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+The Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jules César
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15847]
+[Date last updated: June 1, 2005]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+ ======================================================================
+
+JULES CÉSAR
+
+TRAGÉDIE
+
+NOTICE SUR JULES CESAR
+
+
+Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier
+rang, _Jules César_ est celle dont les commentateurs ont parlé le
+plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
+«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et on y
+a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus et de
+Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement agité,
+et en la comparant à quelques autres ouvrages de Shakspeare, il me
+semble qu'on la peut trouver assez froide et peu propre à émouvoir.»
+
+C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger
+Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions qu'il a
+pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec celles qu'il
+produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s'il ne possédait
+qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer dans chaque
+occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. Ce génie vaste et
+vrai veut être mesuré sur une échelle plus large; c'est à la nature,
+c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, dans chaque cas
+particulier, c'est entre la portion du monde et de la nature qu'il a
+dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se doit
+établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mêmes
+impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de Roméo et
+Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et sait tirer
+de chacun les impressions qui en découlent naturellement, et les effets
+distincts et originaux qu'il doit produire.
+
+Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson, moins
+touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
+de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des
+inclinations personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées
+et ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur
+laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre
+absolument différent. Il est des esprits formés de telle sorte que
+Corneille leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se
+sentira plus troublée, plus agitée à _Mérope_ qu'à _Zaïre_. L'esprit
+de Johnson, plus droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à
+l'intelligence des intérêts et des passions qui agitent la moyenne
+région de la vie, mais il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans
+effort et sans distraction une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson
+n'était pas d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même
+à cette époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa
+littérature de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne
+pouvait cependant échapper entièrement à cette disposition générale des
+esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
+ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc
+des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres
+objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs
+individuelles de la vie, les orages du coeur et les déchirements des
+passions. Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en
+transportant sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se
+glorifiait à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour,
+n'a pas cru cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt
+pathétique qui résulte du combat douloureux des devoirs et des
+affections. Dans cette grande lutte des derniers élans d'une liberté
+mourante contre un despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui
+donner la première place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui
+fournir le genre d'émotions dont il avait besoin; et c'est de la
+situation, réelle ou prétendue, de Brutus placé entre son père et sa
+patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragédie.
+
+Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus;
+on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage _Marcus Brutus_
+plutôt que _Jules César_. Mais si Brutus est le héros de la pièce,
+César sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe
+l'avant-scène; l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer
+remplissent toute la première moitié du drame; l'autre moitié est
+consacrée au souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit
+Antoine, l'ombre de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas
+laisser méconnaître son empire, c'est encore cette ombre qui, aux
+plaines de Sardes et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais
+génie.
+
+Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
+catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de sa
+pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté Brutus
+que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet de la
+tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le
+caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
+de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie,
+éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de
+l'individu. Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas
+commencé; après la mort de Brutus, elle finit.
+
+C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare
+a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable dans cette
+peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su faire une
+oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi
+vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a prêtées
+que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur, toujours
+occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience sévère aux
+premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette fermeté calme
+et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette sensibilité
+profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des
+plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne disparaît pas un
+seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractère
+de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous présente, marche
+vivant et toujours semblable à lui-même à travers les différentes scènes
+de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne pouvons douter qu'il
+n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.
+
+Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des
+critiques de Shakspeare sur la tragédie de _Jules César_. Ils n'y
+pouvaient rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui
+nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des
+sujets modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme
+aux idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de
+notre esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus
+originales pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
+elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement
+empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement
+sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, entre
+les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la hauteur
+à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il n'a songé
+qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans une sphère
+inférieure, les autres personnages reprennent un peu la liberté de leur
+caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection que le
+devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer autour d'eux avec
+moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des
+formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius comparant avec
+dédain la force corporelle de César à la sienne, et parcourant la nuit
+les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette fièvre de
+danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus à un compagnon de Canut ou
+de Harold qu'à un Romain du temps de César; mais cette teinte barbare
+jette, sur les irrégularités du caractère de Cassius, un intérêt qui
+ne naîtrait peut-être pas aussi vif de la ressemblance historique. M.
+Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare méritent toujours beaucoup
+de considération, me semble cependant tomber dans une légère erreur
+lorsqu'il remarque que «le poëte a indiqué avec finesse la supériorité
+que donnaient à Cassius une volonté plus forte et des vues plus justes
+sur les événements.» Je pense au contraire que l'art admirable de
+Shakspeare consiste, dans cette pièce, à conserver au principal
+personnage toute sa supériorité, même lorsqu'il se trompe, et à la faire
+ressortir par ce fait même qu'il se trompe et que néanmoins on lui
+défère, que la raison des autres cède avec confiance à l'erreur de
+Brutus. Brutus va jusqu'à se donner un tort; dans la scène de la
+querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrète
+douleur, il oublie la modération qui lui convient; enfin Brutus a tort
+une fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet Brutus est
+demeuré plus grand que lui.
+
+Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de cette
+jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle,
+sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient que par
+le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin d'être
+secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer
+dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les écrase;
+Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état de l'âme
+du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je l'avoue, ne
+me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble même,
+au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces formes
+d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers ceux
+qu'il opprime.
+
+Le ton du _Jules César_ est plus généralement soutenu que celui de la
+plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le rôle
+de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où il se
+laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
+le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que
+très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours
+de Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de
+l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus
+passionné, et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est
+cependant également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un
+modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut
+gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme,
+au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme
+comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et
+intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un peuple
+libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du
+peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des
+applaudissements qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle,
+c'était là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose
+d'extrêmement comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.
+
+L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après la
+victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus, ce
+qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.
+
+On a en anglais une autre tragédie de _Jules César_ composée par lord
+Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années avant que
+Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare pourrait bien
+avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la mort de César,
+que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard Eedes, célèbre de son
+temps comme poëte tragique, avait fait en latin une pièce sur le même
+sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a pas été retrouvée, non
+plus qu'une pièce anglaise intitulée _The history of Cæsar and Pompey_,
+antérieure à l'année 1579. On imprima à Londres, en 1607, une pièce
+intitulée _The tragédie of Cæsar and Pompey, or Cæsar's revenge_. Cette
+pièce, qui comprend depuis la bataille de Pharsale jusqu'à celle
+de Philippes inclusivement, avait été représentée sur un théâtre
+particulier, par quelques étudiants d'Oxford; on suppose qu'elle fut
+imprimée à l'occasion de la représentation et du succès de celle de
+Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte à cette même année
+1607.
+
+Le _Jules César_ a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, sous
+le titre de _Julius Cæsar, with the death of Brutus_, imprimé à Londres
+en 1719.
+
+Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie qu'il a
+séparée en deux parties, la première sous le titre de _Julius Cæsar,_
+avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde sous le
+titre de _Marcus Brutus_, avec un prologue et deux choeurs; toutes deux
+imprimées en 1722.
+
+
+
+
+ JULES CÉSAR
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ JULES CÉSAR.
+
+ OCTAVE CÉSAR, ) triumvirs
+ MARC-ANTOINE, ) ap. la mort
+ M.EMILIUS LEPIDUS, ) de César.
+
+ PUBLIUS, )
+ POPILIUS LÉNA, ) sénateurs
+ CICERON. )
+
+ BRUTUS, )
+ CASSIUS, )
+ CASCA, )
+ TREBONIUS, ) conjurés
+ LIGARIUS, ) contre
+ DECIUS BRUTUS[1] ) Jules César.
+ METELLUS CIMBER, )
+ CINNA. )
+
+ FLAVIUS )
+ MARULLUS ) tribuns du peuple.
+
+ LUCILIUS )
+ TITINIUS )
+ MESSALA ) amis de Brutus
+ Le jeune CATON, ) et de Cassius.
+ VOLUMNIUS )
+
+ ARTEMIDORE, sophiste ou rhéteur de Guide.
+
+ Un devin.
+ CINNA, poète.
+ Un autre Poète.
+
+ VARRON, )
+ CLITUS, ) serviteurs de Brutus
+ CLAUDIUS, ) ou Romains attachés
+ STRATON, ) à lui.
+ LUCIUS, )
+ DARDANIUS, )
+
+ PINDARUS, esclave de Cassius.
+
+ CALPHURNIA, femme de César.
+ PORCIA, femme de Brutus.
+ SÉNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE.
+
+
+La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome, ensuite
+à Sardes et près de Philippes.
+
+[Note 1: Ce conjuré s'appelait non pas _Décius_, mais _Décimus
+Brutus_ surnommé _Albinus_. C'est de lui que Plutarque dit, dans la
+Vie de Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût
+autrement homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais parce
+qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de serfs escrimans à
+oultrance qu'il nourrissoit pour donner au peuple le passe-temps de les
+voir combattre; joint aussi qu'il avoit crédit alentour de César.» Il
+dit ailleurs que César avait tant de confiance en ce Décimus Brutus
+qu'il l'avait nommé son second héritier. Ce fut lui qui, le jour de
+sa mort, alla le chercher et le décida à se rendre au sénat, malgré
+Calphurnia et les augures.]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Rome.--Une rue.
+
+_Entrent_ FLAVIUS ET MARULLUS, _et une multitude de citoyens des basses
+classes_.
+
+FLAVIUS.--Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez vous. Est-ce
+aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas que vous autres artisans vous
+ne devez circuler dans les rues les jours ouvrables qu'avec les signes
+de votre profession?--Parle, quel est ton métier?
+
+PREMIER CITOYEN.--Moi, monsieur? charpentier.
+
+MARULLUS.--Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que fais-tu ici avec
+ton habit des jours de fêtes?--Et vous, s'il vous plaît, quel est votre
+métier?
+
+SECOND CITOYEN.--Pour dire vrai, monsieur, en fait d'ouvrage fin, je ne
+suis pas autre chose que comme qui dirait un savetier.
+
+MARULLUS.--Mais quel est ton métier? Réponds-moi tout de suite.
+
+SECOND CITOYEN.--Un métier, monsieur, que je crois pouvoir faire en
+sûreté de conscience: je remets en état les âmes[2] qui ne valent rien.
+
+[Note 2: _Soals_, semelles; dans l'ancienne édition, _souls_, âmes.
+Ces deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule
+la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions
+subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait que
+son métier est de raccommoder les mauvaises semelles; _bad soals_, il
+serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ. Le mot
+_souls_ m'aurait donc paru plus convenable à laisser dans le texte.
+Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un bonheur qui n'est pas
+commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, que, dans l'argot du
+cordonnier, une partie de la botte s'appelle _âme_; ce qui a donné
+le moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidélité qu'il n'est pas
+possible de promettre toujours.]
+
+MARULLUS.--Quel est ton métier, maraud, mauvais drôle, ton métier?
+
+SECOND CITOYEN.--Monsieur, je vous en prie, que je ne vous fasse pas
+ainsi sortir de votre caractère[3]. Cependant, si vous en sortiez par
+quelque bout, monsieur, je pourrais vous remettre en état.
+
+[Note 3: _Be not out with me, yet if you be out_.--_To be out_
+signifie également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement
+déchiré.]
+
+MARULLUS.--Qu'entends-tu par là? Me remettre en état, insolent?
+
+SECOND CITOYEN.--Sans difficulté, monsieur, vous _resaveter._
+
+MARULLUS.--Tu es donc savetier? L'es-tu?
+
+SECOND CITOYEN.--Bien vrai, monsieur, je n'ai pour vivre que mon alêne.
+Je n'entre pas, moi, dans les affaires de commerce, dans les affaires de
+femmes; je n'entre qu'avec mon alêne [4] Au fait, monsieur, je suis un
+chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque perdus, je les
+recouvre [5]; et on a vu bien des gens, je dis des meilleurs qui aient
+jamais marché sur peau de bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma
+façon[6].
+
+[Note 4: _I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters,
+but with awl, with all_ ou _withal_, jeu de mots qu'on n'a pu rendre,
+mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère du
+personnage.]
+
+[Note 5: _When they are in great danger I recover them. Recover_,
+recouvrir, _recover_, guérir, sauver, recouvrer.]
+
+[Note 6: Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a
+faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant
+donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes de ses
+nombreuses inexactitudes.]
+
+FLAVIUS.--Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique aujourd'hui?
+pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir les rues?
+
+SECOND CITOYEN.--Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers, afin de
+me procurer plus d'ouvrage.--Mais sérieusement, monsieur, nous nous
+sommes mis en fête pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.
+
+MARULLUS.--Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes vient-il vous
+rapporter? Quels nouveaux tributaires le suivent à Rome pour orner,
+enchaînés, les roues de son char? Bûches, pierres que vous êtes, vous
+êtes pires que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
+de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des fois, bien souvent,
+n'êtes-vous pas montés sur les murailles et les créneaux, sur les
+fenêtres et les tours, jusque sur le haut des cheminées, vos enfants
+dans vos bras; et là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le
+long du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome; et
+de si loin que vous voyiez paraître son char, le cri universel de vos
+acclamations ne faisait-il pas trembler le Tibre au plus profond de
+son lit, de l'écho de vos voix répété sous ses rivages caverneux? Et
+aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez
+ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez de fleurs
+le passage de l'homme qui vient à vous triomphant du sang de
+Pompée![7].--Allez-vous-en.--Courez à vos maisons, tombez à genoux,
+priez les dieux de suspendre l'inévitable fléau près d'éclater sur cette
+ingratitude.
+
+[Note 7: Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants
+de Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une
+victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença à
+indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triomphe le jour
+de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit la couronne à César, ce
+qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il fait de même des Lupercales la
+veille des ides de mars, quoique les Lupercales se célébrassent vers le
+milieu de février et que les ides fussent le 15 mars.
+
+Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César triomphait
+de la bataille de Pharsale.
+
+ Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,
+ Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!]
+
+FLAVIUS.--Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier votre faute,
+assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, conduisez-les au bord du
+Tibre; et là, pleurez dans son canal tout ce que vous avez de larmes,
+jusqu'à ce que ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours,
+caressent le point le plus élevé de son rivage. _(Les citoyens
+sortent.)_ Voyez si cette matière grossière n'a pas été émue: ils
+disparaissent la langue enchaînée par le sentiment de leur tort.--Vous,
+descendez cette rue qui mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin.
+Dépouillez les statues si vous les trouvez parées d'ornements de fête.
+
+MARULLUS.--Le pouvons-nous? Vous savez que c'est aujourd'hui la fête des
+Lupercales.
+
+FLAVIUS.--N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue porte les
+trophées de César[8]. Je vais parcourir ces quartiers et chasser
+le peuple des rues; faites-en de même partout où vous le trouverez
+attroupé. Ces plumes naissantes arrachées de l'aile de César ne le
+laisseront voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son essor, il
+s'élèverait trop haut pour être vu des hommes, et nous tiendrait tous
+dans un servile effroi.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 8: Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne eût
+été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses statues
+non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes dont quelques-unes
+avaient été couronnées.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours à Rome.--Une place publique.
+
+_Entrent en procession et avec la musique_ CÉSAR, ANTOINE _préparé
+pour la course;_ CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS,
+CASCA.--Ils sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve
+un devin.
+
+CÉSAR.--Calphurnia!
+
+CASCA.--Holà! silence! César parle[9].
+
+(La musique cesse.)
+
+[Note 9: Voltaire, _paix, messieurs_; le mot _messieurs_, qu'il
+attribue ici à César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire
+traduit aussi constamment le _my lord_ par _mylord_, qui n'en est point
+la traduction. _Mylord_ n'est qu'une application particulière que les
+Anglais font du mot de _lord_ à la dignité de pair, et qui n'affecte en
+rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à exprimer
+toutes les sortes de dominations et de dignités, en sorte qu'à moins
+qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il doit être traduit,
+comme tous les autres mots de la langue, par un équivalent français.]
+
+CÉSAR.--Calphurnia!
+
+CALPHURNIA.--Me voici, mon seigneur.
+
+CÉSAR.--Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, quand il
+courra.--Antoine!
+
+ANTOINE.--César, mon seigneur.
+
+CÉSAR.--N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher Calphurnia; car
+nos anciens disent que les femmes infécondes, en se faisant toucher dans
+cette sainte course, secouent la malédiction qui les rendait stériles.
+
+ANTOINE.--Je m'en souviendrai. Quand César dit: _Faites cela_, cela est
+fait.
+
+CÉSAR.--Partez, et n'omettez aucune cérémonie.
+
+(Musique.)
+
+LE DEVIN.--César!
+
+CÉSAR.--Ha! qui m'appelle?
+
+CASCA, _s'adressant à ceux qui l'environnent._--Commandez que tout bruit
+cesse. Encore une fois, silence!
+
+(La musique s'arrête.)
+
+CÉSAR.--Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? J'entends une
+voix, plus perçante que tous les instruments de musique crier _César!_
+Parle, César se tourne pour entendre.
+
+LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--Quel est cet homme?
+
+BRUTUS.--Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--Amenez-le devant moi, que je voie son visage.
+
+CASCA.--Mon ami, sors de la foule, regarde César.
+
+CÉSAR.--Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.
