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diff --git a/15811-8.txt b/15811-8.txt new file mode 100644 index 0000000..7b04821 --- /dev/null +++ b/15811-8.txt @@ -0,0 +1,20305 @@ +The Project Gutenberg EBook of Le serment des hommes rouges +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le serment des hommes rouges + Aventures d'un enfant de Paris + +Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +Release Date: May 10, 2005 [EBook #15811] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERMENT DES HOMMES ROUGES *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + + + + + + LE SERMENT + DES + HOMMES ROUGES + + AVENTURES D'UN ENFANT DE PARIS + + PAR + + LE Vicomte PONSON DU TERRAIL + + TOME I + + 1879 + + + + + +PROLOGUE + + +AMIS ET RIVAUX + + +I + +LE DUEL IMPROVISÉ + +Un soir de janvier de l'année 1746, il y avait bal à l'Opéra. + +--Toute la cour y sera, s'était dit madame Toinon, costumière et loueuse +d'habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd'hui des +_Jeûneurs_, à l'enseigne de la _Batte d'Arlequin_. + +Et elle avait ajouté: + +--Allons, Tony, fais tes préparatifs, tu m'y conduiras. Je t'habillerai +en gentilhomme. + +--Et vous, patronne, comment serez-vous? + +--Je me mettrai en marquise. + +--Avec des mouches? + +--Mais dame! + +--Et des paniers? + +--Comme ça!... + +Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les éloignant le plus possible +de son corps, de façon à témoigner de l'ampleur de ses futurs paniers. + +Or mame Toinon était une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait +guère plus de trente-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les +soirs, et était la coqueluche de son quartier. Mame Toinon était veuve; +elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier. + +Mais elle avait trouvé un matin, sur le seuil de sa porte, un pauvre +petit garçon de huit ans qui grelottait et pleurait, et elle l'avait +recueilli. + +L'enfant abandonné ne savait ni le nom de son père, ni celui de sa mère; +il savait seulement qu'on l'appelait Tony. + +Il paraissait avoir éprouvé un violent effroi qui lui avait fait perdre +la mémoire. + +Tout ce que mame Toinon en put tirer, c'est que des hommes masqués +avaient voulu le tuer. + +La costumière prit l'enfant chez elle et l'adopta. + +A partir de ce moment, elle ne songea plus à se remarier, et les +mauvaises langues de son quartier prétendirent que l'enfant recueilli +était son fils, un péché mignon de première jeunesse dont le mari +n'avait jamais rien su. Or, à l'époque où commence cette histoire, Tony +avait à peine seize ans, mais il était grand et fort, admirablement bien +pris et d'une charmante figure, pleine de malice et d'esprit. + +On ne l'appelait dans la rue que le _beau commis à mame Toinon_. + +--Ainsi, vous allez au bal? demanda-t-il à sa mère d'adoption. + +--Tiens, pourquoi pas? répondit-elle en se jetant un coup d'oeil +passablement admirateur dans la petite glace placée au-dessus du +comptoir. Je ne suis pas encore trop déchirée pour une femme de +trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi +bien à de véritables marquises. + +Puis mame Toinon, qui, on le voit, n'était pas précisément la modestie +en personne, regarda du haut en bas son commis. + +--Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras charmant avec ce bel +habit bleu de ciel à paillettes, cette veste rouge et cette culotte de +satin blanc, que j'ai fait faire dernièrement pour ce gentilhomme de +province?... + +--Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laissé le tout pour compte, sous +prétexte que vous ne vouliez pas lui faire crédit? + +--Justement. + +--Et vous croyez que cela m'ira? + +--A ravir. + +Tony, à son tour, se mira dans la glace et ne fut pas trop désolé de +l'examen. + +--Tu seras à croquer, ajouta mame Toinon, en fixant sur son fils adoptif +des regards qui n'étaient peut-être pas très maternels. + +--Faudra-t-il me faire poudrer? + +--Mais sans doute. + +--Et à quelle heure irons-nous? + +--Tout au commencement. A minuit. Tu me feras danser, j'imagine? + +--C'est que je ne sais pas trop bien. + +--Bah! Je te montrerai!... + +--Et qui gardera la boutique? + +--Babet, donc. + +Babet était l'unique servante de mame Toinon,--une vieille fille honnête +et désagréable, qui baissait les yeux et s'efforçait de rougir quand un +homme la regardait par hasard. + +Tandis qu'ils causaient, un chaland entra dans la boutique. C'était un +gentilhomme d'environ trente ans, de belle prestance, aux airs hautains, +et posant avec impertinence le poing sur la garde de son épée qu'il +portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la main, d'un air familier +et protecteur et lui prit même un peu le menton. + +--Toujours jolie et toujours veuve! dit-il. + +--Ah! monsieur le marquis, répondit la costumière, qui ne se fâcha point +des petites libertés que le gentilhomme prenait avec elle, vous m'avez +dit cela souvent, à pareil jour, ce qui est à la fois une preuve que je +vieillis et que vous êtes toujours jeune. + +--Plaît-il? fît le gentilhomme. On dirait que vous tournez une phrase +comme M. de Marivaux lui-même, Toinon? + +--Mais non, monseigneur. Je vieillis, puisqu'il y a déjà longtemps que +vous m'avez dit la même chose; et vous êtes toujours jeune, puisque vous +revenez, comme jadis, à l'approche du bal de l'Opéra. + +Et Toinon prit une pose un peu railleuse. + +--Nous nous amusons donc encore? dit-elle; nous courons les femmes de la +bourgeoisie?... les caméristes?... les grisettes?... + +--Silence, madame Toinon, ces choses-là étaient bonnes autrefois. + +--Hein? + +--Je suis marié. + +Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable. + +--Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!... + +--Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s'est fait +ermite, et j'adore ma femme. + +--Est-elle riche, au moins? + +--Très riche. + +--Jeune? + +--Vingt ans. + +--Jolie? + +--Comme un ange. + +--Et vous allez au bal de l'Opéra, seigneur Dieu! car, puisque je vous +vois, c'est que... + +--Chut! dit le marquis, c'est que ma femme et sa soeur ont eu un +singulier caprice. + +Mame Toinon regarda le marquis. + +--Ces dames, continua-t-il, ont imaginé de s'en aller ce soir au bal de +l'Opéra, déguisées en bergères. + +--Et vous les accompagnerez, sans doute? + +--Naturellement. + +--Déguisé en berger? + +--Ou en faune, je ne suis pas encore bien fixé. Je viens donc vous +prier, ma chère Toinon, de m'envoyer, le plus tôt possible, plusieurs +costumes complets de bergères. Ces dames choisiront. + +La costumière regarda Tony. Tony se tenait immobile dans le coin le plus +obscur de la boutique depuis l'entrée du marquis. + +--Mon mignon, lui dit mame Toinon, tu iras chez M. le marquis. + +--Mais, fit ce dernier, il est bien plus simple que ce garçon vienne +avec moi tout de suite. + +--Comme vous voudrez, monsieur le marquis. + +Mame Toinon, en un clin d'oeil, eut assorti des étoffes, empli trois +grands cartons et appelé, du seuil de sa porte, un commissionnaire; puis +elle se pencha à l'oreille de son cher commis et lui dit: + +--Reviens au plus vite. Il faut que tu te fasses poudrer et que tu te +costumes. + +Le commissionnaire plaça les cartons sur ses crochets et s'apprêta à +suivre le client de mame Toinon. + +--De quel côté allons-nous, monsieur le marquis? demanda Tony. + +--Dans l'île Saint-Louis. + +Alors le jeune homme, voulant éviter au grand seigneur l'ennui de +cheminer côte à côte avec un commissionnaire, invita ce dernier à +prendre les rues de traverse et à aller attendre à l'entrée de la rue +Saint-Louis-en-l'Isle. + +Le marquis, lui, se prit à questionner Tony, tout en marchant. Tony +était peu timide; il avait l'esprit alerte et souple, un peu moqueur, de +l'enfant de Paris; il s'était toujours plu en la compagnie de gens de +qualité, lesquels affluaient dans la boutique de mame Toinon, et, le +gentilhomme lui ayant quelque peu lâché la bride, le commis se mit à +jaser de choses et d'autres. + +Le marquis le regarda tout à coup attentivement. + +--Tu as la figure fine, dit-il, le pied petit, la main blanche et +délicate. + +Tony rougit. + +--Tu es peut-être le péché mignon d'un homme de qualité. + +--Je ne sais pas, répondit Tony; mais ce que je sais bien, c'est que si +je n'aimais pas tant maman Toinon, je me ferais soldat. + +--Ah! et que voudrais-tu être? + +--Garde-française. On a un bel habit blanc à parements bleus. + +Le marquis se mit à rire. + +--Bon! dit-il, tu ignores, je parie, que je suis précisément capitaine +aux gardes-françaises. + +--Vous, monseigneur? + +--Moi, et si tu veux t'enrôler... + +Tony allait répondre, sans doute, qu'il aimait trop mame Toinon pour +se séparer d'elle; mais il n'en eut pas le temps, car un troisième +personnage vint se mêler à la conversation. + +En ce moment le marquis et Tony atteignaient l'extrémité de la rue +Saint-Louis-au-Marais et s'apprêtaient à tourner l'angle nord de la +place Royale. + +Bien qu'il fût à peu près nuit, un gentilhomme, qui cheminait en sens +contraire, avait aperçu le marquis et était venu droit à lui, juste au +moment où Tony méditait sur la réponse qu'il avait à faire. + +A la vue de ce personnage, qui portait d'ailleurs un costume rouge assez +étrange, le marquis recula d'un pas et porta la main à la garde de son +épée. + +--Bonsoir, marquis! + +--Bonsoir, comte! + +Les deux gentilshommes se saluèrent comme se saluent deux adversaires. + +--Je ne vous savais pas à Paris, comte, ricana le marquis. + +--J'y suis depuis une heure. + +--Ah! + +--Et vous devinez que j'y suis venu pour vous. + +--Naturellement. + +--Allons, fit l'inconnu d'un ton railleur, je vois que vous me comprenez +à merveille. + +--Certainement. Quelle est votre heure, comte? + +--Celle-ci. + +--Et... le lieu? + +--La place est déserte. Nous y serons chez nous. + +--Ah! pardon, dit le marquis, j'aimerais assez remettre la partie à +demain. + +--C'est impossible, marquis. + +--Cependant, j'ai promis à ma femme de la conduire au bal de l'Opéra +cette nuit. + +L'inconnu répondit sèchement. + +--J'en suis désolé; mais voilà quatre ans que je vous cherche, en +Bohême, en Autriche, en Espagne, partout, et je suis pressé de vous +tuer. + +--Ainsi, vous me refusez? + +--Positivement. + +--Mais nous n'avons pas de seconds. + +--Nous nous en passerons. Venez, marquis, et flamberge au vent, s'il +vous plaît! + +Le marquis avait déjà oublié Tony, qui, à deux pas de distance, avait +assistera cette provocation. + +--Eh bien, soit, dit le marquis avec colère, venez! + +Et tous deux se prirent à marcher d'un pas rapide et gagnèrent l'angle +le plus obscur de la place. + +Tony avait toujours entendu dire, dans le quartier Montmartre, par les +bourgeois de sens que les petites gens ne se doivent point mêler des +querelles des grands. Aussi se tint-il prudemment à l'écart. Cependant, +comme la prudence n'excluait pas chez lui la curiosité, il ne perdit +point de vue le marquis et son adversaire. + +L'un et l'autre mirent l'épée à la main, et le cliquetis du fer +froissant le fer arriva jusqu'à l'oreille de Tony. + +Le combat fut long; chacun des deux gentilshommes laissa échapper à +diverses reprises une exclamation de colère qui attestait une blessure; +puis, tout à coup, le commis de mame Toinon entendit un grand cri... + +Et tout aussitôt l'un des deux adversaires chancela, tournoya un moment +sur lui-même et tomba à la renverse. + +Quant à l'autre, il remit son épée au fourreau, s'enveloppa +soigneusement dans son manteau et s'éloigna d'un pas rapide, comme si de +rien n'était. + +Alors Tony accourut. + +Le client de mame Toinon gisait dans une mare de sang... + + + + +II + +LE COFFRET D'ÉBÈNE + + +Tony se pencha sur le gentilhomme qui respirait encore, le prit dans ses +bras et l'adossa contre une arcade. + +--Mon ami, balbutia le marquis, je suis frappé à mort... + +--Au secours! cria Tony. + +Mais la place était déserte, et personne ne vint. + +--Tais-toi, dit le marquis, c'est inutile... seulement écoute-moi... et +jure-moi de faire ce que je te dirai. + +--Je le jure, répondit le jeune homme. + +--Il y a, reprit le marquis, dans ma chambre à coucher, une armoire +dont j'ai la clef sur moi; dans cette armoire, tu trouveras un coffret +d'ébène... et... tu le porteras... + +Un hoquet interrompit le moribond qui, laissant sa phrase inachevée, +ouvrit cette brusque parenthèse: + +--Surtout n'en dis rien à ma femme... avant demain. Elle veut aller ce +soir au bal de l'Opéra. Que le dernier désir... que je lui aie entendu +formuler... hélas!... soit au moins réalisé... Tu te présenteras à +l'hôtel tout à l'heure... Mon valet de chambre Joseph... t'ouvrira; tu +lui montreras cette clef... et tu prendras le coffret... tu le porteras +à mon ami... le baron... + +Le marquis n'eut point le temps de prononcer le nom du baron; il se +souleva violemment, poussa un soupir, puis renversa la tête et tomba sur +le sol. + +--Ah! il est mort! s'écria Tony. + +Pour la première fois de sa vie, le jeune homme se trouvait dans une de +ces situations qui commandent à la fois la prudence et l'énergie. + +Cependant il avait seize ans à peine, un âge où la réunion de ces deux +qualités est rare. + +Mais notre héros les déploya en cet instant critique. + +Tout d'abord il fouilla le marquis et trouva sur lui une bourse assez +ronde et une clef, la fameuse clef. Il mit le tout dans sa poche et se +dit: + +--Je restituerai la bourse à la famille et je me servirai de la clef +pour avoir ce coffret dont il m'a parlé, et que je dois remettre à un +baron... Il n'a pas eu le temps de me dire le nom du baron, mais je le +trouverai peut-être dans le coffret. + +Or Tony savait que le marquis demeurait dans l'île Saint-Louis, mais il +ignorait son nom ainsi que celui de la rue où il avait son hôtel. Il fut +donc obligé de revenir rue des Jeux-Neufs. + +Là, il trouva mame Toinon qui avait déjà commencé sa toilette. + +--Eh bien, dit-elle, te voilà de retour? + +--Oui, patronne. + +--Comme tu es pâle! + +--Oh! ce n'est rien!... + +--Mais il est arrivé quelque chose... c'est impossible autrement!... + +Soudain la costumière jeta un cri: + +--Ah! mon Dieu! dit-elle, tu as du sang sur les mains. + +Alors Tony fut obligé de raconter à sa mère adoptive la scène étrange et +terrible dont il venait d'être témoin. + +Mame Toinon l'écouta en frémissant et finit par s'écrier: + +--Mais il faut absolument informer sa famille! Cours, c'est le +marquis de Vilers, capitaine aux gardes-françaises; il demeure rue +Saint-Louis-en-l'Isle. + +Tony secoua la tête. + +--Il n'a pas voulu que j'avertisse sa femme; il me l'a demandé avant de +mourir. Je lui obéirai. + +--Soit; mais... ce coffret... + +--J'exécuterai la volonté du défunt, répondit Tony avec une gravité qui +n'était pas de son âge. + +Mame Toinon secoua la tête. + +--Mon pauvre enfant, dit-elle, il ne fait jamais bon de se mêler des +affaires des gens de cour. + +--J'ai juré, répondit Tony avec fermeté. Je tiendrai mon serment; je +vais aller à l'hôtel de Vilers. + +--Pour quoi faire? + +--Mais pour prévenir le valet de chambre du marquis. + +Et Tony qui, pour la première fois peut-être, se montrait rebelle +aux exhortations de mame Toinon, Tony s'en alla, muni des deux +renseignements qu'on venait de lui donner, et il reprit sa course vers +l'île Saint-Louis. + +Mame Toinon s'était laissée tomber tristement sur une chaise en +murmurant: + +--Adieu, mou bal de l'Opéra! + +Tony courut à perdre haleine et gagna l'île Saint-Louis en moins de +temps qu'il n'en avait mis à venir de la place Royale à la rue des +Jeux-Neufs. + +Le commissionnaire attendait toujours à l'entrée de la rue Saint-Louis, +appuyé sur son crochet qu'il avait mis bas et placé le bout inférieur en +terre. + +--Viens avec moi, lui dit Tony. + +--Hé! dit le commissionnaire, je commençais à perdre patience, ma foi! + +--Viens + +--Et ce gentilhomme, où est-il? + +--Viens toujours. + +Le jeune homme jugea inutile de donner des explications à l'Auvergnat et +s'en alla avec lui jusqu'à la porte de l'hôtel de Vilers. Là il lui dit: + +--Laisse ton crochet, va sonner à la porte, et, quand elle sera ouverte, +tu entreras chez le suisse et tu lui diras que tu veux parler à Joseph, +le valet de chambre de M. le marquis; ensuite tu me l'amèneras. + +Le commissionnaire exécuta ponctuellement les ordres de Tony. + +Tony attendit quelques minutes, puis il vit venir à lui un vieux laquais +grisonnant. + +--Est-ce vous qui me demandez? fit-il en regardant curieusement Tony. + +--C'est moi. + +--Que me voulez-vous? + +--Je viens de la part du marquis votre maître. + +--Ah! fit le laquais, vous l'avez vu? + +--Oui. + +--Voici trois fois que madame la marquise sonne pour savoir s'il est +rentré. + +--Il ne rentrera pas. + +--Pourquoi donc? + +Tony répondit sans s'émouvoir: + +--Parce qu'il vient de partir pour un voyage de vingt-quatre heures. + +--Oh! c'est impossible! dit vivement le laquais; madame la marquise +l'attend pour aller au bal de l'Opéra. + +--Je le sais bien, puisque j'apporte les costumes. + +Et Tony montra les trois cartons superposés sur le crochet du +commissionnaire. + +--Tiens! dit le valet, c'est tout de même bizarre. + +Alors Tony prit la main de Joseph et lui dit en la pressant +affectueusement: + +--Vous aimiez donc bien votre maître, mon ami? + +--Mais je l'aime encore, je l'aime toujours! + +--Hélas! votre amitié, votre dévouement lui sont désormais inutiles. + +Le valet étouffa un cri. + +--Il est mort!... ajouta Tony. + +--Mort? mort?? mort??? répéta le valet sur trois tons différents. + +--Oui. + +--Oh! ce n'est pas possible... + +--Il est mort... depuis une heure... Il a été tué en duel, sur la place +Royale, par un gentilhomme... + +--Tué en duel par un gentilhomme? + +--Oui. + +--Savez-vous le nom de ce gentilhomme? + +--Je l'ignore; mais je sais qu'il a fait le tour du monde tout exprès +pour se battre avec votre maître. + +--Ah! s'écria le valet qui paraissait posséder les secrets du marquis, +c'est un des _Hommes rouges!_ il fallait s'y attendre... + +Et le valet se prit à pleurer. + +Tony lui raconta alors la scène dont il avait été témoin, puis les +dernières recommandations du marquis. + +--Ainsi, dit Joseph, il veut que sa femme aille à l'Opéra? + +--Oui. + +--Mon Dieu! comment faire? + +Tout à coup, Joseph se frappa le front. + +--Je vais dire à ces dames, fit-il, que le roi, qui est à Versailles, a +fait demander le marquis, et que, sans doute, il reviendra cette nuit. + +--C'est cela! + +--Mais... la cassette? + +--Ah! c'est juste..., venez avec moi. + +Le valet, qui était fort troublé, fit entrer Tony dans la cour de +l'hôtel, débarrassa le commissionnaire de ses cartons, le paya et le +renvoya. Puis il remit les cartons à un autre valet auquel il dit: + +--C'est pour madame la marquise; cela vient de mame Toinon. + +Tandis que le valet portait les costumes, Joseph prit Tony par la main, +lui fit prendre un escalier de service et le conduisit au premier étage +de l'hôtel. + +Puis il poussa une porte devant lui et posa sur un meuble le flambeau +qu'il avait pris chez le suisse. + +--Voilà le cabinet de mon pauvre maître, dit-il; l'armoire est en +face..., cherchez le coffret... Moi, je vais dire à madame que M. le +marquis est à Versailles. + +Et le valet, qui était en proie à un trouble et à une douleur extrêmes, +laissa le jeune homme sur le seuil de la chambre qu'il appelait le +cabinet de son maître. + +C'était une vaste pièce tendue d'étoffe sombre et d'un aspect assez +triste. Tony, un moment immobile sur le seuil, finit par entrer et ferma +la porte derrière lui. + +Jamais notre héros n'avait eu dans sa vie une heure aussi agitée que +celle qui venait de s'écouler; jamais il n'avait été investi d'une +mission pour ainsi dire aussi solennelle. + +Il faut croire que la gravité des circonstances lui donna à ses propres +yeux une véritable importance, car il s'enhardit tout à fait et se dit: + +--J'ai fait un serment, je le tiendrai, et Dieu me punisse si je +n'exécute pas fidèlement les dernières volontés de ce gentilhomme qui a +eu confiance en moi! + +Tony aperçut, en face de lui, l'armoire indiquée par le valet de +chambre. + +C'était un grand bahut de la Renaissance, à ferrures de cuivre, pourvu +d'une fine serrure tréflée, comme on en fabriquait depuis peu. + +Il prit la clef qu'il avait trouvée sur le marquis et la mit dans la +serrure. + +La clef entra, tourna deux fois et le bahut s'ouvrit. + +Tony vit alors un joli coffret d'ébène sculpté, après lequel se trouvait +une clef. + +Il se hâta de l'ouvrir, moins par un sentiment de curiosité que dans +le but de trouver dedans un indice quelconque qui pût le mettre sur la +trace du destinataire, de ce baron dont le nom avait expiré sur les +lèvres du marquis mourant. + +A la grande surprise du jeune homme, le coffret ne renfermait qu'un +cahier de parchemin, couvert d'une grosse écriture, et une lettre. + +La lettre n'était point cachetée et portait cette inscription: + +_Au baron de C... on à celui qui trouvera ce coffret_. + +Tony, que cette initiale ne renseignait pas beaucoup, prit le parti +d'ouvrir la lettre et lut: + + «Mon cher ami, + + »Je puis mourir demain. L'artilleur qui met le feu à une pièce de + canon fêlée, le mineur qui travaille sous terre, le pêcheur assailli + loin de la côte par une tempête, sont moins près de la mort que moi. + Un poignard menace ma poitrine à toute heure; j'ai, comme Damoclès, + une épée suspendue sur ma tête, et j'écris ces lignes en prévision + de quelque catastrophe. + + »Toi ou celui qui lira le cahier ci-joint, où je raconte l'histoire + étrange de mon existence, vous me vengerez, si je meurs!... + + »Marquis DE VILERS.» + +Cette lettre bizarre et sinistre impressionna si vivement la jeune +imagination de Tony, qu'il oublia mame Toinon, et Joseph, le valet +de chambre, et le lieu où il se trouvait. Il alla fermer la porte au +verrou, plaça le coffret et le flambeau sur une table, prit un siège et +se mit à lire avec une curiosité ardente le manuscrit du marquis, lequel +avait ce simple titre: + +MON SECRET. + + + + +III + +LE SECRET DU MARQUIS DE VILERS + + +Le manuscrit du marquis, écrit d'une grosse écriture fort lisible, +commençait ainsi: + +«J'ai trente ans. Il y en a quatre que ceci se passait. J'avais donc +alors vingt-six ans. + +Nous étions quatre amis, officiers au régiment de Flandre, lors du siège +de la petite ville impériale de Fraülen, sur le Danube. + +Le premier se nommait Gaston de Lavenay, le second Albert de +Maurevailles, le troisième Marc de Lacy. + +J'étais le quatrième. + +Le siège traînait en longueur et le maréchal de Belle-Isle, qui en avait +commandé les premières opérations, s'était retiré au bout de huit jours, +laissant simplement devant la place trois régiments d'infanterie, un +escadron de Royal-Cravate et deux batteries de campagne. + +Le maréchal avait sans doute un vaste plan d'opérations dans lequel il +entrait de ne prendre Fraülen qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire +à la fin de la campagne. Fraülen était pour lui comme un point sans +importance, sur lequel il forçait les Impériaux à concentrer toute leur +attention. + +Le mois de novembre arrivait et la saison devenait rigoureuse. Un jour, +le commandant de la citadelle de Fraülen écrivit au marquis de Langevin, +notre mestre-de-camp, qui commandait l'armée de siège, une lettre ainsi +conçue: + +«Monsieur le marquis, + +«Voici le jour de la Toussaint, qui sera suivi du jour des Morts, et +bientôt arriveront les fêtes de Noël et du nouvel an. Je vous viens +faire une proposition: c'est d'établir une trêve entre nous pour tous +les dimanches et jours de fête. Vos officiers pourront venir danser dans +le faubourg de Fraülen, qui, vous le savez, renferme les plus belles +maisons de la ville, et les miens les iront visiter dans la partie de +votre camp que vous désignerez. Ce sera pour nos deux armées un moyen de +tuer le temps. + +«En attendant l'honneur de votre réponse, je suis, monsieur le marquis, +votre très humble serviteur. + +«Major BERGHEIM.» + +Le marquis répondit: + +«Monsieur le major, + +» J'accepte votre proposition et j'invite vos officiers à dîner pour le +jour de la Toussaint dans la première enceinte de nos retranchements, +entre nos ouvrages avancés et la portée de vos canons. + +» Je vais faire élever en cet endroit une tente convenable pour vous y +recevoir et je suis, en attendant cet honneur, monsieur le major, + +» Votre très obéissant, + +» Marquis DE LANGEVIN.» + +Or le jour de la Toussaint, les officiers français et les officiers +autrichiens, profitant des conventions arrêtées, se rencontrèrent hors +de la ville et firent assaut de courtoisie. + +Notre mestre-de-camp, le marquis de Langevin, dont la fortune +personnelle était considérable, donna aux assiégés un dîner splendide, +et les dames de la ville furent invitées à venir danser sous une tente +illuminée par des feux de Bengale et des lanternes vénitiennes. + +Le lendemain, jour des Morts, on ne dansa pas dans Fraülen; mais nous +fûmes invités à une messe en musique et nous dînâmes chez le major. + +Le dimanche suivant, un magnat hongrois, fabuleusement riche, nous donna +une fête splendide dans sa maison de campagne, située au delà du Danube +et par conséquent sous la protection du canon des forts. + +C'est à cette fête qu'a commencé pour moi la série d'événements étranges +et terribles qui pourraient bien, au premier jour, avoir ma mort pour +conclusion. + +Je l'ai dit, nous étions quatre amis, quatre frères d'armes, servant +dans le même régiment, nous tutoyant, n'ayant pas de secrets les uns +pour les autres et faisant bourse commune. + +On nous appelait les quatre _Hommes rouges_; et voici pourquoi: + +Nous gardions un jour, avec une vingtaine d'hommes, une redoute. + +Pendant deux heures, barricadés dans le bastion, nous supportâmes un feu +meurtrier, et nos vingt hommes tombèrent un à un. + +Quoique blessé lui-même, Marc de Lacy résolut avec nous de continuer la +lutte. On décida qu'il chargerait les mousquets, tandis que nous ferions +feu. Pendant une heure encore, à nous quatre, nous soutînmes ainsi le +siège, et une compagnie tout entière d'Impériaux joncha de ses morts les +alentours du bastion. + +--Messieurs, nous cria Marc tout à coup, nous n'avons plus que +vingt-cinq cartouches; je vous engage à les ménager. + +--Vive le roi! répondîmes-nous, bien déterminés à ne tomber que morts au +pouvoir des Impériaux. + +Heureusement pour nous, un de ces épais brouillards qui sont fréquents +sur les bords du Danube, s'éleva tout à coup en même temps que la nuit +arrivait, et nous déroba à la fois la vue de la ville et celle du camp. + +Alors le feu cessa. + +--Il était temps, messieurs, nous dit Marc; vous avez brûlé vos +vingt-cinq cartouches. + +Nous passâmes une partie de la nuit couchés à plat ventre derrière un +rempart de cadavres et dans l'impossibilité de sortir du bastion, car +l'ennemi avait établi un cordon de Soldats autour de nous. + +De temps à autre, une balle sifflait au-dessus de nos têtes; à un +certain moment, un obus vint éclater au milieu du bastion. + +--Allons, mes amis, dit Maurevailles, au point du jour nous serons +morts. Dès que le brouillard sera dissipé, on nous livrera un dernier +assaut, et comme nous n'avons plus de cartouches!... + +--Nous serons morts ou sauvés, répondis-je. + +--Ah! par exemple, répondit Marc en riant, tu es bien bon de conserver +de l'espoir. + +--Qui sait? + +--A moins que tu ne veuilles te rendre? + +--Vous êtes fous! + +--Alors, fais tes préparatifs de voyage pour l'autre monde. + +--Messieurs, répondis-je froidement, cet obus, qui vient d'éclater et +qui a failli me tuer, a illuminé le bastion l'espace d'une seconde. + +--Eh bien? + +--A sa clarté, je vous ai vus pêle-mêle avec nos cadavres et couverts de +leur sang. + +--Où veux-tu en venir? + +--Attendez! Les uhlans hongrois ont des tuniques et des manteaux rouges? + +--Oui. + +--Parfaitement, nous sommes sauvés. + +La nuit était sombre et le brouillard épais; mais j'avais sur moi une +mèche soufrée, comme on en porte dans les tranchées ou dans les mines; +je battis le briquet et j'allumai la mèche. + +--Malheureux! me cria Maurevailles, ta mèche est un point de mire, la +place va nous envoyer un boulet. + +--Ah! dame, je ne dis pas le contraire. Il y a des cas où il faut y +voir. + +La clarté de la mèche soufrée pénétrait bien un peu le brouillard, mais +Maurevailles s'était trompé; elle ne pouvait arriver jusqu'à la place. +Seulement les Impériaux, qui entouraient le bastion, l'aperçurent et en +cinq minutes nous entendîmes cinquante balles pleuvoir autour de nous. + +Mais nous avions mis à profit ces cinq minutes. + +Dans le sang de nos soldats qui couvrait le sol de la redoute, chacun de +nous avait roulé son manteau, puis s'était drapé dans ce manteau rougi. + +Après quoi nous nous étions recouchés à plat ventre. + +--Tenons conseil, dis-je alors. + +--Voyons, me répondit-on. + +--Il y a, autour du bastion, à cinquante pas de distance, un cordon +d'Impériaux; mais il laisse passer les patrouilles des uhlans hongrois. +Or vos manteaux sont maintenant aussi rouges que les leurs et comme on +ne voit pas à cinquante pas de distance par le brouillard qu'il fait, on +ne saura d'où nous venons. Partons. + +Si aventureux que fût mon plan, il réussit. + +Nous nous glissâmes hors du pavillon et nous nous mîmes à marcher +résolument deux par deux. + +--Qui vive! cria une sentinelle. + +--Patrouille! répondis-je en hongrois, et nous fîmes trente pas en +avant. Un pontonnier, qui travaillait dans une tranchée, souleva sa +lanterne, et sa clarté se projeta un instant sur nos vêtements rouges. +Les rangs des Impériaux s'ouvrirent... et nous passâmes. On nous avait +pris pour des uhlans hongrois. + +Dix minutes après, nous arrivâmes au camp français où on n'espérait plus +nous revoir, et depuis lors, le surnom d'_Hommes rouges_ nous est resté. + +Or, ce fut à la fête, dont je parlais plus haut et que le riche magnat +hongrois nous donna dans sa maison de campagne, que commença pour moi +cette série d'événements que je vais retracer. + +Une jeune fille attira tout d'abord notre attention à tous les quatre, +tant elle était belle dans son riche et pittoresque costume de hongroise +des montagnes. + +--Palsembleu! m'écriai-je, je serais capable de lui conquérir un royaume +si elle voulait m'aimer. + +--Et moi aussi, dit Maurevailles. + +--Et moi donc? exclama Gaston de Lavenay. + +--Bon! fit Marc de Lacy, vous m'oubliez, messieurs. J'en suis, morbleu! +moi aussi... + +Nous avions échangé ces quatre exclamations dans un petit pavillon +isolé, où nous étions demeurés seuls un moment, après avoir vu passer +la belle Hongroise au bras de son père, qui était un autre magnat +excessivement riche. + +Nous nous regardâmes tous quatre et, pour la première fois, nous +éprouvâmes un singulier malaise, et nos regards se croisèrent comme des +lames d'épée. + +--Ah ça! messieurs, dit Gaston de Lavenay, je crois, Dieu me pardonne! +que nous allons devenir rivaux? + +--C'est bien possible, murmurai-je. + +--Tu l'aimerais? + +--J'en suis déjà fou. + +--Et toi, Maurevailles? + +--Moi, je l'adore. + +--Et toi, Lacy? + +--Je te la disputerais l'épée à la main. + +--Vous êtes insensés! répondit Lavenay. Et je vous propose, moi, de la +tirer au sort. + +--Au fait! dit Maurevailles, c'est une idée. + +--Et je l'approuve, dit Marc de Lacy à son tour. + +Comme eux, et sans réfléchir, j'inclinai la tête. + +--Ah! messieurs, reprit Lavenay, j'ai une autre proposition à vous +soumettre avant d'interroger le sort. + +--Parle vite. + +--Nous allons faire un serment, continua d'une voix grave notre ami, un +serment solennel et terrible,--tel que des gens comme nous peuvent en +prêter un,--un serment d'amitié, d'amour, mais de mort aussi. + +--Lequel? demanda Maurevailles. + +--Eh bien, reprit Lavenay, jurons d'aider de tout notre pouvoir, de +servir par tous les moyens possibles l'heureux d'entre nous à qui le +sort aura donné celle que nous aimons tous les quatre. + +--Soit, répondîmes-nous. + +--Et il est bien convenu que celui qui manquerait à ce serment et qui ne +se résignerait pas à la volonté exprimée par le destin... + +--Celui-là, dit Maurevailles, sera tenu de se battre avec les trois +autres!» + + + + +IV + +OU LE MARQUIS DE VILERS SE TROUVE ÊTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE DE LA +BELLE HAYDÉE. + + +Tony, de plus en plus intrigué, continua à lire: + +«Nous fîmes le serment convenu et nous jetâmes nos quatre noms dans un +chapeau. + +Le sort allait décider... + +Mais une difficulté se présenta. + +Qui donc allait plonger la main dans cette urne improvisée? Quel était +celui d'entre nous qui en retirerait le nom de l'élu du destin? + +--Messieurs, dis-je à mon tour, il y a un moyen de nous mettre tous +d'accord. Nous allons prier la belle Hongroise de plonger sa jolie main +dans le tricorne. + +--Ah! quelle drôle d'idée! Mais comment obtenir?... + +--Soyez tranquille, je m'en charge. + +--Bon! et après? + +--Après? Je suis d'avis que nous brûlions les trois noms demeurés au +fond du chapeau sans les lire. + +--Et le quatrième? + +--Si vous le voulez bien, le quatrième papier ne sera point déroulé tout +de suite, et son contenu demeurera un mystère pour tous. + +--Jusqu'à quand? + +--Jusqu'à ce que nous ayons réalisé le plan que je médite. + +--Voyons! firent-ils tous trois. + +Je posai sur une table le tricorne de Maurevailles qui contenait les +quatre papiers, puis je jetai un regard autour de nous pour m'assurer +que nous étions toujours seuls. + +--Messieurs, repris-je alors, laissez-moi vous dire que nous ne savons +absolument rien de notre belle inconnue, si ce n'est qu'elle est la +fille de ce vieux magnat qui lui donne le bras. + +--Qu'importe? fit Lavenay. + +--J'aimerais assez, puisque nous allons la tirer au sort, que chacun de +nous concourût à sa conquête avant que le sort se fût prononcé. + +--Mais, dit le baron, tu oublies que nous avons fait le serment d'aider +le vainqueur. + +--Je le sais... + +--Voyons, explique-toi... + +--Eh bien, je suis persuadé que nous déploierions bien plus de zèle +isolément, si chacun de nous avait l'espoir que son nom fût contenu dans +le quatrième bulletin. + +--Au fait, dit Marc de Lacy, c'est une bonne idée. + +--Ah! vous trouvez? + +--C'est également mon avis, ajouta Maurevailles. + +--Eh bien, arrêtons un plan. + +--Soit! + +--Je vais prendre quelques renseignements à travers le bal, faites-en +autant. + +--Et puis? + +--Quand nous saurons où demeure la belle Hongroise, nous aviserons aux +moyens, soit de nous introduire chez elle, soit de l'enlever. + +--Je penche pour ce dernier parti, dit Gaston de Lavenay. + +--Et moi aussi, répliquèrent Maurevailles et Marc de Lacy. + +Nous laissâmes le tricorne de Maurevailles sur la table où je l'avais +placé, et nous rentrâmes dans le bal, où chacun de nous prit une +direction différente. + +Moi, j'allai passer mon bras sous celui d'un jeune et charmant officier +autrichien, aide de camp du major Bergheim, le commandant de Fraülen. + +Le lieutenant Hinch, tel était son nom, s'était pris pour moi, dès le +premier jour de trêve, d'une grande sympathie, que je lui rendais, du +reste. + +--Mon cher lieutenant, lui dis-je en lui montrant la belle Hongroise qui +valsait en ce moment au milieu d'un groupe d'admirateurs enthousiastes, +quelle est cette jeune fille? + +Il me regarda en souriant. + +--Ah! je vous y prends, vous aussi! me dit-il. + +--Que voulez-vous dire? + +--Que vous êtes amoureux. + +--Passionnément. + +--Vous avez cela de commun avec les cinquante ou soixante officiers de +l'armée impériale qui sont ici ce soir. + +--Oh! mais vous aussi, sans doute? + +--Oh! non, dit le lieutenant, et cela tient à ce que j'ai laissé à +Vienne une blonde fiancée que j'aime... + +--Eh bien, tant mieux! + +--Pourquoi? + +--Je craignais que nous ne fussions rivaux. + +--Oh! mon cher, répondit le lieutenant, je crois que ni vous ni personne +ne réussirez jamais auprès d'elle. + +--Bah! fis-je avec la fatuité d'un officier de vingt-six ans. Comment se +nomme-t-elle, votre Hongroise? + +--Haydée, comtesse Mingréli. + +--Le nom est joli. + +--C'est la fille de ce vieux comte Mingréli qui est appuyé là-bas, à +cette colonne, et regarde danser. + +--Je l'ai déjà vu. Ainsi vous dites que Haydée... + +--Passe pour avoir un amour mystérieux. + +--Diable! + +--On ne sait pas quel est celui qu'elle aime, mais on sait bien qu'elle +a refusé la main des plus riches et des plus nobles seigneurs de +l'empire. + +--Est-ce qu'elle habite Fraülen? + +--Non; elle vient même assez rarement ici et ne quitte guère le manoir +de son père, situé sur les bords du Danube. Ah! continua le lieutenant +en riant, si vous voulez en faire le siège et tenter d'enlever la +comtesse, vous ne serez pas le premier qui en aura eu l'idée. + +--Vraiment! + +--Un magnat des environs, après avoir demandé sa main et avoir été +refusé, a fait un siège en règle du château. + +--Et il a été repoussé? + +--Le vieux comte Mingréli lui a envoyé, à cent pas de distance, du haut +d'une tour, une balle dans le front! Si le coeur vous en dit... + +--Mais, mon cher, m'écriai-je, tout ce que vous me dites là, loin de me +décourager, irrite ma passion naissante. + +--C'est assez l'ordinaire. + +--Est-ce que vous ne pourriez pas me présenter?... + +--Au comte? + +--Non, à sa fille. + +--Oh! très volontiers. Vous serez bien accueilli, car elle me sait un +gré infini de ne point mourir d'amour pour elle, comme tout le monde. +Tenez, justement la valse finit, venez... + +Le lieutenant m'entraîna vers le milieu du grand salon. + +La belle Hongroise remerciait alors son danseur, qui n'était autre que +le magnat, maître de la maison, et elle s'apprêtait à rejoindre son +père, lorsque nous l'abordâmes. + +En Hongrie, une fille unique hérite des titres de son père et les porte +même du vivant de ce dernier. + +C'est ainsi que la fille du comte Mingréli était comtesse. + +Elle accueillit le lieutenant Hinch avec un charmant sourire. + +--Comtesse, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de +Vilers, un ennemi que j'aime de tout mon coeur. + +Elle reporta sur moi ce regard et ce sourire dont elle avait salué le +jeune lieutenant. + +--J'ai ouï parler de vous, monsieur, me dit-elle. + +--En vérité, comtesse? + +--D'abord, me dit-elle, vous êtes un des _Gentilshommes rouges_, comme +on vous nomme depuis votre belle défense de la redoute? + +--Oui, comtesse. + +--Ensuite, je vous ai connu à Paris. + +--A Paris? fis-je avec étonnement. + +Le lieutenant Hinch, en galant homme qu'il était, s'était déjà mis à +l'écart pour nous laisser causer. + +--Chut! me dit tout bas Haydée; je vous conterai cela plus tard... à +moins que vous ne vouliez me faire danser. + +--Je vous le demande à genoux, répondis-je ébloui de sa beauté et +prêtant l'oreille à sa voix qui était mélodieuse comme un chant slave. + +--Parlez-vous le hongrois? me demanda-t-elle, car elle m'avait adressé +la parole en français, et, comme tous les Slaves, elle parlait cette +langue aussi purement qu'une Parisienne élevée à Versailles. + +--Un peu, répondis-je. + +--Vous devez être une exception dans votre armée? + +--A peu près. + +--C'est comme ici les Autrichiens; il y en a fort peu qui parlent le +hongrois. + +--Ah! + +--Et si nous nous servons de cette langue, nous courons le risque de +n'être entendus de personne. + +Les préludes d'une danse nationale, que, à Paris et à Versailles, nous +avons nommée la hongroise, se firent entendre alors. + +Haydée plaça dans ma main sa main gantée et je l'entraînai dans le +tourbillon. + +--Comtesse, lui dis-je alors, vous êtes donc allée à Paris? + +--L'hiver dernier. + +--Pourtant nous étions déjà en guerre? + +--Oui, mais mon père avait un sauf-conduit du maréchal de Belle-Isle, +votre général. + +--Ah! c'est différent; cependant... + +--Je sais ce que vous allez me dire, interrompit-elle en souriant. + +--Peut-être... + +--Vous allez me dire: Moi aussi, j'étais à Paris et à Versailles l'hiver +dernier, et il est impossible que des gens comme nous ne se soient point +rencontrés. + +--En effet..., vous êtes si belle, que, après vous avoir vue une seule +fois, on ne saurait plus vous oublier. + +--Flatteur! + +Elle prononça ce mot sans irritation, d'une voix plutôt émue que +railleuse, et je me demandai si c'était bien là cette femme qui, +disait-on, était insensible à tous les hommages. + +--Oui, reprit-elle, j'étais à Paris, et je vous ai vu. + +--Oh! c'est impossible!... + +--Regardez bien mes cheveux blonds. Je tressaillis. + +--C'est tout ce que vous avez vu de moi... + +--Ah! m'écriai-je, je me souviens... c'était vous? + +Pour vous expliquer ces paroles que nous avions si rapidement échangées, +il est nécessaire que je raconte une aventure qui m'était advenue +l'hiver précédent. + +Un soir de décembre, je me rendais au premier bal de l'Opéra, et mes +porteurs longeaient la rue Saint-Denis. Arrivé à la hauteur de la rue +aux Ours, j'entendis tout à coup des cris, des supplications et tout le +tapage, en un mot, d'une rixe nocturne. + +Plusieurs voleurs avaient entouré une chaise à porteurs dans laquelle +une jeune femme se débattait et appelait au secours. + +Les voleurs lui disaient: + +--Donnez votre argent, vos pierreries, vos bijoux, madame, et il ne vous +sera fait aucun mal. + +La jeune femme était masquée, ce qui était une preuve qu'elle se rendait +au bal de l'Opéra. + +A la première attaque, les porteurs de la dame s'étaient enfuis. + +Je sortis de ma chaise et je fondis, l'épée haute, sur les bandits en +criant: + +--Je suis le marquis de Vilers, et j'ai rossé le guet trop souvent pour +n'avoir point bon marché de drôles tels que vous. + +Je tuai l'un des voleurs; les autres prirent la fuite. Alors j'offris +ma chaise à la jeune femme, qui l'accepta, et je marchai à ses côtés +jusqu'à l'Opéra. + +Là, elle me remercia chaudement, mais elle n'ôta point son masque, et je +la perdis de vue dans le bal. + +Toute la nuit, je la cherchai. Ses cheveux blonds avaient fait sur moi +quelque impression. + +Mes recherches furent vaines... + +Elle avait disparu,--et je l'oubliai. + +--Ainsi, murmurai-je en regardant la comtesse avec extase, c'était vous? + +--C'était moi, me répondit-elle. Vous voyez que nous sommes de vieilles +connaissances. + +Il me sembla alors que sa voix trahissait une légère émotion, et il me +passa par l'esprit et par le coeur un ardent espoir. + +--Qui sait? me dis-je, si je ne suis pas cet homme qu'elle aime et dont +nul ne sait le nom?... + +Mais, en ce moment, j'aperçus devant moi la figure railleuse de Gaston +de Lavenay qui m'observait attentivement, et je sentis mon sang se +glacer... + +Je me souvenais du serment odieux que j'avais fait! + + + + +V + +OU TONY APPREND A QUOI PEUT SERVIR LA VALSE + + +La jeune Hongroise n'avait remarqué, disait ensuite le manuscrit, ni les +regards de mes amis braqués sur nous, ni le trouble que m'avait fait +éprouver cette espèce de surveillance. + +La danse finissait. + +--Voulez-vous que je vous présente à mon père? me demanda la comtesse. + +--Je vous en serai reconnaissant, répondis-je. + +Elle continua à s'appuyer sur mon bras et me conduisit jusqu'à cette +colonne contre laquelle le magnat était demeuré appuyé depuis que sa +fille dansait. + +--Mon père, lui dit-elle, je vous présente M. le marquis de Vilers. + +Le magnat me salua avec la courtoisie d'un homme bien né, mais il n'y +eut rien dans son geste, son regard ou sa voix qui pût me laisser croire +que mon nom eût été déjà prononcé devant lui. + +--Il paraît, pensai-je, que la belle comtesse n'a pas jugé convenable de +lui parler du petit service que je lui ai rendu à Paris. + +Puis, comme le magnat ne m'adressait que quelques paroles insignifiantes +et semblait désirer que sa fille demeurât avec lui, je pris congé: + +--Comtesse, dis-je en me retirant, m'accorderez-vous, cette nuit, +l'honneur de vous faire valser? + +--Avec plaisir, me répondit-elle, en m'enveloppant de ce sourire qui +m'avait déjà enivré. Venez me chercher quand on valsera. + +Elle prit alors à sa ceinture le petit bouquet que chaque danseuse, en +Allemagne, a coutume de confier à son danseur, et elle me le donna en +ajoutant: + +--Vous me le rapporterez. + +Je m'éloignai et voulus me perdre dans la foule, mais Gaston de Laveney +me frappa sur l'épaule. + +--Hé! hé! me dit-il, tu fais un peu trop tes affaires personnelles, +marquis, il me semble... + +--Moi? pas du tout. + +--Te voilà présenté..., tu nous présenteras, j'imagine. + +--Parbleu! dit Maurevailles qui s'approchait avec Marc de Lacy. + +Marc ajouta: + +--Cela va de soi. Tu dois nous présenter l'un après l'autre. + +--Soit, répondis-je. + +--Nous avons eu nos renseignements, nous aussi, dit Gaston de Lavenay. + +--Ah! + +--La belle a un amour au coeur... + +Je tressaillis. + +--Elle aime, nous a-t-on dit, un petit cousin à elle... + +Ces mots me firent éprouver un éblouissement, et le sang fouetta mes +tempes avec violence. + +--Êtes-vous sûrs de cela? + +--On dit tant de choses! + +--Mais qu'importe! dit Gaston de Lavenay, il faudra bien qu'elle se +résigne à aimer celui de nous qui... + +--Moi, interrompit Maurevailles, je vais vous donner un autre +renseignement. + +--Voyons? + +--La belle Hongroise habite un château en aval du Danube, sur la rive +gauche, et à la frontière de l'Empire. + +--Je sais cela. + +--Attendez..., son père est un chasseur passionné, et il lui arrive de +s'absenter deux ou trois jours de suite. + +--Pour chasser? + +--Oui. + +--Hé! dit Marc de Lacy, cette indication est précieuse. Le père absent, +on enlèvera plus aisément la fille. + +--Comment! messieurs, fis-je avec aigreur, vous comptez donner suite à +votre plaisanterie? + +--Plaît-il? fit Gaston. + +--Est-ce que tu te moques de nous? exclama Maurevailles. + +--Non, mais... + +--Ah! messieurs, dit Marc de Lacy, notre ami le marquis est plus roué +qu'il n'en a l'air. + +--Mais... je te jure... + +--Il a avancé ses petites affaires et il voudrait maintenant nous +distancer. + +--Ma foi! dit Gaston, il me vient une idée. + +--Voyons? + +--Tu vas la prier de tirer elle-même du chapeau de Maurevailles le nom +du vainqueur. + +--Mais il faudra donc lui expliquer... + +--Absolument rien. Tu lui diras que nous avons fait une gageure, que +cette gageure est provisoirement un mystère. + +J'étais au supplice. + +Cependant je n'osai refuser. + +En ce moment le prélude d'une valse se fit entendre. + +La comtesse m'avait promis de valser avec moi. + +--Messieurs, dis-je en grimaçant un sourire, je vais continuer à avancer +mes affaires. + +Et je les quittai brusquement. + +La comtesse Haydée m'attendait, debout, auprès de son père, qui n'avait +point quitté sa place. + +J'allai m'incliner devant elle. Elle prit ma main en souriant. + +--Allons, me dit-elle. + +Je lui fis faire deux tours de valse sans pouvoir murmurer une seule +parole, tant j'étais ému; mais elle me dit: + +--J'ai tenu à valser avec vous, parce que je veux vous parler, marquis. + +Je sentis, à ces mots, tout mon sang affluer au coeur. + +Elle continua: + +--Au point du jour, la trêve du dimanche finira, et il vous faudra +regagner le camp français. + +--Hélas! balbutiai-je, et dimanche prochain est bien loin. + +--Pourtant, reprit-elle, il faut que je cause avec vous. + +Sa voix trahissait une émotion contenue. + +--... Que je cause avec vous, poursuivit-elle, longuement, pendant plus +d'une heure. + +--Je suis à vos ordres, comtesse. + +Ma voix tremblait plus que la sienne. + +--Et, dit-elle encore, il faut que mous soyons seuls. + +Je tressaillis et je songeai à mes trois amis. + +--Je vais quitter le bal dans une heure, continua-t-elle. + +--Et puis? + +--En sortant du faubourg, vous vous dirigerez vers le Danube. + +--Bien. + +--Vous verrez une petite maison blanche, isolée de toute autre +habitation. + +--Je la connais. + +--Cette maison est inhabitée. Vous irez vous asseoir sur le seuil de la +porte et vous attendrez! + +A mesure que la comtesse parlait, mon coeur battait avec violence. + +--Ah! soupira la jeune fille au moment où la valse finissait, je n'ai, +hélas! foi qu'en vous... + +Et comme je lui demandais l'explication de ces étranges paroles: + +--Ne m'interrogez pas, dit-elle; dans une heure vous saurez tout. + +J'allais la reconduire auprès de son père et sortir du bal, mais, en ce +moment, je vis Maurevailles, Lacy et Lavenay qui s'avançaient vers nous. + +Maurevailles avait à la main son tricorne qui renfermait nos quatre +noms. + +--Présentez-nous donc! fit-il. + +Je devins fort pâle; mais je parvins néanmoins à me dominer, et, +souriant à la jeune fille, je lui dis: + +--Permettez-moi, comtesse, de vous présenter mes trois amis _les hommes +rouges_. + +Elle les salua avec une grâce charmante. + +--Madame, lui dit alors Maurevailles, nous avons fait un pari, mes amis +et moi. + +--En vérité, fit-elle souriante. + +--Nous avons une expédition à entreprendre. Il faut que l'un de nous se +dévoue, me hâtai-je d'ajouter. + +--Ah! mon Dieu! dit-elle. Mais vous êtes en pleine trêve, messieurs? + +--Il ne s'agit point de guerre, madame. + +--C'est différent, en ce cas. + +--Et nous avons mis nos quatre noms dans un chapeau. + +--Eh bien? + +--Nous cherchons une main innocente pour remplir le rôle du destin; il +était impossible d'en trouver une plus pure et plus belle, murmurai-je. + +Elle eut un frais éclat de rire. + +--Ah! comme vous voudrez! dit-elle. + +Et elle mit sa main blanche dans le chapeau de Maurevailles. + +Une violente émotion s'empara sans doute de mes trois rivaux, car je les +vis pâlir. + +Gaston de Lavenay, surtout, devint livide. + + + + +VI + +OU TONY VOIT LE MARQUIS ALLER A UN RENDEZ-VOUS + + +Quant à moi, lut encore le commis à mame Toinon, j'éprouvai, pendant que +la comtesse plongeait sa jolie main dans le chapeau de Maurevailles, un +supplice qu'il me serait impossible de décrire. + +La jeune fille, souriante et calme, retira sa main et nous montra un des +quatre rouleaux de papier. + +--Voici le nom du gagnant, dit-elle. + +Et elle s'apprêtait à dérouler le papier; mais Gaston de Lavenay +l'arrêta d'un geste. + +--Pas encore! murmura-t-il. + +La jeune fille le regarda avec étonnement. + +--C'est pour la suite du pari, dit Marc de Lacy. + +--Comtesse, ajouta Maurevailles, veuillez garder un moment ce billet. + +Il s'approcha d'une cheminée et jeta les trois autres noms dans le feu. + +Puis il revint vers nous. + +--M'expliquerez-vous cette énigme? demanda la belle Hongroise en se +tournant vers moi. + +Mais Maurevailles prit encore la parole et dit: + +--Comtesse, nous nous sommes fixé un but tous les quatre. + +--Ah! + +--Ce but doit être la récompense de celui dont le nom se trouve roulé +entre vos jolis doigts. + +--Eh bien? + +--Mais chacun de nous doit le poursuivre. + +--Je ne comprends pas, dit naïvement la jeune fille. + +--C'est peut-être une énigme, ajouta Gaston de Lavenay, qui avait fini +par sourire. + +--Et cette énigme? + +--Nous devons concourir à la déchiffrer tous les quatre. + +--Je comprends de moins en moins. + +--Eh bien, dit Maurevailles, voulez-vous nous donner huit jours pour +vous l'expliquer! + +--Oh! de grand coeur... + +--Et, en attendant, gardez ce billet sans l'ouvrir. + +--Par sainte Haydée, ma patronne, je le jure, répondit la jeune fille. + +Une Hongroise mourrait plutôt que de trahir son serment. + +Nos trois amis s'inclinèrent, laissant le billet aux mains de la +comtesse Haydée, et je demeurai seul avec elle une minute encore. + +--Qu'est-ce que cette nébuleuse plaisanterie? + +--Je ne sais... + +--Comment! fit-elle. + +--Ou plutôt, ajoutai-je me remettant tout à fait de mon trouble, je ne +puis vous l'expliquer aujourd'hui. + +--C'est juste, me dit-elle; comme vos amis, vous êtes lié par un serment +sans doute? + +--Oui, comtesse. + +Elle me sourit. + +--Soit, dit-elle, gardez votre secret, mais n'oubliez pas que je vous +attends dans une heure. Adieu. + +Elle me tendit le bout de ses doigts à la façon orientale et me quitta +pour rejoindre son père. + +Quant à moi, je voulais me perdre dans la foule et m'esquiver; mais +Gaston de Lavenay me rejoignit. + +Il passa son bras sous le mien. + +--J'ai à te parler, marquis, me dit-il. + +--Que veux-tu? + +--Nous avons recueilli un nouveau renseignement. + +--Sur qui? + +--Sur _elle_, parbleu! + +--Voyons? + +--Elle va chaque dimanche, au matin, avant le jour, entendre la messe +dans une petite chapelle située au milieu des bois. C'est un voeu +qu'elle a fait. + +--Ah! fis-je avec une indifférence affectée. + +--Un seul serviteur l'accompagne. + +--Eh bien? + +--Tu comprends que le moment est propice. + +--Pourquoi? + +--Mais pour l'enlever. + +--C'est juste, balbutiai-je. + +--Ah ça! me dit Gaston, mais tu es idiot, mon cher, depuis une heure. + +--Tu trouves? + +--Tu es amoureux fou, stupide. + +--Toi aussi. + +--D'accord; mais je n'oublie pas nos conventions, tandis que toi... + +--Je ne parais pas m'en souvenir, veux-tu dire? + +--Précisément. + +Je fis un violent effort sur moi-même et je répondis: + +--Pardonne-moi, mais je viens d'éprouver une violente contrariété et +j'ai l'esprit à tout autre chose qu'à nos amours. + +--Qu'as-tu donc? + +--J'ai aperçu dans le bal un officier autrichien que j'ai connu à Paris +avant la guerre et je désire le trouver. + +--Une querelle? + +--Peut-être... + +--Mais, c'est jour de trêve... + +--Oh! pas pour des affaires particulières... j'ai mes raisons. + +--Veux-tu que je t'accompagne? + +--C'est inutile. Au revoir... + +Et grâce à ce prétexte, je me débarrassai de Gaston, m'élançai au plus +épais de la foule et parvins à gagner la porte. Dix minutes après, +j'étais assis sur le seuil extérieur de la petite maison isolée au +bord du Danube, que la comtesse Haydée m'avait assignée comme lieu de +rendez-vous. + +J'attendis environ une heure dans la plus vive anxiété. + +Pourquoi la jeune Hongroise m'avait-elle donné rendez-vous? Pourquoi +avait-elle besoin de me voir et _n'avait-elle foi qu'en moi?_ + +A l'émotion que de telles pensées devaient faire naître dans mon coeur, +joignez le souvenir de ce serment infâme que j'avais prêté et de cette +loterie étrange à laquelle j'avais consenti. + +Depuis une heure, mes amis m'étaient devenus odieux. + +Il me semblait que ces trois hommes formaient entre _elle_ et moi une +barrière infranchissable. + +Toutes ces réflexions tumultueuses torturaient mon esprit, lorsque je +vis se mouvoir dans l'éloignement une forme humaine. + +La nuit était assez sombre, et je ne pus distinguer tout d'abord à qui +j'avais affaire. + +Cependant j'entendis un pas léger résonner sur le sol glacé et bientôt +je pus me convaincre que la personne qui venait à moi était une femme. + +Cette femme était enveloppée dans une mante épaisse qui lui cachait +entièrement le visage. + +Je crus que c'était la comtesse elle-même et j'allai vers elle. + +Mais une voix qui m'était inconnue me dit, en mauvais français: + +--Qui êtes-vous? + +--Je suis le marquis de Vilers. + +--C'est bien, reprit la voix, on vous attend. + +--Où? + +--Suivez-moi. _Elle_ n'a pu venir ici. + +La femme inconnue me prit alors par la main et me fît remonter les bords +du Danube vers la ville, où nous pénétrâmes par une ruelle tortueuse et +sombre. + +--Où me conduisez-vous? demandai-je. + +--Venez toujours, répondit la femme encapuchonnée. + +Nous cheminâmes ainsi de ruelle en ruelle pendant un quart d'heure +environ. + +Puis, la femme s'arrêta. + +J'essayai alors de m'orienter, et je cherchai à savoir où je me +trouvais. J'étais sur le seuil d'une porte bâtarde, sous les murs d'une +maison noire et de sinistre apparence. + +Un moment je crus à un guet-apens. + +Mais je n'étais pas homme à reculer et me contentai de porter sous mon +manteau la main à la garde de mon épée. + +La femme souleva un marteau qui rendit à l'intérieur un bruit sourd; une +minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit. + +--Venez, répéta l'inconnue. + +J'avais devant moi un corridor ténébreux. + +La femme encapuchonnée me prit par la main et m'entraîna. Je fis en ce +moment une réflexion bizarre. + +Peut-être un rival malheureux avait-il entendu la comtesse Haydée +lorsqu'elle m'assignait un rendez-vous, et, ivre de jalousie, me +tendait-il un piège? + +Mais je serais allé au bout du monde et je n'en continuai pas moins à +marcher. + +Tout à coup, à l'extrémité du corridor, nous atteignîmes une porte. + +La femme encapuchonnée poussa cette porte, et, lorsque celle-ci fut +ouverte, je demeurai, ébloui. + + + + +VII + +OU TONY EST INITIÉ A UNE SOMBRE HISTOIRE D'AMOUR + + +Je me trouvai, disait encore le marquis de Vilers dans ce manuscrit +si palpitant, à l'entrée d'un joli boudoir comme nos marquises de +Versailles savent en avoir. + +C'était un boudoir à la française avec des meubles de Boule, des sièges +en bois doré, recouverts de tapisseries des Gobelins; les murs étaient +tendus d'une étoffe de soie d'un gris tendre à grands ramages. + +Ça et là, j'aperçus des tableaux, des bronzes, des statuettes d'un goût +parfait. + +Je n'étais plus chez une Hongroise, j'étais chez une femme de qualité de +Versailles. + +Ce boudoir était vide cependant. + +--Entrez, me dit la femme encapuchonnée, et attendez. + +Je fis quelques pas dans cette pièce que deux flambeaux à trois bougies +éclairaient, et je m'assis sur un canapé auprès de la cheminée, où +flambait un grand feu. + +--Si je suis tombé dans un piège, pensai-je, il faut convenir que celui +qui m'y attire mène galamment les choses. + +Mais à peine avais-je fait cette réflexion, qu'une portière s'écarta +dans le fond du boudoir. + +Je me levai précipitamment, et un cri de surprise et de joie m'échappa. + +La belle Hongroise pénétrait dans le boudoir et vint à moi. + +--Pardonnez-moi, me dit-elle, de ne m'être point trouvée moi-même au +rendez-vous que je vous ai donné. Ce n'est point ma faute, en vérité; +c'est celle des circonstances. J'ai craint que nous ne fussions +surpris... et j'ai préféré ce lieu. + +--Qu'importe! lui répondis-je, puisque j'ai le bonheur de vous voir. + +Elle eut un sourire triste et me demanda: + +--Par où êtes-vous venu? + +--Par... là... fis-je en me retournant vers le mur, et en reconnaissant +avec surprise que ce mur n'avait aucun indice de porte. + +Elle tira tout à fait la portière qu'elle avait soulevée pour entrer. + +--C'est mon boudoir, me dit-elle; il dépend de la maison de ville que +nous possédons à Fraülen, mais au lieu d'y pénétrer par cette porte, +vous y êtes venu par une autre, que moi seule et la femme qui vous a +amené connaissons. + +--Mon Dieu, ajouta-t-elle avec tristesse, savez-vous que si on vous +surprenait ici, vous seriez perdu? + +J'eus un fier sourire de dédain. + +--Et moi aussi peut-être, ajouta-t-elle en courbant le front. + +Alors seulement je frissonnai et jetai un regard inquiet autour de nous. +La comtesse Haydée vint s'asseoir auprès de moi, prit ma main et me dit: + +--Monsieur le marquis, laissez-moi vous répéter que vous êtes le seul +homme en qui j'aie foi. + +--Oh! répondis-je, permettez-moi donc alors d'être le plus fier des +hommes. + +--J'ai osé venir à vous, me dit-elle, car vous êtes brave et loyal et me +l'avez déjà prouvé. + +--Comtesse... + +--Ah! poursuivit-elle, tous ceux qui me voient jeune, belle, couverte de +pierreries, adorée de tous, s'imaginent que je suis la plus heureuse des +femmes. D'autres encore prétendent, en me voyant refuser tous ceux qui +aspirent à ma main, que je suis une jeune fille sans coeur. Hélas! +les uns et les autres se trompent. Vous seul saurez le secret de ma +mystérieuse existence. + +La jeune fille parlait avec une émotion grave, pleine de dignité. Je +pris sa main et la portai respectueusement à mes lèvres. + +--Madame, lui dis-je, quelque terrible que puisse être le secret que +vous allez me confier... + +--Oh! dit-elle en m'interrompant, je sais qu'il sera gardé. + +--Parlez donc, madame, je vous écoute... + +--Monsieur le marquis, reprit-elle, je ne suis point la fille du comte. + +Je fis un geste de surprise. + +--Je ne suis pas Hongroise. + +A cette révélation, mon étonnement redoubla. + +--Je suis née à Paris, il y a aujourd'hui dix-neuf ans, et je ne suis +point comtesse de Mingréli. + +Le comte de Mingréli n'est pas même mon parent, et cependant il m'aime +avec une sauvage affection, avec une affection qui m'est odieuse et +m'épouvante. + +--Mon Dieu! m'écriai-je en frissonnant, qu'allez-vous m'apprendre? + +Elle me comprit sans doute, car son visage eut une expression de défi, +tandis qu'elle ajoutait: + +--Oh! rassurez-vous, je suis restée digne de moi-même. Le comte, après +m'avoir aimée comme un père, m'aime à présent d'une autre affection; il +voudrait m'épouser. Mais, je vous l'ai dit, ce vieillard à demi sauvage +m'épouvante et, jusqu'à présent, j'ai refusé son amour... et j'ai pu +le forcer à respecter ma résistance. Hélas! je ne sais ce que me garde +l'avenir. Si on ne vient à mon aide... + +--Oh! m'écriai-je avec enthousiasme, je vous protégerai, moi, je vous +défendrai. + +--Merci! me dit-elle. Écoutez encore... + +Je regardai la comtesse, dont la voix était émue. + +Elle reprit: + +--Voici mon histoire. Je m'appelle Haydée de Tresnoël, et je suis la +fille cadette du comte Armand de Tresnoël. + +--L'ancien colonel de Royal-Cravate? + +--Oui. + +--Mais je me suis battu sous ses ordres!... + +--Je le sais, me dit-elle en souriant. + +--Oh! poursuivez, madame, et dites-moi... + +--Attendez... Mon père a long-temps servi en Autriche. Il y avait connu +le comte de Mingréli et s'y était lié avec lui. + +Une année, j'avais alors dix ans, le comte vint à Paris, se présenta +chez mon père, à qui il venait rendre visite, et jeta un cri terrible en +m'apercevant. + +Je ressemblais d'une façon étrange à une enfant que le malheureux avait +perdue six mois auparavant. + +Chez lui, toutes les affections sont violentes, vivaces et sentent un +peu l'homme primitif. + +Le comte aimait ardemment sa fille morte; en me voyant, il se prit pour +moi, qui lui ressemblais, d'une ardente affection. Pendant un an, il ne +quitta point Paris. Il logea chez mon père, il y vécut; il ne me quitta +pas. + +J'étais sa fille. + +Mon malheureux père, vous le savez, continua la jeune fille, fut tué en +duel. J'avais déjà perdu ma mère. + +Mon père mort, je devais être confiée à une parente éloignée. + +Le comte se chargea de moi, mais il s'en chargea à une condition qui +devait faire le malheur de ma vie. + +Il ne m'adoptait point, il me faisait passer pour sa fille et me +substituait à elle, grâce à cette ressemblance. + +Tout le monde, en Autriche et en Hongrie, me croit sa fille, et c'est +pour lui, à moins qu'il ne m'épouse, le seul moyen de m'assurer son +immense fortune. + +La jeune fille s'arrêta un moment et me regarda silencieusement. Elle +était émue; une larme brillait dans ses yeux. + +--Ainsi, lui dis-je, après vous avoir aimée comme sa fille... + +--Il voudrait faire de moi sa femme. + +--Mais c'est un vieillard! m'écriai-je. + +--Oh! répondit-elle, à l'heure où il aurait pu, pour la première fois +m'avouer son amour, j'étais encore une enfant, je l'aimais plus qu'aucun +homme au monde, et j'eusse fait ce qu'il m'aurait demandé sans y +réfléchir. + +--Mais depuis... + +Elle s'arrêta une seconde fois et soupira. + +Pour la seconde fois aussi, j'éprouvai un tressaillement bizarre. + +Était-ce un pressentiment? + +Elle avait un nom et un aveu sur les lèvres; mais elle se domina sans +doute et me dit brusquement: + +--Croiriez-vous que cet homme s'est pris pour moi d'un amour si violent, +si étrange, si effrayant, que sa jalousie est devenue mon supplice de +toutes les heures et de tous les instants! + +Un jour, un jeune officier de hussards m'a demandée en mariage. + +Le comte a refusé net. + +Le jeune homme a osé m'écrire; il a fait plus, il est venu errer sous +mes fenêtres. Un matin, on l'a trouvé mort dans un des fossés du +château. Le comte l'avait tué pendant la nuit. + +--Quelle infamie! m'écriai-je. + +--Un autre jour, continua la jeune fille, ce tyran a osé me dire: «Vous +ne voulez point être ma femme, soit! mais jamais vous n'aurez d'époux... +je tuerai tous ceux qui vous aimeront.» + +La jeune fille s'arrêta encore, et la larme que j'avais vue briller dans +son oeil, roula lentement sur sa joue. Je pris sa main dans les miennes: + +--Eh bien, lui dis-je, que dois-je faire? Qu'attendez-vous de moi? + +--Sauvez-moi! me dit-elle. + +Je jetai un cri. + +--Ah! tenez, acheva-t-elle, vous souvenez-vous de cette nuit... où +j'allais à l'Opéra... où vous m'avez sauvée?... + +--Oui. + +--Eh bien, depuis lors... + +Elle s'arrêta... Sa voix était tremblante, étouffée. + +--Achevez? je vous en conjure! m'écriai-je hors de moi. + +--Eh bien!... cette nuit-là, j'ai compris que je ne pouvais épouser le +comte... + +Les dernières paroles de la jeune fille m'avaient ouvert le ciel. + +Elle m'aimait! + +Pendant deux heures, Haydée et moi, nous échangeâmes les plus doux +serments et méditâmes un plan d'évasion. + +Je voulais à tout prix la soustraire à la tyrannie du comte, la conduire +en France et l'y épouser. + +J'avais oublié le pacte honteux qui me liait aux autres _hommes rouges_. + + + + +VIII + +OU LE MARQUIS DE VILERS S'APPRÊTE A CONSOMMER SA TRAHISON + + +Le timbre de la pendule, en marquant trois heures du matin, continua à +lire Tony, vint nous arracher, la jeune fille et moi, à notre extase et +à notre bonheur. + +--Mon Dieu! me dit-elle, il faut que vous partiez! Le comte est resté au +bal, assis à une table de jeu; mais il va rentrer et il me fera demander +sans doute. + +--Quand vous reverrai-je? + +--Ah! quelle maudite guerre! murmura-t-elle. La trêve expire au point du +jour. + +--Il est pourtant impossible, lui dis-je, que nous attendions à dimanche +prochain. + +--Oh! certes... + +--Indiquez-moi un lieu où je puisse vous revoir demain. Tenez, ici, par +exemple... + +--Y songez-vous? + +--Je trouverai un moyen d'entrer sain et sauf dans la ville et de m'en +aller de même. + +--Eh bien, soit, me dit-elle... À demain... + +--A demain! répondis-je en lui baisant les mains avec transport. + +Mais, comme je faisais un pas vers la porte mystérieuse, elle m'arrêta. + +--Ah! mon Dieu! me dit-elle, le billet. + +--Quel billet? + +--Celui que m'ont confié vos amis. + +Le souvenir me revint, et je sentis mon sang se glacer. + +--C'est une plaisanterie, balbutiai-je: néanmoins gardez-le, je vous +dirai tout demain. + +Elle me conduisit jusqu'à la porte qui s'ouvrit sans bruit. + +Nous échangeâmes le baiser d'adieu et je me trouvai dans les ténèbres. + +--Venez! me dit une voix que je reconnus pour celle de la femme +encapuchonnée. + +Celle-ci me conduisit dans la rue: + +--Retrouverez-vous votre chemin? + +--Parfaitement. Bonsoir. + +Et je regagnai la maison du magnat, où l'on dansait toujours. + +Un homme était sur le seuil du premier salon quand j'entrai; c'était +Gaston de Lavenay. + +--On te cherche partout, me dit-il. Et Maurevailles prétend que tu as eu +un rendez-vous avec la belle Hongroise. + +Je devins aussi pâle qu'un fantôme. + +--Maurevailles est un niais, répondis-je d'une voix altérée. + +En ce moment, je l'aperçus qui venait nous rejoindre au bras de Marc de +Lacy. + +Je fis un violent effort et je lui dis: + +--Où diable as-tu vu que j'avais eu un rendez-vous avec la comtesse? + +--C'est une plaisanterie, répondit Maurevailles; mais tu es déjà si bien +avec elle que nous sommes un peu jaloux. + +Je compris qu'il fallait à tout prix détourner les soupçons de mes amis, +et je dis en riant: + +--Je fais les affaires de la communauté, messeigneurs. + +--Et ce sera fort triste, ma foi! murmura Gaston, si tu n'es pas l'élu +du sort. + +--Je me résignerai... + +--Hé! mais, dit Maurevailles, il faut pourtant que nous adoptions un +plan pour l'enlèvement... + +A l'infâme proposition de Maurevailles, qui parlait d'enlever la +comtesse,--la femme que j'aimais déjà si ardemment!--je pâlis et me +sentis chanceler. + +Gaston de Lavenay répliqua: + +--J'ai un plan. + +--Voyons? + +--Je te l'ai dit; nous enlèverons la comtesse dimanche prochain pendant +qu'elle ira entendre la messe à la petite chapelle qui est située au +milieu des bois. + +--C'est bien loin, dimanche, dit Maurevailles. + +--Et puis qu'en ferons-nous? demanda Marc de Lacy. + +--Nous la conduirons au camp. + +--Après? + +--Après, nous lui dirons: Nous vous aimons tous les quatre. Déroulez le +papier que nous vous avons confié, et voyez quel est celui de nous qui +doit devenir votre mari. + +--Mais enfin, messieurs, observai-je à mon tour, si elle préfère l'un de +nous. + +--Tant pis! une femme enlevée épouse qui l'enlève!... + +--Messieurs, nous dit un officier français, l'heure de rentrer au camp +est venue. Si nous partions?... + +--Volontiers, répondis-je; et je vous jure que je dormirai de bon coeur +sous ma tente. + +L'officier qui venait de nous parler était un tout jeune homme, cornette +au régiment de Bourgogne; il était nouveau dans l'armée, connaissait peu +de monde et était enchanté de nous accompagner. + +Sa présence nous empêcha de discuter plus longtemps le plan +d'enlèvement. + +Nous quittâmes ensemble le bal. Nous sortîmes de la ville avant le point +du jour, et une heure après nous étions au camp. + +J'avais, en route, pris le cornette sous le bras et je lui avais dit +tout bas: + +--Rendez-moi un service. + +--Parlez... + +--D'abord, êtes-vous discret? + +--Quand je donne ma parole. + +--Eh bien, donnez-la moi que ce que je vais vous demander restera à +jamais un secret entre nous. + +--Foi de gentilhomme. + +--Le marquis de Langevin, notre mestre de camp, lui dis-je, avait son +accès de goutte ce matin, et il n'est pas venu à Fraülen. + +--Je le sais. + +--Vous êtes son parent... + +--C'est un cousin de ma mère, à la mode de Bretagne. + +--Ce qui vous donne vos entrées à toute heure dans sa tente? + +--A peu près... + +--Eh bien, allez voir le marquis. + +--Quand? + +--En arrivant. Vous lui direz: Général, le marquis de Vilers a une grâce +à vous demander; veuillez le faire appeler par un de vos aides de camp, +comme pour affaire de service et à propos de prétendues dépêches venues +de France. + +--Ce sera fait, m'avait répondu le cornette. + +Et, en effet, à peine étions-nous rentrés sous la tente habitée en +commun par mes trois amis et moi, que nous vîmes arriver un aide de camp +du général, le chevalier de Sorigny. + +--Monsieur de Vilers, me dit-il, le colonel-général a reçu de France des +nouvelles qui vous concernent. + +Je jouai l'étonnement et je suivis le chevalier. + +Mes trois amis n'eurent aucun soupçon. + +Le colonel-général, marquis de Langevin, qui n'était plus jeune, bien +qu'il fût d'une bravoure passant pour chevaleresque, avait le malheur +d'être atteint de la goutte. + +Quand il avait son accès, force lui était de garder le lit. + +Mais, son accès passé, il remontait à cheval et devenait l'officier le +plus actif de l'armée. + +Or, comme, ce jour-là, il avait son accès, je le trouvai au lit, +souffrant beaucoup et n'ayant fermé l'oeil de la nuit. + +--Que diable me voulez-vous donc? fit-il en me voyant entrer. + +--Je viens vous demander un service, général. + +--Parlez, marquis. + +--Un service auquel j'attache une si haute importance, que je donnerais +ma vie, s'il le fallait... + +--Peste! + +--Avez-vous bien besoin de moi devant Fraülen, général? + +--Hé! mais, répondit le marquis, je n'ai pas plus besoin de vous que des +autres. Je fais le siège de Fraülen, j'ai ordre de ne pas le prendre... +provisoirement du moins. + +--Pouvez-vous me donner un congé? + +--Sans inconvénient. + +--Un congé de deux mois? + +--Va pour deux mois. Je n'ai qu'à appeler mon secrétaire. + +--Non pas, général! + +--Plaît-il? fit M. de Langevin. + +Alors j'expliquai au colonel-général que j'avais besoin de quitter le +camp et que, pour le camp tout entier, je devais avoir reçu de lui une +mission secrète des plus importantes. + +--Mais pourquoi tous ces mystères? fit le marquis. + +--Il faut que je sauve l'honneur d'une femme, répondis-je. + +Le marquis était un parfait galant homme. + +--S'il s'agit d'une femme, me dit-il, je n'insiste pas, gardez votre +secret... et partez!... + +--Mais ce n'est pas tout, général, lui dis-je. + +--Que voulez-vous encore? + +--Un mot pour le major Bergheim qui commande Fraülen. Il faut que je +m'introduise dans la place et que, pendant trois jours, on m'y laisse +vivre à ma guise, sans me traiter en ennemi. + +Le marquis de Langevin se fit apporter une plume et écrivit la lettre +suivante: + +«Monsieur le major, + +«Un de mes officiers qui, de plus, est mon ami, a perdu son coeur dans +les rues de Fraülen dimanche dernier; il demande quelques jours pour le +retrouver, et je vous engage ma parole de militaire qu'il ne s'occupera +ni de stratégie ni de politique. + +«Je suis, monsieur le major, le plus obéissant de vos serviteurs, + +«Marquis DE LANGEVIN, + +«Colonel-général, mestre-de-camp.» + +--Avec cette lettre, me dit le marquis, vous ferez à Fraülen tout ce que +vous voudrez. + +--Merci, général. + +--Il est inutile de vous demander, ajouta le marquis, si je dois vous +garder le secret? + +--Un secret absolu, s'il vous plaît, général! + +--Allez, vous avez ma parole. + +Je pris congé du général et je retournai auprès de mes amis. + +--Messieurs, leur dis-je, les gentilshommes rouges vont être réduits à +trois, de quatre qu'ils étaient. + +--Hein? dit Maurevailles. + +--Je pars. + +--Comment! Tu pars? + +--Oui, à l'instant; on selle mon cheval. + +--Et... où vas-tu? + +--C'est un secret entre le colonel-général et moi. On m'envoie en +mission. + +--Pour longtemps? + +--Je ne sais. + +Jusqu'au siège de Fraülen, nous nous étions aimés tous les quatre comme +si nous eussions été frères. Nous allions ensemble au feu, nous ne nous +quittions jamais. + +Cependant, en apprenant mon départ, une joie subite brilla dans leurs +yeux. + +Je n'étais plus un ami, j'étais un rival. + +Je m'éloignais et leur laissais, croyaient-ils, le champ libre. + +--Prends garde! me dit Gaston de Lavenay. Si tu n'es pas ici dimanche... + +--Eh bien? + +--Nous enlèverons la Hongroise. + +--Je ne serai pas ici; mais je compte bien, répliquai-je, que si le sort +m'a désigné... + +--Oh! nous tiendrons notre serment, sois tranquille, répondit +Maurevailles. + +Ces mots me firent éprouver un remords passager. + +N'allais-je pas trahir mes camarades? + +Mais j'avais une excuse: la comtesse Haydée ne les aimait pas: elle +m'aimait!... + +J'avais avec moi, au camp, un valet de chambre, Joseph, qui est encore à +mon service et qui m'est dévoué jusqu'au fanatisme. + +Joseph avait sellé mon cheval, placé ma valise à l'arçon et il +m'accompagnait. + +Une demi-heure après, j'étais de retour à Fraülen. Comme j'approchais +des lignes de défense, j'avais placé mon mouchoir au bout de mon +épée, m'annonçant ainsi comme un parlementaire. Les portes de Fraülen +s'ouvrirent devant moi lorsque je montrai la lettre du marquis de +Langevin pour le commandant de place. + +Le major Bergheim me reçut sur-le-champ, ouvrit la lettre du marquis, la +lut, la relut, et finit par me regarder en souriant. + +--Je gage, me dit-il, que j'ai la moitié de votre secret. + +Je tressaillis. + +--Oh! si c'est ce que je crois, poursuivit-il, soyez persuadé que je n'y +mettrai aucun obstacle, moi... + +Je gardai le silence. + +--Il y a longtemps, acheva-t-il, que je souhaite une mésaventure au +comte de Mingréli. + +A ce nom, un léger incarnat colora mes lèvres. + +Le major Bergheim était un vieux courtisan qui avait eu de grands succès +à Vienne, et même à Paris, où, dans sa première jeunesse, il était +attaché à l'ambassade. Il admirait M. de Richelieu pour ses galanteries +et il était toujours prêt à épauler un mauvais sujet. + +--Oh! vous pouvez parler avec moi, me dit-il. Je sais tout et je suis +muet; je vois tout, et je suis aveugle. J'ai donc vu, la nuit dernière, +que vous étiez tombé éperdument amoureux de la jeune comtesse Haydée. + +--Monsieur... + +--Et, certes, ce n'est pas moi qui vous trahirai. + +Je déteste le comte et je vous souhaite tout le succès possible auprès +de sa fille. + +Je remerciai le major de ses voeux et lui demandai la permission d'aller +me loger, muni d'un sauf-conduit qu'il me donna, dans un faubourg de la +ville, où je m'empressai de changer de vêtement et de me métamorphoser; +je m'appliquai une grande barbe, j'adoptai le costume des paysans +hongrois et, grâce à la connaissance que j'avais de la langue de leur +pays, je me donnai, dans l'hôtellerie où nous descendîmes, pour un riche +paysan de la Hongrie orientale apportant ses redevances à son seigneur, +qui se trouvait pour le moment à Fraülen. + +Et je passai la journée à chercher le moyen de soustraire, le soir même, +la belle Hongroise à la tyrannie du comte... + +La nuit venue, je me rendis, sous mon nouveau costume, dans cette rue +sombre, par laquelle j'avais déjà pénétré chez la jeune fille. + +La femme encapuchonnée m'attendait sur le seuil de la porte bâtarde. +Elle me prit silencieusement la main, et, comme la veille, me conduisit, +à travers le corridor ténébreux, jusqu'à cette porte secrète qui donnait +accès dans le boudoir de la comtesse Haydée. + + + + +IX + +OU TONY LIT LE DERNIER MOT DU SECRET DU MARQUIS + + +La jeune fille,--acheva de lire Tony,--m'attendait avec impatience. A ma +voix, elle étouffa un cri de joie. + +--Ah! venez vite, me dit-elle, j'ai une bonne nouvelle à vous donner. + +--Parlez, répondis-je en lui baisant la main. + +--Le comte part. + +--Où va-t-il? + +--A Vienne, où l'empereur le demande. + +--Et il ne vous emmène point? + +--Il le voulait; mais, depuis le matin, je me prétends malade. + +--Et il consent à vous laisser ici? + +--Oh! non pas, il m'envoie dans son château des bords du Danube. + +--Avec qui? + +--Sous la garde de ma gouvernante et d'une sorte d'intendant eu qui il a +une confiance aveugle... + +--Mais alors... + +--La gouvernante est cette femme qui vous a conduit ici. + +--Et l'intendant? + +--Je l'ai acheté à prix d'or. Il favorisera notre fuite. + +--Eh bien, lui dis-je, cela tombe à merveille, car, démon côté, j'ai +tout préparé. + +--Vraiment? + +--J'ai loué une barque pour descendre le Danube. Elle est montée par +deux Bulgares. + +--Mais, me dit-elle, si nous descendons le Danube, où irons-nous? + +--En Turquie d'abord, afin qu'on perde nos traces. + +--Et puis? + +--En France. + +--Oh! Paris, me dit-elle avec un naïf enthousiasme, Paris!... le paradis +eu ce monde! c'est là que je veux vivre. + +Je ne quittai Haydée que vers trois heures du matin, comme la nuit +précédente. + +Le lendemain, le comte partit pour Vienne, et sa prétendue fille monta +dans une litière avec sa gouvernante. + +A une lieue de Fraülen, la litière s'arrêta. + +En cet endroit la route côtoyait le Danube et une barque était amarrée +dans les roseaux. + +Quatre hommes montaient cette barque, moi et mon domestique, déguisés +toujours en paysans hongrois, et deux mariniers bulgares. + +L'intendant consentit à s'en aller, et la jeune fille et sa gouvernante +s'assirent dans l'embarcation. + +Nous descendîmes le Danube jusqu'à la mer Noire. + +Là nous trouvâmes un navire de commerce français qui faisait voile pour +le Bosphore. + +Deux mois après, nous débarquions à Marseille, et huit jours plus tard +nous arrivions à Paris. + +Vous me permettrez, mon ami, de vous résumer en quelques lignes ma vie +tout entière à partir de cette époque. J'étais parjure avec mes amis, +et, malgré toutes les précautions que j'aie pu prendre, ils ont su que +je les avais trahis et que j'avais enlevé Haydée. + +Longtemps mariés secrètement, nous avons vécu ignorés. + +Malheureusement, un jour, nous eûmes la folie de penser que ni Marc +de Lacy, ni Maurevailles, ni Lavenay, à quatre années de distance, ne +reconnaîtraient dans mademoiselle Haydée de Tresnoël, devenue marquise +de Vîlers, la jeune comtesse hongroise de Mingrélie. + +J'annonçai publiquement mon mariage, et nous vînmes habiter mon hôtel de +l'île Saint-Louis. + +Mais, il y a huit jours, j'ai reçu la lettre suivante, que je transcris +textuellement: + +«Marquis, + +«Te souviens-tu de Fraülen? + +«D'abord nous t'avons soupçonné de nous avoir trahis et d'avoir enlevé +la comtesse Haydée. + +«Aujourd'hui nos soupçons se sont changés en certitude, et tu peux +t'attendre à notre visite. + +«Nous avons fait un nouveau serment, nous, tes anciens amis: le serment +de te tuer. + +«Gaston de Lavenay part le premier pour Paris. + +«Attends-le sous huit jours. + +«Après Gaston, ce sera Marc; après Marc, ce sera moi. + +«MAUREVAILLES.» + +Je les connais, ils viendront. Je les attends!... + +C'est une fatalité, mon ami; mais je n'ai plus qu'un moyen de vivre +tranquille avec ma femme et sa jeune soeur qui était restée à Paris et +que nous avons attirée auprès de nous, c'est de tuer ces trois hommes +l'un après l'autre... + +Haydée ne sait rien. + +Là finissait le manuscrit, qui ne portait plus qu'une signature, celle +du marquis de Vilers. + +Pendant un moment, le commis de mame Toinon demeura comme stupéfait. + +Les pages qu'il venait de lire avaient produit sur lui une si vive +impression qu'il se demanda tout d'abord s'il ne rêvait pas. + +Puis sa jeune imagination s'éveilla. Il se sentit devenir homme. Il +pensa: + +--Pour avoir été si ardemment aimée par ces quatre officiers, cette +comtesse Haydée, aujourd'hui marquise de Vilers, est donc bien belle? +Qui la protégera maintenant? Et ce pauvre marquis que j'ai vu mourir, +qui le vengera? Qui défendra sa mémoire? Où le trouver, ce baron de C... +à qui est adressé le manuscrit? + +Et, tout à coup, Tony, qui se prenait au sérieux, se frappa le front et +s'écria: + +--En attendant, monsieur de Vilers est abandonné là-bas dans la boue de +la place Royale. + +Et vite il ouvrit la porte de la pièce en emportant le coffret. + +Dans le corridor, il rencontra Joseph, le brave valet de chambre, qui +s'essuyait les yeux et faisait des efforts inouïs pour ne pas sangloter. + +--Du courage! lui dit-il. + +--Ah! mon jeune ami, lui répondit celui-ci, il faut en avoir de reste +pour savoir ce que je sais et faire ce que je fais. Il était si bon, +mon pauvre maître, si vraiment gentilhomme! Quand, afin d'obéir à sa +dernière volonté, j'ai porté vos costumes à ma maîtresse pour ce bal +où elle doit se rendre, il me semblait à chaque instant que les larmes +allaient me trahir. Ah! vous n'avez pas besoin de me recommander d'avoir +du courage. Je vous jure que j'en ai. + +--Eh bien, reprit Tony, il vous en faudra un plus grand. Vous comprenez +bien que deux honnêtes femmes ne peuvent aller toutes seules au bal de +l'Opéra. Mon pauvre Joseph, mettez le costume que votre maître aurait +pris et accompagnez-les. + +--Mais vous voulez donc que je meure en route? + +--Je ne veux rien, dit Tony. Je n'ai le droit de rien vouloir. Je vous +prie seulement de veiller sur celle que son mari ne peut plus protéger. + +Et ces mots furent prononcés sur un ton si simple et à la fois si +convaincu que le vieux valet de chambre répondit: + +--C'est juste. Quand le maître n'est pas là, il faut que le chien de +garde y soit. Je ferai ce que vous dites, mon ami. + +--Eh bien, à demain, reprit Tony. Ainsi que le marquis m'en a prié, je +viendrai apprendre à la marquise la terrible nouvelle... après qu'elle +aura goûté le dernier plaisir souhaité devant lui. + +Sur ces mots, le jeune homme s'éloigna et se dirigea vers la place +Royale. Il voulait faire déposer jusqu'au lendemain chez mame Toinon le +cadavre du marquis. + +A son grand étonnement, la place, toujours déserte à cette heure, était +pleine de monde. L'hôtel près duquel le marquis avait été frappé était +éclairé et ouvert; de nombreux groupes causaient sur le pas de la porte. + +Tony s'approcha et prêta l'oreille. + +--Il n'y a plus de sûreté dans Paris, disait un bon bourgeois. + +--Mais ce doit être un duel, répliquait un autre. + +--Je vous soutiens que c'est un assassinat. + +Instinctivement Tony pensa que la prudence lui faisait un devoir de se +taire. + +--Si je parle, se dit-il, ils m'entraîneront chez le lieutenant de +police qui me retiendra et me prendra mon temps. J'ai un autre soin à +remplir. + +Et, se glissant dans les groupes, il écouta un mot par-ci, un mot +par-là. Au bout de quelques minutes, il savait que le corps du marquis, +rencontré par des passants qui avaient réveillé tous les habitants de la +place Royale, venait d'être transporté au Caveau des morts. + +C'est ainsi qu'à cette époque on appelait la Morgue. + +Le Caveau des morts était situé dans le sous-sol de la prison du +Châtelet. + +A seize ans, on a de bonnes jambes. Tony arriva au Châtelet en même +temps que les gens de police qui portaient la civière. Une crainte le +tourmentait. Il se disait: + +--Que l'on trouve dans les poches du marquis un papier à son nom ou +que quelqu'un le reconnaisse, on ira aussitôt avertir froidement, +brutalement sa femme. Il faut que j'empêche cela. + +Et, s'introduisant dans le Caveau des morts derrière les gens de police, +il se cacha sous l'une des nombreuses civières déposées dans la première +salle et attendit que ceux-ci fussent partis. + +Dès que le gardien les eut reconduits, sa lumière à la main, jusqu'au +seuil de la porte et se fut barricadé, Tony, pour ne pas l'effrayer, se +mit à tousser légèrement. + +Le gardien dressa la tête. + +Tony recommença un peu plus fort. + +Le gardien entra dans la loge ou reposait sa femme et dit à celle-ci: + +--Écoute donc. + +Tony eut un gros rhume. La gardienne dit: + +--Est-ce que ce monsieur qu'on vient d'amener ne serait pas mort? +Veux-tu que je me lève? + +Il faut croire que cette excellente femme n'avait pas une foi très +grande dans la bravoure de son époux; mais le commis de mame Toinon +l'ayant entendue faire cette réflexion et voulant lui épargner la peine +de prendre froid, sortit de sa cachette et se montra timidement à la +porte de la loge. + +--Au secours! s'écria le gardien. + +--N'ayez pas peur, dit Tony, je ne vous veux que du bien. + +--Eh! il a l'air gentil, ce petit-là, fit la gardienne... Écoute-le donc +pourvoir. + +Après leur avoir raconté comment il se trouvait devant eux, le commis à +mame Toinon ajouta: + +--Je connais le gentilhomme qu'on vient de placer dans le Caveau. + +--Eh bien, grommela le gardien, ce n'est pas à cette heure-ci qu'on fait +les déclarations. + +--Aussi ne suis-je pas venu pour en rédiger une. + +--Qu'est-ce que vous demandez alors? + +--Pour des raisons particulières, il ne faut pas que la femme de ce +gentilhomme, madame la marquise, soit informée de sa mort avant que je +vous le dise. + +--Comment, c'est un marquis! s'écria la gardienne. + +--Et très riche! répondit Tony. Je vous promets, au nom de sa femme, une +forte somme si vous vous arrangez de façon qu'on ne reconnaisse pas le +cadavre avant demain à midi. Songez donc, on le lui porterait. Jugez de +la douleur de la pauvre femme qui croit son mari en parfaite santé. + +Et Tony donna de si excellentes raisons, sentimentales et pécuniaires, +que le gardien, et la gardienne, dans l'espérance de faire une bonne +affaire en même temps qu'une bonne action, lui promirent tout ce qu'il +voulut. + +--Alors une dernière prière, ajouta le jeune homme. Permettez-moi de le +voir ce soir. + +--Ça, c'est plus facile que le reste, dit le gardien, qui commençait à +exagérer l'importance de ses services pour être mieux récompensé. + +Et il fit pénétrer le jeune ami du marquis dans le