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+The Project Gutenberg EBook of La femme française dans les temps modernes
+by Clarisse Bader
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La femme française dans les temps modernes
+
+Author: Clarisse Bader
+
+Release Date: May 20, 2005 [EBook #15871]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA FEMME FRANÇAISE DANS LES ***
+
+
+
+
+Produced by Suzanne Shell, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team. This file was produced from
+images generously made available by the Bibliothèque
+nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
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+
+
+
+
+[Note du transcripteur: Les détails bibliographiques de l'édition
+utilisée pour la production de cet "e-Book" ont été reportés à la fin du
+document.]
+
+
+
+ LA
+ FEMME FRANÇAISE
+ DANS LES TEMPS MODERNES
+
+ PAR
+ CLARISSE BADER
+
+ 1883
+
+
+
+PRÉFACE
+
+J'ai cherché dans mes précédentes études la place que la femme a occupée
+dans les sociétés qui ont laissé leur influence sur notre civilisation.
+Je termine aujourd'hui mon travail par un ouvrage qui a pour objet la
+condition de la femme française dans les temps modernes.
+
+Les quatre premiers chapitres de ce livre disent ce qu'a été la femme
+dans la vie domestique, intellectuelle, sociale et politique de notre
+pays, depuis le XVIe siècle jusqu'au XVIIIe inclusivement.
+
+En pénétrant dans les vieux foyers français je m'applique surtout à
+retrouver les principes sur lesquels repose la famille. Dans cette
+partie de mon oeuvre, j'interroge les personnes qui ont vécu dans ces
+trois siècles, je recueille leurs témoignages, ces témoignages que nous
+livrent particulièrement les mémoires domestiques, les correspondances
+privées, tous les documents intimes auxquels notre époque attache
+justement un si grand prix.
+
+Pour étudier la part qu'a eue la femme dans notre vie littéraire et
+artistique, je ne me suis arrêtée qu'aux modèles qui représentent
+vraiment une influence. Je m'y suis longuement attardée, comme le
+voyageur qui, après avoir rapidement traversé les plaines, s'arrête aux
+cimes des montagnes.
+
+Quant au rôle historique des femmes françaises, je n'y ai cherché que
+les éléments de ce problème très actuel: Dans notre pays, la femme
+est-elle apte à la vie politique?
+
+C'est dans le chapitre suivant, _la Femme française au XIXe siècle_, que
+j'ai essayé de résoudre ce problème. Dans ce chapitre, le dernier
+de l'ouvrage, j'ai successivement abordé les questions suivantes:
+_L'émancipation politique des femmes.--Le travail des femmes. Quelles
+sont les professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--Quelle
+est la part de la femme dans les ouvres de l'intelligence, et dans
+quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux
+arts?--L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur
+mission.--Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
+peuvent-ils être améliorés?--Mondaines et demi-mondaines.--Le divorce.
+Où se retrouve le type de la femme française._
+
+Ce chapitre, comme l'indique son sous-titre, rappelle avec _les leçons
+du présent, les exemples du passé_. Ces exemples, je les ai demandés aux
+précédentes pages du livre et aussi aux ouvrages que j'ai déjà écrits
+sur la condition de la femme dans les civilisations dont la France est
+l'héritière. Le dernier chapitre de mon travail est donc la conclusion,
+non seulement de ce livre même, mais de toutes mes études antérieures
+sur la femme.
+
+Comme j'ai eu particulièrement en vue _la condition_ de la femme, la
+partie biographique n'occupe dans cet ouvrage qu'une place secondaire,
+et seulement pour expliquer par un vivant commentaire ce qui se rapporte
+à cette _condition_. La biographie disparaît même complètement lorsque
+j'aborde le XIXe siècle. Je suis du, nombre de ceux qui croient qu'il
+est bien difficile de parler de ses contemporains avec une entière
+impartialité. Sans m'interdire quelques allusions aux femmes qui se sont
+distinguées à notre époque, j'ai tenu à n'écrire dans ces pages aucun
+nom du XIXe siècle. Ici les personnalités s'effacent, et les principes
+seuls apparaissent.
+
+Il y a vingt ans qu'au sortir de l'adolescence je commençais l'oeuvre
+que je termine aujourd'hui. Ce travail, objet de ma constante
+sollicitude, a été interrompu dans ces dernières années par des épreuves
+domestiques qui semblaient m'enlever jusqu'à l'espoir de le reprendre
+jamais. C'est avec une profonde tristesse que je croyais devoir
+abandonner une oeuvre qui n'avait été pour moi que la forme d'une
+humble mission moralisatrice, et dont les souvenirs se rattachaient aux
+radieuses années disparues pour toujours de mon horizon assombri. En
+m'attribuant une part du prix fondé par une généreuse amie de la France,
+la célèbre Mme Botta, l'Académie française m'a accordé un nouvel
+et puissant encouragement qui m'a rendue à mes chères occupations
+d'autrefois et qui m'a donné la force de faire plus d'un sacrifice à
+l'achèvement de mon oeuvre. J'aurais voulu que cette conclusion de
+mes travaux témoignât dignement de ma reconnaissance; mais pour la
+réalisation d'un tel voeu, il ne suffisait pas de l'effort qui, dans les
+luttes d'un incessant labeur, surmonte la peine et brave la fatigue.
+
+CLARISSE BADER.
+Décembre 1882.
+
+
+
+
+ LA
+ FEMME FRANÇAISE
+ DANS LES TEMPS MODERNES
+
+
+
+ CHAPITRE PREMIER
+
+
+ L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE
+ LA FIANCÉE
+
+ (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la
+femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
+domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la
+Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices
+des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur
+application.--L'instruction des femmes au XVIIe siècle.--Les femmes
+savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la
+satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère,
+Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes
+filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des
+filles_; Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle
+et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de
+l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation
+automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme
+Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation
+mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans
+la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de
+Rastignac--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les
+jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre
+Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations
+forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le
+régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages d'ambition.--La
+chasse aux maris.--Les mariages enfantins.--Mariages
+d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et
+leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour;
+Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le
+mariage chrétien.
+
+
+Dans la famille patriarcale du moyen âge, c'est surtout la condition
+domestique de la femme qui nous apparaît. La châtelaine dans le manoir
+féodal, la bourgeoise dans la maison de la cité, la paysanne dans la
+chaumière, nous font généralement revoir ce type, vieux comme le monde:
+la femme gardienne du foyer.
+
+Au XVIe siècle un changement considérable se produit dans l'existence de
+la châtelaine. Cette vie, désormais plus sociale que domestique, devient
+d'autant plus brillante qu'elle concentre ses rayons dans le cercle
+enchanteur que trace François Ier, et que l'on nomme la cour de France.
+Avant ce roi, Anne de Bretagne avait bien appelé auprès d'elle les
+femmes et les jeunes filles de la noblesse, mais c'était pour les garder
+à l'ombre d'une austère tutelle et les former aux moeurs patriarcales du
+foyer[1]. Tel ne fut pas, on le sait, le but de François Ier en attirant
+les châtelaines à sa cour. «Une cour sans femmes, avait-il dit, est une
+année sans printemps et un printemps sans roses.»
+
+[Note 1: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de Bretagne.]
+
+Sans doute cette apparition des femmes à la cour de France leur donne,
+comme nous le verrons plus tard, une influence souvent heureuse sur les
+lettres, sur les arts, et fait éclore la fleur délicate et brillante de
+la causerie française. Mais les moeurs domestiques et l'état social du
+pays sont loin de gagner à ce changement. Sur un théâtre aussi corrompu
+que séduisant, les femmes perdent le goût du foyer; elle sacrifient au
+désir de plaire leurs devoirs de famille, et jusqu'à leur honneur. Elles
+renoncent enfin à ce patronage qu'elles exerçaient dans leurs terres.
+La femme de cour, environnée d'un cercle d'adulateurs, a remplacé
+la châtelaine, mère et protectrice de ses paysans. L'historien et
+l'économiste s'accordent pour constater que si la politique qui attira à
+la cour les familles dirigeantes, acheva la victoire de la royauté sur
+l'esprit féodal, cette même politique prépara malheureusement aussi la
+Révolution. Tandis que la noblesse se corrompt dans la domesticité de
+la cour, les paysans, privés des exemples moraux et de la protection
+matérielle que leur donnaient leurs seigneurs, se trouvent ainsi livrés
+aux sophistes du XVIIIe siècle, et ils sauront traduire par des actes
+d'une sauvage violence les doctrines antisociales et antireligieuses[2].
+
+[Note 2: F. Le Play, _La Constitution essentielle de l'humanité_; H.
+Taine, _Les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime._]
+
+A partir du XVIe siècle, deux courants vont s'établir dans les moeurs
+françaises. D'une part une élégante corruption envahira le monde de la
+cour; mais d'autre part les moeurs patriarcales se conserveront dans
+bien des familles nobles ou plébéiennes qui, soit dans les campagnes,
+soit encore dans les villes, n'auront pas subi la contagion immédiate du
+mal. A la cour même se retrouveront, aussi bien et plus encore parmi les
+femmes que parmi les hommes, de ces natures fortement trempées à qui le
+spectacle du mal donne plus de vigueur encore dans la pratique du bien.
+
+L'éducation de la femme se ressentira de cette double influence. Ici on
+préparera en elle la gardienne du foyer, là une femme de la cour. Les
+résultats de ces deux éducations ne tarderont pas à nous apparaître.
+
+Mais dans les provinces comme à la cour, dans la bourgeoisie comme dans
+la noblesse, le mouvement intellectuel qui produisit la Renaissance
+donna une vive impulsion à la culture de l'esprit chez la femme. Nous
+aurons à le constater dans un chapitre spécial réservé à l'influence de
+la femme française sur les lettres et sur les arts.
+
+Chez les femmes de la Renaissance, l'érudition se joint au talent
+d'écrire. Et quelle érudition! Les trois brillantes Marguerite de la
+cour des Valois en donnent l'exemple. Elles savent toutes trois le
+latin, et les deux premières, le grec. L'hébreu même n'est pas étranger
+à la première Marguerite, soeur de François Ier. La fille d'un Rohan lit
+la Bible dans le texte hébraïque. Des femmes traduisent les anciens;
+d'autres écrivent elles-mêmes en latin, en grec; elles abordent
+jusqu'aux vers latins. Marie Stuart, dauphine de France, compose un
+discours latin dont nous aurons à parler. Catherine de Clermont,
+duchesse de Retz, initiée aux mathématiques, à la philosophie, à
+l'histoire, possède à un si haut degré la connaissance du latin, que la
+reine Catherine de Médicis la charge de répondre au discours que lui
+adressent en cette langue les ambassadeurs polonais qui, en 1573,
+viennent annoncer au duc d'Anjou son élection au trône de Pologne.
+La harangue de la duchesse fut élevée au-dessus des discours que le
+chancelier de Birague et le comte de Cheverny firent aux ambassadeurs au
+nom de Charles IX et du nouveau roi de Pologne[3].
+
+[Note 3: L'épitaphe du tombeau de la duchesse mentionna le souvenir
+de ce discours. Cette inscription se trouve maintenant au musée
+historique de Versailles. Guilhermy, _Inscriptions de la France, du Ve
+siècle au XVIIIe_, t. I. Paris,1873, CCCXI.]
+
+Presque toutes ces femmes sont poètes en même temps qu'érudites.
+Quelques-unes sont musiciennes et s'accompagnent du luth pour chanter
+leurs vers. Beaucoup sont louées pour avoir allié au talent, à la
+science, les sollicitudes domestiques, les devoirs de la mère[4]. Nous
+les retrouverons en étudiant la part qu'eut la femme dans le mouvement
+intellectuel de notre pays.
+
+[Note 4: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]
+
+Les filles du peuple ne restent pas étrangères à l'érudition, témoin la
+maison de Robert Estienne où l'obligation de ne parler qu'en latin était
+imposée aux servantes mêmes[5].
+
+[Note 5: Baillet, _Jugement des Savants_. 1722. T. VI. Enfants
+célèbres par leurs études.]
+
+Le besoin du savoir était universel pendant la Renaissance, époque de
+recherches curieuses et qui fut certes moins littéraire qu'érudite et
+artistique. Les femmes ne firent donc que participer à l'entraînement
+général, et ce ne fut pas sans excès. Elles ne surent pas toujours se
+défendre de la pédanterie, s'il faut en croire Montaigne. Le philosophe
+sceptique raille agréablement les femmes savantes d'alors qui faisaient
+parade d'une instruction superficielle: «La doctrine qui ne leur a peu
+arriver en l'ame, leur est demeurée en la langue,» dit-il avec son
+inimitable accent de malicieuse naïveté.
+
+Si les femmes veulent s'instruire, Montaigne leur abandonne
+impertinemment la poésie, «art folastre et subtil, desguisé, parlier,
+tout en plaisir, tout en montre, comme elles.» Mais dans cette page
+badine, il y a déjà le grand principe de l'instruction des femmes:
+Montaigne leur permet d'étudier tout ce qui peut avoir dans leur vie une
+utilité pratique, l'histoire, la philosophie même[6].
+
+[Note 6: Montaigne, _Essais_, l. III, ch. iii.]
+
+Cette valeur pratique de l'instruction, Montaigne l'avait déjà formulée
+dans un précédent chapitre des _Essais_, mais, à vrai dire, il ne
+croyait guère que la femme fût capable de trouver dans l'étude ce
+bienfait moral. Après avoir cité ce vers grec: «A quoy faire la science,
+si l'entendement n'y est?» et cet autre vers latin: «On nous instruit,
+non pour la conduite de la vie, mais pour l'école,» Montaigne écrit: «Or
+il ne fault pas attacher le sçavoir à l'ame, il l'y fault incorporer; il
+ne l'en fault pas arrouser, il l'en fault teindre; et s'il ne la change,
+et meliore son estat imparfaict, certainement il vault beaucoup mieulx
+le laisser là: c'est un dangereux glaive, et qui empesche et offense son
+maistre, s'il est en main foible, et qui n'en sçache l'usage...
+
+«A l'adventure est ce la cause que et nous et la théologie ne requérons
+pas beaucoup de science aux femmes, et que François, duc de Bretaigne,
+fils de Jean V, comme on luy parla de son mariage avec Isabeau, fille
+d'Escosse, et qu'on luy adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement
+et sans aulcune instruction de lettres, respondit, «qu'il l'en aymoit
+mieulx, et qu'une femme estoit assez sçavante quand elle sçavoit mettre
+différence entre la chemise et le pourpoinct de son mary[7].»
+
+[Note 7: Montaigne, _Essais_, l. I, ch. XXIV. Molière n'oubliera pas
+ce dernier trait.]
+
+L'utilité de l'instruction était néanmoins un argument que ne pouvaient
+négliger les femmes qui dès lors défendaient les droits intellectuels de
+leur sexe et qui comptaient dans leurs rangs la jeune et belle dauphine
+de France, Marie Stuart, prononçant en plein Louvre, devant la cour
+assemblée, cette harangue latine dont j'ai parlé plus haut, et qu'elle
+avait composée elle-même; «soubtenant et deffendant, contre l'opinion
+commune, dit Brantôme, qu'il estoit bien séant aux femmes de sçavoir
+les lettres et arts libéraux[8].» Nous ne savons à quel point de vue se
+plaça ici la jeune dauphine, si elle faisait de l'instruction une simple
+parure pour l'esprit de la femme ou une force pour son caractère. Mais
+je pense que la grâce toute féminine qui distinguait Marie Stuart
+la préserva des doctrines émancipatrices qui, à cette époque déjà,
+égaraient quelque peu les cerveaux féminins. Ne vit-on pas alors Marie
+de Romieu, répondant à une satire de son frère contre les femmes,
+défendre leur mérite avec un zèle plus ardent que réfléchi, et déclarer
+que la femme l'emporte sur l'homme non seulement par les qualités du
+coeur, mais encore par les dons intellectuels, par le maniement des
+affaires, et même... par le courage guerrier[9]! Le comte Joseph de
+Maistre, qui eut le tort d'exagérer la thèse opposée, devait, deux
+siècles plus tard, répondre sans le savoir à la prétention la plus
+exorbitante d'une femme dont le nom et les écrits ne lui étaient sans
+doute pas connus: «Si une belle dame m'avait demandé, il y a vingt
+ans: «Ne croyez-vous pas, monsieur, qu'une dame pourrait être un grand
+général comme un homme?» je n'aurais pas manqué de lui répondre: «Sans
+doute, madame. Si vous commandiez une armée, l'ennemi se jetterait à
+vos genoux comme j'y suis moi-même; personne n'oserait tirer, et vous
+entreriez dans la capitale ennemie avec des violons et des tambourins...
+Voilà comment on parle aux femmes, en vers et même en prose. Mais celle
+qui prend cela pour argent comptant est bien sotte[10].»
+
+[Note 8: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Marie Stuart.]
+
+[Note 9: L. Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]
+
+[Note 10: Comte J. de Maistre, _Lettres et Opuscules inédits_. A Mlle
+Constance de Maistre. Saint-Pétersbourg, 1808.]
+
+Mlle de Gournay, elle, devait se contenter de proclamer l'égalité des
+sexes. Elle fit bien certaines petites restrictions pour les aptitudes
+guerrières; mais pour la science de l'administration, elle se garda bien
+d'admettre que la femme fût quelque peu inférieure à l'homme[11].
+
+[Note 11: L. Feugère, _Mlle de Gournay_ (à la suite des _Femmes
+poètes au XVIe siècle_).]
+
+La cause de l'instruction des femmes fut mieux plaidée par Louise Labé,
+la Belle Cordière. Montaigne avait permis que la femme, si elle le
+pouvait, s'instruisît de ce qui lui serait utile;--Louise Labé nous
+donne l'une des meilleures applications de ce précepte, en disant que
+la femme doit s'instruire pour être la digne compagne de l'homme[12]:
+la digne compagne de l'homme, oui, sans doute; mais aussi la mère
+éducatrice, selon la pensée d'un auteur qui appartient au XVe et au XVIe
+siècles. Jean Bouchet, alors qu'il défend Gabrielle de Bourbon, femme
+de Louis de la Tremouille, contre ceux qui reprochent à la noble dame
+d'avoir écrit. «Aucuns trouvoyent estrange que ceste dame emploiast son
+esprit à composer livres, disant que ce n'estoit l'estat d'une femme,
+mais ce legier jugement procède d'ignorance, car en parlant de telles
+matières on doit distinguer des femmes, et sçavoir de quelles maisons
+sont venues, si elles sont riches ou pauvres. Je suis bien d'opinion que
+les femmes de bas estat, et qui sont chargées et contrainctes vacquer
+aux choses familières et domesticques, pour l'entretiennement de leur
+famille, ne doyvent vacquer aux lectres, parce que c'est chose repugnant
+à rusticité; mais les roynes; princesses et aultres dames qui ne se
+doyvent, pour la reverence de leurs estatz, applicquer à mesnager comme
+les mecaniques, et qui ont serviteurs et servantes pour le faire,
+doyvent trop mieulx appliquer leurs espritz et emploier le temps à
+vacquer aux bonnes et honnestes lectres concernans choses moralles ou
+historialles, qui induisent à vertuz et bonnes meurs, que à oysiveté
+mère de tous vices, ou à dances, conviz, banquetz, et aultres
+passe-temps scandaleux et lascivieux; mais se doivent garder d'appliquer
+leurs espritz aux curieuses questions de théologie, concernans les
+choses secretes de la Divinité, dont le sçavoir appartient seulement aux
+prelatz, recteurs et docteurs.
+
+[Note 12: _Id._, même ouvrage.]
+
+«Et si à ceste consideracion est convenable aux femmes estre lectrées en
+lectres vulgaires, est encores plus requis pour un aultre bien, qui
+en peult proceder: ce que les enfans nourriz avec telles meres sont
+voluntiers plus eloquens, mieulx parlans, plus saiges et mieulx disans
+que les nourriz avec les rusticques, parce qu'ilz retiennent tousjours
+les condicions de leurs meres ou nourrices. Cornelie, mere de Grachus,
+ayda fort, par son continuel usaige de bien parler, à l'eloquence de ses
+enfans. Cicero a escript qu'il avait leu ses epistres, et les estime
+fort pour ouvrage féminin. La fille de Lelius, qui avait retenu la
+paternelle éloquence, rendit ses enfans et nepveux disers[13].»
+
+[Note 13: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,
+ch. XX.]
+
+En définissant le rôle de l'instruction dans les devoirs maternels, Jean
+Bouchet n'a pas oublié de démontrer que l'étude prémunit aussi la femme
+contre les plaisirs du monde et les passions mauvaises. Le cynique
+Rabelais a lui-même compris que les coupables amours ne pouvaient
+trouver place dans une âme sérieusement occupée; et par une charmante
+allégorie, il a montré Cupidon n'osant s'attaquer au groupe des muses
+antiques, et s'arrêtant surpris, ravi, désarmé, et en quelque sorte
+captif lui-même devant leurs graves et doux accents. L'amour profane
+ne pouvant les séduire, est devenu, sous leur influence, l'amour
+immatériel.
+
+En joignant les réflexions de Jean Bouchet et de Rabelais à celles de
+la Belle Cordière, on ne saurait mieux définir le rôle de l'instruction
+chez la femme, le vide que remplit cette instruction et la force qu'elle
+donne pour mieux s'acquitter des devoirs de l'épouse et de la
+mère. C'étaient de tels principes qui, en dépit même de certaines
+exagérations, rendaient si solide l'instruction que possédaient au XVIe
+siècle des femmes de tout rang. Dans une famille bourgeoise habitant le
+midi, Jeanne du Laurens reçoit la sage culture intellectuelle qui lui
+permettra de rédiger avec un si exquis bon sens, un jugement si sûr,
+si droit, ce _Livre de raison_, récemment publié pour l'honneur de sa
+famille et l'édification de notre temps[14].
+
+[Note 14: Manuscrit publié par M. Charles de Ribbe, dans l'ouvrage
+intitulé: _Une Famille au XVIe siècle_.]
+
+Mais, selon le témoignage de Henri IV, «l'ignorance prenait cours dans
+son royaume par la longueur des guerres civiles.» A cette éblouissante
+période de la Renaissance succèdent des jours sombres où les tempêtes
+menacent d'éteindre le flambeau de la vie intellectuelle. Sans doute
+cette vie renaîtra plus florissante que jamais au XVIIe siècle; mais les
+femmes du monde, déshabituées de l'étude, se livreront alors pour
+la plupart à la frivolité des goûts mondains. Les femmes instruites
+deviennent des exceptions brillantes qui se produisent néanmoins dans
+divers rangs de la société.
+
+De grandes dames comme Mme de la Fayette, Mme de Sévigné, Marie-Eléonore
+de Rohan, abbesse de la Sainte-Trinité, à Caen, plus tard abbesse de
+Malnoue[15], et, dans une sphère moins haute, Mme des Houlières, Mlle
+Dupré, ont étudié le latin. Cette dernière apprend même le grec[16].
+
+[Note 15: Huet, _Mémoires_, livre III.]
+
+[Note 16. M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme
+Des Houlières et sa fille_; _la Jeunesse de Fléchier_.]
+
+La duchesse d'Aiguillon, élevée dans le Bocage vendéen, reçoit comme sa
+grand'mère de Richelieu, une instruction solide. Elle est même initiée
+aux lettres grecques et latines [17]. Huet, le savant évêque d'Avranches,
+surprend un jour entra les mains de Marie-Élisabeth de Rochechouart un
+livre que celle-ci lui cache: c'est le texte grec de quelques opuscules
+de Platon, et elle achève avec lui la lecture du Crilon. Instruite et
+modeste comme cette jeune fille, sa tante, Gabrielle de Rochechouart,
+abbesse de Fontevrault, traduit le Banquet et fait refondre sa
+traduction par Racine [18]. Dans ce même XVIIe siècle on admirera la
+science philologique d'Anne Lefèvre, la célèbre Mme Dacier.
+
+[Note 17: Bonneau-Avenant, la Duchesse d'Aiguillon,]
+
+[Note 18: Huet, Mémoires, livre VI; Oeuvres de Racine, édition
+Petitot, 1825. T. IV. Le Banquet de Platon, et la lettre que Racine
+écrit à Boileau sur ce travail. Cette lettre est reproduite dans les
+Oeuvres de Boileau, édition Berriat-Saint-Prix, 1837.]
+
+Ainsi qu'au XVIe siècle, nulle étude, quelque aride qu'elle soit,
+ne rebute quelques femmes. A la connaissance des langues, Mme de
+la Sablière joint l'étude de la philosophie, de la physique, de
+l'astronomie, des mathématiques. Les grandes dames raisonnent sur le
+cartésianisme. Mme de Grignan, qui se reconnaît fille de Descartes,
+écrit une lettre sur la doctrine du pur amour, professée par Fénelon.
+C'était là s'aventurer sur le terrain théologique dont Fénelon, et avant
+lui, Jean Bouchet, avaient prudemment éloigné la femme. L'auteur de
+l'_Éducation des filles_ se défiait avec raison de l'influence féminine
+dans les questions que doit seule trancher l'Église. Heureux le doux et
+saint pontife s'il n'eût pas été lui-même entraîné par une femme vers
+la doctrine contre laquelle s'éleva l'esprit philosophique de Mme de
+Grignan!
+
+Comme au XVIe siècle, l'amour de la science, quelque circonscrit qu'il
+fût chez les femmes, devenait un excès. Si quelques femmes continuaient
+d'unir à une forte instruction leurs sollicitudes domestiques, il sembla
+que d'autres les aient sacrifiées à la curiosité et à la vanité du
+savoir. L'affectation du bel esprit, la préciosité du langage[19]
+ajoutaient encore à l'antipathie qu'inspiraient ces femmes. Leurs
+ridicules furent flagellés par une femme, une femme qui avait d'autant
+plus le droit d'être écoutée que, très instruite, elle n'était point
+pédante: c'était Mlle de Scudéry. Elle opposa la femme savante à la
+femme instruite, l'une affectant avec prétention une science qu'elle n'a
+pas, l'autre cachant avec modestie l'instruction qu'elle possède; la
+première montrant chez elle «plus de livres qu'elle n'en avoit lu,»
+la seconde en laissant voir moins «qu'elle n'en lisoit[20];» celle-ci
+employant d'un air sentencieux de grands mots pour de petites choses,
+celle-là disant simplement les grandes choses; la pédante interrogeant
+publiquement sur une question de grammaire, sur un vers d'Hésiode, la
+femme instruite qui a le bon goût de se déclarer incompétente. Mais
+notons surtout ce contraste: la femme studieuse et modeste surveillant
+toute sa maison avec sollicitude, tandis que sa maladroite imitatrice
+dédaigne le soin du ménage. Devant cette femme oublieuse de ses devoirs,
+impérieuse, suffisante, contente d'elle et tranchant de tout, faisant
+rejaillir ses ridicules sur les femmes réellement instruites, Mlle de
+Scudéry sent déjà bouillonner l'impatience que traduira si bien l'auteur
+des _Femmes savantes_.
+
+[Note 19: Sur le rôle des _Précieuses_, voir plus loin, ch. III.]
+
+[Note 20: V. Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après
+le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry.]
+
+Au milieu de ces femmes qui cherchent à pénétrer les secrets de la
+nature, se livrent à des dissertations philologiques, ou pérorent
+sur les mérites du platonisme, du stoïcisme, de l'épicuréisme, du
+cartésianisme, tandis qu'elles ignorent la science la plus utile, celle
+du devoir modestement accompli, je comprends la mauvaise humeur du
+maître de maison; et si, dans sa colère, il dépasse la mesure en
+confondant la femme instruite avec la pédante, je l'excuse quand il
+s'écrie:
+
+ Le moindre solécisme en parlant vous irrite;
+ Mais vous en faites, vous, d'étranges en conduite.
+ Vos livres éternels ne me contentent pas;
+ Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats,
+ Vous devriez brûler tout ce meuble inutile,
+ Et laisser la science aux docteurs de la ville;
+ M'ôter, pour faire bien, du grenier de céans,
+ Cette longue lunette à faire peur aux gens,
+ Et cent brimborions dont l'aspect importune;
+ Ne point aller chercher ce qu'on fait dans la lune,
+ Et vous mêler un peu de ce qu'on fait chez vous,
+ Ou nous voyons aller tout sens dessus dessous.
+ Il n'est pas bien honnête, et pour beaucoup de causes,
+ Qu'une femme étudie et sache tant de choses.
+ Former aux bonnes moeurs l'esprit de ses enfants,
+ Faire aller son ménage, avoir l'oeil sur ses gens,
+ Et régler la dépense avec économie,
+ Doit être son étude et sa philosophie.
+ Nos pères, sur ce point, étaient gens bien sensés,
+ Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez,
+ Quand la capacité de son esprit se hausse
+ A connaître un pourpoint d'avec un haut-de-chausse.
+ Les leurs ne lisaient point, mais elles vivaient bien;
+ Leurs ménages étaient tout leur docte entretien;
+ Et leurs livres, un dé, du fil et des aiguilles,
+ Dont elles travaillaient au trousseau de leurs filles.
+ Les femmes d'à présent sont bien loin de ces moeurs:
+ Elles veulent écrire et devenir auteurs.
+ Nulle science n'est pour elles trop profonde,
+ Et céans beaucoup plus qu'en aucun lieu du monde:
+ Les secrets les plus hauts s'y laissent concevoir,
+ Et l'on sait tout chez moi, hors ce qu'il faut savoir.
+ On y sait comme vont lune, étoile polaire,
+ Vénus, Saturne et Mars, dont je n'ai point affaire;
+ Et dans ce vain savoir, qu'on va chercher si loin,
+ On ne sait comme va mon pot, dont j'ai besoin.
+ Mes gens à la science aspirent pour vous plaire,
+ Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire.
+ Raisonner est l'emploi de toute ma maison.
+ Et le raisonnement en bannit la raison...!
+ L'un me brûle mon rôt, en lisant quelque histoire;
+ L'autre rêve à des vers, quand je demande à boire:
+ Enfin je vois par eux votre exemple suivi.
+ Et j'ai des serviteurs et ne suis pas servi.
+ Une pauvre servante au moins m'était restée,
+ Qui de ce mauvais air n'était point infectée;
+ Et voilà qu'on la chasse avec un grand fracas,
+ A cause qu'elle manque à parler Vaugelas[21].
+
+[Note 21: Molière, _les Femmes savantes_, acte II, scène VII.]
+
+Dira-t-on que ce dernier trait sent la charge? Non. Rien de plus exact
+que ce détail de moeurs. Rappelons-nous qu'au XVIe siècle, les servantes
+mêmes de Robert Estienne étaient obligées de parler latin[22], et
+reconnaissons la justesse des plaintes de Chrysale lorsqu'il nous dit:
+
+ Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas,
+ Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas?
+ J'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses herbes
+ Elle accommode mal les noms avec les verbes,
+ Et redise cent fois un bas ou méchant mot.
+ Que de brûler ma viande ou saler trop mon pot.
+ Je vis de bonne soupe, et non de beau langage.
+ Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage,
+ Et Malherbe et Balzac, si savants en beaux mots,
+ En cuisine peut-être auraient été des sots[23].
+
+[Note 22: Voir plus haut, page 6.]
+
+[Note 23: Molière, _l. c._]
+
+Tout, dans cette oeuvre admirable, est une exacte peinture d'un certain
+coin de la société pendant la première moitié du XVIIe siècle. Les
+Philaminte, les Bélise, les Armande n'étaient pas plus rares alors qu'au
+XVIe siècle. Après avoir vu ce que Marie de Romieu écrivait pendant
+la Renaissance pour défendre les droits de la femme, trouverons-nous
+exagérée la scène dans laquelle les femmes savantes exposent le plan de
+leur académie?
+
+ ...Nous voulons montrer à de certains esprits,
+ Dont l'orgueilleux savoir nous traite avec mépris,
+ Que de science aussi les femmes sont meublées;
+ Qu'on peut faire, comme eux, de doctes assemblées,
+ Conduites en cela par des ordres meilleurs.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nous approfondirons, ainsi que la physique,
+ Grammaire, histoire, vers, morale, et politique.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Nous serons, par nos lois, les juges des ouvrages;
+ Par nos lois, prose et vers, tout nous sera soumis:
+ Nul n'aura de l'esprit, hors nous et nos amis[24].
+
+[Note 24: _Les Femmes savantes_, acte III, scène II.]
+
+Mais le succès de Molière dépassa le but que le grand comique avait
+poursuivi. Le ridicule qu'il jetait sur les femmes savantes allait
+faire perdre aux femmes jusqu'à cette modeste instruction qu'il leur
+permettait, alors qu'il faisait exprimer par Clitandre sa véritable
+pensée:
+
+ ...Les femmes docteurs ne sont pas de mon goût.
+ Je consens qu'une femme ait des clartés de tout:
+ Mais je ne lui veux point la passion choquante
+ De se rendre savante afin d'être savante;
+ Et j'aime que souvent, aux questions qu'on fait,
+ Elle sache ignorer les choses qu'elle sait:
+ De son étude enfin je veux qu'elle se cache;
+ Et qu'elle ait du savoir sans vouloir qu'on le sache,
+ Sans citer les auteurs, sans dire de grands mots,
+ Et clouer de l'esprit à ses moindres propos[25].
+
+[Note 25: _Les Femmes savantes_, acte I, scène III.]
+
+On ne saurait mieux dire. C'était ainsi que, plusieurs années
+auparavant, Mlle de Scudéry en avait jugé[26], et telle sera toujours
+l'opinion des esprits judicieux. Tout dans la femme doit être voilé,
+l'instruction comme la beauté. Et c'est avec une délicatesse infinie que
+Fénelon a pu dire des jeunes filles: «Apprenez-leur qu'il doit y avoir,
+pour leur sexe, une pudeur sur la science presque aussi délicate que
+celle qui inspire l'horreur du vice[27].»
+
+[Note 26: Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après
+le Grand Cyrus de Mlle de Scudéry_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de
+Fléchier_.]
+
+[Note 27: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. VII. La
+Rochefoucauld a, lui aussi, trouvé en cette rencontre la note juste.
+«Une femme, dit-il, peut aimer les sciences; mais toutes les sciences
+ne lui conviennent pas, et l'entêtement de certaines sciences ne lui
+convient jamais, et est toujours faux» _Maximes diverses_, VI.]
+
+Mais le ridicule que Molière jetait sur les femmes savantes l'emporta
+sur les réserves qu'il avait faites. L'éclat de rire qui accueillit sa
+pièce fut général, et Boileau en prolongea l'écho en y ajoutant sa
+note railleuse[28]. L'instruction fut condamnée avec le pédantisme, et
+l'ignorance triompha du tout.
+
+[Note 28: Boileau, _Satires_, X.]
+
+«Les femmes sous Louis XIV, dit Thomas, furent presque réduites à se
+cacher pour s'instruire, et à rougir de leurs connaissances, comme dans
+des siècles grossiers, elles eussent rougi d'une intrigue. Quelques-unes
+cependant osèrent se dérober à l'ignorance dont on leur faisait un
+devoir; mais la plupart cachèrent cette hardiesse sous le secret: ou si
+on les soupçonna, elles prirent si bien leurs mesures, qu'on ne put
+les convaincre; elles n'avaient que l'amitié pour confidente ou pour
+complice. On voit par là même que ce genre de mérite ou de défaut ne dut
+pas être fort commun sous Louis XIV[29]....»
+
+[Note 29: Thomas, _Essai sur le caractère, les moeurs, l'esprit des
+femmes_. 1772.]
+
+Avec sa finesse malicieuse, La Bruyère constata que les défauts des
+femmes ne s'accordaient que trop ici avec les préjugés des hommes.
+«Pourquoi, dit-il, s'en prendre aux hommes de ce que les femmes ne sont
+pas savantes? Par quelles lois, par quels édits, par quels rescrits,
+leur a-t-on défendu d'ouvrir les yeux et de lire, de retenir ce qu'elles
+ont lu, et d'en rendre compte ou dans leur conversation, ou par leurs
+ouvrages? Ne se sont-elles pas au contraire établies elles-mêmes dans
+cet usage de ne rien savoir, ou par la faiblesse de leur complexion, ou
+par la paresse de leur esprit, ou par le soin de leur beauté, ou par une
+certaine légèreté qui les empêche de suivre une longue étude, ou par le
+talent et le génie qu'elles ont seulement pour les ouvrages de la main,
+ou par les distractions que donnent les détails d'un domestique, ou par
+un éloignement naturel des choses pénibles et sérieuses, ou par une
+curiosité toute différente de celle qui contente l'esprit, ou par un
+tout autre goût que celui d'exercer leur mémoire? Mais, à quelque cause
+que les hommes puissent devoir cette ignorance des femmes, ils sont
+heureux que les femmes, qui les dominent d'ailleurs par tant d'endroits,
+aient sur eux cet avantage de moins.
+
+«On regarde une femme savante comme on fait une belle arme: elle est
+ciselée artistement, d'une polissure admirable, et d'un travail fort
+recherché; c'est une pièce de cabinet que l'on montre aux curieux, qui
+n'est pas d'usage, qui ne sert ni à la guerre ni à la chasse, non plus
+qu'un cheval de manège, quoique le mieux instruit du monde.
+
+«Si la science et la sagesse se trouvent unies en un même sujet, je ne
+m'informe plus du sexe, j'admire; et, si vous me dites qu'une femme sage
+ne songe guère à être savante, ou qu'une femme savante n'est guère sage,
+vous avez déjà oublié ce que vous venez de dire, que les femmes ne
+sont détournées des sciences que par certains défauts: concluez donc
+vous-mêmes que moins elles auraient de ces défauts, plus elles seraient
+sages; et qu'ainsi une femme sage n'en serait que plus propre à devenir
+savante, ou qu'une femme savante, n'étant telle que parce qu'elle aurait
+pu vaincre beaucoup de défauts, n'en est que plus sage[30].»
+
+[Note 30: La Bruyère, _Caractères_, ch. III, Des Femmes.]
+
+Nous savons, en effet, que les femmes du monde se tenaient volontiers
+alors éloignées de l'instruction la plus élémentaire. Avant que Molière
+se fût moqué des pédantes, Mlle de Scudéry constatait, comme Fénelon
+devait le faire après le succès des _Femmes savantes_, que le danger de
+la science n'était pas aussi pressant ni aussi général chez la femme que
+le péril de l'ignorance: «Encore que je sois ennemie déclarée de toutes
+les femmes qui font les savantes, je ne laisse pas de trouver l'autre
+extrémité fort condamnable, et d'être souvent épouvantée de voir tant de
+femmes de qualité avec une ignorance si grossière que, selon moi, elles
+déshonorent notre sexe[31].»
+
+[Note 31: <i>Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société
+française au XVIIe siècle_.]
+
+«Apprenez à une fille à lire et à écrire correctement», dira Fénelon.
+«Il est honteux, mais ordinaire, de voir des femmes qui ont de l'esprit
+et de la politesse ne savoir pas bien prononcer ce qu'elles lisent...
+Elles manquent encore plus grossièrement pour l'orthographe, ou pour
+la manière de former ou de lier les lettres en écrivant: au moins
+accoutumez-les à faire leurs lignes droites, à rendre leurs caractères
+nets et lisibles[32].»
+
+[Note 32: Fénelon, _De l'éducation des filles_, ch. XII.]
+
+Mlle de Scudéry avait aussi parlé des fautes d'orthographe grossières
+que commettaient des femmes aussi inhabiles à bien écrire qu'habiles à
+bien parler. Elles embrouillent à un tel point les caractères dont elles
+se servent, qu'une femme reporte à une autre toutes les lettres que
+celle-ci lui a écrites de la campagne, et la prie de les lui déchiffrer
+elle-même[33]. Mais ce manque d'orthographe et ce griffonnage ne
+se remarquaient-ils pas jusque dans les lettres d'une spirituelle
+épistolière comme Mme de Coulanges[34]?
+
+[Note 33: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française
+au XVIIe siècle._]
+
+[Note 34: Lettre de Coulanges à Mme de Sévigné, 27 août 1694.]
+
+Montaigne remarquait de son temps que tout, dans l'éducation des filles,
+ne tendait qu'à éveiller l'amour[35]. La même observation est faite par
+Mlle de Scudéry qui se plaint que le désir de plaire soit la seule
+faculté que l'on cultive chez la femme: «Sérieusement,... y a-t-il
+rien de plus bizarre que de voir comment on agit pour l'ordinaire en
+l'éducation des femmes? On ne veut pas qu'elles soient coquettes ni
+galantes, et on leur permet pourtant d'apprendre soigneusement tout ce
+qui est propre à la galanterie, sans leur permettre de savoir rien qui
+puisse fortifier leur vertu ni occuper leur esprit. En effet, toutes ces
+grandes réprimandes qu'on leur fait dans leur première jeunesse... de ne
+s'habiller point d'assez bon air, et de n'étudier pas assez les leçons
+que leurs maîtres à danser et à chanter leur donnent, ne prouvent-elles
+pas ce que je dis? Et ce qu'il y a de rare est qu'une femme qui ne peut
+danser avec bienséance que cinq ou six ans de sa vie, en emploie dix ou
+douze à apprendre continuellement ce qu'elle ne doit faire que cinq ou
+six; et à cette même personne qui est obligée d'avoir du jugement jusque
+à la mort et de parler jusques à son dernier soupir, on ne lui apprend
+rien du tout qui puisse ni la faire parler plus agréablement, ni la
+faire agir avec plus de conduite; et vu la manière dont il y a des dames
+qui passent leur vie, on diroit qu'on leur a défendu d'avoir de la
+raison et du bon sens, et qu'elles ne sont au monde que pour dormir,
+pour être grasses, pour être belles, pour ne rien faire, et pour ne
+dire que des sottises; et je suis assurée qu'il n'y a personne dans la
+compagnie qui n'en connoisse quelqu'une à qui ce que je dis convient. En
+mon particulier,... j'en sais une qui dort plus de douze heures tous les
+jours, qui en emploie trois ou quatre à s'habiller, ou pour, mieux dire
+à ne s'habiller point, car plus de la moitié de ce temps-là se passe à
+ne rien faire ou à défaire ce qui avoit déjà été fait. Ensuite elle en
+emploie encore bien deux ou trois à faire divers repas, et tout le
+reste à recevoir des gens à qui elle ne sait que dire, ou à aller chez
+d'autres qui ne savent de quoi l'entretenir; jugez après cela si la vie
+de cette personne n'est pas bien employée!...
+
+[Note 35: Montaigne, _Essais_, liv. III, ch. V.]
+
+«Je suis persuadée... que la raison de ce peu de temps qu'ont toutes
+les femmes, est sans doute que rien n'occupe davantage qu'une longue
+oisiveté[36]...» Combien juste et profonde est cette dernière remarque!
+
+[Note 36: _Le Grand Cyrus_, cité par M. Cousin, _la Société française
+au XVIIe siècle_.]
+
+La satire de Molière ne rendra que plus générales ces nonchalantes
+habitudes, et la vie inoccupée des femmes produira avec la paresse,
+la frivolité, le goût exagéré du luxe et des plaisirs mondains: pente
+fatale qui mène promptement à l'abîme! Ou bien le désoeuvrement
+amollira à un tel degré les femmes et les jeunes filles que, suivant le
+témoignage de Mme de Maintenon, elles ne seront plus capables d'aucun
+effort, même pour parler, même pour s'amuser; et que, inertes,
+apathiques, elles ne sauront plus que manger, dormir[37]! Entre cette vie
+et celle de la brute, je ne vois aucune différence; et, s'il en est une,
+elle est tout entière à l'avantage de l'animal qui, du moins, se remue
+pour chercher sa pâture.
+
+[Note 37: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, éd. du M.
+Lavallée, 145. Entretien avec les dames de Saint-Louis, 28 juin 1702]
+
+Il était temps de remédier à l'anémie morale que nous révèle Mme
+de Maintenon. Ce fut pour combattre ce mal que Fénelon écrivit son
+admirable traité de l'_Éducation des filles_, et que Mme de Maintenon
+appliqua les théories du saint prélat dans l'Institut de Saint-Louis,
+à Saint-Cyr, qu'elle avait fondé pour les jeunes filles de la noblesse
+pauvre[38]. Ces théories étaient elles-mêmes le résultat de l'expérience
+que Fénelon avait acquise en dirigeant le couvent des Nouvelles
+catholiques.
+
+[Note 38: Le traité de _l'Éducation des filles_ parut en 1687, deux
+ans après la fondation de Saint-Cyr, mais Mme de Maintenon consulta
+Fénelon sur l'oeuvre qu'elle créait. Elle collabora avec lui et avec
+l'évêque de Chartres pour le traité intitulé: _l'Esprit de l'Institut
+des filles de Saint-Louis_. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
+52.]
+
+De la pédanterie de quelques femmes, disait l'abbé Fleury, «on a conclu,
+comme d'une expérience assurée, que les femmes n'étaient point capables
+d'étudier, comme si leurs âmes étaient d'une autre espèce que celles des
+hommes, comme si elles n'avaient pas, aussi bien que nous, une raison à
+conduire, une volonté à régler, des passions à combattre, une santé à
+conserver, des biens à gouverner ou s'il leur était plus facile qu'à
+nous de satisfaire à tous ces devoirs sans rien apprendre[39].»
+
+[Note 39: Fleury, _Traité du choix et de la méthode des études_,
+XXXVIII. Études des femmes.]
+
+S'instruire pour mieux remplir ses devoirs, pour former son jugement,
+pour occuper sa vie, c'est là, en effet, le modèle de l'éducation au
+XVIe et au XVIIe siècles, modèle qui ne fut pas suivi par la généralité
+des familles, mais qui subsistait toujours. Mlle de Scudéry avait ainsi
+défini le rôle de l'instruction chez la femme. Telle fut aussi la pensée
+qui inspira Fénelon et Mme de Maintenon. Mais tous deux comprirent que
+pour que leurs réformes fussent durables, il fallait préparer dans les
+jeunes filles des mères éducatrices qui les perpétueraient. Pour former
+ces mères, leur plan ne devait pas se borner à l'instruction des femmes,
+mais il devait embrasser la grande et forte éducation qui ne sépare pas
+l'enseignement intellectuel de l'enseignement moral.
+
+Ces mères éducatrices étaient rares. L'éducation, si négligée dans bien
+des familles mondaines, était en même temps comprimée. Et il faut dire
+que ce système de compression dominait aussi, dès le XVIe siècle, dans
+les familles les plus austères. Le principe romain qui régnait alors
+dans le droit, passait dans les moeurs, et ce n'était pas à tort que
+Fénélon souhaitait pour la jeune fille une plus douce atmosphère de
+tendresse. La mère de Mme de Maintenon n'avait embrassé que deux fois sa
+fille! Par contre, ces mères si avares de baisers étaient prodigues de
+soufflets, témoin, au XVIe siècle, cette femme d'ailleurs si digne et
+si respectable, Mme du Laurens: «Quant à nous autres filles qui estions
+jeunes, ma mère nous menoit tous-jours devant elle, soit à l'église,
+soit ailleurs, prenant garde à nos actions. Que si nous regardions çà et
+là, comme font ordinairement les enfans, elle nous souffletoit devant
+tous pour nous faire plus de honte...»[40]
+
+[Note 40: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe _Une
+famille au XVIe siècle_.]
+
+Fénelon et Mme de Maintenon étaient témoins de ce que, sous la
+surveillance d'une mère grondeuse, la vie domestique pouvait avoir
+d'ennuis pour la jeune personne. «Quelle est, dit Mme de Maintenon, la
+fille qui ne travaille pas depuis le matin jusqu'au soir dans la chambre
+de sa mère, et n'en fait pas son plaisir? Elle n'y trouve, le plus
+souvent, que de la mauvaise humeur à essuyer, beaucoup de désagréments,
+quelquefois même de mauvais traitements, et personne ne s'avise de la
+plaindre et de lui procurer des délassements. La plupart travaillent
+assidûment toute la semaine, et ne se promènent que les fêtes et
+dimanches.[41]»
+
+[Note 41: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 145.]
+
+Il était des mères qui, très mondaines pour leur compte, et très sévères
+pour celui de leurs filles, ne les emmenaient à la cour que dans une
+attitude d'esclavage. «Mme la princesse d'Elbeuf, dit Mme de Maintenon,
+joue toute la journée avec Mme la duchesse de Bourgogne; sa fille
+est assise à son côté sans dire un seul mot; les jours ouvriers elle
+travaille, et les dimanches et fêtes, elle est les bras croisés à
+regarder jouer, et à s'intéresser au jeu de sa mère, et quelquefois,
+lasse et ennuyée de regarder, elle ferme les yeux. Mme Colbert, que la
+reine aimait beaucoup, et à qui elle faisait l'honneur de jouer avec
+elle, avait sa fille debout près d'elle qui passait sa vie sans
+parler[42].» Ces mères n'eussent pas permis à leurs filles de prendre la
+parole sans avoir été interrogées.
+
+[Note 42: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 187. Instruction à la
+classe verte, 1705.]
+
+Les mères laissaient-elles leurs filles chez elles, la vie de celles-ci
+n'était pas mieux dirigée. Une femme de chambre de la mère devenait la
+gouvernante de la fille: «Ce sont ordinairement des paysannes, ou tout
+au plus de petites bourgeoises qui ne savent que faire tenir droite,
+bien tirer la busquière, et montrer à bien faire la révérence. La plus
+grande faute, selon elles, c'est de chiffonner son tablier, d'y mettre
+de l'encre: c'est un crime pour lequel on a bien le fouet, parce que la
+gouvernante a la peine de les blanchir et de les repasser: mais mentez
+tant qu'il vous plaira, il n'en sera ni plus ni moins, parce qu'il n'y a
+rien là à repasser ni à raccommoder. Cette gouvernante a grand soin de
+vous parer pour aller en compagnie, où il faut que vous soyez comme une
+petite poupée. La plus habile est celle qui sait quatre petits vers bien
+sots, quelques quatrains de Pibrac qu'elle fait dire en toute occasion,
+et qu'on récite comme un petit perroquet. Tout le monde dit: La jolie
+enfant! la jolie mignonne! La gouvernante est transportée de joie et
+s'en tient là. Je vous défie d'en trouver une qui parle de raison[43].»
+
+[Note 43: Mme de Maintenon, _ouvrage cité_, 156. Instruction aux
+demoiselles de la classe verte, mars 1703.]
+
+Dans les familles mondaines, quelle pernicieuse atmosphère entoure
+la jeune fille! La grande âme sacerdotale de Fénelon est saisie de
+tristesse devant le spectacle que présentent les désordres et les
+discordes de la maison, la vie dissipée de la mère de famille. «Quelle
+affreuse école pour des enfants! s'écrie-t-il. Souvent une mère qui
+passe sa vie au jeu, à la comédie, et dans les conversations indécentes,
+se plaint d'un ton grave qu'elle ne peut pas trouver une gouvernante
+capable d'élever ses filles. Mais qu'est-ce que peut la meilleure
+éducation sur des filles à la vue d'une telle mère? Souvent encore on
+voit des parents qui, comme dit saint Augustin, mènent eux-mêmes leurs
+enfants aux spectacles publics, et à d'autres divertissements qui ne
+peuvent manquer de les dégoûter de la vie sérieuse et occupée dans
+laquelle ces parents mêmes les veulent engager; ainsi ils mêlent le
+poison avec l'aliment salutaire. Ils ne parlent que de sagesse; mais ils
+accoutument l'imagination volage des enfants aux violents ébranlements
+des représentations passionnées et de la musique, après quoi ils ne
+peuvent plus s'appliquer. Ils leur donnent le goût des passions, et
+leur font trouver fades les plaisirs innocents. Après cela, ils veulent
+encore que l'éducation réussisse, et ils la regardent comme triste et
+austère, si elle ne souffre ce mélange du bien et du mal. N'est-ce pas
+vouloir se faire honneur du désir d'une bonne éducation de ses enfants,
+sans en vouloir prendre la peine, ni s'assujettir aux règles les plus
+nécessaires [44].»
+
+[Note 44: Fénelon, _De l'éducation des filles,_ xiii.]
+
+Devant ces tristes exemples, Fénelon et sa noble alliée comprennent
+combien il est urgent d'élever la femme qui aura elle-même des enfants à
+élever un jour. En considérant cette mission aussi bien que l'influence
+qu'exercent les femmes, Fénelon juge même que la mauvaise éducation des
+filles est plus dangereuse encore que celle des hommes[45]. Et Mme de
+Maintenon, alors qu'elle engage les élèves de Saint-Cyr à ne donner
+à leurs compagnes que de bons exemples, les prévient que par celles
+d'entre ces jeunes filles qui sont destinées à devenir mères, la
+transmission du bien et du mal s'opérera pendant les siècles des
+siècles, et que des fautes commises mille ans plus tard feront peser une
+effroyable responsabilité sur la personne qui aura laissé tomber une
+mauvaise semence dans l'âme d'une mère future[46].
+
+[Note 45: Fénelon, _De l'éducation des filles_, I.]
+
+[Note 46: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 185. Entretien
+avec les demoiselles de la classe bleue, 1705.]
+
+Mme de Maintenon écrit aussi à une dame de Saint-Louis: «Que vous êtes
+heureuse, ma chère fille, de ne pas dire un mot qui ne soit une bonne
+oeuvre qui ira plus loin que vous[47]!»--«Il y a donc dans l'oeuvre de
+Saint-Louis, si elle est bien faite et avec l'esprit d'une vraie foi et
+d'un véritable amour de Dieu, de quoi renouveler dans tout le royaume la
+perfection du christianisme,» disait _l'Esprit de l'Institut_. Et elle
+se montrait ainsi la digne élève de ces Ursulines qui avaient formulé ce
+principe: «Il faut renouveler par la petite jeunesse ce monde corrompu;
+les jeunes réformeront leurs familles, leurs familles réformeront leurs
+provinces, leurs provinces réformeront le monde[48].» Les Ursulines
+s'appliquaient, elles aussi, à former des institutrices en même temps
+que des élèves; mais nous reparlerons des services qu'elles rendirent.
+
+[Note 47: Id. _id._, 216. Lettre à Mme de Saint-Périer, 1708.]
+
+[Note 48: _Chronique des Ursulines_, citée par M. Legouvé. _Histoire
+morale des femmes_.]
+
+Fénelon et la fondatrice de Saint-Cyr jugent que tout dans d'instruction
+de la mère future doit concourir à un double but: éclairer la piété,
+fortifier la raison. Ils veulent former de solides chrétiennes, des
+chrétiennes instruites de leur religion, des chrétiennes qui, suivant
+le conseil de saint François de Sales, sauront sacrifier les pratiques
+surérogatoires de la piété à leurs devoirs essentiels d'épouses et de
+mères; ils veulent former aussi des femmes raisonnables qui, habituées à
+s'appliquer le fruit de toutes les instructions qu'elles auront reçues,
+deviendront de sûres conseillères, mettront les biens de l'âme au-dessus
+des vanités du luxe et du monde; des femmes laborieuses, charitables,
+«de bonnes moeurs, modestes, discrètes, silencieuses,... bonnes, justes,
+généreuses, aimant d'honneur, la fidélité, la probité, faisant plaisir
+dans ce qu'elles peuvent, ne fâchant personne, portant partout la
+paix, ne désunissant jamais, ne redisant que ce qui peut plaire et
+adoucir[49].» C'est l'idéal de la femme forte, cet idéal que Fénelon
+présente à la dernière page de son livre et qui en est la vraie
+conclusion. Et pour que soit pleinement réalisé cet idéal de la femme
+forte qui rira encore à son dernier jour, Fénelon et Mme de Maintenon
+demandent qu'on laisse s'épanouir dans la jeune fille cette aimable
+gaieté qui annonce la paix de la conscience et qu'étouffait souvent
+l'éducation domestique du XVIIe siècle.
+
+[Note 49: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 193. Lettre aux
+dames de Saint-Louis, 11 février 1706.]
+
+Dans ce système d'éducation, l'instruction proprement dite devenait un
+puissant moyen de préparer la femme forte. Ici encore Mme de Maintenon
+semble s'être inspirée de Fénelon en appliquant à Saint-Cyr la méthode
+pédagogique de celui-ci, cette méthode qui, admirablement appropriée aux
+besoins de l'enfant, à la curiosité de l'adolescente, témoignait que
+l'ancien supérieur des Nouvelles catholiques avait vu de près
+se développer l'intelligence féminine et avait ainsi étudié les
+enseignements que comporte chaque âge.
+
+Cette méthode n'a point vieilli, non plus que les résultats qu'elle
+poursuit.
+
+De même que l'éducation morale, l'éducation intellectuelle doit tendre
+à ce double but que nous avons signalé: former le jugement, éclairer la
+piété, et rendre ainsi la femme plus capable de remplir ses devoirs. Au
+lieu de cette instruction qui ne fait qu'encombrer la mémoire, Fénelon
+et Mme de Maintenon veulent une instruction vraiment pratique qui soit
+une force pour le caractère en même temps qu'une lumière pour l'esprit.
+
+Pour la fondatrice de Saint-Cyr, il n'était pas jusqu'aux leçons
+d'écriture qui ne servissent à l'éducation morale, et les exemples que
+Mme de Maintenon traçait elle-même sur les cahiers des élèves étaient
+des préceptes remplis de cette haute raison, de cette douce sagesse, de
+cette délicatesse de sentiment qui distinguaient cette femme célèbre.
+Elle s'appliquait à ce que les jeunes filles s'assimilassent le suc de
+toutes les leçons qu'elles entendaient, et elle les engageait à écrire
+leurs réflexions dans un livre spécial[50].
+
+[Note 50: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_. À une époque
+antérieure, Jacqueline Pascal, en religion soeur Sainte-Euphémie,
+veillait aussi à ce que ses élèves s'appliquassent les fortes lectures
+religieuses qu'elle leur faisait, mais qui étaient malheureusement
+imbues des doctrines jansénistes. _Règlement pour les enfants de
+Port-Royal_, composé par soeur Sainte-Euphémie en 1657 et imprimé en
+1665, à la suite des _Constitutions de Port-Royal_. Voir ce règlement
+dans l'ouvrage de M. Cousin, _Jacqueline Pascal_, appendice n° 2.--M.
+Cousin fait remarquer que l'enseignement mutuel était judicieusement
+appliqué dans ce règlement.]
+
+Certes, ce n'était qu'à un petit nombre de connaissances que
+s'appliquait cette méthode. Mais, selon l'esprit du XVIIe siècle, mieux
+valait peu savoir et bien savoir que de posséder superficiellement un
+plus grand nombre de connaissances. Aussi, quelque restreint que fût le
+programme de Fénelon, nous dirons, avec Mgr Dupanloup, que _exquis
+bon sens_, qui est l'âme du XVIIe siècle, pouvait souvent remplacer
+l'enseignement des livres, et qu'une instruction très élémentaire
+pouvait suffire alors qu'elle s'appuyait sur la base solide de la
+raison[51]. Ce bon sens était un guide sûr, à l'aide duquel les femmes
+devaient juger sainement aussi bien des oeuvres de l'esprit que des
+choses de la vie.
+
+[Note 51: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]
+
+Avec une forte instruction religieuse, très justement éloignée toutefois
+des controverses théologiques, Fénelon ne prescrit donc à la jeune fille
+que bien peu de connaissances: lire distinctement et naturellement,
+écrire avec correction, parler avec pureté, savoir les quatre règles de
+l'arithmétique pour faire les comptes de la maison, être initiée aux
+choses de la vie rurale, aux droits et aux devoirs seigneuriaux,
+apprendre les éléments du droit autant que ceux-ci se rapportent à
+la condition de la femme, mais éviter cependant de faire servir ces
+connaissances à une humeur processive. Après ces études qui, pour lui,
+sont fondamentales et dont la dernière manque à nos programmes actuels,
+Fénelon permet qu'on laisse lire aux jeunes filles des livres profanes
+dont la solidité les dégoûtera de la creuse lecture des romans:
+«Donnez-leur donc des histoires grecque et romaine; elles y verront des
+prodiges de courage et de désintéressement. Ne leur laissez pas ignorer
+l'histoire de France, qui a aussi ses beautés; mêlez-y celle des pays
+voisins, et les relations des pays éloignés judicieusement écrites. Tout
+cela sert à agrandir l'esprit et à élever l'âme à de grands sentiments,
+pourvu qu'on évite la vanité et l'affectation[52].»
+
+[Note 52: Fénelon, Éducation des filles, XII.]
+
+C'est avec les mêmes précautions que le vénérable auteur souhaite que le
+latin, la langue des offices de l'Église, remplace dans l'instruction
+des jeunes filles l'italien et l'espagnol qui y figuraient alors, ces
+deux idiomes dont l'étude entraîne la lecture d'ouvrages passionnés, et
+qui, ne fût-ce qu'au point de vue littéraire, ne sauraient égaler la
+vigoureuse beauté du latin.
+
+«Je leur permettrais aussi, mais avec un grand choix, la lecture des
+ouvrages d'éloquence et de poésie, si je croyais qu'elles en eussent le
+goût, et que leur jugement fût assez solide pour se borner au véritable
+usage de ces choses; mais je craindrais d'ébranler trop les imaginations
+vives, et je voudrais en tout cela, une exacte sobriété: tout ce qui
+peut faire sentir l'amour, plus il est adouci et enveloppé, plus il me
+paraît dangereux.
+
+«La musique et la peinture ont besoin des mêmes précautions[53].»
+
+[Note 53: Id., _l. c._]
+
+Fénelon souhaitait que, dans l'éducation de la jeune fille,
+l'inspiration chrétienne animât la poésie, la musique, et
+particulièrement l'alliance de ces deux arts, le chant. Mais cette
+bienfaisante inspiration lui semblait bien difficile à rencontrer à une
+époque où la poésie et la musique s'unissaient pour célébrer l'amour.
+Nous verrons comment Racine allait réaliser le voeu de Fénelon.
+
+Avec ce sentiment du beau qui faisait désirer à Fénelon que, pour leur
+parure, les jeunes filles prissent pour modèle la noble simplicité des
+statues grecques, il veut qu'elles étudient le dessin, la peinture, ne
+fût-ce que pour exécuter leurs travaux manuels avec un art plus délicat
+et pour faire régner dans certains arts industriels le goût qui y manque
+trop souvent.
+
+Tout est solide dans cette instruction. Nous n'y trouvons qu'un seul
+défaut: une trop grande méfiance à l'endroit des oeuvres littéraires. En
+éliminant tout ce qui, dans ces ouvres, enflamme les passions, il reste
+encore assez de pages où l'on peut montrer à la jeune fille la sublime
+alliance du beau et du bien. L'émotion même que font naître les grands
+sentiments est sans péril lorsqu'elle est réglée par cette haute raison
+que cultivaient dans leurs disciples les deux nobles éducateurs du XVIIe
+siècle. Ils leur avaient appris à juger trop sainement des choses de
+l'esprit pour que des sentiments exaltés leur donnassent le dégoût de la
+vie réelle.
+
+Bien que Mme de Maintenon élevât justement au-dessus de la forme
+littéraire l'utilité du fond, elle ne négligeait pas chez les élèves
+de Saint-Cyr l'élégante pureté de l'expression. Elle leur enseignait
+elle-même ce style épistolaire où elle excellait, ce style naturel qui,
+dans sa brièveté, se borne «à expliquer clairement et simplement ce que
+l'on pense.» Elle composa pour ces jeunes personnes des _Proverbes_, des
+_Conversations_ qui, tout en exerçant leur jugement, les initiaient aux
+grâces de la causerie française. Elle fit plus. Après avoir entendu
+l'une des «détestables» ouvres dramatiques que Mme de Brinon, première
+supérieure de Saint-Cyr, composait pour ses élèves, «elle la pria de
+n'en plus faire jouer de semblables, et de prendre plutôt quelque belle
+pièce de Corneille ou de Racine choisissant seulement celle où il y
+aurait le moins d'amour.» _Cinna_ fut représenté par les demoiselles de
+Saint-Cyr. Je m'étonne que l'on n'ait point préféré _Polyeucte à Cinna_.
+Ne semble-t-il pas que le choix de cette dernière pièce ait été une
+flatterie ingénieuse à l'endroit du nouvel Auguste?
+
+_Andromaque_ suivit _Cinna_ sur le théâtre de Saint-Cyr. Après la
+représentation, Mme de Maintenon écrivit à Racine: «Nos petites filles
+viennent de jouer votre _Andromaque_, et l'ont si bien jouée qu'elles
+ne la joueront de leur vie, ni aucune autre de vos pièces.» Elle lui
+demanda alors de composer «quelque espèce de poème moral ou historique
+dont l'amour fût entièrement banni, et dans lequel il ne crût pas que
+sa réputation fût intéressée, parce que la pièce resterait ensevelie à
+Saint-Cyr, ajoutant qu'il lui importait peu que cet ouvrage fût contre
+les règles, pourvu qu'il contribuât aux vues qu'elle avait de divertir
+les demoiselles de Saint-Cyr en les instruisant[54].»
+
+[Note 54: Mme de Caylus, citée par L. Racine, _Mémoires_.]
+
+De ce désir de Mme de Maintenon naquirent successivement _Esther_,
+_Athalie_, ces oeuvres dans lesquelles on ne saurait dire que la
+réputation de Racine ne fût pas «intéressée», et qui, certes, ne
+devaient pas demeurer «ensevelies à Saint-Cyr.» Ainsi, c'est pour
+l'éducation des femmes qu'ont été écrites ces pages où l'harmonieux
+génie de Racine s'élève à une incomparable grandeur en traduisant la
+pensée biblique; ces pages immortelles qui comptent parmi les gloires
+les plus pures de la France et qui témoigneraient au besoin que la foi a
+toujours été la meilleure inspiration de la poésie.
+
+Les tragédies jouées à Saint-Cyr durent charmer Fénelon qui avait désiré
+que l'on exerçât les enfants à représenter, entre eux les scènes les
+plus touchantes de la Bible. Et la musique se joignant à la poésie dans
+les choeurs d'_Esther_ et d'_Athalie_, c'était là encore répondre au
+voeu du maître qui avait si vivement souhaité que la musique et la
+poésie, ces arts «que l'Esprit de Dieu même a consacrés», fussent
+rappelées à une mission éducatrice qui était leur mission primitive:
+«exciter dans l'âme des sentiments vifs et sublimes pour la vertu[55].»
+
+[Note 55: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]
+
+On sait quel éclat eurent les représentations d'_Esther_: Louis XIV
+présidant à l'admission des invités, en dressant lui-même la liste; et
+le jour des représentations, le grand souverain se tenant près de la
+porte, levant sa canne pour former une barrière et ne laissant entrer
+que les personnes dont les noms figuraient sur la liste qu'il tenait
+dans sa main royale. On sait aussi l'enthousiasme avec lequel _Esther_
+fut accueillie et le charme touchant qu'ajoutaient à cette oeuvre déjà
+si émouvante, les jeunes filles qui l'interprétaient, ces enfants de la
+noblesse pauvre, qui vivaient loin de leurs familles, ces _jeunes et
+tendres fleurs transplantées_ comme les compagnes d'Esther[56]. Le grand
+Condé pleura à ce spectacle comme il avait pleuré dans son héroïque
+jeunesse en entendant Auguste pardonner à Cinna.
+
+[Note 56: Louis Racine, _Mémoires_. Les représentations d'_Esther_
+eurent lieu en 1689. La même année, Racine composa pour les demoiselles
+de Saint-Cyr quatre cantiques inspirés de l'Écriture sainte. Plusieurs
+fois le roi se les fit chanter par ces jeunes personnes.--Racine et
+Boileau avaient revu, au point de vue du style, les constitutions de
+Saint-Cyr. (Note de M. Lavallée dans son édition des _Oeuvres de Mme de
+Maintenon_.)]
+
+Racine avait dirigé lui-même les répétitions de sa pièce. Quel maître
+que celui-là! Combien ce grand chrétien devait faire pénétrer dans
+les jeunes âmes les sublimes enseignements de son oeuvre: le courage
+religieux qui fait braver la mort à une femme jeune et timide, la
+confiance dans cette justice souveraine qui, à son heure, abaisse
+l'orgueilleux et fait triompher l'innocent persécuté! Quel maître aussi
+dans l'art de bien dire que le merveilleux poète qui initiait ses
+élèves aux délicatesses de son style enchanteur! Mme de Maintenon avait
+réellement atteint le but qu'elle poursuivait par ces représentations:
+remplir de belles pensées l'esprit des jeunes filles, les habituer à un
+pur langage et aussi à ce maintien noble et gracieux qui est essentiel
+à la dignité de la femme, et que Mme de Maintenon enseignait aux
+demoiselles de Saint-Cyr avec toutes les bienséances du monde.
+
+Mais l'éclat de ces représentations eut des suites fâcheuses qui
+compromirent jusqu'à la cause de l'instruction des femmes. Lorsque,
+l'hiver suivant, Racine présenta _Athalie_ à Mme de Maintenon, des avis
+donnés tantôt par des personnes bien intentionnées, tantôt par des
+rivaux du poète, firent comprendre à la fondatrice de Saint-Cyr le
+danger qu'il y avait à produire de jeunes filles sur un théâtre et
+devant la cour. _Athalie_ ne fut donc représentée que devant le roi
+et Mme de Maintenon, dans une chambre sans décors et par les jeunes
+personnes revêtues de leurs uniformes de pension.
+
+Si la réforme s'était arrêtée là, nous n'y aurions vu aucun
+inconvénient. Mais Mme de Maintenon crut s'apercevoir que depuis les
+représentations d'_Esther_ les demoiselles de Saint-Cyr n'étaient plus
+les mêmes. L'orgueil et les folles vanités du monde avaient pénétré avec
+les applaudissements de la cour dans ce pieux asile. Il n'était pas
+jusqu'à cette faculté de raisonner que Mme de Maintenon avait développée
+dans ses élèves, qui ne contribuât à en faire des pédantes. Elles
+n'avaient aussi que trop imité ce ton de raillerie qui, chez Mme de
+Maintenon, demeurait dans les limites d'un aimable enjouement, mais qui,
+chez ces jeunes filles hautaines, devenait aisément de l'impertinence.
+
+Mme de Maintenon écrit à Mme de Fontaines, maîtresse générale des
+classes: «La peine que j'ai sur les filles de Saint-Cyr ne se peut
+réparer que par le temps et par un changement entier de l'éducation que
+nous leur avons donnée jusqu'à cette heure; il est bien juste que j'en
+souffre, puisque j'y ai contribué plus que personne, et je serai bien
+heureuse si Dieu ne m'en punit pas plus sévèrement. Mon orgueil s'est
+répandu par toute la maison, et le fond en est si grand qu'il l'emporte
+même par-dessus mes bonnes intentions. Dieu sait que j'ai voulu établir
+la vertu à Saint-Cyr, mais j'ai bâti sur le sable. N'ayant point ce qui
+seul peut faire un fondement solide, j'ai voulu que les filles eussent
+de l'esprit, qu'on élevât leur coeur, qu'on formât leur raison; j'ai
+réussi à ce dessein: elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous;
+elles ont le coeur élevé, et sont plus fières et plus hautaines qu'il ne
+conviendrait de l'être aux plus grandes princesses; à parler même selon
+le monde, nous avons formé leur raison, et fait des discoureuses,
+présomptueuses, curieuses, hardies. C'est ainsi que l'on réussit quand
+le désir d'exceller nous fait agir. Une éducation simple et chrétienne
+aurait fait de bonnes filles dont nous aurions fait de bonnes femmes
+et de bonnes religieuses, et nous avons fait de beaux esprits que
+nous-mêmes, qui les avons formés, ne pouvons souffrir; voilà notre mal,
+et auquel j'ai plus de part que personne[57].»
+
+[Note 57: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 26. 20 septembre
+1691.]
+
+Mais pour remédier au mal, Mme de Maintenon perd cette mesure qui est le
+trait distinctif de son caractère. S'imaginant que c'est l'instruction
+qui enfle le coeur de ses élèves, elle supprime, dans le programme
+d'études l'histoire romaine, l'histoire universelle. L'histoire de
+France même trouve à peine grâce à ses yeux, et encore à la condition
+de n'être qu'une suite chronologique des souverains. Les demoiselles de
+Saint-Cyr ne seront plus guère occupées que par les travaux à l'aiguille
+et par des instructions sur les devoirs de l'état auquel leur condition
+les destine. Peu de lectures, si ce n'est dans quelques ouvrages de
+piété; mais ici encore Mme de Maintenon veille à ce que ces lectures
+puissent former le jugement et régler les moeurs, en même temps qu'elles
+donneront à la piété un solide aliment.
+
+Enfin Mme de Maintenon laisse échapper cette parole que rediront si
+souvent les adversaires de l'instruction des filles: «Les femmes ne
+savent jamais rien qu'à demi, et le peu qu'elles savent les rend
+communément fières, dédaigneuses, causeuses, et dégoûtées des choses
+solides[58].»
+
+[Note 58: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 84. Instruction
+aux religieuses de Saint-Louis. Juin 1696.]
+
+Mme de Maintenon aurait pu se dire que, dans un certain ordre
+de connaissances, les femmes peuvent acquérir plus que cette
+demi-instruction qui en fait des pédantes. Elle aurait pu se dire aussi
+que ce qui avait enorgueilli les demoiselles de Saint-Cyr, ce n'était
+pas leur instruction, c'était la parade qu'on leur avait fait faire de
+leurs talents.
+
+Du reste cette réforme était trop exagérée pour qu'elle fût longtemps
+appliquée. Selon Mme du Pérou, dame de Saint-Louis, Mme de Maintenon
+n'avait voulu que déraciner le «fond d'orgueil» de Saint-Cyr, pour
+établir ensuite un juste milieu dans les études. La correspondance et
+les instructions de la fondatrice semblent prouver qu'il en fut ainsi.
+Les tragédies, les _Proverbes_, les _Conversations_, ne figurent plus au
+premier rang, mais sont réservés comme récompense du travail après les
+devoirs de lecture et d'écriture. L'histoire n'est plus négligée, à
+en juger par une leçon d'histoire contemporaine que Mme de Maintenon
+octogénaire envoie à la classe bleue.
+
+A Paris, dans la maison de l'Enfant-Jésus, trente jeunes filles nobles
+étaient élevées d'après le modèle de l'Institut de Saint-Louis[59]. Mme
+de la Viefville, abbesse de Gomerfontaine, et Mme de la Mairie, prieure
+de Bisy, voulurent aussi employer cette méthode dans leurs couvents.
+Mais ceux-ci admettant des filles de bourgeois et de vignerons, la
+fondatrice de Saint-Cyr rappela à Mme de la Viefville et à Mme de la
+Mairie, que si les mêmes principes moraux et religieux doivent être
+donnés aux jeunes filles de condition inférieure, il n'en est pas
+ainsi de l'éducation sociale et intellectuelle. Elle les engage donc
+à proscrire de l'éducation donnée à ces enfants, tout ce qui pourrait
+exalter leur imagination et leur faire rêver une autre vie que la
+modeste existence à laquelle elles sont appelées. L'instruction
+professionnelle, voilà ce qu'elle recommande pour ces jeunes personnes
+avec l'enseignement de la lecture, de l'écriture, du calcul.
+
+[Note 59: Par une touchante association, c'est dans cette même
+maison, que huit cents femmes venaient chercher des secours et du
+travail. Cette maison, située dans la rue de Sèvres, est aujourd'hui
+occupée par l'hôpital de l'Enfant-Jésus. Sous sa nouvelle destination
+de charité, elle a gardé son ancien nom. Guilhermy, _Inscriptions de la
+France_, t. I, CCCLXXXVI.]
+
+Mme de Maintenon se rencontrait encore avec Fénelon dans ce principe,
+qu'il faut élever les filles pour la condition où elles doivent être
+placées, pour le lieu même qu'elles doivent habiter. C'est la véritable
+éducation professionnelle, sage, prudente, et qui, au lieu de faire
+mépriser aux jeunes filles l'état où elles sont nées, les rend dignes
+d'y faire honneur un jour[60].
+
+[Note 60: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Fénelon, _De
+l'éducation des filles_, ch. XII.]
+
+L'instruction professionnelle existait donc au XVIIe siècle et même à
+une époque antérieure. Henri Il avait créé à Paris, à l'hôpital de la
+Trinité, rue Saint-Denis, une fabrique de tapisserie de haute et basse
+lisse, fabrique qui avait pour jeunes ouvriers les orphelins recueillis
+dans cette maison. Il y avait parmi eux trente jeunes filles qui étaient
+ainsi initiées et exercées à notre vieil art national[61].
+
+[Note 61: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, ccclxxvi et
+note 2. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), _les Arts au moyen âge et à
+l'époque de la Renaissance_.]
+
+Au XVIIe siècle, Mme de Miramion fonde la maison de la Sainte-Enfance où
+des religieuses forment de petites orphelines au travail qui fait vivre,
+à la foi qui soutient l'ouvrière. Elle fonde aussi un atelier où les
+enfants apprennent, avec les ouvrages manuels, la lecture, l'écriture,
+le catéchisme. Du reste, les travaux de couture étaient enseignés aux
+jeunes filles dans ces petites écoles dont Mme de Miramion grossit
+considérablement le nombre, et auxquelles elle prépara, elle aussi, de
+dignes maîtresses dans ces saintes filles que le peuple reconnaissant
+nomma les _Miramionnes_[62].
+
+[Note 62: Mme de Miramion fonda plus de cent écoles. Bonneau-Avenant,
+_Madame de Miramion_.]
+
+L'instruction primaire poursuivait, en effet, son cours, et elle
+continuait de faire une large part à l'instruction gratuite. Au XVIe
+siècle elle avait pris un développement extraordinaire que les guerres
+de religion vinrent ralentir, mais qui continua pendant les deux siècles
+suivants. L'Église donnait à ce mouvement une énergique impulsion. Les
+archevêques de Bordeaux rappellent dans tous leurs statuts la nécessité
+de l'instruction populaire, et l'un d'eux, Mgr de Rohan, demande à ses
+curés de se procurer tous des maîtres et des maîtresses d'école. En
+1682, l'évêque de Coutances exhorte les pasteurs des paroisses à faire
+instruire les filles par quelque pieuse femme qui se dévouera «à un si
+saint emploi.» Pour lui la mission de l'institutrice est, on le voit, un
+sacerdoce. En 1696, les curés de Chartres supplient leur évêque de leur
+donner des maîtres et des maîtresses d'école pour moraliser le peuple
+par l'instruction gratuite: l'ignorance leur semble la source principale
+du vice[63].
+
+[Note 63: Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.
+1881.]
+
+Des inscriptions du XVIIe et du XVIIIe siècles nous montrent d'humbles
+curés de campagne fondant ou soutenant, dans leurs paroisses, des écoles
+de filles aussi bien que des écoles de garçons[64]. Ces inscriptions
+attestent aussi que de généreuses chrétiennes prirent part aux
+fondations scolaires, justement regardées comme des oeuvres pies[65].
+Dans le traité de l'_Éducation des filles_, Fénelon demande que l'on
+apprenne aux futures châtelaines le moyen d'établir de petites écoles
+dans leurs villages[66].
+
+[Note 64: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III. DCCCLXXXIV
+(Fontenay-sur-Bois); DCCCCXCVII (Genevilliers), etc.]
+
+[Note 65: Ibid., t. III, DCCCLXXXII, DCCCCXIV, etc.]
+
+[Note 66: Fénelon, _Éducation des filles_, ch. XII.]
+
+Il serait trop long de citer tous les efforts de l'Église pour répandre
+dans les plus humbles rangs de la société la lumière intellectuelle
+dont elle est le foyer. Mais comment ne pas nommer quelques-unes des
+communautés religieuses qui se dévouèrent à l'instruction du peuple? Dès
+la fin du XVIe siècle, une femme admirable, Mlle de Sainte-Beuve,
+fonde la communauté des Ursulines de France qui donnent l'instruction
+gratuite. Elles enseignent à leurs élèves la lecture, l'écriture,
+l'orthographe, le calcul[67]. En 1668, elles avaient 310 de ces
+pépinières qui, d'après la pensée fondamentale de l'institut, devaient
+préparer par l'enfant, par la jeune fille, la régénération de la famille
+et de la société[68].
+
+[Note 67: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_, 270. Instruction
+aux demoiselles de la classe verte, mai 1714.--De curieux mémoires
+récemment publiés, ajoutent une preuve de plus à la solide instruction
+et au dévouement des Ursulines. Nous trouvons dans ces pages le nom
+d'une fille des Godefroy, Louise-Catherine, en religion soeur Catherine
+de l'Assomption, qui, à l'étude des saintes lettres, joignait celle du
+latin, de la poésie, de l'arithmétique, et qui consacrait surtout son
+zèle aux élèves les moins avancées. _Les savants Godefroy_. Mémoires
+d'une famille pendant les XVIe, XVII, et XVIIIe siècles, par M. le
+marquis de Godefroy-Ménilglaise. Paris, 1873.]
+
+[Note 68: Voir plus haut, pages 33, 34.]
+
+En 1789, parmi les autres communautés qui donnaient aux enfants
+l'instruction primaire, les Filles de la Charité avaient 500 maisons:
+les Soeurs d'Ernemont, 106 avec 11,660 élèves; les Soeurs d'Évron
+recevaient dans leurs 89 établissements 3,000 élèves[69].
+
+[Note 69: Chiffres recueillis par M. de Resbecq et cités par M.
+Allain, _l'Instruction primaire avant la Révolution_.--La communauté
+de Sainte-Marguerite ou de Notre-Dame-des-Vertus, et les Dames de la
+Trinité instruisaient les filles du faubourg Saint-Antoine. Guilhermy.
+_Inscriptions de la France_, t. I, CX-CXL.]
+
+«Il y a ordinairement dans chaque paroisse deux écoles de charité, une
+pour les garçons et l'autre pour les filles,» dit en 1769 un Traité du
+gouvernement temporel et spirituel des paroisses[70].
+
+[Note 70: Allain, _étude citée_. Sur les écoles de filles avant 1789,
+voir le récent ouvrage de M. Albert Duruy, _l'Instruction publique et la
+Révolution_.]
+
+En chassant les religieux instituteurs de la jeunesse, en spoliant les
+petites écoles, la Révolution allait plonger le peuple dans les ténèbres
+de l'ignorance. Et la Révolution accuse de ces ténèbres ceux qui avaient
+allumé et fait rayonner depuis tant de siècles le flambeau qu'elle-même
+a éteint!
+
+Si l'enseignement primaire avait poursuivi son cours au XVIIIe siècle,
+nous ne saurions en dire autant de l'instruction donnée aux femmes du
+monde. Quelque restreintes que fussent au XVIIe siècle les connaissances
+que possédaient les disciples de Fénelon et de Mme de Maintenon, la
+sûreté et la délicatesse de leur jugement pouvaient, nous l'avons
+rappelé, suppléer en elles à l'étendue de l'instruction. Mais ce fond
+solide, si rare même alors, manqua de plus en plus. La frivolité
+seule domine au XVIIIe siècle. A cette époque la femme a la pire
+des ignorances: celle qui veut décider de tout, en philosophie, en
+politique, en religion. Telle grande dame qui n'a lu jusqu'alors que
+dans ses Heures, se trouve, en une seule leçon, une philosophe sans le
+savoir[71].
+
+[Note 71: Taine, _les Origine de la France contemporaine. L'ancien
+régime_.]
+
+Les femmes les plus frivoles se passionnent pour la science. Vers 1782,
+c'est une mode. On a dans son cabinet «un dictionnaire d'histoire
+naturelle, des traités de physique et de chimie. Une femme ne se fait
+plus peindre en déesse sur un nuage, mais dans un laboratoire, assise
+parmi des équerres et des télescopes[72]. Les femmes du monde assistent
+aux expériences scientifiques, elles suivent des cours de sciences
+physiques et naturelles. En 1786, elles obtiennent la permission
+d'assister aux cours du collège de France. A une séance publique de
+l'Académie des Inscriptions, elles «applaudissent des dissertations sur
+le boeuf Apis, sur le rapport des langues égyptienne, phénicienne et
+grecque...» Rien ne les rebute. Plusieurs manient la lancette et même le
+scalpel; la marquise de Voyer voit disséquer, et la jeune comtesse de
+Coigny dissèque de ses propres mains[73].»
+
+[Note 72: Id., _Id_.]
+
+[Note 73: Id., _Id_.]
+
+Il y avait là certainement quelques tendances louables. Nous ne pouvons,
+par exemple, qu'applaudir à la décision qui permit aux femmes de suivre
+les cours du Collège de France. Mais dans toutes les démonstrations que
+provoqua chez la femme l'engouement de la science, il y a quelque chose
+qui sent la parvenue. Elle exhibe ses richesses avec un étalage qui en
+rappelle la date trop fraîche. En dépit de Molière et de Boileau, la
+pédante a survécu, et avec la pédante, le préjugé contre une sage
+instruction des filles.
+
+Dans l'épître dédicatoire d'_Alzire_, adressée à Mme du Chatelet,
+Voltaire, ayant à louer l'instruction de cette femme malheureusement
+plus savante que vertueuse, citait des exemples contemporains qui lui
+faisaient croire que son siècle ne partageait plus les préjugés que
+Molière et Boileau avaient répandus contre l'instruction des femmes.
+Mais Voltaire flattait son siècle, et à part quelques exceptions, la
+jeune fille du XVIIIe siècle était élevée en poupée mondaine. «Une
+fillette de six ans est serrée dans un corps de baleine; son vaste
+panier soutient une robe couverte de guirlandes; elle porte sur la
+tête un savant échafaudage de faux cheveux, de coussins et de noeuds,
+rattaché par des épingles, couronné par des plumes, et tellement haut,
+que souvent «le menton est à mi-chemin des pieds;» parfois on lui met du
+rouge. C'est une dame en miniature; elle le sait, elle est toute à son
+rôle, sans effort ni gêne, à force d'habitude; l'enseignement unique et
+perpétuel est celui du maintien[74].»
+
+[Note 74: Taine, _ouvrage cité_.]
+
+Un écrivain du XVIIIe siècle, Mercier, nous dira: «Le maître de danse,
+dans l'éducation d'une jeune demoiselle, a le pas sur le maître à lire,
+et sur celui même qui doit lui inspirer la crainte de Dieu et l'amour de
+ses devoirs futurs[75].»
+
+[Note 75: Mercier, _Tableau de Paris_, 1783. T. VIII, ch. CDX.
+Petites filles, Marmots.]
+
+Les quelques notions de catéchisme que la jeune fille perdait bientôt
+d'ailleurs dans le courant philosophique du siècle, n'occupaient, en
+effet, qu'un rôle bien secondaire, je ne dirai pas dans l'éducation, ce
+serait profaner ce mot, mais dans le dressage de la jeune fille. Tout
+y était sacrifié à l'enseignement du maintien. Lorsque, par une mesure
+d'économie, le cardinal de Fleury décide Louis XV à faire élever ses
+filles à l'abbaye de Fontevrault où, trop souvent, gâtées en filles de
+roi, elles n'ont guère d'autre règle que celle de leurs fantaisies,
+l'une des princesses, Mme Louise de France, ne connaît pas encore, à
+douze ans, toutes les lettres de son alphabet. Un seul professeur d'art
+d'agrément a suivi ses royales élèves à Fontevrault; c'est encore le
+maître à danser[76]!
+
+[Note 76: Mme Campan, _Mémoires sur la vie de Marie-Antoinette_.]
+
+Huit jours avant son mariage, la future duchesse de Doudeauville, Mlle
+de Montmirail, âgée de quinze ans, est mise dans un coin de la salle à
+manger, avec une robe de pénitence, pour avoir mal fait sa révérence à
+son entrée dans le salon d'une mère aussi sévère que fantasque[77]!
+
+[Note 77: Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville]
+
+Mais empruntons encore à Mercier quelques traits relatifs à cette
+éducation qui, «dès la plus tendre enfance...imprègne, pour ainsi dire,
+l'âme des femmes de vanité et de légèreté.» Pour la petite fille, «la
+marchande de modes et la couturière sont des êtres dont elle évalue
+l'importance, avant d'entendre parler de l'existence du laboureur qui la
+nourrit, et du tisserand qui l'habille. Avant d'apprendre qu'il y aura
+des objets qu'elle devra respecter, elle sait qu'il ne s'agit que d'être
+jolie, et que tout le monde l'encensera. On lui parle de beauté avant
+de l'entretenir de sagesse. L'art de plaire et la première leçon de
+coquetterie sont inspirés avant l'idée de pudeur et de décence, dont un
+jour elle aura bien de la peine à appliquer le vernis factice sur cette
+première couche d'illusion.
+
+«Qu'on daigne regarder avec réflexion ces marionnettes que l'on voit
+dans nos promenades, préluder aux sottises et aux erreurs du reste
+de leur vie. Le _petit monsieur_, en habit de tissu, et la _petite
+demoiselle_, coiffée sur le modèle des grandes dames, copiant, sous les
+auspices d'une _bonne_ imbécile, les originaux de ce qu'ils seront un
+jour. Toutes les grimaces et toutes les affectations du petit maître
+sont rassemblées chez le _petit monsieur_. Il est applaudi, caressé,
+admiré en proportion des contorsions qu'il saisit. La _petite
+demoiselle_ reçoit un compliment à chaque minauderie dont son petit
+individu s'avise; et si son adresse prématurée lui donne quelque
+ascendant sur le petit _mari_, on en augure, avec un étonnement stupide,
+le rôle intéressant qu'elle jouera dans la société[78].»
+
+[Note 78: Mercier, _l. c._]
+
+La petite fille grandit dans l'ennui et l'oisiveté sous ce toit paternel
+qui souvent n'abrite pour elle ni caresses ni sourire. Le matin, quand
+la mère est à sa toilette, la petite fille vient cérémonieusement lui
+baiser la main; elle voit encore ses parents aux heures des repas[79].
+
+[Note 79: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_;
+Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien régime_.]
+
+La mère aime-t-elle sa fille ou du moins croit-elle l'aimer, la
+garde-t-elle dans sa chambre, cette chambre est, comme au XVIIe siècle,
+une prison où l'enfant, privée de tout mouvement, est tour à tour
+encensée ou grondée; «toujours ou relâchement dangereux ou sévérité mal
+entendue; jamais rien selon la raison. Voilà comment on ruine le corps
+et le coeur de la jeunesse[80].»
+
+[Note 80: Rousseau, _Émile_, V.]
+
+Devant cette jeune fille condamnée au rôle d'automate, Rousseau,
+l'ennemi, des couvents, se prend à regretter ces maisons où l'enfant
+peut se livrer à ses joyeux ébats, sauter et courir.
+
+Rousseau parlait ainsi dans le livre par lequel il crut pouvoir réformer
+l'éducation, aussi bien celle des femmes que celle des hommes.
+
+Au milieu de ses folles utopies, Rousseau établit néanmoins dans
+l'_Émile_ un principe que feraient bien de méditer les émancipateurs
+actuels de la femme: c'est qu'il faut élever chaque sexe selon sa
+nature, et ne pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme!
+Il faut simplement en faire une honnête femme; «Elles n'ont point de
+collèges! s'écrie-t-il. Grand malheur! Eh! plût à Dieu qu'il n'y en eût
+point pour les garçons[81]!» Je n'achève la phrase de Rousseau que pour
+compléter la citation, mais non pour l'approuver jusqu'au bout. Il est
+certain que la vie de collège est aussi nécessaire à l'homme, pour le
+préparer à la vie publique, qu'elle serait funeste à la femme qui est
+destinée à l'existence du foyer.
+
+[Note 81: Rousseau, _l. c._]
+
+Rousseau dit que l'éducation doit préparer une femme qui comprenne
+son mari, une mère qui sache élever ses enfants. Ce sont là de sages
+préceptes que nous trouvions dans les siècles précédents, mais que le
+faux jugement de Rousseau applique fort mal, comme d'habitude. C'est
+que, au lieu de reconnaître l'existence du péché originel, le philosophe
+admet la bonté absolue de la nature humaine. Tous les instincts de cette
+nature sont bons; il n'y a qu'à les développer. La ruse est l'instinct
+naturel de la femme: c'est cette ruse qu'il faut laisser croître. La
+grande science de la femme sera d'étudier le coeur de l'homme pour
+chercher adroitement à plaire. Cette étude est la seule que Rousseau
+encourage chez la jeune fille. Il lui permet d'ailleurs d'apprendre sans
+maître tout ce qu'elle voudra, pourvu que ses connaissances se bornent à
+des arts d'agrément qui la rendront plus capable de plaire à son mari.
+C'est en vain que Rousseau a prêché la réforme de l'éducation; ses
+belles théories n'aboutissent qu'à l'éducation du XVIIIe siècle: l'art
+de plaire[82].
+
+[Note 82: Taine, _ouvrage cité_.]
+
+Aucune réforme sérieuse n'était possible avec le système d'un philosophe
+qui enlevait à l'éducation de la femme comme à celle de l'homme la seule
+base solide: l'éducation religieuse. Rousseau, qui trouvait qu'il n'est
+peut-être pas temps encore qu'à dix-huit ans, l'homme apprenne qu'il a
+une âme, Rousseau permet cependant que l'on instruise plus tôt la femme
+des vérités religieuses. Il est vrai que c'est par un motif assez
+irrespectueux pour l'intelligence féminine: Jean-Jacques trouve que si,
+pour apprendre les vérités religieuses à la femme, on attend qu'elle
+puisse les comprendre, elle ne les saura jamais. Peu importe donc que ce
+soit plus tôt ou plus tard.
+
+La religion de Rousseau, cette religion dont le Vicaire savoyard est
+l'éloquent apôtre, est fort élastique: c'est la religion naturelle. Il
+est vrai qu'au temps où nous vivons, il faut savoir gré à Jean-Jacques
+de n'avoir biffé ni l'existence de Dieu ni l'immortalité de l'âme.
+
+Impuissantes--heureusement--à passer dans la vie réelle, les rêveries
+éducatrices de Rousseau rappellent cependant aux mères qu'elles ont des
+filles. Elles ont maintenant le goût de la sensiblerie maternelle. Mais,
+incapable de comprendre que cette enfant représente pour elle un devoir,
+la mère ne voit en elle qu'un plaisir. On initie la petite fille aux
+grâces du parler élégant. On fait de cette enfant, qui y est déjà si
+bien préparée, une petite comédienne de salon. Elle reçoit pour maîtres
+des acteurs célèbres; elle joue dans les proverbes, dans les comédies,
+dans les tragédies. Rousseau n'avait sans doute pas prévu tous ces
+résultats, mais n'en avait-il pas préconisé le principe: l'art de
+plaire?
+
+Une disciple de Rousseau, Mlle Phlipon, la future Mme Roland, parut
+donner un fondement plus solide à l'éducation des femmes quand elle
+écrivit un discours sur cette question proposée par l'Académie de
+Besançon: Comment l'éducation des femmes pourrait contribuer à rendre
+les hommes meilleurs. Suivant la méthode de Rousseau, la jeune
+philosophe juge que pour répondre à cette question il faut suivre les
+indications de la nature. Cette méthode lui fait découvrir que c'est par
+la sensibilité que les femmes améliorent les hommes et leur donnent le
+bonheur: c'est donc la sensibilité qu'il faut développer et diriger
+en elles par une instruction qui éclaire leur jugement. Développer la
+sensibilité, c'est-à-dire le foyer le plus ardent et le plus dangereux
+qui soit dans le coeur de la femme! En vain, Mlle Phlipon prétend-elle
+régler la marche du feu. Oui, avant l'incendie, on peut et l'on doit
+diriger la flamme; mais quand tout brûle, est-ce possible? Allumer
+l'incendie et se croire la faculté de se rendre maître du feu, quelle
+utopie!
+
+Telle est l'éducation par laquelle l'élève de Rousseau prépare l'épouse
+et la mère éducatrice. Tout ici, même l'exercice de la réflexion, doit
+concourir à rendre la femme plus aimante et plus aimable. N'est-ce pas
+encore; avec une plus généreuse inspiration, le système de Rousseau:
+l'art de plaire? Aussi, bien que Mlle Phlipon accorde à l'instruction
+des femmes une place que l'_Emile_ ne lui avait pas attribuée, ses
+conclusions ne s'écartent guère de celles de son maître. Non plus que
+Rousseau d'ailleurs, elle ne sait leur donner une valeur pratique. Elle
+avoue elle-même à la fin de son discours qu'elle est «plus prompte à
+saisir les principes» qu'elle n'est «habile à détailler les préceptes
+[83].»
+
+[Note 83. M. Faugère a fait rechercher le manuscrit du discours de
+Mme Roland, dans les archives de l'Académie de Besançon. Il a publié ce
+travail inédit dans son édition des _Mémoires_ de Mme Roland. 1864.]
+
+Ce n'est pas dans la prédominance absolue de la sensibilité, c'est dans
+l'harmonie du coeur et de la raison qu'est le secret de la véritable
+éducation, mais il n'appartient pas à la philosophie naturelle, de
+livrer ce secret.
+
+Tandis que les philosophes dissertaient sur l'éducation, tandis que
+des mères mondaines s'essayaient à appliquer les théories de Rousseau,
+quelques familles, bien rares il est vrai, continuaient de chercher les
+traditions éducatrices à leur véritable source: le christianisme. J'aime
+à remarquer ces traditions dans la postérité du chancelier d'Aguesseau.
+Un esprit supérieur avait toujours distingué les femmes de cette
+famille. La femme et la soeur du chancelier nous apparaîtront plus tard.
+Sa fille aînée, la future comtesse de Chastellux, reçut chez les dames
+de Sainte-Marie de la rue Saint Jacques, une solide instruction. Rentrée
+dans sa famille, elle se livra d'elle-même à de fortes études. Son père
+l'y encourageait: «J'espère, lui écrivait-il, que vous humilierez par
+vos réponses la vanité de vos frères, qui croient être d'habiles gens,
+et que vous leur ferez voir que la science peut être le partage des
+filles comme des hommes.» Ce serait là un avis un peu téméraire s'il ne
+trouvait son correctif dans cette autre phrase: «Ce que je trouve
+de beau en vous, ma chère fille, c'est que vous ne dédaignez pas de
+descendre du haut de votre érudition, pour vous abaisser à faire tourner
+un rouet.» Plus tard, le chancelier s'intéressait à la prédilection
+que sa petite-fille, Mlle Henriette de Fresnes, avait pour l'histoire
+ancienne et particulièrement pour ce qui concernait l'Égypte. Il se
+plaisait au style de cette jeune personne, mais il la félicitait aussi
+de garder le goût des occupations ménagères: «Je suis ravi de voir que
+vous savez _pâtisser_ aussi bien qu'écrire, et que vous cherchez
+de bonne heure à imiter les moeurs des femmes et des filles des
+patriarches. Vous me permettrez cependant de préférer toujours les
+ouvrages de votre esprit à ceux de vos doigts[84].»
+
+[Note 84: D'Aguesseau, _Lettres inédites_. A Mlle d'Aguesseau, 13
+octobre 1712; à Mlle Henriette de Fresnes, 4 janvier et 27 février
+1745; et dans le même ouvrage, _Essai sur la vie de Mme la comtesse de
+Chastellux_, par Mme la marquise de la Tournelle, sa fille.]
+
+Mlle Henriette de Fresnes. qui devint la duchesse d'Ayen, trouvait donc,
+dans les traditions de sa famille, une plus sûre méthode d'éducation que
+celle de l'_Émile_. Elle l'applique avec la sollicitude maternelle la
+plus éclairée. En élevant ses cinq filles, la duchesse fortifie leur
+jugement, fait planer leurs âmes au-dessus des intérêts terrestres, et
+leur apprend qu'il faut tout sacrifier à la vertu. Elle lit avec ses
+filles les pages les plus éloquentes des anciens et des modernes, ainsi
+que les plus belles oeuvres de la poésie. Elle forme elle-même ces
+admirables mères qui, à travers la tourmente de la Révolution, gardent
+ses enseignements pour les transmettre à notre siècle: Mme de La
+Fayette, Mme de Montagu; Mme de Montagu qui disait à ses filles que «la
+vérité ne nous est pas donnée seulement pour orner notre esprit, mais
+pour être pratiquée[85].» Belle définition qui résume tout ce que la
+vieille éducation française nous a donné de meilleur.
+
+[Note 85: Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]
+
+Du XVIe au XVIIIe siècles, quelles jeunes filles produira d'une part
+l'éducation mondaine, de l'autre l'éducation domestique?
+
+Au XVIe siècle, la première de ces éducations nous offre, dans son
+expression typique, la fille d'honneur attachée à une reine ou à une
+princesse. Elle figure dans les ballets, elle assiste aux tournois; ou,
+bien, à cheval, la plume au vent, elle escorte avec ses compagnes la
+litière d'une royale voyageuse. Elle porte gaiement la vie, la mort
+même; et, vaillante, elle fait de sa tendresse le prix de la valeur
+guerrière. Mais, dans l'_escadron volant_ de Catherine de Médicis, elle
+met à moins haut prix son amour, et sert l'astucieuse politique de la
+reine pour séduire les hommes qu'il faut gagner[86].
+
+[Note 86: Brantôme, les deux livres des _Dames_; Marguerite de
+Valois, reine de France et de Navarre, _Mémoires_.]
+
+La légèreté des filles d'honneur pouvait aller jusqu'à la plus
+effroyable immoralité. Brantôme nous en donne des preuves suffisantes.
+Ne nous montre-t-il pas de ces jeunes filles buvant dans une coupe où un
+prince a fait graver les scènes les plus immorales! Si quelques-unes de
+ces jeunes filles détournent les yeux, d'autres regardent effrontément,
+échangent tout haut d'ignobles réflexions, et osent même étudier les
+infâmes leçons qui leur sont présentées[87]!
+
+[Note 87: Brantôme, _Second livre des Dames_.]
+
+Sous Louis XIV, la dépravation, pour être moins éhontée, n'en existe
+pas moins parmi les filles d'honneur. Elles sont exposées ou s'exposent
+elles-mêmes aux hommages outrageants. La maréchale de Navailles est
+obligée de faire murer l'escalier qui mène le jeune roi chez les filles
+d'honneur.
+
+Mais dans les familles demeurées patriarcales, d'autres habitudes
+préparent dans la jeune fille la gardienne du foyer. Au sein de
+l'austère retraite où la protège l'honneur domestique, elle verra dans
+la vie, non cette fête perpétuelle que rêvent les filles de la cour,
+mais une rude épreuve à laquelle elle doit préparer son âme.
+
+Dans les familles même qui ne prennent de la cour que l'élégance et qui
+en repoussent la corruption, la jeune fille conserve cette grâce suave
+et chaste, cette dignité et cette simplicité, cette douceur et cette
+force morale que lui avait donnée le moyen âge. Il s'y joint même
+quelque chose de plus dans ce milieu d'une distinction souveraine.
+Quand, aux attraits de la vierge chrétienne, venaient s'unir les dons
+exquis de l'intelligence, le charme des nobles manières et du gracieux
+parler, on avait dans son expression la plus accomplie le type de la
+jeune fille française.
+
+Au XVIe siècle et au commencement du XVIIe, les luttes du temps font
+souvent prédominer chez la jeune fille la force sur la douceur.
+Corneille dut peindre d'après nature ces _adorables furies_ qui, tout
+entières à la vengeance d'un père, immolent à cette vengeance leurs plus
+tendres sentiments, et sacrifient à un faux point d'honneur les lois de
+la miséricorde, celles de la justice même. Mais, à côté de ces natures
+ardentes, le doux type de la jeune fille subsiste toujours, et des
+temps plus calmes permettront de le voir plus souvent dans sa paisible
+sérénité. Racine l'avait sous les yeux en dessinant Iphigénie. Molière
+le respecta généralement dans ses comédies. Nobles ou bourgeoises, la
+plupart de ses jeunes filles, gracieuses et modestes comme Iphigénie,
+ont comme celle-ci la tendresse filiale, le respect de la volonté
+paternelle, la force des généreuses renonciations. Sans doute le poète
+comique ne leur demande pas d'immoler leur vie,--ce n'était pas son
+rôle,--mais elles savent sacrifier leurs sentiments les plus chers au
+souvenir d'un père, au repos d'un fiancé. Nous retrouverons encore
+cette touchante figure de la jeune fille française dans la société
+artificielle du XVIIIe siècle, cette société, tour à tour, et même à
+la fois, sentimentale et spirituellement légère; et Bernardin de
+Saint-Pierre immortalisera dans sa Virginie ce type de la tendresse,
+du dévouement et de la céleste pureté qui, devant une mort soudaine et
+terrible, fait refuser à la jeune fille le salut qui l'alarme dans les
+plus intimes délicatesses de sa pudeur.
