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+Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Beaucoup de Bruit pour Rien
+
+Author: William Shakespeare
+
+Release Date: May 17, 2005 [EBook #15846]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN ***
+
+
+
+
+Produced by Paul Murray, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+ Note du transcripteur:
+
+ ======================================================================
+ Ce document est tiré de:
+
+ OEUVRES COMPLÈTES DE
+ SHAKSPEARE
+
+ TRADUCTION DE
+ M. GUIZOT
+
+ NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
+ AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
+ DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES
+
+ Volume 2
+ Jules César.
+ Cléopâtre.--Macbeth.--Les Méprises.
+ Beaucoup de bruit pour rien.
+
+ PARIS
+ A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
+ DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
+ 35, QUAI DES AUGUSTINS
+ 1864
+
+
+ ======================================================================
+
+ BEAUCOUP DE BRUIT
+ POUR RIEN
+
+ COMÉDIE
+
+
+
+
+NOTICE
+SUR
+BEAUCOUP DE BRUIT POUR RIEN
+
+
+L'histoire de Ginévra, dans le cinquième chant de l'_Arioste_, a quelque
+rapport avec la fiction romanesque de cette pièce; plusieurs critiques,
+et entre autres Pope, ont cru que le _Roland Furieux_ avait été la
+source où Shakspeare avait puisé. On remarque aussi dans plusieurs
+anciens romans de chevalerie des épisodes qui rappellent la calomnie
+de don Juan, et la mort supposée d'Héro; mais c'est dans les histoires
+tragiques que Belleforest a empruntées à Bandello qu'on trouve la
+nouvelle qui a évidemment fourni à Shakspeare l'idée de _Beaucoup de
+bruit pour rien_.
+
+«Pendant que Pierre d'Aragon tenait sa cour à Messine, un certain baron,
+Timbrée de Cardone, favori du prince, devint amoureux de Fénicia, fille
+de Léonato, gentilhomme de la ville: sa fortune, la faveur du roi, et
+ses qualités personnelles plaidèrent si bien sa cause, que Timbrée fut
+en peu de temps l'amant préféré de Fénicia, et obtint l'agrément de
+Léonato pour l'épouser.
+
+«La nouvelle en vint aux oreilles d'un jeune gentilhomme appelé
+Girondo-Olerio-Valentiano, qui depuis longtemps cherchait vainement à
+faire impression sur le coeur de Fénicia. Jaloux du bonheur de Timbrée,
+il ne songe plus qu'à le traverser, et met dans ses intérêts un autre
+jeune homme qui, affectant pour Timbrée un zèle officieux, va le
+prévenir qu'un de ses amis faisait de fréquentes visites nocturnes à sa
+fiancée, et offre de lui donner le soir même les preuves de sa perfidie.
+
+«Timbrée accepte; il suit son guide qui lui fait voir en effet son
+prétendu rival, qui n'était qu'un valet travesti, montant par une
+échelle de corde dans l'appartement de Fénicia. Timbrée ne veut pas
+d'autre éclaircissement, et dès le lendemain il va retirer sa parole, et
+révèle à Léonato la trahison de sa fille.
+
+«Fénicia, accablée de cet affront, s'évanouit et ne reprend ses sens
+qu'au bout de sept heures. Tout Messine la croit morte, car elle-même,
+résolue de renoncer au monde, se fait transporter secrètement à la
+campagne, chez un de ses oncles, pendant qu'on célèbre ses funérailles.
+
+«Le remords poursuit partout Girondo; il se décide à faire à Timbrée
+l'aveu de sa coupable calomnie; il le mène à l'église, auprès du tombeau
+de Fénicia, se met à genoux, offre un poignard à son rival, et, lui
+présentant son sein, le conjure de frapper le meurtrier de la fille de
+Léonato.
+
+«Timbrée lui pardonne, et court lui-même chez Léonato lui offrir toute
+sa fortune en réparation de sa crédule jalousie; le vieillard refuse,
+et n'exige de Timbrée que la promesse d'accepter une autre épouse de sa
+main.
+
+«Quelque temps après il le conduit à sa campagne et lui présente Fénicia
+sous le nom de Lucile, et comme sa nièce. Fénicia était tellement
+changée, qu'elle ne fut reconnue qu'à la fin de la noce, et lorsqu'une
+tante de la mariée ne put garder plus longtemps le secret;» tel est
+l'extrait succinct de la nouvelle du prolixe Bandello.
+
+On verra quel intérêt dramatique le poëte a ajouté à ce récit déjà
+intéressant. La scène de l'église, où Claudio accuse hautement Héro, est
+vraiment tragique. Combien est touchant l'appel que fait la fille de
+Léonato à son innocence! Quelle profonde connaissance du coeur
+humain décèle le caractère de ce don Juan, cet homme essentiellement
+insociable, pour qui faire le mal est un besoin, et qui s'irrite contre
+les bienfaits de son propre frère!
+
+Mais les personnages les plus brillants et les plus animés de la pièce
+sont Bénédick et Béatrice. Que d'originalité dans leurs dialogues, où
+l'on trouve quelquefois, il est vrai, un peu trop de liberté! Leur
+aversion pour le mariage, leur conversion subite, fournissent une foule
+de situations des plus comiques. Les deux constables, Dogberry et
+Verges, avec leur suffisance, leurs graves niaiseries et leurs lourdes
+bévues, sont des modèles de naturel.
+
+Il y a dans cette pièce un heureux mélange de sérieux et de gaieté qui
+en fait une des plus charmantes productions de Shakspeare: c'est encore
+une de celles que l'on revoit avec le plus de plaisir sur le théâtre de
+Londres. Bénédick était un des rôles favoris de Garrick, qui y faisait
+admirer toute la souplesse de son talent.
+
+Selon le docteur Malone, la comédie de _Beaucoup de bruit pour rien_
+aurait été composée en 1600, et imprimée la même année.
+
+
+
+
+
+BEAUCOUP DE BRUIT
+POUR RIEN
+
+COMÉDIE
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+ DON PÈDRE, prince d'Aragon.
+ LEONATO, gouverneur de Messine.
+ DON JUAN, frère naturel de don Pèdre.
+ CLAUDIO, jeune seigneur de Florence, favori de don Pèdre.
+ BENEDICK, jeune seigneur de Padoue, autre favori de don Pèdre.
+ BALTHAZAR, domestique de don Pèdre.
+ ANTONIO, frère de Léonato.
+ BORACHIO, ) attaché à don Juan.
+ CONRAD, )
+ DOGBERRY, ) deux constables.
+ VERGES, )
+ UN SACRISTAIN.
+ UN MOINE.
+ UN VALET.
+ HÉRO, fille de Léonato.
+ BÉATRICE, nièce de Léonato.
+ MARGUERITE, ) dames attachées
+ URSULE, ) HÉRO.
+
+MESSAGERS, GARDES ET VALETS.
+
+La scène est à Messine.
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Terrasse devant le palais de Léonato.
+
+_Entrent_ LÉONATO, HÉRO, BÉATRICE _et autres, avec_ UN MESSAGER
+
+LÉONATO.--J'apprends par cette lettre que don Pèdre d'Aragon arrive ce
+soir à Messine.
+
+LE MESSAGER.--A l'heure qu'il est, il doit en être fort près. Nous
+n'étions pas à trois lieues lorsque je l'ai quitté.
+
+LÉONATO.--Combien avez-vous perdu de soldats dans cette affaire?
+
+LE MESSAGER.--Très-peu d'aucun genre et aucun de connu.
+
+LÉONATO.--C'est une double victoire, quand le vainqueur ramène au camp
+ses bataillons entiers. Je lis ici que don Pèdre a comblé d'honneurs un
+jeune Florentin nommé Claudio.
+
+LE MESSAGER.--Bien mérités de sa part et bien reconnus par don
+Pèdre.--Claudio a surpassé les promesses de son âge; avec les traits
+d'un agneau, il a fait les exploits d'un lion. Il a vraiment trop
+dépassé toutes les espérances pour que je puisse espérer de vous les
+raconter.
+
+LÉONATO.--Il a ici dans Messine un oncle qui en sera bien content.
+
+LE MESSAGER.--Je lui ai déjà remis des lettres, et il a paru éprouver
+beaucoup de joie, et même à un tel excès, que cette joie n'aurait pas
+témoigné assez de modestie sans quelque signe d'amertume.
+
+LÉONATO.--Il a fondu en larmes?
+
+LE MESSAGER.--Complètement.
+
+LÉONATO.--Doux épanchements de tendresse! Il n'est pas de visages plus
+francs que ceux qui sont ainsi baignés de larmes. Ah! qu'il vaut bien
+mieux pleurer de joie que de rire de ceux qui pleurent!
+
+BÉATRICE.--Je vous supplierai de m'apprendre si le signor Montanto[1]
+revient de la guerre ici ou non.
+
+[Note 1: _Montanto_ est un des anciens termes de l'escrime et
+s'appliquait à un fier-à-bras, à un bravache.]
+
+LE MESSAGER.--Je ne connais point ce nom, madame. Nous n'avions à
+l'armée aucun officier d'un certain rang portant ce nom.
+
+LÉONATO.--De qui vous informez-vous, ma nièce?
+
+HÉRO.--Ma cousine veut parler du seigneur Bénédick de Padoue.
+
+LE MESSAGER.--Oh! il est revenu; et tout aussi plaisant que jamais.
+
+BÉATRICE.--Il mit un jour des affiches[2] dans Messine, et défia Cupidon
+dans l'art de tirer de longues flèches; le fou de mon oncle qui lut ce
+défi répondit pour Cupidon, et le défia à la flèche ronde.--De grâce,
+combien a-t-il exterminé, dévoré d'ennemis dans cette guerre? Dites-moi
+simplement combien il en a tué, car j'ai promis de manger tous les morts
+de sa façon.
+
+[Note 2: Il était d'usage parmi les gladiateurs d'écrire des billets
+portant des défis. _Flight et bird bolt_ étaient différentes sortes de
+flèches.]
+
+LÉONATO.--En vérité, ma nièce, vous provoquez trop le seigneur Bénédick;
+mais il est bon pour se défendre, n'en doutez pas.
+
+LE MESSAGER.--Il a bien servi, madame, dans cette campagne.
+
+BÉATRICE.--Vous aviez des vivres gâtés, et il vous a aidé à les
+consommer. C'est un très-vaillant mangeur; il a un excellent estomac.
+
+LE MESSAGER.--Il est aussi bon soldat, madame.
+
+BÉATRICE.--Bon soldat près d'une dame; mais en face d'un homme,
+qu'est-il?
+
+LE MESSAGER.--C'est un brave devant un brave, un homme en face d'un
+homme. Il y a en lui l'étoffe de toutes les vertus honorables.
+
+BÉATRICE.--C'est cela en effet; Bénédick n'est rien moins qu'un homme
+étoffé[3], mais quant à l'étoffe;--eh bien! nous sommes tous mortels.
+
+[Note 3: _A stuffed man._]
+
+LÉONATO.--Il ne faut pas, monsieur, mal juger de ma nièce. Il règne une
+espèce de guerre enjouée entre elle et le seigneur Bénédick. Jamais
+ils ne se rencontrent sans qu'il y ait entre eux quelque escarmouche
+d'esprit.
+
+BÉATRICE.--Hélas! il ne gagne rien à cela. Dans notre dernier combat,
+quatre de ses cinq sens s'en allèrent tout éclopés, et maintenant
+tout l'homme est gouverné par un seul. Pourvu qu'il lui reste assez
+d'instinct pour se tenir chaudement, laissons-le-lui comme l'unique
+différence qui le distingue de son cheval: car c'est le seul bien qui
+lui reste pour avoir quelque droit au nom de créature raisonnable.--Et
+quel est son compagnon maintenant? car chaque mois il se donne un
+nouveau frère d'armes.
+
+LE MESSAGER.--Est-il possible?
+
+BÉATRICE.--Très-possible. Il garde ses amitiés comme la forme de son
+chapeau, qui change à chaque nouveau moule.
+
+LE MESSAGER.--Madame, je le vois bien, ce gentilhomme n'est pas sur vos
+tablettes.
+
+BÉATRICE.--Oh! non; si j'y trouvais jamais son nom, je brûlerais toute
+la bibliothèque.--Mais dites-moi donc, je vous prie, quel est son frère
+d'armes? N'avez-vous pas quelque jeune écervelé qui veuille faire avec
+lui un voyage chez le diable?
+
+LE MESSAGER.--Il vit surtout dans la compagnie du noble Claudio.
+
+BÉATRICE.--Bonté du ciel! il s'attachera à lui comme une maladie. On le
+gagne plus promptement que la peste; et quiconque en est pris extravague
+à l'instant. Que Dieu protége le noble Claudio! Si par malheur il est
+_pris_ du Bénédick, il lui en coûtera mille livres pour s'en guérir.
+
+LE MESSAGER.--Je veux, madame, être de vos amis.
+
+BÉATRICE.--Je vous y engage, mon bon ami!
+
+LÉONATO.--Vous ne deviendrez jamais folle, ma nièce.
+
+BÉATRICE.--Non, jusqu'à ce que le mois de janvier soit chaud.
+
+LE MESSAGER.--Voici don Pèdre qui s'approche.
+
+(Entrent don Pèdre, accompagné de Balthazar et autres domestiques;
+Claudio, Bénédick, don Juan.)
+
+DON PÈDRE.--Don seigneur Léonato, vous venez vous-même chercher les
+embarras. Le monde est dans l'usage d'éviter la dépense; mais vous
+courez au-devant.
+
+LÉONATO.--Jamais les embarras n'entrèrent chez moi sous la forme de
+Votre Altesse; car, l'embarras parti, le contentement resterait. Mais
+quand vous me quittez, le chagrin reste et le bonheur s'en va.
+
+DON PÈDRE.--Vous acceptez votre fardeau de trop bonne grâce. Je crois
+que c'est là votre fille.
+
+LÉONATO.--Sa mère me l'a dit bien des fois.
+
+BÉNÉDICK.--En doutiez-vous, seigneur, pour lui faire si souvent cette
+demande?
+
+LÉONATO.--Nullement, seigneur Bénédick; car alors vous étiez un enfant.
+
+DON PÈDRE.--Ah! la botte a porté, Bénédick. Nous pouvons juger par là
+de ce que vous valez, à présent que vous êtes un homme.--En vérité, ses
+traits nomment son père. Soyez heureuse, madame, vous ressemblez à un
+digne père.
+
+(Don Pèdre s'éloigne avec Léonato.)
+
+BÉNÉDICK.--Si le seigneur Léonato est son père, elle ne voudrait pas
+pour tout Messine avoir sa tête sur les épaules tout en lui ressemblant
+comme elle fait.
+
+BÉATRICE.--Je m'étonne que le seigneur Bénédick ne se rebute point de
+parler. Personne ne prend garde à lui.
+
+BÉNÉDICK.--Ah! ma chère madame Dédaigneuse! vous vivez encore?
+
+BÉATRICE.--Et comment la Dédaigneuse mourrait-elle, lorsqu'elle trouve
+à ses dédains un aliment aussi inépuisable que le seigneur Bénédick?
+La courtoisie même ne peut tenir en votre présence; il faut qu'elle se
+change en dédain.
+
+BÉNÉDICK.--La courtoisie est donc un renégat?--Mais tenez pour certain
+que, vous seule exceptée, je suis aimé de toutes les dames, et je
+voudrais que mon coeur se laissât persuader d'être un peu moins dur; car
+franchement je n'en aime aucune.
+
+BÉATRICE.--Grand bonheur pour les femmes! Sans cela, elles seraient
+importunées par un pernicieux soupirant. Je remercie Dieu et la froideur
+de mon sang; je suis là-dessus de votre humeur. J'aime mieux entendre
+mon chien japper aux corneilles, qu'un homme me jurer qu'il m'adore.
+
+BÉNÉDICK.--Que Dieu vous maintienne toujours dans ces sentiments! Ce
+seront quelques honnêtes gens de plus dont le visage échappera aux
+égratignures qui les attendent.
+
+BÉATRICE.--Si c'étaient des visages comme le vôtre, une égratignure ne
+pourrait les rendre pires.
+
+BÉNÉDICK.--Eh bien! vous êtes une excellente institutrice de perroquets.
+
+BÉATRICE.--Un oiseau de mon babil vaut mieux qu'un animal du vôtre.
+
+BÉNÉDICK.--Je voudrais bien que mon cheval eût la vitesse de votre
+langue et votre longue haleine.--Allons, au nom de Dieu, allez votre
+train; moi j'ai fini.
+
+BÉATRICE.--Vous finissez toujours par quelque algarade de rosse; je vous
+connais de loin.
+
+DON PÈDRE.--Voici le résumé de notre entretien.--Seigneur Claudio et
+seigneur Bénédick, mon digne ami Léonato vous a tous invités. Je lui
+dis que nous resterons ici au moins un mois; il prie le sort d'amener
+quelque événement qui puisse nous y retenir davantage. Je jurerais qu'il
+n'est point hypocrite et qu'il le désire du fond de son coeur.
+
+LÉONATO.--Si vous le jurez, monseigneur, vous ne serez point parjure.
+(_A don Juan_.)--Souffrez que je vous félicite, seigneur: puisque vous
+êtes réconcilié au prince votre frère, je vous dois tous mes hommages.
+
+DON JUAN.--Je vous remercie: je ne suis point un homme à longs discours;
+je vous remercie.
+
+LÉONATO.--Plaît-il à Votre Altesse d'ouvrir la marche?
+
+DON PÈDRE.--Léonato, donnez-moi la main; nous irons ensemble.
+
+(Tous entrent dans la maison, excepté Bénédick et Claudio.)
+
+CLAUDIO.--Bénédick, avez-vous remarqué la fille du seigneur Léonato?
+
+BÉNÉDICK.--Je ne l'ai pas remarquée, mais je l'ai regardée.
+
+CLAUDIO.--N'est-ce pas une jeune personne modeste?
+
+BÉNÉDICK.--Me questionnez-vous sur son compte, en honnête homme, pour
+savoir tout simplement ce que je pense, ou bien voudriez-vous m'entendre
+parler, suivant ma coutume, comme le tyran déclaré de son sexe?
+
+CLAUDIO.--Non: je vous prie, parlez sérieusement.
+
+BÉNÉDICK.--Eh bien! en conscience, elle me paraît trop petite pour un
+grand éloge, trop brune pour un bel éloge[4]. Toute la louange que je
+peux lui accorder, c'est de dire que si elle était tout autre qu'elle
+est, elle ne serait pas belle; étant ce qu'elle est, elle ne me plait
+pas.
+
+[Note 4: _Fair_, beau et blond.]
+
+CLAUDIO.--Vous croyez que je veux rire. Je vous en prie, dites-moi
+sincèrement comment vous la trouvez.
+
+BÉNÉDICK.--Voulez-vous en faire emplette, que vous preniez des
+informations sur elle?
+
+CLAUDIO.--Le monde entier suffirait-il à payer un pareil bijou?
+
+BÉNÉDICK.--Oh! sûrement, et même encore un étui pour le mettre.--Mais
+parlez-vous sérieusement, ou prétendez-vous faire le mauvais plaisant
+pour nous dire que l'amour sait très-bien trouver des lièvres, et que
+Vulcain est un habile charpentier? Allons, dites-nous sur quelle gamme
+il faut chanter pour être d'accord avec vous?
+
+CLAUDIO.--Elle est à mes yeux la plus aimable personne que j'aie jamais
+vue.
+
+BÉNÉDICK.--Je vois encore très-bien sans lunettes, et je ne vois rien de
+cela: il y a sa cousine qui, si elle n'était pas possédée d'une furie,
+la surpasserait en beauté autant que le premier jour de mai l'emporte
+sur le dernier jour de décembre; mais j'espère que vous n'avez pas dans
+l'idée de vous faire mari? Serait-ce votre intention?
+
+CLAUDIO.--Quand j'aurais juré le contraire, je me méfierais de moi-même,
+si Héro voulait être ma femme.
+
+BÉNÉDICK.--En êtes-vous là? d'honneur? Quoi! n'est-il donc pas un homme
+au monde qui veuille porter son bonnet sans inquiétude? Ne reverrai-je
+de ma vie un garçon de soixante ans? Allez, puisque vous voulez
+absolument vous mettre sous le joug, portez-en la triste empreinte, et
+passez les dimanches à soupirer.--Mais voilà don Pèdre qui revient vous
+chercher lui-même.
+
+(Don Pèdre rentre.)
+
+DON PÈDRE.--Quel mystère vous arrêtait donc ici, que vous ne nous ayez
+pas suivis chez Léonato?
+
+BÉNÉDICK.--Je voudrais que Votre Altesse m'obligeât à le lui dire.
+
+DON PÈDRE.--Je vous l'ordonne, sur votre fidélité.
+
+BÉNÉDICK.--Vous entendez, comte Claudio. Je puis être aussi discret
+qu'un muet de naissance, et c'est là l'idée que je voudrais vous donner
+de moi.--Mais _sur ma fidélité_: remarquez-vous ces mots: _Sur ma
+fidélité_.--Il est amoureux. De qui? Ce serait maintenant à Votre
+Altesse à me faire la question. Observez comme la réponse est
+courte.--D'Héro, la courte fille de Léonato.
+
+CLAUDIO. Si la chose était, il vous l'aurait bientôt dit.
+
+BÉNÉDICK.--C'est comme le vieux conte, monseigneur: «Cela n'est pas,
+cela n'était pas.» Mais en vérité, à Dieu ne plaise que cela arrive!
+
+CLAUDIO.--Si ma passion ne change pas bientôt, à Dieu ne plaise qu'il en
+soit autrement!
+
+DON PÈDRE.--Ainsi soit-il! si vous l'aimez; car la jeune personne en est
+bien digne.
+
+CLAUDIO.--Vous parlez ainsi pour me sonder, seigneur.
+
+DON PÈDRE.--Sur mon honneur, j'exprime ma pensée.
+
+CLAUDIO.--Et sur ma parole, j'ai exprimé la mienne.
+
+BÉNÉDICK.--Et moi, sur mon honneur et sur ma parole, j'ai dit ce que je
+pensais.
+
+CLAUDIO.--Je sens que je l'aime.
+
+DON PÈDRE.--Je sais qu'elle en est digne.
+
+BÉNÉDICK.--Je ne sens pas qu'on doive l'aimer, je ne sais pas qu'elle en
+soit digne, c'est là l'opinion que le feu ne pourrait détruire en moi.
+Je mourrai dans mon dire sur l'échafaud.
+
+DON PÈDRE.--Tu fus toujours un hérétique obstiné à l'endroit de la
+beauté.
+
+CLAUDIO.--Et jamais il n'a pu soutenir son rôle que par la force de sa
+volonté.
+
+BÉNÉDICK.--Qu'une femme m'ait conçu, je l'en remercie; je lui adresse
+aussi mes humbles remerciements pour m'avoir élevé; mais je refuse de
+porter sur mon front une corne pour appeler les chasseurs, ou suspendre
+mon cor de chasse à un baudrier invisible; c'est ce que toutes les
+femmes me pardonneront. Comme je ne veux pas leur faire l'affront de me
+défier d'une seule, je me rends la justice de ne me fier à aucune; et ma
+peine (dont je ne serai que plus présentable) sera de vivre garçon.
+
+DON PÈDRE.--Avant que je meure, je veux te voir pâle d'amour.
+
+BÉNÉDICK.--De maladie, de faim ou de colère, seigneur; mais jamais
+d'amour. Prouvez une fois que l'amour me coûte plus de sang que le vin
+ne m'en saurait rendre, et alors je vous permets de me crever les yeux
+avec la plume d'un faiseur de ballades, et de me suspendre à la porte
+d'un mauvais lieu comme l'enseigne de l'aveugle Cupidon.
+
+DON PÈDRE.--Bien! si jamais tu trahis ce voeu, tu nous fourniras un
+fameux argument.
+
+BÉNÉDICK.--Si je le trahis, pendez-moi comme un chat dans une
+bouteille[5], et tirez-moi dessus; et qu'on frappe sur l'épaule à celui
+qui me touchera en l'appelant Adam[6].
+
+[Note 5: Dans quelques provinces d'Angleterre, on enfermait
+autrefois un chat avec de la suie dans une bouteille de bois (semblable
+à la gourde des bergers), et on la suspendait à une corde. Celui qui
+pouvait en briser le fond en courant, et être assez adroit pour
+échapper à la suie et au chat qui tombait alors, était le héros de ce
+divertissement cruel.]
+
+[Note 6: Adam Bell, fameux archer.]
+
+DON PÈDRE.--Allons, le temps en décidera: _Avec le temps, le buffle
+sauvage en vient à porter le joug_.
