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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:39 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jules César
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15847]
+[Date last updated: June 1, 2005]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur.
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+ ======================================================================
+
+JULES CÉSAR
+
+TRAGÉDIE
+
+NOTICE SUR JULES CESAR
+
+
+Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier
+rang, _Jules César_ est celle dont les commentateurs ont parlé le
+plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
+«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et on y
+a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus et de
+Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement agité,
+et en la comparant à quelques autres ouvrages de Shakspeare, il me
+semble qu'on la peut trouver assez froide et peu propre à émouvoir.»
+
+C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger
+Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions qu'il a
+pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec celles qu'il
+produira dans un autre sujet et un autre genre, comme s'il ne possédait
+qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer dans chaque
+occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire. Ce génie vaste et
+vrai veut être mesuré sur une échelle plus large; c'est à la nature,
+c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et, dans chaque cas
+particulier, c'est entre la portion du monde et de la nature qu'il a
+dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se doit
+établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus les mêmes
+impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de Roméo et
+Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et sait tirer
+de chacun les impressions qui en découlent naturellement, et les effets
+distincts et originaux qu'il doit produire.
+
+Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson, moins
+touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
+de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des
+inclinations personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées
+et ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur
+laquelle se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre
+absolument différent. Il est des esprits formés de telle sorte que
+Corneille leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se
+sentira plus troublée, plus agitée à _Mérope_ qu'à _Zaïre_. L'esprit
+de Johnson, plus droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à
+l'intelligence des intérêts et des passions qui agitent la moyenne
+région de la vie, mais il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans
+effort et sans distraction une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson
+n'était pas d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même
+à cette époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa
+littérature de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne
+pouvait cependant échapper entièrement à cette disposition générale des
+esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
+ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc
+des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres
+objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs
+individuelles de la vie, les orages du coeur et les déchirements des
+passions. Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en
+transportant sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se
+glorifiait à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour,
+n'a pas cru cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt
+pathétique qui résulte du combat douloureux des devoirs et des
+affections. Dans cette grande lutte des derniers élans d'une liberté
+mourante contre un despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui
+donner la première place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui
+fournir le genre d'émotions dont il avait besoin; et c'est de la
+situation, réelle ou prétendue, de Brutus placé entre son père et sa
+patrie, que Voltaire a fait le fond et le ressort de sa tragédie.
+
+Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus;
+on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage _Marcus Brutus_
+plutôt que _Jules César_. Mais si Brutus est le héros de la pièce,
+César sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe
+l'avant-scène; l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer
+remplissent toute la première moitié du drame; l'autre moitié est
+consacrée au souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit
+Antoine, l'ombre de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas
+laisser méconnaître son empire, c'est encore cette ombre qui, aux
+plaines de Sardes et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais
+génie.
+
+Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
+catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de sa
+pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté Brutus
+que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet de la
+tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le
+caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
+de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie,
+éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de
+l'individu. Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas
+commencé; après la mort de Brutus, elle finit.
+
+C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare
+a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable dans cette
+peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su faire une
+oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque tout aussi
+vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a prêtées
+que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur, toujours
+occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience sévère aux
+premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette fermeté calme
+et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette sensibilité
+profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans la rigueur des
+plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne disparaît pas un
+seul instant au milieu des plus cruels offices de la vertu, ce caractère
+de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous présente, marche
+vivant et toujours semblable à lui-même à travers les différentes scènes
+de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne pouvons douter qu'il
+n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.
+
+Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des
+critiques de Shakspeare sur la tragédie de _Jules César_. Ils n'y
+pouvaient rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui
+nous saisissent dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des
+sujets modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme
+aux idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de
+notre esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus
+originales pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
+elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement
+empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement
+sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère, entre
+les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la hauteur
+à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il n'a songé
+qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans une sphère
+inférieure, les autres personnages reprennent un peu la liberté de leur
+caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection que le
+devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer autour d'eux avec
+moins de respect, et se permettre de leur imposer quelques-unes des
+formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius comparant avec
+dédain la force corporelle de César à la sienne, et parcourant la nuit
+les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir cette fièvre de
+danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus à un compagnon de Canut ou
+de Harold qu'à un Romain du temps de César; mais cette teinte barbare
+jette, sur les irrégularités du caractère de Cassius, un intérêt qui
+ne naîtrait peut-être pas aussi vif de la ressemblance historique. M.
+Schlegel, dont les jugements sur Shakspeare méritent toujours beaucoup
+de considération, me semble cependant tomber dans une légère erreur
+lorsqu'il remarque que «le poëte a indiqué avec finesse la supériorité
+que donnaient à Cassius une volonté plus forte et des vues plus justes
+sur les événements.» Je pense au contraire que l'art admirable de
+Shakspeare consiste, dans cette pièce, à conserver au principal
+personnage toute sa supériorité, même lorsqu'il se trompe, et à la faire
+ressortir par ce fait même qu'il se trompe et que néanmoins on lui
+défère, que la raison des autres cède avec confiance à l'erreur de
+Brutus. Brutus va jusqu'à se donner un tort; dans la scène de la
+querelle avec Cassius, vaincu un moment par une effroyable et secrète
+douleur, il oublie la modération qui lui convient; enfin Brutus a tort
+une fois, et c'est Cassius qui s'humilie, car en effet Brutus est
+demeuré plus grand que lui.
+
+Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de cette
+jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle,
+sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient que par
+le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin d'être
+secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer
+dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les écrase;
+Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état de l'âme
+du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je l'avoue, ne
+me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble même,
+au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces formes
+d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers ceux
+qu'il opprime.
+
+Le ton du _Jules César_ est plus généralement soutenu que celui de la
+plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le rôle
+de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où il se
+laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
+le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que
+très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours
+de Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de
+l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus
+passionné, et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est
+cependant également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un
+modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut
+gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme,
+au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme
+comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et
+intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un peuple
+libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du
+peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des
+applaudissements qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle,
+c'était là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose
+d'extrêmement comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.
+
+L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après la
+victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus, ce
+qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.
+
+On a en anglais une autre tragédie de _Jules César_ composée par lord
+Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années avant que
+Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare pourrait bien
+avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la mort de César,
+que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard Eedes, célèbre de son
+temps comme poëte tragique, avait fait en latin une pièce sur le même
+sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a pas été retrouvée, non
+plus qu'une pièce anglaise intitulée _The history of Cæsar and Pompey_,
+antérieure à l'année 1579. On imprima à Londres, en 1607, une pièce
+intitulée _The tragédie of Cæsar and Pompey, or Cæsar's revenge_. Cette
+pièce, qui comprend depuis la bataille de Pharsale jusqu'à celle
+de Philippes inclusivement, avait été représentée sur un théâtre
+particulier, par quelques étudiants d'Oxford; on suppose qu'elle fut
+imprimée à l'occasion de la représentation et du succès de celle de
+Shakspeare, que la chronologie de M. Malone rapporte à cette même année
+1607.
+
+Le _Jules César_ a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant, sous
+le titre de _Julius Cæsar, with the death of Brutus_, imprimé à Londres
+en 1719.
+
+Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie qu'il a
+séparée en deux parties, la première sous le titre de _Julius Cæsar,_
+avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde sous le
+titre de _Marcus Brutus_, avec un prologue et deux choeurs; toutes deux
+imprimées en 1722.
+
+
+
+
+ JULES CÉSAR
+
+ TRAGÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ JULES CÉSAR.
+
+ OCTAVE CÉSAR, ) triumvirs
+ MARC-ANTOINE, ) ap. la mort
+ M.EMILIUS LEPIDUS, ) de César.
+
+ PUBLIUS, )
+ POPILIUS LÉNA, ) sénateurs
+ CICERON. )
+
+ BRUTUS, )
+ CASSIUS, )
+ CASCA, )
+ TREBONIUS, ) conjurés
+ LIGARIUS, ) contre
+ DECIUS BRUTUS[1] ) Jules César.
+ METELLUS CIMBER, )
+ CINNA. )
+
+ FLAVIUS )
+ MARULLUS ) tribuns du peuple.
+
+ LUCILIUS )
+ TITINIUS )
+ MESSALA ) amis de Brutus
+ Le jeune CATON, ) et de Cassius.
+ VOLUMNIUS )
+
+ ARTEMIDORE, sophiste ou rhéteur de Guide.
+
+ Un devin.
+ CINNA, poète.
+ Un autre Poète.
+
+ VARRON, )
+ CLITUS, ) serviteurs de Brutus
+ CLAUDIUS, ) ou Romains attachés
+ STRATON, ) à lui.
+ LUCIUS, )
+ DARDANIUS, )
+
+ PINDARUS, esclave de Cassius.
+
+ CALPHURNIA, femme de César.
+ PORCIA, femme de Brutus.
+ SÉNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE.
+
+
+La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome, ensuite
+à Sardes et près de Philippes.
+
+[Note 1: Ce conjuré s'appelait non pas _Décius_, mais _Décimus
+Brutus_ surnommé _Albinus_. C'est de lui que Plutarque dit, dans la
+Vie de Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût
+autrement homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais parce
+qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de serfs escrimans à
+oultrance qu'il nourrissoit pour donner au peuple le passe-temps de les
+voir combattre; joint aussi qu'il avoit crédit alentour de César.» Il
+dit ailleurs que César avait tant de confiance en ce Décimus Brutus
+qu'il l'avait nommé son second héritier. Ce fut lui qui, le jour de
+sa mort, alla le chercher et le décida à se rendre au sénat, malgré
+Calphurnia et les augures.]
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Rome.--Une rue.
+
+_Entrent_ FLAVIUS ET MARULLUS, _et une multitude de citoyens des basses
+classes_.
+
+FLAVIUS.--Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez vous. Est-ce
+aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas que vous autres artisans vous
+ne devez circuler dans les rues les jours ouvrables qu'avec les signes
+de votre profession?--Parle, quel est ton métier?
+
+PREMIER CITOYEN.--Moi, monsieur? charpentier.
+
+MARULLUS.--Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que fais-tu ici avec
+ton habit des jours de fêtes?--Et vous, s'il vous plaît, quel est votre
+métier?
+
+SECOND CITOYEN.--Pour dire vrai, monsieur, en fait d'ouvrage fin, je ne
+suis pas autre chose que comme qui dirait un savetier.
+
+MARULLUS.--Mais quel est ton métier? Réponds-moi tout de suite.
+
+SECOND CITOYEN.--Un métier, monsieur, que je crois pouvoir faire en
+sûreté de conscience: je remets en état les âmes[2] qui ne valent rien.
+
+[Note 2: _Soals_, semelles; dans l'ancienne édition, _souls_, âmes.
+Ces deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule
+la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions
+subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait que
+son métier est de raccommoder les mauvaises semelles; _bad soals_, il
+serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ. Le mot
+_souls_ m'aurait donc paru plus convenable à laisser dans le texte.
+Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un bonheur qui n'est pas
+commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour, que, dans l'argot du
+cordonnier, une partie de la botte s'appelle _âme_; ce qui a donné
+le moyen de rendre ce jeu de mots avec une fidélité qu'il n'est pas
+possible de promettre toujours.]
+
+MARULLUS.--Quel est ton métier, maraud, mauvais drôle, ton métier?
+
+SECOND CITOYEN.--Monsieur, je vous en prie, que je ne vous fasse pas
+ainsi sortir de votre caractère[3]. Cependant, si vous en sortiez par
+quelque bout, monsieur, je pourrais vous remettre en état.
+
+[Note 3: _Be not out with me, yet if you be out_.--_To be out_
+signifie également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement
+déchiré.]
+
+MARULLUS.--Qu'entends-tu par là? Me remettre en état, insolent?
+
+SECOND CITOYEN.--Sans difficulté, monsieur, vous _resaveter._
+
+MARULLUS.--Tu es donc savetier? L'es-tu?
+
+SECOND CITOYEN.--Bien vrai, monsieur, je n'ai pour vivre que mon alêne.
+Je n'entre pas, moi, dans les affaires de commerce, dans les affaires de
+femmes; je n'entre qu'avec mon alêne [4] Au fait, monsieur, je suis un
+chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque perdus, je les
+recouvre [5]; et on a vu bien des gens, je dis des meilleurs qui aient
+jamais marché sur peau de bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma
+façon[6].
+
+[Note 4: _I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters,
+but with awl, with all_ ou _withal_, jeu de mots qu'on n'a pu rendre,
+mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère du
+personnage.]
+
+[Note 5: _When they are in great danger I recover them. Recover_,
+recouvrir, _recover_, guérir, sauver, recouvrer.]
+
+[Note 6: Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a
+faite Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant
+donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes de ses
+nombreuses inexactitudes.]
+
+FLAVIUS.--Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique aujourd'hui?
+pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir les rues?
+
+SECOND CITOYEN.--Vraiment, monsieur, pour user leurs souliers, afin de
+me procurer plus d'ouvrage.--Mais sérieusement, monsieur, nous nous
+sommes mis en fête pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.
+
+MARULLUS.--Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes vient-il vous
+rapporter? Quels nouveaux tributaires le suivent à Rome pour orner,
+enchaînés, les roues de son char? Bûches, pierres que vous êtes, vous
+êtes pires que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
+de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des fois, bien souvent,
+n'êtes-vous pas montés sur les murailles et les créneaux, sur les
+fenêtres et les tours, jusque sur le haut des cheminées, vos enfants
+dans vos bras; et là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le
+long du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de Rome; et
+de si loin que vous voyiez paraître son char, le cri universel de vos
+acclamations ne faisait-il pas trembler le Tibre au plus profond de
+son lit, de l'écho de vos voix répété sous ses rivages caverneux? Et
+aujourd'hui vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez
+ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez de fleurs
+le passage de l'homme qui vient à vous triomphant du sang de
+Pompée![7].--Allez-vous-en.--Courez à vos maisons, tombez à genoux,
+priez les dieux de suspendre l'inévitable fléau près d'éclater sur cette
+ingratitude.
+
+[Note 7: Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants
+de Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher d'une
+victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença à
+indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce triomphe le jour
+de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit la couronne à César, ce
+qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il fait de même des Lupercales la
+veille des ides de mars, quoique les Lupercales se célébrassent vers le
+milieu de février et que les ides fussent le 15 mars.
+
+Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César triomphait
+de la bataille de Pharsale.
+
+ Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,
+ Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!]
+
+FLAVIUS.--Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier votre faute,
+assemblez tous les pauvres gens de votre sorte, conduisez-les au bord du
+Tibre; et là, pleurez dans son canal tout ce que vous avez de larmes,
+jusqu'à ce que ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours,
+caressent le point le plus élevé de son rivage. _(Les citoyens
+sortent.)_ Voyez si cette matière grossière n'a pas été émue: ils
+disparaissent la langue enchaînée par le sentiment de leur tort.--Vous,
+descendez cette rue qui mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin.
+Dépouillez les statues si vous les trouvez parées d'ornements de fête.
+
+MARULLUS.--Le pouvons-nous? Vous savez que c'est aujourd'hui la fête des
+Lupercales.
+
+FLAVIUS.--N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue porte les
+trophées de César[8]. Je vais parcourir ces quartiers et chasser
+le peuple des rues; faites-en de même partout où vous le trouverez
+attroupé. Ces plumes naissantes arrachées de l'aile de César ne le
+laisseront voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son essor, il
+s'élèverait trop haut pour être vu des hommes, et nous tiendrait tous
+dans un servile effroi.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 8: Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne eût
+été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses statues
+non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes dont quelques-unes
+avaient été couronnées.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours à Rome.--Une place publique.
+
+_Entrent en procession et avec la musique_ CÉSAR, ANTOINE _préparé
+pour la course;_ CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS, CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS,
+CASCA.--Ils sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve
+un devin.
+
+CÉSAR.--Calphurnia!
+
+CASCA.--Holà! silence! César parle[9].
+
+(La musique cesse.)
+
+[Note 9: Voltaire, _paix, messieurs_; le mot _messieurs_, qu'il
+attribue ici à César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire
+traduit aussi constamment le _my lord_ par _mylord_, qui n'en est point
+la traduction. _Mylord_ n'est qu'une application particulière que les
+Anglais font du mot de _lord_ à la dignité de pair, et qui n'affecte en
+rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à exprimer
+toutes les sortes de dominations et de dignités, en sorte qu'à moins
+qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il doit être traduit,
+comme tous les autres mots de la langue, par un équivalent français.]
+
+CÉSAR.--Calphurnia!
+
+CALPHURNIA.--Me voici, mon seigneur.
+
+CÉSAR.--Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine, quand il
+courra.--Antoine!
+
+ANTOINE.--César, mon seigneur.
+
+CÉSAR.--N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher Calphurnia; car
+nos anciens disent que les femmes infécondes, en se faisant toucher dans
+cette sainte course, secouent la malédiction qui les rendait stériles.
+
+ANTOINE.--Je m'en souviendrai. Quand César dit: _Faites cela_, cela est
+fait.
+
+CÉSAR.--Partez, et n'omettez aucune cérémonie.
+
+(Musique.)
+
+LE DEVIN.--César!
+
+CÉSAR.--Ha! qui m'appelle?
+
+CASCA, _s'adressant à ceux qui l'environnent._--Commandez que tout bruit
+cesse. Encore une fois, silence!
+
+(La musique s'arrête.)
+
+CÉSAR.--Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi? J'entends une
+voix, plus perçante que tous les instruments de musique crier _César!_
+Parle, César se tourne pour entendre.
+
+LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--Quel est cet homme?
+
+BRUTUS.--Un devin qui vous avertit de prendre garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--Amenez-le devant moi, que je voie son visage.
+
+CASCA.--Mon ami, sors de la foule, regarde César.
+
+CÉSAR.--Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.
+
+LE DEVIN.--Prends garde aux ides de mars.
+
+CÉSAR.--C'est un visionnaire; laissons-le, passons.
+
+(Les musiciens exécutent un morceau.)
+
+(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)
+
+CASSIUS.--Irez-vous voir l'ordre de la course?
+
+BRUTUS.--Moi? non.
+
+CASSIUS.--Je vous en prie, allez-y.
+
+BRUTUS.--Je ne suis point un homme de divertissements; je n'ai pas tout
+à fait la vivacité d'Antoine. Que je ne vous empêche pas, Cassius, de
+suivre votre intention; je vais vous laisser.
+
+CASSIUS.--Brutus, je vous observe depuis quelque temps: je ne reçois
+plus de vos yeux ces regards de douceur, ces signes d'affection que
+j'avais coutume d'en recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous
+aime, une conduite trop froide et trop peu cordiale.
+
+BRUTUS.--Ne vous y trompez point, Cassius: si mon regard s'est voilé,
+ce trouble de mon maintien ne porte que sur moi-même. Je suis tourmenté
+depuis quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées qui
+ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque bizarrerie à mes
+manières: mais que mes bons amis, au nombre desquels je vous compte,
+Cassius, n'en soient donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans
+cette négligence, sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec lui-même,
+oublie de donner aux autres des témoignages de son amitié[10].
+
+[Note 10: Traduction de Voltaire:
+
+ Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,
+ Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;
+ Ils me regardent seul et non pas mes amis.
+ Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:
+ Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:
+ J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.]
+
+CASSIUS.--Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le sujet de vos
+peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon sein des pensées d'un haut
+prix, d'honorables méditations. Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous
+voir votre propre visage?
+
+BRUTUS.--Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même, si ce n'est
+par réflexion, au moyen de quelque autre objet.
+
+CASSIUS.--Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus, que vous
+n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir à vos yeux votre mérite
+caché pour vous, qui vous fassent voir votre image. J'ai entendu
+plusieurs des citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel
+César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui opprime notre
+génération, ils souhaitaient que le noble Brutus fît usage de ses yeux.
+
+BRUTUS.--Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner, Cassius, en me
+pressant de chercher en moi-même ce qui n'y est pas.
+
+CASSIUS.--Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque vous savez que
+vous ne pouvez pas vous voir vous-même aussi bien que par la réflexion,
+moi, votre miroir, je vous découvrirai modestement les parties de
+vous-même que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous méfiez pas de
+moi, excellent Brutus: si je suis un railleur de profession, si j'ai
+coutume de faire avec les serments ordinaires, étalage de mon amitié à
+tous ceux qui viennent me protester de la leur, si vous savez que
+je courtise les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer
+ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des déclarations
+d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi pour dangereux.
+
+(On entend des trompettes et une acclamation.)
+
+BRUTUS.--Qu'annonce cette acclamation? Je crains que ce peuple n'adopte
+César pour roi.
+
+CASSIUS.--Oui? le craignez-vous?--Je dois donc penser que vous ne
+voudriez pas qu'il le fût.
+
+BRUTUS.--Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je l'aime
+beaucoup.--Mais pourquoi me retenez-vous si longtemps? de quoi
+désirez-vous me faire part? Si c'est quelque chose qui tende au
+bien public, placez devant mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de
+l'autre[11], et je les regarderai tous deux indifféremment; car je
+demande aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que j'aime ce
+qui s'appelle honneur plus que je ne crains la mort.
+
+[Note 11: _Set honour in one eye, and death i' the other._
+
+Voltaire a traduit:
+
+ La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre.
+
+_Eye_ veut dire ici _point de vue_; il est continuellement employé en
+anglais dans ce sens.]
+
+CASSIUS.--Je vous connais cette vertu, Brutus, tout aussi bien que je
+connais le charme de vos manières. Eh bien! l'honneur est le sujet de ce
+que j'ai à vous exposer. Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes
+pensent de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas être que
+de vivre dans la crainte et le respect devant un être semblable à moi.
+Je suis né libre comme César; vous aussi; nous avons tous deux profité
+de même; tous deux nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de
+l'hiver.--Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre agité s'irritait
+contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu, Cassius, t'élancer avec moi
+dans ce courant furieux, et nager jusque là-bas?»--À ce seul mot, vêtu
+comme j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me suivre.
+En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous le battions de nos
+muscles nerveux, rejetant ses eaux des deux côtés et coupant le courant
+d'un coeur animé par la dispute. Mais avant que nous eussions atteint
+le but marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je péris.» Moi,
+comme Énée notre grand ancêtre emporta sur son épaule le vieux Anchise
+hors des flammes de Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César
+épuisé: et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius n'est
+qu'une misérable créature, et il faut que son corps se courbe si César
+daigne seulement le saluer d'un signe de tête négligent!--En Espagne,
+il eut la fièvre, et pendant l'accès je fus frappé de voir comme il
+tremblait. Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres
+poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil, dont le regard
+seul impose au monde, avait perdu son éclat. Je l'entendis gémir, oui,
+en vérité; et cette langue qui commande aux Romains de l'écouter et de
+déposer ses paroles dans leurs annales[12], criait: «Hélas! Titinius,
+donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une petite fille malade. Dieux
+que j'atteste, je me sens confondu qu'un homme si faible de tempérament
+prenne les devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la palme.
+
+(Acclamation, fanfare.)
+
+[Note 12: Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il
+traduit ainsi:
+
+ Et cette même voix qui commande à la terre,
+ Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,
+ Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)]
+
+BRUTUS.--Encore une acclamation! Sans doute ces applaudissements
+annoncent de nouveaux honneurs qu'on accumule sur la tête de César.
+
+CASSIUS.--Eh quoi! mon cher, il foule comme un colosse cet étroit
+univers, et nous autres petits bonshommes nous circulons entre ses
+jambes énormes, cherchant de tous côtés où nous pourrons trouver à la
+fin d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains moments, sont
+maîtres de leur sort; et si notre condition est basse, la faute, cher
+Brutus, n'en est pas à nos étoiles; elle en est à nous-mêmes. Brutus et
+César.... Qu'y a-t-il donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner
+ce nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre est tout aussi
+beau; prononcez-les, il remplit tout aussi bien la bouche; pesez-les,
+son poids sera le même; employez-les pour une conjuration, Brutus
+évoquera aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi,
+au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande se nourrit donc ce
+César d'aujourd'hui pour être devenu si grand? Siècle, tu es déshonoré!
+Rome, tu as perdu la race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé
+depuis le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul homme?
+A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de Rome, que ses vastes murs
+n'enfermaient qu'un seul homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et
+la place n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme[13]. Oh! vous
+et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut jadis un Brutus qui eût
+aussi aisément souffert dans Rome le trône du démon éternel que celui
+d'un roi.
+
+[Note 13:_Now it is Rome indeed, and room enough
+ When there is in it but one only man._
+
+ _Room_, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme _Rome_.
+ C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner un sens à
+ cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument que par le
+ calembour.]
+
+BRUTUS.--Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute point. Ce que vous
+voudriez que j'entreprisse, je crois le deviner: ce que j'ai pensé sur
+tout cela, et ce que je pense du temps où nous vivons, je le dirai plus
+tard. Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage; je vous le
+demande au nom de l'amitié. Ce que vous m'avez dit, je l'examinerai.
+Ce que vous avez à me dire encore, je l'écouterai avec patience, et je
+trouverai un moment convenable pour vous écouter et répondre sur de si
+hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez sur ceci: Brutus
+aimerait mieux être un villageois que de se compter pour un enfant de
+Rome aux dures conditions que ce temps doit probablement nous imposer.
+
+CASSIUS.--Je suis bien aise que le choc de mes faibles paroles ait du
+moins fait jaillir cette étincelle de l'âme de Brutus.
+
+(Rentrent César et son cortège.)
+
+BRUTUS.--Les jeux sont terminés; César revient.
+
+CASSIUS.--Quand ils passeront près de nous, retenez Casca par la manche;
+et il vous racontera de son ton bourru tout ce qui s'est aujourd'hui
+passé de remarquable.
+
+BRUTUS.--Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la teinte de la
+colère enflamme le front de César, et tout le reste a l'air d'une troupe
+de serviteurs réprimandés. Les joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron
+a ce regard fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,
+lorsque dans nos débats il était contredit par quelques sénateurs.
+
+CASSIUS.--Casca nous dira de quoi il s'agit.
+
+CÉSAR.--Antoine!
+
+ANTOINE.--César.
+
+CÉSAR.--Que j'aie toujours autour de moi des hommes gras et à la face
+brillante, des gens qui dorment la nuit. Ce Cassius là-bas a un visage
+hâve et décharné; il pense trop. De tels hommes sont dangereux.
+
+ANTOINE.--Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux. C'est un
+noble Romain et bien intentionné.
+
+CÉSAR.--Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le crains pas.
+Cependant si quelque chose en moi pouvait être sujet à la crainte, je ne
+connaîtrais point d'homme que je voulusse éviter avec plus de soin que
+ce maigre Cassius. Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre
+jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point comme toi le goût
+des jeux, Antoine; on ne le voit point écouter de musique. Rarement il
+sourit, et il sourit alors de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de
+lui-même, et de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser
+émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce caractère n'ont
+jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en voient un autre plus élevé
+qu'eux; et voilà ce qui les rend si dangereux. Je te dis ce qui est à
+craindre plutôt que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe
+à ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement ce que tu
+penses de lui.
+
+(César sort avec son cortège.)
+
+(Casca demeure en arrière.)
+
+CASCA.--Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous me parler?
+
+BRUTUS.--Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé aujourd'hui,
+que César ait l'air si triste?
+
+CASCA.--Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?
+
+BRUTUS.--Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui s'est passé.
+
+CASCA.--Eh bien! on lui a offert une couronne; et quand on la lui a
+offerte, il l'a repoussée ainsi du revers de la main. Alors tout le
+peuple a poussé de grands cris.
+
+BRUTUS.--Et la seconde acclamation, quelle en était la cause?
+
+CASCA.--Mais c'était encore pour cela.
+
+CASSIUS.--Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la dernière?
+
+CASCA.--Pourquoi? pour cela encore.
+
+BRUTUS.--Est-ce que la couronne lui a été offerte trois fois?
+
+CASCA.--Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée, mais chaque
+fois plus doucement que la précédente; et, à chacun de ses refus, mes
+honnêtes voisins se remettaient à crier.
+
+CASSIUS.--Qui lui offrait la couronne?
+
+CASCA.--Qui? Antoine.
+
+BRUTUS.--Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte, cher Casca?
+
+CASCA.--Que je sois pendu si je puis vous dire la manière. C'était une
+vraie momerie; je n'y faisais pas attention. J'ai vu Marc-Antoine lui
+présenter une couronne: ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une
+couronne; c'était une espèce de diadème[14]; et comme je vous l'ai dit,
+il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela, j'ai dans l'idée qu'il
+aurait bien voulu l'avoir.--Alors Antoine la lui offre encore,--et alors
+il la refuse encore,--mais j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien
+de la peine à en détacher ses doigts.--Et alors il la lui offre une
+troisième fois.--La troisième fois encore il la repousse; et à chacun de
+ses refus, la populace jetait des cris de joie: ils applaudissaient de
+leurs mains toutes tailladées; ils faisaient voler leurs bonnets de
+nuit trempés de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils
+exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que César en a
+presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est tombé; et pour ma part
+je n'osais pas rire, de crainte, en ouvrant la bouche, de recevoir le
+mauvais air.
+
+[Note 14: L'original dit _coronet_, ce qui signifie, non pas, comme
+l'a dit Voltaire, les _coronets_ des pairs d'Angleterre, mais quelque
+chose qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.]
+
+CASSIUS.--Mais un moment, je vous en prie. Quoi! César s'est évanoui?
+
+CASCA.--Il est tombé au milieu de la place du marché; il avait l'écume à
+la bouche et ne pouvait parler.
+
+BRUTUS.--Cela n'est point surprenant; il tombe du haut mal.
+
+CASSIUS.--Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est moi et l'honnête
+Casca, qui tombons du haut mal.
+
+CASCA.--Je ne sais ce que vous entendez par là; mais il est certain que
+César est tombé. Si cette canaille en haillons ne l'a pas claqué et
+sifflé, selon que sa conduite leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont
+coutume de faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête
+homme.
+
+BRUTUS.--Qu'a-t-il dit en revenant à lui?
+
+CASCA.--Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a vu ce troupeau de
+plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait la couronne, il vous a ouvert
+son habit et leur a offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse
+été un de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux aller
+en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé. Lorsqu'il est revenu à
+lui, il a dit «que s'il avait fait ou dit quelque chose de déplacé,
+il priait leurs Excellences de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou
+quatre créatures autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!»
+Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a pas à y faire
+grande attention. César eût égorgé leurs mères, qu'ils en auraient dit
+autant.
+
+BRUTUS.--Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?
+
+CASCA.--Oui.
+
+CASSIUS.--Cicéron a-t-il dit quelque chose?
+
+CASCA.--Oui, il a parlé grec.
+
+CASSIUS.--Dans quel sens?
+
+CASCA.--Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous regarde jamais
+en face[15]. Ceux qui l'ont compris souriaient l'un à l'autre en secouant
+la tête; mais pour ma part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous
+dire encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour avoir ôté
+les ornements qu'on avait mis aux statues de César, sont réduits au
+silence[16]. Adieu; il est bien d'autres choses absurdes, si je pouvais
+m'en souvenir.
+
+[Note 15: Traduction de Voltaire:
+
+«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en face.»
+C'est un contre-sens.]
+
+[Note 16: Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit,
+arraché les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César.
+Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes qui,
+apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté la
+couronne à César.]
+
+CASSIUS.--Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?
+
+CASCA.--Non, je suis engagé.
+
+CASSIUS.--Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?
+
+CASCA.--Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas d'avis, et si
+votre dîner vaut la peine d'être mangé.
+
+CASSIUS.--Il suffit: je vous attendrai.
+
+CASCA.--Attendez-moi. Adieu tous deux.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Qu'il s'est abruti en prenant des années! Lorsque nous le
+voyions à l'école, c'était un esprit plein de vivacité.
+
+CASSIUS.--Et malgré les formes pesantes qu'il affecte, il est le même
+encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque entreprise noble et hardie.
+Cette rudesse sert d'assaisonnement à son esprit; elle réveille le goût,
+et fait digérer ses paroles de meilleur appétit.
+
+BRUTUS.--Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser. Demain, si
+vous voulez que nous causions ensemble, j'irai vous trouver chez vous;
+ou, si vous l'aimez mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.
+
+CASSIUS.--Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers. (_Brutus
+sort._) Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant, je le vois, le
+noble métal dont tu es formé peut être travaillé dans un sens contraire
+à celui où le porte sa disposition naturelle. Il est donc convenable
+que les nobles esprits se tiennent toujours dans la société de leurs
+semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on ne puisse le séduire?
+César ne peut me souffrir, mais il aime Brutus. Si j'étais Brutus
+aujourd'hui, et que Brutus fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur
+moi.--Je veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en
+caractères différents, comme venant de divers citoyens et exprimant tous
+la haute opinion que Rome a de lui. J'y glisserai quelques mots obscurs
+sur l'ambition de César; et, après cela, que César se tienne ferme, car
+nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais jours encore à
+passer[17].
+
+(Il sort.)
+
+[Note 17: Traduction de Voltaire:
+
+ Son joug est trop affreux, songeons à le détruire,
+ Ou songeons à quitter le jour que je respire.]
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue.--Tonnerre et éclairs.
+
+_Entrent des deux côtés opposés_ CASCA, _l'épée à la main_, ET CICÉRON.
+
+CICÉRON.--Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César chez lui? Pourquoi
+êtes-vous ainsi hors d'haleine? Pourquoi ces regards effrayés?
+
+CASCA.--N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de la terre chancelle
+comme une machine mal assurée? O Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les
+vents en courroux fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux
+Océan s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des nues
+menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais jusqu'à cette heure,
+je ne marchai à travers une tempête qui se répandît en pluie de feu:
+il faut qu'il y ait guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop
+insolent envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction.
+
+CICÉRON.--Quoi! avez-vous donc vu des choses encore plus merveilleuses?
+
+CASCA.--Un esclave de la plus basse classe, vous le connaissez de vue, a
+levé la main gauche en l'air, elle a flambé et brûlé comme vingt torches
+unies; et cependant sa main, insensible à la flamme, est restée intacte.
+Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée dans le fourreau), près
+du Capitole, j'ai rencontré un lion, ses yeux reluisants se sont fixés
+sur moi, puis il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là
+s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables à des spectres,
+tant la peur les avait défigurées: elles jurent qu'elles ont vu des
+hommes tout flamboyants errer par les rues; et hier, en plein midi,
+l'oiseau de la nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du
+marché. Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois, que les
+hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes leurs causes, ils sont
+naturels.» Pour moi, je pense que ce sont des présages menaçants pour la
+contrée dans laquelle ils ont eu lieu.
+
+CICÉRON.--En effet, ce temps semble disposé à d'étranges événements;
+mais les hommes interprètent les choses selon leur sens, très-différent
+peut-être de celui dans lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César
+vient-il demain au Capitole?
+
+CASCA.--Il y vient, car il a chargé Antoine de vous faire savoir qu'il y
+serait demain.
+
+CICÉRON--Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit, Casca: sous ce ciel
+orageux, il ne fait pas bon se promener dehors.
+
+(Cicéron sort.)
+
+(Entre Cassius.)
+
+CASCA.--Adieu, Cicéron!
+
+CASSIUS.--Qui va là?
+
+CASCA.--Un Romain.
+
+CASSIUS.--C'est la voix de Casca.
+
+CASCA.--Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que c'est qu'une
+nuit pareille?
+
+CASSIUS.--Une nuit agréable aux honnêtes gens.
+
+CASCA.--Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?
+
+CASSIUS.--Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes. Pour moi, je
+me suis promené le long des rues, m'exposant à cette nuit périlleuse;
+et mes vêtements ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma
+poitrine nue à la pierre du tonnerre[18]; et lorsque le sillon bleuâtre
+entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais dans la direction de
+son trait flamboyant.
+
+[Note 18: _Thunder-stone._ Shakspeare parle encore ailleurs de cette
+_pierre du tonnerre_.]
+
+CASCA.--Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux! C'est aux hommes
+à craindre et à trembler quand les dieux tout-puissants envoient en
+témoignages d'eux-mêmes ces hérauts formidables pour nous épouvanter
+ainsi.
+
+CASSIUS.--Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces étincelles de
+vie que devrait renfermer en lui-même un Romain vous manquent, ou vous
+demeurent inutiles. Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de
+crainte; vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette étrange
+impatience des cieux: mais si vous vouliez remonter à la vraie cause
+et chercher pourquoi tous ces feux, tous ces spectres glissant dans
+l'ombre; pourquoi ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois
+de leur espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants qui
+prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de leur nature propre,
+de leur manière d'être préordonnée, toutes ces choses passent ainsi à
+une existence monstrueuse; alors vous arriveriez à concevoir que le
+ciel ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire des
+instruments de crainte et nous avertir d'une situation monstrueuse.
+Maintenant, Casca, je pourrais te nommer un homme semblable à cette
+effrayante nuit, un homme qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux
+et rugit comme le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force
+personnelle n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui cependant est
+devenu prodigieux et terrible comme ces étranges bouleversements.
+
+CASCA.--C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de lui, Cassius?
+
+CASSIUS.--Qui que ce soit, qu'importe? les Romains d'aujourd'hui sont,
+pour la taille et la force, pareils à leurs ancêtres; mais malheur sur
+notre temps! les âmes de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus
+gouvernés que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre patience à
+le souffrir ne font plus voir en nous que des efféminés.
+
+CASCA.--En effet, on prétend que les sénateurs se proposent d'établir
+demain César pour roi, et qu'il portera sa couronne sur mer, sur terre,
+partout, excepté ici, en Italie[19].
+
+[Note 19: Traduction de Voltaire:
+
+ Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs
+ Accordent à César ce titre affreux de roi;
+ Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,
+ En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.]
+
+CASSIUS.--Moi, je sais alors où je porterai ce poignard. Cassius
+affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là, grands dieux, que vous
+donnez de la force aux faibles; c'est par là, grands dieux, que vous
+déjouez les tyrans. Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze
+travaillé, ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne
+peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée de ces
+entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir de s'en affranchir. Si
+je sais cela, que le monde entier le sache: cette part de tyrannie que
+je porte, je puis à mon gré la rejeter loin de moi.
+
+CASCA.--Je le puis de même, et tout captif porte dans sa main le pouvoir
+d'anéantir sa servitude.
+
+CASSIUS.--Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran? Pauvre homme!
+Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas un loup s'il ne voyait que
+les Romains sont des brebis; il ne serait pas un lion si les Romains
+n'étaient pas des biches. Qui veut élever en un instant une flamme
+puissante commence par l'allumer avec de faibles brins de paille. Quel
+amas d'ordures, de débris, de pourriture, doit être Rome pour fournir le
+vil aliment de la lumière qui se réfléchit sur un aussi vil objet que
+César! Mais, ô douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un
+esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre; mais je
+suis armé, et les dangers me sont indifférents.
+
+CASCA.--Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est point un impudent
+faiseur de rapports. Voilà ma main, travaillez à redresser tous ces
+abus: Casca posera son pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.
+
+CASSIUS.--C'est un traité conclu. Apprenez maintenant, Casca, que j'ai
+disposé un certain nombre des plus généreux Romains à entrer avec moi
+dans une entreprise honorable et dangereuse par son importance: dans ce
+moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de Pompée, car,
+dans cette effroyable nuit, il n'y a pas moyen de se tenir dehors ni de
+se promener dans les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui
+repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et terrible.
+
+(Entre Cinna.)
+
+CASCA.--Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un s'avance à grands
+pas.
+
+CASSIUS.--C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche: c'est un
+ami.--Cinna, où courez-vous ainsi?
+
+CINNA.--Vous chercher.--Qui est-là? Métellus Cimber?
+
+CASSIUS.--Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps avec nous pour nos
+entreprises. Ne suis-je pas attendu, Cinna?
+
+CINNA.--J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que celle-ci!
+Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges phénomènes.
+
+CASSIUS.--Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.
+
+CINNA.--Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez gagner à notre
+parti le noble Brutus!
+
+CASSIUS.--Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce papier, ayez soin
+de le placer dans la chaire du préteur, de façon que Brutus puisse l'y
+trouver. Jetez celui-ci sur sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire
+sur la statue de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de
+Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius y sont-ils?
+
+CINNA.--Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est allé vous chercher
+à votre demeure. Moi, je vais me hâter et distribuer ces papiers comme
+vous me l'avez prescrit.
+
+CASSIUS.--Après cela revenez au théâtre de Pompée. (_Cinna sort_.)
+Venez, Casca; vous et moi nous irons avant le jour voir Brutus à son
+logis: il est aux trois quarts à nous, et à la première rencontre
+l'homme tout entier nous appartiendra.
+
+CASCA.--Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur du peuple; et ce
+qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité de son nom, comme la plus
+puissante alchimie, le transformera en mérite et en vertu.
+
+CASSIUS.--Vous vous êtes formé une juste idée de lui, de son prix, et de
+l'extrême besoin que nous avons de lui.--Marchons, car il est plus de
+minuit, et avant le jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Les vergers de Brutus.
+
+_Entre_ BRUTUS.
+
+BRUTUS.--Holà, Lucius, viens!--Je ne puis, par l'élévation des étoiles,
+juger si le jour est loin encore.--Lucius? Eh bien!--Je voudrais que
+mon défaut fût de dormir aussi profondément.--Allons, Lucius, allons!
+Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!
+
+(Entre Lucius.)
+
+LUCIUS.--M'avez-vous appelé, seigneur?
+
+BRUTUS.--Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque; dès qu'il sera
+allumé, reviens m'avertir ici.
+
+LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Sa mort est le seul moyen, et pour ma part, je ne me connais
+aucun motif personnel de le rejeter que la cause générale. Il voudrait
+être couronné: à quel point cela peut changer sa nature, voilà la
+question. C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous
+contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner! c'est
+précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier, l'armer d'un dard
+avec lequel il pourra, à sa volonté, créer le danger. Le mal de la
+grandeur, c'est quand du pouvoir elle sépare la conscience[20]; et pour
+rendre justice à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais
+eu plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité d'expérience
+que, pour la jeune ambition[21], la modestie est une échelle vers
+laquelle celui qui s'élève tourne son visage; mais une fois parvenu à
+l'échelon le plus haut, il tourne le dos à l'échelle, porte son regard
+dans les nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est
+monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le puisse faire,
+prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit pas pour qualifier
+l'attaque, considérons-le sous cette face: ce qu'il est, en augmentant,
+le conduirait à tels et tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un
+serpent qui une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son
+espèce, et tuons-le dans sa coquille.
+
+[Note 20: _Remorse._ On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que
+_remorse_ signifiât ici _miséricorde, pitié, sensibilité_.]
+
+[Note 21: Traduction de Voltaire:
+
+ ...On sait assez quelle est l'ambition.
+ L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente,
+ Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.]
+
+(Rentre Lucius.)
+
+LUCIUS.--Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.--En cherchant
+une pierre à feu sur la fenêtre, j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je
+suis sûr qu'il n'y était pas quand je suis allé me coucher.
+
+BRUTUS.--Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore. Mon garçon,
+n'avons-nous pas demain les ides de mars?
+
+LUCIUS.--Je ne sais pas, seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Regarde dans le calendrier, et reviens me le dire.
+
+LUCIUS.--J'y vais, seigneur.
+
+BRUTUS.--Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs jettent tant de
+clarté, que je puis lire à leur lumière.
+
+(Il ouvre le billet et le lit.)
+
+_Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il que
+Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.--Brutus tu dors,
+réveille-toi._--J'ai trouvé souvent de pareilles instigations jetées sur
+mon passage: _Faudra-t-il que Rome...?_ Voici ce que je dois suppléer:
+_Faudra-t-il que Rome demeure tremblante sous un homme?_ Qui! Rome? Mes
+ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin qui portait le nom de
+roi.--_Parle, frappe, rétablis nos droits._ Ainsi donc on me presse de
+parler et de frapper. O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte
+le rétablissement de tes droits, tu obtiendras de la main de Brutus tout
+ce que tu demandes.
+
+(Rentre Lucius.)
+
+LUCIUS.--Seigneur, mars a consumé quatorze de ses jours.
+
+BRUTUS.--Il suffit. (_On frappe derrière le théâtre._) Va à la porte,
+quelqu'un frappe. (_Lucius sort._) Depuis que Cassius a commencé à
+m'exciter contre César, je n'ai point dormi.--Entre la première pensée
+d'une entreprise terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme
+une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de l'homme et les
+instruments de mort tiennent alors conseil, et l'état de l'homme
+offre en petit celui d'un royaume où s'agitent tous les éléments de
+l'insurrection.
+
+(_Rentre Lucius._)
+
+LUCIUS.--Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la porte; il
+demande à vous voir.
+
+BRUTUS.--Est-il seul?
+
+LUCIUS.--Non, seigneur, il y a plusieurs personnes avec lui.
+
+BRUTUS.--Les connais-tu?