+
+Et si nous passons dans la vie réelle, que de ravissantes figures depuis
+ces jeunes filles du XVIe siècle qui allient les plus humbles devoirs
+domestiques au culte des lettres, jusqu'à ces nobles créatures du
+XVIIe et du XVIIIe siècles, Louise de la Fayette, Marthe du Vigean,
+Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, anges de la terre qui s'envolent vers
+les saintes régions du cloître sans que leurs blanches ailes aient
+reçu la moindre poussière terrestre! Et, au milieu de la tourmente
+révolutionnaire, que de touchantes physionomies encore, depuis
+cette _Jeune Captive_ dont André Chénier recueillit, dans sa poésie
+enchanteresse, les mélancoliques regrets et les invincibles espoirs[88];
+jusqu'à Madame Élisabeth de France et ses glorieuses émules qui, devant
+l'échafaud, immolent avec un sublime courage ces mêmes regrets, ces
+mêmes espoirs, et prouvent que le pays de Jeanne d'Arc n'a pas cessé
+d'enfanter des vierges-martyres!
+
+[Note 88: Bien que l'héroïne de ce poëme, Mlle de Coigny, n'ait pas
+gardé dans la suite de sa vie le charme que nous a révélé André Chénier,
+elle est toujours restée, comme l'a dit M. Caro, la jeune fille
+immortalisée par le poète, _la Jeune captive_. Caro, _la Fin du XVIIIe
+siècle_.]
+
+Sans doute, comme nous l'avons remarqué, les tendresses du foyer seront
+souvent comprimées pour la jeune fille. Mais ces tendresses déborderont
+plus d'une fois. On verra des Antigones soutenir leurs parents
+infirmes[89]. L'amour filial, l'amour fraternel auront leurs héroïnes,
+comme la généreuse soeur de François Ier captif, comme la duchesse de
+Sully pendant la Fronde, Mlle de Sombreuil et Mlle Cazotte pendant la
+Révolution.
+
+[Note 89: Mme la baronne d'Oberkirch, _Mémoires; les savants
+Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]
+
+Mme de Miramion, qui n'avait que neuf ans lorsqu'elle perdit sa mère, en
+devint malade de chagrin; et toute sa vie, sa figure, de même que son
+esprit, garda la mélancolique impression de ce souvenir. Dès le jeune
+âge où elle fut privée de sa mère, elle devait regretter de ne l'avoir
+pas assez aimée[90].
+
+[Note 90: Récit de la vie de Mme de Miramion, écrit par elle-même,
+d'après l'ordre de son directeur, M. Jolly, 1677. Bonneau-Avenant, _Mme
+de Miramion_.]
+
+«En aimant ma mère, j'ai appris à aimer la vertu, dira dans une maladie
+mortelle Mme de Rastignac, fille de la duchesse de Doudeauville. J'ai
+toujours cru entendre la voix de Dieu quand elle me parlait, et en lui
+obéissant, c'est sa volonté que j'ai cru faire.»
+
+Les terreurs de la mort agitent la jeune femme: «Restez avec moi»,
+dit-elle à l'admirable mère qui a inspiré un tel éloge. «Restez avec
+moi; près de vous je n'ai jamais rien redouté.» Comme l'enfant bercé par
+sa mère, la malade s'endormait en sentant veiller sur elle cette tendre
+sollicitude. Mais la mort est là et va saisir sa proie. «Je remercie
+Dieu en mourant de n'avoir pas eu dans le cours de ma vie une seule
+pensée que je ne vous aie fait connaître», dit Mme de Rastignac à sa
+mère.
+
+Elle va recevoir les sacrements: «Ce sera pour ce soir,» dit-elle au
+saint prêtre qui l'assiste: «Je désire épargner ce spectacle à la
+sensibilité de mes parents, mais j'ai prié ma mère de s'y trouver, il
+lui en coûterait trop de s'éloigner; d'ailleurs, j'ai besoin de sa
+présence; elle est mon ange, elle est ma vie, je croirai n'avoir rien
+fait de bien sans elle; je dois à ses soins la prolongation de mes
+jours, et mon salut à ses vertus[91].»
+
+[Note 91: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville_.
+Cette scène se passe en 1802; mais nous l'avons rattachée à l'ancienne
+France, qui forma Mme de Rastignac.]
+
+Aux premiers temps de sa maladie, elle avait pressenti sa fin prochaine.
+Jeune, charmante, adorée, elle disait: «Je suis résignée à tout ce
+que Dieu voudra, mais je conviens qu'il m'en coûterait de quitter la
+vie.--Cela est simple, lui répondit-on, à vingt et un ans, avec tous les
+avantages qui assurent le bonheur.--Non, reprit-elle en riant, ce ne
+sont pas là des biens, vous ne m'entendez pas.--Mais vous êtes épouse et
+mère!--Ah! je le sens plus vivement que jamais!... et je suis
+fille[92]!»
+
+[Note 92: Même ouvrage.]
+
+«Et je suis fille!» Ce fut avec un déchirant accent que la malade
+prononça ces paroles qui révélaient que, pour cette angélique créature,
+l'amour filial avait été le sentiment dominant de sa vie.
+
+Toutefois le sévère principe romain de l'autorité paternelle l'emportait
+généralement sur l'amour dans les foyers de la vieille France. La tâche
+de la jeune fille était particulièrement lourde dans les familles nobles
+réduites à la pauvreté. Les filles du logis tenaient souvent lieu de
+servantes. A la ville, elles font le marché; elles travaillent dans
+un grenier. A la campagne, elles respirent du moins le grand air des
+champs, mais elles joignent aux travaux du ménage les occupations de la
+vie rurale. Il en est qui ont à surveiller «quelques dindons, quelques
+poules, une vache, encore trop heureuses d'avoir à en garder», dit Mme
+de Maintenon qui, elle aussi, des sabots aux pieds, une gaule à la main,
+avait gardé les dindons d'une tante riche cependant, mais avare[93].
+
+[Note 93: Mme de Maintenon, _Conseils et instructions aux demoiselles
+de Saint-Cyr pour leur conduite dans le monde_, édition de M. Lavallée.
+Instructions de 1706 et de 1707. Mme de Staal de Launay nous montre
+aussi ses deux futures belles-filles tenant le ménage paternel. V. ses
+_Mémoires_.]
+
+Une lettre écrite en 1671 et qui nous fait pénétrer dans une
+gentilhommière normande, nous initie à la rude existence que menaient
+les filles de la maison:
+
+...Nous avons esté les mieux receus du monde tant de M. mon oncle que de
+Mme ma tante et de tous mes cousins et cousines... ils sont au nombre de
+neuf. L'aisné est un garçon... après suivent quatre filles... l'aisnée
+su nomme Nanette, 17 à 18 ans, de taille dégagée, assez grande,
+passablement belle, fort adrette; elle fait avec sa cadette suivante
+tout l'ouvrage de la maison; encore dirigent-elles le manoir de la
+Fretelaye à demi-lieue de là. Cette cadette, Manon, âgée de 15 ans, trop
+grosse pour sa taille, est belle et a bonne grâce, mais gagneroit à ne
+pas être tant exposée au soleil en faisant tout le ménage de la maison.
+La troisième, Margot, n'est ni belle ni bonne (13 à 14 ans), la
+quatrième, Cathos (dix ans), assez bonne petite fille, presque sourde, a
+des yeux de cochon, un nez fort camard, un teint tout taché de brands de
+Judas. Suivent deux frères: Jean-Baptiste, agé de huit ans, gros garçon
+qui aura quelque jour bonne mine et promet quelque chose; François, agé
+de sept ans, promettant moins et méchant comme un petit démon, sec
+comme un hareng soret... Vient après eux une fille de cinq ans, nommée
+Madelon, qui ne sçait pas que nous soyons partis, car elle en mourrait
+de déplaisir. Le dernier, Pierrot, petit démon, a deux ans et sept mois,
+tette encore, et donne à sa mère, luy seul, plus de peyne que tous les
+autres... Pour leurs habits, ils sont assez propres et honnestes suivant
+que l'on se vestit dans le pays... les deux filles ont des robes
+d'estamine de Lude avec des jupes de serge de Londres fort propre[94]...
+
+[Note 94: Lettre de Denis III Godefroy, 3 octobre 1671. _Les savants
+Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]
+
+Au milieu de cette nombreuse famille, de ces enfants volontaires, on se
+représente ce qu'était l'existence des jeunes ménagères! La vie active
+qu'elles menaient nous semble au demeurant plus heureuse que la vie
+comprimée qui était le partage des jeunes filles riches.
+
+Sous l'humble toit paternel la fille du gentilhomme pauvre était
+protégée par ces fermes principes qui, dans leur rigueur même,
+sauvegardaient sa dignité. Mais que de déceptions, que d'amères
+tristesses pour la jeune fille qui, élevée dans un milieu
+aristocratique, tombait dans la misère sans être entourée d'une famille!
+Est-il rien de plus navrant que la détresse de Mlle de Launay, cette
+pauvre fille qui, réduite à la domesticité, subit les humiliations de
+son nouvel état devant les hommes même qui l'ont entourée d'hommages, et
+essuie jusqu'aux insultants mépris des autres caméristes qui n'ont ni
+son instruction, ni ses talents, et qui se vengent de cette infériorité
+en se moquant de son inaptitude à leur métier[95]? Et que dire des
+malheureuses enfants qui, bien plus à plaindre encore que Mlle de
+Launay, sont livrées par un père ou par une mère qui exploite leur
+honneur[96]?
+
+[Note 95: Mme de Staal de Launay, _Mémoires_.]
+
+[Note 96: Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_; Mme Campan,
+_Souvenirs_, portraits, anecdotes.]
+
+Quant aux filles de familles riches, quel sort les attendait?
+
+Bien qu'au XVIe siècle le droit romain ait triomphé du droit germain, le
+droit d'aînesse échappe à cette influence, et généralement aussi, les
+filles sont, comme les cadets, sacrifiées à l'aîné de leurs frères, et
+ne reçoivent qu'une dot[97]. Néanmoins, cette dot paraît encore trop
+lourde à bien des familles qui se débarrasseront de cette charge au
+moyen du couvent. C'est avec une généreuse indignation que Bourdaloue
+flétrira le crime de ces parents qui, forçant les vocations, osent jeter
+à Dieu des coeurs qu'il n'a pas lui-même appelés: L'établissement de
+cette fille coûterait; sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à
+la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie: il faut bien
+qu'elle le soit, puisqu'il n'y a point d'autre parti à prendre pour
+elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état: il faut supposer qu'il l'y
+veut, et faire comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de
+vocation: c'en est une assez grande que la conjoncture présente des
+affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas
+cette grâce d'attrait: cette grâce lui viendra avec le temps, et
+lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit
+cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire
+dans la disposition d'une volonté contrainte, la bouche muette par la
+crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu
+d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais
+funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre
+et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui
+plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance.
+
+[Note 97: J'ai longuement étudié la situation de la femme devant le
+droit romain et le droit germain dans mon ouvrage: _la Femme française
+au moyen âge_, actuellement sous presse.]
+
+Ah! Chrétiens, quelle abomination! Et faut-il s'étonner, après cela, si
+des familles entières sont frappées de la malédiction divine? Non, non,
+disait Salvien, par une sainte ironie, nous ne sommes plus au temps
+d'Abraham, où les sacrifices des enfants par les pères étaient
+rares. Rien maintenant de plus commun que les imitateurs de ce grand
+patriarche. On le surpasse même tous les jours: car, au lieu d'attendre
+comme lui l'ordre du ciel, on le prévient... Mais bientôt corrigeant sa
+pensée: Je me trompe, mes frères, reprenait-il; ces pères meurtriers ne
+sont rien moins que les imitateurs d'Abraham; car ce saint homme voulut
+sacrifier son fils à Dieu: mais ils ne sacrifient leurs enfants qu'à
+leur propre fortune, et qu'à leur avare cupidité[98]...
+
+[Note 98: Bourdaloue, _Sermon pour le premier dimanche après
+l'Épiphanie_. Sur les devoirs des pères par rapport à la vocation de
+leurs enfants.]
+
+La Bruyère n'est pas moins énergique: «Une mère, je ne dis pas qui cède
+et qui se rend à la vocation de sa fille, mais qui la fait religieuse,
+se charge d'une âme avec la sienne, en répond à Dieu même, en est la
+caution: afin qu'une telle mère ne se perde pas, il faut que sa fille se
+sauve[99].»
+
+[Note 99: La Bruyère, XIV, _De quelques usages_. Dans l'alinéa
+suivant le moraliste parle d'une jeune fille que son père, joueur ruiné,
+fait religieuse, et qui n'a d'autre vocation «que le jeu de son père.»
+Mme de Maintenon et la duchesse de Liancourt s'élèvent aussi contre
+les vocations forcées. Mme de Maintenon, _Lettres et Entretiens_,
+60. Instruction aux demoiselles de la classe bleue, janvier 1695; la
+duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame de haute qualité
+à M*** (Mlle de la Roche-Guyon), _sa petite fille, pour sa conduite et
+celle de sa maison. Avec un mitre règlement que cette dame avait dressé
+pour elle-même._ Paris, 1718. (Sans nom d'auteur.)]
+
+Si les parents ne mettent pas leurs filles au couvent, ils pourront
+les empêcher de se marier, dussent-ils, comme le fit le duc de la
+Rochefoucauld, les laisser végéter dans un coin séparé de la demeure
+paternelle, et réduire même l'une d'elles à épouser secrètement un
+ancien domestique de la maison, devenu un courtisan célèbre[100].
+
+[Note 100: Saint-Simon, _Mémoires_, éd. de M. Chérnel, t. II, ch.
+XXXVII; VI, XXIII.]
+
+Ces abus n'existaient pas dans les familles où régnait l'esprit
+chrétien. Mère de neuf filles, la maréchale de Noailles né voulut
+forcer la vocation d'aucune d'elles. Une seule reçut l'appel divin et y
+répondit[101].
+
+[Note 101: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
+française_.]
+
+Dans ces pieuses familles, les filles sont dotées par leur père, soit
+de son vivant, soit par disposition testamentaire. On en voit même qui,
+conformément au droit romain, reçoivent du testament paternel une part
+égale à celle de leurs frères. Tel exemple nous est offert dans la
+famille des Godefroy. Nous voyons aussi dans cette famille une fille
+tendrement dévouée à ses parents et qui reçoit de sa mère «en avancement
+d'hoirie deux rentes au capital de 10,400 livres.» Son père lui avait
+déjà légué «hors part,» divers domaines; et cependant elle avait des
+frères[102].
+
+[Note 102: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]
+
+A la mort du père, le fils aîné devient chef de la famille. Plus d'un se
+souvient que le testament de son père a légué ses soeurs à sa tendresse.
+Plus d'un aussi sans doute, selon la touchante pensée de Mme du
+Plessis-Mornay, témoignera à ses soeurs par son amour fraternel, l'amour
+filial que lui inspirait une mère regrettée[103]. Chef de la maison, le
+frère aîné dote sa soeur. Dans une famille pauvre des frères se cotisent
+pour remplir ce devoir. Par testament le frère lègue à la soeur des
+rentes viagères ou autres[104].
+
+[Note 103: Mme du Plessis-Mornay, _Mémoires_.]
+
+[Note 104: Les frères du Laurens. Manuscrit de Jeanne du Laurens. Ch.
+de Ribbe, _une Famille au XVIe siècle_; id., _les Familles et la Société
+en France avant la Révolution; les savants Godefroy_.]
+
+La fille n'a-t-elle pas de frère et le père a-t-il désigné dans sa
+famille un héritier, elle épouse celui ci, fût-ce un oncle âgé.
+
+Si le droit d'aînesse a échappé à l'influence du droit romain, ce
+dernier domine dans la condition de la femme, surtout au XVIe siècle.
+A cette époque le sénatus-consulte Velléien qui défend à la femme de
+s'engager pour autrui, règne aussi bien dans les pays de droit coutumier
+que dans les pays de droit écrit. L'ordonnance de 1606 l'abrogera
+implicitement; mais cette ordonnance ne sera pour ainsi dire appliquée
+que dans les provinces du centre. Louis XIV en étendra l'application
+sans toutefois la rendre générale[105].
+
+[Note 105: Gide, _Étude sur la condition privée de la femme dans
+le droit ancien et moderne et en particulier sur le sénatus-consulte
+Velléien_. Paris, 1867.]
+
+Les pactes nuptiaux subissent aussi l'influence romaine, tout en gardant
+le principe germain de la communauté. Suivant que les pays sont de droit
+coutumier ou de droit écrit, ce régime prévaut dans les premiers et le
+régime dotal dans les seconds[106].
+
+[Note 106: Un jurisconsulte a établi en France quatre espèces de
+pays sous le rapport de la communauté: 1° les pays de droit coutumier,
+principalement ceux que régissait la coutume de Paris ou d'Orléans;
+«là, la communauté était le droit commun, à défaut de stipulation
+contraire...
+
+«2° D'autres pays coutumiers, tels que ceux de Bretagne, d'Anjou, du
+Maine, de Chartres et du Perche; là, la communauté ne formait le droit
+commun que si le mariage avait duré _an_ et _jour_.
+
+«3° Les pays de droit écrit; là, la communauté n'avait lieu qu'en cas de
+stipulation expresse; le régime dotal était le droit commun;
+
+«4° Le pays de Normandie, où il n'était pas même permis de stipuler le
+régime de la communauté (art. 330, 389 de la coutume). Armand Dalloz
+jeune. _Dictionnaire général et raisonné de législation et de
+jurisprudence_, t. I. _Communauté_.]
+
+Nous voyons dans certains contrats la dotalité romaine se mêler à la
+communauté coutumière. Mais c'est la loi romaine qui l'emporte quand
+elle défend aux époux, après leur mariage, les dons, les avantages, les
+contrats mutuels.
+
+Comme le remarque M. Gide, l'autorité maritale s'affaiblit par les
+restrictions que subit le régime de la communauté. Cependant les
+romanistes d'alors ont une si faible idée de la capacité féminine,
+qu'ils s'accommodent d'un élément germain, le pouvoir marital, «pour en
+faire une sorte de tutelle à la romaine.» L'épouse devient une pupille,
+non plus, comme dans la communauté coutumière, à cause de sa faiblesse
+physique, mais à cause de l'infériorité morale que lui attribue l'esprit
+romain. Cette tutelle est pour la femme, aux yeux des romanistes, «un
+droit et un bénéfice.»
+
+Si l'épouse agit seule, la loi juge que c'est sans volonté suffisante.
+La femme elle-même peut «attaquer le contrat.» Mais la tutelle n'étant
+plus maintenue que dans l'intérêt de l'épouse, ne rend plus le mari
+maître des biens du ménage, comme il l'était dans l'ancienne communauté
+coutumière.
+
+La communauté n'est donc plus une suite nécessaire du pouvoir marital.
+«Elle ne résulta plus que des conventions nuptiales qui purent, au gré
+des parties, la restreindre ou l'exclure[107].»
+
+[Note 107: Gide, _ouvrage cité_.]
+
+Tant que les familles vivent sur leurs terres ou mènent dans les villes
+une existence modeste, les dots sont faibles. Au XVIe siècle, 60,000
+livres constituent une dot considérable. Ceux qui alors recherchaient
+les grosses dots en furent punis par les caprices impérieux de leurs
+riches compagnes: «Pourtant, dit Montaigne, treuve le peu d'advancement
+à un homme de qui les affaires se portent bien, d'aller chercher une
+femme qui le charge d'un grand dot; il n'est point de debte estrangiere
+qui apporte plus de ruyne aux maisons: mes predecesseurs ont communément
+suyvi ce conseil bien à propos, et moy aussi[108].»
+
+[Note 108: Montaigne, _Essais_, I. II, ch. VIII. Comp. au siècle
+suivant, La Bruyère, XIV.]
+
+La mère d'André Lefèvre d'Ormesson reçut en 1559 une dot de 10,000
+livres. Son fils, qui nous l'apprend, dit à ce sujet «que son père avoit
+recherché le support et l'alliance, plus que les richesses[109].»
+
+[Note 109: Cité par M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France
+avant la Révolution_.]
+
+Une autre famille de robe, celle des Godefroy, nous montre la
+progression des dots depuis le XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. En
+1535, la fille de Pierre Lourdet, «pourvu d'une charge dans la maison
+Royale,» apporte en dot, à Léon Godefroy de Guignecourt, «un capital de
+4,000 livres tournois, un demi-arpent de vignes à Antony, le quart d'une
+maison rue de la Bucherie, quelques menues rentes, quatre cents livres
+de biens meubles et _deux robes_, l'une d'escarlatte, l'autre noire. Le
+contrat lui assure un douaire de cent soixante livres de rente s'il y
+a enfants, de deux cents au cas contraire, rachetable sur le pied du
+denier dix.»
+
+En 1610, Théodore Godefroy épouse Anne Janvyer, fille d'un conseiller
+secrétaire du roi, et celle-ci lui apporte 6,000 livres tournois. Son
+fils se marie en 1650 avec la fille d'un écuyer, Geneviève des Jardins
+dont la dot, considérée comme modique, est évaluée à 14,000 livres;
+il est vrai que dans ce chiffre ne figurent que 4,000 livres d'argent
+comptant; des rentes diverses, des meubles, du linge, de la vaisselle
+forment le reste de la dot. En 1687, la fille de ce Godefroy,
+Marie-Anne, a 10,000 livres de dot, plus 1,000 livres de meubles et de
+hardes qui lui appartiennent: «Chacun des époux met un tiers de son
+apport dans la communauté. Un préciput de 1,200 livres en deniers ou
+meubles est réservé au prémourant. La veuve aura un douaire de 400
+livres de rentes et l'habitation dans la maison seigneuriale de
+Champagne.» Alors que Marie-Anne était toute jeune fille, un mariage
+manqua pour elle, faute de 1,000 écus de dot. Son frère, Jean Godefroy
+d'Aumont, épouse en 1694 une femme dont la dot est de 16,000 florins que
+représentent des terres, des rentes et quelque peu d'argent comptant. Le
+contrat assure une pension à l'époux survivant.
+
+Au XVIIIe siècle les dots sont beaucoup plus considérables. En 1720,
+Claude Godefroy du Marchais, frère de Marie-Anne et de Jean Godefroy,
+s'unit à une fille de robe qui lui apporte, avec une dot de 36,000
+livres provenant de la succession paternelle et de ses épargnes, 15,000
+florins que sa mère lui donne en avancement d'hoirie. Comme son fiancé,
+elle met «18,000 livres dans la communauté. Le survivant pourra prélever
+sur les meubles un préciput de 6,000 livres en argent ou en nature à son
+choix et après estimation. Si c'est la femme, elle retirera en plus ses
+habits, linge, et bijoux, et aura un douaire de 1,500 livres de rente.»
+En 1769, la fille de Godefroy de Maillart a une dot de 150,000 livres en
+meubles et en immeubles[110].
+
+[Note 110: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille pendant les
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.]
+
+Ces divers contrats sont d'autant plus curieux que certains d'entre
+eux nous offrent la combinaison de la communauté coutumière et de la
+dotalité romaine.
+
+Nous avons remarqué que c'est une famille de robe qui nous a offert,
+avec ces contrats, les chiffres qui établissent la progression des dots,
+du XVIe siècle au XVIIIe. Dans la noblesse de cour, sous Louis XIV, une
+dot de 60,000 francs, cette dot qui était considérable au XVIe siècle,
+est regardée comme bien modique. On voit des dots de 200,000, 300,000,
+400,000 francs. Mais ces grosses dots sont néanmoins des exceptions.
+Aussi les filles qui les apportent sont-elles ardemment convoitées
+à cette époque où le luxe de la vie des cours entraîne aux folles
+dépenses. Le gentilhomme endetté recherche l'héritière. Une fille laide,
+bossue, mais grandement dotée, trouve «non seulement un mari, mais un
+ravisseur[111].» Un jeune homme épousera une vieille femme riche, quitte
+à la maltraiter si elle ne meurt pas assez vite après l'avoir enrichi et
+l'avoir délivré de ses créanciers[112].
+
+[Note 111: Ernest Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
+française_.]
+
+[Note 112: La Bruyère, XIV.]
+
+En général cependant, c'est plutôt par ambition que par avarice que les
+gentilshommes se marient au XVIIe siècle. Eux aussi, ils cherchent,
+comme au XVIe siècle, «le support et l'alliance», mais c'est surtout
+pour parvenir plus rapidement aux honneurs. Laide et contrefaite, Mlle
+de Roquelaure avait été enlevée par un Rohan qui convoitait sa dot.
+Laide et contrefaite, la fille du duc de Saint-Simon est recherchée
+par un prince de Chimay qui épouse en elle le crédit de son père.
+«Cruellement vilaine» était la seconde fille de Chamillart, et cependant
+le pouvoir d'un père ministre lui donna un attrait qui fit d'elle une
+duchesse de la Feuillade. Il est vrai que si le mari qui lui apportait
+ce titre avait une laideur plus agréable que la sienne, il était plus
+affreux au moral qu'elle ne pouvait l'être au physique[113].
+
+[Note 113: Saint-Simon. _Mémoires_, t. II, ch. XXVI; IV, XII, XX;
+Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Ajoutons cependant qu'au XVIIe et au XVIIIe siècles, dans la chasse aux
+maris, les parents des filles à marier se montrent plus âpres encore que
+les hommes à marier. Pour établir une fille, surtout quand elle est peu
+ou point dotée, que de calculs, que d'intrigues! Un homme fût-il vieux,
+infirme, laid à faire peur; fût-ce un brutal, un libertin, un pillard,
+un déserteur, c'est un mari que recherchent les plus illustres familles,
+surtout s'il est duc, si sa femme doit avoir tabouret à la cour[114].
+
+[Note 114: E. Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Pour ne point manquer un parti, on fiance et l'on marie une enfant. La
+plus riche héritière de France, Marie d'Alègre, est fiancée à huit ans
+au marquis de Seignelay. Il y a des mariées de douze ans, de treize ans.
+La duchesse de Guiche, fille de Mme de Polignac, sera mère à quatorze
+ans et un mois[115]. Il y avait de si petites mariées qu'il fallait les
+porter à l'église. On les prenait «au col.» C'est ainsi que la fille
+de Sully fut menée en 1605 au temple protestant. «Présentez-vous
+cette enfant pour être baptisée?» demanda malicieusement le ministre
+Moulin[116].
+
+[Note 115: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]
+
+[Note 116: E. Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Au siècle précédent, Jeanne d'Albret avait ainsi été portée à l'autel,
+bien qu'elle fût d'âge à pouvoir marcher. Brantôme prétend qu'elle en
+était empêchée par le poids de ses pierreries et de sa robe d'or et
+d'argent. Mais cette petite fille de douze ans, que l'on avait fouettée
+tous les jours pour obtenir son consentement à son mariage, et qui, avec
+une énergie précoce, avait publiquement protesté contre la violence qui
+lui était faite, pouvait avoir des motifs particuliers pour ne point
+aller librement à l'autel[117].
+
+[Note 117: Protestation de Jeanne d'Albret, au sujet de son mariage
+avec le duc de Clèves, pièce reproduite par M. Génin, à la suite des
+_Nouvelles lettres de la reine de Navarre_. Paris, 1842; Brantôme,
+_Premier livre des Dames_, Marguerite d'Angoulesme.]
+
+«Madame, votre fille est bien jeune», dit Louis XIV à la duchesse de
+la Ferté qui lui soumet un projet de mariage pour cette enfant âgée de
+douze ans.--«Il est vrai, Sire; mais cela presse, parce que je veux M.
+de Mirepoix, et que dans dix ans, quand Votre Majesté connaîtra son
+mérite, et qu'Elle l'aura récompensé, il ne voudrait plus de nous.» En
+narrant cet épisode à sa fille, Mme de Sévigné ajoute: «Voilà qui est
+dit. Sur cela on veut faire jeter des bans, avant que les articles
+soient présentés.» Dans d'autres lettres, la spirituelle marquise parle
+de «cette enfant de douze ans,... toute disproportionnée à ce roi
+d'Éthiopie.... La petite enfant pleure; enfin, je n'ai jamais vu épouser
+une poupée, ni un si sot mariage: n'était-ce pas aussi le plus honnête
+homme de France[118]!»
+
+[Note 118: Mme de Sévigné, _Lettres_ à Mme de Grignan, 10, 19, 31
+janvier 1689.]
+
+Trop heureuse encore la petite fille que l'on ne mariait pas à un
+vieillard perdu de vices[119].
+
+[Note 119: E. Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Bien des fois le marié est lui-même un enfant. Lorsque Mlle de
+Montmirail, âgée de quinze ans, mais déjà en plein développement de
+force et de beauté, épouse M. de la Rochefoucauld, frêle enfant de
+quatorze ans à peine, le pauvre petit marié, tout en se mettant sur
+la pointe des pieds, n'atteint pas à l'épaule de sa belle fiancée; et
+l'exiguïté de sa taille fait d'autant plus rire les assistants que les
+Cent-Suisses qui figurent à la fête nuptiale sont pour le moins hauts de
+six pieds[120]. Plus comique encore fut ce petit prince de Nassau marié à
+douze ans à Mlle de Montbarey, qui en avait dix-huit. Tandis qu'un
+poète célébrait dans un épithalame les transports de l'heureux époux,
+celui-ci, furieux d'être marié, repoussait sa femme «avec une brusquerie
+d'enfant, mal élevé;» et exaspéré d'être un objet de curiosité,
+«pleurait du matin au soir... Le marié ne voulut pas danser avec sa
+femme, au bal; il fallut lui promettre le fouet s'il continuait à crier
+comme une chouette, et lui donner au contraire un déluge d'avelines,
+de pistaches, de dragées de toutes sortes, pour qu'il consentît à lui
+donner la main au menuet. Il montrait une grande sympathie pour la
+petite Louise de Dietrich, jolie enfant plus jeune encore que lui, et
+retournait auprès d'elle aussitôt qu'il pouvait s'échapper[121].»
+
+[Note 120: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
+Doudeauville_.]
+
+[Note 121: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]
+
+Lorsque des enfants étaient ainsi mariés, on ne les réunissait que plus
+tard à leurs conjoints. On connaît la jolie histoire du duc de Bourbon,
+l'_Amoureux de quinze ans_, qui enlève du couvent sa jeune compagne.
+
+Bien qu'au XVIIe siècle on recherche plus dans le mariage l'alliance
+que la fortune, nous avons vu que le faste de la cour rendait plus
+nécessaire que jamais le besoin d'argent. Alors déjà il y a des unions
+vénales qui deviendront de plus en plus nombreuses dans le XVIIIe
+siècle. Les filles nobles n'étant guère dotées pour la plupart, on se
+rabat sur les filles de la robe, on descend jusqu'aux filles de la
+finance. Quelles proies que ces dots qui varient de 400,000 livres à
+un million! Pour les obtenir, que de bassesses! Les plus grands noms
+s'allient à la finance, la fille du financier fût-elle laide, son père
+fût-il un escroc! La petite-fille d'une fruitière, la fille d'une femme
+de chambre et d'un charretier enrichi devient duchesse[122]. Elle a
+les honneurs du Louvre; à la cour, le tabouret; sur son carrosse,
+l'impériale de velours rouge à galerie dorée; dans sa maison, «le dais
+et la salle du dais.» Elle entrera «à quatre chevaux dans les cours
+des châteaux royaux.» Le souverain l'embrassera à sa présentation. Les
+deuils du roi seront les siens: «lorsque le roi drape», elle a «le droit
+de draper aussi[123].»
+
+[Note 122: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne France_.]
+
+[Note 123: Pour _les honneurs du Louvre_, voir Mme d'Oberkirch,
+_Mémoires_.]
+
+Une ancienne lingère, veuve d'un trésorier et receveur général, devient
+duchesse et maréchale, et par son dernier mariage, non reconnu, il est
+vrai, femme d'un roi de Pologne[124].
+
+[Note 124: La maréchale de l'Hôpital, remariée secrètement à
+Jean-Casimir, roi de Pologne. Saint-Simon, t. VI, ch. xii; E. Bertin,
+_ouvrage cité_.]
+
+Dans une lettre adressée à sa fille, Mme de Sévigné dit de son fils: «Je
+lui mande de venir ici; je voudrais le marier à une petite fille qui est
+un peu juive de son _estoc_; mais les millions nous paraissent de bonne
+maison[125].» Malgré son orgueil, Mme de Grignan était absolument de
+l'avis de sa mère. Les millions lui paraissent de très bonne maison et
+elle marie son fils à la fille d'un financier, Mlle de Saint-Amand. «Mme
+de Grignan, en la présentant au monde, en faisait ses excuses; et avec
+ses minauderies, en radoucissant ses petits yeux, disait qu'il fallait
+de temps en temps du fumier sur les meilleures terres[126].»
+
+[Note 125: Mme de Sévigné, _Lettres_, 13 octobre 1675.]
+
+[Note 126: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. x.]
+
+Nous savons que pour épouser une noble héritière, un prince ne reculait
+pas devant un rapt. De même un gentilhomme enlèvera la fille d'un ancien
+laquais, devenu trésorier général: une enfant de douze ans[127]. Pas plus
+pour les filles de la finance que pour celles de la noblesse, l'âge ne
+saurait être un obstacle aux vues intéressées de leurs poursuivants. Un
+fils de duc, un Villars-Brancas, âgé de trente-trois ans, a une
+fiancée de trois ans! C'est la fille d'un ancien peaussier, André le
+Mississipien. Pour toucher la dot, le fiancé n'attend pas que la
+fiancée ait l'âge des épousailles. Il reçoit immédiatement 100,000 écus
+comptant; une pension de 20,000 livres lui sera payée jusqu'au jour du
+mariage. En cas de rupture, il ne restituera rien. La dot définitive,
+promise pour le jour du mariage, devra se chiffrer par millions. «Mais,»
+dit Saint-Simon, «l'affaire avorta avant la fin de la bouillie de la
+future épouse, par la culbute de Law[128].» La fiancée fut délaissée; mais
+les acomptes de la dot restaient aux Brancas.
+
+[Note 127: E. Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+[Note 128: Saint-Simon, _Mémoires_, t. XI, ch. xx.i.]
+
+La vanité des familles de robe ou de finance s'accordait
+merveilleusement, du reste, avec la rapacité des grands seigneurs. Les
+jeunes filles, les veuves recherchent avec passion le titre qui fait
+d'elles des femmes de la cour, et pour l'obtenir, ce titre, elles ne
+reculent ni devant les dégoûts de l'âge ou de l'infirmité, ni devant les
+exemples peu encourageants que leur offrent celles de leurs égales qui
+ont tenté même aventure, et qui, plus d'une fois, ont eu à essuyer les
+dédains de leurs nouvelles familles.
+
+Une femme de la robe marie sa fille avec 500,000 francs de dot à un être
+souillé, mais c'est un duc, et un duc, fût-il estropié à ne pouvoir
+marcher, un duc se vend très cher[129].
+
+[Note 129: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxi; t. VI, ch. xix;
+E. Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Toutes les bourgeoises, heureusement, ne pensaient pas comme cette mère.
+Lorsque Mlle Crosat va devenir princesse par son mariage avec le comte
+d'Évreux, sa grand'mère maternelle prévoit les tristes suites de cette
+alliance; et au milieu de l'enivrement des siens, elle garde une réserve
+modeste dont la fière dignité impressionne jusqu'au plus orgueilleux des
+ducs, Saint-Simon[130]. Comme Mme Jourdain, elle aurait pu dire:
+
+«Les alliances avec plus grand que soi sont sujettes toujours à de
+fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu'un gendre puisse à ma fille
+reprocher ses parents, et qu'elle ait des enfants qui aient honte de
+m'appeler leur grand'maman. S'il fallait qu'elle me vînt visiter en
+équipage de grande dame, et qu'elle manquât, par mégarde, à saluer
+quelqu'un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent
+sottises. Voyez-vous, dirait-on, cette madame la marquise qui fait
+tant la glorieuse? c'est la fille de monsieur Jourdain, qui était trop
+heureuse, étant petite, de jouer à la madame avec nous. Elle n'a pas
+toujours été si relevée que la voilà, et ses deux grands-pères vendaient
+du drap auprès de la porte Saint-Innocent. Ils ont amassé du bien à
+leurs enfants, qu'ils paient maintenant, peut-être, bien cher en l'autre
+monde; et l'on ne devient guère si riche à être honnêtes gens. Je ne
+veux point tous ces caquets, et je veux un homme, en un mot, qui m'ait
+obligation de ma fille, et à qui je puisse dire: Mettez-vous là, mon
+gendre, et dînez avec moi[131].»
+
+[Note 130: Saint-Simon, _Mémoires_, t. III, ch. xxxiv.]
+
+[Note 131: Molière, _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scène XII.]
+
+Ce n'étaient pas seulement les gentilshommes qui épousaient des filles
+de robe ou de finance; les hommes de robe et les financiers épousaient,
+eux aussi, des filles nobles et pauvres. Ces mésalliances, il est vrai,
+étaient plus rares, parce que, si le gentilhomme gardait son titre,
+la femme perdait le sien[132]. Aussi quels cuisants chagrins pour
+l'amour-propre de ces jeunes filles! Quels dédains pour les familles
+qu'elles honoraient de leur alliance! L'une d'entre elles épouse le
+fils d'un laquais. Une jeune fille de grande maison est sacrifiée à un
+magistrat octogénaire. La première femme de Samuel Bernard était la
+fille d'une faiseuse de mouches; les deux autres sont de noble race, et
+il a plus de soixante-dix ans, lorsqu'il épouse la dernière!
+
+
+[Note 132: Duclos, _Considérations sur les moeurs_, ch. X.]
+
+Les filles de la noblesse pauvre n'étaient pas les seules que l'on
+jetait dans les familles de la finance.
+
+Mme de Soyecourt veut laisser sa fortune à ses fils. Pour marier sa
+fille sans dot, elle l'unit au fils d'un homme méprisé, mais riche. La
+Providence la châtie en permettant que, dans une bataille, ses fils
+soient tués tous les deux. Le nom et les biens de ces vaillants jeunes
+gens passent dans la descendance plébéienne de leur soeur: spectacle qui
+indigne Saint-Simon.
+
+Il arrivait qu'un financier, en épousant une fille noble, lui
+reconnaissait une dot et lui fixait un douaire.
+
+Par ces mésalliances, les positions sociales se mêlent sans cependant
+se confondre. Le président Le Coigneux qui, disait-on, avait un potier
+d'étain pour ancêtre, tenait par ses alliances à une tête couronnée et à
+un apothicaire dont les gelées de groseille étaient recherchées. De la
+race de l'apothicaire sortira une princesse de Lorraine[133].
+
+[Note 133: E. Bertin, _les Mariages dans l'ancienne société
+française_.]
+
+«Le besoin d'argent a réconcilié la noblesse avec la roture, dit La
+Bruyère, et a fait évanouir la preuve des quatre quartiers....
+
+«Il y a peu de familles dans le monde qui ne touchent aux plus grands
+princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple[134].»
+
+[Note 134: La Bruyère, ch. XIV, _De quelques usages_.]
+
+L'amour aussi produisait des mésalliances.
+
+Le cardinal de Richelieu, léguant son titre de duc à son petit-neveu,
+Armand de Wignerod, et à la descendance de celui-ci, disait dans son
+testament: «Je défends à mes héritiers de prendre alliance en des
+maisons qui ne soient pas vraiment nobles, les laissant assez à
+leur aise pour avoir plus égard à la naissance et à la vertu qu'aux
+commodités et aux biens.»
+
+Le nouveau duc de Richelieu contracta une alliance, noble, il est vrai,
+mais disproportionnée à son âge et aux ambitions de son rang. Son frère
+épousa, lui, la fille d'une femme de chambre de la reine Anne. La
+duchesse d'Aiguillon, tante et tutrice des petits-neveux de Richelieu,
+fut douloureusement blessée de leurs mariages. «Mes neveux vont de pis
+en pis, disait-elle; vous verrez que le troisième épousera la fille du
+bourreau[135].»
+
+[Note 135: Bonneau-Avenant, _la Duchesse-d'Aiguillon_.]
+
+L'amour, sentiment rare dans les alliances matrimoniales, apparaît
+surtout dans les mariages clandestins que le monde et les tribunaux
+mêmes traitaient avec d'autant plus d'indulgence que l'on ne savait
+que trop quelle dure contrainte les parents faisaient peser sur leurs
+enfants pour les marier au gré de leurs ambitions.
+
+L'amour apparaît aussi, meurtri et sacrifié, chez ces princesses qui ne
+peuvent, elles surtout, écouter la voix du coeur. Ne parlons pas de la
+grande Mademoiselle qui, pour son malheur, semble avoir pu épouser
+en secret le gentilhomme à qui le roi lui-même n'avait pu la marier
+publiquement. Jetons un regard sur un autre spectacle. Une nuit d'été,
+dans le parc de Saint-Cloud, au-dessus de la cascade, un jeune homme,
+une jeune fille, «la plus belle créature que Dieu ait faite», sont
+agenouillés l'un près de l'autre. Le jeune homme a noblement refusé le
+sacrifice que la jeune fille voulait lui faire en l'épousant; il lui a
+juré de ne se marier jamais et d'aller se faire tuer à l'armée. A son
+tour, elle lui fait un serment: c'est de quitter la cour et de prendre
+le voile. Il lui baise la main en pleurant. Tels sont les adieux
+qu'échangent une fille du régent et M. de Saint-Maixent.
+
+«Elle est devenue abbesse de Chelles, et il a reçu un boulet dans
+la poitrine, un boulet espagnol. Il n'avait pas vingt ans!» disait
+soixante-huit ans plus tard un ami de M. de Saint-Maixent, un vieux
+roué de la Régence, et qui, malgré le cynisme habituel de son langage,
+s'attendrissait au souvenir de ce pur amour[136].
+
+[Note 136: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_. Sur les excentricités de
+l'abbesse de Chelles, voir Duclos, _Mémoires_, éd. de M. Barrière, et
+l'Introduction de l'éditeur. Elle mourut saintement.]
+
+Vers la fin de ce même XVIIIe siècle, la princesse Louise-Adélaïde
+de Bourbon-Condé, unie par une tendre affection au marquis de la
+Gervaisais, s'effraye lorsqu'elle sent que cette amitié est devenue de
+l'amour. Elle dit un dernier adieu à celui qu'elle aime. Mais, comme
+le fait remarquer l'éditeur de ses _Lettres intimes_[137], elle offrit à
+Dieu, non un coeur tout palpitant d'une affection humaine, mais un coeur
+qui avait consommé jusque dans ses dernières profondeurs l'immolation de
+son amour: ce coeur était digne d'être un holocauste[138].
+
+[Note 137: _Lettres intimes_ de Mlle de Condé à M. de la Gervaisais
+(1786-1787), édition de M. Paul Viollet. Paris, 1878.]
+
+[Note 138: Cf. ma brochure: _l'Hôtel de Mlle de Condé_, Paris, 1882.
+(Extrait de la _Revue du Monde catholique_)--Dans notre siècle, la
+princesse devint la fondatrice des Bénédictines du Temple.]
+
+«De tant de mariages qui se contractent tous les jours, combien en
+voit-on où se trouve la sympathie des coeurs?» demande Bourdaloue qui
+déclare énergiquement que les mariages contractés sans attachement
+produisent de criminels attachements sans mariage[139].
+
+[Note 139: Bourdaloue, _Sermon pour le deuxième dimanche après
+l'Épiphanie. Sur l'état du mariage_.]
+
+Il fallait des parents chrétiens comme les Noailles, pour demander à
+leur fille si son coeur ratifiait le choix qu'ils avaient fait de son
+époux. Écoutons l'accent ému avec lequel le maréchal de Noailles annonce
+à sa vieille mère qu'il a fiancé sa fille au comte de Guiche: «Je vous
+prie de demander à Dieu d'y mettre sa bénédiction. Je n'en ai jamais
+demandé aucun (mariage) à Dieu particulièrement, mais seulement celui
+qui serait le meilleur pour le salut de ma fille et pour le nôtre; c'est
+ce qui me fait croire que c'est sa volonté et qu'il bénira mes bonnes
+intentions. Je vous prie de le bien demander à Dieu. Après avoir proposé
+à ma fille tous les jeunes gens à marier et même ceux à qui nous ne
+prétendions pas, elle nous dit, à sa mère et à moi, qu'elle aimait mieux
+M. le comte de Guiche et M. d'Enrichemont, et de ces deux derniers le
+comte de Guiche; elle s'est mise à pleurer lorsque nous lui avons dit la
+chose, et à témoigner une modestie et une honnêteté dont tout le monde a
+été très content: vous l'auriez été fort, si vous l'aviez vue[140].»
+
+[Note 140: L'auteur des _Mariages dans l'ancienne société française_,
+M. E. Bertin, a trouvé ce document dans le _Recueil des lettres
+concernant la famille de Noailles_, Bibliothèque nationale, mss. 6919.]
+
+Le coeur se repose quand, au milieu de tous les scandaleux agissements
+qui font d'un lien sacré un marché, l'on entend cette voix paternelle
+qui considère dans le mariage le bonheur et la sanctification des époux.
+Et, même dans un milieu moins imprégné de la pensée chrétienne, lorsque
+l'on voit une jeune fille, non plus sacrifiée à l'orgueil de sa famille,
+mais trouvant dans son mariage la réalisation de ses voeux, on conçoit
+le ravissement avec lequel Mme de Sévigné contemple ce charmant
+spectacle: «La cour est toute réjouie du mariage de M. le prince de
+Conti et de Mlle de Blois. Ils s'aiment comme dans les romans. Le roi
+s'est fait un grand jeu de leur inclination. Il parla tendrement à sa
+fille, et l'assura qu'il l'aimait si fort, qu'il n'avait point voulu
+l'éloigner de lui. La petite fut si attendrie et si aise, qu'elle
+pleura. Le roi lui dit qu'il voyait bien que c'est qu'elle avait de
+l'aversion pour le mari qu'il lui avait choisi; elle redoubla ses
+pleurs: son petit coeur ne pouvait contenir tant de joie. Le roi conta
+cette petite scène, et tout le monde y prit plaisir. Pour M. le prince
+de Conti, il était transporté, il ne savait ni ce qu'il disait ni ce
+qu'il faisait; il passait par-dessus tous les gens qu'il trouvait en
+chemin, pour aller voir Mlle de Blois. Mme Colbert ne voulait pas qu'il
+la vît que le soir; il força les portes, et se jeta à ses pieds, et
+lui baisa la main. Elle, sans autre façon, l'embrassa, et la revoilà à
+pleurer. Cette bonne petite princesse est si tendre et si jolie, que
+l'on voudrait la manger. Le comte de Gramont fit ses compliments, comme
+les autres, au prince de Conti: «Monsieur, je me réjouis de votre
+mariage; croyez-moi, ménagez le beau-père, ne le chicanez point, ne
+prenez point garde à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette
+famille, et je réponds que vous vous trouverez fort bien de cette
+alliance.» Le roi se réjouit de tout cela, et marie sa fille en faisant
+des compliments comme un autre, à M. le prince, à M. le duc et à Mme la
+duchesse, à laquelle il demande son amitié pour Mlle de Blois, disant
+qu'elle serait trop heureuse d'être souvent auprès d'elle, et de suivre
+un si bon exemple. Il s'amuse à donner des transes au prince de Conti.
+Il lui fait dire que les articles ne sont pas sans difficulté; qu'il
+faut remettre l'affaire à l'hiver qui vient: là-dessus le prince
+amoureux tombe comme évanoui; la princesse l'assure qu'elle n'en aura
+jamais d'autre. «Cette fin s'écarte un peu dans le don Quichotte»,
+ajoute la railleuse marquise; «mais dans la vérité il n'y eut jamais
+un si joli roman[141]». Roman qui devait avoir un triste et prosaïque
+dénouement! Si la tendresse basée sur l'estime est une condition
+essentielle du mariage, il est dangereux d'apporter dans ce lien sacré
+les illusions passionnées, romanesques, que la réalité vient trop
+souvent détruire. Peut-être serait-il moins périlleux de ne ressentir
+qu'une indifférence que pourraient faire fondre cette communauté
+d'existence et cette mutuelle estime qui produisent à la longue de
+solides attachements.
+
+[Note 141: Mme de Sévigné, _Lettres_, 27 décembre 1679.]
+
+Avant le mariage on exposait les dons qu'avait reçus la mariée. «On
+va voir, comme l'opéra, les habits de Mlle de Louvois: il n'y a point
+d'étoffe dorée qui soit moindre que de vingt louis l'aune[142]». Quand une
+autre fille de Louvois épouse le duc de Villeroi, on expose pendant deux
+mois les superbes dons nuptiaux. Les Louvois marient-ils leur fils, M.
+de Barbezieux, les souvenirs qu'ils offrent à la fiancée, Mlle d'Uzès,
+valent plus de 100,000 francs[143].
+
+[Note 142: Mme de Sévigné, _Lettres_, 10 novembre 1679.]
+
+[Note 143: Bertin, _ouvrage cité_.]
+
+Dans un contrat de 1675, la corbeille de mariage donnée par le sire de
+la Lande comprenait, avec une splendide croix de diamants et une montre
+«marquant les heures et les jours du mois», des pièces d'argenterie,
+«une tapisserie d'haulte-lisse pour une chambre, une tapisserie de cuir
+doré pour une autre», des meubles et même un attelage[144]. M. de la Lande
+ajoutait galamment à l'apport de sa fiancée cette belle corbeille dans
+laquelle les pièces de ménage et le carrosse à deux chevaux remplaçaient
+les robes et les chiffons qui, au XIXe siècle, forment le luxe d'une
+corbeille.
+
+[Note 144: _Les savants Godefroy_, Mémoires d'une famille, etc.]
+
+Le concile de Trente avait prescrit la publication des bans avant le
+mariage, ainsi que la présence des témoins à la bénédiction nuptiale.
+L'ordonnance de Blois fit passer dans la législation française ces
+utiles dispositions.
+
+La solennité religieuse des fiançailles, la cérémonie nuptiale étaient
+accompagnées de fêtes qui, dans les familles riches, avaient parfois un
+grand éclat; c'étaient des festins, des bals, des illuminations[145]. Dans
+des maisons plus modestes on s'amusait fort aussi. Une lettre écrite en
+1671 par un gentilhomme de la robe, nous donne de curieux détails sur
+une noce parisienne. On danse entre le déjeuner et le souper, tous deux
+magnifiques, et l'on danse encore après ce second repas jusqu'à deux
+heures du matin. «Ce que j'ay trouvé de meilleur, ajoute le jeune
+invité, c'est qu'après tous les mets dont il y avait pour nourrir
+mille personnes, on a distribué des sacs de papier pour emporter des
+confitures chacun à son logis[146]». Ce dernier trait, essentiellement
+bourgeois, dénote bien les habitudes de bonhomie patriarcale qui se
+conservaient alors dans bien des familles de robe.
+
+[Note 145: Mme de Sévigné, _Lettres_, 29 novembre 1679, etc.]
+
+[Note 146: Lettre du 15 mai 1671, _Les savants Godefroy_, Mémoires
+d'une famille, etc.]
+
+La mariée devait, le lendemain du mariage, recevoir sur son lit les
+compliments d'une foule de gens «connus ou inconnus» et qui accouraient
+là comme à un spectacle dont l'inconvenance révolte justement La
+Bruyère[147].
+
+[Note 147: La Bruyère, _Caractères_, ch. vii, De la Ville.]
+
+J'aime mieux la touchante pensée qui, à ce lendemain de noce, plaçait
+une fête religieuse: l'action de grâces.
+
+Dans les familles uniquement préoccupées des intérêts terrestres,
+c'était surtout par des plaisirs que l'on célébrait ces mariages
+auxquels présidaient trop souvent la vénalité, l'ambition. Mais, dans
+les maisons chrétiennes où l'on veillait avant tout à unir deux
+âmes immortelles, les fêtes nuptiales cédaient le pas aux graves
+enseignements que des parents dignes de ce nom donnaient à leurs
+enfants. Avant le mariage, le père les rappelait à son fils[148]. La mère,
+l'aïeule ou, à défaut de l'une ou de l'autre, le père écrivait pour sa
+fille ou sa petite-fille des conseils fondés sur l'expérience de la vie
+et qui initiaient la jeune personne aux grands devoirs qu'elle était
+destinée à remplir[149]. Le jour même du mariage, avant le souper, la
+noble mère dont j'ai déjà cité le nom, Mme la duchesse d'Ayen, s'enferme
+avec sa fille, Mme de Montagu, et, pour dernière instruction, lui lit
+des pages de cet admirable livre de Tobie[150] où les familles pieuses
+aiment à chercher leur modèle[151].
+
+[Note 148: Lettre du prince de Craon à son fils, le prince de Beauvau,
+au moment de son mariage. 10 mars 1745. (Appendice de l'ouvrage
+intitulé: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_, suivis des
+_Mémoires du maréchal prince de Beauvau_, recueillis et mis en ordre par
+Mme Standish, née Noailles, son arrière-petite-fille. Paris, 1872.)]
+
+[Note 149: Duchesse de Liancourt, _Règlement_ donné à sa petite-fille,
+Mlle de la Roche-Guyon; duchesse de Doudeauville, avis à sa fille. Voir
+aussi l'ouvrage de M. de Ribbe, _les Familles et la Société en France
+avant la Révolution_.]
+
+[Note 150: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu_.]
+
+[Note 151: Ch. de Ribbe, _la Vie domestique, ses modèles et ses
+règles_, d'après les documents originaux.]
+
+C'est avec une émotion religieuse que le soir de son mariage, l'époux
+chrétien écrivait dans son _Livre de raison:_ «Fasse le ciel que ce soit
+pour un heureux establissement et pour l'honneur et la gloire de Dieu,
+afin que, s'il me donne des enfants, ils soient élevés pour l'honorer et
+le servir[152].»
+
+[Note 152: _Livre de raison_ de Balthazar de Fresse-Monval, 27 janvier
+1684, manuscrit cité par M. de Ribbe, _la Vie domestique_. Le fils de
+Balthazar, Antoine, se sert à peu près textuellement des mêmes paroles
+le jour où il se marie. _Id._]
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+
+ L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE
+
+ (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du
+foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des
+mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité
+conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères
+corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des
+bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La
+baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la
+duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte
+dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La
+miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie
+conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De
+beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de
+Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires
+rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires
+concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer
+l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent
+nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de
+Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le
+Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de
+famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection
+maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère et le fils réunis
+dans le même tombeau.
+
+
+Pour la femme mariée comme pour la jeune fille, nous savons que les
+temps qui s'écoulent depuis la Renaissance jusqu'à la fin du siècle
+dernier, nous offrent même contraste: ici dominent les séductions du
+monde, là régnent les fermes principes de la vie domestique.
+
+Les bals, les spectacles, les concerts, les mascarades, le jeu, les
+causeries frivoles et brillantes ravissent et enivrent les femmes. Elles
+vont au plaisir avec la même ardeur que les hommes vont au combat. La
+duchesse de Lorges, fille de Chamillart, se tue à force de plaisirs, et,
+mourante, se fait encore transporter à cet étrange champ d'honneur[153].
+
+[Note 153: Saint-Simon, _Mémoires_, tome VII, ch. XIV.]
+
+La femme est, à elle seule, un vivant spectacle. A la beauté, à
+l'esprit, à la grâce française, ces charmes souverains qu'elle réunit
+souvent, elle ajoute les ressources de la parure. Dans ce moyen âge où
+la vie sociale était assez restreinte cependant pour elle, la femme ne
+se défendait pas toujours contre les entraînements du luxe. La femme se
+livre plus que jamais à cette passion lorsqu'elle peut la déployer sur
+la brillante scène d'une cour.
+
+Dans les modes variées qu'ils nous offrent, les portraits du XVIe siècle
+nous permettent de juger combien le costume féminin se prêtait alors
+à toutes les richesses de la parure. Les perles et les pierreries
+serpentent dans les cheveux relevés et autour du cou. Les perles et les
+pierreries garnissent aussi la robe de drap d'or, fourrée d'hermines
+mouchetées, qui s'ouvre en carré sur la poitrine.
+
+Des perles encore serpentent sur le fichu bouillonné que termine la
+fraise, et sont disposées entre les bouillons des manches à crevés.
+J'emprunte, il est vrai, ces détails de costume au portrait de la reine
+Élisabeth d'Autriche peint par François Clouet[154], et à une miniature
+représentant la duchesse d'Étampes[155]. Mais d'autres portraits du XVIe
+siècle, dus à Clouet ou à son école, témoignent que les femmes de
+la cour savaient lutter d'élégance avec une souveraine légitime ou
+illégitime.
+
+[Note 154: Au musée du Louvre.]
+
+[Note 155: Miniature citée par M. Frank dans son édition de _la
+Marguerite des Marguerites_.]
+
+Des aiguillettes d'or et des plumes ornent la robe de velours noir que
+porte Silvie Pic de la Mirandole, comtesse de la Rochefoucauld; des
+perles d'or accompagnent la plume blanche d'une toque en velours noir
+posée sur sa blonde chevelure crêpée; et le petit col plissé qui donne
+à cette toilette un caractère de simplicité, n'empêche pas la jeune
+comtesse de porter au cou un cercle d'or ciselé où chatoient les
+pierreries[156].
+
+[Note 156: Au musée du Louvre.]
+
+Les femmes d'alors, peintes aussi bien que parées[157], se condamnaient
+déjà à de véritables supplices pour obéir à la mode. Comme les
+contemporaines de Tibulle, une femme de Paris se fait «escorcher» pour
+donner à son visage une nouvelle peau. On n'avait pas encore inventé
+_l'émaillage_. «Il y en a qui se sont faict arracher des dents visves et
+saines, pour en former la voix plus molle et plus grasse, ou pour les
+renger en meilleur ordre. Combien d'exemples du mespris de la douleur
+avons nous en ce genre! Que ne peuvent elles, que craignent elles, pour
+peu qu'il y ayt d'adgencement à esperer en leur beaulté[158]!» Montaigne
+qui nous révèle avec son indiscrétion ordinaire, tous ces petits
+secrets, nous en apprend bien d'autres. Il a vu des femmes avaler
+jusqu'à du sable et de la cendre pour avoir le teint pâle! Il juge aussi
+que ce doit être supplice d'enfer que ces corps de baleine qui
+serraient la femme «ouy quelques fois à en mourir.» Ces détails ne sont
+malheureusement pas tous pour nous de l'archéologie....
+
+[Note 157: Marguerite d'Angoulême, l'_Heptamèron_.]
+
+[Note 158: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. XLI.]
+
+Que de temps perdu dans ces soins idolâtres que la femme prend de sa
+personne! «Je veoy avecques despit, en plusieurs mesnages, monsieur
+revenir maussade et tout marmiteux du tracas des affaires, environ midy,
+que madame est encores aprez à se coeffer et attiffer en son cabinet:
+c'est à faire aux roynes; encores ne sçay je: il est ridicule et injuste
+que l'oysifveté de nos femmes soit entretenue de nostre sueur et
+travail[159].»
+
+[Note 159: Id., _Id._, livre III, ch. IX.]
+
+Ce luxe, cette oisiveté de la femme amènent la ruine de la maison, et
+ce n'est pas seulement la ruine, c'est le déshonneur, c'est le stigmate
+infamant du vol. Écoutons la voix austère du chancelier de l'Hôpital.
+«Tandis que la femme s'habille sans regarder sa fortune, nourrit des
+troupeaux de serviteurs, et se promène dans un char comme pour triompher
+d'un mari vaincu, celui-ci, qui ne veut céder en rien à une telle
+épouse, dépense dans les plaisirs de la table, de l'amour et d'un jeu
+honteux, des biens acquis par le travail de ses parents. Quand la
+perversité a épuisé le patrimoine, on ose mettre la main aux deniers
+publics, rien ne peut combler le gouffre avide; la hideuse contagion
+gagne les autres citoyens et la république en est tout entière
+infectée[160].»
+
+[Note 160: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Société en France, etc._]
+
+Sous Louis XIV, le mariage du duc de Bourgogne fut l'occasion des plus
+folles dépenses du luxe. Le roi qui en avait cependant donné l'exemple,
+fut lui-même effrayé des ruines qui s'ensuivirent. Saint-Simon nous
+apprend que «le roi se repentit d'y avoir donné lieu, et dit qu'il ne
+comprenait pas comment il y avait des maris assez fous pour se laisser
+ruiner par les habits de leurs femmes; il pouvait ajouter, et par
+les leurs.» Mais le noble duc nous dit que «le petit mot lâché
+de politique», le roi prit grand plaisir au spectacle de cette
+magnificence[161]. Paris avait lutté de splendeur avec la cour.
+
+[Note 161: Saint-Simon, t. I, ch. XXX.]
+
+On se représente ces robes, ici de point de France, là d'une étoffe d'or
+valant au moins vingt louis l'aune; ces pierreries et ces perles qui se
+mêlent aux mille boucles de la chevelure, et qui, à cette époque où les
+fraises et les fichus sont supprimés, n'en ruissellent que plus aisément
+sur les épaules.
+
+Au XVIIIe siècle, voici les énormes paniers avec leurs enguirlandements
+de fleurs, de fruits, de perles, de pierreries. Voici encore, avec
+Marie-Antoinette, les coiffures que la reine met à la mode, ces immenses
+échafaudages de plumes, de gaze, de fleurs, qui représentent un
+vaisseau, un bocage, une ménagerie. Les femmes ne peuvent plus se tenir
+droites dans leurs voitures, elles s'y courbent ou s'y agenouillent.
+
+Le coiffeur est devenu un artiste qui fait payer cher ses productions.
+Mme de Matignon fait avec Baulard un traité de 24,000 livres par an pour
+que, chaque jour, il lui fournisse une coiffure nouvelle.
+
+Au Temple, une faiseuse de rouge, Mlle Martin, en vend le moindre pot un
+louis. D'autres pots de qualité supérieure, coûtent jusqu'à soixante et
+quatre-vingts louis. Mlle Martin a le privilège de faire fabriquer
+à Sèvres des pots de rouge qu'elle destine aux reines. «A peine une
+duchesse en obtient-elle un par hasard.» C'est «une vraie puissance»
+nous dit Mme d'Oberkirch.
+
+C'est une puissance aussi que Mlle Bertin, la célèbre marchande de
+modes qui traite «d'égale à égale avec les princesses.» Admise dans
+l'intérieur de la reine Marie-Antoinette, délibérant avec elle des
+affaires de la toilette, elle montre avec suffisance dans sa clientèle,
+«le résultat» de son «dernier travail avec Sa Majesté»: mystérieux
+conseils dans lesquels la jeune reine puisait le goût dominant de la
+parure et excitait ainsi parmi les femmes de la cour cette rivalité
+d'ajustements qui, cette fois, comme toujours, ruinait les familles et
+brouillait les ménages.
+
+Mlle Bertin fit une banqueroute de deux millions. Ce chiffre se conçoit
+à une époque où une jeune femme honnête faisait en dix mois 70,000
+francs de dettes, et où la princesse de Guémenée devait 60,000 livres à
+son cordonnier[162].
+
+[Note 162: _Mémoires_ de Mme d'Oberkirch, de Mme Campan. Taine, _les
+Origines de la France. L'ancien régime._ La plaie du luxe s'étend
+partout alors. Le mal a envahi jusqu'aux campagnes, et un curé de
+village dit en 1783: «Les servantes d'aujourd'hui sont mieux parées que
+les filles de famille ne l'étaient il y a vingt ans.» Th. Meignan, _Les
+anciens registres paroissiaux_, cités par M. de Ribbe; _les Familles,
+etc_.]
+
+Par leur luxe insensé, les femmes croient ajouter à cette royauté que
+leur concède l'opinion et dont le moyen âge leur avait donné le sceptre.
+Reines, elles le sont en effet. Les rois eux-mêmes reconnaissent cette
+gracieuse majesté. Comme Louis XII, François Ier, François II font
+profession de respecter les dames. Charles IX et Louis XIV saluent
+toutes les femmes qu'ils rencontrent, et le premier de ces deux rois
+ne souffre pas que l'on médise d'elles[163]. Le XVIIIe siècle fait de
+la femme, non plus seulement une reine, mais une idole à laquelle il
+prodigue des hommages aussi peu respectueux dans le fond qu'ils sont
+délicats, raffinés dans la forme.
+
+[Note 163: Brantôme, _Second livre des Dames_.]
+
+Le caractère de la royauté féminine a, en effet, bien changé depuis
+le moyen âge. Le chevalier défendait l'honneur de toutes les femmes,
+choisissait la dame de ses pensées et lui gardait sa fidélité. Défendre
+l'honneur des dames! Garder à une seule sa fidélité! Ce n'est point
+là, tant s'en faut, le but que poursuit l'homme de cour qui, bien au
+contraire, fait son possible pour compromettre toutes les femmes et ne
+se pique guère d'être fidèle à une seule, surtout si cette femme est la
+sienne. Il n'est pas de bon ton, d'ailleurs, d'aimer sa femme.
+
+La froideur entre les époux est, en effet, le moindre des maux que la
+vie de cour entraîne à sa suite. Au XVIe siècle cependant, par un reste
+des bonnes vieilles coutumes, les époux osent encore s'aimer aux yeux du
+monde, témoin le charmant ménage que l'_Heptaméron_ met en scène, Hircan
+et Parlamente qui assaisonnent d'un grain d'aimable taquinerie une
+affection qui se sent plus encore qu'elle ne s'exprime. Mais quand
+l'intérêt est la cause de tant de mariages, l'indifférence, l'hostilité
+même en sont les résultats ordinaires. Si le mari doit à sa femme de
+grandes alliances, ou une grande fortune, elle l'écrasera de cette
+supériorité. A-t-elle sur lui des avantages tout personnels, un mérite
+dont elle est infatuée, une beauté dont elle est fière, elle trouvera
+encore dans les dons qu'elle possède ou qu'elle s'attribue, des motifs
+d'orgueil qui abaisseront d'autant plus son mari à ses yeux qu'ils
+l'exalteront elle-même. Il y a des ménages où la femme paraît tant que
+le mari ne s'aperçoit jamais. «Ne pourrait-on point découvrir l'art de
+se faire aimer de sa femme?» demande alors La Bruyère[164].
+
+[Note 164: La Bruyère, _Caractères_, III, _Des Femmes_.]
+
+Plus d'une femme aurait pu retourner la question du moraliste. A l'une
+ou à l'autre de ces questions, il aurait pu être répondu que, pour
+trouver l'amour dans le mariage, il n'aurait pas fallu y chercher
+l'intérêt. Et ce reproche là, fallait-il l'adresser à celui qui avait
+poursuivi le marché ou à celle qui en avait été l'objet et souvent la
+victime?
+
+Au temps de La Bruyère, il est déjà de mauvais goût de se montrer en
+public avec sa femme. Au XVIIIe siècle, la séparation est totale entre
+les époux mondains. Ce n'est pas seulement la vie de cour, c'est la vie
+de salon, si animée et si charmante alors, qui étouffe, à Paris comme à
+Versailles, la vie de famille. «Quand les époux sont haut placés, dit M.
+Taine, l'usage et les bienséances les séparent. Chacun a sa maison, ou
+tout au moins son appartement, ses gens, son équipage, ses réceptions,
+sa société distincte, et, comme la représentation entraîne la cérémonie,
+ils sont entre eux, par respect pour leur rang, sur le pied d'étrangers
+polis. Ils se font annoncer l'un chez l'autre; ils se disent «Madame,
+Monsieur,» non seulement en public, mais en particulier; ils lèvent les
+épaules quand à soixante lieues de Paris, dans un vieux château, ils
+rencontrent une provinciale assez mal apprise pour appeler son mari
+«mon ami» devant tout le monde.--Déjà divisées au foyer, les deux
+vies divergent au delà par un écart toujours croissant. Le mari a son
+gouvernement, son commandement, son régiment, sa charge à la cour, qui
+le retiennent hors du logis; c'est seulement dans les dernières années
+que sa femme consent à le suivre en garnison ou en province. D'autant
+plus qu'elle est elle-même occupée, et aussi gravement que lui, souvent
+par une charge auprès d'une princesse, toujours par un salon important
+qu'elle doit tenir. En ce temps-là, la femme est aussi active que
+l'homme, dans la même carrière, et avec les mêmes armes, qui sont la
+parole flexible, la grâce engageante, les insinuations, le tact, le
+sentiment juste du moment opportun, l'art de plaire, de demander et
+d'obtenir; il n'y a point de dame de la cour qui ne donne des régiments
+et des bénéfices. A ce titre, la femme a son cortège personnel de
+solliciteurs et de protégés, et, comme son mari, ses amis, ses ennemis,
+ses ambitions, ses mécomptes et ses rancunes propres; rien de plus
+efficace pour disjoindre un ménage que cette ressemblance des
+occupations et cette distinction des intérêts. Ainsi relâché, le lien
+finit par se rompre sous l'ascendant de l'opinion. «Il est de bon air
+de ne pas vivre ensemble,» de s'accorder mutuellement toute tolérance,
+d'être tout entier au monde. En effet, c'est le monde qui fait alors
+l'opinion, et, par elle, il pousse aux moeurs dont il a besoin.
+
+«Vers le milieu du siècle, le mari et la femme logeaient dans le même
+hôtel; mais c'était tout. «Jamais ils ne se voyaient, jamais on ne les
+rencontrait dans la même voiture, jamais on ne les trouvait dans la
+même maison, ni, à plus forte raison, réunis dans un lieu public.» Un
+sentiment profond eût semblé bizarre et même «ridicule,» en tout cas,
+inconvenant: il eût choqué comme un _a parte_ sérieux dans le courant
+général de la conversation légère. On se devait à tous, et c'était
+s'isoler à deux; en compagnie, on n'a pas droit au tête-à-tête[165].»
+
+[Note 165: Taine, _Origines de la France contemporaine. L'ancien
+régime._]
+
+De l'indifférence à l'infidélité il n'y a qu'un pas, et, dans les trois
+siècles qui nous occupent, ce pas est souvent franchi par la femme aussi
+bien que par l'homme. Eût-elle même été élevée dans une pieuse maison,
+l'enivrante atmosphère où elle vit lui fait trop souvent perdre le sens
+moral. Ces spectacles enchanteurs où toutes les harmonies de la poésie
+et du chant prêtent à l'amour leurs accents d'une pénétrante douceur;
+ces hommages dont le monde entoure la jeune femme et qui, bien des
+fois, contrastent avec la froideur de son mari, les trahisons même de
+celui-ci, tout l'entraîne vers ce but si bien décrit par le poète:
+
+ Dans le crime il suffit qu'une fois on débute;
+ Une chute toujours attire une autre chute.
+ L'honneur est comme une île escarpée et sans bords:
+ On n'y peut plus rentrer dès qu'on en est dehors.[166]
+
+[Note 166: Boileau, _Satires_, x. Plus haut le poète, ou plutôt le
+moraliste a bien dépeint les dangers qui entouraient la jeune femme.]
+
+Mais si, dans le XVIIe siècle, cette île escarpée a vu se fixer sur elle
+les regards désespérés des pécheurs repentants, le XVIIIe siècle n'a
+guère connu ces remords; ce triste XVIIIe siècle où le vice, déchirant
+le voile hypocrite sous lequel il s'était caché à la cour du grand roi
+vieillissant, éclatait dans les orgies de la régence et du règne de
+Louis XV. Sur vingt seigneurs de la cour, quinze ont, pour d'indignes
+créatures, abandonné leurs femmes, qui ne s'en plaignent guère
+d'ailleurs, et la ville suit l'exemple de la cour.
+
+Depuis la Renaissance, le monde, très complaisant pour les fautes du
+mari, ne trouve pas mauvais que la femme se venge de l'infidèle en le
+trompant. Tel n'est pas toujours l'avis du mari offensé. Comme certain
+personnage de l'_Heptaméron_, s'il veut que toutes les femmes soient
+légères, il en excepte la sienne; et, comme le comte Almaviva le sera en
+plein xviiie siècle, il est à la fois volage et jaloux, jaloux jusqu'à
+faire reparaître dans le courtisan le justicier du moyen âge, jaloux
+jusqu'à séquestrer, à tuer, à empoisonner la coupable. Ces fureurs
+tragiques, qui appartiennent au xvie siècle, se perdent dans les siècles
+suivants. Boileau rend un ironique hommage aux Parisiens:
+
+ Gens de douce nature, et maris bons chrétiens[167].
+
+[Note 167: Boileau, _Satires_, x.]
+
+Au XVIIIe siècle surtout, en dépit d'Almaviva, «un mari qui voudrait
+seul posséder sa femme, dit Montesquieu, serait regardé comme un
+perturbateur de la joie publique, et comme un insensé qui voudrait jouir
+de la lumière du soleil à l'exclusion des autres hommes.» D'ailleurs la
+jalousie est de mauvais ton. Un mari outragé, un duc, vient se plaindre
+à sa belle-mère de sa femme qui l'a déshonoré. La belle-mère, qui a de
+bonnes raisons pour excuser les fautes de cette espèce, répond à son
+gendre avec le plus grand sang-froid: «Eh! monsieur, vous faites bien
+du bruit pour peu de chose; votre père était de bien meilleure
+compagnie[168].»
+
+[Note 168: Montesquieu, _Lettres persanes_, lv; Mme d'Oberkirch,
+_Mémoires_.]
+
+Beaucoup de maris sont, en vérité, de fort «bonne compagnie» dans ces
+trois siècles de corruption. L'un se laisse trahir avec candeur par une
+femme tristement habile à ce jeu[169]. Un autre ferme les yeux sur les
+désordres de sa femme pour qu'elle lui passe les siens. Plus méprisables
+encore, des époux acceptent un déshonneur qui leur vaut d'infâmes
+honneurs. On connaît la patience conjugale des ducs de Soubise et de
+Roquelaure, qui, trouvant que «la beauté heureuse» était sous Louis
+XIV, suivant l'expression du duc de Saint-Simon, «la dot des dots[170],»
+mettent en pratique cette étrange leçon:
+
+ Un partage avec Jupiter
+ N'a rien du tout qui déshonore;
+ Et, sans doute, il ne peut être que glorieux
+ De se voir le rival du souverain des dieux[171].
+
+[Note 169: La Bruyère, _Caractères_, iii, _Des Femmes._]
+
+[Note 170: Saint-Simon, _Mémoires_, tome III, ch. xvii.]
+
+[Note 171: Molière, _Amphitryon_, acte III, sc. xi.]
+
+Certains maris sont plus abjects encore; ils ne se laissent pas
+seulement indemniser de leur honte, ils proposent eux-mêmes le marché:
+faits bien dignes de ces temps où un père, une mère vendaient leurs
+filles.
+
+Brantôme dit qu'à son époque l'immoralité avait gagné les provinces, et
+que des maris envoyaient leurs femmes à Paris pour plaider leur cause
+devant les juges.
+
+On aime à opposer à ces indignes époux le marquis de Montespan, portant
+le deuil de la femme qui a mieux aimé être la maîtresse d'un roi que la
+fidèle compagne d'un gentilhomme.
+
+Quant à la femme que sa honte élève si haut, elle n'a guère que
+l'orgueil de sa nouvelle situation. Pour une La Vallière, moins coupable
+assurément, puisqu'elle n'avait pas de mari à déshonorer, pour «une
+_petite violette qui se cachait sous l'herbe_, et qui était honteuse
+d'être maîtresse, d'être mère, d'être duchesse,» voici une marquise de
+Montespan, voyant légitimer les enfants nés d'un double adultère, et,
+reine aux yeux de tous, montrant à la cour, sous les flots de ses
+dentelles et les feux de ses pierreries, «une triomphante beauté à faire
+admirer à tous les ambassadeurs[172].»
+
+[Note 172: Mme de Sévigné, _Lettres_, à Mme de Grignan, 29 juillet
+1676 1er septembre 1680.]
+
+Le règne qui suivit celui de Louis XIV n'était pas fait pour effacer de
+tels scandales. La place de la reine de France est alors occupée par des
+femmes tombées assurément de moins haut que Mme de Montespan. Faut-il
+nommer Jeanne Poisson, marquise de Pompadour de par la faveur royale?
+Faut-il abaisser encore plus nos regards et chercher Jeanne Vaubernier
+dans une fange si épaisse que pour la comtesse du Barry, c'est monter de
+quelques degrés dans la boue que de faire succéder le roi _à toute la
+France!_
+
+Et ces femmes ne seront pas seulement les maîtresses de Louis XV. Par
+lui, elles gouverneront et déshonoreront la France.
+
+Quand l'ignominie est publique et triomphe, comment s'étonner de cette
+phrase de La Bruyère: «Il y a peu de galanteries secrètes; bien des
+femmes ne sont pas mieux désignées par le nom de leurs maris que par
+celui de leurs amants.» S'il est, on effet, des femmes qui, joignant le
+sacrilège au vice, cachent leurs désordres sous le voile de la dévotion,
+d'autres ne savent même plus rougir; et, comme les matrones de la Rome
+impériale, elles se disputent honteusement des comédiens, des danseurs,
+des musiciens.
+
+Pour mieux lutter avec la courtisane, de grandes dames du xvie siècle
+lui demandent des leçons.
+
+La courtisane! Son règne commence alors et ne cesse de s'étendre. La
+plus célèbre fait revivre pendant les deux derniers tiers du XVIIe
+siècle le type de l'hétaïre grecque, aussi séduisante par l'esprit que
+par la beauté. Ninon de Lenclos, celle dangereuse créature qui fait
+perdre à ses adorateurs jusqu'à la foi religieuse, exerce son pouvoir
+sur trois générations, fut-ce dans la même famille.
+
+Le règne de la courtisane croît avec les scandales du XVIIIe siècle. Mme
+d'Oberkirch se plaint que la cour et les coulisses se mêlent beaucoup
+trop. Les filles de théâtre prennent une importance extraordinaire. Pour
+couvrir d'or et de bijoux d'indignes créatures, les hommes se ruinent.
+La maison de Mlle Dervieux «vaut la rançon d'un roi. La cour et la
+ville y ont apporté leur tribut.» Fragonard commence un plafond pour la
+demeure de la danseuse Guimard, et David l'achève. La grande dame visite
+comme un musée la maison de la courtisane. Elle ne lui en veut pas
+toujours du tort que celle-ci lui fait. La princesse d'Hénin que son
+mari délaisse pour une actrice, Mlle Arnould, est enchantée que le
+prince ait «des occupations.»--«Un homme désoeuvré est si ennuyeux.»
+
+La légèreté et parfois la dépravation du langage sont au niveau des
+moeurs qui dominent du XVIe siècle jusqu'à la fin du XVIIIe. Une femme
+que Brantôme qualifie d'_honnête_, écrit un conte pour narrer d'ignobles
+aventures qui lui sont personnelles. La morale de ce récit est que le
+plaisir de tromper un mari ajoute du prix à la faute commise.
+
+Bussy-Rabutin conseille à Mme de Sévigné d'agréer la cour du prince de
+Conti, et lui demande impertinemment la survivance. Le mariage du duc de
+Ventadour est l'objet de propos aussi légers que spirituels[173]. On peut
+se faire une idée de la liberté de langage qui régnait alors en lisant
+ce qu'écrivaient au XVIe siècle Marguerite d'Angoulême, et au XVIIe,
+avec une crudité moindre, Mme de Sévigné; et cependant ces deux
+charmants écrivains étaient d'honnêtes femmes. Au XVIIIe siècle, Mme
+d'Oberkirch, élevée dans les moeurs sévères de l'Alsace, est si
+étonnée de la désinvolture de langage avec laquelle s'exprime Mme de
+Clermont-Tonnerre, que celle-ci s'arrête court. En rappelant ce fait,
+Mme d'Oberkirch ajoute: «Je ne puis me faire à ces manières _élégantes_,
+et je crois que je ne m'y ferai jamais[174].»
+
+[Note 173: Bussy-Rabutin, à Mme de Sévigné, 10 juin 1654; Mme de
+Sévigné, à Mme de Grignan, 27 février 1671; Mme d'Oberkirch, _Mémoires_,
+etc.]
+
+[Note 174: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]
+
+Les grandes dames n'étaient pas plus réservées dans leurs lectures
+que dans leurs conversations. Les contes de La Fontaine sont lus par
+d'honnêtes femmes. Au temps des Valois, un horrible ouvrage est acheté
+son pesant d'or par des femmes du monde. Nous savons déjà qu'à la même
+époque les plus infâmes gravures n'effrayaient ni les jeunes filles ni
+les femmes de la cour. Deux siècles plus tard, les provocantes peintures
+de Boucher n'effaroucheront pas les belles dames.
+
+Ces femmes mondaines ne sauront bien souvent faire respecter en elles ni
+la dignité de la veuve, ni l'autorité de la mère. Cette femme qui, à la
+mort de son mari, semble ou dans la défaillance de l'agonie, ou dans la
+folie du désespoir, joue plus d'une fois une triste comédie. «Or, après
+tous ces grands mystères jouez, et ainsi qu'un grand torrent, après
+avoir fait son cours et violent effort, se vient à remettre et retourner
+à son berceau, comme une rivière qui a aussi esté desbordée, ainsi aussi
+voyez-vous ces veufves se remettre et retourner à leur première nature,
+reprendre leurs esprits, peu à peu se hausser en joie, songer au monde.
+Au lieu de testes de mort qu'elles portoient, ou peintes, ou gravées et
+eslevées; au lien d'os de trespassez mis en croix ou en lacs mortuaires,
+au lieu de larmes, ou de jayet ou d'or maillé, ou en peinture; vous les
+voyez convertir en peintures de leurs marys portées au col, accommodées
+pourtant de testes de mort et larmes peintes en chiffres, en petits
+lacs; bref, en petites gentillesses, desguisées pourtant si gentiment,
+que les contemplant pensent qu'elles les portent et prennent plus pour
+le deuil des marys que pour la mondanité. Puis, après tout, ainsi qu'on
+voit les petits oiseaux, quand ils sortent du nid, ne se mettre du
+premier coup à la grande volée, mais, vollelant de branche en branche,
+apprennent peu à peu l'usage de bien voler; ainsi les veufves, sortant
+de leur grand deuil désespéré, ne le monstrent au monde si-tost qu'elles
+l'ont laissé, mais peu à peu s'esmancipent, et puis tout à coup jettent
+et le deuil et le froc de leur grand voile sur les orties, comme on dit,
+et mieux que devant reprennent l'amour en leur teste...»[175]
+
+[Note 175: Brantôme, _l. c._ Comp. Montaigne, _Essais_, livre II, ch.,
+XXXV.]
+
+Plus d'une femme n'a vu en effet, dans le veuvage, que la liberté qui
+lui est donnée. Le veuvage! c'est le triomphe de la grande coquette:
+Molière ne l'a pas oublié.
+
+Et quel respect peuvent inspirer à leurs enfants ces femmes mondaines
+qui n'ont pas su être mères, ou qui ne se sont souvenues de ce titre que
+pour exercer sur leurs filles une influence corruptrice?
+
+Devant des moeurs, ici légères, là dépravées, faut-il s'étonner des
+rigoureux jugements que portent sur les femmes les moralistes du XVIe
+et du XVIIe siècles? Faut-il s'étonner qu'au XVIIIe siècle, l'auteur
+de l'_Esprit des lois_ ait prononcé cet arrêt sévère: «La société des
+femmes gâte les moeurs[176]?» Trouverons-nous désormais étrange que
+Montaigne parle trop souvent de la femme comme d'une esclave de harem,
+et qu'il la méconnaisse au point de dire qu'elle est plus portée que
+l'homme à la sensualité[177]? Grave erreur que celle-là, et dans laquelle
+a été bien loin de tomber un auteur qui, de nos jours, a dit cependant
+beaucoup de mal des femmes[178].
+
+[Note 176: Montesquieu, _Esprit dos lois_, livre XIX, ch. viii.]
+
+[Note 177: Montaigne, _Essais_, livre II, ch. xv: livre III. ch. v.]
+
+[Note 178: A. Dumas, _l'Homme-femme_.]
+
+Suivant Montaigne, la chasteté de la femme n'est que grimace, ou plutôt
+c'est une coquetterie de plus. Ainsi en juge La Rochefoucauld. Il est
+vrai que ce paradoxal écrivain donne d'autres mobiles encore à la vertu
+des femmes: la vanité, la honte, le goût du repos, le souci de la
+réputation, la froideur naturelle, ou bien quelque aversion pour l'homme
+qui les aime. Ailleurs il dira plus insolemment encore: «La plupart des
+honnêtes femmes sont des trésors cachés, qui ne sont en sûreté que parce
+qu'où ne les cherche pas».--«Il y a peu d'honnêtes femmes qui ne soient
+lasses de leur métier.» C'est odieux, mais l'indignation que causent de
+telles maximes, ne diminue-t-elle pas quand on sait quelles femmes les
+hommes de cour avaient trop souvent sous les yeux? Elles prouvaient
+au moraliste qu'il y avait peu de femmes dont le mérite survécût à
+la beauté[179]. Ce n'est pas à dire qu'il faille recueillir comme un
+renseignement statistique, le chiffre que Boileau nous donne quant au
+nombre des femmes fidèles:
+
+ ...Et dans Paris, si je sais bien compter,
+ Il en est jusqu'à trois que je pourrais citer.
+
+[Note 179: La Rochefoucauld, _Maximes_, 204, 205, 220, 333, 307, 368,
+474.]
+
+Boileau a pris soin de nous avertir que ce n'était là qu'une figure de
+rhétorique, et qu'il ne fallait pas «prendre les poètes à la lettre[180]».
+Quoi qu'il en soit, il est évident que ce qui a frappé notre poète, ce
+n'est pas le grand nombre des honnêtes femmes.
+
+[Note 180: Boileau, _Satires_, et note de 1713; Lettres à Brossette, 5
+juillet 1706]
+
+Suivant La Rochefoucauld, la femme a un tel fond de coquetterie qu'elle
+n'en connaît pas elle-même la mesure; elle la dompte plus difficilement,
+que la passion; et c'est cette coquetterie qu'elle prend souvent pour de
+l'amour. La Bruyère n'est pas tout à fait de cet avis. Il remarque que
+dans l'amour, la femme a plus de tendresse que l'homme. En revanche, il
+déclare qu'elle lui est inférieure en amitié. Sur ce dernier point il
+ne s'éloigne guère de LaRochefoucauld[181]. Montaigne, lui non plus, ne
+croyait pas la femme capable d'amitié[182]. Une femme dont le fidèle
+attachement le suivit au delà du tombeau, Mme de Gournay lui prouva
+qu'il s'était trompé. Mme de Sablé et Mme de la Fayette donnèrent aussi
+à La Rochefoucauld un démenti analogue[183]. Et où donc se trouverait
+l'amitié, sinon dans le coeur de la femme, ce coeur qui a besoin de se
+dévouer jusqu'au sacrifice?
+
+[Note 181: La Rochefoucauld, _Maximes_, 241, 277, 332, 334, 440. La
+Bruyère, _Caractères_, iii.]
+
+[Note 182: Montaigne, _Essais_, livre I, ch. xxvii.]
+
+[Note 183: Voir plus loin, ch. iii.]
+
+Jugée peu digne de s'élever aux hauteurs de l'amitié, la femme ne mérite
+guère non plus la confiance, s'il faut eu croire La Bruyère, qui la
+suppose plus fidèle à garder son secret que celui d'autrui. Il semble au
+contraire que la femme se trahit plus facilement elle-même qu'elle ne
+trahit les autres. Mais il est vrai que La Bruyère juge de la femme
+d'après les coquettes de son temps, ou plutôt, les coquettes de tous les
+temps. Et les Célimènes ne manquaient pas au xviie siècle. Malgré le
+stigmate vengeur dont Molière avait marqué ce type, il ne cessa de
+faire école, triste école à laquelle le XVIIIe siècle fournit le plus
+d'élèves.
+
+Aux yeux de La Bruyère, la femme est extrême en tout, dans le bien comme
+dans le mal. Nous n'y contredirons pas. Suivant ce moraliste, la plupart
+des femmes n'ont guère de principes: «elles se conduisent absolument par
+le coeur et dépendent pour leurs moeurs de ceux qu'elles aiment[184].» La
+Bruyère n'étend heureusement pas à la totalité des femmes un semblable
+jugement. Sans doute, en matière d'opinion, et en toute chose qui
+n'intéresse pas la conscience, la femme se laisse plutôt guider par des
+sentiments que par des idées; mais quant aux moeurs et aux croyances
+dont elle a reçu les immuables principes dans une solide éducation
+chrétienne, elles ne les sacrifiera jamais à ses plus vives tendresses
+mêmes; loin de là, c'est elle qui en fera régner autour d'elle la
+bienfaisante influence.
+
+[Note 184: La Bruyère, _Caractères_, iii, Des Femmes.]
+
+D'ailleurs, même considérée comme une créature toute d'impression, la
+femme est-elle bien souvent aussi passive que le pense La Bruyère?
+Montaigne n'en était pas très persuadé. Il ne la juge pas si prompte à
+se ranger à l'avis d'autrui, témoin l'amusante histoire de la Gasconne.
+Certes il se garde bien de nier l'impressionnabilité de la femme; mais
+suivant lui, cette impressionnabilité est moins passive qu'active; et
+toujours, d'après le vieux sceptique, la femme s'exaspère d'autant plus
+que la contradiction lui est opposée par le froid raisonnement.
+
+Devant la femme impérieuse, acariâtre, que Montaigne dépeint et qui
+servira de modèle à Boileau[185], je comprends que le premier ait accepté
+cet idéal du mariage: un mari sourd, une femme aveugle. Il me semble
+cependant que, dans cette définition, tout n'est pas à la charge de la
+femme, puisque la cécité de l'épouse n'est pas moins indispensable à la
+paix du mariage que la surdité de l'époux.
+
+[Note 185: _Satires_, x.]
+
+Montaigne ne nous paraît pas très convaincu ici du bonheur que peut
+apporter le mariage, le mariage qu'il considère comme «un marché qui n'a
+que l'entrée libre». Pour La Rochefoucauld «il y a de bons mariages;
+mais il n'y en a point de délicieux».
+
+Heureusement, à côté de ces portraits peu flatteurs de la femme, à
+côté de ces tableaux peu enchanteurs de la félicité conjugale, nous
+trouverons, sinon dans La Rochefoucauld, du moins dans Montaigne, dans
+La Bruyère, dans Montesquieu, d'autres traits qui témoignent que, dans
+un monde corrompu, il y avait encore d'honnêtes femmes et de bons
+ménages.
+
+La démoralisation avait, du reste, été progressive. Le père de Montaigne
+lui disait que de son temps, à peine y avait-il dans toute une province,
+une femme de qualité «mal nommée.» Un écrivain qui n'aimait pas les
+femmes vertueuses et qui, regardant leur vie patriarcale d'autrefois
+comme un état de grossièreté primitive, considérait comme un progrès
+la brillante corruption qui les y avait arrachées, Brantôme, l'immoral
+Brantôme, constatait que, parmi ses contemporaines, le nombre des
+honnêtes femmes l'emportait sur le nombre des autres[186]. Il est vrai que
+pour Brantôme le titre d'honnête femme était singulièrement élastique.
+Nous en avons cité une preuve[187].
+
+[Note 186: Brantôme, _l. c._; Montaigne; I, xxvii; II, xxxi, xxxii;
+III, v, etc.; La Rochefoucauld, _Maximes_, 113.]
+
+[Note 187: Voir plus haut, page 122.]
+
+Comme au moyen âge, les femmes d'intérieur, les femmes de ménage,
+existaient toujours au XVIe siècle, bien que Montaigne en restreignît le
+nombre: «La plus utile et honnorable science et occupation à une mère
+de famille, dit-il, c'est la science du mesnage. J'en veoy quelqu'une
+avare; de mesnagières, fort peu: c'est sa maistresse qualité, et qu'on
+doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire qui sert
+à ruyner ou à sauver nos maisons.... Selon que l'expérience m'en a
+apprins, je requiers d'une femme mariée, au dessus de toute aultre
+vertu, la vertu oeconomique. Je l'en mets au propre, luy laissant par
+mon absence tout le gouvernement en main[188].»
+
+[Note 188: Montaigne, _Essais_, III, ix.]
+
+L'ordre, l'économie, c'est là ce que recommande à la nouvelle mariée un
+père soucieux de l'avenir du jeune ménage[189]. C'est toujours l'idéal de
+la femme forte qui domine dans les familles chrétiennes, surtout dans la
+vie rurale. En parlant de l'agriculteur, Olivier de Serres voit, comme
+Montaigne, dans la femme vigilante la fortune de la maison; mais il
+s'inspire directement de la Sainte-Écriture pour traduire cette pensée.
+Il dit avec un sentiment tout biblique: «Ce lui sera un grand support
+et aide, que d'estre bien marié, et accompagné d'une sage et vertueuse
+femme, pour faire leurs communes affaires avec parfaite amitié et bonne
+intelligence. Et si une telle lui est donnée de Dieu, que celle qui
+est descrite par Salomon, se pourra dire heureux, et se vanter d'avoir
+rencontré un bon thrésor: estant la femme l'un des plus importans
+ressorts du mesnage, de laquelle la conduite est à préférer à toute
+autre science de la culture des champs. Où l'homme aura beau se
+morfondre à les faire manier avec tout art et diligence, si les fruicts
+en provenant, serrés dans les greniers, ne sont par la femme gouvernés
+avec raison. Mais au contraire, estans entre les mains d'une prudente et
+bonne mesnagere, avec honorable libéralité et louable espargne, seront
+convenablement distribués: si qu'avec toute abondance, les vieux se
+joindront aux nouveaux, avec vostre grand et commun profit, et louange.
+Aussi,
+
+ On dict bien vrai qu'en chacune saison
+ La femme fait ou défait la maison.»
+
+[Note 189: Nicolas Pasquier, _Lettres_, l. V, lettre ix.]
+
+Avec Xénophon, Olivier de Serres rappelle dans un autre chapitre, que
+la femme doit vaquer au gouvernement de la maison pendant que le mari
+dirige l'exploitation agricole. Mais il faut qu'il y ait entre les époux
+«communication de conseil requise à tout mesnage bien dressé: estant
+quelques fois à propos, selon les occurrences, que l'homme die son avis
+et se mesle des moindres choses de la maison, et la femme des plus
+sérieuses[190]. Le temps passé, quand on vouloit louer un homme, on le
+disoit bon laboureur. C'estoit aussi lors la plus grande gloire de la
+femme que d'estre estimée bonne mesnagère: laquelle louange, le temps
+n'ayant peu esteindre, est-elle encores en telle réputation, que celui
+qui se veut marier, après les marques de crainte de Dieu, et pudicité,
+par dessus toutes autres vertus, cherche en sa femme le bon mesnage,
+comme article nécessaire pour la félicité de sa maison. Plus grande
+richesse ne peut souhaitter l'homme en ce monde, après la santé, que
+d'avoir une femme de bien, de bon sens, bonne mesnagère. Telle conduira
+et instruira bien la famille, tiendra la maison remplie de tous biens,
+pour y vivre commodément et honorablement. Depuis la plus grande dame,
+jusques à la plus petite femmelette, à toutes, la vertu du mesnager
+reluit par dessus toute autre, comme instrument de nous conserver la
+vie. Une femme mesnagère entrant en une pauvre maison, l'enrichit:
+une despencière, ou fainéante, destruit la riche. La petite maison
+s'aggrandit entre les mains de ceste là: et entre celles de ceste-ci,
+la grande s'appétisse. Salomon fait paroistre le mari de la bonne
+mesnagère, entre les principaux hommes de la cité: dict que la femme
+vaillante est la couronne de son mari: qu'elle bastit la maison: qu'elle
+plante la vigne: qu'elle ne craint ni le froid, ni la gelée... que la
+maison et les richesses sont de l'héritage des pères, mais la prudente
+femme est de par l'Eternel.
+
+[Note 190: Nicolas Pasquier, dans la lettre citée à la page
+précédente, note 2, dit à sa fille de ne rien faire sans l'avis du mari:
+«C'est le moyen en obeïssant, d'apprendre à luy commander: je veux dire,
+que quand il recognoistra cette humble obeïssance, il ne fera plus rien
+que ce que vous desirez, et vous abandonnera la libre disposition de
+tout le mesnage.»]
+
+«A ces belles paroles profitera nostre mère-de-famille, et se plaira
+en son administration, si elle désire d'estre louée et honorée de ses
+voisins, révérée et servie de ses enfans,... si elle prend plaisir de
+voir tousjours sa maison abondamment pourveue de toutes commodités, pour
+s'en servir au vivre ordinaire, au recueil des amis, à la nécessité des
+maladies, à l'advancement des enfans, aux aumosnes des pauvres.»
+
+Olivier de Serres qui rappelle à la ménagère les récompenses de la
+femme forte, dit aussi, dans le chapitre d'où nous avons extrait notre
+première citation, quelles incomparables félicités attendent les époux
+qui s'unissent dans une affectueuse estime pour diriger leur maison:
+«Par telle correspondance la paix et la concorde se nourrissans en la
+maison, vos enfans en seront de tant mieux instruicts, et vous rendront
+tant plus humble obéissance, que plus vertueusement vous verront vivre
+par ensemble.
+
+«Cela mesme vous fera aussi aimer, honorer, craindre, obéir, de vos
+amis, voisins, sujets, serviteurs. Et par telle marque estant vostre
+maison recogneue pour celle de Dieu; Dieu y habitera, y mettant sa
+crainte: et la comblant de toutes sortes de bénédictions, vous fera
+prospérer en ce monde, comme, est promis en l'escriture[191]...»
+
+[Note 191: Olivier de Serres, _le Théâtre d'agriculture et Mesnage des
+champs_, 1er lieu, ch. vi; 8e lieu, ch. i.]
+
+Tel fut le ménage du baron et de la baronne de Chantal. Et le rôle de la
+ménagère contribua puissamment à préparer dans la noble dame la sainte
+que l'Église devait placer sur ses autels.
+
+Lorsque M. de Chantai se maria, il remit le gouvernement de la maison à
+sa jeune compagne qui s'effrayait de cette responsabilité. Mais avec
+la douce autorité de l'époux chrétien, il voulut «qu'elle se résolût
+à porter ce fardeau,» disant, lui aussi, «que la femme sage édifie
+sa maison, et que celles qui méprisent ce soin, détruisent les plus
+riches.» Et il mit sous les yeux de la jeune femme, comme un exemple, le
+type de la baronne de Chantal, son héroïque mère. Saisie d'une généreuse
+émulation, «elle ceignit ses reins de force et fortifia son bras» pour
+se dévouer à la mission domestique que lui imposait son mari. «Elle mit
+ordre à l'ordinaire et aux gages des serviteurs et servantes, le tout
+avec un esprit si raisonnable que chacun était content. Elle ordonna que
+tous les grangers, sujets, receveurs et autres, avec lesquels on
+aurait à traiter, s'adresseraient immédiatement à elle pour toutes les
+affaires.»
+
+«Dès le jour qu'elle prit le soin de la maison, elle s'accoutuma à se
+lever de grand matin, et avait déjà mis ordre au ménage, et envoyé ses
+gens au labeur, quand son mari se levait. De fortifiantes lectures, _la
+Vie des Saints, les Annales de la France,_ rafraîchissaient son âme au
+milieu de tant d'occupations matérielles....
+
+Elle ne portait habituellement que des vêtements de camelot et
+d'étamine; mais l'élégance innée de la grande dame la faisait paraître
+plus charmante sous ces humbles habits que d'autres sous leurs tissus
+d'or et de soie. Lorsqu'elle avait à représenter, elle se parait de ses
+vêtements de noces ou de ses ajustements de jeune fille. Elle savait
+accueillir avec la grâce modeste de la femme chrétienne les amis de
+son mari qui se réunissaient chez lui pour la chasse et d'autres
+divertissements. Mais lorsque son mari était absent, il n'y avait
+pour elle ni réception, ni parure. «Les yeux à qui je dois plaire,
+disait-elle, sont à cent lieues d'ici; ce serait inutilement que je
+m'agencerais.» Elle était pour les pauvres une servante. Pendant une
+famine, elle les réunissait chaque jour, leur versait du potage dans
+leurs écuelles, leur présentait les morceaux de pain qui s'entassaient
+dans les corbeilles. Alors déjà elle secourait ces malades que, dans son
+austère veuvage, elle devait soigner avec une héroïque charité.
+
+Pour un délit qu'elle jugeait véniel, un paysan était-il renfermé dans
+l'humide prison du château, elle l'en faisait secrètement sortir le
+soir, lui donnait un lit, «et, le lendemain, de grand matin, pour ne pas
+déplaire à son mari, elle remettait le prisonnier dans la prison, et,
+en allant donner le bonjour à M. de Chantal, elle lui demandait si
+amiablement congé d'ouvrir à ces pauvres gens et les mettre en liberté,
+que quasi toujours elle l'obtenait.»
+
+Elle donnait aux paysans les exemples de la piété; elle instruisait
+elle-même dans la religion ses serviteurs que la prière en commun
+réunissait matin et soir autour de la châtelaine. Sévère pour le vice,
+elle était indulgente pour les fautes auxquelles les domestiques
+s'étaient laissé entraîner par la faiblesse et non par la volonté; et,
+ici encore, sa miséricordieuse influence plaidait auprès du châtelain en
+faveur du coupable.
+
+«C'est une grande marque de sa prudence et douce conduite, qu'en huit
+ans qu'elle a demeuré mariée, et neuf ans au monde après son veuvage,
+elle n'a presque point changé de serviteurs et de servantes, excepté
+deux qu'elle congédia pour ne les pouvoir faire amender de quelques
+vices auxquels ils étaient adonnés. Elle n'était point crieuse ni
+maussade parmi ses domestiques; sa vertu la faisait également craindre
+et aimer. Bref, sa maison était le logis de la paix, de l'honneur, de
+la civilité et piété chrétienne, et d'une joie vraiment noble et
+innocente[192].»
+
+[Note 192: Mère de Changy. _Mémoires sur la vie et les vertus de
+sainte Jeanne-Françoise Frémyot de Chantal_; comp. _Bulle du Pape_
+Clément XIII pour la canonisation de la bienheureuse.]
+
+Sans connaître alors le grand évêque qui devait être son guide dans la
+sainteté, Mme de Chantal appliquait dans son ménage les conseils que
+saint François de Sales donnait aux femmes pour qu'elles unissent
+à leurs devoirs religieux, à leur apostolat, à leurs oeuvres de
+miséricorde, les occupations de la femme forte: «le soin de la famille,
+avec les oeuvres qui dépendent d'iceluy», ainsi que «l'utile diligence»
+qui ne permet pas à l'oisiveté de prendre la place destinée au
+travail[193].
+
+[Note 193: Saint François de Sales, _Introduction à la vie décote_.
+111e partie, ch. XXXV.]
+
+Dans la vie rurale, les nobles dames veillent aux intérêts de
+l'exploitation agricole et n'en dédaignent pas l'humble détail. La
+châtelaine envoie ses serviteurs aux champs et garnit leur besace.
+Lorsque Sully était à la cour, sa femme vendait le blé et les autres
+récoltes.
+
+A une époque postérieure, Laure de Fitz-James, marquise de Bouzolz,
+fille du maréchal de Berwick, n'avait jamais, dit-on, les mains
+inoccupées; et, cette grande dame ne couchait que dans les draps dont
+sa main patricienne avait filé la toile[194]. Les quenouilles dites _de
+mariage_, que l'on voit au musée dé Cluny et qui datent du XVIe siècle,
+rappelaient aux femmes, dans leurs riches sculptures, l'histoire de ces
+femmes fortes qui filaient la laine et le lin.
+
+[Note 194: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu._]
+
+Deux femmes, entrées par le mariage dans la famille de La Rochefoucauld,
+donnèrent au XVIIe et au XVIIIe siècles l'exemple de la femme forte, de
+la ménagère, aussi bien à la ville qu'aux champs. C'est au XVIIe siècle,
+Jeanne de Schomberg, duchesse de Liancourt; c'est, dans le siècle
+suivant, Augustine de Montmirail, duchesse de Doudeauville, dont
+l'existence se prolongea jusque dans le XIXe siècle. Dans leur conduite,
+dans les conseils que l'une écrivit pour sa fille, l'autre pour sa
+petite-fille; dans le règlement que Mme de Liancourt traça pour
+elle-même, nous voyons combien important était pour les plus grandes
+dames le gouvernement de la maison, et par quelles fortes et douces
+vertus elles soutenaient leurs foyers.