+
+BÉNÉDICK.--Le buffle sauvage, oui; mais si le sensé Bénédick porte
+jamais un joug, arrachez les cornes du buffle, et plantez-les sur mon
+front; qu'on fasse de moi un tableau grossier, et, en lettres aussi
+grosses que celles où l'on écrit: _Ici, bon cheval à louer_, faites
+tracer sur ma figure: _Ici, on peut voir Bénédick, l'homme marié_.
+
+CLAUDIO.--Si jamais cela t'arrive, tu seras fou à lier.
+
+DON PÈDRE.--Bon! si Cupidon n'a pas épuisé son carquois dans Venise, il
+te fera bientôt trembler.
+
+BÉNÉDICK.--Je m'attends aussitôt à un tremblement de terre.
+
+DON PÈDRE.--Eh bien! temporisez d'heure en heure; mais cependant,
+seigneur Bénédick, rendez-vous chez Léonato, faites-lui mes civilités,
+et dites-lui que je ne manquerai point de me trouver au souper; car il a
+fait de grands préparatifs.
+
+BÉNÉDICK.--J'ai presque tout ce qu'il me faut pour faire un tel message;
+ainsi je vous recommande....
+
+CLAUDIO.--A la garde de Dieu, daté de ma maison, si j'en avais une.
+
+DON PÈDRE.--Le six de juillet, votre féal ami, Bénédick.
+
+BÉNÉDICK.--Ne raillez pas, ne raillez pas! le corps de votre
+discours est souvent vêtu de simples franges dont les morceaux sont
+très-légèrement faufilés; ainsi, avant de lancer plus loin de vieux
+sarcasmes, examinez votre conscience; et là-dessus, je vous laisse.
+
+(Bénédick sort.)
+
+CLAUDIO.--Mon prince, Votre Altesse peut maintenant me faire du bien.
+
+DON PÈDRE.--C'est à toi d'instruire mon amitié; apprends-lui seulement
+comment elle peut te servir, et tu verras combien elle sera docile à
+retenir tout ce qui pourra te faire du bien, quelque difficile que soit
+la leçon.
+
+CLAUDIO.--Léonato a-t-il des fils, mon seigneur?
+
+DON PÈDRE.--Il n'a d'autre enfant que Héro. Elle est son unique
+héritière; vous sentez-vous du penchant pour elle, Claudio?
+
+CLAUDIO.--Ah! seigneur, quand vous passâtes pour aller terminer cette
+guerre, je ne la vis que de l'oeil d'un soldat à qui elle plaisait, mais
+qui avait en main une tâche plus rude que celle de changer ce goût en
+amour; à présent que je suis revenu ici, et que les pensées guerrières
+ont laissé leur place vacante, au lieu d'elles viennent une foule de
+désirs tendres et délicats qui me répètent combien la jeune Héro est
+belle, et me disent que je l'aimais avant d'aller au combat.
+
+DON PÈDRE.--Te voilà bientôt un véritable amant. Déjà tu fatigues ton
+auditeur d'un volume de paroles. Si tu aimes la belle Héro, eh bien!
+aime-la. Je ferai les ouvertures auprès d'elle et de son père, et tu
+l'obtiendras. N'est-ce pas dans ces vues que tu as commencé à me filer
+une si belle histoire?
+
+CLAUDIO.--Quel doux remède vous offrez à l'amour! A son teint vous
+nommez son mal. De peur que mon penchant ne vous parût trop soudain, je
+voulais m'aider d'un plus long récit.
+
+DON PÈDRE.--Et pourquoi faut-il que le pont soit plus large que la
+rivière? La meilleure raison pour accorder, c'est la nécessité. Tout ce
+qui peut te servir ici est convenable. En deux mots, tu aimes, et je te
+fournirai le remède à cela.--Je sais qu'on nous apprête une fête pour
+ce soir; je jouerai ton rôle sous quelque déguisement, et je dirai à la
+belle Héro que je suis Claudio; j'épancherai mon coeur dans son sein, je
+captiverai son oreille par l'énergie et l'ardeur de mon récit amoureux;
+ensuite j'en ferai aussitôt l'ouverture à son père; et pour conclusion,
+elle sera à toi. Allons de ce pas mettre ce plan en exécution.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement dans la maison de Léonato.
+
+LÉONATO ET ANTONIO _paraissent_.
+
+LÉONATO.--Eh bien! mon frère, où est mon neveu votre fils? A-t-il pourvu
+à la musique?
+
+ANTONIO.--Il en est très-occupé.--Mais, mon frère, j'ai à vous apprendre
+d'étranges nouvelles auxquelles vous n'avez sûrement pas rêvé encore.
+
+LÉONATO.--Sont-elles bonnes?
+
+ANTONIO.--Ce sera suivant l'événement; mais elles ont bonne apparence
+et s'annoncent bien. Le prince et le comte Claudio se promenant tout à
+l'heure ici dans une allée sombre de mon verger, ont été secrètement
+entendus par un de mes gens. Le prince découvrait à Claudio qu'il aimait
+ma nièce votre fille; il se proposait de le lui confesser cette nuit
+pendant le bal, et s'il la trouvait consentante, il projetait de saisir
+l'occasion aux cheveux et de s'en ouvrir à vous, sans tarder.
+
+LÉONATO.--L'homme qui vous a dit ceci a-t-il un peu d'intelligence?
+
+ANTONIO.--C'est un garçon adroit et fin. Je vais l'envoyer chercher.
+Vous l'interrogerez vous-même.
+
+LÉONATO.--Non, non. Regardons la chose comme un songe, jusqu'à ce
+qu'elle se montre elle-même. Je veux seulement en prévenir ma fille,
+afin qu'elle ait une réponse prête, si par hasard ceci se réalisait.
+(_Plusieurs personnes traversent le théâtre_.) Allez devant et
+avertissez-la.--Cousins, vous savez ce que vous avez à faire.--Mon
+ami, je vous demande pardon; venez avec moi, et j'emploierai vos
+talents.--Mes chers cousins, aidez-moi dans ce moment d'embarras.
+
+(Tous sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Un autre appartement dans la maison de Léonato.
+
+_Entrent_ DON JUAN ET CONRAD.
+
+CONRAD.--Quel mal avez-vous, seigneur? D'où vous vient cette tristesse
+extrême?
+
+DON JUAN.--Comme la cause de mon chagrin n'a point de bornes, ma
+tristesse est aussi sans mesure.
+
+CONRAD.--Vous devriez entendre raison.
+
+DON JUAN.--Et quand je l'aurais écoutée, quel fruit m'en reviendrait-il?
+
+CONRAD.--Sinon un remède actuel, du moins la patience.
+
+DON JUAN.--Je m'étonne qu'étant né, comme tu le dis, sous le signe de
+Saturne, tu veuilles appliquer un topique moral à un mal-désespéré. Je
+ne puis cacher ce que je suis; il faut que je sois triste lorsque j'en
+ai sujet. Je ne sais sourire aux bons mots de personne. Je veux manger
+quand j'ai appétit, sans attendre le loisir de personne; dormir lorsque
+je me sens assoupi, et ne jamais veiller aux intérêts de personne; rire
+quand je suis gai, et ne flatter le caprice de personne.
+
+CONRAD.--Oui, mais vous ne devez pas montrer votre caractère à découvert
+que vous ne le puissiez sans contrôle. Naguère vous avez pris les armes
+contre votre frère, et il vient de vous rendre ses bonnes grâces; il est
+impossible que vous preniez racine dans son amitié, si vous ne faites
+pour cela le beau temps. C'est à vous de préparer la saison qui doit
+favoriser votre récolte.
+
+DON JUAN.--J'aimerais mieux être la chenille de la haie qu'une rose par
+ses bienfaits. Le dédain général convient mieux à mon humeur que le soin
+de me composer un extérieur propre à ravir l'amour de qui que ce soit.
+Si l'on ne peut me nommer un flatteur honnête homme, du moins on ne
+peut nier que je ne sois un franc ennemi. Oui, l'on se fie à moi en me
+muselant, ou l'on m'affranchit en me donnant des entraves. Aussi, j'ai
+résolu de ne point chanter dans ma cage. Si j'avais la bouche libre,
+je voudrais mordre; si j'étais libre, je voudrais agir à mon gré:
+en attendant, laisse-moi être ce que je suis; ne cherche point à me
+changer.
+
+CONRAD.--Ne pouvez-vous tirer aucun parti de votre mécontentement?
+
+DON JUAN.--J'en tire tout le parti possible, car je ne m'occupe que de
+cela.--Qui vient ici? Quelles nouvelles, Borachio?
+
+(Entre Borachio.)
+
+BORACHIO.--J'arrive ici d'un grand souper. Léonato traite royalement le
+prince votre frère, et je puis vous donner connaissance d'un mariage
+projeté.
+
+DON JUAN.--Est-ce une base sur laquelle on puisse bâtir quelque malice?
+Nomme-moi le fou qui est si pressé de se fiancer à l'inquiétude.
+
+BORACHIO.--Eh bien! c'est le bras droit de votre frère.
+
+DON JUAN.--Qui? le merveilleux Claudio?
+
+BORACHIO.--Lui-même.
+
+DON JUAN.--Un beau chevalier! Et à qui, à qui? Sur qui jette-t-il les
+yeux?
+
+BORACHIO.--Diantre!--Sur Héro, la fille et l'héritière de Léonato.
+
+DON JUAN.--Poulette précoce de mars! Comment l'as-tu appris?
+
+BORACHIO.--Comme on m'avait traité en parfumeur, et que j'étais chargé
+de sécher une chambre qui sentait le moisi, j'ai vu venir à moi Claudio
+et le prince se tenant par la main. Leur conférence était sérieuse; je
+me suis caché derrière la tapisserie; de là je les ai entendus concerter
+ensemble que le prince demanderait Héro pour lui-même, et qu'après
+l'avoir obtenue il la céderait au comte Claudio.
+
+DON JUAN.--Venez, venez, suivez-moi; ceci peut devenir un aliment pour
+ma rancune. Ce jeune parvenu a toute la gloire de ma chute. Si je puis
+lui nuire en quelque manière, je travaille pour moi en tout sens. Vous
+êtes deux hommes sûrs: vous me servirez?
+
+CONRAD.--Jusqu'à la mort, seigneur.
+
+DON JUAN.--Allons nous rendre à ce grand souper: leur fête est d'autant
+plus brillante qu'ils m'ont subjugué. Je voudrais que le cuisinier fût
+du même avis que moi!--Irons-nous essayer ce qu'il y a à faire?
+
+BORACHIO.--Nous accompagnerons Votre Seigneurie.
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU PREMIER ACTE.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Une salle du palais de Léonato.
+
+LÉONATO, ANTONIO, HÉRO, BÉATRICE _et autres_.
+
+LÉONATO.--Le comte Jean n'était-il pas au souper?
+
+ANTONIO.--Je ne l'ai point vu.
+
+BÉATRICE.--Quel air aigre a ce gentilhomme! Je ne puis jamais le voir
+sans sentir une heure après des cuissons à l'estomac[7].
+
+[Note 7: _Heart-burn_.]
+
+HÉRO.--Il est d'un tempérament fort mélancolique.
+
+BÉATRICE.--Un homme parfait serait celui qui tiendrait le juste milieu
+entre lui et Bénédick. L'un ressemble trop à une statue qui ne dit mot,
+l'autre au fils aîné de ma voisine, qui babille sans cesse.
+
+LÉONATO.--Ainsi moitié de la langue du seigneur Bénédick dans la bouche
+du comte Jean; et moitié de la mélancolie du comte Jean sur le front du
+seigneur Bénédick....
+
+BÉATRICE.--Avec bon pied, bon oeil et de l'argent dans sa bourse, mon
+oncle, un homme comme celui-là pourrait gagner telle femme qui soit au
+monde, pourvu qu'il sût lui plaire.
+
+LÉONATO.--Vous, ma nièce, vous ne gagnerez jamais un époux, si vous avez
+la langue si bien pendue.
+
+ANTONIO.--En effet, elle est trop maligne.
+
+BÉATRICE.--Trop maligne, c'est plus que maligne; car il est dit que
+_Dieu envoie à une vache maligne des cornes courtes_[8]; mais à une
+vache trop maligne, il n'en envoie point.
+
+[Note 8: _Dat Deus inutili cornua curta bovi_.]
+
+LÉONATO.--Ainsi, parce que vous êtes trop maligne, Dieu ne vous enverra
+point de cornes.
+
+BÉATRICE.--Justement, s'il ne m'envoie jamais de mari; et pour obtenir
+cette grâce, je le prie à genoux chaque matin et chaque soir. Bon Dieu!
+je ne pourrais supporter un mari avec de la barbe au menton; j'aimerais
+mieux coucher sur la laine.
+
+LÉONATO.--Vous pourriez tomber sur un mari sans barbe.
+
+BÉATRICE.--Eh! qu'en pourrais-je faire? Le vêtir de mes robes et en
+faire ma femme de chambre? Celui qui porte barbe n'est plus un enfant;
+et celui qui n'en a point est moins qu'un homme. Or celui qui n'est plus
+un enfant n'est pas mon fait, et je ne suis pas le fait de celui qui est
+moins qu'un homme. C'est pourquoi je prendrai six sous pour arrhes du
+conducteur d'ours, et je conduirai ses singes en enfer[9].
+
+[Note 9: Un vieux proverbe disait: _Les vieilles pucelles conduisent
+les singes en enfer_.]
+
+LÉONATO.--Quoi donc? vous iriez donc en enfer?
+
+BÉATRICE.--Non, seulement jusqu'à la porte; et là le diable me viendra
+recevoir avec des cornes au front comme un vieux misérable, et me dira:
+Allez au ciel, Béatrice, allez au ciel; il n'y a pas ici de place pour
+vous autres filles: c'est ainsi que je remets là mes singes et que je
+vais trouver saint Pierre pour entrer au ciel; il me montre l'endroit où
+se tiennent les célibataires, et je mène avec eux joyeuse vie tout le
+long du jour.
+
+ANTONIO.--Très-bien, ma nièce.--(_A Héro_.) j'espère que vous vous
+laisserez guider par votre père.
+
+BÉATRICE.--Oui, sans doute, c'est le devoir de ma cousine de faire la
+révérence, et de dire: _Mon père, comme il vous plaira_. Mais, cousine,
+malgré tout, que le cavalier soit bien tourné; sans quoi, doublez la
+révérence et dites: _Mon père, comme il vous plaira_.
+
+LÉONATO.--J'espère bien un jour vous voir aussi pourvue d'un mari, ma
+nièce.
+
+BÉATRICE.--Non pas avant que la Providence fasse les maris d'une autre
+pâte que la terre. N'y a-t-il pas de quoi désespérer une femme de se
+voir régentée par un morceau de vaillante poussière, d'être obligée de
+rendre compte de sa vie à une motte de marne bourrue? Non, mon oncle,
+je n'en veux point. Les fils d'Adam sont mes frères, et sincèrement je
+tiens pour péché de me marier dans ma famille.
+
+LÉONATO.--Ma fille, souvenez-vous de ce que je vous ai dit. Si le prince
+vous fait quelques instances de ce genre, vous savez votre réponse.
+
+BÉATRICE.--Si l'on ne vous fait pas la cour à propos, cousine, la faute
+en sera dans la musique. Si le prince devient trop importun, dites-lui
+qu'on doit suivre en tout une mesure, dansez-lui votre réponse. Écoutez
+bien, Héro, la triple affaire de courtiser, d'épouser et de se repentir
+est une gigue écossaise, un menuet et une sarabande. Les premières
+propositions sont ardentes et précipitées comme la gigue écossaise, et
+tout aussi bizarres. Ensuite, l'hymen grave et convenable est comme un
+vieux menuet plein de décorum. Après suit le repentir qui, de ses deux
+jambes écloppées, tombe de plus en plus dans la sarabande jusqu'à ce
+qu'il descende dans le tombeau.
+
+LÉONATO.--Ma nièce, vous voyez les choses d'un trop mauvais côté.
+
+BÉATRICE.--J'ai de bons yeux, mon oncle, je peux voir une église en
+plein midi.
+
+LÉONATO.--Voici les masques.--(_A Antonio_.) Allons, mon frère, faites
+placer.
+
+(Entrent don Pèdre, Claudio, Bénédick, Balthazar, don Juan, Borachio,
+Marguerite, Ursule, et une foule d'autres masques.)
+
+DON PÈDRE, _abordant Héro_.--Daignerez-vous, madame, vous promener avec
+un ami[10]?
+
+[Note 10: _Friend_, un ami; nous disons encore _un bon ami_, dans le
+même sens.]
+
+HÉRO.--Pourvu que vous vous promeniez lentement, que vous me regardiez
+avec douceur, et que vous ne disiez rien, je suis à vous pour la
+promenade; et surtout si je sors pour me promener.
+
+DON PÈDRE.--Avec moi pour votre compagnie?
+
+HÉRO.--Je pourrai vous le dire quand cela me plaira.
+
+DON PÈDRE.--Et quand vous plaira-il de me le dire?
+
+HÉRO.--Lorsque vos traits me plairont. Mais Dieu nous préserve que le
+luth ressemble à l'étui.
+
+DON PÈDRE.--Mon masque est le toit de Philémon; Jupiter est dans la
+maison.
+
+HÉRO.--En ce cas, pourquoi votre masque n'est-il pas en chaume?
+
+DON PÈDRE.--Parlez bas, si vous parlez d'amour.
+
+(Héro et don Pèdre s'éloignent.)
+
+BÉNÉDICK[11]. Eh bien! je voudrais vous plaire!
+
+[Note 11: Tout ce dialogue de Marguerite avec Bénédick est attribué,
+par d'autres, à Balthazar.]
+
+MARGUERITE.--Je ne vous le souhaite pas pour l'amour de vous-même. J'ai
+mille défauts.
+
+BÉNÉDICK.--Nommez-en un.
+
+MARGUERITE.--Je dis tout haut mes prières.
+
+BÉNÉDICK.--Vous m'en plaisez davantage. L'auditoire peut répondre _ainsi
+soit-il_.
+
+MARGUERITE.--Veuille le ciel me joindre à un bon danseur!
+
+BÉNÉDICK. Ainsi soit-il!
+
+MARGUERITE.--Et Dieu veuille l'ôter de ma vue quand la danse sera finie!
+Répondez, sacristain.
+
+BÉNÉDICK.--Tout est dit; le sacristain a sa réponse.
+
+URSULE.--Je vous connais du reste; vous êtes le seigneur Antonio.
+
+ANTONIO.--En un mot, non.
+
+URSULE.--Je vous reconnais au balancement de votre tête!
+
+ANTONIO.--A dire la vérité, je le contrefais un peu.
+
+URSULE.--Il n'est pas possible de le contrefaire si bien, à moins d'être
+lui; et voilà sa main sèche[12] d'un bout à l'autre. Vous êtes Antonio,
+vous êtes Antonio.
+
+[Note 12: Comme signe d'un tempérament froid. Nous disons encore:
+_Vous avez les mains fraîches, vous devez être fidèle_.]
+
+ANTONIO.--En un mot, non.
+
+URSULE.--Bon, bon; croyez-vous que je ne vous reconnaisse pas à votre
+esprit? Le mérite se peut-il cacher? Allons, chut! vous êtes Antonio;
+les grâces se trahissent toujours; et voilà tout.
+
+BÉATRICE.--Vous ne voulez pas me dire qui vous a dit cela?
+
+BÉNÉDICK.--Non; vous me pardonnerez ma discrétion.
+
+BÉATRICE.--Ni me dire qui vous êtes?
+
+BÉNÉDICK.--Pas pour le moment.
+
+BÉATRICE.--On a donc prétendu que j'étais dédaigneuse, et que je puisais
+mon esprit dans les _Cent joyeux contes_[13]. Allons, c'est le seigneur
+Bénédick qui a dit cela.
+
+[Note 13: _The hundred merry tales_, collection populaire d'anecdotes
+licencieuses et de facéties sans finesse, publiée par John Rastell, au
+commencement du XVIe siècle, et réimprimée, il y a quelques années, par
+M. Singer, sous le titre: _Shakspeare's Jest Book_.]
+
+BÉNÉDICK. Qui est-ce?
+
+BÉATRICE.--Oh! je suis sûr que vous le connaissez bien.
+
+BÉNÉDICK.--Pas du tout, croyez-moi.
+
+BÉATRICE.--Comment, il ne vous a jamais fait rire?
+
+BÉNÉDICK.--De grâce, qui est-ce?
+
+BÉATRICE.--C'est le bouffon du prince, un fou insipide. Tout son talent
+consiste à débiter d'absurdes médisances. Il n'y a que des libertins qui
+puissent se plaire en sa compagnie; et encore ce n'est pas son esprit
+qui le leur rend agréable, mais bien sa méchanceté; il plaît aux hommes
+et les met en colère. On rit de lui, et on le bâtonne. Je suis sûre
+qu'il est dans le bal. Oh! je voudrais bien qu'il fût venu m'agacer.
+
+BÉNÉDICK.--Dès que je connaîtrai ce cavalier, je lui dirai ce que vous
+dites.
+
+BÉATRICE.--Oui, oui; j'en serai quitte pour un ou deux traits malicieux;
+et encore si par hasard ils ne sont pas remarqués ou s'ils ne font
+pas rire, le voilà frappé de mélancolie. Et c'est une aile de perdrix
+d'économisée, car l'insensé ne soupe pas ce soir-là.--(_On entend de la
+musique dans l'intérieur_). Il faut suivre ceux qui conduisent.
+
+BÉNÉDICK.--Dans toutes les choses bonnes à suivre.
+
+BÉATRICE.--D'accord. Si l'on me conduit vers quelque mauvais pas, je les
+quitte au premier détour.
+
+(Danse. Tous sortent ensuite excepté don Juan, Borachio et Claudio.)
+
+DON JUAN.--Sûrement mon frère est amoureux d'Héro; je l'ai vu tirant le
+père à l'écart pour lui en faire l'ouverture. Les dames la suivent, et
+il ne reste qu'un seul masque.
+
+BORACHIO.--Et ce masque est Claudio, je le reconnais à sa démarche.
+
+DON JUAN.--Seriez-vous le seigneur Bénédick?
+
+CLAUDIO.--Vous ne vous trompez point, c'est moi.
+
+DON JUAN.--Seigneur, vous êtes fort avancé dans les bonnes grâces de mon
+frère; il est épris de Héro. Je vous prie de le dissuader de cette idée.
+Héro n'est point d'une naissance égale à la sienne. Vous pouvez jouer en
+ceci le rôle d'un honnête homme.
+
+CLAUDIO.--Comment savez-vous qu'il l'aime?
+
+DON JUAN.--Je l'ai entendu lui jurer son amour.
+
+BORACHIO.--Et moi aussi; il lui jurait de l'épouser cette nuit.
+
+DON JUAN, _bas à Borachio_.--Viens; allons au banquet.
+
+(Don Juan et Borachio se retirent.)
+
+CLAUDIO _seul_.--Je réponds ainsi sous le nom de Bénédick; mais c'est
+de l'oreille de Claudio que j'entends ces fatales nouvelles! Rien n'est
+plus certain. Le prince fait la cour pour son propre compte. Dans toutes
+les affaires humaines, l'amitié se montre fidèle, hormis dans les
+affaires d'amour; que tous les coeurs amoureux se servent de leur propre
+langue; que l'oeil négocie seul pour lui-même, et ne se fie à aucun
+agent. La beauté est une enchanteresse, et la bonne foi qui s'expose
+à ses charmes se dissout en sang[14]. C'est une vérité dont la preuve
+s'offre à toute heure, et dont je ne me défiais pas! Adieu donc, Héro.
+
+[Note 14: Allusion aux figures de cire des sorcières. Une ancienne
+superstition leur attribuait aussi le pouvoir de changer l'eau et le vin
+en sang.]
+
+(Rentre Bénédick.)
+
+BÉNÉDICK.--Le comte Claudio?
+
+CLAUDIO.--Oui, lui-même.
+
+BÉNÉDICK, _ôtant son masque_.--Voulez-vous me suivre? marchons.
+
+CLAUDIO.--Où?
+
+BÉNÉDICK.--Au pied du premier saule, comte, pour vos affaires. Comment
+voulez-vous porter la guirlande que nous tresserons? A votre cou
+comme la chaîne d'un usurier[15], ou sous le bras comme l'écharpe d'un
+capitaine? Il faut la porter de façon ou d'autre, car le prince s'est
+emparé de votre Héro.
+
+[Note 15: Parure des citoyens opulents du temps de Shakspeare.]
+
+CLAUDIO.--Je lui souhaite beaucoup de bonheur avec elle.
