summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/15848-h/15848-h.htm
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to '15848-h/15848-h.htm')
-rw-r--r--15848-h/15848-h.htm3806
1 files changed, 3806 insertions, 0 deletions
diff --git a/15848-h/15848-h.htm b/15848-h/15848-h.htm
new file mode 100644
index 0000000..0a7e7df
--- /dev/null
+++ b/15848-h/15848-h.htm
@@ -0,0 +1,3806 @@
+<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+ <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1">
+ <title>La comédie des méprises</title>
+ <meta name="author" content="Shakespeare">
+
+<style type=text/css>
+
+body {margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+
+h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;}
+p {text-align: justify}
+blockquote {text-align: justify}
+
+.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center}
+.stage2 {font-size: 0.9em}
+
+hr {width: 50%; text-align: center}
+hr.full {width: 100%}
+hr.short {width: 20%; text-align: center}
+
+.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%}
+.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%;
+ float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed;
+ width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left}
+
+.dropcap {float: left}
+
+span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute}
+span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute}
+
+.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%;
+ text-align: left}
+.poem .stanza {margin: 1em 0em}
+.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;}
+.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em}
+.poem p.i2 {margin-left: 1em}
+.poem p.i4 {margin-left: 2em}
+.poem p.i6 {margin-left: 3em}
+.poem p.i8 {margin-left: 4em}
+.poem p.i10 {margin-left: 5em}
+
+</style>
+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Comédie des Méprises
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15848]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+<p>=================================================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.
+<p>Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+<p>1864</p><br>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LA COMÉDIE<br>
+
+DES MÉPRISES</h1>
+<br>
+
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+
+SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES</h3>
+
+
+<p>Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement
+reproduites sur la scène que les <i>Ménechmes</i> de Plaute; c'est
+la seule dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques
+de l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin
+par l'apparence nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés.
+<i>Les Méprises</i> sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique
+des situations résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée
+encore par Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves
+jumeaux comme eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que
+l'observe très-bien M. Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable;
+si l'on accorde une des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés
+pour l'autre; et si les spectateurs s'amusent des méprises,
+elles ne pourront jamais se croiser et se combiner trop diversement.
+La variété des événements et des rencontres imprévues des quatre
+frères; le danger que court celui qui se voit arrêté pour dettes, et qui
+est ensuite enfermé comme fou, tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée,
+est obligé de se réfugier dans une abbaye; deux scènes d'amour
+et de jalousie sauvent la pièce de l'ennui que pourrait amener
+l'éclaircissement trop longtemps différé. Malgré toutes les intrigues
+qui s'entre-croisent, tout est lié dans la fiction, tout s'y développe
+de la manière la plus heureuse, et le dénoûment a quelque chose de
+solennel par la reconnaissance qui a lieu devant un tribunal auquel
+préside le prince.</p>
+
+<p>Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les <i>Ménechmes</i>
+de Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici
+elle consiste dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance
+de ses regrets va coûter la vie.</p>
+
+<p>Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé
+le personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait
+tout au plus Plaute que par une traduction anglaise, et son
+génie indépendant et capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement
+un modèle. Comme Regnard, de nos jours, il a su introduire
+dans le cadre de l'auteur latin la peinture de son siècle, en conservant
+des noms classiques à ses personnages. Il serait plutôt à désirer
+que, moins entraîné par le vice de son sujet, il eût évité l'écueil
+des trivialités et quelques plaisanteries grossières, qui cependant sont
+toujours empreintes de ce cachet d'originalité dont Shakspeare
+marque ses défauts comme ses beautés.</p>
+
+<p>L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse
+rappelle naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie
+dans <i>Amphitryon</i>.</p>
+
+<p>Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière,
+qui cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à
+la pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum
+dans un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour,
+était encore plus le poëte du peuple.</p>
+
+<p>Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères
+que par la variété des surprises où conduit la ressemblance des
+jumeaux, est inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut
+autant l'attribuer au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car
+ce fut une de ses premières pièces. Plusieurs critiques ont même
+prétendu qu'elle n'avait été que retouchée par lui. Mais il suffirait,
+pour y reconnaître Shakspeare, de quelques traits de morale qui
+attestent sa profonde connaissance du coeur humain. Avec quelle
+adresse l'abbesse qu'Adriana va consulter arrache à sa jalousie l'aveu
+de ses torts! quels sages avis pour toutes les femmes!</p>
+
+<p>Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon
+Chalmers, en 159l.&mdash;La traduction anglaise des <i>Ménechmes</i> de
+Plaute, par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans
+Hall et Hollingshed il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute,
+qu'on dit avoir été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent
+que c'étaient les <i>Ménechmes</i>.</p>
+
+<p>En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre;
+mais c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé.</p>
+
+<p>Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et
+de Regnard.</p>
+
+<p>Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même
+temps l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction
+qu'une imitation.</p>
+
+<p>Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son
+frère, sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu
+et nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme
+qui veut être la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente
+d'un titre plus doux.</p>
+
+<p>Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie,
+dont il fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements,
+et qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu,
+lui dit-elle,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qu'elle demeure aux termes de l'honneur,</p>
+<p>Que mon honnêteté ne soit point offensée,</p>
+<p>Et qu'un but vertueux borne votre pensée.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare
+a été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage
+le caractère de courtisane que lui donne le poëte latin.</p>
+
+<p>Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point
+mariés, tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial
+grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession
+d'un oncle. Il a été institué légataire universel, parce que le défunt
+ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès
+l'enfance la maison paternelle.</p>
+
+<p>Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la
+mauvaise fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer
+son sort en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile,
+lorsque son amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui
+ouvre les jeux sur l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que
+son frère doit épouser, et que Démophon son père a promise à Ménechme,
+en considération de la succession qu'il vient recueillir. Le
+hasard instruit le chevalier de cette aventure, et il ne songe plus qu'à
+souffler à son frère sa maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce
+pas là une intention très-morale, et le chevalier nous semble friser
+un peu les chevaliers des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance,
+un air de générosité en partageant la fortune de l'oncle
+avec Ménéchme, et en lui cédant une de ses deux maîtresses.</p>
+
+<p>On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche
+peu fondé, son comique nous semble au niveau de son sujet; en
+voulant s'élever, il risquait, comme ses devanciers, de devenir froid
+et de cesser d'être plaisant. La comédie des <i>Ménechmes</i> est une de
+celles qui servent de fondement à sa réputation.</p>
+
+<p>Nous ne citerons pas la comédie des <i>Deux Arlequins</i> de Le Noble,
+ni <i>les Deux Jumeaux de Bergame</i>. Les personnages de nos Arlequins
+nous semblent fort heureusement choisis pour donner un air
+de vérité à ces sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement
+partie de leur costume, et de ce costume lui-même,
+qui prête à l'illusion plus que tout autre.</p>
+<br><br>
+
+<h1>LA COMÉDIE<br>
+
+DES MÉPRISES</h1>
+<br><br>
+
+
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>SOLINUS, duc d'Éphèse.</p>
+<p>ÆGÉON, marchand de Syracuse.</p>
+<p>ANTIPHOLUS d'Éphèse,</p>
+<p>ANTIPHOLUS de Syracuse,
+frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie,
+mais inconnus l'un à l'autre.</p>
+<p>DROMIO d'Éphèse,</p>
+<p>DROMIO de Syracuse,
+frères jumeaux et esclaves des
+deux Antipholus.</p>
+<p>BALTASAR, marchand.</p>
+<p>ANGÉLO, orfèvre.</p>
+<p>UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse.</p>
+<p>PINCH, maître d'école et magicien.</p>
+<p>ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse
+d'une communauté d'Éphèse.</p>
+<p>ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+<p>LUCIANA, soeur d'Adriana.</p>
+<p>LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA.</p>
+<p>UNE COURTISANE.</p>
+<p>UN GEOLIER.</p>
+<p>OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est à Éphèse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Salle dans le palais du duc.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, <i>des officiers
+et autres gens de la suite du duc</i>.</p>
+
+<p>ÆGÉON&mdash;Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte,
+et par votre arrêt de mort, terminez mes malheurs et ma
+vie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta
+cause; je ne suis pas assez partial pour enfreindre nos
+lois. La haine et la discorde, récemment excitées par
+l'outrage barbare que votre duc a fait à ces marchands,
+nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter
+leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux,
+défendent toute pitié à nos regards menaçants; car depuis
+les querelles intestines et mortelles élevées entre tes
+séditieux compatriotes et nous, il a été arrêté dans des
+conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de
+ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes
+ennemies. Bien plus, si un homme, né dans Éphèse, est
+rencontré dans les marchés et les foires de Syracuse; ou
+si un homme, né dans Syracuse, aborde à la baie d'Éphèse,
+il meurt, et ses marchandises sont confisquées à
+la disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme
+de mille marcs pour acquitter la peine et lui servir de
+rançon. Tes denrées, estimées au plus haut prix, ne peuvent
+monter à cent marcs; ainsi la loi te condamne à
+mourir.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Eh bien! ce qui me console, c'est que, par
+l'exécution de votre sentence, mes maux finiront avec le
+soleil couchant.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, Syracusain, dis-nous brièvement
+pourquoi tu as quitté ta ville natale, et quel sujet t'a
+amené dans Éphèse.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;On ne pouvait m'imposer une tâche plus
+cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles.
+Cependant, afin, que le monde sache que ma mort
+doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>,
+je dirai tout ce que la douleur me permettra de
+dire.&mdash;Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme
+qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans
+notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle;
+notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages
+que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de
+mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de
+grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux
+tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois
+d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous
+le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs
+pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où
+j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse
+mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange,
+tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les
+distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans
+la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un
+semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles
+qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants
+de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence,
+et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme,
+qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait
+chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y
+consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.&mdash;Nous
+étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure
+avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous
+eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne
+conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le
+peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait
+qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une
+mort immédiate: pour moi, je l'aurais embrassée avec
+joie, si les larmes incessantes de ma femme, qui pleurait
+d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les gémissements
+plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient
+par imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre,
+ne m'eussent forcé de chercher à reculer l'instant
+fatal pour eux et pour moi; et voici quelle était notre
+ressource,&mdash;il n'en restait point d'autre:&mdash;les matelots
+cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous
+abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer.
+Ma femme, plus attentive à veiller sur son dernier né,
+l'avait attaché au petit mât de réserve dont se munissent
+les marins pour les tempêtes; avec lui était lié un des
+jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des
+deux autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux
+fixés sur les objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes
+à chacune des extrémités du mât; et flottant
+aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par elles
+vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil,
+se montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient
+causé nos maux; sous l'influence bienfaisante de sa lumière
+désirée, les mers se calmèrent par degrés, et nous
+découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient sur
+nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant
+qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de
+vous dire le reste; devinez ce qui suivit par ce que vous
+venez d'entendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Niote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>C'était jadis une superstition universelle de croire qu'un
+grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui
+punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à
+ceux qui l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la
+destinée humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON.</p>
+
+<p>D'après cette note, Letourneur traduit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>That my end</i></p>
+<p><i>Was wrought by nature and not by vile offense</i>,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>par cette phrase: <i>Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la
+peine d'un crime honteux et caché</i>. Nous avons adopté une explication
+plus simple de ce mot <i>nature</i>. <i>Nature</i> est ici pour affection
+naturelle... Ægéon est victime de son amour paternel; c'est
+ce sentiment qui le conduit à Éphèse et qui cause sa mort.</p></blockquote>
+
+
+<p>LE DUC.&mdash;Poursuis, vieillard: n'interromps point ton
+récit: nous pouvons du moins te plaindre si nous ne
+pouvons te pardonner.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette
+pitié, je ne les aurais pas nommés à si juste titre impitoyables
+envers nous! Avant que les deux vaisseaux se
+fussent avancés à dix lieues de nous, nous donnâmes sur
+un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil,
+notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte
+que, dans cet injuste divorce, la fortune nous laissa à
+tous deux de quoi nous réjouir et de quoi pleurer. La
+moitié qui la portait, la pauvre infortunée, et qui paraissait
+chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre
+douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les
+vents: et ils furent recueillis tous trois à notre vue par
+des pêcheurs de Corinthe, à ce qu'il nous sembla. A la
+fin, un autre navire s'était emparé de nous; les gens de
+l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait
+amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs
+hôtes naufragés: et ils seraient parvenus à enlever aux
+pêcheurs leur proie, si leur vaisseau n'avait pas été mauvais
+voilier; ils furent donc obligés de diriger leur route
+vers leur patrie.&mdash;Vous avez entendu comment j'ai été
+séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma
+vie a été prolongée pour vous faire les tristes récits de
+mes douleurs.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi
+la faveur de me dire en détail ce qu'il vous est arrivé,
+à eux et à toi, jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse,
+parvenu à l'âge de dix-huit ans, s'est montré
+empressé de faire la recherche de son frère: et il m'a
+prié, avec importunité, de permettre que son jeune esclave
+(car les deux enfants avaient partagé le même sort:
+et celui-ci, séparé de son frère, en avait conservé le
+nom,) pût l'accompagner dans cette recherche. Pour
+tenter de retrouver un des objets de ma tendresse, je
+hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq
+étés les extrémités les plus reculées de la Grèce, errant
+jusque près des côtes de l'Asie; et revenant vers ma
+patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir de les trouver,
+mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout
+autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit
+se terminer l'histoire de ma vie; et je serais heureux de
+cette mort propice, si tous mes voyages avaient pu m'apprendre
+du moins que mes enfants vivent.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué
+pour éprouver le comble du malheur, crois-moi, si je le
+pouvais sans violer nos lois, sans offenser ma couronne,
+mon serment et ma dignité, que les princes ne peuvent
+annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta
+cause. Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la
+sentence prononcée ne puisse se révoquer qu'en faisant
+grand tort à notre honneur, cependant je te favoriserai
+tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je t'accorderai
+ce jour pour chercher ton salut dans un secours bienfaisant:
+emploie tous les amis que tu as dans Éphèse;
+mendie ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis;
+sinon ta mort est inévitable.&mdash;Geôlier, prends-le sous ta
+garde.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Ægéon se retire sans espoir et sans secours
+et sa mort n'est que différée.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS ET DROMIO <i>de Syracuse</i>; UN MARCHAND.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Ayez donc soin de répandre que vous
+êtes d'Épidaure, si vous ne voulez pas voir tous vos biens
+confisqués. Ce jour même, un marchand de Syracuse
+vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et, n'étant pas
+en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après les statuts
+de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à l'occident.&mdash;Voilà
+votre argent, que j'avais en dépôt.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i></span>.&mdash;Va le porter au Centaure, où
+nous logeons, Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y
+rejoindre. Dans une heure il sera temps de dîner: jusque-là,
+je vais jeter un coup d'oeil sur les coutumes de la ville,
+parcourir les marchands, considérer les édifices; après
+quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon
+hôtellerie: car je suis las et excédé de ce long voyage.