+
+Ce gouvernement domestique est vaste. La femme surveille les affaires de
+la maison, et elle en soumet l'ensemble à son mari, le chef respecté
+de la communauté. Elle vérifie les dépenses de la veille, celles de la
+semaine; elle arrête le compte du mois. A l'aide de conseils éclairés,
+elle revoit le compte général de l'année. Lorsqu'elle l'a signé en
+double expédition, elle le fait placer avec les pièces justificatives
+dans une cassette de bois qui est déposée «au trésor des papiers».
+Pour l'année suivante, elle fait un état général des dépenses, par
+estimation, et d'après la moyenne des trois à quatre années précédentes.
+Elle y fait figurer le train de la maison de ville et les dépenses de
+la vie rurale. Elle tient compte aussi des dépenses imprévues. La femme
+chrétienne payera exactement ses serviteurs, ses fournisseurs. Faire
+des dettes, c'est retenir injustement le bien d'autrui. La noble
+dame évitera le luxe des habits, des meubles, de la table. Bonne et
+hospitalière d'ailleurs, elle établira l'ordre dans la bienséance et
+dans la générosité. Elle n'oubliera pas non plus qu'il faut donner aux
+pauvres le superflu de son bien.
+
+La châtelaine peut également être associée aux affaires extérieures
+du châtelain: le choix des officiers qui rendent la justice
+seigneuriale[195], le contrôle de leurs actes; elle aussi veillera au bien
+des orphelins, des hôpitaux, des fabriques; à l'entretien des ponts et
+des chemins sur lesquels les seigneurs sont voyers, à la conservation
+des communes.
+
+[Note 195: En l'absence de M. de Gondi, sa femme choisit des officiers
+probes pour administrer la justice dans ses terres. Chantelauze, saint
+Vincent de Paul et les Gondi. Paris. 1882.]
+
+
+Elle aide son mari dans la conduite d'un procès, et préside avec lui
+le conseil domestique des gens d'affaires. Dans les conseils que la
+duchesse de Liancourt donne à sa petite-fille, on reconnaît la noble
+femme qui, soucieuse avant tout du droit, fournissait à ses adversaires
+même le moyen de plaider contre elle, et gardait pour leurs personnes
+les affectueux ménagements de la charité[196].
+
+[Note 196: Mme la duchesse de Liancourt, _Règlement donné par une dame
+de qualité, etc._]
+
+La duchesse de Doudeauville fut plus qu'associée au gouvernement de la
+maison. Pendant l'émigration de M. de Doudeauville, elle s'acquitta si
+bien de cette administration que, de retour, le duc la lui laissa tout
+entière[197].
+
+[Note 197: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de
+Doudeauville_.]
+
+Quant aux charges officielles dont le mari est revêtu, la femme y
+demeurera étrangère. Mais commet-il une injustice, elle doit l'avertir
+en secret et avec prudence. C'est le droit, c'est le devoir de l'épouse
+conseillère.
+
+En toute circonstance d'ailleurs où le mari s'écarte du devoir, l'épouse
+doit lui en indiquer le chemin. Mais elle prêche surtout d'exemple.
+Après dix-huit années d'une action lente et bienfaisante, Mme de
+Liancourt arrache son mari aux séductions du monde.
+
+Si l'épouse, si la mère ont charge d'âmes, la maîtresse de la maison a
+aussi cette responsabilité. Comme la baronne de Chantal, elle veille
+aux besoins spirituels de ses serviteurs et à leurs intérêts temporels.
+Maîtresse attentive, elle les récompense de leurs bons services, les
+soigne dans leurs maladies, leur assure le pain dans leur vieillesse. La
+duchesse de Liancourt, cette grande dame qui, dans le monde, mesure ses
+égards au rang des personnes, considère dans son cour ses domestiques
+comme ses égaux devant Dieu, «des égaux que, dit-elle à Mlle de La
+Roche-Guyon, Dieu a réduits en ce monde dans l'état de servitude pour
+aider notre infirmité durant que vous remédiez à leur misère.... Ils
+doivent gagner le Ciel par cette humiliation, comme vous devez le gagner
+par le soin que vous prendrez de leur conduite. Dieu nous oblige donc
+ainsi à des devoirs mutuels les uns envers les autres.»
+
+Un règlement était nécessaire pour que la maîtresse de la maison pût
+s'acquitter de la charge qui pesait sur elle, charge si lourde qu'elle
+rappelait à la plus grande dame la sentence de l'Eden: «Tu mangeras
+ton pain à la sueur de ton front.» Aussi, avant d'assumer une telle
+responsabilité, elle invoquait l'Esprit-Saint pour pouvoir agir avec
+prudence et fermeté.
+
+En prenant le fardeau du gouvernement domestique, la noble dame voudra,
+non dominer sur autrui, mais obéir: obéir au mari qui, occupé par de
+grands emplois, ne pourrait surveiller lui-même la maison; obéir à Dieu
+qui, selon la belle pensée de Mme de Liancourt, ne donne à l'homme que
+la garde d'un bien que celui-ci doit transmettre fidèlement à autrui.
+C'est le talent que Dieu lui confie et dont il lui demandera compte au
+jugement dernier.
+
+Partout la maîtresse de la maison cherche la volonté de Dieu. Comme la
+châtelaine du moyen âge, son premier labeur est de distribuer la tâche à
+ses serviteurs, mais sa première pensée est d'adorer le Seigneur qui lui
+a donné un jour de plus pour le servir. C'est à lui qu'elle consacre
+toute sa journée. Avant toute action, avant tout plaisir même, elle se
+demande si cette action, si ce plaisir peuvent être offerts au Dieu de
+justice et de pureté.
+
+Généreusement dévouée à ses amis, elle leur sacrifie son repos, son
+bonheur, mais sa conscience, jamais! Le nombre de ses relations sera
+d'ailleurs restreint, et toujours soumis à la volonté du mari. Quant aux
+devoirs du monde, aux visites, elle ne leur donnera que ce qui ne se
+peut refuser à la plus stricte bienséance. Elle apporte dans toutes ses
+conversations une parole sobre, aimable, indulgente, ennemie de toute
+discussion opiniâtre, nourrie de bonnes lectures[198]; une influence
+bienfaisante, mais toujours exercée avec prudence. Fut-elle même
+entourée de caractères difficiles, elle fait régner partout la paix,
+et pour cela elle l'a d'abord établie dans son âme en domptant ses
+passions, ses caprices, son humeur[199]. Quelle paix, en effet, dans une
+âme qui s'est rendue maîtresse d'elle-même! Tout peut crouler, Dieu
+reste[200].
+
+[Note 198: Pendant que la duchesse de Liancourt est à sa toilette,
+elle se fait faire une bonne lecture pour que les personnes qui
+l'entourent alors puissent en profiter. Elle les fait parler sur cette
+lecture et attire leur attention sur l'enseignement qu'elles en peuvent
+tirer.]
+
+[Note 199: Mme la duchesse de Liancourt, _l. c._]
+
+[Note 200: _Vie de Mme de la Rochefoucauld, duchesse de Doudeauville]
+
+La douceur est la souveraine expression de cette paix intérieure. La
+douceur! c'était la vertu perpétuelle que saint François de Sales
+recommandait à la femme.
+
+La femme forte, bonne ménagère, douce et sûre conseillère, se retrouvait
+particulièrement au sein de la magistrature. Dans ce milieu sévère
+où les principes sur lesquels repose l'ordre social sont chaque jour
+rappelés, les femmes vivent généralement selon les principes dont leurs
+maris sont les gardiens. Elles mènent l'existence de la matrone romaine
+qui file la laine et garde la maison. Un jurisconsulte d'Aix raconte
+que, sous le règne de Louis XIII, les magistrats «n'estoient vus qu'aux
+rues conduisant au palais, et ils vivoient chez eux en si grande
+simplicité qu'au feu de la cuisine, quand le mouton tournoit à la
+broche, le mari se préparoit pour le rapport d'un procès, et la femme
+avoit la quenouille»[201].
+
+[Note 201: Ch. de Ribbe, _les Familles et la Société en France, etc._]
+
+C'est à la robe qu'appartient par sa naissance et par son mariage Mme
+de Nesmond, cette jeune femme de quinze ans que sa sainte mère, Mme
+de Miramion, installe dans sa nouvelle famille en demandant que cette
+enfant soit chargée de l'administration de ses biens. La nouvelle mariée
+obtient ce privilège et s'en montre digne[202].
+
+[Note 202: Bonneau-Avenant, _Madame de Miramion_.]
+
+Dans la magistrature se rencontraient des types respectables et
+attachants. Il pouvait sans doute arriver que l'austérité fût ridicule
+et intolérante comme chez Mme Omer Talon, que Fléchier a peinte avec
+une verve si piquante et si malicieuse dans _les Grands-Jours
+d'Auvergne_[203]. Mais à la sévérité morale s'alliaient généralement la
+douceur des affections domestiques et l'amabilité des relations. Quelle
+noble et sympathique figure que Mme de Pontchartrain, née Meaupou, cette
+femme sensée et spirituelle, étincelante de gaîté et remplie en même
+temps de dignité, sachant, comme aurait pu le faire une femme de vieille
+race, accueillir ses hôtes avec toutes les nuances de distinction que
+comporte leur état, présidant enfin aux réceptions officielles comme
+nulle femme de ministre ne savait le faire; et avec toutes ces
+brillantes séductions, possédant l'active et chaleureuse bonté qui lui
+inspire de charitables fondations, et qui fait d'elle une amie aussi
+fidèle que généreuse. Chez Mme d'Aguesseau, femme du chancelier et
+belle-fille de la bienfaisante Mme Henri d'Aguesseau, même mélange de
+grâce aimable et de noble vertu que chez Mme de Pontchartrain. Et toutes
+deux réalisent le type de l'épouse conseillère: Saint-Simon nous dit
+que Pontchartrain ne se trompa jamais tant qu'il écouta les avis de sa
+femme. Quant à Mme d'Aguesseau, qui ne connaît le mot romain qu'elle
+adressa au chancelier dans la périlleuse circonstance où il allait
+exposer sa position, sa liberté: «Elle le conjura, en l'embrassant,
+d'oublier qu'il eût femme et enfants, de compter sa charge et sa fortune
+pour rien, et pour tout son honneur et sa conscience[204].»
+
+[Note 203: M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de Fléchier_.]
+
+[Note 204: Saint-Simon, t. VII, ch. v, xxvi; _Discours sur la vie
+et la mort de M. d'Aguesseau_, conseiller d'État, par M. d'Aguesseau
+chancelier de France.]
+
+La vertu et la grâce, la force morale, la prudence, la bonté, la
+charité, la douceur, c'étaient là les qualités de la femme française au
+moyen âge. Nous voyons qu'en dépit des influences corruptrices amenées
+par la vie mondaine, ces qualités s'étaient conservées dans les trois
+siècles que nous étudions. Ajoutons-y la miséricordieuse charité avec
+laquelle, comme au moyen âge aussi, plus d'une femme pardonne à l'époux
+qui lui est infidèle: noble contraste que l'on est heureux d'opposer à
+la femme qui se venge de l'adultère par l'adultère!
+
+«Avec le silence vous viendrez à bout de tout; il ne faut parler de
+cette sorte de peine qu'à Dieu seul», disait à une épouse trahie une
+jeune femme qui connaissait personnellement cette douleur: c'était la
+sainte duchesse de Montmorency, compagne du brillant et chevaleresque
+Henri de Montmorency, époux à la fois tendre et volage qui, tout en
+gardant à sa femme sa meilleure affection, offrait à d'autres ses
+capricieux hommages de grand seigneur. La duchesse se taisait; mais ses
+souffrances se lisaient sur son expressif visage; son mari le remarqua:
+«Êtes-vous malade, mon amie? lui demanda-t-il; vous êtes changée!--«Il
+est vrai, mon visage est changé, mais mon coeur ne l'est pas», répondit
+la jeune femme. Le duc devina la secrète douleur que trahissaient ces
+paroles, et, devant les larmes qu'il faisait couler, il ne put que
+s'agenouiller avec émotion et promettre à sa femme une fidélité qu'il
+n'eut pas, hélas! la force de lui garder. Mais dans les âmes pures,
+l'amour qui est plus fort que la mort, est plus fort aussi que l'offense
+qui le blesse. Par la puissance de son dévouement, Mme de Montmorency
+s'éleva au-dessus des jalousies humaines; et l'on a même dit qu'au fond
+du coeur elle ne pouvait se défendre d'une indéfinissable sympathie pour
+les femmes qui aimaient l'objet de son unique passion[205]. Cet amour si
+désintéressé n'appartenait déjà plus à la terre quand la tête chérie sur
+laquelle il planait tomba sous la hache du bourreau. Alors cet amour
+monta plus haut encore; et par un héroïque effort, Mme de Montmorency
+le sacrifia à Dieu. La veuve de la grande victime devint l'épouse de
+Jésus-Christ.
+
+[Note 205: Amédée Renée, _Madame de Montmorency_.]
+
+Mais voici un exemple de magnanimité conjugale qui nous paraît plus
+extraordinaire. Que Mme de Montmorency ait aimé avec une passion aussi
+généreuse le noble duc qui, par son grand coeur, par sa bravoure, par sa
+loyauté, soulevait, malgré ses faiblesses, une enthousiaste admiration,
+nous comprenons ce sentiment. Mais qu'une femme d'élite, mariée à un
+être indigne, traître à sa patrie, déserteur, escroc même, ait encore
+à supporter l'abandon du misérable qui, par ce mariage, a échappé à un
+public déshonneur; et que cette épouse si cruellement outragée, lui
+garde encore son amour, voilà un fait qui semblerait inexplicable si
+l'on ne savait quels trésors de miséricordieuse tendresse peut receler
+un coeur de femme. Cet homme se nommait le comte de Bonneval, et c'est
+Mlle de Biron qui s'était dévouée à lui avec toute la force d'une
+affection qui s'appuie sur le devoir. Lorsque son mari l'a abandonnée,
+elle lui écrit: «Je me suis attachée à vous en bien peu de temps, de
+bonne foi; je suis sincère; cette tendresse m'a été un sujet de beaucoup
+de peines, mais elles n'ont point effacé une prévention qui me fera
+toujours également désirer votre amitié comme la seule chose qui puisse
+me rendre heureuse.» Les lettres mêmes de la jeune femme demeurent
+sans réponse, s'il faut en juger par cette prière navrante de la noble
+délaissée: «Je vous prie seulement de dire une fois tous les huit jours
+à votre valet de chambre que vous avez une femme qui vous aime, et qui
+demande qu'on lui apprenne que vous êtes en bonne santé».
+
+Cette femme si éprouvée ne laisse pas soupçonner au monde ses amères
+tristesses. Elle voile les fautes de son mari, mais c'est avec fierté
+qu'elle salue les actions d'éclat que l'on trouve mêlées à de si
+honteuses turpitudes chez le comte de Bonneval, cet étrange aventurier
+qui, à la fin de sa vie, devait trahir son Dieu comme il avait trahi sa
+patrie, son foyer, et qui, renégat, soldat de Mahomet armé contre les
+chrétiens, devait avoir son tombeau à Constantinople[206].
+
+[Note 206: Saint-Simon, tome III, ch. xxii; tome IX, ch. iii; Bertin
+_les Mariages dans l'ancienne société française_.]
+
+Dans son délaissement, Mme la duchesse de Chartres, mère du roi
+Louis-Philippe, garde une touchante tendresse au volage époux qui lui
+porte le coup le plus cruel qu'une femme puisse recevoir en lui enlevant
+la consolation d'élever ses enfants et en confiant ce soin à la rivale
+qu'il lui préfère. Malgré son cuisant chagrin elle ne perd cependant pas
+à l'extérieur cette gaieté d'enfant que conserve si naturellement la
+candeur de l'âme[207].
+
+[Note 207: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]
+
+La vertu, soutien de l'épouse malheureuse, devient dans l'harmonie d'un
+beau ménage, le titre le plus sûr de la femme à l'attachement de son
+mari. Cette harmonie conjugale, nous allons le voir, se retrouve dans
+les siècles de corruption plus souvent qu'on ne le croit. Elle nous est
+déjà apparue alors que nous esquissions les devoirs et les vertus de
+la femme. Arrêtons-nous quelques instants devant le pur tableau de
+l'affection conjugale, de cette affection qui réalise si bien les
+conditions qu'un grand évoque de nos jours donnait aux attachements
+d'ici-bas: le respect dans l'amour, et l'amour dans le respect[208].
+
+[Note 208: Mgr Dupanloup, _Conférences aux femmes chrétiennes_,
+publiées par M. l'abbé Lagrange. Paris, 1881.]
+
+Nous avons entendu Montaigne interpréter, comme ses plus religieux
+contemporains, la pensée biblique en considérant la femme forte comme la
+fortune d'une maison. Maintenant ce philosophe à l'esprit sceptique, à
+la morale facile, va nous faire entendre sur le respect dû au mariage,
+des accents où, malgré une note railleuse, domine une religieuse
+gravité: «Un bon mariage,--s'il en est, ajoute-t-il avec sa malicieuse
+bonhomie,--refuse la compaignie et conditions de l'amour.» (Montaigne
+parle ici de l'amour païen): «il tasche à représenter celles de
+l'amitié.» Ailleurs il est vrai, Montaigne, l'éternel douteur, croit que
+la femme, étant incapable d'amitié, ne saurait apporter ce sentiment
+dans le mariage. Mais poursuivons: «C'est une doulce société de vie,
+pleine de constance, de fiance et d'un nombre infiny d'utiles et
+solides offices, et obligations mutuelles.» Il dit aussi fort justement
+qu'aucune femme unie à l'homme qu'elle aime, ne voudrait lui inspirer
+d'autres sentiments que cette amitié calme et dévouée. «Si elle est
+logée en son affection comme femme, elle y est bien plus honnorablement
+et seurement logée.» Pour celui-là même qui trahit sa femme, Montaigne
+juge qu'elle reste un être tellement sacré que si on lui demandait
+«à qui il aymeroit mieulx arriver une honte, ou à sa femme, ou à sa
+maistresse? de qui la desfortune l'affligeroit le plus? à qui il désire
+plus de grandeur? ces demandes n'ont aulcun doubte en un mariage sain.
+
+«Ce qu'il s'en veoid si peu de bons, est signe de son prix et de sa
+valeur. A le bien façonner et à le bien prendre, il n'est point de plus
+belle pièce en nostre société.... Tout licentieux qu'on me tient, j'ay
+en vérité plus sévèrement observé les loix de mariage, que je n'avoy ny
+promis ny esperé[209]».
+
+[Note 209: Montaigne, _Essais_, III, v.]
+
+Le respect du foyer se maintenait donc toujours. L'amour d'un roi
+n'éblouit pas toutes les femmes et n'aveugle pas tous les maris. La
+femme de Jean Séguier repousse Henri IV, et à ce même roi qui demande
+au maréchal de Roquelaure d'amener à la cour sa belle compagne, le rusé
+Gascon, prétextant la pauvreté de sa famille, répond en patois: «Sire,
+elle n'a pas de _sabattous_ (souliers)[210].»
+
+[Note 210: Tallemant des Réaux, _le Maréchal de Roquelaure_.]
+
+Au respect du mariage se joignait souvent l'amour conjugal le plus
+tendre. La famille biblique est l'idéal que poursuit la pieuse famille
+française. «J'ai regardé ma femme comme un autre moi-même,» dit Pierre
+Pithou dans son testament daté du 15 novembre 1587[211]. Et que d'exemples
+analogues nous trouverons dans les _livres de raison_, dans les mémoires
+du temps! Quels ménages nous offrent M. et Mme de Chantal, M. et Mme de
+Miramion, le maréchal duc de Schomberg et sa belle et fière compagne
+Marie de Hautefort; le duc de Bouillon et sa femme, Mlle de Berghes,
+célèbre par son courage, par sa beauté, et tendrement unie à son mari;
+M. et Mme de Gondi si étroitement attachés l'un à l'autre qu'après la
+mort de sa femme, le veuf, incapable de recevoir aucune consolation
+humaine, se fait prêtre de l'Oratoire, lui, général des galères[212]. Le
+duc de Charost, petit-fils de Fouquet, entoure de la plus constante
+sollicitude sa femme qui, dit Saint-Simon, mourut «à cinquante-et-un
+ans, après plus de dix ans de maladie, sans avoir pu être remuée de son
+lit, voir aucune lumière, ouïr le moindre bruit, entendre ou dire deux
+mots de suite, et encore rarement, ni changer de linge plus de deux ou
+trois fois l'an, et toujours à l'extrême-onction après cette fatigue.
+Les soins et la persévérance des attentions du duc de Charost dans cet
+état, furent également louables et inconcevables; et elle le sentait,
+car elle conserva sa tête entière jusqu'à la fin avec une patience,
+une vertu, une piété, qui ne se démentirent pas un instant, et qui
+augmentèrent toujours[213].»
+
+[Note 211: Ch. de Ribbe, _ouvrage cité_.]
+
+[Note 212: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]
+
+[Note 213: Saint-Simon. _Mémoires_, tome VI, ch. XXIII.]
+
+Et Saint-Simon lui-même, qui rend hommage à ce dévouement conjugal,
+Saint-Simon jouit avec sa femme de la plus complète félicité domestique.
+Elle fit «uniquement et tout entier» le bonheur de sa vie. Par son
+angélique douceur, par la muette puissance de ses larmes, elle sut
+obtenir de lui jusqu'au «sacrifice vraiment sanglant» de l'une de ces
+haines que son irascible époux gardait d'ordinaire à un ennemi avec une
+passion acharnée. Aussi a-t-il reconnu en elle le don «du plus excellent
+conseil» dans ce testament où, avec une émotion si touchante sous cette
+plume inexorable, il rappelle les «incomparables vertus» de la morte,
+son aimable et solide piété; «la tendresse extrême et réciproque, la
+confience sans réserve, l'union intime parfaite sans lacune,» qui furent
+les bénédictions de Dieu sur cette alliance. Pour lui cette noble et
+douce créature était «la Perle unique» dont il goûtait «sans cesse
+l'inestimable prix», la femme forte dont la perte lui rendit «la vie à
+charge» et fit «le plus malheureux de tous les hommes» de celui qui,
+par son mariage, en avait été «le plus heureux!» Cette union, il veut
+qu'elle subsiste jusque dans la tombe, et il ordonne que le cercueil de
+sa femme et le sien soient attachés «si ettroitement ensemble et si bien
+rivés, qu'il soit impossible de les séparer l'un, de l'autre sans les
+briser tous deux[214].»
+
+[Note 214: Saint-Simon, _Mémoires_, t. I, ch. XV, XI, XXVI, XLII,
+_Testament olographe_.]
+
+Quelle harmonie domestique nous trouvons aussi dans la famille de
+Belle-Isle! Le maréchal qui, à quarante-cinq ans, a épousé une veuve
+de vingt et un ans, lui fait oublier cette différence d'âge par
+sa tendresse et son amabilité. Dans ses lettres si simples et si
+affectueuses, il nomme sa femme «son cher petit maître[215].» Leur fils,
+le comte de Gisors, ce grand coeur, ce vaillant soldat, chérit la
+jeune femme qui l'a épousé à l'âge de treize ans et qu'il appelle
+familièrement _Huchette_ ou _Mme de la Huche_. Avec quelle grâce
+caressante et grondeuse il lui écrit de l'armée au sujet d'une affaire
+qui concerne les rapports de l'archevêque de Paris et du Parlement et à
+laquelle la jeune comtesse semble avoir mêlé son beau-père, le maréchal
+de Belle-Isle, alors ministre: «Je suis, en vérité, fort votre
+serviteur, madame _de la Huche_, mais d'amitié je vous dirai à l'oreille
+qu'il ne vous convient pas d'aller apostiller la lettre d'un ministre,
+lequel, s'il prend de mes conseils, ne laissera jamais approcher à deux
+toises de son bureau un petit furet qui renverseroit et farfouilleroit
+tous les traités de l'Europe pour chercher le projet de quelque
+réponse à M. l'archevêque sur un fait arrivé dans la paroisse de
+Saint-Étienne-du-Mont. Ah! messieurs les ministres, méfiez-vous de
+toutes ces petites mères de l'Église. Nous autres particuliers pouvons
+vivre avec elles en essuyant le débordement de leurs _si_, de leurs
+_mais_, de leurs _car_, et de toute leur politique; ce torrent-là
+écoulé, on retrouve en elles des femmes aimables, gentilles, et dont le
+temporel dédommage du spirituel; mais vous, messieurs, gardez-vous-en...
+Si elles vous caressent, ces petites mères, c'est pour vous séduire, et,
+dans l'instant où elles vous verront enchantés d'elles, vous donner des
+conseils relatifs à leurs fins. Est-ce là votre portrait, ma commère?
+Dites-le de bonne foi? Je vous connois comme si je vous avois fait; vous
+devriez aussi me bien connoître, _Huchette_, car il me semble que je ne
+vis que depuis que mon sort est attaché au vôtre et que nous ne faisons
+qu'un. Il n'y a que sur la guerre et les affaires de l'Église que le moi
+qui est à Paris et le moi qui est à Halberstadt se séparent...[216]»
+
+[Note 215: Camille Rousset, _le Comte de Gisors_, 1732-1758. Paris,
+1868.]
+
+[Note 216: 21 octobre 1757. Archives du dépôt de la guerre. Lettre
+reproduite par M. Camille Housset, _le comte de Gisors_.]
+
+L'année suivante le comte de Gisors, blessé mortellement à la bataille
+de Crefeld, mourait en héros chrétien. Il laissait veuve, à vingt et
+un ans, la jeune femme qu'il avait adorée, et qui donna à Dieu et aux
+pauvres l'amour dont le plus cher objet lui manquait ici-bas.
+
+C'est dans le siècle où il était ridicule d'aimer sa femme, c'est en
+plein XVIIIe siècle que le comte de Gisors écrivait à sa jeune compagne
+la délicieuse lettre que nous venons de citer. C'est aussi, au XVIIIe
+siècle, que l'on revit Philémon et Baucis. Philémon était M. de
+Maurepas, «la légèreté en personne,» dit Mme d'Oberkirch, et pourtant
+le modèle des époux fidèles. La pensée de sa femme était la seule idée
+sérieuse qui se pût loger en sa tête, ajoute la spirituelle baronne.
+«Quand il a été ministre, il eût volontiers mis la politique en
+chansons, et une larme de Mme de Maurepas le rendait triste pendant des
+mois entiers... Ils sont très vieux l'un et l'autre, et certainement ils
+ne se survivront pas et s'en iront ensemble[217].»
+
+[Note 217: Mme d'Oberkirch, _Mémoires_.]
+
+Au même temps Philémon et Baucis se retrouvaient dans un ménage plus
+grave, celui du maréchal prince de Beauvau et de la digne compagne qui
+était sa _lumière_, sa _consolation_, le _charme de sa vie_. Après
+s'être aimés pendant six ans, ils avaient pu s'unir, et leur tendresse
+n'avait cessé de croître avec les années. Dans leur beau domaine du Val,
+à Saint-Germain, ils avaient tenu à consacrer le souvenir du célèbre
+couple de la fable en plantant près d'une chaumière les deux arbres
+qui rappelaient la métamorphose des vieux époux. Par une nouvelle
+métamorphose le maréchal se voyait dans le chêne, et sa compagne dans le
+tilleul[218].
+
+[Note 218: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau._ publiés
+par Mme Standis, née de Noailles.]
+
+C'est près de cette chaumière, située dans la partie la plus élevée du
+parc, que Mme de Beauvau se plaçait pour attendre le cher absent qui
+allait revenir. Il la voyait, il pressait le pas pour la rejoindre.
+«Nous nous embrassions comme si nous avions été longtemps séparés,» dit
+la princesse, «et nous ne l'étions que depuis vingt-quatre heures.»
+Comment ne pas nous souvenir ici du joli mot de la princesse de Poix,
+fille du maréchal et belle-fille de Mme de Beauvau, cette charmante
+personne de dix-sept ans à qui l'on défendait de lire des romans:
+«Défendez-moi donc de voir mon père et ma mère.»
+
+Dans sa modestie, Mme de Beauvau trouvait que son mari chérissait en
+elle l'image qu'il s'était formée d'elle. «Oui, c'est lui qui m'avait
+créée; c'était telle qu'il m'avait faite qu'il me voyait; cet effet
+de tendresse, il en a joui, il m'en a fait jouir jusqu'à son dernier
+moment.»
+
+Il faudra les cruelles impressions de la Terreur pour faire oublier aux
+nobles époux le vingt-neuvième anniversaire de leur mariage. «Il s'en
+souvint le premier, dit la maréchale. Le lendemain, dès que je fus
+éveillée, il me le rappela avec une expression si douloureuse et si
+tendre, que je crois voir, que je crois entendre encore, et son air et
+ses paroles: l'impression que j'en reçus, lui fit regretter de l'avoir
+excitée.--Deux mois après, il n'était plus.»
+
+Ils avaient confondu leurs vies, ils auraient voulu confondre leurs
+morts. Pendant cette première année de la Terreur, qui leur avait fait
+oublier le meilleur souvenir de leur existence, ils eurent un instant
+l'espoir d'exhaler ensemble l'unique souffle qui animait leurs deux
+vies. Le maréchal parut menacé. «Il vit que j'étais résolue à ne pas le
+quitter. Ah! me dit il, ne craignez pas que je vous éloigne, je vous
+appellerois. Ces paroles pénétrèrent mon cour, et de toutes les preuves
+d'amour que j'ai reçues de lui, c'est celle dont le souvenir m'est le
+plus cher[219].»
+
+[Note 219: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_, et
+l'introduction de cet ouvrage, par Mme de Noailles-Standish.]
+
+Le bonheur de mourir ensemble leur fut refusé. Pendant treize années,
+celle qu'un maître a nommée: _Une Artémise au XVIIIe siècle_[220], eut la
+douleur de vivre «dédoublée,» de sentir «cet abandon, cette chute,
+pour ainsi dire, d'une âme qui, accoutumée à s'appuyer sur une autre,
+s'affaisse et perd son ressort en perdant son appui[221]»: peine d'autant
+plus irrémédiable que nulle espérance ne vient en adoucir l'amertume.
+Mme de Beauvau croit que son mari se survit en elle; elle vit en sa
+présence, elle lui soumet tous ses actes pour savoir s'ils sont dignes
+de lui, elle s'applique à l'imiter pour qu'il ait en elle une digne
+continuation d'existence; mais cette prolongation de la vie après la
+mort est la seule à laquelle elle croie. Imbue des funestes doctrines du
+XVIIIe siècle, elle n'a pas foi en l'âme immortelle; elle attend, non la
+fusion des âmes dans le ciel, mais la réunion des cendres dans un même
+tombeau. «Son âme est vide de croyances religieuses, et son coeur est
+rebelle aux célestes espérances. Elle croit à la tombe où tout finit.
+Elle a la religion du sépulcre... Qu'on aimerait à voir, par instants,
+dans ces pages assombries par une si persévérante angoisse, et
+par-dessus ce champ des morts où l'infortunée ne regarde que la terre,
+quelque coin d'azur du côté du ciel![222]»
+
+[Note 220: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_. Paris, 1879.]
+
+[Note 221: _Souvenirs de la maréchale princesse de Beauvau_.]
+
+[Note 222: Cuvillier-Fleury, _Posthumes et revenants_.]
+
+Combien plus douces sont les images que nous présentent, du XVIIe au
+XVIIIe siècle, ces nombreux tombeaux où sont réunis des époux, grands
+seigneurs, bourgeois ou simples paysans! Leurs effigies sont reproduites
+sur la pierre, et leurs mains qui se joignent dans l'attitude de la
+prière nous disent que ce n'est pas seulement dans ce froid sépulcre
+qu'ils ont espéré la réunion suprême[223].
+
+[Note 223: Voir de nombreux exemples dans les _Inscriptions de la
+France_ recueillies par M. de Guilhermy.]
+
+Tantôt la femme est partie la première, bénissant son mari, ses enfants,
+et fatiguée de la route, s'est endormie dans la paix du Christ après
+avoir rempli sa mission. La duchesse de Liancourt, dont nous avons
+souvent remarqué les fortes pensées, va quitter celui qui, pendant
+cinquante-quatre ans, a été son compagnon de route, celui qui d'abord
+a marché dans la voie mondaine et qu'elle a ramené dans le sentier du
+Seigneur. Tous deux alors, suivant un exemple que nous avons souvent
+constaté dans la Gaule chrétienne et pendant le moyen âge, n'ont plus
+voulu être que frère et soeur.
+
+Lorsqu'elle sent approcher la mort, Mme de Liancourt, cette vaillante
+chrétienne, se fait porter au lieu où sa sépulture est marquée; et avant
+de fermer les yeux elle dit à son mari: «Je m'en vas; apparemment
+nous ne serons pas séparés longtemps; car à l'âge où nous sommes, le
+survivant suivra bientôt. Je pars donc dans l'espérance de vous revoir.
+Ce qu'il y a de sensible dans l'amitié des chrétiens, n'est rien. Il n'y
+a de grand que la charité, qui demeure toujours, et qui est bien plus
+parfaite dans le ciel que sur la terre. C'est par elle que nous serons
+toujours inséparablement unis.. Et si Dieu me fait miséricorde, je le
+prierai qu'il nous réunisse bientôt.» Le duc fondait en larmes, ainsi
+qu'un prêtre qui était près de la mourante. Et elle, s'étonnant de voir
+pleurer l'homme de Dieu, qui, croyait-elle, devait consoler son mari,
+elle lui témoignait sa surprise et ajoutait: «Pour moi, grâce à Dieu, je
+suis en paix. Peut-on être fâchée d'aller voir Jésus-Christ? Si l'on a
+quelque chose à mettre sur ma tombe, il faut que ce soit: «Je crois que
+mon Rédempteur est vivant, et que je le verrai en ma chair[224].»
+
+[Note 224: _Règlement donné par une dame de haute qualité_, etc.
+Avertissement placé en tête de l'ouvrage.]
+
+Dans un projet de testament dressé vers 1678, un membre de la famille
+Godefroy, un historiographe de France, directeur de la Chambre des
+comptes de Lille, recommande son âme à Dieu et lui offre un voeu
+touchant au sujet de la digne femme qui lui survit:
+
+«Je prie Dieu de tout mon coeur de vouloir estre sa toute puissante
+consolation après mon trespas, de la bénir et luy donner les forces et
+le courage de supporter chrestiennement nostre séparation dans l'espoir
+de se retrouver unis en la patrie céleste, et de la vouloir conserver
+encore quelque temps, s'il luy plaist, pour l'éducation et la protection
+des enfans provenus de nostre mariage[225].»
+
+[Note 225: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille pendant les
+XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles.]
+
+En 1736, après la mort d'une femme de bien, le veuf écrit dans son Livre
+de raison: «Dieu veuille la recevoir dans son saint paradis! Qu'il
+récompense par une éternité de gloire ses bonnes qualités et la
+tendresse qu'elle a eue toujours pour moy et pour mes enfans[226].»
+Dix-sept ans après, l'un de ces enfants, un fils, veuf, lui également,
+exprime aussi dans son chagrin les espérances de la vie éternelle:
+«L'union tendre, sincère et inaltérable, qui avoit toujours régné entre
+nous, sa piété, ses vertus et l'attachement inexprimable qu'elle avoit
+pour moy, me la rendoient infiniment chère. Elle faisoit tout mon
+plaisir et toute ma consolation. Le Seigneur ne pouvoit me frapper par
+un endroit plus sensible. Que sa sainte volonté soit faite! Je le prie
+de luy faire miséricorde et de me donner la consolation dont j'ay
+besoin. Qu'il me fasse la grâce de nous rejoindre l'un et l'autre dans
+son paradis, pour le bénir et le louer éternellement. Ainsi soit-il[227].»
+
+[Note 226: Livre de raison de Jean Laugier, cité par M. de Ribbe, _les
+Familles et la Société française avant la Révolution_.]
+
+[Note 227: Livre de raison de Jean-Baptiste Laugier, cité dans le même
+ouvrage.]
+
+Heureux ceux qui, dans leur deuil, avaient ces perspectives sur
+l'infini! C'est là qu'était la force de la veuve chrétienne, la veuve
+vraiment veuve, dont le type austère et touchant se conservait toujours.
+
+Bien des femmes, pendant les trois siècles qui nous occupent, ne
+voulurent plus, dans leur veuvage, que servir Dieu et les pauvres. Il en
+est qui, dans une bien tendre jeunesse, se vouent à cette mission, comme
+cette comtesse de Gisors que j'ai nommée, et avant elle, comme la sainte
+marquise de Grignan qui, toute à la prière, à la charité, à l'étude,
+ne sortait que pour aller à l'église; et se renfermait dans le logis
+solitaire où elle ne recevait personne, mais où une belle bibliothèque
+offrait à son esprit cultivé les seules distractions dont elle pût
+jouir[228]. Et comment ne pas rappeler ici le nom de Mme de Chantal qui,
+après avoir été broyée aux pieds de Dieu par son veuvage, s'éleva à
+l'héroïsme de la charité et au plus haut sommet de la sainteté?
+
+[Note 228: Saint-Simon, _Mémoires_, éd. Chéruel, t. III, ch. x.]
+
+Les derniers adieux des époux, les dispositions testamentaires du mari,
+témoignent du respect, de la reconnaissance, de la confiante tendresse
+que la femme chrétienne inspirait au chef de la famille. Quelle émotion
+contenue, quelle gravité religieuse dans ces paroles que, sur son lit
+de mort, La Boétie adresse à sa femme: «Ma semblance, dit il (ainsi
+l'appelloit il souvent, pour quelque ancienne alliance qui estoit entre
+eulx), ayant esté joinct à vous du sainct noeud de mariage, qui est l'un
+des plus respectables et inviolables que Dieu nous ait ordonné çà bas
+pour l'entretien de la société humaine, je vous ay aymée, chérie et
+estimée autant qu'il m'a esté possible; et suis tout asseuré que
+vous m'avez rendu reciproque affection, que je ne sçaurois assez
+recognoistre. Je vous prie de prendre de la part de mes biens ce que je
+vous donne, et vous en contenter, encores que je sçache bien que c'est
+bien peu au prix de vos mérites[229].»
+
+[Note 229: _Montaigne_, Lettre I, à monseigneur de Montaigne.]
+
+C'est surtout quand le mourant laisse des enfants que ses dernières
+recommandations témoignent de sa vénération pour sa femme. Comme le
+souverain qui, en expirant, laisse le pouvoir à son successeur, le chef
+de famille transmet à la mère de ses enfants le gouvernement de la
+maison, la tutelle des mineurs, l'administration de leurs biens,
+l'usufruit de leur patrimoine. Suivant une coutume de Provence, il
+dispense la mère de famille de tout inventaire, de toute reddition de
+comptes[230]. Les enfants fussent-ils même majeurs, le père peut stipuler
+que la mère gardera l'administration du bien qu'il laisse[231]. Il fait
+plus: il ne se contente pas de lui donner une part d'enfant, il la nomme
+héritière universelle, à la charge de régler elle-même la succession
+paternelle selon le mérite de ses enfants. Un paysan provençal dit dans
+son testament, daté du 12 janvier 1664, qu'il en agit ainsi «pour donner
+à sa femme plus de subject de se faire porter l'honneur et le respect
+qu'un enfant doit porter à sa mère[232].» Vers 1678, dans un projet de
+testament que j'ai déjà cité, un Godefroy institue héritière universelle
+«sa chère femme dont il a continuellement éprouvé la fidélité et
+l'affection.» En priant Dieu de la laisser encore sur la terre pour
+élever et protéger leurs enfants, il ajoute: «Je désire et entends
+qu'elle ait seule la garde et la conduite de nos dits enfans, et
+qu'elle soit la seule tutrice ainsy qu'elle est bonne mère; qu'elle ait
+l'entière administration et disposition de tout le peu que je laisse de
+biens au monde, qui ne sçauroit jamais estre en meilleures mains ny sous
+un plus seur gouvernement. Je recommande et en charge sur toute chose
+selon Dieu à tous mes dits enfans d'obéir à leur bonne mère, la servir,
+lui déférer, la respecter et l'honorer en toutes choses, sans luy faire
+jamais de desplaisir ny désobéissance... ne perdant jamais la mémoire
+et la reconnaissance de tant de faveurs et bontés qu'ils en ont
+continuellement ressenti[233].»
+
+[Note 230: «En Provence la dispense d'inventaire est établie à l'état
+de coutume, et elle est à peu près sans exceptions. La mère de famille
+est si haut placée, que prohibition absolue est faite à tous juges,
+officiers de justice, gens d'affaires, de lui demander aucun compte de
+son administration et de lui créer la moindre difficulté. Si, malgré les
+intentions les plus formelles du mari, on s'avisait de la quereller,
+elle aura à titre de legs tout ce pour quoi elle serait recherchée.» Ch.
+de Ribbe, _ouvrage cité_.]
+
+[Note 231: S'il n'y a pas de testament, des fils respectueux laissent
+à leur mère l'administration de leurs biens. Id., _id._]
+
+[Note 232: Testament d'Antoine Poutet, travailleur au lieu de Rognes
+(B.-du-R.). Cité par M. de Ribbe, _id._]
+
+[Note 232: _Les savants Godefroy_. Mémoires d'une famille, etc.]
+
+Et pour la femme qui avait été laborieusement associée à la vie de
+son mari, c'était justice qu'elle lui succédât dans le bien acquis ou
+conservé par une commune sollicitude. Ainsi pensait ce magistrat de
+Provence, testant le 15 octobre 1593. Il déclare «vouloir récompenser
+celle qui, depuis son mariage, a souffert en tous ses biens et
+adversités, s'est employée à l'augment de sa maison, et, se confiant à
+son intégrité et à l'amour qu'elle porte et portera à ses enfans, il
+entend qu'elle soit dame, maistresse, administratrice de tout son bien,
+ainsi qu'elle estoit de son vivant, que ses enfans la respectent, comme
+s'il estoit encore en vie.»
+
+Par l'ordre, par l'activité, par l'économie, la veuve savait d'ailleurs
+ajouter au patrimoine de ses enfants[234]. Néanmoins, Montaigne
+s'effrayait du pouvoir qu'avait la veuve d'instituer l'héritier. Très
+peu confiant, nous le savons, dans le mérite des femmes, il ne croyait
+pas à la clairvoyance des mères. Mais Bodin en jugeait autrement. Il
+pensait que l'amour d'un père ou d'une mère est assez grand pour que la
+loi puisse présumer qu'ils mesureront leur pouvoir[235].
+
+[Note 234 Testament de Jean Duranti, Livre de raison de François
+Ricard. Ch. de Ribbe, _l. e._]
+
+[Note 235: Montaigne, _Essais_, II, VIII; Ch. de Ribbe. _l. e._]
+
+Tout en regrettant que la mère pût disposer entre ses enfants du
+patrimoine de son mari, Montaigne trouve juste qu'elle ait la tutelle
+de ses enfants. Il déclare avec raison que l'autorité maternelle est la
+seule suprématie que la femme doive avoir sur l'homme. Cette autorité
+est d'ailleurs de droit divin. Le Seigneur l'a formulée dans le
+Décalogue: «Tes père et mère honoreras afin de vivre longuement.» Ce
+précepte sacré, le catéchisme de Trente le consigne à la fin du XVIe
+siècle.
+
+Le sire de Pibrac le répète dans les célèbres quatrains où il a condensé
+le suc de la morale chrétienne et de l'honneur français, et qui
+servirent longtemps à l'éducation des enfants:
+
+ Dieu tout premier, puis père et mère honore.
+
+C'est la base même de la famille patriarcale. Et saint François de
+Sales rappelait avec force le commandement divin en écrivant à sa mère:
+«Commandez librement à vos enfans, car Dieu le veut.»
+
+Soit que la mère partage avec le père cette autorité souveraine, soit
+qu'il la lui laisse tout entière en mourant, les enfants, devenus
+même chefs de famille, s'inclinent devant cette douce et majestueuse
+délégation de la puissance divine. Au XVIe et au XVIIe siècles,
+l'autorité maternelle est généralement ferme, peut-être même plus
+souvent sévère que tendre. Mais au XVIIIe siècle, la sentimentalité
+des nouvelles doctrines pénétrera dans bien des foyers; et l'excessive
+familiarité des parents avec les enfants constituera un danger plus
+grand encore que celui d'une sévérité outrée. Le principe de l'autorité
+domestique une fois sapé, la famille s'écroulera, et quand cette pierre
+fondamentale d'une nation vient à manquer, la nation elle-même est près
+de sa chute[236]. Mais pour la ressource de l'avenir, il restait encore
+au XVIIIe siècle bien des maisons où se conservait en même temps que la
+fermeté des principes l'affection qui les applique avec douceur.
+
+[Note 236: Cuvillier-Fleury, _la Famille dans l'Éducation_. (_Études
+et portraits_, deuxième série, 1868)]
+
+C'était souvent sur une véritable tribu que s'exerçait l'autorité
+maternelle. On ne peut voir sans émotion sur les pierres funéraires des
+siècles que nous étudions, les époux défunts entourés de leurs nombreux
+enfants agenouillés autour d'eux comme pour implorer de Dieu le salut
+éternel des parents qui les ont mis au monde et chrétiennement élevés.
+Il y a là des familles de douze, treize enfants, et même plus[237]. Depuis
+les paysans jusqu'aux grands seigneurs, les pères et les mères aiment à
+paraître devant Dieu dans la sainte gloire d'une belle postérité.
+
+[Note 237: Guilhermy, _Inscriptions de la France_.]
+
+C'est dans ces temps que l'on voyait la maréchale de Noailles entourée
+de ses cinquante-deux descendants[238]. On n'avait pas généralement alors
+la crainte d'augmenter les charges de la famille par le nombre des
+enfants. Mme de Toulongeon exprimait cependant cette crainte, et sa
+mère, sainte Chantal, l'en reprenait avec force et lui disait que le
+Seigneur, qui envoie les enfants, sait bien pourvoir à leur avenir.
+
+[Note 238: Mme de Simiane, _Lettres_. Au marquis de Caumont. 20
+février]
+
+Comme au moyen âge, ce que la mère chrétienne voit surtout dans ses
+enfants, ce sont des âmes qu'il faut préparer à la vie qui se commence
+sur la terre, et qui doit se continuer dans les cieux. La femme forte
+pouvait dire comme Mme de Gondi: «Je souhaite bien plus faire de ceux
+que Dieu m'a donnés, et qu'il peut me donner encore, des saints dans le
+ciel que des grands seigneurs sur la terre[239]». Selon la forte pensée de
+la duchesse de Liancourt, ceux qui n'élèvent leurs enfants que pour la
+terre ne se distinguent pas des animaux.
+
+[Note 239: Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]
+
+Aussi, dès qu'une chrétienne se sent mère, elle offre à Dieu son enfant
+par la Vierge Marie. Lorsqu'il est né, ravie d'avoir mis au monde un
+chrétien, elle le bénit, elle demande au Seigneur de ne le laisser vivre
+que s'il doit le servir ici-bas, et tous les jours elle renouvellera
+cette prière, digne d'une Blanche de Castille[240].
+
+[Note 240: Voir les enseignements maternels de la duchesse de
+Liancourt et de Mme Le Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau, et les
+vies de Mme de Miramion, de Mme la duchesse de Doudeauville, de Mme la
+marquise de Montagu.]
+
+On se croirait encore au siècle de saint Louis, quand on voit une
+inscription tumulaire consacrée en plein XVIIIe siècle à la femme
+d'un magistrat, morte à trente-quatre ans, après avoir nourri le fils
+premier-né «qu'elle avoit demandé à Dieu pour estre un saint prestre et
+un deffenseur de la vérité.»
+
+Le veuf qui dédie cette épitaphe, y ajoute ces lignes si simples et si
+touchantes: «Agréez, Seigneur, l'acquiescement que fait icy le mari au
+voeu de cette pieuse femme et octroyez lui que l'enfant y corresponde.
+Qu'elle repose en paix[241]».
+
+[Note 241: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. II, DXVI,
+Charonne, église paroissiale de Saint-Germain, 1736.]
+
+Cette sollicitude qui, avant même la naissance de l'enfant, prépare en
+lui un défenseur de la vérité, suit la mère dans toute sa mission, quel
+que soit l'état auquel cet enfant puisse être destiné. La mère le guide
+par sa parole, plus encore par l'exemple de sa vie, cette vie qui, pour
+lui, «est une vive image de bien vivre[242].» La mère ne croit pas sa
+mission terminée lorsque son enfant quitte le foyer paternel, ni même
+lorsqu'elle aura cessé de vivre. Elle donne à son fils, comme à sa
+fille, des conseils où elle a résumé son enseignement; elle les écrit
+même dans quelqu'un de ces admirables mémoires que j'ai déjà bien des
+fois cités.
+
+[Note 242: Du Vair, _Actions et Traitez oratoires_, passage cité par
+M. de Ribbe, _les Familles et la Société eu France, etc._]
+
+Le jeune Bayard va s'éloigner de ses parents pour se mettre au service
+d'un prince. Son père l'a béni.
+
+«La povre dame de mère estoit en une tour du chasteau qui tendrement
+ploroit; car combien qu'elle feust joyeuse dont son filz estoit en voye
+de parvenir, amour de mère, l'admonnestoit de larmoyer. Toutesfois,
+après qu'on luy feust venu dire: «Madame, si vous voulez venir veoir
+vostre filz, il est tout à cheval, prest à partir,» la bonne gentil
+femme sortit par le derrière de la tour, et fist venir son filz vers
+elle, auquel elle dit ces parolles:
+
+«Pierre, mon amy, vous allez au service d'ung gentil prince. D'autant
+que mère peult commander à son enfant, je vous commande trois choses
+tant que je puis; et si vous les faictes, soyez asseuré que vous vivrez
+triumphamment en ce monde.
+
+«La première, c'est que, devant toutes choses, vous aymez, craingnez et
+servez Dieu, sans aucunement l'offenser, s'il vous est possible; car
+c'est celluy qui tous nous a créez, c'est luy qui nous faict vivre,
+c'est celluy qui nous saulvera; et sans luy et sa grâce, ne sçaurions
+faire une seulle bonne oeuvre en ce monde. Tous les matins et tous les
+soirs, recommandez-vous à luy, et il vous aydera.
+
+«La seconde, c'est que vous soyez doulx et courtois à tous
+gentilz-hommes, en ostant de vous tout orgueil. Soyez humble et
+serviable à toutes gens, ne soyez maldisant ne menteur, maintenez-vous
+sobrement quant au boire et au manger; fuyez envye, car c'est ung
+villain vice; ne soyez ne flatteur ne rapporteur, car telles manières
+de gens ne viennent pas voulentiers à grande perfection. Soyez loyal en
+faictz et dictz; tenez vostre parolle; soyez secourable à vos povres
+veufves et orphelins, et Dieu le vous guerdonnera.
+
+«La tierce, que des biens que Dieu vous donnera vous soyez charitable
+aux povres nécessiteux; car donner pour l'honneur de luy n'apovrit
+oncques homme; et tenez tant de moy, mon enfant, que telle aulmosne
+que pourrez-vous faire, qui grandement vous prouffittera au corps et à
+l'ame.
+
+«Velà tout ce que je vous en charge. Je croy bien que vostre père et moy
+ne vivrons plus guères. Dieu nous fasse la grâce à tout le moins, tant
+que nous serons en vie, que tousjours puissions avoyr bon rapport de
+vous!»
+
+«Alors le bon Chevallier, quelque jeune aage qu'il eust, luy respondit:
+«Madame ma mère, de vostre bon enseignement, tant humblement qu'il m'est
+possible, vous remercie; et espère si bien l'ensuyvre que, moyennant
+la grâce de Celluy en la garde duquel me recommandez, en aurez
+contentement.»
+
+«Alors la bonne dame tira hors de sa manche une petite boursette, en
+laquelle avoit seulement six escus en or et ung en monnoye, qu'elle
+donna à son filz, et appela ung des serviteurs de l'évesque de Grenoble,
+son frère, auquel elle bailla une petite malette en laquelle avoit
+quelque linge pour la nécessité de son filz...[243]».
+
+[Note 243: _Très joyeuse, plaisante et recréative histoire du bon
+Chevallier sans paour et sans reproche_. (Collection de MM. Michaud et
+Poujoulat.)]
+
+Servir Dieu, lui demander le chemin du devoir, se dévouer au prochain,
+défendre les faibles, secourir les pauvres, être vrai, loyal, fidèle à
+sa parole, bienveillant, courtois, c'est encore, au temps de Charles
+VIII, l'idéal de la chevalerie. Gomment s'étonner que de tels
+enseignements, passant par les lèvres d'une mère, aient formé le
+_chevalier sans peur et sans reproche_, qui certes vécut _triumphamment
+en ce monde?_
+
+Plus tard, c'est le jeune du Plessis-Mornay qui s'éloigne de sa mère
+pour compléter son éducation par un grand voyage. Sa mère lui donne par
+écrit plus que des conseils, un puissant exemple: la vie de son père, le
+célèbre du Plessis-Mornay, celui que l'on nommait le pape des huguenots,
+mais qui apporta dans l'erreur une forte conviction qu'il ne sacrifia
+jamais à aucun intérêt humain, L'honneur fut le signe distinctif de
+cette vie; et c'est cet honneur que Mme du Plessis-Mornay propose à son
+fils comme un grand modèle.
+
+«Afin encores que vous n'y ayés point faute de guide, en voicy un que je
+vous baille par la main, et de ma propre main, pour vous accompagner,
+c'est l'exemple de vostre père, que je vous adjure d'avoir tousjours
+devant vos yeux (pour l'imiter, duquel j'ay pris la peine de vous
+discourir) ce que j'ay peu connoistre de sa vie, nonobstant que nostre
+compagnie ait esté souvent interrompue par le malheur du temps.... Je
+suis maladive et ce m'est de quoy penser que Dieu ne me veille laisser
+long-temps en ce monde; vous garderés cest escrit en mémoyre de moy;
+venant aussy, quand Dieu le voudra, à vous faillir, je désire que vous
+acheviez ce que j'ay commencé à escrire du cours de nostre vie. Mais
+surtout, mon Filz, je croiray que vous vous souviendrez de moy quand
+j'oiray dire, en quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu, et
+ensuivez vostre Père; j'entreray contente au sépulchre, à quelque heure
+que Dieu m'appelle, quand je vous verray sur les erres d'avancer son
+honneur, en un train asseuré soit de seconder vostre Père,... soit de
+le faire revivre en vous, quand par sa grâce, il le vous fera
+survivre[244]....»
+
+[Note 244: _Mémoires_ de Mme de Mornay, publiés par Mme de Witt, née
+Guizot.]
+
+M. et Mme du Plessis-Mornay devaient survivre à leur enfant. Là mère
+malade, languissante, allait être précédée dans la tombe par le fils,
+plein de jeunesse, mais frappé à mort dans un combat.
+
+Voici maintenant au XVIIe siècle et au XVIIIe, deux mères catholiques:
+la duchesse de Liancourt, que nous connaissons déjà, et Mme Le
+Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau, la soeur du chancelier. L'une
+élève un gentilhomme de grande race, l'autre, un fils de magistrat; et,
+toutes deux ont laissé des écrits qui nous font connaître la direction
+de leur enseignement[245].
+
+[Note 245: Mme de Liancourt a exposé dans le règlement qu'elle écrivit
+pour sa petite-fille, les principes qu'une mère doit mettre en pratique
+dans l'éducation de son fils. Elle les avait elle-même appliqués.
+_Règlement donné par une dame de qualité_, etc., ouvrage cité. Voir
+aussi l'avertissement mis en tête de cet ouvrage. Pour Mme Le Guerchois,
+voir ses ouvrages publiés, comme le livre de la duchesse de Liancourt,
+après la mort de l'auteur et sous le voile de l'incognito: _Avis d'une
+mère à son fils_, 2e éd. Paris, 1743; _Avis d'une mère à son fils sur
+la sanctification des fêtes_, etc. Paris, 1747. Elle écrivit aussi pour
+elle-même des _Pratiques pour se disposer à la mort_.]
+
+La grande dame et la femme du magistrat édifient l'une et l'autre
+l'éducation de l'homme sur la forte base religieuse qui seule soutient
+les vertus publiques et privées. Madeleine d'Aguesseau conseille à son
+fils, avec la lecture quotidienne du Nouveau Testament, l'étude de la
+religion, mais une élude pratique d'où il puisse se former des principes
+«sur toutes les règles de vérités mises en conduite.»
+
+Et la duchesse de Liancourt donne pour précepte fondamental à
+l'éducation de son fils la maxime suivante: «La seule règle de ce qu'on
+doit au monde, est ce qu'on doit à Dieu; et la droite raison consiste à
+tirer de ce premier et unique devoir, l'idée de la véritable grandeur,
+du vrai courage, de la valeur, de l'amitié, de la fidélité, de la
+libéralité, de la fermeté, et de toutes les vertus dont les gens de
+qualité se piquent le plus.»
+
+Enseigner aux jeunes gens ce qu'ils devaient à Dieu, c'était donc leur
+enseigner ce qu'ils devaient à la patrie, au roi, à leurs parents, au
+prochain, ce qu'ils se devaient à eux-mêmes. Une telle direction
+mettait dans le coeur du jeune homme, les sentiments forts, généreux,
+raisonnables, dont Mme de Liancourt voulait qu'il se nourrît. Humble
+devant le Créateur, il comprend que la vraie dignité de l'homme
+consiste, non dans les dons extérieurs, mais dans le signe divin que lui
+a imprimé le christianisme. Il soumet ses passions à sa raison, et sa
+raison à Dieu. Il ne se glorifie même pas de sa vertu et ne voit dans
+les fautes d'autrui que la faiblesse humaine à laquelle, lui aussi, est
+sujet et dont la grâce de Dieu l'a préservé. Respectueux du pouvoir
+comme d'une délégation de Dieu, il garde l'indépendance de sa
+conscience. Ami dévoué, il sacrifie tout à l'amitié, hors cette
+conscience. Désintéressé, il est d'autant plus serviable.
+Miséricordieux, il pardonne l'offense. Il ne se bat pas en duel.
+Précepte bien utile dans ces temps où la mère qui apprenait la mort
+glorieuse de son fils tué à l'ennemi, disait au milieu de sa douleur:
+«La volonté de Dieu soit faicte! Nous l'eussions peu perdre en un düel,
+et lors quelle consolation en eussions nous peu prendre?» C'est le cri
+de Mme du Plessis-Mornay, c'est aussi le cri de sainte Chantal[246]. La
+mère catholique et la mère protestante s'unissent ici dans la même
+terreur de ces combats singuliers qui auraient enlevé à leurs enfants
+plus que la vie du corps, la vie de l'âme.
+
+[Note 246: Mme de Mornay, _Mémoires_; Mère de Chaugy, _Vie de sainte
+Chantal_, deuxième partie, ch. XIX.]
+
+Mais n'y a-t-il pas à craindre que l'on n'attribue à la lâcheté le refus
+de se battre? Pour éviter un tel jugement, la duchesse de Liancourt
+veut que, de bonne heure, on envoie le jeune homme à l'armée et qu'il
+déploie, devant l'ennemi, ce courage du chrétien qui, sûr de l'éternité,
+ne redoute pas la mort. Ainsi agit-elle pour son fils, M. de la
+Roche-Guyon, qui fut tué en combattant comme volontaire au poste le plus
+périlleux. C'est ainsi que les femmes de France savaient préparer dans
+leurs fils un gentilhomme et un soldat.
+
+Comme la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau donne à son fils
+un flambeau qui le guide vers le ciel en éclairant sa marche sur la
+terre. A la différence de Mme de Liancourt, qui élevait son fils pour le
+métier des armes, elle ne sait pas quelle profession choisira le sien.
+Sans doute elle juge bon qu'un jeune homme suive la carrière paternelle;
+mais elle désire avant tout que l'on tienne compte de la vocation de
+son fils, cette vocation sur laquelle il priera Dieu de l'éclairer et
+consultera aussi ses parents. Toutefois, ce n'est pas à la vie des
+camps que Mme Le Guerchois le prépare, c'est à cette vie d'étude que la
+duchesse de Liancourt recommandait aussi à son fils et dont Madeleine
+d'Aguesseau trouvait l'exemple dans cette famille de magistrats qui
+l'avait vue grandir. Mais nous savons qu'elle donne à cette studieuse
+carrière la même inspiration que Mme de Liancourt insufflait à la vie
+plus militante de M. de la Roche Guyon: la pensée toujours présente du
+devoir que Dieu prescrit. Le fils de Madeleine d'Aguesseau s'instruira
+pour employer sa science au service de sa foi. Il offrira à Dieu
+l'âpreté même de son travail comme la rançon que le Seigneur a imposée
+à l'humanité déchue. La noble femme dit éloquemment que nous sommes
+«condamnés à manger avec peine le pain de l'esprit aussi bien que le
+pain du corps.» Mais en imposant à son fils le devoir de s'instruire,
+elle le prémunit contre l'enflure du faux savoir. Par suite de
+la déchéance de l'homme, «quelque étendue que puissent avoir nos
+connaissances, ce que nous ignorons est infini en comparaison de ce que
+nous savons.» Nos facultés viennent de Dieu, notre faiblesse est innée.
+Il nous faut donc parler modestement de ce que nous savons, et rapporter
+à Dieu nos progrès dans l'étude.
+
+Quand son fils sera entré dans le monde, Mme Le Guerchois l'exhorte à se
+souvenir que ses parents sont ses meilleurs conseillers, ses amis les
+plus sûrs. Elle lui rappelle avec force l'honneur qu'il doit leur
+rendre, la confiance pleine de tendresse qu'ils doivent lui inspirer. La
+duchesse de Liancourt, elle aussi, voulait que le fils confiât tout à sa
+mère, même ses fautes.
+
+Madeleine d'Aguesseau guide son fils dans les amitiés qu'il nouera.
+Elle en restreint le nombre, mais elle les veut fidèles, dévouées. Elle
+exhorte le jeune homme au bon choix et à la paternelle direction des
+domestiques. Elle lui donne des règles pour les distractions du monde,
+pour la causerie même. Sans doute, il y a chez Madeleine d'Aguesseau,
+comme chez Mme de Liancourt d'ailleurs, tout le rigorisme janséniste.
+Elle n'établit pas une distinction suffisante entre les plaisirs permis
+et ceux qui ne le sont pas. En proscrivant absolument le théâtre, elle
+ne fait aucune exception pour certaines oeuvres où, comme dans les
+tragédies de Corneille, par exemple, un jeune homme ne peut que respirer
+le souffle de l'honneur et de la vertu. Les limites qu'elle trace à
+la causerie sont aussi trop étroites. S'imposer, par pénitence, le
+sacrifice d'une parole spirituelle, quelque innocente qu'elle puisse
+être, c'est là une exagération janséniste qui ne devait pas rendre fort
+animés les salons où elle se produisait. Si beaucoup d'aimables esprits
+s'étaient imposé de semblables privations, que serait devenue la vieille
+causerie française, cette école d'urbanité, de grâce et de bon goût?
+En lisant ces pages de Mme Le Guerchois, il semble que l'on se trouve
+transporté au sein d'une rigide demeure de l'ancienne magistrature, dans
+quelque salon glacial où de rares visiteurs laissent de temps en temps
+tomber quelque parole qui ne rencontre pas d'écho. Peut-être par leur
+solennel ennui, ces salons contribuèrent-ils à jeter dans le tourbillon
+mondain plus d'un jeune homme, plus d'une jeune femme qu'une vie moins
+comprimée eût laissé fidèles aux vieilles traditions domestiques de la
+robe.
+
+Si, de même que la duchesse de Liancourt, Madeleine d'Aguesseau pense
+plus aux châtiments éternels qu'aux miséricordes du Seigneur, ce n'est
+que pour soi-même qu'elle exige la sévérité, et elle ne demande pour le
+prochain que la plus aimable indulgence. Pas plus que Mme de Liancourt,
+elle ne se plaît aux controverses religieuses qui amènent l'aigreur et
+non la persuasion; et tout en faisant d'une austère piété l'inspiration
+de la vie, elle veut que cette piété ne s'affiche pas à l'extérieur et
+ne se révèle que dans les actions qui la traduisent.
+
+En somme, c'est la digne fille de Henri d'Aguesseau, c'est la digne
+soeur du grand chancelier qui nous apparaît dans ces conseils. C'est une
+femme forte, c'est, dit l'éditeur de ses ouvrages, «une mère vraiment
+chrétienne...; une mère qui, à l'exemple de Tobie, donne des avis à son
+fils, pour le rendre digne d'une vie meilleure que celle-ci, et veut lui
+laisser pour héritage des règles de conduite, comme des biens
+infiniment plus précieux que tous ceux qu'il pourrait trouver dans sa
+succession...»
+
+Près de la duchesse de Liancourt et de Madeleine d'Aguesseau, j'aime à
+placer une autre mère, la spirituelle marquise de Lambert dont la vie
+se partage entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Sans doute, malgré
+l'élévation de sa pensée, la délicatesse de ses sentiments, son
+inspiration est moins haute que celle des deux mères qui viennent de
+nous occuper. En s'adressant à son fils, le jeune colonel de Lambert,
+elle le prépare plutôt à la vie du monde qu'à la vie éternelle[247], et le
+but qu'elle lui montre, ce n'est pas la gloire céleste, c'est la gloire
+humaine, mais une gloire pure, généreuse, qui, en donnant à l'homme,
+au soldat, un grand nom, consiste moins encore dans cette brillante
+renommée que dans le témoignage que sa conscience lui rendra en lui
+disant qu'il a fait son devoir. D'ailleurs, dans les avis qu'elle donne
+à son fils, aussi bien que dans les conseils non moins élevés qu'elle
+adresse à sa fille, elle assigne pour principe à la vie la morale
+évangélique. Elle trouve que, sans les vertus chrétiennes, «les vertus
+morales sont en danger[248].»
+
+[Note 247: Après avoir écrit ces lignes, je vois que toi était aussi
+l'avis de Fénelon. Voir dans les _Oeuvres_ de la marquise de Lambert la
+lettre de l'illustre prélat.]
+
+[Note 248: Mme de Lambert, _Avis d'une mère à son fils_. _Avis d'une
+mère à sa fille_.]
+
+Si les mères forment dans leurs fils des hommes d'honneur, elles
+préparent aussi dans leurs filles de vigilantes ménagères. Nobles dames
+et bourgeoises s'y appliquent également, la baronne de Chantal comme
+Mme du Laurens, la duchesse de Liancourt et la duchesse de Doudeauville
+comme Mme Acarie. Alors que je retraçais l'existence de la grande dame
+ménagère, je ne faisais que m'inspirer des conseils écrits que Mme de
+Liancourt donnait à sa petite-fille, et Mme de Doudeauville à sa fille.
+Cette aïeule, cette mère, n'avaient qu'à regarder en elles-mêmes pour
+reproduire dans leur postérité la femme forte de l'Écriture, cette femme
+forte qui, de même que l'homme d'honneur, trouve dans sa foi la lumière
+du devoir et l'énergie du bien.
+
+La duchesse de Liancourt nous a montré que, dans la mission maternelle,
+la grand'mère remplace la mère qui n'est plus. Dans l'ancienne France,
+quel type auguste que celui de l'aïeule, l'aïeule joignant à l'autorité
+maternelle la majesté des ans; l'aïeule qui, plus près de la tradition
+patriarcale, la personnifie en quelque sorte! Quelle grande figure
+d'aïeule que la duchesse de Richelieu, mère du cardinal! Veuve, elle a
+élevé ses cinq enfants, et lorsque meurt sa fille, Mme de Pontcourlay,
+elle recommence sa tâche auprès des enfants de la morte. En recevant
+sous son toit le cardinal, elle lui présente cette chère postérité que
+Richelieu, l'homme d'État inflexible, bénit en pleurant. Que l'aïeule
+est touchante alors, et sous quelle religieuse auréole elle nous
+apparaît, quand, le soir, dans la salle du vieux château, elle réunit
+ses enfants, ses petits-enfants, ses serviteurs, dans la commune prière
+dont elle est l'interprète vénéré![249]
+
+[Note 249: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]
+
+La mère vit-elle encore, quel guide sûr elle trouve dans sa propre mère
+pour l'éducation de ses enfants et le soin de leur avenir! Comme cette
+mère l'instruit par son propre exemple! Au XVIe siècle, Mme de Laurens
+recommande à sa fille Jeanne de bien élever ses enfants, et de leur
+faire apprendre une profession. «Ayant cela et la crainte de Dieu, ils
+ont assez. Qu'est-ce qui manque à vos frères? Quand je fus veufve avec
+tant d'enfans, je n'avois après Dieu que mes voisins et amis; car de
+parens je n'en avois point icy.» Elle racontait à sa fille que ses amis
+lui conseillaient de mettre au couvent quelques-uns de ses dix enfants
+pour assurer un sort plus favorable aux autres. Mais la pieuse femme ne
+voulut pas de vocations forcées. C'eût été acheter trop cher son repos.
+Elle demanda à Dieu la force de suffire à sa tâche et se mit vaillamment
+à l'oeuvre. Dans sa pauvreté elle trouva moyen de faire instruire ses
+huit fils et de leur faire subir les épreuves du doctorat. Sa fille nous
+apprend à quel prix: «Vous me direz: Comment est-ce qu'elle pouvoit
+faire estudier et passer docteurs ses enfans, nostre père ayant laissé
+si peu de rentes? Je responds qu'il avoit acquis et laissé quelques
+pièces (de terre) dont ma mère se secouroit. Car, quand elle vouloit
+faire passer docteur quelqu'un de ses enfans, ou le faire estudier, elle
+vendoit l'une de ces pièces, en mettoit l'argent dans une bourse, et de
+cela les faisoit apprendre ou graduer, sans rien emprunter[250].»
+
+[Note 250: Manuscrit de Jeanne du Laurens, publié par M. de Ribbe:
+_Une Famille au XVIe siècle_.]
+
+Dieu bénit cette mère dans ses sacrifices, dans ses sollicitudes. Elle
+maria honorablement ses deux filles. Ses huit fils, tous reçus docteurs,
+donnèrent à cette humble maison bourgeoise deux archevêques, un
+provincial des capucins, un avocat général qui illustra le Parlement de
+Provence, un avocat de mérite, trois médecins dont l'un, attitré auprès
+de Henri IV, acquit de la célébrité. Telle fut la couronne de cette
+mère.
+
+La mère de famille a le dévouement, l'activité féconde, la foi agissante
+qui font d'elle une admirable éducatrice; mais dans ce siècle où,
+suivant la remarque que nous avons déjà faite, les principes romains
+régnent dans la famille, l'affection maternelle est souvent sévère,
+et la force du caractère, la grandeur morale, l'autorité imposante
+prédominent sur la tendresse. Mais cette tendresse, pour être contenue,
+n'en est pas moins profonde, et comme parfois elle s'épanche! Quelles
+larmes répand la mère de Bayard au moment où elle va donner ses derniers
+conseils à son fils qui s'éloigne du foyer! Quel amour maternel, quel
+abandon plein de charme dans les lettres que Mme de Sévigné écrit à sa
+fille absente! Et lorsqu'une mère a devant elle, non plus une séparation
+momentanée, mais l'éternelle séparation d'ici-bas, que d'amertume dans
+la douleur de survivre à son enfant! Mme du Plessis-Mornay, la mère
+austère et ferme, ne peut longtemps proférer une parole lorsque son mari
+lui annonce que leur fils a été tué. Elle s'est résignée à la volonté
+de Dieu; mais, dit-elle, «le surplus se peut mieux exprimer à toute
+personne qui a sentiment par un silence. Nous sentismes arracher noz
+entrailles, retrancher noz espérances, tarir noz desseins et noz désirs.
+Nous ne trouvions un long temps que dire l'un à l'autre, que penser en
+nous mesmes, parce qu'il estoit seul, après Dieu, nostre pensée; toutes
+nos lignes partoient de ce centre et s'y rencontroient. Et nous voyions
+qu'en luy Dieu nous arrachoit tout, sans doute pour nous arracher
+ensemble du monde, pour ne tenir plus à rien, à quelque heure qu'il nous
+appelle...[251]»
+
+[Note 251: _Mémoires_ de Mme du Plessis-Mornay.]
+
+Et quand Mme de Longueville, convertie, apprend dans sa retraite
+religieuse la mort de son fils tué au passage du Rhin, comme le
+désespoir de la mère fait explosion dans ce coeur que la pénitence a
+déjà broyé! Mme de Sévigné nous a dépeint cette scène navrante; et ici
+la spirituelle marquise n'a plus qu'un coeur de mère pour faire vibrer
+l'écho d'un inénarrable désespoir. «Tout ce que la plus vive douleur
+peut faire, et par des convulsions, et par des évanouissements, et par
+un silence mortel, et par des cris étouffés, et par des larmes
+amères, et par des élans vers le ciel, et par des plaintes tendres et
+pitoyables, elle a tout éprouvé... Pour moi, je lui souhaite la mort, ne
+comprenant pas qu'elle puisse vivre après une telle perte[252].»
+
+[Note 252: Mme de Sévigné à Mme de Grignan, 20 juin 1672.]
+
+Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, avait succombé à semblable
+douleur. Son mari, son fils, avaient accompagné François Ier dans son
+expédition d'Italie. Le jeune prince fut l'une des glorieuses victimes
+de la bataille de Marignan. C'est dans un cercueil qu'il rentra au
+château de ses pères. Quelle scène que celle où l'évêque de Poitiers
+annonce à la pauvre mère la mort de son enfant et l'arrivée du funèbre
+cortège! En vain le prélat fera-t-il appel aux sentiments héroïques, à
+la foi ardente de Gabrielle de Bourbon, la mère ne pourra supporter la
+terrible nouvelle. «Madame, dist l'evesque, j'ay reçu des lettres de
+Italie.--Et puis, dist-elle, comment se porte mon fils?--Madame, dist
+l'evesque, je pense qu'il se porte mieulx que jamais, et qu'il est au
+cercle de héroïque louange et au lieu de gloire infinie.--Il est donc
+mort? dist-elle.--Madame, ce n'est chose qu'on vous puisse celler, voire
+de la plus honneste mort que mourut one prince ou seigneur; c'est au
+lict d'honneur, en bataille permise pour juste querelle, non en fuyant,
+mais en bataillant, et navré de soixante deux playes, en la compaignée
+et au service du Roy, bien extimé de toute la gendarmerie, et en la
+grâce de Dieu, car luy bien confessé est decedé vray crestien[253],»
+
+[Note 253: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_.]
+
+Alors commence pour Mme de la Tremouille une agonie qui dure trois ans.
+
+Pour arracher son fils à la mort, la mère donne sa propre vie. Une belle
+épitaphe de la dernière année du XVIIe siècle nous montre une «femme
+forte» succombant à la maladie contagieuse qu'elle a gagnée en soignant
+son fils que la mort, plus forte que son amour, a enlevé de ses bras.
+Elle a rejoint son fils, et voici que sa fille, qui ne peut vivre
+sans elle, l'accompagne dans le tombeau. C'est à une famille de robe
+qu'appartient ce monument funéraire[254].
+
+[Note 254: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. I, CXCIV. Paris,
+Saint-Séverin, 1699.]
+
+Il y eut une mère plus héroïque encore dans sa tendresse que cette femme
+qui mourut en soignant son enfant; c'est Mme de Chalais accompagnant
+son fils jusqu'au pied de l'échafaud pour l'aider à bien mourir. Après
+l'avoir enfanté à la vie terrestre, elle l'enfante de nouveau, dans
+d'autres douleurs plus terribles, hélas! que les premières, pour la vie
+qui naît de la mort, la vie sans fin. Je ne sais rien de plus grand que
+cette figure de mère qui apparaît à un condamné entre la terre qu'il va
+quitter et l'éternité qui l'attend.
+
+Nous jetions tout à l'heure un regard ému sur ces tombes où se
+réunissent les époux. D'autres monuments funéraires nous montrent aussi
+la mère et l'enfant déposés dans le même tombeau. L'homme même qui a
+sacrifié au service de Dieu et de la charité sa vie entière et toute sa
+puissance d'affection, le prêtre qui a renoncé par son austère vocation
+aux titres d'époux et de père, n'oublie pas qu'il est fils, et dans la
+mort il aime à dormir son dernier sommeil sur le sein maternel qui a été
+son berceau. La cathédrale de Troyes contient plusieurs tombes où
+les chanoines sont représentés près de leurs mères. Près de Paris, à
+Longpont, dans l'église prieurale et paroissiale de Notre-Dame, se
+voit, au milieu de la nef, une tombe du XVIe siècle. Sur la pierre sont
+gravées deux figures: une femme simplement vêtue porte à la ceinture un
+grand chapelet avec la croix; près d'elle est un prêtre. C'est le curé
+de Longpont et sa mère[255].
+
+[Note 255: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, t. III, MCCCXVII.]
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+
+ LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE
+
+ (XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rôle
+littéraire.--Marguerite d'Angoulême.--Les _Contes_ de la reine de
+Navarre et la causerie française.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses
+poésies.--La seconde Marguerite.--_Mémoires_ de la troisième Marguerite.
+--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne d'Albret.--Femmes poètes
+du XVIe siècle, la belle Cordière, les dames des Roches, etc.--Mlle
+de Gournay, son influence philologique.--Les salons du XVIIe
+siècle.--L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les commensaux de la
+_chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice du _Cid_;
+écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.--La marquise
+de Sablé et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant féminin
+qui donne naissance aux _Caractères_ de La Bruyère.--Les conversations
+d'après Mlle de Scudéry.--Relations littéraires de Fléchier avec
+quelques femmes distinguées.--Les protectrices et les amies de La
+Fontaine.--Anne d'Autriche protège les lettres et les arts.--Racine
+et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du XVIIe
+siècle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de
+Sévigné.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et
+au XVIIIe siècles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons
+littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de
+Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe
+siècle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet,
+Mlle de Lézardière.--Les salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon
+du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de
+Rousseau et de Voltaire.
+
+
+Le mouvement qui, depuis le règne de François Ier, attire à la cour
+les châtelaines et leurs familles, affaiblit, disions-nous, l'action
+domestique de la femme, mais développe son action sociale. Nous allons
+étudier cette action sur les lettres, sur les arts, et même sur cette
+forme inimitable de l'esprit français: la causerie. Nous examinerons
+dans le chapitre suivant ce que fut l'influence de la femme dans un
+autre domaine: celui qui embrasse à la fois les événements historiques
+et les ouvres collectives de la charité.
+
+En cherchant quelle fut la part de la femme dans la vie intellectuelle
+de la France, nous entrons tout d'abord dans cette époque brillante que
+l'on a si improprement nommée: la Renaissance. Les esprits impartiaux
+le constatent; les lettres, les arts, les sciences, n'avaient pas à
+renaître, puisqu'ils vivaient toujours[256]. Il est vrai qu'au moyen
+âge, c'était surtout la vie de l'âme qui les animait, tandis que, sous
+l'influence païenne du XVIe siècle, ce fut surtout la vie matérielle qui
+fit ruisseler dans leurs branches une sève plus riche que bienfaisante.
+
+[Note 256: Voir M. Guizot, _Histoire de France_, t. III.]
+
+L'Italie avait opéré cette transformation en initiant la France aux
+traditions grecques et romaines interprétées par elle. Malheureusement
+ce que la cour voluptueuse des Valois demandait aux écoles italiennes,
+ce n'était pas l'idéale pureté ou la grandeur biblique de leurs plus
+nobles génies, c'était le sensualisme qui dominait alors dans ces
+écoles, c'était aussi le faux goût avec lequel elles donnaient souvent
+à la beauté antique ce fard trompeur que produisent les civilisations
+raffinées.
+
+La France cependant ne subit qu'à des degrés divers l'influence antique
+modifiée ou dénaturée par l'Italie. Dans cette première période de la
+Renaissance qu'avaient ouverte, sous Charles VIII et Louis XII, les
+premières guerres d'Italie, le génie français, mesuré, simple, vif
+et sévère à la fois, n'avait pris de l'influence nouvelle que ce
+qui pouvait le féconder. Et lorsque, dans la seconde période de la
+Renaissance, sous François Ier et ses successeurs, l'influence italienne
+devint prépondérante, et que, poètes, artistes, lui empruntèrent
+la grâce voluptueuse et maniérée de la forme, la pompe affectée de
+l'expression, la recherche alambiquée de la pensée, les traditions
+nationales se maintenaient toujours, et c'était à ces traditions,
+vivifiées par le génie antique pris à sa source même, que devait revenir
+le bon sens du pays. Heureuse si, dans cette évolution, la France eût
+retrouvé une part précieuse de son patrimoine, ces vieilles épopées que
+lui avait fait mépriser la dédaigneuse Renaissance!
+
+Quelles que soient nos réserves, il nous faut reconnaître que si la
+Renaissance n'eût rien à ressusciter en France, elle imprima du moins un
+prodigieux mouvement aux intelligences, surtout dans le domaine de l'art
+et dans celui de l'érudition. Nous savons combien, dans ce dernier
+domaine, la femme se distingua[257]. Ajoutons ici qu'au double point de
+vue artistique et littéraire, elle exerça une influence considérable. Il
+ne s'agissait plus, comme autrefois pour la châtelaine, d'inspirer de
+loin en loin le trouvère, le troubadour, l'artiste. La femme se mêle
+activement au mouvement intellectuel dont la cour est le centre. Nous la
+voyons encourager à la fois les traditions italiennes et les traditions
+françaises; mais il nous semble qu'en général, ce sont ces dernières
+qu'elle a surtout favorisées. Nous le remarquerons particulièrement
+pour les deux arts qui ont le plus gardé à cette époque le caractère
+national: la sculpture qui unit alors à la puissante expression morale
+de l'école française la pureté des lignes grecques; l'architecture qui
+marie aux ordres antiques rajeunis par l'esprit nouveau, les dentelles
+de pierre de ses vieilles cathédrales, ses élégantes tourelles, ses
+clochetons à jour.
+
+[Note 257: Voir notre premier chapitre.]
+
+Aux lueurs de la première Renaissance, la reine Anne avait fait exécuter
+par Michel Colomb l'un des plus purs et des plus nobles monuments de la
+sculpture française: le tombeau des ducs de Bretagne.
+
+A Chambord, cette merveilleuse expression de l'architecture et de la
+sculpture françaises, la femme inspire le ciseau du statuaire: dans les
+cariatides du château se reconnaissent les traits de la comtesse de
+Chateaubriand et ceux de la duchesse d'Étampes, la duchesse d'Étampes,
+«la plus belle des savantes et la plus savante des belles», la duchesse
+d'Étampes qui tient le sceptre de la royauté artistique avant qu'il lui
+soit ravi par la séduisante duchesse de Valentinois, Diane de Poitiers.
+
+A Fontainebleau, où règne l'école italienne, la duchesse d'Étampes
+protège dans le Primatice la peinture et l'architecture italiennes.
+Mais quant à la sculpture, Mme d'Étampes a compris que l'art antique ne
+pouvait que perdre à l'influence de l'Italie. Quand Benvenuto Cellini
+expose son Jupiter d'argent au milieu de toutes les statues antiques que
+le Primatice a groupées dans la galerie de François Ier, le roi admire
+avec enthousiasme l'oeuvre du sculpteur italien; mais la belle duchesse
+ne souscrit pas à ce jugement. «Il semble, dit-elle, que vous soyez
+aveugles, et que vous ne voyiez pas ces statues antiques, ces figures de
+bronze. Voilà où est le vrai modèle de l'art, et non dans ces bagatelles
+modernes.» Mais peut-être y avait il dans les paroles de Mme d'Étampes
+autre chose que l'expression du goût classique; peut-être vengeait-elle
+contre l'impétueux Benvenuto un rival qu'il détestait: le Primatice.
+
+Comme la duchesse d'Étampes, la duchesse de Valentinois protège le
+Primatice. Elles encourageaient du moins dans ce peintre un artiste dont
+le goût n'était pas indigne d'influer sur ce génie français avec lequel
+il n'était pas sans affinité. Le Primatice avait d'ailleurs été formé à
+l'école d'un élève de Raphaël. Malheureusement, dans cette école, celle
+de Jules Romain, on avait oublié l'idéal du Sanzio pour ne se souvenir
+que de sa grâce puissante[258].
+
+[Note 258: Comte de Laborde, _la Renaissance des arts à la cour de
+François Ier;_ Henri Martin, _Histoire de France_, t. VIII, etc.]
+
+A Fontainebleau, dans cette galerie de Henri II où le Primatice n'ayant
+plus, comme dans la galerie de François Ier, à continuer l'oeuvre du
+Rosso, put s'abandonner librement à sa verve, tout rappelle le souvenir
+de Diane de Poitiers. Le chiffre de la duchesse, enlacé à celui de Henri
+II; le croissant, attribut de la déesse dont elle porte le nom; Diane
+chasseresse représentée de diverses manières, une fois même sous les
+traits de la favorite, voilà un frappant exemple de ce divorce entre
+le beau et le bien, divorce qui ne fut que trop fréquent à la cour des
+Valois.
+
+Le chiffre enlacé de Henri II et de Diane se retrouve, non seulement
+dans les palais royaux, mais dans les demeures seigneuriales de ce
+temps. Et la ligure de la duchesse est reproduite aussi bien par l'école
+française que par l'école italienne. Jean Goujon et Germain Pilon la
+font apparaître dans leurs sculptures. Jean Cousin, sur ses vitraux,
+Léonard de Limoges, sur ses émaux, évoquent la souriante image.
+
+La duchesse de Valentinois avait paru favoriser à Fontainebleau la
+peinture et l'architecture italiennes. Mais dans son château
+d'Anet, elle protège plus particulièrement les deux arts français:
+l'architecture et la sculpture. Philibert Delorme éleva cette délicieuse
+résidence, que décorèrent Jean Goujon et Jean Cousin. Toutefois, l'art
+italien se montre encore ici dans la célèbre Nymphe de Fontainebleau,
+due au ciseau de Benvenuto Cellini.
+
+Issue d'une race qui avait le culte délicat des lettres et des arts,
+Catherine de Médicis ne protège pas seulement les artistes italiens, ses
+compatriotes; mais la princesse qui goûtait Amyot et Montaigne, demeure
+fidèle à la tradition française pour nos deux arts nationaux. Elle fait
+élever les Tuileries par Philibert Delorme et par Jean Bullant, et
+l'hôtel de Soissons par le premier. Celui-ci raconte que la reine, douée
+d'un goût particulier pour l'architecture, jetait elle-même sur
+le papier les plans et les profils des édifices qu'elle faisait
+construire[259].
+
+[Note 259: Brantôme. _Premier livre des Dames;_ Imbert de Saint-Amand,
+_les Femmes de la cour des Valois_.]
+
+Catherine fit exécuter par Germain Pilon le groupe des _Trois Grâces_,
+pour supporter l'urne qui renfermait le coeur de Henri II. Les pieux
+Célestins à qui elle confia la garde de ce monument n'acceptèrent pas
+ce symbolisme païen, et pour eux les Trois Grâces devinrent les Trois
+Vertus théologales[260].
+
+[Note 260: Guilhermy, _Inscriptions de la France_, tome I,
+cclix-ccx-ccxi.--Françoise de Birague, marquise de Néelle, avait aussi
+fait exécuter par Germain Pilon, la statue de son père, le cardinal
+de Birague. Henry Barbet-de-Jouy, _Musée du Louvre. Description des
+sculptures modernes_.]
+
+Une princesse, Française de coeur comme de naissance, Marguerite
+d'Angoulême, soeur de François Ier, avait, elle aussi, favorisé
+l'art national. Si, avec son frère, elle avait visité les travaux du
+Primatice, pénétré dans l'atelier de Benvenuto Cellini, et défendu
+celui-ci contre celui-là; si elle avait pensionné l'architecte Sébastien
+Serlio, elle avait fortement encouragé dans Clouet l'école française.
+Marguerite protégeait aussi notre orfèvrerie qui produisait alors ces
+oeuvres merveilleuses que nous admirons dans nos musées, et où
+le cristal de roche, les pierreries, prenant les formes les plus
+gracieuses, s'enchâssent dans d'admirables ciselures d'or. Le vieil art
+français, la tapisserie, la compte parmi ses protectrices, et
+même, comme les châtelaines du moyen âge, parmi ses artistes. Deux
+_broderesses_ de Paris, Renée Serpe et Jehanne Chaudière, lui envoient
+leurs oeuvres, _les Enfants dans la fournaise_, _le Jugement de Daniel_.
+Elle-même prend l'aiguille, et, entourée de ses femmes, elle produit
+de belles tapisseries. On lui en attribue une qui avait pour sujet le
+_Saint sacrifice de la messe_, et que défigura avec toute la passion
+d'une sectaire, la fille de Marguerite, Jeanne d'Albret[261].
+
+[Note 261: Goutte de La Ferrière-Percy, _Marguerite d'Angoulême.--Son
+livre de dépenses.--_(1540-1549), etc.]
+
+Mais Marguerite d'Angoulême appartient surtout à l'histoire des lettres,
+et, comme les femmes de la Renaissance, c'est là qu'elle a tracé le plus
+large sillon.
+
+J'ai mentionné plus haut[262] la vaste instruction qu'avait reçue
+Marguerite. Initiée au latin, au grec, elle lisait Sophocle dans le
+teste hellénique, et se fit enseigner l'hébreu par le Canosse. Elle
+avait la passion de la science. Malheureusement elle porta cette passion
+jusque dans la théologie, et nous verrons que ce fut là un écueil
+aussi bien pour sa foi qui pencha vers la Réforme, que pour son talent
+littéraire qu'altéra souvent l'abus des dissertations religieuses.
+
+[Note 262: Voir chapitre Ier.]
+
+Marguerite aide de ses conseils François Ier pour la fondation du
+Collège de France. C'est d'après son avis que le roi porte de quatre à
+douze le nombre des chaires qu'il y a établies. Elle le guide dans le
+choix des professeurs. Par elle, la chaire d'hébreu est donnée à son
+professeur le Canosse. Elle alloue une pension à l'orientaliste Postel.
+
+Duchesse d'Alençon et de Berry, apanage qu'elle garde lorsqu'elle
+épouse en secondes noces le roi de Navarre, Marguerite fait fleurir
+l'université de Bourges. Elle y donne la chaire de grec à Amyot,
+l'inimitable traducteur qui fait passer dans la langue du XVIe siècle,
+déjà si riche, si abondante, les tours et les expressions de l'idiome
+hellénique. La soeur de François Ier favorise aussi la fondation de
+l'université de Nîmes. Aux frais de Marguerite plusieurs pensionnaires
+sont entretenus dans les écoles de France, d'Allemagne même.
+
+Nous avons vu Marguerite entrer avec le roi, son frère, dans l'atelier
+de l'artiste. Elle accompagne aussi François Ier lorsqu'il visite,
+dans l'atelier de la rue Jean-de-Beauvais, Robert Estienne, le savant
+imprimeur qui s'applique à répandre les livres des anciens.
+
+Si malheureusement elle ne se refuse pas à chercher dans Rabelais
+l'esprit gaulois jusque dans son cynisme, c'est la grâce délicate et
+enjouée de l'esprit français qu'elle aime dans Clément Marot, cet homme
+du peuple devenu son valet de chambre. Elle fait plus que d'accepter son
+poétique hommage, et, traitant avec lui d'égal à égal, elle lui écrit en
+vers. C'est qu'elle parle à chacun dans sa propre langue, au poète
+comme au savant, comme au diplomate, et comme aussi, par malheur, au
+théologien, témoin la correspondance de la princesse avec Guillaume
+Briçonnet.
+
+Ne redisons pas encore les hommages reconnaissants qu'offrirent à
+Marguerite les esprits les plus distingués. Nous comprendrons mieux
+encore ces hommages quand nous aurons vu la princesse enrichir de
+ses propres travaux cette vie intellectuelle qu'elle honorait en la
+protégeant.
+
+L'oeuvre à laquelle Marguerite a attaché son nom d'une manière
+impérissable, est l'_Heptaméron_, plus connu sous cet autre titre: _les
+Contes de la reine de Navarre_. Elle s'y est peinte elle-même, et elle
+y a peint son siècle. On trouve dans cette oeuvre toutes les tendances
+contradictoires du XVIe siècle: les souvenirs du moyen âge et les
+impressions de la Renaissance païenne, le sensualisme avec l'amour
+chaste, l'amour chevaleresque, l'amour qui s'immole au devoir; la
+profondeur du sentiment avec la légèreté de l'esprit et du langage; la
+raillerie qui se défie de l'attendrissement et qui sourit en essuyant
+une larme; la licence gauloise des vieux fabliaux et la grâce délicate
+qu'une société plus corrompue, mais mieux policée, jette comme un voile
+sur la crudité de la pensée; la foi naïve et profonde d'autrefois
+avec la libre pensée de la philosophie nouvelle et les préjugés du
+protestantisme, et aussi avec cette préoccupation théologique qui,
+familière à Marguerite, passionne facilement les conversations aux temps
+des luttes religieuses.
+
+Les personnages de l'_Heptaméron_, ces seigneurs et ces belles dames que
+l'inondation du Gave retient dans une abbaye, ces aimables causeurs qui,
+chaque jour, sur le pré, se content des histoires (et souvent quelles
+histoires!), entendent tous les matins leur présidente, dame Oisille,
+leur expliquer la Bible avec une éloquence qui les touche profondément.
+D'après les travaux de la critique contemporaine, dame Oisille en qui
+l'on avait cru reconnaître Marguerite elle-même, serait sa mère, Louise
+de Savoie[263], non telle qu'elle était, mais telle que la voyait la piété
+filiale. Au commencement de la huitième journée, dame Oisille commente
+l'Apocalypse, «à quoy elle s'acquicta si très-bien, qu'il sembloit que
+le Sainct-Esperït, plein d'amour et de doulceur, parlast par sa bouche;
+et, tous enflambez de ce feu, s'en allèrent ouyr la grand messe[264]...»
+Ils ne manquent pas, du reste, d'assister chaque matin au saint
+sacrifice... Et ils osent invoquer l'inspiration du Saint-Esprit
+pour leurs étranges récits! Est-ce là, de la part de Marguerite, une
+raillerie protestante? Ne serait-ce pas encore un signe de ces temps où
+le mélange si fréquent du mal et du bien produit la perversion du sens
+moral? Je ne le crois pas. Si les contes de la reine de Navarre sont
+bien des fois licencieux, la conclusion en est souvent honnête. Comme
+dans ses poésies, Marguerite y joue volontiers le rôle d'un prédicateur.
+En faisant demander par les interprètes de sa pensée l'assistance du
+Saint-Esprit, elle ne se souvenait que du but qu'elle poursuivait, elle
+oubliait par quels périlleux sentiers elle y conduisait. Mais nous
+reviendrons sur cette délicate question.
+
+[Note 263: D'après la clef que M. Frank a donnée dans son édition de
+l'_Heptaméron_. 1879.]
+
+[Note 264: _Heptaméron_, édition citée. Huictième journée. Prologue.]
+
+D'ordinaire, ce sont les hommes qui, dans l'_Heptaméron_, narrent les
+anecdotes les plus scandaleuses, surtout lorsqu'elles dévoilent les
+ruses, la fragilité, la néfaste influence des filles d'Ève. Les
+femmes s'en vengent bien d'ailleurs, et dans leurs récits l'homme est
+généralement abaissé, la femme grandie. Ce sont des femmes, Oisille
+et Parlamente, c'est-à-dire, avec Louise de Savoie, Marguerite
+elle-même[265], qui élèvent le plus haut la gloire de leur sexe. Une jeune
+femme unie à un vieil époux et lui demeurant fidèle en renonçant au
+monde, en vivant au service de Dieu; une autre sacrifiant sa vie à son
+honneur; une troisième, secrètement mariée à l'homme qu'elle aime, et
+souffrant mille tourments pour lui, même quand cet homme la trahit;
+une noble fille du peuple défendant sa vertu contre un grand seigneur
+«qu'elle aymoit plus que sa vie, mais non plus que son honneur[266]», tels
+sont les tableaux où nos charmantes conteuses aiment à faire resplendir
+le mérite des femmes. Quant aux hommes qui figurent dans les récits
+féminins, ce sont très souvent des ingrats, des perfides, des
+hypocrites. Mais, dans le camp des hommes, et même dans le camp des
+dames, il y a des transfuges. De galants chevaliers sont du côté des
+femmes; et une femme, faut-il le dire, passe à l'ennemi et lui livre
+traîtreusement les ruses de son sexe; il est vrai qu'elle n'en est que
+plus digne de foi lorsqu'elle célèbre les vertus de la femme. Les plus
+terribles adversaires des belles causeuses, Saffredant et Simontault[267],
+ne sont pas eux-mêmes tout à fait incrédules au mérite des femmes. Le
+premier montre une jeune femme qui, mariée à un homme âgé, sacrifie à
+son devoir un amour partagé, et meurt de ce sacrifice. Il est vrai que
+le narrateur ne l'approuve guère.
+
+[Note 265: Clef de M. Frank, _l. e._]
+
+[Note 266: Nouvelle XLII.]
+
+[Note 267: D'après la clef de M. Frank, Saffredant pourrait
+représenter Jean de Montpezat et Simontault serait François de
+Bourdeille, père de Brantôme. Ennasuicte, la transfuge à laquelle j'ai
+fait allusion quelques lignes plus haut, serait Anne de Vivonne, fille
+de la sénéchale de Poitou et femme de François de Bourdeille.]
+
+Quant à Simontault, c'est lui qui dit la touchante histoire d'une
+héroïne de l'amour conjugal. Cette femme a suivi avec son mari le
+capitaine Robertval qui emmenait au Canada une colonie française.
+Pendant la traversée, la pauvre femme voit condamner son mari à la peine
+de mort pour crime de haute trahison. Par ses pleurs et par le souvenir
+des services qu'elle a rendus à l'équipage, elle obtient que la peine
+soit commuée, et que son mari et elle soient déposés dans une île que
+hantent seuls les fauves. Elle aide le proscrit à élever une demeure;
+elle se tient à côté de lui pour éloigner à coups de pierres les
+bêtes sauvages, ou pour tuer les animaux dont la chair peut servir de
+nourriture. La pieuse femme soutient l'âme de son mari par la lecture du
+Nouveau Testament. Est-il malade, elle est à la fois son médecin, son
+confesseur. Il meurt. C'est elle qui l'enterre, et qui, à l'aide d'une
+arquebuse, éloigne de ces restes bien-aimés les bêtes de proie.
+Pendant quelques années sa vie s'écoule dans la prière. Un vaisseau
+la recueille, elle revient au milieu des vivants. Alors les mères la
+donnent pour institutrice à leurs filles. Elle leur apprend à lire,
+à écrire; et à tous ceux qui l'approchent, cette grande chrétienne
+enseigne une autre science, celle-là même qui l'a soutenue dans son
+héroïque conduite: l'amour de Notre-Seigneur et la confiance en lui[268].
+
+[Note 268: Nouvelle LXVII.]
+
+A la suite de chaque histoire, les personnages de l'_Heptaméron_
+commentent le récit qui leur a été fait. On dirait une cour d'amour du
+moyen-âge. Dans leurs jugements, les interlocuteurs ne démentent pas les
+principes, ou l'absence de principes, que nous remarquons dans leurs
+récits. Les hommes sont pour la plupart légers dans leurs appréciations.
+Hors Dagoucin[269] qui, fidèle aux traditions chevaleresques, aimerait
+mieux mourir que de voir la dame de ses pensées lui sacrifier son
+honneur; hors Geburon, qui éprouve un sentiment analogue, les seigneurs
+forment d'autres voeux, et quand l'un d'eux souhaite que toutes les
+femmes soient peccables..., à l'exception de la sienne, Simontault est
+de cet avis. Ce dernier gentilhomme déclare ailleurs que la femme ne
+doit pas écouter sa conscience, et Saffredant s'imagine qu'elle n'a de
+vertu qu'autant que l'homme a de respect pour elle. Nous savons que La
+Rochefoucauld ne pensera pas autrement[270].
+
+[Note 269: Dagoucin, serait Nicolas Dangu, et Geburon le seigneur de
+Burie. Clef de M. Frank.]
+
+[Note 270: Voir plus haut, pages 125 126.]
+
+Le mariage même n'est pas toujours respecté par nos libres causeurs. Ils
+s'amusent fort de la vengeance conjugale qui ajoute le déshonneur d'un
+des deux époux au déshonneur de l'autre. Heureusement des femmes sont
+là pour défendre les droits de la morale et la dignité du mariage. Mme
+Oisille exalte le pouvoir de l'esprit sur le corps, la nécessité de
+demander à toute heure l'assistance du Saint-Esprit, pour enflammer en
+nous cet amour divin que nous devons toujours élever au-dessus de tout,
+même des affections légitimes.
+
+
+Parlamente, qui trouve justes les plus terribles châtiments réservés
+à l'épouse infidèle, Parlamente veut que le mariage, lien sacré, soit
+contracté d'après les conseils éclairés des parents, et que l'honneur et
+la vertu en soient la base. Elle résume en trois mots l'honneur de la
+femme: douceur, patience et chasteté. La femme doit être victorieuse
+d'elle-même. Pour la noble narratrice qu'il nous est particulièrement
+doux ici de voir identifier avec Marguerite, l'amour n'est pas ce
+plaisir profane que vantent trop souvent ses compagnons de voyage.
+C'est la recherche de la vertu dans l'être aimé, recherche que rien ne
+satisfait ici-bas, et qui ne trouve son but que dans l'amour divin. Plus
+le cour est pur, plus il est capable d'amour. «Le cueur honneste envers
+Dieu et les hommes, ayme plus fort que celluy qui est vitieux, et ne
+crainct point que l'on voye le fonds de son intention.» Parlamente juge
+que la femme seule est capable de cette chaste tendresse: «L'amour de la
+femme, bien fondée et appuyée sur Dieu et sur honneur, est si juste, et
+raisonnable, que celluy qui se départ de telle amitié, doibt être estimé
+lasche et meschant envers Dieu et les hommes[271].» Parlamente unit ici à
+la doctrine platonicienne l'inspiration qu'au moyen âge l'Évangile donna
+à l'amour chevaleresque.
+
+[Note 271: Nouvelles XIX, XXI, XL, etc.]
+
+Bien que les compagnes d'Oisille et de Parlamente n'aient pas, en
+général, leur élévation de pensée, leur sûreté de jugement, l'une
+d'elles, Longarine[272], peut aussi faire de sages réflexions. Elle
+déclare que l'épouse dédaignée doit triompher par la patience; mais
+pourquoi faut-il que ce sage conseil suive une histoire passablement
+légère où la narratrice a fait rire aux dépens des maris? Ailleurs, ce
+que Longarine dit de la réputation est vraiment d'une honnête femme:
+«Quand tout le monde me diroit femme de bien, et je sçaurois seule le
+contraire, la louange augmenteroit ma honte et merendroit en moy-mesme
+plus confuse. Et aussi, quand il me blasmeroit et je sentisse mon
+innocence, son blasme tourneroit à mon contentement[273].»
+
+[Note 272: Aymée Motier de la Fayette, dame de Longrai, dite la
+baillive de Caen. Clef de M. Frank.]
+
+[Note 273: Nouvelle X.]
+
+Dans les discussions aimables qui ont lieu entre les seigneurs et les
+dames, brille déjà le diamant de la causerie française. Marguerite se
+plaît à en faire miroiter les facettes. La galanterie est le ton obligé
+des hommes, même de ceux qui ne disent le plus de mal des femmes que
+parce qu'ils en pensent peut-être le plus de bien. La vieille courtoisie
+française respire dans les gracieuses et spirituelles attaques que
+Simontault, grondeur et charmant, dirige contre ses belles ennemies.
+Saffredant lui-même, qui affiche la mauvaise opinion qu'il a des femmes,
+avoue qu'il mourra d'un désespoir d'amour. Il est vrai qu'autour de lui
+on sait à quoi s'en tenir sur ce genre de trépas. Mme Oisille, malgré sa
+gravité, dira très bien une autre fois: «Dieu mercy! ceste maladie ne
+tue que ceulx qui doyvent morir dans l'année[274].»
+
+[Note 274: Nouvelle L.]
+
+Rien de plus amusant que la petite guerre que se font ces deux époux,
+Hircan et Parlamente, ou, pour mieux dire, Henri de Navarre[275] et
+Marguerite. Au fond de leurs malicieuses taquineries, que de tendresse
+encore! Et cependant, bien que la jeune femme ne paraisse pas prendre
+trop au sérieux les infidélités de son mari, on voit déjà dans Ja
+légèreté de ce grand seigneur du XVIe siècle la cause des chagrins
+que le roi de Navarre fera éprouver à sa femme. Hircan est faible, il
+l'avoue. Il nous dit qu'il s'est «souventes fois confessé, mais non pas
+guères repenty», de ses profanes et changeantes amours. Il ajoute: «Le
+péché me desplait bien et suis marry d'offenser Dieu, mafs le plaisir me
+plaist tousjours.» Toutefois cet homme qui reconnaît sa fragilité, sait
+bien que si la créature humaine est portée au mal, elle est uniquement
+préservée par la grâce de «Celluy à qui l'honneur de toute victoire
+doibt estre renduz.» Oisille et Parlamente ne diront pas autre chose.