+
+LUCIUS.--Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés jusque sur leurs
+oreilles, et la moitié de leurs visages est ensevelie dans leurs
+manteaux, au point que je n'ai pu distinguer leurs traits de façon à les
+reconnaître[22].
+
+[Note 22: _That by no means I may discover them,
+ By any mark of favour_.
+
+_Favour_ signifie ici _trait, maintien_. Voltaire s'y est trompé et a
+traduit ainsi:
+
+ Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître:
+ Pas la moindre amitié.]
+
+BRUTUS.--Fais-les entrer. (_Lucius sort._) Ce sont les conjurés. O
+conspiration! as-tu honte de montrer dans la nuit ton front redoutable,
+à l'heure où le mal est en pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le
+jour, une caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux visage?
+Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache dans les sourires de
+l'affabilité; car si tu marches portant à découvert tes traits naturels,
+l'Érèbe même n'est pas assez obscur pour te dérober au soupçon.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+_Entrent_ CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS CIMBER ET TRÉBONIUS.
+
+CASSIUS.--Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement troublé votre
+repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous importuns?
+
+BRUTUS.--Je suis levé depuis une heure; j'ai passé toute la nuit sans
+dormir. Dites-moi si je connais ceux qui vous accompagnent.
+
+CASSIUS.--Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici qui ne vous
+honore, pas un qui ne désire que vous ayez de vous-même l'opinion qu'a
+de vous tout noble Romain. Voici Trébonius.
+
+BRUTUS.--Il est le bienvenu.
+
+CASSIUS.--Celui-ci est Décius Brutus.
+
+BRUTUS.--Il est aussi le bienvenu.
+
+CASSIUS.--Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là Métellus Cimber.
+
+BRUTUS.--Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants sont venus
+s'interposer entre la nuit et vos paupières[23]?
+
+[Note 23: Voltaire s'est trompé. Il traduit:
+
+ Quels projets importants
+ Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?]
+
+CASSIUS.--Pourrai-je dire un mot?
+
+(Ils se parlent bas.)
+
+DÉCIUS.--C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui commence à
+poindre de ce côté?
+
+CASCA.--Non.
+
+CINNA.--Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces lignes grisâtres qui
+prennent sur les nuages sont les messagers du jour.
+
+CASCA.--Vous allez m'avouer que vous vous trompez tous deux. C'est là,
+à l'endroit même où je pointe mon épée, que se lève le soleil, beaucoup
+plus vers le midi, en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux
+mois environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point ses
+premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le Capitole, dans
+cette direction-là.
+
+BRUTUS.--Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.
+
+CASSIUS.--Et jurons d'accomplir notre résolution.
+
+BRUTUS.--Non, point de serment. Si notre figure d'hommes[24], la
+souffrance de nos âmes, les iniquités du temps sont des motifs
+impuissants, rompons sans délai: que chacun de nous retourne à son lit
+oisif; laissons la tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré,
+jusqu'à ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais si,
+comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux assez de feu pour
+enflammer les lâches, et pour donner une trempe valeureuse à l'esprit
+mollissant des femmes; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous
+faut-il que notre propre cause pour nous exciter au redressement de nos
+droits? Quel autre lien que ce secret gardé par des Romains qui ont dit
+le mot et ne biaiseront point? et quel autre serment que l'honnêteté
+engagée envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions.
+Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes craintifs, ces
+vieillards qu'affaiblit un corps décomposé, et ces âmes patientes de qui
+l'injustice reçoit un accueil serein. Qu'elles jurent au profit de la
+cause injuste, les créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
+pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable
+constance de nos âmes, l'affront de penser que notre cause ou notre
+action eurent besoin d'un serment, tandis que chaque Romain doit savoir
+que chaque goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
+d'une multiple bâtardise, du moment où il manque à la plus petite
+particule de la moindre promesse sortie de sa bouche.
+
+[Note 24: _The face of men._ Les commentateurs ont cherché à
+expliquer ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi
+satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce
+discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans sa
+traduction.]
+
+CASSIUS.--Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous d'avis de le
+sonder? je crois qu'il entrerait fortement dans notre projet.
+
+CASCA.--Il ne faut pas le laisser de côté.
+
+CINNA.--Non, gardons-nous-en bien.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Oh! ayons pour nous Cicéron: ses cheveux d'argent nous
+gagneront la bonne opinion des hommes, et nous achèteront des voix qui
+célébreront notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras; il
+ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité; tout sera
+enveloppé dans sa gravité.
+
+BRUTUS.--Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons point à lui; jamais il
+n'entrera dans ce que d'autres auront commencé.
+
+CASSIUS.--Laissons-le donc à l'écart.
+
+CASCA.--En effet, il ne nous convient pas.
+
+DÉCIUS.--Ne frappera-t-on aucun autre que César?
+
+CASSIUS.--C'est une question bonne à élever, Décius. Moi, je pense qu'il
+n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César.
+Nous trouverons en lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
+ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre assez loin pour
+nous susciter à tous de grands embarras. Il faut, pour les prévenir,
+qu'Antoine et César tombent ensemble.
+
+BRUTUS.--Nos procédés[25] paraîtront bien sanguinaires, Caïus Cassius, si
+après avoir abattu la tête nous mettons ensuite les membres en pièces,
+comme le fait la colère en donnant la mort, et la haine après
+l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des
+sacrificateurs et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit de
+César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de l'homme il n'y a
+point de sang. Oh! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César sans
+déchirer César! Mais, hélas! pour cela il faut que le sang de César
+coule; mes bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage: dépeçons
+la victime comme un mets propre aux dieux, ne la mettons pas en lambeaux
+comme une carcasse bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient
+semblables à ces maîtres habiles qui commandent à leurs serviteurs un
+acte de violence, et semblent ensuite les en réprimander. Alors
+notre action semblera naître de la nécessité, et non de la haine; et
+lorsqu'elle paraîtra telle aux yeux du peuple, nous serons nommés des
+purificateurs, non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez point
+à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra le bras de César, quand la
+tête de César sera tombée.
+
+[Note 25: En anglais, _course_. Voltaire l'a traduit par le mot
+_course_, et fait une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait
+bizarre, ce qui était parfaitement inutile. _Course_ peut se traduire
+littéralement par les mots _procédé, marche, carrière_, etc., et n'a
+rien de plus extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres
+que nous employons continuellement dans un sens figuré.]
+
+CASSIUS.--Cependant je le redoute, car cette tendresse qui s'est
+enracinée dans son coeur pour César....
+
+BRUTUS.--Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui. S'il aime César,
+tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur lui-même; il pourra se
+laisser aller au chagrin, et mourir pour César; et ce serait beaucoup
+pour lui, livré comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux
+sociétés nombreuses.
+
+TRÉBONIUS.--Il n'est point à craindre: qu'il ne meure point par nous,
+car nous le verrons vivre et rire ensuite de tout cela.
+
+(L'horloge sonne.)
+
+BRUTUS.--Silence, comptons les heures.
+
+CASSIUS.--L'horloge a frappé trois coups.
+
+TRÉBONIUS.--Il est temps de nous séparer.
+
+CASSIUS.--Mais il est encore incertain si César voudra ou non sortir
+aujourd'hui, car il est depuis peu devenu superstitieux, et s'éloigne
+tout à fait de l'opinion générale qu'il s'était autrefois formée sur
+les visions, les songes et les présages tirés des sacrifices[26]. Il se
+pourrait que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées
+de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le retinssent
+aujourd'hui loin du Capitole.
+
+[Note 26: Dans l'anglais, _ceremonies_. Voltaire a traduit:
+
+ Et l'on dirait qu'il croit à la religion.]
+
+DÉCIUS.--Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution, je me charge de
+la surmonter; car il aime à entendre répéter qu'on prend les licornes
+avec des arbres[27], les ours avec des miroirs, les éléphants dans des
+fosses, les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
+mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs, il me répond que
+cela est vrai; et c'est alors qu'il est le plus flatté. Laissez-moi
+faire; je sais tourner son humeur comme il me convient, et je le mènerai
+au Capitole.
+
+[Note 27: En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire
+au moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette manière
+s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du chasseur.
+Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.]
+
+CASSIUS.--Nous irons tous chez lui le chercher.
+
+BRUTUS.--À la huitième heure. Est-ce là notre dernier mot?
+
+CINNA.--Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons pas.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Caïus Ligarius veut du mal à César, qui l'a maltraité
+pour avoir bien parlé de Pompée. Je m'étonne qu'aucun de vous n'ait
+songé à lui.
+
+BRUTUS.--Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il m'aime
+beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi seulement, et j'en
+ferai ce que je voudrai.
+
+CASSIUS.--Le jour va nous atteindre. Nous allons vous quitter, Brutus;
+et vous, amis, dispersez-vous: mais souvenez-vous tous de ce que vous
+avez dit, et montrez-vous de vrais Romains.
+
+BRUTUS.--Mes bons amis[28], prenez un visage riant et serein. Que nos
+regards ne manifestent pas nos desseins; mais qu'ils portent le secret,
+comme nos acteurs romains, sans apparence d'abattement et d'un air
+imperturbable. Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.
+
+[Note 28: _Good gentlemen._ Voltaire traduit _mes braves
+gentilshommes_, et met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe.
+Tout le monde sait aujourd'hui que _gentleman_ ne peut presque dans
+aucun cas se rendre par notre mot _gentilhomme_. Dans son sens le plus
+ordinaire, _gentleman_ n'a pas de correspondant en français.]
+
+(Tous sortent excepté Brutus.)
+
+BRUTUS _appelle Lucius_.--Garçon! Lucius! Il dort de toutes ses forces.
+À la bonne heure, goûte le bienfait de la douce rosée que le sommeil
+appesantit sur toi; tu n'as point de ces images, de ces fantômes que
+l'active inquiétude trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
+profondément.
+
+(Entre Porcia.)
+
+PORCIA.--Brutus, mon seigneur!
+
+BRUTUS.--Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous lever à cette
+heure? Il n'est pas bon pour votre santé d'exposer ainsi votre
+complexion délicate au froid humide du matin.
+
+PORCIA.--Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre. Vous vous êtes
+brusquement dérobé de mon lit, Brutus; et hier au soir, à souper, vous
+vous êtes levé tout à coup, vous avez commencé à vous promener les bras
+croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous ai demandé
+ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi des regards troublés et
+mécontents. Je vous ai pressé de nouveau: alors vous grattant le front,
+vous avez frappé du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore;
+mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe de vous
+laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter cette impatience
+qui déjà ne paraissait que trop allumée, espérant d'ailleurs que ce
+n'était là qu'un des accès de cette humeur qui de temps à autre trouve
+son moment près de tout homme quel qu'il soit[29]. Ce chagrin ne vous
+laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait autant sur
+votre figure qu'il a déjà altéré votre manière d'être, je ne vous
+reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher époux, faites-moi connaître la
+cause de votre chagrin.
+
+[Note 29: Voltaire traduit:
+
+ Et je pris ce moment pour un moment d'humeur
+ Que souvent les maris font sentir à leur femmes.
+
+Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer
+comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original. Les deux suivants
+présentent un contre-sens:
+
+ Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,
+ Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir.]
+
+BRUTUS.--Je ne me porte pas bien; voilà tout.
+
+PORCIA.--Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien, il emploierait
+les moyens nécessaires pour recouvrer sa santé.
+
+BRUTUS.--Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia, retournez à votre
+lit.
+
+PORCIA.--Brutus est malade! Est-ce donc un régime salutaire que de se
+promener à demi vêtu, et de respirer les humides exhalaisons du matin?
+Quoi! Brutus est malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit
+pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air impur et
+brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal! Non, non, cher Brutus; c'est
+dans votre âme qu'est le mal dont vous souffrez; et en vertu de mes
+droits, de mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à
+deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté autrefois vantée, au
+nom de tous vos serments d'amour, et de ce serment solennel qui a réuni
+nos personnes en une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même,
+à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi aussi quels
+étaient ceux qui sont venus vous trouver cette nuit? car il est entré
+ici six ou sept hommes qui cachaient leurs visages à l'obscurité même.
+
+BRUTUS.--Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma bonne Porcia.
+
+PORCIA.--Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon bon Brutus.
+Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous cette exception aux liens de
+mariage, que je ne participe point aux secrets qui vous appartiennent?
+ne suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain point, et avec de
+certaines réserves? pour vous tenir compagnie à table, faire la douceur
+de votre couche, et vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je
+donc que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien de plus,
+Porcia est la concubine[30] de Brutus, et non pas sa femme.
+
+[Note 30: _Harlot._ Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une
+note pour nous apprendre que le mot de l'original est _whore_; le sens
+de ce mot serait plus grossier encore que celui de _harlot_.]
+
+BRUTUS.--Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi précieuse pour moi
+que les gouttes rougeâtres qui arrivent à mon triste coeur.
+
+PORCIA.--Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je suis une
+femme, j'en conviens, mais une femme que le grand Brutus a prise pour
+épouse. Je suis une femme, j'en conviens, mais une femme de bon renom,
+la fille de Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
+sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi ce que vous
+méditez, je ne le révélerai point. J'ai voulu fortement éprouver ma
+constance; je me suis fait une blessure ici à la cuisse: capable de
+soutenir ceci avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les
+secrets de mon mari?
+
+BRUTUS.--O vous, dieux, rendez-moi digne de cette noble épouse. (_On
+frappe derrière le théâtre._) Écoutez, écoutez, on frappe.--Porcia,
+rentre un moment, et bientôt ton sein va partager tous les secrets de
+mon coeur; je te développerai tous mes engagements et tout ce qui
+est écrit sur mon triste front[31]. Retire-toi promptement. (_Porcia
+sort._)--Lucius, qui est-ce qui frappe?
+
+[Note 31: _All the charactery of my sad brows._ Voltaire traduit:
+
+ Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.]
+
+LUCIUS.--Il y a là un homme malade qui voudrait vous entretenir.
+
+BRUTUS.--C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a parlé. Lucius,
+éloigne-toi.--Caïus Ligarius, comment êtes-vous?
+
+LIGARIUS.--Recevez le bonjour que vous adresse une voix bien faible.
+
+BRUTUS.--Oh! quel temps avez-vous choisi, brave Caïus, pour garder votre
+bonnet de nuit? Que je voudrais que vous ne fussiez pas malade!
+
+LIGARIUS.--Je ne suis plus malade, si Brutus a en main quelque exploit
+digne d'être marqué du nom de l'honneur.
+
+BRUTUS.--J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius, si pour
+l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.
+
+LIGARIUS.--Par tous les dieux devant qui se prosternent les Romains, je
+chasse loin de moi mon infirmité. Âme de Rome, fruit généreux des
+reins d'un père respecté, comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de
+maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts tenteront des
+choses impossibles; que dis-je! ils en viendront à bout.--Que faut-il
+faire?
+
+BRUTUS.--Une oeuvre par laquelle des hommes malades retrouveront la
+santé.
+
+LIGARIUS.--Mais n'est-il pas quelques hommes en santé que nous devons
+rendre malades?
+
+BRUTUS.--C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher Caïus, je te
+l'expliquerai en nous rendant ensemble au lieu où la chose doit se
+faire.
+
+LIGARIUS.--Que votre pied m'indique la route, et d'un coeur animé d'une
+flamme nouvelle, je vous suivrai sans savoir à quelle entreprise: il
+suffit que Brutus me guide.
+
+BRUTUS.--Suis-moi donc.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une pièce du palais de César.--Tonnerre et éclairs.
+
+_Entre_ CÉSAR _en robe de chambre_.
+
+CÉSAR.--Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette nuit. Trois
+fois Calphurnia dans son sommeil s'est écriée: «Au secours! oh! ils
+assassinent César!»--Y a-t-il là quelqu'un?
+
+(Entre un serviteur.)
+
+LE SERVITEUR.--Mon seigneur?
+
+CÉSAR.--Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant un sacrifice, et
+reviens m'apprendre quel succès ils en augurent.
+
+LE SERVITEUR.--J'y vais, mon seigneur.
+
+(Il sort.)
+
+(Entre Calphurnia.)
+
+CALPHURNIA.--Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous à sortir? vous ne
+sortirez point aujourd'hui de chez vous.
+
+CÉSAR.--César sortira. Les choses qui m'ont menacé ne m'ont jamais
+regardé que de dos: dès qu'elles apercevront le visage de César, elles
+s'évanouiront.
+
+CALPHURNIA.--César, jamais je ne me suis arrêtée aux présages; mais
+aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans parler de tout ce que nous avons
+entendu et vu, il y a de l'autre côté un homme qui raconte d'horribles
+phénomènes vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au milieu
+des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte et a laissé échapper
+leurs morts; de terribles guerriers de feu combattaient sur les nuages,
+en lignes, en escadrons, et avec toute la régularité de la guerre; il en
+pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille retentissait
+dans les airs; on entendait les hennissements des coursiers et les
+gémissements des mourants, et des spectres ont poussé le long des rues
+des cris aigus et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je
+les redoute.
+
+CÉSAR.--Que peut-on éviter de ce qui est décrété par les puissants
+dieux? César sortira, car ces présages s'adressent au monde entier
+autant qu'à César.
+
+CALPHURNIA.--Quand il meurt des mendiants, on ne voit pas des comètes;
+mais les cieux mêmes signalent par leurs feux la mort des princes.
+
+CÉSAR.--Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort, le brave ne
+goûte jamais la mort qu'une fois. De tous les prodiges dont j'aie encore
+ouï parler, le plus étrange pour moi, c'est que les hommes puissent
+sentir la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera à
+l'heure où elle doit arriver. (_Rentre le serviteur._)--Que disent les
+augures?
+
+LE SERVITEUR.--Ils voudraient que vous ne sortissiez pas aujourd'hui: en
+retirant les entrailles d'une des victimes, ils n'ont pu retrouver le
+coeur de l'animal.
+
+CÉSAR.--Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté. César serait un
+animal sans coeur si la peur le retenait aujourd'hui dans sa maison:
+non, César n'y restera pas. Le danger sait très-bien que César est plus
+dangereux que lui: nous sommes deux lions mis bas le même jour, mais je
+suis l'aîné et le plus terrible, et César sortira.
+
+CALPHURNIA.--Hélas! mon seigneur, vous consumez toute votre sagesse en
+confiance. Ne sortez point aujourd'hui: donnez ma crainte et non la
+vôtre pour le motif qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
+au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien aujourd'hui; me voici
+à genoux devant vous, pour l'obtenir.
+
+CÉSAR.--Marc-Antoine dira que je ne me porte pas bien; et pour complaire
+à ton caprice, je resterai. (_Entre Décius._) Voici Décius Brutus; il le
+leur dira.
+
+DÉCIUS.--Salut à César! Bonjour, digne César! Je viens vous chercher
+pour aller au sénat.
+
+CÉSAR.--Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour porter mes
+salutations aux sénateurs, et leur dire que je ne veux pas aller
+aujourd'hui au sénat. Que je ne le puis, serait faux; que je ne l'ose,
+plus faux encore[32]. Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur
+ainsi, Décius.
+
+[Note 32: Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas
+dans l'original.]
+
+CALPHURNIA.--Dites qu'il est malade.
+
+CÉSAR.--César leur fera-t-il porter un mensonge? Ai-je étendu si loin
+mon bras et mes conquêtes, pour craindre de dire la vérité à quelques
+barbes grises?--Décius, allez leur dire que César ne veut pas y aller.
+
+DÉCIUS.--Très-puissant César, faites-moi connaître quelques-unes de
+vos raisons, de peur qu'on ne me rie au nez quand je leur rendrai ce
+discours.
+
+CÉSAR.--La raison est dans ma volonté: je n'y veux pas aller; c'en
+est assez pour satisfaire le sénat. Mais, pour votre satisfaction
+particulière et parce que je vous aime, je vous dirai que c'est
+Calphurnia que voilà, ma femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette
+nuit qu'elle voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du
+sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains vigoureux venaient en
+souriant baigner leurs mains dans ce sang. Elle prend tout cela pour des
+avis et des présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a conjuré
+de demeurer aujourd'hui chez moi.
+
+DÉCIUS.--Ce songe est interprété à contre-sens: c'est une vision
+heureuse et favorable. Votre statue jetant par un grand nombre de tuyaux
+du sang dans lequel tant de Romains se baignent en souriant signifie que
+l'illustre Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera, et que,
+parmi les hommes magnanimes, il y aura empressement à en être teint,
+à en obtenir quelque marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse
+reconnaître[33]; et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.
+
+[Note 33: Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces
+paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il traduit
+ainsi:
+
+ Par vous Rome vivifiée
+ Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.]
+
+CÉSAR.--Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.
+
+DÉCIUS.--Vous le verrez quand vous aurez entendu ce que j'ai à vous
+dire. Sachez maintenant que le sénat a résolu de décerner aujourd'hui
+une couronne au puissant César: si vous envoyez dire que vous ne voulez
+pas vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il s'en
+pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait ainsi votre
+message: «Que le sénat se sépare; ce sera pour une autre fois, quand la
+femme de César aura fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se
+diront-ils pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi, César;
+c'est mon tendre, mon bien tendre zèle pour votre fortune, qui me
+commande de vous parler ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de
+mon affection.
+
+CÉSAR.--Que vos terreurs semblent absurdes maintenant, Calphurnia! J'ai
+honte d'y avoir cédé. Qu'on me donne ma robe; je veux aller au sénat.
+(_Entrent Publius, Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et
+Cinna._)--Et voyez, Publius vient ici me chercher.
+
+PUBLIUS.--Bonjour, César.
+
+CÉSAR.--Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus aussi sorti de si bonne
+heure! Bonjour, Casca. Caïus Ligarius, jamais César ne fut autant votre
+ennemi que cette fièvre qui vous a ainsi maigri.--Quelle heure est-il?
+
+BRUTUS.--César, huit heures sont sonnées.
+
+CÉSAR.--Je vous rends grâce de votre complaisance et de vos soins.
+(_Entre Antoine._) Voyez Antoine. Lui qui se divertit tant que la nuit
+dure, il n'en est pas moins levé. Bonjour, Antoine.
+
+ANTOINE.--Bonjour à l'illustre César.
+
+CÉSAR.--Dites-leur là-dedans de tout préparer.--Je mérite des reproches,
+pour me faire ainsi attendre.--Voilà maintenant Cinna qui arrive; voilà
+Métellus. Ha! Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous:
+souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près de moi, de peur
+que je ne vous oublie.
+
+TRÉBONIUS.--Je le ferai, César. (_A part._) Et je serai si près, que vos
+meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse été plus loin.
+
+CÉSAR.--Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe de vin avec moi[34];
+puis nous nous en irons tout à l'heure ensemble comme des amis.
+
+[Note 34: _Taste some wine with me._ Voltaire a traduit: _Buvons
+bouteille ensemble_, et met en note: _Toujours la plus grande fidélité
+dans la traduction._]
+
+BRUTUS.--Les apparences trompent souvent, ô César, et le coeur de Brutus
+se serre lorsqu'il y réfléchit.
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue près du Capitole.
+
+ARTÉMIDORE _entre, lisant un papier_.
+
+ARTÉMIDORE.--«César, défie-toi de Brutus; prends garde à Cassius;
+n'approche point de Casca; aie l'oeil sur Cinna; ne te fie point à
+Trébonius; observe bien Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point;
+tu as offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés d'un même
+esprit contre César. Si tu n'es pas immortel, prends garde à toi, la
+sécurité laisse le champ libre à la conspiration. Que les puissants
+dieux te défendent!
+
+«Ton ami ARTÉMIDORE.»
+
+Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai ceci
+comme une supplique. Mon coeur déplore que la vertu ne puisse vivre hors
+de la portée des dents de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu
+peux vivre; sinon, les destins conspirent avec les traîtres.
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Toujours à Rome.--Une autre partie de la même rue, devant la maison de
+Brutus.
+
+_Entrent_ PORCIA ET LUCIUS.
+
+PORCIA.--Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne t'arrête point à
+me répondre, mais pars sur-le-champ. Pourquoi restes-tu là?
+
+LUCIUS.--Pour savoir quel est mon message, madame.
+
+PORCIA.--Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au sénat, et revenu avant
+que j'eusse pu te dire ce que tu as à faire.--O constance! tiens-toi
+ferme à mes côtés; place une énorme montagne entre mon coeur et ma
+langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force d'une femme.
+Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre à la prudence!--Quoi! te
+voilà encore!
+
+LUCIUS.--Que faut-il que je fasse, madame? Courir au Capitole, et pas
+autre chose? Puis revenir auprès de vous, et pas autre chose?
+
+PORCIA.--Oui, mon garçon, viens me redire si ton maître a l'air bien
+portant, car il est sorti malade; et remarque bien ce que fait César,
+quels sont les suppliants qui se pressent autour de lui.--Écoute, mon
+garçon!... quel bruit est-ce là?
+
+LUCIUS.--Je n'entends rien, madame.
+
+PORCIA.--Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un bruit tumultueux,
+comme de gens qui se battent; le vent l'apporte du Capitole.
+
+LUCIUS.--En vérité, madame, je n'entends rien.
+
+(Entre le devin.)
+
+PORCIA.--Approche, mon ami: de quel côté viens-tu?
+
+LE DEVIN.--De ma maison, ma bonne dame.
+
+PORCIA.--Quelle heure est-il?
+
+LE DEVIN.--Environ la neuvième heure, madame.
+
+PORCIA.--César est-il déjà rendu au Capitole?
+
+LE DEVIN.--Madame, pas encore. Je vais prendre ma place pour le voir,
+quand il passera pour s'y rendre.
+
+PORCIA.--Tu as quelque supplique à présenter à César, n'est-ce pas?
+
+LE DEVIN.--J'en ai une, madame. S'il plaît à César de vouloir assez de
+bien à César pour m'écouter, je le conjurerai de se traiter lui-même en
+ami.
+
+PORCIA.--Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire quelque mal?
+
+LE DEVIN.--Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup dont je crains la
+possibilité. Bonjour, madame. La rue est étroite ici. Cette foule de
+sénateurs, de préteurs, de suppliants de la classe commune, qui se
+presse sur les pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme
+faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux gagner un endroit
+moins obstrué, et là parler au grand César au moment de son passage.
+
+(Il sort.)
+
+PORCIA.--Il faut que je rentre. Oh que je souffre! quelle faible chose
+que le coeur d'une femme! O Brutus, que les dieux te secondent dans ton
+entreprise!--Sûrement ce garçon m'aura entendue!--Brutus demande une
+faveur que César n'accordera pas.--Oh! je me sens défaillir. Cours,
+Lucius; va, parle de moi à mon mari. Dis-lui que je suis joyeuse; puis
+reviens ici et me rapporte ce qu'il t'aura dit.
+
+FIN DU DEUXIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Le Capitole.--Le sénat est assemblé.
+
+(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle
+se trouvent Artémidore et le devin.--Fanfares.)
+
+_Entrent_ CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, MÉTELLUS, TRÉBONIUS,
+CINNA, ANTOINE, LEPIDUS, POPILIUS, PUBLIUS _et plusieurs autres_.
+
+CÉSAR.--Les ides de mars sont arrivées.
+
+LE DEVIN.--Oui, César, mais non passées.
+
+ARTÉMIDORE.--Salut à César.--Lis ce billet.
+
+DÉCIUS.--Trébonius vous demande de parcourir à votre loisir son humble
+requête que voici.
+
+ARTÉMIDORE.--O César, lisez d'abord la mienne, car c'est la mienne dont
+l'objet touche César de plus près. Lisez-la, grand César.
+
+CÉSAR.--Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le dernier.
+
+ARTÉMIDORE.--Ne différez pas, César; lisez la mienne à l'instant.
+
+CÉSAR.--Je crois vraiment que cet homme est fou.
+
+PUBLIUS.--Allons, l'ami, place.
+
+CASSIUS.--Quoi, vous présentez vos pétitions dans les rues! Venez au
+Capitole.
+
+POPILIUS, _à part à Cassius_.--Je souhaite que votre entreprise
+d'aujourd'hui puisse réussir.
+
+CASSIUS.--Quelle entreprise, Popilius?
+
+POPILIUS.--Portez-vous bien.
+
+(Il s'avance vers César.)
+
+BRUTUS.--Que vous a dit Popilius Léna?
+
+CASSIUS.--Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui pût
+réussir. Je crains que nos projets ne soient découverts.
+
+BRUTUS.--Regardez quel sera son maintien en parlant à César.
+Observez-le.
+
+CASSIUS, _bas à Casca_.--Casca, soyez prompt; car nous craignons d'être
+prévenus. (_À Brutus._) Brutus, que ferons-nous? Si la chose se sait,
+Cassius ou César n'en reviendra pas[35], car je me tuerai.
+
+[Note 35: _Cassius or Cæsar never shall turn back._ Voltaire traduit:
+
+ Cassius ou César tournerait-il le dos?]
+
+BRUTUS.--Cassius, ne perdez pas courage; Popilius Léna ne parle point de
+notre dessein. Regardez, il sourit, et César ne change point de visage.
+
+CASSIUS.--Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous, Brutus? il
+tire Marc-Antoine à l'écart.
+
+(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs prennent leurs
+siéges.)
+
+DÉCIUS.--Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et présente en ce moment
+sa requête à César.
+
+BRUTUS.--Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui et le seconder.
+
+CINNA, _bas_.--Casca, c'est vous qui devez le premier lever le bras.
+
+CÉSAR.--Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que César et son sénat
+doivent réformer?
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Très-noble, très-grand et très-puissant César,
+Métellus apporte devant ton tribunal les humbles voeux de son coeur.
+
+(Il se met à genoux.)
+
+CÉSAR.--Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes rampantes, ces
+hommages pleins de bassesse, peuvent enflammer le sang des hommes
+vulgaires, et changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés
+dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point de cette idée
+que César porte en lui-même un sang si rebelle, qu'il se laisse relâcher
+de son énergie naturelle par ce qui charme les imbéciles, par de douces
+paroles, de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton
+frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir pour lui
+t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon chemin comme un
+vilain roquet. Apprends que César ne fait point d'injustices, et qu'il
+ne se laisse point apaiser sans motifs[36].
+
+[Note 36: Voltaire traduit:
+
+ Lorsque César fait tout, il a toujours raison.]
+
+MÉTELLUS CIMBER.--N'est-il point ici quelque voix plus recommandable que
+la mienne, qui, avec des accents plus doux à l'oreille du grand César,
+sollicite le rappel de mon frère exilé?
+
+BRUTUS.--Je baise ta main, mais non pas par flatterie, César, en te
+demandant que Publius Cimber obtienne à l'instant la liberté de revenir.
+
+CÉSAR.--Quoi, Brutus!
+
+CASSIUS.--Pardon, César; César, pardon: Cassius s'abaisse jusqu'à tes
+pieds pour obtenir de toi que Publius Cimber soit délivré de son exil.
+
+CÉSAR.--Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais; si je pouvais
+prier pour émouvoir, je pourrais être ému par des prières. Mais je suis
+immuable comme l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure
+vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux sont peints
+d'innombrables étincelles: elles sont toutes de feu, et chacune d'entre
+elles resplendit de clarté, mais il n'en est qu'une entre toutes qui
+garde constamment sa place. Ce monde est de même, bien peuplé d'hommes,
+et tous ces hommes sont de chair et de sang, tous doués d'intelligence;
+mais dans le nombre je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang
+à l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement: cet homme,
+c'est moi; je veux en donner une petite preuve même en ceci. C'est parce
+que je suis ferme que Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en
+voulant qu'il reste banni.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--O César!
+
+CÉSAR.--Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?
+
+DÉCIUS.--Grand César!
+
+CÉSAR.--Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?
+
+CASCA.--Mon bras parle pour moi!
+
+(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras: il est alors
+frappé par plusieurs autres conjurés, et enfin par Marcus Brutus.)
+
+CÉSAR.--_Et tu, Brute[37]?_--Alors tombe, César.
+
+(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)
+
+[Note 37: Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même
+il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Grec: Kai su
+teknon], _et toi aussi mon fils_. Les historiens ont depuis naturalisé
+ce mot en latin, et en ont fait le _et tu, Brute_, mot devenu si
+populaire, que Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis
+de le faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que
+Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.]
+
+CINNA.--Liberté! délivrance! La tyrannie est morte. Courez, allez le
+proclamer, le crier dans toutes les rues.
+
+CASSIUS.--Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et criez: Liberté!
+délivrance! affranchissement!
+
+BRUTUS.--Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point, ne fuyez point,
+restez à vos places: la dette de l'ambition est acquittée.
+
+CASCA.--Allez à la tribune, Brutus.
+
+DÉCIUS.--Et Cassius aussi.
+
+BRUTUS.--Où est Publius?
+
+CINNA.--Le voici, tout consterné de ce soulèvement.
+
+MÉTELLUS CIMBER.--Demeurons fermes tous ensemble, de crainte que
+quelques amis de César n'essayent....
+
+BRUTUS.--Ne parle point de demeurer.--Publius, point d'abattement;
+on n'a le dessein de vous faire aucun mal, ni à aucun autre Romain.
+Annoncez-le à tous, Publius.
+
+CASSIUS.--Et quittez-nous, Publius, de peur que ce peuple, en fondant
+sur nous, ne mette votre vieillesse en danger.
+
+BRUTUS.--Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait à supporter les
+suites de cette action, que nous qui l'avons faite[38].
+
+[Note 38: Voltaire a traduit:
+
+ Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace
+ De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;
+ C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.]
+
+(Rentre Trébonius.)
+
+CASSIUS--Où est Antoine?
+
+TRÉBONIUS--Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante. Hommes,
+femmes, enfants, les regards pleins de terreur, crient et courent comme
+si nous étions au jour du jugement.
+
+BRUTUS.--Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que nous devons mourir,
+nous le savons. Ce n'est que de l'époque et du soin d'en retarder le
+jour que s'inquiétent les hommes.
+
+CASSIUS.--Véritablement, celui qui retranche vingt années de la vie,
+retranche vingt années de crainte de la mort.
+
+BRUTUS.--Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous nous sommes
+montrés les amis de César en abrégeant le temps qu'il avait à la
+craindre. Baissez-vous, Romains, baissez-vous; baignons nos bras dans
+le sang de César, et que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite
+jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives rougis au-dessus
+de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance! liberté!
+
+CASSIUS.--Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....--Combien de
+siècles futurs verront représenter la noble scène que nous donnons ici,
+dans des empires à naître et dans des langages encore inconnus!
+
+BRUTUS.--Combien de fois verra-t-on couler, par manière de jeu, le sang
+de ce César que voilà étendu sur la base de la statue de Pompée, de pair
+avec la poussière!
+
+CASSIUS.--Et chaque fois que cela se verra, on dira de notre
+association: Ce sont là les hommes qui donnèrent à leur pays la liberté.
+
+DÉCIUS.--Eh bien! sortirons-nous?
+
+CASSIUS.--Oui, marchons tous, Brutus nous conduira; et, attachés à ses
+pas, les coeurs les plus intrépides et les plus vertueux de Rome vont
+honorer sa marche.
+
+(Entre un serviteur.)
+
+BRUTUS.--Un moment, qui vient à nous? un ami d'Antoine.
+
+LE SERVITEUR.--Brutus, mon maître m'a recommandé de fléchir ainsi le
+genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint de me jeter à vos pieds, et il m'a
+ordonné, lorsque je me serais prosterné, de vous parler en ces mots:
+«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut puissant,
+intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que j'ai aimé Brutus et
+que je l'honore; dis que je craignais César, l'honorais, et l'aimais.
+Si Brutus veut permettre qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à
+craindre, s'il veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé
+de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant que Brutus vivant!
+mais il suivra avec une entière fidélité la fortune et les intérêts du
+noble Brutus à travers les hasards de cette situation encore inusitée.»
+Ainsi parle Antoine mon maître.
+
+BRUTUS.--Ton maître est un sage et brave Romain; jamais je n'en jugeai
+d'une manière moins favorable. Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en
+ce lieu, il sera satisfait, et que, sur mon honneur, il en sortira sans
+nul outrage.
+
+LE SERVITEUR.--Je vais le chercher à l'instant.
+
+(Il sort.)
+
+BRUTUS.--Je sais que nous l'aurons aisément pour ami.
+
+CASSIUS.--Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai en pensée qu'il
+faut le redouter beaucoup, et toujours mes pressentiments sinistres vont
+droit à l'événement.
+
+(Rentre Antoine.)
+
+BRUTUS.--Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu, Marc-Antoine.
+
+MARC-ANTOINE.--O puissant César, es-tu donc tombé si bas? tes conquêtes,
+toutes tes gloires, tes triomphes, les dépouilles que tu as remportées
+sont-ils donc resserrés dans ce court espace? Adieu!--Patriciens,
+j'ignore vos intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler
+son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est moi, il n'est
+point pour ma mort d'heure aussi convenable que l'heure de la mort de
+César, ni d'arme aussi digne de moitié que ces épées que vous tenez,
+illustrées par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure, si
+vous me voulez du mal, maintenant, tandis que vos mains rougies fument
+encore de la vapeur du sang, satisfaites votre désir. J'aurais mille ans
+à vivre, que jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun lieu,
+aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme de mourir ici près de
+César et par vos coups, vous, l'élite des grandes âmes de cet âge.
+
+BRUTUS.--O Antoine, n'implorez point de nous votre mort. Nous devons
+maintenant paraître sanguinaires et cruels, ainsi que par l'état de nos
+mains et par l'action que nous venons d'exécuter nous le paraissons à
+vos yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre sanglante
+qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne les voyez pas; ils sont
+pitoyables, et c'est la pitié pour l'injure publique faite à Rome (car
+la flamme chasse une autre flamme, et de même la pitié une autre pitié)
+qui a ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine, nos épées
+n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos coeurs, frères en
+énergique colère, vous reçoivent avec toute la bienveillance de
+l'affection, avec estime, avec égard.
+
+CASSIUS.--Votre voix aura autant d'influence que celle d'aucun autre
+dans la distribution des nouvelles dignités.
+
+BRUTUS.--Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous ayons calmé la
+multitude hors d'elle-même de frayeur; et alors nous vous expliquerons
+par quel motif, moi qui aimais César au moment même où je le frappai, je
+me suis conduit ainsi.
+
+ANTOINE.--Je ne doute point de votre sagesse.--Que chacun de vous me
+donne sa main sanglante. D'abord, Marcus Brutus, je veux secouer la
+vôtre. Puis je prends votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre,
+Décius Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la vôtre,
+mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius, nommé le dernier, mais
+non pas le moindre dans mon amitié.--Tous tous, patriciens.... Hélas!
+que dirai-je? Ma réputation repose maintenant sur un terrain si
+glissant, que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
+pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.--Que
+je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton âme nous contemple
+maintenant, ne te sera-ce pas une douleur plus sensible que ta mort, de
+voir ton Antoine faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
+sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre? Si j'avais autant
+d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils versassent des larmes aussi
+abondantes que les ruisseaux qu'elles versent de ton sang, cela me
+siérait bien mieux que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes
+ennemis.--Pardonne-moi, Jules.--Ici tu fus environné, cerf courageux;
+ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les chasseurs portant les
+marques de ton massacre, et baignés dans le fleuve cramoisi de ton sang!
+O monde, tu étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il
+était ton centre[39].--Maintenant te voilà étendu comme le cerf frappé
+par plusieurs princes.
+
+[Note 39:_O world, thou wast the forest to this hart
+ And this, indeed, O world, the heart of thee_.
+
+ _Hart_, cerf, et _heart_, coeur, se prononcent de la même manière:
+ ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était _ton coeur_
+ ou _ton centre_, et il était _ton cerf_.]
+
+CASSIUS.--Marc-Antoine!...
+
+ANTOINE.--Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de César en diront autant.
+C'est donc de la part d'un ami une bien froide modération.
+
+CASSIUS.--Je ne vous blâme point de louer ainsi César. Mais quel traité
+prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous être inscrit au nombre de
+nos amis, ou bien poursuivrons-nous sans compter sur vous?
+
+ANTOINE.--Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il est vrai, j'ai été
+distrait de mon objet en baissant les yeux sur César. Je suis de vos
+amis à tous, et tous je vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez
+des raisons qui me feront comprendre comment et en quoi César était
+dangereux.
+
+BRUTUS.--S'il en était autrement, ce serait un atroce spectacle.
+Les explications que nous avons à vous donner abondent tellement en
+considérations légitimes que fussiez-vous, vous Antoine, le fils de
+César, vous devriez en être satisfait.
+
+ANTOINE.--C'est tout ce que je désire; et de plus, je voudrais obtenir
+de vous qu'il me fût permis de présenter son corps sur la place
+du marché, et de parler à la tribune, lors de la cérémonie de ses
+funérailles, comme il convient à un ami.
+
+BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.
+
+CASSIUS. Brutus, un mot. (_À part_.) Vous ne savez pas ce que vous
+accordez là. Ne consentez point qu'Antoine parle à ses funérailles:
+savez-vous à quel point ce qu'il dira ne sera pas capable d'émouvoir le
+peuple?
+
+BRUTUS.--Permettez.... Je monterai le premier à la tribune: j'exposerai
+les motifs de la mort que nous avons donnée à César; tout ce qu'Antoine
+dira, je déclarerai qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre
+permission, et que nous consentons qu'on accomplisse pour César tous les
+rites réguliers, toutes les cérémonies légales. Cela nous sera plutôt
+avantageux que contraire.
+
+CASSIUS.--Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me déplaît.
+
+BRUTUS.--Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps de César. Dans votre
+harangue funéraire, vous vous abstiendrez de nous blâmer; mais dites de
+César tout le bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le
+faites par notre permission; autrement vous n'aurez aucune espèce de
+part dans ses funérailles.
+
+ANTOINE.--Soit; je n'en désire pas davantage.
+
+BRUTUS.--Préparez donc le corps et suivez-nous.
+
+(Tous sortent, excepté Antoine.)
+
+ANTOINE.--O pardonne-moi, masse de terre encore saignante, si je parais
+doux et pacifique avec ces bouchers! Tu es le débris du plus grand
+homme qui ait jamais vécu dans la durée des âges. Malheur à la main qui
+répandit ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes blessures,
+qui, comme autant de bouches muettes, ouvrent leurs lèvres rougies pour
+me demander la voix et les paroles de ma langue. La malédiction va
+fondre sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible
+guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le sang, la
+destruction seront des choses si communes, et les objets effroyables
+deviendront si familiers, que les mères ne feront plus que sourire à la
+vue de leurs enfants déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
+étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant avec
+elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de César promènera
+sa vengeance, criant d'une voix puissante dans l'intérieur de nos
+frontières: Carnage[40]! et alors seront lâchés les chiens de la guerre,
+jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus
+de la terre avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après
+la sépulture. (_Entre un serviteur._) Vous servez Octave César, n'est-il
+pas vrai?
+
+[Note 40: _Havock!_ (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans
+les anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne
+faire aucun quartier.]
+
+LE SERVITEUR.--Je le sers, Marc-Antoine.
+
+ANTOINE.--César lui a écrit de se rendre à Rome.
+
+LE SERVITEUR.--Il a reçu les lettres de César. Il est en chemin, et
+il m'a chargé de vous dire de vive voix.... (_Il aperçoit le corps de
+César._) O César!
+
+ANTOINE.--Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et pleure. La
+douleur, je le sens, est contagieuse; et mes yeux, en voyant rouler dans
+les tiens ces marques de ton affliction, commencent à se remplir de
+larmes.--Ton maître vient-il?
+
+LE SERVITEUR.--Il couche cette nuit à sept lieues de Rome.
+
+ANTOINE.--Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui ce qui est
+arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil, une Rome dangereuse,
+et non point une Rome où Octave puisse encore trouver la sûreté[41].
+Hâte-toi de partir et de lui donner cet avis.--Non, demeure encore: tu
+ne partiras point que je n'aie porté ce corps sur la place du marché.
+Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions du peuple sur le
+cruel succès de ces hommes de sang, et, selon l'événement, tu rendras
+compte au jeune Octave de l'état des choses.--Prêtez-moi la main.
+
+(Ils sortent, emportant le corps de César.)
+
+[Note 41: _No Rome of safety._ Shakspeare a eu probablement ici
+l'intention de renouveler le jeu de mots entre _Rome_ et _room_, déjà
+employé dans la première scène, entre Cassius et Brutus.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours à Rome.--Le Forum.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS, _et une foule de citoyens_.
+
+LES CITOYENS.--Nous voulons qu'on nous rende raison de ce qui a été
+fait: rendez-nous-en raison.
+
+BRUTUS.--Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon discours,
+amis.--Vous, Cassius, passez dans la rue voisine et partageons le peuple
+entre nous.--Ceux qui voudront m'entendre parler, qu'ils demeurent ici;
+que ceux qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être
+rendu un compte public des motifs de la mort de César.
