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+The Project Gutenberg EBook of Le serment des hommes rouges
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Le serment des hommes rouges
+ Aventures d'un enfant de Paris
+
+Author: Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+Release Date: May 10, 2005 [EBook #15811]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERMENT DES HOMMES ROUGES ***
+
+
+
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+ LE SERMENT
+ DES
+ HOMMES ROUGES
+
+ AVENTURES D'UN ENFANT DE PARIS
+
+ PAR
+
+ LE Vicomte PONSON DU TERRAIL
+
+ TOME I
+
+ 1879
+
+
+
+
+
+PROLOGUE
+
+
+AMIS ET RIVAUX
+
+
+I
+
+LE DUEL IMPROVISÉ
+
+Un soir de janvier de l'année 1746, il y avait bal à l'Opéra.
+
+--Toute la cour y sera, s'était dit madame Toinon, costumière et loueuse
+d'habits, qui logeait dans la rue des Jeux-Neufs, aujourd'hui des
+_Jeûneurs_, à l'enseigne de la _Batte d'Arlequin_.
+
+Et elle avait ajouté:
+
+--Allons, Tony, fais tes préparatifs, tu m'y conduiras. Je t'habillerai
+en gentilhomme.
+
+--Et vous, patronne, comment serez-vous?
+
+--Je me mettrai en marquise.
+
+--Avec des mouches?
+
+--Mais dame!
+
+--Et des paniers?
+
+--Comme ça!...
+
+Et mame Toinon arrondit ses deux bras en les éloignant le plus possible
+de son corps, de façon à témoigner de l'ampleur de ses futurs paniers.
+
+Or mame Toinon était une jolie brune, accorte et souriante, qui n'avait
+guère plus de trente-quatre ans, en paraissait vingt-huit tous les
+soirs, et était la coqueluche de son quartier. Mame Toinon était veuve;
+elle n'avait pas d'enfant et n'avait pas voulu se remarier.
+
+Mais elle avait trouvé un matin, sur le seuil de sa porte, un pauvre
+petit garçon de huit ans qui grelottait et pleurait, et elle l'avait
+recueilli.
+
+L'enfant abandonné ne savait ni le nom de son père, ni celui de sa mère;
+il savait seulement qu'on l'appelait Tony.
+
+Il paraissait avoir éprouvé un violent effroi qui lui avait fait perdre
+la mémoire.
+
+Tout ce que mame Toinon en put tirer, c'est que des hommes masqués
+avaient voulu le tuer.
+
+La costumière prit l'enfant chez elle et l'adopta.
+
+A partir de ce moment, elle ne songea plus à se remarier, et les
+mauvaises langues de son quartier prétendirent que l'enfant recueilli
+était son fils, un péché mignon de première jeunesse dont le mari
+n'avait jamais rien su. Or, à l'époque où commence cette histoire, Tony
+avait à peine seize ans, mais il était grand et fort, admirablement bien
+pris et d'une charmante figure, pleine de malice et d'esprit.
+
+On ne l'appelait dans la rue que le _beau commis à mame Toinon_.
+
+--Ainsi, vous allez au bal? demanda-t-il à sa mère d'adoption.
+
+--Tiens, pourquoi pas? répondit-elle en se jetant un coup d'oeil
+passablement admirateur dans la petite glace placée au-dessus du
+comptoir. Je ne suis pas encore trop déchirée pour une femme de
+trente-quatre ans, et je pense que la poudre ne va pas toujours aussi
+bien à de véritables marquises.
+
+Puis mame Toinon, qui, on le voit, n'était pas précisément la modestie
+en personne, regarda du haut en bas son commis.
+
+--Et toi, dit-elle, mon petit, sais-tu que tu seras charmant avec ce bel
+habit bleu de ciel à paillettes, cette veste rouge et cette culotte de
+satin blanc, que j'ai fait faire dernièrement pour ce gentilhomme de
+province?...
+
+--Ah! oui, dit Tony, et qui vous a laissé le tout pour compte, sous
+prétexte que vous ne vouliez pas lui faire crédit?
+
+--Justement.
+
+--Et vous croyez que cela m'ira?
+
+--A ravir.
+
+Tony, à son tour, se mira dans la glace et ne fut pas trop désolé de
+l'examen.
+
+--Tu seras à croquer, ajouta mame Toinon, en fixant sur son fils adoptif
+des regards qui n'étaient peut-être pas très maternels.
+
+--Faudra-t-il me faire poudrer?
+
+--Mais sans doute.
+
+--Et à quelle heure irons-nous?
+
+--Tout au commencement. A minuit. Tu me feras danser, j'imagine?
+
+--C'est que je ne sais pas trop bien.
+
+--Bah! Je te montrerai!...
+
+--Et qui gardera la boutique?
+
+--Babet, donc.
+
+Babet était l'unique servante de mame Toinon,--une vieille fille honnête
+et désagréable, qui baissait les yeux et s'efforçait de rougir quand un
+homme la regardait par hasard.
+
+Tandis qu'ils causaient, un chaland entra dans la boutique. C'était un
+gentilhomme d'environ trente ans, de belle prestance, aux airs hautains,
+et posant avec impertinence le poing sur la garde de son épée qu'il
+portait en verrouil. Il salua mame Toinon de la main, d'un air familier
+et protecteur et lui prit même un peu le menton.
+
+--Toujours jolie et toujours veuve! dit-il.
+
+--Ah! monsieur le marquis, répondit la costumière, qui ne se fâcha point
+des petites libertés que le gentilhomme prenait avec elle, vous m'avez
+dit cela souvent, à pareil jour, ce qui est à la fois une preuve que je
+vieillis et que vous êtes toujours jeune.
+
+--Plaît-il? fît le gentilhomme. On dirait que vous tournez une phrase
+comme M. de Marivaux lui-même, Toinon?
+
+--Mais non, monseigneur. Je vieillis, puisqu'il y a déjà longtemps que
+vous m'avez dit la même chose; et vous êtes toujours jeune, puisque vous
+revenez, comme jadis, à l'approche du bal de l'Opéra.
+
+Et Toinon prit une pose un peu railleuse.
+
+--Nous nous amusons donc encore? dit-elle; nous courons les femmes de la
+bourgeoisie?... les caméristes?... les grisettes?...
+
+--Silence, madame Toinon, ces choses-là étaient bonnes autrefois.
+
+--Hein?
+
+--Je suis marié.
+
+Mame Toinon leva les mains au ciel avec une expression lamentable.
+
+--Ah! mon Dieu, dit-elle, la malheureuse!...
+
+--Tu ne sais ce que tu dis, ma brave Toinon. Le diable s'est fait
+ermite, et j'adore ma femme.
+
+--Est-elle riche, au moins?
+
+--Très riche.
+
+--Jeune?
+
+--Vingt ans.
+
+--Jolie?
+
+--Comme un ange.
+
+--Et vous allez au bal de l'Opéra, seigneur Dieu! car, puisque je vous
+vois, c'est que...
+
+--Chut! dit le marquis, c'est que ma femme et sa soeur ont eu un
+singulier caprice.
+
+Mame Toinon regarda le marquis.
+
+--Ces dames, continua-t-il, ont imaginé de s'en aller ce soir au bal de
+l'Opéra, déguisées en bergères.
+
+--Et vous les accompagnerez, sans doute?
+
+--Naturellement.
+
+--Déguisé en berger?
+
+--Ou en faune, je ne suis pas encore bien fixé. Je viens donc vous
+prier, ma chère Toinon, de m'envoyer, le plus tôt possible, plusieurs
+costumes complets de bergères. Ces dames choisiront.
+
+La costumière regarda Tony. Tony se tenait immobile dans le coin le plus
+obscur de la boutique depuis l'entrée du marquis.
+
+--Mon mignon, lui dit mame Toinon, tu iras chez M. le marquis.
+
+--Mais, fit ce dernier, il est bien plus simple que ce garçon vienne
+avec moi tout de suite.
+
+--Comme vous voudrez, monsieur le marquis.
+
+Mame Toinon, en un clin d'oeil, eut assorti des étoffes, empli trois
+grands cartons et appelé, du seuil de sa porte, un commissionnaire; puis
+elle se pencha à l'oreille de son cher commis et lui dit:
+
+--Reviens au plus vite. Il faut que tu te fasses poudrer et que tu te
+costumes.
+
+Le commissionnaire plaça les cartons sur ses crochets et s'apprêta à
+suivre le client de mame Toinon.
+
+--De quel côté allons-nous, monsieur le marquis? demanda Tony.
+
+--Dans l'île Saint-Louis.
+
+Alors le jeune homme, voulant éviter au grand seigneur l'ennui de
+cheminer côte à côte avec un commissionnaire, invita ce dernier à
+prendre les rues de traverse et à aller attendre à l'entrée de la rue
+Saint-Louis-en-l'Isle.
+
+Le marquis, lui, se prit à questionner Tony, tout en marchant. Tony
+était peu timide; il avait l'esprit alerte et souple, un peu moqueur, de
+l'enfant de Paris; il s'était toujours plu en la compagnie de gens de
+qualité, lesquels affluaient dans la boutique de mame Toinon, et, le
+gentilhomme lui ayant quelque peu lâché la bride, le commis se mit à
+jaser de choses et d'autres.
+
+Le marquis le regarda tout à coup attentivement.
+
+--Tu as la figure fine, dit-il, le pied petit, la main blanche et
+délicate.
+
+Tony rougit.
+
+--Tu es peut-être le péché mignon d'un homme de qualité.