Caveau des Morts. + +Sur une dalle de pierre, à côté de cinq ou six autres cadavres, reposait +l'infortuné dont Tony possédait le secret. + +Pâle et blême, les yeux encore ouverts, le marquis avait, dans la mort, +une expression de douceur et de beauté qui impressionna vivement le +témoin de sa dernière heure. + +Tony, d'abord, lui ferma les yeux, puis l'embrassa et s'agenouilla. + +Quelle inspiration d'en haut lui vint pendant sa courte prière? Nous +ne saurions le dire. La vérité est qu'en se relevant, le jeune homme +s'écria: + +--Monsieur le marquis, je demandais qui protégerait votre veuve et qui +vous vengerait. Eh bien, ce sera moi! + +Et Tony, étendant la main sur le cadavre, ajouta solennellement: + +--Je le jure!!! + +Puis il déposa un dernier baiser sur le front du gentilhomme, remercia +de nouveau le gardien et sortit. + +Un quart d'heure après, Tony entrait chez mame Toinon et lui disait: + +--Je veux aller à l'Opéra!... + +La costumière jeta un cri de joie, sans avoir le soupçon des graves +événements que cette soirée allait préparer, et se hâta tellement +qu'elle ne vit pas même son commis serrer le coffret qu'il portait, dans +un vieux bahut dont il avait la clef... + + + + +X + +LE PREMIER BAL DE TONY + + +Le bal de l'Opéra était, en ce temps-là, le rendez-vous de la cour et de +la ville. + +Les femmes de qualité, les grands seigneurs s'y pressaient. + +Les abords de l'Opéra, alors situé où se trouve à présent le théâtre de +la Porte-Saint-Martin, étaient, ce soir-là, dès minuit, encombrés de +litières, de carrosses et d'une foule compacte de masques. + +Deux litières arrivèrent à peu près en même temps et s'arrêtèrent devant +le péristyle. + +Deux jeunes femmes et un homme, ce dernier paraissant âgé et très +embarrassé de sa personne, sortirent de l'une. Un jeune homme et une +ronde commère sortirent de l'autre. + +Les deux jeunes femmes et leur suivant portaient des costumes villageois +que reconnurent la ronde commère et le jeune homme qui l'accompagnait. + +Car ces costumes provenaient de la boutique de mame Toinon, et le jeune +homme en question n'était autre que notre ami Tony. + +Mais Tony était métamorphosé. Au lieu de son habit de droguet et de ses +bas de filoselle, Tony portait un habit de drap soutaché d'or, un beau +gilet à ramages, une culotte et des bas de soie. + +Il était poudré à frimas, portait l'épée en verrouil, le tricorne sous +le bras et avait tout à fait l'air et les façons d'un vrai gentilhomme. + +Pour tous ceux qui le virent entrer, Tony était un jeune seigneur +débauché qui dédaignait de se déguiser et s'en venait promener à l'Opéra +sa jolie figure, à seule fin d'y faire des conquêtes. + +Quant à la femme à laquelle il donnait la main, on a déjà reconnu mame +Toinon. + +Mame Toinon s'était déguisée en marquise. + +Elle avait les bras nus ainsi que les épaules, un tout petit masque sur +le visage, un masque qui, ne cachant presque rien, laissait admirer les +dents, pétiller le regard, s'arrondir le sourire. + +Tony la conduisit triomphalement dans la salle. + +Mame Toinon le regardait et le trouvait charmant. + +--Tu es un vrai gentilhomme, lui dit-elle. + +Tony soupira. + +--Et je vais être fière de danser avec toi. + +--Déjà? fit-il naïvement. + +Ce mot impressionna douloureusement la sensible costumière. + +--Comment! dit-elle, tu veux me quitter? + +--Non, mais... + +--Ah! c'est que je suis un peu jalouse de mon cavalier, moi... + +Et mame Toinon montra ses dents blanches, épanouit son sourire, et, pour +la première fois sans doute, enveloppa son ami d'une oeillade assassine. + +--Patronne, dit tout bas Tony, je suis prêt à vous faire danser... +Tenez, justement on organise un menuet là-bas. + +Mame Toinon prit la main que lui offrait son commis et dit tout bas: + +--Garde-toi bien de m'appeler patronne; puisque nous jouons aux gens de +qualité, il faut en avoir les façons. Tu m'appelleras _baronne_. + +--Et vous, comment m'appellerez-vous? + +--Moi, je t'appellerai _chevalier_. Viens. + +--Ah! pardon, dit Tony, je vous ai dit que j'allais vous faire danser... + +--C'est convenu. + +--Mais à une condition... + +--Comment, petit drôle? dit la costumière, tu me fais des conditions à +présent... + +--J'ai un devoir à remplir. + +--Lequel? + +--Il faut que j'exécute un article du testament du marquis de Vilers. + +--Quel est-il? + +--C'est un secret, patr... _baronne_, je veux dire. + +La prétendue baronne n'eut point le temps de répondre, car l'orchestre +la contraignit à se mettre en place. + +Précisément, l'une des deux bergères, qui étaient entrées au bal en +même temps que Tony et madame Toinon, donnait la main à un officier des +gardes-françaises et se trouva faire vis-à-vis à la costumière et à son +commis. + +Le menuet commençait. + +Tout en dansant, Tony dévorait des yeux la danseuse et se demandait: + +--Est-ce elle ou sa compagne qui est la marquise de Vilers? + +Il lui vint une inspiration. + +Au moment où il dut, pour obéir aux lois du menuet, changer de danseuse +et quitter mame Toinon pour sa cliente, il dit tout bas à cette +dernière: + +--Vous souvenez-vous de Fraülen? + +Soudain l'inconnue tressaillit, se troubla, et Tony sentit sa main +trembler dans la sienne. + +Il était fixé. + +--Fraülen, murmura la pauvre femme d'une voix émue. Vous avez entendu +parler de Fraülen? + +--Et du marquis de Vilers... + +Elle tressaillit de nouveau et regarda cet adolescent au charmant +visage, au doux sourire un peu triste, au regard plein de mélancolie. + +--Qui donc êtes-vous? fit-elle avec plus de curiosité que d'effroi. + +--Un ami... + +--Votre nom? + +--Le chevalier Tony, répondit le commis hardiment. + +--Vous connaissez mon mari? + +--Oui. + +--Est-il ici? + +--Non, et c'est lui qui m'envoie. + +--Mon Dieu! fit la marquise avec inquiétude, où donc est-il? + +--A Versailles, chez le ministre. + +--Mais il reviendra cette nuit? + +--S'il le peut... + +--Et il vous envoie? + +--Pour vous rassurer, madame. + +Tony ne put en dire davantage; une nouvelle _figure_ le sépara, et il +rejoignit mame Toinon. + +Le menuet fini, un flot de masques passa entre Tony et la marquise, qui +se perdirent de vue un moment. + +Un mousquetaire, qui venait au bal en quittant son service, charmé par +les belles épaules, le léger embonpoint et le pied finement cambré de +mame Toinon, papillonnait autour d'elle et lui disait mille galanteries. + +Tony profita de la circonstance pour abandonner mame Toinon et se mettre +à la recherche de la pauvre veuve. + +Mais la foule était nombreuse, difficile à fendre, et notre jeune héros +erra pendant un bon quart d'heure avant d'avoir aperçu celle qu'il +cherchait. + +Tout à coup, un homme dont le visage était découvert et qui portait un +manteau rouge, passa près de lui. + +Tony le reconnut sur-le-champ. + +C'était ce gentilhomme qui avait tué l'infortuné marquis. C'était le +comte Gaston de Lavenay. + +--Il doit chercher la marquise, pensa Tony. + +Et il se mit à le suivre. Il le vit errer à travers le bal, puis +s'arrêter soudain. + +Il s'arrêta aussi. Le comte fit tout à coup quelques pas en avant et +salua. Il était en présence de la marquise de Vilers, dont le masque +s'était détaché un instant, et qu'il avait aussitôt reconnue, bien que +ne l'ayant pas vue depuis quatre longues années. + +--Bonjour, marquise, dit le comte d'un air railleur. + +Tony s'était glissé derrière elle. + +--Monsieur!... fit la marquise, je ne vous connais pas. + +--Nous allons, si vous le permettez, renouer connaissance. Je suis le +comte de Lavenay, et vous êtes la marquise de Vilers. + +La pauvre femme jeta autour d'elle un regard éperdu; elle semblait +chercher un appui. En vérité, elle ne se souvenait plus de lui. Nous +savons que le marquis ne lui avait jamais parlé du serment qui le liait +aux Hommes Rouges, et, comme leur souvenir lui était exécrable, il +avait toujours évité de prononcer leurs noms. La marquise pensait avoir +uniquement affaire à l'un de ces hommes de plaisir, qui fréquentent +l'Opéra, et ne se souciait nullement d'être l'héroïne d'une aventure de +bal. + +--Ah! marquise, reprit le comte, vous conviendrez que j'ai mis une +certaine discrétion à ne point troubler votre lune de miel. + +--Monsieur!... + +--Cependant, deux de mes amis et moi, nous désirerions avoir un certain +billet que nous vous avons confié un soir à Fraülen... + +A la demande du comte, la mémoire revint à la marquise qui, ne sachant +pas qu'elle avait devant elle l'un des plus grands ennemis de son mari, +répondit légèrement: + +--Oh! monsieur, excusez-moi. Le billet confié à Fraülen?... Vous me +rappelez une bien lointaine histoire. + +--Avez-vous au moins gardé ce billet? + +--Non, certes. Je n'y pensais plus, quand un jour monsieur de Vilers l'a +trouvé par hasard dans mon _bonheur du jour_... + +--Il l'a ouvert? + +--Parfaitement, puis l'a jeté au feu avec colère. Je me souviens même +que jamais il n'a voulu me dire ce qui l'avait offensé dans ce papier. +Mais venez le lui demander demain. Il sera peut-être moins discret avec +vous. + +--Votre mari ne nous dira rien, madame ricana le comte. + +--Et pourquoi? + +Le comte eut un sourire étrange et sans doute il allait ajouter: + +--Votre mari ne nous dira rien, madame, parce qu'il est mort, parce que +je l'ai tué! + +Mais il n'en eut pas le temps. + +Tony, qui était devenu, nous l'avons dit, un homme, Tony, qui n'avait +pas cessé de se tenir auprès de la marquise et avait tout entendu, se +dressa sur la pointe des pieds et jeta son gant au visage du comte. + +--Vous êtes un lâche! dit-il. + +Le comte, stupéfait, anéanti par une semblable insulte, étouffa un cri +et fit un pas en arrière. + +Puis il regarda son agresseur. + +Tony n'était qu'un enfant, mais il avait l'oeil étincelant, les lèvres +pâles, et il appuya la main sur la garde de l'épée qu'il portait pour +la première fois, avec tant de fierté et de résolution que le comte de +Lavenay comprit qu'il avait devant lui un adversaire sérieux. + +--Vous êtes un lâche, répéta froidement Tony. + +La marquise reconnut son vis-à-vis de tout à l'heure. + +--Ah! _chevalier_, dit-elle, éperdue. + +Ce titre qu'elle donnait à Tony acheva de faire illusion. + +Le jeune Tony était beau; il était bien tourné; il portait galamment son +habit de gentilhomme. + +Le comte ne douta pas un instant qu'il eût affaire à un homme +parfaitement né. + +--Ah! mon petit monsieur, dit-il, je vais vous couper les oreilles sur +l'heure. + +--Venez donc, dit Tony, et priez Dieu qu'il vous rende la peau bien +dure! + +Il jeta un regard protecteur à la marquise et sortit, fier et hautain, +sur les pas du comte, en se félicitant d'avoir décidé Joseph à venir au +bal. Il le rencontra à quelques pas de l'endroit où s'était passée cette +scène et lui confia la marquise. + +Mame Toinon n'avait rien vu, rien entendu. + +Elle était tout entière aux galanteries du mousquetaire qui lui donnait +le titre de baronne. + + + + +XI + +LES TERREURS DE MAME TOINON + + +Le comte et Tony gagnèrent la porte, quittèrent l'Opéra et s'en allèrent +jusqu'au premier réverbère; là, le comte tira son épée. + +Tony l'imita. + +Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune +adversaire. + +--C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!... + +--Je vous connais, moi, répondit Tony. + +--Qui êtes-vous? + +--Peu vous importe! + +--Cependant... + +--Faut-il vous répéter, une fois de plus, que vous êtes un lâche? + +Le comte rugit. + +--Un lâche et un assassin!... + +--En garde, donc! s'écria le comte hors de lui. + +--Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez +tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous +tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!... + +Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence +de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son +adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui +n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi, +avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver +la mort dans ce combat qu'il avait provoqué. + +Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était +fait une réputation terrible dans les gardes-françaises. + +C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui +longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes. + +Tony allait donc mourir. + +Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son +client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra +que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous, +s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire, +qui persistait à la considérer comme une femme de qualité. + +Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la +costumière se prit à songer à Tony. + +Où était-il? + +Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois +peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie. + +--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi? + +Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous +savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du +marquis de Vilers. + +Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation, +elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se +racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons +racontée. + +Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu +du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le +plus: + +--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure +son gant au visage d'un seigneur?... + +--Oui. J'étais à deux pas. + +--Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré? + +--Parfaitement. + +--Déguisé en mousquetaire? + +--C'est cela. + +--Et ils sont sortis ensemble? + +--Par le foyer d'entrée. + +Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame +Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit +quatre à quatre les marches de l'escalier. + +Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra +étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer. +Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel +côté s'étaient dirigés les deux hommes. + +Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida? + +Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux +adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un +de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du +comte abasourdi: + +--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui +allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous? + +Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui +arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place. + +Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire +improvisée continua: + +--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant +d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon, +costumière, qui a même une boutique joliment achalandée. + +A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis +l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire. + +--Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son +déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait +_chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas +avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous +salissent pas, nous autres... + +Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était +véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager, +pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au +fourreau, puis s'éloignait... + +Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la +lueur du réverbère. + +Tony pleurait. + +--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de +boutique... + +Il s'opéra en lui comme une révolution. + +L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des +gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de +Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en +lui que le commis de mame Toinon. + +Il se frappa sur le coeur et dit: + +--Cela changera! + +À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc +irrévocablement décidé? + +Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au +bal. + +--Adieu, dit-il à mame Toinon. + +--Où veux-tu aller encore? + +--A l'Opéra. + +--Pour y rencontrer une nouvelle affaire? + +--Pour y accomplir un devoir. + +En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit +qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté. + +--Adieu, fit-elle. + +Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des +circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses +habits un peu en désordre et rentra dans le bal. + +Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon. + + + + +XII + +LE SAUVEUR DE RÉJANE + + +La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de +l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder. + +Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait +Joseph. + +Tony alla droit à elle. + +--Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte +Gaston de Lavenay... + +Elle tressaillit et le regarda. + +Tony ajouta simplement: + +--Jusqu'à ce que je l'aie tué. + +La jeune femme étouffa un cri. + +--Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense? + +--Un inconnu qui connaît toute votre histoire. + +La marquise pâlit sous son masque. + +--Vous étiez à Fraülen? dit-elle. + +--Non, madame. + +--Alors, mon mari vous a raconté?... + +Tony regarda la marquise avec tristesse. + +--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et +cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un +conseil... + +--Mais, monsieur... + +--Quittez le bal... + +--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas... + +--Rentrez à votre hôtel et priez... + +La marquise devint affreusement pâle... + +--Mon Dieu! dit-elle. + +--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux +et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les +méchants. + +La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et +profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger. + +--Réjane, dit-elle à sa soeur, viens. + +Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait +plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant, +depuis une heure, avait, elle aussi, son secret. + +Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges. +Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne +songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était +vraiment angélique. + +Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été +retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive +de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on +le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par +sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés. +Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps +rien à souhaiter au marquis ou à la marquise. + +Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois: + +--Viens. + +Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera, +d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la +mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions +plus longtemps dans l'ombre. + +Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis, +Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs +manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise, +pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons. + +Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de +curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de +chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant +affolée. + +Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris, +devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient. + +Réjane vint s'échouer contre lui. + +Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons. + +Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune +fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait +de sa canne. + +La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle +allait s'évanouir. + +Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable +coup de poing. + +--Misérable! lui cria une voix. + +Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit +dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des +rafraîchissements où il lui administra un cordial. + +C'était Maurevailles. + +--Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie. + +Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à +jamais des traits de son bienfaiteur. + +Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait +de celui-ci dans son coeur. + +La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour, +allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré +de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise! + +Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de +Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette +timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en +vain... + +A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva +soudain. + +Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal. + +Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le +bras. + +--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible +qu'elle soit. + +--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony. + +--Pourquoi? + +Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour +apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit: + +--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je +vous en ferai part. Je vous le promets. + +Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise, +puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée +et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin, +autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite. + +Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la +bonne mame Toinon! + +La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise. + +--Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès +d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!! + +Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs. + +Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon, +lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de +terreur. + +--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté! + +--Mais enfin qu'y a-t-il? + +--Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux +hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer. + +--Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony. + +--Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour +sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui. + +--De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy... + +--Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais +s'ils te tenaient! + +--Qu'avez-vous donc entendu? + +--Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton +affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit: +«Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir +avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche +querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a riposté notre oiseau, +j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se +fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te +tiendras tranquille maintenant? + +--Je n'en ai plus le droit. + +--Tu me feras mourir. + +Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades +désespérées! + + + + +XIII + +A L'HOTEL DE VILERS + + +Après avoir enfin gagné sa chambre, Tony, tout bouleversé par les +terreurs de mame Toinon, récapitula dans son cerveau les événements +singuliers dont il venait d'être témoin et acteur. + +Pour un enfant de seize ans, habitué à l'existence calme et un peu +effacée qu'il avait menée jusqu'alors auprès de la bonne mame Toinon, il +y avait de quoi devenir fou. + +Tony en était à se demander s'il n'avait pas rêvé, si le duel sans +témoins, la cassette d'ébène, le manuscrit du mort, l'histoire des +Hommes Rouges et enfin l'aventure du bal de l'Opéra n'étaient pas le +résultat d'un épouvantable cauchemar... + +Malheureusement il n'y avait pas à en douter. Tout cela était arrivé, +bien véritablement arrivé. + +--Que vais-je faire, ou plutôt que dois-je faire? se demandait le jeune +commis en s'asseyant, pour réfléchir, sur le bord de sa couchette. + +Il songeait que son premier devoir était maintenant d'informer la +comtesse de Vilers de la mort de son mari. Mais il était peut-être +bien tôt pour se présenter à l'hôtel. La jeune femme, rentrant du bal, +épuisée par tant d'émotions, n'avait-elle pas besoin d'un repos si +péniblement gagné? + +Il se dit qu'il valait mieux attendre quelques heures. Il ferait jour +alors à l'hôtel de Vilers. La comtesse, remise de sa nuit, serait mieux +à même de recevoir l'épouvantable nouvelle. + +Puis Tony succombait à la fatigue; malgré lui, ses paupières +s'appesantissaient. + +Il pensa que sa mission ne se bornait pas à voir la comtesse, qu'il lui +restait bien d'autres choses à faire et que, loin de nuire au succès, +quelques heures de sommeil lui rendraient, à lui aussi, la force +nécessaire pour les accomplir jusqu'au bout. + +Dans cette idée, il se coucha tout habillé sur son lit et +s'endormit,--pour quelques heures, pensait-il. + +Mais, l'on doit s'en douter, le pauvre garçon était rompu de lassitude, +et à son âge on dort bien. + +Quand il se réveilla, le jour commençait à tomber... + +--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, quelle heure peut-il être et combien de +temps ai-je dormi? Pourvu qu'il ne soit pas trop tard maintenant!... + +Et, sans quitter le costume de mousquetaire qu'il avait porté à l'Opéra, +costume qui, du reste, nous l'avons dit, allait remarquablement bien à +sa figure éveillée et fière, il descendit les escaliers quatre à quatre +et s'élança dans la rue. + +Il arriva bientôt à l'île Saint-Louis. La porte de l'hôtel était fermée. + +Il frappa. Personne ne répondit. + +--Que se passe-t-il donc? se demanda-t-il. + +Tony saisit de nouveau le marteau et se mit à frapper de toutes ses +forces. Mais ce fut en vain. + +Quelques bourgeois du voisinage, seuls, ouvrirent leurs fenêtres pour +voir d'où venait ce tapage. Puis, se disant que les affaires de l'hôtel +de Vilers ne les regardaient point, ils rentrèrent prudemment dans leur +logis. + +Tony ne se rebuta pas. Irrité au contraire de ce silence, il voulut en +pénétrer la cause. + +--L'hôtel, pensa-t-il, doit avoir une autre sortie, soit du côté de la +Seine, soit sur la rue voisine. + +Et il se mit à chercher cette issue. + +Il ne se trompait pas. + +Comme toutes les demeures seigneuriales de cette époque, l'hôtel de +Vilers donnait sur d'immenses jardins qui s'étendaient jusqu'au quai de +Béthune. + +Le mur, qui leur servait de clôture, avait sans doute quelque point +vulnérable, quelque brèche où il était facile de le franchir en +s'écorchant un peu les mains et les genoux. + +Il est vrai que Tony, en commettant ainsi une escalade, s'exposait à +recevoir un coup de fusil ou tout au moins à être arrêté par quelque +jardinier. + +Mais il n'y pensa même pas. + +Et, depuis vingt-quatre heures, il en avait vu bien d'autres! + +Il prit donc sa course vers le quai, décidé à pénétrer de vive force +dans l'hôtel. + +Comme il arrivait au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il aperçut +une voiture attelée de deux chevaux qui stationnait sous la garde d'un +cocher. + +Très pressé d'arriver à son but, le jeune homme ne jeta qu'un regard +distrait sur cette voiture, un de ces grands carrosses monumentaux +suspendus à d'immenses courroies de cuir, comme on les faisait en ce +temps-là et dont on retrouve encore quelques spécimens au Petit-Trianon +et au musée de Cluny. + +D'ailleurs l'eût-il regardée, il n'eût pu voir dedans, car devant les +glaces les rideaux de cuir étaient fermés. + +Quant au cocher, qui ne portait pas de livrée, il avait, pour se +préserver sans doute contre le froid de janvier, relevé jusqu'aux +oreilles les collets de sa roquelaure, et les boucles de sa perruque lui +cachaient en grande partie le visage. + +Tony avait d'ailleurs bien autre chose à faire que de s'occuper de ce +carrosse, qui appartenait probablement à quelque seigneur du voisinage. + +Il lui tardait d'en finir. + +Il examina rapidement la muraille du jardin et trouva bientôt l'aide +qu'il cherchait. + +Par-dessus la crête du mur, un gros arbre moussu laissait passer une +branche comme pour inviter à s'en servir. + +En sautant, l'apprenti saisit cette branche; puis, roidissant les reins +et raccourcissant progressivement les bras, il exécuta ce que les +gymnastes appellent le _rétablissement_. + +Tout essoufflé de cet effort, il s'assit sur la branche pour se reposer +un peu. + +Le plus dur était fait. Il ne s'agissait plus que de descendre. Mais +Tony dominait le jardin; il voulut en profiter pour s'orienter. + +Comme il examinait les larges allées, se demandant laquelle conduisait +directement à l'hôtel, un cri étouffé se fit entendre à quelque distance +de lui, suivi d'un piétinement. + +Puis les branches d'un fourré crièrent, froissées par la chute d'un +corps. + +Tony dégringola, plutôt qu'il ne sauta, du haut de sa branche et +s'élança vers le point d'où partait le bruit. + +Deux hommes luttaient en effet dans un fourré. L'un d'eux, qui tenait +l'autre sous son genou et était en train de le bâillonner, était +enveloppé d'un grand manteau. + +Et, à la pâle clarté de la lune qui se levait, le jeune homme vit en +pâlissant la couleur de ce manteau... + +L'agresseur était un des Hommes Rouges!... + +Quant à celui qu'on bâillonnait, Tony le reconnut également. C'était le +vieux Joseph, l'ami, le valet de chambre du marquis. + +Tony aussitôt s'élança au secours du vieillard. + +Mais il se dit que la marquise était certainement en péril et qu'il +fallait avant tout courir la défendre. + +Le misérable, occupé à bâillonner Joseph, ne s'était pas aperçu de +l'arrivée du jeune homme. + +Celui-ci s'esquiva sans bruit et courut vers l'hôtel. + +Comme il allait franchir la porte, une ombre se dressa devant lui. + +C'était encore un homme drapé dans un manteau pareil à celui du premier. + +C'était le deuxième des Hommes Rouges!... + +Il barra le passage à Tony. Mais le commis à mame Toinon avait en ce +moment la force et le courage d'un lion. Que lui importait le péril?... +Il voulait passer! + +D'un coup d'épaule, il culbuta l'ombre qui tentait de lui barrer le +passage. + +Puis, les yeux étincelants, les narines gonflées, les tempes battant la +fièvre, il s'élança dans l'hôtel. + +L'homme qu'il venait de renverser s'était relevé et s'était mis à sa +poursuite. + +Qu'est-ce que cela faisait à Tony? + +Tony s'était promis d'arriver jusqu'à la marquise! + +Et il fallait qu'il y arrivât, malgré les murs, malgré les grilles, +malgré les Hommes Rouges et leurs spadassins et leurs suppôts. + +Et, vive Dieu! s'il était besoin d'engager une lutte, il +l'engagerait!... Mame Toinon n'était pas là! + +Tony ne se connaissait plus. Le feu de la bataille l'avait embrasé; il +lui semblait entendre mille clairons sonnant la charge. + +Comme les volontaires en sabots qui, quarante ans plus tard, devaient +enlever à la baïonnette, au chant de la _Marseillaise_, les batteries +de la vieille armée allemande, il sentait quelque chose qui l'emportait +malgré lui. + +Il eût, à ce moment, sans reculer d'une semelle, engagé la lutte contre +tout un régiment. + +A peine avait-il franchi le vestibule, qu'il aperçut le troisième des +Hommes Rouges qui, cherchant comme lui, sans doute, à arriver aux +appartements de la marquise, hésitait entre deux couloirs. + +Tony s'élança vers lui. L'homme tira son épée. + +Mais le jeune mousquetaire de l'Opéra avait, lui aussi, une épée au +côté, une épée qui brûlait de prendre une revanche et qui sortit toute +seule du fourreau. + +L'arme haute, il fondit sur l'Homme Rouge. + +Celui-ci, stupéfait de cette brusque attaque, rompit d'un pas. + +L'autre Homme Rouge arrivait; Tony, bondissant en arrière, lui cingla le +visage du revers de sa rapière, dont il se servait comme d'une cravache. + +Le nouveau venu poussa un juron énergique et dégaina à son tour. + +Le pauvre Tony était pris entre deux lames menaçantes. + +Il était perdu. + +Que pouvait-il faire, en effet, contre ces deux hommes que toute l'armée +avait connus comme les plus habiles bretteurs de l'entourage du maréchal +de Belle-Isle? + +Mais s'il fallait mourir, au moins Tony mourrait bravement, et en +donnant, lui aussi, la mort. Se jetant dans une encoignure, il attendit +de pied ferme l'attaque de ses ennemis. + +Il en vit venir en effet un encore, celui-là même qui tout à l'heure +bâillonnait Joseph. + +Seulement l'arrivant, au lieu de sembler prêt à tirer l'épée, avait au +contraire l'air consterné. + +Il dit: + +--On vient d'enlever la marquise! + +A ces mots, il y eut comme une trêve entre les trois adversaires +abasourdis. + +--Enlever la marquise! s'écrièrent-ils ensemble. + +--Et dans ma propre voiture! répondit le nouveau venu. + +--L'enlever! mais qui donc alors? murmura Tony. + +Les Hommes Rouges étaient non moins stupéfaits que lui. + +Le carrosse qu'ils avaient amené pour enlever la marquise avait servi à +un autre!... + +Quel pouvait être cet autre qui était venu ainsi se jeter si fatalement +dans leurs brisées? + +Comment avait-il su que le carrosse était là tout prêt, tout disposé +pour une longue route? + +Un instant, l'idée leur vint que ce courtaud de boutique, qui se mêlait +de leurs affaires, était peut-être l'auteur de leur mésaventure. + +Mais il n'y avait qu'à regarder Tony pour se convaincre de sa parfaite +innocence et même de l'abattement dans lequel l'avait plongé le mystère +qui venait de s'accomplir. On ne joue pas ainsi, à un tel âge, le +désappointement, le trouble, la peur de l'inconnu. + +Sans plus s'occuper de lui, qui semblait hébété sur le siège où la +surprise l'avait cloué, les trois amis quittèrent donc cet hôtel où ils +n'avaient que faire. + +Leurs chevaux, gardés par des palefreniers, les attendaient sur le quai, +non loin de l'hôtel de Vilers. + +Les Hommes Rouges se mirent en selle. + +--Et maintenant avisons vite, dit Lavenay. + +--Séparons-nous et poursuivons le ravisseur, proposa Marc de Lacy. + +--Mauvais moyen, murmura Maurevailles. + +--Mais avec nos palefreniers, nous sommes six. En allant de six côtés +différents... + +Maurevailles l'interrompit: + +--Peux-tu me jurer que le carrosse ne passe pas en ce moment par l'un +des cent autres côtés? Or, dans notre situation, il ne faut point courir +la chance; on ne l'attrape jamais. + +--Connaîtrais-tu donc le moyen certain de retrouver la marquise? + +--Hé! laisse-moi le chercher, fit Maurevailles avec impatience. + +Et, pendant quelques minutes, les trois cavaliers, dont les palefreniers +se tenaient respectueusement à distance, se creusèrent le crâne pour y +trouver l'expédient sauveur. + +Rien, ils ne trouvaient rien! + +Ah! Tony aurait beau jeu si, au lieu de rester anéanti sur son siège, +dans la salle abandonnée de l'hôtel de Vilers, il se donnait la peine de +chercher! + +Mais Tony, le pauvre Tony était comme mort, épuisé par tant d'événements +divers. + +La veille seulement, à ce mot: «On enlève la marquise!» il n'eût pas +hésité à s'élancer par la fenêtre. Guidé par le bruit des roues du +carrosse, qui alors n'eût pas eu le temps de s'éloigner, il se serait +cramponné à l'une des portières. Qui sait ce qu'il eût fait! + +Mais la force d'un enfant a des bornes et, tandis que la fatigue le +domptait, les ennemis de la marquise délibéraient... + +Tout à coup Lavenay poussa un cri: + +--Nous n'avons qu'une chose à faire, fit-il. + +--Parle, dit Marc de Lacy. + +--Cet homme qui vient d'enlever la marquise, reprit Lavenay, ne restera +pas à Paris... + +--Qu'en sais-tu? + +--D'abord, il doit évidemment nous connaître et il sait de quoi nous +sommes capables. Nous avons retrouvé la comtesse Haydée, malgré toutes +les précautions prises par Vilers. Ici nous la retrouverions encore, +malgré tout le soin que cet inconnu pourrait mettre à la cacher. Donc il +va quitter Paris et probablement la France. + +--Lavenay a raison, s'écria de Lacy, mais quel peut être cet homme? + +--Je n'en sais rien. Nous chercherons cela plus tard. Le plus pressé, +c'est de le joindre. On ne fait pas un long voyage ainsi, surtout avec +une femme, à l'improviste et sans bagages. Il ne faut pas oublier que le +carrosse m'appartenait, il n'y a qu'un quart d'heure. Notre ennemi a dû +toucher à son hôtel pour prendre quelques malles, puis il gagnera au +plus vite l'une des portes de Paris. Si nous savions laquelle, il nous +serait facile d'aller l'y attendre. Mais Paris a quinze barrières et +nous ne sommes que six, dont trois imbéciles. + +--Que faire alors?... + +--Ma foi! prendre un grand parti: courir chez le lieutenant de police et +l'informer de ce qui s'est passé. On connaît assez ses habitudes pour +être sûr qu'il enverra immédiatement du monde à toutes les portes de +Paris. + +Si le carrosse veut sortir, on l'arrêtera. + +S'il est déjà passé, on saura quelle direction il a prise. + +Et qu'on nous dise cela..., avec les chevaux que nous avons, nous +l'aurons vite rattrapé. + +--Lavenay a raison, dit Marc de Lacy, mais je crois qu'il est bon de ne +mettre qu'en partie le lieutenant de police dans la confidence. + +--C'est évident. + +--Peut-être aussi serait-il maladroit de nous montrer à lui tous les +trois. + +--Certes, dit Lavenay, un seul doit se rendre à l'hôtel de la police. + +--Et celui-là? + +--Ce sera moi, si vous le voulez bien. Partons ensemble. Vous +m'attendrez sur la place Vendôme. + +Et les Hommes Rouges partirent au quadruple galop. + + + + +XIV + +OU LA POLICE FAIT PLUS QU'ON NE LUI DEMANDE + + +L'hôtel de la police n'était pas situé à cette époque dans le quartier +où il est aujourd'hui. Il touchait à l'enclos des Capucines, avec lequel +il a depuis longtemps disparu. + +Le lieutenant général de police était alors M. Feydeau de Marville, +ancien conseiller au Parlement de Paris. + +C'était un homme d'une équité sévère et qui n'avait ni l'âpreté, ni la +verve inquisitionnelles de son prédécesseur, M. Hérault, celui que le +fameux voleur Poulailler attacha un jour dans son propre cabinet, en +dépit des gardes et des agents. + +M. de Marville, au contraire, s'appliqua à rendre ses fonctions utiles +à tout le monde, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme +aux riches, et il révoqua plusieurs agents qui, dans leur habitude +d'omnipotence, avaient abusé de leurs fonctions. + +Dans la célèbre affaire de la tragédie de _Mahomet_, il n'hésita pas à +faire, auprès de Voltaire, une démarche personnelle qui eut le meilleur +résultat. + +Tel était l'homme qu'allait voir M. de Lavenay. + +Malgré l'heure avancée et bien qu'il travaillât avec ses secrétaires à +des règlements sur les jeux publics, très difficiles à réprimer, M. de +Marville n'hésita pas à recevoir le gentilhomme, dont le nom lui était +fort connu. + +Lavenay lui raconta l'enlèvement, sans dire quelle part ses amis et lui +avaient eu l'intention d'y prendre. + +Tout au contraire, il donna comme motif de sa démarche la vieille amitié +qui l'unissait au marquis de Vilers? + +M. de Marville l'écoutait avec attention. + +A la fin, il demanda, tout en fixant sur Lavenay ses yeux de lieutenant +de police: + +--Mais que faisait donc pendant ce temps-là le marquis de Vilers? + +Un instant, Lavenay, qui ne s'attendait point à cette question parce +qu'on oublie toujours la chose principale, resta décontenancé, mais il +se remit bien vite et riposta gaillardement. + +--Vilers? mais il est en voyage! + +--Et depuis quand? + +--Depuis quelques jours. + +--Oh! c'est étrange! j'avais cru l'apercevoir hier au petit lever du roi +et même lui entendre dire qu'il n'était pas près de quitter Paris. + +--Vous, ou moi, nous nous trompons, M. le lieutenant de police. La +vérité est qu'à l'heure de l'enlèvement, Vilers n'était point chez lui. + +--Soit! mais qui vous fait supposer que l'inconnu qui a enlevé la +marquise doive, lui aussi, quitter Paris? + +La réplique encore était difficile. Lavenay ne pouvait tenir en effet à +faire part à M. de Marville de la poursuite sans merci dont lui-même et +ses amis menaçaient la marquise. + +Il trouva cette réponse: + +--Le ravisseur ne doit-il pas craindre, monsieur le lieutenant de +police, qu'à Paris vous ne mettiez trop tôt la main sur lui? Aussi soyez +certain qu'il ne songe qu'à vous fuir. C'est pour cela que je me suis +permis de venir à cette heure indue. + +Le magistrat s'assit à son bureau et écrivit rapidement un ordre. + +Puis il frappa sur un timbre. Un huissier entra. + +M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait décrire. + +--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de +Paris seront informés qu'il faut arrêter le carrosse s'il passe, qu'il +faut lui donner la chasse, s'il est passé. + +Lavenay se mordit les lèvres. + +On lui accordait plus qu'il ne demandait. + +La maréchaussée à la poursuite de l'homme mystérieux, c'était une grande +chance pour qu'il pût s'échapper avec sa précieuse conquête. Ou, dans le +cas où la police parviendrait à l'arrêter, c'était la marquise ramenée +à son hôtel, et protégée, au moins pour un temps assez long, par M. de +Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges. + +Cependant Lavenay réfléchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils +possédaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de +devancer les lourdes montures des cavaliers de la maréchaussée. + +Aussi fut-ce le sourire sur les lèvres qu'il demanda à M. de Marville de +vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait +recevoir, afin qu'il pût aller sur les traces du ravisseur. + +Mais le magistrat secoua la tête. + +--Ce que vous sollicitez là, monsieur le comte, est impossible, dit-il. + +--Impossible! pourquoi? + +--Parce que je vous arrête! + +--Vous m'arrêtez? + +--Comme accusé d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le +marquis de Vilers!... + +Lavenay devint livide. + +Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tué le marquis? + +Le duel n'avait eu d'autre témoin que Tony. + +Et ce n'était pas lui qui avait averti le lieutenant de police. + +Mais M. de Marville venait de parler _au jugé_. + +Il n'avait que des soupçons et voulait les changer en certitude. + +A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans +Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'époque. + +Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait à tout chirurgien +d'avoir à déclarer à la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le +domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait à soigner chez +eux. + +De cette façon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la +gorge, il n'était plus possible au blessé de se faire soigner en secret +et de cacher le duel. + +Les exempts avaient reçu en même temps des ordres très sévères sur le +même sujet. + +Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre +sanglant: + +--Voilà un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!... + +Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les +circonstances du duel tous les renseignements possibles. + +Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le +négligeaient. + +Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait +transporter aux caveaux du Châtelet était un homme intelligent et zélé. + +Grâce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identité du +mort. + +Mais il avait questionné tous les portiers de la place Royale. + +Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait été vu, vers +l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette +place, puis s'éloignant à pas rapides. + +Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police. + +Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'était dit tout de +suite: + +--Voilà le meurtrier. + +Quant au nom de la victime, il l'avait trouvé par un semblable +enchaînement d'idées: + +Lavenay, encore en manteau rouge, déclarait venir de l'hôtel de +Vilers... où l'on avait enlevé la marquise... qu'il paraissait aimer +plus qu'il ne fallait... + +Et le mari de celle-ci avait disparu?... + +Évidemment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on +cherchait le nom, c'était le marquis. + +M. de Marville tenta l'épreuve. + +On a vu comment elle réussit. La pâleur de Lavenay lui prouva qu'il +avait touché juste. + +Cependant, la première surprise passée, le comte se remit: + +--Monsieur le lieutenant de police, dit-il, on a bien raison de +prétendre qu'aucun fait ne vous est longtemps ignoré. Je vous donnerai +tout à l'heure des explications qui vous satisferont, je l'espère. +Cependant mes amis, MM. de Lacy et Maurevailles, attendent avec une +impatience fébrile le résultat de ma démarche. Moi-même, je suis plus +anxieux sur le sort de madame la marquise de Vilers que sur le mien +propre. J'ai tué en duel loyal son mari, qui m'avait mortellement +offensé. Mais un grand danger la menace, je le sens, j'en suis sûr. Si +je ne puis courir sur les traces du ravisseur, permettez-moi au moins de +prier mes amis, sur qui ne pèse aucune accusation, d'y aller à ma place. + +M. de Marville ne répondit pas, mais pour la seconde fois, il frappa sur +le timbre. + +L'huissier parut. + +--Dites à M. La Rivière de venir ici. + +L'huissier s'inclina et sortit. + + + + +XV + +LE RAVISSEUR DE LA MARQUISE + + +Presque aussitôt apparut M. La Rivière, un gros bonhomme à la face +rougeaude, au sourire béat, tout le contraire du type que l'on se fait +généralement du policier de l'ancien régime. Il est vrai que ses petits +yeux gris, percés en vrilles, brillaient comme deux étoiles derrière +les lunettes bleues qui les abritaient. Sans ces deux yeux, on eût pu +prendre M. La Rivière pour un franc imbécile. Quand on les avait vus +fixés sur soi, on frissonnait. + +M. La Rivière fit un magnifique salut et attendit, les mains croisées +sur son ventre, que M. de Marville l'interrogeât. + +--La Rivière, demanda le lieutenant général, a-t-on exécuté mes ordres +relativement aux barrières? + +Le policier tira sa montre, une grosse montre d'argent: + +--L'expédition a été faite à moins onze, supputa-t-il, le départ à moins +quatre... Mettons quinze minutes l'une dans l'autre pour le trajet +ventre à terre. Monseigneur, dans trois minutes tous les postes seront +prévenus. La plupart les ont déjà. + +--Et s'il y a un résultat? ne put s'empêcher de demander Lavenay. + +M. La Rivière répondit: + +--S'il y a un résultat, monseigneur le saura au bout d'un quart d'heure. + +M. de Marville congédia du geste le policier qui salua et disparut. + +--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prévu. + +Les mesures les plus sérieuses sont prises. Vous n'avez donc rien à +redouter pour la marquise. Quant à vos amis qui vous attendent, je ne +veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendôme, +où ils doivent commencer à trouver le temps long. Je vais les envoyer +chercher. + +--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander. +Mais comment savez-vous que c'est place Vendôme qu'ils m'attendent? + +Pour toute réponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La +Rivière, en entrant, avait invisiblement placé sur le bureau. + +Lavenay lut sur ce papier: + +--Deux autres Hommes Rouges se promènent place Vendôme. + +--C'est admirable, fit-il en s'inclinant. + +--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de +quelles étranges circonstances vous avez pu arriver à tuer votre ami +intime, le marquis de Vilers. + +Lavenay commença son récit et expliqua les faits que nous connaissons +déjà pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort. + +Seulement, le récit de Lavenay s'arrêtait au départ du marquis, de celui +qu'il appelait «le traître.» + +--Il avait failli à sa parole, ajouta le comte; nous nous réunîmes en +tribunal pour le juger. + +--Et vous l'avez condamné? + +--A mort. + +Le lieutenant de police avait écouté avec un vif intérêt ce récit +presque fantastique. + +--Et la comtesse Haydée? demanda-t-il. + +--Il fut décidé que rien ne serait changé à son égard. + +--Comment cela? + +--Nous avions juré qu'elle serait à celui dont le nom était sur le +bulletin choisi par elle. + +--Eh bien? + +--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparaître ce +bulletin, ou le papier était resté entre les mains de la comtesse. Dans +le second cas, la chose allait naturellement; car il est évident que +si son nom avait été sur ce papier, le marquis n'eût pas eu besoin +d'enlever la comtesse pour l'épouser. + +--Et si le bulletin était détruit? + +--Il l'est. Or, le marquis étant mort, le pacte subsiste entre nous +trois. Nous referons trois billets, et, comme la première fois, nous +consulterons le sort. + +--Mais vous savez que la comtesse Haydée ne vous aime pas, puisqu'elle +avait choisi M. de Vilers? + +--Parfaitement. Aussi sera-ce là sa punition. + +--Sa punition? + +--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son +serment, et appartiendra à l'un de nous, à celui que le sort désignera. + +--Et si celui-là est M. de Lacy ou M. de Maurevailles? + +--Je mettrai autant de zèle à l'aider que j'ai mis d'acharnement à +poursuivre et à tuer le marquis. + +--Mais c'est de la folie!... + +--Pour nous trois, liés par notre parole, c'est de l'honneur! + +On gratta à la porte. + +L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux +gentilshommes qu'il avait envoyés chercher étaient là. M. de Marville se +leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy. + +Ceux-ci étaient déjà depuis longtemps sur la place Vendôme, enveloppés +dans leurs manteaux, et marchant de long en large, à côté de leurs +chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on était venu les +mander près du lieutenant de police. Ils se doutèrent qu'il était arrivé +quelque incident nouveau. Aussi, après les salutations, parurent-ils +attendre une explication. + +--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien +avec votre ami. Il m'a raconté votre pacte. Il ne m'a pas caché qu'il +l'avait déjà en partie accompli. Il reconnaît que c'est lui qui a tué le +marquis de Vilers. + +--En duel! répondirent en même temps les deux gentilshommes. + +--Et il m'a affirmé en outre que le combat avait été loyal... + +--Nous nous en portons garants pour lui, s'écria Maurevailles. + +--Et nous demandons notre part de responsabilité, ajouta Lacy. + +M. de Marville réfléchit un instant. Certes, le cas était grave. Il y +avait eu un meurtre commis et la victime était un officier connu de la +cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un +autre côté, ce n'était que par induction que le lieutenant de police +était arrivé à savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui +reposait là-bas dans les caveaux du Châtelet était celui d'un inconnu. + +Au pis-aller, si plus tard on arrivait à savoir que le marquis de Vilers +avait été tué, les trois officiers n'hésiteraient pas à répondre de +cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait +qu'ils étaient gens à tenir leur parole. Il était d'ailleurs en pouvoir +de les y contraindre. + +En ce temps, malgré les édits, il y avait pour les duels une grande +tolérance. On ne courait donc pas grand risque à fermer les yeux sur +celui-ci. Quant à l'exempt qui avait fait l'enquête, il n'était pas +difficile de lui fermer les yeux et la bouche. + +--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous êtes +libres. Et maintenant attendons le résultat des mesures prises +relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive. +Peut-être allez-vous savoir quelque chose. + +En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavés inégaux +de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrêter devant l'hôtel, +puis un cavalier de la maréchaussée, dont le sabre traînait sur les +marches, monter l'escalier. + +Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on +vînt le prévenir et se précipita dans l'antichambre. + +Le cavalier tenait à la main un large pli scellé. M. de Marville +lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la +suscription. + +--Porte Saint-Antoine! dit-il. + +Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dépêche en murmurant: + +--Oh! c'est étrange! + +--Que se passe-t-il donc? demandèrent à la fois Lavenay, Maurevailles et +Lacy. + +--Voyez vous-mêmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrêté le carrosse +à la porte Saint-Antoine... + +--Eh bien?... + +--Il contenait deux personnes: un homme âgé, vêtu d'un surtout de +fourrures, et une jeune femme... + +--Le ravisseur et madame de Vilers... + +--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est incliné avec un +sourire... + +--Et on l'a arrêté? + +--On l'a laissé libre. + +--Comment cela?... + +--La marquise s'est penchée à la portière et a prié le chef des gardes +de ne pas mettre obstacle à leur voyage. + +--C'est impossible! + +--Lisez plutôt. Elle a déclaré qu'elle partait librement avec... + +--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lèvres du +lieutenant! + +--Avec son père!!! + +Les trois gentilshommes restèrent anéantis. Marc de Lacy reprit le +premier son sang-froid; il demanda enfin: + +--Mais où l'emmène-t-il? + +--Il n'appartient à personne de le lui demander. + + + + +XVI + +OU JOSEPH VA DE STUPÉFACTION EN STUPÉFACTION + + +Après plus d'une heure d'anéantissement physique et moral, Tony s'était +réveillé plus allègre, plus ardent, plus prêt à sauver et à punir aussi. + +Tout d'abord, il se dit: + +--Ce qu'il y a de mieux à faire pour l'instant est d'observer ici même +ce qui a pu s'y passer, après avoir délivré toutefois ce pauvre Joseph. + +Mais la manière belliqueuse dont il était entré dans cette partie de +l'hôtel l'avait empêché d'étudier son chemin. Et celles des lumières que +le vent n'avait pas éteintes étaient consumées jusqu'au bout. Il prit +au hasard le premier corridor venu, courut droit devant lui et se cogna +contre le battant ouvert d'une fenêtre. Si faible qu'elle fût, la clarté +de la lune lui permit de mesurer d'un coup d'oeil rapide l'espace qui le +séparait du sol. + +Il se trouvait au rez-de-chaussée. Il n'eut qu'à sauter. Devant lui +s'étendaient de grands arbres. + +Il était donc dans le jardin. Après vingt allées et venues, il aperçut +enfin Joseph, resté abasourdi sous le massif où l'Homme Rouge l'avait +jeté. + +Ce pauvre Joseph était si bouleversé que, ne reconnaissant pas d'abord +«le commis à mame Toinon», il se demandait si on ne venait point +l'achever. + +--Oh! grâce! Ne me faites point de mal, murmura-t-il quand Tony lui eut +ôté son bâillon. + +--N'ayez pas peur. C'est moi. + +--Vous, monsieur Tony? Que vous êtes bon! Vous voulez donc sauver tout +le monde? + +Et le vieux serviteur baisa les mains qui le déliaient. + +--Mais que s'est-il passé? demanda-t-il. + +--Je ne le sais pas moi-même exactement. + +Le vieillard, dont les membres avaient été engourdis sous la corde qui +les serrait, trébuchait sur ses jambes. + +--Il ne s'agit pas d'être malade, fit Tony. On a enlevé votre maîtresse. + +--Ils ont enlevé madame! Oh! les misérables! + +--Ce ne sont pas eux. + +--Qui donc alors? + +--Nous allons peut-être le savoir. Venez. + +Le danger couru par la marquise avait rendu toute son activité à Joseph, +qui se sentait maintenant aussi jeune que Tony. + +--Voyez d'abord, dit celui-ci, comment il se fait qu'on ne m'ait pas +ouvert quand j'ai frappé, comment il se fait que pas un domestique ne +soit accouru au bruit de ce qui s'est passé. Moi, je vais demander autre +chose aux voisins. Nous nous retrouverons sur le pas de la grand'porte. + +Et, de nouveau, Tony enjamba le mur. Il tomba quai de Béthune et fut, +en quelques enjambées, rue de la Femme-sans-Tête, ou il ne se fit aucun +scrupule de réveiller les portiers. Il avait dans sa poche l'argent pris +par lui dans celle du marquis de Vilers et qu'il aurait rendu ce soir +même à la marquise, s'il avait pu la voir, hélas! + +--Cet argent qui est à elle, je puis bien l'entamer pour elle, se +dit-il, puisque je n'en ai pas à moi. + +Et, grâce aux écus habilement semés ici ou là, voici ce qu'il apprit: + +À la tombée de la nuit, un carrosse était venu se poster au coin de la +rue de la Femme-sans-Tête. + +C'était le carrosse qu'il avait remarqué en venant. Il y avait à peine +quelques minutes que cette voiture était là, quand un homme, couvert de +fourrures et paraissant assez âgé, s'était approché du cocher, le seul +serviteur qui la gardât. A la lueur des lanternes, on l'avait vu donner +de l'argent à ce cocher et causer longuement avec lui. + +Puis il s'était dirigé vers la porte de l'hôtel. + +Il n'avait pas même eu besoin de frapper. La porte était ouverte. +Quelques minutes après, il sortit. Mais cette fois il n'était plus seul. +Madame de Vilers le suivait. La marquise avait jeté sur ses épaules une +grande mante de voyage. Bien qu'elle ne semblât faire aucune résistance, +elle avait plutôt l'air d'obéir que de partir librement. Dans le court +trajet qui séparait de l'hôtel le carrosse, elle porta plusieurs fois +son mouchoir à ses yeux. + +Au moment d'entrer dans la voiture, elle parut hésiter. L'homme lui +saisit le bras et l'aida à monter. Il s'assit à côté d'elle et le +carrosse partit au grand galop. Tony en avait pour son argent, du moins +pour l'argent du marquis. En rentrant dans l'hôtel, il trouva, comme +il était convenu, sur le seuil de la porte, le vieux Joseph qui, en +l'apercevant, leva les bras vers le ciel par petites secousses. Ce geste +a toujours voulu dire: + +--Ce qui est arrivé est inimaginable! + +--Eh bien? lui demanda Tony en refermant la porte. + +--Ah! mon pauvre monsieur, ma maîtresse est perdue... + +Et, pour abréger le récit de Joseph, récit coupé par des exclamations +sans nombre, par des larmes et des hoquets, disons que le brave +domestique, en parcourant les chambres, les cuisines, avait trouvé tout +le monde endormi. + +Enfin, il était parvenu à éveiller un laquais, à qu'il avait arraché mot +à mot ces renseignements: + +Vers trois heures de l'après-midi, un valet de chambre, se disant sorti +de la veille de l'hôtel de Chevreuse et engagé aussitôt par le marquis, +s'était introduit dans les cuisines. + +Là, il avait fait vingt folies, raconté trente histoires et finalement +demandé qu'on célébrât sa bienvenue, le verre en main. Il s'y était si +bien pris que tous les domestiques de l'hôtel, y compris le suisse et +les femmes de la marquise, avaient tour à tour trinqué avec lui. + +Le laquais interrogé par Joseph ne savait rien de plus. Il avait +tellement bu en compagnie de l'intrus que peu à peu la tête lui avait +semblé lourde, puis il s'était endormi... Tous les autres avaient sans +doute fait comme lui. + +Tony était suffisamment éclairé. + +Évidemment le soi-disant ex-laquais du duc de Chevreuse appartenait aux +Hommes Rouges. + +C'était lui qui, par l'ivresse, avait rendu inerte tout le personnel de +l'hôtel de Vilers, puis avait ouvert la porte de la rue; après quoi, +obéissant vraisemblablement à un ordre, il s'était retiré. + +Malheureusement pour les Hommes Rouges, ils avaient travaillé pour un +autre larron. + +Au moment où Joseph finissait de raconter à Tony ce qu'on vient de lire, +le marteau de la porte, soulevé, retomba lourdement sur son clou. + +Le vieux domestique alla ouvrir. + +--Monsieur Joseph? demanda la personne qui avait frappé. + +--C'est moi. + +--Voilà un papier pour vous. Il y a une réponse. + +Certes, il y avait une réponse, et une bonne + +Car ce papier disait: + +«Prière à mon bon Joseph de remettre au porteur, contre le présent, dix +mille livres. + +» MARQUIS DE VILERS.» + +--C'est étrange! se dit le vieux domestique. Mon pauvre maître, qui me +racontait toutes ses affaires, ne m'a point parlé de celle-là. Qu'est-ce +que ça signifie? + +Pourtant il n'y avait rien à répliquer. L'écriture était bien celle du +marquis. Le paraphe était bien le paraphe du marquis. Le papier était +daté de la semaine précédente et n'avait donc pas été rempli par un +fantôme. De plus, le cachet du marquis était apposé à l'un des angles. + +Joseph dit: + +--Attendez-moi. + +Il alla chercher dix mille livres et paya, non sans tâcher de savoir en +quelles circonstances ce bon avait été délivré. + +--Je ne saurais vous l'apprendre, répondit le porteur. C'est une +commission que je fais... + +--Enfin! murmura Joseph en reconduisant ce commissionnaire. + +Et comme il s'apprêtait à fermer la porte: + +--M'sieur, m'sieur, cria un de ces gamins de Paris qui, plus tard, +devaient s'appeler des gavroches. Ne fermez pas. J'apporte quelque +chose. + +Le gamin, tout en sueur, qui courait aussi vite qu'un poney, vint +s'abattre devant l'hôtel en tendant à Joseph un papier. + +--Pour qui cela? demanda le vieux domestique. + +--Pour... le... marquis de Vilers, répondit le gamin tout poussif. + +--Hélas! ne put s'empêcher de soupirer Joseph. + +Le gamin continua: + +--C'est de la part... d'une belle dame... qui était... dans un beau +carrosse... Elle a écrit... pendant que son monsieur faisait charger des +malles... Elle m'a dit... qu'on me payerait bien... + +--Oh! certes, répondit Joseph, qui vida sa poche dans les mains du gamin +émerveillé, puis rentra dans l'hôtel et rejoignit Tony. + +Mais à cette époque le respect des domestiques pour leurs maîtres était +tel que, bien que le marquis fût mort et que cette lettre pût lui +fournir une indication précieuse, Joseph n'osa pas l'ouvrir. + +Longtemps il la tourna et retourna entre ses doigts. Ce billet n'était +point cacheté. Une épingle seule le fermait. L'adresse était écrite au +crayon. + +--En finirez-vous? demanda Tony impatienté. + +--Je brûle d'ouvrir ce papier. Je n'en ai pas le courage. + +--Je l'aurai, moi qui suis l'exécuteur testamentaire de votre maître! + +Et le jeune homme s'empara du papier, fit sauter l'épingle et lut à +haute voix ces mots également écrits au crayon: + +«Cher ami, + +«Le magnat m'emmène où vous savez! Au moins je ne quitterai pas la +France! Veillez sur Réjane. Pauvre chérie! Elle venait de se mettre au +lit quand je suis partie. Dites-lui que je l'ai embrassée... Comptez sur +moi comme je compte sur vous... + +«Marquise DE VILERS.» + +--Eh bien, demanda vite Tony après la lecture de ce billet. Où le magnat +emmène-t-il votre maîtresse! Vous devez le savoir aussi, vous? + +Joseph était atterré. Des propriétés du magnat, Joseph n'avait jamais +entendu parler que du château du Danube et la marquise disait: «Au moins +je ne quitterai pas la France!» + +Tony perdit de nouveau courage. Le fil conducteur que venait de lui +tendre la Providence pour l'aider à se retrouver dans ce labyrinthe +cassait tout à coup. Comment protéger la marquise maintenant? + +Après avoir mûrement réfléchi, il s'arrêta définitivement à la +résolution suivante: + +Les trois autres ennemis de la marquise,--les siens en même +temps,--étaient gardes-françaises. + +Il le serait aussi. + +D'abord, il le sentait en lui, il n'était pas né pour la vie douce et +enfantine qu'il menait chez la bonne mame Toinon. Ce qu'il lui fallait, +c'était la vie des camps, le tapage, la bataille. Il l'avait bien +compris aux battements joyeux de son coeur, la première fois que sa main +avait brandi une épée, la première fois que cette épée s'était croisée +avec une autre. Et puis, dès son enrôlement, Tony serait auprès +des Hommes Rouges. Malgré eux et à leurs côtés, il grandirait, les +surveillant, ne les perdant pas de vue. + +Le régiment est une grande famille où tout se sait: si les Hommes Rouges +complotent, s'ils parviennent à découvrir la retraite du magnat, s'ils +trament quelque entreprise contre la marquise, le garde-française Tony +le saura et prendra ses mesures en conséquence... + +--Je ne serai pas toujours simple soldat, se dit l'adolescent avec cette +confiance superbe qu'il avait mise en toutes choses depuis la mort du +marquis et qui lui était revenue. Je passerai anspessade, bas-officier, +sous-lieutenant!... Je deviendrai l'égal de mes ennemis! Ainsi le comte +ne pourra plus refuser de se battre avec moi. Je laverai l'insulte qu'il +m'a faite en même temps que je vengerai le marquis. Et la marquise +n'aura pas honte de son défenseur. Oui, je serai l'égal de ces fiers +capitaines, leur supérieur peut-être... Tiens! pourquoi pas? parce +que je ne suis point noble? Bah! L'armée mène à tout. M. Chevert, qui +n'était pas plus noble que moi, est bien devenu maréchal de France!... +Que je devienne général, ajouta-t-il en riant, je m'en contenterai. Le +général Tony... Cela sonnerait joliment!... + +Cependant, avant de s'enrôler, Tony songea qu'il lui restait un devoir à +remplir. + +Le corps du marquis de Vilers était toujours au Châtelet. Il en informa +Joseph en l'invitant à aller avec lui. + +La marquise n'étant plus là pour réclamer le corps de son mari et +satisfaire aux derniers devoirs, ce soin incombait aux deux seuls vrais +amis que le marquis eût à Paris: Tony et Joseph. + +Dès que vint le matin, ils se rendirent donc au Châtelet, où on leur +remit une magnifique bière de chêne, dans laquelle le lieutenant de +police, voulant éviter le scandale, après la déclaration de MM. de +Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, avait enfermé le marquis. + +Une messe fut célébrée à l'église de Saint-Louis-en-l'Isle, puis ils +firent descendre le cercueil dans le caveau de la famille de Vilers, au +Père-Lachaise. + +--Mon pauvre maître, s'écria Joseph en fermant le caveau, c'en est donc +fait de toi!!! + + +FIN DU PROLOGUE + + + + + +PREMIÈRE PARTIE + + + + +LE CHÂTEAU DU MAGNAT + + + +I + +LES GARDES-FRANÇAISES + + +Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande +rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne +bizarre: + + _Au servent recruteur_. + +Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les +deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste +boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du +cabaret. + +Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus, +son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois, +entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute +voix l'avis suivant: + +«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre +royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des +gardes-françaises, fait assavoir: + +«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence +le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des +gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies; + +»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque +officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter +l'effectif; + +»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit +directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de +Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les +enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui +leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement; + +»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert, +dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le +régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les +régiments. + +»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte. + +»La solde est bonne, exactement payée. + +»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de +minuit les jours de fête. + +»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre +point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront +enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur +de soutenir sa belle réputation de galanterie.» + +Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant +paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du +_Sergent recruteur_. + +Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la +cinquantaine. + +Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches +blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait +valu ce nom de Pivoine. + +Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la +témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient +éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les +gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret. + +--Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en +faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs +de cuir placés devant lui. + +Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles? + +Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et +qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon +d'un moine. + +Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant, +dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais +épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais +chamarrés à outrance... + +Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée, +c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de +Paris pendant huit jours. + +De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer +un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et +son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles. + +--On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la +caserne. + +Puis le sergent reprenait de plus belle: + +--Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes +poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien +nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on +fait la partie de cartes. + +Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent. +Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me +voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche +de poulets. + +Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée: + + On fait l'amour, + Tout le jour, + Dans les gardes-françaises, + On fait l'amour, sur ma foi! + Dans les gardes du roi!... + +Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur +prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret. + +Tout à coup un jeune homme fendit la foule. + +C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était +blanc et pâle comme une jeune fille. + +--Qu'est-ce que tu veux, toi, _mademoiselle?_ lui demanda Pivoine en le +voyant s'approcher. + +--Je veux m'enrôler. + +--Dans les gardes-françaises? + +--Oui. + +--Tu es trop jeune... + +--J'ai passé seize ans. + +Le sergent sourit. + +--Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton +amoureux... que tu veux... + +Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles. + +--Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes +ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai +quel est mon sexe véritable. + +--Toi, bambin? + +--Moi. + +Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de +nouveau: + +--Voulez-vous m'enrôler, oui ou non? + +--Non, tu es trop petit. + +De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle. + +--Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce +soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons. + +Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil +froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère. + +A la porte, il s'adressa au tambour: + +--Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de +Langevin? + +--Chez lui, à son hôtel. + +--Où est-il, son hôtel? + +--Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais. + +Et il s'en alla, suivant le rempart. + +L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche. +A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le +tambour avait donné lecture au cabaret du _Sergent recruteur_. Sur le +seuil de la porte, se trouvait un laquais. + +--Monsieur le marquis est-il chez lui? + +--Que lui voulez-vous? + +Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop +jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui +avait dit: + +--Je suis capitaine aux gardes-françaises. + +Aussi répondit-il au laquais: + +--J'ai un message pour M. le marquis de Langevin. + +--De la part de qui? + +--Du marquis de Vilers. + +--Donnez... + +--Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne. + +--Alors, venez avec moi... + + + + +II + +LE CAPORAL TONY + + +Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles +luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de +ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était +grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse. + +C'était le colonel-général marquis de Langevin. + +La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent. + +--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein +d'affabilité. + +--Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat. + +--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela? + +--Je serai brave. + +--Quel âge avez-vous? + +--Seize ans. + +--Et vous voulez servir? + +--Je veux devenir officier. + +--Oh! oh! + +--Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que +j'aurai un jour la croix de Saint-Louis. + +--Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant. + +--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent +au plus vite. + +--Et pourquoi? + +--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté. + +--Bah! + +--Sur l'honneur, Monseigneur. + +--Quand cela? + +--Il y a une heure. + +Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler. + +Le marquis écouta en souriant. + +--Sais-tu lire? lui demanda-t-il. + +--Lire et écrire. + +--Sais-tu compter? + +--Oui, Monseigneur. + +Le marquis lui tendit une plume: + +--Voyons ton écriture? + +Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle +écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose +rare en ce temps-là, il savait l'orthographe. + +--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon +secrétaire. + +Tony poussa un cri de joie. + +--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal. + +--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony. + +--Non, dit le marquis. + +Tony se mordit piteusement les lèvres. + +--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais, +du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir +sergent. + +--Et se battra-t-on bientôt? + +--Peut-être dans huit jours... + +Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains. + +M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements. + +Tony reprit la plume et signa sans sourciller. + +Il était garde-française! + +--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il. + +Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la +cour de la caserne des gardes-françaises! + +Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille. + +Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint +ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement: + +--J'ai la berlue! se dit-il. + +Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement +vu. + +Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de +l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les +galons de caporal. + +Ce jeune homme n'était autre que Tony. + +Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes +les nuances du violet. + +Cependant il se contint et procéda à l'appel. + +Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony. + +Mais Tony en fit deux vers lui. + +--Bonjour, sergent, lui dit-il. + +--Bonjour, bambin! + +Tony regarda fièrement Pivoine: + +--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent? + +--Mais si... si... + +--Et cela vous étonne? + +--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal +d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce +grade?... + +--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire. + +Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres. + +--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas +besoin d'aller au feu... + +--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis +que nous irions au feu avant huit jours. + +--Ah! ah! + +--Et j'espère m'y bien conduire. + +Pivoine ricanait. + +--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent. + +--Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de +mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent? +Il faut avoir de la barbe au menton pour cela. + +--Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que +je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai +mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!... + +--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je +renonce à mes galons. + +--Et vous vous battrez avec moi? + +--Sur-le-champ. + +Pivoine était ultra-cramoisi. + +Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de +caporal lui servaient d'introducteurs. + +Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés +fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et +résolu qui les charma: + +--Camarades, voulez-vous être mes témoins? + +Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité +bienveillante: + +--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un. + +--Avec le sergent Pivoine. + +--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent. + +--Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre. + +--Je le tuerai, moi. + +A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de +Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une +prochaine revue... + + + + +III + +OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY + + +Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats +consentirent à le suivre, en qualité de témoins. + +Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades. + +--Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme. + +--Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne. + +--Où donc alors? + +--Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les +Porcherons. + +--Allons où vous voudrez. + +Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service +ne s'était aperçu de la provocation. + +Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de +Fraülen. + +--Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la +marquise, qui s'est fait garde-française! + +Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand +deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de +quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent. + +--Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés +de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne. + +Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony. + +Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant, +sortit le premier de la cour. + +Tony le suivit. + +Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins. + +--Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de +corriger ce bambin. + +Et il allongea le pas outre mesure. + +--Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en +aller dans l'autre monde. + +Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse. + +La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y +avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts. + +Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre. + +Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux +quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout +en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le +maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des +Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux, +entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la +petite maison. + +Le lieu était désert. + +--Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et +en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet, +car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces +de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet. +Ce sera pour lui une leçon. + +Tony pensait: + +--Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu +est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur +que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue. + +--Allons! allons! _mademoiselle_, hurlait Pivoine de plus en plus +colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en +découdre? + +--Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais +tâcher de la modifier. + +Tony tira son épée et tomba en garde. + +Il était superbe d'attitude et de résolution. + +Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à +s'étonner; puis l'un dit à l'autre: + +--Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon. + +Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui +et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva. + +Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule. + +Le vieux soldat poussa un cri de rage. + +--Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il. + +Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas. + +--Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied! +hurlait le sergent. + +Et soudain il se fendit. + +Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant +était mort. Mais il avait fait un bond de côté! + +L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui +enfonça la sienne dans la gorge. + +--Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement. + +Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang. + +Vous eussiez dit Goliath tué par David. + +On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le +cabaret le plus voisin. + +Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en +présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins. + +On envoya chercher un chirurgien. + +Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point +mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction +de voix. + +Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister +au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure. + +Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point +quitté. + +L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises +étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans, +hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose +sérieuse. + +L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien, +buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon, +et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose. + +Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions +flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même +dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup. + +Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui +reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne +faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon. + +Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de +témoins. + +--Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant +familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du +cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de +ses deux témoins. + +--Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de +la Manche. + +Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment--s'était +fait l'écho fidèle du Gascon. + +Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait. + +--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en +parlera à la caserne. + +--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera. + +--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin +qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de +vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du +respect pour l'infortune. + +--Oh! oui, fit le Normand. + +--Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif. + +--Très soif! répéta le Normand. + +--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons +nous désaltérer. + +--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me +permettrez de _régaler_. + +La Rose prit une attitude pleine de protection: + +--Soit, mon jeune ami, on vous le permet. + +--Où irons-nous? demanda Tony. + +--Je connais un bon endroit. + +--Ah! vraiment? + +--A deux pas d'ici. + +--Serait-ce le cabaret du _Sergent recruteur_? + +--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette. + +--Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par +son ami. + +--C'est le cabaret de la _Citrouille_, mon homme,--reprit La Rose d'un +ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette. + +--Les singuliers noms! dit Tony. + +--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant +au joli nom de Bavette.... + +--Vous le savez? + +--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain, +à cette petite. + +--Ah! vous êtes son parrain. + +--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le +garde-française, une drôle d'histoire, allez! + +--Très drôle! grommela le Normand. + +Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire +son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état +d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire +des amis le plus promptement possible. + +Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà +valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié +lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait +complaisamment leur histoire. + +--Est-ce loin? demanda-t-il. + +--Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire. + +--J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de +courtoisie. + +--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent +La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans, +attendu que j'en ai quarante aujourd'hui: + +--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie. + +La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur. + +--Je suis bien conservé, dit-il. + +Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration. + +--Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq +ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était +autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis. + +--Ah! ah! + +--Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour, +lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège. +Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à +y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait +pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi... + +La Rose soupira... puis ajouta: + +--Et à finir par cette brute que vous voyez-là. + +Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua +au Normand entre les deux épaules. + +Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en +souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo. + +Le Gascon La Rose reprit: + +--Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous +amoureux, et tous sans aucun succès. + +--Pas possible! dit Tony. + +--Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari», +disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il +arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours. + +--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme +vous? + +--Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez. + +Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée +en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville +de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de +cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme +c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à +l'entour d'un bon feu allumé au milieu. + +--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint. + +--Justement. + +--Et il s'éprit de la cantinière? + +--Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui. + +--Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette +reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la +tranchée. + +--Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au +sort du cornette. + +--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la +tente de la cantinière. + +--Je devine... + +--Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état, +et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce +moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses +belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle +était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les +intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette +était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose. + +--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman +Nicolo est ainsi changée! + +Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit +dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la +tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau. + +Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire. + +--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il +sortira... + +J'attendis toute la nuit. + +--Diable! dit Tony, la visite avait été longue. + +--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec +précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi. +C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers... + +--Le marquis de Vilers! exclama Tony. + +--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette. + +--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards +étranges dans la vie!... + + + + +IV + +LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS + + +Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la +physionomie exprimait la plus vive surprise. + +--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le +marquis de Vilers, que Dieu conserve!... + +Tony fit un mouvement. + +--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose. + +--Continuez, dit Tony. + +--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de +Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père +de Bavette? + +--Rien encore. + +--Alors, expliquez-vous. + +--Quand vous aurez fini. + +--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu +l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez. + +Et le Gascon reprit: + +--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il +paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit +jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille. + +--Es-tu discret? me demanda-t-il. + +--Dame! si vous y tenez. + +--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de +ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une +cantinière. + +--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à +craindre. + +--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony. + +--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier. +Maman Nicolo avait perdu sa taille fine. + +--Ah! diable... + +--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers +m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son +cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que +tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et +je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait, +je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la +cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que +maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que +tout le monde me félicita. + +Tony se prit à rire. + +--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la +première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp +tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste, +je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de +tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un +tambour qui en crût un mot; on m'appela _père et parrain_, mais, ajouta +La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation +de maman Nicolo. + +--Et vous fûtes parrain? + +--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda +comment il fallait l'appeler. + +--Bavette, répondis-je. + +--Comment, _Bavette_? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier. + +--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je. + +--Pourquoi? + +--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses, +le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement +et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une +femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas +d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue. + +L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir. + +--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on +dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manière de parler. +Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit +que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira +gentiment. Ça lui portera bonheur. + +--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier. + +--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si... + +--Entêté! murmura le brave homme. + +Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son +sérieux: Je te baptise, Bavette... + +--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire? + +Cette simple question rendit le soldat tout pensif. + +--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre +capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans +qu'il a quitté le régiment. + +--Je sais cela, dit Tony. + +--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat +ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles? + +Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible. + +--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous +aimiez donc beaucoup votre capitaine? + +--Je me ferais hacher pour lui. + +--Et si... il lui arrivait... malheur? + +--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on +compterait avec moi! + +Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé +_mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en +quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité +d'un homme. + +--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort. + +--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur. + +--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore +je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant... + +--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en +a deux!... + +--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence +respectueux. + +--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes, +comment est-il mort? + +--Il a été tué. + +--Par qui? + +--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein +air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est +pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois +hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez +bien que c'était vraiment un assassinat. + +--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne. + +En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient +continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo. + +--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif! + +--Ni moi, dit le Normand. + +--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant. + +--Pourquoi? + +--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous +prendrons un salon. + +Ils entrèrent. + +--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette. + +Le cabaret était désert. + +Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose, +et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du +respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette. + +--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne +peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin. +Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose? + +--Rien, dit le soldat d'un ton bourru. + +Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle. +Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se +penchant vers les deux vieux soldats: + +--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui +tue son officier? demanda-t-il. + +--Oui, certes. + +--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est +impossible. + +--Pourquoi? + +--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers... + +--Eh bien? + +--Sont des officiers de notre régiment, camarades. + +Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua: + +--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de +Lacy! + +--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs... + +--Nos chefs, répéta le Normand. + +--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française. +Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine, +le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les +bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont, +obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats +ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors +souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous? + +--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la +fois la main de Tony et celle du Normand. + +--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci. + +Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent +du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par +son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure +avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise +aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline. + +--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises +La Rose. + +--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand. + +A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière +avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables; +mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les +regards de Tony. C'était Bavette. + +Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain +ravi d'admiration autant que de surprise. + +--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose. + +--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même. + +Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et +Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours. + +--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon. + +--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo. + +--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où +vous venez. + +--Jamais! + +--Un mystère? + +--Et un solide! + + + + +V + +L'ULTIMATUM + + +Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo. +Ils n'y parviendront pas. + +Et même il faut que le secret de la cantinière soit bien grave pour +qu'elle soit aussi discrète avec ses deux vieux amis. En vain ils lui +promettent de lui livrer en échange du sien celui que leur a révélé +Tony. En vain ils tentent d'arracher à Bavette une indiscrétion. En +dépit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de +crier... sans parler. + +Plutôt que d'assister à cette vaine querelle, suivons le carrosse qui +emporte madame de Vilers et le magnat. + +Quelque diligence que pût faire le Hongrois et bien que, de poste en +poste, il eût envoyé en avant un courrier, chargé de faire préparer les +relais, le carrosse n'allait pas vite. + +Avec les horribles chemins que possédait la France à cette époque, il +était bien difficile de faire plus de quinze à vingt lieues par jour. + +Or, le magnat, qui craignait d'être poursuivi, prenait à chaque relai +une direction fausse, pour dépister ses ennemis. + +Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, épouvantable pour la +marquise. + +Elle se retrouvait séparée de celui qu'elle aimait, en tête-à-tête avec +cet homme redouté qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle +avait autrefois considéré comme un père et qu'elle avait fui parce +qu'elle avait deviné que ce n'était plus l'amour d'un père qu'il +ressentait pour elle... + +Comprenant qu'auprès de ce vieillard fou de passion, son honneur n'était +plus en sûreté, elle s'était confiée au loyal gentilhomme vers lequel +l'avait entraînée son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le +magnat, espérant ne jamais plus être en face de lui. + +Et elle était là, en son pouvoir, sachant à peine où il allait la +conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle... + +On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitté son hôtel, où +elle était en sûreté, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait. + +Était-ce par crainte du scandale? + +Non. Qu'eût pu faire le magnat contre sa réputation? N'était-elle pas +l'épouse légitime et respectée du marquis de Vilers? + +Ce n'était pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle +avait reçus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant +à quoi s'en tenir sur le but intéressé qui avait dicté ces soins. + +Si elle l'avait suivi, c'était uniquement par peur, non pour elle, mais +pour son mari. + +Ce qui s'était passé lui avait en effet paru étrange. + +Le marquis était sorti pour quelques heures, afin de choisir les +costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opéra. + +Puis à sa place était arrivé un commissionnaire et M. de Vilers avait +fait dire que, appelé à Versailles par une affaire inattendue et +pressante, il était contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner. + +Selon le désir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre à +ce bal, elle y était allée malgré tout. + +Là, elle avait rencontré l'un de ces officiers dont elle se rappelait à +peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus à Fraülen à +côté de celui qui devait être son mari, le soir où celui-ci lui demanda +de les aider dans l'accomplissement d'un pari... + +Cet homme l'avait insultée... + +Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui, +semblait parfaitement la connaître, était venu la défendre... + +Ce défenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu échanger +ensemble, lui avait parlé d'un danger... + +Tout d'abord, elle avait supposé qu'elle devait craindre les Hommes +Rouges... Mais quand elle aperçut le magnat, elle pensa: + +--Voilà le danger dont m'a parlé mon jeune défenseur. + +Et elle avait mesuré les conséquences que pouvait avoir pour M. de +Vilers le retour du magnat. + +Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle. + +Elle savait que cet homme n'avait reculé devant rien, pas même devant le +crime, pour éloigner d'elle ceux qui auraient pu être ses rivaux. + +Elle n'avait pas oublié le malheureux jeune homme qui avait voulu faire +le siège du château du Danube et qu'on avait trouvé dans les fossés +frappé en plein front par la balle du magnat. + +Aussi trembla-t-elle pour son mari. + +Elle se dit que le comte Mingréli devait avoir entouré d'embûches le +marquis, avoir mis à ses trousses une armée de spadassins ou de bandits +aux attaques desquels celui-ci ne pourrait échapper. + +Aussi quand, reprenant pour un instant son rôle de père, le magnat lui +avait dit: + +--Venez! + +Elle s'était levée, désolée, brisée de douleur, mais espérant, par un +commencement de soumission, détourner de la poitrine de celui qu'elle +aimait le poignard des assassins. + +Et lorsque le comte, lui désignant la voiture, lui avait annoncé qu'ils +allaient partir pour un long voyage, elle avait pensé: + +--Je serai longtemps sans voir mon mari adoré. Il m'accusera, il me +maudira peut-être, mais il vivra!!! + +Et elle était montée en voiture... + +Ainsi que l'avaient supposé les Hommes Rouges, le magnat n'était point +parti sans s'arrêter à l'hôtel où il était descendu. + +Il avait eu des bagages, des provisions à prendre, des ordres à donner +à son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le +servait depuis vingt ans et qui devait partir à cheval derrière lui, +pour l'aider à garder la marquise. En même temps, loyal à sa manière, le +magnat envoyait à M. de Lavenay le prix de son carrosse. + +Or, quelque surveillée que fût la jeune femme, elle trouva moyen +d'échapper une minute à l'attention de ses gardiens, et cette minute lui +suffit pour écrire un mot à son mari. + +Elle avait glissé ce mot dans la main d'un enfant qui aidait à charger +les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance. + +Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission. + +Il nous reste maintenant à expliquer comment le magnat avait eu +connaissance de l'enlèvement projeté par les Hommes Rouges. + +Arrivé à Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait établi +ses batteries du côté de l'hôtel de Vilers, cherchant une occasion +favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il éprouvait cet +amour sénile, qui est le plus effréné de tous les amours. + +Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le +bal de l'Opéra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il +avait jugé l'occasion favorable. + +Mais il était arrivé trop tard. Les Hommes Rouges avaient déjà rencontré +la marquise. + +Du premier coup d'oeil, il les reconnut. + +Il les avait remarqués à Fraülen, causant avec la jeune comtesse et fort +empressés auprès d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se +gravât dans sa mémoire. + +Se doutant à juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis +et écoutés. + +Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prête et les +attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans +l'hôtel. + +Il se promit de profiter de leurs préparatifs. + +Or, il était en train de jouir de son succès. + +Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait +mortellement long à la jeune femme, ce tête-à-tête avec un ravisseur +abhorré! + +Et cependant elle en redoutait la fin... + +Tant qu'ils voyageraient à travers les routes, elle n'aurait rien de +bien grave à craindre de la part du magnat. + +Mais, le voyage terminé, une fois qu'elle serait tout à fait seule avec +lui et en son pouvoir, dans un château perdu au milieu des forêts!... + +Les témoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la +sortir de la mélancolique torpeur dans laquelle elle était plongée, ne +faisaient que redoubler sa terreur. + +Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme. + +La quatrième nuit enfin, après mille angoisses, madame de Vilers vit se +dresser dans l'ombre, au bout d'une longue allée de chênes, le château +de Blérancourt. + +Une autre voiture y serait venue en deux journées, mais nous avons +parlé des innombrables détours faits par le magnat, qui tenait à ce que +personne ne lui ravît sa proie. + +A la vue de ce château qu'il lui avait souvent dépeint comme un nid +d'amoureux, madame de Vilers se sentit défaillir. + +Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait écrit +à son mari! + +Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec +un grincement lugubre. + +Le carrosse entré, les chaînes rouillées crièrent de nouveau sur les +poulies; la herse se relevait! La marquise était prisonnière. + +Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main à la jeune femme +et l'aida à descendre de voiture. + +Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa +seule un instant pour qu'elle réparât le désordre occasionné dans sa +toilette par un si long voyage. + +Deux jeunes femmes entrèrent, se tinrent debout devant madame de Vilers +et parurent attendre ses ordres. + +A tout hasard, espérant trouver un peu de sympathie chez des personnes +de son sexe, la jeune femme demanda: + +--Au nom du ciel, où suis-je et que veut-on faire de moi? + +L'une des femmes secoua la tête. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec +un sourire mélancolique. Elles étaient muettes. + +Elles firent signe que le lit était préparé, mais madame de Vilers les +congédia du geste. + +Quelque fatiguée qu'elle fût par le voyage, elle n'osait se coucher, +craignant une surprise. + +Elle se reposa dans un fauteuil. + +Deux heures après, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait +une table toute servie. + +La marquise voulut lui adresser la parole. + +Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait répondre. + +Tout le service du château était fait par des muets,--créatures du vieux +comte, amenées par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un +dévouement à toute épreuve... + +Madame de Vilers refusa le dîner comme elle avait refusé le lit. + +Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle. + +--Haydée, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom, +réfléchissez bien à ce que je vais vous dire... + +Vous êtes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher à m'échapper +serait inutile... + +Mais vous aimez la France, vous tenez à y rester. Eh bien, consentez à +être à moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de façon à ce +que tout le monde continue à me croire votre père. Pour vous seule, +j'aurai un autre titre à votre affection. + +Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmènerai sur les +bords du Danube, dans ce château où vous avez été élevée. J'ai assez +de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gré, mal gré, vous +deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour réfléchir. Dans dix jours +à pareille heure, je vous demanderai la réponse + + + + +VI + +LE REFRAIN DE PIVOINE + + +A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur. + +Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à +recommencer la guerre dans les Flandres. + +Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit +mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande +flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin +même, pour entrer en campagne. + +Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de +fête. + +Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma +foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois +couleurs;--les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le +parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des +maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes... + +--Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque +fenêtre. + +--Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui +adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire +de tous les uniformes disparus. + +Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien. + +Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux +Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les +bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le +magnifique régiment. + +Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la +circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin, +ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé, +pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente. + +A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans +la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en +bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas +atteint la quarantième année. + +Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons +de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du +colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin. + +--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts +d'heure? + +Le marquis regarda le jeune homme: + +--Comment! dit-il, c'est toi, Tony! + +--C'est moi, mon colonel. + +--Et pourquoi veux-tu une permission? + +--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais +de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon +départ désole. + +--Va, dit simplement le marquis. + +Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta; + +--Mais, prends garde, on part dans une heure. + +--Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre. + +--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme +lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui. + +Tony sortit de la caserne et s'en alla. + +Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs. +Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta. + +Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit +force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes. + +Une seule maison était fermée,--celle de la pauvre mame Toinon. + +Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration. + +Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et +voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis +de Vilers... + +Et déjà, quel changement! + +Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne +déconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_. + +Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste +cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française. + +--Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître. + +--Bonjour, Tony, dirent les vieillards. + +--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant. + +Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de +mame Toinon et frappa. + +La porte s'ouvrit. + +Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui +passa les deux bras autour du cou. + +--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être +point parti sans venir me voir... + +Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à +couvrir son fils adoptif de tendres caresses. + +--Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se +briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas... +et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier... +Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère... + +Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un +coup de poignard. + +Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle +s'était longtemps méprise elle-même. + +La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa +au cou du jeune homme: + +--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite. + +Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du +bahut. + +Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière. + +--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela... + +Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot: + +--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car +j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et +reviens-moi bel officier... + +La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!... + +Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de +Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de +peuple enthousiaste. + +Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant +son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait. + +Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu +le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa +un cri de douleur suprême et murmura: + +--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais! + +Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule +gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du +sergent recruteur Pivoine: + + On fait l'amour + Tout le jour, + Dans les gardes-françaises. + On fait l'amour, sur ma foi, + Dans les gardes du roi! + +Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et +pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de +faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats. + +Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises. +C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que +le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme +celui-ci l'avait également prédit. + +Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu +si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété +qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans +lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon. + +Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain, +lançait dans le choeur qui scandait la marche: + + On fait l'a... + +Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que +le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche. + +--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du +chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit +joliment brave! + +Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du +bon. + +Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à +Chantilly. + +Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en +avant Maurevailles. + +Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe. + +Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les +avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de +nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour +la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on +n'eût pas mangé. + +C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le +sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait +prendre ses précautions. + +Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources. +Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement +réglementaires. + +Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient +plus rien. + +Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était +précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin +d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout +genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine +Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des +ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses +huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de +souffrances. + +Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du +départ de Maurevailles. + +Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une +mission: rien de plus ordinaire. + +Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à +la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin, +Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans +un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces +derniers lui donner leurs bourses! + +--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il. + +Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion: + +Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la +marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient +sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à +s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne +leur échappât point de nouveau. + +--Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah! +S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui +m'aidera. + +Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon +et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même, +à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la +cantinière en lui chantant à tue-tête: + + On fait l'amour + Tout le jour + Dans les gardes-françaises. + On fait l'amour, sur ma foi, + Dans les gardes du roi! + +Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les +entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!... + + + + +VII + +L'AMOUR D'UN VIEILLARD + + +Il y avait huit jours que le magnat avait amené la veuve du marquis de +Vilers au château de Blérancourt, quand un cavalier longea la lisière de +la forêt au milieu de laquelle s'élevait ce château. + +Ce cavalier avait dû faire une longue route, car son cheval n'avançait +qu'avec peine sur le terrain détrempé par la pluie et lui-même +paraissait très fatigué. + +A l'entrée de la forêt, à un quart de lieue du château, il y avait +quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village. + +Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui +a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge. + +Triste auberge que celle-là et qui ne devait pas abriter souvent des +voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu. + +Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gîte, et en tout cas +de quoi se reposer à l'abri de la pluie. + +Ce fut donc là que le cavalier frappa. + +Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un énorme brasier de +tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans séchaient, tout en +causant et en buvant du cidre, leurs habits mouillés. + +A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils +s'écartèrent avec empressement pour lui faire place auprès de la +cheminée. + +--Holà! dit le cavalier, qui est l'hôte ici? + +Un grand vieillard à barbe blanche ôta son bonnet de peau de renard et +s'avança. + +--Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres, +reprit le cavalier. Je me suis égaré dans vos satanés chemins, et du +diable si je sais où je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela. +Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bête de mille pistoles qui +est en train de prendre froid? + +--Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mènerai moi-même en personne +vot'cheval à l'écurie, s'écria l'hôtelier et je vous assure, foi de +Garrigou, qu'il y sera mieux qu'à _l'Aigle noir_ ou aux _Armes de +Picardie_, à Noyon. + +--Quant à moi, une place auprès du feu, une moitié de poulet et deux +oeufs me suffiront--à la condition toutefois que vous ayez du vin?... + +--Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans +qu'on n'y a _mie_ seulement touché. Vous ne trouverez pas dans toute la +contrée un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin +que maître Garrigou de Chante-Caille. + +--En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa +marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du +feu et étendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes. + +Il y eut un instant de silence, motivé par la présence de l'étranger. + +Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue. + +--Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le château est habité? + +--Oui, par le vieux seigneur qui est revenu. + +--Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici? + +--Plus de vingt ans. C'était maître Jeanson, l'homme de loi, qui +s'occupait de tout. + +--Et maintenant? + +--C'est une espèce de sauvage que le vieux seigneur a amené avec lui et +qui a l'air d'un voleur plutôt que d'un intendant... + +--C'est-y pas la même chose? interrompit un des paysans. + +Tout le monde se mit à rire. + +--N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de même, allez... +Figurez-vous que le château est rempli de sonnettes... + +--De sonnettes? + +--Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond à une +sonnette placée dans la chambre du seigneur. + +--Et pourquoi tout cela? + +--Pour que personne ne puisse entrer dans le château sans qu'il en soit +informé, et pour qu'il sache par quelle porte on entre. + +--Et comment sais-tu cela, toi, Jean? + +C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a raconté. Il a aidé les ouvriers +que le vieux seigneur avait envoyé chercher à la ville pour poser les +fils, et, comme il voulait voir si ça allait, il s'est présenté l'autre +jour au château. + +--Et il est entré? + +--C'est-à-dire qu'il a été reçu par le nouvel intendant, le sauvage... +Il y dit: «J'apporte pour votre maître un beau chevreuil que j'ai +tué...» Et pendant que l'autre le débarrassait, il a bien remarqué que +les portes faisaient tinter des sonnettes. + +--Et que lui a dit l'intendant? + +--Rien. Il a tiré de sa poche une pièce d'or; il la lui a mise dans la +main, et il l'a poussé dehors. + +--C'est bien singulier, tout ça. Mais qui sert le seigneur au château? + +--Des muets... Oh! ceux-là, je leur ai causé moi-même avant l'arrivée de +leur maître... + +--Tu leur as causé... à des muets?... + +--C'est-à-dire que j'ai essayé; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient +la bouche fermée. + +--C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire. + +--Pardi! il ne tient qu'à toi d'aller au château; tu seras reçu comme +Boniface le braconnier. + +--Qu'est-ce qui lui est arrivé? + +--Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a été saisi +par les muets qui l'ont roué de coups de gaule... + +--Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sébastien, le +cordonnier, qui était allé rôder près des fossés un soir... Il a entendu +craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauvé, mais pas assez +vite pour ne pas entendre une balle siffler à deux doigts de sa tête. + +--Ah ça! que diable racontez-vous-là, mes drôles, s'écria tout à coup le +cavalier qui, depuis un instant, avait prêté l'oreille aux propos des +paysans, est-ce une histoire ou une légende? + +--Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au château +de Blérancourt. + +--Et où prenez-vous ce château? + +--Au bout de l'allée de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir +d'ici. + +--Et c'est là que se passent toutes ces choses étranges? + +--C'est là. + +--Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-même. + +--Vous, mon officier? s'écria l'hôte épouvanté. + +--Oui, certes. + +--Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?... + +--Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais +au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voilà sec; +maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arrosé de ce bon +vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir +demain reprendre ma route. + +Maître Garrigou avait dressé la table. Le gentilhomme se mit à manger. + +Le temps s'était un peu éclairci, les paysans sortirent l'un après +l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait préoccupé, put +réfléchir tout à son aise. + +Au château de Blérancourt, le supplice de madame Vilers continuait. + +Le magnat cependant la comblait de prévenances, mais de la part de cet +homme les prévenances lui étaient odieuses. + +Par un raffinement de délicatesse, il avait évité même de lui parler de +son amour, et des conditions imposées par sa passion sans merci. + +Il avait accordé à la marquise dix jours de réflexion. Il voulait la +laisser en paix pendant ces dix jours. + +Il avait fait plus. + +Pour qu'Haydée ne s'ennuyât point, il avait envoyé à Paris un exprès, +afin de mander auprès d'elle sa soeur Réjane qui lui tiendrait +compagnie. + +Une heure encore et le délai allait expirer... + +Depuis quelques jours, le magnat avait demandé à la marquise la +permission de prendre ses repas avec elle. Fatiguée de la solitude, +madame de Vilers n'avait pas refusé. Elle ne se défiait plus, du reste, +des mets que lui présentait le comte, espérant qu'il n'agirait avec elle +que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir +où nous sommes, le comte et madame de Vilers dînaient ensemble dans les +appartements de celle-ci. + +Au dessert, le magnat se leva: + +--Le dixième jour est expiré, dit-il d'une voix émue. Haydée, quelle est +votre décision? Voulez-vous m'aimer? + +--Non!... répondit-elle. + +--Réfléchissez encore!... + +--Vous me faites horreur!... + +--J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!... + +--Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme au comble de l'effroi. + +--Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes, +vous livrera sans défense à mon amour... + +--Oh! c'est épouvantable! + +--C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien, +malgré votre orgueil et vos répulsions vous serez à moi. + +--Oh! infâme! infâme! répéta madame de Vilers en saisissant un couteau +sur la table et en essayant de se lever pour s'élancer vers le comte. + +Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara +d'elle... + +Elle retomba sur son fauteuil. + +Le vieillard la regardait avec un sourire ironique. + +--Tu vois bien, ma pauvre Haydée, dit-il en la tutoyant pour la première +fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras à +moi maintenant... bien à moi!... + +Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser. + +--Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaçant la taille de +ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une idée de ce qu'est l'amour à +mon âge... Tu ne sais pas quelle lave, à ta seule vue circule dans mes +veines; tu ne sais pas quelle tempête s'agite dans mon coeur... Haydée, +personne,--personne, entends-tu,--de tous ces jeunes gens qui se +disputaient un regard de toi, ne l'a mérité par un amour semblable, +comparable à celui qui me dévore!... + +Et, le visage cramoisi, les lèvres humides, les yeux saillants à faire +croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou +gonflées, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme +défaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour éviter la +souillure de ce contact. + +--Haydée, murmura encore le comte, Haydée, tu vas être enfin à moi! à +moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!... + +Il se pencha sur elle. Ses lèvres touchaient presque les lèvres de la +malheureuse femme... + +Une minute encore... et elle allait être à lui quand un coup de sonnette +retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit. + +--Qui donc, s'écria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer +dans le château sans que je sois prévenu? + +Il s'élança vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune +fille. + +C'était Réjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris. + +Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait +préparer, puis la laissant à sa toilette et la priant d'attendre la +marquise, il revint tout palpitant auprès de celle qui allait être sa +proie... + +Mais en entrant dans la pièce où il comptait réaliser l'unique espoir de +sa vieillesse avilie, il poussa un épouvantable cri de surprise et de +rage... + +Cette chambre où, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanimée +annonçait si bien devoir être en son pouvoir, cette chambre était +vide!... + + + + +VIII + +LE MUET QUI PARLE + + +Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un +cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt... + +Sur ce cheval, elle était soutenue par un homme dont la main qui tenait +les rênes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre +main, il lui protégeait le visage contre le fouet des branches. + +Les souvenirs de la scène du château lui revinrent en mémoire; elle +pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps. + +Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut +qu'il portait un costume d'officier des gardes-françaises. + +Que s'était-il donc passé et comment se trouvait-elle dans les bras de +ce gentilhomme? + +On sait de quelle mission Maurevailles avait été chargé par le marquis +de Langevin. + +Nous avons vu comment,--après avoir préparé les étapes du régiment des +gardes-françaises, qui tenait à faire joyeusement la route, en régiment +d'élite qu'il était,--l'ancien ami du marquis de Vilers était arrivé +chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce +qui se passait au château voisin. + +En fallait-il davantage pour qu'un soupçon lui traversât l'esprit? + +Maurevailles se promit d'éclaircir ce soupçon. + +Le soir, quand le château fut noyé dans une masse d'ombre, il se hâta +d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une volée de coups +de bâton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme +Sébastien, le cordonnier du village. + +Il ne lui arriva aucune mésaventure; mais il se convainquit, à n'en +pouvoir douter, qu'il était impossible d'entrer dans le château. + +Par la force? On rencontrerait l'année des muets dévoués au magnat. + +Par surprise? Les sonnettes avertiraient. + +A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup. + +Ce qu'il eût fallu trouver, c'eût été un passage secret comme il en +existe dans presque tous les vieux châteaux, les architectes d'autrefois +prévoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du +mystère. + +Mais le temps et le moyen de découvrir ce passage? + +Comme il se faisait cette réflexion, Maurevailles vit une ombre sortir +en quelque sorte du pied de la muraille, à vingt pas de lui, et +disparaître rapidement. + +Autant que le chevalier avait pu en juger, c'était un enfant, car sa +taille atteignait à peine la moitié de la moyenne. + +Mais d'où sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il +ne découvrit aucune porte, aucun trou. + +--Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur +nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de +l'attendre. + +M. de Maurevailles avait passé plus d'une nuit en plein air au bivouac; +quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas. + +Il se blottit le plus commodément qu'il put sous un toit de plantes +grimpantes, et attendit le retour de l'ombre. + +Il y avait à peu près deux heures qu'il était là et il commençait à +maugréer, quand un pas pressé se fit entendre. En même temps l'ombre +surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du +saut-de-loup. + +Maurevailles lui mit la main au collet. + +--Grâce, Monseigneur, miséricorde, gémit l'ombre en s'affaissant. + +Maurevailles examina alors sa capture. + +C'était un être bizarre: Pas tout à fait trois pieds de haut, une tête +énorme et plantée de cheveux en broussailles, des bras démesurément +longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et +hideux. + +--Qui es-tu et que fais-tu là? demanda l'officier. + +--Je suis un des serviteurs du château, répliqua le nain qui se rassura +un peu en voyant qu'il avait affaire à un étranger. + +--Tiens, tu n'es pas muet, toi? + +--Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'être muet pour être amené +en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis +trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France! +Comme il donne de beaux rêves! Et c'est pour cela que, la nuit, je +m'échappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons... + +--Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu +aussi l'or de France? + +La figure du nain s'éclaira. + +--Et veux-tu beaucoup de pièces comme celle-ci? continua l'officier en +lui mettant un louis dans la main. + +--Que faut-il faire, Monseigneur? + +--Me montrer le passage par où tu rentres au château. + +Un tressaillement d'effroi secoua le corps débile du nain. + +--Le magnat me tuerait, s'écria-t-il. + +--Allons donc, qui te trahira? répliqua Maurevailles en lui présentant +un second louis. + +L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'éclairèrent. Il se +redressa. + +--Venez, dit-il. + +Il alla jusqu'à la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur +une tête de clou que, même en plein jour, Maurevailles n'aurait pas +remarquée, et une énorme pierre tourna sur elle-même, ouvrant un passage +suffisant pour deux hommes. + +--Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coupé le cordon de la +sonnette. + +--Entre le premier, maître gnôme, répondit l'officier, et souviens-toi +qu'à la première trahison, je te passe mon épée à travers le corps. + +--Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-même; le +magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de +quoi boire du bon vin de France jusqu'à la fin de mes jours. + +L'ouverture démasquée par la pierre donnait sur un escalier en +colimaçon, ménagé dans l'épaisseur de la muraille. A la hauteur d'un +second étage, un couloir s'étendait perpendiculairement à la muraille +extérieure. + +--Comment as-tu découvert ce passage, maître gnôme? demanda +Maurevailles. + +--Je m'ennuyais, moi qui aime à causer, d'être toujours en tête-à-tête +avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin, +chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherché et +j'ai eu vite trouvé. + +--Où conduit ce passage? + +--Au-dessous de la chambre où je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce +souterrain est comme la toile d'une araignée: quand on est au milieu, on +voit des rayons partout. + +--Et y a-t-il un couloir qui aille à la chambre de la comtesse Haydée? + +--Comment, vous savez?... Au fait, je suis bête, moi... je me demandais +pourquoi vous vouliez entrer dans le château!... Certes, oui, mon +gentilhomme, il doit y en avoir un, mais où est-il? Je n'ai pas le +temps de le chercher maintenant; voilà le jour qui va venir et on +s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez... + +--Ce soir, soit!... + +Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et +redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine à refermer la pierre, +qu'il rouvrit ensuite à plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il +possédait bien le secret du muet. + +--Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La +marquise sera à nous! + +Et il examina attentivement l'endroit où il était, pour être bien +certain de retrouver sa route. + +Le soir où nous sommes, il était entré seul dans le couloir secret où le +nain l'attendait. + +--Venez, dit celui-ci, j'ai trouvé. + +Et il le conduisit dans le troisième couloir à droite, à partir de celui +par lequel il avait gagné le centre de la toile d'araignée. A certain +endroit, un mince filet de lumière, passant comme par le trou d'une +épingle, traversait l'obscurité. + +--Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frétillant. Il y +a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie. +Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou. +Vous pouvez voir!... + +Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis à table vis-à-vis de la +comtesse Haydée. + +Le vieillard était juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant +à la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de +supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat. + +Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de +bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingréli et Haydée... + +Mais il se contint, voulant attendre... + +Quand il vit le comte penché sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir +et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau. + +C'est à ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit. + +A l'arrivée de Réjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait à la hâte +conduite à son appartement. Lui recommandant expressément de ne pas +bouger, il était allé donner quelques ordres, puis était revenu au plus +vite vers Haydée. + +Mais, quelque diligence qu'il eût faite, Réjane, pressée d'embrasser sa +soeur, était venue avant lui. + +Et qu'avait-elle vu en écartant la tapisserie? + +Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son +rêve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebâillement +du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec +passion, déposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter, +radieux, par le couloir secret! + +C'était horrible! + +Cet ange venait d'entrevoir l'enfer! + +La jeune fille, quoique étant à l'instant même initiée au mal, resta +ange. + +Maurevailles avait laissé le passage ouvert. + +Elle se dit: + +--Si le magnat s'en aperçoit, il saura où le poursuivre... + +Et elle remit le tableau en place! + +Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait +la porte par laquelle allait entrer le magnat... + + + + +IX + +LE GAMIN DE PARIS + + +Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des +gardes-françaises et la marquise de Vilers. + +--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se +dégager. + +Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant: + +--Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour +toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le +chevalier Albert de Maurevailles. + +La marquise, épouvantée, poussa un grand cri. + +A ce cri répondit une autre exclamation. + +Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune +homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises. + +Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son +cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre... + +Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le +rattraper, ni même le suivre. + +Mais il eut une inspiration subite. + +Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la +pointe vers les jambes du cheval. + +L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but... + +L'animal venait de s'abattre... + +Il avait un jarret coupé. + +Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de +Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony... + +Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du +marquis de Langevin, s'était dit: + +--Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles. + +Où se rendait Maurevailles,--officiellement du moins,--Tony le savait +bien. + +En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les +pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti. + +Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir, +qu'allait faire Maurevailles? + +Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme. + +Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui +permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se +fit pas attendre. + +Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les +gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros +de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres. +Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager +qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route +au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements +convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long. + +Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il +affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui +refuser ce qu'il demandait. + +Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la +direction qu'avait prise Maurevailles. + +On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de +Blérancourt. + +En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier, +Maurevailles et la marquise. + +Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le +capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et +sans aucun mal. + +Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle +avait simplement glissé à terre. + +Tony s'élança pour la relever. + +Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se +plaça devant elle. + +Et Tony était désarmé! + +Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les +douleurs que lui causait sa blessure. + +--Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc +toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie +de te mêler de ce qui ne te regarde pas. + +Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps +de bondir en arrière. + +--Au secours! cria inconsciemment la marquise. + +--Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons +pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?... + +--Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant. + +--Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises, +devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est +lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un +gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant +de colère, le poursuivait toujours. + +--Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée. + +--Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le +capitaine en courant après Tony. + +Mais le gamin, toujours railleur, répliquait: + +--Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous +apporte un ordre du colonel... + +Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au +large. + +--Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que +vous recevez les messagers... + +Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre. + +--Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant +vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!... + +Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla +frapper l'ennemi en plein front. + +Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à +son visage. + +Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer. + +Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse. + +Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine +et leva son épée... + +La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux. + + + + +X + +LA FLÈCHE DU PARTHE + + +Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de +chevaux se fit entendre. + +Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée... + +Qui donc pouvait venir? + +C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise, +avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les +directions. + +Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour +diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait +pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval +qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol, +et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres. + +En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles +abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête. + +Mais comment lutter, un contre vingt? + +Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore +moyen de résister. + +Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût +été folie d'essayer. + +Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace. + +N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire. + +Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il +le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond +prodigieux s'élança hors du hallier. + +Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise: + +--Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi +malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si +vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique! + +Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le +poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de +retrouver madame de Vilers. + +Tony s'était relevé. + +Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les +gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais +parti. + +Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté +de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter +un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise. + +Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de +faire une trouée. + +Mais Tony n'avait pas d'arme... + +Rien, pas même un tronçon de lame. + +Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur? + +Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait +tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise +était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait +prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient +bientôt arriver, eux aussi. + +Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur. + +Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger. + +Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son +prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait +prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des +branches d'arbres et des manteaux. + +Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration. + +Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour +témoigner de ses intentions parlementaires: + +--Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer. + +Le magnat inclina affirmativement la tête. + +--Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme +que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au +contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai +rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son +étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous +voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous, +il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant. +Nous sommes donc loin d'être complices... + +Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La +position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le +jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer. + +--Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose, +le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre +qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des +gardes-françaises... Voici cet ordre. + +Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son +uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous +savons le contenu. Le magnat n'osa refuser. + +--Soit, dit-il, venez. + +Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de +garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière +de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château. + +Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré +comme un intrus. + +Bien au contraire, il était presque un personnage officiel. + +Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait +rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du +château à son hôte. + +Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention +du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait +sur eux une forte avance. + +Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se +rappelait les paroles d'adieu. + +Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour +Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son +hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser. + +Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son +arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon +situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de +la marquise. + +Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise +dans le château. + +Il en profita pour se rendre auprès de la marquise. + +Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir. + +Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait. + +A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint +au-devant de lui. + +--Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez +peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez, +sans doute... + +--Madame, interrompit Tony, je savais tout! + +--Oh! je vous en prie, parlez. + +--J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune +homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est +pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu. + +La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony +dans les siennes et les pressait tendrement... + +--Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui +donc l'a tué? + +--L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard. + +Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était +trouvé mêlé. + +Et haletante, avide, la marquise l'écoutait. + +--Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui +donc êtes-vous? + +Cette question fit tressaillir le jeune homme. + +Un moment il courba le front. + +Mais presque aussitôt il le releva. + +--Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois +semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de +boutique, un enfant recueilli par charité. + +La marquise eut un geste d'étonnement. + +--C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui +sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais +des costumes pour le bal de l'Opéra. + +Votre époux fut provoqué devant moi. + +Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le +mien. Le meurtrier avait fui. + +Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans +ses vues impénétrables, me confiait une mission,--la mission de venger +l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme +qu'il laissait en ce monde. + +Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela +que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain +déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse! + +Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard +s'était enflammé, son geste était devenu solennel. + +La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un +sourire. + +--Vous êtes un noble coeur, dit-elle. + +--Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et +avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je +veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de +Lavenay ne parviendront jusqu'à vous. + +La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête. + +--Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments +et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que +vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de +France! + +Tony jeta un cri d'enthousiasme... + +--Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence, +voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous +ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie +d'un homme que vous détestez plus que moi encore? + +Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi +son mari,--qu'elle croyait vivant,--elle avait consenti à suivre le +comte de Mingréli. + +Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son +éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat. + +Quand elle en arriva à parler du soporifique: + +--Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir? + +--Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je +refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort. +Je mourrai. + +--Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger. +Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche? + +--Ma douleur m'enlèvera tout courage... + +Le jeune homme eut un mouvement sublime. + +--Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre... + +--Que voulez-vous dire? + +--Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous +pleurez a laissé une enfant... + +--Mon mari? + +--Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a +aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille, +c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je +vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous +sentez du courage? + +Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir, +embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui. + +Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau. + +--Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il +parvient à m'endormir encore? + +A ces mots, Tony se redressa: + +--Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et +je sens en moi la force de huit hommes! + + + + +XI + +L'INTERROGATOIRE + + +Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des +armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt, +depuis longtemps habitués à un plus long sommeil. + +Les gardes-françaises arrivaient. + +L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut +de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements +nécessaires au campement des huit mille hommes. + +Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée +du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des +sous-officiers--des _bas-officiers_, comme on disait alors, s'empressait +de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs. + +Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient +leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures, +restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment, +les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se +rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé +leurs logements. + +Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en +large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant +de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral. + +Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les +feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches +retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet, +surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que +les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines +afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper +arriverait. + +--Allons, tout va bien, dit le colonel. + +Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre +son état-major au château. + +En prenant place au rapport, il fit appeler Tony. + +Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il +trouva au milieu de ses officiers. + +Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait +pas accoutumé. + +Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé. + +Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat, +était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui +venait de se passer. + +Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que +Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné. + +Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour +desservir le jeune garde auprès de son protecteur. + +Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait +fort pour leur bravoure. + +Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony. + +Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui +abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair +avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux. + +Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune +secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la +justice. + +Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son +temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en +mission. + +--Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre, +suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi +ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions +nécessaires... + +--Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de +tergiversation. Parlez. + +Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit: + +--Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires +particulières de votre capitaine. + +Le jeune homme pâlit. + +--Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant +vous et vous seul... + +--Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être +éclairés comme moi. + +--Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des +choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!... + +--Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux. + +--Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur +et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour +ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison. + +Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez +lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit: + +--Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais +cela te coûtera cher si tu me trompes!... + +Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il +reprit: + +--Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec +qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut +lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien +peur que ce ne soit le second cas qui arrive. + +Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony. + +--Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il. + +Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire +du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit +du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence +de ce pacte. + +En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes +avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il +fit signe à Tony de ne pas s'arrêter. + +--Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène +qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je +comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre +Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa +veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette +affaire? + +--Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de +le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon +serment. + +--Tu te feras massacrer, malheureux enfant!... + +--Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort? + +--La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France, +non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main +d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis, +mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris, +attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser +quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas? + +--Oui, mon colonel, mame Toinon. + +--Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère? + +--Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son +fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère +véritable... + +--Et où est-elle, ta mère véritable?... + +Tony haussa les épaules et répondit tristement: + +--Je n'ai jamais connu mes parents... + +--Mais où as-tu été élevé? + +--Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris. + +--Qui te fait croire cela? + +--C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la +campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris +souvent... + +--Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement. + +--Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage... + +Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé +attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en +proie à une vive émotion. + +--Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de +prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que +tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé? + +--Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais, +répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis. + +--Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!... + +--Mon colonel!... + +--Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles? + +Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony. + +--Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que +je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon +esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre +repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc +me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes +masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi, +ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les +hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait +sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé +par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans. +Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel? + +--Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge, +mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu +m'intrigues au plus haut point. + +--Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire... +Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les +lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières +de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi, +jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que +cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des +Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel, +vous chancelez?... + +En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était +d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec +effort: + +--Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!... + +Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher +sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit +froidement, presque avec sécheresse: + +--C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de +vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux +qui voudraient vous nuire... + +Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus. + +--Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre +protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon +devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de +Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre, +j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs... + +Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant +de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que +vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que +vous oublierez que je vous ai interrogé. + +Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le +tutoyant de nouveau: + +--Va, mon enfant, va!... + +Tony sortit tout ému... + + + + +XII + +LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE + + +L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait +singulièrement le comte de Mingréli. + +En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les +regards. + +Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y +avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se +disait le comte. + +L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la +première preuve de son erreur. + +L'installation de Tony au château avait été la seconde. + +De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé +à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré. + +Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout. + +C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon +droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se +trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père. + +De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie. + +Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de +Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à +Blérancourt. + +Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony: + +--Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas. + +--Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera +certainement manger dans sa chambre. + +--Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour +nous priver du plaisir de sa compagnie... + +Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que +lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait +donc plus de surprise possible. + +La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de +manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait +le moyen de se défendre contre le magnat. + +Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis. + +Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les +trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient. + +Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs +soldats... Que faire? + +Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre +d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée +pour gagner son château des bords du Danube. + +Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il +aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis. + +En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce +qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ +du régiment. + +Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il +en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore +d'attendre. + +Cela admis, fallait-il cacher Haydée?... + +--Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que +lorsqu'elle ne semble pas l'être!... + +Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner +le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée +éblouissante de toilette et de beauté. + +Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos +troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du +monde. + +Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes +en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils +allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un +tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou +des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns, +charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux +grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses +buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les +boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une +longue campagne. + +Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement +des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout +était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés, +elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux +pratiques. + +Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser +Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par +un messager une lettre à La Rose. + +--Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre, +rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre +heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman +Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette. + +La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer. + +Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises, +maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa +seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly +en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la +laisser suivre le régiment. + +Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle; +il lui avait répondu: + +--Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus. + +Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux +gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers +Blérancourt. + +Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman +Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami, +qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des +choses de l'ancien temps. + +Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans +provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement +se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui +dit rapidement: + +--Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers. + +La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet +prodigieux. + +--Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui. + +--Vous étiez son amie, n'est-ce pas? + +--Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter. + +--Vous saviez qu'il était marié? + +--Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa +démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme... +ajouta-t-elle d'une voix sombre. + +--Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en +regardant fixement la cantinière. + +Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard. + +--Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si +tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe +au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez. + +--Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en +souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un +service à la marquise? + +--Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de +moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon +là, vois-tu! + +Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son +corsage rebondi. + +--Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici... + +--Ici!!! + +--Et elle court un grand danger... + +--Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint +Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais +gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle +vite. Que faut-il faire? + +Et Tony répondit à la brave cantinière: + +--Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la +marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas. + +--Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux +garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux, +reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas +ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait +un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N, +I, ni, c'est fini! + +Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et +les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de +la tente furent libres. + + + + +XIII + +MAMAN NICOLO + + +Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois. +Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils +s'étaient demandé: + +--Qu'a donc maman Nicolo, ce soir? + +Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit: + +--C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau... + +--Oui, du nouveau. + +C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho. + +Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le +château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal. + +Tony se retourna. + +--Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il +y a ici un homme sur lequel tu peux compter... + +--Deux hommes, fit le Normand. + +--Et si tu désirais... + +--Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu +votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère. + +--Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux +bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes +amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous +trouver. + +Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo +et Bavette. + +Haydée était seule, absorbée par sa douleur. + +Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage +des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé +l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son +arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais. + +Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort +de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée! + +Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont +l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de +s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari! + +Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains! + +Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui +apparaissait si sombre et si terrible. + +Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait +auprès d'elle. + +Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et +la marquise de Vilers... + +Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis. + +Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille +de maman Nicolo et la couvrit de baisers. + +--Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme, +ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les +témoignages d'amitié et les consolations. + +La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre +que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu +dans quelques heures... + +Une fête au moment où elle pleurait son mari!... + +Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria: + +--Et qui vous dit qu'il soit mort?... + +L'effet de ces paroles fut magique. + +Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna +Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière: + +--Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!... + +Maman Nicolo se mordait les lèvres. + +--Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même, +on ne doit pas se désespérer... + +--Vous savez quelque chose?.. + +--Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant... + +--Oh! Madame, je vous en supplie... + +--Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit +que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme +comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être +entendu? + +La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en +ferma soigneusement l'unique porte et dit: + +--Maintenant, parlez. + + + + +XIV + +BAVETTE + + +Nous avons vu, à Paris, au cabaret de la _Citrouille_, le Gascon La Rose +et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette étaient +revenues de leur course mystérieuse. + +Si vive que fût l'amitié qui liait le Gascon et la vivandière, celle-ci +avait refusé de dire à son vieux camarade où elle s'était rendue. + +Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la +marquise allait l'entendre. + +--Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains +brûlantes les mains potelées de maman Nicolo. + +--Ah! j'en ai gros à dire, soupira la brave femme. Et c'est la première +fois que ça va sortir de là, ajouta-t-elle en dégageant une de ses mains +pour frapper sur le sein qui avait inspiré au Gascon et au Normand tant +de désirs irréalisés. + +Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans +compter que Bavette, tout en jacassant, vous délie toutes les langues. +C'est comme ça que j'ai su que votre mari était mort... + +A ce mot répondit un sanglot de la marquise. + +--Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandière, puisque je vous dis que +ce mort-là est peut-être aussi vivant que vous et moi. + +--Oh! par grâce, achevez. + +--Je ne suis là que pour ça. Dès que j'ai eu connaissance du fameux duel +et de sa terminaison: «Mets ton bonnet, Bavette,» que j'ai vite glissé à +l'oreille de cette petite-là. Et nous voilà parties. J'avais mon idée. +Nous arrivons à votre hôtel, où que je demande tout doucement M. Joseph, +qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apporté, de la part +de son maître, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami +aimait bien. Il paraît même que ça lui faisait de la peine que vous ne +lui ayez pas donné une petite Bavette. + +M. Joseph vient. Il était tout en larmes. + +--Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors! + +Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux +singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec +Tony son