+
+BÉNÉDICK.--Vraiment vous parlez comme un honnête marchand de bétail;
+voilà comme ils vendent leurs boeufs.--Mais auriez-vous cru que le
+prince vous eût traité de cette manière?
+
+CLAUDIO.--De grâce, laissez-moi.
+
+BÉNÉDICK.--Oh! voilà que vous frappez comme un aveugle. C'est l'enfant
+qui vous a dérobé votre viande, et vous battez la borne[16].
+
+[Note 16: Allusion à l'aveugle de Lazarille de Tormes.]
+
+CLAUDIO.--Puisqu'il ne vous plaît pas de me laisser, je vous laisse,
+moi.
+
+(Il sort.)
+
+BÉNÉDICK.--Hélas! pauvre oiseau blessé, il va se glisser dans quelque
+haie. Mais... que Béatrice me connaisse si bien... et pourtant me
+connaisse si mal! Le bouffon du prince! Ah! il se pourrait bien qu'on
+me donnât ce titre, parce que je suis jovial.--Non, je suis sujet à me
+faire injure à moi-même; je ne passe point pour cela. C'est l'esprit
+méchant, envieux de Béatrice, qui se dit le monde, et me peint sous ces
+couleurs. Fort bien, je me vengerai de mon mieux.
+
+(Entrent don Pèdre, Héro et Léonato.)
+
+DON PÈDRE.--Ah! signor, où trouverai-je le comte? L'avez-vous vu.
+
+BÉNÉDICK.--Ma foi, seigneur, je viens de jouer le rôle de dame Renommée.
+J'ai trouvé ici le comte, aussi mélancolique qu'une cabane dans une
+garenne[17]. Je lui dis, et je crois avoir dit vrai, que Votre Altesse
+avait conquis les bonnes grâces de cette jeune dame. Puis je lui offre
+de l'accompagner jusqu'à un saule, soit pour lui tresser une guirlande,
+comme à un amant délaissé, ou pour lui fournir un faisceau de verges,
+comme à un homme qui mériterait d'être fouetté.
+
+[Note 17: «Ce qui reste de la fille de Sion est comme une cabane dans
+un vignoble, comme une loge nocturne dans un jardin de concombres.»
+(_Isaïe_, chap. 1.)]
+
+DON PÈDRE.--D'être fouetté! Et quelle est sa faute?
+
+BÉNÉDICK.--La sottise d'un écolier qui, dans sa joie d'avoir trouvé un
+nid d'oiseau, le montre à son camarade, et celui-ci le vole.
+
+DON PÈDRE.--Traiterez-vous de faute une marque de confiance? La faute
+est au voleur.
+
+BÉNÉDICK.--Et cependant il n'eût pas été mal à propos qu'on eut préparé
+et les verges et la guirlande. Le comte aurait pu porter la guirlande,
+et il aurait pu donner les verges à Votre Altesse qui, à ce que je
+crois, lui a volé son nid d'oiseaux.
+
+DON PÈDRE.--Je ne veux que leur apprendre à chanter, et les rendre
+ensuite à leur légitime maître.
+
+BÉNÉDICK.--Si leur chant s'accorde avec votre langage, vous parlez en
+honnête homme.
+
+DON PÈDRE.--La signora Béatrice vous prépare une querelle. Le cavalier
+qui dansait avec elle lui a dit que vous lui faisiez beaucoup de tort.
+
+BÉNÉDICK.--Oh! elle m'a maltraité à faire perdre patience à un bloc! Un
+chêne, n'ayant plus qu'une feuille verte, lui aurait répondu. Mon masque
+même commençait à prendre vie et à la quereller. Elle m'a dit, sans se
+douter qu'elle me parlait à moi-même, que j'étais le bouffon du prince,
+et que j'étais plus insipide qu'un grand dégel. Entassant sarcasmes sur
+sarcasmes, avec une habileté inconcevable, elle m'en a tant dit que je
+suis resté comme un homme en butte aux traits de toute une armée qui
+tire sur lui. Ses propos sont des poignards; chaque mot vous tue. Si son
+souffle était aussi terrible que ses expressions, il n'y aurait auprès
+d'elle personne en vie, elle lancerait la mort jusqu'au pôle.--Eût-elle
+tous les biens dont Adam fut le maître, avant qu'il eût transgressé, je
+ne voudrais pas d'elle pour mon épouse. Elle eût fait tourner la broche
+à Hercule, et aurait fendu sa massue pour entretenir le feu. Allons, ne
+me parlez pas d'elle, c'est l'infernale Àté[18] bien habillée. Plût à
+Dieu que quelque clerc daignât la conjurer! car, tant qu'elle sera sur
+cette terre, on pourrait vivre en enfer aussi tranquillement que dans un
+sanctuaire; et les gens pèchent exprès afin d'y arriver plus tôt, tant
+la peine, le trouble et l'horreur la suivent partout.
+
+[Note 18: Déesse de la vengeance ou de la discorde.]
+
+(Rentrent Claudio et Béatrice.)
+
+DON PÈDRE.--Regardez, la voici qui vient.
+
+BÉNÉDICK.--Voulez-vous m'envoyer au bout du monde pour votre service?
+Je vais à l'instant aux antipodes sous le plus léger prétexte que vous
+puissiez inventer. Je cours vous chercher un cure-dent aux dernières
+limites de l'Asie, prendre la mesure du pied du Prêtre-Jean[19], vous
+chercher un poil de la barbe du grand Cham, négocier quelque ambassade
+chez les Pygmées, plutôt que de soutenir un entretien de trois paroles
+avec cette harpie. N'avez-vous aucun emploi à me confier?
+
+[Note 19: Souverain de l'Abyssinie, ou de la Haute-Asie.]
+
+DON PÈDRE.--Nul autre que de tenir à votre bonne compagnie.
+
+BÉNÉDICK.--O Dieu! seigneur, vous avez céans un mets qui n'est pas de
+mon goût; je ne puis souffrir madame _Caquet_.
+
+(Il sort.)
+
+DON PÈDRE.--Je vous apprends, madame, que vous avez perdu le coeur du
+seigneur Bénédick.
+
+BÉATRICE.--Il est vrai, prince, qu'il me l'a prêté jadis un moment, et
+je lui en donnai l'intérêt, un coeur double pour un coeur simple. Il m'a
+regagné son coeur avec des dés pipés. Ainsi Votre Altesse fait bien de
+dire que je l'ai perdu.
+
+DON PÈDRE.--Vous l'avez mis par terre, madame, vous l'avez mis par
+terre.
+
+BÉATRICE.--Je serais bien fâchée qu'il prît un jour sa revanche sur moi,
+seigneur; je craindrais trop d'être la mère de quelques imbéciles.--J'ai
+amené le comte Claudio que j'ai envoyé chercher.
+
+DON PÈDRE.--Eh bien! qu'avez-vous, comte? Pourquoi êtes-vous triste?
+
+CLAUDIO.--Seigneur, je ne suis point triste.
+
+DON PÈDRE.--Qu'êtes-vous donc? malade?
+
+CLAUDIO.--Ni malade, seigneur.
+
+BÉATRICE.--Le comte n'est ni triste ni malade, ni bien portant ni
+gai.--Mais vous êtes poli, comte, poli comme une orange, et un peu de la
+même teinte jalouse.
+
+DON PÈDRE.--Sérieusement, madame, je crois votre blason fidèle; et
+cependant si Claudio est ainsi, je lui jure que ses soupçons sont
+injustes.--Voilà, Claudio, j'ai fait la cour en votre nom; et la belle
+Héro s'est rendue. Je viens de sonder son père; il donne son agrément.
+Indiquez le jour du mariage, et que Dieu vous rende heureux.
+
+LÉONATO.--Comte, recevez ma fille de ma main, et avec elle ma fortune.
+Son Altesse a fait le mariage, et que tous y applaudissent.
+
+BÉATRICE.--Parlez, comte, c'est votre tour.
+
+CLAUDIO.--Le silence est l'interprète le plus éloquent de la joie. Je
+ne serais que faiblement heureux si je pouvais dire combien je le
+suis.--(_A Héro_.) Si vous êtes à moi, madame, je suis à vous; je me
+donne en échange de vous, et suis passionnément heureux de ce marché.
+
+BÉATRICE.--Parlez, ma cousine; ou si vous ne pouvez pas, fermez lui la
+bouche par un baiser, et ne le laissez pas parler non plus.
+
+DON PÈDRE.--En vérité, mademoiselle, vous avez le coeur gai.
+
+BÉATRICE.--Oui, monseigneur, je l'en remercie; le pauvre diable se tient
+toujours contre le vent du souci.--Ma cousine lui dit à l'oreille qu'il
+habite dans son coeur.
+
+CLAUDIO.--Et c'est en effet ce qu'elle me dit, ma cousine.
+
+BÉATRICE.--Bon Dieu! voilà donc encore une alliance!--C'est ainsi
+que chacun entre dans le monde; il n'y a que moi qui sois brûlée du
+soleil[20]. Il faut que j'aille m'asseoir dans un coin, pour crier:
+_Holà! un mari!_
+
+[Note 20: J'ai perdu ma beauté, les maris seront rares.]
+
+DON PÈDRE.--Béatrice, je veux vous en procurer un.
+
+BÉATRICE.--J'aimerais mieux en avoir un de la main de votre père. Votre
+Altesse n'aurait-elle point un frère qui lui ressemble? Votre père
+faisait d'excellents maris... si une pauvre fille pouvait atteindre
+jusqu'à eux.
+
+DON PÈDRE.--Voudriez-vous de moi, madame?
+
+BÉATRICE.--Non, monseigneur, à moins d'en avoir un second pour les jours
+ouvrables. Votre Altesse est d'un trop grand prix pour qu'on s'en serve
+tous les jours; mais je vous prie, pardonnez-moi, je suis née pour dire
+toujours des folies qui n'ont point de fond.
+
+DON PÈDRE.--Votre silence seul me blesse. La gaieté est ce qui vous sied
+le mieux. Sans aucun doute, vous êtes née dans une heure joyeuse.
+
+BÉATRICE.--Non sûrement, seigneur, ma mère criait, mais une étoile
+dansait alors, et je naquis sous son aspect.--Cousins, que Dieu vous
+donne le bonheur!
+
+LÉONATO.--Ma nièce, voulez-vous voir à cette chose dont je vous ai
+parlé?
+
+BÉATRICE.--Ah! je vous demande pardon, mon oncle; avec la permission de
+Votre Altesse.
+
+(Elle sort.)
+
+DON PÈDRE.--Voilà sans contredit une femme enjouée.
+
+LÉONATO.--Il est vrai, seigneur, que la mélancolie est un élément qui
+domine peu chez elle; elle n'est sérieuse que quand elle dort, encore
+pas toujours. J'ai ouï dire à ma fille que Béatrice rêvait à des
+malheurs et se réveillait à force de rire.
+
+DON PÈDRE.--Elle ne peut souffrir qu'on lui parle d'un mari.
+
+LÉONATO.--Oh! du tout. Elle décourage tous les aspirants par ses
+railleries.
+
+DON PÈDRE.--Ce serait une femme parfaite pour Bénédick.
+
+LÉONATO.--Ahl Seigneur! s'ils étaient mariés, monseigneur, seulement
+huit jours, ils deviendraient fous à force de parler.
+
+DON PÈDRE.--Comte Claudio, quand vous proposez-vous d'aller à l'église?
+
+CLAUDIO.--Demain, seigneur: le temps se traîne sur des béquilles jusqu'à
+ce que l'Amour ait vu ses rites accomplis.
+
+LÉONATO.--Pas avant lundi, mon cher fils. C'est juste dans huit jours,
+et le temps est déjà trop court.
+
+DON PÈDRE.--Allons, vous secouez la tête à un si long délai; mais je
+vous garantis, Claudio, que le temps ne nous pèsera pas; je veux dans
+l'intervalle entreprendre un des travaux d'Hercule. C'est d'amener le
+seigneur Bénédick et Béatrice à avoir l'un pour l'autre une montagne
+d'amour; je voudrais en faire un mariage, et je ne doute pas d'en venir
+à bout, si vous voulez bien tous trois me prêter l'aide que je vous
+demanderai.
+
+LÉONATO.--Monseigneur, comptez sur moi, dussé-je passer dix nuits sans
+dormir.
+
+CLAUDIO.--Seigneur, j'en dis autant.
+
+DON PÈDRE.--Et vous aussi, aimable Héro?
+
+HÉRO.--Je ferai tout ce qu'on pourra faire avec convenance, seigneur,
+pour procurer à ma cousine un bon mari.
+
+DON PÈDRE.--Et des maris que je connais, Bénédick n'est pas celui
+qui promet le moins; je puis lui donner cet éloge; il est d'un sang
+illustre, d'une valeur reconnue, d'une honnêteté prouvée. Je vous
+enseignerai à disposer votre cousine à devenir amoureuse de Bénédick;
+tandis que moi, soutenu de mes deux amis, je me charge d'opérer sur
+Bénédick. En dépit de son esprit vif et de son estomac particulier, je
+veux qu'il s'enflamme pour Béatrice. Si nous pouvons réussir, Cupidon
+cesse d'être un archer: toute sa gloire nous appartiendra, comme aux
+seuls dieux de l'amour. Entrez avec moi, et je vous expliquerai mon
+projet.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement du palais de Léonato.
+
+_Entrent_ DON JUAN ET BORACHIO.
+
+DON JUAN.--C'est une affaire conclue, le comte Claudio épouse la fille
+de Léonato.
+
+BORACHIO.--Oui, seigneur; mais je puis traverser cette affaire.
+
+DON JUAN.--Tout obstacle, toute entrave, toute machination sera un baume
+pour mon coeur. Je suis malade de la haine que je lui porte, et tout
+ce qui pourra contrarier ses inclinations s'accordera avec les
+miennes.--Comment feras-tu pour entraver le mariage?
+
+BORACHIO.--Ce ne sera pas par des voies honnêtes, seigneur; mais elles
+seront si secrètes, qu'on ne pourra m'accuser de malhonnêteté.
+
+DON JUAN.--Vite, dis-moi comment.
+
+BORACHIO.--Je croyais vous avoir dit, seigneur, il y a un an, combien
+j'étais dans les bonnes grâces de Marguerite, suivante d'Héro.
+
+DON JUAN.--Je m'en souviens.
+
+BORACHIO.--Je puis, à une heure indue de la nuit, la charger de se
+montrer au balcon de l'appartement de sa maîtresse.
+
+DON JUAN.--Qu'y a-t-il là qui soit capable de tuer ce mariage[21]?
+
+[Note 21: _What life is in that to be the death of this marriage?_]
+
+BORACHIO.--Le poison, c'est à vous à l'extraire, seigneur. Allez trouver
+le prince votre frère, ne craignez point de lui dire qu'il compromet son
+honneur, en unissant l'illustre Claudio, dont vous faites le plus grand
+cas, à une vraie prostituée, comme Héro.
+
+DON JUAN.--Quelle preuve en fournirai-je?
+
+BORACHIO.--Une preuve assez forte pour abuser le prince, tourmenter
+Claudio, perdre Héro, et tuer Léonato. Avez-vous quelque autre but?
+
+DON JUAN.--Seulement pour les désoler, il n'est rien que je
+n'entreprenne.
+
+BORACHIO.--Allons donc, trouvez-moi une heure propice pour attirer à
+l'écart don Pèdre et Claudio. Dites-leur que vous savez qu'Héro m'aime.
+Affectez du zèle pour le prince et pour le comte, comme si vous veniez
+conduit par l'intérêt que vous prenez à l'honneur de votre frère qui
+a fait ce mariage, et à la réputation de son ami qui se laisse ainsi
+tromper par les dehors de cette fille.... que vous avez découvert être
+fausse. Ils ne le croiront guère sans preuve; offrez-en une qui ne sera
+pas moins que de me voir à la fenêtre de la chambre d'Héro; entendez-moi
+dans la nuit appeler Marguerite, Héro, et Marguerite me nommer Borachio.
+Amenez-les pour voir cela la nuit même qui précédera le mariage projeté;
+car dans l'intervalle je conduirai l'affaire de façon à ce qu'Héro soit
+absente, et sa déloyauté paraîtra si évidente que le soupçon sera nommé
+certitude, et tous les préparatifs seront abandonnés.
+
+DON JUAN.--Quelque revers possible que l'événement amène, je veux suivre
+ton dessein. Sois adroit dans le maniement de tout ceci, et ton salaire
+est de mille ducats.
+
+BORACHIO.--Soyez vous-même ferme dans l'accusation, et mon adresse
+n'aura pas à rougir.
+
+DON JUAN.--Je vais de ce pas m'informer du jour de leur mariage.
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Le jardin de Léonato.
+
+_Entrent_ BÉNÉDICK ET UN PAGE.
+
+BÉNÉDICK.--Page!
+
+LE PAGE.--Seigneur?
+
+BÉNÉDICK.--Sur la fenêtre de ma chambre est un livre; apporte-le moi
+dans le verger.
+
+LE PAGE.--Me voilà déjà ici, seigneur.
+
+BÉNÉDICK.--Je le vois bien, mais je voudrais que tu t'en fusses allé et
+te voir de retour. (_Le page sort_.) Je suis étonné qu'un homme qui voit
+combien un autre homme est sot qui se dévoue à l'amour, après avoir ri
+de cette folie dans autrui, puisse lui-même ensuite consentir à servir
+de texte à son propre mépris, en devenant lui-même amoureux; et Claudio
+est ainsi. J'ai vu le temps où il ne connaissait d'autre musique que
+le fifre et le tambour; aujourd'hui il aimerait mieux, entendre le
+tambourin et la flûte. J'ai vu le temps où il aurait fait dix milles à
+pied pour voir une bonne armure; à présent il veillera dix nuits pour
+méditer sur la façon d'un nouveau pourpoint. Il avait coutume de parler
+simplement et d'aller au but comme un honnête homme et un soldat;
+maintenant le voilà puriste; ses phrases ressemblent à un festin
+bizarre, tant il y a de plats étranges. Se pourrait-il qu'en voyant avec
+mes yeux, je fusse jamais métamorphosé comme lui? Je ne sais qu'en dire;
+mais je ne crois pas. Je ne jurerais pas qu'un beau matin l'Amour ne pût
+me transformer en huître; mais j'en fais le serment, qu'avant qu'il ait
+fait de moi une huître, il ne fera jamais de moi un sot comme le comte:
+une femme est belle, et cependant je vais bien; une autre est aimable,
+cependant je vais bien; une autre est vertueuse, cependant je vais bien.
+Non, jusqu'au jour où toutes les grâces seront réunies dans une seule
+femme, aucune ne trouvera grâce auprès de moi. Elle sera riche, cela est
+certain; sage, ou je ne veux point d'elle; vertueuse, ou jamais je ne la
+marchanderai; belle, ou je ne regarderai jamais son visage; douce, ou
+qu'elle ne m'approche pas; noble, ou je n'en donnerais pas un ducaton;
+elle saura bien causer, sera bonne musicienne; et ses cheveux seront
+de la couleur qu'il plaira à Dieu.--Ah! voici le prince et monsieur
+l'_Amour_. Il faut me cacher dans le bosquet.
+
+(Il se retire.)
+
+(Entrent don Pèdre, Léonato et Claudio.)
+
+DON PÈDRE.--Venez; irons-nous écouter cette musique?
+
+CLAUDIO.--Très-volontiers, seigneur.--Que la soirée est calme! Elle
+semble faire silence pour favoriser l'harmonie.
+
+DON PÈDRE.--Voyez-vous où Bénédick s'est caché?
+
+CLAUDIO.--Oh! très-bien, seigneur; la musique finie, nous saurons bien
+attraper ce renard aux aguets.
+
+(Balthazar entre avec des musiciens.)
+
+DON PÈDRE.--Venez, Balthazar; répétez-nous cette chanson.
+
+BALTHAZAR.--Oh! mon bon seigneur, ne forcez pas une aussi vilaine voix à
+faire plus d'une fois tort à la musique.
+
+DON PÈDRE.--Déguiser ses propres perfections, c'est toujours la preuve
+du grand talent. Chantez, je vous en supplie, et ne me laissez pas vous
+supplier plus longtemps.
+
+BALTHAZAR.--Puisque vous parlez de supplier, je chanterai: maint amant
+adresse ses voeux à un objet qu'il n'en juge pas digne; et pourtant il
+prie, et jure qu'il aime.
+
+DON PÈDRE.--Allons! commence, je te prie; ou si tu veux disputer plus
+longtemps, que ce soit en notes.
+
+BALTHAZAR.--Notez bien avant mes notes, qu'il n'y a pas une de mes notes
+qui vaille la peine d'être notée.
+
+DON PÈDRE.--Eh! mais, ce sont des croches que ses paroles, _notes,
+notez, notice_!
+
+BÉNÉDICK.--Oh! l'air divin!--Déjà son âme est ravie! N'est-il pas bien
+étrange que des boyaux de mouton transportent l'âme hors du corps de
+l'homme? Fort bien, présentez-moi la corne pour demander mon argent
+quand tout sera fini.
+
+BALTHAZAR _chante_.
+
+ Ne soupirez plus, mesdames, ne soupirez plus,
+ Les hommes furent toujours des trompeurs,
+ Un pied dans la mer, l'autre sur le rivage,
+ Jamais constants à une seule chose.
+ Ne soupirez donc plus;
+ Laissez-les aller;
+ Soyez heureuses et belles;
+ Convertissez tous vos chants de tristesse
+ Eh eh nonny! eh nonny!
+
+ Ne chantez plus de complaintes, ne chantez plus
+ Ces peines si ennuyeuses et si pesantes;
+ La perfidie des hommes fut toujours la même
+ Depuis que l'été eut des feuilles pour la première fois;
+ Ne soupirez donc plus, etc., etc.
+
+DON PÈDRE.--Sur ma parole, une bonne chanson.
+
+BALTHAZAR.--Oui, seigneur, et un mauvais chanteur.
+
+DON PÈDRE.--Ah! non, non; ma foi vous chantez vraiment assez bien pour
+un cas de nécessité.
+
+BÉNÉDICK, _à part_.--Si un dogue eût osé hurler ainsi, on l'aurait
+pendu. Je prie Dieu que sa vilaine voix ne présage point de malheur:
+j'aurais autant aimé entendre la chouette nocturne, quelque fléau qui
+eût pu suivre son cri.
+
+DON PÈDRE, _à Claudio_.--Oui, sans doute. (_A Balthazar_.) Vous
+entendez, Balthazar; procurez-nous, je vous en prie, des musiciens
+d'élite, la nuit prochaine: nous voulons les rassembler sous la fenêtre
+d'Héro.
+
+BALTHAZAR.--Les meilleurs qu'il me sera possible, seigneur.
+
+DON PÈDRE.--N'y manquez pas, adieu! (_Balthazar sort_.) Léonato,
+approchez. Que me disiez-vous donc aujourd'hui que votre nièce Béatrice
+aimait le seigneur Bénédick?
+
+CLAUDIO.--Oui, sans doute.--(_A don Pèdre_.) Avancez, avancez[22],
+l'oiseau est posé.--(_Haut_.) Je n'aurais jamais cru que cette dame pût
+aimer quelqu'un.
+
+[Note 22: _Stalk on_, terme de chasse.]
+
+LÉONATO.--Ni moi; mais ce qu'il y a de plus surprenant, c'est qu'elle
+raffole ainsi du seigneur Bénédick, lui que, d'après ses manières
+extérieures, elle a paru toujours détester.
+
+BÉNÉDICK, _à part_.--Est-il possible? le vent souffle-t-il de ce côté?
+
+LÉONATO.--Par ma foi, seigneur, je ne sais qu'en penser, si ce n'est
+qu'elle l'aime à la rage; cela dépasse l'imagination.
+
+DON PÈDRE.--Peut-être que ce n'est qu'une feinte de sa part.
+
+CLAUDIO.--Ma foi, c'est assez probable.
+
+LÉONATO.--Une feinte? Bon Dieu! jamais passion feinte ne ressembla
+d'aussi près à une passion véritable que celle qu'elle témoigne.
+
+DON PÈDRE.--Oui? Et quels symptômes de passion montre-t-elle donc?
+
+CLAUDIO, _bas_.--Amorcez la ligne, ce poisson mordra.
+
+LÉONATO.--Quels symptômes, seigneur? Elle s'asseoira... vous avez
+entendu ma fille vous dire comment.
+
+CLAUDIO.--C'est vrai, elle nous l'a dit.
+
+DON PÈDRE.--Comment, comment, je vous prie? Vous m'étonnez: j'aurais
+jugé sa fierté inaccessible à tous les assauts de la tendresse.
+
+LÉONATO.--Je l'aurais juré aussi, seigneur, surtout pour Bénédick.