+
+--Je ne sais pas, répondit Tony; mais ce que je sais bien, c'est que si
+je n'aimais pas tant maman Toinon, je me ferais soldat.
+
+--Ah! et que voudrais-tu être?
+
+--Garde-française. On a un bel habit blanc à parements bleus.
+
+Le marquis se mit à rire.
+
+--Bon! dit-il, tu ignores, je parie, que je suis précisément capitaine
+aux gardes-françaises.
+
+--Vous, monseigneur?
+
+--Moi, et si tu veux t'enrôler...
+
+Tony allait répondre, sans doute, qu'il aimait trop mame Toinon pour
+se séparer d'elle; mais il n'en eut pas le temps, car un troisième
+personnage vint se mêler à la conversation.
+
+En ce moment le marquis et Tony atteignaient l'extrémité de la rue
+Saint-Louis-au-Marais et s'apprêtaient à tourner l'angle nord de la
+place Royale.
+
+Bien qu'il fût à peu près nuit, un gentilhomme, qui cheminait en sens
+contraire, avait aperçu le marquis et était venu droit à lui, juste au
+moment où Tony méditait sur la réponse qu'il avait à faire.
+
+A la vue de ce personnage, qui portait d'ailleurs un costume rouge assez
+étrange, le marquis recula d'un pas et porta la main à la garde de son
+épée.
+
+--Bonsoir, marquis!
+
+--Bonsoir, comte!
+
+Les deux gentilshommes se saluèrent comme se saluent deux adversaires.
+
+--Je ne vous savais pas à Paris, comte, ricana le marquis.
+
+--J'y suis depuis une heure.
+
+--Ah!
+
+--Et vous devinez que j'y suis venu pour vous.
+
+--Naturellement.
+
+--Allons, fit l'inconnu d'un ton railleur, je vois que vous me comprenez
+à merveille.
+
+--Certainement. Quelle est votre heure, comte?
+
+--Celle-ci.
+
+--Et... le lieu?
+
+--La place est déserte. Nous y serons chez nous.
+
+--Ah! pardon, dit le marquis, j'aimerais assez remettre la partie à
+demain.
+
+--C'est impossible, marquis.
+
+--Cependant, j'ai promis à ma femme de la conduire au bal de l'Opéra
+cette nuit.
+
+L'inconnu répondit sèchement.
+
+--J'en suis désolé; mais voilà quatre ans que je vous cherche, en
+Bohême, en Autriche, en Espagne, partout, et je suis pressé de vous
+tuer.
+
+--Ainsi, vous me refusez?
+
+--Positivement.
+
+--Mais nous n'avons pas de seconds.
+
+--Nous nous en passerons. Venez, marquis, et flamberge au vent, s'il
+vous plaît!
+
+Le marquis avait déjà oublié Tony, qui, à deux pas de distance, avait
+assistera cette provocation.
+
+--Eh bien, soit, dit le marquis avec colère, venez!
+
+Et tous deux se prirent à marcher d'un pas rapide et gagnèrent l'angle
+le plus obscur de la place.
+
+Tony avait toujours entendu dire, dans le quartier Montmartre, par les
+bourgeois de sens que les petites gens ne se doivent point mêler des
+querelles des grands. Aussi se tint-il prudemment à l'écart. Cependant,
+comme la prudence n'excluait pas chez lui la curiosité, il ne perdit
+point de vue le marquis et son adversaire.
+
+L'un et l'autre mirent l'épée à la main, et le cliquetis du fer
+froissant le fer arriva jusqu'à l'oreille de Tony.
+
+Le combat fut long; chacun des deux gentilshommes laissa échapper à
+diverses reprises une exclamation de colère qui attestait une blessure;
+puis, tout à coup, le commis de mame Toinon entendit un grand cri...
+
+Et tout aussitôt l'un des deux adversaires chancela, tournoya un moment
+sur lui-même et tomba à la renverse.
+
+Quant à l'autre, il remit son épée au fourreau, s'enveloppa
+soigneusement dans son manteau et s'éloigna d'un pas rapide, comme si de
+rien n'était.
+
+Alors Tony accourut.
+
+Le client de mame Toinon gisait dans une mare de sang...
+
+
+
+
+II
+
+LE COFFRET D'ÉBÈNE
+
+
+Tony se pencha sur le gentilhomme qui respirait encore, le prit dans ses
+bras et l'adossa contre une arcade.
+
+--Mon ami, balbutia le marquis, je suis frappé à mort...
+
+--Au secours! cria Tony.
+
+Mais la place était déserte, et personne ne vint.
+
+--Tais-toi, dit le marquis, c'est inutile... seulement écoute-moi... et
+jure-moi de faire ce que je te dirai.
+
+--Je le jure, répondit le jeune homme.
+
+--Il y a, reprit le marquis, dans ma chambre à coucher, une armoire
+dont j'ai la clef sur moi; dans cette armoire, tu trouveras un coffret
+d'ébène... et... tu le porteras...
+
+Un hoquet interrompit le moribond qui, laissant sa phrase inachevée,
+ouvrit cette brusque parenthèse:
+
+--Surtout n'en dis rien à ma femme... avant demain. Elle veut aller ce
+soir au bal de l'Opéra. Que le dernier désir... que je lui aie entendu
+formuler... hélas!... soit au moins réalisé... Tu te présenteras à
+l'hôtel tout à l'heure... Mon valet de chambre Joseph... t'ouvrira; tu
+lui montreras cette clef... et tu prendras le coffret... tu le porteras
+à mon ami... le baron...
+
+Le marquis n'eut point le temps de prononcer le nom du baron; il se
+souleva violemment, poussa un soupir, puis renversa la tête et tomba sur
+le sol.
+
+--Ah! il est mort! s'écria Tony.
+
+Pour la première fois de sa vie, le jeune homme se trouvait dans une de
+ces situations qui commandent à la fois la prudence et l'énergie.
+
+Cependant il avait seize ans à peine, un âge où la réunion de ces deux
+qualités est rare.
+
+Mais notre héros les déploya en cet instant critique.
+
+Tout d'abord il fouilla le marquis et trouva sur lui une bourse assez
+ronde et une clef, la fameuse clef. Il mit le tout dans sa poche et se
+dit:
+
+--Je restituerai la bourse à la famille et je me servirai de la clef
+pour avoir ce coffret dont il m'a parlé, et que je dois remettre à un
+baron... Il n'a pas eu le temps de me dire le nom du baron, mais je le
+trouverai peut-être dans le coffret.
+
+Or Tony savait que le marquis demeurait dans l'île Saint-Louis, mais il
+ignorait son nom ainsi que celui de la rue où il avait son hôtel. Il fut
+donc obligé de revenir rue des Jeux-Neufs.
+
+Là, il trouva mame Toinon qui avait déjà commencé sa toilette.
+
+--Eh bien, dit-elle, te voilà de retour?
+
+--Oui, patronne.
+
+--Comme tu es pâle!
+
+--Oh! ce n'est rien!...
+
+--Mais il est arrivé quelque chose... c'est impossible autrement!...
+
+Soudain la costumière jeta un cri:
+
+--Ah! mon Dieu! dit-elle, tu as du sang sur les mains.
+
+Alors Tony fut obligé de raconter à sa mère adoptive la scène étrange et
+terrible dont il venait d'être témoin.
+
+Mame Toinon l'écouta en frémissant et finit par s'écrier:
+
+--Mais il faut absolument informer sa famille! Cours, c'est le
+marquis de Vilers, capitaine aux gardes-françaises; il demeure rue
+Saint-Louis-en-l'Isle.
+
+Tony secoua la tête.
+
+--Il n'a pas voulu que j'avertisse sa femme; il me l'a demandé avant de
+mourir. Je lui obéirai.
+
+--Soit; mais... ce coffret...
+
+--J'exécuterai la volonté du défunt, répondit Tony avec une gravité qui
+n'était pas de son âge.
+
+Mame Toinon secoua la tête.
+
+--Mon pauvre enfant, dit-elle, il ne fait jamais bon de se mêler des
+affaires des gens de cour.
+
+--J'ai juré, répondit Tony avec fermeté. Je tiendrai mon serment; je
+vais aller à l'hôtel de Vilers.
+
+--Pour quoi faire?
+
+--Mais pour prévenir le valet de chambre du marquis.
+
+Et Tony qui, pour la première fois peut-être, se montrait rebelle
+aux exhortations de mame Toinon, Tony s'en alla, muni des deux
+renseignements qu'on venait de lui donner, et il reprit sa course vers
+l'île Saint-Louis.
+
+Mame Toinon s'était laissée tomber tristement sur une chaise en
+murmurant:
+
+--Adieu, mou bal de l'Opéra!
+
+Tony courut à perdre haleine et gagna l'île Saint-Louis en moins de
+temps qu'il n'en avait mis à venir de la place Royale à la rue des
+Jeux-Neufs.
+
+Le commissionnaire attendait toujours à l'entrée de la rue Saint-Louis,
+appuyé sur son crochet qu'il avait mis bas et placé le bout inférieur en
+terre.
+
+--Viens avec moi, lui dit Tony.
+
+--Hé! dit le commissionnaire, je commençais à perdre patience, ma foi!
+
+--Viens
+
+--Et ce gentilhomme, où est-il?
+
+--Viens toujours.
+
+Le jeune homme jugea inutile de donner des explications à l'Auvergnat et
+s'en alla avec lui jusqu'à la porte de l'hôtel de Vilers. Là il lui dit:
+
+--Laisse ton crochet, va sonner à la porte, et, quand elle sera ouverte,
+tu entreras chez le suisse et tu lui diras que tu veux parler à Joseph,
+le valet de chambre de M. le marquis; ensuite tu me l'amèneras.