+
+LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--C'est un visionnaire; laissons-le, passons.
+
+(Les musiciens exécutent un morceau.)
+
+(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)
+
+CASSIUS.--Irez-vous voir l'ordre de la course?
+
+BRUTUS.--Moi? non.
+
+CASSIUS.--Je vous en prie, allez-y.
+
+BRUTUS.--Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout
+à fait la vivacité d'Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de
+suivre votre intention; je vais vous laisser.
+
+CASSIUS.--Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reçois
+plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que
+j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous
+aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale.
+
+BRUTUS.--Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voilé,
+ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-même. Je suis tourmenté
+depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées qui
+ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque bizarrerie à mes
+manières: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte,
+Cassius, n'en soient donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans
+cette négligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même,
+oublie de donner aux autres des témoignages de son amitié[10].
+
+[Note 10: Traduction de Voltaire:
+
+ Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,
+ Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;
+ Ils me regardent seul et non pas mes amis.
+ Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:
+ Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:
+ J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.]
+
+CASSIUS.--Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le sujet de vos
+peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des pensées d'un haut
+prix, d'honorables méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous
+voir votre propre visage?
+
+BRUTUS.--Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même, si ce n'est
+par réflexion, au moyen de quelque autre objet.
+
+CASSIUS.--Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus, que vous
+n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir à vos yeux votre mérite
+caché pour vous, qui vous fassent voir votre image. J'ai entendu
+plusieurs des citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel
+César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui opprime notre
+génération, ils souhaitaient que le noble Brutus fît usage de ses yeux.
+
+BRUTUS.--Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner, Cassius, en me
+pressant de chercher en moi-même ce qui n'y est pas.
+
+CASSIUS.--Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque vous savez que
+vous ne pouvez pas vous voir vous-même aussi bien que par la réflexion,
+moi, votre miroir, je vous découvrirai modestement les parties de
+vous-même que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous méfiez pas de
+moi, excellent Brutus: si je suis un railleur de profession, si j'ai
+coutume de faire avec les serments ordinaires, étalage de mon amitié à
+tous ceux qui viennent me protester de la leur, si vous savez que
+je courtise les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer
+ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des déclarations
+d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux.
+
+(On entend des trompettes et une acclamation.)
+
+BRUTUS.--Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte
+César pour roi.
+
+CASSIUS.--Oui? le craignez-vous?--Je dois donc penser que vous ne
+voudriez pas qu'il le fût.
+
+BRUTUS.--Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je l'aime
+beaucoup.--Mais pourquoi me retenez-vous si longtemps? de quoi
+désirez-vous me faire part? Si c'est quelque chose qui tende au
+bien public, placez devant mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de
+l'autre[11], et je les regarderai tous deux indifféremment; car je
+demande aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que j'aime ce
+qui s'appelle honneur plus que je ne crains la mort.
+
+[Note 11: _Set honour in one eye, and death i' the other._
+
+Voltaire a traduit:
+
+ La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre.
+
+_Eye_ veut dire ici _point de vue_; il est continuellement employé en
+anglais dans ce sens.]
+
+CASSIUS.--Je vous connais cette vertu, Brutus, tout aussi bien que je
+connais le charme de vos manières. Eh bien! l'honneur est le sujet de ce
+que j'ai à vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes
+pensent de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas être que
+de vivre dans la crainte et le respect devant un être semblable à moi.
+Je suis né libre comme César; vous aussi; nous avons tous deux profité
+de même; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de
+l'hiver.--Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre agité s'irritait
+contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu, Cassius, t'élancer avec moi
+dans ce courant furieux, et nager jusque là-bas?»--À ce seul mot, vêtu
+comme j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suivre.
+En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous le battions de nos
+muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux côtés et coupant le courant
+d'un coeur animé par la dispute. Mais avant que nous eussions atteint
+le but marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je péris.» Moi,
+comme Énée notre grand ancêtre emporta sur son épaule le vieux Anchise
+hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César
+épuisé: et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius n'est
+qu'une misérable créature, et il faut que son corps se courbe si César
+daigne seulement le saluer d'un signe de tête négligent!--En Espagne,
+il eut la fièvre, et pendant l'accès je fus frappé de voir comme il
+tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres
+poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil, dont le regard
+seul impose au monde, avait perdu son éclat. Je l'entendis gémir, oui,
+en vérité; et cette langue qui commande aux Romains de l'écouter et de
+déposer ses paroles dans leurs annales[12], criait: «Hélas! Titinius,
+donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieux
+que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme si faible de tempérament
+prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme.
+
+(Acclamation, fanfare.)
+
+[Note 12: Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il
+traduit ainsi:
+
+ Et cette même voix qui commande à la terre,
+ Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,
+ Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)]
+
+BRUTUS.--Encore une acclamation! Sans doute ces applaudissements
+annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tête de César.
+
+CASSIUS.--Eh quoi! mon cher, il foule comme un colosse cet étroit
+univers, et nous autres petits bonshommes nous circulons entre ses
+jambes énormes, cherchant de tous côtés où nous pourrons trouver à la
+fin d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains moments, sont
+maîtres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute, cher
+Brutus, n'en est pas à nos étoiles; elle en est à nous-mêmes. Brutus et
+César.... Qu'y a-t-il donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner
+ce nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre est tout aussi
+beau; prononcez-les, il remplit tout aussi bien la bouche; pesez-les,
+son poids sera le même; employez-les pour une conjuration, Brutus
+évoquera aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi,
+au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande se nourrit donc ce
+César d'aujourd'hui pour être devenu si grand? Siècle, tu es déshonoré!
+Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé
+depuis le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul homme?
+A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de Rome, que ses vastes murs
+n'enfermaient qu'un seul homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et
+la place n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme[13]. Oh! vous
+et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un Brutus qui eût
+aussi aisément souffert dans Rome le trône du démon éternel que celui
+d'un roi.
+
+[Note 13:_Now it is Rome indeed, and room enough
+ When there is in it but one only man._
+
+ _Room_, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme _Rome_.
+ C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens à
+ cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le
+ calembour.]
+
+BRUTUS.--Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute point. Ce que vous
+voudriez que j'entreprisse, je crois le deviner: ce que j'ai pensé sur
+tout cela, et ce que je pense du temps où nous vivons, je le dirai plus
+tard. Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage; je vous le
+demande au nom de l'amitié. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai.
+Ce que vous avez à me dire encore, je l'écouterai avec patience, et je
+trouverai un moment convenable pour vous écouter et répondre sur de si
+hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez sur ceci: Brutus
+aimerait mieux être un villageois que de se compter pour un enfant de
+Rome aux dures conditions que ce temps doit probablement nous imposer.
+
+CASSIUS.--Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles ait du
+moins fait jaillir cette étincelle de l'âme de Brutus.
+
+(Rentrent César et son cortège.)
+
+BRUTUS.--Les jeux sont terminés; César revient.
+
+CASSIUS.--Quand ils passeront près de nous, retenez Casca par la manche;
+et il vous racontera de son ton bourru tout ce qui s'est aujourd'hui
+passé de remarquable.
+
+BRUTUS.--Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la teinte de la
+colère enflamme le front de César, et tout le reste a l'air d'une troupe
+de serviteurs réprimandés. Les joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron
+a ce regard fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,
+lorsque dans nos débats il était contredit par quelques sénateurs.
+
+CASSIUS.--Casca nous dira de quoi il s'agit.
+
+CÉSAR.--Antoine!
+
+ANTOINE.--César.
+
+CÉSAR.--Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et à la face
+brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius là-bas a un visage
+hâve et décharné; il pense trop. De tels hommes sont dangereux.
+
+ANTOINE.--Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux. C'est un
+noble Romain et bien intentionné.
+
+CÉSAR.--Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le crains pas.
+Cependant si quelque chose en moi pouvait être sujet à la crainte, je ne
+connaîtrais point d'homme que je voulusse éviter avec plus de soin que
+ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre
+jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le goût
+des jeux, Antoine; on ne le voit point écouter de musique. Rarement il
+sourit, et il sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de
+lui-même, et de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser
+émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce caractère n'ont
+jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en voient un autre plus élevé
+qu'eux; et voilà ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qui est à
+craindre plutôt que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe
+à ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu
+penses de lui.
+
+(César sort avec son cortège.)
+
+(Casca demeure en arrière.)
+
+CASCA.--Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous me parler?
+
+BRUTUS.--Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé aujourd'hui,
+que César ait l'air si triste?
+
+CASCA.--Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?
+
+BRUTUS.--Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est passé.
+
+CASCA.--Eh bien! on lui a offert une couronne; et quand on la lui a
+offerte, il l'a repoussée ainsi du revers de la main. Alors tout le
+peuple a poussé de grands cris.
+
+BRUTUS.--Et la seconde acclamation, quelle en était la cause?
+
+CASCA.--Mais c'était encore pour cela.
+
+CASSIUS.--Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernière?
+
+CASCA.--Pourquoi? pour cela encore.
+
+BRUTUS.--Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois?
+
+CASCA.--Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée, mais chaque
+fois plus doucement que la précédente; et, à chacun de ses refus, mes
+honnêtes voisins se remettaient à crier.
+
+CASSIUS.--Qui lui offrait la couronne?
+
+CASCA.--Qui? Antoine.
+
+BRUTUS.--Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte, cher Casca?
+
+CASCA.--Que je sois pendu si je puis vous dire la manière. C'était une
+vraie momerie; je n'y faisais pas attention. J'ai vu Marc-Antoine lui
+présenter une couronne: ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une
+couronne; c'était une espèce de diadème[14]; et comme je vous l'ai dit,
+il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela, j'ai dans l'idée qu'il
+aurait bien voulu l'avoir.--Alors Antoine la lui offre encore,--et alors
+il la refuse encore,--mais j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien
+de la peine à en détacher ses doigts.--Et alors il la lui offre une
+troisième fois.--La troisième fois encore il la repousse; et à chacun de
+ses refus, la populace jetait des cris de joie: ils applaudissaient de
+leurs mains toutes tailladées; ils faisaient voler leurs bonnets de
+nuit trempés de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils
+exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que César en a
+presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est tombé; et pour ma part
+je n'osais pas rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de recevoir le
+mauvais air.
+
+[Note 14: L'original dit _coronet_, ce qui signifie, non pas, comme
+l'a dit Voltaire, les _coronets_ des pairs d'Angleterre, mais quelque
+chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.]
+
+CASSIUS.--Mais un moment, je vous en prie. Quoi! César s'est évanoui?
+
+CASCA.--Il est tombé au milieu de la place du marché; il avait l'écume à
+la bouche et ne pouvait parler.
+
+BRUTUS.--Cela n'est point surprenant; il tombe du haut mal.
+
+CASSIUS.--Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est moi et l'honnête
+Casca, qui tombons du haut mal.
+
+CASCA.--Je ne sais ce que vous entendez par là; mais il est certain que
+César est tombé. Si cette canaille en haillons ne l'a pas claqué et
+sifflé, selon que sa conduite leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont
+coutume de faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête
+homme.
+
+BRUTUS.--Qu'a-t-il dit en revenant à lui?
+
+CASCA.--Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a vu ce troupeau de
+plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait la couronne, il vous a ouvert
+son habit et leur a offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse
+été un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux aller
+en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à
+lui, il a dit «que s'il avait fait ou dit quelque chose de déplacé,
+il priait leurs Excellences de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou
+quatre créatures autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!»
+Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a pas à y faire
+grande attention. César eût égorgé leurs mères, qu'ils en auraient dit
+autant.
+
+BRUTUS.--Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?
+
+CASCA.--Oui.
+
+CASSIUS.--Cicéron a-t-il dit quelque chose?
+
+CASCA.--Oui, il a parlé grec.
+
+CASSIUS.--Dans quel sens?
+
+CASCA.--Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous regarde jamais
+en face[15]. Ceux qui l'ont compris souriaient l'un à l'autre en secouant
+la tête; mais pour ma part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous
+dire encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour avoir ôté
+les ornements qu'on avait mis aux statues de César, sont réduits au
+silence[16]. Adieu; il est bien d'autres choses absurdes, si je pouvais
+m'en souvenir.
+
+[Note 15: Traduction de Voltaire:
+
+«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en face.»
+C'est un contre-sens.]
+
+[Note 16: Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit,
+arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César.
+Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes qui,
+apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté la
+couronne à César.]
+
+CASSIUS.--Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?
+
+CASCA.--Non, je suis engagé.
+
+CASSIUS.--Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?
+
+CASCA.--Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'avis, et si
+votre dîner vaut la peine d'être mangé.
+
+CASSIUS.--Il suffit: je vous attendrai.
+
+CASCA.--Attendez-moi. Adieu tous deux.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Qu'il s'est abruti en prenant des années! Lorsque nous le
+voyions à l'école, c'était un esprit plein de vivacité.
+
+CASSIUS.--Et malgré les formes pesantes qu'il affecte, il est le même
+encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque entreprise noble et hardie.
+Cette rudesse sert d'assaisonnement à son esprit; elle réveille le goût,
+et fait digérer ses paroles de meilleur appétit.
+
+BRUTUS.--Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. Demain, si
+vous voulez que nous causions ensemble, j'irai vous trouver chez vous;
+ou, si vous l'aimez mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.
+
+CASSIUS.--Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers. (_Brutus
+sort._) Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant, je le vois, le
+noble métal dont tu es formé peut être travaillé dans un sens contraire
+à celui où le porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable
+que les nobles esprits se tiennent toujours dans la société de leurs
+semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on ne puisse le séduire?
+César ne peut me souffrir, mais il aime Brutus. Si j'étais Brutus
+aujourd'hui, et que Brutus fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur
+moi.--Je veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en
+caractères différents, comme venant de divers citoyens et exprimant tous
+la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai quelques mots obscurs
+sur l'ambition de César; et, après cela, que César se tienne ferme, car
+nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours encore à
+passer[17].
+
+(Il sort.)
+
+[Note 17: Traduction de Voltaire:
+
+ Son joug est trop affreux, songeons à le détruire,
+ Ou songeons à quitter le jour que je respire.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue.--Tonnerre et éclairs.
+
+_Entrent des deux côtés opposés_ CASCA, _l'épée à la main_, ET CICÉRON.
+
+CICÉRON.--Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César chez lui? Pourquoi
+êtes-vous ainsi hors d'haleine? Pourquoi ces regards effrayés?
+
+CASCA.--N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de la terre chancelle
+comme une machine mal assurée? O Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les
+vents en courroux fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux
+Océan s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des nues
+menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais jusqu'à cette heure,
+je ne marchai à travers une tempête qui se répandît en pluie de feu:
+il faut qu'il y ait guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop
+insolent envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction.
+
+CICÉRON.--Quoi! avez-vous donc vu des choses encore plus merveilleuses?
+
+CASCA.--Un esclave de la plus basse classe, vous le connaissez de vue, a
+levé la main gauche en l'air, elle a flambé et brûlé comme vingt torches
+unies; et cependant sa main, insensible à la flamme, est restée intacte.
+Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée dans le fourreau), près
+du Capitole, j'ai rencontré un lion, ses yeux reluisants se sont fixés
+sur moi, puis il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là
+s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables à des spectres,
+tant la peur les avait défigurées: elles jurent qu'elles ont vu des
+hommes tout flamboyants errer par les rues; et hier, en plein midi,
+l'oiseau de la nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du
+marché. Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois, que les
+hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes leurs causes, ils sont
+naturels.» Pour moi, je pense que ce sont des présages menaçants pour la
+contrée dans laquelle ils ont eu lieu.
+
+CICÉRON.--En effet, ce temps semble disposé à d'étranges événements;
+mais les hommes interprètent les choses selon leur sens, très-différent
+peut-être de celui dans lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César
+vient-il demain au Capitole?
+
+CASCA.--Il y vient, car il a chargé Antoine de vous faire savoir qu'il y
+serait demain.
+
+CICÉRON--Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit, Casca: sous ce ciel
+orageux, il ne fait pas bon se promener dehors.
+
+(Cicéron sort.)
+
+(Entre Cassius.)
+
+CASCA.--Adieu, Cicéron!
+
+CASSIUS.--Qui va là?
+
+CASCA.--Un Romain.
+
+CASSIUS.--C'est la voix de Casca.
+
+CASCA.--Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que c'est qu'une
+nuit pareille?
+
+CASSIUS.--Une nuit agréable aux honnêtes gens.
+
+CASCA.--Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?
+
+CASSIUS.--Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. Pour moi, je
+me suis promené le long des rues, m'exposant à cette nuit périlleuse;
+et mes vêtements ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma
+poitrine nue à la pierre du tonnerre[18]; et lorsque le sillon bleuâtre
+entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais dans la direction de
+son trait flamboyant.
+
+[Note 18: _Thunder-stone._ Shakspeare parle encore ailleurs de cette
+_pierre du tonnerre_.]
+
+CASCA.--Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! C'est aux hommes
+à craindre et à trembler quand les dieux tout-puissants envoient en
+témoignages d'eux-mêmes ces hérauts formidables pour nous épouvanter
+ainsi.
