonté de Dieu soit faicte! Nous l'eussions peu perdre en un düel, +et lors quelle consolation en eussions nous peu prendre?» C'est le cri +de Mme du Plessis-Mornay, c'est aussi le cri de sainte Chantal[246]. La +mère catholique et la mère protestante s'unissent ici dans la même +terreur de ces combats singuliers qui auraient enlevé à leurs enfants +plus que la vie du corps, la vie de l'âme. + +[Note 246: Mme de Mornay, _Mémoires_; Mère de Chaugy, _Vie de sainte +Chantal_, deuxième partie, ch. XIX.] + +Mais n'y a-t-il pas à craindre que l'on n'attribue à la lâcheté le refus +de se battre? Pour éviter un tel jugement, la duchesse de Liancourt +veut que, de bonne heure, on envoie le jeune homme à l'armée et qu'il +déploie, devant l'ennemi, ce courage du chrétien qui, sûr de l'éternité, +ne redoute pas la mort. Ainsi agit-elle pour son fils, M. de la +Roche-Guyon, qui fut tué en combattant comme volontaire au poste le plus +périlleux. C'est ainsi que les femmes de France savaient préparer dans +leurs fils un gentilhomme et un soldat. + +Comme la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau donne à son fils +un flambeau qui le guide vers le ciel en éclairant sa marche sur la +terre. A la différence de Mme de Liancourt, qui élevait son fils pour le +métier des armes, elle ne sait pas quelle profession choisira le sien. +Sans doute elle juge bon qu'un jeune homme suive la carrière paternelle; +mais elle désire avant tout que l'on tienne compte de la vocation de +son fils, cette vocation sur laquelle il priera Dieu de l'éclairer et +consultera aussi ses parents. Toutefois, ce n'est pas à la vie des +camps que Mme Le Guerchois le prépare, c'est à cette vie d'étude que la +duchesse de Liancourt recommandait aussi à son fils et dont Madeleine +d'Aguesseau trouvait l'exemple dans cette famille de magistrats qui +l'avait vue grandir. Mais nous savons qu'elle donne à cette studieuse +carrière la même inspiration que Mme de Liancourt insufflait à la vie +plus militante de M. de la Roche Guyon: la pensée toujours présente du +devoir que Dieu prescrit. Le fils de Madeleine d'Aguesseau s'instruira +pour employer sa science au service de sa foi. Il offrira à Dieu +l'âpreté même de son travail comme la rançon que le Seigneur a imposée +à l'humanité déchue. La noble femme dit éloquemment que nous sommes +«condamnés à manger avec peine le pain de l'esprit aussi bien que le +pain du corps.» Mais en imposant à son fils le devoir de s'instruire, +elle le prémunit contre l'enflure du faux savoir. Par suite de +la déchéance de l'homme, «quelque étendue que puissent avoir nos +connaissances, ce que nous ignorons est infini en comparaison de ce que +nous savons.» Nos facultés viennent de Dieu, notre faiblesse est innée. +Il nous faut donc parler modestement de ce que nous savons, et rapporter +à Dieu nos progrès dans l'étude. + +Quand son fils sera entré dans le monde, Mme Le Guerchois l'exhorte à se +souvenir que ses parents sont ses meilleurs conseillers, ses amis les +plus sûrs. Elle lui rappelle avec force l'honneur qu'il doit leur +rendre, la confiance pleine de tendresse qu'ils doivent lui inspirer. La +duchesse de Liancourt, elle aussi, voulait que le fils confiât tout à sa +mère, même ses fautes. + +Madeleine d'Aguesseau guide son fils dans les amitiés qu'il nouera. +Elle en restreint le nombre, mais elle les veut fidèles, dévouées. Elle +exhorte le jeune homme au bon choix et à la paternelle direction des +domestiques. Elle lui donne des règles pour les distractions du monde, +pour la causerie même. Sans doute, il y a chez Madeleine d'Aguesseau, +comme chez Mme de Liancourt d'ailleurs, tout le rigorisme janséniste. +Elle n'établit pas une distinction suffisante entre les plaisirs permis +et ceux qui ne le sont pas. En proscrivant absolument le théâtre, elle +ne fait aucune exception pour certaines oeuvres où, comme dans les +tragédies de Corneille, par exemple, un jeune homme ne peut que respirer +le souffle de l'honneur et de la vertu. Les limites qu'elle trace à +la causerie sont aussi trop étroites. S'imposer, par pénitence, le +sacrifice d'une parole spirituelle, quelque innocente qu'elle puisse +être, c'est là une exagération janséniste qui ne devait pas rendre fort +animés les salons où elle se produisait. Si beaucoup d'aimables esprits +s'étaient imposé de semblables privations, que serait devenue la vieille +causerie française, cette école d'urbanité, de grâce et de bon goût? +En lisant ces pages de Mme Le Guerchois, il semble que l'on se trouve +transporté au sein d'une rigide demeure de l'ancienne magistrature, dans +quelque salon glacial où de rares visiteurs laissent de temps en temps +tomber quelque parole qui ne rencontre pas d'écho. Peut-être par leur +solennel ennui, ces salons contribuèrent-ils à jeter dans le tourbillon +mondain plus d'un jeune homme, plus d'une jeune femme qu'une vie moins +comprimée eût laissé fidèles aux vieilles traditions domestiques de la +robe. + +Si, de même que la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau pense +plus aux châtiments éternels qu'aux miséricordes du Seigneur, ce n'est +que pour soi-même qu'elle exige la sévérité, et elle ne demande pour le +prochain que la plus aimable indulgence. Pas plus que Mme de Liancourt, +elle ne se plaît aux controverses religieuses qui amènent l'aigreur et +non la persuasion; et tout en faisant d'une austère piété l'inspiration +de la vie, elle veut que cette piété ne s'affiche pas à l'extérieur et +ne se révèle que dans les actions qui la traduisent. + +En somme, c'est la digne fille de Henri d'Aguesseau, c'est la digne +soeur du grand chancelier qui nous apparaît dans ces conseils. C'est une +femme forte, c'est, dit l'éditeur de ses ouvrages, «une mère vraiment +chrétienne...; une mère qui, à l'exemple de Tobie, donne des avis à son +fils, pour le rendre digne d'une vie meilleure que celle-ci, et veut lui +laisser pour héritage des règles de conduite, comme des biens +infiniment plus précieux que tous ceux qu'il pourrait trouver dans sa +succession...» + +Près de la duchesse de Liancourt et de Madeleine d'Aguesseau, j'aime à +placer une autre mère, la spirituelle marquise de Lambert dont la vie +se partage entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Sans doute, malgré +l'élévation de sa pensée, la délicatesse de ses sentiments, son +inspiration est moins haute que celle des deux mères qui viennent de +nous occuper. En s'adressant à son fils, le jeune colonel de Lambert, +elle le prépare plutôt à la vie du monde qu'à la vie éternelle[247], et le +but qu'elle lui montre, ce n'est pas la gloire céleste, c'est la gloire +humaine, mais une gloire pure, généreuse, qui, en donnant à l'homme, +au soldat, un grand nom, consiste moins encore dans cette brillante +renommée que dans le témoignage que sa conscience lui rendra en lui +disant qu'il a fait son devoir. D'ailleurs, dans les avis qu'elle donne +à son fils, aussi bien que dans les conseils non moins élevés qu'elle +adresse à sa fille, elle assigne pour principe à la vie la morale +évangélique. Elle trouve que, sans les vertus chrétiennes, «les vertus +morales sont en danger[248].» + +[Note 247: Après avoir écrit ces lignes, je vois que toi était aussi +l'avis de Fénelon. Voir dans les _Oeuvres_ de la marquise de Lambert la +lettre de l'illustre prélat.] + +[Note 248: Mme de Lambert, _Avis d'une mère à son fils_. _Avis d'une +mère à sa fille_.] + +Si les mères forment dans leurs fils des hommes d'honneur, elles +préparent aussi dans leurs filles de vigilantes ménagères. Nobles dames +et bourgeoises s'y appliquent également, la baronne de Chantal comme +Mme du Laurens, la duchesse de Liancourt et la duchesse de Doudeauville +comme Mme Acarie. Alors que je retraçais l'existence de la grande dame +ménagère, je ne faisais que m'inspirer des conseils écrits que Mme de +Liancourt donnait à sa petite-fille, et Mme de Doudeauville à sa fille. +Cette aïeule, cette mère, n'avaient qu'à regarder en elles-mêmes pour +reproduire dans leur postérité la femme forte de l'Écriture, cette femme +forte qui, de même que l'homme d'honneur, trouve dans sa foi la lumière +du devoir et l'énergie du bien. + +La duchesse de Liancourt nous a montré que, dans la mission maternelle, +la grand'mère remplace la mère qui n'est plus. Dans l'ancienne France, +quel type auguste que celui de l'aïeule, l'aïeule joignant à l'autorité +maternelle la majesté des ans; l'aïeule qui, plus près de la tradition +patriarcale, la personnifie en quelque sorte! Quelle grande figure +d'aïeule que la duchesse de Richelieu, mère du cardinal! Veuve, elle a +élevé ses cinq enfants, et lorsque meurt sa fille, Mme de Pontcourlay, +elle recommence sa tâche auprès des enfants de la morte. En recevant +sous son toit le cardinal, elle lui présente cette chère postérité que +Richelieu, l'homme d'État inflexible, bénit en pleurant. Que l'aïeule +est touchante alors, et sous quelle religieuse auréole elle nous +apparaît, quand, le soir, dans la salle du vieux château, elle réunit +ses enfants, ses petits-enfants, ses serviteurs, dans la commune prière +dont elle est l'interprète vénéré![249] + +[Note 249: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.] + +La mère vit-elle encore, quel guide sûr elle trouve dans sa propre mère +pour l'éducation de ses enfants et le soin de leur avenir! Comme cette +mère l'instruit par son propre exemple! Au XVIe siècle, Mme de Laurens +recommande à sa fille Jeanne de bien élever ses enfants, et de leur +faire apprendre une profession. «Ayant cela et la crainte de Dieu, ils +ont assez. Qu'est-ce qui manque à vos frères? Quand je fus veufve avec +tant d'enfans, je n'avois après Dieu que mes voisins et amis; car de +parens je n'en avois point icy.» Elle racontait à sa fille que ses amis +lui conseillaient de mettre au couvent quelques-uns de ses dix enfants +pour assurer un sort plus favorable aux autres. Mais la pieuse femme ne +voulut pas de vocations forcées. C'eût été acheter trop cher son repos. +Elle demanda à Dieu la force de suffire à sa tâche et se mit vaillamment +à l'oeuvre. Dans sa pauvreté elle trouva moyen de faire instruire ses +huit fils et de leur faire subir les épreuves du doctorat. Sa fille nous +apprend à quel prix: «Vous me direz: Comment est-ce qu'elle pouvoit +faire estudier et passer docteurs ses enfans, nostre père ayant laissé +si peu de rentes? Je responds qu'il avoit acquis et laissé quelques +pièces (de terre) dont ma mère se secouroit. Car, quand elle vouloit +faire passer docteur quelqu'un de ses enfans, ou le faire estudier, elle +vendoit l'une de ces pièces, en mettoit l'argent dans une bourse, et de +cela les faisoit apprendre ou graduer, sans rien emprunter[250].» + +[Note 250: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe: +_Une Famille au XVIe siècle_.] + +Dieu bénit cette mère dans ses sacrifices, dans ses sollicitudes. Elle +maria honorablement ses deux filles. Ses huit fils, tous reçus docteurs, +donnèrent à cette humble maison bourgeoise deux archevêques, un +provincial des capucins, un avocat général qui illustra le Parlement de +Provence, un avocat de mérite, trois médecins dont l'un, attitré auprès +de Henri IV, acquit de la célébrité. Telle fut la couronne de cette +mère. + +La mère de famille a le dévouement, l'activité féconde, la foi agissante +qui font d'elle une admirable éducatrice; mais dans ce siècle où, +suivant la remarque que nous avons déjà faite, les principes romains +régnent dans la famille, l'affection maternelle est souvent sévère, +et la force du caractère, la grandeur morale, l'autorité imposante +prédominent sur la tendresse. Mais cette tendresse, pour être contenue, +n'en est pas moins profonde, et comme parfois elle s'épanche! Quelles +larmes répand la mère de Bayard au moment où elle va donner ses derniers +conseils à son fils qui s'éloigne du foyer! Quel amour maternel, quel +abandon plein de charme dans les lettres que Mme de Sévigné écrit à sa +fille absente! Et lorsqu'une mère a devant elle, non plus une séparation +momentanée, mais l'éternelle séparation d'ici-bas, que d'amertume dans +la douleur de survivre à son enfant! Mme du Plessis-Mornay, la mère +austère et ferme, ne peut longtemps proférer une parole lorsque son mari +lui annonce que leur fils a été tué. Elle s'est résignée à la volonté +de Dieu; mais, dit-elle, «le surplus se peut mieux exprimer à toute +personne qui a sentiment par un silence. Nous sentismes arracher noz +entrailles, retrancher noz espérances, tarir noz desseins et noz désirs. +Nous ne trouvions un long temps que dire l'un à l'autre, que penser en +nous mesmes, parce qu'il estoit seul, après Dieu, nostre pensée; toutes +nos lignes partoient de ce centre et s'y rencontroient. Et nous voyions +qu'en luy Dieu nous arrachoit tout, sans doute pour nous arracher +ensemble du monde, pour ne tenir plus à rien, à quelque heure qu'il nous +appelle...[251]» + +[Note 251: _Mémoires_ de Mme du Plessis-Mornay.] + +Et quand Mme de Longueville, convertie, apprend dans sa retraite +religieuse la mort de son fils tué au passage du Rhin, comme le +désespoir de la mère fait explosion dans ce coeur que la pénitence a +déjà broyé! Mme de Sévigné nous a dépeint cette scène navrante; et ici +la spirituelle marquise n'a plus qu'un coeur de mère pour faire vibrer +l'écho d'un inénarrable désespoir. «Tout ce que la plus vive douleur +peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par +un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes +amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et +pitoyables, elle a tout éprouvé... Pour moi, je lui souhaite la mort, ne +comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte[252].» + +[Note 252: Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 20 juin 1672.] + +Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, avait succombé à semblable +douleur. Son mari, son fils, avaient accompagné François Ier dans son +expédition d'Italie. Le jeune prince fut l'une des glorieuses victimes +de la bataille de Marignan. C'est dans un cercueil qu'il rentra au +château de ses pères. Quelle scène que celle où l'évêque de Poitiers +annonce à la pauvre mère la mort de son enfant et l'arrivée du funèbre +cortège! En vain le prélat fera-t-il appel aux sentiments héroïques, à +la foi ardente de Gabrielle de Bourbon, la mère ne pourra supporter la +terrible nouvelle. «Madame, dist l'evesque, j'ay reçu des lettres de +Italie.--Et puis, dist-elle, comment se porte mon fils?--Madame, dist +l'evesque, je pense qu'il se porte mieulx que jamais, et qu'il est au +cercle de héroïque louange et au lieu de gloire infinie.--Il est donc +mort? dist-elle.--Madame, ce n'est chose qu'on vous puisse celler, voire +de la plus honneste mort que mourut one prince ou seigneur; c'est au +lict d'honneur, en bataille permise pour juste querelle, non en fuyant, +mais en bataillant, et navré de soixante deux playes, en la compaignée +et au service du Roy, bien extimé de toute la gendarmerie, et en la +grâce de Dieu, car luy bien confessé est decedé vray crestien[253],» + +[Note 253: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_.] + +Alors commence pour Mme de la Tremouille une agonie qui dure trois ans. + +Pour arracher son fils à la mort, la mère donne sa propre vie. Une belle +épitaphe de la dernière année du XVIIe siècle nous montre une «femme +forte» succombant à la maladie contagieuse qu'elle a gagnée en soignant +son fils que la mort, plus forte que son amour, a enlevé de ses bras. +Elle a rejoint son fils, et voici que sa fille, qui ne peut vivre +sans elle, l'accompagne dans le tombeau. C'est à une famille de robe +qu'appartient ce monument funéraire[254]. + +[Note 254: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, CXCIV. Paris, +Saint-Séverin, 1699.] + +Il y eut une mère plus héroïque encore dans sa tendresse que cette femme +qui mourut en soignant son enfant; c'est Mme de Chalais accompagnant +son fils jusqu'au pied de l'échafaud pour l'aider à bien mourir. Après +l'avoir enfanté à la vie terrestre, elle l'enfante de nouveau, dans +d'autres douleurs plus terribles, hélas! que les premières, pour la vie +qui naît de la mort, la vie sans fin. Je ne sais rien de plus grand que +cette figure de mère qui apparaît à un condamné entre la terre qu'il va +quitter et l'éternité qui l'attend. + +Nous jetions tout à l'heure un regard ému sur ces tombes où se +réunissent les époux. D'autres monuments funéraires nous montrent aussi +la mère et l'enfant déposés dans le même tombeau. L'homme même qui a +sacrifié au service de Dieu et de la charité sa vie entière et toute sa +puissance d'affection, le prêtre qui a renoncé par son austère vocation +aux titres d'époux et de père, n'oublie pas qu'il est fils, et dans la +mort il aime à dormir son dernier sommeil sur le sein maternel qui a été +son berceau. La cathédrale de Troyes contient plusieurs tombes où +les chanoines sont représentés près de leurs mères. Près de Paris, à +Longpont, dans l'église prieurale et paroissiale de Notre-Dame, se +voit, au milieu de la nef, une tombe du XVIe siècle. Sur la pierre sont +gravées deux figures: une femme simplement vêtue porte à la ceinture un +grand chapelet avec la croix; près d'elle est un prêtre. C'est le curé +de Longpont et sa mère[255]. + +[Note 255: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III, MCCCXVII.] + + + + CHAPITRE III + + + LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE + + (XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rôle +littéraire.--Marguerite d'Angoulême.--Les _Contes_ de la reine de +Navarre et la causerie française.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses +poésies.--La seconde Marguerite.--_Mémoires_ de la troisième Marguerite. +--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne d'Albret.--Femmes poètes +du XVIe siècle, la belle Cordière, les dames des Roches, etc.--Mlle +de Gournay, son influence philologique.--Les salons du XVIIe +siècle.--L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les commensaux de la +_chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice du _Cid_; +écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.--La marquise +de Sablé et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant féminin +qui donne naissance aux _Caractères_ de La Bruyère.--Les conversations +d'après Mlle de Scudéry.--Relations littéraires de Fléchier avec +quelques femmes distinguées.--Les protectrices et les amies de La +Fontaine.--Anne d'Autriche protège les lettres et les arts.--Racine +et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du XVIIe +siècle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de +Sévigné.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et +au XVIIIe siècles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons +littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de +Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe +siècle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet, +Mlle de Lézardière.--Les salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon +du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de +Rousseau et de Voltaire. + + +Le mouvement qui, depuis le règne de François Ier, attire à la cour +les châtelaines et leurs familles, affaiblit, disions-nous, l'action +domestique de la femme, mais développe son action sociale. Nous allons +étudier cette action sur les lettres, sur les arts, et même sur cette +forme inimitable de l'esprit français: la causerie. Nous examinerons +dans le chapitre suivant ce que fut l'influence de la femme dans un +autre domaine: celui qui embrasse à la fois les événements historiques +et les ouvres collectives de la charité. + +En cherchant quelle fut la part de la femme dans la vie intellectuelle +de la France, nous entrons tout d'abord dans cette époque brillante que +l'on a si improprement nommée: la Renaissance. Les esprits impartiaux +le constatent; les lettres, les arts, les sciences, n'avaient pas à +renaître, puisqu'ils vivaient toujours[256]. Il est vrai qu'au moyen +âge, c'était surtout la vie de l'âme qui les animait, tandis que, sous +l'influence païenne du XVIe siècle, ce fut surtout la vie matérielle qui +fit ruisseler dans leurs branches une sève plus riche que bienfaisante. + +[Note 256: Voir M. Guizot, _Histoire de France_, t. III.] + +L'Italie avait opéré cette transformation en initiant la France aux +traditions grecques et romaines interprétées par elle. Malheureusement +ce que la cour voluptueuse des Valois demandait aux écoles italiennes, +ce n'était pas l'idéale pureté ou la grandeur biblique de leurs plus +nobles génies, c'était le sensualisme qui dominait alors dans ces +écoles, c'était aussi le faux goût avec lequel elles donnaient souvent +à la beauté antique ce fard trompeur que produisent les civilisations +raffinées. + +La France cependant ne subit qu'à des degrés divers l'influence antique +modifiée ou dénaturée par l'Italie. Dans cette première période de la +Renaissance qu'avaient ouverte, sous Charles VIII et Louis XII, les +premières guerres d'Italie, le génie français, mesuré, simple, vif +et sévère à la fois, n'avait pris de l'influence nouvelle que ce +qui pouvait le féconder. Et lorsque, dans la seconde période de la +Renaissance, sous François Ier et ses successeurs, l'influence italienne +devint prépondérante, et que, poètes, artistes, lui empruntèrent +la grâce voluptueuse et maniérée de la forme, la pompe affectée de +l'expression, la recherche alambiquée de la pensée, les traditions +nationales se maintenaient toujours, et c'était à ces traditions, +vivifiées par le génie antique pris à sa source même, que devait revenir +le bon sens du pays. Heureuse si, dans cette évolution, la France eût +retrouvé une part précieuse de son patrimoine, ces vieilles épopées que +lui avait fait mépriser la dédaigneuse Renaissance! + +Quelles que soient nos réserves, il nous faut reconnaître que si la +Renaissance n'eût rien à ressusciter en France, elle imprima du moins un +prodigieux mouvement aux intelligences, surtout dans le domaine de l'art +et dans celui de l'érudition. Nous savons combien, dans ce dernier +domaine, la femme se distingua[257]. Ajoutons ici qu'au double point de +vue artistique et littéraire, elle exerça une influence considérable. Il +ne s'agissait plus, comme autrefois pour la châtelaine, d'inspirer de +loin en loin le trouvère, le troubadour, l'artiste. La femme se mêle +activement au mouvement intellectuel dont la cour est le centre. Nous la +voyons encourager à la fois les traditions italiennes et les traditions +françaises; mais il nous semble qu'en général, ce sont ces dernières +qu'elle a surtout favorisées. Nous le remarquerons particulièrement +pour les deux arts qui ont le plus gardé à cette époque le caractère +national: la sculpture qui unit alors à la puissante expression morale +de l'école française la pureté des lignes grecques; l'architecture qui +marie aux ordres antiques rajeunis par l'esprit nouveau, les dentelles +de pierre de ses vieilles cathédrales, ses élégantes tourelles, ses +clochetons à jour. + +[Note 257: Voir notre premier chapitre.] + +Aux lueurs de la première Renaissance, la reine Anne avait fait exécuter +par Michel Colomb l'un des plus purs et des plus nobles monuments de la +sculpture française: le tombeau des ducs de Bretagne. + +A Chambord, cette merveilleuse expression de l'architecture et de la +sculpture françaises, la femme inspire le ciseau du statuaire: dans les +cariatides du château se reconnaissent les traits de la comtesse de +Chateaubriand et ceux de la duchesse d'Étampes, la duchesse d'Étampes, +«la plus belle des savantes et la plus savante des belles», la duchesse +d'Étampes qui tient le sceptre de la royauté artistique avant qu'il lui +soit ravi par la séduisante duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers. + +A Fontainebleau, où règne l'école italienne, la duchesse d'Étampes +protège dans le Primatice la peinture et l'architecture italiennes. +Mais quant à la sculpture, Mme d'Étampes a compris que l'art antique ne +pouvait que perdre à l'influence de l'Italie. Quand Benvenuto Cellini +expose son Jupiter d'argent au milieu de toutes les statues antiques que +le Primatice a groupées dans la galerie de François Ier, le roi admire +avec enthousiasme l'oeuvre du sculpteur italien; mais la belle duchesse +ne souscrit pas à ce jugement. «Il semble, dit-elle, que vous soyez +aveugles, et que vous ne voyiez pas ces statues antiques, ces figures de +bronze. Voilà où est le vrai modèle de l'art, et non dans ces bagatelles +modernes.» Mais peut-être y avait il dans les paroles de Mme d'Étampes +autre chose que l'expression du goût classique; peut-être vengeait-elle +contre l'impétueux Benvenuto un rival qu'il détestait: le Primatice. + +Comme la duchesse d'Étampes, la duchesse de Valentinois protège le +Primatice. Elles encourageaient du moins dans ce peintre un artiste dont +le goût n'était pas indigne d'influer sur ce génie français avec lequel +il n'était pas sans affinité. Le Primatice avait d'ailleurs été formé à +l'école d'un élève de Raphaël. Malheureusement, dans cette école, celle +de Jules Romain, on avait oublié l'idéal du Sanzio pour ne se souvenir +que de sa grâce puissante[258]. + +[Note 258: Comte de Laborde, _la Renaissance des arts à la cour de +François Ier;_ Henri Martin, _Histoire de France_, t. VIII, etc.] + +A Fontainebleau, dans cette galerie de Henri II où le Primatice n'ayant +plus, comme dans la galerie de François Ier, à continuer l'oeuvre du +Rosso, put s'abandonner librement à sa verve, tout rappelle le souvenir +de Diane de Poitiers. Le chiffre de la duchesse, enlacé à celui de Henri +II; le croissant, attribut de la déesse dont elle porte le nom; Diane +chasseresse représentée de diverses manières, une fois même sous les +traits de la favorite, voilà un frappant exemple de ce divorce entre +le beau et le bien, divorce qui ne fut que trop fréquent à la cour des +Valois. + +Le chiffre enlacé de Henri II et de Diane se retrouve, non seulement +dans les palais royaux, mais dans les demeures seigneuriales de ce +temps. Et la ligure de la duchesse est reproduite aussi bien par l'école +française que par l'école italienne. Jean Goujon et Germain Pilon la +font apparaître dans leurs sculptures. Jean Cousin, sur ses vitraux, +Léonard de Limoges, sur ses émaux, évoquent la souriante image. + +La duchesse de Valentinois avait paru favoriser à Fontainebleau la +peinture et l'architecture italiennes. Mais dans son château +d'Anet, elle protège plus particulièrement les deux arts français: +l'architecture et la sculpture. Philibert Delorme éleva cette délicieuse +résidence, que décorèrent Jean Goujon et Jean Cousin. Toutefois, l'art +italien se montre encore ici dans la célèbre Nymphe de Fontainebleau, +due au ciseau de Benvenuto Cellini. + +Issue d'une race qui avait le culte délicat des lettres et des arts, +Catherine de Médicis ne protège pas seulement les artistes italiens, ses +compatriotes; mais la princesse qui goûtait Amyot et Montaigne, demeure +fidèle à la tradition française pour nos deux arts nationaux. Elle fait +élever les Tuileries par Philibert Delorme et par Jean Bullant, et +l'hôtel de Soissons par le premier. Celui-ci raconte que la reine, douée +d'un goût particulier pour l'architecture, jetait elle-même sur +le papier les plans et les profils des édifices qu'elle faisait +construire[259]. + +[Note 259: Brantôme. _Premier livre des Dames;_ Imbert de Saint-Amand, +_les Femmes de la cour des Valois_.] + +Catherine fit exécuter par Germain Pilon le groupe des _Trois Grâces_, +pour supporter l'urne qui renfermait le coeur de Henri II. Les pieux +Célestins à qui elle confia la garde de ce monument n'acceptèrent pas +ce symbolisme païen, et pour eux les Trois Grâces devinrent les Trois +Vertus théologales[260]. + +[Note 260: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, tome I, +cclix-ccx-ccxi.--Françoise de Birague, marquise de Néelle, avait aussi +fait exécuter par Germain Pilon, la statue de son père, le cardinal +de Birague. Henry Barbet-de-Jouy, _Musée du Louvre. Description des +sculptures modernes_.] + +Une princesse, Française de coeur comme de naissance, Marguerite +d'Angoulême, soeur de François Ier, avait, elle aussi, favorisé +l'art national. Si, avec son frère, elle avait visité les travaux du +Primatice, pénétré dans l'atelier de Benvenuto Cellini, et défendu +celui-ci contre celui-là; si elle avait pensionné l'architecte Sébastien +Serlio, elle avait fortement encouragé dans Clouet l'école française. +Marguerite protégeait aussi notre orfèvrerie qui produisait alors ces +oeuvres merveilleuses que nous admirons dans nos musées, et où +le cristal de roche, les pierreries, prenant les formes les plus +gracieuses, s'enchâssent dans d'admirables ciselures d'or. Le vieil art +français, la tapisserie, la compte parmi ses protectrices, et +même, comme les châtelaines du moyen âge, parmi ses artistes. Deux +_broderesses_ de Paris, Renée Serpe et Jehanne Chaudière, lui envoient +leurs oeuvres, _les Enfants dans la fournaise_, _le Jugement de Daniel_. +Elle-même prend l'aiguille, et, entourée de ses femmes, elle produit +de belles tapisseries. On lui en attribue une qui avait pour sujet le +_Saint sacrifice de la messe_, et que défigura avec toute la passion +d'une sectaire, la fille de Marguerite, Jeanne d'Albret[261]. + +[Note 261: Goutte de La Ferrière-Percy, _Marguerite d'Angoulême.--Son +livre de dépenses.--_(1540-1549), etc.] + +Mais Marguerite d'Angoulême appartient surtout à l'histoire des lettres, +et, comme les femmes de la Renaissance, c'est là qu'elle a tracé le plus +large sillon. + +J'ai mentionné plus haut[262] la vaste instruction qu'avait reçue +Marguerite. Initiée au latin, au grec, elle lisait Sophocle dans le +teste hellénique, et se fit enseigner l'hébreu par le Canosse. Elle +avait la passion de la science. Malheureusement elle porta cette passion +jusque dans la théologie, et nous verrons que ce fut là un écueil +aussi bien pour sa foi qui pencha vers la Réforme, que pour son talent +littéraire qu'altéra souvent l'abus des dissertations religieuses. + +[Note 262: Voir chapitre Ier.] + +Marguerite aide de ses conseils François Ier pour la fondation du +Collège de France. C'est d'après son avis que le roi porte de quatre à +douze le nombre des chaires qu'il y a établies. Elle le guide dans le +choix des professeurs. Par elle, la chaire d'hébreu est donnée à son +professeur le Canosse. Elle alloue une pension à l'orientaliste Postel. + +Duchesse d'Alençon et de Berry, apanage qu'elle garde lorsqu'elle +épouse en secondes noces le roi de Navarre, Marguerite fait fleurir +l'université de Bourges. Elle y donne la chaire de grec à Amyot, +l'inimitable traducteur qui fait passer dans la langue du XVIe siècle, +déjà si riche, si abondante, les tours et les expressions de l'idiome +hellénique. La soeur de François Ier favorise aussi la fondation de +l'université de Nîmes. Aux frais de Marguerite plusieurs pensionnaires +sont entretenus dans les écoles de France, d'Allemagne même. + +Nous avons vu Marguerite entrer avec le roi, son frère, dans l'atelier +de l'artiste. Elle accompagne aussi François Ier lorsqu'il visite, +dans l'atelier de la rue Jean-de-Beauvais, Robert Estienne, le savant +imprimeur qui s'applique à répandre les livres des anciens. + +Si malheureusement elle ne se refuse pas à chercher dans Rabelais +l'esprit gaulois jusque dans son cynisme, c'est la grâce délicate et +enjouée de l'esprit français qu'elle aime dans Clément Marot, cet homme +du peuple devenu son valet de chambre. Elle fait plus que d'accepter son +poétique hommage, et, traitant avec lui d'égal à égal, elle lui écrit en +vers. C'est qu'elle parle à chacun dans sa propre langue, au poète +comme au savant, comme au diplomate, et comme aussi, par malheur, au +théologien, témoin la correspondance de la princesse avec Guillaume +Briçonnet. + +Ne redisons pas encore les hommages reconnaissants qu'offrirent à +Marguerite les esprits les plus distingués. Nous comprendrons mieux +encore ces hommages quand nous aurons vu la princesse enrichir de +ses propres travaux cette vie intellectuelle qu'elle honorait en la +protégeant. + +L'oeuvre à laquelle Marguerite a attaché son nom d'une manière +impérissable, est l'_Heptaméron_, plus connu sous cet autre titre: _les +Contes de la reine de Navarre_. Elle s'y est peinte elle-même, et elle +y a peint son siècle. On trouve dans cette oeuvre toutes les tendances +contradictoires du XVIe siècle: les souvenirs du moyen âge et les +impressions de la Renaissance païenne, le sensualisme avec l'amour +chaste, l'amour chevaleresque, l'amour qui s'immole au devoir; la +profondeur du sentiment avec la légèreté de l'esprit et du langage; la +raillerie qui se défie de l'attendrissement et qui sourit en essuyant +une larme; la licence gauloise des vieux fabliaux et la grâce délicate +qu'une société plus corrompue, mais mieux policée, jette comme un voile +sur la crudité de la pensée; la foi naïve et profonde d'autrefois +avec la libre pensée de la philosophie nouvelle et les préjugés du +protestantisme, et aussi avec cette préoccupation théologique qui, +familière à Marguerite, passionne facilement les conversations aux temps +des luttes religieuses. + +Les personnages de l'_Heptaméron_, ces seigneurs et ces belles dames que +l'inondation du Gave retient dans une abbaye, ces aimables causeurs qui, +chaque jour, sur le pré, se content des histoires (et souvent quelles +histoires!), entendent tous les matins leur présidente, dame Oisille, +leur expliquer la Bible avec une éloquence qui les touche profondément. +D'après les travaux de la critique contemporaine, dame Oisille en qui +l'on avait cru reconnaître Marguerite elle-même, serait sa mère, Louise +de Savoie[263], non telle qu'elle était, mais telle que la voyait la piété +filiale. Au commencement de la huitième journée, dame Oisille commente +l'Apocalypse, «à quoy elle s'acquicta si très-bien, qu'il sembloit que +le Sainct-Esperït, plein d'amour et de doulceur, parlast par sa bouche; +et, tous enflambez de ce feu, s'en allèrent ouyr la grand messe[264]...» +Ils ne manquent pas, du reste, d'assister chaque matin au saint +sacrifice... Et ils osent invoquer l'inspiration du Saint-Esprit +pour leurs étranges récits! Est-ce là, de la part de Marguerite, une +raillerie protestante? Ne serait-ce pas encore un signe de ces temps où +le mélange si fréquent du mal et du bien produit la perversion du sens +moral? Je ne le crois pas. Si les contes de la reine de Navarre sont +bien des fois licencieux, la conclusion en est souvent honnête. Comme +dans ses poésies, Marguerite y joue volontiers le rôle d'un prédicateur. +En faisant demander par les interprètes de sa pensée l'assistance du +Saint-Esprit, elle ne se souvenait que du but qu'elle poursuivait, elle +oubliait par quels périlleux sentiers elle y conduisait. Mais nous +reviendrons sur cette délicate question. + +[Note 263: D'après la clef que M. Frank a donnée dans son édition de +l'_Heptaméron_. 1879.] + +[Note 264: _Heptaméron_, édition citée. Huictième journée. Prologue.] + +D'ordinaire, ce sont les hommes qui, dans l'_Heptaméron_, narrent les +anecdotes les plus scandaleuses, surtout lorsqu'elles dévoilent les +ruses, la fragilité, la néfaste influence des filles d'Ève. Les +femmes s'en vengent bien d'ailleurs, et dans leurs récits l'homme est +généralement abaissé, la femme grandie. Ce sont des femmes, Oisille +et Parlamente, c'est-à-dire, avec Louise de Savoie, Marguerite +elle-même[265], qui élèvent le plus haut la gloire de leur sexe. Une jeune +femme unie à un vieil époux et lui demeurant fidèle en renonçant au +monde, en vivant au service de Dieu; une autre sacrifiant sa vie à son +honneur; une troisième, secrètement mariée à l'homme qu'elle aime, et +souffrant mille tourments pour lui, même quand cet homme la trahit; +une noble fille du peuple défendant sa vertu contre un grand seigneur +«qu'elle aymoit plus que sa vie, mais non plus que son honneur[266]», tels +sont les tableaux où nos charmantes conteuses aiment à faire resplendir +le mérite des femmes. Quant aux hommes qui figurent dans les récits +féminins, ce sont très souvent des ingrats, des perfides, des +hypocrites. Mais, dans le camp des hommes, et même dans le camp des +dames, il y a des transfuges. De galants chevaliers sont du côté des +femmes; et une femme, faut-il le dire, passe à l'ennemi et lui livre +traîtreusement les ruses de son sexe; il est vrai qu'elle n'en est que +plus digne de foi lorsqu'elle célèbre les vertus de la femme. Les plus +terribles adversaires des belles causeuses, Saffredant et Simontault[267], +ne sont pas eux-mêmes tout à fait incrédules au mérite des femmes. Le +premier montre une jeune femme qui, mariée à un homme âgé, sacrifie à +son devoir un amour partagé, et meurt de ce sacrifice. Il est vrai que +le narrateur ne l'approuve guère. + +[Note 265: Clef de M. Frank, _l. e._] + +[Note 266: Nouvelle XLII.] + +[Note 267: D'après la clef de M. Frank, Saffredant pourrait +représenter Jean de Montpezat et Simontault serait François de +Bourdeille, père de Brantôme. Ennasuicte, la transfuge à laquelle j'ai +fait allusion quelques lignes plus haut, serait Anne de Vivonne, fille +de la sénéchale de Poitou et femme de François de Bourdeille.] + +Quant à Simontault, c'est lui qui dit la touchante histoire d'une +héroïne de l'amour conjugal. Cette femme a suivi avec son mari le +capitaine Robertval qui emmenait au Canada une colonie française. +Pendant la traversée, la pauvre femme voit condamner son mari à la peine +de mort pour crime de haute trahison. Par ses pleurs et par le souvenir +des services qu'elle a rendus à l'équipage, elle obtient que la peine +soit commuée, et que son mari et elle soient déposés dans une île que +hantent seuls les fauves. Elle aide le proscrit à élever une demeure; +elle se tient à côté de lui pour éloigner à coups de pierres les +bêtes sauvages, ou pour tuer les animaux dont la chair peut servir de +nourriture. La pieuse femme soutient l'âme de son mari par la lecture du +Nouveau Testament. Est-il malade, elle est à la fois son médecin, son +confesseur. Il meurt. C'est elle qui l'enterre, et qui, à l'aide d'une +arquebuse, éloigne de ces restes bien-aimés les bêtes de proie. +Pendant quelques années sa vie s'écoule dans la prière. Un vaisseau +la recueille, elle revient au milieu des vivants. Alors les mères la +donnent pour institutrice à leurs filles. Elle leur apprend à lire, +à écrire; et à tous ceux qui l'approchent, cette grande chrétienne +enseigne une autre science, celle-là même qui l'a soutenue dans son +héroïque conduite: l'amour de Notre-Seigneur et la confiance en lui[268]. + +[Note 268: Nouvelle LXVII.] + +A la suite de chaque histoire, les personnages de l'_Heptaméron_ +commentent le récit qui leur a été fait. On dirait une cour d'amour du +moyen-âge. Dans leurs jugements, les interlocuteurs ne démentent pas les +principes, ou l'absence de principes, que nous remarquons dans leurs +récits. Les hommes sont pour la plupart légers dans leurs appréciations. +Hors Dagoucin[269] qui, fidèle aux traditions chevaleresques, aimerait +mieux mourir que de voir la dame de ses pensées lui sacrifier son +honneur; hors Geburon, qui éprouve un sentiment analogue, les seigneurs +forment d'autres voeux, et quand l'un d'eux souhaite que toutes les +femmes soient peccables..., à l'exception de la sienne, Simontault est +de cet avis. Ce dernier gentilhomme déclare ailleurs que la femme ne +doit pas écouter sa conscience, et Saffredant s'imagine qu'elle n'a de +vertu qu'autant que l'homme a de respect pour elle. Nous savons que La +Rochefoucauld ne pensera pas autrement[270]. + +[Note 269: Dagoucin, serait Nicolas Dangu, et Geburon le seigneur de +Burie. Clef de M. Frank.] + +[Note 270: Voir plus haut, pages 125 126.] + +Le mariage même n'est pas toujours respecté par nos libres causeurs. Ils +s'amusent fort de la vengeance conjugale qui ajoute le déshonneur d'un +des deux époux au déshonneur de l'autre. Heureusement des femmes sont +là pour défendre les droits de la morale et la dignité du mariage. Mme +Oisille exalte le pouvoir de l'esprit sur le corps, la nécessité de +demander à toute heure l'assistance du Saint-Esprit, pour enflammer en +nous cet amour divin que nous devons toujours élever au-dessus de tout, +même des affections légitimes. + + +Parlamente, qui trouve justes les plus terribles châtiments réservés +à l'épouse infidèle, Parlamente veut que le mariage, lien sacré, soit +contracté d'après les conseils éclairés des parents, et que l'honneur et +la vertu en soient la base. Elle résume en trois mots l'honneur de la +femme: douceur, patience et chasteté. La femme doit être victorieuse +d'elle-même. Pour la noble narratrice qu'il nous est particulièrement +doux ici de voir identifier avec Marguerite, l'amour n'est pas ce +plaisir profane que vantent trop souvent ses compagnons de voyage. +C'est la recherche de la vertu dans l'être aimé, recherche que rien ne +satisfait ici-bas, et qui ne trouve son but que dans l'amour divin. Plus +le cour est pur, plus il est capable d'amour. «Le cueur honneste envers +Dieu et les hommes, ayme plus fort que celluy qui est vitieux, et ne +crainct point que l'on voye le fonds de son intention.» Parlamente juge +que la femme seule est capable de cette chaste tendresse: «L'amour de la +femme, bien fondée et appuyée sur Dieu et sur honneur, est si juste, et +raisonnable, que celluy qui se départ de telle amitié, doibt être estimé +lasche et meschant envers Dieu et les hommes[271].» Parlamente unit ici à +la doctrine platonicienne l'inspiration qu'au moyen âge l'Évangile donna +à l'amour chevaleresque. + +[Note 271: Nouvelles XIX, XXI, XL, etc.] + +Bien que les compagnes d'Oisille et de Parlamente n'aient pas, en +général, leur élévation de pensée, leur sûreté de jugement, l'une +d'elles, Longarine[272], peut aussi faire de sages réflexions. Elle +déclare que l'épouse dédaignée doit triompher par la patience; mais +pourquoi faut-il que ce sage conseil suive une histoire passablement +légère où la narratrice a fait rire aux dépens des maris? Ailleurs, ce +que Longarine dit de la réputation est vraiment d'une honnête femme: +«Quand tout le monde me diroit femme de bien, et je sçaurois seule le +contraire, la louange augmenteroit ma honte et merendroit en moy-mesme +plus confuse. Et aussi, quand il me blasmeroit et je sentisse mon +innocence, son blasme tourneroit à mon contentement[273].» + +[Note 272: Aymée Motier de la Fayette, dame de Longrai, dite la +baillive de Caen. Clef de M. Frank.] + +[Note 273: Nouvelle X.] + +Dans les discussions aimables qui ont lieu entre les seigneurs et les +dames, brille déjà le diamant de la causerie française. Marguerite se +plaît à en faire miroiter les facettes. La galanterie est le ton obligé +des hommes, même de ceux qui ne disent le plus de mal des femmes que +parce qu'ils en pensent peut-être le plus de bien. La vieille courtoisie +française respire dans les gracieuses et spirituelles attaques que +Simontault, grondeur et charmant, dirige contre ses belles ennemies. +Saffredant lui-même, qui affiche la mauvaise opinion qu'il a des femmes, +avoue qu'il mourra d'un désespoir d'amour. Il est vrai qu'autour de lui +on sait à quoi s'en tenir sur ce genre de trépas. Mme Oisille, malgré sa +gravité, dira très bien une autre fois: «Dieu mercy! ceste maladie ne +tue que ceulx qui doyvent morir dans l'année[274].» + +[Note 274: Nouvelle L.] + +Rien de plus amusant que la petite guerre que se font ces deux époux, +Hircan et Parlamente, ou, pour mieux dire, Henri de Navarre[275] et +Marguerite. Au fond de leurs malicieuses taquineries, que de tendresse +encore! Et cependant, bien que la jeune femme ne paraisse pas prendre +trop au sérieux les infidélités de son mari, on voit déjà dans Ja +légèreté de ce grand seigneur du XVIe siècle la cause des chagrins +que le roi de Navarre fera éprouver à sa femme. Hircan est faible, il +l'avoue. Il nous dit qu'il s'est «souventes fois confessé, mais non pas +guères repenty», de ses profanes et changeantes amours. Il ajoute: «Le +péché me desplait bien et suis marry d'offenser Dieu, mafs le plaisir me +plaist tousjours.» Toutefois cet homme qui reconnaît sa fragilité, sait +bien que si la créature humaine est portée au mal, elle est uniquement +préservée par la grâce de «Celluy à qui l'honneur de toute victoire +doibt estre renduz.» Oisille et Parlamente ne diront pas autre chose. + +[Note 275: Clef de M. Franck, _l. c_.] + +Ne croyons pas trop Hircan, lorsqu'il paraît traiter légèrement jusqu'à +la dignité du foyer. Il est ravi de l'aimable vertu que personnifie sa +compagne, et, ainsi que tous les hommes présents, même les plus cyniques +en paroles, il se plaît à voir Parlamente donner pour fondement au +mariage l'honneur et la vertu. Il faut en conclure que nous ne devons +pas prendre trop à la lettre les maximes perverses que la reine de +Navarre met sur les lèvres de quelques-uns de ces person nages. D'eux +aussi l'on pourrait dire qu'ils sont des fanfarons de vices. + +Il ne me reste plus qu'à regretter que la plume d'une femme aussi +vertueuse que Marguerite ait retracé plus d'une conversation où la +licence du langage ne traduit que trop l'immoralité de la pensée. Que +d'expressions malsonnantes elle, femme, fait employer ici non seulement +devant les femmes, mais par la femme même[276]! Je ne reconnais pas ici +le chaste langage des lettres et des poésies de Marguerite; et, en +remarquant ce contraste, je me suis demandé s'il ne faudrait pas accuser +les premiers éditeurs de l'_Heptaméron_ d'avoir prêté à la reine de +Navarre la licence de leur style. Les dernières recherches de la science +bibliographique sont venues confirmer mon impression: les endroits les +plus immoraux de l'_Heptaméron_ sont dus à Gruget[277]. Toutefois, il +existe encore à l'actif de Marguerite des pages trop nombreuses dont +j'aimerais fort à lui voir disputer aussi la maternité. A la décharge +de la princesse, nous avons besoin de nous rappeler qu'habituée à +l'excessive liberté qui caractérise la langue du XVIe siècle, elle +ne remarquait pas toujours peut-être les images qui nous choquent si +vivement aujourd'hui dans ses contes. + +[Note 276: Témoin les scandaleux propos de Nomerfide (Mme de +Montpezat-Corbon, suivant la conjecture de M. Frank).] + +[Note 277: M. Frank, notes de l'_Heptaméron_.] + +Nous l'avons vu. Si la causerie française scintille pour la première +fois dans les contes de la reine de Navarre avec sa vivacité piquante, +sa grâce enjouée, courtoise, elle n'a pas encore cette réserve, cette +délicatesse que les femmes lui donneront plus tard à l'hôtel de +Rambouillet et que leur seule présence imposera dès lors à la bonne +compagnie. + +En dépit de toutes ces réserves, c'est déjà le salon français qui nous +apparaît dans ce livre, «le premier ouvrage en prose qu'on puisse lire +sans l'aide d'un vocabulaire,» a dit M. Nisard[278]. + +[Note 278: D. Nisard, _Histoire de la littérature française_.] + +La poésie de Marguerite est inférieure à sa prose, ou plutôt, comme on +l'a dit, c'est de la prose versifiée. Il n'en pouvait être différemment +à une époque où la langue française n'était pas encore pliée au rythme +poétique. Nous ne retrouvons guère dans les poèmes de Marguerite la +gaieté de ses contes. Nous n'y retrouvons pas non plus, Dieu merci! la +crudité de langage et la légèreté de l'_Heptaméron_. C'est bien la femme +chaste et dévouée que nous voyons dans le recueil poétique qui, malgré +les défauts de la versification, l'abus et le mysticisme protestant du +langage théologique nous fait pénétrer dans le coeur même de Marguerite, +ce coeur que remplit le plus tendre et le plus généreux amour +fraternel[279]. Je retrouve encore cette admirable soeur dans la +correspondance qu'elle entretint avec son frère et dans les lettres que, +pendant la captivité du roi, elle écrivait aussi bien à Montmorency qu'à +François Ier. C'est la prose de l'_Heptaméron_ au service des sentiments +les plus purs de l'âme humaine. + +[Note 279: Faut-il relever ici le soupçon qu'avait fait naître de nos +jours une lettre écrite par Marguerite à François Ier captif, et +dont les termes obscurs couvraient une grave négociation politique? +Détournées de leur sens, les expressions de cette lettre avaient fait +supposer à des érudits que Marguerite avait eu à lutter toute sa vie +contre un sentiment criminel, sans toutefois y succomber. La vérité des +faits est aujourd'hui rétablie, et Marguerite demeure un type sacré de +la soeur.] + +La tendresse fraternelle fut la vie même de Marguerite. Certes, l'amour +filial y tint aussi une grande place: Louise de Savoie, malgré ses actes +criminels, aimait ses deux enfants et en était aimée. + + Ce m'est tel bien de sentir l'amitié + Que Dieu a mise en nostre trinité[280] + +disait Marguerite. Mais lorsqu'elle parle du sentiment qui confond sa +vie dans celle de son frère, alors, c'est plus que la trinité: c'est +l'unité. + + Ce n'est qu'ung cueur, ung vouloir, ung penser. + +[Note 280: Cité par M. Frank, _Marguerite d'Angoulême_. (_Les +Marguerites de la Marguerite des princesses_.)] + +Suivant l'énergie passionnée de son expression, elle aurait un pied au +sépulcre qu'une lettre affectueuse de son frère la ressusciterait. Ce +frère, elle le voit beau, chevaleresque, généreux, héroïque; elle ne +connaît que ses brillantes qualités, elle ignore ses vices. Il est +son roi, son maître, son père, son frère, son ami, son Christ même! +«Mes-deux Christs,» dit-elle[281]. + +[Note 281: Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publiées par M. +Génin. Paris,1842. Au roi, janvier, 1544. Comp. les Marguerites de la +Marguerite des princesses, texte de l'édition de 1547, publié, par M. +Frank, t. III.] + +Dans le poème intitulé: la Coche, la monotonie de ce long «débat +d'amour» disparaît quand Marguerite fait surgir l'image de François Ier. +L'éloge de ce frère bien-aimé éclate dans un chaleureux lyrisme. + +C'est pendant la captivité de François Ier que la tendresse de +Marguerite se déploie dans toute sa puissance. Ainsi, l'affection +grandit par l'épreuve. Marguerite appartient ici à l'histoire, et ce +n'est pas dans ce chapitre que nous devrions la suivre. Mais comment +nous résigner à séparer en deux cette séduisante figure? Et d'ailleurs, +comment le pourrions-nous? Les apparitions de Marguerite dans le domaine +de l'histoire sont dues, non à l'intrigue politique, mais à l'amour +fraternel, et les sentiments qui lui ont dicté cette intervention +généreuse ont laissé un si vif reflet dans ses poésies et dans sa +correspondance, que la Marguerite de l'histoire appartient elle-même aux +lettres françaises. + +C'est cette grande affection de soeur qui fait de Marguerite une +ambassadrice pour obtenir, la délivrance du roi prisonnier de +Charles-Quint. Sa merveilleuse intelligence, son habileté, sa finesse, +son éloquente parole, tous ces dons de Dieu, elle les emploiera à la +délivrance de son frère. Comme elle le dira sur la route de Madrid: + + Mes larmes, mes souspirs, mes criz, + Dont tant bien je sçay la pratique, + Sont mon parler et mes escritz, + Car je n'ay autre rhétorique[282]. + +[Note 282: Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litière +durant la maladie du Roy. (Les Marguerites de la Marguerite des +princesses, édition citée.)] + +Son dévouement fraternel lui fera braver «la mer doubleuse,» les +fatigues d'un voyage d'Espagne pendant les grandes chaleurs. Mais que ne +ferait-elle pas, elle qui, pour sauver son frère, jetterait au vent la +cendre de ses os, elle qui, mourant pour cette cause, croirait gagner +«double vie!» Une existence inutile à son frère lui semblerait «pire que +dix mille morts.» Il connaissait bien ce dévouement, ce roi captif +et malade qui appelait sa Marguerite. En attendant qu'elle puisse le +rejoindre, elle lui écrit des lettres remplies de foi et de tendresse. +Soeur, elle le console. Chrétienne, elle le soutient et lui montre, dans +l'épreuve, la source de l'espérance: plus cette épreuve grandit, plus le +secours du ciel est proche. + +Et durant cette pénible attente, Marguerite n'oublie pas de veiller sur +le royaume de François Ier. Allégeant pour la reine mère le poids de la +régence, elle s'applique surtout à lui gagner les coeurs. + +Comme elle prie Dieu de bénir son voyage! Quelle hâte d'entendre ce mot: +«Partez!» Enfin elle l'a entendu ce mot. Elle est en route. «Je ne vous +diray point la joye que j'ay d'aprocher le lieu que j'ay tant désiré, +écrit-elle à Montmorency, mais croyés que jamais je ne congneus que +c'est d'ung frère que maintenant; et n'eusse jamais pensé l'aimer +tant[283]!» + +[Note 283: A mon cousin M. le maréchal de Montmorency (1525). Voir +dans les _Lettres_ de Marguerite d'Angoulême et dans les _Nouvelles +lettres_, publiées, les unes et les autres, par M. Génin, la +correspondance de la princesse à cette époque.] + +Dans ce voyage, que d'angoisses! Son frère est bien malade, mourant +peut-être. Le reverra-t-elle? + +Sur la route d'Espagne, sur la route poudreuse et brûlante, «elle +voloit,» dit le légat du pape, le cardinal Salviati qui la rencontra. +Mais elle, elle trouvait que sa litière n'avançait pas. + + Le désir du bien que j'attens + Me donne de travail matiere; + Un heure me dure cent ans, + Et me semble que ma litiere + Ne bouge, ou retourne en arriere: + Tant j'ay de m'avancer desir, + O qu'elle est longue la carriere + Où à la fin gist mon plaisir! + + Je regarde de tous costez + Pour voir s'il arrive personne, + Priant sans cesser, n'en doutez, + Dieu, que santé à mon Roy donne. + Quand nul ne voy, l'oeil j'abandonne + A pleurer; puis sur le papier + Un peu de ma douleur j'ordonne: + Voilà mon douloureux mestier. + + O qu'il sera le bienvenu + Celuy qui frappant à ma porte, + Dira: Le Roy est revenu + En sa santé tresbonne et forte! + Alors sa soeur plus mal que morte + Courra baiser le messager + Qui telles nouvelles apporte, + Que son frère est hors de danger. + + Avancez vous, homme et chevaux, + Asseurez moy, je vous supplie, + Que nostre Roy pour ses grands maux + A receu santé accomplie. + Lors seray de joye remplie. + Las! Seigneur Dieu, esveillez vous, + Et vostre oeil sa douceur desplie, + Sauvant vostre Christ et nous tous! + + Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy, + Et ceux qui vivent en sa vie! + . . . . . . . . . . . . . . . . + Vous le voulez et le povez: + Aussi, mon Dieu, à vous m'adresse; + Car le moyen vous seul sçavez + De m'oster hors de la destresse. + . . . . . . . . . . . . . . . . + Changez en joye ma tristesse, + Las! hastez vous, car plus n'en puis[284]. + +[Note 284: _Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litiere, +durant la maladie du Roy_. Ed. citée.] + +C'est une princesse française qui prie en même temps qu'une soeur, et, +dans ce coeur généreux et tendre, la double pensée de la patrie et de la +famille se joint à la foi ardente qui la vivifie: cette foi est encore +la foi catholique, nous allons le voir. + +Dieu, le roi, la France, voilà ce qui va donner à Marguerite d'Angoulême +l'une des plus sublimes inspirations que l'histoire ait eu à +enregistrer. + +La princesse est auprès de son frère. Mais l'émotion de cette entrevue a +mis le roi à l'agonie. Un jour vient où il ne voit plus, n'entend plus, +ne parle plus. Alors Marguerite fait célébrer le saint sacrifice de la +messe près du lit de l'agonisant. Un archevêque français officie; des +Français remplissent la chambre de leur roi, et sa soeur prie pour lui. + +L'archevêque s'approche du mourant. Il l'adjure de porter son regard sur +le Saint-Sacrement. Et le roi se réveille, il demande la communion et +dit: «Dieu me guérira l'âme et le corps». L'hostie est partagée entre le +frère et la soeur. + +Au royal captif que tuait la nostalgie, Marguerite a rendu «sa famille +dans sa soeur, la France dans ses compagnons, son peuple dans cette +foule agenouillée..., Dieu lui-même, Dieu consolateur dans le prêtre qui +prie pour sa délivrance[285],» et, ajoutons-le, dans le Verbe incarné, +dans le Rédempteur qui fait revenir des portes du tombeau. Le frère de +Marguerite, le roi de France, le roi très chrétien, est revenu à la vie. + +[Note 285: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.] + +François Ier aimait à reconnaître que «sa Marguerite», «sa mignonne», +l'avait sauvé et il n'ignorait pas qu'il ne pourrait la payer que par la +tendresse qu'il promettait de lui garder toute sa vie. + +Après avoir rendu la santé au mourant, Marguerite a encore une mission à +remplir: celle de délivrer le captif. Cette mission d'amour fraternel, +elle l'accomplit avec la fierté d'une princesse française. Elle s'arme +d'une noble indignation pour reprocher à l'empereur de maltraiter son +suzerain, de n'avoir aucune pitié d'un prince généreux et bon. Elle lui +rappelle que ce n'est pas ainsi qu'il gagnera le coeur de son rival et +que, le fît-il mourir par ses mauvais traitements, le roi de France +laissera des fils qui vengeront leur père[286]. + +[Note 286: Brantôme, _Premier livre des Dames_.] + +Marguerite impressionna Charles-Quint, et plus encore les conseillers de +l'empereur. Sa grâce, sa beauté, sa douleur rendaient plus pénétrante +son éloquence déjà si persuasive. Il fallut que Charles-Quint défendît +au duc de l'Infantado et à son fils de parler à Marguerite. En mandant +ce détail au maréchal de Montmorency, la princesse ajoutait: «Mais les +dames ne me sont défendues, à quy je parleray au double[287].» + +[Note 287: Marguerite d'Angoulême, _Lettres_. A Montmorency, novembre +1525.] + +Elle savait, en effet, leur parler «au double», témoin le succès avec +lequel elle intéressa à la cause de son frère la propre soeur de +Charles-Quint. En «brassant» le mariage de François Ier avec Éléonore, +elle fit de l'empereur le geôlier de son beau-frère. La délivrance du +roi était proche. + +Mais Marguerite n'eut pas la joie de ramener elle-même son frère en +France. Elle avait déjà éprouvé une poignante douleur quand elle avait +dû le quitter pour se rendre auprès de Charles-Quint. Elle aurait voulu +que ce calice s'éloignât d'elle, mais sa foi vaillante avait prononcé le +_Fiat_. Toute une nuit après cette séparation, elle avait rêvé qu'elle +tenait la main de son frère dans la sienne. Elle ne voulait plus se +réveiller[288]. Son chagrin se renouvela quand, sa mission terminée, elle +dut remonter seule dans cette litière où elle aurait voulu garder son +cher convalescent. Elle souhaitait ardemment que son frère la rappelât; +mais toujours forte et résignée dans son affliction, elle soutenait +encore le captif par de pieuses pensées et lui écrivait que le Dieu qui +l'avait guéri, saurait bien le délivrer. + +[Note 288: _Lettres_. Au roy, 20 novembre 1525.] + +L'empereur croyait que Marguerite emportait un acte qui ne faisait plus +de François Ier qu'un prisonnier ordinaire: l'abdication du roi. Il +voulut faire arrêter la princesse. Marguerite accéléra sa marche. +Franchissant les Pyrénées, elle revit la France; mais de Montpellier +elle écrivait à son frère que le travail des grandes journées d'Espagne +lui était plus supportable que le repos de France[289]. + +[Note 289: _Nouvelles lettres_. Au roy, fin de février 1526.] + +Ce qu'elle appelait le repos était encore l'activité du dévouement +fraternel. Après le retour de François Ier, nous la voyons travailler +la Guyenne pour que la noblesse de ce pays revienne sur le refus de +contribuer à la rançon du roi. Marguerite est alors remariée au roi de +Navarre; elle brave les fatigues d'une grossesse pour être utile à son +frère. + +Elle aime son mari, elle aimera sa fille, Jeanne d'Albret; mais ces +affections seront toujours subordonnées à son attachement fraternel. +Elle-même le dit: elle n'aime mari et enfant qu'autant qu'animés de son +esprit, ils seront prêts comme elle à mourir pour le roi. + +François Ier lui confiait volontiers de grandes affaires diplomatiques. +Elle s'en chargeait pour le soulager, mais avec tant de discrétion qu'il +serait difficile de préciser ce qu'a été ici son influence. Ses lettres +nous la montrent parcourant la Provence, la Bretagne, la Picardie pour +servir les intérêts du roi. + +En rendant compte à François Ier de l'état où elle a trouvé le camp +d'Avignon en 1536, Marguerite d'Angoulême laisse éclater un patriotique +enthousiasme. Elle voudrait que l'empereur vînt assaillir le camp +alors qu'elle y serait. Même ardeur en Guyenne l'année suivante. Si +Charles-Quint menaçait le pays, Marguerite n'en partirait qu'après avoir +chassé l'envahisseur[290]. + +[Note 290: _Lettres_. Au roy, 1536; été de 1537.] + +Devant l'arrogance et la déloyauté de Charles-Quint, elle dit que toute +femme voudrait être homme pour abaisser l'orgueil de l'empereur. Combien +elle voudrait pouvoir y aider, cette soeur qui, après le roi, a «plus +porté que son fais de l'ennuy commua à toute créature bien née[291]!» + +[Note 291: _Lettres_. Au roy, automne de 1536.] + +En 1537, Marguerite regrette avec énergie de n'être pas au camp de son +frère: «Car en tous vos affaires où femme peult servir, despuis vostre +prison, vous m'avez fait cet honneur de ne m'avoir séparée de vous...» +Elle souhaiterait d'être une hospitalière du camp; elle va même plus +loin. Naguère, pendant la captivité du roi, elle avait réclamé l'office +de laquais auprès de sa litière. A présent elle renoncerait volontiers +«le sang réal» pour servir de «chamberiere» à la lavandière du roi: «Et +vous promets ma foy, Monseigneur, que sans regretter ma robe de drap +d'or, j'ay grant envie en habit incongnu m'essayer à fere service à +vous, Monseigneur, qui, en toutes vos tribulations, n'avez jamais tant +tenu de rigueur que de séparer de vostre présence et du désiré moyen de +vous fere service. + +«Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne + +«Marguerite[292].» + +[Note 292: _Nouvelles lettres_. Au roy, septembre ou octobre 1537.] + +Ne pouvant suivre le roi à la guerre, elle prie pour lui, elle ordonne +pour lui des prières publiques. Elle lui adresse aussi de prudents +conseils. + +Charles-Quint assiège Landreçies. François Ier qui fait ravitailler +la ville, conduit à'Cateau-Cambrésis trente et quelques mille hommes. +Marguerite s'effraye d'autant plus que, connaissant la valeur du roi +chevalier, elle sait que cette bravoure l'exposera à tous les périls. +«Je suis seure, écrit-elle à François Ier, que vous n'avez au camp +pionnier dont le corps porte plus de travail que mon esprit.» Dans une +poétique épître au roi, elle nous redit ses angoisses, nous voyons ses +larmes, nous entendons ses prières. Puis, lorsque l'empereur s'est +éloigné, quelle ivresse! Malade, la reine de Navarre entraîne son mari à +l'église pour le _Te Deum_ de la victoire. + + De tous mes maux receu au paravant + Je n'en sens plus, car mon Roy est vivant[293]. + +[Note 293: _Epistre III de la Royne de Navarre au Roy François, son +frere. (Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, éd. citée.)] + +Partout et toujours les émotions de son frère font frémir sa plume ou +vibrer sa lyre. Aux heures de tristesse, François Ier aurait pu lui +adresser les beaux vers qu'elle place sur les lèvres d'un prisonnier: + + Las! sans t'ouyr bien presumer je peux + Que toy et moy n'ayans qu'un coeur tous deux, + Si dens mon corps l'une moitié labeure, + L'autre moitié dedens le tien en pleure[294]. + +[Note 294: _Complainte pour un détenu prisonnier. (Id.)_] + +L'allégresse, comme la douleur, tout lui est commun avec son frère. + +Après dix ans de mariage, la bru de François Ier, Catherine de Médicis, +donne-t-elle le jour à un fils premier-né, Marguerite s'associe au +bonheur de l'aïeul jeune encore, et mêle ses larmes à celles que, de +loin, elle lui voit répandre. + + Un Filz! un Filz[295]!..... + +s'écrie-t-elle dans son délire. + +[Note 295: Épistre de la Royne de Navarre au Roy, etc_. (Id.)] + +Il se trouva une occasion où cette douce créature ne sut point +pardonner: son frère était l'offensé. Qu'il est bien plus facile, en +effet, de pardonner à nos ennemis personnels qu'aux ennemis de ceux qui +nous sont chers! + +Et c'était cette même femme qui se jetait aux pieds de son frère pour +lui demander la grâce d'hommes qui l'avaient outragée! + +L'influence de Marguerite sur le roi fut toujours une influence de paix +et de douceur. Alors que, venu à La Rochelle pour dompter une révolte, +le souverain ne sait que donner aux rebelles un coeur de père et pleurer +avec eux, qui donc a mis dans son coeur cette tendresse miséricordieuse? +Sa soeur, sa soeur qui lui écrit combien elle est heureuse de sa +magnanimité. Alors qu'il fait grâce à des protestants que les supplices +attendaient, c'est encore Marguerite qui a intercédé pour eux. Elle-même +abrite les proscrits dans son royaume de Navarre et dans son duché +d'Alençon. Malheureusement elle ne se borna pas à cette intervention +généreuse, et si son amour fraternel l'empêcha d'embrasser ouvertement +le luthéranisme, nous avons déjà remarqué qu'elle adopta à une époque de +sa vie les erreurs de ceux qu'elle défendait. Elle y était entraînée par +son libre esprit, avide de nouveautés, et par l'attrait qui la poussait +vers la théologie. J'ai remarqué plus haut que cette dernière passion +fut un péril non seulement pour sa foi, mais pour son talent d'écrivain. +Cette influence gâta souvent sa poésie, et dans sa correspondance +avec Briçonnet, fit tomber dans le galimatias sa prose d'ordinaire si +précise, si claire. Ses poésies mystiques, surtout _le Miroir de l'âme +pécheresse_, sont d'une lecture assez fatigante. Toutefois, malgré la +monotonie de la pensée et le style alambiqué de certains passages, on +y sent palpiter le tendre coeur de Marguerite, avec son humilité +chrétienne, son amour pour le Christ, sa confiance dans la miséricorde +du bon Pasteur. On reconnaît aussi dans ces pages un esprit nourri de +la Bible, et l'on y découvre par moments une heureuse inspiration des +Livres saints. La grandeur infinie de Dieu, la misère de l'homme y sont +quelquefois dépeintes en traits saisissants. Dans le poème intitulé: +_Discord estant en l'homme par la contrariété de l'esprit et de la chair +et paix par vie spirituelle_, Marguerite développe cette admirable +pensée: + + Noble d'Esprit, et serf suis de nature. + +Comme Racine le fera plus tard, elle s'inspire de saint Paul pour +représenter le combat de l'esprit contre la chair. + + Je ne fais pas le bien que je veux faire; + ......................................... + Et qui pis est, plustost fais le contraire: + .......................................... + Et de ce vient que bataille obstinée + Est dedens l'homme, et ne sera finée + Tant qu'il aura vie dessus la terre[296]. + +[Note 296: _Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, éd. +citée.] + +Avec toute la supériorité de son incomparable harmonie, Racine dira: + + Mon Dieu, quelle guerre cruelle! + Je trouve deux hommes en moi: + L'un veut que plein d'amour pour toi + Mon cour te soit toujours fidèle: + L'autre à tes volontés rebelle + Me révolte contre ta loi[297]. + +[Note 297: «Madame, voilà deux hommes que je connais bien,» dit Louis +XIV en se tournant vers Mme de Maintenon, lorsque les jeunes personnes +de Saint-Cyr chantèrent devant le roi, ce cantique qui avait été composé +pour elles. Louis Racine, _Mémoires_.] + +Les _Comédies_ religieuses de Marguerite, intitulées: _la Nativité de +Jésus-Christ, l'Adoration des Trois Roys, les Innocents, le Désert_, +sont en quelque sorte les quatre actes d'un même drame sacré. On y sent +une fraîcheur d'inspiration qui rappelle les vieux Noëls. Le culte que +Marguerite y professe pour la sainte Vierge, contraste avec les idées +luthériennes que nous retrouvons jusque dans cette partie de ses +oeuvres. + +Un critique a dit de Marguerite qu'elle avait dans ses poèmes le +_mouvement_ et le _cri_.