+
+Le commissionnaire exécuta ponctuellement les ordres de Tony.
+
+Tony attendit quelques minutes, puis il vit venir à lui un vieux laquais
+grisonnant.
+
+--Est-ce vous qui me demandez? fit-il en regardant curieusement Tony.
+
+--C'est moi.
+
+--Que me voulez-vous?
+
+--Je viens de la part du marquis votre maître.
+
+--Ah! fit le laquais, vous l'avez vu?
+
+--Oui.
+
+--Voici trois fois que madame la marquise sonne pour savoir s'il est
+rentré.
+
+--Il ne rentrera pas.
+
+--Pourquoi donc?
+
+Tony répondit sans s'émouvoir:
+
+--Parce qu'il vient de partir pour un voyage de vingt-quatre heures.
+
+--Oh! c'est impossible! dit vivement le laquais; madame la marquise
+l'attend pour aller au bal de l'Opéra.
+
+--Je le sais bien, puisque j'apporte les costumes.
+
+Et Tony montra les trois cartons superposés sur le crochet du
+commissionnaire.
+
+--Tiens! dit le valet, c'est tout de même bizarre.
+
+Alors Tony prit la main de Joseph et lui dit en la pressant
+affectueusement:
+
+--Vous aimiez donc bien votre maître, mon ami?
+
+--Mais je l'aime encore, je l'aime toujours!
+
+--Hélas! votre amitié, votre dévouement lui sont désormais inutiles.
+
+Le valet étouffa un cri.
+
+--Il est mort!... ajouta Tony.
+
+--Mort? mort?? mort??? répéta le valet sur trois tons différents.
+
+--Oui.
+
+--Oh! ce n'est pas possible...
+
+--Il est mort... depuis une heure... Il a été tué en duel, sur la place
+Royale, par un gentilhomme...
+
+--Tué en duel par un gentilhomme?
+
+--Oui.
+
+--Savez-vous le nom de ce gentilhomme?
+
+--Je l'ignore; mais je sais qu'il a fait le tour du monde tout exprès
+pour se battre avec votre maître.
+
+--Ah! s'écria le valet qui paraissait posséder les secrets du marquis,
+c'est un des _Hommes rouges!_ il fallait s'y attendre...
+
+Et le valet se prit à pleurer.
+
+Tony lui raconta alors la scène dont il avait été témoin, puis les
+dernières recommandations du marquis.
+
+--Ainsi, dit Joseph, il veut que sa femme aille à l'Opéra?
+
+--Oui.
+
+--Mon Dieu! comment faire?
+
+Tout à coup, Joseph se frappa le front.
+
+--Je vais dire à ces dames, fit-il, que le roi, qui est à Versailles, a
+fait demander le marquis, et que, sans doute, il reviendra cette nuit.
+
+--C'est cela!
+
+--Mais... la cassette?
+
+--Ah! c'est juste..., venez avec moi.
+
+Le valet, qui était fort troublé, fit entrer Tony dans la cour de
+l'hôtel, débarrassa le commissionnaire de ses cartons, le paya et le
+renvoya. Puis il remit les cartons à un autre valet auquel il dit:
+
+--C'est pour madame la marquise; cela vient de mame Toinon.
+
+Tandis que le valet portait les costumes, Joseph prit Tony par la main,
+lui fit prendre un escalier de service et le conduisit au premier étage
+de l'hôtel.
+
+Puis il poussa une porte devant lui et posa sur un meuble le flambeau
+qu'il avait pris chez le suisse.
+
+--Voilà le cabinet de mon pauvre maître, dit-il; l'armoire est en
+face..., cherchez le coffret... Moi, je vais dire à madame que M. le
+marquis est à Versailles.
+
+Et le valet, qui était en proie à un trouble et à une douleur extrêmes,
+laissa le jeune homme sur le seuil de la chambre qu'il appelait le
+cabinet de son maître.
+
+C'était une vaste pièce tendue d'étoffe sombre et d'un aspect assez
+triste. Tony, un moment immobile sur le seuil, finit par entrer et ferma
+la porte derrière lui.
+
+Jamais notre héros n'avait eu dans sa vie une heure aussi agitée que
+celle qui venait de s'écouler; jamais il n'avait été investi d'une
+mission pour ainsi dire aussi solennelle.
+
+Il faut croire que la gravité des circonstances lui donna à ses propres
+yeux une véritable importance, car il s'enhardit tout à fait et se dit:
+
+--J'ai fait un serment, je le tiendrai, et Dieu me punisse si je
+n'exécute pas fidèlement les dernières volontés de ce gentilhomme qui a
+eu confiance en moi!
+
+Tony aperçut, en face de lui, l'armoire indiquée par le valet de
+chambre.
+
+C'était un grand bahut de la Renaissance, à ferrures de cuivre, pourvu
+d'une fine serrure tréflée, comme on en fabriquait depuis peu.
+
+Il prit la clef qu'il avait trouvée sur le marquis et la mit dans la
+serrure.
+
+La clef entra, tourna deux fois et le bahut s'ouvrit.
+
+Tony vit alors un joli coffret d'ébène sculpté, après lequel se trouvait
+une clef.
+
+Il se hâta de l'ouvrir, moins par un sentiment de curiosité que dans
+le but de trouver dedans un indice quelconque qui pût le mettre sur la
+trace du destinataire, de ce baron dont le nom avait expiré sur les
+lèvres du marquis mourant.
+
+A la grande surprise du jeune homme, le coffret ne renfermait qu'un
+cahier de parchemin, couvert d'une grosse écriture, et une lettre.
+
+La lettre n'était point cachetée et portait cette inscription:
+
+_Au baron de C... on à celui qui trouvera ce coffret_.
+
+Tony, que cette initiale ne renseignait pas beaucoup, prit le parti
+d'ouvrir la lettre et lut:
+
+ «Mon cher ami,
+
+ »Je puis mourir demain. L'artilleur qui met le feu à une pièce de
+ canon fêlée, le mineur qui travaille sous terre, le pêcheur assailli
+ loin de la côte par une tempête, sont moins près de la mort que moi.
+ Un poignard menace ma poitrine à toute heure; j'ai, comme Damoclès,
+ une épée suspendue sur ma tête, et j'écris ces lignes en prévision
+ de quelque catastrophe.
+
+ »Toi ou celui qui lira le cahier ci-joint, où je raconte l'histoire
+ étrange de mon existence, vous me vengerez, si je meurs!...
+
+ »Marquis DE VILERS.»
+
+Cette lettre bizarre et sinistre impressionna si vivement la jeune
+imagination de Tony, qu'il oublia mame Toinon, et Joseph, le valet
+de chambre, et le lieu où il se trouvait. Il alla fermer la porte au
+verrou, plaça le coffret et le flambeau sur une table, prit un siège et
+se mit à lire avec une curiosité ardente le manuscrit du marquis, lequel
+avait ce simple titre:
+
+MON SECRET.
+
+
+
+
+III
+
+LE SECRET DU MARQUIS DE VILERS
+
+
+Le manuscrit du marquis, écrit d'une grosse écriture fort lisible,
+commençait ainsi:
+
+«J'ai trente ans. Il y en a quatre que ceci se passait. J'avais donc
+alors vingt-six ans.
+
+Nous étions quatre amis, officiers au régiment de Flandre, lors du siège
+de la petite ville impériale de Fraülen, sur le Danube.
+
+Le premier se nommait Gaston de Lavenay, le second Albert de
+Maurevailles, le troisième Marc de Lacy.
+
+J'étais le quatrième.
+
+Le siège traînait en longueur et le maréchal de Belle-Isle, qui en avait
+commandé les premières opérations, s'était retiré au bout de huit jours,
+laissant simplement devant la place trois régiments d'infanterie, un
+escadron de Royal-Cravate et deux batteries de campagne.
+
+Le maréchal avait sans doute un vaste plan d'opérations dans lequel il
+entrait de ne prendre Fraülen qu'à la dernière extrémité, c'est-à-dire
+à la fin de la campagne. Fraülen était pour lui comme un point sans
+importance, sur lequel il forçait les Impériaux à concentrer toute leur
+attention.
+
+Le mois de novembre arrivait et la saison devenait rigoureuse. Un jour,
+le commandant de la citadelle de Fraülen écrivit au marquis de Langevin,
+notre mestre-de-camp, qui commandait l'armée de siège, une lettre ainsi
+conçue:
+
+«Monsieur le marquis,
+
+«Voici le jour de la Toussaint, qui sera suivi du jour des Morts, et
+bientôt arriveront les fêtes de Noël et du nouvel an. Je vous viens
+faire une proposition: c'est d'établir une trêve entre nous pour tous
+les dimanches et jours de fête. Vos officiers pourront venir danser dans
+le faubourg de Fraülen, qui, vous le savez, renferme les plus belles
+maisons de la ville, et les miens les iront visiter dans la partie de
+votre camp que vous désignerez. Ce sera pour nos deux armées un moyen de
+tuer le temps.
+
+«En attendant l'honneur de votre réponse, je suis, monsieur le marquis,
+votre très humble serviteur.
+
+«Major BERGHEIM.»
+
+Le marquis répondit:
+
+«Monsieur le major,
+
+» J'accepte votre proposition et j'invite vos officiers à dîner pour le
+jour de la Toussaint dans la première enceinte de nos retranchements,
+entre nos ouvrages avancés et la portée de vos canons.
+
+» Je vais faire élever en cet endroit une tente convenable pour vous y
+recevoir et je suis, en attendant cet honneur, monsieur le major,
+
+» Votre très obéissant,
+
+» Marquis DE LANGEVIN.»
