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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 2 + Jules César. + Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises. + Beaucoup de bruit pour rien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + + ====================================================================== + + LA COMÉDIE + DES MÉPRISES + + + + +NOTICE +SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES + +Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement +reproduites sur la scène que les _Ménechmes_ de Plaute; c'est la seule +dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques de +l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin par l'apparence +nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés. _Les +Méprises_ sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique des situations +résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée encore par +Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves jumeaux comme +eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que l'observe très-bien M. +Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable; si l'on accorde une +des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés pour l'autre; +et si les spectateurs s'amusent des méprises, elles ne pourront jamais +se croiser et se combiner trop diversement. La variété des événements et +des rencontres imprévues des quatre frères; le danger que court celui +qui se voit arrêté pour dettes, et qui est ensuite enfermé comme fou, +tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée, est obligé de se réfugier +dans une abbaye; deux scènes d'amour et de jalousie sauvent la pièce de +l'ennui que pourrait amener l'éclaircissement trop longtemps différé. +Malgré toutes les intrigues qui s'entre-croisent, tout est lié dans +la fiction, tout s'y développe de la manière la plus heureuse, et le +dénoûment a quelque chose de solennel par la reconnaissance qui a lieu +devant un tribunal auquel préside le prince. + +Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les _Ménechmes_ de +Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici elle consiste +dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance de ses +regrets va coûter la vie. + +Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé le +personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait tout au +plus Plaute que par une traduction anglaise, et son génie indépendant et +capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement un modèle. Comme +Regnard, de nos jours, il a su introduire dans le cadre de l'auteur +latin la peinture de son siècle, en conservant des noms classiques à ses +personnages. Il serait plutôt à désirer que, moins entraîné par le +vice de son sujet, il eût évité l'écueil des trivialités et quelques +plaisanteries grossières, qui cependant sont toujours empreintes de +ce cachet d'originalité dont Shakspeare marque ses défauts comme ses +beautés. + +L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse rappelle +naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie dans +_Amphitryon_. + +Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière, qui +cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à la +pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum dans +un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour, était encore +plus le poëte du peuple. + +Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères que +par la variété des surprises où conduit la ressemblance des jumeaux, est +inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut autant l'attribuer +au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car ce fut une de ses +premières pièces. Plusieurs critiques ont même prétendu qu'elle n'avait +été que retouchée par lui. Mais il suffirait, pour y reconnaître +Shakspeare, de quelques traits de morale qui attestent sa profonde +connaissance du coeur humain. Avec quelle adresse l'abbesse qu'Adriana +va consulter arrache à sa jalousie l'aveu de ses torts! quels sages avis +pour toutes les femmes! + +Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon +Chalmers, en 159l.--La traduction anglaise des _Ménechmes_ de Plaute, +par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans Hall et Hollingshed +il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute, qu'on dit avoir +été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent que c'étaient les +_Ménechmes_. + +En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre; mais +c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé. + +Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et de +Regnard. + +Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même temps +l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction +qu'une imitation. + +Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son frère, +sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu et +nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme qui veut être +la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente d'un titre plus +doux. + +Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie, dont il +fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements, et +qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu, lui dit-elle, + + Qu'elle demeure aux termes de l'honneur, + Que mon honnêteté ne soit point offensée, + Et qu'un but vertueux borne votre pensée. + +Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare a +été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage le +caractère de courtisane que lui donne le poëte latin. + +Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point mariés, +tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial grossier +et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession d'un oncle. Il +a été institué légataire universel, parce que le défunt ignorait la +destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès l'enfance la +maison paternelle. + +Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la mauvaise +fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer son sort +en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile, lorsque son +amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui ouvre les jeux sur +l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que son frère doit épouser, +et que Démophon son père a promise à Ménechme, en considération de la +succession qu'il vient recueillir. Le hasard instruit le chevalier +de cette aventure, et il ne songe plus qu'à souffler à son frère sa +maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce pas là une intention +très-morale, et le chevalier nous semble friser un peu les chevaliers +des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance, un air de +générosité en partageant la fortune de l'oncle avec Ménéchme, et en lui +cédant une de ses deux maîtresses. + +On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche peu fondé, +son comique nous semble au niveau de son sujet; en voulant s'élever, il +risquait, comme ses devanciers, de devenir froid et de cesser d'être +plaisant. La comédie des _Ménechmes_ est une de celles qui servent de +fondement à sa réputation. + +Nous ne citerons pas la comédie des _Deux Arlequins_ de Le Noble, ni +_les Deux Jumeaux de Bergame_. Les personnages de nos Arlequins nous +semblent fort heureusement choisis pour donner un air de vérité à ces +sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement partie de +leur costume, et de ce costume lui-même, qui prête à l'illusion plus que +tout autre. + + + + +LA COMÉDIE +DES MÉPRISES + + + +PERSONNAGES + + SOLINUS, duc d'Éphèse. + ÆGÉON, marchand de Syracuse. + + ANTIPHOLUS d'Éphèse, + ANTIPHOLUS de Syracuse, frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie, + mais inconnus l'un à l'autre. + + DROMIO d'Éphèse, + DROMIO de Syracuse, frères jumeaux et esclaves des deux Antipholus. + + BALTASAR, marchand. + ANGÉLO, orfèvre. + UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse. + PINCH, maître d'école et magicien. + ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse d'une communauté d'Éphèse. + ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse. + LUCIANA, soeur d'Adriana. + LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA. + UNE COURTISANE. + UN GEOLIER. + OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES. + +La scène est à Éphèse. + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Salle dans le palais du duc. + +LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, _des officiers et autres gens de la +suite du duc_. + +ÆGÉON--Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte, et par votre arrêt de +mort, terminez mes malheurs et ma vie. + +LE DUC.--Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta cause; je ne suis +pas assez partial pour enfreindre nos lois. La haine et la discorde, +récemment excitées par l'outrage barbare que votre duc a fait à ces +marchands, nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter +leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux, défendent +toute pitié à nos regards menaçants; car depuis les querelles intestines +et mortelles élevées entre tes séditieux compatriotes et nous, il a été +arrêté dans des conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de +ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes ennemies. Bien +plus, si un homme, né dans Éphèse, est rencontré dans les marchés et les +foires de Syracuse; ou si un homme, né dans Syracuse, aborde à la +baie d'Éphèse, il meurt, et ses marchandises sont confisquées à la +disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme de mille marcs +pour acquitter la peine et lui servir de rançon. Tes denrées, estimées +au plus haut prix, ne peuvent monter à cent marcs; ainsi la loi te +condamne à mourir. + +ÆGÉON.--Eh bien! ce qui me console, c'est que, par l'exécution de votre +sentence, mes maux finiront avec le soleil couchant. + +LE DUC.--Allons, Syracusain, dis-nous brièvement pourquoi tu as quitté +ta ville natale, et quel sujet t'a amené dans Éphèse. + +ÆGÉON.--On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle que de +m'enjoindre de raconter des maux indicibles. Cependant, afin, que le +monde sache que ma mort doit être attribuée à la nature et non à un +crime honteux[1], je dirai tout ce que la douleur me permettra de +dire.--Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme qui eût été +heureuse sans moi, et par moi aussi sans notre mauvaise destinée. Je +vivais content avec elle; notre fortune s'augmentait par les fructueux +voyages que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de mon homme +d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de grands biens à l'abandon, +me força de m'arracher aux tendres embrassements de mon épouse. A peine +six mois d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous le doux +fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs pour me suivre, +et arriva en sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée +elle devint l'heureuse mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a +d'étrange, tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait +les distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans la même +hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un semblable fardeau, et mit +au monde deux jumeaux mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai +ces deux enfants de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence, +et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, qui n'était pas peu +fière de ces deux garçons, me pressait chaque jour de retourner dans +notre patrie: j'y consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous +embarquâmes.--Nous étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure avant que +la mer, esclave soumise aux vents, nous eût menacés d'aucun accident +tragique; mais nous ne conservâmes pas plus longtemps grande espérance. +Le peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait qu'à +montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une mort immédiate: pour +moi, je l'aurais embrassée avec joie, si les larmes incessantes de ma +femme, qui pleurait d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les +gémissements plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient par +imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre, ne m'eussent +forcé de chercher à reculer l'instant fatal pour eux et pour moi; et +voici quelle était notre ressource,--il n'en restait point d'autre:--les +matelots cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous +abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer. Ma femme, plus +attentive à veiller sur son dernier né, l'avait attaché au petit mât de +réserve dont se munissent les marins pour les tempêtes; avec lui était +lié un des jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des deux +autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux fixés sur les +objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes à chacune des extrémités +du mât; et flottant aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par +elles vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil, se +montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient causé nos maux; +sous l'influence bienfaisante de sa lumière désirée, les mers se +calmèrent par degrés, et nous découvrîmes au loin deux vaisseaux qui +cinglaient sur nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant +qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de vous dire le +reste; devinez ce qui suivit par ce que vous venez d'entendre. + +[Note 1: C'était jadis une superstition universelle de croire +qu'un grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui +punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à ceux qui +l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la destinée +humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON. + +D'après cette note, Letourneur traduit: + + _That my end + Was wrought by nature and not by vile offense_, + +par cette phrase: _Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la peine +d'un crime honteux et caché_. Nous avons adopté une explication plus +simple de ce mot _nature_. _Nature_ est ici pour affection naturelle... +Ægéon est victime de son amour paternel; c'est ce sentiment qui le +conduit à Éphèse et qui cause sa mort.] + +LE DUC.--Poursuis, vieillard: n'interromps point ton récit: nous pouvons +du moins te plaindre si nous ne pouvons te pardonner. + +ÆGÉON.--Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette pitié, je ne les +aurais pas nommés à si juste titre impitoyables envers nous! Avant +que les deux vaisseaux se fussent avancés à dix lieues de nous, nous +donnâmes sur un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil, +notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte que, dans cet +injuste divorce, la fortune nous laissa à tous deux de quoi nous réjouir +et de quoi pleurer. La moitié qui la portait, la pauvre infortunée, +et qui paraissait chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre +douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les vents: et ils +furent recueillis tous trois à notre vue par des pêcheurs de Corinthe, à +ce qu'il nous sembla. A la fin, un autre navire s'était emparé de nous; +les gens de l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait +amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs hôtes naufragés: +et ils seraient parvenus à enlever aux pêcheurs leur proie, si leur +vaisseau n'avait pas été mauvais voilier; ils furent donc obligés de +diriger leur route vers leur patrie.--Vous avez entendu comment j'ai été +séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma vie a été prolongée +pour vous faire les tristes récits de mes douleurs. + +LE DUC.--Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi la faveur de me +dire en détail ce qu'il vous est arrivé, à eux et à toi, jusqu'à ce +jour. + +ÆGÉON.--Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse, parvenu à +l'âge de dix-huit ans, s'est montré empressé de faire la recherche de +son frère: et il m'a prié, avec importunité, de permettre que son jeune +esclave (car les deux enfants avaient partagé le même sort: et celui-ci, +séparé de son frère, en avait conservé le nom,) pût l'accompagner dans +cette recherche. Pour tenter de retrouver un des objets de ma tendresse, +je hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq étés les +extrémités les plus reculées de la Grèce, errant jusque près des côtes +de l'Asie; et revenant vers ma patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir +de les trouver, mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout +autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit se terminer +l'histoire de ma vie; et je serais heureux de cette mort propice, si +tous mes voyages avaient pu m'apprendre du moins que mes enfants vivent. + +LE DUC.--Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué pour éprouver le +comble du malheur, crois-moi, si je le pouvais sans violer nos lois, +sans offenser ma couronne, mon serment et ma dignité, que les princes ne +peuvent annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta cause. +Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la sentence prononcée ne +puisse se révoquer qu'en faisant grand tort à notre honneur, cependant +je te favoriserai tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je +t'accorderai ce jour pour chercher ton salut dans un secours +bienfaisant: emploie tous les amis que tu as dans Éphèse; mendie +ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis; sinon ta mort est +inévitable.--Geôlier, prends-le sous ta garde. + +LE GEOLIER.--Oui, seigneur. + +(Le duc sort avec sa suite.) + +ÆGÉON.--Ægéon se retire sans espoir et sans secours et sa mort n'est que +différée. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Place publique. + +ANTIPHOLUS ET DROMIO _de Syracuse_; UN MARCHAND. + +LE MARCHAND.--Ayez donc soin de répandre que vous êtes d'Épidaure, si +vous ne voulez pas voir tous vos biens confisqués. Ce jour même, un +marchand de Syracuse vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et, +n'étant pas en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après +les statuts de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à +l'occident.--Voilà votre argent, que j'avais en dépôt. + +ANTIPHOLUS, _à Dromio_.--Va le porter au Centaure, où nous logeons, +Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y rejoindre. Dans une heure il +sera temps de dîner: jusque-là, je vais jeter un coup d'oeil sur les +coutumes de la ville, parcourir les marchands, considérer les édifices; +après quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon hôtellerie: car +je suis las et excédé de ce long voyage. Va-t'en. + +DROMIO.--Plus d'un homme vous prendrait volontiers au mot, et s'en irait +en effet, en ayant un si bon moyen de partir. + +(Dromio sort.) + +ANTIPHOLUS, _au marchand_.--C'est un valet de confiance, monsieur, qui +souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude et la mélancolie, +égaye mon humeur par ses propos plaisants.--Allons, voulez-vous vous +promener avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge dîner +avec moi? + +LE MARCHAND.--Je suis invité, monsieur, chez certains négociants, dont +j'espère de grands bénéfices. Je vous prie de m'excuser.--Mais bientôt, +si vous voulez, à cinq heures, je vous rejoindrai sur la place du +marché, et de ce moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à +l'heure du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent loin de +vous. + +ANTIPHOLUS.--Adieu donc, jusqu'à tantôt.--Moi, je vais aller me perdre, +et errer çà et là pour voir la ville. + +LE MARCHAND.--Monsieur, je vous souhaite beaucoup de satisfaction. + +(Le marchand sort.) + +ANTIPHOLUS _seul_.--Celui qui me souhaite la satisfaction me souhaite ce +que je ne puis obtenir. Je suis dans le monde comme une goutte d'eau qui +cherche dans l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver sa +compagne, se perd elle-même errante et inaperçue. C'est ainsi que moi, +infortuné, pour trouver une mère et un frère, je me perds moi-même en +les cherchant. + +(Entre Dromio d'Éphèse.) + +ANTIPHOLUS, _apercevant Dromio_.--Voici l'almanach de mes +dates--Comment? par quel hasard es-tu de retour si tôt? + +DROMIO _d'Éphèse._--De retour si tôt, dites-vous? je viens plutôt trop +tard. Le chapon brûle, le cochon de lait tombe de la broche: l'horloge a +déjà sonné douze coups: et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma +joue, tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit. +Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point au logis; vous +n'arrivez point au logis, parce que vous n'avez point d'appétit; vous +n'avez point d'appétit, parce que vous avez bien déjeuné: mais nous +autres, qui savons ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons +pénitence aujourd'hui de votre faute. + +ANTIPHOLUS.--Gardez votre souffle, monsieur, et répondez à ceci, je vous +prie: où avez-vous laissé l'argent que je vous ai remis? + +DROMIO.--Oh!--Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi dernier, pour +payer au sellier la croupière de ma maîtresse?--C'est le sellier qui les +a eus, monsieur; je ne les ai pas gardés. + +ANTIPHOLUS.--Je ne suis pas en ce moment d'humeur à plaisanter: dis-moi, +et sans tergiverser, où est l'argent? Nous sommes étrangers ici; comment +oses-tu te fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse somme? + +DROMIO.--Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand vous serez assis +à table pour dîner: j'accours en poste vous chercher de la part de +ma maîtresse: si je retourne sans vous, je serai un vrai poteau de +boutique[2]: car elle m'écrira votre faute sur le museau.--Il me semble +que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir lieu d'horloge, et +vous rappeler au logis, sans autre messager. + +[Note 2: _I come in post, + I return, I shall be in post indeed_. + +L'équivoque roule sur le mot _post_, qui veut dire _poste_ dans le +premier vers et _poteau_ dans le second. Avant que l'écriture fût un +talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau sur lequel +on notait avec de la craie les marchandises débitées. La manière dont +les boulangers comptent encore le pain qu'ils fournissent a quelque +chose d'analogue à cet ancien usage.] + +ANTIPHOLUS.--Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries sont hors de +raison. Garde-les pour une heure plus gaie que celle-ci: où est l'or que +j'ai confié à ta garde? + +DROMIO.--A moi, monsieur? mais vous ne m'avez point donné d'or! + +ANTIPHOLUS.--Allons, monsieur le coquin, laissez-là vos folies, et +dites-moi comment vous avez disposé de ce dont je vous ai chargé? + +DROMIO.--Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est de vous ramener du +marché chez vous, au Phénix, pour dîner: ma maîtresse et sa soeur vous +attendent. + +ANTIPHOLUS.--Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu me répondre +et me dire en quel lieu de sûreté tu as déposé mon argent, ou je vais +briser ta tête folle, qui s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas +disposé, où sont les mille _marcs_, que tu as reçus de moi? + +DROMIO.--J'ai reçu de vous quelques _marques_[3] sur ma tête, quelques +autres de ma maîtresse sur mes épaules; mais pas mille marques entre +vous deux.--Et si je les rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous +ne les supporteriez pas patiemment. + +[Note 3: _Mark_, marc et marque. Le calembour est plus exact en +anglais.] + +ANTIPHOLUS.--Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse as-tu, +esclave? + +DROMIO.--La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse, qui est au Phénix; +celle qui jeûne jusqu'à ce que vous veniez dîner, et qui vous prie de +revenir au plus tôt pour dîner. + +ANTIPHOLUS.--Comment! tu veux ainsi me railler en face, après que je te +l'ai défendu?..... Tiens, prends cela, monsieur le coquin. + +DROMIO.--Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au nom de Dieu, tenez vos +mains tranquilles; ou, si vous ne le voulez pas, moi, je vais avoir +recours à mes jambes. + +(Dromio s'enfuit.) + +ANTIPHOLUS.--Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce coquin se sera +laissé escamoter tout mon argent. On dit que cette ville est remplie[4] +de fripons, d'escamoteurs adroits, qui abusent les yeux; de sorciers +travaillant dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines +de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs déguisés, de charlatans +babillards, et de mille autres crimes autorisés. Si cela est ainsi, je +n'en partirai que plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet +esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en sûreté. + +(Il sort.) + +[Note 4: C'était le reproche que les anciens faisaient à +cette ville, qu'ils appelaient proverbialement (Grec: Ephesia +alexipharmaka.)] + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Place publique. + +ADRIANA ET LUCIANA _entrent_ + +ADRIANA.--Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé de ramener +promptement son maître ne sont revenus. Sûrement, Luciana, il est deux +heures. + +LUCIANA.--Peut-être que quelque commerçant l'aura invité, et il sera +allé du marché dîner quelque part. Chère soeur, dînons, et ne vous +agitez pas. Les hommes sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le +temps qui soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en vont +ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère soeur. + +ADRIANA.--Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus étendue que la +nôtre? + +LUCIANA.--Parce que leurs affaires sont toujours hors du logis. + +ADRIANA.--Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le prend mal. + +LUCIANA.--Oh! sachez qu'il est la bride de votre volonté. + +ADRIANA.--Il n'y a que des ânes qui se laissent brider ainsi. + +LUCIANA.--Une liberté récalcitrante est frappée par le malheur.--Il +n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre, dans la mer et dans +le firmament, qui n'ait ses bornes.--Les animaux, les poissons et les +oiseaux ailés sont soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les +hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les créatures, +souverains du vaste monde et de l'humide empire des mers, doués d'âmes +et d'intelligences, d'un rang bien au-dessus des poissons et des +oiseaux, sont les maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre +volonté soit donc soumise à leur convenance. + +ADRIANA.--C'est cette servitude qui vous empêche de vous marier? + +LUCIANA.--Non pas cela, mais les embarras du lit conjugal. + +ADRIANA.--Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter l'autorité. + +LUCIANA.--Avant que j'apprenne à aimer, je veux m'exercer à obéir. + +ADRIANA.--Et si votre mari allait faire quelque incartade ailleurs? + +LUCIANA.--Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais patience. + +ADRIANA.--Tant que la patience n'est pas troublée, il n'est pas étonnant +qu'elle reste calme. Il est aisé d'être doux quand rien ne contrarie. +Une âme est-elle malheureuse, écrasée sous l'adversité, nous lui +conseillons d'être tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si +nous étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous plaindrions +nous-mêmes tout autant, ou plus encore. Ainsi, vous qui n'avez point +de méchant mari qui vous chagrine, vous prétendez me consoler en me +recommandant une patience qui ne donne aucun secours; mais si vous vivez +assez pour vous voir traitée comme moi, vous mettrez bientôt de côté +cette absurde patience. + +LUCIANA.--Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce que pour en +essayer.--Mais voilà votre esclave qui revient; votre mari n'est pas +loin. + +(Entre Dromio d'Éphèse.) + +ADRIANA.--Eh bien! ton maître tardif est-il sous la main[5]? + +DROMIO.--Vraiment, il est sous deux mains avec moi. C'est ce que peuvent +attester mes deux oreilles. + +[Note 5: _At hand_, c'est-à-dire sur tes pas.] + +ADRIANA.--Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention? + +DROMIO.--Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon oreille. Maudite +soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre! + +LUCIANA.--A-t-il donc parle d'une manière si équivoque, que tu n'aies pu +sentir sa pensée? + +DROMIO.--Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que trop bien +ses coups; et malgré cela si confusément, que je les ai à peine +_compris_[6]. + +[Note 6: _Stand_ et _under stand. Stand under_, être dessous et +comprendre.] + +ADRIANA.--Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin pour revenir au +logis? Il paraît qu'il se soucie bien de plaire à sa femme! + +DROMIO.--Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement de l'ordre du +croissant. + +ADRIANA.--De l'ordre du croissant, coquin! + +DROMIO.--Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais, certes, il est +tout à fait lunatique[7].--Quand je l'ai pressé de venir dîner, il +m'a redemandé mille marcs d'or.--_Il est temps de dîner_, lui ai-je +dit.--_Mon or_, a-t-il répondu.--_Vos viandes brûlent_, ai-je +dit.--_Mon or_, a-t-il dit.--_Allez-vous venir?_ ai-je dit.--_Mon or_, +a-t-il dit, _où sont les mille marcs que je t'ai donnés, scélérat_?--_Le +cochon de lait_, ai-je dit, _est tout brûlé_.--_Mon or_, dit-il.--_Ma +maîtresse, monsieur_, ai-je dit.--_Qu'elle aille se pendre ta maîtresse! +je ne connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse_! + +[Note 7: Nous avons traduit _horn mad_ par: être de l'ordre du +croissant, pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte: + +DROM. _My master is horn mad,_ ADR. _Horn mad, thou villain!_ DROM. _I +mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad_.] + +LUCIANA.--Qui a dit cela? + +DROMIO.--C'est mon maître qui l'a dit. _Je ne connais,_ dit-il, _ni +maison, ni femme, ni maîtresse_.--En sorte que, grâce à lui, je vous +rapporte sur mes épaules le message dont ma langue devait naturellement +être chargée; car, pour conclure, il m'a battu sur la place. + +ADRIANA.--Retourne vers lui, misérable, et ramène-le au logis. + +DROMIO.--Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer encore au logis +avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y quelque autre messager. + +ADRIANA.--Retourne, esclave, ou je vais te fendre la tête en quatre[8]. + +[Note 8: + + _I will break thy pate a cross_, + + DROM. _And he will bless that cross with other beating_.] + +DROMIO.--Et lui bénira cette croix avec d'autres coups; entre vous deux +j'aurai une tête bien sainte. + +ADRIANA.--Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître à la maison. + +DROMIO.--Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes avec moi, pour que +vous me repoussiez comme une balle de paume? Vous me repoussez vers lui +et lui me repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps ce +service, vous ferez bien de me recouvrir de cuir[9]. + +(Il sort.) + +[Note 9: On comprend que _rond_ est ici synonyme de _sphérique_.] + +LUCIANA.--Fi! comme l'impatience rembrunit votre visage! + +ADRIANA.--Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie ses favorites, +tandis que moi je languis au logis après un sourire. Le temps importun +a-t-il ravi la beauté séduisante de mon pauvre visage? Alors, c'est lui +qui l'a flétri. Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile? +Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est sa dureté +pire que celle du marbre qui l'a émoussée. Leur brillante parure +attire-t-elle ses affections? Ce n'est pas ma faute: il est le maître de +mes biens. Quels ravages y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est +lui seul qui a altéré mes traits.--Un regard joyeux ranimerait bientôt +ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit les palissades et va +chercher pâture loin de ses foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus +pour lui qu'une vieille surannée. + +LUCIANA.--Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc! chassez-la d'ici. + +ADRIANA.--Des folles insensibles peuvent seules supporter de pareils +torts. Je sais que ses yeux portent ailleurs leur hommage; autrement, +quelle cause l'empêcherait d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a +promis une chaîne.--Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il me +refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime. Je vois que le +bijou le mieux émaillé perd son lustre; que si l'or résiste longtemps au +frottement, à la fin il s'use sous le toucher; de même, il n'est point +d'homme, ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent. +Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses yeux, j'userai dans les +larmes ce qui m'en reste, et je mourrai dans les pleurs. + +LUCIANA.--Que d'amantes insensées se dévouent à la jalousie furieuse! + + + +SCÈNE II + + +Place publique. _Entre_ ANTIPHOLUS _de Syracuse_. + +ANTIPHOLUS.--L'or que j'ai remis à Dromio est déposé en sûreté au +Centaure, et mon esclave soigneux est allé errer dans la ville à la +quête de son maître... D'après mon calcul et le rapport de l'hôte, je +n'ai pu parler à Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais, +le voilà qui vient. (_Entre Dromio de Syracuse_.) Eh bien! monsieur, +avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez les coups, vous n'avez +qu'à recommencer votre badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le +Centaure? vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous avait +envoyé me chercher pour diner? mon logement était au Phénix?