[298] Ce mouvement, ce cri, nous les surprenons +plus d'une fois dans les scènes que Marguerite fait passer sous nos +yeux. La _Nativité_ est remplie de pittoresque animation, de grandeur +religieuse et de simplicité pastorale. Joseph et Marie cherchant un abri +à Bethléem, le refus des hôteliers, l'étable sur laquelle veillent Dieu +et les anges, la prière de la sainte Vierge, son ineffable émotion en +mettant au monde le Verbe fait chair; puis le colloque des bergers, le +_Gloria in excelsis_ que chantent les esprits célestes et auquel répond +le Noël des pasteurs, les naïves offrandes que ceux-ci portent à +l'Enfant-Dieu, les combats que Satan livre à leur pauvreté et dont +triomphe leur foi, tout cela nous charme, nous émeut, et nous ne pouvons +que regretter que l'inspiration du poète ne se soutienne pas jusqu'à la +fin de ce délicieux Noël. + +[Note 298: Frank, _ouvrage cité_, introduction.] + +Je remarque dans _l'Adoration des Trois Roys_ la majesté d'un début où +la reine de Navarre imite heureusement Job et le Psalmiste. + +L'oeuvre dramatique des _Innocents_ contient aussi des beautés de +détails. Quelle confiance religieuse dans ces paroles de la sainte +Vierge fuyant vers l'Égypte avec le divin Enfant: + + Dieu est ma force et mon courage, + Parquoy en luy me sents sy forte + Que sans travail en ce voyage + Porteray celuy qui me porte. + +Dans ce poème, Marguerite a noblement fait interpréter par une des +femmes d'Israël la fierté de la mère qui est l'ouvrière du «grand +facteur» pour produire l'homme créé à l'image de Dieu: + + Il n'est ennuy que la femme n'oublie + Quand elle voit que le hault Createur + De tel honneur l'a ainsi anoblie, + Que l'ouvrouer elle est du grand facteur, + Dedens lequel luy de tout bien aucteur + Forme l'enfant à sa similitude. + +C'est au moment où les pieuses femmes exaltent leur maternité que leurs +enfants sont massacrés dans leurs bras. Marguerite a bien rendu leur +déchirante douleur. C'est encore par une heureuse idée qu'elle nous +montre l'enfant d'Hérode tué avec les nouveau-nés: Hérode l'apprend +alors qu'il croit triompher du nouveau roi qu'il redoutait, et sa +douleur paternelle vengerait le désespoir des pauvres mères, si +l'ambition satisfaite ne domptait son chagrin. Marguerite fait ensuite +entendre les plaintes de Rachel. Mais que ces plaintes sont froides! +Pourquoi tant de théologie? Ah! que j'aime bien mieux la sublime +concision de l'Évangile: «C'est Rachel pleurant ses enfants et ne +voulant pas être consolée parce qu'ils ne sont plus.» + +Marguerite est mieux inspirée lorsqu'elle fait retentir au paradis le +choeur des _Innocents_, et lorsque dans le _Désert_, des vers remplis de +fraîcheur et de grâce évoquent le groupe de la sainte Vierge servie par +les anges. + + Reçoy ces fleurs, ô blanche fleur de lis[299]. + +[Note 299: _Comédie du desert_. (_Les Marguerites, etc_., éd. citée.)] + +La reine de Navarre est bien catholique dans ces hommages rendus à la +Mère de Dieu. Elle l'est aussi à cette heure de suprême angoisse où, +prosternée dans l'église de Bourg-la-Reine, elle implore du Seigneur la +guérison de sa fille mourante et qu'elle entend une voix intérieure +qui lui dit que son enfant est sauvée. Elle est catholique lorsqu'elle +honore les reliques des saints, lorsqu'elle protège les filles de sainte +Claire, lorsqu'elle fonde le monastère de Tusson où elle passe des +retraites et où elle exerce même au choeur les fonctions d'abbesse[300]. +Elle est catholique enfin lorsqu'elle reconnaît l'efficacité de la +prière pour les morts. Suivons la reine de Navarre quand, sur le déclin +de sa vie, et conduisant dans l'église de Pau le jeune capitaine de +Bourdeille, elle l'arrête sur une pierre tombale et, lui prenant la +main, lui adresse ces expressives paroles: «Mon cousin, ne sentez-vous +point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?»--«Non, madame.»--«Mais +songez-y bien, mon cousin.»--Madame, j'y ai bien songé, mais je ne sens +rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.» Mais la reine +reprit: «Or, je vous advise que vous estes sur la tombe et le corps de +la pauvre Mlle de La Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous +avez tant aimée; et puis que des âmes ont du sentiment après nostre +mort, il ne faut pas douter que cette honneste créature, morte de frais, +ne se soit esmue aussi-tost que vous avez esté sur elle; et si vous ne +l'avez senti à cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en +soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office +d'avoir souvenance des trespassés, et mesme de ceux que l'on a aimez, +je vous prie lui donner un _Pater noster_ et un, _Ave Maria_, et un _De +profundis_, et l'arrousez d'eau bénite...[301]» + +[Note 300: Comte de la Ferrière-Percy, _Marguerite d'Angoulême.--Son +livre de dépenses_; Brantôme, _Premier livre des Dames_; Frank, notice +citée.] + +[Note 301: Brantôme, _Second livre des Dames_.] + +Demander pour une morte les prières de l'homme qui l'avait aimée et +oubliée, c'était là une de ces pensées délicates qui ne pouvaient +naître que d'un coeur de femme. Mais ne nous y arrêtons pas; remarquons +seulement que la femme qui réclamait pour une trépassée le secours de la +prière n'était plus une disciple de Luther, et qu'elle ne ressemblait +pas non plus à cette philosophe que Brantôme nous montre ailleurs, +doutant de la vie éternelle, se tenant auprès d'une mourante pour +chercher avoir s'exhaler le souffle immortel. Je ne nie pas que +Marguerite n'ait eu quelques fugitifs éclairs de scepticisme. Nous en +retrouvons un à la fin d'un de ses rares poèmes qui aient l'allure +légère de ses contes: Trop, Prou, Peu, Moins. Mais ce n'étaient là que +les écarts d'une imagination à reflets multiples qui n'avait pas reçu en +vain l'influence d'un siècle où l'esprit «merveilleusement ondoyant et +divers» s'habituait à cette question: «Que sçay-je?» Néanmoins, sous une +forme agitée, mobile, l'âme de Marguerite était naturellement croyante, +et Brantôme nous dit que la reine de Navarre réprimait ses doutes par +l'humble acte de foi qui la soumettait à Dieu et à l'Église. A la mort +de son frère, nous verrons que les espérances de la vie éternelle furent +son unique soutien, et que la foi de sa jeunesse était devenue la +consolation de ses dernières années. Mais alors même qu'elle fut +catholique de coeur, elle continua d'implorer la grâce des persécutés. +C'était le même sentiment de charité évangélique qui lui avait fait +prendre en Navarre le titre et l'office de ministre des pauvres, et qui +lui avait fait fonder ou encourager des établissements de bienfaisance. +Elle crée à Paris l'hôpital des Enfants-rouges pour les orphelins; elle +fonde à Essai, dans l'ancien château de plaisance des ducs d'Alençon, +une maison de filles pénitentes; elle dote les hôpitaux d'Alençon et de +Mortagne. + +Toute sa vie elle mérita l'éloge funèbre que devait faire d'elle Charles +de Sainte-Marthe: «Marguerite de Valois, soeur unique du roy François, +estoit le soutien et appuy des bonnes lettres, et la défense, refuge et +réconfort des personnes désolées[302].» + +[Note 302: Génin, Frank, notices citées.] + +Ce fut par cette double influence que sa tendresse donna à François +Ier tout ce qu'il eut de bon en lui. Il dut particulièrement à cette +influence son surnom de _Père des lettres_. + +Bien que Marguerite prétendît lui être redevable de tout, hors d'amour, +le roi ne mérita pas toujours cette reconnaissance. Il immola à la +politique l'amour maternel de Marguerite pour Jeanne d'Albret, et fit +élever loin d'elle cette fille, unique enfant qui lui restât. + +Mais dans les dernières années de François Ier, quand tout se décolora +autour de lui, il sentit plus que jamais le prix de cette affection qui +ne s'était jamais démentie. Malade de corps, désenchanté de la vie, il +appela à lui, comme autrefois dans sa captivité, sa soeur, sa meilleure +amie. Il se reprit à l'existence en retrouvant l'âme de sa vie. De +nouveau, le frère et la soeur s'unirent dans le culte de l'art. Ils +recommencèrent les douces causeries d'autrefois. Ce fut pendant sa +convalescence qu'au château de Chambord, le roi, appuyé sur le bras de +Marguerite, et entendant sa soeur exalter le mérite des femmes, écrivit +sur la vitre avec le diamant de sa bague: + + Souvent femme varie, + Mal habil qui s'y fie! + +C'était l'amant de la duchesse d'Étampes qui jugeait ainsi de la +femme, ce n'était pas le frère de Marguerite. Les folles amours sont +passagères; la tendresse fraternelle demeure. + +Marguerite était revenue en Navarre. Elle était dans son monastère de +Tusson, quand, une nuit, le roi lui apparut en rêve. Il était pâle, +il l'appelait: «Ma soeur, ma soeur!» La reine, saisie d'un douloureux +pressentiment, envoie à Paris courrier sur courrier. Elle redisait +alors, non plus dans la forme poétique qu'elle avait employée sur la +route de Madrid, mais dans une prose que sa trivialité ne rendait que +plus touchante: «Quiconque viendra à ma porte m'annoncer la guérison +du roy mon frère, tel courrier, fust-il las, harassé, fangeux et mal +propre, je l'iray baiser et accoller, comme le plus propre prince +et gentilhomme de France; et quand il auroit faute de lict, et n'en +pourroit trouver pour se délasser, je lui donnerois le mien, et +coucherois plustost sur la dure, pour telles bonnes nouvelles qu'il +m'apporteroit[303].» + +[Note 303: Brantôme, _Premier livre des Dames_.] + +Mais le messager de joie ne devait pas venir. François Ier était mort. +On le cachait à Marguerite: un mot d'une folle le lui apprit. Elle tomba +à genoux; elle accepta le sacrifice..., mais elle devait en mourir. + +Dès lors plus de joyeux devis: l'_Heptaméron_ demeure inachevé. +Marguerite ne sait plus que faire sangloter sa douleur dans ce rythme +poétique qu'elle a si souvent employé autrefois. Partout ici-bas elle +voit tristesses, douleurs. Son mari qui sentira après sa mort combien +elle lui était chère et de bon conseil, son mari ne la rend pas +heureuse. Sa fille, élevée hors de sa garde, n'a pour elle que de +l'indifférence. Elle est seule. + + Je n'ay plus ny Pere, ny Mere, + Ny Seur, ny Frere, + Sinon Dieu seul auquel j'espere[304]. + +[Note 304: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites, etc._, éd. +citée.)] + +De la terre, elle n'a plus que des souvenirs. Amère consolation, comme +Ta si bien dit le poète dont Marguerite répète le gémissement: + + Douleur n'y a qu'au temps de la misère + Se recorder de l'heureux et prospere, + Comme autrefoys en Dante j'ay trouvé, + Mais le sçay mieulx pour avoir esprouvé + Félicité et infortune austere[305]. + +[Note 305: Comte de la Ferrière-Percy, Frank, notices citées.] + +Chrétienne alors dans toute l'acception du mot, Marguerite s'appuie sur +la croix: + + Je cherche aultant la croix et la desire + Comme aultrefoys je l'ay voulu fuir. + + + Adieu, m'amye, + Car je m'en vois + Cercher la vie + Dedens la croix[306]. + +[Note 306: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites_, éd. citée.)] + +Cette reine, qui n'a plus qu'un amour, Dieu, qu'un appui, la croix, n'a +plus qu'une espérance: la mort qui la réunira à son frère. Cette mort, +elle l'attend, elle l'appelle. Elle aspire à goûter «l'odeur de mort.» +Elle avait peur de la mort autrefois. Mais la mort est + + .........la porte et chemin seur + Par où il fault au créateur voler[307]. + +[Note 307: Rondeau. _Chansons spirituelles_. (_La Marguerite, etc._)] + +Détachée de tout ici-bas, Marguerite aspire au seul lien qui ne se rompe +jamais: l'union de l'âme avec Notre-Seigneur. Elle attend les noces +éternelles. + + Seigneur, quand viendra le jour + Tant désiré, + Que je seray par amour + A vous tiré. + + Ce jour des nopces + Seigneur, + Me tarde tant, + Que de nul bien ny honneur + Ne suis content; + Du monde ne puys avoir + Plaisir ny bien: + Si je ne vous y puys voir, + Las! je n'ay rien! + + Essuyez des tristes yeux + Le long gémir, + Et me donnez pour le mieux + Un doux dormir[308]. + +[Note 308: _Chansons spirituelles_. (_Id._)] + +Deux ans après la mort de son frère, le jour des noces éternelles arriva +pour Marguerite. Elle eu eut quelque effroi, mais elle se résolut au +suprême sacrifice. + +Ainsi disparut de la terre la _Perle des Valois_. Vivante, les +écrivains, qui l'appelaient leur Mécène, l'avaient entourée de leurs +hommages, et se plaisaient à lui dédier leurs oeuvres[309]. + +[Note 309: Brantôme, _Premier livre des Dames._] + + Esprit abstraict, ravy et estatic, + +dit Rabelais en dédiant à cet esprit le troisième livre de _Pantagruel_. + +Mais l'éloge de Marot dut plus sourire à la protectrice du poète: + + Corps féminin, coeur d'homme et teste d'ange. + +Érasme qui envoie à Marguerite des épîtres latines, loue en elle +«prudence digne d'un philosophe, chasteté, modération, piété, force +d'âme invincible, et un merveilleux mépris de toutes les vanités du +monde.» + +Etienne Dolet s'adresse à Marguerite comme à «la seule Minerve de +France.» + +«Tu seras, lui dit-il, recommandée à la postérité par les louanges de +cette troupe illustre des fils de Minerve, qui se sont abrités sous ta +protection au loin répandue.» + +A la mort de Marguerite, l'un des plus intéressants hommages qui furent +rendus à sa mémoire, arriva d'Angleterre. Trois jeunes Anglaises, trois +filles des Seymour, écrivirent cent distiques latins en l'honneur de la +reine de Navarre[310]. + +[Note 310: Génin, notice citée. M. Génin a traduit aussi dans la +correspondance de Marguerite les lettres d'Érasme et l'ode de Dolet.] + +Mais de toutes les voix poétiques qui chantèrent l'illustre morte, nulle +ne fut mieux inspirée que celle de Ronsard. Pour célébrer cette exquise +créature au simple et gracieux parler, le poète oublia la boursoufflure +ordinaire de son style, et devint naturel et touchant comme avait su +l'être Marguerite. + + +Ronsard ne veut pas qu'on lui élève un fastueux tombeau, et, dans des +accents d'une ravissante fraîcheur, il en indique un autre: + + L'airain, le marbre et le cuyvre + Font tant seulement revivre + Ceulx qui meurent sans renom: + Et desquelz la sepulture + Presse sous mesme closture + Le corps, la vie et le nom. + + Mais toi dont la renommée + Porte d'une aile animée + Par le monde tes valeurs, + Mieux que ces pointes superbes + Te plaisent les douces herbes, + Les fontaines et les fleurs. + + Vous, pasteurs que la Garonne + D'un demi tour environne + Au milieu de vos prez vers, + Faictes sa tumbe nouvelle, + Et gravez l'herbe suz elle + Du long cercle de ces vers: + + _Icy la Royne sommeille + Des Roynes la nonpareille + Qui si doucement chanta, + C'est la Royne Marguerite, + La plus belle fleur d'eslite + Qu'oncque l'Aurore enfanta. + +Je me suis attardée à la suite de Marguerite. J'ai subi l'attraction que +la séduisante princesse exerce depuis trois siècles. On l'a dit avec +raison: Marguerite d'Angoulême, comme Marie Stuart, est l'une de ces +rares créatures qui ont le privilège de l'éternelle jeunesse, et que, +par delà les siècles, nous aimons comme si nous les avions connues. En +m'étendant ainsi sur ce qui concerne la reine de Navarre, je n'ai pas +oublié non plus qu'en elle s'est personnifié pour la première fois +complètement l'esprit français dans sa grâce, dans sa finesse enjouée, +dans sa délicate sensibilité, enfin dans ses mélancolies[311], ces +mélancolies que l'on dit modernes, mais qui datent du moyen âge et de +plus loin encore, et qui n'ont disparu pendant deux siècles de notre +littérature que sous l'influence croissante de l'école classique. Pour +une femme, ce n'est pas un mince honneur que d'avoir été le premier +miroir où s'est réfléchi dans ses faces multiples l'esprit d'une nation. +C'est une gloire que je ne pouvais manquer d'enregistrer à l'actif de la +femme française. + +[Note 311: D. Nisard. _Histoire de la littérature française_; Imbert +de Saint-Amand, _les Femme de la cour des Valois_; Frank, notice citée.] + +Pour les lettrés délicats, l'_Heptaméron_ seul doit être compté à +Marguerite comme titre littéraire. Si j'écrivais une histoire de la +littérature française, je ne pourrais que souscrire à ce jugement des +maîtres. Mais dans une étude consacrée à la femme, on me permettra, au +point de vue de la beauté morale, d'élever au-dessus de ces contes les +oeuvres où Marguerite nous fait respirer, avec le parfum de sa tendresse +fraternelle, ce souffle de spiritualisme qui ne se trouve que çà et là +dans l'_Heptaméron_. + +Les dons de l'esprit furent héréditaires dans la race des Valois. +L'impulsion féconde que les femmes de cette maison donnèrent aux lettres +se propagea même à l'étranger, témoin une autre Marguerite, nièce de la +première, fille de François Ier, sage et savante comme la Minerve dont +le nom lui fut aussi bien donné qu'à sa tante, et qui, duchesse de +Savoie, attira dans sa nouvelle patrie les écrivains qu'elle avait +encouragés en France. En appelant à Turin les jurisconsultes les plus +éminents, elle donna à l'étude du droit une direction lumineuse, et +vraiment digne de l'équitable princesse qui fut surnommée la _Mère des +peuples_. + +Une troisième Marguerite, la fille de Henri II, moins pure que les +deux autres, avait leurs brillantes facultés intellectuelles. Comme +Marguerite d'Angoulême, elle fit des vers, et comme sa grand-tante +aussi, elle dut la célébrité à une oeuvre en prose. Dans ses _Mémoires_, +elle nous a laissé un modèle exquis des productions de ce genre. Elle ne +s'y est pas seulement dépeinte avec cette naïveté, cette ressemblance +qui donnent aux autobiographies du XVIe siècle un si puissant attrait +psychologique. Mais la langue française apparaît déjà, dans cette +oeuvre, non plus avec l'abondance parfois excessive de cette époque, +mais avec cette précision, cette élégante sobriété qui s'unissent à la +grâce et au naturel dans la prose du XVIIe siècle[312]. + +[Note 312: Saint-Marc Girardin, _Des Mémoires au XVIe siècle_, à la +suite du _Tableau de la littérature française au XVIe siècle_.] + +Ne quittons pas les femmes des Valois sans nommer une princesse +étrangère de naissance à leur race, mais qui y fut alliée par le mariage +et qui occupa un moment le trône de France. + +Élevée dans notre pays, Marie Stuart était bien réellement une princesse +française. Ce fut à cette patrie adoptive qu'elle dut la forte +instruction qui lui permettait jusqu'à la composition du discours +latin[313]. Ce fut la France qui lui donna la langue qu'elle écrivait et +parlait avec art. Elle maniait la prose avec éloquence et mêlait ses +chants lyriques à ceux des poètes qu'elle aimait: Ronsard, du Bellay. +Elle chanta les regrets de son veuvage et les douleurs plus poignantes +de son exil. En vain la critique discutera-t-elle l'origine de la plus +célèbre de ses poésies, c'est, toujours sur les lèvres de la jeune et +belle reine que la postérité aimera à placer ces strophes si touchantes +et demeurées si populaires. + +[Note 313: Voir plus haut, chapitre premier.] + + Adieu, plaisant pays de France, + O ma patrie + La plus chérie. + Qui as nourri ma jeune enfance! + Adieu, France, adieu mes beaux jours! + La nef qui disjoint nos amours + N'a si de moi que la moitié: + Une part te reste, elle est tienne; + Je la fie à ton amitié + Pour que de l'autre il te souvienne. + +La France a répondu à ce voeu plein de larmes, et, dans notre pays, +Marie Stuart trouvera toujours quelles qu'aient pu être ses fautes, +des plaidoyers qui vengeront sa mémoire, des yeux qui pleureront ses +malheurs. + +La maison de Bourbon qui allait monter sur le trône avec Henri IV, +comptait, elle aussi, des princesses qui donnèrent l'exemple du labeur +intellectuel. Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, qui vécut +à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, ne regardait les +lettres que comme un apostolat qui lui permettait de mieux remplir ses +devoirs domestiques et d'étendre au delà du foyer l'influence de la +femme chrétienne. Avec des ouvrages de piété, elle écrivit un traité +intitulé: _Instruction des jeunes filles_. Sans vouloir pénétrer dans +le domaine de la théologie, elle aimait les saintes Écritures, et c'est +dans la Bible qu'elle puisait certainement la tendre sollicitude qu'elle +avait pour les âmes, et cette cordiale charité qui, selon le témoignage +de Jean Bouchet, la rendait «consolative, confortative[314]»; cette +charité qui faisait d'une princesse de Bourbon, si imposante par le +grand air de sa race, la femme la plus douce et la plus accessible. + +[Note 314: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_, +ch. XX. Sur Mme de La Tremouille, voir le chapitre précédent.] + +Les lettres eurent aussi pour adeptes la femme du premier Henri de +Condé, et Jeanne d'Albret, qui entra dans la maison de Bourbon par le +mariage. La fille de Marguerite d'Angoulême protégea les savants, les +poètes et correspondit avec l'un de ceux-ci: Joachim du Bellay. + +Dans tous les rangs de la société, au XVIe siècle, les femmes, +redisons-le, partagent avec ardeur les occupations qui passionnent les +intelligences. Mais, en général, elles fuient la publicité. + +Les Lyonnaises se distinguent par leurs talents; mais c'est surtout à +la Renaissance païenne qu'elles appartiennent par leurs oeuvres. Elles +chantent l'amour à la manière des lyriques grecs dont la langue est +d'ailleurs familière à plus d'une, comme il convenait dans cette +Renaissance où la poésie même était érudite. Chez la plus célèbre des +muses lyonnaises, Louise Labé, la belle Cordière, poète et prosatrice, +l'influence hellénique est visible, bien qu'altérée par le mauvais +goût italien. On sent frémir dans ses poèmes quelque chose de la verve +passionnée que possédait Sappho, la poétesse hellénique dont le surnom +lui fut donné, à elle comme à tant d'autres qui le méritaient moins! +Mais quel que soit le paganisme poétique de la belle Cordière, +l'ineffable tendresse que l'Évangile a mise au coeur de la femme n'est +pas étouffée en elle, et donne parfois à sa lyre des accents pleins de +mélancolie. + +Si Louise Labé rappelle Sappho par son lyrisme, son héroïque conduite +au siège de Perpignan nous fait souvenir d'une autre Grecque célèbre, +Télésilla, poétesse et guerrière. + +Comme les auteurs antiques, Louise Labé eut l'honneur d'avoir son +glossaire; elle l'eut même de son vivant! + +Auprès de Louise Labé se rangent son amie Clémence de Bourges, Pernette +du Guillet, toutes deux poètes et musiciennes comme l'avait été la belle +Cordière. Pernette du Guillet chante avec l'amour la pure amitié. Ses +oeuvres sont caractérisées dans leur ensemble par une noble élévation +et un sentiment moral vraiment philosophique. Ne séparons pas du groupe +lyonnais la fougueuse émancipatrice dont nous parlions plus haut[315], +Marie de Romieu, la _Vivaraise_, qui se fit remarquer par l'animation de +sa poésie. + +[Note 315: Chapitre premier.] + +Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, Marie de Romieu unissaient +la vertu au talent. Il en fut ainsi chez une Toulousaine, GabrielLe de +Coignard. Mais à la différence des femmes poètes du Midi, elle chercha, +ailleurs que dans les lettres antiques, la source de sa poésie: son +inspiration fut toute chrétienne. Gabrielle de Coignard prélude déjà aux +grands accents de la poésie religieuse du XVIIe siècle. La direction que +cette pieuse mère éducatrice donna à son talent, la rapproche de ces +femmes du Nord et du Centre qui célèbrent généralement dans leurs vers +les affections domestiques, les sentiments religieux, et chez lesquelles +la raison l'emporte sur la passion[316]. + +[Note 316: Léon Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.] + +Dans ce dernier groupe, qui va nous arrêter quelque peu, les dames des +Roches, Madeleine Neveu et sa fille, Catherine de Fradonnet, chantent, +l'une l'amour maternel, l'autre l'amour filial; elles s'inspirent et se +dédient réciproquement leurs oeuvres. Poète tour à tour énergique et +gracieux, Catherine écrivait mieux que sa mère, et cependant elle +n'avait d'autre but que de contribuer à la gloire de cette mère adorée. +Leur salon de Poitiers était, comme on l'a nommé, _une académie de +vertu et de science_, qui devança l'hôtel de Rambouillet et où l'on ne +séparait pas de l'expression du beau la pensée du bien. Étienne Pasquier +fut le commensal de cette maison et lui consacra un poétique souvenir. + +La mère et la fille, la fille surtout, se firent remarquer par leur +érudition. Livrée avec ardeur à l'étude du grec, Catherine traduit avec +sa mère le poète Claudien; et, seule, les _Vers dorés_ de Pythagore. +Elle cherche même à imiter Pindare. + +Ainsi que sa mère, Catherine de Fradonnet défend la cause de +l'instruction des femmes. Et elle avait quelque droit de le faire, +cette noble fille qui, tout entière au dévouement filial, joignait +les occupations du foyer aux labeurs de l'esprit. Elle s'était plu à +traduire l'admirable portrait de la femme forte; et, de même qu'Erinne, +la vierge grecque, elle célébra la quenouille, la quenouille qu'elle +maniait comme la plume. + +Cette mère et cette fille qui s'aimaient si tendrement, vécurent de la +même vie, et, comme l'avait prophétisé l'une d'elles, moururent de la +même mort. + +L'amour filial inspira une autre femme poète que Catherine de Fradonnet. +Camille de Morel consacra son meilleur poème à la mémoire de son père. +Modeste et instruite, elle écrivit, ainsi que ses deux soeurs, des vers +français et latins. Toutes trois héritières du talent poétique qui +distinguait leur père et leur mère, elles furent nommées _les trois +perles du_ XVIe _siècle_. + +Avec leur mère Antoinette de Loynes, elles appartiennent à la pléiade de +femmes poètes que Paris ne pouvait manquer d'avoir aussi bien que Lyon +et où se confondent grandes dames et bourgeoises. + +Je ne peux nommer toutes les femmes que leur mérite littéraire fit +remarquer soit à la ville, soit à cette cour de France où brillèrent les +plus célèbres, Marguerite d'Angoulême et sa petite-nièce. Je citerai +cependant Anne de Lautier, «douée des grâces de la vertu et du savoir;» +Henriette de Nevers, princesse de Clèves, à qui pouvait s'appliquer le +même éloge; la belle et spirituelle Mme de Villeroi, qui traduisit +les _Épîtres_ d'Ovide; la mère de l'avocat général Servin, Madeleine +Deschamps, qui versifiait en français, écrivait en latin et en grec; +la duchesse de Retz, dont j'ai mentionné plus haut la célèbre harangue +latine, et qui s'illustra plus encore par son immense érudition que par +ses vers[317]; Nicole Estienne et Modeste Dupuis, apologistes de leur +sexe. La seconde prit pour thème: _Le mérite des femmes_, sujet que +devait immortaliser un poète plus rapproché de nous. + +[Note 317: Voir plus haut, chapitre premier.] + +Au groupe parisien appartient aussi Jacqueline de Miremont, qui défendit +dans ses vers la foi catholique contre le protestantisme. En ces temps +de luttes religieuses, la poésie même devenait une arme de combat +que les femmes manièrent dans diverses régions de la France. Anne de +Marquets, religieuse de Poissy, célébrée par Ronsard, compta avec +Jacqueline de Miremont parmi les champions du catholicisme. Chez les +protestants se distingua Catherine de Parthenay, l'héroïne du siège de +La Rochelle, la savante grande dame qui avait entretenu avec sa mère une +correspondance latine, et qui possédait assez bien le grec pour traduire +un discours d'Isocrate; mais les loisirs de l'étude ne passèrent pour +elle qu'après l'éducation de ses enfants. Elle y réussit, et les filles +qu'elle eut d'un Rohan sont connues par l'héroïsme de leur conduite +et par la culture de leur esprit. L'une d'elle lisait la Bible en +hébreu[318]. + +[Note 318: Voir plus haut, chapitre premier; L. Feugère, E. Bertin, +_ouvrages cités_.] + +Mais, bien loin des controverses, dans la suave atmosphère du sentiment +religieux qu'appuie une foi absolue, une plus douce influence était +réservée à notre sexe. C'est pour diriger l'âme élevée, délicate, de la +femme, que le plus aimable des saints écrivit tant de lettres exquises, +parmi lesquelles celles qu'il adressa à Mme de Charmoisy formèrent +l'_Introduction à la vie dévote_. Dans cet admirable traité, la plus +haute spiritualité se mêle au sens pratique de la vie, ou plutôt c'est +par cette spiritualité même que saint François de Sales donne, pour +toutes les conditions de la vie, une règle de conduite plus que jamais +nécessaire au milieu du chaos moral qu'avait produit le XVIe siècle[319]. + +[Note 319: D. Nisard, _Histoire de la Littérature française_.] + +Nous avons déjà indiqué le profit que les femmes pouvaient tirer de +ces fortes et douces leçons qui leur apprenaient que la piété des gens +mariés ne doit pas être la piété monacale des religieux, et que c'est +une fausse dévotion que celle qui nous fait manquer aux devoirs de notre +état. Divers sont les sentiers qui mènent à la vie éternelle; mais sur +chacun d'eux, saint François de Sales fait luire le divin rayon qui, en +illuminant au-dessus de nos têtes un vaste pan du ciel, éclaire notre +route sur la terre et nous permet même de cueillir les fleurs que la +bonté de Dieu a semées jusqu'au milieu des rochers. Ce rayon conducteur, +c'est l'amour, l'amour qui cherche Dieu dans son essence adorable et +dans les âmes qu'il a créées. C'est ainsi, avec l'amour de Dieu, l'amour +de la famille; c'est l'amitié, c'est la charité. Saint François de Sales +consacra un traité à l'_Amour de Dieu_; et pour publier cette oeuvre, +que de pressants appels il reçut de l'âme sainte qui, avant de se +confondre au ciel avec la sienne, s'y était unie ici-bas dans le grand +et religieux sentiment qui était le sujet de ce pieux ouvrage! On a +nommé sainte Chantal, sainte Chantal à qui l'évêque de Genève adressa +ses plus touchantes lettres. Saint François de Sales trouva ainsi dans +les femmes qu'il dirigeait, l'inspiration ou l'encouragement de ces +oeuvres dont la haute et salutaire doctrine emprunte à la nature les +plus ravissantes images, à la langue du XVIe siècle les tours les plus +naïfs et les plus gracieux, pour faire pénétrer dans les âmes ses +enseignements[320]. + +[Note 320: Voir les _Lettres_ de saint François de Sales.] + +Dans cet ordre de la Visitation que saint François de Sales avait fondé +avec Mme de Chantal; dans la maison mère d'Annecy, la Mère de +Chaugy devait écrire, sur la sainte fondatrice, des mémoires[321] qui +appartiennent par leur date et par leur style au xviie siècle, mais qui +ont gardé du siècle précédent la grâce vivante que saint François avait +transmise à ses filles spirituelles. + +[Note 321: Mère de Chaugy, _Mémoires cités_.] + +Parmi les femmes qui furent en correspondance avec saint François de +Sales, se trouvait Mlle de Gournay, l'émancipatrice qui, plus haut, +nous a fait sourire; Mlle de Gournay, la savante «fille d'alliance» de +Montaigne, et dont la studieuse jeunesse fut le rayon qui éclaira les +derniers jours du philosophe. «Je ne regarde plus qu'elle au monde,» +dit celui-ci avec un attendrissement bien rare sous sa plume. «Si +l'adolescence peult donner presage, cette ame sera quelque jour capable +des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette très +saincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter +encores[322].» + +[Note 322: Montaigne, _Essais_, II, xvii.] + +Mlle de Gournay vengea son sexe en gardant à Montaigne, au delà du +tombeau, le plus tendre dévouement. Après la mort de son vieil ami, elle +ne se contenta pas d'aller le pleurer avec sa femme et sa fille, et de +braver pour cela les fatigues et les dangers d'un long voyage accompli +en pleine guerre civile. Elle prépara avec des soins infinis une +nouvelle édition des oeuvres de son maître, édition qu'elle devait faire +réimprimer quarante ans après. Cette jeune fille qui, élevée par une +mère ignorante dont l'unique souci était de la confiner dans les soins +du ménage, avait appris sans maître, sans grammaire, la langue latine, +en comparant des versions à des textes, et qui avait aussi étudié les +éléments du grec; cette jeune fille se servit d'abord de son instruction +si péniblement acquise pour traduire tous les passages grecs, latins, +italiens, que Montaigne avait cités; elle en indiqua la provenance, soin +que n'avait pas pris l'auteur. Enfin, elle se dévoua à la gloire de son +ami, avec cette puissance d'affection qu'il lui avait naguère reconnue +et qui était pour elle un besoin. Ne disait-elle pas elle-même que +l'amitié est surtout nécessaire aux esprits supérieurs? + +La chaleur de son âme se répandait sur tous ses travaux. Elle y joignait +un profond sentiment moral, et cherchait bien moins dans les oeuvres +littéraires la perfection du style que le fond même des idées. Aussi +ses auteurs préférés étaient-ils les philosophes, les moralistes, parmi +lesquels cependant, par un bizarre contraste, elle avait voué une si +tendre admiration à l'illustre écrivain dont le doute universel était en +complet désaccord avec les fermes principes de sa «fille d'alliance.» + +Les sentiments élevés et profonds de Mlle de Gournay se révèlent dans +tous ses écrits, et pour elle, comme pour Mme de la Tremouille, les +lettres n'étaient qu'un apostolat. Française, elle chanta dignement +Jeanne d'Arc. Catholique de coeur et d'action, elle flétrit la fausse +dévotion. Femme destinée à vieillir et à mourir sans avoir reçu les +titres d'épouse et de mère, elle comprit l'amour maternel. C'est elle +qui a dit: «L'extrême douleur et l'extrême joie du monde consistent à +être mère.» + +L'étude, on le voit, n'avait pas desséché son coeur. Comme la tendresse, +l'enthousiasme lui était naturel. Elle s'éleva avec force contre les +critiques qui ne savaient que dénigrer et jamais admirer. Par malheur +son style ne fut que rarement à la hauteur de ses pensées: il est +souvent alambiqué. + +Mlle de Gournay avait vécu dans un temps qui fut pour la langue une +époque de transition. La «fille d'alliance» de Montaigne ne marcha pas +avec ce XVIIe siècle pendant lequel s'écoula la plus grande partie de sa +vie[323]. Elle garda les traditions du siècle précédent. Contraire à la +réforme qu'opérait Vaugelas, elle eut le tort de ne pas comprendre que +l'épuration de la langue était nécessaire; mais, en combattant pour le +maintien de toutes les anciennes formes du langage, elle eut du moins +le mérite de protéger et de sauver bien des mots que l'exagération +habituelle aux novateurs voulait supprimer, et qui sont demeurés dans +notre langue. Il est à regretter que Mlle de Gournay n'ait pas réussi à +en conserver davantage. M. Sainte-Beuve a justement remarqué que l'école +romantique de 1830 se servit d'arguments analogues à ceux de Mlle de +Gournay, pour que la langue ne perdît aucune des richesses qu'elle avait +acquises. + +[Note 323: Née en 1565, elle mourut en 1645. Pour tout ce qui concerne +Mlle de Gournay, cf. l'étude que lui a consacrée M. Feugère, à la suite +de son ouvrage: _Les Femmes poètes du XVIe siècle_.] + +Les femmes du XVIe siècle avaient contribué à enrichir la langue +et aussi à l'épurer. Après M. Nisard, je rappelais plus haut que +l'_Heptaméron_ était le premier ouvrage français que l'on pût lire sans +l'aide d'un vocabulaire. Il était naturel que ce fût l'oeuvre d'une +femme qui offrît pour la première fois cette langue déjà moderne, +et qu'une autre femme, la troisième Marguerite, devait manier avec +l'élégante brièveté qui annonce le XVIIe siècle: Vaugelas n'a point +constaté en vain l'heureuse influence de la femme sur la formation de +notre idiome. Cette influence s'était déjà produite au moyen âge. + +Charles IX avait semblé reconnaître cette dette de la langue française, +alors que, fondant une espèce d'Académie qui s'occupait de littérature +aussi bien que de musique, il y admettait les femmes. + +Mlle de Gournay avait une précieuse ressource pour défendre ses +vues grammaticales: l'Académie française, dit-on, l'Académie, alors +naissante, se réunissait quelquefois chez elle; et il semble que, dans +les séances de la docte compagnie, l'opinion de Mlle de Gournay n'était +pas dédaignée[324]. + +[Note 324: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.] + +On croit que cette femme distinguée parut dans le salon célèbre qui eut, +lui aussi, une action sur la langue française: la _chambre bleue_ de la +marquise de Rambouillet. + +Dans les conversations que nous offrent les _Contes de la Reine de +Navarre_, nous avons pu voir, avec la charmante vivacité de l'esprit +français, une galanterie qui manquait souvent de délicatesse. Les libres +propos n'effrayent pas trop les gaies causeuses, et elles ne se bornent +pas toujours à les écouter. Les guerres civiles qui marquent tristement +la seconde moitié du XVIe siècle, et qui firent de la France un vaste +camp, ajoutèrent encore à la vieille licence gauloise la grossièreté des +allures soldatesques. D'ailleurs, le dérèglement du langage ne répondait +que trop à celui des moeurs. Aux heures de crise nationale, ceux qui ont +vécu longtemps en face de la mort suivent deux tendances bien opposées: +les uns se détachent plus aisément des choses d'ici-bas pour reporter +vers le ciel leurs pensées attristées, et ne s'occupent de la terre que +pour soulager les malheurs que la guerre a amenés. Nous verrons dans le +chapitre suivant que ces âmes furent nombreuses au XVIIe siècle. Mais +pour beaucoup d'autres, il semble qu'une fois le péril passé, elles +cèdent à une réaction qui les précipite dans les terrestres plaisirs: +l'amour sensuel, qui déjà dominait sous les Valois, régnait sous Henri +IV. + +Ce n'était pas seulement le ton d'une galanterie soldatesque qui +prévalait alors, c'était aussi la rudesse du langage ordinaire. Pour +nous qui avons vécu dans les temps où la guerre civile ou la guerre +étrangère menaçait jusqu'à nos foyers, nous savons combien l'héroïsme +des sentiments se développe alors, mais combien aussi le langage devient +aisément dur et même trivial pour traduire les impressions violentes que +causent l'âpreté de la lutte, l'imminence du péril, la lâcheté des uns, +la barbarie des autres. Toutes nos énergies sont alors décuplées, mais +nous perdons la grâce, la délicatesse, la mesure du savoir-vivre. + +«La grandeur était en quelque sorte dans l'air dès le commencement +du XVIIe siècle,» dit M. Cousin. «La politique du gouvernement était +grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir +dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sève puissante +parcourait la société française. Partout de grands desseins, dans +les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie. +Descartes, Poussin et Corneille s'avançaient vers leur gloire future, +pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné +à la grandeur. Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme +les coeurs. La force abondait; la grâce était absente. Dans cette +vigueur excessive, on ignorait ce que c'était que le bon goût. La +politesse était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection. +L'hôtel de Rambouillet en tint particulièrement école. + +«Il s'ouvre vers 1620, et subsiste à peu près jusqu'en 1648.... Le beau +temps de l'illustre hôtel est donc sous Richelieu et dans les premières +années de la régence. Pendant une trentaine d'années, il a rendu +d'incontestables services au goût national[325].» + +[Note 325: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville.] + +Il était digne d'une femme de remplir une mission qui avait à la fois +pour but de spiritualiser les moeurs et d'épurer le langage. C'est +l'honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris cette tâche +et d'y avoir fait concourir tous les avantages qu'elle possédait: la +naissance, la fortune, une imposante beauté, un esprit cultivé, un +caractère plein de noblesse. Elle fut admirablement secondée dans son +oeuvre par ses filles, surtout par la plus célèbre de toutes, Julie +d'Angennes, plus tard Mme de Montausier. + +Alors dominaient en France deux influences étrangères qui altéraient +l'originalité, toujours vivante cependant, de l'esprit national. Les +reines issues des Médicis «avaient introduit parmi nous le goût de la +littérature italienne. La reine Anne apporta ou plutôt fortifia celui +de la littérature espagnole. L'hôtel de Rambouillet prétendit à les +unir[326].» Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur de France à +Rome, née dans la ville éternelle, femme d'un grand seigneur français +qui avait représenté notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet devait +naturellement se plaire à combiner avec l'esprit français les deux +éléments étrangers qui lui étaient familiers. + +[Note 326: Cousin, _l. c._] + +«Le genre espagnol, c'était, au début du XVIIe siècle, la haute +galanterie, langoureuse et platonique, un héroïsme un peu romanesque, +un courage de paladin, un vif sentiment des beautés de la nature qui +faisait éclore les églogues et les idylles en vers et en prose, la +passion de la musique et des sérénades aussi bien que des carrousels, +des conversations élégantes comme des divertissements magnifiques. Le +genre italien était précisément le contraire de la grandeur, ou, si l'on +veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit poussé jusqu'au raffinement, +la moquerie, et un persiflage qui tendaient à tout rabaisser. Du mélange +de ces deux genres sortit l'alliance ardemment poursuivie, rarement +accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et +du plaisant, de l'enjoué et du sublime. + +«A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût pas suffi à plaire: il y +fallait, aussi le galant homme, l'honnête homme, comme on l'appela déjà +vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le +XVIIe siècle; l'honnête homme, expression nouvelle et piquante, type +mystérieux qu'il est malaisé de définir, et dont le sentiment se +répandit avec une rapidité inconcevable. L'honnête homme devait avoir +des sentiments élevés: il devait être brave, il devait être galant, il +devait être libéral, avoir de l'esprit et de belles manières, mais +tout cela sans aucune ombre de pédanterie, d'une façon tout aisée +et familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet proposa à +l'admiration publique et à l'imitation des gens qui se piquaient d'être +comme il faut[327].» + +[Note 327, Cousin, _ouvrage cité_.] + +Les femmes étaient reines à l'hôtel de Rambouillet; on les y nommait +les _illustres_, les _précieuses_, nom qui alors n'avait rien que +d'honorable. Elles font revivre cet amour qu'avait exalté le moyen âge, +et qui n'avait jamais totalement disparu, même à la cour des Valois: +l'amour pur, chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et +valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher dans nos vieilles +moeurs françaises, les précieuses le prennent dans les livres espagnols, +qui leur offrent, avec l'héroïsme des beaux sentiments, l'enflure du +faux point d'honneur. Pour elles, la plus grande gloire consiste à voir +se consumer dans les flammes d'un amour platonique le plus grand nombre +d'adorateurs, y eût-il même parmi eux un prétendant noble et loyal +qui n'aspirât qu'à devenir un fidèle époux. Il ne tint pas à Mlle de +Rambouillet que l'honnête Montausier ne subît ce triste sort, et si la +belle Julie n'avait enfin cédé aux instances de sa mère et de ses amies, +il n'eût pas suffi d'une attente de quatorze années pour obtenir sa +main. + +C'était la marquise de Sablé qui avait fait goûter aux précieuses la +fierté castillane. «Elle avoit conçu une haute idée de la galanterie que +les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle étoit persuadée que +les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les +femmes; que le désir de leur plaire les portoit aux plus grandes et aux +plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la +libéralité, et toutes sortes de vertus: mais que, d'un autre côté, les +femmes, qui étoient l'ornement du monde et étoient faites pour être +servies et adorées des hommes, ne dévoient souffrir que leurs respects +[328].» + +[Note 328. Mme de Motteville, _Mémoires_, 1611.] + +Situation périlleuse cependant que celle-là! Une noble habituée de +l'hôtel de Rambouillet, la duchesse d'Aiguillon, s'en aperçut, elle qui, +pour terminer l'éducation de son neveu, le duc de Richelieu, lui avait, +suivant l'usage du temps, inspiré une passion platonique pour une +honnête jeune femme, et avait ainsi préparé la mésalliance qui la fit +tant souffrir! Et ce n'était pas toujours le mariage qui était le plus +grand écueil de ces passions d'origine idéale. + +Dans cet hôtel de Rambouillet, où grands seigneurs, nobles dames, +écrivains célèbres se rencontraient, les rangs étaient confondus et +l'esprit seul était roi. Ne nous arrêtons pas à ces brillants causeurs +qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu transmettre à la postérité +toutes ces pointes, toutes ces spirituelles saillies dont le sens est +aujourd'hui perdu pour nous. Ne donnons même qu'une rapide attention à +Balzac, qui, bien oublié de nos jours, eut cependant le mérite de mettre +au service de la morale son éloquence artificielle, et dont les écrits +présentent la forme définitive de la langue française[329]. + +[Note 329: D. Nisard, _Histoire de la littérature française.] + +Parmi les esprits d'élite qui reçurent l'influence de l'hôtel de +Rambouillet, je ne fais que nommer à présent deux femmes célèbres que +nous retrouverons tout à l'heure, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette. +Mais ne nous retirons pas de la _chambre bleue_ sans y avoir salué trois +hommes qui personnifient dans des sphères différentes la véritable +grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'héroïque vainqueur de +Rocroy: Condé! + +Les tragédies de Corneille étaient lues à l'hôtel de Rambouillet, et +certes, c'était là, de la part du poète, un hommage reconnaissant. Si +son génie, si la trempe romaine de son caractère n'appartenaient +qu'à lui, il respirait dans le salon de la marquise l'atmosphère des +sentiments héroïques; il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des +hommes d'État qui s'y groupaient; ajoutons qu'il y prenait aussi le goût +des pointes italiennes, des rodomontades espagnoles, et parfois d'une +fausse exagération de l'honneur; mais, somme toute, la grandeur dominait +dans ce cercle d'élite, et lorsque Corneille y parlait des sacrifices de +la passion au devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de le +comprendre, et même de l'inspirer. + +L'influence de la marquise de Rambouillet s'étendit jusque sur +l'architecture et les arts décoratifs. Jeune femme, elle avait dessiné +elle-même le plan de l'hôtel qu'elle se faisait construire rue +Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations qui furent adoptées +par l'architecture. Pour augmenter l'étendue de ses salons, elle fit +placer à l'un des coins de l'hôtel l'escalier qui avait toujours figuré +au milieu des constructions de ce genre; puis, à la façade postérieure +donnant sur le jardin, des fenêtres occupant toute la hauteur du +rez-de-chaussée, ajoutaient de vastes perspectives de verdure aux salons +où elles faisaient ruisseler à flots l'air et la lumière. En vraie fille +de l'Italie, la jeune marquise avait aimé cette belle lumière jusqu'au +jour où une cruelle infirmité l'obligea de se renfermer dans l'alcôve +dont la ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La célèbre +chambre bleue de Mme de Rambouillet était elle-même chose nouvelle. +Jusqu'alors le rouge et le tanné étaient les seules couleurs employées +pour décorer les appartements. La belle marquise fut la première qui +donna à sa chambre une tenture de velours bleu ornée d'or et d'argent. +Avec les grands vases de cristal où s'épanouissaient les gerbes de +fleurs, avec les portraits des personnes qu'aimait la marquise et les +tablettes sur lesquelles se rangeaient ses livres, on distinguait encore +chez elle des lampes d'une forme particulière qui ne nous est pas +connue[330]. + +[Note 330: Mlle de Montpensier et Mlle de Scudéry, citées par M. +Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après le Grand Cyrus.] + +Mais quittons l'hôtel de Rambouillet avant sa décadence littéraire. Un +jour vint où l'affectation du bel esprit, défaut qui n'avait jamais été +étranger à la _chambre bleue_, domina dans le cercle de la marquise, et +surtout dans les salons qui s'étaient formés sur ce modèle, salons où +de fausses précieuses, exagérant jusqu'au ridicule les scrupules d'une +fausse délicatesse, méritèrent la satire de Molière[331]. Mais d'autres +cercles échappèrent à ce reproche. Dans sa résidence du Petit-Luxembourg +que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Léonard de Vinci, +du Pérugin, de Rubens, de Dürer, la duchesse d'Aiguillon groupait +avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle +rencontrait à l'hôtel de Rambouillet, les grands artistes de l'école +française, le Poussin, «le peintre de l'idée,» Le Sueur, «le peintre du +sentiment,» surtout du sentiment chrétien, austère et tendre à la fois; +le Lorrain, le paysagiste idéaliste, «le peintre de la lumière.» La +nièce de Richelieu avait défendu auprès de son oncle l'auteur du Cid, et +le grand poète l'en remercia en lui dédiant ce chef-d'oeuvre[332]. Elle +protégea aussi Molière. La ferme raison de la duchesse la prémunissait +contre l'exagération de la préciosité et ne permettait pas que les +défauts de l'hôtel de Rambouillet fussent contagieux dans son salon[333]. + +[Note 331: Cousin, _ouvrage cité_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de +Fléchier.] + +[Note 332: _Le Cid_. Épître dédicatoire. A Mme la duchesse +d'Aiguillon] + +[Note 333: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.] + +C'était encore une école de bon goût que le salon d'une autre élève +de Mme de Rambouillet, cette spirituelle marquise de Sablé qui avait +répandu en France la mode de la galanterie castillane[334]. Quand vint la +vieillesse, Mme de Sablé, devenue janséniste, réunit, dans son salon de +Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Périer, le duc de la +Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Saint-Evremond sans doute, si c'est +bien lui qui, sous un pseudonyme, dédia à Mme de Sablé ses premières +études; la duchesse de Liancourt dont j'ai cité les mémoires +domestiques; sa belle-soeur, Marie de Hautefort, maréchale de Schomberg, +la duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier, des princes du +sang parmi lesquels le grand Condé. Dans ce cercle, «dans ce coin de +Port-Royal, on cultivait, de préférence, la théologie, la physique +elle-même et aussi la métaphysique, surtout la morale prise dans sa +signification la plus étendue[335].» + +[Note 334: Voir plus haut, pages 261, 262.] + +[Note 335: Cousin, _Madame de Sablé_.] + +C'était sous la forme des maximes que la morale se condensait dans ce +milieu. La maîtresse de la maison en donnait l'exemple. L'abbé d'Ailly, +Jacques Esprit, le jurisconsulte Domat, cédèrent à cette influence. M. +Cousin a conjecturé que Pascal même avait pu écrire plusieurs de ses +pensées pour le salon de Mme de Sablé. Mais ce fut assurément le cercle +de la marquise qui produisit les _Maximes_ de La Rochefoucauld. A +l'honneur de Mme de Sablé et des femmes de sa compagnie disons que, tout +en appréciant le mérite de La Rochefoucauld, elles ne se plaisaient +pas à le voir considérer l'amour-propre comme le mobile de toutes +les actions. Quelques-unes d'entre elles réfutèrent avec esprit et +délicatesse le duc misanthrope. Mme de Sablé, malgré son indulgente +affection pour son ami, ou plutôt, à cause même de cette affection, ne +put entendre, sans protester, cette indigne maxime: «L'amitié la plus +désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose +toujours quelque chose à gagner.» Elle y répondit par d'autres maximes +où elle établissait le caractère de la véritable amitié avec une +élévation de sentiments à laquelle ne répondait cependant pas toujours +la vigueur de l'expression: «L'amitié est une espèce de vertu qui +ne peut être fondée que sur l'estime des personnes que l'on aime, +c'est-à-dire sur les qualités de l'âme, comme la fidélité, la générosité +et la discrétion, et sur les bonnes qualités de l'esprit.--Il faut aussi +que l'amitié soit réciproque, parce que dans l'amitié l'on ne peut, +comme dans l'amour, aimer sans être aimé.--Les amitiés qui ne sont pas +établies sur la vertu et qui ne regardent que l'intérêt et le plaisir ne +méritent point le nom d'amitié. Ce n'est pas que les bienfaits et les +plaisirs que l'on reçoit réciproquement des amis ne soient des suites +et des effets de l'amitié; mais ils n'en doivent jamais être la +cause.--L'on ne doit pas aussi donner le nom d'amitié aux inclinations +naturelles, parce qu'elles ne dépendent point de notre volonté ni de +notre choix, et, quoiqu'elles rendent nos amitiés plus agréables, elles +n'en doivent pas être le fondement. L'union qui n'est fondée que sur les +mêmes plaisirs et les mêmes occupations ne mérite pas le nom d'amitié, +parce qu'elle ne vient ordinairement que d'un certain amour-propre qui +fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable, encore que nous +soyons très imparfaits, ce qui ne peut arriver dans la vraie amitié, qui +ne cherche que la raison et la vertu dans les amis. C'est dans cette +sorte d'amitié où l'on trouve les bienfaits réciproques, les offices +reçus et rendus, et une continuelle communication et participation du +bien et du mal qui dure jusqu'à la mort sans pouvoir être changée par +aucun des accidents qui arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton +découvre dans la personne que l'on aime moins de vertu ou moins +d'amitié, parce que l'amitié étant fondée sur ces choses-là, le +fondement manquant, l'on peut manquer d'amitié.--Celui qui aime plus son +ami que la raison et la justice, aimera plus en quelque autre occasion +son plaisir ou son profit que son ami.--L'homme de bien ne désire jamais +qu'on le défende injustement, car il ne veut point qu'on fasse pour lui +ce qu'il ne voudrait pas faire lui-même[336].» + +[Note 336: Manuscrits de Conrart, cités par M. Cousin, _Madame de +Sablé_. Cette femme distinguée avait aussi écrit des réflexions sur +l'éducation des enfants.] + +De telles maximes ne répondent-elles pas victorieusement aux moralistes +qui ont cru la femme incapable d'amitié? + +Tandis qu'à Port-Royal Mme de Sablé donnait naissance à la littérature +des maximes, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait à la +mode les portraits. Ce double courant produisit les _Caractères_ de La +Bruyère. + +Une femme célèbre, qui figurait à l'hôtel de Rambouillet, au +Petit-Luxembourg, et qui avait elle-même des réceptions littéraires, +mais plus bourgeoises, _les samedis_, Mlle de Scudéry a largement payé +son tribut à la mode des portraits, en peignant dans ses immenses romans +les personnages qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a aussi donné +dans ces volumes, le modèle des conversations qui se tenaient dans les +ruelles des précieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules lorsque +l'on croyait y voir la peinture travestie des moeurs perses ou romaines, +ont acquis un véritable intérêt depuis que M. Cousin a retrouvé une clef +qui nous fait reconnaître dans les personnages du _Grand Cyrus_ et de +la _Clélie_ les brillants contemporains de la féconde romancière, leurs +sentiments héroïques, leur langage noble, délicat et poli. Mlle de +Scudéry écrivit en outre dix volumes de _Conversations_ sur des sujets +de morale et qui reproduisent aussi le langage de la bonne compagnie +d'alors. En recevant une partie de ces _Conversations_, Fléchier, à +cette époque évêque de Lavaur, écrivait à Mlle de Scudéry: «Tout est si +raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes +que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il me prend quelque +envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et +pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent.» + +Ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Fabre, ce passage «rappelle assez +exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron»; Mascaron qui écrivait +à la célèbre romancière qu'en préparant des sermons pour la cour, il la +plaçait auprès de saint Augustin et de saint Bernard. «Mais, ajoute M. +l'abbé Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de Scudéry, d'avoir su, +dans un genre frivole et gâté par tant d'autres écrivains, développer +des sentiments assez purs et des idées assez généreuses pour mériter +l'approbation d'évêques également recommandables par leurs lumières et +leurs vertus[337].» + +[Note 337: M l'abbé Fabre _la Jeunesse de Fléchier_.] + +Fléchier avait connu, à Paris, Mlle de Scudéry. Il avait pu même y +figurer parmi ses commensaux avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier, +et ce noble Pellisson qu'unissait à Mlle de Scudéry l'amitié la plus +pure et la plus généreusement dévouée. + +Le futur évêque de Nîmes était l'hôte assidu d'un autre salon, celui de +Mme des Houlières, le poète gracieux qui en faisait les honneurs, aidée +de sa charmante fille. Fléchier rencontrait dans cette maison, avec +quelques habitués des _samedis_, Mascaron, le duc de La Rochefoucauld, +et une élite de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des Houlières +inspira à Fléchier dicta à celui-ci des lettres où se reconnaît l'auteur +des _Grands-Jours d'Auvergne_, l'auteur, mondain encore, qui, dans +l'allure mesurée, élégante et souvent maniérée de sa phrase, décoche, +avec une grâce infinie, les traits piquants et les malices aimables. Par +le précieux qui se mêle à ses qualités si françaises, Fléchier nous fait +bien voir qu'il n'avait pas impunément respiré l'atmosphère des ruelles. +Une autre influence féminine lui avait fait composer son étincelant +ouvrage des _Grands-Jours d'Auvergne_: il céda, en l'écrivant, au désir +de Mme de Caumartin[338], cette aimable et spirituelle femme qui avait +aussi décidé le cardinal de Retz à composer ses _Mémoires_. + +[Note 338: M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme +des Houlières et sa fille_, et _la Jeunesse de Fléchier_.] + +Partout, dans le XVIIe siècle, la femme apparaît derrière les oeuvres de +l'intelligence; mais le plus souvent, ce n'est que pour les inspirer ou +les encourager. Qui ne connaît la sollicitude avec laquelle de zélées +protectrices, la duchesse de Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse +douairière d'Orléans, Mme de la Sablière, Mme Hervart, pourvurent à +l'existence de l'insoucieux La Fontaine et permirent ainsi à son génie +un libre essor? Mme Montespan, Mme de Thianges protègent aussi le +poète. Mais, il faut le dire, toutes les bienfaitrices de La Fontaine +n'encouragent pas seulement en lui, comme Mme de la Sablière, le +fabuliste qui donnait une conclusion souvent moralisatrice à ces petits +chefs-d'oeuvre où l'esprit français se joue avec une grâce et une +naïveté inimitables; c'est l'auteur des _Contes_, l'auteur licencieux, +qu'encourage à ses débuts la duchesse de Bouillon. Au déclin de sa +vie, lorsque la pure influence de Mme de la Sablière avait puissamment +contribué à ce que le poète renonçât à cette littérature corruptrice, +une autre femme dont je ne pourrais tracer le nom qu'avec dégoût, obtint +de La Fontaine qu'il revînt, aux écrits immoraux qui flattaient les +vices de cette indigne créature. + +La Fontaine témoignait à ses bienfaitrices toute sa reconnaissance en +leur offrant l'hommage de ses ouvres. Ce n'était naturellement que des +fables qu'il dédiait à Mme de la Sablière. + +Élevons-nous nos regards sur le trône de France, nous y verrons encore +la femme protéger les lettres, les arts. Anne d'Autriche accepte la +dédicace de _Polyeucte_; elle fait construire, d'après les dessins de +Mansard, l'abbaye du Val-de-Grâce, dont Lemuet continuera l'église et +élèvera le superbe dôme. La reine envoie à Rome un religieux de l'ordre +des Feuillants, pour y faire dessiner les monuments les plus célèbres de +l'antiquité. Puget, alors inconnu, accompagne ce religieux. + +A la suite d'un rêve, Anne d'Autriche inspire à Lebrun la composition +du Crucifix aux anges. Sa belle-mère, Marie de Médicis, avait +aussi-encouragé la peinture. Elle avait confié à Rubens la décoration +d'une galerie du Luxembourg. Mais la princesse, qui donne à l'illustre +Flamand ce témoignage d'estime, n'oublie pas l'art français: le peintre +Fréminet lui doit le cordon de Saint-Michel[339]. + +[Note 339: Villot, _Notice des tableaux du musée du Louvre_.] + +Sur la première marche du trône de Louis XIV, Henriette d'Angleterre est +proclamée l'arbitre du goût à la cour de France, par l'harmonieux Racine +qui lui dédie _Andromaque_. J'ai rappelé dans un chapitre de ce livre +comment Mme de Maintenon fit éclore _Esther_ et _Athalie_. Mais ce fut +la femme, la femme en général, qui inspira à Racine ses plus vivantes +créations, ces types immortels qui ont fait de lui «le peintre des +femmes.» Ce n'était plus alors la forte génération des contemporaines +de Corneille qui posait devant lui; et si, plus d'une fois, il fit voir +dans ses héroïnes la beauté morale unie à cette exquise tendresse de +coeur qu'il savait si bien traduire, il se plut aussi à peindre dans ses +types féminins un spectacle que ne lui offrait que trop la cour de Louis +XIV: la victoire de la passion sur le devoir. + +Je remarquais tout à l'heure que, dans les lettres et les arts du +XVIIe siècle, la femme inspire plus qu'elle ne produit. Le talent n'a +cependant pas manqué alors aux femmes. + +A propos des cercles littéraires, j'ai cité deux femmes de lettres +distinguées: Mlle de Scudéry, Mme des Houlières. J'ai à nommer encore +une grande dame pour qui la littérature fut, non une profession, mais un +passe-temps, Mme de la Fayette; et, au-dessus d'elle, la seule de toutes +les femmes du XVIIe siècle qu'ait couronnée l'auréole du génie, bien +qu'elle n'y prétendit pas, ou plutôt parce qu'elle n'y prétendait pas: +Mme de Sévigné. + +Mme de la Fayette et Mme de Sévigné reçurent toutes deux l'influence de +l'hôtel de Rambouillet; mais elles n'en conservèrent que la délicatesse +de goût. Un naturel exquis les prémunit contre l'affectation de la +préciosité. + +Comme Mme de Motteville qui apporte dans ses souvenirs une remarquable +élévation morale, comme la grande Mademoiselle, Mme de la Fayette a +écrit d'intéressants mémoires historiques. Mais elle est surtout connue +par ses romans. Elle excelle dans l'analyse psychologique dont Mlle +de Scudéry avait donné l'exemple; mais aux interminables romans de sa +devancière, elle fait succéder des ouvrages d'imagination ayant un +caractère tout nouveau: la mesure. Pour elle un ouvrage valait plus +encore par ce qui n'y était pas que par ce qui y était. Elle disait: +«Une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt +sous.» M. Sainte-Beuve a fait ici cette remarque: «Cette parole a Loule +valeur dans sa bouche, si l'on songe aux romans en dix volumes dont il +fallait avant tout sortir. Proportion, sobriété, décence, moyens simples +et de coeur substitués aux grandes catastrophes et aux grandes +phrases, tels sont les traits de la réforme, ou, pour parler moins +ambitieusement, de la retouche qu'elle fit du roman; elle se montre bien +du pur siècle de Louis XIV en cela[340].» + +[Note 340: Sainte-Beuve, _Madame de la Fayette. (Portraits de +femmes)_.] + +_La Princesse de Clèves_ est l'expression la plus achevée de cette +méthode. Mais sous une forme nouvelle, c'est toujours l'idéal de l'hôtel +de Rambouillet, l'idéal de Corneille: la passion sacrifiée au devoir. Et +dans quelles conditions! Mariée sans amour au prince de Clèves, Mlle +de Chartres a inspiré, dès la veille de son mariage, au beau duc de +Nemours, une vive passion qui, à son insu, a pénétré dans son propre +coeur. Épouse, elle lutte de toute la force de sa vertu contre une +affection coupable; mais un jour, elle ne trouve d'autre moyen de salut +que de fuir le lieu du combat, de quitter la cour. Le prince de Clèves +s'y oppose. Alors a lieu dans le parc de Coulommiers, entre le mari et +la femme, une suprême explication qui n'a d'autre témoin qu'un homme qui +se cache et dont les deux époux ne soupçonnent pas la présence, un homme +qui ne sait pas et qui ne doit pas savoir que la femme qu'il aime répond +à sa tendresse. + +Le duc de Nemours entend le prince de Clèves supplier sa femme de lui +dire pourquoi elle veut se retirer du monde. Mais laissons Mme de la +Fayette nous raconter elle-même la scène extraordinaire qui est demeurée +célèbre. + +«Ah! madame! s'écria M. de Clèves, votre air et vos paroles me font voir +que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule; je ne les sais +point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de +les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut +défendue d'une manière qui augmentoit toujours la curiosité de son mari, +elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis tout d'un +coup, prenant la parole et le regardant: Ne me contraignez point, lui +dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous +avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement +que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de +sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. Que me faites-vous +envisager, madame, s'écria M. de Clèves! je n'oserois vous le dire de +peur de vous offenser. Mme de Clèves ne répondit point; et son silence +achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé: Vous ne me +dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. Eh +bien! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais +vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari; mais l'innocence +de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que +j'ai des raisons pour m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les +périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai +jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en +laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la +cour, ou si j'avais encore Mme de Chartres pour aider à me conduire. +Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec +joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille +pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent: du moins, je ne vous +déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais, +il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en +a jamais eu: conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si +vous pouvez. + +«M. de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée +sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avoit pas songé à faire relever +sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la vit à ses genoux, le +visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa +mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: Ayez pitié de moi, +vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez si dans les +premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne +réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paroissez +plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de +femmes au monde; mais aussi, je me trouve le plus malheureux homme qui +ait jamais existé....[341]» + +[Note 341: Mme de la Fayette, _la Princesse de Clèves_, troisième +partie.] + +M. de Clèves pressera vainement sa femme de lui faire connaître le nom +de l'homme qui trouble le repos de la princesse. Elle ne le lui dira +pas; mais par les détails de la conversation, le mystérieux spectateur +de cette scène a appris à la fois que son amour était partagé et que cet +amour était sans espoir. + +Plus tard d'injustes soupçons causeront au prince de Clèves un chagrin +dont il mourra. Veuve, Mme de Clèves pourra épouser celui qu'elle aime +autant qu'il l'adore. Mais elle voit en lui l'homme qui a innocemment +causé la mort de son mari: elle brisera leurs deux coeurs pour offrir +ce sacrifice à la mémoire de l'époux qu'elle se reproche de n'avoir pu +aimer, et à qui elle gardera du moins la fidélité d'un pieux souvenir. +Elle appelle à son aide le suprême appui et la suprême consolation des +grandes douleurs: la religion. «Sa vie, qui fut assez courte, laissa des +exemples de vertu inimitables.» + +Mme de Clèves n'est-elle pas digne de figurer à côté de la Pauline de +Corneille dans la galerie des héroïnes du devoir? + +Comme pour montrer dans quel abîme peuvent tomber les femmes qui n'ont +pas eu la vaillance de Mme de Clèves pour combattre la passion, Mme de +la Fayette a écrit, deux autres romans: _la Princesse de Montpensier_ et +_la Comtesse de Tende_. Mme de Montpensier, coupable d'intention, Mme +de Tende, coupable de fait, endurent avec le mépris d'elles-mêmes le +châtiment de leurs fautes; et si la seconde avait eu le courage de faire +à son mari un aveu semblable à celui de la princesse de Clèves, la +malheureuse femme se serait épargné la honte d'un aveu autrement +terrible: celui qui suit la chute. + +En dessinant de tels tableaux, Mme de la Fayette offrait d'utiles leçons +à des contemporaines qui en avaient souvent besoin. Mais elle le fit +simplement, sans vouloir donner elle-même une conclusion morale à ses +récits, et laissant ce soin aux poignantes situations qu'elle évoquait. +Il appartenait à une femme d'avertir ainsi ses soeurs des catastrophes +qu'entraîne la passion triomphante et débordante, et d'opposer ces +catastrophes aux généreux sacrifices qu'exige l'accomplissement du plus +austère devoir. + +Mme de la Fayette exerça donc une influence littéraire et une action +moralisatrice, ou, pour mieux dire, elle fit servir la première à la +seconde. C'était là un but que devait naturellement poursuivre la noble +femme qui mérita que La Rochefoucauld dit d'elle qu'elle était _vraie_. +Elle fut vraie, en effet, aussi bien dans ses délicates peintures du +coeur humain que dans les actions de sa vie privée. La Rochefoucauld +avait pu juger de la sincérité de ses affections, et, pendant plus de +vingt-cinq ans, l'amitié de Mme de la Fayette fut pour le coeur blessé +du misanthrope, un refuge où il trouvait tout ce qu'il pouvait goûter +encore de paix et de bonheur. + +Les deux amis s'aidaient de leurs conseils; Mme de la Fayette +perfectionna le style du noble duc qui, sans cette influence, aurait eu +peut-être la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon. +Avec cette charmante modestie qui sied à la femme, Mme de la Fayette +ne convenait que de la dette intellectuelle qu'elle avait elle-même +contractée à l'égard de son ami, et ne se reconnaissait sur lui qu'une +influence morale: «M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit, +disait-elle, mais j'ai réformé son coeur.» Était-elle bien sûre de cette +dernière assertion? Pour nous en convaincre nous-mêmes, il aurait fallu +que l'auteur des _Maximes_ modifiât son système, et c'est ce que le duc +ne fit pas. Il est néanmoins touchant que le tendre coeur de Mme de la +Fayette se soit uni à cet esprit amer, comme pour le persuader par un +vivant commentaire que la vraie définition de l'amitié se trouvait +plutôt dans les maximes de Mme de Sablé que dans les siennes. + +Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de m'arrêter aux +talents secondaires, quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut +marcher rapidement et ne faire halte que devant les talents supérieurs +qui ont exercé une influence marquée sur notre littérature. C'est à ce +titre que Marguerite d'Angoulême m'a si longtemps retenue devant son +attachante physionomie; c'est à ce titre encore que Mme de Sévigné me +fera ralentir ma course. Toutes deux personnifient l'esprit français +dans sa grâce la plus aimable, la plus sympathique, et, en même temps, +elles sont restées délicieusement femmes. Elles se sont données tout +entières aux affections du foyer. Marguerite a été la plus dévouée des +soeurs, Mme de Sévigné la plus passionnée des mères. Elles ont, l'une et +l'autre, exagéré l'expression des sentiments les plus légitimes. On l'a +dit et redit: Mme de Sévigné a trop souvent fait parler à la tendresse +maternelle un langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulême voyait dans son +frère, dans François Ier, le Christ de Dieu, Mme de Sévigné n'est +pas bien loin de cette idolâtrie en ce qui concerne sa fille, Mme de +Grignan. L'amour maternel est pour son esprit «cette pensée habituelle» +que l'amour de Dieu est pour les âmes pieuses. Mme de Sévigné méritera +que le grand Arnauld l'appelle «une jolie païenne». + +Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour maternel est la vie de +Mme de Sévigné: «Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma vie, c'est +mon âme que votre amitié.»--«La tendresse que j'ai pour vous, ma chère +bonne, me semble mêlée avec mon sang, et confondue dans la moelle de +mes os; elle est devenue moi-même.»--«Adieu, ma fille, adieu, la chère +tendresse de mon coeur.»--«Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de +mon coeur, le plaisir et la douleur de ma vie.»--«Aimez mes tendresses, +aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime +bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Épictète. Je suis douce, +tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; vous m'êtes toutes choses, +je ne connais que vous[342].» + +[Note 342: Mme de Sévigné, _Lettres_. A Mme de Grignan, 9 février, 18 +et 31 mai 1671; 8 janvier 1674, 8 novembre 1680.] + +Il y a là, sans doute, quelque chose de trop. Marguerite d'Angoulême est +plus dans la nature lorsqu'elle prodigue à son frère les témoignages +d'une adoration passionnée, parce que François Ier étant à la fois pour +elle roi, père et frère, elle n'abaisse pas sa dignité en se courbant +devant celui qui, pour elle, a la double délégation de l'autorité royale +et de l'autorité domestique. Mais en se mettant pour ainsi dire aux +pieds de sa fille, Mme de Sévigné sacrifie trop son droit maternel, +et au temps où la place de la mère était si élevée dans les foyers +chrétiens, certaines expressions de l'aimable épistolière nous choquent +comme de fausses notes. + +De là à conclure que Mme de Sévigné n'était pas sincère dans +l'expression de son attachement maternel, il y a loin; et ceux qui +lui adressent ce reproche ne le lui feraient pas, s'ils avaient +attentivement recueilli dans ses lettres tant de passages où le coeur +d'une mère déborde avec une naturelle effusion. + +Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop sévères pour cette passion maternelle +à laquelle nous sommes redevables de tant de pages ravissantes. Souvent +séparée de Mme de Grignan, Mme de Sévigné, de même qu'elle ne peut +converser qu'avec les personnes à qui elle parle de sa fille, ne +retrouve qu'en lui écrivant la pleine liberté de son aimable esprit. +Pour les autres, sa plume lui pèse et «laboure»; mais, pour sa fille, +cette plume trotte «la bride sur le cou» et l'on sent bien la vérité de +cette phrase si connue: «Je vous donne avec plaisir le dessus de tous +les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes +yeux, de ma plume, de mon écritoire, et puis le reste va comme il +peut[343].» + +[Note 343: 1er décembre 1675.] + +Dans ses lettres, Mme de Sévigné est le plus fidèle miroir de son +époque; miroir brillant dont le grand siècle avait lui-même d'ailleurs +poli la glace et taillé les facettes, mais qui devait une grande partie +de son éclat à sa propre nature. + +Mme de Sévigné avait, en effet, la radieuse imagination des gens qui +sont nés pour le bonheur; et Mme de la Fayette avait raison de lui dire +dans le portrait qu'elle traça d'elle: «La joie est l'état véritable +de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du +monde[344].» + +[Note 344: _Portrait de la marquise de Sévigné_, par Mme la comtesse +de la Fayette, sous le nom d'un inconnu.] + +Cependant Mme de Sévigné put d'autant moins éviter le chagrin que +l'unique objet en qui s'était concentrée toute sa puissance d'affection, +devint pour cette femme «naturellement tendre et passionnée[345]» une +cause presque continuelle de douleur. Souvent éloignée de Paris, souvent +malade et d'humeur inégale, Mme de Grignan faisait souffrir sa mère +tantôt par son absence, tantôt, malgré sa filiale affection, par sa +présence même. Mais quand le caractère est gai, la tristesse peut bien +déposer son amertume dans le coeur, le sourire garde si naturellement +son pli qu'il rayonne encore au milieu des larmes. Aussi, bien que le +souffle de la douleur vînt parfois ternir le miroir enchanté dont +je parlais tout à l'heure, l'ombre disparaissait, et dans le miroir +apparaissait avec un merveilleux relief tout ce qui venait s'y +réfléchir. + +[Note 345: _Id_.] + +Avec l'imagination qui reproduit les tableaux qui s'y sont fixés, Mme +de Sévigné avait le goût éclairé qui les choisit. Elle avait aussi la +vivacité et la mobilité d'impression qui faisaient d'elle l'écho de tous +les bruits du monde, écho tour à à tour joyeux ou attendri, grave ou +léger. Avec elle nous devenons ses contemporains. Voici les fêtes que +remplit le majestueux éclat du Roi-Soleil, les batailles qui vont +répandre au loin la gloire de son nom; voici les petites intrigues et +les grands événements, les aventures galantes de la cour, et, devant +le règne officiel des favorites, la foudroyante éloquence de l'orateur +sacré qui tonne contre l'adultère; les spirituels caquets du monde +et les grandes leçons de l'histoire; les mariages souvent basés sur +l'intérêt, mais parfois illuminés d'un rayon d'amour; les morts des +grands capitaines, «ce canon chargé de toute éternité» qui enlève +Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses soldats ivres de +vengeance, et qui conduit le cercueil du héros dans la royale nécropole +de Saint-Denis, au milieu d'une pompe funèbre transformée en pompe +triomphale par les populations éperdues et pleurant le suprême espoir de +la France; puis c'est le grand Coudé montrant, à l'heure de sa mort, à +l'heure des derniers combats, le calme, la sérénité que l'on admirait en +lui aux jours de bataille... + + +L'imagination de Mme de Sévigné est si riche de son propre fonds +que pour s'animer elle n'a pas besoin du mouvement de Paris ou de +Versailles. Les habitudes de la province, la retraite même dans une +austère campagne ne l'assombrissent pas. C'est avec entrain que Mme de +Sévigné nous décrit les États de Bretagne avec leurs plaisirs assurément +moins délicats que bruyants, et ces interminables repas qui lui font +désirer de mourir de faim et de se taire. En avant, les paysans bretons +avec leurs costumes pittoresques et leurs âmes «plus droites que des +lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent[346]!» +Avec quel charme rustique Mme de Sévigné nous dépeint la fenaison! A +Vichy, elle nous fera rire avec elle de la bourrée d'Auvergne; une autre +fois, elle nous fera frissonner du spectacle que présente une forge avec +les «démons» qui s'agitent dans cet enfer, «tous fondus de sueur, avec +des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des +cheveux longs et noirs[347].» En voyage, tout l'occupe, tout l'amuse, la +nuit passée sur la paille, le carrosse qui verse. Mais elle se plaît +surtout aux beaux aspects de la route, car elle aime la nature; elle +l'aime du moins à la manière de nos trouvères du moyen âge qui, d'accord +en cela avec Homère, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux le +paysage qui les enchante[348]. La nature plaît à Mme de Sévigné dans ses +aspects les plus variés, les plus opposés même. Aux Rochers, la sombre +«horreur» de sa chère forêt la fait rêver. Elle regrette seulement d'y +entendre, le soir, le hibou au lieu de «la feuille qui chante», cette +feuille dont la mélodie ne devait pas lui manquer à Livry, alors que +dans ce riant séjour où elle trouvait «tout le triomphe du mois de +mai» elle disait: «Le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le +printemps dans nos forêts[349]». C'est encore à Livry que Mme de Sévigné +regardait le brocart d'or des feuilles d'automne avec un oeil d'artiste +qui le trouvait plus beau encore que le vert naissant. + +[Note 346: 21 juin 1680.] + +[Note 347: Gien, 1er octobre 1677.] + +[Note 348: M. Léon Gautier, _les Épopées françaises_.] + +[Note 349: 29 avril 1671, 26 juin 1680.] + +Jusqu'aux jours de pluie à la campagne, tout est bon à ce charmant et +solide esprit. N'est-ce pas alors le moment d'aller chercher sur les +tablettes de son petit cabinet les livres substantiels dont elle se +nourrit? Que de fois elle nous initie aux lectures que lui donnent, +parmi les auteurs anciens, Virgile, Tacite, Lucien, Plutarque, Josèphe, +les Pères de l'Église; puis des écrivains modernes: Montaigne, Pascal, +Nicole, Malebranche, Bossuet, Bourdaloue qu'elle nomme «le grand +Pan», Fléchier, Mascaron, les historiens de l'Église et de la France; +Corneille enfin, Corneille à qui elle restera fidèle toute sa vie +et qu'elle élèvera au-dessus de Racine: «Vive donc notre vieil ami +Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et +sublimes beautés qui nous transportent; ce sont des traits de maître qui +sont inimitables[350].» + +[Note 350: 16 mars 1672.] + +Mme de Sévigné goûtait naturellement La Fontaine: leurs esprits +étaient de même race, c'est-à-dire de la vieille trempe française. +Malheureusement l'enjouée marquise ne s'en tint pas aux fables du poète. +Elle ne raya pas plus de ses lectures françaises les Contes de La +Fontaine qu'elle n'avait excepté de ses lectures italiennes les Contes +de Boccace. J'aime mieux rappeler ici l'attrait qu'avait pour elle Le +Tasse. + +Mme de Sévigné avait conservé, au milieu même de ses plus solides +occupations intellectuelles, la passion des romans de cape et d'épée. +Son goût se moquait du style de ces ouvrages; mais son imagination +se laissait prendre «à la glu» des aventures héroïques et des beaux +sentiments. + +De l'hôtel de Rambouillet, elle avait gardé, avec ce faible, une +insurmontable aversion pour les compagnies ennuyeuses. Elle excellait à +s'en défaire, et appelait cela: écumer son pot. On se souvient de cette +lunette d'approche qui, par l'un de ses bouts, faisait voir les gens à +deux lieues de soi, et qu'elle dirigeait si volontiers dans ce sens pour +regarder une compagnie déplaisante où figurait Mlle du Plessis. En ce +qui concerne cette pauvre fille qui, malgré ses ridicules, avait de bons +sentiments, on ne peut s'empêcher de trouver Mme de Sévigné bien cruelle +dans les railleries dont elle l'accable. La charité est plus d'une fois +absente, d'ailleurs, de ses lettres trop spirituelles pour n'être pas +quelquefois méchantes. Malgré les conseils de modération qu'elle donne +à sa fille, on peut l'accuser aussi d'avoir trop vivement épousé les +querelles des Grignan. Elle mérita bien qu'un jour son confesseur lui +refusât l'absolution pour avoir gardé trop de rancune à l'évêque de +Marseille. Mais ces colères ne furent dans sa vie que de passagers +accidents. La bonté, le dévouement, voilà ce qui y domine. Les chagrins +d'autrui la trouvaient profondément sensible. Elle a retracé avec +une naturelle et communicative émotion les déchirements des pertes +domestiques: Mme de Longueville pleurant son fils, Mlle de la Trousse +se jetant sur le corps de sa vieille mère qui vient d'expirer; Mme de +Dreux, avide de revoir sa mère en sortant de prison, et apprenant avec +un poignant désespoir que le chagrin de sa captivité a tué cette mère +chérie. Mme de la Fayette voit-elle mourir son vieil ami, le duc de +la Rochefoucauld: «Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux +charmes de leur amitié,» dit Mme de Sévigné... «Tout se consolera, +hormis elle[351].» + +[Note 351: 17 et 26 mars 1680.] + +Ce mot révèle une âme qui connaissait l'amitié. Mme de Sévigné fut, on +le sait, une amie dévouée jusqu'au sacrifice. Elle n'hésita pas à se +compromettre pour de chers proscrits. Avec quelle ardente sollicitude +elle suit le procès de Fouquet, le «cher malheureux!» Jamais elle ne +fera une cour plus empressée à M. de Pomponne et à sa famille que dans +la disgrâce de ce ministre, et avec quelle délicatesse! «Je leur rends +des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait +l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de +moi[352].» + +[Note 352: 29 novembre 1679.] + +Dans ce noble coeur vit aussi la passion pour la gloire de la France. +Quelle patriotique fierté dans le récit de l'entrevue de Louis XIV avec +l'ambassadeur de Hollande! «Le roi prit la parole, et dit avec une +majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses +ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se +pas laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre +si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se +défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au +printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa +gloire, et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à +l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de +réplique[353].» + +[Note 353: 5 janvier 1672.] + +Ce signe de tête nous fait rêver au Jupiter olympien d'Homère. Où est le +temps où la France avait le droit et le pouvoir de manifester ainsi sa +volonté à l'Europe? + +Mme de Sévigné aime aussi la France dans ses soldats. Avec quel vif +plaisir elle dit après le passage du Rhin: «Les Français sont jolis +assurément: il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de +témérité; enfin il n'y a plus de rivière présentement qui serve de +défense contre leur excessive valeur[354].» + +[Note 354: 3 juillet 1672.] + +Enfin, à la mort de Turenne, quelle patriotique douleur! Nous en avons +déjà entendu l'écho. + +C'est ici le lieu d'aborder une question délicate. On a accusé Mme de +Sévigné d'avoir traité avec une cruelle légèreté ce qu'il y a de plus +poignant pour le sentiment national: la guerre civile et les terribles +répressions qu'elle entraîne. C'est à l'occasion des troubles de +Bretagne que Mme de Sévigné a encouru ce grave reproche. Il me paraît +utile de bien pénétrer ici la pensée de la marquise. + +Sans doute, dans plus d'un endroit de ses lettres, Mme de Sévigné +s'exprime avec une étrange désinvolture sur les exécutions qui +remplissaient d'horreur la Bretagne. Mais il ne faut pas oublier que, +liée avec le gouverneur de Bretagne, et écrivant à Mme de Grignan, femme +du lieutenant général du roi en Provence, elle est obligée à une grande +circonspection de langage. S'exprimer autrement, alors qu'une lettre +pouvait être décachetée en route, n'était-ce pas faire perdre à son fils +l'appui de M. de Chaulnes, n'était-ce pas aussi compromettre aux yeux du +roi la chère correspondante à qui elle aurait confié les sentiments +de réprobation que soulevaient dans son cour des ordres iniques? Ces +sentiments ne se font-ils pas jour çà et là? Je ne sais si je m'abuse; +mais sous l'apparente légèreté avec laquelle Mme de Sévigné parle des +malheurs de la Bretagne, je crois voir non de l'indifférence, mais une +ironie amère. Les véritables sentiments de la marquise paraissent +se trahir plus d'une fois: «Je prends part à la tristesse et à la +désolation de toute la province... Me voilà bien Bretonne, comme vous +voyez; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air que l'on respire, +_et aussi à quelque chose de plus_; car, de l'un à l'autre, toute la +province est affligée.[355]» + +[Note 355: 20 octobre 1675.] + +Quelles réflexions seraient plus éloquentes que ce tableau: «Voulez-vous +savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes, +car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de cent mille +écus sur les bourgeois; et si on ne trouve point cette somme dans +vingt-quatre heures, elle sera doublée, et exigible par des soldats. On +a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir +sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes +accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette +ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture; ni de quoi se +coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et +la pillerie du papier timbré; il a été écartelé après sa mort, et ses +quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville... On a pris +soixante bourgeois; on commence demain à pendre.» Malheureusement, pour +faire passer ces paroles où frémit une indignation contenue, Mme de +Sévigné ajoute des lignes qui lui sont peut-être inspirées aussi par la +crainte des insultes auxquelles serait exposée sa fille si la Provence +se révoltait comme la Bretagne. + +«Cette province est d'un bel exemple pour les autres, et surtout de +respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire +d'injures, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin[356].» Telles +étaient, en effet, les avanies qu'avaient eu à souffrir le duc et la +duchesse de Chaulnes. Mais ne semble-t-il pas que le ton qu'emploie +Mme de Sévigné dénote qu'elle trouve la rigueur du châtiment bien +disproportionnée à la gravité de l'offense? Ne dit-elle pas plus tard: +«Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes ont été +cruelles[357]?» Ailleurs encore, elle dira les atrocités de la répression. +Je reconnais cependant que je voudrais une moins prudente réserve et une +plus vigoureuse indignation dans la petite-fille de sainte Chantal, dans +la femme qui tentait d'arracher un galérien à ce supplice qu'elle +se représentait sous de si vives couleurs. Il est vrai que, même en +demandant la grâce d'un forçat, la marquise dissimule un sourire; il est +vrai aussi que la description du bagne frappe plus son imagination que +son coeur, et qu'elle se promet un plaisir d'artiste à voir un tel +spectacle: «Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma +curiosité; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des +hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes?» Elle +exprime par un vers italien l'étrange attrait qu'aurait pour elle ce +tableau: + + «E' di mezzo l'orrore esce il diletto[358].» + _Et du milieu de l'horreur naît le plaisir._ + +[Note 356: 30 octobre 1675.] + +[Note 357: 13 novembre 1675.] + +[Note 358: 13 mai 1671.] + +Ne nous pressons pas trop de conclure que Mme de Sévigné était +insensible aux généreuses émotions de la charité chrétienne. Peut-être +les vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours celles que +l'on pratique le mieux. + +Il m'est plus difficile d'excuser la légèreté avec laquelle Mme de +Sévigné rapporte certaines anecdotes ou juge certaines situations. Nous +n'aimons pas à l'entendre raconter à sa fille de scandaleuses aventures. +Nous ne lui pardonnons pas surtout de dire à cette même fille qu'elle +conseillerait à une femme trahie de jouer _quitte à quitte_ avec son +mari. C'étaient là de ces propos mondains auxquels elle ne réfléchissait +sans doute pas, elle qui, dans la même situation, était demeurée fidèle +au devoir. + +Dans d'autres circonstances, Mme de Sévigné fait preuve d'un jugement +plus sain. Cette femme qui semble tout au présent a compris le néant de +ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie qu'autant que celle-ci +est chrétienne. Bien que des impressions jansénistes viennent se mêler +à sa foi, cette foi reste humble et soumise. La petite-fille de sainte +Chantai voit en tout les desseins de la Providence; elle s'abandonne +avec une confiante sérénité à la souveraine puissance qui nous guide. +Lorsqu'un fils est né à Mme de Grignan, elle dit, à celle-ci avec +l'accent d'une mère chrétienne: «Ma fille, vous l'aimez follement; mais +donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve... Donnez-le à Dieu, +si vous voulez qu'il vous le donne[359].» Elle a beau ajouter à ce conseil +une note rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est nécessaire: la +direction de la vie vers le salut éternel. + +[Note 359: 13 décembre 1671.] + +Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse de se laisser détourner +de cette pensée! + +C'est encore une forte chrétienne qui a écrit à M. de Coulanges cette +superbe lettre sur la mort de Louvois et sur le conclave: + +«Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M. +de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le +voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui +tenait une si grande place; dont le _moi_, comme dit M. Nicole, était si +étendu; qui était le centre de tant de choses: que d'affaires, que de +desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que +de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs +à faire et à conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi un peu de temps; je +voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince +d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment...» Sous +une forme familière, n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet? + +«Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, poursuit Mme de +Sévigné, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se +passe à Rome et au conclave; mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai +ouï dire qu'un homme d'un très bon esprit tira une conséquence toute +contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en +conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et +toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de +désordres et de profanations; faites donc comme lui, tirez les mêmes +conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du +sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles toutes les +intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui +qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le +martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après +l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une +place où la mort était attachée, et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire +cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un +miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut +être une imagination des hommes... Lisez saint Augustin dans sa _Vérité +de la Religion_... Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez pas si +légèrement; croyez que, quelque manège qu'il y ait dans le conclave, +c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est +le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en +bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu +fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous +laisse, mon cher cousin[360].» + +[Note 360: 26 juillet 1691.] + +Cette chrétienne qui savait si bien juger du néant des choses humaines, +et qui croyait avec une si ferme confiance que rien de mal ne peut +arriver à la créature qui voit en tout la volonté d'un Dieu paternel, +cette chrétienne avait cependant redouté la mort: «Je trouve la mort si +terrible, écrivait-elle, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène +que par les épines dont elle est semée[361].» Mais les solides lectures +dont Mme de Sévigné se nourrissait, les enseignements religieux qu'elle +s'appliquait de plus en plus affermirent son âme, et elle mourut avec le +courage chrétien. Elle acheva sa vie auprès de ce qu'elle avait de plus +cher au monde: cette fille bien-aimée qui fut l'occasion de sa gloire +littéraire. + +[Note 361: 16 mars 1672.] + +Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparaître la noble et +charmante femme. En nous initiant à ses sentiments, à ses occupations, +elle nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle nous quitte, il +nous semble qu'elle emporte quelque chose de notre propre vie. + +Si une exquise civilisation a seule pu produire Mme de Sévigné, +l'illustre épistolière a bien rendu à la société ce qu'elle lui devait. +C'est sur les femmes principalement qu'elle a exercé une grande +influence. Sans doute, elle ne pouvait leur léguer ce génie naturel qui +donne à ses lettres le trait profond et juste de la pensée, la grâce +piquante et le tour inimitable de l'expression. Mais elles ont appris de +ce merveilleux modèle que le secret de l'art épistolaire est de laisser +parler avec naturel et simplicité un cour aimant, un esprit solidement +et délicatement cultivé. + +Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne aux femmes un enseignement +analogue. Nous l'avons vu dans le chapitre où l'éducation de Saint-Cyr +nous a longuement occupée. La solidité est plus apparente dans les +lettres de Mme de Maintenon que dans celles de Mme de Sévigné. Aussi +l'esprit pratique de Napoléon Ier accordait-il aux premières la +préférence qu'une viande substantielle lui paraissait devoir mériter +sur «un plat d'oeufs à la neige.» J'avoue humblement que malgré ma +sympathique admiration pour la fondatrice de Saint-Cyr, et en dépit même +des réserves que j'ai faites en parlant de Mme de Sévigné, celle-ci +a toute ma prédilection, et que je ne sais me dérober à ce charme +fascinateur qu'elle exerce comme Marguerite d'Angoulême: la vivacité de +l'esprit français unie à la sensibilité d'un coeur de femme. + +Au point de vue littéraire, c'est faire une lourde chute que de quitter +le style gracieux, ailé de Mme de Sévigné, pour la prose massive de Mme +Dacier. Le nom de cette dernière ne saurait cependant être omis dans +un chapitre consacré à l'influence intellectuelle de la femme. Par ses +publications et ses traductions d'auteurs anciens, elle a rendu de réels +services aux lettres françaises. Quels que soient les défauts de son +style, son manque de goût, la fausse élégance qu'elle prête parfois à +Homère, ou l'allure bourgeoise par laquelle elle traduit l'inimitable +naïveté du poète, quelle que soit aussi la violence de la polémique +qu'elle soutint pour le défendre, elle contribua puissamment à remettre +en honneur les antiques modèles du beau, et sa version de l'_Iliade_ +et de l'_Odyssée_, la meilleure qui eût paru jusqu'alors, est demeurée +populaire. Malheureusement elle voulut se montrer trop virile, et en +pareil cas, la femme perd sa grâce native sans acquérir la force de +l'homme[362]. + +[Note 362: Egger, _Mémoires de littérature ancienne_; M. l'abbé Fabre, +_la Jeunesse de Fléchier_ les lettres inédites de Mme Dacier, publiées +dans l'appendice de cet ouvrage.] + +Les femmes du XVIIe siècle laissèrent leur empreinte non seulement sur +les lettres, mais aussi sur les arts. Nous avons dit la protection +éclairée qu'au XVIIe siècle de grandes dames, des princesses, des +reines, accordèrent à la peinture, à la sculpture, à l'architecture, aux +arts industriels. Des femmes, appartenant pour la plupart aux familles +de peintres éminents, honorèrent par leurs propres travaux les noms +qu'elles portaient. Telles furent Mme Restout, née Madeleine Jouvenet, +soeur et élève de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des frères Boulogne, +Geneviève et Madeleine qui, toutes deux, furent reçues à l'Académie +royale de peinture et de sculpture. C'est un fait touchant que celui de +ces soeurs s'unissant à leurs frères dans le culte de l'art. + +Au XVIIIe siècle, plusieurs femmes appartinrent aussi à l'Académie de +peinture et de sculpture. L'une d'elles était la femme et l'élève +d'un peintre renommé, Vien[363]. Une autre est demeurée célèbre par ses +portraits; c'est Mme Vigée-Lebrun. + +[Note 363: Villot, _Notice des tableaux du Louvre_. École française.] + +La marquise de Pompadour se fit remarquer comme graveur. Protectrice des +arts, elle encouragea naturellement le voluptueux pinceau de Boucher. +Il y a loin de cette influence à celle de la duchesse d'Aiguillon +protégeant le noble et religieux génie des Le Sueur et des Poussin. +C'est toute la différence du XVIIe siècle au XVIIIe. + +Avec l'art, nous sommes entrée dans le XVIIIe siècle. C'est par les +salons que se font désormais les renommées littéraires, et plusieurs des +femmes qui président à ces cercles y brillent par leur mérite personnel. +Toute déconsidérée qu'elle fût, Mme de Tencin réunissait autour d'elle +des hommes d'esprit et de talent qu'elle appelait irrévérencieusement +_ses bêtes_: c'était Montesquieu, Fontenelle. + +Chose étrange, Mme de Tencin, l'une des femmes qui concoururent le plus +effrontément à la corruption de la Régence, a laissé des romans où ses +moeurs sont bien loin de se refléter. Le libertinage de sa vie contraste +avec les sentiments ingénus et délicats qui respirent dans son +chef-d'oeuvre: _les Mémoires du comte de Comminges_, «le plus beau titre +littéraire des femmes dans le XVIIIe siècle», a dit M. Villemain[364]. + +[Note 364: M. Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle. +Onzième leçon.] + +Les assises du bel esprit se tenaient aussi à Sceaux, chez la duchesse +du Maine. A sa cour apparaissaient Voltaire, Fontenelle, Chaulieu, La +Motte, puis des femmes distinguées qui devaient avoir un nom ou une +influence littéraire, Mlle de Launay et deux grandes dames qui tinrent +des salons renommés: la marquise de Lambert, la marquise du Deffand. + +Les _Mémoires_ de Mlle de Launay, a dit M. Villemain, «sont curieux +à plus d'un titre, et surtout parce qu'ils marquent une époque de la +langue et du goût, un certain art de simplicité mêlée de finesse, +d'élégance discrète et de bienséance ingénieuse. C'était le ton de la +cour de Sceaux. C'était le style net et fin qui plaît dans La Motte, +auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grâces, que Mairan, Mme de +Lambert, Maupertuis employèrent avec goût, que Montesquieu mêla parfois +à son génie, et dont quelques nuances se retrouvent dans la concision +piquante de Duclos et dans la subtilité prétentieuse de Marivaux. Sous +la plume de Mlle de Launay, ce style est à son point de perfection, +poli, enjoué, facile, et parfois, lorsque son cour est engagé dans +ce qu'elle raconte, vif et coloré, en dépit de la modestie de +l'expression[365].» + +[Note 365: Villemain, _l. c._] + +Malheureusement le souffle des plus amères déceptions avait desséché le +cour de Mlle de Launay, sans que ce pauvre coeur pût se retremper à la +source de ces consolations religieuses qu'elle était loin pourtant de +méconnaître. Ses _Mémoires_ ne laissent dans l'âme du lecteur qu'une +sensation de vide et de découragement. + +Bien différente est l'impression que produisent les écrits de la +marquise de Lambert à qui M. Villemain reconnaît un style de même race +que celui de Mlle de Launay. On sent que, disciple de Fénelon, elle a +passé une partie de sa vie dans le XVIIe siècle, et la pensée chrétienne +donne à ses écrits l'élévation morale et la douce chaleur du sentiment. + +Moraliste aimable, elle n'avait écrit que pour ses enfants, et ce fut +malgré elle que ses oeuvres furent livrées à la publicité. Ne nous en +plaignons pas, nous qui avons respiré dans ces pages exquises les plus +généreux sentiments d'honneur chevaleresque, de pureté morale, de +tendresse contenue. J'ai cité plus haut les _Avis_ que Mme de Lambert +donna à son fils et à sa fille[366]. Comme Cicéron, elle écrivit un traité +sur l'_Amitié_, un autre sur la _Vieillesse_[367]. Si les limites de mon +ouvrage me le permettaient, je citerais plus d'une page du traité de +l'_Amitié_. Peut-être même ces pages qui expriment sous une forme plus +délicate et plus châtiée, des pensées analogues à celles que j'ai +empruntées à Mme de Sablé, auraient-elles plus mérité que les maximes de +cette dernière une citation spéciale dans mon étude. Mais en accordant +cette place aux réflexions de Mme de Sablé, je ne pouvais oublier +qu'elle a en quelque sorte créé la littérature des _Maximes_. + +[Note 366: Voir notre chapitre II.] + +[Note 367: On lui doit aussi des _Réflexions sur les femmes_ et +d'autres opuscules.] + +Le marquis d'Argenson a rendu un digne hommage à Mme de Lambert, à son +caractère, à l'influence qu'elle exerça et qui fit de son salon le seuil +de l'Académie française[368]. + + +[Note 368: Marquis d'Argenson, _Mémoires_.] + +Ce salon était encore un héritage du XVIIe siècle par les goûts +littéraires de la marquise, par ses croyances religieuses, et même par +le _précieux_ dont elle aurait gardé quelque reste s'il faut en croire, +non ses écrits parfaitement naturels, mais le témoignage de son ami le +marquis d'Argenson. + +Les salons qui devaient succéder à ce cercle ont un autre caractère et +sont bien du XVIIIe siècle. + +Foncièrement ignorantes de tout, les femmes du XVIIIe siècle parlent +de tout, raisonnent ou déraisonnent sur tout, mais toujours avec cette +grâce piquante qui distingue la conversation du XVIIIe siècle. Ce qui +domine alors, c'est le trait d'esprit, c'est le brillant, vrai ou faux, +peu importe, pourvu que le stras miroite. Au milieu de tout ce clinquant +et de tout ce cliquetis de paroles, le marquis d'Argenson regrettait la +causerie grave et noble de l'hôtel de Rambouillet, cette causerie dont +le salon de Mme de Lambert lui apportait sans doute un dernier écho. + +Cependant, quelle que soit sa nouvelle allure, rapide et brillante, +la causerie a plus que jamais les caractères distinctifs de l'esprit +français, la clarté, la précision. Et les salons qui seuls, comme je le +rappelais plus haut, donnent la célébrité aux oeuvres de l'intelligence, +les salons demandent au savant, comme au littérateur, que dans ses +écrits même il parle leur langue. Dépouillant l'appareil doctrinal, la +science se fait aimable pour se présenter aux belles dames. + +«Point de livre alors, dit M. Taine, qui ne soit écrit pour des gens +du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de +Fontenelle sur _la Pluralité des mondes_, le personnage central est une +marquise.» Voltaire, qui a dédié _Alzire_ à Mme du Chatelet, écrit pour +elle _la Métaphysique_ et _l'Essai sur les moeurs_. C'est pour Mme +d'Épinay que Rousseau compose _l'Émile_. + +«Condillac écrit _le Traité des sensations_, d'après les idées de Mlle +Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de +lire sa _Logique_. Baudeau adresse et explique à une dame son _Tableau +économique_. Le plus profond des écrits de Diderot est une conversation +de Mlle de l'Espinasse avec d'Alembert et Bordeu. Au milieu de son +_Esprit des lois_, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses. +Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon +qui, avant le public, en a les prémices[369].» + +[Note 369: Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien +régime_.] + +Les femmes trouveront-elles, dans le courant scientifique qui les +enveloppe, l'instruction que ne leur a pas donnée leur première +éducation? Non; les connaissances qu'elles acquièrent dans le commerce +superficiel du monde, et qui manquent de base, ces connaissances +faussent plus leur jugement qu'elles ne le fortifient. Les femmes +n'auront guère ajouté que la pédanterie à l'ignorance. Nous trouverons +cependant des exceptions. L'une nous sera donnée par le monde des +salons, dans la personne de Mme du Chatelet, qui écrit _les Institutions +de physique_, _l'Analyse de la philosophie de Leibnitz_, et qui traduit +_les Principes de Newton_. Nous rencontrerons encore un autre exemple de +vaillant labeur intellectuel, bien loin des salons parisiens, au fond +d'une province, dans ce château vendéen où une jeune fille, Mlle de +Lézardière, s'imposait une tâche écrasante: _la Théorie des lois +politiques de la monarchie française_. M. Augustin Thierry lui a +reproché d'avoir nié l'influence romaine dans la monarchie franke et +d'avoir groupé d'après les besoins de sa thèse, les vieux monuments +législatifs qu'elle cite; mais il ne peut s'empêcher d'admirer dans +l'oeuvre de Mlle de Lézardière, l'enchaînement des idées, le soin avec +lequel les documents les plus arides ont été compulsés, la sagacité que +l'auteur apporte souvent pour traiter des questions ardues. M. Augustin +Thierry avoue que si la Révolution n'avait pas entravé la publication de +ce livre, il eût pu faire secte[370]. + +[Note 370: Augustin Thierry, _Considérations sur l'histoire de +France_.] + +Les femmes du XVIIIe siècle embrassent avec ardeur les principes de +la philosophie nouvelle, triste philosophie qui, en sapant toutes les +croyances, allait amener l'effondrement social de notre pays. Les +femmes rivalisent avec les hommes pour monter à l'assaut des vérités +religieuses. Elles font gloire de leur athéisme. L'une traite Voltaire +de bigot parce qu'il est déiste[371]. + +[Note 371: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.] + +Mme Geoffrin, femme peu instruite, mais «riche vaniteuse[372],» donne de +célèbres soupers philosophiques grâce auxquels elle devient pendant +quarante ans «une manière de dictateur de l'esprit, des talents, +du mérite et de la bonne compagnie[373].» Les encyclopédistes qui se +réunissent chez elle, se retrouvent aussi chez Mlle de l'Espinasse, +cette brillante transfuge du salon de Mme du Deffand. + +[Note 372: Cuvillier-Fleury, _Une reine de Saba de la rue +Saint-Honoré_. (_Posthumes et revenants_.)] + +[Note 373: Témoignage d'un annotateur de Montesquieu, cité dans +l'ouvrage ci-dessus.] + +En dépit de sa liaison avec Voltaire, la marquise du Deffand a de +l'antipathie pour les philosophes; mais elle n'a pas respiré en vain +le souffle d'incrédulité qui émane de leurs doctrines. Elle voudrait +croire, elle ne le peut. Aussi, bien que son salon du couvent de +Saint-Joseph[374] fût l'un des plus aristocratiques et des plus spirituels +de Paris, bien que, vieille et aveugle, elle fit de sa vie une fête +perpétuelle, l'ennui est au fond de son âme, ennui mortel, incurable, +que laissent à leur place les croyances disparues. Elle le +caractérisait, cet ennui, par l'un de ces traits profonds qui +distinguent sa correspondance: «La société présente est un commerce +d'ennui; on le donne, on le reçoit, ainsi se passe la vie[375].» Elle +écrivait cela à la duchesse de Choiseul, l'amie et la protectrice de +l'abbé Barthélemy, la femme ravissante que nous avaient fait connaître +les témoignages enthousiastes de ses contemporains, et que nous révèlent +mieux encore ses lettres remplies de vivacité et de charme sympathique. +Elle aussi, cependant, la noble et généreuse femme, elle cherchait +ailleurs que dans le christianisme le principe de sa tendre charité. +Tout en détestant Rousseau, elle n'avait d'autre religion que la +profession de foi du vicaire savoyard[376]. + +[Note 374: Actuellement le ministère de la guerre. Marquis de +Saint-Aulaire, _Correspondance complète de Mme du Deffand_, 1877.] + +[Note 375: Lettre du 31 août 1772.] + +[Note 376: Marquis de Saint-Aulaire, notice précédant la +correspondance de Mme du Deffand.] + +Rousseau, qui avait soulevé parmi les femmes un ardent enthousiasme, +dut perdre plus d'une admiratrice par ses _Confessions_. Plus d'une, en +effet, devait partager le sentiment de la comtesse de Boufflers +écrivant à Gustave III: «Je charge, quoiqu'avec répugnance, le baron de +Cederhielm de vous porter un livre qui vient de paraître: ce sont les +infâmes mémoires de Rousseau, intitulés _Confessions_. Il me paraît que +ce peut être celles d'un valet de basse-cour, au-dessous même de cet +état, maussade en tout point, lunatique et vicieux de la manière la plus +dégoûtante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu (car +c'en était un); je ne me consolerai pas qu'il en ait coûté la vie à +l'illustre David Hume, qui, pour me complaire, se chargea de conduire en +Angleterre cet animal immonde[377].» + +[Note 377: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre du 1er mai +1782, reproduite d'après les papiers d'Upsal, par M. Geffroy, _Gustave +III et la cour de France_, Appendice.] + +Plût à Dieu que toutes les femmes eussent partagé ici l'indignation de +Mme de Boufflers et que les _Confessions_ de Rousseau n'eussent point +enfanté les _Mémoires particuliers_ de Mme Roland! Contraste bizarre! La +légère comtesse de Boufflers s'indigne du cynisme des _Confessions_, +et l'honnête Mme Roland imite ce cynisme dans ses _Mémoires_, ces +_Mémoires_ où l'enthousiasme qui porte à faux, l'esprit d'utopie, la +déclamation, la pose théâtrale, sont bien aussi de l'école de Rousseau, +et font regretter que Mme Roland ne se soit pas plus souvent montrée +elle-même dans les fraîches et douces inspirations qui échappent parfois +de son cour et de sa plume. + +L'influence de Rousseau avait été immense sur les femmes. Il avait fait +succéder à l'esprit de sarcasme et de dénigrement la sensiblerie et +l'enthousiasme. Nous avons vu la sensiblerie à l'oeuvre dans l'éducation +des jeunes filles. Elle se traduit jusque dans la parure et produit la +robe _à la Jean-Jacques Rousseau_, le pouf _au sentiment_. Elle préside +à toutes les actions de la vie et a particulièrement son emploi dans les +salons littéraires. En écoutant Trissotin, les fausses précieuses +du XVIIe siècle disaient qu'elles se pâmaient d'aise; les femmes +sentimentales du XVIIIe siècle font mieux que de le dire en entendant +un auteur lire sa pièce: elles se pâment réellement. Les sanglots, les +syncopes, tels sont leurs applaudissements. + +En mettant à la mode l'enthousiasme et les larmes d'admiration, Rousseau +préparait, sans qu'il s'en doutât, le triomphe de Voltaire: «Il est +d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de +s'attendrir, et même en général de se trouver mal en apercevant M. de +Voltaire; on se précipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est +dans un trouble qui ressemble à l'amour le plus passionné.» Faut-il +rappeler ici qu'au retour de Voltaire, des femmes françaises +participèrent à l'ovation indescriptible qui lui fut faite et où vibra +ce cri antinational: «Vive l'auteur de _la Pucelle_![378]» + +[Note 378: Témoignages recueillis par M. Taine, _ouvrage cité_.] + +N'enveloppons pas toutefois dans la même réprobation tous les élans +d'enthousiasme qui se produisirent dans les dernières années de l'ancien +régime. Il y eut alors au sein de la vieille noblesse française de +généreux tressaillements. Longtemps comprimés par le scepticisme, les +bons instincts de la nature humaine cherchaient à réagir. Les théories +humanitaires circulaient. Des femmes s'en firent les éloquents +interprètes et les propagèrent à l'étranger, comme nous le verrons dans +le chapitre suivant. + +Si tant de nobles élans devaient demeurer stériles, c'est qu'en général +ils ne cherchaient pas dans l'Évangile l'inspiration et la règle. En +vain croit-on travailler au bonheur des peuples quand on y travaille +sans Dieu ou contre Dieu: «Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison, +c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent.» + +Toutes les belles théories philanthropiques du XVIIIe siècle allaient +aboutir aux pages sanglantes de la Terreur. + +La pensée religieuse, sinon toujours la foi, vivait cependant encore +dans quelques-uns de ces coeurs qui battaient pour la liberté. Je me +plais à nommer ici une femme qui rappela dans ses oeuvres immortelles, +que l'homme ne peut se passer de Dieu et du culte qu'il doit lui rendre. +Née protestante, mais catholique d'instinct, les religieuses traditions +que l'on gardait dans sa famille, prémunirent Mme de Staël contre les +dangereuses doctrines qu'elle rencontrait chez les hôtes que réunissait +le célèbre salon de sa mère, la pieuse et charitable Mme Necker. Si, +comme les femmes de son temps, Mme de Staël admira Rousseau, du moins le +déisme du Vicaire savoyard ne lui suffisait pas; et bien que son ardente +imagination s'élançât au delà des limites que le dogme prescrit, son +coeur aimant et souffrant sentait le besoin de la foi qui soutient et +console. + +Fervente disciple d'un père qu'elle adorait, elle aima, comme Necker, la +liberté telle qu'elle crut la voir apparaître à l'ouverture des États +généraux[379]. Lorsque cette liberté fut devenue la plus odieuse des +tyrannies, Mme de Staël, dans un magnifique élan, prit la défense de la +reine qui allait consommer son martyre sur l'échafaud. + +[Note 379: Mme de Staël à Gustave III, lettre du 11 novembre 1791, +reproduite par M. Geffroy d'après les papiers d'Upsal. _Gustave IIIe et +la cour de France_,] + +Malgré de cruelles déceptions, la liberté fut toujours, pour Mme +de Staël, l'âme de son génie, merveilleux génie qui excella dans +l'observation de la vie sociale[380]. Cette liberté, Mme de Staël la +voulait, non seulement pour les peuples, mais pour les lettres. La +littérature française lui paraissait alors emprisonnée dans le cercle +d'une tradition qui devenait de plus en plus étroite. Elle lui ouvrit +les larges horizons des littératures germaniques pour que le génie +national pût leur demander ce qui s'appropriait le mieux à son essence. + +[Note 380: Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.] + +Ici Mme de Staël n'appartient plus au XVIIIe siècle. Mais je n'ai pas +voulu quitter cette époque sans y saluer dans l'aurore de son génie +la plus grande des femmes qui ont tenu en France le sceptre de +l'intelligence. + + + + CHAPITRE IV + + + LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS + + +Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps +modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et +les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de +Bretagne.--XVIe-XVIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite +d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Elisabeth +d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier. +La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du +XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie +de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les +collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie, +Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La +mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes de +la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland, +Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_. +Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la +guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rose Lacombe. Théroigne de +Méricourt. + + +Souvent heureuse dans les oeuvres de l'intelligence, quelle a été +l'influence de la femme française dans le domaine des événements de +l'histoire? + +Depuis le XVIe siècle, il faut le dire, cette influence a été +généralement néfaste. Il n'en avait pas été ainsi au moyen âge. Lorsque +les femmes intervenaient à cette époque dans les scènes de l'histoire, +c'était parfois, il est vrai, pour le malheur du pays, mais c'était le +plus souvent pour sa gloire. Sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blanche +de Castille, Jeanne d'Arc comptent parmi les bienfaiteurs de la France. +Les trois premières lui ont donné la royauté chrétienne, et l'une +de celles-ci a contribué à son unité nationale; la quatrième l'a +miraculeusement délivrée de l'étranger. Mais ce qui a fait leur force, +c'est une grande inspiration, de foi patriotique et religieuse, c'est +pour les unes le profond sentiment d'une mission maternelle, c'est pour +Jeanne d'Arc l'appel direct du ciel. Ces femmes ont agi dans la mesure +des attributions réservées à leur sexe, et, dans ces attributions, je ne +comprends pas seulement les vertus domestiques de la femme et les vertus +morales qui lui sont communes avec l'homme, je mets au premier rang +les vertus patriotiques, je n'ai pas dit les talents politiques. Et +cependant ces talents n'ont pas manqué à Blanche de Castille; mais +placée dans la situation exceptionnelle de régente, elle se servait de +son habileté dans les affaires publiques pour laisser à son fils un +pouvoir fort et respecté. Elle fut une grande reine, parce qu'elle fut +une grande mère. + +Mais ce qui, dans les conditions ordinaires, rend funeste l'intrusion +politique de la femme, c'est que, créature essentiellement +impressionnable, elle fait souvent servir son pouvoir à ses ambitions, +ou bien à ses sentiments de tendresse et de haine. Plus absorbée que +l'homme par les affections du foyer, ces affections, en devenant +exclusives, l'aveuglent facilement, et elle leur sacrifie d'instinct +les intérêts du pays. Si elle paraît favoriser ceux-ci, c'est qu'ils se +seront accordés avec ses sentiments personnels. D'ailleurs, et nous l'en +félicitons, elle est rarement douée des facultés de l'homme d'État. Ce +n'est pas pour cette mission que la Providence l'a créée. Sans doute, +lorsqu'une sage et forte éducation l'a habituée à faire dominer en elle +la voix de la conscience, elle peut, nous le redirons plus tard avec M. +de Tocqueville, inspirer utilement à son foyer l'homme d'État, non en +lui conseillant des combinaisons politiques, mais en le fortifiant dans +le culte du devoir. Touche-t-elle directement aux affaires publiques, +elle risque de remplacer par l'esprit d'intrigue les qualités politiques +qui lui manquent. + +Donc, la passion personnelle pour guide, l'intrigue pour moyen, c'est le +caractère dominant de l'influence politique exercée par la femme. On en +vit quelques exemples au moyen âge, mais ils devinrent fréquents dès ce +XVIe siècle où s'affaiblissent les principes élevés auxquels avaient +obéi des princesses chrétiennes; ce XVIe siècle qui, en faisant naître +la cour de France, fortifiera l'esprit d'intrigue. + +Dans la période intermédiaire qui suit le moyen âge et qui précède la +Renaissance, nous retrouverons encore cependant une imitatrice de Jeanne +d'Arc, Jeanne Hachette; une héritière de Blanche de Castille, Anne de +France, dame de Beaujeu. + +C'est à l'heure du péril national que Jeanne Hachette et ses vaillantes +compagnes s'arrachent à l'ombre du foyer pour défendre leur ville +menacée. Comme Jeanne d'Arc, elles ne séparent pas du patriotisme la +foi qui le vivifie. Quand, pour repousser Charles le Téméraire, elles +marchent au rempart, elles ont pour enseigne la châsse de sainte +Angadresme, patronne de leur ville. Les unes apportent des munitions aux +défenseurs du rempart; d'autres font pleuvoir sur les ennemis des flots +bouillants d'huile et d'eau, ou les écrasent sous les grosses pierres +qu'elles font rouler sur leurs têtes. Les assaillants ont commencé +à gravir le rempart; un porte-étendard plante déjà la bannière de +Bourgogne sur la muraille; il la tient encore, mais Jeanne Hachette la +lui arrache. + +L'ennemi fut repoussé. Parmi les récompenses que Louis XI donne aux +habitants de Beauvais, de nobles privilèges sont accordés aux femmes. Le +roi les dispense des lois somptuaires. Elles ont le pas sur les hommes +à la procession annuelle que Louis XI institue en l'honneur de sainte +Angadresme; elles forment comme une garde d'honneur autour de la châsse +qui a été leur force et leur point de ralliement pour sauver leur cité. +J'ai nommé, dans Anne de France, une héritière des grandes pensées de +Blanche de Castille. Tutrice de son frère Charles VIII, elle accomplit, +comme soeur, une mission politique analogue à celle que Blanche avait +remplie comme mère. Ainsi que la souveraine du XIIIe siècle, elle +poursuit avec une prudente fermeté l'oeuvre de l'unité française. Elle a +les qualités politiques de Louis XI sans en avoir la cruauté; et, par sa +générosité, par sa munificence, elle rend au pouvoir royal l'éclat que +lui avait enlevé la mesquinerie de son père[381]. + +[Note 381: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de France.] + +Cette jeune femme de vingt-deux ans avait, dit un historien, «la +ténacité, la dissimulation et la volonté de fer du feu roi; aussi +disait-il d'elle, avec sa causticité accoutumée, que c'était «la moins +folle femme du monde, car, de femme sage, il n'y en a point.» «Elle +prouva qu'il y en avait une; car elle poursuivit, avec une sagacité et +une énergie admirables, tout ce qu'il y avait eu de national dans les +plans de Louis XI.» «Elle eût été digne du trône par sa prudence et +son courage, si la nature ne lui eût refusé le sexe auquel est dévolu +l'empire.» «Ce jugement d'un contemporain est celui de la postérité[382].» + +[Note 382: Henri Martin, _Histoire de France_, tome VII.] + +Anne de France mérite cet hommage comme tutrice de Charles VIII, mais +nous verrons un peu plus tard que la belle-mère du connétable de Bourbon +n'en sera plus digne. Quel que soit le génie politique dont la nature +ait exceptionnellement doué une femme, quelle que soit la force d'âme +avec laquelle elle se possède, il est bien rare qu'à certain moment la +passion ne vienne obscurcir en elle la notion du sens patriotique. Mais +nous ne sommes pas encore arrivés à cette dernière apparition de madame +de Beaujeu dans l'histoire. + +Aux États généraux qu'Anne de France consent à réunir, les paysans +libres sont appelés pour la première fois; et, tout en fortifiant le +Tiers-État, la princesse continue à défendre le pouvoir royal contre +les envahissements de la féodalité. Elle résiste victorieusement à la +nouvelle ligue du Bien public que dirige contre elle le duc d'Orléans. +Comme nous venons de le rappeler, l'unité de la France la compte, elle +aussi, parmi ses fondateurs. Cette unité lui doit encore une force +considérable: la réunion de la Bretagne à la France, «le plus grand +acte qui restât encore à accomplir pour la victoire définitive et la +constitution territoriale de la nationalité française[383].» + +[Note 383: Guizot, _Histoire de France_, tome II.] + +Anne prépare peu à peu son frère à prendre le pouvoir, et quand ce +moment est venu, elle se retire; elle se livre, dans sa retraite, à +ses devoirs domestiques. Elle ne garde plus que le droit de conseiller +discrètement son frère. Si Charles VIII l'avait écoutée, il n'aurait +pas entraîné la France dans ces guerres d'Italie qui furent si +préjudiciables au pays. + +Pourquoi faut-il qu'Anne de France ait terni, sa pure gloire quand, à +ses derniers moments, les injustices dont François Ier accablait le mari +de sa fille, le connétable de Bourbon, lui firent perdre le sentiment +français, et qu'elle recommanda à son gendre de s'allier à la maison +d'Autriche! Tout viril que fût son caractère, elle était demeurée femme +pour subordonner aux intérêts de sa maison son influence politique. +Soeur et tutrice de Charles VIII, elle sert la France. Belle-mère du +connétable de Bourbon, elle la trahit. Mais n'oublions pas que ce fut +à l'heure des défaillances de la mort. N'oublions pas non plus que +lorsqu'elle était au pouvoir, elle suivit une politique vraiment +nationale, quelle qu'en fût l'inspiration: Si l'on excepte Anne +d'Autriche, elle est la seule qui ait droit à cet éloge entre toutes les +princesses qui, depuis le xve siècle, ont exercé une influence sur les +destinées de notre pays. C'est qu'elle était la seule aussi qui fût +fille de France. + +L'une des causes qui, en effet, rendirent le plus désastreuse +l'intervention politique des reines, c'est que, nées dans des cours +étrangères, elles apportaient généralement sur le trône de France +l'amour de leur pays natal. Une contemporaine de Madame de Beaujeu en +donna le triste exemple. C'est en mariant Charles VIII à l'héritière de +la Bretagne qu'Anne de France avait réuni cette belle province à +notre patrie; et peu s'en fallut que la reine, Bretonne avant d'être +Française, n'enlevât à notre pays le don qu'elle lui avait apporté. A +peine Charles VIII est-il mort, qu'Anne de Bretagne se retire dans son +duché. Cependant un traité l'oblige à ne se remarier qu'à un roi de +France ou à l'héritier présomptif de celui-ci. Louis XII lui demande sa +main, et elle la lui accorde. Mais le roi lui abandonne la jouissance de +son bien et de son duché, et toujours la duchesse de Bretagne l'emporte +sur la reine de France[384]. + +[Note 384: Voir les histoires de France de MM. Henri Martin, Trognon.] + +De son mariage avec Louis XII, Anne de Bretagne n'a que deux filles. La +seconde, Claude de Francs, héritière du duché de Bretagne, doit épouser +l'héritier du trône, François d'Angoulême. Mais la reine déteste Louise +de Savoie, mère de ce prince, et plutôt que de voir passer la Bretagne +entre les mains du fils de son ennemie, elle presse Louis XII de fiancer +la princesse Claude à Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint: +mariage désastreux qui démembrait la France. Le comté de Blois, le +Milanais, Gênes, Asti, furent joints plus tard à la dot de la fiancée; +et si le roi mourait sans héritier mâle, le duché de Bourgogne devait +passer, avec la princesse Claude, à la maison d'Autriche! Voilà ce +qu'Anne de Bretagne avait arraché à l'âme si française de Louis XII! +Mais à quel prix! Les regrets, les remords accablent le roi. Il tombe +malade. Le cardinal d'Amboise, les autres conseillers du prince, lui +rappellent ses devoirs de roi. Alors Anne ne résiste plus. Louis XII +stipule dans son testament que lorsque sa fille Claude sera en âge +d'être mariée, elle épousera François-d'Angoulême. Mais tant que la +reine vécut, ce mariage n'eut pas lieu. + +Une précédente maladie de Louis XII avait fait prévoir à la reine un +second veuvage. Sa première pensée fut de se retirer en Bretagne après +la mort du roi et d'y emmener sa fille Claude pour la soustraire aux +partisans de François d'Angoulême. Elle se hâta d'envoyer ses bagages à +Nantes par la Loire. Le gouverneur de François d'Angoulême, le maréchal +de Gié, les fit saisir entre Saumur et Nantes. Le roi se rétablit, et +la reine, qui gardait sur lui son influence, se souvint de l'injure du +maréchal. Il ne lui suffit pas de le faire chasser de la cour. Elle veut +le déshonorer. Elle suscite contre lui des témoins qui l'accusent de +concussion et d'autres crimes encore. Ce n'est pas la mort du maréchal +qu'elle poursuit. Non, la mort serait pour lui la délivrance, et ce +que la reine lui prépare, c'est la lente agonie du vieillard qui a été +heureux, justement honoré et qui, dépouillé de ses emplois, traînera une +existence misérable: «la mort ne luy dureroit qu'un jour, voire qu'une +heure, et ses langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours. + +«Voylà la vengeance de ceste brave reyne,» ajoute Brantôme[385]. + +[Note 385: Brantôme, _l.c._] + +Anne de Bretagne était-elle donc un monstre? Non, dans sa vie privée, +elle était généreuse, charitable. Elle aimait ses serviteurs et faisait +du bien à ceux du roi. Vertueuse et digne, elle faisait régner les +bonnes moeurs dans cette cour où, la première, elle attira les femmes et +les jeunes filles. Louis XII était fier de lui envoyer les ambassadeurs +qu'elle recevait avec sa grâce royale et son éloquente parole. Elle +protégea les lettres, les arts[386]. + +[Note 386: Voir le chapitre précédent.] + +Mais au milieu de toutes ces qualités, Anne de Bretagne était impérieuse +et ne souffrait pas la contradiction; elle était passionnée dans ses +ressentiments et elle y apportait la ténacité de la vieille race +bretonne. Lorsqu'une femme, belle, séduisante, aimée, a au service de +ses haines une influence politique, que devient pour elle l'intérêt +de ce pays au milieu duquel d'ailleurs elle se considère comme une +étrangère! + +L'ennemie d'Anne de Bretagne, Louise de Savoie, anima aussi de ses +passions ses actes politiques. Lorsque, pour la cause de François +d'Angoulême, le maréchal de Gié a encouru l'inimitié de la reine, Louise +de Savoie compte parmi les faux témoins qui accusent le fidèle soutien +de son fils: C'est qu'au prix de cette lâcheté elle conquiert la faveur +de la reine. C'est pour son fils, sans doute, qu'elle boit cette honte, +car cette femme profondément corrompue a un grand amour au coeur, et +c'est avec la plus vive exaltation que, dans son journal, elle nomme son +fils «mon roi, mon