+
+Or le jour de la Toussaint, les officiers français et les officiers
+autrichiens, profitant des conventions arrêtées, se rencontrèrent hors
+de la ville et firent assaut de courtoisie.
+
+Notre mestre-de-camp, le marquis de Langevin, dont la fortune
+personnelle était considérable, donna aux assiégés un dîner splendide,
+et les dames de la ville furent invitées à venir danser sous une tente
+illuminée par des feux de Bengale et des lanternes vénitiennes.
+
+Le lendemain, jour des Morts, on ne dansa pas dans Fraülen; mais nous
+fûmes invités à une messe en musique et nous dînâmes chez le major.
+
+Le dimanche suivant, un magnat hongrois, fabuleusement riche, nous donna
+une fête splendide dans sa maison de campagne, située au delà du Danube
+et par conséquent sous la protection du canon des forts.
+
+C'est à cette fête qu'a commencé pour moi la série d'événements étranges
+et terribles qui pourraient bien, au premier jour, avoir ma mort pour
+conclusion.
+
+Je l'ai dit, nous étions quatre amis, quatre frères d'armes, servant
+dans le même régiment, nous tutoyant, n'ayant pas de secrets les uns
+pour les autres et faisant bourse commune.
+
+On nous appelait les quatre _Hommes rouges_; et voici pourquoi:
+
+Nous gardions un jour, avec une vingtaine d'hommes, une redoute.
+
+Pendant deux heures, barricadés dans le bastion, nous supportâmes un feu
+meurtrier, et nos vingt hommes tombèrent un à un.
+
+Quoique blessé lui-même, Marc de Lacy résolut avec nous de continuer la
+lutte. On décida qu'il chargerait les mousquets, tandis que nous ferions
+feu. Pendant une heure encore, à nous quatre, nous soutînmes ainsi le
+siège, et une compagnie tout entière d'Impériaux joncha de ses morts les
+alentours du bastion.
+
+--Messieurs, nous cria Marc tout à coup, nous n'avons plus que
+vingt-cinq cartouches; je vous engage à les ménager.
+
+--Vive le roi! répondîmes-nous, bien déterminés à ne tomber que morts au
+pouvoir des Impériaux.
+
+Heureusement pour nous, un de ces épais brouillards qui sont fréquents
+sur les bords du Danube, s'éleva tout à coup en même temps que la nuit
+arrivait, et nous déroba à la fois la vue de la ville et celle du camp.
+
+Alors le feu cessa.
+
+--Il était temps, messieurs, nous dit Marc; vous avez brûlé vos
+vingt-cinq cartouches.
+
+Nous passâmes une partie de la nuit couchés à plat ventre derrière un
+rempart de cadavres et dans l'impossibilité de sortir du bastion, car
+l'ennemi avait établi un cordon de Soldats autour de nous.
+
+De temps à autre, une balle sifflait au-dessus de nos têtes; à un
+certain moment, un obus vint éclater au milieu du bastion.
+
+--Allons, mes amis, dit Maurevailles, au point du jour nous serons
+morts. Dès que le brouillard sera dissipé, on nous livrera un dernier
+assaut, et comme nous n'avons plus de cartouches!...
+
+--Nous serons morts ou sauvés, répondis-je.
+
+--Ah! par exemple, répondit Marc en riant, tu es bien bon de conserver
+de l'espoir.
+
+--Qui sait?
+
+--A moins que tu ne veuilles te rendre?
+
+--Vous êtes fous!
+
+--Alors, fais tes préparatifs de voyage pour l'autre monde.
+
+--Messieurs, répondis-je froidement, cet obus, qui vient d'éclater et
+qui a failli me tuer, a illuminé le bastion l'espace d'une seconde.
+
+--Eh bien?
+
+--A sa clarté, je vous ai vus pêle-mêle avec nos cadavres et couverts de
+leur sang.
+
+--Où veux-tu en venir?
+
+--Attendez! Les uhlans hongrois ont des tuniques et des manteaux rouges?
+
+--Oui.
+
+--Parfaitement, nous sommes sauvés.
+
+La nuit était sombre et le brouillard épais; mais j'avais sur moi une
+mèche soufrée, comme on en porte dans les tranchées ou dans les mines;
+je battis le briquet et j'allumai la mèche.
+
+--Malheureux! me cria Maurevailles, ta mèche est un point de mire, la
+place va nous envoyer un boulet.
+
+--Ah! dame, je ne dis pas le contraire. Il y a des cas où il faut y
+voir.
+
+La clarté de la mèche soufrée pénétrait bien un peu le brouillard, mais
+Maurevailles s'était trompé; elle ne pouvait arriver jusqu'à la place.
+Seulement les Impériaux, qui entouraient le bastion, l'aperçurent et en
+cinq minutes nous entendîmes cinquante balles pleuvoir autour de nous.
+
+Mais nous avions mis à profit ces cinq minutes.
+
+Dans le sang de nos soldats qui couvrait le sol de la redoute, chacun de
+nous avait roulé son manteau, puis s'était drapé dans ce manteau rougi.
+
+Après quoi nous nous étions recouchés à plat ventre.
+
+--Tenons conseil, dis-je alors.
+
+--Voyons, me répondit-on.
+
+--Il y a, autour du bastion, à cinquante pas de distance, un cordon
+d'Impériaux; mais il laisse passer les patrouilles des uhlans hongrois.
+Or vos manteaux sont maintenant aussi rouges que les leurs et comme on
+ne voit pas à cinquante pas de distance par le brouillard qu'il fait, on
+ne saura d'où nous venons. Partons.
+
+Si aventureux que fût mon plan, il réussit.
+
+Nous nous glissâmes hors du pavillon et nous nous mîmes à marcher
+résolument deux par deux.
+
+--Qui vive! cria une sentinelle.
+
+--Patrouille! répondis-je en hongrois, et nous fîmes trente pas en
+avant. Un pontonnier, qui travaillait dans une tranchée, souleva sa
+lanterne, et sa clarté se projeta un instant sur nos vêtements rouges.
+Les rangs des Impériaux s'ouvrirent... et nous passâmes. On nous avait
+pris pour des uhlans hongrois.
+
+Dix minutes après, nous arrivâmes au camp français où on n'espérait plus
+nous revoir, et depuis lors, le surnom d'_Hommes rouges_ nous est resté.
+
+Or, ce fut à la fête, dont je parlais plus haut et que le riche magnat
+hongrois nous donna dans sa maison de campagne, que commença pour moi
+cette série d'événements que je vais retracer.
+
+Une jeune fille attira tout d'abord notre attention à tous les quatre,
+tant elle était belle dans son riche et pittoresque costume de hongroise
+des montagnes.
+
+--Palsembleu! m'écriai-je, je serais capable de lui conquérir un royaume
+si elle voulait m'aimer.
+
+--Et moi aussi, dit Maurevailles.
+
+--Et moi donc? exclama Gaston de Lavenay.
+
+--Bon! fit Marc de Lacy, vous m'oubliez, messieurs. J'en suis, morbleu!
+moi aussi...
+
+Nous avions échangé ces quatre exclamations dans un petit pavillon
+isolé, où nous étions demeurés seuls un moment, après avoir vu passer
+la belle Hongroise au bras de son père, qui était un autre magnat
+excessivement riche.
+
+Nous nous regardâmes tous quatre et, pour la première fois, nous
+éprouvâmes un singulier malaise, et nos regards se croisèrent comme des
+lames d'épée.
+
+--Ah ça! messieurs, dit Gaston de Lavenay, je crois, Dieu me pardonne!
+que nous allons devenir rivaux?
+
+--C'est bien possible, murmurai-je.
+
+--Tu l'aimerais?
+
+--J'en suis déjà fou.
+
+--Et toi, Maurevailles?
+
+--Moi, je l'adore.
+
+--Et toi, Lacy?
+
+--Je te la disputerais l'épée à la main.
+
+--Vous êtes insensés! répondit Lavenay. Et je vous propose, moi, de la
+tirer au sort.
+
+--Au fait! dit Maurevailles, c'est une idée.
+
+--Et je l'approuve, dit Marc de Lacy à son tour.
+
+Comme eux, et sans réfléchir, j'inclinai la tête.
+
+--Ah! messieurs, reprit Lavenay, j'ai une autre proposition à vous
+soumettre avant d'interroger le sort.
+
+--Parle vite.
+
+--Nous allons faire un serment, continua d'une voix grave notre ami, un
+serment solennel et terrible,--tel que des gens comme nous peuvent en
+prêter un,--un serment d'amitié, d'amour, mais de mort aussi.
+
+--Lequel? demanda Maurevailles.
+
+--Eh bien, reprit Lavenay, jurons d'aider de tout notre pouvoir, de
+servir par tous les moyens possibles l'heureux d'entre nous à qui le
+sort aura donné celle que nous aimons tous les quatre.
+
+--Soit, répondîmes-nous.
+
+--Et il est bien convenu que celui qui manquerait à ce serment et qui ne
+se résignerait pas à la volonté exprimée par le destin...
+
+--Celui-là, dit Maurevailles, sera tenu de se battre avec les trois
+autres!»
+
+
+
+
+IV
+
+OU LE MARQUIS DE VILERS SE TROUVE ÊTRE UNE ANCIENNE CONNAISSANCE DE LA
+BELLE HAYDÉE.
+
+
+Tony, de plus en plus intrigué, continua à lire:
+
+«Nous fîmes le serment convenu et nous jetâmes nos quatre noms dans un
+chapeau.