--Aviez-vous +donc perdu la raison pour me faire des réponses si extravagantes? + +DROMIO.--Quelles réponses, monsieur? Quand vous ai-je parlé ainsi? + +ANTIPHOLUS.--Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y a pas une +demi-heure. + +DROMIO.--Je ne vous ai pas revu depuis que vous m'avez envoyé d'ici au +Centaure, avec l'or que vous m'aviez confié. + +ANTIPHOLUS.--Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt, et tu m'as parlé +d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui me déplaisait fort, comme tu l'as +senti, j'espère. + +DROMIO.--Je suis fort aise de vous voir dans cette veine de bonne +humeur: mais que veut dire cette plaisanterie? Je vous en prie, mon +maître, expliquez-vous. + +ANTIPHOLUS.--Quoi! veux-tu me railler encore, et me braver en face? +Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends ceci et cela. + +(Il le frappe.) + +DROMIO.--Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre badinage devient un +jeu sérieux. Quelle est votre raison pour me frapper ainsi? + +ANTIPHOLUS.--Parce que je te prends quelquefois pour mon bouffon, et +que je cause familièrement avec toi, ton insolence se moquera de mon +affection, et interrompra sans façon mes heures sérieuses! Quand le +soleil brille, que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses +rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs. Quand tu voudras +plaisanter avec moi, étudie mon visage, et conforme tes manières à ma +physionomie, ou bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode +dans ta calotte. + +DROMIO.--Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez votre batterie, je +préfère que ce soit une tête; mais si vous faites durer longtemps ces +coups, il faudra me procurer une calotte pour ma tête, et la mettre +à l'abri, sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes +épaules.--Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous? + +ANTIPHOLUS.--Ne le sais-tu pas? + +DROMIO.--Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je suis battu. + +ANTIPHOLUS.--Te dirai-je pourquoi? + +DROMIO.--Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit que tout pourquoi a +son parce que. + +ANTIPHOLUS.--D'abord, pour avoir osé me railler; et pourquoi +encore?--Pour venir me railler une seconde fois. + +DROMIO.--A-t-on jamais battu un homme si mal à propos, quand dans le +pourquoi et le parce que, il n'y a ni rime ni raison?--Allons, monsieur, +je vous rends grâces. + +ANTIPHOLUS.--Tu me remercies, et pourquoi? + +DROMIO.--Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que vous m'avez donné +pour rien[10]. + +[Note 10: Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.] + +ANTIPHOLUS.--Je te payerai bientôt cela, en te donnant rien pour quelque +chose.--Mais, dis-moi, est-ce l'heure de dîner? + +DROMIO.--Non, monsieur; je crois que le dîner manque de ce que j'ai..... + +ANTIPHOLUS.--Voyons, qu'est-ce?... + +DROMIO.--De sauce[11]. + +[Note 11: _Basting_, du verbe _baste_, arroser et rosser.] + +ANTIPHOLUS.--Eh bien! alors, il sera sec. + +DROMIO.--Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas goûter. + +ANTIPHOLUS.--Et la raison? + +DROMIO.--De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne me vaille une +autre sauce de coups de bâtons[12]. + +[Note 12: C'est toujours le mot _basting_ qui fournit l'équivoque.] + +ANTIPHOLUS.--Allons, apprends à plaisanter à propos; il est un temps +pour toute chose. + +DROMIO.--J'aurais nié cela, avant que vous fussiez devenu si colère. + +ANTIPHOLUS.--D'après quelle règle? + +DROMIO.--Diable, monsieur! d'après une règle aussi simple que la tête +chauve du vieux père le Temps lui-même. + +ANTIPHOLUS.--Voyons-la. + +DROMIO.--Il n'y a point de temps pour recouvrer ses cheveux, quand +l'homme devient naturellement chauve. + +ANTIPHOLUS.--Ne peut-il pas les recouvrer par _amende et recouvrement_? + +DROMIO.--Oui, en payant une amende pour porter perruque, et en +recouvrant les cheveux qu'a perdus un autre homme. + +ANTIPHOLUS.--Pourquoi le temps est-il si pauvre en cheveux, puisque +c'est une sécrétion si abondante? + +DROMIO.--Parce que c'est un don qu'il prodigue aux animaux; et ce qu'il +ôte aux hommes en cheveux il le leur rend en esprit. + +ANTIPHOLUS.--Comment! mais il y a bien des hommes qui ont plus de +cheveux que d'esprit. + +DROMIO.--Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit de perdre les +cheveux. + +ANTIPHOLUS.--Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que les hommes dont les +cheveux sont abondants sont de bonnes gens sans esprit. + +DROMIO.--Plus un homme est simple, plus il perd vite. Toutefois il perd +avec une sorte de gaieté. + +ANTIPHOLUS.--Pour quelle raison? + +DROMIO.--Pour deux raisons, et deux bonnes. + +ANTIPHOLUS.--Non, ne dis pas _bonnes_, je t'en prie. + +DROMIO.--Alors, pour deux raisons sûres. + +ANTIPHOLUS.--Non, pas _sûres_ dans une chose fausse. + +DROMIO.--Alors, pour des raisons certaines. + +ANTIPHOLUS.--Nomme-les. + +DROMIO.--L'une pour épargner l'argent que lui coûterait sa frisure; +l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne tombent pas dans sa soupe. + +ANTIPHOLUS.--Tu cherches à prouver, n'est-ce pas, qu'il n'y a pas de +temps pour tout? + +DROMIO.--Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur? et surtout n'ai-je +pas prouvé qu'il n'y a pas de temps pour recouvrer les cheveux qu'on a +perdus naturellement? + +ANTIPHOLUS.--Mais tu n'as pas donné une raison solide, pour prouver +qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer. + +DROMIO.--Je vais y remédier. Le Temps lui-même est chauve; ainsi donc, +jusqu'à la fin du monde, il aura un cortège d'hommes chauves. + +ANTIPHOLUS.--Je savais que la conclusion serait chauve. Mais, doucement, +qui nous fait signe là-bas?... + +(Entrent Adriana, Luciana.) + +ADRIANA.--Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné et mécontent: tu +réserves tes doux regards pour quelque autre maîtresse: je ne suis plus +ton Adriana, ton épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais +serment qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton oreille +que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant à tes yeux que mes +regards; point de toucher aussi flatteur pour ta main que lorsqu'elle +touchait la mienne; point de mets délicieux qui te plût que ceux que +je te servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux, oh! comment +arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de toi-même? Oui, je dis +éloigné de toi-même, l'étant de moi qui, étant incorporée avec toi, +inséparable de toi, suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah! +ne te sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé, qu'il +te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte d'eau dans l'océan, +et de la puiser ensuite sans mélange, sans addition ni diminution +quelconque, qu'il te l'est de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi. +Oh! combien ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement +dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui t'est consacré, est +souillé par une grossière volupté. Ne me cracherais-tu pas au visage? ne +me repousserais-tu pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la +face? ne déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane? +n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main perfide? et ne le +briserais-tu pas avec le serment du divorce? Je sais que tu le peux: +eh bien! fais-le donc dès ce moment..... Je suis couverte d'une tache +adultère; mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si nous +deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois infidèle, je +reçois le poison mêlé dans tes veines, et je suis prostituée par ta +contagion.--Sois constant et fidèle à ta couche légitime, alors je vis +sans souillure, et toi sans déshonneur. + +ANTIPHOLUS.--Est-ce à moi que vous parlez, belle dame? Je ne vous +connais pas. Il n'y a pas deux heures que je suis dans Éphèse, aussi +étranger à votre ville qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon +esprit pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre un +seul mot de ce que vous me dites. + +LUCIANA.--Fi! mon frère; comme le monde est changé pour vous! Quand donc +avez-vous jamais traité ainsi ma soeur? Elle vous a envoyé chercher par +Dromio pour dîner. + +ANTIPHOLUS.--Par Dromio? + +DROMIO.--Par moi? + +ADRIANA.--Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée, qu'il +t'avait souffleté et qu'en te battant il avait renié ma maison pour la +sienne, et moi pour sa femme. + +ANTIPHOLUS, _à Dromio_.--Avez-vous parlé à cette dame? Quel est donc le +noeud et le but de cette intrigue? + +DROMIO.--Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à ce moment. + +ANTIPHOLUS.--Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur la place les +propres paroles qu'elle vient de dire. + +DROMIO.--Jamais je ne lui ai parlé de ma vie. + +ANTIPHOLUS.--Comment se fait-il donc qu'elle nous appelle ainsi par nos +noms, à moins que ce ne soit par inspiration? + +ADRIANA.--Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si grossièrement, +de concert avec votre esclave, et de l'exciter à me contrarier! Je veux +bien que vous ayez le droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet +outrage par le mépris.--Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu es +l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne[13], dont la faiblesse mariée +à ta force partage ta vigueur: si quelque objet te détache de moi, ce +ne peut être qu'une vile plante, un lierre usurpateur, ou une mousse +inutile, qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte et +vit aux dépens de ton honneur. + +[Note 13: _Lenta qui velut asoitas Vitis implicat arbores, +Implicabitur in tuum Complexum_..... CATULLE.] + +ANTIPHOLUS.--C'est à moi qu'elle parle! elle me prend pour le sujet de +ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée en songe? ou suis-je endormi en +ce moment, et m'imaginai-je entendre tout ceci? Quelle erreur trompe +nos oreilles et nos yeux?--Jusqu'à ce que je sois éclairci de cette +incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est offerte. + +LUCIANA.--Dromio, va dire aux domestiques de servir le dîner. + +DROMIO.--Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe comme un pécheur. +C'est ici le pays des fées. O malice des malices! Nous parlons à des +fantômes, à des hiboux, à des esprits fantasques. Si nous ne leur +obéissons pas, voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou +nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs. + +LUCIANA.--Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu de répondre, Dromio, +frelon, limaçon, fainéant, sot que tu es? + +DROMIO.--Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce pas? + +ANTIPHOLUS.--Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je le suis aussi. + +DROMIO.--Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps. + +ANTIPHOLUS.--Tu conserves ta forme ordinaire. + +DROMIO.---Non; je suis un singe. + +LUCIANA.--Si tu es changé en quelque chose, c'est en âne. + +DROMIO.--Cela est vrai: elle me mène par le licou, et j'aspire à paître +le gazon.--C'est vrai, je suis un âne; autrement pourrait-il se faire +que je ne la connusse pas aussi bien qu'elle me connaît? + +ADRIANA.--Allons, allons, je ne veux plus être si folle que de me mettre +le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis que le valet et le maître se +moquent de mes maux en riant.--Allons, monsieur, venez dîner: Dromio, +songe à garder la porte.--Mon mari, je dînerai en haut avec vous +aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession de tous vos +tours.--Toi, drôle, si quelqu'un vient demander ton maître, dis +qu'il dîne dehors, et ne laisse entrer âme qui vive.--Venez, ma +soeur.--Dromio, fais bien ton devoir de portier. + +ANTIPHOLUS.--Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou dans l'enfer? +Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans mon bon sens? Connu de +celles-ci, et déguisé pour moi-même, je dirai comme elles, je le +soutiendrai avec persévérance, et me laisserai aller à l'aventure dans +ce brouillard. + +DROMIO.--Mon maître, ferai-je le portier à la porte? + +ANTIPHOLUS.--Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne veux que je te +casse la tête. + +LUCIANA.--Allons, venez, Antipholus. Nous dînons trop tard. + +(Ils sortent.) + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_, DROMIO _d'Éphèse_, ANGELO ET BALTASAR. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Honnête seigneur Angelo, il faut que vous nous +excusiez tous: ma femme est de mauvaise humeur, quand je ne suis pas +exact. Dites que je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler +à sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.--Mais voici +un maraud qui voudrait me soutenir en face qu'il m'a joint sur la place +et que je l'ai battu, que je l'ai chargé de mille marcs en or, et que +j'ai renié ma maison et ma femme.--Ivrogne que tu es, que voulais-tu +dire par là? + +DROMIO _d'Éphèse._--Vous direz ce que voudrez, monsieur; mais je sais ce +que je sais. J'ai les marques de votre main pour prouver que vous m'avez +battu sur la place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de +l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Moi, je pense que tu es un âne. + +DROMIO.--Peste! il y paraît aux mauvais traitements que j'essuie et aux +coups que je supporte. Je devrais répondre à un coup de pied par un coup +de pied, et à ce compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et +vous prendriez garde à l'âne. + +ANTIPHOLUS.--Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je prie Dieu que +notre bonne chère réponde à ma bonne volonté et au bon accueil que vous +recevrez ici. + +BALTASAR.--Je fais peu de cas de votre bonne chère, monsieur, et +beaucoup de votre bon accueil. + +ANTIPHOLUS.--Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson, une table pleine +de bon accueil vaut à peine un bon plat. + +BALTASAR.--La bonne chère est commune, monsieur; on la trouve chez tous +les rustres. + +ANTIPHOLUS.--Et un bon accueil l'est encore plus; car, enfin, ce ne sont +là que des mots. + +BALTASAR.--Petite chère et bon accueil font un joyeux festin. + +ANTIPHOLUS.--Oui, pour un hôte avare et un convive encore plus ladre. +Mais, quoique mes provisions soient minces, acceptez-les de bonne grâce: +vous pouvez trouver meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur. +--Mais, doucement; ma porte est fermée. (_A Dromio_.) Va dire qu'on nous +ouvre. + +DROMIO _appelant_.--Holà. Madeleine, Brigite, Marianne, Cécile, +Gillette, Jenny. + +DROMIO _de Syracuse, en dedans_.--Momon[14], cheval de moulin, chapon, +faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la porte, ou assieds-toi sur le +seuil. Veux-tu évoquer des filles que tu en appelles une telle quantité +à la fois, quand une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de +cette porte. + +[Note 14: Dans l'anglais _mome_. Ce mot doit son origine au mot +français _momon_, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un +silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais _mum_, silence.] + +DROMIO _d'Éphèse.--_Quel bélître a-t-on fait notre portier?--Mon maître +attend dans la rue. + +DROMIO _de Syracuse_.--Qu'il retourne là d'où il vient, de peur qu'il ne +prenne froid aux pieds. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Qui donc parle là dedans?--Holà! ouvrez la +porte. + +DROMIO _de Syracuse_.--Fort bien, monsieur; je vous dirai quand je +pourrai vous ouvrir, si vous voulez me dire pourquoi! + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Pourquoi? pour me faire dîner; je n'ai pas dîné +aujourd'hui. + +DROMIO _de Syracuse_.--Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui: revenez +quand vous pourrez. + +ANTIPHOLUS.--Qui es-tu donc pour me fermer la porte de ma maison? + +DROMIO _de Syracuse_.--Je suis portier pour le moment, monsieur, et mon +nom est Dromio. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Ah! fripon, tu m'as volé à la fois mon nom et mon +emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur, et l'autre m'a attiré beaucoup +de reproches. Si tu avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été +à ma place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom, ou ton nom +pour celui d'un âne. + +LUCE, _de l'intérieur de la maison_.--Quel est donc ce vacarme que +j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la porte? + +DROMIO _d'Éphèse.--_Fais donc entrer mon maître, Luce. + +LUCE.--Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire à ton maître. + +DROMIO _d'Éphèse._--O seigneur! il faut que je rie.--À vous le proverbe. +Dois-je placer mon bâton[15]? + +[Note 15: _Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce, +Have at you with another, that is--when? can you tell_? + +Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les +commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.] + +LUCE.--En voici un autre; c'est-à-dire, quand?--pouvez-vous le dire? + +DROMIO _de Syracuse_.--Si ton nom est Luce, Luce, tu lui as bien +répondu. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Entendez-vous, petite sotte? vous nous laisserez +entrer, j'espère? + +LUCE.--Je pensais à vous le demander. + +DROMIO _de Syracuse_.--Et vous avez dit non. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Allons, c'est bien, bien frappé; c'est coup pour +coup. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, drôlesse, laisse-moi entrer. + +LUCE.--Pourriez-vous dire au nom de qui? + +DROMIO _d'Éphèse_.--Mon maître, frappez fort à la porte. + +LUCE.--Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous pleurerez de ce tour, petite sotte, quand +je devrais jeter la porte à bas. + +LUCE.--Comment fait-on tout ce bruit quand il y a un pilori dans la +ville! + +ADRIANA, _de l'intérieur de la maison_.--Qui donc fait tout ce vacarme à +la porte? + +DROMIO _de Syracuse_.--Sur ma parole, votre ville est troublée par des +garçons bien désordonnés. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Êtes-vous là, ma femme? Vous auriez pu venir un +peu plus tôt. + +ADRIANA.--Votre femme, monsieur le coquin?--Allons; éloignez-vous de +cette porte. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Si vous étiez venu malade, monsieur, ce _coquin_-là, +ne s'en irait pas bien portant. + +ANGELO, _à Antipholus d'Éphèse._--Il n'y a ici ni bonne chère, monsieur, +ni bon accueil: nous voudrions bien avoir l'une ou l'autre. + +BALTASAR.--En discutant ce qui valait le mieux nous n'aurons ni l'un ni +l'autre. + +DROMIO _d'Éphèse, à Antipholus_.--Ces messieurs sont à la porte, mon +maître; dites-leur donc d'entrer. + +ANTIPHOLUS.--Il y a quelque chose dans le vent qui nous empêchera +d'entrer. + +DROMIO _d'Éphèse.~_C'est ce que vous diriez, monsieur, si vos habits +étaient légers. Votre cuisine est chaude là dedans; et vous restez ici +exposé au froid. Il y aurait de quoi rendre un homme furieux comme un +cerf en rut, d'être ainsi vendu et acheté. + +ANTIPHOLUS.--Va me chercher quelque chose, je briserai la porte. + +DROMIO _de Syracuse_.--Brisez quelque chose ici, et moi je vous briserai +votre tête de fripon. + +DROMIO _d'Éphèse._--Un homme, peut briser une parole avec vous, +monsieur, une parole n'est que du vent, et il peut vous la briser en +face; pourvu qu'il ne la brise pas par derrière. + +DROMIO _de Syracuse_.--Il parait que tu as besoin de briser; allons, +va-t'en d'ici, rustre. + +DROMIO _de Éphèse._--C'en est trop, va-t'en plutôt! Je t'en prie, +laisse-moi entrer... + +DROMIO _de Syracuse_.--Oui, quand les oiseaux n'auront plus de plumes, +et les poissons plus de nageoires. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, je veux entrer de force: va m'emprunter +une grue. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Une grue sans plumes[16], monsieur, est-ce là ce que +vous voulez dire? pour un poisson sans nageoires, voilà un oiseau sans +plumes; si un oiseau peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un +corbeau ensemble. + +[Note 16: _Crow_, en anglais, veut dire un corbeau et un levier. Nous +nous sommes permis de substituer le mot de grue à celui de corbeau pour +rendre le jeu de mots, bien qu'on se serve rarement d'une grue pour +ouvrir les portes.] + +ANTIPHOLUS.--Va vite me chercher une grue de fer. + +BALTASAR.--Prenez patience, monsieur: oh! n'en venez pas à cette +extrémité. Vous faites ici la guerre à votre réputation, et vous allez +exposer à l'atteinte des soupçons l'honneur intact de votre épouse. +Encore un mot:--Votre longue expérience de sa sagesse, de sa chaste +vertu, de plusieurs années de modestie, plaident en sa faveur, et vous +commandent de supposer quelque raison qui vous est inconnue; n'en doutez +pas, monsieur: si les portes se trouvent aujourd'hui fermées pour vous, +elle aura quelque excuse légitime à vous donner: laissez-vous guider +par moi, quittez ce lieu avec patience, et allons tous dîner ensemble +à l'hôtellerie du Tigre; sur le soir, revenez seul savoir la raison de +cette conduite étrange. Si vous voulez entrer de force au milieu dû +mouvement de la journée, on fera là-dessus de vulgaires commentaires. +Les suppositions du public arriveront jusqu'à votre réputation encore +sans tache, et survivront sur votre tombeau quand vous serez mort. Car +la médisance vit héréditairement et s'établit pour toujours là où elle +prend une fois possession. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous l'emportez. Je vais me retirer +tranquillement, et en dépit de la joie, je prétends être gai.--Je +connais une fille de charmante humeur, jolie et spirituelle, un peu +écervelée, et douce pourtant.--Nous dînerons là: ma femme m'a souvent +fait la guerre, mais sans sujet, je le proteste, à propos de cette +fille; nous irons dîner chez elle.--Retournez chez vous, et rapportez la +chaîne.--Elle est finie à l'heure qu'il est, j'en suis sûr. Apportez-la, +je vous prie, au Porc-Épic, car c'est là où nous allons. Je veux faire +présent de cette chaîne à ma belle hôtesse, ne fût-ce que pour piquer +ma femme: mon cher ami, mon cher ami, dépêchez-vous: puisque ma maison +refuse de me recevoir, j'irai frapper ailleurs, et nous verrons si l'on +me rebutera de même. + +ANGELO.--J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans quelque temps d'ici. + +ANTIPHOLUS.--Faites-le: cette plaisanterie me coûtera quelques frais. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +La maison d'Antipholus d'Éphèse. + +LUCIANA _paraît avec_ ANTIPHOLUS _de Syracuse_. + +LUCIANA.--Eh! serait-il possible que vous eussiez tout à fait oublié les +devoirs d'un mari? Quoi, Antipholus, la haine viendra-t-elle, dès le +printemps de l'amour, corrompre les sources de votre amour? L'amour, en +commençant de bâtir, menacera-t-il déjà ruine? Si vous avez épousé +ma soeur pour sa fortune, du moins, en considération de sa fortune, +traitez-la avec plus de douceur. Si vous aimez ailleurs, faites-le en +secret; masquez votre amour perfide de quelque apparence de mystère, et +que ma soeur ne le lise pas dans vos yeux. Que votre langue ne soit pas +elle-même le héraut de votre honte; un tendre regard, de douces paroles, +conviennent à la déloyauté; parez le vice de la livrée de la vertu; +conservez le maintien de l'innocence, quoique votre coeur soit coupable; +apprenez au crime à porter l'extérieur de la sainteté; soyez perfide +en silence: quel besoin a-t-elle de savoir vos fautes? Quel voleur est +assez insensé pour se vanter de ses larcins? C'est une double injure +de négliger votre lit et de le lui laisser deviner dans vos regards à +table. Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde qu'il peut se +ménager. Les mauvaises actions sont doublées par les mauvaises paroles. +Hélas! pauvres femmes! Faites-nous croire au moins, puisqu'il est aisé +de nous en faire accroire, que vous nous aimez. Si les autres ont le +bras, montrez-nous du moins la manche, nous sommes asservies à tous vos +mouvements, et vous nous faites mouvoir comme vous voulez. Allons, mon +cher frère, rentrez dans la maison; consolez ma soeur, réjouissez-la, +appelez-la votre épouse. C'est un saint mensonge que de manquer un peu +de sincérité, quand la douce voix de la flatterie dompte la discorde. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Ma chère dame (car je ne sais pas votre +nom; et j'ignore par quel prodige vous avez pu deviner le mien), votre +science et votre bonne grâce ne font de vous rien moins qu'une merveille +du monde; vous êtes une créature divine: enseignez-moi, et ce que je +dois penser, et ce que je dois dire. Manifestez à mon intelligence +grossière, terrestre, étouffée sous les erreurs, faible, légère et +superficielle, le sens de l'énigme cachée dans vos paroles obscures: +pourquoi travaillez-vous contre la simple droiture de mon âme pour +l'égarer dans des espaces inconnus? Êtes-vous un dieu? Voulez-vous me +créer de nouveau? Transformez-moi donc, et je céderai à votre puissance. +Mais si je suis bien moi, je sais bien alors que votre soeur éplorée +n'est point mon épouse, et je ne dois aucun hommage à sa couche. Je me +sens bien plus, bien plus entraîné vers vous. Ah! ne m'attirez pas par +vos chants, douce sirène, pour me noyer dans le déluge de larmes +que répand votre soeur; chante, enchanteresse, pour toi-même; et je +t'adorerai: déploie sur l'onde argentée ta chevelure adorée, et tu seras +le lit où je me coucherai. Dans cette supposition brillante, je croirai +que la mort est un bien pour celui qui a de tels moyens de mourir, que +l'amour, cet être léger, se noie si elle s'enfonce sous l'eau. + +LUCIANA.--Quoi, êtes-vous fou de me tenir ce discours? + +ANTIPHOLUS.--Non, je ne suis point fou, mais je suis confondu; je ne +sais comment. + +LUCIANA.--Cette illusion vient de vos yeux. + +ANTIPHOLUS.--C'est pour avoir regardé de trop près vos rayons, brillant +soleil. + +LUCIANA.--Regardez ce que vous devez, et votre vue s'éclaircira. + +ANTIPHOLUS.--Autant fermer les yeux, ma bien-aimée, que de les tenir +ouverts sur la nuit. + +LUCIANA.--Quoi! vous m'appelez votre bien-aimée? Donnez ce nom à ma +soeur. + +ANTIPHOLUS.--À la soeur de votre soeur. + +LUCIANA.--Vous voulez dire ma soeur. + +ANTIPHOLUS.--Non: c'est vous-même, vous la plus chère moitié de +moi-même: l'oeil pur de mon oeil, le cher coeur de mon coeur; vous, mon +aliment, ma fortune, et l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon +ciel sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel. + +LUCIANA.--Ma soeur est tout cela, ou du moins devrait l'être. + +ANTIPHOLUS.--Prenez vous-même le nom de soeur, ma bien-aimée, car c'est +à vous que j'aspire: c'est vous que je veux aimer, c'est avec vous que +je veux passer ma vie. Vous n'avez point encore de mari; et moi, je n'ai +point encore d'épouse: donnez-moi votre main. + +LUCIANA.--Oh! doucement, monsieur: arrêtez, je vais aller chercher ma +soeur, pour lui demander son agrément. + +(Luciana sort.) (Entre Dromio de Syracuse.) + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Eh bien! Dromio? Où cours-tu si vite? + +DROMIO.--Me connaissez-vous, monsieur? Suis-je bien Dromio? Suis-je +votre valet, suis-je bien moi? + +ANTIPHOLUS.--Tu es Dromio, tu es mon valet; tu es toi-même. + +DROMIO.--Je suis un âne, je suis le valet d'une femme, et avec tout +cela, moi. + +ANTIPHOLUS.--Comment, le valet d'une femme? Et comment, toi? + +DROMIO.--Ma foi, monsieur, outre que je suis moi, j'appartiens encore à +une femme; à une femme qui me revendique, à une femme qui me pourchasse, +à une femme qui veut m'avoir. + +ANTIPHOLUS.--Quels droits fait-elle valoir sur toi? + +DROMIO.--Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez sur votre cheval; +elle prétend me posséder comme une bête de somme: non pas que, si +j'étais une bête, elle voulût m'avoir: mais c'est elle qui, étant une +créature fort bestiale, prétend avoir des droits sur moi. + +ANTIPHOLUS.--Qui est-elle? + +DROMIO.--Un corps fort respectable: oui, une femme dont un homme ne +peut parler sans dire: _sauf votre respect_. Je n'ai qu'un assez maigre +bonheur dans cette union, et cependant c'est un mariage merveilleusement +gras. + +ANTIPHOLUS.--Que veux-tu dire, un mariage merveilleusement gras? + +DROMIO.--Hé! oui, monsieur: c'est la fille de cuisine, elle est toute +pleine de graisse: et je ne sais trop qu'en faire, à moins que ce ne +soit une lampe, pour me sauver loin d'elle à sa propre clarté. Je +garantis que ses habits, et le suif dont ils sont pleins chaufferaient +un hiver de Pologne: si elle vit jusqu'au jugement dernier, elle brûlera +une semaine de plus que le monde entier. + +ANTIPHOLUS.--Quelle est la couleur de son teint? + +DROMIO.--Basanée comme le cuir de mon soulier, mais sa figure n'est +pas tenue aussi proprement. Pourquoi cela? Parce qu'elle transpire +tellement, qu'un homme en aurait par-dessus les souliers. + +ANTIPHOLUS.--C'est un défaut que l'eau peut corriger. + +DROMIO.--Non, monsieur: c'est entré dans la peau: le déluge de Noé n'en +viendrait pas à bout. + +ANTIPHOLUS.--Quel est son nom? + +DROMIO.--Nell, monsieur; mais son nom et trois quarts[17], c'est-à-dire +qu'une aune et trois quarts ne suffiraient pas pour la mesurer d'une +hanche à l'autre. + +[Note 17: _Nell_ et _an ell_, une aune.] + +ANTIPHOLUS.--Elle porte donc quelque largeur? + +DROMIO.--Elle n'est pas plus longue de la tête aux pieds, que d'une +hanche à l'autre. Elle est sphérique comme un globe: je pourrais étudier +la géographie sur elle. + +ANTIPHOLUS.--Dans quelle partie de son corps est située l'Irlande? + +DROMIO.--Ma foi, monsieur, dans les fesses: je l'ai reconnue aux marais. + +ANTIPHOLUS.--Où est l'Écosse? + +DROMIO.--Je l'ai reconnue à l'aridité: elle est dans la paume de la +main. + +ANTIPHOLUS.--Et la France? + +DROMIO.--Sur son front, armée et retournée, et faisant la guerre à ses +cheveux[18]. + +[Note 18: C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de boutons, l'un +des symptômes de la maladie appelée _morbus gallicus_.] + +ANTIPHOLUS.--Et l'Angleterre? + +DROMIO.--J'ai cherché les rochers de craie: mais je n'ai pu y +reconnaître aucune blancheur: je conjecture, qu'elle pourrait être sur +son menton, d'après le flux salé qui coulait entre elle et la France. + +ANTIPHOLUS.--Et l'Espagne? + +DROMIO.--Ma foi, je ne l'ai pas vue: mais je l'ai sentie, à la chaleur +de l'haleine. + +ANTIPHOLUS.--Où sont l'Amérique, les Indes? + +DROMIO.--Oh! monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi de rubis, +d'escarboucles, de saphirs, tournant leur riche aspect vers la chaude +haleine de l'Espagne, qui envoyait des flottes entières pour se charger +à son nez. + +ANTIPHOLUS.--Où étaient la Belgique, les Pays-Bas? + +DROMIO.--Oh! monsieur; je n'ai pas été regarder si bas.--Pour conclure, +cette souillon ou sorcière a réclamé ses droits sur moi, m'a appelé +Dromio, a juré que j'étais fiancé avec elle, m'a dit quelles marques +particulières j'avais sur le corps, par exemple, la tache que j'ai sur +l'épaule, le signe que j'ai au cou, le gros porreau que j'ai au bras +gauche, si bien que, confondu d'étonnement, je me suis enfui loin d'elle +comme d'une sorcière. Et je crois que, si mon sein n'avait pas été +rempli de foi, et mon coeur d'acier, elle m'aurait métamorphosé en +roquet, et m'aurait fait tourner le tournebroche. + +ANTIPHOLUS.--Va, pars sur-le-champ; cours au grand chemin: si le vent +souffle quelque peu du rivage, je ne veux pas passer la nuit dans cette +ville. Si tu trouves quelque barque qui mette à la voile, reviens au +marché, où je me promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si tout le +monde nous connaît, et que nous ne connaissions personne, il est temps, +à mon avis, de plier bagage et de partir. + +DROMIO.--Comme un homme fuirait un ours pour sauver sa vie, je fuis, +moi, celle qui prétend devenir ma femme. + +ANTIPHOLUS.--Il n'y a que des sorcières qui habitent ce pays-ci, et en +conséquence il est grand temps que je m'en aille. Celle qui m'appelle +son mari, mon coeur l'abhorre pour épouse; mais sa charmante soeur +possède des grâces ravissantes et souveraines; son air et ses discours +sont si enchanteurs que j'en suis presque devenu parjure à moi-même. +Mais, pour ne pas me rendre coupable d'un outrage contre moi-même, je +boucherai mes oreilles aux chants de la sirène. + +(Entre Angelo.) + +ANGELO.--Monsieur Antipholus? + +ANTIPHOLUS.--Oui, c'est là mon nom. + +ANGELO.--Je le sais bien, monsieur. Tenez, voilà la chaîne. Je croyais +vous trouver au Porc-Épic: la chaîne n'était pas encore finie; c'est ce +qui m'a retardé si longtemps. + +ANTIPHOLUS.--Que voulez-vous que je fasse de cela? + +ANGELO.--Ce qu'il vous plaira, monsieur; je l'ai faite pour vous. + +ANTIPHOLUS.--Faite pour moi, monsieur! Je ne vous l'ai pas commandée. + +ANGELO.--Pas une fois, pas deux fois, mais vingt fois: allez, rentrez +au logis, et faites la cour à votre femme avec ce cadeau; et bientôt, +à l'heure du souper, je viendrai vous voir et recevoir l'argent de ma +chaîne. + +ANTIPHOLUS.--Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent à l'instant, +de peur que vous ne revoyiez plus ni chaîne ni argent. + +ANGELO.