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+Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Comédie des Méprises
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15848]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+ ======================================================================
+
+ LA COMÉDIE
+ DES MÉPRISES
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES
+
+Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement
+reproduites sur la scène que les _Ménechmes_ de Plaute; c'est la seule
+dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques de
+l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin par l'apparence
+nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés. _Les
+Méprises_ sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique des situations
+résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée encore par
+Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves jumeaux comme
+eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que l'observe très-bien M.
+Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable; si l'on accorde une
+des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés pour l'autre;
+et si les spectateurs s'amusent des méprises, elles ne pourront jamais
+se croiser et se combiner trop diversement. La variété des événements et
+des rencontres imprévues des quatre frères; le danger que court celui
+qui se voit arrêté pour dettes, et qui est ensuite enfermé comme fou,
+tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée, est obligé de se réfugier
+dans une abbaye; deux scènes d'amour et de jalousie sauvent la pièce de
+l'ennui que pourrait amener l'éclaircissement trop longtemps différé.
+Malgré toutes les intrigues qui s'entre-croisent, tout est lié dans
+la fiction, tout s'y développe de la manière la plus heureuse, et le
+dénoûment a quelque chose de solennel par la reconnaissance qui a lieu
+devant un tribunal auquel préside le prince.
+
+Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les _Ménechmes_ de
+Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici elle consiste
+dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance de ses
+regrets va coûter la vie.
+
+Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé le
+personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait tout au
+plus Plaute que par une traduction anglaise, et son génie indépendant et
+capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement un modèle. Comme
+Regnard, de nos jours, il a su introduire dans le cadre de l'auteur
+latin la peinture de son siècle, en conservant des noms classiques à ses
+personnages. Il serait plutôt à désirer que, moins entraîné par le
+vice de son sujet, il eût évité l'écueil des trivialités et quelques
+plaisanteries grossières, qui cependant sont toujours empreintes de
+ce cachet d'originalité dont Shakspeare marque ses défauts comme ses
+beautés.
+
+L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse rappelle
+naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie dans
+_Amphitryon_.
+
+Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière, qui
+cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à la
+pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum dans
+un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour, était encore
+plus le poëte du peuple.
+
+Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères que
+par la variété des surprises où conduit la ressemblance des jumeaux, est
+inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut autant l'attribuer
+au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car ce fut une de ses
+premières pièces. Plusieurs critiques ont même prétendu qu'elle n'avait
+été que retouchée par lui. Mais il suffirait, pour y reconnaître
+Shakspeare, de quelques traits de morale qui attestent sa profonde
+connaissance du coeur humain. Avec quelle adresse l'abbesse qu'Adriana
+va consulter arrache à sa jalousie l'aveu de ses torts! quels sages avis
+pour toutes les femmes!
+
+Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon
+Chalmers, en 159l.--La traduction anglaise des _Ménechmes_ de Plaute,
+par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans Hall et Hollingshed
+il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute, qu'on dit avoir
+été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent que c'étaient les
+_Ménechmes_.
+
+En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre; mais
+c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé.
+
+Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et de
+Regnard.
+
+Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même temps
+l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction
+qu'une imitation.
+
+Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son frère,
+sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu et
+nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme qui veut être
+la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente d'un titre plus
+doux.
+
+Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie, dont il
+fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements, et
+qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu, lui dit-elle,
+
+ Qu'elle demeure aux termes de l'honneur,
+ Que mon honnêteté ne soit point offensée,
+ Et qu'un but vertueux borne votre pensée.
+
+Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare a
+été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage le
+caractère de courtisane que lui donne le poëte latin.
+
+Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point mariés,
+tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial grossier
+et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession d'un oncle. Il
+a été institué légataire universel, parce que le défunt ignorait la
+destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès l'enfance la
+maison paternelle.
+
+Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la mauvaise
+fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer son sort
+en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile, lorsque son
+amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui ouvre les jeux sur
+l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que son frère doit épouser,
+et que Démophon son père a promise à Ménechme, en considération de la
+succession qu'il vient recueillir. Le hasard instruit le chevalier
+de cette aventure, et il ne songe plus qu'à souffler à son frère sa
+maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce pas là une intention
+très-morale, et le chevalier nous semble friser un peu les chevaliers
+des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance, un air de
+générosité en partageant la fortune de l'oncle avec Ménéchme, et en lui
+cédant une de ses deux maîtresses.
+
+On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche peu fondé,
+son comique nous semble au niveau de son sujet; en voulant s'élever, il
+risquait, comme ses devanciers, de devenir froid et de cesser d'être
+plaisant. La comédie des _Ménechmes_ est une de celles qui servent de
+fondement à sa réputation.
+
+Nous ne citerons pas la comédie des _Deux Arlequins_ de Le Noble, ni
+_les Deux Jumeaux de Bergame_. Les personnages de nos Arlequins nous
+semblent fort heureusement choisis pour donner un air de vérité à ces
+sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement partie de
+leur costume, et de ce costume lui-même, qui prête à l'illusion plus que
+tout autre.
+
+
+
+
+LA COMÉDIE
+DES MÉPRISES
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ SOLINUS, duc d'Éphèse.
+ ÆGÉON, marchand de Syracuse.
+
+ ANTIPHOLUS d'Éphèse,
+ ANTIPHOLUS de Syracuse, frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie,
+ mais inconnus l'un à l'autre.
+
+ DROMIO d'Éphèse,
+ DROMIO de Syracuse, frères jumeaux et esclaves des deux Antipholus.
+
+ BALTASAR, marchand.
+ ANGÉLO, orfèvre.
+ UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse.
+ PINCH, maître d'école et magicien.
+ ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse d'une communauté d'Éphèse.
+ ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse.
+ LUCIANA, soeur d'Adriana.
+ LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA.
+ UNE COURTISANE.
+ UN GEOLIER.
+ OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES.
+
+La scène est à Éphèse.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Salle dans le palais du duc.
+
+LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, _des officiers et autres gens de la
+suite du duc_.
+
+ÆGÉON--Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte, et par votre arrêt de
+mort, terminez mes malheurs et ma vie.
+
+LE DUC.--Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta cause; je ne suis
+pas assez partial pour enfreindre nos lois. La haine et la discorde,
+récemment excitées par l'outrage barbare que votre duc a fait à ces
+marchands, nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter
+leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux, défendent
+toute pitié à nos regards menaçants; car depuis les querelles intestines
+et mortelles élevées entre tes séditieux compatriotes et nous, il a été
+arrêté dans des conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de
+ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes ennemies. Bien
+plus, si un homme, né dans Éphèse, est rencontré dans les marchés et les
+foires de Syracuse; ou si un homme, né dans Syracuse, aborde à la
+baie d'Éphèse, il meurt, et ses marchandises sont confisquées à la
+disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme de mille marcs
+pour acquitter la peine et lui servir de rançon. Tes denrées, estimées
+au plus haut prix, ne peuvent monter à cent marcs; ainsi la loi te
+condamne à mourir.
+
+ÆGÉON.--Eh bien! ce qui me console, c'est que, par l'exécution de votre
+sentence, mes maux finiront avec le soleil couchant.
+
+LE DUC.--Allons, Syracusain, dis-nous brièvement pourquoi tu as quitté
+ta ville natale, et quel sujet t'a amené dans Éphèse.
+
+ÆGÉON.--On ne pouvait m'imposer une tâche plus cruelle que de
+m'enjoindre de raconter des maux indicibles. Cependant, afin, que le
+monde sache que ma mort doit être attribuée à la nature et non à un
+crime honteux[1], je dirai tout ce que la douleur me permettra de
+dire.--Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme qui eût été
+heureuse sans moi, et par moi aussi sans notre mauvaise destinée. Je
+vivais content avec elle; notre fortune s'augmentait par les fructueux
+voyages que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de mon homme
+d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de grands biens à l'abandon,
+me força de m'arracher aux tendres embrassements de mon épouse. A peine
+six mois d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous le doux
+fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs pour me suivre,
+et arriva en sûreté aux lieux où j'étais. Bientôt après son arrivée
+elle devint l'heureuse mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a
+d'étrange, tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait
+les distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans la même
+hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un semblable fardeau, et mit
+au monde deux jumeaux mâles qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai
+ces deux enfants de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence,
+et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme, qui n'était pas peu
+fière de ces deux garçons, me pressait chaque jour de retourner dans
+notre patrie: j'y consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous
+embarquâmes.--Nous étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure avant que
+la mer, esclave soumise aux vents, nous eût menacés d'aucun accident
+tragique; mais nous ne conservâmes pas plus longtemps grande espérance.
+Le peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait qu'à
+montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une mort immédiate: pour
+moi, je l'aurais embrassée avec joie, si les larmes incessantes de ma
+femme, qui pleurait d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les
+gémissements plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient par
+imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre, ne m'eussent
+forcé de chercher à reculer l'instant fatal pour eux et pour moi; et
+voici quelle était notre ressource,--il n'en restait point d'autre:--les
+matelots cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous
+abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer. Ma femme, plus
+attentive à veiller sur son dernier né, l'avait attaché au petit mât de
+réserve dont se munissent les marins pour les tempêtes; avec lui était
+lié un des jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des deux
+autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux fixés sur les
+objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes à chacune des extrémités
+du mât; et flottant aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par
+elles vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil, se
+montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient causé nos maux;
+sous l'influence bienfaisante de sa lumière désirée, les mers se
+calmèrent par degrés, et nous découvrîmes au loin deux vaisseaux qui
+cinglaient sur nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant
+qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de vous dire le
+reste; devinez ce qui suivit par ce que vous venez d'entendre.
+
+[Note 1: C'était jadis une superstition universelle de croire
+qu'un grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui
+punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à ceux qui
+l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la destinée
+humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON.
+
+D'après cette note, Letourneur traduit:
+
+ _That my end
+ Was wrought by nature and not by vile offense_,
+
+par cette phrase: _Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la peine
+d'un crime honteux et caché_. Nous avons adopté une explication plus
+simple de ce mot _nature_. _Nature_ est ici pour affection naturelle...
+Ægéon est victime de son amour paternel; c'est ce sentiment qui le
+conduit à Éphèse et qui cause sa mort.]
+
+LE DUC.--Poursuis, vieillard: n'interromps point ton récit: nous pouvons
+du moins te plaindre si nous ne pouvons te pardonner.
+
+ÆGÉON.--Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette pitié, je ne les
+aurais pas nommés à si juste titre impitoyables envers nous! Avant
+que les deux vaisseaux se fussent avancés à dix lieues de nous, nous
+donnâmes sur un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil,
+notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte que, dans cet
+injuste divorce, la fortune nous laissa à tous deux de quoi nous réjouir
+et de quoi pleurer. La moitié qui la portait, la pauvre infortunée,
+et qui paraissait chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre
+douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les vents: et ils
+furent recueillis tous trois à notre vue par des pêcheurs de Corinthe, à
+ce qu'il nous sembla. A la fin, un autre navire s'était emparé de nous;
+les gens de l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait
+amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs hôtes naufragés:
+et ils seraient parvenus à enlever aux pêcheurs leur proie, si leur
+vaisseau n'avait pas été mauvais voilier; ils furent donc obligés de
+diriger leur route vers leur patrie.--Vous avez entendu comment j'ai été
+séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma vie a été prolongée
+pour vous faire les tristes récits de mes douleurs.
+
+LE DUC.--Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi la faveur de me
+dire en détail ce qu'il vous est arrivé, à eux et à toi, jusqu'à ce
+jour.
+
+ÆGÉON.--Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse, parvenu à
+l'âge de dix-huit ans, s'est montré empressé de faire la recherche de
+son frère: et il m'a prié, avec importunité, de permettre que son jeune
+esclave (car les deux enfants avaient partagé le même sort: et celui-ci,
+séparé de son frère, en avait conservé le nom,) pût l'accompagner dans
+cette recherche. Pour tenter de retrouver un des objets de ma tendresse,
+je hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq étés les
+extrémités les plus reculées de la Grèce, errant jusque près des côtes
+de l'Asie; et revenant vers ma patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir
+de les trouver, mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout
+autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit se terminer
+l'histoire de ma vie; et je serais heureux de cette mort propice, si
+tous mes voyages avaient pu m'apprendre du moins que mes enfants vivent.
+
+LE DUC.--Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué pour éprouver le
+comble du malheur, crois-moi, si je le pouvais sans violer nos lois,
+sans offenser ma couronne, mon serment et ma dignité, que les princes ne
+peuvent annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta cause.
+Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la sentence prononcée ne
+puisse se révoquer qu'en faisant grand tort à notre honneur, cependant
+je te favoriserai tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je
+t'accorderai ce jour pour chercher ton salut dans un secours
+bienfaisant: emploie tous les amis que tu as dans Éphèse; mendie
+ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis; sinon ta mort est
+inévitable.--Geôlier, prends-le sous ta garde.
+
+LE GEOLIER.--Oui, seigneur.
+
+(Le duc sort avec sa suite.)
+
+ÆGÉON.--Ægéon se retire sans espoir et sans secours et sa mort n'est que
+différée.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Place publique.
+
+ANTIPHOLUS ET DROMIO _de Syracuse_; UN MARCHAND.
+
+LE MARCHAND.--Ayez donc soin de répandre que vous êtes d'Épidaure, si
+vous ne voulez pas voir tous vos biens confisqués. Ce jour même, un
+marchand de Syracuse vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et,
+n'étant pas en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après
+les statuts de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à
+l'occident.--Voilà votre argent, que j'avais en dépôt.
+
+ANTIPHOLUS, _à Dromio_.--Va le porter au Centaure, où nous logeons,
+Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y rejoindre. Dans une heure il
+sera temps de dîner: jusque-là, je vais jeter un coup d'oeil sur les
+coutumes de la ville, parcourir les marchands, considérer les édifices;
+après quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon hôtellerie: car
+je suis las et excédé de ce long voyage. Va-t'en.
+
+DROMIO.--Plus d'un homme vous prendrait volontiers au mot, et s'en irait
+en effet, en ayant un si bon moyen de partir.
+
+(Dromio sort.)
+
+ANTIPHOLUS, _au marchand_.--C'est un valet de confiance, monsieur, qui
+souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude et la mélancolie,
+égaye mon humeur par ses propos plaisants.--Allons, voulez-vous vous
+promener avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge dîner
+avec moi?
+
+LE MARCHAND.--Je suis invité, monsieur, chez certains négociants, dont
+j'espère de grands bénéfices. Je vous prie de m'excuser.--Mais bientôt,
+si vous voulez, à cinq heures, je vous rejoindrai sur la place du
+marché, et de ce moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à
+l'heure du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent loin de
+vous.
+
+ANTIPHOLUS.--Adieu donc, jusqu'à tantôt.--Moi, je vais aller me perdre,
+et errer çà et là pour voir la ville.
+
+LE MARCHAND.--Monsieur, je vous souhaite beaucoup de satisfaction.
+
+(Le marchand sort.)
+
+ANTIPHOLUS _seul_.--Celui qui me souhaite la satisfaction me souhaite ce
+que je ne puis obtenir. Je suis dans le monde comme une goutte d'eau qui
+cherche dans l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver sa
+compagne, se perd elle-même errante et inaperçue. C'est ainsi que moi,
+infortuné, pour trouver une mère et un frère, je me perds moi-même en
+les cherchant.
+
+(Entre Dromio d'Éphèse.)
+
+ANTIPHOLUS, _apercevant Dromio_.--Voici l'almanach de mes
+dates--Comment? par quel hasard es-tu de retour si tôt?
+
+DROMIO _d'Éphèse._--De retour si tôt, dites-vous? je viens plutôt trop
+tard. Le chapon brûle, le cochon de lait tombe de la broche: l'horloge a
+déjà sonné douze coups: et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma
+joue, tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit.
+Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point au logis; vous
+n'arrivez point au logis, parce que vous n'avez point d'appétit; vous
+n'avez point d'appétit, parce que vous avez bien déjeuné: mais nous
+autres, qui savons ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons
+pénitence aujourd'hui de votre faute.
+
+ANTIPHOLUS.--Gardez votre souffle, monsieur, et répondez à ceci, je vous
+prie: où avez-vous laissé l'argent que je vous ai remis?
+
+DROMIO.--Oh!--Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi dernier, pour
+payer au sellier la croupière de ma maîtresse?--C'est le sellier qui les
+a eus, monsieur; je ne les ai pas gardés.
+
+ANTIPHOLUS.--Je ne suis pas en ce moment d'humeur à plaisanter: dis-moi,
+et sans tergiverser, où est l'argent? Nous sommes étrangers ici; comment
+oses-tu te fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse somme?
+
+DROMIO.--Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand vous serez assis
+à table pour dîner: j'accours en poste vous chercher de la part de
+ma maîtresse: si je retourne sans vous, je serai un vrai poteau de
+boutique[2]: car elle m'écrira votre faute sur le museau.--Il me semble
+que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir lieu d'horloge, et
+vous rappeler au logis, sans autre messager.
+
+[Note 2: _I come in post,
+ I return, I shall be in post indeed_.
+
+L'équivoque roule sur le mot _post_, qui veut dire _poste_ dans le
+premier vers et _poteau_ dans le second. Avant que l'écriture fût un
+talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau sur lequel
+on notait avec de la craie les marchandises débitées. La manière dont
+les boulangers comptent encore le pain qu'ils fournissent a quelque
+chose d'analogue à cet ancien usage.]
+
+ANTIPHOLUS.--Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries sont hors de
+raison. Garde-les pour une heure plus gaie que celle-ci: où est l'or que
+j'ai confié à ta garde?
+
+DROMIO.--A moi, monsieur? mais vous ne m'avez point donné d'or!
+
+ANTIPHOLUS.--Allons, monsieur le coquin, laissez-là vos folies, et
+dites-moi comment vous avez disposé de ce dont je vous ai chargé?
+
+DROMIO.--Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est de vous ramener du
+marché chez vous, au Phénix, pour dîner: ma maîtresse et sa soeur vous
+attendent.
+
+ANTIPHOLUS.--Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu me répondre
+et me dire en quel lieu de sûreté tu as déposé mon argent, ou je vais
+briser ta tête folle, qui s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas
+disposé, où sont les mille _marcs_, que tu as reçus de moi?
+
+DROMIO.--J'ai reçu de vous quelques _marques_[3] sur ma tête, quelques
+autres de ma maîtresse sur mes épaules; mais pas mille marques entre
+vous deux.--Et si je les rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous
+ne les supporteriez pas patiemment.
+
+[Note 3: _Mark_, marc et marque. Le calembour est plus exact en
+anglais.]
+
+ANTIPHOLUS.--Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse as-tu,
+esclave?
+
+DROMIO.--La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse, qui est au Phénix;
+celle qui jeûne jusqu'à ce que vous veniez dîner, et qui vous prie de
+revenir au plus tôt pour dîner.
+
+ANTIPHOLUS.--Comment! tu veux ainsi me railler en face, après que je te
+l'ai défendu?..... Tiens, prends cela, monsieur le coquin.
+
+DROMIO.--Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au nom de Dieu, tenez vos
+mains tranquilles; ou, si vous ne le voulez pas, moi, je vais avoir
+recours à mes jambes.
+
+(Dromio s'enfuit.)
+
+ANTIPHOLUS.--Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce coquin se sera
+laissé escamoter tout mon argent. On dit que cette ville est remplie[4]
+de fripons, d'escamoteurs adroits, qui abusent les yeux; de sorciers
+travaillant dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines
+de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs déguisés, de charlatans
+babillards, et de mille autres crimes autorisés. Si cela est ainsi, je
+n'en partirai que plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet
+esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en sûreté.
+
+(Il sort.)
+
+[Note 4: C'était le reproche que les anciens faisaient à
+cette ville, qu'ils appelaient proverbialement (Grec: Ephesia
+alexipharmaka.)]
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Place publique.
+
+ADRIANA ET LUCIANA _entrent_
+
+ADRIANA.--Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé de ramener
+promptement son maître ne sont revenus. Sûrement, Luciana, il est deux
+heures.
+
+LUCIANA.--Peut-être que quelque commerçant l'aura invité, et il sera
+allé du marché dîner quelque part. Chère soeur, dînons, et ne vous
+agitez pas. Les hommes sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le
+temps qui soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en vont
+ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère soeur.
+
+ADRIANA.--Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus étendue que la
+nôtre?
+
+LUCIANA.--Parce que leurs affaires sont toujours hors du logis.
+
+ADRIANA.--Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le prend mal.
+
+LUCIANA.--Oh! sachez qu'il est la bride de votre volonté.
+
+ADRIANA.--Il n'y a que des ânes qui se laissent brider ainsi.
+
+LUCIANA.--Une liberté récalcitrante est frappée par le malheur.--Il
+n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre, dans la mer et dans
+le firmament, qui n'ait ses bornes.--Les animaux, les poissons et les
+oiseaux ailés sont soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les
+hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les créatures,
+souverains du vaste monde et de l'humide empire des mers, doués d'âmes
+et d'intelligences, d'un rang bien au-dessus des poissons et des
+oiseaux, sont les maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre
+volonté soit donc soumise à leur convenance.
+
+ADRIANA.--C'est cette servitude qui vous empêche de vous marier?
+
+LUCIANA.--Non pas cela, mais les embarras du lit conjugal.
+
+ADRIANA.--Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter l'autorité.
+
+LUCIANA.--Avant que j'apprenne à aimer, je veux m'exercer à obéir.
+
+ADRIANA.--Et si votre mari allait faire quelque incartade ailleurs?
+
+LUCIANA.--Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais patience.
+
+ADRIANA.--Tant que la patience n'est pas troublée, il n'est pas étonnant
+qu'elle reste calme. Il est aisé d'être doux quand rien ne contrarie.
+Une âme est-elle malheureuse, écrasée sous l'adversité, nous lui
+conseillons d'être tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si
+nous étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous plaindrions
+nous-mêmes tout autant, ou plus encore. Ainsi, vous qui n'avez point
+de méchant mari qui vous chagrine, vous prétendez me consoler en me
+recommandant une patience qui ne donne aucun secours; mais si vous vivez
+assez pour vous voir traitée comme moi, vous mettrez bientôt de côté
+cette absurde patience.
+
+LUCIANA.--Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce que pour en
+essayer.--Mais voilà votre esclave qui revient; votre mari n'est pas
+loin.
+
+(Entre Dromio d'Éphèse.)
+
+ADRIANA.--Eh bien! ton maître tardif est-il sous la main[5]?
+
+DROMIO.--Vraiment, il est sous deux mains avec moi. C'est ce que peuvent
+attester mes deux oreilles.
+
+[Note 5: _At hand_, c'est-à-dire sur tes pas.]
+
+ADRIANA.--Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention?
+
+DROMIO.--Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon oreille. Maudite
+soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre!
+
+LUCIANA.--A-t-il donc parle d'une manière si équivoque, que tu n'aies pu
+sentir sa pensée?
+
+DROMIO.--Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que trop bien
+ses coups; et malgré cela si confusément, que je les ai à peine
+_compris_[6].
+
+[Note 6: _Stand_ et _under stand. Stand under_, être dessous et
+comprendre.]
+
+ADRIANA.--Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin pour revenir au
+logis? Il paraît qu'il se soucie bien de plaire à sa femme!
+
+DROMIO.--Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement de l'ordre du
+croissant.
+
+ADRIANA.--De l'ordre du croissant, coquin!
+
+DROMIO.--Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais, certes, il est
+tout à fait lunatique[7].--Quand je l'ai pressé de venir dîner, il
+m'a redemandé mille marcs d'or.--_Il est temps de dîner_, lui ai-je
+dit.--_Mon or_, a-t-il répondu.--_Vos viandes brûlent_, ai-je
+dit.--_Mon or_, a-t-il dit.--_Allez-vous venir?_ ai-je dit.--_Mon or_,
+a-t-il dit, _où sont les mille marcs que je t'ai donnés, scélérat_?--_Le
+cochon de lait_, ai-je dit, _est tout brûlé_.--_Mon or_, dit-il.--_Ma
+maîtresse, monsieur_, ai-je dit.--_Qu'elle aille se pendre ta maîtresse!
+je ne connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse_!
+
+[Note 7: Nous avons traduit _horn mad_ par: être de l'ordre du
+croissant, pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte:
+
+DROM. _My master is horn mad,_ ADR. _Horn mad, thou villain!_ DROM. _I
+mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad_.]
+
+LUCIANA.--Qui a dit cela?
+
+DROMIO.--C'est mon maître qui l'a dit. _Je ne connais,_ dit-il, _ni
+maison, ni femme, ni maîtresse_.--En sorte que, grâce à lui, je vous
+rapporte sur mes épaules le message dont ma langue devait naturellement
+être chargée; car, pour conclure, il m'a battu sur la place.
+
+ADRIANA.--Retourne vers lui, misérable, et ramène-le au logis.
+
+DROMIO.--Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer encore au logis
+avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y quelque autre messager.
+
+ADRIANA.--Retourne, esclave, ou je vais te fendre la tête en quatre[8].
+
+[Note 8:
+
+ _I will break thy pate a cross_,
+
+ DROM. _And he will bless that cross with other beating_.]
+
+DROMIO.--Et lui bénira cette croix avec d'autres coups; entre vous deux
+j'aurai une tête bien sainte.
+
+ADRIANA.--Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître à la maison.
+
+DROMIO.--Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes avec moi, pour que
+vous me repoussiez comme une balle de paume? Vous me repoussez vers lui
+et lui me repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps ce
+service, vous ferez bien de me recouvrir de cuir[9].
+
+(Il sort.)
+
+[Note 9: On comprend que _rond_ est ici synonyme de _sphérique_.]
+
+LUCIANA.--Fi! comme l'impatience rembrunit votre visage!
+
+ADRIANA.--Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie ses favorites,
+tandis que moi je languis au logis après un sourire. Le temps importun
+a-t-il ravi la beauté séduisante de mon pauvre visage? Alors, c'est lui
+qui l'a flétri. Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile?
+Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est sa dureté
+pire que celle du marbre qui l'a émoussée. Leur brillante parure
+attire-t-elle ses affections? Ce n'est pas ma faute: il est le maître de
+mes biens. Quels ravages y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est
+lui seul qui a altéré mes traits.--Un regard joyeux ranimerait bientôt
+ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit les palissades et va
+chercher pâture loin de ses foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus
+pour lui qu'une vieille surannée.
+
+LUCIANA.--Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc! chassez-la d'ici.
+
+ADRIANA.--Des folles insensibles peuvent seules supporter de pareils
+torts. Je sais que ses yeux portent ailleurs leur hommage; autrement,
+quelle cause l'empêcherait d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a
+promis une chaîne.--Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il me
+refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime. Je vois que le
+bijou le mieux émaillé perd son lustre; que si l'or résiste longtemps au
+frottement, à la fin il s'use sous le toucher; de même, il n'est point
+d'homme, ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent.
+Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses yeux, j'userai dans les
+larmes ce qui m'en reste, et je mourrai dans les pleurs.
+
+LUCIANA.--Que d'amantes insensées se dévouent à la jalousie furieuse!
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Place publique. _Entre_ ANTIPHOLUS _de Syracuse_.
+
+ANTIPHOLUS.--L'or que j'ai remis à Dromio est déposé en sûreté au
+Centaure, et mon esclave soigneux est allé errer dans la ville à la
+quête de son maître... D'après mon calcul et le rapport de l'hôte, je
+n'ai pu parler à Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais,
+le voilà qui vient. (_Entre Dromio de Syracuse_.) Eh bien! monsieur,
+avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez les coups, vous n'avez
+qu'à recommencer votre badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le
+Centaure? vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous avait
+envoyé me chercher pour diner? mon logement était au Phénix?--Aviez-vous
+donc perdu la raison pour me faire des réponses si extravagantes?
+
+DROMIO.--Quelles réponses, monsieur? Quand vous ai-je parlé ainsi?
+
+ANTIPHOLUS.--Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y a pas une
+demi-heure.
+
+DROMIO.--Je ne vous ai pas revu depuis que vous m'avez envoyé d'ici au
+Centaure, avec l'or que vous m'aviez confié.
+
+ANTIPHOLUS.--Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt, et tu m'as parlé
+d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui me déplaisait fort, comme tu l'as
+senti, j'espère.
+
+DROMIO.--Je suis fort aise de vous voir dans cette veine de bonne
+humeur: mais que veut dire cette plaisanterie? Je vous en prie, mon
+maître, expliquez-vous.
+
+ANTIPHOLUS.--Quoi! veux-tu me railler encore, et me braver en face?
+Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends ceci et cela.
+
+(Il le frappe.)
+
+DROMIO.--Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre badinage devient un
+jeu sérieux. Quelle est votre raison pour me frapper ainsi?
+
+ANTIPHOLUS.--Parce que je te prends quelquefois pour mon bouffon, et
+que je cause familièrement avec toi, ton insolence se moquera de mon
+affection, et interrompra sans façon mes heures sérieuses! Quand le
+soleil brille, que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses
+rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs. Quand tu voudras
+plaisanter avec moi, étudie mon visage, et conforme tes manières à ma
+physionomie, ou bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode
+dans ta calotte.
+
+DROMIO.--Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez votre batterie, je
+préfère que ce soit une tête; mais si vous faites durer longtemps ces
+coups, il faudra me procurer une calotte pour ma tête, et la mettre
+à l'abri, sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes
+épaules.--Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous?
+
+ANTIPHOLUS.--Ne le sais-tu pas?
+
+DROMIO.--Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je suis battu.
+
+ANTIPHOLUS.--Te dirai-je pourquoi?
+
+DROMIO.--Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit que tout pourquoi a
+son parce que.
+
+ANTIPHOLUS.--D'abord, pour avoir osé me railler; et pourquoi
+encore?--Pour venir me railler une seconde fois.
+
+DROMIO.--A-t-on jamais battu un homme si mal à propos, quand dans le
+pourquoi et le parce que, il n'y a ni rime ni raison?--Allons, monsieur,
+je vous rends grâces.
+
+ANTIPHOLUS.--Tu me remercies, et pourquoi?
+
+DROMIO.--Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que vous m'avez donné
+pour rien[10].
+
+[Note 10: Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.]
+
+ANTIPHOLUS.--Je te payerai bientôt cela, en te donnant rien pour quelque
+chose.--Mais, dis-moi, est-ce l'heure de dîner?
+
+DROMIO.--Non, monsieur; je crois que le dîner manque de ce que j'ai.....
+
+ANTIPHOLUS.--Voyons, qu'est-ce?...
+
+DROMIO.--De sauce[11].
+
+[Note 11: _Basting_, du verbe _baste_, arroser et rosser.]
+
+ANTIPHOLUS.--Eh bien! alors, il sera sec.
+
+DROMIO.--Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas goûter.
+
+ANTIPHOLUS.--Et la raison?
+
+DROMIO.--De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne me vaille une
+autre sauce de coups de bâtons[12].
+
+[Note 12: C'est toujours le mot _basting_ qui fournit l'équivoque.]
+
+ANTIPHOLUS.--Allons, apprends à plaisanter à propos; il est un temps
+pour toute chose.
+
+DROMIO.--J'aurais nié cela, avant que vous fussiez devenu si colère.
+
+ANTIPHOLUS.--D'après quelle règle?
+
+DROMIO.--Diable, monsieur! d'après une règle aussi simple que la tête
+chauve du vieux père le Temps lui-même.
+
+ANTIPHOLUS.--Voyons-la.
+
+DROMIO.--Il n'y a point de temps pour recouvrer ses cheveux, quand
+l'homme devient naturellement chauve.
+
+ANTIPHOLUS.--Ne peut-il pas les recouvrer par _amende et recouvrement_?
+
+DROMIO.--Oui, en payant une amende pour porter perruque, et en
+recouvrant les cheveux qu'a perdus un autre homme.
+
+ANTIPHOLUS.--Pourquoi le temps est-il si pauvre en cheveux, puisque
+c'est une sécrétion si abondante?
+
+DROMIO.--Parce que c'est un don qu'il prodigue aux animaux; et ce qu'il
+ôte aux hommes en cheveux il le leur rend en esprit.
+
+ANTIPHOLUS.--Comment! mais il y a bien des hommes qui ont plus de
+cheveux que d'esprit.
+
+DROMIO.--Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit de perdre les
+cheveux.
+
+ANTIPHOLUS.--Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que les hommes dont les
+cheveux sont abondants sont de bonnes gens sans esprit.
+
+DROMIO.--Plus un homme est simple, plus il perd vite. Toutefois il perd
+avec une sorte de gaieté.
+
+ANTIPHOLUS.--Pour quelle raison?