+
+BÉNÉDICK, _à part_.--Je prendrais ceci pour une attrape si ce gaillard
+à barbe blanche ne le racontait pas. Sûrement la tromperie ne peut se
+cacher sous un aspect si vénérable.
+
+CLAUDIO, _bas_.--Il a pris la maladie; redoublez.
+
+DON PÈDRE.--A-t-elle laissé voir sa tendresse à Bénédick?
+
+LÉONATO.--Non, et elle proteste qu'elle ne l'avouera jamais; c'est là
+son tourment.
+
+CLAUDIO.--Rien n'est plus vrai; c'est ce que dit votre Héro. _Quoi!_
+dit-elle, _écrirai-je à un homme, que j'ai souvent accablé de mes
+dédains, que je l'aime?_
+
+LÉONATO.--Voilà ce qu'elle dit, lorsqu'elle se met à lui écrire; car
+elle se lève vingt fois dans la nuit et reste assise en chemise, jusqu'à
+ce qu'elle ait écrit une feuille de papier.--Héro me rend compte de
+tout.
+
+CLAUDIO.--En parlant de feuille de papier, vous me rappelez un badinage
+que votre fille nous a conté.
+
+LÉONATO.--Ah! oui. Quand elle eut écrit, en relisant sa lettre, elle
+trouva les noms de _Béatrice_ et _Bénédick_ s'embrassant sur les deux
+feuillets.
+
+CLAUDIO.--C'est cela.
+
+LÉONATO.--Alors, elle mit sa lettre en mille pièces grandes comme un
+sou, s'emporta contre elle-même d'avoir assez peu de réserve pour écrire
+à un homme qu'elle savait bien devoir se moquer d'elle. «Je mesure son
+âme sur la mienne, dit-elle, car je me moquerais de lui s'il venait à
+m'écrire; oui, quoique je l'aime, je me moquerais de lui.»
+
+CLAUDIO.--Puis elle tombe à genoux, pleure, sanglote, se frappe
+la poitrine, s'arrache les cheveux; elle prie, elle maudit; _Cher
+Bénédick!... O Dieu! donne-moi la patience_.
+
+LÉONATO.--Voilà ce qu'elle fait, ma fille le dit; et les transports de
+l'amour l'ont réduite à un tel point que ma fille craint parfois qu'elle
+ne se fasse du mal dans son désespoir. Tout cela est parfaitement vrai.
+
+DON PÈDRE.--Il serait bien que Bénédick le sût par quelque autre, si
+elle ne veut pas le déclarer elle-même.
+
+CLAUDIO.--A quoi bon? Ce serait un jeu pour lui, et il tourmenterait
+d'autant plus cette pauvre femme.
+
+DON PÈDRE.--S'il en était capable, ce serait une bonne oeuvre que de le
+pendre; c'est une excellente et très-aimable personne, et sa vertu est
+au-dessus de tout soupçon.
+
+CLAUDIO.--Et elle est remplie de sagesse.
+
+DON PÈDRE.--Sur tous les points, sauf son amour pour Bénédick.
+
+LÉONATO.--Oh! seigneur, quand la sagesse et la nature combattent dans un
+corps si délicat, nous avons dix preuves pour une que la nature remporte
+la victoire; j'en suis fâché pour elle, comme j'en ai de bonnes raisons,
+étant son oncle et son tuteur.
+
+DON PÈDRE.--Que n'a-t-elle tourné son tendre penchant sur moi! J'aurais
+écarté toute autre considération, et j'aurais fait d'elle ma moitié. Je
+vous en prie, informez-en Bénédick, et sachons ce qu'il dira.
+
+LÉONATO.--Cela serait-il à propos? Qu'en pensez-vous?
+
+CLAUDIO.--Héro croit que sûrement sa cousine en mourra; car elle dit
+qu'elle mourra s'il ne l'aime point, et qu'elle mourra plutôt que de lui
+laisser voir son amour; et qu'elle mourra s'il lui fait la cour plutôt
+que de rabattre un point de sa malice accoutumée.
+
+DON PÈDRE.--Elle a raison; s'il la voyait jamais lui offrir son amour,
+je ne répondrais pas qu'elle n'en fût dédaignée; car, comme vous le
+savez tous, il est disposé au dédain.
+
+CLAUDIO.--Il est bien fait de sa personne.
+
+DON PÈDRE.--Et doué d'une physionomie heureuse, on ne peut le nier.
+
+CLAUDIO.--Devant Dieu et dans ma conscience, je le trouve
+très-raisonnable.
+
+DON PÈDRE.--A vrai dire, il laisse échapper quelques étincelles qui
+ressemblent bien à de l'esprit.
+
+LÉONATO.--Et je le tiens pour vaillant.
+
+DON PÈDRE.--Comme Hector, je vous assure. Et dans la conduite d'une
+querelle on peut dire qu'il est sage; car il l'évite avec une grande
+prudence, ou s'il la soutient, c'est avec une frayeur vraiment
+chrétienne.
+
+LÉONATO.--S'il craint Dieu, il doit nécessairement tenir à la paix;
+et s'il est forcé d'y renoncer, il doit entrer dans une querelle avec
+crainte et tremblement.
+
+DON PÈDRE.--Ainsi en use-t-il. Car il a la crainte de Dieu, quoiqu'il
+n'y paraisse pas grâce aux plaisanteries un peu fortes qu'il sait faire.
+Eh bien! j'en suis fâché pour votre nièce.--Irons-nous chercher Bénédick
+et lui parler de son amour?
+
+CLAUDIO.--Ne lui en parlez pas, seigneur. Que les bons conseils
+détruisent son amour.
+
+LÉONATO.--Non, cela est impossible, elle aurait plutôt le coeur brisé.
+
+DON PÈDRE.--Eh bien! votre fille nous en apprendra davantage; que cela
+se refroidisse en attendant. J'aime Bénédick; je souhaiterais que,
+portant sur lui-même un oeil modeste, il vît combien il est indigne
+d'une si excellente personne.
+
+LÉONATO.--Vous plait-il de rentrer, seigneur? Le souper est prêt.
+
+CLAUDIO, _à part_.--Si, après cela, il ne se passionne pas pour elle, je
+ne me fierai jamais à mes espérances.
+
+DON PÈDRE, _à voix basse_.--Qu'on tende le même filet à Béatrice. Votre
+fille doit s'en charger avec la suivante.
+
+L'amusant sera lorsqu'ils croiront chacun à la passion de l'autre, et
+que cependant il n'en sera rien; voilà la scène que je voudrais voir et
+qui se passera en pantomime. Envoyons Béatrice l'appeler pour le dîner.
+
+(Don Pèdre s'en va avec Claudio et Léonato.)
+
+(Bénédick sort du bois et s'avance.)
+
+BÉNÉDICK.--Ce ne peut être un tour; leur conférence avait un ton
+sérieux.--La vérité du fait, ils la tiennent d'Héro.--Ils ont l'air
+de plaindre la demoiselle.--Il paraît que sa passion est au
+comble.--M'aimer!--Il faudra bien y répondre.--J'ai entendu à quel point
+on me blâme. On dit que je me comporterai fièrement si j'entrevois que
+l'amour vienne d'elle.--Ils disent aussi qu'elle mourra plutôt que de
+donner un signe de tendresse.--Je n'ai jamais pensé à me marier.--Je ne
+dois point montrer d'orgueil.--Heureux ceux qui entendent les reproches
+qu'on leur fait et en profitent pour se corriger!--Ils disent que la
+dame est belle: c'est une vérité. De cela j'en puis répondre.--Et
+vertueuse, rien de plus sûr; je ne saurais le contester.--Et
+sensée,--excepté dans son affection pour moi.--De bonne foi, cela ne
+fait pas l'éloge de son jugement, et pourtant ce n'est pas une preuve de
+folie; car je serai horriblement amoureux d'elle.--Il se pourra qu'on me
+lance sur le corps quelques sarcasmes, quelques mauvais quolibets, parce
+qu'on m'a toujours entendu déblatérer contre le mariage. Mais les goûts
+ne changent-ils jamais? Tel aime dans sa jeunesse un mets qu'il ne
+peut souffrir dans sa vieillesse. Des sentences, des sornettes, et ces
+boulettes de papier que l'esprit décoche, empêcheront-elles de suivre le
+chemin qui tente?--Non, non, il faut que le monde soit peuplé. Quand je
+disais que je mourrais garçon, je ne pensais pas devoir vivre jusqu'à ce
+que je fusse marié.--Voilà Béatrice qui vient ici.--Par ce beau jour,
+c'est une charmante personne!--Je découvre en elle quelques symptômes
+d'amour.
+
+(Béatrice parait.)
+
+BÉATRICE.--Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir
+dîner.
+
+BÉNÉDICK.--Belle Béatrice, je vous remercie de la peine que vous avez
+prise.
+
+BÉATRICE.--Je n'ai pas pris plus de peine pour gagner ce remerciement,
+que vous n'en venez de prendre pour me remercier.--S'il y avait eu
+quelque peine pour moi, je ne serais point venue.
+
+BÉNÉDICK.--Vous preniez donc quelque plaisir à ce message?
+
+BÉATRICE.--Oui, le plaisir que vous prendriez à égorger un oiseau
+avec la pointe d'un couteau,--Vous n'avez point d'appétit, seigneur?
+Portez-vous bien.
+
+(Elle s'en va.)
+
+BÉNÉDICK.--Ah! «_Contre mon gré, l'on me députe pour vous prier de venir
+dîner_.» Ces mots sont à double entente, «_Je n'ai pas pris plus de
+peine pour gagner ce remerciement, que vous n'en venez de prendre pour
+me remercier_.» C'est comme si elle disait: «_Toutes les peines que je
+prends pour vous sont aussi faciles que des remerciements_.»--Si je n'ai
+pitié d'elle, je suis un misérable; si je ne l'aime pas, je suis un
+juif.--Je vais aller me procurer son portrait.
+
+(Il sort.)
+
+FIN DU SECOND ACTE.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Le jardin de Léonato.
+
+_Entrent_ HÉRO, MARGUERITE, URSULE.
+
+HÉRO.--Bonne Marguerite, cours au salon; tu y trouveras ma cousine
+Béatrice, devisant avec le prince et Claudio. Glisse-lui à l'oreille
+qu'Ursule et moi nous nous promenons dans le verger, que tout notre
+entretien roule sur elle. Dis-lui, que tu nous as entendues en passant.
+Engage-la à se glisser dans ce berceau épais, dont l'entrée est défendue
+au soleil par les chèvrefeuilles qu'il a fait pousser,--tels que des
+favoris qui, élevés par des princes, opposent leur orgueil au pouvoir
+qui les a agrandis;--elle s'y cachera pour écouter notre entretien.
+Voilà ton rôle: acquitte-t'en bien, et laisse-nous seules.
+
+MARGUERITE.--Je vous garantis que je vous l'enverrai dans un moment.
+
+(Marguerite sort.)
+
+HÉRO.--Maintenant, Ursule. Lorsque Béatrice sera arrivée, en allant
+et venant dans cette allée, il faut que tous nos discours roulent sur
+Bénédick. Dès que j'aurai prononcé son nom, ton rôle sera de le louer
+plus qu'aucun homme ne le mérita jamais; le mien de t'apprendre comment
+Bénédick est malade d'amour pour Béatrice. C'est ainsi qu'est faite la
+flèche adroite du petit Cupidon, qui blesse par un ouï-dire. (_Béatrice
+entre par derrière_.) Mais commence, car, vois-tu, voilà Béatrice qui,
+comme un vanneau, se glisse tout près de terre pour surprendre nos
+paroles.
+
+URSULE.--Le plus grand plaisir de la pêche est de voir le poisson fendre
+de ses nageoires dorées l'onde argentée, et dévorer avidement le perfide
+hameçon. Jetons ainsi l'amorce à Béatrice; la voilà déjà tapie sous ce
+toit d'aubépine. Ne craignez rien pour ma part du dialogue.
+
+HÉRO.--Allons donc plus près d'elle, afin que son oreille ne perde rien
+du doux et perfide leurre que nous lui préparons. (_Elles s'avancent
+vers le berceau_.) Non, non, Ursule: franchement elle est trop
+dédaigneuse; je sais qu'elle est farouche et sauvage comme le faucon du
+rocher.
+
+URSULE.--Mais êtes-vous certaine que Bénédick soit si amoureux de
+Béatrice?
+
+HÉRO.--C'est ce que disent le prince et le seigneur auquel je viens
+d'être fiancée.
+
+URSULE.--Vous auraient-ils chargée, madame, d'en informer votre cousine?
+
+HÉRO.--Ils me conjuraient de l'en instruire. Moi, je les exhortais,
+s'ils aimaient Bénédick, à l'engager à lutter contre son affection, sans
+jamais la laisser voir à Béatrice.
+
+URSULE.--Quel était votre motif? Ce gentilhomme ne mérite-t-il pas bien
+une couche aussi fortunée que celle qui peut échoir à Béatrice?
+
+HÉRO.--O dieu d'amour! je sais bien qu'il mérite tout ce qu'on peut
+accorder à un homme; mais la nature n'a jamais fait un coeur de femme
+d'une trempe plus orgueilleuse que celui de Béatrice. La morgue et
+le dédain étincellent dans ses yeux, qui méprisent tout ce qu'ils
+regardent: et son esprit s'estime si haut, que tout le reste lui semble
+faible. Elle ne peut aimer ni recevoir aucun sentiment, aucune idée
+d'affection, tant elle est idolâtre d'elle-même!
+
+URSULE.--Oui, je le crois, et par conséquent il ne serait certainement
+pas à propos de lui faire connaître l'amour de Bénédick, de peur qu'elle
+ne s'en fit un jeu.
+
+HÉRO.--Oh! vous avez bien raison. Je n'ai encore jamais vu un homme
+quelque sage, quelque noble, quelque jeune et quelque doué des traits
+les plus heureux qu'il pût être, qu'elle ne prit à l'envers. Est-il beau
+de visage, elle vous jure que ce gentilhomme mériterait d'être sa soeur.
+Est-il brun, c'est la nature qui, voulant dessiner un bouffon[23], a fait
+une grosse tache. S'il est grand, c'est une lance mal terminée; petit,
+c'est une agate grossièrement taillée[24]; aime-t-il à parler, bon, c'est
+une girouette qui tourne à tous les vents; est-il taciturne, c'est un
+bloc que rien ne peut émouvoir. Ainsi, elle tourne chaque homme du
+mauvais côté; elle ne rend jamais à la franchise et à la vertu ce qui
+est dû au mérite et à la simplicité.
+
+[Note 23: _Antick_, bouffon des anciennes farces anglaises. Le nom
+d'_antick_ indique, selon Warburton, l'idée traditionnelle des anciens
+mimes dont Apulée nous dit: _mimi centunculo fuligine faciem obducti_.]
+
+[Note 24: Quelques commentateurs veulent lire _anglet_, une tête
+d'épingle à cheveux qui représentait autrefois des figures taillées, et
+le plus souvent une tête bizarre.]
+
+URSULE.--Certes, certes, cette causticité n'est pas louable!
+
+HÉRO.--Non sans doute, on ne peut applaudir à cette humeur bizarre de
+Béatrice, qui fronde tous les usages. Mais qui osera le lui dire? Si je
+parle, ses brocards iront frapper les nues; oh! elle me ferait perdre la
+tête à force de rire; elle m'accablerait de son esprit. Laissons donc
+Bénédick, comme un feu couvert, se consumer de soupirs et s'user
+intérieurement. C'est une mort plus douce que de mourir sous les traits
+de la raillerie; ce qui est aussi cruel que de mourir à force d'être
+chatouillé.
+
+URSULE.--Cependant parlez-en à Béatrice; voyez ce qu'elle dira.
+
+HÉRO.--Non, j'aimerais mieux aller trouver Bénédick et lui conseiller de
+combattre sa passion; et vraiment je trouverai quelque médisance honnête
+pour en noircir ma cousine: on ne sait pas combien un trait malin peut
+empoisonner l'amour.
+
+URSULE.--Ah! ne faites pas tant de tort à votre cousine. Avec l'esprit
+vif et juste qu'on lui attribue, elle ne peut être assez dénuée de
+véritable jugement pour rebuter un homme aussi rare que le seigneur
+Bénédick.
+
+HÉRO.--C'est le seul cavalier d'Italie: toujours à l'exception de mon
+cher Claudio.
+
+URSULE.--De grâce, ne m'en veuillez pas, madame, si je dis ce que je
+pense. Pour la tournure, les manières, la conversation et la valeur, le
+seigneur Bénédick marche le premier dans l'opinion de toute l'Italie.
+
+HÉRO.--Il jouit en effet d'une excellente renommée.
+
+URSULE.--Ses qualités la méritèrent avant de l'obtenir.--Quand vous
+marie-t-on, madame?
+
+HÉRO.--Que sais-je?--Un de ces jours....--Demain.--Viens, rentrons, je
+veux te montrer quelques parures; te consulter sur celle qui me siéra le
+mieux demain.
+
+URSULE, _bas_.--Elle est prise; je vous en réponds, madame, nous la
+tenons.
+
+HÉRO, _bas_.--Si nous avons réussi, il faut convenir que l'amour dépend
+du hasard. Cupidon tue les uns avec des flèches, il prend les autres au
+trébuchet.
+
+(Elles sortent.)
+
+(Béatrice s'avance.)
+
+BÉATRICE.--Quel feu[25] je sens dans mes oreilles! Serait-ce vrai? Me
+vois-je donc ainsi condamnée pour mes dédains et mon orgueil? Adieu
+dédains, adieu mon orgueil de jeune fille, vous ne traînez à votre suite
+aucune gloire. Et toi, Bénédick, persévère, je veux te récompenser; je
+laisserai mon coeur sauvage s'apprivoiser sous ta main amoureuse. Si tu
+m'aimes, ma tendresse t'inspirera le désir de resserrer nos amours d'un
+saint noeud; car on dit que tu as beaucoup de mérite, je le crois sur de
+meilleures preuves que le témoignage d'autrui.
+
+[Note 25: Chez nous, _les oreilles nous sifflent_.]
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Appartement dans la maison de Léonato.
+
+DON PÈDRE, CLAUDIO, BÉNÉDICK ET LÉONATO _entrent_.
+
+DON PÈDRE.--Je n'attends plus que la consommation de votre mariage, et
+je prends ensuite la route de l'Aragon.
+
+CLAUDIO.--Seigneur, je vous suivrai jusque-là, si vous daignez me le
+permettre.
+
+DON PÈDRE.--Non, ce serait bien grande honte au début de votre mariage
+que de montrer à une enfant son habit neuf en lui défendant de le
+porter. Je ne veux prendre cette liberté qu'avec Bénédick, dont je
+réclame la compagnie. Depuis la plante des pieds jusqu'au sommet de la
+tête, il est tout enjouement. Il a deux ou trois fois brisé la corde de
+l'Amour, et le petit fripon n'ose plus s'attaquer à lui. Son coeur est
+vide comme une cloche, dont sa langue est le battant[26]; car ce que son
+coeur pense, sa langue le raconte.
+
+[Note 26: Allusion à un ancien proverbe: _As the sound thinks, so the
+bell clinks._ Ce que le son pense, la cloche le chante.]
+
+BÉNÉDICK.--Messieurs, je ne suis plus ce que j'étais.
+
+LÉONATO.--C'est ce que je disais; vous me paraissez plus sérieux.
+
+CLAUDIO.--Je crois qu'il est amoureux.
+
+DON PÈDRE.--Au diable le novice! Il n'y a pas en lui une goutte
+d'honnête sang qui soit susceptible d'être honnêtement touchée par
+l'amour. S'il est triste, c'est qu'il manque d'argent.
+
+BÉNÉDICK.--J'ai mal aux dents.
+
+DON PÈDRE.--Arrachez votre dent.
+
+BÉNÉDICK.--Qu'elle aille se faire pendre.
+
+CLAUDIO.--Pendez-la d'abord, et arrachez-la ensuite[27].
+
+[Note 27: _Hang it! you must hang it first and draw it afterwards_.]
+
+DON PÈDRE.--Quoi! soupirer ainsi pour un mal de dents?
+
+LÉONATO.--Qui n'est qu'une humeur ou un ver.
+
+BÉNÉDICK.--Soit. Tout le monde peut maîtriser le mal, excepté celui qui
+souffre.
+
+CLAUDIO.--Je répète qu'il est amoureux.
+
+DON PÈDRE.--Il n'y a en lui aucune apparence de caprice[28], à moins que
+ce soit le caprice qu'il a pour les costumes étrangers; comme d'être
+aujourd'hui un Hollandais, et un Français demain, ou de se montrer à la
+fois dans le costume de deux pays, Allemand depuis la ceinture jusqu'en
+bas par de grands pantalons, et Espagnol depuis la hanche jusqu'en haut
+par le pourpoint; à part son caprice pour cette folie, et il paraît
+qu'il a ce caprice-là, certainement il n'est pas assez fou pour avoir le
+caprice que vous voudriez lui attribuer.
+
+[Note 28: _Fancy_, amour, imagination.]
+
+CLAUDIO.--S'il n'est pas amoureux de quelque femme, il ne faut plus
+croire aux anciens signes. Il brosse son chapeau tous les matins;
+qu'est-ce que cela annonce?
+
+DON PÈDRE.--Quelqu'un l'a-t-il vu chez le barbier?
+
+CLAUDIO.--Non, mais on a vu le garçon du barbier chez lui, et l'ancien
+ornement de son menton sert déjà à remplir des balles de paume.
+
+LÉONATO.--En effet, il semble plus jeune qu'il n'était avant la perte de
+sa barbe.
+
+DON PÈDRE.--Comment! il se parfume à la civette. Pourriez-vous deviner
+son secret par l'odorat?
+
+CLAUDIO.--C'est comme si on disait que le pauvre jeune homme est
+amoureux.
+
+DON PÈDRE. Ce qu'il y a de plus frappant, c'est sa mélancolie.
+
+CLAUDIO.--A-t-il jamais eu l'habitude de se laver le visage?
+
+DON PÈDRE.--Oui; ou de se farder? Ceci me fait comprendre Ce que vous
+dites de lui.
+
+CLAUDIO.--Et son esprit plaisant! ce n'est plus aujourd'hui qu'une corde
+de luth qui ne résonne plus que sous les touches.
+
+DON PÈDRE.--Voilà en effet des témoignages accablants contre
+lui.--Concluons, concluons, il est amoureux.
+
+CLAUDIO.--Ah! mais je connais celle qui l'aime.
+
+DON PÈDRE.--Pour celle-là, je voudrais la connaître. Une femme, je gage,
+qui ne le connaît pas.
+
+CLAUDIO.--Oui-dà, et tous ses défauts; et en dépit de tout, elle se
+meurt d'amour pour lui.
+
+DON PÈDRE.--Elle sera enterrée, le visage tourné vers le ciel.
+
+BÉNÉDICK.--Tout cela n'est pas un charme contre le mal de dents.--Vieux
+seigneur, venez à l'écart vous promenez avec moi. J'ai étudié huit ou
+dix mots de bon sens que j'ai à vous dire et que ces étourdis ne doivent
+pas entendre.
+
+(Bénédick sort avec Léonato.)
+
+DON PÈDRE.--Sur ma vie, il va s'ouvrir à lui au sujet de Béatrice.
+
+CLAUDIO.--Oh! c'est cela même! A l'heure qu'il est Héro et Marguerite
+ont dû jouer leur rôle avec Béatrice: ainsi nos deux ours ne se mordront
+plus l'un l'autre quand il se rencontreront.
+
+(Don Juan paraît.)
+
+DON JUAN.--Mon seigneur et frère, Dieu vous garde!
+
+DON PÈDRE.--Bonjour, mon frère.
+
+DON JUAN.--Si votre loisir le permet, je voudrais vous parler.
+
+DON PÈDRE.--En particulier?
+
+DON JUAN.--Si vous le jugez à propos; cependant le comte Claudio peut
+rester. Ce que j'ai à vous dire l'intéresse.
+
+DON PÈDRE.--De quoi s'agit-il?
+
+DON JUAN, _à Claudio_.--Votre Seigneurie a-t-elle l'intention de se
+marier demain?
+
+DON PÈDRE.--Vous savez que oui.
+
+DON JUAN.--Je n'en sais rien.... quand il saura ce que je sais.
+
+CLAUDIO.--S'il y a quelque empêchement, dites-le-nous, je vous prie.
+
+DON JUAN.--Vous pouvez croire que je ne vous aime pas; la suite vous en
+instruira et vous apprendrez à mieux penser de moi par le fait dont je
+vais vous informer. Quant à mon frère, je vois qu'il fait cas de vous,
+et c'est par tendresse pour vous qu'il a travaillé à accomplir ce
+prochain mariage; soins certainement bien mal adressés, peines bien mal
+employées!