+
+Le sort allait décider...
+
+Mais une difficulté se présenta.
+
+Qui donc allait plonger la main dans cette urne improvisée? Quel était
+celui d'entre nous qui en retirerait le nom de l'élu du destin?
+
+--Messieurs, dis-je à mon tour, il y a un moyen de nous mettre tous
+d'accord. Nous allons prier la belle Hongroise de plonger sa jolie main
+dans le tricorne.
+
+--Ah! quelle drôle d'idée! Mais comment obtenir?...
+
+--Soyez tranquille, je m'en charge.
+
+--Bon! et après?
+
+--Après? Je suis d'avis que nous brûlions les trois noms demeurés au
+fond du chapeau sans les lire.
+
+--Et le quatrième?
+
+--Si vous le voulez bien, le quatrième papier ne sera point déroulé tout
+de suite, et son contenu demeurera un mystère pour tous.
+
+--Jusqu'à quand?
+
+--Jusqu'à ce que nous ayons réalisé le plan que je médite.
+
+--Voyons! firent-ils tous trois.
+
+Je posai sur une table le tricorne de Maurevailles qui contenait les
+quatre papiers, puis je jetai un regard autour de nous pour m'assurer
+que nous étions toujours seuls.
+
+--Messieurs, repris-je alors, laissez-moi vous dire que nous ne savons
+absolument rien de notre belle inconnue, si ce n'est qu'elle est la
+fille de ce vieux magnat qui lui donne le bras.
+
+--Qu'importe? fit Lavenay.
+
+--J'aimerais assez, puisque nous allons la tirer au sort, que chacun de
+nous concourût à sa conquête avant que le sort se fût prononcé.
+
+--Mais, dit le baron, tu oublies que nous avons fait le serment d'aider
+le vainqueur.
+
+--Je le sais...
+
+--Voyons, explique-toi...
+
+--Eh bien, je suis persuadé que nous déploierions bien plus de zèle
+isolément, si chacun de nous avait l'espoir que son nom fût contenu dans
+le quatrième bulletin.
+
+--Au fait, dit Marc de Lacy, c'est une bonne idée.
+
+--Ah! vous trouvez?
+
+--C'est également mon avis, ajouta Maurevailles.
+
+--Eh bien, arrêtons un plan.
+
+--Soit!
+
+--Je vais prendre quelques renseignements à travers le bal, faites-en
+autant.
+
+--Et puis?
+
+--Quand nous saurons où demeure la belle Hongroise, nous aviserons aux
+moyens, soit de nous introduire chez elle, soit de l'enlever.
+
+--Je penche pour ce dernier parti, dit Gaston de Lavenay.
+
+--Et moi aussi, répliquèrent Maurevailles et Marc de Lacy.
+
+Nous laissâmes le tricorne de Maurevailles sur la table où je l'avais
+placé, et nous rentrâmes dans le bal, où chacun de nous prit une
+direction différente.
+
+Moi, j'allai passer mon bras sous celui d'un jeune et charmant officier
+autrichien, aide de camp du major Bergheim, le commandant de Fraülen.
+
+Le lieutenant Hinch, tel était son nom, s'était pris pour moi, dès le
+premier jour de trêve, d'une grande sympathie, que je lui rendais, du
+reste.
+
+--Mon cher lieutenant, lui dis-je en lui montrant la belle Hongroise qui
+valsait en ce moment au milieu d'un groupe d'admirateurs enthousiastes,
+quelle est cette jeune fille?
+
+Il me regarda en souriant.
+
+--Ah! je vous y prends, vous aussi! me dit-il.
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que vous êtes amoureux.
+
+--Passionnément.
+
+--Vous avez cela de commun avec les cinquante ou soixante officiers de
+l'armée impériale qui sont ici ce soir.
+
+--Oh! mais vous aussi, sans doute?
+
+--Oh! non, dit le lieutenant, et cela tient à ce que j'ai laissé à
+Vienne une blonde fiancée que j'aime...
+
+--Eh bien, tant mieux!
+
+--Pourquoi?
+
+--Je craignais que nous ne fussions rivaux.
+
+--Oh! mon cher, répondit le lieutenant, je crois que ni vous ni personne
+ne réussirez jamais auprès d'elle.
+
+--Bah! fis-je avec la fatuité d'un officier de vingt-six ans. Comment se
+nomme-t-elle, votre Hongroise?
+
+--Haydée, comtesse Mingréli.
+
+--Le nom est joli.
+
+--C'est la fille de ce vieux comte Mingréli qui est appuyé là-bas, à
+cette colonne, et regarde danser.
+
+--Je l'ai déjà vu. Ainsi vous dites que Haydée...
+
+--Passe pour avoir un amour mystérieux.
+
+--Diable!
+
+--On ne sait pas quel est celui qu'elle aime, mais on sait bien qu'elle
+a refusé la main des plus riches et des plus nobles seigneurs de
+l'empire.
+
+--Est-ce qu'elle habite Fraülen?
+
+--Non; elle vient même assez rarement ici et ne quitte guère le manoir
+de son père, situé sur les bords du Danube. Ah! continua le lieutenant
+en riant, si vous voulez en faire le siège et tenter d'enlever la
+comtesse, vous ne serez pas le premier qui en aura eu l'idée.
+
+--Vraiment!
+
+--Un magnat des environs, après avoir demandé sa main et avoir été
+refusé, a fait un siège en règle du château.
+
+--Et il a été repoussé?
+
+--Le vieux comte Mingréli lui a envoyé, à cent pas de distance, du haut
+d'une tour, une balle dans le front! Si le coeur vous en dit...
+
+--Mais, mon cher, m'écriai-je, tout ce que vous me dites là, loin de me
+décourager, irrite ma passion naissante.
+
+--C'est assez l'ordinaire.
+
+--Est-ce que vous ne pourriez pas me présenter?...
+
+--Au comte?
+
+--Non, à sa fille.
+
+--Oh! très volontiers. Vous serez bien accueilli, car elle me sait un
+gré infini de ne point mourir d'amour pour elle, comme tout le monde.
+Tenez, justement la valse finit, venez...
+
+Le lieutenant m'entraîna vers le milieu du grand salon.
+
+La belle Hongroise remerciait alors son danseur, qui n'était autre que
+le magnat, maître de la maison, et elle s'apprêtait à rejoindre son
+père, lorsque nous l'abordâmes.
+
+En Hongrie, une fille unique hérite des titres de son père et les porte
+même du vivant de ce dernier.
+
+C'est ainsi que la fille du comte Mingréli était comtesse.
+
+Elle accueillit le lieutenant Hinch avec un charmant sourire.
+
+--Comtesse, lui dit-il, permettez-moi de vous présenter M. le marquis de
+Vilers, un ennemi que j'aime de tout mon coeur.
+
+Elle reporta sur moi ce regard et ce sourire dont elle avait salué le
+jeune lieutenant.
+
+--J'ai ouï parler de vous, monsieur, me dit-elle.
+
+--En vérité, comtesse?
+
+--D'abord, me dit-elle, vous êtes un des _Gentilshommes rouges_, comme
+on vous nomme depuis votre belle défense de la redoute?
+
+--Oui, comtesse.
+
+--Ensuite, je vous ai connu à Paris.
+
+--A Paris? fis-je avec étonnement.
+
+Le lieutenant Hinch, en galant homme qu'il était, s'était déjà mis à
+l'écart pour nous laisser causer.
+
+--Chut! me dit tout bas Haydée; je vous conterai cela plus tard... à
+moins que vous ne vouliez me faire danser.
+
+--Je vous le demande à genoux, répondis-je ébloui de sa beauté et
+prêtant l'oreille à sa voix qui était mélodieuse comme un chant slave.
+
+--Parlez-vous le hongrois? me demanda-t-elle, car elle m'avait adressé
+la parole en français, et, comme tous les Slaves, elle parlait cette
+langue aussi purement qu'une Parisienne élevée à Versailles.
+
+--Un peu, répondis-je.
+
+--Vous devez être une exception dans votre armée?
+
+--A peu près.
+
+--C'est comme ici les Autrichiens; il y en a fort peu qui parlent le
+hongrois.
+
+--Ah!
+
+--Et si nous nous servons de cette langue, nous courons le risque de
+n'être entendus de personne.
+
+Les préludes d'une danse nationale, que, à Paris et à Versailles, nous
+avons nommée la hongroise, se firent entendre alors.
+
+Haydée plaça dans ma main sa main gantée et je l'entraînai dans le
+tourbillon.
+
+--Comtesse, lui dis-je alors, vous êtes donc allée à Paris?
+
+--L'hiver dernier.
+
+--Pourtant nous étions déjà en guerre?
+
+--Oui, mais mon père avait un sauf-conduit du maréchal de Belle-Isle,
+votre général.
+
+--Ah! c'est différent; cependant...
+
+--Je sais ce que vous allez me dire, interrompit-elle en souriant.
+
+--Peut-être...
+
+--Vous allez me dire: Moi aussi, j'étais à Paris et à Versailles l'hiver
+dernier, et il est impossible que des gens comme nous ne se soient point
+rencontrés.
+
+--En effet..., vous êtes si belle, que, après vous avoir vue une seule
+fois, on ne saurait plus vous oublier.
+
+--Flatteur!
+
+Elle prononça ce mot sans irritation, d'une voix plutôt émue que
+railleuse, et je me demandai si c'était bien là cette femme qui,
+disait-on, était insensible à tous les hommages.
+
+--Oui, reprit-elle, j'étais à Paris, et je vous ai vu.
+
+--Oh! c'est impossible!...