+
+DROMIO.--Pour deux raisons, et deux bonnes.
+
+ANTIPHOLUS.--Non, ne dis pas _bonnes_, je t'en prie.
+
+DROMIO.--Alors, pour deux raisons sûres.
+
+ANTIPHOLUS.--Non, pas _sûres_ dans une chose fausse.
+
+DROMIO.--Alors, pour des raisons certaines.
+
+ANTIPHOLUS.--Nomme-les.
+
+DROMIO.--L'une pour épargner l'argent que lui coûterait sa frisure;
+l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne tombent pas dans sa soupe.
+
+ANTIPHOLUS.--Tu cherches à prouver, n'est-ce pas, qu'il n'y a pas de
+temps pour tout?
+
+DROMIO.--Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur? et surtout n'ai-je
+pas prouvé qu'il n'y a pas de temps pour recouvrer les cheveux qu'on a
+perdus naturellement?
+
+ANTIPHOLUS.--Mais tu n'as pas donné une raison solide, pour prouver
+qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.
+
+DROMIO.--Je vais y remédier. Le Temps lui-même est chauve; ainsi donc,
+jusqu'à la fin du monde, il aura un cortège d'hommes chauves.
+
+ANTIPHOLUS.--Je savais que la conclusion serait chauve. Mais, doucement,
+qui nous fait signe là-bas?...
+
+(Entrent Adriana, Luciana.)
+
+ADRIANA.--Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné et mécontent: tu
+réserves tes doux regards pour quelque autre maîtresse: je ne suis plus
+ton Adriana, ton épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais
+serment qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton oreille
+que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant à tes yeux que mes
+regards; point de toucher aussi flatteur pour ta main que lorsqu'elle
+touchait la mienne; point de mets délicieux qui te plût que ceux que
+je te servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux, oh! comment
+arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de toi-même? Oui, je dis
+éloigné de toi-même, l'étant de moi qui, étant incorporée avec toi,
+inséparable de toi, suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah!
+ne te sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé, qu'il
+te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte d'eau dans l'océan,
+et de la puiser ensuite sans mélange, sans addition ni diminution
+quelconque, qu'il te l'est de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi.
+Oh! combien ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement
+dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui t'est consacré, est
+souillé par une grossière volupté. Ne me cracherais-tu pas au visage? ne
+me repousserais-tu pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la
+face? ne déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane?
+n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main perfide? et ne le
+briserais-tu pas avec le serment du divorce? Je sais que tu le peux:
+eh bien! fais-le donc dès ce moment..... Je suis couverte d'une tache
+adultère; mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si nous
+deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois infidèle, je
+reçois le poison mêlé dans tes veines, et je suis prostituée par ta
+contagion.--Sois constant et fidèle à ta couche légitime, alors je vis
+sans souillure, et toi sans déshonneur.
+
+ANTIPHOLUS.--Est-ce à moi que vous parlez, belle dame? Je ne vous
+connais pas. Il n'y a pas deux heures que je suis dans Éphèse, aussi
+étranger à votre ville qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon
+esprit pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre un
+seul mot de ce que vous me dites.
+
+LUCIANA.--Fi! mon frère; comme le monde est changé pour vous! Quand donc
+avez-vous jamais traité ainsi ma soeur? Elle vous a envoyé chercher par
+Dromio pour dîner.
+
+ANTIPHOLUS.--Par Dromio?
+
+DROMIO.--Par moi?
+
+ADRIANA.--Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée, qu'il
+t'avait souffleté et qu'en te battant il avait renié ma maison pour la
+sienne, et moi pour sa femme.
+
+ANTIPHOLUS, _à Dromio_.--Avez-vous parlé à cette dame? Quel est donc le
+noeud et le but de cette intrigue?
+
+DROMIO.--Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à ce moment.
+
+ANTIPHOLUS.--Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur la place les
+propres paroles qu'elle vient de dire.
+
+DROMIO.--Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.
+
+ANTIPHOLUS.--Comment se fait-il donc qu'elle nous appelle ainsi par nos
+noms, à moins que ce ne soit par inspiration?
+
+ADRIANA.--Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si grossièrement,
+de concert avec votre esclave, et de l'exciter à me contrarier! Je veux
+bien que vous ayez le droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet
+outrage par le mépris.--Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu es
+l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne[13], dont la faiblesse mariée
+à ta force partage ta vigueur: si quelque objet te détache de moi, ce
+ne peut être qu'une vile plante, un lierre usurpateur, ou une mousse
+inutile, qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte et
+vit aux dépens de ton honneur.
+
+[Note 13: _Lenta qui velut asoitas Vitis implicat arbores,
+Implicabitur in tuum Complexum_..... CATULLE.]
+
+ANTIPHOLUS.--C'est à moi qu'elle parle! elle me prend pour le sujet de
+ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée en songe? ou suis-je endormi en
+ce moment, et m'imaginai-je entendre tout ceci? Quelle erreur trompe
+nos oreilles et nos yeux?--Jusqu'à ce que je sois éclairci de cette
+incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est offerte.
+
+LUCIANA.--Dromio, va dire aux domestiques de servir le dîner.
+
+DROMIO.--Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe comme un pécheur.
+C'est ici le pays des fées. O malice des malices! Nous parlons à des
+fantômes, à des hiboux, à des esprits fantasques. Si nous ne leur
+obéissons pas, voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou
+nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs.
+
+LUCIANA.--Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu de répondre, Dromio,
+frelon, limaçon, fainéant, sot que tu es?
+
+DROMIO.--Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce pas?
+
+ANTIPHOLUS.--Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je le suis aussi.
+
+DROMIO.--Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps.
+
+ANTIPHOLUS.--Tu conserves ta forme ordinaire.
+
+DROMIO.---Non; je suis un singe.
+
+LUCIANA.--Si tu es changé en quelque chose, c'est en âne.
+
+DROMIO.--Cela est vrai: elle me mène par le licou, et j'aspire à paître
+le gazon.--C'est vrai, je suis un âne; autrement pourrait-il se faire
+que je ne la connusse pas aussi bien qu'elle me connaît?
+
+ADRIANA.--Allons, allons, je ne veux plus être si folle que de me mettre
+le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis que le valet et le maître se
+moquent de mes maux en riant.--Allons, monsieur, venez dîner: Dromio,
+songe à garder la porte.--Mon mari, je dînerai en haut avec vous
+aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession de tous vos
+tours.--Toi, drôle, si quelqu'un vient demander ton maître, dis
+qu'il dîne dehors, et ne laisse entrer âme qui vive.--Venez, ma
+soeur.--Dromio, fais bien ton devoir de portier.
+
+ANTIPHOLUS.--Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou dans l'enfer?
+Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans mon bon sens? Connu de
+celles-ci, et déguisé pour moi-même, je dirai comme elles, je le
+soutiendrai avec persévérance, et me laisserai aller à l'aventure dans
+ce brouillard.
+
+DROMIO.--Mon maître, ferai-je le portier à la porte?
+
+ANTIPHOLUS.--Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne veux que je te
+casse la tête.
+
+LUCIANA.--Allons, venez, Antipholus. Nous dînons trop tard.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_, DROMIO _d'Éphèse_, ANGELO ET BALTASAR.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Honnête seigneur Angelo, il faut que vous nous
+excusiez tous: ma femme est de mauvaise humeur, quand je ne suis pas
+exact. Dites que je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler
+à sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.--Mais voici
+un maraud qui voudrait me soutenir en face qu'il m'a joint sur la place
+et que je l'ai battu, que je l'ai chargé de mille marcs en or, et que
+j'ai renié ma maison et ma femme.--Ivrogne que tu es, que voulais-tu
+dire par là?
+
+DROMIO _d'Éphèse._--Vous direz ce que voudrez, monsieur; mais je sais ce
+que je sais. J'ai les marques de votre main pour prouver que vous m'avez
+battu sur la place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de
+l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Moi, je pense que tu es un âne.
+
+DROMIO.--Peste! il y paraît aux mauvais traitements que j'essuie et aux
+coups que je supporte. Je devrais répondre à un coup de pied par un coup
+de pied, et à ce compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et
+vous prendriez garde à l'âne.
+
+ANTIPHOLUS.--Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je prie Dieu que
+notre bonne chère réponde à ma bonne volonté et au bon accueil que vous
+recevrez ici.
+
+BALTASAR.--Je fais peu de cas de votre bonne chère, monsieur, et
+beaucoup de votre bon accueil.
+
+ANTIPHOLUS.--Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson, une table pleine
+de bon accueil vaut à peine un bon plat.
+
+BALTASAR.--La bonne chère est commune, monsieur; on la trouve chez tous
+les rustres.
+
+ANTIPHOLUS.--Et un bon accueil l'est encore plus; car, enfin, ce ne sont
+là que des mots.
+
+BALTASAR.--Petite chère et bon accueil font un joyeux festin.
+
+ANTIPHOLUS.--Oui, pour un hôte avare et un convive encore plus ladre.
+Mais, quoique mes provisions soient minces, acceptez-les de bonne grâce:
+vous pouvez trouver meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur.
+--Mais, doucement; ma porte est fermée. (_A Dromio_.) Va dire qu'on nous
+ouvre.
+
+DROMIO _appelant_.--Holà. Madeleine, Brigite, Marianne, Cécile,
+Gillette, Jenny.
+
+DROMIO _de Syracuse, en dedans_.--Momon[14], cheval de moulin, chapon,
+faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la porte, ou assieds-toi sur le
+seuil. Veux-tu évoquer des filles que tu en appelles une telle quantité
+à la fois, quand une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de
+cette porte.
+
+[Note 14: Dans l'anglais _mome_. Ce mot doit son origine au mot
+français _momon_, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un
+silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais _mum_, silence.]
+
+DROMIO _d'Éphèse.--_Quel bélître a-t-on fait notre portier?--Mon maître
+attend dans la rue.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Qu'il retourne là d'où il vient, de peur qu'il ne
+prenne froid aux pieds.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Qui donc parle là dedans?--Holà! ouvrez la
+porte.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Fort bien, monsieur; je vous dirai quand je
+pourrai vous ouvrir, si vous voulez me dire pourquoi!
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Pourquoi? pour me faire dîner; je n'ai pas dîné
+aujourd'hui.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui: revenez
+quand vous pourrez.
+
+ANTIPHOLUS.--Qui es-tu donc pour me fermer la porte de ma maison?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Je suis portier pour le moment, monsieur, et mon
+nom est Dromio.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Ah! fripon, tu m'as volé à la fois mon nom et mon
+emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur, et l'autre m'a attiré beaucoup
+de reproches. Si tu avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été
+à ma place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom, ou ton nom
+pour celui d'un âne.
+
+LUCE, _de l'intérieur de la maison_.--Quel est donc ce vacarme que
+j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la porte?
+
+DROMIO _d'Éphèse.--_Fais donc entrer mon maître, Luce.
+
+LUCE.--Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire à ton maître.
+
+DROMIO _d'Éphèse._--O seigneur! il faut que je rie.--À vous le proverbe.
+Dois-je placer mon bâton[15]?
+
+[Note 15: _Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce,
+Have at you with another, that is--when? can you tell_?
+
+Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les
+commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.]
+
+LUCE.--En voici un autre; c'est-à-dire, quand?--pouvez-vous le dire?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Si ton nom est Luce, Luce, tu lui as bien
+répondu.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--Entendez-vous, petite sotte? vous nous laisserez
+entrer, j'espère?
+
+LUCE.--Je pensais à vous le demander.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Et vous avez dit non.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Allons, c'est bien, bien frappé; c'est coup pour
+coup.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, drôlesse, laisse-moi entrer.
+
+LUCE.--Pourriez-vous dire au nom de qui?
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Mon maître, frappez fort à la porte.
+
+LUCE.--Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous pleurerez de ce tour, petite sotte, quand
+je devrais jeter la porte à bas.
+
+LUCE.--Comment fait-on tout ce bruit quand il y a un pilori dans la
+ville!
+
+ADRIANA, _de l'intérieur de la maison_.--Qui donc fait tout ce vacarme à
+la porte?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Sur ma parole, votre ville est troublée par des
+garçons bien désordonnés.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Êtes-vous là, ma femme? Vous auriez pu venir un
+peu plus tôt.
+
+ADRIANA.--Votre femme, monsieur le coquin?--Allons; éloignez-vous de
+cette porte.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Si vous étiez venu malade, monsieur, ce _coquin_-là,
+ne s'en irait pas bien portant.
+
+ANGELO, _à Antipholus d'Éphèse._--Il n'y a ici ni bonne chère, monsieur,
+ni bon accueil: nous voudrions bien avoir l'une ou l'autre.
+
+BALTASAR.--En discutant ce qui valait le mieux nous n'aurons ni l'un ni
+l'autre.
+
+DROMIO _d'Éphèse, à Antipholus_.--Ces messieurs sont à la porte, mon
+maître; dites-leur donc d'entrer.
+
+ANTIPHOLUS.--Il y a quelque chose dans le vent qui nous empêchera
+d'entrer.
+
+DROMIO _d'Éphèse.~_C'est ce que vous diriez, monsieur, si vos habits
+étaient légers. Votre cuisine est chaude là dedans; et vous restez ici
+exposé au froid. Il y aurait de quoi rendre un homme furieux comme un
+cerf en rut, d'être ainsi vendu et acheté.
+
+ANTIPHOLUS.--Va me chercher quelque chose, je briserai la porte.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Brisez quelque chose ici, et moi je vous briserai
+votre tête de fripon.
+
+DROMIO _d'Éphèse._--Un homme, peut briser une parole avec vous,
+monsieur, une parole n'est que du vent, et il peut vous la briser en
+face; pourvu qu'il ne la brise pas par derrière.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Il parait que tu as besoin de briser; allons,
+va-t'en d'ici, rustre.
+
+DROMIO _de Éphèse._--C'en est trop, va-t'en plutôt! Je t'en prie,
+laisse-moi entrer...
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Oui, quand les oiseaux n'auront plus de plumes,
+et les poissons plus de nageoires.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, je veux entrer de force: va m'emprunter
+une grue.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Une grue sans plumes[16], monsieur, est-ce là ce que
+vous voulez dire? pour un poisson sans nageoires, voilà un oiseau sans
+plumes; si un oiseau peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un
+corbeau ensemble.
+
+[Note 16: _Crow_, en anglais, veut dire un corbeau et un levier. Nous
+nous sommes permis de substituer le mot de grue à celui de corbeau pour
+rendre le jeu de mots, bien qu'on se serve rarement d'une grue pour
+ouvrir les portes.]
+
+ANTIPHOLUS.--Va vite me chercher une grue de fer.
+
+BALTASAR.--Prenez patience, monsieur: oh! n'en venez pas à cette
+extrémité. Vous faites ici la guerre à votre réputation, et vous allez
+exposer à l'atteinte des soupçons l'honneur intact de votre épouse.
+Encore un mot:--Votre longue expérience de sa sagesse, de sa chaste
+vertu, de plusieurs années de modestie, plaident en sa faveur, et vous
+commandent de supposer quelque raison qui vous est inconnue; n'en doutez
+pas, monsieur: si les portes se trouvent aujourd'hui fermées pour vous,
+elle aura quelque excuse légitime à vous donner: laissez-vous guider
+par moi, quittez ce lieu avec patience, et allons tous dîner ensemble
+à l'hôtellerie du Tigre; sur le soir, revenez seul savoir la raison de
+cette conduite étrange. Si vous voulez entrer de force au milieu dû
+mouvement de la journée, on fera là-dessus de vulgaires commentaires.
+Les suppositions du public arriveront jusqu'à votre réputation encore
+sans tache, et survivront sur votre tombeau quand vous serez mort. Car
+la médisance vit héréditairement et s'établit pour toujours là où elle
+prend une fois possession.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous l'emportez. Je vais me retirer
+tranquillement, et en dépit de la joie, je prétends être gai.--Je
+connais une fille de charmante humeur, jolie et spirituelle, un peu
+écervelée, et douce pourtant.--Nous dînerons là: ma femme m'a souvent
+fait la guerre, mais sans sujet, je le proteste, à propos de cette
+fille; nous irons dîner chez elle.--Retournez chez vous, et rapportez la
+chaîne.--Elle est finie à l'heure qu'il est, j'en suis sûr. Apportez-la,
+je vous prie, au Porc-Épic, car c'est là où nous allons. Je veux faire
+présent de cette chaîne à ma belle hôtesse, ne fût-ce que pour piquer
+ma femme: mon cher ami, mon cher ami, dépêchez-vous: puisque ma maison
+refuse de me recevoir, j'irai frapper ailleurs, et nous verrons si l'on
+me rebutera de même.
+
+ANGELO.--J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans quelque temps d'ici.
+
+ANTIPHOLUS.--Faites-le: cette plaisanterie me coûtera quelques frais.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La maison d'Antipholus d'Éphèse.
+
+LUCIANA _paraît avec_ ANTIPHOLUS _de Syracuse_.
+
+LUCIANA.--Eh! serait-il possible que vous eussiez tout à fait oublié les
+devoirs d'un mari? Quoi, Antipholus, la haine viendra-t-elle, dès le
+printemps de l'amour, corrompre les sources de votre amour? L'amour, en
+commençant de bâtir, menacera-t-il déjà ruine? Si vous avez épousé
+ma soeur pour sa fortune, du moins, en considération de sa fortune,
+traitez-la avec plus de douceur. Si vous aimez ailleurs, faites-le en
+secret; masquez votre amour perfide de quelque apparence de mystère, et
+que ma soeur ne le lise pas dans vos yeux. Que votre langue ne soit pas
+elle-même le héraut de votre honte; un tendre regard, de douces paroles,
+conviennent à la déloyauté; parez le vice de la livrée de la vertu;
+conservez le maintien de l'innocence, quoique votre coeur soit coupable;
+apprenez au crime à porter l'extérieur de la sainteté; soyez perfide
+en silence: quel besoin a-t-elle de savoir vos fautes? Quel voleur est
+assez insensé pour se vanter de ses larcins? C'est une double injure
+de négliger votre lit et de le lui laisser deviner dans vos regards à
+table. Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde qu'il peut se
+ménager. Les mauvaises actions sont doublées par les mauvaises paroles.
+Hélas! pauvres femmes! Faites-nous croire au moins, puisqu'il est aisé
+de nous en faire accroire, que vous nous aimez. Si les autres ont le
+bras, montrez-nous du moins la manche, nous sommes asservies à tous vos
+mouvements, et vous nous faites mouvoir comme vous voulez. Allons, mon
+cher frère, rentrez dans la maison; consolez ma soeur, réjouissez-la,
+appelez-la votre épouse. C'est un saint mensonge que de manquer un peu
+de sincérité, quand la douce voix de la flatterie dompte la discorde.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Ma chère dame (car je ne sais pas votre
+nom; et j'ignore par quel prodige vous avez pu deviner le mien), votre
+science et votre bonne grâce ne font de vous rien moins qu'une merveille
+du monde; vous êtes une créature divine: enseignez-moi, et ce que je
+dois penser, et ce que je dois dire. Manifestez à mon intelligence
+grossière, terrestre, étouffée sous les erreurs, faible, légère et
+superficielle, le sens de l'énigme cachée dans vos paroles obscures:
+pourquoi travaillez-vous contre la simple droiture de mon âme pour
+l'égarer dans des espaces inconnus? Êtes-vous un dieu? Voulez-vous me
+créer de nouveau? Transformez-moi donc, et je céderai à votre puissance.
+Mais si je suis bien moi, je sais bien alors que votre soeur éplorée
+n'est point mon épouse, et je ne dois aucun hommage à sa couche. Je me
+sens bien plus, bien plus entraîné vers vous. Ah! ne m'attirez pas par
+vos chants, douce sirène, pour me noyer dans le déluge de larmes
+que répand votre soeur; chante, enchanteresse, pour toi-même; et je
+t'adorerai: déploie sur l'onde argentée ta chevelure adorée, et tu seras
+le lit où je me coucherai. Dans cette supposition brillante, je croirai
+que la mort est un bien pour celui qui a de tels moyens de mourir, que
+l'amour, cet être léger, se noie si elle s'enfonce sous l'eau.
+
+LUCIANA.--Quoi, êtes-vous fou de me tenir ce discours?
+
+ANTIPHOLUS.--Non, je ne suis point fou, mais je suis confondu; je ne
+sais comment.
+
+LUCIANA.--Cette illusion vient de vos yeux.
+
+ANTIPHOLUS.--C'est pour avoir regardé de trop près vos rayons, brillant
+soleil.
+
+LUCIANA.--Regardez ce que vous devez, et votre vue s'éclaircira.
+
+ANTIPHOLUS.--Autant fermer les yeux, ma bien-aimée, que de les tenir
+ouverts sur la nuit.
+
+LUCIANA.--Quoi! vous m'appelez votre bien-aimée? Donnez ce nom à ma
+soeur.
+
+ANTIPHOLUS.--À la soeur de votre soeur.
+
+LUCIANA.--Vous voulez dire ma soeur.
+
+ANTIPHOLUS.--Non: c'est vous-même, vous la plus chère moitié de
+moi-même: l'oeil pur de mon oeil, le cher coeur de mon coeur; vous, mon
+aliment, ma fortune, et l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon
+ciel sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel.
+
+LUCIANA.--Ma soeur est tout cela, ou du moins devrait l'être.
+
+ANTIPHOLUS.--Prenez vous-même le nom de soeur, ma bien-aimée, car c'est
+à vous que j'aspire: c'est vous que je veux aimer, c'est avec vous que
+je veux passer ma vie. Vous n'avez point encore de mari; et moi, je n'ai
+point encore d'épouse: donnez-moi votre main.
+
+LUCIANA.--Oh! doucement, monsieur: arrêtez, je vais aller chercher ma
+soeur, pour lui demander son agrément.
+
+(Luciana sort.) (Entre Dromio de Syracuse.)
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Eh bien! Dromio? Où cours-tu si vite?
+
+DROMIO.--Me connaissez-vous, monsieur? Suis-je bien Dromio? Suis-je
+votre valet, suis-je bien moi?
+
+ANTIPHOLUS.--Tu es Dromio, tu es mon valet; tu es toi-même.
+
+DROMIO.--Je suis un âne, je suis le valet d'une femme, et avec tout
+cela, moi.
+
+ANTIPHOLUS.--Comment, le valet d'une femme? Et comment, toi?
+
+DROMIO.--Ma foi, monsieur, outre que je suis moi, j'appartiens encore à
+une femme; à une femme qui me revendique, à une femme qui me pourchasse,
+à une femme qui veut m'avoir.
+
+ANTIPHOLUS.--Quels droits fait-elle valoir sur toi?
+
+DROMIO.--Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez sur votre cheval;
+elle prétend me posséder comme une bête de somme: non pas que, si
+j'étais une bête, elle voulût m'avoir: mais c'est elle qui, étant une
+créature fort bestiale, prétend avoir des droits sur moi.
+
+ANTIPHOLUS.--Qui est-elle?
+
+DROMIO.--Un corps fort respectable: oui, une femme dont un homme ne
+peut parler sans dire: _sauf votre respect_. Je n'ai qu'un assez maigre
+bonheur dans cette union, et cependant c'est un mariage merveilleusement
+gras.
+
+ANTIPHOLUS.--Que veux-tu dire, un mariage merveilleusement gras?
+
+DROMIO.--Hé! oui, monsieur: c'est la fille de cuisine, elle est toute
+pleine de graisse: et je ne sais trop qu'en faire, à moins que ce ne
+soit une lampe, pour me sauver loin d'elle à sa propre clarté. Je
+garantis que ses habits, et le suif dont ils sont pleins chaufferaient
+un hiver de Pologne: si elle vit jusqu'au jugement dernier, elle brûlera
+une semaine de plus que le monde entier.
+
+ANTIPHOLUS.--Quelle est la couleur de son teint?
+
+DROMIO.--Basanée comme le cuir de mon soulier, mais sa figure n'est
+pas tenue aussi proprement. Pourquoi cela? Parce qu'elle transpire
+tellement, qu'un homme en aurait par-dessus les souliers.
+
+ANTIPHOLUS.--C'est un défaut que l'eau peut corriger.
+
+DROMIO.--Non, monsieur: c'est entré dans la peau: le déluge de Noé n'en
+viendrait pas à bout.
+
+ANTIPHOLUS.--Quel est son nom?
+
+DROMIO.--Nell, monsieur; mais son nom et trois quarts[17], c'est-à-dire
+qu'une aune et trois quarts ne suffiraient pas pour la mesurer d'une
+hanche à l'autre.
+
+[Note 17: _Nell_ et _an ell_, une aune.]
+
+ANTIPHOLUS.--Elle porte donc quelque largeur?
+
+DROMIO.--Elle n'est pas plus longue de la tête aux pieds, que d'une
+hanche à l'autre. Elle est sphérique comme un globe: je pourrais étudier
+la géographie sur elle.
+
+ANTIPHOLUS.--Dans quelle partie de son corps est située l'Irlande?
+
+DROMIO.--Ma foi, monsieur, dans les fesses: je l'ai reconnue aux marais.
+
+ANTIPHOLUS.--Où est l'Écosse?
+
+DROMIO.--Je l'ai reconnue à l'aridité: elle est dans la paume de la
+main.
+
+ANTIPHOLUS.--Et la France?
+
+DROMIO.--Sur son front, armée et retournée, et faisant la guerre à ses
+cheveux[18].
+
+[Note 18: C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de boutons, l'un
+des symptômes de la maladie appelée _morbus gallicus_.]
+
+ANTIPHOLUS.--Et l'Angleterre?
+
+DROMIO.--J'ai cherché les rochers de craie: mais je n'ai pu y
+reconnaître aucune blancheur: je conjecture, qu'elle pourrait être sur
+son menton, d'après le flux salé qui coulait entre elle et la France.
+
+ANTIPHOLUS.--Et l'Espagne?
+
+DROMIO.--Ma foi, je ne l'ai pas vue: mais je l'ai sentie, à la chaleur
+de l'haleine.
+
+ANTIPHOLUS.--Où sont l'Amérique, les Indes?
+
+DROMIO.--Oh! monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi de rubis,
+d'escarboucles, de saphirs, tournant leur riche aspect vers la chaude
+haleine de l'Espagne, qui envoyait des flottes entières pour se charger
+à son nez.
+
+ANTIPHOLUS.--Où étaient la Belgique, les Pays-Bas?
+
+DROMIO.--Oh! monsieur; je n'ai pas été regarder si bas.--Pour conclure,
+cette souillon ou sorcière a réclamé ses droits sur moi, m'a appelé
+Dromio, a juré que j'étais fiancé avec elle, m'a dit quelles marques
+particulières j'avais sur le corps, par exemple, la tache que j'ai sur
+l'épaule, le signe que j'ai au cou, le gros porreau que j'ai au bras
+gauche, si bien que, confondu d'étonnement, je me suis enfui loin d'elle
+comme d'une sorcière. Et je crois que, si mon sein n'avait pas été
+rempli de foi, et mon coeur d'acier, elle m'aurait métamorphosé en
+roquet, et m'aurait fait tourner le tournebroche.
+
+ANTIPHOLUS.--Va, pars sur-le-champ; cours au grand chemin: si le vent
+souffle quelque peu du rivage, je ne veux pas passer la nuit dans cette
+ville. Si tu trouves quelque barque qui mette à la voile, reviens au
+marché, où je me promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si tout le
+monde nous connaît, et que nous ne connaissions personne, il est temps,
+à mon avis, de plier bagage et de partir.
+
+DROMIO.--Comme un homme fuirait un ours pour sauver sa vie, je fuis,
+moi, celle qui prétend devenir ma femme.
+
+ANTIPHOLUS.--Il n'y a que des sorcières qui habitent ce pays-ci, et en
+conséquence il est grand temps que je m'en aille. Celle qui m'appelle
+son mari, mon coeur l'abhorre pour épouse; mais sa charmante soeur
+possède des grâces ravissantes et souveraines; son air et ses discours
+sont si enchanteurs que j'en suis presque devenu parjure à moi-même.
+Mais, pour ne pas me rendre coupable d'un outrage contre moi-même, je
+boucherai mes oreilles aux chants de la sirène.
+
+(Entre Angelo.)
+
+ANGELO.--Monsieur Antipholus?
+
+ANTIPHOLUS.--Oui, c'est là mon nom.
+
+ANGELO.--Je le sais bien, monsieur. Tenez, voilà la chaîne. Je croyais
+vous trouver au Porc-Épic: la chaîne n'était pas encore finie; c'est ce
+qui m'a retardé si longtemps.
+
+ANTIPHOLUS.--Que voulez-vous que je fasse de cela?
+
+ANGELO.--Ce qu'il vous plaira, monsieur; je l'ai faite pour vous.
+
+ANTIPHOLUS.--Faite pour moi, monsieur! Je ne vous l'ai pas commandée.
+
+ANGELO.--Pas une fois, pas deux fois, mais vingt fois: allez, rentrez
+au logis, et faites la cour à votre femme avec ce cadeau; et bientôt,
+à l'heure du souper, je viendrai vous voir et recevoir l'argent de ma
+chaîne.
+
+ANTIPHOLUS.--Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent à l'instant,
+de peur que vous ne revoyiez plus ni chaîne ni argent.
+
+ANGELO.--Vous êtes jovial, monsieur: adieu, à tantôt.
+
+(Il sort.)
+
+ANTIPHOLUS.--Il m'est impossible de dire ce que je dois penser de tout
+ceci; mais ce que je sais du moins fort bien, c'est qu'il n'est point
+d'homme assez sot pour refuser une si belle chaîne qu'on lui offre.
+Je vois qu'ici un homme n'a pas besoin de se tourmenter pour vivre,
+puisqu'on fait dans les rues de si riches présents. Je vais aller à la
+place du Marché, et attendre là Dromio; si quelque vaisseau met à la
+voile, je pars aussitôt.
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La scène se passe dans la rue.
+
+UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER DE JUSTICE.
+
+LE MARCHAND, _à Angelo_.--Vous savez que la somme est due depuis la
+Pentecôte, et que depuis ce temps je ne vous ai pas beaucoup importuné;
+je ne le ferais pas même encore, si je n'allais pas partir pour la
+Perse, et que je n'eusse pas besoin de guilders[19] pour mon voyage:
+ainsi satisfaites-moi sur-le-champ, ou je vous fais arrêter par cet
+officier.
+
+[Note 19: _Guilders_, pièce de monnaie valant depuis un shilling
+(douze sous) jusqu'à deux shillings.]
+
+ANGELO.--Justement la même somme dont je vous suis redevable m'est due
+par Antipholus; et au moment même où je vous ai rencontré, je venais de
+lui livrer une chaîne. A cinq heures, j'en recevrai le prix: faites-moi
+le plaisir de venir avec moi jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon
+obligation, et je vous remercierai.
+
+(Entrent Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.)
+
+L'OFFICIER _les apercevant, à Angelo_.--Vous pouvez vous en épargner la
+peine: voyez, le voilà qui vient.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Pendant que je vais chez l'orfèvre, va, toi,
+acheter un bout de corde; je veux m'en servir sur ma femme et ses
+confédérés, pour m'avoir fermé la porte dans la journée.--Mais quoi!
+j'aperçois l'orfèvre.--Va-t'en; achète-moi une corde, et rapporte-la moi
+à la maison.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Ah! je vais acheter vingt mille livres de rente! je
+vais acheter une corde!
+
+(Il sort.)
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Un homme vraiment est bien assisté, qui compte
+sur vous! J'avais promis votre visite et la chaîne, mais je n'ai vu ni
+chaîne ni orfèvre. Apparemment que vous avez craint que mon amour ne
+durât trop longtemps, si vous l'enchaîniez; et voilà pourquoi vous
+n'êtes pas venu.
+
+ANGELO.--Avec la permission de votre humeur joviale, voici la note du
+poids de votre chaîne, jusqu'au dernier carat, le titre de l'or et le
+prix de la façon: le tout monte à trois ducats de plus que je ne dois à
+ce seigneur.--Je vous prie, faites-moi le plaisir de m'acquitter avec
+lui sur-le-champ; car il est prêt à s'embarquer, et n'attend que cela
+pour partir.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je n'ai pas sur moi la somme nécessaire;
+d'ailleurs j'ai quelques affaires en ville. Monsieur, menez cet étranger
+chez moi; prenez avec vous la chaîne, et dites à ma femme de solder la
+somme en la recevant; peut-être y serai-je aussitôt que vous.
+
+ANGELO.--Alors vous lui porterez la chaîne vous-même?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non, prenez-la avec vous, de peur que je
+n'arrive à temps.