--Vous êtes jovial, monsieur: adieu, à tantôt. + +(Il sort.) + +ANTIPHOLUS.--Il m'est impossible de dire ce que je dois penser de tout +ceci; mais ce que je sais du moins fort bien, c'est qu'il n'est point +d'homme assez sot pour refuser une si belle chaîne qu'on lui offre. +Je vois qu'ici un homme n'a pas besoin de se tourmenter pour vivre, +puisqu'on fait dans les rues de si riches présents. Je vais aller à la +place du Marché, et attendre là Dromio; si quelque vaisseau met à la +voile, je pars aussitôt. + +FIN DU TROISIÈME ACTE + + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +La scène se passe dans la rue. + +UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER DE JUSTICE. + +LE MARCHAND, _à Angelo_.--Vous savez que la somme est due depuis la +Pentecôte, et que depuis ce temps je ne vous ai pas beaucoup importuné; +je ne le ferais pas même encore, si je n'allais pas partir pour la +Perse, et que je n'eusse pas besoin de guilders[19] pour mon voyage: +ainsi satisfaites-moi sur-le-champ, ou je vous fais arrêter par cet +officier. + +[Note 19: _Guilders_, pièce de monnaie valant depuis un shilling +(douze sous) jusqu'à deux shillings.] + +ANGELO.--Justement la même somme dont je vous suis redevable m'est due +par Antipholus; et au moment même où je vous ai rencontré, je venais de +lui livrer une chaîne. A cinq heures, j'en recevrai le prix: faites-moi +le plaisir de venir avec moi jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon +obligation, et je vous remercierai. + +(Entrent Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.) + +L'OFFICIER _les apercevant, à Angelo_.--Vous pouvez vous en épargner la +peine: voyez, le voilà qui vient. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Pendant que je vais chez l'orfèvre, va, toi, +acheter un bout de corde; je veux m'en servir sur ma femme et ses +confédérés, pour m'avoir fermé la porte dans la journée.--Mais quoi! +j'aperçois l'orfèvre.--Va-t'en; achète-moi une corde, et rapporte-la moi +à la maison. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Ah! je vais acheter vingt mille livres de rente! je +vais acheter une corde! + +(Il sort.) + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Un homme vraiment est bien assisté, qui compte +sur vous! J'avais promis votre visite et la chaîne, mais je n'ai vu ni +chaîne ni orfèvre. Apparemment que vous avez craint que mon amour ne +durât trop longtemps, si vous l'enchaîniez; et voilà pourquoi vous +n'êtes pas venu. + +ANGELO.--Avec la permission de votre humeur joviale, voici la note du +poids de votre chaîne, jusqu'au dernier carat, le titre de l'or et le +prix de la façon: le tout monte à trois ducats de plus que je ne dois à +ce seigneur.--Je vous prie, faites-moi le plaisir de m'acquitter avec +lui sur-le-champ; car il est prêt à s'embarquer, et n'attend que cela +pour partir. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je n'ai pas sur moi la somme nécessaire; +d'ailleurs j'ai quelques affaires en ville. Monsieur, menez cet étranger +chez moi; prenez avec vous la chaîne, et dites à ma femme de solder la +somme en la recevant; peut-être y serai-je aussitôt que vous. + +ANGELO.--Alors vous lui porterez la chaîne vous-même? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non, prenez-la avec vous, de peur que je +n'arrive à temps. + +ANGELO.--Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous sur vous? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Si je ne l'ai pas, moi, monsieur, j'espère +que vous l'avez; sans cela vous pourriez vous en retourner sans votre +argent. + +ANGELO.--Allons, monsieur, je vous prie, donnez-moi la chaîne. Le vent +et la marée attendent ce seigneur, et j'ai à me reprocher de l'avoir +déjà retardé ici trop longtemps. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Mon cher monsieur, vous usez de ce prétexte pour +excuser votre manque de parole au Porc-Épic; ce serait à moi à vous +gronder de ne l'y avoir pas apportée. Mais, comme une femme acariâtre +vous commencez à quereller le premier. + +LE MARCHAND.--L'heure s'avance. Allons, monsieur, je vous prie, +dépêchez. + +ANGELO.--Vous voyez comme il me tourmente.... Vite, la chaîne. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Eh bien! portez-la à ma femme, et allez chercher +votre argent. + +ANGELO.--Allons, allons; vous savez bien que je vous l'ai donnée tout à +l'heure: ou envoyez la chaîne, ou envoyez par moi quelque gage. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, vous poussez le badinage jusqu'à +l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous prie, que je la voie. + +LE MARCHAND.--Mes affaires ne souffrent pas toutes ces longueurs: mon +cher monsieur, dites-moi si vous voulez me satisfaire ou non; si vous ne +voulez pas, je vais laisser monsieur entre les mains de l'officier. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Moi, vous satisfaire? Et en quoi vous +satisfaire? + +ANGELO.--En donnant l'argent que vous me devez pour la chaîne. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je ne vous en dois point, jusqu'à ce que je l'ai +reçue. + +ANGELO.--Eh! vous savez que je vous l'ai remise, il y a une demi-heure. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous ne m'avez point donné de chaîne: vous +m'offensez beaucoup en me le disant. + +ANGELO.--Vous m'offensez bien davantage, monsieur, en le niant. +Considérez combien cela intéresse mon crédit. + +LE MARCHAND.--Allons, officier, arrêtez-le à ma requête. + +L'OFFICIER _à Angelo_.--Je vous arrête, et je vous somme, au nom du duc, +d'obéir. + +ANGELO.--Cet affront compromet ma réputation. (_A Antipholus_.)--Ou +consentez à payer la somme à mon acquit, ou je vous fais arrêter par ce +même officier. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Consentir à payer une chose que je n'ai jamais +reçue!--Arrête-moi, fou que tu es, si tu l'oses. + +ANGELO.--Voilà les frais.--Arrêtez-le, officier.....Je n'épargnerais pas +mon frère en pareil cas, s'il m'insultait avec tant de mépris. + +L'OFFICIER.--Je vous arrête, monsieur; vous entendez la requête. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je vous obéis, jusqu'à ce que je vous donne +caution. (_A Angelo_.)--Mais fripon, vous me payerez cette plaisanterie +de tout l'or que peut renfermer votre magasin. + +ANGELO,--Monsieur, j'aurai justice dans Éphèse, à votre honte publique, +je ne peux en douter. + +(Entre Dromio de Syracuse.) + +DROMIO.--Mon maître, il y a une barque d'Épidaure qui n'attend que son +armateur à bord, après quoi, monsieur, elle met à la voile. J'ai porté à +bord notre bagage; j'ai acheté de l'huile, du baume et de l'eau-de-vie. +Le navire est tout appareillé; un bon vent souffle joyeusement de terre, +on n'attend plus que l'armateur et vous, monsieur. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, un fou maintenant! Que veux-tu dire, +imbécile? Coquin, quel vaisseau d'Épidaure m'attend, moi? + +DROMIO.--Le vaisseau sur lequel vous m'avez envoyé pour retenir notre +passage. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Esclave ivrogne, je t'ai envoyé chercher une +corde, et je t'ai dit pourquoi, et ce que j'en voulais faire. + +DROMIO _de Syracuse_.--Vous m'avez tout autant envoyé, monsieur, au +bout de la corde.--Vous m'avez envoyé à la baie, monsieur, chercher une +barque. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--J'examinerai cette affaire plus à loisir: et +j'apprendrai à tes oreilles à m'écouter avec plus d'attention. Va donc +droit chez Adriana, maraud, porte lui cette clef, et dis-lui que dans le +pupitre qui est couvert d'un tapis de Turquie, il y a une bourse remplie +de ducats: qu'elle me l'envoie; dis-lui que je suis arrêté dans la rue, +et que ce sera ma caution: cours promptement, esclave: pars.--Allons, +officier, je vous suis à la prison, jusqu'à ce qu'il revienne. + +(Ils sortent.) + +DROMIO _de Syracuse, seul_.--Chez Adriana! c'est-à-dire, celle chez +laquelle nous avons diné, où Dousabelle m'a réclamé pour son mari: elle +est un peu trop grosse, j'espère, pour que je puisse l'embrasser; il +faut que j'y aille, quoique contre mon gré: car il faut que les valets +exécutent les ordres de leurs maîtres. + +(Il sort.) + + + +SCÈNE II + + +La scène se passe dans la maison d'Antipholus d'Éphèse. ADRIANA ET +LUCIANA. + +ADRIANA.--Comment, Luciana, il t'a tentée à ce point? As-tu pu lire dans +ses yeux si ses instances étaient sérieuses ou non? Était-il coloré ou +pâle, triste ou gai? Quelles observations as-tu faites en cet instant, +sur les météores de son coeur qui se combattaient sur son visage[20]. + +[Note 20: Allusion à ces météores de l'atmosphère qui ressemblent à +des rangs de combattants. Shakspeare leur compare ailleurs les guerres +civiles, WARBURTON.] + +LUCIANA.--D'abord, il a nié que vous eussiez aucun droit sur lui? + +ADRIANA.--Il voulait dire qu'il agissait comme si je n'en avais aucun, +et je n'en suis que plus indignée. + +LUCIANA.--Ensuite il m'a juré qu'il était étranger ici. + +ADRIANA.--Et il a juré la vérité tout en se parjurant. + +LUCIANA.--Alors j'ai intercédé pour vous. + +ADRIANA.--Eh bien! qu'a-t-il dit? + +LUCIANA.--L'amour que je réclamais pour vous, il me l'a demandé à moi. + +ADRIANA.--Avec quelles persuasions a-t-il sollicité ta tendresse? + +LUCIANA.--Dans des termes qui, dans une demande honnête, eussent pu +émouvoir. D'abord il a vanté ma beauté, ensuite mon esprit. + +ADRIANA.--Lui as-tu répondu poliment? + +LUCIANA.--Ayez patience, je vous en conjure. + +ADRIANA.--Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille. Il faut que ma +langue se satisfasse, si mon coeur ne le peut pas. Il est tout défiguré, +contrefait, vieux et flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa +personne, difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot et +brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore plus pervers +dans son âme. + +LUCIANA.--Et pourquoi donc être jalouse d'un tel homme? On ne pleure +jamais un mal perdu quand il s'en va. + +ADRIANA.--Ah! mais je pense bien mieux de lui que je n'en parle. Et +pourtant je voudrais qu'il fût encore plus difforme aux yeux des autres. +Le vanneau crie loin de son nid, pour qu'on s'en éloigne[21]. Tandis que +ma langue le maudit, mon coeur prie pour lui. + +[Note 21: Le vanneau, dit-on, cherche à éloigner l'attention de son +nid en poussant des cris plaintifs le plus loin possible de l'endroit où +sa femelle couve.] + +(Entre Dromio.) + +DROMIO.--Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes chères dames, +hâtez-vous. + +LUCIANA.--Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine? + +DROMIO.--C'est à force de courir. + +ADRIANA.--Où est ton maître, Dromio? Est-il en santé? + +DROMIO.--Non, il est descendu dans les limbes du Tartare, pire que +l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui dure toujours[22] l'a saisi: un +diable, dont le coeur est revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup, +et pis encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous met la +main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les allées, les quais et +les rues; un limier qui va et vient[23], et qui évente la trace des +pas, enfin, quelqu'un qui traîne les pauvres âmes en enfer avant le +jugement[24]. + +[Note 22: _Buff_ était une expression vulgaire, pour dire la peau +d'un homme, le vêtement qui dure autant que le corps. _Everlasting +garment_ peut donc se rendre littéralement par _l'habit qui dure +toujours_. On peut aussi dire _un diable en habit d'immortelle_, comme +Letourneur; et voici la note de Steevens citée par lui: «Du temps de +Shakspeare, les sergents étaient vêtus d'une sorte d'étoffe appelée +encore aujourd'hui _immortelle_, à cause de sa longue durée.» + +[Note 23: _Runs counter_, c'est-à-dire qui retourne aur ses pas, +comme un limier qui a perdu la piste. Il y a donc contradiction avec la +phrase suivante, qui signifie _éventer la trace_. Mais cette ambiguïté +tient à un jeu de mots sur _counter, fausse voie à la chasse_, et nom +d'une prison de Londres.] + +[Note 24: _Enfer_, c'était le nom donné, en Angleterre, au cachot le +plus obscur d'une prison. + +Il y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échiquier où +l'on retenait les débiteurs de la couronne.] + +Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot _buff_, et appelle +le sergent le portrait du vieil Adam, c'est-à-dire l'Adam avant sa +chute, d'Adam tout nu.] + +ADRIANA.--Comment! de quoi s'agit-il? + +DROMIO.--Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est arrêté pour cette +affaire[25]. + +[Note 25: Au lieu de _on the case_ il faut lire, selon Gray, _out the +case_, ce qui exprimerait l'espèce d'action de celui à qui on fait un +tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par la loi.] + +ADRIANA.--Quoi! il est arrêté? Dis-moi, à la requête de qui? + +DROMIO.--Je ne sais pas bien à la requête de qui il est arrêté; mais, +tout ce que je puis dire, c'est que celui qui l'a arrêté est vêtu d'un +surtout de buffle. Voulez-vous, madame, lui envoyer de quoi se racheter; +l'argent qui est dans le pupitre? + +ADRIANA.--Va le chercher, ma soeur.--(_Luciana sort_.) Cela m'étonne +bien qu'il se trouve avoir des dettes qui me soient inconnues. Dis-moi, +l'a-t-on arrêté sur un billet? + +DROMIO.--Non pas sur un billet[26], mais à propos de quelque chose de +plus fort; une chaîne, une chaîne: ne l'entendez-vous pas sonner? + +[Note 26: _Bond_, billet, obligation, qui se prononce comme _band_, +lien, cravate.] + +ADRIANA.--Quoi! la chaîne?... + +DROMIO.--Non, non; la cloche. Il serait temps que je fusse parti d'ici; +il était deux heures quand je l'ai quitté, et voilà l'horloge qui sonne +une heure. + +ADRIANA.--Les heures reculeraient donc? Je ne l'ai jamais entendu dire. + +DROMIO.--Oh! oui, vraiment; quand une des heures rencontre un sergent, +elle recule de peur. + +ADRIANA.--Comme si le temps était endetté! tu raisonnes en vrai fou. + +DROMIO.--Le temps est un vrai banqueroutier, et il doit à l'occasion +plus qu'il n'a vaillant. Et, c'est un voleur aussi: n'avez-vous donc pas +ouï dire que le temps s'avance comme un voleur jour et nuit? Si le temps +est endetté, et qu'il soit un voleur, et qu'il trouve sur son chemin un +sergent, n'a-t-il pas raison de reculer d'une heure dans un jour? + +ADRIANA.--Cours, Dromio, voilà l'argent; (_Luciana revient avec la +bourse_) porte-le bien vite, et ramène ton maître immédiatement au +logis. Venez, ma soeur, je suis atterrée par mon imagination; mon +imagination, qui tantôt me console et tantôt me tourmente! + +(Elles sortent.) + + + +SCÈNE III. + + +Une rue d'Éphèse. ANTIPHOLUS _de Syracuse seul_. + +Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue, comme si j'étais un ami +bien connu, et chacun m'appelle par mon nom. Quelques-uns m'offrent +de l'argent, d'autres m'invitent à dîner; d'autres me remercient des +services que je leur ai rendus, d'autres m'offrent des marchandises à +acheter: tout à l'heure un tailleur m'a appelé dans sa boutique et m'a +montré des soieries qu'il avait achetées pour moi; et là-dessus il m'a +pris mesure.--Sûrement tout cela n'est qu'enchantement, qu'illusions, +et les sorciers de la Laponie habitent ici. + +(Entre une courtisane.) + +DROMIO.--Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé chercher..... +Quoi! vous avez fait habiller de neuf le portrait du vieil Adam? + +ANTIPHOLUS.--Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler? + +DROMIO.--Pas de l'Adam qui gardait le paradis, mais de cet Adam qui +garde la prison; de celui qui va vêtu de la peau du veau qui fut tué +pour l'enfant prodigue; celui qui est venu derrière vous, monsieur, +comme un mauvais ange, et qui vous a ordonné de renoncer à votre +liberté. + +ANTIPHOLUS.--Je ne t'entends pas. + +DROMIO.--Non? eh! c'est pourtant une chose bien simple: cet homme +qui marchait comme une basse de viole dans un étui de cuir; l'homme, +monsieur, qui, quand les gens sont fatigués, d'un tour de main leur +procure le repos; celui, monsieur, qui prend pitié des hommes ruinés, et +leur donne des habits de durée[27]; celui qui a la prétention de faire +plus d'exploits avec sa masse qu'avec une pique moresque. + +[Note 27: _Durance_, durée et prison.] + +ANTIPHOLUS.--Quoi! veux-tu dire un sergent? + +DROMIO.--Oui, monsieur, le sergent des obligations: celui qui force +tout homme qui manque à ses engagements, d'en répondre; un homme qui +croit qu'on va toujours se coucher, et qui vous dit: «Dieu vous donne +une bonne nuit!» + +ANTIPHOLUS.--Allons, l'ami, restons-en là avec ta folie.--Y a-t-il +quelque vaisseau qui parte ce soir? Pouvons-nous partir? + +DROMIO.--Oui, monsieur; je suis venu vous rendre réponse, il y a une +heure, que la barque l'_Expédition_ partait cette nuit; mais alors vous +étiez empêché avec le sergent, et forcé de retarder au delà du délai +marqué. Voici les _anges_[28] que vous m'avez envoyé chercher pour vous +délivrer. + +[Note 28: _Anges_, pièces d'argent.] + +ANTIPHOLUS.--Ce garçon est fou, et moi aussi; et nous ne faisons +qu'errer d'illusions en illusions. Que quelque sainte protection nous +tire d'ici! + +(Antipholus et Dromio vont pour sortir.) + +LA COURTISANE--Ah! je suis bien aise, fort aise de vous trouver, +monsieur Antipholus. Je vois, monsieur, que vous avez enfin rencontré +l'orfèvre: est-ce là la chaîne que vous m'avez promise aujourd'hui? + +ANTIPHOLUS.--Arrière. Satan! je te défends de me tenter. + +DROMIO.--Monsieur, est-ce là madame Satan? + +ANTIPHOLUS.--C'est le démon. + +DROMIO.--C'est pis encore, c'est la dame du démon, et elle vient ici +sous la forme d'une fille de plaisir; et voilà pourquoi les filles +disent: Dieu me damne! ce qui signifie: Dieu me fasse fille de plaisir! +Il est écrit qu'ils apparaissent aux hommes comme des anges de lumière. +La lumière est un effet du feu, et le feu brûle. _Ergo_, les filles de +plaisir brûleront; n'approchez pas d'elle[29]. + +[Note 29: L'équivoque est fondée sur le mot _light_, qui, +pris adjectivement, veut dire léger, légère (fille légère), et +substantivement lumière (fille de lumière).] + +LA COURTISANE.--Votre valet et vous, monsieur, vous êtes +merveilleusement gais! Voulez-vous venir avec moi? nous trouverons ici +de quoi rendre notre dîner meilleur. + +DROMIO.--Mon maître, si vous devez goûter de la soupe, commandez donc +auparavant une longue cuiller. + +ANTIPHOLUS.--Pourquoi, Dromio? + +DROMIO.--Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuiller à l'homme qui +doit manger avec le diable. + +ANTIPHOLUS, _à la courtisane_.--Arrière donc, démon! Que viens-tu me +parler de souper? tu es, comme tout le reste, une sorcière. Je te +conjure de me laisser, et de t'en aller. + +LA COURTISANE.---Donnez-moi donc mon anneau que vous m'avez pris à +dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi la chaîne que vous m'avez +promise, et alors je m'en irai, monsieur, et ne vous importunerai plus. + +DROMIO.--Il y a des diables qui ne demandent que la rognure d'un ongle, +un jonc, un cheveu, une goutte de sang, une épingle, une noisette, un +noyau de cerise; mais celle-ci, plus avide, voudrait avoir une chaîne. +Mon maître, prenez bien garde; et si vous lui donnez la chaîne, la +diablesse la secouera, et nous en épouvantera. + +LA COURTISANE.--Je vous en prie, monsieur, ma bague, ou bien la chaîne. +J'espère que vous n'avez pas l'intention de m'attrapper ainsi. + +ANTIPHOLUS.--Loin d'ici, sorcière!--Allons, Dromio, partons. + +DROMIO.--_Fuis l'orgueil,_ dit le paon; vous savez cela, madame. + +(Antipholus et Dromio sortent.) + +LA COURTISANE.--Maintenant il est hors de doute qu'Antipholus est fou; +autrement il ne se fut jamais si mal conduit. Il a à moi une bague qui +vaut quarante ducats, et il m'avait promis en retour une chaîne d'or; et +à présent il me refuse l'une et l'autre, ce qui me fait conclure qu'il +est devenu fou. Outre cette preuve actuelle de sa démence, je me +rappelle les contes extravagants qu'il m'a débités aujourd'hui à dîner, +comme quoi il n'a pu rentrer chez lui, comme quoi on lui a fermé la +porte; probablement sa femme, qui connaît ses accès de folie, lui a en +effet fermé la porte exprès. Ce que j'ai à faire à présent, c'est de +gagner promptement sa maison, et de dire à sa femme, que dans un accès +de folie il est entré brusquement chez moi, et m'a enlevé de vive force +une bague qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble le meilleur à +choisir; car quarante ducats, c'est trop pour les perdre. + + + +SCÈNE IV + + +La scène se passe dans la rue. ANTIPHOLUS _d'Éphèse_ ET UN SERGENT. + +ANTIPHOLUS.--N'aie aucune inquiétude, je ne me sauverai pas; je te +donnerai, pour caution, avant de te quitter, la somme pour laquelle je +suis arrêté. Ma femme est de mauvaise humeur aujourd'hui; et elle ne +voudra pas se fier légèrement au messager, ni croire que j'aie pu être +arrêté dans Éphèse: je te dis que cette nouvelle sonnera étrangement à +ses oreilles. + +(Entre Dromio d'Éphèse, avec un bout de corde à la main.) + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Voici mon valet; je pense qu'il apporte de +l'argent.--Eh bien! Dromio, avez-vous ce que je vous ai envoyé chercher? + +DROMIO _d'Éphèse._--Voici, je vous le garantis, de quoi les payer tous. + +ANTIPHOLUS.--Mais l'argent, où est-il? + +DROMIO.--Ah! monsieur, j'ai donné l'argent pour la corde. + +ANTIPHOLUS.--Cinq cents ducats, coquin, pour un bout de corde. + +DROMIO.--Je vous en fournirai cinq cents, monsieur, pour ce prix-là. + +ANTIPHOLUS.--A quelle fin t'ai-je ordonné de courir en hâte au logis? + +DROMIO.--A cette fin d'un bout de corde, monsieur; et c'est à cette fin +que je suis revenu. + +ANTIPHOLUS.--Et à cette fin, moi, je vais te recevoir comme tu le +mérites. + +(Il le bat.) + +L'OFFICIER.--Monsieur, de la patience. + +DROMIO.--Vraiment c'est à moi d'être patient: je suis dans l'adversité. + +L'OFFICIER, _à Dromio_.--Allons, retiens ta langue. + +DROMIO.--Persuadez-lui plutôt de retenir ses mains. + +ANTIPHOLUS.--Bâtard que tu es! coquin insensible! + +DROMIO.--Je voudrais bien être insensible, monsieur, pour ne pas sentir +vos coups. + +ANTIPHOLUS.--Tu n'es sensible qu'aux coups, comme les ânes. + +DROMIO.--Oui, en effet, je suis un âne; vous pouvez le prouver par mes +longues oreilles.--Je l'ai servi depuis l'heure de ma naissance jusqu'à +cet instant, et je n'ai jamais rien reçu de lui pour mes services que +des coups. Quand j'ai froid, il me réchauffe avec des coups; quand j'ai +chaud, il me rafraîchit avec des coups; c'est avec des coups qu'il +m'éveille quand je suis endormi, qu'il me fait lever quand je suis +assis, qu'il me chasse quand je sors de la maison, qu'il m'accueille +chez lui à mon retour. Enfin je porte ses coups sur mes épaules comme +une mendiante porte ses marmots sur son dos; et je crois que quand il +m'aura estropié, il me faudra aller mendier avec cela de porte en porte. + +(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane, Pinch et autres.) + +ANTIPHOLUS.--Allons, suivez-moi, voilà ma femme qui vient là-bas. + +DROMIO.--Maîtresse, _respice finem_, respectez votre fin, ou plutôt, +comme disait le perroquet, prenez garde à la corde[30]. + +[Note 30: _Respice finem, respice funem_, ces mots semblent renfermer +une allusion à un fameux pamphlet du temps, écrit par Buchanan contre +Liddington, lequel finissait par ces mots. + +La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peuple qui +apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque passant s'en +offensait, le maître de L'oiseau lui répondait: _Prenez garde, mon +perroquet est prophète_. WARBURTON.] + +ANTIPHOLUS, _battant Dromio_.--Veux-tu toujours parler? + +LA COURTISANE, _à Adriana_.--Eh bien! qu'en pensez-vous à présent? +Est-ce que votre mari n'est pas fou? + +ADRIANA.--Son incivilité me le prouve assez.--Bon docteur Pinch, vous +savez exorciser; rétablissez-le dans son bon sens, et je vous donnerai +tout ce que vous demanderez. + +LUCIANA.--Hélas! comme ses regards sont étincelants et furieux! + +LA COURTISANE.--Voyez comme il frémit dans son transport! + +PINCH.--Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls. + +ANTIPHOLUS.--Tenez, voilà ma main, et que votre oreille la tâte. + +PINCH.--Je t'adjure, Satan, qui es logé dans cet homme, de céder +possession à mes saintes prières, et de te replonger sur-le-champ dans +tes abîmes ténébreux; je t'adjure par tous les saints du ciel. + +ANTIPHOLUS.--Tais-toi, sorcier radoteur, tais-toi; je ne suis pas fou. + +ADRIANA.~Oh! plût à Dieu que tu ne le fusses pas, pauvre âme en peine! + +ANTIPHOLUS, _à sa femme_.--Et vous, folle, sont-ce là vos chalands? +Est-ce ce compagnon à la face de safran, qui était en gala aujourd'hui +chez moi, tandis que les portes m'étaient insolemment fermées, et qu'on +m'a refusé l'entrée de ma maison? + +ADRIANA.--Oh! mon mari, Dieu sait que vous avez diné à la maison; et +plût à Dieu que vous y fussiez resté jusqu'à présent, à l'abri de ces +affronts et de cet opprobre! + +ANTIPHOLUS.--J'ai dîné à la maison?--Toi, coquin, qu'en dis-tu? + +DROMIO.--Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez pas dîné au logis. + +ANTIPHOLUS.--Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et moi dehors? + +DROMIO.--Pardieu! votre porte était fermée, et vous dehors. + +ANTIPHOLUS.--Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des injures? + +DROMIO.--Sans mentir, elle vous a dit elle-même des injures. + +ANTIPHOLUS.--Sa fille de cuisine ne m'a-t-elle pas insulté, invectivé, +méprisé? + +DROMIO.--Certes, elle l'a fait; la vestale de la cuisine[31] vous a +repoussé injurieusement. + +[Note 31: Comme les vestales, la cuisinière entretient le feu. +JOHNSON.] + +ANTIPHOLUS.--Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté de rage? + +DROMIO.--En vérité, rien n'est plus certain: mes os en sont témoins, eux +qui depuis ont senti toute la force de cette rage. + +ADRIANA, _à Dromio_.--Est-il bon de lui donner raison dans ses +contradictions? + +PINCH.--Il n'y a pas de mal à cela: ce garçon connaît son humeur, et en +lui cédant il flatte sa frénésie. + +ANTIPHOLUS.--Tu as suborné l'orfèvre pour me faire arrêter. + +ADRIANA.--Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de l'argent pour vous +racheter, par Dromio que voilà, qui est accouru le chercher. + +DROMIO.--De l'argent? par moi? Du bon coeur et de la bonne volonté, tant +que vous voudrez; mais certainement, mon maître, pas une parcelle d'écu. + +ANTIPHOLUS.--N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander une bourse de +ducats? + +ADRIANA.--Il est venu, et je la lui ai remise. + +LUCIANA.--Et moi, je suis témoin qu'elle les lui a remis. + +DROMIO.--Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne m'a envoyé chercher +rien autre chose qu'une corde. + +PINCH.--Madame, le maître et le valet sont tous deux possédés. Je le +vois à leurs visages défaits et d'une pâleur mortelle. Il faut les lier +et les loger dans quelque chambre obscure. + +ANTIPHOLUS.--Répondez; pourquoi m'avez-vous fermé la porte aujourd'hui? +Et toi (_à Dromio_), pourquoi nies-tu la bourse d'or qu'on t'a donnée? + +ADRIANA.--Mon cher mari, je ne vous ai point fermé la porte. + +DROMIO.--Et moi, mon cher maître, je n'ai point reçu d'or; mais je +confesse, monsieur, qu'on vous a fermé la porte. + +ADRIANA.--Insigne imposteur, tu fais un double mensonge! + +ANTIPHOLUS.--Hypocrite prostituée, tu mens en tout; et tu as fait ligue +avec une bande de scélérats pour m'accabler d'affronts et de mépris; +mais, avec ces ongles, je t'arracherai tes yeux perfides, qui se +feraient un plaisir de me voir dans mon ignominie. + +(Pinch et ses gens veulent lier Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.) + +ADRIANA.--Oh! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche pas. + +PINCH.--Plus de monde!--Le démon qui est en lui est fort. + +LUCIANA.--Hélas! le pauvre homme, comme il est pâle et défait! + +ANTIPHOLUS.--Quoi! voulez-vous m'égorger? Toi, geôlier, je suis ton +prisonnier, souffriras-tu qu'ils m'arrachent de tes mains? + +L'OFFICIER,--Messieurs, laissez-le; il est mon prisonnier, et vous ne +l'aurez pas. + +PINCH.--Allons, qu'on lie cet homme-là, car il est frénétique aussi. + +ADRIANA.--Que veux-tu dire, sergent hargneux? As-tu donc du plaisir à +voir un infortuné se faire du mal et du tort à lui-même? + +L'OFFICIER.--Il est mon prisonnier; si je le laisse aller, on exigera de +moi la somme qu'il doit. + +ADRIANA.--Je te déchargerai avant de te quitter; conduis-moi à l'instant +à son créancier. Quand je saurai la nature de cette dette je la payerai. +Mon bon docteur, voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jusqu'à ma +maison.--O malheureux jour! + +ANTIPHOLUS.--O misérable prostituée! + +DROMIO.--Mon maître, me voilà entré dans les liens pour l'amour de vous. + +ANTIPHOLUS.--Malheur à toi, scélérat! pourquoi me fais-tu mettre en +fureur? + +DROMIO.--Voulez-vous donc être lié pour rien? Soyez fou, mon maître; +criez, le diable..... + +LUCIANA.--Dieu les assiste, les pauvres âmes! Comme ils extravaguent! + +ADRIANA.--Allons, emmenez-le d'ici.--Ma soeur, venez avec moi. (_Pinch, +Antipholus, Dromio, etc., sortent._) (_A l'officier_.) Dites-moi, à +présent, à la requête de qui est-il arrêté? + +L'OFFICIER.--A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre. Le +connaissez-vous? + +ADRIANA.--Je le connais. Quelle somme lui doit-il? + +L'OFFICIER.--Deux cents ducats. + +ADRIANA.--Et pourquoi les lui doit-il? + +L'OFFICIER.--C'est le prix d'une chaîne que votre mari a reçue de lui. + +ADRIANA.--Il avait commandé une chaîne pour moi, mais elle ne lui a pas +été livrée. + +LA COURTISANE.--Quand votre mari, tout en fureur, est venu aujourd'hui +chez moi, et a emporté ma bague, que je lui ai vue au doigt tout à +l'heure, un moment après je l'ai rencontré avec ma chaîne. + +ADRIANA.--Cela peut bien être; mais je ne l'ai jamais vue.--Venez, +geôlier, conduisez-moi à la demeure de l'orfèvre; il me tarde de savoir +la vérité de ceci dans tous ses détails. + +(Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue, et Dromio de +Syracuse.) + +LUCIANA.--O Dieu, ayez pitié de nous, les voilà de nouveau en liberté! + +ADRIANA.--Et ils viennent l'épée nue! Appelons du secours, pour les +faire lier de nouveau. + +L'OFFICIER.--Sauvons-nous; ils nous tueraient. + +(Ils s'enfuient.) + +ANTIPHOLUS.--Je vois que ces sorcières ont peur des épées. + +DROMIO.--Celle qui voulait être votre femme tantôt vous fuit à présent. + +ANTIPHOLUS.--Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages; je languis +d'être sain et sauf à bord. + +DROMIO.--Non, restez ici cette nuit; sûrement on ne nous fera aucun mal. +Vous avez vu qu'on nous parle amicalement, qu'on nous a donné de l'or; +il me semble que c'est une si bonne nation, que sans cette montagne de +chair folle, qui me réclame le mariage, je me sentirais assez d'envie de +rester ici toujours, et de devenir sorcier. + +ANTIPHOLUS.--Je ne resterais pas ce soir pour la valeur de la ville +entière: allons-nous-en pour faire porter notre bagage à bord. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +La scène se passe dans une rue, devant un monastère _Entrent_ LE +MARCHAND ET ANGELO. + +ANGELO.--Je suis fâché, monsieur, d'avoir retardé votre départ. Mais je +vous proteste que la chaîne lui a été livrée par moi, quoiqu'il ait la +malhonnêteté inconcevable de le nier. + +LE MARCHAND.--Comment cet homme est-il considéré dans la ville? + +ANGELO.--Il jouit d'une réputation respectable, d'un crédit sans bornes, +il est fort aimé: il ne le cède à aucun citoyen de cette ville: sa +parole me répondrait de toute ma fortune quand il le voudrait. + +LE MARCHAND.--Parlez bas: c'est lui, je crois, qui se promène là. + +(Entre Antipholus de Syracuse.) + +ANGELO.--C'est bien lui: et il porte à son cou cette même chaîne qu'il a +juré, par un parjure insigne, n'avoir pas reçue. Monsieur, suivez-moi, +je vais lui parler.--(_A Antipholus_.) Seigneur Antipholus, je m'étonne +que vous m'ayez causé cette honte et cet embarras, non sans nuire un +peu à votre propre réputation. Me nier d'un ton si décidé, avec des +serments, cette chaine-là même que vous portez à présent si ouvertement! +Outre l'accusation, la honte et l'emprisonnement que vous m'avez fait +subir, vous avez encore fait tort à cet honnête ami, qui, s'il n'avait +pas attendu l'issue de notre débat, aurait mis à la voile, et serait +actuellement en mer. Vous avez reçu cette chaine de moi: pouvez-vous le +nier? + +ANTIPHOLUS.--Je crois que je l'ai reçue de vous: je ne l'ai jamais nié, +monsieur. + +ANGELO.--Ob! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment encore. + +ANTIPHOLUS.--Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire? + +LE MARCHAND.--Moi que vous connaissez, je l'ai entendu de mes propres +oreilles: fi donc! misérable; c'est une honte qu'il vous soit permis de +vous promener là où s'assemblent les honnêtes gens. + +ANTIPHOLUS.--Vous êtes un malheureux de me charger de pareilles +accusations: je soutiendrai mon honneur et ma probité contre vous, et +tout à l'heure, si vous osez me faire face. + +LE MARCHAND.--Je l'ose, et je te défie comme un coquin que tu es. + +(Ils tirent l'épée pour se battre.) (Entrent Adriana, Luciana, la +courtisane et autres.) + +ADRIANA, _accourant_.--Arrêtez, ne le blessez pas; pour l'amour de Dieu! +il est fou.--Que quelqu'un se saisisse de lui: ôtez-lui son épée.