+
+[Note 275: Clef de M. Franck, _l. c_.]
+
+Ne croyons pas trop Hircan, lorsqu'il paraît traiter légèrement jusqu'à
+la dignité du foyer. Il est ravi de l'aimable vertu que personnifie sa
+compagne, et, ainsi que tous les hommes présents, même les plus cyniques
+en paroles, il se plaît à voir Parlamente donner pour fondement au
+mariage l'honneur et la vertu. Il faut en conclure que nous ne devons
+pas prendre trop à la lettre les maximes perverses que la reine de
+Navarre met sur les lèvres de quelques-uns de ces person nages. D'eux
+aussi l'on pourrait dire qu'ils sont des fanfarons de vices.
+
+Il ne me reste plus qu'à regretter que la plume d'une femme aussi
+vertueuse que Marguerite ait retracé plus d'une conversation où la
+licence du langage ne traduit que trop l'immoralité de la pensée. Que
+d'expressions malsonnantes elle, femme, fait employer ici non seulement
+devant les femmes, mais par la femme même[276]! Je ne reconnais pas ici
+le chaste langage des lettres et des poésies de Marguerite; et, en
+remarquant ce contraste, je me suis demandé s'il ne faudrait pas accuser
+les premiers éditeurs de l'_Heptaméron_ d'avoir prêté à la reine de
+Navarre la licence de leur style. Les dernières recherches de la science
+bibliographique sont venues confirmer mon impression: les endroits les
+plus immoraux de l'_Heptaméron_ sont dus à Gruget[277]. Toutefois, il
+existe encore à l'actif de Marguerite des pages trop nombreuses dont
+j'aimerais fort à lui voir disputer aussi la maternité. A la décharge
+de la princesse, nous avons besoin de nous rappeler qu'habituée à
+l'excessive liberté qui caractérise la langue du XVIe siècle, elle
+ne remarquait pas toujours peut-être les images qui nous choquent si
+vivement aujourd'hui dans ses contes.
+
+[Note 276: Témoin les scandaleux propos de Nomerfide (Mme de
+Montpezat-Corbon, suivant la conjecture de M. Frank).]
+
+[Note 277: M. Frank, notes de l'_Heptaméron_.]
+
+Nous l'avons vu. Si la causerie française scintille pour la première
+fois dans les contes de la reine de Navarre avec sa vivacité piquante,
+sa grâce enjouée, courtoise, elle n'a pas encore cette réserve, cette
+délicatesse que les femmes lui donneront plus tard à l'hôtel de
+Rambouillet et que leur seule présence imposera dès lors à la bonne
+compagnie.
+
+En dépit de toutes ces réserves, c'est déjà le salon français qui nous
+apparaît dans ce livre, «le premier ouvrage en prose qu'on puisse lire
+sans l'aide d'un vocabulaire,» a dit M. Nisard[278].
+
+[Note 278: D. Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+La poésie de Marguerite est inférieure à sa prose, ou plutôt, comme on
+l'a dit, c'est de la prose versifiée. Il n'en pouvait être différemment
+à une époque où la langue française n'était pas encore pliée au rythme
+poétique. Nous ne retrouvons guère dans les poèmes de Marguerite la
+gaieté de ses contes. Nous n'y retrouvons pas non plus, Dieu merci! la
+crudité de langage et la légèreté de l'_Heptaméron_. C'est bien la femme
+chaste et dévouée que nous voyons dans le recueil poétique qui, malgré
+les défauts de la versification, l'abus et le mysticisme protestant du
+langage théologique nous fait pénétrer dans le coeur même de Marguerite,
+ce coeur que remplit le plus tendre et le plus généreux amour
+fraternel[279]. Je retrouve encore cette admirable soeur dans la
+correspondance qu'elle entretint avec son frère et dans les lettres que,
+pendant la captivité du roi, elle écrivait aussi bien à Montmorency qu'à
+François Ier. C'est la prose de l'_Heptaméron_ au service des sentiments
+les plus purs de l'âme humaine.
+
+[Note 279: Faut-il relever ici le soupçon qu'avait fait naître de nos
+jours une lettre écrite par Marguerite à François Ier captif, et
+dont les termes obscurs couvraient une grave négociation politique?
+Détournées de leur sens, les expressions de cette lettre avaient fait
+supposer à des érudits que Marguerite avait eu à lutter toute sa vie
+contre un sentiment criminel, sans toutefois y succomber. La vérité des
+faits est aujourd'hui rétablie, et Marguerite demeure un type sacré de
+la soeur.]
+
+La tendresse fraternelle fut la vie même de Marguerite. Certes, l'amour
+filial y tint aussi une grande place: Louise de Savoie, malgré ses actes
+criminels, aimait ses deux enfants et en était aimée.
+
+ Ce m'est tel bien de sentir l'amitié
+ Que Dieu a mise en nostre trinité[280]
+
+disait Marguerite. Mais lorsqu'elle parle du sentiment qui confond sa
+vie dans celle de son frère, alors, c'est plus que la trinité: c'est
+l'unité.
+
+ Ce n'est qu'ung cueur, ung vouloir, ung penser.
+
+[Note 280: Cité par M. Frank, _Marguerite d'Angoulême_. (_Les
+Marguerites de la Marguerite des princesses_.)]
+
+Suivant l'énergie passionnée de son expression, elle aurait un pied au
+sépulcre qu'une lettre affectueuse de son frère la ressusciterait. Ce
+frère, elle le voit beau, chevaleresque, généreux, héroïque; elle ne
+connaît que ses brillantes qualités, elle ignore ses vices. Il est
+son roi, son maître, son père, son frère, son ami, son Christ même!
+«Mes-deux Christs,» dit-elle[281].
+
+[Note 281: Nouvelles lettres de la reine de Navarre, publiées par M.
+Génin. Paris,1842. Au roi, janvier, 1544. Comp. les Marguerites de la
+Marguerite des princesses, texte de l'édition de 1547, publié, par M.
+Frank, t. III.]
+
+Dans le poème intitulé: la Coche, la monotonie de ce long «débat
+d'amour» disparaît quand Marguerite fait surgir l'image de François Ier.
+L'éloge de ce frère bien-aimé éclate dans un chaleureux lyrisme.
+
+C'est pendant la captivité de François Ier que la tendresse de
+Marguerite se déploie dans toute sa puissance. Ainsi, l'affection
+grandit par l'épreuve. Marguerite appartient ici à l'histoire, et ce
+n'est pas dans ce chapitre que nous devrions la suivre. Mais comment
+nous résigner à séparer en deux cette séduisante figure? Et d'ailleurs,
+comment le pourrions-nous? Les apparitions de Marguerite dans le domaine
+de l'histoire sont dues, non à l'intrigue politique, mais à l'amour
+fraternel, et les sentiments qui lui ont dicté cette intervention
+généreuse ont laissé un si vif reflet dans ses poésies et dans sa
+correspondance, que la Marguerite de l'histoire appartient elle-même aux
+lettres françaises.
+
+C'est cette grande affection de soeur qui fait de Marguerite une
+ambassadrice pour obtenir, la délivrance du roi prisonnier de
+Charles-Quint. Sa merveilleuse intelligence, son habileté, sa finesse,
+son éloquente parole, tous ces dons de Dieu, elle les emploiera à la
+délivrance de son frère. Comme elle le dira sur la route de Madrid:
+
+ Mes larmes, mes souspirs, mes criz,
+ Dont tant bien je sçay la pratique,
+ Sont mon parler et mes escritz,
+ Car je n'ay autre rhétorique[282].
+
+[Note 282: Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litière
+durant la maladie du Roy. (Les Marguerites de la Marguerite des
+princesses, édition citée.)]
+
+Son dévouement fraternel lui fera braver «la mer doubleuse,» les
+fatigues d'un voyage d'Espagne pendant les grandes chaleurs. Mais que ne
+ferait-elle pas, elle qui, pour sauver son frère, jetterait au vent la
+cendre de ses os, elle qui, mourant pour cette cause, croirait gagner
+«double vie!» Une existence inutile à son frère lui semblerait «pire que
+dix mille morts.» Il connaissait bien ce dévouement, ce roi captif
+et malade qui appelait sa Marguerite. En attendant qu'elle puisse le
+rejoindre, elle lui écrit des lettres remplies de foi et de tendresse.
+Soeur, elle le console. Chrétienne, elle le soutient et lui montre, dans
+l'épreuve, la source de l'espérance: plus cette épreuve grandit, plus le
+secours du ciel est proche.
+
+Et durant cette pénible attente, Marguerite n'oublie pas de veiller sur
+le royaume de François Ier. Allégeant pour la reine mère le poids de la
+régence, elle s'applique surtout à lui gagner les coeurs.
+
+Comme elle prie Dieu de bénir son voyage! Quelle hâte d'entendre ce mot:
+«Partez!» Enfin elle l'a entendu ce mot. Elle est en route. «Je ne vous
+diray point la joye que j'ay d'aprocher le lieu que j'ay tant désiré,
+écrit-elle à Montmorency, mais croyés que jamais je ne congneus que
+c'est d'ung frère que maintenant; et n'eusse jamais pensé l'aimer
+tant[283]!»
+
+[Note 283: A mon cousin M. le maréchal de Montmorency (1525). Voir
+dans les _Lettres_ de Marguerite d'Angoulême et dans les _Nouvelles
+lettres_, publiées, les unes et les autres, par M. Génin, la
+correspondance de la princesse à cette époque.]
+
+Dans ce voyage, que d'angoisses! Son frère est bien malade, mourant
+peut-être. Le reverra-t-elle?
+
+Sur la route d'Espagne, sur la route poudreuse et brûlante, «elle
+voloit,» dit le légat du pape, le cardinal Salviati qui la rencontra.
+Mais elle, elle trouvait que sa litière n'avançait pas.
+
+ Le désir du bien que j'attens
+ Me donne de travail matiere;
+ Un heure me dure cent ans,
+ Et me semble que ma litiere
+ Ne bouge, ou retourne en arriere:
+ Tant j'ay de m'avancer desir,
+ O qu'elle est longue la carriere
+ Où à la fin gist mon plaisir!
+
+ Je regarde de tous costez
+ Pour voir s'il arrive personne,
+ Priant sans cesser, n'en doutez,
+ Dieu, que santé à mon Roy donne.
+ Quand nul ne voy, l'oeil j'abandonne
+ A pleurer; puis sur le papier
+ Un peu de ma douleur j'ordonne:
+ Voilà mon douloureux mestier.
+
+ O qu'il sera le bienvenu
+ Celuy qui frappant à ma porte,
+ Dira: Le Roy est revenu
+ En sa santé tresbonne et forte!
+ Alors sa soeur plus mal que morte
+ Courra baiser le messager
+ Qui telles nouvelles apporte,
+ Que son frère est hors de danger.
+
+ Avancez vous, homme et chevaux,
+ Asseurez moy, je vous supplie,
+ Que nostre Roy pour ses grands maux
+ A receu santé accomplie.
+ Lors seray de joye remplie.
+ Las! Seigneur Dieu, esveillez vous,
+ Et vostre oeil sa douceur desplie,
+ Sauvant vostre Christ et nous tous!
+
+ Sauvez, Seigneur, Royaume et Roy,
+ Et ceux qui vivent en sa vie!
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Vous le voulez et le povez:
+ Aussi, mon Dieu, à vous m'adresse;
+ Car le moyen vous seul sçavez
+ De m'oster hors de la destresse.
+ . . . . . . . . . . . . . . . .
+ Changez en joye ma tristesse,
+ Las! hastez vous, car plus n'en puis[284].
+
+[Note 284: _Pensées de la Royne de Navarre estant dans sa litiere,
+durant la maladie du Roy_. Ed. citée.]
+
+C'est une princesse française qui prie en même temps qu'une soeur, et,
+dans ce coeur généreux et tendre, la double pensée de la patrie et de la
+famille se joint à la foi ardente qui la vivifie: cette foi est encore
+la foi catholique, nous allons le voir.
+
+Dieu, le roi, la France, voilà ce qui va donner à Marguerite d'Angoulême
+l'une des plus sublimes inspirations que l'histoire ait eu à
+enregistrer.
+
+La princesse est auprès de son frère. Mais l'émotion de cette entrevue a
+mis le roi à l'agonie. Un jour vient où il ne voit plus, n'entend plus,
+ne parle plus. Alors Marguerite fait célébrer le saint sacrifice de la
+messe près du lit de l'agonisant. Un archevêque français officie; des
+Français remplissent la chambre de leur roi, et sa soeur prie pour lui.
+
+L'archevêque s'approche du mourant. Il l'adjure de porter son regard sur
+le Saint-Sacrement. Et le roi se réveille, il demande la communion et
+dit: «Dieu me guérira l'âme et le corps». L'hostie est partagée entre le
+frère et la soeur.
+
+Au royal captif que tuait la nostalgie, Marguerite a rendu «sa famille
+dans sa soeur, la France dans ses compagnons, son peuple dans cette
+foule agenouillée..., Dieu lui-même, Dieu consolateur dans le prêtre qui
+prie pour sa délivrance[285],» et, ajoutons-le, dans le Verbe incarné,
+dans le Rédempteur qui fait revenir des portes du tombeau. Le frère de
+Marguerite, le roi de France, le roi très chrétien, est revenu à la vie.
+
+[Note 285: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]
+
+François Ier aimait à reconnaître que «sa Marguerite», «sa mignonne»,
+l'avait sauvé et il n'ignorait pas qu'il ne pourrait la payer que par la
+tendresse qu'il promettait de lui garder toute sa vie.
+
+Après avoir rendu la santé au mourant, Marguerite a encore une mission à
+remplir: celle de délivrer le captif. Cette mission d'amour fraternel,
+elle l'accomplit avec la fierté d'une princesse française. Elle s'arme
+d'une noble indignation pour reprocher à l'empereur de maltraiter son
+suzerain, de n'avoir aucune pitié d'un prince généreux et bon. Elle lui
+rappelle que ce n'est pas ainsi qu'il gagnera le coeur de son rival et
+que, le fît-il mourir par ses mauvais traitements, le roi de France
+laissera des fils qui vengeront leur père[286].
+
+[Note 286: Brantôme, _Premier livre des Dames_.]
+
+Marguerite impressionna Charles-Quint, et plus encore les conseillers de
+l'empereur. Sa grâce, sa beauté, sa douleur rendaient plus pénétrante
+son éloquence déjà si persuasive. Il fallut que Charles-Quint défendît
+au duc de l'Infantado et à son fils de parler à Marguerite. En mandant
+ce détail au maréchal de Montmorency, la princesse ajoutait: «Mais les
+dames ne me sont défendues, à quy je parleray au double[287].»
+
+[Note 287: Marguerite d'Angoulême, _Lettres_. A Montmorency, novembre
+1525.]
+
+Elle savait, en effet, leur parler «au double», témoin le succès avec
+lequel elle intéressa à la cause de son frère la propre soeur de
+Charles-Quint. En «brassant» le mariage de François Ier avec Éléonore,
+elle fit de l'empereur le geôlier de son beau-frère. La délivrance du
+roi était proche.
+
+Mais Marguerite n'eut pas la joie de ramener elle-même son frère en
+France. Elle avait déjà éprouvé une poignante douleur quand elle avait
+dû le quitter pour se rendre auprès de Charles-Quint. Elle aurait voulu
+que ce calice s'éloignât d'elle, mais sa foi vaillante avait prononcé le
+_Fiat_. Toute une nuit après cette séparation, elle avait rêvé qu'elle
+tenait la main de son frère dans la sienne. Elle ne voulait plus se
+réveiller[288]. Son chagrin se renouvela quand, sa mission terminée, elle
+dut remonter seule dans cette litière où elle aurait voulu garder son
+cher convalescent. Elle souhaitait ardemment que son frère la rappelât;
+mais toujours forte et résignée dans son affliction, elle soutenait
+encore le captif par de pieuses pensées et lui écrivait que le Dieu qui
+l'avait guéri, saurait bien le délivrer.
+
+[Note 288: _Lettres_. Au roy, 20 novembre 1525.]
+
+L'empereur croyait que Marguerite emportait un acte qui ne faisait plus
+de François Ier qu'un prisonnier ordinaire: l'abdication du roi. Il
+voulut faire arrêter la princesse. Marguerite accéléra sa marche.
+Franchissant les Pyrénées, elle revit la France; mais de Montpellier
+elle écrivait à son frère que le travail des grandes journées d'Espagne
+lui était plus supportable que le repos de France[289].
+
+[Note 289: _Nouvelles lettres_. Au roy, fin de février 1526.]
+
+Ce qu'elle appelait le repos était encore l'activité du dévouement
+fraternel. Après le retour de François Ier, nous la voyons travailler
+la Guyenne pour que la noblesse de ce pays revienne sur le refus de
+contribuer à la rançon du roi. Marguerite est alors remariée au roi de
+Navarre; elle brave les fatigues d'une grossesse pour être utile à son
+frère.
+
+Elle aime son mari, elle aimera sa fille, Jeanne d'Albret; mais ces
+affections seront toujours subordonnées à son attachement fraternel.
+Elle-même le dit: elle n'aime mari et enfant qu'autant qu'animés de son
+esprit, ils seront prêts comme elle à mourir pour le roi.
+
+François Ier lui confiait volontiers de grandes affaires diplomatiques.
+Elle s'en chargeait pour le soulager, mais avec tant de discrétion qu'il
+serait difficile de préciser ce qu'a été ici son influence. Ses lettres
+nous la montrent parcourant la Provence, la Bretagne, la Picardie pour
+servir les intérêts du roi.
+
+En rendant compte à François Ier de l'état où elle a trouvé le camp
+d'Avignon en 1536, Marguerite d'Angoulême laisse éclater un patriotique
+enthousiasme. Elle voudrait que l'empereur vînt assaillir le camp
+alors qu'elle y serait. Même ardeur en Guyenne l'année suivante. Si
+Charles-Quint menaçait le pays, Marguerite n'en partirait qu'après avoir
+chassé l'envahisseur[290].
+
+[Note 290: _Lettres_. Au roy, 1536; été de 1537.]
+
+Devant l'arrogance et la déloyauté de Charles-Quint, elle dit que toute
+femme voudrait être homme pour abaisser l'orgueil de l'empereur. Combien
+elle voudrait pouvoir y aider, cette soeur qui, après le roi, a «plus
+porté que son fais de l'ennuy commua à toute créature bien née[291]!»
+
+[Note 291: _Lettres_. Au roy, automne de 1536.]
+
+En 1537, Marguerite regrette avec énergie de n'être pas au camp de son
+frère: «Car en tous vos affaires où femme peult servir, despuis vostre
+prison, vous m'avez fait cet honneur de ne m'avoir séparée de vous...»
+Elle souhaiterait d'être une hospitalière du camp; elle va même plus
+loin. Naguère, pendant la captivité du roi, elle avait réclamé l'office
+de laquais auprès de sa litière. A présent elle renoncerait volontiers
+«le sang réal» pour servir de «chamberiere» à la lavandière du roi: «Et
+vous promets ma foy, Monseigneur, que sans regretter ma robe de drap
+d'or, j'ay grant envie en habit incongnu m'essayer à fere service à
+vous, Monseigneur, qui, en toutes vos tribulations, n'avez jamais tant
+tenu de rigueur que de séparer de vostre présence et du désiré moyen de
+vous fere service.
+
+«Vostre très humble et très obéissante subjecte et mignonne
+
+«Marguerite[292].»
+
+[Note 292: _Nouvelles lettres_. Au roy, septembre ou octobre 1537.]
+
+Ne pouvant suivre le roi à la guerre, elle prie pour lui, elle ordonne
+pour lui des prières publiques. Elle lui adresse aussi de prudents
+conseils.
+
+Charles-Quint assiège Landreçies. François Ier qui fait ravitailler
+la ville, conduit à'Cateau-Cambrésis trente et quelques mille hommes.
+Marguerite s'effraye d'autant plus que, connaissant la valeur du roi
+chevalier, elle sait que cette bravoure l'exposera à tous les périls.
+«Je suis seure, écrit-elle à François Ier, que vous n'avez au camp
+pionnier dont le corps porte plus de travail que mon esprit.» Dans une
+poétique épître au roi, elle nous redit ses angoisses, nous voyons ses
+larmes, nous entendons ses prières. Puis, lorsque l'empereur s'est
+éloigné, quelle ivresse! Malade, la reine de Navarre entraîne son mari à
+l'église pour le _Te Deum_ de la victoire.
+
+ De tous mes maux receu au paravant
+ Je n'en sens plus, car mon Roy est vivant[293].
+
+[Note 293: _Epistre III de la Royne de Navarre au Roy François, son
+frere. (Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, éd. citée.)]
+
+Partout et toujours les émotions de son frère font frémir sa plume ou
+vibrer sa lyre. Aux heures de tristesse, François Ier aurait pu lui
+adresser les beaux vers qu'elle place sur les lèvres d'un prisonnier:
+
+ Las! sans t'ouyr bien presumer je peux
+ Que toy et moy n'ayans qu'un coeur tous deux,
+ Si dens mon corps l'une moitié labeure,
+ L'autre moitié dedens le tien en pleure[294].
+
+[Note 294: _Complainte pour un détenu prisonnier. (Id.)_]
+
+L'allégresse, comme la douleur, tout lui est commun avec son frère.
+
+Après dix ans de mariage, la bru de François Ier, Catherine de Médicis,
+donne-t-elle le jour à un fils premier-né, Marguerite s'associe au
+bonheur de l'aïeul jeune encore, et mêle ses larmes à celles que, de
+loin, elle lui voit répandre.
+
+ Un Filz! un Filz[295]!.....
+
+s'écrie-t-elle dans son délire.
+
+[Note 295: Épistre de la Royne de Navarre au Roy, etc_. (Id.)]
+
+Il se trouva une occasion où cette douce créature ne sut point
+pardonner: son frère était l'offensé. Qu'il est bien plus facile, en
+effet, de pardonner à nos ennemis personnels qu'aux ennemis de ceux qui
+nous sont chers!
+
+Et c'était cette même femme qui se jetait aux pieds de son frère pour
+lui demander la grâce d'hommes qui l'avaient outragée!
+
+L'influence de Marguerite sur le roi fut toujours une influence de paix
+et de douceur. Alors que, venu à La Rochelle pour dompter une révolte,
+le souverain ne sait que donner aux rebelles un coeur de père et pleurer
+avec eux, qui donc a mis dans son coeur cette tendresse miséricordieuse?
+Sa soeur, sa soeur qui lui écrit combien elle est heureuse de sa
+magnanimité. Alors qu'il fait grâce à des protestants que les supplices
+attendaient, c'est encore Marguerite qui a intercédé pour eux. Elle-même
+abrite les proscrits dans son royaume de Navarre et dans son duché
+d'Alençon. Malheureusement elle ne se borna pas à cette intervention
+généreuse, et si son amour fraternel l'empêcha d'embrasser ouvertement
+le luthéranisme, nous avons déjà remarqué qu'elle adopta à une époque de
+sa vie les erreurs de ceux qu'elle défendait. Elle y était entraînée par
+son libre esprit, avide de nouveautés, et par l'attrait qui la poussait
+vers la théologie. J'ai remarqué plus haut que cette dernière passion
+fut un péril non seulement pour sa foi, mais pour son talent d'écrivain.
+Cette influence gâta souvent sa poésie, et dans sa correspondance
+avec Briçonnet, fit tomber dans le galimatias sa prose d'ordinaire si
+précise, si claire. Ses poésies mystiques, surtout _le Miroir de l'âme
+pécheresse_, sont d'une lecture assez fatigante. Toutefois, malgré la
+monotonie de la pensée et le style alambiqué de certains passages, on
+y sent palpiter le tendre coeur de Marguerite, avec son humilité
+chrétienne, son amour pour le Christ, sa confiance dans la miséricorde
+du bon Pasteur. On reconnaît aussi dans ces pages un esprit nourri de
+la Bible, et l'on y découvre par moments une heureuse inspiration des
+Livres saints. La grandeur infinie de Dieu, la misère de l'homme y sont
+quelquefois dépeintes en traits saisissants. Dans le poème intitulé:
+_Discord estant en l'homme par la contrariété de l'esprit et de la chair
+et paix par vie spirituelle_, Marguerite développe cette admirable
+pensée:
+
+ Noble d'Esprit, et serf suis de nature.
+
+Comme Racine le fera plus tard, elle s'inspire de saint Paul pour
+représenter le combat de l'esprit contre la chair.
+
+ Je ne fais pas le bien que je veux faire;
+ .........................................
+ Et qui pis est, plustost fais le contraire:
+ ..........................................
+ Et de ce vient que bataille obstinée
+ Est dedens l'homme, et ne sera finée
+ Tant qu'il aura vie dessus la terre[296].
+
+[Note 296: _Les Marguerites de la Marguerite des princesses_, éd.
+citée.]
+
+Avec toute la supériorité de son incomparable harmonie, Racine dira:
+
+ Mon Dieu, quelle guerre cruelle!
+ Je trouve deux hommes en moi:
+ L'un veut que plein d'amour pour toi
+ Mon cour te soit toujours fidèle:
+ L'autre à tes volontés rebelle
+ Me révolte contre ta loi[297].
+
+[Note 297: «Madame, voilà deux hommes que je connais bien,» dit Louis
+XIV en se tournant vers Mme de Maintenon, lorsque les jeunes personnes
+de Saint-Cyr chantèrent devant le roi, ce cantique qui avait été composé
+pour elles. Louis Racine, _Mémoires_.]
+
+Les _Comédies_ religieuses de Marguerite, intitulées: _la Nativité de
+Jésus-Christ, l'Adoration des Trois Roys, les Innocents, le Désert_,
+sont en quelque sorte les quatre actes d'un même drame sacré. On y sent
+une fraîcheur d'inspiration qui rappelle les vieux Noëls. Le culte que
+Marguerite y professe pour la sainte Vierge, contraste avec les idées
+luthériennes que nous retrouvons jusque dans cette partie de ses
+oeuvres.
+
+Un critique a dit de Marguerite qu'elle avait dans ses poèmes le
+_mouvement_ et le _cri_.[298] Ce mouvement, ce cri, nous les surprenons
+plus d'une fois dans les scènes que Marguerite fait passer sous nos
+yeux. La _Nativité_ est remplie de pittoresque animation, de grandeur
+religieuse et de simplicité pastorale. Joseph et Marie cherchant un abri
+à Bethléem, le refus des hôteliers, l'étable sur laquelle veillent Dieu
+et les anges, la prière de la sainte Vierge, son ineffable émotion en
+mettant au monde le Verbe fait chair; puis le colloque des bergers, le
+_Gloria in excelsis_ que chantent les esprits célestes et auquel répond
+le Noël des pasteurs, les naïves offrandes que ceux-ci portent à
+l'Enfant-Dieu, les combats que Satan livre à leur pauvreté et dont
+triomphe leur foi, tout cela nous charme, nous émeut, et nous ne pouvons
+que regretter que l'inspiration du poète ne se soutienne pas jusqu'à la
+fin de ce délicieux Noël.
+
+[Note 298: Frank, _ouvrage cité_, introduction.]
+
+Je remarque dans _l'Adoration des Trois Roys_ la majesté d'un début où
+la reine de Navarre imite heureusement Job et le Psalmiste.
+
+L'oeuvre dramatique des _Innocents_ contient aussi des beautés de
+détails. Quelle confiance religieuse dans ces paroles de la sainte
+Vierge fuyant vers l'Égypte avec le divin Enfant:
+
+ Dieu est ma force et mon courage,
+ Parquoy en luy me sents sy forte
+ Que sans travail en ce voyage
+ Porteray celuy qui me porte.
+
+Dans ce poème, Marguerite a noblement fait interpréter par une des
+femmes d'Israël la fierté de la mère qui est l'ouvrière du «grand
+facteur» pour produire l'homme créé à l'image de Dieu:
+
+ Il n'est ennuy que la femme n'oublie
+ Quand elle voit que le hault Createur
+ De tel honneur l'a ainsi anoblie,
+ Que l'ouvrouer elle est du grand facteur,
+ Dedens lequel luy de tout bien aucteur
+ Forme l'enfant à sa similitude.
+
+C'est au moment où les pieuses femmes exaltent leur maternité que leurs
+enfants sont massacrés dans leurs bras. Marguerite a bien rendu leur
+déchirante douleur. C'est encore par une heureuse idée qu'elle nous
+montre l'enfant d'Hérode tué avec les nouveau-nés: Hérode l'apprend
+alors qu'il croit triompher du nouveau roi qu'il redoutait, et sa
+douleur paternelle vengerait le désespoir des pauvres mères, si
+l'ambition satisfaite ne domptait son chagrin. Marguerite fait ensuite
+entendre les plaintes de Rachel. Mais que ces plaintes sont froides!
+Pourquoi tant de théologie? Ah! que j'aime bien mieux la sublime
+concision de l'Évangile: «C'est Rachel pleurant ses enfants et ne
+voulant pas être consolée parce qu'ils ne sont plus.»
+
+Marguerite est mieux inspirée lorsqu'elle fait retentir au paradis le
+choeur des _Innocents_, et lorsque dans le _Désert_, des vers remplis de
+fraîcheur et de grâce évoquent le groupe de la sainte Vierge servie par
+les anges.
+
+ Reçoy ces fleurs, ô blanche fleur de lis[299].
+
+[Note 299: _Comédie du desert_. (_Les Marguerites, etc_., éd. citée.)]
+
+La reine de Navarre est bien catholique dans ces hommages rendus à la
+Mère de Dieu. Elle l'est aussi à cette heure de suprême angoisse où,
+prosternée dans l'église de Bourg-la-Reine, elle implore du Seigneur la
+guérison de sa fille mourante et qu'elle entend une voix intérieure
+qui lui dit que son enfant est sauvée. Elle est catholique lorsqu'elle
+honore les reliques des saints, lorsqu'elle protège les filles de sainte
+Claire, lorsqu'elle fonde le monastère de Tusson où elle passe des
+retraites et où elle exerce même au choeur les fonctions d'abbesse[300].
+Elle est catholique enfin lorsqu'elle reconnaît l'efficacité de la
+prière pour les morts. Suivons la reine de Navarre quand, sur le déclin
+de sa vie, et conduisant dans l'église de Pau le jeune capitaine de
+Bourdeille, elle l'arrête sur une pierre tombale et, lui prenant la
+main, lui adresse ces expressives paroles: «Mon cousin, ne sentez-vous
+point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?»--«Non, madame.»--«Mais
+songez-y bien, mon cousin.»--Madame, j'y ai bien songé, mais je ne sens
+rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.» Mais la reine
+reprit: «Or, je vous advise que vous estes sur la tombe et le corps de
+la pauvre Mlle de La Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous
+avez tant aimée; et puis que des âmes ont du sentiment après nostre
+mort, il ne faut pas douter que cette honneste créature, morte de frais,
+ne se soit esmue aussi-tost que vous avez esté sur elle; et si vous ne
+l'avez senti à cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en
+soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office
+d'avoir souvenance des trespassés, et mesme de ceux que l'on a aimez,
+je vous prie lui donner un _Pater noster_ et un, _Ave Maria_, et un _De
+profundis_, et l'arrousez d'eau bénite...[301]»
+
+[Note 300: Comte de la Ferrière-Percy, _Marguerite d'Angoulême.--Son
+livre de dépenses_; Brantôme, _Premier livre des Dames_; Frank, notice
+citée.]
+
+[Note 301: Brantôme, _Second livre des Dames_.]
+
+Demander pour une morte les prières de l'homme qui l'avait aimée et
+oubliée, c'était là une de ces pensées délicates qui ne pouvaient
+naître que d'un coeur de femme. Mais ne nous y arrêtons pas; remarquons
+seulement que la femme qui réclamait pour une trépassée le secours de la
+prière n'était plus une disciple de Luther, et qu'elle ne ressemblait
+pas non plus à cette philosophe que Brantôme nous montre ailleurs,
+doutant de la vie éternelle, se tenant auprès d'une mourante pour
+chercher avoir s'exhaler le souffle immortel. Je ne nie pas que
+Marguerite n'ait eu quelques fugitifs éclairs de scepticisme. Nous en
+retrouvons un à la fin d'un de ses rares poèmes qui aient l'allure
+légère de ses contes: Trop, Prou, Peu, Moins. Mais ce n'étaient là que
+les écarts d'une imagination à reflets multiples qui n'avait pas reçu en
+vain l'influence d'un siècle où l'esprit «merveilleusement ondoyant et
+divers» s'habituait à cette question: «Que sçay-je?» Néanmoins, sous une
+forme agitée, mobile, l'âme de Marguerite était naturellement croyante,
+et Brantôme nous dit que la reine de Navarre réprimait ses doutes par
+l'humble acte de foi qui la soumettait à Dieu et à l'Église. A la mort
+de son frère, nous verrons que les espérances de la vie éternelle furent
+son unique soutien, et que la foi de sa jeunesse était devenue la
+consolation de ses dernières années. Mais alors même qu'elle fut
+catholique de coeur, elle continua d'implorer la grâce des persécutés.
+C'était le même sentiment de charité évangélique qui lui avait fait
+prendre en Navarre le titre et l'office de ministre des pauvres, et qui
+lui avait fait fonder ou encourager des établissements de bienfaisance.
+Elle crée à Paris l'hôpital des Enfants-rouges pour les orphelins; elle
+fonde à Essai, dans l'ancien château de plaisance des ducs d'Alençon,
+une maison de filles pénitentes; elle dote les hôpitaux d'Alençon et de
+Mortagne.
+
+Toute sa vie elle mérita l'éloge funèbre que devait faire d'elle Charles
+de Sainte-Marthe: «Marguerite de Valois, soeur unique du roy François,
+estoit le soutien et appuy des bonnes lettres, et la défense, refuge et
+réconfort des personnes désolées[302].»
+
+[Note 302: Génin, Frank, notices citées.]
+
+Ce fut par cette double influence que sa tendresse donna à François
+Ier tout ce qu'il eut de bon en lui. Il dut particulièrement à cette
+influence son surnom de _Père des lettres_.
+
+Bien que Marguerite prétendît lui être redevable de tout, hors d'amour,
+le roi ne mérita pas toujours cette reconnaissance. Il immola à la
+politique l'amour maternel de Marguerite pour Jeanne d'Albret, et fit
+élever loin d'elle cette fille, unique enfant qui lui restât.
+
+Mais dans les dernières années de François Ier, quand tout se décolora
+autour de lui, il sentit plus que jamais le prix de cette affection qui
+ne s'était jamais démentie. Malade de corps, désenchanté de la vie, il
+appela à lui, comme autrefois dans sa captivité, sa soeur, sa meilleure
+amie. Il se reprit à l'existence en retrouvant l'âme de sa vie. De
+nouveau, le frère et la soeur s'unirent dans le culte de l'art. Ils
+recommencèrent les douces causeries d'autrefois. Ce fut pendant sa
+convalescence qu'au château de Chambord, le roi, appuyé sur le bras de
+Marguerite, et entendant sa soeur exalter le mérite des femmes, écrivit
+sur la vitre avec le diamant de sa bague:
+
+ Souvent femme varie,
+ Mal habil qui s'y fie!
+
+C'était l'amant de la duchesse d'Étampes qui jugeait ainsi de la
+femme, ce n'était pas le frère de Marguerite. Les folles amours sont
+passagères; la tendresse fraternelle demeure.
+
+Marguerite était revenue en Navarre. Elle était dans son monastère de
+Tusson, quand, une nuit, le roi lui apparut en rêve. Il était pâle,
+il l'appelait: «Ma soeur, ma soeur!» La reine, saisie d'un douloureux
+pressentiment, envoie à Paris courrier sur courrier. Elle redisait
+alors, non plus dans la forme poétique qu'elle avait employée sur la
+route de Madrid, mais dans une prose que sa trivialité ne rendait que
+plus touchante: «Quiconque viendra à ma porte m'annoncer la guérison
+du roy mon frère, tel courrier, fust-il las, harassé, fangeux et mal
+propre, je l'iray baiser et accoller, comme le plus propre prince
+et gentilhomme de France; et quand il auroit faute de lict, et n'en
+pourroit trouver pour se délasser, je lui donnerois le mien, et
+coucherois plustost sur la dure, pour telles bonnes nouvelles qu'il
+m'apporteroit[303].»
+
+[Note 303: Brantôme, _Premier livre des Dames_.]
+
+Mais le messager de joie ne devait pas venir. François Ier était mort.
+On le cachait à Marguerite: un mot d'une folle le lui apprit. Elle tomba
+à genoux; elle accepta le sacrifice..., mais elle devait en mourir.
+
+Dès lors plus de joyeux devis: l'_Heptaméron_ demeure inachevé.
+Marguerite ne sait plus que faire sangloter sa douleur dans ce rythme
+poétique qu'elle a si souvent employé autrefois. Partout ici-bas elle
+voit tristesses, douleurs. Son mari qui sentira après sa mort combien
+elle lui était chère et de bon conseil, son mari ne la rend pas
+heureuse. Sa fille, élevée hors de sa garde, n'a pour elle que de
+l'indifférence. Elle est seule.
+
+ Je n'ay plus ny Pere, ny Mere,
+ Ny Seur, ny Frere,
+ Sinon Dieu seul auquel j'espere[304].
+
+[Note 304: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites, etc._, éd.
+citée.)]
+
+De la terre, elle n'a plus que des souvenirs. Amère consolation, comme
+Ta si bien dit le poète dont Marguerite répète le gémissement:
+
+ Douleur n'y a qu'au temps de la misère
+ Se recorder de l'heureux et prospere,
+ Comme autrefoys en Dante j'ay trouvé,
+ Mais le sçay mieulx pour avoir esprouvé
+ Félicité et infortune austere[305].
+
+[Note 305: Comte de la Ferrière-Percy, Frank, notices citées.]
+
+Chrétienne alors dans toute l'acception du mot, Marguerite s'appuie sur
+la croix:
+
+ Je cherche aultant la croix et la desire
+ Comme aultrefoys je l'ay voulu fuir.
+
+
+ Adieu, m'amye,
+ Car je m'en vois
+ Cercher la vie
+ Dedens la croix[306].
+
+[Note 306: _Chansons spirituelles_. (_Les Marguerites_, éd. citée.)]
+
+Cette reine, qui n'a plus qu'un amour, Dieu, qu'un appui, la croix, n'a
+plus qu'une espérance: la mort qui la réunira à son frère. Cette mort,
+elle l'attend, elle l'appelle. Elle aspire à goûter «l'odeur de mort.»
+Elle avait peur de la mort autrefois. Mais la mort est
+
+ .........la porte et chemin seur
+ Par où il fault au créateur voler[307].
+
+[Note 307: Rondeau. _Chansons spirituelles_. (_La Marguerite, etc._)]
+
+Détachée de tout ici-bas, Marguerite aspire au seul lien qui ne se rompe
+jamais: l'union de l'âme avec Notre-Seigneur. Elle attend les noces
+éternelles.
+
+ Seigneur, quand viendra le jour
+ Tant désiré,
+ Que je seray par amour
+ A vous tiré.
+
+ Ce jour des nopces
+ Seigneur,
+ Me tarde tant,
+ Que de nul bien ny honneur
+ Ne suis content;
+ Du monde ne puys avoir
+ Plaisir ny bien:
+ Si je ne vous y puys voir,
+ Las! je n'ay rien!
+
+ Essuyez des tristes yeux
+ Le long gémir,
+ Et me donnez pour le mieux
+ Un doux dormir[308].
+
+[Note 308: _Chansons spirituelles_. (_Id._)]
+
+Deux ans après la mort de son frère, le jour des noces éternelles arriva
+pour Marguerite. Elle eu eut quelque effroi, mais elle se résolut au
+suprême sacrifice.
+
+Ainsi disparut de la terre la _Perle des Valois_. Vivante, les
+écrivains, qui l'appelaient leur Mécène, l'avaient entourée de leurs
+hommages, et se plaisaient à lui dédier leurs oeuvres[309].
+
+[Note 309: Brantôme, _Premier livre des Dames._]
+
+ Esprit abstraict, ravy et estatic,
+
+dit Rabelais en dédiant à cet esprit le troisième livre de _Pantagruel_.
+
+Mais l'éloge de Marot dut plus sourire à la protectrice du poète:
+
+ Corps féminin, coeur d'homme et teste d'ange.
+
+Érasme qui envoie à Marguerite des épîtres latines, loue en elle
+«prudence digne d'un philosophe, chasteté, modération, piété, force
+d'âme invincible, et un merveilleux mépris de toutes les vanités du
+monde.»
+
+Etienne Dolet s'adresse à Marguerite comme à «la seule Minerve de
+France.»
+
+«Tu seras, lui dit-il, recommandée à la postérité par les louanges de
+cette troupe illustre des fils de Minerve, qui se sont abrités sous ta
+protection au loin répandue.»
+
+A la mort de Marguerite, l'un des plus intéressants hommages qui furent
+rendus à sa mémoire, arriva d'Angleterre. Trois jeunes Anglaises, trois
+filles des Seymour, écrivirent cent distiques latins en l'honneur de la
+reine de Navarre[310].
+
+[Note 310: Génin, notice citée. M. Génin a traduit aussi dans la
+correspondance de Marguerite les lettres d'Érasme et l'ode de Dolet.]
+
+Mais de toutes les voix poétiques qui chantèrent l'illustre morte, nulle
+ne fut mieux inspirée que celle de Ronsard. Pour célébrer cette exquise
+créature au simple et gracieux parler, le poète oublia la boursoufflure
+ordinaire de son style, et devint naturel et touchant comme avait su
+l'être Marguerite.
+
+
+Ronsard ne veut pas qu'on lui élève un fastueux tombeau, et, dans des
+accents d'une ravissante fraîcheur, il en indique un autre:
+
+ L'airain, le marbre et le cuyvre
+ Font tant seulement revivre
+ Ceulx qui meurent sans renom:
+ Et desquelz la sepulture
+ Presse sous mesme closture
+ Le corps, la vie et le nom.
+
+ Mais toi dont la renommée
+ Porte d'une aile animée
+ Par le monde tes valeurs,
+ Mieux que ces pointes superbes
+ Te plaisent les douces herbes,
+ Les fontaines et les fleurs.
+
+ Vous, pasteurs que la Garonne
+ D'un demi tour environne
+ Au milieu de vos prez vers,
+ Faictes sa tumbe nouvelle,
+ Et gravez l'herbe suz elle
+ Du long cercle de ces vers:
+
+ _Icy la Royne sommeille
+ Des Roynes la nonpareille
+ Qui si doucement chanta,
+ C'est la Royne Marguerite,
+ La plus belle fleur d'eslite
+ Qu'oncque l'Aurore enfanta.
+
+Je me suis attardée à la suite de Marguerite. J'ai subi l'attraction que
+la séduisante princesse exerce depuis trois siècles. On l'a dit avec
+raison: Marguerite d'Angoulême, comme Marie Stuart, est l'une de ces
+rares créatures qui ont le privilège de l'éternelle jeunesse, et que,
+par delà les siècles, nous aimons comme si nous les avions connues. En
+m'étendant ainsi sur ce qui concerne la reine de Navarre, je n'ai pas
+oublié non plus qu'en elle s'est personnifié pour la première fois
+complètement l'esprit français dans sa grâce, dans sa finesse enjouée,
+dans sa délicate sensibilité, enfin dans ses mélancolies[311], ces
+mélancolies que l'on dit modernes, mais qui datent du moyen âge et de
+plus loin encore, et qui n'ont disparu pendant deux siècles de notre
+littérature que sous l'influence croissante de l'école classique. Pour
+une femme, ce n'est pas un mince honneur que d'avoir été le premier
+miroir où s'est réfléchi dans ses faces multiples l'esprit d'une nation.
+C'est une gloire que je ne pouvais manquer d'enregistrer à l'actif de la
+femme française.
+
+[Note 311: D. Nisard. _Histoire de la littérature française_; Imbert
+de Saint-Amand, _les Femme de la cour des Valois_; Frank, notice citée.]
+
+Pour les lettrés délicats, l'_Heptaméron_ seul doit être compté à
+Marguerite comme titre littéraire. Si j'écrivais une histoire de la
+littérature française, je ne pourrais que souscrire à ce jugement des
+maîtres. Mais dans une étude consacrée à la femme, on me permettra, au
+point de vue de la beauté morale, d'élever au-dessus de ces contes les
+oeuvres où Marguerite nous fait respirer, avec le parfum de sa tendresse
+fraternelle, ce souffle de spiritualisme qui ne se trouve que çà et là
+dans l'_Heptaméron_.
+
+Les dons de l'esprit furent héréditaires dans la race des Valois.
+L'impulsion féconde que les femmes de cette maison donnèrent aux lettres
+se propagea même à l'étranger, témoin une autre Marguerite, nièce de la
+première, fille de François Ier, sage et savante comme la Minerve dont
+le nom lui fut aussi bien donné qu'à sa tante, et qui, duchesse de
+Savoie, attira dans sa nouvelle patrie les écrivains qu'elle avait
+encouragés en France. En appelant à Turin les jurisconsultes les plus
+éminents, elle donna à l'étude du droit une direction lumineuse, et
+vraiment digne de l'équitable princesse qui fut surnommée la _Mère des
+peuples_.
+
+Une troisième Marguerite, la fille de Henri II, moins pure que les
+deux autres, avait leurs brillantes facultés intellectuelles. Comme
+Marguerite d'Angoulême, elle fit des vers, et comme sa grand-tante
+aussi, elle dut la célébrité à une oeuvre en prose. Dans ses _Mémoires_,
+elle nous a laissé un modèle exquis des productions de ce genre. Elle ne
+s'y est pas seulement dépeinte avec cette naïveté, cette ressemblance
+qui donnent aux autobiographies du XVIe siècle un si puissant attrait
+psychologique. Mais la langue française apparaît déjà, dans cette
+oeuvre, non plus avec l'abondance parfois excessive de cette époque,
+mais avec cette précision, cette élégante sobriété qui s'unissent à la
+grâce et au naturel dans la prose du XVIIe siècle[312].
+
+[Note 312: Saint-Marc Girardin, _Des Mémoires au XVIe siècle_, à la
+suite du _Tableau de la littérature française au XVIe siècle_.]
+
+Ne quittons pas les femmes des Valois sans nommer une princesse
+étrangère de naissance à leur race, mais qui y fut alliée par le mariage
+et qui occupa un moment le trône de France.
+
+Élevée dans notre pays, Marie Stuart était bien réellement une princesse
+française. Ce fut à cette patrie adoptive qu'elle dut la forte
+instruction qui lui permettait jusqu'à la composition du discours
+latin[313]. Ce fut la France qui lui donna la langue qu'elle écrivait et
+parlait avec art. Elle maniait la prose avec éloquence et mêlait ses
+chants lyriques à ceux des poètes qu'elle aimait: Ronsard, du Bellay.
+Elle chanta les regrets de son veuvage et les douleurs plus poignantes
+de son exil. En vain la critique discutera-t-elle l'origine de la plus
+célèbre de ses poésies, c'est, toujours sur les lèvres de la jeune et
+belle reine que la postérité aimera à placer ces strophes si touchantes
+et demeurées si populaires.
+
+[Note 313: Voir plus haut, chapitre premier.]
+
+ Adieu, plaisant pays de France,
+ O ma patrie
+ La plus chérie.
+ Qui as nourri ma jeune enfance!
+ Adieu, France, adieu mes beaux jours!
+ La nef qui disjoint nos amours
+ N'a si de moi que la moitié:
+ Une part te reste, elle est tienne;
+ Je la fie à ton amitié
+ Pour que de l'autre il te souvienne.
+
+La France a répondu à ce voeu plein de larmes, et, dans notre pays,
+Marie Stuart trouvera toujours quelles qu'aient pu être ses fautes,
+des plaidoyers qui vengeront sa mémoire, des yeux qui pleureront ses
+malheurs.
+
+La maison de Bourbon qui allait monter sur le trône avec Henri IV,
+comptait, elle aussi, des princesses qui donnèrent l'exemple du labeur
+intellectuel. Gabrielle de Bourbon, dame de la Tremouille, qui vécut
+à la fin du XVe siècle et au commencement du XVIe, ne regardait les
+lettres que comme un apostolat qui lui permettait de mieux remplir ses
+devoirs domestiques et d'étendre au delà du foyer l'influence de la
+femme chrétienne. Avec des ouvrages de piété, elle écrivit un traité
+intitulé: _Instruction des jeunes filles_. Sans vouloir pénétrer dans
+le domaine de la théologie, elle aimait les saintes Écritures, et c'est
+dans la Bible qu'elle puisait certainement la tendre sollicitude qu'elle
+avait pour les âmes, et cette cordiale charité qui, selon le témoignage
+de Jean Bouchet, la rendait «consolative, confortative[314]»; cette
+charité qui faisait d'une princesse de Bourbon, si imposante par le
+grand air de sa race, la femme la plus douce et la plus accessible.
+
+[Note 314: Jean Bouchet, _le Panegyrie du chevallier sans reproche_,
+ch. XX. Sur Mme de La Tremouille, voir le chapitre précédent.]
+
+Les lettres eurent aussi pour adeptes la femme du premier Henri de
+Condé, et Jeanne d'Albret, qui entra dans la maison de Bourbon par le
+mariage. La fille de Marguerite d'Angoulême protégea les savants, les
+poètes et correspondit avec l'un de ceux-ci: Joachim du Bellay.
+
+Dans tous les rangs de la société, au XVIe siècle, les femmes,
+redisons-le, partagent avec ardeur les occupations qui passionnent les
+intelligences. Mais, en général, elles fuient la publicité.
+
+Les Lyonnaises se distinguent par leurs talents; mais c'est surtout à
+la Renaissance païenne qu'elles appartiennent par leurs oeuvres. Elles
+chantent l'amour à la manière des lyriques grecs dont la langue est
+d'ailleurs familière à plus d'une, comme il convenait dans cette
+Renaissance où la poésie même était érudite. Chez la plus célèbre des
+muses lyonnaises, Louise Labé, la belle Cordière, poète et prosatrice,
+l'influence hellénique est visible, bien qu'altérée par le mauvais
+goût italien. On sent frémir dans ses poèmes quelque chose de la verve
+passionnée que possédait Sappho, la poétesse hellénique dont le surnom
+lui fut donné, à elle comme à tant d'autres qui le méritaient moins!
+Mais quel que soit le paganisme poétique de la belle Cordière,
+l'ineffable tendresse que l'Évangile a mise au coeur de la femme n'est
+pas étouffée en elle, et donne parfois à sa lyre des accents pleins de
+mélancolie.
+
+Si Louise Labé rappelle Sappho par son lyrisme, son héroïque conduite
+au siège de Perpignan nous fait souvenir d'une autre Grecque célèbre,
+Télésilla, poétesse et guerrière.
+
+Comme les auteurs antiques, Louise Labé eut l'honneur d'avoir son
+glossaire; elle l'eut même de son vivant!
+
+Auprès de Louise Labé se rangent son amie Clémence de Bourges, Pernette
+du Guillet, toutes deux poètes et musiciennes comme l'avait été la belle
+Cordière. Pernette du Guillet chante avec l'amour la pure amitié. Ses
+oeuvres sont caractérisées dans leur ensemble par une noble élévation
+et un sentiment moral vraiment philosophique. Ne séparons pas du groupe
+lyonnais la fougueuse émancipatrice dont nous parlions plus haut[315],
+Marie de Romieu, la _Vivaraise_, qui se fit remarquer par l'animation de
+sa poésie.
+
+[Note 315: Chapitre premier.]
+
+Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, Marie de Romieu unissaient
+la vertu au talent. Il en fut ainsi chez une Toulousaine, GabrielLe de
+Coignard. Mais à la différence des femmes poètes du Midi, elle chercha,
+ailleurs que dans les lettres antiques, la source de sa poésie: son
+inspiration fut toute chrétienne. Gabrielle de Coignard prélude déjà aux
+grands accents de la poésie religieuse du XVIIe siècle. La direction que
+cette pieuse mère éducatrice donna à son talent, la rapproche de ces
+femmes du Nord et du Centre qui célèbrent généralement dans leurs vers
+les affections domestiques, les sentiments religieux, et chez lesquelles
+la raison l'emporte sur la passion[316].
+
+[Note 316: Léon Feugère, _les Femmes poètes au XVIe siècle_.]
+
+Dans ce dernier groupe, qui va nous arrêter quelque peu, les dames des
+Roches, Madeleine Neveu et sa fille, Catherine de Fradonnet, chantent,
+l'une l'amour maternel, l'autre l'amour filial; elles s'inspirent et se
+dédient réciproquement leurs oeuvres. Poète tour à tour énergique et
+gracieux, Catherine écrivait mieux que sa mère, et cependant elle
+n'avait d'autre but que de contribuer à la gloire de cette mère adorée.
+Leur salon de Poitiers était, comme on l'a nommé, _une académie de
+vertu et de science_, qui devança l'hôtel de Rambouillet et où l'on ne
+séparait pas de l'expression du beau la pensée du bien. Étienne Pasquier
+fut le commensal de cette maison et lui consacra un poétique souvenir.
+
+La mère et la fille, la fille surtout, se firent remarquer par leur
+érudition. Livrée avec ardeur à l'étude du grec, Catherine traduit avec
+sa mère le poète Claudien; et, seule, les _Vers dorés_ de Pythagore.
+Elle cherche même à imiter Pindare.
+
+Ainsi que sa mère, Catherine de Fradonnet défend la cause de
+l'instruction des femmes. Et elle avait quelque droit de le faire,
+cette noble fille qui, tout entière au dévouement filial, joignait
+les occupations du foyer aux labeurs de l'esprit. Elle s'était plu à
+traduire l'admirable portrait de la femme forte; et, de même qu'Erinne,
+la vierge grecque, elle célébra la quenouille, la quenouille qu'elle
+maniait comme la plume.
+
+Cette mère et cette fille qui s'aimaient si tendrement, vécurent de la
+même vie, et, comme l'avait prophétisé l'une d'elles, moururent de la
+même mort.
+
+L'amour filial inspira une autre femme poète que Catherine de Fradonnet.
+Camille de Morel consacra son meilleur poème à la mémoire de son père.
+Modeste et instruite, elle écrivit, ainsi que ses deux soeurs, des vers
+français et latins. Toutes trois héritières du talent poétique qui
+distinguait leur père et leur mère, elles furent nommées _les trois
+perles du_ XVIe _siècle_.
+
+Avec leur mère Antoinette de Loynes, elles appartiennent à la pléiade de
+femmes poètes que Paris ne pouvait manquer d'avoir aussi bien que Lyon
+et où se confondent grandes dames et bourgeoises.
+
+Je ne peux nommer toutes les femmes que leur mérite littéraire fit
+remarquer soit à la ville, soit à cette cour de France où brillèrent les
+plus célèbres, Marguerite d'Angoulême et sa petite-nièce. Je citerai
+cependant Anne de Lautier, «douée des grâces de la vertu et du savoir;»
+Henriette de Nevers, princesse de Clèves, à qui pouvait s'appliquer le
+même éloge; la belle et spirituelle Mme de Villeroi, qui traduisit
+les _Épîtres_ d'Ovide; la mère de l'avocat général Servin, Madeleine
+Deschamps, qui versifiait en français, écrivait en latin et en grec;
+la duchesse de Retz, dont j'ai mentionné plus haut la célèbre harangue
+latine, et qui s'illustra plus encore par son immense érudition que par
+ses vers[317]; Nicole Estienne et Modeste Dupuis, apologistes de leur
+sexe. La seconde prit pour thème: _Le mérite des femmes_, sujet que
+devait immortaliser un poète plus rapproché de nous.
+
+[Note 317: Voir plus haut, chapitre premier.]
+
+Au groupe parisien appartient aussi Jacqueline de Miremont, qui défendit
+dans ses vers la foi catholique contre le protestantisme. En ces temps
+de luttes religieuses, la poésie même devenait une arme de combat
+que les femmes manièrent dans diverses régions de la France. Anne de
+Marquets, religieuse de Poissy, célébrée par Ronsard, compta avec
+Jacqueline de Miremont parmi les champions du catholicisme. Chez les
+protestants se distingua Catherine de Parthenay, l'héroïne du siège de
+La Rochelle, la savante grande dame qui avait entretenu avec sa mère une
+correspondance latine, et qui possédait assez bien le grec pour traduire
+un discours d'Isocrate; mais les loisirs de l'étude ne passèrent pour
+elle qu'après l'éducation de ses enfants. Elle y réussit, et les filles
+qu'elle eut d'un Rohan sont connues par l'héroïsme de leur conduite
+et par la culture de leur esprit. L'une d'elle lisait la Bible en
+hébreu[318].
+
+[Note 318: Voir plus haut, chapitre premier; L. Feugère, E. Bertin,
+_ouvrages cités_.]
+
+Mais, bien loin des controverses, dans la suave atmosphère du sentiment
+religieux qu'appuie une foi absolue, une plus douce influence était
+réservée à notre sexe. C'est pour diriger l'âme élevée, délicate, de la
+femme, que le plus aimable des saints écrivit tant de lettres exquises,
+parmi lesquelles celles qu'il adressa à Mme de Charmoisy formèrent
+l'_Introduction à la vie dévote_. Dans cet admirable traité, la plus
+haute spiritualité se mêle au sens pratique de la vie, ou plutôt c'est
+par cette spiritualité même que saint François de Sales donne, pour
+toutes les conditions de la vie, une règle de conduite plus que jamais
+nécessaire au milieu du chaos moral qu'avait produit le XVIe siècle[319].
+
+[Note 319: D. Nisard, _Histoire de la Littérature française_.]
+
+Nous avons déjà indiqué le profit que les femmes pouvaient tirer de
+ces fortes et douces leçons qui leur apprenaient que la piété des gens
+mariés ne doit pas être la piété monacale des religieux, et que c'est
+une fausse dévotion que celle qui nous fait manquer aux devoirs de notre
+état. Divers sont les sentiers qui mènent à la vie éternelle; mais sur
+chacun d'eux, saint François de Sales fait luire le divin rayon qui, en
+illuminant au-dessus de nos têtes un vaste pan du ciel, éclaire notre
+route sur la terre et nous permet même de cueillir les fleurs que la
+bonté de Dieu a semées jusqu'au milieu des rochers. Ce rayon conducteur,
+c'est l'amour, l'amour qui cherche Dieu dans son essence adorable et
+dans les âmes qu'il a créées. C'est ainsi, avec l'amour de Dieu, l'amour
+de la famille; c'est l'amitié, c'est la charité. Saint François de Sales
+consacra un traité à l'_Amour de Dieu_; et pour publier cette oeuvre,
+que de pressants appels il reçut de l'âme sainte qui, avant de se
+confondre au ciel avec la sienne, s'y était unie ici-bas dans le grand
+et religieux sentiment qui était le sujet de ce pieux ouvrage! On a
+nommé sainte Chantal, sainte Chantal à qui l'évêque de Genève adressa
+ses plus touchantes lettres. Saint François de Sales trouva ainsi dans
+les femmes qu'il dirigeait, l'inspiration ou l'encouragement de ces
+oeuvres dont la haute et salutaire doctrine emprunte à la nature les
+plus ravissantes images, à la langue du XVIe siècle les tours les plus
+naïfs et les plus gracieux, pour faire pénétrer dans les âmes ses
+enseignements[320].
+
+[Note 320: Voir les _Lettres_ de saint François de Sales.]
+
+Dans cet ordre de la Visitation que saint François de Sales avait fondé
+avec Mme de Chantal; dans la maison mère d'Annecy, la Mère de
+Chaugy devait écrire, sur la sainte fondatrice, des mémoires[321] qui
+appartiennent par leur date et par leur style au xviie siècle, mais qui
+ont gardé du siècle précédent la grâce vivante que saint François avait
+transmise à ses filles spirituelles.
+
+[Note 321: Mère de Chaugy, _Mémoires cités_.]
+
+Parmi les femmes qui furent en correspondance avec saint François de
+Sales, se trouvait Mlle de Gournay, l'émancipatrice qui, plus haut,
+nous a fait sourire; Mlle de Gournay, la savante «fille d'alliance» de
+Montaigne, et dont la studieuse jeunesse fut le rayon qui éclaira les
+derniers jours du philosophe. «Je ne regarde plus qu'elle au monde,»
+dit celui-ci avec un attendrissement bien rare sous sa plume. «Si
+l'adolescence peult donner presage, cette ame sera quelque jour capable
+des plus belles choses, et entre aultres, de la perfection de cette très
+saincte amitié, où nous ne lisons point que son sexe ayt peu monter
+encores[322].»
+
+[Note 322: Montaigne, _Essais_, II, xvii.]
+
+Mlle de Gournay vengea son sexe en gardant à Montaigne, au delà du
+tombeau, le plus tendre dévouement. Après la mort de son vieil ami, elle
+ne se contenta pas d'aller le pleurer avec sa femme et sa fille, et de
+braver pour cela les fatigues et les dangers d'un long voyage accompli
+en pleine guerre civile. Elle prépara avec des soins infinis une
+nouvelle édition des oeuvres de son maître, édition qu'elle devait faire
+réimprimer quarante ans après. Cette jeune fille qui, élevée par une
+mère ignorante dont l'unique souci était de la confiner dans les soins
+du ménage, avait appris sans maître, sans grammaire, la langue latine,
+en comparant des versions à des textes, et qui avait aussi étudié les
+éléments du grec; cette jeune fille se servit d'abord de son instruction
+si péniblement acquise pour traduire tous les passages grecs, latins,
+italiens, que Montaigne avait cités; elle en indiqua la provenance, soin
+que n'avait pas pris l'auteur. Enfin, elle se dévoua à la gloire de son
+ami, avec cette puissance d'affection qu'il lui avait naguère reconnue
+et qui était pour elle un besoin. Ne disait-elle pas elle-même que
+l'amitié est surtout nécessaire aux esprits supérieurs?
+
+La chaleur de son âme se répandait sur tous ses travaux. Elle y joignait
+un profond sentiment moral, et cherchait bien moins dans les oeuvres
+littéraires la perfection du style que le fond même des idées. Aussi
+ses auteurs préférés étaient-ils les philosophes, les moralistes, parmi
+lesquels cependant, par un bizarre contraste, elle avait voué une si
+tendre admiration à l'illustre écrivain dont le doute universel était en
+complet désaccord avec les fermes principes de sa «fille d'alliance.»
+
+Les sentiments élevés et profonds de Mlle de Gournay se révèlent dans
+tous ses écrits, et pour elle, comme pour Mme de la Tremouille, les
+lettres n'étaient qu'un apostolat. Française, elle chanta dignement
+Jeanne d'Arc. Catholique de coeur et d'action, elle flétrit la fausse
+dévotion. Femme destinée à vieillir et à mourir sans avoir reçu les
+titres d'épouse et de mère, elle comprit l'amour maternel. C'est elle
+qui a dit: «L'extrême douleur et l'extrême joie du monde consistent à
+être mère.»
+
+L'étude, on le voit, n'avait pas desséché son coeur. Comme la tendresse,
+l'enthousiasme lui était naturel. Elle s'éleva avec force contre les
+critiques qui ne savaient que dénigrer et jamais admirer. Par malheur
+son style ne fut que rarement à la hauteur de ses pensées: il est
+souvent alambiqué.
+
+Mlle de Gournay avait vécu dans un temps qui fut pour la langue une
+époque de transition. La «fille d'alliance» de Montaigne ne marcha pas
+avec ce XVIIe siècle pendant lequel s'écoula la plus grande partie de sa
+vie[323]. Elle garda les traditions du siècle précédent. Contraire à la
+réforme qu'opérait Vaugelas, elle eut le tort de ne pas comprendre que
+l'épuration de la langue était nécessaire; mais, en combattant pour le
+maintien de toutes les anciennes formes du langage, elle eut du moins
+le mérite de protéger et de sauver bien des mots que l'exagération
+habituelle aux novateurs voulait supprimer, et qui sont demeurés dans
+notre langue. Il est à regretter que Mlle de Gournay n'ait pas réussi à
+en conserver davantage. M. Sainte-Beuve a justement remarqué que l'école
+romantique de 1830 se servit d'arguments analogues à ceux de Mlle de
+Gournay, pour que la langue ne perdît aucune des richesses qu'elle avait
+acquises.
+
+[Note 323: Née en 1565, elle mourut en 1645. Pour tout ce qui concerne
+Mlle de Gournay, cf. l'étude que lui a consacrée M. Feugère, à la suite
+de son ouvrage: _Les Femmes poètes du XVIe siècle_.]
+
+Les femmes du XVIe siècle avaient contribué à enrichir la langue
+et aussi à l'épurer. Après M. Nisard, je rappelais plus haut que
+l'_Heptaméron_ était le premier ouvrage français que l'on pût lire sans
+l'aide d'un vocabulaire. Il était naturel que ce fût l'oeuvre d'une
+femme qui offrît pour la première fois cette langue déjà moderne,
+et qu'une autre femme, la troisième Marguerite, devait manier avec
+l'élégante brièveté qui annonce le XVIIe siècle: Vaugelas n'a point
+constaté en vain l'heureuse influence de la femme sur la formation de
+notre idiome. Cette influence s'était déjà produite au moyen âge.
+
+Charles IX avait semblé reconnaître cette dette de la langue française,
+alors que, fondant une espèce d'Académie qui s'occupait de littérature
+aussi bien que de musique, il y admettait les femmes.
+
+Mlle de Gournay avait une précieuse ressource pour défendre ses
+vues grammaticales: l'Académie française, dit-on, l'Académie, alors
+naissante, se réunissait quelquefois chez elle; et il semble que, dans
+les séances de la docte compagnie, l'opinion de Mlle de Gournay n'était
+pas dédaignée[324].
+
+[Note 324: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]
+
+On croit que cette femme distinguée parut dans le salon célèbre qui eut,
+lui aussi, une action sur la langue française: la _chambre bleue_ de la
+marquise de Rambouillet.
+
+Dans les conversations que nous offrent les _Contes de la Reine de
+Navarre_, nous avons pu voir, avec la charmante vivacité de l'esprit
+français, une galanterie qui manquait souvent de délicatesse. Les libres
+propos n'effrayent pas trop les gaies causeuses, et elles ne se bornent
+pas toujours à les écouter. Les guerres civiles qui marquent tristement
+la seconde moitié du XVIe siècle, et qui firent de la France un vaste
+camp, ajoutèrent encore à la vieille licence gauloise la grossièreté des
+allures soldatesques. D'ailleurs, le dérèglement du langage ne répondait
+que trop à celui des moeurs. Aux heures de crise nationale, ceux qui ont
+vécu longtemps en face de la mort suivent deux tendances bien opposées:
+les uns se détachent plus aisément des choses d'ici-bas pour reporter
+vers le ciel leurs pensées attristées, et ne s'occupent de la terre que
+pour soulager les malheurs que la guerre a amenés. Nous verrons dans le
+chapitre suivant que ces âmes furent nombreuses au XVIIe siècle. Mais
+pour beaucoup d'autres, il semble qu'une fois le péril passé, elles
+cèdent à une réaction qui les précipite dans les terrestres plaisirs:
+l'amour sensuel, qui déjà dominait sous les Valois, régnait sous Henri
+IV.
+
+Ce n'était pas seulement le ton d'une galanterie soldatesque qui
+prévalait alors, c'était aussi la rudesse du langage ordinaire. Pour
+nous qui avons vécu dans les temps où la guerre civile ou la guerre
+étrangère menaçait jusqu'à nos foyers, nous savons combien l'héroïsme
+des sentiments se développe alors, mais combien aussi le langage devient
+aisément dur et même trivial pour traduire les impressions violentes que
+causent l'âpreté de la lutte, l'imminence du péril, la lâcheté des uns,
+la barbarie des autres. Toutes nos énergies sont alors décuplées, mais
+nous perdons la grâce, la délicatesse, la mesure du savoir-vivre.
+
+«La grandeur était en quelque sorte dans l'air dès le commencement
+du XVIIe siècle,» dit M. Cousin. «La politique du gouvernement était
+grande, et de grands hommes naissaient en foule pour l'accomplir
+dans les conseils et sur les champs de bataille. Une sève puissante
+parcourait la société française. Partout de grands desseins, dans
+les arts, dans les lettres, dans les sciences, dans la philosophie.
+Descartes, Poussin et Corneille s'avançaient vers leur gloire future,
+pleins de pensers hardis, sous le regard de Richelieu. Tout était tourné
+à la grandeur. Tout était rude, même un peu grossier, les esprits comme
+les coeurs. La force abondait; la grâce était absente. Dans cette
+vigueur excessive, on ignorait ce que c'était que le bon goût. La
+politesse était nécessaire pour conduire le siècle à la perfection.
+L'hôtel de Rambouillet en tint particulièrement école.
+
+«Il s'ouvre vers 1620, et subsiste à peu près jusqu'en 1648.... Le beau
+temps de l'illustre hôtel est donc sous Richelieu et dans les premières
+années de la régence. Pendant une trentaine d'années, il a rendu
+d'incontestables services au goût national[325].»
+
+[Note 325: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville.]
+
+Il était digne d'une femme de remplir une mission qui avait à la fois
+pour but de spiritualiser les moeurs et d'épurer le langage. C'est
+l'honneur de la marquise de Rambouillet d'avoir entrepris cette tâche
+et d'y avoir fait concourir tous les avantages qu'elle possédait: la
+naissance, la fortune, une imposante beauté, un esprit cultivé, un
+caractère plein de noblesse. Elle fut admirablement secondée dans son
+oeuvre par ses filles, surtout par la plus célèbre de toutes, Julie
+d'Angennes, plus tard Mme de Montausier.
+
+Alors dominaient en France deux influences étrangères qui altéraient
+l'originalité, toujours vivante cependant, de l'esprit national. Les
+reines issues des Médicis «avaient introduit parmi nous le goût de la
+littérature italienne. La reine Anne apporta ou plutôt fortifia celui
+de la littérature espagnole. L'hôtel de Rambouillet prétendit à les
+unir[326].» Fille d'une noble Romaine et d'un ambassadeur de France à
+Rome, née dans la ville éternelle, femme d'un grand seigneur français
+qui avait représenté notre pays en Espagne, Mme de Rambouillet devait
+naturellement se plaire à combiner avec l'esprit français les deux
+éléments étrangers qui lui étaient familiers.
+
+[Note 326: Cousin, _l. c._]
+
+«Le genre espagnol, c'était, au début du XVIIe siècle, la haute
+galanterie, langoureuse et platonique, un héroïsme un peu romanesque,
+un courage de paladin, un vif sentiment des beautés de la nature qui
+faisait éclore les églogues et les idylles en vers et en prose, la
+passion de la musique et des sérénades aussi bien que des carrousels,
+des conversations élégantes comme des divertissements magnifiques. Le
+genre italien était précisément le contraire de la grandeur, ou, si l'on
+veut, de l'enflure espagnole, le bel esprit poussé jusqu'au raffinement,
+la moquerie, et un persiflage qui tendaient à tout rabaisser. Du mélange
+de ces deux genres sortit l'alliance ardemment poursuivie, rarement
+accomplie en une mesure parfaite, du grand et du familier, du grave et
+du plaisant, de l'enjoué et du sublime.
+
+«A l'hôtel de Rambouillet, le héros seul n'eût pas suffi à plaire: il y
+fallait, aussi le galant homme, l'honnête homme, comme on l'appela déjà
+vers 1630, et comme on ne cessa pas de l'appeler pendant tout le
+XVIIe siècle; l'honnête homme, expression nouvelle et piquante, type
+mystérieux qu'il est malaisé de définir, et dont le sentiment se
+répandit avec une rapidité inconcevable. L'honnête homme devait avoir
+des sentiments élevés: il devait être brave, il devait être galant, il
+devait être libéral, avoir de l'esprit et de belles manières, mais
+tout cela sans aucune ombre de pédanterie, d'une façon tout aisée
+et familière. Tel est l'idéal que l'hôtel de Rambouillet proposa à
+l'admiration publique et à l'imitation des gens qui se piquaient d'être
+comme il faut[327].»
+
+[Note 327, Cousin, _ouvrage cité_.]
+
+Les femmes étaient reines à l'hôtel de Rambouillet; on les y nommait
+les _illustres_, les _précieuses_, nom qui alors n'avait rien que
+d'honorable. Elles font revivre cet amour qu'avait exalté le moyen âge,
+et qui n'avait jamais totalement disparu, même à la cour des Valois:
+l'amour pur, chevaleresque, l'amour inspirateur des grandes et
+valeureuses actions. Mais, au lieu de le chercher dans nos vieilles
+moeurs françaises, les précieuses le prennent dans les livres espagnols,
+qui leur offrent, avec l'héroïsme des beaux sentiments, l'enflure du
+faux point d'honneur. Pour elles, la plus grande gloire consiste à voir
+se consumer dans les flammes d'un amour platonique le plus grand nombre
+d'adorateurs, y eût-il même parmi eux un prétendant noble et loyal
+qui n'aspirât qu'à devenir un fidèle époux. Il ne tint pas à Mlle de
+Rambouillet que l'honnête Montausier ne subît ce triste sort, et si la
+belle Julie n'avait enfin cédé aux instances de sa mère et de ses amies,
+il n'eût pas suffi d'une attente de quatorze années pour obtenir sa
+main.
+
+C'était la marquise de Sablé qui avait fait goûter aux précieuses la
+fierté castillane. «Elle avoit conçu une haute idée de la galanterie que
+les Espagnols avaient apprise des Maures. Elle étoit persuadée que
+les hommes pouvoient sans crime avoir des sentiments tendres pour les
+femmes; que le désir de leur plaire les portoit aux plus grandes et aux
+plus belles actions, leur donnoit de l'esprit et leur inspiroit de la
+libéralité, et toutes sortes de vertus: mais que, d'un autre côté, les
+femmes, qui étoient l'ornement du monde et étoient faites pour être
+servies et adorées des hommes, ne dévoient souffrir que leurs respects
+[328].»
+
+[Note 328. Mme de Motteville, _Mémoires_, 1611.]
+
+Situation périlleuse cependant que celle-là! Une noble habituée de
+l'hôtel de Rambouillet, la duchesse d'Aiguillon, s'en aperçut, elle qui,
+pour terminer l'éducation de son neveu, le duc de Richelieu, lui avait,
+suivant l'usage du temps, inspiré une passion platonique pour une
+honnête jeune femme, et avait ainsi préparé la mésalliance qui la fit
+tant souffrir! Et ce n'était pas toujours le mariage qui était le plus
+grand écueil de ces passions d'origine idéale.
+
+Dans cet hôtel de Rambouillet, où grands seigneurs, nobles dames,
+écrivains célèbres se rencontraient, les rangs étaient confondus et
+l'esprit seul était roi. Ne nous arrêtons pas à ces brillants causeurs
+qui, sans en excepter Voiture, n'ont pu transmettre à la postérité
+toutes ces pointes, toutes ces spirituelles saillies dont le sens est
+aujourd'hui perdu pour nous. Ne donnons même qu'une rapide attention à
+Balzac, qui, bien oublié de nos jours, eut cependant le mérite de mettre
+au service de la morale son éloquence artificielle, et dont les écrits
+présentent la forme définitive de la langue française[329].
+
+[Note 329: D. Nisard, _Histoire de la littérature française.]
+
+Parmi les esprits d'élite qui reçurent l'influence de l'hôtel de
+Rambouillet, je ne fais que nommer à présent deux femmes célèbres que
+nous retrouverons tout à l'heure, Mme de Sévigné, Mme de la Fayette.
+Mais ne nous retirons pas de la _chambre bleue_ sans y avoir salué trois
+hommes qui personnifient dans des sphères différentes la véritable
+grandeur: Corneille, Bossuet, et, entre eux, l'héroïque vainqueur de
+Rocroy: Condé!
+
+Les tragédies de Corneille étaient lues à l'hôtel de Rambouillet, et
+certes, c'était là, de la part du poète, un hommage reconnaissant. Si
+son génie, si la trempe romaine de son caractère n'appartenaient
+qu'à lui, il respirait dans le salon de la marquise l'atmosphère des
+sentiments héroïques; il y apprenait la langue ferme et vigoureuse des
+hommes d'État qui s'y groupaient; ajoutons qu'il y prenait aussi le goût
+des pointes italiennes, des rodomontades espagnoles, et parfois d'une
+fausse exagération de l'honneur; mais, somme toute, la grandeur dominait
+dans ce cercle d'élite, et lorsque Corneille y parlait des sacrifices de
+la passion au devoir, il avait devant lui des auditrices dignes de le
+comprendre, et même de l'inspirer.
+
+L'influence de la marquise de Rambouillet s'étendit jusque sur
+l'architecture et les arts décoratifs. Jeune femme, elle avait dessiné
+elle-même le plan de l'hôtel qu'elle se faisait construire rue
+Saint-Thomas-du-Louvre. Elle y fit deux innovations qui furent adoptées
+par l'architecture. Pour augmenter l'étendue de ses salons, elle fit
+placer à l'un des coins de l'hôtel l'escalier qui avait toujours figuré
+au milieu des constructions de ce genre; puis, à la façade postérieure
+donnant sur le jardin, des fenêtres occupant toute la hauteur du
+rez-de-chaussée, ajoutaient de vastes perspectives de verdure aux salons
+où elles faisaient ruisseler à flots l'air et la lumière. En vraie fille
+de l'Italie, la jeune marquise avait aimé cette belle lumière jusqu'au
+jour où une cruelle infirmité l'obligea de se renfermer dans l'alcôve
+dont la ruelle devint le rendez-vous des beaux esprits. La célèbre
+chambre bleue de Mme de Rambouillet était elle-même chose nouvelle.
+Jusqu'alors le rouge et le tanné étaient les seules couleurs employées
+pour décorer les appartements. La belle marquise fut la première qui
+donna à sa chambre une tenture de velours bleu ornée d'or et d'argent.
+Avec les grands vases de cristal où s'épanouissaient les gerbes de
+fleurs, avec les portraits des personnes qu'aimait la marquise et les
+tablettes sur lesquelles se rangeaient ses livres, on distinguait encore
+chez elle des lampes d'une forme particulière qui ne nous est pas
+connue[330].
+
+[Note 330: Mlle de Montpensier et Mlle de Scudéry, citées par M.
+Cousin, _la Société française au XVIIe siècle, d'après le Grand Cyrus.]
+
+Mais quittons l'hôtel de Rambouillet avant sa décadence littéraire. Un
+jour vint où l'affectation du bel esprit, défaut qui n'avait jamais été
+étranger à la _chambre bleue_, domina dans le cercle de la marquise, et
+surtout dans les salons qui s'étaient formés sur ce modèle, salons où
+de fausses précieuses, exagérant jusqu'au ridicule les scrupules d'une
+fausse délicatesse, méritèrent la satire de Molière[331]. Mais d'autres
+cercles échappèrent à ce reproche. Dans sa résidence du Petit-Luxembourg
+que peuplaient des statues antiques, des tableaux de Léonard de Vinci,
+du Pérugin, de Rubens, de Dürer, la duchesse d'Aiguillon groupait
+avec Corneille, Saint-Evremond, Racan, et les beaux esprits qu'elle
+rencontrait à l'hôtel de Rambouillet, les grands artistes de l'école
+française, le Poussin, «le peintre de l'idée,» Le Sueur, «le peintre du
+sentiment,» surtout du sentiment chrétien, austère et tendre à la fois;
+le Lorrain, le paysagiste idéaliste, «le peintre de la lumière.» La
+nièce de Richelieu avait défendu auprès de son oncle l'auteur du Cid, et
+le grand poète l'en remercia en lui dédiant ce chef-d'oeuvre[332]. Elle
+protégea aussi Molière. La ferme raison de la duchesse la prémunissait
+contre l'exagération de la préciosité et ne permettait pas que les
+défauts de l'hôtel de Rambouillet fussent contagieux dans son salon[333].
+
+[Note 331: Cousin, _ouvrage cité_; M. l'abbé Fabre, _la Jeunesse de
+Fléchier.]
+
+[Note 332: _Le Cid_. Épître dédicatoire. A Mme la duchesse
+d'Aiguillon]
+
+[Note 333: Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_.]
+
+C'était encore une école de bon goût que le salon d'une autre élève
+de Mme de Rambouillet, cette spirituelle marquise de Sablé qui avait
+répandu en France la mode de la galanterie castillane[334]. Quand vint la
+vieillesse, Mme de Sablé, devenue janséniste, réunit, dans son salon de
+Port-Royal, Arnauld, Nicole, Pascal et sa soeur Mme Périer, le duc de la
+Rochefoucauld, Mme de la Fayette, Saint-Evremond sans doute, si c'est
+bien lui qui, sous un pseudonyme, dédia à Mme de Sablé ses premières
+études; la duchesse de Liancourt dont j'ai cité les mémoires
+domestiques; sa belle-soeur, Marie de Hautefort, maréchale de Schomberg,
+la duchesse d'Aiguillon, M. et Mme de Montausier, des princes du
+sang parmi lesquels le grand Condé. Dans ce cercle, «dans ce coin de
+Port-Royal, on cultivait, de préférence, la théologie, la physique
+elle-même et aussi la métaphysique, surtout la morale prise dans sa
+signification la plus étendue[335].»
+
+[Note 334: Voir plus haut, pages 261, 262.]
+
+[Note 335: Cousin, _Madame de Sablé_.]
+
+C'était sous la forme des maximes que la morale se condensait dans ce
+milieu. La maîtresse de la maison en donnait l'exemple. L'abbé d'Ailly,
+Jacques Esprit, le jurisconsulte Domat, cédèrent à cette influence. M.
+Cousin a conjecturé que Pascal même avait pu écrire plusieurs de ses
+pensées pour le salon de Mme de Sablé. Mais ce fut assurément le cercle
+de la marquise qui produisit les _Maximes_ de La Rochefoucauld. A
+l'honneur de Mme de Sablé et des femmes de sa compagnie disons que, tout
+en appréciant le mérite de La Rochefoucauld, elles ne se plaisaient
+pas à le voir considérer l'amour-propre comme le mobile de toutes
+les actions. Quelques-unes d'entre elles réfutèrent avec esprit et
+délicatesse le duc misanthrope. Mme de Sablé, malgré son indulgente
+affection pour son ami, ou plutôt, à cause même de cette affection, ne
+put entendre, sans protester, cette indigne maxime: «L'amitié la plus
+désintéressée n'est qu'un trafic où notre amour-propre se propose
+toujours quelque chose à gagner.» Elle y répondit par d'autres maximes
+où elle établissait le caractère de la véritable amitié avec une
+élévation de sentiments à laquelle ne répondait cependant pas toujours
+la vigueur de l'expression: «L'amitié est une espèce de vertu qui
+ne peut être fondée que sur l'estime des personnes que l'on aime,
+c'est-à-dire sur les qualités de l'âme, comme la fidélité, la générosité
+et la discrétion, et sur les bonnes qualités de l'esprit.--Il faut aussi
+que l'amitié soit réciproque, parce que dans l'amitié l'on ne peut,
+comme dans l'amour, aimer sans être aimé.--Les amitiés qui ne sont pas
+établies sur la vertu et qui ne regardent que l'intérêt et le plaisir ne
+méritent point le nom d'amitié. Ce n'est pas que les bienfaits et les
+plaisirs que l'on reçoit réciproquement des amis ne soient des suites
+et des effets de l'amitié; mais ils n'en doivent jamais être la
+cause.--L'on ne doit pas aussi donner le nom d'amitié aux inclinations
+naturelles, parce qu'elles ne dépendent point de notre volonté ni de
+notre choix, et, quoiqu'elles rendent nos amitiés plus agréables, elles
+n'en doivent pas être le fondement. L'union qui n'est fondée que sur les
+mêmes plaisirs et les mêmes occupations ne mérite pas le nom d'amitié,
+parce qu'elle ne vient ordinairement que d'un certain amour-propre qui
+fait que nous aimons tout ce qui nous est semblable, encore que nous
+soyons très imparfaits, ce qui ne peut arriver dans la vraie amitié, qui
+ne cherche que la raison et la vertu dans les amis. C'est dans cette
+sorte d'amitié où l'on trouve les bienfaits réciproques, les offices
+reçus et rendus, et une continuelle communication et participation du
+bien et du mal qui dure jusqu'à la mort sans pouvoir être changée par
+aucun des accidents qui arrivent dans la vie, si ce n'est que Ton
+découvre dans la personne que l'on aime moins de vertu ou moins
+d'amitié, parce que l'amitié étant fondée sur ces choses-là, le
+fondement manquant, l'on peut manquer d'amitié.--Celui qui aime plus son
+ami que la raison et la justice, aimera plus en quelque autre occasion
+son plaisir ou son profit que son ami.--L'homme de bien ne désire jamais
+qu'on le défende injustement, car il ne veut point qu'on fasse pour lui
+ce qu'il ne voudrait pas faire lui-même[336].»
+
+[Note 336: Manuscrits de Conrart, cités par M. Cousin, _Madame de
+Sablé_. Cette femme distinguée avait aussi écrit des réflexions sur
+l'éducation des enfants.]
+
+De telles maximes ne répondent-elles pas victorieusement aux moralistes
+qui ont cru la femme incapable d'amitié?
+
+Tandis qu'à Port-Royal Mme de Sablé donnait naissance à la littérature
+des maximes, Mlle de Montpensier, la grande Mademoiselle, mettait à la
+mode les portraits. Ce double courant produisit les _Caractères_ de La
+Bruyère.
+
+Une femme célèbre, qui figurait à l'hôtel de Rambouillet, au
+Petit-Luxembourg, et qui avait elle-même des réceptions littéraires,
+mais plus bourgeoises, _les samedis_, Mlle de Scudéry a largement payé
+son tribut à la mode des portraits, en peignant dans ses immenses romans
+les personnages qu'elle voyait dans le monde. Elle nous a aussi donné
+dans ces volumes, le modèle des conversations qui se tenaient dans les
+ruelles des précieuses. Ces romans, qui semblaient ridicules lorsque
+l'on croyait y voir la peinture travestie des moeurs perses ou romaines,
+ont acquis un véritable intérêt depuis que M. Cousin a retrouvé une clef
+qui nous fait reconnaître dans les personnages du _Grand Cyrus_ et de
+la _Clélie_ les brillants contemporains de la féconde romancière, leurs
+sentiments héroïques, leur langage noble, délicat et poli. Mlle de
+Scudéry écrivit en outre dix volumes de _Conversations_ sur des sujets
+de morale et qui reproduisent aussi le langage de la bonne compagnie
+d'alors. En recevant une partie de ces _Conversations_, Fléchier, à
+cette époque évêque de Lavaur, écrivait à Mlle de Scudéry: «Tout est si
+raisonnable, si poli, si moral, et si instructif dans ces deux volumes
+que vous m'avez fait l'honneur de m'envoyer, qu'il me prend quelque
+envie d'en distribuer dans mon diocèse, pour édifier les gens de bien et
+pour donner un bon modèle de morale à ceux qui la prêchent.»
+
+Ainsi que le fait remarquer M. l'abbé Fabre, ce passage «rappelle assez
+exactement l'enthousiasme excessif de Mascaron»; Mascaron qui écrivait
+à la célèbre romancière qu'en préparant des sermons pour la cour, il la
+plaçait auprès de saint Augustin et de saint Bernard. «Mais, ajoute M.
+l'abbé Fabre, c'est vraiment la gloire de Mlle de Scudéry, d'avoir su,
+dans un genre frivole et gâté par tant d'autres écrivains, développer
+des sentiments assez purs et des idées assez généreuses pour mériter
+l'approbation d'évêques également recommandables par leurs lumières et
+leurs vertus[337].»
+
+[Note 337: M l'abbé Fabre _la Jeunesse de Fléchier_.]
+
+Fléchier avait connu, à Paris, Mlle de Scudéry. Il avait pu même y
+figurer parmi ses commensaux avec Conrart, Huet, Chapelain, Montausier,
+et ce noble Pellisson qu'unissait à Mlle de Scudéry l'amitié la plus
+pure et la plus généreusement dévouée.
+
+Le futur évêque de Nîmes était l'hôte assidu d'un autre salon, celui de
+Mme des Houlières, le poète gracieux qui en faisait les honneurs, aidée
+de sa charmante fille. Fléchier rencontrait dans cette maison, avec
+quelques habitués des _samedis_, Mascaron, le duc de La Rochefoucauld,
+et une élite de grands seigneurs. L'attachement que Mlle des Houlières
+inspira à Fléchier dicta à celui-ci des lettres où se reconnaît l'auteur
+des _Grands-Jours d'Auvergne_, l'auteur, mondain encore, qui, dans
+l'allure mesurée, élégante et souvent maniérée de sa phrase, décoche,
+avec une grâce infinie, les traits piquants et les malices aimables. Par
+le précieux qui se mêle à ses qualités si françaises, Fléchier nous fait
+bien voir qu'il n'avait pas impunément respiré l'atmosphère des ruelles.
+Une autre influence féminine lui avait fait composer son étincelant
+ouvrage des _Grands-Jours d'Auvergne_: il céda, en l'écrivant, au désir
+de Mme de Caumartin[338], cette aimable et spirituelle femme qui avait
+aussi décidé le cardinal de Retz à composer ses _Mémoires_.
+
+[Note 338: M. l'abbé Fabre, _De la correspondance de Fléchier avec Mme
+des Houlières et sa fille_, et _la Jeunesse de Fléchier_.]
+
+Partout, dans le XVIIe siècle, la femme apparaît derrière les oeuvres de
+l'intelligence; mais le plus souvent, ce n'est que pour les inspirer ou
+les encourager. Qui ne connaît la sollicitude avec laquelle de zélées
+protectrices, la duchesse de Bouillon, Marguerite de Lorraine, duchesse
+douairière d'Orléans, Mme de la Sablière, Mme Hervart, pourvurent à
+l'existence de l'insoucieux La Fontaine et permirent ainsi à son génie
+un libre essor? Mme Montespan, Mme de Thianges protègent aussi le
+poète. Mais, il faut le dire, toutes les bienfaitrices de La Fontaine
+n'encouragent pas seulement en lui, comme Mme de la Sablière, le
+fabuliste qui donnait une conclusion souvent moralisatrice à ces petits
+chefs-d'oeuvre où l'esprit français se joue avec une grâce et une
+naïveté inimitables; c'est l'auteur des _Contes_, l'auteur licencieux,
+qu'encourage à ses débuts la duchesse de Bouillon. Au déclin de sa
+vie, lorsque la pure influence de Mme de la Sablière avait puissamment
+contribué à ce que le poète renonçât à cette littérature corruptrice,
+une autre femme dont je ne pourrais tracer le nom qu'avec dégoût, obtint
+de La Fontaine qu'il revînt, aux écrits immoraux qui flattaient les
+vices de cette indigne créature.
+
+La Fontaine témoignait à ses bienfaitrices toute sa reconnaissance en
+leur offrant l'hommage de ses ouvres. Ce n'était naturellement que des
+fables qu'il dédiait à Mme de la Sablière.
+
+Élevons-nous nos regards sur le trône de France, nous y verrons encore
+la femme protéger les lettres, les arts. Anne d'Autriche accepte la
+dédicace de _Polyeucte_; elle fait construire, d'après les dessins de
+Mansard, l'abbaye du Val-de-Grâce, dont Lemuet continuera l'église et
+élèvera le superbe dôme. La reine envoie à Rome un religieux de l'ordre
+des Feuillants, pour y faire dessiner les monuments les plus célèbres de
+l'antiquité. Puget, alors inconnu, accompagne ce religieux.
+
+A la suite d'un rêve, Anne d'Autriche inspire à Lebrun la composition
+du Crucifix aux anges. Sa belle-mère, Marie de Médicis, avait
+aussi-encouragé la peinture. Elle avait confié à Rubens la décoration
+d'une galerie du Luxembourg. Mais la princesse, qui donne à l'illustre
+Flamand ce témoignage d'estime, n'oublie pas l'art français: le peintre
+Fréminet lui doit le cordon de Saint-Michel[339].
+
+[Note 339: Villot, _Notice des tableaux du musée du Louvre_.]
+
+Sur la première marche du trône de Louis XIV, Henriette d'Angleterre est
+proclamée l'arbitre du goût à la cour de France, par l'harmonieux Racine
+qui lui dédie _Andromaque_. J'ai rappelé dans un chapitre de ce livre
+comment Mme de Maintenon fit éclore _Esther_ et _Athalie_. Mais ce fut
+la femme, la femme en général, qui inspira à Racine ses plus vivantes
+créations, ces types immortels qui ont fait de lui «le peintre des
+femmes.» Ce n'était plus alors la forte génération des contemporaines
+de Corneille qui posait devant lui; et si, plus d'une fois, il fit voir
+dans ses héroïnes la beauté morale unie à cette exquise tendresse de
+coeur qu'il savait si bien traduire, il se plut aussi à peindre dans ses
+types féminins un spectacle que ne lui offrait que trop la cour de Louis
+XIV: la victoire de la passion sur le devoir.
+
+Je remarquais tout à l'heure que, dans les lettres et les arts du
+XVIIe siècle, la femme inspire plus qu'elle ne produit. Le talent n'a
+cependant pas manqué alors aux femmes.
+
+A propos des cercles littéraires, j'ai cité deux femmes de lettres
+distinguées: Mlle de Scudéry, Mme des Houlières. J'ai à nommer encore
+une grande dame pour qui la littérature fut, non une profession, mais un
+passe-temps, Mme de la Fayette; et, au-dessus d'elle, la seule de toutes
+les femmes du XVIIe siècle qu'ait couronnée l'auréole du génie, bien
+qu'elle n'y prétendit pas, ou plutôt parce qu'elle n'y prétendait pas:
+Mme de Sévigné.
+
+Mme de la Fayette et Mme de Sévigné reçurent toutes deux l'influence de
+l'hôtel de Rambouillet; mais elles n'en conservèrent que la délicatesse
+de goût. Un naturel exquis les prémunit contre l'affectation de la
+préciosité.
+
+Comme Mme de Motteville qui apporte dans ses souvenirs une remarquable
+élévation morale, comme la grande Mademoiselle, Mme de la Fayette a
+écrit d'intéressants mémoires historiques. Mais elle est surtout connue
+par ses romans. Elle excelle dans l'analyse psychologique dont Mlle
+de Scudéry avait donné l'exemple; mais aux interminables romans de sa
+devancière, elle fait succéder des ouvrages d'imagination ayant un
+caractère tout nouveau: la mesure. Pour elle un ouvrage valait plus
+encore par ce qui n'y était pas que par ce qui y était. Elle disait:
+«Une période retranchée d'un ouvrage vaut un louis d'or, un mot, vingt
+sous.» M. Sainte-Beuve a fait ici cette remarque: «Cette parole a Loule
+valeur dans sa bouche, si l'on songe aux romans en dix volumes dont il
+fallait avant tout sortir. Proportion, sobriété, décence, moyens simples
+et de coeur substitués aux grandes catastrophes et aux grandes
+phrases, tels sont les traits de la réforme, ou, pour parler moins
+ambitieusement, de la retouche qu'elle fit du roman; elle se montre bien
+du pur siècle de Louis XIV en cela[340].»
+
+[Note 340: Sainte-Beuve, _Madame de la Fayette. (Portraits de
+femmes)_.]
+
+_La Princesse de Clèves_ est l'expression la plus achevée de cette
+méthode. Mais sous une forme nouvelle, c'est toujours l'idéal de l'hôtel
+de Rambouillet, l'idéal de Corneille: la passion sacrifiée au devoir. Et
+dans quelles conditions! Mariée sans amour au prince de Clèves, Mlle
+de Chartres a inspiré, dès la veille de son mariage, au beau duc de
+Nemours, une vive passion qui, à son insu, a pénétré dans son propre
+coeur. Épouse, elle lutte de toute la force de sa vertu contre une
+affection coupable; mais un jour, elle ne trouve d'autre moyen de salut
+que de fuir le lieu du combat, de quitter la cour. Le prince de Clèves
+s'y oppose. Alors a lieu dans le parc de Coulommiers, entre le mari et
+la femme, une suprême explication qui n'a d'autre témoin qu'un homme qui
+se cache et dont les deux époux ne soupçonnent pas la présence, un homme
+qui ne sait pas et qui ne doit pas savoir que la femme qu'il aime répond
+à sa tendresse.
+
+Le duc de Nemours entend le prince de Clèves supplier sa femme de lui
+dire pourquoi elle veut se retirer du monde. Mais laissons Mme de la
+Fayette nous raconter elle-même la scène extraordinaire qui est demeurée
+célèbre.
+
+«Ah! madame! s'écria M. de Clèves, votre air et vos paroles me font voir
+que vous avez des raisons pour souhaiter d'être seule; je ne les sais
+point, et je vous conjure de me les dire. Il la pressa longtemps de
+les lui apprendre sans pouvoir l'y obliger; et, après qu'elle se fut
+défendue d'une manière qui augmentoit toujours la curiosité de son mari,
+elle demeura dans un profond silence, les yeux baissés; puis tout d'un
+coup, prenant la parole et le regardant: Ne me contraignez point, lui
+dit-elle, à vous avouer une chose que je n'ai pas la force de vous
+avouer, quoique j'en aie eu plusieurs fois le dessein. Songez seulement
+que la prudence ne veut pas qu'une femme de mon âge, et maîtresse de
+sa conduite, demeure exposée au milieu de la cour. Que me faites-vous
+envisager, madame, s'écria M. de Clèves! je n'oserois vous le dire de
+peur de vous offenser. Mme de Clèves ne répondit point; et son silence
+achevant de confirmer son mari dans ce qu'il avoit pensé: Vous ne me
+dites rien, reprit-il, et c'est me dire que je ne me trompe pas. Eh
+bien! monsieur, lui répondit-elle en se jetant à ses genoux, je vais
+vous faire un aveu que l'on n'a jamais fait à un mari; mais l'innocence
+de ma conduite et de mes intentions m'en donne la force. Il est vrai que
+j'ai des raisons pour m'éloigner de la cour, et que je veux éviter les
+périls où se trouvent quelquefois les personnes de mon âge. Je n'ai
+jamais donné nulle marque de foiblesse, et je ne craindrois pas d'en
+laisser paroître, si vous me laissiez la liberté de me retirer de la
+cour, ou si j'avais encore Mme de Chartres pour aider à me conduire.
+Quelque dangereux que soit le parti que je prends, je le prends avec
+joie pour me conserver digne d'être à vous. Je vous demande mille
+pardons si j'ai des sentiments qui vous déplaisent: du moins, je ne vous
+déplairai jamais par mes actions. Songez que, pour faire ce que je fais,
+il faut avoir plus d'amitié et plus d'estime pour un mari que l'on n'en
+a jamais eu: conduisez-moi, ayez pitié de moi, et aimez-moi encore, si
+vous pouvez.
+
+«M. de Clèves étoit demeuré, pendant tout ce discours, la tête appuyée
+sur ses mains, hors de lui-même, et il n'avoit pas songé à faire relever
+sa femme. Quand elle eut cessé de parler, qu'il la vit à ses genoux, le
+visage couvert de larmes, et d'une beauté si admirable, il pensa
+mourir de douleur, et l'embrassant en la relevant: Ayez pitié de moi,
+vous-même, madame, lui dit-il, j'en suis digne, et pardonnez si dans les
+premiers moments d'une affliction aussi violente qu'est la mienne, je ne
+réponds pas comme je dois à un procédé comme le vôtre. Vous me paroissez
+plus digne d'estime et d'admiration que tout ce qu'il y a jamais eu de
+femmes au monde; mais aussi, je me trouve le plus malheureux homme qui
+ait jamais existé....[341]»
+
+[Note 341: Mme de la Fayette, _la Princesse de Clèves_, troisième
+partie.]
+
+M. de Clèves pressera vainement sa femme de lui faire connaître le nom
+de l'homme qui trouble le repos de la princesse. Elle ne le lui dira
+pas; mais par les détails de la conversation, le mystérieux spectateur
+de cette scène a appris à la fois que son amour était partagé et que cet
+amour était sans espoir.
+
+Plus tard d'injustes soupçons causeront au prince de Clèves un chagrin
+dont il mourra. Veuve, Mme de Clèves pourra épouser celui qu'elle aime
+autant qu'il l'adore. Mais elle voit en lui l'homme qui a innocemment
+causé la mort de son mari: elle brisera leurs deux coeurs pour offrir
+ce sacrifice à la mémoire de l'époux qu'elle se reproche de n'avoir pu
+aimer, et à qui elle gardera du moins la fidélité d'un pieux souvenir.
+Elle appelle à son aide le suprême appui et la suprême consolation des
+grandes douleurs: la religion. «Sa vie, qui fut assez courte, laissa des
+exemples de vertu inimitables.»
+
+Mme de Clèves n'est-elle pas digne de figurer à côté de la Pauline de
+Corneille dans la galerie des héroïnes du devoir?
+
+Comme pour montrer dans quel abîme peuvent tomber les femmes qui n'ont
+pas eu la vaillance de Mme de Clèves pour combattre la passion, Mme de
+la Fayette a écrit, deux autres romans: _la Princesse de Montpensier_ et
+_la Comtesse de Tende_. Mme de Montpensier, coupable d'intention, Mme
+de Tende, coupable de fait, endurent avec le mépris d'elles-mêmes le
+châtiment de leurs fautes; et si la seconde avait eu le courage de faire
+à son mari un aveu semblable à celui de la princesse de Clèves, la
+malheureuse femme se serait épargné la honte d'un aveu autrement
+terrible: celui qui suit la chute.
+
+En dessinant de tels tableaux, Mme de la Fayette offrait d'utiles leçons
+à des contemporaines qui en avaient souvent besoin. Mais elle le fit
+simplement, sans vouloir donner elle-même une conclusion morale à ses
+récits, et laissant ce soin aux poignantes situations qu'elle évoquait.
+Il appartenait à une femme d'avertir ainsi ses soeurs des catastrophes
+qu'entraîne la passion triomphante et débordante, et d'opposer ces
+catastrophes aux généreux sacrifices qu'exige l'accomplissement du plus
+austère devoir.
+
+Mme de la Fayette exerça donc une influence littéraire et une action
+moralisatrice, ou, pour mieux dire, elle fit servir la première à la
+seconde. C'était là un but que devait naturellement poursuivre la noble
+femme qui mérita que La Rochefoucauld dit d'elle qu'elle était _vraie_.
+Elle fut vraie, en effet, aussi bien dans ses délicates peintures du
+coeur humain que dans les actions de sa vie privée. La Rochefoucauld
+avait pu juger de la sincérité de ses affections, et, pendant plus de
+vingt-cinq ans, l'amitié de Mme de la Fayette fut pour le coeur blessé
+du misanthrope, un refuge où il trouvait tout ce qu'il pouvait goûter
+encore de paix et de bonheur.
+
+Les deux amis s'aidaient de leurs conseils; Mme de la Fayette
+perfectionna le style du noble duc qui, sans cette influence, aurait eu
+peut-être la phrase incorrecte, bien que superbe, d'un Saint-Simon.
+Avec cette charmante modestie qui sied à la femme, Mme de la Fayette
+ne convenait que de la dette intellectuelle qu'elle avait elle-même
+contractée à l'égard de son ami, et ne se reconnaissait sur lui qu'une
+influence morale: «M. de la Rochefoucauld m'a donné de l'esprit,
+disait-elle, mais j'ai réformé son coeur.» Était-elle bien sûre de cette
+dernière assertion? Pour nous en convaincre nous-mêmes, il aurait fallu
+que l'auteur des _Maximes_ modifiât son système, et c'est ce que le duc
+ne fit pas. Il est néanmoins touchant que le tendre coeur de Mme de la
+Fayette se soit uni à cet esprit amer, comme pour le persuader par un
+vivant commentaire que la vraie définition de l'amitié se trouvait
+plutôt dans les maximes de Mme de Sablé que dans les siennes.