+
+DON PÈDRE.--Comment? De quoi s'agit-il?
+
+DON JUAN.--Je venais vous dire et sans préambule (car elle n'a que trop
+longtemps servi de texte à nos discours) que votre future est déloyale.
+
+CLAUDIO.--Qui? Héro?
+
+DON JUAN.--Elle-même. L'Héro de Léonato, votre Héro, l'Héro de tout le
+monde.
+
+CLAUDIO.--Déloyale?
+
+DON JUAN.--Le terme est trop honnête pour peindre toute sa corruption.
+Je pourrais en dire davantage; imaginez un nom plus odieux, et je vous
+prouverai qu'elle le mérite. Ne vous étonnez point jusqu'à ce que vous
+ayez d'autres preuves; venez seulement avec moi cette nuit; vous verrez
+entrer quelqu'un par la fenêtre de sa chambre, la nuit même avant le
+jour de ses noces. Si vous l'aimez alors, épousez-la demain; mais il
+siérait mieux à votre honneur de changer d'idée.
+
+CLAUDIO.--Est-il possible?
+
+DON PÈDRE.--Je ne veux pas le croire.
+
+DON JUAN.--Si vous n'osez pas croire ce que vous verrez, n'avouez pas ce
+que vous savez. Si vous voulez me suivre, je vous en montrerai assez, et
+quand vous en aurez vu davantage, entendu davantage, agissez alors en
+conséquence.
+
+CLAUDIO.--Si je suis cette nuit témoin de quelque chose qui m'empêche de
+l'épouser demain, je la confondrai dans l'assemblée même où nous devons
+nous marier.
+
+DON PÈDRE.--Et comme je lui ai fait la cour afin de l'obtenir pour vous,
+je me joindrai à vous pour la déshonorer.
+
+DON JUAN.--Je m'abstiens de la décrier davantage jusqu'à ce que vous
+soyez mes témoins. Supportez seulement cette nouvelle avec patience
+jusqu'à minuit; et qu'alors le fait se prouve de lui-même.
+
+DON PÈDRE.--O jour qui tourne bien mal!
+
+CLAUDIO.--O malheur étrange qui me bouleverse!
+
+DON JUAN.--O fléau prévenu à temps! Voilà ce que vous direz quand vous
+aurez vu la suite.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+Une rue.
+
+_Entrent_ DOGBERRY ET VERGES _avec les gardiens de nuit.
+
+DOGBERRY.--_aux gardiens_.--Êtes-vous des gens braves et fidèles?
+
+VERGES.--Oui, sans doute; sinon ce serait dommage qu'ils risquassent le
+salut de l'âme et du corps.
+
+DOGBERRY.--Ce serait pour eux un châtiment trop doux, pour peu qu'ils
+aient de sentiments de fidélité, étant choisis pour la garde du prince.
+
+VERGES.--Allons, voisin Dogberry, donnez-leur la consigne.
+
+DOGBERRY.--D'abord, qui croyez-vous le plus _incapable_[29] d'être
+constable?
+
+[Note 29: Dogberry, peu au fait de la valeur des termes, fait mille
+contre-sens en employant un mot pour l'autre. On devine facilement
+l'intention du poëte.]
+
+PREMIER GARDIEN.--_Hugues d'Avoine_, ou _Georges Charbon_, car ils
+savent tous deux lire et écrire.
+
+DOGBERRY.--Venez ici, voisin Charbon; Dieu vous a favorisé d'un beau
+nom. Être homme de bonne mine, c'est un don de la fortune. Mais le don
+d'écrire et de lire nous vient par nature.
+
+SECOND GARDIEN.--Et ces deux choses, monsieur le constable...
+
+DOGBERRY.--Vous les possédez; je savais que ce serait là votre réponse.
+Allons, quant à votre bonne mine, ami, rendez-en grâce à Dieu et n'en
+tirez point vanité; et à l'égard de votre talent de lire et d'écrire,
+faites-le paraître quand on n'aura pas besoin de cette vanité. Vous êtes
+ici réputé l'homme le plus _insensé_ et capable d'être constable, c'est
+pourquoi vous porterez le fallot; c'est là votre emploi. Appréhendez
+au corps tous les vagabonds. Vous devez ordonner à tout passant de
+s'arrêter au nom du prince.
+
+SECOND GARDIEN.--Et s'il ne veut pas s'arrêter?
+
+DOGBERRY.--Alors ne prenez pas garde à lui et laissez-le passer.
+Sur-le-champ appelez à vous tout le reste de la patrouille, et remerciez
+Dieu d'être délivré d'un coquin.
+
+VERGES.--S'il refuse de s'arrêter quand on lui ordonne, il n'est pas un
+sujet du prince.
+
+DOGBERRY.--Sans doute, et ils ne doivent avoir affaire qu'aux sujets du
+prince.--Vous éviterez aussi de faire du bruit dans les rues; car de
+voir un gardien de nuit jaser et bavarder, cela est _tolérable_ et ne
+peut se souffrir.
+
+SECOND GARDIEN.--Nous aimons mieux dormir que bavarder. Nous savons quel
+est le devoir du guet.
+
+DOGBERRY.--Bien, vous parlez comme un ancien, comme un gardien paisible;
+car je ne saurais voir en quoi le sommeil peut nuire. Prenez garde
+seulement qu'on ne vous dérobe vos piques [30]. Ensuite vous devez
+frapper à tous les cabarets, et commander à ceux qui sont ivres d'aller
+se coucher.
+
+[Note 30: _Bills_. Pertuisanes, armes de l'ancienne infanterie
+anglaise.]
+
+SECOND GARDIEN.--Et s'ils ne le veulent pas?
+
+DOGBERRY.--Alors, laissez-les tranquilles, jusqu'à ce qu'ils soient de
+sang-froid. S'ils ne vous font pas alors une meilleure réponse, vous
+pouvez dire qu'ils ne sont pas ceux pour qui vous les aviez pris
+d'abord.
+
+SECOND GARDIEN.--Fort bien, monsieur.
+
+DOGBERRY.--Si vous rencontrez un voleur, en vertu de votre charge vous
+pouvez le soupçonner de n'être pas un honnête homme; et quant à cette
+espèce de gens, le moins que vous pourrez avoir affaire avec eux, ce
+sera le mieux pour votre probité.
+
+SECOND GARDIEN.--Si nous le connaissons pour un voleur, ne mettrons-nous
+pas la main sur lui?
+
+DOGBERRY.--Vraiment par votre charge vous le pouvez. Mais je pense que
+ceux qui touchent le goudron se salissent les mains. Si vous prenez un
+voleur, la manière la plus tranquille est de le laisser se montrer ce
+qu'il est, en fuyant votre compagnie.
+
+VERGES.--Assez, mon cher collègue, vous avez toujours été réputé pour un
+homme miséricordieux.
+
+DOGBERRY.--En vérité je ne voudrais pas être cause de la pendaison d'un
+chien, bien moins d'un homme qui possède l'honnêteté.
+
+VERGES.--Si vous entendez un enfant crier dans la nuit[31], vous devez
+appeler la nourrice et lui commander de le faire taire.
+
+SECOND GARDIEN.--Et si la nourrice est endormie et ne veut pas nous
+entendre?
+
+DOGBERRY.--Alors allez-vous en paisiblement et laissez l'enfant
+l'éveiller lui-même par ses cris; car la brebis qui n'entend pas son
+agneau quand il mugit ne répondra pas aux bêlements du veau.
+
+VERGES.--C'est la vérité.
+
+DOGBERRY.--Voilà toute votre consigne. Vous, constable, vous devez
+représenter la personne du prince. Si vous rencontrez le prince dans la
+nuit, vous pouvez l'arrêter.
+
+VERGES.--Non, par Notre-Dame; quant à cela je ne crois pas qu'il le
+puisse.
+
+DOGBERRY.--Je gage cinq shillings contre un, avec tout homme qui connaît
+les _statues_[31], qu'il peut l'arrêter. Non pas, à la vérité, sans que
+le prince y consente; car le guet ne doit offenser personne, et c'est
+faire offense à un homme que de l'arrêter contre sa volonté.
+
+[Note 31: Voici quelques-uns des statuts du guet ridiculisés ici par
+Shakspeare:
+
+«Personne ne sifflera passé neuf heures du soir.
+
+«Personne n'ira masqué la nuit passé neuf heures du soir.
+
+«Nul homme à marteau, forgeron, serrurier, ne travaillera passé neuf
+heures du soir.
+
+«Nul homme ne donnera l'alarme passé neuf heures du soir en battant
+sa femme, sa servante ou son chien, sous peine de trois shillings
+d'amende.»]
+
+VERGES.--Par Notre-Dame, je crois que vous avez raison.
+
+DOGBERRY.--Ah! ah! ah! Or çà, bonne nuit, mes maîtres; s'il survient
+quelque affaire un peu grave, appelez-moi. Gardez les secrets de vos
+camarades et les vôtres; bonne nuit.--Venez, voisin.
+
+SECOND GARDIEN, _à ses camarades_.--Ainsi, camarades, nous venons
+d'entendre notre consigne. Asseyons-nous ici sur ce banc près de
+l'église jusqu'à deux heures, et de là allons tous nous coucher.
+
+DOGBERRY.--Encore un mot, honnêtes voisins. Je vous en prie, veillez à
+la porte du seigneur Léonato, car le mariage étant fixé à demain sans
+faute, il y a grand tumulte cette nuit. Adieu, soyez vigilants, je vous
+en conjure.
+
+(Dogberry et Verges sortent.) (Entrent Borachio et Conrad.)
+
+BORACHIO.--Conrad, où es-tu?
+
+PREMIER GARDIEN, _bas à ses compagnons_.--Paix, ne bougez pas.
+
+BORACHIO.--Conrad! dis-je?
+
+CONRAD, _en le poussant_.--Ici. Je suis à ton coude.
+
+BORACHIO.--Par la messe, le coude me démangeait; je pensais bien qu'il
+s'ensuivrait quelque croûte.
+
+CONRAD.--Je te devrai une réponse à cela. Poursuis maintenant ton récit.
+
+BORACHIO.--Mettons-nous à couvert sous ce toit; il bruine: et là, comme
+un vrai ivrogne, je te dirai tout.
+
+SECOND GARDIEN, _à part_.--Quelque trahison! Restons cois, mes amis.
+
+BORACHIO.--Tu sauras que don Juan m'a promis mille ducats.
+
+CONRAD.--Est-il possible qu'aucune scélératesse soit si chère?
+
+BORACHIO.--Demande plutôt comment il est possible qu'aucun scélérat soit
+si riche! car lorsque le scélérat riche a besoin du scélérat pauvre, le
+pauvre peut faire le prix à son gré.
+
+CONRAD.--Tu m'étonnes.
+
+BORACHIO.--Cela prouve que tu es novice; tu sais que la forme d'un
+pourpoint, ou d'un chapeau, ou d'un manteau, n'est rien dans un homme.
+
+CONRAD.--Cependant c'est une parure!
+
+BORACHIO.--Je veux dire la forme à la mode.
+
+CONRAD.--Oui, la mode est la mode.
+
+BORACHIO.--Bah! autant dire un sot est un sot. Mais ne vois-tu pas quel
+voleur maladroit est la mode?
+
+UN GARDIEN.--Je connais ce La Mode, c'est un voleur depuis sept ans. Il
+s'introduit çà et là mis en gentilhomme; je me rappelle son nom.
+
+BORACHIO.--N'as-tu pas entendu quelqu'un?
+
+CONRAD.--Non, c'est la girouette sur le toit.
+
+BORACHIO.--Ne vois-tu pas, dis-je, quel maladroit voleur est la mode?
+Par quels vertiges elle renverse toutes les têtes chaudes, depuis
+quatorze ans jusqu'à trente-cinq; parfois elle les affuble comme les
+soldats de Pharaon dans les tableaux enfumés, tantôt comme les prêtres
+du dieu Baal dans les vieux vitraux de l'église; quelquefois comme
+l'Hercule rasé[32] dans la tapisserie fanée et rongée des vers, où son
+petit doigt semble aussi gros que sa massue?
+
+[Note 32: Pharaon, Hercule, personnages de tapisseries.]
+
+CONRAD.--Je vois tout cela, et que la mode use plus d'habits que
+l'homme. Mais n'es-tu pas entraîné toi-même par la mode, en t'écartant
+de ton récit pour me parler de la mode?
+
+BORACHIO.--Nullement. Mais sache que cette nuit j'ai courtisé
+Marguerite, la suivante de la signora Héro, sous le nom d'Héro; elle m'a
+tendu la main par la fenêtre de la chambre de sa maîtresse, et m'a dit
+mille fois adieu!--Je raconte cela horriblement mal. J'aurais dû d'abord
+te dire que le prince, Claudio et mon maître, placés, postés et prévenus
+par mon maître don Juan, ont vu de loin, du verger, cette entrevue
+amoureuse.
+
+CONRAD.--Et ils croyaient que Marguerite était Héro?
+
+BORACHIO.--Deux d'entre eux l'ont cru, le prince et Claudio. Mais mon
+démon de maître savait que c'était Marguerite. D'un côté, grâce à ses
+serments qui les ont d'abord séduits; de l'autre, grâce à la nuit
+obscure qui les a déçus, mais surtout à mon manège qui confirmait toutes
+les calomnies inventées par don Juan, Claudio est parti plein de rage,
+jurant d'aller la joindre demain matin au temple à l'heure marquée, et
+là, devant toute l'assemblée, de la déshonorer par le récit de ce qu'il
+a vu cette nuit, et de la renvoyer chez elle sans époux.
+
+PREMIER GARDIEN _s'avançant_.--Nous vous sommons au nom du prince,
+arrêtez.
+
+SECOND GARDIEN.--Appelez le grand chef constable. Nous avons ici déterré
+le plus dangereux complot de débauche qui se soit jamais vu dans la
+république.
+
+PREMIER GARDIEN.--Et un certain La Mode[33] est de leur bande; je le
+connais, il porte une boucle de cheveux.
+
+[Note 33: En anglais, c'est le mot _deformed_ que les gardiens
+prennent pour un nom d'homme.]
+
+CONRAD.--Messieurs, messieurs!
+
+PREMIER GARDIEN.--On vous forcera bien de faire comparaître La Mode; je
+vous le garantis.
+
+CONRAD.--Messieurs!....
+
+PREMIER GARDIEN.--Taisez-vous, nous vous l'ordonnons; nous vous obéirons
+en vous conduisant.
+
+BORACHIO.--Nous avons l'air de devenir une bonne marchandise, après
+avoir été ramassés par les piques de ces gens-là.
+
+CONRAD.--Une marchandise compromise, je vous en réponds; venez, nous
+vous obéirons.
+
+(Ils sortent.)
+
+SCÈNE IV
+
+Appartement dans la maison de Léonato. HÉRO, MARGUERITE, URSULE.
+
+HÉRO.--Bonne Ursule, éveillez ma cousine Béatrice, et priez-la de se
+lever.
+
+URSULE.--J'y vais, madame.
+
+HÉRO.--Et dites-lui de venir ici.
+
+URSULE.--Bien.
+
+(Ursule sort.)
+
+MARGUERITE.--En vérité, je crois que cet autre rabat[34] vous siérait
+mieux.
+
+[Note 34: _Rabato_, rabat, collerette.]
+
+HÉRO.--Non, je vous prie, chère Marguerite; je veux mettre celui-ci.
+
+MARGUERITE.--Sur ma parole, il n'est pas si beau, et je garantis que
+votre cousine sera de mon avis.
+
+HÉRO.--Ma cousine est une folle, et vous une autre. Je n'en veux pas
+porter d'autre que celui-ci.
+
+MARGUERITE.--J'aime tout à fait cette nouvelle coiffure qui est
+là-dedans; seulement je voudrais les cheveux une idée plus bruns; pour
+votre robe, elle est en vérité du dernier goût; j'ai vu celle de la
+duchesse de Milan, cette robe qu'on vante tant....
+
+HÉRO.--Oh! on dit qu'elle est incomparable!
+
+MARGUERITE.--Sur ma vie, ce n'est qu'une robe de nuit auprès de la
+vôtre. Du drap d'or, des crevés lacés avec du fil d'argent, le bas
+des manches et le bord des manches garnis de perles, et toute la jupe
+relevée par un clinquant bleuâtre. Mais pour la grâce, la beauté et le
+bon goût, la vôtre vaut dix fois la sienne.
+
+HÉRO.--Que Dieu me donne la joie pour la porter; car je me sens le coeur
+excessivement gros.
+
+MARGUERITE.--Le poids d'un homme le rendra encore plus pesant.
+
+HÉRO.--Fi donc! Marguerite, n'êtes-vous pas honteuse?
+
+MARGUERITE.--De quoi, madame? De parler d'une chose honorable? Le
+mariage n'est-il pas honorable, même chez un mendiant? Et, le mariage
+à part, votre seigneur n'est-il pas honorable? Vous auriez voulu, sauf
+votre respect, que j'eusse dit un _mari_? Si une mauvaise pensée ne
+détourne pas le sens d'une expression franche, je n'offense personne. Y
+a-t-il du mal à dire _le poids d'un mari_? Aucun, je pense, dès qu'il
+s'agit d'un mari légitime et d'une femme légitime; sans quoi il serait
+léger et non pesant. Mais demandez plutôt à la signora Béatrice, la
+voici.
+
+(Béatrice entre.)
+
+HÉRO.--Bonjour, cousine.
+
+BÉATRICE.--Bonjour, ma chère Héro.
+
+HÉRO.--Comment donc! vous parlez sur un ton mélancolique.
+
+BEATRICE.--Je suis hors de tous les autres tons, il me semble.
+
+MARGUERITE.--Entonnez-nous l'air de _Lumière d'amour_[35]. Il se chante
+sans refrain; vous chanterez, moi je danserai.
+
+[Note 35: Il est aussi question de cet air dans _les Deux
+Gentilshommes de Vérone_.]
+
+BÉATRICE.--Oui! Vos talons sont-ils exercés à la mesure de _Lumière
+d'amour?_ Oh! bien, si votre mari a assez de greniers, vous verrez à ce
+qu'il ne manque pas de grains[36].
+
+[Note 36: _Barns_, greniers, et _bairns_, vieux mot qui signifie
+enfant.]
+
+MARGUERITE.--O interprétation maligne! Mais j'en ris, les talons en
+l'air.
+
+BÉATRICE.--Il est près de cinq heures, ma cousine; vous devriez être
+déjà prête.--Sérieusement, je me sens bien mal. Hélas!
+
+MARGUERITE.--De quoi?--Un faucon, un cheval, ou un mari[37].
+
+[Note 37: _Hawk, Horse or Husband_.]
+
+BÉATRICE.--Oh! celui des trois qui commence par un M[38].
+
+[Note 38: La réponse de Béatrice est moins claire en anglais, elle
+répond: «C'est la première lettre de tous ces mots, _h_, qui se prononce
+en anglais de même qu'_ache_, douleur.]
+
+MARGUERITE.--Eh bien! Si vous ne vous êtes pas faite turque[39], on ne
+peut plus faire voiles sur la foi des étoiles.
+
+[Note 39: Si vous n'avez pas changé d'opinion, de foi.]
+
+BÉATRICE.--Voyons; que veut dire cette folle?
+
+MARGUERITE.--Rien du tout; mais Dieu veuille envoyer à chacun le désir
+de son coeur!
+
+HÉRO.--Ces gants, que le comte m'a envoyés, ont un parfum délicieux.
+
+BÉATRICE.--Je suis enchiffrenée, cousine; je ne sens rien.
+
+MARGUERITE.--Fille, et enchiffrenée! il faut qu'il y ait abondance de
+rhumes.
+
+BÉATRICE.--O Dieu, ayez pitié de nous! O Dieu ayez pitié de nous! Depuis
+quand faites-vous profession d'esprit?
+
+MARGUERITE.--Depuis que vous y avez renoncé, madame. Mon esprit ne me
+sied-il pas à ravir?
+
+BÉATRICE.--On ne le voit pas assez; vous devriez le porter sur votre
+bonnet.--Sérieusement je suis malade.
+
+MARGUERITE.--Procurez-vous un peu d'essence de _carduus benedictus_[40]
+et appliquez-la sur votre coeur: c'est le seul remède pour les
+palpitations.
+
+[Note 40: Allusion au nom de Bénédick.]
+
+HÉRO.--Tu la piques avec un chardon.
+
+BÉATRICE.--_Benedictus_? Pourquoi _benedictus_, s'il vous plaît? Vous
+cachez quelque moralité[41] sous ce _benedictus_.
+
+[Note 41: Moralité, la morale d'une fable, le sens caché d'un
+apologue.]
+
+MARGUERITE.--Moralité? Non, sur ma parole, je n'ai point d'intention
+morale. Je parle tout bonnement du chardon bénit. Vous pourriez croire
+par hasard que je vous soupçonne d'être amoureuse: non, par Notre-Dame,
+je ne suis pas assez folle pour penser ce que je veux, et je ne veux pas
+penser ce que je peux, et je ne pourrais penser, quand je penserais à
+faire perdre la pensée à mou coeur, que vous êtes amoureuse, que vous
+serez amoureuse ou que vous pouvez être amoureuse. Cependant, jadis
+Bénédick fut naguère tout de même, et maintenant le voilà devenu un
+homme. Il jurait de ne se marier jamais, et pourtant, en dépit de son
+coeur, il mange son plat sans murmure[42]. A quel point vous pouvez être
+convertie, je l'ignore; mais il me semble que vous voyez avec vos yeux
+comme les autres femmes.
+
+[Note 42: Proverbe.]
+
+BÉATRICE.--De quel pas ta langue est partie!
+
+MARGUERITE.--Ce n'est pas un galop du mauvais pied.
+
+URSULE, _accourt_.--Vite, retirez-vous, madame: le prince, le comte, le
+seigneur Bénédick, don Juan et tous les jeunes cavaliers de la ville
+viennent vous chercher pour aller à l'église.
+
+HÉRO,--Aidez-moi à m'habiller, chère cousine, bonne Ursule, bonne
+Marguerite.
+
+(Elles sortent.)
+
+
+
+SCÈNE V
+
+
+Un autre appartement dans le palais de Léonato.
+
+LÉONATO _entre avec_ DOGBERRY ET VERGES.
+
+LÉONATO.--Que souhaitez-vous de moi, honnêtes voisins?
+
+DOGBERRY.--Vraiment, seigneur, je voudrais avoir avec vous une petite
+conférence secrète sur une affaire qui vous _décerne_ de près.
+
+LÉONATO.--Abrégez, je vous prie; vous voyez que je suis très-occupé.
+
+DOGBERRY.--Vraiment oui, seigneur.
+
+VERGES.--Oui, seigneur, en vérité.
+
+LÉONATO.--Quelle est cette affaire, mes dignes amis?
+
+DOGBERRY.--Le bon homme Verges, seigneur, s'écarte un peu de son sujet,
+et son esprit n'est pas aussi émoussé[43] que je demanderais à Dieu qu'il
+le fût; mais, en bonne conscience, il est honnête comme les rides de son
+front[44].
+
+[Note 43: Dogberry dit toujours le contraire de ce qu'il veut dire.]
+
+[Note 44: Expression proverbiale.]
+
+VERGES.--Oui, j'en remercie Dieu, je suis aussi honnête qu'homme vivant
+qui est vieux aussi, et qui n'est pas plus honnête que moi.
+
+DOGBERRY.--Les comparaisons sont odorantes[45].--Palabra[46], voisin
+Verges.
+
+[Note 45: Odieuses.]
+
+[Note 46: _Palabras, pocas palabras_, mots espagnols, pour dire
+_bref, abrégeons_.]
+
+LÉONATO--Voisins, vous êtes ennuyeux.
+
+DOGBERRY.--Il plaît à Votre Seigneurie de le dire. Mais nous ne sommes
+que les pauvres officiers du duc, et pour ma part, si j'étais aussi
+fatigant qu'un roi, je voudrais me dépouiller de tout au profit de Votre
+Seigneurie.
+
+LÉONATO.--De tout votre ennui en ma faveur? Ah, ah!
+
+DOGBERRY.--Oui-dà, quand j'en aurais mille fois davantage; car j'entends
+exclamer votre nom autant qu'aucun nom de la ville, et quoique je ne
+sois qu'un pauvre homme, je suis bien aise de l'entendre.
+
+VERGES.--Et moi aussi.
+
+LÉONATO.--Je voudrais bien savoir ce que vous avez à me dire.
+
+VERGES.--Voyez-vous, seigneur, notre garde a pris cette nuit, sauf le
+respect de Votre Seigneurie, un couple des plus fieffés larrons qui
+soient dans Messine.