--Liez +Dromio aussi, et conduisez-les à ma maison. + +DROMIO.--Fuyons, mon maître, fuyons; au nom de Dieu, entrez dans quelque +maison. Voici une espèce de prieuré: entrons, ou nous sommes perdus. + +(Antipholus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent.) (L'abbesse +parait.) + +L'ABBESSE.--Silence, braves gens: pourquoi vous pressez-vous en foule à +cette porte? + +ADRIANA.--Je viens chercher mon pauvre mari qui est fou. Entrons, +afin de pouvoir le lier comme il faut, et l'emmener chez lui pour se +rétablir. + +ANGELO.--Je le savais bien qu'il n'était pas dans son bon sens. + +LE MARCHAND.--Je suis fâché maintenant d'avoir tiré l'épée contre lui. + +L'ABBESSE.--Depuis quand est-il ainsi possédé? + +ADRIANA.--Toute cette semaine il a été mélancolique, sombre et chagrin, +bien, bien différent de ce qu'il était naturellement: mais jusqu'à cette +après-midi, sa fureur n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie. + +L'ABBESSE.--N'a-t-il point fait de grandes pertes par un naufrage? +enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils pas égaré son coeur dans +un amour illégitime? C'est un péché très-commun chez les jeunes gens qui +donnent à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents +a-t-il éprouvé? + +ADRIANA.--Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je veux dire quelque +amourette qui l'éloignait souvent de sa maison. + +L'ABBESSE.--Vous auriez dû lui faire des remontrances. + +ADRIANA.--Eh! je l'ai fait. + +L'ABBESSE.--Mais pas assez fortes. + +ADRIANA.--Aussi fortes que la pudeur me le permettait. + +L'ABBESSE.--Peut-être en particulier. + +ADRIANA.--Et en public aussi. + +L'ABBESSE.--Oui, mais pas assez. + +ADRIANA.--C'était le texte de tous nos entretiens: au lit, il ne pouvait +pas dormir tant je lui en parlais. A table, il ne pouvait pas manger +tant je lui en parlais. Étions-nous seuls, c'était le sujet de mes +discours. En compagnie, mes regards le lui disaient souvent: je lui +disais encore que c'était mal et honteux. + +L'ABBESSE.--Et de là il est arrivé que cet homme est devenu fou: les +clameurs envenimées d'une femme jalouse sont un poison plus mortel que +la dent d'un chien enragé. Il parait que son sommeil était interrompu +par vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous dites que +les repas étaient assaisonnés de vos reproches; les repas troublés +font les mauvaises digestions, d'où naissent le feu et le délire de la +fièvre. Et qu'est-ce que la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites +que vos criailleries ont interrompu ses délassements; en privant l'homme +d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre et triste mélancolie +qui tient de près au farouche et inconsolable désespoir; et à sa +suite une troupe hideuse et empestée de pâles maladies, ennemies de +l'existence. Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans le +sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre fous hommes et +bêtes. La conséquence est donc que ce sont vos accès de jalousie qui ont +privé votre mari de l'usage de sa raison. + +LUCIANA.--Elle ne lui a jamais fait que de douces remontrances, lorsque +lui, il se livrait à la fougue, à la brutalité de ses emportements +grossiers. (_A sa soeur_.) Pourquoi supportez-vous ces reproches sans +répondre? + +ADRIANA.--Elle m'a livrée aux reproches de ma conscience.--Bonnes gens, +entrez, et mettez la main sur lui. + +L'ABBESSE.--Non; personne n'entre jamais dans ma maison. + +ADRIANA.--Alors, que vos domestiques amènent mon mari. + +L'ABBESSE.--Cela ne sera pas non plus: il a pris ce lieu pour un asile +sacré: et le privilège le garantira de vos mains, jusqu'à ce que je +l'aie ramené à l'usage de ses facultés, ou que j'aie perdu mes peines en +l'essayant. + +ADRIANA.--Je veux soigner mon mari, être sa garde, car c'est mon office; +et je ne veux d'autre agent que moi-même: ainsi laissez-le moi ramener +dans ma maison. + +L'ABBESSE.--Prenez patience: je ne le laisserai point sortir d'ici que +je n'aie employé les moyens approuvés que je possède, sirops, drogues +salutaires, et saintes oraisons, pour le rétablir dans l'état naturel +de l'homme: c'est une partie de mon voeu, un devoir charitable de notre +ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à mes soins. + +ADRIANA.--Je ne bougerai pas d'ici, et je ne laisserai point ici mon +mari. Il sied mal à votre sainteté de séparer le mari et la femme. + +L'ABBESSE.--Calmez-vous: et retirez-vous, vous ne l'aurez point. + +(L'abbesse sort.) + +LUCIANA.--Plaignez-vous au duc de cette indignité. + +ADRIANA.--Allons, venez: je tomberai prosternée à ses pieds, et je ne +m'en relève point que mes larmes et mes prières n'aient engagé Son +Altesse à se transporter en personne au monastère, pour reprendre de +force mon mari à l'abbesse. + +LE MARCHAND.--L'aiguille de ce cadran marque, je crois, cinq heures. Je +suis sûr que dans ce moment le duc lui-même va se rendre en personne +dans la sombre vallée, lieu de mort et de tristes exécutions, derrière +les fossés de cette abbaye. + +ANGELO.--Et pour quelle cause y vient-il? + +LE MARCHAND.--Pour voir trancher publiquement la tête à un respectable +marchand de Syracuse qui a eu le malheur d'enfreindre les lois et les +statuts de cette ville, en abordant dans cette baie. + +ANGELO.--En effet, les voilà qui viennent: nous allons assister à sa +mort. + +LUCIANA, _à sa soeur_.--Jetez-vous aux pieds du duc, avant qu'il ait +passé l'abbaye. + +(Entrent le duc avec son cortège, Ægéon, la tête nue, le bourreau, des +gardes et autres officiers.) + +LE DUC, _à un crieur public_.--Proclamez encore une fois publiquement +que s'il se trouve quelque ami qui veuille payer la somme pour lui, il +ne mourra point, tant nous nous intéressons à son sort! + +ADRIANA, _se jetant aux genoux du duc_.--Justice, très-noble duc, +justice contre l'abbesse. + +LE DUC.--C'est une dame vertueuse et respectable: il n'est pas possible +qu'elle vous ait fait tort. + +ADRIANA.--Que Votre Altesse daigne m'écouter: Antipholus, mon +époux,--que j'ai fait le maître de ma personne et de tout ce que je +possédais, sur vos lettres pressantes,--a, dans ce jour fatal, été +attaqué d'un accès de folie des plus violents. Il s'est élancé en +furieux dans la rue (et avec lui son esclave, qui est aussi fou que +lui), outrageant les citoyens, entrant de force dans leurs maisons, +emportant avec lui bagues, joyaux, tout ce qui plaisait à son caprice. +Je suis parvenue à le faire lier une fois, et je l'ai fait conduire chez +moi, pendant que j'allais réparer les torts que sa furie avait commis +çà et là dans la ville. Cependant, je ne sais par quel moyen il a pu +s'échapper, il s'est débarrassé de ceux qui le gardaient, suivi de son +esclave forcené comme lui; tous deux poussés par une rage effrénée, les +épées hors du fourreau, nous ont rencontré, et sont venus fondre sur +nous; ils nous ont mis en fuite, jusqu'à ce que pourvus de nouveaux +renforts nous soyons revenus pour les lier; alors ils se sont sauvés +dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis. Et voilà que l'abbesse +nous ferme les portes, et ne veut pas nous permettre de le chercher, ni +le faire sortir, afin que nous puissions l'emmener. Ainsi, très-noble +duc, par votre autorité, ordonnez qu'on l'amène et qu'on l'emporte chez +lui, pour y recevoir des secours. + +LE DUC.--Votre mari a servi jadis dans mes guerres; et je vous ai engagé +ma parole de prince, lorsque vous l'avez admis à partager votre lit, de +lui faire tout le bien qui pourrait dépendre de moi.--Allez, quelqu'un +de vous, frappez aux portes de l'abbaye, et dites à la dame abbesse de +venir me parler: je veux arranger ceci, avant de passer outre. + +(Entre un domestique.) + +LE DOMESTIQUE.--O ma maîtresse, ma maîtresse, courez vous cacher et +sauvez vos jours. Mon maître et son esclave sont tous deux lâchés: ils +ont battu les servantes l'une après l'autre et lié le docteur, dont ils +ont flambé la barbe avec des tisons allumés[32]; et à mesure qu'elle +brûlait, ils lui ont jeté sur le corps de grands seaux de fange infecte, +pour éteindre le feu qui avait pris à ses cheveux. Mon maître l'exhorte +à la patience, tandis que son esclave le tond avec des ciseaux, comme un +fou[33]; et sûrement, si vous n'y envoyez un prompt secours, ils tueront +à eux deux le magicien. + +[Note 32: Cette risible circonstance devait trouver place ici dans +une comédie; mais, _proh pudor!_ on la retrouve dans le plus classique +de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage d'une bataille: + +_Obvius ambustum torrem Corynæus ab ord Corripit, et venienti Ebuso, +plagamque ferenti Occupat os flammis: olli ingens barba reluxit, +Nidoremque ambusta dédit_. + +VIRGILE, _Enéide_, livre XII, v. 298.] + +[Note 33: «Peut-être était-ce la coutume de raser la tête aux idiots +et aux fous.» STEEVENS. «On trouve, dans les lois ecclésiastiques +d'Alfred, une amende de 10 shillings contre celui qui aurait, par +injure, tondu un homme du peuple comme un fou.» TOLLET.] + +ADRIANA.--Tais-toi, imbécile: ton maître et son valet sont ici; et tout +ce que tu nous dis là est un conte. + +LE DOMESTIQUE.--Ma maîtresse, sur ma vie, je vous dis la vérité. Depuis +que j'ai vu cette scène, je suis accouru presque sans respirer. Il crie +après vous, et il jure que s'il peut vous saisir, il vous grillera +le visage et vous défigurera. (_On entend des cris à l'intérieur_.) +Écoutez, écoutez: je l'entends; fuyez, ma maîtresse, sauvez-vous. + +LE DUC, _à Adriana_.--Venez, restez, n'ayez aucune crainte.--Défendez-la +de vos hallebardes. + +ADRIANA, _voyant entrer Antipholus d'Éphèse._--O dieux! c'est mon mari! +Vous êtes témoins, qu'il reparaît ici comme un invisible esprit. Il n'y +a qu'un moment, que nous l'avons vu entrer dans cette abbaye; et le +voilà maintenant qui arrive d'un autre côté: cela dépasse l'intelligence +humaine! + +(Entrent Antipholus et Dromio d'Éphèse.) + +ANTIPHOLUS.--Justice! généreux duc; oh! accordez-moi justice! Au nom des +services que je vous ai rendus autrefois, lorsque je vous ai couvert de +mon corps dans le combat et que j'ai reçu de profondes blessures pour +sauver votre vie, au nom du sang que j'ai perdu alors pour vous, +accordez-moi justice. + +ÆGÉON.--Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la raison, c'est mon fils +Antipholus que je vois, et Dromio. + +ANTIPHOLUS.--Justice, bon prince, contre cette femme que voilà! Elle, +que vous m'avez donnée vous-même pour épouse, elle m'a outragé et +déshonoré par le plus grand et le plus cruel affront. L'injure qu'elle +m'a fait aujourd'hui sans pudeur dépasse l'imagination. + +LE DUC.--Expliquez-vous, et vous me trouverez juste. + +ANTIPHOLUS.--Aujourd'hui même, puissant duc, elle a fermé sur moi +les portes de ma maison, tandis qu'elle s'y régalait avec d'infâmes +fripons[34]. + +[Note 34: _Harlots_, mot applicable également aux fripons et aux +filles.] + +LE DUC.--Voilà une faute grave: répondez, femme: avez-vous agi ainsi? + +ADRIANA.--Non, mon digne seigneur:--Moi, lui et ma soeur, nous avons +dîné ensemble aujourd'hui. Malheur sur mon âme, si l'accusation dont il +me charge n'est pas fausse! + +LUCIANA.--Que je ne revoie jamais le jour, que je ne dorme jamais la +nuit, si elle ne dit à Votre Altesse la pure vérité! + +ANGELO.--O femme parjure! elles rendent toutes deux de faux témoignages. +Sur ce point le fou les accuse justement. + +ANTIPHOLUS.--Mon souverain, je sais ce que je dis. Je ne suis point +troublé par les vapeurs du vin, ni égaré par le désordre de la colère, +quoique les injures que j'ai reçues puissent faire perdre la raison à un +homme plus sage que moi: cette femme m'a enfermé dehors aujourd'hui, et +je n'ai pu rentrer pour dîner: cet orfèvre que vous voyez, s'il n'était +pas d'accord avec elle, pourrait en rendre témoignage: car il était avec +moi alors: il m'a quitté pour aller chercher une chaîne, promettant de +me l'apporter au Porc-Épic, où Baltasar et moi avons dîné ensemble: +notre dîner fini, et lui ne revenant point, je suis allé le chercher: +je l'ai rencontré dans la rue, et ce marchand en sa compagnie: là ce +parjure orfèvre m'a juré effrontément que j'avais aujourd'hui reçu de +lui une chaîne, que, Dieu le sait! je n'ai jamais vue: et pour cette +cause, il m'a fait arrêter par un sergent! J'ai obéi, et j'ai envoyé mon +valet à ma maison chercher de certains ducats: il est revenu, mais sans +argent. Alors, j'ai prié poliment l'officier de m'accompagner lui-même +jusque chez moi. En chemin, nous avons rencontré ma femme, sa soeur, et +toute une troupe de vils complices: ils amenaient avec eux un certain +Pinch, un malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette +décharné, un charlatan, un diseur de bonne aventure, un escamoteur râpé, +un misérable nécessiteux, aux yeux enfoncés, au regard rusé, une momie +ambulante. Ce dangereux coquin a osé se donner pour un magicien; me +regardant dans les yeux, me tâtant le pouls, me bravant en face, lui qui +à peine a un visage, et il s'est écrié que j'étais possédé, Aussitôt ils +sont tous tombés sur moi, ils m'ont garotté, m'ont entraîné, et m'ont +plongé, moi et mon valet, tous deux liés, dans une humide et ténébreuse +cave de ma maison. À la fin, rongeant mes liens avec mes dents, je les +ai rompus; j'ai recouvré ma liberté, et je suis aussitôt accouru ici +près de Votre Altesse: je la conjure de me donner une ample satisfaction +pour ces indignités et les affronts inouïs qu'on m'a fait souffrir. + +ANGELO.--Mon prince, d'après la vérité, mon témoignage s'accorde avec le +sien en ceci, c'est qu'il n'a pas dîné chez lui, mais qu'on lui a fermé +la porte. + +LE DUC.--Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en question? + +ANGELO.--Il l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il courait dans +cette rue, ces gens-là ont vu la chaîne à son cou. + +LE MARCHAND.--De plus, moi je ferai serment que, de mes propres +oreilles, je vous ai entendu avouer que vous aviez reçu de lui la +chaîne, après que vous l'aviez nié avec serment sur la place du Marché; +et c'est à cette occasion que j'ai tiré l'épée contre vous: alors vous +vous êtes sauvé dans cette abbaye que voilà, d'où vous êtes, je crois, +sorti par miracle. + +ANTIPHOLUS.--Je ne suis jamais entré dans l'enceinte de cette abbaye; +jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi; jamais je n'ai vu la chaîne: +j'en prends le ciel à témoin! Et tout ce que vous m'imputez-là n'est que +mensonge. + +LE DUC.--Quelle accusation embrouillée! Je crois que vous avez tous bu +dans la coupe de Circé. S'il était entré dans cette maison, il y +aurait été, s'il était fou, il ne plaiderait pas sa cause avec tant de +sang-froid.--Vous dites qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre le nie.--Et +toi, maraud, que dis-tu? + +DROMIO.--Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic. + +LA COURTISANE.--Oui, mon prince, il a enlevé de mon doigt cette bague +que vous lui voyez. + +ANTIPHOLUS.--Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle que je tiens +cette bague. + +LE DUC, _à la courtisane_.--L'avez-vous vu entrer dans cette abbaye? + +LA COURTISANE.--Aussi sur, mon prince, qu'il l'est que je vois Votre +Grâce. + +LE DUC.--Cela est étrange!--Allez, dites à l'abbesse de se rendre ici: +je crois vraiment que vous êtes tous d'accord ou complètement fous! + +(Un des gens du duc va chercher l'abbesse.) + +ÆGÉON.--Puissant duc, accordez-moi la liberté de dire un mot. Peut-être +vois-je ici un ami qui sauvera ma vie et payera la somme qui peut me +délivrer. + +LE DUC.--Dites librement, Syracusain, ce que vous voudrez. + +ÆGÉON, _à Antipholus_.--Votre nom, monsieur, n'est-il pas Antipholus? et +n'est-ce pas là votre esclave Dromio? + +DROMIO _d'Éphèse_.--Il n'y a pas encore une heure, monsieur, que j'étais +son esclave lié: mais lui, je l'en remercie, il a coupé deux cordes avec +ses dents; et maintenant je suis Dromio et son esclave, mais délié. + +ÆGÉON.--Je suis sur que tous deux vous vous souvenez de moi. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Nous nous souvenons de nous-mêmes, monsieur, en vous +voyant; car il y a quelques instants que nous étions liés, comme vous +l'êtes à présent. Vous n'êtes pas un malade de Pinch, n'est-ce pas, +monsieur? + +ÆGÉON, _à Antipholus_.--Pourquoi me regardez-vous comme un étranger? +Vous me connaissez bien. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je ne vous ai jamais vu de ma vie, jusqu'à ce +moment. + +ÆGÉON.--Oh! le chagrin m'a changé depuis la dernière fois que vous +m'avez vu: mes heures d'inquiétude, et la main destructrice du temps +ont gravé d'étranges traces sur mon visage. Mais dites-moi encore, ne +reconnaissez-vous pas ma voix? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non plus. + +ÆGÉON.--Et toi, Dromio? + +DROMIO _d'Éphèse_.--Ni moi, monsieur, je vous l'assure. + +ÆGÉON.--Et moi je suis sûr que tu la reconnais. + +DROMIO _d'Éphèse._--Oui, monsieur? Et moi je suis sûr que non; et ce +qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant tenu de le croire. + +ÆGÉON.--Ne pas reconnaître ma voix! O temps destructeur! as-tu donc +tellement déformé et épaissi ma langue, dans le court espace de sept +années, que mon fils unique, que voici, ne puisse reconnaître ma faible +voix où résonnent les rauques soucis! Quoique mon visage, sillonné de +rides, soit caché sous la froide neige de l'hiver qui glace la sève, +quoique tous les canaux de mon sang soient gelés, cependant un reste de +mémoire luit dans la nuit de ma vie; les flambeaux à demi consumés de ma +vue ont encore quelque pâle clarté; mes oreilles assourdies me servent +encore un peu à entendre, et tous ces vieux témoins (non, je ne puis me +tromper) me disent que tu es mon fils Antipholus. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je n'ai jamais vu mon père de ma vie. + +ÆGÉON.--Il n'y a pas encore sept ans, jeune homme, tu le sais, que nous +nous sommes séparés à Syracuse; mais peut-être, mon fils, as-tu honte de +me reconnaître dans l'infortune? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Le duc, et tous ceux de la ville qui me +connaissent, peuvent attester avec moi que cela n'est pas vrai; je n'ai +jamais vu Syracuse de ma vie. + +LE DUC.--Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans que je suis le +patron d'Antipholus, jamais il n'a vu Syracuse: je vois que ton grand +âge et ton danger troublent ta raison. + +(Entre l'abbesse, suivie d'Antipholus et de Dromio de Syracuse.) + +L'ABBESSE.--Très-puissant duc, voici un homme cruellement outragé. + +(Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.) + +ADRIANA.--Je vois deux maris, ou mes yeux me trompent. + +LE DUC.--Un de ces deux hommes est sans doute le génie de l'autre; il en +est de même de ces deux esclaves. Lequel des deux est l'homme naturel, +et lequel est l'esprit? Qui peut les distinguer? + +DROMIO _de Syracuse_.--C'est moi, monsieur, qui suis Dromio; ordonnez à +cet homme-là de se retirer. + +DROMIO _d'Éphèse_.--C'est moi, monsieur, qui suis Dromio, permettez que +je reste. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--N'es-tu pas Ægéon? ou es-tu son fantôme? + +DROMIO _de Syracuse_.--O mon vieux maître! qui donc l'a chargé ici de +ces liens? + +L'ABBESSE.--Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le délivrerai de +sa chaîne; et je regagnerai un époux en lui rendant la liberté. Parlez, +vieil Ægéon, si vous êtes l'homme qui eut une épouse jadis appelée +Emilie, qui vous donna à la fois deux beaux enfants, oh! si vous êtes le +même Ægéon, parlez, et parlez à la même Emilie! + +ÆGÉON.--Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es Emilie, dis-moi où +est ce fils qui flottait avec toi sur ce fatal radeau? + +L'ABBESSE.--Lui et moi, avec le jumeau Dromio, nous fûmes recueillis par +des habitants d'Épidaure; mais un moment après, de farouches pêcheurs de +Corinthe leur enlevèrent de force Dromio et mon fils, et me laissèrent +avec ceux d'Épidaure. Ce qu'ils devinrent depuis, je ne puis le dire; +moi, la fortune m'a placée dans l'état où vous me voyez. + +LE DUC.--Voici son histoire de ce matin qui commence à se vérifier; ces +deux Antipholus, ces deux fils si ressemblants, et ces deux Dromio, +tous les deux si pareils; et puis ce que cette femme ajoute de son +naufrage!--Voilà les parents de ces enfants que le hasard réunit, +Antipholus, tu es venu d'abord de Corinthe? + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Non, prince; non pas moi: je suis venu de +Syracuse. + +LE DUC.--Allons, tenez-vous à l'écart; je ne peux vous distinguer l'un +de l'autre. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je suis venu de Corinthe, mon gracieux seigneur. + +DROMIO _d'Éphèse_.---Et moi avec lui. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Conduit dans cette ville par le célèbre duc +Ménaphon, votre oncle, ce guerrier si fameux. + +ADRIANA.--Lequel des deux a dîné avec moi aujourd'hui? + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Moi, ma belle dame. + +ADRIANA.--Et n'êtes-vous pas mon mari? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non, à cela je dis non. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Et j'en conviens avec vous; quoiqu'elle m'ait +donné ce titre....., et que cette belle demoiselle, sa soeur, que voilà, +m'ait appelé son frère.--Ce que je vous ai dit alors, j'espère avoir +un jour l'occasion de vous le prouver, si tout ce que je vois et que +j'entends n'est pas un songe. + +ANGELO.--Voilà la chaîne, monsieur, que vous avez reçue de moi. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Je le crois, monsieur; je ne le nie pas. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse, à Angelo_.--Et vous, monsieur, vous m'avez fait +arrêter pour cette chaîne. + +ANGELO.--Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas. + +ADRIANA, _à Antipholus d'Éphèse_.--Je vous ai envoyé de l'argent, +monsieur, pour vous servir de caution par Dromio; mais je crois qu'il ne +vous l'a pas porté. + +(Désignant Dromio de Syracuse.) + +DROMIO _de Syracuse_.--Non, point par moi. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--J'ai reçu de vous cette bourse de ducats; +et c'est Dromio, mon valet, qui me l'a apportée: je vois à présent que +chacun de nous a rencontré le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui, +et lui pour moi; et de là sont venues ces Méprises. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--J'engage ici ces ducats pour la rançon de mon +père, que voilà. + +LE DUC.--C'est inutile, je donne la vie à votre père. + +LA COURTISANE, _à Antipholus d'Éphèse_.--Monsieur, il faut que vous me +rendiez ce diamant. + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Le voilà, prenez-le, et bien des remerciements +pour votre bonne chère. + +L'ABBESSE.--Illustre duc, veuillez prendre la peine d'entrer avec nous +dans cette abbaye: vous entendrez l'histoire entière de nos aventures. +Et vous tous qui êtes assemblés en ce lieu, et qui avez souffert quelque +préjudice des erreurs réciproques d'un jour, venez, accompagnez-nous, et +vous aurez pleine satisfaction.--Pendant vingt-cinq ans entiers, j'ai +souffert les douleurs de l'enfantement à cause de vous, mes enfants, et +ce n'est que de cette heure que je suis enfin délivrée de mon pesant +fardeau.--Le duc, mon mari, et mes deux enfants, et vous, les +calendriers de leur naissance, venez avec moi à une fête d'accouchée; à +de si longues douleurs doit succéder une telle nativité. + +LE DUC.--De tout mon coeur; je veux jaser comme une commère à cette +fête. + +(Sortent le duc, l'abbesse, Ægéon, la courtisane, le marchand et la +suite.) + +DROMIO _de Syracuse, à Antipholus d'Éphèse_.--Mon maître, irai-je +reprendre abord votre bagage? + +ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Dromio, quel bagage à moi as-tu donc embarqué? + +DROMIO _de Syracuse_.--Tous vos effets, monsieur, que vous aviez à +l'auberge du Centaure. + +ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--C'est à moi qu'il veut parler: c'est moi qui +suis ton maître, Dromio; allons, viens avec nous: nous pourvoirons à +cela plus tard: embrasse ici ton frère, et réjouis-toi avec lui. + +(Les deux Antipholus sortent.) + +DROMIO _de Syracuse_.--Il y a à la maison de votre maître une grosse +amie qui, aujourd'hui à dîner, m'a _encuisiné_, en me prenant pour vous. +Ce sera désormais ma soeur, et non ma femme. + +DROMIO _d'Éphèse_.--Il me semble que vous êtes mon miroir, au lieu +d'être mon frère. Je vois dans votre visage que je suis un joli +garçon.--Voulez-vous entrer pour voir leur fête? + +DROMIO _de Syracuse_.--Ce n'est pas à moi, monsieur, à passer le +premier: vous êtes mon aîné. + +DROMIO _d'Éphèse_.--C'est une question: comment la résoudrons-nous? + +DROMIO _de Syracuse_.--Nous tirerons à la courte paille pour la décider. +Jusque-là, passez devant. + +DROMIO _d'Éphèse._--Non, tenons-nous ainsi. Nous sommes entrés dans le +monde comme deux frères: entrons ici la main dans la main, et non l'un +devant l'autre. + +(Ils sortent.) + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES *** + +***** This file should be named 15848-8.txt or 15848-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15848/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15848-8.zip b/15848-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..88a4121 --- /dev/null +++ b/15848-8.zip diff --git a/15848-h.zip b/15848-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..c5a918d --- /dev/null +++ b/15848-h.zip diff --git a/15848-h/15848-h.htm b/15848-h/15848-h.htm new file mode 100644 index 0000000..0a7e7df --- /dev/null +++ b/15848-h/15848-h.htm @@ -0,0 +1,3806 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>La comédie des méprises</title> + <meta name="author" content="Shakespeare"> + +<style type=text/css> + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +.stage1 {font-size: 0.9em; text-align: center} +.stage2 {font-size: 0.9em} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 20%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.dropcap {float: left} + +span.pagenum {font-size: 8pt; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 8pt; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} + +</style> + +</head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La Comédie des Méprises + +Author: William Shakespeare + +Release Date: May 17, 2005 [EBook #15848] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur.</p> +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 2</p> +<p>Jules César. +<p>Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.</p> +<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br> + +<p>PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> +<p>1864</p><br> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> +<br><br><br> + + + +<h1>LA COMÉDIE<br> + +DES MÉPRISES</h1> +<br> + + +<h3>NOTICE<br> + + +SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES</h3> + + +<p>Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement +reproduites sur la scène que les <i>Ménechmes</i> de Plaute; c'est +la seule dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques +de l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin +par l'apparence nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés. +<i>Les Méprises</i> sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique +des situations résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée +encore par Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves +jumeaux comme eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que +l'observe très-bien M. Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable; +si l'on accorde une des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés +pour l'autre; et si les spectateurs s'amusent des méprises, +elles ne pourront jamais se croiser et se combiner trop diversement. +La variété des événements et des rencontres imprévues des quatre +frères; le danger que court celui qui se voit arrêté pour dettes, et qui +est ensuite enfermé comme fou, tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée, +est obligé de se réfugier dans une abbaye; deux scènes d'amour +et de jalousie sauvent la pièce de l'ennui que pourrait amener +l'éclaircissement trop longtemps différé. Malgré toutes les intrigues +qui s'entre-croisent, tout est lié dans la fiction, tout s'y développe +de la manière la plus heureuse, et le dénoûment a quelque chose de +solennel par la reconnaissance qui a lieu devant un tribunal auquel +préside le prince.</p> + +<p>Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les <i>Ménechmes</i> +de Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici +elle consiste dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance +de ses regrets va coûter la vie.</p> + +<p>Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé +le personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait +tout au plus Plaute que par une traduction anglaise, et son +génie indépendant et capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement +un modèle. Comme Regnard, de nos jours, il a su introduire +dans le cadre de l'auteur latin la peinture de son siècle, en conservant +des noms classiques à ses personnages. Il serait plutôt à désirer +que, moins entraîné par le vice de son sujet, il eût évité l'écueil +des trivialités et quelques plaisanteries grossières, qui cependant sont +toujours empreintes de ce cachet d'originalité dont Shakspeare +marque ses défauts comme ses beautés.</p> + +<p>L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse +rappelle naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie +dans <i>Amphitryon</i>.</p> + +<p>Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière, +qui cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à +la pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum +dans un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour, +était encore plus le poëte du peuple.</p> + +<p>Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères +que par la variété des surprises où conduit la ressemblance des +jumeaux, est inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut +autant l'attribuer au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car +ce fut une de ses premières pièces. Plusieurs critiques ont même +prétendu qu'elle n'avait été que retouchée par lui. Mais il suffirait, +pour y reconnaître Shakspeare, de quelques traits de morale qui +attestent sa profonde connaissance du coeur humain. Avec quelle +adresse l'abbesse qu'Adriana va consulter arrache à sa jalousie l'aveu +de ses torts! quels sages avis pour toutes les femmes!</p> + +<p>Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon +Chalmers, en 159l.—La traduction anglaise des <i>Ménechmes</i> de +Plaute, par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans +Hall et Hollingshed il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute, +qu'on dit avoir été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent +que c'étaient les <i>Ménechmes</i>.</p> + +<p>En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre; +mais c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé.</p> + +<p>Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et +de Regnard.</p> + +<p>Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même +temps l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction +qu'une imitation.</p> + +<p>Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son +frère, sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu +et nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme +qui veut être la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente +d'un titre plus doux.</p> + +<p>Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie, +dont il fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements, +et qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu, +lui dit-elle,</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Qu'elle demeure aux termes de l'honneur,</p> +<p>Que mon honnêteté ne soit point offensée,</p> +<p>Et qu'un but vertueux borne votre pensée.</p> + </div> </div> + +<p>Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare +a été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage +le caractère de courtisane que lui donne le poëte latin.</p> + +<p>Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point +mariés, tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial +grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession +d'un oncle. Il a été institué légataire universel, parce que le défunt +ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès +l'enfance la maison paternelle.</p> + +<p>Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la +mauvaise fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer +son sort en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile, +lorsque son amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui +ouvre les jeux sur l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que +son frère doit épouser, et que Démophon son père a promise à Ménechme, +en considération de la succession qu'il vient recueillir. Le +hasard instruit le chevalier de cette aventure, et il ne songe plus qu'à +souffler à son frère sa maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce +pas là une intention très-morale, et le chevalier nous semble friser +un peu les chevaliers des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance, +un air de générosité en partageant la fortune de l'oncle +avec Ménéchme, et en lui cédant une de ses deux maîtresses.