+
+ANGELO.--Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous sur vous?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Si je ne l'ai pas, moi, monsieur, j'espère
+que vous l'avez; sans cela vous pourriez vous en retourner sans votre
+argent.
+
+ANGELO.--Allons, monsieur, je vous prie, donnez-moi la chaîne. Le vent
+et la marée attendent ce seigneur, et j'ai à me reprocher de l'avoir
+déjà retardé ici trop longtemps.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Mon cher monsieur, vous usez de ce prétexte pour
+excuser votre manque de parole au Porc-Épic; ce serait à moi à vous
+gronder de ne l'y avoir pas apportée. Mais, comme une femme acariâtre
+vous commencez à quereller le premier.
+
+LE MARCHAND.--L'heure s'avance. Allons, monsieur, je vous prie,
+dépêchez.
+
+ANGELO.--Vous voyez comme il me tourmente.... Vite, la chaîne.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Eh bien! portez-la à ma femme, et allez chercher
+votre argent.
+
+ANGELO.--Allons, allons; vous savez bien que je vous l'ai donnée tout à
+l'heure: ou envoyez la chaîne, ou envoyez par moi quelque gage.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, vous poussez le badinage jusqu'à
+l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous prie, que je la voie.
+
+LE MARCHAND.--Mes affaires ne souffrent pas toutes ces longueurs: mon
+cher monsieur, dites-moi si vous voulez me satisfaire ou non; si vous ne
+voulez pas, je vais laisser monsieur entre les mains de l'officier.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Moi, vous satisfaire? Et en quoi vous
+satisfaire?
+
+ANGELO.--En donnant l'argent que vous me devez pour la chaîne.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je ne vous en dois point, jusqu'à ce que je l'ai
+reçue.
+
+ANGELO.--Eh! vous savez que je vous l'ai remise, il y a une demi-heure.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Vous ne m'avez point donné de chaîne: vous
+m'offensez beaucoup en me le disant.
+
+ANGELO.--Vous m'offensez bien davantage, monsieur, en le niant.
+Considérez combien cela intéresse mon crédit.
+
+LE MARCHAND.--Allons, officier, arrêtez-le à ma requête.
+
+L'OFFICIER _à Angelo_.--Je vous arrête, et je vous somme, au nom du duc,
+d'obéir.
+
+ANGELO.--Cet affront compromet ma réputation. (_A Antipholus_.)--Ou
+consentez à payer la somme à mon acquit, ou je vous fais arrêter par ce
+même officier.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Consentir à payer une chose que je n'ai jamais
+reçue!--Arrête-moi, fou que tu es, si tu l'oses.
+
+ANGELO.--Voilà les frais.--Arrêtez-le, officier.....Je n'épargnerais pas
+mon frère en pareil cas, s'il m'insultait avec tant de mépris.
+
+L'OFFICIER.--Je vous arrête, monsieur; vous entendez la requête.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je vous obéis, jusqu'à ce que je vous donne
+caution. (_A Angelo_.)--Mais fripon, vous me payerez cette plaisanterie
+de tout l'or que peut renfermer votre magasin.
+
+ANGELO,--Monsieur, j'aurai justice dans Éphèse, à votre honte publique,
+je ne peux en douter.
+
+(Entre Dromio de Syracuse.)
+
+DROMIO.--Mon maître, il y a une barque d'Épidaure qui n'attend que son
+armateur à bord, après quoi, monsieur, elle met à la voile. J'ai porté à
+bord notre bagage; j'ai acheté de l'huile, du baume et de l'eau-de-vie.
+Le navire est tout appareillé; un bon vent souffle joyeusement de terre,
+on n'attend plus que l'armateur et vous, monsieur.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Allons, un fou maintenant! Que veux-tu dire,
+imbécile? Coquin, quel vaisseau d'Épidaure m'attend, moi?
+
+DROMIO.--Le vaisseau sur lequel vous m'avez envoyé pour retenir notre
+passage.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Esclave ivrogne, je t'ai envoyé chercher une
+corde, et je t'ai dit pourquoi, et ce que j'en voulais faire.
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Vous m'avez tout autant envoyé, monsieur, au
+bout de la corde.--Vous m'avez envoyé à la baie, monsieur, chercher une
+barque.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse._--J'examinerai cette affaire plus à loisir: et
+j'apprendrai à tes oreilles à m'écouter avec plus d'attention. Va donc
+droit chez Adriana, maraud, porte lui cette clef, et dis-lui que dans le
+pupitre qui est couvert d'un tapis de Turquie, il y a une bourse remplie
+de ducats: qu'elle me l'envoie; dis-lui que je suis arrêté dans la rue,
+et que ce sera ma caution: cours promptement, esclave: pars.--Allons,
+officier, je vous suis à la prison, jusqu'à ce qu'il revienne.
+
+(Ils sortent.)
+
+DROMIO _de Syracuse, seul_.--Chez Adriana! c'est-à-dire, celle chez
+laquelle nous avons diné, où Dousabelle m'a réclamé pour son mari: elle
+est un peu trop grosse, j'espère, pour que je puisse l'embrasser; il
+faut que j'y aille, quoique contre mon gré: car il faut que les valets
+exécutent les ordres de leurs maîtres.
+
+(Il sort.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+La scène se passe dans la maison d'Antipholus d'Éphèse. ADRIANA ET
+LUCIANA.
+
+ADRIANA.--Comment, Luciana, il t'a tentée à ce point? As-tu pu lire dans
+ses yeux si ses instances étaient sérieuses ou non? Était-il coloré ou
+pâle, triste ou gai? Quelles observations as-tu faites en cet instant,
+sur les météores de son coeur qui se combattaient sur son visage[20].
+
+[Note 20: Allusion à ces météores de l'atmosphère qui ressemblent à
+des rangs de combattants. Shakspeare leur compare ailleurs les guerres
+civiles, WARBURTON.]
+
+LUCIANA.--D'abord, il a nié que vous eussiez aucun droit sur lui?
+
+ADRIANA.--Il voulait dire qu'il agissait comme si je n'en avais aucun,
+et je n'en suis que plus indignée.
+
+LUCIANA.--Ensuite il m'a juré qu'il était étranger ici.
+
+ADRIANA.--Et il a juré la vérité tout en se parjurant.
+
+LUCIANA.--Alors j'ai intercédé pour vous.
+
+ADRIANA.--Eh bien! qu'a-t-il dit?
+
+LUCIANA.--L'amour que je réclamais pour vous, il me l'a demandé à moi.
+
+ADRIANA.--Avec quelles persuasions a-t-il sollicité ta tendresse?
+
+LUCIANA.--Dans des termes qui, dans une demande honnête, eussent pu
+émouvoir. D'abord il a vanté ma beauté, ensuite mon esprit.
+
+ADRIANA.--Lui as-tu répondu poliment?
+
+LUCIANA.--Ayez patience, je vous en conjure.
+
+ADRIANA.--Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille. Il faut que ma
+langue se satisfasse, si mon coeur ne le peut pas. Il est tout défiguré,
+contrefait, vieux et flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa
+personne, difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot et
+brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore plus pervers
+dans son âme.
+
+LUCIANA.--Et pourquoi donc être jalouse d'un tel homme? On ne pleure
+jamais un mal perdu quand il s'en va.
+
+ADRIANA.--Ah! mais je pense bien mieux de lui que je n'en parle. Et
+pourtant je voudrais qu'il fût encore plus difforme aux yeux des autres.
+Le vanneau crie loin de son nid, pour qu'on s'en éloigne[21]. Tandis que
+ma langue le maudit, mon coeur prie pour lui.
+
+[Note 21: Le vanneau, dit-on, cherche à éloigner l'attention de son
+nid en poussant des cris plaintifs le plus loin possible de l'endroit où
+sa femelle couve.]
+
+(Entre Dromio.)
+
+DROMIO.--Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes chères dames,
+hâtez-vous.
+
+LUCIANA.--Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine?
+
+DROMIO.--C'est à force de courir.
+
+ADRIANA.--Où est ton maître, Dromio? Est-il en santé?
+
+DROMIO.--Non, il est descendu dans les limbes du Tartare, pire que
+l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui dure toujours[22] l'a saisi: un
+diable, dont le coeur est revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup,
+et pis encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous met la
+main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les allées, les quais et
+les rues; un limier qui va et vient[23], et qui évente la trace des
+pas, enfin, quelqu'un qui traîne les pauvres âmes en enfer avant le
+jugement[24].
+
+[Note 22: _Buff_ était une expression vulgaire, pour dire la peau
+d'un homme, le vêtement qui dure autant que le corps. _Everlasting
+garment_ peut donc se rendre littéralement par _l'habit qui dure
+toujours_. On peut aussi dire _un diable en habit d'immortelle_, comme
+Letourneur; et voici la note de Steevens citée par lui: «Du temps de
+Shakspeare, les sergents étaient vêtus d'une sorte d'étoffe appelée
+encore aujourd'hui _immortelle_, à cause de sa longue durée.»
+
+[Note 23: _Runs counter_, c'est-à-dire qui retourne aur ses pas,
+comme un limier qui a perdu la piste. Il y a donc contradiction avec la
+phrase suivante, qui signifie _éventer la trace_. Mais cette ambiguïté
+tient à un jeu de mots sur _counter, fausse voie à la chasse_, et nom
+d'une prison de Londres.]
+
+[Note 24: _Enfer_, c'était le nom donné, en Angleterre, au cachot le
+plus obscur d'une prison.
+
+Il y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échiquier où
+l'on retenait les débiteurs de la couronne.]
+
+Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot _buff_, et appelle
+le sergent le portrait du vieil Adam, c'est-à-dire l'Adam avant sa
+chute, d'Adam tout nu.]
+
+ADRIANA.--Comment! de quoi s'agit-il?
+
+DROMIO.--Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est arrêté pour cette
+affaire[25].
+
+[Note 25: Au lieu de _on the case_ il faut lire, selon Gray, _out the
+case_, ce qui exprimerait l'espèce d'action de celui à qui on fait un
+tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par la loi.]
+
+ADRIANA.--Quoi! il est arrêté? Dis-moi, à la requête de qui?
+
+DROMIO.--Je ne sais pas bien à la requête de qui il est arrêté; mais,
+tout ce que je puis dire, c'est que celui qui l'a arrêté est vêtu d'un
+surtout de buffle. Voulez-vous, madame, lui envoyer de quoi se racheter;
+l'argent qui est dans le pupitre?
+
+ADRIANA.--Va le chercher, ma soeur.--(_Luciana sort_.) Cela m'étonne
+bien qu'il se trouve avoir des dettes qui me soient inconnues. Dis-moi,
+l'a-t-on arrêté sur un billet?
+
+DROMIO.--Non pas sur un billet[26], mais à propos de quelque chose de
+plus fort; une chaîne, une chaîne: ne l'entendez-vous pas sonner?
+
+[Note 26: _Bond_, billet, obligation, qui se prononce comme _band_,
+lien, cravate.]
+
+ADRIANA.--Quoi! la chaîne?...
+
+DROMIO.--Non, non; la cloche. Il serait temps que je fusse parti d'ici;
+il était deux heures quand je l'ai quitté, et voilà l'horloge qui sonne
+une heure.
+
+ADRIANA.--Les heures reculeraient donc? Je ne l'ai jamais entendu dire.
+
+DROMIO.--Oh! oui, vraiment; quand une des heures rencontre un sergent,
+elle recule de peur.
+
+ADRIANA.--Comme si le temps était endetté! tu raisonnes en vrai fou.
+
+DROMIO.--Le temps est un vrai banqueroutier, et il doit à l'occasion
+plus qu'il n'a vaillant. Et, c'est un voleur aussi: n'avez-vous donc pas
+ouï dire que le temps s'avance comme un voleur jour et nuit? Si le temps
+est endetté, et qu'il soit un voleur, et qu'il trouve sur son chemin un
+sergent, n'a-t-il pas raison de reculer d'une heure dans un jour?
+
+ADRIANA.--Cours, Dromio, voilà l'argent; (_Luciana revient avec la
+bourse_) porte-le bien vite, et ramène ton maître immédiatement au
+logis. Venez, ma soeur, je suis atterrée par mon imagination; mon
+imagination, qui tantôt me console et tantôt me tourmente!
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+
+Une rue d'Éphèse. ANTIPHOLUS _de Syracuse seul_.
+
+Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue, comme si j'étais un ami
+bien connu, et chacun m'appelle par mon nom. Quelques-uns m'offrent
+de l'argent, d'autres m'invitent à dîner; d'autres me remercient des
+services que je leur ai rendus, d'autres m'offrent des marchandises à
+acheter: tout à l'heure un tailleur m'a appelé dans sa boutique et m'a
+montré des soieries qu'il avait achetées pour moi; et là-dessus il m'a
+pris mesure.--Sûrement tout cela n'est qu'enchantement, qu'illusions,
+et les sorciers de la Laponie habitent ici.
+
+(Entre une courtisane.)
+
+DROMIO.--Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé chercher.....
+Quoi! vous avez fait habiller de neuf le portrait du vieil Adam?
+
+ANTIPHOLUS.--Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler?
+
+DROMIO.--Pas de l'Adam qui gardait le paradis, mais de cet Adam qui
+garde la prison; de celui qui va vêtu de la peau du veau qui fut tué
+pour l'enfant prodigue; celui qui est venu derrière vous, monsieur,
+comme un mauvais ange, et qui vous a ordonné de renoncer à votre
+liberté.
+
+ANTIPHOLUS.--Je ne t'entends pas.
+
+DROMIO.--Non? eh! c'est pourtant une chose bien simple: cet homme
+qui marchait comme une basse de viole dans un étui de cuir; l'homme,
+monsieur, qui, quand les gens sont fatigués, d'un tour de main leur
+procure le repos; celui, monsieur, qui prend pitié des hommes ruinés, et
+leur donne des habits de durée[27]; celui qui a la prétention de faire
+plus d'exploits avec sa masse qu'avec une pique moresque.
+
+[Note 27: _Durance_, durée et prison.]
+
+ANTIPHOLUS.--Quoi! veux-tu dire un sergent?
+
+DROMIO.--Oui, monsieur, le sergent des obligations: celui qui force
+tout homme qui manque à ses engagements, d'en répondre; un homme qui
+croit qu'on va toujours se coucher, et qui vous dit: «Dieu vous donne
+une bonne nuit!»
+
+ANTIPHOLUS.--Allons, l'ami, restons-en là avec ta folie.--Y a-t-il
+quelque vaisseau qui parte ce soir? Pouvons-nous partir?
+
+DROMIO.--Oui, monsieur; je suis venu vous rendre réponse, il y a une
+heure, que la barque l'_Expédition_ partait cette nuit; mais alors vous
+étiez empêché avec le sergent, et forcé de retarder au delà du délai
+marqué. Voici les _anges_[28] que vous m'avez envoyé chercher pour vous
+délivrer.
+
+[Note 28: _Anges_, pièces d'argent.]
+
+ANTIPHOLUS.--Ce garçon est fou, et moi aussi; et nous ne faisons
+qu'errer d'illusions en illusions. Que quelque sainte protection nous
+tire d'ici!
+
+(Antipholus et Dromio vont pour sortir.)
+
+LA COURTISANE--Ah! je suis bien aise, fort aise de vous trouver,
+monsieur Antipholus. Je vois, monsieur, que vous avez enfin rencontré
+l'orfèvre: est-ce là la chaîne que vous m'avez promise aujourd'hui?
+
+ANTIPHOLUS.--Arrière. Satan! je te défends de me tenter.
+
+DROMIO.--Monsieur, est-ce là madame Satan?
+
+ANTIPHOLUS.--C'est le démon.
+
+DROMIO.--C'est pis encore, c'est la dame du démon, et elle vient ici
+sous la forme d'une fille de plaisir; et voilà pourquoi les filles
+disent: Dieu me damne! ce qui signifie: Dieu me fasse fille de plaisir!
+Il est écrit qu'ils apparaissent aux hommes comme des anges de lumière.
+La lumière est un effet du feu, et le feu brûle. _Ergo_, les filles de
+plaisir brûleront; n'approchez pas d'elle[29].
+
+[Note 29: L'équivoque est fondée sur le mot _light_, qui,
+pris adjectivement, veut dire léger, légère (fille légère), et
+substantivement lumière (fille de lumière).]
+
+LA COURTISANE.--Votre valet et vous, monsieur, vous êtes
+merveilleusement gais! Voulez-vous venir avec moi? nous trouverons ici
+de quoi rendre notre dîner meilleur.
+
+DROMIO.--Mon maître, si vous devez goûter de la soupe, commandez donc
+auparavant une longue cuiller.
+
+ANTIPHOLUS.--Pourquoi, Dromio?
+
+DROMIO.--Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuiller à l'homme qui
+doit manger avec le diable.
+
+ANTIPHOLUS, _à la courtisane_.--Arrière donc, démon! Que viens-tu me
+parler de souper? tu es, comme tout le reste, une sorcière. Je te
+conjure de me laisser, et de t'en aller.
+
+LA COURTISANE.---Donnez-moi donc mon anneau que vous m'avez pris à
+dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi la chaîne que vous m'avez
+promise, et alors je m'en irai, monsieur, et ne vous importunerai plus.
+
+DROMIO.--Il y a des diables qui ne demandent que la rognure d'un ongle,
+un jonc, un cheveu, une goutte de sang, une épingle, une noisette, un
+noyau de cerise; mais celle-ci, plus avide, voudrait avoir une chaîne.
+Mon maître, prenez bien garde; et si vous lui donnez la chaîne, la
+diablesse la secouera, et nous en épouvantera.
+
+LA COURTISANE.--Je vous en prie, monsieur, ma bague, ou bien la chaîne.
+J'espère que vous n'avez pas l'intention de m'attrapper ainsi.
+
+ANTIPHOLUS.--Loin d'ici, sorcière!--Allons, Dromio, partons.
+
+DROMIO.--_Fuis l'orgueil,_ dit le paon; vous savez cela, madame.
+
+(Antipholus et Dromio sortent.)
+
+LA COURTISANE.--Maintenant il est hors de doute qu'Antipholus est fou;
+autrement il ne se fut jamais si mal conduit. Il a à moi une bague qui
+vaut quarante ducats, et il m'avait promis en retour une chaîne d'or; et
+à présent il me refuse l'une et l'autre, ce qui me fait conclure qu'il
+est devenu fou. Outre cette preuve actuelle de sa démence, je me
+rappelle les contes extravagants qu'il m'a débités aujourd'hui à dîner,
+comme quoi il n'a pu rentrer chez lui, comme quoi on lui a fermé la
+porte; probablement sa femme, qui connaît ses accès de folie, lui a en
+effet fermé la porte exprès. Ce que j'ai à faire à présent, c'est de
+gagner promptement sa maison, et de dire à sa femme, que dans un accès
+de folie il est entré brusquement chez moi, et m'a enlevé de vive force
+une bague qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble le meilleur à
+choisir; car quarante ducats, c'est trop pour les perdre.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+La scène se passe dans la rue. ANTIPHOLUS _d'Éphèse_ ET UN SERGENT.
+
+ANTIPHOLUS.--N'aie aucune inquiétude, je ne me sauverai pas; je te
+donnerai, pour caution, avant de te quitter, la somme pour laquelle je
+suis arrêté. Ma femme est de mauvaise humeur aujourd'hui; et elle ne
+voudra pas se fier légèrement au messager, ni croire que j'aie pu être
+arrêté dans Éphèse: je te dis que cette nouvelle sonnera étrangement à
+ses oreilles.
+
+(Entre Dromio d'Éphèse, avec un bout de corde à la main.)
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Voici mon valet; je pense qu'il apporte de
+l'argent.--Eh bien! Dromio, avez-vous ce que je vous ai envoyé chercher?
+
+DROMIO _d'Éphèse._--Voici, je vous le garantis, de quoi les payer tous.
+
+ANTIPHOLUS.--Mais l'argent, où est-il?
+
+DROMIO.--Ah! monsieur, j'ai donné l'argent pour la corde.
+
+ANTIPHOLUS.--Cinq cents ducats, coquin, pour un bout de corde.
+
+DROMIO.--Je vous en fournirai cinq cents, monsieur, pour ce prix-là.
+
+ANTIPHOLUS.--A quelle fin t'ai-je ordonné de courir en hâte au logis?
+
+DROMIO.--A cette fin d'un bout de corde, monsieur; et c'est à cette fin
+que je suis revenu.
+
+ANTIPHOLUS.--Et à cette fin, moi, je vais te recevoir comme tu le
+mérites.
+
+(Il le bat.)
+
+L'OFFICIER.--Monsieur, de la patience.
+
+DROMIO.--Vraiment c'est à moi d'être patient: je suis dans l'adversité.
+
+L'OFFICIER, _à Dromio_.--Allons, retiens ta langue.
+
+DROMIO.--Persuadez-lui plutôt de retenir ses mains.
+
+ANTIPHOLUS.--Bâtard que tu es! coquin insensible!
+
+DROMIO.--Je voudrais bien être insensible, monsieur, pour ne pas sentir
+vos coups.
+
+ANTIPHOLUS.--Tu n'es sensible qu'aux coups, comme les ânes.
+
+DROMIO.--Oui, en effet, je suis un âne; vous pouvez le prouver par mes
+longues oreilles.--Je l'ai servi depuis l'heure de ma naissance jusqu'à
+cet instant, et je n'ai jamais rien reçu de lui pour mes services que
+des coups. Quand j'ai froid, il me réchauffe avec des coups; quand j'ai
+chaud, il me rafraîchit avec des coups; c'est avec des coups qu'il
+m'éveille quand je suis endormi, qu'il me fait lever quand je suis
+assis, qu'il me chasse quand je sors de la maison, qu'il m'accueille
+chez lui à mon retour. Enfin je porte ses coups sur mes épaules comme
+une mendiante porte ses marmots sur son dos; et je crois que quand il
+m'aura estropié, il me faudra aller mendier avec cela de porte en porte.
+
+(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane, Pinch et autres.)
+
+ANTIPHOLUS.--Allons, suivez-moi, voilà ma femme qui vient là-bas.
+
+DROMIO.--Maîtresse, _respice finem_, respectez votre fin, ou plutôt,
+comme disait le perroquet, prenez garde à la corde[30].
+
+[Note 30: _Respice finem, respice funem_, ces mots semblent renfermer
+une allusion à un fameux pamphlet du temps, écrit par Buchanan contre
+Liddington, lequel finissait par ces mots.
+
+La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peuple qui
+apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque passant s'en
+offensait, le maître de L'oiseau lui répondait: _Prenez garde, mon
+perroquet est prophète_. WARBURTON.]
+
+ANTIPHOLUS, _battant Dromio_.--Veux-tu toujours parler?
+
+LA COURTISANE, _à Adriana_.--Eh bien! qu'en pensez-vous à présent?
+Est-ce que votre mari n'est pas fou?
+
+ADRIANA.--Son incivilité me le prouve assez.--Bon docteur Pinch, vous
+savez exorciser; rétablissez-le dans son bon sens, et je vous donnerai
+tout ce que vous demanderez.
+
+LUCIANA.--Hélas! comme ses regards sont étincelants et furieux!
+
+LA COURTISANE.--Voyez comme il frémit dans son transport!
+
+PINCH.--Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls.
+
+ANTIPHOLUS.--Tenez, voilà ma main, et que votre oreille la tâte.
+
+PINCH.--Je t'adjure, Satan, qui es logé dans cet homme, de céder
+possession à mes saintes prières, et de te replonger sur-le-champ dans
+tes abîmes ténébreux; je t'adjure par tous les saints du ciel.
+
+ANTIPHOLUS.--Tais-toi, sorcier radoteur, tais-toi; je ne suis pas fou.
+
+ADRIANA.~Oh! plût à Dieu que tu ne le fusses pas, pauvre âme en peine!
+
+ANTIPHOLUS, _à sa femme_.--Et vous, folle, sont-ce là vos chalands?
+Est-ce ce compagnon à la face de safran, qui était en gala aujourd'hui
+chez moi, tandis que les portes m'étaient insolemment fermées, et qu'on
+m'a refusé l'entrée de ma maison?
+
+ADRIANA.--Oh! mon mari, Dieu sait que vous avez diné à la maison; et
+plût à Dieu que vous y fussiez resté jusqu'à présent, à l'abri de ces
+affronts et de cet opprobre!
+
+ANTIPHOLUS.--J'ai dîné à la maison?--Toi, coquin, qu'en dis-tu?
+
+DROMIO.--Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez pas dîné au logis.
+
+ANTIPHOLUS.--Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et moi dehors?
+
+DROMIO.--Pardieu! votre porte était fermée, et vous dehors.
+
+ANTIPHOLUS.--Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des injures?
+
+DROMIO.--Sans mentir, elle vous a dit elle-même des injures.
+
+ANTIPHOLUS.--Sa fille de cuisine ne m'a-t-elle pas insulté, invectivé,
+méprisé?
+
+DROMIO.--Certes, elle l'a fait; la vestale de la cuisine[31] vous a
+repoussé injurieusement.
+
+[Note 31: Comme les vestales, la cuisinière entretient le feu.
+JOHNSON.]
+
+ANTIPHOLUS.--Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté de rage?
+
+DROMIO.--En vérité, rien n'est plus certain: mes os en sont témoins, eux
+qui depuis ont senti toute la force de cette rage.
+
+ADRIANA, _à Dromio_.--Est-il bon de lui donner raison dans ses
+contradictions?
+
+PINCH.--Il n'y a pas de mal à cela: ce garçon connaît son humeur, et en
+lui cédant il flatte sa frénésie.
+
+ANTIPHOLUS.--Tu as suborné l'orfèvre pour me faire arrêter.
+
+ADRIANA.--Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de l'argent pour vous
+racheter, par Dromio que voilà, qui est accouru le chercher.
+
+DROMIO.--De l'argent? par moi? Du bon coeur et de la bonne volonté, tant
+que vous voudrez; mais certainement, mon maître, pas une parcelle d'écu.
+
+ANTIPHOLUS.--N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander une bourse de
+ducats?
+
+ADRIANA.--Il est venu, et je la lui ai remise.
+
+LUCIANA.--Et moi, je suis témoin qu'elle les lui a remis.
+
+DROMIO.--Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne m'a envoyé chercher
+rien autre chose qu'une corde.
+
+PINCH.--Madame, le maître et le valet sont tous deux possédés. Je le
+vois à leurs visages défaits et d'une pâleur mortelle. Il faut les lier
+et les loger dans quelque chambre obscure.
+
+ANTIPHOLUS.--Répondez; pourquoi m'avez-vous fermé la porte aujourd'hui?
+Et toi (_à Dromio_), pourquoi nies-tu la bourse d'or qu'on t'a donnée?
+
+ADRIANA.--Mon cher mari, je ne vous ai point fermé la porte.
+
+DROMIO.--Et moi, mon cher maître, je n'ai point reçu d'or; mais je
+confesse, monsieur, qu'on vous a fermé la porte.
+
+ADRIANA.--Insigne imposteur, tu fais un double mensonge!
+
+ANTIPHOLUS.--Hypocrite prostituée, tu mens en tout; et tu as fait ligue
+avec une bande de scélérats pour m'accabler d'affronts et de mépris;
+mais, avec ces ongles, je t'arracherai tes yeux perfides, qui se
+feraient un plaisir de me voir dans mon ignominie.
+
+(Pinch et ses gens veulent lier Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.)
+
+ADRIANA.--Oh! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche pas.
+
+PINCH.--Plus de monde!--Le démon qui est en lui est fort.
+
+LUCIANA.--Hélas! le pauvre homme, comme il est pâle et défait!
+
+ANTIPHOLUS.--Quoi! voulez-vous m'égorger? Toi, geôlier, je suis ton
+prisonnier, souffriras-tu qu'ils m'arrachent de tes mains?
+
+L'OFFICIER,--Messieurs, laissez-le; il est mon prisonnier, et vous ne
+l'aurez pas.
+
+PINCH.--Allons, qu'on lie cet homme-là, car il est frénétique aussi.
+
+ADRIANA.--Que veux-tu dire, sergent hargneux? As-tu donc du plaisir à
+voir un infortuné se faire du mal et du tort à lui-même?
+
+L'OFFICIER.--Il est mon prisonnier; si je le laisse aller, on exigera de
+moi la somme qu'il doit.
+
+ADRIANA.--Je te déchargerai avant de te quitter; conduis-moi à l'instant
+à son créancier. Quand je saurai la nature de cette dette je la payerai.
+Mon bon docteur, voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jusqu'à ma
+maison.--O malheureux jour!
+
+ANTIPHOLUS.--O misérable prostituée!
+
+DROMIO.--Mon maître, me voilà entré dans les liens pour l'amour de vous.
+
+ANTIPHOLUS.--Malheur à toi, scélérat! pourquoi me fais-tu mettre en
+fureur?
+
+DROMIO.--Voulez-vous donc être lié pour rien? Soyez fou, mon maître;
+criez, le diable.....
+
+LUCIANA.--Dieu les assiste, les pauvres âmes! Comme ils extravaguent!
+
+ADRIANA.--Allons, emmenez-le d'ici.--Ma soeur, venez avec moi. (_Pinch,
+Antipholus, Dromio, etc., sortent._) (_A l'officier_.) Dites-moi, à
+présent, à la requête de qui est-il arrêté?
+
+L'OFFICIER.--A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre. Le
+connaissez-vous?
+
+ADRIANA.--Je le connais. Quelle somme lui doit-il?
+
+L'OFFICIER.--Deux cents ducats.
+
+ADRIANA.--Et pourquoi les lui doit-il?
+
+L'OFFICIER.--C'est le prix d'une chaîne que votre mari a reçue de lui.
+
+ADRIANA.--Il avait commandé une chaîne pour moi, mais elle ne lui a pas
+été livrée.
+
+LA COURTISANE.--Quand votre mari, tout en fureur, est venu aujourd'hui
+chez moi, et a emporté ma bague, que je lui ai vue au doigt tout à
+l'heure, un moment après je l'ai rencontré avec ma chaîne.
+
+ADRIANA.--Cela peut bien être; mais je ne l'ai jamais vue.--Venez,
+geôlier, conduisez-moi à la demeure de l'orfèvre; il me tarde de savoir
+la vérité de ceci dans tous ses détails.
+
+(Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue, et Dromio de
+Syracuse.)
+
+LUCIANA.--O Dieu, ayez pitié de nous, les voilà de nouveau en liberté!
+
+ADRIANA.--Et ils viennent l'épée nue! Appelons du secours, pour les
+faire lier de nouveau.
+
+L'OFFICIER.--Sauvons-nous; ils nous tueraient.
+
+(Ils s'enfuient.)
+
+ANTIPHOLUS.--Je vois que ces sorcières ont peur des épées.
+
+DROMIO.--Celle qui voulait être votre femme tantôt vous fuit à présent.
+
+ANTIPHOLUS.--Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages; je languis
+d'être sain et sauf à bord.
+
+DROMIO.--Non, restez ici cette nuit; sûrement on ne nous fera aucun mal.
+Vous avez vu qu'on nous parle amicalement, qu'on nous a donné de l'or;
+il me semble que c'est une si bonne nation, que sans cette montagne de
+chair folle, qui me réclame le mariage, je me sentirais assez d'envie de
+rester ici toujours, et de devenir sorcier.
+
+ANTIPHOLUS.--Je ne resterais pas ce soir pour la valeur de la ville
+entière: allons-nous-en pour faire porter notre bagage à bord.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+La scène se passe dans une rue, devant un monastère _Entrent_ LE
+MARCHAND ET ANGELO.
+
+ANGELO.--Je suis fâché, monsieur, d'avoir retardé votre départ. Mais je
+vous proteste que la chaîne lui a été livrée par moi, quoiqu'il ait la
+malhonnêteté inconcevable de le nier.
+
+LE MARCHAND.--Comment cet homme est-il considéré dans la ville?
+
+ANGELO.--Il jouit d'une réputation respectable, d'un crédit sans bornes,
+il est fort aimé: il ne le cède à aucun citoyen de cette ville: sa
+parole me répondrait de toute ma fortune quand il le voudrait.
+
+LE MARCHAND.--Parlez bas: c'est lui, je crois, qui se promène là.
+
+(Entre Antipholus de Syracuse.)
+
+ANGELO.--C'est bien lui: et il porte à son cou cette même chaîne qu'il a
+juré, par un parjure insigne, n'avoir pas reçue. Monsieur, suivez-moi,
+je vais lui parler.--(_A Antipholus_.) Seigneur Antipholus, je m'étonne
+que vous m'ayez causé cette honte et cet embarras, non sans nuire un
+peu à votre propre réputation. Me nier d'un ton si décidé, avec des
+serments, cette chaine-là même que vous portez à présent si ouvertement!