+
+CASSIUS.--Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces étincelles de
+vie que devrait renfermer en lui-même un Romain vous manquent, ou vous
+demeurent inutiles. Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de
+crainte; vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette étrange
+impatience des cieux: mais si vous vouliez remonter à la vraie cause
+et chercher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glissant dans
+l'ombre; pourquoi ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois
+de leur espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants qui
+prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de leur nature propre,
+de leur manière d'être préordonnée, toutes ces choses passent ainsi à
+une existence monstrueuse; alors vous arriveriez à concevoir que le
+ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire des
+instruments de crainte et nous avertir d'une situation monstrueuse.
+Maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme semblable à cette
+effrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux
+et rugit comme le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force
+personnelle n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui cependant est
+devenu prodigieux et terrible comme ces étranges bouleversements.
+
+CASCA.--C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de lui, Cassius?
+
+CASSIUS.--Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujourd'hui sont,
+pour la taille et la force, pareils à leurs ancêtres; mais malheur sur
+notre temps! les âmes de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus
+gouvernés que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre patience à
+le souffrir ne font plus voir en nous que des efféminés.
+
+CASCA.--En effet, on prétend que les sénateurs se proposent d'établir
+demain César pour roi, et qu'il portera sa couronne sur mer, sur terre,
+partout, excepté ici, en Italie[19].
+
+[Note 19: Traduction de Voltaire:
+
+ Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs
+ Accordent à César ce titre affreux de roi;
+ Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,
+ En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.]
+
+CASSIUS.--Moi, je sais alors où je porterai ce poignard. Cassius
+affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là, grands dieux, que vous
+donnez de la force aux faibles; c'est par là, grands dieux, que vous
+déjouez les tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze
+travaillé, ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne
+peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée de ces
+entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir de s'en affranchir. Si
+je sais cela, que le monde entier le sache: cette part de tyrannie que
+je porte, je puis à mon gré la rejeter loin de moi.
+
+CASCA.--Je le puis de même, et tout captif porte dans sa main le pouvoir
+d'anéantir sa servitude.
+
+CASSIUS.--Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran? Pauvre homme!
+Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un loup s'il ne voyait que
+les Romains sont des brebis; il ne serait pas un lion si les Romains
+n'étaient pas des biches. Qui veut élever en un instant une flamme
+puissante commence par l'allumer avec de faibles brins de paille. Quel
+amas d'ordures, de débris, de pourriture, doit être Rome pour fournir le
+vil aliment de la lumière qui se réfléchit sur un aussi vil objet que
+César! Mais, ô douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un
+esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre; mais je
+suis armé, et les dangers me sont indifférents.
+
+CASCA.--Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est point un impudent
+faiseur de rapports. Voilà ma main, travaillez à redresser tous ces
+abus: Casca posera son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.
+
+CASSIUS.--C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, Casca, que j'ai
+disposé un certain nombre des plus généreux Romains à entrer avec moi
+dans une entreprise honorable et dangereuse par son importance: dans ce
+moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de Pompée, car,
+dans cette effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors ni de
+se promener dans les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui
+repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et terrible.
+
+(Entre Cinna.)
+
+CASCA.--Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un s'avance à grands
+pas.
+
+CASSIUS.--C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche: c'est un
+ami.--Cinna, où courez-vous ainsi?
+
+CINNA.--Vous chercher.--Qui est-là? Métellus Cimber?
+
+CASSIUS.--Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec nous pour nos
+entreprises. Ne suis-je pas attendu, Cinna?
+
+CINNA.--J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-ci!
+Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges phénomènes.
+
+CASSIUS.--Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.
+
+CINNA.--Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez gagner à notre
+parti le noble Brutus!
+
+CASSIUS.--Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce papier, ayez soin
+de le placer dans la chaire du préteur, de façon que Brutus puisse l'y
+trouver. Jetez celui-ci sur sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire
+sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de
+Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils?
+
+CINNA.--Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est allé vous chercher
+à votre demeure. Moi, je vais me hâter et distribuer ces papiers comme
+vous me l'avez prescrit.
+
+CASSIUS.--Après cela revenez au théâtre de Pompée. (_Cinna sort_.)
+Venez, Casca; vous et moi nous irons avant le jour voir Brutus à son
+logis: il est aux trois quarts à nous, et à la première rencontre
+l'homme tout entier nous appartiendra.
+
+CASCA.--Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur du peuple; et ce
+qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité de son nom, comme la plus
+puissante alchimie, le transformera en mérite et en vertu.
+
+CASSIUS.--Vous vous êtes formé une juste idée de lui, de son prix, et de
+l'extrême besoin que nous avons de lui.--Marchons, car il est plus de
+minuit, et avant le jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Les vergers de Brutus.
+
+_Entre_ BRUTUS.
+
+BRUTUS.--Holà, Lucius, viens!--Je ne puis, par l'élévation des étoiles,
+juger si le jour est loin encore.--Lucius? Eh bien!--Je voudrais que
+mon défaut fût de dormir aussi profondément.--Allons, Lucius, allons!
+Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!
+
+(Entre Lucius.)
+
+LUCIUS.--M'avez-vous appelé, seigneur?
+
+BRUTUS.--Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque; dès qu'il sera
+allumé, reviens m'avertir ici.
+
+LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais
+aucun motif personnel de le rejeter que la cause générale. Il voudrait
+être couronné: à quel point cela peut changer sa nature, voilà la
+question. C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous
+contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner! c'est
+précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier, l'armer d'un dard
+avec lequel il pourra, à sa volonté, créer le danger. Le mal de la
+grandeur, c'est quand du pouvoir elle sépare la conscience[20]; et pour
+rendre justice à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais
+eu plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité d'expérience
+que, pour la jeune ambition[21], la modestie est une échelle vers
+laquelle celui qui s'élève tourne son visage; mais une fois parvenu à
+l'échelon le plus haut, il tourne le dos à l'échelle, porte son regard
+dans les nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est
+monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le puisse faire,
+prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier
+l'attaque, considérons-le sous cette face: ce qu'il est, en augmentant,
+le conduirait à tels et tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un
+serpent qui une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son
+espèce, et tuons-le dans sa coquille.
+
+[Note 20: _Remorse._ On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que
+_remorse_ signifiât ici _miséricorde, pitié, sensibilité_.]
+
+[Note 21: Traduction de Voltaire:
+
+ ...On sait assez quelle est l'ambition.
+ L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente,
+ Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.]
+
+(Rentre Lucius.)
+
+LUCIUS.--Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.--En cherchant
+une pierre à feu sur la fenêtre, j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je
+suis sûr qu'il n'y était pas quand je suis allé me coucher.
+
+BRUTUS.--Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. Mon garçon,
+n'avons-nous pas demain les ides de mars?
+
+LUCIUS.--Je ne sais pas, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire.
+
+LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
+
+BRUTUS.--Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jettent tant de
+clarté, que je puis lire à leur lumière.
+
+(Il ouvre le billet et le lit.)
+
+_Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que
+Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.--Brutus tu dors,
+réveille-toi._--J'ai trouvé souvent de pareilles instigations jetées sur
+mon passage: _Faudra-t-il que Rome...?_ Voici ce que je dois suppléer:
+_Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme?_ Qui! Rome? Mes
+ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de
+roi.--_Parle, frappe, rétablis nos droits._ Ainsi donc on me presse de
+parler et de frapper. O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte
+le rétablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout
+ce que tu demandes.
+
+(Rentre Lucius.)
+
+LUCIUS.--Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours.
+
+BRUTUS.--Il suffit. (_On frappe derrière le théâtre._) Va à la porte,
+quelqu'un frappe. (_Lucius sort._) Depuis que Cassius a commencé à
+m'exciter contre César, je n'ai point dormi.--Entre la première pensée
+d'une entreprise terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme
+une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de l'homme et les
+instruments de mort tiennent alors conseil, et l'état de l'homme
+offre en petit celui d'un royaume où s'agitent tous les éléments de
+l'insurrection.
+
+(_Rentre Lucius._)
+
+LUCIUS.--Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la porte; il
+demande à vous voir.
+
+BRUTUS.--Est-il seul?
+
+LUCIUS.--Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui.
+
+BRUTUS.--Les connais-tu?
+
+LUCIUS.--Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés jusque sur leurs
+oreilles, et la moitié de leurs visages est ensevelie dans leurs
+manteaux, au point que je n'ai pu distinguer leurs traits de façon à les
+reconnaître[22].
+
+[Note 22: _That by no means I may discover them,
+ By any mark of favour_.
+
+_Favour_ signifie ici _trait, maintien_. Voltaire s'y est trompé et a
+traduit ainsi:
+
+ Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître:
+ Pas la moindre amitié.]
+
+BRUTUS.--Fais-les entrer. (_Lucius sort._) Ce sont les conjurés. O
+conspiration! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable,
+à l'heure où le mal est en pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le
+jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage?
+Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache dans les sourires de
+l'affabilité; car si tu marches portant à découvert tes traits naturels,
+l'Érèbe même n'est pas assez obscur pour te dérober au soupçon.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER ET TRÉBONIUS.
+
+CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement troublé votre
+repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns?
+
+BRUTUS.--Je suis levé depuis une heure; j'ai passé toute la nuit sans
+dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.
+
+CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous
+honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l'opinion qu'a
+de vous tout noble Romain. Voici Trébonius.
+
+BRUTUS.--Il est le bienvenu.
+
+CASSIUS.--Celui-ci est Décius Brutus.
+
+BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu.
+
+CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là Métellus Cimber.
+
+BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus
+s'interposer entre la nuit et vos paupières[23]?
+
+[Note 23: Voltaire s'est trompé. Il traduit:
+
+ Quels projets importants
+ Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?]
+
+CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot?
+
+(Ils se parlent bas.)
+
+DÉCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui commence à
+poindre de ce côté?
+
+CASCA.--Non.
+
+CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes grisâtres qui
+prennent sur les nuages sont les messagers du jour.
+
+CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est là,
+à l'endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup
+plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux
+mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses
+premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans
+cette direction-là.
+
+BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.
+
+CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre résolution.
+
+BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la
+souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs
+impuissants, rompons sans délai: que chacun de nous retourne à son lit
+oisif; laissons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré,
+jusqu'à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si,
+comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour
+enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l'esprit
+mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous
+faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos
+droits? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit
+le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honnêteté
+engagée envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions.
+Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces
+vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui
+l'injustice reçoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la
+cause injuste, les créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
+pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable
+constance de nos âmes, l'affront de penser que notre cause ou notre
+action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir
+que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
+d'une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite
+particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.
+
+[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherché à
+expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi
+satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce
+discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa
+traduction.]
+
+CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous d'avis de le
+sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet.
+
+CASCA.--Il ne faut pas le laisser de côté.
+
+CINNA.--Non, gardons-nous-en bien.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicéron: ses cheveux d'argent nous
+gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui
+célébreront notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; il
+ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; tout sera
+enveloppé dans sa gravité.
+
+BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point à lui; jamais il
+n'entrera dans ce que d'autres auront commencé.
+
+CASSIUS.--Laissons-le donc à l'écart.
+
+CASCA.--En effet, il ne nous convient pas.
+
+DÉCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que César?
+
+CASSIUS.--C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il
+n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César.
+Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
+ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour
+nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir,
+qu'Antoine et César tombent ensemble.
+
+BRUTUS.--Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si
+après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces,
+comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après
+l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des
+sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de
+César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a
+point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans
+déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César
+coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons
+la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux
+comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient
+semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un
+acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors
+notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et
+lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des
+purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point
+à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la
+tête de César sera tombée.
+
+[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot
+_course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait
+bizarre, ce qui était parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire
+littéralement par les mots _procédé, marche, carrière_, etc., et n'a
+rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres
+que nous employons continuellement dans un sens figuré.]
+
+CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est
+enracinée dans son coeur pour César....
+
+BRUTUS.--Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César,
+tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se
+laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup
+pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux
+sociétés nombreuses.
+
+TRÉBONIUS.--Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous,
+car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.
+
+(L'horloge sonne.)
+
+BRUTUS.--Silence, comptons les heures.
+
+CASSIUS.--L'horloge a frappé trois coups.
+
+TRÉBONIUS.--Il est temps de nous séparer.
+
+CASSIUS.--Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir
+aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'éloigne
+tout à fait de l'opinion générale qu'il s'était autrefois formée sur
+les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices[26]. Il se
+pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées
+de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent
+aujourd'hui loin du Capitole.
+
+[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit:
+
+ Et l'on dirait qu'il croit à la religion.]
+
+DÉCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de
+la surmonter; car il aime à entendre répéter qu'on prend les licornes
+avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des
+fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
+mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que
+cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatté. Laissez-moi
+faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai
+au Capitole.
+
+[Note 27: En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire
+au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière
+s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur.
+Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.]
+
+CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher.
+
+BRUTUS.--À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot?
+
+CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l'a maltraité
+pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne qu'aucun de vous n'ait
+songé à lui.
+
+BRUTUS.--Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m'aime
+beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en
+ferai ce que je voudrai.
+
+CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus;
+et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous
+avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.
+
+BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos
+regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret,
+comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air
+imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.
+
+[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves
+gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe.
+Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans
+aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus
+ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en français.]
+
+(Tous sortent excepté Brutus.)
+
+BRUTUS _appelle Lucius_.--Garçon! Lucius! Il dort de toutes ses forces.
+À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil
+appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantômes que
+l'active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
+profondément.
+
+(Entre Porcia.)
+
+PORCIA.--Brutus, mon seigneur!
+
+BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever à cette
+heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre
+complexion délicate au froid humide du matin.
+
+PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes
+brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous
+vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras
+croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé
+ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et
+mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front,
+vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore;
+mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous
+laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience
+qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce
+n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve
+son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous
+laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur
+votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous
+reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la
+cause de votre chagrin.
+
+[Note 29: Voltaire traduit:
+
+ Et je pris ce moment pour un moment d'humeur
+ Que souvent les maris font sentir à leur femmes.
+
+Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer
+comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants
+présentent un contre-sens:
+
+ Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,
+ Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.]
+
+BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voilà tout.
+
+PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait
+les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.
+
+BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre
+lit.
+
+PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se
+promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin?
+Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit
+pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et
+brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est
+dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes
+droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à
+deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au
+nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni
+nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même,
+à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels
+étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré
+ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même.
+
+BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.
+
+PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus.
+Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de
+mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent?
+ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de
+certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur
+de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je
+donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus,
+Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.
+
+[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une
+note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens
+de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.]
+
+BRUTUS.--Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi
+que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur.
+
+PORCIA.--Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une
+femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour
+épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom,
+la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
+sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous
+méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma
+constance; je me suis fait une blessure ici à la cuisse: capable de
+soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les
+secrets de mon mari?
+
+BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (_On
+frappe derrière le théâtre._) Écoutez, écoutez, on frappe.--Porcia,
+rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de
+mon coeur; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui
+est écrit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia
+sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe?
+
+[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit:
+
+ Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.]
+
+LUCIUS.--Il y a là un homme malade qui voudrait vous entretenir.
+
+BRUTUS.--C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a parlé. Lucius,
+éloigne-toi.--Caïus Ligarius, comment êtes-vous?
+
+LIGARIUS.--Recevez le bonjour que vous adresse une voix bien faible.
+
+BRUTUS.--Oh! quel temps avez-vous choisi, brave Caïus, pour garder votre
+bonnet de nuit? Que je voudrais que vous ne fussiez pas malade!
+
+LIGARIUS.--Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quelque exploit
+digne d'être marqué du nom de l'honneur.
+
+BRUTUS.--J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, si pour
+l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.
+
+LIGARIUS.--Par tous les dieux devant qui se prosternent les Romains, je
+chasse loin de moi mon infirmité. Âme de Rome, fruit généreux des
+reins d'un père respecté, comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de
+maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts tenteront des
+choses impossibles; que dis-je! ils en viendront à bout.--Que faut-il
+faire?
+
+BRUTUS.--Une oeuvre par laquelle des hommes malades retrouveront la
+santé.
+
+LIGARIUS.--Mais n'est-il pas quelques hommes en santé que nous devons
+rendre malades?
+
+BRUTUS.--C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher Caïus, je te
+l'expliquerai en nous rendant ensemble au lieu où la chose doit se
+faire.
+
+LIGARIUS.--Que votre pied m'indique la route, et d'un coeur animé d'une
+flamme nouvelle, je vous suivrai sans savoir à quelle entreprise: il
+suffit que Brutus me guide.
+
+BRUTUS.--Suis-moi donc.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une pièce du palais de César.--Tonnerre et éclairs.
+
+_Entre_ CÉSAR _en robe de chambre_.
+
+CÉSAR.--Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette nuit. Trois
+fois Calphurnia dans son sommeil s'est écriée: «Au secours! oh! ils
+assassinent César!»--Y a-t-il là quelqu'un?
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Mon seigneur?
+
+CÉSAR.--Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant un sacrifice, et
+reviens m'apprendre quel succès ils en augurent.