+Va-t'en.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Plus d'un homme vous prendrait volontiers
+au mot, et s'en irait en effet, en ayant un si bon moyen
+de partir.</p>
+
+<p class="stage1">(Dromio sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>au marchand</i></span>.&mdash;C'est un valet de confiance,
+monsieur, qui souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude
+et la mélancolie, égaye mon humeur par ses
+propos plaisants.&mdash;Allons, voulez-vous vous promener
+avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge
+dîner avec moi?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je suis invité, monsieur, chez certains
+négociants, dont j'espère de grands bénéfices. Je vous prie
+de m'excuser.&mdash;Mais bientôt, si vous voulez, à cinq heures,
+je vous rejoindrai sur la place du marché, et de ce
+moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à l'heure
+du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent
+loin de vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Adieu donc, jusqu'à tantôt.&mdash;Moi, je vais
+aller me perdre, et errer çà et là pour voir la ville.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Monsieur, je vous souhaite beaucoup
+de satisfaction.</p>
+
+<p class="stage1">(Le marchand sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <span class="stage2"><i>seul</i>.</span>&mdash;Celui qui me souhaite la satisfaction
+me souhaite ce que je ne puis obtenir. Je suis dans
+le monde comme une goutte d'eau qui cherche dans
+l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver
+sa compagne, se perd elle-même errante et inaperçue.
+C'est ainsi que moi, infortuné, pour trouver une mère
+et un frère, je me perds moi-même en les cherchant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>apercevant Dromio</i>.</span>&mdash;Voici l'almanach de
+mes dates&mdash;Comment? par quel hasard es-tu de retour
+si tôt?</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>d'Éphèse.</i></span>&mdash;De retour si tôt, dites-vous? je viens
+plutôt trop tard. Le chapon brûle, le cochon de lait
+tombe de la broche: l'horloge a déjà sonné douze coups:
+et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma joue,
+tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit.
+Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point
+au logis; vous n'arrivez point au logis, parce que vous
+n'avez point d'appétit; vous n'avez point d'appétit, parce
+que vous avez bien déjeuné: mais nous autres, qui savons
+ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons
+pénitence aujourd'hui de votre faute.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Gardez votre souffle, monsieur, et répondez
+à ceci, je vous prie: où avez-vous laissé l'argent
+que je vous ai remis?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh!&mdash;Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi
+dernier, pour payer au sellier la croupière de ma
+maîtresse?&mdash;C'est le sellier qui les a eus, monsieur; je
+ne les ai pas gardés.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne suis pas en ce moment d'humeur
+à plaisanter: dis-moi, et sans tergiverser, où est l'argent?
+Nous sommes étrangers ici; comment oses-tu te
+fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse
+somme?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand
+vous serez assis à table pour dîner: j'accours en poste
+vous chercher de la part de ma maîtresse: si je retourne
+sans vous, je serai un vrai poteau de boutique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: car
+elle m'écrira votre faute sur le museau.&mdash;Il me semble
+que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir
+lieu d'horloge, et vous rappeler au logis, sans autre
+messager.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Niote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>I come in post,</i></p>
+<p><i>I retour, I shall be in post indeed</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'équivoque roule sur le mot <i>post</i>, qui veut dire <i>poste</i> dans
+le premier vers et <i>poteau</i> dans le second. Avant que l'écriture
+fût un talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau
+sur lequel on notait avec de la craie les marchandises débitées.
+La manière dont les boulangers comptent encore le pain
+qu'ils fournissent a quelque chose d'analogue à cet ancien
+usage.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries
+sont hors de raison. Garde-les pour une heure plus gaie
+que celle-ci: où est l'or que j'ai confié à ta garde?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A moi, monsieur? mais vous ne m'avez
+point donné d'or!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, monsieur le coquin, laissez-là
+vos folies, et dites-moi comment vous avez disposé de ce
+dont je vous ai chargé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est
+de vous ramener du marché chez vous, au Phénix, pour
+dîner: ma maîtresse et sa soeur vous attendent.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu
+me répondre et me dire en quel lieu de sûreté tu as
+déposé mon argent, ou je vais briser ta tête folle, qui
+s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas disposé, où
+sont les mille <i>marcs</i>, que tu as reçus de moi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'ai reçu de vous quelques <i>marques</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> sur ma
+tête, quelques autres de ma maîtresse sur mes épaules;
+mais pas mille marques entre vous deux.&mdash;Et si je les
+rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous ne les
+supporteriez pas patiemment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Niote 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Mark</i>, marc et marque. Le calembour est plus exact en
+anglais.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse
+as-tu, esclave?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse,
+qui est au Phénix; celle qui jeûne jusqu'à ce que
+vous veniez dîner, et qui vous prie de revenir au plus tôt
+pour dîner.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment! tu veux ainsi me railler en
+face, après que je te l'ai défendu?..... Tiens, prends cela,
+monsieur le coquin.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au
+nom de Dieu, tenez vos mains tranquilles; ou, si vous
+ne le voulez pas, moi, je vais avoir recours à mes
+jambes.</p>
+
+<p class="stage1">(Dromio s'enfuit.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce
+coquin se sera laissé escamoter tout mon argent. On dit
+que cette ville est remplie<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de fripons, d'escamoteurs
+adroits, qui abusent les yeux; de sorciers travaillant
+dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines
+de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs
+déguisés, de charlatans babillards, et de mille autres
+crimes autorisés. Si cela est ainsi, je n'en partirai que
+plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet
+esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en
+sûreté.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Niote 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> C'était le reproche que les anciens faisaient à cette ville,
+qu'ils appelaient proverbialement (Greek: Ephesia alexipharmaka.)</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+
+<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA <i>entrent</i></p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé
+de ramener promptement son maître ne sont revenus.
+Sûrement, Luciana, il est deux heures.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Peut-être que quelque commerçant l'aura
+invité, et il sera allé du marché dîner quelque part.
+Chère soeur, dînons, et ne vous agitez pas. Les hommes
+sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le temps qui
+soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en
+vont ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère
+soeur.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus
+étendue que la nôtre?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Parce que leurs affaires sont toujours hors
+du logis.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le
+prend mal.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Oh! sachez qu'il est la bride de votre
+volonté.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il n'y a que des ânes qui se laissent brider
+ainsi.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Une liberté récalcitrante est frappée par le
+malheur.&mdash;Il n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre,
+dans la mer et dans le firmament, qui n'ait ses bornes.&mdash;Les
+animaux, les poissons et les oiseaux ailés sont
+soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les
+hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les
+créatures, souverains du vaste monde et de l'humide
+empire des mers, doués d'âmes et d'intelligences, d'un
+rang bien au-dessus des poissons et des oiseaux, sont les
+maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre
+volonté soit donc soumise à leur convenance.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;C'est cette servitude qui vous empêche de
+vous marier?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Non pas cela, mais les embarras du lit
+conjugal.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter
+l'autorité.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Avant que j'apprenne à aimer, je veux
+m'exercer à obéir.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et si votre mari allait faire quelque incartade
+ailleurs?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais
+patience.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Tant que la patience n'est pas troublée, il
+n'est pas étonnant qu'elle reste calme. Il est aisé d'être
+doux quand rien ne contrarie. Une âme est-elle malheureuse,
+écrasée sous l'adversité, nous lui conseillons d'être
+tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si nous
+étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous
+plaindrions nous-mêmes tout autant, ou plus encore.
+Ainsi, vous qui n'avez point de méchant mari qui vous
+chagrine, vous prétendez me consoler en me recommandant
+une patience qui ne donne aucun secours; mais si
+vous vivez assez pour vous voir traitée comme moi, vous
+mettrez bientôt de côté cette absurde patience.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce
+que pour en essayer.&mdash;Mais voilà votre esclave qui
+revient; votre mari n'est pas loin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh bien! ton maître tardif est-il sous la
+main<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment, il est sous deux mains avec moi.
+C'est ce que peuvent attester mes deux oreilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Niote 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>At hand</i>, c'est-à-dire sur tes pas.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon
+oreille. Maudite soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre!</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;A-t-il donc parle d'une manière si équivoque,
+que tu n'aies pu sentir sa pensée?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que
+trop bien ses coups; et malgré cela si confusément, que
+je les ai à peine <i>compris</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Niote 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Stand</i> et <i>under stand. Stand under</i>, être dessous et comprendre.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin
+pour revenir au logis? Il paraît qu'il se soucie bien de
+plaire à sa femme!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement
+de l'ordre du croissant.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;De l'ordre du croissant, coquin!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais,
+certes, il est tout à fait lunatique<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.&mdash;Quand je l'ai pressé
+de venir dîner, il m'a redemandé mille marcs d'or.&mdash;<i>Il
+est temps de dîner</i>, lui ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il répondu.&mdash;<i>Vos
+viandes brûlent</i>, ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il dit.&mdash;<i>Allez-vous
+venir?</i> ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il dit, <i>où sont les mille
+marcs que je t'ai donnés, scélérat</i>?&mdash;<i>Le cochon de lait</i>, ai-je
+dit, <i>est tout brûlé</i>.&mdash;<i>Mon or</i>, dit-il.&mdash;<i>Ma maîtresse, monsieur</i>,
+ai-je dit.&mdash;<i>Qu'elle aille se pendre ta maîtresse! je ne
+connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Niote 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Nous avons traduit <i>horn mad</i> par: être de l'ordre du croissant,
+pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte:</p>
+
+<p>DROM. <i>My master is horn mad,</i>
+ADR. <i>Horn mad, thou villain!</i>
+DROM. <i>I mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Qui a dit cela?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est mon maître qui l'a dit. <i>Je ne connais,</i>
+dit-il, <i>ni maison, ni femme, ni maîtresse</i>.&mdash;En sorte que,
+grâce à lui, je vous rapporte sur mes épaules le message
+dont ma langue devait naturellement être chargée;
+car, pour conclure, il m'a battu sur la place.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Retourne vers lui, misérable, et ramène-le
+au logis.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer
+encore au logis avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y
+quelque autre messager.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Retourne, esclave, ou je vais te fendre la
+tête en quatre<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Niote 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p class="i10"><i>I will break thy pate a cross</i>,</p>
+
+<p>DROM. <i>And he will bless that cross with other beating</i>.</p></blockquote>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Et lui bénira cette croix avec d'autres
+coups; entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître
+à la maison.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes
+avec moi, pour que vous me repoussiez comme une
+balle de paume? Vous me repoussez vers lui et lui me
+repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps
+ce service, vous ferez bien de me recouvrir de
+cuir<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Niote 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On comprend que <i>rond</i> est ici synonyme de <i>sphérique</i>.</blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Fi! comme l'impatience rembrunit votre
+visage!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie
+ses favorites, tandis que moi je languis au logis après un
+sourire. Le temps importun a-t-il ravi la beauté séduisante
+de mon pauvre visage? Alors, c'est lui qui l'a flétri.
+Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile?
+Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est
+sa dureté pire que celle du marbre qui l'a émoussée.
+Leur brillante parure attire-t-elle ses affections? Ce n'est
+pas ma faute: il est le maître de mes biens. Quels ravages
+y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est lui
+seul qui a altéré mes traits.&mdash;Un regard joyeux ranimerait
+bientôt ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit
+les palissades et va chercher pâture loin de ses
+foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus pour lui
+qu'une vieille surannée.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc!
+chassez-la d'ici.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Des folles insensibles peuvent seules supporter
+de pareils torts. Je sais que ses yeux portent
+ailleurs leur hommage; autrement, quelle cause l'empêcherait
+d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a promis
+une chaîne.&mdash;Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il
+me refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime.
+Je vois que le bijou le mieux émaillé perd son lustre;
+que si l'or résiste longtemps au frottement, à la fin il
+s'use sous le toucher; de même, il n'est point d'homme,
+ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent.
+Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses
+yeux, j'userai dans les larmes ce qui m'en reste, et je
+mourrai dans les pleurs.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que d'amantes insensées se dévouent à la
+jalousie furieuse!</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;L'or que j'ai remis à Dromio est déposé
+en sûreté au Centaure, et mon esclave soigneux est allé
+errer dans la ville à la quête de son maître... D'après
+mon calcul et le rapport de l'hôte, je n'ai pu parler à
+Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais, le
+voilà qui vient. <span class="stage2">(<i>Entre Dromio de Syracuse</i>.)</span> Eh bien! monsieur,
+avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez
+les coups, vous n'avez qu'à recommencer votre
+badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le Centaure?
+vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous
+avait envoyé me chercher pour diner? mon logement
+était au Phénix?&mdash;Aviez-vous donc perdu la raison pour
+me faire des réponses si extravagantes?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Quelles réponses, monsieur? Quand vous
+ai-je parlé ainsi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y
+a pas une demi-heure.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne vous ai pas revu depuis que vous
+m'avez envoyé d'ici au Centaure, avec l'or que vous
+m'aviez confié.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt,
+et tu m'as parlé d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui
+me déplaisait fort, comme tu l'as senti, j'espère.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis fort aise de vous voir dans cette veine
+de bonne humeur: mais que veut dire cette plaisanterie?
+Je vous en prie, mon maître, expliquez-vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! veux-tu me railler encore, et me
+braver en face? Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends
+ceci et cela.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le frappe.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre
+badinage devient un jeu sérieux. Quelle est votre raison
+pour me frapper ainsi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Parce que je te prends quelquefois pour
+mon bouffon, et que je cause familièrement avec toi, ton
+insolence se moquera de mon affection, et interrompra
+sans façon mes heures sérieuses! Quand le soleil brille,
+que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses
+rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs.