+
+PREMIER CITOYEN.--Je veux entendre parler Brutus.
+
+SECOND CITOYEN.--Je veux entendre Cassius, afin de comparer leurs
+raisons quand nous les aurons écoutés séparément l'un et l'autre.
+
+(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte dans le rostrum.)
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Le noble Brutus est monté; silence.
+
+BRUTUS.--Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains, compatriotes, amis,
+entendez-moi dans ma cause, et faites silence pour que vous puissiez
+entendre. Croyez-moi pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur, afin
+que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre sagesse, et faites
+usage de votre raison afin de pouvoir mieux juger. S'il est dans cette
+assemblée quelque ami sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus
+pour César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande pourquoi
+Brutus s'est élevé contre César, voici ma réponse: ce n'est pas que
+j'aimasse moins César, mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux
+voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir César mort, et de
+vivre tous libres? César m'aimait, je le pleure; il fut heureux, je m'en
+réjouis; il était vaillant, je l'honore: mais il fut ambitieux, et
+je l'ai tué. Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour
+sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort pour son
+ambition.--Quel est ici l'homme assez abject pour vouloir être esclave?
+S'il en est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici
+l'homme assez stupide pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est
+un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme
+assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en est un, qu'il parle, car
+pour lui je l'ai offensé.--Je m'arrête pour attendre une réponse.
+
+PLUSIEURS CITOYENS _parlant à la fois_.--Personne, Brutus, personne.
+
+BRUTUS.--Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas fait plus contre
+César que vous n'avez droit de faire contre Brutus. Les motifs de
+sa mort sont enregistrés au Capitole, sans atténuer la gloire qu'il
+méritait, sans appuyer sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la
+mort. (_Entrent Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de
+César._)--Voici son corps qui s'avance accompagné de signes de deuil
+par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir participé à sa mort,
+recueillera les fruits de son trépas, une place dans la république. Et
+qui de vous n'en recueillera pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en
+vous quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome,
+de même je garde ce poignard pour moi dès que ma patrie jugera ma mort
+nécessaire.
+
+LES CITOYENS.--Vivez, Brutus, vivez, vivez!
+
+PREMIER CITOYEN.--Reconduisons-le en triomphe jusque dans sa maison.
+
+SECOND CITOYEN.--Élevons-lui une statue parmi ses ancêtres.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il soit fait César.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Les meilleures qualités de César seront couronnées
+dans Brutus.
+
+PREMIER CITOYEN.--Il faut le conduire à sa maison avec de bruyantes
+acclamations.
+
+BRUTUS.--Mes concitoyens!
+
+SECOND CITOYEN.--Paix, silence; Brutus parle.
+
+PREMIER CITOYEN.--Holà, silence.
+
+BRUTUS.--Bons concitoyens, laissez-moi me retirer seul, et, pour l'amour
+de moi, demeurez ici avec Antoine. Accueillez le corps de César,
+et accueillez aussi sa harangue à la gloire de César.--C'est notre
+permission qui autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que
+personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine ait parlé.
+
+(Il sort.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Qu'il monte dans la tribune, nous l'écouterons.
+Noble Antoine, montez.
+
+ANTOINE.--Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez pour l'amour
+de Brutus.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Que dit-il de Brutus?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il dit qu'il est reconnaissant envers nous tous de
+ce que nous lui accordons pour l'amour de Brutus.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Il ferait bien de ne pas parler mal de Brutus.
+
+PREMIER CITOYEN.--Ce César était un tyran.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Oui, cela est certain: nous sommes bien heureux que
+Rome en soit délivrée.
+
+SECOND CITOYEN.--Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra dire.
+
+ANTOINE.--Généreux Romains....
+
+LES CITOYENS.--Silence! holà! écoutons-le.
+
+ANTOINE.--Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi l'oreille.--Je viens
+pour inhumer César, non pour le louer. Le mal que font les hommes vit
+après eux; le bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit
+ainsi de César.--Le noble Brutus vous a dit que César était ambitieux:
+s'il l'était, ce fut une faute grave, et César en a été gravement
+puni.--Ici par la permission de Brutus et des autres (car Brutus est un
+homme honorable: ils le sont tous, tous des hommes honorables), je viens
+pour parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut fidèle et
+juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus est
+un homme honorable.--Il a ramené dans Rome une foule de captifs dont
+les rançons ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il
+ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré: l'ambition
+devrait être formée d'une matière plus dure.--Cependant Brutus dit qu'il
+était ambitieux, et Brutus est un homme honorable.--Vous avez tous vu
+qu'aux Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de roi,
+et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?--Cependant
+Brutus dit qu'il était ambitieux, et sûrement Brutus est un homme
+honorable. Je ne parle point pour contredire ce que Brutus a dit, mais
+je suis ici pour dire ce que je sais.--Vous l'aimiez tous autrefois, et
+ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche donc de pleurer sur
+lui? O discernement, tu as fui chez les brutes grossières, et les hommes
+ont perdu leur raison!--Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans ce
+cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à ce qu'il me soit
+revenu.
+
+PREMIER CITOYEN.--Il y a, ce me semble, beaucoup de raison dans ce qu'il
+dit.
+
+SECOND CITOYEN.--Si tu examines sensément cette affaire, César a essuyé
+une grande injustice.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Serait-il vrai, compagnons? Je crains qu'il n'en
+vienne à sa place un plus mauvais que lui.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Avez-vous remarqué ces mots: «Il ne voulut pas
+prendre la couronne?» Donc il est certain qu'il n'était pas ambitieux.
+
+PREMIER CITOYEN.--Si cela est prouvé, il en coûtera cher à quelques-uns.
+
+SECOND CITOYEN.--Pauvre homme! ses yeux sont rouges comme le feu à force
+de pleurer.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Il n'est pas dans Rome un homme d'un plus grand
+coeur qu'Antoine.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Attention maintenant, il recommence à parler.
+
+ANTOINE.--Hier encore la parole de César aurait pu résister à l'Univers:
+aujourd'hui le voilà étendu, et parmi les plus misérables, il n'en est
+pas un qui croie avoir à lui rendre quelque respect! O citoyens, si
+j'avais envie d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la
+fureur, je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius, qui, vous
+le savez tous, sont des hommes honorables. Je ne veux pas leur faire
+tort: j'aime mieux faire tort au mort, à moi-même, et à vous aussi,
+que de faire tort à des hommes si honorables.--Mais voici un parchemin
+scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet. Si le peuple
+entendait seulement ce testament, que, pardonnez-le-moi, je n'ai pas
+dessein de vous lire, tous courraient baiser les blessures du corps de
+César, et tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je vous le
+dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de ses cheveux qu'à
+leur mort ils mentionneraient dans leurs testaments, le léguant à leur
+postérité comme un précieux héritage.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Nous voulons entendre le testament: lisez-le,
+Marc-Antoine.
+
+LES CITOYENS.--Le testament! le testament! nous voulons entendre le
+testament de César.
+
+ANTOINE.--Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois pas le lire. Il n'est
+pas à propos que vous sachiez combien César vous aimait. Vous n'êtes pas
+de bois, vous n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque
+vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de César, il vous
+rendrait frénétiques. Il est bon que vous ne sachiez pas que vous êtes
+ses héritiers; car si vous le saviez, oh! qu'en arriverait-il?
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Lisez le testament; nous voulons l'entendre,
+Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament de César.
+
+ANTOINE.--Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous différer quelque
+temps?--Je me suis laissé entraîner trop loin en parlant du testament.
+Je crains de faire tort à ces hommes honorables dont les poignards ont
+massacré César; je le crains.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Ce furent des traîtres. Eux, des hommes honorables!
+
+LES CITOYENS.--Le testament! les dispositions de César!
+
+SECOND CITOYEN.--Ce sont des scélérats, des assassins.--Le testament! le
+testament!
+
+ANTOINE.--Vous voulez donc me contraindre à lire le testament? Puisqu'il
+en est ainsi, formez un cercle autour du corps de César, et
+laissez-moi vous montrer celui qui fit le testament.--Descendrai-je? y
+consentez-vous?
+
+LES CITOYENS.--Venez, venez.
+
+SECOND CITOYEN.--Descendez.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Nous y consentons.
+
+(Antoine descend de la tribune.)
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Formons un cercle, mettons-nous autour de lui.
+
+PREMIER CITOYEN.--Écartez-vous du cercueil, écartez-vous du corps.
+
+SECOND CITOYEN.--Place pour Antoine, le noble Antoine.
+
+ANTOINE.--Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous éloignés.
+
+LES CITOYENS.--En arrière, place, reculons en arrière.
+
+ANTOINE.--Si vous avez des larmes, préparez-vous à les répandre
+maintenant.--Vous connaissez tous ce manteau.--Je me souviens de la
+première fois où César le porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le
+jour même qu'il vainquit les Nerviens.--Regardez; à cet endroit il a été
+traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle large déchirure y a
+faite le haineux Casca! C'est à travers celle-ci que le bien-aimé
+Brutus a poignardé César; et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez
+jusqu'où le sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme
+pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement; car
+Brutus, vous le savez, était un ange pour César. Jugez, ô vous, grands
+dieux, avec quelle tendresse César l'aimait: cette blessure fut pour
+lui la plus cruelle de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le
+poignarder, l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres, acheva
+de le vaincre: alors son coeur puissant se brisa, et de son manteau
+enveloppant son visage, au pied même de la statue de Pompée qui
+ruisselait de son sang, le grand César tomba.--Oh! quelle a été cette
+chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de nous, tombâmes
+avec lui, tandis que la trahison sanguinaire brandissait triomphante son
+glaive sur nos têtes.--Oh! maintenant vous pleurez; je le vois, vous
+sentez le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes. Bons
+coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore que les plaies du
+manteau de notre César! Regardez-ici: le voici lui-même déchiré, comme
+vous le voyez, par des traîtres!
+
+PREMIER CITOYEN.--O lamentable spectacle!
+
+SECOND CITOYEN.--O noble César!
+
+TROISIÈME CITOYEN.--O jour de malheur!
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--O traîtres! scélérats!
+
+PREMIER CITOYEN.--O sanglant, sanglant spectacle!
+
+SECOND CITOYEN.--Nous voulons être vengés. Vengeance!--Courons,
+cherchons.--Brûlons.--Du feu!--Tuons, massacrons.--Ne laissons pas vivre
+un des traîtres.
+
+ANTOINE.--Arrêtez, concitoyens.
+
+PREMIER CITOYEN.--Paix; écoutez le noble Antoine.
+
+SECOND CITOYEN.--Nous l'écouterons, nous le suivrons; nous mourrons avec
+lui.
+
+ANTOINE.--Bons amis, chers amis, que ce ne soit point moi qui vous
+précipite dans ce soudain débordement de révolte.--Ceux qui ont fait
+cette action sont des hommes honorables. Quels griefs personnels ils
+ont eu pour la faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et
+honorables, et sans doute ils auront des raisons à vous donner.--Je ne
+viens point, amis, surprendre insidieusement vos coeurs; je ne suis
+point, comme Brutus un orateur; je suis tel que vous me connaissez tous,
+un homme simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont donné
+la permission de parler de lui en public le savent bien; car je n'ai ni
+esprit, ni talent de parole, ni autorité, ni grâce d'action, ni organe,
+ni aucun de ces pouvoirs d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes.
+Je ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que vous savez
+vous-mêmes: je vous montre les blessures du bon César (pauvres, pauvres
+bouches muettes!), et je les charge de parler pour moi. Mais si j'étais
+Brutus, et que Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui
+porterait le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque blessure de
+César une langue qui remuerait les pierres de Rome et les soulèverait à
+la révolte.
+
+LES CITOYENS.--Nous nous soulèverons.
+
+PREMIER CITOYEN.--Nous brûlerons la maison de Brutus.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Courons à l'instant, venez, cherchons les
+conspirateurs.
+
+ANTOINE.--Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez encore ce que j'ai à
+vous dire.
+
+LES CITOYENS.--Holà, silence; écoutons Antoine, le très-noble Antoine.
+
+ANTOINE.--Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous allez faire? En quoi
+César a-t-il mérité de vous tant d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut
+donc que je vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous ai
+parlé.
+
+LES CITOYENS.--C'est vrai!--Le testament; restons et écoutons le
+testament.
+
+ANTOINE.--Le voici, le testament, et scellé du sceau de César.--À
+chaque citoyen romain, à chacun de vous tous, il donne soixante-quinze
+drachmes.
+
+SECOND CITOYEN.--O noble César!--Nous vengerons sa mort.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--O royal César!
+
+ANTOINE.--Écoutez-moi avec patience.
+
+LES CITOYENS.--Silence donc.
+
+ANTOINE.--En outre il vous a légué tous ses jardins, ses bocages fermés,
+et ses vergers récemment plantés de ce côté du Tibre. Il vous les a
+laissés, à vous et à vos héritiers à perpétuité, pour en faire des
+jardins publics destinés à vos promenades et à vos amusements.--C'était
+là un César: quand en naîtra-t-il un pareil?
+
+PREMIER CITOYEN.--Jamais, jamais.--Venez, partons, partons; allons
+brûler son corps sur la place sacrée, et avec les tisons incendier
+toutes les maisons des traîtres.--Enlevez le corps.
+
+SECOND CITOYEN.--Allez, apportez du feu.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Jetez bas les siéges.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.
+
+(Le peuple sort emportant le corps.)
+
+ANTOINE, _à part_.--Maintenant laissons faire.--Génie du mal! te voilà
+lancé; suis le cours qu'il te plaira.--(_Entre un serviteur._) Qu'y
+a-t-il, camarade?
+
+LE SERVITEUR.--Seigneur, Octave est déjà arrivé dans Rome.
+
+ANTOINE.--Où est-il?
+
+LE SERVITEUR.--Lépidus et lui sont dans la maison de César.
+
+ANTOINE.--Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.--La Fortune
+est en belle humeur, et dans ce caprice elle nous accordera tout.
+
+LE SERVITEUR.--Octave a dit devant moi que Brutus et Cassius étaient
+sortis au galop hors des portes de Rome, comme des hommes qui ont la
+tête perdue.
+
+ANTOINE.--Sans doute ils auront reçu du peuple quelque nouvelle de la
+manière dont je l'ai animé.--Conduis-moi vers Octave.
+
+(Antoine sort, suivi du serviteur.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours à Rome.--Une rue.
+
+_Entre_ CINNA _le poëte_.
+
+CINNA.--J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet avec César, et mon
+imagination est obsédée d'idées funestes. Je me sens de la répugnance à
+sortir de ma maison; cependant quelque chose m'entraîne.
+
+(Entrent des citoyens.)
+
+PREMIER CITOYEN.--Quel est votre nom?
+
+SECOND CITOYEN.--Où allez-vous?
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Où demeurez-vous?
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Êtes-vous marié ou garçon?
+
+SECOND CITOYEN.--Répondez sans détour à chacun de nous.
+
+PREMIER CITOYEN.--Oui, et brièvement.
+
+QUATRIÈME CITOYEN,--Oui, et sagement.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Oui, et véridiquement; vous ferez bien.
+
+CINNA.--Quel est mon nom, où je vais, où je demeure, si je suis marié ou
+garçon? Eh bien! pour répondre à chacun de vous sans détour, brièvement,
+véridiquement et sagement, je dis sagement: Je suis garçon.
+
+SECOND CITOYEN.--Autant dire: Il n'y a que les imbéciles qui se marient.
+Vous pourriez bien être rossé pour ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans
+détour.
+
+CINNA.--Sans détour? J'allais aux funérailles de César.
+
+PREMIER CITOYEN.--Comme ami, ou comme ennemi?
+
+CINNA.--Comme ami.
+
+SECOND CITOYEN.--C'est répondre sans détour.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Et votre demeure? Brièvement.
+
+CINNA.--Brièvement? Je demeure près du Capitole.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Et votre nom, s'il vous plaît? véridiquement.
+
+CINNA.--Véridiquement? Mon nom est Cinna.
+
+PREMIER CITOYEN.--Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur.
+
+CINNA.--Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--Mettons-le en pièces pour ses mauvais vers,
+mettons-le en pièces pour ses mauvais vers.
+
+CINNA.--Je ne suis point Cinna le conspirateur.
+
+QUATRIÈME CITOYEN.--N'importe, il se nomme Cinna; arrachons seulement
+son nom de son coeur, et puis nous le laisserons aller.
+
+TROISIÈME CITOYEN.--Déchirons-le, déchirons-le,--Allons, des brandons,
+holà, des brandons de feu!--Chez Brutus, chez Cassius, brûlons
+tout.--Quelques-uns à la maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius:
+partons, courons.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Toujours à Rome.--Une pièce de la maison d'Antoine.
+
+ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, _assis autour d'une table_.
+
+ANTOINE.--Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms sont pointés.
+
+OCTAVE.--Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous, Lépidus?
+
+LÉPIDUS.--J'y consens.
+
+OCTAVE.--Pointez-le, Antoine.
+
+LÉPIDUS.--À condition que Publius[42] ne vivra pas, le fils de votre
+soeur, Marc-Antoine.
+
+[Note 42: Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle,
+qu'Antoine abandonna à la proscription. PLUTARQUE, _Vie d'Antoine_.]
+
+ANTOINE.--Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le condamne.--Mais
+vous, Lépidus, allez à la maison de César, rapportez-nous le testament,
+et nous verrons à faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a
+léguées.
+
+LÉPIDUS.--Mais vous retrouverai-je ici?
+
+OCTAVE.--Ou ici, ou au Capitole.
+
+(Lépidus sort.)
+
+ANTOINE.--_regardant aller Lépidus_.--C'est là un homme nul et sans
+mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il se fait trois parts de
+l'univers, convient-il qu'il soit l'un des trois copartageants?
+
+OCTAVE.--Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa voix sur ceux
+qui doivent être désignés à la mort dans notre noire sentence de
+proscription!
+
+ANTOINE.--Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si nous plaçons
+ces honneurs sur cet homme en vue de nous soulager nous-mêmes de divers
+fardeaux odieux, il ne fera que les porter comme l'âne porte l'or,
+gémissant et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé dans la
+voie que nous lui indiquerons; et quand il aura voituré notre trésor au
+lieu qui nous convient, alors nous lui reprendrons son fardeau, et nous
+le renverrons, comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans
+les prés du commun.
+
+OCTAVE.--Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais c'est un soldat
+intrépide et éprouvé.
+
+ANTOINE.--Comme mon cheval, Octave; et à cause de cela je lui assigne
+sa ration de fourrage. C'est un animal que j'instruis à combattre, à
+volter, à s'arrêter ou à courir en avant. Ses mouvements physiques sont
+gouvernés par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est rien
+de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti de se mettre en
+marche. C'est un esprit stérile n'ayant pour pâture que les objets, les
+arts, les imitations, qui, déjà usés et vieillis pour les autres hommes,
+deviennent ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui nous
+appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts réclament notre
+attention.--Brutus et Cassius lèvent des armées; il faut nous préparer à
+leur tenir tête. Songeons donc à combiner notre alliance, à nous assurer
+de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes ressources; et
+allons de ce pas nous réunir pour délibérer sur les moyens les plus
+efficaces de découvrir les choses cachées, sur les plus sûrs moyens de
+faire face aux périls connus.
+
+OCTAVE.--J'en suis d'avis; car nous sommes comme la bête attachée au
+poteau, entourés d'ennemis qui aboient et nous harcèlent; et plusieurs
+qui nous sourient renferment, je le crains bien, dans leurs coeurs des
+millions de projets perfides.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.
+
+TAMBOURS. _Entrent_ BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS _et des soldats_; TITINIUS
+ET PINDARUS _viennent à leur rencontre_.
+
+BRUTUS.--Holà, halte!
+
+LUCILIUS.--Le mot d'ordre; holà! halte!
+
+BRUTUS.--Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près d'ici?
+
+LUCILIUS.--Tout près; et Pindarus vient vous saluer de la part de son
+maître.
+
+(Pindarus donne une lettre à Brutus.)
+
+BRUTUS.--Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus, votre maître, soit
+par son propre changement, soit par la faute de ses subordonnés, m'a
+donné quelques sujets de souhaiter que des choses faites ne le fussent
+pas. Mais puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même.
+
+PINDARUS.--Je ne doute point que mon noble maître ne se montre tel qu'il
+est, plein d'égards et de considération pour vous.
+
+BRUTUS.--Je n'en fais aucun doute.--Lucilius, un mot. Je voudrais savoir
+comment il vous a reçu. Éclairez-moi à ce sujet.
+
+LUCILIUS.--Avec civilité et assez d'égards, mais non pas avec cet air
+de familiarité, avec ce ton de conversation franche et amicale qui lui
+étaient ordinaires autrefois.
+
+BRUTUS.--Tu viens de peindre un ami chaud qui se refroidit. Remarque,
+Lucilius, que toujours l'amitié, quand elle commence à s'affaiblir et à
+décliner, a recours à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il
+n'y a point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les hommes
+doubles, semblables à des chevaux ardents à la main, se montrent si
+vigoureux, qu'à les voir on doit tout attendre de leur courage; puis au
+moment où il faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent
+tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que l'apparence, ils
+succombent dans l'épreuve.--Vient-il avec toutes ses troupes?
+
+LUCILIUS.--Elles comptent prendre cette nuit leurs quartiers dans
+Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie entière, arrivent avec Cassius.
+
+(Une marche derrière le théâtre.)
+
+BRUTUS.--Écoutons, il approche. Marchons sans bruit à sa rencontre.
+
+(Entrent Cassius et des soldats.)
+
+CASSIUS.--Holà, halte!
+
+BRUTUS.--Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des files.
+
+(Derrière le théâtre.)
+
+Halte! halte! halte!
+
+CASSIUS _à Brutus_.--Mon noble frère, vous avez eu des torts envers moi.
+
+BRUTUS.--O dieux que j'atteste, jugez-moi.--Ai-je jamais eu des torts
+envers mes ennemis? Comment donc voudrais-je avoir des torts envers mon
+frère?
+
+CASSIUS.--Brutus, cette réserve cache des torts, et quand vous en
+avez....
+
+BRUTUS.--Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence. Je vous
+connais bien. Ne nous querellons point ici sous les yeux de nos deux
+armées qui ne devraient apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites
+retirer vos soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez
+vos griefs, et je vous écouterai.
+
+CASSIUS.--Pindarus, commande à nos chefs de conduire leurs troupes à
+quelque distance.
+
+BRUTUS.--Donne le même ordre, Lucilius; et tant que durera notre
+conférence, ne laisse personne approcher de la tente. Que Lucius et
+Titinius en gardent l'entrée.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+L'intérieur de la tente de Brutus.--Lucius et Titinius à une certaine
+distance.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET CASSIUS.
+
+CASSIUS.--Que vous ayez des torts envers moi, cela est manifeste en
+ceci: vous avez condamné et noté Lucius Pella[43] pour s'être ici laissé
+corrompre par les Sardiens, et n'avez ainsi tenu aucun compte des
+lettres que je vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.
+
+[Note 43: Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus
+_condamna judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella_,
+ce qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de jours
+auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé, deux de ses
+amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et en public, les avoit
+absouts, et ne laissoit pas de les employer et de s'en servir comme
+devant. PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
+
+BRUTUS.--C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire pour une
+pareille affaire.
+
+CASSIUS.--Dans le temps où nous sommes, il n'est pas à propos que la
+plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.
+
+BRUTUS.--Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que je vous le dise:
+on vous reproche d'avoir une main avide, de trafiquer des emplois qui
+dépendent de vous, et de les vendre pour de l'or à des hommes sans
+mérite.
+
+CASSIUS.--Moi une main avide!.... Vous savez bien que vous êtes Brutus
+lorsque vous me parlez ainsi; ou, par les dieux, ce discours eût été
+pour vous le dernier.
+
+BRUTUS.--La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius, et le châtiment
+est obligé de cacher sa tête.
+
+CASSIUS.--Le châtiment!
+
+BRUTUS.--Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous des ides de mars.
+Le sang du grand César ne coula-t-il pas au nom de la justice? Parmi
+ceux qui portèrent la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût
+poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi! nous qui n'avons
+frappé le premier homme de l'Univers que pour avoir protégé des voleurs,
+nous souillerons aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous
+vendrons la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs les plus élevés,
+nous la vendrons pour cette poignée de vils métaux que peut contenir ma
+main? J'aimerais mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un
+pareil Romain.
+
+CASSIUS.--Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander, je ne l'endurerai
+point: vous vous oubliez vous-même; vous me poussez à bout. Je suis un
+soldat, moi, plus ancien que vous dans le métier, plus capable que vous
+de faire des conditions.
+
+BRUTUS.--Allons donc! vous ne l'êtes nullement, Cassius.
+
+CASSIUS.--Je le suis.
+
+BRUTUS.--Je vous dis que vous ne l'êtes pas.
+
+CASSIUS.--Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je m'oublierai. Songez
+à votre vie; ne me tentez pas davantage.
+
+BRUTUS.--Laissez-moi, homme sans consistance.
+
+CASSIUS.--Est-il possible?
+
+BRUTUS.--Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je obligé de laisser un
+libre cours à votre fougueuse colère? Serai-je effrayé parce qu'un fou
+me regarde?
+
+CASSIUS.--O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer tout cela?
+
+BRUTUS.--Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous jusqu'à ce que
+votre coeur orgueilleux en éclate. Allez montrer à vos esclaves combien
+vous êtes colérique, et faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je
+m'écarte? Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
+en rampant les caprices de votre humeur maussade? Par les dieux, vous
+dévorerez tout le fiel de votre bile, dussiez-vous en crever, car
+désormais je veux que vos accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me
+faire rire.
+
+CASSIUS.--Quoi! nous en sommes là!
+
+BRUTUS.--Vous dites que vous êtes un meilleur soldat, faites-le voir;
+justifiez votre bravade, et ce sera me faire un vrai plaisir. Je
+serai bien aise, pour mon compte, de m'instruire à l'école des hommes
+supérieurs.
+
+CASSIUS.--Vous me faites injure sur tous les points; vous me faites
+injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien soldat, et non un meilleur.
+Ai-je dit meilleur?
+
+BRUTUS.--Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.
+
+CASSIUS.--César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter à ce point.
+
+BRUTUS.--Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer ainsi.
+
+CASSIUS.--Je n'eusse pas osé?
+
+BRUTUS.--Non.
+
+CASSIUS.--Quoi! pas osé le provoquer?
+
+BRUTUS.--Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.
+
+CASSIUS.--Ne présumez pas trop de mon amitié; je pourrais faire ce
+qu'après je serais fâché d'avoir fait.
+
+BRUTUS.--Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché d'avoir fait.
+Cassius, il n'y a point pour moi de terreur dans vos menaces; je suis
+si solidement armé de ma probité, qu'elles passent près de moi comme le
+vain souffle du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé
+demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées; car moi, je ne
+puis me procurer d'argent par d'indignes moyens. Par le ciel, j'aimerais
+mieux monnayer mon coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en
+faire des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes, de la
+main durcie des paysans, leur misérable portion de vil métal. Je vous ai
+envoyé demander de l'or pour payer mes légions; vous me l'avez refusé.
+Cette action était-elle de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez
+sordide pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire à ses
+amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire en cendres.
+
+CASSIUS.--Je ne vous ai point refusé.
+
+BRUTUS.--Mais si.
+
+CASSIUS.--Je ne l'ai pas fait.--Celui qui vous a rapporté ma réponse
+n'était qu'un imbécile.--Brutus a déchiré mon coeur. Un ami devrait
+supporter les faiblesses de son ami; mais Brutus exagère les miennes.
+
+BRUTUS.--Non, en vérité, tant que vous m'en faites ressentir l'effet.
+
+CASSIUS.--Vous ne m'aimez point.
+
+BRUTUS.--Je n'aime point vos défauts.
+
+CASSIUS.--De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait jamais.
+
+BRUTUS.--L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir, fussent-ils
+aussi énormes que le haut Olympe.
+
+CASSIUS.--Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous sur Cassius
+seul; Cassius est las du monde: haï d'un homme qu'il aime, insulté par
+son frère, maltraité comme un esclave, tous ses défauts remarqués,
+enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter au visage. Oh!
+mes larmes pourraient tant couler que d'anéantir mon courage. Tiens,
+voilà mon poignard, et voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus
+précieux que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
+Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre mon coeur;
+frappe comme tu frappais César, car je sais que, lors même que tu l'as
+le plus haï, tu l'aimais plus encore que tu n'aimas jamais Cassius.
+
+BRUTUS.--Mettez votre poignard dans son fourreau; emportez-vous quand
+vous voudrez, je vous en laisserai entière liberté. Faites ce que vous
+voudrez; d'une action honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius,
+vous êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère comme le
+caillou porte le feu: le plus grand effort en fait apparaître une rapide
+étincelle, et aussitôt il est refroidi.
+
+CASSIUS.--Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir à son Brutus que
+des sujets de gaieté et des occasions de rire quand il est triste et mal
+disposé?
+
+BRUTUS.--Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé moi-même.
+
+CASSIUS.--Vous en convenez? Donnez-moi votre main.
+
+BRUTUS.--Et aussi mon coeur.
+
+CASSIUS.--O Brutus!
+
+BRUTUS.--Eh bien! quoi?
+
+CASSIUS.--N'avez-vous pas assez de tendresse pour me supporter quand
+cette humeur fougueuse, que je tiens de ma mère, me fait tout oublier?
+
+BRUTUS.--Oui, Cassius; et désormais quand vous vous emporterez contre
+votre Brutus, il pensera que c'est votre mère qui gronde, et il vous
+laissera faire.
+
+(Bruit derrière le théâtre.)
+
+LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Laissez-moi entrer, je veux voir les
+généraux: il y a de la discorde entre eux; il n'est pas prudent de les
+laisser seuls.
+
+LUCIUS (_derrière le théâtre_).--Vous ne pénétrerez point jusqu'à eux.
+
+LE POËTE (_derrière le théâtre_).--Rien ne peut m'arrêter que la mort.
+
+(Entre le poëte.)
+
+CASSIUS.--Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?
+
+LE POËTE.--Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?
+Aimez-vous; soyez amis comme doivent l'être deux hommes tels que vous:
+j'ai vu, soyez-en sûrs, plus d'années que vous[44].
+
+[Note 44: Imitation de ce vers d'Homère:
+
+[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].
+
+Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé Marcus
+Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de Caton en
+son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe, non tant avec
+discours et raison qu'avec une impétuosité et une furieuse et passionnée
+affection.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.]
+
+CASSIUS.--Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais vers.
+
+BRUTUS.--Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!
+
+CASSIUS.--Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.
+
+BRUTUS.--J'apprendrai à me faire à ses manières quand il apprendra à
+choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à l'armée de ces sots faiseurs de
+vers? Hors d'ici, compagnon.
+
+CASSIUS.--Allons, allons, va-t'en.
+
+(Le poëte sort.)
+
+(Entrent Lucilius et Titinius.)
+
+BRUTUS.--Lucilius et Titinius, commandez aux chefs de préparer le
+logement de leurs troupes pour cette nuit.
+
+CASSIUS.--Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux, et amenez avec
+vous Messala.
+
+(Lucilius et Titinius sortent.)
+
+BRUTUS.--Lucius, une coupe de vin.
+
+CASSIUS.--Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable de tant de
+colère.
+
+BRUTUS.--O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.
+
+CASSIUS.--Vous ne faites pas usage de votre philosophie, si vous laissez
+votre âme ouverte aux maux accidentels.
+
+BRUTUS.--Nul homme ne supporte mieux la douleur. Porcia est morte[45].
+
+[Note 45: Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort
+de Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette
+perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive de Brutus
+à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance d'avoir tenu
+si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit mieux aimé mourir que de
+languir plus longtemps malade. Ainsi sembleroit-il que ce philosophe
+n'auroit pas bien cogneu le temps, car l'épistre, au moins si elle est
+véritablement de Brutus, donne assez à entendre la maladie et l'amour
+de cette dame, et aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, _Vie de
+Brutus_.]
+
+CASSIUS.--Ah! Porcia!--
+
+BRUTUS.--Elle est morte.
+
+CASSIUS.--Comment ne m'avez-vous pas tué quand je vous ai tourmenté
+ainsi? O perte sensible, insupportable!--De quelle maladie?
+
+BRUTUS.--De n'avoir pu soutenir mon absence, et du chagrin de voir
+grossir à ce point les forces de Marc-Antoine et du jeune Octave;
+car j'ai reçu cette nouvelle avec celle de sa mort: sa raison en fut
+altérée; et dans l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.
+
+CASSIUS.--Et elle en est morte?
+
+BRUTUS.--Elle en est morte.
+
+CASSIUS.--O dieux immortels!
+
+(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)
+
+BRUTUS.--Ne me parle plus d'elle.--Donne-moi une coupe de vin.--Cassius,
+j'ensevelis ici tout sentiment d'aigreur.
+
+(Il boit.)
+
+CASSIUS.--Mon coeur a soif de la noble coupe[46] qui va vous faire
+raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin déborde: je ne puis trop
+boire de l'amitié de Brutus.
+
+[Note 46: _My heart is thirsty for that noble pledge_. _Pledge_, coup
+de vin destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule
+usitée autrefois en français était: _Je bois à vous_, à quoi le convive
+répondait: _Je vous pleige d'autant_.]
+
+(Rentre Titinius avec Messala.)
+
+BRUTUS.--Entre, Titinius.--Sois le bienvenu, brave Messala.--Maintenant
+prenons place, serrons-nous autour de ce flambeau, et délibérons sur ce
+que nous avons à faire.
+
+CASSIUS.--O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?
+
+BRUTUS.--Cessez, je vous conjure.--Messala, ces lettres que j'ai reçues,
+m'apprennent que le jeune Octave et Marc-Antoine viennent à nous avec
+une puissante armée, et dirigent leur marche sur Philippes.
+
+MESSALA.--J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument la même chose.
+
+BRUTUS.--Qu'y ajoute-t-on?
+
+MESSALA.--Que par des décrets de proscription et de mise hors la loi[47],
+Octave, Antoine et Lépidus ont fait périr cent sénateurs.
+
+[Note 47: _Outlawry_.]
+
+BRUTUS.--En cela nos lettres ne s'accordent pas bien. Les miennes
+ne parlent que de soixante-dix sénateurs morts par l'effet de cette
+proscription: Cicéron en est un.
+
+CASSIUS.--Cicéron en est?
+
+MESSALA.--Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de
+proscription.--Brutus, avez-vous reçu des lettres de votre femme?
+
+BRUTUS.--Non, Messala.
+
+MESSALA.--Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien sur elle?
+
+BRUTUS.--Rien, Messala.
+
+MESSALA.--Cela me paraît étrange.
+
+BRUTUS.--Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous appris quelque chose
+dans les vôtres?
+
+MESSALA.--Non, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.
+
+MESSALA.--Supportez donc en Romain la vérité que je vous annonce. Il est
+certain qu'elle est morte, et d'une manière étrange.
+
+BRUTUS.--Eh bien! adieu, Porcia.--Il nous faut mourir, Messala: c'est
+pour avoir pensé qu'elle devait mourir un jour que j'ai la patience de
+supporter aujourd'hui ce coup.
+
+MESSALA.--C'est ainsi que les grands hommes devraient toujours supporter
+les grandes pertes.
+
+CASSIUS.--J'en ai là-dessus appris tout autant que vous, et cependant ma
+nature ne pourrait jamais s'y soumettre de même.
+
+BRUTUS.--Soit.--A notre tâche qui est vivante.--Si nous marchions à
+l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?
+
+CASSIUS.--Je ne crois pas que ce fût bien fait.
+
+BRUTUS.--La raison?
+
+CASSIUS.--La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous cherche; par-là il
+consumera ses ressources, fatiguera ses soldats, et se nuira ainsi à
+lui-même; tandis que nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous
+trouverons pleins de repos, entiers et prêts à tout.
+
+BRUTUS.--De bonnes raisons doivent nécessairement céder à de meilleures.
+Les peuples qui sont entre Philippes et ce camp ne sont contenus que
+par une affection forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des
+subsides. L'ennemi, en traversant leur pays, complétera chez eux ses
+troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et plein d'un nouveau courage,
+avantages que nous lui interceptons si nous allons le rencontrer à
+Philippes, tenant ces peuples sur nos derrières.
+
+CASSIUS.--Mon bon frère, écoutez-moi.
+
+BRUTUS.--Permettez; il faut de plus faire attention à ceci. Nous savons
+à présent le compte de nos amis jusqu'au dernier. Nos légions sont
+complètes; notre cause est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève;
+tandis que nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes près de
+décliner. Les affaires humaines ont leurs marées, qui, saisies au moment
+du flux, conduisent à la fortune; l'occasion manquée, tout le voyage de
+la vie se poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce moment,
+la mer est pleine et nous sommes à flot: il faut prendre le courant
+tandis qu'il nous est favorable, ou perdre toutes nos chances.
+
+CASSIUS.--Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous vous accompagnerons et
+nous irons les trouver à Philippes.
+
+BRUTUS.--Les heures les plus profondes de la nuit sont insensiblement
+arrivées sur notre entretien, et la nature doit obéir à la nécessité à
+laquelle nous ne concéderons qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien
+de plus à dire?
+
+CASSIUS.--Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand matin nous serons
+prêts et en marche.
+
+(Entre Lucius.)
+
+BRUTUS.--Lucius, ma robe.--Adieu, digne Messala.--Bonne nuit,
+Titinius.--Noble, noble Cassius, bonne nuit et bon repos.
+
+CASSIUS.--O mon cher frère, elle a bien mal commencé, cette nuit.--Que
+jamais semblable discorde ne se mette entre nos âmes! Ne le permets pas,
+Brutus.
+
+BRUTUS.--Tout est bien.
+
+CASSIUS.--Bonne nuit, mon maître.
+
+BRUTUS.--Bonne nuit, mon bon frère.
+
+TITINIUS ET MESSALA.--Bonne nuit, Brutus, notre maître à tous.
+
+BRUTUS.--Adieu, tous. (_Cassius, Titinius et Messala se
+retirent._--_Rentre Lucius, avec la robe de Brutus._)--Donne-moi cette
+robe. Où est ton instrument?
+
+LUCIUS.--Ici dans la tente.
+
+BRUTUS.--Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre garçon, je ne t'en
+fais point un reproche, tu es harassé de veilles. Appelle Claudius et
+quelques autres de mes gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront
+sur des coussins dans ma tente.
+
+LUCIUS.--Varron! Claudius!
+
+(Entrent Varron et Claudius.)
+
+VARRON.--Appelez-vous, mon seigneur?
+
+BRUTUS.--Je vous prie, mes amis, couchez et dormez dans ma tente: il est
+possible que je vous éveille bientôt pour porter quelque message à mon
+frère Cassius.
+
+VARRON.--Permettez-nous de rester debout, seigneur, et de veiller en
+attendant vos ordres.
+
+BRUTUS.--Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous, mes amis.
+Il peut se faire que je change de pensée.--Vois, Lucius, voici le livre
+que j'ai tant cherché; je l'avais mis dans la poche de ma robe.
+
+(Les serviteurs se couchent.)
+
+LUCIUS.--J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas donné, seigneur.
+
+BRUTUS.--Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à oublier.--Peux-tu
+tenir ouverts un moment tes yeux appesantis, et jouer sur ton instrument
+un air ou deux?
+
+LUCIUS.--Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.
+
+BRUTUS.--J'en serai bien aise, mon garçon. Je te fatigue trop, mais tu
+as bonne volonté.
+
+LUCIUS.--C'est mon devoir, seigneur.
+
+BRUTUS.--Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà de tes forces. Je
+sais qu'un jeune sang demande son temps de sommeil.
+
+LUCIUS.--J'ai dormi, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je ne te retiendrai
+pas longtemps. Si je vis, je te ferai du bien. (_Musique accompagnée de
+chant._) C'est un chant à endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis
+donc ta massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air! Honnête
+serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le tort de t'éveiller.
+Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras ton instrument: je vais te
+l'ôter, et bonne nuit, mon bon garçon.--Voyons, voyons; n'ai-je pas
+plié le feuillet en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. (_ Il
+s'assied_) Que ce flambeau éclaire mal! (_Entre l'ombre de Jules
+César_.) Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse de mes yeux
+qui produit cette horrible vision!--Il s'avance sur moi!--Es-tu quelque
+chose? es-tu quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui glaces
+mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi, qu'es-tu?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Ton mauvais génie, Brutus.
+
+BRUTUS.--Pourquoi viens-tu?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Pour te dire que tu me verras à Philippes.
+
+BRUTUS.--A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?
+
+L'OMBRE DE CÉSAR.--Oui, à Philippes.
+
+BRUTUS.--Eh bien! je te reverrai à Philippes. (_L'ombre disparaît.)_
+Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis: mauvais génie, j'aurais
+voulu t'entretenir plus longtemps.--Garçon! Lucius! Varron! Claudius!
+amis! éveillez-vous. Claudius!
+
+LUCIUS.--Il y a des cordes fausses, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Il croit être encore à son instrument.--Lucius, réveille-toi.
+
+LUCIUS.--Mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser ce cri?
+
+LUCIUS.--Seigneur, je ne crois pas avoir crié.
+
+BRUTUS.--Oui, tu as crié.--As-tu vu quelque chose?
+
+LUCIUS.--Rien, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Rendors-toi, Lucius!--Allons, Claudius; et toi mon ami,
+éveille-toi.
+
+VARRON.--Seigneur.
+
+CLAUDIUS.--Seigneur.
+
+BRUTUS.--Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous tous deux crié dans
+votre sommeil?
+
+VARRON ET CLAUDIUS.--Nous, seigneur?
+
+BRUTUS.--Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?
+
+VARRON.--Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.
+
+CLAUDIUS.--Ni moi, mon seigneur.
+
+BRUTUS.--Allez, saluez de ma part mon frère Cassius: dites-lui qu'il
+mette de bonne heure ses troupes en marche; nous le suivrons.
+
+VARRON ET CLAUDIUS.--Vous serez obéi, mon seigneur.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Les plaines de Philippes.
+
+_Entrent_ ANTOINE, OCTAVE _et leur armée_
+
+OCTAVE.--Vous le voyez, Antoine, l'événement a répondu à nos espérances.
+Vous disiez que l'ennemi ne descendrait point en plaine, mais qu'il
+tiendrait les collines et le haut pays. Le contraire arrive; leurs
+armées sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer au
+combat, et ils répondent avant que nous les ayons demandés.
+
+ANTOINE.--Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien pourquoi ils le
+font. Ils consentiraient volontiers à se trouver ailleurs; c'est la peur
+qui les fait descendre pour nous braver, s'imaginant par cette parade
+nous donner une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont
+aucun.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Préparez-vous, généraux: l'ennemi vient en belle
+ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante de la bataille. Il faut à
+l'instant faire quelques dispositions.
+
+ANTOINE.--Octave, menez au pas votre armée sur la gauche de la plaine.
+
+OCTAVE.--C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même la gauche.
+
+ANTOINE.--Pourquoi me contrecarrer dans un moment aussi critique?
+
+OCTAVE.--Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais je le veux ainsi.
+
+(Marche.--Tambour.--Entrent Brutus et Cassius, avec leur armée; Lucius,
+Titinius, Messala et plusieurs autres.)
+
+BRUTUS.--Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.
+
+CASSIUS.--Faites halte, Titinius; nous allons sortir des lignes pour
+conférer avec eux.
+
+OCTAVE.--Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du combat?
+
+ANTOINE.--Non, César; nous attendrons leur attaque. Les généraux
+voudraient s'aboucher un moment.
+
+OCTAVE.--Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.
+
+BRUTUS.--Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai, compatriotes?
+
+OCTAVE.--Non que nous préférions les paroles, comme vous le faites.
+
+BRUTUS.--De bonnes paroles, Octave, valent mieux que de mauvais coups.
+
+ANTOINE.--En portant vos mauvais coups, Brutus, vous donnez de bonnes
+paroles: témoin l'ouverture que vous avez faite dans le coeur de César,
+en criant: «Salut et longue vie à César.»
+
+CASSIUS.--Antoine, la place où vous portez vos coups est encore
+inconnue; mais pour vos paroles, elles vont dépouiller les abeilles
+d'Hybla, et les laissent privées de miel.
+
+ANTOINE.--Mais non pas d'aiguillon.
+
+BRUTUS.--Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous leur avez dérobé
+leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment vous avez soin de
+menacer avant de frapper.
+
+ANTOINE.--Traîtres, vous n'en fîtes pas de même, quand de vos lâches
+poignards vous vous blessâtes l'un l'autre dans les flancs de César:
+vous lui montriez vos dents comme des singes, vous rampiez devant lui
+comme des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous baisiez les
+pieds de César; tandis que le détestable Casca, venant par derrière
+comme un chien abâtardi, perça le cou de César. O flatteurs!