+
+LE SERVITEUR.--J'y vais, mon seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Calphurnia.)
+
+CALPHURNIA.--Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous à sortir? vous ne
+sortirez point aujourd'hui de chez vous.
+
+CÉSAR.--César sortira. Les choses qui m'ont menacé ne m'ont jamais
+regardé que de dos: dès qu'elles apercevront le visage de César, elles
+s'évanouiront.
+
+CALPHURNIA.--César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages; mais
+aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons
+entendu et vu, il y a de l'autre côté un homme qui raconte d'horribles
+phénomènes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu
+des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte et a laissé échapper
+leurs morts; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages,
+en lignes, en escadrons, et avec toute la régularité de la guerre; il en
+pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille retentissait
+dans les airs; on entendait les hennissements des coursiers et les
+gémissements des mourants, et des spectres ont poussé le long des rues
+des cris aigus et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je
+les redoute.
+
+CÉSAR.--Que peut-on éviter de ce qui est décrété par les puissants
+dieux? César sortira, car ces présages s'adressent au monde entier
+autant qu'à César.
+
+CALPHURNIA.--Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comètes;
+mais les cieux mêmes signalent par leurs feux la mort des princes.
+
+CÉSAR.--Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne
+goûte jamais la mort qu'une fois. De tous les prodiges dont j'aie encore
+ouï parler, le plus étrange pour moi, c'est que les hommes puissent
+sentir la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera à
+l'heure où elle doit arriver. (_Rentre le serviteur._)--Que disent les
+augures?
+
+LE SERVITEUR.--Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd'hui: en
+retirant les entrailles d'une des victimes, ils n'ont pu retrouver le
+coeur de l'animal.
+
+CÉSAR.--Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. César serait un
+animal sans coeur si la peur le retenait aujourd'hui dans sa maison:
+non, César n'y restera pas. Le danger sait très-bien que César est plus
+dangereux que lui: nous sommes deux lions mis bas le même jour, mais je
+suis l'aîné et le plus terrible, et César sortira.
+
+CALPHURNIA.--Hélas! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en
+confiance. Ne sortez point aujourd'hui: donnez ma crainte et non la
+vôtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
+au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd'hui; me voici
+à genoux devant vous, pour l'obtenir.
+
+CÉSAR.--Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien; et pour complaire
+à ton caprice, je resterai. (_Entre Décius._) Voici Décius Brutus; il le
+leur dira.
+
+DÉCIUS.--Salut à César! Bonjour, digne César! Je viens vous chercher
+pour aller au sénat.
+
+CÉSAR.--Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour porter mes
+salutations aux sénateurs, et leur dire que je ne veux pas aller
+aujourd'hui au sénat. Que je ne le puis, serait faux; que je ne l'ose,
+plus faux encore[32]. Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur
+ainsi, Décius.
+
+[Note 32: Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas
+dans l'original.]
+
+CALPHURNIA.--Dites qu'il est malade.
+
+CÉSAR.--César leur fera-t-il porter un mensonge? Ai-je étendu si loin
+mon bras et mes conquêtes, pour craindre de dire la vérité à quelques
+barbes grises?--Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller.
+
+DÉCIUS.--Très-puissant César, faites-moi connaître quelques-unes de
+vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce
+discours.
+
+CÉSAR.--La raison est dans ma volonté: je n'y veux pas aller; c'en
+est assez pour satisfaire le sénat. Mais, pour votre satisfaction
+particulière et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est
+Calphurnia que voilà, ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette
+nuit qu'elle voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du
+sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en
+souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des
+avis et des présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a conjuré
+de demeurer aujourd'hui chez moi.
+
+DÉCIUS.--Ce songe est interprété à contre-sens: c'est une vision
+heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux
+du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que
+l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que,
+parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement à en être teint,
+à en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse
+reconnaître[33]; et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.
+
+[Note 33: Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces
+paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit
+ainsi:
+
+ Par vous Rome vivifiée
+ Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.]
+
+CÉSAR.--Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.
+
+DÉCIUS.--Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous
+dire. Sachez maintenant que le sénat a résolu de décerner aujourd'hui
+une couronne au puissant César: si vous envoyez dire que vous ne voulez
+pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en
+pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre
+message: «Que le sénat se sépare; ce sera pour une autre fois, quand la
+femme de César aura fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se
+diront-ils pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi, César;
+c'est mon tendre, mon bien tendre zèle pour votre fortune, qui me
+commande de vous parler ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de
+mon affection.
+
+CÉSAR.--Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia! J'ai
+honte d'y avoir cédé. Qu'on me donne ma robe; je veux aller au sénat.
+(_Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et
+Cinna._)--Et voyez, Publius vient ici me chercher.
+
+PUBLIUS.--Bonjour, César.
+
+CÉSAR.--Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi sorti de si bonne
+heure! Bonjour, Casca. Caïus Ligarius, jamais César ne fut autant votre
+ennemi que cette fièvre qui vous a ainsi maigri.--Quelle heure est-il?
+
+BRUTUS.--César, huit heures sont sonnées.
+
+CÉSAR.--Je vous rends grâce de votre complaisance et de vos soins.
+(_Entre Antoine._) Voyez Antoine. Lui qui se divertit tant que la nuit
+dure, il n'en est pas moins levé. Bonjour, Antoine.
+
+ANTOINE.--Bonjour à l'illustre César.
+
+CÉSAR.--Dites-leur là-dedans de tout préparer.--Je mérite des reproches,
+pour me faire ainsi attendre.--Voilà maintenant Cinna qui arrive; voilà
+Métellus. Ha! Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous:
+souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près de moi, de peur
+que je ne vous oublie.
+
+TRÉBONIUS.--Je le ferai, César. (_A part._) Et je serai si près, que vos
+meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse été plus loin.
+
+CÉSAR.--Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de vin avec moi[34];
+puis nous nous en irons tout à l'heure ensemble comme des amis.
+
+[Note 34: _Taste some wine with me._ Voltaire a traduit: _Buvons
+bouteille ensemble_, et met en note: _Toujours la plus grande fidélité
+dans la traduction._]
+
+BRUTUS.--Les apparences trompent souvent, ô César, et le coeur de Brutus
+se serre lorsqu'il y réfléchit.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue près du Capitole.
+
+ARTÉMIDORE _entre, lisant un papier_.
+
+ARTÉMIDORE.--«César, défie-toi de Brutus; prends garde à Cassius;
+n'approche point de Casca; aie l'oeil sur Cinna; ne te fie point à
+Trébonius; observe bien Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point;
+tu as offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés d'un même
+esprit contre César. Si tu n'es pas immortel, prends garde à toi, la
+sécurité laisse le champ libre à la conspiration. Que les puissants
+dieux te défendent!
+
+«Ton ami ARTÉMIDORE.»
+
+Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai ceci
+comme une supplique. Mon coeur déplore que la vertu ne puisse vivre hors
+de la portée des dents de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu
+peux vivre; sinon, les destins conspirent avec les traîtres.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Toujours à Rome.--Une autre partie de la même rue, devant la maison de
+Brutus.
+
+_Entrent_ PORCIA ET LUCIUS.
+
+PORCIA.--Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne t'arrête point à
+me répondre, mais pars sur-le-champ. Pourquoi restes-tu là?
+
+LUCIUS.--Pour savoir quel est mon message, madame.
+
+PORCIA.--Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au sénat, et revenu avant
+que j'eusse pu te dire ce que tu as à faire.--O constance! tiens-toi
+ferme à mes côtés; place une énorme montagne entre mon coeur et ma
+langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force d'une femme.
+Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre à la prudence!--Quoi! te
+voilà encore!
+
+LUCIUS.--Que faut-il que je fasse, madame? Courir au Capitole, et pas
+autre chose? Puis revenir auprès de vous, et pas autre chose?
+
+PORCIA.--Oui, mon garçon, viens me redire si ton maître a l'air bien
+portant, car il est sorti malade; et remarque bien ce que fait César,
+quels sont les suppliants qui se pressent autour de lui.--Écoute, mon
+garçon!... quel bruit est-ce là?
+
+LUCIUS.--Je n'entends rien, madame.
+
+PORCIA.--Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un bruit tumultueux,
+comme de gens qui se battent; le vent l'apporte du Capitole.
+
+LUCIUS.--En vérité, madame, je n'entends rien.
+
+(Entre le devin.)
+
+PORCIA.--Approche, mon ami: de quel côté viens-tu?
+
+LE DEVIN.--De ma maison, ma bonne dame.
+
+PORCIA.--Quelle heure est-il?
+
+LE DEVIN.--Environ la neuvième heure, madame.
+
+PORCIA.--César est-il déjà rendu au Capitole?
+
+LE DEVIN.--Madame, pas encore. Je vais prendre ma place pour le voir,
+quand il passera pour s'y rendre.
+
+PORCIA.--Tu as quelque supplique à présenter à César, n'est-ce pas?
+
+LE DEVIN.--J'en ai une, madame. S'il plaît à César de vouloir assez de
+bien à César pour m'écouter, je le conjurerai de se traiter lui-même en
+ami.
+
+PORCIA.--Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire quelque mal?
+
+LE DEVIN.--Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup dont je crains la
+possibilité. Bonjour, madame. La rue est étroite ici. Cette foule de
+sénateurs, de préteurs, de suppliants de la classe commune, qui se
+presse sur les pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme
+faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux gagner un endroit
+moins obstrué, et là parler au grand César au moment de son passage.
+
+(Il sort.)
+
+PORCIA.--Il faut que je rentre. Oh que je souffre! quelle faible chose
+que le coeur d'une femme! O Brutus, que les dieux te secondent dans ton
+entreprise!--Sûrement ce garçon m'aura entendue!--Brutus demande une
+faveur que César n'accordera pas.--Oh! je me sens défaillir. Cours,
+Lucius; va, parle de moi à mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse; puis
+reviens ici et me rapporte ce qu'il t'aura dit.
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Le Capitole.--Le sénat est assemblé.
+
+(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle
+se trouvent Artémidore et le devin.--Fanfares.)
+
+_Entrent_ CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, MÉTELLUS, TRÉBONIUS,
+CINNA, ANTOINE, LEPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS _et plusieurs autres_.
+
+CÉSAR.--Les ides de mars sont arrivées.
+
+LE DEVIN.--Oui, César, mais non passées.
+
+ARTÉMIDORE.--Salut à César.--Lis ce billet.
+
+DÉCIUS.--Trébonius vous demande de parcourir à votre loisir son humble
+requête que voici.
+
+ARTÉMIDORE.--O César, lisez d'abord la mienne, car c'est la mienne dont
+l'objet touche César de plus près. Lisez-la, grand César.
+
+CÉSAR.--Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le dernier.
+
+ARTÉMIDORE.--Ne différez pas, César; lisez la mienne à l'instant.
+
+CÉSAR.--Je crois vraiment que cet homme est fou.
+
+PUBLIUS.--Allons, l'ami, place.
+
+CASSIUS.--Quoi, vous présentez vos pétitions dans les rues! Venez au
+Capitole.
+
+POPILIUS, _à part à Cassius_.--Je souhaite que votre entreprise
+d'aujourd'hui puisse réussir.
+
+CASSIUS.--Quelle entreprise, Popilius?
+
+POPILIUS.--Portez-vous bien.
+
+(Il s'avance vers César.)
+
+BRUTUS.--Que vous a dit Popilius Léna?
+
+CASSIUS.--Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui pût
+réussir. Je crains que nos projets ne soient découverts.
+
+BRUTUS.--Regardez quel sera son maintien en parlant à César.
+Observez-le.
+
+CASSIUS, _bas à Casca_.--Casca, soyez prompt; car nous craignons d'être
+prévenus. (_À Brutus._) Brutus, que ferons-nous? Si la chose se sait,
+Cassius ou César n'en reviendra pas[35], car je me tuerai.
+
+[Note 35: _Cassius or Cæsar never shall turn back._ Voltaire traduit:
+
+ Cassius ou César tournerait-il le dos?]
+
+BRUTUS.--Cassius, ne perdez pas courage; Popilius Léna ne parle point de
+notre dessein. Regardez, il sourit, et César ne change point de visage.
+
+CASSIUS.--Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous, Brutus? il
+tire Marc-Antoine à l'écart.
+
+(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs prennent leurs
+siéges.)
+
+DÉCIUS.--Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et présente en ce moment
+sa requête à César.
+
+BRUTUS.--Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui et le seconder.
+
+CINNA, _bas_.--Casca, c'est vous qui devez le premier lever le bras.
+
+CÉSAR.--Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que César et son sénat
+doivent réformer?
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Très-noble, très-grand et très-puissant César,
+Métellus apporte devant ton tribunal les humbles voeux de son coeur.
+
+(Il se met à genoux.)
+
+CÉSAR.--Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes rampantes, ces
+hommages pleins de bassesse, peuvent enflammer le sang des hommes
+vulgaires, et changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés
+dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point de cette idée
+que César porte en lui-même un sang si rebelle, qu'il se laisse relâcher
+de son énergie naturelle par ce qui charme les imbéciles, par de douces
+paroles, de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton
+frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir pour lui
+t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon chemin comme un
+vilain roquet. Apprends que César ne fait point d'injustices, et qu'il
+ne se laisse point apaiser sans motifs[36].
+
+[Note 36: Voltaire traduit:
+
+ Lorsque César fait tout, il a toujours raison.]
+
+MÉTELLUS CIMBER.--N'est-il point ici quelque voix plus recommandable que
+la mienne, qui, avec des accents plus doux à l'oreille du grand César,
+sollicite le rappel de mon frère exilé?
+
+BRUTUS.--Je baise ta main, mais non pas par flatterie, César, en te
+demandant que Publius Cimber obtienne à l'instant la liberté de revenir.
+
+CÉSAR.--Quoi, Brutus!
+
+CASSIUS.--Pardon, César; César, pardon: Cassius s'abaisse jusqu'à tes
+pieds pour obtenir de toi que Publius Cimber soit délivré de son exil.
+
+CÉSAR.--Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais; si je pouvais
+prier pour émouvoir, je pourrais être ému par des prières. Mais je suis
+immuable comme l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure
+vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux sont peints
+d'innombrables étincelles: elles sont toutes de feu, et chacune d'entre
+elles resplendit de clarté, mais il n'en est qu'une entre toutes qui
+garde constamment sa place. Ce monde est de même, bien peuplé d'hommes,
+et tous ces hommes sont de chair et de sang, tous doués d'intelligence;
+mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang
+à l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement: cet homme,
+c'est moi; je veux en donner une petite preuve même en ceci. C'est parce
+que je suis ferme que Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en
+voulant qu'il reste banni.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--O César!
+
+CÉSAR.--Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?
+
+DÉCIUS.--Grand César!
+
+CÉSAR.--Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?
+
+CASCA.--Mon bras parle pour moi!
+
+(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras: il est alors
+frappé par plusieurs autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.)
+
+CÉSAR.--_Et tu, Brute[37]?_--Alors tombe, César.
+
+(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)
+
+[Note 37: Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même
+il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Grec: Kai su
+teknon], _et toi aussi mon fils_. Les historiens ont depuis naturalisé
+ce mot en latin, et en ont fait le _et tu, Brute_, mot devenu si
+populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis
+de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que
+Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.]
+
+CINNA.--Liberté! délivrance! La tyrannie est morte. Courez, allez le
+proclamer, le crier dans toutes les rues.
+
+CASSIUS.--Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez: Liberté!
+délivrance! affranchissement!
+
+BRUTUS.--Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point, ne fuyez point,
+restez à vos places: la dette de l'ambition est acquittée.
+
+CASCA.--Allez à la tribune, Brutus.
+
+DÉCIUS.--Et Cassius aussi.
+
+BRUTUS.--Où est Publius?
+
+CINNA.--Le voici, tout consterné de ce soulèvement.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Demeurons fermes tous ensemble, de crainte que
+quelques amis de César n'essayent....
+
+BRUTUS.--Ne parle point de demeurer.--Publius, point d'abattement;
+on n'a le dessein de vous faire aucun mal, ni à aucun autre Romain.
+Annoncez-le à tous, Publius.
+
+CASSIUS.--Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple, en fondant
+sur nous, ne mette votre vieillesse en danger.
+
+BRUTUS.--Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait à supporter les
+suites de cette action, que nous qui l'avons faite[38].
+
+[Note 38: Voltaire a traduit:
+
+ Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace
+ De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;
+ C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.]
+
+(Rentre Trébonius.)
+
+CASSIUS--Où est Antoine?
+
+TRÉBONIUS--Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante. Hommes,
+femmes, enfants, les regards pleins de terreur, crient et courent comme
+si nous étions au jour du jugement.
+
+BRUTUS.--Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que nous devons mourir,
+nous le savons. Ce n'est que de l'époque et du soin d'en retarder le
+jour que s'inquiétent les hommes.
+
+CASSIUS.--Véritablement, celui qui retranche vingt années de la vie,
+retranche vingt années de crainte de la mort.
+
+BRUTUS.--Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous nous sommes
+montrés les amis de César en abrégeant le temps qu'il avait à la
+craindre. Baissez-vous, Romains, baissez-vous; baignons nos bras dans
+le sang de César, et que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite
+jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives rougis au-dessus
+de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance! liberté!