</p> + +<p>On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche +peu fondé, son comique nous semble au niveau de son sujet; en +voulant s'élever, il risquait, comme ses devanciers, de devenir froid +et de cesser d'être plaisant. La comédie des <i>Ménechmes</i> est une de +celles qui servent de fondement à sa réputation.</p> + +<p>Nous ne citerons pas la comédie des <i>Deux Arlequins</i> de Le Noble, +ni <i>les Deux Jumeaux de Bergame</i>. Les personnages de nos Arlequins +nous semblent fort heureusement choisis pour donner un air +de vérité à ces sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement +partie de leur costume, et de ce costume lui-même, +qui prête à l'illusion plus que tout autre.</p> +<br><br> + +<h1>LA COMÉDIE<br> + +DES MÉPRISES</h1> +<br><br> + + + +<p>PERSONNAGES</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>SOLINUS, duc d'Éphèse.</p> +<p>ÆGÉON, marchand de Syracuse.</p> +<p>ANTIPHOLUS d'Éphèse,</p> +<p>ANTIPHOLUS de Syracuse, +frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie, +mais inconnus l'un à l'autre.</p> +<p>DROMIO d'Éphèse,</p> +<p>DROMIO de Syracuse, +frères jumeaux et esclaves des +deux Antipholus.</p> +<p>BALTASAR, marchand.</p> +<p>ANGÉLO, orfèvre.</p> +<p>UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse.</p> +<p>PINCH, maître d'école et magicien.</p> +<p>ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse +d'une communauté d'Éphèse.</p> +<p>ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse.</p> +<p>LUCIANA, soeur d'Adriana.</p> +<p>LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA.</p> +<p>UNE COURTISANE.</p> +<p>UN GEOLIER.</p> +<p>OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES.</p> + </div> </div> + +<p class="stage1">La scène est à Éphèse.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> + + +<h3>SCÈNE I</h3> + +<p class="stage1">Salle dans le palais du duc.</p> + +<p class="stage1">LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, <i>des officiers +et autres gens de la suite du duc</i>.</p> + +<p>ÆGÉON—Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte, +et par votre arrêt de mort, terminez mes malheurs et ma +vie.</p> + +<p>LE DUC.—Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta +cause; je ne suis pas assez partial pour enfreindre nos +lois. La haine et la discorde, récemment excitées par +l'outrage barbare que votre duc a fait à ces marchands, +nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter +leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux, +défendent toute pitié à nos regards menaçants; car depuis +les querelles intestines et mortelles élevées entre tes +séditieux compatriotes et nous, il a été arrêté dans des +conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de +ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes +ennemies. Bien plus, si un homme, né dans Éphèse, est +rencontré dans les marchés et les foires de Syracuse; ou +si un homme, né dans Syracuse, aborde à la baie d'Éphèse, +il meurt, et ses marchandises sont confisquées à +la disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme +de mille marcs pour acquitter la peine et lui servir de +rançon. Tes denrées, estimées au plus haut prix, ne peuvent +monter à cent marcs; ainsi la loi te condamne à +mourir.</p> + +<p>ÆGÉON.—Eh bien! ce qui me console, c'est que, par +l'exécution de votre sentence, mes maux finiront avec le +soleil couchant.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, Syracusain, dis-nous brièvement +pourquoi tu as quitté ta ville natale, et quel sujet t'a +amené dans Éphèse.</p> + +<p>ÆGÉON.—On ne pouvait m'imposer une tâche plus +cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles. +Cependant, afin, que le monde sache que ma mort +doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>, +je dirai tout ce que la douleur me permettra de +dire.—Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme +qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans +notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle; +notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages +que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de +mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de +grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux +tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois +d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous +le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs +pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où +j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse +mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange, +tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les +distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans +la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un +semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles +qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants +de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence, +et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, +qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait +chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y +consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.—Nous +étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure +avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous +eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne +conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le +peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait +qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une +mort immédiate: pour moi, je l'aurais embrassée avec +joie, si les larmes incessantes de ma femme, qui pleurait +d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les gémissements +plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient +par imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre, +ne m'eussent forcé de chercher à reculer l'instant +fatal pour eux et pour moi; et voici quelle était notre +ressource,—il n'en restait point d'autre:—les matelots +cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous +abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer. +Ma femme, plus attentive à veiller sur son dernier né, +l'avait attaché au petit mât de réserve dont se munissent +les marins pour les tempêtes; avec lui était lié un des +jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des +deux autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux +fixés sur les objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes +à chacune des extrémités du mât; et flottant +aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par elles +vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil, +se montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient +causé nos maux; sous l'influence bienfaisante de sa lumière +désirée, les mers se calmèrent par degrés, et nous +découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient sur +nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant +qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de +vous dire le reste; devinez ce qui suivit par ce que vous +venez d'entendre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Niote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>C'était jadis une superstition universelle de croire qu'un +grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui +punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à +ceux qui l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la +destinée humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON.</p> + +<p>D'après cette note, Letourneur traduit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>That my end</i></p> +<p><i>Was wrought by nature and not by vile offense</i>,</p> + </div> </div> + +<p>par cette phrase: <i>Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la +peine d'un crime honteux et caché</i>. Nous avons adopté une explication +plus simple de ce mot <i>nature</i>. <i>Nature</i> est ici pour affection +naturelle... Ægéon est victime de son amour paternel; c'est +ce sentiment qui le conduit à Éphèse et qui cause sa mort.</p></blockquote> + + +<p>LE DUC.—Poursuis, vieillard: n'interromps point ton +récit: nous pouvons du moins te plaindre si nous ne +pouvons te pardonner.</p> + +<p>ÆGÉON.—Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette +pitié, je ne les aurais pas nommés à si juste titre impitoyables +envers nous! Avant que les deux vaisseaux se +fussent avancés à dix lieues de nous, nous donnâmes sur +un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil, +notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte +que, dans cet injuste divorce, la fortune nous laissa à +tous deux de quoi nous réjouir et de quoi pleurer. La +moitié qui la portait, la pauvre infortunée, et qui paraissait +chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre +douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les +vents: et ils furent recueillis tous trois à notre vue par +des pêcheurs de Corinthe, à ce qu'il nous sembla. A la +fin, un autre navire s'était emparé de nous; les gens de +l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait +amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs +hôtes naufragés: et ils seraient parvenus à enlever aux +pêcheurs leur proie, si leur vaisseau n'avait pas été mauvais +voilier; ils furent donc obligés de diriger leur route +vers leur patrie.—Vous avez entendu comment j'ai été +séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma +vie a été prolongée pour vous faire les tristes récits de +mes douleurs.</p> + +<p>LE DUC.—Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi +la faveur de me dire en détail ce qu'il vous est arrivé, +à eux et à toi, jusqu'à ce jour.</p> + +<p>ÆGÉON.—Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse, +parvenu à l'âge de dix-huit ans, s'est montré +empressé de faire la recherche de son frère: et il m'a +prié, avec importunité, de permettre que son jeune esclave +(car les deux enfants avaient partagé le même sort: +et celui-ci, séparé de son frère, en avait conservé le +nom,) pût l'accompagner dans cette recherche. Pour +tenter de retrouver un des objets de ma tendresse, je +hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq +étés les extrémités les plus reculées de la Grèce, errant +jusque près des côtes de l'Asie; et revenant vers ma +patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir de les trouver, +mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout +autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit +se terminer l'histoire de ma vie; et je serais heureux de +cette mort propice, si tous mes voyages avaient pu m'apprendre +du moins que mes enfants vivent.</p> + +<p>LE DUC.—Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué +pour éprouver le comble du malheur, crois-moi, si je le +pouvais sans violer nos lois, sans offenser ma couronne, +mon serment et ma dignité, que les princes ne peuvent +annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta +cause. Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la +sentence prononcée ne puisse se révoquer qu'en faisant +grand tort à notre honneur, cependant je te favoriserai +tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je t'accorderai +ce jour pour chercher ton salut dans un secours bienfaisant: +emploie tous les amis que tu as dans Éphèse; +mendie ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis; +sinon ta mort est inévitable.—Geôlier, prends-le sous ta +garde.</p> + +<p>LE GEOLIER.—Oui, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Le duc sort avec sa suite.)</p> + +<p>ÆGÉON.—Ægéon se retire sans espoir et sans secours +et sa mort n'est que différée.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Place publique.</p> + +<p class="stage1">ANTIPHOLUS ET DROMIO <i>de Syracuse</i>; UN MARCHAND.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Ayez donc soin de répandre que vous +êtes d'Épidaure, si vous ne voulez pas voir tous vos biens +confisqués. Ce jour même, un marchand de Syracuse +vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et, n'étant pas +en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après les statuts +de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à l'occident.—Voilà +votre argent, que j'avais en dépôt.</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i></span>.—Va le porter au Centaure, où +nous logeons, Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y +rejoindre. Dans une heure il sera temps de dîner: jusque-là, +je vais jeter un coup d'oeil sur les coutumes de la ville, +parcourir les marchands, considérer les édifices; après +quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon +hôtellerie: car je suis las et excédé de ce long voyage. +Va-t'en.</p> + +<p>DROMIO.—Plus d'un homme vous prendrait volontiers +au mot, et s'en irait en effet, en ayant un si bon moyen +de partir.</p> + +<p class="stage1">(Dromio sort.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>au marchand</i></span>.—C'est un valet de confiance, +monsieur, qui souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude +et la mélancolie, égaye mon humeur par ses +propos plaisants.—Allons, voulez-vous vous promener +avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge +dîner avec moi?</p> + +<p>LE MARCHAND.—Je suis invité, monsieur, chez certains +négociants, dont j'espère de grands bénéfices. Je vous prie +de m'excuser.—Mais bientôt, si vous voulez, à cinq heures, +je vous rejoindrai sur la place du marché, et de ce +moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à l'heure +du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent +loin de vous.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Adieu donc, jusqu'à tantôt.—Moi, je vais +aller me perdre, et errer çà et là pour voir la ville.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Monsieur, je vous souhaite beaucoup +de satisfaction.</p> + +<p class="stage1">(Le marchand sort.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS <span class="stage2"><i>seul</i>.</span>—Celui qui me souhaite la satisfaction +me souhaite ce que je ne puis obtenir. Je suis dans +le monde comme une goutte d'eau qui cherche dans +l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver +sa compagne, se perd elle-même errante et inaperçue. +C'est ainsi que moi, infortuné, pour trouver une mère +et un frère, je me perds moi-même en les cherchant.</p> + +<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>apercevant Dromio</i>.</span>—Voici l'almanach de +mes dates—Comment? par quel hasard es-tu de retour +si tôt?</p> + +<p>DROMIO <span class="stage2"><i>d'Éphèse.</i></span>—De retour si tôt, dites-vous? je viens +plutôt trop tard. Le chapon brûle, le cochon de lait +tombe de la broche: l'horloge a déjà sonné douze coups: +et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma joue, +tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit. +Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point +au logis; vous n'arrivez point au logis, parce que vous +n'avez point d'appétit; vous n'avez point d'appétit, parce +que vous avez bien déjeuné: mais nous autres, qui savons +ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons +pénitence aujourd'hui de votre faute.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Gardez votre souffle, monsieur, et répondez +à ceci, je vous prie: où avez-vous laissé l'argent +que je vous ai remis?</p> + +<p>DROMIO.—Oh!—Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi +dernier, pour payer au sellier la croupière de ma +maîtresse?—C'est le sellier qui les a eus, monsieur; je +ne les ai pas gardés.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je ne suis pas en ce moment d'humeur +à plaisanter: dis-moi, et sans tergiverser, où est l'argent? +Nous sommes étrangers ici; comment oses-tu te +fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse +somme?</p> + +<p>DROMIO.—Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand +vous serez assis à table pour dîner: j'accours en poste +vous chercher de la part de ma maîtresse: si je retourne +sans vous, je serai un vrai poteau de boutique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: car +elle m'écrira votre faute sur le museau.—Il me semble +que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir +lieu d'horloge, et vous rappeler au logis, sans autre +messager.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Niote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> <i>I come in post,</i></p> +<p><i>I retour, I shall be in post indeed</i>.</p> + </div> </div> + +<p>L'équivoque roule sur le mot <i>post</i>, qui veut dire <i>poste</i> dans +le premier vers et <i>poteau</i> dans le second. Avant que l'écriture +fût un talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau +sur lequel on notait avec de la craie les marchandises débitées. +La manière dont les boulangers comptent encore le pain +qu'ils fournissent a quelque chose d'analogue à cet ancien +usage.</p></blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries +sont hors de raison. Garde-les pour une heure plus gaie +que celle-ci: où est l'or que j'ai confié à ta garde?</p> + +<p>DROMIO.—A moi, monsieur? mais vous ne m'avez +point donné d'or!</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons, monsieur le coquin, laissez-là +vos folies, et dites-moi comment vous avez disposé de ce +dont je vous ai chargé?</p> + +<p>DROMIO.—Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est +de vous ramener du marché chez vous, au Phénix, pour +dîner: ma maîtresse et sa soeur vous attendent.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu +me répondre et me dire en quel lieu de sûreté tu as +déposé mon argent, ou je vais briser ta tête folle, qui +s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas disposé, où +sont les mille <i>marcs</i>, que tu as reçus de moi?</p> + +<p>DROMIO.—J'ai reçu de vous quelques <i>marques</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> sur ma +tête, quelques autres de ma maîtresse sur mes épaules; +mais pas mille marques entre vous deux.—Et si je les +rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous ne les +supporteriez pas patiemment.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Niote 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Mark</i>, marc et marque. Le calembour est plus exact en +anglais.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse +as-tu, esclave?</p> + +<p>DROMIO.—La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse, +qui est au Phénix; celle qui jeûne jusqu'à ce que +vous veniez dîner, et qui vous prie de revenir au plus tôt +pour dîner.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Comment! tu veux ainsi me railler en +face, après que je te l'ai défendu?..... Tiens, prends cela, +monsieur le coquin.</p> + +<p>DROMIO.—Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au +nom de Dieu, tenez vos mains tranquilles; ou, si vous +ne le voulez pas, moi, je vais avoir recours à mes +jambes.</p> + +<p class="stage1">(Dromio s'enfuit.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce +coquin se sera laissé escamoter tout mon argent. On dit +que cette ville est remplie<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de fripons, d'escamoteurs +adroits, qui abusent les yeux; de sorciers travaillant +dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines +de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs +déguisés, de charlatans babillards, et de mille autres +crimes autorisés. Si cela est ainsi, je n'en partirai que +plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet +esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en +sûreté.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Niote 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> C'était le reproche que les anciens faisaient à cette ville, +qu'ils appelaient proverbialement (Greek: Ephesia alexipharmaka.)</blockquote> + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Place publique.</p> + +<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA <i>entrent</i></p> + +<p>ADRIANA.—Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé +de ramener promptement son maître ne sont revenus. +Sûrement, Luciana, il est deux heures.</p> + +<p>LUCIANA.—Peut-être que quelque commerçant l'aura +invité, et il sera allé du marché dîner quelque part. +Chère soeur, dînons, et ne vous agitez pas. Les hommes +sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le temps qui +soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en +vont ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère +soeur.</p> + +<p>ADRIANA.—Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus +étendue que la nôtre?</p> + +<p>LUCIANA.—Parce que leurs affaires sont toujours hors +du logis.</p> + +<p>ADRIANA.—Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le +prend mal.</p> + +<p>LUCIANA.—Oh! sachez qu'il est la bride de votre +volonté.</p> + +<p>ADRIANA.—Il n'y a que des ânes qui se laissent brider +ainsi.</p> + +<p>LUCIANA.—Une liberté récalcitrante est frappée par le +malheur.—Il n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre, +dans la mer et dans le firmament, qui n'ait ses bornes.—Les +animaux, les poissons et les oiseaux ailés sont +soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les +hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les +créatures, souverains du vaste monde et de l'humide +empire des mers, doués d'âmes et d'intelligences, d'un +rang bien au-dessus des poissons et des oiseaux, sont les +maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre +volonté soit donc soumise à leur convenance.</p> + +<p>ADRIANA.—C'est cette servitude qui vous empêche de +vous marier?</p> + +<p>LUCIANA.—Non pas cela, mais les embarras du lit +conjugal.</p> + +<p>ADRIANA.—Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter +l'autorité.</p> + +<p>LUCIANA.—Avant que j'apprenne à aimer, je veux +m'exercer à obéir.</p> + +<p>ADRIANA.—Et si votre mari allait faire quelque incartade +ailleurs?</p> + +<p>LUCIANA.—Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais +patience.</p> + +<p>ADRIANA.—Tant que la patience n'est pas troublée, il +n'est pas étonnant qu'elle reste calme. Il est aisé d'être +doux quand rien ne contrarie. Une âme est-elle malheureuse, +écrasée sous l'adversité, nous lui conseillons d'être +tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si nous +étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous +plaindrions nous-mêmes tout autant, ou plus encore. +Ainsi, vous qui n'avez point de méchant mari qui vous +chagrine, vous prétendez me consoler en me recommandant +une patience qui ne donne aucun secours; mais si +vous vivez assez pour vous voir traitée comme moi, vous +mettrez bientôt de côté cette absurde patience.</p> + +<p>LUCIANA.—Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce +que pour en essayer.—Mais voilà votre esclave qui +revient; votre mari n'est pas loin.</p> + +<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p> + +<p>ADRIANA.—Eh bien! ton maître tardif est-il sous la +main<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>?</p> + +<p>DROMIO.—Vraiment, il est sous deux mains avec moi. +C'est ce que peuvent attester mes deux oreilles.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Niote 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>At hand</i>, c'est-à-dire sur tes pas.</blockquote> + +<p>ADRIANA.—Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention?</p> + +<p>DROMIO.—Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon +oreille. Maudite soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre!</p> + +<p>LUCIANA.—A-t-il donc parle d'une manière si équivoque, +que tu n'aies pu sentir sa pensée?</p> + +<p>DROMIO.—Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que +trop bien ses coups; et malgré cela si confusément, que +je les ai à peine <i>compris</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Niote 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Stand</i> et <i>under stand. Stand under</i>, être dessous et comprendre.</blockquote> + +<p>ADRIANA.—Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin +pour revenir au logis? Il paraît qu'il se soucie bien de +plaire à sa femme!</p> + +<p>DROMIO.—Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement +de l'ordre du croissant.</p> + +<p>ADRIANA.—De l'ordre du croissant, coquin!</p> + +<p>DROMIO.—Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais, +certes, il est tout à fait lunatique<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.—Quand je l'ai pressé +de venir dîner, il m'a redemandé mille marcs d'or.—<i>Il +est temps de dîner</i>, lui ai-je dit.—<i>Mon or</i>, a-t-il répondu.—<i>Vos +viandes brûlent</i>, ai-je dit.—<i>Mon or</i>, a-t-il dit.—<i>Allez-vous +venir?</i> ai-je dit.—<i>Mon or</i>, a-t-il dit, <i>où sont les mille +marcs que je t'ai donnés, scélérat</i>?—<i>Le cochon de lait</i>, ai-je +dit, <i>est tout brûlé</i>.—<i>Mon or</i>, dit-il.—<i>Ma maîtresse, monsieur</i>, +ai-je dit.—<i>Qu'elle aille se pendre ta maîtresse! je ne +connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse</i>!</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Niote 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Nous avons traduit <i>horn mad</i> par: être de l'ordre du croissant, +pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte:</p> + +<p>DROM. <i>My master is horn mad,</i> +ADR. <i>Horn mad, thou villain!</i> +DROM. <i>I mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad</i>.</p></blockquote> + +<p>LUCIANA.—Qui a dit cela?</p> + +<p>DROMIO.—C'est mon maître qui l'a dit. <i>Je ne connais,</i> +dit-il, <i>ni maison, ni femme, ni maîtresse</i>.—En sorte que, +grâce à lui, je vous rapporte sur mes épaules le message +dont ma langue devait naturellement être chargée; +car, pour conclure, il m'a battu sur la place.</p> + +<p>ADRIANA.—Retourne vers lui, misérable, et ramène-le +au logis.</p> + +<p>DROMIO.—Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer +encore au logis avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y +quelque autre messager.</p> + +<p>ADRIANA.—Retourne, esclave, ou je vais te fendre la +tête en quatre<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Niote 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p class="i10"><i>I will break thy pate a cross</i>,</p> + +<p>DROM. <i>And he will bless that cross with other beating</i>.</p></blockquote> + +<p>DROMIO.—Et lui bénira cette croix avec d'autres +coups; entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.</p> + +<p>ADRIANA.—Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître +à la maison.</p> + +<p>DROMIO.—Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes +avec moi, pour que vous me repoussiez comme une +balle de paume? Vous me repoussez vers lui et lui me +repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps +ce service, vous ferez bien de me recouvrir de +cuir<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Niote 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On comprend que <i>rond</i> est ici synonyme de <i>sphérique</i>.</blockquote> + +<p>LUCIANA.—Fi! comme l'impatience rembrunit votre +visage!</p> + +<p>ADRIANA.—Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie +ses favorites, tandis que moi je languis au logis après un +sourire. Le temps importun a-t-il ravi la beauté séduisante +de mon pauvre visage? Alors, c'est lui qui l'a flétri. +Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile? +Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est +sa dureté pire que celle du marbre qui l'a émoussée. +Leur brillante parure attire-t-elle ses affections? Ce n'est +pas ma faute: il est le maître de mes biens. Quels ravages +y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est lui +seul qui a altéré mes traits.—Un regard joyeux ranimerait +bientôt ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit +les palissades et va chercher pâture loin de ses +foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus pour lui +qu'une vieille surannée.</p> + +<p>LUCIANA.—Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc! +chassez-la d'ici.</p> + +<p>ADRIANA.—Des folles insensibles peuvent seules supporter +de pareils torts. Je sais que ses yeux portent +ailleurs leur hommage; autrement, quelle cause l'empêcherait +d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a promis +une chaîne.—Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il +me refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime. +Je vois que le bijou le mieux émaillé perd son lustre; +que si l'or résiste longtemps au frottement, à la fin il +s'use sous le toucher; de même, il n'est point d'homme, +ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent. +Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses +yeux, j'userai dans les larmes ce qui m'en reste, et je +mourrai dans les pleurs.</p> + +<p>LUCIANA.—Que d'amantes insensées se dévouent à la +jalousie furieuse!</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Place publique.</p> +<p class="stage1"><i>Entre</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—L'or que j'ai remis à Dromio est déposé +en sûreté au Centaure, et mon esclave soigneux est allé +errer dans la ville à la quête de son maître... D'après +mon calcul et le rapport de l'hôte, je n'ai pu parler à +Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais, le +voilà qui vient. <span class="stage2">(<i>Entre Dromio de Syracuse</i>.)</span> Eh bien! monsieur, +avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez +les coups, vous n'avez qu'à recommencer votre +badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le Centaure? +vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous +avait envoyé me chercher pour diner? mon logement +était au Phénix?—Aviez-vous donc perdu la raison pour +me faire des réponses si extravagantes?</p> + +<p>DROMIO.—Quelles réponses, monsieur? Quand vous +ai-je parlé ainsi?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y +a pas une demi-heure.</p> + +<p>DROMIO.—Je ne vous ai pas revu depuis que vous +m'avez envoyé d'ici au Centaure, avec l'or que vous +m'aviez confié.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt, +et tu m'as parlé d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui +me déplaisait fort, comme tu l'as senti, j'espère.</p> + +<p>DROMIO.—Je suis fort aise de vous voir dans cette veine +de bonne humeur: mais que veut dire cette plaisanterie? +Je vous en prie, mon maître, expliquez-vous.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quoi! veux-tu me railler encore, et me +braver en face? Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends +ceci et cela.</p> + +<p class="stage1">(Il le frappe.)</p> + +<p>DROMIO.—Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre +badinage devient un jeu sérieux. Quelle est votre raison +pour me frapper ainsi?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Parce que je te prends quelquefois pour +mon bouffon, et que je cause familièrement avec toi, ton +insolence se moquera de mon affection, et interrompra +sans façon mes heures sérieuses! Quand le soleil brille, +que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses +rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs. +Quand tu voudras plaisanter avec moi, étudie mon +visage, et conforme tes manières à ma physionomie, ou +bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode dans +ta calotte.</p> + +<p>DROMIO.—Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez +votre batterie, je préfère que ce soit une tête; mais si +vous faites durer longtemps ces coups, il faudra me procurer +une calotte pour ma tête, et la mettre à l'abri, +sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes +épaules.—Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Ne le sais-tu pas?</p> + +<p>DROMIO.—Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je +suis battu.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Te dirai-je pourquoi?</p> + +<p>DROMIO.—Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit +que tout pourquoi a son parce que.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—D'abord, pour avoir osé me railler; et +pourquoi encore?—Pour venir me railler une seconde +fois.</p> + +<p>DROMIO.—A-t-on jamais battu un homme si mal à +propos, quand dans le pourquoi et le parce que, il n'y a +ni rime ni raison?—Allons, monsieur, je vous rends +grâces.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu me remercies, et pourquoi?</p> + +<p>DROMIO.—Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que +vous m'avez donné pour rien<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Niote 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je te payerai bientôt cela, en te donnant +rien pour quelque chose.—Mais, dis-moi, est-ce l'heure +de dîner?</p> + +<p>DROMIO.—Non, monsieur; je crois que le dîner manque +de ce que j'ai.....</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Voyons, qu'est-ce?...</p> + +<p>DROMIO.—De sauce<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Niote 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Basting</i>, du verbe <i>baste</i>, arroser et rosser.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Eh bien! alors, il sera sec.</p> + +<p>DROMIO.—Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas +goûter.