+
+--Regardez bien mes cheveux blonds. Je tressaillis.
+
+--C'est tout ce que vous avez vu de moi...
+
+--Ah! m'écriai-je, je me souviens... c'était vous?
+
+Pour vous expliquer ces paroles que nous avions si rapidement échangées,
+il est nécessaire que je raconte une aventure qui m'était advenue
+l'hiver précédent.
+
+Un soir de décembre, je me rendais au premier bal de l'Opéra, et mes
+porteurs longeaient la rue Saint-Denis. Arrivé à la hauteur de la rue
+aux Ours, j'entendis tout à coup des cris, des supplications et tout le
+tapage, en un mot, d'une rixe nocturne.
+
+Plusieurs voleurs avaient entouré une chaise à porteurs dans laquelle
+une jeune femme se débattait et appelait au secours.
+
+Les voleurs lui disaient:
+
+--Donnez votre argent, vos pierreries, vos bijoux, madame, et il ne vous
+sera fait aucun mal.
+
+La jeune femme était masquée, ce qui était une preuve qu'elle se rendait
+au bal de l'Opéra.
+
+A la première attaque, les porteurs de la dame s'étaient enfuis.
+
+Je sortis de ma chaise et je fondis, l'épée haute, sur les bandits en
+criant:
+
+--Je suis le marquis de Vilers, et j'ai rossé le guet trop souvent pour
+n'avoir point bon marché de drôles tels que vous.
+
+Je tuai l'un des voleurs; les autres prirent la fuite. Alors j'offris
+ma chaise à la jeune femme, qui l'accepta, et je marchai à ses côtés
+jusqu'à l'Opéra.
+
+Là, elle me remercia chaudement, mais elle n'ôta point son masque, et je
+la perdis de vue dans le bal.
+
+Toute la nuit, je la cherchai. Ses cheveux blonds avaient fait sur moi
+quelque impression.
+
+Mes recherches furent vaines...
+
+Elle avait disparu,--et je l'oubliai.
+
+--Ainsi, murmurai-je en regardant la comtesse avec extase, c'était vous?
+
+--C'était moi, me répondit-elle. Vous voyez que nous sommes de vieilles
+connaissances.
+
+Il me sembla alors que sa voix trahissait une légère émotion, et il me
+passa par l'esprit et par le coeur un ardent espoir.
+
+--Qui sait? me dis-je, si je ne suis pas cet homme qu'elle aime et dont
+nul ne sait le nom?...
+
+Mais, en ce moment, j'aperçus devant moi la figure railleuse de Gaston
+de Lavenay qui m'observait attentivement, et je sentis mon sang se
+glacer...
+
+Je me souvenais du serment odieux que j'avais fait!
+
+
+
+
+V
+
+OU TONY APPREND A QUOI PEUT SERVIR LA VALSE
+
+
+La jeune Hongroise n'avait remarqué, disait ensuite le manuscrit, ni les
+regards de mes amis braqués sur nous, ni le trouble que m'avait fait
+éprouver cette espèce de surveillance.
+
+La danse finissait.
+
+--Voulez-vous que je vous présente à mon père? me demanda la comtesse.
+
+--Je vous en serai reconnaissant, répondis-je.
+
+Elle continua à s'appuyer sur mon bras et me conduisit jusqu'à cette
+colonne contre laquelle le magnat était demeuré appuyé depuis que sa
+fille dansait.
+
+--Mon père, lui dit-elle, je vous présente M. le marquis de Vilers.
+
+Le magnat me salua avec la courtoisie d'un homme bien né, mais il n'y
+eut rien dans son geste, son regard ou sa voix qui pût me laisser croire
+que mon nom eût été déjà prononcé devant lui.
+
+--Il paraît, pensai-je, que la belle comtesse n'a pas jugé convenable de
+lui parler du petit service que je lui ai rendu à Paris.
+
+Puis, comme le magnat ne m'adressait que quelques paroles insignifiantes
+et semblait désirer que sa fille demeurât avec lui, je pris congé:
+
+--Comtesse, dis-je en me retirant, m'accorderez-vous, cette nuit,
+l'honneur de vous faire valser?
+
+--Avec plaisir, me répondit-elle, en m'enveloppant de ce sourire qui
+m'avait déjà enivré. Venez me chercher quand on valsera.
+
+Elle prit alors à sa ceinture le petit bouquet que chaque danseuse, en
+Allemagne, a coutume de confier à son danseur, et elle me le donna en
+ajoutant:
+
+--Vous me le rapporterez.
+
+Je m'éloignai et voulus me perdre dans la foule, mais Gaston de Laveney
+me frappa sur l'épaule.
+
+--Hé! hé! me dit-il, tu fais un peu trop tes affaires personnelles,
+marquis, il me semble...
+
+--Moi? pas du tout.
+
+--Te voilà présenté..., tu nous présenteras, j'imagine.
+
+--Parbleu! dit Maurevailles qui s'approchait avec Marc de Lacy.
+
+Marc ajouta:
+
+--Cela va de soi. Tu dois nous présenter l'un après l'autre.
+
+--Soit, répondis-je.
+
+--Nous avons eu nos renseignements, nous aussi, dit Gaston de Lavenay.
+
+--Ah!
+
+--La belle a un amour au coeur...
+
+Je tressaillis.
+
+--Elle aime, nous a-t-on dit, un petit cousin à elle...
+
+Ces mots me firent éprouver un éblouissement, et le sang fouetta mes
+tempes avec violence.
+
+--Êtes-vous sûrs de cela?
+
+--On dit tant de choses!
+
+--Mais qu'importe! dit Gaston de Lavenay, il faudra bien qu'elle se
+résigne à aimer celui de nous qui...
+
+--Moi, interrompit Maurevailles, je vais vous donner un autre
+renseignement.
+
+--Voyons?
+
+--La belle Hongroise habite un château en aval du Danube, sur la rive
+gauche, et à la frontière de l'Empire.
+
+--Je sais cela.
+
+--Attendez..., son père est un chasseur passionné, et il lui arrive de
+s'absenter deux ou trois jours de suite.
+
+--Pour chasser?
+
+--Oui.
+
+--Hé! dit Marc de Lacy, cette indication est précieuse. Le père absent,
+on enlèvera plus aisément la fille.
+
+--Comment! messieurs, fis-je avec aigreur, vous comptez donner suite à
+votre plaisanterie?
+
+--Plaît-il? fit Gaston.
+
+--Est-ce que tu te moques de nous? exclama Maurevailles.
+
+--Non, mais...
+
+--Ah! messieurs, dit Marc de Lacy, notre ami le marquis est plus roué
+qu'il n'en a l'air.
+
+--Mais... je te jure...
+
+--Il a avancé ses petites affaires et il voudrait maintenant nous
+distancer.
+
+--Ma foi! dit Gaston, il me vient une idée.
+
+--Voyons?
+
+--Tu vas la prier de tirer elle-même du chapeau de Maurevailles le nom
+du vainqueur.
+
+--Mais il faudra donc lui expliquer...
+
+--Absolument rien. Tu lui diras que nous avons fait une gageure, que
+cette gageure est provisoirement un mystère.
+
+J'étais au supplice.
+
+Cependant je n'osai refuser.
+
+En ce moment le prélude d'une valse se fit entendre.
+
+La comtesse m'avait promis de valser avec moi.
+
+--Messieurs, dis-je en grimaçant un sourire, je vais continuer à avancer
+mes affaires.
+
+Et je les quittai brusquement.
+
+La comtesse Haydée m'attendait, debout, auprès de son père, qui n'avait
+point quitté sa place.
+
+J'allai m'incliner devant elle. Elle prit ma main en souriant.
+
+--Allons, me dit-elle.
+
+Je lui fis faire deux tours de valse sans pouvoir murmurer une seule
+parole, tant j'étais ému; mais elle me dit:
+
+--J'ai tenu à valser avec vous, parce que je veux vous parler, marquis.
+
+Je sentis, à ces mots, tout mon sang affluer au coeur.
+
+Elle continua:
+
+--Au point du jour, la trêve du dimanche finira, et il vous faudra
+regagner le camp français.
+
+--Hélas! balbutiai-je, et dimanche prochain est bien loin.
+
+--Pourtant, reprit-elle, il faut que je cause avec vous.
+
+Sa voix trahissait une émotion contenue.
+
+--... Que je cause avec vous, poursuivit-elle, longuement, pendant plus
+d'une heure.
+
+--Je suis à vos ordres, comtesse.
+
+Ma voix tremblait plus que la sienne.
+
+--Et, dit-elle encore, il faut que mous soyons seuls.
+
+Je tressaillis et je songeai à mes trois amis.
+
+--Je vais quitter le bal dans une heure, continua-t-elle.
+
+--Et puis?
+
+--En sortant du faubourg, vous vous dirigerez vers le Danube.
+
+--Bien.
+
+--Vous verrez une petite maison blanche, isolée de toute autre
+habitation.
+
+--Je la connais.
+
+--Cette maison est inhabitée. Vous irez vous asseoir sur le seuil de la
+porte et vous attendrez!
+
+A mesure que la comtesse parlait, mon coeur battait avec violence.
+
+--Ah! soupira la jeune fille au moment où la valse finissait, je n'ai,
+hélas! foi qu'en vous...
+
+Et comme je lui demandais l'explication de ces étranges paroles:
+
+--Ne m'interrogez pas, dit-elle; dans une heure vous saurez tout.
+
+J'allais la reconduire auprès de son père et sortir du bal, mais, en ce
+moment, je vis Maurevailles, Lacy et Lavenay qui s'avançaient vers nous.