+
+CASSIUS.--Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....--Combien de
+siècles futurs verront représenter la noble scène que nous donnons ici,
+dans des empires à naître et dans des langages encore inconnus!
+
+BRUTUS.--Combien de fois verra-t-on couler, par manière de jeu, le sang
+de ce César que voilà étendu sur la base de la statue de Pompée, de pair
+avec la poussière!
+
+CASSIUS.--Et chaque fois que cela se verra, on dira de notre
+association: Ce sont là les hommes qui donnèrent à leur pays la liberté.
+
+DÉCIUS.--Eh bien! sortirons-nous?
+
+CASSIUS.--Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; et, attachés à ses
+pas, les coeurs les plus intrépides et les plus vertueux de Rome vont
+honorer sa marche.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+BRUTUS.--Un moment, qui vient à nous? un ami d'Antoine.
+
+LE SERVITEUR.--Brutus, mon maître m'a recommandé de fléchir ainsi le
+genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint de me jeter à vos pieds, et il m'a
+ordonné, lorsque je me serais prosterné, de vous parler en ces mots:
+«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut puissant,
+intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que j'ai aimé Brutus et
+que je l'honore; dis que je craignais César, l'honorais, et l'aimais.
+Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à
+craindre, s'il veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé
+de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant que Brutus vivant!
+mais il suivra avec une entière fidélité la fortune et les intérêts du
+noble Brutus à travers les hasards de cette situation encore inusitée.»
+Ainsi parle Antoine mon maître.
+
+BRUTUS.--Ton maître est un sage et brave Romain; jamais je n'en jugeai
+d'une manière moins favorable. Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en
+ce lieu, il sera satisfait, et que, sur mon honneur, il en sortira sans
+nul outrage.
+
+LE SERVITEUR.--Je vais le chercher à l'instant.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Je sais que nous l'aurons aisément pour ami.
+
+CASSIUS.--Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai en pensée qu'il
+faut le redouter beaucoup, et toujours mes pressentiments sinistres vont
+droit à l'événement.
+
+(Rentre Antoine.)
+
+BRUTUS.--Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, Marc-Antoine.
+
+MARC-ANTOINE.--O puissant César, es-tu donc tombé si bas? tes conquêtes,
+toutes tes gloires, tes triomphes, les dépouilles que tu as remportées
+sont-ils donc resserrés dans ce court espace? Adieu!--Patriciens,
+j'ignore vos intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler
+son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est
+point pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure de la mort de
+César, ni d'arme aussi digne de moitié que ces épées que vous tenez,
+illustrées par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, si
+vous me voulez du mal, maintenant, tandis que vos mains rougies fument
+encore de la vapeur du sang, satisfaites votre désir. J'aurais mille ans
+à vivre, que jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun lieu,
+aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme de mourir ici près de
+César et par vos coups, vous, l'élite des grandes âmes de cet âge.
+
+BRUTUS.--O Antoine, n'implorez point de nous votre mort. Nous devons
+maintenant paraître sanguinaires et cruels, ainsi que par l'état de nos
+mains et par l'action que nous venons d'exécuter nous le paraissons à
+vos yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre sanglante
+qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne les voyez pas; ils sont
+pitoyables, et c'est la pitié pour l'injure publique faite à Rome (car
+la flamme chasse une autre flamme, et de même la pitié une autre pitié)
+qui a ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine, nos épées
+n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos coeurs, frères en
+énergique colère, vous reçoivent avec toute la bienveillance de
+l'affection, avec estime, avec égard.
+
+CASSIUS.--Votre voix aura autant d'influence que celle d'aucun autre
+dans la distribution des nouvelles dignités.
+
+BRUTUS.--Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous ayons calmé la
+multitude hors d'elle-même de frayeur; et alors nous vous expliquerons
+par quel motif, moi qui aimais César au moment même où je le frappai, je
+me suis conduit ainsi.
+
+ANTOINE.--Je ne doute point de votre sagesse.--Que chacun de vous me
+donne sa main sanglante. D'abord, Marcus Brutus, je veux secouer la
+vôtre. Puis je prends votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre,
+Décius Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la vôtre,
+mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius, nommé le dernier, mais
+non pas le moindre dans mon amitié.--Tous tous, patriciens.... Hélas!
+que dirai-je? Ma réputation repose maintenant sur un terrain si
+glissant, que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
+pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.--Que
+je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton âme nous contemple
+maintenant, ne te sera-ce pas une douleur plus sensible que ta mort, de
+voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
+sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre? Si j'avais autant
+d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent des larmes aussi
+abondantes que les ruisseaux qu'elles versent de ton sang, cela me
+siérait bien mieux que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes
+ennemis.--Pardonne-moi, Jules.--Ici tu fus environné, cerf courageux;
+ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les chasseurs portant les
+marques de ton massacre, et baignés dans le fleuve cramoisi de ton sang!
+O monde, tu étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il
+était ton centre[39].--Maintenant te voilà étendu comme le cerf frappé
+par plusieurs princes.
+
+[Note 39:_O world, thou wast the forest to this hart
+ And this, indeed, O world, the heart of thee_.
+
+ _Hart_, cerf, et _heart_, coeur, se prononcent de la même manière:
+ ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était _ton coeur_
+ ou _ton centre_, et il était _ton cerf_.]
+
+CASSIUS.--Marc-Antoine!...
+
+ANTOINE.--Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de César en diront autant.
+C'est donc de la part d'un ami une bien froide modération.
+
+CASSIUS.--Je ne vous blâme point de louer ainsi César. Mais quel traité
+prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous être inscrit au nombre de
+nos amis, ou bien poursuivrons-nous sans compter sur vous?
+
+ANTOINE.--Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il est vrai, j'ai été
+distrait de mon objet en baissant les yeux sur César. Je suis de vos
+amis à tous, et tous je vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez
+des raisons qui me feront comprendre comment et en quoi César était
+dangereux.
+
+BRUTUS.--S'il en était autrement, ce serait un atroce spectacle.
+Les explications que nous avons à vous donner abondent tellement en
+considérations légitimes que fussiez-vous, vous Antoine, le fils de
+César, vous devriez en être satisfait.
+
+ANTOINE.--C'est tout ce que je désire; et de plus, je voudrais obtenir
+de vous qu'il me fût permis de présenter son corps sur la place
+du marché, et de parler à la tribune, lors de la cérémonie de ses
+funérailles, comme il convient à un ami.
+
+BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.
+
+CASSIUS. Brutus, un mot. (_À part_.) Vous ne savez pas ce que vous
+accordez là. Ne consentez point qu'Antoine parle à ses funérailles:
+savez-vous à quel point ce qu'il dira ne sera pas capable d'émouvoir le
+peuple?
+
+BRUTUS.--Permettez.... Je monterai le premier à la tribune: j'exposerai
+les motifs de la mort que nous avons donnée à César; tout ce qu'Antoine
+dira, je déclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre
+permission, et que nous consentons qu'on accomplisse pour César tous les
+rites réguliers, toutes les cérémonies légales. Cela nous sera plutôt
+avantageux que contraire.
+
+CASSIUS.--Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me déplaît.
+
+BRUTUS.--Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de César. Dans votre
+harangue funéraire, vous vous abstiendrez de nous blâmer; mais dites de
+César tout le bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le
+faites par notre permission; autrement vous n'aurez aucune espèce de
+part dans ses funérailles.
+
+ANTOINE.--Soit; je n'en désire pas davantage.
+
+BRUTUS.--Préparez donc le corps et suivez-nous.
+
+(Tous sortent, excepté Antoine.)
+
+ANTOINE.--O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, si je parais
+doux et pacifique avec ces bouchers! Tu es le débris du plus grand
+homme qui ait jamais vécu dans la durée des âges. Malheur à la main qui
+répandit ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes blessures,
+qui, comme autant de bouches muettes, ouvrent leurs lèvres rougies pour
+me demander la voix et les paroles de ma langue. La malédiction va
+fondre sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible
+guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le sang, la
+destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables
+deviendront si familiers, que les mères ne feront plus que sourire à la
+vue de leurs enfants déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
+étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant avec
+elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de César promènera
+sa vengeance, criant d'une voix puissante dans l'intérieur de nos
+frontières: Carnage[40]! et alors seront lâchés les chiens de la guerre,
+jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus
+de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après
+la sépulture. (_Entre un serviteur._) Vous servez Octave César, n'est-il
+pas vrai?
+
+[Note 40: _Havock!_ (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans
+les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne
+faire aucun quartier.]
+
+LE SERVITEUR.--Je le sers, Marc-Antoine.
+
+ANTOINE.--César lui a écrit de se rendre à Rome.
+
+LE SERVITEUR.--Il a reçu les lettres de César. Il est en chemin, et
+il m'a chargé de vous dire de vive voix.... (_Il aperçoit le corps de
+César._) O César!
+
+ANTOINE.--Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et pleure. La
+douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux, en voyant rouler dans
+les tiens ces marques de ton affliction, commencent à se remplir de
+larmes.--Ton maître vient-il?
+
+LE SERVITEUR.--Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.
+
+ANTOINE.--Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui est
+arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, une Rome dangereuse,
+et non point une Rome où Octave puisse encore trouver la sûreté[41].
+Hâte-toi de partir et de lui donner cet avis.--Non, demeure encore: tu
+ne partiras point que je n'aie porté ce corps sur la place du marché.
+Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le
+cruel succès de ces hommes de sang, et, selon l'événement, tu rendras
+compte au jeune Octave de l'état des choses.--Prêtez-moi la main.
+
+(Ils sortent, emportant le corps de César.)
+
+[Note 41: _No Rome of safety._ Shakspeare a eu probablement ici
+l'intention de renouveler le jeu de mots entre _Rome_ et _room_, déjà
+employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours à Rome.--Le Forum.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS, _et une foule de citoyens_.
+
+LES CITOYENS.--Nous voulons qu'on nous rende raison de ce qui a été
+fait: rendez-nous-en raison.
+
+BRUTUS.--Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon discours,
+amis.--Vous, Cassius, passez dans la rue voisine et partageons le peuple
+entre nous.--Ceux qui voudront m'entendre parler, qu'ils demeurent ici;
+que ceux qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être
+rendu un compte public des motifs de la mort de César.
+
+PREMIER CITOYEN.--Je veux entendre parler Brutus.
+
+SECOND CITOYEN.--Je veux entendre Cassius, afin de comparer leurs
+raisons quand nous les aurons écoutés séparément l'un et l'autre.
+
+(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte dans le rostrum.)
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Le noble Brutus est monté; silence.
+
+BRUTUS.--Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains, compatriotes, amis,
+entendez-moi dans ma cause, et faites silence pour que vous puissiez
+entendre. Croyez-moi pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur, afin
+que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre sagesse, et faites
+usage de votre raison afin de pouvoir mieux juger. S'il est dans cette
+assemblée quelque ami sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus
+pour César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi
+Brutus s'est élevé contre César, voici ma réponse: ce n'est pas que
+j'aimasse moins César, mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux
+voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir César mort, et de
+vivre tous libres? César m'aimait, je le pleure; il fut heureux, je m'en
+réjouis; il était vaillant, je l'honore: mais il fut ambitieux, et
+je l'ai tué. Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour
+sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort pour son
+ambition.--Quel est ici l'homme assez abject pour vouloir être esclave?
+S'il en est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici
+l'homme assez stupide pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est
+un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme
+assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en est un, qu'il parle, car
+pour lui je l'ai offensé.--Je m'arrête pour attendre une réponse.
+
+PLUSIEURS CITOYENS _parlant à la fois_.--Personne, Brutus, personne.
+
+BRUTUS.--Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas fait plus contre
+César que vous n'avez droit de faire contre Brutus. Les motifs de
+sa mort sont enregistrés au Capitole, sans atténuer la gloire qu'il
+méritait, sans appuyer sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la
+mort. (_Entrent Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de
+César._)--Voici son corps qui s'avance accompagné de signes de deuil
+par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir participé à sa mort,
+recueillera les fruits de son trépas, une place dans la république. Et
+qui de vous n'en recueillera pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en
+vous quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome,
+de même je garde ce poignard pour moi dès que ma patrie jugera ma mort
+nécessaire.
+
+LES CITOYENS.--Vivez, Brutus, vivez, vivez!
+
+PREMIER CITOYEN.--Reconduisons-le en triomphe jusque dans sa maison.
+
+SECOND CITOYEN.--Élevons-lui une statue parmi ses ancêtres.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il soit fait César.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Les meilleures qualités de César seront couronnées
+dans Brutus.
+
+PREMIER CITOYEN.--Il faut le conduire à sa maison avec de bruyantes
+acclamations.
+
+BRUTUS.--Mes concitoyens!
+
+SECOND CITOYEN.--Paix, silence; Brutus parle.
+
+PREMIER CITOYEN.--Holà, silence.
+
+BRUTUS.--Bons concitoyens, laissez-moi me retirer seul, et, pour l'amour
+de moi, demeurez ici avec Antoine. Accueillez le corps de César,
+et accueillez aussi sa harangue à la gloire de César.--C'est notre
+permission qui autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que
+personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine ait parlé.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il monte dans la tribune, nous l'écouterons.
+Noble Antoine, montez.
+
+ANTOINE.--Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez pour l'amour
+de Brutus.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Que dit-il de Brutus?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il dit qu'il est reconnaissant envers nous tous de
+ce que nous lui accordons pour l'amour de Brutus.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus.
+
+PREMIER CITOYEN.--Ce César était un tyran.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Oui, cela est certain: nous sommes bien heureux que
+Rome en soit délivrée.
+
+SECOND CITOYEN.--Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra dire.
+
+ANTOINE.--Généreux Romains....
+
+LES CITOYENS.--Silence! holà! écoutons-le.
+
+ANTOINE.--Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l'oreille.--Je viens
+pour inhumer César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit
+après eux; le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit
+ainsi de César.--Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux:
+s'il l'était, ce fut une faute grave, et César en a été gravement
+puni.--Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un
+homme honorable: ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens
+pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut fidèle et
+juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus est
+un homme honorable.--Il a ramené dans Rome une foule de captifs dont
+les rançons ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il
+ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré: l'ambition
+devrait être formée d'une matière plus dure.--Cependant Brutus dit qu'il
+était ambitieux, et Brutus est un homme honorable.--Vous avez tous vu
+qu'aux Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de roi,
+et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?--Cependant
+Brutus dit qu'il était ambitieux, et sûrement Brutus est un homme
+honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais
+je suis ici pour dire ce que je sais.--Vous l'aimiez tous autrefois, et
+ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche donc de pleurer sur
+lui? O discernement, tu as fui chez les brutes grossières, et les hommes
+ont perdu leur raison!--Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans ce
+cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à ce qu'il me soit
+revenu.
+
+PREMIER CITOYEN.--Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu'il
+dit.
+
+SECOND CITOYEN.--Si tu examines sensément cette affaire, César a essuyé
+une grande injustice.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Serait-il vrai, compagnons? Je crains qu'il n'en
+vienne à sa place un plus mauvais que lui.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Avez-vous remarqué ces mots: «Il ne voulut pas
+prendre la couronne?» Donc il est certain qu'il n'était pas ambitieux.
+
+PREMIER CITOYEN.--Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quelques-uns.
+
+SECOND CITOYEN.--Pauvre homme! ses yeux sont rouges comme le feu à force
+de pleurer.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il n'est pas dans Rome un homme d'un plus grand
+coeur qu'Antoine.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Attention maintenant, il recommence à parler.
+
+ANTOINE.--Hier encore la parole de César aurait pu résister à l'Univers:
+aujourd'hui le voilà étendu, et parmi les plus misérables, il n'en est
+pas un qui croie avoir à lui rendre quelque respect! O citoyens, si
+j'avais envie d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la
+fureur, je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, qui, vous
+le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire
+tort: j'aime mieux faire tort au mort, à moi-même, et à vous aussi,
+que de faire tort à des hommes si honorables.--Mais voici un parchemin
+scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple
+entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le-moi, je n'ai pas
+dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de
+César, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je vous le
+dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu'à
+leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le léguant à leur
+postérité comme un précieux héritage.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Nous voulons entendre le testament: lisez-le,
+Marc-Antoine.
+
+LES CITOYENS.--Le testament! le testament! nous voulons entendre le
+testament de César.
+
+ANTOINE.--Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois pas le lire. Il n'est
+pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n'êtes pas
+de bois, vous n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque
+vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de César, il vous
+rendrait frénétiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes
+ses héritiers; car si vous le saviez, oh! qu'en arriverait-il?
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Lisez le testament; nous voulons l'entendre,
+Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de César.
+
+ANTOINE.--Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous différer quelque
+temps?--Je me suis laissé entraîner trop loin en parlant du testament.
+Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont
+massacré César; je le crains.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Ce furent des traîtres. Eux, des hommes honorables!
+
+LES CITOYENS.--Le testament! les dispositions de César!
+
+SECOND CITOYEN.--Ce sont des scélérats, des assassins.--Le testament! le
+testament!
