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This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + Note du transcripteur. + ====================================================================== + Ce document est tiré de: + + OEUVRES COMPLÈTES DE + SHAKSPEARE + + TRADUCTION DE + M. GUIZOT + + NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE + AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE + DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES + + Volume 2 + Jules César. + Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises. + Beaucoup de bruit pour rien. + + PARIS + A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE + DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS + 35, QUAI DES AUGUSTINS + 1864 + + + ====================================================================== + +JULES CÉSAR + +TRAGÉDIE + +NOTICE SUR JULES CESAR + + +Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier +rang, _Jules César_ est celle dont les commentateurs ont parlé le +plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire: +«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et on y +a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus et de +Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement agité, +et en la comparant à quelques autres ouvrages de Shakspeare, il me +semble qu'on la peut trouver assez froide et peu propre à émouvoir.» + +C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger +Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions qu'il a +pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec celles qu'il +produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s'il ne possédait +qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer dans chaque +occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. Ce génie vaste et +vrai veut être mesuré sur une échelle plus large; c'est à la nature, +c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, dans chaque cas +particulier, c'est entre la portion du monde et de la nature qu'il a +dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se doit +établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mêmes +impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de Roméo et +Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et sait tirer +de chacun les impressions qui en découlent naturellement, et les effets +distincts et originaux qu'il doit produire. + +Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson, moins +touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion, +de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des +inclinations personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées +et ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur +laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre +absolument différent. Il est des esprits formés de telle sorte que +Corneille leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se +sentira plus troublée, plus agitée à _Mérope_ qu'à _Zaïre_. L'esprit +de Johnson, plus droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à +l'intelligence des intérêts et des passions qui agitent la moyenne +région de la vie, mais il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans +effort et sans distraction une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson +n'était pas d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même +à cette époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa +littérature de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne +pouvait cependant échapper entièrement à cette disposition générale des +esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour +ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc +des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres +objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs +individuelles de la vie, les orages du coeur et les déchirements des +passions. Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en +transportant sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se +glorifiait à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour, +n'a pas cru cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt +pathétique qui résulte du combat douloureux des devoirs et des +affections. Dans cette grande lutte des derniers élans d'une liberté +mourante contre un despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui +donner la première place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui +fournir le genre d'émotions dont il avait besoin; et c'est de la +situation, réelle ou prétendue, de Brutus placé entre son père et sa +patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragédie. + +Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus; +on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage _Marcus Brutus_ +plutôt que _Jules César_. Mais si Brutus est le héros de la pièce, +César sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe +l'avant-scène; l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer +remplissent toute la première moitié du drame; l'autre moitié est +consacrée au souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit +Antoine, l'ombre de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas +laisser méconnaître son empire, c'est encore cette ombre qui, aux +plaines de Sardes et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais +génie. + +Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande +catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de sa +pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté Brutus +que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet de la +tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le +caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique +de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie, +éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de +l'individu. Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas +commencé; après la mort de Brutus, elle finit. + +C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare +a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable dans cette +peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su faire une +oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi +vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a prêtées +que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur, toujours +occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience sévère aux +premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette fermeté calme +et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette sensibilité +profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des +plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne disparaît pas un +seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractère +de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous présente, marche +vivant et toujours semblable à lui-même à travers les différentes scènes +de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne pouvons douter qu'il +n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte. + +Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des +critiques de Shakspeare sur la tragédie de _Jules César_. Ils n'y +pouvaient rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui +nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des +sujets modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme +aux idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de +notre esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus +originales pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en +elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement +empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement +sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, entre +les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la hauteur +à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il n'a songé +qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans une sphère +inférieure, les autres personnages reprennent un peu la liberté de leur +caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection que le +devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer autour d'eux avec +moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des +formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius comparant avec +dédain la force corporelle de César à la sienne, et parcourant la nuit +les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette fièvre de +danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus à un compagnon de Canut ou +de Harold qu'à un Romain du temps de César; mais cette teinte barbare +jette, sur les irrégularités du caractère de Cassius, un intérêt qui +ne naîtrait peut-être pas aussi vif de la ressemblance historique. M. +Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare méritent toujours beaucoup +de considération, me semble cependant tomber dans une légère erreur +lorsqu'il remarque que «le poëte a indiqué avec finesse la supériorité +que donnaient à Cassius une volonté plus forte et des vues plus justes +sur les événements.» Je pense au contraire que l'art admirable de +Shakspeare consiste, dans cette pièce, à conserver au principal +personnage toute sa supériorité, même lorsqu'il se trompe, et à la faire +ressortir par ce fait même qu'il se trompe et que néanmoins on lui +défère, que la raison des autres cède avec confiance à l'erreur de +Brutus. Brutus va jusqu'à se donner un tort; dans la scène de la +querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrète +douleur, il oublie la modération qui lui convient; enfin Brutus a tort +une fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet Brutus est +demeuré plus grand que lui. + +Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de cette +jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle, +sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient que par +le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin d'être +secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer +dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les écrase; +Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état de l'âme +du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je l'avoue, ne +me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble même, +au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces formes +d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers ceux +qu'il opprime. + +Le ton du _Jules César_ est plus généralement soutenu que celui de la +plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le rôle +de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où il se +laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter +le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que +très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours +de Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de +l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus +passionné, et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est +cependant également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un +modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut +gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme, +au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme +comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et +intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un peuple +libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du +peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des +applaudissements qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle, +c'était là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose +d'extrêmement comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement. + +L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après la +victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus, ce +qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi. + +On a en anglais une autre tragédie de _Jules César_ composée par lord +Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années avant que +Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare pourrait bien +avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la mort de César, +que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard Eedes, célèbre de son +temps comme poëte tragique, avait fait en latin une pièce sur le même +sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a pas été retrouvée, non +plus qu'une pièce anglaise intitulée _The history of Cæsar and Pompey_, +antérieure à l'année 1579. On imprima à Londres, en 1607, une pièce +intitulée _The tragédie of Cæsar and Pompey, or Cæsar's revenge_. Cette +pièce, qui comprend depuis la bataille de Pharsale jusqu'à celle +de Philippes inclusivement, avait été représentée sur un théâtre +particulier, par quelques étudiants d'Oxford; on suppose qu'elle fut +imprimée à l'occasion de la représentation et du succès de celle de +Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte à cette même année +1607. + +Le _Jules César_ a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, sous +le titre de _Julius Cæsar, with the death of Brutus_, imprimé à Londres +en 1719. + +Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie qu'il a +séparée en deux parties, la première sous le titre de _Julius Cæsar,_ +avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde sous le +titre de _Marcus Brutus_, avec un prologue et deux choeurs; toutes deux +imprimées en 1722. + + + + + JULES CÉSAR + + TRAGÉDIE + + + +PERSONNAGES + + JULES CÉSAR. + + OCTAVE CÉSAR, ) triumvirs + MARC-ANTOINE, ) ap. la mort + M.EMILIUS LEPIDUS, ) de César. + + PUBLIUS, ) + POPILIUS LÉNA, ) sénateurs + CICERON. ) + + BRUTUS, ) + CASSIUS, ) + CASCA, ) + TREBONIUS, ) conjurés + LIGARIUS, ) contre + DECIUS BRUTUS[1] ) Jules César. + METELLUS CIMBER, ) + CINNA. ) + + FLAVIUS ) + MARULLUS ) tribuns du peuple. + + LUCILIUS ) + TITINIUS ) + MESSALA ) amis de Brutus + Le jeune CATON, ) et de Cassius. + VOLUMNIUS ) + + ARTEMIDORE, sophiste ou rhéteur de Guide. + + Un devin. + CINNA, poète. + Un autre Poète. + + VARRON, ) + CLITUS, ) serviteurs de Brutus + CLAUDIUS, ) ou Romains attachés + STRATON, ) à lui. + LUCIUS, ) + DARDANIUS, ) + + PINDARUS, esclave de Cassius. + + CALPHURNIA, femme de César. + PORCIA, femme de Brutus. + SÉNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE. + + +La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome, ensuite +à Sardes et près de Philippes. + +[Note 1: Ce conjuré s'appelait non pas _Décius_, mais _Décimus +Brutus_ surnommé _Albinus_. C'est de lui que Plutarque dit, dans la +Vie de Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût +autrement homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais parce +qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de serfs escrimans à +oultrance qu'il nourrissoit pour donner au peuple le passe-temps de les +voir combattre; joint aussi qu'il avoit crédit alentour de César.» Il +dit ailleurs que César avait tant de confiance en ce Décimus Brutus +qu'il l'avait nommé son second héritier. Ce fut lui qui, le jour de +sa mort, alla le chercher et le décida à se rendre au sénat, malgré +Calphurnia et les augures.] + + + + +ACTE PREMIER + + + +SCÈNE I + + +Rome.--Une rue. + +_Entrent_ FLAVIUS ET MARULLUS, _et une multitude de citoyens des basses +classes_. + +FLAVIUS.--Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez vous. Est-ce +aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas que vous autres artisans vous +ne devez circuler dans les rues les jours ouvrables qu'avec les signes +de votre profession?--Parle, quel est ton métier? + +PREMIER CITOYEN.--Moi, monsieur? charpentier. + +MARULLUS.--Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que fais-tu ici avec +ton habit des jours de fêtes?--Et vous, s'il vous plaît, quel est votre +métier? + +SECOND CITOYEN.--Pour dire vrai, monsieur, en fait d'ouvrage fin, je ne +suis pas autre chose que comme qui dirait un savetier. + +MARULLUS.--Mais quel est ton métier? Réponds-moi tout de suite. + +SECOND CITOYEN.--Un métier, monsieur, que je crois pouvoir faire en +sûreté de conscience: je remets en état les âmes[2] qui ne valent rien. + +[Note 2: _Soals_, semelles; dans l'ancienne édition, _souls_, âmes. +Ces deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule +la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions +subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait que +son métier est de raccommoder les mauvaises semelles; _bad soals_, il +serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ. Le mot +_souls_ m'aurait donc paru plus convenable à laisser dans le texte. +Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un bonheur qui n'est pas +commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, que, dans l'argot du +cordonnier, une partie de la botte s'appelle _âme_; ce qui a donné +le moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidélité qu'il n'est pas +possible de promettre toujours.] + +MARULLUS.--Quel est ton métier, maraud, mauvais drôle, ton métier? + +SECOND CITOYEN.--Monsieur, je vous en prie, que je ne vous fasse pas +ainsi sortir de votre caractère[3]. Cependant, si vous en sortiez par +quelque bout, monsieur, je pourrais vous remettre en état. + +[Note 3: _Be not out with me, yet if you be out_.--_To be out_ +signifie également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement +déchiré.] + +MARULLUS.--Qu'entends-tu par là? Me remettre en état, insolent? + +SECOND CITOYEN.--Sans difficulté, monsieur, vous _resaveter._ + +MARULLUS.--Tu es donc savetier? L'es-tu? + +SECOND CITOYEN.--Bien vrai, monsieur, je n'ai pour vivre que mon alêne. +Je n'entre pas, moi, dans les affaires de commerce, dans les affaires de +femmes; je n'entre qu'avec mon alêne [4] Au fait, monsieur, je suis un +chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque perdus, je les +recouvre [5]; et on a vu bien des gens, je dis des meilleurs qui aient +jamais marché sur peau de bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma +façon[6]. + +[Note 4: _I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters, +but with awl, with all_ ou _withal_, jeu de mots qu'on n'a pu rendre, +mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère du +personnage.] + +[Note 5: _When they are in great danger I recover them. Recover_, +recouvrir, _recover_, guérir, sauver, recouvrer.] + +[Note 6: Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a +faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant +donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes de ses +nombreuses inexactitudes.] + +FLAVIUS.--Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique aujourd'hui? +pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir les rues? + +SECOND CITOYEN.--Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers, afin de +me procurer plus d'ouvrage.--Mais sérieusement, monsieur, nous nous +sommes mis en fête pour voir César, et nous réjouir de son triomphe. + +MARULLUS.--Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes vient-il vous +rapporter? Quels nouveaux tributaires le suivent à Rome pour orner, +enchaînés, les roues de son char? Bûches, pierres que vous êtes, vous +êtes pires que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants +de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des fois, bien souvent, +n'êtes-vous pas montés sur les murailles et les créneaux, sur les +fenêtres et les tours, jusque sur le haut des cheminées, vos enfants +dans vos bras; et là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le +long du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome; et +de si loin que vous voyiez paraître son char, le cri universel de vos +acclamations ne faisait-il pas trembler le Tibre au plus profond de +son lit, de l'écho de vos voix répété sous ses rivages caverneux? Et +aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez +ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez de fleurs +le passage de l'homme qui vient à vous triomphant du sang de +Pompée![7].--Allez-vous-en.--Courez à vos maisons, tombez à genoux, +priez les dieux de suspendre l'inévitable fléau près d'éclater sur cette +ingratitude. + +[Note 7: Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants +de Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une +victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença à +indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triomphe le jour +de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit la couronne à César, ce +qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il fait de même des Lupercales la +veille des ides de mars, quoique les Lupercales se célébrassent vers le +milieu de février et que les ides fussent le 15 mars. + +Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César triomphait +de la bataille de Pharsale. + + Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable, + Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!] + +FLAVIUS.--Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier votre faute, +assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, conduisez-les au bord du +Tibre; et là, pleurez dans son canal tout ce que vous avez de larmes, +jusqu'à ce que ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours, +caressent le point le plus élevé de son rivage. _(Les citoyens +sortent.)_ Voyez si cette matière grossière n'a pas été émue: ils +disparaissent la langue enchaînée par le sentiment de leur tort.--Vous, +descendez cette rue qui mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin. +Dépouillez les statues si vous les trouvez parées d'ornements de fête. + +MARULLUS.--Le pouvons-nous? Vous savez que c'est aujourd'hui la fête des +Lupercales. + +FLAVIUS.--N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue porte les +trophées de César[8]. Je vais parcourir ces quartiers et chasser +le peuple des rues; faites-en de même partout où vous le trouverez +attroupé. Ces plumes naissantes arrachées de l'aile de César ne le +laisseront voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son essor, il +s'élèverait trop haut pour être vu des hommes, et nous tiendrait tous +dans un servile effroi. + +(Ils sortent.) + +[Note 8: Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne eût +été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses statues +non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes dont quelques-unes +avaient été couronnées.] + + + +SCÈNE II + + +Toujours à Rome.--Une place publique. + +_Entrent en procession et avec la musique_ CÉSAR, ANTOINE _préparé +pour la course;_ CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS, +CASCA.--Ils sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve +un devin. + +CÉSAR.--Calphurnia! + +CASCA.--Holà! silence! César parle[9]. + +(La musique cesse.) + +[Note 9: Voltaire, _paix, messieurs_; le mot _messieurs_, qu'il +attribue ici à César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire +traduit aussi constamment le _my lord_ par _mylord_, qui n'en est point +la traduction. _Mylord_ n'est qu'une application particulière que les +Anglais font du mot de _lord_ à la dignité de pair, et qui n'affecte en +rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à exprimer +toutes les sortes de dominations et de dignités, en sorte qu'à moins +qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il doit être traduit, +comme tous les autres mots de la langue, par un équivalent français.] + +CÉSAR.--Calphurnia! + +CALPHURNIA.--Me voici, mon seigneur. + +CÉSAR.--Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, quand il +courra.--Antoine! + +ANTOINE.--César, mon seigneur. + +CÉSAR.--N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher Calphurnia; car +nos anciens disent que les femmes infécondes, en se faisant toucher dans +cette sainte course, secouent la malédiction qui les rendait stériles. + +ANTOINE.--Je m'en souviendrai. Quand César dit: _Faites cela_, cela est +fait. + +CÉSAR.--Partez, et n'omettez aucune cérémonie. + +(Musique.) + +LE DEVIN.--César! + +CÉSAR.--Ha! qui m'appelle? + +CASCA, _s'adressant à ceux qui l'environnent._--Commandez que tout bruit +cesse. Encore une fois, silence! + +(La musique s'arrête.) + +CÉSAR.--Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? J'entends une +voix, plus perçante que tous les instruments de musique crier _César!_ +Parle, César se tourne pour entendre. + +LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars. + +CÉSAR.--Quel est cet homme? + +BRUTUS.--Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars. + +CÉSAR.--Amenez-le devant moi, que je voie son visage. + +CASCA.--Mon ami, sors de la foule, regarde César. + +CÉSAR.--Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore. + +LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars. + +CÉSAR.--C'est un visionnaire; laissons-le, passons. + +(Les musiciens exécutent un morceau.) + +(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.) + +CASSIUS.--Irez-vous voir l'ordre de la course? + +BRUTUS.--Moi? non. + +CASSIUS.--Je vous en prie, allez-y. + +BRUTUS.--Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout +à fait la vivacité d'Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de +suivre votre intention; je vais vous laisser. + +CASSIUS.--Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reçois +plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que +j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous +aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale. + +BRUTUS.--Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voilé, +ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-même. Je suis tourmenté +depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées qui +ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque bizarrerie à mes +manières: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte, +Cassius, n'en soient donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans +cette négligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même, +oublie de donner aux autres des témoignages de son amitié[10]. + +[Note 10: Traduction de Voltaire: + + Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets, + Des chagrins peu connus, ont changé mon visage; + Ils me regardent seul et non pas mes amis. + Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige: + Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même: + J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.] + +CASSIUS.--Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le sujet de vos +peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des pensées d'un haut +prix, d'honorables méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous +voir votre propre visage? + +BRUTUS.--Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même, si ce n'est +par réflexion, au moyen de quelque autre objet. + +CASSIUS.--Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus, que vous +n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir à vos yeux votre mérite +caché pour vous, qui vous fassent voir votre image. J'ai entendu +plusieurs des citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel +César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui opprime notre +génération, ils souhaitaient que le noble Brutus fît usage de ses yeux. + +BRUTUS.--Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner, Cassius, en me +pressant de chercher en moi-même ce qui n'y est pas. + +CASSIUS.--Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque vous savez que +vous ne pouvez pas vous voir vous-même aussi bien que par la réflexion, +moi, votre miroir, je vous découvrirai modestement les parties de +vous-même que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous méfiez pas de +moi, excellent Brutus: si je suis un railleur de profession, si j'ai +coutume de faire avec les serments ordinaires, étalage de mon amitié à +tous ceux qui viennent me protester de la leur, si vous savez que +je courtise les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer +ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des déclarations +d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux. + +(On entend des trompettes et une acclamation.) + +BRUTUS.--Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte +César pour roi. + +CASSIUS.--Oui? le craignez-vous?--Je dois donc penser que vous ne +voudriez pas qu'il le fût. + +BRUTUS.--Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je l'aime +beaucoup.--Mais pourquoi me retenez-vous si longtemps? de quoi +désirez-vous me faire part? Si c'est quelque chose qui tende au +bien public, placez devant mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de +l'autre[11], et je les regarderai tous deux indifféremment; car je +demande aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que j'aime ce +qui s'appelle honneur plus que je ne crains la mort. + +[Note 11: _Set honour in one eye, and death i' the other._ + +Voltaire a traduit: + + La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre. + +_Eye_ veut dire ici _point de vue_; il est continuellement employé en +anglais dans ce sens.] + +CASSIUS.--Je vous connais cette vertu, Brutus, tout aussi bien que je +connais le charme de vos manières. Eh bien! l'honneur est le sujet de ce +que j'ai à vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes +pensent de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas être que +de vivre dans la crainte et le respect devant un être semblable à moi. +Je suis né libre comme César; vous aussi; nous avons tous deux profité +de même; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de +l'hiver.--Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre agité s'irritait +contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu, Cassius, t'élancer avec moi +dans ce courant furieux, et nager jusque là-bas?»--À ce seul mot, vêtu +comme j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suivre. +En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous le battions de nos +muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux côtés et coupant le courant +d'un coeur animé par la dispute. Mais avant que nous eussions atteint +le but marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je péris.» Moi, +comme Énée notre grand ancêtre emporta sur son épaule le vieux Anchise +hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César +épuisé: et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius n'est +qu'une misérable créature, et il faut que son corps se courbe si César +daigne seulement le saluer d'un signe de tête négligent!--En Espagne, +il eut la fièvre, et pendant l'accès je fus frappé de voir comme il +tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres +poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil, dont le regard +seul impose au monde, avait perdu son éclat. Je l'entendis gémir, oui, +en vérité; et cette langue qui commande aux Romains de l'écouter et de +déposer ses paroles dans leurs annales[12], criait: «Hélas! Titinius, +donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieux +que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme si faible de tempérament +prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme. + +(Acclamation, fanfare.) + +[Note 12: Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il +traduit ainsi: + + Et cette même voix qui commande à la terre, + Cette terrible voix (remarque bien, Brutus, + Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)] + +BRUTUS.--Encore une acclamation! Sans doute ces applaudissements +annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tête de César. + +CASSIUS.--Eh quoi! mon cher, il foule comme un colosse cet étroit +univers, et nous autres petits bonshommes nous circulons entre ses +jambes énormes, cherchant de tous côtés où nous pourrons trouver à la +fin d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains moments, sont +maîtres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute, cher +Brutus, n'en est pas à nos étoiles; elle en est à nous-mêmes. Brutus et +César.... Qu'y a-t-il donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner +ce nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre est tout aussi +beau; prononcez-les, il remplit tout aussi bien la bouche; pesez-les, +son poids sera le même; employez-les pour une conjuration, Brutus +évoquera aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi, +au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande se nourrit donc ce +César d'aujourd'hui pour être devenu si grand? Siècle, tu es déshonoré! +Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé +depuis le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul homme? +A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de Rome, que ses vastes murs +n'enfermaient qu'un seul homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et +la place n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme[13]. Oh! vous +et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un Brutus qui eût +aussi aisément souffert dans Rome le trône du démon éternel que celui +d'un roi. + +[Note 13:_Now it is Rome indeed, and room enough + When there is in it but one only man._ + + _Room_, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme _Rome_. + C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens à + cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le + calembour.] + +BRUTUS.--Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute point. Ce que vous +voudriez que j'entreprisse, je crois le deviner: ce que j'ai pensé sur +tout cela, et ce que je pense du temps où nous vivons, je le dirai plus +tard. Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage; je vous le +demande au nom de l'amitié. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai. +Ce que vous avez à me dire encore, je l'écouterai avec patience, et je +trouverai un moment convenable pour vous écouter et répondre sur de si +hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez sur ceci: Brutus +aimerait mieux être un villageois que de se compter pour un enfant de +Rome aux dures conditions que ce temps doit probablement nous imposer. + +CASSIUS.--Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles ait du +moins fait jaillir cette étincelle de l'âme de Brutus. + +(Rentrent César et son cortège.) + +BRUTUS.--Les jeux sont terminés; César revient. + +CASSIUS.--Quand ils passeront près de nous, retenez Casca par la manche; +et il vous racontera de son ton bourru tout ce qui s'est aujourd'hui +passé de remarquable. + +BRUTUS.--Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la teinte de la +colère enflamme le front de César, et tout le reste a l'air d'une troupe +de serviteurs réprimandés. Les joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron +a ce regard fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole, +lorsque dans nos débats il était contredit par quelques sénateurs. + +CASSIUS.--Casca nous dira de quoi il s'agit. + +CÉSAR.--Antoine! + +ANTOINE.--César. + +CÉSAR.--Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et à la face +brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius là-bas a un visage +hâve et décharné; il pense trop. De tels hommes sont dangereux. + +ANTOINE.--Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux. C'est un +noble Romain et bien intentionné. + +CÉSAR.--Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le crains pas. +Cependant si quelque chose en moi pouvait être sujet à la crainte, je ne +connaîtrais point d'homme que je voulusse éviter avec plus de soin que +ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre +jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le goût +des jeux, Antoine; on ne le voit point écouter de musique. Rarement il +sourit, et il sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de +lui-même, et de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser +émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce caractère n'ont +jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en voient un autre plus élevé +qu'eux; et voilà ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qui est à +craindre plutôt que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe +à ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu +penses de lui. + +(César sort avec son cortège.) + +(Casca demeure en arrière.) + +CASCA.--Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous me parler? + +BRUTUS.--Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé aujourd'hui, +que César ait l'air si triste? + +CASCA.--Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas? + +BRUTUS.--Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est passé. + +CASCA.--Eh bien! on lui a offert une couronne; et quand on la lui a +offerte, il l'a repoussée ainsi du revers de la main. Alors tout le +peuple a poussé de grands cris. + +BRUTUS.--Et la seconde acclamation, quelle en était la cause? + +CASCA.--Mais c'était encore pour cela. + +CASSIUS.--Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernière? + +CASCA.--Pourquoi? pour cela encore. + +BRUTUS.--Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois? + +CASCA.--Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée, mais chaque +fois plus doucement que la précédente; et, à chacun de ses refus, mes +honnêtes voisins se remettaient à crier. + +CASSIUS.--Qui lui offrait la couronne? + +CASCA.--Qui? Antoine. + +BRUTUS.--Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte, cher Casca? + +CASCA.--Que je sois pendu si je puis vous dire la manière. C'était une +vraie momerie; je n'y faisais pas attention. J'ai vu Marc-Antoine lui +présenter une couronne: ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une +couronne; c'était une espèce de diadème[14]; et comme je vous l'ai dit, +il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela, j'ai dans l'idée qu'il +aurait bien voulu l'avoir.--Alors Antoine la lui offre encore,--et alors +il la refuse encore,--mais j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien +de la peine à en détacher ses doigts.--Et alors il la lui offre une +troisième fois.--La troisième fois encore il la repousse; et à chacun de +ses refus, la populace jetait des cris de joie: ils applaudissaient de +leurs mains toutes tailladées; ils faisaient voler leurs bonnets de +nuit trempés de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils +exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que César en a +presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est tombé; et pour ma part +je n'osais pas rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de recevoir le +mauvais air. + +[Note 14: L'original dit _coronet_, ce qui signifie, non pas, comme +l'a dit Voltaire, les _coronets_ des pairs d'Angleterre, mais quelque +chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.] + +CASSIUS.--Mais un moment, je vous en prie. Quoi! César s'est évanoui? + +CASCA.--Il est tombé au milieu de la place du marché; il avait l'écume à +la bouche et ne pouvait parler. + +BRUTUS.--Cela n'est point surprenant; il tombe du haut mal. + +CASSIUS.--Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est moi et l'honnête +Casca, qui tombons du haut mal. + +CASCA.--Je ne sais ce que vous entendez par là; mais il est certain que +César est tombé. Si cette canaille en haillons ne l'a pas claqué et +sifflé, selon que sa conduite leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont +coutume de faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête +homme. + +BRUTUS.--Qu'a-t-il dit en revenant à lui? + +CASCA.--Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a vu ce troupeau de +plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait la couronne, il vous a ouvert +son habit et leur a offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse +été un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux aller +en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à +lui, il a dit «que s'il avait fait ou dit quelque chose de déplacé, +il priait leurs Excellences de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou +quatre créatures autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!» +Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a pas à y faire +grande attention. César eût égorgé leurs mères, qu'ils en auraient dit +autant. + +BRUTUS.--Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin? + +CASCA.--Oui. + +CASSIUS.--Cicéron a-t-il dit quelque chose? + +CASCA.--Oui, il a parlé grec. + +CASSIUS.--Dans quel sens? + +CASCA.--Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous regarde jamais +en face[15]. Ceux qui l'ont compris souriaient l'un à l'autre en secouant +la tête; mais pour ma part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous +dire encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour avoir ôté +les ornements qu'on avait mis aux statues de César, sont réduits au +silence[16]. Adieu; il est bien d'autres choses absurdes, si je pouvais +m'en souvenir. + +[Note 15: Traduction de Voltaire: + +«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en face.» +C'est un contre-sens.] + +[Note 16: Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit, +arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César. +Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes qui, +apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté la +couronne à César.] + +CASSIUS.--Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca? + +CASCA.--Non, je suis engagé. + +CASSIUS.--Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble? + +CASCA.--Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'avis, et si +votre dîner vaut la peine d'être mangé. + +CASSIUS.--Il suffit: je vous attendrai. + +CASCA.--Attendez-moi. Adieu tous deux. + +(Il sort.) + +BRUTUS.--Qu'il s'est abruti en prenant des années! Lorsque nous le +voyions à l'école, c'était un esprit plein de vivacité. + +CASSIUS.--Et malgré les formes pesantes qu'il affecte, il est le même +encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque entreprise noble et hardie. +Cette rudesse sert d'assaisonnement à son esprit; elle réveille le goût, +et fait digérer ses paroles de meilleur appétit. + +BRUTUS.--Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. Demain, si +vous voulez que nous causions ensemble, j'irai vous trouver chez vous; +ou, si vous l'aimez mieux, venez chez moi, je vous y attendrai. + +CASSIUS.--Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers. (_Brutus +sort._) Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant, je le vois, le +noble métal dont tu es formé peut être travaillé dans un sens contraire +à celui où le porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable +que les nobles esprits se tiennent toujours dans la société de leurs +semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on ne puisse le séduire? +César ne peut me souffrir, mais il aime Brutus. Si j'étais Brutus +aujourd'hui, et que Brutus fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur +moi.--Je veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en +caractères différents, comme venant de divers citoyens et exprimant tous +la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai quelques mots obscurs +sur l'ambition de César; et, après cela, que César se tienne ferme, car +nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours encore à +passer[17]. + +(Il sort.) + +[Note 17: Traduction de Voltaire: + + Son joug est trop affreux, songeons à le détruire, + Ou songeons à quitter le jour que je respire.] + + + +SCÈNE III + + +Toujours à Rome.--Une rue.--Tonnerre et éclairs. + +_Entrent des deux côtés opposés_ CASCA, _l'épée à la main_, ET CICÉRON. + +CICÉRON.--Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César chez lui? Pourquoi +êtes-vous ainsi hors d'haleine? Pourquoi ces regards effrayés? + +CASCA.--N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de la terre chancelle +comme une machine mal assurée? O Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les +vents en courroux fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux +Océan s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des nues +menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais jusqu'à cette heure, +je ne marchai à travers une tempête qui se répandît en pluie de feu: +il faut qu'il y ait guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop +insolent envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction. + +CICÉRON.--Quoi! avez-vous donc vu des choses encore plus merveilleuses? + +CASCA.--Un esclave de la plus basse classe, vous le connaissez de vue, a +levé la main gauche en l'air, elle a flambé et brûlé comme vingt torches +unies; et cependant sa main, insensible à la flamme, est restée intacte. +Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée dans le fourreau), près +du Capitole, j'ai rencontré un lion, ses yeux reluisants se sont fixés +sur moi, puis il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là +s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables à des spectres, +tant la peur les avait défigurées: elles jurent qu'elles ont vu des +hommes tout flamboyants errer par les rues; et hier, en plein midi, +l'oiseau de la nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du +marché. Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois, que les +hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes leurs causes, ils sont +naturels.» Pour moi, je pense que ce sont des présages menaçants pour la +contrée dans laquelle ils ont eu lieu. + +CICÉRON.--En effet, ce temps semble disposé à d'étranges événements; +mais les hommes interprètent les choses selon leur sens, très-différent +peut-être de celui dans lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César +vient-il demain au Capitole? + +CASCA.--Il y vient, car il a chargé Antoine de vous faire savoir qu'il y +serait demain. + +CICÉRON--Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit, Casca: sous ce ciel +orageux, il ne fait pas bon se promener dehors. + +(Cicéron sort.) + +(Entre Cassius.) + +CASCA.--Adieu, Cicéron! + +CASSIUS.--Qui va là? + +CASCA.--Un Romain. + +CASSIUS.--C'est la voix de Casca. + +CASCA.--Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que c'est qu'une +nuit pareille? + +CASSIUS.--Une nuit agréable aux honnêtes gens. + +CASCA.--Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi? + +CASSIUS.--Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. Pour moi, je +me suis promené le long des rues, m'exposant à cette nuit périlleuse; +et mes vêtements ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma +poitrine nue à la pierre du tonnerre[18]; et lorsque le sillon bleuâtre +entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais dans la direction de +son trait flamboyant. + +[Note 18: _Thunder-stone._ Shakspeare parle encore ailleurs de cette +_pierre du tonnerre_.] + +CASCA.--Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! C'est aux hommes +à craindre et à trembler quand les dieux tout-puissants envoient en +témoignages d'eux-mêmes ces hérauts formidables pour nous épouvanter +ainsi. + +CASSIUS.--Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces étincelles de +vie que devrait renfermer en lui-même un Romain vous manquent, ou vous +demeurent inutiles. Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de +crainte; vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette étrange +impatience des cieux: mais si vous vouliez remonter à la vraie cause +et chercher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glissant dans +l'ombre; pourquoi ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois +de leur espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants qui +prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de leur nature propre, +de leur manière d'être préordonnée, toutes ces choses passent ainsi à +une existence monstrueuse; alors vous arriveriez à concevoir que le +ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire des +instruments de crainte et nous avertir d'une situation monstrueuse. +Maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme semblable à cette +effrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux +et rugit comme le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force +personnelle n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui cependant est +devenu prodigieux et terrible comme ces étranges bouleversements. + +CASCA.--C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de lui, Cassius? + +CASSIUS.--Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujourd'hui sont, +pour la taille et la force, pareils à leurs ancêtres; mais malheur sur +notre temps! les âmes de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus +gouvernés que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre patience à +le souffrir ne font plus voir en nous que des efféminés. + +CASCA.--En effet, on prétend que les sénateurs se proposent d'établir +demain César pour roi, et qu'il portera sa couronne sur mer, sur terre, +partout, excepté ici, en Italie[19]. + +[Note 19: Traduction de Voltaire: + + Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs + Accordent à César ce titre affreux de roi; + Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre, + En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.] + +CASSIUS.--Moi, je sais alors où je porterai ce poignard. Cassius +affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là, grands dieux, que vous +donnez de la force aux faibles; c'est par là, grands dieux, que vous +déjouez les tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze +travaillé, ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne +peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée de ces +entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir de s'en affranchir. Si +je sais cela, que le monde entier le sache: cette part de tyrannie que +je porte, je puis à mon gré la rejeter loin de moi. + +CASCA.--Je le puis de même, et tout captif porte dans sa main le pouvoir +d'anéantir sa servitude. + +CASSIUS.--Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran? Pauvre homme! +Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un loup s'il ne voyait que +les Romains sont des brebis; il ne serait pas un lion si les Romains +n'étaient pas des biches. Qui veut élever en un instant une flamme +puissante commence par l'allumer avec de faibles brins de paille. Quel +amas d'ordures, de débris, de pourriture, doit être Rome pour fournir le +vil aliment de la lumière qui se réfléchit sur un aussi vil objet que +César! Mais, ô douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un +esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre; mais je +suis armé, et les dangers me sont indifférents. + +CASCA.--Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est point un impudent +faiseur de rapports. Voilà ma main, travaillez à redresser tous ces +abus: Casca posera son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin. + +CASSIUS.--C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, Casca, que j'ai +disposé un certain nombre des plus généreux Romains à entrer avec moi +dans une entreprise honorable et dangereuse par son importance: dans ce +moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de Pompée, car, +dans cette effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors ni de +se promener dans les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui +repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et terrible. + +(Entre Cinna.) + +CASCA.--Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un s'avance à grands +pas. + +CASSIUS.--C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche: c'est un +ami.--Cinna, où courez-vous ainsi? + +CINNA.--Vous chercher.--Qui est-là? Métellus Cimber? + +CASSIUS.--Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec nous pour nos +entreprises. Ne suis-je pas attendu, Cinna? + +CINNA.--J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-ci! +Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges phénomènes. + +CASSIUS.--Ne suis-je pas attendu? dites-le moi. + +CINNA.--Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez gagner à notre +parti le noble Brutus! + +CASSIUS.--Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce papier, ayez soin +de le placer dans la chaire du préteur, de façon que Brutus puisse l'y +trouver. Jetez celui-ci sur sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire +sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de +Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils? + +CINNA.--Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est allé vous chercher +à votre demeure. Moi, je vais me hâter et distribuer ces papiers comme +vous me l'avez prescrit. + +CASSIUS.--Après cela revenez au théâtre de Pompée. (_Cinna sort_.) +Venez, Casca; vous et moi nous irons avant le jour voir Brutus à son +logis: il est aux trois quarts à nous, et à la première rencontre +l'homme tout entier nous appartiendra. + +CASCA.--Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur du peuple; et ce +qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité de son nom, comme la plus +puissante alchimie, le transformera en mérite et en vertu. + +CASSIUS.--Vous vous êtes formé une juste idée de lui, de son prix, et de +l'extrême besoin que nous avons de lui.--Marchons, car il est plus de +minuit, et avant le jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui. + +(Ils sortent.) + +FIN DU PREMIER ACTE. + + + + +ACTE DEUXIÈME + + + +SCÈNE I + + +Toujours à Rome.--Les vergers de Brutus. + +_Entre_ BRUTUS. + +BRUTUS.--Holà, Lucius, viens!--Je ne puis, par l'élévation des étoiles, +juger si le jour est loin encore.--Lucius? Eh bien!--Je voudrais que +mon défaut fût de dormir aussi profondément.--Allons, Lucius, allons! +Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius! + +(Entre Lucius.) + +LUCIUS.--M'avez-vous appelé, seigneur? + +BRUTUS.--Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque; dès qu'il sera +allumé, reviens m'avertir ici. + +LUCIUS.--J'y vais, seigneur. + +(Il sort.) + +BRUTUS.--Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais +aucun motif personnel de le rejeter que la cause générale. Il voudrait +être couronné: à quel point cela peut changer sa nature, voilà la +question. C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous +contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner! c'est +précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier, l'armer d'un dard +avec lequel il pourra, à sa volonté, créer le danger. Le mal de la +grandeur, c'est quand du pouvoir elle sépare la conscience[20]; et pour +rendre justice à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais +eu plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité d'expérience +que, pour la jeune ambition[21], la modestie est une échelle vers +laquelle celui qui s'élève tourne son visage; mais une fois parvenu à +l'échelon le plus haut, il tourne le dos à l'échelle, porte son regard +dans les nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est +monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le puisse faire, +prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier +l'attaque, considérons-le sous cette face: ce qu'il est, en augmentant, +le conduirait à tels et tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un +serpent qui une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son +espèce, et tuons-le dans sa coquille. + +[Note 20: _Remorse._ On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que +_remorse_ signifiât ici _miséricorde, pitié, sensibilité_.] + +[Note 21: Traduction de Voltaire: + + ...On sait assez quelle est l'ambition. + L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente, + Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.] + +(Rentre Lucius.) + +LUCIUS.--Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.--En cherchant +une pierre à feu sur la fenêtre, j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je +suis sûr qu'il n'y était pas quand je suis allé me coucher. + +BRUTUS.--Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. Mon garçon, +n'avons-nous pas demain les ides de mars? + +LUCIUS.--Je ne sais pas, seigneur. + +(Il sort.) + +BRUTUS.--Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire. + +LUCIUS.--J'y vais, seigneur. + +BRUTUS.--Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jettent tant de +clarté, que je puis lire à leur lumière. + +(Il ouvre le billet et le lit.) + +_Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que +Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.--Brutus tu dors, +réveille-toi._--J'ai trouvé souvent de pareilles instigations jetées sur +mon passage: _Faudra-t-il que Rome...?_ Voici ce que je dois suppléer: +_Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme?_ Qui! Rome? Mes +ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de +roi.--_Parle, frappe, rétablis nos droits._ Ainsi donc on me presse de +parler et de frapper. O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte +le rétablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout +ce que tu demandes. + +(Rentre Lucius.) + +LUCIUS.--Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours. + +BRUTUS.--Il suffit. (_On frappe derrière le théâtre._) Va à la porte, +quelqu'un frappe. (_Lucius sort._) Depuis que Cassius a commencé à +m'exciter contre César, je n'ai point dormi.--Entre la première pensée +d'une entreprise terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme +une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de l'homme et les +instruments de mort tiennent alors conseil, et l'état de l'homme +offre en petit celui d'un royaume où s'agitent tous les éléments de +l'insurrection. + +(_Rentre Lucius._) + +LUCIUS.--Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la porte; il +demande à vous voir. + +BRUTUS.--Est-il seul? + +LUCIUS.--Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui. + +BRUTUS.--Les connais-tu? + +LUCIUS.--Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés jusque sur leurs +oreilles, et la moitié de leurs visages est ensevelie dans leurs +manteaux, au point que je n'ai pu distinguer leurs traits de façon à les +reconnaître[22]. + +[Note 22: _That by no means I may discover them, + By any mark of favour_. + +_Favour_ signifie ici _trait, maintien_. Voltaire s'y est trompé et a +traduit ainsi: + + Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître: + Pas la moindre amitié.] + +BRUTUS.--Fais-les entrer. (_Lucius sort._) Ce sont les conjurés. O +conspiration! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable, +à l'heure où le mal est en pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le +jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage? +Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache dans les sourires de +l'affabilité; car si tu marches portant à découvert tes traits naturels, +l'Érèbe même n'est pas assez obscur pour te dérober au soupçon. + + + +SCÈNE II + + +_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER ET TRÉBONIUS. + +CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement troublé votre +repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns? + +BRUTUS.--Je suis levé depuis une heure; j'ai passé toute la nuit sans +dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent. + +CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous +honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l'opinion qu'a +de vous tout noble Romain. Voici Trébonius. + +BRUTUS.--Il est le bienvenu. + +CASSIUS.--Celui-ci est Décius Brutus. + +BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu. + +CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là Métellus Cimber. + +BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus +s'interposer entre la nuit et vos paupières[23]? + +[Note 23: Voltaire s'est trompé. Il traduit: + + Quels projets importants + Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?] + +CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot? + +(Ils se parlent bas.) + +DÉCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui commence à +poindre de ce côté? + +CASCA.--Non. + +CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes grisâtres qui +prennent sur les nuages sont les messagers du jour. + +CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est là, +à l'endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup +plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux +mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses +premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans +cette direction-là. + +BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre. + +CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre résolution. + +BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la +souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs +impuissants, rompons sans délai: que chacun de nous retourne à son lit +oisif; laissons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré, +jusqu'à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si, +comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour +enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l'esprit +mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous +faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos +droits? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit +le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honnêteté +engagée envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions. +Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces +vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui +l'injustice reçoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la +cause injuste, les créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons +pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable +constance de nos âmes, l'affront de penser que notre cause ou notre +action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir +que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache +d'une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite +particule de la moindre promesse sortie de sa bouche. + +[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherché à +expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi +satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce +discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa +traduction.] + +CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous d'avis de le +sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet. + +CASCA.--Il ne faut pas le laisser de côté. + +CINNA.--Non, gardons-nous-en bien. + +MÉTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicéron: ses cheveux d'argent nous +gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui +célébreront notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; il +ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; tout sera +enveloppé dans sa gravité. + +BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point à lui; jamais il +n'entrera dans ce que d'autres auront commencé. + +CASSIUS.--Laissons-le donc à l'écart. + +CASCA.--En effet, il ne nous convient pas. + +DÉCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que César? + +CASSIUS.--C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il +n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César. +Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses +ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour +nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir, +qu'Antoine et César tombent ensemble. + +BRUTUS.--Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si +après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces, +comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après +l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des +sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de +César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a +point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans +déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César +coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons +la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux +comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient +semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un +acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors +notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et +lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des +purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point +à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la +tête de César sera tombée. + +[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot +_course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait +bizarre, ce qui était parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire +littéralement par les mots _procédé, marche, carrière_, etc., et n'a +rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres +que nous employons continuellement dans un sens figuré.] + +CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est +enracinée dans son coeur pour César.... + +BRUTUS.--Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César, +tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se +laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup +pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux +sociétés nombreuses. + +TRÉBONIUS.--Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous, +car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela. + +(L'horloge sonne.) + +BRUTUS.--Silence, comptons les heures. + +CASSIUS.--L'horloge a frappé trois coups. + +TRÉBONIUS.--Il est temps de nous séparer. + +CASSIUS.--Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir +aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'éloigne +tout à fait de l'opinion générale qu'il s'était autrefois formée sur +les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices[26]. Il se +pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées +de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent +aujourd'hui loin du Capitole. + +[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit: + + Et l'on dirait qu'il croit à la religion.] + +DÉCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de +la surmonter; car il aime à entendre répéter qu'on prend les licornes +avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des +fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries: +mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que +cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatté. Laissez-moi +faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai +au Capitole. + +[Note 27: En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire +au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière +s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur. +Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.] + +CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher. + +BRUTUS.--À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot? + +CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas. + +MÉTELLUS CIMBER.--Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l'a maltraité +pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne qu'aucun de vous n'ait +songé à lui. + +BRUTUS.--Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m'aime +beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en +ferai ce que je voudrai. + +CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus; +et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous +avez dit, et montrez-vous de vrais Romains. + +BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos +regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret, +comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air +imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour. + +[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves +gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe. +Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans +aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus +ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en français.] + +(Tous sortent excepté Brutus.) + +BRUTUS _appelle Lucius_.--Garçon! Lucius! Il dort de toutes ses forces. +À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil +appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantômes que +l'active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien +profondément. + +(Entre Porcia.) + +PORCIA.--Brutus, mon seigneur! + +BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever à cette +heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre +complexion délicate au froid humide du matin. + +PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes +brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous +vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras +croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé +ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et +mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front, +vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore; +mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous +laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience +qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce +n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve +son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous +laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur +votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous +reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la +cause de votre chagrin. + +[Note 29: Voltaire traduit: + + Et je pris ce moment pour un moment d'humeur + Que souvent les maris font sentir à leur femmes. + +Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer +comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants +présentent un contre-sens: + + Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler, + Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.] + +BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voilà tout. + +PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait +les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé. + +BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre +lit. + +PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se +promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin? +Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit +pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et +brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est +dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes +droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à +deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au +nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni +nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même, +à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels +étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré +ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même. + +BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia. + +PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus. +Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de +mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent? +ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de +certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur +de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je +donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus, +Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme. + +[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une +note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens +de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.] + +BRUTUS.--Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi +que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur. + +PORCIA.--Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une +femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour +épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom, +la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon +sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous +méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma +constance; je me suis fait une blessure ici à la cuisse: capable de +soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les +secrets de mon mari? + +BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (_On +frappe derrière le théâtre._) Écoutez, écoutez, on frappe.--Porcia, +rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de +mon coeur; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui +est écrit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia +sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe? + +[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit: + + Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.] + +LUCIUS.--Il y a là un homme malade qui voudrait vous entretenir. + +BRUTUS.--C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a parlé. Lucius, +éloigne-toi.--Caïus Ligarius, comment êtes-vous? + +LIGARIUS.--Recevez le bonjour que vous adresse une voix bien faible. + +BRUTUS.--Oh! quel temps avez-vous choisi, brave Caïus, pour garder votre +bonnet de nuit? Que je voudrais que vous ne fussiez pas malade! + +LIGARIUS.--Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quelque exploit +digne d'être marqué du nom de l'honneur. + +BRUTUS.--J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, si pour +l'entendre vous aviez l'oreille de la santé. + +LIGARIUS.--Par tous les dieux devant qui se prosternent les Romains, je +chasse loin de moi mon infirmité. Âme de Rome, fruit généreux des +reins d'un père respecté, comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de +maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts tenteront des +choses impossibles; que dis-je! ils en viendront à bout.--Que faut-il +faire? + +BRUTUS.--Une oeuvre par laquelle des hommes malades retrouveront la +santé. + +LIGARIUS.--Mais n'est-il pas quelques hommes en santé que nous devons +rendre malades? + +BRUTUS.--C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher Caïus, je te +l'expliquerai en nous rendant ensemble au lieu où la chose doit se +faire. + +LIGARIUS.--Que votre pied m'indique la route, et d'un coeur animé d'une +flamme nouvelle, je vous suivrai sans savoir à quelle entreprise: il +suffit que Brutus me guide. + +BRUTUS.--Suis-moi donc. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Toujours à Rome.--Une pièce du palais de César.--Tonnerre et éclairs. + +_Entre_ CÉSAR _en robe de chambre_. + +CÉSAR.--Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette nuit. Trois +fois Calphurnia dans son sommeil s'est écriée: «Au secours! oh! ils +assassinent César!»--Y a-t-il là quelqu'un? + +(Entre un serviteur.) + +LE SERVITEUR.--Mon seigneur? + +CÉSAR.--Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant un sacrifice, et +reviens m'apprendre quel succès ils en augurent. + +LE SERVITEUR.--J'y vais, mon seigneur. + +(Il sort.) + +(Entre Calphurnia.) + +CALPHURNIA.--Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous à sortir? vous ne +sortirez point aujourd'hui de chez vous. + +CÉSAR.--César sortira. Les choses qui m'ont menacé ne m'ont jamais +regardé que de dos: dès qu'elles apercevront le visage de César, elles +s'évanouiront. + +CALPHURNIA.--César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages; mais +aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons +entendu et vu, il y a de l'autre côté un homme qui raconte d'horribles +phénomènes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu +des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte et a laissé échapper +leurs morts; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages, +en lignes, en escadrons, et avec toute la régularité de la guerre; il en +pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille retentissait +dans les airs; on entendait les hennissements des coursiers et les +gémissements des mourants, et des spectres ont poussé le long des rues +des cris aigus et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je +les redoute. + +CÉSAR.--Que peut-on éviter de ce qui est décrété par les puissants +dieux? César sortira, car ces présages s'adressent au monde entier +autant qu'à César. + +CALPHURNIA.--Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comètes; +mais les cieux mêmes signalent par leurs feux la mort des princes. + +CÉSAR.--Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne +goûte jamais la mort qu'une fois. De tous les prodiges dont j'aie encore +ouï parler, le plus étrange pour moi, c'est que les hommes puissent +sentir la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera à +l'heure où elle doit arriver. (_Rentre le serviteur._)--Que disent les +augures? + +LE SERVITEUR.--Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd'hui: en +retirant les entrailles d'une des victimes, ils n'ont pu retrouver le +coeur de l'animal. + +CÉSAR.--Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. César serait un +animal sans coeur si la peur le retenait aujourd'hui dans sa maison: +non, César n'y restera pas. Le danger sait très-bien que César est plus +dangereux que lui: nous sommes deux lions mis bas le même jour, mais je +suis l'aîné et le plus terrible, et César sortira. + +CALPHURNIA.--Hélas! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en +confiance. Ne sortez point aujourd'hui: donnez ma crainte et non la +vôtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine +au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd'hui; me voici +à genoux devant vous, pour l'obtenir. + +CÉSAR.--Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien; et pour complaire +à ton caprice, je resterai. (_Entre Décius._) Voici Décius Brutus; il le +leur dira. + +DÉCIUS.--Salut à César! Bonjour, digne César! Je viens vous chercher +pour aller au sénat. + +CÉSAR.--Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour porter mes +salutations aux sénateurs, et leur dire que je ne veux pas aller +aujourd'hui au sénat. Que je ne le puis, serait faux; que je ne l'ose, +plus faux encore[32]. Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur +ainsi, Décius. + +[Note 32: Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas +dans l'original.] + +CALPHURNIA.--Dites qu'il est malade. + +CÉSAR.--César leur fera-t-il porter un mensonge? Ai-je étendu si loin +mon bras et mes conquêtes, pour craindre de dire la vérité à quelques +barbes grises?--Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller. + +DÉCIUS.--Très-puissant César, faites-moi connaître quelques-unes de +vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce +discours. + +CÉSAR.--La raison est dans ma volonté: je n'y veux pas aller; c'en +est assez pour satisfaire le sénat. Mais, pour votre satisfaction +particulière et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est +Calphurnia que voilà, ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette +nuit qu'elle voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du +sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en +souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des +avis et des présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a conjuré +de demeurer aujourd'hui chez moi. + +DÉCIUS.--Ce songe est interprété à contre-sens: c'est une vision +heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux +du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que +l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que, +parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement à en être teint, +à en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse +reconnaître[33]; et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia. + +[Note 33: Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces +paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit +ainsi: + + Par vous Rome vivifiée + Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.] + +CÉSAR.--Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens. + +DÉCIUS.--Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous +dire. Sachez maintenant que le sénat a résolu de décerner aujourd'hui +une couronne au puissant César: si vous envoyez dire que vous ne voulez +pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en +pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre +message: «Que le sénat se sépare; ce sera pour une autre fois, quand la +femme de César aura fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se +diront-ils pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi, César; +c'est mon tendre, mon bien tendre zèle pour votre fortune, qui me +commande de vous parler ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de +mon affection. + +CÉSAR.--Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia! J'ai +honte d'y avoir cédé. Qu'on me donne ma robe; je veux aller au sénat. +(_Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et +Cinna._)--Et voyez, Publius vient ici me chercher. + +PUBLIUS.--Bonjour, César. + +CÉSAR.--Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi sorti de si bonne +heure! Bonjour, Casca. Caïus Ligarius, jamais César ne fut autant votre +ennemi que cette fièvre qui vous a ainsi maigri.--Quelle heure est-il? + +BRUTUS.--César, huit heures sont sonnées. + +CÉSAR.--Je vous rends grâce de votre complaisance et de vos soins. +(_Entre Antoine._) Voyez Antoine. Lui qui se divertit tant que la nuit +dure, il n'en est pas moins levé. Bonjour, Antoine. + +ANTOINE.--Bonjour à l'illustre César. + +CÉSAR.--Dites-leur là-dedans de tout préparer.--Je mérite des reproches, +pour me faire ainsi attendre.--Voilà maintenant Cinna qui arrive; voilà +Métellus. Ha! Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous: +souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près de moi, de peur +que je ne vous oublie. + +TRÉBONIUS.--Je le ferai, César. (_A part._) Et je serai si près, que vos +meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse été plus loin. + +CÉSAR.--Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de vin avec moi[34]; +puis nous nous en irons tout à l'heure ensemble comme des amis. + +[Note 34: _Taste some wine with me._ Voltaire a traduit: _Buvons +bouteille ensemble_, et met en note: _Toujours la plus grande fidélité +dans la traduction._] + +BRUTUS.--Les apparences trompent souvent, ô César, et le coeur de Brutus +se serre lorsqu'il y réfléchit. + + + +SCÈNE IV + + +Toujours à Rome.--Une rue près du Capitole. + +ARTÉMIDORE _entre, lisant un papier_. + +ARTÉMIDORE.--«César, défie-toi de Brutus; prends garde à Cassius; +n'approche point de Casca; aie l'oeil sur Cinna; ne te fie point à +Trébonius; observe bien Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point; +tu as offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés d'un même +esprit contre César. Si tu n'es pas immortel, prends garde à toi, la +sécurité laisse le champ libre à la conspiration. Que les puissants +dieux te défendent! + +«Ton ami ARTÉMIDORE.» + +Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai ceci +comme une supplique. Mon coeur déplore que la vertu ne puisse vivre hors +de la portée des dents de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu +peux vivre; sinon, les destins conspirent avec les traîtres. + + + +SCÈNE V + + +Toujours à Rome.--Une autre partie de la même rue, devant la maison de +Brutus. + +_Entrent_ PORCIA ET LUCIUS. + +PORCIA.--Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne t'arrête point à +me répondre, mais pars sur-le-champ. Pourquoi restes-tu là? + +LUCIUS.--Pour savoir quel est mon message, madame. + +PORCIA.--Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au sénat, et revenu avant +que j'eusse pu te dire ce que tu as à faire.--O constance! tiens-toi +ferme à mes côtés; place une énorme montagne entre mon coeur et ma +langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force d'une femme. +Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre à la prudence!--Quoi! te +voilà encore! + +LUCIUS.--Que faut-il que je fasse, madame? Courir au Capitole, et pas +autre chose? Puis revenir auprès de vous, et pas autre chose? + +PORCIA.--Oui, mon garçon, viens me redire si ton maître a l'air bien +portant, car il est sorti malade; et remarque bien ce que fait César, +quels sont les suppliants qui se pressent autour de lui.--Écoute, mon +garçon!... quel bruit est-ce là? + +LUCIUS.--Je n'entends rien, madame. + +PORCIA.--Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un bruit tumultueux, +comme de gens qui se battent; le vent l'apporte du Capitole. + +LUCIUS.--En vérité, madame, je n'entends rien. + +(Entre le devin.) + +PORCIA.--Approche, mon ami: de quel côté viens-tu? + +LE DEVIN.--De ma maison, ma bonne dame. + +PORCIA.--Quelle heure est-il? + +LE DEVIN.--Environ la neuvième heure, madame. + +PORCIA.--César est-il déjà rendu au Capitole? + +LE DEVIN.--Madame, pas encore. Je vais prendre ma place pour le voir, +quand il passera pour s'y rendre. + +PORCIA.--Tu as quelque supplique à présenter à César, n'est-ce pas? + +LE DEVIN.--J'en ai une, madame. S'il plaît à César de vouloir assez de +bien à César pour m'écouter, je le conjurerai de se traiter lui-même en +ami. + +PORCIA.--Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire quelque mal? + +LE DEVIN.--Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup dont je crains la +possibilité. Bonjour, madame. La rue est étroite ici. Cette foule de +sénateurs, de préteurs, de suppliants de la classe commune, qui se +presse sur les pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme +faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux gagner un endroit +moins obstrué, et là parler au grand César au moment de son passage. + +(Il sort.) + +PORCIA.--Il faut que je rentre. Oh que je souffre! quelle faible chose +que le coeur d'une femme! O Brutus, que les dieux te secondent dans ton +entreprise!--Sûrement ce garçon m'aura entendue!--Brutus demande une +faveur que César n'accordera pas.--Oh! je me sens défaillir. Cours, +Lucius; va, parle de moi à mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse; puis +reviens ici et me rapporte ce qu'il t'aura dit. + +FIN DU DEUXIÈME ACTE. + + + + +ACTE TROISIÈME + + + +SCÈNE I + + +Toujours à Rome.--Le Capitole.--Le sénat est assemblé. + +(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle +se trouvent Artémidore et le devin.--Fanfares.) + +_Entrent_ CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, MÉTELLUS, TRÉBONIUS, +CINNA, ANTOINE, LEPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS _et plusieurs autres_. + +CÉSAR.--Les ides de mars sont arrivées. + +LE DEVIN.--Oui, César, mais non passées. + +ARTÉMIDORE.--Salut à César.--Lis ce billet. + +DÉCIUS.--Trébonius vous demande de parcourir à votre loisir son humble +requête que voici. + +ARTÉMIDORE.--O César, lisez d'abord la mienne, car c'est la mienne dont +l'objet touche César de plus près. Lisez-la, grand César. + +CÉSAR.--Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le dernier. + +ARTÉMIDORE.--Ne différez pas, César; lisez la mienne à l'instant. + +CÉSAR.--Je crois vraiment que cet homme est fou. + +PUBLIUS.--Allons, l'ami, place. + +CASSIUS.--Quoi, vous présentez vos pétitions dans les rues! Venez au +Capitole. + +POPILIUS, _à part à Cassius_.--Je souhaite que votre entreprise +d'aujourd'hui puisse réussir. + +CASSIUS.--Quelle entreprise, Popilius? + +POPILIUS.--Portez-vous bien. + +(Il s'avance vers César.) + +BRUTUS.--Que vous a dit Popilius Léna? + +CASSIUS.--Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui pût +réussir. Je crains que nos projets ne soient découverts. + +BRUTUS.--Regardez quel sera son maintien en parlant à César. +Observez-le. + +CASSIUS, _bas à Casca_.--Casca, soyez prompt; car nous craignons d'être +prévenus. (_À Brutus._) Brutus, que ferons-nous? Si la chose se sait, +Cassius ou César n'en reviendra pas[35], car je me tuerai. + +[Note 35: _Cassius or Cæsar never shall turn back._ Voltaire traduit: + + Cassius ou César tournerait-il le dos?] + +BRUTUS.--Cassius, ne perdez pas courage; Popilius Léna ne parle point de +notre dessein. Regardez, il sourit, et César ne change point de visage. + +CASSIUS.--Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous, Brutus? il +tire Marc-Antoine à l'écart. + +(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs prennent leurs +siéges.) + +DÉCIUS.--Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et présente en ce moment +sa requête à César. + +BRUTUS.--Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui et le seconder. + +CINNA, _bas_.--Casca, c'est vous qui devez le premier lever le bras. + +CÉSAR.--Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que César et son sénat +doivent réformer? + +MÉTELLUS CIMBER.--Très-noble, très-grand et très-puissant César, +Métellus apporte devant ton tribunal les humbles voeux de son coeur. + +(Il se met à genoux.) + +CÉSAR.--Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes rampantes, ces +hommages pleins de bassesse, peuvent enflammer le sang des hommes +vulgaires, et changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés +dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point de cette idée +que César porte en lui-même un sang si rebelle, qu'il se laisse relâcher +de son énergie naturelle par ce qui charme les imbéciles, par de douces +paroles, de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton +frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir pour lui +t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon chemin comme un +vilain roquet. Apprends que César ne fait point d'injustices, et qu'il +ne se laisse point apaiser sans motifs[36]. + +[Note 36: Voltaire traduit: + + Lorsque César fait tout, il a toujours raison.] + +MÉTELLUS CIMBER.--N'est-il point ici quelque voix plus recommandable que +la mienne, qui, avec des accents plus doux à l'oreille du grand César, +sollicite le rappel de mon frère exilé? + +BRUTUS.--Je baise ta main, mais non pas par flatterie, César, en te +demandant que Publius Cimber obtienne à l'instant la liberté de revenir. + +CÉSAR.--Quoi, Brutus! + +CASSIUS.--Pardon, César; César, pardon: Cassius s'abaisse jusqu'à tes +pieds pour obtenir de toi que Publius Cimber soit délivré de son exil. + +CÉSAR.--Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais; si je pouvais +prier pour émouvoir, je pourrais être ému par des prières. Mais je suis +immuable comme l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure +vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux sont peints +d'innombrables étincelles: elles sont toutes de feu, et chacune d'entre +elles resplendit de clarté, mais il n'en est qu'une entre toutes qui +garde constamment sa place. Ce monde est de même, bien peuplé d'hommes, +et tous ces hommes sont de chair et de sang, tous doués d'intelligence; +mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang +à l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement: cet homme, +c'est moi; je veux en donner une petite preuve même en ceci. C'est parce +que je suis ferme que Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en +voulant qu'il reste banni. + +MÉTELLUS CIMBER.--O César! + +CÉSAR.--Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe? + +DÉCIUS.--Grand César! + +CÉSAR.--Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain? + +CASCA.--Mon bras parle pour moi! + +(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras: il est alors +frappé par plusieurs autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.) + +CÉSAR.--_Et tu, Brute[37]?_--Alors tombe, César. + +(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.) + +[Note 37: Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même +il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Grec: Kai su +teknon], _et toi aussi mon fils_. Les historiens ont depuis naturalisé +ce mot en latin, et en ont fait le _et tu, Brute_, mot devenu si +populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis +de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que +Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.] + +CINNA.--Liberté! délivrance! La tyrannie est morte. Courez, allez le +proclamer, le crier dans toutes les rues. + +CASSIUS.--Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez: Liberté! +délivrance! affranchissement! + +BRUTUS.--Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point, ne fuyez point, +restez à vos places: la dette de l'ambition est acquittée. + +CASCA.--Allez à la tribune, Brutus. + +DÉCIUS.--Et Cassius aussi. + +BRUTUS.--Où est Publius? + +CINNA.--Le voici, tout consterné de ce soulèvement. + +MÉTELLUS CIMBER.--Demeurons fermes tous ensemble, de crainte que +quelques amis de César n'essayent.... + +BRUTUS.--Ne parle point de demeurer.--Publius, point d'abattement; +on n'a le dessein de vous faire aucun mal, ni à aucun autre Romain. +Annoncez-le à tous, Publius. + +CASSIUS.--Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple, en fondant +sur nous, ne mette votre vieillesse en danger. + +BRUTUS.--Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait à supporter les +suites de cette action, que nous qui l'avons faite[38]. + +[Note 38: Voltaire a traduit: + + Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace + De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous; + C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.] + +(Rentre Trébonius.) + +CASSIUS--Où est Antoine? + +TRÉBONIUS--Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante. Hommes, +femmes, enfants, les regards pleins de terreur, crient et courent comme +si nous étions au jour du jugement. + +BRUTUS.--Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que nous devons mourir, +nous le savons. Ce n'est que de l'époque et du soin d'en retarder le +jour que s'inquiétent les hommes. + +CASSIUS.--Véritablement, celui qui retranche vingt années de la vie, +retranche vingt années de crainte de la mort. + +BRUTUS.--Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous nous sommes +montrés les amis de César en abrégeant le temps qu'il avait à la +craindre. Baissez-vous, Romains, baissez-vous; baignons nos bras dans +le sang de César, et que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite +jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives rougis au-dessus +de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance! liberté! + +CASSIUS.--Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....--Combien de +siècles futurs verront représenter la noble scène que nous donnons ici, +dans des empires à naître et dans des langages encore inconnus! + +BRUTUS.--Combien de fois verra-t-on couler, par manière de jeu, le sang +de ce César que voilà étendu sur la base de la statue de Pompée, de pair +avec la poussière! + +CASSIUS.--Et chaque fois que cela se verra, on dira de notre +association: Ce sont là les hommes qui donnèrent à leur pays la liberté. + +DÉCIUS.--Eh bien! sortirons-nous? + +CASSIUS.--Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; et, attachés à ses +pas, les coeurs les plus intrépides et les plus vertueux de Rome vont +honorer sa marche. + +(Entre un serviteur.) + +BRUTUS.--Un moment, qui vient à nous? un ami d'Antoine. + +LE SERVITEUR.--Brutus, mon maître m'a recommandé de fléchir ainsi le +genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint de me jeter à vos pieds, et il m'a +ordonné, lorsque je me serais prosterné, de vous parler en ces mots: +«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut puissant, +intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que j'ai aimé Brutus et +que je l'honore; dis que je craignais César, l'honorais, et l'aimais. +Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à +craindre, s'il veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé +de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant que Brutus vivant! +mais il suivra avec une entière fidélité la fortune et les intérêts du +noble Brutus à travers les hasards de cette situation encore inusitée.» +Ainsi parle Antoine mon maître. + +BRUTUS.--Ton maître est un sage et brave Romain; jamais je n'en jugeai +d'une manière moins favorable. Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en +ce lieu, il sera satisfait, et que, sur mon honneur, il en sortira sans +nul outrage. + +LE SERVITEUR.--Je vais le chercher à l'instant. + +(Il sort.) + +BRUTUS.--Je sais que nous l'aurons aisément pour ami. + +CASSIUS.--Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai en pensée qu'il +faut le redouter beaucoup, et toujours mes pressentiments sinistres vont +droit à l'événement. + +(Rentre Antoine.) + +BRUTUS.--Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, Marc-Antoine. + +MARC-ANTOINE.--O puissant César, es-tu donc tombé si bas? tes conquêtes, +toutes tes gloires, tes triomphes, les dépouilles que tu as remportées +sont-ils donc resserrés dans ce court espace? Adieu!--Patriciens, +j'ignore vos intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler +son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est +point pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure de la mort de +César, ni d'arme aussi digne de moitié que ces épées que vous tenez, +illustrées par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, si +vous me voulez du mal, maintenant, tandis que vos mains rougies fument +encore de la vapeur du sang, satisfaites votre désir. J'aurais mille ans +à vivre, que jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun lieu, +aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme de mourir ici près de +César et par vos coups, vous, l'élite des grandes âmes de cet âge. + +BRUTUS.--O Antoine, n'implorez point de nous votre mort. Nous devons +maintenant paraître sanguinaires et cruels, ainsi que par l'état de nos +mains et par l'action que nous venons d'exécuter nous le paraissons à +vos yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre sanglante +qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne les voyez pas; ils sont +pitoyables, et c'est la pitié pour l'injure publique faite à Rome (car +la flamme chasse une autre flamme, et de même la pitié une autre pitié) +qui a ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine, nos épées +n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos coeurs, frères en +énergique colère, vous reçoivent avec toute la bienveillance de +l'affection, avec estime, avec égard. + +CASSIUS.--Votre voix aura autant d'influence que celle d'aucun autre +dans la distribution des nouvelles dignités. + +BRUTUS.--Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous ayons calmé la +multitude hors d'elle-même de frayeur; et alors nous vous expliquerons +par quel motif, moi qui aimais César au moment même où je le frappai, je +me suis conduit ainsi. + +ANTOINE.--Je ne doute point de votre sagesse.--Que chacun de vous me +donne sa main sanglante. D'abord, Marcus Brutus, je veux secouer la +vôtre. Puis je prends votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre, +Décius Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la vôtre, +mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius, nommé le dernier, mais +non pas le moindre dans mon amitié.--Tous tous, patriciens.... Hélas! +que dirai-je? Ma réputation repose maintenant sur un terrain si +glissant, que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises +pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.--Que +je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton âme nous contemple +maintenant, ne te sera-ce pas une douleur plus sensible que ta mort, de +voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main +sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre? Si j'avais autant +d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent des larmes aussi +abondantes que les ruisseaux qu'elles versent de ton sang, cela me +siérait bien mieux que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes +ennemis.--Pardonne-moi, Jules.--Ici tu fus environné, cerf courageux; +ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les chasseurs portant les +marques de ton massacre, et baignés dans le fleuve cramoisi de ton sang! +O monde, tu étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il +était ton centre[39].--Maintenant te voilà étendu comme le cerf frappé +par plusieurs princes. + +[Note 39:_O world, thou wast the forest to this hart + And this, indeed, O world, the heart of thee_. + + _Hart_, cerf, et _heart_, coeur, se prononcent de la même manière: + ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était _ton coeur_ + ou _ton centre_, et il était _ton cerf_.] + +CASSIUS.--Marc-Antoine!... + +ANTOINE.--Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de César en diront autant. +C'est donc de la part d'un ami une bien froide modération. + +CASSIUS.--Je ne vous blâme point de louer ainsi César. Mais quel traité +prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous être inscrit au nombre de +nos amis, ou bien poursuivrons-nous sans compter sur vous? + +ANTOINE.--Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il est vrai, j'ai été +distrait de mon objet en baissant les yeux sur César. Je suis de vos +amis à tous, et tous je vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez +des raisons qui me feront comprendre comment et en quoi César était +dangereux. + +BRUTUS.--S'il en était autrement, ce serait un atroce spectacle. +Les explications que nous avons à vous donner abondent tellement en +considérations légitimes que fussiez-vous, vous Antoine, le fils de +César, vous devriez en être satisfait. + +ANTOINE.--C'est tout ce que je désire; et de plus, je voudrais obtenir +de vous qu'il me fût permis de présenter son corps sur la place +du marché, et de parler à la tribune, lors de la cérémonie de ses +funérailles, comme il convient à un ami. + +BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine. + +CASSIUS. Brutus, un mot. (_À part_.) Vous ne savez pas ce que vous +accordez là. Ne consentez point qu'Antoine parle à ses funérailles: +savez-vous à quel point ce qu'il dira ne sera pas capable d'émouvoir le +peuple? + +BRUTUS.--Permettez.... Je monterai le premier à la tribune: j'exposerai +les motifs de la mort que nous avons donnée à César; tout ce qu'Antoine +dira, je déclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre +permission, et que nous consentons qu'on accomplisse pour César tous les +rites réguliers, toutes les cérémonies légales. Cela nous sera plutôt +avantageux que contraire. + +CASSIUS.--Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me déplaît. + +BRUTUS.--Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de César. Dans votre +harangue funéraire, vous vous abstiendrez de nous blâmer; mais dites de +César tout le bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le +faites par notre permission; autrement vous n'aurez aucune espèce de +part dans ses funérailles. + +ANTOINE.--Soit; je n'en désire pas davantage. + +BRUTUS.--Préparez donc le corps et suivez-nous. + +(Tous sortent, excepté Antoine.) + +ANTOINE.--O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, si je parais +doux et pacifique avec ces bouchers! Tu es le débris du plus grand +homme qui ait jamais vécu dans la durée des âges. Malheur à la main qui +répandit ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes blessures, +qui, comme autant de bouches muettes, ouvrent leurs lèvres rougies pour +me demander la voix et les paroles de ma langue. La malédiction va +fondre sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible +guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le sang, la +destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables +deviendront si familiers, que les mères ne feront plus que sourire à la +vue de leurs enfants déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera +étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant avec +elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de César promènera +sa vengeance, criant d'une voix puissante dans l'intérieur de nos +frontières: Carnage[40]! et alors seront lâchés les chiens de la guerre, +jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus +de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après +la sépulture. (_Entre un serviteur._) Vous servez Octave César, n'est-il +pas vrai? + +[Note 40: _Havock!_ (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans +les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne +faire aucun quartier.] + +LE SERVITEUR.--Je le sers, Marc-Antoine. + +ANTOINE.--César lui a écrit de se rendre à Rome. + +LE SERVITEUR.--Il a reçu les lettres de César. Il est en chemin, et +il m'a chargé de vous dire de vive voix.... (_Il aperçoit le corps de +César._) O César! + +ANTOINE.--Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et pleure. La +douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux, en voyant rouler dans +les tiens ces marques de ton affliction, commencent à se remplir de +larmes.--Ton maître vient-il? + +LE SERVITEUR.--Il couche cette nuit à sept lieues de Rome. + +ANTOINE.--Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui est +arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, une Rome dangereuse, +et non point une Rome où Octave puisse encore trouver la sûreté[41]. +Hâte-toi de partir et de lui donner cet avis.--Non, demeure encore: tu +ne partiras point que je n'aie porté ce corps sur la place du marché. +Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le +cruel succès de ces hommes de sang, et, selon l'événement, tu rendras +compte au jeune Octave de l'état des choses.--Prêtez-moi la main. + +(Ils sortent, emportant le corps de César.) + +[Note 41: _No Rome of safety._ Shakspeare a eu probablement ici +l'intention de renouveler le jeu de mots entre _Rome_ et _room_, déjà +employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.] + + + +SCÈNE II + + +Toujours à Rome.--Le Forum. + +_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS, _et une foule de citoyens_. + +LES CITOYENS.--Nous voulons qu'on nous rende raison de ce qui a été +fait: rendez-nous-en raison. + +BRUTUS.--Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon discours, +amis.--Vous, Cassius, passez dans la rue voisine et partageons le peuple +entre nous.--Ceux qui voudront m'entendre parler, qu'ils demeurent ici; +que ceux qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être +rendu un compte public des motifs de la mort de César. + +PREMIER CITOYEN.--Je veux entendre parler Brutus. + +SECOND CITOYEN.--Je veux entendre Cassius, afin de comparer leurs +raisons quand nous les aurons écoutés séparément l'un et l'autre. + +(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte dans le rostrum.) + +TROISIÈME CITOYEN.--Le noble Brutus est monté; silence. + +BRUTUS.--Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains, compatriotes, amis, +entendez-moi dans ma cause, et faites silence pour que vous puissiez +entendre. Croyez-moi pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur, afin +que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre sagesse, et faites +usage de votre raison afin de pouvoir mieux juger. S'il est dans cette +assemblée quelque ami sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus +pour César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi +Brutus s'est élevé contre César, voici ma réponse: ce n'est pas que +j'aimasse moins César, mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux +voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir César mort, et de +vivre tous libres? César m'aimait, je le pleure; il fut heureux, je m'en +réjouis; il était vaillant, je l'honore: mais il fut ambitieux, et +je l'ai tué. Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour +sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort pour son +ambition.--Quel est ici l'homme assez abject pour vouloir être esclave? +S'il en est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici +l'homme assez stupide pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est +un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme +assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en est un, qu'il parle, car +pour lui je l'ai offensé.--Je m'arrête pour attendre une réponse. + +PLUSIEURS CITOYENS _parlant à la fois_.--Personne, Brutus, personne. + +BRUTUS.--Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas fait plus contre +César que vous n'avez droit de faire contre Brutus. Les motifs de +sa mort sont enregistrés au Capitole, sans atténuer la gloire qu'il +méritait, sans appuyer sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la +mort. (_Entrent Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de +César._)--Voici son corps qui s'avance accompagné de signes de deuil +par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir participé à sa mort, +recueillera les fruits de son trépas, une place dans la république. Et +qui de vous n'en recueillera pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en +vous quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome, +de même je garde ce poignard pour moi dès que ma patrie jugera ma mort +nécessaire. + +LES CITOYENS.--Vivez, Brutus, vivez, vivez! + +PREMIER CITOYEN.--Reconduisons-le en triomphe jusque dans sa maison. + +SECOND CITOYEN.--Élevons-lui une statue parmi ses ancêtres. + +TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il soit fait César. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Les meilleures qualités de César seront couronnées +dans Brutus. + +PREMIER CITOYEN.--Il faut le conduire à sa maison avec de bruyantes +acclamations. + +BRUTUS.--Mes concitoyens! + +SECOND CITOYEN.--Paix, silence; Brutus parle. + +PREMIER CITOYEN.--Holà, silence. + +BRUTUS.--Bons concitoyens, laissez-moi me retirer seul, et, pour l'amour +de moi, demeurez ici avec Antoine. Accueillez le corps de César, +et accueillez aussi sa harangue à la gloire de César.--C'est notre +permission qui autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que +personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine ait parlé. + +(Il sort.) + +PREMIER CITOYEN.--Holà, restez; écoutons Marc-Antoine. + +TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il monte dans la tribune, nous l'écouterons. +Noble Antoine, montez. + +ANTOINE.--Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez pour l'amour +de Brutus. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Que dit-il de Brutus? + +TROISIÈME CITOYEN.--Il dit qu'il est reconnaissant envers nous tous de +ce que nous lui accordons pour l'amour de Brutus. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus. + +PREMIER CITOYEN.--Ce César était un tyran. + +TROISIÈME CITOYEN.--Oui, cela est certain: nous sommes bien heureux que +Rome en soit délivrée. + +SECOND CITOYEN.--Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra dire. + +ANTOINE.--Généreux Romains.... + +LES CITOYENS.--Silence! holà! écoutons-le. + +ANTOINE.--Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l'oreille.--Je viens +pour inhumer César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit +après eux; le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit +ainsi de César.--Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux: +s'il l'était, ce fut une faute grave, et César en a été gravement +puni.--Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un +homme honorable: ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens +pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut fidèle et +juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus est +un homme honorable.--Il a ramené dans Rome une foule de captifs dont +les rançons ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il +ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré: l'ambition +devrait être formée d'une matière plus dure.--Cependant Brutus dit qu'il +était ambitieux, et Brutus est un homme honorable.--Vous avez tous vu +qu'aux Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de roi, +et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?--Cependant +Brutus dit qu'il était ambitieux, et sûrement Brutus est un homme +honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais +je suis ici pour dire ce que je sais.--Vous l'aimiez tous autrefois, et +ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche donc de pleurer sur +lui? O discernement, tu as fui chez les brutes grossières, et les hommes +ont perdu leur raison!--Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans ce +cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à ce qu'il me soit +revenu. + +PREMIER CITOYEN.--Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu'il +dit. + +SECOND CITOYEN.--Si tu examines sensément cette affaire, César a essuyé +une grande injustice. + +TROISIÈME CITOYEN.--Serait-il vrai, compagnons? Je crains qu'il n'en +vienne à sa place un plus mauvais que lui. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Avez-vous remarqué ces mots: «Il ne voulut pas +prendre la couronne?» Donc il est certain qu'il n'était pas ambitieux. + +PREMIER CITOYEN.--Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quelques-uns. + +SECOND CITOYEN.--Pauvre homme! ses yeux sont rouges comme le feu à force +de pleurer. + +TROISIÈME CITOYEN.--Il n'est pas dans Rome un homme d'un plus grand +coeur qu'Antoine. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Attention maintenant, il recommence à parler. + +ANTOINE.--Hier encore la parole de César aurait pu résister à l'Univers: +aujourd'hui le voilà étendu, et parmi les plus misérables, il n'en est +pas un qui croie avoir à lui rendre quelque respect! O citoyens, si +j'avais envie d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la +fureur, je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, qui, vous +le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire +tort: j'aime mieux faire tort au mort, à moi-même, et à vous aussi, +que de faire tort à des hommes si honorables.--Mais voici un parchemin +scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple +entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le-moi, je n'ai pas +dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de +César, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je vous le +dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu'à +leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le léguant à leur +postérité comme un précieux héritage. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Nous voulons entendre le testament: lisez-le, +Marc-Antoine. + +LES CITOYENS.--Le testament! le testament! nous voulons entendre le +testament de César. + +ANTOINE.--Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois pas le lire. Il n'est +pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n'êtes pas +de bois, vous n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque +vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de César, il vous +rendrait frénétiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes +ses héritiers; car si vous le saviez, oh! qu'en arriverait-il? + +QUATRIÈME CITOYEN.--Lisez le testament; nous voulons l'entendre, +Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de César. + +ANTOINE.--Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous différer quelque +temps?--Je me suis laissé entraîner trop loin en parlant du testament. +Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont +massacré César; je le crains. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Ce furent des traîtres. Eux, des hommes honorables! + +LES CITOYENS.--Le testament! les dispositions de César! + +SECOND CITOYEN.--Ce sont des scélérats, des assassins.--Le testament! le +testament! + +ANTOINE.--Vous voulez donc me contraindre à lire le testament? Puisqu'il +en est ainsi, formez un cercle autour du corps de César, et +laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament.--Descendrai-je? y +consentez-vous? + +LES CITOYENS.--Venez, venez. + +SECOND CITOYEN.--Descendez. + +TROISIÈME CITOYEN.--Nous y consentons. + +(Antoine descend de la tribune.) + +QUATRIÈME CITOYEN.--Formons un cercle, mettons-nous autour de lui. + +PREMIER CITOYEN.--Écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps. + +SECOND CITOYEN.--Place pour Antoine, le noble Antoine. + +ANTOINE.--Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloignés. + +LES CITOYENS.--En arrière, place, reculons en arrière. + +ANTOINE.--Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre +maintenant.--Vous connaissez tous ce manteau.--Je me souviens de la +première fois où César le porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le +jour même qu'il vainquit les Nerviens.--Regardez; à cet endroit il a été +traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle large déchirure y a +faite le haineux Casca! C'est à travers celle-ci que le bien-aimé +Brutus a poignardé César; et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez +jusqu'où le sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme +pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement; car +Brutus, vous le savez, était un ange pour César. Jugez, ô vous, grands +dieux, avec quelle tendresse César l'aimait: cette blessure fut pour +lui la plus cruelle de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le +poignarder, l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva +de le vaincre: alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau +enveloppant son visage, au pied même de la statue de Pompée qui +ruisselait de son sang, le grand César tomba.--Oh! quelle a été cette +chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombâmes +avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son +glaive sur nos têtes.--Oh! maintenant vous pleurez; je le vois, vous +sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. Bons +coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du +manteau de notre César! Regardez-ici: le voici lui-même déchiré, comme +vous le voyez, par des traîtres! + +PREMIER CITOYEN.--O lamentable spectacle! + +SECOND CITOYEN.--O noble César! + +TROISIÈME CITOYEN.--O jour de malheur! + +QUATRIÈME CITOYEN.--O traîtres! scélérats! + +PREMIER CITOYEN.--O sanglant, sanglant spectacle! + +SECOND CITOYEN.--Nous voulons être vengés. Vengeance!--Courons, +cherchons.--Brûlons.--Du feu!--Tuons, massacrons.--Ne laissons pas vivre +un des traîtres. + +ANTOINE.--Arrêtez, concitoyens. + +PREMIER CITOYEN.--Paix; écoutez le noble Antoine. + +SECOND CITOYEN.--Nous l'écouterons, nous le suivrons; nous mourrons avec +lui. + +ANTOINE.--Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous +précipite dans ce soudain débordement de révolte.--Ceux qui ont fait +cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils +ont eu pour la faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et +honorables, et sans doute ils auront des raisons à vous donner.--Je ne +viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs; je ne suis +point, comme Brutus un orateur; je suis tel que vous me connaissez tous, +un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont donné +la permission de parler de lui en public le savent bien; car je n'ai ni +esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d'action, ni organe, +ni aucun de ces pouvoirs d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes. +Je ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que vous savez +vous-mêmes: je vous montre les blessures du bon César (pauvres, pauvres +bouches muettes!), et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais +Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui +porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque blessure de +César une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulèverait à +la révolte. + +LES CITOYENS.--Nous nous soulèverons. + +PREMIER CITOYEN.--Nous brûlerons la maison de Brutus. + +TROISIÈME CITOYEN.--Courons à l'instant, venez, cherchons les +conspirateurs. + +ANTOINE.--Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez encore ce que j'ai à +vous dire. + +LES CITOYENS.--Holà, silence; écoutons Antoine, le très-noble Antoine. + +ANTOINE.--Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire? En quoi +César a-t-il mérité de vous tant d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut +donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai +parlé. + +LES CITOYENS.--C'est vrai!--Le testament; restons et écoutons le +testament. + +ANTOINE.--Le voici, le testament, et scellé du sceau de César.--À +chaque citoyen romain, à chacun de vous tous, il donne soixante-quinze +drachmes. + +SECOND CITOYEN.--O noble César!--Nous vengerons sa mort. + +TROISIÈME CITOYEN.--O royal César! + +ANTOINE.--Écoutez-moi avec patience. + +LES CITOYENS.--Silence donc. + +ANTOINE.--En outre il vous a légué tous ses jardins, ses bocages fermés, +et ses vergers récemment plantés de ce côté du Tibre. Il vous les a +laissés, à vous et à vos héritiers à perpétuité, pour en faire des +jardins publics destinés à vos promenades et à vos amusements.--C'était +là un César: quand en naîtra-t-il un pareil? + +PREMIER CITOYEN.--Jamais, jamais.--Venez, partons, partons; allons +brûler son corps sur la place sacrée, et avec les tisons incendier +toutes les maisons des traîtres.--Enlevez le corps. + +SECOND CITOYEN.--Allez, apportez du feu. + +TROISIÈME CITOYEN.--Jetez bas les siéges. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Enlevez les bancs, les fenêtres, tout. + +(Le peuple sort emportant le corps.) + +ANTOINE, _à part_.--Maintenant laissons faire.--Génie du mal! te voilà +lancé; suis le cours qu'il te plaira.--(_Entre un serviteur._) Qu'y +a-t-il, camarade? + +LE SERVITEUR.--Seigneur, Octave est déjà arrivé dans Rome. + +ANTOINE.--Où est-il? + +LE SERVITEUR.--Lépidus et lui sont dans la maison de César. + +ANTOINE.--Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.--La Fortune +est en belle humeur, et dans ce caprice elle nous accordera tout. + +LE SERVITEUR.--Octave a dit devant moi que Brutus et Cassius étaient +sortis au galop hors des portes de Rome, comme des hommes qui ont la +tête perdue. + +ANTOINE.--Sans doute ils auront reçu du peuple quelque nouvelle de la +manière dont je l'ai animé.--Conduis-moi vers Octave. + +(Antoine sort, suivi du serviteur.) + + + +SCÈNE III + + +Toujours à Rome.--Une rue. + +_Entre_ CINNA _le poëte_. + +CINNA.--J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet avec César, et mon +imagination est obsédée d'idées funestes. Je me sens de la répugnance à +sortir de ma maison; cependant quelque chose m'entraîne. + +(Entrent des citoyens.) + +PREMIER CITOYEN.--Quel est votre nom? + +SECOND CITOYEN.--Où allez-vous? + +TROISIÈME CITOYEN.--Où demeurez-vous? + +QUATRIÈME CITOYEN.--Êtes-vous marié ou garçon? + +SECOND CITOYEN.--Répondez sans détour à chacun de nous. + +PREMIER CITOYEN.--Oui, et brièvement. + +QUATRIÈME CITOYEN,--Oui, et sagement. + +TROISIÈME CITOYEN.--Oui, et véridiquement; vous ferez bien. + +CINNA.--Quel est mon nom, où je vais, où je demeure, si je suis marié ou +garçon? Eh bien! pour répondre à chacun de vous sans détour, brièvement, +véridiquement et sagement, je dis sagement: Je suis garçon. + +SECOND CITOYEN.--Autant dire: Il n'y a que les imbéciles qui se marient. +Vous pourriez bien être rossé pour ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans +détour. + +CINNA.--Sans détour? J'allais aux funérailles de César. + +PREMIER CITOYEN.--Comme ami, ou comme ennemi? + +CINNA.--Comme ami. + +SECOND CITOYEN.--C'est répondre sans détour. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Et votre demeure? Brièvement. + +CINNA.--Brièvement? Je demeure près du Capitole. + +TROISIÈME CITOYEN.--Et votre nom, s'il vous plaît? véridiquement. + +CINNA.--Véridiquement? Mon nom est Cinna. + +PREMIER CITOYEN.--Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur. + +CINNA.--Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte. + +QUATRIÈME CITOYEN.--Mettons-le en pièces pour ses mauvais vers, +mettons-le en pièces pour ses mauvais vers. + +CINNA.--Je ne suis point Cinna le conspirateur. + +QUATRIÈME CITOYEN.--N'importe, il se nomme Cinna; arrachons seulement +son nom de son coeur, et puis nous le laisserons aller. + +TROISIÈME CITOYEN.--Déchirons-le, déchirons-le,--Allons, des brandons, +holà, des brandons de feu!--Chez Brutus, chez Cassius, brûlons +tout.--Quelques-uns à la maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius: +partons, courons. + +(Ils sortent.) + +FIN DU TROISIÈME ACTE. + + + +ACTE QUATRIÈME + + + +SCÈNE I + + +Toujours à Rome.--Une pièce de la maison d'Antoine. + +ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, _assis autour d'une table_. + +ANTOINE.--Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms sont pointés. + +OCTAVE.--Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous, Lépidus? + +LÉPIDUS.--J'y consens. + +OCTAVE.--Pointez-le, Antoine. + +LÉPIDUS.--À condition que Publius[42] ne vivra pas, le fils de votre +soeur, Marc-Antoine. + +[Note 42: Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle, +qu'Antoine abandonna à la proscription. PLUTARQUE, _Vie d'Antoine_.] + +ANTOINE.--Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le condamne.--Mais +vous, Lépidus, allez à la maison de César, rapportez-nous le testament, +et nous verrons à faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a +léguées. + +LÉPIDUS.--Mais vous retrouverai-je ici? + +OCTAVE.--Ou ici, ou au Capitole. + +(Lépidus sort.) + +ANTOINE.--_regardant aller Lépidus_.--C'est là un homme nul et sans +mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il se fait trois parts de +l'univers, convient-il qu'il soit l'un des trois copartageants? + +OCTAVE.--Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa voix sur ceux +qui doivent être désignés à la mort dans notre noire sentence de +proscription! + +ANTOINE.--Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si nous plaçons +ces honneurs sur cet homme en vue de nous soulager nous-mêmes de divers +fardeaux odieux, il ne fera que les porter comme l'âne porte l'or, +gémissant et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé dans la +voie que nous lui indiquerons; et quand il aura voituré notre trésor au +lieu qui nous convient, alors nous lui reprendrons son fardeau, et nous +le renverrons, comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans +les prés du commun. + +OCTAVE.--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais c'est un soldat +intrépide et éprouvé. + +ANTOINE.--Comme mon cheval, Octave; et à cause de cela je lui assigne +sa ration de fourrage. C'est un animal que j'instruis à combattre, à +volter, à s'arrêter ou à courir en avant. Ses mouvements physiques sont +gouvernés par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est rien +de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti de se mettre en +marche. C'est un esprit stérile n'ayant pour pâture que les objets, les +arts, les imitations, qui, déjà usés et vieillis pour les autres hommes, +deviennent ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui nous +appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts réclament notre +attention.--Brutus et Cassius lèvent des armées; il faut nous préparer à +leur tenir tête. Songeons donc à combiner notre alliance, à nous assurer +de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes ressources; et +allons de ce pas nous réunir pour délibérer sur les moyens les plus +efficaces de découvrir les choses cachées, sur les plus sûrs moyens de +faire face aux périls connus. + +OCTAVE.--J'en suis d'avis; car nous sommes comme la bête attachée au +poteau, entourés d'ennemis qui aboient et nous harcèlent; et plusieurs +qui nous sourient renferment, je le crains bien, dans leurs coeurs des +millions de projets perfides. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes. + +TAMBOURS. _Entrent_ BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS _et des soldats_; TITINIUS +ET PINDARUS _viennent à leur rencontre_. + +BRUTUS.--Holà, halte! + +LUCILIUS.--Le mot d'ordre; holà! halte! + +BRUTUS.--Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près d'ici? + +LUCILIUS.--Tout près; et Pindarus vient vous saluer de la part de son +maître. + +(Pindarus donne une lettre à Brutus.) + +BRUTUS.--Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus, votre maître, soit +par son propre changement, soit par la faute de ses subordonnés, m'a +donné quelques sujets de souhaiter que des choses faites ne le fussent +pas. Mais puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même. + +PINDARUS.--Je ne doute point que mon noble maître ne se montre tel qu'il +est, plein d'égards et de considération pour vous. + +BRUTUS.--Je n'en fais aucun doute.--Lucilius, un mot. Je voudrais savoir +comment il vous a reçu. Éclairez-moi à ce sujet. + +LUCILIUS.--Avec civilité et assez d'égards, mais non pas avec cet air +de familiarité, avec ce ton de conversation franche et amicale qui lui +étaient ordinaires autrefois. + +BRUTUS.--Tu viens de peindre un ami chaud qui se refroidit. Remarque, +Lucilius, que toujours l'amitié, quand elle commence à s'affaiblir et à +décliner, a recours à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il +n'y a point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les hommes +doubles, semblables à des chevaux ardents à la main, se montrent si +vigoureux, qu'à les voir on doit tout attendre de leur courage; puis au +moment où il faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent +tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que l'apparence, ils +succombent dans l'épreuve.--Vient-il avec toutes ses troupes? + +LUCILIUS.--Elles comptent prendre cette nuit leurs quartiers dans +Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie entière, arrivent avec Cassius. + +(Une marche derrière le théâtre.) + +BRUTUS.--Écoutons, il approche. Marchons sans bruit à sa rencontre. + +(Entrent Cassius et des soldats.) + +CASSIUS.--Holà, halte! + +BRUTUS.--Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des files. + +(Derrière le théâtre.) + +Halte! halte! halte! + +CASSIUS _à Brutus_.--Mon noble frère, vous avez eu des torts envers moi. + +BRUTUS.--O dieux que j'atteste, jugez-moi.--Ai-je jamais eu des torts +envers mes ennemis? Comment donc voudrais-je avoir des torts envers mon +frère? + +CASSIUS.--Brutus, cette réserve cache des torts, et quand vous en +avez.... + +BRUTUS.--Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence. Je vous +connais bien. Ne nous querellons point ici sous les yeux de nos deux +armées qui ne devraient apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites +retirer vos soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez +vos griefs, et je vous écouterai. + +CASSIUS.--Pindarus, commande à nos chefs de conduire leurs troupes à +quelque distance. + +BRUTUS.--Donne le même ordre, Lucilius; et tant que durera notre +conférence, ne laisse personne approcher de la tente. Que Lucius et +Titinius en gardent l'entrée. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +L'intérieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius à une certaine +distance. + +_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS. + +CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en +ceci: vous avez condamné et noté Lucius Pella[43] pour s'être ici laissé +corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des +lettres que je vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais. + +[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus +_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_, +ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours +auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses +amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit +absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme +devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.] + +BRUTUS.--C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire pour une +pareille affaire. + +CASSIUS.--Dans le temps où nous sommes, il n'est pas à propos que la +plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences. + +BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que je vous le dise: +on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui +dépendent de vous, et de les vendre pour de l'or à des hommes sans +mérite. + +CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous êtes Brutus +lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours eût été +pour vous le dernier. + +BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le châtiment +est obligé de cacher sa tête. + +CASSIUS.--Le châtiment! + +BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars. +Le sang du grand César ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi +ceux qui portèrent la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût +poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons +frappé le premier homme de l'Univers que pour avoir protégé des voleurs, +nous souillerons aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous +vendrons la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs les plus élevés, +nous la vendrons pour cette poignée de vils métaux que peut contenir ma +main? J'aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un +pareil Romain. + +CASSIUS.--Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai +point: vous vous oubliez vous-même; vous me poussez à bout. Je suis un +soldat, moi, plus ancien que vous dans le métier, plus capable que vous +de faire des conditions. + +BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius. + +CASSIUS.--Je le suis. + +BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'êtes pas. + +CASSIUS.--Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez +à votre vie; ne me tentez pas davantage. + +BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance. + +CASSIUS.--Est-il possible? + +BRUTUS.--Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je obligé de laisser un +libre cours à votre fougueuse colère? Serai-je effrayé parce qu'un fou +me regarde? + +CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela? + +BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu'à ce que +votre coeur orgueilleux en éclate. Allez montrer à vos esclaves combien +vous êtes colérique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je +m'écarte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse +en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous +dévorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car +désormais je veux que vos accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me +faire rire. + +CASSIUS.--Quoi! nous en sommes là! + +BRUTUS.--Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, faites-le voir; +justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je +serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire à l'école des hommes +supérieurs. + +CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites +injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur. +Ai-je dit meilleur? + +BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe. + +CASSIUS.--César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter à ce point. + +BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi. + +CASSIUS.--Je n'eusse pas osé? + +BRUTUS.--Non. + +CASSIUS.--Quoi! pas osé le provoquer? + +BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé. + +CASSIUS.--Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais faire ce +qu'après je serais fâché d'avoir fait. + +BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait. +Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis +si solidement armé de ma probité, qu'elles passent près de moi comme le +vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé +demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; car moi, je ne +puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais +mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en +faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, de la +main durcie des paysans, leur misérable portion de vil métal. Je vous ai +envoyé demander de l'or pour payer mes légions; vous me l'avez refusé. +Cette action était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez +sordide pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire à ses +amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire en cendres. + +CASSIUS.--Je ne vous ai point refusé. + +BRUTUS.--Mais si. + +CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapporté ma réponse +n'était qu'un imbécile.--Brutus a déchiré mon coeur. Un ami devrait +supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes. + +BRUTUS.--Non, en vérité, tant que vous m'en faites ressentir l'effet. + +CASSIUS.--Vous ne m'aimez point. + +BRUTUS.--Je n'aime point vos défauts. + +CASSIUS.--De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais. + +BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils +aussi énormes que le haut Olympe. + +CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius +seul; Cassius est las du monde: haï d'un homme qu'il aime, insulté par +son frère, maltraité comme un esclave, tous ses défauts remarqués, +enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh! +mes larmes pourraient tant couler que d'anéantir mon courage. Tiens, +voilà mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus +précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un +Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur; +frappe comme tu frappais César, car je sais que, lors même que tu l'as +le plus haï, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius. + +BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand +vous voudrez, je vous en laisserai entière liberté. Faites ce que vous +voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius, +vous êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère comme le +caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparaître une rapide +étincelle, et aussitôt il est refroidi. + +CASSIUS.--Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir à son Brutus que +des sujets de gaieté et des occasions de rire quand il est triste et mal +disposé? + +BRUTUS.--Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé moi-même. + +CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main. + +BRUTUS.--Et aussi mon coeur. + +CASSIUS.--O Brutus! + +BRUTUS.--Eh bien! quoi? + +CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand +cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, me fait tout oublier? + +BRUTUS.--Oui, Cassius; et désormais quand vous vous emporterez contre +votre Brutus, il pensera que c'est votre mère qui gronde, et il vous +laissera faire. + +(Bruit derrière le théâtre.) + +LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les +généraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les +laisser seuls. + +LUCIUS (_derrière le théâtre_).--Vous ne pénétrerez point jusqu'à eux. + +LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Rien ne peut m'arrêter que la mort. + +(Entre le poëte.) + +CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il? + +LE POËTE.--Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous? +Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'être deux hommes tels que vous: +j'ai vu, soyez-en sûrs, plus d'années que vous[44]. + +[Note 44: Imitation de ce vers d'Homère: + +[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio]. + +Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus +Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en +son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec +discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée +affection.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.] + +CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers. + +BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici! + +CASSIUS.--Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière. + +BRUTUS.