+
+CASSIUS.--Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius en avait été
+cru, cette langue ne nous outragerait pas ainsi aujourd'hui.
+
+OCTAVE.--Finissons, allons au fait. Si le débat nous met en sueur, elle
+coulera plus rouge au moment de la preuve.--Voyez, je tire l'épée
+contre les conspirateurs: quand pensez-vous que l'épée rentrera dans
+le fourreau? Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César
+soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second César se soit
+accumulé sur l'épée des traîtres.
+
+BRUTUS.--César, tu ne peux pas mourir de la main des traîtres, à moins
+que tu ne les amènes avec toi.
+
+OCTAVE.--Je l'espère bien; je ne suis pas né pour mourir par l'épée de
+Brutus.
+
+BRUTUS.--O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune homme, tu ne
+pourrais périr d'une main plus honorable.
+
+CASSIUS.--Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur! l'associé d'un
+farceur et d'un débauché!
+
+ANTOINE.--Toujours le vieux Cassius!
+
+OCTAVE.--Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi, traîtres! nous vous le
+jetons par la face. Si vous osez combattre aujourd'hui, venez en plaine;
+sinon, venez quand vous en aurez le coeur.
+
+(Octave et Antoine sortent avec leur armée.)
+
+CASSIUS.--Allons, vents, soufflez maintenant; vagues, enflez-vous, et
+vogue la barque! La tempête est soulevée, et tout est à la merci du
+hasard.
+
+BRUTUS.--Lucilius, écoutez un mot.
+
+LUCILIUS.--Mon seigneur.
+
+(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.)
+
+CASSIUS.--Messala.
+
+MESSALA.--Que veut mon général?
+
+CASSIUS.--Messala, ce jour est celui de ma naissance; ce même jour vit
+naître Cassius. Donne-moi ta main, Messala: sois-moi témoin que c'est
+malgré moi que je suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard
+d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus attaché à la
+secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui mes pensées ont changé,
+et j'ajoute quelque foi aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre
+marche depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur notre
+enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant leur pâture de la
+main de nos soldats, ils nous ont accompagnés jusqu'à ces champs de
+Philippes. Ce matin ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place
+une nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes; du haut des
+airs ils fixent la vue sur nous, comme sur une proie déjà mourante, et,
+nous couvrant de leur ombre, ils semblent former un dais fatal sous
+lequel s'étend notre armée près de rendre l'âme.
+
+MESSALA.--Ne croyez point à tout cela.
+
+CASSIUS.--Je n'y crois que jusqu'à un certain point, car je me sens
+plein d'ardeur, et déterminé à affronter avec constance tous les périls.
+
+BRUTUS.--Qu'il en soit ainsi, Lucilius.
+
+CASSIUS.--Maintenant, noble Brutus, que les dieux nous soient
+aujourd'hui assez favorables pour que nous puissions, toujours amis,
+conduire nos jours jusqu'à la vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours
+quelque incertitude dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui
+peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet instant est
+le dernier où nous converserons ensemble: qu'avez-vous résolu de faire
+alors?
+
+BRUTUS.--De me régler sur cette philosophie qui me fit blâmer Caton pour
+s'être donné la mort à lui-même. Je ne puis m'empêcher de trouver qu'il
+est lâche de prévenir ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le
+terme assigné à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que
+voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles qu'elles soient, qui
+nous gouvernent ici-bas[48].
+
+[Note 48: Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez
+expérimenté ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un
+discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort Caton
+de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte licite ny
+religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux, de ne point
+céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas constamment en gré tout ce
+qui lui plaist nous envoyer, ainsi faire le restif et s'en retirer:
+mais maintenant me trouvant au milieu du péril, je suis de toute autre
+résolution, tellement que s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette
+bataille soit heureuse pour nous, je ne veux plus tenter d'autres
+esperances, ni tâcher à remettre sus de rechef autre équipage de guerre,
+ains me délivreray des misères de ce monde, car je donnai aux ides de
+mars ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et
+glorieuse.» PLUTARQUE, _Vie de Brutus_.
+
+Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible
+de mettre en action, renferme ici en une seule scène le changement que
+plusieurs années ont opéré dans l'esprit de Brutus. C'est d'ailleurs une
+explication donnée d'avance des raisons pour lesquelles Brutus ne se
+tuera pas après la mort de Cassius et l'événement très-incertain de
+la bataille. Il s'annonce comme déterminé à tout supporter avec
+résignation, excepté le malheur auquel il ne croit pas qu'il soit permis
+à un homme d'honneur de se soumettre, la honte d'être mené en triomphe.
+Cette intention de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui
+ont multiplié les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.]
+
+CASSIUS.--Ainsi donc, si nous perdons cette bataille, vous consentez à
+être conduit en triomphe à travers les rues de Rome?
+
+BRUTUS.--Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain, que jamais
+Brutus soit conduit enchaîné à Rome; il porte un coeur trop grand. Il
+faut que ce jour même consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et
+je ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous donc notre
+éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais adieu, Cassius. Si nous nous
+revoyons, eh bien! ce sera avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison
+de nous dire adieu.
+
+CASSIUS.--Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si nous nous
+revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un sourire; sinon, tu as dit
+vrai, nous aurons eu raison de nous dire adieu.
+
+BRUTUS.--Allons, en marche.--Oh! si l'on pouvait connaître la fin des
+événements de ce jour avant le moment qui doit l'amener. Mais il suffit,
+le jour finira; et alors nous le saurons.--Allons, ho! partons.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Toujours près de Philippes.--Le champ de bataille.--Une alarme.
+
+_Entrent_ BRUTUS ET MESSALA.
+
+BRUTUS _vivement_.--A cheval, à cheval, Messala! cours, remets ces
+billets aux légions de l'autre aile. (_Une vive alarme._) Qu'elles
+donnent à la fois; car je vois que l'aile d'Octave va mollement: un
+choc soudain la culbutera. Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes
+ensemble!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Toujours près de Philippes.--Une autre partie du champ de bataille.--Une
+alarme.
+
+_Entrent_ CASSIUS ET TITINIUS.
+
+CASSIUS.--Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches fuient. Je me suis
+fait l'ennemi de mes propres soldats: cette enseigne que voilà, je l'ai
+vue tourner en arrière; j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa
+main.
+
+TITINIUS.--O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal. Se voyant
+quelque avantage sur Octave, il s'y est abandonné avec trop d'ardeur;
+ses soldats se sont livrés au pillage, tandis qu'Antoine nous
+enveloppait tous.
+
+PINDARUS.--Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin: Marc-Antoine est
+dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur; noble Cassius, fuyez au loin.
+
+CASSIUS.--Cette colline est assez loin.--Vois, vois, Titinius: est-ce
+dans mes tentes que j'aperçois cette flamme?
+
+TITINIUS.--Ce sont elles, mon seigneur.
+
+CASSIUS.--Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval, et enfonce-lui les
+éperons dans les flancs jusqu'à ce que tu sois arrivé à ces troupes
+là-bas, et de là ici: que je puisse être assuré si ces troupes sont
+amies ou ennemies.
+
+TITINIUS.--Je serai de retour ici dans l'espace d'une pensée.
+
+(Il sort.)
+
+CASSIUS.--Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet: ma vue fut
+toujours trouble; suis de l'oeil Titinius, et dis-moi ce que tu
+remarques sur le champ de bataille. (_Pindarus sort_.) Ce jour fut le
+premier où je respirai: le temps a décrit son cercle, et je finirai
+au point où j'ai commencé: le cours de ma vie est révolu.--Eh bien!
+dis-moi, quelles nouvelles?
+
+PINDARUS, _de la hauteur_.--Oh! mon seigneur!
+
+CASSIUS.--Quelles nouvelles?
+
+PINDARUS.--Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui le poursuit
+à toute bride.--Cependant il galope encore.--Les voilà près de
+l'atteindre.--Maintenant Titinius.... maintenant quelques-uns mettent
+pied à terre.--Oh! il met pied à terre aussi.--Il est pris!--Écoutez,
+ils poussent un cri de joie.
+
+(On entend des cris lointains.)
+
+CASSIUS.--Descends, ne regarde pas davantage.--O lâche que je suis,
+de vivre assez longtemps pour voir mon fidèle ami pris sous mes yeux!
+(_Entre Pindarus._) Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les
+Parthes, et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose
+que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant remplis
+ton serment. De ce moment sois libre; prends cette fidèle épée qui se
+plongea dans les flancs de César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête
+point à me répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai
+couvert mon visage comme je le fais en ce moment, toi, dirige le
+fer.--César, tu es vengé avec la même épée qui te donna la mort.
+
+(Il meurt.)
+
+PINDARUS.--Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma volonté, je
+n'eusse pas voulu le devenir ainsi.--O Cassius! Pindarus fuira si loin
+de ces contrées que jamais Romain ne pourra le reconnaître.
+
+(Il sort.)
+
+(Rentrent Titinius et Messala.)
+
+MESSALA.--Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave est renversé
+par l'effort du noble Brutus, comme les légions de Cassius le sont par
+Antoine.
+
+TITINIUS.--Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.
+
+MESSALA.--Où l'avez-vous laissé?
+
+TITINIUS.--Tout désespéré, avec son esclave Pindarus, ici, sur cette
+colline.
+
+MESSALA.--N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?
+
+TITINIUS.--Il n'est pas couché comme un homme vivant.--Oh! mon coeur
+frémit!
+
+MESSALA.--N'est-ce pas lui?
+
+TITINIUS.--Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus! O soleil
+couchant, de même que tu descends dans la nuit au milieu de tes rayons
+rougeâtres, de même le jour de Cassius s'est couché rougi de sang. Le
+soleil de Rome est couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les
+vapeurs de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est la crainte
+que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette action.
+
+MESSALA.--C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a conduit à cette
+action. O détestable erreur, fille de la mélancolie, pourquoi montres-tu
+à la vive imagination des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si
+promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse naissance; mais
+tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.
+
+TITINIUS.--Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?
+
+MESSALA,--Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant du noble
+Brutus, foudroyer son oreille de cette nouvelle. Je puis bien dire
+foudroyer, car l'acier perçant et les flèches empoisonnées seraient
+aussi bien reçues de Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.
+
+TITINIUS.--Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce temps je chercherai
+Pindarus. (_Messala sort_.) Pourquoi m'avais-tu envoyé loin de toi,
+brave Cassius? N'ai-je pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon
+front cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner? n'as-tu
+pas entendu leurs acclamations? Hélas! tu as mal interprété toutes ces
+choses. Mais attends, reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus
+me recommanda de te la donner; je veux accomplir son ordre.--Viens,
+approche, Brutus, et vois ce qu'était pour moi Galus Cassius.--Vous me
+le permettez, grands dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens,
+épée de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.
+
+(Il meurt.)
+
+(Une alarme.--Rentre Messala, avec Brutus, le jeune Caton, Straton,
+Volumnius et Lucilius.)
+
+BRUTUS.--Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?
+
+MESSALA.--Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.
+
+BRUTUS.--Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!
+
+CATON.--Il s'est tué!
+
+BRUTUS.--O Jules César, tu es puissant encore! ton ombre se promène sur
+la terre, et tourne nos épées contre nos propres entrailles.
+
+(Bruit d'alarme éloigné.)
+
+CATON.--Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné Cassius mort?
+
+BRUTUS.--Est-il encore au monde deux Romains semblables à ceux-là? Toi
+le dernier de tous les Romains, adieu, repose en paix: il est impossible
+que jamais Rome enfante ton égal.--Amis, je dois plus de larmes à cet
+homme mort que vous ne me verrez lui en donner.--J'en trouverai le
+temps, Cassius, j'en trouverai le temps!--Venez donc, et faites porter
+ce corps à Thasos. Ses obsèques ne se feront point dans notre camp;
+elles pourraient nous abattre.--Suivez-moi, Lucilius; venez aussi, jeune
+Caton: retournons au champ de bataille. Labéon, Flavius, faites avancer
+nos lignes. La troisième heure finit: avant la nuit, Romains, nous
+tenterons encore la fortune dans un nouveau combat[49].
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 49: Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que
+Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes où
+les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.]
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Une autre partie du champ de bataille.
+
+UNE MÊLÉE--_Entrent en combattant des soldats des deux armées; puis_
+BRUTUS, CATON, LUCILIUS, _et plusieurs autres._
+
+BRUTUS.--Encore, compatriotes! oh! tenez encore un moment.
+
+CATON.--Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre? Je veux proclamer
+mon nom dans tout le champ de bataille.--Je suis le fils de Marcus
+Caton, l'ennemi des tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils
+de Marcus Gaton.
+
+(Il charge l'ennemi.)
+
+BRUTUS.--Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami de mon pays:
+connaissez-moi pour Brutus.
+
+(Il sort en chargeant l'ennemi.--Le jeune Caton est accablé par le
+nombre et tombe.)
+
+LUCILIUS.--O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh bien! tu meurs
+aussi courageusement que Titinius; tu mérites qu'on t'honore comme le
+fils de Caton.
+
+PREMIER SOLDAT.--Cède, ou tu meurs.
+
+LUCILIUS.--Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens, prends tout cet
+or pour me tuer à l'instant. (_Il lui présente de l'or)._ Tue Brutus, et
+deviens fameux par sa mort.
+
+PREMIER SOLDAT.--Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre prisonnier.
+
+SECOND SOLDAT.--Place, place. Dites à Antoine que Brutus est pris.
+
+PREMIER SOLDAT.--C'est moi qui lui dirai cette nouvelle. Le général
+vient. (_Entre Antoine_). Brutus est pris, Brutus est pris, mon
+seigneur.
+
+ANTOINE.--Où est-il?
+
+LUCILIUS.--En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en sûreté. Jamais,
+j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne prendra vivant le noble Brutus.
+Les dieux le préservent d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le
+trouves, vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à Brutus,
+semblable à lui-même.
+
+ANTOINE.--Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous assure que je ne
+regarde pas cette prise comme moins importante. Ayez soin qu'il ne
+soit fait aucun mal à cet homme; traitez-le avec toute sorte d'égards.
+J'aimerais mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis. Avancez,
+voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à la tente d'Octave nous
+rendre compte de ce qui est arrivé.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Une partie de la plaine.
+
+_Entrent_ BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON ET VOLUMNIUS.
+
+BRUTUS.--Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous sur ce rocher.
+
+CLITUS.--Statilius a montré au loin sa torche allumée: cependant, mon
+seigneur, il ne revient point; il est captif ou tué.
+
+BRUTUS.--Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est l'action
+appropriée au moment. Écoute, Clitus.
+
+(Il lui parle à l'oreille.)
+
+CLITUS.--Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le monde entier.
+
+BRUTUS.--Silence donc, pas de paroles.
+
+CLITUS.--J'aimerais mieux me tuer moi-même.
+
+BRUTUS--Dardanius, écoute.
+
+(Il lui parle bas.)
+
+DARDANIUS.--Moi! commettre une pareille action?
+
+CLITUS.--O Dardanius!
+
+DARDANIUS.--O Clitus!
+
+CLITUS.--Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?
+
+DARDANIUS.--De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui médite.
+
+CLITUS.--Maintenant ce noble vase est si plein de douleur, qu'il déborde
+jusque par ses yeux.
+
+BRUTUS.--Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.
+
+VOLUMNIUS.--Que veut mon maître?
+
+BRUTUS.--Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue la nuit à deux
+reprises différentes, une fois à Sardes, et la nuit dernière ici, dans
+les champs de Philippes. Je sais que mon heure est venue.
+
+VOLUMNIUS.--Non, seigneur, non.
+
+BRUTUS.--Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius. Tu vois ce monde,
+Volumnius, et comment tout s'y passe. Nos ennemis nous ont battu,
+jusqu'au bord de l'abîme. Il est plus noble de nous y lancer nous-mêmes,
+que d'hésiter jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu sais
+que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de cette vieille amitié qui
+nous unit, tiens, je t'en prie, la poignée de mon épée, tandis que je me
+jetterai sur le fer.
+
+VOLUMNIUS.--Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.
+
+(Une nouvelle alarme.)
+
+CLITUS.--Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un instant à perdre.
+
+BRUTUS.--Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.--Straton, tu es resté
+tout ce temps endormi: adieu, toi aussi, Straton.--Compatriotes, mon
+coeur se réjouit parce que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme
+qui ne me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de
+désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par cette vile
+conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la langue de Brutus a presque
+terminé l'histoire de sa vie. La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes
+membres, qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent
+le repos. (_Alarme._--_Cris derrière le théâtre._) Fuyez, fuyez, fuyez.
+
+CLITUS.--Fuyez, mon seigneur, fuyez.
+
+BRUTUS.--Pars, je vais te suivre.--(_Sortent Clitus, Dardanius et
+Volumnius_). Straton, je t'en prie, reste auprès de ton maître. Tu es
+un homme plein d'attachement, ta vie n'a point été sans honneur: prends
+donc mon épée, et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai
+dessus. Veux-tu, Straton?
+
+STRATON.--Auparavant, donnez-moi votre main. Mon maître, adieu!
+
+BRUTUS.--Adieu, bon Straton.--César, maintenant apaise-toi: je ne te
+tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.
+
+(Il se précipite sur son épée, et meurt.)
+
+(Une alarme.--Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et leur armée;
+Messala et Lucius.)
+
+OCTAVE, _regardant Straton_.--Quel est cet homme?
+
+MESSALA.--Il appartient à mon général.--Straton, où est ton maître?
+
+STRATON.--Hors des chaînes que vous portez, Messala. Les vainqueurs
+n'ont plus que le pouvoir de le réduire en cendres. Brutus seul a
+triomphé de Brutus, et nul autre homme que lui n'a l'honneur de sa mort.
+
+LUCILIUS.--Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.--Je te rends
+grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius disait la vérité.
+
+OCTAVE.--Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens auprès de
+moi.--Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?
+
+STRATON.--Oui, si Messala veut vous répondre de moi.
+
+OCTAVE.--Fais-le, Messala.
+
+MESSALA.--Comment est mort mon général, Straton?
+
+STRATON.--J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.
+
+MESSALA.--Octave, prends donc à ta suite celui qui a rendu le dernier
+service à mon maître.
+
+ANTOINE.--Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux tous. Tous les
+conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce qu'ils ont fait que par
+jalousie du grand César: lui seul entra dans leur ligue par un principe
+vertueux et de bien public. Sa vie fut douce; les éléments de son être
+étaient si heureusement combinés, que la nature put se lever et dire à
+l'Univers: _C'était un homme_[50].
+
+OCTAVE.--Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres que mérite sa
+vertu. Son corps reposera cette nuit dans ma tente, environné de tous
+les honneurs qui conviennent à un soldat. Rappelons l'armée sous les
+tentes, et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse journée.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 50: Plutarque rapporte dans la _Vie d'Antoine_ que celui-ci
+ayant trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais
+ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à l'un
+de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et depuis
+ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler la cotte
+d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup d'argent, et
+qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés pour ses
+funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït mourir.»]
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
+***** This file should be named 15847-8.txt or 15847-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/4/15847/
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Jules César
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+Author: William Shakespeare
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+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15847]
+[Date last updated: June 1, 2005]
+
+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
+
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+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
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+
+
+
+
+</pre>
+
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Note du transcripteur.
+<p>=================================================================</p>
+<p>Ce document est tiré de:</p><br>
+
+<p>OEUVRES COMPLÈTES DE</p>
+<p>SHAKSPEARE</p><br>
+
+<p>TRADUCTION DE</p>
+<p>M. GUIZOT</p><br>
+
+<p>NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE</p>
+<p>AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE</p>
+<p>DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES</p><br>
+
+<p>Volume 2</p>
+<p>Jules César.</p>
+<p>Cléopâtre.&mdash;Macbeth.&mdash;Les Méprises.</p>
+<p>Beaucoup de bruit pour rien.</p><br>
+
+<p class="i2">PARIS</p>
+<p>A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE</p>
+<p>DIDIER ET Ce, LIBRAIRES-ÉDITEURS</p>
+<p>35, QUAI DES AUGUSTINS</p><br>
+
+<p>1864</p>
+
+
+<p>=================================================================</p>
+ </div> </div>
+
+<br><br><br>
+
+<h1>JULES CÉSAR</h1>
+<br>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+<br><br><br>
+
+<h3>NOTICE SUR JULES CESAR</h3>
+
+
+<p>Parmi les tragédies de Shakspeare que l'opinion a placées au premier
+rang, <i>Jules César</i> est celle dont les commentateurs ont parlé le
+plus froidement. Le plus froid de tous, Johnson, se contente de dire:
+«Plusieurs passages de cette tragédie méritent d'être remarqués, et
+on y a généralement admiré la querelle et la réconciliation de Brutus
+et de Cassius; mais jamais en la lisant je ne me suis senti fortement
+agité, et en la comparant à quelques autres ouvrages de
+Shakspeare, il me semble qu'on la peut trouver assez froide et peu
+propre à émouvoir.»</p>
+
+<p>C'est adopter un principe de critique entièrement faux que de juger
+Shakspeare d'après lui-même, et de comparer les impressions
+qu'il a pu produire, dans un genre et dans un sujet donnés, avec
+celles qu'il produira dans un autre sujet et un autre genre, comme
+s'il ne possédait qu'un mérite spécial et singulier qu'il fût tenu de déployer
+dans chaque occasion, et qui restât le titre unique de sa gloire.
+Ce génie vaste et vrai veut être mesuré sur une échelle plus large;
+c'est à la nature, c'est au monde qu'il faut comparer Shakspeare: et,
+dans chaque cas particulier, c'est entre la portion du monde et de la
+nature qu'il a dessein de représenter et le tableau qu'il en fait, que se
+doit établir la comparaison. Ne demandez pas au peintre de Brutus
+les mêmes impressions, les mêmes effets qu'à celui du roi Lear ou de
+Roméo et Juliette; Shakspeare pénètre au fond de tous les sujets, et
+sait tirer de chacun les impressions qui en découlent naturellement,
+et les effets distincts et originaux qu'il doit produire.</p>
+
+<p>Qu'après cela, le spectacle de l'âme de Brutus soit, pour Johnson,
+moins touchant et moins dramatique que celui de telle ou telle passion,
+de telle ou telle situation de la vie, c'est là un résultat des inclinations
+personnelles du critique, et du tour qu'ont pris ses idées et
+ses sentiments; on n'y saurait trouver une règle générale, sur laquelle
+se doive fonder la comparaison entre des ouvrages d'un genre absolument
+différent. Il est des esprits formés de telle sorte que Corneille
+leur donnera plus d'émotions que Voltaire, et une mère se sentira plus
+troublée, plus agitée à <i>Mérope</i> qu'à <i>Zaïre</i>. L'esprit de Johnson, plus
+droit et plus ferme qu'élevé, arrivait assez bien à l'intelligence des
+intérêts et des passions qui agitent la moyenne région de la vie, mais
+il ne parvenait guère à ces hauteurs où vit sans effort et sans distraction
+une âme vraiment stoïque. Le temps de Johnson n'était pas
+d'ailleurs celui des grands dévouements; et bien que, même à cette
+époque, le climat politique de l'Angleterre préservât un peu sa littérature
+de cette molle influence qui avait énervé la nôtre, elle ne pouvait
+cependant échapper entièrement à cette disposition générale des
+esprits, à cette sorte de matérialisme moral, qui n'accordant, pour
+ainsi dire, à l'âme aucune autre vie que celle qu'elle reçoit du choc
+des objets extérieurs, ne supposait pas qu'on pût lui offrir d'autres
+objets d'intérêt que le pathétique proprement dit, les douleurs individuelles
+de la vie, les orages du coeur et les déchirements des passions.
+Cette disposition du XVIIIe siècle était si puissante qu'en transportant
+sur notre théâtre la mort de César, Voltaire, qui se glorifiait
+à juste titre d'y avoir fait réussir une tragédie sans amour, n'a pas cru
+cependant qu'un pareil spectacle pût se passer de l'intérêt pathétique
+qui résulte du combat douloureux des devoirs et des affections. Dans
+cette grande lutte des derniers élans d'une liberté mourante contre un
+despotisme naissant, il est allé chercher, pour lui donner la première
+place, un fait obscur, douteux, mais propre à lui fournir le genre d'émotions
+dont il avait besoin; et c'est de la situation, réelle ou prétendue,
+de Brutus placé entre son père et sa patrie, que Voltaire a fait
+le fond et le ressort de sa tragédie.</p>
+
+<p>Celle de Shakspeare repose tout entière sur le caractère de Brutus;
+on l'a même blâmé de n'avoir pas intitulé cet ouvrage <i>Marcus Brutus</i>
+plutôt que <i>Jules César</i>. Mais si Brutus est le héros de la pièce, César
+sa puissance, sa mort, en voilà le sujet. César seul occupe l'avant-scène;
+l'horreur de son pouvoir, le besoin de s'en délivrer remplissent
+toute la première moitié du drame; l'autre moitié est consacrée au
+souvenir et aux suites de sa mort. C'est, comme le dit Antoine, l'ombre
+de César «promenant sa vengeance;» et pour ne pas laisser méconnaître
+son empire, c'est encore cette ombre qui, aux plaines de Sardes
+et de Philippes, apparaît à Brutus comme son mauvais génie.</p>
+
+<p>Cependant à la mort de Brutus finira le tableau de cette grande
+catastrophe. Shakspeare n'a voulu nous intéresser à l'événement de
+sa pièce que par rapport à Brutus, de même qu'il ne nous a présenté
+Brutus que par rapport à cet événement; le fait qui fournit le sujet
+de la tragédie et le caractère qui l'accomplit, la mort de César et le
+caractère de Brutus, voilà l'union qui constitue l'oeuvre dramatique
+de Shakspeare, comme l'union de l'âme et du corps constitue la vie,
+éléments également nécessaires l'un et l'autre à l'existence de l'individu.
+Avant que se préparât la mort de César, la pièce n'a pas commencé;
+après la mort de Brutus, elle finit.</p>
+
+<p>C'est donc dans le caractère de Brutus, âme de sa pièce, que Shakspeare
+a déposé l'empreinte de son génie; d'autant plus admirable
+dans cette peinture, qu'en y demeurant fidèle à l'histoire, il en a su
+faire une oeuvre de création, et nous rendre le Brutus de Plutarque
+tout aussi vrai, tout aussi complet dans les scènes que le poëte lui a
+prêtées que dans celles qu'a fournies l'historien. Cet esprit rêveur,
+toujours occupé à s'interroger lui-même, ce trouble d'une conscience
+sévère aux premiers avertissements d'un devoir encore douteux, cette
+fermeté calme et sans incertitude dès que le devoir est certain, cette
+sensibilité profonde et presque douloureuse, toujours contenue dans
+la rigueur des plus austères principes, cette douceur d'âme qui ne
+disparaît pas un seul instant au milieu des plus cruels offices de la
+vertu, ce caractère de Brutus enfin, tel que l'idée nous en est à tous
+présente, marche vivant et toujours semblable à lui-même à travers
+les différentes scènes de la vie où nous le rencontrons, et où nous ne
+pouvons douter qu'il n'ait paru sous les traits que lui donne le poëte.</p>
+
+<p>Peut-être cette fidélité historique a-t-elle causé la froideur des critiques
+de Shakspeare sur la tragédie de <i>Jules César</i>. Ils n'y pouvaient
+rencontrer ces traits d'une originalité presque sauvage qui nous saisissent
+dans les ouvrages que Shakspeare a composés sur des sujets
+modernes, étrangers aux habitudes actuelles de notre vie, comme aux
+idées classiques sur lesquelles se sont formées les habitudes de notre
+esprit. Les moeurs de Hotspur sont certainement beaucoup plus originales
+pour nous que celles de Brutus: elles le sont davantage en
+elles-mêmes; la grandeur des caractères du moyen âge est fortement
+empreinte d'individualité; la grandeur des anciens s'élève régulièrement
+sur la base de certains principes généraux qui ne laissent guère,
+entre les individus, d'autre différence très-sensible que celle de la
+hauteur à laquelle ils parviennent. C'est ce qu'a senti Shakspeare; il
+n'a songé qu'à rehausser Brutus et non à le singulariser; placés dans
+une sphère inférieure, les autres personnages reprennent un peu la
+liberté de leur caractère individuel, affranchi de cette règle de perfection
+que le devoir impose à Brutus. Le poëte aussi semble se jouer
+autour d'eux avec moins de respect, et se permettre de leur imposer
+quelques-unes des formes qui lui appartiennent plus qu'à eux, Cassius
+comparant avec dédain la force corporelle de César à la sienne, et
+parcourant la nuit les rues de Rome, au fort de la tempête, pour assouvir
+cette fièvre de danger qui le dévore, ressemble beaucoup plus
+à un compagnon de Canut ou de Harold qu'à un Romain du temps
+de César; mais cette teinte barbare jette, sur les irrégularités du caractère
+de Cassius, un intérêt qui ne naîtrait peut-être pas aussi vif
+de la ressemblance historique. M. Schlegel, dont les jugements sur
+Shakspeare méritent toujours beaucoup de considération, me semble
+cependant tomber dans une légère erreur lorsqu'il remarque que «le
+poëte a indiqué avec finesse la supériorité que donnaient à Cassius
+une volonté plus forte et des vues plus justes sur les événements.»
+Je pense au contraire que l'art admirable de Shakspeare consiste, dans
+cette pièce, à conserver au principal personnage toute sa supériorité,
+même lorsqu'il se trompe, et à la faire ressortir par ce fait même qu'il
+se trompe et que néanmoins on lui défère, que la raison des autres
+cède avec confiance à l'erreur de Brutus. Brutus va jusqu'à se donner
+un tort; dans la scène de la querelle avec Cassius, vaincu un moment
+par une effroyable et secrète douleur, il oublie la modération
+qui lui convient; enfin Brutus a tort une fois, et c'est Cassius qui
+s'humilie, car en effet Brutus est demeuré plus grand que lui.</p>
+
+<p>Le caractère de César peut nous paraître un peu trop entaché de
+cette jactance commune à tous les temps barbares où la force individuelle,
+sans cesse appelée aux plus terribles luttes, ne s'y soutient
+que par le sentiment exalté de sa propre puissance, et même a besoin
+d'être secourue par l'idée qu'en conçoivent les autres. Il fallait montrer
+dans César la force qui soumet les Romains et l'orgueil qui les
+écrase; Shakspeare n'avait qu'un coin pour laisser entrevoir cet état
+de l'âme du héros; il a forcé les couleurs. Cependant son César, je
+l'avoue, ne me paraît pas plus faux que le nôtre; Shakspeare me semble
+même, au milieu de ses rodomontades, lui avoir mieux conservé ces
+formes d'égalité que le despote d'une république garde toujours envers
+ceux qu'il opprime.</p>
+
+<p>Le ton du <i>Jules César</i> est plus généralement soutenu que celui de
+la plupart des autres tragédies de Shakspeare. A peine, dans tout le
+rôle de Brutus, se trouve-t-il une image basse, et c'est au moment où
+il se laisse aller à la colère. Le soin visible qu'a mis le poëte à imiter
+le langage laconique que l'histoire attribue à son héros ne l'a que
+très-rarement conduit à l'affectation, si ce n'est dans le discours de
+Brutus au peuple, modèle de l'éloquence scolastique du temps de
+l'auteur. Le langage de Cassius, plus figuré parce qu'il est plus passionné,
+et d'une élévation moins simple que celui de Brutus, est cependant
+également exempt de trivialité. La harangue d'Antoine est un
+modèle de ruse et de la feinte simplicité d'un fourbe adroit qui veut
+gagner les esprits d'une multitude grossière et mobile. Voltaire blâme,
+au moins avec sévérité, Shakspeare d'avoir présenté sous une forme
+comique la scène des Lupercales, dont le fond, dit-il, «est si noble et
+intéressant.» Voltaire ne voit ici qu'une couronne demandée à un
+peuple libre qui la refuse; mais César se faisant, en présence du
+peuple, l'acteur d'une farce préparée pour lui, et désespéré des applaudissements
+qu'on donne à la manière dont il a joué son rôle, c'était
+là en effet, pour les bons esprits de Rome, quelque chose d'extrêmement
+comique et qui ne pouvait leur être présenté autrement.</p>
+
+<p>L'action de la pièce comprend depuis le triomphe de César, après
+la victoire remportée sur le jeune Pompée, jusqu'à la mort de Brutus,
+ce qui lui donne une durée d'environ trois ans et demi.</p>
+
+<p>On a en anglais une autre tragédie de <i>Jules César</i> composée par
+lord Sterline, connue du public, à ce qu'il paraît, quelques années
+avant que Shakspeare composât la sienne, et à laquelle Shakspeare
+pourrait bien avoir emprunté quelques idées. Cette tragédie finit à la
+mort de César, que l'auteur a mise en récit. Un docteur Richard
+Eedes, célèbre de son temps comme poëte tragique, avait fait en latin
+une pièce sur le même sujet, imprimée, dit-on, en 1582, mais qui n'a
+pas été retrouvée, non plus qu'une pièce anglaise intitulée <i>The history
+of Cæsar and Pompey</i>, antérieure à l'année 1579. On imprima à
+Londres, en 1607, une pièce intitulée <i>The tragédie of Cæsar and
+Pompey, or Cæsar's revenge</i>. Cette pièce, qui comprend depuis la
+bataille de Pharsale jusqu'à celle de Philippes inclusivement, avait
+été représentée sur un théâtre particulier, par quelques étudiants
+d'Oxford; on suppose qu'elle fut imprimée à l'occasion de la représentation
+et du succès de celle de Shakspeare, que la chronologie de
+M. Malone rapporte à cette même année 1607.</p>
+
+<p>Le <i>Jules César</i> a été représenté, corrigé par Dryden et Davenant,
+sous le titre de <i>Julius Cæsar, with the death of Brutus</i>, imprimé à
+Londres en 1719.</p>
+
+<p>Le duc de Buckingham a aussi retravaillé cette même tragédie
+qu'il a séparée en deux parties, la première sous le titre de <i>Julius
+Cæsar,</i> avec des changements, un prologue et un choeur; la seconde
+sous le titre de <i>Marcus Brutus</i>, avec un prologue et deux choeurs;
+toutes deux imprimées en 1722.</p>
+<br><br><br>
+
+
+<h1>JULES CÉSAR</h1>
+
+<h3>TRAGÉDIE</h3>
+<br><br>
+
+<p><b>PERSONNAGES</b></p>
+
+<table cellpadding="0" cellspacing="0" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%;">
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 35%;">
+JULES CÉSAR.<br><br>
+OCTAVE CÉSAR,<br>
+MARC-ANTOINE,<br>
+M.EMILIUS LEPIDUS,<br><br>
+PUBLIUS,<br>
+POPILIUS LÉNA,<br>
+CICERON.<br><br>
+BRUTUS,<br>
+CASSIUS,<br>
+CASCA,<br>
+TREBONIUS,<br>
+LIGARIUS,<br>
+DECIUS BRUTUS,<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1"><sup>1</sup></a><br>
+METELLUS CIMBER,<br>
+CINNA.<br><br>
+FLAVIUS,<br>
+MARULLUS,<br><br>
+LUCILIUS,<br>
+TITINIUS,<br>
+MESSALA,<br>
+Le jeune CATON,<br>
+VOLUMNIUS,<br><br>
+ARTEMIDORE, sophiste ou<br>
+rhéteur de Guide.<br><br>
+Un devin.<br>
+CINNA, poète.<br>
+Un autre Poète.<br><br>
+VARRON,<br>
+CLITUS,<br>
+CLAUDIUS,<br>
+STRATON,<br>
+LUCIUS,<br>
+DARDANIUS,<br><br>
+PINDARUS, esclave de Cassius.<br>
+CALPHURNIA, femme de César.<br>
+PORCIA, femme de Brutus.<br>
+SÉNATEURS, CITOYENS, GARDES ET SUITE.<br>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%;">
+<br><br>
+)<br>
+)<br>
+)<br><br>
+)<br>
+)<br>
+)<br><br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br><br>
+)<br>
+)<br><br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br><br>
+<br><br>
+<br>
+<br>
+<br><br><br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br>
+)<br><br>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 35%;">
+<br><br>
+triumvirs<br>
+ap. la mort<br>
+de César.<br><br>
+<br>
+sénateurs<br>
+<br><br>
+<br>
+<br>
+<br>
+conjurés<br>
+contre<br>
+Jules César.<br>
+<br>
+<br><br>
+<br>
+tribuns du peuple.<br><br>
+<br>
+<br>
+amis de Brutus<br>
+et de Cassius.<br>
+<br><br>
+<br><br>
+<br>
+<br>
+<br><br><br>
+<br>
+serviteurs de Brutus<br>
+ou Romains attachés<br>
+à lui.<br>
+<br>
+<br><br>
+
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 10%;">
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+<br>
+
+<p class="stage1">La scène, pendant la plus grande partie de la pièce, est à Rome,<br>
+ensuite à Sardes et près de Philippes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote1" name="footnote1"></a><b>Note 1:</b><a href="#footnotetag1"> (retour) </a> Ce conjuré s'appelait non pas <i>Décius</i>, mais <i>Décimus Brutus</i>
+surnommé <i>Albinus</i>. C'est de lui que Plutarque dit, dans la Vie de
+Brutus, qu'on s'ouvrit à lui de la conjuration, «non qu'il fût autrement
+homme à la main, ou vaillant de sa personne, mais
+parce qu'il pouvoit beaucoup à cause d'un grand nombre de
+serfs escrimans à oultrance qu'il nourrissoit pour donner au
+peuple le passe-temps de les voir combattre; joint aussi qu'il
+avoit crédit alentour de César.» Il dit ailleurs que César avait
+tant de confiance en ce Décimus Brutus qu'il l'avait nommé son
+second héritier. Ce fut lui qui, le jour de sa mort, alla le chercher
+et le décida à se rendre au sénat, malgré Calphurnia et les augures.</blockquote>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE PREMIER</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+<p class="stage1">Rome.&mdash;Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> FLAVIUS ET MARULLUS, <i>et une multitude de
+citoyens des basses classes</i>.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Hors d'ici, rentrez, fainéans; rentrez chez
+vous. Est-ce aujourd'hui fête? Quoi! ne savez-vous pas
+que vous autres artisans vous ne devez circuler dans les
+rues les jours ouvrables qu'avec les signes de votre profession?&mdash;Parle,
+quel est ton métier?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Moi, monsieur? charpentier.</p>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Où sont ton tablier de cuir et ta règle? Que
+fais-tu ici avec ton habit des jours de fêtes?&mdash;Et vous,
+s'il vous plaît, quel est votre métier?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Pour dire vrai, monsieur, en fait
+d'ouvrage fin, je ne suis pas autre chose que comme qui
+dirait un savetier.</p>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Mais quel est ton métier? Réponds-moi
+tout de suite.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Un métier, monsieur, que je crois
+pouvoir faire en sûreté de conscience: je remets en état
+les âmes<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2"><sup>2</sup></a> qui ne valent rien.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote2" name="footnote2"></a><b>Note 2:</b><a href="#footnotetag2"> (retour) </a> <i>Soals</i>, semelles; dans l'ancienne édition, <i>souls</i>, âmes. Ces
+deux mots se prononcent de même, et c'est là-dessus que roule
+la plaisanterie du savetier; la correction faite dans les éditions
+subséquentes ne me paraît pas heureuse, car si le cordonnier disait
+que son métier est de raccommoder les mauvaises semelles;
+<i>bad soals</i>, il serait étrange que Marullus ne le comprît pas sur-le-champ.
+Le mot <i>souls</i> m'aurait donc paru plus convenable à laisser
+dans le texte. Quant à la traduction, il s'est trouvé, par un
+bonheur qui n'est pas commun lorsqu'il s'agit de rendre un calembour,
+que, dans l'argot du cordonnier, une partie de la botte s'appelle
+<i>âme</i>; ce qui a donné le moyen de rendre ce jeu de mots
+avec une fidélité qu'il n'est pas possible de promettre toujours.</blockquote>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Quel est ton métier, maraud, mauvais
+drôle, ton métier?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Monsieur, je vous en prie, que je
+ne vous fasse pas ainsi sortir de votre caractère<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3"><sup>3</sup></a>. Cependant,
+si vous en sortiez par quelque bout, monsieur, je
+pourrais vous remettre en état.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote3" name="footnote3"></a><b>Note 3:</b><a href="#footnotetag3"> (retour) </a> <i>Be not out with me, yet if you be out</i>.&mdash;<i>To be out</i> signifie
+également être de mauvaise humeur et avoir un vêtement déchiré.</blockquote>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Qu'entends-tu par là? Me remettre en état,
+insolent?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Sans difficulté, monsieur, vous <i>resaveter.</i></p>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Tu es donc savetier? L'es-tu?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Bien vrai, monsieur, je n'ai pour
+vivre que mon alêne. Je n'entre pas, moi, dans les affaires
+de commerce, dans les affaires de femmes; je
+n'entre qu'avec mon alêne<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4"><sup>4</sup></a> Au fait, monsieur, je suis
+un chirurgien de vieux souliers: quand ils sont presque
+perdus, je les recouvre <a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5"><sup>5</sup></a>; et on a vu bien des gens, je
+dis des meilleurs qui aient jamais marché sur peau de
+bête, faire leur chemin sur de l'ouvrage de ma façon<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6"><sup>6</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote4" name="footnote4"></a><b>Note 4:</b><a href="#footnotetag4"> (retour) </a> <i>I meddle with no tradesman's matters, nor women's matters, but
+with awl, with all</i> ou <i>withal</i>, jeu de mots qu'on n'a pu rendre,
+mais qu'on a tâché de suppléer, parce qu'il est dans le caractère
+du personnage.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote5" name="footnote5"></a><b>Note 5:</b><a href="#footnotetag5"> (retour) </a> <i>When they are in great danger I recover them. Recover</i>, recouvrir,
+<i>recover</i>, guérir, sauver, recouvrer.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote6" name="footnote6"></a><b>Note 6:</b><a href="#footnotetag6"> (retour) </a> Cette dernière phrase est omise dans la traduction qu'a faite
+Voltaire des trois premiers actes de Jules César. Voltaire ayant
+donné cette traduction comme exacte, on relèvera quelques-unes
+de ses nombreuses inexactitudes.</blockquote>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Mais pourquoi n'es-tu pas dans ta boutique
+aujourd'hui? pourquoi mènes-tu tous ces gens-là courir
+les rues?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Vraiment, monsieur, pour user leurs
+souliers, afin de me procurer plus d'ouvrage.&mdash;Mais sérieusement,
+monsieur, nous nous sommes mis en fête
+pour voir César, et nous réjouir de son triomphe.</p>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Vous réjouir! et de quoi? quelles conquêtes
+vient-il vous rapporter? Quels nouveaux tributaires
+le suivent à Rome pour orner, enchaînés, les roues de son
+char? Bûches, pierres que vous êtes, vous êtes pires
+que les choses insensibles! O coeurs durs, cruels enfants
+de Rome, n'avez-vous point connu Pompée? Bien des
+fois, bien souvent, n'êtes-vous pas montés sur les murailles
+et les créneaux, sur les fenêtres et les tours, jusque
+sur le haut des cheminées, vos enfants dans vos bras; et
+là, patiemment assis, n'attendiez-vous pas tout le long
+du jour pour voir le grand Pompée traverser les rues de
+Rome; et de si loin que vous voyiez paraître son char,
+le cri universel de vos acclamations ne faisait-il pas trembler
+le Tibre au plus profond de son lit, de l'écho de vos
+voix répété sous ses rivages caverneux? Et aujourd'hui
+vous prenez vos plus beaux vêtements, et vous choisissez
+ce jour pour un jour de fête! et aujourd'hui vous semez
+de fleurs le passage de l'homme qui vient à vous triomphant
+du sang de Pompée!<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7"><sup>7</sup></a>.&mdash;Allez-vous-en.&mdash;Courez à
+vos maisons, tombez à genoux, priez les dieux de suspendre
+l'inévitable fléau près d'éclater sur cette ingratitude.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote7" name="footnote7"></a><b>Note 7:</b><a href="#footnotetag7"> (retour) </a><p> Après la victoire remportée en Espagne sur les enfants de
+Pompée. C'était la première fois que Rome voyait triompher
+d'une victoire remportée sur des Romains, et ce fut ce qui commença
+à indisposer fortement contre César. Shakspeare place ce
+triomphe le jour de cette fête des Lupercales, où Antoine offrit
+la couronne à César, ce qui n'eut lieu que plus d'un an après. Il
+fait de même des Lupercales la veille des ides de mars, quoique
+les Lupercales se célébrassent vers le milieu de février et que
+les ides fussent le 15 mars.</p>
+
+<p>Voltaire n'a pas bien compris ce passage, et a cru que César
+triomphait de la bataille de Pharsale.</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Quoi vous couvrez de fleurs le chemin d'un coupable,</p>
+<p>Du vainqueur de Pompée encor teint de son sang!</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;Allez, allez, bons compatriotes; et pour expier
+votre faute, assemblez tous les pauvres gens de votre
+sorte, conduisez-les au bord du Tibre; et là, pleurez dans
+son canal tout ce que vous avez de larmes, jusqu'à ce que
+ses eaux, à l'endroit le plus enfoncé de son cours, caressent
+le point le plus élevé de son rivage. <i>(Les citoyens
+sortent.)</i> Voyez si cette matière grossière n'a pas été
+émue: ils disparaissent la langue enchaînée par le
+sentiment de leur tort.&mdash;Vous, descendez cette rue qui
+mène au Capitole; moi, je vais suivre ce chemin. Dépouillez
+les statues si vous les trouvez parées d'ornements
+de fête.</p>
+
+<p>MARULLUS.&mdash;Le pouvons-nous? Vous savez que c'est
+aujourd'hui la fête des Lupercales.</p>
+
+<p>FLAVIUS.&mdash;N'importe, ne souffrons pas qu'aucune statue
+porte les trophées de César<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8"><sup>8</sup></a>. Je vais parcourir ces
+quartiers et chasser le peuple des rues; faites-en de
+même partout où vous le trouverez attroupé. Ces plumes
+naissantes arrachées de l'aile de César ne le laisseront
+voler qu'à la hauteur ordinaire; autrement dans son
+essor, il s'élèverait trop haut pour être vu des hommes,
+et nous tiendrait tous dans un servile effroi.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote8" name="footnote8"></a><b>Note 8:</b><a href="#footnotetag8"> (retour) </a> Ce ne fut point à ce moment, mais après que la couronne
+eût été offerte à César, que Flavius et Marullus dépouillèrent ses
+statues non pas d'ornements triomphaux, mais des diadèmes
+dont quelques-unes avaient été couronnées.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une place publique.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent en procession et avec la musique</i> CÉSAR, ANTOINE<br>
+<i>préparé pour la course;</i> CALPHURNIA, PORCIA, DÉCIUS,<br>
+CICÉRON, BRUTUS, CASSIUS, CASCA.&mdash;Ils<br>
+sont suivis d'une grande multitude dans laquelle se trouve<br>
+un devin.</p>
+
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Calphurnia!</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Holà! silence! César parle<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9"><sup>9</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(La musique cesse.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote9" name="footnote9"></a><b>Note 9:</b><a href="#footnotetag9"> (retour) </a> Voltaire, <i>paix, messieurs</i>; le mot <i>messieurs</i>, qu'il attribue ici à
+César, n'a aucun équivalent dans l'original. Voltaire traduit aussi
+constamment le <i>my lord</i> par <i>mylord</i>, qui n'en est point la traduction.