+
+Mais les limites de cet ouvrage ne me permettent pas de m'arrêter aux
+talents secondaires, quelque, remarquables qu'ils soient. Il me faut
+marcher rapidement et ne faire halte que devant les talents supérieurs
+qui ont exercé une influence marquée sur notre littérature. C'est à ce
+titre que Marguerite d'Angoulême m'a si longtemps retenue devant son
+attachante physionomie; c'est à ce titre encore que Mme de Sévigné me
+fera ralentir ma course. Toutes deux personnifient l'esprit français
+dans sa grâce la plus aimable, la plus sympathique, et, en même temps,
+elles sont restées délicieusement femmes. Elles se sont données tout
+entières aux affections du foyer. Marguerite a été la plus dévouée des
+soeurs, Mme de Sévigné la plus passionnée des mères. Elles ont, l'une et
+l'autre, exagéré l'expression des sentiments les plus légitimes. On l'a
+dit et redit: Mme de Sévigné a trop souvent fait parler à la tendresse
+maternelle un langage d'amant. Si Marguerite d'Angoulême voyait dans son
+frère, dans François Ier, le Christ de Dieu, Mme de Sévigné n'est
+pas bien loin de cette idolâtrie en ce qui concerne sa fille, Mme de
+Grignan. L'amour maternel est pour son esprit «cette pensée habituelle»
+que l'amour de Dieu est pour les âmes pieuses. Mme de Sévigné méritera
+que le grand Arnauld l'appelle «une jolie païenne».
+
+Comme l'amour fraternel pour Marguerite, l'amour maternel est la vie de
+Mme de Sévigné: «Ma fille, aimez-moi donc toujours: c'est ma vie, c'est
+mon âme que votre amitié.»--«La tendresse que j'ai pour vous, ma chère
+bonne, me semble mêlée avec mon sang, et confondue dans la moelle de
+mes os; elle est devenue moi-même.»--«Adieu, ma fille, adieu, la chère
+tendresse de mon coeur.»--«Adieu, ma chère enfant, l'unique passion de
+mon coeur, le plaisir et la douleur de ma vie.»--«Aimez mes tendresses,
+aimez mes faiblesses; pour moi, je m'en accommode fort bien. Je les aime
+bien mieux que des sentiments de Sénèque et d'Épictète. Je suis douce,
+tendre, ma chère enfant, jusques à la folie; vous m'êtes toutes choses,
+je ne connais que vous[342].»
+
+[Note 342: Mme de Sévigné, _Lettres_. A Mme de Grignan, 9 février, 18
+et 31 mai 1671; 8 janvier 1674, 8 novembre 1680.]
+
+Il y a là, sans doute, quelque chose de trop. Marguerite d'Angoulême est
+plus dans la nature lorsqu'elle prodigue à son frère les témoignages
+d'une adoration passionnée, parce que François Ier étant à la fois pour
+elle roi, père et frère, elle n'abaisse pas sa dignité en se courbant
+devant celui qui, pour elle, a la double délégation de l'autorité royale
+et de l'autorité domestique. Mais en se mettant pour ainsi dire aux
+pieds de sa fille, Mme de Sévigné sacrifie trop son droit maternel,
+et au temps où la place de la mère était si élevée dans les foyers
+chrétiens, certaines expressions de l'aimable épistolière nous choquent
+comme de fausses notes.
+
+De là à conclure que Mme de Sévigné n'était pas sincère dans
+l'expression de son attachement maternel, il y a loin; et ceux qui
+lui adressent ce reproche ne le lui feraient pas, s'ils avaient
+attentivement recueilli dans ses lettres tant de passages où le coeur
+d'une mère déborde avec une naturelle effusion.
+
+Et, d'ailleurs, ne soyons pas trop sévères pour cette passion maternelle
+à laquelle nous sommes redevables de tant de pages ravissantes. Souvent
+séparée de Mme de Grignan, Mme de Sévigné, de même qu'elle ne peut
+converser qu'avec les personnes à qui elle parle de sa fille, ne
+retrouve qu'en lui écrivant la pleine liberté de son aimable esprit.
+Pour les autres, sa plume lui pèse et «laboure»; mais, pour sa fille,
+cette plume trotte «la bride sur le cou» et l'on sent bien la vérité de
+cette phrase si connue: «Je vous donne avec plaisir le dessus de tous
+les paniers, c'est-à-dire la fleur de mon esprit, de ma tête, de mes
+yeux, de ma plume, de mon écritoire, et puis le reste va comme il
+peut[343].»
+
+[Note 343: 1er décembre 1675.]
+
+Dans ses lettres, Mme de Sévigné est le plus fidèle miroir de son
+époque; miroir brillant dont le grand siècle avait lui-même d'ailleurs
+poli la glace et taillé les facettes, mais qui devait une grande partie
+de son éclat à sa propre nature.
+
+Mme de Sévigné avait, en effet, la radieuse imagination des gens qui
+sont nés pour le bonheur; et Mme de la Fayette avait raison de lui dire
+dans le portrait qu'elle traça d'elle: «La joie est l'état véritable
+de votre âme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à personne du
+monde[344].»
+
+[Note 344: _Portrait de la marquise de Sévigné_, par Mme la comtesse
+de la Fayette, sous le nom d'un inconnu.]
+
+Cependant Mme de Sévigné put d'autant moins éviter le chagrin que
+l'unique objet en qui s'était concentrée toute sa puissance d'affection,
+devint pour cette femme «naturellement tendre et passionnée[345]» une
+cause presque continuelle de douleur. Souvent éloignée de Paris, souvent
+malade et d'humeur inégale, Mme de Grignan faisait souffrir sa mère
+tantôt par son absence, tantôt, malgré sa filiale affection, par sa
+présence même. Mais quand le caractère est gai, la tristesse peut bien
+déposer son amertume dans le coeur, le sourire garde si naturellement
+son pli qu'il rayonne encore au milieu des larmes. Aussi, bien que le
+souffle de la douleur vînt parfois ternir le miroir enchanté dont
+je parlais tout à l'heure, l'ombre disparaissait, et dans le miroir
+apparaissait avec un merveilleux relief tout ce qui venait s'y
+réfléchir.
+
+[Note 345: _Id_.]
+
+Avec l'imagination qui reproduit les tableaux qui s'y sont fixés, Mme
+de Sévigné avait le goût éclairé qui les choisit. Elle avait aussi la
+vivacité et la mobilité d'impression qui faisaient d'elle l'écho de tous
+les bruits du monde, écho tour à à tour joyeux ou attendri, grave ou
+léger. Avec elle nous devenons ses contemporains. Voici les fêtes que
+remplit le majestueux éclat du Roi-Soleil, les batailles qui vont
+répandre au loin la gloire de son nom; voici les petites intrigues et
+les grands événements, les aventures galantes de la cour, et, devant
+le règne officiel des favorites, la foudroyante éloquence de l'orateur
+sacré qui tonne contre l'adultère; les spirituels caquets du monde
+et les grandes leçons de l'histoire; les mariages souvent basés sur
+l'intérêt, mais parfois illuminés d'un rayon d'amour; les morts des
+grands capitaines, «ce canon chargé de toute éternité» qui enlève
+Turenne au-milieu des cris et des pleurs de ses soldats ivres de
+vengeance, et qui conduit le cercueil du héros dans la royale nécropole
+de Saint-Denis, au milieu d'une pompe funèbre transformée en pompe
+triomphale par les populations éperdues et pleurant le suprême espoir de
+la France; puis c'est le grand Coudé montrant, à l'heure de sa mort, à
+l'heure des derniers combats, le calme, la sérénité que l'on admirait en
+lui aux jours de bataille...
+
+
+L'imagination de Mme de Sévigné est si riche de son propre fonds
+que pour s'animer elle n'a pas besoin du mouvement de Paris ou de
+Versailles. Les habitudes de la province, la retraite même dans une
+austère campagne ne l'assombrissent pas. C'est avec entrain que Mme de
+Sévigné nous décrit les États de Bretagne avec leurs plaisirs assurément
+moins délicats que bruyants, et ces interminables repas qui lui font
+désirer de mourir de faim et de se taire. En avant, les paysans bretons
+avec leurs costumes pittoresques et leurs âmes «plus droites que des
+lignes, aimant la vertu comme naturellement les chevaux trottent[346]!»
+Avec quel charme rustique Mme de Sévigné nous dépeint la fenaison! A
+Vichy, elle nous fera rire avec elle de la bourrée d'Auvergne; une autre
+fois, elle nous fera frissonner du spectacle que présente une forge avec
+les «démons» qui s'agitent dans cet enfer, «tous fondus de sueur, avec
+des visages pâles, des yeux farouches, des moustaches brutes, des
+cheveux longs et noirs[347].» En voyage, tout l'occupe, tout l'amuse, la
+nuit passée sur la paille, le carrosse qui verse. Mais elle se plaît
+surtout aux beaux aspects de la route, car elle aime la nature; elle
+l'aime du moins à la manière de nos trouvères du moyen âge qui, d'accord
+en cela avec Homère, n'indiquent que d'un trait rapide et gracieux le
+paysage qui les enchante[348]. La nature plaît à Mme de Sévigné dans ses
+aspects les plus variés, les plus opposés même. Aux Rochers, la sombre
+«horreur» de sa chère forêt la fait rêver. Elle regrette seulement d'y
+entendre, le soir, le hibou au lieu de «la feuille qui chante», cette
+feuille dont la mélodie ne devait pas lui manquer à Livry, alors que
+dans ce riant séjour où elle trouvait «tout le triomphe du mois de
+mai» elle disait: «Le rossignol, le coucou, la fauvette, ont ouvert le
+printemps dans nos forêts[349]». C'est encore à Livry que Mme de Sévigné
+regardait le brocart d'or des feuilles d'automne avec un oeil d'artiste
+qui le trouvait plus beau encore que le vert naissant.
+
+[Note 346: 21 juin 1680.]
+
+[Note 347: Gien, 1er octobre 1677.]
+
+[Note 348: M. Léon Gautier, _les Épopées françaises_.]
+
+[Note 349: 29 avril 1671, 26 juin 1680.]
+
+Jusqu'aux jours de pluie à la campagne, tout est bon à ce charmant et
+solide esprit. N'est-ce pas alors le moment d'aller chercher sur les
+tablettes de son petit cabinet les livres substantiels dont elle se
+nourrit? Que de fois elle nous initie aux lectures que lui donnent,
+parmi les auteurs anciens, Virgile, Tacite, Lucien, Plutarque, Josèphe,
+les Pères de l'Église; puis des écrivains modernes: Montaigne, Pascal,
+Nicole, Malebranche, Bossuet, Bourdaloue qu'elle nomme «le grand
+Pan», Fléchier, Mascaron, les historiens de l'Église et de la France;
+Corneille enfin, Corneille à qui elle restera fidèle toute sa vie
+et qu'elle élèvera au-dessus de Racine: «Vive donc notre vieil ami
+Corneille! Pardonnons-lui de méchants vers en faveur des divines et
+sublimes beautés qui nous transportent; ce sont des traits de maître qui
+sont inimitables[350].»
+
+[Note 350: 16 mars 1672.]
+
+Mme de Sévigné goûtait naturellement La Fontaine: leurs esprits
+étaient de même race, c'est-à-dire de la vieille trempe française.
+Malheureusement l'enjouée marquise ne s'en tint pas aux fables du poète.
+Elle ne raya pas plus de ses lectures françaises les Contes de La
+Fontaine qu'elle n'avait excepté de ses lectures italiennes les Contes
+de Boccace. J'aime mieux rappeler ici l'attrait qu'avait pour elle Le
+Tasse.
+
+Mme de Sévigné avait conservé, au milieu même de ses plus solides
+occupations intellectuelles, la passion des romans de cape et d'épée.
+Son goût se moquait du style de ces ouvrages; mais son imagination
+se laissait prendre «à la glu» des aventures héroïques et des beaux
+sentiments.
+
+De l'hôtel de Rambouillet, elle avait gardé, avec ce faible, une
+insurmontable aversion pour les compagnies ennuyeuses. Elle excellait à
+s'en défaire, et appelait cela: écumer son pot. On se souvient de cette
+lunette d'approche qui, par l'un de ses bouts, faisait voir les gens à
+deux lieues de soi, et qu'elle dirigeait si volontiers dans ce sens pour
+regarder une compagnie déplaisante où figurait Mlle du Plessis. En ce
+qui concerne cette pauvre fille qui, malgré ses ridicules, avait de bons
+sentiments, on ne peut s'empêcher de trouver Mme de Sévigné bien cruelle
+dans les railleries dont elle l'accable. La charité est plus d'une fois
+absente, d'ailleurs, de ses lettres trop spirituelles pour n'être pas
+quelquefois méchantes. Malgré les conseils de modération qu'elle donne
+à sa fille, on peut l'accuser aussi d'avoir trop vivement épousé les
+querelles des Grignan. Elle mérita bien qu'un jour son confesseur lui
+refusât l'absolution pour avoir gardé trop de rancune à l'évêque de
+Marseille. Mais ces colères ne furent dans sa vie que de passagers
+accidents. La bonté, le dévouement, voilà ce qui y domine. Les chagrins
+d'autrui la trouvaient profondément sensible. Elle a retracé avec
+une naturelle et communicative émotion les déchirements des pertes
+domestiques: Mme de Longueville pleurant son fils, Mlle de la Trousse
+se jetant sur le corps de sa vieille mère qui vient d'expirer; Mme de
+Dreux, avide de revoir sa mère en sortant de prison, et apprenant avec
+un poignant désespoir que le chagrin de sa captivité a tué cette mère
+chérie. Mme de la Fayette voit-elle mourir son vieil ami, le duc de
+la Rochefoucauld: «Rien ne pouvait être comparé à la confiance et aux
+charmes de leur amitié,» dit Mme de Sévigné... «Tout se consolera,
+hormis elle[351].»
+
+[Note 351: 17 et 26 mars 1680.]
+
+Ce mot révèle une âme qui connaissait l'amitié. Mme de Sévigné fut, on
+le sait, une amie dévouée jusqu'au sacrifice. Elle n'hésita pas à se
+compromettre pour de chers proscrits. Avec quelle ardente sollicitude
+elle suit le procès de Fouquet, le «cher malheureux!» Jamais elle ne
+fera une cour plus empressée à M. de Pomponne et à sa famille que dans
+la disgrâce de ce ministre, et avec quelle délicatesse! «Je leur rends
+des soins si naturellement, que je me retiens, de peur que le vrai n'ait
+l'air d'une affectation et d'une fausse générosité: ils sont contents de
+moi[352].»
+
+[Note 352: 29 novembre 1679.]
+
+Dans ce noble coeur vit aussi la passion pour la gloire de la France.
+Quelle patriotique fierté dans le récit de l'entrevue de Louis XIV avec
+l'ambassadeur de Hollande! «Le roi prit la parole, et dit avec une
+majesté et une grâce merveilleuse, qu'il savait qu'on excitait ses
+ennemis contre lui; qu'il avait cru qu'il était de sa prudence de ne se
+pas laisser surprendre, et que c'est ce qui l'avait obligé à se rendre
+si puissant sur la mer et sur la terre, afin d'être en état de se
+défendre; qu'il lui restait encore quelques ordres à donner, et qu'au
+printemps il ferait ce qu'il trouverait le plus avantageux pour sa
+gloire, et pour le bien de son État; et fit comprendre ensuite à
+l'ambassadeur, par un signe de tête, qu'il ne voulait point de
+réplique[353].»
+
+[Note 353: 5 janvier 1672.]
+
+Ce signe de tête nous fait rêver au Jupiter olympien d'Homère. Où est le
+temps où la France avait le droit et le pouvoir de manifester ainsi sa
+volonté à l'Europe?
+
+Mme de Sévigné aime aussi la France dans ses soldats. Avec quel vif
+plaisir elle dit après le passage du Rhin: «Les Français sont jolis
+assurément: il faut que tout leur cède pour les actions d'éclat et de
+témérité; enfin il n'y a plus de rivière présentement qui serve de
+défense contre leur excessive valeur[354].»
+
+[Note 354: 3 juillet 1672.]
+
+Enfin, à la mort de Turenne, quelle patriotique douleur! Nous en avons
+déjà entendu l'écho.
+
+C'est ici le lieu d'aborder une question délicate. On a accusé Mme de
+Sévigné d'avoir traité avec une cruelle légèreté ce qu'il y a de plus
+poignant pour le sentiment national: la guerre civile et les terribles
+répressions qu'elle entraîne. C'est à l'occasion des troubles de
+Bretagne que Mme de Sévigné a encouru ce grave reproche. Il me paraît
+utile de bien pénétrer ici la pensée de la marquise.
+
+Sans doute, dans plus d'un endroit de ses lettres, Mme de Sévigné
+s'exprime avec une étrange désinvolture sur les exécutions qui
+remplissaient d'horreur la Bretagne. Mais il ne faut pas oublier que,
+liée avec le gouverneur de Bretagne, et écrivant à Mme de Grignan, femme
+du lieutenant général du roi en Provence, elle est obligée à une grande
+circonspection de langage. S'exprimer autrement, alors qu'une lettre
+pouvait être décachetée en route, n'était-ce pas faire perdre à son fils
+l'appui de M. de Chaulnes, n'était-ce pas aussi compromettre aux yeux du
+roi la chère correspondante à qui elle aurait confié les sentiments
+de réprobation que soulevaient dans son cour des ordres iniques? Ces
+sentiments ne se font-ils pas jour çà et là? Je ne sais si je m'abuse;
+mais sous l'apparente légèreté avec laquelle Mme de Sévigné parle des
+malheurs de la Bretagne, je crois voir non de l'indifférence, mais une
+ironie amère. Les véritables sentiments de la marquise paraissent
+se trahir plus d'une fois: «Je prends part à la tristesse et à la
+désolation de toute la province... Me voilà bien Bretonne, comme vous
+voyez; mais vous comprenez bien que cela tient à l'air que l'on respire,
+_et aussi à quelque chose de plus_; car, de l'un à l'autre, toute la
+province est affligée.[355]»
+
+[Note 355: 20 octobre 1675.]
+
+Quelles réflexions seraient plus éloquentes que ce tableau: «Voulez-vous
+savoir des nouvelles de Rennes? Il y a présentement cinq mille hommes,
+car il en est encore venu de Nantes. On a fait une taxe de cent mille
+écus sur les bourgeois; et si on ne trouve point cette somme dans
+vingt-quatre heures, elle sera doublée, et exigible par des soldats. On
+a chassé et banni toute une grande rue, et défendu de les recueillir
+sur peine de la vie; de sorte qu'on voyait tous ces misérables, femmes
+accouchées, vieillards, enfants, errer en pleurs au sortir de cette
+ville, sans savoir où aller, sans avoir de nourriture; ni de quoi se
+coucher. Avant-hier on roua un violon qui avait commencé la danse et
+la pillerie du papier timbré; il a été écartelé après sa mort, et ses
+quatre quartiers exposés aux quatre coins de la ville... On a pris
+soixante bourgeois; on commence demain à pendre.» Malheureusement, pour
+faire passer ces paroles où frémit une indignation contenue, Mme de
+Sévigné ajoute des lignes qui lui sont peut-être inspirées aussi par la
+crainte des insultes auxquelles serait exposée sa fille si la Provence
+se révoltait comme la Bretagne.
+
+«Cette province est d'un bel exemple pour les autres, et surtout de
+respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire
+d'injures, et de ne point jeter de pierres dans leur jardin[356].» Telles
+étaient, en effet, les avanies qu'avaient eu à souffrir le duc et la
+duchesse de Chaulnes. Mais ne semble-t-il pas que le ton qu'emploie
+Mme de Sévigné dénote qu'elle trouve la rigueur du châtiment bien
+disproportionnée à la gravité de l'offense? Ne dit-elle pas plus tard:
+«Rennes est une ville comme déserte; les punitions et les taxes ont été
+cruelles[357]?» Ailleurs encore, elle dira les atrocités de la répression.
+Je reconnais cependant que je voudrais une moins prudente réserve et une
+plus vigoureuse indignation dans la petite-fille de sainte Chantal, dans
+la femme qui tentait d'arracher un galérien à ce supplice qu'elle
+se représentait sous de si vives couleurs. Il est vrai que, même en
+demandant la grâce d'un forçat, la marquise dissimule un sourire; il est
+vrai aussi que la description du bagne frappe plus son imagination que
+son coeur, et qu'elle se promet un plaisir d'artiste à voir un tel
+spectacle: «Cette nouveauté, à quoi rien ne ressemble, touche ma
+curiosité; je serai fort aise de voir cette sorte d'enfer. Comment! des
+hommes gémir jour et nuit sous la pesanteur de leurs chaînes?» Elle
+exprime par un vers italien l'étrange attrait qu'aurait pour elle ce
+tableau:
+
+ «E' di mezzo l'orrore esce il diletto[358].»
+ _Et du milieu de l'horreur naît le plaisir._
+
+[Note 356: 30 octobre 1675.]
+
+[Note 357: 13 novembre 1675.]
+
+[Note 358: 13 mai 1671.]
+
+Ne nous pressons pas trop de conclure que Mme de Sévigné était
+insensible aux généreuses émotions de la charité chrétienne. Peut-être
+les vertus dont on parle le plus ne sont-elles pas toujours celles que
+l'on pratique le mieux.
+
+Il m'est plus difficile d'excuser la légèreté avec laquelle Mme de
+Sévigné rapporte certaines anecdotes ou juge certaines situations. Nous
+n'aimons pas à l'entendre raconter à sa fille de scandaleuses aventures.
+Nous ne lui pardonnons pas surtout de dire à cette même fille qu'elle
+conseillerait à une femme trahie de jouer _quitte à quitte_ avec son
+mari. C'étaient là de ces propos mondains auxquels elle ne réfléchissait
+sans doute pas, elle qui, dans la même situation, était demeurée fidèle
+au devoir.
+
+Dans d'autres circonstances, Mme de Sévigné fait preuve d'un jugement
+plus sain. Cette femme qui semble tout au présent a compris le néant de
+ce qui passe. Mais elle ne veut de la philosophie qu'autant que celle-ci
+est chrétienne. Bien que des impressions jansénistes viennent se mêler
+à sa foi, cette foi reste humble et soumise. La petite-fille de sainte
+Chantai voit en tout les desseins de la Providence; elle s'abandonne
+avec une confiante sérénité à la souveraine puissance qui nous guide.
+Lorsqu'un fils est né à Mme de Grignan, elle dit, à celle-ci avec
+l'accent d'une mère chrétienne: «Ma fille, vous l'aimez follement; mais
+donnez-le bien à Dieu, afin qu'il vous le conserve... Donnez-le à Dieu,
+si vous voulez qu'il vous le donne[359].» Elle a beau ajouter à ce conseil
+une note rieuse, elle sait bien qu'une chose seule est nécessaire: la
+direction de la vie vers le salut éternel.
+
+[Note 359: 13 décembre 1671.]
+
+Et cependant avec quelle confusion elle s'accuse de se laisser détourner
+de cette pensée!
+
+C'est encore une forte chrétienne qui a écrit à M. de Coulanges cette
+superbe lettre sur la mort de Louvois et sur le conclave:
+
+«Je suis tellement éperdue de la nouvelle de la mort très subite de M.
+de Louvois, que je ne sais par où commencer pour vous en parler. Le
+voilà donc mort, ce grand ministre, cet homme si considérable, qui
+tenait une si grande place; dont le _moi_, comme dit M. Nicole, était si
+étendu; qui était le centre de tant de choses: que d'affaires, que de
+desseins, que de projets, que de secrets, que d'intérêts à démêler, que
+de guerres commencées, que d'intrigues, que de beaux coups d'échecs
+à faire et à conduire! Ah, mon Dieu! donnez-moi un peu de temps; je
+voudrais bien donner un échec au duc de Savoie, un mat au prince
+d'Orange; non, non, vous n'aurez pas un seul, un seul moment...» Sous
+une forme familière, n'est-ce pas ici la haute inspiration de Bossuet?
+
+«Quant aux grands objets qui doivent porter à Dieu, poursuit Mme de
+Sévigné, vous vous trouvez embarrassé dans votre religion sur ce qui se
+passe à Rome et au conclave; mon pauvre cousin, vous vous méprenez. J'ai
+ouï dire qu'un homme d'un très bon esprit tira une conséquence toute
+contraire au sujet de ce qu'il voyait dans cette grande ville: il en
+conclut qu'il fallait que la religion chrétienne fût toute sainte et
+toute miraculeuse de subsister ainsi par elle-même au milieu de tant de
+désordres et de profanations; faites donc comme lui, tirez les mêmes
+conséquences, et songez que cette même ville a été autrefois baignée du
+sang d'un nombre infini de martyrs; qu'aux premiers siècles toutes les
+intrigues du conclave se terminaient à choisir entre les prêtres celui
+qui paraissait avoir le plus de zèle et de force pour soutenir le
+martyre; qu'il y eut trente-sept papes qui le souffrirent l'un après
+l'autre, sans que la certitude de cette fin leur fît fuir ni refuser une
+place où la mort était attachée, et quelle mort! Vous n'avez qu'à lire
+cette histoire, pour vous persuader qu'une religion subsistante par un
+miracle continuel, et dans son établissement et dans sa durée, ne peut
+être une imagination des hommes... Lisez saint Augustin dans sa _Vérité
+de la Religion_... Ramassez donc toutes ces idées, et ne jugez pas si
+légèrement; croyez que, quelque manège qu'il y ait dans le conclave,
+c'est toujours le Saint-Esprit qui fait le pape; Dieu fait tout, il est
+le maître de tout, et voici comme nous devrions penser: j'ai lu ceci en
+bon lieu: _Quel mal peut-il arriver à une personne qui sait que Dieu
+fait tout, et qui aime tout ce que Dieu fait?_ Voilà sur quoi je vous
+laisse, mon cher cousin[360].»
+
+[Note 360: 26 juillet 1691.]
+
+Cette chrétienne qui savait si bien juger du néant des choses humaines,
+et qui croyait avec une si ferme confiance que rien de mal ne peut
+arriver à la créature qui voit en tout la volonté d'un Dieu paternel,
+cette chrétienne avait cependant redouté la mort: «Je trouve la mort si
+terrible, écrivait-elle, que je hais plus la vie parce qu'elle m'y mène
+que par les épines dont elle est semée[361].» Mais les solides lectures
+dont Mme de Sévigné se nourrissait, les enseignements religieux qu'elle
+s'appliquait de plus en plus affermirent son âme, et elle mourut avec le
+courage chrétien. Elle acheva sa vie auprès de ce qu'elle avait de plus
+cher au monde: cette fille bien-aimée qui fut l'occasion de sa gloire
+littéraire.
+
+[Note 361: 16 mars 1672.]
+
+Ce n'est pas sans tristesse que nous voyons disparaître la noble et
+charmante femme. En nous initiant à ses sentiments, à ses occupations,
+elle nous fait vivre de sa propre vie, et lorsqu'elle nous quitte, il
+nous semble qu'elle emporte quelque chose de notre propre vie.
+
+Si une exquise civilisation a seule pu produire Mme de Sévigné,
+l'illustre épistolière a bien rendu à la société ce qu'elle lui devait.
+C'est sur les femmes principalement qu'elle a exercé une grande
+influence. Sans doute, elle ne pouvait leur léguer ce génie naturel qui
+donne à ses lettres le trait profond et juste de la pensée, la grâce
+piquante et le tour inimitable de l'expression. Mais elles ont appris de
+ce merveilleux modèle que le secret de l'art épistolaire est de laisser
+parler avec naturel et simplicité un cour aimant, un esprit solidement
+et délicatement cultivé.
+
+Avec moins d'abandon, Mme de Maintenon donne aux femmes un enseignement
+analogue. Nous l'avons vu dans le chapitre où l'éducation de Saint-Cyr
+nous a longuement occupée. La solidité est plus apparente dans les
+lettres de Mme de Maintenon que dans celles de Mme de Sévigné. Aussi
+l'esprit pratique de Napoléon Ier accordait-il aux premières la
+préférence qu'une viande substantielle lui paraissait devoir mériter
+sur «un plat d'oeufs à la neige.» J'avoue humblement que malgré ma
+sympathique admiration pour la fondatrice de Saint-Cyr, et en dépit même
+des réserves que j'ai faites en parlant de Mme de Sévigné, celle-ci
+a toute ma prédilection, et que je ne sais me dérober à ce charme
+fascinateur qu'elle exerce comme Marguerite d'Angoulême: la vivacité de
+l'esprit français unie à la sensibilité d'un coeur de femme.
+
+Au point de vue littéraire, c'est faire une lourde chute que de quitter
+le style gracieux, ailé de Mme de Sévigné, pour la prose massive de Mme
+Dacier. Le nom de cette dernière ne saurait cependant être omis dans
+un chapitre consacré à l'influence intellectuelle de la femme. Par ses
+publications et ses traductions d'auteurs anciens, elle a rendu de réels
+services aux lettres françaises. Quels que soient les défauts de son
+style, son manque de goût, la fausse élégance qu'elle prête parfois à
+Homère, ou l'allure bourgeoise par laquelle elle traduit l'inimitable
+naïveté du poète, quelle que soit aussi la violence de la polémique
+qu'elle soutint pour le défendre, elle contribua puissamment à remettre
+en honneur les antiques modèles du beau, et sa version de l'_Iliade_
+et de l'_Odyssée_, la meilleure qui eût paru jusqu'alors, est demeurée
+populaire. Malheureusement elle voulut se montrer trop virile, et en
+pareil cas, la femme perd sa grâce native sans acquérir la force de
+l'homme[362].
+
+[Note 362: Egger, _Mémoires de littérature ancienne_; M. l'abbé Fabre,
+_la Jeunesse de Fléchier_ les lettres inédites de Mme Dacier, publiées
+dans l'appendice de cet ouvrage.]
+
+Les femmes du XVIIe siècle laissèrent leur empreinte non seulement sur
+les lettres, mais aussi sur les arts. Nous avons dit la protection
+éclairée qu'au XVIIe siècle de grandes dames, des princesses, des
+reines, accordèrent à la peinture, à la sculpture, à l'architecture, aux
+arts industriels. Des femmes, appartenant pour la plupart aux familles
+de peintres éminents, honorèrent par leurs propres travaux les noms
+qu'elles portaient. Telles furent Mme Restout, née Madeleine Jouvenet,
+soeur et élève de Jean Jouvenet, et les deux soeurs des frères Boulogne,
+Geneviève et Madeleine qui, toutes deux, furent reçues à l'Académie
+royale de peinture et de sculpture. C'est un fait touchant que celui de
+ces soeurs s'unissant à leurs frères dans le culte de l'art.
+
+Au XVIIIe siècle, plusieurs femmes appartinrent aussi à l'Académie de
+peinture et de sculpture. L'une d'elles était la femme et l'élève
+d'un peintre renommé, Vien[363]. Une autre est demeurée célèbre par ses
+portraits; c'est Mme Vigée-Lebrun.
+
+[Note 363: Villot, _Notice des tableaux du Louvre_. École française.]
+
+La marquise de Pompadour se fit remarquer comme graveur. Protectrice des
+arts, elle encouragea naturellement le voluptueux pinceau de Boucher.
+Il y a loin de cette influence à celle de la duchesse d'Aiguillon
+protégeant le noble et religieux génie des Le Sueur et des Poussin.
+C'est toute la différence du XVIIe siècle au XVIIIe.
+
+Avec l'art, nous sommes entrée dans le XVIIIe siècle. C'est par les
+salons que se font désormais les renommées littéraires, et plusieurs des
+femmes qui président à ces cercles y brillent par leur mérite personnel.
+Toute déconsidérée qu'elle fût, Mme de Tencin réunissait autour d'elle
+des hommes d'esprit et de talent qu'elle appelait irrévérencieusement
+_ses bêtes_: c'était Montesquieu, Fontenelle.
+
+Chose étrange, Mme de Tencin, l'une des femmes qui concoururent le plus
+effrontément à la corruption de la Régence, a laissé des romans où ses
+moeurs sont bien loin de se refléter. Le libertinage de sa vie contraste
+avec les sentiments ingénus et délicats qui respirent dans son
+chef-d'oeuvre: _les Mémoires du comte de Comminges_, «le plus beau titre
+littéraire des femmes dans le XVIIIe siècle», a dit M. Villemain[364].
+
+[Note 364: M. Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.
+Onzième leçon.]
+
+Les assises du bel esprit se tenaient aussi à Sceaux, chez la duchesse
+du Maine. A sa cour apparaissaient Voltaire, Fontenelle, Chaulieu, La
+Motte, puis des femmes distinguées qui devaient avoir un nom ou une
+influence littéraire, Mlle de Launay et deux grandes dames qui tinrent
+des salons renommés: la marquise de Lambert, la marquise du Deffand.
+
+Les _Mémoires_ de Mlle de Launay, a dit M. Villemain, «sont curieux
+à plus d'un titre, et surtout parce qu'ils marquent une époque de la
+langue et du goût, un certain art de simplicité mêlée de finesse,
+d'élégance discrète et de bienséance ingénieuse. C'était le ton de la
+cour de Sceaux. C'était le style net et fin qui plaît dans La Motte,
+auquel Fontenelle ajouta de nouvelles grâces, que Mairan, Mme de
+Lambert, Maupertuis employèrent avec goût, que Montesquieu mêla parfois
+à son génie, et dont quelques nuances se retrouvent dans la concision
+piquante de Duclos et dans la subtilité prétentieuse de Marivaux. Sous
+la plume de Mlle de Launay, ce style est à son point de perfection,
+poli, enjoué, facile, et parfois, lorsque son cour est engagé dans
+ce qu'elle raconte, vif et coloré, en dépit de la modestie de
+l'expression[365].»
+
+[Note 365: Villemain, _l. c._]
+
+Malheureusement le souffle des plus amères déceptions avait desséché le
+cour de Mlle de Launay, sans que ce pauvre coeur pût se retremper à la
+source de ces consolations religieuses qu'elle était loin pourtant de
+méconnaître. Ses _Mémoires_ ne laissent dans l'âme du lecteur qu'une
+sensation de vide et de découragement.
+
+Bien différente est l'impression que produisent les écrits de la
+marquise de Lambert à qui M. Villemain reconnaît un style de même race
+que celui de Mlle de Launay. On sent que, disciple de Fénelon, elle a
+passé une partie de sa vie dans le XVIIe siècle, et la pensée chrétienne
+donne à ses écrits l'élévation morale et la douce chaleur du sentiment.
+
+Moraliste aimable, elle n'avait écrit que pour ses enfants, et ce fut
+malgré elle que ses oeuvres furent livrées à la publicité. Ne nous en
+plaignons pas, nous qui avons respiré dans ces pages exquises les plus
+généreux sentiments d'honneur chevaleresque, de pureté morale, de
+tendresse contenue. J'ai cité plus haut les _Avis_ que Mme de Lambert
+donna à son fils et à sa fille[366]. Comme Cicéron, elle écrivit un traité
+sur l'_Amitié_, un autre sur la _Vieillesse_[367]. Si les limites de mon
+ouvrage me le permettaient, je citerais plus d'une page du traité de
+l'_Amitié_. Peut-être même ces pages qui expriment sous une forme plus
+délicate et plus châtiée, des pensées analogues à celles que j'ai
+empruntées à Mme de Sablé, auraient-elles plus mérité que les maximes de
+cette dernière une citation spéciale dans mon étude. Mais en accordant
+cette place aux réflexions de Mme de Sablé, je ne pouvais oublier
+qu'elle a en quelque sorte créé la littérature des _Maximes_.
+
+[Note 366: Voir notre chapitre II.]
+
+[Note 367: On lui doit aussi des _Réflexions sur les femmes_ et
+d'autres opuscules.]
+
+Le marquis d'Argenson a rendu un digne hommage à Mme de Lambert, à son
+caractère, à l'influence qu'elle exerça et qui fit de son salon le seuil
+de l'Académie française[368].
+
+
+[Note 368: Marquis d'Argenson, _Mémoires_.]
+
+Ce salon était encore un héritage du XVIIe siècle par les goûts
+littéraires de la marquise, par ses croyances religieuses, et même par
+le _précieux_ dont elle aurait gardé quelque reste s'il faut en croire,
+non ses écrits parfaitement naturels, mais le témoignage de son ami le
+marquis d'Argenson.
+
+Les salons qui devaient succéder à ce cercle ont un autre caractère et
+sont bien du XVIIIe siècle.
+
+Foncièrement ignorantes de tout, les femmes du XVIIIe siècle parlent
+de tout, raisonnent ou déraisonnent sur tout, mais toujours avec cette
+grâce piquante qui distingue la conversation du XVIIIe siècle. Ce qui
+domine alors, c'est le trait d'esprit, c'est le brillant, vrai ou faux,
+peu importe, pourvu que le stras miroite. Au milieu de tout ce clinquant
+et de tout ce cliquetis de paroles, le marquis d'Argenson regrettait la
+causerie grave et noble de l'hôtel de Rambouillet, cette causerie dont
+le salon de Mme de Lambert lui apportait sans doute un dernier écho.
+
+Cependant, quelle que soit sa nouvelle allure, rapide et brillante,
+la causerie a plus que jamais les caractères distinctifs de l'esprit
+français, la clarté, la précision. Et les salons qui seuls, comme je le
+rappelais plus haut, donnent la célébrité aux oeuvres de l'intelligence,
+les salons demandent au savant, comme au littérateur, que dans ses
+écrits même il parle leur langue. Dépouillant l'appareil doctrinal, la
+science se fait aimable pour se présenter aux belles dames.
+
+«Point de livre alors, dit M. Taine, qui ne soit écrit pour des gens
+du monde et même pour des femmes du monde. Dans les entretiens de
+Fontenelle sur _la Pluralité des mondes_, le personnage central est une
+marquise.» Voltaire, qui a dédié _Alzire_ à Mme du Chatelet, écrit pour
+elle _la Métaphysique_ et _l'Essai sur les moeurs_. C'est pour Mme
+d'Épinay que Rousseau compose _l'Émile_.
+
+«Condillac écrit _le Traité des sensations_, d'après les idées de Mlle
+Ferrand, et donne aux jeunes filles des conseils sur la manière de
+lire sa _Logique_. Baudeau adresse et explique à une dame son _Tableau
+économique_. Le plus profond des écrits de Diderot est une conversation
+de Mlle de l'Espinasse avec d'Alembert et Bordeu. Au milieu de son
+_Esprit des lois_, Montesquieu avait placé une invocation aux Muses.
+Presque tous les ouvrages sortent d'un salon, et c'est toujours un salon
+qui, avant le public, en a les prémices[369].»
+
+[Note 369: Taine, _les Origines de la France contemporaine. L'ancien
+régime_.]
+
+Les femmes trouveront-elles, dans le courant scientifique qui les
+enveloppe, l'instruction que ne leur a pas donnée leur première
+éducation? Non; les connaissances qu'elles acquièrent dans le commerce
+superficiel du monde, et qui manquent de base, ces connaissances
+faussent plus leur jugement qu'elles ne le fortifient. Les femmes
+n'auront guère ajouté que la pédanterie à l'ignorance. Nous trouverons
+cependant des exceptions. L'une nous sera donnée par le monde des
+salons, dans la personne de Mme du Chatelet, qui écrit _les Institutions
+de physique_, _l'Analyse de la philosophie de Leibnitz_, et qui traduit
+_les Principes de Newton_. Nous rencontrerons encore un autre exemple de
+vaillant labeur intellectuel, bien loin des salons parisiens, au fond
+d'une province, dans ce château vendéen où une jeune fille, Mlle de
+Lézardière, s'imposait une tâche écrasante: _la Théorie des lois
+politiques de la monarchie française_. M. Augustin Thierry lui a
+reproché d'avoir nié l'influence romaine dans la monarchie franke et
+d'avoir groupé d'après les besoins de sa thèse, les vieux monuments
+législatifs qu'elle cite; mais il ne peut s'empêcher d'admirer dans
+l'oeuvre de Mlle de Lézardière, l'enchaînement des idées, le soin avec
+lequel les documents les plus arides ont été compulsés, la sagacité que
+l'auteur apporte souvent pour traiter des questions ardues. M. Augustin
+Thierry avoue que si la Révolution n'avait pas entravé la publication de
+ce livre, il eût pu faire secte[370].
+
+[Note 370: Augustin Thierry, _Considérations sur l'histoire de
+France_.]
+
+Les femmes du XVIIIe siècle embrassent avec ardeur les principes de
+la philosophie nouvelle, triste philosophie qui, en sapant toutes les
+croyances, allait amener l'effondrement social de notre pays. Les
+femmes rivalisent avec les hommes pour monter à l'assaut des vérités
+religieuses. Elles font gloire de leur athéisme. L'une traite Voltaire
+de bigot parce qu'il est déiste[371].
+
+[Note 371: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.]
+
+Mme Geoffrin, femme peu instruite, mais «riche vaniteuse[372],» donne de
+célèbres soupers philosophiques grâce auxquels elle devient pendant
+quarante ans «une manière de dictateur de l'esprit, des talents,
+du mérite et de la bonne compagnie[373].» Les encyclopédistes qui se
+réunissent chez elle, se retrouvent aussi chez Mlle de l'Espinasse,
+cette brillante transfuge du salon de Mme du Deffand.
+
+[Note 372: Cuvillier-Fleury, _Une reine de Saba de la rue
+Saint-Honoré_. (_Posthumes et revenants_.)]
+
+[Note 373: Témoignage d'un annotateur de Montesquieu, cité dans
+l'ouvrage ci-dessus.]
+
+En dépit de sa liaison avec Voltaire, la marquise du Deffand a de
+l'antipathie pour les philosophes; mais elle n'a pas respiré en vain
+le souffle d'incrédulité qui émane de leurs doctrines. Elle voudrait
+croire, elle ne le peut. Aussi, bien que son salon du couvent de
+Saint-Joseph[374] fût l'un des plus aristocratiques et des plus spirituels
+de Paris, bien que, vieille et aveugle, elle fit de sa vie une fête
+perpétuelle, l'ennui est au fond de son âme, ennui mortel, incurable,
+que laissent à leur place les croyances disparues. Elle le
+caractérisait, cet ennui, par l'un de ces traits profonds qui
+distinguent sa correspondance: «La société présente est un commerce
+d'ennui; on le donne, on le reçoit, ainsi se passe la vie[375].» Elle
+écrivait cela à la duchesse de Choiseul, l'amie et la protectrice de
+l'abbé Barthélemy, la femme ravissante que nous avaient fait connaître
+les témoignages enthousiastes de ses contemporains, et que nous révèlent
+mieux encore ses lettres remplies de vivacité et de charme sympathique.
+Elle aussi, cependant, la noble et généreuse femme, elle cherchait
+ailleurs que dans le christianisme le principe de sa tendre charité.
+Tout en détestant Rousseau, elle n'avait d'autre religion que la
+profession de foi du vicaire savoyard[376].
+
+[Note 374: Actuellement le ministère de la guerre. Marquis de
+Saint-Aulaire, _Correspondance complète de Mme du Deffand_, 1877.]
+
+[Note 375: Lettre du 31 août 1772.]
+
+[Note 376: Marquis de Saint-Aulaire, notice précédant la
+correspondance de Mme du Deffand.]
+
+Rousseau, qui avait soulevé parmi les femmes un ardent enthousiasme,
+dut perdre plus d'une admiratrice par ses _Confessions_. Plus d'une, en
+effet, devait partager le sentiment de la comtesse de Boufflers
+écrivant à Gustave III: «Je charge, quoiqu'avec répugnance, le baron de
+Cederhielm de vous porter un livre qui vient de paraître: ce sont les
+infâmes mémoires de Rousseau, intitulés _Confessions_. Il me paraît que
+ce peut être celles d'un valet de basse-cour, au-dessous même de cet
+état, maussade en tout point, lunatique et vicieux de la manière la plus
+dégoûtante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu (car
+c'en était un); je ne me consolerai pas qu'il en ait coûté la vie à
+l'illustre David Hume, qui, pour me complaire, se chargea de conduire en
+Angleterre cet animal immonde[377].»
+
+[Note 377: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre du 1er mai
+1782, reproduite d'après les papiers d'Upsal, par M. Geffroy, _Gustave
+III et la cour de France_, Appendice.]
+
+Plût à Dieu que toutes les femmes eussent partagé ici l'indignation de
+Mme de Boufflers et que les _Confessions_ de Rousseau n'eussent point
+enfanté les _Mémoires particuliers_ de Mme Roland! Contraste bizarre! La
+légère comtesse de Boufflers s'indigne du cynisme des _Confessions_,
+et l'honnête Mme Roland imite ce cynisme dans ses _Mémoires_, ces
+_Mémoires_ où l'enthousiasme qui porte à faux, l'esprit d'utopie, la
+déclamation, la pose théâtrale, sont bien aussi de l'école de Rousseau,
+et font regretter que Mme Roland ne se soit pas plus souvent montrée
+elle-même dans les fraîches et douces inspirations qui échappent parfois
+de son cour et de sa plume.
+
+L'influence de Rousseau avait été immense sur les femmes. Il avait fait
+succéder à l'esprit de sarcasme et de dénigrement la sensiblerie et
+l'enthousiasme. Nous avons vu la sensiblerie à l'oeuvre dans l'éducation
+des jeunes filles. Elle se traduit jusque dans la parure et produit la
+robe _à la Jean-Jacques Rousseau_, le pouf _au sentiment_. Elle préside
+à toutes les actions de la vie et a particulièrement son emploi dans les
+salons littéraires. En écoutant Trissotin, les fausses précieuses
+du XVIIe siècle disaient qu'elles se pâmaient d'aise; les femmes
+sentimentales du XVIIIe siècle font mieux que de le dire en entendant
+un auteur lire sa pièce: elles se pâment réellement. Les sanglots, les
+syncopes, tels sont leurs applaudissements.
+
+En mettant à la mode l'enthousiasme et les larmes d'admiration, Rousseau
+préparait, sans qu'il s'en doutât, le triomphe de Voltaire: «Il est
+d'usage, surtout pour les jeunes femmes, de s'émouvoir, de pâlir, de
+s'attendrir, et même en général de se trouver mal en apercevant M. de
+Voltaire; on se précipite dans ses bras, on balbutie, on pleure, on est
+dans un trouble qui ressemble à l'amour le plus passionné.» Faut-il
+rappeler ici qu'au retour de Voltaire, des femmes françaises
+participèrent à l'ovation indescriptible qui lui fut faite et où vibra
+ce cri antinational: «Vive l'auteur de _la Pucelle_![378]»
+
+[Note 378: Témoignages recueillis par M. Taine, _ouvrage cité_.]
+
+N'enveloppons pas toutefois dans la même réprobation tous les élans
+d'enthousiasme qui se produisirent dans les dernières années de l'ancien
+régime. Il y eut alors au sein de la vieille noblesse française de
+généreux tressaillements. Longtemps comprimés par le scepticisme, les
+bons instincts de la nature humaine cherchaient à réagir. Les théories
+humanitaires circulaient. Des femmes s'en firent les éloquents
+interprètes et les propagèrent à l'étranger, comme nous le verrons dans
+le chapitre suivant.
+
+Si tant de nobles élans devaient demeurer stériles, c'est qu'en général
+ils ne cherchaient pas dans l'Évangile l'inspiration et la règle. En
+vain croit-on travailler au bonheur des peuples quand on y travaille
+sans Dieu ou contre Dieu: «Si le Seigneur ne bâtit lui-même la maison,
+c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent.»
+
+Toutes les belles théories philanthropiques du XVIIIe siècle allaient
+aboutir aux pages sanglantes de la Terreur.
+
+La pensée religieuse, sinon toujours la foi, vivait cependant encore
+dans quelques-uns de ces coeurs qui battaient pour la liberté. Je me
+plais à nommer ici une femme qui rappela dans ses oeuvres immortelles,
+que l'homme ne peut se passer de Dieu et du culte qu'il doit lui rendre.
+Née protestante, mais catholique d'instinct, les religieuses traditions
+que l'on gardait dans sa famille, prémunirent Mme de Staël contre les
+dangereuses doctrines qu'elle rencontrait chez les hôtes que réunissait
+le célèbre salon de sa mère, la pieuse et charitable Mme Necker. Si,
+comme les femmes de son temps, Mme de Staël admira Rousseau, du moins le
+déisme du Vicaire savoyard ne lui suffisait pas; et bien que son ardente
+imagination s'élançât au delà des limites que le dogme prescrit, son
+coeur aimant et souffrant sentait le besoin de la foi qui soutient et
+console.
+
+Fervente disciple d'un père qu'elle adorait, elle aima, comme Necker, la
+liberté telle qu'elle crut la voir apparaître à l'ouverture des États
+généraux[379]. Lorsque cette liberté fut devenue la plus odieuse des
+tyrannies, Mme de Staël, dans un magnifique élan, prit la défense de la
+reine qui allait consommer son martyre sur l'échafaud.
+
+[Note 379: Mme de Staël à Gustave III, lettre du 11 novembre 1791,
+reproduite par M. Geffroy d'après les papiers d'Upsal. _Gustave IIIe et
+la cour de France_,]
+
+Malgré de cruelles déceptions, la liberté fut toujours, pour Mme
+de Staël, l'âme de son génie, merveilleux génie qui excella dans
+l'observation de la vie sociale[380]. Cette liberté, Mme de Staël la
+voulait, non seulement pour les peuples, mais pour les lettres. La
+littérature française lui paraissait alors emprisonnée dans le cercle
+d'une tradition qui devenait de plus en plus étroite. Elle lui ouvrit
+les larges horizons des littératures germaniques pour que le génie
+national pût leur demander ce qui s'appropriait le mieux à son essence.
+
+[Note 380: Villemain, _Tableau de la littérature au XVIIIe siècle.]
+
+Ici Mme de Staël n'appartient plus au XVIIIe siècle. Mais je n'ai pas
+voulu quitter cette époque sans y saluer dans l'aurore de son génie
+la plus grande des femmes qui ont tenu en France le sceptre de
+l'intelligence.
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+
+ LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS
+
+
+Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps
+modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et
+les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de
+Bretagne.--XVIe-XVIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite
+d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Elisabeth
+d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.
+La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du
+XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie
+de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les
+collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie,
+Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La
+mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes de
+la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland,
+Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_.
+Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la
+guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rose Lacombe. Théroigne de
+Méricourt.
+
+
+Souvent heureuse dans les oeuvres de l'intelligence, quelle a été
+l'influence de la femme française dans le domaine des événements de
+l'histoire?
+
+Depuis le XVIe siècle, il faut le dire, cette influence a été
+généralement néfaste. Il n'en avait pas été ainsi au moyen âge. Lorsque
+les femmes intervenaient à cette époque dans les scènes de l'histoire,
+c'était parfois, il est vrai, pour le malheur du pays, mais c'était le
+plus souvent pour sa gloire. Sainte Clotilde, sainte Bathilde, Blanche
+de Castille, Jeanne d'Arc comptent parmi les bienfaiteurs de la France.
+Les trois premières lui ont donné la royauté chrétienne, et l'une
+de celles-ci a contribué à son unité nationale; la quatrième l'a
+miraculeusement délivrée de l'étranger. Mais ce qui a fait leur force,
+c'est une grande inspiration, de foi patriotique et religieuse, c'est
+pour les unes le profond sentiment d'une mission maternelle, c'est pour
+Jeanne d'Arc l'appel direct du ciel. Ces femmes ont agi dans la mesure
+des attributions réservées à leur sexe, et, dans ces attributions, je ne
+comprends pas seulement les vertus domestiques de la femme et les vertus
+morales qui lui sont communes avec l'homme, je mets au premier rang
+les vertus patriotiques, je n'ai pas dit les talents politiques. Et
+cependant ces talents n'ont pas manqué à Blanche de Castille; mais
+placée dans la situation exceptionnelle de régente, elle se servait de
+son habileté dans les affaires publiques pour laisser à son fils un
+pouvoir fort et respecté. Elle fut une grande reine, parce qu'elle fut
+une grande mère.
+
+Mais ce qui, dans les conditions ordinaires, rend funeste l'intrusion
+politique de la femme, c'est que, créature essentiellement
+impressionnable, elle fait souvent servir son pouvoir à ses ambitions,
+ou bien à ses sentiments de tendresse et de haine. Plus absorbée que
+l'homme par les affections du foyer, ces affections, en devenant
+exclusives, l'aveuglent facilement, et elle leur sacrifie d'instinct
+les intérêts du pays. Si elle paraît favoriser ceux-ci, c'est qu'ils se
+seront accordés avec ses sentiments personnels. D'ailleurs, et nous l'en
+félicitons, elle est rarement douée des facultés de l'homme d'État. Ce
+n'est pas pour cette mission que la Providence l'a créée. Sans doute,
+lorsqu'une sage et forte éducation l'a habituée à faire dominer en elle
+la voix de la conscience, elle peut, nous le redirons plus tard avec M.
+de Tocqueville, inspirer utilement à son foyer l'homme d'État, non en
+lui conseillant des combinaisons politiques, mais en le fortifiant dans
+le culte du devoir. Touche-t-elle directement aux affaires publiques,
+elle risque de remplacer par l'esprit d'intrigue les qualités politiques
+qui lui manquent.
+
+Donc, la passion personnelle pour guide, l'intrigue pour moyen, c'est le
+caractère dominant de l'influence politique exercée par la femme. On en
+vit quelques exemples au moyen âge, mais ils devinrent fréquents dès ce
+XVIe siècle où s'affaiblissent les principes élevés auxquels avaient
+obéi des princesses chrétiennes; ce XVIe siècle qui, en faisant naître
+la cour de France, fortifiera l'esprit d'intrigue.
+
+Dans la période intermédiaire qui suit le moyen âge et qui précède la
+Renaissance, nous retrouverons encore cependant une imitatrice de Jeanne
+d'Arc, Jeanne Hachette; une héritière de Blanche de Castille, Anne de
+France, dame de Beaujeu.
+
+C'est à l'heure du péril national que Jeanne Hachette et ses vaillantes
+compagnes s'arrachent à l'ombre du foyer pour défendre leur ville
+menacée. Comme Jeanne d'Arc, elles ne séparent pas du patriotisme la
+foi qui le vivifie. Quand, pour repousser Charles le Téméraire, elles
+marchent au rempart, elles ont pour enseigne la châsse de sainte
+Angadresme, patronne de leur ville. Les unes apportent des munitions aux
+défenseurs du rempart; d'autres font pleuvoir sur les ennemis des flots
+bouillants d'huile et d'eau, ou les écrasent sous les grosses pierres
+qu'elles font rouler sur leurs têtes. Les assaillants ont commencé
+à gravir le rempart; un porte-étendard plante déjà la bannière de
+Bourgogne sur la muraille; il la tient encore, mais Jeanne Hachette la
+lui arrache.
+
+L'ennemi fut repoussé. Parmi les récompenses que Louis XI donne aux
+habitants de Beauvais, de nobles privilèges sont accordés aux femmes. Le
+roi les dispense des lois somptuaires. Elles ont le pas sur les hommes
+à la procession annuelle que Louis XI institue en l'honneur de sainte
+Angadresme; elles forment comme une garde d'honneur autour de la châsse
+qui a été leur force et leur point de ralliement pour sauver leur cité.
+J'ai nommé, dans Anne de France, une héritière des grandes pensées de
+Blanche de Castille. Tutrice de son frère Charles VIII, elle accomplit,
+comme soeur, une mission politique analogue à celle que Blanche avait
+remplie comme mère. Ainsi que la souveraine du XIIIe siècle, elle
+poursuit avec une prudente fermeté l'oeuvre de l'unité française. Elle a
+les qualités politiques de Louis XI sans en avoir la cruauté; et, par sa
+générosité, par sa munificence, elle rend au pouvoir royal l'éclat que
+lui avait enlevé la mesquinerie de son père[381].
+
+[Note 381: Brantôme, _Premier livre des Dames_. Anne de France.]
+
+Cette jeune femme de vingt-deux ans avait, dit un historien, «la
+ténacité, la dissimulation et la volonté de fer du feu roi; aussi
+disait-il d'elle, avec sa causticité accoutumée, que c'était «la moins
+folle femme du monde, car, de femme sage, il n'y en a point.» «Elle
+prouva qu'il y en avait une; car elle poursuivit, avec une sagacité et
+une énergie admirables, tout ce qu'il y avait eu de national dans les
+plans de Louis XI.» «Elle eût été digne du trône par sa prudence et
+son courage, si la nature ne lui eût refusé le sexe auquel est dévolu
+l'empire.» «Ce jugement d'un contemporain est celui de la postérité[382].»
+
+[Note 382: Henri Martin, _Histoire de France_, tome VII.]
+
+Anne de France mérite cet hommage comme tutrice de Charles VIII, mais
+nous verrons un peu plus tard que la belle-mère du connétable de Bourbon
+n'en sera plus digne. Quel que soit le génie politique dont la nature
+ait exceptionnellement doué une femme, quelle que soit la force d'âme
+avec laquelle elle se possède, il est bien rare qu'à certain moment la
+passion ne vienne obscurcir en elle la notion du sens patriotique. Mais
+nous ne sommes pas encore arrivés à cette dernière apparition de madame
+de Beaujeu dans l'histoire.
+
+Aux États généraux qu'Anne de France consent à réunir, les paysans
+libres sont appelés pour la première fois; et, tout en fortifiant le
+Tiers-État, la princesse continue à défendre le pouvoir royal contre
+les envahissements de la féodalité. Elle résiste victorieusement à la
+nouvelle ligue du Bien public que dirige contre elle le duc d'Orléans.
+Comme nous venons de le rappeler, l'unité de la France la compte, elle
+aussi, parmi ses fondateurs. Cette unité lui doit encore une force
+considérable: la réunion de la Bretagne à la France, «le plus grand
+acte qui restât encore à accomplir pour la victoire définitive et la
+constitution territoriale de la nationalité française[383].»
+
+[Note 383: Guizot, _Histoire de France_, tome II.]
+
+Anne prépare peu à peu son frère à prendre le pouvoir, et quand ce
+moment est venu, elle se retire; elle se livre, dans sa retraite, à
+ses devoirs domestiques. Elle ne garde plus que le droit de conseiller
+discrètement son frère. Si Charles VIII l'avait écoutée, il n'aurait
+pas entraîné la France dans ces guerres d'Italie qui furent si
+préjudiciables au pays.
+
+Pourquoi faut-il qu'Anne de France ait terni, sa pure gloire quand, à
+ses derniers moments, les injustices dont François Ier accablait le mari
+de sa fille, le connétable de Bourbon, lui firent perdre le sentiment
+français, et qu'elle recommanda à son gendre de s'allier à la maison
+d'Autriche! Tout viril que fût son caractère, elle était demeurée femme
+pour subordonner aux intérêts de sa maison son influence politique.
+Soeur et tutrice de Charles VIII, elle sert la France. Belle-mère du
+connétable de Bourbon, elle la trahit. Mais n'oublions pas que ce fut
+à l'heure des défaillances de la mort. N'oublions pas non plus que
+lorsqu'elle était au pouvoir, elle suivit une politique vraiment
+nationale, quelle qu'en fût l'inspiration: Si l'on excepte Anne
+d'Autriche, elle est la seule qui ait droit à cet éloge entre toutes les
+princesses qui, depuis le xve siècle, ont exercé une influence sur les
+destinées de notre pays. C'est qu'elle était la seule aussi qui fût
+fille de France.
+
+L'une des causes qui, en effet, rendirent le plus désastreuse
+l'intervention politique des reines, c'est que, nées dans des cours
+étrangères, elles apportaient généralement sur le trône de France
+l'amour de leur pays natal. Une contemporaine de Madame de Beaujeu en
+donna le triste exemple. C'est en mariant Charles VIII à l'héritière de
+la Bretagne qu'Anne de France avait réuni cette belle province à
+notre patrie; et peu s'en fallut que la reine, Bretonne avant d'être
+Française, n'enlevât à notre pays le don qu'elle lui avait apporté. A
+peine Charles VIII est-il mort, qu'Anne de Bretagne se retire dans son
+duché. Cependant un traité l'oblige à ne se remarier qu'à un roi de
+France ou à l'héritier présomptif de celui-ci. Louis XII lui demande sa
+main, et elle la lui accorde. Mais le roi lui abandonne la jouissance de
+son bien et de son duché, et toujours la duchesse de Bretagne l'emporte
+sur la reine de France[384].
+
+[Note 384: Voir les histoires de France de MM. Henri Martin, Trognon.]
+
+De son mariage avec Louis XII, Anne de Bretagne n'a que deux filles. La
+seconde, Claude de Francs, héritière du duché de Bretagne, doit épouser
+l'héritier du trône, François d'Angoulême. Mais la reine déteste Louise
+de Savoie, mère de ce prince, et plutôt que de voir passer la Bretagne
+entre les mains du fils de son ennemie, elle presse Louis XII de fiancer
+la princesse Claude à Charles d'Autriche, le futur Charles-Quint:
+mariage désastreux qui démembrait la France. Le comté de Blois, le
+Milanais, Gênes, Asti, furent joints plus tard à la dot de la fiancée;
+et si le roi mourait sans héritier mâle, le duché de Bourgogne devait
+passer, avec la princesse Claude, à la maison d'Autriche! Voilà ce
+qu'Anne de Bretagne avait arraché à l'âme si française de Louis XII!
+Mais à quel prix! Les regrets, les remords accablent le roi. Il tombe
+malade. Le cardinal d'Amboise, les autres conseillers du prince, lui
+rappellent ses devoirs de roi. Alors Anne ne résiste plus. Louis XII
+stipule dans son testament que lorsque sa fille Claude sera en âge
+d'être mariée, elle épousera François-d'Angoulême. Mais tant que la
+reine vécut, ce mariage n'eut pas lieu.
+
+Une précédente maladie de Louis XII avait fait prévoir à la reine un
+second veuvage. Sa première pensée fut de se retirer en Bretagne après
+la mort du roi et d'y emmener sa fille Claude pour la soustraire aux
+partisans de François d'Angoulême. Elle se hâta d'envoyer ses bagages à
+Nantes par la Loire. Le gouverneur de François d'Angoulême, le maréchal
+de Gié, les fit saisir entre Saumur et Nantes. Le roi se rétablit, et
+la reine, qui gardait sur lui son influence, se souvint de l'injure du
+maréchal. Il ne lui suffit pas de le faire chasser de la cour. Elle veut
+le déshonorer. Elle suscite contre lui des témoins qui l'accusent de
+concussion et d'autres crimes encore. Ce n'est pas la mort du maréchal
+qu'elle poursuit. Non, la mort serait pour lui la délivrance, et ce
+que la reine lui prépare, c'est la lente agonie du vieillard qui a été
+heureux, justement honoré et qui, dépouillé de ses emplois, traînera une
+existence misérable: «la mort ne luy dureroit qu'un jour, voire qu'une
+heure, et ses langueurs qu'il auroit le feroient mourir tous les jours.
+
+«Voylà la vengeance de ceste brave reyne,» ajoute Brantôme[385].
+
+[Note 385: Brantôme, _l.c._]
+
+Anne de Bretagne était-elle donc un monstre? Non, dans sa vie privée,
+elle était généreuse, charitable. Elle aimait ses serviteurs et faisait
+du bien à ceux du roi. Vertueuse et digne, elle faisait régner les
+bonnes moeurs dans cette cour où, la première, elle attira les femmes et
+les jeunes filles. Louis XII était fier de lui envoyer les ambassadeurs
+qu'elle recevait avec sa grâce royale et son éloquente parole. Elle
+protégea les lettres, les arts[386].
+
+[Note 386: Voir le chapitre précédent.]
+
+Mais au milieu de toutes ces qualités, Anne de Bretagne était impérieuse
+et ne souffrait pas la contradiction; elle était passionnée dans ses
+ressentiments et elle y apportait la ténacité de la vieille race
+bretonne. Lorsqu'une femme, belle, séduisante, aimée, a au service de
+ses haines une influence politique, que devient pour elle l'intérêt
+de ce pays au milieu duquel d'ailleurs elle se considère comme une
+étrangère!
+
+L'ennemie d'Anne de Bretagne, Louise de Savoie, anima aussi de ses
+passions ses actes politiques. Lorsque, pour la cause de François
+d'Angoulême, le maréchal de Gié a encouru l'inimitié de la reine, Louise
+de Savoie compte parmi les faux témoins qui accusent le fidèle soutien
+de son fils: C'est qu'au prix de cette lâcheté elle conquiert la faveur
+de la reine. C'est pour son fils, sans doute, qu'elle boit cette honte,
+car cette femme profondément corrompue a un grand amour au coeur, et
+c'est avec la plus vive exaltation que, dans son journal, elle nomme son
+fils «mon roi, mon seigneur, mon César et mon Dieu[387].» Mais cet amour,
+ce n'est que l'instinct qui se fait entendre au coeur même des fauves;
+ce n'est pas l'amour intellectuel que connaît la mère chrétienne et qui
+fait d'elle la mère éducatrice par excellence. Au lieu d'élever vers le
+bien l'âme de son fils, Louise de Savoie la pervertit.
+
+[Note 387: _Journal de Louise de Savoie_, date du 25 _de janvier_
+1501.]
+
+Elle se sert tantôt de son influence sur François Ier, tantôt de son
+pouvoir de régente, pour faire triompher ses vives tendresses ou ses
+implacables ressentiments. Du duc de Bourbon qu'elle aime, elle fait un
+connétable de France; et du nouveau connétable qui dédaigne son amour,
+elle fait un persécuté qui devient un traître à la patrie.
+
+Pour perdre Lautrec, gouverneur du Milanais, elle s'empare des deniers
+que lui envoyait le surintendant Semblançay; et elle laisse ainsi
+échapper à la France le duché de Milan. Et comme Semblançay déclare que
+c'est la reine mère qui a pris cette somme, Louise de Savoie poursuit de
+sa haine le surintendant. Cinq années après, François Ier sacrifie à sa
+mère le noble vieillard qu'il appelait son père et qui a administré les
+finances sous les deux règnes précédents et sous le sien. Il laisse
+Louise de Savoie ourdir avec son digne complice, le chancelier Duprat,
+le procès qui se terminera par un sinistre spectacle: le vieux
+surintendant pendu au gibet de Montfaucon!
+
+A un moment de sa vie pourtant, Louise de Savoie eut, à l'intérieur et
+à l'extérieur[388], une politique utile à la France: c'est que, régente
+alors pendant la captivité de François Ier, son devoir se trouva
+d'accord avec son amour maternel. Pour délivrer son fils, c'est avec une
+haute habileté diplomatique qu'elle détache l'Angleterre de l'alliance
+de Charles-Quint. Nous savons avec quel sublime dévouement la fille de
+Louise, Marguerite d'Angoulême, travailla, de son côté, au salut du
+royal et bien-aimé captif. La mission qu'elle remplit en Espagne, ainsi
+que ses autres apparitions si discrètes dans le domaine de l'histoire,
+furent, comme nous le disions, les effets du sentiment unique qui fit de
+sa vie un long acte d'amour fraternel. Mais dans cette âme généreuse
+et vraiment française, cette tendresse, tout exclusive qu'elle fut, ne
+l'aveugla jamais sur les besoins du pays, et Marguerite ne la fit
+servir qu'au bonheur et à la gloire de la France, à la pacification des
+esprits, au soulagement de toutes les infortunes[389].
+
+[Note 388: M. Mignet, _Rivalité de François Ier et de Charles-Quint_.]
+
+[Note 389: Voir le chapitre précédent.]
+
+Si, pour délivrer François Ier, Louise de Savoie avait dignement
+concouru avec sa fille au relèvement de la France, le dernier traité
+auquel la reine mère mit la main, fut une honte pour notre pays: c'était
+le traité de Cambrai qui, préparé par Louise de Savoie et par Marguerite
+d'Autriche, fut nommé _la paix des Dames_, et qui, abaissant la France
+aux pieds de Charles-Quint, infligeait à notre patrie la plus cruelle
+des humiliations: le sacrifice de tous ses alliés «à l'ambition et à la
+vengeance impériales[390].»
+
+[Note 390: A. Trognon, _Histoire de France_, t. III.]
+
+Nommerons-nous maintenant les favorites des Valois? Triste influence que
+celle qu'eurent dans nos annales ces dangereuses sirènes! C'est pour
+plaire à Mme de Chateaubriand que François Ier a donné à Lautrec, frère
+de celle-ci, le gouvernement du Milanais; et l'incapacité de ce général
+s'est jointe à la trahison de la reine mère pour faire perdre cette
+conquête à la France. La duchesse d'Étampes sous François Ier, Diane
+de Poitiers sous Henri II, remplissent de leurs créatures les hautes
+charges du royaume. S'il n'est pas prouvé que Mme d'Étampes ait trahi
+la France pour Charles-Quint, il est malheureusement vrai que Diane de
+Poitiers décida Henri II à conclure le traité de Cateau-Cambrésis qui,
+après des combats où notre pays avait dignement répondu à son antique
+renommée, lui imposa des conditions aussi humiliantes que s'il avait
+été vaincu. C'est que la paix est nécessaire à Diane: les Guises, ses
+créatures, s'élèvent trop haut à son gré; et pour contrebalancer
+leur pouvoir, elle a besoin de voir revenir à la cour Montmorency et
+Saint-André, prisonniers en Espagne.
+
+Détournons nos regards de ces femmes que de royales faiblesses rendent
+souveraines. Levons les yeux jusque sur le trône, et voyons surgir la
+figure énigmatique et terrible de Catherine de Médicis.
+
+Elle ne semble pas née pour le crime, cette femme qui se montre d'abord
+la tendre belle-fille de François Ier, la patiente épouse d'un prince
+qui est l'esclave d'une vieille femme, puis l'inconsolable veuve de ce
+mari infidèle, la mère qui se dévoue à ses enfants avec d'autant plus
+d'amour que l'espérance de la maternité lui a été longtemps refusée.
+
+On a dit d'elle que si elle n'avait pas eu à subir la redoutable épreuve
+du pouvoir, elle aurait pu ne laisser après elle que le parfum des
+vertus domestiques[391].
+
+[Note 391: Imbert de Saint-Amand, _les Femmes de la cour des Valois.]
+
+Avant la mort de Henri II, Catherine n'était qu'en de rares
+circonstances sortie de sa retraite pour exercer une action publique.
+Le roi, son mari, partant pour l'expédition d'Allemagne, l'avait nommée
+régente, mais en restreignant son pouvoir. Plus tard, après que le
+désastre de Saint-Quentin fait redouter que l'ennemi n'entre dans
+Paris, la reine a, en l'absence de son mari, un mouvement d'une noble
+spontanéité. Elle se rend à l'Hôtel de Ville, ou au Parlement d'après
+une autre version. Les cardinaux, les princes, les princesses la
+suivent. Avec une persuasive éloquence, elle demande un subside de
+trois cent mille livres qui permette au roi de soutenir la guerre. Elle
+l'obtient, et sa reconnaissance se traduit en paroles d'une exquise
+douceur[392]. Par cette intervention que lui dictent le péril du pays et
+les plus purs sentiments domestiques, Catherine est vraiment dans ses
+attributions de femme et de reine. Aux premiers temps de son veuvage,
+la reine mère s'ensevelit dans son deuil. Le moment n'est pas venu pour
+elle de prendre le pouvoir. La belle et intéressante Marie Stuart,
+adorée de son jeune époux, le gouverne avec ses oncles de Guise.
+Catherine de Médicis attend.
+
+[Note 392: Brantôme, _Premier livre des Dames_, Catherine de Médicis;
+les histoires de France de MM. Guizot et Henri Martin.]
+
+François II meurt. Son jeune frère Charles IX lui succède. La reine mère
+est régente. Heure fatale que celle où Catherine prend le pouvoir! Il ne
+s'agit plus ici de céder à un magnanime mouvement pour demander au cour
+de la France le secours qui permettra de repousser l'étranger. C'est
+une autre guerre, une guerre fratricide qui va déchirer le sein de
+la France. Les luttes religieuses qui grondent sourdement vont
+faire explosion, soulevant les passions populaires et ravivant dans
+l'aristocratie les révoltes féodales. Pour diriger l'État dans ces
+graves conjonctures, îe gouvernement n'est représenté que par une femme
+douée d'une merveilleuse habileté, habituée par l'épreuve à une longue
+dissimulation, mais qui, dépourvue de principes supérieurs, ne se laisse
+guider que par les impressions de la peur, par l'intérêt de sa famille,
+et enfin par l'amour du pouvoir, ce sentiment qui dominera chez elle
+avec d'autant plus de force qu'il a été plus longtemps comprimé dans une
+âme orgueilleuse. Déjà, sous François II, quelque réservée que fût son
+attitude, elle avait, dans une lettre adressée à son gendre Philippe II,
+laissé entrevoir son caractère altier. Ce qui la rendait hostile à
+la convocation des États généraux, c'était la pensée que, par leurs
+réformes, ils la réduiraient «à la condition d'une chambrière.» A ce
+moment déjà, la vanité égoïste l'emportait chez elle sur toute pensée
+patriotique. Pendant la minorité de Charles IX, l'intérêt de l'État et
+celui de sa famille s'accordant, Catherine exerce sur les partis une
+action modératrice, peu ferme malheureusement, mais qui s'unit à la
+généreuse tolérance du chancelier de l'Hôpital, le noble magistrat qui,
+sous François II déjà, a dû à la reine mère son élévation.
+
+Si, par une politique incertaine, indécise, la reine se sert tour à
+tour de chaque parti pour contenir l'autre, c'est que tous deux lui
+paraissent redoutables. La neutralité lui est d'autant plus facile que
+la religion n'est pour elle qu'un moyen politique. On connaît le mot
+qu'elle prononça quand les premières nouvelles de la bataille de Jarnac
+lui firent croire au triomphe des protestants: «Eh bien! nous prierons
+Dieu en français.»
+
+Après avoir conclu le traité d'Amboise qui mécontente également
+catholiques et huguenots, Catherine suit une politique généreuse que
+ses intérêts lui commandent. Elle unit les deux partis dans une pensée
+patriotique et donne à leur belliqueuse ardeur un but vraiment français:
+la recouvrance du Havre que leurs querelles ont livré à l'Anglais. La
+reine elle-même conduit l'armée. Avec la grâce et la dextérité qui
+font d'elle une admirable écuyère, elle monte à cheval «s'exposant aux
+harquebusades et canonnades comme un de ses capitaines, voyant faire
+tousjours la batterie, disant qu'elle ne seroit jamais à son ayse
+qu'elle n'eust pris ceste ville et chassé ces Anglois de France,
+haussant plus que poison ceux qui la leur avoient vendue. Aussy fit elle
+tant qu'enfin elle la rendit françoise[393]»
+
+[Note 393: Brantôme, _l. c._ Catherine déploya le même courage devant
+Rouen assiégé. Id., _id_.]
+
+C'est encore une sage mesure que prend Catherine lorsque, exerçant à
+la majorité de son fils une autorité plus grande que jamais, elle fait
+voyager le jeune roi pendant deux années dans les provinces, surtout
+dans celles qu'enflamme le plus l'ardeur des luîtes religieuses.
+Catholiques et huguenots se pressent aux fêtes du voyage, ces fêtes où
+se déploient tous les enchantements d'une cour brillante. Mais Catherine
+a déjà commencé à employer pour soutenir sa cause une force peu
+avouable: l'_escadron volant_ de ses cinquante filles d'honneur
+qui déploient toutes leurs séductions pour attirer à la reine les
+personnages les plus influents des deux causes.
+
+De ce voyage entrepris dans un but élevé, résulte pour Catherine une
+politique nouvelle. Elle a constaté l'infériorité numérique du parti
+huguenot: c'est assez pour qu'elle n'ait plus à le ménager. Lorsque,
+sur la Bidassoa, le duc d'Albe lui a donné de sanguinaires conseils, la
+reine était préparée à les recevoir.
+
+Catherine de Médicis apportera dans la violence la même dissimulation,
+les mêmes atermoiements que dans la modération. C'est dans l'ombre
+qu'elle dirigera ses premiers coups, non sans tenter encore des
+démarches pour la paix. Jetant enfin le masque, elle fait renvoyer
+L'Hôpital, elle défend sous peine de mort l'exercice du culte
+protestant. Mais son habileté est mise en défaut, et la France
+catholique n'est pas prête pour la lutte. Seuls, les protestants sont
+sous les armes.
+
+Dans la lutte qui s'engage, la reine mère n'a en vue ni la défense de
+la religion, ni même l'intérêt du roi. Ce qu'elle cherche dans cette
+guerre, c'est le moyen de faire briller le duc d'Anjou, son fils
+préféré. Elle avance et recule tour à tour. Après avoir fait confisquer
+les biens de Coligny, après avoir mis à prix la tête de l'amiral, elle
+accueille ses propositions de paix lorsqu'il marche sur Paris. Le traité
+de Saint-Germain est signé.
+
+Catherine se souvient-elle toujours de l'avis que lui avait naguère
+donné le duc d'Albe: «Un bon saumon vaut mieux que cent grenouilles?»
+Est-ce pour mieux prendre Coligny dans ses filets qu'elle s'est
+rapprochée de lui? Il semble difficile de prononcer en pareille matière:
+rien ne ressemble plus à la fausseté que cette indécision qui fait
+passer d'une résolution à une autre. Quoi qu'il en soit, c'est bien
+à cette période de la vie de la reine que peut s'appliquer ce mot de
+Charles IX à Coligny: «C'est la plus grande brouillonne de la terre.»
+
+L'ascendant que l'amiral prend sur le roi devient pour lui une sentence
+de mort. La reine mère ne souffrira pas qu'une influence étrangère lui
+enlève sa domination. Catherine tente de faire assassiner Coligny.
+L'amiral n'est que blessé et cet événement redouble la filiale
+vénération que le roi lui témoigne. Les Guises seuls sont accusés de
+cette tentative de meurtre; mais si la grande victime guérit, la reine
+se sent perdue.
+
+C'est alors qu'avec son complice, Henri d'Anjou, elle ourdit la trame de
+la Saint-Barthélemy. Avec quel art perfide elle cherche à surprendre
+le consentement du roi! Elle connaît ce caractère faible, violent,
+orgueilleux. Elle montre à Charles IX l'amiral armant contre lui les
+huguenots; elle lui rappelle qu'une fois, dans son enfance, lui, le roi,
+a dû fuir devant ces «sujets révoltés.» Enfin, elle frappe le dernier
+coup: elle nomme à son fils les véritables assassins de l'amiral: «Les
+huguenots demandent vengeance sur les Guises. Eh bien! vous ne pouvez
+sacrifier les Guises; car ils se disculperont en accusant votre mère et
+votre frère!... et ils nous accuseront à juste titre.... C'est nous qui
+avons frappé l'amiral pour sauver le roi! Il faut que le roi achève
+l'oeuvre, ou lui et nous sommes perdus!...»
+
+D'abord ivre de fureur, Charles tombe dans un profond accablement.
+Cependant il résiste toujours: «Mais mon honneur!... mais mes amis!
+l'amiral!» Ces mots entrecoupés trahissaient les angoisses du malheureux
+prince. Et Catherine poursuivait son oeuvre infernale. Après avoir
+demandé à son fils la permission de se séparer de lui, elle lui jette
+cette insultante parole: «Sire, est-ce par peur des huguenots que vous
+refusez?» Sous cet outrage le roi bondit: «Par la mort Dieu, puisque
+vous trouvez bon qu'on tue l'amiral, je le veux; mais aussi tous les
+huguenots de France, afin qu'il n'en demeure pas un qui puisse me le
+reprocher après. Par la mort Dieu, donnez-y ordre promptement[394].»
+
+[Note 394: Henri Martin, _Histoire de France_, t. IX.]
+
+Ces mots, prononcés dans le délire de la fureur, sont l'arrêt de mort
+des protestants qui s'endorment dans la fausse sécurité que leur inspire
+le mariage du roi de Navarre avec la soeur de Charles IX. La jeune
+mariée ignore les sinistres projets qui auront leur dénouement le
+lendemain. Catherine sacrifie maintenant jusqu'à sa fille à son
+ambition! Malgré les larmes de la duchesse de Lorraine, soeur de
+Marguerite, elle envoie la jeune femme auprès de son mari afin
+d'éloigner tout soupçon. Elle l'expose ainsi aux représailles des
+huguenots[395]; mais que lui importe! Voilà ce que la politique a fait de
+cette mère autrefois si pleine de sollicitude pour ses enfants!
+
+[Note 395: Marguerite de Valois, _Mémoires_.]
+
+C'est la nuit. Bientôt la cloche du Palais va annoncer les sanglantes
+matines de Paris. Le roi et ses deux conseillers, Catherine et le duc
+d'Anjou, sont au portail du Louvre, vers Saint-Germain-l'Auxerrois.
+Ils vont assister au prélude de l'horrible tragédie dont ils sont les
+auteurs. Suivant une version, Charles IX se serait senti faiblir, et
+alors la reine mère, pour prévenir un contre-ordre, aurait avancé le
+signal et fait sonner la grosse cloche de Saint-Germain-l'Auxerrois.
+D'après le duc d'Anjou, une autre scène aurait eu lieu. En entendant un
+coup de feu tiré dans la nuit, les trois complices, pris d'épouvante,
+auraient mesuré les effroyables proportions de leur crime, et tous trois
+auraient donné un contre-ordre, venu trop tard: la boucherie avait
+commencé[396]. Si le récit du duc d'Anjou est exact, il concorde bien avec
+le caractère vacillant de la reine mère.
+
+[Note 396: Henri Martin, _l. c._]
+
+Tandis que Catherine, entraînant le roi à une fenêtre, le repaissait
+de la vue du sang, une douce et pure jeune femme dormait dans son
+appartement du Louvre: c'était la reine de France, Élisabeth d'Autriche.
+Elle ignorait tout, et lorsqu'à son réveil elle apprit ce qui se
+passait: «Helas! dit-elle soudain, le roy, mon mary, le sçait-il?--Ouy,
+Madame, répondit-on, c'est luy-mesmes qui le fait faire.--O mon Dieu!
+s'escria-t-elle, qu'est cecy? et quels conseillers sont ceux-là qui
+luy ont donné tel advis? Mon Dieu! je te supplie et te requiers de luy
+vouloir pardonner: car, si tu n'en as pitié, j'ay grande peur que ceste
+offense luy soit mal pardonnable.» Et soudain demanda ses heures et se
+mit en oraison, et à prier Dieu la larme à l'oeil[397].»
+
+[Note 397: D. Brantôme, _Second livre des Dames_, passage transposé au
+_Premier livre_ par quelques éditeurs.]
+
+Cette pieuse jeune femme qui supplie le Christ d'être miséricordieux aux
+bourreaux, voilà le seul spectacle qui nous repose de tant d'horreurs.
+Avec Élisabeth d'Autriche, nous entendons l'unique protestation qui,
+dans ce palais souillé, fasse vibrer la voix de l'Évangile. Grâce à
+Dieu, cette protestation était due à une femme, à une femme restée
+femme, et que nous aimons à opposer à la femme politique qui imprimait
+sur la race des Valois la tache sanglante que rien ne saurait effacer de
+l'histoire, mais que les pleurs et les prières d'Élisabeth essayaient
+d'effacer devant Dieu.
+
+Catherine de Médicis a sacrifié la paix de l'État, le sang des Français,
+à sa peur, à son égoïsme, enfin à sa préférence maternelle pour le duc
+d'Anjou. Devenu roi, c'est, par un juste retour de la Providence, ce
+fils même qui la châtiera. Elle l'a reproduit à son image, elle lui a
+donné son égoïsme, sa dissimulation; il retournera contre elle les vices
+qu'elle lui a inculqués[398]. Il l'éloignera de ses conseils. Elle le
+verra déshonorer la royauté par sa lâche attitude; cette royauté que
+Charles IX a fait nager dans le sang, Henri III la plongera dans
+la boue. Catherine de Médicis est réduite à reporter ses dernières
+espérances sur la Ligue que dirigent les mortels ennemis de ce fils tant
+aimé naguère. Mais avec la Ligue, elle a une lointaine perspective de
+domination. La duchesse de Lorraine est sa fille, et si un fils de cette
+princesse succède à Henri III, l'aïeule pourra encore gouverner. Dans la
+tumultueuse journée des Barricades, c'est Catherine qui négocie la paix
+avec le duc du Guise: dernière consolation qui reste à son amour-propre
+tant humilié d'ailleurs! Mais bientôt Henri III fait assassiner les
+Guises; et le cardinal de Bourbon, fait prisonnier, jette à la face
+de Catherine la responsabilité de tous ces malheurs. Bouleversée, la
+vieille reine meurt de saisissement.
+
+[Note 398: A. Trognon, _Histoire de France_, tome III.]
+
+Suivant la remarque d'un historien moderne, Catherine de Médicis, quand
+ses intérêts ne s'y opposaient pas, avait voulu poursuivre un double
+but qu'il ne lui fut pas donné d'atteindre: l'abaissement de la maison
+d'Autriche, l'abaissement de la féodalité. Mais en poursuivant ce
+but par des moyens bas et perfides, en le subordonnant surtout à ses
+passions, à son égoïsme, elle le manqua[399].
+
+
+[Note 399: Henri Martin, _Histoire de France_, tome IX.]
+
+Qu'est-ce que Catherine de Médicis a donné à la France? Deux
+assassins,--c'étaient ses fils,--et la Saint-Barthélemi,--c'était son
+oeuvre. Que de crimes lui eussent été épargnés, que de deuils et de
+hontes eussent été épargnés à la France si elle n'avait jamais eu entre
+les mains l'arme du pouvoir!
+
+Au XVIe siècle, la violence est le caractère dominant de l'influence
+qu'exercent les femmes. Cette violence ne fût-elle pas dans leur
+caractère, elle y est mise par les luttes auxquelles elles sont mêlées.
+En voici une, douce et généreuse entre toutes: Anne d'Este, femme du
+duc François de Guise. Après la conspiration d'Amboise, elle n'a pu
+supporter l'horrible spectacle auquel la cour se délecte: le supplice
+des conspirés. Elle s'éloigne en sanglotant, et comme la reine mère
+lui demande pourquoi elle se livre à une telle douleur: «J'en ay,
+respondict-elle, toutes les occasions du monde. Car je viens de voir la
+plus piteuse tragédie et estrange cruauté à l'effusion du sang innocent,
+et des bons subjects du roy que je ne doubte point qu'en bref un grand
+malheur ne tombe sur nostre maison, et que Dieu ne nous extermine de
+tout pour les cruautés et inhumanités qui s'exercent[400].» C'est une
+fervente catholique qui pleure sur les huguenots persécutés; c'est une
+épouse, une mère qui redoute le châtiment que la Providence fait tomber
+sur les persécuteurs; et c'est peut-être aussi une fille qui se souvient
+de sa mère: la duchesse de Guise était née d'une protestante: Renée de
+France, duchesse de Ferrare.
+
+[Note 400: Regnier de la Planche, _Histoire de l'Estat de France_.]
+
+Lorsque le duc François prépare des mesures rigoureuses contre Orléans,
+la généreuse duchesse va vers lui pour le fléchir. Mais en allant la
+voir dans un château situé près du camp, le duc est frappé par un
+assassin. Il est transporté auprès de sa femme. A cet aspect, l'épouse a
+un cri de vindicative douleur. François de Guise lui rappelle qu'à Dieu
+seul appartient la vengeance, et, dans son admirable mort de héros
+chrétien, il n'a que des paroles de miséricorde et de paix. Mais la
+duchesse, elle, ne pardonne pas. Ce n'est plus la femme magnanime qui
+détourne ses regards d'une sanglante exécution et qui intercède pour des
+vaincus. Non, c'est une épouse tout entière à la vengeance de son mari.
+Le supplice de l'assassin ne lui suffit pas: derrière Poltrot de Méré,
+elle voit Coligny, qui n'a pas fait commettre le crime cependant, mais
+qui en connaissait le projet et n'en a pas empêché l'exécution. Même
+remariée au duc de Nemours, la duchesse de Guise poursuit la vengeance
+de son premier mari. Elle est la complice de la reine mère pour la
+tentative d'assassinat qui précède la Saint-Barthélemi. Un de ses fils
+juge que de sa propre main elle tuerait l'amiral!
+
+Elle apporte dans sa tendresse maternelle toute la passion de son âme.
+Elle anime Henri de Guise, son fils, dans l'oeuvre qu'il poursuit:
+la formation de la Ligue. Quand les Guises sont assassinés, elle est
+prisonnière, et cependant elle jette à Henri III toutes les malédictions
+qu'une mère peut fulminer contre les meurtriers de ses fils. Rendue à la
+liberté pour être une messagère de paix auprès des chefs de la Ligue,
+elle leur transmet les propositions dont elle est chargée, mais lorsque
+son fils, le duc de Mayenne, lui demande si elle lui conseille de les
+accepter, elle l'exhorte à ne prendre conseil que de son coeur et de sa
+conscience. Il la comprend[401]!
+
+[Note 401: Brantôme, _Second livre des Dames_.]
+
+Et sa fille, la duchesse de Montpensier, l'âme de la Ligue! Elle s'est
+vantée de porter à la ceinture les ciseaux qui devaient donner à Henri
+III, successivement roi de Pologne et roi de France, une troisième
+couronne! Quand ses frères ont été assassinés, elle fait plus. C'est
+elle qui arme le bras de Jacques Clément. Et sa mère et elle, parcourant
+dans leur carrosse les rues de Paris, annoncent elles-mêmes au peuple la
+bonne nouvelle: l'assassinat du roi. La duchesse de Montpensier a donné
+auparavant un chef à cette Ligue qu'avait exaltée le spectacle de sa
+douleur fraternelle. C'est elle qui a cherché à Dijon Mayenne, son
+frère, et elle l'a conduit à Paris en triomphe. S'il l'avait écoutée, il
+aurait saisi la couronne de France.
+
+Même farouche énergie chez les femmes des huguenots. Elles ne savent
+pas seulement mourir avec héroïsme, elles animent à la lutte les
+combattants. Qui décide Coligny à vaincre l'horreur que lui inspire la
+guerre civile? Une femme, une femme d'un grand coeur cependant, mais
+qu'anime l'ardent esprit des sectaires. Une nuit l'amiral est réveillé
+par les sanglots de sa compagne, Charlotte de Laval: «Je tremble de peur
+que telle prudence soit des enfans du siècle, et qu'estre tant sage pour
+les hommes ne soit pas estre sage à Dieu qui vous a donné la science de
+capitaine: pouvez-vous en conscience en refuser l'usage à ses enfans?...
+L'espee de chevalier que vous portez est-elle pour opprimer les affligez
+ou pour les arracher des ongles des tyrans?... Monsieur, j'ai sur le
+coeur tant de sang versé des nostres; ce sang et vostre femme crient au
+ciel vers Dieu... contre vous, que vous serez meurtrier de ceux que vous
+n'empeschez point d'estre meurtris.»--«Mettez la main sur vostre sein,
+répondit l'amiral, sondez à bon escient vostre constance, si elle pourra
+digerer les desroutes generalles, les opprobres de vos ennemis et ceux
+de vos partisans, les reproches que font ordinairement les peuples
+quands ils jugent les causes par les mauvais succez, les trahisons des
+vostres, la fuitte, l'exil en païs estrange...; vostre honte, vostre
+nudité, vostre faim, et, ce qui est plus dur, celle de vos enfans:
+tastez encores si vous pouvez supporter vostre mort par un bourreau,
+après avoir veu vostre mari trainé et exposé à l'ignominie du vulgaire:
+Et pour fin vos enfans infames vallets de vos ennemis... Je vous donne
+trois semaines pour vous esprouver; et quand vous serez à bon escient
+fortifiée contre tels accidens, je m'en irai périr avec vous et avec nos
+amis.»--L'Admiralle repliqua, Ces trois semaines sont achevées, vous ne
+serez jamais vaincu par la vertu de vos ennemis, usez de la vostre; et
+ne mettez point sur vostre teste les morts de trois semaines: Je vous
+somme au nom de Dieu de ne nous frauder plus, ou je serai tesmoin contre
+vous en son jugement[402].»
+
+[Note 402: D'Aubigné, _Histoires_, t. I, livre III, ch. II.]
+
+Certes, Charlotte de Laval soutenait une funeste cause; mais comment ne
+pas admirer la scène superbe que nous a fait connaître d'Aubigné!
+
+Dans le parti huguenot encore, la reine de Navarre, Jeanne d'Albret,
+fille de Marguerite d'Angoulême et femme d'Antoine de Bourbon; Élisabeth
+de Roye, mariée au prince de Condé, encouragent leurs époux à embrasser
+ouvertement et activement le protestantisme[403]. Lorsque Antoine de
+Bourbon revient au catholicisme et qu'il veut contraindre sa femme à
+suivre son exemple, elle résiste. Il l'éloigne de lui et lui prend son
+fils pour le faire élever dans la religion catholique; mais, avant de
+partir, Jeanne adjure l'enfant de ne point aller à la messe, le menaçant
+de le renoncer pour son fils s'il lui désobéit. Dans les seigneuries des
+Pyrénées qui lui restent soumises, elle prête son appui aux protestants
+de la Guyenne. Bientôt elle devient veuve. Sa foi intolérante éclate
+avec violence, elle interdit l'exercice du culte catholique dans son
+royaume de Navarre, elle chasse les prêtres.
+
+[Note 403: Duc d'Aumale, _Histoire des princes de Condé_, tome I.]
+
+Son fils, Henri de Navarre, n'a pas quinze ans et déjà elle l'arme de sa
+main, elle le conduit à La Rochelle auprès du prince de Condé. Elle-même
+soutient énergiquement la lutte.
+
+Après l'assassinat du prince de Condé, Jeanne se montre dans une
+plus touchante attitude. Elle amène devant les huguenots réunis à
+Tonnai-Charente, son fils et son neveu, le fils de la victime; et les
+présente à cette armée comme les vengeurs de Condé. La harangue qu'elle
+leur adresse joint à une énergie virile la séduction qu'exercent les
+larmes d'une femme. Son fils jure d'être fidèle à la cause proscrite,
+et le serment du jeune prince est répété par les voix enthousiastes
+des soldats. Henri est proclamé chef de l'armée, et Jeanne consacre ce
+souvenir par une médaille d'or portant la double effigie de la mère et
+du fils. «_Pax certa, victoria integra, mors honesta_.» Paix assurée,
+victoire entière, mort honorable, disait la légende: noble devise que,
+plus tard, devait rappeler à son fils une autre mère, l'une des héroïnes
+que la maison de Rohan donna au siège de La Rochelle. Cette devise était
+digne de cette fière Jeanne d'Albret qui, alors que le mariage de son
+fils avec la soeur du roi de France était négocié, déclarait éloquemment
+qu'elle sacrifierait sa vie à l'État, mais non pas l'âme de son fils à
+la grandeur de sa maison. Elle se trompait dans la croyance à laquelle
+elle se dévouait, mais dans ce siècle où tant de passions égoïstes
+étaient en jeu, elle obéissait du moins à ce principe qui met au-dessus
+de toutes les ambitions humaines les intérêts de l'âme immortelle. En
+déplorant les erreurs de Jeanne d'Albret, n'oublions pas que nous devons
+Henri IV à une mère qui lui apprit à devenir un grand homme en le
+nourrissant de la lecture de Plutarque; redisons, avec d'Aubigné,
+qu'elle n'avait «de femme que le sexe, l'ame entière aux choses
+viriles, l'esprit puissant aux grands affaires, le coeur invincible aux
+adversitez[404],» et ajoutons cependant qu'avec Charlotte de Laval et
+Élisabeth de Roye, elle n'apparut dans la vie politique de la France que
+pour attiser le feu de la guerre civile.
+
+[Note 404: D'Aubigné, _Histoires_, tome II, livre I, ch. II.]
+
+Ce n'était pas seulement dans les luttes religieuses que la violence se
+rencontrait chez les femmes. Cette violence se respirait dans l'air.
+A une époque où les combats singuliers devenaient une plaie pour la
+France, on vit la veuve d'un gentilhomme tué en duel, poursuivre avec
+une implacable persévérance la mort du meurtrier. Celui-ci est traîné au
+supplice, et, à ce moment même, la grâce royale le sauve. Alors la veuve
+va se jeter aux pieds du roi, et, lui présentant son petit enfant:
+«Sire, dit-elle, au moins puis que vous avez donné la grâce au meurtrier
+du père de cet enfant, je vous supplie de la luy donner dès cette heure,
+pour quand il sera grand, il aura eu sa revenche et tué ce malheureux.»
+«Du depuis, à ce que j'ay ouy dire, la mere tous les matins venoit
+esveiller son enfant; et, en lui monstrant la chemise sanglante qu'avoit
+son père lorsqu'il fut tué, et luy disoit par trois fois: «Advise-la
+bien: et souviens-toi bien, quand tu seras grand, de venger cecy:
+autrement je te deshérite.»--«Quelle animosité!» s'écrie Brantôme. Mais
+pourquoi s'en étonnait-il? Ne voyait-il pas ses contemporaines se jouer
+de la vie des hommes, fût-ce même pour satisfaire un caprice insensé?
+L'une, en passant devant la Seine, laisse tomber son mouchoir à l'eau et
+le fait chercher par M. de Genlis «qui ne sçavoit nager que comme une
+pierre.» Une autre jette son gant au milieu des lions que François Ier
+fait combattre devant la cour, et elle prie le vaillant M. de Lorges
+de le lui rapporter. Celui-ci y va bravement, mais si la dame de
+ses pensées a éprouvé son courage, elle a, du même coup, perdu son
+affection, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle il lui
+aurait jeté son gant au visage. Brantôme dit avec raison que ces femmes
+eussent mieux fait de se servir de leur pouvoir pour envoyer leurs
+chevaliers sur un glorieux champ de bataille. Ainsi fit Mlle de Piennes,
+l'une des filles d'honneur de la reine. Pendant que Catherine de Médicis
+encourage de sa présence les opérations du siège de Rouen, Mlle de
+Piennes donne son écharpe à M. de Gergeay. Il se fait tuer en la
+portant. A la bataille de Dreux, M. des Bordes, envoyé à un poste
+périlleux, dit en y allant: «Ha! je m'en vais combattre vaillamment pour
+l'amour de ma maistresse, ou mourir glorieusement.» «A ce il ne faillit,
+car, ayant percé les six premiers rangs, mourut au septiesme...»
+
+Un autre gentilhomme déclarait qu'il se battait bien moins pour le
+service du roi ou par ambition «que pour la seule gloire de complaire à
+sa dame.»
+
+Ce sont là de ces traits que nous a souvent offerts le moyen âge et que
+nous aimons à retrouver dans cette cour païenne des Valois qui n'avait
+guère de chevaleresque que ses brillants dehors. Ainsi que le juge
+Brantôme, les belles et honnêtes femmes aiment les hommes vaillants,
+qui, seuls, peuvent les défendre, et les hommes braves aiment, eux
+aussi, les femmes courageuses qui n'ont jamais manqué au pays de Jeanne
+d'Arc et de Jeanne Hachette. Même à cette époque d'affaissement moral,
+la France continuait à enfanter des héroïnes. Les femmes faisaient «les
+actes d'un homme,... montoient à cheval,... portoient le pistolet à
+l'arçon de la selle, et le tiroient, et faisoient la guerre comme un
+homme.» Si le triste champ de bataille des guerres religieuses fut
+témoin de ce courage guerrier, la lutte contre l'étranger lui donna un
+plus digne emploi. Les femmes de Saint-Riquier et celles de Péronne
+imitent glorieusement Jeanne Hachette et ses compagnes. Mme de Balagny
+concourt vaillamment à la défense de Cambray et meurt de chagrin quand
+elle voit tomber au pouvoir de Charles-Quint la ville qu'elle regarde
+comme sa principauté. Suivant une autre version, elle se serait tuée:
+le suicide ternirait alors la mort de cette héroïne. En expirant, elle
+disait à son mari: «Apprens donc de moy à bien mourir et ne survivre ton
+malheur et ta dérision.»--«C'est un grand cas, dit Brantôme, quand une
+femme nous apprend à vivre et mourir[405].»
+
+[Note 405: Brantôme, _Second livre des Dames_.]
+
+Le règne réparateur de Henri IV ferme les plaies des guerres civiles et
+rend la France prospère à l'intérieur, respectée à l'extérieur. Mais ce
+grand prince est assassiné, et la régence du royaume est confiée à une
+femme qui, par l'étroitesse de ses idées, le peu d'élévation de son âme,
+la faiblesse et la violence de son caractère, est indigne de soutenir
+l'héritage politique de Henri IV, et qui remplacera la fermeté absente
+par l'entêtement d'un esprit aveuglé.
+
+Au moment où Marie de Médicis devient veuve, un terrible soupçon pèse
+sur elle: on ne la croit pas étrangère à l'assassinat du roi. Elle
+pleure son mari cependant; mais, avant tout, elle cherche à assurer son
+pouvoir de régente, et, pour y parvenir, elle relève la féodalité que
+domptait Henri IV, elle comble d'honneurs et d'argent les grands du
+royaume et leur livre le trésor royal que la sage administration de
+Sully avait enrichi. Par ses prodigalités, la régente contiendra-t-elle
+au moins les grands seigneurs? Non, elle les exaspère par la faveur
+exorbitante qu'elle a accordée à un aventurier italien marié à sa femme
+de chambre. Complètement étranger au métier des armes, cet aventurier,
+Concini, le nouveau marquis d'Ancre, est maréchal de France. Cette femme
+de chambre, Léonora Galigaï, trafique honteusement de tous les emplois.
+Par trois fois les princes se révoltent, et si, la seconde fois, la
+reine trouve assez d'énergie pour marcher avec le jeune roi à la
+rencontre des rebelles, ceux-ci ont trouvé dans la première de leur
+révolte et trouveront encore dans la troisième, les titres les plus
+puissants pour obtenir de nouvelles faveurs.
+
+Marie de Médicis détruit aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur,
+l'oeuvre de Henri IV, et ses sympathies sont, acquises à cette maison
+d'Autriche dont le feu roi a poursuivi l'abaissement.
+
+Louis XIII fait assassiner Concini. La maréchale d'Ancre est exécutée;
+Marie de Médicis, éloignée de la cour. Luynes, le favori du roi, a
+remplacé Concini. Cette fois encore, les princes se révoltent; mais,
+cette fois, la reine est leur appui, et elle va plonger le pays dans la
+guerre civile. Après une escarmouche, la paix se rétablit. La mère et le
+fils se réconcilient.
+
+Le duc de Luynes meurt. Marie de Médicis reprend quelque influence,
+et ce n'est pas tout d'abord pour le malheur du pays. Elle ramène au
+pouvoir l'évêque de Luçon, Richelieu, qu'avant sa disgrâce elle avait
+fait nommer secrétaire d'État et qui l'a suivie dans sa retraite. Tant
+que son protégé ne lui porte pas ombrage, elle s'associe à la politique
+vraiment nationale de Richelieu, et sacrifie au ministre jusqu'à ses
+sympathies espagnoles. Mais bientôt l'irascible princesse regrette la
+toute-puissance de Richelieu et se plaint de son ingratitude. Assez
+influente alors pour que le roi, avant de partir pour l'expédition
+d'Italie, lui confie la régence des provinces situées au nord de la
+Loire, elle n'a pu réussir cependant à empêcher une guerre qui lui est
+pénible. Plus tard, elle voudra la paix à tout prix avec la maison
+d'Autriche. Mais l'influence de Richelieu l'emporte heureusement pour
+que cette paix soit faite à l'honneur de la France.
+
+Contre le ministre, Marie de Médicis a trouvé une alliée dans sa
+belle-fille Anne d'Autriche. Au retour de la guerre d'Italie, Louis
+XIII, dangereusement malade, est entouré des tendres soins de sa mère
+et de sa femme: toutes deux profitent de la reconnaissance du roi pour
+perdre le cardinal. Marie de Médicis touche à son triomphe, et quand,
+revenue à Paris, elle reçoit dans son palais du Luxembourg la visite
+de Louis XIII, elle tente un dernier assaut. Tout à coup elle voit
+apparaître à la porte de sa chambre la robe rouge du cardinal. Sa colère
+éclate plus violente que jamais. Marie de Médicis somme le roi de
+choisir entre la reine, sa mère, et le cardinal: le ministre, l'homme de
+vieille race, qu'elle ose nommer un valet.
+
+Le lendemain, la reine mère a reçu les premiers gages de la faveur du
+roi: le maréchal de Marillac, son protégé, est nommé au commandement de
+l'armée d'Italie. Le chancelier de Marillac, le successeur que Marie de
+Médicis veut donner à Richelieu, reçoit, lui seul, l'ordre de suivre
+à Versailles le roi qui s'y rend. La foule des courtisans se porte au
+Luxembourg.
+
+Mais le soir, on apprend que le cardinal a ressaisi son influence sur
+Louis XIII, et les courtisans abandonnent le Luxembourg pour le Louvre.
+C'est la fameuse journée des Dupes.