+Outre l'accusation, la honte et l'emprisonnement que vous m'avez fait
+subir, vous avez encore fait tort à cet honnête ami, qui, s'il n'avait
+pas attendu l'issue de notre débat, aurait mis à la voile, et serait
+actuellement en mer. Vous avez reçu cette chaine de moi: pouvez-vous le
+nier?
+
+ANTIPHOLUS.--Je crois que je l'ai reçue de vous: je ne l'ai jamais nié,
+monsieur.
+
+ANGELO.--Ob! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment encore.
+
+ANTIPHOLUS.--Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire?
+
+LE MARCHAND.--Moi que vous connaissez, je l'ai entendu de mes propres
+oreilles: fi donc! misérable; c'est une honte qu'il vous soit permis de
+vous promener là où s'assemblent les honnêtes gens.
+
+ANTIPHOLUS.--Vous êtes un malheureux de me charger de pareilles
+accusations: je soutiendrai mon honneur et ma probité contre vous, et
+tout à l'heure, si vous osez me faire face.
+
+LE MARCHAND.--Je l'ose, et je te défie comme un coquin que tu es.
+
+(Ils tirent l'épée pour se battre.) (Entrent Adriana, Luciana, la
+courtisane et autres.)
+
+ADRIANA, _accourant_.--Arrêtez, ne le blessez pas; pour l'amour de Dieu!
+il est fou.--Que quelqu'un se saisisse de lui: ôtez-lui son épée.--Liez
+Dromio aussi, et conduisez-les à ma maison.
+
+DROMIO.--Fuyons, mon maître, fuyons; au nom de Dieu, entrez dans quelque
+maison. Voici une espèce de prieuré: entrons, ou nous sommes perdus.
+
+(Antipholus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent.) (L'abbesse
+parait.)
+
+L'ABBESSE.--Silence, braves gens: pourquoi vous pressez-vous en foule à
+cette porte?
+
+ADRIANA.--Je viens chercher mon pauvre mari qui est fou. Entrons,
+afin de pouvoir le lier comme il faut, et l'emmener chez lui pour se
+rétablir.
+
+ANGELO.--Je le savais bien qu'il n'était pas dans son bon sens.
+
+LE MARCHAND.--Je suis fâché maintenant d'avoir tiré l'épée contre lui.
+
+L'ABBESSE.--Depuis quand est-il ainsi possédé?
+
+ADRIANA.--Toute cette semaine il a été mélancolique, sombre et chagrin,
+bien, bien différent de ce qu'il était naturellement: mais jusqu'à cette
+après-midi, sa fureur n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie.
+
+L'ABBESSE.--N'a-t-il point fait de grandes pertes par un naufrage?
+enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils pas égaré son coeur dans
+un amour illégitime? C'est un péché très-commun chez les jeunes gens qui
+donnent à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents
+a-t-il éprouvé?
+
+ADRIANA.--Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je veux dire quelque
+amourette qui l'éloignait souvent de sa maison.
+
+L'ABBESSE.--Vous auriez dû lui faire des remontrances.
+
+ADRIANA.--Eh! je l'ai fait.
+
+L'ABBESSE.--Mais pas assez fortes.
+
+ADRIANA.--Aussi fortes que la pudeur me le permettait.
+
+L'ABBESSE.--Peut-être en particulier.
+
+ADRIANA.--Et en public aussi.
+
+L'ABBESSE.--Oui, mais pas assez.
+
+ADRIANA.--C'était le texte de tous nos entretiens: au lit, il ne pouvait
+pas dormir tant je lui en parlais. A table, il ne pouvait pas manger
+tant je lui en parlais. Étions-nous seuls, c'était le sujet de mes
+discours. En compagnie, mes regards le lui disaient souvent: je lui
+disais encore que c'était mal et honteux.
+
+L'ABBESSE.--Et de là il est arrivé que cet homme est devenu fou: les
+clameurs envenimées d'une femme jalouse sont un poison plus mortel que
+la dent d'un chien enragé. Il parait que son sommeil était interrompu
+par vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous dites que
+les repas étaient assaisonnés de vos reproches; les repas troublés
+font les mauvaises digestions, d'où naissent le feu et le délire de la
+fièvre. Et qu'est-ce que la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites
+que vos criailleries ont interrompu ses délassements; en privant l'homme
+d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre et triste mélancolie
+qui tient de près au farouche et inconsolable désespoir; et à sa
+suite une troupe hideuse et empestée de pâles maladies, ennemies de
+l'existence. Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans le
+sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre fous hommes et
+bêtes. La conséquence est donc que ce sont vos accès de jalousie qui ont
+privé votre mari de l'usage de sa raison.
+
+LUCIANA.--Elle ne lui a jamais fait que de douces remontrances, lorsque
+lui, il se livrait à la fougue, à la brutalité de ses emportements
+grossiers. (_A sa soeur_.) Pourquoi supportez-vous ces reproches sans
+répondre?
+
+ADRIANA.--Elle m'a livrée aux reproches de ma conscience.--Bonnes gens,
+entrez, et mettez la main sur lui.
+
+L'ABBESSE.--Non; personne n'entre jamais dans ma maison.
+
+ADRIANA.--Alors, que vos domestiques amènent mon mari.
+
+L'ABBESSE.--Cela ne sera pas non plus: il a pris ce lieu pour un asile
+sacré: et le privilège le garantira de vos mains, jusqu'à ce que je
+l'aie ramené à l'usage de ses facultés, ou que j'aie perdu mes peines en
+l'essayant.
+
+ADRIANA.--Je veux soigner mon mari, être sa garde, car c'est mon office;
+et je ne veux d'autre agent que moi-même: ainsi laissez-le moi ramener
+dans ma maison.
+
+L'ABBESSE.--Prenez patience: je ne le laisserai point sortir d'ici que
+je n'aie employé les moyens approuvés que je possède, sirops, drogues
+salutaires, et saintes oraisons, pour le rétablir dans l'état naturel
+de l'homme: c'est une partie de mon voeu, un devoir charitable de notre
+ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à mes soins.
+
+ADRIANA.--Je ne bougerai pas d'ici, et je ne laisserai point ici mon
+mari. Il sied mal à votre sainteté de séparer le mari et la femme.
+
+L'ABBESSE.--Calmez-vous: et retirez-vous, vous ne l'aurez point.
+
+(L'abbesse sort.)
+
+LUCIANA.--Plaignez-vous au duc de cette indignité.
+
+ADRIANA.--Allons, venez: je tomberai prosternée à ses pieds, et je ne
+m'en relève point que mes larmes et mes prières n'aient engagé Son
+Altesse à se transporter en personne au monastère, pour reprendre de
+force mon mari à l'abbesse.
+
+LE MARCHAND.--L'aiguille de ce cadran marque, je crois, cinq heures. Je
+suis sûr que dans ce moment le duc lui-même va se rendre en personne
+dans la sombre vallée, lieu de mort et de tristes exécutions, derrière
+les fossés de cette abbaye.
+
+ANGELO.--Et pour quelle cause y vient-il?
+
+LE MARCHAND.--Pour voir trancher publiquement la tête à un respectable
+marchand de Syracuse qui a eu le malheur d'enfreindre les lois et les
+statuts de cette ville, en abordant dans cette baie.
+
+ANGELO.--En effet, les voilà qui viennent: nous allons assister à sa
+mort.
+
+LUCIANA, _à sa soeur_.--Jetez-vous aux pieds du duc, avant qu'il ait
+passé l'abbaye.
+
+(Entrent le duc avec son cortège, Ægéon, la tête nue, le bourreau, des
+gardes et autres officiers.)
+
+LE DUC, _à un crieur public_.--Proclamez encore une fois publiquement
+que s'il se trouve quelque ami qui veuille payer la somme pour lui, il
+ne mourra point, tant nous nous intéressons à son sort!
+
+ADRIANA, _se jetant aux genoux du duc_.--Justice, très-noble duc,
+justice contre l'abbesse.
+
+LE DUC.--C'est une dame vertueuse et respectable: il n'est pas possible
+qu'elle vous ait fait tort.
+
+ADRIANA.--Que Votre Altesse daigne m'écouter: Antipholus, mon
+époux,--que j'ai fait le maître de ma personne et de tout ce que je
+possédais, sur vos lettres pressantes,--a, dans ce jour fatal, été
+attaqué d'un accès de folie des plus violents. Il s'est élancé en
+furieux dans la rue (et avec lui son esclave, qui est aussi fou que
+lui), outrageant les citoyens, entrant de force dans leurs maisons,
+emportant avec lui bagues, joyaux, tout ce qui plaisait à son caprice.
+Je suis parvenue à le faire lier une fois, et je l'ai fait conduire chez
+moi, pendant que j'allais réparer les torts que sa furie avait commis
+çà et là dans la ville. Cependant, je ne sais par quel moyen il a pu
+s'échapper, il s'est débarrassé de ceux qui le gardaient, suivi de son
+esclave forcené comme lui; tous deux poussés par une rage effrénée, les
+épées hors du fourreau, nous ont rencontré, et sont venus fondre sur
+nous; ils nous ont mis en fuite, jusqu'à ce que pourvus de nouveaux
+renforts nous soyons revenus pour les lier; alors ils se sont sauvés
+dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis. Et voilà que l'abbesse
+nous ferme les portes, et ne veut pas nous permettre de le chercher, ni
+le faire sortir, afin que nous puissions l'emmener. Ainsi, très-noble
+duc, par votre autorité, ordonnez qu'on l'amène et qu'on l'emporte chez
+lui, pour y recevoir des secours.
+
+LE DUC.--Votre mari a servi jadis dans mes guerres; et je vous ai engagé
+ma parole de prince, lorsque vous l'avez admis à partager votre lit, de
+lui faire tout le bien qui pourrait dépendre de moi.--Allez, quelqu'un
+de vous, frappez aux portes de l'abbaye, et dites à la dame abbesse de
+venir me parler: je veux arranger ceci, avant de passer outre.
+
+(Entre un domestique.)
+
+LE DOMESTIQUE.--O ma maîtresse, ma maîtresse, courez vous cacher et
+sauvez vos jours. Mon maître et son esclave sont tous deux lâchés: ils
+ont battu les servantes l'une après l'autre et lié le docteur, dont ils
+ont flambé la barbe avec des tisons allumés[32]; et à mesure qu'elle
+brûlait, ils lui ont jeté sur le corps de grands seaux de fange infecte,
+pour éteindre le feu qui avait pris à ses cheveux. Mon maître l'exhorte
+à la patience, tandis que son esclave le tond avec des ciseaux, comme un
+fou[33]; et sûrement, si vous n'y envoyez un prompt secours, ils tueront
+à eux deux le magicien.
+
+[Note 32: Cette risible circonstance devait trouver place ici dans
+une comédie; mais, _proh pudor!_ on la retrouve dans le plus classique
+de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage d'une bataille:
+
+_Obvius ambustum torrem Corynæus ab ord Corripit, et venienti Ebuso,
+plagamque ferenti Occupat os flammis: olli ingens barba reluxit,
+Nidoremque ambusta dédit_.
+
+VIRGILE, _Enéide_, livre XII, v. 298.]
+
+[Note 33: «Peut-être était-ce la coutume de raser la tête aux idiots
+et aux fous.» STEEVENS. «On trouve, dans les lois ecclésiastiques
+d'Alfred, une amende de 10 shillings contre celui qui aurait, par
+injure, tondu un homme du peuple comme un fou.» TOLLET.]
+
+ADRIANA.--Tais-toi, imbécile: ton maître et son valet sont ici; et tout
+ce que tu nous dis là est un conte.
+
+LE DOMESTIQUE.--Ma maîtresse, sur ma vie, je vous dis la vérité. Depuis
+que j'ai vu cette scène, je suis accouru presque sans respirer. Il crie
+après vous, et il jure que s'il peut vous saisir, il vous grillera
+le visage et vous défigurera. (_On entend des cris à l'intérieur_.)
+Écoutez, écoutez: je l'entends; fuyez, ma maîtresse, sauvez-vous.
+
+LE DUC, _à Adriana_.--Venez, restez, n'ayez aucune crainte.--Défendez-la
+de vos hallebardes.
+
+ADRIANA, _voyant entrer Antipholus d'Éphèse._--O dieux! c'est mon mari!
+Vous êtes témoins, qu'il reparaît ici comme un invisible esprit. Il n'y
+a qu'un moment, que nous l'avons vu entrer dans cette abbaye; et le
+voilà maintenant qui arrive d'un autre côté: cela dépasse l'intelligence
+humaine!
+
+(Entrent Antipholus et Dromio d'Éphèse.)
+
+ANTIPHOLUS.--Justice! généreux duc; oh! accordez-moi justice! Au nom des
+services que je vous ai rendus autrefois, lorsque je vous ai couvert de
+mon corps dans le combat et que j'ai reçu de profondes blessures pour
+sauver votre vie, au nom du sang que j'ai perdu alors pour vous,
+accordez-moi justice.
+
+ÆGÉON.--Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la raison, c'est mon fils
+Antipholus que je vois, et Dromio.
+
+ANTIPHOLUS.--Justice, bon prince, contre cette femme que voilà! Elle,
+que vous m'avez donnée vous-même pour épouse, elle m'a outragé et
+déshonoré par le plus grand et le plus cruel affront. L'injure qu'elle
+m'a fait aujourd'hui sans pudeur dépasse l'imagination.
+
+LE DUC.--Expliquez-vous, et vous me trouverez juste.
+
+ANTIPHOLUS.--Aujourd'hui même, puissant duc, elle a fermé sur moi
+les portes de ma maison, tandis qu'elle s'y régalait avec d'infâmes
+fripons[34].
+
+[Note 34: _Harlots_, mot applicable également aux fripons et aux
+filles.]
+
+LE DUC.--Voilà une faute grave: répondez, femme: avez-vous agi ainsi?
+
+ADRIANA.--Non, mon digne seigneur:--Moi, lui et ma soeur, nous avons
+dîné ensemble aujourd'hui. Malheur sur mon âme, si l'accusation dont il
+me charge n'est pas fausse!
+
+LUCIANA.--Que je ne revoie jamais le jour, que je ne dorme jamais la
+nuit, si elle ne dit à Votre Altesse la pure vérité!
+
+ANGELO.--O femme parjure! elles rendent toutes deux de faux témoignages.
+Sur ce point le fou les accuse justement.
+
+ANTIPHOLUS.--Mon souverain, je sais ce que je dis. Je ne suis point
+troublé par les vapeurs du vin, ni égaré par le désordre de la colère,
+quoique les injures que j'ai reçues puissent faire perdre la raison à un
+homme plus sage que moi: cette femme m'a enfermé dehors aujourd'hui, et
+je n'ai pu rentrer pour dîner: cet orfèvre que vous voyez, s'il n'était
+pas d'accord avec elle, pourrait en rendre témoignage: car il était avec
+moi alors: il m'a quitté pour aller chercher une chaîne, promettant de
+me l'apporter au Porc-Épic, où Baltasar et moi avons dîné ensemble:
+notre dîner fini, et lui ne revenant point, je suis allé le chercher:
+je l'ai rencontré dans la rue, et ce marchand en sa compagnie: là ce
+parjure orfèvre m'a juré effrontément que j'avais aujourd'hui reçu de
+lui une chaîne, que, Dieu le sait! je n'ai jamais vue: et pour cette
+cause, il m'a fait arrêter par un sergent! J'ai obéi, et j'ai envoyé mon
+valet à ma maison chercher de certains ducats: il est revenu, mais sans
+argent. Alors, j'ai prié poliment l'officier de m'accompagner lui-même
+jusque chez moi. En chemin, nous avons rencontré ma femme, sa soeur, et
+toute une troupe de vils complices: ils amenaient avec eux un certain
+Pinch, un malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette
+décharné, un charlatan, un diseur de bonne aventure, un escamoteur râpé,
+un misérable nécessiteux, aux yeux enfoncés, au regard rusé, une momie
+ambulante. Ce dangereux coquin a osé se donner pour un magicien; me
+regardant dans les yeux, me tâtant le pouls, me bravant en face, lui qui
+à peine a un visage, et il s'est écrié que j'étais possédé, Aussitôt ils
+sont tous tombés sur moi, ils m'ont garotté, m'ont entraîné, et m'ont
+plongé, moi et mon valet, tous deux liés, dans une humide et ténébreuse
+cave de ma maison. À la fin, rongeant mes liens avec mes dents, je les
+ai rompus; j'ai recouvré ma liberté, et je suis aussitôt accouru ici
+près de Votre Altesse: je la conjure de me donner une ample satisfaction
+pour ces indignités et les affronts inouïs qu'on m'a fait souffrir.
+
+ANGELO.--Mon prince, d'après la vérité, mon témoignage s'accorde avec le
+sien en ceci, c'est qu'il n'a pas dîné chez lui, mais qu'on lui a fermé
+la porte.
+
+LE DUC.--Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en question?
+
+ANGELO.--Il l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il courait dans
+cette rue, ces gens-là ont vu la chaîne à son cou.
+
+LE MARCHAND.--De plus, moi je ferai serment que, de mes propres
+oreilles, je vous ai entendu avouer que vous aviez reçu de lui la
+chaîne, après que vous l'aviez nié avec serment sur la place du Marché;
+et c'est à cette occasion que j'ai tiré l'épée contre vous: alors vous
+vous êtes sauvé dans cette abbaye que voilà, d'où vous êtes, je crois,
+sorti par miracle.
+
+ANTIPHOLUS.--Je ne suis jamais entré dans l'enceinte de cette abbaye;
+jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi; jamais je n'ai vu la chaîne:
+j'en prends le ciel à témoin! Et tout ce que vous m'imputez-là n'est que
+mensonge.
+
+LE DUC.--Quelle accusation embrouillée! Je crois que vous avez tous bu
+dans la coupe de Circé. S'il était entré dans cette maison, il y
+aurait été, s'il était fou, il ne plaiderait pas sa cause avec tant de
+sang-froid.--Vous dites qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre le nie.--Et
+toi, maraud, que dis-tu?
+
+DROMIO.--Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic.
+
+LA COURTISANE.--Oui, mon prince, il a enlevé de mon doigt cette bague
+que vous lui voyez.
+
+ANTIPHOLUS.--Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle que je tiens
+cette bague.
+
+LE DUC, _à la courtisane_.--L'avez-vous vu entrer dans cette abbaye?
+
+LA COURTISANE.--Aussi sur, mon prince, qu'il l'est que je vois Votre
+Grâce.
+
+LE DUC.--Cela est étrange!--Allez, dites à l'abbesse de se rendre ici:
+je crois vraiment que vous êtes tous d'accord ou complètement fous!
+
+(Un des gens du duc va chercher l'abbesse.)
+
+ÆGÉON.--Puissant duc, accordez-moi la liberté de dire un mot. Peut-être
+vois-je ici un ami qui sauvera ma vie et payera la somme qui peut me
+délivrer.
+
+LE DUC.--Dites librement, Syracusain, ce que vous voudrez.
+
+ÆGÉON, _à Antipholus_.--Votre nom, monsieur, n'est-il pas Antipholus? et
+n'est-ce pas là votre esclave Dromio?
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Il n'y a pas encore une heure, monsieur, que j'étais
+son esclave lié: mais lui, je l'en remercie, il a coupé deux cordes avec
+ses dents; et maintenant je suis Dromio et son esclave, mais délié.
+
+ÆGÉON.--Je suis sur que tous deux vous vous souvenez de moi.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Nous nous souvenons de nous-mêmes, monsieur, en vous
+voyant; car il y a quelques instants que nous étions liés, comme vous
+l'êtes à présent. Vous n'êtes pas un malade de Pinch, n'est-ce pas,
+monsieur?
+
+ÆGÉON, _à Antipholus_.--Pourquoi me regardez-vous comme un étranger?
+Vous me connaissez bien.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je ne vous ai jamais vu de ma vie, jusqu'à ce
+moment.
+
+ÆGÉON.--Oh! le chagrin m'a changé depuis la dernière fois que vous
+m'avez vu: mes heures d'inquiétude, et la main destructrice du temps
+ont gravé d'étranges traces sur mon visage. Mais dites-moi encore, ne
+reconnaissez-vous pas ma voix?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non plus.
+
+ÆGÉON.--Et toi, Dromio?
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Ni moi, monsieur, je vous l'assure.
+
+ÆGÉON.--Et moi je suis sûr que tu la reconnais.
+
+DROMIO _d'Éphèse._--Oui, monsieur? Et moi je suis sûr que non; et ce
+qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant tenu de le croire.
+
+ÆGÉON.--Ne pas reconnaître ma voix! O temps destructeur! as-tu donc
+tellement déformé et épaissi ma langue, dans le court espace de sept
+années, que mon fils unique, que voici, ne puisse reconnaître ma faible
+voix où résonnent les rauques soucis! Quoique mon visage, sillonné de
+rides, soit caché sous la froide neige de l'hiver qui glace la sève,
+quoique tous les canaux de mon sang soient gelés, cependant un reste de
+mémoire luit dans la nuit de ma vie; les flambeaux à demi consumés de ma
+vue ont encore quelque pâle clarté; mes oreilles assourdies me servent
+encore un peu à entendre, et tous ces vieux témoins (non, je ne puis me
+tromper) me disent que tu es mon fils Antipholus.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je n'ai jamais vu mon père de ma vie.
+
+ÆGÉON.--Il n'y a pas encore sept ans, jeune homme, tu le sais, que nous
+nous sommes séparés à Syracuse; mais peut-être, mon fils, as-tu honte de
+me reconnaître dans l'infortune?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Le duc, et tous ceux de la ville qui me
+connaissent, peuvent attester avec moi que cela n'est pas vrai; je n'ai
+jamais vu Syracuse de ma vie.
+
+LE DUC.--Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans que je suis le
+patron d'Antipholus, jamais il n'a vu Syracuse: je vois que ton grand
+âge et ton danger troublent ta raison.
+
+(Entre l'abbesse, suivie d'Antipholus et de Dromio de Syracuse.)
+
+L'ABBESSE.--Très-puissant duc, voici un homme cruellement outragé.
+
+(Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.)
+
+ADRIANA.--Je vois deux maris, ou mes yeux me trompent.
+
+LE DUC.--Un de ces deux hommes est sans doute le génie de l'autre; il en
+est de même de ces deux esclaves. Lequel des deux est l'homme naturel,
+et lequel est l'esprit? Qui peut les distinguer?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--C'est moi, monsieur, qui suis Dromio; ordonnez à
+cet homme-là de se retirer.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--C'est moi, monsieur, qui suis Dromio, permettez que
+je reste.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--N'es-tu pas Ægéon? ou es-tu son fantôme?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--O mon vieux maître! qui donc l'a chargé ici de
+ces liens?
+
+L'ABBESSE.--Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le délivrerai de
+sa chaîne; et je regagnerai un époux en lui rendant la liberté. Parlez,
+vieil Ægéon, si vous êtes l'homme qui eut une épouse jadis appelée
+Emilie, qui vous donna à la fois deux beaux enfants, oh! si vous êtes le
+même Ægéon, parlez, et parlez à la même Emilie!
+
+ÆGÉON.--Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es Emilie, dis-moi où
+est ce fils qui flottait avec toi sur ce fatal radeau?
+
+L'ABBESSE.--Lui et moi, avec le jumeau Dromio, nous fûmes recueillis par
+des habitants d'Épidaure; mais un moment après, de farouches pêcheurs de
+Corinthe leur enlevèrent de force Dromio et mon fils, et me laissèrent
+avec ceux d'Épidaure. Ce qu'ils devinrent depuis, je ne puis le dire;
+moi, la fortune m'a placée dans l'état où vous me voyez.
+
+LE DUC.--Voici son histoire de ce matin qui commence à se vérifier; ces
+deux Antipholus, ces deux fils si ressemblants, et ces deux Dromio,
+tous les deux si pareils; et puis ce que cette femme ajoute de son
+naufrage!--Voilà les parents de ces enfants que le hasard réunit,
+Antipholus, tu es venu d'abord de Corinthe?
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Non, prince; non pas moi: je suis venu de
+Syracuse.
+
+LE DUC.--Allons, tenez-vous à l'écart; je ne peux vous distinguer l'un
+de l'autre.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Je suis venu de Corinthe, mon gracieux seigneur.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.---Et moi avec lui.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Conduit dans cette ville par le célèbre duc
+Ménaphon, votre oncle, ce guerrier si fameux.
+
+ADRIANA.--Lequel des deux a dîné avec moi aujourd'hui?
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Moi, ma belle dame.
+
+ADRIANA.--Et n'êtes-vous pas mon mari?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Non, à cela je dis non.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Et j'en conviens avec vous; quoiqu'elle m'ait
+donné ce titre....., et que cette belle demoiselle, sa soeur, que voilà,
+m'ait appelé son frère.--Ce que je vous ai dit alors, j'espère avoir
+un jour l'occasion de vous le prouver, si tout ce que je vois et que
+j'entends n'est pas un songe.
+
+ANGELO.--Voilà la chaîne, monsieur, que vous avez reçue de moi.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--Je le crois, monsieur; je ne le nie pas.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse, à Angelo_.--Et vous, monsieur, vous m'avez fait
+arrêter pour cette chaîne.
+
+ANGELO.--Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas.
+
+ADRIANA, _à Antipholus d'Éphèse_.--Je vous ai envoyé de l'argent,
+monsieur, pour vous servir de caution par Dromio; mais je crois qu'il ne
+vous l'a pas porté.
+
+(Désignant Dromio de Syracuse.)
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Non, point par moi.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--J'ai reçu de vous cette bourse de ducats;
+et c'est Dromio, mon valet, qui me l'a apportée: je vois à présent que
+chacun de nous a rencontré le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui,
+et lui pour moi; et de là sont venues ces Méprises.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--J'engage ici ces ducats pour la rançon de mon
+père, que voilà.
+
+LE DUC.--C'est inutile, je donne la vie à votre père.
+
+LA COURTISANE, _à Antipholus d'Éphèse_.--Monsieur, il faut que vous me
+rendiez ce diamant.
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Le voilà, prenez-le, et bien des remerciements
+pour votre bonne chère.
+
+L'ABBESSE.--Illustre duc, veuillez prendre la peine d'entrer avec nous
+dans cette abbaye: vous entendrez l'histoire entière de nos aventures.
+Et vous tous qui êtes assemblés en ce lieu, et qui avez souffert quelque
+préjudice des erreurs réciproques d'un jour, venez, accompagnez-nous, et
+vous aurez pleine satisfaction.--Pendant vingt-cinq ans entiers, j'ai
+souffert les douleurs de l'enfantement à cause de vous, mes enfants, et
+ce n'est que de cette heure que je suis enfin délivrée de mon pesant
+fardeau.--Le duc, mon mari, et mes deux enfants, et vous, les
+calendriers de leur naissance, venez avec moi à une fête d'accouchée; à
+de si longues douleurs doit succéder une telle nativité.
+
+LE DUC.--De tout mon coeur; je veux jaser comme une commère à cette
+fête.
+
+(Sortent le duc, l'abbesse, Ægéon, la courtisane, le marchand et la
+suite.)
+
+DROMIO _de Syracuse, à Antipholus d'Éphèse_.--Mon maître, irai-je
+reprendre abord votre bagage?
+
+ANTIPHOLUS _d'Éphèse_.--Dromio, quel bagage à moi as-tu donc embarqué?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Tous vos effets, monsieur, que vous aviez à
+l'auberge du Centaure.
+
+ANTIPHOLUS _de Syracuse_.--C'est à moi qu'il veut parler: c'est moi qui
+suis ton maître, Dromio; allons, viens avec nous: nous pourvoirons à
+cela plus tard: embrasse ici ton frère, et réjouis-toi avec lui.
+
+(Les deux Antipholus sortent.)
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Il y a à la maison de votre maître une grosse
+amie qui, aujourd'hui à dîner, m'a _encuisiné_, en me prenant pour vous.
+Ce sera désormais ma soeur, et non ma femme.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--Il me semble que vous êtes mon miroir, au lieu
+d'être mon frère. Je vois dans votre visage que je suis un joli
+garçon.--Voulez-vous entrer pour voir leur fête?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Ce n'est pas à moi, monsieur, à passer le
+premier: vous êtes mon aîné.
+
+DROMIO _d'Éphèse_.--C'est une question: comment la résoudrons-nous?
+
+DROMIO _de Syracuse_.--Nous tirerons à la courte paille pour la décider.
+Jusque-là, passez devant.
+
+DROMIO _d'Éphèse._--Non, tenons-nous ainsi. Nous sommes entrés dans le
+monde comme deux frères: entrons ici la main dans la main, et non l'un
+devant l'autre.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+</style>
+
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: La Comédie des Méprises
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15848]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.</p>
+<p>=================================================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.
+<p>Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br>
+
+<p>PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+<p>1864</p><br>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h1>LA COMÉDIE<br>
+
+DES MÉPRISES</h1>
+<br>
+
+
+<h3>NOTICE<br>
+
+
+SUR LA COMÉDIE DES MÉPRISES</h3>
+
+
+<p>Il est peu de comédies qui aient été aussi souvent et aussi diversement
+reproduites sur la scène que les <i>Ménechmes</i> de Plaute; c'est
+la seule dette que Shakspeare ait contractée envers les auteurs dramatiques
+de l'antiquité. Mais il a su enrichir l'idée du poëte latin
+par l'apparence nouvelle qu'il lui donne et les incidents qu'il a multipliés.
+<i>Les Méprises</i> sont un vrai modèle d'intrigue. Tout le comique
+des situations résulte, il est vrai, d'une invraisemblance exagérée
+encore par Shakspeare; car les deux frères jumeaux ont deux esclaves
+jumeaux comme eux, et qui portent le même nom. Mais, ainsi que
+l'observe très-bien M. Schlegel, il n'y a pas de degrés dans l'incroyable;
+si l'on accorde une des ressemblances, on aura tort de faire des difficultés
+pour l'autre; et si les spectateurs s'amusent des méprises,
+elles ne pourront jamais se croiser et se combiner trop diversement.