+<i>Mylord</i> n'est qu'une application particulière que les Anglais
+font du mot de <i>lord</i> à la dignité de pair, et qui n'affecte en
+rien la signification générale de ce mot, consacré en anglais à
+exprimer toutes les sortes de dominations et de dignités, en
+sorte qu'à moins qu'il ne s'applique à des pairs d'Angleterre, il
+doit être traduit, comme tous les autres mots de la langue, par un
+équivalent français.</blockquote>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Calphurnia!</p>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;Me voici, mon seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ayez soin de vous tenir sur le passage d'Antoine,
+quand il courra.&mdash;Antoine!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;César, mon seigneur.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;N'oubliez pas en courant, Antoine, de toucher
+Calphurnia; car nos anciens disent que les femmes infécondes,
+en se faisant toucher dans cette sainte course,
+secouent la malédiction qui les rendait stériles.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je m'en souviendrai. Quand César dit:
+<i>Faites cela</i>, cela est fait.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Partez, et n'omettez aucune cérémonie.</p>
+
+<p class="stage1">(Musique.)</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;César!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ha! qui m'appelle?</p>
+
+<p>CASCA, <span class="stage2"><i>s'adressant à ceux qui l'environnent.</i></span>&mdash;Commandez
+que tout bruit cesse. Encore une fois, silence!</p>
+
+<p class="stage1">(La musique s'arrête.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Qui est-ce, dans la foule, qui m'appelle ainsi?
+J'entends une voix, plus perçante que tous les instruments
+de musique crier <i>César!</i> Parle, César se tourne
+pour entendre.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Prends garde aux ides de mars.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Quel est cet homme?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Un devin qui vous avertit de prendre garde
+aux ides de mars.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Amenez-le devant moi, que je voie son visage.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Mon ami, sors de la foule, regarde César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Qu'as-tu à me dire maintenant? Répète encore.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Prends garde aux ides de mars.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;C'est un visionnaire; laissons-le, passons.</p>
+
+<p class="stage1">(Les musiciens exécutent un morceau.)</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Brutus et Cassius.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Irez-vous voir l'ordre de la course?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Moi? non.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je vous en prie, allez-y.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je ne suis point un homme de divertissements;
+je n'ai pas tout à fait la vivacité d'Antoine. Que
+je ne vous empêche pas, Cassius, de suivre votre intention;
+je vais vous laisser.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Brutus, je vous observe depuis quelque
+temps: je ne reçois plus de vos yeux ces regards de
+douceur, ces signes d'affection que j'avais coutume d'en
+recevoir. Vous tenez envers votre ami, qui vous aime,
+une conduite trop froide et trop peu cordiale.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne vous y trompez point, Cassius: si mon
+regard s'est voilé, ce trouble de mon maintien ne
+porte que sur moi-même. Je suis tourmenté depuis
+quelque temps de sentiments qui se contrarient, d'idées
+qui ne concernent que moi, et donnent peut-être quelque
+bizarrerie à mes manières: mais que mes bons amis,
+au nombre desquels je vous compte, Cassius, n'en soient
+donc pas affligés, et ne voient rien de plus dans cette négligence,
+sinon que ce pauvre Brutus, en guerre avec
+lui-même, oublie de donner aux autres des témoignages
+de son amitié<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10"><sup>10</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote10" name="footnote10"></a><b>Note 10:</b><a href="#footnotetag10"> (retour) </a> Traduction de Voltaire:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Vous vous êtes trompé: quelques ennuis secrets,</p>
+<p>Des chagrins peu connus, ont changé mon visage;</p>
+<p>Ils me regardent seul et non pas mes amis.</p>
+<p>Non, n'imaginez point que Brutus vous néglige:</p>
+<p>Plaignez plutôt Brutus en guerre avec lui-même:</p>
+<p>J'ai l'air indifférent, mais mon coeur ne l'est pas.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Alors je me suis bien trompé, Brutus, sur le
+sujet de vos peines, et cela m'a fait ensevelir dans mon
+sein des pensées d'un haut prix, d'honorables méditations.
+Dites-moi, digne Brutus, pouvez-vous voir votre
+propre visage?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, Cassius; car l'oeil ne peut se voir lui-même,
+si ce n'est par réflexion, au moyen de quelque
+autre objet.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cela est vrai, et l'on déplore beaucoup, Brutus,
+que vous n'ayez pas de miroirs qui puissent réfléchir
+à vos yeux votre mérite caché pour vous, qui vous
+fassent voir votre image. J'ai entendu plusieurs des
+citoyens les plus considérés de Rome (sauf l'immortel
+César) parler de Brutus; et, gémissant sous le joug qui
+opprime notre génération, ils souhaitaient que le noble
+Brutus fît usage de ses yeux.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Dans quels périls prétendez-vous m'entraîner,
+Cassius, en me pressant de chercher en moi-même
+ce qui n'y est pas.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Brutus, préparez-vous à m'écouter; et puisque
+vous savez que vous ne pouvez pas vous voir vous-même
+aussi bien que par la réflexion, moi, votre miroir,
+je vous découvrirai modestement les parties de vous-même
+que vous ne connaissez pas encore. Et ne vous
+méfiez pas de moi, excellent Brutus: si je suis un railleur
+de profession, si j'ai coutume de faire avec les serments
+ordinaires, étalage de mon amitié à tous ceux qui viennent
+me protester de la leur, si vous savez que je courtise
+les hommes et les étouffe de caresses pour les déchirer
+ensuite, ou que dans la chaleur des festins je fais des
+déclarations d'amitié à toute la salle, alors tenez-moi
+pour dangereux.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des trompettes et une acclamation.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'annonce cette acclamation? Je crains que
+ce peuple n'adopte César pour roi.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Oui? le craignez-vous?&mdash;Je dois donc penser
+que vous ne voudriez pas qu'il le fût.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je ne le voudrais pas, Cassius; cependant je
+l'aime beaucoup.&mdash;Mais pourquoi me retenez-vous si
+longtemps? de quoi désirez-vous me faire part? Si c'est
+quelque chose qui tende au bien public, placez devant
+mes yeux l'honneur d'un côté, la mort de l'autre<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11"><sup>11</sup></a>, et je
+les regarderai tous deux indifféremment; car je demande
+aux dieux de m'être aussi propices, qu'il est vrai que
+j'aime ce qui s'appelle honneur plus que je ne crains la
+mort.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote11" name="footnote11"></a><b>Note 11:</b><a href="#footnotetag11"> (retour) </a><i>Set honour in one eye, and death i' the other.</i>
+
+<p>Voltaire a traduit:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>La gloire dans un oeil, et le trépas dans l'autre.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Eye</i> veut dire ici <i>point de vue</i>; il est continuellement employé
+en anglais dans ce sens.</p></blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je vous connais cette vertu, Brutus, tout
+aussi bien que je connais le charme de vos manières. Eh
+bien! l'honneur est le sujet de ce que j'ai à vous exposer.
+Je ne puis dire ce que vous et d'autres hommes pensent
+de cette vie; mais pour moi, j'aimerais autant ne pas
+être que de vivre dans la crainte et le respect devant un
+être semblable à moi. Je suis né libre comme César; vous
+aussi; nous avons tous deux profité de même; tous deux
+nous pouvons aussi bien que lui soutenir le froid de
+l'hiver.&mdash;Dans un jour brumeux et orageux où le Tibre
+agité s'irritait contre ses rivages, César me dit: «Oses-tu,
+Cassius, t'élancer avec moi dans ce courant furieux, et
+nager jusque là-bas?»&mdash;À ce seul mot, vêtu comme
+j'étais, je plongeai dans le fleuve, en le sommant de me
+suivre. En effet, il me suivit: le torrent rugissait; nous
+le battions de nos muscles nerveux, rejetant ses eaux des
+deux côtés et coupant le courant d'un coeur animé par la
+dispute. Mais avant que nous eussions atteint le but
+marqué, César s'écrie: «Secours-moi, Cassius, ou je
+péris.» Moi, comme Énée notre grand ancêtre emporta
+sur son épaule le vieux Anchise hors des flammes de
+Troie, j'emportai hors des vagues du Tibre César épuisé:
+et cet homme aujourd'hui est devenu un dieu, et Cassius
+n'est qu'une misérable créature, et il faut que son corps
+se courbe si César daigne seulement le saluer d'un signe
+de tête négligent!&mdash;En Espagne, il eut la fièvre, et pendant
+l'accès je fus frappé de voir comme il tremblait.
+Rien n'est plus vrai, je vis ce dieu trembler: ses lèvres
+poltronnes avaient fui leurs couleurs; et ce même oeil,
+dont le regard seul impose au monde, avait perdu
+son éclat. Je l'entendis gémir, oui, en vérité; et cette
+langue qui commande aux Romains de l'écouter et de
+déposer ses paroles dans leurs annales<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12"><sup>12</sup></a>, criait: «Hélas!
+Titinius, donne-moi à boire,» comme l'aurait fait une
+petite fille malade. Dieux que j'atteste, je me sens confondu
+qu'un homme si faible de tempérament prenne les
+devants sur ce monde majestueux, et seul remporte la
+palme.</p>
+
+<p class="stage1">(Acclamation, fanfare.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote12" name="footnote12"></a><b>Note 12:</b><a href="#footnotetag12"> (retour) </a><p>Voltaire s'est ici tout à fait mépris sur le sens; il traduit
+ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et cette même voix qui commande à la terre,</p>
+<p>Cette terrible voix (remarque bien, Brutus,</p>
+<p>Remarque, et que ces mots soient écrits dans tes livres)</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Encore une acclamation! Sans doute ces
+applaudissements annoncent de nouveaux honneurs
+qu'on accumule sur la tête de César.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Eh quoi! mon cher, il foule comme un
+colosse cet étroit univers, et nous autres petits bonshommes
+nous circulons entre ses jambes énormes, cherchant
+de tous côtés où nous pourrons trouver à la fin
+d'ignominieux tombeaux. Les hommes, à de certains
+moments, sont maîtres de leur sort; et si notre condition
+est basse, la faute, cher Brutus, n'en est pas à nos étoiles;
+elle en est à nous-mêmes. Brutus et César.... Qu'y a-t-il
+donc dans ce César? Pourquoi ferait-on résonner ce
+nom plus que le vôtre? Écrivez-les ensemble, le vôtre
+est tout aussi beau; prononcez-les, il remplit tout aussi
+bien la bouche; pesez-les, son poids sera le même;
+employez-les pour une conjuration, Brutus évoquera
+aussi facilement un esprit que César. Maintenant dites-moi,
+au nom de tous les dieux ensemble, de quelle viande
+se nourrit donc ce César d'aujourd'hui pour être devenu
+si grand? Siècle, tu es déshonoré! Rome, tu as perdu la
+race des nobles courages! Quel siècle s'est écoulé depuis
+le grand déluge, qui ne se soit enorgueilli que d'un seul
+homme? A-t-on pu dire, jusqu'à ce jour, en parlant de
+Rome, que ses vastes murs n'enfermaient qu'un seul
+homme? C'est bien toujours Rome, en vérité, et la place
+n'y manque pas, puisqu'il n'y a qu'un seul homme<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13"><sup>13</sup></a>.
+Oh! vous et moi nous avons ouï dire à nos pères qu'il fut
+jadis un Brutus qui eût aussi aisément souffert dans Rome
+le trône du démon éternel que celui d'un roi.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote13" name="footnote13"></a><b>Note 13:</b><a href="#footnotetag13"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>Now it is Rome indeed, and room enough</i></p>
+<p><i>When there is in it but one only man.</i></p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Room</i>, place, lieu, endroit, se prononce à peu près comme
+<i>Rome</i>. C'est tout au plus si on a pu dans la traduction donner
+un sens à cette phrase, qui, dans l'original, n'en a absolument
+que par le calembour.</p></blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Que vous m'aimiez, Cassius, je n'en doute
+point. Ce que vous voudriez que j'entreprisse, je crois le
+deviner: ce que j'ai pensé sur tout cela, et ce que je
+pense du temps où nous vivons, je le dirai plus tard.
+Quant à présent, je désire n'être pas pressé davantage;
+je vous le demande au nom de l'amitié. Ce que vous
+m'avez dit, je l'examinerai. Ce que vous avez à me dire
+encore, je l'écouterai avec patience, et je trouverai un
+moment convenable pour vous écouter et répondre sur
+de si hautes matières. Jusque-là, mon noble ami, méditez
+sur ceci: Brutus aimerait mieux être un villageois
+que de se compter pour un enfant de Rome aux dures
+conditions que ce temps doit probablement nous imposer.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je suis bien aise que le choc de mes faibles
+paroles ait du moins fait jaillir cette étincelle de l'âme
+de Brutus.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent César et son cortège.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les jeux sont terminés; César revient.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quand ils passeront près de nous, retenez
+Casca par la manche; et il vous racontera de son ton
+bourru tout ce qui s'est aujourd'hui passé de remarquable.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, je le ferai. Mais regardez, Cassius: la
+teinte de la colère enflamme le front de César, et tout le
+reste a l'air d'une troupe de serviteurs réprimandés. Les
+joues de Calphurnia sont pâles; Cicéron a ce regard
+fureteur et flamboyant que nous lui avons vu au Capitole,
+lorsque dans nos débats il était contredit par quelques
+sénateurs.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Casca nous dira de quoi il s'agit.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Antoine!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que j'aie toujours autour de moi des hommes
+gras et à la face brillante, des gens qui dorment la nuit.
+Ce Cassius là-bas a un visage hâve et décharné; il pense
+trop. De tels hommes sont dangereux.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ne le crains pas, César; il n'est pas dangereux.
+C'est un noble Romain et bien intentionné.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je voudrais qu'il fût plus gras, mais je ne le
+crains pas. Cependant si quelque chose en moi pouvait
+être sujet à la crainte, je ne connaîtrais point d'homme
+que je voulusse éviter avec plus de soin que ce maigre Cassius.
+Il lit beaucoup, il est grand observateur et pénètre
+jusqu'au fond des actions des hommes. Il n'a point
+comme toi le goût des jeux, Antoine; on ne le voit point
+écouter de musique. Rarement il sourit, et il sourit alors
+de telle sorte qu'il a l'air de se moquer de lui-même, et
+de dédaigner son propre esprit parce qu'il a pu se laisser
+émouvoir à sourire de quelque chose. Les hommes de ce
+caractère n'ont jamais le coeur à l'aise tant qu'ils en
+voient un autre plus élevé qu'eux; et voilà ce qui les
+rend si dangereux. Je te dis ce qui est à craindre plutôt
+que ce que je crains, car je suis toujours César. Passe à
+ma droite, j'ai cette oreille dure, et dis-moi franchement
+ce que tu penses de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(César sort avec son cortège.)</p>
+
+<p class="stage1">(Casca demeure en arrière.)</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Vous m'avez tiré par mon manteau. Voudriez-vous
+me parler?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, Casca. Dites-nous, que s'est-il donc passé
+aujourd'hui, que César ait l'air si triste?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Quoi! vous étiez à sa suite. N'y étiez-vous pas?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je ne demanderais pas alors à Casca ce qui
+s'est passé.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Eh bien! on lui a offert une couronne; et
+quand on la lui a offerte, il l'a repoussée ainsi du revers
+de la main. Alors tout le peuple a poussé de grands cris.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et la seconde acclamation, quelle en était la
+cause?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Mais c'était encore pour cela.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Il y a eu trois acclamations. Pourquoi la
+dernière?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Pourquoi? pour cela encore.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Est-ce que la couronne lui a été offerte trois
+fois?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Eh! vraiment oui, et trois fois il l'a repoussée,
+mais chaque fois plus doucement que la précédente; et,
+à chacun de ses refus, mes honnêtes voisins se remettaient
+à crier.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Qui lui offrait la couronne?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Qui? Antoine.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Dites-nous: de quelle manière l'a-t-il offerte,
+cher Casca?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Que je sois pendu si je puis vous dire la manière.
+C'était une vraie momerie; je n'y faisais pas attention.
+J'ai vu Marc-Antoine lui présenter une couronne:
+ce n'était pourtant pas non plus tout à fait une couronne;
+c'était une espèce de diadème<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14"><sup>14</sup></a>; et comme je vous
+l'ai dit, il l'a repoussé une fois. Mais malgré tout cela,
+j'ai dans l'idée qu'il aurait bien voulu l'avoir.&mdash;Alors
+Antoine la lui offre encore,&mdash;et alors il la refuse encore,&mdash;mais
+j'ai toujours dans l'idée qu'il avait bien de la
+peine à en détacher ses doigts.&mdash;Et alors il la lui offre
+une troisième fois.&mdash;La troisième fois encore il la repousse;
+et à chacun de ses refus, la populace jetait des
+cris de joie: ils applaudissaient de leurs mains toutes tailladées;
+ils faisaient voler leurs bonnets de nuit trempés
+de sueur; et parce que César refusait la couronne, ils
+exhalaient en telles quantités leurs puantes haleines, que
+César en a presque été suffoqué. Il s'est évanoui, et il est
+tombé; et pour ma part je n'osais pas rire, de crainte,
+en ouvrant la bouche, de recevoir le mauvais air.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote14" name="footnote14"></a><b>Note 14:</b><a href="#footnotetag14"> (retour) </a> L'original dit <i>coronet</i>, ce qui signifie, non pas, comme l'a dit Voltaire, les <i>coronets</i> des pairs d'Angleterre, mais quelque chose
+qui paraît à Casca un peu différent d'une couronne.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Mais un moment, je vous en prie. Quoi!
+César s'est évanoui?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Il est tombé au milieu de la place du marché;
+il avait l'écume à la bouche et ne pouvait parler.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Cela n'est point surprenant; il tombe du
+haut mal.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Non, ce n'est point César; c'est vous, c'est
+moi et l'honnête Casca, qui tombons du haut mal.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Je ne sais ce que vous entendez par là; mais
+il est certain que César est tombé. Si cette canaille en
+haillons ne l'a pas claqué et sifflé, selon que sa conduite
+leur plaisait ou déplaisait, comme ils ont coutume de
+faire aux acteurs sur le théâtre, je ne suis pas un honnête
+homme.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'a-t-il dit en revenant à lui?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Eh! vraiment, avant de s'évanouir, quand il a
+vu ce troupeau de plébéiens se réjouir de ce qu'il refusait
+la couronne, il vous a ouvert son habit et leur a
+offert sa poitrine à percer. Pour peu que j'eusse été un
+de ces ouvriers, si je ne l'avais pas pris au mot, je veux
+aller en enfer avec les coquins. Et alors il est tombé.
+Lorsqu'il est revenu à lui, il a dit «que s'il avait fait ou
+dit quelque chose de déplacé, il priait leurs Excellences
+de l'attribuer à son infirmité.» Trois ou quatre créatures
+autour de moi se sont écriées: «Hélas! la bonne âme!»
+Elles lui ont pardonné de tout leur coeur, mais il n'y a
+pas à y faire grande attention. César eût égorgé leurs
+mères, qu'ils en auraient dit autant.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et c'est après cela qu'il est revenu si chagrin?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Oui.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cicéron a-t-il dit quelque chose?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Oui, il a parlé grec.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Dans quel sens?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Ma foi, si je peux vous le dire, que je ne vous
+regarde jamais en face<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15"><sup>15</sup></a>. Ceux qui l'ont compris souriaient
+l'un à l'autre en secouant la tête; mais pour ma
+part, je n'y entendais que du grec. Je puis vous dire
+encore d'autres nouvelles. Flavius et Marullus, pour
+avoir ôté les ornements qu'on avait mis aux statues de
+César, sont réduits au silence<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16"><sup>16</sup></a>. Adieu; il est bien d'autres
+choses absurdes, si je pouvais m'en souvenir.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote15" name="footnote15"></a><b>Note 15:</b><a href="#footnotetag15"> (retour) </a> Traduction de Voltaire:
+
+<p>«Ma foi, je ne sais, je ne pourrai plus guère vous regarder en
+face.» C'est un contre-sens.</p></blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote16" name="footnote16"></a><b>Note 16:</b><a href="#footnotetag16"> (retour) </a> Ce fut plus tard, et pour avoir, comme on l'a déjà dit, arraché
+les diadèmes placés sur quelques-unes des statues de César.
+Ils avaient aussi reconnu et fait arrêter quelques-uns des hommes
+qui, apostés par Antoine, avaient applaudi lorsqu'il avait présenté
+la couronne à César.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Voulez-vous souper ce soir avec moi, Casca?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Non, je suis engagé.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Demain, voulez-vous que nous dînions ensemble?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Oui, si je suis vivant, si vous ne changez pas
+d'avis, et si votre dîner vaut la peine d'être mangé.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Il suffit: je vous attendrai.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Attendez-moi. Adieu tous deux.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'il s'est abruti en prenant des années!
+Lorsque nous le voyions à l'école, c'était un esprit plein
+de vivacité.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Et malgré les formes pesantes qu'il affecte,
+il est le même encore lorsqu'il s'agit d'exécuter quelque
+entreprise noble et hardie. Cette rudesse sert d'assaisonnement
+à son esprit; elle réveille le goût, et fait digérer
+ses paroles de meilleur appétit.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est vrai. Pour le moment je vais vous laisser.
+Demain, si vous voulez que nous causions ensemble,
+j'irai vous trouver chez vous; ou, si vous l'aimez
+mieux, venez chez moi, je vous y attendrai.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Volontiers, j'irai. D'ici là, songez à l'univers.
+<span>(<i class="stage2">Brutus sort.</i>)</span> Bien, Brutus, tu es généreux; et, cependant,
+je le vois, le noble métal dont tu es formé peut
+être travaillé dans un sens contraire à celui où le porte
+sa disposition naturelle. Il est donc convenable que les
+nobles esprits se tiennent toujours dans la société de
+leurs semblables; car, quel est l'homme si ferme qu'on
+ne puisse le séduire? César ne peut me souffrir, mais il
+aime Brutus. Si j'étais Brutus aujourd'hui, et que Brutus
+fût Cassius, César n'aurait pas d'empire sur moi.&mdash;Je
+veux cette nuit jeter sur ses fenêtres des billets tracés en
+caractères différents, comme venant de divers citoyens
+et exprimant tous la haute opinion que Rome a de lui.
+J'y glisserai quelques mots obscurs sur l'ambition de
+César; et, après cela, que César se tienne ferme, car
+nous la renverserons, ou nous aurons de plus mauvais
+jours encore à passer<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17"><sup>17</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote17" name="footnote17"></a><b>Note 17:</b><a href="#footnotetag17"> (retour) </a> Traduction de Voltaire:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Son joug est trop affreux, songeons à le détruire,</p>
+<p>Ou songeons à quitter le jour que je respire.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une rue.&mdash;Tonnerre et éclairs.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent des deux côtés opposés</i> CASCA, <i>l'épée à la main</i>, ET
+CICÉRON.</p>
+
+<p>CICÉRON.&mdash;Bonsoir, Casca. Avez-vous reconduit César
+chez lui? Pourquoi êtes-vous ainsi hors d'haleine?
+Pourquoi ces regards effrayés?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;N'êtes-vous pas ému quand toute la masse de
+la terre chancelle comme une machine mal assurée? O
+Cicéron! j'ai vu des tempêtes où les vents en courroux
+fendaient les chênes noueux; j'ai vu l'ambitieux Océan
+s'enfler, s'irriter, écumer, et s'élever jusqu'au sein des
+nues menaçantes: mais jamais avant cette nuit, jamais
+jusqu'à cette heure, je ne marchai à travers une tempête
+qui se répandît en pluie de feu: il faut qu'il y ait
+guerre civile dans le ciel, ou que le monde, trop insolent
+envers les dieux, les excite à lui envoyer la destruction.</p>
+
+<p>CICÉRON.&mdash;Quoi! avez-vous donc vu des choses encore
+plus merveilleuses?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Un esclave de la plus basse classe, vous le
+connaissez de vue, a levé la main gauche en l'air, elle a
+flambé et brûlé comme vingt torches unies; et cependant
+sa main, insensible à la flamme, est restée intacte.
+Outre cela (et depuis mon épée n'est pas rentrée
+dans le fourreau), près du Capitole, j'ai rencontré un
+lion, ses yeux reluisants se sont fixés sur moi, puis
+il a passé d'un air farouche sans m'inquiéter; près de là
+s'étaient attroupées une centaine de femmes semblables
+à des spectres, tant la peur les avait défigurées: elles
+jurent qu'elles ont vu des hommes tout flamboyants errer
+par les rues; et hier, en plein midi, l'oiseau de la
+nuit s'est établi criant et gémissant sur la place du marché.
+Quand tous ces prodiges se rencontrent à la fois,
+que les hommes ne disent pas: «Ils portent en eux-mêmes
+leurs causes, ils sont naturels.» Pour moi, je pense
+que ce sont des présages menaçants pour la contrée dans
+laquelle ils ont eu lieu.</p>
+
+<p>CICÉRON.&mdash;En effet, ce temps semble disposé à d'étranges
+événements; mais les hommes interprètent les choses
+selon leur sens, très-différent peut-être de celui dans
+lequel se dirigent les choses-elles-mêmes. César vient-il
+demain au Capitole?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Il y vient, car il a chargé Antoine de vous
+faire savoir qu'il y serait demain.</p>
+
+<p>CICÉRON&mdash;Sur cela, je vous souhaite une bonne nuit,
+Casca: sous ce ciel orageux, il ne fait pas bon se promener
+dehors.</p>
+
+<p class="stage1">(Cicéron sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cassius.)</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Adieu, Cicéron!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Qui va là?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Un Romain.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;C'est la voix de Casca.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Votre oreille est bonne, Cassius, qu'est-ce que
+c'est qu'une nuit pareille?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Une nuit agréable aux honnêtes gens.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Qui a jamais vu les cieux menacer ainsi?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ceux qui ont vu la terre aussi pleine de crimes.
+Pour moi, je me suis promené le long des rues,
+m'exposant à cette nuit périlleuse; et mes vêtements
+ouverts comme vous le voyez, Casca, j'ai présenté ma
+poitrine nue à la pierre du tonnerre<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18"><sup>18</sup></a>; et lorsque le sillon
+bleuâtre entr'ouvrait le sein du firmament, je me plaçais
+dans la direction de son trait flamboyant.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote18" name="footnote18"></a><b>Note 18:</b><a href="#footnotetag18"> (retour) </a> <i>Thunder-stone.</i> Shakspeare parle encore ailleurs de cette
+<i>pierre du tonnerre</i>.</blockquote>
+
+<p>CASCA.&mdash;Mais pourquoi tentiez-vous ainsi les cieux!
+C'est aux hommes à craindre et à trembler quand les
+dieux tout-puissants envoient en témoignages d'eux-mêmes
+ces hérauts formidables pour nous épouvanter
+ainsi.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous ne savez pas comprendre, Casca; et ces
+étincelles de vie que devrait renfermer en lui-même un
+Romain vous manquent, ou vous demeurent inutiles.
+Vous pâlissez, vous paraissez interdit et saisi de crainte;
+vous vous abandonnez à l'étonnement en voyant cette
+étrange impatience des cieux: mais si vous vouliez
+remonter à la vraie cause et chercher pourquoi tous ces
+feux, tous ces spectres glissant dans l'ombre; pourquoi
+ces oiseaux, ces animaux qui s'écartent des lois de leur
+espèce; pourquoi ces vieillards imbéciles, ces enfants
+qui prophétisent; pourquoi, de leur règle ordinaire, de
+leur nature propre, de leur manière d'être préordonnée,
+toutes ces choses passent ainsi à une existence monstrueuse;
+alors vous arriveriez à concevoir que le ciel
+ne leur infuse cet esprit qui les agite que pour en faire
+des instruments de crainte et nous avertir d'une situation
+monstrueuse. Maintenant, Casca, je pourrais te nommer
+un homme semblable à cette effrayante nuit, un homme
+qui tonne, foudroie, ouvre les tombeaux et rugit comme
+le lion dans le Capitole, un homme qui de sa force personnelle
+n'est pas plus puissant que toi ou moi, et qui
+cependant est devenu prodigieux et terrible comme ces
+étranges bouleversements.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;C'est de César que vous parlez: n'est-ce pas de
+lui, Cassius?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Qui que ce soit, qu'importe? les Romains
+d'aujourd'hui sont, pour la taille et la force, pareils à
+leurs ancêtres; mais malheur sur notre temps! les âmes
+de nos pères sont mortes, et nous ne sommes plus gouvernés
+que par l'esprit de nos mères; notre joug et notre
+patience à le souffrir ne font plus voir en nous que des
+efféminés.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;En effet, on prétend que les sénateurs se proposent
+d'établir demain César pour roi, et qu'il portera
+sa couronne sur mer, sur terre, partout, excepté ici, en
+Italie<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19"><sup>19</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote19" name="footnote19"></a><b>Note 19:</b><a href="#footnotetag19"> (retour) </a> Traduction de Voltaire:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Oui, si l'on m'a dit vrai, demain les sénateurs</p>
+<p>Accordent à César ce titre affreux de roi;</p>
+<p>Et sur terre, et sur mer, il doit porter le sceptre,</p>
+<p>En tous lieux, hors de Rome, où déjà César règne.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Moi, je sais alors où je porterai ce poignard.
+Cassius affranchira Cassius de l'esclavage. C'est par là,
+grands dieux, que vous donnez de la force aux faibles;
+c'est par là, grands dieux, que vous déjouez les tyrans.
+Ni la tour de pierre, ni les murailles de bronze travaillé,
+ni le cachot privé d'air, ni les liens de fer massif, ne
+peuvent enchaîner la force de l'âme; mais la vie fatiguée
+de ces entraves terrestres ne manque jamais du pouvoir
+de s'en affranchir. Si je sais cela, que le monde entier le
+sache: cette part de tyrannie que je porte, je puis à mon
+gré la rejeter loin de moi.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Je le puis de même, et tout captif porte dans
+sa main le pouvoir d'anéantir sa servitude.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Alors, pourquoi donc César serait-il un tyran?
+Pauvre homme! Je sais bien, moi, qu'il ne serait pas
+un loup s'il ne voyait que les Romains sont des brebis;
+il ne serait pas un lion si les Romains n'étaient pas des
+biches. Qui veut élever en un instant une flamme puissante
+commence par l'allumer avec de faibles brins de
+paille. Quel amas d'ordures, de débris, de pourriture,
+doit être Rome pour fournir le vil aliment de la lumière
+qui se réfléchit sur un aussi vil objet que César! Mais, ô
+douleur! où m'as-tu conduit? Peut-être parlé-je ici à un
+esclave volontaire, et alors je sais que j'aurai à en répondre;
+mais je suis armé, et les dangers me sont
+indifférents.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Vous parlez à Casca, à un homme qui n'est
+point un impudent faiseur de rapports. Voilà ma main,
+travaillez à redresser tous ces abus: Casca posera son
+pied aussi avant que celui qui ira le plus loin.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;C'est un traité conclu. Apprenez maintenant,
+Casca, que j'ai disposé un certain nombre des plus généreux
+Romains à entrer avec moi dans une entreprise
+honorable et dangereuse par son importance: dans ce
+moment, je le sais, ils m'attendent sous le portique de
+Pompée, car, dans cette effroyable nuit, il n'y a pas
+moyen de se tenir dehors ni de se promener dans
+les rues; et la face des éléments, comme l'oeuvre qui
+repose dans nos mains, est sanglante, enflammée et
+terrible.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Cinna.)</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Mettons-nous un moment à l'écart; quelqu'un
+s'avance à grands pas.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;C'est Cinna, je le reconnais à sa démarche:
+c'est un ami.&mdash;Cinna, où courez-vous ainsi?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Vous chercher.&mdash;Qui est-là? Métellus Cimber?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Non, c'est Casca, un Romain qui fait corps
+avec nous pour nos entreprises. Ne suis-je pas attendu,
+Cinna?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;J'en suis bien aise. Quelle terrible nuit que
+celle-ci! Quelques-uns d'entre nous ont vu d'étranges
+phénomènes.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ne suis-je pas attendu? dites-le moi.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Oui, vous l'êtes. O Cassius! si vous pouviez
+gagner à notre parti le noble Brutus!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous serez content. Cher Cinna, prenez ce
+papier, ayez soin de le placer dans la chaire du préteur,
+de façon que Brutus puisse l'y trouver. Jetez celui-ci sur
+sa fenêtre; fixez ce dernier avec de la cire sur la statue
+de Brutus l'ancien. Cela fait, revenez au portique de
+Pompée, où vous nous trouverez. Décius Brutus et Trébonius
+y sont-ils?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Tous y sont, excepté Métellus Cimber qui est
+allé vous chercher à votre demeure. Moi, je vais me hâter
+et distribuer ces papiers comme vous me l'avez prescrit.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Après cela revenez au théâtre de Pompée.
+(<i>Cinna sort</i>.) Venez, Casca; vous et moi nous irons avant
+le jour voir Brutus à son logis: il est aux trois quarts à
+nous, et à la première rencontre l'homme tout entier
+nous appartiendra.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Oh! Brutus est placé bien haut dans le coeur
+du peuple; et ce qui paraîtrait en nous un attentat, l'autorité
+de son nom, comme la plus puissante alchimie, le
+transformera en mérite et en vertu.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous vous êtes formé une juste idée de lui,
+de son prix, et de l'extrême besoin que nous avons de
+lui.&mdash;Marchons, car il est plus de minuit, et avant le
+jour nous irons l'éveiller et nous assurer de lui.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU PREMIER ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+
+
+<h3>ACTE DEUXIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Les vergers de Brutus.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> BRUTUS.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Holà, Lucius, viens!&mdash;Je ne puis, par l'élévation
+des étoiles, juger si le jour est loin encore.&mdash;Lucius?
+Eh bien!&mdash;Je voudrais que mon défaut fût de dormir
+aussi profondément.&mdash;Allons, Lucius, allons!
+Éveille-toi, te dis-je! Viens donc, Lucius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucius.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;M'avez-vous appelé, seigneur?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lucius, porte un flambeau dans ma bibliothèque;
+dès qu'il sera allumé, reviens m'avertir ici.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;J'y vais, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Sa mort est le seul moyen, et pour ma part,
+je ne me connais aucun motif personnel de le rejeter
+que la cause générale. Il voudrait être couronné: à quel
+point cela peut changer sa nature, voilà la question.
+C'est l'éclat du jour qui fait éclore le serpent, et nous
+contraint ainsi de marcher avec précaution. Le couronner!
+c'est précisément cela.... C'est, je ne saurais le nier,
+l'armer d'un dard avec lequel il pourra, à sa volonté,
+créer le danger. Le mal de la grandeur, c'est quand du
+pouvoir elle sépare la conscience<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20"><sup>20</sup></a>; et pour rendre justice
+à César, je n'ai point vu que ses passions aient jamais eu
+plus de pouvoir que sa raison: mais c'est une vérité
+d'expérience que, pour la jeune ambition<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21"><sup>21</sup></a>, la modestie
+est une échelle vers laquelle celui qui s'élève tourne son
+visage; mais une fois parvenu à l'échelon le plus haut,
+il tourne le dos à l'échelle, porte son regard dans les
+nues, dédaignant les humbles degrés par lesquels il est
+monté. Ainsi pourrait faire César: de peur qu'il ne le
+puisse faire, prévenons-le, et puisque ce qu'il est ne suffit
+pas pour qualifier l'attaque, considérons-le sous cette
+face: ce qu'il est, en augmentant, le conduirait à tels et
+tels excès. Regardons-le comme l'oeuf d'un serpent qui
+une fois éclos, deviendrait malfaisant par la loi de son
+espèce, et tuons-le dans sa coquille.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote20" name="footnote20"></a><b>Note 20:</b><a href="#footnotetag20"> (retour) </a> <i>Remorse.</i> On ne conçoit pas pourquoi Warburton a voulu que
+<i>remorse</i> signifiât ici <i>miséricorde, pitié, sensibilité</i>.</blockquote>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote21" name="footnote21"></a><b>Note 21:</b><a href="#footnotetag21"> (retour) </a> Traduction de Voltaire:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>...On sait assez quelle est l'ambition.</p>
+<p>L'échelle des grandeurs à ses yeux se présente,</p>
+<p>Elle y monte en cachant son front aux spectateurs.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p class="stage1">(Rentre Lucius.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Le flambeau brûle dans votre cabinet, seigneur.&mdash;En
+cherchant une pierre à feu sur la fenêtre,
+j'ai trouvé ce billet ainsi scellé; je suis sûr qu'il n'y était
+pas quand je suis allé me coucher.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Retourne à ton lit, il n'est pas jour encore.
+Mon garçon, n'avons-nous pas demain les ides de
+mars?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je ne sais pas, seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Regarde dans le calendrier, et reviens me le
+dire.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;J'y vais, seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ces exhalaisons qui sifflent à travers les airs
+jettent tant de clarté, que je puis lire à leur lumière.</p>
+
+<p class="stage1">(Il ouvre le billet et le lit.)</p>
+
+<p><i>Brutus tu dors: réveille-toi, vois qui tu es. Faudra-t-il
+que Rome...? Parle, frappe, rétablis nos droits.&mdash;Brutus
+tu dors, réveille-toi.</i>&mdash;J'ai trouvé souvent de pareilles
+instigations jetées sur mon passage: <i>Faudra-t-il que
+Rome...?</i> Voici ce que je dois suppléer: <i>Faudra-t-il que
+Rome demeure tremblante sous un homme?</i> Qui! Rome?
+Mes ancêtres chassèrent des rues de Rome ce Tarquin
+qui portait le nom de roi.&mdash;<i>Parle, frappe, rétablis nos
+droits.</i> Ainsi donc on me presse de parler et de frapper.
+O Rome! je t'en fais la promesse: s'il en résulte le rétablissement
+de tes droits, tu obtiendras de la main de
+Brutus tout ce que tu demandes.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Lucius.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Seigneur, mars a consumé quatorze de ses
+jours.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il suffit. (<i>On frappe derrière le théâtre.</i>) Va à
+la porte, quelqu'un frappe. (<i>Lucius sort.</i>) Depuis que
+Cassius a commencé à m'exciter contre César, je n'ai
+point dormi.&mdash;Entre la première pensée d'une entreprise
+terrible et son exécution, tout l'intervalle est comme
+une vision fantastique ou un rêve hideux. Le génie de
+l'homme et les instruments de mort tiennent alors conseil,
+et l'état de l'homme offre en petit celui d'un
+royaume où s'agitent tous les éléments de l'insurrection.</p>
+
+<p class="stage1">(<i>Rentre Lucius.</i>)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Seigneur, c'est votre frère Cassius qui est à la
+porte; il demande à vous voir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Est-il seul?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Non, seigneur, il y a plusieurs personnes
+avec lui.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les connais-tu?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Non, seigneur; leurs chapeaux sont enfoncés
+jusque sur leurs oreilles, et la moitié de leurs visages est
+ensevelie dans leurs manteaux, au point que je n'ai pu
+distinguer leurs traits de façon à les reconnaître<a id="footnotetag22" name="footnotetag22"></a><a href="#footnote22"><sup>22</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote22" name="footnote22"></a><b>Note 22:</b><a href="#footnotetag22"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>That by no means I may discover them,</i></p>
+<p><i>By any mark of favour</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Favour</i> signifie ici <i>trait, maintien</i>. Voltaire s'y est trompé et a
+traduit ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et nul à Lucius ne s'est fait reconnaître:</p>
+<p>Pas la moindre amitié.</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Fais-les entrer. <span class="stage2">(<i>Lucius sort.</i>)</span> Ce sont les conjurés.
+O conspiration! as-tu honte de montrer dans la
+nuit ton front redoutable, à l'heure où le mal est en
+pleine liberté? Où trouveras-tu donc dans le jour, une
+caverne assez sombre pour dissimuler ton monstrueux
+visage? Conspiration, n'en cherche point: qu'il se cache
+dans les sourires de l'affabilité; car si tu marches portant
+à découvert tes traits naturels, l'Érèbe même n'est pas
+assez obscur pour te dérober au soupçon.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIUS, CASCA, DÉCIUS, CINNA, MÉTELLUS<br>
+CIMBER ET TRÉBONIUS.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je crains que nous n'ayons trop indiscrètement
+troublé votre repos. Bonjour, Brutus: sommes-nous
+importuns?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je suis levé depuis une heure; j'ai passé
+toute la nuit sans dormir. Dites-moi si je connais ceux
+qui vous accompagnent.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Oui, vous les connaissez tous; et pas un ici
+qui ne vous honore, pas un qui ne désire que vous ayez
+de vous-même l'opinion qu'a de vous tout noble Romain.
+Voici Trébonius.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est le bienvenu.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Celui-ci est Décius Brutus.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est aussi le bienvenu.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Celui-ci est Casca; celui-là Cinna; celui-là
+Métellus Cimber.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Tous sont les bienvenus. Quels soucis vigilants
+sont venus s'interposer entre la nuit et vos paupières<a id="footnotetag23" name="footnotetag23"></a><a href="#footnote23"><sup>23</sup></a>?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote23" name="footnote23"></a><b>Note 23:</b><a href="#footnotetag23"> (retour) </a> Voltaire s'est trompé. Il traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Quels projets importants</p>
+<p>Les mènent en ces lieux entre vous et la nuit?</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Pourrai-je dire un mot?</p>
+
+<p class="stage1">(Ils se parlent bas.)</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;C'est ici l'orient: n'est-ce pas là le jour qui
+commence à poindre de ce côté?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Non.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Oh! pardon, seigneur, c'est le jour; et ces
+lignes grisâtres qui prennent sur les nuages sont les
+messagers du jour.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Vous allez m'avouer que vous vous trompez
+tous deux. C'est là, à l'endroit même où je pointe mon
+épée, que se lève le soleil, beaucoup plus vers le midi,
+en raison de la jeune saison de l'année. Dans deux mois
+environ, plus élevé vers le nord, il lancera de ce point
+ses premiers feux; et l'orient proprement dit est vers le
+Capitole, dans cette direction-là.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Donnez-moi tous la main, l'un après l'autre.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Et jurons d'accomplir notre résolution.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, point de serment. Si notre figure
+d'hommes<a id="footnotetag24" name="footnotetag24"></a><a href="#footnote24"><sup>24</sup></a>, la souffrance de nos âmes, les iniquités du
+temps sont des motifs impuissants, rompons sans délai:
+que chacun de nous retourne à son lit oisif; laissons la
+tyrannie à l'oeil hautain se promener à son gré, jusqu'à
+ce que chacun de nous tombe désigné par le sort. Mais
+si, comme j'en suis certain, ces motifs portent avec eux
+assez de feu pour enflammer les lâches, et pour donner
+une trempe valeureuse à l'esprit mollissant des femmes;
+alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il
+que notre propre cause pour nous exciter au redressement
+de nos droits? Quel autre lien que ce secret gardé
+par des Romains qui ont dit le mot et ne biaiseront
+point? et quel autre serment que l'honnêteté engagée
+envers l'honnêteté à ce que cela soit ou que nous périssions.