+
+DOGBERRY.--Un bon vieillard, seigneur, il faut qu'il jase! et comme
+on dit, quand l'âge entre, l'esprit sort. Oh! c'est un monde à
+voir[47]!--C'est bien dit, c'est bien dit, voisin Verges.--(_A l'oreille
+de Léonato_.) Allons, Dieu est un bon homme[48]. Si deux hommes montent
+un cheval, il faut qu'il y en ait un qui soit en croupe,--une bonne âme,
+par ma foi, monsieur, autant qu'homme qui ait jamais rompu du pain, je
+vous le jure; mais Dieu soit loué, tous les hommes ne sont pas pareils;
+hélas! bon voisin!
+
+[Note 47: C'est une merveille.]
+
+[Note 48: «Expression d'une ancienne _moralité_.» STEEVENS.]
+
+LÉONATO.--En effet, voisin, il vous est trop inférieur.
+
+DOGBERRY.--Ce sont des dons que Dieu donne.
+
+LÉONATO.--Je suis forcé de vous quitter.
+
+DOGBERRY.--Un mot encore, seigneur; notre garde a saisi deux personnes
+_aspectes_[49]. Nous voudrions les voir ce matin examinées devant Votre
+Seigneurie.
+
+[Note 49: _Aspicious_.]
+
+LÉONATO.--Examinez-les vous-mêmes, et vous me remettrez votre rapport.
+Je suis trop pressé maintenant, comme vous pouvez bien juger.
+
+DOGBERRY.--Oui, oui, nous suffirons bien.
+
+LÉONATO.--Goûtez de mon vin avant de vous eu aller, et portez-vous bien.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Seigneur, on vous attend pour donner votre fille à son
+époux.
+
+LÉONATO.--Je vais les trouver: me voilà prêt.
+
+(Léonato et le messager sortent.)
+
+DOGBERRY.--Allez, mon bon collègue, allez trouver Georges Charbon; qu'il
+apporte à la prison sa plume et son encrier: nous avons maintenant à
+examiner ces deux hommes.
+
+VERGES.--Il nous le faut faire avec prudence.
+
+DOGBERRY.--Nous n'y épargnerons pas l'esprit, je vous jure. (_Touchant
+son front avec son doigt_.) Il y a ici quelque chose qui saura bien
+en conduire quelques-uns à un _non com_[50]. Ayez seulement le savant
+écrivain pour coucher par écrit notre _excommunication_, et venez me
+rejoindre à la prison.
+
+(Ils sortent.)
+
+[Note 50: _Non compos mentis_.]
+
+FIN DU TROISIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+L'intérieur d'une église.
+
+_Entrent_ DON PÈDRE, DON JUAN, LÉONATO, UN MOINE, CLAUDIO, BÉNÉDICK,
+HÉRO ET BÉATRICE.
+
+LÉONATO.--Allons, frère François, soyez bref. Bornez-vous au simple
+rituel du mariage; vous leur exposerez ensuite leurs devoirs mutuels.
+
+LE MOINE.--Vous venez ici, seigneur, pour vous unir à cette dame?
+
+CLAUDIO.--Non.
+
+LÉONATO.--Il vient pour être uni à elle, et vous pour les unir.
+
+LE MOINE.--Madame, vous venez ici pour être mariée à ce comte?
+
+HÉRO.--Oui.
+
+LE MOINE.--Si l'un ou l'autre de vous connaît quelque empêchement secret
+qui s'oppose à votre union, sur le salut de vos âmes, je vous somme de
+le déclarer.
+
+CLAUDIO.--En connaissez-vous quelqu'un, Héro?
+
+HÉRO.--Aucun, seigneur.
+
+LE MOINE.--Et vous, comte, en connaissez-vous?
+
+LÉONATO.--J'ose répondre pour lui; aucun.
+
+CLAUDIO.--Que n'osent point les hommes? Que ne font les hommes, que ne
+font les hommes chaque jour, sans se douter de ce qu'ils font?
+
+BÉNÉDICK.--Quoi! des exclamations! Comment donc, ce sont des
+exclamations de rire, comme ah! ah! ah!
+
+CLAUDIO.--Prêtre, arrêtez.--Père, avec votre permission, me donnez-vous
+cette vierge, votre fille d'une volonté libre et sans contrainte?
+
+LÉONATO.--Aussi librement, mon fils, que Dieu me l'a donnée.
+
+CLAUDIO.--Et qu'ai-je en retour, moi, à vous offrir, qui puisse égaler
+ce don riche et précieux?
+
+DON PÈDRE.--Rien, à moins que vous ne la rendiez à son père.
+
+CLAUDIO.--Cher prince, vous m'enseignez une noble gratitude. Tenez,
+Léonato, reprenez-la, ne donnez point à votre ami cette orange gâtée;
+elle n'est que l'enseigne et le masque de l'honneur. Voyez-la rougir
+comme une vierge! Oh! de quelle imposante apparence de vérité le vice
+perfide sait se couvrir! Cette rougeur ne semble-t-elle pas un modeste
+témoin qui atteste la simplicité de l'innocence? Vous tous qui la voyez,
+ne jureriez-vous pas à ces indices extérieurs, qu'elle est vierge? mais
+elle ne l'est pas; elle connaît la chaleur d'une couche de débauche, sa
+rougeur prouve sa honte et non sa modestie.
+
+LÉONATO.--Que prétendez-vous, seigneur?
+
+CLAUDIO.--N'être pas marié, ne pas unir mon âme à une prostituée avérée!
+
+LÉONATO.--Cher seigneur, si l'ayant éprouvée vous-même, vous avez vaincu
+les résistances de sa jeunesse, et triomphé de sa virginité...
+
+CLAUDIO.--Je vois ce que vous voudriez dire.--Si je l'ai connue, me
+direz-vous, elle m'embrassait comme son mari; et vous atténueriez par-là
+sa faiblesse anticipée.--Non, Léonato, je ne l'ai jamais tentée par un
+mot trop libre. Comme un frère auprès de sa soeur, je lui montrais une
+sincérité timide et un amour décent.
+
+HÉRO.--Et vous ai-je jamais montré une apparence contraire?
+
+CLAUDIO.--Maudite soit votre apparence! je m'inscris en faux contre
+elle. Vous me semblez telle que Diane dans son orbe, chaste comme le
+bouton avant d'être épanoui; mais vous avez un sang plus impudique que
+celui de Vénus ou celui de ces créatures lascives qui l'abandonnent à
+une brutale sensualité.
+
+HÉRO.--Monseigneur se porte-t-il bien qu'il tienne des discours si
+extravagants?
+
+LÉONATO.--Généreux prince, pourquoi ne parlez-vous pas?
+
+DON PÈDRE.--Que pourrai-je dire? Je reste déshonoré par les soins que
+j'ai pris pour unir mon digne ami à une vile courtisane.
+
+LÉONATO.--Dit-on réellement ces choses, ou est-ce que je rêve?
+
+DON JUAN,--On le dit, seigneur, et elles sont vraies.
+
+BÉNÉDICK.--Ceci n'a pas l'air d'une noce.
+
+HÉRO.--Vraies! ô Dieu!
+
+CLAUDIO.--Léonato, suis-je debout ici? Est-ce là le prince? Est-ce là le
+frère du prince? Ce front est-il celui d'Héro? Nos yeux sont-ils à nous?
+
+LÉONATO.--Oui sans doute; mais qu'en résulte-t-il, seigneur?
+
+CLAUDIO.--Laissez-moi adresser une seule question à votre fille, et par
+ce pouvoir paternel que la nature vous donne sur elle, commandez-lui de
+répondre avec vérité.
+
+LÉONATO.--Je te l'ordonne comme tu es mon enfant.
+
+HÉRO.--O Dieu, défendez-moi! Comme je suis assiégée! A quel
+interrogatoire suis-je donc soumise?
+
+CLAUDIO.--A répondre fidèlement au nom que vous portez.
+
+HÉRO.--Ce nom n'est-il pas Héro? Qui peut le flétrir d'un juste
+reproche?
+
+CLAUDIO.--Ma foi, Héro elle-même! Héro elle-même peut flétrir la vertu
+d'Héro. Quel homme s'entretenait la nuit dernière avec vous, près de
+votre fenêtre, entre minuit et une heure? Maintenant, si vous êtes
+vierge, répondez à cette question.
+
+HÉRO.--À cette heure-là, seigneur, je n'ai parlé à aucun homme.
+
+DON PÈDRE.--Alors vous n'êtes plus vierge.--Je suis fâché, Léonato, que
+vous soyez forcé de m'entendre; sur mon honneur, moi, mon frère et ce
+comte outragé, nous l'avons vue, nous l'avons entendue la nuit dernière
+parler, à cette heure même, par la fenêtre de sa chambre, à un coquin,
+qui, comme un franc coquin, a fait l'aveu des honteuses entrevues qu'ils
+ont eues mille fois ensemble secrètement.
+
+DON JUAN.--Elles ne sont pas de nature à être nommées; seigneur, on ne
+peut les redire; la langue ne fournit pas d'expression assez chaste pour
+les rendre sans scandale. Ainsi, belle dame, je suis fâché de votre
+étrange inconduite.
+
+CLAUDIO.--O Héro! quelle héroïne n'aurais-tu pas été, si la moitié de
+tes grâces extérieures eût été donnée à tes pensées et à ton coeur! Mais
+adieu, la plus indigne et la plus belle!--Adieu! pure impiété et pure
+impie! Tu seras cause que je fermerai toutes les portes de mon coeur à
+l'amour, et que le soupçon veillera suspendu sur mes paupières pour me
+faire soupçonner toujours le mal dans la beauté, qui n'aura jamais de
+charmes pour moi.
+
+LÉONATO.--Personne ici n'a-t-il une pointe de poignard pour moi?
+
+(Héro s'évanouit et tombe.)
+
+BÉATRICE.--Ah! qu'est-ce donc, cousine? pourquoi tombez-vous?
+
+DON JUAN.--Allons, retirons-nous.--Ses actions dévoilées au grand jour
+ont confondu ses sens.
+
+(Don Pèdre, don Juan et Claudio sortent.)
+
+BÉNÉDICK.--Comment est-elle?
+
+BÉATRICE.--Morte, je crois. Du secours, mon oncle!--Héro! eh bien!
+Héro!--Mon oncle!--Seigneur Bénédick! moine!
+
+LÉONATO.--O destin! ne retire point ta main appesantie sur elle! La mort
+est le voile le plus propre à couvrir sa honte qu'on puisse désirer.
+
+BÉATRICE.--Eh bien! cousine? Héro!
+
+LE MOINE.--Prenez courage, madame.
+
+LÉONATO.--Quoi, tu rouvres les yeux!
+
+LE MOINE.--Oui, et pourquoi non?
+
+LÉONATO.--Pourquoi? Tout sur la terre ne crie-t-il pas _infamie sur
+elle_? Peut-elle nier un crime que son sang agile révèle? Oh! ne reviens
+pas à la vie, Héro, n'ouvre pas tes yeux; car si je pouvais penser que
+tu ne dusses pas bientôt mourir, si je croyais ta vie plus forte que ta
+honte, je viendrais à l'arrière-garde de tes remords pour trancher ta
+vie.--Je m'affligeais de n'avoir qu'une enfant. ...Je reprochais à la
+nature son avarice!--Oh! j'ai trop d'une fille: pourquoi ai-je une
+fille? Pourquoi fus-tu jamais aimable à mes yeux?--Pourquoi d'une
+main charitable n'ai-je pas recueilli à ma porte l'enfant de quelque
+mendiant? Si elle se fût ainsi souillée et plongée dans l'infamie,
+j'aurais pu dire: «Ce n'est point une portion de moi-même. Cette
+_infamie est dérivée de reins inconnus_,» Mais ma fille, elle que
+j'aimais; ma fille, que je vantais; ma fille dont j'étais fier, au
+point que m'oubliant moi-même, je n'étais plus rien pour moi-même et
+ne m'estimais plus qu'en elle.... Oh! elle est tombée dans un abîme
+d'encre! Tous les flots de l'Océan entier ne pourraient pas la laver, ni
+tout le sel qu'il contient rendre la pureté à sa chair corrompue!
+
+BÉNÉDICK.--Seigneur, seigneur, modérez-vous; pour moi, je suis si
+pétrifié d'étonnement, que je ne sais que dire.
+
+BÉATRICE.--Oh! sur mon âme, on calomnie ma cousine.
+
+BÉNÉDICK.--Madame, partagiez-vous son lit la dernière nuit?
+
+BÉATRICE.--Non, je l'avoue; non, quoique jusqu'à la dernière nuit j'aie
+été depuis un an sa compagne de lit.
+
+LÉONATO.--Confirmation, confirmation! Oh! les voilà plus fortes
+encore ces preuves déjà revêtues de barres de fer! Les deux princes
+voudraient-ils mentir? Claudio aurait-il menti, lui qui l'aimait tant,
+qu'en parlant de son indignité il la lavait de ses larmes?--Écartez-vous
+d'elle, laissez-la mourir.
+
+LE MOINE.--Écoutez-moi un moment. Je n'ai gardé si longtemps le silence
+et n'ai laissé un libre cours à la marche de la fortune, que pour
+observer la jeune personne. J'ai remarqué que mille fois la rougeur
+couvrait son visage, et mille fois la honte de l'innocence remplaçait
+cette rougeur par une pâleur céleste! Un feu a éclaté dans ses yeux,
+pour brûler les soupçons que les princes jetaient sur sa pureté
+virginale. Traitez-moi d'insensé, méprisez mes études et mes
+observations, qui du sceau de l'expérience confirment ce que j'ai lu. Ne
+vous fiez plus à mon âge, à mon ministère, à ma sainte mission, si
+cette jeune dame n'est pas ici la victime innocente de quelque méprise
+cruelle.
+
+LÉONATO.--Frère, cela ne peut être. Vous voyez que la seule pudeur
+qui lui reste est de ne pas vouloir ajouter le péché du parjure à son
+damnable crime. Elle ne le désavoue pas. Pourquoi cherchez-vous donc à
+couvrir d'excuses la vérité qui se montre toute nue?
+
+LE MOINE.--Madame, quel est l'homme qu'on vous accuse d'aimer?
+
+HÉRO.--Ceux qui m'accusent le savent; moi, je n'en connais aucun; et
+si je connais aucun homme vivant plus que ne le permet la modestie
+virginale, puisse toute miséricorde être refusée à mes fautes!--O mon
+père, prouvez qu'à des heures indues un homme s'entretint jamais avec
+moi, ou que la nuit passée je me sois prêtée à un commerce de paroles
+avec aucune créature; et alors renoncez-moi, haïssez-moi, faites-moi
+mourir dans les tortures.
+
+LE MOINE.--Les princes et Claudio sont aveuglés par quelque erreur
+étrange.
+
+BÉNÉDICK.--Deux des trois sont l'honneur même, et si leur prudence est
+trompée en ceci, la fraude est sortie du cerveau de don Juan le bâtard,
+dont l'esprit travaille sans relâche à ourdir des scélératesses.
+
+LÉONATO.--Je n'en sais rien. Si ce qu'ils disent d'elle est la vérité,
+ces mains la mettront en pièces; mais s'ils outragent son honneur, le
+plus fier d'entre eux en entendra parler. Le temps n'a pas encore assez
+desséché mon sang, l'âge n'a pas encore assez consumé les ressources de
+mon esprit, la fortune n'a pas encore assez ravagé mes moyens, et ma
+mauvaise vie ne m'a pas assez privé d'amis, que je ne puisse encore,
+réveillé d'une semblable manière, posséder la force de corps, les
+facultés d'esprit, les ressources d'argent et le choix d'amis
+nécessaires pour m'acquitter pleinement avec eux.
+
+LE MOINE.--Arrêtez un moment, et laissez-vous guider par mes conseils.
+Les princes en sortant ont laissé ici votre fille pour morte; dérobez-la
+quelque temps à tous les yeux, et publiez qu'elle est morte en effet;
+étalez tout l'appareil du deuil, suspendez à l'ancien monument de
+votre famille de lugubres épitaphes, en observant tous les rites qui
+appartiennent à des funérailles.
+
+LÉONATO.--Qu'en résultera-t-il? Qu'est-ce que cela produira?
+
+LE MOINE.--Le voici. Cet expédient bien conduit changera sur son compte
+la calomnie en remords, et c'est déjà un bien. Mais ce n'est pas pour
+cela que je pense à ce moyen étrange; j'espère faire naître de ce
+travail un plus grand avantage. Morte, comme nous devons le soutenir,
+au moment même qu'elle se vit accusée, elle sera regrettée, plainte,
+excusée de tous ceux qui apprendront son sort; car il arrive toujours
+que ce que nous avons, nous ne l'estimons pas son prix tant que nous en
+jouissons; mais s'il vient à se perdre et à nous manquer, alors nous
+exagérons sa valeur, alors nous découvrons le mérite que la possession
+ne nous montrait pas tandis que ce bien était à nous. C'est ce qui
+arrivera à Claudio. Quand il apprendra qu'elle est morte sur ses
+paroles, l'image de la vie se glissera doucement dans les rêveries de
+son imagination, et chaque trait de sa beauté vivante reviendra s'offrir
+aux yeux de son âme, plus gracieux, plus touchant, plus animé que quand
+elle vivait en effet. Alors il pleurera; si l'amour a une part dans son
+coeur, il souhaitera ne l'avoir pas accusée; oui, il le souhaitera,
+crût-il même à la vérité de son accusation. Laissons ce moment arriver,
+et ne doutez pas que le succès ne donne aux événements une forme plus
+heureuse que je ne puis le supposer dans mes conjectures; mais si toute
+ma prévoyance était trompée, du moins le trépas supposé de votre fille
+assoupira la rumeur de son infamie, et si notre plan ne réussit pas,
+vous pourrez la cacher comme il convient à sa réputation blessée dans
+la vie recluse et monastique, loin des regards, loin de la langue, des
+reproches et du souvenir des hommes.
+
+BÉNÉDICK.--Seigneur Léonato; laissez-vous guider par ce moine. Quoique
+vous connaissiez mon intimité et mon affection pour le prince et pour
+Claudio, j'atteste l'honneur que j'agirai dans cette affaire avec autant
+de discrétion et de droiture, que votre âme agirait envers votre corps.
+
+LÉONATO.--Je nage dans la douleur, et le fil le plus mince peut me
+conduire.
+
+LE MOINE.--Vous faites bien de consentir. Sortons de ce lieu sans délai.
+Aux maux étranges, il faut un traitement étrange comme eux. Venez,
+madame, mourez pour vivre. Ce jour de noces n'est que différé peut-être;
+sachez prendre patience et souffrir.
+
+(Ils sortent.)
+
+BÉNÉDICK.--Signora Béatrice, ne vous ai-je pas vue pleurer pendant tout
+ce temps?
+
+BÉATRICE.--Oui, et je pleurerai longtemps encore.
+
+BÉNÉDICK.--C'est ce que je ne désire pas.
+
+BÉATRICE.--Vous n'en avez nulle raison, je pleure à mon gré.
+
+BÉNÉDICK.--Sérieusement, je crois qu'on fait tort à votre belle cousine.
+
+BÉATRICE.--Ah! combien mériterait de moi l'homme qui voudrait lui faire
+justice!
+
+BÉNÉDICK.--Est-il quelque moyen de vous donner cette preuve d'amitié?
+
+BÉATRICE.--Un moyen bien facile; mais de pareils amis, il n'en est
+point.
+
+BÉNÉDICK.--Un homme le peut-il faire?
+
+BÉATRICE.--C'est l'office d'un homme, mais non le vôtre.
+
+BÉNÉDICK.--Je n'aime rien dans le monde autant que vous. Cela n'est-il
+pas étrange?
+
+BÉATRICE.--Aussi étrange pour moi que la chose que j'ignore. Je pourrais
+aussi aisément vous dire que je n'aime rien autant que vous; mais ne
+m'en croyez point, et pourtant je ne mens pas: je n'avoue rien; je ne
+nie rien.--Je m'afflige pour ma cousine.
+
+BÉNÉDICK.--Par mon épée, Béatrice, vous m'aimez.
+
+BÉATRICE.--Ne jurez point par votre épée, avalez-la.
+
+BÉNÉDICK.--Je jure par elle que vous m'aimez, et je la ferai avaler tout
+entière à qui dira que je ne vous aime point.
+
+BÉATRICE.--Ne voulez-vous point avaler votre parole?
+
+BÉNÉDICK.--Jamais, quelque sauce qu'on puisse inventer! Je proteste que
+je vous aime.
+
+BÉATRICE.--Eh bien! alors, Dieu me pardonne...
+
+BÉNÉDICK.--Quelle offense, chère Béatrice?
+
+BÉATRICE.--Vous m'avez arrêtée au bon moment; j'étais sur le point de
+protester que je vous aime.
+
+BÉNÉDICK.--Ah! faites cet aveu de tout votre coeur.
+
+BÉATRICE.--Je vous aime tellement de tout mon coeur qu'il n'en reste
+rien pour protester.
+
+BÉNÉDICK.--Voyons, ordonnez-moi de faire quelque chose pour vous.
+
+BÉATRICE.--Tuez Claudio.
+
+BÉNÉDICK.--Ah!--Pas pour le monde entier.
+
+BÉATRICE.--Vous me tuez par ce refus; adieu.
+
+BÉNÉDICK.--Arrêtez, chère Béatrice.
+
+BÉATRICE.--Je suis déjà partie quoique je sois encore ici.--Vous n'avez
+pas d'amour.--Non, je vous prie, laissez-moi aller.
+
+BÉNÉDICK.--Béatrice!
+
+BÉATRICE.--Décidément, je veux m'en aller.
+
+BÉNÉDICK.--Il faut que nous soyons amis auparavant.
+
+BÉATRICE.--Vous osez plus facilement être mon ami que combattre mon
+ennemi?
+
+BÉNÉDICK.--Claudio est-il votre ennemi?
+
+BÉATRICE.--N'est-il pas devenu le plus lâche des scélérats, celui qui a
+calomnié, insulté, déshonoré ma parente? Oh! si j'étais un homme!--Quoi!
+la mener par la main jusqu'au moment où leurs deux mains allaient
+s'unir; et alors, par une accusation publique, par une calomnie
+déclarée, avec une rage effrénée, la... Dieu, si j'étais un homme! Je
+voudrais lui manger le coeur sur la place du marché.
+
+BÉNÉDICK.--Écoutez-moi, Béatrice.
+
+BÉATRICE.--Parler à un homme par la fenêtre! Oh! la belle histoire!
+
+BÉNÉDICK.--Mais Béatrice...
+
+BÉATRICE.--Chère Héro! Elle est injuriée, calomniée, perdue.
+
+BÉNÉDICK.--Béat...
+
+BÉATRICE.--Des princes et des comtes! Vraiment, beau témoignage de
+prince, un beau comte de sucre[51], en vérité, un fort aimable galant!
+Oh! si je pouvais, pour l'amour de lui, être un homme! Ou si j'avais
+un ami qui voulût se montrer un homme pour l'amour de moi!... mais le
+courage s'est fondu en politesse, la valeur en compliment, les hommes
+sont devenus des langues et même des langues dorées. Pour être aussi
+vaillant qu'Hercule, il suffit aujourd'hui de mentir, et de jurer
+ensuite, pour appuyer son mensonge.--Je ne puis devenir un homme à force
+de désirs.--Je resterai donc femme, pour mourir de chagrin.
+
+[Note 51: «_County,_ anciennement terme générique pour dire un
+noble.» (STEEVENS.)]
+
+BÉNÉDICK.--Arrêtez, chère Béatrice. Par cette main, je vous aime.
+
+BÉATRICE.--Servez-vous-en pour l'amour de moi autrement qu'en jurant par
+elle.
+
+BÉNÉDICK.--Croyez-vous, dans le fond de votre âme, que le comte Claudio
+ait calomnié Héro?
+
+BÉATRICE.--Oui, j'en suis aussi sûre que d'avoir une pensée ou une âme.
+
+BÉNÉDICK.--Il suffit! Je suis engagé, je vais le défier.--Je baise votre
+main et vous quitte; j'en atteste cette main, Claudio me rendra un
+compte rigoureux. Jugez-moi par ce que vous entendrez dire de moi. Allez
+consoler votre cousine. Il faut que je dise qu'elle est morte... c'est
+assez. Adieu!
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Une prison.
+
+DOGBERRY ET VERGES _paraissent avec le_ SACRISTAIN, _ils sont en robes_.
+BORACHIO ET CONRAD _sont devant eux._
+
+DOGBERRY.--Toute notre compagnie comparaît-elle enfin?
+
+VERGES.--Vite, un coussin et un tabouret pour le sacristain.