+La variété des événements et des rencontres imprévues des quatre
+frères; le danger que court celui qui se voit arrêté pour dettes, et qui
+est ensuite enfermé comme fou, tandis que l'autre, voyant sa vie attaquée,
+est obligé de se réfugier dans une abbaye; deux scènes d'amour
+et de jalousie sauvent la pièce de l'ennui que pourrait amener
+l'éclaircissement trop longtemps différé. Malgré toutes les intrigues
+qui s'entre-croisent, tout est lié dans la fiction, tout s'y développe
+de la manière la plus heureuse, et le dénoûment a quelque chose de
+solennel par la reconnaissance qui a lieu devant un tribunal auquel
+préside le prince.</p>
+
+<p>Shakspeare a eu l'art de motiver son exposition; dans les <i>Ménechmes</i>
+de Plaute, elle est faite au moyen d'un prologue; mais ici
+elle consiste dans le grave récit des douleurs d'un père à qui la constance
+de ses regrets va coûter la vie.</p>
+
+<p>Peut-être devons-nous être fâchés que Shakspeare n'ait pas conservé
+le personnage du parasite de Plaute; mais Shakspeare ne connaissait
+tout au plus Plaute que par une traduction anglaise, et son
+génie indépendant et capricieux ne pouvait s'astreindre à imiter servilement
+un modèle. Comme Regnard, de nos jours, il a su introduire
+dans le cadre de l'auteur latin la peinture de son siècle, en conservant
+des noms classiques à ses personnages. Il serait plutôt à désirer
+que, moins entraîné par le vice de son sujet, il eût évité l'écueil
+des trivialités et quelques plaisanteries grossières, qui cependant sont
+toujours empreintes de ce cachet d'originalité dont Shakspeare
+marque ses défauts comme ses beautés.</p>
+
+<p>L'aventure de Dromio avec la Maritome d'Antipholus de Syracuse
+rappelle naturellement les scènes si comiques de Cléanthis et de Sosie
+dans <i>Amphitryon</i>.</p>
+
+<p>Le reproche de liberté, adressé par quelques critiques à Molière,
+qui cependant écrivait pour une cour jalouse des convenances jusqu'à
+la pruderie, prouve combien il était difficile de conserver le décorum
+dans un sujet aussi épineux; et Shakspeare, favori de la cour,
+était encore plus le poëte du peuple.</p>
+
+<p>Si cette comédie, moins intéressante par la peinture des caractères
+que par la variété des surprises où conduit la ressemblance des
+jumeaux, est inférieure aux autres comédies de Shakspeare, il faut
+autant l'attribuer au vice du sujet qu'à la jeunesse de l'auteur; car
+ce fut une de ses premières pièces. Plusieurs critiques ont même
+prétendu qu'elle n'avait été que retouchée par lui. Mais il suffirait,
+pour y reconnaître Shakspeare, de quelques traits de morale qui
+attestent sa profonde connaissance du coeur humain. Avec quelle
+adresse l'abbesse qu'Adriana va consulter arrache à sa jalousie l'aveu
+de ses torts! quels sages avis pour toutes les femmes!</p>
+
+<p>Selon Malone, cette comédie aurait été écrite en 1593; et selon
+Chalmers, en 159l.&mdash;La traduction anglaise des <i>Ménechmes</i> de
+Plaute, par W. Warner, ne fut imprimée qu'en 1595; mais dans
+Hall et Hollingshed il est fait mention d'une jolie comédie de Plaute,
+qu'on dit avoir été jouée dès l'an 1520, et quelques-uns prétendent
+que c'étaient les <i>Ménechmes</i>.</p>
+
+<p>En Allemagne, ce sujet a été traité aussi dès l'origine du théâtre;
+mais c'est surtout en Italie que ce canevas a été souvent employé.</p>
+
+<p>Nous citerons parmi les imitations françaises celles de Rotrou et
+de Regnard.</p>
+
+<p>Donner l'analyse de la pièce de Rotrou, c'est donner en même
+temps l'extrait de celle de Plaute; sa comédie est plutôt une traduction
+qu'une imitation.</p>
+
+<p>Ménechme Sosicle arrive à Épidamne, lieu de la résidence de son
+frère, sans savoir qu'il y est établi. Il est émerveillé de s'y voir connu
+et nommé par tout le monde, accablé des reproches d'une femme
+qui veut être la sienne, et des caresses d'une autre qui se contente
+d'un titre plus doux.</p>
+
+<p>Rotrou a un peu adouci le personnage de la courtisane Érotie,
+dont il fait une jeune veuve qui met de la pruderie dans ses épanchements,
+et qui permet que Ménechme lui fasse la cour, pourvu,
+lui dit-elle,</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Qu'elle demeure aux termes de l'honneur,</p>
+<p>Que mon honnêteté ne soit point offensée,</p>
+<p>Et qu'un but vertueux borne votre pensée.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Elle n'ignore pas cependant que Ménechme est marié. Shakspeare
+a été plus fidèle aux vraisemblances en conservant à ce personnage
+le caractère de courtisane que lui donne le poëte latin.</p>
+
+<p>Regnard a imaginé une autre fable. Ses Ménechmes ne sont point
+mariés, tous deux veulent l'être et sont rivaux. L'un est un provincial
+grossier et brutal, qui vient à Paris recueillir la succession
+d'un oncle. Il a été institué légataire universel, parce que le défunt
+ignorait la destinée du second de ses neveux, qui avait quitté dès
+l'enfance la maison paternelle.</p>
+
+<p>Cependant le chevalier Ménechme est à Paris, aux prises avec la
+mauvaise fortune; une vieille douairière se sent toute portée à changer
+son sort en l'épousant, et le chevalier ne fait pas le difficile,
+lorsque son amour pour Isabelle, la propre nièce d'Araminte, lui
+ouvre les jeux sur l'âge de sa tante. C'est cette même Isabelle que
+son frère doit épouser, et que Démophon son père a promise à Ménechme,
+en considération de la succession qu'il vient recueillir. Le
+hasard instruit le chevalier de cette aventure, et il ne songe plus qu'à
+souffler à son frère sa maîtresse et son héritage. Peut-être n'est-ce
+pas là une intention très-morale, et le chevalier nous semble friser
+un peu les chevaliers des brelans, quoiqu'il se donne, lors de la reconnaissance,
+un air de générosité en partageant la fortune de l'oncle
+avec Ménéchme, et en lui cédant une de ses deux maîtresses.</p>
+
+<p>On a aussi reproché à Regnard d'être trivial et bas; reproche
+peu fondé, son comique nous semble au niveau de son sujet; en
+voulant s'élever, il risquait, comme ses devanciers, de devenir froid
+et de cesser d'être plaisant. La comédie des <i>Ménechmes</i> est une de
+celles qui servent de fondement à sa réputation.</p>
+
+<p>Nous ne citerons pas la comédie des <i>Deux Arlequins</i> de Le Noble,
+ni <i>les Deux Jumeaux de Bergame</i>. Les personnages de nos Arlequins
+nous semblent fort heureusement choisis pour donner un air
+de vérité à ces sortes de pièces, à cause du masque qui fait indispensablement
+partie de leur costume, et de ce costume lui-même,
+qui prête à l'illusion plus que tout autre.</p>
+<br><br>
+
+<h1>LA COMÉDIE<br>
+
+DES MÉPRISES</h1>
+<br><br>
+
+
+
+<p>PERSONNAGES</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>SOLINUS, duc d'Éphèse.</p>
+<p>ÆGÉON, marchand de Syracuse.</p>
+<p>ANTIPHOLUS d'Éphèse,</p>
+<p>ANTIPHOLUS de Syracuse,
+frères jumeaux et fils d'Ægéon et d'Emilie,
+mais inconnus l'un à l'autre.</p>
+<p>DROMIO d'Éphèse,</p>
+<p>DROMIO de Syracuse,
+frères jumeaux et esclaves des
+deux Antipholus.</p>
+<p>BALTASAR, marchand.</p>
+<p>ANGÉLO, orfèvre.</p>
+<p>UN COMMERÇANT, ami d'Antipholus de Syracuse.</p>
+<p>PINCH, maître d'école et magicien.</p>
+<p>ÉMILIE, femme d'Ægéon, abbesse
+d'une communauté d'Éphèse.</p>
+<p>ADRIANA, femme d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+<p>LUCIANA, soeur d'Adriana.</p>
+<p>LUCE, SUIVANTE DE LUCIANA.</p>
+<p>UNE COURTISANE.</p>
+<p>UN GEOLIER.</p>
+<p>OFFICIERS DE JUSTICE ET AUTRES.</p>
+ </div> </div>
+
+<p class="stage1">La scène est à Éphèse.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+
+<p class="stage1">Salle dans le palais du duc.</p>
+
+<p class="stage1">LE DUC D'ÉPHÈSE, ÆGÉON, UN GEOLIER, <i>des officiers
+et autres gens de la suite du duc</i>.</p>
+
+<p>ÆGÉON&mdash;Poursuivez, Solinus; accomplissez ma perte,
+et par votre arrêt de mort, terminez mes malheurs et ma
+vie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Marchand de Syracuse, cesse de plaider ta
+cause; je ne suis pas assez partial pour enfreindre nos
+lois. La haine et la discorde, récemment excitées par
+l'outrage barbare que votre duc a fait à ces marchands,
+nos honnêtes compatriotes, qui, faute d'or pour racheter
+leurs vies, ont scellé de leur sang ses décrets rigoureux,
+défendent toute pitié à nos regards menaçants; car depuis
+les querelles intestines et mortelles élevées entre tes
+séditieux compatriotes et nous, il a été arrêté dans des
+conseils solennels, par nous et par les Syracusains, de
+ne permettre aucune espèce de négoce entre nos villes
+ennemies. Bien plus, si un homme, né dans Éphèse, est
+rencontré dans les marchés et les foires de Syracuse; ou
+si un homme, né dans Syracuse, aborde à la baie d'Éphèse,
+il meurt, et ses marchandises sont confisquées à
+la disposition du duc, à moins qu'il ne trouve une somme
+de mille marcs pour acquitter la peine et lui servir de
+rançon. Tes denrées, estimées au plus haut prix, ne peuvent
+monter à cent marcs; ainsi la loi te condamne à
+mourir.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Eh bien! ce qui me console, c'est que, par
+l'exécution de votre sentence, mes maux finiront avec le
+soleil couchant.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, Syracusain, dis-nous brièvement
+pourquoi tu as quitté ta ville natale, et quel sujet t'a
+amené dans Éphèse.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;On ne pouvait m'imposer une tâche plus
+cruelle que de m'enjoindre de raconter des maux indicibles.
+Cependant, afin, que le monde sache que ma mort
+doit être attribuée à la nature et non à un crime honteux<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a>,
+je dirai tout ce que la douleur me permettra de
+dire.&mdash;Je suis né dans Syracuse, et j'épousai une femme
+qui eût été heureuse sans moi, et par moi aussi sans
+notre mauvaise destinée. Je vivais content avec elle;
+notre fortune s'augmentait par les fructueux voyages
+que je faisais souvent à Épidaure, jusqu'à la mort de
+mon homme d'affaires. Sa perte, ayant laissé le soin de
+grands biens à l'abandon, me força de m'arracher aux
+tendres embrassements de mon épouse. A peine six mois
+d'absence s'étaient écoulés, que prête à succomber sous
+le doux fardeau que portent les femmes, elle fit ses préparatifs
+pour me suivre, et arriva en sûreté aux lieux où
+j'étais. Bientôt après son arrivée elle devint l'heureuse
+mère de deux beaux garçons; et, ce qu'il y a d'étrange,
+tous deux si pareils l'un à l'autre, qu'on ne pouvait les
+distinguer que par leurs noms. A la même heure et dans
+la même hôtellerie, une pauvre femme fut délivrée d'un
+semblable fardeau, et mit au monde deux jumeaux mâles
+qui se ressemblaient parfaitement. J'achetai ces deux enfants
+de leurs parents, qui étaient dans l'extrême indigence,
+et je les élevai pour servir mes fils. Ma femme,
+qui n'était pas peu fière de ces deux garçons, me pressait
+chaque jour de retourner dans notre patrie: j'y
+consentis à regret, trop tôt, hélas! Nous nous embarquâmes.&mdash;Nous
+étions déjà éloignés d'une lieue d'Épidaure
+avant que la mer, esclave soumise aux vents, nous
+eût menacés d'aucun accident tragique; mais nous ne
+conservâmes pas plus longtemps grande espérance. Le
+peu de clarté que nous prêtait le ciel obscurci ne servait
+qu'à montrer à nos âmes effrayées le gage douteux d'une
+mort immédiate: pour moi, je l'aurais embrassée avec
+joie, si les larmes incessantes de ma femme, qui pleurait
+d'avance le malheur qu'elle voyait venir, et les gémissements
+plaintifs des deux petits enfants qui pleuraient
+par imitation, dans l'ignorance de ce qu'il fallait craindre,
+ne m'eussent forcé de chercher à reculer l'instant
+fatal pour eux et pour moi; et voici quelle était notre
+ressource,&mdash;il n'en restait point d'autre:&mdash;les matelots
+cherchèrent leur salut dans notre chaloupe, et nous
+abandonnèrent, à nous, le vaisseau qui allait s'abîmer.
+Ma femme, plus attentive à veiller sur son dernier né,
+l'avait attaché au petit mât de réserve dont se munissent
+les marins pour les tempêtes; avec lui était lié un des
+jumeaux esclaves; et moi j'avais eu le même soin des
+deux autres enfants. Cela fait, ma femme et moi, les yeux
+fixés sur les objets chers à nos coeurs, nous nous attachâmes
+à chacune des extrémités du mât; et flottant
+aussitôt au gré des vagues, nous fûmes portés par elles
+vers Corinthe, à ce que nous jugeâmes. A la fin, le soleil,
+se montrant à la terre, dissipa les vapeurs qui avaient
+causé nos maux; sous l'influence bienfaisante de sa lumière
+désirée, les mers se calmèrent par degrés, et nous
+découvrîmes au loin deux vaisseaux qui cinglaient sur
+nous, l'un de Corinthe, l'autre d'Épidaure. Mais avant
+qu'ils nous eussent atteints...... Oh! ne me forcez pas de
+vous dire le reste; devinez ce qui suivit par ce que vous
+venez d'entendre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Niote 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a><p>C'était jadis une superstition universelle de croire qu'un
+grand revers inattendu était l'effet de la vengeance céleste qui
+punissait l'homme d'un crime caché. Ægéon veut persuader à
+ceux qui l'entendent que son malheur n'est ici l'effet que de la
+destinée humaine, et non la peine d'un crime. WARBURTON.</p>
+
+<p>D'après cette note, Letourneur traduit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>That my end</i></p>
+<p><i>Was wrought by nature and not by vile offense</i>,</p>
+ </div> </div>
+
+<p>par cette phrase: <i>Ma perte est l'ouvrage de la nature et non la
+peine d'un crime honteux et caché</i>. Nous avons adopté une explication
+plus simple de ce mot <i>nature</i>. <i>Nature</i> est ici pour affection
+naturelle... Ægéon est victime de son amour paternel; c'est
+ce sentiment qui le conduit à Éphèse et qui cause sa mort.</p></blockquote>
+
+
+<p>LE DUC.&mdash;Poursuis, vieillard: n'interromps point ton
+récit: nous pouvons du moins te plaindre si nous ne
+pouvons te pardonner.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Oh! si les dieux nous avaient témoigné cette
+pitié, je ne les aurais pas nommés à si juste titre impitoyables
+envers nous! Avant que les deux vaisseaux se
+fussent avancés à dix lieues de nous, nous donnâmes sur
+un grand rocher; poussé avec violence sur cet écueil,
+notre navire secourable fut fendu par le milieu; de sorte
+que, dans cet injuste divorce, la fortune nous laissa à
+tous deux de quoi nous réjouir et de quoi pleurer. La
+moitié qui la portait, la pauvre infortunée, et qui paraissait
+chargée d'un moindre poids, mais non d'une moindre
+douleur, fut poussée avec plus de vitesse devant les
+vents: et ils furent recueillis tous trois à notre vue par
+des pêcheurs de Corinthe, à ce qu'il nous sembla. A la
+fin, un autre navire s'était emparé de nous; les gens de
+l'équipage, venant à connaître ceux que le sort les avait
+amenés à sauver, accueillirent avec bienveillance leurs
+hôtes naufragés: et ils seraient parvenus à enlever aux
+pêcheurs leur proie, si leur vaisseau n'avait pas été mauvais
+voilier; ils furent donc obligés de diriger leur route
+vers leur patrie.&mdash;Vous avez entendu comment j'ai été
+séparé de mon bonheur, et comment, par malheur, ma
+vie a été prolongée pour vous faire les tristes récits de
+mes douleurs.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Et au nom de ceux que tu pleures, accorde-moi
+la faveur de me dire en détail ce qu'il vous est arrivé,
+à eux et à toi, jusqu'à ce jour.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Mon plus jeune fils, et l'aîné dans ma tendresse,
+parvenu à l'âge de dix-huit ans, s'est montré
+empressé de faire la recherche de son frère: et il m'a
+prié, avec importunité, de permettre que son jeune esclave
+(car les deux enfants avaient partagé le même sort:
+et celui-ci, séparé de son frère, en avait conservé le
+nom,) pût l'accompagner dans cette recherche. Pour
+tenter de retrouver un des objets de ma tendresse, je
+hasardai de perdre l'autre. J'ai parcouru pendant cinq
+étés les extrémités les plus reculées de la Grèce, errant
+jusque près des côtes de l'Asie; et revenant vers ma
+patrie, j'ai abordé à Éphèse, sans espoir de les trouver,
+mais répugnant à passer sans parcourir ce lieu ou tout
+autre, où habitent des hommes. C'est ici enfin que doit
+se terminer l'histoire de ma vie; et je serais heureux de
+cette mort propice, si tous mes voyages avaient pu m'apprendre
+du moins que mes enfants vivent.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Infortuné Ægéon, que les destins ont marqué
+pour éprouver le comble du malheur, crois-moi, si je le
+pouvais sans violer nos lois, sans offenser ma couronne,
+mon serment et ma dignité, que les princes ne peuvent
+annuler, quand ils le voudraient, mon âme plaiderait ta
+cause. Mais, quoique tu sois dévoué à la mort, et que la
+sentence prononcée ne puisse se révoquer qu'en faisant
+grand tort à notre honneur, cependant je te favoriserai
+tant que je le pourrai. Ainsi, marchand, je t'accorderai
+ce jour pour chercher ton salut dans un secours bienfaisant:
+emploie tous les amis que tu as dans Éphèse;
+mendie ou emprunte, pour recueillir la somme, et vis;
+sinon ta mort est inévitable.&mdash;Geôlier, prends-le sous ta
+garde.</p>
+
+<p>LE GEOLIER.&mdash;Oui, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Le duc sort avec sa suite.)</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Ægéon se retire sans espoir et sans secours
+et sa mort n'est que différée.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS ET DROMIO <i>de Syracuse</i>; UN MARCHAND.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Ayez donc soin de répandre que vous
+êtes d'Épidaure, si vous ne voulez pas voir tous vos biens
+confisqués. Ce jour même, un marchand de Syracuse
+vient d'être arrêté, pour avoir abordé ici, et, n'étant pas
+en état de racheter sa vie, il doit périr, d'après les statuts
+de la ville, avant que le soleil fatigué se couche à l'occident.&mdash;Voilà
+votre argent, que j'avais en dépôt.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i></span>.&mdash;Va le porter au Centaure, où
+nous logeons, Dromio, et tu attendras là que j'aille t'y
+rejoindre. Dans une heure il sera temps de dîner: jusque-là,
+je vais jeter un coup d'oeil sur les coutumes de la ville,
+parcourir les marchands, considérer les édifices; après
+quoi je retournerai prendre quelque repos dans mon
+hôtellerie: car je suis las et excédé de ce long voyage.
+Va-t'en.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Plus d'un homme vous prendrait volontiers
+au mot, et s'en irait en effet, en ayant un si bon moyen
+de partir.</p>
+
+<p class="stage1">(Dromio sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>au marchand</i></span>.&mdash;C'est un valet de confiance,
+monsieur, qui souvent, lorsque je suis accablé par l'inquiétude
+et la mélancolie, égaye mon humeur par ses
+propos plaisants.&mdash;Allons, voulez-vous vous promener
+avec moi dans la ville, et venir ensuite à mon auberge
+dîner avec moi?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je suis invité, monsieur, chez certains
+négociants, dont j'espère de grands bénéfices. Je vous prie
+de m'excuser.&mdash;Mais bientôt, si vous voulez, à cinq heures,
+je vous rejoindrai sur la place du marché, et de ce
+moment je vous tiendrai fidèle compagnie jusqu'à l'heure
+du coucher: mes affaires pour cet instant m'appellent
+loin de vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Adieu donc, jusqu'à tantôt.&mdash;Moi, je vais
+aller me perdre, et errer çà et là pour voir la ville.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Monsieur, je vous souhaite beaucoup
+de satisfaction.</p>
+
+<p class="stage1">(Le marchand sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <span class="stage2"><i>seul</i>.</span>&mdash;Celui qui me souhaite la satisfaction
+me souhaite ce que je ne puis obtenir. Je suis dans
+le monde comme une goutte d'eau qui cherche dans
+l'Océan une autre goutte; et qui, ne pouvant y retrouver
+sa compagne, se perd elle-même errante et inaperçue.
+C'est ainsi que moi, infortuné, pour trouver une mère
+et un frère, je me perds moi-même en les cherchant.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>apercevant Dromio</i>.</span>&mdash;Voici l'almanach de
+mes dates&mdash;Comment? par quel hasard es-tu de retour
+si tôt?</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>d'Éphèse.</i></span>&mdash;De retour si tôt, dites-vous? je viens
+plutôt trop tard. Le chapon brûle, le cochon de lait
+tombe de la broche: l'horloge a déjà sonné douze coups:
+et ma maîtresse a fait sonner une heure sur ma joue,
+tant elle est enflammée de colère, parce que le dîner refroidit.
+Le dîner refroidit parce que vous n'arrivez point
+au logis; vous n'arrivez point au logis, parce que vous
+n'avez point d'appétit; vous n'avez point d'appétit, parce
+que vous avez bien déjeuné: mais nous autres, qui savons
+ce que c'est que de jeûner et de prier, nous faisons
+pénitence aujourd'hui de votre faute.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Gardez votre souffle, monsieur, et répondez
+à ceci, je vous prie: où avez-vous laissé l'argent
+que je vous ai remis?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh!&mdash;Quoi? les six sous que j'ai eus mercredi
+dernier, pour payer au sellier la croupière de ma
+maîtresse?&mdash;C'est le sellier qui les a eus, monsieur; je
+ne les ai pas gardés.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne suis pas en ce moment d'humeur
+à plaisanter: dis-moi, et sans tergiverser, où est l'argent?
+Nous sommes étrangers ici; comment oses-tu te
+fier à d'autres qu'à toi, pour garder une si grosse
+somme?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vous en prie, monsieur, plaisantez quand
+vous serez assis à table pour dîner: j'accours en poste
+vous chercher de la part de ma maîtresse: si je retourne
+sans vous, je serai un vrai poteau de boutique<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a>: car
+elle m'écrira votre faute sur le museau.&mdash;Il me semble
+que votre estomac devrait, comme le mien, vous tenir
+lieu d'horloge, et vous rappeler au logis, sans autre
+messager.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Niote 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> <i>I come in post,</i></p>
+<p><i>I retour, I shall be in post indeed</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>L'équivoque roule sur le mot <i>post</i>, qui veut dire <i>poste</i> dans
+le premier vers et <i>poteau</i> dans le second. Avant que l'écriture
+fût un talent universel, il y avait, dans les boutiques, un poteau
+sur lequel on notait avec de la craie les marchandises débitées.
+La manière dont les boulangers comptent encore le pain
+qu'ils fournissent a quelque chose d'analogue à cet ancien
+usage.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, allons, Dromio, ces plaisanteries
+sont hors de raison. Garde-les pour une heure plus gaie
+que celle-ci: où est l'or que j'ai confié à ta garde?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A moi, monsieur? mais vous ne m'avez
+point donné d'or!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, monsieur le coquin, laissez-là
+vos folies, et dites-moi comment vous avez disposé de ce
+dont je vous ai chargé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Tout ce dont je suis chargé, monsieur, c'est
+de vous ramener du marché chez vous, au Phénix, pour
+dîner: ma maîtresse et sa soeur vous attendent.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Aussi vrai que je suis un chrétien, veux-tu
+me répondre et me dire en quel lieu de sûreté tu as
+déposé mon argent, ou je vais briser ta tête folle, qui
+s'obstine au badinage, quand je n'y suis pas disposé, où
+sont les mille <i>marcs</i>, que tu as reçus de moi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'ai reçu de vous quelques <i>marques</i><a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a> sur ma
+tête, quelques autres de ma maîtresse sur mes épaules;
+mais pas mille marques entre vous deux.&mdash;Et si je les
+rendais à Votre Seigneurie, peut-être que vous ne les
+supporteriez pas patiemment.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Niote 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Mark</i>, marc et marque. Le calembour est plus exact en
+anglais.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Les marcs de ta maîtresse! et quelle maîtresse
+as-tu, esclave?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;La femme de Votre Seigneurie, ma maîtresse,
+qui est au Phénix; celle qui jeûne jusqu'à ce que
+vous veniez dîner, et qui vous prie de revenir au plus tôt
+pour dîner.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment! tu veux ainsi me railler en
+face, après que je te l'ai défendu?..... Tiens, prends cela,
+monsieur le coquin.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! que voulez-vous dire, monsieur? Au
+nom de Dieu, tenez vos mains tranquilles; ou, si vous
+ne le voulez pas, moi, je vais avoir recours à mes
+jambes.</p>
+
+<p class="stage1">(Dromio s'enfuit.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Sur ma vie, par un tour ou un autre, ce
+coquin se sera laissé escamoter tout mon argent. On dit
+que cette ville est remplie<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> de fripons, d'escamoteurs
+adroits, qui abusent les yeux; de sorciers travaillant
+dans l'ombre, qui changent l'esprit; de sorcières assassines
+de l'âme, qui déforment le corps; de trompeurs
+déguisés, de charlatans babillards, et de mille autres
+crimes autorisés. Si cela est ainsi, je n'en partirai que
+plus tôt. Je vais aller au Centaure, pour chercher cet
+esclave: je crains bien que mon argent ne soit pas en
+sûreté.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Niote 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> C'était le reproche que les anciens faisaient à cette ville,
+qu'ils appelaient proverbialement (Greek: Ephesia alexipharmaka.)</blockquote>
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+
+<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA <i>entrent</i></p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Ni mon mari ni l'esclave que j'avais chargé
+de ramener promptement son maître ne sont revenus.
+Sûrement, Luciana, il est deux heures.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Peut-être que quelque commerçant l'aura
+invité, et il sera allé du marché dîner quelque part.
+Chère soeur, dînons, et ne vous agitez pas. Les hommes
+sont maîtres de leur liberté. Il n'y a que le temps qui
+soit leur maître; et, quand ils voient le temps, ils s'en
+vont ou ils viennent. Ainsi, prenez patience, ma chère
+soeur.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh! pourquoi leur liberté serait-elle plus
+étendue que la nôtre?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Parce que leurs affaires sont toujours hors
+du logis.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et voyez, lorsque je lui en fais autant, il le
+prend mal.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Oh! sachez qu'il est la bride de votre
+volonté.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il n'y a que des ânes qui se laissent brider
+ainsi.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Une liberté récalcitrante est frappée par le
+malheur.&mdash;Il n'est rien sous l'oeil des cieux, sur la terre,
+dans la mer et dans le firmament, qui n'ait ses bornes.&mdash;Les
+animaux, les poissons et les oiseaux ailés sont
+soumis à leurs mâles et sujets à leur autorité; les
+hommes, plus près de la divinité, maîtres de toutes les
+créatures, souverains du vaste monde et de l'humide
+empire des mers, doués d'âmes et d'intelligences, d'un
+rang bien au-dessus des poissons et des oiseaux, sont les
+maîtres de leurs femmes et leurs seigneurs: que votre
+volonté soit donc soumise à leur convenance.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;C'est cette servitude qui vous empêche de
+vous marier?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Non pas cela, mais les embarras du lit
+conjugal.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mais, si vous étiez mariée, il faudrait supporter
+l'autorité.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Avant que j'apprenne à aimer, je veux
+m'exercer à obéir.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et si votre mari allait faire quelque incartade
+ailleurs?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Jusqu'à ce qu'il fût revenu à moi, je prendrais
+patience.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Tant que la patience n'est pas troublée, il
+n'est pas étonnant qu'elle reste calme. Il est aisé d'être
+doux quand rien ne contrarie. Une âme est-elle malheureuse,
+écrasée sous l'adversité, nous lui conseillons d'être
+tranquille, quand nous l'entendons gémir. Mais si nous
+étions chargés du même fardeau de douleur, nous nous
+plaindrions nous-mêmes tout autant, ou plus encore.
+Ainsi, vous qui n'avez point de méchant mari qui vous
+chagrine, vous prétendez me consoler en me recommandant
+une patience qui ne donne aucun secours; mais si
+vous vivez assez pour vous voir traitée comme moi, vous
+mettrez bientôt de côté cette absurde patience.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Allons, je veux me marier un jour, ne fût-ce
+que pour en essayer.&mdash;Mais voilà votre esclave qui
+revient; votre mari n'est pas loin.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh bien! ton maître tardif est-il sous la
+main<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment, il est sous deux mains avec moi.
+C'est ce que peuvent attester mes deux oreilles.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Niote 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>At hand</i>, c'est-à-dire sur tes pas.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Dis-moi, lui as-tu parlé? sais-tu son intention?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, oui; il a expliqué son intention sur mon
+oreille. Maudite soit sa main; j'ai eu peine à la comprendre!</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;A-t-il donc parle d'une manière si équivoque,
+que tu n'aies pu sentir sa pensée?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! il a parlé si clair, que je n'ai senti que
+trop bien ses coups; et malgré cela si confusément, que
+je les ai à peine <i>compris</i><a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Niote 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> <i>Stand</i> et <i>under stand. Stand under</i>, être dessous et comprendre.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mais, dis-moi, je te prie, est-il en chemin
+pour revenir au logis? Il paraît qu'il se soucie bien de
+plaire à sa femme!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Tenez, ma maîtresse, mon maître est sûrement
+de l'ordre du croissant.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;De l'ordre du croissant, coquin!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne veux pas dire qu'il soit déshonoré; mais,
+certes, il est tout à fait lunatique<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.&mdash;Quand je l'ai pressé
+de venir dîner, il m'a redemandé mille marcs d'or.&mdash;<i>Il
+est temps de dîner</i>, lui ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il répondu.&mdash;<i>Vos
+viandes brûlent</i>, ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il dit.&mdash;<i>Allez-vous
+venir?</i> ai-je dit.&mdash;<i>Mon or</i>, a-t-il dit, <i>où sont les mille
+marcs que je t'ai donnés, scélérat</i>?&mdash;<i>Le cochon de lait</i>, ai-je
+dit, <i>est tout brûlé</i>.&mdash;<i>Mon or</i>, dit-il.&mdash;<i>Ma maîtresse, monsieur</i>,
+ai-je dit.&mdash;<i>Qu'elle aille se pendre ta maîtresse! je ne
+connais point ta maîtresse! au diable ta maîtresse</i>!</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Niote 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p>Nous avons traduit <i>horn mad</i> par: être de l'ordre du croissant,
+pour donner le sens de ce jeu de mots dont voici le texte:</p>
+
+<p>DROM. <i>My master is horn mad,</i>
+ADR. <i>Horn mad, thou villain!</i>
+DROM. <i>I mean not cuckhold mad, but sure he is stark mad</i>.</p></blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Qui a dit cela?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est mon maître qui l'a dit. <i>Je ne connais,</i>
+dit-il, <i>ni maison, ni femme, ni maîtresse</i>.&mdash;En sorte que,
+grâce à lui, je vous rapporte sur mes épaules le message
+dont ma langue devait naturellement être chargée;
+car, pour conclure, il m'a battu sur la place.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Retourne vers lui, misérable, et ramène-le
+au logis.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, retourne vers lui, pour te faire renvoyer
+encore au logis avec des coups! Au nom de Dieu! envoyez-y
+quelque autre messager.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Retourne, esclave, ou je vais te fendre la
+tête en quatre<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Niote 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a><p class="i10"><i>I will break thy pate a cross</i>,</p>
+
+<p>DROM. <i>And he will bless that cross with other beating</i>.</p></blockquote>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Et lui bénira cette croix avec d'autres
+coups; entre vous deux j'aurai une tête bien sainte.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Va-t'en, rustre babillard; ramène ton maître
+à la maison.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Suis-je aussi rond avec vous que vous l'êtes
+avec moi, pour que vous me repoussiez comme une
+balle de paume? Vous me repoussez vers lui et lui me
+repoussera de nouveau vers vous. Si je continue longtemps
+ce service, vous ferez bien de me recouvrir de
+cuir<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Niote 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> On comprend que <i>rond</i> est ici synonyme de <i>sphérique</i>.</blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Fi! comme l'impatience rembrunit votre
+visage!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il faut donc qu'il gratifie de sa compagnie
+ses favorites, tandis que moi je languis au logis après un
+sourire. Le temps importun a-t-il ravi la beauté séduisante
+de mon pauvre visage? Alors, c'est lui qui l'a flétri.
+Ma conversation est-elle ennuyeuse, mon esprit stérile?
+Si je n'ai plus une conversation vive et piquante, c'est
+sa dureté pire que celle du marbre qui l'a émoussée.
+Leur brillante parure attire-t-elle ses affections? Ce n'est
+pas ma faute: il est le maître de mes biens. Quels ravages
+y a-t-il en moi qu'il n'ait causés? Oui, c'est lui
+seul qui a altéré mes traits.&mdash;Un regard joyeux ranimerait
+bientôt ma beauté; mais, cerf indomptable, il franchit
+les palissades et va chercher pâture loin de ses
+foyers. Pauvre infortunée, je ne suis plus pour lui
+qu'une vieille surannée.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Jalousie qui se déchire elle-même! Fi donc!
+chassez-la d'ici.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Des folles insensibles peuvent seules supporter
+de pareils torts. Je sais que ses yeux portent
+ailleurs leur hommage; autrement, quelle cause l'empêcherait
+d'être ici? Ma soeur, vous le savez, il m'a promis
+une chaîne.&mdash;Plût à Dieu que ce fût la seule chose qu'il
+me refusât! il ne déserterait pas alors sa couche légitime.
+Je vois que le bijou le mieux émaillé perd son lustre;
+que si l'or résiste longtemps au frottement, à la fin il
+s'use sous le toucher; de même, il n'est point d'homme,
+ayant un nom, que la fausseté et la corruption ne déshonorent.