+
+ANTOINE.--Vous voulez donc me contraindre à lire le testament? Puisqu'il
+en est ainsi, formez un cercle autour du corps de César, et
+laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament.--Descendrai-je? y
+consentez-vous?
+
+LES CITOYENS.--Venez, venez.
+
+SECOND CITOYEN.--Descendez.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Nous y consentons.
+
+(Antoine descend de la tribune.)
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.
+
+PREMIER CITOYEN.--Écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps.
+
+SECOND CITOYEN.--Place pour Antoine, le noble Antoine.
+
+ANTOINE.--Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloignés.
+
+LES CITOYENS.--En arrière, place, reculons en arrière.
+
+ANTOINE.--Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre
+maintenant.--Vous connaissez tous ce manteau.--Je me souviens de la
+première fois où César le porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le
+jour même qu'il vainquit les Nerviens.--Regardez; à cet endroit il a été
+traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle large déchirure y a
+faite le haineux Casca! C'est à travers celle-ci que le bien-aimé
+Brutus a poignardé César; et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez
+jusqu'où le sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme
+pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement; car
+Brutus, vous le savez, était un ange pour César. Jugez, ô vous, grands
+dieux, avec quelle tendresse César l'aimait: cette blessure fut pour
+lui la plus cruelle de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le
+poignarder, l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva
+de le vaincre: alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau
+enveloppant son visage, au pied même de la statue de Pompée qui
+ruisselait de son sang, le grand César tomba.--Oh! quelle a été cette
+chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombâmes
+avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son
+glaive sur nos têtes.--Oh! maintenant vous pleurez; je le vois, vous
+sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. Bons
+coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du
+manteau de notre César! Regardez-ici: le voici lui-même déchiré, comme
+vous le voyez, par des traîtres!
+
+PREMIER CITOYEN.--O lamentable spectacle!
+
+SECOND CITOYEN.--O noble César!
+
+TROISIÈME CITOYEN.--O jour de malheur!
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--O traîtres! scélérats!
+
+PREMIER CITOYEN.--O sanglant, sanglant spectacle!
+
+SECOND CITOYEN.--Nous voulons être vengés. Vengeance!--Courons,
+cherchons.--Brûlons.--Du feu!--Tuons, massacrons.--Ne laissons pas vivre
+un des traîtres.
+
+ANTOINE.--Arrêtez, concitoyens.
+
+PREMIER CITOYEN.--Paix; écoutez le noble Antoine.
+
+SECOND CITOYEN.--Nous l'écouterons, nous le suivrons; nous mourrons avec
+lui.
+
+ANTOINE.--Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous
+précipite dans ce soudain débordement de révolte.--Ceux qui ont fait
+cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils
+ont eu pour la faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et
+honorables, et sans doute ils auront des raisons à vous donner.--Je ne
+viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs; je ne suis
+point, comme Brutus un orateur; je suis tel que vous me connaissez tous,
+un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont donné
+la permission de parler de lui en public le savent bien; car je n'ai ni
+esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d'action, ni organe,
+ni aucun de ces pouvoirs d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes.
+Je ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que vous savez
+vous-mêmes: je vous montre les blessures du bon César (pauvres, pauvres
+bouches muettes!), et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais
+Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui
+porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque blessure de
+César une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulèverait à
+la révolte.
+
+LES CITOYENS.--Nous nous soulèverons.
+
+PREMIER CITOYEN.--Nous brûlerons la maison de Brutus.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Courons à l'instant, venez, cherchons les
+conspirateurs.
+
+ANTOINE.--Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez encore ce que j'ai à
+vous dire.
+
+LES CITOYENS.--Holà, silence; écoutons Antoine, le très-noble Antoine.
+
+ANTOINE.--Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire? En quoi
+César a-t-il mérité de vous tant d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut
+donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai
+parlé.
+
+LES CITOYENS.--C'est vrai!--Le testament; restons et écoutons le
+testament.
+
+ANTOINE.--Le voici, le testament, et scellé du sceau de César.--À
+chaque citoyen romain, à chacun de vous tous, il donne soixante-quinze
+drachmes.
+
+SECOND CITOYEN.--O noble César!--Nous vengerons sa mort.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--O royal César!
+
+ANTOINE.--Écoutez-moi avec patience.
+
+LES CITOYENS.--Silence donc.
+
+ANTOINE.--En outre il vous a légué tous ses jardins, ses bocages fermés,
+et ses vergers récemment plantés de ce côté du Tibre. Il vous les a
+laissés, à vous et à vos héritiers à perpétuité, pour en faire des
+jardins publics destinés à vos promenades et à vos amusements.--C'était
+là un César: quand en naîtra-t-il un pareil?
+
+PREMIER CITOYEN.--Jamais, jamais.--Venez, partons, partons; allons
+brûler son corps sur la place sacrée, et avec les tisons incendier
+toutes les maisons des traîtres.--Enlevez le corps.
+
+SECOND CITOYEN.--Allez, apportez du feu.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Jetez bas les siéges.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.
+
+(Le peuple sort emportant le corps.)
+
+ANTOINE, _à part_.--Maintenant laissons faire.--Génie du mal! te voilà
+lancé; suis le cours qu'il te plaira.--(_Entre un serviteur._) Qu'y
+a-t-il, camarade?
+
+LE SERVITEUR.--Seigneur, Octave est déjà arrivé dans Rome.
+
+ANTOINE.--Où est-il?
+
+LE SERVITEUR.--Lépidus et lui sont dans la maison de César.
+
+ANTOINE.--Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.--La Fortune
+est en belle humeur, et dans ce caprice elle nous accordera tout.
+
+LE SERVITEUR.--Octave a dit devant moi que Brutus et Cassius étaient
+sortis au galop hors des portes de Rome, comme des hommes qui ont la
+tête perdue.
+
+ANTOINE.--Sans doute ils auront reçu du peuple quelque nouvelle de la
+manière dont je l'ai animé.--Conduis-moi vers Octave.
+
+(Antoine sort, suivi du serviteur.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue.
+
+_Entre_ CINNA _le poëte_.
+
+CINNA.--J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet avec César, et mon
+imagination est obsédée d'idées funestes. Je me sens de la répugnance à
+sortir de ma maison; cependant quelque chose m'entraîne.
+
+(Entrent des citoyens.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Quel est votre nom?
+
+SECOND CITOYEN.--Où allez-vous?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Où demeurez-vous?
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Êtes-vous marié ou garçon?
+
+SECOND CITOYEN.--Répondez sans détour à chacun de nous.
+
+PREMIER CITOYEN.--Oui, et brièvement.
+
+QUATRIÈME CITOYEN,--Oui, et sagement.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Oui, et véridiquement; vous ferez bien.
+
+CINNA.--Quel est mon nom, où je vais, où je demeure, si je suis marié ou
+garçon? Eh bien! pour répondre à chacun de vous sans détour, brièvement,
+véridiquement et sagement, je dis sagement: Je suis garçon.
+
+SECOND CITOYEN.--Autant dire: Il n'y a que les imbéciles qui se marient.
+Vous pourriez bien être rossé pour ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans
+détour.
+
+CINNA.--Sans détour? J'allais aux funérailles de César.
+
+PREMIER CITOYEN.--Comme ami, ou comme ennemi?
+
+CINNA.--Comme ami.
+
+SECOND CITOYEN.--C'est répondre sans détour.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Et votre demeure? Brièvement.
+
+CINNA.--Brièvement? Je demeure près du Capitole.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Et votre nom, s'il vous plaît? véridiquement.
+
+CINNA.--Véridiquement? Mon nom est Cinna.
+
+PREMIER CITOYEN.--Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur.
+
+CINNA.--Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Mettons-le en pièces pour ses mauvais vers,
+mettons-le en pièces pour ses mauvais vers.
+
+CINNA.--Je ne suis point Cinna le conspirateur.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--N'importe, il se nomme Cinna; arrachons seulement
+son nom de son coeur, et puis nous le laisserons aller.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Déchirons-le, déchirons-le,--Allons, des brandons,
+holà, des brandons de feu!--Chez Brutus, chez Cassius, brûlons
+tout.--Quelques-uns à la maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius:
+partons, courons.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Une pièce de la maison d'Antoine.
+
+ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, _assis autour d'une table_.
+
+ANTOINE.--Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms sont pointés.
+
+OCTAVE.--Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous, Lépidus?
+
+LÉPIDUS.--J'y consens.
+
+OCTAVE.--Pointez-le, Antoine.
+
+LÉPIDUS.--À condition que Publius[42] ne vivra pas, le fils de votre
+soeur, Marc-Antoine.
+
+[Note 42: Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle,
+qu'Antoine abandonna à la proscription. PLUTARQUE, _Vie d'Antoine_.]
+
+ANTOINE.--Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le condamne.--Mais
+vous, Lépidus, allez à la maison de César, rapportez-nous le testament,
+et nous verrons à faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a
+léguées.
+
+LÉPIDUS.--Mais vous retrouverai-je ici?
+
+OCTAVE.--Ou ici, ou au Capitole.
+
+(Lépidus sort.)
+
+ANTOINE.--_regardant aller Lépidus_.--C'est là un homme nul et sans
+mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il se fait trois parts de
+l'univers, convient-il qu'il soit l'un des trois copartageants?
+
+OCTAVE.--Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa voix sur ceux
+qui doivent être désignés à la mort dans notre noire sentence de
+proscription!
+
+ANTOINE.--Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si nous plaçons
+ces honneurs sur cet homme en vue de nous soulager nous-mêmes de divers
+fardeaux odieux, il ne fera que les porter comme l'âne porte l'or,
+gémissant et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé dans la
+voie que nous lui indiquerons; et quand il aura voituré notre trésor au
+lieu qui nous convient, alors nous lui reprendrons son fardeau, et nous
+le renverrons, comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans
+les prés du commun.
+
+OCTAVE.--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais c'est un soldat
+intrépide et éprouvé.
+
+ANTOINE.--Comme mon cheval, Octave; et à cause de cela je lui assigne
+sa ration de fourrage. C'est un animal que j'instruis à combattre, à
+volter, à s'arrêter ou à courir en avant. Ses mouvements physiques sont
+gouvernés par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est rien
+de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti de se mettre en
+marche. C'est un esprit stérile n'ayant pour pâture que les objets, les
+arts, les imitations, qui, déjà usés et vieillis pour les autres hommes,
+deviennent ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui nous
+appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts réclament notre
+attention.--Brutus et Cassius lèvent des armées; il faut nous préparer à
+leur tenir tête. Songeons donc à combiner notre alliance, à nous assurer
+de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes ressources; et
+allons de ce pas nous réunir pour délibérer sur les moyens les plus
+efficaces de découvrir les choses cachées, sur les plus sûrs moyens de
+faire face aux périls connus.
+
+OCTAVE.--J'en suis d'avis; car nous sommes comme la bête attachée au
+poteau, entourés d'ennemis qui aboient et nous harcèlent; et plusieurs
+qui nous sourient renferment, je le crains bien, dans leurs coeurs des
+millions de projets perfides.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.
+
+TAMBOURS. _Entrent_ BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS _et des soldats_; TITINIUS
+ET PINDARUS _viennent à leur rencontre_.
+
+BRUTUS.--Holà, halte!
+
+LUCILIUS.--Le mot d'ordre; holà! halte!
+
+BRUTUS.--Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près d'ici?
+
+LUCILIUS.--Tout près; et Pindarus vient vous saluer de la part de son
+maître.
+
+(Pindarus donne une lettre à Brutus.)
+
+BRUTUS.--Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus, votre maître, soit
+par son propre changement, soit par la faute de ses subordonnés, m'a
+donné quelques sujets de souhaiter que des choses faites ne le fussent
+pas. Mais puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même.
+
+PINDARUS.--Je ne doute point que mon noble maître ne se montre tel qu'il
+est, plein d'égards et de considération pour vous.
+
+BRUTUS.--Je n'en fais aucun doute.--Lucilius, un mot. Je voudrais savoir
+comment il vous a reçu. Éclairez-moi à ce sujet.
+
+LUCILIUS.--Avec civilité et assez d'égards, mais non pas avec cet air
+de familiarité, avec ce ton de conversation franche et amicale qui lui
+étaient ordinaires autrefois.
+
+BRUTUS.--Tu viens de peindre un ami chaud qui se refroidit. Remarque,
+Lucilius, que toujours l'amitié, quand elle commence à s'affaiblir et à
+décliner, a recours à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il
+n'y a point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les hommes
+doubles, semblables à des chevaux ardents à la main, se montrent si
+vigoureux, qu'à les voir on doit tout attendre de leur courage; puis au
+moment où il faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent
+tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que l'apparence, ils
+succombent dans l'épreuve.--Vient-il avec toutes ses troupes?
+
+LUCILIUS.--Elles comptent prendre cette nuit leurs quartiers dans
+Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie entière, arrivent avec Cassius.
+
+(Une marche derrière le théâtre.)
+
+BRUTUS.--Écoutons, il approche. Marchons sans bruit à sa rencontre.
+
+(Entrent Cassius et des soldats.)
+
+CASSIUS.--Holà, halte!
+
+BRUTUS.--Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des files.
+
+(Derrière le théâtre.)
+
+Halte! halte! halte!
+
+CASSIUS _à Brutus_.--Mon noble frère, vous avez eu des torts envers moi.
+
+BRUTUS.--O dieux que j'atteste, jugez-moi.--Ai-je jamais eu des torts
+envers mes ennemis? Comment donc voudrais-je avoir des torts envers mon
+frère?
+
+CASSIUS.--Brutus, cette réserve cache des torts, et quand vous en
+avez....
+
+BRUTUS.--Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence. Je vous
+connais bien. Ne nous querellons point ici sous les yeux de nos deux
+armées qui ne devraient apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites
+retirer vos soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez
+vos griefs, et je vous écouterai.
+
+CASSIUS.--Pindarus, commande à nos chefs de conduire leurs troupes à
+quelque distance.
+
+BRUTUS.--Donne le même ordre, Lucilius; et tant que durera notre
+conférence, ne laisse personne approcher de la tente. Que Lucius et
+Titinius en gardent l'entrée.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+L'intérieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius à une certaine
+distance.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS.
+
+CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en
+ceci: vous avez condamné et noté Lucius Pella[43] pour s'être ici laissé
+corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des
+lettres que je vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.
+
+[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus
+_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_,
+ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours
+auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses
+amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit
+absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme
+devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
+
+BRUTUS.--C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire pour une
+pareille affaire.
+
+CASSIUS.--Dans le temps où nous sommes, il n'est pas à propos que la
+plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.
+
+BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que je vous le dise:
+on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui
+dépendent de vous, et de les vendre pour de l'or à des hommes sans
+mérite.
+
+CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous êtes Brutus
+lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours eût été
+pour vous le dernier.
+
+BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le châtiment
+est obligé de cacher sa tête.
+
+CASSIUS.--Le châtiment!
+
+BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars.
+Le sang du grand César ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi
+ceux qui portèrent la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût
+poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons
+frappé le premier homme de l'Univers que pour avoir protégé des voleurs,
+nous souillerons aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous
+vendrons la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs les plus élevés,
+nous la vendrons pour cette poignée de vils métaux que peut contenir ma
+main? J'aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un
+pareil Romain.
+
+CASSIUS.--Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai
+point: vous vous oubliez vous-même; vous me poussez à bout. Je suis un
+soldat, moi, plus ancien que vous dans le métier, plus capable que vous
+de faire des conditions.
+
+BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius.
+
+CASSIUS.--Je le suis.
+
+BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'êtes pas.
+
+CASSIUS.--Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez
+à votre vie; ne me tentez pas davantage.
+
+BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance.
+
+CASSIUS.--Est-il possible?
+
+BRUTUS.--Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je obligé de laisser un
+libre cours à votre fougueuse colère? Serai-je effrayé parce qu'un fou
+me regarde?
+
+CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela?
+
+BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu'à ce que
+votre coeur orgueilleux en éclate. Allez montrer à vos esclaves combien
+vous êtes colérique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je
+m'écarte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
+en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous
+dévorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car
+désormais je veux que vos accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me
+faire rire.
+
+CASSIUS.--Quoi! nous en sommes là!
+
+BRUTUS.--Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, faites-le voir;
+justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je
+serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire à l'école des hommes
+supérieurs.
+
+CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites
+injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur.
+Ai-je dit meilleur?
+
+BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.
+
+CASSIUS.--César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter à ce point.
+
+BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi.
+
+CASSIUS.--Je n'eusse pas osé?
+
+BRUTUS.--Non.
+
+CASSIUS.--Quoi! pas osé le provoquer?
+
+BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.
+
+CASSIUS.--Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais faire ce
+qu'après je serais fâché d'avoir fait.
+
+BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait.
+Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis
+si solidement armé de ma probité, qu'elles passent près de moi comme le
+vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé
+demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; car moi, je ne
+puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais
+mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en
+faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, de la
+main durcie des paysans, leur misérable portion de vil métal. Je vous ai
+envoyé demander de l'or pour payer mes légions; vous me l'avez refusé.