+
+LE SACRISTAIN.--Quels sont les malfaiteurs?
+
+DOGBERRY.--Vraiment, c'est moi-même et mon collègue.
+
+VERGES.--Oui, cela est certain.--Nous sommes commis pour examiner le
+procès.
+
+LE SACRISTAIN,--Mais quels sont les coupables qui doivent être examinés?
+Faites-les avancer devant le maître constable.
+
+DOGBERRY.--Oui, qu'ils s'avancent devant moi. Ami, quel est votre nom?
+
+BORACHIO.--Borachio.
+
+DOGBERRY.--Je vous prie, écrivez _Borachio_.--Et le vôtre, coquin?
+
+CONRAD.--Je suis gentilhomme, monsieur, et mon nom est Conrad.
+
+DOGBERRY.--Écrivez _M. le gentilhomme Conrad_.--Mes maîtres, servez-vous
+Dieu?
+
+BORACHIO, CONRAD.--Nous l'espérons bien.
+
+DOGBERRY.--Mettez par écrit qu'ils espèrent bien servir Dieu, et écrivez
+_Dieu_ le premier. Car à Dieu ne plaise que Dieu marche devant de
+pareils vauriens! Camarades, il est déjà prouvé que vous ne valez guère
+mieux que des fripons, et l'on en sera bientôt au point de le croire.
+Que répondez-vous pour votre défense?
+
+CONRAD.--Diantre! monsieur, nous disons que non.
+
+DOGBERRY.--Voilà un compère étonnamment spirituel, je vous
+l'assure.--Mais je vais user de détour avec lui. Vous, coquin, venez
+ici: un mot à l'oreille. Monsieur, je vous dis qu'on vous croit tous
+deux des fripons.
+
+BORACHIO.--Monsieur, je vous dis que nous ne sommes point ce que vous
+dites.
+
+DOGBERRY.--Allons, tenez-vous à l'écart. Devant Dieu! ils n'ont qu'une
+réponse pour deux. Avez-vous mis en écrit _qu'ils n'en sont point_?
+
+LE SACRISTAIN.--Messire constable, vous ne prenez pas la bonne manière
+pour les examiner. Vous devriez faire appeler les gardiens qui les
+accusent.
+
+DOGBERRY.--Oui, sans doute, c'est la voie la plus courte; qu'on fasse
+comparaître la garde. (_On fait venir la garde. _) Mes maîtres, je vous
+somme, au nom du prince, d'accuser ces hommes.
+
+PREMIER GARDIEN.--Cet homme a dit que don Juan, le frère du prince,
+était un scélérat.
+
+DOGBERRY.--Écrivez, _le prince don Juan un scélérat_; ce n'est ni plus
+ni moins qu'un parjure d'appeler le frère d'un prince un scélérat!
+
+BORACHIO.--Monsieur le constable....
+
+DOGBERRY.--Je vous prie, camarade, silence. Votre regard me déplaît, je
+vous le déclare.
+
+LE SACRISTAIN, _au gardien_.--Que lui avez-vous entendu dire de plus?
+
+SECOND GARDIEN.--Ma foi! qu'il a reçu de don Juan mille ducats pour
+accuser faussement la signora Héro.
+
+DOGBERRY.--Ceci est un vol avec effraction, si jamais il s'en est
+commis.
+
+VERGES.--Oui, par la messe! c'en est un.
+
+LE SACRISTAIN.--Quoi de plus, l'ami?
+
+PREMIER GARDIEN.--Et que le comte Claudio avait résolu, d'après ses
+propos, de faire affront à Héro devant toute l'assemblée, et de ne pas
+l'épouser.
+
+DOGBERRY.--O scélérat, tu seras condamné pour ce fait _à la rédemption_
+éternelle.
+
+LE SACRISTAIN.--Et quoi encore?
+
+SECOND GARDIEN.--C'est tout.
+
+LE SACRISTAIN.--C'en est plus, messieurs, que vous n'en pouvez nier. Le
+prince don Juan s'est secrètement évadé ce matin; c'est ainsi qu'Héro
+a été accusée et refusée; et elle en est tout à coup morte de douleur.
+Monsieur le constable, faites lier ces hommes et qu'on les conduise
+devant Léonato. Je vais les précéder et lui montrer leur interrogatoire.
+
+(Il sort.)
+
+DOGBERRY.--Allons aux opinions sur leur sort.
+
+VERGES.--Qu'on les enchaîne.
+
+CONRAD.--Retire-toi, faquin!
+
+DOGBERRY.--O Dieu de ma vie, où est le sacristain? qu'il écrive
+que l'_officier du prince est un faquin_. Impudent varlet! Allons;
+garrottez-les.
+
+CONRAD.--Arrière! tu n'es qu'un âne, tu n'es qu'un âne.
+
+DOGBERRY.--Ne _suspectez-vous_ pas ma place, ne _suspectez-vous_ pas
+mon âge? Oh! que n'est-il ici pour écrire que _je suis un âne_! Mais,
+compagnons, souvenez-vous-en que _je suis un âne_. Quoique cela ne soit
+point écrit, n'oubliez pas que _je suis un âne_. Toi, méchant, tu es
+plein de _piété_, comme on le prouvera par bon témoignage. Je suis un
+homme sage, et qui plus est, un constable, et qui plus est encore, un
+bourgeois établi, et qui plus est, un homme aussi bien en chair que qui
+ce soit à Messine; un homme qui connaît la loi, va; un homme qui est
+riche assez, entends-tu, et qui a souffert des pertes, et qui a deux
+robes et tout ce qui s'ensuit à l'avenant. Emmenez, emmenez-le. Oh! que
+n'a-t-on écrit que _j'étais un âne_!
+
+(Ils sortent.)
+
+FIN DU QUATRIÈME ACTE.
+
+
+
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+
+
+SCÈNE I
+
+
+Devant la maison de Léonato.
+
+_Entrent_ LÉONATO ET ANTONIO.
+
+ANTONIO.--Si vous continuez, vous vous tuerez, et il n'est pas sage de
+servir ainsi le chagrin contre vous-même.
+
+LÉONATO.--De grâce, cessez vos conseils, qui tombent dans mon oreille
+avec aussi peu de fruit que l'eau dans un crible. Ne me donnez plus
+d'avis, je ne veux écouter d'autre consolateur qu'un homme dont les
+malheurs égalent les miens. Amenez-moi un père qui ait autant aimé son
+enfant, et dont la joie qu'il goûtait en elle ait été anéantie comme la
+mienne, et dites-lui de me parler de patience. Mesurez la profondeur et
+l'étendue de sa douleur sur la mienne. Que ses regrets répondent à mes
+regrets, et que sa douleur soit en tout semblable à la mienne, trait
+pour trait dans la même forme et dans tous les rapports. Si un tel père
+veut sourire et se caresser la barbe en s'écriant, _chagrin, loin
+de moi!_ et faire _hum!_ lorsqu'il devrait gémir; raccommoder son
+affliction par des adages, et enivrer son infortune avec des buveurs
+nocturnes; amenez-le moi, et j'apprendrai de lui la patience: mais il
+n'y a point d'homme semblable. Les hommes, mon frère, peuvent bien
+donner des conseils et des consolations à la douleur qu'ils ne
+ressentent point eux-mêmes; mais une fois qu'ils l'ont goûtée, ceux qui
+prétendaient fournir un remède de maximes à la rage, enchaîner le délire
+forcené avec un réseau de soie, charmer les mots par les sons, et
+l'agonie avec des paroles, sont les premiers à changer leurs conseils
+en fureur. Non, non, c'est le métier de tous les hommes de parler de
+patience à ceux qui se tordent sous le poids de la douleur: mais il
+n'est pas au pouvoir de la vertu de l'homme de conserver tant de morale,
+lorsqu'il supporte lui-même la même souffrance. Ne me donnez donc point
+de conseils; mes maux crient plus haut que vos maximes.
+
+ANTONIO.--Il s'ensuit que les hommes ne diffèrent en rien des enfants.
+
+LÉONATO.--Je t'en prie, tais-toi; je suis de chair et de sang. Il n'y a
+jamais eu de philosophe qui pût endurer le mal de dents avec patience;
+cependant ils ont écrit dans le style des dieux et nargué le sort et la
+douleur.
+
+ANTONIO.--Du moins ne tournez pas contre vous seul tout le chagrin;
+faites souffrir aussi ceux qui vous offensent.
+
+LÉONATO.--En ceci vous parlez raison; oui, je le ferai. Mon âme me dit
+qu'Héro est calomniée; Claudio l'apprendra, le prince aussi, et tous
+ceux qui la déshonorent.
+
+(Don Pèdre et Claudio entrent.)
+
+ANTONIO.--Voici le prince et Claudio qui s'avancent à grands pas.
+
+DON PÈDRE.--Bonsoir, bonsoir!
+
+CLAUDIO.--Salut à vous deux.
+
+LÉONATO.--Seigneurs, écoutez-moi....
+
+DON PÈDRE.--Léonato, nous sommes un peu pressés
+
+LÉONATO.--Un peu pressés, seigneurs?--Soit, adieu. Seigneurs, vous êtes
+donc pressés maintenant? Soit; peu importe!
+
+DON PÈDRE.--Ne vous fâchez point contre nous, bon vieillard.
+
+ANTONIO.--S'il pouvait, se fâchant, se faire justice à lui-même,
+quelques-uns de nous mordraient la poussière.
+
+CLAUDIO.--Qui donc l'offense?
+
+LÉONATO.--Toi, toi, tu m'offenses, toi, homme dissimulé. Va, ne porte
+point la main à ton épée; je ne te crains pas.
+
+CLAUDIO.--Sur ma parole, je maudirais ma main, si elle donnait un pareil
+sujet de crainte à votre vieillesse. En vérité, ma main ne voulait rien
+à mon épée.
+
+LÉONATO.--Fi donc! fi donc! Jeune homme, ne te moque pas et ne plaisante
+pas de moi! Je ne parle pas en radoteur ou en fou; et je ne me couvre
+point du privilège de l'âge, pour me vanter des exploits que j'ai faits
+étant jeune, ou de ceux que je ferais, si je n'étais pas vieux. Retiens,
+Claudio, ce que je te dis en face; tu as si cruellement outragé mon
+innocente fille et moi, que je suis forcé de déposer ma gravité et
+d'en venir, sous ces cheveux blancs et brisé par de longs jours, à te
+demander la satisfaction qu'un homme doit à un autre. Je te dis que tu
+as calomnié ma fille innocente, que ta calomnie lui a percé le coeur, et
+qu'elle est gisante, ensevelie avec ses ancêtres dans une tombe, hélas!
+où le déshonneur ne dormit jamais, avant celui dont ta lâche perfidie a
+souillé ma fille.
+
+CLAUDIO.--Ma perfidie!
+
+LÉONATO.--Ta perfidie, Claudio; je dis, la tienne.
+
+DON PÈDRE.--Vous ne dites pas vrai, vieillard.
+
+LÉONATO.--Seigneur, seigneur, je le prouverai sur son corps s'il ose
+accepter le défi; en dépit de son adresse à l'escrime, de son agilité,
+en dépit de sa robuste jeunesse et de la fleur de son printemps.
+
+CLAUDIO.--Retirons-nous; je ne veux rien avoir à faire avec vous.
+
+LÉONATO.--Peux-tu me rebuter ainsi? Tu as tué mon enfant; si tu me tues,
+mon garçon, tu auras tué un homme.
+
+ANTONIO.--Il en tuera deux de nous, et qui sont vraiment des hommes.
+Mais n'importe; qu'il en tue d'abord un; qu'il vienne à bout de
+moi.--Laissez-le me faire raison.--Allons, suis-moi, mon garçon; viens,
+suis-moi. Monsieur le gamin, je parerai vos bottes avec un fouet; oui,
+comme je suis gentilhomme, je le ferai.
+
+LÉONATO.--Mon frère!....
+
+ANTONIO.--Soyez tranquille. Dieu sait que j'aimais ma nièce, et elle est
+morte,--elle est morte de la calomnie de ces traîtres, qui sont aussi
+hardis à répondre en face à un homme, que je le suis à prendre un
+serpent par la langue; des enfants, des singes, des vantards, des
+faquins, des poules mouillées.
+
+LÉONATO.--Mon frère Antonio!...
+
+ANTONIO.--Tenez-vous tranquille. Eh bien, quoi!--Je les connais bien,
+vous dis-je, et tout ce qu'ils valent, jusqu'à la dernière drachme. Des
+enfants tapageurs, impertinents, conduits par la mode, qui mentent,
+cajolent, raillent, corrompent et calomnient, se mettent au rebours du
+bon sens, affectent un air terrible, débitent une demi-douzaine de
+mots menaçants pour dire comment ils frapperaient leurs ennemis s'ils
+osaient, et voilà tout.
+
+LÉONATO.--Mais, Antonio, mon frère....?
+
+ANTONIO.--Allez, cela ne vous regarde pas; ne vous en mêlez pas;
+laissez-moi faire.
+
+DON PÈDRE.--Messieurs, nous ne provoquerons point votre colère.--Mon
+coeur est vraiment affligé de la mort de votre fille. Mais, sur mon
+honneur, on ne l'a accusée de rien qui ne fût vrai, et dont la preuve ne
+fût évidente.
+
+LÉONATO.--Seigneur, seigneur!
+
+DON PÈDRE.--Je ne veux pas vous écouter.
+
+LÉONATO.--Non?--Venez, mon frère; marchons.--Je veux qu'on m'écoute.
+
+ANTONIO.--Et on vous écoutera; ou il y aura des gens parmi nous qui le
+payeront cher.
+
+(Léonato et Antonio s'en vont.) (Entre Bénédick.)
+
+DON PÈDRE.--Voyez, voyez. Voici l'homme que nous allions chercher.
+
+CLAUDIO.--Eh bien! seigneur? Quelles nouvelles?
+
+BÉNÉDICK, _au prince_.--Salut, seigneur.
+
+DON PÈDRE.--Soyez le bienvenu, Bénédick. Vous êtes presque venu à temps
+pour séparer des combattants.
+
+CLAUDIO.--Nous avons été sur le point d'avoir le nez arraché par deux
+vieillards qui n'ont plus de dents.
+
+DON PÈDRE.--Oui, par Léonato et son frère. Qu'en pensez-vous? Si nous en
+étions venus aux mains, je ne sais pas si nous aurions été trop jeunes
+pour eux.
+
+BÉNÉDICK.--Il n'y a jamais de vrai courage dans une querelle injuste. Je
+suis venu vous chercher tous deux.
+
+CLAUDIO.--Nous avons été à droite et à gauche pour vous chercher; car
+nous sommes atteints d'une profonde mélancolie, et nous serions charmés
+d'en être délivrés. Voulez-vous employer à cela votre esprit?
+
+BÉNÉDICK.--Mon esprit est dans mon fourreau. Voulez-vous que je le tire?
+
+DON PÈDRE.--Est-ce que vous portez votre esprit à votre côté?
+
+CLAUDIO.--Cela ne s'est jamais vu, quoique bien des gens soient à
+côté de leur esprit. Je vous dirai de le tirer, comme on le dit aux
+musiciens: _tirez-le pour nous divertir_.
+
+DON PÈDRE.--Aussi vrai que je suis un honnête homme, il pâlit. Êtes-vous
+malade ou en colère?
+
+CLAUDIO.--Allons, du courage, allons. Quoique le souci ait pu tuer un
+chat, vous avez assez de coeur pour tuer le souci.
+
+BÉNÉDICK.--Comte, je saurai rencontrer votre esprit en champ clos si
+vous chargez contre moi.--De grâce, choisissez un autre sujet.
+
+CLAUDIO.--Allons, donnez-lui une autre lance: la dernière a été rompue.
+
+DON PÈDRE.--Par la lumière du jour, il change de couleur de plus en
+plus.--Je crois, en vérité, qu'il est en colère.
+
+CLAUDIO.--S'il est en colère, il sait tourner sa ceinture[52].
+
+[Note 52: Proverbe; le sens est sans doute: S'il est de mauvaise
+humeur, qu'il s'occupe à se distraire.]
+
+BÉNÉDICK.--Pourrai-je vous dire un mot à l'oreille?
+
+CLAUDIO.--Dieu me préserve d'un cartel!
+
+BÉNÉDICK, _bas à Claudio_.--Vous êtes un lâche traître. Je ne plaisante
+point.--Je vous le prouverai comme vous voudrez, avec ce que vous
+voudrez et quand vous voudrez. --Donnez-moi satisfaction, ou je
+divulguerai votre lâcheté.--Vous avez fait mourir une dame aimable; mais
+sa mort retombera lourdement sur vous. Donnez-moi de vos nouvelles.
+
+CLAUDIO, _bas à Bénédick_.--Soit. Je vous joindrai. (_Haut_.)
+Préparez-moi bonne chère.
+
+DON PÈDRE.--Quoi? un festin? un festin?
+
+CLAUDIO.--Oui, et je l'en remercie. Il m'a invité à découper une tête
+de veau et un chapon; si je ne m'en acquitte pas de la manière la plus
+adroite, dites que mon couteau ne vaut rien.--N'y aura-t-il pas aussi
+une bécasse?
+
+BÉNÉDICK.--Seigneur, votre esprit trotte bien: il a l'allure aisée.
+
+DON PÈDRE.--Je veux vous raconter comment Béatrice faisait l'autre jour
+l'éloge de votre esprit. Je lui disais que vous étiez un bel esprit.
+«_Sûrement_, dit-elle, _c'est un beau petit esprit_.--Non pas, lui
+dis-je, c'est un grand esprit. _Oh! oui_, répondit-elle, _un grand
+gros esprit_.--Ce n'est pas cela, lui dis-je, dites un bon
+esprit.--_Précisément_, dit-elle, _il ne blesse personne_.--Mais,
+repris-je, le gentilhomme est sage.--_Oh! certainement_,
+répliqua-t-elle, _un sage gentilhomme_.--Comment! poursuivis-je, il
+possède plusieurs langues.--_Je le crois_, dit-elle, _car il me jurait
+une chose lundi au soir, qu'il désavoua le mardi matin. Voilà une langue
+double; voilà deux langues_. Enfin elle prit à tâche, pendant une heure
+entière, de défigurer vos qualités personnelles; et pourtant à la fin
+elle conclut, en poussant un soupir, _que vous étiez le plus bel homme
+de l'Italie_.
+
+CLAUDIO.--Et là-dessus elle pleura de bon coeur, en disant, qu'elle ne
+s'en embarrassait guère.
+
+DON PÈDRE.--Oui, voilà ce qu'elle dit; mais cependant, avec tout cela,
+si elle ne le haïssait pas à mort, elle l'aimerait tendrement.--La fille
+du vieillard nous a tout dit.
+
+CLAUDIO.--Tout, tout, et en outre, _Dieu le vit quand il était caché
+dans le jardin_[53].
+
+[Note 53: Allusion profane au passage de l'Écriture (_Genèse III_),
+où il est dit que Dieu vit Adam quand il était caché dans le jardin, en
+même temps qu'à la conversation entendue par Bénédick.]
+
+DON PÈDRE.--Mais quand planterons-nous les cornes du buffle sur la tête
+du sage Bénédick?
+
+CLAUDIO.--Oui; et quand écrirons-nous au-dessous: «Ici loge Bénédick,
+l'homme marié?»
+
+BÉNÉDICK.--Adieu, mon garçon. Vous savez mes intentions. Je vous laisse
+à votre joyeux babil; vous faites assaut d'épigrammes, comme les
+matamores font de leurs lames, qui, grâce à Dieu, ne font pas de
+mal.--(_A don Pèdre_.) Seigneur, je vous rends grâces de vos nombreuses
+bontés; votre frère, le bâtard, s'est enfui de Messine. Vous avez, entre
+vous tous, tué une aimable et innocente personne. Quant à mon seigneur
+Sans-barbe, nous nous rencontrerons bientôt, et jusque-là, que la paix
+soit avec lui.
+
+(Bénédick sort.)
+
+DON PÈDRE.--Il parle sérieusement.
+
+CLAUDIO.--Très-sérieusement; et cela, je vous garantis, pour l'amour de
+Béatrice.
+
+DON PÈDRE.--Et vous a-t-il défié?
+
+CLAUDIO.--Le plus sincèrement du monde.
+
+DON PÈDRE.--Quelle jolie chose qu'un homme, lorsqu'il sort avec son
+pourpoint et son haut-de-chausses, et laisse en route son bon sens!
+
+(Entrent Dogberry, Verges, avec Conrad et Borachio conduits par la
+garde.)
+
+CLAUDIO.--C'est alors un géant devant un singe; mais aussi un singe est
+un docteur près d'un tel homme.
+
+DON PÈDRE.--Arrêtez! laissons-le.--Réveille-toi, mon coeur, et sois
+sérieux. Ne nous a-t-il pas dit que mon frère s'était enfui?
+
+DOGBERRY.--Allons, venez çà, monsieur. Si la justice ne vient pas à bout
+de vous réduire, elle n'aura plus jamais de raisons à peser dans sa
+balance; oui, et comme vous êtes un hypocrite fieffé, il faut veiller
+sur vous.
+
+DON PÈDRE.--Que vois-je? deux hommes de mon frère, garrottés! Et
+Borachio en est un!
+
+CLAUDIO.--Faites-vous instruire, seigneur, de la nature de leur faute.
+
+DON PÈDRE.--Constable, quelle faute ont commise ces deux hommes?
+
+DOGBERRY.--Vraiment, ils ont commis un faux rapport; de plus, ils ont
+dit des mensonges; en second lieu, ce sont des calomniateurs; et pour
+sixième et dernier délit, ils ont noirci la réputation d'une dame;
+troisièmement, ils ont déclaré des choses injustes; et pour conclure, ce
+sont de fieffés menteurs.
+
+DON PÈDRE.--D'abord, je vous demande ce qu'ils ont fait; troisièmement,
+je vous demande quelle est leur offense; en sixième et dernier lieu,
+pourquoi ils sont prisonniers, et pour conclusion, ce dont vous les
+accusez.
+
+CLAUDIO.--Fort bien raisonné, seigneur! et suivant sa propre division;
+sur ma conscience, voilà une question bien retournée.
+
+DON PÈDRE.--Messieurs, qui avez-vous offensé, pour être ainsi garrottés
+et tenus d'en répondre? Ce savant constable est trop fin pour qu'on le
+comprenne, quel est votre délit?
+
+BORACHIO.--Noble prince, ne permettez pas qu'on me conduise plus loin
+pour subir mon interrogatoire; entendez-moi vous-même; et qu'ensuite
+le comte me tue. J'ai abusé vos yeux, et ce que n'a pu découvrir votre
+prudence, ces imbéciles l'ont relevé à la lumière. Ce sont eux qui, dans
+l'ombre de la nuit, m'ont entendu avouer à cet homme, comment don Juan,
+votre frère, m'avait engagé à calomnier la signora Héro; comment vous
+aviez été conduits dans le verger, et m'aviez vu faire ma cour à
+Marguerite, vêtue des habits d'Héro; enfin comment vous l'aviez
+déshonorée au moment où vous deviez l'épouser. Ils ont fait un rapport
+de toute ma trahison; et j'aime mieux le sceller par ma mort que
+d'en répéter les détails à ma honte. La dame est morte sur la fausse
+accusation tramée par moi et par mon maître; et bref, je ne demande
+autre chose que le salaire dû à un misérable.
+
+DON PÈDRE.--Chacune de ces paroles ne court-elle pas dans votre sang
+comme de l'acier?
+
+CLAUDIO.--J'avalais du poison pendant qu'il les proférait.
+
+DON PÈDRE, _à Borachio_.--Mais est-ce mon frère qui t'a incité à ceci?
+
+BORACHIO.--Oui, seigneur; et il m'a richement payé pour l'accomplir.
+
+DON PÈDRE.--C'est un composé de trahison et de perfidie!--Et il s'est
+enfui après cette scélératesse!
+
+CLAUDIO.--Douce Héro! Ton image revient se présenter à moi, sous les
+traits célestes qui me l'avaient fait aimer d'abord!
+
+DOGBERRY, _à la garde_.--Allons, ramenez les plaignants; notre
+sacristain, à l'heure qu'il est, a _réformé_ le seigneur Léonato de
+l'affaire.--Et, n'oubliez pas, camarades, de faire mention, en temps et
+lieu, que je _suis un âne_.
+
+VERGES.--Voyez, voici venir le seigneur Léonato, et le sacristain aussi.
+
+(Léonato revient avec Antonio et le sacristain.)
+
+LÉONATO.--Quel est le misérable?.... Faites-moi voir ses yeux, afin que,
+lorsque j'apercevrai un homme qui lui ressemble, je puisse l'éviter;
+lequel est-ce d'entre eux?