pauvre défunt maître. + +Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez +comprendre ça, ma bonne dame. + +Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous +jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa +naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens +qui sont au-dessus de vous. + +Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis, +au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait +pas de père. Je dis à M. Joseph: + +--Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière. + +Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous +met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait +descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui +brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin. +Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant +laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure... + +La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant +plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout +son être chacun des mots de la vivandière. + +Maman Nicolo continuait: + +--A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis: + +--Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en +entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et +des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie. + +--Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère +enfant. Tu seras ma fille, va. + +--Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau +dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous +disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!» + +Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide, +n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais +peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à +nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de +cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer +qu'elle pensait. + +Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le +couvercle. + +--Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père. + +--Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph. + +--Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien +son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler, +pour profaner? + +Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois +crie... + +Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph, +qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie: + +--Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant. + +Ah! ouiche! + +Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et +les montants de la bière. + +Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment. + +--Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette... + +Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre... + +--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant, +d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la +bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse. + +La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution. + +M. Joseph, qui peu à peu s'était enhardi, en arrive à l'aider. + +La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas. +Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doutée, M. Joseph, qui +maintenant n'employait plus les précautions de tout à l'heure, plongea +dans la terre sa main. + +Elle rencontra le fond du cercueil... + +Le cercueil était plein de terre! + +--Ah! s'écria M. Joseph, mon maître n'est pas mort!... Il y a là un +nouveau mystère!... + +Puis il réfléchit et nous dit: + +--Silence! S'il y a un mystère, peut-être le marquis y consent-il; +peut-être est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le +devoir de considérer comme sa volonté. Il faut laisser croire à ses +ennemis qu'ils n'ont plus à le redouter. Rentrez à votre cabaret et +agissez pour tous comme si vous étiez persuadées de sa mort. Quand +le marquis jugera bon de reparaître, je vous promets que vous +l'embrasserez. + +--Je vous le promets aussi, s'écria la marquise, qui savait bien qu'elle +ne pouvait pas être jalouse de maman Nicolo. + +Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur: + +--O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime! + + + + +XV + +LE CONCILIABULE + + +La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des +gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que, +même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui +était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et +chèrement payées des fêtes de Versailles. + +Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait +remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir +jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins +magnifiquement illuminés. + +Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la +grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient +habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte +ayant à ses côtés _ses deux filles_, Haydée et Réjane, semblait rajeuni +de dix ans. + +En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin, +Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa +situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe +brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son +tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée. + +Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des +officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait +son simple uniforme de drap blanc à revers bleus. + +Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se +passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui +venaient d'aller saluer le magnat et la marquise. + +A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement +de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute +rose. + +Tony seul remarqua cela. + +--Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit? + +Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits +et gestes des Hommes Rouges. + +Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient +dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs. +Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de +jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat +allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui, +faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus +gracieux sourires. + +Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée +brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis +de Vilers était-elle déjà consolée? + +Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée. + +Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui +tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête +un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le +jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne +le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il +avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre. + +Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée, +était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la +demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois +ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes, +que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était +séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout +éclairée. + +Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le +treillage, l'oreille tendue. + +Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui... + +--Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy. + +--En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas +l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix +que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay. + +--Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre! + +--Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il +veille sur elle pour nous, comme au temps jadis. + +--Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu +Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir +de la fête... + +--C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le +père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en +attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que +je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis +que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus. + +--Moi aussi, s'écria Lacy. + +--Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je +serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers... + +--Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement +puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer +l'avenir, le temps presse. + +--Quel est ton projet? demanda Maurevailles. + +--Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire? + +--Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise. +Quand nous l'aurons, il sera temps de décider. + +--Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez +m'en croire... + +--Que feras-tu? + +--Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de +quelques jours... + +--Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves... + +--Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la +route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos +hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins +de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller +embrasser ma mère en attendant votre arrivée. + +--C'est vrai; comme cela, ce serait possible. + +--Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et +pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre, +ni lui ni d'autres ne se douteront de rien. + +--Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du +serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons +en toi? + +--_Tous pour un, un pour tous_, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers +si, comme lui, je manque à mon serment. + +--Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui, +au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces +quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy? + +--Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez +confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous +verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit. + +--Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous +ai dit que j'ai des intelligences dans la place. + +Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat +continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au +colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans +quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés +et sans danger, à la chambre de la belle Haydée. + +--Mais où nous retrouverons-nous? + +--Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc +d'arbre, dans une heure. + +--Soit, où tu dis, dans une heure! + +Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré. + +--Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise? + +Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont +Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui +venir plus tard en aide. + +Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt +l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui +qui pourrait devenir précieux? + +Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le +gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui... + +--Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une +heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir? + +Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis. + +En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas +d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent. + +Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à +la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués. + +--Attendez-moi là un instant, leur dit-il. + +Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées +Bavette et maman Nicolo. + +En quelques mots, il les mit au courant de la situation. + +Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant +sur leurs cadavres. + +--Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes +Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour +pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une +première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais +le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils +ont ourdie. + +--Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du +danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre +des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège... + +--Que voulez-vous dire? + +--Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient +quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et +pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les +appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer +une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du +couloir... + +--Eh bien?... + +--Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au +poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier +signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à +la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si +la moindre alerte allait amener un massacre général!... + +--Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer +entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La +Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien +à craindre d'eux. + +--Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du +comte?... + +--Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer. +Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main. + +--Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière. +Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette. +Moi, sa mère, je t'y autorise... + +Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise. + +En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne +connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur. + +Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses +deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour. + +--Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui +ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la +sauverons. Lui, il faut le venger. + +--Il faut le venger! répéta le Normand. + +--Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon. +Mais où sont-ils, nos adversaires? + +--Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez. + + + + +XVI + +DANS LES FOSSÉS DU CHÂTEAU + + +Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non +loin de l'endroit désigné par Maurevailles. + +Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux +pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu. + +Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,--l'épée nue cachée le long de la +cuisse,--ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres, +retenant leur haleine pour mieux entendre. + +L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les +trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître, +bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et +obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain. + +Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,--tuer! + +Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se +fit entendre du côté du Normand. + +Un homme s'avançait. + +Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui... + +L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur +brilla dans les ténèbres. + +--Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il +faut le tuer!... + +Et, l'épée haute, il attaqua. + +L'inconnu para vivement en s'écriant: + +--J'en tiens un!... + +--Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de +seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme +avait rejeté sur son épaule gauche. + +--Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi? + +--Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous +tue. + +--Mais tu ne me reconnais donc pas, toi? + +--Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus +ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer +l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de +mon brave capitaine. + +Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son +propre compte. + +Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement. + +Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas. + +Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura +un mot à son oreille. + +--Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française +abasourdi, vous, monsieur le... + +--Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut +pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que +faisais-tu-là? + +--J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de +force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je +vous avais pris pour l'un d'eux. + +--Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit +l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul? + +--Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue +bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre +habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas +encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin, +celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait +qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras... + +Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu +le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand +décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique +sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite. + +Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se +jeter dans les bras l'un de l'autre! + +--Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa +grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait. + +Et il s'avança vivement vers le groupe. + +En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à +larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver +l'éclaira... + +--Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os! + +--Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes +Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit +l'inconnu en souriant. + +Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau +reprit: + +--Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos +ennemis, je le possède... + +--Vous connaissez l'entrée des souterrains?... + +--Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme +qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de +Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée. + +--Mais ce nain pourrait vous trahir? + +--Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons +vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer. +La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de +l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et +béante. + +--Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant. + +--C'est là. + +--Avez-vous de la lumière, au moins? + +--Non. + +--Ça ne fait rien. Voilà La Rose. + +Le Gascon arrivait, suivi de Tony. + +--La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le +briquet et obéit à son camarade. + +--Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand, +garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous +soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se +présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi. + +--Comment donc! Et devant! + +Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de +la peine à le suivre. + +La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la +chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient. + +Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son +effroi fut immense. + +Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point +d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de +Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran. + +Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables +préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait +arrêtée. + +Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour +l'emporter!... + +Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte. + +Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait +ramenée chez elle. + +Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une +tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille +allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs! + +Si cette fois Tony allait succomber!... + +Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des +pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau. + +La marquise frémit. + +--Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en +est. + +Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit +d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière +Maurevailles. + +La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et +s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur... + +Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un +second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la +main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge +qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle +avait appris à tant redouter. + +Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été +tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire. + +Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment. + +--Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut... + +Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient +déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui +barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la +poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul +contre une telle avalanche. + +--Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait, +madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari... +le marquis de Vilers!... + +La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie. + +Dans le passage secret, la poursuite continuait! + + + + +XVII + +LE MORT VIVANT + + +C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà +reconnu. + +On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au +Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle, +était un marquis. + +Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme. + +Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre +du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours. + +La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne +se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués +accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine... + +Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que +d'y loger un marquis. + +La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et, +décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle. + +Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir. + +--Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au +contraire. Quel dommage!... + +Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux, +hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder. + +--C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué, +se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune +avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites +mains pour sa taille... + +Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne +la main du marquis. + +Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres +morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur. + +Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri +terrible. + +--Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!... + +A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle. + +Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet. + +Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui, +comme un homme qui cherche à deviner un mystère... + +Il se demandait où il était. Il allait revivre... + +Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à +la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par +l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope. + +Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous +les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son +état, et on l'avait fait porter au Châtelet. + +L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui... + +Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller +sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa +femme le retint. + +--Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin. + +--Comment cela? + +--Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles +pas le quitter? + +--Eh! tu sais bien le contraire. + +--Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs +de Paris, loin de ces vilains _Macchabées_ qui me donnent le cauchemar? + +--Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée... + +--Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de +l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande +fortune et qui te tombe entre les mains... + +--Eh bien? + +--Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir +de nouveau? + +--Non pas, puisque je vais prévenir le greffier... + +--Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas +été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce +joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé +le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère. + +--Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de +la sagacité de sa femme. + +--Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du +bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et +peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons? + +--Mais que faire? + +--Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort, +ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries. +Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu? + +Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se +rangea à l'avis de sa femme. + +M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement. + +Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de +quelques heures, il put parler. + +Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la +gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le +plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne +se défend pas. + +Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui +l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de +quitter le Châtelet. + +Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes. + +--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue +Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph. + +Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de +fantaisie. + +Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on +sait. + +Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au +marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa +démission. + +Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à +Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour +qu'il pût essayer de reparaître. + +Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il +continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de +France. + +On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au +caveau de la famille de son maître. + +Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué +ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour +trouver l'endroit où pouvait être la marquise. + +Il n'était parvenu à aucun résultat. + +Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie. + +Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir +fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda. + +Il apportait à Joseph une lettre de la marquise. + +Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles, +apprendre où elle était. + +Non. La lettre se taisait sur ce dernier point. + +Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle +n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de +confier Réjane au messager, chargé de la lui amener. + +Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat. + +Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de +le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis +vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme. + +--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation +d'embrasser sa soeur. + +Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était +mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille, +l'histoire du cercueil plein de terre. + +--Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai +l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à +l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi. + +Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put +préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa +soeur... + +A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir +que sur la marquise. + +La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne +connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le +château. + +Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa +première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph +le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers +reparaîtrait. + +Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la +grande porte de l'hôtel. + +Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau +noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme +écarta son bandeau. + +--Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le... + +--Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai +à te parler. + +--Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas... + +--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne +faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée. +Viens dans ta chambre. + +Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph, +le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par +quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde. + +--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement +l'avertir. + +Le pauvre vieux demeurait muet. + +--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné. + +Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était +passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et +celle de Tony. + +--Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces +lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut +trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!! + +Et il y fut. + + + + +XVIII + +SANG ET EAU + + +Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise +venait de livrer au magnat. + +Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver! + +Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers. + +Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer +sa pitié. + +Mais il la repoussa avec un ricanement satanique. + +--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y +renonce! + +Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les +corridors secrets, résolue à mourir avec son mari. + +Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique. + +Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs +rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures +des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur +partie dans cette poursuite infernale. + +Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près. + +Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré. + +Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait +passer qu'à deux. + +Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés. +Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse +qu'elle fût. + +Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer. + +Et les muets gagnaient du terrain. + +A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis +qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course. + +--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser +de courir. + +--Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela +ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête? + +--Allons! + +Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la +lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée... + +Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais +La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne. + +--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop. + +Ils firent volte-face et repartirent. + +À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand, +entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait +secourir le marquis ou mourir avec lui. + +--Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose! + +Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent +les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit +également son homme. + +Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs +ennemis. + +Ils se postèrent, prêts à se défendre. + +Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas. + +--Qui vient là? demanda La Rose inquiet. + +--Tony, certainement. + +--Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de +plusieurs personnes. + +--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette +canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des +muets qui tomba. + +--A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il +supposait être Tony et ses amis. + +Mais il poussa un rugissement de fureur. + +Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre. + +C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui +accouraient attaquer. + +Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et +les Hommes Rouges. + +--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins +vendons cher notre vie. + +Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises +tinrent tête aux muets. + +Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie. + +La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand +broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas +moyen d'arrêter le flot qui débordait. + +Ils furent enveloppés. + +Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes. + +Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible +encore. + +On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les +autres. + +Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on +s'étranglait, on s'étouffait... + +Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un +bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps... + +--En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit +une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien. + +--Tony! s'écria La Rose. + +C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on +l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges. + +Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était +précipité dans les couloirs. + +Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il +avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat. + +--Tony! s'écria La Rose, c'est toi? + +--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard! +Mais où donc êtes-vous? + +--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers! + +--Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le +marquis de Vilers!... + +Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à +faire! + +Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas +eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu. + +Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui. + +Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à +l'heure. Il craignait de blesser ses amis. + +Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu +haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le +toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir... + +Cette paroi céda sous la pression... + +Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle, +inconnue certainement aux Hommes Rouges. + +--La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez... + +Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir. + +Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des +torches... + +Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui +s'échappaient. + +Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,--mais ce +dernier dans un but différent,--s'élancèrent après eux. + +Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait +leur barrer le chemin... + +--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en +lâchant deux coups de feu sur ses ennemis. + +Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur +les parois... + +Les fugitifs continuèrent leur route. + +Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et +disparut.... + +--Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant +vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait. + +Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas. + +Il disparut à son tour. + +La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense +réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château. + +Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir +d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser +ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux. + +Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce +gouffre ne devaient jamais revoir la lumière. + +Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait +eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite. + +Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits, +sondant les profondeurs de ce gouffre. + +Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang. + +Cette femme, c'était la marquise. + +La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties +de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des +exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait. + +--Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari? + +Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le +prévint. + +--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné +cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il +ajouta: + +--Il est là!... + +--Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle +s'élança. + +Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir +décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony, +bondissant à son tour devant eux, s'écria: + +--Attendez, je vais le sauver ou mourir! + +Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la +marquise, il se précipita dans le gouffre béant. + +Instinctivement chacun se tut. + +En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une +profonde émotion s'emparer d'eux. + +Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à +massacrer tout à l'heure! + +Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au +fond la lumière des torches... + +Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde... + +Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et +confiant... + + + + +XIX + +LES CRIS DU COEUR + + +Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du +comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers. + +Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château. +Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le +magnat avait mis à leur disposition. + +Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà +à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention. + +Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le +harnais, ce bruit prit une signification. + +C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens +qui se battaient avec acharnement. + +Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent +jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute. + +--Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête +aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers? + +Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le +corridor. + +Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et +cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il +n'avait pu y parvenir. + +Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat +rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu. + +--Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis. + +--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans +le mur... + +M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de +la muraille... + +Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit +chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange. + +Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère +commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement +d'Haydée. + +Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin +arriva jusqu'à lui. + +Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait +le comte. + +C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les +projets du vieux Hongrois. + +Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas +jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée. + +En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le +tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle +réponse il allait faire. + +Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la +situation. + +--Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi +vos officiers des traîtres!... + +--Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début. + +--Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je +leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma +fille... + +Le colonel tressaillit. + +--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette +demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient +accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des +voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles... + +--Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui, +involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony. + +--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur +leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir +mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et +leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai +l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!... + +Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras. + +Quel que fût leur motif, ceux qui avaient ainsi profité de l'hospitalité +du comte pour mettre leurs projets d'enlèvement à exécution, avaient +commis un acte misérable, auquel il lui répugnait de s'associer, même +par un simple mot d'excuse. + +Mais, d'un autre côté, ces hommes étaient ses officiers, ses meilleurs +peut-être: il en devait compte à la France. Et à la veille d'une guerre, +il ne pouvait les laisser ainsi massacrer. + +Au moins il voulut les connaître. + +--Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus +coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente. + +--Je ne les connais pas. + +--Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-même faire justice d'eux. + +--Épargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront. + +--Mais peut-être vous trompez-vous?... + +--J'ai vu l'uniforme de votre régiment. Si ceux qui le portent l'ont +volé, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si, +comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous +saurez assez tôt les noms de ceux dont les mains ont souillé votre main +loyale... + +Mais le marquis de Langevin n'était pas homme à se rendre ainsi. + +Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus +distincts jusqu'à lui. La fièvre de l'impatience le saisit. + +--Il y a un secret, s'écria-t-il, éclatant soudain. Ce secret, je veux +le connaître; entendez-vous, je le veux! + +Le magnat ne répondit pas. + +Le marquis était devenu blême. L'impassibilité de cet homme à quelques +pas d'un massacre l'irritait au plus haut point. + +--Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous +somme de me livrer le secret de ce passage. + +Le magnat haussa les épaules. + +--S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'élançant vers le mur, je +saurai bien le trouver moi-même. + +Il se mit à tâter la tapisserie... + +Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique. + +--Ah! s'écria tout à coup le marquis... ce tableau! + +Sous sa main qui tâtait la toile, il avait senti comme des vibrations... +Derrière le tableau, le mur manquait... + +Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il était +trop tard. Le colonel, tirant son épée, avait fendu le tableau, du haut +en bas. + +Une ouverture béante s'était montrée à ses yeux. + +Il s'y engagea sans hésitation et, guidé par le bruit et la +réverbération d'une vague lumière, se mit à parcourir à grands pas les +couloirs. + +Le chemin, du reste, était facile à suivre. Les mares de sang le lui +indiquaient assez, et de distance en distance, funèbres jalons, des +mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie. + +Si vite qu'il allât, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir, +qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des +gardes-françaises. + +Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel était penchée la +marquise de Vilers. + +--Qù'est-il donc arrivé? demanda-t-il avec angoisse. + +Haydée lui montra du doigt le fond de l'abîme où l'eau s'agitait +encore... + +--Il y a trois hommes là, répondit une voix derrière lui. + +Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme, +tailladé de coups d'épée, disparaissait sous les taches de sang. + +--Trois hommes! Qui? + +--D'abord, le marquis de Vilers... + +--Le marquis, mais il est mort?... + +--Peut-être maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout à +l'heure... + +--Et qui, après? + +--La Rose... + +--Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura +un terrible compte à me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme +mouiller sa paupière, mais le troisième? + +--Mon colonel... + +--Eh bien?... + +--C'est le caporal Tony... + +--Tony!!! + +--Lui-même qui, pour essayer de sauver les deux autres... + +Le marquis n'écoutait plus. + +Pâle comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance. +Mais, par un prodigieux effort, il se maîtrisa. + +--Tony!!! répéta-t-il d'une voix déchirante; Tony perdu!... Ah! vite, +des cordes, des échelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le +fouille!... Dix mille louis à qui me ramène Tony... + +Dominés par cette voix, les assistants s'agitèrent; en un clin d'oeil, +les muets étaient de retour rapportant les échelles, les cordes +demandées par le marquis. + +Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hésitèrent. + +--Hâtez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de +désespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute à son danger. +Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!... + +Ils se regardaient, étonnés de cette douleur si grande et si inattendue. + +--Ah! lâches! râla le marquis, lâches!... Si pas un de vous n'a le coeur +d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces +et paralysé par l'âge... j'irai et je le sauverai. + +Joignant l'action à la parole; il saisit une corde et voulut s'élancer. +Une main vigoureuse le retint. C'était celle du Normand. + +--Laissez, mon colonel, dit le brave garçon... c'est moi qui vais y +aller. Aussi bien j'étais avec eux au commencement, je dois les suivre +jusqu'au bout. Vous péririez avec eux, vous; moi, je vais tâcher de vous +les ramener. + +Il se passa la corde autour du corps et descendit. + +L'exemple était donné; six muets le suivirent. Les échelles attachées +furent jetées dans le puits. Les muets, sans danger, se confièrent à ces +échelles et, munis de torches, explorèrent la surface du lac souterrain. + +Mais aussi loin que la vue pût s'étendre, on ne vit rien... rien que +l'eau qui coulait paisiblement. + +Le lac s'était refermé sur ses victimes. + + + + +XX + +LE NOUVEAU MOÏSE + + +Les uns après les autres, le Normand et ses compagnons remontèrent, le +visage désappointé. + +A mesure qu'ils lui rendaient compte du résultat négatif de leurs +recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus pâle. + +On eût dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent +quelques heures auparavant. + +Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre, +il se laissa tomber à genoux avec un sourd gémissement. + +On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur... + +Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire +sortir son colonel de cet état de prostration et l'entraîna hors des +souterrains. + +Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de +froid et qui avait hâte d'aller prendre des vêtements secs, prit congé +du marquis et se mit à courir vers sa tente. + +Quant à M. de Langevin, il regagna sa chambre à pas lents. + +Malgré les fatigues de la soirée, il n'éprouvait aucun besoin de +sommeil, ses émotions avaient été trop vives! + +En dépit du froid, il ouvrit la fenêtre et jeta un regard distrait sur +la partie du parc qui s'étendait devant ses yeux et où le campement +avait été dressé. + +Tout à coup, sur le chemin qui contournait le flanc du château, il +aperçut, venant vers lui, deux hommes à l'uniforme blanc et bleu des +gardes-françaises. + +La lune éclairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il +reconnaissait ces deux hommes. + +La Rose et Tony!... + +Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se +précipita hors de sa chambre. + +La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement +faisait autour des fossés de longs détours et passait presque sous les +fenêtres du colonel. Il n'eut donc pas de peine à les rejoindre. + +C'étaient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux +ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le +camp pour se sécher et changer d'habits. + +En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie. + +Il s'élança vers lui, le prit dans ses bras et l'entraîna vers sa propre +chambre. + +--Sauvé, sauvé!... pauvre et cher enfant! murmurait-il. + +Tony, qui se serait plutôt attendu à une verte semonce de la part du +bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien à ces témoignages de +tendresse. + +--Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop +d'honneur... en vérité... + +Le marquis arrachait les vêtements mouillés du jeune homme et +l'enveloppait dans ses habits à lui. + +--Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus... +comment ai-je mérité tant de bontés?... + +--Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as +pu échapper à ce gouffre maudit? + +--Quoi, vous savez?... + +--Je sais tout, mais parle, parle vite!... + +--Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai sauté dans le lac, où venait de +tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui était si miraculeusement +reparu pour disparaître presque aussitôt, lorsque je sautai, dis-je, le +premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je +nage naturellement. Je revins vite à la surface. Des deux hommes que +j'avais vus tomber, je n'en aperçus plus qu'un... + +--Plus qu'un? + +--Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se débattait +dans l'eau glacée et allait peut-être succomber. Je m'approchai de lui: +«Mettez vos mains sur mes épaules, lui dis-je, je vous soutiendrai!» +Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner à mes +jambes... + +--Ah! s'écria le marquis, frissonnant à l'idée du danger qu'avait couru +Tony. + +--Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se +noient font de même... D'un coup de pied, je le forçai de lâcher prise. +Il enfonça, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main, +le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosité que +j'apercevais à quelques pas. + +--Et tu y parvins?... + +--J'allais y arriver quand, subitement, un courant épouvantable, +irrésistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout à l'heure. +Nous étions entraînés avec une vitesse vertigineuse, nous passions à +travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en +plus... A tout instant, je m'attendais à avoir le crâne brisé contre des +pointes de roc... + +Le marquis, tombé sur un fauteuil, écoutait haletant, suspendu aux +lèvres du jeune homme. + +--En plongeant à propos, continua Tony, je réussis à éviter ce danger; +mais j'en avais à redouter un autre plus terrible. Les parois du +conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir +trop étroites pour livrer passage à nos deux corps? Et l'eau, qui nous +emportait avec une force invincible, ne nous étoufferait-elle pas, ne +nous broierait-elle pas entre ces parois?... + +--Mais comment as-tu pu échapper!... + +--L'eau courait de plus en plus vite... Tout à coup un choc violent me +fit lâcher mon compagnon, puis tous deux nous passâmes par-dessus le +rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperçus le ciel +au-dessus de ma tête... j'étais dans les fossés du château. + +--Dans les fossés? + +--Juste du côté opposé au camp... Le mur sur lequel je venais de me +heurter n'était autre que le barrage d'une écluse dont la vanne, +subitement levée, avait causé ce courant qui nous entraînait. + +--Et ton compagnon de danger? + +--Après avoir respiré un peu, je songeai à lui. Dans le trajet rapide, +il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je +le fis revenir à lui. Nous étions toujours dans l'obscurité produite +par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le traînai sur le +glacis, et là je le reconnus... + +--Vilers? interrompit vivement le marquis. + +--Non, La Rose, que tout à l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant +vers le camp où sans doute l'attendent les arrêts... + +Le colonel haussa les épaules comme pour rassurer Tony. + +--Et le marquis de Vilers? demanda-t-il. + +--Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux, +mais positivement, j'ai remarqué une chose tellement étrange... + +--Quoi donc? + +--Comme je venais de faire revenir La Rose à lui et que je regardais +autour de moi pour chercher du secours et voir où pouvait être le +marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma +tête. Je levai les yeux; un être fantastique gambadait sur le rempart... +C'était exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font +à Nuremberg, tête monstrueuse, jambes immenses se rattachant à un torse +exigu, duquel pendaient deux bras démesurés... On eût dit un faucheux +gigantesque... + +--Et qu'était-ce que cela? + +--Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'être étrange sauta +du rempart à terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que +c'était le diable qui, pour nous entraîner dans le gouffre, avait pris +la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous étions sauvés, +s'enfonçait maintenant dans son royaume infernal. + +--C'est étrange en effet, dit le marquis intrigué, car enfin tu es bien +certain d'avoir vu Vilers? + +--Vu et touché, mon colonel, et il en a touché d'autres; les muets du +vieux comte en savent quelque chose... + +--Mais comment cette écluse s'est-elle trouvée ouverte si à propos? + +--Voilà encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair, +malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tiré +l'épée contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire +supporter les conséquences... + +L'oeil du marquis eut un éclair. + +--Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'écria le brave colonel. J'aurais un +compte terrible, moi aussi, à demander à MM. de Lavenay, de Lacy et de +Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient +faire dans ces souterrains où vous les avez rencontrés!... Va, mon +enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien à craindre... + +--Merci, mon colonel, s'écria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque +votre bonté est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause +véritable de l'intérêt que vous me portez. + +--Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te +la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te révéler, un +secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau... + +--Et ce secret me concerne? demanda Tony tout ému. + +--Oui. Écoute. + + + + +XXI + +L'INSOMNIE DU MARQUIS DE LANGEVIN + + +--Écoute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant +instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance était bien +vrai, n'est-ce pas? + +--Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupéfait de ce +début. + +--Tu m'as bien raconté que, tout enfant, tu étais élevé par des paysans +près de Paris? + +--Oui... + +--Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit? + +--L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire... + +--Mais, la maison, la maison de ton père nourricier, où était-elle +située? + +--Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prés, une +clôture verte; derrière, le jardin par lequel j'ai fui... + +--Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste gravé dans ton esprit? + +--Un objet? + +--Au carrefour du chemin qui passait devant la maison? + +Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-même le +tableau des souvenirs lointains qu'évoquait le marquis. + +--An! je me souviens, je me souviens! s'écria-t-il tout à coup... oui.. +au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, près de +laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon +colonel? + +Le marquis ne répondit pas. Deux rides profondes creusaient son front. +Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du passé. + +--Tu m'as bien dit, reprit-il lentement après un instant de silence, +que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crièrent: +«Prends garde!» au moment où des gens masqués envahissaient la maison +pour te tuer! + +--C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport? + +--Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es +présenté pour demander à entrer dans mon régiment?... Mais si... je te +devinais, car cette sympathie secrète qui m'attirait vers toi, je me +l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et +triste histoire que le mystère de ta naissance, et peut-être serait-ce +un bien pour toi de l'ignorer éternellement? + +--Mais, mon colonel, un enfant doit connaître... + +--C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas à moi seul. Mais je ne +puis te le révéler qu'à une seule condition... + +--Laquelle? + +--C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais, +tu m'entends, jamais, tu ne chercheras à en connaître plus que je ne +t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entière en ta loyauté. Tu me donnes ta +parole? + +Tony étendit la main. + +--Sur mon seul bien, prononça-t-il gravement, sur mon honneur de soldat, +je m'engage à me conformer toujours à vos seules volontés. + +--Écoute, Tony, dit le colonel d'une voix émue, je n'ai pas toujours été +le vieux soldat sec et froid qu'on connaît aujourd'hui... Certes, au +milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est +desséché... Mais, autrefois, pour l'amitié comme pour l'amour, il +battait chaudement dans ma poitrine... + +Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit siècles!... j'avais +une femme que j'adorais, une fille dont la beauté faisait mon orgueil et +ma joie!... O souvenirs terribles! + +Le marquis baissa la tête avec accablement. Ému et retenant son souffle: +Tony attendait. + +--Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de +ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lève le voile... +Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son +fils!.. + +--Moi! s'écria Tony en se précipitant dans les bras du marquis; +moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un à aimer +sans arrière-pensée, oh! mon colonel, mon bon père, combien je vous +aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait +faiblement. + +--Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur +ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal... + +Le pauvre Tony se rassit, tout interdit. + +--Et ma mère... se hasarda-t-il à demander enfin. Verrai-je ma mère? Je +l'aimerais tant, mon Dieu!... + +--Tu ne la verras pas. + +--Mais... elle vit du moins?... + +Le colonel était livide. Il hésita. Puis, d'une voix sourde, il prononça +lentement ces trois mots: + +--Elle est morte!... + +--Morte!... répéta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir +son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!... +Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui +l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle était belle et +bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais été heureux de +pouvoir l'adorer à deux genoux... Ma mère! ma mère!.., ce serait si bon, +mon Dieu, d'avoir une mère à chérir!... + +Agenouillé, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouillés de larmes, +comme s'il eut espéré qu'un miracle allait faire apparaître à sa vue +cette mère qu'il avait si longtemps rêvé de connaître et dont il ne +venait d'entendre parler pour la première fois que pour apprendre en +même temps qu'il l'avait perdue à jamais. + +--Assez... assez... Tu réveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent. +J'ai satisfait à mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient +poussé à m'attacher à toi, quel chagrin m'eût causé ta perte, quelle +joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le +colonel avec effort, ne parlons plus du passé... surtout ne me parle +plus de ta mère!... + +--Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony +suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?... + +--Regarde!... + +Le marquis tira de sa poitrine un médaillon suspendu à une chaîne d'or, +et le présenta à Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit +une tête de femme d'une ineffable beauté. De longues boucles blondes +encadraient un visage sur lequel se reflétait une expression de douceur +angélique. + +Chose étrange, il sembla à Tony qu'il l'avait déjà vue. Était-ce dans un +songe? N'était-ce pas plutôt un souvenir? Quand il était tout enfant, +cette tête si belle ne s'était-elle pas penchée sur son berceau pour +cueillir son premier sourire? + +--Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la +rêver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai +vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?... + +Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le +médaillon des mains et le cacha dans sa poitrine. + +--Jamais, s'écria-t-il, jamais tu ne l'as aperçue!... Ne t'ai-je pas +dit qu'elle était morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre +enfant chérie!... pardonne à ton père son injustice envers toi... envers +ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te +l'ai dit, me tuent; ils me déchirent le coeur. Va te reposer. Adieu. +Tony porta la main du vieillard à ses lèvres et se retira à pas lents. +Tout à coup le marquis courut à lui: + +--Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse. + +Tony inclina la tête avec un triste sourire: + +--Je ne puis plus espérer voir ma mère, dit-il; que puis-je désirer +maintenant?... + +Il s'éloigna. Le marquis écouta le bruit de ses pas dans le corridor. +Quand il eut cessé de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil: + +--Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse +surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le +châtiment! + + + + +XXII + +LES EXPLOITS DU NAIN + + +Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-là, le magnat ne +sommeilla pas davantage. + +Une question le préoccupait avant toute chose: il lui fallait savoir, +tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-françaises +avaient pu pénétrer dans les passages secrets du château. + +Il fit immédiatement appeler par le traban, son intendant, tout le +personnel du château afin de commencer une enquête. + +Les muets défilèrent un à un devant lui, mais tous donnèrent les plus +grands signes d'étonnement et, soit par gestes, soit en écrivant, +jurèrent qu'ils n'avaient ouvert à personne. + +Et vraiment ils avaient suivi à la lettre les ordres du magnat et +ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le château +en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau +rouge. + +Un seul homme eût pu donner une explication, c'était le nain. Mais +naturellement il s'en garda bien et nia encore plus énergiquement que +les autres. + +L'enquête semblait donc ne devoir donner aucun résultat, lorsqu'un des +muets allégua un détail qui surprit vivement le magnat. + +Il avait écrit sur une ardoise: + +--Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup était plein +d'eau? + +Or, l'intendant avait constaté lui-même, dans la journée, que tous les +fossés du château étaient presque à sec. + +On avait donc déversé dans ces fossés l'eau du lac souterrain. + +Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait +inondé les fossés. + +Cette fois, le nain donna des explications. + +--Moi, écrivit-il, fidèle à son rôle de muet. J'avais vu des hommes +rôder dans la journée autour du château. J'ai eu peur pour monseigneur. +Et comme monseigneur était auprès de sa fille aînée, je n'ai pas voulu +aller le déranger. + +Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette façon, +quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se +noieront. Et j'ai été ouvrir l'écluse. C'était bien difficile pour moi +qui ne suis pas très fort; mais l'idée d'être utile à mon bon maître m'a +donné de la vigueur. + +Le magnat, en lisant une à une ces lignes, regardait fixement le nain. +Sur le visage de celui-ci, était peinte la joie rayonnante du devoir +accompli. + +Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidélité de son muet. + +Et cependant le drôle mentait effrontément, car c'était dans un but tout +différent qu'il avait ouvert l'écluse. + +En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour +Maurevailles, et qui l'avait attaché à un arbre, tandis que le vrai +Maurevailles lui avait donné de si beaux louis, le nain, plein +d'inquiétude, avait prêté l'oreille. L'arrivée des autres Hommes Rouges, +des gardes-françaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la +bataille, l'avaient rempli de terreur. + +Il s'était dit: + +--Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont +entrés. Ils diront que c'est moi qui ai montré à l'un d'eux l'entrée +secrète. + +Naturellement couard et traître, le nain pensait que l'on n'hésiterait +pas du tout à le dénoncer. + +Aussi s'était-il immédiatement mis en mesure de parer à cette +dénonciation. Vilers, pressé déjà, avait peu serré les liens. Le nain +était habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il +n'avait pas tardé à se rendre à la liberté. + +Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au +saut-de-loup, avait fermé la pierre qui donnait accès dans le passage, +et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'écluse. + +On sait le reste. + +Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en +tourbillonnant dans le fossé. + +Tout à coup il aperçut au milieu du courant un homme qui luttait +péniblement pour se soutenir à la surface. Il rayonna de joie. + +--Tiens, tiens, se dit-il. Voilà qui vaut mieux que tout. Ils auront +voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noyés. Allons, +tout va bien, ils ne parleront pas!... + +Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait +vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se +moquait, d'avoir donné la mort à un homme. + +--Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns après les +autres et arriver dans le fossé. Je les verrais tous se noyer, tous, +tous, avec leurs pistolets et leurs épées... Ah! ah! ah! je n'ai pas de +pistolet ni d'épée, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de +force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!... + +L'homme, qui se noyait, se débattait faiblement, puis cessa de remuer. +Le nain le considérait avec une joie farouche. + +Tout à coup, une idée lui vint. Il avait cru reconnaître de nouveau +Maurevailles. + +--Bête que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donné de l'or de +France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il +n'y a peut-être qu'à le sauver pour faire ma fortune! + +Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers +qui, fatigué par sa blessure récente et par la lutte qu'il venait de +soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord. + +Avec une force qu'on n'aurait jamais pu soupçonner dans un corps chétif +comme le sien, il traîna le marquis jusqu'à un bosquet d'arbres voisin. + +Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions +possibles. Vilers ouvrit les yeux. + +--Qui êtes-vous? murmura-t-il. + +--Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez +pas me perdre! + +--Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai +pas... + +--Attendez-moi là... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma +vie ne vaudrait plus une pistole. + +Et le nain s'esquiva au galop. Il était temps. Les serviteurs du magnat, +lancés de tous les côtés, faisaient irruption de ce côté du bois. Ils +avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet. + +Le gnome s'était mêlé à eux, leur avait fait prendre une fausse +direction, puis, après une vaine battue, était rentré tranquillement +avec eux au château où le traban les attendait, pour les envoyer l'un +après l'autre au magnat. + +Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la +nain chétif et pauvre! + +Il se disait: + +--Je vais être riche, riche, riche... + + + + +XXIII + +QUAND ON EST SECRÉTAIRE... + + +Le magnat, n'ayant pu rien savoir de ses muets, résolut de faire une +seconde enquête. Mais, n'osant la solliciter en personne, il écrivit +au marquis de Langevin pour le prier de lui envoyer les officiers qui +avaient pris part au combat de la nuit, afin qu'il les interrogeât +lui-même. + +A cette demande, le vieux colonel bondit. + +--Cet homme a trop d'audace, s'écria-t-il avec l'accent d'une violente +colère. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il +donc encore dans ses domaines de Mingréli, où il fait haute et basse +justice? + +Le marquis se promenait à grands pas avec fureur. Le muet, qui avait +apporté la lettre, le regardait d'autant plus étonné qu'il ne comprenait +rien à ses paroles. + +--Personne, autre que le maréchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur +mes régiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait +croissante. Je suis colonel-général des gardes-françaises et je ne +permettrai à qui que ce soit, fût-ce à un prince du sang, de le prendre +ainsi avec moi. Retournez dire à votre maître... + +Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur +son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tête. + +Toute la colère du marquis s'évanouit. + +--C'est vrai, dit-il, reprenant la dignité qui convenait à sa situation +et à son rang. J'oubliais à qui je faisais part de mes reproches. + +Il alla à un bureau, prit une large feuille de papier à ses armes, et +écrivit de sa grosse et large écriture: + + «Monsieur le comte, + + «Leurs supérieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et + même un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer à la demande que + vous m'adressez. + + «Mais, désireux que justice se fasse, je vais assembler moi-même un + conseil d'enquête pour éclaircir cette affaire. + + «J'aurai l'honneur de vous communiquer le résultat de l'enquête. + + «Veuillez agréer mes salutations. + + + «Marquis de LANGEVIN, + + «Colonel-général des gardes-françaises.» + +Deux heures plus tard, dans la salle où avait eu lieu la fête de la +veille, le conseil était réuni. + +Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur +la poitrine, présidait. A sa droite et à sa gauche, deux officiers +supérieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs. +Tony, assis à une petite table, à gauche, remplissait les fonctions de +secrétaire. + +Par ordre du colonel, MM. de Maurevailles, de Lavenay et de Lacy avaient +été mandés. + +Ils se présentèrent, la tête haute. + +--Monsieur de Lavenay, dit le marquis de Langevin qui avait repris +tout à fait son sang-froid et parlait avec le calme et la dignité qui +conviennent aux fonctions impartiales de président... Monsieur de +Lavenay, j'ai à vous interroger sur des faits graves et qui intéressent +l'honneur du corps auquel vous appartenez. + +--Interrogez, mon colonel, répondit Lavenay en s'inclinant. S'il est en +mon pouvoir de répondre, je suis prêt à le faire. + +--Un officier des gardes-françaises, devançant le régiment, s'est +introduit de nuit dans ce château pour y enlever une femme?... + +--Je l'ignore, mon colonel, répondit froidement Lavenay. + +--Alors je vous l'apprends. Vous ne soupçonnez personne? + +--Absolument personne. + +--Passons. N'avez-vous pas entendu parler de la bataille qui a eu lieu +cette nuit dans les couloirs secrets du château? + +Lavenay s'inclina. + +--Cela, je ne puis le nier... J'étais parmi les gens qui ont pris part à +la lutte. + +--Je le sais, et c'est pour cela que je vous en demande la raison. + +--Elle est facile à donner, dit Lavenay, en mettant le poing sur la +garde de son épée qu'on ne lui avait point enlevée, puisque c'était une +simple enquête que faisait le marquis de Langevin. + +--Parlez alors. + +--Si vous ne m'aviez fait mander, Messieurs, commença Gaston de Lavenay +avec assurance, j'aurais de moi-même provoqué cette enquête, afin de +savoir si la vie de trois officiers du roi est en sûreté dans les +régiments où ils sont censés commander et dans les lieux d'étape où on +les fait séjourner... + +--Que voulez-vous dire? + +--Que tandis que nous assistions à une fête où tout était prodigué pour +nous inspirer la confiance, un piège nous était tendu; que tandis que +nous nous réjouissions, confiants en la loyauté de notre hôte, celui-ci, +armant ses spadassins, soudoyant en même temps des soldats de notre +régiment, essayait de nous attirer dans un guet-apens, d'où, grâce à +Dieu et à notre épée, nous avons pu sortir, non sans peine, il faut le +reconnaître. + +Tant d'assurance stupéfiait le colonel. Il reprit cependant: + +--Expliquez-vous plus clairement, monsieur de Lavenay, et veuillez +raconter les faits tels qu'ils se sont passés. + +--Nous sortions de la fête, Maurevailles, Lacy et moi, émerveillés de +la miraculeuse beauté des deux filles du grand seigneur hongrois qui +s'était si amicalement institué notre hôte, quand un muet s'est approché +de nous et, nous désignant les deux jeunes femmes, nous a fait signe de +vouloir bien le suivre. Vous jugez de notre étonnement, mon colonel? +Mais, chez les capitaines aux gardes, l'obéissance aux dames est de +tradition. Nous suivîmes l'homme. + +--Dans les couloirs secrets? + +--Dans les couloirs secrets... Je dois avouer que la réflexion n'avait +pas tardé à dissiper notre surprise. Le magnat qui nous loge est un de +nos commensaux de Fraülen et, du temps que le marquis de Vilers était +encore un des quatre Hommes Rouges, nous avons dansé avec la fille aînée +du comte. Vous devez vous en souvenir, mon colonel? + +--Vous parlez du marquis de Vilers, capitaine, savez-vous ce qu'il est +devenu? + +--Il nous avait quittés, vous vous le rappelez, pour un congé qui s'est +terminé par une retraite. J'ai été bien douloureusement étonné quand a +couru le bruit de sa mort, moi qui... + +Un rugissement, de colère coupa la parole au capitaine. C'était Tony +qui, poussé à bout par l'effronterie de cet homme, ne pouvait plus se +contenir et se levait, l'oeil en feu, pour lui jeter à la face tout ce +qu'il savait de lui et de ses complices... + +Un regard sévère du marquis le contint. + +--Qu'est-ce, caporal? demanda M. de Langevin. + +--Pardonnez-moi, mon colonel, un mouvement d'impatience involontaire... +Ma plume qui s'est écrasée... balbutia Tony, revenant à son rôle effacé +de secrétaire et maîtrisant la fureur qui bouillonnait dans son cerveau. + +--Ces jeunes gens ont une fougue! dit en souriant M. de Langevin, ils +mettent en toutes choses la _furia francese_ qu'ils devraient réserver +pour les ennemis. Mais continuez, capitaine. Ainsi, vous pensiez que ces +dames vous demandaient une entrevue? + +--Oui, mon colonel. Donc, nous avions suivi le messager qui, par un +point que je ne saurais retrouver, nous fit pénétrer dans les couloirs +secrets où s'est passée l'affaire. Tout à coup notre guide s'arrête, +fait jouer une porte secrète... + +--Et alors? + +--Alors, comme nous allions pénétrer dans l'appartement qu'il nous +désignait, une nuée de muets s'élance sur nous, l'épée à la main. Devant +cette avalanche, nous voulons nous replier, mais que voyons-nous? +Derrière nous, des uniformes bleus, des soldats aux gardes-françaises +qui nous barrent le passage. Ne pouvant croire à tant d'audace, nous +fondons sur eux et nous les mettons en fuite... C'est dans la chasse que +nous leur donnions que trois d'entre eux, emportés par la frayeur, +se sont précipités dans un gouffre où ils ont probablement trouvé la +punition de leur lâche trahison... + +--Et vous ignorez les noms de ces hommes? + +--J'ai cru voir sur la manche de l'un d'eux, dit Lavenay avec aplomb, +les galons de sergent. Si je ne me trompe encore, continua-t-il en +regardant Tony, un autre était caporal. + +--Vous écrivez, secrétaire? demanda le marquis. + +--Un--autre--était--caporal... répéta Tony sans broncher. + +--L'appel de ce matin les aura fait connaître sans doute, fit observer +Lavenay. + +--C'est certain, dit le colonel qui mordillait sa moustache grise, et du +moment que ces hommes sont gradés, leur faute n'en est que plus +grave. Peste!... des bas-officiers aux gardes qui veulent tuer leurs +supérieurs, c'est sérieux, cela! Vous n'avez aucun soupçon, capitaine? + +Lavenay hésita une minute et lança un coup d'oeil vers Tony qui, la +plume en arrêt, attendait tranquillement sa réponse sans avoir le moins +du monde l'air de s'y intéresser. + +--Il faisait trop noir, prononça-t-il enfin, je n'ai reconnu personne. + +--Soit, dit Langevin, je vous remercie de vos explications, capitaine. A +vous, monsieur de Lacy. + +Marc de Lacy était fort pâle; il confirma d'une voix sourde ce qu'avait +raconté Lavenay. + +La moustache du colonel disparaissait tout entière dans sa lèvre +inférieure. Les rides de son front se creusaient de plus en plus +profondes. Il lui fallait tout l'empire qu'il avait sur lui-même pour +pouvoir se contenir. + +Quand vint le tour de Maurevailles, l'orage éclata. + +--Ah! par la sambleu, c'est trop en écouter, s'écria le colonel en +arrachant des mains de Tony les dépositions des officiers et en les +déchirant avec colère. Vous ne signerez pas cela, Messieurs, car tout +cela est faux et mensonger. Non, on ne vous a pas attirés dans un piège; +non, vous n'avez pas été attaqués par vos soldats; non, vous n'ignorez +pas les noms de vos adversaires. Vous êtes des menteurs et des lâches, +vous vous êtes faits, sous prétexte d'un honneur de convention, les +bourreaux d'une femme... Si nous n'étions à la veille d'une bataille, +j'oublierais mon grade pour vous jeter mes gants à la face!... + +--Colonel! s'écrièrent les Hommes Rouges menaçants. + +Lavenay surtout ne se contenait plus. + +--Colonel, dit-il avec hauteur, vous oubliez que, avant d'être +officiers, nous sommes gentilshommes, et que, si les subordonnés doivent +écouter vos mercuriales sans murmurer, le chevalier de Maurevailles, les +comtes de Lacy et Lavenay ont le droit d'exiger plus d'égards. + +--Eh! respectez vous-mêmes votre blason, si vous voulez que les autres +le respectent, riposta le marquis. Ayez le droit de vous dire +gens d'honneur, avant de faire sonner si haut votre qualité de +gentilshommes!... Mais brisons-là, Messieurs, ces douloureux débats +qui n'ont déjà que trop duré. De ma propre autorité, j'annule vos +dépositions mensongères; ne me contraignez pas à en invoquer de plus +véridiques... Encore une fois, restons-en là! Nous sommes en guerre. +La France a besoin de vos épées. Je vous ordonne d'être d'autant plus +braves que vous venez de l'être moins... + +--Colonel, s'écria Maurevailles, nous n'avons pas besoin d'une telle +exhortation pour faire notre devoir... Nous n'avions pas besoin surtout +qu'elle nous fût faite devant cet enfant dont vous subissez en ce moment +l'influence... + +Nous serions criminels en vous demandant raison de cette injure. On doit +compte à la patrie de la vie d'un homme comme vous... Mais il est au +monde des gens dont l'existence est moins précieuse que la vôtre... et +c'est votre secrétaire, notre accusateur réel, qui paiera tout ce qui +vient d'être dit... + +Comme le malheureux Pivoine, son premier adversaire au régiment, +j'oublierai mes épaulettes pour croiser le fer avec lui, en bon et loyal +combat. Sa bravoure et son premier succès m'autorisent à le faire. Je le +tuerai!... + +--Vous!... s'écria le colonel en s'élançant vers Maurevailles. + +Mais Tony l'avait prévenu. Avec une dignité parfaite, il s'approcha des +trois Hommes Rouges et répondit. + +--Me battre aujourd'hui? Non, Messieurs. J'ai été fou déjà de risquer +pour une futilité ma vie contre Pivoine. Ma vie ne m'appartient pas. En +attendant que je l'offre à la France, elle est à la marquise, que j'ai +promis de protéger. Comme vous, je vais à la guerre. Si je reviens des +Flandres, je me mettrai à votre disposition, mais seulement le jour où +la marquise jugera ma tâche terminée. Et j'espère que vous n'aurez +pas besoin, ce jour-là, d'oublier la distance qui nous sépare. Cette +distance, je l'aurai effacée. + +--Bien, Tony! dit le marquis. Et maintenant, allez, Messieurs, j'ai lieu +de croire que je puis compter sur votre silence en cette affaire. + +Et les trois officiers se retirèrent, la rage dans le coeur... + + +FIN DU TOME PREMIER + +[Note du transcripteur: La Table des matières du Tome Premier a été +combinée avec celle du Tome deuxième, à la fin du document.] + + + + + + LE SERMENT + DES HOMMES ROUGES + + II + +LE CHÂTEAU DU MAGNAT + +(_Suite_) + + + + +XXIV + +L'OUBLIÉ + + +Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy +donnèrent un libre cours à leur colère. + +Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme. + +--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses +amis. + +--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une +minute de plus dans ce château maudit. + +--Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer. + +---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il. + +--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui +nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort +causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous +nous devons tous en ce moment à la France... + +--C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre +devoir, riposta Lavenay avec amertume. + +--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy. + +--Venez avec moi, dit Lavenay. + +Il les entraîna dans une salle éloignée. + +--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois +échecs. + +La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous +livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré +paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon +carrosse... + +--Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire +sardonique. + +--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu +as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans +ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un +grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable +gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel, +a attaché à sa personne... + +--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit +Maurevailles. + +--En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans +le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière +entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle +nous a couverts de honte!... + +--C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit +Marc de Lacy. + +--Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera +reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria +Maurevailles. + +--Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il +faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le +vôtre... + +--Oui, oui! + +--Voici donc le plan que je vous soumets: + +Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à +qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une +demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par +ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui, +triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du +vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient +débarrassés. + +Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au +départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de +Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les +fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des +gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se +mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux +aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la +marquise. + +--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le +mettre à exécution? + +--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?... +Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois... + +--Vous en oubliez un!!! dit une voix... + +La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un +manteau rouge. + +C'était le marquis de Vilers. + +Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son +visage était empreinte une mâle énergie. + +--Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur +épée. + +Vilers les arrêta du geste. + +--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui +m'amène ici. + +J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire +assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les +représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le +moins. + +Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai +beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre, +une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes +amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître. + +--Des remords? murmura ironiquement Lavenay. + +--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie, +ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est +qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie. + +Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été +tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce +nom n'était pas le mien. + +--Quel était-il? + +--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?... +J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime +Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime. + +La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit: + +--Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en +gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre +années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme. + +Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous +allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous +n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas... + +Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde: + +--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma +place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le +jure... à la première bataille... je me ferai tuer... + +Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets? + + + + +XXV + +LES NOUVEAUX BILLETS + + +La surprise des trois Hommes Rouges fut grande, à la singulière +proposition de Vilers. + +Ils se regardèrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point. + +Mais il attendait leur décision, sombre et silencieux. + +Le premier, Marc de Lacy s'avança vers lui et rompit le silence. + +--Parles-tu sérieusement? fit-il d'une voix émue. + +--Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession +d'une femme ardemment aimée, une ombre faisait tache: la honte de ma +déloyauté. J'avais sacrifié l'honneur à l'amour, j'immole l'amour à +l'honneur!... + +--Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois? + +--Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause +qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le +favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France à la +tête de ma compagnie?... + +--Ah! s'écria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers. +Il me réconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit +oublié! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous étions, +embrassons-nous comme autrefois. + +L'élan était donné. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs +bras au revenant. + +--J'avais juré ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur à +le rétracter ainsi qu'à presser contre mon coeur l'ami fidèle que je +croyais à jamais perdu. + +--J'ai croisé mon épée contre la tienne, dit à son tour Lavenay. Pour +la première fois de ma vie, je me félicite que le coup n'ait pas été +mortel... + +Les quatre amis de Fraülen, les quatre inséparables d'autrefois, les +quatre Hommes Rouges enfin, étaient de nouveau réunis. + +Après la réconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel +immense sacrifice Vilers était venu accomplir, les trois autres +n'osaient pas aborder le sujet terrible... + +Ce fut lui qui y revint le premier. + +--Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. Êtes-vous prêts à y +satisfaire? + +Maurevailles et Lavenay hésitèrent à répondre. Marc de Lacy murmura: + +--N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment? + +--Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu +chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je +vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps +j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front +haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!... +Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il +faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort. +J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je +partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai. +Lavenay, écris vite! + +Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier +et le crayon à Lavenay. + +Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement. + +Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à +Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa: + +--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules... + +Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien +légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait +que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien +de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais, +avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions +fait l'enjeu de notre loterie? + +--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel +de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous +unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur +d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon +revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait... + +--Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si +nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été +coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai +manqué d'indulgence envers l'_amour partagé_, j'ai mis mon égoïsme à la +place du _devoir_. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le +dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de +tous. + +Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi... + +--Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles. + +--A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le +droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de +sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son +nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort, +le _statu quo_ subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme. +Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons +la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de +reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous +trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis? + +--C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe! +Pour ma part, j'accepte. + +--J'accepte aussi, dit Maurevailles. + +--Et toi, Vilers? + +--Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi. + +--Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de +Dieu! + +Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia +méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se +trouvaient déjà les quatre noms. + +--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy. + +--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le +magnat a sans doute placée sous bonne garde... + +--Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous +empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la +prisonnière. + +--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que _je ne dois_ +pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé... + +--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire? + +--Attendez, dit Maurevailles. + +Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs. + +Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où +se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe +était Réjane... + +Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de +cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait +entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur. +Maurevailles s'avança jusqu'à elle. + +En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la +supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur +rendre un service. + +--Lequel? demanda la jeune fille en souriant. + +--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami +M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent. + +--Une loterie, alors? dit Réjane. + +--Justement. C'est bien facile, vous le voyez. + +Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le +couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce. + +En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de +son manteau. Elle ne le reconnut pas. + +Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets. +Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant: + +--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle. + +L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était +ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom +et lequel? + +Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune +fille. + +Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour +savoir ce qu'aurait le gagnant... + +--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra +peut-être la vie ou la mort de l'un de nous... + +--Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut +tout haut: MAUREVAILLES! + + + + +XXVI + +L'AVEU + + +Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un +gémissement sourd. + +--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous +demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus +longtemps. + +Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait +la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré. + +--Du courage, ami! dit-il. + +--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise... +répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille, +je tiendrai mon serment cette fois!... + +J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur +est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle. + +Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en +marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche, +il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes +tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains! +La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!... + +Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis. + +Lavenay prit alors la parole. + +--Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit +de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition. + +--Parle. + +--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa +femme... + +--Eh bien! + +--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas +odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en +vous laissant à moi!» + +--Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à +ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an, +ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de +Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame +de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage +n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai, +il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs. + +--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy. + +--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main. + +Et les quatre hommes se séparèrent. + +Maurevailles sortit le dernier. + +Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui. + +Il se retourna. C'était Réjane... + +La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui +avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau, +avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce +prétendu jeu. + +Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou +la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée. + +--De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé. + +Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau +fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle +s'intéressât.--Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son +beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau, +s'était tenu à l'écart, dans l'ombre. + +Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait. + +Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A +quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles? + +Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour +le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner +qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes? +Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se +blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle +apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à +elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais +accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible, +impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi, +saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle +le jeune officier ébahi: + +--Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant. + +--Mais, qui vous a dit?... + +--Je sais tout. J'ai écouté! + +--Vous!!! + +--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier, +qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de +forcer le marquis à mourir! + +--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment +implacable nous lie... + +--Il faut le rompre... + +--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir +violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce +serment. + +--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!... + +--Vous espérez que, lorsqu'enfin... + +--C'est impossible... + +--Il le faut!... + +--Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur? + +--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse... + +--Mais, elle ne vous aime pas!... + +--Elle m'aimera. + +--Elle vous hait... + +Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses +paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une +respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il +disait. + +--Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet. + +--Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc +que je meure, moi? + +--Vous?... + +Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de +la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle +chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir. + +Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était +appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge. + +Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber +pantelante sur un fauteuil. + +--Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous? + +--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous +n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime! + + + + +XXVII + +LA CAGE + + +Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira +à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont +un mot allait être son arrêt. + +Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre. + +Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle +était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher... + +Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la +marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer +de son coeur. + +Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux +bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour +de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette +époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait +causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait +Maurevailles. + +--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment... +Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne +puis aimer une autre femme sans déloyauté... + +Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le +froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un +cri. + +Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques +de fer soudées aux angles... + +--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte... + +Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors. + +Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit +sinistre... + +Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût +fallu plus d'une heure pour en avoir raison. + +Et la muraille de fer descendait... + +Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de +la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la +cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon. + +La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses +tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le +mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle +brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y +avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur. + +Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts +vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux. + +Mais le temps?... + +L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement +horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre... +Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait +disparu!... + +Il n'y aurait plus de fenêtre. + +Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche +de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait +presque bouché le vide laissé par cette planche. + +Ils étaient perdus, bien perdus!... + +--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais +mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire +qu'il m'aime! + +Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête +fauve... + +Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit. + +Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée +par un rictus satanique. + +Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le +parquet. + +Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol. + +--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on +m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!... +Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous +entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait... +Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de +Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne +profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah! + +--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à +Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous +aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès +d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez... + +Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il +s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler. + +--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez +donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste +à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui +l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous +arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je +vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de +vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu +épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne +réussira pas... + +Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir +conscience de ce qui se passait autour d'elle. + +--Oh! le misérable! rugit Maurevailles. + +--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec +moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle +que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je +ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous +disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il +me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont +comptées... + +--Infâme, infâme! répéta le chevalier. + +--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui +savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce +château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en +mourra avec vous. + +--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles +menaçant. + +--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous +renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que +pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces +gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de +votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes +sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront +jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez +en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de +Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger? + +--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui, +toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à +cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais +sauvez-la!... + +--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!... + +--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!... + +--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu, +Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces... + +A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur. + +--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?... +Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!... + +Et elle se leva, l'oeil enflammé. + +--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle? + +Réjane tendait les mains vers un objet invisible: + +--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les +cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il +va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre... +Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte +malheur. + +--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est +folle!... + +Le Magnat eut un atroce ricanement. + +--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion, +elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi, +chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là? + +--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie... +Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur... + +--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux +vieillard. + +--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!... + +--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui +qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que +je commence? Ah! bien volontiers! + +Et elle fredonna sur un rythme bizarre: + + Maman m'avait donné + Un gentil petit coeur, + Mais, moi, je l'ai donné + Vite à mon beau vainqueur!... + +--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles. + +--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore +le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour +la première fois... + +--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le +magnat. Va-t-en au moins, infâme! + +--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit +l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà +assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir, +sois-en certain, cria-t-il en se redressant. + +Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui. + +Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de +Maurevailles... + + + + +XXVIII + +LE VAUTOUR EN CAGE + + +Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever. + +Il avait la jambe droite cassée. + +Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur +inattendu. + +La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans +l'embrasement de la trappe. + +--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous +attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire +enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour! + +--Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à +nous: une corde! + +--Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un +abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge +qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!... +Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage? + +--Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria +de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui +se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma +reconnaissance. + +--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger +l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait +plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en +compagnie... + +Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une +corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne +sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé +cette colonne en travers de la trappe. + +--C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en +plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux +bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à +attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement +que je boirais un verre de vin du Rhin... + +Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et +s'approcha de lui... + +--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner +jusqu'au capitaine. Montez, montez vite! + +--A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le +magnat. + +Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette +scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques. +Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula: + +--Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux +reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités, +nos amis nous attendent!... + +--Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous? + +--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château? + +--Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant +d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde. + +--Je ne veux pas... laissez... + +Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la +poursuivit. + +--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!... + +Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant +d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite. + +--Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté +d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours +mieux que vous... + +Et elle se mit à chanter: + + Courez, courez, beau seigneur, + Qui voulez avoir mon coeur!... + Ni par vos richesses, + Ni par vos prouesses, + De moi vous ne serez vainqueur. + Courez, courez, beau seigneur + +--Mon Dieu! que faire? s'écria Maurevailles frappé douloureusement au +coeur par cette gaieté navrante en un pareil moment. + +--Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire +sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai vengé!... vengé!... + +--Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son côté le nain, voyant +que Maurevailles s'épuisait en efforts inutiles pour saisir Réjane. + +--Non, ce serait une lâcheté... je la sauverai ou je mourrai avec +elle!... + +Et la poursuite recommença. + +Le chevalier réussit enfin à s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha +solidement sous les bras et essaya de l'enlever. + +Mais, ivre de rage, le magnat, malgré l'atroce douleur que lui causait +sa blessure, s'était traîné jusqu'auprès d'eux. Au moment où Réjane +allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et +s'y cramponna désespérément. + +--Faites-le lâcher, faites-le lâcher! cria le nain qui, du haut de sa +trappe, assistait à toute cette scène avec un intérêt marqué. + +Le magnat crispait ses doigts sur l'étoffe avec une énergie sauvage, +contre laquelle Maurevailles essaya en vain de réagir. + +--Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le +vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec +moi. + +Il atteignit et saisit violemment le bras de Réjane à qui ce contact +odieux arracha un cri de terreur. + +--Misérable! rugit l'officier en essayant de lui faire lâcher prise!... + +Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat. + +Ce fut une lutte horrible, mêlée d'exclamations de rage et de douleur, +lutte désespérée dans laquelle le capitaine, tout en cherchant à +maîtriser son ennemi, était en même temps obligé de veiller sur Réjane, +qui, de plus en plus terrifiée, faisait des efforts pour s'enfuir de +nouveau. + +Enfin, le chevalier réussit à se débarrasser du magnat qu'il rejeta +violemment à terre. + +Tirant sur la corde, il hissa Réjane jusqu'à l'ouverture de la trappe. + +--Reçois-la et aide-la à monter, cria-t-il au nain. + +Mais au lieu de répondre, celui-ci poussa un cri de terreur. + +--Prenez garde! fit-il. + +Le comte était debout! + +Désespérant de se sauver, il avait tiré de sa ceinture un long poignard +et allait eu frapper Maurevailles. + +Celui-ci, les deux mains occupées par la corde qui soutenait Réjane, ne +pouvait ni se sauver, ni se défendre. + +--Je suis vengé, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper +Maurevailles. + +Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'éclair, le +nain s'était emparé d'un lourd tabouret en bois de chêne sculpté et, +visant bien, de façon à n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille, +l'avait jeté sur la tête de son ancien maître. + +Le magnat s'abattit lourdement. + +Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Réjane jusqu'au +plancher supérieur où elle fut reçue par le nain, qui la détacha et +rendit la corde à Maurevailles. + +Le magnat étourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris +de pitié. + +--Malgré sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de +lui faire subir le sort qu'il me destinait!... + +--Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'écria le nain stupéfait. Venez, +venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont +nous surprendre. + +--Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les épaules +pour l'attacher à son tour. + +--Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pensée du chevalier. Ne +faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le +jure, si vous le montez ici, au moment où il arrivera, je coupe la +corde. + +Il avait tiré de sa poche un couteau et se disposait à exécuter sa +menace. + +--Allons, murmura Maurevailles, il le faut. + +Et il s'enleva seul jusqu'à l'ouverture. + +En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il +fit un effort pour se relever. + +Mais ses forces le trahirent. + +Il retomba avec un gémissement. + +Une fois dehors, Maurevailles prit Réjane dans ses bras et l'emporta +vers le logement de la marquise. + +Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat +étendu au fond de la chambre bardée de fer. + +--Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort? + +Un soupir lui prouva que sa crainte était vaine. + +--Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-là. Il peut +durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la +porte!... + +Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant. + + + + +XXIX + +CHERCHEZ... + + +Par les ordres du magnat, le traban s'était occupé de la sépulture des +muets, tués dans les souterrains. + +Naturellement on ne tenait pas à ébruiter l'affaire, mais encore le +comte de Mingréli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux +les bénédictions d'un prêtre. + +Après avoir fait creuser des fosses dans une partie reculée du parc, +l'intendant avait prié le curé du village de venir dire un service. + +Il se rendit avec ce prêtre à l'appartement du magnat pour prendre ses +nouveaux ordres. + +Le magnat n'était pas chez lui. + +L'intendant se mit à sa recherche; chez la marquise de Vilers, on +n'avait pas vu le comte. Où donc était-il? + +Le traban alla ensuite auprès du marquis de Langevin, qui, connaissant +les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle +devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la +crainte qu'ils ne se fassent vengés sur le magnat. + +Il donna ordre de les appeler immédiatement. Mais tandis qu'on les +cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien. + +Le chevalier était pâle. L'horrible scène, dans laquelle il venait de +jouer un des principaux rôles, l'avait profondément ému. Tant qu'il +lui avait fallu lutter contre le magnat et songer à sauver Réjane, son +énergie ne lui avait pas fait défaut. + +Le danger passé, elle l'abandonnait. + +Et puis, quoique le magnat eût tout mis en oeuvre pour le faire mourir, +il ne pouvait se résoudre à cette idée de laisser un homme enterré +vivant. C'eût été le remords de sa vie. + +Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner +des ordres pour aller retirer le comte de Mingréli de sa tombe +anticipée. + +Le récit de Maurevailles épouvanta le colonel. + +Il appela des hommes et dit au chevalier: + +--Capitaine, conduisez-moi à la chambre qui est située au-dessus de la +cage de fer. + +Mais quand on arriva à cette chambre, on chercha vainement la trappe... +Le plancher, lisse et uniforme, ne présentait aucune solution de +continuité. + +--C'est étrange! s'écria Maurevailles. C'est cependant ici... + +Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pièce +fût exactement semblable à celle par laquelle il s'était sauvé, il +venait de constater certaines différences fort légères... On sortit pour +visiter l'appartement voisin... Il était fait sur le même modèle et +meublé pareillement. Trois, quatre, cinq pièces semblables furent en +vain examinées et sondées. Impossible de s'y reconnaître. + +Malgré toute sa bonne volonté, Maurevailles ne pouvait désigner d'une +façon précise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe. + +Ce château était un véritable dédale dans lequel on finissait par ne +plus savoir se diriger. + +--Je ne vois qu'une chose à faire, dit le marquis de Langevin, allons +consulter mademoiselle Réjane... + +Peut-être se souviendra-t-elle mieux que vous... + +--La pauvre enfant, hélas! a perdu la raison. + +--Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de même. Elle retrouvera +instinctivement l'endroit où elle a reçu le coup terrible qui a troublé +sa raison... Allons la chercher. + +On se rendit à l'appartement de la marquise où Maurevailles avait +conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au +seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle +ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur. + +Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystères du château, qui +avait suivi le magnat et l'avait jeté dans la trappe, devait savoir où +il l'avait laissé. + +Mais l'avorton n'était pas disposé à parler. Comme il l'avait dit +maintes fois, le magnat était homme à le faire pendre haut et court, +aussitôt qu'il pourrait revenir sur terre. C'était une perspective peu +rassurante. + +En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Réjane en gardant le +plus profond secret. + +Aussi, quand on l'interrogea: + +--Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tête crépue, le vilain +oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est très bien! + +--Songe qu'il est blessé, mourant peut-être, dit Maurevailles. + +--Oh! il a la vie dure!... + +--Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protégerai, dit à son tour +le marquis de Langevin. + +--Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas +vous dire où il est... Je ne m'en souviens plus!... + +Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de là. Prières, menaces, +représentations eurent le même résultat. + +--Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain à chaque +nouvelle question qui lui était posée. + +Et pendant ce temps, le misérable vieillard, privé de lumière et d'air, +étendu sur le sol, la jambe cassée, mourait peut-être sans secours! + +--Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir à +remplir. + +--Lequel? + +--Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que +je veille au départ de mon régiment. Mais, en l'absence du magnat, la +marquise est maîtresse absolue au château. + +--C'est vrai. + +--Dès le moment où elle sera informée de la disparition du comte, ce +sera à elle de décider de ce qu'il y aura à faire. + +--Et peut-être aura-t-elle sur ce nain enragé plus d'influence que nous. + +Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule espérance. + +Ils allèrent chez la marquise. + + + +S'ils s'étaient rendus une heure plus tôt auprès de madame de Vilers, +ils l'auraient trouvée tout entière à sa douleur, d'autant plus vive +qu'elle s'accusait d'être la cause de la mort de son mari. + +N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti à le +suivre dans ce fatal château où le marquis avait dû venir la chercher? + +N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lancé elle-même des +bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait +des prodiges pour arriver jusqu'à elle? + +Une seule personne eût pu désabuser la marquise; c'était Réjane, qui +venait de voir M. de Vilers. Mais Réjane était folle, et les muettes, +attendries pour la première fois de leur vie, n'avaient pas osé la +montrer à la marquise. + +Madame de Vilers était donc assise auprès de la fenêtre, regardant, sans +le voir, le panorama qui se déroulait sous ses yeux. + +Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur. + +Tout à coup, Haydée se leva brusquement: + +--Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes une +véritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas? + +--Comme sur moi-même!... s'écria la brave femme en passant la main sur +ses yeux humides. + +--Et toi, ma petite Bavette? + +Bavette se jeta à son cou en pleurant... + +--Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici +quelques jours encore; prenez soin de Réjane; protégez-la contre la +colère du magnat... je me fie à vous pour cela... considérez-la comme +votre fille... + +--Mais, vous! + +--Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission à remplir... +je profite de la liberté momentanée que me laissent ces événements... + +--Vous partez?... s'écria maman Nicolo; mais où allez-vous? + +--Vous le saurez plus tard. + +Et après avoir fiévreusement embrassé maman Nicolo et Bavette, la +marquise descendit, fit à la hâte seller un cheval dans l'écurie et +partit au triple galop. + +Le désarroi causé par l'enterrement des muets et par la disparition du +magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention à ses +actions. + +Maman Nicolo et Bavette étaient encore à la fenêtre, cherchant à +l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles +frappèrent à la porte. + +Bavette leur raconta ce qui venait de se passer. + +Maurevailles pâlit. Une idée terrible se fit jour dans son esprit: + +--Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes +Rouges?... Si elle était partie pour s'ensevelir dans un cloître ou pour +aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pût jamais avoir de +ses nouvelles? + +Et il était impossible de courir à sa recherche. Le régiment allait se +remettre en route pour ne plus s'arrêter cette fois; car la rencontre +avec l'ennemi était proche! + +Comment et par qui savoir où était allée Haydée?... + + + + +XXX + +L'OISEAU DU NAIN + + +La diane sonnait. Un long frémissement parcourait le camp qui +s'éveillait. D'un bout à l'autre du parc, les gardes-françaises, +habillés à la hâte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient +leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir... + +Dans le château que venaient de quitter M. de Langevin et son +état-major, le silence régnait. On se reposait des émotions et des +fatigues des jours passés. + +Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille précautions la +porte du réduit où il était relégué, il se glissa mystérieusement dans +les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrêtant à +chaque minute pour écouter; un sourire narquois fendait sa large bouche. + +Il marcha ainsi jusqu'à l'office où il s'empara d'un pain et d'une +cruche qu'il remplit d'eau. + +--Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet. + +Il reprit sa route à travers les corridors déserts. + +Arrivé à l'aile où la veille Maurevailles avait cherché en vain la salle +bardée de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se +mit à examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes. + +A la troisième porte, il s'arrêta en ayant l'air satisfait de lui-même. + +--Voilà mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme +Rouge avait, comme moi, pris la précaution de faire une entaille à la +boiserie en sortant, il ne se serait pas donné tant de mal pour ne rien +trouver... + +Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau. + +--Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme +la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?... + +Effectivement, cette trappe, admirablement dissimulée, était impossible +à distinguer du reste du parquet. + +Il alla à la cheminée, une grande cheminée monumentale en bois aux +larges sculptures. + +--Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu +pousser le bouton... Où donc est-il, ce bouton?... Ah! le voilà!... +Ouf!... Que c'est dur!... + +Il appuya avec effort sur un des ornements de la cheminée. La trappe +commença à glisser dans ses rainures. + +--C'est qu'ils voulaient le mettre en liberté!... poursuivit le petit +homme avec indignation. Ah! non, il est à moi, bien à moi... + +La trappe était tout à fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice béant: + +--Eh! monseigneur! cria-t-il. + +Pas de réponse. + +--Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne +suis pas méchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un +brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous? + +La voix rauque du magnat s'éleva, furieuse: + +--Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, scélérat, misérable!... + +--Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier. +C'est bon signe!... + +--Infâme, brigand, lâche, traître!... + +--Allez, allez, déchargez votre colère, cela soulage. Tenez, moi, quand +j'étais obligé de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller +crier dans les coins. + +--Je te ferai pendre!... + +--Ça, vous l'avez déjà dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous +répéter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous êtes injuste. Moi qui +vous apportais la pâtée! Car enfin, depuis que vous êtes là, vous devez +avoir faim? + +Un sourd grognement lui répondit. + +Quelle que fût la fureur du magnat, pris au piège comme un fauve et +obligé de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait +le sentiment moral. La bête maîtrisait l'esprit... La faim domptait +l'orgueil. + +--Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim. + +--Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau fraîche, dit +celui-ci en descendant les provisions à l'aide d'une longue ficelle +qu'il avait tirée de sa poche. En voilà assez pour faire un bon repas, +frugal et substantiel... + +Le magnat ne répondit pas. Il avait sauté sur le pain et mangeait +avidement. + +--Si vous voulez être bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai +de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler à +l'office. Mais, il faudra être bien mignon. Sinon, plus rien, rien que +de l'eau... L'eau, ça calme les sens, tandis que le vin, ça excite. + +--Écoute, dit le magnat, cherchant à fléchir son geôlier improvisé. Si +tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal... + +--Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis +bien plus sûr de vous comme nous sommes... + +--Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune. +Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un +seigneur à ton tour; sauve-moi, et tous mes trésors sont à toi! + +--Bien sûr? + +--Sur mon âme, je te le jure!... + +--Eh! Eh! dites donc, votre âme? Elle ne me paraît pas en sûreté... +C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la +lune, bien sûr que vous me la promettriez. Mais après avoir promis, il +faut tenir et... je n'ai pas confiance. + +Puis prenant un ton confidentiel: + +--Et puis, voulez-vous que je vous dise la vérité? Il y a longtemps que +j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme ça. Depuis +que je suis au monde, on m'a traité comme un chien, parce que je suis +petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je +prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous +garde!... + +--Ah! misérable bandit! rugit le comte. + +--Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gênez pas. Je n'ai rien à craindre +de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les +doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez à votre aise, je +suis bon prince, je vous donnerai la réplique. + +--Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence à la longue +et on viendra me chercher!... + +--Soyez tranquille, on s'en est déjà aperçu, et on vous a cherché +partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mécanique; on n'a rien +découvert. On s'est dit que vous étiez peut-être parti et on ne s'occupe +plus de vous!... + +--Mais le marquis de Langevin, mon hôte... + +--Le marquis, il a cherché aussi, il n'a rien trouvé. Ce n'est pas comme +moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour égayer +votre captivité, c'est moi qui ai ouvert à M. de Maurevailles le passage +secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert +pour la seconde expédition, où vos vrais muets ont été si bien étrillés. +C'est moi enfin qui ai levé l'écluse et provoqué le courant qui a sauvé +le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que +je travaille bien, quand je m'y mets?... + +Le magnat écumait de rage. + +--Là, là, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla +paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien +d'autres à vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord, +entendez-vous? + +Un bruit sourd et régulier résonnait dans le lointain. + +--Ce sont les tambours des gardes-françaises qui partent, reprit le +nain. S'ils étaient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux.. +comme vous disiez à Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent +gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay, +M. de Lacy et... M. de Vilers. Ça vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon +bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus +bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre +fille... Elle a pris la poudre d'escampette! + +Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la +poitrine du magnat. + +--Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit +le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que, +voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est passé bien +des choses. On a signé la paix. Les Hommes Rouges ont arrangé leurs +affaires. Le jour où le marquis de Vilers reprendra sa femme, où M. de +Maurevailles épousera mademoiselle Réjane avec M. Marc de Lacy et M. de +Lavenay pour témoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez +tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre à table, deux pains +et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!... + +Le nain savait bien qu'on était encore loin de la réalisation des beaux +rêves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant à torturer son +ancien maître! + +Malheureusement il dut reconnaître qu'il avait dépassé le but. Le magnat +en effet ne l'écoutait plus. En proie à des accès de rage insensée, il +se roulait sur le sol en poussant des cris inarticulés. + +--Diantre, diantre, se dit le petit drôle, aurais-je été trop vite en +besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir à causer +avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire +entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui +passerais un mauvais quart d'heure!... + +Comme il pensait ainsi, des pas précipités retentirent dans le couloir. + +Les cris du magnat redoublaient. + +--Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe. + +Il courut à la cheminée pour tirer le bouton, qui faisait jouer le +ressort. + +Mais il n'en eut pas le temps. + +Au moment même où il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit +brusquement. + + + + +XXXI + +LA DERNIÈRE HEURE A BLÉRANCOURT + + +Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'à +moitié. + +On allait partir, mais on ne partait pas encore. + +Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perçant les murs de la +cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingréli, n'étaient point +le signal du départ, mais annonçaient l'arrivée du maréchal de Saxe et +de son escorte. + +Car, on s'en souvient, c'était le maréchal de Saxe que les +gardes-françaises attendaient à Blérancourt. Il devait prendre, en +passant et sans s'arrêter, les deux régiments qu'en sa qualité de +colonel-général, le marquis de Langevin avait sous ses ordres. + +En arrivant au camp, le maréchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on +était prêt à partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes +étaient pliées, les voitures de bagages et de cantine attelées. + +Un sourire de satisfaction éclaira le visage du maréchal, qui, +apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandière, se +fit traîner jusqu'à lui pour le féliciter. + +Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux +maréchal, souffrait alors cruellement d'une épouvantable hydropisie qui, +l'empêchant de monter à cheval et même de marcher, l'avait contraint +à se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le +roulait à la suite de l'armée. + +Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant à +Fontenoy. Sait-on que, après cette bataille, Louis XV donna au vainqueur +le château de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si +le maréchal était digne de cette récompense. + +Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre à Blérancourt les +régiments du marquis de Langevin, Voltaire, témoignant des inquiétudes +sur sa précieuse santé, l'excita à rester à Chambord. + +--Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il. + +--Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui répondit le +maréchal; il s'agit de partir. + +Et il se mit en route dans sa petite carriole. + +Or, c'est pendant que le maréchal et le colonel-général causaient +ensemble, que le nain, prenant plaisir à torturer le magnat, lui avait +porté le dernier coup... + +Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer où il eût +laissé mourir Maurevailles et Réjane. + +Le nain s'amusait énormément. + +Mais qui venait ainsi, tout à coup, l'interrompre et peut-être venger sa +victime? + +Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'était élancé dans la cheminée. +L'imminence du danger lui avait suggéré une idée; celle de grimper dans +le tuyau où, petit et malingre, il se fût facilement glissé. + +Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer défendaient le +passage. + +Impossible d'aller plus haut. + +Or, le nouvel arrivant n'était autre que Maurevailles. + +Le chevalier, nous l'avons déjà dit, n'avait pu, sans répugnance, +abandonner le magnat à cette mort affreuse. Il l'eût, sans remords, +cloué de son épée contre une porte. L'idée de le voir mourir de faim le +faisait frissonner. + +Quand il s'était sauvé avec Réjane, il avait tenté vainement d'arracher +le vieillard à ce sépulcre anticipé. Nous l'avons vu ensuite chercher, +avec le marquis de Langevin, la chambre où était pratiquée la trappe, +chambre qu'il n'avait pas trouvée, n'ayant pas eu, comme le nain rusé, +l'idée d'en marquer la porte. + +Profitant de l'heure de répit laissée au régiment avant le départ, +Maurevailles revenait seul, pour porter une troisième fois, secours à +son ennemi vaincu. + +Comme il cherchait à s'orienter, des cris affreux frappèrent son +oreille. C'était la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte, +arrivait jusqu'au dehors. + +Maurevailles n'hésita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui +semblaient venir les cris. + +Il aperçut la trappe ouverte. Quant au nain, il était toujours au milieu +de la cheminée. + +--Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je +viens vous sauver! + +Il se releva frappé d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se +roulait sur le sol sans paraître tenir compte des souffrances que devait +lui causer sa jambe cassée, d'où à chaque mouvement jaillissait un sang +noir. Une écume sanguinolente frangeait ses lèvres. Ses yeux fixes +sortaient de leurs orbites; sur son crâne dénudé, de rares cheveux +blancs se dressaient... Il se traînait convulsivement, par saccades, +hurlant plutôt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue +inintelligible, à des êtres que lui seul voyait, des supplications, des +insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant +découragé, en proférant un blasphème, pour recommencer la minute +d'après. + +--Oh! c'est horrible! s'écria Maurevailles. + +A la voix du chevalier, le nain dégringola de la cheminée et s'élança +vers lui, espérant recevoir ses félicitations. + +--Une échelle, vite, une échelle! lui commanda Maurevailles. + +--Que voulez-vous faire? + +--Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!... + +Dominé par l'accent impérieux de la voix du capitaine, le nain se hâta +d'aller chercher une échelle mince et longue, que Maurevailles fit +passer par la trappe. + +Le nain n'avait pas été long à la trouver, mais les minutes étaient des +siècles pour le magnat. En voyant l'extrémité de l'échelle, il poussa un +cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il +la regardait descendre lentement... + +Quand le premier échelon arriva à hauteur d'homme, le vieillard +galvanisé fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe +valide et saisit fiévreusement le pied de l'échelle. S'y cramponnant +comme un noyé se cramponne à la corde qu'on lui jette, il appliqua +inconsciemment un baiser furieux à l'instrument de son salut... + +Mais tout à coup les nerfs se détendirent. Un son rauque s'exhala de son +gosier. Il lâcha l'échelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme +une masse. + +Il était mort. + +La rage, causée par l'insuccès de ses projets et par les insultes du +nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour +se sauver avaient aggravé sa blessure... Le mal physique et le mal moral +ayant réuni leurs atteintes, une attaque de tétanos venait d'emporter le +magnat. + +--Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien à faire. Au bout du +compte, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tenté tout +ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne pèsera pas sur ma +conscience... + +--Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain. + +--D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir +ce qui vient de se passer... L'armée va partir, je ne puis rester plus +longtemps. Le magnat est mort et ne mérite guère qu'on se dérange pour +lui faire des funérailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il +y reste. + +--Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles +qui avait gagné la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir +cardinal!... s'écria-t-il, en sortant, avec un éclat de rire. + +Le capitaine s'éloigna à grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain +resta seul. + +--Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est +le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban +commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt +se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel, +l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin +de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les +maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser! + +Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le +marquis passaient devant les troupes. + +--Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour +un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les +gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut +cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la +taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé? + +Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi +général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de +Bourgogne. + +--Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est +une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle +a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui +plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas +aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et +puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander +maman Nicolo en mariage! + +Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés. + +--Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne +avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il +le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A +l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent... +Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un +ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes +amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!... +Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!... + +Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller +exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en +rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser. + +Mais, en bas une singulière surprise l'attendait. + +Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre +la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le +carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de +l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se +disposaient à partir du côté de Paris. + +Ne sachant ce qu'était devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas +voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant +du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert +son carrosse à maman Nicolo pour la reconduire à Paris, à l'hôtel de +Vilers, où se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant +parlait souvent. La même voiture, en rejoignant l'armée, y ramènerait la +vivandière et sa fille. + +Les projets matrimoniaux du nain étaient, sinon brisés, du moins +indéfiniment ajournés. + +--Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'ébriété, je vais rester au +château... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des +têtes carrées!... + +Il rentra à Blérancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des +yeux le régiment qui s'éloignait. + +En route, le marquis de Langevin, voyant marcher près de lui, triste +et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, était parti avec tant +d'enthousiasme, lui demandait malignement: + +--Penserais-tu donc à Bavette, enfant? + +Tony rougit. Mais il répondit: + +--Non, pas en ce moment. Je cherche à deviner où peut être allée la +marquise... + +Pendant ce temps, Lavenay disait à Maurevailles: + +--Tu es content, toi?... + +--Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre +petite Réjane, devenue folle... + +Ah! je voudrais que la première balle fût pour moi... + +Et Lacy ajouta: + +--N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment +s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers? + +Et, pendant ce temps-là, les hommes chantaient joyeusement, se +réjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi... + + + + + + DEUXIÈME PARTIE + + LE BARON DE C*** + + + + +I + +LES SECONDS GALONS DE TONY + + +On s'était battu tout le jour, malgré une pluie froide et pénétrante qui +n'avait cessé de tomber depuis le matin. + +C'était dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-Étoiles avait été emporté +par l'armée française après une journée des plus meurtrières. + +Le maréchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait, +par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette +laconique recommandation: + +--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive. + +--C'est bien, avait répondu le marquis, nature énergique et vaillante, +en dépit de ses fréquents accès de goutte. + +Le maréchal, en entrant en campagne, avait médité un plan hardi qu'il +nous faut expliquer en quelques mots. + +Ce plan consistait à couper en deux l'armée impériale qui occupait dans +tous les Pays-Bas des positions formidables. + +Le fort de Cinq-Étoiles, qui venait de tomber au pouvoir des Français, +était, dans la pensée du maréchal, destiné à opérer une diversion +puissante en occupant l'attention des Impériaux, tandis que le maréchal +se transporterait à marches forcées vers les places les plus fortes. + +Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son +régiment, une batterie d'artillerie commandée par M. de Richoufft, +capitaine au régiment de La Fère, et le premier escadron du régiment de +Bourgogne-cavalerie. + +Après quoi il assembla ses officiers et tint conseil. + +--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous +et nous sommes environ cinq mille. + +Si les Impériaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq +ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes +communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six +jours, comme une garnison française ne se rend pas, il faudra nous faire +sauter. + +--Nous sauterons, dit M. de Richoufft. + +--Un instant, reprit le marquis. Délibérons, s'il vous plaît. + +M. de Langevin avait si souvent montré une habileté merveilleuse et +une science stratégique des plus remarquables, qu'il n'était pas, dans +l'armée française, un seul officier qui n'eût en lui une confiance sans +bornes. + +Aussi lui prêta-t-on sur-le-champ une vive attention. + +--Messieurs, reprit le marquis, il y a à l'ouest, à une lieue d'ici, un +fort autrement redoutable que la bicoque où nous sommes, c'est le burg +du Margrave, situé en pleine forêt. + +--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient déjà fait la guerre +contre les Impériaux et connaissaient les plus petits recoins des +Pays-Bas. + +--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse bâtie +sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en échec, tant +qu'elle aurait des vivres, toutes les armées du monde. + +Un officier de l'état-major du marquis secoua la tête. + +--Par conséquent, dit-il, on ne saurait songer à s'en emparer. + +--Bah! fit le marquis. + +Et comme l'officier le regardait avec un air d'étonnement: + +--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tête que le burg +du Margrave serait à nous. + +--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, général. + +--Et pas plus tard que la nuit prochaine... + +Les officiers hochèrent la tête. + +--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut. + +--Et vous l'aurez, s'écria un jeune homme. + +C'était un cadet, un simple cornette du régiment de Bourgogne, un garçon +imberbe et qui n'avait pas vingt ans. + +Le marquis le regarda. + +--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos. + +Le cornette du Clos était un jeune gentilhomme fort riche, fort brave, +qui n'avait que dix-huit ans quand il s'était déjà distingué dans trois +batailles rangées. + +--C'est moi, général, répondit-il avec assurance. + +--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq? + +--Je le prendrai. + +--Hé! hé! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible à cela; car, vrai +Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la +jeunesse. + +Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air +plein d'incrédulité. + +--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les +braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous +allons délibérer sur vos moyens d'action! + +Mais le cornette fit la moue: + +--Sauf le respect que je dois à mon général, dit-il, je lui ferai +observer que je désire agir absolument à ma guise. + +--Ah! ah! + +--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos. + +--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin. + +--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort. + +Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent à +rire de tout leur coeur. + +--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme. + +Et comme on riait toujours, il ajouta: + +--Commandés par un sergent. + +--Quel sergent? + +--Ah! mon général, dit le cornette, mon sergent n'est encore que +caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance. + +--Comment le nommez-vous? + +--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tué de sa main un +officier impérial qui avait six pieds. + +--Mais... son nom? + +--Il a dix-sept ans, continua du Clos. + +--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache +blanche. + +--Et, poursuivit le cornette, je vais le présenter à Votre Seigneurie. +Sur ce, le cornette souleva la portière de la tente et dit au soldat de +planton: + +--Allez me quérir le caporal Tony. + +--Tony? fit M. de Langevin étonné. + +--Oui, mon général. + +--Vous voulez le faire sergent? + +--S'il plaît à votre Seigneurie. + +--Mais c'est un enfant... + +Et, tout en faisant cette réflexion, le marquis de Langevin laissait +percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il était fier de +son Tony. + +--Bah! dit le cornette, je l'ai vu à l'oeuvre et je réponds, mon +général, qu'il est dans le chemin par où passent les maréchaux de +France!... + +--Décidément, murmura le capitaine à la barbiche blanche, c'est le +monde renversé! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les +cornettes de prendre des forts!... + +Tandis que le vieil officier maugréait, le caporal Tony entra. + +--Tony, lui dit froidement le colonel-général, le cornette du Clos vous +a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les +donne. + +--Mon colonel! s'écria le jeune homme avec effusion. + +--Vous me remercierez en vous battant mieux encore. + +Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta: + +--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser +tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise. + +Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour réunir +les dix hommes qu'il avait demandés. + + + + +II + +MM. LES POMMES DE TERRE + + +Si le cornette du Clos n'avait voulu faire connaître son plan ni au +maréchal ni au marquis de Langevin, c'était par suite de deux sentiments +bien opposés: la modestie et la vanité. + +On en aura la preuve tout à l'heure. + +A l'arrivée du régiment de Bourgogne auprès des Cinq-Étoiles, le jeune +cornette s'était dit que, malgré son joli nom, le lieu manquait de +charme. + +Les promenades en forêt ou sur l'Escaut, outre qu'elles étaient +dangereuses, lui semblaient fort monotones. Du Clos n'était pas grand +buveur; il n'aimait ni les cartes ni les dés... En dehors de la bataille +et des jours de grand'garde, il voyait peu de chances de passer gaiement +la campagne. + +Mais voilà qu'aux environs du camp, il avait un soir rencontré une +fillette rose et blonde, au front pensif, aux cheveux cendrés tombant en +longues nattes sur son corsage de velours brodé, la plus appétissante +des Greetchen passées, présentes et à venir. + +Était-ce l'occasion tant désirée? + +--Parbleu, se dit le jeune homme, si les gardes-françaises, nos joyeux +compagnons, prétendent que chez eux: _On fait l'amour, tout le jour_... +je ne vois pas pourquoi le régiment de Bourgogne n'aurait pas les mêmes +privilèges... Palsembleu, la jolie fille! Il serait dommage de la leur +laisser... Du diable, si je ne lie pas tout suite connaissance avec +elle. + +Et, frisant sa petite moustache blonde, du Clos pressa le pas pour +rejoindre la fillette. + +--Elle doit s'appeler quelque chose comme Bettina, Roschen ou Gestraut, +se dit le cornette, essayons un de ces noms. + +--Eh, _mamsell_ Bettina! cria-t-il. + +La jeune fille se retourna en riant. + +--_Nicht Bettina_..., _Lisbeth_! dit-elle en montrant ses dents +blanches. + +--Parbleu, je ne me trompais qu'à moitié, s'écria du Clos enchanté, et +sans se déconcerter. + +--_Wo gehen Sie_ (où allez-vous), belle Lisbeth? reprit-il en allemand, +ne voulez-vous pas me rendre mon coeur que vous m'avez ravi au passage? + +Ce compliment à brûle-pourpoint flatta la jeune fille, qui s'arrêta pour +causer avec du Clos. Le jeune officier ne parlait pas très couramment +l'allemand, mais en savait suffisamment pour se faire comprendre. +Du reste, Lisbeth semblait pleine de bonne volonté, et le patois du +cornette provoquait à chaque minute des éclats de rire qui lui donnaient +occasion de montrer ses dents, dont elle devait être très fière. + +Au bout de cinq minutes, du Clos et elle étaient les meilleurs amis du +monde. Mademoiselle Lisbeth avait avoué à son adorateur qu'elle n'était +qu'une simple employée des cuisines au burg du Margrave Karl von +Lichtberg, où l'on vivait fort gaiement, dans la certitude où l'on était +que jamais les Français n'oseraient s'y frotter. Du Clos avait juré à la +jolie allemande que la modestie des fonctions dont elle était chargée ne +diminuerait en rien l'ardeur de son amour. + +Bref, on s'était donné un rendez-vous, bientôt suivi d'un deuxième, puis +d'un troisième. Tandis qu'une garnison très faible gardait le burg, +Lisbeth et ses compagnes sortaient pour l'approvisionnement, n'ayant +rien à craindre des Français, et prenant, pour rentrer au château, les +précautions nécessaires afin d'éviter une surprise. + +Peu à peu, le jeune cornette, à qui Lisbeth disait beaucoup de mal de +son seigneur le Margrave, avait réussi à obtenir d'elle la permission +d'aller la voir dans le burg. Là-dessus, il avait formé son plan, et +c'était ce plan qu'il allait exposer à ses compagnons d'aventure. + +Mais, ainsi que nous l'avons fait entendre, il lui répugnait, d'un côté, +par modestie, de dire que c'était à l'amour d'une femme qu'il devait le +moyen d'entrer dans le burg; de l'autre côté, un sentiment d'orgueil lui +faisait taire qu'il était l'amant d'une servante. + +Du Clos rassembla donc ses hommes. + +--J'ai trouvé, leur expliqua-t-il, le moyen d'avoir des intelligences +dans la place, et je puis y pénétrer quand je voudrai, à la condition, +naturellement, de me déguiser. + +Mais il ne me suffit pas d'y entrer seul. Il faut que je vous y amène +avec moi. + +Je parle assez bien l'allemand pour arriver, en étant sobre de paroles, +à me faire passer pour un naturel du pays. Je vais donc m'habiller en +paysan. Cinq d'entre vous, les plus grands, se costumeront de même. + +Ces cinq-là auront chacun un sac sur les épaules. Dans chaque sac, il y +aura un homme. + +Ceci réglé, je me présente à la nuit tombante à la poterne de service. + +--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demandera-t-on probablement. + +Vous ne broncherez pas. Je répondrai: + +--J'apporte des pommes de terre, achetées par mademoiselle Lisbeth pour +les cuisines. + +Il est à croire qu'on répliquera: + +--Où est votre voiture? + +Je dirai que je n'en ai pas, et que mes serviteurs portent les sacs. + +Là-dessus nous entrons, sans attendre qu'on nous y invite. + +Une fois entrés... + +--Parbleu! une fois entrés, s'écria joyeusement Tony, nous trouons les +sacs et la danse commence. Par la mort-Dieu! monsieur du Clos, vous êtes +un grand homme... + +--Alors, mon plan vous va?... + +--C'est-à-dire que si je n'avais été de l'expédition, je me serais pendu +de rage... + +--Eh bien, sergent Tony, car vous êtes sergent, maintenant... + +--Grâce à vous, monsieur du Clos, qui, je l'espère, serez demain matin +lieutenant ou capitaine... + +--Ou tué! dit en riant le jeune cornette. + +--Oh! ne parlez pas de cela. + +--Peuh! mon ami, c'est le sort auquel doivent s'attendre tous ceux qui +vont en guerre. Il faut qu'il en meure beaucoup pour faire de la place +aux autres... Mais organisons notre expédition. Qui habillons-nous en +paysans? + +Il y avait là quatre soldats du régiment de Bourgogne et quatre +gardes-françaises: on n'avait pas voulu qu'il y eût de la jalousie entre +les deux régiments. + +--Eh! là-bas, toi, tu m'as l'air d'un homme solide, dit du Clos à l'un, +des gardes. Comment te nomme-t-on? + +--C'est le Normand, dit Tony, un brave dont je réponds. En outre, +taciturne en diable, il ne nous trahira point par ses paroles. + +--En paysan, le Normand. + +Le gascon La Rose était près de son ami et allait, comme lui, prendre un +des costumes. Tony l'arrêta: + +--Ah! non pas! s'écria-t-il, tu as la langue trop bien pendue, toi, mon +ami La Rose. Dans le sac, mon camarade, dans le sac. + +Tous les soldats se mirent à rire. En un clin d'oeil, les autres rôles +furent distribués. + +--Du reste, mes enfants, fit observer du Clos, il ne faut pas vous +le dissimuler, le rôle de pomme de terre vaut aujourd'hui le poste +d'honneur. En cas d'alerte, les autres peuvent se sauver; ceux qui +seront enfermés sont perdus sans ressources. + +--Sans compter, ajouta Tony, qu'il peut prendre fantaisie, à une de ces +brutes allemandes, de piquer un des sacs pour voir si les pommes de +terre sont de bonne qualité. Il ne faudrait pas qu'il en sortît un _cape +de dious_ ou un _sandis_. Entends-tu, Gascon? + +--Mordi! s'écria La Rose, ils peuvent bien me faire bouillir ou cuire +sous la cendre, je mets un cadenas à ma langue!... + + + + +III + +A L'OEUVRE + + +Tout le monde était prêt. On partit doucement, chacun des faux paysans +portant son sac dans lequel était un homme, muni des armes et de celles +de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon. + +Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte. + +--Ainsi, c'est bien entendu, dit-il à demi-voix. Une fois entrés, vous +posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un +coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs +armes, et nous nous élançons tous sur la garnison, Ceux qui résistent, à +mort; les autres, prisonniers! + +Puis, s'avançant seul, du Clos alla frapper à la poterne. + +--_Wer ist da_, (qui est là?) demanda une voix de femme. + +--_Ich, liebe_ (moi, ma chère), répondit du Clos. + +C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait +accompagné l'intendant du burg jusqu'à la poterne. + +Néanmoins, comme elle n'avait aucun intérêt à livrer son amant, ce qui +l'eût perdue elle-même, tout se passa comme le jeune officier l'avait +prévu. + +Lisbeth s'étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite +qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre +que c'était pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés. + +--Entrez, dit l'intendant. + +--_Kommen Sie hinein_ (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes. + +Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui +riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément, +aimait les pommes de terre. + +La porte se referma. Les Français étaient, dans la place. + +--Déposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hâte +d'être seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines; +pendant ce temps, votre patron ira se faire payer. + +Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur. + +L'intendant mettait déjà la main à son escarcelle... + +--Allons! s'écria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans défense. + +--Wer da? voulut s'écrier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas +le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l'avance, venait de lui +clore hermétiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les +deux bras, le ligottait rapidement. + +Et, comme par enchantement, les cinq sacs éventrés mirent au jour les +cinq soldats armés jusqu'aux dents. + +Lisbeth n'en revenait pas... + +--Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un +peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous. + +--Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tôt; j'étouffais dans ce +maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu'on +me portait en terre. + +--Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est l'appartement du margrave? + +--Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth. + +Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos +pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre. + +Le jeune officier s'élança le premier. + +Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu'il tomba en +poussant un cri. + +Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d'un coup de poignard en +pleine poitrine. + +En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant: +Mort aux Français! + +La garnison qu'on croyait surprendre était sur ses gardes. + +On avait été trahi. + +Mais par qui? + +Hélas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise, +lui avait créé, sans qu'il s'en doutât, un mortel ennemi. + +Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui était épris +fortement des charmes de la belle cuisinière. + +Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour, +elle lui avait nettement déclaré qu'il eût à renoncer à tout espoir. + +Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de +ce changement. + +Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français. + +Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant +accomplir lui-même sa vengeance. + +Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et +se rendre à la poterne avec l'intendant. Il la suivit. + +Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival. + +En fallait-il plus pour prévoir quelque piège! + +Il courut rassembler la petite garnison du burg: + +--Camarades, dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis. +On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les +empêcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte! + +Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du +margrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre. +Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l'amoureux de +Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds. + +Oublieux du danger qu'il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le +corps de du Clos, essayant de lui porter secours. + +--Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je +serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à +la patrie... + +Et, se soulevant sur le coude, il cria: + +--Vive le Roi!... + +Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever. + +Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient +reculé. Au cri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron +formidable: + +--Cape de Dious! s'écria-t-il, que le tonnerre m'écrase si, avant de +sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!... + +--En avant!... répéta le Normand. + +Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains +défaillantes du pauvre du Clos: + +--Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme +sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais, +avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi +et pour la vengeance! + +--Vengeance! s'écrièrent les Français. + +--Mort aux Français, répondirent les Allemands. + +La lutte s'engagea, terrible, désespérée; la garnison du burg, massée, +barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable +siège à faire. + +Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une telle furie que les +premiers rangs furent culbutés et que trois des Allemands tombèrent +mortellement frappés. + +Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé +Ladrange, avait été blessé dans ce premier choc. Un coup de feu lui +avait cassé le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main +gauche, il était revenu à la charge avec une fureur croissante. + +Une seconde fois, les Français s'élancèrent; les Allemands ne les +attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions. + +On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculés, se firent tuer, les +autres se rendirent. + +Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg, +avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de +Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse. + +Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l'ancien +commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait +de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations. + +Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du +pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant +d'abondantes larmes. + +--Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement +le général en chef des armées sur l'Escaut. Il lui sera fait des +obsèques dignes de sa bravoure. + +Quant à vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplacé +au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade. +Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette +Tony sera reconnu demain matin par son régiment. + +--Qui? moi... déjà officier!... + +--Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est +juste que vous l'occupiez... + +--Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu +rêvais d'être général... et voilà un grand pas de fait. + +--Mais il va falloir vous quitter, mon colonel? + +--C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu +marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous, +et, sois tranquille, les Impériaux se chargeront de te faire une +vacance... + +--Ah! si mame Toinon me voyait!... + +A ce moment un grand bruit se fit à la porte de la salle. Les officiers +qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés. Une +femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou +de Tony qu'elle embrassa bruyamment. + +Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'était la +pétulante mame Toinon. + +Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle +pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et +qu'elle avait peur de ne plus revoir. + +Où était-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore à elle? +Hélas!... + +Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à +mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une +prison. Tony n'y était plus. + +--Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis +allée prendre langue à l'hôtel de Vilers... + +--A l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des +paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un mot. +Et que se passe-t-il à l'hôtel de Vilers? + +--J'y suis arrivée juste au moment où madame Nicolo et sa fille +amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu +la raison... Pauvre enfant! En voilà un grand malheur!... Mais que +veux-tu? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles. J'en ai eu... et +des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'armée; il y avait +une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au +quartier Montmartre et me voilà!... + +Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune +homme. + +Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon; +mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette +tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un +garde-française de dix-sept. + +Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre de sa +toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes... + +Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec +sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était +tombée comme une bombe dans le château. + +Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit à la consigne et elle +attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de +venir. + +A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony +et ses hommes avaient été les héros. + +Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute +troublée, s'était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de +celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute +songeuse. + +Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais, en +songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour +mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant +officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle: + +--Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir... + + + + +IV + +LA POURSUITE + + +Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay, +Lacy et Maurevailles s'étaient enquis de ce que pouvait être devenu +Vilers. + +Il était parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa +sinistre promesse? + +Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien +vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de +son passage. + +--Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu'ils +consultaient tour à tour, oui, nous avons vu passer un officier des +gardes-françaises. Il semblait même fort pressé, car il se renseignait +sur toutes les distances et sur l'état des chemins, afin, disait-il, de +pouvoir doubler les étapes. + +Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse. + +Malgré eux, ses amis ne pouvaient s'empêcher de le plaindre. Si bon, si +brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs +ennemis... + +Ah! n'eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé +devant Fraülen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements +terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils +eussent couru après Vilers pour lui dire: + +--Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme +autrefois. + +A la cinquième journée de marche, on perdit ses traces. + +Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un +paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe +que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable. + +Évidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette +route, l'avait prise. + +Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils +apprendraient sa mort glorieuse. + +Pourtant, au camp de Cinq-Étoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui +s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n'en +recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été +tué. + +Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes, +des escarmouches sans gravité... + +--Il n'a sans doute pas jugé digne de lui d'y mourir, dit Lacy. + +--A moins qu'il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles. + +--Dans quel but? demanda Lavenay. + +--C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver +pour faire amende honorable et renouveler son serment. + +--Rien. + +--Alors que peut-il être devenu? + +--Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route. + +--Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une +idée. Si Vilers s'était fait tuer, non comme capitaine, mais comme +simple soldat? + +--C'est facile à vérifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on +relève les noms de tous ceux qui sont tués,--simples soldats comme +officiers.