seigneur, mon César et mon Dieu[387].» Mais cet amour, +ce n'est que l'instinct qui se fait entendre au coeur même des fauves; +ce n'est pas l'amour intellectuel que connaît la mère chrétienne et qui +fait d'elle la mère éducatrice par excellence. Au lieu d'élever vers le +bien l'âme de son fils, Louise de Savoie la pervertit. + +[Note 387: _Journal de Louise de Savoie_, date du 25 _de janvier_ +1501.] + +Elle se sert tantôt de son influence sur François Ier, tantôt de son +pouvoir de régente, pour faire triompher ses vives tendresses ou ses +implacables ressentiments. Du duc de Bourbon qu'elle aime, elle fait un +connétable de France; et du nouveau connétable qui dédaigne son amour, +elle fait un persécuté qui devient un traître à la patrie. + +Pour perdre Lautrec, gouverneur du Milanais, elle s'empare des deniers +que lui envoyait le surintendant Semblançay; et elle laisse ainsi +échapper à la France le duché de Milan. Et comme Semblançay déclare que +c'est la reine mère qui a pris cette somme, Louise de Savoie poursuit de +sa haine le surintendant. Cinq années après, François Ier sacrifie à sa +mère le noble vieillard qu'il appelait son père et qui a administré les +finances sous les deux règnes précédents et sous le sien. Il laisse +Louise de Savoie ourdir avec son digne complice, le chancelier Duprat, +le procès qui se terminera par un sinistre spectacle: le vieux +surintendant pendu au gibet de Montfaucon! + +A un moment de sa vie pourtant, Louise de Savoie eut, à l'intérieur et +à l'extérieur[388], une politique utile à la France: c'est que, régente +alors pendant la captivité de François Ier, son devoir se trouva +d'accord avec son amour maternel. Pour délivrer son fils, c'est avec une +haute habileté diplomatique qu'elle détache l'Angleterre de l'alliance +de Charles-Quint. Nous savons avec quel sublime dévouement la fille de +Louise, Marguerite d'Angoulême, travailla, de son côté, au salut du +royal et bien-aimé captif. La mission qu'elle remplit en Espagne, ainsi +que ses autres apparitions si discrètes dans le domaine de l'histoire, +furent, comme nous le disions, les effets du sentiment unique qui fit de +sa vie un long acte d'amour fraternel. Mais dans cette âme généreuse +et vraiment française, cette tendresse, tout exclusive qu'elle fut, ne +l'aveugla jamais sur les besoins du pays, et Marguerite ne la fit +servir qu'au bonheur et à la gloire de la France, à la pacification des +esprits, au soulagement de toutes les infortunes[389]. + +[Note 388: M. Mignet, _Rivalité de François Ier et de Charles-Quint_.] + +[Note 389: Voir le chapitre précédent.] + +Si, pour délivrer François Ier, Louise de Savoie avait dignement +concouru avec sa fille au relèvement de la France, le dernier traité +auquel la reine mère mit la main, fut une honte pour notre pays: c'était +le traité de Cambrai qui, préparé par Louise de Savoie et par Marguerite +d'Autriche, fut nommé _la paix des Dames_, et qui, abaissant la France +aux pieds de Charles-Quint, infligeait à notre patrie la plus cruelle +des humiliations: le sacrifice de tous ses alliés «à l'ambition et à la +vengeance impériales[390].» + +[Note 390: A. Trognon, _Histoire de France_, t. III.] + +Nommerons-nous maintenant les favorites des Valois? Triste influence que +celle qu'eurent dans nos annales ces dangereuses sirènes! C'est pour +plaire à Mme de Chateaubriand que François Ier a donné à Lautrec, frère +de celle-ci, le gouvernement du Milanais; et l'incapacité de ce général +s'est jointe à la trahison de la reine mère pour faire perdre cette +conquête à la France. La duchesse d'Étampes sous François Ier, Diane +de Poitiers sous Henri II, remplissent de leurs créatures les hautes +charges du royaume. S'il n'est pas prouvé que Mme d'Étampes ait trahi +la France pour Charles-Quint, il est malheureusement vrai que Diane de +Poitiers décida Henri II à conclure le traité de Cateau-Cambrésis qui, +après des combats où notre pays avait dignement répondu à son antique +renommée, lui imposa des conditions aussi humiliantes que s'il avait +été vaincu. C'est que la paix est nécessaire à Diane: les Guises, ses +créatures, s'élèvent trop haut à son gré; et pour contrebalancer +leur pouvoir, elle a besoin de voir revenir à la cour Montmorency et +Saint-André, prisonniers en Espagne. + +Détournons nos regards de ces femmes que de royales faiblesses rendent +souveraines. Levons les yeux jusque sur le trône, et voyons surgir la +figure énigmatique et terrible de Catherine de Médicis. + +Elle ne semble pas née pour le crime, cette femme qui se montre d'abord +la tendre belle-fille de François Ier, la patiente épouse d'un prince +qui est l'esclave d'une vieille femme, puis l'inconsolable veuve de ce +mari infidèle, la mère qui se dévoue à ses enfants avec d'autant plus +d'amour que l'espérance de la maternité lui a été longtemps refusée. + +On a dit d'elle que si elle n'avait pas eu à subir la redoutable épreuve +du pouvoir, elle aurait pu ne laisser après elle que le parfum des +vertus domestiques[391]. + +[Note 391: Imbert de Saint-Amand, _les Femmes de la cour des Valois.] + +Avant la mort de Henri II, Catherine n'était qu'en de rares +circonstances sortie de sa retraite pour exercer une action publique. +Le roi, son mari, partant pour l'expédition d'Allemagne, l'avait nommée +régente, mais en restreignant son pouvoir. Plus tard, après que le +désastre de Saint-Quentin fait redouter que l'ennemi n'entre dans +Paris, la reine a, en l'absence de son mari, un mouvement d'une noble +spontanéité. Elle se rend à l'Hôtel de Ville, ou au Parlement d'après +une autre version. Les cardinaux, les princes, les princesses la +suivent. Avec une persuasive éloquence, elle demande un subside de +trois cent mille livres qui permette au roi de soutenir la guerre. Elle +l'obtient, et sa reconnaissance se traduit en paroles d'une exquise +douceur[392]. Par cette intervention que lui dictent le péril du pays et +les plus purs sentiments domestiques, Catherine est vraiment dans ses +attributions de femme et de reine. Aux premiers temps de son veuvage, +la reine mère s'ensevelit dans son deuil. Le moment n'est pas venu pour +elle de prendre le pouvoir. La belle et intéressante Marie Stuart, +adorée de son jeune époux, le gouverne avec ses oncles de Guise. +Catherine de Médicis attend. + +[Note 392: Brantôme, _Premier livre des Dames_, Catherine de Médicis; +les histoires de France de MM. Guizot et Henri Martin.] + +François II meurt. Son jeune frère Charles IX lui succède. La reine mère +est régente. Heure fatale que celle où Catherine prend le pouvoir! Il ne +s'agit plus ici de céder à un magnanime mouvement pour demander au cour +de la France le secours qui permettra de repousser l'étranger. C'est +une autre guerre, une guerre fratricide qui va déchirer le sein de +la France. Les luttes religieuses qui grondent sourdement vont +faire explosion, soulevant les passions populaires et ravivant dans +l'aristocratie les révoltes féodales. Pour diriger l'État dans ces +graves conjonctures, îe gouvernement n'est représenté que par une femme +douée d'une merveilleuse habileté, habituée par l'épreuve à une longue +dissimulation, mais qui, dépourvue de principes supérieurs, ne se laisse +guider que par les impressions de la peur, par l'intérêt de sa famille, +et enfin par l'amour du pouvoir, ce sentiment qui dominera chez elle +avec d'autant plus de force qu'il a été plus longtemps comprimé dans une +âme orgueilleuse. Déjà, sous François II, quelque réservée que fût son +attitude, elle avait, dans une lettre adressée à son gendre Philippe II, +laissé entrevoir son caractère altier. Ce qui la rendait hostile à +la convocation des États généraux, c'était la pensée que, par leurs +réformes, ils la réduiraient «à la condition d'une chambrière.» A ce +moment déjà, la vanité égoïste l'emportait chez elle sur toute pensée +patriotique. Pendant la minorité de Charles IX, l'intérêt de l'État et +celui de sa famille s'accordant, Catherine exerce sur les partis une +action modératrice, peu ferme malheureusement, mais qui s'unit à la +généreuse tolérance du chancelier de l'Hôpital, le noble magistrat qui, +sous François II déjà, a dû à la reine mère son élévation. + +Si, par une politique incertaine, indécise, la reine se sert tour à +tour de chaque parti pour contenir l'autre, c'est que tous deux lui +paraissent redoutables. La neutralité lui est d'autant plus facile que +la religion n'est pour elle qu'un moyen politique. On connaît le mot +qu'elle prononça quand les premières nouvelles de la bataille de Jarnac +lui firent croire au triomphe des protestants: «Eh bien! nous prierons +Dieu en français.» + +Après avoir conclu le traité d'Amboise qui mécontente également +catholiques et huguenots, Catherine suit une politique généreuse que +ses intérêts lui commandent. Elle unit les deux partis dans une pensée +patriotique et donne à leur belliqueuse ardeur un but vraiment français: +la recouvrance du Havre que leurs querelles ont livré à l'Anglais. La +reine elle-même conduit l'armée. Avec la grâce et la dextérité qui +font d'elle une admirable écuyère, elle monte à cheval «s'exposant aux +harquebusades et canonnades comme un de ses capitaines, voyant faire +tousjours la batterie, disant qu'elle ne seroit jamais à son ayse +qu'elle n'eust pris ceste ville et chassé ces Anglois de France, +haussant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Aussy fit elle +tant qu'enfin elle la rendit françoise[393]» + +[Note 393: Brantôme, _l. c._ Catherine déploya le même courage devant +Rouen assiégé. Id., _id_.] + +C'est encore une sage mesure que prend Catherine lorsque, exerçant à +la majorité de son fils une autorité plus grande que jamais, elle fait +voyager le jeune roi pendant deux années dans les provinces, surtout +dans celles qu'enflamme le plus l'ardeur des luîtes religieuses. +Catholiques et huguenots se pressent aux fêtes du voyage, ces fêtes où +se déploient tous les enchantements d'une cour brillante. Mais Catherine +a déjà commencé à employer pour soutenir sa cause une force peu +avouable: l'_escadron volant_ de ses cinquante filles d'honneur +qui déploient toutes leurs séductions pour attirer à la reine les +personnages les plus influents des deux causes. + +De ce voyage entrepris dans un but élevé, résulte pour Catherine une +politique nouvelle. Elle a constaté l'infériorité numérique du parti +huguenot: c'est assez pour qu'elle n'ait plus à le ménager. Lorsque, +sur la Bidassoa, le duc d'Albe lui a donné de sanguinaires conseils, la +reine était préparée à les recevoir. + +Catherine de Médicis apportera dans la violence la même dissimulation, +les mêmes atermoiements que dans la modération. C'est dans l'ombre +qu'elle dirigera ses premiers coups, non sans tenter encore des +démarches pour la paix. Jetant enfin le masque, elle fait renvoyer +L'Hôpital, elle défend sous peine de mort l'exercice du culte +protestant. Mais son habileté est mise en défaut, et la France +catholique n'est pas prête pour la lutte. Seuls, les protestants sont +sous les armes. + +Dans la lutte qui s'engage, la reine mère n'a en vue ni la défense de +la religion, ni même l'intérêt du roi. Ce qu'elle cherche dans cette +guerre, c'est le moyen de faire briller le duc d'Anjou, son fils +préféré. Elle avance et recule tour à tour. Après avoir fait confisquer +les biens de Coligny, après avoir mis à prix la tête de l'amiral, elle +accueille ses propositions de paix lorsqu'il marche sur Paris. Le traité +de Saint-Germain est signé. + +Catherine se souvient-elle toujours de l'avis que lui avait naguère +donné le duc d'Albe: «Un bon saumon vaut mieux que cent grenouilles?» +Est-ce pour mieux prendre Coligny dans ses filets qu'elle s'est +rapprochée de lui? Il semble difficile de prononcer en pareille matière: +rien ne ressemble plus à la fausseté que cette indécision qui fait +passer d'une résolution à une autre. Quoi qu'il en soit, c'est bien +à cette période de la vie de la reine que peut s'appliquer ce mot de +Charles IX à Coligny: «C'est la plus grande brouillonne de la terre.» + +L'ascendant que l'amiral prend sur le roi devient pour lui une sentence +de mort. La reine mère ne souffrira pas qu'une influence étrangère lui +enlève sa domination. Catherine tente de faire assassiner Coligny. +L'amiral n'est que blessé et cet événement redouble la filiale +vénération que le roi lui témoigne. Les Guises seuls sont accusés de +cette tentative de meurtre; mais si la grande victime guérit, la reine +se sent perdue. + +C'est alors qu'avec son complice, Henri d'Anjou, elle ourdit la trame de +la Saint-Barthélemy. Avec quel art perfide elle cherche à surprendre +le consentement du roi! Elle connaît ce caractère faible, violent, +orgueilleux. Elle montre à Charles IX l'amiral armant contre lui les +huguenots; elle lui rappelle qu'une fois, dans son enfance, lui, le roi, +a dû fuir devant ces «sujets révoltés.» Enfin, elle frappe le dernier +coup: elle nomme à son fils les véritables assassins de l'amiral: «Les +huguenots demandent vengeance sur les Guises. Eh bien! vous ne pouvez +sacrifier les Guises; car ils se disculperont en accusant votre mère et +votre frère!... et ils nous accuseront à juste titre.... C'est nous qui +avons frappé l'amiral pour sauver le roi! Il faut que le roi achève +l'oeuvre, ou lui et nous sommes perdus!...» + +D'abord ivre de fureur, Charles tombe dans un profond accablement. +Cependant il résiste toujours: «Mais mon honneur!... mais mes amis! +l'amiral!» Ces mots entrecoupés trahissaient les angoisses du malheureux +prince. Et Catherine poursuivait son oeuvre infernale. Après avoir +demandé à son fils la permission de se séparer de lui, elle lui jette +cette insultante parole: «Sire, est-ce par peur des huguenots que vous +refusez?» Sous cet outrage le roi bondit: «Par la mort Dieu, puisque +vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux; mais aussi tous les +huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le +reprocher après. Par la mort Dieu, donnez-y ordre promptement[394].» + +[Note 394: Henri Martin, _Histoire de France_, t. IX.] + +Ces mots, prononcés dans le délire de la fureur, sont l'arrêt de mort +des protestants qui s'endorment dans la fausse sécurité que leur inspire +le mariage du roi de Navarre avec la soeur de Charles IX. La jeune +mariée ignore les sinistres projets qui auront leur dénouement le +lendemain. Catherine sacrifie maintenant jusqu'à sa fille à son +ambition! Malgré les larmes de la duchesse de Lorraine, soeur de +Marguerite, elle envoie la jeune femme auprès de son mari afin +d'éloigner tout soupçon. Elle l'expose ainsi aux représailles des +huguenots[395]; mais que lui importe! Voilà ce que la politique a fait de +cette mère autrefois si pleine de sollicitude pour ses enfants! + +[Note 395: Marguerite de Valois, _Mémoires_.] + +C'est la nuit. Bientôt la cloche du Palais va annoncer les sanglantes +matines de Paris. Le roi et ses deux conseillers, Catherine et le duc +d'Anjou, sont au portail du Louvre, vers Saint-Germain-l'Auxerrois. +Ils vont assister au prélude de l'horrible tragédie dont ils sont les +auteurs. Suivant une version, Charles IX se serait senti faiblir, et +alors la reine mère, pour prévenir un contre-ordre, aurait avancé le +signal et fait sonner la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois. +D'après le duc d'Anjou, une autre scène aurait eu lieu. En entendant un +coup de feu tiré dans la nuit, les trois complices, pris d'épouvante, +auraient mesuré les effroyables proportions de leur crime, et tous trois +auraient donné un contre-ordre, venu trop tard: la boucherie avait +commencé[396]. Si le récit du duc d'Anjou est exact, il concorde bien avec +le caractère vacillant de la reine mère. + +[Note 396: Henri Martin, _l. c._] + +Tandis que Catherine, entraînant le roi à une fenêtre, le repaissait +de la vue du sang, une douce et pure jeune femme dormait dans son +appartement du Louvre: c'était la reine de France, Élisabeth d'Autriche. +Elle ignorait tout, et lorsqu'à son réveil elle apprit ce qui se +passait: «Helas! dit-elle soudain, le roy, mon mary, le sçait-il?--Ouy, +Madame, répondit-on, c'est luy-mesmes qui le fait faire.--O mon Dieu! +s'escria-t-elle, qu'est cecy? et quels conseillers sont ceux-là qui +luy ont donné tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te requiers de luy +vouloir pardonner: car, si tu n'en as pitié, j'ay grande peur que ceste +offense luy soit mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures et se +mit en oraison, et à prier Dieu la larme à l'oeil[397].» + +[Note 397: D. Brantôme, _Second livre des Dames_, passage transposé au +_Premier livre_ par quelques éditeurs.] + +Cette pieuse jeune femme qui supplie le Christ d'être miséricordieux aux +bourreaux, voilà le seul spectacle qui nous repose de tant d'horreurs. +Avec Élisabeth d'Autriche, nous entendons l'unique protestation qui, +dans ce palais souillé, fasse vibrer la voix de l'Évangile. Grâce à +Dieu, cette protestation était due à une femme, à une femme restée +femme, et que nous aimons à opposer à la femme politique qui imprimait +sur la race des Valois la tache sanglante que rien ne saurait effacer de +l'histoire, mais que les pleurs et les prières d'Élisabeth essayaient +d'effacer devant Dieu. + +Catherine de Médicis a sacrifié la paix de l'État, le sang des Français, +à sa peur, à son égoïsme, enfin à sa préférence maternelle pour le duc +d'Anjou. Devenu roi, c'est, par un juste retour de la Providence, ce +fils même qui la châtiera. Elle l'a reproduit à son image, elle lui a +donné son égoïsme, sa dissimulation; il retournera contre elle les vices +qu'elle lui a inculqués[398]. Il l'éloignera de ses conseils. Elle le +verra déshonorer la royauté par sa lâche attitude; cette royauté que +Charles IX a fait nager dans le sang, Henri III la plongera dans +la boue. Catherine de Médicis est réduite à reporter ses dernières +espérances sur la Ligue que dirigent les mortels ennemis de ce fils tant +aimé naguère. Mais avec la Ligue, elle a une lointaine perspective de +domination. La duchesse de Lorraine est sa fille, et si un fils de cette +princesse succède à Henri III, l'aïeule pourra encore gouverner. Dans la +tumultueuse journée des Barricades, c'est Catherine qui négocie la paix +avec le duc du Guise: dernière consolation qui reste à son amour-propre +tant humilié d'ailleurs! Mais bientôt Henri III fait assassiner les +Guises; et le cardinal de Bourbon, fait prisonnier, jette à la face +de Catherine la responsabilité de tous ces malheurs. Bouleversée, la +vieille reine meurt de saisissement. + +[Note 398: A. Trognon, _Histoire de France_, tome III.] + +Suivant la remarque d'un historien moderne, Catherine de Médicis, quand +ses intérêts ne s'y opposaient pas, avait voulu poursuivre un double +but qu'il ne lui fut pas donné d'atteindre: l'abaissement de la maison +d'Autriche, l'abaissement de la féodalité. Mais en poursuivant ce +but par des moyens bas et perfides, en le subordonnant surtout à ses +passions, à son égoïsme, elle le manqua[399]. + + +[Note 399: Henri Martin, _Histoire de France_, tome IX.] + +Qu'est-ce que Catherine de Médicis a donné à la France? Deux +assassins,--c'étaient ses fils,--et la Saint-Barthélemi,--c'était son +oeuvre. Que de crimes lui eussent été épargnés, que de deuils et de +hontes eussent été épargnés à la France si elle n'avait jamais eu entre +les mains l'arme du pouvoir! + +Au XVIe siècle, la violence est le caractère dominant de l'influence +qu'exercent les femmes. Cette violence ne fût-elle pas dans leur +caractère, elle y est mise par les luttes auxquelles elles sont mêlées. +En voici une, douce et généreuse entre toutes: Anne d'Este, femme du +duc François de Guise. Après la conspiration d'Amboise, elle n'a pu +supporter l'horrible spectacle auquel la cour se délecte: le supplice +des conspirés. Elle s'éloigne en sanglotant, et comme la reine mère +lui demande pourquoi elle se livre à une telle douleur: «J'en ay, +respondict-elle, toutes les occasions du monde. Car je viens de voir la +plus piteuse tragédie et estrange cruauté à l'effusion du sang innocent, +et des bons subjects du roy que je ne doubte point qu'en bref un grand +malheur ne tombe sur nostre maison, et que Dieu ne nous extermine de +tout pour les cruautés et inhumanités qui s'exercent[400].» C'est une +fervente catholique qui pleure sur les huguenots persécutés; c'est une +épouse, une mère qui redoute le châtiment que la Providence fait tomber +sur les persécuteurs; et c'est peut-être aussi une fille qui se souvient +de sa mère: la duchesse de Guise était née d'une protestante: Renée de +France, duchesse de Ferrare. + +[Note 400: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France_.] + +Lorsque le duc François prépare des mesures rigoureuses contre Orléans, +la généreuse duchesse va vers lui pour le fléchir. Mais en allant la +voir dans un château situé près du camp, le duc est frappé par un +assassin. Il est transporté auprès de sa femme. A cet aspect, l'épouse a +un cri de vindicative douleur. François de Guise lui rappelle qu'à Dieu +seul appartient la vengeance, et, dans son admirable mort de héros +chrétien, il n'a que des paroles de miséricorde et de paix. Mais la +duchesse, elle, ne pardonne pas. Ce n'est plus la femme magnanime qui +détourne ses regards d'une sanglante exécution et qui intercède pour des +vaincus. Non, c'est une épouse tout entière à la vengeance de son mari. +Le supplice de l'assassin ne lui suffit pas: derrière Poltrot de Méré, +elle voit Coligny, qui n'a pas fait commettre le crime cependant, mais +qui en connaissait le projet et n'en a pas empêché l'exécution. Même +remariée au duc de Nemours, la duchesse de Guise poursuit la vengeance +de son premier mari. Elle est la complice de la reine mère pour la +tentative d'assassinat qui précède la Saint-Barthélemi. Un de ses fils +juge que de sa propre main elle tuerait l'amiral! + +Elle apporte dans sa tendresse maternelle toute la passion de son âme. +Elle anime Henri de Guise, son fils, dans l'oeuvre qu'il poursuit: +la formation de la Ligue. Quand les Guises sont assassinés, elle est +prisonnière, et cependant elle jette à Henri III toutes les malédictions +qu'une mère peut fulminer contre les meurtriers de ses fils. Rendue à la +liberté pour être une messagère de paix auprès des chefs de la Ligue, +elle leur transmet les propositions dont elle est chargée, mais lorsque +son fils, le duc de Mayenne, lui demande si elle lui conseille de les +accepter, elle l'exhorte à ne prendre conseil que de son coeur et de sa +conscience. Il la comprend[401]! + +[Note 401: Brantôme, _Second livre des Dames_.] + +Et sa fille, la duchesse de Montpensier, l'âme de la Ligue! Elle s'est +vantée de porter à la ceinture les ciseaux qui devaient donner à Henri +III, successivement roi de Pologne et roi de France, une troisième +couronne! Quand ses frères ont été assassinés, elle fait plus. C'est +elle qui arme le bras de Jacques Clément. Et sa mère et elle, parcourant +dans leur carrosse les rues de Paris, annoncent elles-mêmes au peuple la +bonne nouvelle: l'assassinat du roi. La duchesse de Montpensier a donné +auparavant un chef à cette Ligue qu'avait exaltée le spectacle de sa +douleur fraternelle. C'est elle qui a cherché à Dijon Mayenne, son +frère, et elle l'a conduit à Paris en triomphe. S'il l'avait écoutée, il +aurait saisi la couronne de France. + +Même farouche énergie chez les femmes des huguenots. Elles ne savent +pas seulement mourir avec héroïsme, elles animent à la lutte les +combattants. Qui décide Coligny à vaincre l'horreur que lui inspire la +guerre civile? Une femme, une femme d'un grand coeur cependant, mais +qu'anime l'ardent esprit des sectaires. Une nuit l'amiral est réveillé +par les sanglots de sa compagne, Charlotte de Laval: «Je tremble de peur +que telle prudence soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sage pour +les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui vous a donné la science de +capitaine: pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfans?... +L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez +ou pour les arracher des ongles des tyrans?... Monsieur, j'ai sur le +coeur tant de sang versé des nostres; ce sang et vostre femme crient au +ciel vers Dieu... contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous +n'empeschez point d'estre meurtris.»--«Mettez la main sur vostre sein, +répondit l'amiral, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra +digerer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux +de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples +quands ils jugent les causes par les mauvais succez, les trahisons des +vostres, la fuitte, l'exil en païs estrange...; vostre honte, vostre +nudité, vostre faim, et, ce qui est plus dur, celle de vos enfans: +tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau, +après avoir veu vostre mari trainé et exposé à l'ignominie du vulgaire: +Et pour fin vos enfans infames vallets de vos ennemis... Je vous donne +trois semaines pour vous esprouver; et quand vous serez à bon escient +fortifiée contre tels accidens, je m'en irai périr avec vous et avec nos +amis.»--L'Admiralle repliqua, Ces trois semaines sont achevées, vous ne +serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et +ne mettez point sur vostre teste les morts de trois semaines: Je vous +somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre +vous en son jugement[402].» + +[Note 402: D'Aubigné, _Histoires_, t. I, livre III, ch. II.] + +Certes, Charlotte de Laval soutenait une funeste cause; mais comment ne +pas admirer la scène superbe que nous a fait connaître d'Aubigné! + +Dans le parti huguenot encore, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret, +fille de Marguerite d'Angoulême et femme d'Antoine de Bourbon; Élisabeth +de Roye, mariée au prince de Condé, encouragent leurs époux à embrasser +ouvertement et activement le protestantisme[403]. Lorsque Antoine de +Bourbon revient au catholicisme et qu'il veut contraindre sa femme à +suivre son exemple, elle résiste. Il l'éloigne de lui et lui prend son +fils pour le faire élever dans la religion catholique; mais, avant de +partir, Jeanne adjure l'enfant de ne point aller à la messe, le menaçant +de le renoncer pour son fils s'il lui désobéit. Dans les seigneuries des +Pyrénées qui lui restent soumises, elle prête son appui aux protestants +de la Guyenne. Bientôt elle devient veuve. Sa foi intolérante éclate +avec violence, elle interdit l'exercice du culte catholique dans son +royaume de Navarre, elle chasse les prêtres. + +[Note 403: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, tome I.] + +Son fils, Henri de Navarre, n'a pas quinze ans et déjà elle l'arme de sa +main, elle le conduit à La Rochelle auprès du prince de Condé. Elle-même +soutient énergiquement la lutte. + +Après l'assassinat du prince de Condé, Jeanne se montre dans une +plus touchante attitude. Elle amène devant les huguenots réunis à +Tonnai-Charente, son fils et son neveu, le fils de la victime; et les +présente à cette armée comme les vengeurs de Condé. La harangue qu'elle +leur adresse joint à une énergie virile la séduction qu'exercent les +larmes d'une femme. Son fils jure d'être fidèle à la cause proscrite, +et le serment du jeune prince est répété par les voix enthousiastes +des soldats. Henri est proclamé chef de l'armée, et Jeanne consacre ce +souvenir par une médaille d'or portant la double effigie de la mère et +du fils. «_Pax certa, victoria integra, mors honesta_.» Paix assurée, +victoire entière, mort honorable, disait la légende: noble devise que, +plus tard, devait rappeler à son fils une autre mère, l'une des héroïnes +que la maison de Rohan donna au siège de La Rochelle. Cette devise était +digne de cette fière Jeanne d'Albret qui, alors que le mariage de son +fils avec la soeur du roi de France était négocié, déclarait éloquemment +qu'elle sacrifierait sa vie à l'État, mais non pas l'âme de son fils à +la grandeur de sa maison. Elle se trompait dans la croyance à laquelle +elle se dévouait, mais dans ce siècle où tant de passions égoïstes +étaient en jeu, elle obéissait du moins à ce principe qui met au-dessus +de toutes les ambitions humaines les intérêts de l'âme immortelle. En +déplorant les erreurs de Jeanne d'Albret, n'oublions pas que nous devons +Henri IV à une mère qui lui apprit à devenir un grand homme en le +nourrissant de la lecture de Plutarque; redisons, avec d'Aubigné, +qu'elle n'avait «de femme que le sexe, l'ame entière aux choses +viriles, l'esprit puissant aux grands affaires, le coeur invincible aux +adversitez[404],» et ajoutons cependant qu'avec Charlotte de Laval et +Élisabeth de Roye, elle n'apparut dans la vie politique de la France que +pour attiser le feu de la guerre civile. + +[Note 404: D'Aubigné, _Histoires_, tome II, livre I, ch. II.] + +Ce n'était pas seulement dans les luttes religieuses que la violence se +rencontrait chez les femmes. Cette violence se respirait dans l'air. +A une époque où les combats singuliers devenaient une plaie pour la +France, on vit la veuve d'un gentilhomme tué en duel, poursuivre avec +une implacable persévérance la mort du meurtrier. Celui-ci est traîné au +supplice, et, à ce moment même, la grâce royale le sauve. Alors la veuve +va se jeter aux pieds du roi, et, lui présentant son petit enfant: +«Sire, dit-elle, au moins puis que vous avez donné la grâce au meurtrier +du père de cet enfant, je vous supplie de la luy donner dès cette heure, +pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.» +«Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit +esveiller son enfant; et, en lui monstrant la chemise sanglante qu'avoit +son père lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la +bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy: +autrement je te deshérite.»--«Quelle animosité!» s'écrie Brantôme. Mais +pourquoi s'en étonnait-il? Ne voyait-il pas ses contemporaines se jouer +de la vie des hommes, fût-ce même pour satisfaire un caprice insensé? +L'une, en passant devant la Seine, laisse tomber son mouchoir à l'eau et +le fait chercher par M. de Genlis «qui ne sçavoit nager que comme une +pierre.» Une autre jette son gant au milieu des lions que François Ier +fait combattre devant la cour, et elle prie le vaillant M. de Lorges +de le lui rapporter. Celui-ci y va bravement, mais si la dame de +ses pensées a éprouvé son courage, elle a, du même coup, perdu son +affection, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle il lui +aurait jeté son gant au visage. Brantôme dit avec raison que ces femmes +eussent mieux fait de se servir de leur pouvoir pour envoyer leurs +chevaliers sur un glorieux champ de bataille. Ainsi fit Mlle de Piennes, +l'une des filles d'honneur de la reine. Pendant que Catherine de Médicis +encourage de sa présence les opérations du siège de Rouen, Mlle de +Piennes donne son écharpe à M. de Gergeay. Il se fait tuer en la +portant. A la bataille de Dreux, M. des Bordes, envoyé à un poste +périlleux, dit en y allant: «Ha! je m'en vais combattre vaillamment pour +l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» «A ce il ne faillit, +car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme...» + +Un autre gentilhomme déclarait qu'il se battait bien moins pour le +service du roi ou par ambition «que pour la seule gloire de complaire à +sa dame.» + +Ce sont là de ces traits que nous a souvent offerts le moyen âge et que +nous aimons à retrouver dans cette cour païenne des Valois qui n'avait +guère de chevaleresque que ses brillants dehors. Ainsi que le juge +Brantôme, les belles et honnêtes femmes aiment les hommes vaillants, +qui, seuls, peuvent les défendre, et les hommes braves aiment, eux +aussi, les femmes courageuses qui n'ont jamais manqué au pays de Jeanne +d'Arc et de Jeanne Hachette. Même à cette époque d'affaissement moral, +la France continuait à enfanter des héroïnes. Les femmes faisaient «les +actes d'un homme,... montoient à cheval,... portoient le pistolet à +l'arçon de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un +homme.» Si le triste champ de bataille des guerres religieuses fut +témoin de ce courage guerrier, la lutte contre l'étranger lui donna un +plus digne emploi. Les femmes de Saint-Riquier et celles de Péronne +imitent glorieusement Jeanne Hachette et ses compagnes. Mme de Balagny +concourt vaillamment à la défense de Cambray et meurt de chagrin quand +elle voit tomber au pouvoir de Charles-Quint la ville qu'elle regarde +comme sa principauté. Suivant une autre version, elle se serait tuée: +le suicide ternirait alors la mort de cette héroïne. En expirant, elle +disait à son mari: «Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton +malheur et ta dérision.»--«C'est un grand cas, dit Brantôme, quand une +femme nous apprend à vivre et mourir[405].» + +[Note 405: Brantôme, _Second livre des Dames_.] + +Le règne réparateur de Henri IV ferme les plaies des guerres civiles et +rend la France prospère à l'intérieur, respectée à l'extérieur. Mais ce +grand prince est assassiné, et la régence du royaume est confiée à une +femme qui, par l'étroitesse de ses idées, le peu d'élévation de son âme, +la faiblesse et la violence de son caractère, est indigne de soutenir +l'héritage politique de Henri IV, et qui remplacera la fermeté absente +par l'entêtement d'un esprit aveuglé. + +Au moment où Marie de Médicis devient veuve, un terrible soupçon pèse +sur elle: on ne la croit pas étrangère à l'assassinat du roi. Elle +pleure son mari cependant; mais, avant tout, elle cherche à assurer son +pouvoir de régente, et, pour y parvenir, elle relève la féodalité que +domptait Henri IV, elle comble d'honneurs et d'argent les grands du +royaume et leur livre le trésor royal que la sage administration de +Sully avait enrichi. Par ses prodigalités, la régente contiendra-t-elle +au moins les grands seigneurs? Non, elle les exaspère par la faveur +exorbitante qu'elle a accordée à un aventurier italien marié à sa femme +de chambre. Complètement étranger au métier des armes, cet aventurier, +Concini, le nouveau marquis d'Ancre, est maréchal de France. Cette femme +de chambre, Léonora Galigaï, trafique honteusement de tous les emplois. +Par trois fois les princes se révoltent, et si, la seconde fois, la +reine trouve assez d'énergie pour marcher avec le jeune roi à la +rencontre des rebelles, ceux-ci ont trouvé dans la première de leur +révolte et trouveront encore dans la troisième, les titres les plus +puissants pour obtenir de nouvelles faveurs. + +Marie de Médicis détruit aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur, +l'oeuvre de Henri IV, et ses sympathies sont, acquises à cette maison +d'Autriche dont le feu roi a poursuivi l'abaissement. + +Louis XIII fait assassiner Concini. La maréchale d'Ancre est exécutée; +Marie de Médicis, éloignée de la cour. Luynes, le favori du roi, a +remplacé Concini. Cette fois encore, les princes se révoltent; mais, +cette fois, la reine est leur appui, et elle va plonger le pays dans la +guerre civile. Après une escarmouche, la paix se rétablit. La mère et le +fils se réconcilient. + +Le duc de Luynes meurt. Marie de Médicis reprend quelque influence, +et ce n'est pas tout d'abord pour le malheur du pays. Elle ramène au +pouvoir l'évêque de Luçon, Richelieu, qu'avant sa disgrâce elle avait +fait nommer secrétaire d'État et qui l'a suivie dans sa retraite. Tant +que son protégé ne lui porte pas ombrage, elle s'associe à la politique +vraiment nationale de Richelieu, et sacrifie au ministre jusqu'à ses +sympathies espagnoles. Mais bientôt l'irascible princesse regrette la +toute-puissance de Richelieu et se plaint de son ingratitude. Assez +influente alors pour que le roi, avant de partir pour l'expédition +d'Italie, lui confie la régence des provinces situées au nord de la +Loire, elle n'a pu réussir cependant à empêcher une guerre qui lui est +pénible. Plus tard, elle voudra la paix à tout prix avec la maison +d'Autriche. Mais l'influence de Richelieu l'emporte heureusement pour +que cette paix soit faite à l'honneur de la France. + +Contre le ministre, Marie de Médicis a trouvé une alliée dans sa +belle-fille Anne d'Autriche. Au retour de la guerre d'Italie, Louis +XIII, dangereusement malade, est entouré des tendres soins de sa mère +et de sa femme: toutes deux profitent de la reconnaissance du roi pour +perdre le cardinal. Marie de Médicis touche à son triomphe, et quand, +revenue à Paris, elle reçoit dans son palais du Luxembourg la visite +de Louis XIII, elle tente un dernier assaut. Tout à coup elle voit +apparaître à la porte de sa chambre la robe rouge du cardinal. Sa colère +éclate plus violente que jamais. Marie de Médicis somme le roi de +choisir entre la reine, sa mère, et le cardinal: le ministre, l'homme de +vieille race, qu'elle ose nommer un valet. + +Le lendemain, la reine mère a reçu les premiers gages de la faveur du +roi: le maréchal de Marillac, son protégé, est nommé au commandement de +l'armée d'Italie. Le chancelier de Marillac, le successeur que Marie de +Médicis veut donner à Richelieu, reçoit, lui seul, l'ordre de suivre +à Versailles le roi qui s'y rend. La foule des courtisans se porte au +Luxembourg. + +Mais le soir, on apprend que le cardinal a ressaisi son influence sur +Louis XIII, et les courtisans abandonnent le Luxembourg pour le Louvre. +C'est la fameuse journée des Dupes. + +Toute à sa vengeance, la reine mère intrigue même avec l'ambassadeur +d'Espagne. Exilée à Moulins, elle se réfugie dans les Pays-Bas. Elle y +est rejointe par son fils préféré, Gaston d'Orléans, bien digne d'elle +par l'esprit d'intrigue, de révolte, mais bien plus coupable qu'elle. +Malgré ses graves défauts, Marie de Médicis n'eut pas, du moins, comme +Gaston, la lâcheté de livrer ses amis à Richelieu. Mise en demeure de le +faire, elle ne voulut pas acheter à ce prix la cessation de son exil. +Elle eut d'ailleurs des amis qui répondirent à sa fidélité par un +dévouement qu'ils payèrent de leur existence: le maréchal de Marillac, +le duc de Montmorency. + +Richelieu qui faisait remonter jusqu'à l'exilée la responsabilité des +complots ourdis contre sa vie, Richelieu fut inflexible pour elle. Une +humble démarche qu'elle fit auprès du roi, et même auprès du ministre, +pour rentrer en France, ne fut pas plus accueillie que les interventions +diplomatiques qu'elle mit en mouvement. Elle mourut dans l'exil, dans la +pauvreté, mais, à ce moment suprême, elle voyait de plus haut les choses +de ce monde. Ce n'est plus une ambitieuse qui s'agite dans les intrigues +politiques, dans les passions mesquines qui ont troublé la France: c'est +une femme chrétienne qui meurt dans d'humbles sentiments et qui pardonne +à Richelieu même[406]. + +[Note 406: Trognon, _Histoire de France_, t. IV.] + +Pendant la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche a été, comme sa +belle-mère, associée à plus d'un complot tramé contre Richelieu. Elle a +même trahi la France pour renverser le cardinal. Et cependant, lorsque, +après la mort de Louis XIII, elle est devenue régente, elle s'arrête, +dit-on, devant le beau portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne, +et prononce ces paroles: «Si cet homme vivait, il serait aujourd'hui +plus puissant que jamais!» + +Et lorsque les anciens amis d'Anne d'Autriche, ceux qui ont souffert +pour elle la prison, l'exil, reviennent et croient triompher avec elle, +la régente les écarte, et c'est au continuateur de Richelieu qu'elle +accorde sa confiance. + +Est-ce seulement parce qu'en prenant le pouvoir, la reine a compris que +de graves responsabilités s'imposaient à elle, et qu'elle se devait +avant tout, sinon à cette France qu'elle avait trahie, au moins à ce +jeune roi, à ce fils bien-aimé dont il lui fallait conserver l'héritage? +Je crois que l'amour maternel put avoir cette influence sur Anne +d'Autriche, mais je crois aussi que si Mazarin n'avait pas été là pour +la guider avec toute la puissance que donne une affection partagée, Anne +d'Autriche aurait été exposée à n'avoir d'autre histoire que celle d'une +Marie de Médicis. + +Tout en reconnaissant que pour la gloire de la France, Anne d'Autriche +fit sagement de suivre les inspirations de Mazarin, il est permis +de regretter la dureté avec laquelle elle sacrifia à ce ministre +quelques-uns des amis qui s'étaient dévoués à elle dans sa disgrâce. Il +est vrai que pour dédommager plusieurs d'entre eux des emplois qu'elle +leur refusait, elle leur prodigua des largesses dont le Trésor faisait +malheureusement les frais. On pourrait encore dire pour atténuer +l'ingratitude de la régente, que la haine persévérante que ses anciens +amis gardaient à Mazarin, ne pouvait qu'irriter sa royale amie. Mais le +manque de reconnaissance n'était pas pour Anne d'Autriche un défaut +de fraîche date. A moins qu'une grande passion n'occupât son coeur, +l'égoïsme y dominait facilement. A l'époque où elle était persécutée, +elle ne recula pas plus pour se sauver elle-même, devant l'abandon de +ceux qui exposaient leur vie pour la défendre, qu'elle ne recula devant +le sacrilège en faisant un faux serment sur l'Eucharistie. Il y avait +dans son caractère un bizarre mélange de grandeur et de bassesse, +d'ingratitude et de dévouement. + +Mazarin ne connut que ce dévouement qui ne cessa de s'élever à la +hauteur de l'épreuve. La reine lui en donna un premier témoignage quand +il vit son existence menacée par le complot de Beaufort: ce fut à ce +moment que la régente se déclara pour son ministre en danger. + +En s'associant à la sage politique de Mazarin, Anne d'Autriche contribua +puissamment à la grandeur de notre pays. «La France, dit M. Cousin, ne +compte pas dans son histoire d'années plus glorieuses que les premières +années de la régence d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin, +tranquille au dedans par la défaite du parti des Importants, triomphante +sur tous les champs de bataille, de 1643 à 1648, depuis la victoire +de Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées entre elles par tant d'autres +victoires et couronnées par le traité de Westphalie[407]». Comment +rappeler aujourd'hui sans une profonde tristesse que c'est à la régence +d'Anne d'Autriche que nous devons le traité qui donna l'Alsace à la +France! + +[Note 407: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville_.] + +A ces belles et radieuses années de la Régence succèdent des temps de +trouble. Après les généreuses émotions de la guerre extérieure, voici +les intrigues et les luttes civiles de la Fronde. + +Au début de la guerre civile, la figure d'Anne d'Autriche prend un +relief extraordinaire. Dans ses qualités comme dans ses défauts apparaît +une énergique personnalité. La vivacité du sentiment, toujours quelque +peu compromettante pour l'administration politique des femmes, peut, +aux heures de crise où les mesures ordinaires ne suffisent pas, leur +inspirer les fières attitudes, les résolutions héroïques qui les font +triompher dans la lutte. Ce n'est pas à l'art de la politique qu'est +due cette gloire, c'est à l'inspiration du coeur, et c'est pourquoi les +femmes apparaissent généralement si grandes dans les périls publics ou +privés. Anne d'Autriche eut dans la Fronde une âme vraiment royale. +Cette princesse, naguère si humble et si humiliée devant Richelieu, est +maintenant une vraie fille des rois d'Espagne «bien digne de ses grands +aïeux», c'est une reine à qui «le sang de Charles-Quint» donne «de la +hauteur[408]», et qui, suivant l'expression de Mazarin, est «vaillante +comme un soldat qui ne connaît pas le danger». + +[Note 408: Mme de Motteville, _Mémoires_.] + +Toutefois, dans cette généreuse attitude même, elle se laisse emporter +par la passion au delà de la mesure; et si l'on a pu dire qu'elle seule +montra alors de la noblesse et du courage, on doit ajouter que ses +emportements irritèrent la révolte. + +Profondément imbue du principe du pouvoir absolu, Anne d'Autriche ne +souffre pas que, dans des questions de finance qui, à vrai dire, ne +regardent pas le Parlement, l'autorité royale soit limitée et contrôlée +par des gens de robe, «cette canaille», a-t-elle dit avec cette violence +de langage que nous retrouverons plus d'une fois sur ses lèvres. +L'orgueil de la reine paraît l'emporter jusque sur l'amitié qu'elle a +vouée à Mazarin: elle semble rebelle aux conseils du prudent ministre, +et va même jusqu'à flétrir du nom de lâcheté cet esprit de conciliation. +Mais ne nous y méprenons pas. N'est-ce pas la discrète Mme de Motteville +qui nous dit que le cardinal encourageait secrètement l'ardeur de la +reine pour mieux faire ressortir sa propre modération[409]? Ici encore +Anne d'Autriche était d'intelligence avec lui. C'était pour lui qu'elle +s'exposait. Si l'allégation de Mme de Motteville est vraie, il faut +convenir que les sentiments de Mazarin ne répondaient guère, en cette +circonstance, à la générosité de la reine, et que la fable de _Bertrand +et Raton_ eut ici une application anticipée qui faisait plus d'honneur à +la princesse qu'à son ministre. + +[Note 409: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.] + +La nouvelle de la victoire de Lens a encore exalté l'orgueil d'Anne +d'Autriche. Elle mène son fils à Notre-Dame pour le _Te Deum_ célébré +devant soixante-treize drapeaux ennemis déposés devant l'autel. Le +régiment des gardes forme la haie sur le passage du cortège royal et a +reçu l'ordre de demeurer sous les armes. Après avoir demandé à Dieu de +bénir les projets qu'elle médite, la reine sort de la cathédrale et +dit tout bas au lieutenant de ses gardes: «Allez, et Dieu veuille vous +assister[410]». + +[Note 410: Id., _Id_.] + +L'entreprise commandée par la régente, est l'exil de trois magistrats, +l'arrestation du conseiller Broussel et de deux présidents du Parlement. + +Anne d'Autriche est de retour au Palais-Royal. Elle y apprend que Paris +se soulève pour réclamer la délivrance du populaire Broussel. + +A pied, à travers la foule mugissante, un évêque, avec son rochet et son +camail, se fraye un passage jusqu'à la résidence royale: c'est Paul de +Gondi, le coadjuteur de Paris, le futur cardinal de Retz. Anne comprend +qu'il désire la voir céder au mouvement insurrectionnel qu'elle le +soupçonne d'avoir encouragé, et la colère de la souveraine lui fait +oublier sa dignité: «Vous voudriez que je rendisse la liberté à +Broussel! Je l'étranglerais plutôt avec ces deux mains, et ceux qui...» +Et ces mains royales menaçaient le coadjuteur. Il était temps que le +cardinal ministre intervînt! + +Chargé par Mazarin de négocier la paix moyennant la délivrance de +Broussel, le coadjuteur a réussi à calmer l'émeute. Mais quand il +revient au palais pour annoncer à la régente le succès de sa mission, et +la prie de souscrire aux promesses de Mazarin; quand le maréchal de +la Meilleraye, qui l'a accompagné, atteste le grand service que le +coadjuteur a rendu à la reine, Anne d'Autriche n'a d'autre parole de +reconnaissance que cette moqueuse recommandation: «Allez vous reposer, +monsieur, vous avez bien travaillé!» Ce fut une faute, une grande faute. +Jusque-là, bien que Gondi n'eût guère d'autre vocation que celle du +conspirateur, il était demeuré fidèle à la reine. Mais déjà blessé par +la mordante ironie de la princesse, il apprend qu'un coup d'État se +trame pour le lendemain et le menace des premiers. Anne d'Autriche a +fait d'un de ses amis un puissant conspirateur. + +Elle peut le comprendre, le lendemain, devant les douze cents barricades +qui obstruent les rues de Paris. Au bruit de la mousqueterie, le +Parlement en corps, précédé de ses huissiers, se dirige vers le +Palais-Royal pour réclamer ceux de ses membres qui lui ont été enlevés. +«Vive le Parlement! vive Broussel!» crie le peuple qui ouvre les +barricades aux magistrats. + +Tout tremble à la cour, excepté la reine qui, superbe de courroux, +tient tête à l'orage et répond avec hauteur à la harangue du premier +président. + +Elle cède enfin à la pression qu'exercent sur elle Mazarin, le +chancelier Séguier et l'admirable président Molé. Elle veut bien +remettre Broussel en liberté si le Parlement consent à reprendre ses +séances. + +Le Parlement quitte la reine pour se rendre au Palais-de-Justice. Mais +il est arrêté dans sa marche par les insurgés qui ne se contentent pas +des promesses de la régente. Ce qu'ils veulent, c'est Broussel lui-même. +Devant les furieuses menaces qui ont succédé à une ovation enthousiaste, +des magistrats s'enfuient. Molé ramène au Palais-Royal ceux qui ne l'ont +pas abandonné et qui forment le plus grand nombre. Il expose à la reine +les dangers qui la menacent et qui planent jusque sur la tête de son +fils. Le courage d'Anne d'Autriche croît avec le péril. Elle se refuse à +abaisser devant l'insolence du peuple la majesté royale. + +Alors, dans le cercle de la reine, une parole s'éleva pour l'avertir des +dangers que son opiniâtreté faisait courir au trône: cette voix était +celle d'une grande victime des révolutions, Henriette-Marie, cette +fille de Henri IV qui allait être bientôt la veuve du roi d'Angleterre, +Charles Ier! Elle dit à la reine de France que la révolution +d'Angleterre avait ainsi commencé. Anne d'Autriche était mère: elle +comprit la leçon. «Que messieurs du Parlement voient donc ce qu'il y a à +faire pour la sûreté de l'État», dit-elle avec une morne résignation. Et +elle ordonna la délivrance des magistrats prisonniers, le rappel de ceux +qu'elle avait exilés. + +Malgré ces concessions, l'énergie de la princesse ne fléchissait +pas. Pendant l'orageuse soirée du lendemain, alors que tous ceux qui +l'entourent sont en proie à la terreur, elle reste calme, héroïque; et +à sa fierté de race se joint un sentiment plus touchant. Mère et +chrétienne, elle espère dans le Dieu qui bénit les petits enfants: «Ne +craignez point, dit-elle, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du roi; il +faut se confier à lui[411]». + +[Note 411: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.] + +Bientôt, à Saint-Germain, une humiliation suprême lui est imposée. Elle +a cru, mais en vain, pouvoir s'appuyer sur l'épée de Condé. Alors, avec +des larmes d'indignation, elle signe un acte qui consacre les décisions +du Parlement et qu'elle appelle «l'assassinat de la royauté». + +L'agitation, un moment calmée, se produit encore. Cette fois la régente +a obtenu l'appui de Condé. Elle s'est de nouveau rendue à Saint-Germain, +et de là, elle envoie au Parlement l'ordre de se retirer à Montargis. +Condé assiège Paris. + +Maintenant, le cardinal s'associe ouvertement à l'inflexible résistance +de la reine. Anne d'Autriche sort victorieuse de l'épreuve, et quand, +après la paix de Rueil, nous la voyons rentrer dans Paris, Mazarin, si +impopulaire jusque-là, Mazarin est auprès d'elle et partage l'accueil +sympathique qu'elle reçoit. C'était là un de ces brusques revirements +dont le peuple de Paris a donné tant d'exemples. On en vit un nouveau +témoignage le jour où la régente se rendit à Notre-Dame. Les harengères, +«qui avoient tant crié contre elle», se jetaient sur elle dans des +transports d'amour et de repentir; elles touchaient sa robe et furent +près de l'arracher de son carrosse[412]. + +[Note 412: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1649.] + +Condé, l'ennemi de Mazarin, s'aliène la régente par sa hauteur. Elle se +réconcilie avec le coadjuteur, et, forte de son alliance avec la +vieille Fronde, elle fait arrêter Condé, son frère de Conti, le duc de +Longueville, son beau-frère. Alors naît une nouvelle Fronde: la révolte +suscitée par les partisans des princes. Anne d'Autriche demeure +intrépide, elle accompagne le jeune roi et Mazarin à Bordeaux qui a pris +le parti des rebelles. Mais la paix que lui imposent ses nouveaux alliés +froisse son orgueil; elle aussi, employant une expression de Catherine +de Médicis, elle dit qu'elle a été traitée en chambrière. Elle se sépare +des anciens frondeurs. + +Le Parlement réclame la liberté des princes et l'obtient. Il réclame +aussi l'exil de Mazarin, et si la reine y consent, c'est que le cardinal +veut lui-même s'éloigner; mais elle s'apprête à quitter furtivement +Paris avec le roi. La trahison déjoue ce projet. Le coadjuteur +fait battre dans Paris le tambour d'alarme. Le peuple envahit le +Palais-Royal. Anne d'Autriche montre aux insurgés le jeune roi endormi +dans son lit. A ce doux aspect, les hommes qui avaient envahi cette +chambre avec des sentiments de fureur, n'ont que des paroles de paix et +de bénédiction. Le danger avait été grand: la reine mère n'avait eu que +le temps de faire recoucher le petit prince qui allait monter à cheval. + +Mazarin exilé garde sur la régente un pouvoir absolu. C'est toujours lui +qui gouverne par elle. + +Condé prend les armes contre le gouvernement. La reine mère entre +vaillamment en campagne, marche sur Mme de Longueville, la chasse de +Bourges et se dirige sur Poitiers. Mazarin rejoint Anne d'Autriche. Il +est témoin de son attitude après la déroute de Bléneau: la régente, +pleine de sang-froid et d'énergie au milieu de la cour éperdue, +n'interrompt pas même la toilette qu'elle avait commencée avant la +désastreuse nouvelle. + +Pendant le combat du faubourg Saint-Antoine, sous Paris, Anne d'Autriche +est vraiment dans son rôle de femme. Tandis que le canon gronde, elle +est agenouillée devant le Saint-Sacrement, chez les Carmélites de +Saint-Denis. Elle ne quitte l'autel que pour recevoir les courriers +qui lui apportent des nouvelles du combat, et la reine de France a des +larmes pour tous ceux qui sont tombés, amis ou ennemis.[413] + +[Note 413: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1652.] + +Anne devait voir Mazarin s'éloigner une seconde fois; mais cet exil +n'était pas de longue durée et n'était destiné qu'à hâter la conclusion +de la paix. Condé, le duc d'Orléans, son allié, demandèrent à envoyer +leurs députés au roi. Mais la régente refusa avec hauteur, «s'étonnant +qu'ils osassent prétendre quelque chose avant d'avoir posé les armes, +renoncé à toute association criminelle et fait retirer les étrangers;» +les étrangers dont le vainqueur de Rocroy avait accepté la criminelle +alliance! + +En 1653, la Fronde était vaincue. L'autorité royale triomphait. En dépit +de quelques imprudences, Anne d'Autriche avait, nous l'avons rappelé, +joué le rôle le plus noble dans cette guerre civile. A la paix, elle +rentre dans l'ombre. Son fils est majeur. Mazarin exerce hautement le +pouvoir jusqu'à sa mort, événement après lequel Louis XIV gouverne par +lui-même[414]. + +[Note 414: Trognon, _Histoire de France_] + +La petite-fille de Charles-Quint avait fidèlement servi la politique +anti-espagnole de Henri IV et de Richelieu. Elle avait achevé, à +l'intérieur du pays, l'oeuvre de ces deux grands génies: la victoire de +la royauté sur la féodalité. Mais nous savons que ce fut Mazarin qui la +dirigea dans l'exercice du pouvoir, et que les qualités personnelles +qu'elle déploya dans sa régence étaient non des qualités politiques, +mais des qualités morales: le courage qui brave le danger, la foi qui +soutient dans le péril, l'amour maternel, et cette tendresse dévouée, +généreuse, qu'Anne d'Autriche n'apporta, il est vrai, que dans une seule +amitié. + +Elle eut dans l'âme plus de hauteur que de véritable grandeur. Cette +hauteur avait pour origine la fierté du sang, et préparait Anne +d'Autriche à représenter dignement ce pouvoir absolu qui était encore +nécessaire à la France pour dompter la féodalité. La reine mère en légua +la tradition à son fils, et quand Louis XIV disait: «L'État c'est moi,» +il était bien réellement le fils d'Anne d'Autriche. + +Le jeune roi dut aussi à sa mère ces traditions de courtoisie +chevaleresque qui contribuèrent à l'éclat de son règne. Ce n'est pas la +moindre gloire d'Anne d'Autriche que d'avoir donné à la France un Louis +XIV. + +L'exemple de cette princesse a démontré, une fois de plus, que la +femme a besoin d'être elle-même dirigée lorsqu'elle tient les rênes du +gouvernement. Les contemporaines d'Anne d'Autriche furent une vivante +leçon de ce que devient la femme lorsque, dans les choses de la +politique, elle est, ou mal conseillée, ou livrée à ses propres +impressions. Nulle des conspiratrices de la cabale des Importants ou +des luttes de la Fronde n'est conduite par la raison d'État. L'amour, +l'amitié, la haine, tels furent les mobiles qui entraînèrent ces femmes +à fomenter la guerre civile, à trahir même leur pays pour l'étranger. +Pour rendre cette trahison moins odieuse, elles n'avaient pas, comme +certaines reines, l'excuse d'être elles-mêmes étrangères de naissance. +Le plus pur sang de France coulait dans leurs veines. + +Entre toutes les femmes qui apparaissent dans les troubles de la +régence, une seule attire notre sympathie: c'est cette noble et +touchante princesse de Condé, qui ne se mêle courageusement à la +lutte que pour servir la cause d'un cher prisonnier; l'époux qui l'a +dédaignée! + +Quant aux autres femmes de la Fronde, malgré les talents qu'elles ont +déployés, je ne peux voir en elles que des aventurières. Si le long +repentir de la duchesse de Longueville nous fait oublier que, jetée dans +la Fronde par son amour pour La Rochefoucauld, elle y entraîna jusqu'à +un Condé, jusqu'à un Turenne, comment accorder une semblable indulgence +à une duchesse de Chevreuse? Je me sépare ici, à regret, de l'illustre +écrivain aux yeux duquel est apparue comme une héroïne et un grand +politique, la femme audacieuse qui, pour nous, n'est que la pire des +intrigantes: celle qui met la politique au service de ses volages +amours. + +Ce n'est ni l'amour ni l'intrigue politique qui jettent Mlle de +Montpensier dans les luttes civiles: c'est le désir, romanesque de jouer +à l'héroïne. C'est ainsi que, s'introduisant seule par la brèche dans +Orléans, elle conquiert la ville par cet acte de bravoure. C'est ainsi +que, dans le combat du faubourg Saint-Antoine, elle tirera le canon de +la Bastille. + +Une brillante étrangère, la princesse palatine, Anne de Gonzague, nous +apparaît dans ces guerres civiles, non à travers la fumée des combats, +mais dans les mystérieux arcanes de la diplomatie. Pour délivrer Condé, +c'est elle qui a réuni la nouvelle Fronde à l'ancienne. Condé libre, +elle lui a donné des conseils de modération: c'est qu'alors Mazarin l'a +regagnée. Depuis, elle demeure fidèle au cardinal et sert même par son +intervention diplomatique les intérêts de la France. Mais, en réunissant +les deux Frondes, elle avait contribué à fomenter les troubles, à +amener cette nuit d'émeute pendant laquelle Anne d'Autriche montra +aux Frondeurs son fils endormi et à la suite de laquelle Mathieu Molé +prononçait, avec douleur, cette parole: «M. le Prince est en liberté, et +le roi, le roi notre maître, est prisonnier!» + +Mais il me tarde de quitter les femmes de la Fronde. Quelques-unes, +d'ailleurs, ont déjà été peintes par la main d'un maître. Et, à ces +aventurières, ou à ces intrigantes qui, en semant la guerre civile, ont +contribué aux misères du peuple, je vais opposer les femmes qui se sont +généreusement dévouées à soulager ces mêmes misères. + +Dès 1635, la guerre avec la maison d'Autriche avait fait connaître à la +Lorraine les fléaux que la Fronde ramena surtout pour la Champagne et la +Picardie. Rien de plus effroyable que le tableau, que les contemporains +nous ont tracé de la misère qui désola ces trois provinces. On vit alors +ce que c'était que ces guerres «soit civiles, soit étrangères où, disait +Fléchier, le soldat recueille ce que le laboureur avait semé...» Et +l'orateur sacré ajoutait: «Souvenez-vous de ces années stériles, où, +selon le langage du prophète, le ciel fut d'airain et la terre de +fer[415].» + +[Note 415: Fléchier, _Oraison funèbre de madame Marie-Magdeleine de +Wignerod, duchesse d'Aiguillon_.] + +La dysenterie, la gale, la peste se joignent à la guerre et à la famine. +Fuyant leurs demeures occupées par la soldatesque étrangère, les paysans +meurent dans les bois ou sur les grands chemins, ou bien, rentrant +dans leurs villages après le départ de l'ennemi, ils retrouvent leurs +demeures pillées, brûlées, leurs champs dévastés. Abattus par la +maladie, dépouillés jusqu'à la chemise, ils n'ont d'autre lit que la +terre, d'autre matelas que de la paille pourrie et n'osent, dans leur +état de nudité, se soulever de cette horrible couche. Leur nourriture, +c'est l'herbe, ce sont les racines des champs, c'est l'écorce des +arbres; les lézards, la terre même, tout leur est bon. S'il leur reste +quelques haillons, ils les lacèrent pour les avaler; et, à défaut de ces +étranges aliments, ils se rongent les bras et les mains «et meurent dans +ce désespoir.» D'autres disputent aux loups les restes d'une hideuse +curée: les débris pourris des chiens et des chevaux; ou bien, eux-mêmes +seront, fût-ce avant qu'ils n'expirent, la pâture des bêtes de proie. + +Vivants et morts gisent pêle-mêle. L'enfant qui a survécu, est demeuré +sur la mère qui est morte, bien certainement en lui donnant sa dernière +bouchée de nourriture. + +En Lorraine, à Saint-Mihiel, dit un missionnaire, «il y en a plus de +cent qui semblent des squelettes couverts de peau, et si affreux que, si +Notre-Seigneur ne me fortifiait je ne les oserais regarder; ils ont la +peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur +paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout +refrognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable qui se puisse +jamais voir.» + +Toutes les classes participent à cette misère. Le noble compte parmi +les pauvres honteux. Le curé s'attelle à une charrue pour remplacer le +cheval qui manque. L'homme qui ne peut se plier à la honte de mendier +son pain est trouvé mort sur sa couche pour n'avoir pas osé «demander sa +vie!» + +Les orphelins sont abandonnés; les jeunes filles, exposées à quelque +chose de plus terrible que la mort, le déshonneur. Les unes sont près +de succomber à l'effroyable tentation; d'autres se cachent dans des +cavernes pour fuir la brutalité des soldats. Les églises sont pillées, +les prêtres persécutés, dépouillés. + +En Lorraine, les soldats eux-mêmes, pressés par la faim et la maladie, +sont couchés le long des routes et sur les grands chemins, sans +assistance religieuse, «sans consolation humaine[416].» + +[Note 416: Lettres des prêtres de la Mission, recueillies dans la _Vie +de saint Vincent de Paul_, par le lazariste qui s'abrita sous le nom +d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre récent de M. +Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.] + +Pendant la Fronde, des masses d'émigrants arrivent à Paris et ajoutent +le fardeau de leur misère au poids des calamités qui écrasent la ville. + +Tels furent les désastres dans lesquels la guerre étrangère et la guerre +civile plongèrent quelques parties de la France. Mais, au milieu de +toutes ces calamités, une armée se lève, l'armée de la charité! Saint +Vincent de Paul la commande, et les femmes marchent à l'avant-garde. + +Les dames de la Charité de Paris donnent leur or, elles quêtent pour +les provinces désolées. Saint Vincent de Paul et ses collaboratrices +recueillent près d'un million six cent mille livres qui sont distribuées +dans la Lorraine et jusque dans l'Artois ravagé par la guerre. Pendant +les malheurs amenés par la Fronde, ces nobles femmes envoient à la +Champagne et à la Picardie plus de seize mille livres par mois[417]. +L'imminence du danger provoquait les plus grands sacrifices, et les +généreuses femmes qui avaient eu à souffrir personnellement de la ruine +générale, calculaient, non leurs ressources, mais les misères qu'il +fallait soulager. Leur présidente, la duchesse d'Aiguillon, qui, avec +Mlle de Lamoignon et Mme de Hersé, la protectrice spéciale des pauvres +soldats, a recueilli des sommes immenses pour les victimes de la guerre, +la duchesse d'Aiguillon vend jusqu'à une partie de son argenterie. Mme +de Miramion vend son collier de perles pour nourrir les pauvres de +Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille potages par jour. +Charité bien digne de la sainte femme qui, à Paris encore, fera +subsister les pauvres pendant les plus rigoureux hivers et à qui l'on +devra, en 1682, l'origine des fourneaux économiques[418]. + +[Note 417: _Vie de saint Vincent de Paul_, citée plus haut; _Lettres_ +de saint Vincent de Paul, publiées par les prêtres de la Mission, 1882. +333. Lettre à M. Martin, supérieur à Turin, 20 juillet 1656.] + +[Note 418: Bonneau-Avenant, _Mme de Miramion_, et _la Duchesse +d'Aiguillon_.] + +Le 11 février 1649, M. Vincent éloigné de Paris, écrivait aux Dames de +la Charité, dans une lettre récemment publiée: «De vérité il semble que +les misères particulières vous dispensent du soin des publiques, et que +nous aurions un bon prétexte, devant les hommes, pour nous retirer de ce +soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas comment il en irait +devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux +Corinthiens... «Avez-vous encore résisté jusqu'au sang?» ou pour le +moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que +dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs d'entre vous (et +je crois le même de tant que vous êtes) qui avez fait des charités, +lesquelles seraient trouvées très grandes, non seulement en des +personnes de votre condition, mais encore en des reines[419].» + +[Note 419: Saint Vincent de Paul, _Lettres_, 135.] + +En d'autres circonstances encore, les femmes se privent de leurs joyaux. +Anne d'Autriche qui a appelé saint Vincent de Paul dans ses conseils, +Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent de tels exemples. + +Pour les provinces désolées, cet or, ces perles se convertissaient en +pain, en vêtements, en médicaments, en outils même[420]. En soulageant +les misères de l'heure actuelle, on prévoyait l'avenir. On donnait +aux laboureurs du grain, des haches, des serpes, des faucilles; aux +paysannes, du chanvre, des rouets. On recueillait les orphelins, on leur +enseignait un état. Les jeunes filles étaient préservées du déshonneur +dans les pieux abris qui s'ouvraient à elles. Les pauvres honteux +recevaient, avec des secours, les hommages de respect qui leur rendaient +moins amer le pain de l'aumône. Les églises et leurs pasteurs étaient +secourus. + +[Note 420: Les maisons des Dames de la Charité étaient devenues +d'immenses magasins.] + +Les femmes dont nous énumérons les bienfaits et qui composaient ce qu'on +appelait l'Assemblée générale des Dames de la Charité, formaient comme +un conseil supérieur chargé de recueillir, de centraliser et de répartir +les dons de la charité. Ce n'était cependant pas dans ce but que +l'Assemblée générale avait été instituée. + +Au début de sa carrière, quand saint Vincent de Paul évangélisait les +campagnes par ces missions dont sa première collaboratrice, Mme de +Gondi, avait inspiré la fondation, il avait établi dans les campagnes +des confréries de la Charité, composées de femmes qui allaient assister +spirituellement et corporellement les pauvres malades. L'oeuvre se +propagea, et de 1629 à 1631, s'établit dans presque toutes les paroisses +de Paris et des faubourgs. La mission de ces confréries était toute +paroissiale. + +Une femme de bien, la présidente Goussault, eut la pensée de créer +une compagnie de dames qui aurait spécialement le soin des malades de +l'Hôtel-Dieu. Elle soumit le projet de cette création à M. Vincent qui +l'agréa. Les plus grandes dames de France se firent gloire d'appartenir +à cette association. Ceignant un tablier, les nobles infirmières +allaient porter aux femmes malades des secours, des consolations, des +enseignements, et leur donnaient avec affection le nom de soeurs. + +Ce fut ainsi que se constitua l'Assemblée générale des dames de la +Charité. Plus tard elle agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger +de l'assistance des provinces désolées que ses bienfaits sauvèrent. A +l'assemblée générale et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg, +chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet 1657, saint Vincent de Paul +rendit un éclatant hommage à ses dévouées collaboratrices: «C'est une +chose presque sans exemple, dit-il, que des dames s'assemblent pour +assister des provinces réduites à l'extrême nécessité, en y envoyant de +grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir et vêtir une infinité de +pauvres de toute condition, de tout âge et de tout sexe. On ne lit point +qu'il y ait jamais eu de telles personnes associées qui, d'office, comme +vous, mesdames, aient fait quelque chose de semblable[421]». + +[Note 421: Abelly, _l. c._] + +Les attributions de l'Assemblée de Charité s'étendent de plus en plus. +À la visite de l'Hôtel-Dieu, à l'assistance des provinces désolées, se +joignent d'autres charges. + +La charité et le patriotisme s'unissaient dans les bienfaits que les +Dames de la Charité répandaient sur les victimes de la guerre et des +fléaux qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi son compte dans +l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent en favorisant les missions +étrangères qui vont porter au loin, avec la connaissance de l'Évangile, +le nom de la France. La duchesse d'Aiguillon est là encore au premier +rang, et ses principales collaboratrices sont Mme de Miramion, Mme de +Lamoignon[422]. + +[Note 422: Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrés +Boileau. _Poésies diverses_, xvi. (Éd. Berriat-Saint-Prix.)] + +Mme d'Aiguillon a une grande part à la fondation du séminaire des +Missions étrangères. La duchesse crée des missions dans l'Extrême +Orient, un séminaire à Siam. Elle achète les consulats de Tunis et +d'Alger; elle suscite la fondation d'un hôpital dans cette dernière +ville pour y recueillir les Français malades et abandonnés. Enfin +reprenant la pensée d'une autre femme de grand coeur, Mme de +Guercheville, elle établit une colonie française et catholique au +Canada[423], cette Nouvelle-France qui, aujourd'hui, garde plus que +jamais à la mère-patrie malheureuse, un amour dévoué, enthousiaste, +chevaleresque. + +[Note 423: Fléchier, _Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon_; +Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_. Ce dernier écrivain nomme +une humble cabaretière, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse +d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.] + +Voilà ce que les femmes du XVIIe siècle ont fait pour le salut des +provinces dévastées, pour la grandeur de la France et la gloire de +l'Église. Leurs bienfaits ne s'arrêtent pas là. + +Saint Vincent avait fondé un hôpital pour les pauvres vieillards. Les +dames de la Charité, notamment la duchesse d'Aiguillon, le pressèrent +de donner plus d'extension à cette oeuvre. Devant les quarante mille +mendiants qui, à Paris, peuplaient _onze cours de miracles_, il fallait +un immense dépôt de mendicité. Ce fut saint Vincent qui eut à modérer +ici le zèle de ses collaboratrices; mais il ne refusa pas ses conseils à +la duchesse d'Aiguillon qui fonda la Salpêtrière avec le concours de +la reine, de Mazarin et des princesses. A un moment où les ressources +manquèrent à l'hôpital, Mme de Miramion, âgée, malade, quêta plus de +cinquante mille francs en un mois pour soutenir cette création. + +Comme le vieillard délaissé, l'enfant abandonné a rencontré dans les +dames de la Charité, des mères tendres et secourables. Est-il nécessaire +de rappeler le triste sort de ces enfants trouvés que l'on déposait à la +Couche, ce hideux local de la rue Saint-Landry où une veuve, assistée +d'une ou de deux servantes, recevait ces pauvres petits êtres? Il ne +se passait guère de jour que l'on n'en recueillît un. Les ressources +manquaient pour donner des nourrices à ces enfants. Les uns mouraient de +faim; d'autres étaient tués par des soporifiques que les servantes leur +faisaient prendre pour se débarrasser de leurs cris en les endormant. +«Ceux qui échappaient à ce danger, étaient ou donnés à qui les venait +demander, ou vendus à si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a +payé que vingt sous. On les achetait ainsi, quelquefois pour leur faire +teter des femmes gâtées, dont le lait corrompu les faisait mourir; +d'autres fois pour servir aux mauvais desseins de quelques personnes qui +supposaient des enfants dans les familles... Et on a su qu'on en avait +acheté (ce qui fait horreur) pour servir à des opérations magiques et +diaboliques; de sorte qu'il semblait que ces pauvres innocents fussent +tous condamnés à la mort, ou à quelque chose de pire, n'y ayant pas un +seul qui échappât à ce malheur, parce qu'il n'y avait personne qui +prît soin de leur conservation. Et ce qui est encore plus déplorable, +plusieurs mouraient sans baptême, cette veuve ayant avoué qu'elle n'en +avait jamais baptisé, ni fait baptiser aucun». + +Ainsi parle un compagnon de la vie apostolique du saint; et celui-ci +même racontait que depuis cinquante ans, on n'avait pas entendu dire +qu'un seul enfant trouvé eût vécu! + +Témoin de cette navrante misère, saint Vincent l'expose aux dames de +charité établies sur la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, la +première de ces confréries qui se fût formée à Paris. Il savait bien, +cet homme évangélique, que pour aimer et secourir l'enfance malheureuse, +toute femme sent tressaillir en elle un coeur de mère. Les généreuses +chrétiennes à qui saint Vincent faisait appel, ne purent d'abord sauver +qu'une douzaine de ces pauvres innocents, «bien plus à plaindre que ceux +qu'Hérode fit massacrer». Il fallut les tirer au sort! (1638.) + +Les associées du bon saint augmentent peu à peu le nombre de leurs +enfants d'adoption. Elles essayent même de les sauver tous. Puis, un +jour, les ressources manquent. C'est alors que, dans une assemblée +générale tenue vers 1648, a lieu cette scène incomparable qui a été tant +de fois retracée, et que, néanmoins, je me garderai bien de ne point +placer ici parmi les plus beaux titres d'honneur de la femme française. + +Saint Vincent de Paul «mit en délibération si la Compagnie devait +cesser, ou bien continuer à prendre soin de la nourriture de ces +enfants, étant en sa liberté de s'en décharger, puisqu'elle n'avait +point d'autre obligation à cette bonne oeuvre que celle d'une simple +charité. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou +persuader; il leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables +soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six cents, qui +fussent morts sans leur assistance; dont plusieurs apprenaient métier, +et d'autres étaient en état d'en apprendre; que par leur moyen tous ces +pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient appris à connaître et +à servir Dieu; que de ces commencements elles pouvaient inférer quelle +serait à l'avenir la suite de leur charité. Et puis élevant un peu la +voix, il conclut avec ces paroles: «Or sus, mesdames, la compassion et +la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants; +vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon +la nature les ont abandonnés; voyez maintenant si vous voulez aussi les +abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs +juges, leur vie et leur mort sont entre vos mains; je m'en vais prendre +les voix et les suffrages: il est temps de prononcer leur arrêt, et +de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils +vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et au +contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les +abandonnez: l'expérience ne vous permet pas d'en douter[424]». + +[Note 424: Abelly, _l. c._] + +L'émotion qui vibrait dans la voix du saint «faisait assez connaître +quel était son sentiment». La sentence des juges ne pouvait se traduire +que par des larmes et par les plus généreux sacrifices. L'oeuvre des +Enfants-Trouvés était définitivement fondée. + +Collectivement ou isolément, les femmes s'associent à toutes les oeuvres +de saint Vincent de Paul. Elles assistent les galériens dont leur guide +a soulagé les tortures physiques et les misères morales. Avant même +qu'il y eût des Dames de la Charité, Mme de Gondi s'était occupée de +faire évangéliser les galériens par M. Vincent et ses missionnaires. +Plus tard, la duchesse d'Aiguillon qui fait donner à notre saint +l'aumônerie générale des galères, obtient de son oncle, le cardinal de +Richelieu, la fondation d'un hôpital pour les galériens, à Marseille, +et y contribue par sa munificence. Les premières protectrices des +Enfants-Trouvés, les dames de la Charité de Saint-Nicolas du Chardonnet, +concourent aussi à cette oeuvre. Ce sont elles encore qui visitent dans +leurs infectes et sépulcrales prisons les galériens de Paris. Mme de +Miramion suit cet exemple; elle porte aux prisonniers des secours, des +consolations, de douces paroles de relèvement. Mme de Maignelais, +soeur de M. de Gondi, visite aussi les galériens, et assiste jusqu'aux +condamnés à mort. + +Mme de Maignelais fonde une maison de filles repenties sous le vocable +de sainte Madeleine, la grande pécheresse rachetée par l'amour divin. +Les établissements de ce genre n'étaient pas nouveaux, mais, plus que +jamais, ils devenaient nécessaires à une époque où, comme nous le +disions plus haut, la licence régnait dans les villes, qui étaient +devenues des camps. + +Mme de Miramion, animée de l'esprit de saint Vincent, fonde une maison +analogue, mais elle lui donne une grande extension; elle crée le refuge +de la Pitié pour les femmes de mauvaise vie que l'autorité y fait +enfermer de force, et le refuge de Sainte-Pélagie pour les femmes +repentantes qui, de leur propre mouvement, viennent y mener une vie +de pénitence. Pour sauver ces âmes malades, Mme de Miramion avait le +suprême remède, la miséricordieuse tendresse du Bon Pasteur qui ramène +sur son épaule la brebis égarée. + +La Pitié et Sainte-Pélagie deviennent des établissements publics. Pour +les fonder, Mme de Miramion avait rencontré parmi ses appuis, le grand +coeur de Mme d'Aiguillon. + +Nous savons ce que Mme de Miramion avait fait pour l'instruction +primaire des enfants du peuple, et aussi pour leur instruction +professionnelle. Sous ce dernier rapport, les dames de la Charité ont +aussi mérité nos hommages, elles qui faisaient apprendre un état à leurs +chers enfants trouvés. + +Le rôle des femmes du monde est immense au XVIIe siècle dans les oeuvres +du bien. Quels résultats que ceux-ci: le salut des provinces ruinées, +la régénération des campagnes par les missions à l'intérieur, +l'évangélisation des contrées lointaines avec l'extension de l'influence +française, le soulagement des malades, l'assistance des pauvres et +surtout des vieillards, l'instruction primaire et professionnelle des +enfants du peuple, l'enfance exercée au devoir en même temps qu'au +travail, la jeune fille préservée du vice, la pécheresse ramenée au +bien; le forçat lui-même obligé de bénir dans la main qui le secourt et +dans le coeur qui le plaint, la vertu efficace de la sublime religion +que rien, quoi qu'on fasse, ne saura jamais remplacer pour inspirer de +tels actes! + +Cette inspiration chrétienne avait eu ici à son service la force que +donne l'association. C'était là l'un des rares bienfaits produits par +la transformation sociale qui avait amené les familles nobles à Paris. +Naguère la charité avait été surtout une action individuelle: +elle devenait désormais une puissance sociale. Mais si, dans les +circonstances exceptionnelles, comme le désastre de quelques provinces, +il fallait le concours de cette grande charité sociale, nous n'en +regretterons pas moins que, dans les circonstances normales de la vie, +les châtelaines aient trop souvent privé leurs paysans de la protection +maternelle qui était le doux apanage de leurs aïeules. Sans parler, +bien entendu, des émigrations forcées que provoqua la ruine de trois +provinces, Paris ne serait pas devenu le refuge de tous les misérables +si, comme au moyen âge, ceux-ci avaient trouvé dans le pays natal les +secours de leurs seigneurs. + +Les oeuvres de saint Vincent de Paul, ces oeuvres auxquelles les femmes +du XVIIe siècle donnaient une impulsion vigoureuse, n'auraient pas été +possibles, si pour les accomplir, il n'y avait eu, avec les vaillants +prêtres de la Mission, ces admirables femmes dont je vais enfin +prononcer le nom: les soeurs de la Charité, les filles de saint Vincent! + +Leur ordre était né des confréries même de la Charité. Lorsque ces +confréries s'étaient répandues à Paris, et que des femmes de condition +s'y étaient enrôlées, celles-ci avaient bien le zèle généreux, le +dévouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs domestiques et sociaux +ne leur permettaient pas de veiller assidûment les malades. Ce fut alors +que l'on proposa à M. Vincent de consacrer spécialement au service des +pauvres malades, de pieuses filles de la campagne qui, avec toute la +charité de leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces physiques, +se dévoueraient à Jésus-Christ dans les êtres souffrants. L'active +promotrice des confréries de la Charité, Mme Le Gras, fut l'institutrice +de ces saintes filles qui vénèrent en elle et dans saint Vincent de Paul +les fondateurs de leur ordre. + +La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse de Saint-Nicolas du +Chardonnet, fut la première communauté des filles de la Charité. Leurs +premières bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un administrateur de +l'hôpital général, et Mme de Miramion. Et comme le nom de la duchesse +d'Aiguillon était destiné à être revendiqué par toutes les grandes +oeuvres du XVIIe siècle, ce fut encore à la prière de la noble duchesse +que l'archevêque de Paris accorda aux soeurs de la Charité le privilège +nécessaire pour que leur association fût érigée en communauté. + +Obligées d'aller à la recherche de toutes les misères, les filles de la +Charité ne pouvaient mener la vie claustrale de ces saintes Carmélites +qui, introduites en France par Mme Acarie, offraient aux âmes +contemplatives ou aux coeurs blessés de la vie, leur inviolable asile de +paix, de prière et de pénitence. Les soeurs de la Charité ne pouvaient +être et n'étaient pas des religieuses. Dans la règle qu'il leur donna, +saint Vincent de Paul disait: «Elles considéreront qu'encore qu'elles +ne soient pas dans une religion, cet état n'étant pas convenable aux +emplois de leur vocation, néanmoins parce qu'elles sont beaucoup plus +exposées que les religieuses cloîtrées et grillées, n'ayant pour +monastère que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre +chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l'église paroissiale; +pour cloître, les rues de la ville; pour clôture, l'obéissance; pour +grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour +toutes ces considérations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu +que si elles étaient professes dans un ordre religieux[425]». + +[Note 425: Abelly. _l. c._] + +Ces pieuses filles deviennent les ministres de l'Assemblée générale des +dames de la Charité. A elles l'assistance spirituelle et corporelle du +malade, soit dans le logis de la misère, soit à l'hôpital! A elles +la maternité de l'enfant trouvé et du vieillard délaissé! A elles +l'éducation des enfants du peuple! Elles pansent les plaies morales +comme les plaies physiques; la plus hideuse lèpre de l'âme ou du corps +les attire au lieu de les repousser. Elles soignent les pestiférés, et +les galériens les voient se pencher sur eux dans leurs blanches auréoles +comme des anges qui apparaîtraient aux damnés au milieu des supplices de +l'enfer. + +Dans les calamités publiques elles sont là. Ce sont elles qui, à Paris, +pendant la Fronde, distribuent aux pauvres, aux réfugiés, la nourriture +quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de Paul écrit à propos des +charges qui pèsent sur sa famille spirituelle: «Les pauvres filles de la +Charité y ont plus de part que nous, quant à l'assistance corporelle des +pauvres. Elles font des distributions de potage tous les jours, chez +Mlle Le Gras, à treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg +Saint-Denis à huit cents réfugiés, et dans la seule paroisse de +Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à cinq mille pauvres, +outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y +en a d'autres qui font ailleurs la même chose». + +Deux jours après, soit que M. Vincent ait été plus amplement informé, +soit que le nombre des pauvres assistés se soit accru, c'est à huit +mille de ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de Saint-Paul +donnent la nourriture[426]. + +[Note 426: _Lettres_ de saint Vincent de Paul à M. Lambert, date citée +dans le texte. Aux soeurs de charité, à Valpuiseau, 23 juin 1652] + +Ainsi que les prêtres de la Mission, elles tombent victimes de leur +chrétienne et patriotique charité. A Réthel, à Calais, on les verra se +dévouer aux soldats blessés ou malades. A l'hôpital de Calais, quatre +filles de la Charité ont la charge de cinq ou six cents militaires. +Elles succombent à la tâche; toutes sont malades, deux d'entre elles +meurent. En les recommandant aux prières de ses missionnaires, leurs +dignes frères d'armes, M. Vincent disait: «La reine nous a fait +l'honneur de nous écrire pour nous mander d'en envoyer d'autres à +Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voilà que quatre s'en +vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, âgée d'environ +cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu, où +j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses soeurs +étaient mortes à Calais, et qu'elle venait s'offrir à moi pour y être +envoyée à leur place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur, j'y +penserai: et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à +lui faire. Voyez, messieurs et mes frères, le courage de ces filles à +s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des +victimes, pour l'amour de Jésus-Christ et le bien du prochain: cela +n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que +ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos +juges, si nous ne sommes disposés comme elles à exposer nos vies pour +Dieu[427]...» + +[Note 427: Abelly, _l. c._ Comp. _Lettres_. A ma soeur Hardemont, 10 +août 1658.] + +Pour rendre hommage à de tels actes, la parole d'ordinaire si simple +de l'apôtre a des accents où vibre un religieux enthousiasme. Et c'est +justice. Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du régiment +échappe à une main mourante, nous comprenons l'ardeur avec laquelle des +bras généreux s'étendent pour soutenir le symbole de l'honneur français. +Mais que, dans un hôpital, la place des héroïques victimes de l'épidémie +soit revendiquée comme un poste d'honneur, c'est là un de ces faits +sublimes que nous offrent souvent les annales des filles de saint +Vincent, et qui attestent que dans la vaillante race des femmes +françaises, la soeur de charité a plus que le courage du soldat, la +vocation du martyr. + +Les Dames de la Visitation, fondées par saint François de Sales et +sainte Chantal, prêtent aussi leur concours aux oeuvres de saint Vincent +de Paul, supérieur de leur maison de Paris. Ce fut leur exquise douceur +qui fit désirer à M. Vincent qu'elles se dévouassent aux pécheresses. +Elles comprenaient certainement cette mission, les filles spirituelles +du saint docteur de _l'Amour de Dieu_, les religieuses parmi lesquelles +allait bientôt surgir la bienheureuse qui montra à notre pays ce que le +Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon. Nous aimons à voir les +filles de saint François de Sales et les filles de saint Vincent de Paul +se rencontrer dans la communion de la charité. Nous aimons à les voir +servir le Dieu des miséricordes au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que +les jansénistes présentaient à leurs adeptes, et particulièrement à ces +austères religieuses de Port-Royal, qui mirent au service de l'erreur +une intrépidité digne d'une meilleure cause. Nous aimons encore à +opposer la charité active que pratiquaient les collaboratrices de saint +Vincent à ce quiétisme qu'allait bientôt prêcher une autre femme, Mme +Guyon. + +Après avoir parlé des femmes politiques qui, par leurs intrigues, +contribuèrent à la ruine de la France, je me suis arrêtée avec bonheur +devant les femmes de bien qui la relevèrent parla puissance de leur +charité. C'est qu'en effet, la vraie mission sociale de la femme est +dans les oeuvres du bien, et non dans les intrusions politiques. Mme de +Maintenon en est un exemple de plus. Généreusement associée aux bonnes +oeuvres de Mme de Miramion, elle-même fondatrice de l'Institut de +Saint-Cyr, son rôle est moins heureux lorsqu'elle touche aux affaires +publiques. Sans doute elle n'eut pas, dans la révocation de l'édit +de Nantes, la part qu'on lui a attribuée[428]. Elle ne voulait pas de +conversion forcée, et pour elle la douce et persuasive éloquence d'un +Fénelon ou d'un Fléchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue +étaient les meilleurs instruments de propagande. Mais s'il faut effacer +de son rôle politique cette participation à une funeste mesure, il est +d'autres circonstances où son immixtion dans les affaires d'État fut +malheureuse. Il n'est pas jusqu'à sa sensibilité féminine qui ne devînt +néfaste au pays quand, par ses larmes, elle obtint de Louis XIV qu'il +reconnût le fils de Jacques II pour roi d'Angleterre. C'est par +l'influence de Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la double +succession d'un Louvois et d'un Colbert, et que le présomptueux Villeroi +est investi du commandement qui fait de lui le prisonnier de Crémone et +le vaincu de Ramillies. + +[Note 428: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.] + +Il est toutefois une intervention politique dans laquelle Mme de +Maintenon attire notre sympathie, parce qu'elle n'y figure que dans +ses attributions de femme et dans ses sentiments de chrétienne. C'est +lorsque, en 1693, elle inspire à Louis XIV, victorieux encore, une +généreuse pitié pour les misères du peuple et lui fait désirer la paix. +Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fénelon et de Mme de Miramion. + +En dépit de regrettables erreurs, l'influence de Mme de Maintenon est +celle d'une femme honnête. Mais que dire du rôle que jouent au VIIIe +siècle Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry: Mme de Prie, vraie +reine de France de par la grâce du duc de Bourbon, et mettant au service +de l'Angleterre une influence salariée; Mme de Pompadour qui, tout en +n'ayant pas été, comme on le croyait jusque dans ces derniers temps, +la première instigatrice de la guerre de Sept ans [429], la favorise de +toutes ses forces pour plaire à la grande souveraine étrangère dont les +prévenances la flattent; Mme de Pompadour, élevant ou précipitant les +ministres, faisant donner à un Soubise le bâton de maréchal, mérité par +Chevert; et, pour se venger de la juste sévérité des jésuites à son +égard, poussant le roi à la suppression de leur ordre; Mme du Barry +enfin, dont le nom souillerait ici pour la seconde fois notre étude s'il +n'était, cette fois encore, marqué d'un stigmate flétrissant [430]; Mme du +Barry à qui la France dut la destruction de ses parlements et le triste +ministère d'un duc d'Aiguillon. + +[Note 429. M. le duc de Broglie a rétabli sur cette question la vérité +historique dans son récent ouvrage, le Secret du roi.] + +[Note 430. Voir plus haut, chapitre III.] + +Devant le règne honteux de cette dernière favorite, quelques coeurs de +femmes battirent d'une noble indignation. A la fin du chapitre précédent +j'ai fait allusion à des Françaises qui propagèrent à l'étranger les +idées humanitaires et les belles utopies que vit éclore la fin du XVIIIe +siècle: c'étaient les correspondantes du roi de Suède, Gustave III, +qui nous sont connues par la récente publication de leurs lettres, +conservées dans les papiers d'Upsal[431]. A la mort de Louis XV, l'une +de ces amies de Gustave III, la comtesse de Boufflers, lui écrit les +détails de cette mort, lui parle des huées qui accompagnèrent le +cercueil sur la route de Saint-Denis; et cette femme qui, cependant, +n'était pas de moeurs irréprochables, ne peut s'empêcher de voir dans +ces démonstrations de mépris, une revendication de la conscience +publique outragée par l'ignominieuse puissance de Mme du Barry: «Rien +n'est plus inhumain que le Français indigné, dit-elle, et, il faut +en convenir, jamais il n'eut plus sujet de l'être; jamais une nation +délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fière n'avaient +reçu d'injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu roi +nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donné +par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de +la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire +de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre à table avec sa +famille, la rendre la maîtresse absolue des grâces, des honneurs, +des récompenses, de la politique et des lois, dont elle a opéré la +destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne +peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de +toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les +apparences leur promettaient encore quinze ans de prospérité, et, si +leur attente n'eût été déçue, jamais peut-être les moeurs et l'esprit +national n'auraient pu s'en relever[432].» + +[Note 431: A. Geffroy, _Gustave III et la cour de France_.] + +[Note 432: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre publiée par +M. Geffroy, _ouvrage cité_.] + +Bien opposée à l'influence de Mme du Barry est celle que cherchent à +exercer sur Gustave III, Mme de Boufflers et les autres correspondantes +du jeune roi, la comtesse de Brionne, née princesse de Rohan-Lorraine, +la comtesse d'Egmont et sa digne amie Mme Feydeau de Mesmes, la comtesse +de la Marck. Nous venons d'entendre l'une d'elles flétrir la faiblesse +royale qui livrait la dignité de la France aux caprices d'une immonde +créature. La conduite du roi arrache de superbes accents à la comtesse +d'Egmont, cette intéressante jeune femme dont Gustave III portait les +couleurs et qui, mourante, se servait de la respectueuse tendresse +qu'elle avait inspirée à son royal chevalier, pour lui faire entendre +des paroles telles que celles-ci: «Je suis loin de me plaindre que vous +ne m'ayez pas écrit plus tôt. Votre gloire est mon premier bonheur, +vous le savez; c'est ainsi que je vous aime: préférez-moi le plus léger +besoin du dernier de vos sujets...[433]» + +[Note 433: La comtesse d'Egmont à Gustave III, 1er octobre. 1772. +Lettre publiée par M. Geffroy, _ouvrage cité_.] + +Avis bien digne de la femme qui conseillait à Gustave III de faire +planter la Dalécarlie en pommes de terre pour le soulagement de son +peuple! + +Toutes les amies de Gustave s'appliquent à faire de lui le roi d'un +peuple libre, heureux, bénissant dans son souverain la paternelle bonté +d'un Henri IV. Ce type royal, la comtesse d'Egmont se désespère de ne +pouvoir le trouver dans Louis XV. «Votre Majesté m'accuse de ne pas +aimer le roi. Hélas! ce n'est pas ma faute, et le regret de ne pouvoir +jouir des sentiments les plus nobles me fait seul soutenir avec tant de +chaleur l'opinion que vous me reprochez.» Elle ajoute qu'en assistant +récemment à une pièce qui lui paraissait remplie de sentiments français, +le _Bayard_, de Debelloy, elle aurait acheté de son sang «une larme du +roi.» Elle croit que les Français pourraient encore devenir les sujets +«les plus soumis et les plus fidèles.... Un mot, un regard leur suffit +pour répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang; mais _ce mot +n'est pas dit!_... Après Bayard, exaltée par la pitié, irritée de +la froideur des assistants, je courus chez Mme de Brionne parler en +liberté. Nous relûmes votre lettre et nous répétâmes mille fois: Voilà +donc un roi qu'on peut aimer! Nous l'avons vu; il produirait des Bayard, +il ferait revivre Henri IV; il existe, et ce n'est pas pour nous: Dites +encore que nous sommes républicaines[434]!» + +[Note 434: La comtesse d'Egmont à Gustave III, Lettre publiée par M. +Geffroy, _l. c._] + +A travers le ton de sensibilité et d'enthousiasme qui dénote l'école +de Rousseau, il est impossible de méconnaître ce qu'il y a de bonté et +d'humanité dans ces accents. Comme la plupart des correspondantes de +Gustave III, comme d'ailleurs une grande partie de la noblesse de ce +temps, la comtesse d'Egmont voulait la liberté, mais la cherchait +malheureusement en dehors de l'Évangile: erreur fatale qui, en se +propageant dans le peuple, amena la Révolution. Cette noblesse française +devait chèrement payer l'imprudente ardeur avec laquelle elle ébranlait +le trône et l'autel[435]. Mais, à ces gentilshommes et à ces grandes dames +qui voulaient le bien en se méprenant sur les moyens de le faire, nous +devons appliquer le mot de l'Évangile: «Paix sur la terre aux hommes de +bonne volonté.» + +[Note 435: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.] + +Je me suis plu à rendre hommage aux intentions que révèle la +correspondance de quelques Françaises avec Gustave III, parce que j'y +ai généralement trouvé moins une intervention politique que le désir +de faire triompher ces principes de justice, d'honneur et d'humanité +auxquels les femmes ne doivent pas demeurer étrangères. Le don de +conseil, qui appartient à la femme forte, trouve ici encore son emploi, +pourvu qu'il soit exercé avec prudence[436]. Pour l'épouse, pour la mère, +le droit de conseiller est particulièrement un devoir, un devoir que +sait remplir auprès de son fils la sainte mère de Louis XVI, quand elle +rappelle au jeune prince que les rois doivent représenter Dieu sur la +terre par leur majesté, par leur action bienfaisante, par la pureté de +leur vie, et que, «plus ils auront de ressemblance avec ce divin modèle, +plus ils s'assureront les hommages des peuples.» Saint Louis, c'est là +le type qu'elle présentait au futur roi martyr! + +[Note 436: Disons ici que toutes les correspondantes de Gustave III +n'ont pas échappé au reproche de pédantisme; et que, tout en s'excusant +de sa témérité avec une modestie féminine, Mme de Boufflers semble plus +régenter le roi que le conseiller. Voir les lettres publiées par M. +Geffroy.] + +Heureuse Marie-Antoinette si, comme la mère de Louis XVI, elle avait pu +n'exercer son influence que dans la limite que lui prescrivaient +les devoirs de la femme forte! Mais, entraînée dans la mêlée des +compétitions politiques et des luttes révolutionnaires, l'auguste reine +allait témoigner que si le pouvoir est pour la femme une arme qu'elle +rend facilement dangereuse au pays, cette arme, hélas! peut la tuer +elle-même. + +Ah! ce pouvoir, Marie-Antoinette ne l'a pas cherché! Lorsque, presque +enfant encore, elle est venue en France dans le charme de sa ravissante +beauté et de sa grâce aérienne, dans l'irrésistible attrait d'une nature +expansive qui a besoin d'être aimée et qui appelle la tendresse, un long +cri d'amour a éclaté sur son passage. Cet enthousiasme populaire qu'elle +soulève et dont les enivrantes émotions ne la rassasieront jamais, c'est +là sa puissance, c'est là sa royauté. Et cette royauté, qu'elle est +heureuse de la devoir au pays de France! Française, elle l'est par +son éducation, par les élans spontanés de sa généreuse nature, par la +vivacité de son esprit, par l'étourderie et la gaieté de son caractère, +et la frivolité même de ses goûts. Aussi avec quelle indulgence elle +excuse les défauts de ses _chers vilains sujets_: leur légèreté, la +mobilité d'impression avec laquelle, après s'être laissés aller aux +mauvaises suggestions, ils reviennent si aisément au bien! «Le caractère +est bien inconséquent, mais n'est pas mauvais, écrit-elle à sa mère; les +plumes et les langues disent bien des choses qui ne sont point dans le +coeur.» Et comme elle se plaît en même temps à faire ressortir tout ce +qu'il y a dans ce pays de bonne volonté pour le bien! «Il est impossible +que mon frère n'ait pas été content de la nation d'ici, car, pour lui +qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu que, malgré la grande +légèreté qui est établie, il y a pourtant des hommes faits et d'esprit, +et en général un coeur excellent et beaucoup d'envie de bien faire[437].» + +[Note 437: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775, 14 +janvier 1776, 14 juin 1777. _Marie-Antoinette, reine de France. Sa +correspondance avec Marie-Thérèse, etc._ Ouvrage publié par M. d'Arneth +et M. Geffroy.] + +Mais la jeune reine n'avait point alors la pensée que ce dût être à +elle de «bien mener,» non pas que déjà elle ne fût entraînée par ses +affections à se mêler de ces affaires auxquelles répugnait sa vive et +juvénile nature. Mais elle ne prétendait pas agir sur la marche +générale de la politique. Elle avait au coeur une bien autre ambition. +Pouvait-elle oublier ce beau titre de nos souveraines: _reine de France +et de charité?_ Certes, elle le méritait, ce titre, la généreuse femme. +Ils en témoignent, ce paysan blessé qu'elle secourt, ce vieux serviteur +qu'elle panse de ses mains, ces humbles ménages qu'elle recueille au +Petit-Trianon, ces filles pauvres qu'elle dote, ces femmes âgées pour +lesquelles elle fonde un hospice; cette société de charité maternelle +qui se crée sous son patronage! + +La reine étend plus loin sa puissance. Les vieilles gloires françaises +reçoivent son hommage; elle les honore dans les hommes dont le nom les +rappelle. Par son intervention, le petit-neveu de Corneille, père de +famille plongé dans la misère, obtient du roi une gratification de 1,200 +livres. En entendant louer l'action du chevalier d'Assas, elle s'étonne +du long oubli où est demeuré ce fait sublime et veut savoir si le héros +a laissé une famille. Cette famille existe, et elle obtient une pension +héréditaire. + +Les gloires du passé ne font pas oublier à Marie-Antoinette les besoins +du présent, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle, dès les +premiers temps du règne de Louis XVI, la jeune reine aurait voulu que la +cour et le gouvernement fussent transférés à Paris. De grands travaux +d'utilité publique, l'achèvement du Louvre, la transformation de ce +palais en un musée, tous ces projets que d'autres temps devaient voir +se réaliser, se seraient rattachés au plan de cette jeune reine qui ne +semblait occupée que de ses plaisirs. M. de Maurepas aurait fait échouer +ce plan[438]. Hélas! c'est comme prisonnière que la famille royale devait +un jour habiter les Tuileries. + +[Note 438: Edmond et Jules de Goncourt, _Histoire de +Marie-Antoinette_.] + +Rappelons encore un autre fait qui, celui-là, est complètement +historique: l'acte de généreux patriotisme par lequel la reine, pour +doter la France d'un vaisseau, renonça au superbe collier de diamants +que le roi lui offrait et qui devint l'origine du procès célèbre dont +les péripéties furent si douloureuses à Marie-Antoinette. + +Faire le bien, c'était la préoccupation de la reine. Malheureusement la +prudence ne modérait pas toujours les élans de son coeur, et, comme nous +l'avons déjà dit, ce fut le besoin d'obliger ceux qu'elle aimait qui lui +fit toucher d'une main souvent imprudente aux affaires de l'État. + +En devenant reine de France, elle n'a pas oublié que c'est au duc de +Choiseul qu'elle doit sa couronne, et que c'est le duc d'Aiguillon qui +a fait exiler ce ministre. Elle s'efforce de ramener au pouvoir M. de +Choiseul. Elle y échoue, mais, du moins, elle obtient son rappel de +l'exil et le renvoi du duc d'Aiguillon. Plus tard, elle fera exiler +celui-ci non seulement parce qu'il l'espionne et tient contre elle de +mauvais propos, mais parce qu'il est hostile à M. de Guines que protège +M. de Choiseul; M. de Guines, cet ambassadeur de France à Londres, qui +a un procès déshonorant que la reine fait reviser[439]. La reine, il faut +l'ajouter, aime à se dire qu'en obligeant M. de Choiseul, elle fait +remplir un grand acte de justice. Elle pense de même pour la revision +d'un autre procès, celui de MM. de Bellegarde, condamnés à un long +emprisonnement par une condamnation que M. de Choiseul juge inique. +C'est avec des larmes de joie que la reine a obtenu de Louis XVI la +revision de ces deux procès. Lorsque MM. de Bellegarde, qui lui doivent +plus que la liberté, l'honneur, viennent avec leurs familles se jeter +aux pieds de leur libératrice, la reine, modérant les transports de +cette reconnaissance, dit «que la justice seule leur avait été rendue; +qu'elle devait en ce moment même être félicitée sur le bonheur le plus +réel qui fût attaché à sa position, celui de faire parvenir jusqu'au roi +de justes réclamations[440].» + +[Note 439: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774; +Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775. D'Arneth et +Geffroy, _recueil cité_.] + +[Note 440: Mme Campan, _Mémoires_.] + +Mais le chaleureux appui que la reine accorde à M. de Guines a de +déplorables conséquences: Turgot et Malesherbes sont, eux aussi, +contraires à ce diplomate. La reine qui leur garde déjà rancune de +n'avoir pas appuyé ceux de ses protégés qu'elle voulait faire entrer +dans le cabinet, la reine, faisant violence à la conscience du roi, se +joint à la cabale qui renverse ces deux honnêtes ministres. Peut-être +Marie-Antoinette s'imaginait-elle que la France désirait ce changement. +Mais pour venger M. de Guines, elle montra une âpreté bien étrangère à +sa générosité habituelle. Elle aurait voulu que Turgot fût envoyé à la +Bastille le jour même où, par elle, M. de Guines était nommé duc! Voilà +ce qu'écrit avec douleur à l'impératrice Marie-Thérèse, l'ambassadeur +d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. Lui-même le constate: la jeune +reine n'aime pas M. de Guines; mais elle soutient en lui l'ami de M. de +Choiseul[441]. + + +[Note 441: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776, etc. +D'Arneth et Geffroy, _recueil cité_. Voir aussi l'introduction.] + +Le 11 mai 1776, Marie-Antoinette écrivait à sa mère: «M. de Malesherbes +a quitté le ministère avant-hier... M. Turgot a été renvoyé ce même +jour... J'avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces +départs, mais je ne m'en suis pas mêlée[442].» La reine ignorait que +Marie-Thérèse savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de cet aveu; +mais la jeune femme mentait comme une écolière qui a peur d'être +grondée. Elle se souvenait des reproches que sa mère lui avait faits au +sujet de ses premières imprudences politiques. L'empereur Joseph II, +tendrement attaché à sa soeur Marie-Antoinette, lui avait écrit alors +une lettre si dure que Marie-Thérèse crut devoir en empêcher l'envoi. + +[Note 442: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 mai 1776. D'Arneth et +Geffroy, _recueil cité_.] + +Dans son français germanique, Joseph II avait adressé à la reine des +avertissements tels que ceux-ci: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère +soeur, de déplacer les ministres, d'en faire envoyer un autre sur ses +terres, de faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de +faire gagner un procès à l'un, de créer une nouvelle charge dispendieuse +à votre cour, enfin de parler d'affaires, de vous servir même de termes +très peu convenables à votre situation? Vous êtes-vous demandé une fois, +par quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de +la monarchie française? Quelles études avez-vous faites? Quelles +connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre avis ou +opinion doit être bonne à quelque chose, surtout dans des affaires qui +exigent des connaissances aussi étendues? Vous, aimable jeune personne, +qui ne pensez qu'à la frivolité, qu'à votre toilette, qu'à vos +amusements toute la journée, et qui ne lisez pas, ni entendez parler +raison un quart d'heure par mois, et ne réfléchissez, ni ne méditez, +j'en suis sûr, jamais, ni combinez les conséquences des choses que vous +faites ou que vous dites? L'impression du moment seule vous fait agir, +et l'impulsion, les paroles mêmes et arguments, que des gens que vous +protégez, vous communiquent, et auxquels vous croyez, sont vos seuls +guides[443].» + +[Note 443: Joseph II an Marie-Antoinette, juillet 1775. _Marie +Antoinette, Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_ herausgegeben +von Alfred Ritter von Arneth. Leipzig, 1866.] + +Mais Marie-Thérèse et Joseph II étaient loin de vouloir que la reine +n'eût aucune action politique. Ils voulaient seulement qu'elle prît au +sérieux cette influence et la fît servir non à ces «petites passions» +comme les appelait le comte de Mercy, mais à des choses utiles. Ils +n'oubliaient pas ici leurs intérêts, et l'alliance autrichienne est +surtout ce qu'ils recommandent aux soins de Marie-Antoinette. C'est +pour que cette alliance ne soit pas compromise après le partage de la +Pologne, que Marie-Thérèse, abaissant sa dignité maternelle, avait +naguère reproché à la dauphine de France d'afficher pour Mme du Barry le +mépris que «la créature» lui inspirait. Froissée dans les plus fières +délicatesses de son âme, la jeune archiduchesse résistait à sa mère: +«Vous pouvez être assurée, lui écrivait-elle, que je n'ai pas besoin +d'être conduite par personne pour ce qui est de l'honnêteté[444].» Pour +obtenir de la pure jeune femme une parole banale que celle-ci adresse +enfin à Mme du Barry, il faut que sa mère l'adjure de sauver l'alliance +entre son pays natal et son futur royaume. + +[Note 444: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 octobre 1774. D'Arneth +et Geffroy, _recueil cité_.] + +En 1778 éclate l'affaire de la succession de Bavière. Après que Joseph +II a illégalement envahi ce pays, la famille de Marie-Antoinette la +supplie d'obtenir que la France intervienne en faveur de l'Autriche. La +reine est alors, on le sait, toute-puissante sur Louis XVI. A l'empire +qu'elle exerce sur lui et qui a succédé à la froideur avec laquelle il +la traitait naguère, se joint le tendre intérêt qu'inspire l'espoir de +sa première maternité. En lisant les appels émouvants que lui adressent +cette mère qui, dit-elle, mourra de chagrin si l'alliance est rompue; ce +frère tant aimé qui, en lui reprochant de ne pas l'aider, lui déclare +que du moins elle n'aura pas à rougir de lui dans les prochains combats, +la jeune femme se trouble. Sa pâleur, ses larmes, trahissent son +angoisse. La vue de sa douleur déchire le coeur de Louis XVI; il pleure +avec elle, mais c'est avec ses ministres qu'il agit, et le devoir du roi +l'emporte sur la tendresse de l'époux[445]. Ce devoir et cette tendresse +se concilient du jour où la France, investie du beau rôle de médiatrice, +termine le conflit. + +[Note 445: Voir dans le recueil de MM. d'Arneth et Geffroy, les +lettres de l'année 1778.] + +Plus tard, lorsque Joseph II voulait que la Hollande lui livrât la libre +navigation de l'Escaut, la reine intervint avec une persévérante énergie +pour que la France soutînt son frère[446]. Par son traité avec l'Autriche, +la France s'était engagée à fournir à son alliée, en cas de juste +guerre, une somme de quinze millions, ou bien une armée de vingt-quatre +mille hommes. La reine demandait que ce dernier mode de secours fût +adopté. «Je ne pus l'obtenir, dit-elle à Mme Campan, et M. de Vergennes, +dans un entretien qu'il eut avec moi à ce sujet, mit fin à mes instances +en me disant qu'il répondait à la mère du dauphin et non à la soeur de +l'empereur[447].» + +[Note 446: Voir dans le recueil de M. d'Arneth, _Marie Antoinette, +Joseph II und Leopold II_, les lettres échangées en 1784 et 1785.] + +[Note 447: Mme Campan, _Mémoires_.] + +Les quinze millions dont l'Autriche n'avait pas besoin, furent expédiés +à Vienne d'une manière qui fit croire au peuple que la reine vidait pour +sa famille les coffres de l'État! C'est par de tels faits que la reine +voyait se propager dans les classes populaires l'injurieux surnom qu'à +son arrivée en France on lui avait donné en haut lieu: _l'Autrichienne_. +Et cependant la critique impartiale l'a constaté: les sentiments +domestiques de la reine ne furent pas ici nuisibles à la France. Devant +la puissance grandissante et menaçante de la Prusse, le moment était +venu d'abandonner la vieille politique antiautrichienne. Qui donc +aujourd'hui oserait dire le contraire? + +En agissant comme fille, comme soeur, et sagement contenue d'ailleurs en +cette circonstance par le gouvernement de Louis XVI, la reine n'avait +donc pas exercé une influence répréhensible. Il n'en fut pas de même +lorsque d'autres sentiments la jetèrent dans les luttes politiques. + +Pendant les années où son mari ne lui avait témoigné que de +l'indifférence, la jeune femme avait reporté sur l'amitié le besoin de +tendresse qui était refoulé dans son coeur. Elle s'était créé, en dehors +de son cercle officiel, un cercle intime qu'elle se plaisait à retrouver +au Petit-Trianon. Dans cette délicieuse résidence, elle échappait aux +rigoureux détails d'une étiquette que lui rendait si odieuse l'éducation +patriarcale qu'elle avait reçue à Vienne. Rousseau avait mis à la mode +le goût des bergeries. Au milieu des élégantes rusticités d'une nature +artificielle, la reine de France est ravie d'échanger le sceptre contre +la houlette. + +Marie-Antoinette a fui le tracas des affaires; elle a cherché dans une +paisible retraite les joies si pures de l'amitié. Elle a cru trouver +là non des courtisans, mais des amis. Et c'est par ce volontaire +dépouillement de sa grandeur, c'est par ce besoin d'une douce intimité +et d'une affection désintéressée, qu'elle se voit entraînée dans +le conflit des ambitions de cour. L'amitié si tendre qui unit +Marie-Antoinette à Mme de Polignac, devient un instrument de domination +pour la coterie qui entoure la favorite et que la reine rencontre +journellement chez son amie. Sous cette influence, Marie-Antoinette +nomme les ministres. Si certains choix sont bons, tels que ceux de M. de +Ségur et de M. de Castries, que dire des motifs qui décident la reine à +faire désigner M. d'Adhémar pour l'ambassade de Londres: il ennuie la +reine, c'est là son titre à ce brillant éloignement de Versailles[448]. +On arrache à Marie-Antoinette, malgré ses répugnances, la nomination +de Calonne; et bien qu'elle n'encourage pas les dilapidations de ce +ministre, bien qu'elle le fasse même renvoyer, on la rend responsable de +l'état où il a mis les finances. _Madame Déficit_, tel est le nom cruel +dont la baptisent les Halles. Un jour viendra où Marie-Antoinette +dira «que si les reines s'ennuient dans leur intérieur, elles se +compromettent chez les autres[449].» + +[Note 448: Mme Campan, _Mémoires_.] + +[Note 449: Id., _id_.] + +C'est encore à une amitié qu'elle cède quand, à la prière de son +précepteur, l'abbé de Vermond, elle fait donner pour successeur à +Calonne l'inepte Brienne. C'est en 1787. Date funeste pour le repos de +Marie-Antoinette! Par la faiblesse du roi, par le peu de confiance +que le nouveau ministre inspire à Louis XVI, la reine est obligée +d'intervenir directement dans la conduite des affaires. Jusque-là son +influence réelle s'est bornée au choix plus ou moins heureux de quelques +personnages officiels. Maintenant c'est à la direction même de la +politique que la condamnent son dévouement d'épouse et aussi sa +prévoyance de mère. + +«Elle s'affligeait souvent de sa position nouvelle, et la regardait +comme un malheur qu'elle n'avait pu éviter, dit Mme Campan. Un jour que +je l'aidais à serrer des mémoires et des rapports que des ministres +l'avaient chargée de remettre au roi: «_Ah!_ dit-elle en soupirant, _il +n'y a plus de bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante._» +Je me récriai sur ce mot. «Oui, reprit la reine, c'est bien le +mot propre; toute femme qui se mêle d'affaires au-dessus de ses +connaissances, et hors des bornes de son devoir, n'est qu'une +_intrigante_; vous vous souviendrez au moins que je ne me gâte pas, et +que c'est avec regret que je me donne moi-même un pareil titre; les +reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien, et en +conservant un crédit suffisant pour faire la fortune de leurs amis et le +sort de quelques serviteurs zélés.» Hélas! la reine ne se rendait pas +compte que c'était justement son désir de «faire la fortune» de ses +amis, qui l'avait fatalement entraînée aux affaires, et que les faveurs +inouïes dont elle les avait comblés, avait contribué à son impopularité! +Mais poursuivons le récit de Mme Campan. + +«Savez-vous,» ajouta cette excellente princesse, que sa conduite +plaçait, malgré elle, en contradiction avec ses principes, «savez-vous +ce qui m'est arrivé dernièrement? Depuis que je vais à des comités +particuliers chez le roi, j'ai entendu, pendant que je traversais +l'Oeil-de-boeuf, un des musiciens de la chapelle dire assez haut pour +que je n'en aie pas perdu une seule parole: _Une reine qui fait son +devoir reste dans ses appartements à faire du filet_. + +«J'ai dit en moi-même: _Malheureux, tu as raison; mais tu ne connais pas +ma position: je cède à la nécessité et à ma mauvaise destinée_.» + +La voici donc, cette pauvre reine, en proie à là fatalité qui pèse sur +elle. Avec son inexpérience, comment pourrait-elle guider la royauté +dans la crise la plus effroyable que la France ait traversée? Est-ce une +main novice qui peut saisir le gouvernail à l'heure où la tempête va +faire sombrer le navire? + +Marie-Antoinette a les vertus morales, le courage héroïque, la +générosité, le dévouement, la grandeur enfin. Près d'un roi qui aurait +eu un caractère plus ferme que Louis XVI, elle n'aurait eu à déployer +que ces qualités, qui se résument en celle-ci: la magnanimité. Mais +obligée de vouloir pour le roi, de décider pour lui, la reine n'a pas +été préparée à ce nouveau rôle, et ceux qui prétendent la guider ne le +font que d'après leurs intérêts personnels. En prenant ouvertement le +pouvoir, Marie-Antoinette en assume les terribles responsabilités, et +augmente la somme de haines qui s'amasse contre elle. + +Quand il faut «accorder au désespoir de la nation entière[450]» la +disgrâce de Brienne, Marie-Antoinette montre, cette fois encore, +l'imprudente générosité de son coeur. Elle donne de hautes marques +de son estime au ministre qu'a justement fait tomber l'indignation +publique. + +[Note 450: Mme Campan, _Mémoires_.] + +Autrefois elle a été tour à tour favorable et hostile à Necker. +Maintenant c'est elle qui le prie d'accepter le pouvoir. A ce moment +elle semble disposée aux réformes que le roi peut accorder sans abaisser +la dignité royale. Nous la voyons accueillir le projet d'une +double représentation du Tiers-État. Plus tard, lorsque la crise +révolutionnaire aura éclaté, la reine semblera accepter le concours de +Mirabeau; elle écoutera avec sympathie les conseils de Barnave, et elle +paraîtra croire que l'essai loyal de la Constitution est la suprême +ressource de la monarchie; mais ne nous y méprenons pas! La reine alors +n'est plus libre, elle est obligée de cacher sa véritable pensée. Ce +n'est qu'en frémissant qu'elle supporte le joug et avec le secret espoir +de le voir briser. Combien sa fière et loyale nature souffre de cette +dissimulation que lui impose la nécessité: toujours l'implacable +nécessité! Avec quelle confusion elle est obligée de démentir par un +billet chiffré la lettre que Barnave lui a fait écrire à Léopold II pour +lui proposer de reconnaître la Constitution[451]! + +[Note 451: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 29 et 31 juillet +1791; an Leopold II, 30 juillet 1791, etc. D'Arneth, _Marie Antoinette +Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_.] + +La liberté, elle la veut, mais dans une sage mesure; elle la veut, mais +telle que le roi a toujours désiré la donner, non telle que l'a imposée +sous de hideuses conditions une populace qui se dit le peuple. La reine +dit qu'il faut «bien épier le moment» ou la France semblera disposée à +recevoir de son roi cette liberté. Même après de sanglantes journées +révolutionnaires, elle croit que le peuple n'est qu'égaré, et qu'en lui +témoignant de la confiance, on le ramènera[452]. Vaine illusion! + +[Note 452: Marie Antoinette an Leopold II, 29 mai et 7 novembre 1790. +_Id_.] + +Deux solutions étaient désormais en présence. + +Devant l'intrépide courage de Marie-Antoinette, Mirabeau, frappé +d'admiration, avait dit: «Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y +a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale. +J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; mais +ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle +ne conserve pas sa couronne. + +«Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent +une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de +famille[453].» Cette fière attitude était bien celle qui convenait à la +digne fille de Marie-Thérèse; mais, ce que Mirabeau proposait, c'était +l'appel à une guerre civile devenue d'ailleurs inévitable. La reine +de France recula devant l'horreur d'une lutte fratricide. C'est +alors qu'elle tenta ce qu'on lui a si amèrement reproché: l'appel à +l'intervention étrangère. + +[Note 453: Seconde note du comte de Mirabeau pour la cour, 20 juin +1790. _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la +Marck_, publiée par M. de Bacourt.] + +Lorsque la famille royale se préparait à fuir, la reine avait écrit à +l'empereur Léopold, son frère: «Nous devons aller à Montmédy. M. de +Bouille s'est chargé des munitions et des troupes à faire arriver en ce +lieu, mais il désire vivement que vous ordonniez un corps de troupes de +huit à dix mille hommes à Luxembourg, disponible à notre réclamation +(bien entendu que ce ne sera que quand nous serons en sûreté) pour +entrer ici, tant pour servir d'exemple à nos troupes, que pour les +contenir[454].» + +[Note 454: Marie Antoinette an Leopold II, 22 mai 1791. D'Arneth, +_recueil cité_.] + +L'entrée de troupes étrangères en France pendant que la famille royale +y était, exposait celle-ci aux terribles représailles de la Révolution. +C'est pourquoi la reine ne voulait pas que cette éventualité se +produisît avant que son mari et ses enfants fussent à l'abri. C'est +pourquoi aussi elle blâmait énergiquement le parti de l'émigration. +C'est pourquoi encore, après son retour de Varennes, elle ne demandait +plus, comme Barnave, que ce congres armé qui permît «aux hommes modérés, +aux partisans de l'ordre, aux propriétaires, de relever la tête et de se +rallier contre l'anarchie autour du trône et des lois,» dit M. Taine en +démontrant que ce ne fut pas la royauté, mais l'Assemblée législative +qui appela sur la France la coalition des rois. + +Une fois la guerre déclarée par l'Assemblée, la reine, il est vrai, +seconda activement l'intervention étrangère, et je voudrais pouvoir +effacer de sa vie ce billet chiffré par lequel elle fit connaître à +l'ambassadeur d'Autriche la marche des armées françaises[455]. Mais +comment oserait-on lui faire un crime de ce qui ne fut qu'un aveuglement +trop légitime, hélas! + +[Note 455: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 26 mars 1792. Ganz in +Chiffern; die Auflôsung von Mercy's Hand liegt bei. D'Arneth, _recueil +cité_.] + +Marie-Antoinette est femme, elle est épouse et mère, elle est +chrétienne, elle est fille des empereurs d'Allemagne et femme du roi de +France, et, dans toutes ces situations, elle est cruellement atteinte. +Femme, elle subit d'indignes outrages. + +Elle ne peut paraître à sa fenêtre sans risquer de recevoir d'immondes +injures. Depuis la fuite de Varennes, elle est surveillée même pendant +la nuit, et il faut que sa chambre à coucher reste ouverte pour que, de +la pièce précédente, l'officier de garde puisse observer ce qui se passe +chez elle. Odieuse inquisition qui révolte toutes les délicatesses de sa +pudeur! Épouse, elle voit abaisser son mari, elle voit couler les larmes +que lui arrache cette humiliation; mère, elle tremble pour la vie du +roi, pour la vie de ses enfants. Pour la sienne, peu lui importerait! +Chrétienne, elle voit persécuter l'Eglise. Fille des Césars, elle sent +ruisseler dans ses veines un sang que l'outrage fait bouillonner et qui +la rend impatiente du frein. Reine, elle sait que la vraie France n'est +pas avec la Révolution sanglante; elle a entendu, en pleurant, ces voix +qui sont montées jusqu'à ses fenêtres: «Ayez du courage, Madame, les +bons Français souffrent pour vous et avec vous[456],» et elle a voulu +sauver la partie saine de la nation. + +[Note 456: Mme Campan, _Mémoires_.] + +N'oublions pas non plus que c'était de son frère que Marie-Antoinette +attendait le secours qui, suivant elle, devait sauver sa famille et +la France, et, redisons avec M. Cuvillier-Fleury: «Le patriotisme +l'accusait; la démagogie l'a condamnée; l'humanité l'absout[457].» + +[Note 457: Cuvillier-Fleury, _Études et portraits_. Première série. +_Marie-Antoinette.] + +Et d'ailleurs, même dans cette guerre où ses voeux semblaient être avec +l'étranger, comme son coeur restait français! «Oui, dit Mme Campan, non +seulement Marie-Antoinette aimait la France, mais peu de femmes eurent +plus qu'elle ce sentiment de fierté que doit inspirer la valeur des +Français. J'aurais pu en recueillir un grand nombre de preuves; je puis +du moins citer, deux traits qui peignent le plus noble enthousiasme +national. La reine me racontait qu'à l'époque du couronnement de +l'empereur François II ce prince, en faisant admirer la belle tenue +de ses troupes à un officier général français, alors émigré, lui dit: +_Voilà de quoi bien battre vos sans-culottes!--C'est ce qu'il faudra +voir, Sire_, lui répondit à l'instant l'officier. La reine ajouta: «Je +ne sais pas le nom de ce brave Français, mais je m'en informerai; le +roi ne doit pas l'ignorer.» En lisant les papiers publics, peu de jours +avant le 10 août, elle y vit citer le courage d'un jeune homme qui était +mort en défendant le drapeau qu'il portait, et en criant: _Vive la +nation!_ «Ah! le brave enfant! dit la reine; quel bonheur pour nous si +de pareils hommes eussent toujours crié _vive le roi!_» + +Aussi que de déchirements dans ce noble coeur quand on l'accusait de ne +pas aimer la France! «Deux fois, dit Mme Campan, je l'ai vue prête à +sortir de son appartement des Tuileries pour se rendre dans les jardins +et parler à cette foule immense qui ne cessait de s'y rassembler pour +l'outrager: «Oui, s'écriait-elle en marchant à pas précipités dans sa +chambre, je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader +que je n'aimais pas la France! moi! mère d'un dauphin qui doit régner +sur ce beau pays! moi! que la Providence a placée sur le trône le +plus puissant de l'Europe! Ne suis je pas de toutes les filles de +Marie-Thérèse celle que le sort a le plus favorisée? Et ne devais-je pas +sentir tous ces avantages? Que trouverais-je à Vienne? Des tombeaux! +Que perdrais-je en France? Tout ce qui peut flatter la gloire et la +sensibilité[458].» + +[Note 458: Mme Campan, _Mémoires_.] + +La crainte de soulever une émeute arrêtait de tels élans, qui témoignent +que si la reine se trompait dans ses vues politiques, c'était du moins +de bonne foi qu'elle errait. + +Le malheur de Marie-Antoinette, comme celui de bien des femmes qui +ont exercé le pouvoir, est de s'être trop laissé gouverner par ses +impressions et de n'avoir pas suffisamment distingué de l'intérêt de +l'État l'intérèt de sa famille. L'instinct du coeur trompe souvent dans +les matières politiques qui exigent une profonde connaissance des hommes +et des choses; mais, du moins, cet instinct ne déçut jamais la reine +quand il la porta à ces actes de courage moral dont la femme est +peut-être plus capable que l'homme aux heures de suprême péril. + +Par sa fière attitude devant l'émeute sanglante et menaçante, la reine +arrache des cris d'admiration à ses insulteurs même. Voyons-la à +Versailles dans les journées d'octobre 1789. Dès le 5, une horde de +femmes a été le sinistre avant-coureur de l'armée parisienne. Ce +qu'elles sont venues demander, ces femmes, ce sont les «boyaux» de la +reine pour en faire des «cocardes.» Comme de hideuses sorcières, elles +veulent «les foies» de la reine pour les «fricasser.» Marie-Antoinette +n'a pas peur: «J'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je +l'attendrai avec fermeté,» dit-elle. L'émeute est venue chercher la +reine jusque dans son palais. Marie-Antoinette a dû se jeter hors de son +lit pour échapper au couteau des assassins. La reine, la reine, c'est +elle que, dans la journée du 6, le peuple mande au balcon du palais. +Elle s'y montre, protégée par ses deux enfants. «Point d'enfants!» crie +la foule. Alors, repoussant ses enfants, la fille des Césars, la reine +s'avance. Elle croise ses mains sur sa poitrine et attend le martyre. +Et les voix délirantes qui demandaient sa mort, s'unissent dans ce cri +enthousiaste: «Vive la reine!» + +Elle aurait voulu faire passer dans l'âme de tous ceux qui l'entouraient +la fière énergie qui la soutenait. Devant les défaillances des uns, le +mauvais vouloir des autres, elle écrivait en 1791: «Je vous assure qu'il +faut bien plus de courage à supporter mon état que si on se trouvait +au milieu d'un combat... Mon Dieu, est-il possible que, née avec du +caractère, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois +destinée à passer mes jours dans un tel siècle et avec de tels hommes? +Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne; non pour moi, +pour mon enfant je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma +longue et pénible carrière. Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu[459].» + +[Note 459: Marie-Antoinette an den Grafen Mercy, 12 septembre 1791. +D'Arneth, _ouvrage cité_.] + +Ce superbe courage n'aura jamais de défaillance. Marie-Antoinette ne +quittera jamais auprès de son mari, auprès de ses enfants, le poste du +danger. Mourir avec eux ou pour eux, c'est là désormais son voeu. Le 20 +juin la verra impassible sous les infâmes outrages et les épouvantables +menaces de ces hordes qui, défilant devant elle, lui présentent des +verges, une guillotine, une potence. Elle arrache des larmes à la mégère +qui lui a jeté à la face d'horribles imprécations et qu'elle subjugue +par l'incomparable majesté de sa douce et maternelle parole[460]. Par la +généreuse confiance qu'elle témoigne aux gardes nationaux, elle les +émeut, et l'un d'eux lui saisit la main et y appuie ses lèvres avec +respect. «Peu s'en fallut que la multitude n'applaudît[461].» + +[Note 460: Mme Campan, _Mémoires_.] + +[Note 461: Comte de Falloux, _Louis XVI_.] + +Au 10 août, même intrépidité. C'est la reine qui, foudroyant Pétion sous +son regard, le contraint de signer l'ordre de combattre par la force +l'émeute qu'il a contribué à préparer. C'est elle qui fait passer au +roi la revue des troupes, et s'il avait eu le secret de ces paroles qui +changent le coeur d'une multitude, peut-être la royauté et la France +étaient-elles sauvées. + +Maintenant tout est fini. La reine qui, plutôt que de quitter les +Tuileries, voulait se faire clouer aux murs du palais, la reine a été +contrainte de suivre son mari aux Feuillants. Louis XVI est suspendu de +ses fonctions royales, sa famille est prisonnière. + +«Nous sommes perdus, dit-elle; nous voilà arrivés où l'on nous a menés +depuis trois ans par tous les outrages possibles; nous succomberons dans +cette horrible révolution; bien d'autres périront avec nous. Tout le +monde a contribué à notre perte; les novateurs comme des fous, d'autres +comme des ambitieux pour servir leur fortune; car le plus forcené des +jacobins voulait de l'or et des places, et la foule attend le pillage. +Il n'y a pas un patriote dans toute cette infâme horde; le parti des +émigrés avait ses brigues et ses projets; les étrangers voulaient +profiter des dissensions de la France: tout le monde a sa part dans nos +malheurs.» Et comme le dauphin entrait avec sa soeur: «Pauvres enfants! +dit la reine, qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un si bel +héritage, et de dire: Il finit avec nous[462].» + +[Note 462: Mme Campan, Mémoires.] + +La vie de la reine est terminée. Dans la prison du Temple +Marie-Antoinette n'a plus que la majesté du malheur. Mais l'épouse a +toujours son tendre dévouement, la mère exerce toujours cette mission +dont elle a constamment pratiqué les grands devoirs. Ici elle +n'appartient plus à l'histoire. Elle ne paraîtra plus dans la vie +publique que pour monter aux dernières stations de son chemin de croix. + +Alors elle aura enduré tout ce qu'une créature humaine peut supporter de +douleur. Du jour où la tête de son amie, la princesse de Lamballe, lui a +été présentée au bout d'une pique, jusqu'à cette déchirante soirée où le +roi s'est arraché de ses bras, à la veille de monter sur l'échafaud, il +semblait que la coupe d'amertume eût été vidée par elle jusqu'au fond. +Non, il y avait encore une lie que pouvait seule y déposer la main +criminelle d'un démon: il fallait que la reine, cette «grande mère[463],» +s'entendît publiquement accuser d'avoir corrompu l'innocence de son +fils; il fallait que l'on eût arraché à ce pauvre enfant, après l'avoir +abruti, l'accusation qui faisait jaillir du coeur de la reine ce mot +sublime: «Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à +répondre à une pareille question faite à une mère. J'en appelle à +toutes celles qui peuvent se trouver ici.» Remuées jusqu'au fond des +entrailles, les mégères elles-mêmes frémissaient. + +[Note 463: C'est ainsi que la nomme M. de Lescure.] + +Sous la poignante étreinte de toutes les tortures physiques et de tous +les supplices du coeur, Marie-Antoinette garde l'amour de ce pays où +elle les souffre. Elle fait des voeux pour le bonheur de la France, +fût-ce au détriment du bonheur de son fils. Elle n'a pour ses bourreaux +que des paroles de miséricorde, et dans l'admirable lettre qu'elle écrit +à Madame Élisabeth avant de monter sur l'échafaud, elle exhorte son fils +à ne pas venger sa mort. C'est bien la femme magnanime qui avait dit au +lendemain du 6 octobre: «J'ai tout vu, tout su, tout oublié.» + +Lorsque, au milieu d'une foule vociférante qui ne sait même pas +respecter la majesté de la mort, la reine gravit les degrés de +L'échafaud avec la même dignité souveraine qu'elle montait naguère les +marches du trône, elle a depuis longtemps secoué la poussière des luttes +politiques. Il n'y a plus en elle qu'une martyre qui atteint enfin le +sommet du Calvaire. + +«Il était nécessaire qu'un homme mourût pour le salut de tous,» avait +écrit Marie-Antoinette sur l'immortel plaidoyer que M. de Sèze avait +fait pour le roi. A elle aussi pouvait s'appliquer cette parole, à elle +et à toutes les grandes victimes qui surent, avec elle, faire à Dieu le +sacrifice de leur vie. Si, aux yeux de la miséricorde divine, la France +de 1793 put être rachetée, c'est par tout le sang innocent qui, répandu +alors, criait non pas vengeance contre les bourreaux, mais miséricorde +pour eux. + +Les femmes eurent leur large part dans cette rédemption nationale. Et, +en même temps qu'elles expiaient par leur martyre le crime des uns, la +lâcheté des autres, que de sublimes exemples de dévouement et de +courage elles donnaient à leur époque! C'est Madame Elisabeth demeurant +volontairement au poste du péril pour mourir avec sa famille, Madame +Elisabeth ne voulant pas qu'on détrompe les assassins qui la prennent +pour la reine, et, à l'heure du supplice, ne connaissant d'autre crainte +que celle que lui dicte une céleste chasteté; ce sont ces filles, ces +épouses, bravant le trépas pour sauver un père, une mère; un mari; +prenant la place d'un être aimé ou mourant avec lui; c'est Mlle de +Sombreuil acceptant, pour sauver la vie de son père, le verre de sang +qu'on lui présente[464]; c'est Mlle Cazotte fléchissant les septembriseurs +en faveur de son père, mais ne réussissant qu'une fois à l'arracher à +la mort; c'est la princesse de Lamballe accourant de l'étranger pour +partager le péril de la reine et lâchement assassinée; c'est cette +humble femme de chambre répondant à l'appel du nom de sa maîtresse pour +être jetée dans la Loire; c'est Mme Bouquet recueillant cinq proscrits, +partageant avec eux sa ration pendant un mois de famine, et montant avec +eux sur l'échafaud; ce sont ces chrétiennes qui, au prix de leur vie, +abritent Notre-Seigneur dans le prêtre proscrit; ce sont ces Carmélites +de Compiègne allant au supplice en chantant le _Veni Creator_ et le _Te +Deum_, se disputant la première place sous le couperet de la guillotine, +tandis que leur supérieure veut mourir la dernière pour soutenir le +courage de ses filles. Rendons hommage encore à Mme de Staël dont la +plume éloquente défend Marie-Antoinette; à Mme Tallien qui soustrait +des victimes à la hache du bourreau; enfin, à ces quinze à seize cents +femmes qui présentent à la Convention une pétition pour demander la +grâce des prisonniers. Admirons encore dans leur patriotisme ces femmes +et ces filles d'artistes qui, devant la pénurie du Trésor, offrent à +l'Assemblée constituante leurs bijoux pour contribuer à payer la dette +publique; ces femmes de Lille qui aident à repousser l'envahisseur; +cette mère Spartiate qui, à Saint-Mithier, entourée de ses enfants, +s'assoit dans sa boutique sur un baril de poudre, et, un pistolet à +chaque main, menace de faire sauter sa demeure si l'ennemi y pénètre; +ces émules de Jeanne Hachette, ces engagées volontaires qui se battent +auprès d'un père, d'un frère, d'un mari; ces héroïques enfants de +l'Alsace, Mlles Fernig, âgées l'une de treize ans, l'autre de seize, et +qui, voyant leur père courir sus aux Autrichiens, se jettent dans la +mêlée, combattent à Valmy, à Nerwinde, à Jemmapes, sous Dumouriez qui, +pour se servir de l'ascendant magnétique qu'elles exercent sur leurs +compatriotes, leur a donné des commissions d'officiers d'état-major, +et qui les voit attacher leurs noms à des faits de guerre dignes +d'illustrer _de vieux guerriers_[465]. + +[Note 464: M. de Pontmartin, qui a connu l'héroïne, croit qu'au moment +où Mlle de Sombreuil allait boire le verre de sang, les bourreaux, +«saisis d'un mouvement d'horreur ou de pitié.... le répandirent à ses +pieds.» _Mes Mémoires._ Enfance et jeunesse, 1882.] + +[Note 465: Lairtullier, _les Femmes célèbres de_ 1789 à 1795.] + +C'est dans ces généreux élans de courage, de dévouement et de +patriotisme, que nous aimons à suivre les femmes; mais faut-il étudier +leur rôle politique dans les annales révolutionnaires, nous y trouverons +une nouvelle preuve des illusions et de l'impressionnabilité qu'elles +apportent dans les affaires publiques. + +Mme Roland nous dira bien que Plutarque l'a disposée à devenir +républicaine. Mais eût-il suffi à ce résultat si d'autres influences n'y +avaient aidé? Cette noble dame qui appelle _mademoiselle_ la vénérée +grand'mère de Mme Roland, cette financière qui invite la famille de +la jeune philosophe pour la faire manger à l'office, n'ont-elles pas +soulevé cette fière nature contre un ordre social qui permettait de +telles distinctions de rang? Lorsque la jeune fille va à Versailles, et +qu'elle y endure d'autres humiliations, que répond-elle à sa mère qui +lui demande si elle est contente de son voyage: «Oui, pourvu qu'il +finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les +gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine.--Quel mal +te font-ils donc?--Sentir l'injustice et contempler à tout moment +l'absurdité[466].» + +[Note 466: Mme Roland, _Mémoires_, édition de M. P. Faugère. _Mémoires +particuliers_.] + +Si Mme Roland était née dans les classes privilégiées qui lui +inspiraient de telles rancunes, il est probable qu'elle s'en serait +tenue au libéralisme des grandes dames du XVIIIe siècle, ou qu'elle +aurait apporté dans ses opinions politiques la mobilité qui distingua +ses croyances religieuses ou philosophiques. N'avait-elle point, +disait-elle, passé par le jansénisme, le cartésianisme, le stoïcisme, +pour arriver au patriotisme? N'y avait-il pas eu dans son ardente +jeunesse un moment où elle avait rêvé le martyre religieux avec le même +enthousiasme qu'elle souffrit plus tard le martyre politique? + +Mais dans la vie de Mme Roland, tout se réunissait pour rendre cette +femme plus fidèle à ses opinions politiques qu'à ses croyances +religieuses. Dans le rôle que joue son mari, elle voit le moyen +d'établir cette république idéale dont l'illusion a caressé sa jeunesse. +Disons ici à son honneur que, malgré la prétention théâtrale avec +laquelle elle se montre dans ses _Mémoires_, elle a grand soin de nous +avertir qu'elle n'est jamais sortie de ses attributions de femme, +qu'elle n'a jamais pris une part active aux discussions politiques +qui avaient lieu chez son mari, mais que, dans l'attitude modeste +qui convient à son sexe, elle se bornait à écouter. «Ah, mon Dieu! +s'écrie-t-elle, qu'ils m'ont rendu un mauvais service ceux qui se sont +avisés de lever le voile sous lequel j'aimais à demeurer! Durant douze +années de ma vie, j'ai travaillé avec mon mari, comme j'y mangeais, +parce que l'un m'était aussi naturel que l'autre[467].» Elle reconnaît +donc qu'elle a été pour Roland un secrétaire, mais un secrétaire +intelligent dont elle avoue elle-même la collaboration. Nous savons que +ce n'est pas sa main seulement qui a écrit la lettre, plus éloquente que +généreuse et juste, que Roland adressa à Louis XVI et qui le fit sortir +de ce cabinet où le 10 août devait le faire rentrer. Dans diverses +dépêches officielles de Roland se retrouvent la plume et l'esprit de sa +femme. Et, en effet, pour le malheur des Girondins, Mme Roland fut bien +réellement l'inspiratrice de ce parti qui, avec son esprit d'utopie, +crut pouvoir se servir des Jacobins pour faire le 10 août contre la +royauté, vota pour la mort de Louis XVI et, entre ces deux actes, +désavoua avec indignation les massacres de septembre: étrange illusion +que de s'étonner du carnage quand on a lâché la bête féroce! Ceux qui la +déchaînent en sont eux-mêmes les victimes: Mme Roland et les Girondins +l'éprouvèrent. + +[Note 467: Mme Roland, _l. c._] + +Dès le moment de son arrestation, Mme Roland reconnaît les illusions +de sa vie politique. Elle dit aux commissaires qui la conduisent à +l'Abbaye: «Je gémis pour mon pays, je regrette les erreurs d'après +lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur...» Dans sa +captivité, apprend-elle l'arrestation des Girondins: «Mon pays est +perdu!...» s'écrie-t-elle. «Sublimes illusions, sacrifices généreux, +espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune +coeur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine; +j'ai cru voir dans la Révolution française l'application inespérée des +principes dont je m'étais nourrie: la liberté, me disais-je, a deux +sources: les bonnes moeurs qui font les sages lois et les lumières +qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos +droits[468]...» Eh bien, Mme Roland a vu ce qu'a produit une liberté à +laquelle elle ne donne, même dans ses déceptions, qu'une base humaine; +et dans ses _Dernières pensées_, et plus amplement dans son _Projet de +défense_, elle dit avec amertume: «La liberté! Elle est pour les +âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner,» +ajoute-t-elle avec cette persévérante illusion classique qui, malgré la +répulsion que lui inspire le sang versé, lui fait toujours saluer dans +le poignard de Brutus la délivrance de son pays[469]. Cette liberté, +poursuit Mme Roland, «n'est pas pour ces hommes faibles qui temporisent +avec le crime, en couvrant du nom de prudence leur égoïsme et leur +lâcheté. Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui sortent» de la +fange du vice,«ou de la fange de la misère pour s'abreuver dans le sang +qui ruisselle des échafauds. Elle est pour le peuple sage qui chérit +l'humanité, pratique la justice, méprise les flatteurs, connaît ses +vrais amis et respecte la vérité. Tant que vous ne serez pas un tel +peuple, ô mes concitoyens! vous parlerez vainement de la liberté; vous +n'aurez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun à votre tour; +vous demanderez du pain, on vous donnera des cadavres[470], et vous +finirez par être asservis.» + +[Note 468: Mme Roland, _Mémoires_. _Notices historiques_.] + +[Note 469: Sur les illusions classiques des révolutionnaires, +voir l'ouvrage de M. E. Loudun, _le Mal et le Bien_, tome IV, _la +Révolution_] + +[Note 470: Dans les notes des _Mémoires_ de Mme Roland, édités par +lui, M. Faugère fait remarquer qu'il y a ici une réminiscence d'un +discours de Vergniaud.] + +En pleurant sur ses illusions perdues, Mme Roland honore ceux qui les +ont partagées avec elle, «républicains déclarés mais humains, persuadés +qu'il fallait par de bonnes lois faire chérir la république de ceux même +qui doutaient qu'elle put se soutenir; ce qui effectivement est plus +difficile que de les tuer,» ajoute-t-elle avec une superbe ironie. +«L'histoire de tous les siècles a prouvé qu'il fallait beaucoup de +talents pour amener les hommes à la vertu par de bonnes lois, tandis +qu'il suffit de la force pour les opprimer par la terreur ou les +anéantir par la mort.» + +Ce sont là de nobles regrets, et l'on aime à entendre ces graves et +généreux accents dans ces pages où la déclamation remplace trop souvent +l'éloquence, comme il arrive fréquemment d'ailleurs dans les écrits des +femmes politiques. Mais dans ces lignes, Mme Roland parle bien moins la +langue de la politique que celle de la conscience outragée. + +Mme Roland sut mourir. «Vous pouvez m'envoyer à l'échafaud, avait-elle +dit dans son premier interrogatoire: vous ne sauriez m'ôter la joie que +donne une bonne conscience, et la persuasion que la postérité vengera +Roland et moi en vouant à l'infamie ses persécuteurs[471].» + +[Note 471: Mme Roland, _Projet de défense_, _Notes sur son procès_, +etc.] + +Sans doute un appareil théâtral se mêle aux derniers jours de Mme +Roland. Le courage stoïcien n'a pas la sublime simplicité du courage +chrétien. Comme l'acteur qui se drape dans les plis de son vêtement pour +mourir avec noblesse, aux applaudissements du public, le stoïcien meurt +en regardant le monde auquel il demande la gloire. Le chrétien ne +regarde que le ciel dont il attend sa récompense. + +Quand arriva cependant l'heure du supplice, Mme Roland paraît avoir +eu comme une soudaine perspective de la vie éternelle. Au pied de +l'échafaud, dit-on, elle demanda «qu'il lui fût permis d'écrire des +pensées extraordinaires qu'elle avait eues dans le trajet de la +Conciergerie à la place de la Révolution. Cette faveur lui fut +refusée[472].» + +[Note 472: P. Faugère, introduction aux _Mémoires de Mme Roland_.] + +J'ai déjà cité quelquefois les _Mémoires_ que Mme Roland eut le courage +et le sang-froid d'écrire dans sa prison. La publication entière de ces +écrits a été funeste à la mémoire de cette femme célèbre. La vanité +de l'auteur, le cynisme de certains détails ont singulièrement fait +descendre Mme Roland du piédestal où l'avaient élevée l'héroïsme de sa +mort et l'illusion de l'histoire contemporaine. Nous voyons aussi dans +ces _Mémoires_ combien peu la femme a été créée pour un rôle public. Mme +Roland se met-elle en scène, prend-elle la pose d'une héroïne, elle est +guindée, prétentieuse; des réminiscences classiques se mêlent dans +son langage à l'enthousiasme obligatoire et par conséquent faux qui +distingue l'école de Rousseau. La femme politique gâte jusqu'à la femme +du foyer qui elle-même se plaît à l'emphase; mais lorsque Mme Roland +veut bien n'être que la femme du foyer, et qu'elle nous épargne +d'étranges confidences, nous la jugeons avec plus de sympathie. Sa +tendresse pour sa mère, ses promenades dans les bois de Meudon lui +dictent des pages simples, touchantes, remplies de fraîches descriptions +et qui parlent vraiment à notre coeur. Nous avons rendu hommage à la +générosité naturelle de ses sentiments. Voyons-la encore se dévouer avec +un intrépide courage à la défense d'un mari pour lequel elle n'a qu'une +affectueuse estime. Entendons enfin cette femme qui la sert dans sa +prison et qui dit à Riouffe, l'un des compagnons de sa captivité: +«Devant vous, elle rassemble toutes ses forces; mais dans la chambre, +elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer.» + +«Séparez Mme Roland de la Révolution, elle ne paraît plus la même,» +dit le comte Beugnot qui, lui aussi, la connut en prison. «Personne +ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne +prouvait plus éloquemment qu'une femme rencontrait le bonheur dans +l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances +domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les +larmes s'échappaient de ses yeux, lorsqu'elle parlait de sa fille et de +son mari: la femme de parti avait disparu[473]...» + +[Note 473: _Mémoires_ de Mme Roland, édition de M. Faugère. Appendice +du second volume.] + +Dans ces pleurs, tout n'était pas pour son mari, pour son enfant. Elle +avait au fond du cour une affection qui ne triompha pas de son honneur, +mais qui la fit profondément souffrir. Peut-être le stoïcisme, la +seule foi qu'elle connût, ne lui aurait-il pas suffi pour supporter +courageusement sa captivité, si elle n'avait vu avec joie dans les murs +qui l'enfermaient une barrière qui la protégeait contre sa passion, mais +qui, suivant une déduction bien hasardée et bien périlleuse, la rendait +ainsi plus libre de garder son âme à l'homme qu'elle aimait. + +Comme le comte Beugnot, M. Legouvé a fait remarquer combien en Mme +Roland l'homme d'État est au-dessous de la femme: «Elle a des sensations +politiques au lieu d'idées, et devient la perte de son parti dès qu'elle +en devient l'âme[474].» + +[Note 474: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.] + +Deux autres femmes célèbres ont partagé l'enthousiasme de Mme Roland +pour une république idéale: Charlotte Corday, Olympe de Gouges. +Charlotte Corday, comme Mme Roland, trouve que la liberté «est pour +les âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner.» +Charlotte Corday la donne. Mais alors même que la victime s'appelle +Marat, l'acte qui frappe cet homme est un crime, et ce n'est point par +l'assassinat que triomphent les saintes causes. Charlotte Corday a +écouté la voix d'une passion noble dans son principe, mais coupable dans +son application. Elle a exécuté l'arrêt de la vengeance humaine, non +celui de la justice divine. + +Olympe de Gouges, elle, n'a pas versé le sang. + +Nous retrouverons tout à l'heure en elle l'ardente émancipatrice +politique de la femme. Mais comment elle-même remplit-elle ce rôle +public qu'elle revendique pour la femme? Cette étrange créature qui, +sans savoir lire ni écrire, composa des pièces de théâtre et des +brochures révolutionnaires, n'était républicaine que dans ses +espérances; elle demeurait à son insu royaliste dans ses souvenirs; elle +demanda à défendre Louis XVI; et ce sont les invectives qu'elle lança +contre Robespierre qui la firent condamner à mort. Ainsi que Mme Roland, +Olympe de Gouges eut, avec l'emphase oratoire, quelques éclairs de +véritable éloquence. + +Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges poursuivaient sinon une +idée, du moins une utopie politique. Mais que dire de ces femmes, de +ces mégères que fit surgir l'émeute, et qui, dans le déchaînement des +passions populaires, dépassèrent encore les hommes en cruauté, d'après +cette loi de la nature qui veut que l'être le plus impressionnable soit, +suivant ses instincts, capable des plus généreuses actions ou des plus +exécrables forfaits! La fièvre de la Révolution avait donné à ces femmes +la soif du sang. Elles venaient à la curée comme ces bêtes fauves qui ne +savent pas pour quelle cause des hommes sont massacrés, mais qui sont +attirées par l'odeur du carnage. + +Dans leur farouche ardeur, ces femmes sont pour la Révolution un +auxiliaire dont elle sent le prix. Mirabeau a dit que les femmes, en +se mettant aux premiers rangs de l'émeute, peuvent seules la faire +triompher. Elles sont capables d'entendre un appel de ce genre, ces +femmes qui trouvent que les hommes ne vont pas assez vite. + +Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde de ce peuple parisien, +de cette mer humaine qui roule jusqu'à Versailles ses flots en fureur, +son écume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux palais des rois. +Parmi ces femmes, les unes sont poussées par la famine, les autres par +leurs mauvais instincts. Filles perdues et femmes du peuple se coudoient +dans la mêlée. Elles sont armées de bâtons, de coutelas, de fusils; +l'une d'elles bat du tambour, et la horde chante le _Ça ira_. + +Pour séduire les soldats qui défendent Versailles, tout leur est bon, et +les dégoûtants spectacles de l'orgie se mêlent aux scènes du massacre. +Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir à la parole du roi, elles +procèdent à la strangulation de ces dernières, ce qui ne les empêchera +pas de céder elles-mêmes au mouvement qui saluera la superbe attitude de +la reine. + +Les femmes de l'émeute ont triomphé: elles ramènent à Paris la famille +royale. Juchées sur des voitures, sur les trains des canons, elles sont +affublées des dépouilles des gardes du corps, et ces étranges soldats +jettent ce cri de sauvage triomphe: «Nous ne manquerons plus de pain, +nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.» + +Elles demandent à la Commune une récompense, et s'il en faut en croire +Pacquotte, elles l'ont bien méritée: «Sans elles, la chose publique +était perdue.» En dépit des murmures masculins qui accueillent cette +assertion, les femmes obtiennent les honneurs qu'elles sollicitent. +Dans les cérémonies publiques, elles auront une place d'honneur... «et +tricoteront,» ajoute Chaumette, peu partisan, comme nous allons le voir, +de leur émancipation politique. + +Partout où il y aura du sang à flairer, les femmes de l'émeute seront +là, aux Tuileries le 20 juin et le 10 août, dans les prisons aux +massacres de septembre. Elles demandent des piques pour défendre la +Constitution; mais en vérité elles ont bien d'autres armes. Ces femmes +qui endossent le pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge, ce +sont les _flagelleuses_; et si, sur la voie publique, elles rencontrent +d'autres femmes dont le civisme leur paraît suspect, elles les +fouettent: outrage ignoble qu'elles font subir sur le parvis de +Notre-Dame aux angéliques soeurs de charité expulsées de leur maison. +Sous la douleur et la honte de cet infâme supplice, les saintes filles +tombent malades, quelques-unes d'entre elles meurent, et l'une d'elles, +qui a voulu se sauver, est jetée dans la Seine. + +Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible est celui de la _Société +des femmes révolutionnaires_ qui s'assemblent dans le charnier de +l'église Saint-Eustache. Un charnier convient bien à ces fauves. + +Il y a encore d'autres sociétés parmi lesquelles il faut distinguer +la _Société fraternelle_: c'est une succursale de la Société mère des +Jacobins et celle-ci se charge de diriger cette pépinière. La _Société +fraternelle_ a des affiliations dans tout le pays. Ses membres fomentent +la guerre contre l'Autriche. + +Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs; elles assistent et +pérorent aux séances des clubs masculins et de l'Assemblée. On les a +vues envahir l'Assemblée de Versailles, se mêler aux députés, voter avec +eux, encourager les uns, imposer silence aux autres: «Parle, député; +tais-toi, député.» Par d'ignobles menaces, par des actes cyniques, elles +souillent l'asile de la représentation nationale[475]. + +[Note 475: Taine, _les Origines de la France contemporaine. La +Révolution_; Lairtullier, _ouvrage cité_.] + +Robespierre saura se servir du concours de ces femmes. Remplissant les +galeries des Assemblées, elles... tricotent, comme le leur a prescrit +Chaumette, mais en même temps elles prennent aux séances une part +active. Par leurs applaudissements, elles s'associent aux plus cruelles +motions des Jacobins. Elles couvrent de leurs huées la parole des +hommes modérés. «Monsieur le président, faites donc taire ce tas de +_sans-culottes_,» dit l'abbé Maury en désignant les tricoteuses. C'est +ainsi que fut employé pour la première fois ce nom qui devait désigner +les purs Jacobins[476]. + +[Note 476: Lairtullier, _l. c._] + +Dans les comités de salut public et de sûreté générale, les tricoteuses +acclament les dénonciateurs. En prairial, elles ne se bornent pas à +se servir de leurs langues, elles tirent leurs couteaux contre la +Convention. C'est une femme, une folle furieuse qui assassine Féraud +qu'elle a pris pour Boissy-d'Anglas. La cruauté des femmes survivra même +au régime de la Terreur. + +Les mégères se font gloire de ce titre: _les Furies de la guillotine_. +Lorsque le peuple semble las des scènes de l'échafaud, ce sont elles +que l'on enverra aux exécutions pour que leurs hurlements réveillent la +meute populaire. Elles excitent les bourreaux. Avec une âpre volupté, +elles se cramponnent jusqu'à la planche de l'échafaud pour se mieux +repaître de la vue du sang. A leurs grimaçantes attitudes, à leurs +fauves éclats de rire, on les prendrait pour des démons surgissant de +l'enfer. Elles dansent au pied de l'échafaud la hideuse carmagnole. + +Quelques-unes des femmes de l'émeute se sont fait un nom. Je ne parle +pas de cet être allégorique, la Mère Duchesne, Brise-Acier, qui fumant +le schibouk, menaçant de son sabre et tournant sa quenouille, crie aux +femmes: «Vivre libre ou mourir!» Je me contente de nommer la reine +des Halles, reine Audu, qui obtient une couronne pour sa belliqueuse +attitude dans les journées du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la +fondatrice de la fougueuse société des femmes révolutionnaires, la +farouche clubiste que je retrouverai tout à l'heure; Rose Lacombe +qui, avec les Marseillais, est allée, aux Tuileries le 10 août, et en +septembre dans les prisons où elle a assouvi ses haines furieuses; Rose +Lacombe qui commande les _flagelleuses_, Rose Lacombe qui, accusant la +Convention de lenteur, dénonce à sa barre les fonctionnaires nobles ou +suspects, et qui, éprise d'un jeune royaliste, se retourne contre les +Jacobins parce qu'ils ne veulent pas élargir l'homme qu'elle aime; Rose +Lacombe enfin qui, après la fermeture des clubs de femmes, tiendra une +humble boutique dans la galerie du Luxembourg. + +Le temps et la bonne volonté me manquent pour m'arrêter devant les +tristes héroïnes des journées révolutionnaires. Il en est une cependant +que je veux signaler comme le type même de la furie démagogique. + +Fille de laboureurs, Théroigne de Méricourt a été aimée d'un jeune +gentilhomme qui l'a abandonnée. Voilà ce qui a fait d'elle l'ennemie des +hautes classes. La villageoise devient courtisane, et pour commencer son +oeuvre de revendication sociale, elle se plaît à ruiner les plus riches +seigneurs. La Révolution éclate. Théroigne se jette dans les luttes de +la rue. En habit d'amazone, elle porte le sabre au côté, des pistolets +à la ceinture; et... dans le pommeau de sa cravache se trouve une +cassolette d'or contenant des sels et des parfums, «en cas de +défaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple[477].» La courtisane et +l'émeutière se combinent ici dans un curieux mélange. + +[Note 477: Lairtullier, _l. c._] + +Théroigne participe aux journées de la Révolution. Elle figure au +pillage du dépôt d'armes des Invalides. Elle compte parmi les premiers +assaillants qui ont escaladé les tours de la Bastille, et un sabre +d'honneur est sa récompense. Accusant de tiédeur le club des _Enragés_ +qui a des chefs tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle a jeté +sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette fois son amazone est +rouge, et rouge aussi son panache. Échevelée, armée jusqu'aux dents, +debout sur un canon, elle excite les insurgés. Le 10 août, elle se +bat. Aux massacres de septembre, on la voit à l'Abbaye, à la Force, à +Bicètre; elle a une acolyte qui tient une tête de femme au bout d'une +pique. Elle parle dans les clubs, à l'Assemblée même. Enfin, liée avec +Brissot, elle prêche avec lui la conciliation des partis qu'il faut +réunir contre l'étranger. Brissot est attaqué dans la rue par les +mégères. Théroigne le défend, et l'amazone révolutionnaire subit le +châtiment que savent donner les _flagelleuses_. Cet outrage la rend +folle. On l'enferme. Alors Théroigne la courtisane, Théroigne la +septembriseuse a dans sa folie le double caractère de sa honteuse et +sanguinaire existence. Dépouillée de tout sentiment de pudeur, elle ne +peut supporter aucun vêtement, et dans sa hideuse nudité, elle se traîne +sur le sol, elle mord avec rage celui dont la présence l'irrite; et +recherchant ses aliments dans les ordures, elle ne peut boire que l'eau +boueuse du ruisseau. + + + + CHAPITRE V + + LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS + DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ. + + +§I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école +révolutionnaire.--§II. Le travail des femmes. Quelles sont les +professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§III. Quelle est +la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle +mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§IV. +L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§V. +Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme +peuvent-ils être améliorés?--§VI. Mondaines et demi-mondaines.--§VII. Le +divorce.--§VIII. Où se retrouve le type de la femme française. + + +§I + +_L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire._ + +Les honteux spectacles que donnaient les _flagelleuses_, les émeutes que +les femmes des clubs suscitaient dans les rues, devinrent bientôt un +grave embarras pour la République. + +Les hommes de la Révolution avaient bien pu se servir des femmes pour +faire réussir leurs projets, mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent +être entre leurs mains autre chose qu'un instrument plus ou moins +conscient de son rôle; ils se souciaient fort peu de les associer à ces +droits politiques que leurs pétitions réclamaient, qu'Olympe de Gouges +défendait et qu'appuyait Condorcet. Mirabeau, qui jetait si volontiers +les femmes à la tête de l'insurrection, les hommes de la Terreur qui +les employaient au service de leurs passions cruelles, ne voulaient la +Révolution que dans l'État et non dans la famille. + +La République se bornait donc à décerner des honneurs aux femmes qui la +servaient; mais, bien loin de leur accorder des droits politiques, elle +leur en enlevait un qu'elles tenaient de la monarchie, et leur retirait +ceux qu'elle leur avait elle-même octroyés: le 22 mars 1791, l'Assemblée +nationale excluait les femmes de la régence; la loi du 20 mai 1793 les +bannit des tribunes de la Convention jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli, +et la loi du 26 mai leur interdit l'assistance à toute assemblée +politique. Enfin lorsque, après la chute des Girondins, les Jacobins +n'eurent plus besoin des tricoteuses, la Convention s'inquiéta des +scandales et des émeutes causés par le club de Rose Lacombe; elle jugea +que les femmes étaient incapables d'exercer des droits politiques; +qu'elles étaient «disposées, par leur organisation, à une exaltation +qui serait funeste à la chose publique, et que les intérêts de l'État +seraient bientôt sacrifiés à tout ce que la vivacité des passions peut +produire d'égarements et de désordres[478].» + +[Note 478: Convention nationale, séance du 9 de brumaire. _Moniteur +universel_, 1793.] + +Le 9 brumaire 1793, un décret de la Convention ferma donc les clubs de +femmes. Les citoyennes réclamèrent devant l'Assemblée qui les hua. + +Mais le 27 brumaire, Rose Lacombe jette dans la salle où siège le +conseil général de la Commune son armée de femmes coiffées du bonnet +rouge. Des protestations s'élèvent du sein de l'assemblée. Alors le +même homme qui, naguère, a enjoint aux femmes de tricoter au milieu des +honneurs publics qu'elles revendiquaient, le procureur général Chaumette +se lève et s'écrie: + +«Je requiers mention civique au procès-verbal, des murmures qui viennent +d'éclater. C'est un hommage aux moeurs, c'est un affermissement de la +République! Eh quoi! des êtres dégradés qui veulent franchir et violer +les lois de la nature, entreront dans les lieux commis à la garde des +citoyens, et cette sentinelle vigilante ne ferait pas son devoir! +Citoyens, vous faites ici un grand acte de raison; l'enceinte où +délibèrent les magistrats du peuple doit être interdite à tout individu +qui outrage la nature!... Et depuis quand est-il permis aux femmes +d'abjurer leur sexe, de se faire hommes? Depuis quand est-il d'usage de +voir des femmes abandonner les soins pieux de leur ménage, le berceau de +leurs enfants, pour venir, sur la place publique, dans la tribune aux +harangues, à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées, remplir +les devoirs que la nature a répartis à l'homme seul? A qui donc cette +mère commune a-t-elle confié les soins domestiques? Est-ce à nous? Nous +a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants? A-t-elle assez +assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte, +de la cabane et du ménage? Non, elle a dit à l'homme: sois homme! les +courses, la chasse, le labourage, les soins politiques, les fatigues de +toute espèce, voilà ton apanage. Elle a dit à la femme: sois femme! les +soins dus à l'enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de +la maternité, voilà tes travaux; mais tes occupations assidues méritent +une récompense; eh bien, tu l'auras; et tu seras la divinité du +sanctuaire domestique; tu régneras sur tout ce qui t'entoure par le +charme invincible de la beauté, des grâces et de la vertu. Femmes +imprudentes, qui voulez devenir des hommes, n'êtes-vous pas assez bien +partagées? Que vous faut-il de plus?... Le législateur, le magistrat +sont à vos pieds; votre despotisme est le seul que nos forces ne +puissent abattre, puisqu'il est celui de l'amour, et, par conséquent, +celui de la nature. Au nom de cette même nature, restez ce que +vous êtes; et, loin de nous envier les périls d'une vie orageuse, +contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en +reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfants heureux par +vos soins!» + +Ces mégères, ces _flagelleuses_, perdent leur assurance effrontée. Elles +retirent leurs bonnets rouges et les cachent. Le terrible procureur +général remarque ce mouvement: «Ah! je le vois, dit-il, vous ne voulez +point imiter ces femmes hardies qui ne rougissent plus...» + +Il leur dit quelle néfaste influence politique ont exercée les femmes. +Il leur parle avec dédain d'une Olympe de Gouges, une «virago,» une +«femme-homme.» + +«Nous voulons, ajoute-t-il, que les femmes soient respectées, c'est +pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. Que diraient +des magistrats à une femme qui se plaindrait des atteintes d'un jeune +étourdi, lorsqu'il alléguerait pour sa défense: J'ai vu une femme avec +les allures d'un homme; je n'ai plus en elle respecté son sexe, j'en ai +agi librement?...» + +«Autant nous vénérons la mère de famille qui met son bonheur à élever, +à soigner ses enfants, à filer les habits de son mari et à alléger ses +fatigues par l'accomplissement de ses devoirs domestiques, autant nous +devons mépriser, conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique +virile, et fait le dégoûtant échange des charmes que lui donne la nature +contre une pique et un bonnet rouge.» + +On ne pouvait mieux dire. Mais ce n'était pas aux hommes de la Terreur +qu'il appartenait de flétrir les excès qu'ils avaient encouragés et qui +leur avaient été si utiles. Quoi qu'il en fût, le conseil général de la +Commune adopta cette motion de Chaumette: «Je requiers que le Conseil +ne reçoive plus de députations de femmes qu'après un arrêté pris, à cet +effet, sans préjudice aux droits qu'ont les citoyennes d'apporter aux +magistrats leurs demandes et leurs plaintes individuelles[479].» + +[Note 479: Le discours de Chaumette est reproduit en grande partie +dans le _Moniteur universel_, 1793. Commune de Paris. Conseil général. +Du 27 de brumaire. Je l'ai cherché _in extenso_ dans les _Procès-verbaux +de la Commune_. Mais la collection de la Bibliothèque nationale +s'arrêtant à 1790, j'ai recouru au texte cité par M. Lairtullier.] + +Les clubs de femmes étaient morts. Ils devaient revivre. Les mégères +elles-mêmes devaient reparaître mêlées à cette écume que font surgir +toutes les révolutions. 1848 les a vues couper les têtes des gardes +mobiles. En 1871, leurs sinistres et fauves figures nous sont apparues +à la lueur des incendies allumés par ces infernales créatures: les +pétroleuses. + +Le mouvement révolutionnaire, qui jette jusqu'aux femmes dans les luttes +de la rue, a chaque fois aussi fait bouillonner dans leurs cerveaux +l'idée de l'émancipation politique. Malgré le mauvais accueil que les +révolutionnaires de 1789 et de 1793 avaient fait à cette émancipation, +chaque fois que la République s'est établie en France, les mêmes, +revendications se sont produites, et, comme. 1848, 1870 a ramené les +doléances de quelques femmes et les plaidoyers plus ou moins intéressés +de leurs défenseurs. Avant 1848 cependant, les saint-simoniens avaient +prêché l'égalité des deux sexes, l'admissibilité de la femme à toutes +les fonctions publiques. + +Pour défendre l'émancipation, les avocats de cette cause n'ont guère +fait que reproduire les arguments de leurs devanciers. + +De même que Condorcet en 1790, ils prétendent que la femme possède +les mêmes droits naturels que l'homme, et qu'elle est capable de les +exercer. + +Partant de ce principe que les deux sexes sont égaux moralement, voire +même physiquement, les émancipateurs des femmes réclament pour elles, +outre l'égalité des droits civils, l'égalité des droits politiques et le +libre accès à toutes les fonctions publiques. + +Nous parlerons tout à l'heure de l'émancipation civile. Bornons-nous +maintenant à la question des droits de la femme dans l'État. + +Tout d'abord, j'avoue humblement que je ne crois pas que l'homme et la +femme aient les mêmes droits naturels. La femme, ayant d'autres devoirs +à remplir que ceux de l'homme, a aussi d'autres droits. Quant aux +capacités politiques de la femme, je crois avoir suffisamment démontré +qu'elles ne valent assurément pas ses qualités morales. + +Dans l'histoire, de notre pays comme dans les annales de l'antiquité, +nous avons pu constater que le passage de la femme dans la vie politique +d'un peuple, a été le plus souvent désastreux. L'histoire légendaire +d'Hérodote nous parle bien d'une sage et habile reine de Carie, +Artémise, qui fut aussi prudente dans le conseil que vaillante dans le +combat; mais, pour une Artémise, que d'Athalie, d'Olympias, de Livie, +d'Agrippine! Quand ces femmes antiques possédaient le pouvoir, c'était +pour elles le moyen de faire triompher leurs passions ou leurs ambitions +effrénées. Dans notre France chrétienne, ce n'est guère que par la foi +patriotique et religieuse, par la charité sociale, que les femmes ont eu +une influence heureuse sur les destinées de notre pays. Mais ont-elles +exercé le pouvoir politique, cela n'a été que bien rarement pour le +bonheur de la France. En présence de grandes exceptions, telles que +sainte Bathilde, Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, voici Frédégonde, +voici Brunehaut dans la seconde partie de sa vie; voici Catherine de +Médicis, Marie de Médicis. Voici encore les femmes politiques de la +Révolution, c'est-à-dire, toujours et partout, le sentiment personnel +substitué à l'idée du droit. + +On me répondra peut-être que pour sacrifier la justice à la passion, il +n'est pas nécessaire d'être femme, et que plus d'un roi, plus d'un homme +politique, n'a vu dans le pouvoir que l'instrument de son bon plaisir. +Oui, sans doute; mais pour les hommes mêmes qui se sont laissé entraîner +par la passion, il est rare qu'ils n'aient pas conservé à travers leurs +défaillances une idée gouvernementale, bonne ou mauvaise, mais enfin une +idée. Chez la femme politique, au contraire, la sensation a remplacé +l'idée. + +On me dira encore que par une éducation virile, on changera tout cela. +Soit. Il restera toujours à la femme la faiblesse physique, et bien +qu'on nous objecte qu'il y a des femmes beaucoup plus fortes que +certains hommes, je répondrai que ce n'est là que l'exception, et que, +dans l'état normal, l'homme a reçu en partage la vigueur, et la femme, +la délicatesse. + +En 1791, la célèbre Olympe de Gouges disait dans sa _Déclaration des +droits de la femme:_ «La femme a le droit de monter à l'échafaud; elle +doit avoir également celui de monter à la tribune.» + +Qu'eût répondu Mme de Gouges si on lui eût opposé ceci: La femme a le +droit d'être atteinte par les obus; elle doit avoir également celui +d'être? soumise à la conscription? + +Olympe de Gouges aurait répondu que la constitution physique de la femme +et les lois de la maternité la dispensaient naturellement du service +militaire. C'est absolument ce que nous pensons au sujet de la +généralité des fonctions publiques; et si l'on ajoute à cette cause +matérielle la cause morale que nous a révélée l'histoire, on aura +répondu à cet autre argument qui appuyait la thèse de Mme de Gouges et +que, de nos jours, on a répété après cette émancipatrice: «La femme +concourt, ainsi que l'homme, à l'impôt public; elle a le droit, ainsi +que lui, de demander compte à tout agent public de son administration.» + +Mais fut-il prouvé que la femme peut avoir le même genre de capacités +intellectuelles que l'homme, fût-il encore prouvé par impossible, +qu'elle a autant de force physique que lui, je trouve qu'il n'y +aurait là aucun argument à faire valoir en faveur de son émancipation +politique. Il ne s'agit pas de savoir si la femme peut agir comme +l'homme; il s'agit de savoir si, en empiétant sur les attributions +masculines, elle peut remplir les fonctions pour lesquelles elle a été +créée, et que révèle jusqu'à son organisation physique. On objecte +qu'une femme peut concilier ses droits politiques avec ses devoirs +domestiques. Je crois que cette opinion ne peut être soutenue que par +les hommes qui ne savent pas ce que c'est qu'un ménage ou par les femmes +qui n'en ont pas. Mais pour qui comprend l'étendue des devoirs que +comporte le rôle domestique de la femme, ce n'est pas trop dire que sa +vie entière y doit être occupée, soit qu'elle vaque elle-même aux soins +multiples du ménage, soit que, dans une situation plus élevée, elle +joigne aux sollicitudes de l'épouse et de la mère l'active surveillance +départie à la maîtresse de la maison. + +Toutes les femmes ne se marient pas, dira-t-on. Sans doute. Mais c'est +la minorité, et parmi les vieilles filles, combien n'ont pas gardé le +célibat pour remplir une mission filiale ou fraternelle qui suffît à +absorber une vie! + +Cependant, il fut au moyen âge un temps où la femme jouit des droits +politiques et civiques. Comme jeune fille, comme veuve, la dame de fief +exerce sans tuteur dans le droit féodal toutes les attributions de la +souveraineté: suzeraine, elle reçoit le serment de ses vassaux. Vassale, +elle prête elle-même ce serment. Dans ses domaines, elle octroie des +chartes, elle donne des lois, elle rend la justice. Selon le droit +coutumier, la bourgeoise peut être choisie pour arbitre. Mais, +répétons-le, ces privilèges n'étaient accordés qu'à la femme qui n'était +pas en puissance de mari; et les plus nombreux étaient restreints à +un petit nombre de femmes, qui, par leur haute situation sociale, +disposaient de loisirs inconnus à la femme du peuple. Puis, si l'on +excepte les très rares occasions où la châtelaine siégeait avec ses +pairs, elle restait à son foyer pour rendre la justice, pour recevoir +l'hommage de ses vassaux. Il n'en serait pas de même pour celles de nos +contemporaines qui visent à remplir le mandat du député, du conseiller +municipal, les fonctions du juge et les autres emplois publics réservés +aux hommes. D'ailleurs le moyen âge lui-même ne maintint pas les +privilèges qui donnaient à la femme des préoccupations étrangères à +celles du foyer, et le droit romain lui retira ses droits politiques et +civiques. Au XVIe et au XVIIe siècles, les doctrines émancipatrices de +Marie de Romieu et de Mlle deGournay se perdent dans le vide. Toujours +la France, avec ce bon sens qui, en dépit de bien de folies passagères, +est au fond de son esprit national, toujours la France a repoussé +l'émancipation. + +L'abaissement de l'homme au profit de la femme[480]. + +[Note 480: Camille Doucet, _l'Avocat de sa cause_, scène VI.] + +D'ailleurs, avant de nous émanciper, il est bien juste que, par ce temps +de suffrage universel, on nous demande s'il nous plaît d'être jetées +dans l'arène publique. Que l'on nous interroge, et toutes celles d'entre +nous qui ont le sentiment de leurs devoirs seront unanimes à repousser +la motion. Pour se détacher d'une immense majorité, il n'y aura que +quelques femmes déclassées, quelques personnalités tapageuses, enfin, +qu'on me passe le mot, quelques fruits secs de la famille. + +Pourquoi donc alors tant de zèle pour nous imposer des privilèges que +nous repoussons? Pourquoi les socialistes d'aujourd'hui réclament-ils +pour la femme les droits politiques que lui déniaient énergiquement les +hommes de 93, ces révolutionnaires dont ils se proclament avec orgueil +les fils et les héritiers? La raison en est simple: la question +politique se double aujourd'hui de la question religieuse. + +Je ne sais si nos émancipateurs sont aussi persuadés qu'ils le disent +de nos capacités politiques, mais il est une autre force qu'ils nous +reconnaissent avec raison: c'est la foi qui assure notre influence +religieuse. Ils savent que la femme est à son foyer la gardienne des +vérités qu'enseigne l'Eglise. S'ils réclament l'affranchissement de la +femme, c'est bien moins pour la délivrer de prétendues chaînes dont elle +ne se plaint pas, que pour l'arracher elle-même à la garde des saintes +croyances. Ils croient savoir aussi que la femme a généralement peu de +goût pour les institutions républicaines[481]. + +[Note 481: Léon Richer. _la Femme libre_.] + +Ils espèrent qu'en faisant miroiter à ses yeux la perspective de +l'émancipation, elle tombera en leur pouvoir. Et c'est si bien un +intérêt de secte qui est ici en jeu, que le plus fidèle avocat de +l'émancipation des femmes désire qu'elles ne jouissent pas immédiatement +du droit de suffrage, très assuré qu'il est que «sur neuf millions de +femmes majeures, quelques milliers à peine voteraient librement: le +reste irait prendre le mot d'ordre au confessionnal[482].» Ce n'est que +lorsque la libre pensée aura émancipé l'esprit des femmes, que leurs +défenseurs les jugeront dignes du droit de suffrage. + +[Note 482: Léon Richer, _la Femme libre_.] + +C'est sans doute aussi pour le même motif que nos aptitudes aux +fonctions d'avocat et de magistrat,--aptitudes parfaitement reconnues +d'ailleurs,--pourront n'être employées que plus tard. Ce sera plus +prudent... pour la libre pensée. + +En attendant, on réclame pour nous l'accès à toutes les autres +fonctions... civiles, bien entendu, car, malgré l'habileté stratégique +que nous reconnaissait au XVIe siècle Marie de Romieu, on s'obstine à ne +point placer au nombre de nos droits celui de défendre notre pays par +les armes: mais cela viendra. + +Et lorsque, cette fois encore, nous demandons comment nous pourrons +accorder nos fonctions publiques avec nos devoirs domestiques, on nous +répond que l'ouvrière quitte bien sa maison le matin pour n'y rentrer +que le soir. Mais que produit cette absence de la femme? M. Jules Simon +va nous le dire. + + +§II + +_Le travail des femmes. Quels sont les emplois et les professions +qu'elles peuvent exercer?_ + + +«Autrefois, dit M. Jules Simon, l'ouvrier était une force intelligente, +il n'est plus aujourd'hui qu'une intelligence qui dirige une force. La +conséquence immédiate de cette transformation a été de remplacer presque +partout les hommes par des femmes, en vertu de la loi de l'industrie, +qui la pousse à produire beaucoup avec peu d'argent, et de la loi des +salaires, qui les rabaisse incessamment au niveau des besoins pour le +travailleur sans talent. On se rappelle les éloquentes invectives de +M. Michelet: «L'ouvrière! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut +jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui +balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès!» «Si on gémit sur +l'introduction des femmes dans les manufactures, ce n'est pas que leur +condition matérielle y soit très mauvaise. Il y a très peu d'ateliers +délétères, et très peu de fonctions fatigantes dans les ateliers, au +moins pour les femmes. Une soigneuse de carderie n'a d'autre tâche que +de surveiller la marche de la carde et de rattacher de temps en temps un +fil brisé. La salle où elle travaille, comparée à son domicile, est un +séjour agréable, par la bonne aération, la propreté, la gaieté. Elle +reçoit des salaires élevés, ou tout au moins très supérieurs à ceux que +lui faisaient gagner autrefois la couture et la broderie. Où donc est le +mal? C'est que la femme, devenue ouvrière, n'est plus une femme. Au lieu +de cette vie cachée, abritée, pudique, entourée de chères affections, +et qui est si nécessaire à son bonheur, et au nôtre même, par une +conséquence indirecte, mais inévitable, elle vit sous la domination d'un +contremaître, au milieu de compagnes d'une moralité douteuse, en contact +perpétuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants. Dans +un ménage d'ouvriers, le père, la mère sont absents, chacun de leur +côté, quatorze heures par jour. Donc il n'y a plus de famille. La mère, +qui ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne à une nourrice mal +payée, souvent même à une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De +là une mortalité effrayante, des habitudes morbides parmi les enfants +qui survivent, une dégénérescence croissante de la race, l'absence +complète d'éducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans errent +au hasard dans les ruelles fétides, poursuivis par la faim et le froid. +Quand, à sept heures du soir, le père, la mère et les enfants se +retrouvent dans l'unique chambre qui leur sert d'asile, le père et la +mère fatigués par le travail, et les enfants par le vagabondage, qu'y +a-t-il de prêt pour les recevoir? La chambre a été vide toute la +journée; personne n'a vaqué aux soins les plus élémentaires de la +propreté; le foyer est mort; la mère épuisée n'a pas la force de +préparer des aliments; tous les vêtements tombent en lambeaux: voilà la +famille telle que les manufactures nous l'ont faite. Il ne faut pas +trop s'étonner si le père, au sortir de l'atelier où sa fatigue est +quelquefois extrême, rentre avec dégoût dans cette chambre étroite, +malpropre, privée d'air, où l'attendent un repas mal préparé, des +enfants à demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque +étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison et n'y rentre que pour +prendre à la hâte un peu de repos entre deux journées de travail. S'il +cède aux séductions du cabaret, les profits s'y engouffrent, sa santé +s'y détruit; et le résultat produit est celui-ci, qu'on croirait à peine +possible: le paupérisme, au milieu d'une industrie qui prospère[483].» + +[Note 483: Jules Simon, _l'Ouvrière_.] + +M. Jules Simon juge que l'élévation des salaires pour les hommes, la +création de cités ouvrières, la moralisalion du peuple permettraient +de supprimer le travail des femmes dans les manufactures. Ce serait un +grand progrès, mais dont la réalisation semble malaisée au réformateur +lui-même. Les cercles catholiques d'ouvriers ont mis récemment cette +question à l'étude[484]. + +[Note 484: Voir le discours de M. le comte Albert de Mun à la, séance +de clôture de la dernière assemblée générale. _Bulletin de Association +catholique_, 15 mai 1882.] + +La transformation qui s'est opérée dans l'industrie a multiplié une +autre classe de femmes qui ne peuvent rester chez elles: ce sont les +employées de commerce. Les grandes maisons de nouveautés viennent se +substituer à une foule de boutiques que les femmes tenaient sans quitter +leur foyer. Ces vastes établissements occupent un grand nombre de +femmes. Mais ce sont généralement de jeunes filles qui peuvent plus +aisément que la mère de famille chercher le pain quotidien hors de la +maison. Sans doute, il vaudrait mieux que la jeune fille pût rester à ce +foyer paternel où s'abrite si naturellement son innocence. Mais c'est un +rêve irréalisable. Il est évident que la femme seule peut et doit vendre +ce qui se rattache à l'habillement de la femme. Il est ridicule de voir +des hommes remplir cet emploi, et le ridicule touche à l'immoralité +quand il s'agit de vêtements qu'il faut faire essayer[485]. Tout en +déplorant donc que les conditions actuelles du commerce arrachent +tant de femmes au foyer domestique, nous ne pouvons que souhaiter ici +qu'elles occupent dans les magasins une place plus considérable, pourvu +toutefois que ces établissements, réservant aux mères de famille les +travaux qu'elles peuvent faire chez elles, emploient au service de la +vente les femmes qu'un devoir maternel ne fixe pas à la maison. Mais +avec quelle prudence les chefs de ces maisons ne doivent-ils pas veiller +sur les jeunes filles et les jeunes femmes qui se trouvent en contact +journalier avec les commis de magasins, avec les acheteurs! + +[Note 485: Cette remarque s'applique, non-seulement aux commis de +magasin, mais aux _couturiers_, qui, de plus, enlèvent à la femme un des +rares états qui peuvent l'occuper chez elle.--Au XVIIIe siècle, on se +plaignait déjà de voir les hommes empiéter sur le «droit naturel» qu'ont +les femmes «à toute la parure de la femme.» Voir Beaumarchais, _le +Mariage de Figaro_, acte III, scène XVI.] + +L'ouvrière, l'employée de commerce ne sont pas les seules femmes qui +aient à chercher au dehors le pain quotidien. Que de femmes, que de +mères courent le cachet du malin au soir! Il est vrai que la femme +professeur reste dans cette mission éducatrice qui est avant tout +maternelle. Il est vrai aussi qu'elle est moins exposée que l'ouvrière +et l'employée de magasin à des contacts corrupteurs, et encore n'en +est-elle pas toujours préservée. Mais il n'en est pas moins vrai non +plus que si elle est mariée, le ménage souffre de son absence et que ses +enfants sont abandonnés à une garde étrangère. + +Comment remédier à de telles situations? C'est bien difficile. En +admettant même que l'élévation des salaires et des petits traitements +permette à la femme de l'ouvrier ou de l'employé de rester chez elle, +il y a toujours un grand nombre de filles et de veuves qui ne peuvent +subsister que par elles-mêmes. Si la veuve n'a pas d'enfants qui +réclament ses soins, elle est, ici encore comme la jeune fille, plus +libre de vaquer aux occupations extérieures. Mais dans le cas contraire, +quelle situation plus pénible que celle qui la contraint à abandonner +chaque jour ses enfants, afin de leur procurer la nourriture qu'elle +est seule maintenant à leur pouvoir donner! Ainsi fait la mère du petit +oiseau; mais dans le nid où elle le laisse, celui-ci court moins de +dangers que l'enfant dont l'âme, aussi bien que le corps, est soustraite +à la vigilance maternelle. + +La question du travail des femmes est bien complexe, on le voit. Ce +qui semble nécessaire avant tout, c'est de multiplier pour la femme le +nombre des professions sédentaires. Les mille variétés de travaux à +l'aiguille, si mal rétribués et dont il faudrait augmenter le salaire, +les arts professionnels, permettent à la femme de concilier ses devoirs +domestiques avec le besoin de gagner sa vie. Cette faculté existe aussi +pour la maîtresse de pension, pour la directrice de cours, pour toute +femme professeur qui reçoit ses élèves chez elle. Et à ce sujet, qu'il +nous soit permis de regretter que les cours publics d'enseignement +secondaire aient fait à l'enseignement libre une concurrence qui le +paralyse, et qui enlève ainsi à la femme l'une des rares professions +qu'elle pouvait exercer à son foyer. Autrefois, un brevet d'enseignement +était pour elle une ressource. L'usage de faire passer des examens aux +jeunes filles est devenu général; mais en même temps que ce brevet, +instrument de travail pour beaucoup, était répandu à profusion, la +création des cours publics d'enseignement rendait souvent cet outil +improductif. + +Si la femme a perdu sur le terrain de l'enseignement libre, il faut +reconnaître que d'autres professions sédentaires lui ont été largement +ouvertes: les bureaux de poste, de télégraphie, de timbre et de tabacs +comptent nombre de femmes parmi leurs titulaires. + +Les femmes remplissent encore d'autres fonctions publiques; +malheureusement elles ne peuvent s'en acquitter à leur foyer. Ce sont +les fonctions d'inspectrices. Les écoles et les pensionnats de filles, +les établissements pénitentiaires de jeunes détenues, les écoles de +réforme, ne peuvent cependant être inspectés que par des femmes. Mais +si restreint est le nombre des inspectrices que bien peu de femmes sont +exposées à sacrifier à cette mission leurs sollicitudes domestiques. En +général, ces fonctions me paraissent surtout devoir être exercées par +des femmes non mariées et encore par des femmes mariées qui n'ont pas +d'enfants ou qui n'ont plus à veiller sur leur éducation. + +Voici que nous abordons une question bien délicate. La femme peut-elle +être médecin? + +Certes la pudeur exigerait que dans leurs maladies les femmes fussent +soignées par une de leurs soeurs. Mais la femme médecin ne sera-t-elle +pas dominée par l'impressionnabilité nerveuse? Aura-t-elle cette sûreté +de coup d'oeil d'où dépend souvent la vie de celui qui souffre? La femme +est une admirable garde-malade alors qu'il ne s'agit pour elle que +d'exécuter les ordonnances du médecin; mais saura-t-elle toujours les +prescrire elle-même? + +J'admets cependant qu'elle se maîtrise assez pour dompter ses +impressions et pour bien diagnostiquer d'une maladie. Je veux bien que +sa carrière soit sans danger pour la vie physique de ses malades. Mais +cette carrière sera-t-elle sans danger pour sa propre vie morale? Sur +les bancs de l'école ou dans l'amphithéâtre, n'aura-t-elle rien à +craindre du contact des étudiants? Je suppose enfin que, par une faveur +spéciale de la Providence, sa vertu sorte triomphante de cette épreuve. +La jeune fille est reçue docteur en médecine. Elle se marie, elle +devient mère. Désertera-t-elle le berceau de ses enfants pour répondre, +jour et nuit, à l'appel des malades qui la demandent? Mais son premier +devoir est de veiller sur ses enfants. + +Oui, je désirerais qu'il y eût, parmi les femmes, des médecins comme +il y a des soeurs de charité. Mais alors, comme les soeurs de charité, +qu'elles soient formées par un institut spécial, qu'elles ne se marient +pas, et que, sans blesser les lois de la famille, elles se dévouent à +l'humanité souffrante! + + +§ III + +_Quelle est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence, +et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux +arts?