+Quand tu voudras plaisanter avec moi, étudie mon
+visage, et conforme tes manières à ma physionomie, ou
+bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode dans
+ta calotte.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez
+votre batterie, je préfère que ce soit une tête; mais si
+vous faites durer longtemps ces coups, il faudra me procurer
+une calotte pour ma tête, et la mettre à l'abri,
+sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes
+épaules.&mdash;Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ne le sais-tu pas?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je
+suis battu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Te dirai-je pourquoi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit
+que tout pourquoi a son parce que.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;D'abord, pour avoir osé me railler; et
+pourquoi encore?&mdash;Pour venir me railler une seconde
+fois.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A-t-on jamais battu un homme si mal à
+propos, quand dans le pourquoi et le parce que, il n'y a
+ni rime ni raison?&mdash;Allons, monsieur, je vous rends
+grâces.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu me remercies, et pourquoi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que
+vous m'avez donné pour rien<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Niote 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je te payerai bientôt cela, en te donnant
+rien pour quelque chose.&mdash;Mais, dis-moi, est-ce l'heure
+de dîner?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, monsieur; je crois que le dîner manque
+de ce que j'ai.....</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Voyons, qu'est-ce?...</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De sauce<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Niote 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Basting</i>, du verbe <i>baste</i>, arroser et rosser.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Eh bien! alors, il sera sec.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas
+goûter.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et la raison?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne
+me vaille une autre sauce de coups de bâtons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Niote 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> C'est toujours le mot <i>basting</i> qui fournit l'équivoque.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, apprends à plaisanter à propos;
+il est un temps pour toute chose.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'aurais nié cela, avant que vous fussiez
+devenu si colère.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;D'après quelle règle?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Diable, monsieur! d'après une règle aussi
+simple que la tête chauve du vieux père le Temps lui-même.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Voyons-la.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Il n'y a point de temps pour recouvrer ses
+cheveux, quand l'homme devient naturellement chauve.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ne peut-il pas les recouvrer par <i>amende
+et recouvrement</i>?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, en payant une amende pour porter
+perruque, et en recouvrant les cheveux qu'a perdus un
+autre homme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pourquoi le temps est-il si pauvre en
+cheveux, puisque c'est une sécrétion si abondante?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Parce que c'est un don qu'il prodigue aux
+animaux; et ce qu'il ôte aux hommes en cheveux il le
+leur rend en esprit.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment! mais il y a bien des hommes
+qui ont plus de cheveux que d'esprit.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit
+de perdre les cheveux.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que
+les hommes dont les cheveux sont abondants sont de
+bonnes gens sans esprit.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Plus un homme est simple, plus il perd
+vite. Toutefois il perd avec une sorte de gaieté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pour quelle raison?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pour deux raisons, et deux bonnes.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, ne dis pas <i>bonnes</i>, je t'en prie.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Alors, pour deux raisons sûres.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, pas <i>sûres</i> dans une chose fausse.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Alors, pour des raisons certaines.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Nomme-les.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;L'une pour épargner l'argent que lui coûterait
+sa frisure; l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne
+tombent pas dans sa soupe.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu cherches à prouver, n'est-ce pas,
+qu'il n'y a pas de temps pour tout?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur?
+et surtout n'ai-je pas prouvé qu'il n'y a pas de temps
+pour recouvrer les cheveux qu'on a perdus naturellement?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mais tu n'as pas donné une raison solide,
+pour prouver qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vais y remédier. Le Temps lui-même est
+chauve; ainsi donc, jusqu'à la fin du monde, il aura un
+cortège d'hommes chauves.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je savais que la conclusion serait chauve.
+Mais, doucement, qui nous fait signe là-bas?...</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné
+et mécontent: tu réserves tes doux regards pour quelque
+autre maîtresse: je ne suis plus ton Adriana, ton
+épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais serment
+qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton
+oreille que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant
+à tes yeux que mes regards; point de toucher aussi
+flatteur pour ta main que lorsqu'elle touchait la mienne;
+point de mets délicieux qui te plût que ceux que je te
+servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux,
+oh! comment arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de
+toi-même? Oui, je dis éloigné de toi-même, l'étant de
+moi qui, étant incorporée avec toi, inséparable de toi,
+suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah! ne te
+sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé,
+qu'il te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte
+d'eau dans l'océan, et de la puiser ensuite sans mélange,
+sans addition ni diminution quelconque, qu'il te l'est
+de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi. Oh! combien
+ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement
+dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui
+t'est consacré, est souillé par une grossière volupté. Ne
+me cracherais-tu pas au visage? ne me repousserais-tu
+pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la face? ne
+déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane?
+n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main
+perfide? et ne le briserais-tu pas avec le serment du divorce?
+Je sais que tu le peux: eh bien! fais-le donc dès
+ce moment..... Je suis couverte d'une tache adultère;
+mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si
+nous deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois
+infidèle, je reçois le poison mêlé dans tes veines, et je
+suis prostituée par ta contagion.&mdash;Sois constant et fidèle
+à ta couche légitime, alors je vis sans souillure, et toi
+sans déshonneur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Est-ce à moi que vous parlez, belle
+dame? Je ne vous connais pas. Il n'y a pas deux heures
+que je suis dans Éphèse, aussi étranger à votre ville
+qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon esprit
+pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre
+un seul mot de ce que vous me dites.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Fi! mon frère; comme le monde est changé
+pour vous! Quand donc avez-vous jamais traité ainsi ma
+soeur? Elle vous a envoyé chercher par Dromio pour
+dîner.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Par Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Par moi?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée,
+qu'il t'avait souffleté et qu'en te battant il avait
+renié ma maison pour la sienne, et moi pour sa femme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Avez-vous parlé à cette dame?
+Quel est donc le noeud et le but de cette intrigue?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à
+ce moment.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur
+la place les propres paroles qu'elle vient de dire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment se fait-il donc qu'elle nous
+appelle ainsi par nos noms, à moins que ce ne soit par
+inspiration?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si
+grossièrement, de concert avec votre esclave, et de l'exciter
+à me contrarier! Je veux bien que vous ayez le
+droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet outrage
+par le mépris.&mdash;Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu
+es l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, dont la
+faiblesse mariée à ta force partage ta vigueur: si quelque
+objet te détache de moi, ce ne peut être qu'une vile
+plante, un lierre usurpateur, ou une mousse inutile,
+qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte
+et vit aux dépens de ton honneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Niote 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a>
+<p><i>Lenta qui velut asoitas,<br>
+Vitis implicat arbores,<br>
+Implicabitur in tuum<br>
+Complexum</i>.....<br>
+CATULLE.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est à moi qu'elle parle! elle me prend
+pour le sujet de ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée
+en songe? ou suis-je endormi en ce moment, et m'imaginai-je
+entendre tout ceci? Quelle erreur trompe nos
+oreilles et nos yeux?&mdash;Jusqu'à ce que je sois éclairci de
+cette incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est
+offerte.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dromio, va dire aux domestiques de servir
+le dîner.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe
+comme un pécheur. C'est ici le pays des fées. O malice
+des malices! Nous parlons à des fantômes, à des hiboux,
+à des esprits fantasques. Si nous ne leur obéissons pas,
+voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou
+nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu
+de répondre, Dromio, frelon, limaçon, fainéant, sot que
+tu es?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je
+le suis aussi.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu conserves ta forme ordinaire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;-Non; je suis un singe.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Si tu es changé en quelque chose, c'est en
+âne.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Cela est vrai: elle me mène par le licou, et
+j'aspire à paître le gazon.&mdash;C'est vrai, je suis un âne;
+autrement pourrait-il se faire que je ne la connusse pas
+aussi bien qu'elle me connaît?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, allons, je ne veux plus être si folle
+que de me mettre le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis
+que le valet et le maître se moquent de mes maux en
+riant.&mdash;Allons, monsieur, venez dîner: Dromio, songe à
+garder la porte.&mdash;Mon mari, je dînerai en haut avec
+vous aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession
+de tous vos tours.&mdash;Toi, drôle, si quelqu'un vient demander
+ton maître, dis qu'il dîne dehors, et ne laisse
+entrer âme qui vive.&mdash;Venez, ma soeur.&mdash;Dromio, fais
+bien ton devoir de portier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou
+dans l'enfer? Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans
+mon bon sens? Connu de celles-ci, et déguisé pour moi-même,
+je dirai comme elles, je le soutiendrai avec persévérance,
+et me laisserai aller à l'aventure dans ce
+brouillard.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, ferai-je le portier à la porte?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne
+veux que je te casse la tête.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Allons, venez, Antipholus. Nous dînons
+trop tard.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>, DROMIO <i>d'Éphèse</i>, ANGELO<br>
+ET BALTASAR.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Honnête seigneur Angelo, il
+faut que vous nous excusiez tous: ma femme est de
+mauvaise humeur, quand je ne suis pas exact. Dites que
+je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler à
+sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.&mdash;Mais
+voici un maraud qui voudrait me soutenir en face
+qu'il m'a joint sur la place et que je l'ai battu, que je
+l'ai chargé de mille marcs en or, et que j'ai renié ma
+maison et ma femme.&mdash;Ivrogne que tu es, que voulais-tu
+dire par là?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Vous direz ce que voudrez, monsieur;
+mais je sais ce que je sais. J'ai les marques de
+votre main pour prouver que vous m'avez battu sur la
+place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de
+l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Moi, je pense que tu es un âne.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Peste! il y paraît aux mauvais traitements
+que j'essuie et aux coups que je supporte. Je devrais répondre
+à un coup de pied par un coup de pied, et à ce
+compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et
+vous prendriez garde à l'âne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je
+prie Dieu que notre bonne chère réponde à ma bonne
+volonté et au bon accueil que vous recevrez ici.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Je fais peu de cas de votre bonne chère,
+monsieur, et beaucoup de votre bon accueil.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson,
+une table pleine de bon accueil vaut à peine un bon
+plat.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;La bonne chère est commune, monsieur;
+on la trouve chez tous les rustres.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et un bon accueil l'est encore plus; car,
+enfin, ce ne sont là que des mots.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Petite chère et bon accueil font un joyeux
+festin.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, pour un hôte avare et un convive
+encore plus ladre. Mais, quoique mes provisions soient
+minces, acceptez-les de bonne grâce: vous pouvez trouver
+meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur.
+&mdash;Mais, doucement; ma porte est fermée. <span class="stage2">(<i>A Dromio</i>.)</span>
+Va dire qu'on nous ouvre.</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>appelant</i>.</span>&mdash;Holà. Madeleine, Brigite, Marianne,
+Cécile, Gillette, Jenny.</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>de Syracuse, en dedans</i></span>.&mdash;Momon<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, cheval de
+moulin, chapon, faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la
+porte, ou assieds-toi sur le seuil. Veux-tu évoquer des
+filles que tu en appelles une telle quantité à la fois, quand
+une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de cette
+porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Niote 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Dans l'anglais <i>mome</i>. Ce mot doit son origine au mot français
+<i>momon</i>, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un
+silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais <i>mum</i>, silence.</blockquote>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>Quel bélître a-t-on fait notre portier?&mdash;Mon
+maître attend dans la rue.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Qu'il retourne là d'où il vient,
+de peur qu'il ne prenne froid aux pieds.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Qui donc parle là dedans?&mdash;Holà!
+ouvrez la porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Fort bien, monsieur; je vous
+dirai quand je pourrai vous ouvrir, si vous voulez me
+dire pourquoi!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Pourquoi? pour me faire dîner;
+je n'ai pas dîné aujourd'hui.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui:
+revenez quand vous pourrez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui es-tu donc pour me fermer la porte
+de ma maison?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Je suis portier pour le moment,
+monsieur, et mon nom est Dromio.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ah! fripon, tu m'as volé à la fois
+mon nom et mon emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur,
+et l'autre m'a attiré beaucoup de reproches. Si tu
+avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été à ma
+place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom,
+ou ton nom pour celui d'un âne.</p>
+
+<p>LUCE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Quel est donc ce vacarme
+que j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la
+porte?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>Fais donc entrer mon maître, Luce.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire
+à ton maître.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;O seigneur! il faut que je rie.&mdash;À
+vous le proverbe. Dois-je placer mon bâton<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Niote 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p><i>Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce,
+Have at you with another, that is&mdash;when? can you tell</i>?</p>
+
+<p>Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les
+commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.</p></blockquote>
+
+<p>LUCE.&mdash;En voici un autre; c'est-à-dire, quand?&mdash;pouvez-vous
+le dire?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Si ton nom est Luce, Luce, tu lui
+as bien répondu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Entendez-vous, petite sotte?