--J'apprendrai à me faire à ses manières quand il apprendra à +choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à l'armée de ces sots faiseurs de +vers? Hors d'ici, compagnon. + +CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en. + +(Le poëte sort.) + +(Entrent Lucilius et Titinius.) + +BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de préparer le +logement de leurs troupes pour cette nuit. + +CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec +vous Messala. + +(Lucilius et Titinius sortent.) + +BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin. + +CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de +colère. + +BRUTUS.--O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins. + +CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez +votre âme ouverte aux maux accidentels. + +BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45]. + +[Note 45: Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort +de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette +perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus +à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu +si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de +languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe +n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est +véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour +de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, _Vie de +Brutus_.] + +CASSIUS.--Ah! Porcia!-- + +BRUTUS.--Elle est morte. + +CASSIUS.--Comment ne m'avez-vous pas tué quand je vous ai tourmenté +ainsi? O perte sensible, insupportable!--De quelle maladie? + +BRUTUS.--De n'avoir pu soutenir mon absence, et du chagrin de voir +grossir à ce point les forces de Marc-Antoine et du jeune Octave; +car j'ai reçu cette nouvelle avec celle de sa mort: sa raison en fut +altérée; et dans l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu. + +CASSIUS.--Et elle en est morte? + +BRUTUS.--Elle en est morte. + +CASSIUS.--O dieux immortels! + +(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.) + +BRUTUS.--Ne me parle plus d'elle.--Donne-moi une coupe de vin.--Cassius, +j'ensevelis ici tout sentiment d'aigreur. + +(Il boit.) + +CASSIUS.--Mon coeur a soif de la noble coupe[46] qui va vous faire +raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin déborde: je ne puis trop +boire de l'amitié de Brutus. + +[Note 46: _My heart is thirsty for that noble pledge_. _Pledge_, coup +de vin destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule +usitée autrefois en français était: _Je bois à vous_, à quoi le convive +répondait: _Je vous pleige d'autant_.] + +(Rentre Titinius avec Messala.) + +BRUTUS.--Entre, Titinius.--Sois le bienvenu, brave Messala.--Maintenant +prenons place, serrons-nous autour de ce flambeau, et délibérons sur ce +que nous avons à faire. + +CASSIUS.--O Porcia, as-tu donc cessé de vivre? + +BRUTUS.--Cessez, je vous conjure.--Messala, ces lettres que j'ai reçues, +m'apprennent que le jeune Octave et Marc-Antoine viennent à nous avec +une puissante armée, et dirigent leur marche sur Philippes. + +MESSALA.--J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la même chose. + +BRUTUS.--Qu'y ajoute-t-on? + +MESSALA.--Que par des décrets de proscription et de mise hors la loi[47], +Octave, Antoine et Lépidus ont fait périr cent sénateurs. + +[Note 47: _Outlawry_.] + +BRUTUS.--En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les miennes +ne parlent que de soixante-dix sénateurs morts par l'effet de cette +proscription: Cicéron en est un. + +CASSIUS.--Cicéron en est? + +MESSALA.--Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de +proscription.--Brutus, avez-vous reçu des lettres de votre femme? + +BRUTUS.--Non, Messala. + +MESSALA.--Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien sur elle? + +BRUTUS.--Rien, Messala. + +MESSALA.--Cela me paraît étrange. + +BRUTUS.--Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous appris quelque chose +dans les vôtres? + +MESSALA.--Non, mon seigneur. + +BRUTUS.--Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité. + +MESSALA.--Supportez donc en Romain la vérité que je vous annonce. Il est +certain qu'elle est morte, et d'une manière étrange. + +BRUTUS.--Eh bien! adieu, Porcia.--Il nous faut mourir, Messala: c'est +pour avoir pensé qu'elle devait mourir un jour que j'ai la patience de +supporter aujourd'hui ce coup. + +MESSALA.--C'est ainsi que les grands hommes devraient toujours supporter +les grandes pertes. + +CASSIUS.--J'en ai là-dessus appris tout autant que vous, et cependant ma +nature ne pourrait jamais s'y soumettre de même. + +BRUTUS.--Soit.--A notre tâche qui est vivante.--Si nous marchions à +l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous? + +CASSIUS.--Je ne crois pas que ce fût bien fait. + +BRUTUS.--La raison? + +CASSIUS.--La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous cherche; par-là il +consumera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se nuira ainsi à +lui-même; tandis que nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous +trouverons pleins de repos, entiers et prêts à tout. + +BRUTUS.--De bonnes raisons doivent nécessairement céder à de meilleures. +Les peuples qui sont entre Philippes et ce camp ne sont contenus que +par une affection forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des +subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, complétera chez eux ses +troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et plein d'un nouveau courage, +avantages que nous lui interceptons si nous allons le rencontrer à +Philippes, tenant ces peuples sur nos derrières. + +CASSIUS.--Mon bon frère, écoutez-moi. + +BRUTUS.--Permettez; il faut de plus faire attention à ceci. Nous savons +à présent le compte de nos amis jusqu'au dernier. Nos légions sont +complètes; notre cause est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève; +tandis que nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes près de +décliner. Les affaires humaines ont leurs marées, qui, saisies au moment +du flux, conduisent à la fortune; l'occasion manquée, tout le voyage de +la vie se poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce moment, +la mer est pleine et nous sommes à flot: il faut prendre le courant +tandis qu'il nous est favorable, ou perdre toutes nos chances. + +CASSIUS.--Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous vous accompagnerons et +nous irons les trouver à Philippes. + +BRUTUS.--Les heures les plus profondes de la nuit sont insensiblement +arrivées sur notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité à +laquelle nous ne concéderons qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien +de plus à dire? + +CASSIUS.--Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin nous serons +prêts et en marche. + +(Entre Lucius.) + +BRUTUS.--Lucius, ma robe.--Adieu, digne Messala.--Bonne nuit, +Titinius.--Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos. + +CASSIUS.--O mon cher frère, elle a bien mal commencé, cette nuit.--Que +jamais semblable discorde ne se mette entre nos âmes! Ne le permets pas, +Brutus. + +BRUTUS.--Tout est bien. + +CASSIUS.--Bonne nuit, mon maître. + +BRUTUS.--Bonne nuit, mon bon frère. + +TITINIUS ET MESSALA.--Bonne nuit, Brutus, notre maître à tous. + +BRUTUS.--Adieu, tous. (_Cassius, Titinius et Messala se +retirent._--_Rentre Lucius, avec la robe de Brutus._)--Donne-moi cette +robe. Où est ton instrument? + +LUCIUS.--Ici dans la tente. + +BRUTUS.--Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre garçon, je ne t'en +fais point un reproche, tu es harassé de veilles. Appelle Claudius et +quelques autres de mes gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront +sur des coussins dans ma tente. + +LUCIUS.--Varron! Claudius! + +(Entrent Varron et Claudius.) + +VARRON.--Appelez-vous, mon seigneur? + +BRUTUS.--Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans ma tente: il est +possible que je vous éveille bientôt pour porter quelque message à mon +frère Cassius. + +VARRON.--Permettez-nous de rester debout, seigneur, et de veiller en +attendant vos ordres. + +BRUTUS.--Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, mes amis. +Il peut se faire que je change de pensée.--Vois, Lucius, voici le livre +que j'ai tant cherché; je l'avais mis dans la poche de ma robe. + +(Les serviteurs se couchent.) + +LUCIUS.--J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas donné, seigneur. + +BRUTUS.--Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à oublier.--Peux-tu +tenir ouverts un moment tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument +un air ou deux? + +LUCIUS.--Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir. + +BRUTUS.--J'en serai bien aise, mon garçon. Je te fatigue trop, mais tu +as bonne volonté. + +LUCIUS.--C'est mon devoir, seigneur. + +BRUTUS.--Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces. Je +sais qu'un jeune sang demande son temps de sommeil. + +LUCIUS.--J'ai dormi, mon seigneur. + +BRUTUS.--Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je ne te retiendrai +pas longtemps. Si je vis, je te ferai du bien. (_Musique accompagnée de +chant._) C'est un chant à endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis +donc ta massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air! Honnête +serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le tort de t'éveiller. +Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras ton instrument: je vais te +l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon.--Voyons, voyons; n'ai-je pas +plié le feuillet en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. (_ Il +s'assied_) Que ce flambeau éclaire mal! (_Entre l'ombre de Jules +César_.) Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse de mes yeux +qui produit cette horrible vision!--Il s'avance sur moi!--Es-tu quelque +chose? es-tu quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui glaces +mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, qu'es-tu? + +L'OMBRE DE CÉSAR.--Ton mauvais génie, Brutus. + +BRUTUS.--Pourquoi viens-tu? + +L'OMBRE DE CÉSAR.--Pour te dire que tu me verras à Philippes. + +BRUTUS.--A la bonne heure. Je te reverrai donc encore? + +L'OMBRE DE CÉSAR.--Oui, à Philippes. + +BRUTUS.--Eh bien! je te reverrai à Philippes. (_L'ombre disparaît.)_ +Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis: mauvais génie, j'aurais +voulu t'entretenir plus longtemps.--Garçon! Lucius! Varron! Claudius! +amis! éveillez-vous. Claudius! + +LUCIUS.--Il y a des cordes fausses, mon seigneur. + +BRUTUS.--Il croit être encore à son instrument.--Lucius, réveille-toi. + +LUCIUS.--Mon seigneur. + +BRUTUS.--Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser ce cri? + +LUCIUS.--Seigneur, je ne crois pas avoir crié. + +BRUTUS.--Oui, tu as crié.--As-tu vu quelque chose? + +LUCIUS.--Rien, mon seigneur. + +BRUTUS.--Rendors-toi, Lucius!--Allons, Claudius; et toi mon ami, +éveille-toi. + +VARRON.--Seigneur. + +CLAUDIUS.--Seigneur. + +BRUTUS.--Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous deux crié dans +votre sommeil? + +VARRON ET CLAUDIUS.--Nous, seigneur? + +BRUTUS.--Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose? + +VARRON.--Non, mon seigneur, je n'ai rien vu. + +CLAUDIUS.--Ni moi, mon seigneur. + +BRUTUS.--Allez, saluez de ma part mon frère Cassius: dites-lui qu'il +mette de bonne heure ses troupes en marche; nous le suivrons. + +VARRON ET CLAUDIUS.--Vous serez obéi, mon seigneur. + +(Ils sortent.) + +FIN DU QUATRIÈME ACTE. + + + + +ACTE CINQUIÈME + + + +SCÈNE I + + +Les plaines de Philippes. + +_Entrent_ ANTOINE, OCTAVE _et leur armée_ + +OCTAVE.--Vous le voyez, Antoine, l'événement a répondu à nos espérances. +Vous disiez que l'ennemi ne descendrait point en plaine, mais qu'il +tiendrait les collines et le haut pays. Le contraire arrive; leurs +armées sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer au +combat, et ils répondent avant que nous les ayons demandés. + +ANTOINE.--Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien pourquoi ils le +font. Ils consentiraient volontiers à se trouver ailleurs; c'est la peur +qui les fait descendre pour nous braver, s'imaginant par cette parade +nous donner une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont +aucun. + +(Entre un messager.) + +LE MESSAGER.--Préparez-vous, généraux: l'ennemi vient en belle +ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante de la bataille. Il faut à +l'instant faire quelques dispositions. + +ANTOINE.--Octave, menez au pas votre armée sur la gauche de la plaine. + +OCTAVE.--C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même la gauche. + +ANTOINE.--Pourquoi me contrecarrer dans un moment aussi critique? + +OCTAVE.--Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais je le veux ainsi. + +(Marche.--Tambour.--Entrent Brutus et Cassius, avec leur armée; Lucius, +Titinius, Messala et plusieurs autres.) + +BRUTUS.--Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer. + +CASSIUS.--Faites halte, Titinius; nous allons sortir des lignes pour +conférer avec eux. + +OCTAVE.--Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du combat? + +ANTOINE.--Non, César; nous attendrons leur attaque. Les généraux +voudraient s'aboucher un moment. + +OCTAVE.--Ne vous ébranlez point jusqu'au signal. + +BRUTUS.--Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai, compatriotes? + +OCTAVE.--Non que nous préférions les paroles, comme vous le faites. + +BRUTUS.--De bonnes paroles, Octave, valent mieux que de mauvais coups. + +ANTOINE.--En portant vos mauvais coups, Brutus, vous donnez de bonnes +paroles: témoin l'ouverture que vous avez faite dans le coeur de César, +en criant: «Salut et longue vie à César.» + +CASSIUS.--Antoine, la place où vous portez vos coups est encore +inconnue; mais pour vos paroles, elles vont dépouiller les abeilles +d'Hybla, et les laissent privées de miel. + +ANTOINE.--Mais non pas d'aiguillon. + +BRUTUS.--Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous leur avez dérobé +leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment vous avez soin de +menacer avant de frapper. + +ANTOINE.--Traîtres, vous n'en fîtes pas de même, quand de vos lâches +poignards vous vous blessâtes l'un l'autre dans les flancs de César: +vous lui montriez vos dents comme des singes, vous rampiez devant lui +comme des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous baisiez les +pieds de César; tandis que le détestable Casca, venant par derrière +comme un chien abâtardi, perça le cou de César. O flatteurs! + +CASSIUS.--Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius en avait été +cru, cette langue ne nous outragerait pas ainsi aujourd'hui. + +OCTAVE.--Finissons, allons au fait. Si le débat nous met en sueur, elle +coulera plus rouge au moment de la preuve.--Voyez, je tire l'épée +contre les conspirateurs: quand pensez-vous que l'épée rentrera dans +le fourreau? Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César +soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second César se soit +accumulé sur l'épée des traîtres. + +BRUTUS.--César, tu ne peux pas mourir de la main des traîtres, à moins +que tu ne les amènes avec toi. + +OCTAVE.--Je l'espère bien; je ne suis pas né pour mourir par l'épée de +Brutus. + +BRUTUS.--O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune homme, tu ne +pourrais périr d'une main plus honorable. + +CASSIUS.--Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur! l'associé d'un +farceur et d'un débauché! + +ANTOINE.--Toujours le vieux Cassius! + +OCTAVE.--Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi, traîtres! nous vous le +jetons par la face. Si vous osez combattre aujourd'hui, venez en plaine; +sinon, venez quand vous en aurez le coeur. + +(Octave et Antoine sortent avec leur armée.) + +CASSIUS.--Allons, vents, soufflez maintenant; vagues, enflez-vous, et +vogue la barque! La tempête est soulevée, et tout est à la merci du +hasard. + +BRUTUS.--Lucilius, écoutez un mot. + +LUCILIUS.--Mon seigneur. + +(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.) + +CASSIUS.--Messala. + +MESSALA.--Que veut mon général? + +CASSIUS.--Messala, ce jour est celui de ma naissance; ce même jour vit +naître Cassius. Donne-moi ta main, Messala: sois-moi témoin que c'est +malgré moi que je suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard +d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus attaché à la +secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui mes pensées ont changé, +et j'ajoute quelque foi aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre +marche depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur notre +enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant leur pâture de la +main de nos soldats, ils nous ont accompagnés jusqu'à ces champs de +Philippes. Ce matin ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place +une nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes; du haut des +airs ils fixent la vue sur nous, comme sur une proie déjà mourante, et, +nous couvrant de leur ombre, ils semblent former un dais fatal sous +lequel s'étend notre armée près de rendre l'âme. + +MESSALA.--Ne croyez point à tout cela. + +CASSIUS.--Je n'y crois que jusqu'à un certain point, car je me sens +plein d'ardeur, et déterminé à affronter avec constance tous les périls. + +BRUTUS.--Qu'il en soit ainsi, Lucilius. + +CASSIUS.--Maintenant, noble Brutus, que les dieux nous soient +aujourd'hui assez favorables pour que nous puissions, toujours amis, +conduire nos jours jusqu'à la vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours +quelque incertitude dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui +peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet instant est +le dernier où nous converserons ensemble: qu'avez-vous résolu de faire +alors? + +BRUTUS.--De me régler sur cette philosophie qui me fit blâmer Caton pour +s'être donné la mort à lui-même. Je ne puis m'empêcher de trouver qu'il +est lâche de prévenir ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le +terme assigné à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que +voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles qu'elles soient, qui +nous gouvernent ici-bas[48]. + +[Note 48: Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez +expérimenté ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un +discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort Caton +de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte licite ny +religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, de ne point +céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas constamment en gré tout ce +qui lui plaist nous envoyer, ainsi faire le restif et s'en retirer: +mais maintenant me trouvant au milieu du péril, je suis de toute autre +résolution, tellement que s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette +bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d'autres +esperances, ni tâcher à remettre sus de rechef autre équipage de guerre, +ains me délivreray des misères de ce monde, car je donnai aux ides de +mars ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et +glorieuse.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_. + +Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible +de mettre en action, renferme ici en une seule scène le changement que +plusieurs années ont opéré dans l'esprit de Brutus. C'est d'ailleurs une +explication donnée d'avance des raisons pour lesquelles Brutus ne se +tuera pas après la mort de Cassius et l'événement très-incertain de +la bataille. Il s'annonce comme déterminé à tout supporter avec +résignation, excepté le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis +à un homme d'honneur de se soumettre, la honte d'être mené en triomphe. +Cette intention de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui +ont multiplié les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.] + +CASSIUS.--Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, vous consentez à +être conduit en triomphe à travers les rues de Rome? + +BRUTUS.--Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain, que jamais +Brutus soit conduit enchaîné à Rome; il porte un coeur trop grand. Il +faut que ce jour même consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et +je ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous donc notre +éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais adieu, Cassius. Si nous nous +revoyons, eh bien! ce sera avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison +de nous dire adieu. + +CASSIUS.--Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si nous nous +revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un sourire; sinon, tu as dit +vrai, nous aurons eu raison de nous dire adieu. + +BRUTUS.--Allons, en marche.--Oh! si l'on pouvait connaître la fin des +événements de ce jour avant le moment qui doit l'amener. Mais il suffit, +le jour finira; et alors nous le saurons.--Allons, ho! partons. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE II + + +Toujours près de Philippes.--Le champ de bataille.--Une alarme. + +_Entrent_ BRUTUS ET MESSALA. + +BRUTUS _vivement_.--A cheval, à cheval, Messala! cours, remets ces +billets aux légions de l'autre aile. (_Une vive alarme._) Qu'elles +donnent à la fois; car je vois que l'aile d'Octave va mollement: un +choc soudain la culbutera. Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes +ensemble! + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE III + + +Toujours près de Philippes.--Une autre partie du champ de bataille.--Une +alarme. + +_Entrent_ CASSIUS ET TITINIUS. + +CASSIUS.--Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches fuient. Je me suis +fait l'ennemi de mes propres soldats: cette enseigne que voilà, je l'ai +vue tourner en arrière; j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa +main. + +TITINIUS.--O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. Se voyant +quelque avantage sur Octave, il s'y est abandonné avec trop d'ardeur; +ses soldats se sont livrés au pillage, tandis qu'Antoine nous +enveloppait tous. + +PINDARUS.--Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: Marc-Antoine est +dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; noble Cassius, fuyez au loin. + +CASSIUS.--Cette colline est assez loin.--Vois, vois, Titinius: est-ce +dans mes tentes que j'aperçois cette flamme? + +TITINIUS.--Ce sont elles, mon seigneur. + +CASSIUS.--Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, et enfonce-lui les +éperons dans les flancs jusqu'à ce que tu sois arrivé à ces troupes +là-bas, et de là ici: que je puisse être assuré si ces troupes sont +amies ou ennemies. + +TITINIUS.--Je serai de retour ici dans l'espace d'une pensée. + +(Il sort.) + +CASSIUS.--Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: ma vue fut +toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, et dis-moi ce que tu +remarques sur le champ de bataille. (_Pindarus sort_.) Ce jour fut le +premier où je respirai: le temps a décrit son cercle, et je finirai +au point où j'ai commencé: le cours de ma vie est révolu.--Eh bien! +dis-moi, quelles nouvelles? + +PINDARUS, _de la hauteur_.--Oh! mon seigneur! + +CASSIUS.--Quelles nouvelles? + +PINDARUS.--Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui le poursuit +à toute bride.--Cependant il galope encore.--Les voilà près de +l'atteindre.--Maintenant Titinius.... maintenant quelques-uns mettent +pied à terre.--Oh! il met pied à terre aussi.--Il est pris!--Écoutez, +ils poussent un cri de joie. + +(On entend des cris lointains.) + +CASSIUS.--Descends, ne regarde pas davantage.--O lâche que je suis, +de vivre assez longtemps pour voir mon fidèle ami pris sous mes yeux! +(_Entre Pindarus._) Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les +Parthes, et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose +que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant remplis +ton serment. De ce moment sois libre; prends cette fidèle épée qui se +plongea dans les flancs de César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête +point à me répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai +couvert mon visage comme je le fais en ce moment, toi, dirige le +fer.--César, tu es vengé avec la même épée qui te donna la mort. + +(Il meurt.) + +PINDARUS.--Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma volonté, je +n'eusse pas voulu le devenir ainsi.--O Cassius! Pindarus fuira si loin +de ces contrées que jamais Romain ne pourra le reconnaître. + +(Il sort.) + +(Rentrent Titinius et Messala.) + +MESSALA.--Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave est renversé +par l'effort du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par +Antoine. + +TITINIUS.--Ces nouvelles vont bien consoler Cassius. + +MESSALA.--Où l'avez-vous laissé? + +TITINIUS.--Tout désespéré, avec son esclave Pindarus, ici, sur cette +colline. + +MESSALA.--N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe? + +TITINIUS.--Il n'est pas couché comme un homme vivant.--Oh! mon coeur +frémit! + +MESSALA.--N'est-ce pas lui? + +TITINIUS.--Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! O soleil +couchant, de même que tu descends dans la nuit au milieu de tes rayons +rougeâtres, de même le jour de Cassius s'est couché rougi de sang. Le +soleil de Rome est couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les +vapeurs de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est la crainte +que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette action. + +MESSALA.--C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a conduit à cette +action. O détestable erreur, fille de la mélancolie, pourquoi montres-tu +à la vive imagination des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si +promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse naissance; mais +tu donnes la mort à la mère qui t'engendra. + +TITINIUS.--Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu? + +MESSALA,--Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant du noble +Brutus, foudroyer son oreille de cette nouvelle. Je puis bien dire +foudroyer, car l'acier perçant et les flèches empoisonnées seraient +aussi bien reçues de Brutus que le récit de ce que nous venons de voir. + +TITINIUS.--Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je chercherai +Pindarus. (_Messala sort_.) Pourquoi m'avais-tu envoyé loin de toi, +brave Cassius? N'ai-je pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon +front cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? n'as-tu +pas entendu leurs acclamations? Hélas! tu as mal interprété toutes ces +choses. Mais attends, reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus +me recommanda de te la donner; je veux accomplir son ordre.--Viens, +approche, Brutus, et vois ce qu'était pour moi Galus Cassius.--Vous me +le permettez, grands dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens, +épée de Cassius, et trouve le coeur de Titinius. + +(Il meurt.) + +(Une alarme.--Rentre Messala, avec Brutus, le jeune Caton, Straton, +Volumnius et Lucilius.) + +BRUTUS.--Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala? + +MESSALA.--Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui. + +BRUTUS.--Le visage de Titinius est tourné vers le ciel! + +CATON.--Il s'est tué! + +BRUTUS.--O Jules César, tu es puissant encore! ton ombre se promène sur +la terre, et tourne nos épées contre nos propres entrailles. + +(Bruit d'alarme éloigné.) + +CATON.--Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné Cassius mort? + +BRUTUS.--Est-il encore au monde deux Romains semblables à ceux-là? Toi +le dernier de tous les Romains, adieu, repose en paix: il est impossible +que jamais Rome enfante ton égal.--Amis, je dois plus de larmes à cet +homme mort que vous ne me verrez lui en donner.--J'en trouverai le +temps, Cassius, j'en trouverai le temps!--Venez donc, et faites porter +ce corps à Thasos. Ses obsèques ne se feront point dans notre camp; +elles pourraient nous abattre.--Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune +Caton: retournons au champ de bataille. Labéon, Flavius, faites avancer +nos lignes. La troisième heure finit: avant la nuit, Romains, nous +tenterons encore la fortune dans un nouveau combat[49]. + +(Ils sortent.) + +[Note 49: Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que +Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes où +les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.] + + + +SCÈNE IV + + +Une autre partie du champ de bataille. + +UNE MÊLÉE--_Entrent en combattant des soldats des deux armées; puis_ +BRUTUS, CATON, LUCILIUS, _et plusieurs autres._ + +BRUTUS.--Encore, compatriotes! oh! tenez encore un moment. + +CATON.--Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre? Je veux proclamer +mon nom dans tout le champ de bataille.--Je suis le fils de Marcus +Caton, l'ennemi des tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils +de Marcus Gaton. + +(Il charge l'ennemi.) + +BRUTUS.--Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami de mon pays: +connaissez-moi pour Brutus. + +(Il sort en chargeant l'ennemi.--Le jeune Caton est accablé par le +nombre et tombe.) + +LUCILIUS.--O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh bien! tu meurs +aussi courageusement que Titinius; tu mérites qu'on t'honore comme le +fils de Caton. + +PREMIER SOLDAT.--Cède, ou tu meurs. + +LUCILIUS.--Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, prends tout cet +or pour me tuer à l'instant. (_Il lui présente de l'or)._ Tue Brutus, et +deviens fameux par sa mort. + +PREMIER SOLDAT.--Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre prisonnier. + +SECOND SOLDAT.--Place, place. Dites à Antoine que Brutus est pris. + +PREMIER SOLDAT.--C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le général +vient. (_Entre Antoine_). Brutus est pris, Brutus est pris, mon +seigneur. + +ANTOINE.--Où est-il? + +LUCILIUS.--En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en sûreté. Jamais, +j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne prendra vivant le noble Brutus. +Les dieux le préservent d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le +trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à Brutus, +semblable à lui-même. + +ANTOINE.--Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous assure que je ne +regarde pas cette prise comme moins importante. Ayez soin qu'il ne +soit fait aucun mal à cet homme; traitez-le avec toute sorte d'égards. +J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. Avancez, +voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à la tente d'Octave nous +rendre compte de ce qui est arrivé. + +(Ils sortent.) + + + +SCÈNE V + + +Une partie de la plaine. + +_Entrent_ BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON ET VOLUMNIUS. + +BRUTUS.--Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous sur ce rocher. + +CLITUS.--Statilius a montré au loin sa torche allumée: cependant, mon +seigneur, il ne revient point; il est captif ou tué. + +BRUTUS.--Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est l'action +appropriée au moment. Écoute, Clitus. + +(Il lui parle à l'oreille.) + +CLITUS.--Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier. + +BRUTUS.--Silence donc, pas de paroles. + +CLITUS.--J'aimerais mieux me tuer moi-même. + +BRUTUS--Dardanius, écoute. + +(Il lui parle bas.) + +DARDANIUS.--Moi! commettre une pareille action? + +CLITUS.--O Dardanius! + +DARDANIUS.--O Clitus! + +CLITUS.--Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite? + +DARDANIUS.--De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui médite. + +CLITUS.--Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, qu'il déborde +jusque par ses yeux. + +BRUTUS.--Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute. + +VOLUMNIUS.--Que veut mon maître? + +BRUTUS.--Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue la nuit à deux +reprises différentes, une fois à Sardes, et la nuit dernière ici, dans +les champs de Philippes. Je sais que mon heure est venue. + +VOLUMNIUS.--Non, seigneur, non. + +BRUTUS.--Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu vois ce monde, +Volumnius, et comment tout s'y passe. Nos ennemis nous ont battu, +jusqu'au bord de l'abîme. Il est plus noble de nous y lancer nous-mêmes, +que d'hésiter jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais +que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de cette vieille amitié qui +nous unit, tiens, je t'en prie, la poignée de mon épée, tandis que je me +jetterai sur le fer. + +VOLUMNIUS.--Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur. + +(Une nouvelle alarme.) + +CLITUS.--Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un instant à perdre. + +BRUTUS.--Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.--Straton, tu es resté +tout ce temps endormi: adieu, toi aussi, Straton.--Compatriotes, mon +coeur se réjouit parce que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme +qui ne me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de +désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile +conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la langue de Brutus a presque +terminé l'histoire de sa vie. La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes +membres, qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent +le repos. (_Alarme._--_Cris derrière le théâtre._) Fuyez, fuyez, fuyez. + +CLITUS.--Fuyez, mon seigneur, fuyez. + +BRUTUS.--Pars, je vais te suivre.--(_Sortent Clitus, Dardanius et +Volumnius_). Straton, je t'en prie, reste auprès de ton maître. Tu es +un homme plein d'attachement, ta vie n'a point été sans honneur: prends +donc mon épée, et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai +dessus. Veux-tu, Straton? + +STRATON.--Auparavant, donnez-moi votre main. Mon maître, adieu! + +BRUTUS.--Adieu, bon Straton.--César, maintenant apaise-toi: je ne te +tuai pas la moitié d'aussi bon coeur. + +(Il se précipite sur son épée, et meurt.) + +(Une alarme.--Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et leur armée; +Messala et Lucius.) + +OCTAVE, _regardant Straton_.--Quel est cet homme? + +MESSALA.--Il appartient à mon général.--Straton, où est ton maître? + +STRATON.--Hors des chaînes que vous portez, Messala. Les vainqueurs +n'ont plus que le pouvoir de le réduire en cendres. Brutus seul a +triomphé de Brutus, et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa mort. + +LUCILIUS.--Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.--Je te rends +grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius disait la vérité. + +OCTAVE.--Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens auprès de +moi.--Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie? + +STRATON.--Oui, si Messala veut vous répondre de moi. + +OCTAVE.--Fais-le, Messala. + +MESSALA.--Comment est mort mon général, Straton? + +STRATON.--J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer. + +MESSALA.--Octave, prends donc à ta suite celui qui a rendu le dernier +service à mon maître. + +ANTOINE.--Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux tous. Tous les +conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce qu'ils ont fait que par +jalousie du grand César: lui seul entra dans leur ligue par un principe +vertueux et de bien public. Sa vie fut douce; les éléments de son être +étaient si heureusement combinés, que la nature put se lever et dire à +l'Univers: _C'était un homme_[50]. + +OCTAVE.--Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres que mérite sa +vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environné de tous +les honneurs qui conviennent à un soldat. Rappelons l'armée sous les +tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journée. + +(Ils sortent.) + +[Note 50: Plutarque rapporte dans la _Vie d'Antoine_ que celui-ci +ayant trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais +ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à l'un +de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et depuis +ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler la cotte +d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et +qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés pour ses +funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït mourir.»] + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR *** + +***** This file should be named 15847-8.txt or 15847-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15847/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jules César + +Author: William Shakespeare + +Release Date: May 17, 2005 [EBook #15847] +[Date last updated: June 1, 2005] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR *** + + + + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Note du transcripteur. +<p>=================================================================</p> +<p>Ce document est tiré de:</p><br> + +<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p> +<p>SHAKSPEARE</p><br> + +<p>TRADUCTION DE</p> +<p>M. GUIZOT</p><br> + +<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p> +<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p> +<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br> + +<p>Volume 2</p> +<p>Jules César.</p> +<p>Cléopâtre.—Macbeth.—Les Méprises.</p> +<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br> + +<p class="i2">PARIS</p> +<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p> +<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p> +<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br> + +<p>1864</p> + + +<p>=================================================================</p> + </div> </div> + +<br><br><br> + +<h1>JULES CÉSAR</h1> +<br> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br><br> + +<h3>NOTICE SUR JULES CESAR</h3> + + +<p>Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier +rang, <i>Jules César</i> est celle dont les commentateurs ont parlé le +plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire: +«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et +on y a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus +et de Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement +agité, et en la comparant à quelques autres ouvrages de +Shakspeare, il me semble qu'on la peut trouver assez froide et peu +propre à émouvoir.»</p> + +<p>C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger +Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions +qu'il a pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec +celles qu'il produira dans un autre sujet et un autre genre, comme +s'il ne possédait qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer +dans chaque occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. +Ce génie vaste et vrai veut être mesuré sur une échelle plus large; +c'est à la nature, c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, +dans chaque cas particulier, c'est entre la portion du monde et de la +nature qu'il a dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se +doit établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus +les mêmes impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de +Roméo et Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et +sait tirer de chacun les impressions qui en découlent naturellement, +et les effets distincts et originaux qu'il doit produire.</p> + +<p>Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson, +moins touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion, +de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des inclinations +personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées et +ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur laquelle +se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre absolument +différent. Il est des esprits formés de telle sorte que Corneille +leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se sentira plus +troublée, plus agitée à <i>Mérope</i> qu'à <i>Zaïre</i>. L'esprit de Johnson, plus +droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à l'intelligence des +intérêts et des passions qui agitent la moyenne région de la vie, mais +il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans effort et sans distraction +une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson n'était pas +d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même à cette +époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa littérature +de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne pouvait +cependant échapper entièrement à cette disposition générale des +esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour +ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc +des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres +objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs individuelles +de la vie, les orages du coeur et les déchirements des passions. +Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en transportant +sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se glorifiait +à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour, n'a pas cru +cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt pathétique +qui résulte du combat douloureux des devoirs et des affections. Dans +cette grande lutte des derniers élans d'une liberté mourante contre un +despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui donner la première +place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui fournir le genre d'émotions +dont il avait besoin; et c'est de la situation, réelle ou prétendue, +de Brutus placé entre son père et sa patrie, que Voltaire a fait +le fond et le ressort de sa tragédie.</p> + +<p>Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus; +on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage <i>Marcus Brutus</i> +plutôt que <i>Jules César</i>. Mais si Brutus est le héros de la pièce, César +sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe l'avant-scène; +l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer remplissent +toute la première moitié du drame; l'autre moitié est consacrée au +souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit Antoine, l'ombre +de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas laisser méconnaître +son empire, c'est encore cette ombre qui, aux plaines de Sardes +et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais génie.</p> + +<p>Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande +catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de +sa pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté +Brutus que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet +de la tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le +caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique +de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie, +éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de l'individu. +Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas commencé; +après la mort de Brutus, elle finit.</p> + +<p>C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare +a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable +dans cette peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su +faire une oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque +tout aussi vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a +prêtées que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur, +toujours occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience +sévère aux premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette +fermeté calme et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette +sensibilité profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans +la rigueur des plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne +disparaît pas un seul instant au milieu des plus cruels offices de la +vertu, ce caractère de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous +présente, marche vivant et toujours semblable à lui-même à travers +les différentes scènes de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne +pouvons douter qu'il n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.</p> + +<p>Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des critiques +de Shakspeare sur la tragédie de <i>Jules César</i>. Ils n'y pouvaient +rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui nous saisissent +dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des sujets +modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme aux +idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de notre +esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus originales +pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en +elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement +empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement +sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, +entre les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la +hauteur à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il +n'a songé qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans +une sphère inférieure, les autres personnages reprennent un peu la +liberté de leur caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection +que le devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer +autour d'eux avec moins de respect, et se permettre de leur imposer +quelques-unes des formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius +comparant avec dédain la force corporelle de César à la sienne, et +parcourant la nuit les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir +cette fièvre de danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus +à un compagnon de Canut ou de Harold qu'à un Romain du temps +de César; mais cette teinte barbare jette, sur les irrégularités du caractère +de Cassius, un intérêt qui ne naîtrait peut-être pas aussi vif +de la ressemblance historique. M. Schlegel, dont les jugements sur +Shakspeare méritent toujours beaucoup de considération, me semble +cependant tomber dans une légère erreur lorsqu'il remarque que «le +poëte a indiqué avec finesse la supériorité que donnaient à Cassius +une volonté plus forte et des vues plus justes sur les événements.» +Je pense au contraire que l'art admirable de Shakspeare consiste, dans +cette pièce, à conserver au principal personnage toute sa supériorité, +même lorsqu'il se trompe, et à la faire ressortir par ce fait même qu'il +se trompe et que néanmoins on lui défère, que la raison des autres +cède avec confiance à l'erreur de Brutus. Brutus va jusqu'à se donner +un tort; dans la scène de la querelle avec Cassius, vaincu un moment +par une effroyable et secrète douleur, il oublie la modération +qui lui convient; enfin Brutus a tort une fois, et c'est Cassius qui +s'humilie, car en effet Brutus est demeuré plus grand que lui.