+
+Maurevailles avait à la main son tricorne qui renfermait nos quatre
+noms.
+
+--Présentez-nous donc! fit-il.
+
+Je devins fort pâle; mais je parvins néanmoins à me dominer, et,
+souriant à la jeune fille, je lui dis:
+
+--Permettez-moi, comtesse, de vous présenter mes trois amis _les hommes
+rouges_.
+
+Elle les salua avec une grâce charmante.
+
+--Madame, lui dit alors Maurevailles, nous avons fait un pari, mes amis
+et moi.
+
+--En vérité, fit-elle souriante.
+
+--Nous avons une expédition à entreprendre. Il faut que l'un de nous se
+dévoue, me hâtai-je d'ajouter.
+
+--Ah! mon Dieu! dit-elle. Mais vous êtes en pleine trêve, messieurs?
+
+--Il ne s'agit point de guerre, madame.
+
+--C'est différent, en ce cas.
+
+--Et nous avons mis nos quatre noms dans un chapeau.
+
+--Eh bien?
+
+--Nous cherchons une main innocente pour remplir le rôle du destin; il
+était impossible d'en trouver une plus pure et plus belle, murmurai-je.
+
+Elle eut un frais éclat de rire.
+
+--Ah! comme vous voudrez! dit-elle.
+
+Et elle mit sa main blanche dans le chapeau de Maurevailles.
+
+Une violente émotion s'empara sans doute de mes trois rivaux, car je les
+vis pâlir.
+
+Gaston de Lavenay, surtout, devint livide.
+
+
+
+
+VI
+
+OU TONY VOIT LE MARQUIS ALLER A UN RENDEZ-VOUS
+
+
+Quant à moi, lut encore le commis à mame Toinon, j'éprouvai, pendant que
+la comtesse plongeait sa jolie main dans le chapeau de Maurevailles, un
+supplice qu'il me serait impossible de décrire.
+
+La jeune fille, souriante et calme, retira sa main et nous montra un des
+quatre rouleaux de papier.
+
+--Voici le nom du gagnant, dit-elle.
+
+Et elle s'apprêtait à dérouler le papier; mais Gaston de Lavenay
+l'arrêta d'un geste.
+
+--Pas encore! murmura-t-il.
+
+La jeune fille le regarda avec étonnement.
+
+--C'est pour la suite du pari, dit Marc de Lacy.
+
+--Comtesse, ajouta Maurevailles, veuillez garder un moment ce billet.
+
+Il s'approcha d'une cheminée et jeta les trois autres noms dans le feu.
+
+Puis il revint vers nous.
+
+--M'expliquerez-vous cette énigme? demanda la belle Hongroise en se
+tournant vers moi.
+
+Mais Maurevailles prit encore la parole et dit:
+
+--Comtesse, nous nous sommes fixé un but tous les quatre.
+
+--Ah!
+
+--Ce but doit être la récompense de celui dont le nom se trouve roulé
+entre vos jolis doigts.
+
+--Eh bien?
+
+--Mais chacun de nous doit le poursuivre.
+
+--Je ne comprends pas, dit naïvement la jeune fille.
+
+--C'est peut-être une énigme, ajouta Gaston de Lavenay, qui avait fini
+par sourire.
+
+--Et cette énigme?
+
+--Nous devons concourir à la déchiffrer tous les quatre.
+
+--Je comprends de moins en moins.
+
+--Eh bien, dit Maurevailles, voulez-vous nous donner huit jours pour
+vous l'expliquer!
+
+--Oh! de grand coeur...
+
+--Et, en attendant, gardez ce billet sans l'ouvrir.
+
+--Par sainte Haydée, ma patronne, je le jure, répondit la jeune fille.
+
+Une Hongroise mourrait plutôt que de trahir son serment.
+
+Nos trois amis s'inclinèrent, laissant le billet aux mains de la
+comtesse Haydée, et je demeurai seul avec elle une minute encore.
+
+--Qu'est-ce que cette nébuleuse plaisanterie?
+
+--Je ne sais...
+
+--Comment! fit-elle.
+
+--Ou plutôt, ajoutai-je me remettant tout à fait de mon trouble, je ne
+puis vous l'expliquer aujourd'hui.
+
+--C'est juste, me dit-elle; comme vos amis, vous êtes lié par un serment
+sans doute?
+
+--Oui, comtesse.
+
+Elle me sourit.
+
+--Soit, dit-elle, gardez votre secret, mais n'oubliez pas que je vous
+attends dans une heure. Adieu.
+
+Elle me tendit le bout de ses doigts à la façon orientale et me quitta
+pour rejoindre son père.
+
+Quant à moi, je voulais me perdre dans la foule et m'esquiver; mais
+Gaston de Lavenay me rejoignit.
+
+Il passa son bras sous le mien.
+
+--J'ai à te parler, marquis, me dit-il.
+
+--Que veux-tu?
+
+--Nous avons recueilli un nouveau renseignement.
+
+--Sur qui?
+
+--Sur _elle_, parbleu!
+
+--Voyons?
+
+--Elle va chaque dimanche, au matin, avant le jour, entendre la messe
+dans une petite chapelle située au milieu des bois. C'est un voeu
+qu'elle a fait.
+
+--Ah! fis-je avec une indifférence affectée.
+
+--Un seul serviteur l'accompagne.
+
+--Eh bien?
+
+--Tu comprends que le moment est propice.
+
+--Pourquoi?
+
+--Mais pour l'enlever.
+
+--C'est juste, balbutiai-je.
+
+--Ah ça! me dit Gaston, mais tu es idiot, mon cher, depuis une heure.
+
+--Tu trouves?
+
+--Tu es amoureux fou, stupide.
+
+--Toi aussi.
+
+--D'accord; mais je n'oublie pas nos conventions, tandis que toi...
+
+--Je ne parais pas m'en souvenir, veux-tu dire?
+
+--Précisément.
+
+Je fis un violent effort sur moi-même et je répondis:
+
+--Pardonne-moi, mais je viens d'éprouver une violente contrariété et
+j'ai l'esprit à tout autre chose qu'à nos amours.
+
+--Qu'as-tu donc?
+
+--J'ai aperçu dans le bal un officier autrichien que j'ai connu à Paris
+avant la guerre et je désire le trouver.
+
+--Une querelle?
+
+--Peut-être...
+
+--Mais, c'est jour de trêve...
+
+--Oh! pas pour des affaires particulières... j'ai mes raisons.
+
+--Veux-tu que je t'accompagne?
+
+--C'est inutile. Au revoir...
+
+Et grâce à ce prétexte, je me débarrassai de Gaston, m'élançai au plus
+épais de la foule et parvins à gagner la porte. Dix minutes après,
+j'étais assis sur le seuil extérieur de la petite maison isolée au
+bord du Danube, que la comtesse Haydée m'avait assignée comme lieu de
+rendez-vous.
+
+J'attendis environ une heure dans la plus vive anxiété.
+
+Pourquoi la jeune Hongroise m'avait-elle donné rendez-vous? Pourquoi
+avait-elle besoin de me voir et _n'avait-elle foi qu'en moi?_
+
+A l'émotion que de telles pensées devaient faire naître dans mon coeur,
+joignez le souvenir de ce serment infâme que j'avais prêté et de cette
+loterie étrange à laquelle j'avais consenti.
+
+Depuis une heure, mes amis m'étaient devenus odieux.
+
+Il me semblait que ces trois hommes formaient entre _elle_ et moi une
+barrière infranchissable.
+
+Toutes ces réflexions tumultueuses torturaient mon esprit, lorsque je
+vis se mouvoir dans l'éloignement une forme humaine.
+
+La nuit était assez sombre, et je ne pus distinguer tout d'abord à qui
+j'avais affaire.
+
+Cependant j'entendis un pas léger résonner sur le sol glacé et bientôt
+je pus me convaincre que la personne qui venait à moi était une femme.
+
+Cette femme était enveloppée dans une mante épaisse qui lui cachait
+entièrement le visage.
+
+Je crus que c'était la comtesse elle-même et j'allai vers elle.
+
+Mais une voix qui m'était inconnue me dit, en mauvais français:
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Je suis le marquis de Vilers.
+
+--C'est bien, reprit la voix, on vous attend.
+
+--Où?
+
+--Suivez-moi. _Elle_ n'a pu venir ici.
+
+La femme inconnue me prit alors par la main et me fît remonter les bords
+du Danube vers la ville, où nous pénétrâmes par une ruelle tortueuse et
+sombre.
+
+--Où me conduisez-vous? demandai-je.
+
+--Venez toujours, répondit la femme encapuchonnée.
+
+Nous cheminâmes ainsi de ruelle en ruelle pendant un quart d'heure
+environ.
+
+Puis, la femme s'arrêta.
+
+J'essayai alors de m'orienter, et je cherchai à savoir où je me
+trouvais. J'étais sur le seuil d'une porte bâtarde, sous les murs d'une
+maison noire et de sinistre apparence.
+
+Un moment je crus à un guet-apens.
+
+Mais je n'étais pas homme à reculer et me contentai de porter sous mon
+manteau la main à la garde de mon épée.
+
+La femme souleva un marteau qui rendit à l'intérieur un bruit sourd; une
+minute s'écoula, puis la porte s'ouvrit.
+
+--Venez, répéta l'inconnue.
+
+J'avais devant moi un corridor ténébreux.
+
+La femme encapuchonnée me prit par la main et m'entraîna. Je fis en ce
+moment une réflexion bizarre.
+
+Peut-être un rival malheureux avait-il entendu la comtesse Haydée
+lorsqu'elle m'assignait un rendez-vous, et, ivre de jalousie, me
+tendait-il un piège?