+vous nous laisserez entrer, j'espère?</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Je pensais à vous le demander.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et vous avez dit non.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, c'est bien, bien frappé; c'est
+coup pour coup.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, drôlesse, laisse-moi entrer.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Pourriez-vous dire au nom de qui?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Mon maître, frappez fort à la porte.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous pleurerez de ce tour, petite
+sotte, quand je devrais jeter la porte à bas.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Comment fait-on tout ce bruit quand il y a un
+pilori dans la ville!</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Qui donc fait tout
+ce vacarme à la porte?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Sur ma parole, votre ville est
+troublée par des garçons bien désordonnés.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Êtes-vous là, ma femme? Vous
+auriez pu venir un peu plus tôt.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Votre femme, monsieur le coquin?&mdash;Allons;
+éloignez-vous de cette porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Si vous étiez venu malade, monsieur,
+ce <i>coquin</i>-là, ne s'en irait pas bien portant.</p>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse.</i></span>&mdash;Il n'y a ici ni bonne
+chère, monsieur, ni bon accueil: nous voudrions bien
+avoir l'une ou l'autre.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;En discutant ce qui valait le mieux nous
+n'aurons ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Ces messieurs sont à la
+porte, mon maître; dites-leur donc d'entrer.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il y a quelque chose dans le vent qui
+nous empêchera d'entrer.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>C'est ce que vous diriez, monsieur,
+si vos habits étaient légers. Votre cuisine est chaude là
+dedans; et vous restez ici exposé au froid. Il y aurait de
+quoi rendre un homme furieux comme un cerf en rut,
+d'être ainsi vendu et acheté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va me chercher quelque chose, je briserai
+la porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Brisez quelque chose ici, et moi
+je vous briserai votre tête de fripon.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Un homme, peut briser une parole
+avec vous, monsieur, une parole n'est que du vent, et il
+peut vous la briser en face; pourvu qu'il ne la brise pas
+par derrière.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Il parait que tu as besoin de briser;
+allons, va-t'en d'ici, rustre.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Éphèse.</i>&mdash;C'en est trop, va-t'en plutôt! Je t'en
+prie, laisse-moi entrer...</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Oui, quand les oiseaux n'auront
+plus de plumes, et les poissons plus de nageoires.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, je veux entrer de force:
+va m'emprunter une grue.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Une grue sans plumes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, monsieur,
+est-ce là ce que vous voulez dire? pour un poisson sans
+nageoires, voilà un oiseau sans plumes; si un oiseau
+peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un corbeau
+ensemble.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Niote 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Crow</i>, en anglais, veut dire un corbeau et un levier. Nous
+nous sommes permis de substituer le mot de grue à celui de
+corbeau pour rendre le jeu de mots, bien qu'on se serve rarement
+d'une grue pour ouvrir les portes.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va vite me chercher une grue de fer.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Prenez patience, monsieur: oh! n'en
+venez pas à cette extrémité. Vous faites ici la guerre à
+votre réputation, et vous allez exposer à l'atteinte des
+soupçons l'honneur intact de votre épouse. Encore un
+mot:&mdash;Votre longue expérience de sa sagesse, de sa
+chaste vertu, de plusieurs années de modestie, plaident
+en sa faveur, et vous commandent de supposer quelque
+raison qui vous est inconnue; n'en doutez pas, monsieur:
+si les portes se trouvent aujourd'hui fermées pour
+vous, elle aura quelque excuse légitime à vous donner:
+laissez-vous guider par moi, quittez ce lieu avec patience,
+et allons tous dîner ensemble à l'hôtellerie du Tigre; sur
+le soir, revenez seul savoir la raison de cette conduite
+étrange. Si vous voulez entrer de force au milieu dû
+mouvement de la journée, on fera là-dessus de vulgaires
+commentaires. Les suppositions du public arriveront
+jusqu'à votre réputation encore sans tache, et survivront
+sur votre tombeau quand vous serez mort. Car la médisance
+vit héréditairement et s'établit pour toujours là où
+elle prend une fois possession.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous l'emportez. Je vais me retirer
+tranquillement, et en dépit de la joie, je prétends
+être gai.&mdash;Je connais une fille de charmante humeur,
+jolie et spirituelle, un peu écervelée, et douce pourtant.&mdash;Nous
+dînerons là: ma femme m'a souvent fait la
+guerre, mais sans sujet, je le proteste, à propos de cette
+fille; nous irons dîner chez elle.&mdash;Retournez chez vous,
+et rapportez la chaîne.&mdash;Elle est finie à l'heure qu'il est,
+j'en suis sûr. Apportez-la, je vous prie, au Porc-Épic, car
+c'est là où nous allons. Je veux faire présent de cette
+chaîne à ma belle hôtesse, ne fût-ce que pour piquer ma
+femme: mon cher ami, mon cher ami, dépêchez-vous:
+puisque ma maison refuse de me recevoir, j'irai frapper
+ailleurs, et nous verrons si l'on me rebutera de même.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans
+quelque temps d'ici.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Faites-le: cette plaisanterie me coûtera
+quelques frais.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIANA <i>paraît avec</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Eh! serait-il possible que vous eussiez tout
+à fait oublié les devoirs d'un mari? Quoi, Antipholus, la
+haine viendra-t-elle, dès le printemps de l'amour, corrompre
+les sources de votre amour? L'amour, en commençant
+de bâtir, menacera-t-il déjà ruine? Si vous avez
+épousé ma soeur pour sa fortune, du moins, en considération
+de sa fortune, traitez-la avec plus de douceur. Si
+vous aimez ailleurs, faites-le en secret; masquez votre
+amour perfide de quelque apparence de mystère, et que
+ma soeur ne le lise pas dans vos yeux. Que votre langue
+ne soit pas elle-même le héraut de votre honte; un tendre
+regard, de douces paroles, conviennent à la déloyauté;
+parez le vice de la livrée de la vertu; conservez
+le maintien de l'innocence, quoique votre coeur soit coupable;
+apprenez au crime à porter l'extérieur de la sainteté;
+soyez perfide en silence: quel besoin a-t-elle de
+savoir vos fautes? Quel voleur est assez insensé pour se
+vanter de ses larcins? C'est une double injure de négliger
+votre lit et de le lui laisser deviner dans vos regards à
+table. Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde
+qu'il peut se ménager. Les mauvaises actions sont doublées
+par les mauvaises paroles. Hélas! pauvres femmes!
+Faites-nous croire au moins, puisqu'il est aisé de nous
+en faire accroire, que vous nous aimez. Si les autres
+ont le bras, montrez-nous du moins la manche, nous
+sommes asservies à tous vos mouvements, et vous nous
+faites mouvoir comme vous voulez. Allons, mon cher
+frère, rentrez dans la maison; consolez ma soeur, réjouissez-la,
+appelez-la votre épouse. C'est un saint mensonge
+que de manquer un peu de sincérité, quand la
+douce voix de la flatterie dompte la discorde.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Ma chère dame (car je ne
+sais pas votre nom; et j'ignore par quel prodige vous
+avez pu deviner le mien), votre science et votre bonne
+grâce ne font de vous rien moins qu'une merveille du
+monde; vous êtes une créature divine: enseignez-moi,
+et ce que je dois penser, et ce que je dois dire. Manifestez
+à mon intelligence grossière, terrestre, étouffée sous les
+erreurs, faible, légère et superficielle, le sens de l'énigme
+cachée dans vos paroles obscures: pourquoi travaillez-vous
+contre la simple droiture de mon âme pour l'égarer
+dans des espaces inconnus? Êtes-vous un dieu? Voulez-vous
+me créer de nouveau? Transformez-moi donc, et
+je céderai à votre puissance. Mais si je suis bien moi, je
+sais bien alors que votre soeur éplorée n'est point mon
+épouse, et je ne dois aucun hommage à sa couche. Je
+me sens bien plus, bien plus entraîné vers vous. Ah! ne
+m'attirez pas par vos chants, douce sirène, pour me
+noyer dans le déluge de larmes que répand votre soeur;
+chante, enchanteresse, pour toi-même; et je t'adorerai:
+déploie sur l'onde argentée ta chevelure adorée, et tu
+seras le lit où je me coucherai. Dans cette supposition
+brillante, je croirai que la mort est un bien pour celui
+qui a de tels moyens de mourir, que l'amour, cet être
+léger, se noie si elle s'enfonce sous l'eau.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Quoi, êtes-vous fou de me tenir ce discours?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, je ne suis point fou, mais je suis
+confondu; je ne sais comment.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Cette illusion vient de vos yeux.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est pour avoir regardé de trop près vos
+rayons, brillant soleil.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Regardez ce que vous devez, et votre vue
+s'éclaircira.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Autant fermer les yeux, ma bien-aimée,
+que de les tenir ouverts sur la nuit.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Quoi! vous m'appelez votre bien-aimée?
+Donnez ce nom à ma soeur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;À la soeur de votre soeur.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Vous voulez dire ma soeur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non: c'est vous-même, vous la plus
+chère moitié de moi-même: l'oeil pur de mon oeil, le
+cher coeur de mon coeur; vous, mon aliment, ma fortune,
+et l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon ciel
+sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ma soeur est tout cela, ou du moins devrait
+l'être.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Prenez vous-même le nom de soeur, ma
+bien-aimée, car c'est à vous que j'aspire: c'est vous que
+je veux aimer, c'est avec vous que je veux passer ma vie.
+Vous n'avez point encore de mari; et moi, je n'ai point
+encore d'épouse: donnez-moi votre main.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Oh! doucement, monsieur: arrêtez, je vais
+aller chercher ma soeur, pour lui demander son agrément.</p>
+
+<p class="stage1">(Luciana sort.)</p>
+<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Eh bien! Dromio? Où cours-tu
+si vite?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Me connaissez-vous, monsieur? Suis-je bien
+Dromio? Suis-je votre valet, suis-je bien moi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu es Dromio, tu es mon valet; tu es
+toi-même.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis un âne, je suis le valet d'une femme,
+et avec tout cela, moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment, le valet d'une femme? Et
+comment, toi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, monsieur, outre que je suis moi,
+j'appartiens encore à une femme; à une femme qui me
+revendique, à une femme qui me pourchasse, à une
+femme qui veut m'avoir.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quels droits fait-elle valoir sur toi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez
+sur votre cheval; elle prétend me posséder comme une
+bête de somme: non pas que, si j'étais une bête, elle
+voulût m'avoir: mais c'est elle qui, étant une créature
+fort bestiale, prétend avoir des droits sur moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui est-elle?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Un corps fort respectable: oui, une femme
+dont un homme ne peut parler sans dire: <i>sauf votre
+respect</i>. Je n'ai qu'un assez maigre bonheur dans cette
+union, et cependant c'est un mariage merveilleusement
+gras.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Que veux-tu dire, un mariage merveilleusement
+gras?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Hé! oui, monsieur: c'est la fille de cuisine,
+elle est toute pleine de graisse: et je ne sais trop qu'en
+faire, à moins que ce ne soit une lampe, pour me sauver
+loin d'elle à sa propre clarté. Je garantis que ses habits,
+et le suif dont ils sont pleins chaufferaient un hiver de
+Pologne: si elle vit jusqu'au jugement dernier, elle brûlera
+une semaine de plus que le monde entier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quelle est la couleur de son teint?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Basanée comme le cuir de mon soulier, mais
+sa figure n'est pas tenue aussi proprement. Pourquoi
+cela? Parce qu'elle transpire tellement, qu'un homme en
+aurait par-dessus les souliers.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est un défaut que l'eau peut corriger.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, monsieur: c'est entré dans la peau:
+le déluge de Noé n'en viendrait pas à bout.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Nell, monsieur; mais son nom et trois
+quarts<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, c'est-à-dire qu'une aune et trois quarts ne suffiraient
+pas pour la mesurer d'une hanche à l'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Niote 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Nell</i> et <i>an ell</i>, une aune.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Elle porte donc quelque largeur?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Elle n'est pas plus longue de la tête aux
+pieds, que d'une hanche à l'autre. Elle est sphérique
+comme un globe: je pourrais étudier la géographie sur
+elle.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Dans quelle partie de son corps est située
+l'Irlande?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, monsieur, dans les fesses: je l'ai reconnue
+aux marais.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où est l'Écosse?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je l'ai reconnue à l'aridité: elle est dans la
+paume de la main.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et la France?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Sur son front, armée et retournée, et faisant
+la guerre à ses cheveux<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Niote 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de boutons, l'un des
+symptômes de la maladie appelée <i>morbus gallicus</i>.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et l'Angleterre?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'ai cherché les rochers de craie: mais je
+n'ai pu y reconnaître aucune blancheur: je conjecture,
+qu'elle pourrait être sur son menton, d'après le flux salé
+qui coulait entre elle et la France.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et l'Espagne?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, je ne l'ai pas vue: mais je l'ai sentie,
+à la chaleur de l'haleine.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où sont l'Amérique, les Indes?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi
+de rubis, d'escarboucles, de saphirs, tournant leur
+riche aspect vers la chaude haleine de l'Espagne, qui
+envoyait des flottes entières pour se charger à son nez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où étaient la Belgique, les Pays-Bas?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! monsieur; je n'ai pas été regarder si bas.&mdash;Pour
+conclure, cette souillon ou sorcière a réclamé
+ses droits sur moi, m'a appelé Dromio, a juré que j'étais
+fiancé avec elle, m'a dit quelles marques particulières
+j'avais sur le corps, par exemple, la tache que j'ai sur
+l'épaule, le signe que j'ai au cou, le gros porreau que
+j'ai au bras gauche, si bien que, confondu d'étonnement,
+je me suis enfui loin d'elle comme d'une sorcière. Et je
+crois que, si mon sein n'avait pas été rempli de foi, et
+mon coeur d'acier, elle m'aurait métamorphosé en roquet,
+et m'aurait fait tourner le tournebroche.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va, pars sur-le-champ; cours au grand
+chemin: si le vent souffle quelque peu du rivage, je
+ne veux pas passer la nuit dans cette ville. Si tu trouves
+quelque barque qui mette à la voile, reviens au marché,
+où je me promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si
+tout le monde nous connaît, et que nous ne connaissions
+personne, il est temps, à mon avis, de plier bagage et de
+partir.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Comme un homme fuirait un ours pour
+sauver sa vie, je fuis, moi, celle qui prétend devenir ma
+femme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il n'y a que des sorcières qui habitent
+ce pays-ci, et en conséquence il est grand temps que je
+m'en aille. Celle qui m'appelle son mari, mon coeur l'abhorre
+pour épouse; mais sa charmante soeur possède
+des grâces ravissantes et souveraines; son air et ses discours
+sont si enchanteurs que j'en suis presque devenu
+parjure à moi-même. Mais, pour ne pas me rendre coupable
+d'un outrage contre moi-même, je boucherai mes
+oreilles aux chants de la sirène.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Monsieur Antipholus?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, c'est là mon nom.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je le sais bien, monsieur. Tenez, voilà la
+chaîne. Je croyais vous trouver au Porc-Épic: la chaîne
+n'était pas encore finie; c'est ce qui m'a retardé si longtemps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Que voulez-vous que je fasse de cela?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ce qu'il vous plaira, monsieur; je l'ai faite
+pour vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Faite pour moi, monsieur! Je ne vous
+l'ai pas commandée.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Pas une fois, pas deux fois, mais vingt fois:
+allez, rentrez au logis, et faites la cour à votre femme
+avec ce cadeau; et bientôt, à l'heure du souper, je viendrai
+vous voir et recevoir l'argent de ma chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent
+à l'instant, de peur que vous ne revoyiez plus ni
+chaîne ni argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous êtes jovial, monsieur: adieu, à tantôt.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il m'est impossible de dire ce que je dois
+penser de tout ceci; mais ce que je sais du moins fort
+bien, c'est qu'il n'est point d'homme assez sot pour refuser
+une si belle chaîne qu'on lui offre. Je vois qu'ici
+un homme n'a pas besoin de se tourmenter pour vivre,
+puisqu'on fait dans les rues de si riches présents. Je vais
+aller à la place du Marché, et attendre là Dromio; si
+quelque vaisseau met à la voile, je pars aussitôt.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p>
+
+<p class="stage1">UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER<br>
+DE JUSTICE.</p>
+
+<p>LE MARCHAND, <i>à Angelo</i>.&mdash;Vous savez que la somme est
+due depuis la Pentecôte, et que depuis ce temps je ne
+vous ai pas beaucoup importuné; je ne le ferais pas
+même encore, si je n'allais pas partir pour la Perse, et
+que je n'eusse pas besoin de guilders<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> pour mon voyage:
+ainsi satisfaites-moi sur-le-champ, ou je vous fais arrêter
+par cet officier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Niote 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Guilders</i>, pièce de monnaie valant depuis un shilling (douze
+sous) jusqu'à deux shillings.</blockquote>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Justement la même somme dont je vous suis
+redevable m'est due par Antipholus; et au moment même
+où je vous ai rencontré, je venais de lui livrer une chaîne.