+Puisque ma beauté n'a plus de charme à ses
+yeux, j'userai dans les larmes ce qui m'en reste, et je
+mourrai dans les pleurs.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que d'amantes insensées se dévouent à la
+jalousie furieuse!</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Place publique.</p>
+<p class="stage1"><i>Entre</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;L'or que j'ai remis à Dromio est déposé
+en sûreté au Centaure, et mon esclave soigneux est allé
+errer dans la ville à la quête de son maître... D'après
+mon calcul et le rapport de l'hôte, je n'ai pu parler à
+Dromio depuis que je l'ai envoyé du marché... Mais, le
+voilà qui vient. <span class="stage2">(<i>Entre Dromio de Syracuse</i>.)</span> Eh bien! monsieur,
+avez-vous perdu votre belle humeur? Si vous aimez
+les coups, vous n'avez qu'à recommencer votre
+badinage avec moi. Vous ne connaissiez pas le Centaure?
+vous n'aviez pas reçu d'argent? votre maîtresse vous
+avait envoyé me chercher pour diner? mon logement
+était au Phénix?&mdash;Aviez-vous donc perdu la raison pour
+me faire des réponses si extravagantes?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Quelles réponses, monsieur? Quand vous
+ai-je parlé ainsi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il n'y a qu'un moment, ici même; il n'y
+a pas une demi-heure.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne vous ai pas revu depuis que vous
+m'avez envoyé d'ici au Centaure, avec l'or que vous
+m'aviez confié.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Coquin, tu m'as nié avoir reçu ce dépôt,
+et tu m'as parlé d'une maîtresse et d'un dîner, ce qui
+me déplaisait fort, comme tu l'as senti, j'espère.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis fort aise de vous voir dans cette veine
+de bonne humeur: mais que veut dire cette plaisanterie?
+Je vous en prie, mon maître, expliquez-vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! veux-tu me railler encore, et me
+braver en face? Penses-tu que je plaisante? Tiens, prends
+ceci et cela.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le frappe.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Arrêtez, monsieur, au nom de Dieu! votre
+badinage devient un jeu sérieux. Quelle est votre raison
+pour me frapper ainsi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Parce que je te prends quelquefois pour
+mon bouffon, et que je cause familièrement avec toi, ton
+insolence se moquera de mon affection, et interrompra
+sans façon mes heures sérieuses! Quand le soleil brille,
+que les moucherons folâtrent; mais dès qu'il cache ses
+rayons, qu'ils se glissent dans les crevasses des murs.
+Quand tu voudras plaisanter avec moi, étudie mon
+visage, et conforme tes manières à ma physionomie, ou
+bien je te ferai entrer à force de coups cette méthode dans
+ta calotte.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Dans ma calotte, dites-vous? Si vous cessez
+votre batterie, je préfère que ce soit une tête; mais si
+vous faites durer longtemps ces coups, il faudra me procurer
+une calotte pour ma tête, et la mettre à l'abri,
+sans quoi il me faudra chercher mon esprit dans mes
+épaules.&mdash;Mais, de grâce, monsieur, pourquoi me battez-vous?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ne le sais-tu pas?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais rien, monsieur, si ce n'est que je
+suis battu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Te dirai-je pourquoi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur, et le parce que. Car on dit
+que tout pourquoi a son parce que.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;D'abord, pour avoir osé me railler; et
+pourquoi encore?&mdash;Pour venir me railler une seconde
+fois.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A-t-on jamais battu un homme si mal à
+propos, quand dans le pourquoi et le parce que, il n'y a
+ni rime ni raison?&mdash;Allons, monsieur, je vous rends
+grâces.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu me remercies, et pourquoi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! mais, monsieur, pour quelque chose que
+vous m'avez donné pour rien<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Niote 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Il veut parler des coups qu'il a reçus sans raison.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je te payerai bientôt cela, en te donnant
+rien pour quelque chose.&mdash;Mais, dis-moi, est-ce l'heure
+de dîner?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, monsieur; je crois que le dîner manque
+de ce que j'ai.....</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Voyons, qu'est-ce?...</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De sauce<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Niote 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a> <i>Basting</i>, du verbe <i>baste</i>, arroser et rosser.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Eh bien! alors, il sera sec.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Si cela est, Monsieur, je vous prie de n'y pas
+goûter.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et la raison?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De peur qu'il ne vous mette en colère, et ne
+me vaille une autre sauce de coups de bâtons<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Niote 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a> C'est toujours le mot <i>basting</i> qui fournit l'équivoque.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, apprends à plaisanter à propos;
+il est un temps pour toute chose.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'aurais nié cela, avant que vous fussiez
+devenu si colère.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;D'après quelle règle?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Diable, monsieur! d'après une règle aussi
+simple que la tête chauve du vieux père le Temps lui-même.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Voyons-la.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Il n'y a point de temps pour recouvrer ses
+cheveux, quand l'homme devient naturellement chauve.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ne peut-il pas les recouvrer par <i>amende
+et recouvrement</i>?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, en payant une amende pour porter
+perruque, et en recouvrant les cheveux qu'a perdus un
+autre homme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pourquoi le temps est-il si pauvre en
+cheveux, puisque c'est une sécrétion si abondante?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Parce que c'est un don qu'il prodigue aux
+animaux; et ce qu'il ôte aux hommes en cheveux il le
+leur rend en esprit.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment! mais il y a bien des hommes
+qui ont plus de cheveux que d'esprit.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Aucun de ces hommes-là qui n'ait l'esprit
+de perdre les cheveux.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi donc! tu as dit tout à l'heure que
+les hommes dont les cheveux sont abondants sont de
+bonnes gens sans esprit.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Plus un homme est simple, plus il perd
+vite. Toutefois il perd avec une sorte de gaieté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pour quelle raison?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pour deux raisons, et deux bonnes.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, ne dis pas <i>bonnes</i>, je t'en prie.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Alors, pour deux raisons sûres.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, pas <i>sûres</i> dans une chose fausse.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Alors, pour des raisons certaines.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Nomme-les.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;L'une pour épargner l'argent que lui coûterait
+sa frisure; l'autre, afin qu'à dîner ses cheveux ne
+tombent pas dans sa soupe.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu cherches à prouver, n'est-ce pas,
+qu'il n'y a pas de temps pour tout?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Malepeste! Et ne l'ai-je pas fait, monsieur?
+et surtout n'ai-je pas prouvé qu'il n'y a pas de temps
+pour recouvrer les cheveux qu'on a perdus naturellement?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mais tu n'as pas donné une raison solide,
+pour prouver qu'il n'y a aucun temps pour les recouvrer.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vais y remédier. Le Temps lui-même est
+chauve; ainsi donc, jusqu'à la fin du monde, il aura un
+cortège d'hommes chauves.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je savais que la conclusion serait chauve.
+Mais, doucement, qui nous fait signe là-bas?...</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oui, oui, Antipholus; prends un air étonné
+et mécontent: tu réserves tes doux regards pour quelque
+autre maîtresse: je ne suis plus ton Adriana, ton
+épouse. Il fut un temps où, de toi-même, tu faisais serment
+qu'il n'était point de musique aussi agréable à ton
+oreille que le son de ma voix; point d'objet aussi charmant
+à tes yeux que mes regards; point de toucher aussi
+flatteur pour ta main que lorsqu'elle touchait la mienne;
+point de mets délicieux qui te plût que ceux que je te
+servais. Comment arrive-t-il aujourd'hui, mon époux,
+oh! comment arrive-t-il que tu te sois ainsi éloigné de
+toi-même? Oui, je dis éloigné de toi-même, l'étant de
+moi qui, étant incorporée avec toi, inséparable de toi,
+suis plus que la meilleure partie de toi-même. Ah! ne te
+sépare pas violemment de moi; car sois sûr, mon bien-aimé,
+qu'il te serait aussi aisé de laisser tomber une goutte
+d'eau dans l'océan, et de la puiser ensuite sans mélange,
+sans addition ni diminution quelconque, qu'il te l'est
+de te séparer de moi, sans m'entraîner aussi. Oh! combien
+ton coeur serait blessé au vif, si tu entendais seulement
+dire que je suis infidèle, et que ce corps, qui
+t'est consacré, est souillé par une grossière volupté. Ne
+me cracherais-tu pas au visage? ne me repousserais-tu
+pas? ne me jetterais-tu pas le nom de mari à la face? ne
+déchirerais-tu pas la peau peinte de mon front de courtisane?
+n'arracherais-tu pas l'anneau nuptial à ma main
+perfide? et ne le briserais-tu pas avec le serment du divorce?
+Je sais que tu le peux: eh bien! fais-le donc dès
+ce moment..... Je suis couverte d'une tache adultère;
+mon sang est souillé du crime de l'impudicité; car si
+nous deux ne formons qu'une seule chair, et que tu sois
+infidèle, je reçois le poison mêlé dans tes veines, et je
+suis prostituée par ta contagion.&mdash;Sois constant et fidèle
+à ta couche légitime, alors je vis sans souillure, et toi
+sans déshonneur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Est-ce à moi que vous parlez, belle
+dame? Je ne vous connais pas. Il n'y a pas deux heures
+que je suis dans Éphèse, aussi étranger à votre ville
+qu'à vos discours; et j'ai beau employer tout mon esprit
+pour étudier chacune de vos paroles, je ne puis comprendre
+un seul mot de ce que vous me dites.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Fi! mon frère; comme le monde est changé
+pour vous! Quand donc avez-vous jamais traité ainsi ma
+soeur? Elle vous a envoyé chercher par Dromio pour
+dîner.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Par Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Par moi?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Par toi. Et voici la réponse que tu m'as rapportée,
+qu'il t'avait souffleté et qu'en te battant il avait
+renié ma maison pour la sienne, et moi pour sa femme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Avez-vous parlé à cette dame?
+Quel est donc le noeud et le but de cette intrigue?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Moi, monsieur! je ne l'ai jamais vue jusqu'à
+ce moment.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Coquin, tu mens: car tu m'as répété sur
+la place les propres paroles qu'elle vient de dire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Jamais je ne lui ai parlé de ma vie.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment se fait-il donc qu'elle nous
+appelle ainsi par nos noms, à moins que ce ne soit par
+inspiration?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Qu'il sied mal à votre gravité de feindre si
+grossièrement, de concert avec votre esclave, et de l'exciter
+à me contrarier! Je veux bien que vous ayez le
+droit de me négliger; mais n'aggravez pas cet outrage
+par le mépris.&mdash;Allons, je vais m'attacher à ton bras: tu
+es l'ormeau, mon mari, et moi je suis la vigne<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>, dont la
+faiblesse mariée à ta force partage ta vigueur: si quelque
+objet te détache de moi, ce ne peut être qu'une vile
+plante, un lierre usurpateur, ou une mousse inutile,
+qui, faute d'être élaguée, pénètre dans ta sève, l'infecte
+et vit aux dépens de ton honneur.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Niote 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a>
+<p><i>Lenta qui velut asoitas,<br>
+Vitis implicat arbores,<br>
+Implicabitur in tuum<br>
+Complexum</i>.....<br>
+CATULLE.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est à moi qu'elle parle! elle me prend
+pour le sujet de ses discours. Quoi! l'aurais-je épousée
+en songe? ou suis-je endormi en ce moment, et m'imaginai-je
+entendre tout ceci? Quelle erreur trompe nos
+oreilles et nos yeux?&mdash;Jusqu'à ce que je sois éclairci de
+cette incertitude, je veux entretenir l'erreur qui m'est
+offerte.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dromio, va dire aux domestiques de servir
+le dîner.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! si j'avais mon chapelet! Je me signe
+comme un pécheur. C'est ici le pays des fées. O malice
+des malices! Nous parlons à des fantômes, à des hiboux,
+à des esprits fantasques. Si nous ne leur obéissons pas,
+voici ce qui en arrivera: ils nous suceront le sang ou
+nous pinceront jusqu'à nous faire des bleus et des noirs.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que marmottes-tu là en toi-même, au lieu
+de répondre, Dromio, frelon, limaçon, fainéant, sot que
+tu es?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis métamorphosé, mon maître; n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je crois que tu l'es, dans ton âme, et je
+le suis aussi.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, mon maître, tout, l'âme et le corps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu conserves ta forme ordinaire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;-Non; je suis un singe.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Si tu es changé en quelque chose, c'est en
+âne.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Cela est vrai: elle me mène par le licou, et
+j'aspire à paître le gazon.&mdash;C'est vrai, je suis un âne;
+autrement pourrait-il se faire que je ne la connusse pas
+aussi bien qu'elle me connaît?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, allons, je ne veux plus être si folle
+que de me mettre le doigt dans l'oeil et de pleurer, tandis
+que le valet et le maître se moquent de mes maux en
+riant.&mdash;Allons, monsieur, venez dîner: Dromio, songe à
+garder la porte.&mdash;Mon mari, je dînerai en haut avec
+vous aujourd'hui, et je vous forcerai à faire la confession
+de tous vos tours.&mdash;Toi, drôle, si quelqu'un vient demander
+ton maître, dis qu'il dîne dehors, et ne laisse
+entrer âme qui vive.&mdash;Venez, ma soeur.&mdash;Dromio, fais
+bien ton devoir de portier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Suis-je sur la terre, ou dans le ciel, ou
+dans l'enfer? Suis-je endormi ou éveillé? fou ou dans
+mon bon sens? Connu de celles-ci, et déguisé pour moi-même,
+je dirai comme elles, je le soutiendrai avec persévérance,
+et me laisserai aller à l'aventure dans ce
+brouillard.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, ferai-je le portier à la porte?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, ne laisse entrer personne, si tu ne
+veux que je te casse la tête.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Allons, venez, Antipholus. Nous dînons
+trop tard.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">On voit la rue qui passe devant la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>, DROMIO <i>d'Éphèse</i>, ANGELO<br>
+ET BALTASAR.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Honnête seigneur Angelo, il
+faut que vous nous excusiez tous: ma femme est de
+mauvaise humeur, quand je ne suis pas exact. Dites que
+je me suis amusé dans votre boutique à voir travailler à
+sa chaîne, et que demain vous l'apporterez à la maison.&mdash;Mais
+voici un maraud qui voudrait me soutenir en face
+qu'il m'a joint sur la place et que je l'ai battu, que je
+l'ai chargé de mille marcs en or, et que j'ai renié ma
+maison et ma femme.&mdash;Ivrogne que tu es, que voulais-tu
+dire par là?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Vous direz ce que voudrez, monsieur;
+mais je sais ce que je sais. J'ai les marques de
+votre main pour prouver que vous m'avez battu sur la
+place. Si ma peau était un parchemin et vos coups de
+l'encre, votre propre écriture attesterait ce que je pense.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Moi, je pense que tu es un âne.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Peste! il y paraît aux mauvais traitements
+que j'essuie et aux coups que je supporte. Je devrais répondre
+à un coup de pied par un coup de pied, et à ce
+compte vous vous tiendriez à l'abri de mes talons, et
+vous prendriez garde à l'âne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Vous êtes triste, seigneur Baltasar. Je
+prie Dieu que notre bonne chère réponde à ma bonne
+volonté et au bon accueil que vous recevrez ici.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Je fais peu de cas de votre bonne chère,
+monsieur, et beaucoup de votre bon accueil.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oh! seigneur Baltasar, chair ou poisson,
+une table pleine de bon accueil vaut à peine un bon
+plat.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;La bonne chère est commune, monsieur;
+on la trouve chez tous les rustres.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et un bon accueil l'est encore plus; car,
+enfin, ce ne sont là que des mots.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Petite chère et bon accueil font un joyeux
+festin.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, pour un hôte avare et un convive
+encore plus ladre. Mais, quoique mes provisions soient
+minces, acceptez-les de bonne grâce: vous pouvez trouver
+meilleure chère, mais non offerte de meilleur coeur.
+&mdash;Mais, doucement; ma porte est fermée. <span class="stage2">(<i>A Dromio</i>.)</span>
+Va dire qu'on nous ouvre.</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>appelant</i>.</span>&mdash;Holà. Madeleine, Brigite, Marianne,
+Cécile, Gillette, Jenny.</p>
+
+<p>DROMIO <span class="stage2"><i>de Syracuse, en dedans</i></span>.&mdash;Momon<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>, cheval de
+moulin, chapon, faquin, idiot, fou, ou éloigne-toi de la
+porte, ou assieds-toi sur le seuil. Veux-tu évoquer des
+filles que tu en appelles une telle quantité à la fois, quand
+une seule est déjà une de trop? Allons, va-t'en de cette
+porte.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Niote 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> Dans l'anglais <i>mome</i>. Ce mot doit son origine au mot français
+<i>momon</i>, nom d'un jeu de dés dont la règle est d'observer un
+silence absolu; d'où vient aussi le mot anglais <i>mum</i>, silence.</blockquote>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>Quel bélître a-t-on fait notre portier?&mdash;Mon
+maître attend dans la rue.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Qu'il retourne là d'où il vient,
+de peur qu'il ne prenne froid aux pieds.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Qui donc parle là dedans?&mdash;Holà!
+ouvrez la porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Fort bien, monsieur; je vous
+dirai quand je pourrai vous ouvrir, si vous voulez me
+dire pourquoi!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Pourquoi? pour me faire dîner;
+je n'ai pas dîné aujourd'hui.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et vous ne dînerez pas ici aujourd'hui:
+revenez quand vous pourrez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui es-tu donc pour me fermer la porte
+de ma maison?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Je suis portier pour le moment,
+monsieur, et mon nom est Dromio.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ah! fripon, tu m'as volé à la fois
+mon nom et mon emploi. L'un ne m'a jamais fait honneur,
+et l'autre m'a attiré beaucoup de reproches. Si tu
+avais été Dromio aujourd'hui, et que tu eusses été à ma
+place, tu aurais volontiers changé ta face pour un nom,
+ou ton nom pour celui d'un âne.</p>
+
+<p>LUCE, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Quel est donc ce vacarme
+que j'entends là? Dromio, qui sont ces gens à la
+porte?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>Fais donc entrer mon maître, Luce.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Non, certes: il vient trop tard; tu peux le dire
+à ton maître.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;O seigneur! il faut que je rie.&mdash;À
+vous le proverbe. Dois-je placer mon bâton<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Niote 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a><p><i>Have at you with a proverb! shall I set my staff, Luce,
+Have at you with another, that is&mdash;when? can you tell</i>?</p>
+
+<p>Il paraît que ceci fait allusion à quelque jeu de proverbe. Les
+commentateurs se taisent sur cet incompréhensible passage.</p></blockquote>
+
+<p>LUCE.&mdash;En voici un autre; c'est-à-dire, quand?&mdash;pouvez-vous
+le dire?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Si ton nom est Luce, Luce, tu lui
+as bien répondu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Entendez-vous, petite sotte?
+vous nous laisserez entrer, j'espère?</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Je pensais à vous le demander.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et vous avez dit non.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, c'est bien, bien frappé; c'est
+coup pour coup.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, drôlesse, laisse-moi entrer.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Pourriez-vous dire au nom de qui?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Mon maître, frappez fort à la porte.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Qu'il frappe, jusqu'à ce que sa main s'en sente.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous pleurerez de ce tour, petite
+sotte, quand je devrais jeter la porte à bas.</p>
+
+<p>LUCE.&mdash;Comment fait-on tout ce bruit quand il y a un
+pilori dans la ville!</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>de l'intérieur de la maison</i>.</span>&mdash;Qui donc fait tout
+ce vacarme à la porte?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Sur ma parole, votre ville est
+troublée par des garçons bien désordonnés.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Êtes-vous là, ma femme? Vous
+auriez pu venir un peu plus tôt.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Votre femme, monsieur le coquin?&mdash;Allons;
+éloignez-vous de cette porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Si vous étiez venu malade, monsieur,
+ce <i>coquin</i>-là, ne s'en irait pas bien portant.</p>
+
+<p>ANGELO, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse.</i></span>&mdash;Il n'y a ici ni bonne
+chère, monsieur, ni bon accueil: nous voudrions bien
+avoir l'une ou l'autre.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;En discutant ce qui valait le mieux nous
+n'aurons ni l'un ni l'autre.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Ces messieurs sont à la
+porte, mon maître; dites-leur donc d'entrer.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il y a quelque chose dans le vent qui
+nous empêchera d'entrer.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.&mdash;</i>C'est ce que vous diriez, monsieur,
+si vos habits étaient légers. Votre cuisine est chaude là
+dedans; et vous restez ici exposé au froid. Il y aurait de
+quoi rendre un homme furieux comme un cerf en rut,
+d'être ainsi vendu et acheté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va me chercher quelque chose, je briserai
+la porte.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Brisez quelque chose ici, et moi
+je vous briserai votre tête de fripon.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Un homme, peut briser une parole
+avec vous, monsieur, une parole n'est que du vent, et il
+peut vous la briser en face; pourvu qu'il ne la brise pas
+par derrière.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Il parait que tu as besoin de briser;
+allons, va-t'en d'ici, rustre.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Éphèse.</i>&mdash;C'en est trop, va-t'en plutôt! Je t'en
+prie, laisse-moi entrer...</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Oui, quand les oiseaux n'auront
+plus de plumes, et les poissons plus de nageoires.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, je veux entrer de force:
+va m'emprunter une grue.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Une grue sans plumes<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>, monsieur,
+est-ce là ce que vous voulez dire? pour un poisson sans
+nageoires, voilà un oiseau sans plumes; si un oiseau
+peut nous faire entrer, maraud, nous plumerons un corbeau
+ensemble.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Niote 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> <i>Crow</i>, en anglais, veut dire un corbeau et un levier. Nous
+nous sommes permis de substituer le mot de grue à celui de
+corbeau pour rendre le jeu de mots, bien qu'on se serve rarement
+d'une grue pour ouvrir les portes.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va vite me chercher une grue de fer.</p>
+
+<p>BALTASAR.&mdash;Prenez patience, monsieur: oh! n'en
+venez pas à cette extrémité. Vous faites ici la guerre à
+votre réputation, et vous allez exposer à l'atteinte des
+soupçons l'honneur intact de votre épouse. Encore un
+mot:&mdash;Votre longue expérience de sa sagesse, de sa
+chaste vertu, de plusieurs années de modestie, plaident
+en sa faveur, et vous commandent de supposer quelque
+raison qui vous est inconnue; n'en doutez pas, monsieur:
+si les portes se trouvent aujourd'hui fermées pour
+vous, elle aura quelque excuse légitime à vous donner:
+laissez-vous guider par moi, quittez ce lieu avec patience,
+et allons tous dîner ensemble à l'hôtellerie du Tigre; sur
+le soir, revenez seul savoir la raison de cette conduite
+étrange. Si vous voulez entrer de force au milieu dû
+mouvement de la journée, on fera là-dessus de vulgaires
+commentaires. Les suppositions du public arriveront
+jusqu'à votre réputation encore sans tache, et survivront
+sur votre tombeau quand vous serez mort. Car la médisance
+vit héréditairement et s'établit pour toujours là où
+elle prend une fois possession.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous l'emportez. Je vais me retirer
+tranquillement, et en dépit de la joie, je prétends
+être gai.&mdash;Je connais une fille de charmante humeur,
+jolie et spirituelle, un peu écervelée, et douce pourtant.&mdash;Nous
+dînerons là: ma femme m'a souvent fait la
+guerre, mais sans sujet, je le proteste, à propos de cette
+fille; nous irons dîner chez elle.&mdash;Retournez chez vous,
+et rapportez la chaîne.&mdash;Elle est finie à l'heure qu'il est,
+j'en suis sûr. Apportez-la, je vous prie, au Porc-Épic, car
+c'est là où nous allons. Je veux faire présent de cette
+chaîne à ma belle hôtesse, ne fût-ce que pour piquer ma
+femme: mon cher ami, mon cher ami, dépêchez-vous:
+puisque ma maison refuse de me recevoir, j'irai frapper
+ailleurs, et nous verrons si l'on me rebutera de même.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;J'irai vous trouver à ce rendez-vous dans
+quelque temps d'ici.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Faites-le: cette plaisanterie me coûtera
+quelques frais.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">LUCIANA <i>paraît avec</i> ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Eh! serait-il possible que vous eussiez tout
+à fait oublié les devoirs d'un mari? Quoi, Antipholus, la
+haine viendra-t-elle, dès le printemps de l'amour, corrompre
+les sources de votre amour? L'amour, en commençant
+de bâtir, menacera-t-il déjà ruine? Si vous avez
+épousé ma soeur pour sa fortune, du moins, en considération
+de sa fortune, traitez-la avec plus de douceur. Si
+vous aimez ailleurs, faites-le en secret; masquez votre
+amour perfide de quelque apparence de mystère, et que
+ma soeur ne le lise pas dans vos yeux. Que votre langue
+ne soit pas elle-même le héraut de votre honte; un tendre
+regard, de douces paroles, conviennent à la déloyauté;
+parez le vice de la livrée de la vertu; conservez
+le maintien de l'innocence, quoique votre coeur soit coupable;
+apprenez au crime à porter l'extérieur de la sainteté;
+soyez perfide en silence: quel besoin a-t-elle de
+savoir vos fautes? Quel voleur est assez insensé pour se
+vanter de ses larcins? C'est une double injure de négliger
+votre lit et de le lui laisser deviner dans vos regards à
+table. Il est pour le vice une sorte de renommée bâtarde
+qu'il peut se ménager. Les mauvaises actions sont doublées
+par les mauvaises paroles. Hélas! pauvres femmes!
+Faites-nous croire au moins, puisqu'il est aisé de nous
+en faire accroire, que vous nous aimez. Si les autres
+ont le bras, montrez-nous du moins la manche, nous
+sommes asservies à tous vos mouvements, et vous nous
+faites mouvoir comme vous voulez. Allons, mon cher
+frère, rentrez dans la maison; consolez ma soeur, réjouissez-la,
+appelez-la votre épouse. C'est un saint mensonge
+que de manquer un peu de sincérité, quand la
+douce voix de la flatterie dompte la discorde.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Ma chère dame (car je ne
+sais pas votre nom; et j'ignore par quel prodige vous
+avez pu deviner le mien), votre science et votre bonne
+grâce ne font de vous rien moins qu'une merveille du
+monde; vous êtes une créature divine: enseignez-moi,
+et ce que je dois penser, et ce que je dois dire. Manifestez
+à mon intelligence grossière, terrestre, étouffée sous les
+erreurs, faible, légère et superficielle, le sens de l'énigme
+cachée dans vos paroles obscures: pourquoi travaillez-vous
+contre la simple droiture de mon âme pour l'égarer
+dans des espaces inconnus? Êtes-vous un dieu? Voulez-vous
+me créer de nouveau? Transformez-moi donc, et
+je céderai à votre puissance. Mais si je suis bien moi, je
+sais bien alors que votre soeur éplorée n'est point mon
+épouse, et je ne dois aucun hommage à sa couche. Je
+me sens bien plus, bien plus entraîné vers vous. Ah! ne
+m'attirez pas par vos chants, douce sirène, pour me
+noyer dans le déluge de larmes que répand votre soeur;
+chante, enchanteresse, pour toi-même; et je t'adorerai:
+déploie sur l'onde argentée ta chevelure adorée, et tu
+seras le lit où je me coucherai. Dans cette supposition
+brillante, je croirai que la mort est un bien pour celui
+qui a de tels moyens de mourir, que l'amour, cet être
+léger, se noie si elle s'enfonce sous l'eau.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Quoi, êtes-vous fou de me tenir ce discours?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non, je ne suis point fou, mais je suis
+confondu; je ne sais comment.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Cette illusion vient de vos yeux.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est pour avoir regardé de trop près vos
+rayons, brillant soleil.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Regardez ce que vous devez, et votre vue
+s'éclaircira.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Autant fermer les yeux, ma bien-aimée,
+que de les tenir ouverts sur la nuit.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Quoi! vous m'appelez votre bien-aimée?
+Donnez ce nom à ma soeur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;À la soeur de votre soeur.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Vous voulez dire ma soeur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Non: c'est vous-même, vous la plus
+chère moitié de moi-même: l'oeil pur de mon oeil, le
+cher coeur de mon coeur; vous, mon aliment, ma fortune,
+et l'objet unique de mon tendre espoir; vous, mon ciel
+sur la terre, et tout le bien que j'implore du ciel.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ma soeur est tout cela, ou du moins devrait
+l'être.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Prenez vous-même le nom de soeur, ma
+bien-aimée, car c'est à vous que j'aspire: c'est vous que
+je veux aimer, c'est avec vous que je veux passer ma vie.
+Vous n'avez point encore de mari; et moi, je n'ai point
+encore d'épouse: donnez-moi votre main.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Oh! doucement, monsieur: arrêtez, je vais
+aller chercher ma soeur, pour lui demander son agrément.</p>
+
+<p class="stage1">(Luciana sort.)</p>
+<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Eh bien! Dromio? Où cours-tu
+si vite?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Me connaissez-vous, monsieur? Suis-je bien
+Dromio? Suis-je votre valet, suis-je bien moi?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu es Dromio, tu es mon valet; tu es
+toi-même.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je suis un âne, je suis le valet d'une femme,
+et avec tout cela, moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Comment, le valet d'une femme? Et
+comment, toi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, monsieur, outre que je suis moi,
+j'appartiens encore à une femme; à une femme qui me
+revendique, à une femme qui me pourchasse, à une
+femme qui veut m'avoir.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quels droits fait-elle valoir sur toi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Eh! monsieur, le droit que vous réclameriez
+sur votre cheval; elle prétend me posséder comme une
+bête de somme: non pas que, si j'étais une bête, elle
+voulût m'avoir: mais c'est elle qui, étant une créature
+fort bestiale, prétend avoir des droits sur moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui est-elle?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Un corps fort respectable: oui, une femme
+dont un homme ne peut parler sans dire: <i>sauf votre
+respect</i>. Je n'ai qu'un assez maigre bonheur dans cette
+union, et cependant c'est un mariage merveilleusement
+gras.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Que veux-tu dire, un mariage merveilleusement
+gras?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Hé! oui, monsieur: c'est la fille de cuisine,
+elle est toute pleine de graisse: et je ne sais trop qu'en
+faire, à moins que ce ne soit une lampe, pour me sauver
+loin d'elle à sa propre clarté. Je garantis que ses habits,
+et le suif dont ils sont pleins chaufferaient un hiver de
+Pologne: si elle vit jusqu'au jugement dernier, elle brûlera
+une semaine de plus que le monde entier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quelle est la couleur de son teint?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Basanée comme le cuir de mon soulier, mais
+sa figure n'est pas tenue aussi proprement. Pourquoi
+cela? Parce qu'elle transpire tellement, qu'un homme en
+aurait par-dessus les souliers.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est un défaut que l'eau peut corriger.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, monsieur: c'est entré dans la peau:
+le déluge de Noé n'en viendrait pas à bout.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quel est son nom?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Nell, monsieur; mais son nom et trois
+quarts<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>, c'est-à-dire qu'une aune et trois quarts ne suffiraient
+pas pour la mesurer d'une hanche à l'autre.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Niote 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> <i>Nell</i> et <i>an ell</i>, une aune.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Elle porte donc quelque largeur?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Elle n'est pas plus longue de la tête aux
+pieds, que d'une hanche à l'autre. Elle est sphérique
+comme un globe: je pourrais étudier la géographie sur
+elle.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Dans quelle partie de son corps est située
+l'Irlande?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, monsieur, dans les fesses: je l'ai reconnue
+aux marais.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où est l'Écosse?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je l'ai reconnue à l'aridité: elle est dans la
+paume de la main.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et la France?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Sur son front, armée et retournée, et faisant
+la guerre à ses cheveux<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Niote 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> C'est-à-dire qu'elle a le front couvert de boutons, l'un des
+symptômes de la maladie appelée <i>morbus gallicus</i>.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et l'Angleterre?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;J'ai cherché les rochers de craie: mais je
+n'ai pu y reconnaître aucune blancheur: je conjecture,
+qu'elle pourrait être sur son menton, d'après le flux salé
+qui coulait entre elle et la France.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et l'Espagne?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ma foi, je ne l'ai pas vue: mais je l'ai sentie,
+à la chaleur de l'haleine.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où sont l'Amérique, les Indes?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! monsieur, sur son nez; qui est tout enrichi
+de rubis, d'escarboucles, de saphirs, tournant leur
+riche aspect vers la chaude haleine de l'Espagne, qui
+envoyait des flottes entières pour se charger à son nez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Où étaient la Belgique, les Pays-Bas?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! monsieur; je n'ai pas été regarder si bas.&mdash;Pour
+conclure, cette souillon ou sorcière a réclamé
+ses droits sur moi, m'a appelé Dromio, a juré que j'étais
+fiancé avec elle, m'a dit quelles marques particulières
+j'avais sur le corps, par exemple, la tache que j'ai sur
+l'épaule, le signe que j'ai au cou, le gros porreau que
+j'ai au bras gauche, si bien que, confondu d'étonnement,
+je me suis enfui loin d'elle comme d'une sorcière. Et je
+crois que, si mon sein n'avait pas été rempli de foi, et
+mon coeur d'acier, elle m'aurait métamorphosé en roquet,
+et m'aurait fait tourner le tournebroche.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Va, pars sur-le-champ; cours au grand
+chemin: si le vent souffle quelque peu du rivage, je
+ne veux pas passer la nuit dans cette ville. Si tu trouves
+quelque barque qui mette à la voile, reviens au marché,
+où je me promènerai jusqu'à ce que tu m'y rejoignes. Si
+tout le monde nous connaît, et que nous ne connaissions
+personne, il est temps, à mon avis, de plier bagage et de
+partir.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Comme un homme fuirait un ours pour
+sauver sa vie, je fuis, moi, celle qui prétend devenir ma
+femme.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il n'y a que des sorcières qui habitent
+ce pays-ci, et en conséquence il est grand temps que je
+m'en aille. Celle qui m'appelle son mari, mon coeur l'abhorre
+pour épouse; mais sa charmante soeur possède
+des grâces ravissantes et souveraines; son air et ses discours
+sont si enchanteurs que j'en suis presque devenu
+parjure à moi-même. Mais, pour ne pas me rendre coupable
+d'un outrage contre moi-même, je boucherai mes
+oreilles aux chants de la sirène.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Angelo.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Monsieur Antipholus?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Oui, c'est là mon nom.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je le sais bien, monsieur. Tenez, voilà la
+chaîne. Je croyais vous trouver au Porc-Épic: la chaîne
+n'était pas encore finie; c'est ce qui m'a retardé si longtemps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Que voulez-vous que je fasse de cela?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ce qu'il vous plaira, monsieur; je l'ai faite
+pour vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Faite pour moi, monsieur! Je ne vous
+l'ai pas commandée.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Pas une fois, pas deux fois, mais vingt fois:
+allez, rentrez au logis, et faites la cour à votre femme
+avec ce cadeau; et bientôt, à l'heure du souper, je viendrai
+vous voir et recevoir l'argent de ma chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je vous prie, monsieur, de recevoir l'argent
+à l'instant, de peur que vous ne revoyiez plus ni
+chaîne ni argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous êtes jovial, monsieur: adieu, à tantôt.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Il m'est impossible de dire ce que je dois
+penser de tout ceci; mais ce que je sais du moins fort
+bien, c'est qu'il n'est point d'homme assez sot pour refuser
+une si belle chaîne qu'on lui offre. Je vois qu'ici
+un homme n'a pas besoin de se tourmenter pour vivre,
+puisqu'on fait dans les rues de si riches présents. Je vais
+aller à la place du Marché, et attendre là Dromio; si
+quelque vaisseau met à la voile, je pars aussitôt.</p>
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p>
+
+<p class="stage1">UN MARCHAND, ANGELO, UN OFFICIER<br>
+DE JUSTICE.</p>
+
+<p>LE MARCHAND, <i>à Angelo</i>.&mdash;Vous savez que la somme est
+due depuis la Pentecôte, et que depuis ce temps je ne
+vous ai pas beaucoup importuné; je ne le ferais pas
+même encore, si je n'allais pas partir pour la Perse, et
+que je n'eusse pas besoin de guilders<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a> pour mon voyage:
+ainsi satisfaites-moi sur-le-champ, ou je vous fais arrêter
+par cet officier.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Niote 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> <i>Guilders</i>, pièce de monnaie valant depuis un shilling (douze
+sous) jusqu'à deux shillings.</blockquote>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Justement la même somme dont je vous suis
+redevable m'est due par Antipholus; et au moment même
+où je vous ai rencontré, je venais de lui livrer une chaîne.