--Jusqu'à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus +par nous n'est pas trop considérable. Il nous est facile d'en faire le +compte. + +Ils retournèrent s'enquérir. On leur montra les listes mortuaires. + +Aucune trace de Vilers. + +Et, il n'y avait même pas lieu de supposer qu'il eût péri sous un +faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats, connus de leurs +camarades, et de l'identité desquels ces derniers pouvaient répondre. + +--Décidément, s'écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit +s'être arrêté en route, car personne ne l'a vu. + +--En tout cas, il n'a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy. + +--Ah! dit Maurevailles; avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du +départ de la marquise avec le sien? + +--C'est vrai, s'écria Lavenay. + +--Si elle l'avait rejoint en un point convenu à l'avance?... + +--Ce n'est pas possible... + +--Pourquoi?... + +--Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie +pathétique qu'il est venu jouer au milieu de nous? + +--Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d'abord; +d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la première +décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener +Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d'un an, que lui, le +traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme, +en riant de notre crédulité!... + +--Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de félonie! + +--Sa première trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois +encore, plus adroit que nous, voilà tout!... + +--Oui, mais nous le retrouverons, et alors... + +Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été +loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis. + +Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les +voies les plus courtes et les plus rapides. + +Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent +demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avant +eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d'un +officier. + +Cette femme, on l'a deviné, c'était la marquise. + +De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s'enfuyait au +quadruple galop. + +Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller... +Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari? + +Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment, +avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui +qu'elle aimait. + +Mais le marquis avait de l'avance. + +A chaque village, Haydée se renseignait, et, chaque fois, on lui disait +qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste +manteau rouge, venait de passer, la précédant de quelques heures. + +Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans +discontinuer, ne s'arrêtant que pour faire manger son cheval et lui +accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal, +surmené, n'aurait pu continuer la route. + +Le matin du troisième jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge +n'était guère que d'une heure en avance sur elle. + +--Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval +fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n'aurez pas, +je crois, de mal à le rattraper. + +Haydée força sa monture... + +C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué, +celui de la jeune femme ne l'était pas moins. + +Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement. + +Madame de Vilers échouait au moment de toucher le but. + +Mais elle avait l'âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi +la partie. Elle alla à pied jusqu'au village le plus proche, avec +l'intention d'acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer +sa route. + +La première personne à laquelle elle s'adressa dans cette intention, +poussa un cri d'étonnement: + +--Tiens, encore! fit-elle. + +--Comment encore? demanda Haydée surprise. + +--Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui +pareille demande. + +Le coeur de la jeune femme battit à se rompre. + +--Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle. + +--Un gentilhomme, un officier... + +--Un officier, vêtu de bleu?... + +--Avec un grand manteau rouge. + +--C'est lui! se dit Haydée. + +Et elle ajouta: + +--Il n'avait donc pas son cheval? + +--Son cheval s'est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis, +c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets. + +--Et vous lui en avez vendu un autre? + +--Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adressé au grand Jacques, le +maréchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un. + +--Et où demeure ce grand Jacques? + +--Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est +allumée... + +Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit +avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas été fourni. + +--Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le gentilhomme doit +venir le prendre dès le jour. + +--Mais où est ce gentilhomme? + +--Il attend. + +--Où donc? + +--A l'auberge. + +--Quelle auberge? + +--Eh! parbleu! au _Grand Vainqueur_... Il n'y en a pas d'autre dans le +pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième +maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte; +c'est là le _Grand Vainqueur_, l'auberge à maître Gatinais. + +Haydée courut à l'auberge indiquée et poussa la porte. + +Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans +ses mains. + +Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda. + +C'était le marquis de Vilers. + + + + +V + +AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR + + +A la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu'il adorait encore si +ardemment, le marquis se dressa. + +Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri +de triomphe poussé par la marquise. + +Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l'un de +l'autre, pleurant et riant à la fois. + +Il leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se +donnaient le premier baiser, que le passé n'avait jamais existé. + +Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure où après +tant d'événements si terribles, le présent était si doux! + +La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité. + +Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de +Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il +s'était engagé à mourir. + +--Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont +le vaste dos était encadré par la porte. + +--Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers. + +L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la +marquise. + +--Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espère que madame la +capitaine sera contente. La chambre bleue, où je vais vous mettre, est +bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent +de la vente de notre défunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la +capitale. + +--Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous +verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue où +vous nous servirez quand je sonnerai. + +Maître Gatinais s'empressa d'obéir au capitaine et, le couvert mis sur +la table, se retira au premier signe. + +--Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule auprès de son mari, tu +savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais? +Oh! c'était mal. + +--Haydée, répondit-il, ne me juge pas. Plains-moi. + +--Parle au moins, excuse-toi. + +Et le capitaine qui, jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la +marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fraülen, +lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la +scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la +dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été +solennellement renouvelé. + +La marquise pleurait. + +Mais ce n'était plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des +larmes. + +--Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu +ne m'as jamais aimée... Qu'à Fraülen, tu aies conclu avec tes amis ce +pacte infâme, soit encore. + +Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connaître. + +Tu te prêtais alors à un jeu méprisable, mais naturel entre vous autres +hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce +qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'après avoir vécu si +longtemps auprès de moi, c'est qu'en sachant à quel point je t'aimais, +tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans +quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore +tu t'es engagé à me faire veuve. + +Et veuve de toi? + +Eh bien, oui, cependant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste! +Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus, +n'est-ce pas? + +--Ils ne me pardonneraient point, eux... + +--Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe à eux! Est-ce que tu y +songeais toi-même, à Paris, dans ce petit coin de l'île Saint-Louis où +nous avons été si heureux? + +--Hélas! s'écria le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser +maintenant?... Ils ont réveillé dans mon âme l'honneur engourdi... Le +mépris de moi-même me tuerait. + +--Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc! + +--Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu... + +--Ainsi, tu ne m'aimes plus? + +--Mais je t'adore! Mais, avant Fraülen, je n'avais pas vécu! Mais en +me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je +répéterai... + +--Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons. +Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve... + +--L'honneur est-il donc un rêve, lui? + +Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de +l'honneur... + +Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et, +s'approchant du capitaine: + +--Ah ça, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute +cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me +mariez à Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc. +Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous +lie à vos amis. Mais c'est très beau, cette fidélité, et elle me rassure +grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère, +mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un +serment, celui de m'aimer, de me protéger jusqu'à la dernière heure que +le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette +heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis +comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que +vous m'avez donnée. J'ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à +moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi. + +Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux étincelants, les +lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trésor, +avança les bras comme pour le saisir, l'étreindre, empêcher qu'on le lui +prenne. + +Madame de Vilers était vraiment irrésistible... + +Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, grisé, affolé, +vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les +bras, lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son +coeur: + +--Ah! s'écria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste! +Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que +peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je +crois revivre... + +Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et même incendie. Les +lèvres se rencontrèrent... + +Adieu, tout! + +Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement? + +Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fraülen, +un château qu'on appelait Blérancourt? + +Il n'y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adam et Eve, dans le +Paradis retrouvé! + +Eh bien, nous oublions! A dix mètres de là, maugréait maître Gatinais, +le cabaretier du _Grand Vainqueur_, qui se fatiguait à faire tourner à +la broche un poulet archi-doré qu'on ne pensait guère à lui demander... + + + + +VI + +LA REVANCHE DE L'HONNEUR + + +La campagne était commencée. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par +Blérancourt, avait reçu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur, +allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que, +rendus téméraires, ils avaient essayé de prendre en son absence. + +Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'armée autrichienne, +avait reçu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa +présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet +homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant +à peine se remuer, était, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse +lucidité. La stratégie lui faisait oublier ses souffrances. + +L'armée française était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de +quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du +vicomte du Chayla, campait à Dendermonde. Le prince de Conti commandait +l'armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et +trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La +cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la +gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-françaises le milieu. + +La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Impériaux +fissent quelques efforts pour l'empêcher. A plusieurs reprises, au +contraire, leurs hussards étaient venus jusqu'auprès du camp en +formation pour l'inquiéter et essayer de le surprendre. + +Ils avaient toujours été repoussés. + +Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises +sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'où, +apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie... + +L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il était apparu. + +Qui était-il? D'où venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les +officiers aux côtés desquels il avait combattu, avaient essayé de le +trouver pour le féliciter et le remercier de son aide... + +--Personne!... + +Cela tournait à la légende. + +Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que +ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du +duc Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée +contre elles, une fois la lutte engagée. + +D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de +la France, qui, n'osant faire connaître tout haut son opinion, la +manifestait tout bas, eu se battant comme un enragé. + +Certains enfin disaient tout bonnement que c'était le diable. + +--Voyez, disaient-ils à l'appui de leur opinion, voyez comme il apparaît +et disparaît. Et puis n'est-il pas invulnérable? Les balles des +mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!... + +N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas +été tué mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait +pas!... + +Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu +parler du combattant mystérieux. + +Mais ils ne l'avaient jamais vu. + +Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu +l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-françaises. + +Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk, +le 3 mai, «l'homme-diable» comme on disait, avait marché avec les +régiments de Saintonge et du Nivernois. + +Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards +ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa +propre main le capitaine autrichien. + +L'armée impériale, massée devant Louvain, avait passé le Démer, poussée +par l'armée française. Lorsque Louvain fut occupé, le premier soldat +qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le +héros de la légende, le guerrier inconnu. + +La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa +la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le +siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé +quinze cents hommes. + +Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient +partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la +circonvallation de la citadelle d'Anvers. + +La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en +avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier. + +Pendant cinq jours on travailla. + +Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de +Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une +tentative. + +Le rempart avait une brèche praticable. Il s'agissait de savoir si les +ennemis, retirés à une certaine distance du rempart, pouvaient encore +défendre le point vulnérable. + +Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un +officier pour les mener. + +Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette. + +Le général jeta sur ce cornette un regard de surprise. + +--Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras. + +Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente. + +--C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon +général? demanda-t-il gaillardement. + +Le comte se mit à rire. + +--Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces +vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant. +Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge +avez-vous? + +--J'aurai bientôt dix-huit ans, mon général. + +--Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire... + +--Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune +homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander +au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Saxe, qui +m'a lui-même donné mon grade au burg du margrave... + +--Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous +féliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos +hommes, car l'heure presse... + +--Mon général, je suis venu pour cela. + +--Il s'agit, reprit le général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être +vus... + +--Nous y arriverons, mon général. + +--D'entrer dans la place. + +--Nous y entrerons. + +--D'explorer les environs aussi loin que possible. + +--Nous les explorerons. + +--Et de ne pas se faire tuer. + +--Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s'écria Tony en +riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera +pas. + +Et il sortit, suivi de ses hommes. + +La brèche était déserte. Les fascines furent jetées sans encombre dans +les fossés. Les échelles s'appliquèrent sur la muraille... Pas un soldat +ennemi ne parut. + +Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents, +montèrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne +fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui +aurait reculé. + +L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart. + +Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s'avançaient peu +à peu, scrutant l'espace. + +Tout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un +homme haletant se jeta dans la place. + +--Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est +miné!... + +Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent. + +--Le combattant mystérieux!... murmura l'un d'eux... + +--L'homme-diable! s'écria un autre. + +--Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!... + +C'était le marquis de Vilers, en effet! + +S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la +marquise, laissé s'accomplir les événements... + +Il eût vu, dans la série d'aventures qui l'avaient remis en présence de +sa femme, un ordre du destin. + +Récapitulons ces événements: + +Lors du serment fatal de Fraülen, Haydée, dont il était épris, l'avait, +elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N'écoutant que son amour, +il avait trahi sa parole. + +Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d'un coup d'épée que l'on +croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait +conduit près de lui l'excellente femme qui l'avait sauvé. + +Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient +s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour, +la même idée au magnat qui leur arracha leur proie. + +Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été +retrouvée. Après que Maurevailles l'eut sauvée des caresses odieuses du +magnat, Tony l'enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait +amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y +attendait le chevalier. Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant +le rôle de victime dans la plus sanglante des tragédies, renverser le +projet de ses ennemis. + +Miraculeusement sauvé d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans +les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende +honorable; il s'était enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le +hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le +hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle +l'avait enlacé de ses bras malgré lui... + +Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des événements. +Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les +Impériaux à la tête de leurs compagnies, il lui était si facile, à lui, +de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien ignoré... + +La marquise l'en suppliait à deux genoux... + +Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais +Vilers n'était pas un homme ordinaire. + +--Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'à +être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir +Haydée. Il n'a pas tenu à ma volonté qu'il en fût ainsi... Soit!... +C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais +quant à ma destinée, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le +serment, fait à mes amis à Fraülen, a précédé celui que j'ai fait à +Haydée... + +Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le +suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph +serait si content de lui ouvrir l'hôtel de Vilers. + +Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et +tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l'attendait! + +Et il s'apprêta à partir... + +--Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui venait de le reconnaître, mais je +vous le répète, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche +qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit. + +Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l'espace au milieu des +débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent +dans l'air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés +et mourants ou morts! + +Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler, +avaient voulu finir par un coup d'éclat. + +Le rempart démantelé avait été miné par eux. + +Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire +sauter avec leur bastion, une partie de l'armée française et peut-être +de l'état-major. + +Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été +tués. + +Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony +et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de +l'armée... + +Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le +lendemain matin dans la citadelle d'Anvers. + +Comme toute l'armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de +l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites. + +Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n'avaient pu +jusqu'alors pénétrer. + +Le sergent du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la +petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort. + +Il avait eu la chance de retomber dans les fossés de la citadelle. L'eau +avait amorti sa chute. + +Interrogé, il raconta l'apparition de l'homme mystérieux et dit le nom +dont Tony avait salué cet homme. + +Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient «le +traître». + +Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux, +ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts. + +Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des +gardes-françaises. + +--Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir +glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était +de vendre chèrement sa vie, et non de l'offrir. + +--Et sa dernière action a été un acte de dévouement. Il est mort +glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy. + +--Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernière fois, +lui serrer la main. + +--Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort +encore!... + +Le marquis avait honte. C'est vrai. + +Il rougissait d'avoir une seconde fois failli à son serment. + +Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience +et c'était assez, c'était trop. + +En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur. +Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remords... + +Il préférait éviter les Hommes Rouges. + +Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche +et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il se décida à +paraître, cette fois, auprès du campement des gardes-françaises. + +La première douleur passée, on s'occupa de rechercher les morts. + +Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony +les honneurs funèbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire +inhumer Vilers. + +Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les +reconnaître au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs. + + + + +VII + +ANGE ET CORBEAU + + +Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgré leurs +minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de +Tony, c'est qu'ils étaient arrivés trop tard. + +Ce n'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la +citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches... + +Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du +camp, était accourue sur le lieu du désastre. + +Cette femme, c'était mame Toinon. + +Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de +volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas +depuis deux mois. + +Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait +à l'idée du danger qu'allait courir son fils adoptif, eût certainement +retenu Tony. + +--Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit. Quand l'occasion s'en +présente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir +au-devant des aventures et du danger? + +Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative eût été vaine. +N'avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la +guerre? + +Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d'attendre, +haletante, anxieuse... + +Tout à coup une terrible détonation avait fait tressaillir la pauvre +femme... Elle s'était précipitée hors de la maison où elle était logée +et avait couru au camp. + +Au camp, les soldats se disaient: + +--La citadelle a sauté; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'était +Tony qui les commandait.. + +Tony!... Tony, tué! + +--Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette +entreprise lui serait fatale. + +Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette +explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée. + +Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le +siège et la bataille?... + +C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait... + +--Il faut que je le revoie! s'était-elle dit. + +Et elle était partie, bravant tout. + +Elle arriva à la brèche. + +Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres +énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des +fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d'un reste +de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jambes détachées, +poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimaçant la mort... + +Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant à +retrouver Tony parmi ces morts méconnaissables, s'épuisant en efforts +pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, après chaque +vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée... + +Pauvre femme! Quelle force d'âme il lui fallait puiser dans son amour! + +Il n'était pourtant pas difficile à distinguer des autres, le pauvre +Tony. C'était le plus jeune et c'était le seul officier. + +Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les +avaient souillés... + +Mame Toinon cherchait toujours... + +Tout à coup, auprès d'une casemate écroulée, elle crut entendre une +faible plainte... + +Elle appela: + +--Tony, Tony, est-ce toi? + +Un nouveau gémissement répondit à cet appel. + +Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la +poitrine prise sous un madrier... + +Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame +Toinon résolut de lui porter secours. + +C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau +de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle +l'écrasait! + +Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint à déplacer la poutre... + +--Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement. + +--Qui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice. + +Le blessé ne répondit pas. Il était évanoui. + +Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre +garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière. + +Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer +un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille. + +Ce cordon d'or, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle +qui les avait donnés à Tony le jour où il s'était enrôlé dans les +gardes-françaises. + +--Tony! Tony! c'est toi!... + +Il ne parla point; mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa +main... Lui aussi l'avait reconnue. + +Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il eût été un +enfant... + +Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, malgré elle, ses +forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel +elle se laissa elle-même tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre +son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le +reconquérir? + +Marne Toinon, au désespoir, allait appeler au secours, au risque +d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme +prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention. + +A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se +baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant +la main à ses poches. + +Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire. + +L'homme qui arrivait ainsi était un de ces _corbeaux_, comme on les +appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les +champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même, +rien n'y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables +essaims. + +Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien +à craindre. --Hé! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et +s'apprêta à prendre la fuite. + +Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il se rassura. + +--Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous +rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois +louis? + +--De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout à fait remis de son effroi. + +--Il n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de +grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter +jusque dans la ville un jeune officier blessé. + +--Volontiers!... + +Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme au fond. Il s'empressa +de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, étendit dessus un +épais manteau, et y déposa Tony avec précaution. + +--Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant à enlever le +jeune homme sur ce brancard improvisé. + +--Ah! je crois bien! s'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr +que vous n'aurez pas perdu votre nuit. + +Madame Toinon tint parole. Une demi-heure après, Tony était couché dans +un bon lit, et le _corbeau_ se retirait, les poches bien garnies. + +Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait +pas pu retrouver le corps de son petit-fils. + +Madame Toinon n'était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau +chemin. Elle se mit en quête d'un médecin. + +Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravît son cher Tony, elle +ne s'adressa pas à un chirurgien de l'armée. + +Elle en fit mander un dans la ville. + +A la première inspection, l'homme de l'art fronça le sourcil. + +--Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il. + +--Non. + +--Sa femme? + +--Il n'a pas dix-huit ans... + +--Sa maîtresse alors? + +Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se +trouvait devant une de ces généreuses créatures qui, de tout temps, se +sont vouées au salut des blessés. + +--On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat à +soigner. Celui-là n'a pas deux heures à vivre. + +La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant. + +Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers? + +On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au +moment où il s'écriait: + +--Fuyez!... + +Il avait été lancé du même côté que Tony. + +Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins +exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous +la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un +autre homme était étendu. Cet homme était le marquis. + +En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également. Le +grand air et la fraîcheur du matin firent le reste. + +Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune +blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp. +En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient: + +--Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était? + +--Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait +tout à l'heure au capitaine de Lavenay. + +--Et il a été tué. + +--Il paraît. + +--Quel dommage! + +--Tu le connaissais? + +--J'ai servi sous lui devant Fraülen. + +--Et c'était un brave homme? + +--Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses +anciens soldats!... + +Les soldats s'éloignèrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration +subite lui vint. + +--Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis +et le serai longtemps! car, décidément, c'est Dieu lui-même qui veut que +je le sois... pour les autres seulement... + + + + +VIII + +ÉTRANGES NOUVELLES + + +La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs. + +Le roi Louis XV avait fait son entrée triomphale dans Anvers, pris par +ses soldats, et s'y était fait complimenter de sa victoire par ceux-là +même qui l'avaient remportée. L'armée française poursuivant sa marche, +arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était emparée de +Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé +Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui +lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite +prisonnière, le 2 août. Le corps d'armée du prince de Conti avait +terminé ses opérations et venait se fondre dans celui du maréchal de +Saxe, qui allait bloquer Namur. + +Réunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos, +Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation. + +Elle était singulièrement améliorée. + +--D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement +à nos trousses ce petit diable incarné que le marquis de Langevin avait +pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de +se mettre constamment en travers de nos affaires... + +--C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer... + +--Pauvre garçon! C'était un brave, après tout, messieurs, s'écria Lacy. + +--Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux +qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risquée tant +de fois en face de nos épées... + +--Il est mort victime de sa témérité. Nous n'y pouvons rien. Quant à +Vilers... + +--Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer... + +--La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus +qu'à se faire aimer de la marquise... + +--Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-être pas si facile +que cela vous semble... + +--C'est ton affaire. Aussi, à ta place, j'aurais demandé au prince +de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours à Paris, +l'autorisation de l'accompagner... + +--Non pas, dit Maurevailles. + +--Pourquoi donc? + +--Parce que j'ai envoyé d'Anvers, aussitôt la mort de Vilers, deux +hommes à moi, chargés de prendre des renseignements, l'un à Blérancourt, +l'autre à Paris... + +--Eh bien? + +--Celui qui est allé à Blérancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon +qu'on n'y a pas revu la marquise. + +--Et celui de Paris? + +--Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame +de Vilers est allée rejoindre sa soeur Réjane. + +--Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Être frappée d'un si affreux +malheur à son âge!... + +--Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi comme un remords. +Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande +par instants si ce n'est pas une entreprise déloyale et fatale que la +nôtre; si ce n'est pas une oeuvre condamnée d'avance que celle qui +a désuni quatre amis fidèles, tué deux braves soldats, arraché +l'intelligence à une enfant innocente et pure!... + +--Il ne tient qu'à toi d'y renoncer. + +--Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment. + +--Écoute, dit Lacy. Aimes-tu Réjane? Alors, sur mon honneur, pour ma +part, Vilers étant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu +n'as pour cette enfant que la pitié qu'elle mérite si bien, si tu crois +pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de +Lacy, je te dis: «Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir +pour la consoler et la rendre heureuse...» + +A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient +réunis. + +Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui +qu'avait envoyé Maurevailles. + +Les trois Hommes Rouges l'entourèrent. + +--Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles? + +Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy. + +--Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au +courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le +résultat de ton voyage. + +--S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier +veuille bien prendre la peine de m'écouter. Selon les ordres qui +m'avaient été donnés, je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non +pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix, +j'ai jeté mon dévolu sur les _Armes de Bretagne_, dont l'hôte est mon +compatriote. + +--Sois plus bref, dit Maurevailles. + +--A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les _Armes de Bretagne_ ajoutent +celui d'être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de +Vilers... + +--Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence +aurait pu soulever des soupçons. + +Luc se mit à rire. + +--J'espérais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il. +Avant de me présenter à l'auberge des _Armes de Bretagne_, j'avais fait +peau neuve. Vêtu d'un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et +coiffé à la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial fraîchement +débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je +me présentai, en priant maître Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en +rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage. + +--Excellente idée! + +--Je m'en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des +serviteurs de l'hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher, +vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres +avec les autres laquais du voisinage. + +--Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles. + +--C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon +indispensable. C'était moi qui régalais la plupart du temps, sous +prétexte de me faire indiquer la place que je désirais. + +«--Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'hôtel de +Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous +êtes, vous lui eussiez certainement convenu... + +»--Où donc est-il? demandai-je. + +»--Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et +Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le +vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la +maison, nous a dit que son maître n'était pas si mort qu'on le croyait. + +»--Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naïf. + +»--Oh! pas tout de suite. Après la guerre seulement, s'il n'est pas tué. +En ce moment il se bat comme un lion à l'armée de Maurice de Saxe...» + +--Morbleu! comment savent-ils cela? s'écria Maurevailles stupéfait. +Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise?... + +--Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous +garde le singulier pour la fin. + +--Parle vite!... + +--La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son +mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans +son hôtel. C'est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le +soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n'admet auprès d'elle que le +vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries... + +--Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?... + +--Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout +dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je +n'ai pas osé me frotter trop à lui... + +--Pourquoi donc? + +--J'étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux +Joseph aurait pu me reconnaître. + +--Alors, c'est tout ce que tu sais?... + +--Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante. + +--Laquelle? + +--Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de +chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et +coudre... + +--Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu là? + +--L'exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une +layette. + +--Une layette!... Et pour qui? + +--Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois... + +--Haydée enceinte!... s'écrièrent d'une seule voix les trois officiers. +C'est impossible!... + +--Cela est pourtant. + +--Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a +trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà +le secret de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole! + +--Et le prétendu remords qui l'a ramené à nous n'était que le désir de +nous jouer. Certain qu'à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il +a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous +attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les +bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité! + +--C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je +disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi à mon +épée. Je maudis ce traître... + +--Que sa mémoire soit à jamais flétrie! + +--Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'à +terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir. + + + + +IX + +LE RÉVEIL + + +Le courrier avait raconté l'exacte vérité: la marquise de Vilers allait +devenir mère. + +Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années +de son mariage, ces quatre années passées dans l'amour heureux et +paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif +dérobées aux péripéties de la lutte. + +Mais de quelles craintes terribles cette joie n'était-elle pas mélangée! +Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La +fatalité ne l'avait-elle pas déjà fait orphelin? + +La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle +croyait que son mari, suivant l'armée en volontaire, continuait la +guerre jusqu'à la fin. + +Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait +qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point, +par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue. + +--S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en +avertirait certainement... + +Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son +époux. + +La prière lui donnait du courage et de l'espoir. + +La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane, +toujours folle. + +Réjane s'amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son +enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles +qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'était pour son trousseau +de noces... + +De noces avec Maurevailles qui n'était pas sorti de sa pensée. + +Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant +ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant +avec eux. + +Le temps s'écoulait ainsi. + +Un jour que la marquise était sortie, sous l'escorte du vieux Joseph, +pour se rendre à l'église de Saint-Louis, une personne, vêtue en femme +du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la +marquise. + +Obéissant à la consigne qu'il avait reçue, le suisse lui barra le +passage. + +La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de +Vilers. + +Mais les événements, qui s'étaient passés lors de l'enlèvement de la +marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent. + +--Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, j'ai ordre formel de +ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph. + +--Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme. + +--Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure. + +--Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur +bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?... +Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voilà comme on me reçoit. +Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu'il prenne +la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la +servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la +marquise!... + +C'était en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui +gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de +l'Opéra. + +Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame +Toinon, qui avait fermé sa boutique, avait confié la garde de la maison. + +Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond, +Babet, dans la forme, n'était pas la douceur même. Aussi comme le suisse +lui déclara que M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que +d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce +colère. + +Ses éclats de voix attirèrent l'attention de Réjane qui, guidée par le +bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour. + +Dès qu'elle l'aperçut, Babet, malgré les efforts du suisse, courut à +elle. + +--N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que +ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra? + +Réjane la regarda avec étonnement, puis, comme frappée d'une idée +subite: + +--Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. C'est _lui_ +qui vous envoie? + +Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna +la vieille Babet ébaubie. + +Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les +épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le +boudoir. + +--Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous? + +--C'est un paquet que j'apporte. + +--Un paquet? + +--Oui, pour madame de Vilers. + +--Ah! fit Réjane désappointée. Et qu'y a-t-il dans ce paquet? + +--Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'étais la servante +de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de +la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier. Cette +nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout +emporté. Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour +eux. + +--Eh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas +Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous +être utile? + +--Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma +patronne, que j'ai cachées moi-même en lieu sûr, n'y ont point passé... +Mais voici pourquoi je viens: + +Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont +ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas à mame +Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: «Marquis de Vilers». + +Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire... ça ne me regardait +pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame +Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte +le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les +voleront pas!... + +Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l'ouvrit machinalement. + +Tout à coup la jeune fille tressaillit. + +--Ah! s'écria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour +votre peine!... + +Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée. + +--Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce +n'est point pour avoir une récompense que je suis venue. Chez mame +Toinon, on n'a besoin de rien... + +--Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi... +Je vous en saurai gré. + +Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en +alla avec force révérences. + +En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer +pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait +failli l'empêcher d'accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se +contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris. + +Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le +manuscrit. + +Ce qui l'avait frappée, lorsqu'elle y avait jeté les yeux, c'était un +nom plusieurs fois répété: le nom de Maurevailles. + +Ce nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur +inexprimable. + +Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour +avoir ce manuscrit. + +Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet. + +Maintenant elle lisait, ardemment, fiévreusement, concentrant toute son +attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait. + +D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels +sortaient seuls les noms propres. + +Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le +manuscrit--que nos lecteurs connaissent--racontait le serment fait +devant Fraülen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles +pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la +parole donnée. + +A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit +bouleversé. Quand elle eut fini, la raison lui était revenue... + +Haydée n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles. + +C'était donc à la jeune fille de se faire aimer de lui... + +Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée! + +Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du +coffret. + +Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale. + +La suscription disait: + +«_Au baron de C.... ou à celui qui trouvera, ce coffret_.» + +Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite, +lancé dans toutes les aventures que nous avons racontées. + +Mais Réjane paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony. + +--Le baron de C...? s'écria-t-elle. Mais c'est évidemment ce vieux baron +de Chartille, qui, après avoir été l'ami intime du père de M. de Vilers, +se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu'à lui, en +effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille +était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c'est bien à lui qu'est +adressé ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave; +lui, le modèle de l'honneur... Il nous protégera tous!... + +Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut extrême, quand elle +entendit Réjane lui dire avec tranquillité: + +--Soeur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse. +Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous +sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs. + + + + +X + +A SAINT-GERMAIN + + +Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à +toute vapeur a rendu les spécimens bien rares. + +Haut de six pieds, la poitrine large et développée, bien campé, bien +proportionné, le baron figurait à merveille l'Hercule antique dont il +avait la stature et la vigueur. + +On ne savait pas au juste son âge réel. Lui-même prétendait l'avoir +oublié. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait être presque +centenaire. + +Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux +chênes de la forêt de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis. + +Nous parlons de la forêt de Saint-Germain, car c'était là que le baron +passait la plus grande partie de son existence. + +Il habitait près du parc un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille +colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services +et à ses relations à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement +accordée, de chasser dans la forêt royale. + +Cette autorisation, il en usait largement. Dès la pointe du jour, on +pouvait le voir, le mousquet sur l'épaule, courir les allées, à la +recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi +entre mille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus +expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son unique +limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour, +avec leurs meutes réunies. + +Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque +jour, portant sur son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne +pouvaient songer à le démentir. + +La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait +ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son +fauteuil quelques chapitres des _Traités militaires de Vauban_, ou +quelques poésies de Malherbe. Il est vrai qu'après cette lecture, il +gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin. + +Avec une vie ainsi réglée, le baron venait fort rarement à Paris, où +aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il était trop +vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le +chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait. + +Tel était l'homme auquel le marquis de Vilers avait adressé son +testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de +quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le +liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la précaution de le +désigner autrement que par son initiale. On a vu le résultat de cette +négligence. + +Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt, +sans s'étonner de l'absence de Vilers. + +Dans les commencements, il s'était contenté de dire: + +--Vilers me néglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil +ami. Je lui ferai des reproches. + +Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pensé: + +--Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires +de guerre à son retour. Cela me ragaillardira!... + +Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait +aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait +de lumière. + +Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tôt pensé. + +Réjane n'était donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort +sagement. La foi en le baron de Chartille, l'espérance d'être mariée par +lui à Maurevailles, l'avaient comme ressuscitée. + +Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette réalité +si heureuse! + +Elle donna l'ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain. + +La route parut longue aux deux femmes qui avaient hâte de voir le vieux +baron et de savoir ce qu'il déciderait en cette affaire. + +Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin à +l'hôtel de Chartille. + +Le baron, selon sa coutume, était dans son grand fauteuil. Il tenait +ouvert sur ses genoux le célèbre _Traité de Vénerie_, de Jacques du +Fouilloux, livre spécial, dédié à Charles IX, et qui était alors comme +un oracle dans cette science aujourd'hui tombée en désuétude. + +En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre +et se leva militairement. + +--Bénis soient les dieux! s'écria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils +m'amènent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien à vous, +marquise, de n'avoir pas oublié le vieux solitaire et de venir le voir +dans son ermitage... + +Mais remarquant tout à coup le voile de tristesse qui s'obstinait à +altérer le sourire de la marquise: + +--Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite +m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?... + +Ce fut Réjane qui lui répondit en lui tendant le manuscrit. + +Il le parcourut fiévreusement. + +--Oui, je savais déjà une partie de cette histoire, murmura-t-il en +lisant l'histoire de Fraülen... Mais j'étais loin de soupçonner toute la +vérité... + +Il arrivait à la fin. + +--Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le même!... mais il n'y +a rien à dire. J'étais ainsi, pis que cela peut-être, à son âge... +Corbleu!... j'espère bien que Lavenay ne l'a pas tué?... + +La marquise le mit alors rapidement au courant des événements qui +s'étaient passés après le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard, +assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, écoutait +ardemment. + +Quand elle eut fini, il étendit la main vers le cordon qui pendait près +de son fauteuil et sonna. + +Un domestique apparut. + +--Lapierre, dit M. de Chartille, va dire à mon cocher d'atteler tout +de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prépareras ma grande +valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner... + +Habitué de longue date à l'obéissance passive, le domestique salua et +sortit pour exécuter les ordres du baron. + +--Où allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers étonnée. + +--Aux Pays-Bas, parbleu! + +--Comment, vous voulez?... + +--Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends à son appel. Il +est là-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra +longtemps... + +--Mais que comptez-vous donc faire? + +--Le débarrasser de ces gens qui le gênent. Quand ils ne seront plus là, +il sera dégagé de son serment envers eux... + +Le vieux baron disait cela avec une simplicité, une assurance +stupéfiantes. C'était à croire qu'il s'agissait de la chose la plus +simple du monde. + +--Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de +Vilers. + +--J'en connais un, je les connaîtrai tous. J'avais, du reste, une +vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le +temps, avec son grand père, une affaire dans laquelle celui-ci s'est +assez mal conduit... Il a refusé de se battre avec moi, sous prétexte +que j'étais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec +le père, Gaëtan de Lavenay, qui était alors lieutenant à +Navarre-Infanterie... c'était un duelliste de profession, celui-là. Mais +on a arrêté l'affaire, sous le prétexte que j'étais trop vieux... Je +serai enchanté de régler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la +famille!... + +--On le dit terrible à l'épée, objecta Réjane. + +--Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une +cinquantaine d'années... plus même, soixante ans au moins... nous étions +dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs maîtres +d'armes du régiment..... Il y avait là Chaverny, de Pons, Bressac et un +Maurevailles qui devait être, à propos, le grand-père ou le grand-oncle +de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la +place Royale... Eh bien, nous blessâmes les dix prévôts. De notre côté, +il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traversée par l'épée d'un +sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant +un mois à la cour... + +Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son épée, ses pistolets et +son manteau de voyage. La berline était attelée et le postillon faisait +claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaçait sur le haut de la +voiture la valise de son maître et la sacoche qui contenait ses effets +personnels. + +--Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et +celle de Réjane. Retournez à Paris. Dans quelques jours, vous aurez des +nouvelles... + +Mais comme la marquise s'apprêtait à prendre congé de lui, Réjane, toute +confuse, toute rouge, restait immobile et clouée sur son siège. + +--Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur +n'est pas encore complètement déchargé... Parlez donc! + +Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut +soudain. + +--Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y +en a un... qu'elle aime... + +--Parbleu! s'écria le baron. Toujours l'histoire de _Roméo et Juliette_! +Et comment s'appelle-t-il, votre Roméo? + +--Le chevalier de Maurevailles... murmura Réjane. + +--Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune +fille et en la conduisant auprès de sa soeur, soyez sans crainte. On le +ménagera, votre Roméo. Et, si vous le désirez même, on vous le ramènera. + +Réjane ne put se défendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron +qui n'avait point trompé son attente, puis se retira avec sa soeur... + + + + +XI + +UN DE MOINS + + +Tandis que madame de Vilers et Réjane retournaient à Paris, le baron de +Chartille brûlait la route. + +Avec une vigueur incroyable à son âge et que lui eussent enviée bien +des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne +s'arrêtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la +voiture. + +Enfin le baron arriva au camp, et après s'être fait reconnaître, demanda +une entrevue immédiate à Maurice de Saxe. + +Son nom était bien connu. Le maréchal s'empressa de recevoir le brave +centenaire en s'enquérant avec déférence du motif évidemment grave qui +pouvait l'amener à l'armée. + +M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers +avec lesquels il désirait avoir en sa présence un entretien sérieux. + +Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se +présentaient. + +Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, dès les +premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible: + +--Vilers est mort!... + +--Vilers est mort!... s'écria le centenaire avec douleur. Mort... +Assassiné, sans doute?... + +Respectant l'âge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas +cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au débat, s'empressa +de répondre: + +--Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons +tous désirer: il a été tué à la prise de la citadelle d'Anvers... + +--C'est une atténuation, dit le baron de Chartille en passant son gant +sur sa paupière humide. On pourra du moins dire à sa veuve: Votre mari +était un brave et loyal officier!... + +Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apportée +son courrier, s'écria: + +--C'était un traître! + +--C'était un traître!... répétèrent comme un double écho Maurevailles et +Lacy. + +--Que dites-vous, messieurs? s'écria avec indignation le baron. Lui +reprocherez-vous jusqu'au delà du tombeau une faute de jeunesse qu'il a +expiée d'une si sublime façon? + +--C'était un traître!... répéta de nouveau Lavenay. + +--Ah! je vous remercie de me donner un démenti, monsieur de Lavenay!... +s'écria le vieillard emporté par la colère. Je vais savoir enfin si, +dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son épée contre +la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque +au visage, pour que toute l'armée vous reconnaisse comme un lâche +calomniateur!... + +Le vieux baron avait redressé sa haute taille. Sa main impatiente +faisait tournoyer son épée, qu'il avait tirée du fourreau. Maurice de +Saxe crut devoir s'interposer. + +--Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay +regrette sincèrement de vous avoir offensé par des paroles que... + +--Non, non, dit l'obstiné vieillard. Maréchal, vous, l'honneur en +personne, je vous en supplie, laissez-moi châtier ce tourmenteur de +femmes. + +--Mais il nous faudrait des témoins, objecta Lavenay. + +--En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons +des témoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai à +vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon côté. +Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde! + +Il n'y avait rien à répliquer. Lavenay tira son épée. + +Mais l'assurance semblait l'avoir abandonné. Aux attaques, à la fois +furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement, +arrivant à peine à la parade. + +Deux fois déjà l'épée du vieillard avait effleuré sa poitrine, enlevant +des lambeaux de drap... C'était vraiment un rude adversaire que le baron +de Chartille! + +Les témoins de cette scène en suivaient anxieusement les péripéties. + +Tout à coup, l'épée du baron décrivit un cercle, prit celle de Lavenay +en tierce pour l'écarter par un froissement rapide. Le fer suivit le +fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu'à la garde dans la poitrine du +jeune homme qui tomba lourdement. + +Il était mort. + +--Je vous demande pardon, maréchal, de vous avoir fait assister à cette +scène, dit froidement M. de Chartille en remettant son épée au fourreau. +Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami. +Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'à +nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite... + + + + +XII + +MA MÈRE!... + + +Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait louée au fond +de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony. +Terrifiée par l'arrêt brutal du médecin qui, à première vue, avait +déclaré le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas +voulu accepter cet arrêt comme définitif. + +C'est une particularité, souvent fort heureuse, de la nature humaine, +d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux +mauvaises qu'après un contrôle indiscutable.. Le second chirurgien que +la mercière alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier. + +--Votre soldat est fortement avarié, dit-il avec une grimace non +équivoque, mais le coffre est solide et à cet âge-là il y a toujours de +la ressource... + +--Alors, monsieur, vous espérez...? demanda mame Toinon palpitante +d'émotion. + +--Je n'espère rien, sacrebleu! dit le médecin qui appartenait à la +classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien +de plus. Il y a pas mal de déchirures dans la peau de ce garçon. Mais +jusqu'à présent rien de cassé. Si l'intérieur n'est pas plus détérioré +que l'extérieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai réponse... +En attendant, soignons-le... + +Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'était déjà beaucoup. Elle +s'installa près du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter +qu'il ne fût hors de danger. + +Quelques jours se passèrent. Chaque matin le médecin venait et hochait +la tête d'un air satisfait. Se méprenant, comme l'autre, sur la nature +de l'affection qui liait mame Toinon à Tony, il murmurait: + +--On vous le tirera d'affaire, votre chéri. Allons! du temps et de la +patience, voilà les grands remèdes qui valent mieux que tout. + +De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme. +Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'était-ce pas +pour lui, pour le revoir, pour être auprès de lui qu'elle avait quitté +Paris, ses affaires, son magasin, tout? + +Auprès du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgré +elle, les paroles des deux médecins lui revenaient à l'idée. + +--Est-ce votre mari, votre amant? avait demandé l'un. + +--On vous le sauvera, votre chéri!.. s'était écrié l'autre. + +C'était donc possible!... Malgré la différence d'âge qui les séparait, +Tony pouvait donc, sans trop étonner le monde, devenir son amant, son +mari?... + +Malgré elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait portée +à recueillir, à élever Tony, s'était modifié avec le temps, sans qu'elle +s'en rendît compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu +à peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois +elle avait remarqué avec orgueil combien Tony se faisait beau garçon... +Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des +fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise, +une contrariété jalouse!... A cette heure où elle était là, prête à +donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce +qui dominait en elle, ce n'était pas le dévouement de la mère pour son +fils, c'était la passion folle de l'amante pour l'amant. + +Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il? + +Hélas! il était là, gisant encore sans connaissance, enveloppé de +bandelettes, en proie à une horrible fièvre, incapable de parler, de +comprendre même... Était-elle sûre seulement de le sauver? Devait-elle +demander à Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en était encore à +implorer sa vie? + +Mais, tout à coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand +la bouche de Tony à demi évanoui s'était collée sur sa main... O +souvenir cruel et doux à la fois! Ce baiser la brûlait... Elle eût voulu +l'effacer de sa mémoire, et ses lèvres fiévreuses le cherchaient à tout +instant sur sa main. + +Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le +paradis! + +Il était onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme +s'était assoupie sur son fauteuil. + +Un mouvement du malade la tira de sa torpeur. + +Tony s'agitait faiblement. La fièvre avait augmenté, le délire +était venu. Le jeune officier murmurait à demi-voix des paroles +inintelligibles. + +--Qu'as-tu, Tony, mon trésor? Parle, parle, demanda la jeune femme. + +--Ma mère!... dit le blessé, dont le visage s'illumina d'une expression +de béatitude. + +Ainsi, il l'appelait sa mère! Lui-même ne voulait être que l'enfant de +mame Toinon... + +Et la pauvre exaltée, ramenée par cet unique mot au sentiment réel des +choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses pensées de +_femme_ pour n'être plus que _mère_. + +--Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne +pensant déjà plus aux rêves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus +songer qu'au rôle maternel dont elle s'était chargée. + +--Ma mère! répéta Tony. + +Mais la fièvre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des +efforts qui lui arrachaient de sourds gémissements, il semblait se +débattre contre un ennemi inconnu. Dans son délire, il poussait des cris +terribles, appelant ses amis à son aide, repoussant mame Toinon qui +s'efforçait en vain de le contenir et de le calmer. + +La pauvre femme, effrayée, envoya au plus vite chercher le médecin. En +apercevant le malade, celui-ci hocha la tête: + +--Voilà la crise que j'appréhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle +peut l'emporter. + +--Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fièvre? + +--Eh! je n'ose l'essayer... Écoutez: vous m'avez dit, je crois, que vous +aviez de l'argent?... + +--Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai à Paris. Je vendrai +tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les +verrais... Quelle que soit la somme nécessaire, je l'aurai, Dites, dites +vite... Que faut-il? + +--Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous +proposer de faire venir mon éminent collègue le docteur Van Hülfen. Il +a spécialement étudié ces maladies du cerveau et pourra nous être d'un +grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas à +se déranger, surtout la nuit, sans être grassement payé... + +--Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il +voudra, mais qu'il le sauve!... + +Le chirurgien sortit et revint bientôt avec le docteur Van Hülfen. + +Le délire de Tony était à son plus haut période. + +Le docteur Van Hülfen considéra avec attention le malade, et, non sans +quelque difficulté, parvint à lui saisir le poignet. + +--Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent historié +et découpé, cent vingt-deux pulsations à la minute... C'est beaucoup, +beaucoup... Il faut réduire cela... + +Puis se tournant vers mame Toinon: + +--Donnez-moi un grand drap, dit-il. + +--Un drap? + +--Oui, un drap de lit. + +La mercière s'empressa de le satisfaire. + +--Maintenant, de l'eau!... + +--De l'eau tiède? dit mame Toinon. + +--Non pas. De l'eau froide, glacée même, si c'est possible. + +Il y avait dans la maison un puits très profond. On courut y puiser un +seau d'eau fraîche. + +Le docteur y trempa le drap, et, aidé de son collègue, le glissa sous +Tony... + +--Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'écria mame Toinon +stupéfaite. + +Sans s'inquiéter des craintes de la mercière, le vieux savant qui, +devançant les idées modernes, avait découvert un traitement dont ne se +servent pas encore nos docteurs--peut-être parce qu'il abrégerait le +nombre des visites,--enveloppa Tony dans le drap mouillé et le maintint, +malgré sa résistance, dans cette enveloppe glacée. + +--Quatre-vingts!... dit-il en consultant après quatre minutes le pouls +du malade. Le délire n'existe plus... + +En effet Tony semblait beaucoup plus calme. + +--Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme +l'eau s'échauffe, vous le rafraîchirez toutes les trois heures. Vous +ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher +collègue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!... + +Mame Toinon voulut insister pour le payer. + +--Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera +debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau fraîche... toutes les trois +heures... jusqu'à demain. Au revoir!... + +Il sortit. Le chirurgien le suivit. + +Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony. + +Vingt-quatre heures se passèrent, au bout desquelles la fièvre disparut +complètement. + +Mais Tony continuait à répéter: + +--Ma mère!... + +--Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mère... + +Le malade sourit: + +--Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous +le rendrai jamais assez. Mais vous n'êtes pas ma mère... Ma vraie mère, +je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mère, est +morte! Ce n'est plus qu'en rêve que je puis la revoir!... Ah! j'étais +bien heureux tout à l'heure. + +--Mon Dieu! s'écria mame Toinon, voilà le délire qui le reprend... + +--Non, dit Tony, je n'ai pas le délire. Je vous dis que j'ai vu le +portrait de ma mère... + +Et il lui raconta comment avait été découverte sa parenté avec le +marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montré le médaillon +où se trouvait le portrait de sa mère, mais en lui disant qu'elle +n'existait plus... + +Mame Toinon était aussi émue que lui. + +--Oui, elle est morte, répondit Tony, et je ne tarderai pas à la +rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent années d'existence! + +--Toi, mourir! s'écria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es +sauvé, au contraire. Il t'a admirablement soigné, le bon docteur, et je +continuerai son oeuvre, je te le jure! + +La chère femme était dans l'ivresse. + +Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'était +pas elle qu'il appelait sa mère! + +Et il l'aimait pourtant! + +L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimât?... + + + + +XIII + +L'OFFICE FUNÈBRE + + +En présentant à nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que +son existence était très méthodiquement réglée. + +Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part. + +De même que, chaque matin, on était sûr de le voir, quelque temps qu'il +fît, partir le fusil sur l'épaule, de même, tous les dimanches, on le +voyait dans l'église de Saint-Germain, où sa place était réservée, +écoutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidèles qui +l'entouraient. + +Aussi, après avoir vengé son ami Vilers, son premier soin fut-il de +faire dire une messe pour le repos de son âme. + +Il s'adressa au maréchal de Saxe et lui demanda la permission de +disposer de ses soldats pour rendre la cérémonie plus digne. + +Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement. + +Quant aux soldats, ce fut à qui serait admis à prendre part à ce travail +destiné à honorer le souvenir d'un brave. + +En quelques jours, un autel colossal fut élevé au milieu du camp, autel +fait de bois et de terre, orné de branches de feuillage, décoré de +faisceaux d'armes et de trophées de drapeaux. Avec un goût parfait, les +soldats disposèrent de chaque côté de l'autel improvisé des pièces de +canons détachées de leurs affûts et mises en croix, autour desquelles +des lames de sabres formaient une étincelante auréole, tandis qu'une +haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremêlés, formait comme +un berceau au-dessus de l'officiant. + +Il fut décidé que chaque régiment enverrait un détachement à la +cérémonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en +relever l'éclat. + +La cérémonie allait commencer, lorsque trois soldats des +gardes-françaises vinrent solliciter l'honneur d'être reçus par le +baron. + +Il les fit entrer. + +--Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent méridional, nous +n'avons pas l'honneur d'être connus de vous. Mais nous pensons que vous +ne nous en voudrez pas de vous déranger quand vous saurez que nous +servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous +aimions... + +--Que nous aimions beaucoup... appuya comme un écho le second +garde-française, en lequel on a déjà reconnu le Normand, inséparable +compagnon du Gascon. + +--Et pour qui nous aurions donné notre vie, murmura d'une voix à peine +intelligible le troisième, qui semblait avoir une extrême difficulté à +émettre des sons et dont le nez rouge prenait, grâce à l'émotion, des +teintes violacées. + +Celui-là, c'était Pivoine. + +--Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi +s'agit-il? + +--Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prière à vous adresser. +Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait +les vingt hommes sur la brèche, le jour de l'explosion... + +--Le cornette Tony?... + +--Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engagé depuis +six mois à peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir... + +--Au plus bel avenir..., répéta le Normand. + +--Nous l'aimions tous... + +--C'est lui qui m'a crevé la gorge, chuchota Pivoine en passant sa +grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais +pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur +cela eût fait!... Ah! je voudrais qu'il fût là, quand même ce serait +pour me flanquer encore un coup de pointe!... + +--Tony a été l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis +même dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts +ensemble. + +--Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix émue, vous venez +me demander de comprendre Tony dans les prières qu'on va dire pour le +marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais +encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice. +Oui, allez dire à vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et +du cornette Tony seront unis, dans la cérémonie qui se prépare, comme +eux-mêmes ont été unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on +pensera dans les prières à tous ceux qui ont péri avec eux et qui n'ont +ici ni ami, ni frère pour les représenter... + +--Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'écria La Rose; toute l'armée +vous bénira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin +de la vie d'un homme... + +--De deux hommes... dit le Normand. + +--De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'écrier Pivoine; je ne peux +plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide... + +--Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'émotion commençait +à gagner; le temps se passe. Il faut penser à la cérémonie. + +Les trois soldats prirent congé du baron pour avertir leurs camarades du +succès de leur démarche. + +Une heure après, un coup de canon annonçait le commencement du service +funèbre. + +Comme nous l'avons dit, de nombreux détachements y assistaient. + +En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient côte à côte. + +Le maréchal de Saxe, toujours traîné dans sa petite carriole d'osier et +en grand uniforme, s'était fait placer au milieu du carré des troupes. A +sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, également en tenue; à +sa gauche, le marquis de Chartille. + +Derrière eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirigé +les opérations du siège d'Anvers, et qui avait chargé Tony de la +terrible mission où il avait perdu la vie. + +Puis, les officiers du régiment de Bourgogne, où Tony était cornette; +ceux des gardes-françaises, anciens compagnons du marquis de Vilers. + +Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le +soldat qui avait eu le poignet cassé à la prise du château du margrave, +et qui avait gagné les galons de brigadier en même temps que Tony +conquérait l'écharpe; Briançon, le sergent qui, seul, avait survécu à +l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand. + +Sur le côté, deux femmes pleuraient, inclinées; c'étaient maman Nicolo +et Bavette. + +Mais (chose étrange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda +pas à être remarquée. Maman Nicolo surtout, malgré sa douleur réelle, ne +pouvait s'empêcher de regarder de temps en temps autour d'elle. + +Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même. + +--C'est bien singulier... murmuraient-elles après chaque vaine +recherche. + +Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit +par l'intriguer au plus haut point. Une idée lui vint. + +Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de +Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la +mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle. Il se dit que, +peut-être, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs +résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands. + +--Après la cérémonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes. + +Le prêtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant congé +de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers +maman Nicolo. + +Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrêta. + +--Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!... +disait le Gascon La Rose. + +--Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de +ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre... + +--De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartille en s'approchant. + +--Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une idée qui +vient de me surgir, dit La Rose. + +--Laquelle? + +--Qu'il n'est peut-être pas mort. + +Le baron eut un mouvement de joie. + +--Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il. + +--Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à +mort. On le porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles. +On le met en bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à +Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce +pauvre Tony, au Normand et à moi. + +--C'est juste. On m'a parlé de cela. Après? + +--Après?... Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé +dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien +oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même coup, Tony et +moi. + +--C'est prodigieux, en effet. Ensuite? + +--Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah! +ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face +de lui se dresse le prétendu mort qui l'avertit de prendre garde... + +--Eh bien? + +--Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la +messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et +si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique, +le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!... + +Ce que disait le brave La Rose était certainement bien invraisemblable; +pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put +s'empêcher d'y songer aussi. + +Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats, +il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait +précisément fait remarquer la veille. + +Là il fut question d'un bien autre sujet. + +La petite Bavette, très loquace de sa nature, parla au baron de l'amour +que Toinon portait à son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur +avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française; +Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir +sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté sans un violent +sentiment de jalousie, la façon dont mame Toinon traitait Tony. Son +coeur de femme ne s'était pas trompé sur la nature de l'affection de la +costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre. +Bavette, non. + +Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service +funèbre. Cela l'avait amenée à songer que, depuis le jour fatal, on +ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait? +Était-elle repartie pour Paris? Ce n'était pas probable... + +--Mais elle n'a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit +observer maman Nicolo. + +--Une pareille indifférence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas +femme à agir ainsi... Il y a une raison. + +--Oui, il y a un motif; mais lequel? + +Lequel? Voilà ou l'on s'arrêtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne +pouvaient découvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mère +adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à +intriguer davantage encore le baron. Les soupçons grandissaient de plus +en plus dans son esprit. + +--N'y a-t-il point connexité entre ces diverses disparitions? se +demandait-il. + +Et il se promit de rechercher mame Toinon. + +Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des +aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'être accompagné par l'un +des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur +parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de +congé nécessaires pour un voyage à Anvers. + +Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperçut justement +les trois hommes attablés avec un singulier personnage, dont la stature +minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des +soldats. + +Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'était le nain de Blérancourt, +qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre +ses amis les gardes-françaises. + +--Ainsi, disait sérieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager +parmi vous? + +--Tu veux rire, mon ami Goliath, répliqua Pivoine en frappant du +poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les +enrôlements à la porte du _Sergent recruteur_, à Paris, je t'aurais pris +par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu +es un ami... trinquons! + +Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le +regardèrent avec admiration. + +--Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu +bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus... + +--C'est ennuyeux, cela! s'écria le nain. J'étais né pour être soldat, +moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai +connus là-bas. + +--Ah! ah! voyez-vous le gaillard! + +--Et puis, ce n'était plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le +vieux bonhomme n'est plus là, le traban est devenu insupportable. Il +économise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les +armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur +que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus +hésité, j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route... +je voulais vous retrouver, ça n'a pas été long... + +--C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand. + +--N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi... +Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!... +Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici! + +Et il leur tendit les mains. + +--A ta santé, Goliath! fit La Rose. + +--A ta santé!.. + +--A la vôtre, mes braves!... + +Mais, à ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui +frapper sur l'épaule. + +Le baron s'était dit tout à coup que ce nabot était peut-être l'homme +qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait +savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent +et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une +acquisition précieuse. + +Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le +nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise: + +--Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais +donc? + +--Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C'est moi qui avais ouvert +l'écluse... + +--Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi? + +--Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble. + +--Eh bien, découvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est +faite... + +--Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amené +ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous +verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout. + + + + +XIV + +LE COUP DU MOUSQUET + + +Comme les autres officiers des gardes-françaises, Maurevailles et Lacy +avaient assisté au service funèbre de M. de Vilers. + +Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d'une autre non moins +triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de +leur ami Lavenay. + +Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron. + +Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de l'ombre, leur +semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à +coup. + +Que devaient-ils faire? Quel parti prendre? + +Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard? + +Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d'honneur très +difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore +un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant, +c'était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet +homme, que sa vieillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout +le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux +blancs. + +--A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'éviter, de le +dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos +traces, nous pourrons terminer notre tâche. + +--Ton idée alors serait?... + +--De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter +quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues. On +ne nous refusera pas cette faveur... + +--Et après? + +--Après, le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le +diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace +jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui. + +--Quel moyen emploieras-tu pour cela? + +--Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément +je ne dois pas songer à Réjane. Cette enfant a pour moi un caprice de +pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est +Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de +me rebuter, m'irrite et m'attire. + +--Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'épouser, objecta Lacy. + +--Pourquoi donc? + +--Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant. + +--Eh bien, raison de plus!... + +--Je ne comprends pas. + +--C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne +se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant +qu'elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui +éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons. + +--C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix +des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois. + +Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se +chargeant d'avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de +Langevin. + +Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ. + +Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de +Chartille demandait à leur parler. + +Ils échangèrent un regard. + +--Encore cet homme! s'écria Maurevailles. + +--Il apparaît juste au moment où nous espérions l'éviter. + +--Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant! + +--Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions à quoi nous en tenir. + +Le baron entra, droit et grave, et, après avoir salué les deux +gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les préparatifs de +départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions. + +--Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous +songez à quitter le camp? + +Maurevailles fit un signe affirmatif. + +--C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même m'absentant pour +quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver. +Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de +fuir en mon absence? + +A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux +leur résolution de ne passe battre, s'élancèrent, l'oeil en feu, vers le +baron. + +--Là, là, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre +ami. + +--Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s'écria Maurevailles, +pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!... + +--Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul +homme que je ne puisse pas toucher de mon épée. Je crois même que si je +vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J'en +ai besoin. + +--Mais moi? demanda Lacy. + +--Oh! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je suis prêt à vous +tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé +assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de +rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez +votre parole de ne pas vous éloigner. + +--Et cette promesse, à quel titre l'exigez-vous? + +--Au seul titre d'un honnête homme qui veut le dénouement d'une intrigue +sans nom, d'une infamie où l'honneur véritable, tous les intérêts, tous +les sentiments d'une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne +sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours +au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!... + +--Pierre! appela Maurevailles. + +Le soldat qui avait introduit le baron parut. + +--Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route +sur-le-champ. + +A cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême: + +--Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-il +d'un ton sec. + +--Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir. + +--Je saurai bien vous en empêcher!... + +--Comment? + +--Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son +épée. + +--J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu +de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi. + +--Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc +de Lacy. + +--Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous +n'aurez point croisé le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la +grâce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se défend pas? + +--Ah! c'est trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main. + +Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se +trouvait accoté dans l'angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa +en deux l'épée du vieillard. + +Celui-ci poussa un cri de fureur. + +--Lâche! lâche! cria-t-il. + +--Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron, +vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons! + + + + +XV + +SOUS LA TONNELLE + + +Le baron de Chartille resta tout décontenancé par la fuite de Lacy et +de Maurevailles. Certainement il s'attendait à tout autre chose qu'à ce +dénouement. + +Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir +après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et +Tony le retenait aux Pays-Bas. + +Il prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l'attendait. Il +avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti +il en pourrait tirer. + +Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour +combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais à arriver +promptement à son but. + +On était alors en plein été et le beau soleil, qui faisait reluire au +loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt +ans. Il lui semblait encore être à l'époque où à peine sorti de page, il +faisait ses premières armes. + +--Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu, +ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée. Je lui +donnerai un défenseur dont il me coûte d'invoquer l'aide, mais je n'ai +pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane +sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec +moi! + +Et il fouetta son cheval. Il avait hâte de voir le nain, qui, seul, +pouvait l'aider dans ses recherches! + +De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui réjouissaient tant +le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour +protéger la marquise, lui eût été, si le nain l'avait déjà trouvée, un +auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le +secours, quelque important que fût ce secours. + +Nous voulons parler de notre ami Tony. + +Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hülfen, le jeune officier +avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis, +il reprenait des forces à vue d'oeil. + +Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony +dit à mame Toinon. + +--Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me +ferait du bien!... + +--Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue? +répondit l'excellente femme. + +--Oh! rien qu'une petite promenade... + +--Eh bien, soit! Habille-toi... + +Donc le blessé et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement +d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait à +chaque pression involontaire. Puis, peu à peu, enivré de grand air et de +lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se +mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de +le suivre. + +--Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant, +moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite! + +Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses +chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle +avait tant craint de perdre. + +--Tony, je t'en supplie, repose-toi. + +Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'échapper +de nouveau et courir après lui. + +A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'étaient éloignés de la ville. Le +temps passait vite. Il était près de midi. + +--Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant. + +A quelques pas d'eux était un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes. +Sur la porte, l'hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en +illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous +un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui +huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans. + +--Tu as faim? s'écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je +n'y pensais plus. Mais où aller déjeuner? + +--Là, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes +aux Porcherons!... + +Et il fit signe à l'hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa +de dresser le couvert. + +Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe éblouissante de +blancheur, les assiettes de grosse faïence à dessins naïfs, les brocs +d'étain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui. + +--Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s'écria-t-il enchanté. + +Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon +prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout +repas devait sembler si bon! + +Rouge de plaisir et d'émotion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle +en avait dix-huit. + +Le déjeuner commença. + +Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empêchait pas de dévorer. +Avec l'appétit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se +rassasier ni de manger ni de boire. + +D'abord mame Toinon s'en épouvanta. + +--Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu +sais que le docteur t'a dit de te ménager... + +Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la +bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prît des +forces? Et puis, il y avait là un petit vin blanc, pétillant et doux, +qui réjouissait le coeur. + +--J'ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!... disait +Tony en tendant son verre. + +Vraiment c'était plaisir au contraire que de voir le convalescent si +bien en train. Peu à peu, entraînée par l'exemple, mame Toinon se mit +aussi à faire fête au rustique festin. + +Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous, +les plus irréalisables. + +--Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue +des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il +te fasse connaître ton père; nous chercherons ta nouvelle famille, et, +puisque je ne te suffis plus... + +--Oh! pouvez-vous dire cela! se récria Tony en lui prenant la main. + +--Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que +dans l'intérêt de ton avenir. Une fois tes parents connus... + +--J'épouserai Bavette!... s'écria inconsidérément Tony. + +Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait +la pauvre mame Toinon. Le réveil fut terrible. Elle pâlit, chancela et, +malgré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s'évanouit... + +Tony, tout inquiet, se précipita vers elle et la prit dans ses bras. +Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau fraîche. Les +rôles étaient changés; c'était elle maintenant qui était malade et lui +qui lui prodiguait des soins. + +Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir +aussitôt éclater en sanglots. + +--Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne +comprenant rien à cette douleur inattendue. + +Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment +aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son +coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait +pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots +de larmes, elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle +depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son +affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses +espoirs... + +Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage +frôlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baignés de pleurs +brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à la passion, +Tony, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme, +il l'entoura de ses bras: + +--Ah! tiens! s'écria-t-il, la tutoyant pour la première fois de la vie, +j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien +vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!.... + +--Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante. + +--Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais +qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur. +Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!... + +Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage, +lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se +sentait naître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son +coeur éclatait, ses yeux se voilaient. + +--Ah! j'étouffe!... dit-elle. + +Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier +entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre... + +Mais Tony en mangea la moitié..... + +Une heure après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans +courir cette fois. + +Toinon, s'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire, +s'appuyait, rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris +d'être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour +signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses +lèvres. + +En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans +un bosquet, nos amoureux s'égarèrent, si bien qu'en sortant, comme +il commençait à se faire tard, ils durent demander leur chemin à une +vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de +sa chasse au bois mort. + +Elle les regarda en clignant de l'oeil. + +--Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez +vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre... + +Toinon, qui trouvait peut-être cette réflexion très judicieuse, ne put +se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la +tête. + +Soudain, une voix sortit d'un buisson: + +--Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin? + +Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe +qui avait proféré ces mots. Il courut au buisson et l'écarta. + +Il se trouva en face de la tête crépue de maître Goliath, le nain de +Blérancourt. + +Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville +dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches, +il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages. + +Or, le soleil l'étouffait; il était entré par hasard dans le cabaret où +Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa. +En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un +garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d'une +trentaine d'années, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit à +leur recherche. + +Il n'eut pas beaucoup de peine à les rejoindre. + +--Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le +considérait d'un air effaré... c'est moi qui vous cherchais et qui vous +ai trouvé... je trouve tout, moi!... + +--Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu +effrayée. + +--Un des gens qui nous servaient au château du magnat. + +--Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je +vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas à s'épouvanter; +je suis un ami, et si je vous cherchais, c'était pour vous rendre +service... + +Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d'un air +aimable. + +--Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en +fronçant le sourcil. + +--Oh! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes +officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en +trinquant avec mes camarades La Rose et Normand. + +--Au camp? s'écria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu +serais soldat, maintenant? + +--Hélas! non; quoique, si l'on savait m'apprécier... Mais il ne s'agit +pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si ça ne vous contrarie +pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot +avec une nuance de raillerie. + +--Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre +à l'allusion du nain; mais c'est à la condition que tu m'expliqueras... + +--Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela. + +--Marchons, alors. + +Ils se dirigèrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait +promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odyssée, puis ce +qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires +de la marquise, la mort de Lavenay, le service funèbre, et enfin comment +l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances +déjà en partie réalisées. + +--Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a +fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit +que lui, mais j'ai de l'imagination à en revendre. Je lui ai dit que je +vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long. Si j'avais autant de +veine avec le capitaine... + +--Eh! qui sait! s'écria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a +raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être +de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car +maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame +Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron +de Chartille. J'ai hâte de le voir. + + + + +XVI + +UN EXPLOIT DE M. LA RIVIÈRE + + +Laissons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur +excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons, +sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy. + +Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s'arrêtant que pour +donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur +nourriture. + +Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé +en arrière, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa défaite. + +Aussi ne perdaient-ils pas une seconde. + +--En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles +en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une +demi-heure... + +--Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie de la +regagner. + +--Il y a une chose surtout qui va l'arrêter. + +--Quoi donc? + +--Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où +les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure +d'avoine. + +--C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos +deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus +rien. + +--Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le +ménagera pas, et les paysans arriveront bien à lui donner ce qu'il lui +faudra. Mais ils y mettront le temps... + +--Et de ce temps nous saurons profiter. + +Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent. + +Leur calcul était aussi mauvais qu'il semblait bon. + +Derrière eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de +Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance. + +Lapierre était de la même trempe que son maître. Si les Hommes Rouges +s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrêtait pas du tout. + +C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son maître sous +le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval +pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son +porte-manteau, il aurait galopé douze heures. + +Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de +bidets à acheter chez les paysans. + +Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les +dépasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les +sentiers à travers champs et bois. + +En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été, +ils gagnèrent de cinq à six lieues. + +Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se préoccupaient de ne pas être +rejoints par le baron, Lapierre les précédait sur la route de Paris. + +Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent +dans la capitale, se croyant certains d'être libres de leurs actions. + +A peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers. + +La porte était fermée. Maurevailles frappa violemment. + +--Que désirez-vous? demanda le suisse en se présentant. + +--Nous avons une importante communication à faire à la marquise de +Vilers, dit Lacy. + +--Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi. + +--Il faut que nous lui parlions. + +--Impossible. On n'entre pas, s'écria le suisse. + +--Mais c'est de la part du marquis. + +--On n'entre pas! + +--Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux +causer de grands malheurs? + +--Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi, +mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée, +surtout quand... + +Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait, +Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un +solide bâillon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête +par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le +bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri. + +Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent +dans sa loge et passèrent. + +Le péristyle de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui +donnaient sur l'antichambre étaient toutes fermées à clef. + +Ils en enfoncèrent une et entrèrent. + +Au bruit de la porte forcée, une chambrière accourut tout effarée, puis, +les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la +rejoignit. + +--Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains. + +--Grâce, murmura la jeune fille. + +--Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Lacy, nous sommes des +amis. + +--Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la +chambrière. + +--Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si notre intention +est d'être utile à la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens! +s'écria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse? + +--Ma maîtresse n'est pas visible... + +--Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger. +Où est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous +auprès d'elle... + +--Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non, +non, mille fois non!... s'écria la courageuse jeune fille. + +--Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait +de découvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obéir? + +--Non. + +--Alors... + +Ils la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à +double tour, puis ils firent irruption dans le couloir. + +Au bout était une nouvelle porte. Celle-là n'était fermée qu'au verrou. +Ils l'ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles, +mais où ils ne virent personne. + +--Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s'écria Lacy. + +Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain. + +Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent +violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent.... + +Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les +tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes... + +Ils étaient quatre, huit, douze, tous armés... + +--Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son épée. + +Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit à +bras le corps, un troisième lui passa prestement une corde autour des +jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l'on +traitait de la même façon Lacy. + +--Misérables bandits, criait Maurevailles exaspéré, vous paierez cher +votre audace!... + +--Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage, +s'il vous plaît, dit l'un des assistants qui s'avança vers les deux +gentilshommes, en tenant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa +une énorme pincée... + +--Qui êtes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda à son tour +Marc de Lacy. + +--De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-général de police. Qui je +suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute +pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de +les rencontrer un soir place des Capucines... + +Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers. + +--Ah! s'écria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui +êtes... + +--La Rivière (Sébastien-Dieudonné), exempt de la police royale, pour +vous servir, messieurs, à l'occasion; mais dans l'instant, chargé de +vous faire comparaître, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de +Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y +venir de plein gré, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition +que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir... + +Il fit une troisième révérence, puis se tournant vers ses hommes: +«Enlevez!» dit-il. + +Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emportés +de vive force et jetés dans un carrosse qui attendait à l'écart. + +Un quart d'heure après, ils étaient chez le lieutenant de police. + +Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivière et ses camarades +s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de +Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre. + +Lapierre était muni d'un message pour le lieutenant de police le +prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux +officiers. + +Certain que leur première visite serait pour l'hôtel de Vilers, M. de +Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d'exempts. + +On voit qu'il avait eu raison. + + + + +XVII + +RETOUR AU CAMP + + +A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le +retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée, +n'avait donné de ses nouvelles. + +--Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec +colère le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et +me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde à ses oreilles... + +A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra. + +Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-même, que toute la colère +du baron se fondit en un clin d'oeil. + +--Eh bien, maître Goliath, s'écria M. de Chartille, quelles nouvelles? + +Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu. + +--Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter +eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois, +j'osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour +M. le baron un jour heureux que celui où il m'honora de sa confiance... + +--Abrège, abrège, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire +d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin découvert quelque +chose? + +--Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagérer, je pourrais dire +beaucoup. + +--Tu es sur la trace? + +--Sur la trace!... c'est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau... + +--Vilers!... s'écria le baron en chancelant d'émotion. + +Mais, d'un bond, le nain s'était précipité dehors. Il rentra, tenant +d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse. + +--Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme +en revenant. Il me semble que c'est déjà beaucoup de vous présenter M. +Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à +Paris, son amie... + +--Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un +instant j'avais espéré... + +--Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus +fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons +plus, qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!... + +--Certes oui, s'écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est +la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme +moi, je l'espère, nous retrouverons le marquis!... + +Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse +façon dont il avait échappé à la mort. Il lui dit que M. de Vilers +pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu +changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron. + +--Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois, +jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite pas à vous +laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais +amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hâte +de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la +marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa +soeur. Là-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas +pour cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de +près, je suis à vous. + +Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de +politesse que s'il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse +pleine de louis au nain. + +Puis, appelant l'hôte, il lui commanda d'atteler son carrosse. + +Insister pour faire changer d'avis un tel homme eût été perdre ses mots. +Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il +était chargé. + +Aidé du nain, il commença les recherches; mais il s'aperçut bientôt +qu'elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa +propre situation, à lui Tony, avait d'anormal. Il était officier, il +appartenait à l'armée, et il restait là inactif, loin de son régiment. + +Tant qu'il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire. +Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la +France. + +Il résolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'armée, laissant au +nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d'ailleurs de +ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe. + +--Écoute, dit Tony, continue à chercher. Fouille toutes les maisons. +Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien +appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi, +de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le +marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'armée. Peut-être à +la première bataille, le verrons-nous apparaître et combattre à nos +côtés... Peut-être même surveillait-il Maurevailles et Lacy et se +montrera-t-il en apprenant leur départ... + +--Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain + +--Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois +pas trop... + +--Oh! par exemple!... + +--Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt. + +--Eh bien, faut-il être franc? Je ne l'avais pas tout à fait volée. Mais +convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous +aurais-je retrouvé? + +--C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut +pas toujours être bon. + +Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait +au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de +Langevin d'abord, puis par le maréchal de Saxe. + +Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme: + +--Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous +sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa +Majesté, à qui j'en vais référer sur-le-champ, aura donné son bon +plaisir. + +Tony s'inclina et sortit, plein de joie. + +La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cornette s'était +promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie +universelle. + +Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui +venaient l'embrasser et lui serrer la main. + +En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand. + +--Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant +les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me +nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon +supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main? + +--Comment donc, s'écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans +mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'êtes-vous pas mes +deux parrains d'armes? + +--Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit +Pivoine de sa voix enrouée. + +--Ah! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m'en veux pas? + +--Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous +adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de +hasard... + +--Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute? + +--Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de +croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend... + +--Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien possible. Aussi te +demanderai-je des leçons... + +--Pas avant d'avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose. +Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre +entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous +boirons, cette fois, à votre heureux retour. + +--A votre heureux retour, répéta le Normand. + +--Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier. + +Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le +conduire. + +Et où l'aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman +Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être +renouvelée? + +Mais Tony n'y pensait pas. Les événements, l'émotion lui avaient pour un +instant fait oublier Bavette et sa mère. + +Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine. + +En l'apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en +faisant une pantomime, désordonnée, tandis que, Bavette rougissante, se +jetait au cou du jeune officier.... + +Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignait +justement à cet instant!... + +Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de +son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout +honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux +pour cacher les larmes qui les mouillaient. + +Pauvre mame Toinon! Tony n'était plus le convive si gai, si rieur, de la +tonnelle près d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine; +Tony, le coeur gros, songeait!... + +Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans +l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la +gagnait. + +En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta +une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le +parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme +du premier battement de son coeur. + +Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. Il lui tardait +d'être seul pour s'abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la +causerie en se prétendant fatigué. + +Il reprit avec Toinon le chemin de l'hôtellerie où ils étaient +descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa +compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui répondit à peine. Et comme, +donnant pour prétexte la fatigue qu'il avait objectée à la cantine, elle +voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant: + +--Merci. Il faut que je m'habitue à marcher sans aide, si je veux +reprendre mon service au régiment. + +--Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l'hôtellerie, j'étais folle +de croire à la durée d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien +finis.... Adieu, mes rêves!... + +Elle rentra dans sa chambre d'auberge, séparée seulement de celle de +Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et là jusqu'au +matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours un +mot qui lui rendît l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande +ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait... + +Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close.... + + + + +XVIII + +LE POIGNARD + + +Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant +Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy +pour Paris. + +Leur tentative à l'hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la +marquise dans la position où elle se trouvait. + +Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne +rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane. + +Il chargea du soin de mener l'expédition son exempt, La Rivière, dont il +connaissait le tact et l'habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière +exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison. + +On a vu comment le coup de main avait réussi. + +Si cela n'eût dépendu que de Joseph, le secret le plus complet eût +été gardé sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la +marquise eût été assurée de sa tranquillité. + +Malheureusement, l'entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée +sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette +jetée dans une armoire. Quoi qu'on pût faire, il était impossible de +compter qu'ils ne parleraient pas. + +Joseph prit donc les devants et alla, lui-même, tout révéler à la +marquise. + +Au fond, nous devons l'avouer, il n'était pas fâché de se poser un peu +et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son petit rôle dans la +lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'était lui qui +avait désigné à La Rivière la chambre où il y avait le plus de meubles! + +La marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité. +Joseph partit tout triomphant. + +Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit de Joseph avec un +intérêt marqué. + +Cette personne, c'était Réjane.... + +Réjane, malgré ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait +du caractère de Maurevailles, n'avait pas cessé de l'aimer. + +En apprenant qu'il venait d'être arrêté, elle pâlit. + +Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que sa soeur la remarquât. +Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien. + +À peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa +auprès de sa soeur pour se retirer à son tour dans sa chambre. + +Son plan était fait. + +Elle attendit que la nuit fût tout à fait venue. Elle se laissa +déshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine +que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla à la hâte et +descendit sur la pointe du pied. + +La grande porte de l'hôtel était fermée, mais Réjane connaissait le +secret au moyen duquel la petite porte pratiquée dans le grand portail +glissait sur ses gonds. + +Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma. + +Réjane était dans la rue. + +Toute tremblante, elle hésitait à s'aventurer à travers les quartiers +déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive, +timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle +s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme. + +Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de police. + +Il fallait toute l'inexpérience de la jeune fille pour entreprendre +pareille folie. Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des +voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet.... + +Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre +jusqu'à la rue des Capucines. + +Là encore, il y avait gros à parier qu'elle échouerait. Les gardes de +la porte de l'hôtel, les exempts groupés dans l'antichambre pouvaient +prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur +propre autorité, la conduire au Fort-l'Évêque ou aux Madelonnettes. + +Non. Il était écrit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police. +Elle y arriva. + +Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte de l'hôtel de +Marville était un garçon intelligent qui vit du premier coup d'oeil à +qui il avait affaire. + +Il comprit que quelque raison de la plus haute gravité pouvait seule +amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de +police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée, +Réjane parvint jusqu'à l'antichambre de M. de Marville. + +Là elle écrivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit +passer par un huissier. + +En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre +d'introduire immédiatement celle qui le portait. + +Réjane entra. + +--Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle? demanda M. de +Marville en s'inclinant. + +--Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une +immense faveur. + +--Laquelle? Pariez sans crainte. + +--M. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l'hôtel de +Vilers. + +--En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle. + +--Et bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté. + +--En liberté!... s'écria le lieutenant de police qui n'en croyait point +ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait +impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'était +signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par +une brigade d'exempts, juste au moment où il venait de bâillonner un +homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu +le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En liberté? Non, +non. À quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la +justice ait son cours.... + +--Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le +faire passer devant des juges? + +--C'est lui qui m'y a contraint. + +--Mais au moins me permettrez-vous de le voir? + +--Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu +souriant. + +--Oui, monsieur, si je le puis!... + +Ceci fut répondu d'un ton ferme et décidé, avec une audacieuse franchise +qui conquit tout à fait M. de Marville. + +--Écoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la +personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous +éclairer.... + +--C'est inutile, fit froidement Réjane, je vous remercie beaucoup de +votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire. + +--Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout +ce que je pourrais vous dire. + +--Oui, répliqua Réjane, le chevalier n'en est pas à sa première +tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a +essayé de tuer mon frère, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout +cela et bien des choses encore que peut-être vous ignorez. Mais je viens +vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se +jetant à ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé cette +grâce!... + +--Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de +Marville vivement ému, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant. +Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient être +déjà au Châtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques +heures. Cela me met à même d'exaucer votre demande et j'en suis très +heureux. + +Il prit Réjane par la main et la conduisit lui-même auprès du +prisonnier. + +Maurevailles, assis, réfléchissait, très inquiet sur l'issue de cette +affaire. Il se disait que c'était la seconde fois que M. de Marville +avait à lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de +Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se +passât pas aussi facilement que la première fois. + +En voyant entrer M. de Marville et Réjane, il se leva tout étonné. + +--Je vous laisse un instant, dit le lieutenant à la jeune fille. M. de +Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la +plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'évasion échouerait +et ne ferait qu'aggraver votre situation. + +Et M. de Marville s'inclina et se retira. + +Restée seule avec celui qu'elle aimait, Réjane demeura d'abord confuse, +puis se rappelant que le temps lui était mesuré elle raconta naïvement à +Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu'à lui. + +Maurevailles était confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le +point de se jeter aux genoux de Réjane et de lui demander pardon en +rompant avec tout le passé.... + +Mais un mauvais sentiment lui vint et effaça cette bonne pensée. Il +se dit que, dans l'amour de Réjane, il pouvait trouver le moyen de se +venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait. + +En un clin d'oeil son plan infernal fut conçu. Ce plan, nous le verrons +se développer plus tard. + +Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intéressant, +parla de son repentir, de son changement d'idées, murmura à l'oreille de +la jeune fille de trompeuses paroles d'amour. + +--Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, délié de mon serment, je +n'aspire plus qu'à réparer le mal que j'ai pu faire, et c'est même dans +le but d'être utile à la marquise que je me rendais hier soir à l'hôtel +de Vilers. + +Réjane ne demandait qu'à croire à l'innocence de celui qu'elle aimait. +Maurevailles vint facilement à bout de la convaincre. + +Quand elle se retira, elle croyait tellement à l'injustice de ceux qui +avaient arrêté le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle +lui dit: + +--Vous savez que j'ai été folle, monsieur. + +--On me l'a dit, en effet, répondit le lieutenant de police, se +demandant où elle voulait en venir. + +--Voulez-vous que je le redevienne? + +Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant +de police au milieu d'une foule d'autres pièces à conviction, comme +on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en +arrière et s'écria: + +--Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le +flétrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!... + +Le feu qui brillait dans les yeux de Réjane prouvait que ce n'était pas +là une vaine menace. Certes, après ce qu'elle avait déjà fait, elle +était femme à l'exécuter. M. de Marville se trouva fort embarrassé. + +Réjane tenait toujours le poignard levé sur sa poitrine. + +Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration. + +--Écoutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-être y a-t-il un moyen +terme qui nous satisfera tous deux. + +Réjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir. + +--Je ne puis, je vous l'ai dit, relâcher ainsi mes prisonniers. Mais il +m'est possible de trouver un prétexte pour les garder ici jusqu'à nouvel +ordre, au lieu de les transférer au Châtelet.... + +--Eh bien? demanda Réjane. + +--C'est le baron de Chartille qui m'a dénoncé le complot; il m'a prié de +protéger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivés à temps. Mais +auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy, +mis en liberté, recommençaient une nouvelle tentative, surtout ayant +dans la place un auxiliaire tel que vous? + +--Mais le moyen dont vous parliez? dit Réjane. + +--Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder +à arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent à +l'étouffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui +sont officiers, me promettent de rejoindre leur régiment sans plus +tarder,--ce à quoi, du reste, je veillerai,--il n'y aura plus aucune +difficulté. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il? + +--Soit, dit Réjane. J'essaierai de fléchir le baron. J'y réussirai, +j'en suis sûre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de +Maurevailles n'a rien à redouter de vous? + +--Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous +reconduire jusqu'à l'hôtel de Vilers, où je ne voudrais pas, à pareille +heure, vous laisser retourner seule. + +Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta à côté de +Réjane, enchantée de son succès. + +Elle ne pouvait prévoir les terribles événements qu'allait engendrer +cette combinaison.... + +Quelques jours après, le baron de Chartille arrivait à Paris. + +Au débotté, l'infatigable centenaire courut à l'hôtel de Vilers, afin de +s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence. + +Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de +Lacy, Réjane, l'attirant à part, ne manqua point de le supplier de leur +faire rendre la liberté. + +--C'était donc pour cela qu'ils étaient si pressés de partir, ne cessa +de répéter à l'une ou à l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expédition +pour des gentilshommes!... Décidément la noblesse se perd!... + +Malgré cela, Réjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de +police. + +Depuis qu'ils étaient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient +eu le temps de faire de tristes réflexions. Ce fut donc avec une joie +immense qu'ils apprirent la fin de leur captivité. + +--J'espère, messieurs, leur dit sévèrement le baron, que cette leçon +vous servira. Je vous ai montré que, de près ou de loin, je sais +protéger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner à cette +escapade les funestes conséquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de +l'armée des Pays-Bas, où les hostilités sont reprises et où la présence +de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en +insensés dans la vie privée, je me plais à reconnaître votre bravoure en +face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous +rendrez immédiatement à votre régiment, où l'on vous attend du reste.... +Pour vos entreprises ultérieures, je ne vous demande rien; je serai là +et je veillerai. + +Humiliés et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du +monde, et M. de Marville les autorisa à s'en aller. + +M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui +affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait défaut. + +Mais quand le baron, fier de la façon dont il avait arrangé les choses, +rentra à l'hôtel de Vilers, la marquise fut seule à le remercier. + +Réjane ne lui répondit que par des larmes. + +Celui qu'elle aimait était retourné au combat, et sans lui envoyer un +mot d'adieu ou de reconnaissance. + +Était-elle donc seule à aimer, et le chevalier reviendrait-il? + +À l'hôtel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard. +L'inquiétude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le +coeur.... + + + + +XIX + +LIEUTENANT! + + +Revenons à Anvers où le nain s'acharne à la poursuite du marquis de +Vilers. + +Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience +qu'il n'en avait jamais mis à servir, en qualité de faux muet, le comte +de Mingréli. + +Levé dès le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux +quartiers pauvres, ne négligeant aucun indice, ne perdant aucun instant. + +Malheureusement ses recherches étaient vaines. Lui qui se vantait de +tout trouver, cette fois il ne découvrait rien. + +Quand venait le soir, après une journée de courses infructueuses, le +pauvre nain entrait dans d'épouvantables fureurs. + +S'il eût été assez fort, il eût cherché querelle aux passants dans la +rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre +à sec les brocs dans les tavernes. + +Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant, +dans son ivresse, de réussir le lendemain. + +Et le lendemain était comme la veille. + +Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons raconté, +s'informait à tout le monde du marquis de Vilers. + +Mais il ne réussissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi +était-il triste, bien triste. + +Il y avait encore une autre cause à son chagrin: sa fausse position +d'amoureux entre Bavette et mame Toinon. + +Il n'osait supporter les regards de la jolie costumière dont la pensée +lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'était +que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une +folie passagère. Tout son amour, son véritable amour était pour Bavette +qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait +jamais cessé d'aimer. + +Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands +yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout deviné et dont la +présence seule lui reprochait sa défaillance. + +Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annonça à Tony que +le maréchal de Saxe le faisait demander. + +Il courut au quartier général. + +Les Autrichiens, presque bloqués dans Namur, où ils manquaient +de vivres, avaient à plusieurs reprises essayé des tentatives de +ravitaillement qui avaient échoué, grâce à l'activité de Maurice de +Saxe. Les déserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait +du camp ennemi, tenaient du reste le maréchal au courant de tous les +mouvements des alliés. + +Namur, abandonné à ses propres forces, avait fini par capituler et il y +avait tout lieu de croire qu'on allait prendre là les quartiers d'hiver. + +On s'y préparait même lorsque le maréchal de Saxe reçut avis que le camp +choisi par les alliés était dans les conditions les plus défavorables, +peu profond et coupé par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre +à la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication, +d'une partie de l'armée à l'autre, qu'une trouée très étroite, près de +Melmont. + +Le maréchal ne put croire à pareille imprudence et résolut de faire +vérifier le fait. + +Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il +songea à Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues. + +Tony trouva Maurice de Saxe, présidant le conseil de guerre. + +--Ah! vous voilà, mon jeune ressuscité, dit familièrement le maréchal, +j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.... Ne vous réjouissez pas trop +tôt, ce n'est pas encore ce que vous désirez. Mais enfin, vous voulez +aller vite, en voici le moyen. + +Je n'ai pu jusqu'à ce jour obtenir de Sa Majesté l'arrêt qui vous remet +au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout +d'âmes fortement trempées. Ma compagnie de Croates a été décimée, le +capitaine de l'Estang qui la commandait a été tué. Heureusement les +déserteurs que la famine chasse de l'armée alliée nous donnent de quoi +la reformer. Ce sont de précieuses recrues, mais qu'il faut roidement +tenir et rudement mener... j'ai songé à vous pour une lieutenance. Cela +vous va-t-il? + +--Ah! monseigneur!... s'écria Tony avec reconnaissance. + +Le poste est périlleux, car j'ai l'intention de ne pas ménager vos +hommes, et du côté de l'ennemi, on n'a, en cas de défaite, aucun +quartier à attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage +pour rentrer aux gardes-françaises, où mon excellent ami, le marquis de +Langevin, désire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnaître. Vous +entrerez en expédition tout de suite. + +Tony était au comble de la joie. Lieutenant!... il était lieutenant!... +Et le maréchal de Saxe lui-même lui faisait espérer qu'il rentrerait +bientôt aux gardes! Et il n'avait qu'à réussir dans la nouvelle +entreprise qui lui était confiée, et à se montrer, dans la bataille qui +se préparait, digne de lui-même, pour devenir enfin le collègue, l'égal +de ses ennemis, les Hommes Rouges! + +Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le +maréchal sortit, suivi de son état-major: + +--Cornette Tony, prononça Maurice de Saxe, je tiens à vous féliciter +publiquement de votre rétablissement et de votre retour parmi nous. J'ai +aussi et surtout à vous féliciter de la noble conduite que vous avez +tenue à Anvers. Une première fois, au burg du margrave, vous avez mérité +par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui +encore vous m'avez forcé de passer par-dessus les considérations d'âge +et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser. + +Ému jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le héros de +Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son émotion redoubla encore quand, +derrière le maréchal de Saxe, il aperçut le marquis de Langevin qui lui +tendait les bras. + +--Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas à l'oreille le colonel, qui +ajouta plus bas encore: + +--Tu rentreras demain aux gardes.... + +Les officiers félicitaient Tony, les soldats l'acclamaient. + +--Ah! s'écria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie à donner à mon pays en +échange d'un tel bonheur. + +--Ménage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La +patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi! + +Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance +d'accomplir sa mission sans perdre un homme.... + +Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux +qu'on avait donnés au maréchal de Saxe. Celui-ci résolut de livrer +immédiatement une bataille décisive. + +L'armée reçut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux. + + + + +XX + +ROCOUX + + +Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille célèbre +dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin à la +campagne. + +Contentons-nous de dire que les alliés y perdirent sept mille hommes et +mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pièces de canon, tandis +que, du côté des Français, il n'y eut que trois mille hommes hors de +combat. + +Les épisodes y abondèrent. + +Au moment où la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orléans +attaquaient le village de Varoux, défendu par une formidable artillerie, +un grenadier du régiment d'Orléans vint tomber aux pieds du maréchal de +Saxe, la jambe emportée par un boulet de canon. + +Le maréchal voulut le faire conduire à l'ambulance. + +--Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce +soin à ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille! + +A l'entrée du village était un escarpement très élevé que les soldats de +Beauvoisis et les gardes-françaises avaient escaladé sous une grêle de +mitraille. + +Le jeune marquis de Boufflers, colonel du régiment de Beauvoisis, était +trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentré dans les gardes +après le succès de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa +compagnie. + +--Attendez, colonel, dit-il en riant. + +Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit à plat +ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa à côté de lui. + +Malgré les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de +descendre. + +--Nous nous reverrons, s'écria-t-il, en sautant à terre, l'épée à la +main. + +--Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tués. + +Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune héros n'en devait pas +moins être cruellement éprouvé.... + +Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, grisé par la +poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'était +fait, pour ainsi dire, de colonel-général qu'il était, simple soldat. + +Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que +lui de s'avancer au milieu des alliés jusqu'à ce que tous ses gardes +l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore. + +La bravoure coûte cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se +retournant soudain, l'épée haute, s'élança sur le marquis qui, occupé à +en tuer un autre, ne voyait point celui-ci. + +Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des +blessés, il accourut, trop tard, hélas! Quand il entra son épée dans la +poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'était vengé d'avance en frappant +au défaut de l'épaule le marquis de Langevin... + +--Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony. + +Si ardent qu'il fût pour la bataille, l'ancien protégé du marquis avait +un nouveau devoir à remplir. M. de Langevin était en si grand danger de +mort qu'il appartenait à Tony de le faire ramener au camp. + +Il le prit d'abord dans ses bras jusqu'à la plus prochaine ambulance +où les chirurgiens lui appliquèrent, en hochant la tête, un pansement +qu'ils savaient inutile, puis, le plaçant sur une litière qu'il voulut +soutenir lui-même du côté de la tête, aida ainsi à le transporter au +camp. + +Là on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvisé avec des +planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui +servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que +l'on mît à côté de lui son épée, ses épaulettes et son grand cordon +rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le +dernier soupir, l'instrument et la récompense de sa vie de soldat. + +Bien que la bataille continuât, un groupe d'officiers l'entourait, +morne, désespéré. + +--Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains, +allez à votre devoir. + +Et, comme ces valeureux officiers obéissaient au dernier ordre de leur +chef: + +--Je vais mourir, dit le marquis à Tony d'une voix affaiblie. Reste, +toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprême à remplir.... J'ai ma +confession à te faire. + +--Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second père, non, non, vous ne +mourrez pas! s'écria Tony sanglotant. + +--Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu +restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai à peine une heure à +vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas +surtout.... Or, je te répète qu'il faut que je parle.... + +Tony s'agenouilla auprès du lit. + +--Écoute, reprit le marquis à demi-voix, écoute bien ce que je vais +te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle à faire avant de +paraître devant Dieu! + +Je ne méritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille, +au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai +été misérable et lâche. + +--Oh! c'est impossible! s'écria Tony emporté par son affection pour le +vieillard. + +--Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai à peine le temps de tout te +raconter, et cet aveu doit être complet... + +Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une +grande et noble chose... C'est la première loi à laquelle l'homme doive +obéir... Mais il ne faut pas l'exagérer... Il ne faut pas prendre pour +la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil révolté... Je +suis tombé dans cette erreur, elle m'a conduit au crime... + +Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mère... Eh +bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tuée!... +râla le marquis d'une voix étouffée en cachant sa tête dans ses deux +mains. + +--Vous!... s'écria Tony en bondissant malgré lui. + +--Hélas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a +plus que quelques minutes à battre... Mais auparavant entends-moi +jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon. + +J'ai été élevé en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que +mon honneur fût sans tache, si petite qu'elle fût... + +Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le +jour à une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout +mon orgueil. + +L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mère... Je l'admirais +et j'en étais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience +de soldat... Pour arriver jusqu'à ma fille, il eût fallu me tuer, moi! + +Hélas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation +de gens de cour, qui ne se savaient pas écoutés, m'apprit un terrible +secret... Ma fille en qui j'avais la plus entière confiance... Ma +fille que j'aurais rougi de soupçonner... Ma fille... s'était donnée +volontairement... Elle allait devenir mère!... + +Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrés par ma présence; +je saisis à la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le +crâne à l'angle d'une muraille... Puis, éperdu, je courus à mon hôtel et +je montai à la chambre de ma fille... + +Terrible souvenir! s'écria le marquis en se soulevant sur sa couche +malgré son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement +m'a causés depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait +défendre sa porte... + +Inquiet de cette résistance qui confirmait les dires des calomniateurs, +je bousculai les chambrières effarées, et, d'un coup d'épaule, j'ouvris +cette porte... + +Le moribond s'arrêta et prit dans un flacon placé à côté de lui un +cordial dont il avala quelques gouttes. + +--Elle était pâle, sur son lit, continua-t-il... Çà et là des vêtements +épars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale +nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre +au monde un enfant... + +Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'écraser +sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de +t'emporter... + +--Moi, moi? C'était moi! s'écria le jeune homme haletant. + +--C'était toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu +n'étais plus là..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mère dans +un accès de rage, l'insultant, la menaçant, lui reprochant de m'avoir +ravi l'honneur... Épuisée par les souffrances, épouvantée de ma colère, +elle... oui, hélas! elle expira entre mes mains!... + +Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau +recours à son cordial, afin de pouvoir reprendre son récit. + +--Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant anéanti. Puis la +voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'était +pas achevée, que mon honneur voulait que l'enfant pérît comme celle qui +l'avait mis au monde... + +Un médecin, chèrement acheté, donna à la mort de ma fille une +explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que +ma tâche n'était pas accomplie. Il me fallait savoir où l'on avait caché +le rejeton du crime... + +Je te cherchai longtemps. Sept années se passèrent, pendant lesquelles +je n'osai marcher la tête haute, sentant qu'il y avait encore une tache +sur mon blason. + +Enfin je découvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqués +qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'était moi qui les +commandais... + +La voix du marquis était devenue de plus en plus sifflante et +entrecoupée. Il se tut tout à coup et murmura: + +--Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avoué mon crime... Je n'ai +pu... te dire mes remords... Pardonne-moi... + +Tony resta silencieux. + +--Ah! s'écria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui +restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans +m'absoudre? + +D'un geste saccadé, il arracha de sa poitrine le médaillon qu'une fois, +au château de Blérancourt, il avait montré à Tony. Il le posa sur ses +lèvres, et, le tendant au jeune homme: + +--Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle était à peine +perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par pitié... en +mémoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expié, va... par dix-huit +années de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et +Dieu me pardonnent... + +Tony regardait le portrait. On eût dit qu'il le consultait... Enfin, +comme pour obéir à un ordre que semblait lui donner cette précieuse +image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant: + +--Au nom de ma mère, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos +souffrances et vous pardonne comme moi! + +--Oh! merci, dit le marquis, dont une pâle lueur de joie éclaira le +visage... maintenant... je puis mourir en paix. + +--Ah! par grâce, un effort encore. Ma mère est morte, mais j'ai un père! +Mon père, du moins, faites-le-moi connaître! + +--Ton père?... Ah! d'autres que moi eussent été heureux et fiers de lui +donner leur fille en pâture... Ton père... c'est... + +Un râle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjurée, à force de +volonté, venait de commencer, terrible. + +Tony, épouvanté, appela les officiers, les médecins. Mais tout secours +était inutile. + +Le marquis était mort. + + + + +XXI + +EN BUVANT... + + +Le 12 octobre au matin, l'armée française allait reprendre ses tentes au +camp d'Houté. + +Tony, que son service retenait dans les gardes, avait dû, les larmes aux +yeux, laisser partir pour Paris le corps embaumé du marquis de Langevin. + +Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur. À peine +venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arrivé depuis +la veille, l'attendait à sa cantine. + +Quelque remords que pût lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit. + +Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul. + +Goliath était attablé en face d'une série de bouteilles aux cachets +variés. Il paraissait épouvantablement gris. + +En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit à battre un entrechat. +Le jeune lieutenant eut mille peines à le calmer. + +--Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fâchez pas, vous vous en repentiriez +tout à l'heure... + +--Pourquoi cela, s'il vous plaît? + +--Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi... + +--Voyons, reprit Tony impatienté, raconte et raconte vite, surtout. + +--Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit loué, si j'ai d'autres +défauts, je n'ai pas celui d'être bavard... + +--C'est bon; mais au fait, au fait! + +--J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience +et la ténacité que je parviens, moi qui vous parle, à réussir dans mes +entreprises... + +Tony, voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la loquacité du nain, +que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les +épaules et attendit. + +--Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au début. Vous +savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me +basant sur l'expérience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je +découvrirais peut-être M. de Vilers... J'ai donc bu.... + +--Cela se voit. Mais poursuis. + +--Le vin m'a toujours porté bonheur, voyez-vous. Si je n'étais pas sorti +du château de Blérancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais +sauvé personne. Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au +marquis... + +--Hâte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur... + +--Tiens, c'est vrai! J'abrégerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de +parler et ça me donne une soif! Il y a qu'après avoir fouillé pour rien +une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je +commençais à désespérer, quand voilà qu'un soir, éreinté d'avoir couru, +j'entre me reposer dans une auberge... + +--Et c'est là que... + +--C'est là qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commençais à +m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier +moos, quand une querelle de tous les diables s'élève... + +--Une querelle? + +--Oui... je pourrais même dire sans exagération une bataille. Au +plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les +hallebardiers arrivent et nous mènent tous au violon... un instrument +que j'aimerai dorénavant, moi qui ne pouvais pas le sentir... + +--Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony +impatienté. + +--Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne +savais rien. + +--Naturellement. + +--Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire. +Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux était accusé d'avoir volé... +Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte? + +«--Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu. + +»--À qui? + +»--Je sais pas!» + +On s'étonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il désigne +celui à qui il a vendu le cheval... Un officier français, avec un habit +blanc et un manteau rouge... + +--Vilers! s'écria Tony. + +--Vilers qui partait. + +--Mais pour où?... + +--Dame, probablement pour Paris. S'il fût venu par ici, vous auriez +entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sûr qu'il est à +Paris. + +--À Paris? Et justement on disait tout à l'heure que nous allions y +rentrer. Dieu soit loué! Goliath, je t'emmène avec moi. + +--À Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre +bouteille pour fêter cette heureuse nouvelle! + +--Bois à ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au +quartier général de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de +départ. + +Et Tony sortit, laissant le nain compléter son ivresse. + + + + +XXII + +LE BILLET DE L'AMANT + + +On n'avait point trompé Tony. Rocoux avait été une bataille décisive. Le +maréchal de Saxe jugea à propos d'arrêter là momentanément la campagne. + +Il fit occuper les villes prises, détacha de son armée treize bataillons +et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de +Contades, de Saint-Pern et de Coëtlogon, défendre les côtes attaquées +par les Anglais, puis il prépara ses quartiers d'hiver en pays conquis. + +La maison du roi, la gendarmerie et la brigade composée de deux +régiments de gardes-françaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous +ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques. + +Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'être donné +rendez-vous à Paris tous les survivants de ces tragiques aventures. + +Mame Toinon était revenue à sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle +avait si bien espéré ne plus revoir. + +Elle y avait retrouvé, gardant toujours la boutique, la fidèle Babet +dont la figure maussade était devenue presque gracieuse de joie à +l'arrivée de sa patronne. + +On juge si les voisins étaient accourus, attirés un peu par sympathie et +beaucoup par curiosité, s'enquérir des événements curieux qui avaient dû +se passer dans le lointain voyage de la costumière. + +Mais leur attente avait été déçue. + +Toinon, en effet, n'était plus la joyeuse et gaillarde et bavarde +personne que nous avons présentée au début de notre récit. + +Depuis son départ, un grand changement s'était opéré en elle. + +Elle était sérieuse, triste, presque timide... + +Toinon, en arrivant à Paris, avait eu tout d'abord un cruel +désappointement. + +Elle avait espéré que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des +Jeux-Neufs. Elle s'était empressée de nettoyer, de parer elle-même la +meilleure chambre de la maison. + +Vaine prévenance. Tony avait refusé. + +--Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin +de la caserne où je suis appelé par mon service à chaque instant. J'irai +rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront +mes heures de liberté, mais je prendrai un logement tout près du +quartier. + +La pauvre maman Toinon n'avait pas osé répliquer. Tony venait en effet +presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, où ses bottes, son épée et +ses épaulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en +pouvait croire ses yeux, mais ses visites étaient de plus en plus +froides et courtes. + +Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame +Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis, +le nuage qui couvrait son front s'éclaircissait et elle semblait joyeuse +pour quelques heures. Où eût dit qu'elle avait un secret qui lui causait +à la fois plaisir et douleur. + +Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connaître, +ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus! + +Un personnage, qui avait également le don de préoccuper beaucoup les +bons bourgeois du quartier Montmartre, c'était maître Goliath, le nain. + +Tony l'avait amené avec lui et en avait fait son factotum. Vêtu d'un +costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait fièrement, +soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie à +la caserne où il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose, +Pivoine et Normand, à la cantine de maman Nicolo. + +Mais cela ne l'empêchait pas de fouiller tous les coins de la capitale +pour y trouver le marquis de Vilers... + +C'était, hélas, peine perdue! + +À l'hôtel de Vilers, la situation était toujours la même. + +Le temps s'était écoulé. La marquise était sur le point de mettre au +monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait +pas. + +La campagne était finie pourtant. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Se +cachait-il seulement? + +Parfois Haydée, tout entière au bonheur d'être mère oubliait ses +épouvantables tourments pour ne plus songer qu'à ce petit être qu'elle +chérissait déjà. + +La mère absorbait l'épouse. + +Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui +viendrait au monde sans connaître son père; qu'il faudrait élever, privé +de son protecteur naturel... Et cet enchaînement d'idées la ramenait au +souvenir de celui qu'elle n'osait plus espérer revoir... + +Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'épouse absorbant à leur +tour les joies de la mère. + +En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de +Vilers,--en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine, +renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs +efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait. +Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et +inexplicable. + +Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy. + +Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes +Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus +et comptaient toujours sur la revanche. + +Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre. + +Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que +lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils +complotaient. + +Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui +qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise. + +--Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la +marquise sort souvent? + +--Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en +promenade. + +--Parle toujours. + +--Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a +raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de +l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des +promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le +baron de Chartille--auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle +sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine, +soit à la porte Saint-Antoine... + +--Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui? + +--Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de +secrets pour moi. + +--Eh bien, pars vite et reviens nous informer! + +Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls. + +--Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces +pas à la marquise? + +--Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est +plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et +de son mari. + +--Son mari est mort... + +--Bah! Qui sait? Et puis qu'importe? + +--Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but? + +--Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi +tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande. + +--Et ton service aux gardes? + +--J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche... +D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin +comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous. + +Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait. + +--Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse, +avec sa soeur, mademoiselle Réjane. + +--De quel côté vont-elles? + +--Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon +de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois. + +--Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne +pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en +route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois! + +Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs +uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle, +non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies. + +--Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis +que le carrosse est accompagné et surveillé... + +--L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous +aussi, nous avons pris nos précautions. + +Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où +ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement. + +La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la +route, les _folies_--c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons +où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs +ébats--les _folies_, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins +aux senteurs parfumées. + +Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout +de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur +ennemi de la foule. + +Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse. + +En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur +de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait +plus ardent que jamais. + +Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la +portière, regardait la route, et il se disait en lui-même: + +--Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable +enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au +lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir! + +Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas +être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y +avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était +gardé. + +À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route. +Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient +toute surprise... + +Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou +paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour +leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse +et les deux dames qui étaient dedans. + +--Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait +des dents d'impatience. + +--Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus +vite, afin de laisser ces manants derrière lui?... + +--Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent... + +--Allons donc! + +--Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph. +Ah! si je pouvais voir son visage... + +Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle +serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le +pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que +lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres +promeneurs. + +--Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué. + +Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à +quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que +les autres marchaient auprès du carrosse. + +--Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille +de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces +deux-là nous espionnent. + +--Que veux-tu dire? + +--Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté +de toi... + +--Eh bien! + +--Tu ne connais pas cette figure? + +--Non. + +--Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à +l'hôtel de Vilers?... + +--Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère. + +--Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps... + +--Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête +à ce drôle? + +--Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il +s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la +marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers... + +--Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?... + +--Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion. + +--Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison. +Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville. + +--Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de +rentrer dans Paris. + +--Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé +mon moyen. + +--Quel est-il? + +--Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le +carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la +police. + +Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand +trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux +exempts qui les surveillaient. + +Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron +de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de +madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à +Vincennes. + +Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient +courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient +mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades. + +Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les +premiers dans le bois. + +Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un +massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire. + +--Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué. + +--Tu vas voir tout à l'heure. + +La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent. + +Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser +les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent. + +Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient +pas. + +Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris +confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour +Paris, avait cessé d'être sur ses gardes. + +C'était là ce que Maurevailles attendait. + +Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur. +Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra +tout à coup. + +Réjane étouffa un cri de surprise. + +--Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète. + +--Rien, je me suis heurté le pied contre une racine. + +Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir +été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards +de son côté. + +Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane. + +Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris. + +Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de +la jeune fille, se cacha de nouveau. + +--Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe. + +Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement +dans son sein. + +--Non, je me suis trompée, fit-elle froidement. + +Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami: + +--Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place. + +Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui +brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un +instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit: + +«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui +menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du +jardin. Silence!» + + + + +XXIII + +LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RÉJANE + + +Le soir était venu. + +Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre, +Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers. + +Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée +par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de +Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit, +Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel. + +Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait +assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante +du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui +avait fixé. + +Il avait raison. + +Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion +dans l'âme de la jeune fille. + +C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de +celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur! + +Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au +château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier +et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait +pour la sauver... + +Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le +bien. + +Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette +conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui +tendait? + +Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme +autant de blasphèmes. + +--Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans +un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère... +Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme +est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et +loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?... + +Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors +de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il +n'avait pas voulu se sauver sans elle... + +--Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il +m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre. + +Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si +résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant +de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui. + +À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait. + +Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si +lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant... + +--Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce +serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je +n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble +qu'on ne me voie! + +Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle, +comme pour chasser au loin la tentation. + +Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure... + +Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui +l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa +pensée était ailleurs. + +Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit. + +La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le +doigt sur le bouton de la porte... + +Elle s'arrêta. + +Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se +hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans +les allées du jardin. + +Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du +bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte +ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière +laquelle Maurevailles attendait. + +Elle écouta. + +Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi... + +La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la +surprenait là, seule? + +Mais derrière la porte, on toussa légèrement. + +C'était Maurevailles. + +Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir? + +Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce +soupir fut entendu de l'autre côté de la porte. + +--Réjane?... est-ce vous? demanda une voix. + +La jeune fille demeura muette. + +--C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit... + +Réjane n'osait ouvrir. + +--Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant +reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger. + +Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute +grande. + +Maurevailles était sur le seuil. + +--Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était +là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le +premier passant nous