+A cinq heures, j'en recevrai le prix: faites-moi le plaisir
+de venir avec moi jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon
+obligation, et je vous remercierai.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>les apercevant, à Angelo</i>.</span>&mdash;Vous pouvez vous
+en épargner la peine: voyez, le voilà qui vient.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Pendant que je vais chez l'orfèvre,
+va, toi, acheter un bout de corde; je veux m'en
+servir sur ma femme et ses confédérés, pour m'avoir
+fermé la porte dans la journée.&mdash;Mais quoi! j'aperçois
+l'orfèvre.&mdash;Va-t'en; achète-moi une corde, et rapporte-la
+moi à la maison.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ah! je vais acheter vingt mille livres
+de rente! je vais acheter une corde!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Un homme vraiment est bien
+assisté, qui compte sur vous! J'avais promis votre visite
+et la chaîne, mais je n'ai vu ni chaîne ni orfèvre. Apparemment
+que vous avez craint que mon amour ne durât
+trop longtemps, si vous l'enchaîniez; et voilà pourquoi
+vous n'êtes pas venu.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Avec la permission de votre humeur joviale,
+voici la note du poids de votre chaîne, jusqu'au dernier
+carat, le titre de l'or et le prix de la façon: le tout monte
+à trois ducats de plus que je ne dois à ce seigneur.&mdash;Je
+vous prie, faites-moi le plaisir de m'acquitter avec lui
+sur-le-champ; car il est prêt à s'embarquer, et n'attend
+que cela pour partir.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je n'ai pas sur moi la somme
+nécessaire; d'ailleurs j'ai quelques affaires en ville. Monsieur,
+menez cet étranger chez moi; prenez avec vous
+la chaîne, et dites à ma femme de solder la somme en la
+recevant; peut-être y serai-je aussitôt que vous.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Alors vous lui porterez la chaîne vous-même?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non, prenez-la avec vous, de
+peur que je n'arrive à temps.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous
+sur vous?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Si je ne l'ai pas, moi, monsieur,
+j'espère que vous l'avez; sans cela vous pourriez vous
+en retourner sans votre argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, monsieur, je vous prie, donnez-moi
+la chaîne. Le vent et la marée attendent ce seigneur, et
+j'ai à me reprocher de l'avoir déjà retardé ici trop longtemps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Mon cher monsieur, vous usez
+de ce prétexte pour excuser votre manque de parole au
+Porc-Épic; ce serait à moi à vous gronder de ne l'y avoir
+pas apportée. Mais, comme une femme acariâtre vous
+commencez à quereller le premier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;L'heure s'avance. Allons, monsieur,
+je vous prie, dépêchez.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous voyez comme il me tourmente.... Vite,
+la chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Eh bien! portez-la à ma femme,
+et allez chercher votre argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, allons; vous savez bien que je vous
+l'ai donnée tout à l'heure: ou envoyez la chaîne, ou envoyez
+par moi quelque gage.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, vous poussez le badinage
+jusqu'à l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous prie,
+que je la voie.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Mes affaires ne souffrent pas toutes ces
+longueurs: mon cher monsieur, dites-moi si vous voulez
+me satisfaire ou non; si vous ne voulez pas, je vais
+laisser monsieur entre les mains de l'officier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Moi, vous satisfaire? Et en quoi
+vous satisfaire?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;En donnant l'argent que vous me devez pour
+la chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je ne vous en dois point, jusqu'à
+ce que je l'ai reçue.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Eh! vous savez que je vous l'ai remise, il y
+a une demi-heure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous ne m'avez point donné
+de chaîne: vous m'offensez beaucoup en me le disant.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous m'offensez bien davantage, monsieur,
+en le niant. Considérez combien cela intéresse mon crédit.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Allons, officier, arrêtez-le à ma requête.</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>&mdash;Je vous arrête, et je vous somme,
+au nom du duc, d'obéir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Cet affront compromet ma réputation.
+(<i>A Antipholus</i>.)&mdash;Ou consentez à payer la somme à mon
+acquit, ou je vous fais arrêter par ce même officier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Consentir à payer une chose
+que je n'ai jamais reçue!&mdash;Arrête-moi, fou que tu es, si
+tu l'oses.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voilà les frais.&mdash;Arrêtez-le, officier.....Je
+n'épargnerais pas mon frère en pareil cas, s'il m'insultait
+avec tant de mépris.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Je vous arrête, monsieur; vous entendez
+la requête.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je vous obéis, jusqu'à ce que
+je vous donne caution. (<i>A Angelo</i>.)&mdash;Mais fripon, vous me
+payerez cette plaisanterie de tout l'or que peut renfermer
+votre magasin.</p>
+
+<p>ANGELO,&mdash;Monsieur, j'aurai justice dans Éphèse, à
+votre honte publique, je ne peux en douter.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, il y a une barque d'Épidaure
+qui n'attend que son armateur à bord, après quoi, monsieur,
+elle met à la voile. J'ai porté à bord notre bagage;
+j'ai acheté de l'huile, du baume et de l'eau-de-vie. Le
+navire est tout appareillé; un bon vent souffle joyeusement
+de terre, on n'attend plus que l'armateur et vous,
+monsieur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, un fou maintenant!
+Que veux-tu dire, imbécile? Coquin, quel vaisseau d'Épidaure
+m'attend, moi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Le vaisseau sur lequel vous m'avez envoyé
+pour retenir notre passage.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Esclave ivrogne, je t'ai envoyé
+chercher une corde, et je t'ai dit pourquoi, et ce que j'en
+voulais faire.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Vous m'avez tout autant envoyé,
+monsieur, au bout de la corde.&mdash;Vous m'avez
+envoyé à la baie, monsieur, chercher une barque.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;J'examinerai cette affaire plus
+à loisir: et j'apprendrai à tes oreilles à m'écouter avec
+plus d'attention. Va donc droit chez Adriana, maraud,
+porte lui cette clef, et dis-lui que dans le pupitre qui est
+couvert d'un tapis de Turquie, il y a une bourse remplie
+de ducats: qu'elle me l'envoie; dis-lui que je suis arrêté
+dans la rue, et que ce sera ma caution: cours promptement,
+esclave: pars.&mdash;Allons, officier, je vous suis à la
+prison, jusqu'à ce qu'il revienne.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse, seul</i>.&mdash;Chez Adriana! c'est-à-dire,
+celle chez laquelle nous avons diné, où Dousabelle m'a
+réclamé pour son mari: elle est un peu trop grosse,
+j'espère, pour que je puisse l'embrasser; il faut que j'y
+aille, quoique contre mon gré: car il faut que les valets
+exécutent les ordres de leurs maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comment, Luciana, il t'a tentée à ce point?
+As-tu pu lire dans ses yeux si ses instances étaient sérieuses
+ou non? Était-il coloré ou pâle, triste ou gai?
+Quelles observations as-tu faites en cet instant, sur les
+météores de son coeur qui se combattaient sur son visage<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Niote 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Allusion à ces météores de l'atmosphère qui ressemblent à
+des rangs de combattants. Shakspeare leur compare ailleurs les
+guerres civiles, WARBURTON.</blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;D'abord, il a nié que vous eussiez aucun
+droit sur lui?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il voulait dire qu'il agissait comme si je
+n'en avais aucun, et je n'en suis que plus indignée.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ensuite il m'a juré qu'il était étranger ici.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et il a juré la vérité tout en se parjurant.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Alors j'ai intercédé pour vous.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh bien! qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;L'amour que je réclamais pour vous, il me
+l'a demandé à moi.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Avec quelles persuasions a-t-il sollicité ta
+tendresse?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dans des termes qui, dans une demande
+honnête, eussent pu émouvoir. D'abord il a vanté ma
+beauté, ensuite mon esprit.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Lui as-tu répondu poliment?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ayez patience, je vous en conjure.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille.
+Il faut que ma langue se satisfasse, si mon coeur
+ne le peut pas. Il est tout défiguré, contrefait, vieux et
+flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa personne,
+difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot
+et brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore
+plus pervers dans son âme.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et pourquoi donc être jalouse d'un tel
+homme? On ne pleure jamais un mal perdu quand il
+s'en va.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Ah! mais je pense bien mieux de lui que je
+n'en parle. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore plus
+difforme aux yeux des autres. Le vanneau crie loin de
+son nid, pour qu'on s'en éloigne<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Tandis que ma
+langue le maudit, mon coeur prie pour lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Niote 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Le vanneau, dit-on, cherche à éloigner l'attention de son nid
+en poussant des cris plaintifs le plus loin possible de l'endroit où
+sa femelle couve.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes
+chères dames, hâtez-vous.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est à force de courir.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Où est ton maître, Dromio? Est-il en
+santé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, il est descendu dans les limbes du
+Tartare, pire que l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui
+dure toujours<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> l'a saisi: un diable, dont le coeur est
+revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup, et pis
+encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous
+met la main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les
+allées, les quais et les rues; un limier qui va et vient<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>,
+et qui évente la trace des pas, enfin, quelqu'un qui
+traîne les pauvres âmes en enfer avant le jugement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Niote 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Buff</i> était une expression vulgaire, pour dire la peau d'un
+homme, le vêtement qui dure autant que le corps. <i>Everlasting
+garment</i> peut donc se rendre littéralement par <i>l'habit qui dure
+toujours</i>. On peut aussi dire <i>un diable en habit d'immortelle</i>,
+comme Letourneur; et voici la note de Steevens citée par lui:
+«Du temps de Shakspeare, les sergents étaient vêtus d'une sorte
+d'étoffe appelée encore aujourd'hui <i>immortelle</i>, à cause de sa
+longue durée.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Niote 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Runs counter</i>, c'est-à-dire qui retourne aur ses pas, comme
+un limier qui a perdu la piste. Il y a donc contradiction avec la
+phrase suivante, qui signifie <i>éventer la trace</i>. Mais cette ambiguïté
+tient à un jeu de mots sur <i>counter, fausse voie à la chasse</i>,
+et nom d'une prison de Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Niote 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a><p><i>Enfer</i>, c'était le nom donné, en Angleterre, au cachot le plus
+obscur d'une prison.</p>
+
+<p>Il y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échiquier
+où l'on retenait les débiteurs de la couronne.</p>
+
+<p>Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot <i>buff</i>,
+et appelle le sergent le portrait du vieil Adam, c'est-à-dire
+l'Adam avant sa chute, d'Adam tout nu.]</p>
+</blockquote>
+
+
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comment! de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est
+arrêté pour cette affaire<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Niote 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Au lieu de <i>on the case</i> il faut lire, selon Gray, <i>out the case</i>,
+ce qui exprimerait l'espèce d'action de celui à qui on fait un
+tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par la loi.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Quoi! il est arrêté? Dis-moi, à la requête
+de qui?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais pas bien à la requête de qui il est
+arrêté; mais, tout ce que je puis dire, c'est que celui qui
+l'a arrêté est vêtu d'un surtout de buffle. Voulez-vous,
+madame, lui envoyer de quoi se racheter; l'argent qui
+est dans le pupitre?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Va le chercher, ma soeur.&mdash;<span class="stage2">(<i>Luciana sort</i>.)</span>
+Cela m'étonne bien qu'il se trouve avoir des dettes qui
+me soient inconnues. Dis-moi, l'a-t-on arrêté sur un
+billet?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non pas sur un billet<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, mais à propos de
+quelque chose de plus fort; une chaîne, une chaîne: ne
+l'entendez-vous pas sonner?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Niote 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>Bond</i>, billet, obligation, qui se prononce comme <i>band</i>, lien,
+cravate.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Quoi! la chaîne?...</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, non; la cloche. Il serait temps que je
+fusse parti d'ici; il était deux heures quand je l'ai quitté,
+et voilà l'horloge qui sonne une heure.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Les heures reculeraient donc? Je ne l'ai
+jamais entendu dire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! oui, vraiment; quand une des heures
+rencontre un sergent, elle recule de peur.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comme si le temps était endetté! tu raisonnes
+en vrai fou.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Le temps est un vrai banqueroutier, et il
+doit à l'occasion plus qu'il n'a vaillant. Et, c'est un voleur
+aussi: n'avez-vous donc pas ouï dire que le temps
+s'avance comme un voleur jour et nuit? Si le temps est
+endetté, et qu'il soit un voleur, et qu'il trouve sur son
+chemin un sergent, n'a-t-il pas raison de reculer d'une
+heure dans un jour?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Cours, Dromio, voilà l'argent; (<i>Luciana
+revient avec la bourse</i>) porte-le bien vite, et ramène ton
+maître immédiatement au logis. Venez, ma soeur, je suis
+atterrée par mon imagination; mon imagination, qui
+tantôt me console et tantôt me tourmente!</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>de Syracuse seul</i>.</p>
+
+<p>Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue,
+comme si j'étais un ami bien connu, et chacun m'appelle
+par mon nom. Quelques-uns m'offrent de l'argent,
+d'autres m'invitent à dîner; d'autres me remercient des
+services que je leur ai rendus, d'autres m'offrent des marchandises
+à acheter: tout à l'heure un tailleur m'a appelé
+dans sa boutique et m'a montré des soieries qu'il avait
+achetées pour moi; et là-dessus il m'a pris mesure.&mdash;Sûrement
+tout cela n'est qu'enchantement, qu'illusions,
+et les sorciers de la Laponie habitent ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre une courtisane.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé
+chercher..... Quoi! vous avez fait habiller de neuf
+le portrait du vieil Adam?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pas de l'Adam qui gardait le paradis, mais
+de cet Adam qui garde la prison; de celui qui va vêtu de
+la peau du veau qui fut tué pour l'enfant prodigue; celui
+qui est venu derrière vous, monsieur, comme un mauvais
+ange, et qui vous a ordonné de renoncer à votre
+liberté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne t'entends pas.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non? eh! c'est pourtant une chose bien simple:
+cet homme qui marchait comme une basse de viole
+dans un étui de cuir; l'homme, monsieur, qui, quand
+les gens sont fatigués, d'un tour de main leur procure le
+repos; celui, monsieur, qui prend pitié des hommes ruinés,
+et leur donne des habits de durée<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; celui qui a la
+prétention de faire plus d'exploits avec sa masse qu'avec
+une pique moresque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Niote 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Durance</i>, durée et prison.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! veux-tu dire un sergent?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur, le sergent des obligations:
+celui qui force tout homme qui manque à ses engagements,
+d'en répondre; un homme qui croit qu'on va toujours
+se coucher, et qui vous dit: «Dieu vous donne
+une bonne nuit!»</p>
+
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, l'ami, restons-en là avec ta folie.&mdash;Y a-t-il
+quelque vaisseau qui parte ce soir? Pouvons-nous
+partir?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur; je suis venu vous rendre
+réponse, il y a une heure, que la barque l'<i>Expédition</i> partait
+cette nuit; mais alors vous étiez empêché avec le
+sergent, et forcé de retarder au delà du délai marqué.