</p> + +<p>Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de +cette jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle, +sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient +que par le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin +d'être secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer +dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les +écrase; Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état +de l'âme du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je +l'avoue, ne me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble +même, au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces +formes d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers +ceux qu'il opprime.</p> + +<p>Le ton du <i>Jules César</i> est plus généralement soutenu que celui de +la plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le +rôle de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où +il se laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter +le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que +très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours de +Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de +l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus passionné, +et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est cependant +également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un +modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut +gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme, +au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme +comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et +intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un +peuple libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du +peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des applaudissements +qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle, c'était +là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose d'extrêmement +comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.</p> + +<p>L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après +la victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus, +ce qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.</p> + +<p>On a en anglais une autre tragédie de <i>Jules César</i> composée par +lord Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années +avant que Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare +pourrait bien avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la +mort de César, que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard +Eedes, célèbre de son temps comme poëte tragique, avait fait en latin +une pièce sur le même sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a +pas été retrouvée, non plus qu'une pièce anglaise intitulée <i>The history +of Cæsar and Pompey</i>, antérieure à l'année 1579. On imprima à +Londres, en 1607, une pièce intitulée <i>The tragédie of Cæsar and +Pompey, or Cæsar's revenge</i>. Cette pièce, qui comprend depuis la +bataille de Pharsale jusqu'à celle de Philippes inclusivement, avait +été représentée sur un théâtre particulier, par quelques étudiants +d'Oxford; on suppose qu'elle fut imprimée à l'occasion de la représentation +et du succès de celle de Shakspeare, que la chronologie de +M. Malone rapporte à cette même année 1607.</p> + +<p>Le <i>Jules César</i> a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, +sous le titre de <i>Julius Cæsar, with the death of Brutus</i>, imprimé à +Londres en 1719.</p> + +<p>Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie +qu'il a séparée en deux parties, la première sous le titre de <i>Julius +Cæsar,</i> avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde +sous le titre de <i>Marcus Brutus</i>, avec un prologue et deux choeurs; +toutes deux imprimées en 1722.</p> +<br><br><br> + + +<h1>JULES CÉSAR</h1> + +<h3>TRAGÉDIE</h3> +<br><br> + +<p><b>PERSONNAGES</b></p> + +<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary=""> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 10%;"> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 35%;"> +JULES CÉSAR.<br><br> +OCTAVE CÉSAR,<br> +MARC-ANTOINE,<br> +M.EMILIUS LEPIDUS,<br><br> +PUBLIUS,<br> +POPILIUS LÉNA,<br> +CICERON.<br><br> +BRUTUS,<br> +CASSIUS,<br> +CASCA,<br> +TREBONIUS,<br> +LIGARIUS,<br> +DECIUS BRUTUS,<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a><br> +METELLUS CIMBER,<br> +CINNA.<br><br> +FLAVIUS,<br> +MARULLUS,<br><br> +LUCILIUS,<br> +TITINIUS,<br> +MESSALA,<br> +Le jeune CATON,<br> +VOLUMNIUS,<br><br> +ARTEMIDORE, sophiste ou<br> +rhéteur de Guide.<br><br> +Un devin.<br> +CINNA, poète.<br> +Un autre Poète.<br><br> +VARRON,<br> +CLITUS,<br> +CLAUDIUS,<br> +STRATON,<br> +LUCIUS,<br> +DARDANIUS,<br><br> +PINDARUS, esclave de Cassius.<br> +CALPHURNIA, femme de César.<br> +PORCIA, femme de Brutus.<br> +SÉNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE.<br> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 10%;"> +<br><br> +)<br> +)<br> +)<br><br> +)<br> +)<br> +)<br><br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br><br> +)<br> +)<br><br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br><br> +<br><br> +<br> +<br> +<br><br><br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br> +)<br><br> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 35%;"> +<br><br> +triumvirs<br> +ap. la mort<br> +de César.<br><br> +<br> +sénateurs<br> +<br><br> +<br> +<br> +<br> +conjurés<br> +contre<br> +Jules César.<br> +<br> +<br><br> +<br> +tribuns du peuple.<br><br> +<br> +<br> +amis de Brutus<br> +et de Cassius.<br> +<br><br> +<br><br> +<br> +<br> +<br><br><br> +<br> +serviteurs de Brutus<br> +ou Romains attachés<br> +à lui.<br> +<br> +<br><br> + + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 10%;"> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> +<br> + +<p class="stage1">La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome,<br> +ensuite à Sardes et près de Philippes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Ce conjuré s'appelait non pas <i>Décius</i>, mais <i>Décimus Brutus</i> +surnommé <i>Albinus</i>. C'est de lui que Plutarque dit, dans la Vie de +Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût autrement +homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais +parce qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de +serfs escrimans à oultrance qu'il nourrissoit pour donner au +peuple le passe-temps de les voir combattre; joint aussi qu'il +avoit crédit alentour de César.» Il dit ailleurs que César avait +tant de confiance en ce Décimus Brutus qu'il l'avait nommé son +second héritier. Ce fut lui qui, le jour de sa mort, alla le chercher +et le décida à se rendre au sénat, malgré Calphurnia et les augures.</blockquote> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE PREMIER</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> +<p class="stage1">Rome.—Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS ET MARULLUS, <i>et une multitude de +citoyens des basses classes</i>.</p> + +<p>FLAVIUS.—Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez +vous. Est-ce aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas +que vous autres artisans vous ne devez circuler dans les +rues les jours ouvrables qu'avec les signes de votre profession?—Parle, +quel est ton métier?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Moi, monsieur? charpentier.</p> + +<p>MARULLUS.—Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que +fais-tu ici avec ton habit des jours de fêtes?—Et vous, +s'il vous plaît, quel est votre métier?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Pour dire vrai, monsieur, en fait +d'ouvrage fin, je ne suis pas autre chose que comme qui +dirait un savetier.</p> + +<p>MARULLUS.—Mais quel est ton métier? Réponds-moi +tout de suite.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Un métier, monsieur, que je crois +pouvoir faire en sûreté de conscience: je remets en état +les âmes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> qui ne valent rien.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Soals</i>, semelles; dans l'ancienne édition, <i>souls</i>, âmes. Ces +deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule +la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions +subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait +que son métier est de raccommoder les mauvaises semelles; +<i>bad soals</i>, il serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ. +Le mot <i>souls</i> m'aurait donc paru plus convenable à laisser +dans le texte. Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un +bonheur qui n'est pas commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, +que, dans l'argot du cordonnier, une partie de la botte s'appelle +<i>âme</i>; ce qui a donné le moyen de rendre ce jeu de mots +avec une fidélité qu'il n'est pas possible de promettre toujours.</blockquote> + +<p>MARULLUS.—Quel est ton métier, maraud, mauvais +drôle, ton métier?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Monsieur, je vous en prie, que je +ne vous fasse pas ainsi sortir de votre caractère<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Cependant, +si vous en sortiez par quelque bout, monsieur, je +pourrais vous remettre en état.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Be not out with me, yet if you be out</i>.—<i>To be out</i> signifie +également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement déchiré.</blockquote> + +<p>MARULLUS.—Qu'entends-tu par là? Me remettre en état, +insolent?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Sans difficulté, monsieur, vous <i>resaveter.</i></p> + +<p>MARULLUS.—Tu es donc savetier? L'es-tu?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Bien vrai, monsieur, je n'ai pour +vivre que mon alêne. Je n'entre pas, moi, dans les affaires +de commerce, dans les affaires de femmes; je +n'entre qu'avec mon alêne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> Au fait, monsieur, je suis +un chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque +perdus, je les recouvre <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>; et on a vu bien des gens, je +dis des meilleurs qui aient jamais marché sur peau de +bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma façon<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters, but +with awl, with all</i> ou <i>withal</i>, jeu de mots qu'on n'a pu rendre, +mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère +du personnage.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>When they are in great danger I recover them. Recover</i>, recouvrir, +<i>recover</i>, guérir, sauver, recouvrer.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a faite +Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant +donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes +de ses nombreuses inexactitudes.</blockquote> + +<p>FLAVIUS.—Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique +aujourd'hui? pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir +les rues?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Vraiment, monsieur, pour user leurs +souliers, afin de me procurer plus d'ouvrage.—Mais sérieusement, +monsieur, nous nous sommes mis en fête +pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.</p> + +<p>MARULLUS.—Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes +vient-il vous rapporter? Quels nouveaux tributaires +le suivent à Rome pour orner, enchaînés, les roues de son +char? Bûches, pierres que vous êtes, vous êtes pires +que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants +de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des +fois, bien souvent, n'êtes-vous pas montés sur les murailles +et les créneaux, sur les fenêtres et les tours, jusque +sur le haut des cheminées, vos enfants dans vos bras; et +là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le long +du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de +Rome; et de si loin que vous voyiez paraître son char, +le cri universel de vos acclamations ne faisait-il pas trembler +le Tibre au plus profond de son lit, de l'écho de vos +voix répété sous ses rivages caverneux? Et aujourd'hui +vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez +ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez +de fleurs le passage de l'homme qui vient à vous triomphant +du sang de Pompée!<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.—Allez-vous-en.—Courez à +vos maisons, tombez à genoux, priez les dieux de suspendre +l'inévitable fléau près d'éclater sur cette ingratitude.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p> Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants de +Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher +d'une victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença +à indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce +triomphe le jour de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit +la couronne à César, ce qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il +fait de même des Lupercales la veille des ides de mars, quoique +les Lupercales se célébrassent vers le milieu de février et que +les ides fussent le 15 mars.</p> + +<p>Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César +triomphait de la bataille de Pharsale.</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,</p> +<p>Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>FLAVIUS.—Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier +votre faute, assemblez tous les pauvres gens de votre +sorte, conduisez-les au bord du Tibre; et là, pleurez dans +son canal tout ce que vous avez de larmes, jusqu'à ce que +ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours, caressent +le point le plus élevé de son rivage. <i>(Les citoyens +sortent.)</i> Voyez si cette matière grossière n'a pas été +émue: ils disparaissent la langue enchaînée par le +sentiment de leur tort.—Vous, descendez cette rue qui +mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin. Dépouillez +les statues si vous les trouvez parées d'ornements +de fête.</p> + +<p>MARULLUS.—Le pouvons-nous? Vous savez que c'est +aujourd'hui la fête des Lupercales.</p> + +<p>FLAVIUS.—N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue +porte les trophées de César<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. Je vais parcourir ces +quartiers et chasser le peuple des rues; faites-en de +même partout où vous le trouverez attroupé. Ces plumes +naissantes arrachées de l'aile de César ne le laisseront +voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son +essor, il s'élèverait trop haut pour être vu des hommes, +et nous tiendrait tous dans un servile effroi.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne +eût été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses +statues non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes +dont quelques-unes avaient été couronnées.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une place publique.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent en procession et avec la musique</i> CÉSAR, ANTOINE<br> +<i>préparé pour la course;</i> CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS,<br> +CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS, CASCA.—Ils<br> +sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve<br> +un devin.</p> + + +<p>CÉSAR.—Calphurnia!</p> + +<p>CASCA.—Holà! silence! César parle<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(La musique cesse.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Voltaire, <i>paix, messieurs</i>; le mot <i>messieurs</i>, qu'il attribue ici à +César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire traduit aussi +constamment le <i>my lord</i> par <i>mylord</i>, qui n'en est point la traduction. +<i>Mylord</i> n'est qu'une application particulière que les Anglais +font du mot de <i>lord</i> à la dignité de pair, et qui n'affecte en +rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à +exprimer toutes les sortes de dominations et de dignités, en +sorte qu'à moins qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il +doit être traduit, comme tous les autres mots de la langue, par un +équivalent français.</blockquote> + +<p>CÉSAR.—Calphurnia!</p> + +<p>CALPHURNIA.—Me voici, mon seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, +quand il courra.—Antoine!</p> + +<p>ANTOINE.—César, mon seigneur.</p> + +<p>CÉSAR.—N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher +Calphurnia; car nos anciens disent que les femmes infécondes, +en se faisant toucher dans cette sainte course, +secouent la malédiction qui les rendait stériles.</p> + +<p>ANTOINE.—Je m'en souviendrai. Quand César dit: +<i>Faites cela</i>, cela est fait.</p> + +<p>CÉSAR.—Partez, et n'omettez aucune cérémonie.</p> + +<p class="stage1">(Musique.)</p> + +<p>LE DEVIN.—César!</p> + +<p>CÉSAR.—Ha! qui m'appelle?</p> + +<p>CASCA, <span class="stage2"><i>s'adressant à ceux qui l'environnent.</i></span>—Commandez +que tout bruit cesse. Encore une fois, silence!</p> + +<p class="stage1">(La musique s'arrête.)</p> + +<p>CÉSAR.—Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? +J'entends une voix, plus perçante que tous les instruments +de musique crier <i>César!</i> Parle, César se tourne +pour entendre.</p> + +<p>LE DEVIN.—Prends garde aux ides de mars.</p> + +<p>CÉSAR.—Quel est cet homme?</p> + +<p>BRUTUS.—Un devin qui vous avertit de prendre garde +aux ides de mars.</p> + +<p>CÉSAR.—Amenez-le devant moi, que je voie son visage.</p> + +<p>CASCA.—Mon ami, sors de la foule, regarde César.</p> + +<p>CÉSAR.—Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.</p> + +<p>LE DEVIN.—Prends garde aux ides de mars.</p> + +<p>CÉSAR.—C'est un visionnaire; laissons-le, passons.</p> + +<p class="stage1">(Les musiciens exécutent un morceau.)</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)</p> + +<p>CASSIUS.—Irez-vous voir l'ordre de la course?</p> + +<p>BRUTUS.—Moi? non.</p> + +<p>CASSIUS.—Je vous en prie, allez-y.</p> + +<p>BRUTUS.—Je ne suis point un homme de divertissements; +je n'ai pas tout à fait la vivacité d'Antoine. Que +je ne vous empêche pas, Cassius, de suivre votre intention; +je vais vous laisser.</p> + +<p>CASSIUS.—Brutus, je vous observe depuis quelque +temps: je ne reçois plus de vos yeux ces regards de +douceur, ces signes d'affection que j'avais coutume d'en +recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous aime, +une conduite trop froide et trop peu cordiale.</p> + +<p>BRUTUS.—Ne vous y trompez point, Cassius: si mon +regard s'est voilé, ce trouble de mon maintien ne +porte que sur moi-même. Je suis tourmenté depuis +quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées +qui ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque +bizarrerie à mes manières: mais que mes bons amis, +au nombre desquels je vous compte, Cassius, n'en soient +donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans cette négligence, +sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec +lui-même, oublie de donner aux autres des témoignages +de son amitié<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Traduction de Voltaire: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,</p> +<p>Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;</p> +<p>Ils me regardent seul et non pas mes amis.</p> +<p>Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:</p> +<p>Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:</p> +<p>J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>CASSIUS.—Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le +sujet de vos peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon +sein des pensées d'un haut prix, d'honorables méditations. +Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous voir votre +propre visage?</p> + +<p>BRUTUS.—Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même, +si ce n'est par réflexion, au moyen de quelque +autre objet.</p> + +<p>CASSIUS.—Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus, +que vous n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir +à vos yeux votre mérite caché pour vous, qui vous +fassent voir votre image. J'ai entendu plusieurs des +citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel +César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui +opprime notre génération, ils souhaitaient que le noble +Brutus fît usage de ses yeux.</p> + +<p>BRUTUS.—Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner, +Cassius, en me pressant de chercher en moi-même +ce qui n'y est pas.</p> + +<p>CASSIUS.—Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque +vous savez que vous ne pouvez pas vous voir vous-même +aussi bien que par la réflexion, moi, votre miroir, +je vous découvrirai modestement les parties de vous-même +que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous +méfiez pas de moi, excellent Brutus: si je suis un railleur +de profession, si j'ai coutume de faire avec les serments +ordinaires, étalage de mon amitié à tous ceux qui viennent +me protester de la leur, si vous savez que je courtise +les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer +ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des +déclarations d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi +pour dangereux.</p> + +<p class="stage1">(On entend des trompettes et une acclamation.)</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'annonce cette acclamation? Je crains que +ce peuple n'adopte César pour roi.</p> + +<p>CASSIUS.—Oui? le craignez-vous?—Je dois donc penser +que vous ne voudriez pas qu'il le fût.</p> + +<p>BRUTUS.—Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je +l'aime beaucoup.—Mais pourquoi me retenez-vous si +longtemps? de quoi désirez-vous me faire part? Si c'est +quelque chose qui tende au bien public, placez devant +mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de l'autre<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, et je +les regarderai tous deux indifféremment; car je demande +aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que +j'aime ce qui s'appelle honneur plus que je ne crains la +mort.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a><i>Set honour in one eye, and death i' the other.</i> + +<p>Voltaire a traduit:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre.</p> + </div> </div> + +<p><i>Eye</i> veut dire ici <i>point de vue</i>; il est continuellement employé +en anglais dans ce sens.</p></blockquote> + +<p>CASSIUS.—Je vous connais cette vertu, Brutus, tout +aussi bien que je connais le charme de vos manières. Eh +bien! l'honneur est le sujet de ce que j'ai à vous exposer. +Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes pensent +de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas +être que de vivre dans la crainte et le respect devant un +être semblable à moi. Je suis né libre comme César; vous +aussi; nous avons tous deux profité de même; tous deux +nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de +l'hiver.—Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre +agité s'irritait contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu, +Cassius, t'élancer avec moi dans ce courant furieux, et +nager jusque là-bas?»—À ce seul mot, vêtu comme +j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me +suivre. En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous +le battions de nos muscles nerveux, rejetant ses eaux des +deux côtés et coupant le courant d'un coeur animé par la +dispute. Mais avant que nous eussions atteint le but +marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je +péris.» Moi, comme Énée notre grand ancêtre emporta +sur son épaule le vieux Anchise hors des flammes de +Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César épuisé: +et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius +n'est qu'une misérable créature, et il faut que son corps +se courbe si César daigne seulement le saluer d'un signe +de tête négligent!—En Espagne, il eut la fièvre, et pendant +l'accès je fus frappé de voir comme il tremblait. +Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres +poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil, +dont le regard seul impose au monde, avait perdu +son éclat. Je l'entendis gémir, oui, en vérité; et cette +langue qui commande aux Romains de l'écouter et de +déposer ses paroles dans leurs annales<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, criait: «Hélas! +Titinius, donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une +petite fille malade. Dieux que j'atteste, je me sens confondu +qu'un homme si faible de tempérament prenne les +devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la +palme.</p> + +<p class="stage1">(Acclamation, fanfare.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il traduit +ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et cette même voix qui commande à la terre,</p> +<p>Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,</p> +<p>Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>BRUTUS.—Encore une acclamation! Sans doute ces +applaudissements annoncent de nouveaux honneurs +qu'on accumule sur la tête de César.</p> + +<p>CASSIUS.—Eh quoi! mon cher, il foule comme un +colosse cet étroit univers, et nous autres petits bonshommes +nous circulons entre ses jambes énormes, cherchant +de tous côtés où nous pourrons trouver à la fin +d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains +moments, sont maîtres de leur sort; et si notre condition +est basse, la faute, cher Brutus, n'en est pas à nos étoiles; +elle en est à nous-mêmes. Brutus et César.... Qu'y a-t-il +donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner ce +nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre +est tout aussi beau; prononcez-les, il remplit tout aussi +bien la bouche; pesez-les, son poids sera le même; +employez-les pour une conjuration, Brutus évoquera +aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi, +au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande +se nourrit donc ce César d'aujourd'hui pour être devenu +si grand? Siècle, tu es déshonoré! Rome, tu as perdu la +race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé depuis +le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul +homme? A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de +Rome, que ses vastes murs n'enfermaient qu'un seul +homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et la place +n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>. +Oh! vous et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut +jadis un Brutus qui eût aussi aisément souffert dans Rome +le trône du démon éternel que celui d'un roi.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>Now it is Rome indeed, and room enough</i></p> +<p><i>When there is in it but one only man.</i></p> + </div> </div> + +<p><i>Room</i>, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme +<i>Rome</i>. C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner +un sens à cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument +que par le calembour.</p></blockquote> + +<p>BRUTUS.—Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute +point. Ce que vous voudriez que j'entreprisse, je crois le +deviner: ce que j'ai pensé sur tout cela, et ce que je +pense du temps où nous vivons, je le dirai plus tard. +Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage; +je vous le demande au nom de l'amitié. Ce que vous +m'avez dit, je l'examinerai. Ce que vous avez à me dire +encore, je l'écouterai avec patience, et je trouverai un +moment convenable pour vous écouter et répondre sur +de si hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez +sur ceci: Brutus aimerait mieux être un villageois +que de se compter pour un enfant de Rome aux dures +conditions que ce temps doit probablement nous imposer.</p> + +<p>CASSIUS.—Je suis bien aise que le choc de mes faibles +paroles ait du moins fait jaillir cette étincelle de l'âme +de Brutus.</p> + +<p class="stage1">(Rentrent César et son cortège.)</p> + +<p>BRUTUS.—Les jeux sont terminés; César revient.</p> + +<p>CASSIUS.—Quand ils passeront près de nous, retenez +Casca par la manche; et il vous racontera de son ton +bourru tout ce qui s'est aujourd'hui passé de remarquable.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la +teinte de la colère enflamme le front de César, et tout le +reste a l'air d'une troupe de serviteurs réprimandés. Les +joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron a ce regard +fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole, +lorsque dans nos débats il était contredit par quelques +sénateurs.</p> + +<p>CASSIUS.—Casca nous dira de quoi il s'agit.</p> + +<p>CÉSAR.—Antoine!</p> + +<p>ANTOINE.—César.</p> + +<p>CÉSAR.—Que j'aie toujours autour de moi des hommes +gras et à la face brillante, des gens qui dorment la nuit. +Ce Cassius là-bas a un visage hâve et décharné; il pense +trop. De tels hommes sont dangereux.</p> + +<p>ANTOINE.—Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux. +C'est un noble Romain et bien intentionné.</p> + +<p>CÉSAR.—Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le +crains pas. Cependant si quelque chose en moi pouvait +être sujet à la crainte, je ne connaîtrais point d'homme +que je voulusse éviter avec plus de soin que ce maigre Cassius. +Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre +jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point +comme toi le goût des jeux, Antoine; on ne le voit point +écouter de musique. Rarement il sourit, et il sourit alors +de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de lui-même, et +de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser +émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce +caractère n'ont jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en +voient un autre plus élevé qu'eux; et voilà ce qui les +rend si dangereux. Je te dis ce qui est à craindre plutôt +que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe à +ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement +ce que tu penses de lui.</p> + +<p class="stage1">(César sort avec son cortège.)</p> + +<p class="stage1">(Casca demeure en arrière.)</p> + +<p>CASCA.—Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous +me parler?</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé +aujourd'hui, que César ait l'air si triste?</p> + +<p>CASCA.—Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?</p> + +<p>BRUTUS.—Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui +s'est passé.</p> + +<p>CASCA.—Eh bien! on lui a offert une couronne; et +quand on la lui a offerte, il l'a repoussée ainsi du revers +de la main. Alors tout le peuple a poussé de grands cris.</p> + +<p>BRUTUS.—Et la seconde acclamation, quelle en était la +cause?</p> + +<p>CASCA.—Mais c'était encore pour cela.</p> + +<p>CASSIUS.—Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la +dernière?</p> + +<p>CASCA.—Pourquoi? pour cela encore.</p> + +<p>BRUTUS.—Est-ce que la couronne lui a été offerte trois +fois?</p> + +<p>CASCA.—Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée, +mais chaque fois plus doucement que la précédente; et, +à chacun de ses refus, mes honnêtes voisins se remettaient +à crier.</p> + +<p>CASSIUS.—Qui lui offrait la couronne?</p> + +<p>CASCA.—Qui? Antoine.</p> + +<p>BRUTUS.—Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte, +cher Casca?</p> + +<p>CASCA.—Que je sois pendu si je puis vous dire la manière. +C'était une vraie momerie; je n'y faisais pas attention. +J'ai vu Marc-Antoine lui présenter une couronne: +ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une couronne; +c'était une espèce de diadème<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>; et comme je vous +l'ai dit, il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela, +j'ai dans l'idée qu'il aurait bien voulu l'avoir.—Alors +Antoine la lui offre encore,—et alors il la refuse encore,—mais +j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien de la +peine à en détacher ses doigts.—Et alors il la lui offre +une troisième fois.—La troisième fois encore il la repousse; +et à chacun de ses refus, la populace jetait des +cris de joie: ils applaudissaient de leurs mains toutes tailladées; +ils faisaient voler leurs bonnets de nuit trempés +de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils +exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que +César en a presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est +tombé; et pour ma part je n'osais pas rire, de crainte, +en ouvrant la bouche, de recevoir le mauvais air.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'original dit <i>coronet</i>, ce qui signifie, non pas, comme l'a dit Voltaire, les <i>coronets</i> des pairs d'Angleterre, mais quelque chose +qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Mais un moment, je vous en prie. Quoi! +César s'est évanoui?</p> + +<p>CASCA.—Il est tombé au milieu de la place du marché; +il avait l'écume à la bouche et ne pouvait parler.</p> + +<p>BRUTUS.—Cela n'est point surprenant; il tombe du +haut mal.</p> + +<p>CASSIUS.—Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est +moi et l'honnête Casca, qui tombons du haut mal.</p> + +<p>CASCA.—Je ne sais ce que vous entendez par là; mais +il est certain que César est tombé. Si cette canaille en +haillons ne l'a pas claqué et sifflé, selon que sa conduite +leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont coutume de +faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête +homme.</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'a-t-il dit en revenant à lui?</p> + +<p>CASCA.—Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a +vu ce troupeau de plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait +la couronne, il vous a ouvert son habit et leur a +offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse été un +de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux +aller en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé. +Lorsqu'il est revenu à lui, il a dit «que s'il avait fait ou +dit quelque chose de déplacé, il priait leurs Excellences +de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou quatre créatures +autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!» +Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a +pas à y faire grande attention. César eût égorgé leurs +mères, qu'ils en auraient dit autant.</p> + +<p>BRUTUS.—Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?</p> + +<p>CASCA.—Oui.</p> + +<p>CASSIUS.—Cicéron a-t-il dit quelque chose?</p> + +<p>CASCA.—Oui, il a parlé grec.</p> + +<p>CASSIUS.—Dans quel sens?</p> + +<p>CASCA.—Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous +regarde jamais en face<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. Ceux qui l'ont compris souriaient +l'un à l'autre en secouant la tête; mais pour ma +part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous dire +encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour +avoir ôté les ornements qu'on avait mis aux statues de +César, sont réduits au silence<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Adieu; il est bien d'autres +choses absurdes, si je pouvais m'en souvenir.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Traduction de Voltaire: + +<p>«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en +face.» C'est un contre-sens.</p></blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit, arraché +les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César. +Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes +qui, apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté +la couronne à César.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?</p> + +<p>CASCA.—Non, je suis engagé.</p> + +<p>CASSIUS.—Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?</p> + +<p>CASCA.—Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas +d'avis, et si votre dîner vaut la peine d'être mangé.</p> + +<p>CASSIUS.—Il suffit: je vous attendrai.</p> + +<p>CASCA.—Attendez-moi. Adieu tous deux.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'il s'est abruti en prenant des années! +Lorsque nous le voyions à l'école, c'était un esprit plein +de vivacité.</p> + +<p>CASSIUS.—Et malgré les formes pesantes qu'il affecte, +il est le même encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque +entreprise noble et hardie. Cette rudesse sert d'assaisonnement +à son esprit; elle réveille le goût, et fait digérer +ses paroles de meilleur appétit.</p> + +<p>BRUTUS.—Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. +Demain, si vous voulez que nous causions ensemble, +j'irai vous trouver chez vous; ou, si vous l'aimez +mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.</p> + +<p>CASSIUS.—Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers. +<span>(<i class="stage2">Brutus sort.</i>)</span> Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant, +je le vois, le noble métal dont tu es formé peut +être travaillé dans un sens contraire à celui où le porte +sa disposition naturelle. Il est donc convenable que les +nobles esprits se tiennent toujours dans la société de +leurs semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on +ne puisse le séduire? César ne peut me souffrir, mais il +aime Brutus. Si j'étais Brutus aujourd'hui, et que Brutus +fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur moi.—Je +veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en +caractères différents, comme venant de divers citoyens +et exprimant tous la haute opinion que Rome a de lui. +J'y glisserai quelques mots obscurs sur l'ambition de +César; et, après cela, que César se tienne ferme, car +nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais +jours encore à passer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Traduction de Voltaire: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Son joug est trop affreux, songeons à le détruire,</p> +<p>Ou songeons à quitter le jour que je respire.</p> + </div> </div> +</blockquote> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une rue.—Tonnerre et éclairs.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent des deux côtés opposés</i> CASCA, <i>l'épée à la main</i>, ET +CICÉRON.</p> + +<p>CICÉRON.—Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César +chez lui? Pourquoi êtes-vous ainsi hors d'haleine? +Pourquoi ces regards effrayés?</p> + +<p>CASCA.—N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de +la terre chancelle comme une machine mal assurée? O +Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les vents en courroux +fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux Océan +s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des +nues menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais +jusqu'à cette heure, je ne marchai à travers une tempête +qui se répandît en pluie de feu: il faut qu'il y ait +guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop insolent +envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction.</p> + +<p>CICÉRON.—Quoi! avez-vous donc vu des choses encore +plus merveilleuses?</p> + +<p>CASCA.—Un esclave de la plus basse classe, vous le +connaissez de vue, a levé la main gauche en l'air, elle a +flambé et brûlé comme vingt torches unies; et cependant +sa main, insensible à la flamme, est restée intacte. +Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée +dans le fourreau), près du Capitole, j'ai rencontré un +lion, ses yeux reluisants se sont fixés sur moi, puis +il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là +s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables +à des spectres, tant la peur les avait défigurées: elles +jurent qu'elles ont vu des hommes tout flamboyants errer +par les rues; et hier, en plein midi, l'oiseau de la +nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du marché. +Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois, +que les hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes +leurs causes, ils sont naturels.» Pour moi, je pense +que ce sont des présages menaçants pour la contrée dans +laquelle ils ont eu lieu.</p> + +<p>CICÉRON.—En effet, ce temps semble disposé à d'étranges +événements; mais les hommes interprètent les choses +selon leur sens, très-différent peut-être de celui dans +lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César vient-il +demain au Capitole?</p> + +<p>CASCA.—Il y vient, car il a chargé Antoine de vous +faire savoir qu'il y serait demain.</p> + +<p>CICÉRON—Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit, +Casca: sous ce ciel orageux, il ne fait pas bon se promener +dehors.</p> + +<p class="stage1">(Cicéron sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Cassius.)</p> + +<p>CASCA.—Adieu, Cicéron!</p> + +<p>CASSIUS.—Qui va là?</p> + +<p>CASCA.—Un Romain.</p> + +<p>CASSIUS.—C'est la voix de Casca.</p> + +<p>CASCA.—Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que +c'est qu'une nuit pareille?</p> + +<p>CASSIUS.—Une nuit agréable aux honnêtes gens.</p> + +<p>CASCA.—Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?</p> + +<p>CASSIUS.—Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. +Pour moi, je me suis promené le long des rues, +m'exposant à cette nuit périlleuse; et mes vêtements +ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma +poitrine nue à la pierre du tonnerre<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>; et lorsque le sillon +bleuâtre entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais +dans la direction de son trait flamboyant.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Thunder-stone.</i> Shakspeare parle encore ailleurs de cette +<i>pierre du tonnerre</i>.</blockquote> + +<p>CASCA.—Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! +C'est aux hommes à craindre et à trembler quand les +dieux tout-puissants envoient en témoignages d'eux-mêmes +ces hérauts formidables pour nous épouvanter +ainsi.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces +étincelles de vie que devrait renfermer en lui-même un +Romain vous manquent, ou vous demeurent inutiles. +Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de crainte; +vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette +étrange impatience des cieux: mais si vous vouliez +remonter à la vraie cause et chercher pourquoi tous ces +feux, tous ces spectres glissant dans l'ombre; pourquoi +ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois de leur +espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants +qui prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de +leur nature propre, de leur manière d'être préordonnée, +toutes ces choses passent ainsi à une existence monstrueuse; +alors vous arriveriez à concevoir que le ciel +ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire +des instruments de crainte et nous avertir d'une situation +monstrueuse. Maintenant, Casca, je pourrais te nommer +un homme semblable à cette effrayante nuit, un homme +qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux et rugit comme +le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force personnelle +n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui +cependant est devenu prodigieux et terrible comme ces +étranges bouleversements.</p> + +<p>CASCA.—C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de +lui, Cassius?</p> + +<p>CASSIUS.—Qui que ce soit, qu'importe? les Romains +d'aujourd'hui sont, pour la taille et la force, pareils à +leurs ancêtres; mais malheur sur notre temps! les âmes +de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus gouvernés +que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre +patience à le souffrir ne font plus voir en nous que des +efféminés.</p> + +<p>CASCA.—En effet, on prétend que les sénateurs se proposent +d'établir demain César pour roi, et qu'il portera +sa couronne sur mer, sur terre, partout, excepté ici, en +Italie<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Traduction de Voltaire: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs</p> +<p>Accordent à César ce titre affreux de roi;</p> +<p>Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,</p> +<p>En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>CASSIUS.—Moi, je sais alors où je porterai ce poignard. +Cassius affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là, +grands dieux, que vous donnez de la force aux faibles; +c'est par là, grands dieux, que vous déjouez les tyrans. +Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze travaillé, +ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne +peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée +de ces entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir +de s'en affranchir. Si je sais cela, que le monde entier le +sache: cette part de tyrannie que je porte, je puis à mon +gré la rejeter loin de moi.</p> + +<p>CASCA.—Je le puis de même, et tout captif porte dans +sa main le pouvoir d'anéantir sa servitude.</p> + +<p>CASSIUS.—Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran? +Pauvre homme! Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas +un loup s'il ne voyait que les Romains sont des brebis; +il ne serait pas un lion si les Romains n'étaient pas des +biches. Qui veut élever en un instant une flamme puissante +commence par l'allumer avec de faibles brins de +paille. Quel amas d'ordures, de débris, de pourriture, +doit être Rome pour fournir le vil aliment de la lumière +qui se réfléchit sur un aussi vil objet que César! Mais, ô +douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un +esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre; +mais je suis armé, et les dangers me sont +indifférents.</p> + +<p>CASCA.—Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est +point un impudent faiseur de rapports. Voilà ma main, +travaillez à redresser tous ces abus: Casca posera son +pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.</p> + +<p>CASSIUS.—C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, +Casca, que j'ai disposé un certain nombre des plus généreux +Romains à entrer avec moi dans une entreprise +honorable et dangereuse par son importance: dans ce +moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de +Pompée, car, dans cette effroyable nuit, il n'y a pas +moyen de se tenir dehors ni de se promener dans +les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui +repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et +terrible.</p> + +<p class="stage1">(Entre Cinna.)</p> + +<p>CASCA.—Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un +s'avance à grands pas.</p> + +<p>CASSIUS.—C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche: +c'est un ami.—Cinna, où courez-vous ainsi?</p> + +<p>CINNA.—Vous chercher.—Qui est-là? Métellus Cimber?</p> + +<p>CASSIUS.—Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps +avec nous pour nos entreprises. Ne suis-je pas attendu, +Cinna?</p> + +<p>CINNA.—J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que +celle-ci! Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges +phénomènes.</p> + +<p>CASSIUS.—Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.</p> + +<p>CINNA.—Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez +gagner à notre parti le noble Brutus!</p> + +<p>CASSIUS.—Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce +papier, ayez soin de le placer dans la chaire du préteur, +de façon que Brutus puisse l'y trouver. Jetez celui-ci sur +sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire sur la statue +de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de +Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius +y sont-ils?</p> + +<p>CINNA.—Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est +allé vous chercher à votre demeure. Moi, je vais me hâter +et distribuer ces papiers comme vous me l'avez prescrit.</p> + +<p>CASSIUS.—Après cela revenez au théâtre de Pompée. +(<i>Cinna sort</i>.) Venez, Casca; vous et moi nous irons avant +le jour voir Brutus à son logis: il est aux trois quarts à +nous, et à la première rencontre l'homme tout entier +nous appartiendra.</p> + +<p>CASCA.—Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur +du peuple; et ce qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité +de son nom, comme la plus puissante alchimie, le +transformera en mérite et en vertu.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous vous êtes formé une juste idée de lui, +de son prix, et de l'extrême besoin que nous avons de +lui.—Marchons, car il est plus de minuit, et avant le +jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p> +<br><br><br> + + + +<h3>ACTE DEUXIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Les vergers de Brutus.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> BRUTUS.</p> + +<p>BRUTUS.—Holà, Lucius, viens!—Je ne puis, par l'élévation +des étoiles, juger si le jour est loin encore.—Lucius? +Eh bien!—Je voudrais que mon défaut fût de dormir +aussi profondément.—Allons, Lucius, allons! +Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucius.)</p> + +<p>LUCIUS.—M'avez-vous appelé, seigneur?</p> + +<p>BRUTUS.—Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque; +dès qu'il sera allumé, reviens m'avertir ici.</p> + +<p>LUCIUS.—J'y vais, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BRUTUS.—Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, +je ne me connais aucun motif personnel de le rejeter +que la cause générale. Il voudrait être couronné: à quel +point cela peut changer sa nature, voilà la question. +C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous +contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner! +c'est précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier, +l'armer d'un dard avec lequel il pourra, à sa volonté, +créer le danger. Le mal de la grandeur, c'est quand du +pouvoir elle sépare la conscience<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>; et pour rendre justice +à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais eu +plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité +d'expérience que, pour la jeune ambition<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, la modestie +est une échelle vers laquelle celui qui s'élève tourne son +visage; mais une fois parvenu à l'échelon le plus haut, +il tourne le dos à l'échelle, porte son regard dans les +nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est +monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le +puisse faire, prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit +pas pour qualifier l'attaque, considérons-le sous cette +face: ce qu'il est, en augmentant, le conduirait à tels et +tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un serpent qui +une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son +espèce, et tuons-le dans sa coquille.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Remorse.</i> On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que +<i>remorse</i> signifiât ici <i>miséricorde, pitié, sensibilité</i>.</blockquote> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Traduction de Voltaire: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>...On sait assez quelle est l'ambition.</p> +<p>L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente,</p> +<p>Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p class="stage1">(Rentre Lucius.)</p> + +<p>LUCIUS.—Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.—En +cherchant une pierre à feu sur la fenêtre, +j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je suis sûr qu'il n'y était +pas quand je suis allé me coucher.</p> + +<p>BRUTUS.—Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. +Mon garçon, n'avons-nous pas demain les ides de +mars?</p> + +<p>LUCIUS.—Je ne sais pas, seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BRUTUS.—Regarde dans le calendrier, et reviens me le +dire.</p> + +<p>LUCIUS.—J'y vais, seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs +jettent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.</p> + +<p class="stage1">(Il ouvre le billet et le lit.)</p> + +<p><i>Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il +que Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.—Brutus +tu dors, réveille-toi.</i>—J'ai trouvé souvent de pareilles +instigations jetées sur mon passage: <i>Faudra-t-il que +Rome...?</i> Voici ce que je dois suppléer: <i>Faudra-t-il que +Rome demeure tremblante sous un homme?</i> Qui! Rome? +Mes ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin +qui portait le nom de roi.—<i>Parle, frappe, rétablis nos +droits.</i> Ainsi donc on me presse de parler et de frapper. +O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte le rétablissement +de tes droits, tu obtiendras de la main de +Brutus tout ce que tu demandes.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Lucius.)</p> + +<p>LUCIUS.—Seigneur, mars a consumé quatorze de ses +jours.</p> + +<p>BRUTUS.—Il suffit. (<i>On frappe derrière le théâtre.</i>) Va à +la porte, quelqu'un frappe. (<i>Lucius sort.</i>) Depuis que +Cassius a commencé à m'exciter contre César, je n'ai +point dormi.—Entre la première pensée d'une entreprise +terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme +une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de +l'homme et les instruments de mort tiennent alors conseil, +et l'état de l'homme offre en petit celui d'un +royaume où s'agitent tous les éléments de l'insurrection.</p> + +<p class="stage1">(<i>Rentre Lucius.</i>)</p> + +<p>LUCIUS.—Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la +porte; il demande à vous voir.</p> + +<p>BRUTUS.—Est-il seul?</p> + +<p>LUCIUS.—Non, seigneur, il y a plusieurs personnes +avec lui.</p> + +<p>BRUTUS.—Les connais-tu?</p> + +<p>LUCIUS.—Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés +jusque sur leurs oreilles, et la moitié de leurs visages est +ensevelie dans leurs manteaux, au point que je n'ai pu +distinguer leurs traits de façon à les reconnaître<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>That by no means I may discover them,</i></p> +<p><i>By any mark of favour</i>.</p> + </div> </div> + +<p><i>Favour</i> signifie ici <i>trait, maintien</i>. Voltaire s'y est trompé et a +traduit ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître:</p> +<p>Pas la moindre amitié.</p> + </div> </div></blockquote> + + +<p>BRUTUS.—Fais-les entrer. <span class="stage2">(<i>Lucius sort.</i>)</span> Ce sont les conjurés. +O conspiration! as-tu honte de montrer dans la +nuit ton front redoutable, à l'heure où le mal est en +pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le jour, une +caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux +visage? Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache +dans les sourires de l'affabilité; car si tu marches portant +à découvert tes traits naturels, l'Érèbe même n'est pas +assez obscur pour te dérober au soupçon.</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS<br> +CIMBER ET TRÉBONIUS.</p> + +<p>CASSIUS.—Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement +troublé votre repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous +importuns?</p> + +<p>BRUTUS.—Je suis levé depuis une heure; j'ai passé +toute la nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux +qui vous accompagnent.</p> + +<p>CASSIUS.—Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici +qui ne vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez +de vous-même l'opinion qu'a de vous tout noble Romain. +Voici Trébonius.</p> + +<p>BRUTUS.—Il est le bienvenu.</p> + +<p>CASSIUS.—Celui-ci est Décius Brutus.</p> + +<p>BRUTUS.—Il est aussi le bienvenu.</p> + +<p>CASSIUS.—Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là +Métellus Cimber.</p> + +<p>BRUTUS.—Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants +sont venus s'interposer entre la nuit et vos paupières<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Voltaire s'est trompé. Il traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Quels projets importants</p> +<p>Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?</p> + </div> </div></blockquote> + + + +<p>CASSIUS.—Pourrai-je dire un mot?</p> + +<p class="stage1">(Ils se parlent bas.)</p> + +<p>DÉCIUS.—C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui +commence à poindre de ce côté?</p> + +<p>CASCA.—Non.</p> + +<p>CINNA.—Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces +lignes grisâtres qui prennent sur les nuages sont les +messagers du jour.</p> + +<p>CASCA.—Vous allez m'avouer que vous vous trompez +tous deux. C'est là, à l'endroit même où je pointe mon +épée, que se lève le soleil, beaucoup plus vers le midi, +en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux mois +environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point +ses premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le +Capitole, dans cette direction-là.</p> + +<p>BRUTUS.—Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.</p> + +<p>CASSIUS.—Et jurons d'accomplir notre résolution.</p> + +<p>BRUTUS.—Non, point de serment. Si notre figure +d'hommes<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, la souffrance de nos âmes, les iniquités du +temps sont des motifs impuissants, rompons sans délai: +que chacun de nous retourne à son lit oisif; laissons la +tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré, jusqu'à +ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais +si, comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux +assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner +une trempe valeureuse à l'esprit mollissant des femmes; +alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il +que notre propre cause pour nous exciter au redressement +de nos droits? Quel autre lien que ce secret gardé +par des Romains qui ont dit le mot et ne biaiseront +point? et quel autre serment que l'honnêteté engagée +envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions. +Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes +craintifs, ces vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, +et ces âmes patientes de qui l'injustice reçoit un accueil +serein. Qu'elles jurent au profit de la cause injuste, les +créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons +pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable +constance de nos âmes, l'affront de penser +que notre cause ou notre action eurent besoin d'un serment, +tandis que chaque Romain doit savoir que chaque +goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache +d'une multiple bâtardise, du moment où il manque +à la plus petite particule de la moindre promesse sortie +de sa bouche.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>The face of men.</i> Les commentateurs ont cherché à expliquer +ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi +satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce +discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans +sa traduction.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous +d'avis de le sonder? je crois qu'il entrerait fortement +dans notre projet.</p> + +<p>CASCA.—Il ne faut pas le laisser de côté.</p> + +<p>CINNA.—Non, gardons-nous-en bien.</p> + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—Oh! ayons pour nous Cicéron: ses +cheveux d'argent nous gagneront la bonne opinion des +hommes, et nous achèteront des voix qui célébreront +notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; +il ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; +tout sera enveloppé dans sa gravité.</p> + +<p>BRUTUS.—Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons +point à lui; jamais il n'entrera dans ce que d'autres +auront commencé.</p> + +<p>CASSIUS.—Laissons-le donc à l'écart.</p> + +<p>CASCA.—En effet, il ne nous convient pas.</p> + +<p>DÉCIUS.—Ne frappera-t-on aucun autre que César?</p> + +<p>CASSIUS.—C'est une question bonne à élever, Décius. +Moi, je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine, +si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en +lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses +ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre +assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras. +Il faut, pour les prévenir, qu'Antoine et César tombent +ensemble.</p> + +<p>BRUTUS.—Nos procédés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> paraîtront bien sanguinaires, +Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons +ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère +en donnant la mort, et la haine après l'avoir donnée; car +Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs +et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit +de César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de +l'homme il n'y a point de sang. Oh! si nous pouvions +atteindre à l'esprit de César sans déchirer César! Mais, +hélas! pour cela il faut que le sang de César coule; mes +bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: +dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux, +ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse +bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient semblables +à ces maîtres habiles qui commandent à leurs +serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en +réprimander. Alors notre action semblera naître de la +nécessité, et non de la haine; et lorsqu'elle paraîtra telle +aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs, +non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez +point à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra +le bras de César, quand la tête de César sera tombée.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> En anglais, <i>course</i>. Voltaire l'a traduit par le mot <i>course</i>, et fait +une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui +était parfaitement inutile. <i>Course</i> peut se traduire littéralement +par les mots <i>procédé, marche, carrière</i>, etc., et n'a rien de plus +extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres que +nous employons continuellement dans un sens figuré.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Cependant je le redoute, car cette tendresse +qui s'est enracinée dans son coeur pour César....</p> + +<p>BRUTUS.—Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. +S'il aime César, tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur +lui-même; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir +pour César; et ce serait beaucoup pour lui, livré +comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés +nombreuses.</p> + +<p>TRÉBONIUS.—Il n'est point à craindre: qu'il ne meure +point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite +de tout cela.</p> + +<p class="stage1">(L'horloge sonne.)</p> + +<p>BRUTUS.—Silence, comptons les heures.</p> + +<p>CASSIUS.—L'horloge a frappé trois coups.</p> + +<p>TRÉBONIUS.—Il est temps de nous séparer.</p> + +<p>CASSIUS.—Mais il est encore incertain si César voudra +ou non sortir aujourd'hui, car il est depuis peu devenu +superstitieux, et s'éloigne tout à fait de l'opinion générale +qu'il s'était autrefois formée sur les visions, les +songes et les présages tirés des sacrifices<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Il se pourrait +que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées +de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le +retinssent aujourd'hui loin du Capitole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Dans l'anglais, <i>ceremonies</i>. Voltaire a traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et l'on dirait qu'il croit à la religion.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>DÉCIUS.—Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, +je me charge de la surmonter; car il aime à entendre +répéter qu'on prend les licornes avec des arbres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>, +les ours avec des miroirs, les éléphants dans des fosses, +les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries: +mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, +il me répond que cela est vrai; et c'est alors qu'il +est le plus flatté. Laissez-moi faire; je sais tourner son +humeur comme il me convient, et je le mènerai au +Capitole.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire au +moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette +manière s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du +chasseur. Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Nous irons tous chez lui le chercher.</p> + +<p>BRUTUS.—À la huitième heure. Est-ce là notre dernier +mot?</p> + +<p>CINNA.—Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons +pas.</p> + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—Caïus Ligarius veut du mal à César, +qui l'a maltraité pour avoir bien parlé de Pompée. Je +m'étonne qu'aucun de vous n'ait songé à lui.</p> + +<p>BRUTUS.—Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il +m'aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi +seulement, et j'en ferai ce que je voudrai.</p> + +<p>CASSIUS.—Le jour va nous atteindre. Nous allons vous +quitter, Brutus; et vous, amis, dispersez-vous: mais +souvenez-vous tous de ce que vous avez dit, et montrez-vous +de vrais Romains.</p> + +<p>BRUTUS.—Mes bons amis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, prenez un visage riant et +serein. Que nos regards ne manifestent pas nos desseins; +mais qu'ils portent le secret, comme nos acteurs +romains, sans apparence d'abattement et d'un air imperturbable. +Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Good gentlemen.</i> Voltaire traduit <i>mes braves gentilshommes</i>, et +met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe. Tout le +monde sait aujourd'hui que <i>gentleman</i> ne peut presque dans aucun +cas se rendre par notre mot <i>gentilhomme</i>. Dans son sens le plus +ordinaire, <i>gentleman</i> n'a pas de correspondant en français.</blockquote> + +<p class="stage1">(Tous sortent excepté Brutus.)</p> + +<p>BRUTUS <span class="stage2"><i>appelle Lucius</i>.</span>—Garçon! Lucius! Il dort de +toutes ses forces. À la bonne heure, goûte le bienfait de +la douce rosée que le sommeil appesantit sur toi; tu n'as +point de ces images, de ces fantômes que l'active inquiétude +trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien +profondément.</p> + +<p class="stage1">(Entre Porcia.)</p> + +<p>PORCIA.—Brutus, mon seigneur!</p> + +<p>BRUTUS.—Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous +lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre santé +d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide +du matin.</p> + +<p>PORCIA.—Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. +Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus; +et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout +à coup, vous avez commencé à vous promener les bras +croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous +ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi +des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de +nouveau: alors vous grattant le front, vous avez frappé +du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore; +mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe +de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter +cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée, +espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de +cette humeur qui de temps à autre trouve son moment +près de tout homme quel qu'il soit<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Ce chagrin ne vous +laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait +autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière +d'être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher +époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Voltaire traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Et je pris ce moment pour un moment d'humeur</p> +<p>Que souvent les maris font sentir à leur femmes.</p> + </div> </div> + +<p>Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer +comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. +Les deux suivants présentent un contre-sens:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,</p> +<p>Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir</p> + </div> </div></blockquote> + + + + +<p>BRUTUS.—Je ne me porte pas bien; voilà tout.</p> + +<p>PORCIA.—Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, +il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa +santé.</p> + +<p>BRUTUS.—Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, +retournez à votre lit.</p> + +<p>PORCIA.—Brutus est malade! Est-ce donc un régime +salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer +les humides exhalaisons du matin? Quoi! Brutus est +malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit +pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air +impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! +Non, non, cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le +mal dont vous souffrez; et en vertu de mes droits, de +mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à +deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté +autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour, +et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en +une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même, +à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi +aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver +cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommes qui +cachaient leurs visages à l'obscurité même.</p> + +<p>BRUTUS.—Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma +bonne Porcia.</p> + +<p>PORCIA.—Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon +bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous +cette exception aux liens de mariage, que je ne participe +point aux secrets qui vous appartiennent? ne +suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain +point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir +compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et +vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc +que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien +de plus, Porcia est la concubine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> de Brutus, et non pas +sa femme.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Harlot.</i> Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une note +pour nous apprendre que le mot de l'original est <i>whore</i>; le sens +de ce mot serait plus grossier encore que celui de <i>harlot</i>.</blockquote> + +<p>BRUTUS.—Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi +précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent +à mon triste coeur.</p> + +<p>PORCIA.—Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je +suis une femme, j'en conviens, mais une femme que le +grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme, +j'en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de +Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon +sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi +ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai +voulu fortement éprouver ma constance; je me suis fait +une blessure ici à la cuisse: capable de soutenir ceci +avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les +secrets de mon mari?</p> + +<p>BRUTUS.—O vous, dieux, rendez-moi digne de cette +noble épouse. <span class="stage2">(<i>On frappe derrière le théâtre.</i>)</span> Écoutez, +écoutez, on frappe.—Porcia, rentre un moment, et bientôt +ton sein va partager tous les secrets de mon coeur; +je te développerai tous mes engagements et tout ce qui +est écrit sur mon triste front<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Retire-toi promptement. +<span class="stage2">(<i>Porcia sort.</i>)</span>—Lucius, qui est-ce qui frappe?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>All the charactery of my sad brows.</i> Voltaire traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>LUCIUS.—Il y a là un homme malade qui voudrait +vous entretenir.</p> + +<p>BRUTUS.—C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a +parlé. Lucius, éloigne-toi.—Caïus Ligarius, comment +êtes-vous?</p> + +<p>LIGARIUS.—Recevez le bonjour que vous adresse une +voix bien faible.</p> + +<p>BRUTUS.—Oh! quel temps avez-vous choisi, brave +Caïus, pour garder votre bonnet de nuit? Que je voudrais +que vous ne fussiez pas malade!</p> + +<p>LIGARIUS.—Je ne suis plus malade, si Brutus a en main +quelque exploit digne d'être marqué du nom de l'honneur.</p> + +<p>BRUTUS.—J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, +si pour l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.</p> + +<p>LIGARIUS.—Par tous les dieux devant qui se prosternent +les Romains, je chasse loin de moi mon infirmité. +Âme de Rome, fruit généreux des reins d'un père respecté, +comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de +maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts +tenteront des choses impossibles; que dis-je! ils en +viendront à bout.—Que faut-il faire?</p> + +<p>BRUTUS.—Une oeuvre par laquelle des hommes malades +retrouveront la santé.</p> + +<p>LIGARIUS.—Mais n'est-il pas quelques hommes en santé +que nous devons rendre malades?</p> + +<p>BRUTUS.—C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher +Caïus, je te l'expliquerai en nous rendant ensemble au +lieu où la chose doit se faire.</p> + +<p>LIGARIUS.—Que votre pied m'indique la route, et d'un +coeur animé d'une flamme nouvelle, je vous suivrai sans +savoir à quelle entreprise: il suffit que Brutus me guide.</p> + +<p>BRUTUS.—Suis-moi donc.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une pièce du palais de César.—Tonnerre +et éclairs.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CÉSAR <i>en robe de chambre</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette +nuit. Trois fois Calphurnia dans son sommeil s'est +écriée: «Au secours! oh! ils assassinent César!»—Y a-t-il +là quelqu'un?</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Mon seigneur?</p> + +<p>CÉSAR.—Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant +un sacrifice, et reviens m'apprendre quel succès ils en +augurent.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—J'y vais, mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entre Calphurnia.)</p> + +<p>CALPHURNIA.—Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous +à sortir? vous ne sortirez point aujourd'hui de chez +vous.</p> + +<p>CÉSAR.—César sortira. Les choses qui m'ont menacé +ne m'ont jamais regardé que de dos: dès qu'elles apercevront +le visage de César, elles s'évanouiront.</p> + +<p>CALPHURNIA.—César, jamais je ne me suis arrêtée aux +présages; mais aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans +parler de tout ce que nous avons entendu et vu, il y a de +l'autre côté un homme qui raconte d'horribles phénomènes +vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au +milieu des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte +et a laissé échapper leurs morts; de terribles guerriers +de feu combattaient sur les nuages, en lignes, en escadrons, +et avec toute la régularité de la guerre; il en +pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille +retentissait dans les airs; on entendait les hennissements +des coursiers et les gémissements des mourants, +et des spectres ont poussé le long des rues des cris aigus +et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je +les redoute.</p> + +<p>CÉSAR.—Que peut-on éviter de ce qui est décrété par +les puissants dieux? César sortira, car ces présages +s'adressent au monde entier autant qu'à César.</p> + +<p>CALPHURNIA.—Quand il meurt des mendiants, on ne +voit pas des comètes; mais les cieux mêmes signalent +par leurs feux la mort des princes.</p> + +<p>CÉSAR.—Les lâches meurent plusieurs fois avant leur +mort, le brave ne goûte jamais la mort qu'une fois. De +tous les prodiges dont j'aie encore ouï parler, le plus +étrange pour moi, c'est que les hommes puissent sentir +la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera +à l'heure où elle doit arriver. <span class="stage2">(<i>Rentre le serviteur.</i>)</span>—Que +disent les augures?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Ils voudraient que vous ne sortissiez +pas aujourd'hui: en retirant les entrailles d'une des victimes, +ils n'ont pu retrouver le coeur de l'animal.</p> + +<p>CÉSAR.—Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. +César serait un animal sans coeur si la peur le retenait +aujourd'hui dans sa maison: non, César n'y restera +pas. Le danger sait très-bien que César est plus dangereux +que lui: nous sommes deux lions mis bas le +même jour, mais je suis l'aîné et le plus terrible, et +César sortira.</p> + +<p>CALPHURNIA.—Hélas! mon seigneur, vous consumez +toute votre sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd'hui: +donnez ma crainte et non la vôtre pour le motif +qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine +au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien +aujourd'hui; me voici à genoux devant vous, pour l'obtenir.</p> + +<p>CÉSAR.—Marc-Antoine dira que je ne me porte pas +bien; et pour complaire à ton caprice, je resterai. (<i>Entre +Décius.</i>) Voici Décius Brutus; il le leur dira.</p> + +<p>DÉCIUS.—Salut à César! Bonjour, digne César! Je +viens vous chercher pour aller au sénat.</p> + +<p>CÉSAR.—Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour +porter mes salutations aux sénateurs, et leur dire que je +ne veux pas aller aujourd'hui au sénat. Que je ne le +puis, serait faux; que je ne l'ose, plus faux encore<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>. +Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur ainsi, +Décius.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas dans +l'original.</blockquote> + +<p>CALPHURNIA.—Dites qu'il est malade.</p> + +<p>CÉSAR.—César leur fera-t-il porter un mensonge? +Ai-je étendu si loin mon bras et mes conquêtes, pour +craindre de dire la vérité à quelques barbes grises?—Décius, +allez leur dire que César ne veut pas y aller.</p> + +<p>DÉCIUS.—Très-puissant César, faites-moi connaître +quelques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie +au nez quand je leur rendrai ce discours.</p> + +<p>CÉSAR.—La raison est dans ma volonté: je n'y veux +pas aller; c'en est assez pour satisfaire le sénat. Mais, +pour votre satisfaction particulière et parce que je vous +aime, je vous dirai que c'est Calphurnia que voilà, ma +femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette nuit qu'elle +voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du +sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains +vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains +dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des +présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a +conjuré de demeurer aujourd'hui chez moi.</p> + +<p>DÉCIUS.—Ce songe est interprété à contre-sens: c'est +une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par +un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant +de Romains se baignent en souriant signifie que l'illustre +Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, +et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura +empressement à en être teint, à en obtenir quelque +marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse reconnaître<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>; +et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a><p>Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces +paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il +traduit ainsi:</p> + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p class="i10"> Par vous Rome vivifiée</p> +<p>Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>CÉSAR.—Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.</p> + +<p>DÉCIUS.—Vous le verrez quand vous aurez entendu ce +que j'ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a +résolu de décerner aujourd'hui une couronne au puissant +César: si vous envoyez dire que vous ne voulez pas +vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il +s'en pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait +ainsi votre message: «Que le sénat se sépare; ce +sera pour une autre fois, quand la femme de César aura +fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se diront-ils +pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi, +César; c'est mon tendre, mon bien tendre zèle +pour votre fortune, qui me commande de vous parler +ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de mon affection.</p> + +<p>CÉSAR.—Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, +Calphurnia! J'ai honte d'y avoir cédé. Qu'on me +donne ma robe; je veux aller au sénat. <span class="stage2">(<i>Entrent Publius, +Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.</i>)</span>—Et +voyez, Publius vient ici me chercher.</p> + +<p>PUBLIUS.—Bonjour, César.</p> + +<p>CÉSAR.—Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus +aussi sorti de si bonne heure! Bonjour, Casca. Caïus +Ligarius, jamais César ne fut autant votre ennemi que +cette fièvre qui vous a ainsi maigri.—Quelle heure est-il?</p> + +<p>BRUTUS.—César, huit heures sont sonnées.</p> + +<p>CÉSAR.—Je vous rends grâce de votre complaisance et +de vos soins. <span class="stage2">(<i>Entre Antoine.</i>)</span> Voyez Antoine. Lui qui se +divertit tant que la nuit dure, il n'en est pas moins levé. +Bonjour, Antoine.</p> + +<p>ANTOINE.—Bonjour à l'illustre César.</p> + +<p>CÉSAR.—Dites-leur là-dedans de tout préparer.—Je +mérite des reproches, pour me faire ainsi attendre.—Voilà +maintenant Cinna qui arrive; voilà Métellus. Ha! +Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous: +souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près +de moi, de peur que je ne vous oublie.</p> + +<p>TRÉBONIUS.—Je le ferai, César. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Et je serai si +près, que vos meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse +été plus loin.</p> + +<p>CÉSAR.—Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe +de vin avec moi<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>; puis nous nous en irons tout à l'heure +ensemble comme des amis.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Taste some wine with me.</i> Voltaire a traduit: <i>Buvons bouteille +ensemble</i>, et met en note: <i>Toujours la plus grande fidélité dans la +traduction.</i></blockquote> + +<p>BRUTUS.—Les apparences trompent souvent, ô César, +et le coeur de Brutus se serre lorsqu'il y réfléchit.</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une rue près du Capitole.</p> + +<p class="stage1">ARTÉMIDORE <i>entre, lisant un papier</i>.</p> + +<p>ARTÉMIDORE.—«César, défie-toi de Brutus; prends +garde à Cassius; n'approche point de Casca; aie l'oeil +sur Cinna; ne te fie point à Trébonius; observe bien +Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point; tu as +offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés +d'un même esprit contre César. Si tu n'es pas immortel, +prends garde à toi, la sécurité laisse le champ libre à la +conspiration. Que les puissants dieux te défendent!</p> + +<p class="stage1">«Ton ami ARTÉMIDORE.»</p> + +<p>Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai +ceci comme une supplique. Mon coeur déplore +que la vertu ne puisse vivre hors de la portée des dents +de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu peux vivre; +sinon, les destins conspirent avec les traîtres.</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une autre partie de la même rue, devant la +maison de Brutus.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORCIA ET LUCIUS.</p> + +<p>PORCIA.—Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne +t'arrête point à me répondre, mais pars sur-le-champ. +Pourquoi restes-tu là?</p> + +<p>LUCIUS.—Pour savoir quel est mon message, madame.</p> + +<p>PORCIA.—Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au +sénat, et revenu avant que j'eusse pu te dire ce que tu +as à faire.—O constance! tiens-toi ferme à mes côtés; +place une énorme montagne entre mon coeur et ma +langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force +d'une femme. Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre +à la prudence!—Quoi! te voilà encore!</p> + +<p>LUCIUS.—Que faut-il que je fasse, madame? Courir au +Capitole, et pas autre chose? Puis revenir auprès de +vous, et pas autre chose?</p> + +<p>PORCIA.—Oui, mon garçon, viens me redire si ton +maître a l'air bien portant, car il est sorti malade; et +remarque bien ce que fait César, quels sont les suppliants +qui se pressent autour de lui.—Écoute, mon garçon!... +quel bruit est-ce là?</p> + +<p>LUCIUS.—Je n'entends rien, madame.</p> + +<p>PORCIA.—Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un +bruit tumultueux, comme de gens qui se battent; le +vent l'apporte du Capitole.</p> + +<p>LUCIUS.—En vérité, madame, je n'entends rien.</p> + +<p class="stage1">(Entre le devin.)</p> + +<p>PORCIA.—Approche, mon ami: de quel côté viens-tu?</p> + +<p>LE DEVIN.—De ma maison, ma bonne dame.</p> + +<p>PORCIA.—Quelle heure est-il?</p> + +<p>LE DEVIN.—Environ la neuvième heure, madame.</p> + +<p>PORCIA.—César est-il déjà rendu au Capitole?</p> + +<p>LE DEVIN.—Madame, pas encore. Je vais prendre ma +place pour le voir, quand il passera pour s'y rendre.</p> + +<p>PORCIA.—Tu as quelque supplique à présenter à César, +n'est-ce pas?</p> + +<p>LE DEVIN.—J'en ai une, madame. S'il plaît à César de +vouloir assez de bien à César pour m'écouter, je le conjurerai +de se traiter lui-même en ami.</p> + +<p>PORCIA.—Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire +quelque mal?</p> + +<p>LE DEVIN.—Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup +dont je crains la possibilité. Bonjour, madame. La rue +est étroite ici. Cette foule de sénateurs, de préteurs, de +suppliants de la classe commune, qui se presse sur les +pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme +faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux +gagner un endroit moins obstrué, et là parler au grand +César au moment de son passage.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PORCIA.—Il faut que je rentre. Oh que je souffre! +quelle faible chose que le coeur d'une femme! O Brutus, +que les dieux te secondent dans ton entreprise!—Sûrement +ce garçon m'aura entendue!—Brutus demande une +faveur que César n'accordera pas.—Oh! je me sens +défaillir. Cours, Lucius; va, parle de moi à mon mari. +Dis-lui que je suis joyeuse; puis reviens ici et me rapporte +ce qu'il t'aura dit.</p> + + +<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE TROISIÈME</h3> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Le Capitole.—Le sénat est assemblé.</p> + +<p class="stage1">(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle se +trouvent Artémidore et le devin.—Fanfares.)</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS,<br> +MÉTELLUS, TRÉBONIUS, CINNA, ANTOINE, LEPIDUS,<br> +POPILIUS, PUBLIUS <i>et plusieurs autres</i>.</p> + +<p>CÉSAR.—Les ides de mars sont arrivées.</p> + +<p>LE DEVIN.—Oui, César, mais non passées.</p> + +<p>ARTÉMIDORE.—Salut à César.—Lis ce billet.</p> + +<p>DÉCIUS.—Trébonius vous demande de parcourir à votre +loisir son humble requête que voici.</p> + +<p>ARTÉMIDORE.—O César, lisez d'abord la mienne, car +c'est la mienne dont l'objet touche César de plus près. +Lisez-la, grand César.</p> + +<p>CÉSAR.—Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le +dernier.</p> + +<p>ARTÉMIDORE.—Ne différez pas, César; lisez la mienne +à l'instant.</p> + +<p>CÉSAR.—Je crois vraiment que cet homme est fou.</p> + +<p>PUBLIUS.—Allons, l'ami, place.</p> + +<p>CASSIUS.—Quoi, vous présentez vos pétitions dans les +rues! Venez au Capitole.</p> + +<p>POPILIUS, <span class="stage2"><i>à part à Cassius</i>.</span>—Je souhaite que votre +entreprise d'aujourd'hui puisse réussir.</p> + +<p>CASSIUS.—Quelle entreprise, Popilius?</p> + +<p>POPILIUS.—Portez-vous bien.</p> + +<p class="stage1">(Il s'avance vers César.)</p> + +<p>BRUTUS.—Que vous a dit Popilius Léna?</p> + +<p>CASSIUS.—Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui +pût réussir. Je crains que nos projets ne soient +découverts.</p> + +<p>BRUTUS.—Regardez quel sera son maintien en parlant +à César. Observez-le.</p> + +<p>CASSIUS, <span class="stage2"><i>bas à Casca</i>.</span>—Casca, soyez prompt; car nous +craignons d'être prévenus. <span class="stage2">(<i>À Brutus.</i>)</span> Brutus, que +ferons-nous? Si la chose se sait, Cassius ou César n'en +reviendra pas<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, car je me tuerai.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Cassius or Cæsar never shall turn back.</i> Voltaire traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Cassius ou César tournerait-il le dos?</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>BRUTUS.—Cassius, ne perdez pas courage; Popilius +Léna ne parle point de notre dessein. Regardez, il sourit, +et César ne change point de visage.</p> + +<p>CASSIUS.—Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous, +Brutus? il tire Marc-Antoine à l'écart.</p> + +<p class="stage1">(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs +prennent leurs siéges.)</p> + +<p>DÉCIUS.—Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et +présente en ce moment sa requête à César.</p> + +<p>BRUTUS.—Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui +et le seconder.</p> + +<p>CINNA, <i>bas</i>.—Casca, c'est vous qui devez le premier +lever le bras.</p> + +<p>CÉSAR.—Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que +César et son sénat doivent réformer?</p> + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—Très-noble, très-grand et très-puissant +César, Métellus apporte devant ton tribunal les +humbles voeux de son coeur.</p> + +<p class="stage1">(Il se met à genoux.)</p> + +<p>CÉSAR.—Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes +rampantes, ces hommages pleins de bassesse, peuvent +enflammer le sang des hommes vulgaires, et +changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés +dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point +de cette idée que César porte en lui-même un sang si +rebelle, qu'il se laisse relâcher de son énergie naturelle +par ce qui charme les imbéciles, par de douces paroles, +de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton +frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir +pour lui t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon +chemin comme un vilain roquet. Apprends que César ne +fait point d'injustices, et qu'il ne se laisse point apaiser +sans motifs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Voltaire traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Lorsque César fait tout, il a toujours raison.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—N'est-il point ici quelque voix plus +recommandable que la mienne, qui, avec des accents +plus doux à l'oreille du grand César, sollicite le rappel +de mon frère exilé?</p> + +<p>BRUTUS.—Je baise ta main, mais non pas par flatterie, +César, en te demandant que Publius Cimber obtienne à +l'instant la liberté de revenir.</p> + +<p>CÉSAR.—Quoi, Brutus!</p> + +<p>CASSIUS.—Pardon, César; César, pardon: Cassius +s'abaisse jusqu'à tes pieds pour obtenir de toi que +Publius Cimber soit délivré de son exil.</p> + +<p>CÉSAR.—Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais; +si je pouvais prier pour émouvoir, je pourrais +être ému par des prières. Mais je suis immuable comme +l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure +vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux +sont peints d'innombrables étincelles: elles sont toutes +de feu, et chacune d'entre elles resplendit de clarté, +mais il n'en est qu'une entre toutes qui garde constamment +sa place. Ce monde est de même, bien peuplé +d'hommes, et tous ces hommes sont de chair et de +sang, tous doués d'intelligence; mais dans le nombre +je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang à +l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement: +cet homme, c'est moi; je veux en donner une petite +preuve même en ceci. C'est parce que je suis ferme que +Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en voulant +qu'il reste banni.</p> + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—O César!</p> + +<p>CÉSAR.—Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?</p> + +<p>DÉCIUS.—Grand César!</p> + +<p>CÉSAR.—Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?</p> + +<p>CASCA.—Mon bras parle pour moi!</p> + +<p class="stage1">(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras:<br> +il est alors frappé par plusieurs autres conjurés,<br> +et enfin par Marcus Brutus.)</p> + +<p>CÉSAR.—<i>Et tu, Brute<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>?</i>—Alors tombe, César.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même +il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Greek: Kai su teknon], +<i>et toi aussi mon fils</i>. Les historiens ont depuis naturalisé ce mot en +latin, et en ont fait le <i>et tu, Brute</i>, mot devenu si populaire, que +Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis de le +faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que +Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.</blockquote> + +<p>CINNA.—Liberté! délivrance! La tyrannie est morte. +Courez, allez le proclamer, le crier dans toutes les +rues.</p> + +<p>CASSIUS.—Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et +criez: Liberté! délivrance! affranchissement!</p> + +<p>BRUTUS.—Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point, +ne fuyez point, restez à vos places: la dette de l'ambition +est acquittée.</p> + +<p>CASCA.—Allez à la tribune, Brutus.</p> + +<p>DÉCIUS.—Et Cassius aussi.</p> + +<p>BRUTUS.—Où est Publius?</p> + +<p>CINNA.—Le voici, tout consterné de ce soulèvement.</p> + +<p>MÉTELLUS CIMBER.—Demeurons fermes tous ensemble, +de crainte que quelques amis de César n'essayent....</p> + +<p>BRUTUS.—Ne parle point de demeurer.—Publius, point +d'abattement; on n'a le dessein de vous faire aucun +mal, ni à aucun autre Romain. Annoncez-le à tous, +Publius.</p> + +<p>CASSIUS.—Et quittez-nous, Publius, de peur que ce +peuple, en fondant sur nous, ne mette votre vieillesse en +danger.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait +à supporter les suites de cette action, que nous qui l'avons +faite<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Voltaire a traduit: + +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p>Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace</p> +<p>De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;</p> +<p>C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.</p> + </div> </div> +</blockquote> + + +<p class="stage1">(Rentre Trébonius.)</p> + +<p>CASSIUS—Où est Antoine?</p> + +<p>TRÉBONIUS—Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante. +Hommes, femmes, enfants, les regards pleins de +terreur, crient et courent comme si nous étions au jour +du jugement.</p> + +<p>BRUTUS.—Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que +nous devons mourir, nous le savons. Ce n'est que de l'époque +et du soin d'en retarder le jour que s'inquiétent +les hommes.</p> + +<p>CASSIUS.—Véritablement, celui qui retranche vingt années +de la vie, retranche vingt années de crainte de la +mort.</p> + +<p>BRUTUS.—Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous +nous sommes montrés les amis de César en abrégeant le +temps qu'il avait à la craindre. Baissez-vous, Romains, +baissez-vous; baignons nos bras dans le sang de César, et +que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite +jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives +rougis au-dessus de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance! +liberté!</p> + +<p>CASSIUS.—Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....—Combien +de siècles futurs verront représenter la +noble scène que nous donnons ici, dans des empires à +naître et dans des langages encore inconnus!</p> + +<p>BRUTUS.—Combien de fois verra-t-on couler, par manière +de jeu, le sang de ce César que voilà étendu sur la +base de la statue de Pompée, de pair avec la poussière!</p> + +<p>CASSIUS.—Et chaque fois que cela se verra, on dira de +notre association: Ce sont là les hommes qui donnèrent +à leur pays la liberté.</p> + +<p>DÉCIUS.—Eh bien! sortirons-nous?</p> + +<p>CASSIUS.—Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; +et, attachés à ses pas, les coeurs les plus intrépides et les +plus vertueux de Rome vont honorer sa marche.</p> + +<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p> + +<p>BRUTUS.—Un moment, qui vient à nous? un ami +d'Antoine.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Brutus, mon maître m'a recommandé +de fléchir ainsi le genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint +de me jeter à vos pieds, et il m'a ordonné, lorsque +je me serais prosterné, de vous parler en ces mots: +«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut +puissant, intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que +j'ai aimé Brutus et que je l'honore; dis que je craignais +César, l'honorais, et l'aimais. Si Brutus veut permettre +qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à craindre, s'il +veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé +de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant +que Brutus vivant! mais il suivra avec une entière fidélité +la fortune et les intérêts du noble Brutus à travers les +hasards de cette situation encore inusitée.» Ainsi parle +Antoine mon maître.</p> + +<p>BRUTUS.—Ton maître est un sage et brave Romain; +jamais je n'en jugeai d'une manière moins favorable. +Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en ce lieu, il sera satisfait, +et que, sur mon honneur, il en sortira sans nul outrage.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Je vais le chercher à l'instant.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>BRUTUS.—Je sais que nous l'aurons aisément pour +ami.</p> + +<p>CASSIUS.—Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai +en pensée qu'il faut le redouter beaucoup, et toujours +mes pressentiments sinistres vont droit à l'événement.</p> + +<p class="stage1">(Rentre Antoine.)</p> + +<p>BRUTUS.—Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, +Marc-Antoine.</p> + +<p>MARC-ANTOINE.—O puissant César, es-tu donc tombé si +bas? tes conquêtes, toutes tes gloires, tes triomphes, les +dépouilles que tu as remportées sont-ils donc resserrés +dans ce court espace? Adieu!—Patriciens, j'ignore vos +intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler +son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est +moi, il n'est point pour ma mort d'heure aussi convenable +que l'heure de la mort de César, ni d'arme aussi +digne de moitié que ces épées que vous tenez, illustrées +par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, +si vous me voulez du mal, maintenant, tandis que +vos mains rougies fument encore de la vapeur du sang, +satisfaites votre désir. J'aurais mille ans à vivre, que +jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun +lieu, aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme +de mourir ici près de César et par vos coups, vous, l'élite +des grandes âmes de cet âge.</p> + +<p>BRUTUS.—O Antoine, n'implorez point de nous votre +mort. Nous devons maintenant paraître sanguinaires et +cruels, ainsi que par l'état de nos mains et par l'action +que nous venons d'exécuter nous le paraissons à vos +yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre +sanglante qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne +les voyez pas; ils sont pitoyables, et c'est la pitié pour +l'injure publique faite à Rome (car la flamme chasse une +autre flamme, et de même la pitié une autre pitié) qui a +ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine, +nos épées n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos +coeurs, frères en énergique colère, vous reçoivent avec +toute la bienveillance de l'affection, avec estime, avec +égard.</p> + +<p>CASSIUS.—Votre voix aura autant d'influence que celle +d'aucun autre dans la distribution des nouvelles dignités.</p> + +<p>BRUTUS.—Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous +ayons calmé la multitude hors d'elle-même de frayeur; +et alors nous vous expliquerons par quel motif, moi +qui aimais César au moment même où je le frappai, je +me suis conduit ainsi.</p> + +<p>ANTOINE.—Je ne doute point de votre sagesse.—Que +chacun de vous me donne sa main sanglante. D'abord, +Marcus Brutus, je veux secouer la vôtre. Puis je prends +votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre, Décius +Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la +vôtre, mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius, +nommé le dernier, mais non pas le moindre dans mon +amitié.—Tous tous, patriciens.... Hélas! que dirai-je? Ma +réputation repose maintenant sur un terrain si glissant, +que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises +pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.—Que +je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton +âme nous contemple maintenant, ne te sera-ce pas une +douleur plus sensible que ta mort, de voir ton Antoine +faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main +sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre? +Si j'avais autant d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils +versassent des larmes aussi abondantes que les ruisseaux +qu'elles versent de ton sang, cela me siérait bien mieux +que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes ennemis.—Pardonne-moi, +Jules.—Ici tu fus environné, +cerf courageux; ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les +chasseurs portant les marques de ton massacre, et baignés +dans le fleuve cramoisi de ton sang! O monde, tu +étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il +était ton centre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.—Maintenant te voilà étendu comme le +cerf frappé par plusieurs princes.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a> +<div class="poem"> <div class="stanza"> +<p><i>O world, thou wast the forest to this hart</i></p> +<p><i>And this, indeed, O world, the heart of thee</i>.</p> + </div> </div> + +<p><i>Hart</i>, cerf, et <i>heart</i>, coeur, se prononcent de la même manière: +ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était <i>ton coeur</i> +ou <i>ton centre</i>, et il était <i>ton cerf</i>.</p></blockquote> + +<p>CASSIUS.—Marc-Antoine!...</p> + +<p>ANTOINE.—Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de +César en diront autant. C'est donc de la part d'un ami +une bien froide modération.</p> + +<p>CASSIUS.—Je ne vous blâme point de louer ainsi César. +Mais quel traité prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous +être inscrit au nombre de nos amis, ou bien poursuivrons-nous +sans compter sur vous?</p> + +<p>ANTOINE.—Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il +est vrai, j'ai été distrait de mon objet en baissant les +yeux sur César. Je suis de vos amis à tous, et tous je +vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez des +raisons qui me feront comprendre comment et en quoi +César était dangereux.</p> + +<p>BRUTUS.—S'il en était autrement, ce serait un atroce +spectacle. Les explications que nous avons à vous donner +abondent tellement en considérations légitimes que +fussiez-vous, vous Antoine, le fils de César, vous devriez +en être satisfait.</p> + +<p>ANTOINE.—C'est tout ce que je désire; et de plus, je +voudrais obtenir de vous qu'il me fût permis de présenter +son corps sur la place du marché, et de parler à la +tribune, lors de la cérémonie de ses funérailles, comme +il convient à un ami.</p> + +<p>BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.</p> + +<p>CASSIUS. Brutus, un mot. <span class="stage2">(<i>À part</i>.)</span> Vous ne savez pas ce +que vous accordez là. Ne consentez point qu'Antoine +parle à ses funérailles: savez-vous à quel point ce qu'il +dira ne sera pas capable d'émouvoir le peuple?</p> + +<p>BRUTUS.—Permettez.... Je monterai le premier à la tribune: +j'exposerai les motifs de la mort que nous avons +donnée à César; tout ce qu'Antoine dira, je déclarerai +qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre permission, +et que nous consentons qu'on accomplisse pour César +tous les rites réguliers, toutes les cérémonies légales. +Cela nous sera plutôt avantageux que contraire.</p> + +<p>CASSIUS.—Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me +déplaît.</p> + +<p>BRUTUS.—Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps +de César. Dans votre harangue funéraire, vous vous abstiendrez +de nous blâmer; mais dites de César tout le +bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le +faites par notre permission; autrement vous n'aurez +aucune espèce de part dans ses funérailles.</p> + +<p>ANTOINE.—Soit; je n'en désire pas davantage.</p> + +<p>BRUTUS.—Préparez donc le corps et suivez-nous.</p> + +<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Antoine.)</p> + +<p>ANTOINE.—O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, +si je parais doux et pacifique avec ces bouchers! +Tu es le débris du plus grand homme qui ait jamais vécu +dans la durée des âges. Malheur à la main qui répandit +ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes +blessures, qui, comme autant de bouches muettes, +ouvrent leurs lèvres rougies pour me demander la voix +et les paroles de ma langue. La malédiction va fondre +sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible +guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le +sang, la destruction seront des choses si communes, et +les objets effroyables deviendront si familiers, que les +mères ne feront plus que sourire à la vue de leurs enfants +déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera +étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant +avec elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de +César promènera sa vengeance, criant d'une voix puissante +dans l'intérieur de nos frontières: Carnage<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>! et +alors seront lâchés les chiens de la guerre, jusqu'à ce +qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus +de la terre avec les exhalaisons des cadavres +pourris, gémissant après la sépulture. (<i>Entre un serviteur.</i>) +Vous servez Octave César, n'est-il pas vrai?</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Havock!</i> (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans les +anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants +de ne faire aucun quartier.</blockquote> + +<p>LE SERVITEUR.—Je le sers, Marc-Antoine.</p> + +<p>ANTOINE.—César lui a écrit de se rendre à Rome.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Il a reçu les lettres de César. Il est en +chemin, et il m'a chargé de vous dire de vive voix.... +<span>(<i>Il aperçoit le corps de César.</i>)</span> O César!</p> + +<p>ANTOINE.—Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et +pleure. La douleur, je le sens, est contagieuse; et mes +yeux, en voyant rouler dans les tiens ces marques de +ton affliction, commencent à se remplir de larmes.—Ton +maître vient-il?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Il couche cette nuit à sept lieues de +Rome.</p> + +<p>ANTOINE.—Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui +ce qui est arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, +une Rome dangereuse, et non point une Rome où Octave +puisse encore trouver la sûreté<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Hâte-toi de partir et de +lui donner cet avis.—Non, demeure encore: tu ne partiras +point que je n'aie porté ce corps sur la place du +marché. Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions +du peuple sur le cruel succès de ces hommes +de sang, et, selon l'événement, tu rendras compte au +jeune Octave de l'état des choses.—Prêtez-moi la main.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent, emportant le corps de César.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>No Rome of safety.</i> Shakspeare a eu probablement ici l'intention +de renouveler le jeu de mots entre <i>Rome</i> et <i>room</i>, déjà employé +dans la première scène, entre Cassius et Brutus.</blockquote> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Le Forum.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET CASSIUS, <i>et une foule de citoyens</i>.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Nous voulons qu'on nous rende raison +de ce qui a été fait: rendez-nous-en raison.</p> + +<p>BRUTUS.—Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon +discours, amis.—Vous, Cassius, passez dans la rue voisine +et partageons le peuple entre nous.—Ceux qui voudront +m'entendre parler, qu'ils demeurent ici; que ceux +qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être +rendu un compte public des motifs de la mort de César.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Je veux entendre parler Brutus.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Je veux entendre Cassius, afin de +comparer leurs raisons quand nous les aurons écoutés +séparément l'un et l'autre.</p> + +<p class="stage1">(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte<br> +dans le rostrum.)</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Le noble Brutus est monté; +silence.</p> + +<p>BRUTUS.—Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains, +compatriotes, amis, entendez-moi dans ma cause, et +faites silence pour que vous puissiez entendre. Croyez-moi +pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur, +afin que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre +sagesse, et faites usage de votre raison afin de pouvoir +mieux juger. S'il est dans cette assemblée quelque ami +sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus pour +César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande +pourquoi Brutus s'est élevé contre César, voici +ma réponse: ce n'est pas que j'aimasse moins César, +mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux +voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir +César mort, et de vivre tous libres? César m'aimait, je +le pleure; il fut heureux, je m'en réjouis; il était vaillant, +je l'honore: mais il fut ambitieux, et je l'ai tué. +Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour +sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort +pour son ambition.—Quel est ici l'homme assez abject +pour vouloir être esclave? S'il en est un, qu'il parle, car +pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme assez stupide +pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est un, +qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici +l'homme assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en +est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé.—Je m'arrête +pour attendre une réponse.</p> + +<p>PLUSIEURS CITOYENS <span class="stage2"><i>parlant à la fois</i>.</span>—Personne, Brutus, +personne.</p> + +<p>BRUTUS.—Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas +fait plus contre César que vous n'avez droit de faire contre +Brutus. Les motifs de sa mort sont enregistrés au Capitole, +sans atténuer la gloire qu'il méritait, sans appuyer +sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la mort. <span class="stage2">(<i>Entrent +Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de César.</i>)</span>—Voici +son corps qui s'avance accompagné de signes +de deuil par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir +participé à sa mort, recueillera les fruits de son trépas, +une place dans la république. Et qui de vous n'en recueillera +pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en vous +quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le +bien de Rome, de même je garde ce poignard pour moi +dès que ma patrie jugera ma mort nécessaire.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Vivez, Brutus, vivez, vivez!</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Reconduisons-le en triomphe jusque +dans sa maison.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Élevons-lui une statue parmi ses +ancêtres.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Qu'il soit fait César.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Les meilleures qualités de César +seront couronnées dans Brutus.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Il faut le conduire à sa maison avec +de bruyantes acclamations.</p> + +<p>BRUTUS.—Mes concitoyens!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Paix, silence; Brutus parle.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Holà, silence.</p> + +<p>BRUTUS.—Bons concitoyens, laissez-moi me retirer +seul, et, pour l'amour de moi, demeurez ici avec Antoine. +Accueillez le corps de César, et accueillez aussi sa harangue +à la gloire de César.—C'est notre permission qui +autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que +personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine +ait parlé.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Qu'il monte dans la tribune, nous +l'écouterons. Noble Antoine, montez.</p> + +<p>ANTOINE.—Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez +pour l'amour de Brutus.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Que dit-il de Brutus?</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Il dit qu'il est reconnaissant envers +nous tous de ce que nous lui accordons pour l'amour +de Brutus.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Il ferait bien de ne pas parler mal +de Brutus.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Ce César était un tyran.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Oui, cela est certain: nous sommes +bien heureux que Rome en soit délivrée.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra +dire.</p> + +<p>ANTOINE.—Généreux Romains....</p> + +<p>LES CITOYENS.—Silence! holà! écoutons-le.</p> + +<p>ANTOINE.—Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi +l'oreille.—Je viens pour inhumer César, non pour le +louer. Le mal que font les hommes vit après eux; le +bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit +ainsi de César.—Le noble Brutus vous a dit que César +était ambitieux: s'il l'était, ce fut une faute grave, et César +en a été gravement puni.—Ici par la permission de Brutus +et des autres (car Brutus est un homme honorable: ils le +sont tous, tous des hommes honorables), je viens pour +parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut +fidèle et juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, +et Brutus est un homme honorable.—Il a ramené +dans Rome une foule de captifs dont les rançons +ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il +ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré: +l'ambition devrait être formée d'une matière plus dure.—Cependant +Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus +est un homme honorable.—Vous avez tous vu qu'aux +Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de +roi, et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?—Cependant +Brutus dit qu'il était ambitieux, et +sûrement Brutus est un homme honorable. Je ne parle +point pour contredire ce que Brutus a dit, mais je suis +ici pour dire ce que je sais.—Vous l'aimiez tous autrefois, +et ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche +donc de pleurer sur lui? O discernement, tu as fui +chez les brutes grossières, et les hommes ont perdu leur +raison!—Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans +ce cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à +ce qu'il me soit revenu.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Il y a, ce me semble, beaucoup de +raison dans ce qu'il dit.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Si tu examines sensément cette affaire, +César a essuyé une grande injustice.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Serait-il vrai, compagnons? Je +crains qu'il n'en vienne à sa place un plus mauvais que lui.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Avez-vous remarqué ces mots: +«Il ne voulut pas prendre la couronne?» Donc il est +certain qu'il n'était pas ambitieux.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Si cela est prouvé, il en coûtera +cher à quelques-uns.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Pauvre homme! ses yeux sont +rouges comme le feu à force de pleurer.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Il n'est pas dans Rome un homme +d'un plus grand coeur qu'Antoine.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Attention maintenant, il recommence +à parler.</p> + +<p>ANTOINE.—Hier encore la parole de César aurait pu +résister à l'Univers: aujourd'hui le voilà étendu, et parmi +les plus misérables, il n'en est pas un qui croie avoir à +lui rendre quelque respect! O citoyens, si j'avais envie +d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur, +je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, +qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je +ne veux pas leur faire tort: j'aime mieux faire tort au +mort, à moi-même, et à vous aussi, que de faire tort à +des hommes si honorables.—Mais voici un parchemin +scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet. +Si le peuple entendait seulement ce testament, que, +pardonnez-le-moi, je n'ai pas dessein de vous lire, tous +courraient baiser les blessures du corps de César, et +tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je +vous le dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de +ses cheveux qu'à leur mort ils mentionneraient dans +leurs testaments, le léguant à leur postérité comme un +précieux héritage.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Nous voulons entendre le testament: +lisez-le, Marc-Antoine.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Le testament! le testament! nous voulons +entendre le testament de César.</p> + +<p>ANTOINE.—Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois +pas le lire. Il n'est pas à propos que vous sachiez combien +César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois, vous +n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque +vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de +César, il vous rendrait frénétiques. Il est bon que vous +ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers; car si vous le +saviez, oh! qu'en arriverait-il?</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Lisez le testament; nous voulons +l'entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament +de César.</p> + +<p>ANTOINE.—Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous +différer quelque temps?—Je me suis laissé entraîner +trop loin en parlant du testament. Je crains de faire tort +à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré +César; je le crains.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Ce furent des traîtres. Eux, des +hommes honorables!</p> + +<p>LES CITOYENS.—Le testament! les dispositions de César!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Ce sont des scélérats, des assassins.—Le +testament! le testament!</p> + +<p>ANTOINE.—Vous voulez donc me contraindre à lire le +testament? Puisqu'il en est ainsi, formez un cercle autour +du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui +qui fit le testament.—Descendrai-je? y consentez-vous?</p> + +<p>LES CITOYENS.—Venez, venez.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Descendez.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Nous y consentons.</p> + +<p class="stage1">(Antoine descend de la tribune.)</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Formons un cercle, mettons-nous +autour de lui.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Écartez-vous du cercueil, écartez-vous +du corps.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Place pour Antoine, le noble Antoine.</p> + +<p>ANTOINE.—Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous +éloignés.</p> + +<p>LES CITOYENS.—En arrière, place, reculons en arrière.</p> + +<p>ANTOINE.—Si vous avez des larmes, préparez-vous à +les répandre maintenant.—Vous connaissez tous ce manteau.—Je +me souviens de la première fois où César le +porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le jour même +qu'il vainquit les Nerviens.—Regardez; à cet endroit il +a été traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle +large déchirure y a faite le haineux Casca! C'est à travers +celle-ci que le bien-aimé Brutus a poignardé César; +et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez jusqu'où le +sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme +pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement; +car Brutus, vous le savez, était un ange pour +César. Jugez, ô vous, grands dieux, avec quelle tendresse +César l'aimait: cette blessure fut pour lui la plus cruelle +de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le poignarder, +l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, +acheva de le vaincre: alors son coeur puissant se +brisa, et de son manteau enveloppant son visage, au +pied même de la statue de Pompée qui ruisselait de son +sang, le grand César tomba.—Oh! quelle a été cette +chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de +nous, tombâmes avec lui, tandis que la trahison sanguinaire +brandissait triomphante son glaive sur nos têtes.—Oh! +maintenant vous pleurez; je le vois, vous sentez +le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. +Bons coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore +que les plaies du manteau de notre César! Regardez-ici: +le voici lui-même déchiré, comme vous le voyez, par +des traîtres!</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—O lamentable spectacle!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—O noble César!</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—O jour de malheur!</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—O traîtres! scélérats!</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—O sanglant, sanglant spectacle!</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nous voulons être vengés. Vengeance!—Courons, +cherchons.—Brûlons.—Du feu!—Tuons, +massacrons.—Ne laissons pas vivre un des +traîtres.</p> + +<p>ANTOINE.—Arrêtez, concitoyens.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Paix; écoutez le noble Antoine.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Nous l'écouterons, nous le suivrons; +nous mourrons avec lui.</p> + +<p>ANTOINE.—Bons amis, chers amis, que ce ne soit point +moi qui vous précipite dans ce soudain débordement de +révolte.—Ceux qui ont fait cette action sont des hommes +honorables. Quels griefs personnels ils ont eu pour la +faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et honorables, +et sans doute ils auront des raisons à vous donner.—Je +ne viens point, amis, surprendre insidieusement +vos coeurs; je ne suis point, comme Brutus un orateur; +je suis tel que vous me connaissez tous, un homme +simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont +donné la permission de parler de lui en public le savent +bien; car je n'ai ni esprit, ni talent de parole, ni autorité, +ni grâce d'action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs +d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes. Je +ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que +vous savez vous-mêmes: je vous montre les blessures du +bon César (pauvres, pauvres bouches muettes!), et je les +charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, et que +Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui porterait +le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque +blessure de César une langue qui remuerait les pierres +de Rome et les soulèverait à la révolte.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Nous nous soulèverons.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Nous brûlerons la maison de +Brutus.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Courons à l'instant, venez, cherchons +les conspirateurs.</p> + +<p>ANTOINE.—Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez +encore ce que j'ai à vous dire.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Holà, silence; écoutons Antoine, le +très-noble Antoine.</p> + +<p>ANTOINE.—Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous +allez faire? En quoi César a-t-il mérité de vous tant +d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut donc que je +vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous +ai parlé.</p> + +<p>LES CITOYENS.—C'est vrai!—Le testament; restons et +écoutons le testament.</p> + +<p>ANTOINE.—Le voici, le testament, et scellé du sceau de +César.—À chaque citoyen romain, à chacun de vous +tous, il donne soixante-quinze drachmes.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—O noble César!—Nous vengerons sa +mort.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—O royal César!</p> + +<p>ANTOINE.—Écoutez-moi avec patience.</p> + +<p>LES CITOYENS.—Silence donc.</p> + +<p>ANTOINE.—En outre il vous a légué tous ses jardins, +ses bocages fermés, et ses vergers récemment plantés +de ce côté du Tibre. Il vous les a laissés, à vous et à vos +héritiers à perpétuité, pour en faire des jardins publics +destinés à vos promenades et à vos amusements.—C'était +là un César: quand en naîtra-t-il un pareil?</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Jamais, jamais.—Venez, partons, +partons; allons brûler son corps sur la place sacrée, et +avec les tisons incendier toutes les maisons des traîtres.—Enlevez +le corps.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Allez, apportez du feu.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Jetez bas les siéges.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.</p> + +<p class="stage1">(Le peuple sort emportant le corps.)</p> + +<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>—Maintenant laissons faire.—Génie +du mal! te voilà lancé; suis le cours qu'il te plaira.—<span class="stage2">(<i>Entre +un serviteur.</i>)</span> Qu'y a-t-il, camarade?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Seigneur, Octave est déjà arrivé dans +Rome.</p> + +<p>ANTOINE.—Où est-il?</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Lépidus et lui sont dans la maison de +César.</p> + +<p>ANTOINE.—Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.—La +Fortune est en belle humeur, et dans ce +caprice elle nous accordera tout.</p> + +<p>LE SERVITEUR.—Octave a dit devant moi que Brutus et +Cassius étaient sortis au galop hors des portes de Rome, +comme des hommes qui ont la tête perdue.</p> + +<p>ANTOINE.—Sans doute ils auront reçu du peuple quelque +nouvelle de la manière dont je l'ai animé.—Conduis-moi +vers Octave.</p> + +<p class="stage1">(Antoine sort, suivi du serviteur.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une rue.</p> + +<p class="stage1"><i>Entre</i> CINNA <i>le poëte</i>.</p> + +<p>CINNA.—J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet +avec César, et mon imagination est obsédée d'idées +funestes. Je me sens de la répugnance à sortir de ma +maison; cependant quelque chose m'entraîne.</p> + +<p class="stage1">(Entrent des citoyens.)</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Quel est votre nom?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Où allez-vous?</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Où demeurez-vous?</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Êtes-vous marié ou garçon?</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Répondez sans détour à chacun de +nous.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Oui, et brièvement.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN,—Oui, et sagement.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Oui, et véridiquement; vous ferez +bien.</p> + +<p>CINNA.—Quel est mon nom, où je vais, où je demeure, +si je suis marié ou garçon? Eh bien! pour répondre à +chacun de vous sans détour, brièvement, véridiquement +et sagement, je dis sagement: Je suis garçon.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—Autant dire: Il n'y a que les imbéciles +qui se marient. Vous pourriez bien être rossé pour +ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans détour.</p> + +<p>CINNA.—Sans détour? J'allais aux funérailles de César.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Comme ami, ou comme ennemi?</p> + +<p>CINNA.—Comme ami.</p> + +<p>SECOND CITOYEN.—C'est répondre sans détour.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Et votre demeure? Brièvement.</p> + +<p>CINNA.—Brièvement? Je demeure près du Capitole.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Et votre nom, s'il vous plaît? +véridiquement.</p> + +<p>CINNA.—Véridiquement? Mon nom est Cinna.</p> + +<p>PREMIER CITOYEN.—Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur.</p> + +<p>CINNA.—Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—Mettons-le en pièces pour ses +mauvais vers, mettons-le en pièces pour ses mauvais +vers.</p> + +<p>CINNA.—Je ne suis point Cinna le conspirateur.</p> + +<p>QUATRIÈME CITOYEN.—N'importe, il se nomme Cinna; +arrachons seulement son nom de son coeur, et puis nous +le laisserons aller.</p> + +<p>TROISIÈME CITOYEN.—Déchirons-le, déchirons-le,—Allons, +des brandons, holà, des brandons de feu!—Chez +Brutus, chez Cassius, brûlons tout.—Quelques-uns à la +maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius: partons, +courons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE QUATRIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours à Rome.—Une pièce de la maison d'Antoine.</p> + +<p class="stage1">ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, <i>assis autour d'une table</i>.</p> + +<p>ANTOINE.—Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms +sont pointés.</p> + +<p>OCTAVE.—Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous, +Lépidus?</p> + +<p>LÉPIDUS.—J'y consens.</p> + +<p>OCTAVE.—Pointez-le, Antoine.</p> + +<p>LÉPIDUS.—À condition que Publius<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> ne vivra pas, le +fils de votre soeur, Marc-Antoine.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle, qu'Antoine +abandonna à la proscription. PLUTARQUE, <i>Vie d'Antoine</i>.</blockquote> + +<p>ANTOINE.—Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le +condamne.—Mais vous, Lépidus, allez à la maison de +César, rapportez-nous le testament, et nous verrons à +faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a +léguées.</p> + +<p>LÉPIDUS.—Mais vous retrouverai-je ici?</p> + +<p>OCTAVE.—Ou ici, ou au Capitole.</p> + +<p class="stage1">(Lépidus sort.)</p> + +<p>ANTOINE.—<span class="stage2"><i>regardant aller Lépidus</i>.</span>—C'est là un homme +nul et sans mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il +se fait trois parts de l'univers, convient-il qu'il +soit l'un des trois copartageants?</p> + +<p>OCTAVE.—Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa +voix sur ceux qui doivent être désignés à la mort dans +notre noire sentence de proscription!</p> + +<p>ANTOINE.—Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si +nous plaçons ces honneurs sur cet homme en vue de +nous soulager nous-mêmes de divers fardeaux odieux, il +ne fera que les porter comme l'âne porte l'or, gémissant +et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé +dans la voie que nous lui indiquerons; et quand il aura +voituré notre trésor au lieu qui nous convient, alors nous +lui reprendrons son fardeau, et nous le renverrons, +comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans +les prés du commun.</p> + +<p>OCTAVE.—Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais +c'est un soldat intrépide et éprouvé.</p> + +<p>ANTOINE.—Comme mon cheval, Octave; et à cause de +cela je lui assigne sa ration de fourrage. C'est un animal +que j'instruis à combattre, à volter, à s'arrêter ou à courir +en avant. Ses mouvements physiques sont gouvernés +par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est +rien de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti +de se mettre en marche. C'est un esprit stérile n'ayant +pour pâture que les objets, les arts, les imitations, qui, +déjà usés et vieillis pour les autres hommes, deviennent +ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui +nous appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts +réclament notre attention.—Brutus et Cassius lèvent des +armées; il faut nous préparer à leur tenir tête. Songeons +donc à combiner notre alliance, à nous assurer +de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes +ressources; et allons de ce pas nous réunir pour délibérer +sur les moyens les plus efficaces de découvrir les +choses cachées, sur les plus sûrs moyens de faire face +aux périls connus.</p> + +<p>OCTAVE.—J'en suis d'avis; car nous sommes comme la +bête attachée au poteau, entourés d'ennemis qui aboient +et nous harcèlent; et plusieurs qui nous sourient renferment, +je le crains bien, dans leurs coeurs des millions +de projets perfides.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.</p> + +<p class="stage1">TAMBOURS. <i>Entrent</i> BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS <i>et<br> +des soldats</i>; TITINIUS ET PINDARUS <i>viennent à leur<br> +rencontre</i>.</p> + +<p>BRUTUS.—Holà, halte!</p> + +<p>LUCILIUS.—Le mot d'ordre; holà! halte!</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près +d'ici?</p> + +<p>LUCILIUS.—Tout près; et Pindarus vient vous saluer +de la part de son maître.</p> + +<p class="stage1">(Pindarus donne une lettre à Brutus.)</p> + +<p>BRUTUS.—Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus, +votre maître, soit par son propre changement, soit par la +faute de ses subordonnés, m'a donné quelques sujets de +souhaiter que des choses faites ne le fussent pas. Mais +puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même.</p> + +<p>PINDARUS.—Je ne doute point que mon noble maître ne +se montre tel qu'il est, plein d'égards et de considération +pour vous.</p> + +<p>BRUTUS.—Je n'en fais aucun doute.—Lucilius, un mot. +Je voudrais savoir comment il vous a reçu. Éclairez-moi +à ce sujet.</p> + +<p>LUCILIUS.—Avec civilité et assez d'égards, mais non +pas avec cet air de familiarité, avec ce ton de conversation +franche et amicale qui lui étaient ordinaires autrefois.</p> + +<p>BRUTUS.—Tu viens de peindre un ami chaud qui se +refroidit. Remarque, Lucilius, que toujours l'amitié, +quand elle commence à s'affaiblir et à décliner, a recours +à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il n'y a +point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les +hommes doubles, semblables à des chevaux ardents à la +main, se montrent si vigoureux, qu'à les voir on doit +tout attendre de leur courage; puis au moment où il +faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent +tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que +l'apparence, ils succombent dans l'épreuve.—Vient-il +avec toutes ses troupes?</p> + +<p>LUCILIUS.—Elles comptent prendre cette nuit leurs +quartiers dans Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie +entière, arrivent avec Cassius.</p> + +<p class="stage1">(Une marche derrière le théâtre.)</p> + +<p>BRUTUS.—Écoutons, il approche. Marchons sans bruit +à sa rencontre.</p> + +<p class="stage1">(Entrent Cassius et des soldats.)</p> + +<p>CASSIUS.—Holà, halte!</p> + +<p>BRUTUS.—Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des +files.</p> + +<p class="stage1">(Derrière le théâtre.)</p> + +<p class="stage1">Halte! halte! halte!</p> + +<p>CASSIUS <span class="stage2"><i>à Brutus</i>.</span>—Mon noble frère, vous avez eu des +torts envers moi.</p> + +<p>BRUTUS.—O dieux que j'atteste, jugez-moi.—Ai-je jamais +eu des torts envers mes ennemis? Comment donc +voudrais-je avoir des torts envers mon frère?</p> + +<p>CASSIUS.—Brutus, cette réserve cache des torts, et +quand vous en avez....</p> + +<p>BRUTUS.—Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence. +Je vous connais bien. Ne nous querellons point +ici sous les yeux de nos deux armées qui ne devraient +apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites retirer vos +soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez +vos griefs, et je vous écouterai.</p> + +<p>CASSIUS.—Pindarus, commande à nos chefs de conduire +leurs troupes à quelque distance.</p> + +<p>BRUTUS.—Donne le même ordre, Lucilius; et tant que +durera notre conférence, ne laisse personne approcher +de la tente. Que Lucius et Titinius en gardent l'entrée.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> + +<p class="stage1">L'intérieur de la tente de Brutus.—Lucius et Titinius à une +certaine distance.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET CASSIUS.</p> + +<p>CASSIUS.—Que vous ayez des torts envers moi, cela est +manifeste en ceci: vous avez condamné et noté Lucius +Pella<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> pour s'être ici laissé corrompre par les Sardiens, +et n'avez ainsi tenu aucun compte des lettres que je +vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus <i>condamna +judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella</i>, ce +qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de +jours auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, +deux de ses amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et +en public, les avoit absouts, et ne laissoit pas de les employer et +de s'en servir comme devant. PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</blockquote> + +<p>BRUTUS.—C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire +pour une pareille affaire.</p> + +<p>CASSIUS.—Dans le temps où nous sommes, il n'est pas +à propos que la plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.</p> + +<p>BRUTUS.—Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que +je vous le dise: on vous reproche d'avoir une main +avide, de trafiquer des emplois qui dépendent de vous, +et de les vendre pour de l'or à des hommes sans mérite.</p> + +<p>CASSIUS.—Moi une main avide!.... Vous savez bien que +vous êtes Brutus lorsque vous me parlez ainsi; ou, par +les dieux, ce discours eût été pour vous le dernier.</p> + +<p>BRUTUS.—La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, +et le châtiment est obligé de cacher sa tête.</p> + +<p>CASSIUS.—Le châtiment!</p> + +<p>BRUTUS.—Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous +des ides de mars. Le sang du grand César ne coula-t-il +pas au nom de la justice? Parmi ceux qui portèrent +la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût +poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! +nous qui n'avons frappé le premier homme de l'Univers +que pour avoir protégé des voleurs, nous souillerons +aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous vendrons +la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs +les plus élevés, nous la vendrons pour cette poignée de +vils métaux que peut contenir ma main? J'aimerais +mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un +pareil Romain.</p> + +<p>CASSIUS.—Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, +je ne l'endurerai point: vous vous oubliez vous-même; +vous me poussez à bout. Je suis un soldat, moi, +plus ancien que vous dans le métier, plus capable que +vous de faire des conditions.</p> + +<p>BRUTUS.—Allons donc! vous ne l'êtes nullement, +Cassius.</p> + +<p>CASSIUS.—Je le suis.</p> + +<p>BRUTUS.—Je vous dis que vous ne l'êtes pas.</p> + +<p>CASSIUS.—Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je +m'oublierai. Songez à votre vie; ne me tentez pas davantage.</p> + +<p>BRUTUS.—Laissez-moi, homme sans consistance.</p> + +<p>CASSIUS.—Est-il possible?</p> + +<p>BRUTUS.—Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je +obligé de laisser un libre cours à votre fougueuse colère? +Serai-je effrayé parce qu'un fou me regarde?</p> + +<p>CASSIUS.—O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer +tout cela?