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et la raison?</p> + +<p>DROMIO.—De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne +me vaille une autre sauce de coups de bâtons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Niote 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> C'est toujours le mot <i>basting</i> qui fournit l'équivoque.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons, apprends à plaisanter à propos; +il est un temps pour toute chose.</p> + +<p>DROMIO.—J'aurais nié cela, avant que vous fussiez +devenu si colère.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—D'après quelle règle?</p> + +<p>DROMIO.—Diable, monsieur! d'après une règle aussi +simple que la tête chauve du vieux père le Temps lui-même.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Voyons-la.</p> + +<p>DROMIO.—Il n'y a point de temps pour recouvrer ses +cheveux, quand l'homme devient naturellement chauve.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Ne peut-il pas les recouvrer par <i>amende +et recouvrement</i>?</p> + +<p>DROMIO.—Oui, en payant une amende pour porter +perruque, et en recouvrant les cheveux qu'a perdus un +autre homme.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Pourquoi le temps est-il si pauvre en +cheveux, puisque c'est une sécrétion si abondante?</p> + +<p>DROMIO.—Parce que c'est un don qu'il prodigue aux +animaux; et ce qu'il ôte aux hommes en cheveux il le +leur rend en esprit.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Comment! mais il y a bien des hommes +qui ont plus de cheveux que d'esprit.</p> + +<p>DROMIO.—Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit +de perdre les cheveux.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que +les hommes dont les cheveux sont abondants sont de +bonnes gens sans esprit.</p> + +<p>DROMIO.—Plus un homme est simple, plus il perd +vite. Toutefois il perd avec une sorte de gaieté.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Pour quelle raison?</p> + +<p>DROMIO.—Pour deux raisons, et deux bonnes.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Non, ne dis pas <i>bonnes</i>, je t'en prie.</p> + +<p>DROMIO.—Alors, pour deux raisons sûres.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Non, pas <i>sûres</i> dans une chose fausse.</p> + +<p>DROMIO.—Alors, pour des raisons certaines.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Nomme-les.</p> + +<p>DROMIO.—L'une pour épargner l'argent que lui coûterait +sa frisure; l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne +tombent pas dans sa soupe.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu cherches à prouver, n'est-ce pas, +qu'il n'y a pas de temps pour tout?</p> + +<p>DROMIO.—Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur? +et surtout n'ai-je pas prouvé qu'il n'y a pas de temps +pour recouvrer les cheveux qu'on a perdus naturellement?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Mais tu n'as pas donné une raison solide, +pour prouver qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.</p> + +<p>DROMIO.—Je vais y remédier. Le Temps lui-même est +chauve; ainsi donc, jusqu'à la fin du monde, il aura un +cortège d'hommes chauves.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je savais que la conclusion serait chauve. +Mais, doucement, qui nous fait signe là-bas?...</p> + +<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana.)</p> + +<p>ADRIANA.—Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné +et mécontent: tu réserves tes doux regards pour quelque +autre maîtresse: je ne suis plus ton Adriana, ton +épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais serment +qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton +oreille que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant +à tes yeux que mes regards; point de toucher aussi +flatteur pour ta main que lorsqu'elle touchait la mienne; +point de mets délicieux qui te plût que ceux que je te +servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux, +oh! comment arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de +toi-même? Oui, je dis éloigné de toi-même, l'étant de +moi qui, étant incorporée avec toi, inséparable de toi, +suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah! ne te +sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé, +qu'il te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte +d'eau dans l'océan, et de la puiser ensuite sans mélange, +sans addition ni diminution quelconque, qu'il te l'est +de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi. Oh! combien +ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement +dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui +t'est consacré, est souillé par une grossière volupté. Ne +me cracherais-tu pas au visage? ne me repousserais-tu +pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la face? ne +déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane? +n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main +perfide? et ne le briserais-tu pas avec le serment du divorce? +Je sais que tu le peux: eh bien! fais-le donc dès +ce moment..... Je suis couverte d'une tache adultère; +mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si +nous deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois +infidèle, je reçois le poison mêlé dans tes veines, et je +suis prostituée par ta contagion.—Sois constant et fidèle +à ta couche légitime, alors je vis sans souillure, et toi +sans déshonneur.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Est-ce à moi que vous parlez, belle +dame? Je ne vous connais pas. Il n'y a pas deux heures +que je suis dans Éphèse, aussi étranger à votre ville +qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon esprit +pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre +un seul mot de ce que vous me dites.</p> + +<p>LUCIANA.—Fi! mon frère; comme le monde est changé +pour vous! Quand donc avez-vous jamais traité ainsi ma +soeur? Elle vous a envoyé chercher par Dromio pour +dîner.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Par Dromio?</p> + +<p>DROMIO.—Par moi?</p> + +<p>ADRIANA.—Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée, +qu'il t'avait souffleté et qu'en te battant il avait +renié ma maison pour la sienne, et moi pour sa femme.</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>—Avez-vous parlé à cette dame? +Quel est donc le noeud et le but de cette intrigue?</p> + +<p>DROMIO.—Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à +ce moment.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur +la place les propres paroles qu'elle vient de dire.</p> + +<p>DROMIO.—Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Comment se fait-il donc qu'elle nous +appelle ainsi par nos noms, à moins que ce ne soit par +inspiration?</p> + +<p>ADRIANA.—Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si +grossièrement, de concert avec votre esclave, et de l'exciter +à me contrarier! Je veux bien que vous ayez le +droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet outrage +par le mépris.—Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu +es l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, dont la +faiblesse mariée à ta force partage ta vigueur: si quelque +objet te détache de moi, ce ne peut être qu'une vile +plante, un lierre usurpateur, ou une mousse inutile, +qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte +et vit aux dépens de ton honneur.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Niote 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> +<p><i>Lenta qui velut asoitas,<br> +Vitis implicat arbores,<br> +Implicabitur in tuum<br> +Complexum</i>.....<br> +CATULLE.</p></blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—C'est à moi qu'elle parle! elle me prend +pour le sujet de ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée +en songe? ou suis-je endormi en ce moment, et m'imaginai-je +entendre tout ceci? Quelle erreur trompe nos +oreilles et nos yeux?—Jusqu'à ce que je sois éclairci de +cette incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est +offerte.</p> + +<p>LUCIANA.—Dromio, va dire aux domestiques de servir +le dîner.</p> + +<p>DROMIO.—Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe +comme un pécheur. C'est ici le pays des fées. O malice +des malices! Nous parlons à des fantômes, à des hiboux, +à des esprits fantasques. Si nous ne leur obéissons pas, +voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou +nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs.</p> + +<p>LUCIANA.—Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu +de répondre, Dromio, frelon, limaçon, fainéant, sot que +tu es?</p> + +<p>DROMIO.—Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce +pas?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je +le suis aussi.</p> + +<p>DROMIO.—Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu conserves ta forme ordinaire.</p> + +<p>DROMIO.—-Non; je suis un singe.</p> + +<p>LUCIANA.—Si tu es changé en quelque chose, c'est en +âne.</p> + +<p>DROMIO.—Cela est vrai: elle me mène par le licou, et +j'aspire à paître le gazon.—C'est vrai, je suis un âne; +autrement pourrait-il se faire que je ne la connusse pas +aussi bien qu'elle me connaît?</p> + +<p>ADRIANA.—Allons, allons, je ne veux plus être si folle +que de me mettre le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis +que le valet et le maître se moquent de mes maux en +riant.—Allons, monsieur, venez dîner: Dromio, songe à +garder la porte.—Mon mari, je dînerai en haut avec +vous aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession +de tous vos tours.—Toi, drôle, si quelqu'un vient demander +ton maître, dis qu'il dîne dehors, et ne laisse +entrer âme qui vive.—Venez, ma soeur.—Dromio, fais +bien ton devoir de portier.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou +dans l'enfer? Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans +mon bon sens? Connu de celles-ci, et déguisé pour moi-même, +je dirai comme elles, je le soutiendrai avec persévérance, +et me laisserai aller à l'aventure dans ce +brouillard.</p> + +<p>DROMIO.—Mon maître, ferai-je le portier à la porte?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne +veux que je te casse la tête.</p> + +<p>LUCIANA.—Allons, venez, Antipholus. Nous dînons +trop tard.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p> + +<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>, DROMIO <i>d'Éphèse</i>, ANGELO<br> +ET BALTASAR.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>—Honnête seigneur Angelo, il +faut que vous nous excusiez tous: ma femme est de +mauvaise humeur, quand je ne suis pas exact. Dites que +je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler à +sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.—Mais +voici un maraud qui voudrait me soutenir en face +qu'il m'a joint sur la place et que je l'ai battu, que je +l'ai chargé de mille marcs en or, et que j'ai renié ma +maison et ma femme.—Ivrogne que tu es, que voulais-tu +dire par là?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—Vous direz ce que voudrez, monsieur; +mais je sais ce que je sais. J'ai les marques de +votre main pour prouver que vous m'avez battu sur la +place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de +l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>—Moi, je pense que tu es un âne.</p> + +<p>DROMIO.—Peste! il y paraît aux mauvais traitements +que j'essuie et aux coups que je supporte. Je devrais répondre +à un coup de pied par un coup de pied, et à ce +compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et +vous prendriez garde à l'âne.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je +prie Dieu que notre bonne chère réponde à ma bonne +volonté et au bon accueil que vous recevrez ici.</p> + +<p>BALTASAR.—Je fais peu de cas de votre bonne chère, +monsieur, et beaucoup de votre bon accueil.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson, +une table pleine de bon accueil vaut à peine un bon +plat.</p> + +<p>BALTASAR.—La bonne chère est commune, monsieur; +on la trouve chez tous les rustres.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et un bon accueil l'est encore plus; car, +enfin, ce ne sont là que des mots.</p> + +<p>BALTASAR.—Petite chère et bon accueil font un joyeux +festin.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Oui, pour un hôte avare et un convive +encore plus ladre. Mais, quoique mes provisions soient +minces, acceptez-les de bonne grâce: vous pouvez trouver +meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur. +—Mais, doucement; ma porte est fermée. <span class="stage2">(<i>A Dromio</i>.)</span> +Va dire qu'on nous ouvre.</p> + +<p>DROMIO <span class="stage2"><i>appelant</i>.</span>—Holà. Madeleine, Brigite, Marianne, +Cécile, Gillette, Jenny.</p> + +<p>DROMIO <span class="stage2"><i>de Syracuse, en dedans</i></span>.—Momon<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, cheval de +moulin, chapon, faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la +porte, ou assieds-toi sur le seuil. Veux-tu évoquer des +filles que tu en appelles une telle quantité à la fois, quand +une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de cette +porte.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Niote 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Dans l'anglais <i>mome</i>. Ce mot doit son origine au mot français +<i>momon</i>, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un +silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais <i>mum</i>, silence.</blockquote> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.—</i>Quel bélître a-t-on fait notre portier?—Mon +maître attend dans la rue.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Qu'il retourne là d'où il vient, +de peur qu'il ne prenne froid aux pieds.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>—Qui donc parle là dedans?—Holà! +ouvrez la porte.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Fort bien, monsieur; je vous +dirai quand je pourrai vous ouvrir, si vous voulez me +dire pourquoi!</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Pourquoi? pour me faire dîner; +je n'ai pas dîné aujourd'hui.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui: +revenez quand vous pourrez.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Qui es-tu donc pour me fermer la porte +de ma maison?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Je suis portier pour le moment, +monsieur, et mon nom est Dromio.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Ah! fripon, tu m'as volé à la fois +mon nom et mon emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur, +et l'autre m'a attiré beaucoup de reproches. Si tu +avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été à ma +place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom, +ou ton nom pour celui d'un âne.</p> + +<p>LUCE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>—Quel est donc ce vacarme +que j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la +porte?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.—</i>Fais donc entrer mon maître, Luce.</p> + +<p>LUCE.—Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire +à ton maître.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—O seigneur! il faut que je rie.—À +vous le proverbe. Dois-je placer mon bâton<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Niote 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p><i>Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce, +Have at you with another, that is—when? can you tell</i>?</p> + +<p>Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les +commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.</p></blockquote> + +<p>LUCE.—En voici un autre; c'est-à-dire, quand?—pouvez-vous +le dire?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Si ton nom est Luce, Luce, tu lui +as bien répondu.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>—Entendez-vous, petite sotte? +vous nous laisserez entrer, j'espère?</p> + +<p>LUCE.—Je pensais à vous le demander.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Et vous avez dit non.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Allons, c'est bien, bien frappé; c'est +coup pour coup.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Allons, drôlesse, laisse-moi entrer.</p> + +<p>LUCE.—Pourriez-vous dire au nom de qui?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Mon maître, frappez fort à la porte.</p> + +<p>LUCE.—Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Vous pleurerez de ce tour, petite +sotte, quand je devrais jeter la porte à bas.</p> + +<p>LUCE.—Comment fait-on tout ce bruit quand il y a un +pilori dans la ville!</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>—Qui donc fait tout +ce vacarme à la porte?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Sur ma parole, votre ville est +troublée par des garçons bien désordonnés.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Êtes-vous là, ma femme? Vous +auriez pu venir un peu plus tôt.</p> + +<p>ADRIANA.—Votre femme, monsieur le coquin?—Allons; +éloignez-vous de cette porte.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Si vous étiez venu malade, monsieur, +ce <i>coquin</i>-là, ne s'en irait pas bien portant.</p> + +<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse.</i></span>—Il n'y a ici ni bonne +chère, monsieur, ni bon accueil: nous voudrions bien +avoir l'une ou l'autre.</p> + +<p>BALTASAR.—En discutant ce qui valait le mieux nous +n'aurons ni l'un ni l'autre.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>—Ces messieurs sont à la +porte, mon maître; dites-leur donc d'entrer.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Il y a quelque chose dans le vent qui +nous empêchera d'entrer.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.—</i>C'est ce que vous diriez, monsieur, +si vos habits étaient légers. Votre cuisine est chaude là +dedans; et vous restez ici exposé au froid. Il y aurait de +quoi rendre un homme furieux comme un cerf en rut, +d'être ainsi vendu et acheté.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Va me chercher quelque chose, je briserai +la porte.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Brisez quelque chose ici, et moi +je vous briserai votre tête de fripon.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—Un homme, peut briser une parole +avec vous, monsieur, une parole n'est que du vent, et il +peut vous la briser en face; pourvu qu'il ne la brise pas +par derrière.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Il parait que tu as besoin de briser; +allons, va-t'en d'ici, rustre.</p> + +<p>DROMIO <i>de Éphèse.</i>—C'en est trop, va-t'en plutôt! Je t'en +prie, laisse-moi entrer...</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Oui, quand les oiseaux n'auront +plus de plumes, et les poissons plus de nageoires.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Allons, je veux entrer de force: +va m'emprunter une grue.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Une grue sans plumes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, monsieur, +est-ce là ce que vous voulez dire? pour un poisson sans +nageoires, voilà un oiseau sans plumes; si un oiseau +peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un corbeau +ensemble.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Niote 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Crow</i>, en anglais, veut dire un corbeau et un levier. Nous +nous sommes permis de substituer le mot de grue à celui de +corbeau pour rendre le jeu de mots, bien qu'on se serve rarement +d'une grue pour ouvrir les portes.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Va vite me chercher une grue de fer.</p> + +<p>BALTASAR.—Prenez patience, monsieur: oh! n'en +venez pas à cette extrémité. Vous faites ici la guerre à +votre réputation, et vous allez exposer à l'atteinte des +soupçons l'honneur intact de votre épouse. Encore un +mot:—Votre longue expérience de sa sagesse, de sa +chaste vertu, de plusieurs années de modestie, plaident +en sa faveur, et vous commandent de supposer quelque +raison qui vous est inconnue; n'en doutez pas, monsieur: +si les portes se trouvent aujourd'hui fermées pour +vous, elle aura quelque excuse légitime à vous donner: +laissez-vous guider par moi, quittez ce lieu avec patience, +et allons tous dîner ensemble à l'hôtellerie du Tigre; sur +le soir, revenez seul savoir la raison de cette conduite +étrange. Si vous voulez entrer de force au milieu dû +mouvement de la journée, on fera là-dessus de vulgaires +commentaires. Les suppositions du public arriveront +jusqu'à votre réputation encore sans tache, et survivront +sur votre tombeau quand vous serez mort. Car la médisance +vit héréditairement et s'établit pour toujours là où +elle prend une fois possession.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Vous l'emportez. Je vais me retirer +tranquillement, et en dépit de la joie, je prétends +être gai.—Je connais une fille de charmante humeur, +jolie et spirituelle, un peu écervelée, et douce pourtant.—Nous +dînerons là: ma femme m'a souvent fait la +guerre, mais sans sujet, je le proteste, à propos de cette +fille; nous irons dîner chez elle.—Retournez chez vous, +et rapportez la chaîne.—Elle est finie à l'heure qu'il est, +j'en suis sûr. Apportez-la, je vous prie, au Porc-Épic, car +c'est là où nous allons. Je veux faire présent de cette +chaîne à ma belle hôtesse, ne fût-ce que pour piquer ma +femme: mon cher ami, mon cher ami, dépêchez-vous: +puisque ma maison refuse de me recevoir, j'irai frapper +ailleurs, et nous verrons si l'on me rebutera de même.</p> + +<p>ANGELO.—J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans +quelque temps d'ici.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Faites-le: cette plaisanterie me coûtera +quelques frais.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">La maison d'Antipholus d'Éphèse.</p> + +<p class="stage1">LUCIANA <i>paraît avec</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p> + +<p>LUCIANA.—Eh! serait-il possible que vous eussiez tout +à fait oublié les devoirs d'un mari? Quoi, Antipholus, la +haine viendra-t-elle, dès le printemps de l'amour, corrompre +les sources de votre amour? L'amour, en commençant +de bâtir, menacera-t-il déjà ruine? Si vous avez +épousé ma soeur pour sa fortune, du moins, en considération +de sa fortune, traitez-la avec plus de douceur. Si +vous aimez ailleurs, faites-le en secret; masquez votre +amour perfide de quelque apparence de mystère, et que +ma soeur ne le lise pas dans vos yeux. Que votre langue +ne soit pas elle-même le héraut de votre honte; un tendre +regard, de douces paroles, conviennent à la déloyauté; +parez le vice de la livrée de la vertu; conservez +le maintien de l'innocence, quoique votre coeur soit coupable; +apprenez au crime à porter l'extérieur de la sainteté; +soyez perfide en silence: quel besoin a-t-elle de +savoir vos fautes? Quel voleur est assez insensé pour se +vanter de ses larcins? C'est une double injure de négliger +votre lit et de le lui laisser deviner dans vos regards à +table. Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde +qu'il peut se ménager. Les mauvaises actions sont doublées +par les mauvaises paroles. Hélas! pauvres femmes! +Faites-nous croire au moins, puisqu'il est aisé de nous +en faire accroire, que vous nous aimez. Si les autres +ont le bras, montrez-nous du moins la manche, nous +sommes asservies à tous vos mouvements, et vous nous +faites mouvoir comme vous voulez. Allons, mon cher +frère, rentrez dans la maison; consolez ma soeur, réjouissez-la, +appelez-la votre épouse. C'est un saint mensonge +que de manquer un peu de sincérité, quand la +douce voix de la flatterie dompte la discorde.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Ma chère dame (car je ne +sais pas votre nom; et j'ignore par quel prodige vous +avez pu deviner le mien), votre science et votre bonne +grâce ne font de vous rien moins qu'une merveille du +monde; vous êtes une créature divine: enseignez-moi, +et ce que je dois penser, et ce que je dois dire. Manifestez +à mon intelligence grossière, terrestre, étouffée sous les +erreurs, faible, légère et superficielle, le sens de l'énigme +cachée dans vos paroles obscures: pourquoi travaillez-vous +contre la simple droiture de mon âme pour l'égarer +dans des espaces inconnus? Êtes-vous un dieu? Voulez-vous +me créer de nouveau? Transformez-moi donc, et +je céderai à votre puissance. Mais si je suis bien moi, je +sais bien alors que votre soeur éplorée n'est point mon +épouse, et je ne dois aucun hommage à sa couche. Je +me sens bien plus, bien plus entraîné vers vous. Ah! ne +m'attirez pas par vos chants, douce sirène, pour me +noyer dans le déluge de larmes que répand votre soeur; +chante, enchanteresse, pour toi-même; et je t'adorerai: +déploie sur l'onde argentée ta chevelure adorée, et tu +seras le lit où je me coucherai. Dans cette supposition +brillante, je croirai que la mort est un bien pour celui +qui a de tels moyens de mourir, que l'amour, cet être +léger, se noie si elle s'enfonce sous l'eau.</p> + +<p>LUCIANA.—Quoi, êtes-vous fou de me tenir ce discours?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Non, je ne suis point fou, mais je suis +confondu; je ne sais comment.</p> + +<p>LUCIANA.—Cette illusion vient de vos yeux.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—C'est pour avoir regardé de trop près vos +rayons, brillant soleil.</p> + +<p>LUCIANA.—Regardez ce que vous devez, et votre vue +s'éclaircira.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Autant fermer les yeux, ma bien-aimée, +que de les tenir ouverts sur la nuit.</p> + +<p>LUCIANA.—Quoi! vous m'appelez votre bien-aimée? +Donnez ce nom à ma soeur.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—À la soeur de votre soeur.</p> + +<p>LUCIANA.—Vous voulez dire ma soeur.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Non: c'est vous-même, vous la plus +chère moitié de moi-même: l'oeil pur de mon oeil, le +cher coeur de mon coeur; vous, mon aliment, ma fortune, +et l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon ciel +sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel.</p> + +<p>LUCIANA.—Ma soeur est tout cela, ou du moins devrait +l'être.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Prenez vous-même le nom de soeur, ma +bien-aimée, car c'est à vous que j'aspire: c'est vous que +je veux aimer, c'est avec vous que je veux passer ma vie. +Vous n'avez point encore de mari; et moi, je n'ai point +encore d'épouse: donnez-moi votre main.</p> + +<p>LUCIANA.—Oh! doucement, monsieur: arrêtez, je vais +aller chercher ma soeur, pour lui demander son agrément.</p> + +<p class="stage1">(Luciana sort.)</p> +<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Eh bien! Dromio? Où cours-tu +si vite?</p> + +<p>DROMIO.—Me connaissez-vous, monsieur? Suis-je bien +Dromio? Suis-je votre valet, suis-je bien moi?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu es Dromio, tu es mon valet; tu es +toi-même.</p> + +<p>DROMIO.—Je suis un âne, je suis le valet d'une femme, +et avec tout cela, moi.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Comment, le valet d'une femme? Et +comment, toi?</p> + +<p>DROMIO.—Ma foi, monsieur, outre que je suis moi, +j'appartiens encore à une femme; à une femme qui me +revendique, à une femme qui me pourchasse, à une +femme qui veut m'avoir.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quels droits fait-elle valoir sur toi?</p> + +<p>DROMIO.—Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez +sur votre cheval; elle prétend me posséder comme une +bête de somme: non pas que, si j'étais une bête, elle +voulût m'avoir: mais c'est elle qui, étant une créature +fort bestiale, prétend avoir des droits sur moi.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Qui est-elle?</p> + +<p>DROMIO.—Un corps fort respectable: oui, une femme +dont un homme ne peut parler sans dire: <i>sauf votre +respect</i>. Je n'ai qu'un assez maigre bonheur dans cette +union, et cependant c'est un mariage merveilleusement +gras.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Que veux-tu dire, un mariage merveilleusement +gras?</p> + +<p>DROMIO.—Hé! oui, monsieur: c'est la fille de cuisine, +elle est toute pleine de graisse: et je ne sais trop qu'en +faire, à moins que ce ne soit une lampe, pour me sauver +loin d'elle à sa propre clarté. Je garantis que ses habits, +et le suif dont ils sont pleins chaufferaient un hiver de +Pologne: si elle vit jusqu'au jugement dernier, elle brûlera +une semaine de plus que le monde entier.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quelle est la couleur de son teint?</p> + +<p>DROMIO.—Basanée comme le cuir de mon soulier, mais +sa figure n'est pas tenue aussi proprement. Pourquoi +cela? Parce qu'elle transpire tellement, qu'un homme en +aurait par-dessus les souliers.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—C'est un défaut que l'eau peut corriger.</p> + +<p>DROMIO.—Non, monsieur: c'est entré dans la peau: +le déluge de Noé n'en viendrait pas à bout.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quel est son nom?</p> + +<p>DROMIO.—Nell, monsieur; mais son nom et trois +quarts<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, c'est-à-dire qu'une aune et trois quarts ne suffiraient +pas pour la mesurer d'une hanche à l'autre.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Niote 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Nell</i> et <i>an ell</i>, une aune.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Elle porte donc quelque largeur?</p> + +<p>DROMIO.—Elle n'est pas plus longue de la tête aux +pieds, que d'une hanche à l'autre. Elle est sphérique +comme un globe: je pourrais étudier la géographie sur +elle.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Dans quelle partie de son corps est située +l'Irlande?</p> + +<p>DROMIO.—Ma foi, monsieur, dans les fesses: je l'ai reconnue +aux marais.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Où est l'Écosse?</p> + +<p>DROMIO.—Je l'ai reconnue à l'aridité: elle est dans la +paume de la main.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et la France?</p> + +<p>DROMIO.—Sur son front, armée et retournée, et faisant +la guerre à ses cheveux<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Niote 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de boutons, l'un des +symptômes de la maladie appelée <i>morbus gallicus</i>.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et l'Angleterre?</p> + +<p>DROMIO.—J'ai cherché les rochers de craie: mais je +n'ai pu y reconnaître aucune blancheur: je conjecture, +qu'elle pourrait être sur son menton, d'après le flux salé +qui coulait entre elle et la France.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et l'Espagne?</p> + +<p>DROMIO.—Ma foi, je ne l'ai pas vue: mais je l'ai sentie, +à la chaleur de l'haleine.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Où sont l'Amérique, les Indes?</p> + +<p>DROMIO.—Oh! monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi +de rubis, d'escarboucles, de saphirs, tournant leur +riche aspect vers la chaude haleine de l'Espagne, qui +envoyait des flottes entières pour se charger à son nez.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Où étaient la Belgique, les Pays-Bas?</p> + +<p>DROMIO.—Oh! monsieur; je n'ai pas été regarder si bas.—Pour +conclure, cette souillon ou sorcière a réclamé +ses droits sur moi, m'a appelé Dromio, a juré que j'étais +fiancé avec elle, m'a dit quelles marques particulières +j'avais sur le corps, par exemple, la tache que j'ai sur +l'épaule, le signe que j'ai au cou, le gros porreau que +j'ai au bras gauche, si bien que, confondu d'étonnement, +je me suis enfui loin d'elle comme d'une sorcière. Et je +crois que, si mon sein n'avait pas été rempli de foi, et +mon coeur d'acier, elle m'aurait métamorphosé en roquet, +et m'aurait fait tourner le tournebroche.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Va, pars sur-le-champ; cours au grand +chemin: si le vent souffle quelque peu du rivage, je +ne veux pas passer la nuit dans cette ville. Si tu trouves +quelque barque qui mette à la voile, reviens au marché, +où je me promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si +tout le monde nous connaît, et que nous ne connaissions +personne, il est temps, à mon avis, de plier bagage et de +partir.</p> + +<p>DROMIO.—Comme un homme fuirait un ours pour +sauver sa vie, je fuis, moi, celle qui prétend devenir ma +femme.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Il n'y a que des sorcières qui habitent +ce pays-ci, et en conséquence il est grand temps que je +m'en aille. Celle qui m'appelle son mari, mon coeur l'abhorre +pour épouse; mais sa charmante soeur possède +des grâces ravissantes et souveraines; son air et ses discours +sont si enchanteurs que j'en suis presque devenu +parjure à moi-même. Mais, pour ne pas me rendre coupable +d'un outrage contre moi-même, je boucherai mes +oreilles aux chants de la sirène.</p> + +<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p> + +<p>ANGELO.—Monsieur Antipholus?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Oui, c'est là mon nom.</p> + +<p>ANGELO.—Je le sais bien, monsieur. Tenez, voilà la +chaîne. Je croyais vous trouver au Porc-Épic: la chaîne +n'était pas encore finie; c'est ce qui m'a retardé si longtemps.