+
+Toute à sa vengeance, la reine mère intrigue même avec l'ambassadeur
+d'Espagne. Exilée à Moulins, elle se réfugie dans les Pays-Bas. Elle y
+est rejointe par son fils préféré, Gaston d'Orléans, bien digne d'elle
+par l'esprit d'intrigue, de révolte, mais bien plus coupable qu'elle.
+Malgré ses graves défauts, Marie de Médicis n'eut pas, du moins, comme
+Gaston, la lâcheté de livrer ses amis à Richelieu. Mise en demeure de le
+faire, elle ne voulut pas acheter à ce prix la cessation de son exil.
+Elle eut d'ailleurs des amis qui répondirent à sa fidélité par un
+dévouement qu'ils payèrent de leur existence: le maréchal de Marillac,
+le duc de Montmorency.
+
+Richelieu qui faisait remonter jusqu'à l'exilée la responsabilité des
+complots ourdis contre sa vie, Richelieu fut inflexible pour elle. Une
+humble démarche qu'elle fit auprès du roi, et même auprès du ministre,
+pour rentrer en France, ne fut pas plus accueillie que les interventions
+diplomatiques qu'elle mit en mouvement. Elle mourut dans l'exil, dans la
+pauvreté, mais, à ce moment suprême, elle voyait de plus haut les choses
+de ce monde. Ce n'est plus une ambitieuse qui s'agite dans les intrigues
+politiques, dans les passions mesquines qui ont troublé la France: c'est
+une femme chrétienne qui meurt dans d'humbles sentiments et qui pardonne
+à Richelieu même[406].
+
+[Note 406: Trognon, _Histoire de France_, t. IV.]
+
+Pendant la vie de Louis XIII, Anne d'Autriche a été, comme sa
+belle-mère, associée à plus d'un complot tramé contre Richelieu. Elle a
+même trahi la France pour renverser le cardinal. Et cependant, lorsque,
+après la mort de Louis XIII, elle est devenue régente, elle s'arrête,
+dit-on, devant le beau portrait de Richelieu par Philippe de Champaigne,
+et prononce ces paroles: «Si cet homme vivait, il serait aujourd'hui
+plus puissant que jamais!»
+
+Et lorsque les anciens amis d'Anne d'Autriche, ceux qui ont souffert
+pour elle la prison, l'exil, reviennent et croient triompher avec elle,
+la régente les écarte, et c'est au continuateur de Richelieu qu'elle
+accorde sa confiance.
+
+Est-ce seulement parce qu'en prenant le pouvoir, la reine a compris que
+de graves responsabilités s'imposaient à elle, et qu'elle se devait
+avant tout, sinon à cette France qu'elle avait trahie, au moins à ce
+jeune roi, à ce fils bien-aimé dont il lui fallait conserver l'héritage?
+Je crois que l'amour maternel put avoir cette influence sur Anne
+d'Autriche, mais je crois aussi que si Mazarin n'avait pas été là pour
+la guider avec toute la puissance que donne une affection partagée, Anne
+d'Autriche aurait été exposée à n'avoir d'autre histoire que celle d'une
+Marie de Médicis.
+
+Tout en reconnaissant que pour la gloire de la France, Anne d'Autriche
+fit sagement de suivre les inspirations de Mazarin, il est permis
+de regretter la dureté avec laquelle elle sacrifia à ce ministre
+quelques-uns des amis qui s'étaient dévoués à elle dans sa disgrâce. Il
+est vrai que pour dédommager plusieurs d'entre eux des emplois qu'elle
+leur refusait, elle leur prodigua des largesses dont le Trésor faisait
+malheureusement les frais. On pourrait encore dire pour atténuer
+l'ingratitude de la régente, que la haine persévérante que ses anciens
+amis gardaient à Mazarin, ne pouvait qu'irriter sa royale amie. Mais le
+manque de reconnaissance n'était pas pour Anne d'Autriche un défaut
+de fraîche date. A moins qu'une grande passion n'occupât son coeur,
+l'égoïsme y dominait facilement. A l'époque où elle était persécutée,
+elle ne recula pas plus pour se sauver elle-même, devant l'abandon de
+ceux qui exposaient leur vie pour la défendre, qu'elle ne recula devant
+le sacrilège en faisant un faux serment sur l'Eucharistie. Il y avait
+dans son caractère un bizarre mélange de grandeur et de bassesse,
+d'ingratitude et de dévouement.
+
+Mazarin ne connut que ce dévouement qui ne cessa de s'élever à la
+hauteur de l'épreuve. La reine lui en donna un premier témoignage quand
+il vit son existence menacée par le complot de Beaufort: ce fut à ce
+moment que la régente se déclara pour son ministre en danger.
+
+En s'associant à la sage politique de Mazarin, Anne d'Autriche contribua
+puissamment à la grandeur de notre pays. «La France, dit M. Cousin, ne
+compte pas dans son histoire d'années plus glorieuses que les premières
+années de la régence d'Anne d'Autriche et du gouvernement de Mazarin,
+tranquille au dedans par la défaite du parti des Importants, triomphante
+sur tous les champs de bataille, de 1643 à 1648, depuis la victoire
+de Rocroy jusqu'à celle de Lens, liées entre elles par tant d'autres
+victoires et couronnées par le traité de Westphalie[407]». Comment
+rappeler aujourd'hui sans une profonde tristesse que c'est à la régence
+d'Anne d'Autriche que nous devons le traité qui donna l'Alsace à la
+France!
+
+[Note 407: Cousin, _la Jeunesse de Mme de Longueville_.]
+
+A ces belles et radieuses années de la Régence succèdent des temps de
+trouble. Après les généreuses émotions de la guerre extérieure, voici
+les intrigues et les luttes civiles de la Fronde.
+
+Au début de la guerre civile, la figure d'Anne d'Autriche prend un
+relief extraordinaire. Dans ses qualités comme dans ses défauts apparaît
+une énergique personnalité. La vivacité du sentiment, toujours quelque
+peu compromettante pour l'administration politique des femmes, peut,
+aux heures de crise où les mesures ordinaires ne suffisent pas, leur
+inspirer les fières attitudes, les résolutions héroïques qui les font
+triompher dans la lutte. Ce n'est pas à l'art de la politique qu'est
+due cette gloire, c'est à l'inspiration du coeur, et c'est pourquoi les
+femmes apparaissent généralement si grandes dans les périls publics ou
+privés. Anne d'Autriche eut dans la Fronde une âme vraiment royale.
+Cette princesse, naguère si humble et si humiliée devant Richelieu, est
+maintenant une vraie fille des rois d'Espagne «bien digne de ses grands
+aïeux», c'est une reine à qui «le sang de Charles-Quint» donne «de la
+hauteur[408]», et qui, suivant l'expression de Mazarin, est «vaillante
+comme un soldat qui ne connaît pas le danger».
+
+[Note 408: Mme de Motteville, _Mémoires_.]
+
+Toutefois, dans cette généreuse attitude même, elle se laisse emporter
+par la passion au delà de la mesure; et si l'on a pu dire qu'elle seule
+montra alors de la noblesse et du courage, on doit ajouter que ses
+emportements irritèrent la révolte.
+
+Profondément imbue du principe du pouvoir absolu, Anne d'Autriche ne
+souffre pas que, dans des questions de finance qui, à vrai dire, ne
+regardent pas le Parlement, l'autorité royale soit limitée et contrôlée
+par des gens de robe, «cette canaille», a-t-elle dit avec cette violence
+de langage que nous retrouverons plus d'une fois sur ses lèvres.
+L'orgueil de la reine paraît l'emporter jusque sur l'amitié qu'elle a
+vouée à Mazarin: elle semble rebelle aux conseils du prudent ministre,
+et va même jusqu'à flétrir du nom de lâcheté cet esprit de conciliation.
+Mais ne nous y méprenons pas. N'est-ce pas la discrète Mme de Motteville
+qui nous dit que le cardinal encourageait secrètement l'ardeur de la
+reine pour mieux faire ressortir sa propre modération[409]? Ici encore
+Anne d'Autriche était d'intelligence avec lui. C'était pour lui qu'elle
+s'exposait. Si l'allégation de Mme de Motteville est vraie, il faut
+convenir que les sentiments de Mazarin ne répondaient guère, en cette
+circonstance, à la générosité de la reine, et que la fable de _Bertrand
+et Raton_ eut ici une application anticipée qui faisait plus d'honneur à
+la princesse qu'à son ministre.
+
+[Note 409: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.]
+
+La nouvelle de la victoire de Lens a encore exalté l'orgueil d'Anne
+d'Autriche. Elle mène son fils à Notre-Dame pour le _Te Deum_ célébré
+devant soixante-treize drapeaux ennemis déposés devant l'autel. Le
+régiment des gardes forme la haie sur le passage du cortège royal et a
+reçu l'ordre de demeurer sous les armes. Après avoir demandé à Dieu de
+bénir les projets qu'elle médite, la reine sort de la cathédrale et
+dit tout bas au lieutenant de ses gardes: «Allez, et Dieu veuille vous
+assister[410]».
+
+[Note 410: Id., _Id_.]
+
+L'entreprise commandée par la régente, est l'exil de trois magistrats,
+l'arrestation du conseiller Broussel et de deux présidents du Parlement.
+
+Anne d'Autriche est de retour au Palais-Royal. Elle y apprend que Paris
+se soulève pour réclamer la délivrance du populaire Broussel.
+
+A pied, à travers la foule mugissante, un évêque, avec son rochet et son
+camail, se fraye un passage jusqu'à la résidence royale: c'est Paul de
+Gondi, le coadjuteur de Paris, le futur cardinal de Retz. Anne comprend
+qu'il désire la voir céder au mouvement insurrectionnel qu'elle le
+soupçonne d'avoir encouragé, et la colère de la souveraine lui fait
+oublier sa dignité: «Vous voudriez que je rendisse la liberté à
+Broussel! Je l'étranglerais plutôt avec ces deux mains, et ceux qui...»
+Et ces mains royales menaçaient le coadjuteur. Il était temps que le
+cardinal ministre intervînt!
+
+Chargé par Mazarin de négocier la paix moyennant la délivrance de
+Broussel, le coadjuteur a réussi à calmer l'émeute. Mais quand il
+revient au palais pour annoncer à la régente le succès de sa mission, et
+la prie de souscrire aux promesses de Mazarin; quand le maréchal de
+la Meilleraye, qui l'a accompagné, atteste le grand service que le
+coadjuteur a rendu à la reine, Anne d'Autriche n'a d'autre parole de
+reconnaissance que cette moqueuse recommandation: «Allez vous reposer,
+monsieur, vous avez bien travaillé!» Ce fut une faute, une grande faute.
+Jusque-là, bien que Gondi n'eût guère d'autre vocation que celle du
+conspirateur, il était demeuré fidèle à la reine. Mais déjà blessé par
+la mordante ironie de la princesse, il apprend qu'un coup d'État se
+trame pour le lendemain et le menace des premiers. Anne d'Autriche a
+fait d'un de ses amis un puissant conspirateur.
+
+Elle peut le comprendre, le lendemain, devant les douze cents barricades
+qui obstruent les rues de Paris. Au bruit de la mousqueterie, le
+Parlement en corps, précédé de ses huissiers, se dirige vers le
+Palais-Royal pour réclamer ceux de ses membres qui lui ont été enlevés.
+«Vive le Parlement! vive Broussel!» crie le peuple qui ouvre les
+barricades aux magistrats.
+
+Tout tremble à la cour, excepté la reine qui, superbe de courroux,
+tient tête à l'orage et répond avec hauteur à la harangue du premier
+président.
+
+Elle cède enfin à la pression qu'exercent sur elle Mazarin, le
+chancelier Séguier et l'admirable président Molé. Elle veut bien
+remettre Broussel en liberté si le Parlement consent à reprendre ses
+séances.
+
+Le Parlement quitte la reine pour se rendre au Palais-de-Justice. Mais
+il est arrêté dans sa marche par les insurgés qui ne se contentent pas
+des promesses de la régente. Ce qu'ils veulent, c'est Broussel lui-même.
+Devant les furieuses menaces qui ont succédé à une ovation enthousiaste,
+des magistrats s'enfuient. Molé ramène au Palais-Royal ceux qui ne l'ont
+pas abandonné et qui forment le plus grand nombre. Il expose à la reine
+les dangers qui la menacent et qui planent jusque sur la tête de son
+fils. Le courage d'Anne d'Autriche croît avec le péril. Elle se refuse à
+abaisser devant l'insolence du peuple la majesté royale.
+
+Alors, dans le cercle de la reine, une parole s'éleva pour l'avertir des
+dangers que son opiniâtreté faisait courir au trône: cette voix était
+celle d'une grande victime des révolutions, Henriette-Marie, cette
+fille de Henri IV qui allait être bientôt la veuve du roi d'Angleterre,
+Charles Ier! Elle dit à la reine de France que la révolution
+d'Angleterre avait ainsi commencé. Anne d'Autriche était mère: elle
+comprit la leçon. «Que messieurs du Parlement voient donc ce qu'il y a à
+faire pour la sûreté de l'État», dit-elle avec une morne résignation. Et
+elle ordonna la délivrance des magistrats prisonniers, le rappel de ceux
+qu'elle avait exilés.
+
+Malgré ces concessions, l'énergie de la princesse ne fléchissait
+pas. Pendant l'orageuse soirée du lendemain, alors que tous ceux qui
+l'entourent sont en proie à la terreur, elle reste calme, héroïque; et
+à sa fierté de race se joint un sentiment plus touchant. Mère et
+chrétienne, elle espère dans le Dieu qui bénit les petits enfants: «Ne
+craignez point, dit-elle, Dieu n'abandonnera pas l'innocence du roi; il
+faut se confier à lui[411]».
+
+[Note 411: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1648.]
+
+Bientôt, à Saint-Germain, une humiliation suprême lui est imposée. Elle
+a cru, mais en vain, pouvoir s'appuyer sur l'épée de Condé. Alors, avec
+des larmes d'indignation, elle signe un acte qui consacre les décisions
+du Parlement et qu'elle appelle «l'assassinat de la royauté».
+
+L'agitation, un moment calmée, se produit encore. Cette fois la régente
+a obtenu l'appui de Condé. Elle s'est de nouveau rendue à Saint-Germain,
+et de là, elle envoie au Parlement l'ordre de se retirer à Montargis.
+Condé assiège Paris.
+
+Maintenant, le cardinal s'associe ouvertement à l'inflexible résistance
+de la reine. Anne d'Autriche sort victorieuse de l'épreuve, et quand,
+après la paix de Rueil, nous la voyons rentrer dans Paris, Mazarin, si
+impopulaire jusque-là, Mazarin est auprès d'elle et partage l'accueil
+sympathique qu'elle reçoit. C'était là un de ces brusques revirements
+dont le peuple de Paris a donné tant d'exemples. On en vit un nouveau
+témoignage le jour où la régente se rendit à Notre-Dame. Les harengères,
+«qui avoient tant crié contre elle», se jetaient sur elle dans des
+transports d'amour et de repentir; elles touchaient sa robe et furent
+près de l'arracher de son carrosse[412].
+
+[Note 412: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1649.]
+
+Condé, l'ennemi de Mazarin, s'aliène la régente par sa hauteur. Elle se
+réconcilie avec le coadjuteur, et, forte de son alliance avec la
+vieille Fronde, elle fait arrêter Condé, son frère de Conti, le duc de
+Longueville, son beau-frère. Alors naît une nouvelle Fronde: la révolte
+suscitée par les partisans des princes. Anne d'Autriche demeure
+intrépide, elle accompagne le jeune roi et Mazarin à Bordeaux qui a pris
+le parti des rebelles. Mais la paix que lui imposent ses nouveaux alliés
+froisse son orgueil; elle aussi, employant une expression de Catherine
+de Médicis, elle dit qu'elle a été traitée en chambrière. Elle se sépare
+des anciens frondeurs.
+
+Le Parlement réclame la liberté des princes et l'obtient. Il réclame
+aussi l'exil de Mazarin, et si la reine y consent, c'est que le cardinal
+veut lui-même s'éloigner; mais elle s'apprête à quitter furtivement
+Paris avec le roi. La trahison déjoue ce projet. Le coadjuteur
+fait battre dans Paris le tambour d'alarme. Le peuple envahit le
+Palais-Royal. Anne d'Autriche montre aux insurgés le jeune roi endormi
+dans son lit. A ce doux aspect, les hommes qui avaient envahi cette
+chambre avec des sentiments de fureur, n'ont que des paroles de paix et
+de bénédiction. Le danger avait été grand: la reine mère n'avait eu que
+le temps de faire recoucher le petit prince qui allait monter à cheval.
+
+Mazarin exilé garde sur la régente un pouvoir absolu. C'est toujours lui
+qui gouverne par elle.
+
+Condé prend les armes contre le gouvernement. La reine mère entre
+vaillamment en campagne, marche sur Mme de Longueville, la chasse de
+Bourges et se dirige sur Poitiers. Mazarin rejoint Anne d'Autriche. Il
+est témoin de son attitude après la déroute de Bléneau: la régente,
+pleine de sang-froid et d'énergie au milieu de la cour éperdue,
+n'interrompt pas même la toilette qu'elle avait commencée avant la
+désastreuse nouvelle.
+
+Pendant le combat du faubourg Saint-Antoine, sous Paris, Anne d'Autriche
+est vraiment dans son rôle de femme. Tandis que le canon gronde, elle
+est agenouillée devant le Saint-Sacrement, chez les Carmélites de
+Saint-Denis. Elle ne quitte l'autel que pour recevoir les courriers
+qui lui apportent des nouvelles du combat, et la reine de France a des
+larmes pour tous ceux qui sont tombés, amis ou ennemis.[413]
+
+[Note 413: Mme de Motteville, _Mémoires_, 1652.]
+
+Anne devait voir Mazarin s'éloigner une seconde fois; mais cet exil
+n'était pas de longue durée et n'était destiné qu'à hâter la conclusion
+de la paix. Condé, le duc d'Orléans, son allié, demandèrent à envoyer
+leurs députés au roi. Mais la régente refusa avec hauteur, «s'étonnant
+qu'ils osassent prétendre quelque chose avant d'avoir posé les armes,
+renoncé à toute association criminelle et fait retirer les étrangers;»
+les étrangers dont le vainqueur de Rocroy avait accepté la criminelle
+alliance!
+
+En 1653, la Fronde était vaincue. L'autorité royale triomphait. En dépit
+de quelques imprudences, Anne d'Autriche avait, nous l'avons rappelé,
+joué le rôle le plus noble dans cette guerre civile. A la paix, elle
+rentre dans l'ombre. Son fils est majeur. Mazarin exerce hautement le
+pouvoir jusqu'à sa mort, événement après lequel Louis XIV gouverne par
+lui-même[414].
+
+[Note 414: Trognon, _Histoire de France_]
+
+La petite-fille de Charles-Quint avait fidèlement servi la politique
+anti-espagnole de Henri IV et de Richelieu. Elle avait achevé, à
+l'intérieur du pays, l'oeuvre de ces deux grands génies: la victoire de
+la royauté sur la féodalité. Mais nous savons que ce fut Mazarin qui la
+dirigea dans l'exercice du pouvoir, et que les qualités personnelles
+qu'elle déploya dans sa régence étaient non des qualités politiques,
+mais des qualités morales: le courage qui brave le danger, la foi qui
+soutient dans le péril, l'amour maternel, et cette tendresse dévouée,
+généreuse, qu'Anne d'Autriche n'apporta, il est vrai, que dans une seule
+amitié.
+
+Elle eut dans l'âme plus de hauteur que de véritable grandeur. Cette
+hauteur avait pour origine la fierté du sang, et préparait Anne
+d'Autriche à représenter dignement ce pouvoir absolu qui était encore
+nécessaire à la France pour dompter la féodalité. La reine mère en légua
+la tradition à son fils, et quand Louis XIV disait: «L'État c'est moi,»
+il était bien réellement le fils d'Anne d'Autriche.
+
+Le jeune roi dut aussi à sa mère ces traditions de courtoisie
+chevaleresque qui contribuèrent à l'éclat de son règne. Ce n'est pas la
+moindre gloire d'Anne d'Autriche que d'avoir donné à la France un Louis
+XIV.
+
+L'exemple de cette princesse a démontré, une fois de plus, que la
+femme a besoin d'être elle-même dirigée lorsqu'elle tient les rênes du
+gouvernement. Les contemporaines d'Anne d'Autriche furent une vivante
+leçon de ce que devient la femme lorsque, dans les choses de la
+politique, elle est, ou mal conseillée, ou livrée à ses propres
+impressions. Nulle des conspiratrices de la cabale des Importants ou
+des luttes de la Fronde n'est conduite par la raison d'État. L'amour,
+l'amitié, la haine, tels furent les mobiles qui entraînèrent ces femmes
+à fomenter la guerre civile, à trahir même leur pays pour l'étranger.
+Pour rendre cette trahison moins odieuse, elles n'avaient pas, comme
+certaines reines, l'excuse d'être elles-mêmes étrangères de naissance.
+Le plus pur sang de France coulait dans leurs veines.
+
+Entre toutes les femmes qui apparaissent dans les troubles de la
+régence, une seule attire notre sympathie: c'est cette noble et
+touchante princesse de Condé, qui ne se mêle courageusement à la
+lutte que pour servir la cause d'un cher prisonnier; l'époux qui l'a
+dédaignée!
+
+Quant aux autres femmes de la Fronde, malgré les talents qu'elles ont
+déployés, je ne peux voir en elles que des aventurières. Si le long
+repentir de la duchesse de Longueville nous fait oublier que, jetée dans
+la Fronde par son amour pour La Rochefoucauld, elle y entraîna jusqu'à
+un Condé, jusqu'à un Turenne, comment accorder une semblable indulgence
+à une duchesse de Chevreuse? Je me sépare ici, à regret, de l'illustre
+écrivain aux yeux duquel est apparue comme une héroïne et un grand
+politique, la femme audacieuse qui, pour nous, n'est que la pire des
+intrigantes: celle qui met la politique au service de ses volages
+amours.
+
+Ce n'est ni l'amour ni l'intrigue politique qui jettent Mlle de
+Montpensier dans les luttes civiles: c'est le désir, romanesque de jouer
+à l'héroïne. C'est ainsi que, s'introduisant seule par la brèche dans
+Orléans, elle conquiert la ville par cet acte de bravoure. C'est ainsi
+que, dans le combat du faubourg Saint-Antoine, elle tirera le canon de
+la Bastille.
+
+Une brillante étrangère, la princesse palatine, Anne de Gonzague, nous
+apparaît dans ces guerres civiles, non à travers la fumée des combats,
+mais dans les mystérieux arcanes de la diplomatie. Pour délivrer Condé,
+c'est elle qui a réuni la nouvelle Fronde à l'ancienne. Condé libre,
+elle lui a donné des conseils de modération: c'est qu'alors Mazarin l'a
+regagnée. Depuis, elle demeure fidèle au cardinal et sert même par son
+intervention diplomatique les intérêts de la France. Mais, en réunissant
+les deux Frondes, elle avait contribué à fomenter les troubles, à
+amener cette nuit d'émeute pendant laquelle Anne d'Autriche montra
+aux Frondeurs son fils endormi et à la suite de laquelle Mathieu Molé
+prononçait, avec douleur, cette parole: «M. le Prince est en liberté, et
+le roi, le roi notre maître, est prisonnier!»
+
+Mais il me tarde de quitter les femmes de la Fronde. Quelques-unes,
+d'ailleurs, ont déjà été peintes par la main d'un maître. Et, à ces
+aventurières, ou à ces intrigantes qui, en semant la guerre civile, ont
+contribué aux misères du peuple, je vais opposer les femmes qui se sont
+généreusement dévouées à soulager ces mêmes misères.
+
+Dès 1635, la guerre avec la maison d'Autriche avait fait connaître à la
+Lorraine les fléaux que la Fronde ramena surtout pour la Champagne et la
+Picardie. Rien de plus effroyable que le tableau, que les contemporains
+nous ont tracé de la misère qui désola ces trois provinces. On vit alors
+ce que c'était que ces guerres «soit civiles, soit étrangères où, disait
+Fléchier, le soldat recueille ce que le laboureur avait semé...» Et
+l'orateur sacré ajoutait: «Souvenez-vous de ces années stériles, où,
+selon le langage du prophète, le ciel fut d'airain et la terre de
+fer[415].»
+
+[Note 415: Fléchier, _Oraison funèbre de madame Marie-Magdeleine de
+Wignerod, duchesse d'Aiguillon_.]
+
+La dysenterie, la gale, la peste se joignent à la guerre et à la famine.
+Fuyant leurs demeures occupées par la soldatesque étrangère, les paysans
+meurent dans les bois ou sur les grands chemins, ou bien, rentrant
+dans leurs villages après le départ de l'ennemi, ils retrouvent leurs
+demeures pillées, brûlées, leurs champs dévastés. Abattus par la
+maladie, dépouillés jusqu'à la chemise, ils n'ont d'autre lit que la
+terre, d'autre matelas que de la paille pourrie et n'osent, dans leur
+état de nudité, se soulever de cette horrible couche. Leur nourriture,
+c'est l'herbe, ce sont les racines des champs, c'est l'écorce des
+arbres; les lézards, la terre même, tout leur est bon. S'il leur reste
+quelques haillons, ils les lacèrent pour les avaler; et, à défaut de ces
+étranges aliments, ils se rongent les bras et les mains «et meurent dans
+ce désespoir.» D'autres disputent aux loups les restes d'une hideuse
+curée: les débris pourris des chiens et des chevaux; ou bien, eux-mêmes
+seront, fût-ce avant qu'ils n'expirent, la pâture des bêtes de proie.
+
+Vivants et morts gisent pêle-mêle. L'enfant qui a survécu, est demeuré
+sur la mère qui est morte, bien certainement en lui donnant sa dernière
+bouchée de nourriture.
+
+En Lorraine, à Saint-Mihiel, dit un missionnaire, «il y en a plus de
+cent qui semblent des squelettes couverts de peau, et si affreux que, si
+Notre-Seigneur ne me fortifiait je ne les oserais regarder; ils ont la
+peau comme du marbre basané, et tellement retirée que les dents leur
+paraissent toutes sèches et découvertes, et les yeux et le visage tout
+refrognés. Enfin, c'est la chose la plus épouvantable qui se puisse
+jamais voir.»
+
+Toutes les classes participent à cette misère. Le noble compte parmi
+les pauvres honteux. Le curé s'attelle à une charrue pour remplacer le
+cheval qui manque. L'homme qui ne peut se plier à la honte de mendier
+son pain est trouvé mort sur sa couche pour n'avoir pas osé «demander sa
+vie!»
+
+Les orphelins sont abandonnés; les jeunes filles, exposées à quelque
+chose de plus terrible que la mort, le déshonneur. Les unes sont près
+de succomber à l'effroyable tentation; d'autres se cachent dans des
+cavernes pour fuir la brutalité des soldats. Les églises sont pillées,
+les prêtres persécutés, dépouillés.
+
+En Lorraine, les soldats eux-mêmes, pressés par la faim et la maladie,
+sont couchés le long des routes et sur les grands chemins, sans
+assistance religieuse, «sans consolation humaine[416].»
+
+[Note 416: Lettres des prêtres de la Mission, recueillies dans la _Vie
+de saint Vincent de Paul_, par le lazariste qui s'abrita sous le nom
+d'Abelly. Sur l'origine de cet ouvrage, voir le livre récent de M.
+Chantelauze, _Saint Vincent de Paul et les Gondi_.]
+
+Pendant la Fronde, des masses d'émigrants arrivent à Paris et ajoutent
+le fardeau de leur misère au poids des calamités qui écrasent la ville.
+
+Tels furent les désastres dans lesquels la guerre étrangère et la guerre
+civile plongèrent quelques parties de la France. Mais, au milieu de
+toutes ces calamités, une armée se lève, l'armée de la charité! Saint
+Vincent de Paul la commande, et les femmes marchent à l'avant-garde.
+
+Les dames de la Charité de Paris donnent leur or, elles quêtent pour
+les provinces désolées. Saint Vincent de Paul et ses collaboratrices
+recueillent près d'un million six cent mille livres qui sont distribuées
+dans la Lorraine et jusque dans l'Artois ravagé par la guerre. Pendant
+les malheurs amenés par la Fronde, ces nobles femmes envoient à la
+Champagne et à la Picardie plus de seize mille livres par mois[417].
+L'imminence du danger provoquait les plus grands sacrifices, et les
+généreuses femmes qui avaient eu à souffrir personnellement de la ruine
+générale, calculaient, non leurs ressources, mais les misères qu'il
+fallait soulager. Leur présidente, la duchesse d'Aiguillon, qui, avec
+Mlle de Lamoignon et Mme de Hersé, la protectrice spéciale des pauvres
+soldats, a recueilli des sommes immenses pour les victimes de la guerre,
+la duchesse d'Aiguillon vend jusqu'à une partie de son argenterie. Mme
+de Miramion vend son collier de perles pour nourrir les pauvres de
+Paris. Elle leur fait distribuer plus de deux mille potages par jour.
+Charité bien digne de la sainte femme qui, à Paris encore, fera
+subsister les pauvres pendant les plus rigoureux hivers et à qui l'on
+devra, en 1682, l'origine des fourneaux économiques[418].
+
+[Note 417: _Vie de saint Vincent de Paul_, citée plus haut; _Lettres_
+de saint Vincent de Paul, publiées par les prêtres de la Mission, 1882.
+333. Lettre à M. Martin, supérieur à Turin, 20 juillet 1656.]
+
+[Note 418: Bonneau-Avenant, _Mme de Miramion_, et _la Duchesse
+d'Aiguillon_.]
+
+Le 11 février 1649, M. Vincent éloigné de Paris, écrivait aux Dames de
+la Charité, dans une lettre récemment publiée: «De vérité il semble que
+les misères particulières vous dispensent du soin des publiques, et que
+nous aurions un bon prétexte, devant les hommes, pour nous retirer de ce
+soin; mais certes, mesdames, je ne sais pas comment il en irait
+devant Dieu, lequel nous pourrait dire ce que saint Paul disait aux
+Corinthiens... «Avez-vous encore résisté jusqu'au sang?» ou pour le
+moins avez-vous encore vendu une partie des joyaux que vous avez? Que
+dis-je? Mesdames, je sais qu'il y en a plusieurs d'entre vous (et
+je crois le même de tant que vous êtes) qui avez fait des charités,
+lesquelles seraient trouvées très grandes, non seulement en des
+personnes de votre condition, mais encore en des reines[419].»
+
+[Note 419: Saint Vincent de Paul, _Lettres_, 135.]
+
+En d'autres circonstances encore, les femmes se privent de leurs joyaux.
+Anne d'Autriche qui a appelé saint Vincent de Paul dans ses conseils,
+Marie-Anne Martinozzi, princesse de Conti, donnent de tels exemples.
+
+Pour les provinces désolées, cet or, ces perles se convertissaient en
+pain, en vêtements, en médicaments, en outils même[420]. En soulageant
+les misères de l'heure actuelle, on prévoyait l'avenir. On donnait
+aux laboureurs du grain, des haches, des serpes, des faucilles; aux
+paysannes, du chanvre, des rouets. On recueillait les orphelins, on leur
+enseignait un état. Les jeunes filles étaient préservées du déshonneur
+dans les pieux abris qui s'ouvraient à elles. Les pauvres honteux
+recevaient, avec des secours, les hommages de respect qui leur rendaient
+moins amer le pain de l'aumône. Les églises et leurs pasteurs étaient
+secourus.
+
+[Note 420: Les maisons des Dames de la Charité étaient devenues
+d'immenses magasins.]
+
+Les femmes dont nous énumérons les bienfaits et qui composaient ce qu'on
+appelait l'Assemblée générale des Dames de la Charité, formaient comme
+un conseil supérieur chargé de recueillir, de centraliser et de répartir
+les dons de la charité. Ce n'était cependant pas dans ce but que
+l'Assemblée générale avait été instituée.
+
+Au début de sa carrière, quand saint Vincent de Paul évangélisait les
+campagnes par ces missions dont sa première collaboratrice, Mme de
+Gondi, avait inspiré la fondation, il avait établi dans les campagnes
+des confréries de la Charité, composées de femmes qui allaient assister
+spirituellement et corporellement les pauvres malades. L'oeuvre se
+propagea, et de 1629 à 1631, s'établit dans presque toutes les paroisses
+de Paris et des faubourgs. La mission de ces confréries était toute
+paroissiale.
+
+Une femme de bien, la présidente Goussault, eut la pensée de créer
+une compagnie de dames qui aurait spécialement le soin des malades de
+l'Hôtel-Dieu. Elle soumit le projet de cette création à M. Vincent qui
+l'agréa. Les plus grandes dames de France se firent gloire d'appartenir
+à cette association. Ceignant un tablier, les nobles infirmières
+allaient porter aux femmes malades des secours, des consolations, des
+enseignements, et leur donnaient avec affection le nom de soeurs.
+
+Ce fut ainsi que se constitua l'Assemblée générale des dames de la
+Charité. Plus tard elle agrandit sa mission. Nous l'avons vue se charger
+de l'assistance des provinces désolées que ses bienfaits sauvèrent. A
+l'assemblée générale et extraordinaire qui se tint au Petit-Luxembourg,
+chez la duchesse d'Aiguillon, le 11 juillet 1657, saint Vincent de Paul
+rendit un éclatant hommage à ses dévouées collaboratrices: «C'est une
+chose presque sans exemple, dit-il, que des dames s'assemblent pour
+assister des provinces réduites à l'extrême nécessité, en y envoyant de
+grandes sommes d'argent, et de quoi nourrir et vêtir une infinité de
+pauvres de toute condition, de tout âge et de tout sexe. On ne lit point
+qu'il y ait jamais eu de telles personnes associées qui, d'office, comme
+vous, mesdames, aient fait quelque chose de semblable[421]».
+
+[Note 421: Abelly, _l. c._]
+
+Les attributions de l'Assemblée de Charité s'étendent de plus en plus.
+À la visite de l'Hôtel-Dieu, à l'assistance des provinces désolées, se
+joignent d'autres charges.
+
+La charité et le patriotisme s'unissaient dans les bienfaits que les
+Dames de la Charité répandaient sur les victimes de la guerre et des
+fléaux qui l'avaient suivie. Le patriotisme trouve aussi son compte dans
+l'oeuvre apostolique qu'elles accomplissent en favorisant les missions
+étrangères qui vont porter au loin, avec la connaissance de l'Évangile,
+le nom de la France. La duchesse d'Aiguillon est là encore au premier
+rang, et ses principales collaboratrices sont Mme de Miramion, Mme de
+Lamoignon[422].
+
+[Note 422: Pour Mlle de Lamoignon, voir les vers que lui a consacrés
+Boileau. _Poésies diverses_, xvi. (Éd. Berriat-Saint-Prix.)]
+
+Mme d'Aiguillon a une grande part à la fondation du séminaire des
+Missions étrangères. La duchesse crée des missions dans l'Extrême
+Orient, un séminaire à Siam. Elle achète les consulats de Tunis et
+d'Alger; elle suscite la fondation d'un hôpital dans cette dernière
+ville pour y recueillir les Français malades et abandonnés. Enfin
+reprenant la pensée d'une autre femme de grand coeur, Mme de
+Guercheville, elle établit une colonie française et catholique au
+Canada[423], cette Nouvelle-France qui, aujourd'hui, garde plus que
+jamais à la mère-patrie malheureuse, un amour dévoué, enthousiaste,
+chevaleresque.
+
+[Note 423: Fléchier, _Oraison funèbre de Mme d'Aiguillon_;
+Bonneau-Avenant, _la Duchesse d'Aiguillon_. Ce dernier écrivain nomme
+une humble cabaretière, Marie Rousseau, qui seconda la duchesse
+d'Aiguillon dans la fondation de cette colonie.]
+
+Voilà ce que les femmes du XVIIe siècle ont fait pour le salut des
+provinces dévastées, pour la grandeur de la France et la gloire de
+l'Église. Leurs bienfaits ne s'arrêtent pas là.
+
+Saint Vincent avait fondé un hôpital pour les pauvres vieillards. Les
+dames de la Charité, notamment la duchesse d'Aiguillon, le pressèrent
+de donner plus d'extension à cette oeuvre. Devant les quarante mille
+mendiants qui, à Paris, peuplaient _onze cours de miracles_, il fallait
+un immense dépôt de mendicité. Ce fut saint Vincent qui eut à modérer
+ici le zèle de ses collaboratrices; mais il ne refusa pas ses conseils à
+la duchesse d'Aiguillon qui fonda la Salpêtrière avec le concours de
+la reine, de Mazarin et des princesses. A un moment où les ressources
+manquèrent à l'hôpital, Mme de Miramion, âgée, malade, quêta plus de
+cinquante mille francs en un mois pour soutenir cette création.
+
+Comme le vieillard délaissé, l'enfant abandonné a rencontré dans les
+dames de la Charité, des mères tendres et secourables. Est-il nécessaire
+de rappeler le triste sort de ces enfants trouvés que l'on déposait à la
+Couche, ce hideux local de la rue Saint-Landry où une veuve, assistée
+d'une ou de deux servantes, recevait ces pauvres petits êtres? Il ne
+se passait guère de jour que l'on n'en recueillît un. Les ressources
+manquaient pour donner des nourrices à ces enfants. Les uns mouraient de
+faim; d'autres étaient tués par des soporifiques que les servantes leur
+faisaient prendre pour se débarrasser de leurs cris en les endormant.
+«Ceux qui échappaient à ce danger, étaient ou donnés à qui les venait
+demander, ou vendus à si vil prix, qu'il y en a eu pour lesquels on n'a
+payé que vingt sous. On les achetait ainsi, quelquefois pour leur faire
+teter des femmes gâtées, dont le lait corrompu les faisait mourir;
+d'autres fois pour servir aux mauvais desseins de quelques personnes qui
+supposaient des enfants dans les familles... Et on a su qu'on en avait
+acheté (ce qui fait horreur) pour servir à des opérations magiques et
+diaboliques; de sorte qu'il semblait que ces pauvres innocents fussent
+tous condamnés à la mort, ou à quelque chose de pire, n'y ayant pas un
+seul qui échappât à ce malheur, parce qu'il n'y avait personne qui
+prît soin de leur conservation. Et ce qui est encore plus déplorable,
+plusieurs mouraient sans baptême, cette veuve ayant avoué qu'elle n'en
+avait jamais baptisé, ni fait baptiser aucun».
+
+Ainsi parle un compagnon de la vie apostolique du saint; et celui-ci
+même racontait que depuis cinquante ans, on n'avait pas entendu dire
+qu'un seul enfant trouvé eût vécu!
+
+Témoin de cette navrante misère, saint Vincent l'expose aux dames de
+charité établies sur la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, la
+première de ces confréries qui se fût formée à Paris. Il savait bien,
+cet homme évangélique, que pour aimer et secourir l'enfance malheureuse,
+toute femme sent tressaillir en elle un coeur de mère. Les généreuses
+chrétiennes à qui saint Vincent faisait appel, ne purent d'abord sauver
+qu'une douzaine de ces pauvres innocents, «bien plus à plaindre que ceux
+qu'Hérode fit massacrer». Il fallut les tirer au sort! (1638.)
+
+Les associées du bon saint augmentent peu à peu le nombre de leurs
+enfants d'adoption. Elles essayent même de les sauver tous. Puis, un
+jour, les ressources manquent. C'est alors que, dans une assemblée
+générale tenue vers 1648, a lieu cette scène incomparable qui a été tant
+de fois retracée, et que, néanmoins, je me garderai bien de ne point
+placer ici parmi les plus beaux titres d'honneur de la femme française.
+
+Saint Vincent de Paul «mit en délibération si la Compagnie devait
+cesser, ou bien continuer à prendre soin de la nourriture de ces
+enfants, étant en sa liberté de s'en décharger, puisqu'elle n'avait
+point d'autre obligation à cette bonne oeuvre que celle d'une simple
+charité. Il leur proposa les raisons qui pouvaient les dissuader ou
+persuader; il leur fit voir que jusqu'alors, par leurs charitables
+soins, elles en avaient fait vivre jusqu'à cinq ou six cents, qui
+fussent morts sans leur assistance; dont plusieurs apprenaient métier,
+et d'autres étaient en état d'en apprendre; que par leur moyen tous ces
+pauvres enfants, en apprenant à parler, avaient appris à connaître et
+à servir Dieu; que de ces commencements elles pouvaient inférer quelle
+serait à l'avenir la suite de leur charité. Et puis élevant un peu la
+voix, il conclut avec ces paroles: «Or sus, mesdames, la compassion et
+la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants;
+vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon
+la nature les ont abandonnés; voyez maintenant si vous voulez aussi les
+abandonner. Cessez d'être leurs mères, pour devenir à présent leurs
+juges, leur vie et leur mort sont entre vos mains; je m'en vais prendre
+les voix et les suffrages: il est temps de prononcer leur arrêt, et
+de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils
+vivront, si vous continuez d'en prendre un charitable soin; et au
+contraire, ils mourront et périront infailliblement si vous les
+abandonnez: l'expérience ne vous permet pas d'en douter[424]».
+
+[Note 424: Abelly, _l. c._]
+
+L'émotion qui vibrait dans la voix du saint «faisait assez connaître
+quel était son sentiment». La sentence des juges ne pouvait se traduire
+que par des larmes et par les plus généreux sacrifices. L'oeuvre des
+Enfants-Trouvés était définitivement fondée.
+
+Collectivement ou isolément, les femmes s'associent à toutes les oeuvres
+de saint Vincent de Paul. Elles assistent les galériens dont leur guide
+a soulagé les tortures physiques et les misères morales. Avant même
+qu'il y eût des Dames de la Charité, Mme de Gondi s'était occupée de
+faire évangéliser les galériens par M. Vincent et ses missionnaires.
+Plus tard, la duchesse d'Aiguillon qui fait donner à notre saint
+l'aumônerie générale des galères, obtient de son oncle, le cardinal de
+Richelieu, la fondation d'un hôpital pour les galériens, à Marseille,
+et y contribue par sa munificence. Les premières protectrices des
+Enfants-Trouvés, les dames de la Charité de Saint-Nicolas du Chardonnet,
+concourent aussi à cette oeuvre. Ce sont elles encore qui visitent dans
+leurs infectes et sépulcrales prisons les galériens de Paris. Mme de
+Miramion suit cet exemple; elle porte aux prisonniers des secours, des
+consolations, de douces paroles de relèvement. Mme de Maignelais,
+soeur de M. de Gondi, visite aussi les galériens, et assiste jusqu'aux
+condamnés à mort.
+
+Mme de Maignelais fonde une maison de filles repenties sous le vocable
+de sainte Madeleine, la grande pécheresse rachetée par l'amour divin.
+Les établissements de ce genre n'étaient pas nouveaux, mais, plus que
+jamais, ils devenaient nécessaires à une époque où, comme nous le
+disions plus haut, la licence régnait dans les villes, qui étaient
+devenues des camps.
+
+Mme de Miramion, animée de l'esprit de saint Vincent, fonde une maison
+analogue, mais elle lui donne une grande extension; elle crée le refuge
+de la Pitié pour les femmes de mauvaise vie que l'autorité y fait
+enfermer de force, et le refuge de Sainte-Pélagie pour les femmes
+repentantes qui, de leur propre mouvement, viennent y mener une vie
+de pénitence. Pour sauver ces âmes malades, Mme de Miramion avait le
+suprême remède, la miséricordieuse tendresse du Bon Pasteur qui ramène
+sur son épaule la brebis égarée.
+
+La Pitié et Sainte-Pélagie deviennent des établissements publics. Pour
+les fonder, Mme de Miramion avait rencontré parmi ses appuis, le grand
+coeur de Mme d'Aiguillon.
+
+Nous savons ce que Mme de Miramion avait fait pour l'instruction
+primaire des enfants du peuple, et aussi pour leur instruction
+professionnelle. Sous ce dernier rapport, les dames de la Charité ont
+aussi mérité nos hommages, elles qui faisaient apprendre un état à leurs
+chers enfants trouvés.
+
+Le rôle des femmes du monde est immense au XVIIe siècle dans les oeuvres
+du bien. Quels résultats que ceux-ci: le salut des provinces ruinées,
+la régénération des campagnes par les missions à l'intérieur,
+l'évangélisation des contrées lointaines avec l'extension de l'influence
+française, le soulagement des malades, l'assistance des pauvres et
+surtout des vieillards, l'instruction primaire et professionnelle des
+enfants du peuple, l'enfance exercée au devoir en même temps qu'au
+travail, la jeune fille préservée du vice, la pécheresse ramenée au
+bien; le forçat lui-même obligé de bénir dans la main qui le secourt et
+dans le coeur qui le plaint, la vertu efficace de la sublime religion
+que rien, quoi qu'on fasse, ne saura jamais remplacer pour inspirer de
+tels actes!
+
+Cette inspiration chrétienne avait eu ici à son service la force que
+donne l'association. C'était là l'un des rares bienfaits produits par
+la transformation sociale qui avait amené les familles nobles à Paris.
+Naguère la charité avait été surtout une action individuelle:
+elle devenait désormais une puissance sociale. Mais si, dans les
+circonstances exceptionnelles, comme le désastre de quelques provinces,
+il fallait le concours de cette grande charité sociale, nous n'en
+regretterons pas moins que, dans les circonstances normales de la vie,
+les châtelaines aient trop souvent privé leurs paysans de la protection
+maternelle qui était le doux apanage de leurs aïeules. Sans parler,
+bien entendu, des émigrations forcées que provoqua la ruine de trois
+provinces, Paris ne serait pas devenu le refuge de tous les misérables
+si, comme au moyen âge, ceux-ci avaient trouvé dans le pays natal les
+secours de leurs seigneurs.
+
+Les oeuvres de saint Vincent de Paul, ces oeuvres auxquelles les femmes
+du XVIIe siècle donnaient une impulsion vigoureuse, n'auraient pas été
+possibles, si pour les accomplir, il n'y avait eu, avec les vaillants
+prêtres de la Mission, ces admirables femmes dont je vais enfin
+prononcer le nom: les soeurs de la Charité, les filles de saint Vincent!
+
+Leur ordre était né des confréries même de la Charité. Lorsque ces
+confréries s'étaient répandues à Paris, et que des femmes de condition
+s'y étaient enrôlées, celles-ci avaient bien le zèle généreux, le
+dévouement qui ne calcule pas, mais leurs devoirs domestiques et sociaux
+ne leur permettaient pas de veiller assidûment les malades. Ce fut alors
+que l'on proposa à M. Vincent de consacrer spécialement au service des
+pauvres malades, de pieuses filles de la campagne qui, avec toute la
+charité de leurs coeurs et toute la vigueur de leurs forces physiques,
+se dévoueraient à Jésus-Christ dans les êtres souffrants. L'active
+promotrice des confréries de la Charité, Mme Le Gras, fut l'institutrice
+de ces saintes filles qui vénèrent en elle et dans saint Vincent de Paul
+les fondateurs de leur ordre.
+
+La maison que Mlle Le Gras occupait sur la paroisse de Saint-Nicolas du
+Chardonnet, fut la première communauté des filles de la Charité. Leurs
+premières bienfaitrices furent Mlle Lamy, fille d'un administrateur de
+l'hôpital général, et Mme de Miramion. Et comme le nom de la duchesse
+d'Aiguillon était destiné à être revendiqué par toutes les grandes
+oeuvres du XVIIe siècle, ce fut encore à la prière de la noble duchesse
+que l'archevêque de Paris accorda aux soeurs de la Charité le privilège
+nécessaire pour que leur association fût érigée en communauté.
+
+Obligées d'aller à la recherche de toutes les misères, les filles de la
+Charité ne pouvaient mener la vie claustrale de ces saintes Carmélites
+qui, introduites en France par Mme Acarie, offraient aux âmes
+contemplatives ou aux coeurs blessés de la vie, leur inviolable asile de
+paix, de prière et de pénitence. Les soeurs de la Charité ne pouvaient
+être et n'étaient pas des religieuses. Dans la règle qu'il leur donna,
+saint Vincent de Paul disait: «Elles considéreront qu'encore qu'elles
+ne soient pas dans une religion, cet état n'étant pas convenable aux
+emplois de leur vocation, néanmoins parce qu'elles sont beaucoup plus
+exposées que les religieuses cloîtrées et grillées, n'ayant pour
+monastère que les maisons des malades; pour cellule, quelque pauvre
+chambre, et bien souvent de louage; pour chapelle, l'église paroissiale;
+pour cloître, les rues de la ville; pour clôture, l'obéissance; pour
+grille, la crainte de Dieu; et pour voile, la sainte modestie. Pour
+toutes ces considérations, elles doivent avoir autant ou plus de vertu
+que si elles étaient professes dans un ordre religieux[425]».
+
+[Note 425: Abelly. _l. c._]
+
+Ces pieuses filles deviennent les ministres de l'Assemblée générale des
+dames de la Charité. A elles l'assistance spirituelle et corporelle du
+malade, soit dans le logis de la misère, soit à l'hôpital! A elles
+la maternité de l'enfant trouvé et du vieillard délaissé! A elles
+l'éducation des enfants du peuple! Elles pansent les plaies morales
+comme les plaies physiques; la plus hideuse lèpre de l'âme ou du corps
+les attire au lieu de les repousser. Elles soignent les pestiférés, et
+les galériens les voient se pencher sur eux dans leurs blanches auréoles
+comme des anges qui apparaîtraient aux damnés au milieu des supplices de
+l'enfer.
+
+Dans les calamités publiques elles sont là. Ce sont elles qui, à Paris,
+pendant la Fronde, distribuent aux pauvres, aux réfugiés, la nourriture
+quotidienne. Le 21 juin 1652, saint Vincent de Paul écrit à propos des
+charges qui pèsent sur sa famille spirituelle: «Les pauvres filles de la
+Charité y ont plus de part que nous, quant à l'assistance corporelle des
+pauvres. Elles font des distributions de potage tous les jours, chez
+Mlle Le Gras, à treize cents pauvres honteux, et dans le faubourg
+Saint-Denis à huit cents réfugiés, et dans la seule paroisse de
+Saint-Paul quatre ou cinq de ces filles en donnent à cinq mille pauvres,
+outre soixante ou quatre-vingts malades qu'elles ont sur les bras. Il y
+en a d'autres qui font ailleurs la même chose».
+
+Deux jours après, soit que M. Vincent ait été plus amplement informé,
+soit que le nombre des pauvres assistés se soit accru, c'est à huit
+mille de ces malheureux que les Soeurs de la paroisse de Saint-Paul
+donnent la nourriture[426].
+
+[Note 426: _Lettres_ de saint Vincent de Paul à M. Lambert, date citée
+dans le texte. Aux soeurs de charité, à Valpuiseau, 23 juin 1652]
+
+Ainsi que les prêtres de la Mission, elles tombent victimes de leur
+chrétienne et patriotique charité. A Réthel, à Calais, on les verra se
+dévouer aux soldats blessés ou malades. A l'hôpital de Calais, quatre
+filles de la Charité ont la charge de cinq ou six cents militaires.
+Elles succombent à la tâche; toutes sont malades, deux d'entre elles
+meurent. En les recommandant aux prières de ses missionnaires, leurs
+dignes frères d'armes, M. Vincent disait: «La reine nous a fait
+l'honneur de nous écrire pour nous mander d'en envoyer d'autres à
+Calais, afin d'assister ces pauvres soldats. Et voilà que quatre s'en
+vont partir aujourd'hui pour cela. Une d'entre elles, âgée d'environ
+cinquante ans, me vint trouver vendredi dernier à l'Hôtel-Dieu, où
+j'étais, pour me dire qu'elle avait appris que deux de ses soeurs
+étaient mortes à Calais, et qu'elle venait s'offrir à moi pour y être
+envoyée à leur place, si je le trouvais bon; je lui dis: Ma soeur, j'y
+penserai: et hier elle vint ici pour savoir la réponse que j'avais à
+lui faire. Voyez, messieurs et mes frères, le courage de ces filles à
+s'offrir de la sorte, et s'offrir d'aller exposer leur vie, comme des
+victimes, pour l'amour de Jésus-Christ et le bien du prochain: cela
+n'est-il pas admirable? Pour moi, je ne sais que dire à cela, sinon que
+ces filles seront mes juges au jour du jugement. Oui, elles seront nos
+juges, si nous ne sommes disposés comme elles à exposer nos vies pour
+Dieu[427]...»
+
+[Note 427: Abelly, _l. c._ Comp. _Lettres_. A ma soeur Hardemont, 10
+août 1658.]
+
+Pour rendre hommage à de tels actes, la parole d'ordinaire si simple
+de l'apôtre a des accents où vibre un religieux enthousiasme. Et c'est
+justice. Que, dans l'enivrement du combat, le drapeau du régiment
+échappe à une main mourante, nous comprenons l'ardeur avec laquelle des
+bras généreux s'étendent pour soutenir le symbole de l'honneur français.
+Mais que, dans un hôpital, la place des héroïques victimes de l'épidémie
+soit revendiquée comme un poste d'honneur, c'est là un de ces faits
+sublimes que nous offrent souvent les annales des filles de saint
+Vincent, et qui attestent que dans la vaillante race des femmes
+françaises, la soeur de charité a plus que le courage du soldat, la
+vocation du martyr.
+
+Les Dames de la Visitation, fondées par saint François de Sales et
+sainte Chantal, prêtent aussi leur concours aux oeuvres de saint Vincent
+de Paul, supérieur de leur maison de Paris. Ce fut leur exquise douceur
+qui fit désirer à M. Vincent qu'elles se dévouassent aux pécheresses.
+Elles comprenaient certainement cette mission, les filles spirituelles
+du saint docteur de _l'Amour de Dieu_, les religieuses parmi lesquelles
+allait bientôt surgir la bienheureuse qui montra à notre pays ce que le
+Coeur d'un Dieu peut renfermer de tendre pardon. Nous aimons à voir les
+filles de saint François de Sales et les filles de saint Vincent de Paul
+se rencontrer dans la communion de la charité. Nous aimons à les voir
+servir le Dieu des miséricordes au lieu de ce Dieu sombre et jaloux que
+les jansénistes présentaient à leurs adeptes, et particulièrement à ces
+austères religieuses de Port-Royal, qui mirent au service de l'erreur
+une intrépidité digne d'une meilleure cause. Nous aimons encore à
+opposer la charité active que pratiquaient les collaboratrices de saint
+Vincent à ce quiétisme qu'allait bientôt prêcher une autre femme, Mme
+Guyon.
+
+Après avoir parlé des femmes politiques qui, par leurs intrigues,
+contribuèrent à la ruine de la France, je me suis arrêtée avec bonheur
+devant les femmes de bien qui la relevèrent parla puissance de leur
+charité. C'est qu'en effet, la vraie mission sociale de la femme est
+dans les oeuvres du bien, et non dans les intrusions politiques. Mme de
+Maintenon en est un exemple de plus. Généreusement associée aux bonnes
+oeuvres de Mme de Miramion, elle-même fondatrice de l'Institut de
+Saint-Cyr, son rôle est moins heureux lorsqu'elle touche aux affaires
+publiques. Sans doute elle n'eut pas, dans la révocation de l'édit
+de Nantes, la part qu'on lui a attribuée[428]. Elle ne voulait pas de
+conversion forcée, et pour elle la douce et persuasive éloquence d'un
+Fénelon ou d'un Fléchier, la puissante dialectique d'un Bourdaloue
+étaient les meilleurs instruments de propagande. Mais s'il faut effacer
+de son rôle politique cette participation à une funeste mesure, il est
+d'autres circonstances où son immixtion dans les affaires d'État fut
+malheureuse. Il n'est pas jusqu'à sa sensibilité féminine qui ne devînt
+néfaste au pays quand, par ses larmes, elle obtint de Louis XIV qu'il
+reconnût le fils de Jacques II pour roi d'Angleterre. C'est par
+l'influence de Mme de Maintenon que l'inepte Chamillart a la double
+succession d'un Louvois et d'un Colbert, et que le présomptueux Villeroi
+est investi du commandement qui fait de lui le prisonnier de Crémone et
+le vaincu de Ramillies.
+
+[Note 428: Duc de Noailles, _Histoire de Mme de Maintenon_.]
+
+Il est toutefois une intervention politique dans laquelle Mme de
+Maintenon attire notre sympathie, parce qu'elle n'y figure que dans
+ses attributions de femme et dans ses sentiments de chrétienne. C'est
+lorsque, en 1693, elle inspire à Louis XIV, victorieux encore, une
+généreuse pitié pour les misères du peuple et lui fait désirer la paix.
+Nous retrouvons alors en elle l'amie de Fénelon et de Mme de Miramion.
+
+En dépit de regrettables erreurs, l'influence de Mme de Maintenon est
+celle d'une femme honnête. Mais que dire du rôle que jouent au VIIIe
+siècle Mme de Prie, Mme de Pompadour, Mme du Barry: Mme de Prie, vraie
+reine de France de par la grâce du duc de Bourbon, et mettant au service
+de l'Angleterre une influence salariée; Mme de Pompadour qui, tout en
+n'ayant pas été, comme on le croyait jusque dans ces derniers temps,
+la première instigatrice de la guerre de Sept ans [429], la favorise de
+toutes ses forces pour plaire à la grande souveraine étrangère dont les
+prévenances la flattent; Mme de Pompadour, élevant ou précipitant les
+ministres, faisant donner à un Soubise le bâton de maréchal, mérité par
+Chevert; et, pour se venger de la juste sévérité des jésuites à son
+égard, poussant le roi à la suppression de leur ordre; Mme du Barry
+enfin, dont le nom souillerait ici pour la seconde fois notre étude s'il
+n'était, cette fois encore, marqué d'un stigmate flétrissant [430]; Mme du
+Barry à qui la France dut la destruction de ses parlements et le triste
+ministère d'un duc d'Aiguillon.
+
+[Note 429. M. le duc de Broglie a rétabli sur cette question la vérité
+historique dans son récent ouvrage, le Secret du roi.]
+
+[Note 430. Voir plus haut, chapitre III.]
+
+Devant le règne honteux de cette dernière favorite, quelques coeurs de
+femmes battirent d'une noble indignation. A la fin du chapitre précédent
+j'ai fait allusion à des Françaises qui propagèrent à l'étranger les
+idées humanitaires et les belles utopies que vit éclore la fin du XVIIIe
+siècle: c'étaient les correspondantes du roi de Suède, Gustave III,
+qui nous sont connues par la récente publication de leurs lettres,
+conservées dans les papiers d'Upsal[431]. A la mort de Louis XV, l'une
+de ces amies de Gustave III, la comtesse de Boufflers, lui écrit les
+détails de cette mort, lui parle des huées qui accompagnèrent le
+cercueil sur la route de Saint-Denis; et cette femme qui, cependant,
+n'était pas de moeurs irréprochables, ne peut s'empêcher de voir dans
+ces démonstrations de mépris, une revendication de la conscience
+publique outragée par l'ignominieuse puissance de Mme du Barry: «Rien
+n'est plus inhumain que le Français indigné, dit-elle, et, il faut
+en convenir, jamais il n'eut plus sujet de l'être; jamais une nation
+délicate sur l'honneur et une noblesse naturellement fière n'avaient
+reçu d'injure plus insigne et moins excusable que celle que le feu roi
+nous a faite lorsqu'on l'a vu, non content du scandale qu'il avait donné
+par ses maîtresses et par son sérail à l'âge de soixante ans, tirer de
+la classe la plus vile, de l'état le plus infâme, une créature, la pire
+de son espèce, pour l'établir à la cour, l'admettre à table avec sa
+famille, la rendre la maîtresse absolue des grâces, des honneurs,
+des récompenses, de la politique et des lois, dont elle a opéré la
+destruction, malheurs dont à peine nous espérons la réparation. On ne
+peut s'empêcher de regarder cette mort soudaine et la dispersion de
+toute cette infâme troupe comme un coup de la Providence. Toutes les
+apparences leur promettaient encore quinze ans de prospérité, et, si
+leur attente n'eût été déçue, jamais peut-être les moeurs et l'esprit
+national n'auraient pu s'en relever[432].»
+
+[Note 431: A. Geffroy, _Gustave III et la cour de France_.]
+
+[Note 432: La comtesse de Boufflers à Gustave III. Lettre publiée par
+M. Geffroy, _ouvrage cité_.]
+
+Bien opposée à l'influence de Mme du Barry est celle que cherchent à
+exercer sur Gustave III, Mme de Boufflers et les autres correspondantes
+du jeune roi, la comtesse de Brionne, née princesse de Rohan-Lorraine,
+la comtesse d'Egmont et sa digne amie Mme Feydeau de Mesmes, la comtesse
+de la Marck. Nous venons d'entendre l'une d'elles flétrir la faiblesse
+royale qui livrait la dignité de la France aux caprices d'une immonde
+créature. La conduite du roi arrache de superbes accents à la comtesse
+d'Egmont, cette intéressante jeune femme dont Gustave III portait les
+couleurs et qui, mourante, se servait de la respectueuse tendresse
+qu'elle avait inspirée à son royal chevalier, pour lui faire entendre
+des paroles telles que celles-ci: «Je suis loin de me plaindre que vous
+ne m'ayez pas écrit plus tôt. Votre gloire est mon premier bonheur,
+vous le savez; c'est ainsi que je vous aime: préférez-moi le plus léger
+besoin du dernier de vos sujets...[433]»
+
+[Note 433: La comtesse d'Egmont à Gustave III, 1er octobre. 1772.
+Lettre publiée par M. Geffroy, _ouvrage cité_.]
+
+Avis bien digne de la femme qui conseillait à Gustave III de faire
+planter la Dalécarlie en pommes de terre pour le soulagement de son
+peuple!
+
+Toutes les amies de Gustave s'appliquent à faire de lui le roi d'un
+peuple libre, heureux, bénissant dans son souverain la paternelle bonté
+d'un Henri IV. Ce type royal, la comtesse d'Egmont se désespère de ne
+pouvoir le trouver dans Louis XV. «Votre Majesté m'accuse de ne pas
+aimer le roi. Hélas! ce n'est pas ma faute, et le regret de ne pouvoir
+jouir des sentiments les plus nobles me fait seul soutenir avec tant de
+chaleur l'opinion que vous me reprochez.» Elle ajoute qu'en assistant
+récemment à une pièce qui lui paraissait remplie de sentiments français,
+le _Bayard_, de Debelloy, elle aurait acheté de son sang «une larme du
+roi.» Elle croit que les Français pourraient encore devenir les sujets
+«les plus soumis et les plus fidèles.... Un mot, un regard leur suffit
+pour répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang; mais _ce mot
+n'est pas dit!_... Après Bayard, exaltée par la pitié, irritée de
+la froideur des assistants, je courus chez Mme de Brionne parler en
+liberté. Nous relûmes votre lettre et nous répétâmes mille fois: Voilà
+donc un roi qu'on peut aimer! Nous l'avons vu; il produirait des Bayard,
+il ferait revivre Henri IV; il existe, et ce n'est pas pour nous: Dites
+encore que nous sommes républicaines[434]!»
+
+[Note 434: La comtesse d'Egmont à Gustave III, Lettre publiée par M.
+Geffroy, _l. c._]
+
+A travers le ton de sensibilité et d'enthousiasme qui dénote l'école
+de Rousseau, il est impossible de méconnaître ce qu'il y a de bonté et
+d'humanité dans ces accents. Comme la plupart des correspondantes de
+Gustave III, comme d'ailleurs une grande partie de la noblesse de ce
+temps, la comtesse d'Egmont voulait la liberté, mais la cherchait
+malheureusement en dehors de l'Évangile: erreur fatale qui, en se
+propageant dans le peuple, amena la Révolution. Cette noblesse française
+devait chèrement payer l'imprudente ardeur avec laquelle elle ébranlait
+le trône et l'autel[435]. Mais, à ces gentilshommes et à ces grandes dames
+qui voulaient le bien en se méprenant sur les moyens de le faire, nous
+devons appliquer le mot de l'Évangile: «Paix sur la terre aux hommes de
+bonne volonté.»
+
+[Note 435: Caro, _la Fin du XVIIIe siècle_.]
+
+Je me suis plu à rendre hommage aux intentions que révèle la
+correspondance de quelques Françaises avec Gustave III, parce que j'y
+ai généralement trouvé moins une intervention politique que le désir
+de faire triompher ces principes de justice, d'honneur et d'humanité
+auxquels les femmes ne doivent pas demeurer étrangères. Le don de
+conseil, qui appartient à la femme forte, trouve ici encore son emploi,
+pourvu qu'il soit exercé avec prudence[436]. Pour l'épouse, pour la mère,
+le droit de conseiller est particulièrement un devoir, un devoir que
+sait remplir auprès de son fils la sainte mère de Louis XVI, quand elle
+rappelle au jeune prince que les rois doivent représenter Dieu sur la
+terre par leur majesté, par leur action bienfaisante, par la pureté de
+leur vie, et que, «plus ils auront de ressemblance avec ce divin modèle,
+plus ils s'assureront les hommages des peuples.» Saint Louis, c'est là
+le type qu'elle présentait au futur roi martyr!
+
+[Note 436: Disons ici que toutes les correspondantes de Gustave III
+n'ont pas échappé au reproche de pédantisme; et que, tout en s'excusant
+de sa témérité avec une modestie féminine, Mme de Boufflers semble plus
+régenter le roi que le conseiller. Voir les lettres publiées par M.
+Geffroy.]
+
+Heureuse Marie-Antoinette si, comme la mère de Louis XVI, elle avait pu
+n'exercer son influence que dans la limite que lui prescrivaient
+les devoirs de la femme forte! Mais, entraînée dans la mêlée des
+compétitions politiques et des luttes révolutionnaires, l'auguste reine
+allait témoigner que si le pouvoir est pour la femme une arme qu'elle
+rend facilement dangereuse au pays, cette arme, hélas! peut la tuer
+elle-même.
+
+Ah! ce pouvoir, Marie-Antoinette ne l'a pas cherché! Lorsque, presque
+enfant encore, elle est venue en France dans le charme de sa ravissante
+beauté et de sa grâce aérienne, dans l'irrésistible attrait d'une nature
+expansive qui a besoin d'être aimée et qui appelle la tendresse, un long
+cri d'amour a éclaté sur son passage. Cet enthousiasme populaire qu'elle
+soulève et dont les enivrantes émotions ne la rassasieront jamais, c'est
+là sa puissance, c'est là sa royauté. Et cette royauté, qu'elle est
+heureuse de la devoir au pays de France! Française, elle l'est par
+son éducation, par les élans spontanés de sa généreuse nature, par la
+vivacité de son esprit, par l'étourderie et la gaieté de son caractère,
+et la frivolité même de ses goûts. Aussi avec quelle indulgence elle
+excuse les défauts de ses _chers vilains sujets_: leur légèreté, la
+mobilité d'impression avec laquelle, après s'être laissés aller aux
+mauvaises suggestions, ils reviennent si aisément au bien! «Le caractère
+est bien inconséquent, mais n'est pas mauvais, écrit-elle à sa mère; les
+plumes et les langues disent bien des choses qui ne sont point dans le
+coeur.» Et comme elle se plaît en même temps à faire ressortir tout ce
+qu'il y a dans ce pays de bonne volonté pour le bien! «Il est impossible
+que mon frère n'ait pas été content de la nation d'ici, car, pour lui
+qui sait examiner les hommes, il doit avoir vu que, malgré la grande
+légèreté qui est établie, il y a pourtant des hommes faits et d'esprit,
+et en général un coeur excellent et beaucoup d'envie de bien faire[437].»
+
+[Note 437: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 22 juin 1775, 14
+janvier 1776, 14 juin 1777. _Marie-Antoinette, reine de France. Sa
+correspondance avec Marie-Thérèse, etc._ Ouvrage publié par M. d'Arneth
+et M. Geffroy.]
+
+Mais la jeune reine n'avait point alors la pensée que ce dût être à
+elle de «bien mener,» non pas que déjà elle ne fût entraînée par ses
+affections à se mêler de ces affaires auxquelles répugnait sa vive et
+juvénile nature. Mais elle ne prétendait pas agir sur la marche
+générale de la politique. Elle avait au coeur une bien autre ambition.
+Pouvait-elle oublier ce beau titre de nos souveraines: _reine de France
+et de charité?_ Certes, elle le méritait, ce titre, la généreuse femme.
+Ils en témoignent, ce paysan blessé qu'elle secourt, ce vieux serviteur
+qu'elle panse de ses mains, ces humbles ménages qu'elle recueille au
+Petit-Trianon, ces filles pauvres qu'elle dote, ces femmes âgées pour
+lesquelles elle fonde un hospice; cette société de charité maternelle
+qui se crée sous son patronage!
+
+La reine étend plus loin sa puissance. Les vieilles gloires françaises
+reçoivent son hommage; elle les honore dans les hommes dont le nom les
+rappelle. Par son intervention, le petit-neveu de Corneille, père de
+famille plongé dans la misère, obtient du roi une gratification de 1,200
+livres. En entendant louer l'action du chevalier d'Assas, elle s'étonne
+du long oubli où est demeuré ce fait sublime et veut savoir si le héros
+a laissé une famille. Cette famille existe, et elle obtient une pension
+héréditaire.
+
+Les gloires du passé ne font pas oublier à Marie-Antoinette les besoins
+du présent, s'il faut en croire la tradition suivant laquelle, dès les
+premiers temps du règne de Louis XVI, la jeune reine aurait voulu que la
+cour et le gouvernement fussent transférés à Paris. De grands travaux
+d'utilité publique, l'achèvement du Louvre, la transformation de ce
+palais en un musée, tous ces projets que d'autres temps devaient voir
+se réaliser, se seraient rattachés au plan de cette jeune reine qui ne
+semblait occupée que de ses plaisirs. M. de Maurepas aurait fait échouer
+ce plan[438]. Hélas! c'est comme prisonnière que la famille royale devait
+un jour habiter les Tuileries.
+
+[Note 438: Edmond et Jules de Goncourt, _Histoire de
+Marie-Antoinette_.]
+
+Rappelons encore un autre fait qui, celui-là, est complètement
+historique: l'acte de généreux patriotisme par lequel la reine, pour
+doter la France d'un vaisseau, renonça au superbe collier de diamants
+que le roi lui offrait et qui devint l'origine du procès célèbre dont
+les péripéties furent si douloureuses à Marie-Antoinette.
+
+Faire le bien, c'était la préoccupation de la reine. Malheureusement la
+prudence ne modérait pas toujours les élans de son coeur, et, comme nous
+l'avons déjà dit, ce fut le besoin d'obliger ceux qu'elle aimait qui lui
+fit toucher d'une main souvent imprudente aux affaires de l'État.
+
+En devenant reine de France, elle n'a pas oublié que c'est au duc de
+Choiseul qu'elle doit sa couronne, et que c'est le duc d'Aiguillon qui
+a fait exiler ce ministre. Elle s'efforce de ramener au pouvoir M. de
+Choiseul. Elle y échoue, mais, du moins, elle obtient son rappel de
+l'exil et le renvoi du duc d'Aiguillon. Plus tard, elle fera exiler
+celui-ci non seulement parce qu'il l'espionne et tient contre elle de
+mauvais propos, mais parce qu'il est hostile à M. de Guines que protège
+M. de Choiseul; M. de Guines, cet ambassadeur de France à Londres, qui
+a un procès déshonorant que la reine fait reviser[439]. La reine, il faut
+l'ajouter, aime à se dire qu'en obligeant M. de Choiseul, elle fait
+remplir un grand acte de justice. Elle pense de même pour la revision
+d'un autre procès, celui de MM. de Bellegarde, condamnés à un long
+emprisonnement par une condamnation que M. de Choiseul juge inique.
+C'est avec des larmes de joie que la reine a obtenu de Louis XVI la
+revision de ces deux procès. Lorsque MM. de Bellegarde, qui lui doivent
+plus que la liberté, l'honneur, viennent avec leurs familles se jeter
+aux pieds de leur libératrice, la reine, modérant les transports de
+cette reconnaissance, dit «que la justice seule leur avait été rendue;
+qu'elle devait en ce moment même être félicitée sur le bonheur le plus
+réel qui fût attaché à sa position, celui de faire parvenir jusqu'au roi
+de justes réclamations[440].»
+
+[Note 439: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 15 juillet 1774;
+Marie-Antoinette au comte de Rosemberg, 13 juillet 1775. D'Arneth et
+Geffroy, _recueil cité_.]
+
+[Note 440: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+Mais le chaleureux appui que la reine accorde à M. de Guines a de
+déplorables conséquences: Turgot et Malesherbes sont, eux aussi,
+contraires à ce diplomate. La reine qui leur garde déjà rancune de
+n'avoir pas appuyé ceux de ses protégés qu'elle voulait faire entrer
+dans le cabinet, la reine, faisant violence à la conscience du roi, se
+joint à la cabale qui renverse ces deux honnêtes ministres. Peut-être
+Marie-Antoinette s'imaginait-elle que la France désirait ce changement.
+Mais pour venger M. de Guines, elle montra une âpreté bien étrangère à
+sa générosité habituelle. Elle aurait voulu que Turgot fût envoyé à la
+Bastille le jour même où, par elle, M. de Guines était nommé duc! Voilà
+ce qu'écrit avec douleur à l'impératrice Marie-Thérèse, l'ambassadeur
+d'Autriche, le comte de Mercy-Argenteau. Lui-même le constate: la jeune
+reine n'aime pas M. de Guines; mais elle soutient en lui l'ami de M. de
+Choiseul[441].
+
+
+[Note 441: Le comte de Mercy à Marie-Thérèse, 16 mai 1776, etc.
+D'Arneth et Geffroy, _recueil cité_. Voir aussi l'introduction.]
+
+Le 11 mai 1776, Marie-Antoinette écrivait à sa mère: «M. de Malesherbes
+a quitté le ministère avant-hier... M. Turgot a été renvoyé ce même
+jour... J'avoue à ma chère maman que je ne suis pas fâchée de ces
+départs, mais je ne m'en suis pas mêlée[442].» La reine ignorait que
+Marie-Thérèse savait à quoi s'en tenir sur la sincérité de cet aveu;
+mais la jeune femme mentait comme une écolière qui a peur d'être
+grondée. Elle se souvenait des reproches que sa mère lui avait faits au
+sujet de ses premières imprudences politiques. L'empereur Joseph II,
+tendrement attaché à sa soeur Marie-Antoinette, lui avait écrit alors
+une lettre si dure que Marie-Thérèse crut devoir en empêcher l'envoi.
+
+[Note 442: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 15 mai 1776. D'Arneth et
+Geffroy, _recueil cité_.]
+
+Dans son français germanique, Joseph II avait adressé à la reine des
+avertissements tels que ceux-ci: «De quoi vous mêlez-vous, ma chère
+soeur, de déplacer les ministres, d'en faire envoyer un autre sur ses
+terres, de faire donner tel département à celui-ci ou à celui-là, de
+faire gagner un procès à l'un, de créer une nouvelle charge dispendieuse
+à votre cour, enfin de parler d'affaires, de vous servir même de termes
+très peu convenables à votre situation? Vous êtes-vous demandé une fois,
+par quel droit vous vous mêlez des affaires du gouvernement et de
+la monarchie française? Quelles études avez-vous faites? Quelles
+connaissances avez-vous acquises, pour oser imaginer que votre avis ou
+opinion doit être bonne à quelque chose, surtout dans des affaires qui
+exigent des connaissances aussi étendues? Vous, aimable jeune personne,
+qui ne pensez qu'à la frivolité, qu'à votre toilette, qu'à vos
+amusements toute la journée, et qui ne lisez pas, ni entendez parler
+raison un quart d'heure par mois, et ne réfléchissez, ni ne méditez,
+j'en suis sûr, jamais, ni combinez les conséquences des choses que vous
+faites ou que vous dites? L'impression du moment seule vous fait agir,
+et l'impulsion, les paroles mêmes et arguments, que des gens que vous
+protégez, vous communiquent, et auxquels vous croyez, sont vos seuls
+guides[443].»
+
+[Note 443: Joseph II an Marie-Antoinette, juillet 1775. _Marie
+Antoinette, Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_ herausgegeben
+von Alfred Ritter von Arneth. Leipzig, 1866.]
+
+Mais Marie-Thérèse et Joseph II étaient loin de vouloir que la reine
+n'eût aucune action politique. Ils voulaient seulement qu'elle prît au
+sérieux cette influence et la fît servir non à ces «petites passions»
+comme les appelait le comte de Mercy, mais à des choses utiles. Ils
+n'oubliaient pas ici leurs intérêts, et l'alliance autrichienne est
+surtout ce qu'ils recommandent aux soins de Marie-Antoinette. C'est
+pour que cette alliance ne soit pas compromise après le partage de la
+Pologne, que Marie-Thérèse, abaissant sa dignité maternelle, avait
+naguère reproché à la dauphine de France d'afficher pour Mme du Barry le
+mépris que «la créature» lui inspirait. Froissée dans les plus fières
+délicatesses de son âme, la jeune archiduchesse résistait à sa mère:
+«Vous pouvez être assurée, lui écrivait-elle, que je n'ai pas besoin
+d'être conduite par personne pour ce qui est de l'honnêteté[444].» Pour
+obtenir de la pure jeune femme une parole banale que celle-ci adresse
+enfin à Mme du Barry, il faut que sa mère l'adjure de sauver l'alliance
+entre son pays natal et son futur royaume.
+
+[Note 444: Marie-Antoinette à Marie-Thérèse, 13 octobre 1774. D'Arneth
+et Geffroy, _recueil cité_.]
+
+En 1778 éclate l'affaire de la succession de Bavière. Après que Joseph
+II a illégalement envahi ce pays, la famille de Marie-Antoinette la
+supplie d'obtenir que la France intervienne en faveur de l'Autriche. La
+reine est alors, on le sait, toute-puissante sur Louis XVI. A l'empire
+qu'elle exerce sur lui et qui a succédé à la froideur avec laquelle il
+la traitait naguère, se joint le tendre intérêt qu'inspire l'espoir de
+sa première maternité. En lisant les appels émouvants que lui adressent
+cette mère qui, dit-elle, mourra de chagrin si l'alliance est rompue; ce
+frère tant aimé qui, en lui reprochant de ne pas l'aider, lui déclare
+que du moins elle n'aura pas à rougir de lui dans les prochains combats,
+la jeune femme se trouble. Sa pâleur, ses larmes, trahissent son
+angoisse. La vue de sa douleur déchire le coeur de Louis XVI; il pleure
+avec elle, mais c'est avec ses ministres qu'il agit, et le devoir du roi
+l'emporte sur la tendresse de l'époux[445]. Ce devoir et cette tendresse
+se concilient du jour où la France, investie du beau rôle de médiatrice,
+termine le conflit.
+
+[Note 445: Voir dans le recueil de MM. d'Arneth et Geffroy, les
+lettres de l'année 1778.]
+
+Plus tard, lorsque Joseph II voulait que la Hollande lui livrât la libre
+navigation de l'Escaut, la reine intervint avec une persévérante énergie
+pour que la France soutînt son frère[446]. Par son traité avec l'Autriche,
+la France s'était engagée à fournir à son alliée, en cas de juste
+guerre, une somme de quinze millions, ou bien une armée de vingt-quatre
+mille hommes. La reine demandait que ce dernier mode de secours fût
+adopté. «Je ne pus l'obtenir, dit-elle à Mme Campan, et M. de Vergennes,
+dans un entretien qu'il eut avec moi à ce sujet, mit fin à mes instances
+en me disant qu'il répondait à la mère du dauphin et non à la soeur de
+l'empereur[447].»
+
+[Note 446: Voir dans le recueil de M. d'Arneth, _Marie Antoinette,
+Joseph II und Leopold II_, les lettres échangées en 1784 et 1785.]
+
+[Note 447: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+Les quinze millions dont l'Autriche n'avait pas besoin, furent expédiés
+à Vienne d'une manière qui fit croire au peuple que la reine vidait pour
+sa famille les coffres de l'État! C'est par de tels faits que la reine
+voyait se propager dans les classes populaires l'injurieux surnom qu'à
+son arrivée en France on lui avait donné en haut lieu: _l'Autrichienne_.
+Et cependant la critique impartiale l'a constaté: les sentiments
+domestiques de la reine ne furent pas ici nuisibles à la France. Devant
+la puissance grandissante et menaçante de la Prusse, le moment était
+venu d'abandonner la vieille politique antiautrichienne. Qui donc
+aujourd'hui oserait dire le contraire?
+
+En agissant comme fille, comme soeur, et sagement contenue d'ailleurs en
+cette circonstance par le gouvernement de Louis XVI, la reine n'avait
+donc pas exercé une influence répréhensible. Il n'en fut pas de même
+lorsque d'autres sentiments la jetèrent dans les luttes politiques.
+
+Pendant les années où son mari ne lui avait témoigné que de
+l'indifférence, la jeune femme avait reporté sur l'amitié le besoin de
+tendresse qui était refoulé dans son coeur. Elle s'était créé, en dehors
+de son cercle officiel, un cercle intime qu'elle se plaisait à retrouver
+au Petit-Trianon. Dans cette délicieuse résidence, elle échappait aux
+rigoureux détails d'une étiquette que lui rendait si odieuse l'éducation
+patriarcale qu'elle avait reçue à Vienne. Rousseau avait mis à la mode
+le goût des bergeries. Au milieu des élégantes rusticités d'une nature
+artificielle, la reine de France est ravie d'échanger le sceptre contre
+la houlette.
+
+Marie-Antoinette a fui le tracas des affaires; elle a cherché dans une
+paisible retraite les joies si pures de l'amitié. Elle a cru trouver
+là non des courtisans, mais des amis. Et c'est par ce volontaire
+dépouillement de sa grandeur, c'est par ce besoin d'une douce intimité
+et d'une affection désintéressée, qu'elle se voit entraînée dans
+le conflit des ambitions de cour. L'amitié si tendre qui unit
+Marie-Antoinette à Mme de Polignac, devient un instrument de domination
+pour la coterie qui entoure la favorite et que la reine rencontre
+journellement chez son amie. Sous cette influence, Marie-Antoinette
+nomme les ministres. Si certains choix sont bons, tels que ceux de M. de
+Ségur et de M. de Castries, que dire des motifs qui décident la reine à
+faire désigner M. d'Adhémar pour l'ambassade de Londres: il ennuie la
+reine, c'est là son titre à ce brillant éloignement de Versailles[448].
+On arrache à Marie-Antoinette, malgré ses répugnances, la nomination
+de Calonne; et bien qu'elle n'encourage pas les dilapidations de ce
+ministre, bien qu'elle le fasse même renvoyer, on la rend responsable de
+l'état où il a mis les finances. _Madame Déficit_, tel est le nom cruel
+dont la baptisent les Halles. Un jour viendra où Marie-Antoinette
+dira «que si les reines s'ennuient dans leur intérieur, elles se
+compromettent chez les autres[449].»
+
+[Note 448: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+[Note 449: Id., _id_.]
+
+C'est encore à une amitié qu'elle cède quand, à la prière de son
+précepteur, l'abbé de Vermond, elle fait donner pour successeur à
+Calonne l'inepte Brienne. C'est en 1787. Date funeste pour le repos de
+Marie-Antoinette! Par la faiblesse du roi, par le peu de confiance
+que le nouveau ministre inspire à Louis XVI, la reine est obligée
+d'intervenir directement dans la conduite des affaires. Jusque-là son
+influence réelle s'est bornée au choix plus ou moins heureux de quelques
+personnages officiels. Maintenant c'est à la direction même de la
+politique que la condamnent son dévouement d'épouse et aussi sa
+prévoyance de mère.
+
+«Elle s'affligeait souvent de sa position nouvelle, et la regardait
+comme un malheur qu'elle n'avait pu éviter, dit Mme Campan. Un jour que
+je l'aidais à serrer des mémoires et des rapports que des ministres
+l'avaient chargée de remettre au roi: «_Ah!_ dit-elle en soupirant, _il
+n'y a plus de bonheur pour moi depuis qu'ils m'ont faite intrigante._»
+Je me récriai sur ce mot. «Oui, reprit la reine, c'est bien le
+mot propre; toute femme qui se mêle d'affaires au-dessus de ses
+connaissances, et hors des bornes de son devoir, n'est qu'une
+_intrigante_; vous vous souviendrez au moins que je ne me gâte pas, et
+que c'est avec regret que je me donne moi-même un pareil titre; les
+reines de France ne sont heureuses qu'en ne se mêlant de rien, et en
+conservant un crédit suffisant pour faire la fortune de leurs amis et le
+sort de quelques serviteurs zélés.» Hélas! la reine ne se rendait pas
+compte que c'était justement son désir de «faire la fortune» de ses
+amis, qui l'avait fatalement entraînée aux affaires, et que les faveurs
+inouïes dont elle les avait comblés, avait contribué à son impopularité!
+Mais poursuivons le récit de Mme Campan.
+
+«Savez-vous,» ajouta cette excellente princesse, que sa conduite
+plaçait, malgré elle, en contradiction avec ses principes, «savez-vous
+ce qui m'est arrivé dernièrement? Depuis que je vais à des comités
+particuliers chez le roi, j'ai entendu, pendant que je traversais
+l'Oeil-de-boeuf, un des musiciens de la chapelle dire assez haut pour
+que je n'en aie pas perdu une seule parole: _Une reine qui fait son
+devoir reste dans ses appartements à faire du filet_.
+
+«J'ai dit en moi-même: _Malheureux, tu as raison; mais tu ne connais pas
+ma position: je cède à la nécessité et à ma mauvaise destinée_.»
+
+La voici donc, cette pauvre reine, en proie à là fatalité qui pèse sur
+elle. Avec son inexpérience, comment pourrait-elle guider la royauté
+dans la crise la plus effroyable que la France ait traversée? Est-ce une
+main novice qui peut saisir le gouvernail à l'heure où la tempête va
+faire sombrer le navire?
+
+Marie-Antoinette a les vertus morales, le courage héroïque, la
+générosité, le dévouement, la grandeur enfin. Près d'un roi qui aurait
+eu un caractère plus ferme que Louis XVI, elle n'aurait eu à déployer
+que ces qualités, qui se résument en celle-ci: la magnanimité. Mais
+obligée de vouloir pour le roi, de décider pour lui, la reine n'a pas
+été préparée à ce nouveau rôle, et ceux qui prétendent la guider ne le
+font que d'après leurs intérêts personnels. En prenant ouvertement le
+pouvoir, Marie-Antoinette en assume les terribles responsabilités, et
+augmente la somme de haines qui s'amasse contre elle.
+
+Quand il faut «accorder au désespoir de la nation entière[450]» la
+disgrâce de Brienne, Marie-Antoinette montre, cette fois encore,
+l'imprudente générosité de son coeur. Elle donne de hautes marques
+de son estime au ministre qu'a justement fait tomber l'indignation
+publique.
+
+[Note 450: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+Autrefois elle a été tour à tour favorable et hostile à Necker.
+Maintenant c'est elle qui le prie d'accepter le pouvoir. A ce moment
+elle semble disposée aux réformes que le roi peut accorder sans abaisser
+la dignité royale. Nous la voyons accueillir le projet d'une
+double représentation du Tiers-État. Plus tard, lorsque la crise
+révolutionnaire aura éclaté, la reine semblera accepter le concours de
+Mirabeau; elle écoutera avec sympathie les conseils de Barnave, et elle
+paraîtra croire que l'essai loyal de la Constitution est la suprême
+ressource de la monarchie; mais ne nous y méprenons pas! La reine alors
+n'est plus libre, elle est obligée de cacher sa véritable pensée. Ce
+n'est qu'en frémissant qu'elle supporte le joug et avec le secret espoir
+de le voir briser. Combien sa fière et loyale nature souffre de cette
+dissimulation que lui impose la nécessité: toujours l'implacable
+nécessité! Avec quelle confusion elle est obligée de démentir par un
+billet chiffré la lettre que Barnave lui a fait écrire à Léopold II pour
+lui proposer de reconnaître la Constitution[451]!
+
+[Note 451: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 29 et 31 juillet
+1791; an Leopold II, 30 juillet 1791, etc. D'Arneth, _Marie Antoinette
+Joseph II und Leopold II. Ihr Briefwechsel_.]
+
+La liberté, elle la veut, mais dans une sage mesure; elle la veut, mais
+telle que le roi a toujours désiré la donner, non telle que l'a imposée
+sous de hideuses conditions une populace qui se dit le peuple. La reine
+dit qu'il faut «bien épier le moment» ou la France semblera disposée à
+recevoir de son roi cette liberté. Même après de sanglantes journées
+révolutionnaires, elle croit que le peuple n'est qu'égaré, et qu'en lui
+témoignant de la confiance, on le ramènera[452]. Vaine illusion!
+
+[Note 452: Marie Antoinette an Leopold II, 29 mai et 7 novembre 1790.
+_Id_.]
+
+Deux solutions étaient désormais en présence.
+
+Devant l'intrépide courage de Marie-Antoinette, Mirabeau, frappé
+d'admiration, avait dit: «Le roi n'a qu'un homme, c'est sa femme. Il n'y
+a de sûreté pour elle que dans le rétablissement de l'autorité royale.
+J'aime à croire qu'elle ne voudrait pas de la vie sans sa couronne; mais
+ce dont je suis bien sûr, c'est qu'elle ne conservera pas sa vie si elle
+ne conserve pas sa couronne.
+
+«Le moment viendra, et bientôt, où il lui faudra essayer ce que peuvent
+une femme et un enfant à cheval; c'est pour elle une méthode de
+famille[453].» Cette fière attitude était bien celle qui convenait à la
+digne fille de Marie-Thérèse; mais, ce que Mirabeau proposait, c'était
+l'appel à une guerre civile devenue d'ailleurs inévitable. La reine
+de France recula devant l'horreur d'une lutte fratricide. C'est
+alors qu'elle tenta ce qu'on lui a si amèrement reproché: l'appel à
+l'intervention étrangère.
+
+[Note 453: Seconde note du comte de Mirabeau pour la cour, 20 juin
+1790. _Correspondance entre le comte de Mirabeau et le comte de la
+Marck_, publiée par M. de Bacourt.]
+
+Lorsque la famille royale se préparait à fuir, la reine avait écrit à
+l'empereur Léopold, son frère: «Nous devons aller à Montmédy. M. de
+Bouille s'est chargé des munitions et des troupes à faire arriver en ce
+lieu, mais il désire vivement que vous ordonniez un corps de troupes de
+huit à dix mille hommes à Luxembourg, disponible à notre réclamation
+(bien entendu que ce ne sera que quand nous serons en sûreté) pour
+entrer ici, tant pour servir d'exemple à nos troupes, que pour les
+contenir[454].»
+
+[Note 454: Marie Antoinette an Leopold II, 22 mai 1791. D'Arneth,
+_recueil cité_.]
+
+L'entrée de troupes étrangères en France pendant que la famille royale
+y était, exposait celle-ci aux terribles représailles de la Révolution.
+C'est pourquoi la reine ne voulait pas que cette éventualité se
+produisît avant que son mari et ses enfants fussent à l'abri. C'est
+pourquoi aussi elle blâmait énergiquement le parti de l'émigration.
+C'est pourquoi encore, après son retour de Varennes, elle ne demandait
+plus, comme Barnave, que ce congres armé qui permît «aux hommes modérés,
+aux partisans de l'ordre, aux propriétaires, de relever la tête et de se
+rallier contre l'anarchie autour du trône et des lois,» dit M. Taine en
+démontrant que ce ne fut pas la royauté, mais l'Assemblée législative
+qui appela sur la France la coalition des rois.
+
+Une fois la guerre déclarée par l'Assemblée, la reine, il est vrai,
+seconda activement l'intervention étrangère, et je voudrais pouvoir
+effacer de sa vie ce billet chiffré par lequel elle fit connaître à
+l'ambassadeur d'Autriche la marche des armées françaises[455]. Mais
+comment oserait-on lui faire un crime de ce qui ne fut qu'un aveuglement
+trop légitime, hélas!
+
+[Note 455: Marie Antoinette an den Grafen Mercy, 26 mars 1792. Ganz in
+Chiffern; die Auflôsung von Mercy's Hand liegt bei. D'Arneth, _recueil
+cité_.]
+
+Marie-Antoinette est femme, elle est épouse et mère, elle est
+chrétienne, elle est fille des empereurs d'Allemagne et femme du roi de
+France, et, dans toutes ces situations, elle est cruellement atteinte.
+Femme, elle subit d'indignes outrages.
+
+Elle ne peut paraître à sa fenêtre sans risquer de recevoir d'immondes
+injures. Depuis la fuite de Varennes, elle est surveillée même pendant
+la nuit, et il faut que sa chambre à coucher reste ouverte pour que, de
+la pièce précédente, l'officier de garde puisse observer ce qui se passe
+chez elle. Odieuse inquisition qui révolte toutes les délicatesses de sa
+pudeur! Épouse, elle voit abaisser son mari, elle voit couler les larmes
+que lui arrache cette humiliation; mère, elle tremble pour la vie du
+roi, pour la vie de ses enfants. Pour la sienne, peu lui importerait!
+Chrétienne, elle voit persécuter l'Eglise. Fille des Césars, elle sent
+ruisseler dans ses veines un sang que l'outrage fait bouillonner et qui
+la rend impatiente du frein. Reine, elle sait que la vraie France n'est
+pas avec la Révolution sanglante; elle a entendu, en pleurant, ces voix
+qui sont montées jusqu'à ses fenêtres: «Ayez du courage, Madame, les
+bons Français souffrent pour vous et avec vous[456],» et elle a voulu
+sauver la partie saine de la nation.
+
+[Note 456: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+N'oublions pas non plus que c'était de son frère que Marie-Antoinette
+attendait le secours qui, suivant elle, devait sauver sa famille et
+la France, et, redisons avec M. Cuvillier-Fleury: «Le patriotisme
+l'accusait; la démagogie l'a condamnée; l'humanité l'absout[457].»
+
+[Note 457: Cuvillier-Fleury, _Études et portraits_. Première série.
+_Marie-Antoinette.]
+
+Et d'ailleurs, même dans cette guerre où ses voeux semblaient être avec
+l'étranger, comme son coeur restait français! «Oui, dit Mme Campan, non
+seulement Marie-Antoinette aimait la France, mais peu de femmes eurent
+plus qu'elle ce sentiment de fierté que doit inspirer la valeur des
+Français. J'aurais pu en recueillir un grand nombre de preuves; je puis
+du moins citer, deux traits qui peignent le plus noble enthousiasme
+national. La reine me racontait qu'à l'époque du couronnement de
+l'empereur François II ce prince, en faisant admirer la belle tenue
+de ses troupes à un officier général français, alors émigré, lui dit:
+_Voilà de quoi bien battre vos sans-culottes!--C'est ce qu'il faudra
+voir, Sire_, lui répondit à l'instant l'officier. La reine ajouta: «Je
+ne sais pas le nom de ce brave Français, mais je m'en informerai; le
+roi ne doit pas l'ignorer.» En lisant les papiers publics, peu de jours
+avant le 10 août, elle y vit citer le courage d'un jeune homme qui était
+mort en défendant le drapeau qu'il portait, et en criant: _Vive la
+nation!_ «Ah! le brave enfant! dit la reine; quel bonheur pour nous si
+de pareils hommes eussent toujours crié _vive le roi!_»
+
+Aussi que de déchirements dans ce noble coeur quand on l'accusait de ne
+pas aimer la France! «Deux fois, dit Mme Campan, je l'ai vue prête à
+sortir de son appartement des Tuileries pour se rendre dans les jardins
+et parler à cette foule immense qui ne cessait de s'y rassembler pour
+l'outrager: «Oui, s'écriait-elle en marchant à pas précipités dans sa
+chambre, je leur dirai: Français, on a eu la cruauté de vous persuader
+que je n'aimais pas la France! moi! mère d'un dauphin qui doit régner
+sur ce beau pays! moi! que la Providence a placée sur le trône le
+plus puissant de l'Europe! Ne suis je pas de toutes les filles de
+Marie-Thérèse celle que le sort a le plus favorisée? Et ne devais-je pas
+sentir tous ces avantages? Que trouverais-je à Vienne? Des tombeaux!
+Que perdrais-je en France? Tout ce qui peut flatter la gloire et la
+sensibilité[458].»
+
+[Note 458: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+La crainte de soulever une émeute arrêtait de tels élans, qui témoignent
+que si la reine se trompait dans ses vues politiques, c'était du moins
+de bonne foi qu'elle errait.
+
+Le malheur de Marie-Antoinette, comme celui de bien des femmes qui
+ont exercé le pouvoir, est de s'être trop laissé gouverner par ses
+impressions et de n'avoir pas suffisamment distingué de l'intérêt de
+l'État l'intérèt de sa famille. L'instinct du coeur trompe souvent dans
+les matières politiques qui exigent une profonde connaissance des hommes
+et des choses; mais, du moins, cet instinct ne déçut jamais la reine
+quand il la porta à ces actes de courage moral dont la femme est
+peut-être plus capable que l'homme aux heures de suprême péril.
+
+Par sa fière attitude devant l'émeute sanglante et menaçante, la reine
+arrache des cris d'admiration à ses insulteurs même. Voyons-la à
+Versailles dans les journées d'octobre 1789. Dès le 5, une horde de
+femmes a été le sinistre avant-coureur de l'armée parisienne. Ce
+qu'elles sont venues demander, ces femmes, ce sont les «boyaux» de la
+reine pour en faire des «cocardes.» Comme de hideuses sorcières, elles
+veulent «les foies» de la reine pour les «fricasser.» Marie-Antoinette
+n'a pas peur: «J'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je
+l'attendrai avec fermeté,» dit-elle. L'émeute est venue chercher la
+reine jusque dans son palais. Marie-Antoinette a dû se jeter hors de son
+lit pour échapper au couteau des assassins. La reine, la reine, c'est
+elle que, dans la journée du 6, le peuple mande au balcon du palais.
+Elle s'y montre, protégée par ses deux enfants. «Point d'enfants!» crie
+la foule. Alors, repoussant ses enfants, la fille des Césars, la reine
+s'avance. Elle croise ses mains sur sa poitrine et attend le martyre.
+Et les voix délirantes qui demandaient sa mort, s'unissent dans ce cri
+enthousiaste: «Vive la reine!»
+
+Elle aurait voulu faire passer dans l'âme de tous ceux qui l'entouraient
+la fière énergie qui la soutenait. Devant les défaillances des uns, le
+mauvais vouloir des autres, elle écrivait en 1791: «Je vous assure qu'il
+faut bien plus de courage à supporter mon état que si on se trouvait
+au milieu d'un combat... Mon Dieu, est-il possible que, née avec du
+caractère, et sentant si bien le sang qui coule dans mes veines, je sois
+destinée à passer mes jours dans un tel siècle et avec de tels hommes?
+Mais ne croyez pas pour cela que mon courage m'abandonne; non pour moi,
+pour mon enfant je me soutiendrai, et je remplirai jusqu'au bout ma
+longue et pénible carrière. Je ne vois plus ce que j'écris. Adieu[459].»
+
+[Note 459: Marie-Antoinette an den Grafen Mercy, 12 septembre 1791.
+D'Arneth, _ouvrage cité_.]
+
+Ce superbe courage n'aura jamais de défaillance. Marie-Antoinette ne
+quittera jamais auprès de son mari, auprès de ses enfants, le poste du
+danger. Mourir avec eux ou pour eux, c'est là désormais son voeu. Le 20
+juin la verra impassible sous les infâmes outrages et les épouvantables
+menaces de ces hordes qui, défilant devant elle, lui présentent des
+verges, une guillotine, une potence. Elle arrache des larmes à la mégère
+qui lui a jeté à la face d'horribles imprécations et qu'elle subjugue
+par l'incomparable majesté de sa douce et maternelle parole[460]. Par la
+généreuse confiance qu'elle témoigne aux gardes nationaux, elle les
+émeut, et l'un d'eux lui saisit la main et y appuie ses lèvres avec
+respect. «Peu s'en fallut que la multitude n'applaudît[461].»
+
+[Note 460: Mme Campan, _Mémoires_.]
+
+[Note 461: Comte de Falloux, _Louis XVI_.]
+
+Au 10 août, même intrépidité. C'est la reine qui, foudroyant Pétion sous
+son regard, le contraint de signer l'ordre de combattre par la force
+l'émeute qu'il a contribué à préparer. C'est elle qui fait passer au
+roi la revue des troupes, et s'il avait eu le secret de ces paroles qui
+changent le coeur d'une multitude, peut-être la royauté et la France
+étaient-elles sauvées.
+
+Maintenant tout est fini. La reine qui, plutôt que de quitter les
+Tuileries, voulait se faire clouer aux murs du palais, la reine a été
+contrainte de suivre son mari aux Feuillants. Louis XVI est suspendu de
+ses fonctions royales, sa famille est prisonnière.
+
+«Nous sommes perdus, dit-elle; nous voilà arrivés où l'on nous a menés
+depuis trois ans par tous les outrages possibles; nous succomberons dans
+cette horrible révolution; bien d'autres périront avec nous. Tout le
+monde a contribué à notre perte; les novateurs comme des fous, d'autres
+comme des ambitieux pour servir leur fortune; car le plus forcené des
+jacobins voulait de l'or et des places, et la foule attend le pillage.
+Il n'y a pas un patriote dans toute cette infâme horde; le parti des
+émigrés avait ses brigues et ses projets; les étrangers voulaient
+profiter des dissensions de la France: tout le monde a sa part dans nos
+malheurs.» Et comme le dauphin entrait avec sa soeur: «Pauvres enfants!
+dit la reine, qu'il est cruel de ne pas leur transmettre un si bel
+héritage, et de dire: Il finit avec nous[462].»
+
+[Note 462: Mme Campan, Mémoires.]
+
+La vie de la reine est terminée. Dans la prison du Temple
+Marie-Antoinette n'a plus que la majesté du malheur. Mais l'épouse a
+toujours son tendre dévouement, la mère exerce toujours cette mission
+dont elle a constamment pratiqué les grands devoirs. Ici elle
+n'appartient plus à l'histoire. Elle ne paraîtra plus dans la vie
+publique que pour monter aux dernières stations de son chemin de croix.
+
+Alors elle aura enduré tout ce qu'une créature humaine peut supporter de
+douleur. Du jour où la tête de son amie, la princesse de Lamballe, lui a
+été présentée au bout d'une pique, jusqu'à cette déchirante soirée où le
+roi s'est arraché de ses bras, à la veille de monter sur l'échafaud, il
+semblait que la coupe d'amertume eût été vidée par elle jusqu'au fond.
+Non, il y avait encore une lie que pouvait seule y déposer la main
+criminelle d'un démon: il fallait que la reine, cette «grande mère[463],»
+s'entendît publiquement accuser d'avoir corrompu l'innocence de son
+fils; il fallait que l'on eût arraché à ce pauvre enfant, après l'avoir
+abruti, l'accusation qui faisait jaillir du coeur de la reine ce mot
+sublime: «Si je n'ai pas répondu, c'est que la nature se refuse à
+répondre à une pareille question faite à une mère. J'en appelle à
+toutes celles qui peuvent se trouver ici.» Remuées jusqu'au fond des
+entrailles, les mégères elles-mêmes frémissaient.
+
+[Note 463: C'est ainsi que la nomme M. de Lescure.]
+
+Sous la poignante étreinte de toutes les tortures physiques et de tous
+les supplices du coeur, Marie-Antoinette garde l'amour de ce pays où
+elle les souffre. Elle fait des voeux pour le bonheur de la France,
+fût-ce au détriment du bonheur de son fils. Elle n'a pour ses bourreaux
+que des paroles de miséricorde, et dans l'admirable lettre qu'elle écrit
+à Madame Élisabeth avant de monter sur l'échafaud, elle exhorte son fils
+à ne pas venger sa mort. C'est bien la femme magnanime qui avait dit au
+lendemain du 6 octobre: «J'ai tout vu, tout su, tout oublié.»
+
+Lorsque, au milieu d'une foule vociférante qui ne sait même pas
+respecter la majesté de la mort, la reine gravit les degrés de
+L'échafaud avec la même dignité souveraine qu'elle montait naguère les
+marches du trône, elle a depuis longtemps secoué la poussière des luttes
+politiques. Il n'y a plus en elle qu'une martyre qui atteint enfin le
+sommet du Calvaire.
+
+«Il était nécessaire qu'un homme mourût pour le salut de tous,» avait
+écrit Marie-Antoinette sur l'immortel plaidoyer que M. de Sèze avait
+fait pour le roi. A elle aussi pouvait s'appliquer cette parole, à elle
+et à toutes les grandes victimes qui surent, avec elle, faire à Dieu le
+sacrifice de leur vie. Si, aux yeux de la miséricorde divine, la France
+de 1793 put être rachetée, c'est par tout le sang innocent qui, répandu
+alors, criait non pas vengeance contre les bourreaux, mais miséricorde
+pour eux.