remarquerait. + +Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans +ostentation, retira la clef qu'il garda. + +Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver +s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme +en décembre. + +Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang +affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se +penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres. + +Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un +homme... + +Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles +ne voulut pas demeurer dans le jardin. + +--Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à +l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid, +vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici... + +Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre +tout vermoulu. + +--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il. + +--Le vieux kiosque... + +--Il n'y a personne? + +--On n'y vient jamais. + +--Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des +indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant +le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon +ami... + +Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs +ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre. + +Maurevailles l'entraîna vers le kiosque. + +Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la +langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur +protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance +de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout +nouveau pour elle. + +--Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination +qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur +court-elle un danger? + +--Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont +poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous +avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer +autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat... + +Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il +comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée, +j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège +contre ce démon. + +N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses +menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen, +il l'a trouvé. + +--Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante. + +--C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil +ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et +pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il +n'a confié qu'à moi seul, j'hésite... + +--Je vous en supplie. + +--Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut +s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques +jours... + +--Oh! c'est affreux! + +--Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers. +Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son +pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est +qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais +il arrivera à son but. + +--Que faire? + +--Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que +nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites +pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être +fatal. + +--Et vous n'avez aucun projet? + +--J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là +surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille +le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le +pense, quelques jours encore, n'est-ce pas? + +--Oui, au moins une semaine, a dit le médecin. + +--D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille +heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me +retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de +votre absence... + +Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte. +Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise. + +--Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non... +permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter +ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à +m'attendre dans le kiosque. + +Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point. + +Maurevailles garda la clef. + +Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit, +refermant sur lui la petite porte. + +Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût +regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur. + +Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux +hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et +avaient guetté sa sortie. + +Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui +mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta. + +Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser: + +--Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!... + +En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du +visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener +autour de l'hôtel de Vilers. + +C'étaient deux des exempts de M. La Rivière. + + + + +XXIV + +LE PETIT POLICIER + + +Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui +veillait sur les exempts. + +C'était notre ami Goliath. + +Dans ses promenades à travers Paris, Goliath avait longuement réfléchi. +Or, de ses réflexions était sorti cet axiome: + +--Si le marquis de Vilers est à Paris, il doit s'occuper de ce qui se +passe à l'hôtel où est sa femme... + +Ceci posé, le nain s'était dit: + +--Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rôder autour de +l'hôtel. + +D'où cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les +abords de l'hôtel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre, +de rencontrer le marquis. + +Sans en prévenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain, +Goliath s'était mis en embuscade sur le quai de Béthume. + +C'est ainsi que du coin de la porte où il était tapi dans l'obscurité, +il avait vu deux hommes passer mystérieusement, comme s'ils craignaient +d'être aperçus. + +--Hum! cela est louche, avait-il pensé. + +Goliath, tout à fait étranger aux choses de Paris, n'avait aucune idée +de ce que pouvait être la police. Elle se résumait pour lui en la +maréchaussée et les exempts en tenue. + +Ces hommes mystérieux l'intriguèrent donc au plus haut point. + +--Ce sont évidemment des gens qui en veulent à la marquise, des sbires +des Hommes Rouges, se dit-il avec inquiétude. + +Et, pendant la première nuit, il suivit avec anxiété leur manège. Ce fut +avec un véritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir. + +--Ils n'ont pas trouvé d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux, +car je n'étais pas de taille à lutter contre eux. + +En homme de ressources, Goliath résolut d'avoir du renfort. Dès que le +jour fut complètement levé, il alla faire part de ses soupçons à ses +amis les gardes-françaises. + +--Moi, je suis petit, leur dit-il après avoir raconté les incidents +de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le +gibier. Vous, qui êtes forts et solides au poste, vous vous tiendrez à +ma portée. À la première alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!... + +--Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enrouée, bravo, petit, voilà +qui est crânement combiné! Tu mériterais d'être général!... Seulement +où diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, ça tient de la +place. + +--Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrément les gars et +de les enlever... + +--Carrément, appuya le Normand. + +--Ah! mes enfants! que vous êtes peu malins. Croyez-vous qu'ils se +laisseront pincer? + +--Que feront-ils? + +--Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand même, de quel droit les +arrêteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se +promener la nuit au bord de l'eau? + +--Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, où +nous logeras-tu, mon fils? + +--Et où seriez-vous plus commodément que dans un bon cabaret, avec un +cruchon de vin pour prendre patience? + +--Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un +ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'écria Pivoine enthousiasmé. + +--Laissez-moi donc tranquille, grande bête que vous êtes, dit le nain, +en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser +réellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin, +moi? + +--Un vrai malin, dit La Rose. + +--Le malin des malins, compléta le Normand. + +--Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille +m'a graissé le gousset, il faut que vous en profitiez... + +--Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau être petit, tu es un grand homme. +Commande, nous t'obéissons aveuglément. + +--Aveuglément, répéta le Normand. + +Et voilà comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une +permission de nuit, étaient installés aux _Armes de Bretagne_, tandis +que le nain veillait dans sa cachette. + +L'aubergiste, bien payé, avait congédié ses autres pratiques et, malgré +les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'élite. + +C'était justement le soir où Maurevailles avait donné rendez-vous à +Réjane. + +En voyant ce personnage, enveloppé d'un grand manteau, entrer dans +l'hôtel, le nain se dit que ce ne pouvait être que le marquis de Vilers. +À quel autre eût-on ainsi ouvert la petite porte? + +Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas être des +exempts, persuadé qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer à sa +sortie. + +Quand il les vit, plaqués contre le mur, il s'éclipsa tout doucement et +courut avertir les soldats qui bondirent en écoutant son récit. + +--Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant précipitamment son épée. Ils +vont avoir beau jeu, les brigands! + +--J'ai justement une nouvelle botte à essayer, dit Pivoine, je ne l'ai +encore expérimentée qu'en salle d'armes. + +Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le +marquis était sorti, puis s'était éloigné; les policiers, trompés par sa +dernière parole, avaient continué leur promenade autour de l'hôtel. + +Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de +pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils +s'apprêtaient même à retourner à l'auberge quand Goliath les arrêta. + +--Attendez donc, dit-il; il y a autre chose à faire. Ces gens-là doivent +avoir un but qu'il sera peut-être intéressant de connaître. Attendons +qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui +ils sont. + +Se rendant à cette raison, ils observèrent, puis suivirent les exempts. + +Ils les virent entrer à l'hôtel de la police. + +--Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose désappointé, tu t'es +joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de +police. + +--Allons donc! + +--Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle +affaire qui nous aurait peut-être menés loin. + +--Comment cela? + +--Évidemment. Les gens de M. le lieutenant général ont le bras long, +fichtre! + +Et La Rose expliqua au nain étonné la puissance dont disposaient ces +hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans +la poche pour arrêter un personnage quel qu'il fût et le conduire à la +Bastille d'où, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais... + +Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau +s'ouvrait devant lui... + +--Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me +ferais-je pas exempt de police? Voilà un métier qui me conviendrait! +Moi, si chétif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres +devant moi... + +Les gardes regagnèrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne +dormit pas de la nuit. + +L'idée de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle. + +Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se +présentait à l'hôtel de M. de Marville. + +--Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air +goguenard. + +--Je veux parler au chef de la police. + +--Avez-vous une lettre d'introduction? + +--Non. + +--Vous ne pouvez alors être reçu. Monseigneur est occupé pour toute la +journée. + +Goliath était bien désappointé. Cependant une inspiration lui vint tout +à coup. + +--Dites à M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de +Vilers, dit-il à l'huissier avec importance. + +Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui était donné, entra +dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes. + +Il avait l'air beaucoup plus poli. + +--Monseigneur le lieutenant général ne peut se déranger en ce moment, +dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivière?... + +--Qu'est-ce que c'est que M. La Rivière? + +--L'homme de confiance de monseigneur. + +--Soit. Conduisez-moi auprès de lui. + +L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous +avons plusieurs fois parlé. + +La Rivière connaissait déjà le nain de réputation. Le baron de Chartille +en avait parlé au lieutenant général et avait vanté son intelligence. + +--Que désirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tête +vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus +ses lunettes. + +--Je désire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez +vous, dit catégoriquement le nain. + +--Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le métier? + +--Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout. + +--À merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce +que vous avez découvert jusqu'à ce jour? + +--C'est facile. + +Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de +changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rôle, en +attribuant à son habileté tout ce que lui avait livré le hasard. + +La Rivière l'écoutait en tournant ses pouces. + +--Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut terminé. Vous êtes +habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prétentions? + +--Mes prétentions? + +--Oui, quels appointements demanderiez vous? + +--Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le +lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi à l'essai. +Plus tard, nous verrons. + +--Soit, c'est une affaire entendue. + +--Vous m'acceptez? + +--Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je +l'espère, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer +à titre définitif. + +Le nain nageait dans la joie. + +--Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualité? +demanda-t-il. + +--Je vais vous faire expédier une carte de service. + +La Rivière entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes. + +--Votre nom? dit-il. + +--Au pays, on m'appelait Johann; à Paris, les gardes-françaises m'ont +baptisé Goliath. + +--Goliath, soit, dit La Rivière en écrivant. Voici, ajouta-t-il en lui +tendant une carte. Avec ça vous avez des pouvoirs suffisants. Vous +viendrez au rapport à deux heures. + +Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein +d'enthousiasme. + +Certain, d'après ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait +chargé de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant +et s'imaginant que tous les passants devaient le considérer avec +respect. + +--S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je +pourrais les envoyer à la Bastille! se disait-il avec orgueil. + +À deux heures, La Rivière, confiant en l'intelligence et le dévouement +de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'hôtel. + +Mauvaise et fatale idée. + +Le nain, en effet, n'avait pas tout dit à l'employé de M. de Marville. +Il lui avait caché sa prétendue découverte de l'identité de Vilers. + +De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas à le +regarder de trop près, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles. + +Celui-ci eut donc toute liberté de rentrer et de sortir par la petite +porte. Le nain, au contraire, le protégea, ne se doutant pas qu'il +facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers. + +Cela dura huit jours. + +Tous les soirs, Réjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque. + +Le huitième jour, elle dit à Maurevailles: + +--Je crois que j'ai trouvé un moyen d'échapper à votre faux ami, M. de +Lacy. + +--Lequel? demanda curieusement le chevalier. + +--Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant? + +--Oui, pour être maître de la mère. + +--Eh bien, si je vous le donnais, à vous? + +--À moi! s'écria Maurevailles, maîtrisant mal un mouvement de joie. + +--À vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de +sûreté. + +--Mais comment parviendrez-vous à faire consentir à cela votre soeur, +dont vous connaissez les préventions contre moi? + +--Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai. +Voulez-vous? + +--J'accepte avec bonheur, pour vous être utile. Maurevailles touchait +enfin à son but. L'enfant allait lui être livré. + +Il ne s'agissait plus que d'attendre. + +Quelques jours s'écoulèrent encore. La délivrance tardait. + +Enfin, un soir, Réjane dit à Maurevailles: + +--Je n'ai que quelques instants à vous accorder. Ma soeur commence à +être fort souffrante. + +--Alors, je ferai peut-être bien de rester ici? + +--Non, le médecin n'attend pas la naissance avant demain. + +--Qu'importe? Pour vous être agréable, chère Réjane, et pour être utile +à la marquise, je puis veiller... + +--Ce serait peine inutile. + +--Comment cela? + +--La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera logée dans une des +chambres attenantes à l'appartement de ma soeur, qui tient à ne pas +perdre de vue son enfant... + +--Parfaitement. + +--Joseph, notre vieux et dévoué serviteur, sera chargé tout spécialement +de veiller sur lui. Il n'y a donc rien à craindre d'ici demain soir. + +--Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher +petit être? + +--Soyez sans inquiétude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen. +Revenez demain à pareille heure. Je vous promets que le traître Lacy +sera trompé dans son espoir... Mais, vous me répondez au moins de la +sûreté de l'enfant? Cher petit trésor!... Ce serait la mort de ma soeur, +si elle le perdait. + +--Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aimée? Ah! soyez tranquille; je +le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entouré +de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mère... O ma Réjane, ayez +confiance en celui qui vous aime... + +--C'est que c'est peut-être mal, ce que je fais-là? + +--Mal!... Ne suis-je pas votre époux devant Dieu? Ne vous ai-je pas juré +éternelle fidélité. Ah! Réjane, douteriez-vous de mon amour?... + +L'entretien continuait, bien que Réjane eût déclaré qu'elle ne pouvait +rester longtemps sans que son absence fût remarquée. + +Goliath qui, depuis tantôt deux semaines, veillait à la porte du jardin, +commençait à trouver la chose ennuyeuse et, malgré de grands efforts +d'imagination, n'arrivait pas à deviner la raison de ces visites +quotidiennes et nocturnes. + +Il avait résolu d'en avoir le coeur net. + +Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre +celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand +on ouvrirait. + +Le soir où nous sommes, Maurevailles, pressé, ouvrit la porte avec la +clef dont il était resté muni, repoussa la porte qui vint buter contre +la cheville et tourna la clef dans la serrure. + +Le pêne joua, mais, grâce à l'interstice qui existait entre la serrure +et la gâche, la porte ne fut pas fermée. + +Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin. + +Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit où celui qu'il prenait pour +le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperçut à dix pas le vieux +kiosque. + +Il alla coller son oreille à la serrure. + +D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu à peu, les +paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait: + +--Comptez sur mon amour, Réjane. Réjane!... le marquis de Vilers parlait +d'amour à Réjane, sa belle-soeur! + +--Je me trompe, bien sûr! se dit Goliath. + +Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun +doute. C'était bien Réjane qui était là, causant tendrement avec l'homme +qui était entré. + +Toutes les idées du nain se brouillaient. Il commençait à douter de son +bon sens. + +--Que résoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma découverte +à ce bon M. La Rivière? Peut-être trouverait-il la clef de ce +mystère?... Mais non. Cela peut devenir très grave... Mon chef avant +tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je +dois avertir. + +Et, malgré la nuit, malgré la peur, la distance et la fatigue, Goliath, +emporté par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain. + + + + +XXV + +OÙ TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRÊTENT À VEILLER + + +Il y avait une autre personne que les allées et les venues de +Maurevailles intriguaient vivement. + +C'était Marc de Lacy. + +Dans la scène du bois, il avait bien vu son ami donner un billet à +Réjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de +ses menées. + +Lacy avait essayé de l'interroger. Le chevalier lui avait répondu: + +--Laisse-moi faire. Nous touchons au but. + +Et il n'avait pas voulu en dire davantage. + +Si roué qu'il fût, Maurevailles était fort embarrassé vis-à-vis de Lacy. +Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les +calomnies qu'il avait racontées sur lui à Réjane. + +En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il +avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la +marquise. + +--L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le +portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte... + +Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à +Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme. + +Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à +ses projets. + +--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué. +Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes +Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de +ton serment... + +--Et à moi aussi, murmura Maurevailles. + +--Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles +qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut +s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son +mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore, +à rechercher son mari... + +--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous +touchons au but, te dis-je. + +--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir. + +--Tu le sauras quand le moment sera venu. + +Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de +son ami. + +Celui-ci résolut de percer à jour le mystère. + +Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait +remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une +dernière tentative. + +--Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire +tout. + +--Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par +moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de +ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré, +je sonderai le mystère... + +Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux, +boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups +redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille. + +Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du +baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il +était tenace! + +À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du +vieillard. + +Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait +nécessiter une visite si pressée. + +Goliath le mit promptement au courant de la situation. + +--Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est +vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive +compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais +aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y +consentez-vous? + +--Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit, +mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller +ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on +fasse atteler! + +Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte. + +--Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son +épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces +fainéants ont attelé. + +Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du +cocher. Le baron le retint par le bras. + +--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être +pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à +demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les +détails. + +Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant +bouger. + +Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se +disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien +dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était +octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire, +sans en oublier un seul incident. + +--C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de +sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!... + +On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins +stupéfait que le baron. + +--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il? +Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais +la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée, +personne ne s'est mieux battu... + +Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était +Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!... +Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!... + +Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on +attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère. + +En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris, +Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de +Tony. + +La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait +partir, quand le baron demanda tout à coup: + +--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort, +étaient venus me demander de faire prier pour vous? + +--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame +Toinon. + +--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris? + +--Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici. + +--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir. +Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!... +Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des +sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas. + +--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais +les prévenir. + +Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient. + +--En route! dit le baron. + +--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi. + +--Comment cela, tu nous abandonnes? + +--Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à +diriger, moi. + +Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans +l'affaire. + +--Soit, dit le baron. À tout à l'heure. + +--À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!... + +La nuit était tout à fait venue. + +Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient +échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers. + +Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière +attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près +de la petite porte. + +Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec +précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant, +réglait sa marche sur la sienne. + +On allait se trouver en présence. + +La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire. + +Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il +attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane. + +Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois, +il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui +pour l'arrêter. + +Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile. + +--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient +été surpris!... si on la surveillait!... + +Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut. + +--Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier. + +--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est +qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur +souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent +que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la +maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être +aperçue... + +La figure de Maurevailles se rasséréna. + +--Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa +voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile +notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie +passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane, +c'est moi!... + +--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans +restriction votre pardon? + +--Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous +rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut +pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir... + +--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir +l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant, +elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le +remettre entre les mains d'un cavalier... + +--Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles +effrayé. + +--Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la +promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons. + +--Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de +tous en dépend... + +--Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos +précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger? + +--Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un +avenir d'amour et de bonheur?... + +Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux +alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les +ombres qu'ils voyaient rôder aux environs. + +Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention +d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la +porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher, +ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant +l'événement. + +Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière +la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les +confirma dans cette idée. + +Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à +fait. + +Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils +avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement +reconnu que c'était là une chose impraticable. + +Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient +affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le +mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément. + +Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux _Armes de Bretagne_, +avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier +signal. + +Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de +veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise. + +Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les +mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au +contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police +ne se mêlât pas de ce qui se passerait. + +Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer, +entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin +afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls +sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur. + +Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce +fut là qu'il porta d'abord ses pas. + +Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent: + +--On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue! + +Maurevailles tira son épée. + +--Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il +résolument. + +--Chut!... attendez... on s'arrête... + +Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement +et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude, +il s'approcha et prêta l'oreille. + +Il n'entendit rien. + +--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce +que pour plus tard. + +Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner. + +--On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera +aperçu de mon absence! + +--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui +fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il +revienne. + +--Oui, car je suis inquiète de ma soeur!... + +--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions... + +--Non, certes; où vous trouverai-je?... ici? + +--Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que +vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr. + +--C'est convenu... au revoir. + +Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony, +du bout de l'allée, ne l'aperçût. + +Il courut après elle et la rejoignit. + +--Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant. + +--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à +genoux. + +--Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous +dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce +kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!... + +--Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit +Réjane. + +--Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous +sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant. + +--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui +m'appelle. + +--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous +ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure... + +--Dans ce kiosque, j'étais... seule... + +--Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément +ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir... +un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme? + +--Je ne puis le dire... + +--Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement +à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre +soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne +pouvez le faire connaître? + +La jeune fille baissa la tête sans répondre. + +--Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce +nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je +le connaisse. + +Nouveau silence. + +--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le +faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à +cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de +lui... + +--Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur, +je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!... + +--Eh bien, le nom de cet homme? + +--Je ne puis le dire... + +--Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est +resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure, +fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!... + +Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et +de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la +porte. + +Le kiosque était vide. + +Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant +que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la +petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et +se trouva en face de... Marc de Lacy. + +--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son +effarement. + +--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles. + +--Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque +temps, et que je vais enfin connaître. + +--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas +de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les +moyens qui me semblent bons? + +--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître. + +--Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton +aide, j'ai celui de m'en passer. + +--Tu médites quelque infamie... + +--Que t'importe? + +--Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher. + +--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?... + +--Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!... + +--C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà +coûté cher, dit Maurevailles avec ironie. + +--Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas +le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy +furieux. + +--Ah! nous en sommes là? + +--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir. + +Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite +porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans +la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il +s'engouffra tout à coup dans le jardin. + +Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment +sur lui. + +Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait +solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les +gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises +intentions. + +Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles, +il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût +facilement escalader. + +Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et +sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien +ami. + +Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre +lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet +sur le chevalier et l'en enveloppa. + +Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du +manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements. + +Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses +efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque. + +Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout +meurtri. + +Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à +l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de +l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise... + +Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du +mur. + +Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un +arbre. + +Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur, +en surgirent deux autres. + +En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et +aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute +stature du baron de Chartille... + +C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation, +avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles. + +Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru +chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que +l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel. + +Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin. + +Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter +main-forte au besoin. + +A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et +tout le quai. + +Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour +organiser une battue. + +Lacy ne pouvait échapper. + +Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de +Vilers mettait au monde un fils... + + + + +XXVI + +RÉUNIS DANS LA MORT + + +Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où +l'enfant de Vilers naissait à la vie. + +Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée +de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la +présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations +de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le +mettre en sûreté. + +N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du +moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le +nouveau-né et s'enfuit avec lui. + +Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises +marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre. +Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux +fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans +encombre à la petite porte. + +Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le +temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait +tomber entre les mains de son mortel ennemi? + +Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se +rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient +arriver près d'elle. + +Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte. + +Cette porte s'ouvrit à demi. + +--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane. + +--J'y suis, répondit une voix. + +En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau +rouge. + +Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef +de cette porte. + +Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme +elle était venue. + +Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit +tressaillir. + +De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de +plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées. + +Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé +dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres. + +Maurevailles avait donc été attaqué au dehors! + +Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs +voix s'écrier: + +--Nous le tenons. + +--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le +laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle. + +Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son +aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était +obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du +dehors, probablement par des sbires de Lacy... + +L'enfant était tombé entre les mains d'un traître! + +Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le +jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel. + +Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans +tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit: + +--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!... + +--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il +est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif! + +Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à +demi tuée. + +Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que +l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était +sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner +l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal... + +--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les +projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur... + +Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent. + +--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons. + +--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en +finir avec le tourmenteur de femmes. + +A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au +manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony +et le baron se préparaient à lui couper la retraite. + +--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à +ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il +va être victime de son dévouement. + +Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux. +Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier +son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes... + +Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant +entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de +sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel. + +--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane. + +--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec +colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des +jambes! + +La poursuite recommença de plus belle. + +Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises +traquaient ainsi. + +C'était Marc de Lacy. + +On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque, +avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des +exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque. + +Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient +de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus +furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix. + +Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt +jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane. + +Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois. + +--Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est +l'enfant? + +--L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles, +enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt. + +--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens +à la vie. + +--Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas! + +--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de +subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant +Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément. +Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant? + +Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se +tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs +questions. + +--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui +contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de +répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant +les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme +tel, vous tuer sans crainte et sans pitié.... + +--Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure. +J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable.... + +--Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous +protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne +te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers, +ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première +fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à +Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de +nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne +songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la +protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à +ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police +t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous +te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre +où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier, +assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense? + +--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel; +ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous +sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable +qu'il puisse être. + +--Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une +voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez. + +--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit +jours. + +--Moi? + +--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser +parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu +faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la +tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir! + +Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile. +Maurevailles était encore là, dans le kiosque.... + +Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de +Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal. +Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir +tout de suite.... Il allait parler, il se tut. + +--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la +personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en +pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de +l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par +les exempts.... + +Lacy continua à garder le silence. + +--Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de +discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir +une épée!... + +--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la +main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime, +ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que +nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec +moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent +Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges +de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la +possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt! + +Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde +responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes. + +Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment +on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni +soldats. + +--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy +avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie. +Cette parodie de jugement est inutile. + +--Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable. +Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous +ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer +sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner +cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi +condamnez-vous cet homme? + +--A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni. + +--A mort, dit également La Rose. + +--A mort, répéta le Normand. + +--La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de +Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme +à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême +à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement +accomplie. + +Lacy ne répondit pas. + +--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre +prière. + +--Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne +m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front... +Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la +punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi +si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe +sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort! + +Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène, +cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de +Lacy monta jusqu'à elle. + +Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour +sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait +dit quelques instants auparavant. + +Ce dernier mot la convainquit davantage encore. + +--Infâme! dit Tony, et Réjane? + +--Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre +douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les +forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour.... + +--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes. + +Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes. + +Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur +lui-même et vint rouler sur les cailloux. + +Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du +second étage, broyée aux pieds du baron. + +Il se pencha et s'écria avec terreur: + +--Réjane! + +C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en +voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée +par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant +son sang au sien. + +Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée +dans la vie... + + + + +XXVII + +L'HÉRITAGE + + +Tony, le baron, et les autres témoins de cette catastrophe étaient +d'abord restés atterrés, puis s'étaient hâtés de porter secours à +Réjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille +était morte et bien morte. + +--Quel épouvantable accident! dit Tony. + +Le vieux baron, tout ému, réfléchissait. + +--Un accident?... non, répondit-il. Dites plutôt une mort volontaire, de +laquelle nous avons notre part de responsabilité. Nous n'avons pas songé +à la présence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si +rapproché de l'hôtel pour juger et condamner cet homme qu'à son costume +elle a dû prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe! +mon Dieu! quelle idée terrible!... Si nous nous étions trompés?... Si +Lacy avait dit vrai!... + +--Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations. + +--Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est +lui que vous avez entendu parler d'amour à cette pauvre enfant dont le +cadavre est là devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy, +qui, peut-être, était réellement venu dans une bonne intention, le +véritable séducteur nous échappait encore!... + +--Oh! c'est impossible! + +--C'est la vérité, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait, +ou plutôt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la +responsabilité de ce malheur retombe sur ma tête! Fatale promptitude! +Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait +pas épouvanté la marquise, déjà si éprouvée! Tony, courez. Que Joseph +arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout à la +malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre +Réjane... Quant à celui-ci, les valets s'en occuperont. + +Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous +que nous allions laisser échapper. Et maintenant surtout, ajouta le +vieillard avec un éclair dans les yeux, j'ai un terrible compte à régler +avec lui. + +Les recherches recommencèrent minutieuses à travers les buissons. Le +baron avait deviné juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles, +certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait brisé la porte du kiosque +et était sorti dans le jardin. + +En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte était +arrachée et un lambeau de drap écarlate resté accroché à la rampe de +l'escalier rustique. + +C'était bien un Homme Rouge qui avait passé par là. + +Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait à l'autre +bout du jardin. C'était donc Maurevailles. + +On l'aperçut d'ailleurs tout à coup sortant de la pénombre à deux cents +pas plus loin. + +Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles +connaissait bien les détours du parc. Il glissait comme une couleuvre +entre les massifs sombres, n'apparaissant qu'à de rares intervalles, +lorsqu'il lui fallait traverser des clairières ou des allées. + +Vingt fois le baron et ses hommes le serrèrent de près et crurent +le tenir; vingt fois, il disparut comme un démon au moment où ils +étendaient les mains pour le prendre. + +Si l'on eût osé tirer, le fugitif n'eût pas pu aller bien loin. Ne +fût-ce qu'au jugé, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la +catastrophe récente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que +de nouvelles détonations vinssent porter à la marquise de Vilers un coup +peut-être mortel. + +Aussi, vigoureux chasseur, devançait-il tout le monde, sondant les +buissons un à un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le +fouiller afin de retrouver le Maurevailles. + +Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une allée. Il y courut. +En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout à coup les +gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur. + +Une épée lui avait troué le corps de part en part. + +--Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix +railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh +bien, je vous donne la mort des lâches... la mort par derrière. + +Fous de colère, les braves gens oublièrent l'ordre qui leur avait été +donné, et tirèrent vers l'endroit d'où était partie la voix. + +Mais les balles allèrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le +centre du massif, et un ricanement sardonique répondit à la décharge. + +Cette fois, le bandit s'échappait. + +Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, après +avoir confié le corps de Réjane aux femmes de la marquise. + +Il revenait prendre part à la lutte, venger Réjane, s'il en était encore +temps. + +Hélas! il arriva juste pour recevoir les dernières volontés du baron. + +En le voyant, M. de Chartille se souleva péniblement. + +--Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire à expier celle +que j'ai causée sans le vouloir tout à l'heure! Je ne regrette point la +vie... j'ai assez vécu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Réjane +et punir le véritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la +confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont là... dans ma +poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi +un peu... + +Et, avec le stoïcisme dont il avait presque toujours fait preuve, le +baron se mit à lire tout haut, en écrivant: + +--«Je lègue à Tony, lieutenant aux gardes-françaises, toute ma fortune, +pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reçu mes volontés à ce sujet. + +»Paris, ce 15 décembre 1746. + +»ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.» + +--Et maintenant, dit-il, en tendant le papier à Tony, tu penseras aux +braves amis... qui nous ont servis... là-bas; à tous... n'est-ce pas?... +Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune... + +En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort était +au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la +face qu'il râla: + +--À boire... j'étouffe... + +On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait +couru avertir un médecin. Mais avant son arrivée, le baron s'affaiblit +de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tête. + +Le moribond surprit ce geste. + +--C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine, +le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la +vengeance... + +Un flot de sang lui vint à la bouche. + +Le baron de Chartille était mort... + + + + +XXVIII + +RÊVE OU RÉALITÉ? + + +Voyons maintenant ce qui se passait au dehors. + +Quel était donc l'homme au manteau rouge, à qui la pauvre Réjane avait +remis l'enfant, et qui, aussitôt après, avait été arrêté par Goliath et +sa troupe? + +En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si +longtemps, le nain s'était trouvé pris d'une joie immodérée. + +La capture de l'enfant, sauvé, croyait-il, d'un grand danger, avait +encore augmenté son contentement. + +--Il n'y a que moi, il n'y a que moi, répétait-il en se frottant les +mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas à la +cheville! + +Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts, +était conduit aux _Armes de Bretagne_, qui étaient devenues le quartier +général. + +Pour être plus libre, on avait (_de par le roi_, s'il vous plaît!) prié +l'hôte d'aller se reposer et on avait laissé le soin du service à un +jeune garçon à mine niaise et à cheveux rouges, qui répondait au nom +harmonieux de Barrabas. + +Barrabas, déjà fort ébahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il +assistait, laissa tomber à terre le broc de vin qu'il tenait à la main, +en voyant arriver un homme à manteau rouge ayant toute la mine d'un +seigneur et conduit par deux exempts, derrière lesquels un troisième +estafier portait avec toute la délicatesse possible un enfant +nouveau-né. + +--Seigneur Dieu! murmura le pauvre garçon, qu'est-ce que cela veut dire? + +--Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron! +s'écria le nain avec arrogance. Allons, mon garçon, ouvre-nous la grande +salle et tourne les talons! + +Barrabas obéit; on entra dans la grande salle. + +L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air méfiant. + +--Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le +tenaient. + +--Ce sont nos ordres. + +--Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me +conduire tout de suite à votre chef. + +Ils haussèrent les épaules en gens habitués à pareilles choses et ne +répondirent pas. + +L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience. + +À ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier +tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible créature que +l'homme de police berçait dans ses bras avec une tendre gaucherie. + +--Vous êtes père, monsieur? demanda-t-il avec douleur. + +--Oui, dit l'exempt avec un sourire. + +--Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de +celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser? + +Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, ému, +interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tête. + +--Il veut l'étrangler, peut-être, se dit-il. + +L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une +tendresse inquiète, se porta de nouveau vers l'enfant. + +Goliath surprit ce regard. + +--Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-là!... se +dit-il en se grattant la tête. Qui diable peut-il être? Je connaissais +Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait +une nouvelle recrue?... + +L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif +pour s'élancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissèrent +retomber leurs mains sur ses épaules. + +--Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire +triste, je ne songe pas à m'enfuir. Seulement, je regrette le temps +qu'on perd en ce moment. + +--Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un sérieux qui +contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce +soir... + +L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son +impassibilité. + +Le nain se remit à songer. + +--En tout cas, se disait-il, celui-là n'a pas été recruté dans les +gardes-françaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa +figure. + +Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois +que je connais que.... + +--Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout à coup du poing sur la +table, Barrabas, larron, suppôt d'enfer! un broc de ton meilleur vin! + +Barrabas, de plus en plus étourdi, s'empressa d'obéir. + +--Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme +cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet +homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drôle si, cette fois, +j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui! +L'air mystérieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux +brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dépêchons-nous, nous +sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec +moi, monsieur le marquis? + +En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge. +Celui-ci tressaillit. + +--Est-ce à moi, dit-il, que?... Tu me connais donc? + +--Eh! eh! cela dépend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire, +moi, je suis franc. Il y a des marquis que je déteste; il y en a que +j'aime bien, comme par exemple celui dont l'hôtel est là, tout près de +nous, et où il y a même une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son +lit d'accouchée... + +--Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien à +cacher à l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers! + +Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des +brocs passa, comme s'il eût été lancé par un invisible tremplin, +l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts, +contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que +celui-ci eût pu s'en défendre. + +À la fin, Goliath tomba à terre aussi vite qu'il avait sauté au cou du +marquis. + +--Vive la joie! s'écria-t-il, j'ai trouvé, j'ai trouvé... Décidément +j'ai tout trouvé... + +Et s'adressant aux exempts: + +--Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous, +monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous +saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le +marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-là porte +cependant comme une mère nourrice. Venez à l'hôtel. On nous attend... À +l'hôtel! + +Il gambadait en disant cela. Le marquis étonné, mais voyant bien, à la +joie du petit homme, qu'il avait affaire à un ami, prit l'enfant dans +ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les +exempts. + +Mais, à l'hôtel, un triste spectacle les attendait. + +La mort de Réjane venait d'y causer une douloureuse stupéfaction. Les +domestiques étaient terrifiés par tout ce qui venait de se passer. Ce +fut à peine si, malgré la présence de Goliath, on fit attention aux +nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de +sa découverte. + +--Où est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en élevant la +voix. + +Les valets se regardèrent avec embarras. + +--Ah ça! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien êtes-vous muets? +s'écria Goliath. + +--Le baron?... dit avec hésitation un des valets... le baron?... Il est +mort!... + +--Mort, mon maître! s'écria le nain. + +--Mort, Chartille! répéta Vilers. + +--Miséricorde! monsieur le marquis qui reparaît!... dit une des +suivantes en reconnaissant Vilers. + +--Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis +avec impatience. + +--Assassiné, dans les jardins!... + +--Oh! courons, courons! + +L'arrivée du marquis avait porté le comble au désarroi de l'hôtel. +L'enfant enlevé, le prétendu ravisseur exécuté dans le jardin, après +une chasse folle, Réjane mourant près de lui, le baron de Chartille +assassiné, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout +cela faisait perdre la tête aux braves gens, qui se croyaient le jouet +d'un cauchemar. + +La nouvelle du retour du marquis se répandit rapidement. Le vieux Joseph +arriva, pâle d'émotion. + +--Ah! mon bon maître, quelle joie après tant de chagrins!... Cette +pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon +Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empêcher de mourir de +désespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va être heureuse!... + +Mais, avant d'être époux, Vilers se montra ami fidèle. + +--Conduis-moi d'abord, dit-il, auprès du cadavre du baron. + +Joseph obéit et le marquis se rendit auprès du corps inanimé de celui +qui, en son absence, avait été le vaillant défenseur de sa famille. + +Il plia le genou et déposa un baiser sur le front pâle du mort. Puis il +se releva. + +Si pénible qu'eût été la mort du baron et celle de Réjane, le retour du +marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire +une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La +figure grimaçante de notre ami Goliath pouvait seule se prêter à la +reproduction des pensées qui se partageaient son cerveau. Il pleurait +d'un oeil et riait de l'autre en disant: + +--Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est égal, +j'ai trouvé le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle +triste fin!... Ah! si j'avais été là! Mais je ne pouvais pas être en +double, hélas!... Moi, je sauvais l'enfant.... + +La difficulté, avec tout cela, était de prévenir la marquise du retour +de son mari... Si on eût écouté le nain et Joseph, on eût fait entrer +carrément le baron; ils prétendaient que le bonheur ne pouvait pas faire +de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient +combien la marquise était impressionnable. Il fallait éviter une émotion +qui aurait pu la tuer. + +Tony se chargea de la tentative. + +Recommandant à tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il +entra--son dévouement, qui avait presque fait de lui le frère d'Haydée, +lui en donnait le droit--dans la chambre de l'accouchée. + +La marquise fut heureuse de le voir. + +--Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette +nuit autour de l'hôtel ne vous a pas épouvantée. + +--Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je +n'ai rien entendu tant j'ai dormi!... + +--Dormi!... est-ce possible? + +--Oui, et j'ai fait un bien beau rêve. Imaginez-vous, mon bon ami, que +je rêvais qu'IL était là et pour toujours, cette fois... + +Tony tressaillit. Haydée avait-elle donc eu un pressentiment? + +Il saisit l'occasion au vol. + +--Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de +moi... + +--Rire de vous? et comment? + +--En me contant comme un rêve une réalité. Je sais bien que vous avez vu +le marquis; après une si longue absence, il était bien naturel que sa +première visite fût pour vous... + +--Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?... + +--Puisque vous l'avez vu!... + +--En rêve seulement, hélas! + +--Ne vous moquez donc pas de moi! + +--Tony, je vous jure que c'était un rêve. + +--Et moi, je vous jure, madame, que c'était une réalité. + +--Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony, +la désillusion, après, serait trop douloureuse... + +--Eh! trompe-t-on une accouchée? Non, madame, je ne vous mens pas. +Peut-être, par une étrange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour +une illusion la plus douce des vérités? Ce serait à donner envie à M. le +marquis de retourner où il était... + +--Oh! ne dites pas cela. + +--Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant être heureuse? + +--Pensez donc! Le revoir, juste au moment où je puis lui montrer mon +fils!... + +--Qu'il aime bien déjà... + +--Il le connaît donc? + +--S'il le connaît? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui +se lève et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'était en +rêve que vous aviez revu votre époux? Il m'a dit lui-même que votre +conversation avait duré plus de trois heures... + +--C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompée ainsi, dit la +jeune femme tout à fait convaincue. Mais lui, où est-il en ce moment? +Dort-il? + +--Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promène sans +doute son fils... + +--Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois. + +Tony, tout à fait rassuré sur les conséquences de l'entrevue, s'élança +pour appeler le marquis. Mais celui-ci,--qui, ayant suivi toute la +conversation, de la pièce voisine, avait rapidement enlevé son manteau, +ses grosses bottes et son épée, et jeté son chapeau au loin,--arrivait, +vêtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'émotion qui lui serrait la +gorge, il dit avec une gaieté factice: + +--Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le désirez, madame! + +La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux +bras. + +--Crois-tu, dit-elle en riant, que tout à l'heure encore, j'avais +cru que ton retour n'était qu'un rêve? Mais je ne m'abuserai plus +maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse.... + +--Chère Haydée! disait Vilers, dont les yeux étaient humides d'émotion +et de bonheur. + +--Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprès de notre enfant... de ton +fils... car il est à toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme +toi... Il aura Tony pour modèle... + +--Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en +tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet éloge. + +--Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre +mes beaux rêves. + +Vilers et Tony prirent congé de la marquise. Il n'y avait plus, de ce +côté-là, aucune imprudence à redouter. + +Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprès +du corps du baron de Chartille, et cela au grand désappointement des +gardes-françaises qui avaient espéré savoir comment le marquis, échappé +à la mort, était arrivé si justement à temps pour sauver son fils. + + + + +XXIX + +CHEZ M. DE MARVILLE + + +Cependant on n'en avait pas fini avec les événements de cette terrible +nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une façon +plausible la mort des trois victimes. + +Pour le baron de Chartille et pour Réjane, la fable était toute faite: +Profitant de l'embarras que causait dans l'hôtel l'accouchement de +la marquise, des voleurs s'y étaient introduits. Le baron avait +imprudemment couru seul après eux et avait été assassiné. Réjane, +attirée par le bruit, s'était penchée à sa fenêtre, puis, épouvantée, +avait perdu l'équilibre et était tombée dans le jardin. + +Cela allait donc très bien. Mais Lacy? + +Vilers et Tony se concertèrent et, d'un avis commun, se rendirent de +grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police. + +Celui-ci savait déjà par ses exempts une grande partie des événements +de la nuit. Il s'attendait donc à cette visite. Après les premiers +compliments, Vilers dut lui expliquer sa réapparition. + +C'était, du reste, bien facile. + +Prévoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers, +profitant de ce qu'on le croyait mort, s'était caché pour mieux les +surveiller. Il s'était mis à les suivre pas à pas, revêtant cent +déguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans être reconnu. Tantôt +paysan, tantôt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revêtir +la pelisse du hussard, laissant l'habit galonné pour le sarreau de +toile, il ne les avait pas abandonnés un seul jour. Il était là quand le +baron de Chartille avait tué Lavenay; il était à deux pas des exempts, +sur la route de Vincennes, prêt à intervenir, dans le cas d'une attaque +de vive force. Il était là quand Maurevailles et Lacy s'étaient +querellés, et c'était grâce à des lambeaux de leur conversation saisis +de distance en distance, qu'il avait pu arriver à temps pour jouer ce +rôle si providentiel. + +--Et maintenant, dit-il à M. de Marville, nous avons de nouveau recours +à votre aide qui ne nous a jamais fait défaut pour couvrir d'un éternel +secret tous les événements de cette affreuse nuit. + +--Ma foi, dit le lieutenant de police en réfléchissant, votre histoire, +quant au baron et à mademoiselle Réjane, me semble admirablement trouvée +et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassinées par les +bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, _venu au secours de +son ami, le vieux baron_. + +--Ce serait à merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?... + +--Croyez-vous donc que ce misérable osera reparaître? + +--Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir été déjà +trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des événements passés, +et de lui avoir raconté à sa façon tout ce qui est arrivé... + +--Songez que ce sont des gardes-françaises qui ont tué Lacy, leur +officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va +pour eux du conseil de guerre... + +--S'il osait les accuser, s'écria impétueusement Tony, je lui passerais +mon épée au travers du corps!... + +--Et vous subiriez également le conseil de guerre, car Maurevailles est +capitaine et vous n'êtes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons +point aux moyens violents. Nous n'avons plus là pour nous comprendre et +nous protéger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est féroce en ce +qui concerne la hiérarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec +votre supérieur. + +--Que faire alors? dit Tony avec découragement. + +--Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre. + +La bonne figure de M. de La Rivière se montra. + +--La Rivière, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous +occupons?... + +L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif. + +--Eh bien, il faudrait tâcher de savoir où est en ce moment et ce que +fait M. de Maurevailles. + +La Rivière se mit à rire en se frottant les mains. + +--Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible +pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de +Maurevailles ne sera pas facile à rejoindre... + +--Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois le lieutenant de police, +Vilers et Tony. + +--Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a été vu, à cheval, +galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire +qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a +fait maison nette avant de s'en aller. + +--Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien +envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en réalité, +la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien à craindre; Maurevailles +ne les accusera pas... + +Vilers et Tony remercièrent avec effusion le lieutenant général et +se retirèrent pour aller à l'hôtel, où un triste et pieux devoir les +réclamait. + +Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait à Vilers et à +Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils +ne lui rendissent pas le même honneur. + +Le corps du baron, placé sur un char funèbre, fut traîné par quatre +chevaux jusqu'à Saint-Germain où ses ancêtres étaient enterrés. + +Le même jour, on enleva de l'hôtel le corps de Réjane, qui fut porté à +l'église Saint-Louis. + +On s'arrangea de façon à ce qu'aucun bruit des cérémonies ne vint +troubler la marquise dans sa chambre d'accouchée. Aux questions qu'elle +fit au sujet de sa soeur, on répondit que Réjane était fort souffrante +et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, était là et +son absence avait été assez longue et assez douloureuse pour que le +bonheur de le revoir fît un peu oublier tout le reste à sa femme. + +Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilité absolue d'empêcher la +marquise de monter qu'on dut lui avouer la vérité; Ce fut pour elle une +révélation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'éteint-elle pas +entre un enfant qui grandit et un mari retrouvé?... + +Tony, qui venait chaque jour à l'hôtel de Vilers, trouva un moyen +excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Réjane. Il +amena à Mme de Vilers celle qui déjà lui avait prodigué ses consolations +en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo. + +Pendant ce temps-là, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgré +la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu +grand'peur que la vérité ne fût connue du duc de Biron et qu'on ne leur +fît payer cher, à eux pauvres diables, leur expédition nocturne contre +Lacy, complètement rassurés maintenant, passaient gaiement leurs +journées, grâce aux libéralités de Tony, qui ne leur ménageait pas l'or +que lui avait laissé le pauvre baron. + +C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas +donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son +petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de +Chartille. + +Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil, +sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de +devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le +service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait +alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était +sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il +avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant +Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa +tranquillité. + +D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans +borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le +marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de +leur épée. + +--Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il +revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon +côté. + +--Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il +m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille... + +Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le +gardait pour lui: c'était celui de Bavette. + +Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se +ravivait de plus en plus. + +Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle +en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille +avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il +avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois. + +Il lui fallait cependant ou renoncer à elle--et il n'en avait pas le +courage--ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à +maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire. + +Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers +Bavette qui, digne et fière: + +--Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit +de m'aimer! + +Pour tous, ces paroles se rapportaient à la différence de position qu'il +y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandière. +Mais notre héros seul en comprit le véritable sens, car il mit la main +sur son coeur en murmurant: + +--C'est vrai... elle a raison!... + +Il venait de penser à la pauvre Toinon, chez qui s'achèvera cette +histoire, de même qu'elle y a commencé. + +Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne +la voyait plus guère. La pauvre délaissée se cachait en effet, et elle +avait pour cela de bonnes raisons. + +Tony, repoussé si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une +consolatrice toute naturelle et toute trouvée, une amie qui saurait +mettre le meilleur baume sur son coeur. + +Il courut rue des Jeux-Neufs. + +Nous devons avouer que sa vie ayant été fort remplie dans ces dernières +semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite à son +ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas +d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout. + +Il accourut donc vite à la maison où il avait passé son enfance. + +Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les +fenêtres fermées. + +Il entra cependant. + + + + +XXX + +CHEZ MAME TOINON + + +La première personne qu'aperçut Tony fut la grincheuse Babet, qui le +regarda de travers. + +--Ah! vous voilà enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste! +depuis que vous êtes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne, +vous n'étiez pas si fier autrefois... + +--C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,--dit le jeune homme, habitué aux +humeurs farouches de la digne femme,--où est mame Toinon? + +--Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chère âme... Elle vous attend +même depuis bien des jours... + +Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise, +brodant de ses mains les rideaux d'un berceau! + +Elle se leva à son approche. Il la regarda et comprit. + +--Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous? + +--Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je +à vous pardonner, Tony? + +--J'ai été longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai +expliqué... + +--N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous +remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oubliée... + +--Oh! non, jamais!... + +--Toute ma vie je vous bénirai de ce bon mouvement... + +--Écoutez... s'écria le jeune officier, écoute, Toinon!... car nous ne +nous disions pas _vous_, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce +ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas +être mère... mère d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche, +immensément riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait +son héritier... Marions-nous!... + +Mais la jeune femme secoua la tête. + +--Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme +comme moi épouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout +te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrière... Va, n'aie aucun +remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondément +reconnaissante de ce que tu viens de dire là. Je ne te demande qu'une +faveur, qu'une grâce, laisse-moi ton enfant... + +--Mon enfant?... + +--Je l'élèverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi... +mais je veux l'élever, comme je t'ai élevé toi-même, et le garder +jusqu'à l'âge où la vie commence... Je te le donnerai alors et je te +promets que je m'y prendrai de façon qu'il nous estime et nous aime l'un +et l'autre. + +Tony hésitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa +réputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser +accomplir. À la fin, vaincu par son air suppliant: + +--Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton +bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de +me rappeler que je suis son père! + +Et il se retira, pensif et morne. + +--Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus +qu'une maîtresse, qu'un amour: la France!... Jusqu'à ce que Bavette +change d'idée... ne put-il s'empêcher de penser en retrouvant un +sourire. + +Et Goliath? + +Attablé chaque jour, soit à la cantine des gardes-françaises, soit au +cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conservé un faible, le +petit homme, la bourse gonflée, paye à boire, non seulement à ses amis, +Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore à tous les autres gardes qui +veulent bien l'honorer de leur amitié, et nous devons dire qu'ils sont +nombreux. + +Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le +sergent Pivoine, qui s'est épris d'une véritable amitié pour le nabot, +auquel il a persuadé d'apprendre l'escrime, dans l'espérance que «cela +le fera grandir». + +Après chaque séance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit +à Pivoine: + +--Buvons... Le vin éclaircit les idées. C'est par le vin que j'ai tout +trouvé... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce +qu'il me connaît trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces +soirs... le moyen de marier au plus tôt notre brave officier avec la +fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon. + +--Amen, répond Pivoine de sa voix étranglée[1]. + + +FIN + +[Footnote 1: Ce roman avait été interrompu par la mort inopinée de +M. Ponson du Terrail. Deux jeunes écrivains d'avenir, MM. Charles +Chincholle et Georges Grison, amis de l'auteur, ont été chargés, par sa +veuve, de revoir et de terminer cet ouvrage d'après le plan qu'il avait +tracé, et ils se sont acquittés de cette tâche délicate avec le soin et +le talent que le lecteur a pu constater. + +(NOTE DE L'ÉDITEUR.)] + + + + + TABLES DES MATIÈRES + + +TABLE DES MATIÈRES DU TOME I + +PROLOGUE: AMIS ET RIVAUX + + I.--Le Duel improvisé. + II.--Le Coffret d'ébène. + III.--le Secret du marquis de Vilers. + IV.--Où le marquis de Vilers se trouve être une ancienne connaissance + de la belle Haydée. + V.--Où Tony apprend à quoi peut servir la valse. + VI.--Où Tony voit le marquis aller à un rendez-vous. + VII.--Où Tony est initié à une sombre histoire d'amour. + VIII.--Où le marquis de Vilers s'apprête à consommer sa trahison. + IX.--Où Tony lit le dernier mot du secret du marquis. + X.--Le premier bal de Tony. + XI.--Les terreurs de mame Toinon. + XII.--Le Sauveur de Réjane. + XIII.--A l'hôtel de Vilers. + XIV.--Où la police fait plus qu'on ne lui demande. + XV.--Le Ravisseur de la marquise. + XVI.--Où Joseph va de stupéfaction en stupéfaction. + +PREMIÈRE PARTIE + +LE CHÂTEAU DU MAGNAT. + + I.--Les gardes-françaises. + II.--Le Caporal Tony. + III.--Où l'on n'interrompt plus les exploits de Tony. + IV.--Les premières amours du marquis de Vilers. + V.--L'Ultimatum. + VI.--Le Refrain de Pivoine. + VII.--L'Amour d'un vieillard. + VIII.--Le Muet qui parle. + IX.--Le Gamin de Paris. + X.--La Flèche du Parthe. + XI.--L'interrogatoire. + XII.--Le Protecteur de la marquise. + XIII.--Maman Nicolo. + XIV.--Bavette. + XV.--Le Conciliabule. + XVI.--Dans les fossés du château. + XVII.--Le mort vivant. + XVIII.--Sang et eau. + XIX.--Les cris du coeur. + XX.--Le nouveau Moïse. + XXI.--L'Insomnie du marquis de Langevin. + XXII.--Les exploits du nain. + XXIII.--Quand on est secrétaire. + +TABLE DES MATIÈRES DU TOME II + +PREMIÈRE PARTIE. (_Suite._) + +LE CHÂTEAU DU MAGNAT. (_Suite._) + + XXIV.--L'Oublié. + XXV.--Les nouveaux billets. + XXVI.--L'Aveu. + XXVII.--La Cage. + XXVIII.--Le Vautour en cage. + XXIX.--Cherchez. + XXX.--L'Oiseau du nain. + XXXI.--La dernière heure à Blérancourt. + +DEUXIÈME PARTIE + +LE BARON DE C***. + + I.--Les seconds galons de Tony. + II.--MM. les pommes de terre. + III.--A l'oeuvre. + IV.--La Poursuite. + V.--Au lieu de la mort, l'amour. + VI.--La Revanche de l'honneur. + VII.--Ange et corbeau. + VIII.--Étranges nouvelles. + IX.--Le Réveil. + X.--À Saint-Germain. + XI.--Un de moins. + XII.--Ma mère! + XIII.--L'Office funèbre. + XIV.--Le Coup de mousquet. + XV.--Sous la tonnelle. + XVI.--Un exploit de M. La Rivière. + XVII.--Retour au camp. + XVIII.--Le Poignard. + XIX.--Lieutenant! + XX.--Rocoux. + XXI.--En buvant. + XXII.--Le Billet de l'amant. + XXIII.--Le Premier rendez-vous de Réjane. + XXIV.--Le Petit Policier. + XXV.--Où tous nos personnages s'apprêtent à veiller. + XXVI.--Réunis dans la mort. + XXVII.--L'Héritage. + XXVIII.--Rêve ou réalité. + XXIX.--Chez M. de Marville. + XXX.--Chez mame Toinon. + + + + + + + CALMANH LÉVY, ÉDITEUR + ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15. + + A LA LIBRAIRIE NOUVELLE + COLLECTION MICHEL LÉVY + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le serment des hommes rouges +by Pierre Alexis de Ponson du Terrail + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERMENT DES HOMMES ROUGES *** + +***** This file should be named 15811-8.txt or 15811-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15811/ + +Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed +Proofreading Team. This file was produced from images generously +made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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