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Que voulez-vous que je fasse de cela?</p> + +<p>ANGELO.—Ce qu'il vous plaira, monsieur; je l'ai faite +pour vous.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Faite pour moi, monsieur! Je ne vous +l'ai pas commandée.</p> + +<p>ANGELO.—Pas une fois, pas deux fois, mais vingt fois: +allez, rentrez au logis, et faites la cour à votre femme +avec ce cadeau; et bientôt, à l'heure du souper, je viendrai +vous voir et recevoir l'argent de ma chaîne.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent +à l'instant, de peur que vous ne revoyiez plus ni +chaîne ni argent.</p> + +<p>ANGELO.—Vous êtes jovial, monsieur: adieu, à tantôt.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Il m'est impossible de dire ce que je dois +penser de tout ceci; mais ce que je sais du moins fort +bien, c'est qu'il n'est point d'homme assez sot pour refuser +une si belle chaîne qu'on lui offre. Je vois qu'ici +un homme n'a pas besoin de se tourmenter pour vivre, +puisqu'on fait dans les rues de si riches présents. Je vais +aller à la place du Marché, et attendre là Dromio; si +quelque vaisseau met à la voile, je pars aussitôt.</p> + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p> + +<p class="stage1">UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER<br> +DE JUSTICE.</p> + +<p>LE MARCHAND, <i>à Angelo</i>.—Vous savez que la somme est +due depuis la Pentecôte, et que depuis ce temps je ne +vous ai pas beaucoup importuné; je ne le ferais pas +même encore, si je n'allais pas partir pour la Perse, et +que je n'eusse pas besoin de guilders<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> pour mon voyage: +ainsi satisfaites-moi sur-le-champ, ou je vous fais arrêter +par cet officier.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Niote 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Guilders</i>, pièce de monnaie valant depuis un shilling (douze +sous) jusqu'à deux shillings.</blockquote> + +<p>ANGELO.—Justement la même somme dont je vous suis +redevable m'est due par Antipholus; et au moment même +où je vous ai rencontré, je venais de lui livrer une chaîne. +A cinq heures, j'en recevrai le prix: faites-moi le plaisir +de venir avec moi jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon +obligation, et je vous remercierai.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.)</p> + +<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>les apercevant, à Angelo</i>.</span>—Vous pouvez vous +en épargner la peine: voyez, le voilà qui vient.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Pendant que je vais chez l'orfèvre, +va, toi, acheter un bout de corde; je veux m'en +servir sur ma femme et ses confédérés, pour m'avoir +fermé la porte dans la journée.—Mais quoi! j'aperçois +l'orfèvre.—Va-t'en; achète-moi une corde, et rapporte-la +moi à la maison.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Ah! je vais acheter vingt mille livres +de rente! je vais acheter une corde!</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Un homme vraiment est bien +assisté, qui compte sur vous! J'avais promis votre visite +et la chaîne, mais je n'ai vu ni chaîne ni orfèvre. Apparemment +que vous avez craint que mon amour ne durât +trop longtemps, si vous l'enchaîniez; et voilà pourquoi +vous n'êtes pas venu.</p> + +<p>ANGELO.—Avec la permission de votre humeur joviale, +voici la note du poids de votre chaîne, jusqu'au dernier +carat, le titre de l'or et le prix de la façon: le tout monte +à trois ducats de plus que je ne dois à ce seigneur.—Je +vous prie, faites-moi le plaisir de m'acquitter avec lui +sur-le-champ; car il est prêt à s'embarquer, et n'attend +que cela pour partir.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je n'ai pas sur moi la somme +nécessaire; d'ailleurs j'ai quelques affaires en ville. Monsieur, +menez cet étranger chez moi; prenez avec vous +la chaîne, et dites à ma femme de solder la somme en la +recevant; peut-être y serai-je aussitôt que vous.</p> + +<p>ANGELO.—Alors vous lui porterez la chaîne vous-même?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Non, prenez-la avec vous, de +peur que je n'arrive à temps.</p> + +<p>ANGELO.—Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous +sur vous?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Si je ne l'ai pas, moi, monsieur, +j'espère que vous l'avez; sans cela vous pourriez vous +en retourner sans votre argent.</p> + +<p>ANGELO.—Allons, monsieur, je vous prie, donnez-moi +la chaîne. Le vent et la marée attendent ce seigneur, et +j'ai à me reprocher de l'avoir déjà retardé ici trop longtemps.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Mon cher monsieur, vous usez +de ce prétexte pour excuser votre manque de parole au +Porc-Épic; ce serait à moi à vous gronder de ne l'y avoir +pas apportée. Mais, comme une femme acariâtre vous +commencez à quereller le premier.</p> + +<p>LE MARCHAND.—L'heure s'avance. Allons, monsieur, +je vous prie, dépêchez.</p> + +<p>ANGELO.—Vous voyez comme il me tourmente.... Vite, +la chaîne.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Eh bien! portez-la à ma femme, +et allez chercher votre argent.</p> + +<p>ANGELO.—Allons, allons; vous savez bien que je vous +l'ai donnée tout à l'heure: ou envoyez la chaîne, ou envoyez +par moi quelque gage.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Allons, vous poussez le badinage +jusqu'à l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous prie, +que je la voie.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Mes affaires ne souffrent pas toutes ces +longueurs: mon cher monsieur, dites-moi si vous voulez +me satisfaire ou non; si vous ne voulez pas, je vais +laisser monsieur entre les mains de l'officier.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Moi, vous satisfaire? Et en quoi +vous satisfaire?</p> + +<p>ANGELO.—En donnant l'argent que vous me devez pour +la chaîne.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je ne vous en dois point, jusqu'à +ce que je l'ai reçue.</p> + +<p>ANGELO.—Eh! vous savez que je vous l'ai remise, il y +a une demi-heure.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Vous ne m'avez point donné +de chaîne: vous m'offensez beaucoup en me le disant.</p> + +<p>ANGELO.—Vous m'offensez bien davantage, monsieur, +en le niant. Considérez combien cela intéresse mon crédit.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Allons, officier, arrêtez-le à ma requête.</p> + +<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>—Je vous arrête, et je vous somme, +au nom du duc, d'obéir.</p> + +<p>ANGELO.—Cet affront compromet ma réputation. +(<i>A Antipholus</i>.)—Ou consentez à payer la somme à mon +acquit, ou je vous fais arrêter par ce même officier.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Consentir à payer une chose +que je n'ai jamais reçue!—Arrête-moi, fou que tu es, si +tu l'oses.</p> + +<p>ANGELO.—Voilà les frais.—Arrêtez-le, officier.....Je +n'épargnerais pas mon frère en pareil cas, s'il m'insultait +avec tant de mépris.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Je vous arrête, monsieur; vous entendez +la requête.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je vous obéis, jusqu'à ce que +je vous donne caution. (<i>A Angelo</i>.)—Mais fripon, vous me +payerez cette plaisanterie de tout l'or que peut renfermer +votre magasin.</p> + +<p>ANGELO,—Monsieur, j'aurai justice dans Éphèse, à +votre honte publique, je ne peux en douter.</p> + +<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p> + +<p>DROMIO.—Mon maître, il y a une barque d'Épidaure +qui n'attend que son armateur à bord, après quoi, monsieur, +elle met à la voile. J'ai porté à bord notre bagage; +j'ai acheté de l'huile, du baume et de l'eau-de-vie. Le +navire est tout appareillé; un bon vent souffle joyeusement +de terre, on n'attend plus que l'armateur et vous, +monsieur.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Allons, un fou maintenant! +Que veux-tu dire, imbécile? Coquin, quel vaisseau d'Épidaure +m'attend, moi?</p> + +<p>DROMIO.—Le vaisseau sur lequel vous m'avez envoyé +pour retenir notre passage.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Esclave ivrogne, je t'ai envoyé +chercher une corde, et je t'ai dit pourquoi, et ce que j'en +voulais faire.</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Vous m'avez tout autant envoyé, +monsieur, au bout de la corde.—Vous m'avez +envoyé à la baie, monsieur, chercher une barque.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>—J'examinerai cette affaire plus +à loisir: et j'apprendrai à tes oreilles à m'écouter avec +plus d'attention. Va donc droit chez Adriana, maraud, +porte lui cette clef, et dis-lui que dans le pupitre qui est +couvert d'un tapis de Turquie, il y a une bourse remplie +de ducats: qu'elle me l'envoie; dis-lui que je suis arrêté +dans la rue, et que ce sera ma caution: cours promptement, +esclave: pars.—Allons, officier, je vous suis à la +prison, jusqu'à ce qu'il revienne.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse, seul</i>.—Chez Adriana! c'est-à-dire, +celle chez laquelle nous avons diné, où Dousabelle m'a +réclamé pour son mari: elle est un peu trop grosse, +j'espère, pour que je puisse l'embrasser; il faut que j'y +aille, quoique contre mon gré: car il faut que les valets +exécutent les ordres de leurs maîtres.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène se passe dans la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p> +<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA.</p> + +<p>ADRIANA.—Comment, Luciana, il t'a tentée à ce point? +As-tu pu lire dans ses yeux si ses instances étaient sérieuses +ou non? Était-il coloré ou pâle, triste ou gai? +Quelles observations as-tu faites en cet instant, sur les +météores de son coeur qui se combattaient sur son visage<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Niote 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Allusion à ces météores de l'atmosphère qui ressemblent à +des rangs de combattants. Shakspeare leur compare ailleurs les +guerres civiles, WARBURTON.</blockquote> + +<p>LUCIANA.—D'abord, il a nié que vous eussiez aucun +droit sur lui?</p> + +<p>ADRIANA.—Il voulait dire qu'il agissait comme si je +n'en avais aucun, et je n'en suis que plus indignée.</p> + +<p>LUCIANA.—Ensuite il m'a juré qu'il était étranger ici.</p> + +<p>ADRIANA.—Et il a juré la vérité tout en se parjurant.</p> + +<p>LUCIANA.—Alors j'ai intercédé pour vous.</p> + +<p>ADRIANA.—Eh bien! qu'a-t-il dit?</p> + +<p>LUCIANA.—L'amour que je réclamais pour vous, il me +l'a demandé à moi.</p> + +<p>ADRIANA.—Avec quelles persuasions a-t-il sollicité ta +tendresse?</p> + +<p>LUCIANA.—Dans des termes qui, dans une demande +honnête, eussent pu émouvoir. D'abord il a vanté ma +beauté, ensuite mon esprit.</p> + +<p>ADRIANA.—Lui as-tu répondu poliment?</p> + +<p>LUCIANA.—Ayez patience, je vous en conjure.</p> + +<p>ADRIANA.—Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille. +Il faut que ma langue se satisfasse, si mon coeur +ne le peut pas. Il est tout défiguré, contrefait, vieux et +flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa personne, +difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot +et brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore +plus pervers dans son âme.</p> + +<p>LUCIANA.—Et pourquoi donc être jalouse d'un tel +homme? On ne pleure jamais un mal perdu quand il +s'en va.</p> + +<p>ADRIANA.—Ah! mais je pense bien mieux de lui que je +n'en parle. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore plus +difforme aux yeux des autres. Le vanneau crie loin de +son nid, pour qu'on s'en éloigne<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Tandis que ma +langue le maudit, mon coeur prie pour lui.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Niote 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Le vanneau, dit-on, cherche à éloigner l'attention de son nid +en poussant des cris plaintifs le plus loin possible de l'endroit où +sa femelle couve.</blockquote> + +<p class="stage1">(Entre Dromio.)</p> + +<p>DROMIO.—Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes +chères dames, hâtez-vous.</p> + +<p>LUCIANA.—Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine?</p> + +<p>DROMIO.—C'est à force de courir.</p> + +<p>ADRIANA.—Où est ton maître, Dromio? Est-il en +santé?</p> + +<p>DROMIO.—Non, il est descendu dans les limbes du +Tartare, pire que l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui +dure toujours<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> l'a saisi: un diable, dont le coeur est +revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup, et pis +encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous +met la main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les +allées, les quais et les rues; un limier qui va et vient<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>, +et qui évente la trace des pas, enfin, quelqu'un qui +traîne les pauvres âmes en enfer avant le jugement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Niote 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Buff</i> était une expression vulgaire, pour dire la peau d'un +homme, le vêtement qui dure autant que le corps. <i>Everlasting +garment</i> peut donc se rendre littéralement par <i>l'habit qui dure +toujours</i>. On peut aussi dire <i>un diable en habit d'immortelle</i>, +comme Letourneur; et voici la note de Steevens citée par lui: +«Du temps de Shakspeare, les sergents étaient vêtus d'une sorte +d'étoffe appelée encore aujourd'hui <i>immortelle</i>, à cause de sa +longue durée.»</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Niote 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Runs counter</i>, c'est-à-dire qui retourne aur ses pas, comme +un limier qui a perdu la piste. Il y a donc contradiction avec la +phrase suivante, qui signifie <i>éventer la trace</i>. Mais cette ambiguïté +tient à un jeu de mots sur <i>counter, fausse voie à la chasse</i>, +et nom d'une prison de Londres.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Niote 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a><p><i>Enfer</i>, c'était le nom donné, en Angleterre, au cachot le plus +obscur d'une prison.</p> + +<p>Il y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échiquier +où l'on retenait les débiteurs de la couronne.</p> + +<p>Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot <i>buff</i>, +et appelle le sergent le portrait du vieil Adam, c'est-à-dire +l'Adam avant sa chute, d'Adam tout nu.]</p> +</blockquote> + + + +<p>ADRIANA.—Comment! de quoi s'agit-il?</p> + +<p>DROMIO.—Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est +arrêté pour cette affaire<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Niote 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Au lieu de <i>on the case</i> il faut lire, selon Gray, <i>out the case</i>, +ce qui exprimerait l'espèce d'action de celui à qui on fait un +tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par la loi.</blockquote> + +<p>ADRIANA.—Quoi! il est arrêté? Dis-moi, à la requête +de qui?</p> + +<p>DROMIO.—Je ne sais pas bien à la requête de qui il est +arrêté; mais, tout ce que je puis dire, c'est que celui qui +l'a arrêté est vêtu d'un surtout de buffle. Voulez-vous, +madame, lui envoyer de quoi se racheter; l'argent qui +est dans le pupitre?</p> + +<p>ADRIANA.—Va le chercher, ma soeur.—<span class="stage2">(<i>Luciana sort</i>.)</span> +Cela m'étonne bien qu'il se trouve avoir des dettes qui +me soient inconnues. Dis-moi, l'a-t-on arrêté sur un +billet?</p> + +<p>DROMIO.—Non pas sur un billet<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, mais à propos de +quelque chose de plus fort; une chaîne, une chaîne: ne +l'entendez-vous pas sonner?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Niote 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>Bond</i>, billet, obligation, qui se prononce comme <i>band</i>, lien, +cravate.</blockquote> + +<p>ADRIANA.—Quoi! la chaîne?...</p> + +<p>DROMIO.—Non, non; la cloche. Il serait temps que je +fusse parti d'ici; il était deux heures quand je l'ai quitté, +et voilà l'horloge qui sonne une heure.</p> + +<p>ADRIANA.—Les heures reculeraient donc? Je ne l'ai +jamais entendu dire.</p> + +<p>DROMIO.—Oh! oui, vraiment; quand une des heures +rencontre un sergent, elle recule de peur.</p> + +<p>ADRIANA.—Comme si le temps était endetté! tu raisonnes +en vrai fou.</p> + +<p>DROMIO.—Le temps est un vrai banqueroutier, et il +doit à l'occasion plus qu'il n'a vaillant. Et, c'est un voleur +aussi: n'avez-vous donc pas ouï dire que le temps +s'avance comme un voleur jour et nuit? Si le temps est +endetté, et qu'il soit un voleur, et qu'il trouve sur son +chemin un sergent, n'a-t-il pas raison de reculer d'une +heure dans un jour?</p> + +<p>ADRIANA.—Cours, Dromio, voilà l'argent; (<i>Luciana +revient avec la bourse</i>) porte-le bien vite, et ramène ton +maître immédiatement au logis. Venez, ma soeur, je suis +atterrée par mon imagination; mon imagination, qui +tantôt me console et tantôt me tourmente!</p> + +<p class="stage1">(Elles sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III.</h3> + +<p class="stage1">Une rue d'Éphèse.</p> + +<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>de Syracuse seul</i>.</p> + +<p>Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue, +comme si j'étais un ami bien connu, et chacun m'appelle +par mon nom. Quelques-uns m'offrent de l'argent, +d'autres m'invitent à dîner; d'autres me remercient des +services que je leur ai rendus, d'autres m'offrent des marchandises +à acheter: tout à l'heure un tailleur m'a appelé +dans sa boutique et m'a montré des soieries qu'il avait +achetées pour moi; et là-dessus il m'a pris mesure.—Sûrement +tout cela n'est qu'enchantement, qu'illusions, +et les sorciers de la Laponie habitent ici.</p> + +<p class="stage1">(Entre une courtisane.)</p> + +<p>DROMIO.—Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé +chercher..... Quoi! vous avez fait habiller de neuf +le portrait du vieil Adam?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler?</p> + +<p>DROMIO.—Pas de l'Adam qui gardait le paradis, mais +de cet Adam qui garde la prison; de celui qui va vêtu de +la peau du veau qui fut tué pour l'enfant prodigue; celui +qui est venu derrière vous, monsieur, comme un mauvais +ange, et qui vous a ordonné de renoncer à votre +liberté.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je ne t'entends pas.</p> + +<p>DROMIO.—Non? eh! c'est pourtant une chose bien simple: +cet homme qui marchait comme une basse de viole +dans un étui de cuir; l'homme, monsieur, qui, quand +les gens sont fatigués, d'un tour de main leur procure le +repos; celui, monsieur, qui prend pitié des hommes ruinés, +et leur donne des habits de durée<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; celui qui a la +prétention de faire plus d'exploits avec sa masse qu'avec +une pique moresque.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Niote 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Durance</i>, durée et prison.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quoi! veux-tu dire un sergent?</p> + +<p>DROMIO.—Oui, monsieur, le sergent des obligations: +celui qui force tout homme qui manque à ses engagements, +d'en répondre; un homme qui croit qu'on va toujours +se coucher, et qui vous dit: «Dieu vous donne +une bonne nuit!»</p> + + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons, l'ami, restons-en là avec ta folie.—Y a-t-il +quelque vaisseau qui parte ce soir? Pouvons-nous +partir?</p> + +<p>DROMIO.—Oui, monsieur; je suis venu vous rendre +réponse, il y a une heure, que la barque l'<i>Expédition</i> partait +cette nuit; mais alors vous étiez empêché avec le +sergent, et forcé de retarder au delà du délai marqué. +Voici les <i>anges</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> que vous m'avez envoyé chercher pour +vous délivrer.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Niote 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Anges</i>, pièces d'argent.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Ce garçon est fou, et moi aussi; et nous +ne faisons qu'errer d'illusions en illusions. Que quelque +sainte protection nous tire d'ici!</p> + +<p class="stage1">(Antipholus et Dromio vont pour sortir.)</p> + + +<p>LA COURTISANE—Ah! je suis bien aise, fort aise de +vous trouver, monsieur Antipholus. Je vois, monsieur, +que vous avez enfin rencontré l'orfèvre: est-ce là la +chaîne que vous m'avez promise aujourd'hui?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Arrière. Satan! je te défends de me +tenter.</p> + +<p>DROMIO.—Monsieur, est-ce là madame Satan?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—C'est le démon.</p> + +<p>DROMIO.—C'est pis encore, c'est la dame du démon, et +elle vient ici sous la forme d'une fille de plaisir; et voilà +pourquoi les filles disent: Dieu me damne! ce qui signifie: +Dieu me fasse fille de plaisir! Il est écrit qu'ils +apparaissent aux hommes comme des anges de lumière. +La lumière est un effet du feu, et le feu brûle. <i>Ergo</i>, les +filles de plaisir brûleront; n'approchez pas d'elle<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Niote 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> L'équivoque est fondée sur le mot <i>light</i>, qui, pris adjectivement, +veut dire léger, légère (fille légère), et substantivement +lumière (fille de lumière).</blockquote> + +<p>LA COURTISANE.—Votre valet et vous, monsieur, vous +êtes merveilleusement gais! Voulez-vous venir avec moi? +nous trouverons ici de quoi rendre notre dîner meilleur.</p> + +<p>DROMIO.—Mon maître, si vous devez goûter de la soupe, +commandez donc auparavant une longue cuiller.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Pourquoi, Dromio?</p> + +<p>DROMIO.—Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuiller +à l'homme qui doit manger avec le diable.</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>—Arrière donc, démon! Que +viens-tu me parler de souper? tu es, comme tout le reste, +une sorcière. Je te conjure de me laisser, et de t'en aller.</p> + +<p>LA COURTISANE.—-Donnez-moi donc mon anneau que +vous m'avez pris à dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi +la chaîne que vous m'avez promise, et alors je +m'en irai, monsieur, et ne vous importunerai plus.</p> + +<p>DROMIO.—Il y a des diables qui ne demandent que la +rognure d'un ongle, un jonc, un cheveu, une goutte de +sang, une épingle, une noisette, un noyau de cerise; +mais celle-ci, plus avide, voudrait avoir une chaîne. Mon +maître, prenez bien garde; et si vous lui donnez la +chaîne, la diablesse la secouera, et nous en épouvantera.</p> + +<p>LA COURTISANE.—Je vous en prie, monsieur, ma bague, +ou bien la chaîne. J'espère que vous n'avez pas l'intention +de m'attrapper ainsi.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Loin d'ici, sorcière!—Allons, Dromio, +partons.</p> + +<p>DROMIO.—<i>Fuis l'orgueil,</i> dit le paon; vous savez cela, +madame.</p> + +<p class="stage1">(Antipholus et Dromio sortent.)</p> + +<p>LA COURTISANE.—Maintenant il est hors de doute +qu'Antipholus est fou; autrement il ne se fut jamais si +mal conduit. Il a à moi une bague qui vaut quarante +ducats, et il m'avait promis en retour une chaîne d'or; +et à présent il me refuse l'une et l'autre, ce qui me fait +conclure qu'il est devenu fou. Outre cette preuve actuelle +de sa démence, je me rappelle les contes extravagants +qu'il m'a débités aujourd'hui à dîner, comme quoi il n'a +pu rentrer chez lui, comme quoi on lui a fermé la porte; +probablement sa femme, qui connaît ses accès de folie, +lui a en effet fermé la porte exprès. Ce que j'ai à faire à +présent, c'est de gagner promptement sa maison, et de +dire à sa femme, que dans un accès de folie il est entré +brusquement chez moi, et m'a enlevé de vive force une +bague qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble +le meilleur à choisir; car quarante ducats, c'est trop +pour les perdre.</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p> +<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i> ET UN SERGENT.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—N'aie aucune inquiétude, je ne me sauverai +pas; je te donnerai, pour caution, avant de te quitter, +la somme pour laquelle je suis arrêté. Ma femme est +de mauvaise humeur aujourd'hui; et elle ne voudra pas +se fier légèrement au messager, ni croire que j'aie pu +être arrêté dans Éphèse: je te dis que cette nouvelle sonnera +étrangement à ses oreilles.</p> + +<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse, avec un bout de corde à la main.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Voici mon valet; je pense qu'il +apporte de l'argent.—Eh bien! Dromio, avez-vous ce que +je vous ai envoyé chercher?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—Voici, je vous le garantis, de quoi +les payer tous.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Mais l'argent, où est-il?</p> + +<p>DROMIO.—Ah! monsieur, j'ai donné l'argent pour la +corde.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Cinq cents ducats, coquin, pour un bout +de corde.</p> + +<p>DROMIO.—Je vous en fournirai cinq cents, monsieur, +pour ce prix-là.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—A quelle fin t'ai-je ordonné de courir en +hâte au logis?</p> + +<p>DROMIO.—A cette fin d'un bout de corde, monsieur; +et c'est à cette fin que je suis revenu.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et à cette fin, moi, je vais te recevoir +comme tu le mérites.</p> + +<p class="stage1">(Il le bat.)</p> + +<p>L'OFFICIER.—Monsieur, de la patience.</p> + +<p>DROMIO.—Vraiment c'est à moi d'être patient: je suis +dans l'adversité.</p> + +<p>L'OFFICIER, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>—Allons, retiens ta langue.</p> + +<p>DROMIO.—Persuadez-lui plutôt de retenir ses mains.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Bâtard que tu es! coquin insensible!</p> + +<p>DROMIO.—Je voudrais bien être insensible, monsieur, +pour ne pas sentir vos coups.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu n'es sensible qu'aux coups, comme +les ânes.</p> + +<p>DROMIO.—Oui, en effet, je suis un âne; vous pouvez le +prouver par mes longues oreilles.—Je l'ai servi depuis +l'heure de ma naissance jusqu'à cet instant, et je n'ai +jamais rien reçu de lui pour mes services que des +coups. Quand j'ai froid, il me réchauffe avec des coups; +quand j'ai chaud, il me rafraîchit avec des coups; c'est +avec des coups qu'il m'éveille quand je suis endormi, +qu'il me fait lever quand je suis assis, qu'il me chasse +quand je sors de la maison, qu'il m'accueille chez lui à +mon retour. Enfin je porte ses coups sur mes épaules +comme une mendiante porte ses marmots sur son dos; +et je crois que quand il m'aura estropié, il me faudra +aller mendier avec cela de porte en porte.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane, Pinch et autres.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons, suivez-moi, voilà ma femme qui +vient là-bas.</p> + +<p>DROMIO.—Maîtresse, <i>respice finem</i>, respectez votre fin, +ou plutôt, comme disait le perroquet, prenez garde à la +corde<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Niote 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><p><i>Respice finem, respice funem</i>, ces mots semblent renfermer +une allusion à un fameux pamphlet du temps, écrit par Buchanan +contre Liddington, lequel finissait par ces mots.</p> + +<p>La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peuple +qui apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque +passant s'en offensait, le maître de L'oiseau lui répondait: <i>Prenez +garde, mon perroquet est prophète</i>. WARBURTON.</p></blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>battant Dromio</i>.</span>—Veux-tu toujours parler?</p> + +<p>LA COURTISANE, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>—Eh bien! qu'en pensez-vous +à présent? Est-ce que votre mari n'est pas fou?</p> + +<p>ADRIANA.—Son incivilité me le prouve assez.—Bon +docteur Pinch, vous savez exorciser; rétablissez-le dans +son bon sens, et je vous donnerai tout ce que vous demanderez.</p> + +<p>LUCIANA.—Hélas! comme ses regards sont étincelants +et furieux!</p> + +<p>LA COURTISANE.—Voyez comme il frémit dans son +transport!</p> + +<p>PINCH.—Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tenez, voilà ma main, et que votre +oreille la tâte.</p> + +<p>PINCH.—Je t'adjure, Satan, qui es logé dans cet homme, +de céder possession à mes saintes prières, et de te replonger +sur-le-champ dans tes abîmes ténébreux; je +t'adjure par tous les saints du ciel.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tais-toi, sorcier radoteur, tais-toi; je ne +suis pas fou.</p> + +<p>ADRIANA.~Oh! plût à Dieu que tu ne le fusses pas, +pauvre âme en peine!</p> + +<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à sa femme</i>.</span>—Et vous, folle, sont-ce là vos +chalands? Est-ce ce compagnon à la face de safran, qui +était en gala aujourd'hui chez moi, tandis que les portes +m'étaient insolemment fermées, et qu'on m'a refusé +l'entrée de ma maison?</p> + +<p>ADRIANA.—Oh! mon mari, Dieu sait que vous avez +diné à la maison; et plût à Dieu que vous y fussiez resté +jusqu'à présent, à l'abri de ces affronts et de cet opprobre!</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—J'ai dîné à la maison?—Toi, coquin, +qu'en dis-tu?</p> + +<p>DROMIO.—Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez +pas dîné au logis.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et +moi dehors?</p> + +<p>DROMIO.—Pardieu! votre porte était fermée, et vous +dehors.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des +injures?</p> + +<p>DROMIO.—Sans mentir, elle vous a dit elle-même des +injures.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Sa fille de cuisine ne m'a-t-elle pas insulté, +invectivé, méprisé?</p> + +<p>DROMIO.—Certes, elle l'a fait; la vestale de la cuisine<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a> +vous a repoussé injurieusement.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Niote 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Comme les vestales, la cuisinière entretient le feu. JOHNSON.</blockquote> + +<p>ANTIPHOLUS.—Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté +de rage?</p> + +<p>DROMIO.—En vérité, rien n'est plus certain: mes os en +sont témoins, eux qui depuis ont senti toute la force de +cette rage.</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>—Est-il bon de lui donner raison +dans ses contradictions?</p> + +<p>PINCH.—Il n'y a pas de mal à cela: ce garçon connaît +son humeur, et en lui cédant il flatte sa frénésie.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Tu as suborné l'orfèvre pour me faire +arrêter.</p> + +<p>ADRIANA.—Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de +l'argent pour vous racheter, par Dromio que voilà, qui +est accouru le chercher.</p> + +<p>DROMIO.—De l'argent? par moi? Du bon coeur et de la +bonne volonté, tant que vous voudrez; mais certainement, +mon maître, pas une parcelle d'écu.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander +une bourse de ducats?</p> + +<p>ADRIANA.—Il est venu, et je la lui ai remise.</p> + +<p>LUCIANA.—Et moi, je suis témoin qu'elle les lui a remis.</p> + +<p>DROMIO.—Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne +m'a envoyé chercher rien autre chose qu'une corde.</p> + +<p>PINCH.—Madame, le maître et le valet sont tous deux +possédés. Je le vois à leurs visages défaits et d'une pâleur +mortelle. Il faut les lier et les loger dans quelque +chambre obscure.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Répondez; pourquoi m'avez-vous fermé +la porte aujourd'hui? Et toi (<i>à Dromio</i>), pourquoi nies-tu +la bourse d'or qu'on t'a donnée?</p> + +<p>ADRIANA.—Mon cher mari, je ne vous ai point fermé la +porte.</p> + +<p>DROMIO.—Et moi, mon cher maître, je n'ai point reçu +d'or; mais je confesse, monsieur, qu'on vous a fermé la +porte.</p> + +<p>ADRIANA.—Insigne imposteur, tu fais un double mensonge!</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Hypocrite prostituée, tu mens en tout; +et tu as fait ligue avec une bande de scélérats pour m'accabler +d'affronts et de mépris; mais, avec ces ongles, je +t'arracherai tes yeux perfides, qui se feraient un plaisir +de me voir dans mon ignominie.</p> + +<p class="stage1">(Pinch et ses gens veulent lier Antipholus d'Éphèse et +Dromio d'Éphèse.)</p> + +<p>ADRIANA.—Oh! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche +pas.</p> + +<p>PINCH.—Plus de monde!—Le démon qui est en lui est +fort.</p> + +<p>LUCIANA.—Hélas! le pauvre homme, comme il est pâle +et défait!</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Quoi! voulez-vous m'égorger? Toi, geôlier, +je suis ton prisonnier, souffriras-tu qu'ils m'arrachent +de tes mains?</p> + +<p>L'OFFICIER,—Messieurs, laissez-le; il est mon prisonnier, +et vous ne l'aurez pas.</p> + +<p>PINCH.—Allons, qu'on lie cet homme-là, car il est +frénétique aussi.</p> + +<p>ADRIANA.—Que veux-tu dire, sergent hargneux? As-tu +donc du plaisir à voir un infortuné se faire du mal et du +tort à lui-même?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Il est mon prisonnier; si je le laisse aller, +on exigera de moi la somme qu'il doit.</p> + +<p>ADRIANA.