+Laissons jurer les prêtres, les lâches, les hommes
+craintifs, ces vieillards qu'affaiblit un corps décomposé,
+et ces âmes patientes de qui l'injustice reçoit un accueil
+serein. Qu'elles jurent au profit de la cause injuste, les
+créatures dont on peut douter: mais nous, ne faisons
+pas à l'immuable sainteté de notre entreprise, ni à l'insurmontable
+constance de nos âmes, l'affront de penser
+que notre cause ou notre action eurent besoin d'un serment,
+tandis que chaque Romain doit savoir que chaque
+goutte du sang qu'il porte dans ses nobles veines s'entache
+d'une multiple bâtardise, du moment où il manque
+à la plus petite particule de la moindre promesse sortie
+de sa bouche.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote24" name="footnote24"></a><b>Note 24:</b><a href="#footnotetag24"> (retour) </a> <i>The face of men.</i> Les commentateurs ont cherché à expliquer
+ce passage de différentes manières, dont aucune n'a paru aussi
+satisfaisante que celle-ci. Voltaire ne l'a pas traduit. En tout, ce
+discours de Brutus est l'un des morceaux les plus défigurés dans
+sa traduction.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Mais que pensez-vous de Cicéron? êtes-vous
+d'avis de le sonder? je crois qu'il entrerait fortement
+dans notre projet.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Il ne faut pas le laisser de côté.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Non, gardons-nous-en bien.</p>
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;Oh! ayons pour nous Cicéron: ses
+cheveux d'argent nous gagneront la bonne opinion des
+hommes, et nous achèteront des voix qui célébreront
+notre action: on dira que sa sagesse a dirigé nos bras;
+il ne sera plus question de notre jeunesse, de notre témérité;
+tout sera enveloppé dans sa gravité.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oh! ne m'en parlez pas; ne nous ouvrons
+point à lui; jamais il n'entrera dans ce que d'autres
+auront commencé.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Laissons-le donc à l'écart.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;En effet, il ne nous convient pas.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Ne frappera-t-on aucun autre que César?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;C'est une question bonne à élever, Décius.
+Moi, je pense qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine,
+si chéri de César, survive à César. Nous trouverons en
+lui un dangereux machinateur; et, vous le savez, ses
+ressources, s'il les met en oeuvre, pourraient s'étendre
+assez loin pour nous susciter à tous de grands embarras.
+Il faut, pour les prévenir, qu'Antoine et César tombent
+ensemble.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nos procédés<a id="footnotetag25" name="footnotetag25"></a><a href="#footnote25"><sup>25</sup></a> paraîtront bien sanguinaires,
+Caïus Cassius, si après avoir abattu la tête nous mettons
+ensuite les membres en pièces, comme le fait la colère
+en donnant la mort, et la haine après l'avoir donnée; car
+Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs
+et non des bouchers, Cassius. C'est contre l'esprit
+de César que nous nous élevons tous: dans l'esprit de
+l'homme il n'y a point de sang. Oh! si nous pouvions
+atteindre à l'esprit de César sans déchirer César! Mais,
+hélas! pour cela il faut que le sang de César coule; mes
+bons amis, tuons-le hardiment, mais non avec rage:
+dépeçons la victime comme un mets propre aux dieux,
+ne la mettons pas en lambeaux comme une carcasse
+bonne à être jetée aux chiens. Que nos coeurs soient semblables
+à ces maîtres habiles qui commandent à leurs
+serviteurs un acte de violence, et semblent ensuite les en
+réprimander. Alors notre action semblera naître de la
+nécessité, et non de la haine; et lorsqu'elle paraîtra telle
+aux yeux du peuple, nous serons nommés des purificateurs,
+non des assassins. Quant à Marc-Antoine, ne songez
+point à lui: il ne peut rien de plus que ne pourra
+le bras de César, quand la tête de César sera tombée.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote25" name="footnote25"></a><b>Note 25:</b><a href="#footnotetag25"> (retour) </a> En anglais, <i>course</i>. Voltaire l'a traduit par le mot <i>course</i>, et fait
+une note pour l'expliquer dans un sens tout à fait bizarre, ce qui
+était parfaitement inutile. <i>Course</i> peut se traduire littéralement
+par les mots <i>procédé, marche, carrière</i>, etc., et n'a rien de plus
+extraordinaire qu'aucun de ces mots et une foule d'autres que
+nous employons continuellement dans un sens figuré.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cependant je le redoute, car cette tendresse
+qui s'est enracinée dans son coeur pour César....</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Hélas! bon Cassius, ne songez point à lui.
+S'il aime César, tout ce qu'il pourra faire n'agira que sur
+lui-même; il pourra se laisser aller au chagrin, et mourir
+pour César; et ce serait beaucoup pour lui, livré
+comme il l'est aux plaisirs, à la dissipation et aux sociétés
+nombreuses.</p>
+
+<p>TRÉBONIUS.&mdash;Il n'est point à craindre: qu'il ne meure
+point par nous, car nous le verrons vivre et rire ensuite
+de tout cela.</p>
+
+<p class="stage1">(L'horloge sonne.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Silence, comptons les heures.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;L'horloge a frappé trois coups.</p>
+
+<p>TRÉBONIUS.&mdash;Il est temps de nous séparer.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Mais il est encore incertain si César voudra
+ou non sortir aujourd'hui, car il est depuis peu devenu
+superstitieux, et s'éloigne tout à fait de l'opinion générale
+qu'il s'était autrefois formée sur les visions, les
+songes et les présages tirés des sacrifices<a id="footnotetag26" name="footnotetag26"></a><a href="#footnote26"><sup>26</sup></a>. Il se pourrait
+que ces prodiges si marquants, les terreurs inaccoutumées
+de cette nuit, et les sollicitations de ses augures le
+retinssent aujourd'hui loin du Capitole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote26" name="footnote26"></a><b>Note 26:</b><a href="#footnotetag26"> (retour) </a> Dans l'anglais, <i>ceremonies</i>. Voltaire a traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et l'on dirait qu'il croit à la religion.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Ne le craignez pas. Si telle est sa résolution,
+je me charge de la surmonter; car il aime à entendre
+répéter qu'on prend les licornes avec des arbres<a id="footnotetag27" name="footnotetag27"></a><a href="#footnote27"><sup>27</sup></a>,
+les ours avec des miroirs, les éléphants dans des fosses,
+les lions avec des filets, et les hommes avec des flatteries:
+mais quand je lui dis que lui il hait les flatteurs,
+il me répond que cela est vrai; et c'est alors qu'il
+est le plus flatté. Laissez-moi faire; je sais tourner son
+humeur comme il me convient, et je le mènerai au
+Capitole.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote27" name="footnote27"></a><b>Note 27:</b><a href="#footnotetag27"> (retour) </a> En se plaçant devant un arbre derrière lequel on se retire au
+moment où l'animal veut vous percer de sa corne, qui de cette
+manière s'enfonce dans l'arbre, et laisse la licorne à la merci du
+chasseur. Spencer, en plusieurs endroits, fait allusion à cette fable.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Nous irons tous chez lui le chercher.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;À la huitième heure. Est-ce là notre dernier
+mot?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Que ce soit le dernier mot, et n'y manquons
+pas.</p>
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;Caïus Ligarius veut du mal à César,
+qui l'a maltraité pour avoir bien parlé de Pompée. Je
+m'étonne qu'aucun de vous n'ait songé à lui.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez donc, cher Métellus, allez le trouver. Il
+m'aime beaucoup, et je lui en ai donné sujet: envoyez-le-moi
+seulement, et j'en ferai ce que je voudrai.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Le jour va nous atteindre. Nous allons vous
+quitter, Brutus; et vous, amis, dispersez-vous: mais
+souvenez-vous tous de ce que vous avez dit, et montrez-vous
+de vrais Romains.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mes bons amis<a id="footnotetag28" name="footnotetag28"></a><a href="#footnote28"><sup>28</sup></a>, prenez un visage riant et
+serein. Que nos regards ne manifestent pas nos desseins;
+mais qu'ils portent le secret, comme nos acteurs
+romains, sans apparence d'abattement et d'un air imperturbable.
+Maintenant je vous souhaite à tous le bonjour.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote28" name="footnote28"></a><b>Note 28:</b><a href="#footnotetag28"> (retour) </a> <i>Good gentlemen.</i> Voltaire traduit <i>mes braves gentilshommes</i>, et
+met en note qu'il a traduit fidèlement: il se trompe. Tout le
+monde sait aujourd'hui que <i>gentleman</i> ne peut presque dans aucun
+cas se rendre par notre mot <i>gentilhomme</i>. Dans son sens le plus
+ordinaire, <i>gentleman</i> n'a pas de correspondant en français.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent excepté Brutus.)</p>
+
+<p>BRUTUS <span class="stage2"><i>appelle Lucius</i>.</span>&mdash;Garçon! Lucius! Il dort de
+toutes ses forces. À la bonne heure, goûte le bienfait de
+la douce rosée que le sommeil appesantit sur toi; tu n'as
+point de ces images, de ces fantômes que l'active inquiétude
+trace dans le cerveau des hommes. Aussi dors-tu bien
+profondément.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Porcia.)</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Brutus, mon seigneur!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Porcia, quel est votre dessein? pourquoi vous
+lever à cette heure? Il n'est pas bon pour votre santé
+d'exposer ainsi votre complexion délicate au froid humide
+du matin.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Cela n'est pas bon non plus pour la vôtre.
+Vous vous êtes brusquement dérobé de mon lit, Brutus;
+et hier au soir, à souper, vous vous êtes levé tout
+à coup, vous avez commencé à vous promener les bras
+croisés, pensif, et poussant des soupirs; et quand je vous
+ai demandé ce qui vous occupait, vous avez fixé sur moi
+des regards troublés et mécontents. Je vous ai pressé de
+nouveau: alors vous grattant le front, vous avez frappé
+du pied avec impatience. Cependant j'ai insisté encore;
+mais d'un geste irrité de votre main, vous m'avez fait signe
+de vous laisser. Je vous ai laissé, dans la crainte d'irriter
+cette impatience qui déjà ne paraissait que trop allumée,
+espérant d'ailleurs que ce n'était là qu'un des accès de
+cette humeur qui de temps à autre trouve son moment
+près de tout homme quel qu'il soit<a id="footnotetag29" name="footnotetag29"></a><a href="#footnote29"><sup>29</sup></a>. Ce chagrin ne vous
+laisse ni manger, ni parler, ni dormir; et s'il agissait
+autant sur votre figure qu'il a déjà altéré votre manière
+d'être, je ne vous reconnaîtrais plus, Brutus. Mon cher
+époux, faites-moi connaître la cause de votre chagrin.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote29" name="footnote29"></a><b>Note 29:</b><a href="#footnotetag29"> (retour) </a> Voltaire traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Et je pris ce moment pour un moment d'humeur</p>
+<p>Que souvent les maris font sentir à leur femmes.</p>
+ </div> </div>
+
+<p>Et une note placée au bas de la page paraît destinée à faire remarquer
+comme ridicule le sens qui n'est pas dans l'original.
+Les deux suivants présentent un contre-sens:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Non, je ne puis Brutus, ni vous laisser parler,</p>
+<p>Ni vous laisser manger, ni vous laisser dormir</p>
+ </div> </div></blockquote>
+
+
+
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je ne me porte pas bien; voilà tout.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Brutus est sage, et s'il ne se portait pas bien,
+il emploierait les moyens nécessaires pour recouvrer sa
+santé.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et c'est ce que je fais. Ma bonne Porcia,
+retournez à votre lit.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Brutus est malade! Est-ce donc un régime
+salutaire que de se promener à demi vêtu, et de respirer
+les humides exhalaisons du matin? Quoi! Brutus est
+malade, et il se dérobe au repos bienfaisant de son lit
+pour affronter les malignes influences de la nuit, et l'air
+impur et brumeux qui ne peut qu'aggraver son mal!
+Non, non, cher Brutus; c'est dans votre âme qu'est le
+mal dont vous souffrez; et en vertu de mes droits, de
+mon titre auprès de vous, je dois en être instruite; et à
+deux genoux je vous supplie, au nom de ma beauté
+autrefois vantée, au nom de tous vos serments d'amour,
+et de ce serment solennel qui a réuni nos personnes en
+une seule, de me découvrir, à moi cet autre vous-même,
+à moi votre moitié, ce qui pèse sur votre âme; dites-moi
+aussi quels étaient ceux qui sont venus vous trouver
+cette nuit? car il est entré ici six ou sept hommes qui
+cachaient leurs visages à l'obscurité même.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne vous mettez pas ainsi à genoux, ma
+bonne Porcia.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Je n'en aurais pas besoin si vous étiez mon
+bon Brutus. Dites-moi, Brutus, est-il fait pour nous
+cette exception aux liens de mariage, que je ne participe
+point aux secrets qui vous appartiennent? ne
+suis-je une autre vous-même que jusqu'à un certain
+point, et avec de certaines réserves? pour vous tenir
+compagnie à table, faire la douceur de votre couche, et
+vous adresser quelquefois la parole? N'occupé-je donc
+que les avenues de votre affection? Ah! si je n'ai rien
+de plus, Porcia est la concubine<a id="footnotetag30" name="footnotetag30"></a><a href="#footnote30"><sup>30</sup></a> de Brutus, et non pas
+sa femme.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote30" name="footnote30"></a><b>Note 30:</b><a href="#footnotetag30"> (retour) </a> <i>Harlot.</i> Voltaire, avec une étrange légèreté, fait ici une note
+pour nous apprendre que le mot de l'original est <i>whore</i>; le sens
+de ce mot serait plus grossier encore que celui de <i>harlot</i>.</blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous êtes ma femme fidèle et honorée, aussi
+précieuse pour moi que les gouttes rougeâtres qui arrivent
+à mon triste coeur.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Si cela était vrai, je saurais déjà ce secret. Je
+suis une femme, j'en conviens, mais une femme que le
+grand Brutus a prise pour épouse. Je suis une femme,
+j'en conviens, mais une femme de bon renom, la fille de
+Caton. Pensez-vous que je ne sois pas plus forte que mon
+sexe, fille d'un tel père et femme d'un tel époux? Dites-moi
+ce que vous méditez, je ne le révélerai point. J'ai
+voulu fortement éprouver ma constance; je me suis fait
+une blessure ici à la cuisse: capable de soutenir ceci
+avec patience, pourrais-je ne pas l'être de porter les
+secrets de mon mari?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O vous, dieux, rendez-moi digne de cette
+noble épouse. <span class="stage2">(<i>On frappe derrière le théâtre.</i>)</span> Écoutez,
+écoutez, on frappe.&mdash;Porcia, rentre un moment, et bientôt
+ton sein va partager tous les secrets de mon coeur;
+je te développerai tous mes engagements et tout ce qui
+est écrit sur mon triste front<a id="footnotetag31" name="footnotetag31"></a><a href="#footnote31"><sup>31</sup></a>. Retire-toi promptement.
+<span class="stage2">(<i>Porcia sort.</i>)</span>&mdash;Lucius, qui est-ce qui frappe?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote31" name="footnote31"></a><b>Note 31:</b><a href="#footnotetag31"> (retour) </a> <i>All the charactery of my sad brows.</i> Voltaire traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Va, mes sourcils froncés prennent un air plus doux.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Il y a là un homme malade qui voudrait
+vous entretenir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est Caïus Ligarius, dont Métellus nous a
+parlé. Lucius, éloigne-toi.&mdash;Caïus Ligarius, comment
+êtes-vous?</p>
+
+<p>LIGARIUS.&mdash;Recevez le bonjour que vous adresse une
+voix bien faible.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oh! quel temps avez-vous choisi, brave
+Caïus, pour garder votre bonnet de nuit? Que je voudrais
+que vous ne fussiez pas malade!</p>
+
+<p>LIGARIUS.&mdash;Je ne suis plus malade, si Brutus a en main
+quelque exploit digne d'être marqué du nom de l'honneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;J'aurais en main un exploit de ce genre, Ligarius,
+si pour l'entendre vous aviez l'oreille de la santé.</p>
+
+<p>LIGARIUS.&mdash;Par tous les dieux devant qui se prosternent
+les Romains, je chasse loin de moi mon infirmité.
+Âme de Rome, fruit généreux des reins d'un père respecté,
+comme un exorciste tu as conjuré l'esprit de
+maladie. Ordonne-moi d'aller en avant, et mes efforts
+tenteront des choses impossibles; que dis-je! ils en
+viendront à bout.&mdash;Que faut-il faire?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Une oeuvre par laquelle des hommes malades
+retrouveront la santé.</p>
+
+<p>LIGARIUS.&mdash;Mais n'est-il pas quelques hommes en santé
+que nous devons rendre malades?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'est aussi ce qu'il faudra. Ce que c'est, cher
+Caïus, je te l'expliquerai en nous rendant ensemble au
+lieu où la chose doit se faire.</p>
+
+<p>LIGARIUS.&mdash;Que votre pied m'indique la route, et d'un
+coeur animé d'une flamme nouvelle, je vous suivrai sans
+savoir à quelle entreprise: il suffit que Brutus me guide.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Suis-moi donc.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une pièce du palais de César.&mdash;Tonnerre
+et éclairs.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CÉSAR <i>en robe de chambre</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ni le ciel ni la terre n'ont été en paix cette
+nuit. Trois fois Calphurnia dans son sommeil s'est
+écriée: «Au secours! oh! ils assassinent César!»&mdash;Y a-t-il
+là quelqu'un?</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Mon seigneur?</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Va, commande aux prêtres d'offrir à l'instant
+un sacrifice, et reviens m'apprendre quel succès ils en
+augurent.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;J'y vais, mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Calphurnia.)</p>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;Que prétendez-vous, César? Penseriez-vous
+à sortir? vous ne sortirez point aujourd'hui de chez
+vous.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;César sortira. Les choses qui m'ont menacé
+ne m'ont jamais regardé que de dos: dès qu'elles apercevront
+le visage de César, elles s'évanouiront.</p>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;César, jamais je ne me suis arrêtée aux
+présages; mais aujourd'hui ils m'épouvantent. Sans
+parler de tout ce que nous avons entendu et vu, il y a de
+l'autre côté un homme qui raconte d'horribles phénomènes
+vus par les gardes. Une lionne a fait ses petits au
+milieu des rues; la bouche des sépulcres s'est ouverte
+et a laissé échapper leurs morts; de terribles guerriers
+de feu combattaient sur les nuages, en lignes, en escadrons,
+et avec toute la régularité de la guerre; il en
+pleuvait du sang sur le Capitole; le choc de la bataille
+retentissait dans les airs; on entendait les hennissements
+des coursiers et les gémissements des mourants,
+et des spectres ont poussé le long des rues des cris aigus
+et lamentables! O César, ces présages sont inouïs, et je
+les redoute.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que peut-on éviter de ce qui est décrété par
+les puissants dieux? César sortira, car ces présages
+s'adressent au monde entier autant qu'à César.</p>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;Quand il meurt des mendiants, on ne
+voit pas des comètes; mais les cieux mêmes signalent
+par leurs feux la mort des princes.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Les lâches meurent plusieurs fois avant leur
+mort, le brave ne goûte jamais la mort qu'une fois. De
+tous les prodiges dont j'aie encore ouï parler, le plus
+étrange pour moi, c'est que les hommes puissent sentir
+la crainte, voyant que la mort, fin nécessaire, arrivera
+à l'heure où elle doit arriver. <span class="stage2">(<i>Rentre le serviteur.</i>)</span>&mdash;Que
+disent les augures?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Ils voudraient que vous ne sortissiez
+pas aujourd'hui: en retirant les entrailles d'une des victimes,
+ils n'ont pu retrouver le coeur de l'animal.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Les dieux ont voulu faire honte à la lâcheté.
+César serait un animal sans coeur si la peur le retenait
+aujourd'hui dans sa maison: non, César n'y restera
+pas. Le danger sait très-bien que César est plus dangereux
+que lui: nous sommes deux lions mis bas le
+même jour, mais je suis l'aîné et le plus terrible, et
+César sortira.</p>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;Hélas! mon seigneur, vous consumez
+toute votre sagesse en confiance. Ne sortez point aujourd'hui:
+donnez ma crainte et non la vôtre pour le motif
+qui vous retiendra ici. Nous enverrons Marc-Antoine
+au sénat: il dira que vous ne vous portez pas bien
+aujourd'hui; me voici à genoux devant vous, pour l'obtenir.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Marc-Antoine dira que je ne me porte pas
+bien; et pour complaire à ton caprice, je resterai. (<i>Entre
+Décius.</i>) Voici Décius Brutus; il le leur dira.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Salut à César! Bonjour, digne César! Je
+viens vous chercher pour aller au sénat.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Et vous êtes venu fort à propos, Décius, pour
+porter mes salutations aux sénateurs, et leur dire que je
+ne veux pas aller aujourd'hui au sénat. Que je ne le
+puis, serait faux; que je ne l'ose, plus faux encore<a id="footnotetag32" name="footnotetag32"></a><a href="#footnote32"><sup>32</sup></a>.
+Je ne veux pas y aller aujourd'hui: dites-le leur ainsi,
+Décius.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote32" name="footnote32"></a><b>Note 32:</b><a href="#footnotetag32"> (retour) </a> Voltaire fait de cette phrase un aparté, ce qui n'est pas dans
+l'original.</blockquote>
+
+<p>CALPHURNIA.&mdash;Dites qu'il est malade.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;César leur fera-t-il porter un mensonge?
+Ai-je étendu si loin mon bras et mes conquêtes, pour
+craindre de dire la vérité à quelques barbes grises?&mdash;Décius,
+allez leur dire que César ne veut pas y aller.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Très-puissant César, faites-moi connaître
+quelques-unes de vos raisons, de peur qu'on ne me rie
+au nez quand je leur rendrai ce discours.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;La raison est dans ma volonté: je n'y veux
+pas aller; c'en est assez pour satisfaire le sénat. Mais,
+pour votre satisfaction particulière et parce que je vous
+aime, je vous dirai que c'est Calphurnia que voilà, ma
+femme, qui me retient ici. Elle a rêvé cette nuit qu'elle
+voyait ma statue, semblable à une fontaine, verser du
+sang tout pur par cent tuyaux. Plusieurs Romains
+vigoureux venaient en souriant baigner leurs mains
+dans ce sang. Elle prend tout cela pour des avis et des
+présages de maux imminents; et, à genoux, elle m'a
+conjuré de demeurer aujourd'hui chez moi.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Ce songe est interprété à contre-sens: c'est
+une vision heureuse et favorable. Votre statue jetant par
+un grand nombre de tuyaux du sang dans lequel tant
+de Romains se baignent en souriant signifie que l'illustre
+Rome va recevoir de vous un sang qui la ranimera,
+et que, parmi les hommes magnanimes, il y aura
+empressement à en être teint, à en obtenir quelque
+marque, quelque empreinte sacrée qui les fasse reconnaître<a id="footnotetag33" name="footnotetag33"></a><a href="#footnote33"><sup>33</sup></a>;
+et voilà ce que signifie le songe de Calphurnia.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote33" name="footnote33"></a><b>Note 33:</b><a href="#footnotetag33"> (retour) </a><p>Voltaire paraît n'avoir pas remarqué le sens caché de ces
+paroles qui font évidemment allusion au projet de meurtre. Il
+traduit ainsi:</p>
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p class="i10"> Par vous Rome vivifiée</p>
+<p>Reçoit un nouveau sang et de nouveaux destins.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous en avez ainsi très-bien expliqué le sens.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Vous le verrez quand vous aurez entendu ce
+que j'ai à vous dire. Sachez maintenant que le sénat a
+résolu de décerner aujourd'hui une couronne au puissant
+César: si vous envoyez dire que vous ne voulez pas
+vous y rendre, les esprits peuvent changer. D'ailleurs il
+s'en pourrait faire quelques plaisanteries, et l'on traduirait
+ainsi votre message: «Que le sénat se sépare; ce
+sera pour une autre fois, quand la femme de César aura
+fait de meilleurs rêves.» Si César se cache, ne se diront-ils
+pas à l'oreille: «Voyez, César a peur?» Pardonnez-moi,
+César; c'est mon tendre, mon bien tendre zèle
+pour votre fortune, qui me commande de vous parler
+ainsi; et la raison est ici dans l'intérêt de mon affection.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Que vos terreurs semblent absurdes maintenant,
+Calphurnia! J'ai honte d'y avoir cédé. Qu'on me
+donne ma robe; je veux aller au sénat. <span class="stage2">(<i>Entrent Publius,
+Brutus, Ligarius, Métellus, Casca, Trébonius et Cinna.</i>)</span>&mdash;Et
+voyez, Publius vient ici me chercher.</p>
+
+<p>PUBLIUS.&mdash;Bonjour, César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Soyez le bienvenu, Publius. Quoi! Brutus
+aussi sorti de si bonne heure! Bonjour, Casca. Caïus
+Ligarius, jamais César ne fut autant votre ennemi que
+cette fièvre qui vous a ainsi maigri.&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;César, huit heures sont sonnées.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je vous rends grâce de votre complaisance et
+de vos soins. <span class="stage2">(<i>Entre Antoine.</i>)</span> Voyez Antoine. Lui qui se
+divertit tant que la nuit dure, il n'en est pas moins levé.
+Bonjour, Antoine.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bonjour à l'illustre César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Dites-leur là-dedans de tout préparer.&mdash;Je
+mérite des reproches, pour me faire ainsi attendre.&mdash;Voilà
+maintenant Cinna qui arrive; voilà Métellus. Ha!
+Trébonius, j'ai besoin de causer une heure avec vous:
+souvenez-vous de venir ici aujourd'hui. Tenez-vous près
+de moi, de peur que je ne vous oublie.</p>
+
+<p>TRÉBONIUS.&mdash;Je le ferai, César. <span class="stage2">(<i>A part.</i>)</span> Et je serai si
+près, que vos meilleurs amis souhaiteront que j'en eusse
+été plus loin.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Entrez, mes bons amis, et prenez une coupe
+de vin avec moi<a id="footnotetag34" name="footnotetag34"></a><a href="#footnote34"><sup>34</sup></a>; puis nous nous en irons tout à l'heure
+ensemble comme des amis.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote34" name="footnote34"></a><b>Note 34:</b><a href="#footnotetag34"> (retour) </a> <i>Taste some wine with me.</i> Voltaire a traduit: <i>Buvons bouteille
+ensemble</i>, et met en note: <i>Toujours la plus grande fidélité dans la
+traduction.</i></blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les apparences trompent souvent, ô César,
+et le coeur de Brutus se serre lorsqu'il y réfléchit.</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une rue près du Capitole.</p>
+
+<p class="stage1">ARTÉMIDORE <i>entre, lisant un papier</i>.</p>
+
+<p>ARTÉMIDORE.&mdash;«César, défie-toi de Brutus; prends
+garde à Cassius; n'approche point de Casca; aie l'oeil
+sur Cinna; ne te fie point à Trébonius; observe bien
+Métellus Cimber. Décius Brutus ne t'aime point; tu as
+offensé Caïus Ligarius. Tous ces hommes sont animés
+d'un même esprit contre César. Si tu n'es pas immortel,
+prends garde à toi, la sécurité laisse le champ libre à la
+conspiration. Que les puissants dieux te défendent!</p>
+
+<p class="stage1">«Ton ami ARTÉMIDORE.»</p>
+
+<p>Je veux attendre ici que César passe; alors je lui présenterai
+ceci comme une supplique. Mon coeur déplore
+que la vertu ne puisse vivre hors de la portée des dents
+de l'envie. Si tu lis cette note, ô César, tu peux vivre;
+sinon, les destins conspirent avec les traîtres.</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une autre partie de la même rue, devant la
+maison de Brutus.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> PORCIA ET LUCIUS.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Je t'en prie, mon garçon, cours au sénat. Ne
+t'arrête point à me répondre, mais pars sur-le-champ.
+Pourquoi restes-tu là?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Pour savoir quel est mon message, madame.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Je voudrais que tu fusses déjà arrivé au
+sénat, et revenu avant que j'eusse pu te dire ce que tu
+as à faire.&mdash;O constance! tiens-toi ferme à mes côtés;
+place une énorme montagne entre mon coeur et ma
+langue: j'ai l'âme d'un homme, mais je n'ai que la force
+d'une femme. Qu'il est difficile aux femmes de se soumettre
+à la prudence!&mdash;Quoi! te voilà encore!</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Que faut-il que je fasse, madame? Courir au
+Capitole, et pas autre chose? Puis revenir auprès de
+vous, et pas autre chose?</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Oui, mon garçon, viens me redire si ton
+maître a l'air bien portant, car il est sorti malade; et
+remarque bien ce que fait César, quels sont les suppliants
+qui se pressent autour de lui.&mdash;Écoute, mon garçon!...
+quel bruit est-ce là?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Je n'entends rien, madame.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Je t'en prie, écoute bien. J'ai entendu un
+bruit tumultueux, comme de gens qui se battent; le
+vent l'apporte du Capitole.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;En vérité, madame, je n'entends rien.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le devin.)</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Approche, mon ami: de quel côté viens-tu?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;De ma maison, ma bonne dame.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Quelle heure est-il?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Environ la neuvième heure, madame.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;César est-il déjà rendu au Capitole?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Madame, pas encore. Je vais prendre ma
+place pour le voir, quand il passera pour s'y rendre.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Tu as quelque supplique à présenter à César,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;J'en ai une, madame. S'il plaît à César de
+vouloir assez de bien à César pour m'écouter, je le conjurerai
+de se traiter lui-même en ami.</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Quoi! as-tu appris qu'on voulût lui faire
+quelque mal?</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Aucun dont j'aie la certitude, beaucoup
+dont je crains la possibilité. Bonjour, madame. La rue
+est étroite ici. Cette foule de sénateurs, de préteurs, de
+suppliants de la classe commune, qui se presse sur les
+pas de César, pourrait s'amasser au point qu'un homme
+faible comme moi en serait presque étouffé. Je veux
+gagner un endroit moins obstrué, et là parler au grand
+César au moment de son passage.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PORCIA.&mdash;Il faut que je rentre. Oh que je souffre!
+quelle faible chose que le coeur d'une femme! O Brutus,
+que les dieux te secondent dans ton entreprise!&mdash;Sûrement
+ce garçon m'aura entendue!&mdash;Brutus demande une
+faveur que César n'accordera pas.&mdash;Oh! je me sens
+défaillir. Cours, Lucius; va, parle de moi à mon mari.
+Dis-lui que je suis joyeuse; puis reviens ici et me rapporte
+ce qu'il t'aura dit.</p>
+
+
+<p>FIN DU DEUXIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE TROISIÈME</h3>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Le Capitole.&mdash;Le sénat est assemblé.</p>
+
+<p class="stage1">(Dans la rue qui conduit au Capitole, une foule de peuple dans laquelle se
+trouvent Artémidore et le devin.&mdash;Fanfares.)</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CÉSAR, BRUTUS, CASSIUS, CASCA, DÉCIUS,<br>
+MÉTELLUS, TRÉBONIUS, CINNA, ANTOINE, LEPIDUS,<br>
+POPILIUS, PUBLIUS <i>et plusieurs autres</i>.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Les ides de mars sont arrivées.</p>
+
+<p>LE DEVIN.&mdash;Oui, César, mais non passées.</p>
+
+<p>ARTÉMIDORE.&mdash;Salut à César.&mdash;Lis ce billet.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Trébonius vous demande de parcourir à votre
+loisir son humble requête que voici.</p>
+
+<p>ARTÉMIDORE.&mdash;O César, lisez d'abord la mienne, car
+c'est la mienne dont l'objet touche César de plus près.
+Lisez-la, grand César.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Ce qui n'intéresse que nous sera examiné le
+dernier.</p>
+
+<p>ARTÉMIDORE.&mdash;Ne différez pas, César; lisez la mienne
+à l'instant.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je crois vraiment que cet homme est fou.</p>
+
+<p>PUBLIUS.&mdash;Allons, l'ami, place.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quoi, vous présentez vos pétitions dans les
+rues! Venez au Capitole.</p>
+
+<p>POPILIUS, <span class="stage2"><i>à part à Cassius</i>.</span>&mdash;Je souhaite que votre
+entreprise d'aujourd'hui puisse réussir.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quelle entreprise, Popilius?</p>
+
+<p>POPILIUS.&mdash;Portez-vous bien.</p>
+
+<p class="stage1">(Il s'avance vers César.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Que vous a dit Popilius Léna?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Qu'il souhaitait que notre entreprise d'aujourd'hui
+pût réussir. Je crains que nos projets ne soient
+découverts.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Regardez quel sera son maintien en parlant
+à César. Observez-le.</p>
+
+<p>CASSIUS, <span class="stage2"><i>bas à Casca</i>.</span>&mdash;Casca, soyez prompt; car nous
+craignons d'être prévenus. <span class="stage2">(<i>À Brutus.</i>)</span> Brutus, que
+ferons-nous? Si la chose se sait, Cassius ou César n'en
+reviendra pas<a id="footnotetag35" name="footnotetag35"></a><a href="#footnote35"><sup>35</sup></a>, car je me tuerai.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote35" name="footnote35"></a><b>Note 35:</b><a href="#footnotetag35"> (retour) </a> <i>Cassius or Cæsar never shall turn back.</i> Voltaire traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Cassius ou César tournerait-il le dos?</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Cassius, ne perdez pas courage; Popilius
+Léna ne parle point de notre dessein. Regardez, il sourit,
+et César ne change point de visage.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Trébonius sait prendre son temps. Remarquez-vous,
+Brutus? il tire Marc-Antoine à l'écart.</p>
+
+<p class="stage1">(Sortent Antoine et Trébonius. César et les sénateurs
+prennent leurs siéges.)</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Où est Métellus Cimber? Qu'il s'avance et
+présente en ce moment sa requête à César.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il est prêt: il faut nous serrer autour de lui
+et le seconder.</p>
+
+<p>CINNA, <i>bas</i>.&mdash;Casca, c'est vous qui devez le premier
+lever le bras.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Sommes-nous prêts? Quels sont les abus que
+César et son sénat doivent réformer?</p>
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;Très-noble, très-grand et très-puissant
+César, Métellus apporte devant ton tribunal les
+humbles voeux de son coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se met à genoux.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Je dois te prévenir, Cimber, que ces formes
+rampantes, ces hommages pleins de bassesse, peuvent
+enflammer le sang des hommes vulgaires, et
+changer en vains projets d'enfants les décrets arrêtés
+dans leurs premières résolutions. Mais ne te flatte point
+de cette idée que César porte en lui-même un sang si
+rebelle, qu'il se laisse relâcher de son énergie naturelle
+par ce qui charme les imbéciles, par de douces paroles,
+de basses courbettes, et de viles caresses d'épagneul. Ton
+frère est banni par un décret: si tu t'avises de venir
+pour lui t'incliner, prier, cajoler, je te chasserai de mon
+chemin comme un vilain roquet. Apprends que César ne
+fait point d'injustices, et qu'il ne se laisse point apaiser
+sans motifs<a id="footnotetag36" name="footnotetag36"></a><a href="#footnote36"><sup>36</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote36" name="footnote36"></a><b>Note 36:</b><a href="#footnotetag36"> (retour) </a> Voltaire traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Lorsque César fait tout, il a toujours raison.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;N'est-il point ici quelque voix plus
+recommandable que la mienne, qui, avec des accents
+plus doux à l'oreille du grand César, sollicite le rappel
+de mon frère exilé?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je baise ta main, mais non pas par flatterie,
+César, en te demandant que Publius Cimber obtienne à
+l'instant la liberté de revenir.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Quoi, Brutus!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Pardon, César; César, pardon: Cassius
+s'abaisse jusqu'à tes pieds pour obtenir de toi que
+Publius Cimber soit délivré de son exil.</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Vous pourriez me fléchir si je vous ressemblais;
+si je pouvais prier pour émouvoir, je pourrais
+être ému par des prières. Mais je suis immuable comme
+l'étoile du nord, qui seule dans le firmament demeure
+vraiment fixe et dans sa constante immobilité. Les cieux
+sont peints d'innombrables étincelles: elles sont toutes
+de feu, et chacune d'entre elles resplendit de clarté,
+mais il n'en est qu'une entre toutes qui garde constamment
+sa place. Ce monde est de même, bien peuplé
+d'hommes, et tous ces hommes sont de chair et de
+sang, tous doués d'intelligence; mais dans le nombre
+je n'en connais qu'un qui sache conserver son rang à
+l'abri de toute atteinte, inaccessible à tout mouvement:
+cet homme, c'est moi; je veux en donner une petite
+preuve même en ceci. C'est parce que je suis ferme que
+Cimber a dû être banni; et je demeure ferme en voulant
+qu'il reste banni.</p>
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;O César!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Loin de moi. Veux-tu ébranler l'Olympe?</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Grand César!</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;Brutus n'a-t-il pas fléchi le genou en vain?</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Mon bras parle pour moi!</p>
+
+<p class="stage1">(Casca frappe César au cou. César lui saisit le bras:<br>
+il est alors frappé par plusieurs autres conjurés,<br>
+et enfin par Marcus Brutus.)</p>
+
+<p>CÉSAR.&mdash;<i>Et tu, Brute<a id="footnotetag37" name="footnotetag37"></a><a href="#footnote37"><sup>37</sup></a>?</i>&mdash;Alors tombe, César.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt. Les sénateurs et le peuple se retirent en tumulte.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote37" name="footnote37"></a><b>Note 37:</b><a href="#footnotetag37"> (retour) </a> Suétone rapporte seulement comme un ouï dire, auquel même
+il n'ajoute pas foi, que César dit en grec à Brutus:[Greek: Kai su teknon],
+<i>et toi aussi mon fils</i>. Les historiens ont depuis naturalisé ce mot en
+latin, et en ont fait le <i>et tu, Brute</i>, mot devenu si populaire, que
+Shakspeare n'imagina pas probablement qu'il fût permis de le
+faire passer dans une autre langue. Il est assez singulier que
+Voltaire n'ait pas fait mention de cette bizarrerie.</blockquote>
+
+<p>CINNA.&mdash;Liberté! délivrance! La tyrannie est morte.
+Courez, allez le proclamer, le crier dans toutes les
+rues.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quelques-uns de vous aux tribunes. Allez et
+criez: Liberté! délivrance! affranchissement!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Peuple et sénateurs, ne vous effrayez point,
+ne fuyez point, restez à vos places: la dette de l'ambition
+est acquittée.</p>
+
+<p>CASCA.&mdash;Allez à la tribune, Brutus.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Et Cassius aussi.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Où est Publius?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Le voici, tout consterné de ce soulèvement.</p>
+
+<p>MÉTELLUS CIMBER.&mdash;Demeurons fermes tous ensemble,
+de crainte que quelques amis de César n'essayent....</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne parle point de demeurer.&mdash;Publius, point
+d'abattement; on n'a le dessein de vous faire aucun
+mal, ni à aucun autre Romain. Annoncez-le à tous,
+Publius.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Et quittez-nous, Publius, de peur que ce
+peuple, en fondant sur nous, ne mette votre vieillesse en
+danger.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, éloignez-vous, et que nul homme n'ait
+à supporter les suites de cette action, que nous qui l'avons
+faite<a id="footnotetag38" name="footnotetag38"></a><a href="#footnote38"><sup>38</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote38" name="footnote38"></a><b>Note 38:</b><a href="#footnotetag38"> (retour) </a> Voltaire a traduit:
+
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p>Allez, qu'aucun Romain ne prenne ici l'audace</p>
+<p>De soutenir ce meurtre, et de parler pour nous;</p>
+<p>C'est un droit qui n'est dû qu'aux seuls vengeurs de Rome.</p>
+ </div> </div>
+</blockquote>
+
+
+<p class="stage1">(Rentre Trébonius.)</p>
+
+<p>CASSIUS&mdash;Où est Antoine?</p>
+
+<p>TRÉBONIUS&mdash;Dans sa maison, où il s'est enfui d'épouvante.
+Hommes, femmes, enfants, les regards pleins de
+terreur, crient et courent comme si nous étions au jour
+du jugement.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Destins, nous connaîtrons vos volontés. Que
+nous devons mourir, nous le savons. Ce n'est que de l'époque
+et du soin d'en retarder le jour que s'inquiétent
+les hommes.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Véritablement, celui qui retranche vingt années
+de la vie, retranche vingt années de crainte de la
+mort.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Cela convenu, la mort est un bienfait; et nous
+nous sommes montrés les amis de César en abrégeant le
+temps qu'il avait à la craindre. Baissez-vous, Romains,
+baissez-vous; baignons nos bras dans le sang de César, et
+que nos épées en soient enduites. Marchons ensuite
+jusqu'à la place publique, et brandissant nos glaives
+rougis au-dessus de nos têtes, crions tous: Paix! délivrance!
+liberté!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Baissons-nous donc et qu'ils en soient trempés....&mdash;Combien
+de siècles futurs verront représenter la
+noble scène que nous donnons ici, dans des empires à
+naître et dans des langages encore inconnus!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Combien de fois verra-t-on couler, par manière
+de jeu, le sang de ce César que voilà étendu sur la
+base de la statue de Pompée, de pair avec la poussière!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Et chaque fois que cela se verra, on dira de
+notre association: Ce sont là les hommes qui donnèrent
+à leur pays la liberté.</p>
+
+<p>DÉCIUS.&mdash;Eh bien! sortirons-nous?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Oui, marchons tous, Brutus nous conduira;
+et, attachés à ses pas, les coeurs les plus intrépides et les
+plus vertueux de Rome vont honorer sa marche.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un serviteur.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Un moment, qui vient à nous? un ami
+d'Antoine.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Brutus, mon maître m'a recommandé
+de fléchir ainsi le genou; ainsi Marc-Antoine m'a enjoint
+de me jeter à vos pieds, et il m'a ordonné, lorsque
+je me serais prosterné, de vous parler en ces mots:
+«Brutus est noble, sage, vaillant et vertueux; César fut
+puissant, intrépide, illustre et capable d'affection. Dis que
+j'ai aimé Brutus et que je l'honore; dis que je craignais
+César, l'honorais, et l'aimais. Si Brutus veut permettre
+qu'Antoine vienne à lui sans avoir rien à craindre, s'il
+veut lui expliquer comment César a mérité d'être frappé
+de mort, Marc-Antoine n'aimera pas César mort autant
+que Brutus vivant! mais il suivra avec une entière fidélité
+la fortune et les intérêts du noble Brutus à travers les
+hasards de cette situation encore inusitée.» Ainsi parle
+Antoine mon maître.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ton maître est un sage et brave Romain;
+jamais je n'en jugeai d'une manière moins favorable.