+
+BORACHIO.--Si vous voulez connaître l'auteur de vos maux, regardez-moi.
+
+LÉONATO.--Es-tu le vil esclave dont le souffle a tué mon innocente
+enfant?
+
+BORACHIO.--Oui; c'est moi seul.
+
+LÉONATO.--Seul? Non, non, misérable, tu te calomnies toi-même. Voilà un
+couple d'illustres personnages (le troisième s'est enfui) qui y ont
+mis la main. Je vous rends grâces, princes, de la mort de ma fille.
+Inscrivez-la parmi vos nobles et beaux exploits. Si vous voulez y
+réfléchir, c'est une glorieuse action.
+
+CLAUDIO.--Je ne sais comment implorer votre patience; cependant il faut
+que je parle. Choisissez vous-même votre vengeance; imposez-moi la
+pénitence que vous pourrez inventer pour punir mon crime; et cependant
+je n'ai péché que par méprise.
+
+DON PÈDRE.--Et moi de même, sur mon âme; et cependant, pour donner
+satisfaction à ce digne vieillard, je me courberais sous n'importe quel
+poids pesant il voudrait m'imposer.
+
+LÉONATO.--Je ne puis vous ordonner de commander à ma fille de vivre;
+cela est impossible. Mais je vous prie tous deux de proclamer ici,
+devant tout le peuple de Messine, qu'elle est morte innocente; et si
+votre amour peut trouver quelques vers touchants, suspendez-les en
+épitaphe, sur sa tombe et chantez-les sur ses restes. Chantez-les ce
+soir.--Demain matin, rendez-vous à ma maison, et puisque vous ne pouvez
+pas être mon gendre, devenez du moins mon neveu. Mon frère a une fille
+qui est presque trait pour trait le portrait de ma fille qui est morte,
+et elle est l'unique héritière de nous deux; donnez-lui le titre que
+vous auriez donné à sa cousine; là expire ma vengeance.
+
+CLAUDIO.--O noble seigneur, votre excès de bonté m'arrache des larmes.
+J'embrasse votre offre, et désormais disposez du pauvre Claudio.
+
+LÉONATO.--Ainsi, demain matin je vous attendrai chez moi; je prends ce
+soir congé de vous.--Ce misérable sera confronté avec Marguerite qui,
+je le crois, est complice de cette mauvaise action, et gagnée par votre
+frère.
+
+BORACHIO.--Non, sur mon âme, elle n'y eut aucune part; et elle ne savait
+pas ce qu'elle faisait, lorsqu'elle me parlait: au contraire, elle a
+toujours été juste et vertueuse dans tout ce que j'ai connu d'elle.
+
+DOGBERRY.--En outre, seigneur (ce qui, en vérité, n'a pas été mis en
+blanc et en noir), ce plaignant que voilà, le criminel, m'a appelé âne.
+Je vous en conjure, souvenez-vous-en dans sa punition; et encore la
+garde les a entendus parler d'un certain La Mode: ils disent qu'il porte
+une clef à son oreille, avec une boucle de cheveux qui y est suspendue,
+et qu'il emprunte de l'argent au nom de Dieu; ce qu'il a fait si souvent
+et depuis si longtemps, sans jamais le rendre, qu'aujourd'hui les hommes
+ont le coeur endurci, et ne veulent rien prêter pour l'amour de Dieu: je
+vous en prie, examinez-le sur ce chef.
+
+LÉONATO.--Je te remercie de tes peines et de tes bons offices.
+
+DOGBERRY.--Votre Seigneurie parle comme un jeune homme bien
+reconnaissant et bien vénérable; et je rends grâces à Dieu pour vous.
+
+LÉONATO.--Voilà pour tes peines.
+
+DOGBERRY.--Dieu garde la fondation!
+
+LÉONATO.--Va, je te décharge de ton prisonnier, et je te remercie.
+
+DOGBERRY.--Je laisse un franc vaurien entre les mains de votre
+Seigneurie, et je conjure votre Seigneurie de le bien châtier vous-même
+pour l'exemple des autres. Dieu conserve votre Seigneurie! Je fais des
+voeux pour le bonheur de votre Seigneurie: Dieu vous rende la santé.--Je
+vous donne humblement la liberté de vous en aller; et si l'on peut vous
+souhaiter une heureuse rencontre, Dieu nous en préserve! _(A Verges_.)
+Allons-nous-en, voisin.
+
+(Dogberry et Verges sortent.)
+
+LÉONATO.--Adieu, seigneurs; jusqu'à demain matin.
+
+ANTONIO.--Adieu, seigneurs, nous vous attendons demain matin.
+
+DON PÈDRE.--Nous n'y manquerons pas.
+
+CLAUDIO.--Cette nuit je pleurerai Héro.
+
+LÉONATO, _à la garde_.--Emmenez ces hommes avec nous: nous voulons
+causer avec Marguerite, et savoir comment est venue sa connaissance avec
+ce mauvais sujet.
+
+
+
+SCÈNE II
+
+
+Le jardin de Léonato. BÉNÉDICK ET MARGUERITE _se rencontrent et
+s'abordent_.
+
+BÉNÉDICK.--Ah! je vous en prie, chère Marguerite, obligez-moi en me
+faisant parler à Béatrice.
+
+MARGUERITE.--Voyons, voulez-vous me composer un sonnet à la louange de
+ma beauté?
+
+BÉNÉDICK.--Oui, et en style si pompeux, que nul homme vivant n'en
+approchera jamais; car, dans l'honnête vérité, vous le méritez bien.
+
+MARGUERITE.--Aucun homme n'approchera de moi? Quoi donc! resterai-je
+toujours en bas de l'escalier?
+
+BÉNÉDICK.--Votre esprit est aussi vif qu'un lévrier: il atteint d'un
+saut sa proie.
+
+MARGUERITE.--Et le vôtre émoussé comme un fleuret d'escrime, qui touche
+mais ne blesse pas.
+
+BÉNÉDICK.--C'est l'esprit d'un homme de coeur, Marguerite, qui ne
+voudrait pas blesser une femme.--Je vous prie, appelez Béatrice, je vous
+rends les armes, et jette mon bouclier à vos pieds[54].
+
+[Note 54: On connaît l'expression latine _clypeum abjicere_, pour
+_rendre les armes_.]
+
+MARGUERITE.--C'est votre épée qu'il faut nous rendre: nous avons les
+bouchers à nous.
+
+BÉNÉDICK.--Si vous vous en servez, Marguerite, il vous faut mettre
+la pointe dans l'étau; les épées sont des armes dangereuses pour les
+filles.
+
+MARGUERITE.--Allons, je vais vous appeler Béatrice, qui, je crois, a des
+jambes.
+
+BÉNÉDICK.--Et qui par conséquent viendra.
+
+(Marguerite sort.) (Il chante.)
+
+ Le dieu d'amour
+ Qui est assis là-haut,
+ Me connaît, me connaît
+ Il sait combien je mérite....
+
+Comme chanteur, veux-je dire; mais comme amant?... Léandre, le bon
+nageur; Troïlus, qui employa le premier Pandare; et un volume entier de
+ces marchands de tapis dont les noms coulent encore avec tant de douceur
+sur la ligne unie d'un vers blanc, non, jamais aucun d'eux ne fut si
+absolument bouleversé par l'amour, que l'est aujourd'hui mon pauvre
+individu. Diantre! je ne saurai le prouver en vers: j'ai essayé; mais je
+ne peux trouver d'autre rime à _tendron_ que _poupon_: rime innocente! A
+_mariage, cocuage_; rime sinistre, _école, folle_, rime bavarde. Toutes
+ces rimes sont de mauvais présage: non, je ne suis point né sous une
+étoile poétique, et je ne puis faire ma cour en termes pompeux.
+
+(Entre Béatrice.)
+
+BÉNÉDICK.--Chère Béatrice, vous voulez donc bien venir quand je vous
+appelle?
+
+BÉATRICE.--Oui, seigneur, et vous quitter dès que vous me l'ordonnerez.
+
+BÉNÉDICK.--Oh! restez seulement avec moi jusqu'alors.
+
+BÉATRICE.--Alors est dit: adieu donc.--Et pourtant, avant de m'en aller
+que j'emporte ce pourquoi je suis venue, c'est de savoir ce qui s'est
+passé entre vous et Claudio.
+
+BÉNÉDICK.--Seulement des paroles aigres; et là-dessus je veux vous
+donner un baiser.
+
+BÉATRICE.--Des paroles aigres, ce n'est qu'un souffle aigre, et un
+souffle aigre n'est qu'une haleine aigre, une haleine aigre est
+dégoûtante; je m'en irai sans votre baiser.
+
+BÉNÉDICK.--Vous avez détourné le mot de son sens naturel; tant votre
+esprit est effrayant! Mais, pour vous dire les choses sans détour,
+Claudio a reçu mon défi; et, ou j'apprendrai bientôt de ses nouvelles,
+ou je le dénonce pour un lâche.--Et vous, maintenant, dites-moi, je vous
+prie, à votre tour, laquelle de mes mauvaises qualités vous a rendue
+amoureuse de moi?
+
+BÉATRICE.--Toutes ensemble qui constituent un état de mal si politique
+qu'il n'est pas possible à une seule vertu de s'y glisser.--Mais vous,
+quelle est de mes bonnes qualités celle qui vous a fait endurer l'amour
+pour moi?
+
+BÉNÉDICK.--_Endurer_ l'amour: bonne épithète! Oui, en effet, j'endure
+l'amour, car je vous aime malgré moi.
+
+BÉATRICE.--En dépit de votre coeur, je le crois aisément. Hélas! le
+pauvre coeur! si vous lui faites de la peine pour l'amour de moi, je lui
+ferai de la peine pour l'amour de vous, car jamais je n'aimerai ce que
+hait mon ami.
+
+BÉNÉDICK.--Vous et moi, nous avons trop de bon sens pour nous faire
+l'amour tranquillement.
+
+BÉATRICE.--Cet aveu n'en est pas la preuve: il n'y a pas un homme sage
+sur vingt qui se loue lui-même.
+
+BÉNÉDICK.--Vieille coutume, vieille coutume, Béatrice; bonne dans le
+temps des bons vieillards. Mais dans ce siècle, si un homme n'a pas le
+soin d'élever lui-même sa tombe avant de mourir, il ne vivra pas dans
+son monument plus longtemps que ne dureront le son de la cloche funèbre
+et les larmes de sa veuve.
+
+BÉATRICE.--Et combien croyez-vous qu'elles durent?
+
+BÉNÉDICK.--Quelle question! Eh! mais, une heure de cris et un quart
+d'heure de pleurs: en conséquence, il est fort à propos pour le sage,
+si Don Ver[55] (sa conscience) n'y trouve pas d'empêchement contraire,
+d'être le trompette de ses propres vertus, comme je le suis pour
+moi-même: en voilà assez sur l'article de mon panégyrique, à moi, qui me
+rendrai témoignage que j'en suis digne.--A présent, dites-moi, comment
+va votre cousine?
+
+[Note 55: _Don worm_, le ver du remords.]
+
+BÉATRICE.--Fort mal.
+
+BÉNÉDICK.--Et vous-même?
+
+BÉATRICE.--Fort mal aussi.
+
+BÉNÉDICK.--Servez Dieu, aimez-moi, et, corrigez-vous. Je vais vous
+quitter là-dessus, car voici quelqu'un de fort pressé qui accourt.
+
+(Entre Ursule.)
+
+URSULE.--Madame, il faut venir auprès de votre oncle: il y a bien du
+tumulte au logis, vraiment. Il est prouvé que ma maîtresse Héro a été
+faussement accusée; que le prince et Claudio ont été grossièrement
+trompés, et que c'est don Juan qui est l'auteur de tout; il s'est enfui;
+il est parti: voulez-vous venir sur-le-champ?
+
+BÉATRICE.--Voulez-vous, seigneur, venir entendre ces nouvelles?
+
+BÉNÉDICK.--Je veux vivre dans votre coeur, mourir sur vos genoux, être
+enseveli dans vos yeux; et en outre je veux aller avec vous chez votre
+oncle.
+
+(Ils sortent.)
+
+
+
+SCÈNE III
+
+
+L'intérieur d'une église.
+
+DON PÈDRE, CLAUDIO, _précédés de musiciens et de flambeaux_.
+
+CLAUDIO.--Est-ce là le monument de Léonato?
+
+UN SERVITEUR.--Oui, seigneur.
+
+CLAUDIO _lisant l'épitaphe._
+
+ Victime de langues calomnieuses
+ Héro mourut, et gît ici.
+ La mort, pour réparer son injure,
+ Lui donne un renom qui ne mourra jamais.
+ Celle qui mourut avec honte
+ Vit, dans la mort, d'une gloire pure.
+
+(Il fixe l'épitaphe.)
+
+Et toi que je suspends sur son tombeau, parle encore à sa louange quand
+ma voix sera muette.--Vous, musiciens, commencez et chantez votre hymne
+solennel.
+
+(Il chante.)
+
+ Pardonne, ô déesse de la nuit,
+ A ceux qui ont tué ta jeune vierge[56]
+ C'est pour expier leur erreur, qu'ils viennent avec des hymnes
+ de douleur,
+ Autour de sa tombe.
+ O nuit, seconde nos gémissements!
+ Aide-nous à soupirer et à gémir,
+ Profondément! profondément!
+ Tombeaux, ouvrez-vous, rendez vos morts,
+ Jusqu'à ce que sa mort soit pleurée,
+ Tristement, tristement.
+
+[Note 56: _Virgin knight_, chevalière vierge, selon Johnson, signifie
+pupille, élève, favorite; selon Steevens, dans les siècles de la
+chevalerie, une chevalière vierge était celle qui n'avait pas encore eu
+d'_aventures_.]
+
+CLAUDIO.--Maintenant, bonne nuit à tes os! tous les ans je viendrai te
+rendre tribut.
+
+DON PÈDRE.--Adieu, messieurs. Éteignez vos flambeaux; les loups ont
+dévoré leur proie; et voyez, la douce Aurore, précédant le char du
+Soleil, parsème de taches grisâtres l'Orient assoupi. Recevez tous nos
+remerciements, et laissez-nous: adieu.
+
+CLAUDIO.--Adieu, mes amis: et que chacun reprenne son chemin.
+
+DON PÈDRE.--Sortons de ces lieux: allons revêtir d'autres habits, et
+aussitôt nous nous rendrons chez Léonato.
+
+CLAUDIO.--Que l'hymen qui se prépare ait pour nous une issue plus
+heureuse que celui qui vient de nous obliger à ce tribut de douleur!
+
+(Ils sortent tous.)
+
+
+
+SCÈNE IV
+
+
+Appartement dans la maison de Léonato.
+
+LÉONATO, BÉNÉDICK, MARGUERITE, URSULE, ANTONIO, LE MOINE ET HÉRO.
+
+LE MOINE.--Ne vous l'avais-je pas dit, qu'elle était innocente?
+
+LÉONATO.--Le prince et Claudio le sont aussi: ils ne l'ont accusée que
+déçus par l'erreur que vous avez entendu raconter. Mais Marguerite est
+un peu coupable dans ceci, quoique involontairement, comme il le paraît
+par l'examen approfondi de cette affaire.
+
+ANTONIO.--Allons, je suis bien aise que tout ait tourné si heureusement.
+
+BÉNÉDICK.--Et moi aussi, étant autrement engagé par ma parole à forcer
+le jeune Claudio à me faire raison là-dessus.
+
+LÉONATO.--Allons, ma fille, retirez-vous avec vos femmes dans une
+chambre écartée; et lorsque je vous enverrai chercher, venez ici
+masquée. Le prince et Claudio m'ont promis de venir me voir, à cette
+heure même.--_(A Antonio_.) Vous savez votre rôle, mon frère. Il faut
+que vous serviez de père à la fille de votre frère, et que vous la
+donniez au jeune Claudio.
+
+(Héro sort suivie de ses femmes.)
+
+ANTONIO.--Je le ferai, d'un visage assuré.
+
+BÉNÉDICK.--Mon père, je crois que j'aurai besoin d'implorer votre
+ministère.
+
+LE MOINE.--Pour quel service, seigneur?
+
+BÉNÉDICK.--Pour m'enchaîner ou me perdre, l'un ou l'autre.--Seigneur
+Léonato, c'est la vérité, digne seigneur, que votre nièce me regarde
+d'un oeil favorable.
+
+LÉONATO.--C'est ma fille qui lui a prêté ces yeux-là, rien n'est plus
+vrai.
+
+BÉNÉDICK.--Et moi, en retour, je la vois des yeux de l'amour.
+
+LÉONATO.--Vous tenez, je crois, ces yeux de moi, de Claudio et du
+prince: mais quelle est votre volonté?
+
+BÉNÉDICK.--Votre réponse, seigneur, est énigmatique; mais pour ma
+volonté,--ma volonté est que votre bonne volonté daigne s'accorder avec
+la nôtre,--pour nous unir aujourd'hui dans le saint état du mariage....
+Voilà pourquoi, bon religieux, je réclame votre secours.
+
+LÉONATO.--Mon coeur est d'accord avec votre désir.
+
+LE MOINE.--Et je suis prêt à vous accorder mon secours.--Voici le prince
+et Claudio.
+
+(Entrent don Pèdre et Claudio avec leur suite.)
+
+DON PÈDRE.--Salut à cette belle assemblée!
+
+LÉONATO.--Salut, prince; salut, Claudio. Nous vous attendons ici. (_A
+Claudio_.) Êtes-vous toujours déterminé à épouser aujourd'hui la fille
+de mon frère?
+
+CLAUDIO.--Je persévère dans mon engagement, fût-elle une Éthiopienne.
+
+LÉONATO, _à son frère_.--Appelez-la, mon frère: voici le religieux tout
+prêt.
+
+(Antonio sort.)
+
+DON PÈDRE.--Ah! bonjour, Bénédick. Quoi! qu'y a-t-il donc pour que
+vous ayez aussi un visage du mois de février si glacé, si nébuleux, si
+sombre?
+
+CLAUDIO.--Je crois qu'il rêve au buffle sauvage. Allons, rassurez-vous,
+mon garçon, nous dorerons vos cornes, et toute l'Europe sera enchantée
+de vous voir, comme jadis Europe fut enchantée du puissant Jupiter,
+quand il voulut faire en amour le rôle du noble animal.
+
+BÉNÉDICK.--Le taureau Jupiter, comte, avait un mugissement agréable;
+apparemment que quelque taureau étranger de cette espèce fit sa cour à
+la vache de votre père, et que de cette belle union il sortit un jeune
+veau qui vous ressemblait beaucoup, car vous avez précisément son
+mugissement.
+
+(Antonio rentre avec les dames masquées.)
+
+CLAUDIO.--Je suis votre débiteur.--Mais voici d'autres comptes à
+régler.--Quelle est la dame dont je dois prendre possession?
+
+ANTONIO.--La voici, et je vous la donne.
+
+CLAUDIO.--Eh bien! alors elle est à moi.--Ma belle, laissez-moi voir
+votre visage.
+
+LÉONATO.--Non, vous ne la verrez point que vous n'ayez accepté sa main
+en présence de ce religieux, et juré de l'épouser.
+
+CLAUDIO.--Donnez-moi votre main devant ce saint moine. Je suis votre
+époux, si vous voulez bien de moi.
+
+HÉRO, _ôtant son masque_.--Lorsque je vivais, je fus votre épouse; et
+lorsque vous m'aimiez, vous fûtes mon autre époux.
+
+CLAUDIO.--Une autre Héro!
+
+HÉRO.--Rien n'est plus vrai. Une Héro mourut déshonorée; mais je vis, et
+aussi sûr que je vis, je suis vierge.
+
+DON PÈDRE.--Quoi, l'ancienne Héro! Héro qui est morte!
+
+LÉONATO.--Elle mourut, seigneur, mais tant que vécut son déshonneur.
+
+LE MOINE.--Je puis dissiper tout votre étonnement. Lorsque la sainte
+cérémonie sera finie, je vous raconterai en détail la mort de la belle
+Héro: en attendant, familiarisez-vous avec votre surprise, et allons de
+ce pas à la chapelle.
+
+BÉNÉDICK.--Doucement, doucement, religieux.--Laquelle est Béatrice?
+
+BÉATRICE.--Je réponds à ce nom. Que désirez-vous?
+
+BÉNÉDICK.--Ne m'aimez-vous pas?
+
+BÉATRICE.--Moi! non, pas plus que de raison.
+
+BÉNÉDICK.--En ce cas, votre oncle, et le prince et Claudio ont été bien
+trompés: il m'ont juré que vous m'aimiez.
+
+BÉATRICE.--Et vous, est-ce que vous ne m'aimez pas?
+
+BÉNÉDICK.--En vérité, non; pas plus que de raison.
+
+BÉATRICE.--En ce cas, ma cousine, Marguerite et Ursule se sont bien
+trompées: car elles ont juré que vous m'aimiez.
+
+BÉNÉDICK.--Ils ont juré que vous étiez presque malade d'amour pour moi.
+
+BÉATRICE.--Elles ont juré que vous étiez presque mort d'amour pour moi.
+
+BÉNÉDICK.--Il ne s'agit pas de cela.--Ainsi, vous ne m'aimez donc pas?
+
+BÉATRICE.--Non vraiment; seulement je voudrais récompenser l'amitié.
+
+LÉONATO.--Allons, ma nièce; je suis sûr, moi, que vous aimez ce
+gentilhomme.
+
+CLAUDIO.--Et moi, je ferai serment qu'il est amoureux d'elle: car voici
+un écrit tracé de sa main, un sonnet imparfait sorti de son propre
+cerveau, et qui s'adresse à Béatrice.
+
+HÉRO.--Et en voici un autre, écrit de la main de ma cousine, que j'ai
+volé dans sa poche et qui renferme l'expression de sa tendresse pour
+Bénédick.
+
+BÉNÉDICK.--Miracle! voici nos mains qui déposent contre nos
+coeurs!--Allons, je veux bien de vous: mais, par cette lumière, je ne
+vous prends que par pitié.
+
+BÉATRICE.--Je ne veux pas vous refuser.--Mais, j'en atteste ce beau
+jour, je ne cède que vaincue par les importunités; et aussi pour vous
+sauver la vie: car on m'a dit que vous étiez en consomption.
+
+BÉNÉDICK.--Silence: je veux vous fermez la bouche.
+
+(Il lui donne un baiser.)
+
+DON PÈDRE.--Eh bien! comment te portes-tu, Bénédick, l'homme marié?
+
+BÉNÉDICK.--Je suis bien aise de vous le dire, prince: un collège entier
+de beaux esprits ne me ferait pas changer d'idées par ses railleries.
+Pensez-vous que je m'embarrasse beaucoup d'une satire ou d'une
+épigramme? Non; si un homme se laisse battre par des bons mots,[57] il
+n'aura rien de beau sur lui. Bref, puisque j'ai tentation de me marier,
+je ne fais plus aucun cas de tout ce que le monde voudra en dire: ainsi
+ne me raillez jamais de tout ce que j'ai pu dire contre le mariage, car
+l'homme est un être changeant, et c'est là ma conclusion.--Quant à vous,
+Claudio, je m'attendais à vous rosser: mais en considération de ce que
+vous avez bien l'air de devenir mon parent, vivez sans blessure; et
+aimez ma cousine.
+
+[Note 57:_Brain_, cerveau et esprit, saillie, bon mot.]
+
+CLAUDIO.--J'espérais que vous auriez refusé Béatrice; et que j'aurais
+pu vous faire finir sous le bâton votre existence solitaire, pour
+vous apprendre à être un homme à deux faces; ce que vous serez, sans
+contredit, si ma cousine ne veille pas sur vous de bien près.
+
+BÉNÉDICK.--Allons, allons, nous sommes amis.--Un tour de danse avant
+d'être mariés, afin que nous puissions alléger nos coeurs et les talons
+de nos femmes.
+
+LÉONATO.--La danse viendra après.
+
+BÉNÉDICK.--Nous commencerons par là, sur ma parole.--Allons, musique,
+jouez.--Prince, vous êtes mélancolique: prenez-moi une femme. Il n'est
+point de bâton plus vénérable que celui dont la pomme est garnie de
+corne.
+
+(Entre un messager.)
+
+LE MESSAGER.--Seigneur, votre frère don Juan a été pris dans sa fuite,
+et une escorte de gens armés l'a ramené à Messine.
+
+BÉNÉDICK.--Ne songez pas à lui jusqu'à demain: je vous donnerai l'idée
+d'une bonne punition pour lui.--Allons, flûtes, partez.
+
+(On danse, ensuite tous sortent.)
+
+
+
+FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Beaucoup de Bruit pour Rien, by William Shakespeare
+
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+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
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+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
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+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
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+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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