</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous +jusqu'à ce que votre coeur orgueilleux en éclate. Allez +montrer à vos esclaves combien vous êtes colérique, et +faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je m'écarte? +Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse +en rampant les caprices de votre humeur maussade? +Par les dieux, vous dévorerez tout le fiel de votre bile, +dussiez-vous en crever, car désormais je veux que vos +accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me faire rire.</p> + +<p>CASSIUS.—Quoi! nous en sommes là!</p> + +<p>BRUTUS.—Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, +faites-le voir; justifiez votre bravade, et ce sera me faire +un vrai plaisir. Je serai bien aise, pour mon compte, +de m'instruire à l'école des hommes supérieurs.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous me faites injure sur tous les points; +vous me faites injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien +soldat, et non un meilleur. Ai-je dit meilleur?</p> + +<p>BRUTUS.—Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.</p> + +<p>CASSIUS.—César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter +à ce point.</p> + +<p>BRUTUS.—Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer +ainsi.</p> + +<p>CASSIUS.—Je n'eusse pas osé?</p> + +<p>BRUTUS.—Non.</p> + +<p>CASSIUS.—Quoi! pas osé le provoquer?</p> + +<p>BRUTUS.—Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.</p> + +<p>CASSIUS.—Ne présumez pas trop de mon amitié; je +pourrais faire ce qu'après je serais fâché d'avoir fait.</p> + +<p>BRUTUS.—Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché +d'avoir fait. Cassius, il n'y a point pour moi de terreur +dans vos menaces; je suis si solidement armé de ma +probité, qu'elles passent près de moi comme le vain souffle +du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé +demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; +car moi, je ne puis me procurer d'argent par d'indignes +moyens. Par le ciel, j'aimerais mieux monnayer mon +coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en faire +des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, +de la main durcie des paysans, leur misérable portion de +vil métal. Je vous ai envoyé demander de l'or pour payer +mes légions; vous me l'avez refusé. Cette action était-elle +de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez sordide +pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire +à ses amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire +en cendres.</p> + +<p>CASSIUS.—Je ne vous ai point refusé.</p> + +<p>BRUTUS.—Mais si.</p> + +<p>CASSIUS.—Je ne l'ai pas fait.—Celui qui vous a rapporté +ma réponse n'était qu'un imbécile.—Brutus a déchiré +mon coeur. Un ami devrait supporter les faiblesses de son +ami; mais Brutus exagère les miennes.</p> + +<p>BRUTUS.—Non, en vérité, tant que vous m'en faites +ressentir l'effet.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous ne m'aimez point.</p> + +<p>BRUTUS.—Je n'aime point vos défauts.</p> + +<p>CASSIUS.—De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait +jamais.</p> + +<p>BRUTUS.—L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, +fussent-ils aussi énormes que le haut Olympe.</p> + +<p>CASSIUS.—Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous +sur Cassius seul; Cassius est las du monde: +haï d'un homme qu'il aime, insulté par son frère, maltraité +comme un esclave, tous ses défauts remarqués, +enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter +au visage. Oh! mes larmes pourraient tant couler que +d'anéantir mon courage. Tiens, voilà mon poignard, et +voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus précieux +que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un +Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre +mon coeur; frappe comme tu frappais César, car je sais +que, lors même que tu l'as le plus haï, tu l'aimais plus +encore que tu n'aimas jamais Cassius.</p> + +<p>BRUTUS.—Mettez votre poignard dans son fourreau; +emportez-vous quand vous voudrez, je vous en laisserai +entière liberté. Faites ce que vous voudrez; d'une action +honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius, vous +êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère +comme le caillou porte le feu: le plus grand effort en +fait apparaître une rapide étincelle, et aussitôt il est +refroidi.</p> + +<p>CASSIUS.—Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir +à son Brutus que des sujets de gaieté et des occasions de +rire quand il est triste et mal disposé?</p> + +<p>BRUTUS.—Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé +moi-même.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous en convenez? Donnez-moi votre main.</p> + +<p>BRUTUS.—Et aussi mon coeur.</p> + +<p>CASSIUS.—O Brutus!</p> + +<p>BRUTUS.—Eh bien! quoi?</p> + +<p>CASSIUS.—N'avez-vous pas assez de tendresse pour me +supporter quand cette humeur fougueuse, que je tiens de +ma mère, me fait tout oublier?</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, Cassius; et désormais quand vous vous +emporterez contre votre Brutus, il pensera que c'est +votre mère qui gronde, et il vous laissera faire.</p> + +<p class="stage1">(Bruit derrière le théâtre.)</p> + +<p>LE POËTE <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>).</span>—Laissez-moi entrer, je +veux voir les généraux: il y a de la discorde entre eux; +il n'est pas prudent de les laisser seuls.</p> + +<p>LUCIUS <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>)</span>.—Vous ne pénétrerez point +jusqu'à eux.</p> + +<p>LE POËTE <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>).</span>—Rien ne peut m'arrêter +que la mort.</p> + +<p class="stage1">(Entre le poëte.)</p> + +<p>CASSIUS.—Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?</p> + +<p>LE POËTE.—Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous? +Aimez-vous; soyez amis comme doivent +l'être deux hommes tels que vous: j'ai vu, soyez-en +sûrs, plus d'années que vous<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Imitation de ce vers d'Homère: + +<p>[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].</p> + +<p>Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé +Marcus Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de +Caton en son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, +non tant avec discours et raison qu'avec une impétuosité et une +furieuse et passionnée affection.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</p></blockquote> + +<p>CASSIUS.—Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais +vers.</p> + +<p>BRUTUS.—Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!</p> + +<p>CASSIUS.—Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.</p> + +<p>BRUTUS.—J'apprendrai à me faire à ses manières quand +il apprendra à choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à +l'armée de ces sots faiseurs de vers? Hors d'ici, compagnon.</p> + +<p>CASSIUS.—Allons, allons, va-t'en.</p> + +<p class="stage1">(Le poëte sort.)</p> + +<p class="stage1">(Entrent Lucilius et Titinius.)</p> + +<p>BRUTUS.—Lucilius et Titinius, commandez aux chefs +de préparer le logement de leurs troupes pour cette nuit.</p> + +<p>CASSIUS.—Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, +et amenez avec vous Messala.</p> + +<p class="stage1">(Lucilius et Titinius sortent.)</p> + +<p>BRUTUS.—Lucius, une coupe de vin.</p> + +<p>CASSIUS.—Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable +de tant de colère.</p> + +<p>BRUTUS.—O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.</p> + +<p>CASSIUS.—Vous ne faites pas usage de votre philosophie, +si vous laissez votre âme ouverte aux maux accidentels.</p> + +<p>BRUTUS.—Nul homme ne supporte mieux la douleur. +Porcia est morte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort de +Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette +perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive +de Brutus à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance +d'avoir tenu si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit +mieux aimé mourir que de languir plus longtemps malade. Ainsi +sembleroit-il que ce philosophe n'auroit pas bien cogneu le +temps, car l'épistre, au moins si elle est véritablement de Brutus, +donne assez à entendre la maladie et l'amour de cette dame, et +aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</blockquote> + +<p>CASSIUS.—Ah! Porcia!—</p> + +<p>BRUTUS.—Elle est morte.</p> + +<p>CASSIUS.—Comment ne m'avez-vous pas tué quand je +vous ai tourmenté ainsi? O perte sensible, insupportable!—De +quelle maladie?</p> + +<p>BRUTUS.—De n'avoir pu soutenir mon absence, et du +chagrin de voir grossir à ce point les forces de Marc-Antoine +et du jeune Octave; car j'ai reçu cette nouvelle +avec celle de sa mort: sa raison en fut altérée; et dans +l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.</p> + +<p>CASSIUS.—Et elle en est morte?</p> + +<p>BRUTUS.—Elle en est morte.</p> + +<p>CASSIUS.—O dieux immortels!</p> + +<p class="stage1">(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)</p> + +<p>BRUTUS.—Ne me parle plus d'elle.—Donne-moi une +coupe de vin.—Cassius, j'ensevelis ici tout sentiment +d'aigreur.</p> + +<p class="stage1">(Il boit.)</p> + +<p>CASSIUS.—Mon coeur a soif de la noble coupe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> qui va +vous faire raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin +déborde: je ne puis trop boire de l'amitié de Brutus.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>My heart is thirsty for that noble pledge</i>. <i>Pledge</i>, coup de vin +destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule +usitée autrefois en français était: <i>Je bois à vous</i>, à quoi le convive +répondait: <i>Je vous pleige d'autant</i>.</blockquote> + +<p class="stage1">(Rentre Titinius avec Messala.)</p> + +<p>BRUTUS.—Entre, Titinius.—Sois le bienvenu, brave +Messala.—Maintenant prenons place, serrons-nous +autour de ce flambeau, et délibérons sur ce que nous +avons à faire.</p> + +<p>CASSIUS.—O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?</p> + +<p>BRUTUS.—Cessez, je vous conjure.—Messala, ces lettres +que j'ai reçues, m'apprennent que le jeune Octave et +Marc-Antoine viennent à nous avec une puissante +armée, et dirigent leur marche sur Philippes.</p> + +<p>MESSALA.—J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument +la même chose.</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'y ajoute-t-on?</p> + +<p>MESSALA.—Que par des décrets de proscription et de +mise hors la loi<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, Octave, Antoine et Lépidus ont fait +périr cent sénateurs.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Outlawry</i>.</blockquote> + +<p>BRUTUS.—En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. +Les miennes ne parlent que de soixante-dix sénateurs +morts par l'effet de cette proscription: Cicéron en est un.</p> + +<p>CASSIUS.—Cicéron en est?</p> + +<p>MESSALA.—Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de +proscription.—Brutus, avez-vous reçu des lettres de +votre femme?</p> + +<p>BRUTUS.—Non, Messala.</p> + +<p>MESSALA.—Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien +sur elle?</p> + +<p>BRUTUS.—Rien, Messala.</p> + +<p>MESSALA.—Cela me paraît étrange.</p> + +<p>BRUTUS.—Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous +appris quelque chose dans les vôtres?</p> + +<p>MESSALA.—Non, mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.</p> + +<p>MESSALA.—Supportez donc en Romain la vérité que je +vous annonce. Il est certain qu'elle est morte, et d'une +manière étrange.</p> + +<p>BRUTUS.—Eh bien! adieu, Porcia.—Il nous faut mourir, +Messala: c'est pour avoir pensé qu'elle devait mourir +un jour que j'ai la patience de supporter aujourd'hui +ce coup.</p> + +<p>MESSALA.—C'est ainsi que les grands hommes devraient +toujours supporter les grandes pertes.</p> + +<p>CASSIUS.—J'en ai là-dessus appris tout autant que vous, +et cependant ma nature ne pourrait jamais s'y soumettre +de même.</p> + +<p>BRUTUS.—Soit.—A notre tâche qui est vivante.—Si +nous marchions à l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?</p> + +<p>CASSIUS.—Je ne crois pas que ce fût bien fait.</p> + +<p>BRUTUS.—La raison?</p> + +<p>CASSIUS.—La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous +cherche; par-là il consumera ses ressources, fatiguera +ses soldats, et se nuira ainsi à lui-même; tandis que +nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous trouverons +pleins de repos, entiers et prêts à tout.</p> + +<p>BRUTUS.—De bonnes raisons doivent nécessairement +céder à de meilleures. Les peuples qui sont entre Philippes +et ce camp ne sont contenus que par une affection +forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des subsides. +L'ennemi, en traversant leur pays, complétera +chez eux ses troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et +plein d'un nouveau courage, avantages que nous lui +interceptons si nous allons le rencontrer à Philippes, +tenant ces peuples sur nos derrières.</p> + +<p>CASSIUS.—Mon bon frère, écoutez-moi.</p> + +<p>BRUTUS.—Permettez; il faut de plus faire attention à +ceci. Nous savons à présent le compte de nos amis jusqu'au +dernier. Nos légions sont complètes; notre cause +est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève; tandis que +nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes +près de décliner. Les affaires humaines ont leurs marées, +qui, saisies au moment du flux, conduisent à la fortune; +l'occasion manquée, tout le voyage de la vie se +poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce +moment, la mer est pleine et nous sommes à flot: il +faut prendre le courant tandis qu'il nous est favorable, +ou perdre toutes nos chances.</p> + +<p>CASSIUS.—Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous +vous accompagnerons et nous irons les trouver à Philippes.</p> + +<p>BRUTUS.—Les heures les plus profondes de la nuit sont +insensiblement arrivées sur notre entretien, et la nature +doit obéir à la nécessité à laquelle nous ne concéderons +qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien de plus à +dire?</p> + +<p>CASSIUS.—Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand +matin nous serons prêts et en marche.</p> + +<p class="stage1">(Entre Lucius.)</p> + +<p>BRUTUS.—Lucius, ma robe.—Adieu, digne Messala.—Bonne +nuit, Titinius.—Noble, noble Cassius, bonne nuit +et bon repos.</p> + +<p>CASSIUS.—O mon cher frère, elle a bien mal commencé, +cette nuit.—Que jamais semblable discorde ne +se mette entre nos âmes! Ne le permets pas, Brutus.</p> + +<p>BRUTUS.—Tout est bien.</p> + +<p>CASSIUS.—Bonne nuit, mon maître.</p> + +<p>BRUTUS.—Bonne nuit, mon bon frère.</p> + +<p>TITINIUS ET MESSALA.—Bonne nuit, Brutus, notre maître +à tous.</p> + +<p>BRUTUS.—Adieu, tous. <span class="stage2">(<i>Cassius, Titinius et Messala se +retirent.</i>—<i>Rentre Lucius, avec la robe de Brutus.</i>)</span>—Donne-moi +cette robe. Où est ton instrument?</p> + +<p>LUCIUS.—Ici dans la tente.</p> + +<p>BRUTUS.—Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre +garçon, je ne t'en fais point un reproche, tu es harassé +de veilles. Appelle Claudius et quelques autres de mes +gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront sur des +coussins dans ma tente.</p> + +<p>LUCIUS.—Varron! Claudius!</p> + +<p class="stage1">(Entrent Varron et Claudius.)</p> + +<p>VARRON.—Appelez-vous, mon seigneur?</p> + +<p>BRUTUS.—Je vous prie, mes amis, couchez et dormez +dans ma tente: il est possible que je vous éveille bientôt +pour porter quelque message à mon frère Cassius.</p> + +<p>VARRON.—Permettez-nous de rester debout, seigneur, +et de veiller en attendant vos ordres.</p> + +<p>BRUTUS.—Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, +mes amis. Il peut se faire que je change de +pensée.—Vois, Lucius, voici le livre que j'ai tant cherché; +je l'avais mis dans la poche de ma robe.</p> + +<p class="stage1">(Les serviteurs se couchent.)</p> + +<p>LUCIUS.—J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas +donné, seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à +oublier.—Peux-tu tenir ouverts un moment tes yeux +appesantis, et jouer sur ton instrument un air ou deux?</p> + +<p>LUCIUS.—Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.</p> + +<p>BRUTUS.—J'en serai bien aise, mon garçon. Je te +fatigue trop, mais tu as bonne volonté.</p> + +<p>LUCIUS.—C'est mon devoir, seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà +de tes forces. Je sais qu'un jeune sang demande son +temps de sommeil.</p> + +<p>LUCIUS.—J'ai dormi, mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je +ne te retiendrai pas longtemps. Si je vis, je te ferai du +bien. <span class="stage2">(<i>Musique accompagnée de chant.</i>)</span> C'est un chant à +endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis donc ta +massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air! +Honnête serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le +tort de t'éveiller. Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras +ton instrument: je vais te l'ôter, et bonne nuit, mon +bon garçon.—Voyons, voyons; n'ai-je pas plié le feuillet +en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. <span class="stage2">(<i> Il s'assied</i>)</span> +Que ce flambeau éclaire mal! <span class="stage2">(<i>Entre l'ombre de Jules +César</i>.)</span> Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse +de mes yeux qui produit cette horrible vision!—Il +s'avance sur moi!—Es-tu quelque chose? es-tu +quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui +glaces mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, +qu'es-tu?</p> + +<p>L'OMBRE DE CÉSAR.—Ton mauvais génie, Brutus.</p> + +<p>BRUTUS.—Pourquoi viens-tu?</p> + +<p>L'OMBRE DE CÉSAR.—Pour te dire que tu me verras à +Philippes.</p> + +<p>BRUTUS.—A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?</p> + +<p>L'OMBRE DE CÉSAR.—Oui, à Philippes.</p> + +<p>BRUTUS.—Eh bien! je te reverrai à Philippes. <span class="stage2">(<i>L'ombre +disparaît.</i>)</span> Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis: +mauvais génie, j'aurais voulu t'entretenir plus +longtemps.—Garçon! Lucius! Varron! Claudius! amis! +éveillez-vous. Claudius!</p> + +<p>LUCIUS.—Il y a des cordes fausses, mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Il croit être encore à son instrument.—Lucius, +réveille-toi.</p> + +<p>LUCIUS.—Mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser +ce cri?</p> + +<p>LUCIUS.—Seigneur, je ne crois pas avoir crié.</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, tu as crié.—As-tu vu quelque chose?</p> + +<p>LUCIUS.—Rien, mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Rendors-toi, Lucius!—Allons, Claudius; et +toi mon ami, éveille-toi.</p> + +<p>VARRON.—Seigneur.</p> + +<p>CLAUDIUS.—Seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous +tous deux crié dans votre sommeil?</p> + +<p>VARRON ET CLAUDIUS.—Nous, seigneur?</p> + +<p>BRUTUS.—Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?</p> + +<p>VARRON.—Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.</p> + +<p>CLAUDIUS.—Ni moi, mon seigneur.</p> + +<p>BRUTUS.—Allez, saluez de ma part mon frère Cassius: +dites-lui qu'il mette de bonne heure ses troupes en +marche; nous le suivrons.</p> + +<p>VARRON ET CLAUDIUS.—Vous serez obéi, mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p> +<br><br><br> + +<h3>ACTE CINQUIÈME</h3> +<br><br> + +<h3>SCÈNE I</h3> +<br> + +<p class="stage1">Les plaines de Philippes.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTOINE, OCTAVE <i>et leur armée</i></p> + +<p>OCTAVE.—Vous le voyez, Antoine, l'événement a +répondu à nos espérances. Vous disiez que l'ennemi ne +descendrait point en plaine, mais qu'il tiendrait les collines +et le haut pays. Le contraire arrive; leurs armées +sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer +au combat, et ils répondent avant que nous les +ayons demandés.</p> + +<p>ANTOINE.—Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien +pourquoi ils le font. Ils consentiraient volontiers à se +trouver ailleurs; c'est la peur qui les fait descendre pour +nous braver, s'imaginant par cette parade nous donner +une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont +aucun.</p> + +<p class="stage1">(Entre un messager.)</p> + +<p>LE MESSAGER.—Préparez-vous, généraux: l'ennemi +vient en belle ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante +de la bataille. Il faut à l'instant faire quelques +dispositions.</p> + +<p>ANTOINE.—Octave, menez au pas votre armée sur la +gauche de la plaine.</p> + +<p>OCTAVE.—C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même +la gauche.</p> + +<p>ANTOINE.—Pourquoi me contrecarrer dans un moment +aussi critique?</p> + +<p>OCTAVE.—Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais +je le veux ainsi.</p> + +<p class="stage1">(Marche.—Tambour.—Entrent Brutus et Cassius,<br> +avec leur armée; Lucius, Titinius, Messala et<br> +plusieurs autres.)</p> + +<p>BRUTUS.—Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.</p> + +<p>CASSIUS.—Faites halte, Titinius; nous allons sortir des +lignes pour conférer avec eux.</p> + +<p>OCTAVE.—Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du +combat?</p> + +<p>ANTOINE.—Non, César; nous attendrons leur attaque. +Les généraux voudraient s'aboucher un moment.</p> + +<p>OCTAVE.—Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.</p> + +<p>BRUTUS.—Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai, +compatriotes?</p> + +<p>OCTAVE.—Non que nous préférions les paroles, comme +vous le faites.</p> + +<p>BRUTUS.—De bonnes paroles, Octave, valent mieux que +de mauvais coups.</p> + +<p>ANTOINE.—En portant vos mauvais coups, Brutus, vous +donnez de bonnes paroles: témoin l'ouverture que vous +avez faite dans le coeur de César, en criant: «Salut et +longue vie à César.»</p> + +<p>CASSIUS.—Antoine, la place où vous portez vos coups +est encore inconnue; mais pour vos paroles, elles vont +dépouiller les abeilles d'Hybla, et les laissent privées de +miel.</p> + +<p>ANTOINE.—Mais non pas d'aiguillon.</p> + +<p>BRUTUS.—Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous +leur avez dérobé leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment +vous avez soin de menacer avant de frapper.</p> + +<p>ANTOINE.—Traîtres, vous n'en fîtes pas de même, +quand de vos lâches poignards vous vous blessâtes l'un +l'autre dans les flancs de César: vous lui montriez vos +dents comme des singes, vous rampiez devant lui comme +des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous +baisiez les pieds de César; tandis que le détestable Casca, +venant par derrière comme un chien abâtardi, perça le +cou de César. O flatteurs!</p> + +<p>CASSIUS.—Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius +en avait été cru, cette langue ne nous outragerait +pas ainsi aujourd'hui.</p> + +<p>OCTAVE.—Finissons, allons au fait. Si le débat nous +met en sueur, elle coulera plus rouge au moment de la +preuve.—Voyez, je tire l'épée contre les conspirateurs: +quand pensez-vous que l'épée rentrera dans le fourreau? +Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César +soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second +César se soit accumulé sur l'épée des traîtres.</p> + +<p>BRUTUS.—César, tu ne peux pas mourir de la main des +traîtres, à moins que tu ne les amènes avec toi.</p> + +<p>OCTAVE.—Je l'espère bien; je ne suis pas né pour +mourir par l'épée de Brutus.</p> + +<p>BRUTUS.—O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune +homme, tu ne pourrais périr d'une main plus honorable.</p> + +<p>CASSIUS.—Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur! +l'associé d'un farceur et d'un débauché!</p> + +<p>ANTOINE.—Toujours le vieux Cassius!</p> + +<p>OCTAVE.—Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi, +traîtres! nous vous le jetons par la face. Si vous osez +combattre aujourd'hui, venez en plaine; sinon, venez +quand vous en aurez le coeur.</p> + +<p class="stage1">(Octave et Antoine sortent avec leur armée.)</p> + +<p>CASSIUS.—Allons, vents, soufflez maintenant; vagues, +enflez-vous, et vogue la barque! La tempête est soulevée, +et tout est à la merci du hasard.</p> + +<p>BRUTUS.—Lucilius, écoutez un mot.</p> + +<p>LUCILIUS.—Mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.)</p> + +<p>CASSIUS.—Messala.</p> + +<p>MESSALA.—Que veut mon général?</p> + +<p>CASSIUS.—Messala, ce jour est celui de ma naissance; +ce même jour vit naître Cassius. Donne-moi ta main, +Messala: sois-moi témoin que c'est malgré moi que je +suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard +d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus +attaché à la secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui +mes pensées ont changé, et j'ajoute quelque foi +aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre marche +depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur +notre enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant +leur pâture de la main de nos soldats, ils nous ont accompagnés +jusqu'à ces champs de Philippes. Ce matin +ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place une +nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes; +du haut des airs ils fixent la vue sur nous, comme sur +une proie déjà mourante, et, nous couvrant de leur +ombre, ils semblent former un dais fatal sous lequel +s'étend notre armée près de rendre l'âme.</p> + +<p>MESSALA.—Ne croyez point à tout cela.</p> + +<p>CASSIUS.—Je n'y crois que jusqu'à un certain point, +car je me sens plein d'ardeur, et déterminé à affronter +avec constance tous les périls.</p> + +<p>BRUTUS.—Qu'il en soit ainsi, Lucilius.</p> + +<p>CASSIUS.—Maintenant, noble Brutus, que les dieux +nous soient aujourd'hui assez favorables pour que nous +puissions, toujours amis, conduire nos jours jusqu'à la +vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours quelque incertitude +dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui +peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet +instant est le dernier où nous converserons ensemble: +qu'avez-vous résolu de faire alors?</p> + +<p>BRUTUS.—De me régler sur cette philosophie qui me fit +blâmer Caton pour s'être donné la mort à lui-même. Je ne +puis m'empêcher de trouver qu'il est lâche de prévenir +ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le terme assigné +à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que +voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles +qu'elles soient, qui nous gouvernent ici-bas<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a><p>Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez expérimenté +ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un +discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort +Caton de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte +licite ny religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, +de ne point céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas +constamment en gré tout ce qui lui plaist nous envoyer, ainsi +faire le restif et s'en retirer: mais maintenant me trouvant au +milieu du péril, je suis de toute autre résolution, tellement que +s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette bataille soit heureuse +pour nous, je ne veux plus tenter d'autres esperances, ni tâcher +à remettre sus de rechef autre équipage de guerre, ains me délivreray +des misères de ce monde, car je donnai aux ides de mars +ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et +glorieuse.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</p> + +<p>Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible +de mettre en action, renferme ici en une seule scène le +changement que plusieurs années ont opéré dans l'esprit de +Brutus. C'est d'ailleurs une explication donnée d'avance des raisons +pour lesquelles Brutus ne se tuera pas après la mort de Cassius +et l'événement très-incertain de la bataille. Il s'annonce comme +déterminé à tout supporter avec résignation, excepté le malheur +auquel il ne croit pas qu'il soit permis à un homme d'honneur de +se soumettre, la honte d'être mené en triomphe. Cette intention +de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui ont multiplié +les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.</p></blockquote> + +<p>CASSIUS.—Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, +vous consentez à être conduit en triomphe à travers les +rues de Rome?</p> + +<p>BRUTUS.—Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain, +que jamais Brutus soit conduit enchaîné à Rome; +il porte un coeur trop grand. Il faut que ce jour même +consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et je +ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous +donc notre éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais +adieu, Cassius. Si nous nous revoyons, eh bien! ce sera +avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison de nous +dire adieu.</p> + +<p>CASSIUS.—Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si +nous nous revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un +sourire; sinon, tu as dit vrai, nous aurons eu raison de +nous dire adieu.</p> + +<p>BRUTUS.—Allons, en marche.—Oh! si l'on pouvait connaître +la fin des événements de ce jour avant le moment +qui doit l'amener. Mais il suffit, le jour finira; et alors +nous le saurons.—Allons, ho! partons.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + +<h3>SCÈNE II</h3> +<br> + +<p class="stage1">Toujours près de Philippes.—Le champ de bataille.—Une alarme.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET MESSALA.</p> + +<p>BRUTUS <span class="stage2"><i>vivement</i>.</span>—A cheval, à cheval, Messala! cours, +remets ces billets aux légions de l'autre aile. <span class="stage2">(<i>Une vive +alarme.</i>)</span> Qu'elles donnent à la fois; car je vois que l'aile +d'Octave va mollement: un choc soudain la culbutera. +Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes ensemble!</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE III</h3> +<br> +<p class="stage1">Toujours près de Philippes.—Une autre partie du champ de +bataille.—Une alarme.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIUS ET TITINIUS.</p> + +<p>CASSIUS.—Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches +fuient. Je me suis fait l'ennemi de mes propres soldats: +cette enseigne que voilà, je l'ai vue tourner en arrière; +j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa main.</p> + +<p>TITINIUS.—O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. +Se voyant quelque avantage sur Octave, il s'y est +abandonné avec trop d'ardeur; ses soldats se sont livrés +au pillage, tandis qu'Antoine nous enveloppait tous.</p> + +<p>PINDARUS.—Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: +Marc-Antoine est dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; +noble Cassius, fuyez au loin.</p> + +<p>CASSIUS.—Cette colline est assez loin.—Vois, vois, Titinius: +est-ce dans mes tentes que j'aperçois cette +flamme?</p> + +<p>TITINIUS.—Ce sont elles, mon seigneur.</p> + +<p>CASSIUS.—Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, +et enfonce-lui les éperons dans les flancs jusqu'à ce que +tu sois arrivé à ces troupes là-bas, et de là ici: que je +puisse être assuré si ces troupes sont amies ou ennemies.</p> + +<p>TITINIUS.—Je serai de retour ici dans l'espace d'une +pensée.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p>CASSIUS.—Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: +ma vue fut toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, +et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille. +<span class="stage2">(<i>Pindarus sort</i>.)</span> Ce jour fut le premier où je respirai: +le temps a décrit son cercle, et je finirai au point où j'ai +commencé: le cours de ma vie est révolu.—Eh bien! +dis-moi, quelles nouvelles?</p> + +<p>PINDARUS, <span class="stage2"><i>de la hauteur</i>.</span>—Oh! mon seigneur!</p> + +<p>CASSIUS.—Quelles nouvelles?</p> + +<p>PINDARUS.—Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui +le poursuit à toute bride.—Cependant il galope encore.—Les +voilà près de l'atteindre.—Maintenant Titinius.... +maintenant quelques-uns mettent pied à terre.—Oh! il +met pied à terre aussi.—Il est pris!—Écoutez, ils poussent +un cri de joie.</p> + +<p class="stage1">(On entend des cris lointains.)</p> + +<p>CASSIUS.—Descends, ne regarde pas davantage.—O +lâche que je suis, de vivre assez longtemps pour voir +mon fidèle ami pris sous mes yeux! <span class="stage2">(<i>Entre Pindarus.</i>)</span> +Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les Parthes, +et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose +que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant +remplis ton serment. De ce moment sois libre; +prends cette fidèle épée qui se plongea dans les flancs de +César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête point à me +répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai +couvert mon visage comme je le fais en ce moment, +toi, dirige le fer.—César, tu es vengé avec la même épée +qui te donna la mort.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p>PINDARUS.—Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma +volonté, je n'eusse pas voulu le devenir ainsi.—O Cassius! +Pindarus fuira si loin de ces contrées que jamais +Romain ne pourra le reconnaître.</p> + +<p class="stage1">(Il sort.)</p> + +<p class="stage1">(Rentrent Titinius et Messala.)</p> + +<p>MESSALA.—Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave +est renversé par l'effort du noble Brutus, comme les +légions de Cassius le sont par Antoine.</p> + +<p>TITINIUS.—Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.</p> + +<p>MESSALA.—Où l'avez-vous laissé?</p> + +<p>TITINIUS.—Tout désespéré, avec son esclave Pindarus, +ici, sur cette colline.</p> + +<p>MESSALA.—N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?</p> + +<p>TITINIUS.—Il n'est pas couché comme un homme vivant.—Oh! +mon coeur frémit!</p> + +<p>MESSALA.—N'est-ce pas lui?</p> + +<p>TITINIUS.—Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! +O soleil couchant, de même que tu descends dans la nuit +au milieu de tes rayons rougeâtres, de même le jour de +Cassius s'est couché rougi de sang. Le soleil de Rome est +couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les vapeurs +de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est +la crainte que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette +action.</p> + +<p>MESSALA.—C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a +conduit à cette action. O détestable erreur, fille de la +mélancolie, pourquoi montres-tu à la vive imagination +des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si +promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse +naissance; mais tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.</p> + +<p>TITINIUS.—Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?</p> + +<p>MESSALA,—Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant +du noble Brutus, foudroyer son oreille de cette +nouvelle. Je puis bien dire foudroyer, car l'acier perçant +et les flèches empoisonnées seraient aussi bien reçues de +Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.</p> + +<p>TITINIUS.—Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce +temps je chercherai Pindarus. (<i>Messala sort</i>.) Pourquoi +m'avais-tu envoyé loin de toi, brave Cassius? N'ai-je +pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon front +cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? +n'as-tu pas entendu leurs acclamations? Hélas! +tu as mal interprété toutes ces choses. Mais attends, +reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus me recommanda +de te la donner; je veux accomplir son ordre.—Viens, +approche, Brutus, et vois ce qu'était pour +moi Galus Cassius.—Vous me le permettez, grands +dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens, épée +de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.</p> + +<p class="stage1">(Il meurt.)</p> + +<p class="stage1">(Une alarme.—Rentre Messala, avec Brutus, le jeune<br> +Caton, Straton, Volumnius et Lucilius.)</p> + +<p>BRUTUS.—Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?</p> + +<p>MESSALA.—Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.</p> + +<p>BRUTUS.—Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!</p> + +<p>CATON.—Il s'est tué!</p> + +<p>BRUTUS.—O Jules César, tu es puissant encore! ton +ombre se promène sur la terre, et tourne nos épées contre +nos propres entrailles.</p> + +<p class="stage1">(Bruit d'alarme éloigné.)</p> + +<p>CATON.—Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné +Cassius mort?</p> + +<p>BRUTUS.—Est-il encore au monde deux Romains semblables +à ceux-là? Toi le dernier de tous les Romains, +adieu, repose en paix: il est impossible que jamais Rome +enfante ton égal.—Amis, je dois plus de larmes à cet +homme mort que vous ne me verrez lui en donner.—J'en +trouverai le temps, Cassius, j'en trouverai le temps!—Venez +donc, et faites porter ce corps à Thasos. Ses +obsèques ne se feront point dans notre camp; elles pourraient +nous abattre.—Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, +jeune Caton: retournons au champ de bataille. Labéon, +Flavius, faites avancer nos lignes. La troisième heure finit: +avant la nuit, Romains, nous tenterons encore la +fortune dans un nouveau combat<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que +Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes +où les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.</blockquote> +<br><br> + +<h3>SCÈNE IV</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p> + +<p class="stage1">UNE MÊLÉE—<i>Entrent en combattant des soldats des deux armées; +puis</i> BRUTUS, CATON, LUCILIUS, <i>et plusieurs +autres.</i></p> + +<p>BRUTUS.—Encore, compatriotes! oh! tenez encore un +moment.</p> + +<p>CATON.—Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre? +Je veux proclamer mon nom dans tout le champ de +bataille.—Je suis le fils de Marcus Caton, l'ennemi des +tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils de +Marcus Gaton.</p> + +<p class="stage1">(Il charge l'ennemi.)</p> + +<p>BRUTUS.—Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami +de mon pays: connaissez-moi pour Brutus.</p> + +<p class="stage1">(Il sort en chargeant l'ennemi.—Le jeune Caton est +accablé par le nombre et tombe.)</p> + +<p>LUCILIUS.—O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh +bien! tu meurs aussi courageusement que Titinius; tu +mérites qu'on t'honore comme le fils de Caton.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Cède, ou tu meurs.</p> + +<p>LUCILIUS.—Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, +prends tout cet or pour me tuer à l'instant. <span class="stage2">(<i>Il lui présente +de l'or</i>)</span>. Tue Brutus, et deviens fameux par sa mort.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre +prisonnier.</p> + +<p>SECOND SOLDAT.—Place, place. Dites à Antoine que Brutus +est pris.</p> + +<p>PREMIER SOLDAT.—C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. +Le général vient. <span class="stage2">(<i>Entre Antoine</i>)</span>. Brutus est pris, Brutus +est pris, mon seigneur.</p> + +<p>ANTOINE.—Où est-il?</p> + +<p>LUCILIUS.—En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en +sûreté. Jamais, j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne +prendra vivant le noble Brutus. Les dieux le préservent +d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le trouves, +vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à +Brutus, semblable à lui-même.</p> + +<p>ANTOINE.—Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous +assure que je ne regarde pas cette prise comme moins +importante. Ayez soin qu'il ne soit fait aucun mal à cet +homme; traitez-le avec toute sorte d'égards. J'aimerais +mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. +Avancez, voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à +la tente d'Octave nous rendre compte de ce qui est arrivé.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> +<br><br> + + + +<h3>SCÈNE V</h3> +<br> + +<p class="stage1">Une partie de la plaine.</p> + +<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON +ET VOLUMNIUS.</p> + +<p>BRUTUS.—Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous +sur ce rocher.</p> + +<p>CLITUS.—Statilius a montré au loin sa torche allumée: +cependant, mon seigneur, il ne revient point; il est captif +ou tué.</p> + +<p>BRUTUS.—Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est +l'action appropriée au moment. Écoute, Clitus.</p> + +<p class="stage1">(Il lui parle à l'oreille.)</p> + +<p>CLITUS.—Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le +monde entier.</p> + +<p>BRUTUS.—Silence donc, pas de paroles.</p> + +<p>CLITUS.—J'aimerais mieux me tuer moi-même.</p> + +<p>BRUTUS—Dardanius, écoute.</p> + +<p class="stage1">(Il lui parle bas.)</p> + +<p>DARDANIUS.—Moi! commettre une pareille action?</p> + +<p>CLITUS.—O Dardanius!</p> + +<p>DARDANIUS.—O Clitus!</p> + +<p>CLITUS.—Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?</p> + +<p>DARDANIUS.—De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui +médite.</p> + +<p>CLITUS.—Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, +qu'il déborde jusque par ses yeux.</p> + +<p>BRUTUS.—Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.</p> + +<p>VOLUMNIUS.—Que veut mon maître?</p> + +<p>BRUTUS.—Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue +la nuit à deux reprises différentes, une fois à Sardes, +et la nuit dernière ici, dans les champs de Philippes. +Je sais que mon heure est venue.</p> + +<p>VOLUMNIUS.—Non, seigneur, non.</p> + +<p>BRUTUS.—Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. +Tu vois ce monde, Volumnius, et comment tout s'y passe. +Nos ennemis nous ont battu, jusqu'au bord de l'abîme. Il +est plus noble de nous y lancer nous-mêmes, que d'hésiter +jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu +sais que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de +cette vieille amitié qui nous unit, tiens, je t'en prie, la +poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur le fer.</p> + +<p>VOLUMNIUS.—Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.</p> + +<p class="stage1">(Une nouvelle alarme.)</p> + +<p>CLITUS.—Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un +instant à perdre.</p> + +<p>BRUTUS.—Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.—Straton, +tu es resté tout ce temps endormi: adieu, toi +aussi, Straton.—Compatriotes, mon coeur se réjouit parce +que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme qui ne +me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de +désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par +cette vile conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la +langue de Brutus a presque terminé l'histoire de sa vie. +La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes membres, +qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent +le repos. <span class="stage2">(<i>Alarme.</i>—<i>Cris derrière le théâtre.</i>)</span> +Fuyez, fuyez, fuyez.</p> + +<p>CLITUS.—Fuyez, mon seigneur, fuyez.</p> + +<p>BRUTUS.—Pars, je vais te suivre.—<span class="stage2">(<i>Sortent Clitus, Dardanius +et Volumnius</i>)</span>. Straton, je t'en prie, reste auprès +de ton maître. Tu es un homme plein d'attachement, ta +vie n'a point été sans honneur: prends donc mon épée, +et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai dessus. +Veux-tu, Straton?</p> + +<p>STRATON.—Auparavant, donnez-moi votre main. Mon +maître, adieu!</p> + +<p>BRUTUS.—Adieu, bon Straton.—César, maintenant +apaise-toi: je ne te tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.</p> + +<p class="stage1">(Il se précipite sur son épée, et meurt.)</p> + +<p class="stage1">(Une alarme.—Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et +leur armée; Messala et Lucius.)</p> + +<p>OCTAVE, <span class="stage2"><i>regardant Straton</i></span>.—Quel est cet homme?</p> + +<p>MESSALA.—Il appartient à mon général.—Straton, où +est ton maître?</p> + +<p>STRATON.—Hors des chaînes que vous portez, Messala. +Les vainqueurs n'ont plus que le pouvoir de le réduire en +cendres. Brutus seul a triomphé de Brutus, et nul autre +homme que lui n'a l'honneur de sa mort.</p> + +<p>LUCILIUS.—Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.—Je +te rends grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius +disait la vérité.</p> + +<p>OCTAVE.—Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens +auprès de moi.—Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?</p> + +<p>STRATON.—Oui, si Messala veut vous répondre de moi.</p> + +<p>OCTAVE.—Fais-le, Messala.</p> + +<p>MESSALA.—Comment est mort mon général, Straton?</p> + +<p>STRATON.—J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.</p> + +<p>MESSALA.—Octave, prends donc à ta suite celui qui a +rendu le dernier service à mon maître.</p> + +<p>ANTOINE.—Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux +tous. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce +qu'ils ont fait que par jalousie du grand César: lui seul +entra dans leur ligue par un principe vertueux et de bien +public. Sa vie fut douce; les éléments de son être étaient +si heureusement combinés, que la nature put se lever +et dire à l'Univers: <i>C'était un homme</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p> + + +<p>OCTAVE.—Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres +que mérite sa vertu. Son corps reposera cette nuit dans +ma tente, environné de tous les honneurs qui conviennent +à un soldat. Rappelons l'armée sous les tentes, +et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse +journée.</p> + +<p class="stage1">(Ils sortent.)</p> + + +<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Plutarque rapporte dans la <i>Vie d'Antoine</i> que celui-ci ayant +trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais +ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à +l'un de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et +depuis ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler +la cotte d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup +d'argent, et qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés +pour ses funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït +mourir.»</blockquote> + +FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE. + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR *** + +***** This file should be named 15847-h.htm or 15847-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15847/ + +Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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