_ + + +J'ai nommé les arts professionnels parmi les travaux qui peuvent occuper +la femme à son foyer. L'art lui-même, l'art dans son expression la plus +élevée, se conciliera aussi avec les devoirs domestiques si la femme +n'oublie pas pour l'idéal la vie réelle. + +Dès l'antiquité grecque, l'art a eu ses ferventes prêtresses. Dans notre +pays, comme partout et toujours d'ailleurs, c'est généralement comme +inspiratrice que la femme a influé sur les destinées de la peinture, +de la sculpture et de l'architecture. Il est juste de rappeler ici que +c'est surtout notre art national que les femmes de France ont encouragé. +Elles-mêmes ont donné à cet art sinon des pages immortelles, du moins +des oeuvres distinguées qui ont mérité l'honneur de figurer au Louvre. +J'aime à redire que les femmes qui ont laissé un nom dans la peinture +française étaient presque toutes, filles, soeurs, épouses d'artistes: +c'est au foyer domestique qu'elles avaient pris leurs leçons. Cette +tradition ne s'est pas perdue, et la plus illustre des femmes artistes +l'a continuée de nos jours. + +Si, de l'art nous passons aux lettres, nous exprimerons, ici encore, le +voeu que la femme ne s'y livre qu'avec prudence. + +Je suis loin de méconnaître la part qu'a eue la femme dans la +littérature depuis l'antiquité la plus reculée. Des femmes comptent +parmi les poètes sacrés dont l'Esprit-Saint a inspiré le génie et dont +la Bible nous a conservé les accents. Chez les peuples païens, les +Indiens, les Grecs, les Romains, les Germains adorent dans des +personnifications féminines les divinités de l'intelligence. Les Indiens +comptent des femmes parmi les auteurs de leurs plus anciens livres +sacrés, les Védas. Les Grecs ont leurs neuf muses terrestres; ils ont +aussi, dans leurs Pythagoriciennes, les apôtres d'une doctrine élevée, +spiritualiste encore au milieu des erreurs de la métempsycose. + +Chez les Romains, la femme fait vibrer la voix du poète et chante +elle-même. Chez les Gallo-Romains, d'humbles religieuses copient, dans +le silence du cloître, les antiques manuscrits, et, à travers les +ténèbres produites par les invasions, elles contribuent ainsi à garder +le flambeau civilisateur auquel l'Evangile a donné une plus pure +lumière. + +Les femmes des envahisseurs apportent à la Gaule une autre tradition +intellectuelle: la farouche tradition des chants du Nord. Lorsque la +langue léguée par Rome à la Gaule est devenue l'interprète du rude +génie des Germains, la femme du moyen âge inspire les mâles accents du +trouvère, mais malheureusement aussi la sensuelle poésie du troubadour. +Poète elle-même et prosatrice aussi, elle dote de fleurs et de fruits +une terre inculte, mais féconde. En éclairant à la lumière de sa +conscience la chronique historique, Christine de Pisan fait apparaître, +pour la première fois, dans une oeuvre française encore bien informe, la +philosophie de l'histoire. Le premier livre français que l'on peut lire +sans dictionnaire est dû à une femme, Marguerite d'Angoulême[486]. Les +femmes, qui ont largement participé au mouvement intellectuel de la +Renaissance, contribuent puissamment, par leurs oeuvres ou par leurs +conversations, à enrichir la langue du XVIe siècle, à épurer celle +du XVIIe. Elles exercent leur influence sur le génie de nos grands +écrivains, les Corneille, les Racine, les La Fontaine. Avec Mme +de Sévigné enfin, la femme prend rang parmi nos meilleurs auteurs +classiques. Et ce n'est pas seulement la langue française qui est +redevable à Marguerite d'Angoulême, à Mme de Sévigné, à tant d'autres +femmes qui n'écrivirent pas, mais qui surent bien parler: c'est l'esprit +français lui-même qui se mire dans les oeuvres des unes, dans la +causerie des autres. + +[Note 486: D. Nisard, _Histoire de la littérature française_.] + +A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, une autre femme +personnifie l'esprit français, l'esprit français fidèle à ces traditions +spiritualistes dont les femmes de notre pays savent être les gardiennes; +l'esprit français qui, dans son vol élevé, rapide, ne se borne plus à +planer sur notre patrie, mais qui, étendant ses ailes sur le domaine +de l'étranger, saisit entre ses serres puissantes tout ce qu'il peut +s'assimiler. + +J'ai tenu à indiquer le sillon lumineux que la femme a laissé dans les +lettres et particulièrement dans les lettres françaises. Mais qu'il me +soit permis de reprendre cette esquisse à un autre point de vue: la +destinée même de la femme. + +Ces femmes, qui ont exercé dans la littérature une action civilisatrice, +ces femmes ont-elles su être les femmes du foyer? Oui, beaucoup d'entre +elles, et ce sont celles qui m'intéressent le plus. Que Sappho ait dû +sa gloire aux strophes qui ont gardé à travers les siècles la brûlante +empreinte d'une passion criminelle, je le déplore, mais ce n'est pas +elle que je cherche dans le groupe des neuf muses terrestres de la +Grèce: c'est Erinne, la vierge modeste qui célèbre sa _quenouille_. Ce +que je cherche encore dans les lettres helléniques, ce sont les +pages dont on a reporté l'honneur aux Pythagoriciennes, et qui, tout +apocryphes qu'elles puissent être, contiennent des réflexions si justes +et si profondes sur les attributions respectives de l'homme et de la +femme, sur les devoirs domestiques de celle-ci, sur les lumières que +l'instruction lui donne pour mieux remplir sa mission. + +Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est ni la Lesbie de Catulle, ni +la Cynthie de Properce, ni la Corinne d'Ovide, ni la Délie de Tibulle, +ces trop séduisantes inspiratrices de l'amour païen. Mais je m'arrête +avec émotion devant le groupe sévère et charmant des femmes que j'ai +nommées les _Muses du foyer_[487]. + +[Note 487: Voir _la Femme romaine_.] + +Rentrons dans notre pays. J'ai, tout à l'heure, rappelé le nom de +Christine de Pisan. Quel que soit le service qu'elle ait rendu aux +sciences historiques, ce qui m'attire surtout à elle ce sont les +conseils domestiques qu'elle donne aux femmes pour toutes les situations +de la vie et dont sa propre existence leur offrait l'application. + +Quelles sont les ouvres de Marguerite d'Angoulême qui nous attachent le +plus à elle? Je l'ai dit: ce n'est pas la plus parfaite de ses oeuvres +littéraires, les _Contes de la reine de Navarre_. Non, mais ce sont les +poésies et les lettres qui nous montrent dans le charmant et spirituel +écrivain la tendre soeur de François Ier. Et, dans ce même siècle, +qu'est-ce qui a résonné le plus doucement à notre oreille? Est-ce la +lyre passionnée d'une Louise Labé, ou les accents si purs et si voilés +de ces femmes qui, elles aussi, pourraient être nommées _les Muscs du +foyer_? + +Qu'est-ce qui a fait de Mme de Sévigné un grand écrivain sans qu'elle +s'en doutât? l'amour maternel. Si une union mal assortie fit vibrer dans +le génie de Mme de Staël les regrets du bonheur domestique, c'est, du +moins, aux premières tendresses du foyer, à l'amour filial, que nous +devons quelques-unes de ses pages les plus éloquentes. + +De nos jours, une femme s'est élevée, merveilleux écrivain qui demeurera +parmi les maîtres de la langue. Malheureusement elle s'était mise en +dehors des lois sociales et elle voulut, comme son maître, Rousseau, +ériger en système les erreurs de sa vie. Pour rassurer sa conscience, +elle ne vit, dans les lois, dans les moeurs, dans la religion, que des +préjugés. Tout ce qu'il y avait en elle de forces, génie, passion, +magie du style, elle employa tout pour saper les bases éternelles sur +lesquelles repose la famille. J'aurai à signaler bientôt l'influence +délétère qu'elle exerça sur ses contemporaines. + +C'est par le roman que cette femme célèbre a exprimé ses doctrines +sociales ou antisociales. C'est par le roman qu'elle les a propagées. +Lorsqu'elle a voulu les transporter sur la scène, elle y a heureusement +moins réussi: les personnages, qui ne sont que des théories ambulantes, +ne peuvent intéresser au théâtre. + +Dans ces dangereux romans, il y a une tonalité fausse qui décèle que +la femme qui les a écrits se sent elle-même hors du vrai. Mais +écoute-t-elle son coeur et sa conscience, parle-t-elle en honnête femme, +alors son génie s'élève à la plus grande hauteur. C'est par ses romans +champêtres qu'elle a vraiment conquis l'immortalité; c'est dans ces +délicieuses églogues où, peintre admirable de la nature, elle nous fait +respirer, avec les senteurs balsamiques des bois et des champs, le +parfum de la vie domestique et rurale. + +Aucun nom contemporain ne devant figurer dans ce chapitre, je me suis +bornée à désigner par le caractère de ses oeuvres la femme qui a tenu +une si grande place dans notre siècle. Elle y a fait école parmi les +femmes, et, malheureusement, l'auteur des romans à thèses sociales a eu +particulièrement cette influence. + +Mais à côté des femmes qui ont cherché le succès littéraire en ébranlant +les bases de la famille, d'autres défendent les traditions domestiques +et, abritant leur vie à l'ombre du foyer, elles ne livrent que leurs +oeuvres à la publicité. Soit dans la poésie, soit dans les études +morales, soit dans les ouvrages destinés à la jeunesse, plus d'une +s'est fait un nom. C'est ainsi qu'à travers les âges s'est perpétuée la +tradition romaine des _muses du foyer_. + +Mais, alors même que la femme demeure fidèle à ce dernier type, faut-il +encourager chez elle le travail littéraire? Oui, si n'écrivant que pour +remplir une mission moralisatrice, elle sait toujours placer au-dessus +de ses labeurs intellectuels ses sollicitudes domestiques. Il ne suffit +pas qu'elle reste à son foyer; il faut qu'elle y remplisse tous ses +devoirs. Pour la femme, même non mariée, mais qui a à remplir une +mission filiale ou fraternelle, c'est déjà bien difficile; mais pour +l'épouse, surtout pour la mère de famille, c'est, le plus souvent, +presque impossible! + +Que la femme y réfléchisse et qu'elle ait toujours présent à la pensée +ce douloureux aveu échappé à la plus illustre des femmes auteurs: «Pour +une femme, la gloire ne saurait être que le deuil éclatant du bonheur.» + +Pour son repos il vaudrait mieux que la femme pût ne remplir dans les +lettres et dans les arts que le doux rôle d'inspiratrice. De grands +poètes français de noire siècle ont senti cette influence qui a plané +sur leurs berceaux sous les traits d'une mère chérie. Deux des poètes +particulièrement fidèles aux traditions spiritualistes ont été, suivant +la remarque d'une jeune et célèbre Hindoue, «profondément redevables de +la direction de leurs esprits à leurs mères, femmes de prière, d'une +haute intelligence et faisant abnégation d'elles-mêmes[488].». Heureuse la +mère qui a pu dire en se mirant dans les oeuvres de son fils: «Il y dit +précisément ce que je pense; il est ma voix, car je sens bien les belles +choses, mais je suis muette quand je veux les dire, même à Dieu. J'ai, +quand je médite, comme un grand foyer bien ardent dans le coeur, dont +la flamme ne sort pas; mais Dieu, qui m'écoute, n'a pas besoin de mes +paroles: je le remercie de les avoir données à mon fils[489].» + +[Note 488: «Women of prayer, large-minded and self-denying», dit celle +dont j'aime à honorer ici encore la touchante mémoire, et que j'ai +appelée ailleurs la jeune Française des bords du Gange. Toru Dutt, _A +sheaf gleaned in french fields_.] + +[Note 489: M. de Lamartine, _le Manuscrit de ma mère_.] + +Nous avons rappelé qu'autrefois c'était encore par les salons que la +femme exerçait une influence délicate sur les lettres et les arts. Mais +les salons se perdent de plus en plus, et ce n'est que dans un très +petit nombre de ces foyers intellectuels que se gardent les anciennes +traditions de l'esprit français. La femme a abdiqué dans les relations +mondaines sa véritable royauté. Nos contemporaines songent souvent plus +à briller par les oripeaux de leurs couturières que par les charmes de +leur esprit. Isolées des hommes qui, dans les salons, se groupent entre +eux, elles posent plus qu'elles ne causent, et, à vrai dire, on ne leur +demande pas autre chose. Entament-elles une conversation avec leurs +voisines, rien de plus banal que les propos qui s'échangent généralement +et qui ont pour objet les chiffons et les plaisirs, quand ce ne sont pas +les défauts du prochain. + +Déshabitués de la causerie des femmes par la vie du cercle, les hommes +ont contracté dans leur langage, aussi bien que dans leurs allures, un +sans-gêne que plus d'une femme d'ailleurs s'empresse d'imiter. Autrefois +la femme donnait à l'homme sa délicatesse, aujourd'hui elle lui prend la +liberté de son langage et de ses manières. + +Mgr Dupanloup regrettait la disparition des salons d'autrefois. Nous +verrons comment il exhortait les femmes à les faire revivre. + +Mais pour que la femme pût reprendre l'influence sociale qu'elle +exerçait par les salons, il faudrait qu'elle y fût préparée par une +éducation meilleure. + + +§IV + +_L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission._ +_La méthode de Mgr Dupanloup._ + +L'évêque d'Orléans le constatait: il y a aujourd'hui une fièvre de +savoir et il y a aussi un immense besoin de faire passer dans le domaine +des faits les théories spéculatives. Mais ce besoin est d'autant plus +périlleux que le bien et le mal se confondent dans l'ardente fournaise +où se refond la société. Ce sont les principes qui manquent. La femme se +sent portée d'instinct vers ces principes, mais elle ne les distingue +pas toujours nettement. Il faudrait, pour cela, l'_exquis bon sens_ que +Fénelon et Mme de Maintenon formaient dans leurs disciples et qui, nous +le rappelions plus haut avec Mgr Dupanloup, pouvait suppléer chez les +femmes à l'étendue des connaissances. + +Mais aujourd'hui que le bon sens ne dirige guère le courant des idées, +il faut faire revivre par l'étude cette précieuse faculté. Et par +malheur l'instruction que reçoivent généralement les femmes se prête peu +à cette restauration qui, en leur permettant de remplir leurs véritables +devoirs, les aiderait en même temps à sauver les sociétés modernes[490]. + +[Note 490: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.] + +Ainsi que le fait remarquer Mgr Dupanloup, ce n'est réellement pas, +comme au temps de Fénelon, l'insuffisance des études qui est le vice +dominant de l'éducation féminine: c'est plutôt, comme dans l'instruction +des hommes, un entassement de connaissances qui, dépourvues de principes +supérieurs, obscurcissent l'intelligence au lieu de l'éclairer. Ce qui +manque, «c'est moins l'étendue des connaissances que la-solidité de +l'esprit.» On orne la mémoire, on néglige le jugement. «On enseigne la +lettre et non pas l'esprit des choses... Des sons au lieu de musique, +des dates au lieu d'histoire, des mots au lieu d'idées.» C'est cette +éducation-là qui produit des pédantes. Quand leur horizon est borné et +qu'elles ne voient rien au delà, les femmes croient tout savoir, alors +qu'elles ignorent tout et ne s'intéressent à rien. + +«Que leur importe, dit M. Legouvé, que Tibère ait succédé à Auguste et +qu'Alexandre soit né trois cents ans avant Jésus-Christ? En quoi cela +touche-t-il au fond de leur vie? La science n'est un attrait ou un +soutien que quand elle se convertit en idées ou se réalise en actions; +car savoir, c'est vivre, ou, en d'autres termes, c'est penser et agir. +Or, pour atteindre ce but, l'éducation des jeunes filles est trop +frivole dans son objet et trop restreinte dans sa durée. Presque jamais +l'étude, pour les jeunes filles, n'a pour fin réelle de perfectionner +leur âme...; tout y est disposé en vue de l'opinion des autres... Rien +pour la pratique solitaire du travail, c'est-à-dire pour le coeur ou +pour la pensée.» M. Legouvé a dépeint ce que le vide de l'esprit donne +à l'imagination de dangereuse puissance, et ce que le dégoût du travail +cause de passion pour le plaisir[491]. + +[Note 491: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.] + +Comme le moraliste, l'évêque d'Orléans s'effrayait des désordres que +peut produire chez la femme une instruction insuffisante. Ces désordres, +le ministère des âmes lui permettait de les voir de près; et la +préoccupation qu'il en éprouva fut dominante pendant les dernières +années de sa vie. Ce n'était pas en vain que dans son discours de +réception à l'Académie française, l'illustre prélat, faisant une +allusion rapide aux devoirs de sa charge épiscopale, ajoutait: «Le soin +d'élever cette jeunesse qui aura été mon premier et mon dernier amour!» +En effet, si son premier grand ouvrage avait été consacré à l'éducation +des hommes, c'est l'éducation des femmes qui lui a inspiré les dernières +pages que revoyait encore sa main déjà glacée par l'agonie: _les Lettres +sur l'éducation des filles_. + +Ce n'était pas pour la première fois que Mgr d'Orléans traitait ce +sujet. Depuis 1866, il avait souvent abordé cette question. Les +_Conseils aux femmes chrétiennes qui vivent dans le monde_, les _Femmes +savantes_ et _Femmes studieuses_, la _Controverse sur l'éducation des +filles_, toutes ces oeuvres offraient déjà le véritable plan d'une +éducation qui devait éloigner la femme aussi bien des écueils du +pédantisme que des tristes suites de l'ignorance et de l'oisiveté, et +qui avait pour idéal ce type généreux et charmant par lequel l'évêque +résuma sa _Controverse sur l'éducation des filles: la femme chrétienne +et française!_ + +Dans ses _Lettres sur l'éducation des filles_, Mgr d'Orléans condensa +tout ce que ses précédents travaux, sa longue expérience et le ministère +des âmes lui avaient fourni de lumières sur ce vaste sujet. + +Ce que furent les âmes pour l'évêque d'Orléans, on le sait. Il ne se +contentait pas de les disputer au mal, de les guérir, de les sauver; il +ne se contentait même pas de les élever à Dieu sur les ailes de l'amour +et de la piété; mais pour les rendre plus dignes de répondre au _Sursum +corda_, il cherchait à développer en elles tout ce que le Créateur avait +départi à chacune d'elles de facultés natives; il voulait qu'elles +pussent réellement concourir au plan divin. De même qu'à la voix du +Tout-Puissant le soleil nous donne tous ses rayons, la fleur tout son +parfum, le fruit toute sa saveur, il veillait à ce que l'âme produisît, +pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'humanité, toutes les richesses +que le Créateur lui a confiées et dont le Souverain Juge lui demandera +compte un jour. + +Comment ce zèle des âmes n'aurait-il pas inspiré à notre évêque l'amour +de la jeunesse, et, en particulier, l'amour de l'enfant? L'enfant, c'est +l'âme fraîchement éclose des mains du Créateur; c'est l'âme que n'a pas +encore souillée la poussière d'ici-bas; c'est l'âme qui s'éveille dans +la pureté et dans l'amour; c'est l'âme qui apparaît dans ce doux et naïf +sourire que font naître déjà les baisers d'une mère ou d'un père, +dans ce candide regard qui n'a pas encore vu le mal et ne sait encore +refléter que le ciel. Mais pour notre vénéré prélat, l'enfant, c'est +surtout l'âme qu'il faut à tout prix agrandir et élever, c'est le germe +divin qu'il faut faire éclore aux chauds rayons du soleil de Dieu. + +La femme, telle que l'a faite l'éducation moderne, a-t-elle toujours vu +développer en elle ce germe divin? Toutes ces facultés ont-elles été +cultivées selon le plan du Créateur? Vit-elle de la pleine vie de l'âme? +Non, nous répond avec une profonde tristesse l'évêque d'Orléans, et +il nous prouve que, trop souvent, la femme, même bonne et pieuse, n'a +qu'une bonté d'instinct et une piété sensitive. C'est que Dieu avait +donné à la femme non seulement le coeur, mais l'intelligence qui +doit diriger les mouvements de ce coeur, et c'est cette intelligence +négligée, étouffée, ce sont ces riches facultés inassouvies qui +remplissent de vagues et malsaines rêveries tant de jeunes imaginations, +les dépravent et les pervertissent. En sevrant les jeunes filles +d'études sérieuses, on les livre à la frivolité. En leur refusant les +ouvrages qui traitent du vrai dans l'histoire, dans la littérature, dans +les sciences et les arts, on les livre aux romans qui faussent leur +esprit et corrompent leur coeur. + +«Et que deviennent, dit l'évêque, que font alors celles de ces âmes plus +généreuses, plus riches, plus fortes, et par là même plus malheureuses, +qui sont condamnées à se replier ainsi tristement sur elles-mêmes, et +à déplorer, quelquefois à jamais, leur existence perdue, ou du moins +appauvrie, affaiblie sans retour? Elles souffrent, elles gémissent en +silence ou parfois poussent des cris saisissants...» + +Ce fut par l'un de ces cris qu'une jeune femme apprit un jour à l'évêque +le secret de cette vague souffrance. «C'était une personne pieuse, +élevée très chrétiennement, bien mariée à un homme chrétien comme elle, +ayant d'ailleurs tout ce qu'il faut pour être heureuse. Vous ne l'êtes +pas tout à fait, lui dis-je, mais pourquoi?--Il me manque quelque +chose.--Quoi?--Ah! il y a dans mon âme trop de facultés étouffées et +inutiles, trop de choses qui ne se développent pas et ne servent à rien +ni à personne. + +«Ce mot fut pour moi une révélation: je reconnus alors le mal dont +souffrent bien des âmes, surtout les plus belles et les plus élevées: ce +mal, c'est de ne pas atteindre leur développement légitime, tel que +Dieu l'avait préparé et voulu, de ne pas trouver l'équilibre de leurs +facultés, telles que Dieu les avait créées, de ne pas être enfin +elles-mêmes, telles que Dieu les avait faites.» + +Dans cette _formation incomplète_ du coeur et de l'esprit, est la cause +du mal qui fait souffrir ou pervertit dans la femme la création de Dieu. + +Comment l'évêque, le pasteur des âmes, n'eût-il pas été ému des cris +de détresse que jetaient vers lui ces femmes qui souffraient de leur +inaction? Comment n'eût-il pas gémi de l'apathie, de l'indifférence, de +la chute enfin de celles qui n'avaient plus la force de lutter contre +l'inutilité de leur vie? + +Aussi, devant ce douloureux spectacle, combien le froissent les +railleries que décoche aux femmes instruites le comte Joseph de Maistre, +avec tous les hommes qui, croyant s'inspirer ici de Molière, n'ont +pas établi comme celui-ci une distinction nécessaire entre les femmes +savantes et les femmes studieuses, et ne se sont pas aperçus que c'est +précisément l'instruction véritable qui préserve du pédantisme! + +M. de Maistre dit que la femme doit se borner à faire le bonheur de son +mari et l'éducation de ses enfants; mais, comme le lui répond l'évêque +d'Orléans, c'est justement pour cela qu'il faut des femmes fortes, et +les exemples de l'Écriture sainte nous démontrent que les filles +du peuple élu recevaient une culture intellectuelle qui en faisait +d'admirables épouses et des mères vraiment éducatrices. + +Et si la jeune fille renonce au mariage soit pour se consacrera Dieu, +soit pour se dévouer à sa famille, la valeur individuelle que le +christianisme a donnée à la femme, exige le développement de toutes ses +facultés morales et intellectuelles. L'Église l'a toujours compris, +comme nous le rappelle par d'éclatants exemples Mgr Dupanloup. + +«La femme n'existe-t-elle donc point par elle-même? dit M. Legouvé. +N'est-elle fille de Dieu que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle +pas une âme distincte de la nôtre, immortelle comme la nôtre, tenant +comme la nôtre à l'infini par la perfectibilité? La responsabilité de +ses fautes et le mérite de ses vertus ne lui appartiennent-ils pas? +Au-dessus de ces titres d'épouses et de mères, titres transitoires, +accidentels, que la mort brise, que l'absence suspend, qui appartiennent +aux unes et qui n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes +un titre éternel et inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui +de créature humaine: eh bien! comme telle, elle a droit au développement +le plus complet de son esprit et de son coeur. Loin de nous ces vaines +objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que +vous lui devez la lumière[492]!» + +[Note 492: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.] + +Après avoir établi les droits qu'ont les femmes à la culture +intellectuelle, Mgr Dupanloup déclare que ces droits sont aussi des +devoirs et que ce n'est pas en vain que la femme a reçu de Dieu une âme +immatérielle. «Et Dieu n'a pas plus fait les âmes de femmes que les âmes +d'hommes pour être des terres stériles ou malsaines.» Quand la terre +n'est pas cultivée, l'ivraie étouffe le bon grain. + +Alors, avec une sévérité vraiment épiscopale, le saint pontife rappelle +que la parabole du talent multiplié regarde la femme aussi bien que +l'homme, et qu'au jour du jugement Dieu lui demandera compte, à elle +aussi, du dépôt que lui a fait la Providence. C'est précisément parce +que le travail intellectuel est pour elle un devoir que la privation en +devient une souffrance, un péril. + +Comme dans l'homme, Dieu a allumé dans sa compagne le feu d'une vie +immortelle. «Si vous ne dirigez pas cette flamme en haut, elle dévorera +sur la terre les aliments les plus grossiers... Qui ne sait que la +sensibilité et l'imagination sont très développées, particulièrement +chez les femmes? et c'est par le besoin profond de ces facultés, +qu'elles ont l'instinct de faire de leur vie autre chose qu'un sacrifice +perpétuel aux aveugles préjugés du monde. Et voilà précisément pourquoi +on doit cultiver, éclairer, par la raison, par de sages conseils et +gouverner par l'instruction solide ces facultés si vives. Il leur faut, +comme elles disent parfois, déployer leurs ailes, et sous peine de +souffrir, s'élever de temps en temps au-dessus des intérêts matériels de +la vie: si vous voulez lutter violemment contre de tels élans, vous ne +réussirez pas. Les diriger, voilà ce qu'il faut, et non les étouffer. La +sensibilité et l'imagination sont deux flammes qui, une fois allumées, +ne périssent pas. Elles semblent quelquefois céder en frémissant, mais +ne vous y fiez pas: le feu caché est le plus dangereux de tous; elles +reparaîtront bientôt, menaçantes, ennemies mortelles peut-être de la +paix du coeur et des devoirs austères du foyer. Il fallait en faire, non +des ennemies, mais des alliées.» + +Négliger l'intelligence de la femme, c'est établir une lacune dans le +plan divin qui a assigné à la femme la place qu'elle doit occuper. Mais +quelle est cette place à laquelle elle ne saurait manquer sans causer un +grave désordre dans sa propre vie et dans la vie de l'humanité? +L'évêque d'Orléans va nous le dire. C'est à la Genèse, c'est aux livres +sapientiaux que le vénéré prélat demande ici le secret de Dieu. + +Mgr d'Orléans déroule dans sa rayonnante et sereine majesté le tableau +de la création: l'homme souffrant d'être seul, même en conversant avec +les anges, avec Dieu! le Seigneur lui donnant la compagne, semblable à +lui, qui seule pouvait compléter son existence; et, pour cela, Dieu ne +prenant plus, comme pour la création de l'homme, un vil limon, mais un +ossement choisi tout près du coeur de l'homme; Dieu animant du même +souffle divin que l'homme cette nouvelle créature; et, après l'avoir +_édifiée_ comme le chef-d'oeuvre de sa puissance et de son amour, +présentant à la tendresse et au respect de l'homme celle en qui Adam +reconnaît avec transport _l'os de ses os_ et _la chair de sa chair_! + +«Formée par la délicate opération de Dieu, et d'une nature et d'un corps +qui était déjà le temple de l'Esprit-Saint, elle devra à cette origine +plus noble, comme une spiritualité plus grande, moins dé propension que +l'homme aux satisfactions matérielles, et plus de facilité à s'élever +vers l'idéal et vers l'infini... Elle est, dans les choses du coeur, +plus élevée, elle est, si je puis dire ainsi, plus âme que l'homme.» + +Je voudrais pouvoir citer l'admirable portrait que notre grand évêque +trace de la femme d'après la Genèse et les livres sapientiaux qu'il +commente ici avec les inspirations les plus suaves et les plus vivantes +de ce génie qui, en lui, ne se séparait point de la sainteté. Jamais +plus complet hommage ne fut rendu à la femme; à la religieuse mission +de la fille de Dieu, au dévouement de l'épouse, à l'incomparable +sollicitude de la mère, à la souriante dignité de la reine du foyer. +Jamais plume ne sut mieux dépeindre la femme dans sa douce et touchante +beauté, dans sa grâce aérienne et chaste, dans la délicatesse de ses +sentiments, et, au-dessus de tout, dans cette piété angélique et tendre +qui la transporte si naturellement aux plus hauts sommets de l'amour +divin, et illumine et épure dans son coeur les saintes affections +d'ici-bas. Nul n'a compris avec plus d'émotion cette ardente charité, +ce dévouement intrépide qui donnent à la femme, pour tous ceux qui +souffrent, un coeur de mère ou de soeur. Nul n'a admiré avec plus de +respect cette énergie morale qui, malgré la faiblesse physique de la +femme, la rend souvent plus courageuse que l'homme, et qui, à l'heure +des communes épreuves, lui donne, toute brisée qu'elle soit par la +douleur, la force de se tenir debout auprès de l'homme pour la soutenir. +Qu'il lui est facile de remplir une mission consolatrice, à elle qui +sait si bien s'appuyer sur la foi, s'élever sur les ailes de l'espérance +sainte, se nourrir du feu de la charité! Voilà pour le coeur. Quant à +l'intelligence, l'évêque d'Orléans, le grand éducateur, surprend dans la +femme des _coups d'oeil_, des _coups d'aile_, qui lui font rapidement +atteindre des hauteurs où l'homme ne parvient qu'avec difficulté par le +raisonnement. Et ce n'est pas seulement par une merveilleuse délicatesse +d'intuition, c'est par l'élan, par l'enthousiasme que la femme arrive à +la plus haute lumière intellectuelle. + +Telle est la femme, telle est la compagne de l'homme et la mère de ses +enfants. Et c'est surtout parce qu'elle doit transmettre ses qualités +à ses enfants que l'évêque ne veut pas que cette grandeur d'âme, cette +délicatesse de coeur, cette intuition de l'intelligence demeurent +stériles, et que la faiblesse organique de la femme subsiste seule en +elle. Il faut que les facultés de la femme soient pleinement développées +selon le plan divin, et ici le saint évêque s'élève avec force contre +cette piété mal entendue qui, au lieu de se borner à détruire dans +l'humanité ce qui est nuisible, voudrait aussi étouffer ce qui est +utile. On ne supprime pas impunément les dons de Dieu, et les éducations +comprimées produisent ces natures éteintes dont l'évêque a parlé plus +haut avec une saisissante énergie et une douloureuse pitié. + +Plus que dans les grands hôtels, où trop souvent les distractions du +monde s'opposent aux sérieuses études, c'est au troisième étage que +l'évêque a rencontré la femme fidèle au plan divin. Il a vu là de jeunes +filles, de jeunes femmes dont l'intelligence est «l'honneur, le trésor +de la famille.» Il a vu là aussi des mères vraiment dignes de ce nom, +des mères noblement jalouses de transmettre à leurs enfants la foi et +l'honneur qui, au besoin, font mépriser et sacrifier les biens de la +fortune; des mères qui président à l'éducation de leurs fils, font +elles-mêmes l'éducation de leurs filles, et, après des journées +laborieusement remplies, attendent le retour du chef de famille, qui, +rentrant de ses occupations journalières, se reposera de ses travaux +dans la douce causerie de sa femme, dans les jeux de ses enfants et la +gaieté du foyer. + +Quand l'évêque demande que toutes les facultés de la femme soient +développées, sans doute il a surtout en vue les femmes des classes +aisées, mais il n'oublie pas les femmes des classes populaires: «Un +peuple, bon, honnête, chrétien, dit-il, est comme la base granitique +d'une nation; les classes populaires sont les premières et fortes +assises sur lesquelles tout repose. De même que, dans les couches +profondes du sol, circulent quelquefois de puissants fleuves, qui ne +jaillissent pas toujours à la surface, mais promènent partout où ils +passent la fécondité de la vie; de même dans les familles populaires +chrétiennes Dieu a déposé, comme de grands courants, de merveilleux +trésors d'humbles vertus, qui sont ce qu'un pays a de plus vital et de +plus précieux. Tant que ces trésors se conservent, et que la corruption +n'a pas pénétré là, quand même elle aurait déjà entamé les extrémités +élevées, les classes riches, rien n'est désespéré pour un pays; tant que +le sang du peuple est sain et pur, il peut, infusé dans les veines du +corps social, régénérer encore une société. Mais si ces sources mêmes de +la vie nationale étaient gâtées aussi et corrompues, ce serait dans +un peuple la décadence irrémédiable, la décomposition certaine et +prochaine.» + +S'élevant contre le terme de _classes privilégiées_ qui semble ne faire +résider le bonheur que parmi les riches de la terre, Mgr d'Orléans nous +rappelle que l'ouvrier ou le paysan chrétien qui peut, par le travail, +lutter victorieusement contre la pauvreté, goûte dans sa famille +les joies les plus pures et les plus vives. L'évêque voit Dieu même +s'asseoir à cet humble foyer; et c'est avec une religieuse émotion que +l'illustre prélat a souvent contemplé ce spectacle dans les montagnes de +sa chère Savoie et dans les campagnes de son diocèse. + +Mais, pour que Dieu règne sous ce toit, il faut que la femme sache +soigner et garder la maison. Il faut qu'une bonne et religieuse +éducation, qu'une instruction appropriée à son état, la prépare à sa +rude, douloureuse et bienfaisante mission d'épouse et de mère. Et quand +elle est bien remplie, cette mission, le grand évêque s'incline «avec un +respect infini», devant l'humble et laborieuse femme du peuple, et il +l'élève bien haut au-dessus de la femme du monde, inoccupée, frivole, +qui, non seulement n'est pas utile comme celle-là, mais devient nuisible +à elle-même et aux autres. Cependant, si la femme honnête et active est +pour le paysan ou l'ouvrier le soutien et l'honneur de la vie, quel +fléau est pour cet homme la femme paresseuse et insouciante qui, par son +défaut d'ordre et d'économie, amène la ruine de la famille! + +Dans toute condition, il faut éviter le désoeuvrement; et loin de nuire +aux devoirs de la maîtresse de la maison, le travail intellectuel aide à +les remplir. La piété seule n'y suffit point si elle elle n'a pour base +une solide instruction religieuse. L'étude éclaire la raison, forme le +jugement, fait disparaître les goûts futiles, et par la peine qu'elle +coûte et les habitudes qu'elle impose, fortifie le caractère et imprime +à la vie cette régularité sans laquelle l'existence n'est qu'un rêve et +souvent un mauvais rêve. La femme instruite et sensée devient pour son +mari une sage conseillère qu'il estime, et pour ses enfants un guide +qu'ils vénèrent. Mais il faut alors que l'instruction qu'elle a reçue +ait plus affermi sa raison qu'orné son intelligence. + +La femme appliquée, studieuse, exercera de nos jours plus qu'une +influence domestique, une influence sociale, et ce ne sera pas seulement +comme mère éducatrice. Au lieu d'encourager son mari à l'oisiveté, comme +le font trop de femmes aujourd'hui, elle le poussera vers les nobles +carrières qui lui permettront d'être utile à la patrie, à la religion. +Le travail est une loi divine pour tous. Par la sentence de l'Éden, le +riche y est soumis comme le pauvre. Et aujourd'hui que le socialisme +est l'une de nos plaies, l'évêque fait remarquer combien l'exemple du +travail, exemple donné par les hautes classes, sera bienfaisant pour +l'ouvrier. Celui-ci peut regarder avec une haine envieuse l'oisif qui +jouit de tout sans se donner la peine de rien, tandis que lui, courbé +sur une rude tâche, gagne à la sueur de son front le pain quotidien. +Mais il considérera d'un oeil plus bienveillant l'homme qui ne se croit +pas dispensé du travail par sa fortune. + +C'est aux femmes qu'il appartient de «réhabiliter le travail», dit +l'évêque, qui ajoute: «En cela, comme en toutes choses, il faut que +l'exemple vienne de haut; car en cela, comme en religion et en morale, +les hautes classes doivent à la société et à la patrie une expiation. Le +xviiie siècle, avec sa corruption, ses scandales, son irréligion, pèse +encore sur nous de tout le poids d'un satanique héritage. Comme le péché +originel, ces fautes ont été lavées dans le sang, c'est l'histoire de +tous les grands égarements. Mais il reste à expier le désoeuvrement, +l'inaction, l'inutilité, l'annihilation auxquels on s'est voué et dont +on a donné le funeste exemple.» + +Mgr d'Orléans conseille particulièrement aux femmes d'aider leurs maris +dans les exploitations agricoles. Pour cela, il faudra qu'elles aient +le courage de sacrifier à une existence aussi austère que douce les +plaisirs mondains si enivrants, mais si amers! Aujourd'hui qu'un courant +malsain entraîne vers les villes les populations rurales, il est plus +que jamais utile que les châtelains, demeurant au milieu des paysans et +dirigeant leurs travaux champêtres, leur enseignent par ce grand exemple +que rien n'honore plus l'homme que la culture de la terre, et que la +charrue forme avec la croix et l'épée le plus glorieux symbole d'une +nation. + +L'épée! Naguère, c'étaient les femmes qui en armaient elles-mêmes leurs +fiancés, leurs époux. Aujourd'hui, ce sont elles qui souvent les en +désarment; et cependant c'est aujourd'hui surtout que l'honneur de la +France a besoin d'être gardé par de vaillantes mains. L'évêque adjure +les jeunes filles et leurs familles de ne plus exiger qu'un fiancé +quitte le service militaire. Que la femme s'honore d'être la compagne +d'un officier français; qu'elle le suive dans les villes de garnison; +et si le danger de la patrie l'appelle à la frontière menacée, ou si, +marin, il doit s'exposer aux périls d'une traversée lointaine, qu'elle +sache souffrir les angoisses de la séparation, et qu'elle attende ce +retour dont bien des femmes ont retracé à notre évêque les ineffables +joies. + +Tandis que par sa propre activité et par ses généreux conseils la femme +donnera à son mari l'impulsion des travaux utiles et ne lui fera pas +perdre le goût des nobles carrières, elle aura aussi appris par l'étude +à faire tomber de sa douce voix les préjugés qui, à son foyer, peuvent +s'élever contre la religion. Souffrir, se taire ou s'irriter, c'est +là, en général, tout ce qu'elle peut faire aujourd'hui quand elle voit +attaquer autour d'elle ses plus chères croyances. + +En devenant pour son mari une compagne avec laquelle il sera en pleine +communauté intellectuelle, la femme studieuse le détournera de ces +clubs, où trop souvent l'ennui de vivre avec une femme frivole pousse +bien des hommes. Ainsi, chez les Athéniens, l'ignorance de la femme +honnête préparait le règne de la courtisane lettrée. + +La femme studieuse retiendra aussi près d'elle, par le charme d'une +conversation attachante, les amis de sa famille, qui désertent ces +salons sans vie où ne s'échangent que des paroles vaines. + +Quelle influence sociale peut exercer alors une maîtresse de maison qui +saurait faire circuler autour d'elle un courant d'idées élevées, de +sentiments généreux! On verrait revivre nos salons français d'autrefois +avec leurs conversations exquises. La littérature, les arts +redeviendraient les manifestations du beau dans ce que ce principe a de +plus grand, de plus pur, de plus délicat. Que de forces le matérialisme +perdrait ainsi dans la vie morale, intellectuelle et artistique de notre +pays! + +C'est ainsi que par la femme, une nation redevient laborieuse, croyante +et vraiment forte, grande et glorieuse. Telle est, outre sa mission +domestique, la mission sociale réservée à la femme d'après le plan divin +que lui retrace l'évêque d'Orléans. + +Mais par quels moyens préparera-t-on la jeune fille à remplir sa place +dans le plan divin? Quels sont les principes supérieurs qui illumineront +pour elle cette instruction dans laquelle elle ne voit qu'une suite de +faits et de dates? + +Ces principes supérieurs peuvent être ramenés à un seul: la raison +éclairée par la foi. Ce principe qui substituera à la faiblesse +naturelle de la femme la force morale, dirigera sûrement les élans de +son intelligence et réglera les mouvements de son coeur. La réflexion +dominera l'impressionnabilité; la piété solide, agissante, remplacera la +dévotion superficielle. Ainsi réglée, la vie de l'âme n'en sera que +plus puissante. «Il faut un sol granitique, me disait un jour l'évêque +d'Orléans, ce qui n'empêche pas le regard d'embrasser le plus vaste +horizon.» + +Mais, pour que la mère ou l'institutrice puisse imprimer une pareille +direction à ses élèves, elle doit l'avoir suivie elle-même. Il faut +qu'elle possède la vraie lumière intellectuelle. Si elle ne l'a pas +encore, qu'elle l'acquière. L'évêque rappelle éloquemment aux femmes que +la lumière du monde, c'est Dieu même; et qu'en allant à cette lumière, +c'est à leur divin Maître qu'elles iront. Et, pour les guider vers Dieu, +cette lumière est aussi en elles-mêmes. Avec saint Thomas d'Aquin, Mgr +d'Orléans leur enseigne «que la vraie raison est en nous, comme la +foi, une participation de la lumière divine, une impression sublime de +l'éternelle lumière, l'illumination même de Dieu.» + +Après avoir ainsi développé en elle «le fond divin, le fond éternel», +que Dieu a mis dans la femme, la mère ou l'institutrice saura donner +pour base à l'éducation de son élève la raison dirigée par la foi. Cette +base, il faut la poser dès l'enfance. Il faut habituer la petite fille +à connaître et à pratiquer le devoir, et ne rien lui ordonner qu'au +nom des commandements de Dieu. L'évêque souhaite aussi qu'au lieu +de s'abaisser par un langage enfantin au niveau de ces petites +intelligences on les élève jusqu'à soi par un langage simple sans doute, +mais noble: les enfants comprennent. Dans sa carrière de catéchiste, Mgr +d'Orléans l'a souvent expérimenté. Ce père des âmes savait que, pour +l'enfant comme pour l'homme du peuple, une parole grande et vraie est +l'aimant qui attire les âmes; et, à ce contact magnétique, celles-ci, +s'éveillant ou se réveillant, s'écrient: _Adsumus_, nous voici! Les +âmes d'enfants, ces âmes «encore dans l'innocence baptismale», sont si +promptes à reconnaître dans ce qui est beau et bon le Créateur qui vient +de les mettre à la lumière! Les petites filles surtout, l'évêque le +remarque, «ont la passion du sublime, parce que leur esprit est plus +angélique que celui des petits garçons.» + +Qu'on alimente donc dans ces jeunes âmes cette passion généreuse. Qu'on +leur apprenne les scènes les plus vivantes, les plus majestueuses de +la Bible et de l'histoire de l'Église. Que ces enfants y sentent la +puissance et l'amour de Dieu, et qu'on leur montre aussi à chercher cet +amour et cette puissance dans les spectacles de la belle nature, la +nature, ce livre de Dieu, ce livre où il nous fait lire son nom à chaque +page. L'instruction religieuse et les notions très élémentaires des +sciences physiques formeront la substance de ce petit enseignement +primaire. + +C'est surtout à l'époque de la première communion que le sens du divin +se liera plus facilement, dans l'âme de la jeune fille, à toutes ses +études, à tous ses actes. Quelle lumière dans cette jeune âme qui +possède Dieu! + +Mais, après ces jours bénis, vient une période que l'on a si bien nommée +l'_âge ingrat_. Avec une délicatesse vraiment maternelle, l'évêque donne +ici les moyens de combattre la personnalité inquiète et agitée qui se +manifeste à cet âge et qui peut faire perdre les fruits divins de la +première communion. Pendant cette période si difficile, c'est avec un +redoublement de tendresse que la mère ou l'institutrice doit s'adresser +à la jeune fille. Plus que jamais elle la fortifiera par le plus aimable +langage de la raison, et la consolera par la douce influence de la +piété. Plus que jamais aussi elle évitera que l'instruction soit +mécanique. Que sa parole vivante, aimante et chaleureuse fasse sentir à +l'élève la présence de Dieu dans chaque branche de l'enseignement! Que +l'engourdissement sensitif, si menaçant alors, soit combattu par la +pleine vie de l'âme! + +Et quand la jeune fille aura révolu sa quinzième année, que l'horizon se +développe encore pour elle plus radieux et plus beau! Que l'histoire, +les lettres, et, plus tard, la philosophie dans de certaines limites, +montrent à l'adolescente comment Dieu gouverne les peuples et comment le +Verbe inspire les intelligences. C'est alors que l'on doit étudier les +goûts de la jeune personne et favoriser le penchant qui l'entraîne vers +une étude particulière. Si aucune prédilection ne se manifeste à cet +égard, si la jeune fille a sous ce rapport l'insensibilité de la pierre, +alors, nous dit l'évêque, «qu'une maîtresse approche de ce bloc, +avec feu elle-même, plusieurs spécialités, l'une après l'autre: en +multipliant les essais, il s'en trouvera quelqu'une qui réussira.» Si +l'étincelle a jailli, le feu sacré est allumé. + +Cette expérience peut même se faire plus tôt, mais seulement, ajoute +l'évêque, après la première communion de la jeune fille, parce que, dès +ce moment, «tout tient en elle à la racine du divin,» et que la raison +illuminée par la foi donne à ses élans un sûr point d'appui. + +Dans le soin avec lequel Mgr d'Orléans cherche à connaître et à +favoriser la vocation intellectuelle de la jeune fille, on reconnaît la +méthode qu'il appliquait à l'éducation des hommes. Loin de comprimer les +âmes sous une règle uniforme, il veillait à ce que chacune d'elles se +développât dans le libre épanouissement de ses facultés natives. Divers +sont les parfums des fleurs, et diverses les saveurs des fruits: tel +est l'ordre providentiel. Pour Mgr d'Orléans, l'éducation est bien +réellement la continuation de «l'oeuvre divine dans ce qu'elle a de plus +noble et de plus élevé: la création des âmes[493].» + +[Note 493: Mgr Dupanloup, _De l'éducation_, t. I.] + +Aussi, combien l'évêque se sent attiré vers ces enfants gais, ouverts, +impétueux même qui, d'ordinaire, sont la terreur des maîtres, mais dans +lesquels l'éducateur de génie reconnaît, avec joie cette vie puissante +qui, bien dirigée, donnera aux luttes du bien un combattant de plus! +Parmi les petites filles aussi bien que parmi les petits garçons, Mgr +Dupanloup nourrissait pour ces caractères-là une tendresse particulière. +Par l'expérience qu'il avait pu faire sur lui-même, il savait ce qu'il +y a de généreuses promesses dans ces riches natures, et quels fruits +divins elles peuvent produire. + +Soucieux de conserver à la jeunesse la spontanéité de ses meilleurs +instincts, l'évêque veut que l'on respecte jusqu'à ces belles illusions +que l'expérience de la vie fera tomber d'elles-mêmes. «Vous ne pourrez +jamais, malgré vos leçons et votre tendresse, épargner à votre enfant +toutes les douleurs d'une espérance trompée, d'une illusion évanouie; eh +bien! laissez-la donc jouir de cette joie pure de la jeunesse, s'enivrer +de ce parfum d'espérance qu'exhale devant elle l'avenir; souriez, si +vous le voulez, de ce sourire mélancolique qui est celui d'un âge où +l'on sait plus et mieux, parce qu'on a vu et souffert davantage. Mais si +ces illusions, cet enthousiasme, cette exaltation même ne portent que +sur le bien et le beau; si à côté de l'imagination, le coeur s'est +développé avec plus de force; si le jugement s'appuie sur la vérité; +si l'esprit a reçu l'instruction convenable, et si l'âme travaille à +devenir forte par la pratique de la vertu, ne craignez rien pour votre +fille, et encore une fois, laissez-la jouir et respectez sa joie. C'est +l'oiseau qui, fier de ses plumes nouvelles, bat des ailes comme pour +s'élancer dans l'espace, mais qui bientôt, effrayé de sa faiblesse, se +blottira dans son nid et s'y cachera sous l'aile maternelle.» + +C'est une époque admirable dans la vie que celle où la jeune fille, +enfant de la Vierge immaculée, aime Dieu dans la céleste pureté de +son âme, et où elle voit pleinement en Lui le principe de toutes les +connaissances intellectuelles aussi bien que de toutes les vertus +morales. Comme le dit l'évêque, elle jouit alors de _la béatitude des +coeurs purs, qui est de voir Dieu_. + +C'est là le magnifique résultat de l'éducation qui s'appuie sur la +raison éclairée par la foi; mais cette foi ne doit pas demeurer à l'état +de principe, il faut qu'elle soit pratique. Déjà, en suivant la jeune +fille dès le berceau, l'évêque avait dit quelles prières, quels +exercices de piété conviennent à tel ou tel âge, et comment cette piété +peut et doit aider aux études des enfants et combattre les défauts de +ceux-ci. Mais l'illustre prélat consacre particulièrement les trois +dernières de ses _Lettres sur l'éducation des filles_ à définir ce que +doit être la piété dans une maison d'éducation. Ce qui manque surtout, +même dans les bons pensionnats, ce sont les bases solides de la vraie +instruction chrétienne, et par conséquent les bases solides de la vraie +piété. + +La religion est l'objet d'un cours à peu près semblable aux autres, +et qui, généralement, fatigue l'esprit de la jeune fille alors qu'il +devrait saisir son intelligence et enflammer son coeur. Et quant à la +piété, l'évêque d'Orléans s'est plus d'une fois élevé, avec les maîtres +de la vie chrétienne, contre cette dévotion mal comprise où la lettre +tue l'esprit. En s'adressant un jour aux femmes du monde, il leur +disait: + +«Et parmi les femmes chrétiennes, laissez-moi, Mesdames, vous le dire, +il y en a trop de celles que le monde nomme des dévotes, ce qui veut +dire des personnes qui mettent leur piété plus dans l'extérieur que +dans le fond de l'âme et de la vie, plus dans les formules que dans les +oeuvres. Une telle dévotion n'est pas la vraie, elle manque de solidité; +et loin d'être pour l'âme comme l'est la vraie et solide piété, un +heureux développement, d'où résulte une admirable fécondité d'oeuvres et +de vie, elle la rétrécit plutôt, ne la féconde en rien, n'empêche pas +la vie d'être vide, et ne sauvera pas la femme qui s'annule ainsi, des +sévérités de l'Évangile contre les serviteurs inutiles. Que dis-je? Avec +une telle et si pauvre vie, la piété elle-même n'est pas en sûreté, +et si de grandes chutes ne se rencontrent pas, c'est peut-être que +l'occasion ne s'est pas présentée. La piété doit tout élever et tout +ennoblir dans l'âme. Mais peut-elle être vraiment dans une vie où +les pratiques extérieures seraient tout, et le travail de l'âme sur +elle-même rien? Non, ni les formules de prières ne peuvent suppléer aux +sentiments du coeur; ni les pratiques extérieures de dévotion, surtout +les pratiques surérogatoires, aux actes obligés, aux oeuvres, aux +devoirs[494].» + +[Note 494: Mgr Dupanloup, _Conférences aux femmes chrétiennes_, +publiées par M. l'abbé Lagrange. 1881.] + +En effet, c'est une prière morte que celle que ne suit pas l'effort +courageux qui corrige les défauts et qui dompte les passions. La vraie +piété ne consiste pas à cueillir sans peine sur la route de la vie les +fleurs que l'on offre à Dieu. La vraie piété ressemble à ces instruments +de labour qui sarclent les mauvaises herbes ou qui déchirent la terre +dont le sillon produira le bon grain. Alors la piété est encore, un +travail, celui qui extirpe le mal et féconde le bien. + +Une solide instruction chrétienne permettra seule à la jeune fille +d'acquérir l'énergie morale qui n'est au fond que la piété agissante. + +Et lorsque la jeune fille, après avoir achevé ses études scolaires, +croira avoir terminé son éducation, c'est alors que commence pour elle +cette seconde éducation que l'on se fait à soi-même et qui dure toute +la vie. C'est le moment des fructueuses lectures. L'évêque d'Orléans +conseille aux femmes de donner à ces lectures une place dans le +règlement de leur vie et de ne les faire que la plume à la main. Quel +vaste programme d'études que celui-ci: les classiques du XVIIe siècle, +ces immortels modèles de raison, de bon goût et d'éducation morale; les +plus belles productions de la poésie chrétienne: les idiomes étrangers +à l'aide desquels les femmes pourront lire les plus purs chefs-d'oeuvre +des diverses littératures; le latin, la langue de l'Église; les +meilleures pages de la philosophie antique, cette «préface de +l'Évangile», a dit M. de Maistre; la religion étudiée dans les oeuvres +dé ses éloquents génies et dans les vies de ses saints; l'histoire, et +surtout l'histoire de France. «Soeurs, épouses et mères de Français, il +ne faut pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes choses que Dieu +a faites dans le monde par la France, et ce qu'il peut faire encore[495].» + +[Note 495: Mgr Dupanloup, _la Femme studieuse_.] + +Les sciences n'occuperont qu'une place bien secondaire dans ce +programme. Ce n'est que dans leurs applications aux usages de la vie +qu'elles entrent utilement dans l'éducation des femmes. L'histoire +naturelle, l'agriculture, sont spécialement recommandées par l'évêque, +et nous en savons le motif. Il souhaite aussi que les femmes ne restent +pas étrangères aux questions de droit qui les concernent. Il leur en +conseille l'étude dans la même mesure que Fénelon. + +Comme Fénelon, comme Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans a voulu +former des mères. Comme eux aussi, il s'applique à ces deux résultats +fondamentaux: éclairer la piété, fortifier le jugement, ces deux +résultats qui, nous le redisions après lui, peuvent se ramener à un +seul: la raison éclairée par la foi. Cependant, plus que Fénelon et que +Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans tient compte des facultés de +coeur et d'imagination qu'il faut employer chez la femme, mais en les +gouvernant. Avec M. Legouvé, il donne à ces facultés la nourriture +substantielle qui les empêchera de dévorer les aliments malsains. +Les lettres dans ce qu'elles ont de plus pur et de plus fortifiant, +répondront aux aspirations des femmes vers le beau, vers l'infini. + +Cette éducation, qui se poursuit toute la vie à l'ombre du foyer, est +admirablement appropriée aux facultés individuelles de la femme, à sa +mission domestique et sociale. Elle se rattache non seulement à la +méthode du XVIIe siècle, mais à ces vieilles traditions éducatrices dont +nous avons trouvé les linéaments chez les peuples anciens: les Indiens, +les Romains, certaines races grecques; telles que les Éoliens et les +Achéens. Mais c'est chez les Hébreux que nous avons vu le type de cette +éducation avec ses trois grands caractères: domestique, national, +religieux. Il était naturel que chez le peuple de Dieu l'éducation de la +femme répondit au plan divin. + +Le christianisme fait revivre ce grand type d'éducation et le présente +à nos ancêtres gallo-romains et germains. Les Franks l'accueillent avec +d'autant plus de faveur que les incultes Germains, qui vénéraient dans +leurs compagnes le souffle divin, donnaient à celles-ci la culture +intellectuelle qu'ils se refusaient à eux-mêmes. Les filles des Franks +gardent encore cette suprématie à laquelle les préparent de pieux +monastères qui nourrissent leur esprit en abritant leur pureté. Ces +traditions se perpétuent au moyen âge. Sans doute, la généralité des +femmes n'est pas appelée alors à recevoir un développement supérieur des +facultés de l'esprit; mais une instruction modeste et solide est donnée +à toutes. + +Pendant la Renaissance, la femme ne se maintient pas assez dans le +domaine intellectuel qui lui est propre. L'érudition et ses excès +compromettent quelque peu la cause de l'instruction des femmes. +Toutefois, la belle Cordière et Jean Bouchet rappellent les vrais +principes de l'éducation féminine: remplir le vide que l'ignorance +creuse dans l'existence des femmes; préparer dans la jeune fille la +compagne de l'homme, la mère éducatrice. Ce sont ces principes qui +président à la solide éducation que, du XVIe au XVIIIe siècle, des +familles, fidèles aux anciennes traditions, continuent de donner à leurs +filles. Ce sont ces principes qui ont guidé Fénelon, Mme de Maintenon, à +une époque où le désoeuvrement de la vie mondaine et les railleries de +Molière contre les femmes savantes avaient substitué, pour les jeunes +filles, les périls de l'ignorance aux écueils de la pédanterie. + +Après la tourmente révolutionnaire, les traditions éducatrices se +retrouvent. Lorsque Napoléon Ier fonde la maison d'éducation de la +Légion d'honneur, il demande à Mme Campan, à qui il en confie la +direction: «Que manque-t-il aux jeunes personnes pour être bien élevées +en France?»--«Des mères», répond Mme Campan.--«Le mot est juste. Eh +bien, madame, que les Français vous aient l'obligation d'avoir élevé des +mères pour leurs enfants.» + +C'est ainsi que Mme Campan fit régner à Écouen les principes que Mme de +Maintenon avait appliqués à Saint-Cyr. + +A l'éducation traditionnelle que l'évêque d'Orléans avait élevée à la +hauteur des besoins actuels, et qui est adaptée aux facultés natives +de la femme, on a voulu substituer aujourd'hui une autre éducation: +l'éducation masculine des filles. Ce système n'est pas nouveau. Sparte +l'a expérimenté, et, par la ruine de ses moeurs, elle a appris que ce +n'est pas impunément que l'on change l'ordre des lois naturelles. + +Si la création des lycées de filles par la loi du 21 décembre 1880, +suscita des plaisanteries, elle éveilla également de sérieuses alarmes. +On savait que, parmi ceux qui avaient voté cette loi, beaucoup +poursuivaient le même but que les hommes qui réclamaient pour la femme +l'émancipation politique: arracher la femme à l'Eglise. On se disait +aussi qu'une éducation masculine et sans base religieuse produirait +au lieu de femmes fortes, des hommes manques; au lieu de chrétiennes +simplement fidèles à leurs devoirs, des libres penseuses très portées à +devenir de libres faiseuses. + +Les premiers promoteurs de la loi s'effrayèrent eux-mêmes des suites que +pouvait avoir une éducation qui, ne tenant aucun compte ni des facultés +natives de la femme ni de ses aspirations religieuses, écraserait son +esprit en étouffant son âme. Les programmes adoptés par le conseil +supérieur de l'Instruction publique et qui ont été l'objet d'un arrêté +ministériel du 28 juillet 1882, témoignent que la commission chargée de +les élaborer s'est préoccupée de ces critiques. + +D'une part, les programmes définitifs ont été allégés des matières qui +en surchargeaient le projet primitif. Les travaux à l'aiguille, qui +avaient été écartés de ce projet, figurent dans les programmes qui +comprennent aussi un cours d'économie domestique. + +D'autre part, si la religion révélée n'occupe pas dans ces programmes la +place qui lui est due, la vie future et Dieu n'en ont pas du moins été +exclus; c'est quelque chose à la triste époque où nous vivons; disons-le +à ce sujet comme nous le disions à propos de Rousseau. Il faut savoir +gré aussi à la commission d'avoir fait figurer dans le choix des auteurs +à expliquer et à commenter, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon. +Quant à Pascal, on aurait pu se contenter de prendre au grand moraliste +un choix de ses _Pensées_, sans demander à l'ardent janséniste quatre +de ses _Provinciales_. Ce choix est particulièrement malheureux +aujourd'hui. Mais n'y eût-il d'autre motif d'exclusion que de prémunir +les femmes contre ces discussions théologiques dont les éloignaient +prudemment Fénelon et Mme de Maintenon, il eût été de bon goût de ne pas +faire lire les _Provinciales_ à de jeunes filles de seize ans. + +Ces mêmes programmes prouvent combien il est difficile de séparer de +l'éducation la foi révélée. Je vois inscrits dans ces programmes ces +mots: _Respect de la personne dans ses croyances, liberté des cultes_. +Comment conciliera-t-on ce respect des croyances en enseignant les +matières suivantes dut programme d'histoire: les Hébreux. _Leur +religion_.--Histoire romaine. _Le christianisme_. _Les catacombes_.--_Le +christianisme en Gaule_.--_L'Église et les ordres monastiques au xie +siècle_.--_La papauté; son influence; lutte avec +l'Empire_.--_La Réforme, ses origines. Différentes formes du +protestantisme_.--_Réorganisation du catholicisme. Le concile de +Trente_, etc., etc. Comment parler des Hébreux et de l'établissement du +christianisme sans tenir compte de la révélation? Si l'on ne traite +de la religion des Hébreux qu'au même titre que du paganisme grec ou +romain, qui ne voit ce que cette neutralité même a de périlleux pour +la foi de la jeune fille et de blessant pour sa conscience? J'en dirai +autant de ce qui se rattache à l'histoire de l'Eglise. On peut objecter +à cela que nul n'est obligé d'envoyer sa fille au lycée, et que les +familles croyantes, à quelque culte qu'elles appartiennent, se garderont +bien d'y conduire leurs enfants. Sans doute, il en sera ainsi pour les +familles qui ont une foi vigoureuse. Mais chez d'autres qui, tout en +gardant certaines habitudes de piété, sont moins fermes dans leurs +principes, il pourra arriver que l'appât d'une bourse leur fera confier +leurs filles aux lycées. Ne prévoit-on pas alors ce qu'un enseignement +neutre pourra apporter de trouble à cette jeune fille de douze ans, qui, +si elle est catholique, par exemple, sera dans toute la fervente piété +de sa première communion? Et aura-t-elle toujours la force morale +nécessaire pour garder sa foi, si elle entend parler du christianisme +comme d'une doctrine purement humaine? Que sera devenu alors le respect +des croyances? Et si, ce que j'appelle de tous mes voeux, la religion +est présentée avec son divin caractère, que sera devenu le principe de +neutralité? Bon gré mal gré, on aura rendu à l'éducation la seule base +qu'elle puisse avoir: la foi. + +Mais est-il nécessaire de tant insister sur les écueils qu'offrent les +lycées de filles? Ces lycées ont bien de la peine à s'établir. Ils +seront toujours impopulaires parmi nous. Leur nom seul suffirait pour +les couvrir de ce ridicule auquel rien ne survit en France. Et ce +nom fût-il même changé, notre esprit national, si antipathique à +l'émancipation politique des femmes, repousserait encore pour le même +motif l'éducation publique des filles. + +Parmi les libres penseurs, plus d'un jugeant comme Rousseau qu'il ne +faut pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme, plus +d'un eût volontiers répété avant la loi de 1880, l'exclamation moqueuse +du philosophe: «Elles n'ont point de collèges! Grand malheur[496]!» Et +même devant les modifications du programme, il se dira encore que la +femme ne doit pas être préparée par l'éducation publique à la vie +modeste qu'elle doit mener à son foyer. Il laissera donc à d'autres +pères le bénéfice de la loi,--Peût-il votée. + +[Note 496: Voir plus haut, page 58.] + +D'ailleurs les études de l'enseignement secondaire ne diffèrent guère de +celles de l'enseignement primaire supérieur, telles qu'elles existent +dans nombre d'institutions et de cours, telles aussi que les consacrait, +il y a quelques années, le programme de la ville de Paris pour +l'obtention du brevet de premier ordre. Ce n'est pas celui-là qu'on +aurait pu opposer au programme des lycées, lorsqu'on a dit que ce +qui distingue l'enseignement secondaire «de l'enseignement primaire +supérieur, c'est la culture littéraire, si propre à élargir et à +assouplir l'esprit[497].» + +[Note 497: _Rapport_ de M. Marion, au nom de la commission chargée +d'examiner le projet d'organisation de l'enseignement secondaire des +filles.] + +En effet, l'ancien programme de la ville de Paris pour le brevet +supérieur accordait à l'élément littéraire une place prédominante qu'il +n'a plus dans le nouveau programme. Celui-ci a supprimé les auteurs +grecs et latins qui, lus dans des traductions, figuraient dans celui-là +à côté des classiques du XVIIe siècle, comme aujourd'hui dans +les programmes de l'enseignement secondaire. C'était surtout à +l'intelligence de l'aspirante que s'adressait l'examinateur. Il lui +demandait quelles avaient été ses lectures littéraires et lui en faisait +rendre compte. Ainsi se développaient dans un délicat épanouissement les +facultés propres à la femme: Mgr Dupanloup eût reconnu là son excellente +méthode. Dans le nouveau programme de renseignement secondaire, le +rapporteur dit très justement qu'il faut «permettre à chaque élève de +chercher sa voie, de choisir selon ses aptitudes et ses besoins.» Cette +méthode, nous l'avons vu, existait déjà. + +Au lieu de créer des lycées de filles, n'aurait-il pas suffi de +reprendre et de généraliser dans toute la France l'ancien programme +de la ville de Paris, en y introduisant certaines études qui ont été +adoptées avec raison pour l'enseignement secondaire [498]? Malheureusement +le nouveau programme de la Ville, très chargé de détails techniques, n'a +admis dans ces derniers temps que l'addition que voici: «A partir de la +session du mois de juillet 1882, les épreuves écrites comprendront une +composition sur l'instruction morale et civique.» + +[Note 498: L'esthétique, par exemple, et aussi les notions de droit +dans leurs rapports avec la condition de la femme. Nous savons que +l'évêque d'Orléans recommandait ces études. La seconde était déjà +demandée par Fénelon, comme nous le remarquions, page 37, en regrettant +qu'elle manquât jusqu'à présent à nos programmes actuels. Les programmes +de l'enseignement secondaire n'avaient pas encore paru au moment où nous +exprimions ce regret.] + +Le brevet supérieur de la ville de Paris n'étant demandé, en dehors +des fonctions d'inspectrices, qu'aux personnes qui veulent diriger des +institutions de premier ordre; la morale civique envahit ainsi jusqu'au +domaine de l'enseignement libre. Mais quelque déplorable que soit ce +fait, l'institutrice libre peut, du moins, donner et faire donner +l'enseignement religieux aux jeunes filles qui lui sont confiées. +Les parents sont libres d'ailleurs d'envoyer leurs enfants dans les +institutions qui leur conviennent le mieux. Il n'en est pas ainsi +toutefois pour les familles populaires qui habitent les localités où +l'école communale subsiste seule. La loi a chassé Dieu de cette école, +et cependant le paysan, l'ouvrier sont contraints d'y envoyer leurs +enfants, eux qui n'ont pas la ressource de les faire élever ailleurs. +C'est ici le caractère le plus effrayant de l'instruction laïque et +obligatoire. + +Naguère, la Convention avait aussi décrété, en d'autres termes, cette +instruction laïque et obligatoire. Elle avait aussi remplacé la +morale chrétienne par la morale civique: étrange morale que celle qui +enseignait aux enfants de huit à dix ans les soins qu'il faut donner à +l'enfant dès que la femme se sent mère[499]! Cet enseignement, tout au +moins précoce pour les petites filles, était-il donné aux garçons? +On sait que la Convention appliquait volontiers les mêmes méthodes +d'enseignement aux deux sexes. C'est ainsi que les filles apprenaient +l'arpentage. Je ne sais si les garçons apprenaient la couture. + +[Note 499: Albert Duruy, _l'Instruction publique et la Révolution_.] + +La Convention ne put guère que décréter l'enseignement laïque et +obligatoire. Pour obliger les pères de famille à envoyer leurs enfants +aux écoles primaires, il aurait fallu que ces écoles existassent, et la +Révolution avait été plus habile à les détruire qu'à les reconstruire. +Les maîtres manquaient d'ailleurs aussi bien que les écoles. Il n'y +avait pas de fonds pour les payer, et le maître ou la maîtresse laïque, +qui a la charge, d'une famille, ne peut avoir le désintéressement des +instituteurs religieux. + +Aujourd'hui, la situation a changé. Les efforts de l'Église et ceux +de l'État s'étaient unis pour propager l'instruction primaire, et cet +enseignement avait reçu une puissante organisation. Maintenant l'État +chasse de l'école l'Église, sa collaboratrice. Et tandis qu'il bannit de +l'école la religion, les municipalités en expulsent jusqu'aux mères des +enfants du peuple, les soeurs de la Charité. + +C'est à la famille, dit-on, qu'il appartient de donner à l'enfant +l'instruction religieuse. Mais si elle ne la possède pas elle-même, ou +si, l'ayant possédée, elle l'a perdue, faut-il aussi en priver l'enfant? +Ah! même parmi les hommes qui se sont éloignés de l'Église, bien peu +consentiront de plein gré à voir se dessécher, à l'ombre glaciale de +l'école athée, cette fleur de piété qui, éclose aux chauds rayons de la +parole de Dieu, venait embaumer leur foyer. Avec le poète, ils aimaient +à dire: + + Ma fille! va prier!--Vois, la nuit est venue. + + C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges. + Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges, + Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel, + Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre, + Disant à la même heure une même prière, + Demandent pour nous grâce au Père universel! + + Ce n'est pas à moi, ma colombe, + De prier pour tous les mortels, + Pour les vivants dont la foi tombe, + Pour tous ceux qu'enferme la tombe, + Cette racine des autels! + + Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine, + Pleine d'erreurs, vide de foi, + Qui prierais pour la race humaine, + Puisque ma voix suffit à peine, + Seigneur, à vous prier pour moi! + + Non, si pour la terre méchante + Quelqu'un peut prier aujourd'hui, + C'est toi, dont la parole chante, + C'est toi: ta prière innocente, + Enfant, peut se charger d'autrui! + + Pour ceux que les vices consument, + Les enfants veillent au saint lieu! + Ce sont des fleurs qui le parfument, + Ce sont des encensoirs qui fument, + Ce sont des voix qui vont à Dieu! + + Laissons faire ces voix sublimes, + Laissons les enfants à genoux. + Pécheurs! nous avons tous nos crimes, + Nous penchons tous sur les abîmes, + L'enfance doit prier pour tous[500]! + +[Note 500: Victor Hugo, _les Feuilles d'automne_, la Prière pour +tous.] + +Les limites de mon travail ne me permettent pas de répéter ici ce que +je publiais au mois de mars 1871 pour défendre une cause sacrée: le +maintien de l'élément religieux dans l'enseignement scolaire à tous ses +degrés[501]. Je ne peux détacher de ce travail que ces quelques lignes qui +concernent spécialement l'instruction de la femme. + +[Note 501: _Une Question vitale._] + +«La perspective du néant... suffira-t-elle pour fortifier l'homme qui se +débat contre les difficultés morales et matérielles qu'amène le grand +combat de la vie? Et quant à la femme, si vous ne lui apprenez pas que +le cri de la conscience est l'appel d'un Dieu rémunérateur, quel appui +donnerez-vous à sa vertu? «Une instruction solide, direz-vous, la +prémunira contre toute défaillance.» Oui, une instruction qui repose sur +des principes religieux, est un grand élément de moralisation, et c'est +pourquoi j'appelle de tous mes voeux la régénération intellectuelle +de la femme. Mais une instruction qui n'a point la foi pour base, ne +risque-t-elle pas, au contraire, de donner à l'esprit cette fausse +indépendance qui secoue jusqu'au joug du devoir? Je sais que, parmi +les femmes aussi bien que parmi les hommes, il est des natures si +heureusement douées que, bien qu'elles jugent la morale indépendante +d'un Dieu, elles en pratiquent loyalement les plus sévères obligations. +Mais ce sont là de ces faits isolés qui, d'ailleurs, prouveraient +précisément combien sont ineffaçables les enseignements religieux dont +ces âmes ont subi, à leur insu peut-être, la salutaire influence. +Si donc nous exceptons ces natures d'élite, où la femme incrédule +puisera-t-elle la force nécessaire pour remplir ses devoirs, lorsque, +délaissée par son mari, le mal se présentera à elle sous la dangereuse +et séduisante apparence d'une sympathie consolatrice? La femme tentée ne +sera-t-elle pas exposée à se dire: «Si la loi qui prescrit la fidélité +conjugale, a une origine purement humaine, qu'importe de la braver[502]!» +Voilà ce que, sans le vouloir, vous aurez fait du foyer domestique!» + +[Note 502: Cette pensée n'est-elle pas au fond des romans à thèses +sociales dont nous parlions plus haut?] + +Est-ce le foyer seul qui souffrira de l'éducation athée donnée à la +femme? Consultons les ouvrages pénitentiaires, et nous verrons qu'en +France la criminalité est moindre pour les femmes que pour les +hommes[503]. Ce résultat n'est-il pas dû en grande partie à la pieuse +éducation que reçoit la femme, et surtout au frein salutaire de la +confession? Que l'éducation sans Dieu ait le temps de former une +nouvelle génération de femmes, et les futures statistiques criminelles +nous donneront les fruits de ce système. + +[Note 503: Vicomte d'Haussonville, _les Établissements pénitentiaires +en France et aux colonies_; J. de Lamarque, _la Réhabilitation des +libérés_.] + +Dans un roman malheureusement trop lu à notre époque et qui décrit les +moeurs populaires dans ce qu'elles ont de plus repoussant, l'auteur a +dit: «J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière, +dans le milieu empesté de nos faubourgs.»--«Au bout de l'ivrognerie et +de la fainéantise», le romancier voit «le relâchement des liens de la +famille,» les plus infâmes aspects de l'immoralité, «l'oubli progressif +des sentiments honnêtes, puis pour dénouement, la honte et la mort.» Le +romancier matérialiste ne se doute pas que ce hideux tableau est celui +de la famille sans Dieu. + +Au milieu de son récit, après avoir montré une femme coupable qui a +essayé de devenir une honnête épouse, mais qui, voyant son mari tomber +dans la débauche, roule elle-même dans la fange, et ne peut faire de +sa fille qu'un être immonde, l'auteur s'étonne de la courte durée d'un +bonheur domestique dont il avait cru voir l'image. «Il semblait, dit-il, +que quelque chose avait cassé le grand ressort de la famille, la +mécanique qui, chez les gens heureux, fait battre les coeurs à +l'unisson[504].» Ah! certes, la mécanique devait s'arrêter. Et il en est +toujours ainsi quand on supprime le grand moteur, Dieu! + +[Note 504: Zola, _l'Assommoir_.] + + +§V + +_Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme +peuvent-ils être améliorés?