+A cinq heures, j'en recevrai le prix: faites-moi le plaisir
+de venir avec moi jusqu'à sa maison, j'acquitterai mon
+obligation, et je vous remercierai.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus d'Éphèse et Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>les apercevant, à Angelo</i>.</span>&mdash;Vous pouvez vous
+en épargner la peine: voyez, le voilà qui vient.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Pendant que je vais chez l'orfèvre,
+va, toi, acheter un bout de corde; je veux m'en
+servir sur ma femme et ses confédérés, pour m'avoir
+fermé la porte dans la journée.&mdash;Mais quoi! j'aperçois
+l'orfèvre.&mdash;Va-t'en; achète-moi une corde, et rapporte-la
+moi à la maison.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ah! je vais acheter vingt mille livres
+de rente! je vais acheter une corde!</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Un homme vraiment est bien
+assisté, qui compte sur vous! J'avais promis votre visite
+et la chaîne, mais je n'ai vu ni chaîne ni orfèvre. Apparemment
+que vous avez craint que mon amour ne durât
+trop longtemps, si vous l'enchaîniez; et voilà pourquoi
+vous n'êtes pas venu.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Avec la permission de votre humeur joviale,
+voici la note du poids de votre chaîne, jusqu'au dernier
+carat, le titre de l'or et le prix de la façon: le tout monte
+à trois ducats de plus que je ne dois à ce seigneur.&mdash;Je
+vous prie, faites-moi le plaisir de m'acquitter avec lui
+sur-le-champ; car il est prêt à s'embarquer, et n'attend
+que cela pour partir.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je n'ai pas sur moi la somme
+nécessaire; d'ailleurs j'ai quelques affaires en ville. Monsieur,
+menez cet étranger chez moi; prenez avec vous
+la chaîne, et dites à ma femme de solder la somme en la
+recevant; peut-être y serai-je aussitôt que vous.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Alors vous lui porterez la chaîne vous-même?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non, prenez-la avec vous, de
+peur que je n'arrive à temps.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, monsieur, je le veux bien; l'avez-vous
+sur vous?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Si je ne l'ai pas, moi, monsieur,
+j'espère que vous l'avez; sans cela vous pourriez vous
+en retourner sans votre argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, monsieur, je vous prie, donnez-moi
+la chaîne. Le vent et la marée attendent ce seigneur, et
+j'ai à me reprocher de l'avoir déjà retardé ici trop longtemps.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Mon cher monsieur, vous usez
+de ce prétexte pour excuser votre manque de parole au
+Porc-Épic; ce serait à moi à vous gronder de ne l'y avoir
+pas apportée. Mais, comme une femme acariâtre vous
+commencez à quereller le premier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;L'heure s'avance. Allons, monsieur,
+je vous prie, dépêchez.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous voyez comme il me tourmente.... Vite,
+la chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Eh bien! portez-la à ma femme,
+et allez chercher votre argent.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Allons, allons; vous savez bien que je vous
+l'ai donnée tout à l'heure: ou envoyez la chaîne, ou envoyez
+par moi quelque gage.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, vous poussez le badinage
+jusqu'à l'excès. Voyons, où est la chaîne? je vous prie,
+que je la voie.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Mes affaires ne souffrent pas toutes ces
+longueurs: mon cher monsieur, dites-moi si vous voulez
+me satisfaire ou non; si vous ne voulez pas, je vais
+laisser monsieur entre les mains de l'officier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Moi, vous satisfaire? Et en quoi
+vous satisfaire?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;En donnant l'argent que vous me devez pour
+la chaîne.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je ne vous en dois point, jusqu'à
+ce que je l'ai reçue.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Eh! vous savez que je vous l'ai remise, il y
+a une demi-heure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Vous ne m'avez point donné
+de chaîne: vous m'offensez beaucoup en me le disant.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Vous m'offensez bien davantage, monsieur,
+en le niant. Considérez combien cela intéresse mon crédit.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Allons, officier, arrêtez-le à ma requête.</p>
+
+<p>L'OFFICIER <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>&mdash;Je vous arrête, et je vous somme,
+au nom du duc, d'obéir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Cet affront compromet ma réputation.
+(<i>A Antipholus</i>.)&mdash;Ou consentez à payer la somme à mon
+acquit, ou je vous fais arrêter par ce même officier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Consentir à payer une chose
+que je n'ai jamais reçue!&mdash;Arrête-moi, fou que tu es, si
+tu l'oses.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voilà les frais.&mdash;Arrêtez-le, officier.....Je
+n'épargnerais pas mon frère en pareil cas, s'il m'insultait
+avec tant de mépris.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Je vous arrête, monsieur; vous entendez
+la requête.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je vous obéis, jusqu'à ce que
+je vous donne caution. (<i>A Angelo</i>.)&mdash;Mais fripon, vous me
+payerez cette plaisanterie de tout l'or que peut renfermer
+votre magasin.</p>
+
+<p>ANGELO,&mdash;Monsieur, j'aurai justice dans Éphèse, à
+votre honte publique, je ne peux en douter.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, il y a une barque d'Épidaure
+qui n'attend que son armateur à bord, après quoi, monsieur,
+elle met à la voile. J'ai porté à bord notre bagage;
+j'ai acheté de l'huile, du baume et de l'eau-de-vie. Le
+navire est tout appareillé; un bon vent souffle joyeusement
+de terre, on n'attend plus que l'armateur et vous,
+monsieur.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Allons, un fou maintenant!
+Que veux-tu dire, imbécile? Coquin, quel vaisseau d'Épidaure
+m'attend, moi?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Le vaisseau sur lequel vous m'avez envoyé
+pour retenir notre passage.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Esclave ivrogne, je t'ai envoyé
+chercher une corde, et je t'ai dit pourquoi, et ce que j'en
+voulais faire.</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Vous m'avez tout autant envoyé,
+monsieur, au bout de la corde.&mdash;Vous m'avez
+envoyé à la baie, monsieur, chercher une barque.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse.</i>&mdash;J'examinerai cette affaire plus
+à loisir: et j'apprendrai à tes oreilles à m'écouter avec
+plus d'attention. Va donc droit chez Adriana, maraud,
+porte lui cette clef, et dis-lui que dans le pupitre qui est
+couvert d'un tapis de Turquie, il y a une bourse remplie
+de ducats: qu'elle me l'envoie; dis-lui que je suis arrêté
+dans la rue, et que ce sera ma caution: cours promptement,
+esclave: pars.&mdash;Allons, officier, je vous suis à la
+prison, jusqu'à ce qu'il revienne.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse, seul</i>.&mdash;Chez Adriana! c'est-à-dire,
+celle chez laquelle nous avons diné, où Dousabelle m'a
+réclamé pour son mari: elle est un peu trop grosse,
+j'espère, pour que je puisse l'embrasser; il faut que j'y
+aille, quoique contre mon gré: car il faut que les valets
+exécutent les ordres de leurs maîtres.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la maison d'Antipholus d'Éphèse.</p>
+<p class="stage1">ADRIANA ET LUCIANA.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comment, Luciana, il t'a tentée à ce point?
+As-tu pu lire dans ses yeux si ses instances étaient sérieuses
+ou non? Était-il coloré ou pâle, triste ou gai?
+Quelles observations as-tu faites en cet instant, sur les
+météores de son coeur qui se combattaient sur son visage<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Niote 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> Allusion à ces météores de l'atmosphère qui ressemblent à
+des rangs de combattants. Shakspeare leur compare ailleurs les
+guerres civiles, WARBURTON.</blockquote>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;D'abord, il a nié que vous eussiez aucun
+droit sur lui?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il voulait dire qu'il agissait comme si je
+n'en avais aucun, et je n'en suis que plus indignée.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ensuite il m'a juré qu'il était étranger ici.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et il a juré la vérité tout en se parjurant.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Alors j'ai intercédé pour vous.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh bien! qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;L'amour que je réclamais pour vous, il me
+l'a demandé à moi.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Avec quelles persuasions a-t-il sollicité ta
+tendresse?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dans des termes qui, dans une demande
+honnête, eussent pu émouvoir. D'abord il a vanté ma
+beauté, ensuite mon esprit.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Lui as-tu répondu poliment?</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Ayez patience, je vous en conjure.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je ne peux, ni je ne veux me tenir tranquille.
+Il faut que ma langue se satisfasse, si mon coeur
+ne le peut pas. Il est tout défiguré, contrefait, vieux et
+flétri, laid de figure, plus mal fait encore de sa personne,
+difforme de tout point; vicieux, ingrat, extravagant, sot
+et brutal; disgracié de la nature dans son corps, et encore
+plus pervers dans son âme.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et pourquoi donc être jalouse d'un tel
+homme? On ne pleure jamais un mal perdu quand il
+s'en va.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Ah! mais je pense bien mieux de lui que je
+n'en parle. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore plus
+difforme aux yeux des autres. Le vanneau crie loin de
+son nid, pour qu'on s'en éloigne<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>. Tandis que ma
+langue le maudit, mon coeur prie pour lui.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Niote 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Le vanneau, dit-on, cherche à éloigner l'attention de son nid
+en poussant des cris plaintifs le plus loin possible de l'endroit où
+sa femelle couve.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Par ici, venez. Le pupitre, la bourse: mes
+chères dames, hâtez-vous.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et pourquoi es-tu donc si hors d'haleine?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est à force de courir.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Où est ton maître, Dromio? Est-il en
+santé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, il est descendu dans les limbes du
+Tartare, pire que l'enfer; un diable vêtu de l'habit qui
+dure toujours<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a> l'a saisi: un diable, dont le coeur est
+revêtu d'acier, un démon, un génie, un loup, et pis
+encore, un être tout en buffle; un ennemi secret qui vous
+met la main sur l'épaule; celui qui poursuit à travers les
+allées, les quais et les rues; un limier qui va et vient<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>,
+et qui évente la trace des pas, enfin, quelqu'un qui
+traîne les pauvres âmes en enfer avant le jugement<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Niote 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> <i>Buff</i> était une expression vulgaire, pour dire la peau d'un
+homme, le vêtement qui dure autant que le corps. <i>Everlasting
+garment</i> peut donc se rendre littéralement par <i>l'habit qui dure
+toujours</i>. On peut aussi dire <i>un diable en habit d'immortelle</i>,
+comme Letourneur; et voici la note de Steevens citée par lui:
+«Du temps de Shakspeare, les sergents étaient vêtus d'une sorte
+d'étoffe appelée encore aujourd'hui <i>immortelle</i>, à cause de sa
+longue durée.»</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Niote 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> <i>Runs counter</i>, c'est-à-dire qui retourne aur ses pas, comme
+un limier qui a perdu la piste. Il y a donc contradiction avec la
+phrase suivante, qui signifie <i>éventer la trace</i>. Mais cette ambiguïté
+tient à un jeu de mots sur <i>counter, fausse voie à la chasse</i>,
+et nom d'une prison de Londres.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Niote 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a><p><i>Enfer</i>, c'était le nom donné, en Angleterre, au cachot le plus
+obscur d'une prison.</p>
+
+<p>Il y avait aussi un lieu de ce nom dans la chambre de l'échiquier
+où l'on retenait les débiteurs de la couronne.</p>
+
+<p>Dans la scène suivante, Dromio joue encore sur le mot <i>buff</i>,
+et appelle le sergent le portrait du vieil Adam, c'est-à-dire
+l'Adam avant sa chute, d'Adam tout nu.]</p>
+</blockquote>
+
+
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comment! de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais pas de quoi il s'agit; mais il est
+arrêté pour cette affaire<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Niote 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> Au lieu de <i>on the case</i> il faut lire, selon Gray, <i>out the case</i>,
+ce qui exprimerait l'espèce d'action de celui à qui on fait un
+tort, mais sans violence, et dans un cas non prévu par la loi.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Quoi! il est arrêté? Dis-moi, à la requête
+de qui?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je ne sais pas bien à la requête de qui il est
+arrêté; mais, tout ce que je puis dire, c'est que celui qui
+l'a arrêté est vêtu d'un surtout de buffle. Voulez-vous,
+madame, lui envoyer de quoi se racheter; l'argent qui
+est dans le pupitre?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Va le chercher, ma soeur.&mdash;<span class="stage2">(<i>Luciana sort</i>.)</span>
+Cela m'étonne bien qu'il se trouve avoir des dettes qui
+me soient inconnues. Dis-moi, l'a-t-on arrêté sur un
+billet?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non pas sur un billet<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>, mais à propos de
+quelque chose de plus fort; une chaîne, une chaîne: ne
+l'entendez-vous pas sonner?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Niote 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> <i>Bond</i>, billet, obligation, qui se prononce comme <i>band</i>, lien,
+cravate.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Quoi! la chaîne?...</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, non; la cloche. Il serait temps que je
+fusse parti d'ici; il était deux heures quand je l'ai quitté,
+et voilà l'horloge qui sonne une heure.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Les heures reculeraient donc? Je ne l'ai
+jamais entendu dire.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oh! oui, vraiment; quand une des heures
+rencontre un sergent, elle recule de peur.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Comme si le temps était endetté! tu raisonnes
+en vrai fou.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Le temps est un vrai banqueroutier, et il
+doit à l'occasion plus qu'il n'a vaillant. Et, c'est un voleur
+aussi: n'avez-vous donc pas ouï dire que le temps
+s'avance comme un voleur jour et nuit? Si le temps est
+endetté, et qu'il soit un voleur, et qu'il trouve sur son
+chemin un sergent, n'a-t-il pas raison de reculer d'une
+heure dans un jour?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Cours, Dromio, voilà l'argent; (<i>Luciana
+revient avec la bourse</i>) porte-le bien vite, et ramène ton
+maître immédiatement au logis. Venez, ma soeur, je suis
+atterrée par mon imagination; mon imagination, qui
+tantôt me console et tantôt me tourmente!</p>
+
+<p class="stage1">(Elles sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="stage1">Une rue d'Éphèse.</p>
+
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>de Syracuse seul</i>.</p>
+
+<p>Je ne rencontre pas un homme qui ne me salue,
+comme si j'étais un ami bien connu, et chacun m'appelle
+par mon nom. Quelques-uns m'offrent de l'argent,
+d'autres m'invitent à dîner; d'autres me remercient des
+services que je leur ai rendus, d'autres m'offrent des marchandises
+à acheter: tout à l'heure un tailleur m'a appelé
+dans sa boutique et m'a montré des soieries qu'il avait
+achetées pour moi; et là-dessus il m'a pris mesure.&mdash;Sûrement
+tout cela n'est qu'enchantement, qu'illusions,
+et les sorciers de la Laponie habitent ici.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre une courtisane.)</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, voici l'or que vous m'avez envoyé
+chercher..... Quoi! vous avez fait habiller de neuf
+le portrait du vieil Adam?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quel or est-ce là? De quel Adam veux-tu parler?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pas de l'Adam qui gardait le paradis, mais
+de cet Adam qui garde la prison; de celui qui va vêtu de
+la peau du veau qui fut tué pour l'enfant prodigue; celui
+qui est venu derrière vous, monsieur, comme un mauvais
+ange, et qui vous a ordonné de renoncer à votre
+liberté.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne t'entends pas.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non? eh! c'est pourtant une chose bien simple:
+cet homme qui marchait comme une basse de viole
+dans un étui de cuir; l'homme, monsieur, qui, quand
+les gens sont fatigués, d'un tour de main leur procure le
+repos; celui, monsieur, qui prend pitié des hommes ruinés,
+et leur donne des habits de durée<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>; celui qui a la
+prétention de faire plus d'exploits avec sa masse qu'avec
+une pique moresque.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Niote 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> <i>Durance</i>, durée et prison.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! veux-tu dire un sergent?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur, le sergent des obligations:
+celui qui force tout homme qui manque à ses engagements,
+d'en répondre; un homme qui croit qu'on va toujours
+se coucher, et qui vous dit: «Dieu vous donne
+une bonne nuit!»</p>
+
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, l'ami, restons-en là avec ta folie.&mdash;Y a-t-il
+quelque vaisseau qui parte ce soir? Pouvons-nous
+partir?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, monsieur; je suis venu vous rendre
+réponse, il y a une heure, que la barque l'<i>Expédition</i> partait
+cette nuit; mais alors vous étiez empêché avec le
+sergent, et forcé de retarder au delà du délai marqué.
+Voici les <i>anges</i><a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a> que vous m'avez envoyé chercher pour
+vous délivrer.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Niote 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Anges</i>, pièces d'argent.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Ce garçon est fou, et moi aussi; et nous
+ne faisons qu'errer d'illusions en illusions. Que quelque
+sainte protection nous tire d'ici!</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus et Dromio vont pour sortir.)</p>
+
+
+<p>LA COURTISANE&mdash;Ah! je suis bien aise, fort aise de
+vous trouver, monsieur Antipholus. Je vois, monsieur,
+que vous avez enfin rencontré l'orfèvre: est-ce là la
+chaîne que vous m'avez promise aujourd'hui?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Arrière. Satan! je te défends de me
+tenter.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Monsieur, est-ce là madame Satan?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;C'est le démon.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;C'est pis encore, c'est la dame du démon, et
+elle vient ici sous la forme d'une fille de plaisir; et voilà
+pourquoi les filles disent: Dieu me damne! ce qui signifie:
+Dieu me fasse fille de plaisir! Il est écrit qu'ils
+apparaissent aux hommes comme des anges de lumière.
+La lumière est un effet du feu, et le feu brûle. <i>Ergo</i>, les
+filles de plaisir brûleront; n'approchez pas d'elle<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Niote 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> L'équivoque est fondée sur le mot <i>light</i>, qui, pris adjectivement,
+veut dire léger, légère (fille légère), et substantivement
+lumière (fille de lumière).</blockquote>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Votre valet et vous, monsieur, vous
+êtes merveilleusement gais! Voulez-vous venir avec moi?
+nous trouverons ici de quoi rendre notre dîner meilleur.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, si vous devez goûter de la soupe,
+commandez donc auparavant une longue cuiller.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Pourquoi, Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment, c'est qu'il faut une longue cuiller
+à l'homme qui doit manger avec le diable.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>&mdash;Arrière donc, démon! Que
+viens-tu me parler de souper? tu es, comme tout le reste,
+une sorcière. Je te conjure de me laisser, et de t'en aller.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;-Donnez-moi donc mon anneau que
+vous m'avez pris à dîner; ou, pour mon diamant, donnez-moi
+la chaîne que vous m'avez promise, et alors je
+m'en irai, monsieur, et ne vous importunerai plus.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Il y a des diables qui ne demandent que la
+rognure d'un ongle, un jonc, un cheveu, une goutte de
+sang, une épingle, une noisette, un noyau de cerise;
+mais celle-ci, plus avide, voudrait avoir une chaîne. Mon
+maître, prenez bien garde; et si vous lui donnez la
+chaîne, la diablesse la secouera, et nous en épouvantera.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Je vous en prie, monsieur, ma bague,
+ou bien la chaîne. J'espère que vous n'avez pas l'intention
+de m'attrapper ainsi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Loin d'ici, sorcière!&mdash;Allons, Dromio,
+partons.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;<i>Fuis l'orgueil,</i> dit le paon; vous savez cela,
+madame.</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus et Dromio sortent.)</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Maintenant il est hors de doute
+qu'Antipholus est fou; autrement il ne se fut jamais si
+mal conduit. Il a à moi une bague qui vaut quarante
+ducats, et il m'avait promis en retour une chaîne d'or;
+et à présent il me refuse l'une et l'autre, ce qui me fait
+conclure qu'il est devenu fou. Outre cette preuve actuelle
+de sa démence, je me rappelle les contes extravagants
+qu'il m'a débités aujourd'hui à dîner, comme quoi il n'a
+pu rentrer chez lui, comme quoi on lui a fermé la porte;
+probablement sa femme, qui connaît ses accès de folie,
+lui a en effet fermé la porte exprès. Ce que j'ai à faire à
+présent, c'est de gagner promptement sa maison, et de
+dire à sa femme, que dans un accès de folie il est entré
+brusquement chez moi, et m'a enlevé de vive force une
+bague qu'il m'a emportée. Voilà le parti qui me semble
+le meilleur à choisir; car quarante ducats, c'est trop
+pour les perdre.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans la rue.</p>
+<p class="stage1">ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i> ET UN SERGENT.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;N'aie aucune inquiétude, je ne me sauverai
+pas; je te donnerai, pour caution, avant de te quitter,
+la somme pour laquelle je suis arrêté. Ma femme est
+de mauvaise humeur aujourd'hui; et elle ne voudra pas
+se fier légèrement au messager, ni croire que j'aie pu
+être arrêté dans Éphèse: je te dis que cette nouvelle sonnera
+étrangement à ses oreilles.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Dromio d'Éphèse, avec un bout de corde à la main.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Voici mon valet; je pense qu'il
+apporte de l'argent.&mdash;Eh bien! Dromio, avez-vous ce que
+je vous ai envoyé chercher?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Voici, je vous le garantis, de quoi
+les payer tous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mais l'argent, où est-il?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Ah! monsieur, j'ai donné l'argent pour la
+corde.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Cinq cents ducats, coquin, pour un bout
+de corde.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je vous en fournirai cinq cents, monsieur,
+pour ce prix-là.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;A quelle fin t'ai-je ordonné de courir en
+hâte au logis?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;A cette fin d'un bout de corde, monsieur;
+et c'est à cette fin que je suis revenu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et à cette fin, moi, je vais te recevoir
+comme tu le mérites.</p>
+
+<p class="stage1">(Il le bat.)</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Monsieur, de la patience.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Vraiment c'est à moi d'être patient: je suis
+dans l'adversité.</p>
+
+<p>L'OFFICIER, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Allons, retiens ta langue.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Persuadez-lui plutôt de retenir ses mains.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Bâtard que tu es! coquin insensible!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Je voudrais bien être insensible, monsieur,
+pour ne pas sentir vos coups.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu n'es sensible qu'aux coups, comme
+les ânes.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Oui, en effet, je suis un âne; vous pouvez le
+prouver par mes longues oreilles.&mdash;Je l'ai servi depuis
+l'heure de ma naissance jusqu'à cet instant, et je n'ai
+jamais rien reçu de lui pour mes services que des
+coups. Quand j'ai froid, il me réchauffe avec des coups;
+quand j'ai chaud, il me rafraîchit avec des coups; c'est
+avec des coups qu'il m'éveille quand je suis endormi,
+qu'il me fait lever quand je suis assis, qu'il me chasse
+quand je sors de la maison, qu'il m'accueille chez lui à
+mon retour. Enfin je porte ses coups sur mes épaules
+comme une mendiante porte ses marmots sur son dos;
+et je crois que quand il m'aura estropié, il me faudra
+aller mendier avec cela de porte en porte.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane, Pinch et autres.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons, suivez-moi, voilà ma femme qui
+vient là-bas.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Maîtresse, <i>respice finem</i>, respectez votre fin,
+ou plutôt, comme disait le perroquet, prenez garde à la
+corde<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Niote 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a><p><i>Respice finem, respice funem</i>, ces mots semblent renfermer
+une allusion à un fameux pamphlet du temps, écrit par Buchanan
+contre Liddington, lequel finissait par ces mots.</p>
+
+<p>La prophétie du perroquet fait allusion à la coutume du peuple
+qui apprend à cet oiseau des mots sinistres. Lorsque quelque
+passant s'en offensait, le maître de L'oiseau lui répondait: <i>Prenez
+garde, mon perroquet est prophète</i>. WARBURTON.</p></blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>battant Dromio</i>.</span>&mdash;Veux-tu toujours parler?</p>
+
+<p>LA COURTISANE, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>&mdash;Eh bien! qu'en pensez-vous
+à présent? Est-ce que votre mari n'est pas fou?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Son incivilité me le prouve assez.&mdash;Bon
+docteur Pinch, vous savez exorciser; rétablissez-le dans
+son bon sens, et je vous donnerai tout ce que vous demanderez.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Hélas! comme ses regards sont étincelants
+et furieux!</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Voyez comme il frémit dans son
+transport!</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Donnez-moi votre main, que je tâte votre pouls.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tenez, voilà ma main, et que votre
+oreille la tâte.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Je t'adjure, Satan, qui es logé dans cet homme,
+de céder possession à mes saintes prières, et de te replonger
+sur-le-champ dans tes abîmes ténébreux; je
+t'adjure par tous les saints du ciel.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tais-toi, sorcier radoteur, tais-toi; je ne
+suis pas fou.</p>
+
+<p>ADRIANA.~Oh! plût à Dieu que tu ne le fusses pas,
+pauvre âme en peine!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS, <span class="stage2"><i>à sa femme</i>.</span>&mdash;Et vous, folle, sont-ce là vos
+chalands? Est-ce ce compagnon à la face de safran, qui
+était en gala aujourd'hui chez moi, tandis que les portes
+m'étaient insolemment fermées, et qu'on m'a refusé
+l'entrée de ma maison?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oh! mon mari, Dieu sait que vous avez
+diné à la maison; et plût à Dieu que vous y fussiez resté
+jusqu'à présent, à l'abri de ces affronts et de cet opprobre!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;J'ai dîné à la maison?&mdash;Toi, coquin,
+qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pour dire la vérité, monsieur, vous n'avez
+pas dîné au logis.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mes portes n'étaient-elles pas fermées, et
+moi dehors?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Pardieu! votre porte était fermée, et vous
+dehors.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et ne m'a-t-elle pas elle-même dit des
+injures?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Sans mentir, elle vous a dit elle-même des
+injures.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Sa fille de cuisine ne m'a-t-elle pas insulté,
+invectivé, méprisé?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Certes, elle l'a fait; la vestale de la cuisine<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>
+vous a repoussé injurieusement.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Niote 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> Comme les vestales, la cuisinière entretient le feu. JOHNSON.</blockquote>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Et ne m'en suis-je pas allé tout transporté
+de rage?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;En vérité, rien n'est plus certain: mes os en
+sont témoins, eux qui depuis ont senti toute la force de
+cette rage.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Dromio</i>.</span>&mdash;Est-il bon de lui donner raison
+dans ses contradictions?</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Il n'y a pas de mal à cela: ce garçon connaît
+son humeur, et en lui cédant il flatte sa frénésie.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Tu as suborné l'orfèvre pour me faire
+arrêter.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Hélas! au contraire; je vous ai envoyé de
+l'argent pour vous racheter, par Dromio que voilà, qui
+est accouru le chercher.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;De l'argent? par moi? Du bon coeur et de la
+bonne volonté, tant que vous voudrez; mais certainement,
+mon maître, pas une parcelle d'écu.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;N'es-tu pas allé la trouver pour lui demander
+une bourse de ducats?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il est venu, et je la lui ai remise.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Et moi, je suis témoin qu'elle les lui a remis.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Dieu et le cordier me sont témoins qu'on ne
+m'a envoyé chercher rien autre chose qu'une corde.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Madame, le maître et le valet sont tous deux
+possédés. Je le vois à leurs visages défaits et d'une pâleur
+mortelle. Il faut les lier et les loger dans quelque
+chambre obscure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Répondez; pourquoi m'avez-vous fermé
+la porte aujourd'hui? Et toi (<i>à Dromio</i>), pourquoi nies-tu
+la bourse d'or qu'on t'a donnée?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Mon cher mari, je ne vous ai point fermé la
+porte.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Et moi, mon cher maître, je n'ai point reçu
+d'or; mais je confesse, monsieur, qu'on vous a fermé la
+porte.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Insigne imposteur, tu fais un double mensonge!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Hypocrite prostituée, tu mens en tout;
+et tu as fait ligue avec une bande de scélérats pour m'accabler
+d'affronts et de mépris; mais, avec ces ongles, je
+t'arracherai tes yeux perfides, qui se feraient un plaisir
+de me voir dans mon ignominie.</p>
+
+<p class="stage1">(Pinch et ses gens veulent lier Antipholus d'Éphèse et
+Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Oh! liez-le, liez-le; qu'il ne m'approche
+pas.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Plus de monde!&mdash;Le démon qui est en lui est
+fort.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Hélas! le pauvre homme, comme il est pâle
+et défait!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Quoi! voulez-vous m'égorger? Toi, geôlier,
+je suis ton prisonnier, souffriras-tu qu'ils m'arrachent
+de tes mains?</p>
+
+<p>L'OFFICIER,&mdash;Messieurs, laissez-le; il est mon prisonnier,
+et vous ne l'aurez pas.</p>
+
+<p>PINCH.&mdash;Allons, qu'on lie cet homme-là, car il est
+frénétique aussi.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Que veux-tu dire, sergent hargneux? As-tu
+donc du plaisir à voir un infortuné se faire du mal et du
+tort à lui-même?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Il est mon prisonnier; si je le laisse aller,
+on exigera de moi la somme qu'il doit.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je te déchargerai avant de te quitter; conduis-moi
+à l'instant à son créancier. Quand je saurai la
+nature de cette dette je la payerai. Mon bon docteur,
+voyez à ce qu'il soit conduit en sûreté jusqu'à ma maison.&mdash;O
+malheureux jour!</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;O misérable prostituée!</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Mon maître, me voilà entré dans les liens
+pour l'amour de vous.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Malheur à toi, scélérat! pourquoi me
+fais-tu mettre en fureur?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Voulez-vous donc être lié pour rien? Soyez
+fou, mon maître; criez, le diable.....</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Dieu les assiste, les pauvres âmes! Comme
+ils extravaguent!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, emmenez-le d'ici.&mdash;Ma soeur, venez
+avec moi. <span class="stage2">(<i>Pinch, Antipholus, Dromio, etc., sortent.</i>) (<i>A l'officier</i>.)</span>
+Dites-moi, à présent, à la requête de qui est-il arrêté?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;A la requête d'un certain Angelo, un orfèvre.