+Voici les <i>anges</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> que vous m'avez envoyé chercher pour
+vous délivrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Niote 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Anges</i>, pièces d'argent.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ce garçon est fou, et moi aussi; et nous
+ne faisons qu'errer d'illusions en illusions. Que quelque
+sainte protection nous tire d'ici!</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus et Dromio vont pour sortir.)</p>
+
+
+<p>LA COURTISANE&mdash;Ah! je suis bien aise, fort aise de
+vous trouver, monsieur Antipholus. Je vois, monsieur,
+que vous avez enfin rencontré l'orfèvre: est-ce là la
+chaîne que vous m'avez promise aujourd'hui?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Arrière. Satan! je te défends de me
+tenter.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Monsieur, est-ce là madame Satan?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est le démon.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est pis encore, c'est la dame du démon, et
+elle vient ici sous la forme d'une fille de plaisir; et voilà
+pourquoi les filles disent: Dieu me damne! ce qui signifie:
+Dieu me fasse fille de plaisir! Il est écrit qu'ils
+apparaissent aux hommes comme des anges de lumière.
+La lumière est un effet du feu, et le feu brûle. <i>Ergo</i>, les
+filles de plaisir brûleront; n'approchez pas d'elle<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Niote 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> L'équivoque est fondée sur le mot <i>light</i>, qui, pris adjectivement,
+veut dire léger, légère (fille légère), et substantivement
+lumière (fille de lumière).</blockquote>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Votre valet et vous, monsieur, vous
+êtes merveilleusement gais! Voulez-vous venir avec moi?
+nous trouverons ici de quoi rendre notre dîner meilleur.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, si vous devez goûter de la soupe,
+commandez donc auparavant une longue cuiller.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pourquoi, Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuiller
+à l'homme qui doit manger avec le diable.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>&mdash;Arrière donc, démon! Que
+viens-tu me parler de souper? tu es, comme tout le reste,
+une sorcière. Je te conjure de me laisser, et de t'en aller.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;-Donnez-moi donc mon anneau que
+vous m'avez pris à dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi
+la chaîne que vous m'avez promise, et alors je
+m'en irai, monsieur, et ne vous importunerai plus.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Il y a des diables qui ne demandent que la
+rognure d'un ongle, un jonc, un cheveu, une goutte de
+sang, une épingle, une noisette, un noyau de cerise;
+mais celle-ci, plus avide, voudrait avoir une chaîne. Mon
+maître, prenez bien garde; et si vous lui donnez la
+chaîne, la diablesse la secouera, et nous en épouvantera.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Je vous en prie, monsieur, ma bague,
+ou bien la chaîne. J'espère que vous n'avez pas l'intention
+de m'attrapper ainsi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Loin d'ici, sorcière!&mdash;Allons, Dromio,
+partons.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;<i>Fuis l'orgueil,</i> dit le paon; vous savez cela,
+madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus et Dromio sortent.)</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Maintenant il est hors de doute
+qu'Antipholus est fou; autrement il ne se fut jamais si
+mal conduit. Il a à moi une bague qui vaut quarante
+ducats, et il m'avait promis en retour une chaîne d'or;
+et à présent il me refuse l'une et l'autre, ce qui me fait
+conclure qu'il est devenu fou. Outre cette preuve actuelle
+de sa démence, je me rappelle les contes extravagants
+qu'il m'a débités aujourd'hui à dîner, comme quoi il n'a
+pu rentrer chez lui, comme quoi on lui a fermé la porte;
+probablement sa femme, qui connaît ses accès de folie,
+lui a en effet fermé la porte exprès. Ce que j'ai à faire à
+présent, c'est de gagner promptement sa maison, et de
+dire à sa femme, que dans un accès de folie il est entré
+brusquement chez moi, et m'a enlevé de vive force une
+bague qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble
+le meilleur à choisir; car quarante ducats, c'est trop
+pour les perdre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p>
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i> ET UN SERGENT.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;N'aie aucune inquiétude, je ne me sauverai
+pas; je te donnerai, pour caution, avant de te quitter,
+la somme pour laquelle je suis arrêté. Ma femme est
+de mauvaise humeur aujourd'hui; et elle ne voudra pas
+se fier légèrement au messager, ni croire que j'aie pu
+être arrêté dans Éphèse: je te dis que cette nouvelle sonnera
+étrangement à ses oreilles.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse, avec un bout de corde à la main.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Voici mon valet; je pense qu'il
+apporte de l'argent.&mdash;Eh bien! Dromio, avez-vous ce que
+je vous ai envoyé chercher?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Voici, je vous le garantis, de quoi
+les payer tous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mais l'argent, où est-il?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ah! monsieur, j'ai donné l'argent pour la
+corde.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Cinq cents ducats, coquin, pour un bout
+de corde.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vous en fournirai cinq cents, monsieur,
+pour ce prix-là.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;A quelle fin t'ai-je ordonné de courir en
+hâte au logis?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A cette fin d'un bout de corde, monsieur;
+et c'est à cette fin que je suis revenu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et à cette fin, moi, je vais te recevoir
+comme tu le mérites.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le bat.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Monsieur, de la patience.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment c'est à moi d'être patient: je suis
+dans l'adversité.</p>
+
+<p>L'OFFICIER, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Allons, retiens ta langue.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Persuadez-lui plutôt de retenir ses mains.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Bâtard que tu es! coquin insensible!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je voudrais bien être insensible, monsieur,
+pour ne pas sentir vos coups.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu n'es sensible qu'aux coups, comme
+les ânes.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, en effet, je suis un âne; vous pouvez le
+prouver par mes longues oreilles.&mdash;Je l'ai servi depuis
+l'heure de ma naissance jusqu'à cet instant, et je n'ai
+jamais rien reçu de lui pour mes services que des
+coups. Quand j'ai froid, il me réchauffe avec des coups;
+quand j'ai chaud, il me rafraîchit avec des coups; c'est
+avec des coups qu'il m'éveille quand je suis endormi,
+qu'il me fait lever quand je suis assis, qu'il me chasse
+quand je sors de la maison, qu'il m'accueille chez lui à
+mon retour. Enfin je porte ses coups sur mes épaules
+comme une mendiante porte ses marmots sur son dos;
+et je crois que quand il m'aura estropié, il me faudra
+aller mendier avec cela de porte en porte.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane, Pinch et autres.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, suivez-moi, voilà ma femme qui
+vient là-bas.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Maîtresse, <i>respice finem</i>, respectez votre fin,
+ou plutôt, comme disait le perroquet, prenez garde à la
+corde<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Niote 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><p><i>Respice finem, respice funem</i>, ces mots semblent renfermer
+une allusion à un fameux pamphlet du temps, écrit par Buchanan
+contre Liddington, lequel finissait par ces mots.</p>
+
+<p>La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peuple
+qui apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque
+passant s'en offensait, le maître de L'oiseau lui répondait: <i>Prenez
+garde, mon perroquet est prophète</i>. WARBURTON.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>battant Dromio</i>.</span>&mdash;Veux-tu toujours parler?</p>
+
+<p>LA COURTISANE, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>&mdash;Eh bien! qu'en pensez-vous
+à présent? Est-ce que votre mari n'est pas fou?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Son incivilité me le prouve assez.&mdash;Bon
+docteur Pinch, vous savez exorciser; rétablissez-le dans
+son bon sens, et je vous donnerai tout ce que vous demanderez.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Hélas! comme ses regards sont étincelants
+et furieux!</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Voyez comme il frémit dans son
+transport!</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tenez, voilà ma main, et que votre
+oreille la tâte.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Je t'adjure, Satan, qui es logé dans cet homme,
+de céder possession à mes saintes prières, et de te replonger
+sur-le-champ dans tes abîmes ténébreux; je
+t'adjure par tous les saints du ciel.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tais-toi, sorcier radoteur, tais-toi; je ne
+suis pas fou.</p>
+
+<p>ADRIANA.~Oh! plût à Dieu que tu ne le fusses pas,
+pauvre âme en peine!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à sa femme</i>.</span>&mdash;Et vous, folle, sont-ce là vos
+chalands? Est-ce ce compagnon à la face de safran, qui
+était en gala aujourd'hui chez moi, tandis que les portes
+m'étaient insolemment fermées, et qu'on m'a refusé
+l'entrée de ma maison?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oh! mon mari, Dieu sait que vous avez
+diné à la maison; et plût à Dieu que vous y fussiez resté
+jusqu'à présent, à l'abri de ces affronts et de cet opprobre!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;J'ai dîné à la maison?&mdash;Toi, coquin,
+qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez
+pas dîné au logis.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et
+moi dehors?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pardieu! votre porte était fermée, et vous
+dehors.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des
+injures?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Sans mentir, elle vous a dit elle-même des
+injures.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Sa fille de cuisine ne m'a-t-elle pas insulté,
+invectivé, méprisé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Certes, elle l'a fait; la vestale de la cuisine<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>
+vous a repoussé injurieusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Niote 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Comme les vestales, la cuisinière entretient le feu. JOHNSON.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté
+de rage?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;En vérité, rien n'est plus certain: mes os en
+sont témoins, eux qui depuis ont senti toute la force de
+cette rage.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Est-il bon de lui donner raison
+dans ses contradictions?</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Il n'y a pas de mal à cela: ce garçon connaît
+son humeur, et en lui cédant il flatte sa frénésie.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu as suborné l'orfèvre pour me faire
+arrêter.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de
+l'argent pour vous racheter, par Dromio que voilà, qui
+est accouru le chercher.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De l'argent? par moi? Du bon coeur et de la
+bonne volonté, tant que vous voudrez; mais certainement,
+mon maître, pas une parcelle d'écu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander
+une bourse de ducats?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il est venu, et je la lui ai remise.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et moi, je suis témoin qu'elle les lui a remis.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne
+m'a envoyé chercher rien autre chose qu'une corde.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Madame, le maître et le valet sont tous deux
+possédés. Je le vois à leurs visages défaits et d'une pâleur
+mortelle. Il faut les lier et les loger dans quelque
+chambre obscure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Répondez; pourquoi m'avez-vous fermé
+la porte aujourd'hui? Et toi (<i>à Dromio</i>), pourquoi nies-tu
+la bourse d'or qu'on t'a donnée?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mon cher mari, je ne vous ai point fermé la
+porte.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Et moi, mon cher maître, je n'ai point reçu
+d'or; mais je confesse, monsieur, qu'on vous a fermé la
+porte.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Insigne imposteur, tu fais un double mensonge!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Hypocrite prostituée, tu mens en tout;
+et tu as fait ligue avec une bande de scélérats pour m'accabler
+d'affronts et de mépris; mais, avec ces ongles, je
+t'arracherai tes yeux perfides, qui se feraient un plaisir
+de me voir dans mon ignominie.</p>
+
+<p class="stage1">(Pinch et ses gens veulent lier Antipholus d'Éphèse et
+Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oh! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche
+pas.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Plus de monde!&mdash;Le démon qui est en lui est
+fort.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Hélas! le pauvre homme, comme il est pâle
+et défait!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! voulez-vous m'égorger? Toi, geôlier,
+je suis ton prisonnier, souffriras-tu qu'ils m'arrachent
+de tes mains?</p>
+
+<p>L'OFFICIER,&mdash;Messieurs, laissez-le; il est mon prisonnier,
+et vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Allons, qu'on lie cet homme-là, car il est
+frénétique aussi.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Que veux-tu dire, sergent hargneux? As-tu
+donc du plaisir à voir un infortuné se faire du mal et du
+tort à lui-même?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Il est mon prisonnier; si je le laisse aller,
+on exigera de moi la somme qu'il doit.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je te déchargerai avant de te quitter; conduis-moi
+à l'instant à son créancier. Quand je saurai la
+nature de cette dette je la payerai. Mon bon docteur,
+voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jusqu'à ma maison.&mdash;O
+malheureux jour!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;O misérable prostituée!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, me voilà entré dans les liens
+pour l'amour de vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Malheur à toi, scélérat! pourquoi me
+fais-tu mettre en fureur?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Voulez-vous donc être lié pour rien? Soyez
+fou, mon maître; criez, le diable.....</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dieu les assiste, les pauvres âmes! Comme
+ils extravaguent!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, emmenez-le d'ici.&mdash;Ma soeur, venez
+avec moi. <span class="stage2">(<i>Pinch, Antipholus, Dromio, etc., sortent.</i>) (<i>A l'officier</i>.)</span>
+Dites-moi, à présent, à la requête de qui est-il arrêté?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre.
+Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je le connais. Quelle somme lui doit-il?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Deux cents ducats.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et pourquoi les lui doit-il?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;C'est le prix d'une chaîne que votre mari
+a reçue de lui.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il avait commandé une chaîne pour moi,
+mais elle ne lui a pas été livrée.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Quand votre mari, tout en fureur,
+est venu aujourd'hui chez moi, et a emporté ma bague,
+que je lui ai vue au doigt tout à l'heure, un moment
+après je l'ai rencontré avec ma chaîne.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Cela peut bien être; mais je ne l'ai jamais
+vue.&mdash;Venez, geôlier, conduisez-moi à la demeure de
+l'orfèvre; il me tarde de savoir la vérité de ceci dans
+tous ses détails.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue, et
+Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;O Dieu, ayez pitié de nous, les voilà de nouveau
+en liberté!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et ils viennent l'épée nue! Appelons du secours,
+pour les faire lier de nouveau.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Sauvons-nous; ils nous tueraient.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'enfuient.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je vois que ces sorcières ont peur des
+épées.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Celle qui voulait être votre femme tantôt
+vous fuit à présent.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages;
+je languis d'être sain et sauf à bord.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, restez ici cette nuit; sûrement on ne
+nous fera aucun mal. Vous avez vu qu'on nous parle
+amicalement, qu'on nous a donné de l'or; il me semble
+que c'est une si bonne nation, que sans cette montagne
+de chair folle, qui me réclame le mariage, je me sentirais
+assez d'envie de rester ici toujours, et de devenir
+sorcier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne resterais pas ce soir pour la valeur
+de la ville entière: allons-nous-en pour faire porter
+notre bagage à bord.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans une rue, devant un monastère.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE MARCHAND ET ANGELO.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je suis fâché, monsieur, d'avoir retardé
+votre départ. Mais je vous proteste que la chaîne lui a
+été livrée par moi, quoiqu'il ait la malhonnêteté inconcevable
+de le nier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Comment cet homme est-il considéré
+dans la ville?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il jouit d'une réputation respectable, d'un
+crédit sans bornes, il est fort aimé: il ne le cède à aucun
+citoyen de cette ville: sa parole me répondrait de toute
+ma fortune quand il le voudrait.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Parlez bas: c'est lui, je crois, qui se
+promène là.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antipholus de Syracuse.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;C'est bien lui: et il porte à son cou cette
+même chaîne qu'il a juré, par un parjure insigne, n'avoir
+pas reçue. Monsieur, suivez-moi, je vais lui parler.&mdash;(<i>A Antipholus</i>.)
+Seigneur Antipholus, je m'étonne que
+vous m'ayez causé cette honte et cet embarras, non sans
+nuire un peu à votre propre réputation. Me nier d'un
+ton si décidé, avec des serments, cette chaine-là même
+que vous portez à présent si ouvertement! Outre l'accusation,
+la honte et l'emprisonnement que vous m'avez
+fait subir, vous avez encore fait tort à cet honnête ami,
+qui, s'il n'avait pas attendu l'issue de notre débat, aurait
+mis à la voile, et serait actuellement en mer. Vous avez
+reçu cette chaine de moi: pouvez-vous le nier?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je crois que je l'ai reçue de vous: je ne
+l'ai jamais nié, monsieur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ob! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment
+encore.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Moi que vous connaissez, je l'ai entendu
+de mes propres oreilles: fi donc! misérable; c'est
+une honte qu'il vous soit permis de vous promener là où
+s'assemblent les honnêtes gens.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Vous êtes un malheureux de me charger
+de pareilles accusations: je soutiendrai mon honneur
+et ma probité contre vous, et tout à l'heure, si vous osez
+me faire face.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je l'ose, et je te défie comme un coquin
+que tu es.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils tirent l'épée pour se battre.)<br>
+(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane et autres.)</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.&mdash;Arrêtez, ne le blessez pas; pour
+l'amour de Dieu! il est fou.&mdash;Que quelqu'un se saisisse
+de lui: ôtez-lui son épée.&mdash;Liez Dromio aussi, et conduisez-les
+à ma maison.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Fuyons, mon maître, fuyons; au nom de
+Dieu, entrez dans quelque maison. Voici une espèce de
+prieuré: entrons, ou nous sommes perdus.</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent.)
+(L'abbesse parait.)</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Silence, braves gens: pourquoi vous pressez-vous
+en foule à cette porte?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je viens chercher mon pauvre mari qui est
+fou. Entrons, afin de pouvoir le lier comme il faut, et
+l'emmener chez lui pour se rétablir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je le savais bien qu'il n'était pas dans son
+bon sens.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je suis fâché maintenant d'avoir tiré
+l'épée contre lui.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Depuis quand est-il ainsi possédé?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Toute cette semaine il a été mélancolique,
+sombre et chagrin, bien, bien différent de ce qu'il était
+naturellement: mais jusqu'à cette après-midi, sa fureur
+n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;N'a-t-il point fait de grandes pertes par un
+naufrage? enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils
+pas égaré son coeur dans un amour illégitime? C'est
+un péché très-commun chez les jeunes gens qui donnent
+à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents
+a-t-il éprouvé?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je
+veux dire quelque amourette qui l'éloignait souvent de
+sa maison.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Vous auriez dû lui faire des remontrances.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh! je l'ai fait.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Mais pas assez fortes.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Aussi fortes que la pudeur me le permettait.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Peut-être en particulier.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et en public aussi.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Oui, mais pas assez.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;C'était le texte de tous nos entretiens: au
+lit, il ne pouvait pas dormir tant je lui en parlais. A table,
+il ne pouvait pas manger tant je lui en parlais. Étions-nous
+seuls, c'était le sujet de mes discours. En compagnie,
+mes regards le lui disaient souvent: je lui disais
+encore que c'était mal et honteux.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Et de là il est arrivé que cet homme est
+devenu fou: les clameurs envenimées d'une femme jalouse
+sont un poison plus mortel que la dent d'un chien
+enragé. Il parait que son sommeil était interrompu par
+vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous
+dites que les repas étaient assaisonnés de vos reproches;
+les repas troublés font les mauvaises digestions, d'où
+naissent le feu et le délire de la fièvre. Et qu'est-ce que
+la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites que vos
+criailleries ont interrompu ses délassements; en privant
+l'homme d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre
+et triste mélancolie qui tient de près au farouche et
+inconsolable désespoir; et à sa suite une troupe hideuse
+et empestée de pâles maladies, ennemies de l'existence.
+Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans
+le sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre
+fous hommes et bêtes. La conséquence est donc que ce
+sont vos accès de jalousie qui ont privé votre mari de
+l'usage de sa raison.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Elle ne lui a jamais fait que de douces remontrances,
+lorsque lui, il se livrait à la fougue, à la brutalité
+de ses emportements grossiers. (<i>A sa soeur</i>.) Pourquoi
+supportez-vous ces reproches sans répondre?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Elle m'a livrée aux reproches de ma conscience.&mdash;Bonnes
+gens, entrez, et mettez la main sur lui.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Non; personne n'entre jamais dans ma
+maison.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Alors, que vos domestiques amènent mon
+mari.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Cela ne sera pas non plus: il a pris ce lieu
+pour un asile sacré: et le privilège le garantira de vos
+mains, jusqu'à ce que je l'aie ramené à l'usage de ses facultés,
+ou que j'aie perdu mes peines en l'essayant.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je veux soigner mon mari, être sa garde,
+car c'est mon office; et je ne veux d'autre agent que moi-même:
+ainsi laissez-le moi ramener dans ma maison.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Prenez patience: je ne le laisserai point
+sortir d'ici que je n'aie employé les moyens approuvés
+que je possède, sirops, drogues salutaires, et saintes oraisons,
+pour le rétablir dans l'état naturel de l'homme:
+c'est une partie de mon voeu, un devoir charitable de
+notre ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à mes
+soins.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je ne bougerai pas d'ici, et je ne laisserai
+point ici mon mari. Il sied mal à votre sainteté de séparer
+le mari et la femme.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Calmez-vous: et retirez-vous, vous ne
+l'aurez point.</p>
+
+<p class="stage1">(L'abbesse sort.)</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Plaignez-vous au duc de cette indignité.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, venez: je tomberai prosternée à ses
+pieds, et je ne m'en relève point que mes larmes et mes
+prières n'aient engagé Son Altesse à se transporter en
+personne au monastère, pour reprendre de force mon
+mari à l'abbesse.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;L'aiguille de ce cadran marque, je
+crois, cinq heures. Je suis sûr que dans ce moment le
+duc lui-même va se rendre en personne dans la sombre
+vallée, lieu de mort et de tristes exécutions, derrière les
+fossés de cette abbaye.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et pour quelle cause y vient-il?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Pour voir trancher publiquement la
+tête à un respectable marchand de Syracuse qui a eu le
+malheur d'enfreindre les lois et les statuts de cette ville,
+en abordant dans cette baie.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;En effet, les voilà qui viennent: nous allons
+assister à sa mort.</p>
+
+<p>LUCIANA, <span class="stage2"><i>à sa soeur</i>.</span>&mdash;Jetez-vous aux pieds du duc,
+avant qu'il ait passé l'abbaye.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le duc avec son cortège, Ægéon, la tête nue, le
+bourreau, des gardes et autres officiers.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à un crieur public</i></span>.&mdash;Proclamez encore une fois
+publiquement que s'il se trouve quelque ami qui veuille
+payer la somme pour lui, il ne mourra point, tant nous
+nous intéressons à son sort!</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>se jetant aux genoux du duc</i>.</span>&mdash;Justice, très-noble
+duc, justice contre l'abbesse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est une dame vertueuse et respectable: il
+n'est pas possible qu'elle vous ait fait tort.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Que Votre Altesse daigne m'écouter: Antipholus,
+mon époux,&mdash;que j'ai fait le maître de ma personne
+et de tout ce que je possédais, sur vos lettres pressantes,&mdash;a,
+dans ce jour fatal, été attaqué d'un accès
+de folie des plus violents. Il s'est élancé en furieux dans
+la rue (et avec lui son esclave, qui est aussi fou que lui),
+outrageant les citoyens, entrant de force dans leurs maisons,
+emportant avec lui bagues, joyaux, tout ce qui
+plaisait à son caprice. Je suis parvenue à le faire lier une
+fois, et je l'ai fait conduire chez moi, pendant que j'allais
+réparer les torts que sa furie avait commis çà et là dans
+la ville. Cependant, je ne sais par quel moyen il a pu
+s'échapper, il s'est débarrassé de ceux qui le gardaient,
+suivi de son esclave forcené comme lui; tous deux poussés
+par une rage effrénée, les épées hors du fourreau,
+nous ont rencontré, et sont venus fondre sur nous; ils
+nous ont mis en fuite, jusqu'à ce que pourvus de nouveaux
+renforts nous soyons revenus pour les lier; alors ils
+se sont sauvés dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis.
+Et voilà que l'abbesse nous ferme les portes, et
+ne veut pas nous permettre de le chercher, ni le faire
+sortir, afin que nous puissions l'emmener. Ainsi, très-noble
+duc, par votre autorité, ordonnez qu'on l'amène
+et qu'on l'emporte chez lui, pour y recevoir des secours.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre mari a servi jadis dans mes guerres;
+et je vous ai engagé ma parole de prince, lorsque vous
+l'avez admis à partager votre lit, de lui faire tout le bien
+qui pourrait dépendre de moi.&mdash;Allez, quelqu'un de
+vous, frappez aux portes de l'abbaye, et dites à la dame
+abbesse de venir me parler: je veux arranger ceci, avant
+de passer outre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;O ma maîtresse, ma maîtresse, courez
+vous cacher et sauvez vos jours. Mon maître et son
+esclave sont tous deux lâchés: ils ont battu les servantes
+l'une après l'autre et lié le docteur, dont ils ont flambé
+la barbe avec des tisons allumés<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>; et à mesure qu'elle
+brûlait, ils lui ont jeté sur le corps de grands seaux de
+fange infecte, pour éteindre le feu qui avait pris à ses
+cheveux. Mon maître l'exhorte à la patience, tandis que
+son esclave le tond avec des ciseaux, comme un fou<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>; et
+sûrement, si vous n'y envoyez un prompt secours, ils
+tueront à eux deux le magicien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Niote 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>Cette risible circonstance devait trouver place ici dans une
+comédie; mais, <i>proh pudor!</i> on la retrouve dans le plus classique
+de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage d'une
+bataille:</p>
+
+<p><i>Obvius ambustum torrem Corynæus ab ord
+Corripit, et venienti Ebuso, plagamque ferenti
+Occupat os flammis: olli ingens barba reluxit,
+Nidoremque ambusta dédit</i>.</p>
+
+<p>VIRGILE, <i>Enéide</i>, livre XII, v. 298.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Niote 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> «Peut-être était-ce la coutume de raser la tête aux idiots et
+aux fous.» STEEVENS.
+«On trouve, dans les lois ecclésiastiques d'Alfred, une amende
+de 10 shillings contre celui qui aurait, par injure, tondu un
+homme du peuple comme un fou.» TOLLET.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Tais-toi, imbécile: ton maître et son valet
+sont ici; et tout ce que tu nous dis là est un conte.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Ma maîtresse, sur ma vie, je vous
+dis la vérité. Depuis que j'ai vu cette scène, je suis
+accouru presque sans respirer. Il crie après vous, et il
+jure que s'il peut vous saisir, il vous grillera le visage et
+vous défigurera. <span class="stage2">(<i>On entend des cris à l'intérieur</i>.)</span> Écoutez,
+écoutez: je l'entends; fuyez, ma maîtresse, sauvez-vous.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>&mdash;Venez, restez, n'ayez aucune
+crainte.&mdash;Défendez-la de vos hallebardes.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>voyant entrer Antipholus d'Éphèse.</i></span>&mdash;O dieux!