+Cette action était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez
+sordide pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire à ses
+amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire en cendres.
+
+CASSIUS.--Je ne vous ai point refusé.
+
+BRUTUS.--Mais si.
+
+CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapporté ma réponse
+n'était qu'un imbécile.--Brutus a déchiré mon coeur. Un ami devrait
+supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes.
+
+BRUTUS.--Non, en vérité, tant que vous m'en faites ressentir l'effet.
+
+CASSIUS.--Vous ne m'aimez point.
+
+BRUTUS.--Je n'aime point vos défauts.
+
+CASSIUS.--De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais.
+
+BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils
+aussi énormes que le haut Olympe.
+
+CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius
+seul; Cassius est las du monde: haï d'un homme qu'il aime, insulté par
+son frère, maltraité comme un esclave, tous ses défauts remarqués,
+enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh!
+mes larmes pourraient tant couler que d'anéantir mon courage. Tiens,
+voilà mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus
+précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
+Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur;
+frappe comme tu frappais César, car je sais que, lors même que tu l'as
+le plus haï, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius.
+
+BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand
+vous voudrez, je vous en laisserai entière liberté. Faites ce que vous
+voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius,
+vous êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère comme le
+caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparaître une rapide
+étincelle, et aussitôt il est refroidi.
+
+CASSIUS.--Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir à son Brutus que
+des sujets de gaieté et des occasions de rire quand il est triste et mal
+disposé?
+
+BRUTUS.--Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé moi-même.
+
+CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main.
+
+BRUTUS.--Et aussi mon coeur.
+
+CASSIUS.--O Brutus!
+
+BRUTUS.--Eh bien! quoi?
+
+CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand
+cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, me fait tout oublier?
+
+BRUTUS.--Oui, Cassius; et désormais quand vous vous emporterez contre
+votre Brutus, il pensera que c'est votre mère qui gronde, et il vous
+laissera faire.
+
+(Bruit derrière le théâtre.)
+
+LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les
+généraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les
+laisser seuls.
+
+LUCIUS (_derrière le théâtre_).--Vous ne pénétrerez point jusqu'à eux.
+
+LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Rien ne peut m'arrêter que la mort.
+
+(Entre le poëte.)
+
+CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?
+
+LE POËTE.--Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?
+Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'être deux hommes tels que vous:
+j'ai vu, soyez-en sûrs, plus d'années que vous[44].
+
+[Note 44: Imitation de ce vers d'Homère:
+
+[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].
+
+Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus
+Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en
+son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec
+discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée
+affection.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
+
+CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.
+
+BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!
+
+CASSIUS.--Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.
+
+BRUTUS.--J'apprendrai à me faire à ses manières quand il apprendra à
+choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à l'armée de ces sots faiseurs de
+vers? Hors d'ici, compagnon.
+
+CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en.
+
+(Le poëte sort.)
+
+(Entrent Lucilius et Titinius.)
+
+BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de préparer le
+logement de leurs troupes pour cette nuit.
+
+CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec
+vous Messala.
+
+(Lucilius et Titinius sortent.)
+
+BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin.
+
+CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de
+colère.
+
+BRUTUS.--O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.
+
+CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez
+votre âme ouverte aux maux accidentels.
+
+BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45].
+
+[Note 45: Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort
+de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette
+perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus
+à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu
+si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de
+languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe
+n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est
+véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour
+de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, _Vie de
+Brutus_.]
+
+CASSIUS.--Ah! Porcia!--
+
+BRUTUS.--Elle est morte.
+
+CASSIUS.--Comment ne m'avez-vous pas tué quand je vous ai tourmenté
+ainsi? O perte sensible, insupportable!--De quelle maladie?
+
+BRUTUS.--De n'avoir pu soutenir mon absence, et du chagrin de voir
+grossir à ce point les forces de Marc-Antoine et du jeune Octave;
+car j'ai reçu cette nouvelle avec celle de sa mort: sa raison en fut
+altérée; et dans l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.
+
+CASSIUS.--Et elle en est morte?
+
+BRUTUS.--Elle en est morte.
+
+CASSIUS.--O dieux immortels!
+
+(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)
+
+BRUTUS.--Ne me parle plus d'elle.--Donne-moi une coupe de vin.--Cassius,
+j'ensevelis ici tout sentiment d'aigreur.
+
+(Il boit.)
+
+CASSIUS.--Mon coeur a soif de la noble coupe[46] qui va vous faire
+raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin déborde: je ne puis trop
+boire de l'amitié de Brutus.
+
+[Note 46: _My heart is thirsty for that noble pledge_. _Pledge_, coup
+de vin destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule
+usitée autrefois en français était: _Je bois à vous_, à quoi le convive
+répondait: _Je vous pleige d'autant_.]
+
+(Rentre Titinius avec Messala.)
+
+BRUTUS.--Entre, Titinius.--Sois le bienvenu, brave Messala.--Maintenant
+prenons place, serrons-nous autour de ce flambeau, et délibérons sur ce
+que nous avons à faire.
+
+CASSIUS.--O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?
+
+BRUTUS.--Cessez, je vous conjure.--Messala, ces lettres que j'ai reçues,
+m'apprennent que le jeune Octave et Marc-Antoine viennent à nous avec
+une puissante armée, et dirigent leur marche sur Philippes.
+
+MESSALA.--J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la même chose.
+
+BRUTUS.--Qu'y ajoute-t-on?
+
+MESSALA.--Que par des décrets de proscription et de mise hors la loi[47],
+Octave, Antoine et Lépidus ont fait périr cent sénateurs.
+
+[Note 47: _Outlawry_.]
+
+BRUTUS.--En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les miennes
+ne parlent que de soixante-dix sénateurs morts par l'effet de cette
+proscription: Cicéron en est un.
+
+CASSIUS.--Cicéron en est?
+
+MESSALA.--Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de
+proscription.--Brutus, avez-vous reçu des lettres de votre femme?
+
+BRUTUS.--Non, Messala.
+
+MESSALA.--Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien sur elle?
+
+BRUTUS.--Rien, Messala.
+
+MESSALA.--Cela me paraît étrange.
+
+BRUTUS.--Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous appris quelque chose
+dans les vôtres?
+
+MESSALA.--Non, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.
+
+MESSALA.--Supportez donc en Romain la vérité que je vous annonce. Il est
+certain qu'elle est morte, et d'une manière étrange.
+
+BRUTUS.--Eh bien! adieu, Porcia.--Il nous faut mourir, Messala: c'est
+pour avoir pensé qu'elle devait mourir un jour que j'ai la patience de
+supporter aujourd'hui ce coup.
+
+MESSALA.--C'est ainsi que les grands hommes devraient toujours supporter
+les grandes pertes.
+
+CASSIUS.--J'en ai là-dessus appris tout autant que vous, et cependant ma
+nature ne pourrait jamais s'y soumettre de même.
+
+BRUTUS.--Soit.--A notre tâche qui est vivante.--Si nous marchions à
+l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?
+
+CASSIUS.--Je ne crois pas que ce fût bien fait.
+
+BRUTUS.--La raison?
+
+CASSIUS.--La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous cherche; par-là il
+consumera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se nuira ainsi à
+lui-même; tandis que nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous
+trouverons pleins de repos, entiers et prêts à tout.
+
+BRUTUS.--De bonnes raisons doivent nécessairement céder à de meilleures.
+Les peuples qui sont entre Philippes et ce camp ne sont contenus que
+par une affection forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des
+subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, complétera chez eux ses
+troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et plein d'un nouveau courage,
+avantages que nous lui interceptons si nous allons le rencontrer à
+Philippes, tenant ces peuples sur nos derrières.
+
+CASSIUS.--Mon bon frère, écoutez-moi.
+
+BRUTUS.--Permettez; il faut de plus faire attention à ceci. Nous savons
+à présent le compte de nos amis jusqu'au dernier. Nos légions sont
+complètes; notre cause est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève;
+tandis que nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes près de
+décliner. Les affaires humaines ont leurs marées, qui, saisies au moment
+du flux, conduisent à la fortune; l'occasion manquée, tout le voyage de
+la vie se poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce moment,
+la mer est pleine et nous sommes à flot: il faut prendre le courant
+tandis qu'il nous est favorable, ou perdre toutes nos chances.
+
+CASSIUS.--Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous vous accompagnerons et
+nous irons les trouver à Philippes.
+
+BRUTUS.--Les heures les plus profondes de la nuit sont insensiblement
+arrivées sur notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité à
+laquelle nous ne concéderons qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien
+de plus à dire?
+
+CASSIUS.--Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin nous serons
+prêts et en marche.
+
+(Entre Lucius.)
+
+BRUTUS.--Lucius, ma robe.--Adieu, digne Messala.--Bonne nuit,
+Titinius.--Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos.
+
+CASSIUS.--O mon cher frère, elle a bien mal commencé, cette nuit.--Que
+jamais semblable discorde ne se mette entre nos âmes! Ne le permets pas,
+Brutus.
+
+BRUTUS.--Tout est bien.
+
+CASSIUS.--Bonne nuit, mon maître.
+
+BRUTUS.--Bonne nuit, mon bon frère.
+
+TITINIUS ET MESSALA.--Bonne nuit, Brutus, notre maître à tous.
+
+BRUTUS.--Adieu, tous. (_Cassius, Titinius et Messala se
+retirent._--_Rentre Lucius, avec la robe de Brutus._)--Donne-moi cette
+robe. Où est ton instrument?
+
+LUCIUS.--Ici dans la tente.
+
+BRUTUS.--Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre garçon, je ne t'en
+fais point un reproche, tu es harassé de veilles. Appelle Claudius et
+quelques autres de mes gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront
+sur des coussins dans ma tente.
+
+LUCIUS.--Varron! Claudius!
+
+(Entrent Varron et Claudius.)
+
+VARRON.--Appelez-vous, mon seigneur?
+
+BRUTUS.--Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans ma tente: il est
+possible que je vous éveille bientôt pour porter quelque message à mon
+frère Cassius.
+
+VARRON.--Permettez-nous de rester debout, seigneur, et de veiller en
+attendant vos ordres.
+
+BRUTUS.--Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, mes amis.
+Il peut se faire que je change de pensée.--Vois, Lucius, voici le livre
+que j'ai tant cherché; je l'avais mis dans la poche de ma robe.
+
+(Les serviteurs se couchent.)
+
+LUCIUS.--J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas donné, seigneur.
+
+BRUTUS.--Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à oublier.--Peux-tu
+tenir ouverts un moment tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument
+un air ou deux?
+
+LUCIUS.--Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.
+
+BRUTUS.--J'en serai bien aise, mon garçon. Je te fatigue trop, mais tu
+as bonne volonté.
+
+LUCIUS.--C'est mon devoir, seigneur.
+
+BRUTUS.--Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces. Je
+sais qu'un jeune sang demande son temps de sommeil.
+
+LUCIUS.--J'ai dormi, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je ne te retiendrai
+pas longtemps. Si je vis, je te ferai du bien. (_Musique accompagnée de
+chant._) C'est un chant à endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis
+donc ta massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air! Honnête
+serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le tort de t'éveiller.
+Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras ton instrument: je vais te
+l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon.--Voyons, voyons; n'ai-je pas
+plié le feuillet en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. (_ Il
+s'assied_) Que ce flambeau éclaire mal! (_Entre l'ombre de Jules
+César_.) Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse de mes yeux
+qui produit cette horrible vision!--Il s'avance sur moi!--Es-tu quelque
+chose? es-tu quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui glaces
+mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, qu'es-tu?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Ton mauvais génie, Brutus.
+
+BRUTUS.--Pourquoi viens-tu?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Pour te dire que tu me verras à Philippes.
+
+BRUTUS.--A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Oui, à Philippes.
+
+BRUTUS.--Eh bien! je te reverrai à Philippes. (_L'ombre disparaît.)_
+Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis: mauvais génie, j'aurais
+voulu t'entretenir plus longtemps.--Garçon! Lucius! Varron! Claudius!
+amis! éveillez-vous. Claudius!
+
+LUCIUS.--Il y a des cordes fausses, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Il croit être encore à son instrument.--Lucius, réveille-toi.
+
+LUCIUS.--Mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser ce cri?
+
+LUCIUS.--Seigneur, je ne crois pas avoir crié.
+
+BRUTUS.--Oui, tu as crié.--As-tu vu quelque chose?
+
+LUCIUS.--Rien, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Rendors-toi, Lucius!--Allons, Claudius; et toi mon ami,
+éveille-toi.
+
+VARRON.--Seigneur.
+
+CLAUDIUS.--Seigneur.
+
+BRUTUS.--Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous deux crié dans
+votre sommeil?
+
+VARRON ET CLAUDIUS.--Nous, seigneur?
+
+BRUTUS.--Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?
+
+VARRON.--Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.
+
+CLAUDIUS.--Ni moi, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Allez, saluez de ma part mon frère Cassius: dites-lui qu'il
+mette de bonne heure ses troupes en marche; nous le suivrons.
+
+VARRON ET CLAUDIUS.--Vous serez obéi, mon seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Les plaines de Philippes.
+
+_Entrent_ ANTOINE, OCTAVE _et leur armée_
+
+OCTAVE.--Vous le voyez, Antoine, l'événement a répondu à nos espérances.
+Vous disiez que l'ennemi ne descendrait point en plaine, mais qu'il
+tiendrait les collines et le haut pays. Le contraire arrive; leurs
+armées sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer au
+combat, et ils répondent avant que nous les ayons demandés.
+
+ANTOINE.--Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien pourquoi ils le
+font. Ils consentiraient volontiers à se trouver ailleurs; c'est la peur
+qui les fait descendre pour nous braver, s'imaginant par cette parade
+nous donner une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont
+aucun.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Préparez-vous, généraux: l'ennemi vient en belle
+ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante de la bataille. Il faut à
+l'instant faire quelques dispositions.
+
+ANTOINE.--Octave, menez au pas votre armée sur la gauche de la plaine.
+
+OCTAVE.--C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même la gauche.
+
+ANTOINE.--Pourquoi me contrecarrer dans un moment aussi critique?
+
+OCTAVE.--Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais je le veux ainsi.
+
+(Marche.--Tambour.--Entrent Brutus et Cassius, avec leur armée; Lucius,
+Titinius, Messala et plusieurs autres.)
+
+BRUTUS.--Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.
+
+CASSIUS.--Faites halte, Titinius; nous allons sortir des lignes pour
+conférer avec eux.
+
+OCTAVE.--Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du combat?
+
+ANTOINE.--Non, César; nous attendrons leur attaque. Les généraux
+voudraient s'aboucher un moment.
+
+OCTAVE.--Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.
+
+BRUTUS.--Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai, compatriotes?
+
+OCTAVE.--Non que nous préférions les paroles, comme vous le faites.
+
+BRUTUS.--De bonnes paroles, Octave, valent mieux que de mauvais coups.
+
+ANTOINE.--En portant vos mauvais coups, Brutus, vous donnez de bonnes
+paroles: témoin l'ouverture que vous avez faite dans le coeur de César,
+en criant: «Salut et longue vie à César.»
+
+CASSIUS.--Antoine, la place où vous portez vos coups est encore
+inconnue; mais pour vos paroles, elles vont dépouiller les abeilles
+d'Hybla, et les laissent privées de miel.
+
+ANTOINE.--Mais non pas d'aiguillon.
+
+BRUTUS.--Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous leur avez dérobé
+leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment vous avez soin de
+menacer avant de frapper.
+
+ANTOINE.--Traîtres, vous n'en fîtes pas de même, quand de vos lâches
+poignards vous vous blessâtes l'un l'autre dans les flancs de César:
+vous lui montriez vos dents comme des singes, vous rampiez devant lui
+comme des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous baisiez les
+pieds de César; tandis que le détestable Casca, venant par derrière
+comme un chien abâtardi, perça le cou de César. O flatteurs!
+
+CASSIUS.--Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius en avait été
+cru, cette langue ne nous outragerait pas ainsi aujourd'hui.
+
+OCTAVE.--Finissons, allons au fait. Si le débat nous met en sueur, elle
+coulera plus rouge au moment de la preuve.--Voyez, je tire l'épée
+contre les conspirateurs: quand pensez-vous que l'épée rentrera dans
+le fourreau? Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César
+soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second César se soit
+accumulé sur l'épée des traîtres.
+
+BRUTUS.--César, tu ne peux pas mourir de la main des traîtres, à moins
+que tu ne les amènes avec toi.
+
+OCTAVE.--Je l'espère bien; je ne suis pas né pour mourir par l'épée de
+Brutus.
+
+BRUTUS.--O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune homme, tu ne
+pourrais périr d'une main plus honorable.
+
+CASSIUS.--Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur! l'associé d'un
+farceur et d'un débauché!
+
+ANTOINE.--Toujours le vieux Cassius!
+
+OCTAVE.--Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi, traîtres! nous vous le
+jetons par la face. Si vous osez combattre aujourd'hui, venez en plaine;
+sinon, venez quand vous en aurez le coeur.
+
+(Octave et Antoine sortent avec leur armée.)