+Le connaissez-vous?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je le connais. Quelle somme lui doit-il?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Deux cents ducats.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et pourquoi les lui doit-il?</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;C'est le prix d'une chaîne que votre mari
+a reçue de lui.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Il avait commandé une chaîne pour moi,
+mais elle ne lui a pas été livrée.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Quand votre mari, tout en fureur,
+est venu aujourd'hui chez moi, et a emporté ma bague,
+que je lui ai vue au doigt tout à l'heure, un moment
+après je l'ai rencontré avec ma chaîne.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Cela peut bien être; mais je ne l'ai jamais
+vue.&mdash;Venez, geôlier, conduisez-moi à la demeure de
+l'orfèvre; il me tarde de savoir la vérité de ceci dans
+tous ses détails.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus de Syracuse avec son épée nue, et
+Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;O Dieu, ayez pitié de nous, les voilà de nouveau
+en liberté!</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et ils viennent l'épée nue! Appelons du secours,
+pour les faire lier de nouveau.</p>
+
+<p>L'OFFICIER.&mdash;Sauvons-nous; ils nous tueraient.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils s'enfuient.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je vois que ces sorcières ont peur des
+épées.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Celle qui voulait être votre femme tantôt
+vous fuit à présent.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Allons au Centaure. Tirons-en nos bagages;
+je languis d'être sain et sauf à bord.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Non, restez ici cette nuit; sûrement on ne
+nous fera aucun mal. Vous avez vu qu'on nous parle
+amicalement, qu'on nous a donné de l'or; il me semble
+que c'est une si bonne nation, que sans cette montagne
+de chair folle, qui me réclame le mariage, je me sentirais
+assez d'envie de rester ici toujours, et de devenir
+sorcier.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne resterais pas ce soir pour la valeur
+de la ville entière: allons-nous-en pour faire porter
+notre bagage à bord.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène se passe dans une rue, devant un monastère.</p>
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> LE MARCHAND ET ANGELO.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je suis fâché, monsieur, d'avoir retardé
+votre départ. Mais je vous proteste que la chaîne lui a
+été livrée par moi, quoiqu'il ait la malhonnêteté inconcevable
+de le nier.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Comment cet homme est-il considéré
+dans la ville?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il jouit d'une réputation respectable, d'un
+crédit sans bornes, il est fort aimé: il ne le cède à aucun
+citoyen de cette ville: sa parole me répondrait de toute
+ma fortune quand il le voudrait.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Parlez bas: c'est lui, je crois, qui se
+promène là.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Antipholus de Syracuse.)</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;C'est bien lui: et il porte à son cou cette
+même chaîne qu'il a juré, par un parjure insigne, n'avoir
+pas reçue. Monsieur, suivez-moi, je vais lui parler.&mdash;(<i>A Antipholus</i>.)
+Seigneur Antipholus, je m'étonne que
+vous m'ayez causé cette honte et cet embarras, non sans
+nuire un peu à votre propre réputation. Me nier d'un
+ton si décidé, avec des serments, cette chaine-là même
+que vous portez à présent si ouvertement! Outre l'accusation,
+la honte et l'emprisonnement que vous m'avez
+fait subir, vous avez encore fait tort à cet honnête ami,
+qui, s'il n'avait pas attendu l'issue de notre débat, aurait
+mis à la voile, et serait actuellement en mer. Vous avez
+reçu cette chaine de moi: pouvez-vous le nier?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je crois que je l'ai reçue de vous: je ne
+l'ai jamais nié, monsieur.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Ob! vous l'avez nié, monsieur, et avec serment
+encore.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Qui m'a entendu le nier et jurer le contraire?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Moi que vous connaissez, je l'ai entendu
+de mes propres oreilles: fi donc! misérable; c'est
+une honte qu'il vous soit permis de vous promener là où
+s'assemblent les honnêtes gens.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Vous êtes un malheureux de me charger
+de pareilles accusations: je soutiendrai mon honneur
+et ma probité contre vous, et tout à l'heure, si vous osez
+me faire face.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je l'ose, et je te défie comme un coquin
+que tu es.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils tirent l'épée pour se battre.)<br>
+(Entrent Adriana, Luciana, la courtisane et autres.)</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>accourant</i></span>.&mdash;Arrêtez, ne le blessez pas; pour
+l'amour de Dieu! il est fou.&mdash;Que quelqu'un se saisisse
+de lui: ôtez-lui son épée.&mdash;Liez Dromio aussi, et conduisez-les
+à ma maison.</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Fuyons, mon maître, fuyons; au nom de
+Dieu, entrez dans quelque maison. Voici une espèce de
+prieuré: entrons, ou nous sommes perdus.</p>
+
+<p class="stage1">(Antipholus de Syracuse et Dromio entrent dans le couvent.)
+(L'abbesse parait.)</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Silence, braves gens: pourquoi vous pressez-vous
+en foule à cette porte?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je viens chercher mon pauvre mari qui est
+fou. Entrons, afin de pouvoir le lier comme il faut, et
+l'emmener chez lui pour se rétablir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je le savais bien qu'il n'était pas dans son
+bon sens.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Je suis fâché maintenant d'avoir tiré
+l'épée contre lui.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Depuis quand est-il ainsi possédé?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Toute cette semaine il a été mélancolique,
+sombre et chagrin, bien, bien différent de ce qu'il était
+naturellement: mais jusqu'à cette après-midi, sa fureur
+n'avait jamais éclaté dans cet excès de frénésie.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;N'a-t-il point fait de grandes pertes par un
+naufrage? enterré quelque ami chéri? Ses yeux n'ont-ils
+pas égaré son coeur dans un amour illégitime? C'est
+un péché très-commun chez les jeunes gens qui donnent
+à leurs yeux la liberté de tout voir: lequel de ces accidents
+a-t-il éprouvé?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Aucun; si ce n'est peut-être le dernier. Je
+veux dire quelque amourette qui l'éloignait souvent de
+sa maison.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Vous auriez dû lui faire des remontrances.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Eh! je l'ai fait.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Mais pas assez fortes.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Aussi fortes que la pudeur me le permettait.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Peut-être en particulier.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et en public aussi.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Oui, mais pas assez.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;C'était le texte de tous nos entretiens: au
+lit, il ne pouvait pas dormir tant je lui en parlais. A table,
+il ne pouvait pas manger tant je lui en parlais. Étions-nous
+seuls, c'était le sujet de mes discours. En compagnie,
+mes regards le lui disaient souvent: je lui disais
+encore que c'était mal et honteux.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Et de là il est arrivé que cet homme est
+devenu fou: les clameurs envenimées d'une femme jalouse
+sont un poison plus mortel que la dent d'un chien
+enragé. Il parait que son sommeil était interrompu par
+vos querelles; voilà ce qui a rendu sa tête légère. Vous
+dites que les repas étaient assaisonnés de vos reproches;
+les repas troublés font les mauvaises digestions, d'où
+naissent le feu et le délire de la fièvre. Et qu'est-ce que
+la fièvre sinon un accès de folie! Vous dites que vos
+criailleries ont interrompu ses délassements; en privant
+l'homme d'une douce récréation, qu'arrive-t-il? la sombre
+et triste mélancolie qui tient de près au farouche et
+inconsolable désespoir; et à sa suite une troupe hideuse
+et empestée de pâles maladies, ennemies de l'existence.
+Être troublé dans ses repas, dans ses délassements, dans
+le sommeil qui conserve la vie, il y aurait de quoi rendre
+fous hommes et bêtes. La conséquence est donc que ce
+sont vos accès de jalousie qui ont privé votre mari de
+l'usage de sa raison.</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Elle ne lui a jamais fait que de douces remontrances,
+lorsque lui, il se livrait à la fougue, à la brutalité
+de ses emportements grossiers. (<i>A sa soeur</i>.) Pourquoi
+supportez-vous ces reproches sans répondre?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Elle m'a livrée aux reproches de ma conscience.&mdash;Bonnes
+gens, entrez, et mettez la main sur lui.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Non; personne n'entre jamais dans ma
+maison.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Alors, que vos domestiques amènent mon
+mari.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Cela ne sera pas non plus: il a pris ce lieu
+pour un asile sacré: et le privilège le garantira de vos
+mains, jusqu'à ce que je l'aie ramené à l'usage de ses facultés,
+ou que j'aie perdu mes peines en l'essayant.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je veux soigner mon mari, être sa garde,
+car c'est mon office; et je ne veux d'autre agent que moi-même:
+ainsi laissez-le moi ramener dans ma maison.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Prenez patience: je ne le laisserai point
+sortir d'ici que je n'aie employé les moyens approuvés
+que je possède, sirops, drogues salutaires, et saintes oraisons,
+pour le rétablir dans l'état naturel de l'homme:
+c'est une partie de mon voeu, un devoir charitable de
+notre ordre; ainsi retirez-vous, et laissez-le ici à mes
+soins.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je ne bougerai pas d'ici, et je ne laisserai
+point ici mon mari. Il sied mal à votre sainteté de séparer
+le mari et la femme.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Calmez-vous: et retirez-vous, vous ne
+l'aurez point.</p>
+
+<p class="stage1">(L'abbesse sort.)</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Plaignez-vous au duc de cette indignité.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Allons, venez: je tomberai prosternée à ses
+pieds, et je ne m'en relève point que mes larmes et mes
+prières n'aient engagé Son Altesse à se transporter en
+personne au monastère, pour reprendre de force mon
+mari à l'abbesse.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;L'aiguille de ce cadran marque, je
+crois, cinq heures. Je suis sûr que dans ce moment le
+duc lui-même va se rendre en personne dans la sombre
+vallée, lieu de mort et de tristes exécutions, derrière les
+fossés de cette abbaye.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Et pour quelle cause y vient-il?</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;Pour voir trancher publiquement la
+tête à un respectable marchand de Syracuse qui a eu le
+malheur d'enfreindre les lois et les statuts de cette ville,
+en abordant dans cette baie.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;En effet, les voilà qui viennent: nous allons
+assister à sa mort.</p>
+
+<p>LUCIANA, <span class="stage2"><i>à sa soeur</i>.</span>&mdash;Jetez-vous aux pieds du duc,
+avant qu'il ait passé l'abbaye.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent le duc avec son cortège, Ægéon, la tête nue, le
+bourreau, des gardes et autres officiers.)</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à un crieur public</i></span>.&mdash;Proclamez encore une fois
+publiquement que s'il se trouve quelque ami qui veuille
+payer la somme pour lui, il ne mourra point, tant nous
+nous intéressons à son sort!</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>se jetant aux genoux du duc</i>.</span>&mdash;Justice, très-noble
+duc, justice contre l'abbesse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est une dame vertueuse et respectable: il
+n'est pas possible qu'elle vous ait fait tort.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Que Votre Altesse daigne m'écouter: Antipholus,
+mon époux,&mdash;que j'ai fait le maître de ma personne
+et de tout ce que je possédais, sur vos lettres pressantes,&mdash;a,
+dans ce jour fatal, été attaqué d'un accès
+de folie des plus violents. Il s'est élancé en furieux dans
+la rue (et avec lui son esclave, qui est aussi fou que lui),
+outrageant les citoyens, entrant de force dans leurs maisons,
+emportant avec lui bagues, joyaux, tout ce qui
+plaisait à son caprice. Je suis parvenue à le faire lier une
+fois, et je l'ai fait conduire chez moi, pendant que j'allais
+réparer les torts que sa furie avait commis çà et là dans
+la ville. Cependant, je ne sais par quel moyen il a pu
+s'échapper, il s'est débarrassé de ceux qui le gardaient,
+suivi de son esclave forcené comme lui; tous deux poussés
+par une rage effrénée, les épées hors du fourreau,
+nous ont rencontré, et sont venus fondre sur nous; ils
+nous ont mis en fuite, jusqu'à ce que pourvus de nouveaux
+renforts nous soyons revenus pour les lier; alors ils
+se sont sauvés dans cette abbaye, où nous les avons poursuivis.
+Et voilà que l'abbesse nous ferme les portes, et
+ne veut pas nous permettre de le chercher, ni le faire
+sortir, afin que nous puissions l'emmener. Ainsi, très-noble
+duc, par votre autorité, ordonnez qu'on l'amène
+et qu'on l'emporte chez lui, pour y recevoir des secours.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Votre mari a servi jadis dans mes guerres;
+et je vous ai engagé ma parole de prince, lorsque vous
+l'avez admis à partager votre lit, de lui faire tout le bien
+qui pourrait dépendre de moi.&mdash;Allez, quelqu'un de
+vous, frappez aux portes de l'abbaye, et dites à la dame
+abbesse de venir me parler: je veux arranger ceci, avant
+de passer outre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un domestique.)</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;O ma maîtresse, ma maîtresse, courez
+vous cacher et sauvez vos jours. Mon maître et son
+esclave sont tous deux lâchés: ils ont battu les servantes
+l'une après l'autre et lié le docteur, dont ils ont flambé
+la barbe avec des tisons allumés<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>; et à mesure qu'elle
+brûlait, ils lui ont jeté sur le corps de grands seaux de
+fange infecte, pour éteindre le feu qui avait pris à ses
+cheveux. Mon maître l'exhorte à la patience, tandis que
+son esclave le tond avec des ciseaux, comme un fou<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>; et
+sûrement, si vous n'y envoyez un prompt secours, ils
+tueront à eux deux le magicien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Niote 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a><p>Cette risible circonstance devait trouver place ici dans une
+comédie; mais, <i>proh pudor!</i> on la retrouve dans le plus classique
+de tous les poètes, au milieu des horreurs du carnage d'une
+bataille:</p>
+
+<p><i>Obvius ambustum torrem Corynæus ab ord
+Corripit, et venienti Ebuso, plagamque ferenti
+Occupat os flammis: olli ingens barba reluxit,
+Nidoremque ambusta dédit</i>.</p>
+
+<p>VIRGILE, <i>Enéide</i>, livre XII, v. 298.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Niote 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a> «Peut-être était-ce la coutume de raser la tête aux idiots et
+aux fous.» STEEVENS.
+«On trouve, dans les lois ecclésiastiques d'Alfred, une amende
+de 10 shillings contre celui qui aurait, par injure, tondu un
+homme du peuple comme un fou.» TOLLET.</blockquote>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Tais-toi, imbécile: ton maître et son valet
+sont ici; et tout ce que tu nous dis là est un conte.</p>
+
+<p>LE DOMESTIQUE.&mdash;Ma maîtresse, sur ma vie, je vous
+dis la vérité. Depuis que j'ai vu cette scène, je suis
+accouru presque sans respirer. Il crie après vous, et il
+jure que s'il peut vous saisir, il vous grillera le visage et
+vous défigurera. <span class="stage2">(<i>On entend des cris à l'intérieur</i>.)</span> Écoutez,
+écoutez: je l'entends; fuyez, ma maîtresse, sauvez-vous.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à Adriana</i>.</span>&mdash;Venez, restez, n'ayez aucune
+crainte.&mdash;Défendez-la de vos hallebardes.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>voyant entrer Antipholus d'Éphèse.</i></span>&mdash;O dieux!
+c'est mon mari! Vous êtes témoins, qu'il reparaît ici
+comme un invisible esprit. Il n'y a qu'un moment, que
+nous l'avons vu entrer dans cette abbaye; et le voilà
+maintenant qui arrive d'un autre côté: cela dépasse
+l'intelligence humaine!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Antipholus et Dromio d'Éphèse.)</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Justice! généreux duc; oh! accordez-moi
+justice! Au nom des services que je vous ai rendus
+autrefois, lorsque je vous ai couvert de mon corps dans
+le combat et que j'ai reçu de profondes blessures pour
+sauver votre vie, au nom du sang que j'ai perdu alors
+pour vous, accordez-moi justice.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Si la crainte de la mort ne m'ôte pas la
+raison, c'est mon fils Antipholus que je vois, et Dromio.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Justice, bon prince, contre cette femme
+que voilà! Elle, que vous m'avez donnée vous-même pour
+épouse, elle m'a outragé et déshonoré par le plus grand
+et le plus cruel affront. L'injure qu'elle m'a fait aujourd'hui
+sans pudeur dépasse l'imagination.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Expliquez-vous, et vous me trouverez juste.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Aujourd'hui même, puissant duc, elle
+a fermé sur moi les portes de ma maison, tandis qu'elle
+s'y régalait avec d'infâmes fripons<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Niote 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Harlots</i>, mot applicable également aux fripons et aux filles.</blockquote>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voilà une faute grave: répondez, femme:
+avez-vous agi ainsi?</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Non, mon digne seigneur:&mdash;Moi, lui et ma
+soeur, nous avons dîné ensemble aujourd'hui. Malheur
+sur mon âme, si l'accusation dont il me charge n'est pas
+fausse!</p>
+
+<p>LUCIANA.&mdash;Que je ne revoie jamais le jour, que je ne
+dorme jamais la nuit, si elle ne dit à Votre Altesse la
+pure vérité!</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;O femme parjure! elles rendent toutes deux de
+faux témoignages. Sur ce point le fou les accuse justement.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Mon souverain, je sais ce que je dis. Je
+ne suis point troublé par les vapeurs du vin, ni égaré par
+le désordre de la colère, quoique les injures que j'ai reçues
+puissent faire perdre la raison à un homme plus sage
+que moi: cette femme m'a enfermé dehors aujourd'hui,
+et je n'ai pu rentrer pour dîner: cet orfèvre que vous
+voyez, s'il n'était pas d'accord avec elle, pourrait en
+rendre témoignage: car il était avec moi alors: il m'a
+quitté pour aller chercher une chaîne, promettant de
+me l'apporter au Porc-Épic, où Baltasar et moi avons
+dîné ensemble: notre dîner fini, et lui ne revenant
+point, je suis allé le chercher: je l'ai rencontré dans la
+rue, et ce marchand en sa compagnie: là ce parjure orfèvre
+m'a juré effrontément que j'avais aujourd'hui reçu
+de lui une chaîne, que, Dieu le sait! je n'ai jamais vue:
+et pour cette cause, il m'a fait arrêter par un sergent!
+J'ai obéi, et j'ai envoyé mon valet à ma maison chercher
+de certains ducats: il est revenu, mais sans argent.
+Alors, j'ai prié poliment l'officier de m'accompagner lui-même
+jusque chez moi. En chemin, nous avons rencontré
+ma femme, sa soeur, et toute une troupe de vils complices:
+ils amenaient avec eux un certain Pinch, un
+malheureux au maigre visage, à l'air affamé, un squelette
+décharné, un charlatan, un diseur de bonne aventure,
+un escamoteur râpé, un misérable nécessiteux, aux
+yeux enfoncés, au regard rusé, une momie ambulante.
+Ce dangereux coquin a osé se donner pour un magicien;
+me regardant dans les yeux, me tâtant le pouls, me bravant
+en face, lui qui à peine a un visage, et il s'est écrié
+que j'étais possédé, Aussitôt ils sont tous tombés sur
+moi, ils m'ont garotté, m'ont entraîné, et m'ont plongé,
+moi et mon valet, tous deux liés, dans une humide et
+ténébreuse cave de ma maison. À la fin, rongeant mes
+liens avec mes dents, je les ai rompus; j'ai recouvré ma
+liberté, et je suis aussitôt accouru ici près de Votre
+Altesse: je la conjure de me donner une ample satisfaction
+pour ces indignités et les affronts inouïs qu'on
+m'a fait souffrir.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Mon prince, d'après la vérité, mon témoignage
+s'accorde avec le sien en ceci, c'est qu'il n'a pas
+dîné chez lui, mais qu'on lui a fermé la porte.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Mais lui avez-vous livré on non la chaîne en
+question?</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Il l'a reçue de moi, mon prince; et lorsqu'il
+courait dans cette rue, ces gens-là ont vu la chaîne à
+son cou.</p>
+
+<p>LE MARCHAND.&mdash;De plus, moi je ferai serment que, de
+mes propres oreilles, je vous ai entendu avouer que vous
+aviez reçu de lui la chaîne, après que vous l'aviez nié
+avec serment sur la place du Marché; et c'est à cette occasion
+que j'ai tiré l'épée contre vous: alors vous vous
+êtes sauvé dans cette abbaye que voilà, d'où vous êtes,
+je crois, sorti par miracle.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Je ne suis jamais entré dans l'enceinte de
+cette abbaye; jamais vous n'avez tiré l'épée contre moi;
+jamais je n'ai vu la chaîne: j'en prends le ciel à témoin!
+Et tout ce que vous m'imputez-là n'est que mensonge.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Quelle accusation embrouillée! Je crois que
+vous avez tous bu dans la coupe de Circé. S'il était entré
+dans cette maison, il y aurait été, s'il était fou, il ne plaiderait
+pas sa cause avec tant de sang-froid.&mdash;Vous dites
+qu'il a dîné chez lui; l'orfèvre le nie.&mdash;Et toi, maraud,
+que dis-tu?</p>
+
+<p>DROMIO.&mdash;Prince, il a dîné avec cette femme au Porc-Épic.</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Oui, mon prince, il a enlevé
+de mon doigt cette bague que vous lui voyez.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS.&mdash;Cela est vrai, mon souverain; c'est d'elle
+que je tiens cette bague.</p>
+
+<p>LE DUC, <span class="stage2"><i>à la courtisane</i>.</span>&mdash;L'avez-vous vu entrer dans
+cette abbaye?</p>
+
+<p>LA COURTISANE.&mdash;Aussi sur, mon prince, qu'il l'est que
+je vois Votre Grâce.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Cela est étrange!&mdash;Allez, dites à l'abbesse de
+se rendre ici: je crois vraiment que vous êtes tous d'accord
+ou complètement fous!</p>
+
+<p class="stage1">(Un des gens du duc va chercher l'abbesse.)</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Puissant duc, accordez-moi la liberté de dire
+un mot. Peut-être vois-je ici un ami qui sauvera ma vie
+et payera la somme qui peut me délivrer.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Dites librement, Syracusain, ce que vous
+voudrez.</p>
+
+<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Votre nom, monsieur, n'est-il
+pas Antipholus? et n'est-ce pas là votre esclave
+Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Il n'y a pas encore une heure, monsieur,
+que j'étais son esclave lié: mais lui, je l'en remercie,
+il a coupé deux cordes avec ses dents; et maintenant
+je suis Dromio et son esclave, mais délié.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Je suis sur que tous deux vous vous souvenez
+de moi.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Nous nous souvenons de nous-mêmes,
+monsieur, en vous voyant; car il y a quelques
+instants que nous étions liés, comme vous l'êtes à présent.
+Vous n'êtes pas un malade de Pinch, n'est-ce pas,
+monsieur?</p>
+
+<p>ÆGÉON, <span class="stage2"><i>à Antipholus</i>.</span>&mdash;Pourquoi me regardez-vous
+comme un étranger? Vous me connaissez bien.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je ne vous ai jamais vu de ma
+vie, jusqu'à ce moment.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Oh! le chagrin m'a changé depuis la dernière
+fois que vous m'avez vu: mes heures d'inquiétude,
+et la main destructrice du temps ont gravé d'étranges
+traces sur mon visage. Mais dites-moi encore, ne reconnaissez-vous
+pas ma voix?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non plus.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Et toi, Dromio?</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Ni moi, monsieur, je vous l'assure.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Et moi je suis sûr que tu la reconnais.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Oui, monsieur? Et moi je suis sûr
+que non; et ce qu'un homme vous nie, vous êtes maintenant
+tenu de le croire.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Ne pas reconnaître ma voix! O temps destructeur!
+as-tu donc tellement déformé et épaissi ma
+langue, dans le court espace de sept années, que mon fils
+unique, que voici, ne puisse reconnaître ma faible voix
+où résonnent les rauques soucis! Quoique mon visage,
+sillonné de rides, soit caché sous la froide neige de l'hiver
+qui glace la sève, quoique tous les canaux de mon
+sang soient gelés, cependant un reste de mémoire luit
+dans la nuit de ma vie; les flambeaux à demi consumés
+de ma vue ont encore quelque pâle clarté; mes oreilles
+assourdies me servent encore un peu à entendre, et tous
+ces vieux témoins (non, je ne puis me tromper) me
+disent que tu es mon fils Antipholus.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je n'ai jamais vu mon père de
+ma vie.</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Il n'y a pas encore sept ans, jeune homme,
+tu le sais, que nous nous sommes séparés à Syracuse;
+mais peut-être, mon fils, as-tu honte de me reconnaître
+dans l'infortune?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Le duc, et tous ceux de la ville
+qui me connaissent, peuvent attester avec moi que cela
+n'est pas vrai; je n'ai jamais vu Syracuse de ma vie.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Je t'assure, Syracusain, que depuis vingt ans
+que je suis le patron d'Antipholus, jamais il n'a vu Syracuse:
+je vois que ton grand âge et ton danger troublent
+ta raison.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre l'abbesse, suivie d'Antipholus et de Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Très-puissant duc, voici un homme cruellement
+outragé.</p>
+
+<p class="stage1">(Tout le peuple s'approche et se presse pour voir.)</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Je vois deux maris, ou mes yeux me trompent.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Un de ces deux hommes est sans doute le
+génie de l'autre; il en est de même de ces deux esclaves.
+Lequel des deux est l'homme naturel, et lequel est l'esprit?
+Qui peut les distinguer?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;C'est moi, monsieur, qui suis
+Dromio; ordonnez à cet homme-là de se retirer.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;C'est moi, monsieur, qui suis Dromio,
+permettez que je reste.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;N'es-tu pas Ægéon? ou es-tu
+son fantôme?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;O mon vieux maître! qui donc
+l'a chargé ici de ces liens?</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Quel que soit celui qui l'a enchaîné, je le
+délivrerai de sa chaîne; et je regagnerai un époux en lui
+rendant la liberté. Parlez, vieil Ægéon, si vous êtes
+l'homme qui eut une épouse jadis appelée Emilie, qui
+vous donna à la fois deux beaux enfants, oh! si vous êtes
+le même Ægéon, parlez, et parlez à la même Emilie!</p>
+
+<p>ÆGÉON.&mdash;Si je ne rêve point, tu es Emilie; si tu es Emilie,
+dis-moi où est ce fils qui flottait avec toi sur ce fatal
+radeau?</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Lui et moi, avec le jumeau Dromio, nous
+fûmes recueillis par des habitants d'Épidaure; mais un
+moment après, de farouches pêcheurs de Corinthe leur
+enlevèrent de force Dromio et mon fils, et me laissèrent
+avec ceux d'Épidaure. Ce qu'ils devinrent depuis, je ne
+puis le dire; moi, la fortune m'a placée dans l'état où
+vous me voyez.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Voici son histoire de ce matin qui commence
+à se vérifier; ces deux Antipholus, ces deux fils si ressemblants,
+et ces deux Dromio, tous les deux si pareils;
+et puis ce que cette femme ajoute de son naufrage!&mdash;Voilà
+les parents de ces enfants que le hasard réunit,
+Antipholus, tu es venu d'abord de Corinthe?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Non, prince; non pas moi:
+je suis venu de Syracuse.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;Allons, tenez-vous à l'écart; je ne peux vous
+distinguer l'un de l'autre.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Je suis venu de Corinthe, mon
+gracieux seigneur.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;-Et moi avec lui.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Conduit dans cette ville par le
+célèbre duc Ménaphon, votre oncle, ce guerrier si fameux.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Lequel des deux a dîné avec moi aujourd'hui?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Moi, ma belle dame.</p>
+
+<p>ADRIANA.&mdash;Et n'êtes-vous pas mon mari?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Non, à cela je dis non.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Et j'en conviens avec vous;
+quoiqu'elle m'ait donné ce titre....., et que cette belle
+demoiselle, sa soeur, que voilà, m'ait appelé son frère.&mdash;Ce
+que je vous ai dit alors, j'espère avoir un jour l'occasion
+de vous le prouver, si tout ce que je vois et que
+j'entends n'est pas un songe.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Voilà la chaîne, monsieur, que vous avez
+reçue de moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;Je le crois, monsieur; je ne
+le nie pas.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse,</i> <span class="stage2"><i>à Angelo</i>.</span>&mdash;Et vous, monsieur,
+vous m'avez fait arrêter pour cette chaîne.</p>
+
+<p>ANGELO.&mdash;Je crois que oui, monsieur; je ne le nie pas.</p>
+
+<p>ADRIANA, <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>&mdash;Je vous ai envoyé de
+l'argent, monsieur, pour vous servir de caution par
+Dromio; mais je crois qu'il ne vous l'a pas porté.</p>
+
+<p class="stage1">(Désignant Dromio de Syracuse.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Non, point par moi.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;J'ai reçu de vous cette bourse
+de ducats; et c'est Dromio, mon valet, qui me l'a apportée:
+je vois à présent que chacun de nous a rencontré
+le valet de l'autre, j'ai été pris pour lui, et lui pour moi;
+et de là sont venues ces Méprises.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;J'engage ici ces ducats pour la
+rançon de mon père, que voilà.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;C'est inutile, je donne la vie à votre père.</p>
+
+<p>LA COURTISANE, <i>à Antipholus d'Éphèse</i>.&mdash;Monsieur, il faut
+que vous me rendiez ce diamant.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Le voilà, prenez-le, et bien des
+remerciements pour votre bonne chère.</p>
+
+<p>L'ABBESSE.&mdash;Illustre duc, veuillez prendre la peine
+d'entrer avec nous dans cette abbaye: vous entendrez
+l'histoire entière de nos aventures. Et vous tous qui êtes
+assemblés en ce lieu, et qui avez souffert quelque préjudice
+des erreurs réciproques d'un jour, venez, accompagnez-nous,
+et vous aurez pleine satisfaction.&mdash;Pendant
+vingt-cinq ans entiers, j'ai souffert les douleurs de l'enfantement
+à cause de vous, mes enfants, et ce n'est que
+de cette heure que je suis enfin délivrée de mon pesant
+fardeau.&mdash;Le duc, mon mari, et mes deux enfants, et
+vous, les calendriers de leur naissance, venez avec moi
+à une fête d'accouchée; à de si longues douleurs doit
+succéder une telle nativité.</p>
+
+<p>LE DUC.&mdash;De tout mon coeur; je veux jaser comme une
+commère à cette fête.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent le duc, l'abbesse, Ægéon, la courtisane, le marchand
+et la suite.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse,</i> <span class="stage2"><i>à Antipholus d'Éphèse</i>.</span>&mdash;Mon maître,
+irai-je reprendre abord votre bagage?</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Dromio, quel bagage à moi as-tu
+donc embarqué?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Tous vos effets, monsieur, que
+vous aviez à l'auberge du Centaure.</p>
+
+<p>ANTIPHOLUS <i>de Syracuse</i>.&mdash;C'est à moi qu'il veut parler:
+c'est moi qui suis ton maître, Dromio; allons, viens avec
+nous: nous pourvoirons à cela plus tard: embrasse ici
+ton frère, et réjouis-toi avec lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Les deux Antipholus sortent.)</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Il y a à la maison de votre maître
+une grosse amie qui, aujourd'hui à dîner, m'a <i>encuisiné</i>,
+en me prenant pour vous. Ce sera désormais ma
+soeur, et non ma femme.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;Il me semble que vous êtes mon miroir,
+au lieu d'être mon frère. Je vois dans votre visage
+que je suis un joli garçon.&mdash;Voulez-vous entrer pour
+voir leur fête?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Ce n'est pas à moi, monsieur, à
+passer le premier: vous êtes mon aîné.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse</i>.&mdash;C'est une question: comment la
+résoudrons-nous?</p>
+
+<p>DROMIO <i>de Syracuse</i>.&mdash;Nous tirerons à la courte paille
+pour la décider. Jusque-là, passez devant.</p>
+
+<p>DROMIO <i>d'Éphèse.</i>&mdash;Non, tenons-nous ainsi. Nous
+sommes entrés dans le monde comme deux frères: entrons
+ici la main dans la main, et non l'un devant l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La Comédie des Méprises, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COMÉDIE DES MÉPRISES ***
+
+***** This file should be named 15848-h.htm or 15848-h.zip *****
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+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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