+c'est mon mari! Vous êtes témoins, qu'il reparaît ici
+comme un invisible esprit. Il n'y a qu'un moment, que
+nous l'avons vu entrer dans cette abbaye; et le voilà
+maintenant qui arrive d'un autre côté: cela dépasse
+l'intelligence humaine!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus et Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Justice! généreux duc; oh! accordez-moi
+justice! Au nom des services que je vous ai rendus
+autrefois, lorsque je vous ai couvert de mon corps dans
+le combat et que j'ai reçu de profondes blessures pour
+sauver votre vie, au nom du sang que j'ai perdu alors
+pour vous, accordez-moi justice.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la
+raison, c'est mon fils Antipholus que je vois, et Dromio.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Justice, bon prince, contre cette femme
+que voilà! Elle, que vous m'avez donnée vous-même pour
+épouse, elle m'a outragé et déshonoré par le plus grand
+et le plus cruel affront. L'injure qu'elle m'a fait aujourd'hui
+sans pudeur dépasse l'imagination.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Expliquez-vous, et vous me trouverez juste.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Aujourd'hui même, puissant duc, elle
+a fermé sur moi les portes de ma maison, tandis qu'elle
+s'y régalait avec d'infâmes fripons<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Niote 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Harlots</i>, mot applicable également aux fripons et aux filles.</blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voilà une faute grave: répondez, femme:
+avez-vous agi ainsi?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Non, mon digne seigneur:&mdash;Moi, lui et ma
+soeur, nous avons dîné ensemble aujourd'hui. Malheur
+sur mon âme, si l'accusation dont il me charge n'est pas
+fausse!</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que je ne revoie jamais le jour, que je ne
+dorme jamais la nuit, si elle ne dit à Votre Altesse la
+pure vérité!</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;O femme parjure! elles rendent toutes deux de
+faux témoignages. Sur ce point le fou les accuse justement.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mon souverain, je sais ce que je dis. Je
+ne suis point troublé par les vapeurs du vin, ni égaré par
+le désordre de la colère, quoique les injures que j'ai reçues
+puissent faire perdre la raison à un homme plus sage
+que moi: cette femme m'a enfermé dehors aujourd'hui,
+et je n'ai pu rentrer pour dîner: cet orfèvre que vous
+voyez, s'il n'était pas d'accord avec elle, pourrait en
+rendre témoignage: car il était avec moi alors: il m'a
+quitté pour aller chercher une chaîne, promettant de
+me l'apporter au Porc-Épic, où Baltasar et moi avons
+dîné ensemble: notre dîner fini, et lui ne revenant
+point, je suis allé le chercher: je l'ai rencontré dans la
+rue, et ce marchand en sa compagnie: là ce parjure orfèvre
+m'a juré effrontément que j'avais aujourd'hui reçu
+de lui une chaîne, que, Dieu le sait! je n'ai jamais vue:
+et pour cette cause, il m'a fait arrêter par un sergent!
+J'ai obéi, et j'ai envoyé mon valet à ma maison chercher
+de certains ducats: il est revenu, mais sans argent.
+Alors, j'ai prié poliment l'officier de m'accompagner lui-même
+jusque chez moi. En chemin, nous avons rencontré
+ma femme, sa soeur, et toute une troupe de vils complices:
+ils amenaient avec eux un certain Pinch, un
+malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette
+décharné, un charlatan, un diseur de bonne aventure,
+un escamoteur râpé, un misérable nécessiteux, aux
+yeux enfoncés, au regard rusé, une momie ambulante.
+Ce dangereux coquin a osé se donner pour un magicien;
+me regardant dans les yeux, me tâtant le pouls, me bravant
+en face, lui qui à peine a un visage, et il s'est écrié
+que j'étais possédé, Aussitôt ils sont tous tombés sur
+moi, ils m'ont garotté, m'ont entraîné, et m'ont plongé,
+moi et mon valet, tous deux liés, dans une humide et
+ténébreuse cave de ma maison. À la fin, rongeant mes
+liens avec mes dents, je les ai rompus; j'ai recouvré ma
+liberté, et je suis aussitôt accouru ici près de Votre
+Altesse: je la conjure de me donner une ample satisfaction
+pour ces indignités et les affronts inouïs qu'on
+m'a fait souffrir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Mon prince, d'après la vérité, mon témoignage
+s'accorde avec le sien en ceci, c'est qu'il n'a pas
+dîné chez lui, mais qu'on lui a fermé la porte.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en
+question?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il
+courait dans cette rue, ces gens-là ont vu la chaîne à
+son cou.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;De plus, moi je ferai serment que, de
+mes propres oreilles, je vous ai entendu avouer que vous
+aviez reçu de lui la chaîne, après que vous l'aviez nié
+avec serment sur la place du Marché; et c'est à cette occasion
+que j'ai tiré l'épée contre vous: alors vous vous
+êtes sauvé dans cette abbaye que voilà, d'où vous êtes,
+je crois, sorti par miracle.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne suis jamais entré dans l'enceinte de
+cette abbaye; jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi;
+jamais je n'ai vu la chaîne: j'en prends le ciel à témoin!
+Et tout ce que vous m'imputez-là n'est que mensonge.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quelle accusation embrouillée! Je crois que
+vous avez tous bu dans la coupe de Circé. S'il était entré
+dans cette maison, il y aurait été, s'il était fou, il ne plaiderait
+pas sa cause avec tant de sang-froid.&mdash;Vous dites
+qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre le nie.&mdash;Et toi, maraud,
+que dis-tu?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Oui, mon prince, il a enlevé
+de mon doigt cette bague que vous lui voyez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle
+que je tiens cette bague.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>&mdash;L'avez-vous vu entrer dans
+cette abbaye?</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Aussi sur, mon prince, qu'il l'est que
+je vois Votre Grâce.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est étrange!&mdash;Allez, dites à l'abbesse de
+se rendre ici: je crois vraiment que vous êtes tous d'accord
+ou complètement fous!</p>
+
+<p class="stage1">(Un des gens du duc va chercher l'abbesse.)</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Puissant duc, accordez-moi la liberté de dire
+un mot. Peut-être vois-je ici un ami qui sauvera ma vie
+et payera la somme qui peut me délivrer.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Dites librement, Syracusain, ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Votre nom, monsieur, n'est-il
+pas Antipholus? et n'est-ce pas là votre esclave
+Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Il n'y a pas encore une heure, monsieur,
+que j'étais son esclave lié: mais lui, je l'en remercie,
+il a coupé deux cordes avec ses dents; et maintenant
+je suis Dromio et son esclave, mais délié.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Je suis sur que tous deux vous vous souvenez
+de moi.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Nous nous souvenons de nous-mêmes,
+monsieur, en vous voyant; car il y a quelques
+instants que nous étions liés, comme vous l'êtes à présent.
+Vous n'êtes pas un malade de Pinch, n'est-ce pas,
+monsieur?</p>
+
+<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Pourquoi me regardez-vous
+comme un étranger? Vous me connaissez bien.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je ne vous ai jamais vu de ma
+vie, jusqu'à ce moment.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Oh! le chagrin m'a changé depuis la dernière
+fois que vous m'avez vu: mes heures d'inquiétude,
+et la main destructrice du temps ont gravé d'étranges
+traces sur mon visage. Mais dites-moi encore, ne reconnaissez-vous
+pas ma voix?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non plus.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Et toi, Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ni moi, monsieur, je vous l'assure.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Et moi je suis sûr que tu la reconnais.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Oui, monsieur? Et moi je suis sûr
+que non; et ce qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant
+tenu de le croire.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Ne pas reconnaître ma voix! O temps destructeur!
+as-tu donc tellement déformé et épaissi ma
+langue, dans le court espace de sept années, que mon fils
+unique, que voici, ne puisse reconnaître ma faible voix
+où résonnent les rauques soucis! Quoique mon visage,
+sillonné de rides, soit caché sous la froide neige de l'hiver
+qui glace la sève, quoique tous les canaux de mon
+sang soient gelés, cependant un reste de mémoire luit
+dans la nuit de ma vie; les flambeaux à demi consumés
+de ma vue ont encore quelque pâle clarté; mes oreilles
+assourdies me servent encore un peu à entendre, et tous
+ces vieux témoins (non, je ne puis me tromper) me
+disent que tu es mon fils Antipholus.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je n'ai jamais vu mon père de
+ma vie.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Il n'y a pas encore sept ans, jeune homme,
+tu le sais, que nous nous sommes séparés à Syracuse;
+mais peut-être, mon fils, as-tu honte de me reconnaître
+dans l'infortune?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Le duc, et tous ceux de la ville
+qui me connaissent, peuvent attester avec moi que cela
+n'est pas vrai; je n'ai jamais vu Syracuse de ma vie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans
+que je suis le patron d'Antipholus, jamais il n'a vu Syracuse:
+je vois que ton grand âge et ton danger troublent
+ta raison.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'abbesse, suivie d'Antipholus et de Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Très-puissant duc, voici un homme cruellement
+outragé.</p>
+
+<p class="stage1">(Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je vois deux maris, ou mes yeux me trompent.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Un de ces deux hommes est sans doute le
+génie de l'autre; il en est de même de ces deux esclaves.
+Lequel des deux est l'homme naturel, et lequel est l'esprit?
+Qui peut les distinguer?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;C'est moi, monsieur, qui suis
+Dromio; ordonnez à cet homme-là de se retirer.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;C'est moi, monsieur, qui suis Dromio,
+permettez que je reste.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;N'es-tu pas Ægéon? ou es-tu
+son fantôme?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;O mon vieux maître! qui donc
+l'a chargé ici de ces liens?</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le
+délivrerai de sa chaîne; et je regagnerai un époux en lui
+rendant la liberté. Parlez, vieil Ægéon, si vous êtes
+l'homme qui eut une épouse jadis appelée Emilie, qui
+vous donna à la fois deux beaux enfants, oh! si vous êtes
+le même Ægéon, parlez, et parlez à la même Emilie!</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es Emilie,
+dis-moi où est ce fils qui flottait avec toi sur ce fatal
+radeau?</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Lui et moi, avec le jumeau Dromio, nous
+fûmes recueillis par des habitants d'Épidaure; mais un
+moment après, de farouches pêcheurs de Corinthe leur
+enlevèrent de force Dromio et mon fils, et me laissèrent
+avec ceux d'Épidaure. Ce qu'ils devinrent depuis, je ne
+puis le dire; moi, la fortune m'a placée dans l'état où
+vous me voyez.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voici son histoire de ce matin qui commence
+à se vérifier; ces deux Antipholus, ces deux fils si ressemblants,
+et ces deux Dromio, tous les deux si pareils;
+et puis ce que cette femme ajoute de son naufrage!&mdash;Voilà
+les parents de ces enfants que le hasard réunit,
+Antipholus, tu es venu d'abord de Corinthe?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Non, prince; non pas moi:
+je suis venu de Syracuse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, tenez-vous à l'écart; je ne peux vous
+distinguer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je suis venu de Corinthe, mon
+gracieux seigneur.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;-Et moi avec lui.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Conduit dans cette ville par le
+célèbre duc Ménaphon, votre oncle, ce guerrier si fameux.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Lequel des deux a dîné avec moi aujourd'hui?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Moi, ma belle dame.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et n'êtes-vous pas mon mari?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non, à cela je dis non.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et j'en conviens avec vous;
+quoiqu'elle m'ait donné ce titre....., et que cette belle
+demoiselle, sa soeur, que voilà, m'ait appelé son frère.&mdash;Ce
+que je vous ai dit alors, j'espère avoir un jour l'occasion
+de vous le prouver, si tout ce que je vois et que
+j'entends n'est pas un songe.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voilà la chaîne, monsieur, que vous avez
+reçue de moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Je le crois, monsieur; je ne
+le nie pas.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>&mdash;Et vous, monsieur,
+vous m'avez fait arrêter pour cette chaîne.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>&mdash;Je vous ai envoyé de
+l'argent, monsieur, pour vous servir de caution par
+Dromio; mais je crois qu'il ne vous l'a pas porté.</p>
+
+<p class="stage1">(Désignant Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Non, point par moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;J'ai reçu de vous cette bourse
+de ducats; et c'est Dromio, mon valet, qui me l'a apportée:
+je vois à présent que chacun de nous a rencontré
+le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui, et lui pour moi;
+et de là sont venues ces Méprises.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;J'engage ici ces ducats pour la
+rançon de mon père, que voilà.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est inutile, je donne la vie à votre père.</p>
+
+<p>LA COURTISANE, <i>à Antipholus d'Éphèse</i>.&mdash;Monsieur, il faut
+que vous me rendiez ce diamant.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Le voilà, prenez-le, et bien des
+remerciements pour votre bonne chère.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Illustre duc, veuillez prendre la peine
+d'entrer avec nous dans cette abbaye: vous entendrez
+l'histoire entière de nos aventures. Et vous tous qui êtes
+assemblés en ce lieu, et qui avez souffert quelque préjudice
+des erreurs réciproques d'un jour, venez, accompagnez-nous,
+et vous aurez pleine satisfaction.&mdash;Pendant
+vingt-cinq ans entiers, j'ai souffert les douleurs de l'enfantement
+à cause de vous, mes enfants, et ce n'est que
+de cette heure que je suis enfin délivrée de mon pesant
+fardeau.&mdash;Le duc, mon mari, et mes deux enfants, et
+vous, les calendriers de leur naissance, venez avec moi
+à une fête d'accouchée; à de si longues douleurs doit
+succéder une telle nativité.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;De tout mon coeur; je veux jaser comme une
+commère à cette fête.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le duc, l'abbesse, Ægéon, la courtisane, le marchand
+et la suite.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>&mdash;Mon maître,
+irai-je reprendre abord votre bagage?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Dromio, quel bagage à moi as-tu
+donc embarqué?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Tous vos effets, monsieur, que
+vous aviez à l'auberge du Centaure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;C'est à moi qu'il veut parler:
+c'est moi qui suis ton maître, Dromio; allons, viens avec
+nous: nous pourvoirons à cela plus tard: embrasse ici
+ton frère, et réjouis-toi avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux Antipholus sortent.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Il y a à la maison de votre maître
+une grosse amie qui, aujourd'hui à dîner, m'a <i>encuisiné</i>,
+en me prenant pour vous. Ce sera désormais ma
+soeur, et non ma femme.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Il me semble que vous êtes mon miroir,
+au lieu d'être mon frère. Je vois dans votre visage
+que je suis un joli garçon.&mdash;Voulez-vous entrer pour
+voir leur fête?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Ce n'est pas à moi, monsieur, à
+passer le premier: vous êtes mon aîné.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;C'est une question: comment la
+résoudrons-nous?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Nous tirerons à la courte paille
+pour la décider. Jusque-là, passez devant.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Non, tenons-nous ainsi. Nous
+sommes entrés dans le monde comme deux frères: entrons
+ici la main dans la main, et non l'un devant l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
+***** This file should be named 15848-h.htm or 15848-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15848/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+https://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>