+
+CASSIUS.--Allons, vents, soufflez maintenant; vagues, enflez-vous, et
+vogue la barque! La tempête est soulevée, et tout est à la merci du
+hasard.
+
+BRUTUS.--Lucilius, écoutez un mot.
+
+LUCILIUS.--Mon seigneur.
+
+(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.)
+
+CASSIUS.--Messala.
+
+MESSALA.--Que veut mon général?
+
+CASSIUS.--Messala, ce jour est celui de ma naissance; ce même jour vit
+naître Cassius. Donne-moi ta main, Messala: sois-moi témoin que c'est
+malgré moi que je suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard
+d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus attaché à la
+secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui mes pensées ont changé,
+et j'ajoute quelque foi aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre
+marche depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur notre
+enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant leur pâture de la
+main de nos soldats, ils nous ont accompagnés jusqu'à ces champs de
+Philippes. Ce matin ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place
+une nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes; du haut des
+airs ils fixent la vue sur nous, comme sur une proie déjà mourante, et,
+nous couvrant de leur ombre, ils semblent former un dais fatal sous
+lequel s'étend notre armée près de rendre l'âme.
+
+MESSALA.--Ne croyez point à tout cela.
+
+CASSIUS.--Je n'y crois que jusqu'à un certain point, car je me sens
+plein d'ardeur, et déterminé à affronter avec constance tous les périls.
+
+BRUTUS.--Qu'il en soit ainsi, Lucilius.
+
+CASSIUS.--Maintenant, noble Brutus, que les dieux nous soient
+aujourd'hui assez favorables pour que nous puissions, toujours amis,
+conduire nos jours jusqu'à la vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours
+quelque incertitude dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui
+peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet instant est
+le dernier où nous converserons ensemble: qu'avez-vous résolu de faire
+alors?
+
+BRUTUS.--De me régler sur cette philosophie qui me fit blâmer Caton pour
+s'être donné la mort à lui-même. Je ne puis m'empêcher de trouver qu'il
+est lâche de prévenir ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le
+terme assigné à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que
+voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles qu'elles soient, qui
+nous gouvernent ici-bas[48].
+
+[Note 48: Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez
+expérimenté ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un
+discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort Caton
+de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte licite ny
+religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, de ne point
+céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas constamment en gré tout ce
+qui lui plaist nous envoyer, ainsi faire le restif et s'en retirer:
+mais maintenant me trouvant au milieu du péril, je suis de toute autre
+résolution, tellement que s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette
+bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d'autres
+esperances, ni tâcher à remettre sus de rechef autre équipage de guerre,
+ains me délivreray des misères de ce monde, car je donnai aux ides de
+mars ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et
+glorieuse.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.
+
+Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible
+de mettre en action, renferme ici en une seule scène le changement que
+plusieurs années ont opéré dans l'esprit de Brutus. C'est d'ailleurs une
+explication donnée d'avance des raisons pour lesquelles Brutus ne se
+tuera pas après la mort de Cassius et l'événement très-incertain de
+la bataille. Il s'annonce comme déterminé à tout supporter avec
+résignation, excepté le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis
+à un homme d'honneur de se soumettre, la honte d'être mené en triomphe.
+Cette intention de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui
+ont multiplié les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.]
+
+CASSIUS.--Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, vous consentez à
+être conduit en triomphe à travers les rues de Rome?
+
+BRUTUS.--Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain, que jamais
+Brutus soit conduit enchaîné à Rome; il porte un coeur trop grand. Il
+faut que ce jour même consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et
+je ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous donc notre
+éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais adieu, Cassius. Si nous nous
+revoyons, eh bien! ce sera avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison
+de nous dire adieu.
+
+CASSIUS.--Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si nous nous
+revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un sourire; sinon, tu as dit
+vrai, nous aurons eu raison de nous dire adieu.
+
+BRUTUS.--Allons, en marche.--Oh! si l'on pouvait connaître la fin des
+événements de ce jour avant le moment qui doit l'amener. Mais il suffit,
+le jour finira; et alors nous le saurons.--Allons, ho! partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours près de Philippes.--Le champ de bataille.--Une alarme.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET MESSALA.
+
+BRUTUS _vivement_.--A cheval, à cheval, Messala! cours, remets ces
+billets aux légions de l'autre aile. (_Une vive alarme._) Qu'elles
+donnent à la fois; car je vois que l'aile d'Octave va mollement: un
+choc soudain la culbutera. Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes
+ensemble!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours près de Philippes.--Une autre partie du champ de bataille.--Une
+alarme.
+
+_Entrent_ CASSIUS ET TITINIUS.
+
+CASSIUS.--Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches fuient. Je me suis
+fait l'ennemi de mes propres soldats: cette enseigne que voilà, je l'ai
+vue tourner en arrière; j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa
+main.
+
+TITINIUS.--O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. Se voyant
+quelque avantage sur Octave, il s'y est abandonné avec trop d'ardeur;
+ses soldats se sont livrés au pillage, tandis qu'Antoine nous
+enveloppait tous.
+
+PINDARUS.--Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: Marc-Antoine est
+dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; noble Cassius, fuyez au loin.
+
+CASSIUS.--Cette colline est assez loin.--Vois, vois, Titinius: est-ce
+dans mes tentes que j'aperçois cette flamme?
+
+TITINIUS.--Ce sont elles, mon seigneur.
+
+CASSIUS.--Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, et enfonce-lui les
+éperons dans les flancs jusqu'à ce que tu sois arrivé à ces troupes
+là-bas, et de là ici: que je puisse être assuré si ces troupes sont
+amies ou ennemies.
+
+TITINIUS.--Je serai de retour ici dans l'espace d'une pensée.
+
+(Il sort.)
+
+CASSIUS.--Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: ma vue fut
+toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, et dis-moi ce que tu
+remarques sur le champ de bataille. (_Pindarus sort_.) Ce jour fut le
+premier où je respirai: le temps a décrit son cercle, et je finirai
+au point où j'ai commencé: le cours de ma vie est révolu.--Eh bien!
+dis-moi, quelles nouvelles?
+
+PINDARUS, _de la hauteur_.--Oh! mon seigneur!
+
+CASSIUS.--Quelles nouvelles?
+
+PINDARUS.--Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui le poursuit
+à toute bride.--Cependant il galope encore.--Les voilà près de
+l'atteindre.--Maintenant Titinius.... maintenant quelques-uns mettent
+pied à terre.--Oh! il met pied à terre aussi.--Il est pris!--Écoutez,
+ils poussent un cri de joie.
+
+(On entend des cris lointains.)
+
+CASSIUS.--Descends, ne regarde pas davantage.--O lâche que je suis,
+de vivre assez longtemps pour voir mon fidèle ami pris sous mes yeux!
+(_Entre Pindarus._) Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les
+Parthes, et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose
+que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant remplis
+ton serment. De ce moment sois libre; prends cette fidèle épée qui se
+plongea dans les flancs de César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête
+point à me répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai
+couvert mon visage comme je le fais en ce moment, toi, dirige le
+fer.--César, tu es vengé avec la même épée qui te donna la mort.
+
+(Il meurt.)
+
+PINDARUS.--Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma volonté, je
+n'eusse pas voulu le devenir ainsi.--O Cassius! Pindarus fuira si loin
+de ces contrées que jamais Romain ne pourra le reconnaître.
+
+(Il sort.)
+
+(Rentrent Titinius et Messala.)
+
+MESSALA.--Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave est renversé
+par l'effort du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par
+Antoine.
+
+TITINIUS.--Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.
+
+MESSALA.--Où l'avez-vous laissé?
+
+TITINIUS.--Tout désespéré, avec son esclave Pindarus, ici, sur cette
+colline.
+
+MESSALA.--N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?
+
+TITINIUS.--Il n'est pas couché comme un homme vivant.--Oh! mon coeur
+frémit!
+
+MESSALA.--N'est-ce pas lui?
+
+TITINIUS.--Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! O soleil
+couchant, de même que tu descends dans la nuit au milieu de tes rayons
+rougeâtres, de même le jour de Cassius s'est couché rougi de sang. Le
+soleil de Rome est couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les
+vapeurs de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est la crainte
+que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette action.
+
+MESSALA.--C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a conduit à cette
+action. O détestable erreur, fille de la mélancolie, pourquoi montres-tu
+à la vive imagination des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si
+promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse naissance; mais
+tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.
+
+TITINIUS.--Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?
+
+MESSALA,--Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant du noble
+Brutus, foudroyer son oreille de cette nouvelle. Je puis bien dire
+foudroyer, car l'acier perçant et les flèches empoisonnées seraient
+aussi bien reçues de Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.
+
+TITINIUS.--Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je chercherai
+Pindarus. (_Messala sort_.) Pourquoi m'avais-tu envoyé loin de toi,
+brave Cassius? N'ai-je pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon
+front cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? n'as-tu
+pas entendu leurs acclamations? Hélas! tu as mal interprété toutes ces
+choses. Mais attends, reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus
+me recommanda de te la donner; je veux accomplir son ordre.--Viens,
+approche, Brutus, et vois ce qu'était pour moi Galus Cassius.--Vous me
+le permettez, grands dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens,
+épée de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.
+
+(Il meurt.)
+
+(Une alarme.--Rentre Messala, avec Brutus, le jeune Caton, Straton,
+Volumnius et Lucilius.)
+
+BRUTUS.--Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?
+
+MESSALA.--Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.
+
+BRUTUS.--Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!
+
+CATON.--Il s'est tué!
+
+BRUTUS.--O Jules César, tu es puissant encore! ton ombre se promène sur
+la terre, et tourne nos épées contre nos propres entrailles.
+
+(Bruit d'alarme éloigné.)
+
+CATON.--Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné Cassius mort?
+
+BRUTUS.--Est-il encore au monde deux Romains semblables à ceux-là? Toi
+le dernier de tous les Romains, adieu, repose en paix: il est impossible
+que jamais Rome enfante ton égal.--Amis, je dois plus de larmes à cet
+homme mort que vous ne me verrez lui en donner.--J'en trouverai le
+temps, Cassius, j'en trouverai le temps!--Venez donc, et faites porter
+ce corps à Thasos. Ses obsèques ne se feront point dans notre camp;
+elles pourraient nous abattre.--Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune
+Caton: retournons au champ de bataille. Labéon, Flavius, faites avancer
+nos lignes. La troisième heure finit: avant la nuit, Romains, nous
+tenterons encore la fortune dans un nouveau combat[49].
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 49: Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que
+Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes où
+les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+UNE MÊLÉE--_Entrent en combattant des soldats des deux armées; puis_
+BRUTUS, CATON, LUCILIUS, _et plusieurs autres._
+
+BRUTUS.--Encore, compatriotes! oh! tenez encore un moment.
+
+CATON.--Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre? Je veux proclamer
+mon nom dans tout le champ de bataille.--Je suis le fils de Marcus
+Caton, l'ennemi des tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils
+de Marcus Gaton.
+
+(Il charge l'ennemi.)
+
+BRUTUS.--Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami de mon pays:
+connaissez-moi pour Brutus.
+
+(Il sort en chargeant l'ennemi.--Le jeune Caton est accablé par le
+nombre et tombe.)
+
+LUCILIUS.--O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh bien! tu meurs
+aussi courageusement que Titinius; tu mérites qu'on t'honore comme le
+fils de Caton.
+
+PREMIER SOLDAT.--Cède, ou tu meurs.
+
+LUCILIUS.--Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, prends tout cet
+or pour me tuer à l'instant. (_Il lui présente de l'or)._ Tue Brutus, et
+deviens fameux par sa mort.
+
+PREMIER SOLDAT.--Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre prisonnier.
+
+SECOND SOLDAT.--Place, place. Dites à Antoine que Brutus est pris.
+
+PREMIER SOLDAT.--C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le général
+vient. (_Entre Antoine_). Brutus est pris, Brutus est pris, mon
+seigneur.
+
+ANTOINE.--Où est-il?
+
+LUCILIUS.--En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en sûreté. Jamais,
+j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne prendra vivant le noble Brutus.
+Les dieux le préservent d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le
+trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à Brutus,
+semblable à lui-même.
+
+ANTOINE.--Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous assure que je ne
+regarde pas cette prise comme moins importante. Ayez soin qu'il ne
+soit fait aucun mal à cet homme; traitez-le avec toute sorte d'égards.
+J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. Avancez,
+voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à la tente d'Octave nous
+rendre compte de ce qui est arrivé.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Une partie de la plaine.
+
+_Entrent_ BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON ET VOLUMNIUS.
+
+BRUTUS.--Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous sur ce rocher.
+
+CLITUS.--Statilius a montré au loin sa torche allumée: cependant, mon
+seigneur, il ne revient point; il est captif ou tué.
+
+BRUTUS.--Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est l'action
+appropriée au moment. Écoute, Clitus.
+
+(Il lui parle à l'oreille.)
+
+CLITUS.--Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.
+
+BRUTUS.--Silence donc, pas de paroles.
+
+CLITUS.--J'aimerais mieux me tuer moi-même.
+
+BRUTUS--Dardanius, écoute.
+
+(Il lui parle bas.)
+
+DARDANIUS.--Moi! commettre une pareille action?
+
+CLITUS.--O Dardanius!
+
+DARDANIUS.--O Clitus!
+
+CLITUS.--Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?
+
+DARDANIUS.--De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui médite.
+
+CLITUS.--Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, qu'il déborde
+jusque par ses yeux.
+
+BRUTUS.--Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.
+
+VOLUMNIUS.--Que veut mon maître?
+
+BRUTUS.--Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue la nuit à deux
+reprises différentes, une fois à Sardes, et la nuit dernière ici, dans
+les champs de Philippes. Je sais que mon heure est venue.
+
+VOLUMNIUS.--Non, seigneur, non.
+
+BRUTUS.--Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu vois ce monde,
+Volumnius, et comment tout s'y passe. Nos ennemis nous ont battu,
+jusqu'au bord de l'abîme. Il est plus noble de nous y lancer nous-mêmes,
+que d'hésiter jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais
+que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de cette vieille amitié qui
+nous unit, tiens, je t'en prie, la poignée de mon épée, tandis que je me
+jetterai sur le fer.
+
+VOLUMNIUS.--Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.
+
+(Une nouvelle alarme.)
+
+CLITUS.--Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un instant à perdre.
+
+BRUTUS.--Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.--Straton, tu es resté
+tout ce temps endormi: adieu, toi aussi, Straton.--Compatriotes, mon
+coeur se réjouit parce que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme
+qui ne me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de
+désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile
+conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la langue de Brutus a presque
+terminé l'histoire de sa vie. La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes
+membres, qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent
+le repos. (_Alarme._--_Cris derrière le théâtre._) Fuyez, fuyez, fuyez.
+
+CLITUS.--Fuyez, mon seigneur, fuyez.
+
+BRUTUS.--Pars, je vais te suivre.--(_Sortent Clitus, Dardanius et
+Volumnius_). Straton, je t'en prie, reste auprès de ton maître. Tu es
+un homme plein d'attachement, ta vie n'a point été sans honneur: prends
+donc mon épée, et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai
+dessus. Veux-tu, Straton?
+
+STRATON.--Auparavant, donnez-moi votre main. Mon maître, adieu!
+
+BRUTUS.--Adieu, bon Straton.--César, maintenant apaise-toi: je ne te
+tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.
+
+(Il se précipite sur son épée, et meurt.)
+
+(Une alarme.--Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et leur armée;
+Messala et Lucius.)
+
+OCTAVE, _regardant Straton_.--Quel est cet homme?
+
+MESSALA.--Il appartient à mon général.--Straton, où est ton maître?
+
+STRATON.--Hors des chaînes que vous portez, Messala. Les vainqueurs
+n'ont plus que le pouvoir de le réduire en cendres. Brutus seul a
+triomphé de Brutus, et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa mort.
+
+LUCILIUS.--Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.--Je te rends
+grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius disait la vérité.
+
+OCTAVE.--Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens auprès de
+moi.--Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?
+
+STRATON.--Oui, si Messala veut vous répondre de moi.
+
+OCTAVE.--Fais-le, Messala.
+
+MESSALA.--Comment est mort mon général, Straton?
+
+STRATON.--J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.
+
+MESSALA.--Octave, prends donc à ta suite celui qui a rendu le dernier
+service à mon maître.
+
+ANTOINE.--Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux tous. Tous les
+conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce qu'ils ont fait que par
+jalousie du grand César: lui seul entra dans leur ligue par un principe
+vertueux et de bien public. Sa vie fut douce; les éléments de son être
+étaient si heureusement combinés, que la nature put se lever et dire à
+l'Univers: _C'était un homme_[50].
+
+OCTAVE.--Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres que mérite sa
+vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environné de tous
+les honneurs qui conviennent à un soldat. Rappelons l'armée sous les
+tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journée.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 50: Plutarque rapporte dans la _Vie d'Antoine_ que celui-ci
+ayant trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais
+ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à l'un
+de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et depuis
+ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler la cotte
+d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et
+qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés pour ses
+funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït mourir.»]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
+***** This file should be named 15847-8.txt or 15847-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15847/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+
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+
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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