+
+Les femmes eurent leur large part dans cette rédemption nationale. Et,
+en même temps qu'elles expiaient par leur martyre le crime des uns, la
+lâcheté des autres, que de sublimes exemples de dévouement et de
+courage elles donnaient à leur époque! C'est Madame Elisabeth demeurant
+volontairement au poste du péril pour mourir avec sa famille, Madame
+Elisabeth ne voulant pas qu'on détrompe les assassins qui la prennent
+pour la reine, et, à l'heure du supplice, ne connaissant d'autre crainte
+que celle que lui dicte une céleste chasteté; ce sont ces filles, ces
+épouses, bravant le trépas pour sauver un père, une mère; un mari;
+prenant la place d'un être aimé ou mourant avec lui; c'est Mlle de
+Sombreuil acceptant, pour sauver la vie de son père, le verre de sang
+qu'on lui présente[464]; c'est Mlle Cazotte fléchissant les septembriseurs
+en faveur de son père, mais ne réussissant qu'une fois à l'arracher à
+la mort; c'est la princesse de Lamballe accourant de l'étranger pour
+partager le péril de la reine et lâchement assassinée; c'est cette
+humble femme de chambre répondant à l'appel du nom de sa maîtresse pour
+être jetée dans la Loire; c'est Mme Bouquet recueillant cinq proscrits,
+partageant avec eux sa ration pendant un mois de famine, et montant avec
+eux sur l'échafaud; ce sont ces chrétiennes qui, au prix de leur vie,
+abritent Notre-Seigneur dans le prêtre proscrit; ce sont ces Carmélites
+de Compiègne allant au supplice en chantant le _Veni Creator_ et le _Te
+Deum_, se disputant la première place sous le couperet de la guillotine,
+tandis que leur supérieure veut mourir la dernière pour soutenir le
+courage de ses filles. Rendons hommage encore à Mme de Staël dont la
+plume éloquente défend Marie-Antoinette; à Mme Tallien qui soustrait
+des victimes à la hache du bourreau; enfin, à ces quinze à seize cents
+femmes qui présentent à la Convention une pétition pour demander la
+grâce des prisonniers. Admirons encore dans leur patriotisme ces femmes
+et ces filles d'artistes qui, devant la pénurie du Trésor, offrent à
+l'Assemblée constituante leurs bijoux pour contribuer à payer la dette
+publique; ces femmes de Lille qui aident à repousser l'envahisseur;
+cette mère Spartiate qui, à Saint-Mithier, entourée de ses enfants,
+s'assoit dans sa boutique sur un baril de poudre, et, un pistolet à
+chaque main, menace de faire sauter sa demeure si l'ennemi y pénètre;
+ces émules de Jeanne Hachette, ces engagées volontaires qui se battent
+auprès d'un père, d'un frère, d'un mari; ces héroïques enfants de
+l'Alsace, Mlles Fernig, âgées l'une de treize ans, l'autre de seize, et
+qui, voyant leur père courir sus aux Autrichiens, se jettent dans la
+mêlée, combattent à Valmy, à Nerwinde, à Jemmapes, sous Dumouriez qui,
+pour se servir de l'ascendant magnétique qu'elles exercent sur leurs
+compatriotes, leur a donné des commissions d'officiers d'état-major,
+et qui les voit attacher leurs noms à des faits de guerre dignes
+d'illustrer _de vieux guerriers_[465].
+
+[Note 464: M. de Pontmartin, qui a connu l'héroïne, croit qu'au moment
+où Mlle de Sombreuil allait boire le verre de sang, les bourreaux,
+«saisis d'un mouvement d'horreur ou de pitié.... le répandirent à ses
+pieds.» _Mes Mémoires._ Enfance et jeunesse, 1882.]
+
+[Note 465: Lairtullier, _les Femmes célèbres de_ 1789 à 1795.]
+
+C'est dans ces généreux élans de courage, de dévouement et de
+patriotisme, que nous aimons à suivre les femmes; mais faut-il étudier
+leur rôle politique dans les annales révolutionnaires, nous y trouverons
+une nouvelle preuve des illusions et de l'impressionnabilité qu'elles
+apportent dans les affaires publiques.
+
+Mme Roland nous dira bien que Plutarque l'a disposée à devenir
+républicaine. Mais eût-il suffi à ce résultat si d'autres influences n'y
+avaient aidé? Cette noble dame qui appelle _mademoiselle_ la vénérée
+grand'mère de Mme Roland, cette financière qui invite la famille de
+la jeune philosophe pour la faire manger à l'office, n'ont-elles pas
+soulevé cette fière nature contre un ordre social qui permettait de
+telles distinctions de rang? Lorsque la jeune fille va à Versailles, et
+qu'elle y endure d'autres humiliations, que répond-elle à sa mère qui
+lui demande si elle est contente de son voyage: «Oui, pourvu qu'il
+finisse bientôt; encore quelques jours, et je détesterai si fort les
+gens que je vois, que je ne saurai que faire de ma haine.--Quel mal
+te font-ils donc?--Sentir l'injustice et contempler à tout moment
+l'absurdité[466].»
+
+[Note 466: Mme Roland, _Mémoires_, édition de M. P. Faugère. _Mémoires
+particuliers_.]
+
+Si Mme Roland était née dans les classes privilégiées qui lui
+inspiraient de telles rancunes, il est probable qu'elle s'en serait
+tenue au libéralisme des grandes dames du XVIIIe siècle, ou qu'elle
+aurait apporté dans ses opinions politiques la mobilité qui distingua
+ses croyances religieuses ou philosophiques. N'avait-elle point,
+disait-elle, passé par le jansénisme, le cartésianisme, le stoïcisme,
+pour arriver au patriotisme? N'y avait-il pas eu dans son ardente
+jeunesse un moment où elle avait rêvé le martyre religieux avec le même
+enthousiasme qu'elle souffrit plus tard le martyre politique?
+
+Mais dans la vie de Mme Roland, tout se réunissait pour rendre cette
+femme plus fidèle à ses opinions politiques qu'à ses croyances
+religieuses. Dans le rôle que joue son mari, elle voit le moyen
+d'établir cette république idéale dont l'illusion a caressé sa jeunesse.
+Disons ici à son honneur que, malgré la prétention théâtrale avec
+laquelle elle se montre dans ses _Mémoires_, elle a grand soin de nous
+avertir qu'elle n'est jamais sortie de ses attributions de femme,
+qu'elle n'a jamais pris une part active aux discussions politiques
+qui avaient lieu chez son mari, mais que, dans l'attitude modeste
+qui convient à son sexe, elle se bornait à écouter. «Ah, mon Dieu!
+s'écrie-t-elle, qu'ils m'ont rendu un mauvais service ceux qui se sont
+avisés de lever le voile sous lequel j'aimais à demeurer! Durant douze
+années de ma vie, j'ai travaillé avec mon mari, comme j'y mangeais,
+parce que l'un m'était aussi naturel que l'autre[467].» Elle reconnaît
+donc qu'elle a été pour Roland un secrétaire, mais un secrétaire
+intelligent dont elle avoue elle-même la collaboration. Nous savons que
+ce n'est pas sa main seulement qui a écrit la lettre, plus éloquente que
+généreuse et juste, que Roland adressa à Louis XVI et qui le fit sortir
+de ce cabinet où le 10 août devait le faire rentrer. Dans diverses
+dépêches officielles de Roland se retrouvent la plume et l'esprit de sa
+femme. Et, en effet, pour le malheur des Girondins, Mme Roland fut bien
+réellement l'inspiratrice de ce parti qui, avec son esprit d'utopie,
+crut pouvoir se servir des Jacobins pour faire le 10 août contre la
+royauté, vota pour la mort de Louis XVI et, entre ces deux actes,
+désavoua avec indignation les massacres de septembre: étrange illusion
+que de s'étonner du carnage quand on a lâché la bête féroce! Ceux qui la
+déchaînent en sont eux-mêmes les victimes: Mme Roland et les Girondins
+l'éprouvèrent.
+
+[Note 467: Mme Roland, _l. c._]
+
+Dès le moment de son arrestation, Mme Roland reconnaît les illusions
+de sa vie politique. Elle dit aux commissaires qui la conduisent à
+l'Abbaye: «Je gémis pour mon pays, je regrette les erreurs d'après
+lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur...» Dans sa
+captivité, apprend-elle l'arrestation des Girondins: «Mon pays est
+perdu!...» s'écrie-t-elle. «Sublimes illusions, sacrifices généreux,
+espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune
+coeur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine;
+j'ai cru voir dans la Révolution française l'application inespérée des
+principes dont je m'étais nourrie: la liberté, me disais-je, a deux
+sources: les bonnes moeurs qui font les sages lois et les lumières
+qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos
+droits[468]...» Eh bien, Mme Roland a vu ce qu'a produit une liberté à
+laquelle elle ne donne, même dans ses déceptions, qu'une base humaine;
+et dans ses _Dernières pensées_, et plus amplement dans son _Projet de
+défense_, elle dit avec amertume: «La liberté! Elle est pour les
+âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner,»
+ajoute-t-elle avec cette persévérante illusion classique qui, malgré la
+répulsion que lui inspire le sang versé, lui fait toujours saluer dans
+le poignard de Brutus la délivrance de son pays[469]. Cette liberté,
+poursuit Mme Roland, «n'est pas pour ces hommes faibles qui temporisent
+avec le crime, en couvrant du nom de prudence leur égoïsme et leur
+lâcheté. Elle n'est pas pour ces hommes corrompus qui sortent» de la
+fange du vice,«ou de la fange de la misère pour s'abreuver dans le sang
+qui ruisselle des échafauds. Elle est pour le peuple sage qui chérit
+l'humanité, pratique la justice, méprise les flatteurs, connaît ses
+vrais amis et respecte la vérité. Tant que vous ne serez pas un tel
+peuple, ô mes concitoyens! vous parlerez vainement de la liberté; vous
+n'aurez qu'une licence dont vous tomberez victimes chacun à votre tour;
+vous demanderez du pain, on vous donnera des cadavres[470], et vous
+finirez par être asservis.»
+
+[Note 468: Mme Roland, _Mémoires_. _Notices historiques_.]
+
+[Note 469: Sur les illusions classiques des révolutionnaires,
+voir l'ouvrage de M. E. Loudun, _le Mal et le Bien_, tome IV, _la
+Révolution_]
+
+[Note 470: Dans les notes des _Mémoires_ de Mme Roland, édités par
+lui, M. Faugère fait remarquer qu'il y a ici une réminiscence d'un
+discours de Vergniaud.]
+
+En pleurant sur ses illusions perdues, Mme Roland honore ceux qui les
+ont partagées avec elle, «républicains déclarés mais humains, persuadés
+qu'il fallait par de bonnes lois faire chérir la république de ceux même
+qui doutaient qu'elle put se soutenir; ce qui effectivement est plus
+difficile que de les tuer,» ajoute-t-elle avec une superbe ironie.
+«L'histoire de tous les siècles a prouvé qu'il fallait beaucoup de
+talents pour amener les hommes à la vertu par de bonnes lois, tandis
+qu'il suffit de la force pour les opprimer par la terreur ou les
+anéantir par la mort.»
+
+Ce sont là de nobles regrets, et l'on aime à entendre ces graves et
+généreux accents dans ces pages où la déclamation remplace trop souvent
+l'éloquence, comme il arrive fréquemment d'ailleurs dans les écrits des
+femmes politiques. Mais dans ces lignes, Mme Roland parle bien moins la
+langue de la politique que celle de la conscience outragée.
+
+Mme Roland sut mourir. «Vous pouvez m'envoyer à l'échafaud, avait-elle
+dit dans son premier interrogatoire: vous ne sauriez m'ôter la joie que
+donne une bonne conscience, et la persuasion que la postérité vengera
+Roland et moi en vouant à l'infamie ses persécuteurs[471].»
+
+[Note 471: Mme Roland, _Projet de défense_, _Notes sur son procès_,
+etc.]
+
+Sans doute un appareil théâtral se mêle aux derniers jours de Mme
+Roland. Le courage stoïcien n'a pas la sublime simplicité du courage
+chrétien. Comme l'acteur qui se drape dans les plis de son vêtement pour
+mourir avec noblesse, aux applaudissements du public, le stoïcien meurt
+en regardant le monde auquel il demande la gloire. Le chrétien ne
+regarde que le ciel dont il attend sa récompense.
+
+Quand arriva cependant l'heure du supplice, Mme Roland paraît avoir
+eu comme une soudaine perspective de la vie éternelle. Au pied de
+l'échafaud, dit-on, elle demanda «qu'il lui fût permis d'écrire des
+pensées extraordinaires qu'elle avait eues dans le trajet de la
+Conciergerie à la place de la Révolution. Cette faveur lui fut
+refusée[472].»
+
+[Note 472: P. Faugère, introduction aux _Mémoires de Mme Roland_.]
+
+J'ai déjà cité quelquefois les _Mémoires_ que Mme Roland eut le courage
+et le sang-froid d'écrire dans sa prison. La publication entière de ces
+écrits a été funeste à la mémoire de cette femme célèbre. La vanité
+de l'auteur, le cynisme de certains détails ont singulièrement fait
+descendre Mme Roland du piédestal où l'avaient élevée l'héroïsme de sa
+mort et l'illusion de l'histoire contemporaine. Nous voyons aussi dans
+ces _Mémoires_ combien peu la femme a été créée pour un rôle public. Mme
+Roland se met-elle en scène, prend-elle la pose d'une héroïne, elle est
+guindée, prétentieuse; des réminiscences classiques se mêlent dans
+son langage à l'enthousiasme obligatoire et par conséquent faux qui
+distingue l'école de Rousseau. La femme politique gâte jusqu'à la femme
+du foyer qui elle-même se plaît à l'emphase; mais lorsque Mme Roland
+veut bien n'être que la femme du foyer, et qu'elle nous épargne
+d'étranges confidences, nous la jugeons avec plus de sympathie. Sa
+tendresse pour sa mère, ses promenades dans les bois de Meudon lui
+dictent des pages simples, touchantes, remplies de fraîches descriptions
+et qui parlent vraiment à notre coeur. Nous avons rendu hommage à la
+générosité naturelle de ses sentiments. Voyons-la encore se dévouer avec
+un intrépide courage à la défense d'un mari pour lequel elle n'a qu'une
+affectueuse estime. Entendons enfin cette femme qui la sert dans sa
+prison et qui dit à Riouffe, l'un des compagnons de sa captivité:
+«Devant vous, elle rassemble toutes ses forces; mais dans la chambre,
+elle reste quelquefois trois heures appuyée sur sa fenêtre à pleurer.»
+
+«Séparez Mme Roland de la Révolution, elle ne paraît plus la même,»
+dit le comte Beugnot qui, lui aussi, la connut en prison. «Personne
+ne définissait mieux qu'elle les devoirs d'épouse et de mère, et ne
+prouvait plus éloquemment qu'une femme rencontrait le bonheur dans
+l'accomplissement de ces devoirs sacrés. Le tableau des jouissances
+domestiques prenait dans sa bouche une teinte ravissante et douce; les
+larmes s'échappaient de ses yeux, lorsqu'elle parlait de sa fille et de
+son mari: la femme de parti avait disparu[473]...»
+
+[Note 473: _Mémoires_ de Mme Roland, édition de M. Faugère. Appendice
+du second volume.]
+
+Dans ces pleurs, tout n'était pas pour son mari, pour son enfant. Elle
+avait au fond du cour une affection qui ne triompha pas de son honneur,
+mais qui la fit profondément souffrir. Peut-être le stoïcisme, la
+seule foi qu'elle connût, ne lui aurait-il pas suffi pour supporter
+courageusement sa captivité, si elle n'avait vu avec joie dans les murs
+qui l'enfermaient une barrière qui la protégeait contre sa passion, mais
+qui, suivant une déduction bien hasardée et bien périlleuse, la rendait
+ainsi plus libre de garder son âme à l'homme qu'elle aimait.
+
+Comme le comte Beugnot, M. Legouvé a fait remarquer combien en Mme
+Roland l'homme d'État est au-dessous de la femme: «Elle a des sensations
+politiques au lieu d'idées, et devient la perte de son parti dès qu'elle
+en devient l'âme[474].»
+
+[Note 474: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]
+
+Deux autres femmes célèbres ont partagé l'enthousiasme de Mme Roland
+pour une république idéale: Charlotte Corday, Olympe de Gouges.
+Charlotte Corday, comme Mme Roland, trouve que la liberté «est pour
+les âmes fières qui méprisent la mort, et savent à propos la donner.»
+Charlotte Corday la donne. Mais alors même que la victime s'appelle
+Marat, l'acte qui frappe cet homme est un crime, et ce n'est point par
+l'assassinat que triomphent les saintes causes. Charlotte Corday a
+écouté la voix d'une passion noble dans son principe, mais coupable dans
+son application. Elle a exécuté l'arrêt de la vengeance humaine, non
+celui de la justice divine.
+
+Olympe de Gouges, elle, n'a pas versé le sang.
+
+Nous retrouverons tout à l'heure en elle l'ardente émancipatrice
+politique de la femme. Mais comment elle-même remplit-elle ce rôle
+public qu'elle revendique pour la femme? Cette étrange créature qui,
+sans savoir lire ni écrire, composa des pièces de théâtre et des
+brochures révolutionnaires, n'était républicaine que dans ses
+espérances; elle demeurait à son insu royaliste dans ses souvenirs; elle
+demanda à défendre Louis XVI; et ce sont les invectives qu'elle lança
+contre Robespierre qui la firent condamner à mort. Ainsi que Mme Roland,
+Olympe de Gouges eut, avec l'emphase oratoire, quelques éclairs de
+véritable éloquence.
+
+Mme Roland, Charlotte Corday, Olympe de Gouges poursuivaient sinon une
+idée, du moins une utopie politique. Mais que dire de ces femmes, de
+ces mégères que fit surgir l'émeute, et qui, dans le déchaînement des
+passions populaires, dépassèrent encore les hommes en cruauté, d'après
+cette loi de la nature qui veut que l'être le plus impressionnable soit,
+suivant ses instincts, capable des plus généreuses actions ou des plus
+exécrables forfaits! La fièvre de la Révolution avait donné à ces femmes
+la soif du sang. Elles venaient à la curée comme ces bêtes fauves qui ne
+savent pas pour quelle cause des hommes sont massacrés, mais qui sont
+attirées par l'odeur du carnage.
+
+Dans leur farouche ardeur, ces femmes sont pour la Révolution un
+auxiliaire dont elle sent le prix. Mirabeau a dit que les femmes, en
+se mettant aux premiers rangs de l'émeute, peuvent seules la faire
+triompher. Elles sont capables d'entendre un appel de ce genre, ces
+femmes qui trouvent que les hommes ne vont pas assez vite.
+
+Les femmes forment, au 5 octobre, l'avant-garde de ce peuple parisien,
+de cette mer humaine qui roule jusqu'à Versailles ses flots en fureur,
+son écume immonde, et qui bat de ses vagues le vieux palais des rois.
+Parmi ces femmes, les unes sont poussées par la famine, les autres par
+leurs mauvais instincts. Filles perdues et femmes du peuple se coudoient
+dans la mêlée. Elles sont armées de bâtons, de coutelas, de fusils;
+l'une d'elles bat du tambour, et la horde chante le _Ça ira_.
+
+Pour séduire les soldats qui défendent Versailles, tout leur est bon, et
+les dégoûtants spectacles de l'orgie se mêlent aux scènes du massacre.
+Voient-elles de leurs compagnes s'attendrir à la parole du roi, elles
+procèdent à la strangulation de ces dernières, ce qui ne les empêchera
+pas de céder elles-mêmes au mouvement qui saluera la superbe attitude de
+la reine.
+
+Les femmes de l'émeute ont triomphé: elles ramènent à Paris la famille
+royale. Juchées sur des voitures, sur les trains des canons, elles sont
+affublées des dépouilles des gardes du corps, et ces étranges soldats
+jettent ce cri de sauvage triomphe: «Nous ne manquerons plus de pain,
+nous ramenons le boulanger, la boulangère et le petit mitron.»
+
+Elles demandent à la Commune une récompense, et s'il en faut en croire
+Pacquotte, elles l'ont bien méritée: «Sans elles, la chose publique
+était perdue.» En dépit des murmures masculins qui accueillent cette
+assertion, les femmes obtiennent les honneurs qu'elles sollicitent.
+Dans les cérémonies publiques, elles auront une place d'honneur... «et
+tricoteront,» ajoute Chaumette, peu partisan, comme nous allons le voir,
+de leur émancipation politique.
+
+Partout où il y aura du sang à flairer, les femmes de l'émeute seront
+là, aux Tuileries le 20 juin et le 10 août, dans les prisons aux
+massacres de septembre. Elles demandent des piques pour défendre la
+Constitution; mais en vérité elles ont bien d'autres armes. Ces femmes
+qui endossent le pantalon rouge et qui se coiffent du bonnet rouge, ce
+sont les _flagelleuses_; et si, sur la voie publique, elles rencontrent
+d'autres femmes dont le civisme leur paraît suspect, elles les
+fouettent: outrage ignoble qu'elles font subir sur le parvis de
+Notre-Dame aux angéliques soeurs de charité expulsées de leur maison.
+Sous la douleur et la honte de cet infâme supplice, les saintes filles
+tombent malades, quelques-unes d'entre elles meurent, et l'une d'elles,
+qui a voulu se sauver, est jetée dans la Seine.
+
+Ces femmes forment des clubs. Le plus terrible est celui de la _Société
+des femmes révolutionnaires_ qui s'assemblent dans le charnier de
+l'église Saint-Eustache. Un charnier convient bien à ces fauves.
+
+Il y a encore d'autres sociétés parmi lesquelles il faut distinguer
+la _Société fraternelle_: c'est une succursale de la Société mère des
+Jacobins et celle-ci se charge de diriger cette pépinière. La _Société
+fraternelle_ a des affiliations dans tout le pays. Ses membres fomentent
+la guerre contre l'Autriche.
+
+Les femmes ne se contentent pas de leurs clubs; elles assistent et
+pérorent aux séances des clubs masculins et de l'Assemblée. On les a
+vues envahir l'Assemblée de Versailles, se mêler aux députés, voter avec
+eux, encourager les uns, imposer silence aux autres: «Parle, député;
+tais-toi, député.» Par d'ignobles menaces, par des actes cyniques, elles
+souillent l'asile de la représentation nationale[475].
+
+[Note 475: Taine, _les Origines de la France contemporaine. La
+Révolution_; Lairtullier, _ouvrage cité_.]
+
+Robespierre saura se servir du concours de ces femmes. Remplissant les
+galeries des Assemblées, elles... tricotent, comme le leur a prescrit
+Chaumette, mais en même temps elles prennent aux séances une part
+active. Par leurs applaudissements, elles s'associent aux plus cruelles
+motions des Jacobins. Elles couvrent de leurs huées la parole des
+hommes modérés. «Monsieur le président, faites donc taire ce tas de
+_sans-culottes_,» dit l'abbé Maury en désignant les tricoteuses. C'est
+ainsi que fut employé pour la première fois ce nom qui devait désigner
+les purs Jacobins[476].
+
+[Note 476: Lairtullier, _l. c._]
+
+Dans les comités de salut public et de sûreté générale, les tricoteuses
+acclament les dénonciateurs. En prairial, elles ne se bornent pas à
+se servir de leurs langues, elles tirent leurs couteaux contre la
+Convention. C'est une femme, une folle furieuse qui assassine Féraud
+qu'elle a pris pour Boissy-d'Anglas. La cruauté des femmes survivra même
+au régime de la Terreur.
+
+Les mégères se font gloire de ce titre: _les Furies de la guillotine_.
+Lorsque le peuple semble las des scènes de l'échafaud, ce sont elles
+que l'on enverra aux exécutions pour que leurs hurlements réveillent la
+meute populaire. Elles excitent les bourreaux. Avec une âpre volupté,
+elles se cramponnent jusqu'à la planche de l'échafaud pour se mieux
+repaître de la vue du sang. A leurs grimaçantes attitudes, à leurs
+fauves éclats de rire, on les prendrait pour des démons surgissant de
+l'enfer. Elles dansent au pied de l'échafaud la hideuse carmagnole.
+
+Quelques-unes des femmes de l'émeute se sont fait un nom. Je ne parle
+pas de cet être allégorique, la Mère Duchesne, Brise-Acier, qui fumant
+le schibouk, menaçant de son sabre et tournant sa quenouille, crie aux
+femmes: «Vivre libre ou mourir!» Je me contente de nommer la reine
+des Halles, reine Audu, qui obtient une couronne pour sa belliqueuse
+attitude dans les journées du 5 et du 6 octobre. Rose Lacombe, la
+fondatrice de la fougueuse société des femmes révolutionnaires, la
+farouche clubiste que je retrouverai tout à l'heure; Rose Lacombe
+qui, avec les Marseillais, est allée, aux Tuileries le 10 août, et en
+septembre dans les prisons où elle a assouvi ses haines furieuses; Rose
+Lacombe qui commande les _flagelleuses_, Rose Lacombe qui, accusant la
+Convention de lenteur, dénonce à sa barre les fonctionnaires nobles ou
+suspects, et qui, éprise d'un jeune royaliste, se retourne contre les
+Jacobins parce qu'ils ne veulent pas élargir l'homme qu'elle aime; Rose
+Lacombe enfin qui, après la fermeture des clubs de femmes, tiendra une
+humble boutique dans la galerie du Luxembourg.
+
+Le temps et la bonne volonté me manquent pour m'arrêter devant les
+tristes héroïnes des journées révolutionnaires. Il en est une cependant
+que je veux signaler comme le type même de la furie démagogique.
+
+Fille de laboureurs, Théroigne de Méricourt a été aimée d'un jeune
+gentilhomme qui l'a abandonnée. Voilà ce qui a fait d'elle l'ennemie des
+hautes classes. La villageoise devient courtisane, et pour commencer son
+oeuvre de revendication sociale, elle se plaît à ruiner les plus riches
+seigneurs. La Révolution éclate. Théroigne se jette dans les luttes de
+la rue. En habit d'amazone, elle porte le sabre au côté, des pistolets
+à la ceinture; et... dans le pommeau de sa cravache se trouve une
+cassolette d'or contenant des sels et des parfums, «en cas de
+défaillance et pour neutraliser l'odeur du peuple[477].» La courtisane et
+l'émeutière se combinent ici dans un curieux mélange.
+
+[Note 477: Lairtullier, _l. c._]
+
+Théroigne participe aux journées de la Révolution. Elle figure au
+pillage du dépôt d'armes des Invalides. Elle compte parmi les premiers
+assaillants qui ont escaladé les tours de la Bastille, et un sabre
+d'honneur est sa récompense. Accusant de tiédeur le club des _Enragés_
+qui a des chefs tels que Maillard, Saint-Huruge, Santerre, elle a jeté
+sur Versailles les femmes du 5 octobre. Cette fois son amazone est
+rouge, et rouge aussi son panache. Échevelée, armée jusqu'aux dents,
+debout sur un canon, elle excite les insurgés. Le 10 août, elle se
+bat. Aux massacres de septembre, on la voit à l'Abbaye, à la Force, à
+Bicètre; elle a une acolyte qui tient une tête de femme au bout d'une
+pique. Elle parle dans les clubs, à l'Assemblée même. Enfin, liée avec
+Brissot, elle prêche avec lui la conciliation des partis qu'il faut
+réunir contre l'étranger. Brissot est attaqué dans la rue par les
+mégères. Théroigne le défend, et l'amazone révolutionnaire subit le
+châtiment que savent donner les _flagelleuses_. Cet outrage la rend
+folle. On l'enferme. Alors Théroigne la courtisane, Théroigne la
+septembriseuse a dans sa folie le double caractère de sa honteuse et
+sanguinaire existence. Dépouillée de tout sentiment de pudeur, elle ne
+peut supporter aucun vêtement, et dans sa hideuse nudité, elle se traîne
+sur le sol, elle mord avec rage celui dont la présence l'irrite; et
+recherchant ses aliments dans les ordures, elle ne peut boire que l'eau
+boueuse du ruisseau.
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS
+ DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ.
+
+
+§I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école
+révolutionnaire.--§II. Le travail des femmes. Quelles sont les
+professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§III. Quelle est
+la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans quelle
+mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§IV.
+L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§V.
+Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
+peuvent-ils être améliorés?--§VI. Mondaines et demi-mondaines.--§VII. Le
+divorce.--§VIII. Où se retrouve le type de la femme française.
+
+
+§I
+
+_L'émancipation politique des femmes jugée par l'école révolutionnaire._
+
+Les honteux spectacles que donnaient les _flagelleuses_, les émeutes que
+les femmes des clubs suscitaient dans les rues, devinrent bientôt un
+grave embarras pour la République.
+
+Les hommes de la Révolution avaient bien pu se servir des femmes pour
+faire réussir leurs projets, mais ils n'entendaient pas qu'elles dussent
+être entre leurs mains autre chose qu'un instrument plus ou moins
+conscient de son rôle; ils se souciaient fort peu de les associer à ces
+droits politiques que leurs pétitions réclamaient, qu'Olympe de Gouges
+défendait et qu'appuyait Condorcet. Mirabeau, qui jetait si volontiers
+les femmes à la tête de l'insurrection, les hommes de la Terreur qui
+les employaient au service de leurs passions cruelles, ne voulaient la
+Révolution que dans l'État et non dans la famille.
+
+La République se bornait donc à décerner des honneurs aux femmes qui la
+servaient; mais, bien loin de leur accorder des droits politiques, elle
+leur en enlevait un qu'elles tenaient de la monarchie, et leur retirait
+ceux qu'elle leur avait elle-même octroyés: le 22 mars 1791, l'Assemblée
+nationale excluait les femmes de la régence; la loi du 20 mai 1793 les
+bannit des tribunes de la Convention jusqu'à ce que l'ordre fût rétabli,
+et la loi du 26 mai leur interdit l'assistance à toute assemblée
+politique. Enfin lorsque, après la chute des Girondins, les Jacobins
+n'eurent plus besoin des tricoteuses, la Convention s'inquiéta des
+scandales et des émeutes causés par le club de Rose Lacombe; elle jugea
+que les femmes étaient incapables d'exercer des droits politiques;
+qu'elles étaient «disposées, par leur organisation, à une exaltation
+qui serait funeste à la chose publique, et que les intérêts de l'État
+seraient bientôt sacrifiés à tout ce que la vivacité des passions peut
+produire d'égarements et de désordres[478].»
+
+[Note 478: Convention nationale, séance du 9 de brumaire. _Moniteur
+universel_, 1793.]
+
+Le 9 brumaire 1793, un décret de la Convention ferma donc les clubs de
+femmes. Les citoyennes réclamèrent devant l'Assemblée qui les hua.
+
+Mais le 27 brumaire, Rose Lacombe jette dans la salle où siège le
+conseil général de la Commune son armée de femmes coiffées du bonnet
+rouge. Des protestations s'élèvent du sein de l'assemblée. Alors le
+même homme qui, naguère, a enjoint aux femmes de tricoter au milieu des
+honneurs publics qu'elles revendiquaient, le procureur général Chaumette
+se lève et s'écrie:
+
+«Je requiers mention civique au procès-verbal, des murmures qui viennent
+d'éclater. C'est un hommage aux moeurs, c'est un affermissement de la
+République! Eh quoi! des êtres dégradés qui veulent franchir et violer
+les lois de la nature, entreront dans les lieux commis à la garde des
+citoyens, et cette sentinelle vigilante ne ferait pas son devoir!
+Citoyens, vous faites ici un grand acte de raison; l'enceinte où
+délibèrent les magistrats du peuple doit être interdite à tout individu
+qui outrage la nature!... Et depuis quand est-il permis aux femmes
+d'abjurer leur sexe, de se faire hommes? Depuis quand est-il d'usage de
+voir des femmes abandonner les soins pieux de leur ménage, le berceau de
+leurs enfants, pour venir, sur la place publique, dans la tribune aux
+harangues, à la barre du Sénat, dans les rangs de nos armées, remplir
+les devoirs que la nature a répartis à l'homme seul? A qui donc cette
+mère commune a-t-elle confié les soins domestiques? Est-ce à nous? Nous
+a-t-elle donné des mamelles pour allaiter nos enfants? A-t-elle assez
+assoupli nos muscles pour nous rendre propres aux soins de la hutte,
+de la cabane et du ménage? Non, elle a dit à l'homme: sois homme! les
+courses, la chasse, le labourage, les soins politiques, les fatigues de
+toute espèce, voilà ton apanage. Elle a dit à la femme: sois femme! les
+soins dus à l'enfance, les détails du ménage, les douces inquiétudes de
+la maternité, voilà tes travaux; mais tes occupations assidues méritent
+une récompense; eh bien, tu l'auras; et tu seras la divinité du
+sanctuaire domestique; tu régneras sur tout ce qui t'entoure par le
+charme invincible de la beauté, des grâces et de la vertu. Femmes
+imprudentes, qui voulez devenir des hommes, n'êtes-vous pas assez bien
+partagées? Que vous faut-il de plus?... Le législateur, le magistrat
+sont à vos pieds; votre despotisme est le seul que nos forces ne
+puissent abattre, puisqu'il est celui de l'amour, et, par conséquent,
+celui de la nature. Au nom de cette même nature, restez ce que
+vous êtes; et, loin de nous envier les périls d'une vie orageuse,
+contentez-vous de nous les faire oublier au sein de nos familles, en
+reposant nos yeux sur le spectacle enchanteur de nos enfants heureux par
+vos soins!»
+
+Ces mégères, ces _flagelleuses_, perdent leur assurance effrontée. Elles
+retirent leurs bonnets rouges et les cachent. Le terrible procureur
+général remarque ce mouvement: «Ah! je le vois, dit-il, vous ne voulez
+point imiter ces femmes hardies qui ne rougissent plus...»
+
+Il leur dit quelle néfaste influence politique ont exercée les femmes.
+Il leur parle avec dédain d'une Olympe de Gouges, une «virago,» une
+«femme-homme.»
+
+«Nous voulons, ajoute-t-il, que les femmes soient respectées, c'est
+pourquoi nous les forcerons à se respecter elles-mêmes. Que diraient
+des magistrats à une femme qui se plaindrait des atteintes d'un jeune
+étourdi, lorsqu'il alléguerait pour sa défense: J'ai vu une femme avec
+les allures d'un homme; je n'ai plus en elle respecté son sexe, j'en ai
+agi librement?...»
+
+«Autant nous vénérons la mère de famille qui met son bonheur à élever,
+à soigner ses enfants, à filer les habits de son mari et à alléger ses
+fatigues par l'accomplissement de ses devoirs domestiques, autant nous
+devons mépriser, conspuer la femme sans vergogne qui endosse la tunique
+virile, et fait le dégoûtant échange des charmes que lui donne la nature
+contre une pique et un bonnet rouge.»
+
+On ne pouvait mieux dire. Mais ce n'était pas aux hommes de la Terreur
+qu'il appartenait de flétrir les excès qu'ils avaient encouragés et qui
+leur avaient été si utiles. Quoi qu'il en fût, le conseil général de la
+Commune adopta cette motion de Chaumette: «Je requiers que le Conseil
+ne reçoive plus de députations de femmes qu'après un arrêté pris, à cet
+effet, sans préjudice aux droits qu'ont les citoyennes d'apporter aux
+magistrats leurs demandes et leurs plaintes individuelles[479].»
+
+[Note 479: Le discours de Chaumette est reproduit en grande partie
+dans le _Moniteur universel_, 1793. Commune de Paris. Conseil général.
+Du 27 de brumaire. Je l'ai cherché _in extenso_ dans les _Procès-verbaux
+de la Commune_. Mais la collection de la Bibliothèque nationale
+s'arrêtant à 1790, j'ai recouru au texte cité par M. Lairtullier.]
+
+Les clubs de femmes étaient morts. Ils devaient revivre. Les mégères
+elles-mêmes devaient reparaître mêlées à cette écume que font surgir
+toutes les révolutions. 1848 les a vues couper les têtes des gardes
+mobiles. En 1871, leurs sinistres et fauves figures nous sont apparues
+à la lueur des incendies allumés par ces infernales créatures: les
+pétroleuses.
+
+Le mouvement révolutionnaire, qui jette jusqu'aux femmes dans les luttes
+de la rue, a chaque fois aussi fait bouillonner dans leurs cerveaux
+l'idée de l'émancipation politique. Malgré le mauvais accueil que les
+révolutionnaires de 1789 et de 1793 avaient fait à cette émancipation,
+chaque fois que la République s'est établie en France, les mêmes,
+revendications se sont produites, et, comme. 1848, 1870 a ramené les
+doléances de quelques femmes et les plaidoyers plus ou moins intéressés
+de leurs défenseurs. Avant 1848 cependant, les saint-simoniens avaient
+prêché l'égalité des deux sexes, l'admissibilité de la femme à toutes
+les fonctions publiques.
+
+Pour défendre l'émancipation, les avocats de cette cause n'ont guère
+fait que reproduire les arguments de leurs devanciers.
+
+De même que Condorcet en 1790, ils prétendent que la femme possède
+les mêmes droits naturels que l'homme, et qu'elle est capable de les
+exercer.
+
+Partant de ce principe que les deux sexes sont égaux moralement, voire
+même physiquement, les émancipateurs des femmes réclament pour elles,
+outre l'égalité des droits civils, l'égalité des droits politiques et le
+libre accès à toutes les fonctions publiques.
+
+Nous parlerons tout à l'heure de l'émancipation civile. Bornons-nous
+maintenant à la question des droits de la femme dans l'État.
+
+Tout d'abord, j'avoue humblement que je ne crois pas que l'homme et la
+femme aient les mêmes droits naturels. La femme, ayant d'autres devoirs
+à remplir que ceux de l'homme, a aussi d'autres droits. Quant aux
+capacités politiques de la femme, je crois avoir suffisamment démontré
+qu'elles ne valent assurément pas ses qualités morales.
+
+Dans l'histoire, de notre pays comme dans les annales de l'antiquité,
+nous avons pu constater que le passage de la femme dans la vie politique
+d'un peuple, a été le plus souvent désastreux. L'histoire légendaire
+d'Hérodote nous parle bien d'une sage et habile reine de Carie,
+Artémise, qui fut aussi prudente dans le conseil que vaillante dans le
+combat; mais, pour une Artémise, que d'Athalie, d'Olympias, de Livie,
+d'Agrippine! Quand ces femmes antiques possédaient le pouvoir, c'était
+pour elles le moyen de faire triompher leurs passions ou leurs ambitions
+effrénées. Dans notre France chrétienne, ce n'est guère que par la foi
+patriotique et religieuse, par la charité sociale, que les femmes ont eu
+une influence heureuse sur les destinées de notre pays. Mais ont-elles
+exercé le pouvoir politique, cela n'a été que bien rarement pour le
+bonheur de la France. En présence de grandes exceptions, telles que
+sainte Bathilde, Blanche de Castille, Anne de Beaujeu, voici Frédégonde,
+voici Brunehaut dans la seconde partie de sa vie; voici Catherine de
+Médicis, Marie de Médicis. Voici encore les femmes politiques de la
+Révolution, c'est-à-dire, toujours et partout, le sentiment personnel
+substitué à l'idée du droit.
+
+On me répondra peut-être que pour sacrifier la justice à la passion, il
+n'est pas nécessaire d'être femme, et que plus d'un roi, plus d'un homme
+politique, n'a vu dans le pouvoir que l'instrument de son bon plaisir.
+Oui, sans doute; mais pour les hommes mêmes qui se sont laissé entraîner
+par la passion, il est rare qu'ils n'aient pas conservé à travers leurs
+défaillances une idée gouvernementale, bonne ou mauvaise, mais enfin une
+idée. Chez la femme politique, au contraire, la sensation a remplacé
+l'idée.
+
+On me dira encore que par une éducation virile, on changera tout cela.
+Soit. Il restera toujours à la femme la faiblesse physique, et bien
+qu'on nous objecte qu'il y a des femmes beaucoup plus fortes que
+certains hommes, je répondrai que ce n'est là que l'exception, et que,
+dans l'état normal, l'homme a reçu en partage la vigueur, et la femme,
+la délicatesse.
+
+En 1791, la célèbre Olympe de Gouges disait dans sa _Déclaration des
+droits de la femme:_ «La femme a le droit de monter à l'échafaud; elle
+doit avoir également celui de monter à la tribune.»
+
+Qu'eût répondu Mme de Gouges si on lui eût opposé ceci: La femme a le
+droit d'être atteinte par les obus; elle doit avoir également celui
+d'être? soumise à la conscription?
+
+Olympe de Gouges aurait répondu que la constitution physique de la femme
+et les lois de la maternité la dispensaient naturellement du service
+militaire. C'est absolument ce que nous pensons au sujet de la
+généralité des fonctions publiques; et si l'on ajoute à cette cause
+matérielle la cause morale que nous a révélée l'histoire, on aura
+répondu à cet autre argument qui appuyait la thèse de Mme de Gouges et
+que, de nos jours, on a répété après cette émancipatrice: «La femme
+concourt, ainsi que l'homme, à l'impôt public; elle a le droit, ainsi
+que lui, de demander compte à tout agent public de son administration.»
+
+Mais fut-il prouvé que la femme peut avoir le même genre de capacités
+intellectuelles que l'homme, fût-il encore prouvé par impossible,
+qu'elle a autant de force physique que lui, je trouve qu'il n'y
+aurait là aucun argument à faire valoir en faveur de son émancipation
+politique. Il ne s'agit pas de savoir si la femme peut agir comme
+l'homme; il s'agit de savoir si, en empiétant sur les attributions
+masculines, elle peut remplir les fonctions pour lesquelles elle a été
+créée, et que révèle jusqu'à son organisation physique. On objecte
+qu'une femme peut concilier ses droits politiques avec ses devoirs
+domestiques. Je crois que cette opinion ne peut être soutenue que par
+les hommes qui ne savent pas ce que c'est qu'un ménage ou par les femmes
+qui n'en ont pas. Mais pour qui comprend l'étendue des devoirs que
+comporte le rôle domestique de la femme, ce n'est pas trop dire que sa
+vie entière y doit être occupée, soit qu'elle vaque elle-même aux soins
+multiples du ménage, soit que, dans une situation plus élevée, elle
+joigne aux sollicitudes de l'épouse et de la mère l'active surveillance
+départie à la maîtresse de la maison.
+
+Toutes les femmes ne se marient pas, dira-t-on. Sans doute. Mais c'est
+la minorité, et parmi les vieilles filles, combien n'ont pas gardé le
+célibat pour remplir une mission filiale ou fraternelle qui suffît à
+absorber une vie!
+
+Cependant, il fut au moyen âge un temps où la femme jouit des droits
+politiques et civiques. Comme jeune fille, comme veuve, la dame de fief
+exerce sans tuteur dans le droit féodal toutes les attributions de la
+souveraineté: suzeraine, elle reçoit le serment de ses vassaux. Vassale,
+elle prête elle-même ce serment. Dans ses domaines, elle octroie des
+chartes, elle donne des lois, elle rend la justice. Selon le droit
+coutumier, la bourgeoise peut être choisie pour arbitre. Mais,
+répétons-le, ces privilèges n'étaient accordés qu'à la femme qui n'était
+pas en puissance de mari; et les plus nombreux étaient restreints à
+un petit nombre de femmes, qui, par leur haute situation sociale,
+disposaient de loisirs inconnus à la femme du peuple. Puis, si l'on
+excepte les très rares occasions où la châtelaine siégeait avec ses
+pairs, elle restait à son foyer pour rendre la justice, pour recevoir
+l'hommage de ses vassaux. Il n'en serait pas de même pour celles de nos
+contemporaines qui visent à remplir le mandat du député, du conseiller
+municipal, les fonctions du juge et les autres emplois publics réservés
+aux hommes. D'ailleurs le moyen âge lui-même ne maintint pas les
+privilèges qui donnaient à la femme des préoccupations étrangères à
+celles du foyer, et le droit romain lui retira ses droits politiques et
+civiques. Au XVIe et au XVIIe siècles, les doctrines émancipatrices de
+Marie de Romieu et de Mlle deGournay se perdent dans le vide. Toujours
+la France, avec ce bon sens qui, en dépit de bien de folies passagères,
+est au fond de son esprit national, toujours la France a repoussé
+l'émancipation.
+
+L'abaissement de l'homme au profit de la femme[480].
+
+[Note 480: Camille Doucet, _l'Avocat de sa cause_, scène VI.]
+
+D'ailleurs, avant de nous émanciper, il est bien juste que, par ce temps
+de suffrage universel, on nous demande s'il nous plaît d'être jetées
+dans l'arène publique. Que l'on nous interroge, et toutes celles d'entre
+nous qui ont le sentiment de leurs devoirs seront unanimes à repousser
+la motion. Pour se détacher d'une immense majorité, il n'y aura que
+quelques femmes déclassées, quelques personnalités tapageuses, enfin,
+qu'on me passe le mot, quelques fruits secs de la famille.
+
+Pourquoi donc alors tant de zèle pour nous imposer des privilèges que
+nous repoussons? Pourquoi les socialistes d'aujourd'hui réclament-ils
+pour la femme les droits politiques que lui déniaient énergiquement les
+hommes de 93, ces révolutionnaires dont ils se proclament avec orgueil
+les fils et les héritiers? La raison en est simple: la question
+politique se double aujourd'hui de la question religieuse.
+
+Je ne sais si nos émancipateurs sont aussi persuadés qu'ils le disent
+de nos capacités politiques, mais il est une autre force qu'ils nous
+reconnaissent avec raison: c'est la foi qui assure notre influence
+religieuse. Ils savent que la femme est à son foyer la gardienne des
+vérités qu'enseigne l'Eglise. S'ils réclament l'affranchissement de la
+femme, c'est bien moins pour la délivrer de prétendues chaînes dont elle
+ne se plaint pas, que pour l'arracher elle-même à la garde des saintes
+croyances. Ils croient savoir aussi que la femme a généralement peu de
+goût pour les institutions républicaines[481].
+
+[Note 481: Léon Richer. _la Femme libre_.]
+
+Ils espèrent qu'en faisant miroiter à ses yeux la perspective de
+l'émancipation, elle tombera en leur pouvoir. Et c'est si bien un
+intérêt de secte qui est ici en jeu, que le plus fidèle avocat de
+l'émancipation des femmes désire qu'elles ne jouissent pas immédiatement
+du droit de suffrage, très assuré qu'il est que «sur neuf millions de
+femmes majeures, quelques milliers à peine voteraient librement: le
+reste irait prendre le mot d'ordre au confessionnal[482].» Ce n'est que
+lorsque la libre pensée aura émancipé l'esprit des femmes, que leurs
+défenseurs les jugeront dignes du droit de suffrage.
+
+[Note 482: Léon Richer, _la Femme libre_.]
+
+C'est sans doute aussi pour le même motif que nos aptitudes aux
+fonctions d'avocat et de magistrat,--aptitudes parfaitement reconnues
+d'ailleurs,--pourront n'être employées que plus tard. Ce sera plus
+prudent... pour la libre pensée.
+
+En attendant, on réclame pour nous l'accès à toutes les autres
+fonctions... civiles, bien entendu, car, malgré l'habileté stratégique
+que nous reconnaissait au XVIe siècle Marie de Romieu, on s'obstine à ne
+point placer au nombre de nos droits celui de défendre notre pays par
+les armes: mais cela viendra.
+
+Et lorsque, cette fois encore, nous demandons comment nous pourrons
+accorder nos fonctions publiques avec nos devoirs domestiques, on nous
+répond que l'ouvrière quitte bien sa maison le matin pour n'y rentrer
+que le soir. Mais que produit cette absence de la femme? M. Jules Simon
+va nous le dire.
+
+
+§II
+
+_Le travail des femmes. Quels sont les emplois et les professions
+qu'elles peuvent exercer?_
+
+
+«Autrefois, dit M. Jules Simon, l'ouvrier était une force intelligente,
+il n'est plus aujourd'hui qu'une intelligence qui dirige une force. La
+conséquence immédiate de cette transformation a été de remplacer presque
+partout les hommes par des femmes, en vertu de la loi de l'industrie,
+qui la pousse à produire beaucoup avec peu d'argent, et de la loi des
+salaires, qui les rabaisse incessamment au niveau des besoins pour le
+travailleur sans talent. On se rappelle les éloquentes invectives de
+M. Michelet: «L'ouvrière! mot impie, sordide, qu'aucune langue n'eut
+jamais, qu'aucun temps n'aurait compris avant cet âge de fer, et qui
+balancerait à lui seul tous nos prétendus progrès!» «Si on gémit sur
+l'introduction des femmes dans les manufactures, ce n'est pas que leur
+condition matérielle y soit très mauvaise. Il y a très peu d'ateliers
+délétères, et très peu de fonctions fatigantes dans les ateliers, au
+moins pour les femmes. Une soigneuse de carderie n'a d'autre tâche que
+de surveiller la marche de la carde et de rattacher de temps en temps un
+fil brisé. La salle où elle travaille, comparée à son domicile, est un
+séjour agréable, par la bonne aération, la propreté, la gaieté. Elle
+reçoit des salaires élevés, ou tout au moins très supérieurs à ceux que
+lui faisaient gagner autrefois la couture et la broderie. Où donc est le
+mal? C'est que la femme, devenue ouvrière, n'est plus une femme. Au lieu
+de cette vie cachée, abritée, pudique, entourée de chères affections,
+et qui est si nécessaire à son bonheur, et au nôtre même, par une
+conséquence indirecte, mais inévitable, elle vit sous la domination d'un
+contremaître, au milieu de compagnes d'une moralité douteuse, en contact
+perpétuel avec des hommes, séparée de son mari et de ses enfants. Dans
+un ménage d'ouvriers, le père, la mère sont absents, chacun de leur
+côté, quatorze heures par jour. Donc il n'y a plus de famille. La mère,
+qui ne peut plus allaiter son enfant, l'abandonne à une nourrice mal
+payée, souvent même à une gardeuse qui le nourrit de quelques soupes. De
+là une mortalité effrayante, des habitudes morbides parmi les enfants
+qui survivent, une dégénérescence croissante de la race, l'absence
+complète d'éducation morale. Les enfants de trois ou quatre ans errent
+au hasard dans les ruelles fétides, poursuivis par la faim et le froid.
+Quand, à sept heures du soir, le père, la mère et les enfants se
+retrouvent dans l'unique chambre qui leur sert d'asile, le père et la
+mère fatigués par le travail, et les enfants par le vagabondage, qu'y
+a-t-il de prêt pour les recevoir? La chambre a été vide toute la
+journée; personne n'a vaqué aux soins les plus élémentaires de la
+propreté; le foyer est mort; la mère épuisée n'a pas la force de
+préparer des aliments; tous les vêtements tombent en lambeaux: voilà la
+famille telle que les manufactures nous l'ont faite. Il ne faut pas
+trop s'étonner si le père, au sortir de l'atelier où sa fatigue est
+quelquefois extrême, rentre avec dégoût dans cette chambre étroite,
+malpropre, privée d'air, où l'attendent un repas mal préparé, des
+enfants à demi sauvages, une femme qui lui est devenue presque
+étrangère, puisqu'elle n'habite plus la maison et n'y rentre que pour
+prendre à la hâte un peu de repos entre deux journées de travail. S'il
+cède aux séductions du cabaret, les profits s'y engouffrent, sa santé
+s'y détruit; et le résultat produit est celui-ci, qu'on croirait à peine
+possible: le paupérisme, au milieu d'une industrie qui prospère[483].»
+
+[Note 483: Jules Simon, _l'Ouvrière_.]
+
+M. Jules Simon juge que l'élévation des salaires pour les hommes, la
+création de cités ouvrières, la moralisalion du peuple permettraient
+de supprimer le travail des femmes dans les manufactures. Ce serait un
+grand progrès, mais dont la réalisation semble malaisée au réformateur
+lui-même. Les cercles catholiques d'ouvriers ont mis récemment cette
+question à l'étude[484].
+
+[Note 484: Voir le discours de M. le comte Albert de Mun à la, séance
+de clôture de la dernière assemblée générale. _Bulletin de Association
+catholique_, 15 mai 1882.]
+
+La transformation qui s'est opérée dans l'industrie a multiplié une
+autre classe de femmes qui ne peuvent rester chez elles: ce sont les
+employées de commerce. Les grandes maisons de nouveautés viennent se
+substituer à une foule de boutiques que les femmes tenaient sans quitter
+leur foyer. Ces vastes établissements occupent un grand nombre de
+femmes. Mais ce sont généralement de jeunes filles qui peuvent plus
+aisément que la mère de famille chercher le pain quotidien hors de la
+maison. Sans doute, il vaudrait mieux que la jeune fille pût rester à ce
+foyer paternel où s'abrite si naturellement son innocence. Mais c'est un
+rêve irréalisable. Il est évident que la femme seule peut et doit vendre
+ce qui se rattache à l'habillement de la femme. Il est ridicule de voir
+des hommes remplir cet emploi, et le ridicule touche à l'immoralité
+quand il s'agit de vêtements qu'il faut faire essayer[485]. Tout en
+déplorant donc que les conditions actuelles du commerce arrachent
+tant de femmes au foyer domestique, nous ne pouvons que souhaiter ici
+qu'elles occupent dans les magasins une place plus considérable, pourvu
+toutefois que ces établissements, réservant aux mères de famille les
+travaux qu'elles peuvent faire chez elles, emploient au service de la
+vente les femmes qu'un devoir maternel ne fixe pas à la maison. Mais
+avec quelle prudence les chefs de ces maisons ne doivent-ils pas veiller
+sur les jeunes filles et les jeunes femmes qui se trouvent en contact
+journalier avec les commis de magasins, avec les acheteurs!
+
+[Note 485: Cette remarque s'applique, non-seulement aux commis de
+magasin, mais aux _couturiers_, qui, de plus, enlèvent à la femme un des
+rares états qui peuvent l'occuper chez elle.--Au XVIIIe siècle, on se
+plaignait déjà de voir les hommes empiéter sur le «droit naturel» qu'ont
+les femmes «à toute la parure de la femme.» Voir Beaumarchais, _le
+Mariage de Figaro_, acte III, scène XVI.]
+
+L'ouvrière, l'employée de commerce ne sont pas les seules femmes qui
+aient à chercher au dehors le pain quotidien. Que de femmes, que de
+mères courent le cachet du malin au soir! Il est vrai que la femme
+professeur reste dans cette mission éducatrice qui est avant tout
+maternelle. Il est vrai aussi qu'elle est moins exposée que l'ouvrière
+et l'employée de magasin à des contacts corrupteurs, et encore n'en
+est-elle pas toujours préservée. Mais il n'en est pas moins vrai non
+plus que si elle est mariée, le ménage souffre de son absence et que ses
+enfants sont abandonnés à une garde étrangère.
+
+Comment remédier à de telles situations? C'est bien difficile. En
+admettant même que l'élévation des salaires et des petits traitements
+permette à la femme de l'ouvrier ou de l'employé de rester chez elle,
+il y a toujours un grand nombre de filles et de veuves qui ne peuvent
+subsister que par elles-mêmes. Si la veuve n'a pas d'enfants qui
+réclament ses soins, elle est, ici encore comme la jeune fille, plus
+libre de vaquer aux occupations extérieures. Mais dans le cas contraire,
+quelle situation plus pénible que celle qui la contraint à abandonner
+chaque jour ses enfants, afin de leur procurer la nourriture qu'elle
+est seule maintenant à leur pouvoir donner! Ainsi fait la mère du petit
+oiseau; mais dans le nid où elle le laisse, celui-ci court moins de
+dangers que l'enfant dont l'âme, aussi bien que le corps, est soustraite
+à la vigilance maternelle.
+
+La question du travail des femmes est bien complexe, on le voit. Ce
+qui semble nécessaire avant tout, c'est de multiplier pour la femme le
+nombre des professions sédentaires. Les mille variétés de travaux à
+l'aiguille, si mal rétribués et dont il faudrait augmenter le salaire,
+les arts professionnels, permettent à la femme de concilier ses devoirs
+domestiques avec le besoin de gagner sa vie. Cette faculté existe aussi
+pour la maîtresse de pension, pour la directrice de cours, pour toute
+femme professeur qui reçoit ses élèves chez elle. Et à ce sujet, qu'il
+nous soit permis de regretter que les cours publics d'enseignement
+secondaire aient fait à l'enseignement libre une concurrence qui le
+paralyse, et qui enlève ainsi à la femme l'une des rares professions
+qu'elle pouvait exercer à son foyer. Autrefois, un brevet d'enseignement
+était pour elle une ressource. L'usage de faire passer des examens aux
+jeunes filles est devenu général; mais en même temps que ce brevet,
+instrument de travail pour beaucoup, était répandu à profusion, la
+création des cours publics d'enseignement rendait souvent cet outil
+improductif.
+
+Si la femme a perdu sur le terrain de l'enseignement libre, il faut
+reconnaître que d'autres professions sédentaires lui ont été largement
+ouvertes: les bureaux de poste, de télégraphie, de timbre et de tabacs
+comptent nombre de femmes parmi leurs titulaires.
+
+Les femmes remplissent encore d'autres fonctions publiques;
+malheureusement elles ne peuvent s'en acquitter à leur foyer. Ce sont
+les fonctions d'inspectrices. Les écoles et les pensionnats de filles,
+les établissements pénitentiaires de jeunes détenues, les écoles de
+réforme, ne peuvent cependant être inspectés que par des femmes. Mais
+si restreint est le nombre des inspectrices que bien peu de femmes sont
+exposées à sacrifier à cette mission leurs sollicitudes domestiques. En
+général, ces fonctions me paraissent surtout devoir être exercées par
+des femmes non mariées et encore par des femmes mariées qui n'ont pas
+d'enfants ou qui n'ont plus à veiller sur leur éducation.
+
+Voici que nous abordons une question bien délicate. La femme peut-elle
+être médecin?
+
+Certes la pudeur exigerait que dans leurs maladies les femmes fussent
+soignées par une de leurs soeurs. Mais la femme médecin ne sera-t-elle
+pas dominée par l'impressionnabilité nerveuse? Aura-t-elle cette sûreté
+de coup d'oeil d'où dépend souvent la vie de celui qui souffre? La femme
+est une admirable garde-malade alors qu'il ne s'agit pour elle que
+d'exécuter les ordonnances du médecin; mais saura-t-elle toujours les
+prescrire elle-même?
+
+J'admets cependant qu'elle se maîtrise assez pour dompter ses
+impressions et pour bien diagnostiquer d'une maladie. Je veux bien que
+sa carrière soit sans danger pour la vie physique de ses malades. Mais
+cette carrière sera-t-elle sans danger pour sa propre vie morale? Sur
+les bancs de l'école ou dans l'amphithéâtre, n'aura-t-elle rien à
+craindre du contact des étudiants? Je suppose enfin que, par une faveur
+spéciale de la Providence, sa vertu sorte triomphante de cette épreuve.
+La jeune fille est reçue docteur en médecine. Elle se marie, elle
+devient mère. Désertera-t-elle le berceau de ses enfants pour répondre,
+jour et nuit, à l'appel des malades qui la demandent? Mais son premier
+devoir est de veiller sur ses enfants.
+
+Oui, je désirerais qu'il y eût, parmi les femmes, des médecins comme
+il y a des soeurs de charité. Mais alors, comme les soeurs de charité,
+qu'elles soient formées par un institut spécial, qu'elles ne se marient
+pas, et que, sans blesser les lois de la famille, elles se dévouent à
+l'humanité souffrante!
+
+
+§ III
+
+_Quelle est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence,
+et dans quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux
+arts?_
+
+
+J'ai nommé les arts professionnels parmi les travaux qui peuvent occuper
+la femme à son foyer. L'art lui-même, l'art dans son expression la plus
+élevée, se conciliera aussi avec les devoirs domestiques si la femme
+n'oublie pas pour l'idéal la vie réelle.
+
+Dès l'antiquité grecque, l'art a eu ses ferventes prêtresses. Dans notre
+pays, comme partout et toujours d'ailleurs, c'est généralement comme
+inspiratrice que la femme a influé sur les destinées de la peinture,
+de la sculpture et de l'architecture. Il est juste de rappeler ici que
+c'est surtout notre art national que les femmes de France ont encouragé.
+Elles-mêmes ont donné à cet art sinon des pages immortelles, du moins
+des oeuvres distinguées qui ont mérité l'honneur de figurer au Louvre.
+J'aime à redire que les femmes qui ont laissé un nom dans la peinture
+française étaient presque toutes, filles, soeurs, épouses d'artistes:
+c'est au foyer domestique qu'elles avaient pris leurs leçons. Cette
+tradition ne s'est pas perdue, et la plus illustre des femmes artistes
+l'a continuée de nos jours.
+
+Si, de l'art nous passons aux lettres, nous exprimerons, ici encore, le
+voeu que la femme ne s'y livre qu'avec prudence.
+
+Je suis loin de méconnaître la part qu'a eue la femme dans la
+littérature depuis l'antiquité la plus reculée. Des femmes comptent
+parmi les poètes sacrés dont l'Esprit-Saint a inspiré le génie et dont
+la Bible nous a conservé les accents. Chez les peuples païens, les
+Indiens, les Grecs, les Romains, les Germains adorent dans des
+personnifications féminines les divinités de l'intelligence. Les Indiens
+comptent des femmes parmi les auteurs de leurs plus anciens livres
+sacrés, les Védas. Les Grecs ont leurs neuf muses terrestres; ils ont
+aussi, dans leurs Pythagoriciennes, les apôtres d'une doctrine élevée,
+spiritualiste encore au milieu des erreurs de la métempsycose.
+
+Chez les Romains, la femme fait vibrer la voix du poète et chante
+elle-même. Chez les Gallo-Romains, d'humbles religieuses copient, dans
+le silence du cloître, les antiques manuscrits, et, à travers les
+ténèbres produites par les invasions, elles contribuent ainsi à garder
+le flambeau civilisateur auquel l'Evangile a donné une plus pure
+lumière.
+
+Les femmes des envahisseurs apportent à la Gaule une autre tradition
+intellectuelle: la farouche tradition des chants du Nord. Lorsque la
+langue léguée par Rome à la Gaule est devenue l'interprète du rude
+génie des Germains, la femme du moyen âge inspire les mâles accents du
+trouvère, mais malheureusement aussi la sensuelle poésie du troubadour.
+Poète elle-même et prosatrice aussi, elle dote de fleurs et de fruits
+une terre inculte, mais féconde. En éclairant à la lumière de sa
+conscience la chronique historique, Christine de Pisan fait apparaître,
+pour la première fois, dans une oeuvre française encore bien informe, la
+philosophie de l'histoire. Le premier livre français que l'on peut lire
+sans dictionnaire est dû à une femme, Marguerite d'Angoulême[486]. Les
+femmes, qui ont largement participé au mouvement intellectuel de la
+Renaissance, contribuent puissamment, par leurs oeuvres ou par leurs
+conversations, à enrichir la langue du XVIe siècle, à épurer celle
+du XVIIe. Elles exercent leur influence sur le génie de nos grands
+écrivains, les Corneille, les Racine, les La Fontaine. Avec Mme
+de Sévigné enfin, la femme prend rang parmi nos meilleurs auteurs
+classiques. Et ce n'est pas seulement la langue française qui est
+redevable à Marguerite d'Angoulême, à Mme de Sévigné, à tant d'autres
+femmes qui n'écrivirent pas, mais qui surent bien parler: c'est l'esprit
+français lui-même qui se mire dans les oeuvres des unes, dans la
+causerie des autres.
+
+[Note 486: D. Nisard, _Histoire de la littérature française_.]
+
+A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe, une autre femme
+personnifie l'esprit français, l'esprit français fidèle à ces traditions
+spiritualistes dont les femmes de notre pays savent être les gardiennes;
+l'esprit français qui, dans son vol élevé, rapide, ne se borne plus à
+planer sur notre patrie, mais qui, étendant ses ailes sur le domaine
+de l'étranger, saisit entre ses serres puissantes tout ce qu'il peut
+s'assimiler.
+
+J'ai tenu à indiquer le sillon lumineux que la femme a laissé dans les
+lettres et particulièrement dans les lettres françaises. Mais qu'il me
+soit permis de reprendre cette esquisse à un autre point de vue: la
+destinée même de la femme.
+
+Ces femmes, qui ont exercé dans la littérature une action civilisatrice,
+ces femmes ont-elles su être les femmes du foyer? Oui, beaucoup d'entre
+elles, et ce sont celles qui m'intéressent le plus. Que Sappho ait dû
+sa gloire aux strophes qui ont gardé à travers les siècles la brûlante
+empreinte d'une passion criminelle, je le déplore, mais ce n'est pas
+elle que je cherche dans le groupe des neuf muses terrestres de la
+Grèce: c'est Erinne, la vierge modeste qui célèbre sa _quenouille_. Ce
+que je cherche encore dans les lettres helléniques, ce sont les
+pages dont on a reporté l'honneur aux Pythagoriciennes, et qui, tout
+apocryphes qu'elles puissent être, contiennent des réflexions si justes
+et si profondes sur les attributions respectives de l'homme et de la
+femme, sur les devoirs domestiques de celle-ci, sur les lumières que
+l'instruction lui donne pour mieux remplir sa mission.
+
+Chez les Romains, ce qui me charme, ce n'est ni la Lesbie de Catulle, ni
+la Cynthie de Properce, ni la Corinne d'Ovide, ni la Délie de Tibulle,
+ces trop séduisantes inspiratrices de l'amour païen. Mais je m'arrête
+avec émotion devant le groupe sévère et charmant des femmes que j'ai
+nommées les _Muses du foyer_[487].
+
+[Note 487: Voir _la Femme romaine_.]
+
+Rentrons dans notre pays. J'ai, tout à l'heure, rappelé le nom de
+Christine de Pisan. Quel que soit le service qu'elle ait rendu aux
+sciences historiques, ce qui m'attire surtout à elle ce sont les
+conseils domestiques qu'elle donne aux femmes pour toutes les situations
+de la vie et dont sa propre existence leur offrait l'application.
+
+Quelles sont les ouvres de Marguerite d'Angoulême qui nous attachent le
+plus à elle? Je l'ai dit: ce n'est pas la plus parfaite de ses oeuvres
+littéraires, les _Contes de la reine de Navarre_. Non, mais ce sont les
+poésies et les lettres qui nous montrent dans le charmant et spirituel
+écrivain la tendre soeur de François Ier. Et, dans ce même siècle,
+qu'est-ce qui a résonné le plus doucement à notre oreille? Est-ce la
+lyre passionnée d'une Louise Labé, ou les accents si purs et si voilés
+de ces femmes qui, elles aussi, pourraient être nommées _les Muscs du
+foyer_?
+
+Qu'est-ce qui a fait de Mme de Sévigné un grand écrivain sans qu'elle
+s'en doutât? l'amour maternel. Si une union mal assortie fit vibrer dans
+le génie de Mme de Staël les regrets du bonheur domestique, c'est, du
+moins, aux premières tendresses du foyer, à l'amour filial, que nous
+devons quelques-unes de ses pages les plus éloquentes.
+
+De nos jours, une femme s'est élevée, merveilleux écrivain qui demeurera
+parmi les maîtres de la langue. Malheureusement elle s'était mise en
+dehors des lois sociales et elle voulut, comme son maître, Rousseau,
+ériger en système les erreurs de sa vie. Pour rassurer sa conscience,
+elle ne vit, dans les lois, dans les moeurs, dans la religion, que des
+préjugés. Tout ce qu'il y avait en elle de forces, génie, passion,
+magie du style, elle employa tout pour saper les bases éternelles sur
+lesquelles repose la famille. J'aurai à signaler bientôt l'influence
+délétère qu'elle exerça sur ses contemporaines.
+
+C'est par le roman que cette femme célèbre a exprimé ses doctrines
+sociales ou antisociales. C'est par le roman qu'elle les a propagées.
+Lorsqu'elle a voulu les transporter sur la scène, elle y a heureusement
+moins réussi: les personnages, qui ne sont que des théories ambulantes,
+ne peuvent intéresser au théâtre.
+
+Dans ces dangereux romans, il y a une tonalité fausse qui décèle que
+la femme qui les a écrits se sent elle-même hors du vrai. Mais
+écoute-t-elle son coeur et sa conscience, parle-t-elle en honnête femme,
+alors son génie s'élève à la plus grande hauteur. C'est par ses romans
+champêtres qu'elle a vraiment conquis l'immortalité; c'est dans ces
+délicieuses églogues où, peintre admirable de la nature, elle nous fait
+respirer, avec les senteurs balsamiques des bois et des champs, le
+parfum de la vie domestique et rurale.
+
+Aucun nom contemporain ne devant figurer dans ce chapitre, je me suis
+bornée à désigner par le caractère de ses oeuvres la femme qui a tenu
+une si grande place dans notre siècle. Elle y a fait école parmi les
+femmes, et, malheureusement, l'auteur des romans à thèses sociales a eu
+particulièrement cette influence.
+
+Mais à côté des femmes qui ont cherché le succès littéraire en ébranlant
+les bases de la famille, d'autres défendent les traditions domestiques
+et, abritant leur vie à l'ombre du foyer, elles ne livrent que leurs
+oeuvres à la publicité. Soit dans la poésie, soit dans les études
+morales, soit dans les ouvrages destinés à la jeunesse, plus d'une
+s'est fait un nom. C'est ainsi qu'à travers les âges s'est perpétuée la
+tradition romaine des _muses du foyer_.
+
+Mais, alors même que la femme demeure fidèle à ce dernier type, faut-il
+encourager chez elle le travail littéraire? Oui, si n'écrivant que pour
+remplir une mission moralisatrice, elle sait toujours placer au-dessus
+de ses labeurs intellectuels ses sollicitudes domestiques. Il ne suffit
+pas qu'elle reste à son foyer; il faut qu'elle y remplisse tous ses
+devoirs. Pour la femme, même non mariée, mais qui a à remplir une
+mission filiale ou fraternelle, c'est déjà bien difficile; mais pour
+l'épouse, surtout pour la mère de famille, c'est, le plus souvent,
+presque impossible!
+
+Que la femme y réfléchisse et qu'elle ait toujours présent à la pensée
+ce douloureux aveu échappé à la plus illustre des femmes auteurs: «Pour
+une femme, la gloire ne saurait être que le deuil éclatant du bonheur.»
+
+Pour son repos il vaudrait mieux que la femme pût ne remplir dans les
+lettres et dans les arts que le doux rôle d'inspiratrice. De grands
+poètes français de noire siècle ont senti cette influence qui a plané
+sur leurs berceaux sous les traits d'une mère chérie. Deux des poètes
+particulièrement fidèles aux traditions spiritualistes ont été, suivant
+la remarque d'une jeune et célèbre Hindoue, «profondément redevables de
+la direction de leurs esprits à leurs mères, femmes de prière, d'une
+haute intelligence et faisant abnégation d'elles-mêmes[488].». Heureuse la
+mère qui a pu dire en se mirant dans les oeuvres de son fils: «Il y dit
+précisément ce que je pense; il est ma voix, car je sens bien les belles
+choses, mais je suis muette quand je veux les dire, même à Dieu. J'ai,
+quand je médite, comme un grand foyer bien ardent dans le coeur, dont
+la flamme ne sort pas; mais Dieu, qui m'écoute, n'a pas besoin de mes
+paroles: je le remercie de les avoir données à mon fils[489].»
+
+[Note 488: «Women of prayer, large-minded and self-denying», dit celle
+dont j'aime à honorer ici encore la touchante mémoire, et que j'ai
+appelée ailleurs la jeune Française des bords du Gange. Toru Dutt, _A
+sheaf gleaned in french fields_.]
+
+[Note 489: M. de Lamartine, _le Manuscrit de ma mère_.]
+
+Nous avons rappelé qu'autrefois c'était encore par les salons que la
+femme exerçait une influence délicate sur les lettres et les arts. Mais
+les salons se perdent de plus en plus, et ce n'est que dans un très
+petit nombre de ces foyers intellectuels que se gardent les anciennes
+traditions de l'esprit français. La femme a abdiqué dans les relations
+mondaines sa véritable royauté. Nos contemporaines songent souvent plus
+à briller par les oripeaux de leurs couturières que par les charmes de
+leur esprit. Isolées des hommes qui, dans les salons, se groupent entre
+eux, elles posent plus qu'elles ne causent, et, à vrai dire, on ne leur
+demande pas autre chose. Entament-elles une conversation avec leurs
+voisines, rien de plus banal que les propos qui s'échangent généralement
+et qui ont pour objet les chiffons et les plaisirs, quand ce ne sont pas
+les défauts du prochain.
+
+Déshabitués de la causerie des femmes par la vie du cercle, les hommes
+ont contracté dans leur langage, aussi bien que dans leurs allures, un
+sans-gêne que plus d'une femme d'ailleurs s'empresse d'imiter. Autrefois
+la femme donnait à l'homme sa délicatesse, aujourd'hui elle lui prend la
+liberté de son langage et de ses manières.
+
+Mgr Dupanloup regrettait la disparition des salons d'autrefois. Nous
+verrons comment il exhortait les femmes à les faire revivre.
+
+Mais pour que la femme pût reprendre l'influence sociale qu'elle
+exerçait par les salons, il faudrait qu'elle y fût préparée par une
+éducation meilleure.
+
+
+§IV
+
+_L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission._
+_La méthode de Mgr Dupanloup._
+
+L'évêque d'Orléans le constatait: il y a aujourd'hui une fièvre de
+savoir et il y a aussi un immense besoin de faire passer dans le domaine
+des faits les théories spéculatives. Mais ce besoin est d'autant plus
+périlleux que le bien et le mal se confondent dans l'ardente fournaise
+où se refond la société. Ce sont les principes qui manquent. La femme se
+sent portée d'instinct vers ces principes, mais elle ne les distingue
+pas toujours nettement. Il faudrait, pour cela, l'_exquis bon sens_ que
+Fénelon et Mme de Maintenon formaient dans leurs disciples et qui, nous
+le rappelions plus haut avec Mgr Dupanloup, pouvait suppléer chez les
+femmes à l'étendue des connaissances.
+
+Mais aujourd'hui que le bon sens ne dirige guère le courant des idées,
+il faut faire revivre par l'étude cette précieuse faculté. Et par
+malheur l'instruction que reçoivent généralement les femmes se prête peu
+à cette restauration qui, en leur permettant de remplir leurs véritables
+devoirs, les aiderait en même temps à sauver les sociétés modernes[490].
+
+[Note 490: Mgr Dupanloup, _Lettres sur l'éducation des filles_.]
+
+Ainsi que le fait remarquer Mgr Dupanloup, ce n'est réellement pas,
+comme au temps de Fénelon, l'insuffisance des études qui est le vice
+dominant de l'éducation féminine: c'est plutôt, comme dans l'instruction
+des hommes, un entassement de connaissances qui, dépourvues de principes
+supérieurs, obscurcissent l'intelligence au lieu de l'éclairer. Ce qui
+manque, «c'est moins l'étendue des connaissances que la-solidité de
+l'esprit.» On orne la mémoire, on néglige le jugement. «On enseigne la
+lettre et non pas l'esprit des choses... Des sons au lieu de musique,
+des dates au lieu d'histoire, des mots au lieu d'idées.» C'est cette
+éducation-là qui produit des pédantes. Quand leur horizon est borné et
+qu'elles ne voient rien au delà, les femmes croient tout savoir, alors
+qu'elles ignorent tout et ne s'intéressent à rien.
+
+«Que leur importe, dit M. Legouvé, que Tibère ait succédé à Auguste et
+qu'Alexandre soit né trois cents ans avant Jésus-Christ? En quoi cela
+touche-t-il au fond de leur vie? La science n'est un attrait ou un
+soutien que quand elle se convertit en idées ou se réalise en actions;
+car savoir, c'est vivre, ou, en d'autres termes, c'est penser et agir.
+Or, pour atteindre ce but, l'éducation des jeunes filles est trop
+frivole dans son objet et trop restreinte dans sa durée. Presque jamais
+l'étude, pour les jeunes filles, n'a pour fin réelle de perfectionner
+leur âme...; tout y est disposé en vue de l'opinion des autres... Rien
+pour la pratique solitaire du travail, c'est-à-dire pour le coeur ou
+pour la pensée.» M. Legouvé a dépeint ce que le vide de l'esprit donne
+à l'imagination de dangereuse puissance, et ce que le dégoût du travail
+cause de passion pour le plaisir[491].
+
+[Note 491: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]
+
+Comme le moraliste, l'évêque d'Orléans s'effrayait des désordres que
+peut produire chez la femme une instruction insuffisante. Ces désordres,
+le ministère des âmes lui permettait de les voir de près; et la
+préoccupation qu'il en éprouva fut dominante pendant les dernières
+années de sa vie. Ce n'était pas en vain que dans son discours de
+réception à l'Académie française, l'illustre prélat, faisant une
+allusion rapide aux devoirs de sa charge épiscopale, ajoutait: «Le soin
+d'élever cette jeunesse qui aura été mon premier et mon dernier amour!»
+En effet, si son premier grand ouvrage avait été consacré à l'éducation
+des hommes, c'est l'éducation des femmes qui lui a inspiré les dernières
+pages que revoyait encore sa main déjà glacée par l'agonie: _les Lettres
+sur l'éducation des filles_.
+
+Ce n'était pas pour la première fois que Mgr d'Orléans traitait ce
+sujet. Depuis 1866, il avait souvent abordé cette question. Les
+_Conseils aux femmes chrétiennes qui vivent dans le monde_, les _Femmes
+savantes_ et _Femmes studieuses_, la _Controverse sur l'éducation des
+filles_, toutes ces oeuvres offraient déjà le véritable plan d'une
+éducation qui devait éloigner la femme aussi bien des écueils du
+pédantisme que des tristes suites de l'ignorance et de l'oisiveté, et
+qui avait pour idéal ce type généreux et charmant par lequel l'évêque
+résuma sa _Controverse sur l'éducation des filles: la femme chrétienne
+et française!_
+
+Dans ses _Lettres sur l'éducation des filles_, Mgr d'Orléans condensa
+tout ce que ses précédents travaux, sa longue expérience et le ministère
+des âmes lui avaient fourni de lumières sur ce vaste sujet.
+
+Ce que furent les âmes pour l'évêque d'Orléans, on le sait. Il ne se
+contentait pas de les disputer au mal, de les guérir, de les sauver; il
+ne se contentait même pas de les élever à Dieu sur les ailes de l'amour
+et de la piété; mais pour les rendre plus dignes de répondre au _Sursum
+corda_, il cherchait à développer en elles tout ce que le Créateur avait
+départi à chacune d'elles de facultés natives; il voulait qu'elles
+pussent réellement concourir au plan divin. De même qu'à la voix du
+Tout-Puissant le soleil nous donne tous ses rayons, la fleur tout son
+parfum, le fruit toute sa saveur, il veillait à ce que l'âme produisît,
+pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'humanité, toutes les richesses
+que le Créateur lui a confiées et dont le Souverain Juge lui demandera
+compte un jour.
+
+Comment ce zèle des âmes n'aurait-il pas inspiré à notre évêque l'amour
+de la jeunesse, et, en particulier, l'amour de l'enfant? L'enfant, c'est
+l'âme fraîchement éclose des mains du Créateur; c'est l'âme que n'a pas
+encore souillée la poussière d'ici-bas; c'est l'âme qui s'éveille dans
+la pureté et dans l'amour; c'est l'âme qui apparaît dans ce doux et naïf
+sourire que font naître déjà les baisers d'une mère ou d'un père,
+dans ce candide regard qui n'a pas encore vu le mal et ne sait encore
+refléter que le ciel. Mais pour notre vénéré prélat, l'enfant, c'est
+surtout l'âme qu'il faut à tout prix agrandir et élever, c'est le germe
+divin qu'il faut faire éclore aux chauds rayons du soleil de Dieu.
+
+La femme, telle que l'a faite l'éducation moderne, a-t-elle toujours vu
+développer en elle ce germe divin? Toutes ces facultés ont-elles été
+cultivées selon le plan du Créateur? Vit-elle de la pleine vie de l'âme?
+Non, nous répond avec une profonde tristesse l'évêque d'Orléans, et
+il nous prouve que, trop souvent, la femme, même bonne et pieuse, n'a
+qu'une bonté d'instinct et une piété sensitive. C'est que Dieu avait
+donné à la femme non seulement le coeur, mais l'intelligence qui
+doit diriger les mouvements de ce coeur, et c'est cette intelligence
+négligée, étouffée, ce sont ces riches facultés inassouvies qui
+remplissent de vagues et malsaines rêveries tant de jeunes imaginations,
+les dépravent et les pervertissent. En sevrant les jeunes filles
+d'études sérieuses, on les livre à la frivolité. En leur refusant les
+ouvrages qui traitent du vrai dans l'histoire, dans la littérature, dans
+les sciences et les arts, on les livre aux romans qui faussent leur
+esprit et corrompent leur coeur.
+
+«Et que deviennent, dit l'évêque, que font alors celles de ces âmes plus
+généreuses, plus riches, plus fortes, et par là même plus malheureuses,
+qui sont condamnées à se replier ainsi tristement sur elles-mêmes, et
+à déplorer, quelquefois à jamais, leur existence perdue, ou du moins
+appauvrie, affaiblie sans retour? Elles souffrent, elles gémissent en
+silence ou parfois poussent des cris saisissants...»
+
+Ce fut par l'un de ces cris qu'une jeune femme apprit un jour à l'évêque
+le secret de cette vague souffrance. «C'était une personne pieuse,
+élevée très chrétiennement, bien mariée à un homme chrétien comme elle,
+ayant d'ailleurs tout ce qu'il faut pour être heureuse. Vous ne l'êtes
+pas tout à fait, lui dis-je, mais pourquoi?--Il me manque quelque
+chose.--Quoi?--Ah! il y a dans mon âme trop de facultés étouffées et
+inutiles, trop de choses qui ne se développent pas et ne servent à rien
+ni à personne.
+
+«Ce mot fut pour moi une révélation: je reconnus alors le mal dont
+souffrent bien des âmes, surtout les plus belles et les plus élevées: ce
+mal, c'est de ne pas atteindre leur développement légitime, tel que
+Dieu l'avait préparé et voulu, de ne pas trouver l'équilibre de leurs
+facultés, telles que Dieu les avait créées, de ne pas être enfin
+elles-mêmes, telles que Dieu les avait faites.»
+
+Dans cette _formation incomplète_ du coeur et de l'esprit, est la cause
+du mal qui fait souffrir ou pervertit dans la femme la création de Dieu.
+
+Comment l'évêque, le pasteur des âmes, n'eût-il pas été ému des cris
+de détresse que jetaient vers lui ces femmes qui souffraient de leur
+inaction? Comment n'eût-il pas gémi de l'apathie, de l'indifférence, de
+la chute enfin de celles qui n'avaient plus la force de lutter contre
+l'inutilité de leur vie?
+
+Aussi, devant ce douloureux spectacle, combien le froissent les
+railleries que décoche aux femmes instruites le comte Joseph de Maistre,
+avec tous les hommes qui, croyant s'inspirer ici de Molière, n'ont
+pas établi comme celui-ci une distinction nécessaire entre les femmes
+savantes et les femmes studieuses, et ne se sont pas aperçus que c'est
+précisément l'instruction véritable qui préserve du pédantisme!
+
+M. de Maistre dit que la femme doit se borner à faire le bonheur de son
+mari et l'éducation de ses enfants; mais, comme le lui répond l'évêque
+d'Orléans, c'est justement pour cela qu'il faut des femmes fortes, et
+les exemples de l'Écriture sainte nous démontrent que les filles
+du peuple élu recevaient une culture intellectuelle qui en faisait
+d'admirables épouses et des mères vraiment éducatrices.
+
+Et si la jeune fille renonce au mariage soit pour se consacrera Dieu,
+soit pour se dévouer à sa famille, la valeur individuelle que le
+christianisme a donnée à la femme, exige le développement de toutes ses
+facultés morales et intellectuelles. L'Église l'a toujours compris,
+comme nous le rappelle par d'éclatants exemples Mgr Dupanloup.
+
+«La femme n'existe-t-elle donc point par elle-même? dit M. Legouvé.
+N'est-elle fille de Dieu que si elle est compagne de l'homme? N'a-t-elle
+pas une âme distincte de la nôtre, immortelle comme la nôtre, tenant
+comme la nôtre à l'infini par la perfectibilité? La responsabilité de
+ses fautes et le mérite de ses vertus ne lui appartiennent-ils pas?
+Au-dessus de ces titres d'épouses et de mères, titres transitoires,
+accidentels, que la mort brise, que l'absence suspend, qui appartiennent
+aux unes et qui n'appartiennent pas aux autres, il est pour les femmes
+un titre éternel et inaliénable qui domine et précède tout, c'est celui
+de créature humaine: eh bien! comme telle, elle a droit au développement
+le plus complet de son esprit et de son coeur. Loin de nous ces vaines
+objections tirées de nos lois d'un jour! C'est au nom de l'éternité que
+vous lui devez la lumière[492]!»
+
+[Note 492: Legouvé, _Histoire morale des femmes_.]
+
+Après avoir établi les droits qu'ont les femmes à la culture
+intellectuelle, Mgr Dupanloup déclare que ces droits sont aussi des
+devoirs et que ce n'est pas en vain que la femme a reçu de Dieu une âme
+immatérielle. «Et Dieu n'a pas plus fait les âmes de femmes que les âmes
+d'hommes pour être des terres stériles ou malsaines.» Quand la terre
+n'est pas cultivée, l'ivraie étouffe le bon grain.
+
+Alors, avec une sévérité vraiment épiscopale, le saint pontife rappelle
+que la parabole du talent multiplié regarde la femme aussi bien que
+l'homme, et qu'au jour du jugement Dieu lui demandera compte, à elle
+aussi, du dépôt que lui a fait la Providence. C'est précisément parce
+que le travail intellectuel est pour elle un devoir que la privation en
+devient une souffrance, un péril.
+
+Comme dans l'homme, Dieu a allumé dans sa compagne le feu d'une vie
+immortelle. «Si vous ne dirigez pas cette flamme en haut, elle dévorera
+sur la terre les aliments les plus grossiers... Qui ne sait que la
+sensibilité et l'imagination sont très développées, particulièrement
+chez les femmes? et c'est par le besoin profond de ces facultés,
+qu'elles ont l'instinct de faire de leur vie autre chose qu'un sacrifice
+perpétuel aux aveugles préjugés du monde. Et voilà précisément pourquoi
+on doit cultiver, éclairer, par la raison, par de sages conseils et
+gouverner par l'instruction solide ces facultés si vives. Il leur faut,
+comme elles disent parfois, déployer leurs ailes, et sous peine de
+souffrir, s'élever de temps en temps au-dessus des intérêts matériels de
+la vie: si vous voulez lutter violemment contre de tels élans, vous ne
+réussirez pas. Les diriger, voilà ce qu'il faut, et non les étouffer. La
+sensibilité et l'imagination sont deux flammes qui, une fois allumées,
+ne périssent pas. Elles semblent quelquefois céder en frémissant, mais
+ne vous y fiez pas: le feu caché est le plus dangereux de tous; elles
+reparaîtront bientôt, menaçantes, ennemies mortelles peut-être de la
+paix du coeur et des devoirs austères du foyer. Il fallait en faire, non
+des ennemies, mais des alliées.»
+
+Négliger l'intelligence de la femme, c'est établir une lacune dans le
+plan divin qui a assigné à la femme la place qu'elle doit occuper. Mais
+quelle est cette place à laquelle elle ne saurait manquer sans causer un
+grave désordre dans sa propre vie et dans la vie de l'humanité?
+L'évêque d'Orléans va nous le dire. C'est à la Genèse, c'est aux livres
+sapientiaux que le vénéré prélat demande ici le secret de Dieu.
+
+Mgr d'Orléans déroule dans sa rayonnante et sereine majesté le tableau
+de la création: l'homme souffrant d'être seul, même en conversant avec
+les anges, avec Dieu! le Seigneur lui donnant la compagne, semblable à
+lui, qui seule pouvait compléter son existence; et, pour cela, Dieu ne
+prenant plus, comme pour la création de l'homme, un vil limon, mais un
+ossement choisi tout près du coeur de l'homme; Dieu animant du même
+souffle divin que l'homme cette nouvelle créature; et, après l'avoir
+_édifiée_ comme le chef-d'oeuvre de sa puissance et de son amour,
+présentant à la tendresse et au respect de l'homme celle en qui Adam
+reconnaît avec transport _l'os de ses os_ et _la chair de sa chair_!
+
+«Formée par la délicate opération de Dieu, et d'une nature et d'un corps
+qui était déjà le temple de l'Esprit-Saint, elle devra à cette origine
+plus noble, comme une spiritualité plus grande, moins dé propension que
+l'homme aux satisfactions matérielles, et plus de facilité à s'élever
+vers l'idéal et vers l'infini... Elle est, dans les choses du coeur,
+plus élevée, elle est, si je puis dire ainsi, plus âme que l'homme.»
+
+Je voudrais pouvoir citer l'admirable portrait que notre grand évêque
+trace de la femme d'après la Genèse et les livres sapientiaux qu'il
+commente ici avec les inspirations les plus suaves et les plus vivantes
+de ce génie qui, en lui, ne se séparait point de la sainteté. Jamais
+plus complet hommage ne fut rendu à la femme; à la religieuse mission
+de la fille de Dieu, au dévouement de l'épouse, à l'incomparable
+sollicitude de la mère, à la souriante dignité de la reine du foyer.
+Jamais plume ne sut mieux dépeindre la femme dans sa douce et touchante
+beauté, dans sa grâce aérienne et chaste, dans la délicatesse de ses
+sentiments, et, au-dessus de tout, dans cette piété angélique et tendre
+qui la transporte si naturellement aux plus hauts sommets de l'amour
+divin, et illumine et épure dans son coeur les saintes affections
+d'ici-bas. Nul n'a compris avec plus d'émotion cette ardente charité,
+ce dévouement intrépide qui donnent à la femme, pour tous ceux qui
+souffrent, un coeur de mère ou de soeur. Nul n'a admiré avec plus de
+respect cette énergie morale qui, malgré la faiblesse physique de la
+femme, la rend souvent plus courageuse que l'homme, et qui, à l'heure
+des communes épreuves, lui donne, toute brisée qu'elle soit par la
+douleur, la force de se tenir debout auprès de l'homme pour la soutenir.
+Qu'il lui est facile de remplir une mission consolatrice, à elle qui
+sait si bien s'appuyer sur la foi, s'élever sur les ailes de l'espérance
+sainte, se nourrir du feu de la charité! Voilà pour le coeur. Quant à
+l'intelligence, l'évêque d'Orléans, le grand éducateur, surprend dans la
+femme des _coups d'oeil_, des _coups d'aile_, qui lui font rapidement
+atteindre des hauteurs où l'homme ne parvient qu'avec difficulté par le
+raisonnement. Et ce n'est pas seulement par une merveilleuse délicatesse
+d'intuition, c'est par l'élan, par l'enthousiasme que la femme arrive à
+la plus haute lumière intellectuelle.
+
+Telle est la femme, telle est la compagne de l'homme et la mère de ses
+enfants. Et c'est surtout parce qu'elle doit transmettre ses qualités
+à ses enfants que l'évêque ne veut pas que cette grandeur d'âme, cette
+délicatesse de coeur, cette intuition de l'intelligence demeurent
+stériles, et que la faiblesse organique de la femme subsiste seule en
+elle. Il faut que les facultés de la femme soient pleinement développées
+selon le plan divin, et ici le saint évêque s'élève avec force contre
+cette piété mal entendue qui, au lieu de se borner à détruire dans
+l'humanité ce qui est nuisible, voudrait aussi étouffer ce qui est
+utile. On ne supprime pas impunément les dons de Dieu, et les éducations
+comprimées produisent ces natures éteintes dont l'évêque a parlé plus
+haut avec une saisissante énergie et une douloureuse pitié.
+
+Plus que dans les grands hôtels, où trop souvent les distractions du
+monde s'opposent aux sérieuses études, c'est au troisième étage que
+l'évêque a rencontré la femme fidèle au plan divin. Il a vu là de jeunes
+filles, de jeunes femmes dont l'intelligence est «l'honneur, le trésor
+de la famille.» Il a vu là aussi des mères vraiment dignes de ce nom,
+des mères noblement jalouses de transmettre à leurs enfants la foi et
+l'honneur qui, au besoin, font mépriser et sacrifier les biens de la
+fortune; des mères qui président à l'éducation de leurs fils, font
+elles-mêmes l'éducation de leurs filles, et, après des journées
+laborieusement remplies, attendent le retour du chef de famille, qui,
+rentrant de ses occupations journalières, se reposera de ses travaux
+dans la douce causerie de sa femme, dans les jeux de ses enfants et la
+gaieté du foyer.
+
+Quand l'évêque demande que toutes les facultés de la femme soient
+développées, sans doute il a surtout en vue les femmes des classes
+aisées, mais il n'oublie pas les femmes des classes populaires: «Un
+peuple, bon, honnête, chrétien, dit-il, est comme la base granitique
+d'une nation; les classes populaires sont les premières et fortes
+assises sur lesquelles tout repose. De même que, dans les couches
+profondes du sol, circulent quelquefois de puissants fleuves, qui ne
+jaillissent pas toujours à la surface, mais promènent partout où ils
+passent la fécondité de la vie; de même dans les familles populaires
+chrétiennes Dieu a déposé, comme de grands courants, de merveilleux
+trésors d'humbles vertus, qui sont ce qu'un pays a de plus vital et de
+plus précieux. Tant que ces trésors se conservent, et que la corruption
+n'a pas pénétré là, quand même elle aurait déjà entamé les extrémités
+élevées, les classes riches, rien n'est désespéré pour un pays; tant que
+le sang du peuple est sain et pur, il peut, infusé dans les veines du
+corps social, régénérer encore une société. Mais si ces sources mêmes de
+la vie nationale étaient gâtées aussi et corrompues, ce serait dans
+un peuple la décadence irrémédiable, la décomposition certaine et
+prochaine.»
+
+S'élevant contre le terme de _classes privilégiées_ qui semble ne faire
+résider le bonheur que parmi les riches de la terre, Mgr d'Orléans nous
+rappelle que l'ouvrier ou le paysan chrétien qui peut, par le travail,
+lutter victorieusement contre la pauvreté, goûte dans sa famille
+les joies les plus pures et les plus vives. L'évêque voit Dieu même
+s'asseoir à cet humble foyer; et c'est avec une religieuse émotion que
+l'illustre prélat a souvent contemplé ce spectacle dans les montagnes de
+sa chère Savoie et dans les campagnes de son diocèse.
+
+Mais, pour que Dieu règne sous ce toit, il faut que la femme sache
+soigner et garder la maison. Il faut qu'une bonne et religieuse
+éducation, qu'une instruction appropriée à son état, la prépare à sa
+rude, douloureuse et bienfaisante mission d'épouse et de mère. Et quand
+elle est bien remplie, cette mission, le grand évêque s'incline «avec un
+respect infini», devant l'humble et laborieuse femme du peuple, et il
+l'élève bien haut au-dessus de la femme du monde, inoccupée, frivole,
+qui, non seulement n'est pas utile comme celle-là, mais devient nuisible
+à elle-même et aux autres. Cependant, si la femme honnête et active est
+pour le paysan ou l'ouvrier le soutien et l'honneur de la vie, quel
+fléau est pour cet homme la femme paresseuse et insouciante qui, par son
+défaut d'ordre et d'économie, amène la ruine de la famille!
+
+Dans toute condition, il faut éviter le désoeuvrement; et loin de nuire
+aux devoirs de la maîtresse de la maison, le travail intellectuel aide à
+les remplir. La piété seule n'y suffit point si elle elle n'a pour base
+une solide instruction religieuse. L'étude éclaire la raison, forme le
+jugement, fait disparaître les goûts futiles, et par la peine qu'elle
+coûte et les habitudes qu'elle impose, fortifie le caractère et imprime
+à la vie cette régularité sans laquelle l'existence n'est qu'un rêve et
+souvent un mauvais rêve. La femme instruite et sensée devient pour son
+mari une sage conseillère qu'il estime, et pour ses enfants un guide
+qu'ils vénèrent. Mais il faut alors que l'instruction qu'elle a reçue
+ait plus affermi sa raison qu'orné son intelligence.
+
+La femme appliquée, studieuse, exercera de nos jours plus qu'une
+influence domestique, une influence sociale, et ce ne sera pas seulement
+comme mère éducatrice. Au lieu d'encourager son mari à l'oisiveté, comme
+le font trop de femmes aujourd'hui, elle le poussera vers les nobles
+carrières qui lui permettront d'être utile à la patrie, à la religion.
+Le travail est une loi divine pour tous. Par la sentence de l'Éden, le
+riche y est soumis comme le pauvre. Et aujourd'hui que le socialisme
+est l'une de nos plaies, l'évêque fait remarquer combien l'exemple du
+travail, exemple donné par les hautes classes, sera bienfaisant pour
+l'ouvrier. Celui-ci peut regarder avec une haine envieuse l'oisif qui
+jouit de tout sans se donner la peine de rien, tandis que lui, courbé
+sur une rude tâche, gagne à la sueur de son front le pain quotidien.
+Mais il considérera d'un oeil plus bienveillant l'homme qui ne se croit
+pas dispensé du travail par sa fortune.
+
+C'est aux femmes qu'il appartient de «réhabiliter le travail», dit
+l'évêque, qui ajoute: «En cela, comme en toutes choses, il faut que
+l'exemple vienne de haut; car en cela, comme en religion et en morale,
+les hautes classes doivent à la société et à la patrie une expiation. Le
+xviiie siècle, avec sa corruption, ses scandales, son irréligion, pèse
+encore sur nous de tout le poids d'un satanique héritage. Comme le péché
+originel, ces fautes ont été lavées dans le sang, c'est l'histoire de
+tous les grands égarements. Mais il reste à expier le désoeuvrement,
+l'inaction, l'inutilité, l'annihilation auxquels on s'est voué et dont
+on a donné le funeste exemple.»
+
+Mgr d'Orléans conseille particulièrement aux femmes d'aider leurs maris
+dans les exploitations agricoles. Pour cela, il faudra qu'elles aient
+le courage de sacrifier à une existence aussi austère que douce les
+plaisirs mondains si enivrants, mais si amers! Aujourd'hui qu'un courant
+malsain entraîne vers les villes les populations rurales, il est plus
+que jamais utile que les châtelains, demeurant au milieu des paysans et
+dirigeant leurs travaux champêtres, leur enseignent par ce grand exemple
+que rien n'honore plus l'homme que la culture de la terre, et que la
+charrue forme avec la croix et l'épée le plus glorieux symbole d'une
+nation.
+
+L'épée! Naguère, c'étaient les femmes qui en armaient elles-mêmes leurs
+fiancés, leurs époux. Aujourd'hui, ce sont elles qui souvent les en
+désarment; et cependant c'est aujourd'hui surtout que l'honneur de la
+France a besoin d'être gardé par de vaillantes mains. L'évêque adjure
+les jeunes filles et leurs familles de ne plus exiger qu'un fiancé
+quitte le service militaire. Que la femme s'honore d'être la compagne
+d'un officier français; qu'elle le suive dans les villes de garnison;
+et si le danger de la patrie l'appelle à la frontière menacée, ou si,
+marin, il doit s'exposer aux périls d'une traversée lointaine, qu'elle
+sache souffrir les angoisses de la séparation, et qu'elle attende ce
+retour dont bien des femmes ont retracé à notre évêque les ineffables
+joies.
+
+Tandis que par sa propre activité et par ses généreux conseils la femme
+donnera à son mari l'impulsion des travaux utiles et ne lui fera pas
+perdre le goût des nobles carrières, elle aura aussi appris par l'étude
+à faire tomber de sa douce voix les préjugés qui, à son foyer, peuvent
+s'élever contre la religion. Souffrir, se taire ou s'irriter, c'est
+là, en général, tout ce qu'elle peut faire aujourd'hui quand elle voit
+attaquer autour d'elle ses plus chères croyances.
+
+En devenant pour son mari une compagne avec laquelle il sera en pleine
+communauté intellectuelle, la femme studieuse le détournera de ces
+clubs, où trop souvent l'ennui de vivre avec une femme frivole pousse
+bien des hommes. Ainsi, chez les Athéniens, l'ignorance de la femme
+honnête préparait le règne de la courtisane lettrée.
+
+La femme studieuse retiendra aussi près d'elle, par le charme d'une
+conversation attachante, les amis de sa famille, qui désertent ces
+salons sans vie où ne s'échangent que des paroles vaines.
+
+Quelle influence sociale peut exercer alors une maîtresse de maison qui
+saurait faire circuler autour d'elle un courant d'idées élevées, de
+sentiments généreux! On verrait revivre nos salons français d'autrefois
+avec leurs conversations exquises. La littérature, les arts
+redeviendraient les manifestations du beau dans ce que ce principe a de
+plus grand, de plus pur, de plus délicat. Que de forces le matérialisme
+perdrait ainsi dans la vie morale, intellectuelle et artistique de notre
+pays!
+
+C'est ainsi que par la femme, une nation redevient laborieuse, croyante
+et vraiment forte, grande et glorieuse. Telle est, outre sa mission
+domestique, la mission sociale réservée à la femme d'après le plan divin
+que lui retrace l'évêque d'Orléans.
+
+Mais par quels moyens préparera-t-on la jeune fille à remplir sa place
+dans le plan divin? Quels sont les principes supérieurs qui illumineront
+pour elle cette instruction dans laquelle elle ne voit qu'une suite de
+faits et de dates?
+
+Ces principes supérieurs peuvent être ramenés à un seul: la raison
+éclairée par la foi. Ce principe qui substituera à la faiblesse
+naturelle de la femme la force morale, dirigera sûrement les élans de
+son intelligence et réglera les mouvements de son coeur. La réflexion
+dominera l'impressionnabilité; la piété solide, agissante, remplacera la
+dévotion superficielle. Ainsi réglée, la vie de l'âme n'en sera que
+plus puissante. «Il faut un sol granitique, me disait un jour l'évêque
+d'Orléans, ce qui n'empêche pas le regard d'embrasser le plus vaste
+horizon.»
+
+Mais, pour que la mère ou l'institutrice puisse imprimer une pareille
+direction à ses élèves, elle doit l'avoir suivie elle-même. Il faut
+qu'elle possède la vraie lumière intellectuelle. Si elle ne l'a pas
+encore, qu'elle l'acquière. L'évêque rappelle éloquemment aux femmes que
+la lumière du monde, c'est Dieu même; et qu'en allant à cette lumière,
+c'est à leur divin Maître qu'elles iront. Et, pour les guider vers Dieu,
+cette lumière est aussi en elles-mêmes. Avec saint Thomas d'Aquin, Mgr
+d'Orléans leur enseigne «que la vraie raison est en nous, comme la
+foi, une participation de la lumière divine, une impression sublime de
+l'éternelle lumière, l'illumination même de Dieu.»
+
+Après avoir ainsi développé en elle «le fond divin, le fond éternel»,
+que Dieu a mis dans la femme, la mère ou l'institutrice saura donner
+pour base à l'éducation de son élève la raison dirigée par la foi. Cette
+base, il faut la poser dès l'enfance. Il faut habituer la petite fille
+à connaître et à pratiquer le devoir, et ne rien lui ordonner qu'au
+nom des commandements de Dieu. L'évêque souhaite aussi qu'au lieu
+de s'abaisser par un langage enfantin au niveau de ces petites
+intelligences on les élève jusqu'à soi par un langage simple sans doute,
+mais noble: les enfants comprennent. Dans sa carrière de catéchiste, Mgr
+d'Orléans l'a souvent expérimenté. Ce père des âmes savait que, pour
+l'enfant comme pour l'homme du peuple, une parole grande et vraie est
+l'aimant qui attire les âmes; et, à ce contact magnétique, celles-ci,
+s'éveillant ou se réveillant, s'écrient: _Adsumus_, nous voici! Les
+âmes d'enfants, ces âmes «encore dans l'innocence baptismale», sont si
+promptes à reconnaître dans ce qui est beau et bon le Créateur qui vient
+de les mettre à la lumière! Les petites filles surtout, l'évêque le
+remarque, «ont la passion du sublime, parce que leur esprit est plus
+angélique que celui des petits garçons.»