_ + +La famille sans Dieu! le grand ressort domestique brisé parce que Dieu +ne le fait plus mouvoir! Hélas! ce spectacle, nous ne le voyons déjà +que trop, même dans les maisons qui ont gardé les apparences du +christianisme, mais qui n'en ont plus l'esprit. + +Et comment Dieu vivrait-il dans ces demeures? Est-ce sa présence que +l'homme a appelée en fondant son foyer? Non, c'est la divinité du jour, +c'est l'or! N'est-ce pas une des phrases courantes de la causerie +mondaine que celle-ci: «Monsieur un tel épouse cinq cent mille francs, +un million, ou plus?» Quel est l'objet des premières informations de +l'homme qui recherche une femme? l'honorabilité de la famille, les +qualités morales ou même les attraits physiques de la jeune fille? Non, +la dot, la dot, toujours la dot. C'est là le caractère qui prédomine +dans les sociétés en décadence pour lesquelles la satisfaction des +jouissances matérielles est tout. Athènes avait connu cette plaie. +En dépit des lois de Solon qui restreignaient la dot, les temps de +corruption amenèrent la vénalité des mariages; la fille pauvre fut +exposée à vivre dans le célibat. Comme nous le rappelions, «il arrivait, +alors déjà, que l'homme avait supputé avec soin les mines, le talents, +les drachmes de la dot; mais dans cette addition, il avait oublié de +compter les qualités ou les défauts de la fiancée. Un jour l'or était +parti, mais la femme restait, et, avec elle, le regret de sa présence: +«J'ai épousé un démon qui avait une dot... Ma maison et mes champs me +viennent d'elle; mais, pour les avoir, il a fallu la prendre aussi, et +c'est le plus triste marché[505]!...» + +[Note 505: G. Guizot, _Ménandre_. Fragments; et mon étude sur _la +Femme grecque_.] + +A Rome, quand le régime dotal remplace l'antique communauté, la femme +richement dotée trouve dans sa fortune la liberté de tout vouloir et de +tout faire. A une époque où la fréquence de divorce permet à la femme de +quitter son mari, l'époux se résigne à la perte de son autorité, à la +perle même de son honneur: ne faudrait-il pas rendre la dot avec la +femme? «J'ai accepté l'argent; j'ai vendu mon autorité pour une dot[506].» + +[Note 506: _Argentum adcepi, dote imperium vendidi._ (Plaute, +_Asinaire_, 89.)] + +L'ancienne France ne connut guère que dans les deux derniers siècles le +fléau des mariages d'intérêt. La vieille communauté germaine y régna +longtemps avec le droit d'aînesse; et même, quand la dotalité romaine +vint se joindre à la communauté coutumière ou la remplacer, la dot fut +modeste, et le droit d'aînesse qui subsistait toujours, rendait fort +rares les riches héritières. Ce ne fut que lorsque la vie des cours +eut créé les besoins factices du luxe et de la vanité que les femmes +commencèrent à être recherchées, les unes pour leur fortune, les autres +pour les honneurs qu'elles apportaient. Déjà convoitées au XVIIe siècle, +les filles de la finance deviennent au XVIIIe siècle l'objet d'un +honteux trafic. Mais c'était surtout la noblesse des cours qui se +livrait à ce négoce matrimonial. Dans la noblesse de province comme +dans la bourgeoisie des villes, bien des hommes ne consultaient pour se +marier que le choix de leurs parents, la bonne renommée de la famille à +laquelle ils désiraient s'allier, les vertus et les grâces de la +jeune fille qu'ils souhaitaient d'associer à leur vie. Ces traditions +s'étaient perpétuées en France dans la première moitié de notre siècle. +Les terribles épreuves de la Révolution qui avaient ruiné tant de +familles et qui avaient fait voir de près le néant des vanités humaines; +la simplicité de vie, d'habitudes et de toilette, qui résultait de cette +disposition morale, avaient fait prédominer dans le mariage la vertu +du désintéressement. Il a fallu les fiévreuses spéculations et le luxe +insensé dont la seconde moitié du XIXe siècle donne l'exemple, pour que +la vénalité du mariage devînt générale. Le mariage n'est guère autre +chose aujourd'hui qu'une opération financière, et la femme n'est plus +qu'une valeur sur le marché matrimonial jusqu'à ce que, le divorce +aidant, cette valeur soit cotée à la Bourse et passe de main en main. +Seulement cette valeur a cela de particulier qu'on ne l'achète pas, mais +qu'on ne daigne l'accepter qu'au plus haut prix. + +Chez certains peuples de l'antiquité et chez les populations musulmanes +de nos jours, l'époux achète l'épouse comme une marchandise. Mais +du moins cette marchandise devient sa propriété. Chez nous, c'est +réellement l'épouse qui achète l'époux, mais, en l'achetant, il faut +qu'elle paye très cher le droit, non de le dominer, mais de lui obéir. + +En employant ce dernier terme, je n'entends pas être l'écho des +doléances qui ont pour objet l'asservissement de la femme à son mari. +Tout d'abord, rien, dans la loi, ne l'oblige à se marier, et, si elle +reste fille, elle demeure libre. En dehors des rapports conjugaux, la +femme a, dans le Code, les mêmes droits civils que ceux de l'homme, à +part quelques exceptions. Ainsi, bien qu'elle puisse être déclarante +dans un acte de l'état civil, elle ne peut en être témoin comme elle +l'était sous l'ancien régime. La loi «hésite encore» à lui rendre le +droit d'arbitrage qu'elle exerçait dans le droit coutumier du moyen âge. +Il ne lui est pas permis de gérer un journal. Elle peut être tutrice +officieuse; mais elle ne sera investie de la tutelle légale que si elle +est la mère ou l'aïeule de l'enfant mineur[507]. Nous ne réclamons pour +elle ni le droit de témoigner dans un acte civil, ni le droit, souvent +périlleux, de gérer un journal. Mais un jour viendra sans doute où, +comme dans le droit féodal, on lui permettra d'être tutrice hors de sa +descendance directe: c'est un droit qu'elle peut revendiquer au nom de +ce coeur de mère que trouvent en elle les orphelins. + +[Note 507: Voir plus loin la tutelle réservée à la femme de +l'interdit.] + +Sur un autre point encore, il serait utile de revenir aux anciennes +traditions. Dans la loi chrétienne comme dans la loi biblique et dans +la loi germaine, le séducteur d'une jeune fille était puni. Le droit +coutumier permettait la recherche de la paternité. Il n'en est pas ainsi +du Code Napoléon qui interdit cette recherche et qui déclare qu'à moins +que la victime n'ait moins de quinze ans, le séducteur ne doit pas être +puni. + +A part ces exceptions, le Code civil a singulièrement amélioré la +condition légale de la femme qui n'est pas en puissance de mari. Elle +a les mêmes droits d'héritage que l'homme. Elle peut administrer ses +biens, en disposer, tenir une maison de commerce ou de banque, s'engager +pour autrui, enfin, témoigner en justice[508]. Comme dans le droit féodal, +l'incapacité légale de la femme n'existe que dans l'état de mariage. +Mais, alors, il faut le reconnaître: si nous nous reportons soit à +nos vieilles institutions françaises du moyen âge, soit même à la +législation romaine, nous trouverons que la condition de la femme mariée +est généralement abaissée dans le Code Napoléon. + +[Note 508: Armand Dalloz jeune. _Dictionnaire général de +jurisprudence_. Femme; Gide, _ouvrage cité_.] + +N'exagérons rien cependant. Aux yeux du législateur moderne, la femme +n'est pas, comme on le prétend, l'esclave de l'homme. Elle est sa +compagne, sa compagne respectée. A son égard, il a des devoirs à remplir +aussi bien que des droits à exercer. «Les époux se doivent mutuellement +fidélité, secours, assistance.» + +L'épouse conseille l'époux; mais c'est lui seul qui décide. En +échange de la protection qu'il doit à sa faiblesse, elle lui doit +l'obéissance[509]. «L'obéissance de la femme est un hommage rendu au +pouvoir qui la protège,» a dit excellemment le comte Portalis, «et +elle est une suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait +subsister si l'un des époux n'était subordonné.» + +[Note 509: Code civil, art. 212, 213.] + +L'autorité du chef de la maison est la base même de la famille, telle +que Dieu l'a instituée. Ce n'est pas, comme on l'a dit de nos jours, +un reste des institutions monarchiques[510]. C'est la constitution +patriarcale, la seule, ne l'oublions pas, qui sauvegarde l'existence de +la famille. Cette constitution, nous l'avons vue chez tous les peuples +primitifs, chez les Aryas comme chez les Hébreux, chez les vieux Romains +comme chez les Grecs des temps homériques. Nos ancêtres immédiats, les +Gaulois et les Germains, l'avaient conservée. Elle s'est perpétuée dans +le moyen âge, dans les temps modernes, jusqu'à la fin du siècle dernier, +et bien qu'elle ait subi, elle aussi, le contre-coup de la Révolution, +elle se maintient encore dans bien des familles contemporaines. + +[Note 510: Richer, _ouvrage cité_.] + +Nous reconnaissons hautement l'autorité du chef de la famille; nous +ne voulons signaler que les abus de pouvoir contre lesquels la loi +chrétienne protégeait l'épouse. Mais il nous faut d'abord rappeler les +articles du Code qui définissent le pouvoir que le mari exerce sur la +personne et sur les biens de la femme. + +«La femme est obligée d'habiter avec le mari, et de le suivre partout où +il juge à propos de résider,» dit la première partie de l'article 214. + +La section du Conseil d'État, chargée d'élaborer cet article, avait +prévu ce qu'il pourrait y avoir de cruel pour la femme à être arrachée +au sol natal, aux premières tendresses du foyer; et la section +avait ajouté que si le mari voulait, sans une mission spéciale du +gouvernement, quitter la France, la femme ne pourrait être contrainte à +le suivre. Mais, suivant le témoignage d'un des conseillers d'État qui +concoururent à la rédaction du Code, «l'Empereur dit que l'obligation de +la femme ne peut recevoir aucune modification, et qu'elle doit suivre +son mari toutes les fois qu'il l'exige. On convint de la vérité du +principe, avec quelqu'embarras cependant pour l'exécution, et l'addition +fut retranchée[511].» + +[Note 511: Maleville, _Analyse raisonnée de la discussion du Code +civil au Conseil d'État_. Paris, 1805.] + +«La femme, dit l'article 215, ne peut ester en jugement sans +l'autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique, +ou non commune, ou séparée de biens.» Ce n'est que «lorsque la femme +est poursuivie en matière criminelle ou de police,» que l'article 216 +déclare que «l'autorisation du mari n'est pas nécessaire.» + +Cette même femme mariée sous un autre régime que celui de la communauté, +cette même femme qui a obtenu la séparation de biens, ne peut pas non +plus contracter sans la permission de son mari. Elle «ne peut donner, +aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre onéreux ou gratuit, sans le +concours de son mari dans l'acte, ou son consentement par écrit[512].» +(Art. 217.) + +[Note 512: Quant à l'aliénation des biens, il ne s'agit ici que des +immeubles. (Art. 1538.)] + +Cette disposition du Code civil est singulièrement oppressive. Comme l'a +fait remarquer le conseiller d'État que nous citions tout à l'heure: «Il +faut convenir qu'il est bien un peu surprenant que la femme ne puisse +agir sans l'autorisation de son mari, quoique la mauvaise conduite de ce +dernier l'ait forcée à demander la séparation de leurs biens... La femme +alors devrait tout simplement être autorisée par la justice[513],» ainsi +qu'il en arrive pour la femme du mineur, de l'interdit, de l'absent, ou +du condamné à une peine afflictive ou infamante. (Articles 221, 222, +224.) + +[Note 513: Maleville, _ouvrage cité_.] + +Il est vrai que, d'après les articles 218 et 219, si le mari refuse +l'autorisation, le juge peut l'accorder; mais il serait plus simple de +ne pas imposer à la femme séparée la demande de ce consentement. + +Quant à la marchande, quel que soit le régime sous lequel elle est +mariée, elle peut, pour les intérêts de son commerce, s'obliger sans +autorisation de l'époux; et si elle est mariée sous le régime de la +communauté, elle engage même son mari (art. 220). Bizarre anomalie qui +lui confère un pareil privilège quand, d'autre part, la loi lui interdit +d'agir en justice sans le consentement du mari! + +Bien que le Code n'ait été que trop fidèle aux traditions romaines qui +dominaient dans les derniers siècles de la monarchie française, il a +accordé à l'épouse un privilège que lui refusaient plusieurs anciennes +coutumes: elle peut tester sans l'autorisation de son mari. (Art. 226.) + +Sous le régime dotal, c'est l'époux qui administre la dot de l'épouse. +Il dispose des revenus de cette dot; mais il ne peut aliéner le fonds +dotal, même avec le consentement de l'épouse[514]. Quant aux biens +paraphernaux ou extra-dotaux, la femme en a l'administration; mais il +ne lui est permis de les aliéner qu'avec le consentement du mari. (Art. +1549, 1554, 1576.) + +[Note 514: Il y a ici des exceptions que la loi spécifie. (Art. 1555 +et suiv.)] + +Sous le régime de la communauté, l'époux est maître absolu des biens qui +ont été mis dans cette communauté. (Art. 1421.) Il en dispose sans +le consentement de l'épouse. Il peut s'en montrer prodigue pour les +indignes créatures qu'il lui préfère. Il peut même donner à ces femmes +les objets qui appartiennent à sa compagne. Il peut, enfin, la ruiner, +ruiner leurs enfants. La femme a, il est vrai, la ressource d'obtenir la +séparation de biens; mais, comme l'a remarqué M. Legouvé, combien peu +de femmes osent exposer le nom d'un mari au scandale d'une affaire +judiciaire[515]? + +[Note 515: Legouvé, _Histoire morale des femmes_. Ajoutons ici qu'un +projet de loi récemment soumis à la Chambre, amoindrit ce scandale en +interdisant la publicité des détails en matière de séparation de corps.] + +Nous avons déjà vu que la femme de l'interdit, de l'absent, du condamné +à une peine afflictive ou infamante, n'a besoin que d'une autorisation +judiciaire pour plaider ou contracter. La femme de l'absent, celle +de l'interdit, ont la surveillance des enfants, la direction de leur +éducation, l'administration de leurs biens. La femme de l'interdit peut +même avoir la tutelle de son mari. (Art. 507.) + +Conformément au principe qui affranchit la femme en dehors de la +puissance conjugale, la veuve n'a pas besoin d'une autorisation +judiciaire pour plaider ou pour contracter. Elle a sur ses enfants +presque tous les droits du père. On ne restreint pour elle que le droit +de correction: la loi a voulu prémunir l'enfant et la mère elle-même, +contre la promptitude souvent passionnée des résolutions féminines[516]. + +[Note 516: M. Demolombe, cité par M. Gide.] + +Mais si la mère, veuve, a presque toute l'autorité paternelle sur ses +enfants, la loi ne lui accorde aucun droit effectif tant que le mari +est vivant. La mère chrétienne verra donner à ses enfants une éducation +athée, et n'aura aucun moyen légal de s'y opposer. Son consentement +n'est pas non plus nécessaire au mariage de son enfant. En cas de +conflit, le consentement du père suffit. (Art. 148.) + +Certes, redisons-le, l'autorité du chef de la famille est de droit +primordial. L'ébranler, c'est ébranler la société même. D'ailleurs, +l'homme de coeur qui est investi de ce pouvoir sait le tempérer et le +partager avec l'épouse qui en est digne. Mais ne pourrait-on prévoir le +cas où le chef de famille ne saurait faire de son autorité qu'un odieux +despotisme? Ne trouve-t-on pas alors alors que, sous le Code Napoléon, +la femme mariée est généralement entourée de moins de garanties que +la femme du moyen âge et même que l'épouse romaine? Dans les vieilles +coutumes germaniques, la femme était protégée par le conseil de famille +où siégeaient ses proches et qui pouvait limiter l'autorité maritale si +celle-ci devenait tyrannique. Par une belle institution chrétienne qui +protégeait déjà la femme gallo-romaine, l'évêque, l'ancien défenseur de +la cité, demeurait au moyen âge le protecteur de l'épouse malheureuse. +La femme franke avait, dès le début de son mariage, la jouissance de son +douaire. Elle y joignait la libre disposition de la part qu'elle avait +dans les acquêts ou économies du mariage. Quant à la femme romaine, bien +qu'elle ne pût, même avec la permission du mari, engager l'immeuble +dotal, elle en administrait elle-même les revenus. Sous le régime de la +communauté, les biens de cette communauté ne pouvaient être aliénés sans +le consentement de l'épouse. + +En souhaitant aujourd'hui qu'un conseil de famille soit juge des +questions où le despotisme ou la prodigalité du chef de famille serait +un danger pour la femme et pour les enfants, en désirant aussi pour la +femme une plus large part dans l'administration de ses biens, on ne +demande que le retour aux traditions du passé. + +En attendant que cette situation préoccupe le législateur, les parents +pourront y remédier d'abord en étudiant davantage le caractère de +l'époux qu'ils destinent à leur fille, puis en assurant à celle-ci par +contrat de mariage une plus libre administration de ses biens. Mais il +faudrait pour cela que la jeune femme eût reçu une éducation solide qui +la rendit apte au maniement des affaires domestiques et qui la préservât +des folles prodigalités qu'entraînent le luxe et les plaisirs mondains. +Il faudrait enfin que la femme pût être la gardienne du foyer. + + +§ VI + +_Mondaines et demi-mondaines._ + +Pour la femme mondaine, il n'y a pas de foyer domestique. Le foyer, +c'est pour elle une suite de salons qu'elle a fait brillamment décorer, +mais qu'elle n'habite réellement pas. Elle n'en est que l'hôte passager, +et ne les traverse que pour y recevoir la cohue qu'elle retrouvera +le lendemain dans une autre demeure. Si l'on excepte ces jours de +réceptions, elle ne reste chez elle que le temps que le voyageur passe +à l'hôtellerie: les heures consacrées au sommeil, à la toilette, à ceux +des repas qu'elle prend à la maison. Les heures qu'elle pourrait se +réserver dans la matinée n'existent même pas pour elle. Pour la femme +qui, après avoir passé la nuit dans le monde, se lève à midi, et passe +deux heures au moins à sa toilette, la matinée commence à trois heures, +et cette _matinée_, c'est le terme consacré, cette _matinée_ est +employée aux visites, aux achats de luxe, aux courses de chevaux. Les +dîners privés, les soirées, les bals, le théâtre, constituent la soirée. +C'est ainsi que se multiplie à un nombre infini d'exemplaires le type de +la femme qui est toujours sortie[517]. + +[Note 517: V. Sardou, _la Famille Benoîton_.] + +Dans cette vie dévorée que j'appelais ailleurs le tourbillonnement dans +le vide, comment la femme mondaine remplit-elle ses devoirs d'épouse et +de mère? Elle habitue son mari à se passer d'elle. Quant à ses enfants, +il lui suffit de les confier à des soins mercenaires. + +Avec le plaisir, une seule idée la possède: le luxe. + +La fièvre de la spéculation a produit les mariages d'argent. Et la +femme, abaissée, disions-nous, au taux d'une valeur financière, a voulu +représenter cette valeur par un luxe dont les excès ruinent plus d'une +fois le mari qui a cru s'enrichir en épousant une fille bien dotée. +L'expérience date de loin: les Romains l'avaient faite avant nos pères. + +«Je t'ai certainement apporté une dot plus considérable que ta fortune +personnelle. Il est assurément juste de me donner de l'or, de la +pourpre, des servantes, des mulets, des cochers, des valets de pied, de +petits courriers, des voitures dans lesquelles je me fasse traîner[518].» + +[Note 518: _equidem datem ad te adtuli. Majorem multo, tibi quam erat +pecunia, etc._ (Plaute, _Aululaire_, 495-499).] + +Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux ont remplacé les mulets; +mais l'économie domestique n'y a rien gagné. + +Je rappelais tout à l'heure que la première moitié de notre siècle avait +vu renaître la simplicité. En 1814 un auguste exilé, qui revoyait la +France, disait à de nobles dames en parlant d'une sainte princesse dont +la jeunesse avait eu pour palais la prison du Temple: «Ma belle-fille +est d'une grande simplicité; elle ne vous donnera pas l'exemple du +luxe[519].» Pendant près de trente-quatre ans, cette simplicité régna à la +cour de France. + +[Note 519: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.] + +Les temps sont changés. Le luxe a reparu. Des influences multiples y ont +contribué. Il faut en signaler quelques-unes. + +A l'aristocratie de race a succédé l'aristocratie d'argent. Il suffisait +à la première de se nommer pour exercer son prestige. Cette ressource +manquant à la seconde, elle ne peut briller que par l'éclat extérieur. +A la suite des idées égalitaires du temps, ce luxe s'est propagé dans +toutes les classes de la société. Dans les rangs les plus modestes, la +femme a voulu rivaliser d'élégance avec la femme opulente; et d'après un +vieil adage, ce qu'elle n'était pas, elle a voulu le paraître. + +C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa gloire. La grande +coquette aimera mieux voir attaquer son honneur que critiquer sa +toilette. + +Pour subvenir à ce luxe, la femme a besoin d'or. Cet or, elle sait où le +chercher. Elle aussi est atteinte par l'épidémie du jour, l'agiotage; et +la soif de l'or a aussi desséché sa poitrine. Elle ne se borne plus aux +paris des courses. + +«Signe des temps! a dit un publiciste. Les femmes apparaissent autour de +la Bourse! Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et +ajouteront à tous les droits qu'elles réclament le droit à la ruine!» En +attendant, elles spéculent aux portes du palais. Les voici partagées +en deux groupes, la bohème et l'aristocratie. La bohème, ce sont ces +vieilles femmes collées aux grilles de la Bourse, lisant les journaux +financiers ou tricotant («les tricoteuses de l'agio!»), s'efforçant de +suivre le flux et le reflux de cette mer houleuse. L'aristocratie, ce +sont ces femmes élégantes, femmes du monde et femmes du demi-monde qui, +chez le pâtissier voisin, donnent leurs ordres au commis d'agent de +change qui pénètre, pour leur compte, dans le temple profane d'où elles +sont encore exclues[520]. + +[Note 520: Jules Claretie, _la Vie à Paris_. 1881.] + +Mais le groupe des joueuses de Bourse est encore restreint, Dieu merci. +D'ordinaire, c'est en poussant le mari aux spéculations hasardeuses que +la femme se procure les ressources de son luxe. Plus d'une fois, comme +le disait déjà un écrivain du XVIe siècle, c'est le luxe de la femme qui +non seulement ruine le mari, mais lui fait toucher à l'argent d'autrui +quand le sien est épuisé. Plus d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce +luxe que l'homme, placé par les événements publics, entre le souci de +garder des fonctions sociales et la crainte de manquer à son devoir, se +laisse entraîner à de honteuses capitulations de conscience[521]. + +[Note 521: Mézières, _Études morales sur le temps présent. 1869.] + +«Malheureux cet homme, disait naguère Caton le Censeur, malheureux cet +homme, et s'il fléchit, et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-même +n'aura pas donné, il le verra donner par un autre[522].» + +[Note 522: _Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus +erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit_. Tite Live, +XXXIV, 4; et mon étude sur _la Femme romaine_.] + +Aujourd'hui, comme au siècle de Caton, le luxe, peut faire de la femme +une courtisane. Il ne lui manque plus que ce dernier trait d'ailleurs +pour appartenir à ce demi-monde qui lui donne à présent la mode et +jusqu'au ton. + +Comme dans toute société en décomposition, la courtisane prend à notre +époque une place considérable. + +Lorsqu'elle a fait son entrée dans la littérature, on l'avait montrée se +purifiant, non comme Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu +de l'amour divin, mais par une dernière chute que lui faisait faire une +passion que l'on proclamait généreuse parce qu'elle n'était plus vénale. +Aujourd'hui on ne se contente plus de cette étrange réhabilitation. Dans +le roman, sur le théâtre, on représente la courtisane dans le triomphe +même du vice. On ne fait même plus battre en elle le coeur de la femme. +C'est bien réellement la fille de marbre, froide, insensible à tout, +excepté au cliquetis de l'or, étalant insolemment sa honte dans les +splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possédant souvent ni beauté, ni +jeunesse, ni esprit, n'ayant d'autre attrait que celui du vice, mais par +la puissance de ce vice devenant la reine du jour, reine qui a la +plus considérable liste civile que la vénalité de la femme ait jamais +prélevée sur la corruption d'une époque. + +Éclipsées par ces rivales, des femmes du monde ont voulu savoir par +quels secrets les femmes du demi-monde leur dérobaient leur sceptre, et +comme au XVIe siècle, il en est qui ont mis leur étude à copier ce type +honteux. Elles ont pris à la courtisane ses toilettes, ses allures, son +langage. Et sans doute le triomphe de la grande dame devait lui paraître +complet lorsqu'elle avait réussi à être confondue avec son modèle. + +Cette imitation de la courtisane par la femme du monde a produit un type +qui a reçu un nom trivial que j'hésite à reproduire: la _cocodette_; +et le langage du demi-monde, adopté dans une partie du vrai monde, +recevait, il y a plusieurs années, un nom spécial, la _langue verte_, +langue qui a eu jusqu'à son dictionnaire. + +Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors de la courtisane peut +bien, pour jouir de son luxe, se procurer les scandaleuses ressources +dont dispose son modèle. + +Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que trop contribué à faire +envier à la femme honnête, mais frivole, le triomphe de la courtisane. +Et, par malheur, dans la vie activement désoeuvrée de la femme mondaine, +la seule place que celle-ci accorde à la lecture appartient au roman, +non pas même généralement au roman pur, délicat, qui a produit dans +notre siècle des oeuvres exquises, mais au roman immoral dans le fond et +souvent aussi dans la forme. + +Quand l'héroïne de ce dernier roman n'est pas une courtisane, c'est bien +souvent, ou la femme d'instinct que l'on a nommée la _faunesse_, ou +bien c'est une de ces créatures artificielles qui, je l'espère pour nos +contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau du romancier. Je lis peu +de romans; mais lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me +semble souvent que je suis transportée dans un bal masqué. On me dit que +des femmes sont là; mais je ne les reconnais pas. Derrière le masque +très compliqué que j'ai sous les yeux, je cherche en vain le fond +éternel de la nature humaine, ce fond que je retrouve si aisément +dans la plus haute antiquité. Je plaindrais fort la femme qui ne se +reconnaîtrait pas plutôt dans une Nausicaa, dans une Andromaque, dans +une Pénélope, que dans ces types conventionnels où l'on prétend nous +montrer nos contemporaines. + +Cependant le roman actuel se pique de réalisme. La peinture, très laide +généralement, s'est substituée à l'idée, et la sensation a remplacé +le sentiment. Ce réalisme va jusqu'au plus abject matérialisme dans +certaines oeuvres dont les innombrables éditions attestent l'immense +succès. Et cependant ces ouvrages où la boue se montre à découvert, me +paraissent moins dangereux encore que des romans qui se rattachent à une +autre école, mais qui dissimulent sous un tapis de fleurs la même fange. +Ici le vice ne se montre pas dans cette brutalité qui, après tout, +inspire plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se présente sous +les dehors qui peuvent le mieux séduire les caractères faibles et les +imaginations ardentes. On a fait de l'adultère une vertu, et la vertu la +plus chère au coeur de la femme: le dévouement! La suprême expression +de cette vertu est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans +_Jacques_, la femme combat, ce n'est pas pour obéir à des lois +religieuses ou civiles qu'elle ne reconnaît pas, c'est par égard pour +son mari qui, par extraordinaire, est un être d'élite; et lorsqu'enfin +elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son complice et elle se +réuniront pour renouveler cet outrage, ils s'agenouillent... et prient +pour le mari qu'ils trompent et déshonorent! Et si ce mari sait +comprendre son rôle, il accepte son malheur avec résignation, il trouve +que sa femme n'a fait «que céder à l'entraînement d'une destinée +inévitable... Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul +n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre[523].» Ce qui, pour ce +mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas l'infidélité, c'est +le mensonge. Pour lui la femme n'est adultère que lorsqu'elle paraît +témoigner à son mari l'amour qu'elle vient de prouver à son amant. +Comment s'étonner que ce mari philosophe ait un moment la pensée de dire +aux deux complices: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma +fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux +et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous, +appelle sur vos amours les bénédictions du ciel[524]?» On croit rêver +quand on lit de telles aberrations. + +[Note 523: Georges Sand, _Jacques_.] + +[Note 524: Ibid.] + +Mais au moment où le mari va demander humblement de s'asseoir à ce foyer +où un autre a usurpé sa place, il est trop tard. La faute de sa femme a +eu des suites qui rendent nécessaire ou la mort de la coupable, ou la +mort du mari. «Tue-la,» dirait alors l'auteur de l'_Homme-femme_. Mais +l'auteur de _Jacques_ aime mieux dire au mari: «Tue-toi.» C'est que +pour ce dernier écrivain, le suicide aussi est un dévouement... comme +l'adultère; et de même qu'on peut se préparer à l'infidélité conjugale +par la prière, on se prépare au suicide comme à la réception d'un +sacrement[525]! + +[Note 525: Georges Sand, _Jacques_. Voir aussi _Indiana_.] + +L'auteur a, du reste, formulé sa théorie dans le même roman, d'où j'ai +extrait mes citations. La soeur de son héros, libre esprit comme lui, +lui propose de fuir avec lui dans le Nouveau-Monde, d'y élever leurs +enfants dans ce qu'elle appelle leurs principes. «Nous les marierons un +jour ensemble à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans +autre prêtre que l'amour; nous aurons formé leurs âmes à la vérité et +à la justice, et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple +heureux et pur sur la face de la terre[526].» + +[Note 526: _Id._, _Jacques_.] + +Oui, heureux et pur à la manière de l'Émile et de la Sophie de +Rousseau... + +Il est triste de penser que c'est une femme, une femme de génie, qui +a donné aux femmes de semblables enseignements. Comment calculer les +immenses désastres moraux qui ont suivi de telles leçons, alors que la +presse à bon marché les a répandues à profusion dans tous les rangs de +la société? + +Tout conspire ainsi pour perdre la femme: le luxe, les mauvais exemples, +les mauvaises lectures, triple contagion qui sévit jusque chez les +femmes du peuple, et qui, à tous les degrés de l'échelle sociale, +remplit de rêves malsains les imaginations et les coeurs. Et lorsque, +à toutes ces pernicieuses influences, s'ajouteront les résultats de +l'éducation athée, que deviendront nos foyers? Il y aura là des abîmes +de dépravation que l'on ne peut sonder, et sur lesquels nous avons déjà +arrêté nos regards attristés. + +A défaut de la conscience, est-ce la crainte du châtiment qui prémunira +la femme contre la violation de la foi conjugale? Nous en doutons. A +moins que le mari, surprenant sa femme en flagrant délit d'adultère, ne +se soit vengé lui-même, les antiques châtiments réservés à l'infidélité +conjugale ont fait place à des peines infiniment moins sévères. L'épouse +coupable et son complice sont punis correctionnellement d'une détention +de trois mois à deux ans. Si le mari consent à reprendre sa femme, elle +est rendue à la liberté. + +Quant au mari infidèle, il ne peut être poursuivi que s'il a entretenu +sa complice sous le toit conjugal; et encore n'est-il passible que d'une +amende. Certes l'infidélité de la femme a des suites plus graves que +celle du mari, puisque l'épouse adultère peut introduire dans la maison +des enfants étrangers à l'époux et qui porteront son nom. Il est donc +naturel que les lois humaines punissent plus sévèrement l'infidélité de +la femme. Ainsi en jugeaient les anciennes législations. Mais au-dessus +des intérêts humains, il y a les droits de la conscience; au-dessus des +lois humaines, il y a les lois de Dieu, et devant ces lois, l'époux et +l'épouse qui manquent à la foi conjugale sont également coupables: saint +Jérôme le rappelait éloquemment. + + +§ VII + +_Le divorce._ + +A tous les maux qui rongent le foyer domestique, on oppose aujourd'hui +un remède plus dangereux que le mal: c'est par la dissolution de la +famille que l'on prétend combattre sa désorganisation. Le divorce est à +l'ordre du jour. + +Les hommes qui veulent rétablir le divorce, malgré la triste expérience +que la France en a faite de 1792 à 1816, ces hommes croient qu'en le +limitant à de certains cas, il en rendront l'usage moins périlleux. +Mais comment arrêter le torrent lorsque la digue est rompue? Certaines +législations antiques restreignaient aussi la faculté du divorce. +Cependant nous voyons que si la loi du Sinaï avait dû permettre cet +expédient aux Hébreux, «à cause de la dureté de leurs coeurs,» les +Talmudistes en multiplièrent un jour les causes avec une profusion +inconnue à la législation primitive. De même les Romains de la décadence +trouvèrent au divorce des motifs dont leurs ancêtres eussent repoussé +la puérilité[527]. Un jour vient où les matrones «divorcent pour cause de +mariage et se marient pour cause de divorce,» dit Sénèque. En rappelant +ailleurs cette parole, nous ajoutions: «Les matrones ne se bornent pas +à suivre la supputation romaine des années, c'est-à-dire à compter le +nombre des consulats: elles calculent le nombre des années d'après celui +de leurs époux. Mais encore c'est trop peu dire: «Huit maris en cinq +automnes,» dit Juvénal[528].» + +[Note 527: _La Femme biblique_, _la Femme romaine_.] + +[Note 528: _La Femme romaine_.] + +D'ailleurs, sans chercher de si lointains exemples, la loi que la +Chambre des députés vient de voter et que le Sénat n'a pas sanctionnée, +cette loi contient deux articles qui peuvent autoriser sous les plus +faibles prétextes la rupture du lien conjugal: elle admet le divorce +«par consentement mutuel,» ce qui permet aux époux de se quitter d'un +commun accord pour aller former ailleurs de ces liaisons temporaires +que crée le vice[529] et que jusqu'à présent l'on nommait des ménages +irréguliers. Il ne manquait plus à ces immorales associations que d'être +sanctionnées par la loi. + +[Note 529: Fernand Nicolay, _le Divorce, son histoire, son péril_.] + +Quant aux «injures graves,» on a démontré combien la jurisprudence peut +étendre le sens de cette expression. Dans les meilleurs ménages, n'y +a-t-il pas de ces froissements où plus d'une fois, sous l'empire de +la colère, il échappe une parole dont la portée dépasse certainement +l'intention de celui qui l'a proférée? Le caractère plus ou moins +impétueux de l'un des époux ne sera-t-il pas alors une cause de divorce? +Le divorce «pour injures graves» aussi bien que le divorce «par +consentement mutuel,» ne ramènent-ils pas implicitement le divorce pour +incompatibilité d'humeur, ce divorce que le projet de loi a cependant +repoussé? N'est-ce pas compromettre à jamais la paix et le bonheur des +ménages que d'admettre de tels cas de rupture? «Lorsque le mariage est +indissoluble, disions-nous ailleurs, chacun des époux doit, pour son +propre repos, plier son caractère au caractère de l'autre; et l'habitude +de vivre ensemble, l'estime réciproque, et surtout ce lien que nouent +les petites mains des enfants, tout cela contribuera à établir entre le +mari et la femme une harmonie souvent plus solide que celle de l'amour. +Mais quand le divorce a passé dans les moeurs d'un peuple, pourquoi +se donner tant de peine pour arriver à la concorde? N'est-il pas plus +facile de rompre un lien que de chercher à le rendre plus léger? L'époux +quittera donc alors la compagne de sa jeunesse; et, contractant une +autre union, il y trouvera peut-être des déceptions qui lui feront +regretter son premier mariage[530].» + +[Note 530: _La Femme romaine_.] + +Les sévices ou injures graves étant une cause de divorce, ne pourra-t-il +aussi arriver que le mari maltraitera exprès sa femme pour reconquérir +une liberté dont il profitera pour épouser une autre femme plus jeune, +plus belle, plus riche surtout, faut-il dire à une époque où la +spéculation matrimoniale a passé dans nos moeurs? Nous disions plus +haut: «Le mariage n'est guère autre chose aujourd'hui qu'une opération +financière, et la femme n'est plus qu'une valeur sur le marché +matrimonial, jusqu'à ce que, le divorce aidant, cette valeur soit cotée +à la Bourse et passe de main en main.» Je ne savais pas, en écrivant ces +lignes, que des paroles à peu près semblables avaient été prononcées par +un orateur de la Convention, le 2 thermidor, an III: + +«La loi du divorce, disait Mailhe, est plutôt un tarif d'agiotage qu'une +loi; le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire de spéculation; +on prend une femme comme une marchandise, en calculant le profit dont +elle peut être l'objet et l'on s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus +d'aucun avantage: c'est là un scandale vraiment révoltant.» + +Dans une autre séance, Mailhe ajoutait: «Vous ne pourrez arrêter trop +tôt le torrent d'immoralité que roulent ces lois désastreuses.» + +Le conventionnel Deleville s'écriait, lui aussi: «Il faut faire cesser +le marché de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la +société[531]» + +[Note 531: M. Henri Giraud, discours prononcé à la Chambre des +députés, le 6 mai 1882. (_Journal officiel_, 7 mai;) Fernand Nicolay, +_étude citée_.] + +Sur les vingt mille divorces qui eurent lieu à Paris de 1792 à 1796, «il +y en eut plus de sept mille entre les époux qui avaient déjà divorcé +une première, une deuxième ou une troisième fois. Cela ne doit pas nous +étonner, car ceux qui divorcent une première fois sont de mauvais maris +ou de mauvaises épouses qui, probablement dans un autre mariage, ne +seront pas meilleurs.» + +Ces paroles étaient prononcées à la Chambre, le 6 mai dernier, par M. +Henri Giraud qui rappelait aussi que dans l'exposé des motifs du projet +de loi que M. Naquet présentait sur le divorce, ce dernier disait: «On +s'occupe en ce moment de réduire la durée du service militaire, tandis +qu'on veut maintenir l'indissolubilité du mariage.» En citant ce +passage, M. Giraud ajoutait: «Vous voudriez donc qu'on réduisît aussi, +au moyen du divorce, la durée du service matrimonial, et peut-être +admettre le volontariat d'un an.» + +Ainsi que l'affirmait Martial dans son brutal langage, c'est l'adultère +légal. Nous nous acheminons ainsi vers les unions libres[532], tant +prônées par certains romans. Le type hideux de la femme libre +s'épanouira au grand jour. + +[Note 532: Mgr Freppel, discours prononcé à la Chambre des députés; le +13 juin 1882.] + +La loi votée par la Chambre admet cependant de plus sérieuses causes de +divorce que celles que nous avons indiquées: telle est l'infidélité d'un +des deux époux. Ici on ne distingue plus entre la faute du mari et celle +de la femme. Que le mari ait ou non entretenu sa complice sous le toit +conjugal, la femme peut demander le divorce. + +Dans cette loi, le divorce est encore autorisé quand l'un des époux +a été condamné à une peine infamante autre que le bannissement et la +dégradation civique prononcés pour cause politique. + +Ah! nous comprenons ce qu'il peut y avoir de désespoir et de honte dans +l'existence de l'époux ou de l'épouse qui reste seul à son foyer, tandis +que celui ou celle qui porte son nom, mène une vie scandaleuse, ou, +châtié par la société, subit sa peine dans un bagne même. + +«Mais, dirons-nous ici avec Son Ém. le cardinal Donnet, pour quelques +situations dont le divorce serait le remède peut-être, que de +malheureuses conséquences[533]...» + +[Note 533: Lettre de S. E. le cardinal Donnet à M. l'abbé Falcoz, à +propos de son ouvrage: _la Loi sur le divorce devant la raison et devant +l'histoire_.] + +De toutes ces conséquences, la plus terrible est l'écroulement de la +famille, le triste sort des enfants. On nous dit que la séparation de +corps crée les mêmes dangers. Non! D'abord parce que cette séparation ne +permettant pas aux époux de se remarier, est assurément moins fréquente +que ne le serait le divorce. Nous ne pouvons que répéter ici que la +faculté du divorce rendra inutiles les concessions mutuelles. Il est +rare que l'on invente des prétextes pour la séparation, et pour avoir +droit au divorce, on créera, s'il le faut, redisons-le, l'un des motifs +qui le permettent. De récentes affaires judiciaires témoignent que +l'adoption présumée de la, loi a déjà fait prendre à certains hommes, +des précautions de ce genre[534]. Non seulement les sévices, les injures +graves, mais l'infidélité même, tous ces moyens, et d'autres encore, +seront bons pour obtenir le divorce. Les enfants seront donc plus +menacés que jamais de perdre cette pierre du foyer sur laquelle ils +doivent être élevés. Lorsque les parents divorcés se seront remariés, +les enfants reverront auprès de leur mère un autre époux que leur père; +auprès de leur père, une autre femme que leur mère; et s'ils sont +conduits ainsi à plusieurs foyers successifs, quelle idée se feront-ils +de la sainteté de la famille? Que deviendra à leurs yeux l'auréole de la +mère, la majesté du père? Le respect filial n'existera guère davantage +que dans ces sauvages contrées où règne une hideuse promiscuité; et un +jour viendra où les enfants connaîtront moins encore leurs parents que +les animaux qui, du moins, les voient veiller sur eux tant qu'ils en ont +besoin. Que deviendra la sollicitude paternelle ou maternelle chez celui +ou chez celle qui, passant d'un foyer à un autre, aura eu des enfants de +toutes ces unions successives? + +[Note 534: Fernand Nicolay, _étude citée_.] + +Dans la séparation de corps, déjà bien douloureuse cependant et qu'il +faudrait éviter au prix des plus grands sacrifices, un tel spectacle est +généralement épargné aux enfants. Pour qu'un homme ou une femme ose se +montrer aux yeux de ses enfants avec son complice, il faut que cet homme +ou cette femme ait perdu le dernier sentiment qui subsiste dans l'être +le plus dégradé: le respect que lui inspire l'innocence de son enfant. +C'est à un foyer solitaire que l'enfant, qui vit avec l'un de ses +parents, retrouve l'autre quand il le visite. Dans la maison où il est +élevé, la place du père ou de la mère n'est pas occupée: elle manque! Et +lorsque vient un jour où l'enfant a compris qu'un grand malheur a passé +sur son foyer, avec quel redoublement de tendresse, de respect il se +dévoue à celui de ses parents qui a du être à la fois pour lui père et +mère et que sacre à ses yeux la double couronne du malheur et de la +vertu! + +Je ne sais si beaucoup de ménages recourront aux facilités de vie que +leur promet la nouvelle loi. Mais ce que je sais bien, c'est que +les femmes chrétiennes ne les accepteront jamais, et demeureront +inviolablement attachées au principe d'indissolubilité qui est la loi +primordiale de l'humanité et que le Christ a rappelé. + +Il est de ces femmes chrétiennes, et il en est beaucoup, qui, +maltraitées ou trahies par un époux, se refusent même à la séparation +de corps et restent vaillamment à leur poste. Au pied de la Croix +elles acceptent l'épreuve, elles la bénissent. Les enseignements de la +religion leur ont fait savoir que l'épouse fidèle sanctifie l'époux +infidèle; et humbles et silencieux missionnaires, elles remplissent +à leur foyer, par l'exemple de leurs vertus et par leur céleste +résignation, un apostolat que Dieu bénit plus d'une fois sur la terre +par un tendre retour du mari coupable. + +Il y en a de plus héroïques encore: il y en a qui se dévouent à un être +déshonoré, condamné à une peine infamante. Ou elles le croient innocent, +et alors il devient pour elles un martyr, ou bien elles le savent +coupable, et elles lui restent attachées pour le relever et le sauver. + +D'ailleurs, fussent-elles même privées de la foi, les plus délicats +instincts de la pudeur ne leur disent-ils pas qu'elles ne peuvent vivre +avec un autre mari du vivant du premier? Pour l'honneur des femmes de +France, j'espère que l'on en trouvera peu parmi elles qui braveront +cette honte. Comme leur aïeule, la prêtresse gauloise Camma, elles +diront, non en jetant aux pieds de leur mari la tête du centurion +romain, mais en repoussant la loi qui ferait d'elles des courtisanes +légales: «Deux hommes vivants ne se vanteront pas de m'avoir possédée.» + +Certes, répétons-le, c'est rarement en dehors de la religion que la +femme a la magnanimité, la divine compassion qui font d'elle la martyre +du devoir au foyer conjugal. Le christianisme seul nous apprend à +souffrir, et la doctrine positiviste qui cherche à le remplacer +n'apprend qu'à jouir. Aussi les hommes qui proscrivent Dieu de +l'éducation, sont-ils les mêmes qui appellent le divorce. C'est logique. +Ce n'est pas après avoir désarmé le soldat qu'on l'envoie à la bataille. +Ce n'est pas avec la perspective du néant que l'on nous dédommage des +douleurs de cette vie. + + +§VIII + +_Où se retrouve le type de la femme française._ + +L'abaissement du caractère de la femme, la désorganisation du foyer, +voilà ce que nous a surtout montré jusqu'à présent le XIXe siècle. Si la +société française tout entière était gangrenée par cette corruption, il +y aurait de quoi désespérer de notre patrie. Une seule ressource peut +sauver un pays en décadence: c'est la famille avec ses traditions +domestiques, patriotiques, religieuses. Grâce à Dieu, cette ressource +suprême ne nous manque pas encore; et si les mauvaises moeurs sont les +plus apparentes parce qu'elles sont les plus tapageuses, elles ne sont +pas, disons-le bien haut, en majorité parmi nous, A toute époque le mal +a existé, et à toute époque aussi le bien a poursuivi son cours. + +A côté de la femme légère, corrompue même, entraînant les hommes au +mal, on a vu et l'on voit toujours la femme laborieuse, unissant à la +tendresse miséricordieuse le dévouement poussé jusqu'au sacrifice, la +force morale qui fait d'elle pendant l'épreuve, la consolatrice de +l'homme, la conseillère du plus difficile devoir. «On a dit quelquefois, +avec beaucoup d'injustice, qu'au fond de toute faute de la part d'un +homme, il y a une femme. Le contraire est plus près de la vérité. Dans +toute action noble et désintéressée, cherchez bien, vous trouverez votre +mère, ou votre femme, ou votre enfant qui vous inspire, si vous +êtes vraiment un homme de coeur. Mère, épouse, fille ou soeur, oui, +répétons-le, il est des inspirations qui naissent de préférence dans +le coeur des femmes, où le froid calcul, les ambitieuses réserves, les +secrètes convoitises ont toujours moins de prise que sur l'esprit des +hommes, même les meilleurs[535].» + +[Note 535: Cuvillier-Fleury, _Discours de réception à l'Académie +française._] + +Tel est le caractère, telle est l'influence de la femme fidèle au plan +divin. Ce type a existé dans les plus anciennes sociétés patriarcales, +il s'est même retrouvé dans la corruption païenne. Mais il a reçu dans +la femme forte de l'Écriture son expression la plus accomplie avant que +l'Évangile lui eût donné une plus complète puissance de rayonnement et +de tendresse. Ce type, nos vieux ancêtres de Gaule et de Germanie l'ont +adopté avec amour, eux qui reconnaissaient dans la femme quelque chose +de divin. Pour les rudes guerriers du moyen âge, la femme, être +sacré, est une image visible de la Vierge Mère de Dieu; et le respect +chevaleresque qu'elle leur inspire devient l'un des traits de la +civilisation française. + +Ce type, la corruption des siècles l'a épargné. A une civilisation plus +brillante, mais moins pure que celle du moyen âge, la femme française et +chrétienne n'a donné ou pris que les traditions de bon goût littéraire, +d'urbanité sociale, de bonne compagnie enfin, qui s'adaptent si bien à +ses qualités natives: la grâce enjouée, la vivacité d'esprit. C'est par +elle que vivent encore aujourd'hui les rares salons qui ont gardé les +traditions d'autrefois. C'est plus d'une fois par elle que le sentiment +du beau trouve encore de l'écho parmi nous. + +A tous les degrés de l'échelle sociale, le type de la femme française +existe aujourd'hui; et, si dans les classes populaires, une éducation +appropriée à une modeste destinée, lui donne moins d'éclat, ses grandes +lignes subsistent toujours. Par l'élévation des sentiments, la plus +humble femme du peuple a une distinction innée qui frappe souvent +l'attention de l'observateur. + +Dans tous les rangs de la société d'ailleurs, les femmes françaises ont +pour le bien un admirable élan. Enthousiastes de leur nature, elles +ne se bornent cependant pas à se laisser exalter par les grandes +inspirations. Avec cette tendance pratique qui est dans notre caractère +national, elles sentent le besoin de traduire par des actes, les +généreuses émotions qui ont passé dans leurs âmes. La charité n'a pas de +plus actifs missionnaires que les femmes de France. Ce sont les femmes +qui, chaque année, figurent en majorité parmi les lauréats des prix +Monthyon qui récompensent les humbles héroïsmes de la charité. Pauvres +elles-mêmes, elles donnent à de plus pauvres qu'elles leurs soins, leur +pain, leur temps. + +Dans les classes plus élevées de la société, même chaleur d'âme, même +sollicitude. Il y a encore des châtelaines qui, de même qu'au moyen âge, +sont les mères de leurs paysans, et demeurent au milieu d'eux pour les +éclairer, les soutenir, les soigner enfin dans leurs maladies. Au sein +des villes, que de femmes vont porter dans les plus misérables demeures, +les tendres encouragements et les secours matériels de la charité! + +Depuis qu'avec saint Vincent de Paul, la charité est surtout devenue +sociale, les femmes n'ont cessé de participer aux oeuvres fondées par +ce grand apôtre du bien, ou qui, animées de son esprit, sont nées dans +notre siècle. A présent, comme autrefois, les femmes du monde sont les +dignes émules des soeurs de la Charité et de toutes les saintes filles +qui, dans les autres communautés, se dévouent aux oeuvres du bien. +Comment ne pas nommer parmi celles-ci les Petites-Soeurs des pauvres, et +ne pas rappeler qu'elles furent instituées par deux ouvrières et par une +servante? + +Sous l'inspiration de l'Évangile, les femmes de France, quel que soit +leur habit, quelle que soit leur condition sociale, embrassent dans +leur sollicitude l'existence humaine tout entière, depuis le moment où +l'enfant commence sa vie dans le sein de sa mère, jusqu'au temps où +le vieillard se traîne dans la tombe. Sociétés de charité maternelle, +éducation des enfants trouvés ou délaissés, orphelinats, crèches, +asiles, écoles primaires ou professionnelles, ouvroirs, patronage des +jeunes ouvrières valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers, +fourneaux économiques, hospitalité de nuit, hospices de vieillards, +hôpitaux, bagnes, prisons, maisons de détention, de correction, de +préservation, patronage des jeunes filles détenues et libérées, écoles +de réforme pour les petits vagabonds, on retrouve partout la femme de +l'Évangile, excepté dans les écoles et dans les hôpitaux d'où l'on +chasse avec le Dieu qui protège l'enfant et qui secourt le malade, la +sainte fille qui est la mère de l'un et de l'autre. + +Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler ici et qui +mériteraient une longue étude que ne me permet pas le cadre restreint +de mon travail, je ne peux résister au désir d'en désigner deux qui +montrent, sous deux aspects caractéristiques, la courageuse charité des +femmes de France. L'une est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle réunit, +«en une grande famille[536],» les veuves qui cherchent en Dieu et dans la +charité les seules consolations que puisse laisser le déchirement des +affections humaines. Sans former de voeux, sans habit religieux, elles +recueillent des femmes atteintes des plaies les plus repoussantes, les +plus infectes, et ces plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs +propres mains. Voilà ce que la charité chrétienne donne de courage +physique! Et voici maintenant ce qu'elle donne de courage moral. + +[Note 536: _Manuel des oeuvres_.] + +Parmi les communautés qui s'occupent spécialement des oeuvres +pénitentiaires et au nombre desquelles j'aime à placer le nom des sours +de Marie-Joseph et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur, «des dominicaines +appartenant aux premières familles de France, ne se bornent pas à +recueillir les libérées des prisons, disais-je ailleurs. Avec une +charité vraiment sublime et qui confond tous nos préjugés humains, elles +ouvrent leurs rangs à celles de leurs protégées qui, après cinq années +d'épreuves, ont été jugées dignes de prendre place parmi les épouses de +Jésus-Christ. C'est au R. P. Lataste qu'est due l'inspiration de cette +oeuvre si bien nommée: l'Oeuvre des Réhabilitées, qui est également +appelée: _la Maison de Béthanie_, admirable souvenir de l'humble demeure +que visitait Jésus, et où notre Sauveur aimait à rencontrer auprès de +Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui a péché, mais à qui il sera +beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé[537]!» + +[Note 537: Extrait de mes _Études pénitentiaires_, publiées dans la +_Défense_, en 1878, d'après les documents qui m'avaient été communiqués +par le ministère de l'intérieur.] + +Ce courage qui fait surmonter à la femme française et chrétienne tous +les dégoûts physiques, toutes les répulsions morales, ce courage lui +fait braver tous les périls. Dans les hôpitaux ravagés par le choléra, +sur les barricades, sur les champs de bataille, on voit la cornette de +là soeur de charité; et sous le feu meurtrier des obus aussi bien que +sous le souffle empesté de l'épidémie, elle a trouvé de vaillantes +auxiliaires dans la société laïque. + +Lors de nos récentes calamités nationales, la bravoure et le patriotisme +des femmes de France se sont montrés à la hauteur des exemples du passé. +Si Dieu n'a plus suscité parmi elles une Jeanne d'Arc, du moins elles +ont prouvé qu'elles n'étaient pas indignes d'être nées dans le pays de +l'héroïne. Nous les avons vues à Paris supporter gaiement les rudes +épreuves du siège, la famine, la bombardement. Nous les avons +vues passer les glaciales nuits d'hiver à la queue des boucheries +municipales. Nous les avons vues accepter avec intrépidité la +perspective d'une explosion qui aurait fait périr avec elles +l'envahisseur, et demeurer calmes au milieu des obus qui, en sifflant +sur leurs demeures, leur apportaient peut-être la mort. Lorsqu'un +décret décida que les femmes qu'atteindraient les obus ennemis seraient +considérées comme tombées au champ d'honneur, c'était dignement répondre +à l'enthousiasme avec lequel les assiégées de Paris partageaient, non +seulement les rigueurs, mais les périls de la guerre. Elles pouvaient +avec fierté dire cette parole que je recueillais un jour sur les lèvres +de l'une d'elles: «Eh bien! nous mourrons comme des soldats!» + +Devant le péril de la patrie, la femme s'est senti une âme romaine, et +j'ai vu la mère du soldat faire passer le salut national avant même la +vie de son fils. + +Quand les généreuses émotions de la guerre étrangère firent place aux +poignantes douleurs de la guerre civile, les femmes se montrèrent pour +sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent, comme les dames de la +Halle, préserver leur pasteur de la mort! + +Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de la charité, c'est dans +le courage du patriotisme, c'est dans les interventions qui ont pour +objet d'arracher des innocents à la mort, c'est là surtout la vraie +mission publique de la femme, ou, pour mieux dire, c'est l'extension +même du rôle qu'elle remplit à son foyer. + +Cette mission, sociale et domestique, la femme qui sait la comprendre +n'en réclame pas d'autre. Ce n'est pas elle qui prétend à l'émancipation +politique. Il lui suffit de maintenir à son foyer les traditions de +justice, de désintéressement, d'honneur chevaleresque et de généreux +patriotisme, qui font sacrifier l'intérêt personnel à la voix de la +conscience[538]. Elle sait aussi que la plus sûre manière de servir son +pays est de lui donner dans ses fils de courageux soutiens, dans ses +filles, des femmes qui seront des mères éducatrices. Et lorsqu'elle a +le bonheur d'être unie à un homme digne d'elle, elle n'a pas non plus +à songer à l'émancipation civile. Entourée de sa tendresse et de +son respect, elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorité +domestique, et si la loi humaine ne lui accorde pas la plénitude de son +droit maternel, elle exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le +_Décalogue_. + +[Note 538: C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la +femme ne se désintéressât pas de la vie publique: «J'ai vu cent fois, +dans le cours de ma vie,» écrivait-il à Mme Swetchine, «des hommes +faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était +rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie, +non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en +exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient +considérer en général le devoir et même l'ambition.»] + +C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a instituée au +commencement du monde, et telle que le Christ l'a restaurée. Elle a +traversé de bien mauvais jours, et peut-être subit-elle maintenant la +crise la plus périlleuse qu'elle ait jamais eu à combattre. Ce n'est +plus seulement, comme autrefois, la corruption des moeurs qui la menace; +c'est l'ébranlement même des principes sur lesquels elle repose: Dieu, +l'indissolubilité du mariage, l'autorité paternelle. Plus que jamais il +appartient à la femme d'être à son foyer la gardienne vigilante de ces +principes. Elle ne remplit pas seulement ainsi ses devoirs d'épouse et +de mère, elle remplit une mission patriotique. Au milieu des ruines qui +nous entourent, elle protège contre l'effondrement général, la seule +pierre qui soit restée debout: la pierre du foyer. C'est sur cette +pierre seulement que pourra se reconstituer la société française. + +FIN + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +CHAPITRE PREMIER +L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE LA FIANCÉE +(XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la +femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie +domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la +Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices +des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur +application.--L'instruction des femmes au xviie siècle.--Les femmes +savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la +satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère, +Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes +filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des +filles_. Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle +et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de +l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation +automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme +Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation +mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans +la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de +Rastignac.--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les +jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre, +Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations +forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le +régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages +d'ambition.--La chasse aux maris.--Les mariages enfantins--Mariages +d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et +leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour; +Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le +mariage chrétien. + + +CHAPITRE II +L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE +(XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du +foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des +mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité +conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères +corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des +bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La +baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la +duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte +dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La +miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie +conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De +beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de +Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires +rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires +concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer +l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent +nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de +Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le +Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de +famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection +maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère le fils réunis dans +le même tombeau. + + +CHAPITRE III +LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE +(XVIe-XVIIIe SIÈCLES) + +Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rôle +littéraire.--Marguerite d'Angoulême.--Les Contes de la reine de Navarre +et la causerie française.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses +poésies.--La seconde Marguerite.--_Mémoires_ de la troisième +Marguerite.--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne +d'Albret.--Femmes poètes du xvie siècle, la belle Cordière, les dames +des Roches, etc.--Mlle de Gournay, son influence philologique.--Les +salons du xviie siècle.--L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les +commensaux de la _chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice +du _Cid_; écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.--La +marquise de Sablé et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant +féminin qui donne naissance aux _Caractères_ de La Bruyère.--Les +conversations d'après Mlle de Scudéry.--Relations littéraires de +Fléchier avec quelques femmes distinguées.--Les protectrices et les +amies de La Fontaine.--Anne d'Autriche protège les lettres et les +arts.--Racine et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du +XVIIe siècle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de +Sévigné.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et +au XVIIIe siècles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons +littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de +Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe +siècle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet, +Mlle de Lézardière.--Le salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon +du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de +Rousseau et de Voltaire. + + +CHAPITRE IV +LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS + +Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps +modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et +les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de +Bretagne.--XVIe-XVIIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite +d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Élisabeth +d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier. +La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du +XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie +de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les +collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie, +Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La +mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes-de +la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland, +Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_. +Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la +guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rosé Lacombe. Théroigne de +Méricourt. + + +CHAPITRE V +LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ + +§ I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école +révolutionnaire.--§ II. Le travail des femmes. Quelles sont les +professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§ III. Quelle +est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans +quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§ +IV. L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§ +V. Conditions actuelles du mariages. Les droits civils de la femme +peuvent-ils être améliorés?--§ VI. Mondaines et demi-mondaines.--§ VII. +Le divorce.--§ VIII. Où se retrouve le type de la femme française. + + + + + +[Note du transcripteur: Matériel reporté du début du livre.] + + +IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie, A SAINT-GERMAIN.--1771-82 + +DU MÊME AUTEUR + + LA FEMME ROMAINE. Étude de la vie antique. 2e édition. 1 vol. + in-12 3 fr. 50 + + LA FEMME GRECQUE. Étude de la vie antique.--_Ouvrage couronné + par l'Académie française_. 2e édition. 2 vol. in-12. 7 fr. + + LA FEMME BIBLIQUE. Son influence religieuse, sa vie morale et + sociale. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50 + + LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE. _Ouvrage couronné par l'Académie + française_. 1 vol. in-8° 6 fr. + +SOUS PRESSE + + LA FEMME FRANÇAISE AU MOYEN AGE. + +IMPRIMERIE DE BARDIN ET Cie, +A SAINT-GERMAIN.--1771-82. + + +PARIS +LIBRAIRIE ACADÉMIQUE +DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS +35, QUAI DES AUGUSTINS, 35 + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La femme française dans les temps +modernes, by Clarisse Bader + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES *** + +***** This file should be named 15871-8.txt or 15871-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/7/15871/ + +Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. 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Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at https://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit https://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. 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