+Dis-lui que, s'il lui plaît de venir en ce lieu, il sera satisfait,
+et que, sur mon honneur, il en sortira sans nul outrage.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Je vais le chercher à l'instant.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je sais que nous l'aurons aisément pour
+ami.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je désire qu'il en soit ainsi: cependant j'ai
+en pensée qu'il faut le redouter beaucoup, et toujours
+mes pressentiments sinistres vont droit à l'événement.</p>
+
+<p class="stage1">(Rentre Antoine.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Voilà Antoine qui s'avance. Soyez le bienvenu,
+Marc-Antoine.</p>
+
+<p>MARC-ANTOINE.&mdash;O puissant César, es-tu donc tombé si
+bas? tes conquêtes, toutes tes gloires, tes triomphes, les
+dépouilles que tu as remportées sont-ils donc resserrés
+dans ce court espace? Adieu!&mdash;Patriciens, j'ignore vos
+intentions: j'ignore quel autre que César doit voir couler
+son sang, quel autre est devenu trop puissant. Si c'est
+moi, il n'est point pour ma mort d'heure aussi convenable
+que l'heure de la mort de César, ni d'arme aussi
+digne de moitié que ces épées que vous tenez, illustrées
+par le plus noble sang de cet univers. Je vous en conjure,
+si vous me voulez du mal, maintenant, tandis que
+vos mains rougies fument encore de la vapeur du sang,
+satisfaites votre désir. J'aurais mille ans à vivre, que
+jamais je ne me trouverais si disposé à mourir. Aucun
+lieu, aucun genre de mort, ne me plairont jamais comme
+de mourir ici près de César et par vos coups, vous, l'élite
+des grandes âmes de cet âge.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O Antoine, n'implorez point de nous votre
+mort. Nous devons maintenant paraître sanguinaires et
+cruels, ainsi que par l'état de nos mains et par l'action
+que nous venons d'exécuter nous le paraissons à vos
+yeux: mais vous ne voyez que nos mains et cette oeuvre
+sanglante qu'elles ont accomplie: nos coeurs, vous ne
+les voyez pas; ils sont pitoyables, et c'est la pitié pour
+l'injure publique faite à Rome (car la flamme chasse une
+autre flamme, et de même la pitié une autre pitié) qui a
+ainsi agi contre César. Mais pour vous, Marc-Antoine,
+nos épées n'ont qu'une pointe de plomb, et nos bras, nos
+coeurs, frères en énergique colère, vous reçoivent avec
+toute la bienveillance de l'affection, avec estime, avec
+égard.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Votre voix aura autant d'influence que celle
+d'aucun autre dans la distribution des nouvelles dignités.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Seulement, ayez patience jusqu'à ce que nous
+ayons calmé la multitude hors d'elle-même de frayeur;
+et alors nous vous expliquerons par quel motif, moi
+qui aimais César au moment même où je le frappai, je
+me suis conduit ainsi.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je ne doute point de votre sagesse.&mdash;Que
+chacun de vous me donne sa main sanglante. D'abord,
+Marcus Brutus, je veux secouer la vôtre. Puis je prends
+votre main, Caïus Cassius; maintenant la vôtre, Décius
+Brutus! et la vôtre, Métellus; et la vôtre, Cinna; et la
+vôtre, mon brave Casca; la vôtre enfin, bon Trébonius,
+nommé le dernier, mais non pas le moindre dans mon
+amitié.&mdash;Tous tous, patriciens.... Hélas! que dirai-je? Ma
+réputation repose maintenant sur un terrain si glissant,
+que vous devez concevoir de moi l'une de ces mauvaises
+pensées, ou que je suis un lâche, ou que je suis un flatteur.&mdash;Que
+je t'aimai, César, oh! c'est la vérité! Si ton
+âme nous contemple maintenant, ne te sera-ce pas une
+douleur plus sensible que ta mort, de voir ton Antoine
+faisant sa paix avec tes ennemis, et secouant leur main
+sanglante, ô grand homme! en présence de ton cadavre?
+Si j'avais autant d'yeux que tu as de blessures, et qu'ils
+versassent des larmes aussi abondantes que les ruisseaux
+qu'elles versent de ton sang, cela me siérait bien mieux
+que de m'unir par des conventions d'amitié avec tes ennemis.&mdash;Pardonne-moi,
+Jules.&mdash;Ici tu fus environné,
+cerf courageux; ici tu es tombé: et ici se sont arrêtés les
+chasseurs portant les marques de ton massacre, et baignés
+dans le fleuve cramoisi de ton sang! O monde, tu
+étais la forêt de ce cerf; et véritablement, ô monde, il
+était ton centre<a id="footnotetag39" name="footnotetag39"></a><a href="#footnote39"><sup>39</sup></a>.&mdash;Maintenant te voilà étendu comme le
+cerf frappé par plusieurs princes.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote39" name="footnote39"></a><b>Note 39:</b><a href="#footnotetag39"> (retour) </a>
+<div class="poem"> <div class="stanza">
+<p><i>O world, thou wast the forest to this hart</i></p>
+<p><i>And this, indeed, O world, the heart of thee</i>.</p>
+ </div> </div>
+
+<p><i>Hart</i>, cerf, et <i>heart</i>, coeur, se prononcent de la même manière:
+ainsi la phrase d'Antoine signifiera également, il était <i>ton coeur</i>
+ou <i>ton centre</i>, et il était <i>ton cerf</i>.</p></blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Marc-Antoine!...</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Pardonnez-moi, Cassius; les ennemis de
+César en diront autant. C'est donc de la part d'un ami
+une bien froide modération.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je ne vous blâme point de louer ainsi César.
+Mais quel traité prétendez-vous faire avec nous? Voulez-vous
+être inscrit au nombre de nos amis, ou bien poursuivrons-nous
+sans compter sur vous?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous le savez, j'ai pris vos mains; mais il
+est vrai, j'ai été distrait de mon objet en baissant les
+yeux sur César. Je suis de vos amis à tous, et tous je
+vous aime, dans l'espérance que vous me donnerez des
+raisons qui me feront comprendre comment et en quoi
+César était dangereux.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;S'il en était autrement, ce serait un atroce
+spectacle. Les explications que nous avons à vous donner
+abondent tellement en considérations légitimes que
+fussiez-vous, vous Antoine, le fils de César, vous devriez
+en être satisfait.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;C'est tout ce que je désire; et de plus, je
+voudrais obtenir de vous qu'il me fût permis de présenter
+son corps sur la place du marché, et de parler à la
+tribune, lors de la cérémonie de ses funérailles, comme
+il convient à un ami.</p>
+
+<p>BRUTUS. Vous le pourrez, Marc-Antoine.</p>
+
+<p>CASSIUS. Brutus, un mot. <span class="stage2">(<i>À part</i>.)</span> Vous ne savez pas ce
+que vous accordez là. Ne consentez point qu'Antoine
+parle à ses funérailles: savez-vous à quel point ce qu'il
+dira ne sera pas capable d'émouvoir le peuple?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Permettez.... Je monterai le premier à la tribune:
+j'exposerai les motifs de la mort que nous avons
+donnée à César; tout ce qu'Antoine dira, je déclarerai
+qu'Antoine le dit de notre aveu, par notre permission,
+et que nous consentons qu'on accomplisse pour César
+tous les rites réguliers, toutes les cérémonies légales.
+Cela nous sera plutôt avantageux que contraire.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je ne sais ce qui en peut arriver: cela me
+déplaît.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Approchez, Marc-Antoine; disposez du corps
+de César. Dans votre harangue funéraire, vous vous abstiendrez
+de nous blâmer; mais dites de César tout le
+bien qui vous viendra en pensée, et ajoutez que vous le
+faites par notre permission; autrement vous n'aurez
+aucune espèce de part dans ses funérailles.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Soit; je n'en désire pas davantage.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Préparez donc le corps et suivez-nous.</p>
+
+<p class="stage1">(Tous sortent, excepté Antoine.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;O pardonne-moi, masse de terre encore saignante,
+si je parais doux et pacifique avec ces bouchers!
+Tu es le débris du plus grand homme qui ait jamais vécu
+dans la durée des âges. Malheur à la main qui répandit
+ce sang précieux! Je le prédis en ce moment sur tes
+blessures, qui, comme autant de bouches muettes,
+ouvrent leurs lèvres rougies pour me demander la voix
+et les paroles de ma langue. La malédiction va fondre
+sur la tête des hommes; les fureurs intestines, la terrible
+guerre civile vont envahir toutes les parties de l'Italie. Le
+sang, la destruction seront des choses si communes, et
+les objets effroyables deviendront si familiers, que les
+mères ne feront plus que sourire à la vue de leurs enfants
+déchirés des mains de la guerre. Toute pitié sera
+étouffée par l'habitude des actions atroces; et conduisant
+avec elle Até, sortie brûlante de l'enfer, l'ombre de
+César promènera sa vengeance, criant d'une voix puissante
+dans l'intérieur de nos frontières: Carnage<a id="footnotetag40" name="footnotetag40"></a><a href="#footnote40"><sup>40</sup></a>! et
+alors seront lâchés les chiens de la guerre, jusqu'à ce
+qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus
+de la terre avec les exhalaisons des cadavres
+pourris, gémissant après la sépulture. (<i>Entre un serviteur.</i>)
+Vous servez Octave César, n'est-il pas vrai?</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote40" name="footnote40"></a><b>Note 40:</b><a href="#footnotetag40"> (retour) </a> <i>Havock!</i> (dévastation, carnage) était en Angleterre, dans les
+anciens temps, le cri par lequel on ordonnait aux combattants
+de ne faire aucun quartier.</blockquote>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Je le sers, Marc-Antoine.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;César lui a écrit de se rendre à Rome.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Il a reçu les lettres de César. Il est en
+chemin, et il m'a chargé de vous dire de vive voix....
+<span>(<i>Il aperçoit le corps de César.</i>)</span> O César!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ton coeur se gonfle: retire-toi à l'écart et
+pleure. La douleur, je le sens, est contagieuse; et mes
+yeux, en voyant rouler dans les tiens ces marques de
+ton affliction, commencent à se remplir de larmes.&mdash;Ton
+maître vient-il?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Il couche cette nuit à sept lieues de
+Rome.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Retourne sur tes pas en diligence, et dis-lui
+ce qui est arrivé. Il n'y a plus ici qu'une Rome en deuil,
+une Rome dangereuse, et non point une Rome où Octave
+puisse encore trouver la sûreté<a id="footnotetag41" name="footnotetag41"></a><a href="#footnote41"><sup>41</sup></a>. Hâte-toi de partir et de
+lui donner cet avis.&mdash;Non, demeure encore: tu ne partiras
+point que je n'aie porté ce corps sur la place du
+marché. Là, dans ma harangue, je pressentirai les dispositions
+du peuple sur le cruel succès de ces hommes
+de sang, et, selon l'événement, tu rendras compte au
+jeune Octave de l'état des choses.&mdash;Prêtez-moi la main.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent, emportant le corps de César.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote41" name="footnote41"></a><b>Note 41:</b><a href="#footnotetag41"> (retour) </a> <i>No Rome of safety.</i> Shakspeare a eu probablement ici l'intention
+de renouveler le jeu de mots entre <i>Rome</i> et <i>room</i>, déjà employé
+dans la première scène, entre Cassius et Brutus.</blockquote>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Le Forum.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET CASSIUS, <i>et une foule de citoyens</i>.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Nous voulons qu'on nous rende raison
+de ce qui a été fait: rendez-nous-en raison.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Suivez-moi donc et prêtez l'oreille à mon
+discours, amis.&mdash;Vous, Cassius, passez dans la rue voisine
+et partageons le peuple entre nous.&mdash;Ceux qui voudront
+m'entendre parler, qu'ils demeurent ici; que ceux
+qui veulent écouter Cassius aillent avec lui, et il va être
+rendu un compte public des motifs de la mort de César.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Je veux entendre parler Brutus.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Je veux entendre Cassius, afin de
+comparer leurs raisons quand nous les aurons écoutés
+séparément l'un et l'autre.</p>
+
+<p class="stage1">(Cassius sort avec une partie du peuple. Brutus monte<br>
+dans le rostrum.)</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Le noble Brutus est monté;
+silence.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Écoutez patiemment jusqu'à la fin. Romains,
+compatriotes, amis, entendez-moi dans ma cause, et
+faites silence pour que vous puissiez entendre. Croyez-moi
+pour mon honneur, et ayez égard à mon honneur,
+afin que vous puissiez me croire. Jugez-moi dans votre
+sagesse, et faites usage de votre raison afin de pouvoir
+mieux juger. S'il est dans cette assemblée quelque ami
+sincère de César, je lui dis que l'amour de Brutus pour
+César n'était pas moindre que le sien. Si cet ami demande
+pourquoi Brutus s'est élevé contre César, voici
+ma réponse: ce n'est pas que j'aimasse moins César,
+mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux
+voir César vivant et mourir tous esclaves, que de voir
+César mort, et de vivre tous libres? César m'aimait, je
+le pleure; il fut heureux, je m'en réjouis; il était vaillant,
+je l'honore: mais il fut ambitieux, et je l'ai tué.
+Il y a des larmes pour son amitié, du respect pour
+sa vaillance, de la joie pour sa fortune, et la mort
+pour son ambition.&mdash;Quel est ici l'homme assez abject
+pour vouloir être esclave? S'il en est un, qu'il parle, car
+pour lui je l'ai offensé. Quel est ici l'homme assez stupide
+pour ne vouloir pas être un Romain? S'il en est un,
+qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé. Quel est ici
+l'homme assez vil pour ne pas aimer sa patrie? S'il en
+est un, qu'il parle, car pour lui je l'ai offensé.&mdash;Je m'arrête
+pour attendre une réponse.</p>
+
+<p>PLUSIEURS CITOYENS <span class="stage2"><i>parlant à la fois</i>.</span>&mdash;Personne, Brutus,
+personne.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je n'ai donc offensé personne. Je n'ai pas
+fait plus contre César que vous n'avez droit de faire contre
+Brutus. Les motifs de sa mort sont enregistrés au Capitole,
+sans atténuer la gloire qu'il méritait, sans appuyer
+sur ses fautes, pour lesquelles il a subi la mort. <span class="stage2">(<i>Entrent
+Antoine et plusieurs autres conduisant le corps de César.</i>)</span>&mdash;Voici
+son corps qui s'avance accompagné de signes
+de deuil par les soins de Marc-Antoine, qui, sans avoir
+participé à sa mort, recueillera les fruits de son trépas,
+une place dans la république. Et qui de vous n'en recueillera
+pas une? Voici ce que j'ai à vous dire en vous
+quittant: Ainsi que j'ai tué mon meilleur ami pour le
+bien de Rome, de même je garde ce poignard pour moi
+dès que ma patrie jugera ma mort nécessaire.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Vivez, Brutus, vivez, vivez!</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Reconduisons-le en triomphe jusque
+dans sa maison.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Élevons-lui une statue parmi ses
+ancêtres.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Qu'il soit fait César.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Les meilleures qualités de César
+seront couronnées dans Brutus.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Il faut le conduire à sa maison avec
+de bruyantes acclamations.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mes concitoyens!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Paix, silence; Brutus parle.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Holà, silence.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Bons concitoyens, laissez-moi me retirer
+seul, et, pour l'amour de moi, demeurez ici avec Antoine.
+Accueillez le corps de César, et accueillez aussi sa harangue
+à la gloire de César.&mdash;C'est notre permission qui
+autorise Marc-Antoine à la faire. Je vous conjure, que
+personne ne sorte d'ici que moi seul, jusqu'à ce qu'Antoine
+ait parlé.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Holà, restez; écoutons Marc-Antoine.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Qu'il monte dans la tribune, nous
+l'écouterons. Noble Antoine, montez.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je suis reconnaissant de ce que vous m'accordez
+pour l'amour de Brutus.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Que dit-il de Brutus?</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Il dit qu'il est reconnaissant envers
+nous tous de ce que nous lui accordons pour l'amour
+de Brutus.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Il ferait bien de ne pas parler mal
+de Brutus.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Ce César était un tyran.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Oui, cela est certain: nous sommes
+bien heureux que Rome en soit délivrée.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Paix: écoutons ce qu'Antoine pourra
+dire.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Généreux Romains....</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Silence! holà! écoutons-le.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Amis, Romains, compatriotes, prêtez-moi
+l'oreille.&mdash;Je viens pour inhumer César, non pour le
+louer. Le mal que font les hommes vit après eux; le
+bien est souvent enterré avec leurs os. Qu'il en soit
+ainsi de César.&mdash;Le noble Brutus vous a dit que César
+était ambitieux: s'il l'était, ce fut une faute grave, et César
+en a été gravement puni.&mdash;Ici par la permission de Brutus
+et des autres (car Brutus est un homme honorable: ils le
+sont tous, tous des hommes honorables), je viens pour
+parler aux funérailles de César. Il était mon ami, il fut
+fidèle et juste envers moi; mais Brutus dit qu'il était ambitieux,
+et Brutus est un homme honorable.&mdash;Il a ramené
+dans Rome une foule de captifs dont les rançons
+ont rempli les coffres publics: César en ceci parut-il
+ambitieux? Lorsque les pauvres ont gémi, César a pleuré:
+l'ambition devrait être formée d'une matière plus dure.&mdash;Cependant
+Brutus dit qu'il était ambitieux, et Brutus
+est un homme honorable.&mdash;Vous avez tous vu qu'aux
+Lupercales, trois fois je lui présentai une couronne de
+roi, et que trois fois il la refusa. Était-ce là de l'ambition?&mdash;Cependant
+Brutus dit qu'il était ambitieux, et
+sûrement Brutus est un homme honorable. Je ne parle
+point pour contredire ce que Brutus a dit, mais je suis
+ici pour dire ce que je sais.&mdash;Vous l'aimiez tous autrefois,
+et ce ne fut pas sans cause: quelle cause vous empêche
+donc de pleurer sur lui? O discernement, tu as fui
+chez les brutes grossières, et les hommes ont perdu leur
+raison!&mdash;Soyez indulgents pour moi; mon coeur est dans
+ce cercueil avec César: il faut que je m'arrête jusqu'à
+ce qu'il me soit revenu.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Il y a, ce me semble, beaucoup de
+raison dans ce qu'il dit.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Si tu examines sensément cette affaire,
+César a essuyé une grande injustice.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Serait-il vrai, compagnons? Je
+crains qu'il n'en vienne à sa place un plus mauvais que lui.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Avez-vous remarqué ces mots:
+«Il ne voulut pas prendre la couronne?» Donc il est
+certain qu'il n'était pas ambitieux.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Si cela est prouvé, il en coûtera
+cher à quelques-uns.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Pauvre homme! ses yeux sont
+rouges comme le feu à force de pleurer.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Il n'est pas dans Rome un homme
+d'un plus grand coeur qu'Antoine.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Attention maintenant, il recommence
+à parler.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Hier encore la parole de César aurait pu
+résister à l'Univers: aujourd'hui le voilà étendu, et parmi
+les plus misérables, il n'en est pas un qui croie avoir à
+lui rendre quelque respect! O citoyens, si j'avais envie
+d'exciter vos coeurs et vos esprits à la révolte et à la fureur,
+je pourrais faire tort à Brutus, faire tort à Cassius,
+qui, vous le savez tous, sont des hommes honorables. Je
+ne veux pas leur faire tort: j'aime mieux faire tort au
+mort, à moi-même, et à vous aussi, que de faire tort à
+des hommes si honorables.&mdash;Mais voici un parchemin
+scellé du sceau de César; je l'ai trouvé dans son cabinet.
+Si le peuple entendait seulement ce testament, que,
+pardonnez-le-moi, je n'ai pas dessein de vous lire, tous
+courraient baiser les blessures du corps de César, et
+tremper leurs mouchoirs dans son sang sacré; oui, je
+vous le dis, tous solliciteraient en souvenir de lui un de
+ses cheveux qu'à leur mort ils mentionneraient dans
+leurs testaments, le léguant à leur postérité comme un
+précieux héritage.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Nous voulons entendre le testament:
+lisez-le, Marc-Antoine.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Le testament! le testament! nous voulons
+entendre le testament de César.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Modérez-vous, mes bons amis; je ne dois
+pas le lire. Il n'est pas à propos que vous sachiez combien
+César vous aimait. Vous n'êtes pas de bois, vous
+n'êtes pas de pierre, vous êtes des hommes; et puisque
+vous êtes des hommes, si vous entendiez le testament de
+César, il vous rendrait frénétiques. Il est bon que vous
+ne sachiez pas que vous êtes ses héritiers; car si vous le
+saviez, oh! qu'en arriverait-il?</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Lisez le testament; nous voulons
+l'entendre, Antoine. Vous nous lirez le testament, le testament
+de César.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Voulez-vous avoir de la patience? voulez-vous
+différer quelque temps?&mdash;Je me suis laissé entraîner
+trop loin en parlant du testament. Je crains de faire tort
+à ces hommes honorables dont les poignards ont massacré
+César; je le crains.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Ce furent des traîtres. Eux, des
+hommes honorables!</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Le testament! les dispositions de César!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Ce sont des scélérats, des assassins.&mdash;Le
+testament! le testament!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Vous voulez donc me contraindre à lire le
+testament? Puisqu'il en est ainsi, formez un cercle autour
+du corps de César, et laissez-moi vous montrer celui
+qui fit le testament.&mdash;Descendrai-je? y consentez-vous?</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Venez, venez.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Descendez.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Nous y consentons.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine descend de la tribune.)</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Formons un cercle, mettons-nous
+autour de lui.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Écartez-vous du cercueil, écartez-vous
+du corps.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Place pour Antoine, le noble Antoine.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ne vous jetez pas ainsi sur moi, tenez-vous
+éloignés.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;En arrière, place, reculons en arrière.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Si vous avez des larmes, préparez-vous à
+les répandre maintenant.&mdash;Vous connaissez tous ce manteau.&mdash;Je
+me souviens de la première fois où César le
+porta: c'était un soir d'été dans sa tente, le jour même
+qu'il vainquit les Nerviens.&mdash;Regardez; à cet endroit il
+a été traversé par le poignard de Cassius. Voyez quelle
+large déchirure y a faite le haineux Casca! C'est à travers
+celle-ci que le bien-aimé Brutus a poignardé César;
+et lorsqu'il retira son détestable fer, voyez jusqu'où le
+sang de César l'a suivi, se précipitant au dehors comme
+pour s'assurer si c'était bien Brutus qui frappait si cruellement;
+car Brutus, vous le savez, était un ange pour
+César. Jugez, ô vous, grands dieux, avec quelle tendresse
+César l'aimait: cette blessure fut pour lui la plus cruelle
+de toutes; car lorsque le noble César vit Brutus le poignarder,
+l'ingratitude, plus forte que les bras des traîtres,
+acheva de le vaincre: alors son coeur puissant se
+brisa, et de son manteau enveloppant son visage, au
+pied même de la statue de Pompée qui ruisselait de son
+sang, le grand César tomba.&mdash;Oh! quelle a été cette
+chute, mes concitoyens! Alors vous et moi, et chacun de
+nous, tombâmes avec lui, tandis que la trahison sanguinaire
+brandissait triomphante son glaive sur nos têtes.&mdash;Oh!
+maintenant vous pleurez; je le vois, vous sentez
+le pouvoir de la pitié. Ce sont de généreuses larmes.
+Bons coeurs, quoi, vous pleurez, en ne voyant encore
+que les plaies du manteau de notre César! Regardez-ici:
+le voici lui-même déchiré, comme vous le voyez, par
+des traîtres!</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;O lamentable spectacle!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;O noble César!</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;O jour de malheur!</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;O traîtres! scélérats!</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;O sanglant, sanglant spectacle!</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nous voulons être vengés. Vengeance!&mdash;Courons,
+cherchons.&mdash;Brûlons.&mdash;Du feu!&mdash;Tuons,
+massacrons.&mdash;Ne laissons pas vivre un des
+traîtres.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Arrêtez, concitoyens.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Paix; écoutez le noble Antoine.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Nous l'écouterons, nous le suivrons;
+nous mourrons avec lui.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bons amis, chers amis, que ce ne soit point
+moi qui vous précipite dans ce soudain débordement de
+révolte.&mdash;Ceux qui ont fait cette action sont des hommes
+honorables. Quels griefs personnels ils ont eu pour la
+faire, hélas! je ne le sais pas: ils sont sages et honorables,
+et sans doute ils auront des raisons à vous donner.&mdash;Je
+ne viens point, amis, surprendre insidieusement
+vos coeurs; je ne suis point, comme Brutus un orateur;
+je suis tel que vous me connaissez tous, un homme
+simple et sans art qui aime son ami, et ceux qui m'ont
+donné la permission de parler de lui en public le savent
+bien; car je n'ai ni esprit, ni talent de parole, ni autorité,
+ni grâce d'action, ni organe, ni aucun de ces pouvoirs
+d'éloquence qui émeuvent le sang des hommes. Je
+ne sais qu'exprimer la vérité; je ne vous dis que ce que
+vous savez vous-mêmes: je vous montre les blessures du
+bon César (pauvres, pauvres bouches muettes!), et je les
+charge de parler pour moi. Mais si j'étais Brutus, et que
+Brutus fût Antoine, il y aurait alors un Antoine qui porterait
+le trouble dans vos esprits, et donnerait à chaque
+blessure de César une langue qui remuerait les pierres
+de Rome et les soulèverait à la révolte.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Nous nous soulèverons.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Nous brûlerons la maison de
+Brutus.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Courons à l'instant, venez, cherchons
+les conspirateurs.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Écoutez-moi encore, compatriotes; écoutez
+encore ce que j'ai à vous dire.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Holà, silence; écoutons Antoine, le
+très-noble Antoine.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Quoi, mes amis, savez-vous ce que vous
+allez faire? En quoi César a-t-il mérité de vous tant
+d'amour? Hélas! vous l'ignorez: il faut donc que je
+vous le dise. Vous avez oublié le testament dont je vous
+ai parlé.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;C'est vrai!&mdash;Le testament; restons et
+écoutons le testament.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Le voici, le testament, et scellé du sceau de
+César.&mdash;À chaque citoyen romain, à chacun de vous
+tous, il donne soixante-quinze drachmes.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;O noble César!&mdash;Nous vengerons sa
+mort.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;O royal César!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Écoutez-moi avec patience.</p>
+
+<p>LES CITOYENS.&mdash;Silence donc.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;En outre il vous a légué tous ses jardins,
+ses bocages fermés, et ses vergers récemment plantés
+de ce côté du Tibre. Il vous les a laissés, à vous et à vos
+héritiers à perpétuité, pour en faire des jardins publics
+destinés à vos promenades et à vos amusements.&mdash;C'était
+là un César: quand en naîtra-t-il un pareil?</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Jamais, jamais.&mdash;Venez, partons,
+partons; allons brûler son corps sur la place sacrée, et
+avec les tisons incendier toutes les maisons des traîtres.&mdash;Enlevez
+le corps.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Allez, apportez du feu.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Jetez bas les siéges.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Enlevez les bancs, les fenêtres, tout.</p>
+
+<p class="stage1">(Le peuple sort emportant le corps.)</p>
+
+<p>ANTOINE, <span class="stage2"><i>à part</i>.</span>&mdash;Maintenant laissons faire.&mdash;Génie
+du mal! te voilà lancé; suis le cours qu'il te plaira.&mdash;<span class="stage2">(<i>Entre
+un serviteur.</i>)</span> Qu'y a-t-il, camarade?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Seigneur, Octave est déjà arrivé dans
+Rome.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Lépidus et lui sont dans la maison de
+César.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Je vais l'y voir à l'instant; il arrive à souhait.&mdash;La
+Fortune est en belle humeur, et dans ce
+caprice elle nous accordera tout.</p>
+
+<p>LE SERVITEUR.&mdash;Octave a dit devant moi que Brutus et
+Cassius étaient sortis au galop hors des portes de Rome,
+comme des hommes qui ont la tête perdue.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Sans doute ils auront reçu du peuple quelque
+nouvelle de la manière dont je l'ai animé.&mdash;Conduis-moi
+vers Octave.</p>
+
+<p class="stage1">(Antoine sort, suivi du serviteur.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une rue.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entre</i> CINNA <i>le poëte</i>.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;J'ai rêvé cette nuit que j'étais à un banquet
+avec César, et mon imagination est obsédée d'idées
+funestes. Je me sens de la répugnance à sortir de ma
+maison; cependant quelque chose m'entraîne.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent des citoyens.)</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Quel est votre nom?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Où allez-vous?</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Où demeurez-vous?</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Êtes-vous marié ou garçon?</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Répondez sans détour à chacun de
+nous.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Oui, et brièvement.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN,&mdash;Oui, et sagement.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Oui, et véridiquement; vous ferez
+bien.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Quel est mon nom, où je vais, où je demeure,
+si je suis marié ou garçon? Eh bien! pour répondre à
+chacun de vous sans détour, brièvement, véridiquement
+et sagement, je dis sagement: Je suis garçon.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;Autant dire: Il n'y a que les imbéciles
+qui se marient. Vous pourriez bien être rossé pour
+ça, j'en ai peur. Poursuivez et sans détour.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Sans détour? J'allais aux funérailles de César.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Comme ami, ou comme ennemi?</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Comme ami.</p>
+
+<p>SECOND CITOYEN.&mdash;C'est répondre sans détour.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Et votre demeure? Brièvement.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Brièvement? Je demeure près du Capitole.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Et votre nom, s'il vous plaît?
+véridiquement.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Véridiquement? Mon nom est Cinna.</p>
+
+<p>PREMIER CITOYEN.&mdash;Mettons-le en pièces: c'est un conspirateur.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Je suis Cinna le poëte, je suis Cinna le poëte.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;Mettons-le en pièces pour ses
+mauvais vers, mettons-le en pièces pour ses mauvais
+vers.</p>
+
+<p>CINNA.&mdash;Je ne suis point Cinna le conspirateur.</p>
+
+<p>QUATRIÈME CITOYEN.&mdash;N'importe, il se nomme Cinna;
+arrachons seulement son nom de son coeur, et puis nous
+le laisserons aller.</p>
+
+<p>TROISIÈME CITOYEN.&mdash;Déchirons-le, déchirons-le,&mdash;Allons,
+des brandons, holà, des brandons de feu!&mdash;Chez
+Brutus, chez Cassius, brûlons tout.&mdash;Quelques-uns à la
+maison de Décius, quelques-uns chez Ligarius: partons,
+courons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<p>FIN DU TROISIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE QUATRIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours à Rome.&mdash;Une pièce de la maison d'Antoine.</p>
+
+<p class="stage1">ANTOINE, OCTAVE, LÉPIDUS, <i>assis autour d'une table</i>.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ainsi, tous ceux-là périront. Leurs noms
+sont pointés.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Votre frère aussi doit mourir. Y consentez-vous,
+Lépidus?</p>
+
+<p>LÉPIDUS.&mdash;J'y consens.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Pointez-le, Antoine.</p>
+
+<p>LÉPIDUS.&mdash;À condition que Publius<a id="footnotetag42" name="footnotetag42"></a><a href="#footnote42"><sup>42</sup></a> ne vivra pas, le
+fils de votre soeur, Marc-Antoine.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote42" name="footnote42"></a><b>Note 42:</b><a href="#footnotetag42"> (retour) </a> Ce ne fut point Publius, mais Lucius César, son oncle, qu'Antoine
+abandonna à la proscription. PLUTARQUE, <i>Vie d'Antoine</i>.</blockquote>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Il ne vivra pas: voyez, de ce trait, je le
+condamne.&mdash;Mais vous, Lépidus, allez à la maison de
+César, rapportez-nous le testament, et nous verrons à
+faire quelques coupures dans les charges qu'il nous a
+léguées.</p>
+
+<p>LÉPIDUS.&mdash;Mais vous retrouverai-je ici?</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Ou ici, ou au Capitole.</p>
+
+<p class="stage1">(Lépidus sort.)</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;<span class="stage2"><i>regardant aller Lépidus</i>.</span>&mdash;C'est là un homme
+nul et sans mérite, bon à être envoyé en message. Lorsqu'il
+se fait trois parts de l'univers, convient-il qu'il
+soit l'un des trois copartageants?</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Vous le jugiez ainsi, et vous avez pris sa
+voix sur ceux qui doivent être désignés à la mort dans
+notre noire sentence de proscription!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Octave, j'ai vu plus de jours que vous; et si
+nous plaçons ces honneurs sur cet homme en vue de
+nous soulager nous-mêmes de divers fardeaux odieux, il
+ne fera que les porter comme l'âne porte l'or, gémissant
+et suant sous sa charge, tantôt conduit, tantôt chassé
+dans la voie que nous lui indiquerons; et quand il aura
+voituré notre trésor au lieu qui nous convient, alors nous
+lui reprendrons son fardeau, et nous le renverrons,
+comme l'âne déchargé, secouer ses oreilles et paître dans
+les prés du commun.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira; mais
+c'est un soldat intrépide et éprouvé.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Comme mon cheval, Octave; et à cause de
+cela je lui assigne sa ration de fourrage. C'est un animal
+que j'instruis à combattre, à volter, à s'arrêter ou à courir
+en avant. Ses mouvements physiques sont gouvernés
+par mon intelligence, et à certains égards Lépidus n'est
+rien de plus; il a hesoin d'être instruit, dressé et averti
+de se mettre en marche. C'est un esprit stérile n'ayant
+pour pâture que les objets, les arts, les imitations, qui,
+déjà usés et vieillis pour les autres hommes, deviennent
+ses modèles. Ne t'en occupe que comme d'une chose qui
+nous appartient; maintenant, Octave, de grands intérêts
+réclament notre attention.&mdash;Brutus et Cassius lèvent des
+armées; il faut nous préparer à leur tenir tête. Songeons
+donc à combiner notre alliance, à nous assurer
+de nos meilleurs amis, à déployer nos plus puissantes
+ressources; et allons de ce pas nous réunir pour délibérer
+sur les moyens les plus efficaces de découvrir les
+choses cachées, sur les plus sûrs moyens de faire face
+aux périls connus.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;J'en suis d'avis; car nous sommes comme la
+bête attachée au poteau, entourés d'ennemis qui aboient
+et nous harcèlent; et plusieurs qui nous sourient renferment,
+je le crains bien, dans leurs coeurs des millions
+de projets perfides.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Le devant de la tente de Brutus, au camp de Sardes.</p>
+
+<p class="stage1">TAMBOURS. <i>Entrent</i> BRUTUS, LUCILIUS, LUCIUS <i>et<br>
+des soldats</i>; TITINIUS ET PINDARUS <i>viennent à leur<br>
+rencontre</i>.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Holà, halte!</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Le mot d'ordre; holà! halte!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'y a-t-il, Lucilius? Cassius est-il près
+d'ici?</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Tout près; et Pindarus vient vous saluer
+de la part de son maître.</p>
+
+<p class="stage1">(Pindarus donne une lettre à Brutus.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je reçois son salut avec plaisir. Pindarus,
+votre maître, soit par son propre changement, soit par la
+faute de ses subordonnés, m'a donné quelques sujets de
+souhaiter que des choses faites ne le fussent pas. Mais
+puisqu'il arrive, il me satisfera lui-même.</p>
+
+<p>PINDARUS.&mdash;Je ne doute point que mon noble maître ne
+se montre tel qu'il est, plein d'égards et de considération
+pour vous.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je n'en fais aucun doute.&mdash;Lucilius, un mot.
+Je voudrais savoir comment il vous a reçu. Éclairez-moi
+à ce sujet.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Avec civilité et assez d'égards, mais non
+pas avec cet air de familiarité, avec ce ton de conversation
+franche et amicale qui lui étaient ordinaires autrefois.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Tu viens de peindre un ami chaud qui se
+refroidit. Remarque, Lucilius, que toujours l'amitié,
+quand elle commence à s'affaiblir et à décliner, a recours
+à un redoublement de politesses cérémonieuses. Il n'y a
+point d'art dans la franche et simple bonne foi; mais les
+hommes doubles, semblables à des chevaux ardents à la
+main, se montrent si vigoureux, qu'à les voir on doit
+tout attendre de leur courage; puis au moment où il
+faudrait savoir supporter l'éperon sanglant, ils laissent
+tomber leur tête, et, comme une bête usée qui n'a que
+l'apparence, ils succombent dans l'épreuve.&mdash;Vient-il
+avec toutes ses troupes?</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Elles comptent prendre cette nuit leurs
+quartiers dans Sardes. Le gros de l'armée, la cavalerie
+entière, arrivent avec Cassius.</p>
+
+<p class="stage1">(Une marche derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Écoutons, il approche. Marchons sans bruit
+à sa rencontre.</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Cassius et des soldats.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Holà, halte!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Holà, halte! Faites passer l'ordre le long des
+files.</p>
+
+<p class="stage1">(Derrière le théâtre.)</p>
+
+<p class="stage1">Halte! halte! halte!</p>
+
+<p>CASSIUS <span class="stage2"><i>à Brutus</i>.</span>&mdash;Mon noble frère, vous avez eu des
+torts envers moi.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O dieux que j'atteste, jugez-moi.&mdash;Ai-je jamais
+eu des torts envers mes ennemis? Comment donc
+voudrais-je avoir des torts envers mon frère?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Brutus, cette réserve cache des torts, et
+quand vous en avez....</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Cassius, assez, exposez vos griefs sans violence.
+Je vous connais bien. Ne nous querellons point
+ici sous les yeux de nos deux armées qui ne devraient
+apercevoir entre nous que de l'amitié. Faites retirer vos
+soldats; et alors, Cassius, venez dans ma tente, détaillez
+vos griefs, et je vous écouterai.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Pindarus, commande à nos chefs de conduire
+leurs troupes à quelque distance.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Donne le même ordre, Lucilius; et tant que
+durera notre conférence, ne laisse personne approcher
+de la tente. Que Lucius et Titinius en gardent l'entrée.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">L'intérieur de la tente de Brutus.&mdash;Lucius et Titinius à une
+certaine distance.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET CASSIUS.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Que vous ayez des torts envers moi, cela est
+manifeste en ceci: vous avez condamné et noté Lucius
+Pella<a id="footnotetag43" name="footnotetag43"></a><a href="#footnote43"><sup>43</sup></a> pour s'être ici laissé corrompre par les Sardiens,
+et n'avez ainsi tenu aucun compte des lettres que je
+vous écrivais en sa faveur parce que je le connaissais.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote43" name="footnote43"></a><b>Note 43:</b><a href="#footnotetag43"> (retour) </a> Ce ne fut que le lendemain de cette querelle que Brutus <i>condamna
+judiciellement en public, et nota d'infamie Lucius Pella</i>, ce
+qui «dépleut merveilleusement à Cassius, à cause que peu de
+jours auparavant avoit seulement admonesté de paroles en privé,
+deux de ses amis atteincts et convaincus de mesmes crimes, et
+en public, les avoit absouts, et ne laissoit pas de les employer et
+de s'en servir comme devant. PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;C'était vous faire tort à vous-même que d'écrire
+pour une pareille affaire.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Dans le temps où nous sommes, il n'est pas
+à propos que la plus légère faute entraîne ainsi ses conséquences.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mais vous, Cassius, vous-même, souffrez que
+je vous le dise: on vous reproche d'avoir une main
+avide, de trafiquer des emplois qui dépendent de vous,
+et de les vendre pour de l'or à des hommes sans mérite.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Moi une main avide!.... Vous savez bien que
+vous êtes Brutus lorsque vous me parlez ainsi; ou, par
+les dieux, ce discours eût été pour vous le dernier.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;La corruption s'honore ainsi du nom de Cassius,
+et le châtiment est obligé de cacher sa tête.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Le châtiment!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Souvenez-vous du mois de mars, souvenez-vous
+des ides de mars. Le sang du grand César ne coula-t-il
+pas au nom de la justice? Parmi ceux qui portèrent
+la main sur lui, quel était le scélérat qui l'eût
+poignardé pour une autre cause que la justice? Quoi!
+nous qui n'avons frappé le premier homme de l'Univers
+que pour avoir protégé des voleurs, nous souillerons
+aujourd'hui nos doigts de présents infâmes? nous vendrons
+la magnifique carrière qu'ouvrent les honneurs
+les plus élevés, nous la vendrons pour cette poignée de
+vils métaux que peut contenir ma main? J'aimerais
+mieux être un chien et aboyer à la lune, que d'être un
+pareil Romain.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Brutus, ne vous mêlez pas de me gourmander,
+je ne l'endurerai point: vous vous oubliez vous-même;
+vous me poussez à bout. Je suis un soldat, moi,
+plus ancien que vous dans le métier, plus capable que
+vous de faire des conditions.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allons donc! vous ne l'êtes nullement,
+Cassius.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je le suis.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je vous dis que vous ne l'êtes pas.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ne continuez pas à m'irriter ainsi, ou je
+m'oublierai. Songez à votre vie; ne me tentez pas davantage.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Laissez-moi, homme sans consistance.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Est-il possible?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Écoutez-moi, car je veux parler. Suis-je
+obligé de laisser un libre cours à votre fougueuse colère?
+Serai-je effrayé parce qu'un fou me regarde?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;O dieux! O dieux! me faudra-t-il endurer
+tout cela?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, tout cela, et plus encore. Agitez-vous
+jusqu'à ce que votre coeur orgueilleux en éclate. Allez
+montrer à vos esclaves combien vous êtes colérique, et
+faire trembler vos vilains. Faudra-t-il que je m'écarte?
+Faudra-t-il que je vous observe? Faudra-t-il que je subisse
+en rampant les caprices de votre humeur maussade?
+Par les dieux, vous dévorerez tout le fiel de votre bile,
+dussiez-vous en crever, car désormais je veux que vos
+accès de fureur servent à m'égayer, oui, à me faire rire.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quoi! nous en sommes là!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous dites que vous êtes un meilleur soldat,
+faites-le voir; justifiez votre bravade, et ce sera me faire
+un vrai plaisir. Je serai bien aise, pour mon compte,
+de m'instruire à l'école des hommes supérieurs.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous me faites injure sur tous les points;
+vous me faites injure, Brutus! J'ai dit un plus ancien
+soldat, et non un meilleur. Ai-je dit meilleur?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Quand vous l'auriez dit, peu m'importe.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;César, lorsqu'il vivait, n'eût pas osé m'irriter
+à ce point.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Paix, paix; vous n'auriez pas osé le provoquer
+ainsi.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je n'eusse pas osé?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quoi! pas osé le provoquer?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, sur votre vie, vous ne l'eussiez pas osé.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ne présumez pas trop de mon amitié; je
+pourrais faire ce qu'après je serais fâché d'avoir fait.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Vous l'avez fait ce que vous devriez être fâché
+d'avoir fait. Cassius, il n'y a point pour moi de terreur
+dans vos menaces; je suis si solidement armé de ma
+probité, qu'elles passent près de moi comme le vain souffle
+du vent, sans que j'y fasse attention. Je vous ai envoyé
+demander quelques sommes d'or que vous m'avez refusées;
+car moi, je ne puis me procurer d'argent par d'indignes
+moyens. Par le ciel, j'aimerais mieux monnayer mon
+coeur, et livrer chaque goutte de mon sang pour en faire
+des drachmes que d'extorquer, par des voies illégitimes,
+de la main durcie des paysans, leur misérable portion de
+vil métal. Je vous ai envoyé demander de l'or pour payer
+mes légions; vous me l'avez refusé. Cette action était-elle
+de Cassius? Quand Marcus Brutus deviendra assez sordide
+pour tenir sous clé ces misérables jetons et les interdire
+à ses amis, soyez prêts, vous dieux, à le réduire
+en cendres.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je ne vous ai point refusé.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mais si.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je ne l'ai pas fait.&mdash;Celui qui vous a rapporté
+ma réponse n'était qu'un imbécile.&mdash;Brutus a déchiré
+mon coeur. Un ami devrait supporter les faiblesses de son
+ami; mais Brutus exagère les miennes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, en vérité, tant que vous m'en faites
+ressentir l'effet.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous ne m'aimez point.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je n'aime point vos défauts.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;De pareils défauts, l'oeil d'un ami ne les verrait
+jamais.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;L'oeil d'un flatteur ne voudrait pas les voir,
+fussent-ils aussi énormes que le haut Olympe.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Viens, Antoine; jeune Octave, viens. Vengez-vous
+sur Cassius seul; Cassius est las du monde:
+haï d'un homme qu'il aime, insulté par son frère, maltraité
+comme un esclave, tous ses défauts remarqués,
+enregistrés, étudiés, appris par coeur pour me les jeter
+au visage. Oh! mes larmes pourraient tant couler que
+d'anéantir mon courage. Tiens, voilà mon poignard, et
+voici mon sein nu, et dedans est un coeur plus précieux
+que les mines de Plutus, plus riche que l'or. Si tu es un
+Romain, arrache-le: moi qui te refusai de l'or, je t'offre
+mon coeur; frappe comme tu frappais César, car je sais
+que, lors même que tu l'as le plus haï, tu l'aimais plus
+encore que tu n'aimas jamais Cassius.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Mettez votre poignard dans son fourreau;
+emportez-vous quand vous voudrez, je vous en laisserai
+entière liberté. Faites ce que vous voudrez; d'une action
+honteuse je dirai: c'est son humeur. O Cassius, vous
+êtes attelé avec un agneau qui porte en lui la colère
+comme le caillou porte le feu: le plus grand effort en
+fait apparaître une rapide étincelle, et aussitôt il est
+refroidi.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cassius a-t-il vécu jusqu'ici pour ne fournir
+à son Brutus que des sujets de gaieté et des occasions de
+rire quand il est triste et mal disposé?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Quand j'ai parlé ainsi, j'étais mal disposé
+moi-même.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous en convenez? Donnez-moi votre main.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et aussi mon coeur.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;O Brutus!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Eh bien! quoi?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;N'avez-vous pas assez de tendresse pour me
+supporter quand cette humeur fougueuse, que je tiens de
+ma mère, me fait tout oublier?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, Cassius; et désormais quand vous vous
+emporterez contre votre Brutus, il pensera que c'est
+votre mère qui gronde, et il vous laissera faire.</p>
+
+<p class="stage1">(Bruit derrière le théâtre.)</p>
+
+<p>LE POËTE <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>).</span>&mdash;Laissez-moi entrer, je
+veux voir les généraux: il y a de la discorde entre eux;
+il n'est pas prudent de les laisser seuls.</p>
+
+<p>LUCIUS <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>)</span>.&mdash;Vous ne pénétrerez point
+jusqu'à eux.</p>
+
+<p>LE POËTE <span class="stage2">(<i>derrière le théâtre</i>).</span>&mdash;Rien ne peut m'arrêter
+que la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre le poëte.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Qu'est-ce que c'est? de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p>LE POËTE.&mdash;Quelle honte à vous, généraux! que prétendez-vous?