+
+Qu'on alimente donc dans ces jeunes âmes cette passion généreuse. Qu'on
+leur apprenne les scènes les plus vivantes, les plus majestueuses de
+la Bible et de l'histoire de l'Église. Que ces enfants y sentent la
+puissance et l'amour de Dieu, et qu'on leur montre aussi à chercher cet
+amour et cette puissance dans les spectacles de la belle nature, la
+nature, ce livre de Dieu, ce livre où il nous fait lire son nom à chaque
+page. L'instruction religieuse et les notions très élémentaires des
+sciences physiques formeront la substance de ce petit enseignement
+primaire.
+
+C'est surtout à l'époque de la première communion que le sens du divin
+se liera plus facilement, dans l'âme de la jeune fille, à toutes ses
+études, à tous ses actes. Quelle lumière dans cette jeune âme qui
+possède Dieu!
+
+Mais, après ces jours bénis, vient une période que l'on a si bien nommée
+l'_âge ingrat_. Avec une délicatesse vraiment maternelle, l'évêque donne
+ici les moyens de combattre la personnalité inquiète et agitée qui se
+manifeste à cet âge et qui peut faire perdre les fruits divins de la
+première communion. Pendant cette période si difficile, c'est avec un
+redoublement de tendresse que la mère ou l'institutrice doit s'adresser
+à la jeune fille. Plus que jamais elle la fortifiera par le plus aimable
+langage de la raison, et la consolera par la douce influence de la
+piété. Plus que jamais aussi elle évitera que l'instruction soit
+mécanique. Que sa parole vivante, aimante et chaleureuse fasse sentir à
+l'élève la présence de Dieu dans chaque branche de l'enseignement! Que
+l'engourdissement sensitif, si menaçant alors, soit combattu par la
+pleine vie de l'âme!
+
+Et quand la jeune fille aura révolu sa quinzième année, que l'horizon se
+développe encore pour elle plus radieux et plus beau! Que l'histoire,
+les lettres, et, plus tard, la philosophie dans de certaines limites,
+montrent à l'adolescente comment Dieu gouverne les peuples et comment le
+Verbe inspire les intelligences. C'est alors que l'on doit étudier les
+goûts de la jeune personne et favoriser le penchant qui l'entraîne vers
+une étude particulière. Si aucune prédilection ne se manifeste à cet
+égard, si la jeune fille a sous ce rapport l'insensibilité de la pierre,
+alors, nous dit l'évêque, «qu'une maîtresse approche de ce bloc,
+avec feu elle-même, plusieurs spécialités, l'une après l'autre: en
+multipliant les essais, il s'en trouvera quelqu'une qui réussira.» Si
+l'étincelle a jailli, le feu sacré est allumé.
+
+Cette expérience peut même se faire plus tôt, mais seulement, ajoute
+l'évêque, après la première communion de la jeune fille, parce que, dès
+ce moment, «tout tient en elle à la racine du divin,» et que la raison
+illuminée par la foi donne à ses élans un sûr point d'appui.
+
+Dans le soin avec lequel Mgr d'Orléans cherche à connaître et à
+favoriser la vocation intellectuelle de la jeune fille, on reconnaît la
+méthode qu'il appliquait à l'éducation des hommes. Loin de comprimer les
+âmes sous une règle uniforme, il veillait à ce que chacune d'elles se
+développât dans le libre épanouissement de ses facultés natives. Divers
+sont les parfums des fleurs, et diverses les saveurs des fruits: tel
+est l'ordre providentiel. Pour Mgr d'Orléans, l'éducation est bien
+réellement la continuation de «l'oeuvre divine dans ce qu'elle a de plus
+noble et de plus élevé: la création des âmes[493].»
+
+[Note 493: Mgr Dupanloup, _De l'éducation_, t. I.]
+
+Aussi, combien l'évêque se sent attiré vers ces enfants gais, ouverts,
+impétueux même qui, d'ordinaire, sont la terreur des maîtres, mais dans
+lesquels l'éducateur de génie reconnaît, avec joie cette vie puissante
+qui, bien dirigée, donnera aux luttes du bien un combattant de plus!
+Parmi les petites filles aussi bien que parmi les petits garçons, Mgr
+Dupanloup nourrissait pour ces caractères-là une tendresse particulière.
+Par l'expérience qu'il avait pu faire sur lui-même, il savait ce qu'il
+y a de généreuses promesses dans ces riches natures, et quels fruits
+divins elles peuvent produire.
+
+Soucieux de conserver à la jeunesse la spontanéité de ses meilleurs
+instincts, l'évêque veut que l'on respecte jusqu'à ces belles illusions
+que l'expérience de la vie fera tomber d'elles-mêmes. «Vous ne pourrez
+jamais, malgré vos leçons et votre tendresse, épargner à votre enfant
+toutes les douleurs d'une espérance trompée, d'une illusion évanouie; eh
+bien! laissez-la donc jouir de cette joie pure de la jeunesse, s'enivrer
+de ce parfum d'espérance qu'exhale devant elle l'avenir; souriez, si
+vous le voulez, de ce sourire mélancolique qui est celui d'un âge où
+l'on sait plus et mieux, parce qu'on a vu et souffert davantage. Mais si
+ces illusions, cet enthousiasme, cette exaltation même ne portent que
+sur le bien et le beau; si à côté de l'imagination, le coeur s'est
+développé avec plus de force; si le jugement s'appuie sur la vérité;
+si l'esprit a reçu l'instruction convenable, et si l'âme travaille à
+devenir forte par la pratique de la vertu, ne craignez rien pour votre
+fille, et encore une fois, laissez-la jouir et respectez sa joie. C'est
+l'oiseau qui, fier de ses plumes nouvelles, bat des ailes comme pour
+s'élancer dans l'espace, mais qui bientôt, effrayé de sa faiblesse, se
+blottira dans son nid et s'y cachera sous l'aile maternelle.»
+
+C'est une époque admirable dans la vie que celle où la jeune fille,
+enfant de la Vierge immaculée, aime Dieu dans la céleste pureté de
+son âme, et où elle voit pleinement en Lui le principe de toutes les
+connaissances intellectuelles aussi bien que de toutes les vertus
+morales. Comme le dit l'évêque, elle jouit alors de _la béatitude des
+coeurs purs, qui est de voir Dieu_.
+
+C'est là le magnifique résultat de l'éducation qui s'appuie sur la
+raison éclairée par la foi; mais cette foi ne doit pas demeurer à l'état
+de principe, il faut qu'elle soit pratique. Déjà, en suivant la jeune
+fille dès le berceau, l'évêque avait dit quelles prières, quels
+exercices de piété conviennent à tel ou tel âge, et comment cette piété
+peut et doit aider aux études des enfants et combattre les défauts de
+ceux-ci. Mais l'illustre prélat consacre particulièrement les trois
+dernières de ses _Lettres sur l'éducation des filles_ à définir ce que
+doit être la piété dans une maison d'éducation. Ce qui manque surtout,
+même dans les bons pensionnats, ce sont les bases solides de la vraie
+instruction chrétienne, et par conséquent les bases solides de la vraie
+piété.
+
+La religion est l'objet d'un cours à peu près semblable aux autres,
+et qui, généralement, fatigue l'esprit de la jeune fille alors qu'il
+devrait saisir son intelligence et enflammer son coeur. Et quant à la
+piété, l'évêque d'Orléans s'est plus d'une fois élevé, avec les maîtres
+de la vie chrétienne, contre cette dévotion mal comprise où la lettre
+tue l'esprit. En s'adressant un jour aux femmes du monde, il leur
+disait:
+
+«Et parmi les femmes chrétiennes, laissez-moi, Mesdames, vous le dire,
+il y en a trop de celles que le monde nomme des dévotes, ce qui veut
+dire des personnes qui mettent leur piété plus dans l'extérieur que
+dans le fond de l'âme et de la vie, plus dans les formules que dans les
+oeuvres. Une telle dévotion n'est pas la vraie, elle manque de solidité;
+et loin d'être pour l'âme comme l'est la vraie et solide piété, un
+heureux développement, d'où résulte une admirable fécondité d'oeuvres et
+de vie, elle la rétrécit plutôt, ne la féconde en rien, n'empêche pas
+la vie d'être vide, et ne sauvera pas la femme qui s'annule ainsi, des
+sévérités de l'Évangile contre les serviteurs inutiles. Que dis-je? Avec
+une telle et si pauvre vie, la piété elle-même n'est pas en sûreté,
+et si de grandes chutes ne se rencontrent pas, c'est peut-être que
+l'occasion ne s'est pas présentée. La piété doit tout élever et tout
+ennoblir dans l'âme. Mais peut-elle être vraiment dans une vie où
+les pratiques extérieures seraient tout, et le travail de l'âme sur
+elle-même rien? Non, ni les formules de prières ne peuvent suppléer aux
+sentiments du coeur; ni les pratiques extérieures de dévotion, surtout
+les pratiques surérogatoires, aux actes obligés, aux oeuvres, aux
+devoirs[494].»
+
+[Note 494: Mgr Dupanloup, _Conférences aux femmes chrétiennes_,
+publiées par M. l'abbé Lagrange. 1881.]
+
+En effet, c'est une prière morte que celle que ne suit pas l'effort
+courageux qui corrige les défauts et qui dompte les passions. La vraie
+piété ne consiste pas à cueillir sans peine sur la route de la vie les
+fleurs que l'on offre à Dieu. La vraie piété ressemble à ces instruments
+de labour qui sarclent les mauvaises herbes ou qui déchirent la terre
+dont le sillon produira le bon grain. Alors la piété est encore, un
+travail, celui qui extirpe le mal et féconde le bien.
+
+Une solide instruction chrétienne permettra seule à la jeune fille
+d'acquérir l'énergie morale qui n'est au fond que la piété agissante.
+
+Et lorsque la jeune fille, après avoir achevé ses études scolaires,
+croira avoir terminé son éducation, c'est alors que commence pour elle
+cette seconde éducation que l'on se fait à soi-même et qui dure toute
+la vie. C'est le moment des fructueuses lectures. L'évêque d'Orléans
+conseille aux femmes de donner à ces lectures une place dans le
+règlement de leur vie et de ne les faire que la plume à la main. Quel
+vaste programme d'études que celui-ci: les classiques du XVIIe siècle,
+ces immortels modèles de raison, de bon goût et d'éducation morale; les
+plus belles productions de la poésie chrétienne: les idiomes étrangers
+à l'aide desquels les femmes pourront lire les plus purs chefs-d'oeuvre
+des diverses littératures; le latin, la langue de l'Église; les
+meilleures pages de la philosophie antique, cette «préface de
+l'Évangile», a dit M. de Maistre; la religion étudiée dans les oeuvres
+dé ses éloquents génies et dans les vies de ses saints; l'histoire, et
+surtout l'histoire de France. «Soeurs, épouses et mères de Français, il
+ne faut pas qu'elles se condamnent à ignorer les grandes choses que Dieu
+a faites dans le monde par la France, et ce qu'il peut faire encore[495].»
+
+[Note 495: Mgr Dupanloup, _la Femme studieuse_.]
+
+Les sciences n'occuperont qu'une place bien secondaire dans ce
+programme. Ce n'est que dans leurs applications aux usages de la vie
+qu'elles entrent utilement dans l'éducation des femmes. L'histoire
+naturelle, l'agriculture, sont spécialement recommandées par l'évêque,
+et nous en savons le motif. Il souhaite aussi que les femmes ne restent
+pas étrangères aux questions de droit qui les concernent. Il leur en
+conseille l'étude dans la même mesure que Fénelon.
+
+Comme Fénelon, comme Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans a voulu
+former des mères. Comme eux aussi, il s'applique à ces deux résultats
+fondamentaux: éclairer la piété, fortifier le jugement, ces deux
+résultats qui, nous le redisions après lui, peuvent se ramener à un
+seul: la raison éclairée par la foi. Cependant, plus que Fénelon et que
+Mme de Maintenon, l'évêque d'Orléans tient compte des facultés de
+coeur et d'imagination qu'il faut employer chez la femme, mais en les
+gouvernant. Avec M. Legouvé, il donne à ces facultés la nourriture
+substantielle qui les empêchera de dévorer les aliments malsains.
+Les lettres dans ce qu'elles ont de plus pur et de plus fortifiant,
+répondront aux aspirations des femmes vers le beau, vers l'infini.
+
+Cette éducation, qui se poursuit toute la vie à l'ombre du foyer, est
+admirablement appropriée aux facultés individuelles de la femme, à sa
+mission domestique et sociale. Elle se rattache non seulement à la
+méthode du XVIIe siècle, mais à ces vieilles traditions éducatrices dont
+nous avons trouvé les linéaments chez les peuples anciens: les Indiens,
+les Romains, certaines races grecques; telles que les Éoliens et les
+Achéens. Mais c'est chez les Hébreux que nous avons vu le type de cette
+éducation avec ses trois grands caractères: domestique, national,
+religieux. Il était naturel que chez le peuple de Dieu l'éducation de la
+femme répondit au plan divin.
+
+Le christianisme fait revivre ce grand type d'éducation et le présente
+à nos ancêtres gallo-romains et germains. Les Franks l'accueillent avec
+d'autant plus de faveur que les incultes Germains, qui vénéraient dans
+leurs compagnes le souffle divin, donnaient à celles-ci la culture
+intellectuelle qu'ils se refusaient à eux-mêmes. Les filles des Franks
+gardent encore cette suprématie à laquelle les préparent de pieux
+monastères qui nourrissent leur esprit en abritant leur pureté. Ces
+traditions se perpétuent au moyen âge. Sans doute, la généralité des
+femmes n'est pas appelée alors à recevoir un développement supérieur des
+facultés de l'esprit; mais une instruction modeste et solide est donnée
+à toutes.
+
+Pendant la Renaissance, la femme ne se maintient pas assez dans le
+domaine intellectuel qui lui est propre. L'érudition et ses excès
+compromettent quelque peu la cause de l'instruction des femmes.
+Toutefois, la belle Cordière et Jean Bouchet rappellent les vrais
+principes de l'éducation féminine: remplir le vide que l'ignorance
+creuse dans l'existence des femmes; préparer dans la jeune fille la
+compagne de l'homme, la mère éducatrice. Ce sont ces principes qui
+président à la solide éducation que, du XVIe au XVIIIe siècle, des
+familles, fidèles aux anciennes traditions, continuent de donner à leurs
+filles. Ce sont ces principes qui ont guidé Fénelon, Mme de Maintenon, à
+une époque où le désoeuvrement de la vie mondaine et les railleries de
+Molière contre les femmes savantes avaient substitué, pour les jeunes
+filles, les périls de l'ignorance aux écueils de la pédanterie.
+
+Après la tourmente révolutionnaire, les traditions éducatrices se
+retrouvent. Lorsque Napoléon Ier fonde la maison d'éducation de la
+Légion d'honneur, il demande à Mme Campan, à qui il en confie la
+direction: «Que manque-t-il aux jeunes personnes pour être bien élevées
+en France?»--«Des mères», répond Mme Campan.--«Le mot est juste. Eh
+bien, madame, que les Français vous aient l'obligation d'avoir élevé des
+mères pour leurs enfants.»
+
+C'est ainsi que Mme Campan fit régner à Écouen les principes que Mme de
+Maintenon avait appliqués à Saint-Cyr.
+
+A l'éducation traditionnelle que l'évêque d'Orléans avait élevée à la
+hauteur des besoins actuels, et qui est adaptée aux facultés natives
+de la femme, on a voulu substituer aujourd'hui une autre éducation:
+l'éducation masculine des filles. Ce système n'est pas nouveau. Sparte
+l'a expérimenté, et, par la ruine de ses moeurs, elle a appris que ce
+n'est pas impunément que l'on change l'ordre des lois naturelles.
+
+Si la création des lycées de filles par la loi du 21 décembre 1880,
+suscita des plaisanteries, elle éveilla également de sérieuses alarmes.
+On savait que, parmi ceux qui avaient voté cette loi, beaucoup
+poursuivaient le même but que les hommes qui réclamaient pour la femme
+l'émancipation politique: arracher la femme à l'Eglise. On se disait
+aussi qu'une éducation masculine et sans base religieuse produirait
+au lieu de femmes fortes, des hommes manques; au lieu de chrétiennes
+simplement fidèles à leurs devoirs, des libres penseuses très portées à
+devenir de libres faiseuses.
+
+Les premiers promoteurs de la loi s'effrayèrent eux-mêmes des suites que
+pouvait avoir une éducation qui, ne tenant aucun compte ni des facultés
+natives de la femme ni de ses aspirations religieuses, écraserait son
+esprit en étouffant son âme. Les programmes adoptés par le conseil
+supérieur de l'Instruction publique et qui ont été l'objet d'un arrêté
+ministériel du 28 juillet 1882, témoignent que la commission chargée de
+les élaborer s'est préoccupée de ces critiques.
+
+D'une part, les programmes définitifs ont été allégés des matières qui
+en surchargeaient le projet primitif. Les travaux à l'aiguille, qui
+avaient été écartés de ce projet, figurent dans les programmes qui
+comprennent aussi un cours d'économie domestique.
+
+D'autre part, si la religion révélée n'occupe pas dans ces programmes la
+place qui lui est due, la vie future et Dieu n'en ont pas du moins été
+exclus; c'est quelque chose à la triste époque où nous vivons; disons-le
+à ce sujet comme nous le disions à propos de Rousseau. Il faut savoir
+gré aussi à la commission d'avoir fait figurer dans le choix des auteurs
+à expliquer et à commenter, Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massillon.
+Quant à Pascal, on aurait pu se contenter de prendre au grand moraliste
+un choix de ses _Pensées_, sans demander à l'ardent janséniste quatre
+de ses _Provinciales_. Ce choix est particulièrement malheureux
+aujourd'hui. Mais n'y eût-il d'autre motif d'exclusion que de prémunir
+les femmes contre ces discussions théologiques dont les éloignaient
+prudemment Fénelon et Mme de Maintenon, il eût été de bon goût de ne pas
+faire lire les _Provinciales_ à de jeunes filles de seize ans.
+
+Ces mêmes programmes prouvent combien il est difficile de séparer de
+l'éducation la foi révélée. Je vois inscrits dans ces programmes ces
+mots: _Respect de la personne dans ses croyances, liberté des cultes_.
+Comment conciliera-t-on ce respect des croyances en enseignant les
+matières suivantes dut programme d'histoire: les Hébreux. _Leur
+religion_.--Histoire romaine. _Le christianisme_. _Les catacombes_.--_Le
+christianisme en Gaule_.--_L'Église et les ordres monastiques au xie
+siècle_.--_La papauté; son influence; lutte avec
+l'Empire_.--_La Réforme, ses origines. Différentes formes du
+protestantisme_.--_Réorganisation du catholicisme. Le concile de
+Trente_, etc., etc. Comment parler des Hébreux et de l'établissement du
+christianisme sans tenir compte de la révélation? Si l'on ne traite
+de la religion des Hébreux qu'au même titre que du paganisme grec ou
+romain, qui ne voit ce que cette neutralité même a de périlleux pour
+la foi de la jeune fille et de blessant pour sa conscience? J'en dirai
+autant de ce qui se rattache à l'histoire de l'Eglise. On peut objecter
+à cela que nul n'est obligé d'envoyer sa fille au lycée, et que les
+familles croyantes, à quelque culte qu'elles appartiennent, se garderont
+bien d'y conduire leurs enfants. Sans doute, il en sera ainsi pour les
+familles qui ont une foi vigoureuse. Mais chez d'autres qui, tout en
+gardant certaines habitudes de piété, sont moins fermes dans leurs
+principes, il pourra arriver que l'appât d'une bourse leur fera confier
+leurs filles aux lycées. Ne prévoit-on pas alors ce qu'un enseignement
+neutre pourra apporter de trouble à cette jeune fille de douze ans, qui,
+si elle est catholique, par exemple, sera dans toute la fervente piété
+de sa première communion? Et aura-t-elle toujours la force morale
+nécessaire pour garder sa foi, si elle entend parler du christianisme
+comme d'une doctrine purement humaine? Que sera devenu alors le respect
+des croyances? Et si, ce que j'appelle de tous mes voeux, la religion
+est présentée avec son divin caractère, que sera devenu le principe de
+neutralité? Bon gré mal gré, on aura rendu à l'éducation la seule base
+qu'elle puisse avoir: la foi.
+
+Mais est-il nécessaire de tant insister sur les écueils qu'offrent les
+lycées de filles? Ces lycées ont bien de la peine à s'établir. Ils
+seront toujours impopulaires parmi nous. Leur nom seul suffirait pour
+les couvrir de ce ridicule auquel rien ne survit en France. Et ce
+nom fût-il même changé, notre esprit national, si antipathique à
+l'émancipation politique des femmes, repousserait encore pour le même
+motif l'éducation publique des filles.
+
+Parmi les libres penseurs, plus d'un jugeant comme Rousseau qu'il ne
+faut pas faire de la femme un homme, pas même un honnête homme, plus
+d'un eût volontiers répété avant la loi de 1880, l'exclamation moqueuse
+du philosophe: «Elles n'ont point de collèges! Grand malheur[496]!» Et
+même devant les modifications du programme, il se dira encore que la
+femme ne doit pas être préparée par l'éducation publique à la vie
+modeste qu'elle doit mener à son foyer. Il laissera donc à d'autres
+pères le bénéfice de la loi,--Peût-il votée.
+
+[Note 496: Voir plus haut, page 58.]
+
+D'ailleurs les études de l'enseignement secondaire ne diffèrent guère de
+celles de l'enseignement primaire supérieur, telles qu'elles existent
+dans nombre d'institutions et de cours, telles aussi que les consacrait,
+il y a quelques années, le programme de la ville de Paris pour
+l'obtention du brevet de premier ordre. Ce n'est pas celui-là qu'on
+aurait pu opposer au programme des lycées, lorsqu'on a dit que ce
+qui distingue l'enseignement secondaire «de l'enseignement primaire
+supérieur, c'est la culture littéraire, si propre à élargir et à
+assouplir l'esprit[497].»
+
+[Note 497: _Rapport_ de M. Marion, au nom de la commission chargée
+d'examiner le projet d'organisation de l'enseignement secondaire des
+filles.]
+
+En effet, l'ancien programme de la ville de Paris pour le brevet
+supérieur accordait à l'élément littéraire une place prédominante qu'il
+n'a plus dans le nouveau programme. Celui-ci a supprimé les auteurs
+grecs et latins qui, lus dans des traductions, figuraient dans celui-là
+à côté des classiques du XVIIe siècle, comme aujourd'hui dans
+les programmes de l'enseignement secondaire. C'était surtout à
+l'intelligence de l'aspirante que s'adressait l'examinateur. Il lui
+demandait quelles avaient été ses lectures littéraires et lui en faisait
+rendre compte. Ainsi se développaient dans un délicat épanouissement les
+facultés propres à la femme: Mgr Dupanloup eût reconnu là son excellente
+méthode. Dans le nouveau programme de renseignement secondaire, le
+rapporteur dit très justement qu'il faut «permettre à chaque élève de
+chercher sa voie, de choisir selon ses aptitudes et ses besoins.» Cette
+méthode, nous l'avons vu, existait déjà.
+
+Au lieu de créer des lycées de filles, n'aurait-il pas suffi de
+reprendre et de généraliser dans toute la France l'ancien programme
+de la ville de Paris, en y introduisant certaines études qui ont été
+adoptées avec raison pour l'enseignement secondaire [498]? Malheureusement
+le nouveau programme de la Ville, très chargé de détails techniques, n'a
+admis dans ces derniers temps que l'addition que voici: «A partir de la
+session du mois de juillet 1882, les épreuves écrites comprendront une
+composition sur l'instruction morale et civique.»
+
+[Note 498: L'esthétique, par exemple, et aussi les notions de droit
+dans leurs rapports avec la condition de la femme. Nous savons que
+l'évêque d'Orléans recommandait ces études. La seconde était déjà
+demandée par Fénelon, comme nous le remarquions, page 37, en regrettant
+qu'elle manquât jusqu'à présent à nos programmes actuels. Les programmes
+de l'enseignement secondaire n'avaient pas encore paru au moment où nous
+exprimions ce regret.]
+
+Le brevet supérieur de la ville de Paris n'étant demandé, en dehors
+des fonctions d'inspectrices, qu'aux personnes qui veulent diriger des
+institutions de premier ordre; la morale civique envahit ainsi jusqu'au
+domaine de l'enseignement libre. Mais quelque déplorable que soit ce
+fait, l'institutrice libre peut, du moins, donner et faire donner
+l'enseignement religieux aux jeunes filles qui lui sont confiées.
+Les parents sont libres d'ailleurs d'envoyer leurs enfants dans les
+institutions qui leur conviennent le mieux. Il n'en est pas ainsi
+toutefois pour les familles populaires qui habitent les localités où
+l'école communale subsiste seule. La loi a chassé Dieu de cette école,
+et cependant le paysan, l'ouvrier sont contraints d'y envoyer leurs
+enfants, eux qui n'ont pas la ressource de les faire élever ailleurs.
+C'est ici le caractère le plus effrayant de l'instruction laïque et
+obligatoire.
+
+Naguère, la Convention avait aussi décrété, en d'autres termes, cette
+instruction laïque et obligatoire. Elle avait aussi remplacé la
+morale chrétienne par la morale civique: étrange morale que celle qui
+enseignait aux enfants de huit à dix ans les soins qu'il faut donner à
+l'enfant dès que la femme se sent mère[499]! Cet enseignement, tout au
+moins précoce pour les petites filles, était-il donné aux garçons?
+On sait que la Convention appliquait volontiers les mêmes méthodes
+d'enseignement aux deux sexes. C'est ainsi que les filles apprenaient
+l'arpentage. Je ne sais si les garçons apprenaient la couture.
+
+[Note 499: Albert Duruy, _l'Instruction publique et la Révolution_.]
+
+La Convention ne put guère que décréter l'enseignement laïque et
+obligatoire. Pour obliger les pères de famille à envoyer leurs enfants
+aux écoles primaires, il aurait fallu que ces écoles existassent, et la
+Révolution avait été plus habile à les détruire qu'à les reconstruire.
+Les maîtres manquaient d'ailleurs aussi bien que les écoles. Il n'y
+avait pas de fonds pour les payer, et le maître ou la maîtresse laïque,
+qui a la charge, d'une famille, ne peut avoir le désintéressement des
+instituteurs religieux.
+
+Aujourd'hui, la situation a changé. Les efforts de l'Église et ceux
+de l'État s'étaient unis pour propager l'instruction primaire, et cet
+enseignement avait reçu une puissante organisation. Maintenant l'État
+chasse de l'école l'Église, sa collaboratrice. Et tandis qu'il bannit de
+l'école la religion, les municipalités en expulsent jusqu'aux mères des
+enfants du peuple, les soeurs de la Charité.
+
+C'est à la famille, dit-on, qu'il appartient de donner à l'enfant
+l'instruction religieuse. Mais si elle ne la possède pas elle-même, ou
+si, l'ayant possédée, elle l'a perdue, faut-il aussi en priver l'enfant?
+Ah! même parmi les hommes qui se sont éloignés de l'Église, bien peu
+consentiront de plein gré à voir se dessécher, à l'ombre glaciale de
+l'école athée, cette fleur de piété qui, éclose aux chauds rayons de la
+parole de Dieu, venait embaumer leur foyer. Avec le poète, ils aimaient
+à dire:
+
+ Ma fille! va prier!--Vois, la nuit est venue.
+
+ C'est l'heure où les enfants parlent avec les anges.
+ Tandis que nous courons à nos plaisirs étranges,
+ Tous les petits enfants, les yeux levés au ciel,
+ Mains jointes et pieds nus, à genoux sur la pierre,
+ Disant à la même heure une même prière,
+ Demandent pour nous grâce au Père universel!
+
+ Ce n'est pas à moi, ma colombe,
+ De prier pour tous les mortels,
+ Pour les vivants dont la foi tombe,
+ Pour tous ceux qu'enferme la tombe,
+ Cette racine des autels!
+
+ Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine,
+ Pleine d'erreurs, vide de foi,
+ Qui prierais pour la race humaine,
+ Puisque ma voix suffit à peine,
+ Seigneur, à vous prier pour moi!
+
+ Non, si pour la terre méchante
+ Quelqu'un peut prier aujourd'hui,
+ C'est toi, dont la parole chante,
+ C'est toi: ta prière innocente,
+ Enfant, peut se charger d'autrui!
+
+ Pour ceux que les vices consument,
+ Les enfants veillent au saint lieu!
+ Ce sont des fleurs qui le parfument,
+ Ce sont des encensoirs qui fument,
+ Ce sont des voix qui vont à Dieu!
+
+ Laissons faire ces voix sublimes,
+ Laissons les enfants à genoux.
+ Pécheurs! nous avons tous nos crimes,
+ Nous penchons tous sur les abîmes,
+ L'enfance doit prier pour tous[500]!
+
+[Note 500: Victor Hugo, _les Feuilles d'automne_, la Prière pour
+tous.]
+
+Les limites de mon travail ne me permettent pas de répéter ici ce que
+je publiais au mois de mars 1871 pour défendre une cause sacrée: le
+maintien de l'élément religieux dans l'enseignement scolaire à tous ses
+degrés[501]. Je ne peux détacher de ce travail que ces quelques lignes qui
+concernent spécialement l'instruction de la femme.
+
+[Note 501: _Une Question vitale._]
+
+«La perspective du néant... suffira-t-elle pour fortifier l'homme qui se
+débat contre les difficultés morales et matérielles qu'amène le grand
+combat de la vie? Et quant à la femme, si vous ne lui apprenez pas que
+le cri de la conscience est l'appel d'un Dieu rémunérateur, quel appui
+donnerez-vous à sa vertu? «Une instruction solide, direz-vous, la
+prémunira contre toute défaillance.» Oui, une instruction qui repose sur
+des principes religieux, est un grand élément de moralisation, et c'est
+pourquoi j'appelle de tous mes voeux la régénération intellectuelle
+de la femme. Mais une instruction qui n'a point la foi pour base, ne
+risque-t-elle pas, au contraire, de donner à l'esprit cette fausse
+indépendance qui secoue jusqu'au joug du devoir? Je sais que, parmi
+les femmes aussi bien que parmi les hommes, il est des natures si
+heureusement douées que, bien qu'elles jugent la morale indépendante
+d'un Dieu, elles en pratiquent loyalement les plus sévères obligations.
+Mais ce sont là de ces faits isolés qui, d'ailleurs, prouveraient
+précisément combien sont ineffaçables les enseignements religieux dont
+ces âmes ont subi, à leur insu peut-être, la salutaire influence.
+Si donc nous exceptons ces natures d'élite, où la femme incrédule
+puisera-t-elle la force nécessaire pour remplir ses devoirs, lorsque,
+délaissée par son mari, le mal se présentera à elle sous la dangereuse
+et séduisante apparence d'une sympathie consolatrice? La femme tentée ne
+sera-t-elle pas exposée à se dire: «Si la loi qui prescrit la fidélité
+conjugale, a une origine purement humaine, qu'importe de la braver[502]!»
+Voilà ce que, sans le vouloir, vous aurez fait du foyer domestique!»
+
+[Note 502: Cette pensée n'est-elle pas au fond des romans à thèses
+sociales dont nous parlions plus haut?]
+
+Est-ce le foyer seul qui souffrira de l'éducation athée donnée à la
+femme? Consultons les ouvrages pénitentiaires, et nous verrons qu'en
+France la criminalité est moindre pour les femmes que pour les
+hommes[503]. Ce résultat n'est-il pas dû en grande partie à la pieuse
+éducation que reçoit la femme, et surtout au frein salutaire de la
+confession? Que l'éducation sans Dieu ait le temps de former une
+nouvelle génération de femmes, et les futures statistiques criminelles
+nous donneront les fruits de ce système.
+
+[Note 503: Vicomte d'Haussonville, _les Établissements pénitentiaires
+en France et aux colonies_; J. de Lamarque, _la Réhabilitation des
+libérés_.]
+
+Dans un roman malheureusement trop lu à notre époque et qui décrit les
+moeurs populaires dans ce qu'elles ont de plus repoussant, l'auteur a
+dit: «J'ai voulu peindre la déchéance fatale d'une famille ouvrière,
+dans le milieu empesté de nos faubourgs.»--«Au bout de l'ivrognerie et
+de la fainéantise», le romancier voit «le relâchement des liens de la
+famille,» les plus infâmes aspects de l'immoralité, «l'oubli progressif
+des sentiments honnêtes, puis pour dénouement, la honte et la mort.» Le
+romancier matérialiste ne se doute pas que ce hideux tableau est celui
+de la famille sans Dieu.
+
+Au milieu de son récit, après avoir montré une femme coupable qui a
+essayé de devenir une honnête épouse, mais qui, voyant son mari tomber
+dans la débauche, roule elle-même dans la fange, et ne peut faire de
+sa fille qu'un être immonde, l'auteur s'étonne de la courte durée d'un
+bonheur domestique dont il avait cru voir l'image. «Il semblait, dit-il,
+que quelque chose avait cassé le grand ressort de la famille, la
+mécanique qui, chez les gens heureux, fait battre les coeurs à
+l'unisson[504].» Ah! certes, la mécanique devait s'arrêter. Et il en est
+toujours ainsi quand on supprime le grand moteur, Dieu!
+
+[Note 504: Zola, _l'Assommoir_.]
+
+
+§V
+
+_Conditions actuelles du mariage. Les droits civils de la femme
+peuvent-ils être améliorés?_
+
+La famille sans Dieu! le grand ressort domestique brisé parce que Dieu
+ne le fait plus mouvoir! Hélas! ce spectacle, nous ne le voyons déjà
+que trop, même dans les maisons qui ont gardé les apparences du
+christianisme, mais qui n'en ont plus l'esprit.
+
+Et comment Dieu vivrait-il dans ces demeures? Est-ce sa présence que
+l'homme a appelée en fondant son foyer? Non, c'est la divinité du jour,
+c'est l'or! N'est-ce pas une des phrases courantes de la causerie
+mondaine que celle-ci: «Monsieur un tel épouse cinq cent mille francs,
+un million, ou plus?» Quel est l'objet des premières informations de
+l'homme qui recherche une femme? l'honorabilité de la famille, les
+qualités morales ou même les attraits physiques de la jeune fille? Non,
+la dot, la dot, toujours la dot. C'est là le caractère qui prédomine
+dans les sociétés en décadence pour lesquelles la satisfaction des
+jouissances matérielles est tout. Athènes avait connu cette plaie.
+En dépit des lois de Solon qui restreignaient la dot, les temps de
+corruption amenèrent la vénalité des mariages; la fille pauvre fut
+exposée à vivre dans le célibat. Comme nous le rappelions, «il arrivait,
+alors déjà, que l'homme avait supputé avec soin les mines, le talents,
+les drachmes de la dot; mais dans cette addition, il avait oublié de
+compter les qualités ou les défauts de la fiancée. Un jour l'or était
+parti, mais la femme restait, et, avec elle, le regret de sa présence:
+«J'ai épousé un démon qui avait une dot... Ma maison et mes champs me
+viennent d'elle; mais, pour les avoir, il a fallu la prendre aussi, et
+c'est le plus triste marché[505]!...»
+
+[Note 505: G. Guizot, _Ménandre_. Fragments; et mon étude sur _la
+Femme grecque_.]
+
+A Rome, quand le régime dotal remplace l'antique communauté, la femme
+richement dotée trouve dans sa fortune la liberté de tout vouloir et de
+tout faire. A une époque où la fréquence de divorce permet à la femme de
+quitter son mari, l'époux se résigne à la perte de son autorité, à la
+perle même de son honneur: ne faudrait-il pas rendre la dot avec la
+femme? «J'ai accepté l'argent; j'ai vendu mon autorité pour une dot[506].»
+
+[Note 506: _Argentum adcepi, dote imperium vendidi._ (Plaute,
+_Asinaire_, 89.)]
+
+L'ancienne France ne connut guère que dans les deux derniers siècles le
+fléau des mariages d'intérêt. La vieille communauté germaine y régna
+longtemps avec le droit d'aînesse; et même, quand la dotalité romaine
+vint se joindre à la communauté coutumière ou la remplacer, la dot fut
+modeste, et le droit d'aînesse qui subsistait toujours, rendait fort
+rares les riches héritières. Ce ne fut que lorsque la vie des cours
+eut créé les besoins factices du luxe et de la vanité que les femmes
+commencèrent à être recherchées, les unes pour leur fortune, les autres
+pour les honneurs qu'elles apportaient. Déjà convoitées au XVIIe siècle,
+les filles de la finance deviennent au XVIIIe siècle l'objet d'un
+honteux trafic. Mais c'était surtout la noblesse des cours qui se
+livrait à ce négoce matrimonial. Dans la noblesse de province comme
+dans la bourgeoisie des villes, bien des hommes ne consultaient pour se
+marier que le choix de leurs parents, la bonne renommée de la famille à
+laquelle ils désiraient s'allier, les vertus et les grâces de la
+jeune fille qu'ils souhaitaient d'associer à leur vie. Ces traditions
+s'étaient perpétuées en France dans la première moitié de notre siècle.
+Les terribles épreuves de la Révolution qui avaient ruiné tant de
+familles et qui avaient fait voir de près le néant des vanités humaines;
+la simplicité de vie, d'habitudes et de toilette, qui résultait de cette
+disposition morale, avaient fait prédominer dans le mariage la vertu
+du désintéressement. Il a fallu les fiévreuses spéculations et le luxe
+insensé dont la seconde moitié du XIXe siècle donne l'exemple, pour que
+la vénalité du mariage devînt générale. Le mariage n'est guère autre
+chose aujourd'hui qu'une opération financière, et la femme n'est plus
+qu'une valeur sur le marché matrimonial jusqu'à ce que, le divorce
+aidant, cette valeur soit cotée à la Bourse et passe de main en main.
+Seulement cette valeur a cela de particulier qu'on ne l'achète pas, mais
+qu'on ne daigne l'accepter qu'au plus haut prix.
+
+Chez certains peuples de l'antiquité et chez les populations musulmanes
+de nos jours, l'époux achète l'épouse comme une marchandise. Mais
+du moins cette marchandise devient sa propriété. Chez nous, c'est
+réellement l'épouse qui achète l'époux, mais, en l'achetant, il faut
+qu'elle paye très cher le droit, non de le dominer, mais de lui obéir.
+
+En employant ce dernier terme, je n'entends pas être l'écho des
+doléances qui ont pour objet l'asservissement de la femme à son mari.
+Tout d'abord, rien, dans la loi, ne l'oblige à se marier, et, si elle
+reste fille, elle demeure libre. En dehors des rapports conjugaux, la
+femme a, dans le Code, les mêmes droits civils que ceux de l'homme, à
+part quelques exceptions. Ainsi, bien qu'elle puisse être déclarante
+dans un acte de l'état civil, elle ne peut en être témoin comme elle
+l'était sous l'ancien régime. La loi «hésite encore» à lui rendre le
+droit d'arbitrage qu'elle exerçait dans le droit coutumier du moyen âge.
+Il ne lui est pas permis de gérer un journal. Elle peut être tutrice
+officieuse; mais elle ne sera investie de la tutelle légale que si elle
+est la mère ou l'aïeule de l'enfant mineur[507]. Nous ne réclamons pour
+elle ni le droit de témoigner dans un acte civil, ni le droit, souvent
+périlleux, de gérer un journal. Mais un jour viendra sans doute où,
+comme dans le droit féodal, on lui permettra d'être tutrice hors de sa
+descendance directe: c'est un droit qu'elle peut revendiquer au nom de
+ce coeur de mère que trouvent en elle les orphelins.
+
+[Note 507: Voir plus loin la tutelle réservée à la femme de
+l'interdit.]
+
+Sur un autre point encore, il serait utile de revenir aux anciennes
+traditions. Dans la loi chrétienne comme dans la loi biblique et dans
+la loi germaine, le séducteur d'une jeune fille était puni. Le droit
+coutumier permettait la recherche de la paternité. Il n'en est pas ainsi
+du Code Napoléon qui interdit cette recherche et qui déclare qu'à moins
+que la victime n'ait moins de quinze ans, le séducteur ne doit pas être
+puni.
+
+A part ces exceptions, le Code civil a singulièrement amélioré la
+condition légale de la femme qui n'est pas en puissance de mari. Elle
+a les mêmes droits d'héritage que l'homme. Elle peut administrer ses
+biens, en disposer, tenir une maison de commerce ou de banque, s'engager
+pour autrui, enfin, témoigner en justice[508]. Comme dans le droit féodal,
+l'incapacité légale de la femme n'existe que dans l'état de mariage.
+Mais, alors, il faut le reconnaître: si nous nous reportons soit à
+nos vieilles institutions françaises du moyen âge, soit même à la
+législation romaine, nous trouverons que la condition de la femme mariée
+est généralement abaissée dans le Code Napoléon.
+
+[Note 508: Armand Dalloz jeune. _Dictionnaire général de
+jurisprudence_. Femme; Gide, _ouvrage cité_.]
+
+N'exagérons rien cependant. Aux yeux du législateur moderne, la femme
+n'est pas, comme on le prétend, l'esclave de l'homme. Elle est sa
+compagne, sa compagne respectée. A son égard, il a des devoirs à remplir
+aussi bien que des droits à exercer. «Les époux se doivent mutuellement
+fidélité, secours, assistance.»
+
+L'épouse conseille l'époux; mais c'est lui seul qui décide. En
+échange de la protection qu'il doit à sa faiblesse, elle lui doit
+l'obéissance[509]. «L'obéissance de la femme est un hommage rendu au
+pouvoir qui la protège,» a dit excellemment le comte Portalis, «et
+elle est une suite nécessaire de la société conjugale, qui ne pourrait
+subsister si l'un des époux n'était subordonné.»
+
+[Note 509: Code civil, art. 212, 213.]
+
+L'autorité du chef de la maison est la base même de la famille, telle
+que Dieu l'a instituée. Ce n'est pas, comme on l'a dit de nos jours,
+un reste des institutions monarchiques[510]. C'est la constitution
+patriarcale, la seule, ne l'oublions pas, qui sauvegarde l'existence de
+la famille. Cette constitution, nous l'avons vue chez tous les peuples
+primitifs, chez les Aryas comme chez les Hébreux, chez les vieux Romains
+comme chez les Grecs des temps homériques. Nos ancêtres immédiats, les
+Gaulois et les Germains, l'avaient conservée. Elle s'est perpétuée dans
+le moyen âge, dans les temps modernes, jusqu'à la fin du siècle dernier,
+et bien qu'elle ait subi, elle aussi, le contre-coup de la Révolution,
+elle se maintient encore dans bien des familles contemporaines.
+
+[Note 510: Richer, _ouvrage cité_.]
+
+Nous reconnaissons hautement l'autorité du chef de la famille; nous
+ne voulons signaler que les abus de pouvoir contre lesquels la loi
+chrétienne protégeait l'épouse. Mais il nous faut d'abord rappeler les
+articles du Code qui définissent le pouvoir que le mari exerce sur la
+personne et sur les biens de la femme.
+
+«La femme est obligée d'habiter avec le mari, et de le suivre partout où
+il juge à propos de résider,» dit la première partie de l'article 214.
+
+La section du Conseil d'État, chargée d'élaborer cet article, avait
+prévu ce qu'il pourrait y avoir de cruel pour la femme à être arrachée
+au sol natal, aux premières tendresses du foyer; et la section
+avait ajouté que si le mari voulait, sans une mission spéciale du
+gouvernement, quitter la France, la femme ne pourrait être contrainte à
+le suivre. Mais, suivant le témoignage d'un des conseillers d'État qui
+concoururent à la rédaction du Code, «l'Empereur dit que l'obligation de
+la femme ne peut recevoir aucune modification, et qu'elle doit suivre
+son mari toutes les fois qu'il l'exige. On convint de la vérité du
+principe, avec quelqu'embarras cependant pour l'exécution, et l'addition
+fut retranchée[511].»
+
+[Note 511: Maleville, _Analyse raisonnée de la discussion du Code
+civil au Conseil d'État_. Paris, 1805.]
+
+«La femme, dit l'article 215, ne peut ester en jugement sans
+l'autorisation de son mari, quand même elle serait marchande publique,
+ou non commune, ou séparée de biens.» Ce n'est que «lorsque la femme
+est poursuivie en matière criminelle ou de police,» que l'article 216
+déclare que «l'autorisation du mari n'est pas nécessaire.»
+
+Cette même femme mariée sous un autre régime que celui de la communauté,
+cette même femme qui a obtenu la séparation de biens, ne peut pas non
+plus contracter sans la permission de son mari. Elle «ne peut donner,
+aliéner, hypothéquer, acquérir, à titre onéreux ou gratuit, sans le
+concours de son mari dans l'acte, ou son consentement par écrit[512].»
+(Art. 217.)
+
+[Note 512: Quant à l'aliénation des biens, il ne s'agit ici que des
+immeubles. (Art. 1538.)]
+
+Cette disposition du Code civil est singulièrement oppressive. Comme l'a
+fait remarquer le conseiller d'État que nous citions tout à l'heure: «Il
+faut convenir qu'il est bien un peu surprenant que la femme ne puisse
+agir sans l'autorisation de son mari, quoique la mauvaise conduite de ce
+dernier l'ait forcée à demander la séparation de leurs biens... La femme
+alors devrait tout simplement être autorisée par la justice[513],» ainsi
+qu'il en arrive pour la femme du mineur, de l'interdit, de l'absent, ou
+du condamné à une peine afflictive ou infamante. (Articles 221, 222,
+224.)
+
+[Note 513: Maleville, _ouvrage cité_.]
+
+Il est vrai que, d'après les articles 218 et 219, si le mari refuse
+l'autorisation, le juge peut l'accorder; mais il serait plus simple de
+ne pas imposer à la femme séparée la demande de ce consentement.
+
+Quant à la marchande, quel que soit le régime sous lequel elle est
+mariée, elle peut, pour les intérêts de son commerce, s'obliger sans
+autorisation de l'époux; et si elle est mariée sous le régime de la
+communauté, elle engage même son mari (art. 220). Bizarre anomalie qui
+lui confère un pareil privilège quand, d'autre part, la loi lui interdit
+d'agir en justice sans le consentement du mari!
+
+Bien que le Code n'ait été que trop fidèle aux traditions romaines qui
+dominaient dans les derniers siècles de la monarchie française, il a
+accordé à l'épouse un privilège que lui refusaient plusieurs anciennes
+coutumes: elle peut tester sans l'autorisation de son mari. (Art. 226.)
+
+Sous le régime dotal, c'est l'époux qui administre la dot de l'épouse.
+Il dispose des revenus de cette dot; mais il ne peut aliéner le fonds
+dotal, même avec le consentement de l'épouse[514]. Quant aux biens
+paraphernaux ou extra-dotaux, la femme en a l'administration; mais il
+ne lui est permis de les aliéner qu'avec le consentement du mari. (Art.
+1549, 1554, 1576.)
+
+[Note 514: Il y a ici des exceptions que la loi spécifie. (Art. 1555
+et suiv.)]
+
+Sous le régime de la communauté, l'époux est maître absolu des biens qui
+ont été mis dans cette communauté. (Art. 1421.) Il en dispose sans
+le consentement de l'épouse. Il peut s'en montrer prodigue pour les
+indignes créatures qu'il lui préfère. Il peut même donner à ces femmes
+les objets qui appartiennent à sa compagne. Il peut, enfin, la ruiner,
+ruiner leurs enfants. La femme a, il est vrai, la ressource d'obtenir la
+séparation de biens; mais, comme l'a remarqué M. Legouvé, combien peu
+de femmes osent exposer le nom d'un mari au scandale d'une affaire
+judiciaire[515]?
+
+[Note 515: Legouvé, _Histoire morale des femmes_. Ajoutons ici qu'un
+projet de loi récemment soumis à la Chambre, amoindrit ce scandale en
+interdisant la publicité des détails en matière de séparation de corps.]
+
+Nous avons déjà vu que la femme de l'interdit, de l'absent, du condamné
+à une peine afflictive ou infamante, n'a besoin que d'une autorisation
+judiciaire pour plaider ou contracter. La femme de l'absent, celle
+de l'interdit, ont la surveillance des enfants, la direction de leur
+éducation, l'administration de leurs biens. La femme de l'interdit peut
+même avoir la tutelle de son mari. (Art. 507.)
+
+Conformément au principe qui affranchit la femme en dehors de la
+puissance conjugale, la veuve n'a pas besoin d'une autorisation
+judiciaire pour plaider ou pour contracter. Elle a sur ses enfants
+presque tous les droits du père. On ne restreint pour elle que le droit
+de correction: la loi a voulu prémunir l'enfant et la mère elle-même,
+contre la promptitude souvent passionnée des résolutions féminines[516].
+
+[Note 516: M. Demolombe, cité par M. Gide.]
+
+Mais si la mère, veuve, a presque toute l'autorité paternelle sur ses
+enfants, la loi ne lui accorde aucun droit effectif tant que le mari
+est vivant. La mère chrétienne verra donner à ses enfants une éducation
+athée, et n'aura aucun moyen légal de s'y opposer. Son consentement
+n'est pas non plus nécessaire au mariage de son enfant. En cas de
+conflit, le consentement du père suffit. (Art. 148.)
+
+Certes, redisons-le, l'autorité du chef de la famille est de droit
+primordial. L'ébranler, c'est ébranler la société même. D'ailleurs,
+l'homme de coeur qui est investi de ce pouvoir sait le tempérer et le
+partager avec l'épouse qui en est digne. Mais ne pourrait-on prévoir le
+cas où le chef de famille ne saurait faire de son autorité qu'un odieux
+despotisme? Ne trouve-t-on pas alors alors que, sous le Code Napoléon,
+la femme mariée est généralement entourée de moins de garanties que
+la femme du moyen âge et même que l'épouse romaine? Dans les vieilles
+coutumes germaniques, la femme était protégée par le conseil de famille
+où siégeaient ses proches et qui pouvait limiter l'autorité maritale si
+celle-ci devenait tyrannique. Par une belle institution chrétienne qui
+protégeait déjà la femme gallo-romaine, l'évêque, l'ancien défenseur de
+la cité, demeurait au moyen âge le protecteur de l'épouse malheureuse.
+La femme franke avait, dès le début de son mariage, la jouissance de son
+douaire. Elle y joignait la libre disposition de la part qu'elle avait
+dans les acquêts ou économies du mariage. Quant à la femme romaine, bien
+qu'elle ne pût, même avec la permission du mari, engager l'immeuble
+dotal, elle en administrait elle-même les revenus. Sous le régime de la
+communauté, les biens de cette communauté ne pouvaient être aliénés sans
+le consentement de l'épouse.
+
+En souhaitant aujourd'hui qu'un conseil de famille soit juge des
+questions où le despotisme ou la prodigalité du chef de famille serait
+un danger pour la femme et pour les enfants, en désirant aussi pour la
+femme une plus large part dans l'administration de ses biens, on ne
+demande que le retour aux traditions du passé.
+
+En attendant que cette situation préoccupe le législateur, les parents
+pourront y remédier d'abord en étudiant davantage le caractère de
+l'époux qu'ils destinent à leur fille, puis en assurant à celle-ci par
+contrat de mariage une plus libre administration de ses biens. Mais il
+faudrait pour cela que la jeune femme eût reçu une éducation solide qui
+la rendit apte au maniement des affaires domestiques et qui la préservât
+des folles prodigalités qu'entraînent le luxe et les plaisirs mondains.
+Il faudrait enfin que la femme pût être la gardienne du foyer.
+
+
+§ VI
+
+_Mondaines et demi-mondaines._
+
+Pour la femme mondaine, il n'y a pas de foyer domestique. Le foyer,
+c'est pour elle une suite de salons qu'elle a fait brillamment décorer,
+mais qu'elle n'habite réellement pas. Elle n'en est que l'hôte passager,
+et ne les traverse que pour y recevoir la cohue qu'elle retrouvera
+le lendemain dans une autre demeure. Si l'on excepte ces jours de
+réceptions, elle ne reste chez elle que le temps que le voyageur passe
+à l'hôtellerie: les heures consacrées au sommeil, à la toilette, à ceux
+des repas qu'elle prend à la maison. Les heures qu'elle pourrait se
+réserver dans la matinée n'existent même pas pour elle. Pour la femme
+qui, après avoir passé la nuit dans le monde, se lève à midi, et passe
+deux heures au moins à sa toilette, la matinée commence à trois heures,
+et cette _matinée_, c'est le terme consacré, cette _matinée_ est
+employée aux visites, aux achats de luxe, aux courses de chevaux. Les
+dîners privés, les soirées, les bals, le théâtre, constituent la soirée.
+C'est ainsi que se multiplie à un nombre infini d'exemplaires le type de
+la femme qui est toujours sortie[517].
+
+[Note 517: V. Sardou, _la Famille Benoîton_.]
+
+Dans cette vie dévorée que j'appelais ailleurs le tourbillonnement dans
+le vide, comment la femme mondaine remplit-elle ses devoirs d'épouse et
+de mère? Elle habitue son mari à se passer d'elle. Quant à ses enfants,
+il lui suffit de les confier à des soins mercenaires.
+
+Avec le plaisir, une seule idée la possède: le luxe.
+
+La fièvre de la spéculation a produit les mariages d'argent. Et la
+femme, abaissée, disions-nous, au taux d'une valeur financière, a voulu
+représenter cette valeur par un luxe dont les excès ruinent plus d'une
+fois le mari qui a cru s'enrichir en épousant une fille bien dotée.
+L'expérience date de loin: les Romains l'avaient faite avant nos pères.
+
+«Je t'ai certainement apporté une dot plus considérable que ta fortune
+personnelle. Il est assurément juste de me donner de l'or, de la
+pourpre, des servantes, des mulets, des cochers, des valets de pied, de
+petits courriers, des voitures dans lesquelles je me fasse traîner[518].»
+
+[Note 518: _equidem datem ad te adtuli. Majorem multo, tibi quam erat
+pecunia, etc._ (Plaute, _Aululaire_, 495-499).]
+
+Ainsi parlait la Romaine. Depuis, les chevaux ont remplacé les mulets;
+mais l'économie domestique n'y a rien gagné.
+
+Je rappelais tout à l'heure que la première moitié de notre siècle avait
+vu renaître la simplicité. En 1814 un auguste exilé, qui revoyait la
+France, disait à de nobles dames en parlant d'une sainte princesse dont
+la jeunesse avait eu pour palais la prison du Temple: «Ma belle-fille
+est d'une grande simplicité; elle ne vous donnera pas l'exemple du
+luxe[519].» Pendant près de trente-quatre ans, cette simplicité régna à la
+cour de France.
+
+[Note 519: _Anne-Paule-Dominique de Noailles, marquise de Montagu.]
+
+Les temps sont changés. Le luxe a reparu. Des influences multiples y ont
+contribué. Il faut en signaler quelques-unes.
+
+A l'aristocratie de race a succédé l'aristocratie d'argent. Il suffisait
+à la première de se nommer pour exercer son prestige. Cette ressource
+manquant à la seconde, elle ne peut briller que par l'éclat extérieur.
+A la suite des idées égalitaires du temps, ce luxe s'est propagé dans
+toutes les classes de la société. Dans les rangs les plus modestes, la
+femme a voulu rivaliser d'élégance avec la femme opulente; et d'après un
+vieil adage, ce qu'elle n'était pas, elle a voulu le paraître.
+
+C'est dans le luxe que la femme frivole a mis sa gloire. La grande
+coquette aimera mieux voir attaquer son honneur que critiquer sa
+toilette.
+
+Pour subvenir à ce luxe, la femme a besoin d'or. Cet or, elle sait où le
+chercher. Elle aussi est atteinte par l'épidémie du jour, l'agiotage; et
+la soif de l'or a aussi desséché sa poitrine. Elle ne se borne plus aux
+paris des courses.
+
+«Signe des temps! a dit un publiciste. Les femmes apparaissent autour de
+la Bourse! Elles franchiront, quelque jour, triomphalement la grille et
+ajouteront à tous les droits qu'elles réclament le droit à la ruine!» En
+attendant, elles spéculent aux portes du palais. Les voici partagées
+en deux groupes, la bohème et l'aristocratie. La bohème, ce sont ces
+vieilles femmes collées aux grilles de la Bourse, lisant les journaux
+financiers ou tricotant («les tricoteuses de l'agio!»), s'efforçant de
+suivre le flux et le reflux de cette mer houleuse. L'aristocratie, ce
+sont ces femmes élégantes, femmes du monde et femmes du demi-monde qui,
+chez le pâtissier voisin, donnent leurs ordres au commis d'agent de
+change qui pénètre, pour leur compte, dans le temple profane d'où elles
+sont encore exclues[520].
+
+[Note 520: Jules Claretie, _la Vie à Paris_. 1881.]
+
+Mais le groupe des joueuses de Bourse est encore restreint, Dieu merci.
+D'ordinaire, c'est en poussant le mari aux spéculations hasardeuses que
+la femme se procure les ressources de son luxe. Plus d'une fois, comme
+le disait déjà un écrivain du XVIe siècle, c'est le luxe de la femme qui
+non seulement ruine le mari, mais lui fait toucher à l'argent d'autrui
+quand le sien est épuisé. Plus d'une fois aussi, c'est pour alimenter ce
+luxe que l'homme, placé par les événements publics, entre le souci de
+garder des fonctions sociales et la crainte de manquer à son devoir, se
+laisse entraîner à de honteuses capitulations de conscience[521].
+
+[Note 521: Mézières, _Études morales sur le temps présent. 1869.]
+
+«Malheureux cet homme, disait naguère Caton le Censeur, malheureux cet
+homme, et s'il fléchit, et s'il demeure inexorable! Car, ce que lui-même
+n'aura pas donné, il le verra donner par un autre[522].»
+
+[Note 522: _Miserum illum virum, et qui exoratus, et qui non exoratus
+erit! quum, quod ipse non dederit, datum ab alio videbit_. Tite Live,
+XXXIV, 4; et mon étude sur _la Femme romaine_.]
+
+Aujourd'hui, comme au siècle de Caton, le luxe, peut faire de la femme
+une courtisane. Il ne lui manque plus que ce dernier trait d'ailleurs
+pour appartenir à ce demi-monde qui lui donne à présent la mode et
+jusqu'au ton.
+
+Comme dans toute société en décomposition, la courtisane prend à notre
+époque une place considérable.
+
+Lorsqu'elle a fait son entrée dans la littérature, on l'avait montrée se
+purifiant, non comme Madeleine, par les pleurs du repentir et par le feu
+de l'amour divin, mais par une dernière chute que lui faisait faire une
+passion que l'on proclamait généreuse parce qu'elle n'était plus vénale.
+Aujourd'hui on ne se contente plus de cette étrange réhabilitation. Dans
+le roman, sur le théâtre, on représente la courtisane dans le triomphe
+même du vice. On ne fait même plus battre en elle le coeur de la femme.
+C'est bien réellement la fille de marbre, froide, insensible à tout,
+excepté au cliquetis de l'or, étalant insolemment sa honte dans les
+splendeurs d'un luxe scandaleux, ne possédant souvent ni beauté, ni
+jeunesse, ni esprit, n'ayant d'autre attrait que celui du vice, mais par
+la puissance de ce vice devenant la reine du jour, reine qui a la
+plus considérable liste civile que la vénalité de la femme ait jamais
+prélevée sur la corruption d'une époque.
+
+Éclipsées par ces rivales, des femmes du monde ont voulu savoir par
+quels secrets les femmes du demi-monde leur dérobaient leur sceptre, et
+comme au XVIe siècle, il en est qui ont mis leur étude à copier ce type
+honteux. Elles ont pris à la courtisane ses toilettes, ses allures, son
+langage. Et sans doute le triomphe de la grande dame devait lui paraître
+complet lorsqu'elle avait réussi à être confondue avec son modèle.
+
+Cette imitation de la courtisane par la femme du monde a produit un type
+qui a reçu un nom trivial que j'hésite à reproduire: la _cocodette_;
+et le langage du demi-monde, adopté dans une partie du vrai monde,
+recevait, il y a plusieurs années, un nom spécial, la _langue verte_,
+langue qui a eu jusqu'à son dictionnaire.
+
+Nous le voyons: la femme qui a pris les dehors de la courtisane peut
+bien, pour jouir de son luxe, se procurer les scandaleuses ressources
+dont dispose son modèle.
+
+Comme je viens de l'indiquer, le roman n'a que trop contribué à faire
+envier à la femme honnête, mais frivole, le triomphe de la courtisane.
+Et, par malheur, dans la vie activement désoeuvrée de la femme mondaine,
+la seule place que celle-ci accorde à la lecture appartient au roman,
+non pas même généralement au roman pur, délicat, qui a produit dans
+notre siècle des oeuvres exquises, mais au roman immoral dans le fond et
+souvent aussi dans la forme.
+
+Quand l'héroïne de ce dernier roman n'est pas une courtisane, c'est bien
+souvent, ou la femme d'instinct que l'on a nommée la _faunesse_, ou
+bien c'est une de ces créatures artificielles qui, je l'espère pour nos
+contemporaines, n'ont pu sortir que du cerveau du romancier. Je lis peu
+de romans; mais lorsqu'il m'arrive d'ouvrir un de ces livres, il me
+semble souvent que je suis transportée dans un bal masqué. On me dit que
+des femmes sont là; mais je ne les reconnais pas. Derrière le masque
+très compliqué que j'ai sous les yeux, je cherche en vain le fond
+éternel de la nature humaine, ce fond que je retrouve si aisément
+dans la plus haute antiquité. Je plaindrais fort la femme qui ne se
+reconnaîtrait pas plutôt dans une Nausicaa, dans une Andromaque, dans
+une Pénélope, que dans ces types conventionnels où l'on prétend nous
+montrer nos contemporaines.
+
+Cependant le roman actuel se pique de réalisme. La peinture, très laide
+généralement, s'est substituée à l'idée, et la sensation a remplacé
+le sentiment. Ce réalisme va jusqu'au plus abject matérialisme dans
+certaines oeuvres dont les innombrables éditions attestent l'immense
+succès. Et cependant ces ouvrages où la boue se montre à découvert, me
+paraissent moins dangereux encore que des romans qui se rattachent à une
+autre école, mais qui dissimulent sous un tapis de fleurs la même fange.
+Ici le vice ne se montre pas dans cette brutalité qui, après tout,
+inspire plus d'horreur que d'attrait; mais ce vice se présente sous
+les dehors qui peuvent le mieux séduire les caractères faibles et les
+imaginations ardentes. On a fait de l'adultère une vertu, et la vertu la
+plus chère au coeur de la femme: le dévouement! La suprême expression
+de cette vertu est la violation de la foi conjugale. Si, comme dans
+_Jacques_, la femme combat, ce n'est pas pour obéir à des lois
+religieuses ou civiles qu'elle ne reconnaît pas, c'est par égard pour
+son mari qui, par extraordinaire, est un être d'élite; et lorsqu'enfin
+elle tombe, elle souhaite que chaque fois que son complice et elle se
+réuniront pour renouveler cet outrage, ils s'agenouillent... et prient
+pour le mari qu'ils trompent et déshonorent! Et si ce mari sait
+comprendre son rôle, il accepte son malheur avec résignation, il trouve
+que sa femme n'a fait «que céder à l'entraînement d'une destinée
+inévitable... Nulle créature humaine ne peut commander à l'amour, et nul
+n'est coupable pour le ressentir et pour le perdre[523].» Ce qui, pour ce
+mari, constitue la trahison conjugale, ce n'est pas l'infidélité, c'est
+le mensonge. Pour lui la femme n'est adultère que lorsqu'elle paraît
+témoigner à son mari l'amour qu'elle vient de prouver à son amant.
+Comment s'étonner que ce mari philosophe ait un moment la pensée de dire
+aux deux complices: «Je sais tout, et je pardonne à tous deux; sois ma
+fille et qu'Octave soit mon fils; laissez-moi vieillir entre vous deux
+et que la présence d'un ami malheureux, accueilli et consolé par vous,
+appelle sur vos amours les bénédictions du ciel[524]?» On croit rêver
+quand on lit de telles aberrations.
+
+[Note 523: Georges Sand, _Jacques_.]
+
+[Note 524: Ibid.]
+
+Mais au moment où le mari va demander humblement de s'asseoir à ce foyer
+où un autre a usurpé sa place, il est trop tard. La faute de sa femme a
+eu des suites qui rendent nécessaire ou la mort de la coupable, ou la
+mort du mari. «Tue-la,» dirait alors l'auteur de l'_Homme-femme_. Mais
+l'auteur de _Jacques_ aime mieux dire au mari: «Tue-toi.» C'est que
+pour ce dernier écrivain, le suicide aussi est un dévouement... comme
+l'adultère; et de même qu'on peut se préparer à l'infidélité conjugale
+par la prière, on se prépare au suicide comme à la réception d'un
+sacrement[525]!
+
+[Note 525: Georges Sand, _Jacques_. Voir aussi _Indiana_.]
+
+L'auteur a, du reste, formulé sa théorie dans le même roman, d'où j'ai
+extrait mes citations. La soeur de son héros, libre esprit comme lui,
+lui propose de fuir avec lui dans le Nouveau-Monde, d'y élever leurs
+enfants dans ce qu'elle appelle leurs principes. «Nous les marierons un
+jour ensemble à la face de Dieu, sans autre temple que le désert, sans
+autre prêtre que l'amour; nous aurons formé leurs âmes à la vérité et
+à la justice, et il y aura peut-être alors, grâce à nous, un couple
+heureux et pur sur la face de la terre[526].»
+
+[Note 526: _Id._, _Jacques_.]
+
+Oui, heureux et pur à la manière de l'Émile et de la Sophie de
+Rousseau...
+
+Il est triste de penser que c'est une femme, une femme de génie, qui
+a donné aux femmes de semblables enseignements. Comment calculer les
+immenses désastres moraux qui ont suivi de telles leçons, alors que la
+presse à bon marché les a répandues à profusion dans tous les rangs de
+la société?
+
+Tout conspire ainsi pour perdre la femme: le luxe, les mauvais exemples,
+les mauvaises lectures, triple contagion qui sévit jusque chez les
+femmes du peuple, et qui, à tous les degrés de l'échelle sociale,
+remplit de rêves malsains les imaginations et les coeurs. Et lorsque,
+à toutes ces pernicieuses influences, s'ajouteront les résultats de
+l'éducation athée, que deviendront nos foyers? Il y aura là des abîmes
+de dépravation que l'on ne peut sonder, et sur lesquels nous avons déjà
+arrêté nos regards attristés.
+
+A défaut de la conscience, est-ce la crainte du châtiment qui prémunira
+la femme contre la violation de la foi conjugale? Nous en doutons. A
+moins que le mari, surprenant sa femme en flagrant délit d'adultère, ne
+se soit vengé lui-même, les antiques châtiments réservés à l'infidélité
+conjugale ont fait place à des peines infiniment moins sévères. L'épouse
+coupable et son complice sont punis correctionnellement d'une détention
+de trois mois à deux ans. Si le mari consent à reprendre sa femme, elle
+est rendue à la liberté.
+
+Quant au mari infidèle, il ne peut être poursuivi que s'il a entretenu
+sa complice sous le toit conjugal; et encore n'est-il passible que d'une
+amende. Certes l'infidélité de la femme a des suites plus graves que
+celle du mari, puisque l'épouse adultère peut introduire dans la maison
+des enfants étrangers à l'époux et qui porteront son nom. Il est donc
+naturel que les lois humaines punissent plus sévèrement l'infidélité de
+la femme. Ainsi en jugeaient les anciennes législations. Mais au-dessus
+des intérêts humains, il y a les droits de la conscience; au-dessus des
+lois humaines, il y a les lois de Dieu, et devant ces lois, l'époux et
+l'épouse qui manquent à la foi conjugale sont également coupables: saint
+Jérôme le rappelait éloquemment.
+
+
+§ VII
+
+_Le divorce._
+
+A tous les maux qui rongent le foyer domestique, on oppose aujourd'hui
+un remède plus dangereux que le mal: c'est par la dissolution de la
+famille que l'on prétend combattre sa désorganisation. Le divorce est à
+l'ordre du jour.
+
+Les hommes qui veulent rétablir le divorce, malgré la triste expérience
+que la France en a faite de 1792 à 1816, ces hommes croient qu'en le
+limitant à de certains cas, il en rendront l'usage moins périlleux.
+Mais comment arrêter le torrent lorsque la digue est rompue? Certaines
+législations antiques restreignaient aussi la faculté du divorce.
+Cependant nous voyons que si la loi du Sinaï avait dû permettre cet
+expédient aux Hébreux, «à cause de la dureté de leurs coeurs,» les
+Talmudistes en multiplièrent un jour les causes avec une profusion
+inconnue à la législation primitive. De même les Romains de la décadence
+trouvèrent au divorce des motifs dont leurs ancêtres eussent repoussé
+la puérilité[527]. Un jour vient où les matrones «divorcent pour cause de
+mariage et se marient pour cause de divorce,» dit Sénèque. En rappelant
+ailleurs cette parole, nous ajoutions: «Les matrones ne se bornent pas
+à suivre la supputation romaine des années, c'est-à-dire à compter le
+nombre des consulats: elles calculent le nombre des années d'après celui
+de leurs époux. Mais encore c'est trop peu dire: «Huit maris en cinq
+automnes,» dit Juvénal[528].»
+
+[Note 527: _La Femme biblique_, _la Femme romaine_.]
+
+[Note 528: _La Femme romaine_.]
+
+D'ailleurs, sans chercher de si lointains exemples, la loi que la
+Chambre des députés vient de voter et que le Sénat n'a pas sanctionnée,
+cette loi contient deux articles qui peuvent autoriser sous les plus
+faibles prétextes la rupture du lien conjugal: elle admet le divorce
+«par consentement mutuel,» ce qui permet aux époux de se quitter d'un
+commun accord pour aller former ailleurs de ces liaisons temporaires
+que crée le vice[529] et que jusqu'à présent l'on nommait des ménages
+irréguliers. Il ne manquait plus à ces immorales associations que d'être
+sanctionnées par la loi.
+
+[Note 529: Fernand Nicolay, _le Divorce, son histoire, son péril_.]
+
+Quant aux «injures graves,» on a démontré combien la jurisprudence peut
+étendre le sens de cette expression. Dans les meilleurs ménages, n'y
+a-t-il pas de ces froissements où plus d'une fois, sous l'empire de
+la colère, il échappe une parole dont la portée dépasse certainement
+l'intention de celui qui l'a proférée? Le caractère plus ou moins
+impétueux de l'un des époux ne sera-t-il pas alors une cause de divorce?
+Le divorce «pour injures graves» aussi bien que le divorce «par
+consentement mutuel,» ne ramènent-ils pas implicitement le divorce pour
+incompatibilité d'humeur, ce divorce que le projet de loi a cependant
+repoussé? N'est-ce pas compromettre à jamais la paix et le bonheur des
+ménages que d'admettre de tels cas de rupture? «Lorsque le mariage est
+indissoluble, disions-nous ailleurs, chacun des époux doit, pour son
+propre repos, plier son caractère au caractère de l'autre; et l'habitude
+de vivre ensemble, l'estime réciproque, et surtout ce lien que nouent
+les petites mains des enfants, tout cela contribuera à établir entre le
+mari et la femme une harmonie souvent plus solide que celle de l'amour.
+Mais quand le divorce a passé dans les moeurs d'un peuple, pourquoi
+se donner tant de peine pour arriver à la concorde? N'est-il pas plus
+facile de rompre un lien que de chercher à le rendre plus léger? L'époux
+quittera donc alors la compagne de sa jeunesse; et, contractant une
+autre union, il y trouvera peut-être des déceptions qui lui feront
+regretter son premier mariage[530].»
+
+[Note 530: _La Femme romaine_.]
+
+Les sévices ou injures graves étant une cause de divorce, ne pourra-t-il
+aussi arriver que le mari maltraitera exprès sa femme pour reconquérir
+une liberté dont il profitera pour épouser une autre femme plus jeune,
+plus belle, plus riche surtout, faut-il dire à une époque où la
+spéculation matrimoniale a passé dans nos moeurs? Nous disions plus
+haut: «Le mariage n'est guère autre chose aujourd'hui qu'une opération
+financière, et la femme n'est plus qu'une valeur sur le marché
+matrimonial, jusqu'à ce que, le divorce aidant, cette valeur soit cotée
+à la Bourse et passe de main en main.» Je ne savais pas, en écrivant ces
+lignes, que des paroles à peu près semblables avaient été prononcées par
+un orateur de la Convention, le 2 thermidor, an III:
+
+«La loi du divorce, disait Mailhe, est plutôt un tarif d'agiotage qu'une
+loi; le mariage n'est plus en ce moment qu'une affaire de spéculation;
+on prend une femme comme une marchandise, en calculant le profit dont
+elle peut être l'objet et l'on s'en défait aussitôt qu'elle n'est plus
+d'aucun avantage: c'est là un scandale vraiment révoltant.»
+
+Dans une autre séance, Mailhe ajoutait: «Vous ne pourrez arrêter trop
+tôt le torrent d'immoralité que roulent ces lois désastreuses.»
+
+Le conventionnel Deleville s'écriait, lui aussi: «Il faut faire cesser
+le marché de chair humaine que les abus du divorce ont introduit dans la
+société[531]»
+
+[Note 531: M. Henri Giraud, discours prononcé à la Chambre des
+députés, le 6 mai 1882. (_Journal officiel_, 7 mai;) Fernand Nicolay,
+_étude citée_.]
+
+Sur les vingt mille divorces qui eurent lieu à Paris de 1792 à 1796, «il
+y en eut plus de sept mille entre les époux qui avaient déjà divorcé
+une première, une deuxième ou une troisième fois. Cela ne doit pas nous
+étonner, car ceux qui divorcent une première fois sont de mauvais maris
+ou de mauvaises épouses qui, probablement dans un autre mariage, ne
+seront pas meilleurs.»
+
+Ces paroles étaient prononcées à la Chambre, le 6 mai dernier, par M.
+Henri Giraud qui rappelait aussi que dans l'exposé des motifs du projet
+de loi que M. Naquet présentait sur le divorce, ce dernier disait: «On
+s'occupe en ce moment de réduire la durée du service militaire, tandis
+qu'on veut maintenir l'indissolubilité du mariage.» En citant ce
+passage, M. Giraud ajoutait: «Vous voudriez donc qu'on réduisît aussi,
+au moyen du divorce, la durée du service matrimonial, et peut-être
+admettre le volontariat d'un an.»
+
+Ainsi que l'affirmait Martial dans son brutal langage, c'est l'adultère
+légal. Nous nous acheminons ainsi vers les unions libres[532], tant
+prônées par certains romans. Le type hideux de la femme libre
+s'épanouira au grand jour.
+
+[Note 532: Mgr Freppel, discours prononcé à la Chambre des députés; le
+13 juin 1882.]
+
+La loi votée par la Chambre admet cependant de plus sérieuses causes de
+divorce que celles que nous avons indiquées: telle est l'infidélité d'un
+des deux époux. Ici on ne distingue plus entre la faute du mari et celle
+de la femme. Que le mari ait ou non entretenu sa complice sous le toit
+conjugal, la femme peut demander le divorce.
+
+Dans cette loi, le divorce est encore autorisé quand l'un des époux
+a été condamné à une peine infamante autre que le bannissement et la
+dégradation civique prononcés pour cause politique.
+
+Ah! nous comprenons ce qu'il peut y avoir de désespoir et de honte dans
+l'existence de l'époux ou de l'épouse qui reste seul à son foyer, tandis
+que celui ou celle qui porte son nom, mène une vie scandaleuse, ou,
+châtié par la société, subit sa peine dans un bagne même.
+
+«Mais, dirons-nous ici avec Son Ém. le cardinal Donnet, pour quelques
+situations dont le divorce serait le remède peut-être, que de
+malheureuses conséquences[533]...»
+
+[Note 533: Lettre de S. E. le cardinal Donnet à M. l'abbé Falcoz, à
+propos de son ouvrage: _la Loi sur le divorce devant la raison et devant
+l'histoire_.]
+
+De toutes ces conséquences, la plus terrible est l'écroulement de la
+famille, le triste sort des enfants. On nous dit que la séparation de
+corps crée les mêmes dangers. Non! D'abord parce que cette séparation ne
+permettant pas aux époux de se remarier, est assurément moins fréquente
+que ne le serait le divorce. Nous ne pouvons que répéter ici que la
+faculté du divorce rendra inutiles les concessions mutuelles. Il est
+rare que l'on invente des prétextes pour la séparation, et pour avoir
+droit au divorce, on créera, s'il le faut, redisons-le, l'un des motifs
+qui le permettent. De récentes affaires judiciaires témoignent que
+l'adoption présumée de la, loi a déjà fait prendre à certains hommes,
+des précautions de ce genre[534]. Non seulement les sévices, les injures
+graves, mais l'infidélité même, tous ces moyens, et d'autres encore,
+seront bons pour obtenir le divorce. Les enfants seront donc plus
+menacés que jamais de perdre cette pierre du foyer sur laquelle ils
+doivent être élevés. Lorsque les parents divorcés se seront remariés,
+les enfants reverront auprès de leur mère un autre époux que leur père;
+auprès de leur père, une autre femme que leur mère; et s'ils sont
+conduits ainsi à plusieurs foyers successifs, quelle idée se feront-ils
+de la sainteté de la famille? Que deviendra à leurs yeux l'auréole de la
+mère, la majesté du père? Le respect filial n'existera guère davantage
+que dans ces sauvages contrées où règne une hideuse promiscuité; et un
+jour viendra où les enfants connaîtront moins encore leurs parents que
+les animaux qui, du moins, les voient veiller sur eux tant qu'ils en ont
+besoin. Que deviendra la sollicitude paternelle ou maternelle chez celui
+ou chez celle qui, passant d'un foyer à un autre, aura eu des enfants de
+toutes ces unions successives?
+
+[Note 534: Fernand Nicolay, _étude citée_.]
+
+Dans la séparation de corps, déjà bien douloureuse cependant et qu'il
+faudrait éviter au prix des plus grands sacrifices, un tel spectacle est
+généralement épargné aux enfants. Pour qu'un homme ou une femme ose se
+montrer aux yeux de ses enfants avec son complice, il faut que cet homme
+ou cette femme ait perdu le dernier sentiment qui subsiste dans l'être
+le plus dégradé: le respect que lui inspire l'innocence de son enfant.
+C'est à un foyer solitaire que l'enfant, qui vit avec l'un de ses
+parents, retrouve l'autre quand il le visite. Dans la maison où il est
+élevé, la place du père ou de la mère n'est pas occupée: elle manque! Et
+lorsque vient un jour où l'enfant a compris qu'un grand malheur a passé
+sur son foyer, avec quel redoublement de tendresse, de respect il se
+dévoue à celui de ses parents qui a du être à la fois pour lui père et
+mère et que sacre à ses yeux la double couronne du malheur et de la
+vertu!
+
+Je ne sais si beaucoup de ménages recourront aux facilités de vie que
+leur promet la nouvelle loi. Mais ce que je sais bien, c'est que
+les femmes chrétiennes ne les accepteront jamais, et demeureront
+inviolablement attachées au principe d'indissolubilité qui est la loi
+primordiale de l'humanité et que le Christ a rappelé.
+
+Il est de ces femmes chrétiennes, et il en est beaucoup, qui,
+maltraitées ou trahies par un époux, se refusent même à la séparation
+de corps et restent vaillamment à leur poste. Au pied de la Croix
+elles acceptent l'épreuve, elles la bénissent. Les enseignements de la
+religion leur ont fait savoir que l'épouse fidèle sanctifie l'époux
+infidèle; et humbles et silencieux missionnaires, elles remplissent
+à leur foyer, par l'exemple de leurs vertus et par leur céleste
+résignation, un apostolat que Dieu bénit plus d'une fois sur la terre
+par un tendre retour du mari coupable.
+
+Il y en a de plus héroïques encore: il y en a qui se dévouent à un être
+déshonoré, condamné à une peine infamante. Ou elles le croient innocent,
+et alors il devient pour elles un martyr, ou bien elles le savent
+coupable, et elles lui restent attachées pour le relever et le sauver.
+
+D'ailleurs, fussent-elles même privées de la foi, les plus délicats
+instincts de la pudeur ne leur disent-ils pas qu'elles ne peuvent vivre
+avec un autre mari du vivant du premier? Pour l'honneur des femmes de
+France, j'espère que l'on en trouvera peu parmi elles qui braveront
+cette honte. Comme leur aïeule, la prêtresse gauloise Camma, elles
+diront, non en jetant aux pieds de leur mari la tête du centurion
+romain, mais en repoussant la loi qui ferait d'elles des courtisanes
+légales: «Deux hommes vivants ne se vanteront pas de m'avoir possédée.»
+
+Certes, répétons-le, c'est rarement en dehors de la religion que la
+femme a la magnanimité, la divine compassion qui font d'elle la martyre
+du devoir au foyer conjugal. Le christianisme seul nous apprend à
+souffrir, et la doctrine positiviste qui cherche à le remplacer
+n'apprend qu'à jouir. Aussi les hommes qui proscrivent Dieu de
+l'éducation, sont-ils les mêmes qui appellent le divorce. C'est logique.
+Ce n'est pas après avoir désarmé le soldat qu'on l'envoie à la bataille.
+Ce n'est pas avec la perspective du néant que l'on nous dédommage des
+douleurs de cette vie.
+
+
+§VIII
+
+_Où se retrouve le type de la femme française._
+
+L'abaissement du caractère de la femme, la désorganisation du foyer,
+voilà ce que nous a surtout montré jusqu'à présent le XIXe siècle. Si la
+société française tout entière était gangrenée par cette corruption, il
+y aurait de quoi désespérer de notre patrie. Une seule ressource peut
+sauver un pays en décadence: c'est la famille avec ses traditions
+domestiques, patriotiques, religieuses. Grâce à Dieu, cette ressource
+suprême ne nous manque pas encore; et si les mauvaises moeurs sont les
+plus apparentes parce qu'elles sont les plus tapageuses, elles ne sont
+pas, disons-le bien haut, en majorité parmi nous, A toute époque le mal
+a existé, et à toute époque aussi le bien a poursuivi son cours.
+
+A côté de la femme légère, corrompue même, entraînant les hommes au
+mal, on a vu et l'on voit toujours la femme laborieuse, unissant à la
+tendresse miséricordieuse le dévouement poussé jusqu'au sacrifice, la
+force morale qui fait d'elle pendant l'épreuve, la consolatrice de
+l'homme, la conseillère du plus difficile devoir. «On a dit quelquefois,
+avec beaucoup d'injustice, qu'au fond de toute faute de la part d'un
+homme, il y a une femme. Le contraire est plus près de la vérité. Dans
+toute action noble et désintéressée, cherchez bien, vous trouverez votre
+mère, ou votre femme, ou votre enfant qui vous inspire, si vous
+êtes vraiment un homme de coeur. Mère, épouse, fille ou soeur, oui,
+répétons-le, il est des inspirations qui naissent de préférence dans
+le coeur des femmes, où le froid calcul, les ambitieuses réserves, les
+secrètes convoitises ont toujours moins de prise que sur l'esprit des
+hommes, même les meilleurs[535].»
+
+[Note 535: Cuvillier-Fleury, _Discours de réception à l'Académie
+française._]
+
+Tel est le caractère, telle est l'influence de la femme fidèle au plan
+divin. Ce type a existé dans les plus anciennes sociétés patriarcales,
+il s'est même retrouvé dans la corruption païenne. Mais il a reçu dans
+la femme forte de l'Écriture son expression la plus accomplie avant que
+l'Évangile lui eût donné une plus complète puissance de rayonnement et
+de tendresse. Ce type, nos vieux ancêtres de Gaule et de Germanie l'ont
+adopté avec amour, eux qui reconnaissaient dans la femme quelque chose
+de divin. Pour les rudes guerriers du moyen âge, la femme, être
+sacré, est une image visible de la Vierge Mère de Dieu; et le respect
+chevaleresque qu'elle leur inspire devient l'un des traits de la
+civilisation française.
+
+Ce type, la corruption des siècles l'a épargné. A une civilisation plus
+brillante, mais moins pure que celle du moyen âge, la femme française et
+chrétienne n'a donné ou pris que les traditions de bon goût littéraire,
+d'urbanité sociale, de bonne compagnie enfin, qui s'adaptent si bien à
+ses qualités natives: la grâce enjouée, la vivacité d'esprit. C'est par
+elle que vivent encore aujourd'hui les rares salons qui ont gardé les
+traditions d'autrefois. C'est plus d'une fois par elle que le sentiment
+du beau trouve encore de l'écho parmi nous.
+
+A tous les degrés de l'échelle sociale, le type de la femme française
+existe aujourd'hui; et, si dans les classes populaires, une éducation
+appropriée à une modeste destinée, lui donne moins d'éclat, ses grandes
+lignes subsistent toujours. Par l'élévation des sentiments, la plus
+humble femme du peuple a une distinction innée qui frappe souvent
+l'attention de l'observateur.
+
+Dans tous les rangs de la société d'ailleurs, les femmes françaises ont
+pour le bien un admirable élan. Enthousiastes de leur nature, elles
+ne se bornent cependant pas à se laisser exalter par les grandes
+inspirations. Avec cette tendance pratique qui est dans notre caractère
+national, elles sentent le besoin de traduire par des actes, les
+généreuses émotions qui ont passé dans leurs âmes. La charité n'a pas de
+plus actifs missionnaires que les femmes de France. Ce sont les femmes
+qui, chaque année, figurent en majorité parmi les lauréats des prix
+Monthyon qui récompensent les humbles héroïsmes de la charité. Pauvres
+elles-mêmes, elles donnent à de plus pauvres qu'elles leurs soins, leur
+pain, leur temps.
+
+Dans les classes plus élevées de la société, même chaleur d'âme, même
+sollicitude. Il y a encore des châtelaines qui, de même qu'au moyen âge,
+sont les mères de leurs paysans, et demeurent au milieu d'eux pour les
+éclairer, les soutenir, les soigner enfin dans leurs maladies. Au sein
+des villes, que de femmes vont porter dans les plus misérables demeures,
+les tendres encouragements et les secours matériels de la charité!
+
+Depuis qu'avec saint Vincent de Paul, la charité est surtout devenue
+sociale, les femmes n'ont cessé de participer aux oeuvres fondées par
+ce grand apôtre du bien, ou qui, animées de son esprit, sont nées dans
+notre siècle. A présent, comme autrefois, les femmes du monde sont les
+dignes émules des soeurs de la Charité et de toutes les saintes filles
+qui, dans les autres communautés, se dévouent aux oeuvres du bien.
+Comment ne pas nommer parmi celles-ci les Petites-Soeurs des pauvres, et
+ne pas rappeler qu'elles furent instituées par deux ouvrières et par une
+servante?
+
+Sous l'inspiration de l'Évangile, les femmes de France, quel que soit
+leur habit, quelle que soit leur condition sociale, embrassent dans
+leur sollicitude l'existence humaine tout entière, depuis le moment où
+l'enfant commence sa vie dans le sein de sa mère, jusqu'au temps où
+le vieillard se traîne dans la tombe. Sociétés de charité maternelle,
+éducation des enfants trouvés ou délaissés, orphelinats, crèches,
+asiles, écoles primaires ou professionnelles, ouvroirs, patronage des
+jeunes ouvrières valides ou malades, patronage de cercles d'ouvriers,
+fourneaux économiques, hospitalité de nuit, hospices de vieillards,
+hôpitaux, bagnes, prisons, maisons de détention, de correction, de
+préservation, patronage des jeunes filles détenues et libérées, écoles
+de réforme pour les petits vagabonds, on retrouve partout la femme de
+l'Évangile, excepté dans les écoles et dans les hôpitaux d'où l'on
+chasse avec le Dieu qui protège l'enfant et qui secourt le malade, la
+sainte fille qui est la mère de l'un et de l'autre.
+
+Entre toutes les oeuvres que je viens de signaler ici et qui
+mériteraient une longue étude que ne me permet pas le cadre restreint
+de mon travail, je ne peux résister au désir d'en désigner deux qui
+montrent, sous deux aspects caractéristiques, la courageuse charité des
+femmes de France. L'une est l'oeuvre des Dames du Calvaire. Elle réunit,
+«en une grande famille[536],» les veuves qui cherchent en Dieu et dans la
+charité les seules consolations que puisse laisser le déchirement des
+affections humaines. Sans former de voeux, sans habit religieux, elles
+recueillent des femmes atteintes des plaies les plus repoussantes, les
+plus infectes, et ces plaies, ce sont elles qui les pansent de leurs
+propres mains. Voilà ce que la charité chrétienne donne de courage
+physique! Et voici maintenant ce qu'elle donne de courage moral.
+
+[Note 536: _Manuel des oeuvres_.]
+
+Parmi les communautés qui s'occupent spécialement des oeuvres
+pénitentiaires et au nombre desquelles j'aime à placer le nom des sours
+de Marie-Joseph et de Notre-Dame-du-Bon-Pasteur, «des dominicaines
+appartenant aux premières familles de France, ne se bornent pas à
+recueillir les libérées des prisons, disais-je ailleurs. Avec une
+charité vraiment sublime et qui confond tous nos préjugés humains, elles
+ouvrent leurs rangs à celles de leurs protégées qui, après cinq années
+d'épreuves, ont été jugées dignes de prendre place parmi les épouses de
+Jésus-Christ. C'est au R. P. Lataste qu'est due l'inspiration de cette
+oeuvre si bien nommée: l'Oeuvre des Réhabilitées, qui est également
+appelée: _la Maison de Béthanie_, admirable souvenir de l'humble demeure
+que visitait Jésus, et où notre Sauveur aimait à rencontrer auprès de
+Marthe qui n'a jamais failli, Marie qui a péché, mais à qui il sera
+beaucoup pardonné, parce qu'elle a beaucoup aimé[537]!»
+
+[Note 537: Extrait de mes _Études pénitentiaires_, publiées dans la
+_Défense_, en 1878, d'après les documents qui m'avaient été communiqués
+par le ministère de l'intérieur.]
+
+Ce courage qui fait surmonter à la femme française et chrétienne tous
+les dégoûts physiques, toutes les répulsions morales, ce courage lui
+fait braver tous les périls. Dans les hôpitaux ravagés par le choléra,
+sur les barricades, sur les champs de bataille, on voit la cornette de
+là soeur de charité; et sous le feu meurtrier des obus aussi bien que
+sous le souffle empesté de l'épidémie, elle a trouvé de vaillantes
+auxiliaires dans la société laïque.
+
+Lors de nos récentes calamités nationales, la bravoure et le patriotisme
+des femmes de France se sont montrés à la hauteur des exemples du passé.
+Si Dieu n'a plus suscité parmi elles une Jeanne d'Arc, du moins elles
+ont prouvé qu'elles n'étaient pas indignes d'être nées dans le pays de
+l'héroïne. Nous les avons vues à Paris supporter gaiement les rudes
+épreuves du siège, la famine, la bombardement. Nous les avons
+vues passer les glaciales nuits d'hiver à la queue des boucheries
+municipales. Nous les avons vues accepter avec intrépidité la
+perspective d'une explosion qui aurait fait périr avec elles
+l'envahisseur, et demeurer calmes au milieu des obus qui, en sifflant
+sur leurs demeures, leur apportaient peut-être la mort. Lorsqu'un
+décret décida que les femmes qu'atteindraient les obus ennemis seraient
+considérées comme tombées au champ d'honneur, c'était dignement répondre
+à l'enthousiasme avec lequel les assiégées de Paris partageaient, non
+seulement les rigueurs, mais les périls de la guerre. Elles pouvaient
+avec fierté dire cette parole que je recueillais un jour sur les lèvres
+de l'une d'elles: «Eh bien! nous mourrons comme des soldats!»
+
+Devant le péril de la patrie, la femme s'est senti une âme romaine, et
+j'ai vu la mère du soldat faire passer le salut national avant même la
+vie de son fils.
+
+Quand les généreuses émotions de la guerre étrangère firent place aux
+poignantes douleurs de la guerre civile, les femmes se montrèrent pour
+sauver des proscrits. Heureuses celles qui purent, comme les dames de la
+Halle, préserver leur pasteur de la mort!
+
+Rappelons-le encore ici: c'est, dans l'action de la charité, c'est dans
+le courage du patriotisme, c'est dans les interventions qui ont pour
+objet d'arracher des innocents à la mort, c'est là surtout la vraie
+mission publique de la femme, ou, pour mieux dire, c'est l'extension
+même du rôle qu'elle remplit à son foyer.
+
+Cette mission, sociale et domestique, la femme qui sait la comprendre
+n'en réclame pas d'autre. Ce n'est pas elle qui prétend à l'émancipation
+politique. Il lui suffit de maintenir à son foyer les traditions de
+justice, de désintéressement, d'honneur chevaleresque et de généreux
+patriotisme, qui font sacrifier l'intérêt personnel à la voix de la
+conscience[538]. Elle sait aussi que la plus sûre manière de servir son
+pays est de lui donner dans ses fils de courageux soutiens, dans ses
+filles, des femmes qui seront des mères éducatrices. Et lorsqu'elle a
+le bonheur d'être unie à un homme digne d'elle, elle n'a pas non plus
+à songer à l'émancipation civile. Entourée de sa tendresse et de
+son respect, elle vit de sa vie, elle partage avec lui l'autorité
+domestique, et si la loi humaine ne lui accorde pas la plénitude de son
+droit maternel, elle exerce ce droit au nom d'une loi plus haute: le
+_Décalogue_.
+
+[Note 538: C'est dans ce sens que M. de Tocqueville souhaitait que la
+femme ne se désintéressât pas de la vie publique: «J'ai vu cent fois,
+dans le cours de ma vie,» écrivait-il à Mme Swetchine, «des hommes
+faibles montrer de véritables vertus publiques, parce qu'il s'était
+rencontré à côté d'eux une femme qui les avait soutenus dans cette voie,
+non en leur conseillant tels ou tels actes en particulier, mais en
+exerçant une influence fortifiante sur la manière dont ils devaient
+considérer en général le devoir et même l'ambition.»]
+
+C'est la famille patriarcale telle que Dieu l'a instituée au
+commencement du monde, et telle que le Christ l'a restaurée. Elle a
+traversé de bien mauvais jours, et peut-être subit-elle maintenant la
+crise la plus périlleuse qu'elle ait jamais eu à combattre. Ce n'est
+plus seulement, comme autrefois, la corruption des moeurs qui la menace;
+c'est l'ébranlement même des principes sur lesquels elle repose: Dieu,
+l'indissolubilité du mariage, l'autorité paternelle. Plus que jamais il
+appartient à la femme d'être à son foyer la gardienne vigilante de ces
+principes. Elle ne remplit pas seulement ainsi ses devoirs d'épouse et
+de mère, elle remplit une mission patriotique. Au milieu des ruines qui
+nous entourent, elle protège contre l'effondrement général, la seule
+pierre qui soit restée debout: la pierre du foyer. C'est sur cette
+pierre seulement que pourra se reconstituer la société française.
+
+FIN
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+L'ÉDUCATION DES FEMMES--LA JEUNE FILLE LA FIANCÉE
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+Transformation que le XVIe siècle fait subir à l'existence de la
+femme.--Le courant de la vie mondaine et le courant de la vie
+domestique.--Les deux éducations.--Érudition des femmes de la
+Renaissance.--Opinion de Montaigne à ce sujet.--Les émancipatrices
+des femmes au XVIe siècle.--Les sages doctrines éducatrices et leur
+application.--L'instruction des femmes au xviie siècle.--Les femmes
+savantes d'après Mlle de Scudéry et Molière.--Suites funestes de la
+satire de Molière.--L'ignorance des femmes jugée par La Bruyère,
+Fénelon, Mme de Maintenon, etc.--L'éducation comprimée des jeunes
+filles.--Réformes éducatrices: le traité de Fénelon sur _l'Éducation des
+filles_. Mme de Maintenon à Saint-Cyr.--L'instruction professionnelle
+et l'instruction primaire du XVIe au XVIIIe siècles.--Caractère de
+l'ignorance des femmes du monde au XVIIIe siècle; leur éducation
+automatique.--Les théories éducatrices de Rousseau et de Mme
+Roland.--Les anciennes traditions.--Les résultats de l'éducation
+mondaine et ceux de l'éducation domestique.--La jeune fille dans
+la poésie et dans la vie réelle.--Les tendresses du foyer.--Mme de
+Rastignac.--Le sévère principe romain de l'autorité paternelle.--Les
+jeunes ménagères dans une gentilhommière normande.--La fille pauvre,
+Mlle de Launay.--Le droit d'aînesse.--Bourdaloue et les vocations
+forcées.--Condition civile et légale de la femme.--La communauté et le
+régime dotal.--Marche ascendante des dots.--Mariages
+d'ambition.--La chasse aux maris.--Les mariages enfantins--Mariages
+d'argent.--Mésalliances.--Mariages secrets.--Les exigences du rang et
+leurs victimes; une fille du régent; Mlle de Condé.--Mariages d'amour;
+Mlle de Blois.--La corbeille.--Cérémonies et fêtes nuptiales.--Le
+mariage chrétien.
+
+
+CHAPITRE II
+L'ÉPOUSE, LA VEUVE, LA MÈRE
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+La femme de cour.--Le luxe de la femme et le déshonneur du
+foyer.--Nouveau caractère de la royauté féminine.--Tristes résultats des
+mariages d'intérêt.--Indifférence réciproque des époux.--L'infidélité
+conjugale.--Légèreté des moeurs.--Veuves consolables.--Mères
+corruptrices.--La femme sévèrement jugée par les moralistes.--Rareté des
+bons mariages.--La femme de ménage.--La femme dans la vie rurale.--La
+baronne de Chantal.--La maîtresse de la maison, d'après les écrits de la
+duchesse de Liancourt et de la duchesse de Doudeauville.--La femme forte
+dans l'ancienne magistrature; Mme de Pontchartrain, Mme d'Aguesseau.--La
+miséricorde de l'épouse; Mme de Montmorency; Mme de Bonneval.--La vie
+conjugale suivant Montaigne.--Exemples de l'amour dans le mariage.--De
+beaux ménages au XVIIIe siècle: la comtesse de Gisors, la maréchale de
+Beauvau.--Dernière séparation des époux.--Hommages testamentaires
+rendus par le mari à la vertu de la femme.--Dispositions testamentaires
+concernant la veuve.--La mère veuve investie du droit d'instituer
+l'héritier.--Autorité de la mère sur une postérité souvent
+nombreuse.--La mission et les enseignements de la mère.--La mère de
+Bayard.--Mme du Plessis-Mornay, la duchesse de Liancourt, Mme Le
+Guerchois, née Madeleine d'Aguesseau.--L'aïeule.--La mère, soutien de
+famille; Mme du Laurens.--Caractère austère et tendre de l'affection
+maternelle.--Mères pleurant leurs enfants.--La mère le fils réunis dans
+le même tombeau.
+
+
+CHAPITRE III
+LA FEMME DANS LA VIE INTELLECTUELLE DE LA FRANCE
+(XVIe-XVIIIe SIÈCLES)
+
+Influence des femmes sur les arts de la Renaissance.--Leur rôle
+littéraire.--Marguerite d'Angoulême.--Les Contes de la reine de Navarre
+et la causerie française.--Vie de Marguerite, ses lettres et ses
+poésies.--La seconde Marguerite.--_Mémoires_ de la troisième
+Marguerite.--Marie Stuart.--Gabrielle de Bourbon.--Jeanne
+d'Albret.--Femmes poètes du xvie siècle, la belle Cordière, les dames
+des Roches, etc.--Mlle de Gournay, son influence philologique.--Les
+salons du xviie siècle.--L'hôtel de Rambouillet; Corneille et les
+commensaux de la _chambre bleue_.--La duchesse d'Aiguillon, protectrice
+du _Cid_; écrivains et artistes qu'elle reçoit au Petit-Luxembourg.--La
+marquise de Sablé et les _Maximes_ de La Rochefoucauld.--Double courant
+féminin qui donne naissance aux _Caractères_ de La Bruyère.--Les
+conversations d'après Mlle de Scudéry.--Relations littéraires de
+Fléchier avec quelques femmes distinguées.--Les protectrices et les
+amies de La Fontaine.--Anne d'Autriche protège les lettres et les
+arts.--Racine et les femmes.--Productions intellectuelles des femmes du
+XVIIe siècle.--Les oeuvres de Mme de la Fayette.--Les lettres de Mme de
+Sévigné.--Mme de Maintenon.--Mme Dacier.--Femmes peintres au XVIIe et
+au XVIIIe siècles.--Mme de Pompadour.--Femmes de lettres et salons
+littéraires au XVIIIe siècle: Mme de Tencin, la cour de Sceaux; Mme de
+Staal de Launay, la marquise de Lambert.--Influence des femmes du XVIIIe
+siècle sur les travaux des philosophes et des savants.--Mme du Chatelet,
+Mlle de Lézardière.--Le salons philosophiques; Mme Geoffrin.--Un salon
+du faubourg Saint-Germain: la marquise du Deffant.--Les admiratrices de
+Rousseau et de Voltaire.
+
+
+CHAPITRE IV
+LA FEMME DANS LA VIE PUBLIQUE DE NOTRE PAYS
+
+Quelle a été l'influence des femmes dans l'histoire des temps
+modernes.--Entre le moyen âge et la Renaissance: Jeanne Hachette et
+les femmes de Beauvais; Anne de France, dame de Beaujeu; Anne de
+Bretagne.--XVIe-XVIIIe siècles: Louise de Savoie et Marguerite
+d'Angoulême. Les favorites des Valois. Catherine de Médicis. Élisabeth
+d'Autriche. Anne d'Este, duchesse de Guise. La duchesse de Montpensier.
+La femme de Coligny. Jeanne d'Albret. Caractère violent des femmes du
+XVIe siècle. Une tradition du moyen âge. Les vaillantes femmes. Marie
+de Médicis. Anne d'Autriche. Rôle des femmes pendant la Fronde. Les
+collaboratrices de saint Vincent de Paul. Mme de Maintenon. Mme de Prie,
+Mme de Pompadour, Mme du Barry. Les conseillères de Gustave III. La
+mère de Louis XVI. Marie-Antoinette. Les martyres et les héroïnes-de
+la Révolution. Les femmes politiques de la Révolution: Mme Roland,
+Charlotte Corday, Olympe de Gouges. Les mégères. Les _flagelleuses_.
+Leurs clubs. Les tricoteuses; les sans-culottes. Les _Furies de la
+guillotine_. La Mère Duchesne, Reine Audu, Rosé Lacombe. Théroigne de
+Méricourt.
+
+
+CHAPITRE V
+LA FEMME AU XIXe SIÈCLE--LES LEÇONS DU PRÉSENT ET LES EXEMPLES DU PASSÉ
+
+§ I. L'émancipation politique des femmes jugée par l'école
+révolutionnaire.--§ II. Le travail des femmes. Quelles sont les
+professions et les fonctions qu'elles peuvent exercer?--§ III. Quelle
+est la part de la femme dans les oeuvres de l'intelligence et dans
+quelle mesure la femme peut-elle s'adonner aux lettres et aux arts?--§
+IV. L'éducation des femmes dans ses rapports avec leur mission.--§
+V. Conditions actuelles du mariages. Les droits civils de la femme
+peuvent-ils être améliorés?--§ VI. Mondaines et demi-mondaines.--§ VII.
+Le divorce.--§ VIII. Où se retrouve le type de la femme française.
+
+
+
+
+
+[Note du transcripteur: Matériel reporté du début du livre.]
+
+
+IMPRIMERIE D. BARDIN ET Cie, A SAINT-GERMAIN.--1771-82
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+ LA FEMME ROMAINE. Étude de la vie antique. 2e édition. 1 vol.
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+ LA FEMME GRECQUE. Étude de la vie antique.--_Ouvrage couronné
+ par l'Académie française_. 2e édition. 2 vol. in-12. 7 fr.
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+ LA FEMME BIBLIQUE. Son influence religieuse, sa vie morale et
+ sociale. Nouvelle édition. 1 vol. in-12 3 fr. 50
+
+ LA FEMME DANS L'INDE ANTIQUE. _Ouvrage couronné par l'Académie
+ française_. 1 vol. in-8° 6 fr.
+
+SOUS PRESSE
+
+ LA FEMME FRANÇAISE AU MOYEN AGE.
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+IMPRIMERIE DE BARDIN ET Cie,
+A SAINT-GERMAIN.--1771-82.
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+
+PARIS
+LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+35, QUAI DES AUGUSTINS, 35
+
+
+
+
+
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+modernes, by Clarisse Bader
+
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+your equipment.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+ https://www.gutenberg.org
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