—Je te déchargerai avant de te quitter; conduis-moi +à l'instant à son créancier. Quand je saurai la +nature de cette dette je la payerai. Mon bon docteur, +voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jusqu'à ma maison.—O +malheureux jour!</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—O misérable prostituée!</p> + +<p>DROMIO.—Mon maître, me voilà entré dans les liens +pour l'amour de vous.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Malheur à toi, scélérat! pourquoi me +fais-tu mettre en fureur?</p> + +<p>DROMIO.—Voulez-vous donc être lié pour rien? Soyez +fou, mon maître; criez, le diable.....</p> + +<p>LUCIANA.—Dieu les assiste, les pauvres âmes! Comme +ils extravaguent!</p> + +<p>ADRIANA.—Allons, emmenez-le d'ici.—Ma soeur, venez +avec moi. <span class="stage2">(<i>Pinch, Antipholus, Dromio, etc., sortent.</i>) (<i>A l'officier</i>.)</span> +Dites-moi, à présent, à la requête de qui est-il arrêté?</p> + +<p>L'OFFICIER.—A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre. +Le connaissez-vous?</p> + +<p>ADRIANA.—Je le connais. Quelle somme lui doit-il?</p> + +<p>L'OFFICIER.—Deux cents ducats.</p> + +<p>ADRIANA.—Et pourquoi les lui doit-il?</p> + +<p>L'OFFICIER.—C'est le prix d'une chaîne que votre mari +a reçue de lui.</p> + +<p>ADRIANA.—Il avait commandé une chaîne pour moi, +mais elle ne lui a pas été livrée.</p> + +<p>LA COURTISANE.—Quand votre mari, tout en fureur, +est venu aujourd'hui chez moi, et a emporté ma bague, +que je lui ai vue au doigt tout à l'heure, un moment +après je l'ai rencontré avec ma chaîne.</p> + +<p>ADRIANA.—Cela peut bien être; mais je ne l'ai jamais +vue.—Venez, geôlier, conduisez-moi à la demeure de +l'orfèvre; il me tarde de savoir la vérité de ceci dans +tous ses détails.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue, et +Dromio de Syracuse.)</p> + +<p>LUCIANA.—O Dieu, ayez pitié de nous, les voilà de nouveau +en liberté!</p> + +<p>ADRIANA.—Et ils viennent l'épée nue! Appelons du secours, +pour les faire lier de nouveau.</p> + +<p>L'OFFICIER.—Sauvons-nous; ils nous tueraient.</p> + +<p class="stage1">(Ils s'enfuient.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je vois que ces sorcières ont peur des +épées.</p> + +<p>DROMIO.—Celle qui voulait être votre femme tantôt +vous fuit à présent.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages; +je languis d'être sain et sauf à bord.</p> + +<p>DROMIO.—Non, restez ici cette nuit; sûrement on ne +nous fera aucun mal. Vous avez vu qu'on nous parle +amicalement, qu'on nous a donné de l'or; il me semble +que c'est une si bonne nation, que sans cette montagne +de chair folle, qui me réclame le mariage, je me sentirais +assez d'envie de rester ici toujours, et de devenir +sorcier.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je ne resterais pas ce soir pour la valeur +de la ville entière: allons-nous-en pour faire porter +notre bagage à bord.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">La scène se passe dans une rue, devant un monastère.</p> +<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE MARCHAND ET ANGELO.</p> + +<p>ANGELO.—Je suis fâché, monsieur, d'avoir retardé +votre départ. Mais je vous proteste que la chaîne lui a +été livrée par moi, quoiqu'il ait la malhonnêteté inconcevable +de le nier.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Comment cet homme est-il considéré +dans la ville?</p> + +<p>ANGELO.—Il jouit d'une réputation respectable, d'un +crédit sans bornes, il est fort aimé: il ne le cède à aucun +citoyen de cette ville: sa parole me répondrait de toute +ma fortune quand il le voudrait.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Parlez bas: c'est lui, je crois, qui se +promène là.</p> + +<p class="stage1">(Entre Antipholus de Syracuse.)</p> + +<p>ANGELO.—C'est bien lui: et il porte à son cou cette +même chaîne qu'il a juré, par un parjure insigne, n'avoir +pas reçue. Monsieur, suivez-moi, je vais lui parler.—(<i>A Antipholus</i>.) +Seigneur Antipholus, je m'étonne que +vous m'ayez causé cette honte et cet embarras, non sans +nuire un peu à votre propre réputation. Me nier d'un +ton si décidé, avec des serments, cette chaine-là même +que vous portez à présent si ouvertement! Outre l'accusation, +la honte et l'emprisonnement que vous m'avez +fait subir, vous avez encore fait tort à cet honnête ami, +qui, s'il n'avait pas attendu l'issue de notre débat, aurait +mis à la voile, et serait actuellement en mer. Vous avez +reçu cette chaine de moi: pouvez-vous le nier?</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je crois que je l'ai reçue de vous: je ne +l'ai jamais nié, monsieur.</p> + +<p>ANGELO.—Ob! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment +encore.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire?</p> + +<p>LE MARCHAND.—Moi que vous connaissez, je l'ai entendu +de mes propres oreilles: fi donc! misérable; c'est +une honte qu'il vous soit permis de vous promener là où +s'assemblent les honnêtes gens.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Vous êtes un malheureux de me charger +de pareilles accusations: je soutiendrai mon honneur +et ma probité contre vous, et tout à l'heure, si vous osez +me faire face.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Je l'ose, et je te défie comme un coquin +que tu es.</p> + +<p class="stage1">(Ils tirent l'épée pour se battre.)<br> +(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane et autres.)</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.—Arrêtez, ne le blessez pas; pour +l'amour de Dieu! il est fou.—Que quelqu'un se saisisse +de lui: ôtez-lui son épée.—Liez Dromio aussi, et conduisez-les +à ma maison.</p> + +<p>DROMIO.—Fuyons, mon maître, fuyons; au nom de +Dieu, entrez dans quelque maison. Voici une espèce de +prieuré: entrons, ou nous sommes perdus.</p> + +<p class="stage1">(Antipholus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent.) +(L'abbesse parait.)</p> + +<p>L'ABBESSE.—Silence, braves gens: pourquoi vous pressez-vous +en foule à cette porte?</p> + +<p>ADRIANA.—Je viens chercher mon pauvre mari qui est +fou. Entrons, afin de pouvoir le lier comme il faut, et +l'emmener chez lui pour se rétablir.</p> + +<p>ANGELO.—Je le savais bien qu'il n'était pas dans son +bon sens.</p> + +<p>LE MARCHAND.—Je suis fâché maintenant d'avoir tiré +l'épée contre lui.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Depuis quand est-il ainsi possédé?</p> + +<p>ADRIANA.—Toute cette semaine il a été mélancolique, +sombre et chagrin, bien, bien différent de ce qu'il était +naturellement: mais jusqu'à cette après-midi, sa fureur +n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie.</p> + +<p>L'ABBESSE.—N'a-t-il point fait de grandes pertes par un +naufrage? enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils +pas égaré son coeur dans un amour illégitime? C'est +un péché très-commun chez les jeunes gens qui donnent +à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents +a-t-il éprouvé?</p> + +<p>ADRIANA.—Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je +veux dire quelque amourette qui l'éloignait souvent de +sa maison.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Vous auriez dû lui faire des remontrances.</p> + +<p>ADRIANA.—Eh! je l'ai fait.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Mais pas assez fortes.</p> + +<p>ADRIANA.—Aussi fortes que la pudeur me le permettait.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Peut-être en particulier.</p> + +<p>ADRIANA.—Et en public aussi.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Oui, mais pas assez.</p> + +<p>ADRIANA.—C'était le texte de tous nos entretiens: au +lit, il ne pouvait pas dormir tant je lui en parlais. A table, +il ne pouvait pas manger tant je lui en parlais. Étions-nous +seuls, c'était le sujet de mes discours. En compagnie, +mes regards le lui disaient souvent: je lui disais +encore que c'était mal et honteux.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Et de là il est arrivé que cet homme est +devenu fou: les clameurs envenimées d'une femme jalouse +sont un poison plus mortel que la dent d'un chien +enragé. Il parait que son sommeil était interrompu par +vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous +dites que les repas étaient assaisonnés de vos reproches; +les repas troublés font les mauvaises digestions, d'où +naissent le feu et le délire de la fièvre. Et qu'est-ce que +la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites que vos +criailleries ont interrompu ses délassements; en privant +l'homme d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre +et triste mélancolie qui tient de près au farouche et +inconsolable désespoir; et à sa suite une troupe hideuse +et empestée de pâles maladies, ennemies de l'existence. +Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans +le sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre +fous hommes et bêtes. La conséquence est donc que ce +sont vos accès de jalousie qui ont privé votre mari de +l'usage de sa raison.</p> + +<p>LUCIANA.—Elle ne lui a jamais fait que de douces remontrances, +lorsque lui, il se livrait à la fougue, à la brutalité +de ses emportements grossiers. (<i>A sa soeur</i>.) Pourquoi +supportez-vous ces reproches sans répondre?</p> + +<p>ADRIANA.—Elle m'a livrée aux reproches de ma conscience.—Bonnes +gens, entrez, et mettez la main sur lui.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Non; personne n'entre jamais dans ma +maison.</p> + +<p>ADRIANA.—Alors, que vos domestiques amènent mon +mari.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Cela ne sera pas non plus: il a pris ce lieu +pour un asile sacré: et le privilège le garantira de vos +mains, jusqu'à ce que je l'aie ramené à l'usage de ses facultés, +ou que j'aie perdu mes peines en l'essayant.</p> + +<p>ADRIANA.—Je veux soigner mon mari, être sa garde, +car c'est mon office; et je ne veux d'autre agent que moi-même: +ainsi laissez-le moi ramener dans ma maison.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Prenez patience: je ne le laisserai point +sortir d'ici que je n'aie employé les moyens approuvés +que je possède, sirops, drogues salutaires, et saintes oraisons, +pour le rétablir dans l'état naturel de l'homme: +c'est une partie de mon voeu, un devoir charitable de +notre ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à mes +soins.</p> + +<p>ADRIANA.—Je ne bougerai pas d'ici, et je ne laisserai +point ici mon mari. Il sied mal à votre sainteté de séparer +le mari et la femme.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Calmez-vous: et retirez-vous, vous ne +l'aurez point.</p> + +<p class="stage1">(L'abbesse sort.)</p> + +<p>LUCIANA.—Plaignez-vous au duc de cette indignité.</p> + +<p>ADRIANA.—Allons, venez: je tomberai prosternée à ses +pieds, et je ne m'en relève point que mes larmes et mes +prières n'aient engagé Son Altesse à se transporter en +personne au monastère, pour reprendre de force mon +mari à l'abbesse.</p> + +<p>LE MARCHAND.—L'aiguille de ce cadran marque, je +crois, cinq heures. Je suis sûr que dans ce moment le +duc lui-même va se rendre en personne dans la sombre +vallée, lieu de mort et de tristes exécutions, derrière les +fossés de cette abbaye.</p> + +<p>ANGELO.—Et pour quelle cause y vient-il?</p> + +<p>LE MARCHAND.—Pour voir trancher publiquement la +tête à un respectable marchand de Syracuse qui a eu le +malheur d'enfreindre les lois et les statuts de cette ville, +en abordant dans cette baie.</p> + +<p>ANGELO.—En effet, les voilà qui viennent: nous allons +assister à sa mort.</p> + +<p>LUCIANA, <span class="stage2"><i>à sa soeur</i>.</span>—Jetez-vous aux pieds du duc, +avant qu'il ait passé l'abbaye.</p> + +<p class="stage1">(Entrent le duc avec son cortège, Ægéon, la tête nue, le +bourreau, des gardes et autres officiers.)</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à un crieur public</i></span>.—Proclamez encore une fois +publiquement que s'il se trouve quelque ami qui veuille +payer la somme pour lui, il ne mourra point, tant nous +nous intéressons à son sort!</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>se jetant aux genoux du duc</i>.</span>—Justice, très-noble +duc, justice contre l'abbesse.</p> + +<p>LE DUC.—C'est une dame vertueuse et respectable: il +n'est pas possible qu'elle vous ait fait tort.</p> + +<p>ADRIANA.—Que Votre Altesse daigne m'écouter: Antipholus, +mon époux,—que j'ai fait le maître de ma personne +et de tout ce que je possédais, sur vos lettres pressantes,—a, +dans ce jour fatal, été attaqué d'un accès +de folie des plus violents. Il s'est élancé en furieux dans +la rue (et avec lui son esclave, qui est aussi fou que lui), +outrageant les citoyens, entrant de force dans leurs maisons, +emportant avec lui bagues, joyaux, tout ce qui +plaisait à son caprice. Je suis parvenue à le faire lier une +fois, et je l'ai fait conduire chez moi, pendant que j'allais +réparer les torts que sa furie avait commis çà et là dans +la ville. Cependant, je ne sais par quel moyen il a pu +s'échapper, il s'est débarrassé de ceux qui le gardaient, +suivi de son esclave forcené comme lui; tous deux poussés +par une rage effrénée, les épées hors du fourreau, +nous ont rencontré, et sont venus fondre sur nous; ils +nous ont mis en fuite, jusqu'à ce que pourvus de nouveaux +renforts nous soyons revenus pour les lier; alors ils +se sont sauvés dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis. +Et voilà que l'abbesse nous ferme les portes, et +ne veut pas nous permettre de le chercher, ni le faire +sortir, afin que nous puissions l'emmener. Ainsi, très-noble +duc, par votre autorité, ordonnez qu'on l'amène +et qu'on l'emporte chez lui, pour y recevoir des secours.</p> + +<p>LE DUC.—Votre mari a servi jadis dans mes guerres; +et je vous ai engagé ma parole de prince, lorsque vous +l'avez admis à partager votre lit, de lui faire tout le bien +qui pourrait dépendre de moi.—Allez, quelqu'un de +vous, frappez aux portes de l'abbaye, et dites à la dame +abbesse de venir me parler: je veux arranger ceci, avant +de passer outre.</p> + +<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—O ma maîtresse, ma maîtresse, courez +vous cacher et sauvez vos jours. Mon maître et son +esclave sont tous deux lâchés: ils ont battu les servantes +l'une après l'autre et lié le docteur, dont ils ont flambé +la barbe avec des tisons allumés<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>; et à mesure qu'elle +brûlait, ils lui ont jeté sur le corps de grands seaux de +fange infecte, pour éteindre le feu qui avait pris à ses +cheveux. Mon maître l'exhorte à la patience, tandis que +son esclave le tond avec des ciseaux, comme un fou<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>; et +sûrement, si vous n'y envoyez un prompt secours, ils +tueront à eux deux le magicien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Niote 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>Cette risible circonstance devait trouver place ici dans une +comédie; mais, <i>proh pudor!</i> on la retrouve dans le plus classique +de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage d'une +bataille:</p> + +<p><i>Obvius ambustum torrem Corynæus ab ord +Corripit, et venienti Ebuso, plagamque ferenti +Occupat os flammis: olli ingens barba reluxit, +Nidoremque ambusta dédit</i>.</p> + +<p>VIRGILE, <i>Enéide</i>, livre XII, v. 298.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Niote 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> «Peut-être était-ce la coutume de raser la tête aux idiots et +aux fous.» STEEVENS. +«On trouve, dans les lois ecclésiastiques d'Alfred, une amende +de 10 shillings contre celui qui aurait, par injure, tondu un +homme du peuple comme un fou.» TOLLET.</blockquote> + +<p>ADRIANA.—Tais-toi, imbécile: ton maître et son valet +sont ici; et tout ce que tu nous dis là est un conte.</p> + +<p>LE DOMESTIQUE.—Ma maîtresse, sur ma vie, je vous +dis la vérité. Depuis que j'ai vu cette scène, je suis +accouru presque sans respirer. Il crie après vous, et il +jure que s'il peut vous saisir, il vous grillera le visage et +vous défigurera. <span class="stage2">(<i>On entend des cris à l'intérieur</i>.)</span> Écoutez, +écoutez: je l'entends; fuyez, ma maîtresse, sauvez-vous.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>—Venez, restez, n'ayez aucune +crainte.—Défendez-la de vos hallebardes.</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>voyant entrer Antipholus d'Éphèse.</i></span>—O dieux! +c'est mon mari! Vous êtes témoins, qu'il reparaît ici +comme un invisible esprit. Il n'y a qu'un moment, que +nous l'avons vu entrer dans cette abbaye; et le voilà +maintenant qui arrive d'un autre côté: cela dépasse +l'intelligence humaine!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Antipholus et Dromio d'Éphèse.)</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Justice! généreux duc; oh! accordez-moi +justice! Au nom des services que je vous ai rendus +autrefois, lorsque je vous ai couvert de mon corps dans +le combat et que j'ai reçu de profondes blessures pour +sauver votre vie, au nom du sang que j'ai perdu alors +pour vous, accordez-moi justice.</p> + +<p>ÆGÉON.—Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la +raison, c'est mon fils Antipholus que je vois, et Dromio.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Justice, bon prince, contre cette femme +que voilà! Elle, que vous m'avez donnée vous-même pour +épouse, elle m'a outragé et déshonoré par le plus grand +et le plus cruel affront. L'injure qu'elle m'a fait aujourd'hui +sans pudeur dépasse l'imagination.</p> + +<p>LE DUC.—Expliquez-vous, et vous me trouverez juste.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Aujourd'hui même, puissant duc, elle +a fermé sur moi les portes de ma maison, tandis qu'elle +s'y régalait avec d'infâmes fripons<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Niote 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Harlots</i>, mot applicable également aux fripons et aux filles.</blockquote> + +<p>LE DUC.—Voilà une faute grave: répondez, femme: +avez-vous agi ainsi?</p> + +<p>ADRIANA.—Non, mon digne seigneur:—Moi, lui et ma +soeur, nous avons dîné ensemble aujourd'hui. Malheur +sur mon âme, si l'accusation dont il me charge n'est pas +fausse!</p> + +<p>LUCIANA.—Que je ne revoie jamais le jour, que je ne +dorme jamais la nuit, si elle ne dit à Votre Altesse la +pure vérité!</p> + +<p>ANGELO.—O femme parjure! elles rendent toutes deux de +faux témoignages. Sur ce point le fou les accuse justement.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Mon souverain, je sais ce que je dis. Je +ne suis point troublé par les vapeurs du vin, ni égaré par +le désordre de la colère, quoique les injures que j'ai reçues +puissent faire perdre la raison à un homme plus sage +que moi: cette femme m'a enfermé dehors aujourd'hui, +et je n'ai pu rentrer pour dîner: cet orfèvre que vous +voyez, s'il n'était pas d'accord avec elle, pourrait en +rendre témoignage: car il était avec moi alors: il m'a +quitté pour aller chercher une chaîne, promettant de +me l'apporter au Porc-Épic, où Baltasar et moi avons +dîné ensemble: notre dîner fini, et lui ne revenant +point, je suis allé le chercher: je l'ai rencontré dans la +rue, et ce marchand en sa compagnie: là ce parjure orfèvre +m'a juré effrontément que j'avais aujourd'hui reçu +de lui une chaîne, que, Dieu le sait! je n'ai jamais vue: +et pour cette cause, il m'a fait arrêter par un sergent! +J'ai obéi, et j'ai envoyé mon valet à ma maison chercher +de certains ducats: il est revenu, mais sans argent. +Alors, j'ai prié poliment l'officier de m'accompagner lui-même +jusque chez moi. En chemin, nous avons rencontré +ma femme, sa soeur, et toute une troupe de vils complices: +ils amenaient avec eux un certain Pinch, un +malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette +décharné, un charlatan, un diseur de bonne aventure, +un escamoteur râpé, un misérable nécessiteux, aux +yeux enfoncés, au regard rusé, une momie ambulante. +Ce dangereux coquin a osé se donner pour un magicien; +me regardant dans les yeux, me tâtant le pouls, me bravant +en face, lui qui à peine a un visage, et il s'est écrié +que j'étais possédé, Aussitôt ils sont tous tombés sur +moi, ils m'ont garotté, m'ont entraîné, et m'ont plongé, +moi et mon valet, tous deux liés, dans une humide et +ténébreuse cave de ma maison. À la fin, rongeant mes +liens avec mes dents, je les ai rompus; j'ai recouvré ma +liberté, et je suis aussitôt accouru ici près de Votre +Altesse: je la conjure de me donner une ample satisfaction +pour ces indignités et les affronts inouïs qu'on +m'a fait souffrir.</p> + +<p>ANGELO.—Mon prince, d'après la vérité, mon témoignage +s'accorde avec le sien en ceci, c'est qu'il n'a pas +dîné chez lui, mais qu'on lui a fermé la porte.</p> + +<p>LE DUC.—Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en +question?</p> + +<p>ANGELO.—Il l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il +courait dans cette rue, ces gens-là ont vu la chaîne à +son cou.</p> + +<p>LE MARCHAND.—De plus, moi je ferai serment que, de +mes propres oreilles, je vous ai entendu avouer que vous +aviez reçu de lui la chaîne, après que vous l'aviez nié +avec serment sur la place du Marché; et c'est à cette occasion +que j'ai tiré l'épée contre vous: alors vous vous +êtes sauvé dans cette abbaye que voilà, d'où vous êtes, +je crois, sorti par miracle.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Je ne suis jamais entré dans l'enceinte de +cette abbaye; jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi; +jamais je n'ai vu la chaîne: j'en prends le ciel à témoin! +Et tout ce que vous m'imputez-là n'est que mensonge.</p> + +<p>LE DUC.—Quelle accusation embrouillée! Je crois que +vous avez tous bu dans la coupe de Circé. S'il était entré +dans cette maison, il y aurait été, s'il était fou, il ne plaiderait +pas sa cause avec tant de sang-froid.—Vous dites +qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre le nie.—Et toi, maraud, +que dis-tu?</p> + +<p>DROMIO.—Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic.</p> + +<p>LA COURTISANE.—Oui, mon prince, il a enlevé +de mon doigt cette bague que vous lui voyez.</p> + +<p>ANTIPHOLUS.—Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle +que je tiens cette bague.</p> + +<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>—L'avez-vous vu entrer dans +cette abbaye?</p> + +<p>LA COURTISANE.—Aussi sur, mon prince, qu'il l'est que +je vois Votre Grâce.</p> + +<p>LE DUC.—Cela est étrange!—Allez, dites à l'abbesse de +se rendre ici: je crois vraiment que vous êtes tous d'accord +ou complètement fous!</p> + +<p class="stage1">(Un des gens du duc va chercher l'abbesse.)</p> + +<p>ÆGÉON.—Puissant duc, accordez-moi la liberté de dire +un mot. Peut-être vois-je ici un ami qui sauvera ma vie +et payera la somme qui peut me délivrer.</p> + +<p>LE DUC.—Dites librement, Syracusain, ce que vous +voudrez.</p> + +<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>—Votre nom, monsieur, n'est-il +pas Antipholus? et n'est-ce pas là votre esclave +Dromio?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Il n'y a pas encore une heure, monsieur, +que j'étais son esclave lié: mais lui, je l'en remercie, +il a coupé deux cordes avec ses dents; et maintenant +je suis Dromio et son esclave, mais délié.</p> + +<p>ÆGÉON.—Je suis sur que tous deux vous vous souvenez +de moi.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Nous nous souvenons de nous-mêmes, +monsieur, en vous voyant; car il y a quelques +instants que nous étions liés, comme vous l'êtes à présent. +Vous n'êtes pas un malade de Pinch, n'est-ce pas, +monsieur?</p> + +<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>—Pourquoi me regardez-vous +comme un étranger? Vous me connaissez bien.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je ne vous ai jamais vu de ma +vie, jusqu'à ce moment.</p> + +<p>ÆGÉON.—Oh! le chagrin m'a changé depuis la dernière +fois que vous m'avez vu: mes heures d'inquiétude, +et la main destructrice du temps ont gravé d'étranges +traces sur mon visage. Mais dites-moi encore, ne reconnaissez-vous +pas ma voix?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Non plus.</p> + +<p>ÆGÉON.—Et toi, Dromio?</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Ni moi, monsieur, je vous l'assure.</p> + +<p>ÆGÉON.—Et moi je suis sûr que tu la reconnais.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—Oui, monsieur? Et moi je suis sûr +que non; et ce qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant +tenu de le croire.</p> + +<p>ÆGÉON.—Ne pas reconnaître ma voix! O temps destructeur! +as-tu donc tellement déformé et épaissi ma +langue, dans le court espace de sept années, que mon fils +unique, que voici, ne puisse reconnaître ma faible voix +où résonnent les rauques soucis! Quoique mon visage, +sillonné de rides, soit caché sous la froide neige de l'hiver +qui glace la sève, quoique tous les canaux de mon +sang soient gelés, cependant un reste de mémoire luit +dans la nuit de ma vie; les flambeaux à demi consumés +de ma vue ont encore quelque pâle clarté; mes oreilles +assourdies me servent encore un peu à entendre, et tous +ces vieux témoins (non, je ne puis me tromper) me +disent que tu es mon fils Antipholus.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je n'ai jamais vu mon père de +ma vie.</p> + +<p>ÆGÉON.—Il n'y a pas encore sept ans, jeune homme, +tu le sais, que nous nous sommes séparés à Syracuse; +mais peut-être, mon fils, as-tu honte de me reconnaître +dans l'infortune?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Le duc, et tous ceux de la ville +qui me connaissent, peuvent attester avec moi que cela +n'est pas vrai; je n'ai jamais vu Syracuse de ma vie.</p> + +<p>LE DUC.—Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans +que je suis le patron d'Antipholus, jamais il n'a vu Syracuse: +je vois que ton grand âge et ton danger troublent +ta raison.</p> + +<p class="stage1">(Entre l'abbesse, suivie d'Antipholus et de Dromio de Syracuse.)</p> + +<p>L'ABBESSE.—Très-puissant duc, voici un homme cruellement +outragé.</p> + +<p class="stage1">(Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.)</p> + +<p>ADRIANA.—Je vois deux maris, ou mes yeux me trompent.</p> + +<p>LE DUC.—Un de ces deux hommes est sans doute le +génie de l'autre; il en est de même de ces deux esclaves. +Lequel des deux est l'homme naturel, et lequel est l'esprit? +Qui peut les distinguer?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—C'est moi, monsieur, qui suis +Dromio; ordonnez à cet homme-là de se retirer.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—C'est moi, monsieur, qui suis Dromio, +permettez que je reste.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—N'es-tu pas Ægéon? ou es-tu +son fantôme?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—O mon vieux maître! qui donc +l'a chargé ici de ces liens?</p> + +<p>L'ABBESSE.—Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le +délivrerai de sa chaîne; et je regagnerai un époux en lui +rendant la liberté. Parlez, vieil Ægéon, si vous êtes +l'homme qui eut une épouse jadis appelée Emilie, qui +vous donna à la fois deux beaux enfants, oh! si vous êtes +le même Ægéon, parlez, et parlez à la même Emilie!</p> + +<p>ÆGÉON.—Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es Emilie, +dis-moi où est ce fils qui flottait avec toi sur ce fatal +radeau?</p> + +<p>L'ABBESSE.—Lui et moi, avec le jumeau Dromio, nous +fûmes recueillis par des habitants d'Épidaure; mais un +moment après, de farouches pêcheurs de Corinthe leur +enlevèrent de force Dromio et mon fils, et me laissèrent +avec ceux d'Épidaure. Ce qu'ils devinrent depuis, je ne +puis le dire; moi, la fortune m'a placée dans l'état où +vous me voyez.</p> + +<p>LE DUC.—Voici son histoire de ce matin qui commence +à se vérifier; ces deux Antipholus, ces deux fils si ressemblants, +et ces deux Dromio, tous les deux si pareils; +et puis ce que cette femme ajoute de son naufrage!—Voilà +les parents de ces enfants que le hasard réunit, +Antipholus, tu es venu d'abord de Corinthe?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Non, prince; non pas moi: +je suis venu de Syracuse.</p> + +<p>LE DUC.—Allons, tenez-vous à l'écart; je ne peux vous +distinguer l'un de l'autre.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Je suis venu de Corinthe, mon +gracieux seigneur.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—-Et moi avec lui.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Conduit dans cette ville par le +célèbre duc Ménaphon, votre oncle, ce guerrier si fameux.</p> + +<p>ADRIANA.—Lequel des deux a dîné avec moi aujourd'hui?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Moi, ma belle dame.</p> + +<p>ADRIANA.—Et n'êtes-vous pas mon mari?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Non, à cela je dis non.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Et j'en conviens avec vous; +quoiqu'elle m'ait donné ce titre....., et que cette belle +demoiselle, sa soeur, que voilà, m'ait appelé son frère.—Ce +que je vous ai dit alors, j'espère avoir un jour l'occasion +de vous le prouver, si tout ce que je vois et que +j'entends n'est pas un songe.</p> + +<p>ANGELO.—Voilà la chaîne, monsieur, que vous avez +reçue de moi.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—Je le crois, monsieur; je ne +le nie pas.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>—Et vous, monsieur, +vous m'avez fait arrêter pour cette chaîne.</p> + +<p>ANGELO.—Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas.</p> + +<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>—Je vous ai envoyé de +l'argent, monsieur, pour vous servir de caution par +Dromio; mais je crois qu'il ne vous l'a pas porté.</p> + +<p class="stage1">(Désignant Dromio de Syracuse.)</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Non, point par moi.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—J'ai reçu de vous cette bourse +de ducats; et c'est Dromio, mon valet, qui me l'a apportée: +je vois à présent que chacun de nous a rencontré +le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui, et lui pour moi; +et de là sont venues ces Méprises.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—J'engage ici ces ducats pour la +rançon de mon père, que voilà.</p> + +<p>LE DUC.—C'est inutile, je donne la vie à votre père.</p> + +<p>LA COURTISANE, <i>à Antipholus d'Éphèse</i>.—Monsieur, il faut +que vous me rendiez ce diamant.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Le voilà, prenez-le, et bien des +remerciements pour votre bonne chère.</p> + +<p>L'ABBESSE.—Illustre duc, veuillez prendre la peine +d'entrer avec nous dans cette abbaye: vous entendrez +l'histoire entière de nos aventures. Et vous tous qui êtes +assemblés en ce lieu, et qui avez souffert quelque préjudice +des erreurs réciproques d'un jour, venez, accompagnez-nous, +et vous aurez pleine satisfaction.—Pendant +vingt-cinq ans entiers, j'ai souffert les douleurs de l'enfantement +à cause de vous, mes enfants, et ce n'est que +de cette heure que je suis enfin délivrée de mon pesant +fardeau.—Le duc, mon mari, et mes deux enfants, et +vous, les calendriers de leur naissance, venez avec moi +à une fête d'accouchée; à de si longues douleurs doit +succéder une telle nativité.</p> + +<p>LE DUC.—De tout mon coeur; je veux jaser comme une +commère à cette fête.</p> + +<p class="stage1">(Sortent le duc, l'abbesse, Ægéon, la courtisane, le marchand +et la suite.)</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>—Mon maître, +irai-je reprendre abord votre bagage?</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.—Dromio, quel bagage à moi as-tu +donc embarqué?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Tous vos effets, monsieur, que +vous aviez à l'auberge du Centaure.</p> + +<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.—C'est à moi qu'il veut parler: +c'est moi qui suis ton maître, Dromio; allons, viens avec +nous: nous pourvoirons à cela plus tard: embrasse ici +ton frère, et réjouis-toi avec lui.</p> + +<p class="stage1">(Les deux Antipholus sortent.)</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Il y a à la maison de votre maître +une grosse amie qui, aujourd'hui à dîner, m'a <i>encuisiné</i>, +en me prenant pour vous. Ce sera désormais ma +soeur, et non ma femme.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—Il me semble que vous êtes mon miroir, +au lieu d'être mon frère. Je vois dans votre visage +que je suis un joli garçon.—Voulez-vous entrer pour +voir leur fête?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Ce n'est pas à moi, monsieur, à +passer le premier: vous êtes mon aîné.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.—C'est une question: comment la +résoudrons-nous?</p> + +<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.—Nous tirerons à la courte paille +pour la décider. Jusque-là, passez devant.</p> + +<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>—Non, tenons-nous ainsi. Nous +sommes entrés dans le monde comme deux frères: entrons +ici la main dans la main, et non l'un devant l'autre.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES *** + +***** This file should be named 15848-h.htm or 15848-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15848/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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