+Aimez-vous; soyez amis comme doivent
+l'être deux hommes tels que vous: j'ai vu, soyez-en
+sûrs, plus d'années que vous<a id="footnotetag44" name="footnotetag44"></a><a href="#footnote44"><sup>44</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote44" name="footnote44"></a><b>Note 44:</b><a href="#footnotetag44"> (retour) </a> Imitation de ce vers d'Homère:
+
+<p>[Grec: Alla pithesth amphô de neôterô eston emeio].</p>
+
+<p>Ce personnage n'était pas un poëte, mais un cynique nommé
+Marcus Faonius, «qui avait été, par manière de dire, amoureux de
+Caton en son vivant, et se mêlait de contrefaire le philosophe,
+non tant avec discours et raison qu'avec une impétuosité et une
+furieuse et passionnée affection.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</p></blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ah! ah! ah! que ce cynique fait de mauvais
+vers.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Sortez d'ici, faquin, insolent; hors d'ici!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ne vous fâchez pas, Brutus; c'est sa manière.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;J'apprendrai à me faire à ses manières quand
+il apprendra à choisir son temps. Qu'a-t-on besoin à
+l'armée de ces sots faiseurs de vers? Hors d'ici, compagnon.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Allons, allons, va-t'en.</p>
+
+<p class="stage1">(Le poëte sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Lucilius et Titinius.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lucilius et Titinius, commandez aux chefs
+de préparer le logement de leurs troupes pour cette nuit.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Revenez ensuite sur-le-champ tous les deux,
+et amenez avec vous Messala.</p>
+
+<p class="stage1">(Lucilius et Titinius sortent.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lucius, une coupe de vin.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je n'aurais pas cru que vous fussiez capable
+de tant de colère.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O Cassius, je suis accablé de bien des chagrins.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Vous ne faites pas usage de votre philosophie,
+si vous laissez votre âme ouverte aux maux accidentels.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Nul homme ne supporte mieux la douleur.
+Porcia est morte<a id="footnotetag45" name="footnotetag45"></a><a href="#footnote45"><sup>45</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote45" name="footnote45"></a><b>Note 45:</b><a href="#footnotetag45"> (retour) </a> Nicolaüs le Philosophe et Valère Médime placent la mort de
+Porcia après celle de Brutus, et l'attribuent à la douleur de cette
+perte. «Toutefois, dit Plutarque, on trouve une lettre missive
+de Brutus à ses amis, par laquelle il se plaint de leur nonchalance
+d'avoir tenu si peu de compte de sa femme, qu'elle avoit
+mieux aimé mourir que de languir plus longtemps malade. Ainsi
+sembleroit-il que ce philosophe n'auroit pas bien cogneu le
+temps, car l'épistre, au moins si elle est véritablement de Brutus,
+donne assez à entendre la maladie et l'amour de cette dame, et
+aussi la manière de sa mort.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ah! Porcia!&mdash;</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Elle est morte.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Comment ne m'avez-vous pas tué quand je
+vous ai tourmenté ainsi? O perte sensible, insupportable!&mdash;De
+quelle maladie?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;De n'avoir pu soutenir mon absence, et du
+chagrin de voir grossir à ce point les forces de Marc-Antoine
+et du jeune Octave; car j'ai reçu cette nouvelle
+avec celle de sa mort: sa raison en fut altérée; et dans
+l'absence de ceux qui la servaient, elle avala du feu.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Et elle en est morte?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Elle en est morte.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;O dieux immortels!</p>
+
+<p class="stage1">(Lucius entre, tenant une coupe et des flambeaux.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ne me parle plus d'elle.&mdash;Donne-moi une
+coupe de vin.&mdash;Cassius, j'ensevelis ici tout sentiment
+d'aigreur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il boit.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Mon coeur a soif de la noble coupe<a id="footnotetag46" name="footnotetag46"></a><a href="#footnote46"><sup>46</sup></a> qui va
+vous faire raison. Remplis, Lucius, jusqu'à ce que le vin
+déborde: je ne puis trop boire de l'amitié de Brutus.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote46" name="footnote46"></a><b>Note 46:</b><a href="#footnotetag46"> (retour) </a> <i>My heart is thirsty for that noble pledge</i>. <i>Pledge</i>, coup de vin
+destiné à faire raison à celui qui boit à votre santé. La formule
+usitée autrefois en français était: <i>Je bois à vous</i>, à quoi le convive
+répondait: <i>Je vous pleige d'autant</i>.</blockquote>
+
+<p class="stage1">(Rentre Titinius avec Messala.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Entre, Titinius.&mdash;Sois le bienvenu, brave
+Messala.&mdash;Maintenant prenons place, serrons-nous
+autour de ce flambeau, et délibérons sur ce que nous
+avons à faire.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;O Porcia, as-tu donc cessé de vivre?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Cessez, je vous conjure.&mdash;Messala, ces lettres
+que j'ai reçues, m'apprennent que le jeune Octave et
+Marc-Antoine viennent à nous avec une puissante
+armée, et dirigent leur marche sur Philippes.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;J'ai aussi des lettres qui annoncent absolument
+la même chose.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'y ajoute-t-on?</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Que par des décrets de proscription et de
+mise hors la loi<a id="footnotetag47" name="footnotetag47"></a><a href="#footnote47"><sup>47</sup></a>, Octave, Antoine et Lépidus ont fait
+périr cent sénateurs.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote47" name="footnote47"></a><b>Note 47:</b><a href="#footnotetag47"> (retour) </a> <i>Outlawry</i>.</blockquote>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;En cela nos lettres ne s'accordent pas bien.
+Les miennes ne parlent que de soixante-dix sénateurs
+morts par l'effet de cette proscription: Cicéron en est un.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cicéron en est?</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Oui, Cicéron est mort, il était sur la liste de
+proscription.&mdash;Brutus, avez-vous reçu des lettres de
+votre femme?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, Messala.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Et dans vos lettres, ne vous mande-t-on rien
+sur elle?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Rien, Messala.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Cela me paraît étrange.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Pourquoi me le demandez-vous? En avez-vous
+appris quelque chose dans les vôtres?</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Non, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Si vous êtes Romain, dites-moi la vérité.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Supportez donc en Romain la vérité que je
+vous annonce. Il est certain qu'elle est morte, et d'une
+manière étrange.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Eh bien! adieu, Porcia.&mdash;Il nous faut mourir,
+Messala: c'est pour avoir pensé qu'elle devait mourir
+un jour que j'ai la patience de supporter aujourd'hui
+ce coup.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;C'est ainsi que les grands hommes devraient
+toujours supporter les grandes pertes.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;J'en ai là-dessus appris tout autant que vous,
+et cependant ma nature ne pourrait jamais s'y soumettre
+de même.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Soit.&mdash;A notre tâche qui est vivante.&mdash;Si
+nous marchions à l'instant vers Philippes? qu'en pensez-vous?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je ne crois pas que ce fût bien fait.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;La raison?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;La voici: il vaut mieux que l'ennemi nous
+cherche; par-là il consumera ses ressources, fatiguera
+ses soldats, et se nuira ainsi à lui-même; tandis que
+nous, qui n'aurons pas changé de place, nous nous trouverons
+pleins de repos, entiers et prêts à tout.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;De bonnes raisons doivent nécessairement
+céder à de meilleures. Les peuples qui sont entre Philippes
+et ce camp ne sont contenus que par une affection
+forcée, car ils ne nous ont accordé qu'à regret des subsides.
+L'ennemi, en traversant leur pays, complétera
+chez eux ses troupes; il s'avancera rafraîchi, recruté et
+plein d'un nouveau courage, avantages que nous lui
+interceptons si nous allons le rencontrer à Philippes,
+tenant ces peuples sur nos derrières.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Mon bon frère, écoutez-moi.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Permettez; il faut de plus faire attention à
+ceci. Nous savons à présent le compte de nos amis jusqu'au
+dernier. Nos légions sont complètes; notre cause
+est mûre; de jour en jour l'ennemi s'élève; tandis que
+nous, arrivés à notre plus haut période, nous sommes
+près de décliner. Les affaires humaines ont leurs marées,
+qui, saisies au moment du flux, conduisent à la fortune;
+l'occasion manquée, tout le voyage de la vie se
+poursuit au milieu des bas-fonds et des misères. En ce
+moment, la mer est pleine et nous sommes à flot: il
+faut prendre le courant tandis qu'il nous est favorable,
+ou perdre toutes nos chances.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Eh bien! vous le voulez, marchez. Nous
+vous accompagnerons et nous irons les trouver à Philippes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les heures les plus profondes de la nuit sont
+insensiblement arrivées sur notre entretien, et la nature
+doit obéir à la nécessité à laquelle nous ne concéderons
+qu'un peu de repos. Il ne nous reste rien de plus à
+dire?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Rien de plus. Bonne nuit. Demain de grand
+matin nous serons prêts et en marche.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre Lucius.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lucius, ma robe.&mdash;Adieu, digne Messala.&mdash;Bonne
+nuit, Titinius.&mdash;Noble, noble Cassius, bonne nuit
+et bon repos.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;O mon cher frère, elle a bien mal commencé,
+cette nuit.&mdash;Que jamais semblable discorde ne
+se mette entre nos âmes! Ne le permets pas, Brutus.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Tout est bien.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Bonne nuit, mon maître.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Bonne nuit, mon bon frère.</p>
+
+<p>TITINIUS ET MESSALA.&mdash;Bonne nuit, Brutus, notre maître
+à tous.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Adieu, tous. <span class="stage2">(<i>Cassius, Titinius et Messala se
+retirent.</i>&mdash;<i>Rentre Lucius, avec la robe de Brutus.</i>)</span>&mdash;Donne-moi
+cette robe. Où est ton instrument?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Ici dans la tente.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Tu réponds d'une voix assoupie. Pauvre
+garçon, je ne t'en fais point un reproche, tu es harassé
+de veilles. Appelle Claudius et quelques autres de mes
+gens: je veux qu'ils restent là; ils dormiront sur des
+coussins dans ma tente.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Varron! Claudius!</p>
+
+<p class="stage1">(Entrent Varron et Claudius.)</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Appelez-vous, mon seigneur?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je vous prie, mes amis, couchez et dormez
+dans ma tente: il est possible que je vous éveille bientôt
+pour porter quelque message à mon frère Cassius.</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Permettez-nous de rester debout, seigneur,
+et de veiller en attendant vos ordres.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, je ne veux pas que vous veilliez; couchez-vous,
+mes amis. Il peut se faire que je change de
+pensée.&mdash;Vois, Lucius, voici le livre que j'ai tant cherché;
+je l'avais mis dans la poche de ma robe.</p>
+
+<p class="stage1">(Les serviteurs se couchent.)</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;J'étais bien sûr que vous ne me l'aviez pas
+donné, seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Excuse-moi, mon bon garçon, je suis sujet à
+oublier.&mdash;Peux-tu tenir ouverts un moment tes yeux
+appesantis, et jouer sur ton instrument un air ou deux?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Oui, mon seigneur, si cela vous fait plaisir.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;J'en serai bien aise, mon garçon. Je te
+fatigue trop, mais tu as bonne volonté.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;C'est mon devoir, seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Je ne devrais pas étendre tes devoirs au delà
+de tes forces. Je sais qu'un jeune sang demande son
+temps de sommeil.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;J'ai dormi, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Tu as bien fait, et tu dormiras encore: je
+ne te retiendrai pas longtemps. Si je vis, je te ferai du
+bien. <span class="stage2">(<i>Musique accompagnée de chant.</i>)</span> C'est un chant à
+endormir. O sommeil meurtrier! tu appesantis donc ta
+massue de plomb sur ce garçon qui te jouait un air!
+Honnête serviteur, dors bien; je ne veux pas te faire le
+tort de t'éveiller. Si tu laisses tomber ta tête, tu briseras
+ton instrument: je vais te l'ôter, et bonne nuit, mon
+bon garçon.&mdash;Voyons, voyons; n'ai-je pas plié le feuillet
+en quittant ma lecture? C'est ici, je crois. <span class="stage2">(<i> Il s'assied</i>)</span>
+Que ce flambeau éclaire mal! <span class="stage2">(<i>Entre l'ombre de Jules
+César</i>.)</span> Ah! qui entre ici? C'est apparemment la faiblesse
+de mes yeux qui produit cette horrible vision!&mdash;Il
+s'avance sur moi!&mdash;Es-tu quelque chose? es-tu
+quelque dieu, quelque ange ou quelque démon, toi qui
+glaces mon sang et fais dresser mes cheveux? Parle-moi,
+qu'es-tu?</p>
+
+<p>L'OMBRE DE CÉSAR.&mdash;Ton mauvais génie, Brutus.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Pourquoi viens-tu?</p>
+
+<p>L'OMBRE DE CÉSAR.&mdash;Pour te dire que tu me verras à
+Philippes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;A la bonne heure. Je te reverrai donc encore?</p>
+
+<p>L'OMBRE DE CÉSAR.&mdash;Oui, à Philippes.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Eh bien! je te reverrai à Philippes. <span class="stage2">(<i>L'ombre
+disparaît.</i>)</span> Quand je retrouvais mon courage, tu t'évanouis:
+mauvais génie, j'aurais voulu t'entretenir plus
+longtemps.&mdash;Garçon! Lucius! Varron! Claudius! amis!
+éveillez-vous. Claudius!</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Il y a des cordes fausses, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Il croit être encore à son instrument.&mdash;Lucius,
+réveille-toi.</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Est-ce un songe, Lucius, qui t'a fait pousser
+ce cri?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Seigneur, je ne crois pas avoir crié.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, tu as crié.&mdash;As-tu vu quelque chose?</p>
+
+<p>LUCIUS.&mdash;Rien, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Rendors-toi, Lucius!&mdash;Allons, Claudius; et
+toi mon ami, éveille-toi.</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Seigneur.</p>
+
+<p>CLAUDIUS.&mdash;Seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Pourquoi donc, je vous en prie, avez-vous
+tous deux crié dans votre sommeil?</p>
+
+<p>VARRON ET CLAUDIUS.&mdash;Nous, seigneur?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oui, vous. Avez-vous vu quelque chose?</p>
+
+<p>VARRON.&mdash;Non, mon seigneur, je n'ai rien vu.</p>
+
+<p>CLAUDIUS.&mdash;Ni moi, mon seigneur.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allez, saluez de ma part mon frère Cassius:
+dites-lui qu'il mette de bonne heure ses troupes en
+marche; nous le suivrons.</p>
+
+<p>VARRON ET CLAUDIUS.&mdash;Vous serez obéi, mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<p>FIN DU QUATRIÈME ACTE.</p>
+<br><br><br>
+
+<h3>ACTE CINQUIÈME</h3>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE I</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Les plaines de Philippes.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> ANTOINE, OCTAVE <i>et leur armée</i></p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Vous le voyez, Antoine, l'événement a
+répondu à nos espérances. Vous disiez que l'ennemi ne
+descendrait point en plaine, mais qu'il tiendrait les collines
+et le haut pays. Le contraire arrive; leurs armées
+sont en vue. Leur intention est de venir ici nous provoquer
+au combat, et ils répondent avant que nous les
+ayons demandés.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Bah! je suis dans leur âme, et je sais bien
+pourquoi ils le font. Ils consentiraient volontiers à se
+trouver ailleurs; c'est la peur qui les fait descendre pour
+nous braver, s'imaginant par cette parade nous donner
+une ferme conviction de leur courage; mais ils n'en ont
+aucun.</p>
+
+<p class="stage1">(Entre un messager.)</p>
+
+<p>LE MESSAGER.&mdash;Préparez-vous, généraux: l'ennemi
+vient en belle ordonnance; il a déployé l'enseigne sanglante
+de la bataille. Il faut à l'instant faire quelques
+dispositions.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Octave, menez au pas votre armée sur la
+gauche de la plaine.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;C'est moi qui tiendrai la droite; prenez vous-même
+la gauche.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Pourquoi me contrecarrer dans un moment
+aussi critique?</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Je ne cherche pas à vous contrecarrer, mais
+je le veux ainsi.</p>
+
+<p class="stage1">(Marche.&mdash;Tambour.&mdash;Entrent Brutus et Cassius,<br>
+avec leur armée; Lucius, Titinius, Messala et<br>
+plusieurs autres.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ils s'arrêtent, et voudraient parlementer.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Faites halte, Titinius; nous allons sortir des
+lignes pour conférer avec eux.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Marc-Antoine, donnerons-nous le signal du
+combat?</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Non, César; nous attendrons leur attaque.
+Les généraux voudraient s'aboucher un moment.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Ne vous ébranlez point jusqu'au signal.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Les paroles avant les coups, n'est-il pas vrai,
+compatriotes?</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Non que nous préférions les paroles, comme
+vous le faites.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;De bonnes paroles, Octave, valent mieux que
+de mauvais coups.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;En portant vos mauvais coups, Brutus, vous
+donnez de bonnes paroles: témoin l'ouverture que vous
+avez faite dans le coeur de César, en criant: «Salut et
+longue vie à César.»</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Antoine, la place où vous portez vos coups
+est encore inconnue; mais pour vos paroles, elles vont
+dépouiller les abeilles d'Hybla, et les laissent privées de
+miel.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Mais non pas d'aiguillon.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Oh vraiment! d'aiguillon et de voix; car vous
+leur avez dérobé leur bourdonnement, Antoine, et très-prudemment
+vous avez soin de menacer avant de frapper.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Traîtres, vous n'en fîtes pas de même,
+quand de vos lâches poignards vous vous blessâtes l'un
+l'autre dans les flancs de César: vous lui montriez vos
+dents comme des singes, vous rampiez devant lui comme
+des lévriers, et, prosternés comme des captifs, vous
+baisiez les pieds de César; tandis que le détestable Casca,
+venant par derrière comme un chien abâtardi, perça le
+cou de César. O flatteurs!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Flatteurs. Rends-toi grâces, Brutus. Si Cassius
+en avait été cru, cette langue ne nous outragerait
+pas ainsi aujourd'hui.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Finissons, allons au fait. Si le débat nous
+met en sueur, elle coulera plus rouge au moment de la
+preuve.&mdash;Voyez, je tire l'épée contre les conspirateurs:
+quand pensez-vous que l'épée rentrera dans le fourreau?
+Jamais, jusqu'à ce que les vingt-trois blessures de César
+soient pleinement vengées, ou que le meurtre d'un second
+César se soit accumulé sur l'épée des traîtres.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;César, tu ne peux pas mourir de la main des
+traîtres, à moins que tu ne les amènes avec toi.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Je l'espère bien; je ne suis pas né pour
+mourir par l'épée de Brutus.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O fusses-tu le plus noble de ta race, jeune
+homme, tu ne pourrais périr d'une main plus honorable.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Écolier mal appris, indigne d'un tel honneur!
+l'associé d'un farceur et d'un débauché!</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Toujours le vieux Cassius!</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Venez, Antoine; éloignons-nous. Au défi,
+traîtres! nous vous le jetons par la face. Si vous osez
+combattre aujourd'hui, venez en plaine; sinon, venez
+quand vous en aurez le coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Octave et Antoine sortent avec leur armée.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Allons, vents, soufflez maintenant; vagues,
+enflez-vous, et vogue la barque! La tempête est soulevée,
+et tout est à la merci du hasard.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Lucilius, écoutez un mot.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Brutus et Lucilius s'entretiennent à part.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Messala.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Que veut mon général?</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Messala, ce jour est celui de ma naissance;
+ce même jour vit naître Cassius. Donne-moi ta main,
+Messala: sois-moi témoin que c'est malgré moi que je
+suis forcé, comme le fut Pompée, de confier au hasard
+d'une bataille toutes nos libertés. Tu sais combien je fus
+attaché à la secte d'Épicure et à ses principes: aujourd'hui
+mes pensées ont changé, et j'ajoute quelque foi
+aux signes qui prédisent l'avenir. Dans notre marche
+depuis Sardes, deux puissants aigles se sont abattus sur
+notre enseigne avancée; ils s'y sont posés, et là, prenant
+leur pâture de la main de nos soldats, ils nous ont accompagnés
+jusqu'à ces champs de Philippes. Ce matin
+ils ont pris leur vol, et ont disparu: à leur place une
+nuée de corbeaux et de vautours planent sur nos têtes;
+du haut des airs ils fixent la vue sur nous, comme sur
+une proie déjà mourante, et, nous couvrant de leur
+ombre, ils semblent former un dais fatal sous lequel
+s'étend notre armée près de rendre l'âme.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Ne croyez point à tout cela.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Je n'y crois que jusqu'à un certain point,
+car je me sens plein d'ardeur, et déterminé à affronter
+avec constance tous les périls.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Qu'il en soit ainsi, Lucilius.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Maintenant, noble Brutus, que les dieux
+nous soient aujourd'hui assez favorables pour que nous
+puissions, toujours amis, conduire nos jours jusqu'à la
+vieillesse. Mais puisqu'il reste toujours quelque incertitude
+dans les choses humaines, raisonnons sur ce qui
+peut arriver de pis. Si nous perdons cette bataille, cet
+instant est le dernier où nous converserons ensemble:
+qu'avez-vous résolu de faire alors?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;De me régler sur cette philosophie qui me fit
+blâmer Caton pour s'être donné la mort à lui-même. Je ne
+puis m'empêcher de trouver qu'il est lâche de prévenir
+ainsi, par crainte de ce qui peut arriver, le terme assigné
+à la vie: je m'armerai de patience, attendant ce que
+voudront ordonner ces puissances suprêmes, quelles
+qu'elles soient, qui nous gouvernent ici-bas<a id="footnotetag48" name="footnotetag48"></a><a href="#footnote48"><sup>48</sup></a>.</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote48" name="footnote48"></a><b>Note 48:</b><a href="#footnotetag48"> (retour) </a><p>Brutus lui répondit: «Estant encore jeune et non assez expérimenté
+ès affaires de ce monde, je fis, ne sçay comment, un
+discours de philosophie par lequel je reprenois et blasmois fort
+Caton de s'estre desfait soy-mesme, comme n'estant point acte
+licite ny religieux, quant aux dieux ny quant aux hommes vertueux,
+de ne point céder à l'ordonnance divine, et ne prendre pas
+constamment en gré tout ce qui lui plaist nous envoyer, ainsi
+faire le restif et s'en retirer: mais maintenant me trouvant au
+milieu du péril, je suis de toute autre résolution, tellement que
+s'il ne plaist à Dieu que l'issue de cette bataille soit heureuse
+pour nous, je ne veux plus tenter d'autres esperances, ni tâcher
+à remettre sus de rechef autre équipage de guerre, ains me délivreray
+des misères de ce monde, car je donnai aux ides de mars
+ma vie à mon pays, pour laquelle j'en vivrai une autre libre et
+glorieuse.» PLUTARQUE, <i>Vie de Brutus</i>.</p>
+
+<p>Shakspeare, qui n'a jamais mis en récit que ce qui lui est impossible
+de mettre en action, renferme ici en une seule scène le
+changement que plusieurs années ont opéré dans l'esprit de
+Brutus. C'est d'ailleurs une explication donnée d'avance des raisons
+pour lesquelles Brutus ne se tuera pas après la mort de Cassius
+et l'événement très-incertain de la bataille. Il s'annonce comme
+déterminé à tout supporter avec résignation, excepté le malheur
+auquel il ne croit pas qu'il soit permis à un homme d'honneur de
+se soumettre, la honte d'être mené en triomphe. Cette intention
+de l'auteur est évidente; les commentateurs anglais qui ont multiplié
+les notes sur ce passage, auraient dû la faire remarquer.</p></blockquote>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Ainsi donc, si nous perdons cette bataille,
+vous consentez à être conduit en triomphe à travers les
+rues de Rome?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Non, Cassius, non. Ne pense pas, noble Romain,
+que jamais Brutus soit conduit enchaîné à Rome;
+il porte un coeur trop grand. Il faut que ce jour même
+consomme l'ouvrage commencé aux ides de mars, et je
+ne sais si nous devons nous revoir encore: faisons-nous
+donc notre éternel adieu. Pour jamais, et pour jamais
+adieu, Cassius. Si nous nous revoyons, eh bien! ce sera
+avec un sourire; sinon, nous aurons eu raison de nous
+dire adieu.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Pour jamais, et pour jamais adieu, Brutus. Si
+nous nous revoyons, oui, sans doute, ce sera avec un
+sourire; sinon, tu as dit vrai, nous aurons eu raison de
+nous dire adieu.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Allons, en marche.&mdash;Oh! si l'on pouvait connaître
+la fin des événements de ce jour avant le moment
+qui doit l'amener. Mais il suffit, le jour finira; et alors
+nous le saurons.&mdash;Allons, ho! partons.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+<h3>SCÈNE II</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Toujours près de Philippes.&mdash;Le champ de bataille.&mdash;Une alarme.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS ET MESSALA.</p>
+
+<p>BRUTUS <span class="stage2"><i>vivement</i>.</span>&mdash;A cheval, à cheval, Messala! cours,
+remets ces billets aux légions de l'autre aile. <span class="stage2">(<i>Une vive
+alarme.</i>)</span> Qu'elles donnent à la fois; car je vois que l'aile
+d'Octave va mollement: un choc soudain la culbutera.
+Vole, vole, Messala: qu'elles fondent toutes ensemble!</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE III</h3>
+<br>
+<p class="stage1">Toujours près de Philippes.&mdash;Une autre partie du champ de
+bataille.&mdash;Une alarme.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> CASSIUS ET TITINIUS.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Oh! regarde, Titinius, regarde; les lâches
+fuient. Je me suis fait l'ennemi de mes propres soldats:
+cette enseigne que voilà, je l'ai vue tourner en arrière;
+j'ai tué le lâche, et je l'ai reprise de sa main.</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;O Cassius! Brutus a donné trop tôt le signal.
+Se voyant quelque avantage sur Octave, il s'y est
+abandonné avec trop d'ardeur; ses soldats se sont livrés
+au pillage, tandis qu'Antoine nous enveloppait tous.</p>
+
+<p>PINDARUS.&mdash;Fuyez plus loin, seigneur, fuyez plus loin:
+Marc-Antoine est dans vos tentes. Fuyez donc, mon seigneur;
+noble Cassius, fuyez au loin.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Cette colline est assez loin.&mdash;Vois, vois, Titinius:
+est-ce dans mes tentes que j'aperçois cette
+flamme?</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Ce sont elles, mon seigneur.</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Titinius, si tu m'aimes, monte mon cheval,
+et enfonce-lui les éperons dans les flancs jusqu'à ce que
+tu sois arrivé à ces troupes là-bas, et de là ici: que je
+puisse être assuré si ces troupes sont amies ou ennemies.</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Je serai de retour ici dans l'espace d'une
+pensée.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Toi, Pindarus, monte plus haut vers ce sommet:
+ma vue fut toujours trouble; suis de l'oeil Titinius,
+et dis-moi ce que tu remarques sur le champ de bataille.
+<span class="stage2">(<i>Pindarus sort</i>.)</span> Ce jour fut le premier où je respirai:
+le temps a décrit son cercle, et je finirai au point où j'ai
+commencé: le cours de ma vie est révolu.&mdash;Eh bien!
+dis-moi, quelles nouvelles?</p>
+
+<p>PINDARUS, <span class="stage2"><i>de la hauteur</i>.</span>&mdash;Oh! mon seigneur!</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>PINDARUS.&mdash;Voilà Titinius investi par la cavalerie, qui
+le poursuit à toute bride.&mdash;Cependant il galope encore.&mdash;Les
+voilà près de l'atteindre.&mdash;Maintenant Titinius....
+maintenant quelques-uns mettent pied à terre.&mdash;Oh! il
+met pied à terre aussi.&mdash;Il est pris!&mdash;Écoutez, ils poussent
+un cri de joie.</p>
+
+<p class="stage1">(On entend des cris lointains.)</p>
+
+<p>CASSIUS.&mdash;Descends, ne regarde pas davantage.&mdash;O
+lâche que je suis, de vivre assez longtemps pour voir
+mon fidèle ami pris sous mes yeux! <span class="stage2">(<i>Entre Pindarus.</i>)</span>
+Toi, viens ici: je t'ai fait prisonnier chez les Parthes,
+et, en conservant ta vie, je te fis jurer que quelque chose
+que je pusse te commander, tu l'entreprendrais: maintenant
+remplis ton serment. De ce moment sois libre;
+prends cette fidèle épée qui se plongea dans les flancs de
+César, et traverses-en mon sein. Ne t'arrête point à me
+répliquer: obéis, prends cette poignée, et dès que j'aurai
+couvert mon visage comme je le fais en ce moment,
+toi, dirige le fer.&mdash;César, tu es vengé avec la même épée
+qui te donna la mort.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p>PINDARUS.&mdash;Me voilà donc libre! Si j'avais osé faire ma
+volonté, je n'eusse pas voulu le devenir ainsi.&mdash;O Cassius!
+Pindarus fuira si loin de ces contrées que jamais
+Romain ne pourra le reconnaître.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort.)</p>
+
+<p class="stage1">(Rentrent Titinius et Messala.)</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Ce n'est qu'un échange, Titinius; car Octave
+est renversé par l'effort du noble Brutus, comme les
+légions de Cassius le sont par Antoine.</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Ces nouvelles vont bien consoler Cassius.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Où l'avez-vous laissé?</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Tout désespéré, avec son esclave Pindarus,
+ici, sur cette colline.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;N'est-ce point lui qui est couché sur l'herbe?</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Il n'est pas couché comme un homme vivant.&mdash;Oh!
+mon coeur frémit!</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;N'est-ce pas lui?</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Non, ce fut lui, Messala! Cassius n'est plus!
+O soleil couchant, de même que tu descends dans la nuit
+au milieu de tes rayons rougeâtres, de même le jour de
+Cassius s'est couché rougi de sang. Le soleil de Rome est
+couché, notre jour est fini: viennent les nuages, les vapeurs
+de la nuit, les dangers; notre tâche est faite. C'est
+la crainte que je ne pusse réussir qui l'a conduit à cette
+action.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;C'est la crainte de ne pas réussir qui l'a
+conduit à cette action. O détestable erreur, fille de la
+mélancolie, pourquoi montres-tu à la vive imagination
+des hommes des choses qui ne sont pas? O erreur si
+promptement conçue, tu n'arrives jamais à une heureuse
+naissance; mais tu donnes la mort à la mère qui t'engendra.</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Holà, Pindarus! Pindarus, où es-tu?</p>
+
+<p>MESSALA,&mdash;Cherchez-le, Titinius, tandis que je vais au-devant
+du noble Brutus, foudroyer son oreille de cette
+nouvelle. Je puis bien dire foudroyer, car l'acier perçant
+et les flèches empoisonnées seraient aussi bien reçues de
+Brutus que le récit de ce que nous venons de voir.</p>
+
+<p>TITINIUS.&mdash;Hâtez-vous, Messala; et moi pendant ce
+temps je chercherai Pindarus. (<i>Messala sort</i>.) Pourquoi
+m'avais-tu envoyé loin de toi, brave Cassius? N'ai-je
+pas trouvé tes amis? n'ont-ils pas mis sur mon front
+cette couronne de victoire, me chargeant de te la donner?
+n'as-tu pas entendu leurs acclamations? Hélas!
+tu as mal interprété toutes ces choses. Mais attends,
+reçois cette guirlande sur ta tête. Ton Brutus me recommanda
+de te la donner; je veux accomplir son ordre.&mdash;Viens,
+approche, Brutus, et vois ce qu'était pour
+moi Galus Cassius.&mdash;Vous me le permettez, grands
+dieux! j'accomplis le devoir d'un Romain. Viens, épée
+de Cassius, et trouve le coeur de Titinius.</p>
+
+<p class="stage1">(Il meurt.)</p>
+
+<p class="stage1">(Une alarme.&mdash;Rentre Messala, avec Brutus, le jeune<br>
+Caton, Straton, Volumnius et Lucilius.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Où est-il? où est-il? Où est son corps, Messala?</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Là-bas, là; et Titinius gémissant près de lui.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Le visage de Titinius est tourné vers le ciel!</p>
+
+<p>CATON.&mdash;Il s'est tué!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;O Jules César, tu es puissant encore! ton
+ombre se promène sur la terre, et tourne nos épées contre
+nos propres entrailles.</p>
+
+<p class="stage1">(Bruit d'alarme éloigné.)</p>
+
+<p>CATON.&mdash;Brave Titinius! Voyez, n'a-t-il pas couronné
+Cassius mort?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Est-il encore au monde deux Romains semblables
+à ceux-là? Toi le dernier de tous les Romains,
+adieu, repose en paix: il est impossible que jamais Rome
+enfante ton égal.&mdash;Amis, je dois plus de larmes à cet
+homme mort que vous ne me verrez lui en donner.&mdash;J'en
+trouverai le temps, Cassius, j'en trouverai le temps!&mdash;Venez
+donc, et faites porter ce corps à Thasos. Ses
+obsèques ne se feront point dans notre camp; elles pourraient
+nous abattre.&mdash;Suivez-moi, Lucilius; venez aussi,
+jeune Caton: retournons au champ de bataille. Labéon,
+Flavius, faites avancer nos lignes. La troisième heure finit:
+avant la nuit, Romains, nous tenterons encore la
+fortune dans un nouveau combat<a id="footnotetag49" name="footnotetag49"></a><a href="#footnote49"><sup>49</sup></a>.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote49" name="footnote49"></a><b>Note 49:</b><a href="#footnotetag49"> (retour) </a> Ce ne fut pas le même jour, mais trois semaines après, que
+Brutus donna la seconde bataille dans ces mêmes plaines de Philippes
+où les deux armées demeurèrent tout ce temps en présence.</blockquote>
+<br><br>
+
+<h3>SCÈNE IV</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une autre partie du champ de bataille.</p>
+
+<p class="stage1">UNE MÊLÉE&mdash;<i>Entrent en combattant des soldats des deux armées;
+puis</i> BRUTUS, CATON, LUCILIUS, <i>et plusieurs
+autres.</i></p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Encore, compatriotes! oh! tenez encore un
+moment.</p>
+
+<p>CATON.&mdash;Quel bâtard le refusera? Qui veut me suivre?
+Je veux proclamer mon nom dans tout le champ de
+bataille.&mdash;Je suis le fils de Marcus Caton, l'ennemi des
+tyrans, l'ami de ma patrie. Soldats, je suis le fils de
+Marcus Gaton.</p>
+
+<p class="stage1">(Il charge l'ennemi.)</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Et moi je suis Brutus, Marcus Brutus, l'ami
+de mon pays: connaissez-moi pour Brutus.</p>
+
+<p class="stage1">(Il sort en chargeant l'ennemi.&mdash;Le jeune Caton est
+accablé par le nombre et tombe.)</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;O jeune et noble Caton, te voilà tombé! Eh
+bien! tu meurs aussi courageusement que Titinius; tu
+mérites qu'on t'honore comme le fils de Caton.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Cède, ou tu meurs.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Je ne cède qu'à condition de mourir. Tiens,
+prends tout cet or pour me tuer à l'instant. <span class="stage2">(<i>Il lui présente
+de l'or</i>)</span>. Tue Brutus, et deviens fameux par sa mort.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;Il ne faut pas le tuer: c'est un illustre
+prisonnier.</p>
+
+<p>SECOND SOLDAT.&mdash;Place, place. Dites à Antoine que Brutus
+est pris.</p>
+
+<p>PREMIER SOLDAT.&mdash;C'est moi qui lui dirai cette nouvelle.
+Le général vient. <span class="stage2">(<i>Entre Antoine</i>)</span>. Brutus est pris, Brutus
+est pris, mon seigneur.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Où est-il?</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;En sûreté, Antoine; Brutus est toujours en
+sûreté. Jamais, j'ose t'en répondre, jamais ennemi ne
+prendra vivant le noble Brutus. Les dieux le préservent
+d'une telle ignominie! En quelque lieu que tu le trouves,
+vivant ou mort, tu le trouveras toujours semblable à
+Brutus, semblable à lui-même.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Amis, ce n'est point là Brutus; mais je vous
+assure que je ne regarde pas cette prise comme moins
+importante. Ayez soin qu'il ne soit fait aucun mal à cet
+homme; traitez-le avec toute sorte d'égards. J'aimerais
+mieux avoir ses pareils pour amis que pour ennemis.
+Avancez, voyez si Brutus est mort ou en vie, et revenez à
+la tente d'Octave nous rendre compte de ce qui est arrivé.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+<br><br>
+
+
+
+<h3>SCÈNE V</h3>
+<br>
+
+<p class="stage1">Une partie de la plaine.</p>
+
+<p class="stage1"><i>Entrent</i> BRUTUS, DARDANIUS, CLITUS, STRATON
+ET VOLUMNIUS.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Venez, tristes restes de mes amis: reposons-nous
+sur ce rocher.</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Statilius a montré au loin sa torche allumée:
+cependant, mon seigneur, il ne revient point; il est captif
+ou tué.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Assieds-toi là, Clitus: tuer est le mot; c'est
+l'action appropriée au moment. Écoute, Clitus.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui parle à l'oreille.)</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Quoi! moi, monseigneur? Non, pas pour le
+monde entier.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Silence donc, pas de paroles.</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;J'aimerais mieux me tuer moi-même.</p>
+
+<p>BRUTUS&mdash;Dardanius, écoute.</p>
+
+<p class="stage1">(Il lui parle bas.)</p>
+
+<p>DARDANIUS.&mdash;Moi! commettre une pareille action?</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;O Dardanius!</p>
+
+<p>DARDANIUS.&mdash;O Clitus!</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Quelle funeste demande Brutus t'a-t-il faite?</p>
+
+<p>DARDANIUS.&mdash;De le tuer, Clitus. Regarde, le voilà qui
+médite.</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Maintenant ce noble vase est si plein de douleur,
+qu'il déborde jusque par ses yeux.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Approche, bon Volumnius. Un mot, écoute.</p>
+
+<p>VOLUMNIUS.&mdash;Que veut mon maître?</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Ceci, Volumnius. L'ombre de César m'est apparue
+la nuit à deux reprises différentes, une fois à Sardes,
+et la nuit dernière ici, dans les champs de Philippes.
+Je sais que mon heure est venue.</p>
+
+<p>VOLUMNIUS.&mdash;Non, seigneur, non.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Elle est venue, j'en suis certain, Volumnius.
+Tu vois ce monde, Volumnius, et comment tout s'y passe.
+Nos ennemis nous ont battu, jusqu'au bord de l'abîme. Il
+est plus noble de nous y lancer nous-mêmes, que d'hésiter
+jusqu'à ce qu'ils nous y poussent. Bon Volumnius, tu
+sais que nous fûmes aux écoles ensemble. Au nom de
+cette vieille amitié qui nous unit, tiens, je t'en prie, la
+poignée de mon épée, tandis que je me jetterai sur le fer.</p>
+
+<p>VOLUMNIUS.&mdash;Ce n'est pas là l'office d'un ami, mon seigneur.</p>
+
+<p class="stage1">(Une nouvelle alarme.)</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Fuyez, fuyez, mon seigneur! il n'y a pas un
+instant à perdre.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Adieu, vous, et vous, et vous Volumnius.&mdash;Straton,
+tu es resté tout ce temps endormi: adieu, toi
+aussi, Straton.&mdash;Compatriotes, mon coeur se réjouit parce
+que dans toute ma vie je n'ai pas trouvé un homme qui ne
+me fût fidèle. Je recueillerai plus de gloire dans ce jour de
+désastre, qu'Octave et Marc-Antoine n'en obtiendront par
+cette vile conquête. Ainsi, adieu tous à la fois, car la
+langue de Brutus a presque terminé l'histoire de sa vie.
+La nuit est suspendue sur mes yeux; et mes membres,
+qui n'ont travaillé que pour atteindre à cette heure, demandent
+le repos. <span class="stage2">(<i>Alarme.</i>&mdash;<i>Cris derrière le théâtre.</i>)</span>
+Fuyez, fuyez, fuyez.</p>
+
+<p>CLITUS.&mdash;Fuyez, mon seigneur, fuyez.</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Pars, je vais te suivre.&mdash;<span class="stage2">(<i>Sortent Clitus, Dardanius
+et Volumnius</i>)</span>. Straton, je t'en prie, reste auprès
+de ton maître. Tu es un homme plein d'attachement, ta
+vie n'a point été sans honneur: prends donc mon épée,
+et détourne ton visage, tandis que je me précipiterai dessus.
+Veux-tu, Straton?</p>
+
+<p>STRATON.&mdash;Auparavant, donnez-moi votre main. Mon
+maître, adieu!</p>
+
+<p>BRUTUS.&mdash;Adieu, bon Straton.&mdash;César, maintenant
+apaise-toi: je ne te tuai pas la moitié d'aussi bon coeur.</p>
+
+<p class="stage1">(Il se précipite sur son épée, et meurt.)</p>
+
+<p class="stage1">(Une alarme.&mdash;Une retraite.) (Entrent Antoine, Octave et
+leur armée; Messala et Lucius.)</p>
+
+<p>OCTAVE, <span class="stage2"><i>regardant Straton</i></span>.&mdash;Quel est cet homme?</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Il appartient à mon général.&mdash;Straton, où
+est ton maître?</p>
+
+<p>STRATON.&mdash;Hors des chaînes que vous portez, Messala.
+Les vainqueurs n'ont plus que le pouvoir de le réduire en
+cendres. Brutus seul a triomphé de Brutus, et nul autre
+homme que lui n'a l'honneur de sa mort.</p>
+
+<p>LUCILIUS.&mdash;Et c'était ainsi qu'on devait trouver Brutus.&mdash;Je
+te rends grâces, Brutus, d'avoir prouvé que Lucilius
+disait la vérité.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Tous ceux qui servirent Brutus, je les retiens
+auprès de moi.&mdash;Mon ami, veux-tu passer avec moi ta vie?</p>
+
+<p>STRATON.&mdash;Oui, si Messala veut vous répondre de moi.</p>
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Fais-le, Messala.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Comment est mort mon général, Straton?</p>
+
+<p>STRATON.&mdash;J'ai tenu son épée, il s'est jeté sur le fer.</p>
+
+<p>MESSALA.&mdash;Octave, prends donc à ta suite celui qui a
+rendu le dernier service à mon maître.</p>
+
+<p>ANTOINE.&mdash;Ce fut là le plus noble Romain d'entre eux
+tous. Tous les conspirateurs, hors lui seul, n'ont fait ce
+qu'ils ont fait que par jalousie du grand César: lui seul
+entra dans leur ligue par un principe vertueux et de bien
+public. Sa vie fut douce; les éléments de son être étaient
+si heureusement combinés, que la nature put se lever
+et dire à l'Univers: <i>C'était un homme</i><a id="footnotetag50" name="footnotetag50"></a><a href="#footnote50"><sup>50</sup></a>.</p>
+
+
+<p>OCTAVE.&mdash;Rendons-lui le respect et les devoirs funèbres
+que mérite sa vertu. Son corps reposera cette nuit dans
+ma tente, environné de tous les honneurs qui conviennent
+à un soldat. Rappelons l'armée sous les tentes,
+et allons jouir ensemble de la gloire de cette heureuse
+journée.</p>
+
+<p class="stage1">(Ils sortent.)</p>
+
+
+<blockquote class="footnote"><a id="footnote50" name="footnote50"></a><b>Note 50:</b><a href="#footnotetag50"> (retour) </a> Plutarque rapporte dans la <i>Vie d'Antoine</i> que celui-ci ayant
+trouvé le corps de Brutus, lui dit d'abord quelques injures, «mais
+ensuite il le couvrit de sa propre cotte d'armes, et donna ordre à
+l'un de ses serfs affranchis qu'il meist ordre à sa sépulture: et
+depuis ayant entendu que le serf affranchi n'avoit pas fait brûler
+la cotte d'armes avec le corps pour autant qu'elle valoit beaucoup
+d'argent, et qu'il avoit substrait une bonne partie des deniers ordonnés
+pour ses funérailles et pour sa sépulture, il l'en feït
+mourir.»</blockquote>
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jules César, by William Shakespeare
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JULES CÉSAR ***
+
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
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