+
+Mais je serais allé au bout du monde et je n'en continuai pas moins à
+marcher.
+
+Tout à coup, à l'extrémité du corridor, nous atteignîmes une porte.
+
+La femme encapuchonnée poussa cette porte, et, lorsque celle-ci fut
+ouverte, je demeurai, ébloui.
+
+
+
+
+VII
+
+OU TONY EST INITIÉ A UNE SOMBRE HISTOIRE D'AMOUR
+
+
+Je me trouvai, disait encore le marquis de Vilers dans ce manuscrit
+si palpitant, à l'entrée d'un joli boudoir comme nos marquises de
+Versailles savent en avoir.
+
+C'était un boudoir à la française avec des meubles de Boule, des sièges
+en bois doré, recouverts de tapisseries des Gobelins; les murs étaient
+tendus d'une étoffe de soie d'un gris tendre à grands ramages.
+
+Ça et là, j'aperçus des tableaux, des bronzes, des statuettes d'un goût
+parfait.
+
+Je n'étais plus chez une Hongroise, j'étais chez une femme de qualité de
+Versailles.
+
+Ce boudoir était vide cependant.
+
+--Entrez, me dit la femme encapuchonnée, et attendez.
+
+Je fis quelques pas dans cette pièce que deux flambeaux à trois bougies
+éclairaient, et je m'assis sur un canapé auprès de la cheminée, où
+flambait un grand feu.
+
+--Si je suis tombé dans un piège, pensai-je, il faut convenir que celui
+qui m'y attire mène galamment les choses.
+
+Mais à peine avais-je fait cette réflexion, qu'une portière s'écarta
+dans le fond du boudoir.
+
+Je me levai précipitamment, et un cri de surprise et de joie m'échappa.
+
+La belle Hongroise pénétrait dans le boudoir et vint à moi.
+
+--Pardonnez-moi, me dit-elle, de ne m'être point trouvée moi-même au
+rendez-vous que je vous ai donné. Ce n'est point ma faute, en vérité;
+c'est celle des circonstances. J'ai craint que nous ne fussions
+surpris... et j'ai préféré ce lieu.
+
+--Qu'importe! lui répondis-je, puisque j'ai le bonheur de vous voir.
+
+Elle eut un sourire triste et me demanda:
+
+--Par où êtes-vous venu?
+
+--Par... là... fis-je en me retournant vers le mur, et en reconnaissant
+avec surprise que ce mur n'avait aucun indice de porte.
+
+Elle tira tout à fait la portière qu'elle avait soulevée pour entrer.
+
+--C'est mon boudoir, me dit-elle; il dépend de la maison de ville que
+nous possédons à Fraülen, mais au lieu d'y pénétrer par cette porte,
+vous y êtes venu par une autre, que moi seule et la femme qui vous a
+amené connaissons.
+
+--Mon Dieu, ajouta-t-elle avec tristesse, savez-vous que si on vous
+surprenait ici, vous seriez perdu?
+
+J'eus un fier sourire de dédain.
+
+--Et moi aussi peut-être, ajouta-t-elle en courbant le front.
+
+Alors seulement je frissonnai et jetai un regard inquiet autour de nous.
+La comtesse Haydée vint s'asseoir auprès de moi, prit ma main et me dit:
+
+--Monsieur le marquis, laissez-moi vous répéter que vous êtes le seul
+homme en qui j'aie foi.
+
+--Oh! répondis-je, permettez-moi donc alors d'être le plus fier des
+hommes.
+
+--J'ai osé venir à vous, me dit-elle, car vous êtes brave et loyal et me
+l'avez déjà prouvé.
+
+--Comtesse...
+
+--Ah! poursuivit-elle, tous ceux qui me voient jeune, belle, couverte de
+pierreries, adorée de tous, s'imaginent que je suis la plus heureuse des
+femmes. D'autres encore prétendent, en me voyant refuser tous ceux qui
+aspirent à ma main, que je suis une jeune fille sans coeur. Hélas!
+les uns et les autres se trompent. Vous seul saurez le secret de ma
+mystérieuse existence.
+
+La jeune fille parlait avec une émotion grave, pleine de dignité. Je
+pris sa main et la portai respectueusement à mes lèvres.
+
+--Madame, lui dis-je, quelque terrible que puisse être le secret que
+vous allez me confier...
+
+--Oh! dit-elle en m'interrompant, je sais qu'il sera gardé.
+
+--Parlez donc, madame, je vous écoute...
+
+--Monsieur le marquis, reprit-elle, je ne suis point la fille du comte.
+
+Je fis un geste de surprise.
+
+--Je ne suis pas Hongroise.
+
+A cette révélation, mon étonnement redoubla.
+
+--Je suis née à Paris, il y a aujourd'hui dix-neuf ans, et je ne suis
+point comtesse de Mingréli.
+
+Le comte de Mingréli n'est pas même mon parent, et cependant il m'aime
+avec une sauvage affection, avec une affection qui m'est odieuse et
+m'épouvante.
+
+--Mon Dieu! m'écriai-je en frissonnant, qu'allez-vous m'apprendre?
+
+Elle me comprit sans doute, car son visage eut une expression de défi,
+tandis qu'elle ajoutait:
+
+--Oh! rassurez-vous, je suis restée digne de moi-même. Le comte, après
+m'avoir aimée comme un père, m'aime à présent d'une autre affection; il
+voudrait m'épouser. Mais, je vous l'ai dit, ce vieillard à demi sauvage
+m'épouvante et, jusqu'à présent, j'ai refusé son amour... et j'ai pu
+le forcer à respecter ma résistance. Hélas! je ne sais ce que me garde
+l'avenir. Si on ne vient à mon aide...
+
+--Oh! m'écriai-je avec enthousiasme, je vous protégerai, moi, je vous
+défendrai.
+
+--Merci! me dit-elle. Écoutez encore...
+
+Je regardai la comtesse, dont la voix était émue.
+
+Elle reprit:
+
+--Voici mon histoire. Je m'appelle Haydée de Tresnoël, et je suis la
+fille cadette du comte Armand de Tresnoël.
+
+--L'ancien colonel de Royal-Cravate?
+
+--Oui.
+
+--Mais je me suis battu sous ses ordres!...
+
+--Je le sais, me dit-elle en souriant.
+
+--Oh! poursuivez, madame, et dites-moi...
+
+--Attendez... Mon père a long-temps servi en Autriche. Il y avait connu
+le comte de Mingréli et s'y était lié avec lui.
+
+Une année, j'avais alors dix ans, le comte vint à Paris, se présenta
+chez mon père, à qui il venait rendre visite, et jeta un cri terrible en
+m'apercevant.
+
+Je ressemblais d'une façon étrange à une enfant que le malheureux avait
+perdue six mois auparavant.
+
+Chez lui, toutes les affections sont violentes, vivaces et sentent un
+peu l'homme primitif.
+
+Le comte aimait ardemment sa fille morte; en me voyant, il se prit pour
+moi, qui lui ressemblais, d'une ardente affection. Pendant un an, il ne
+quitta point Paris. Il logea chez mon père, il y vécut; il ne me quitta
+pas.
+
+J'étais sa fille.
+
+Mon malheureux père, vous le savez, continua la jeune fille, fut tué en
+duel. J'avais déjà perdu ma mère.
+
+Mon père mort, je devais être confiée à une parente éloignée.
+
+Le comte se chargea de moi, mais il s'en chargea à une condition qui
+devait faire le malheur de ma vie.
+
+Il ne m'adoptait point, il me faisait passer pour sa fille et me
+substituait à elle, grâce à cette ressemblance.
+
+Tout le monde, en Autriche et en Hongrie, me croit sa fille, et c'est
+pour lui, à moins qu'il ne m'épouse, le seul moyen de m'assurer son
+immense fortune.
+
+La jeune fille s'arrêta un moment et me regarda silencieusement. Elle
+était émue; une larme brillait dans ses yeux.
+
+--Ainsi, lui dis-je, après vous avoir aimée comme sa fille...
+
+--Il voudrait faire de moi sa femme.
+
+--Mais c'est un vieillard! m'écriai-je.
+
+--Oh! répondit-elle, à l'heure où il aurait pu, pour la première fois
+m'avouer son amour, j'étais encore une enfant, je l'aimais plus qu'aucun
+homme au monde, et j'eusse fait ce qu'il m'aurait demandé sans y
+réfléchir.
+
+--Mais depuis...
+
+Elle s'arrêta une seconde fois et soupira.
+
+Pour la seconde fois aussi, j'éprouvai un tressaillement bizarre.
+
+Était-ce un pressentiment?
+
+Elle avait un nom et un aveu sur les lèvres; mais elle se domina sans
+doute et me dit brusquement:
+
+--Croiriez-vous que cet homme s'est pris pour moi d'un amour si violent,
+si étrange, si effrayant, que sa jalousie est devenue mon supplice de
+toutes les heures et de tous les instants!
+
+Un jour, un jeune officier de hussards m'a demandée en mariage.
+
+Le comte a refusé net.
+
+Le jeune homme a osé m'écrire; il a fait plus, il est venu errer sous
+mes fenêtres. Un matin, on l'a trouvé mort dans un des fossés du
+château. Le comte l'avait tué pendant la nuit.
+
+--Quelle infamie! m'écriai-je.
+
+--Un autre jour, continua la jeune fille, ce tyran a osé me dire: «Vous
+ne voulez point être ma femme, soit! mais jamais vous n'aurez d'époux...
+je tuerai tous ceux qui vous aimeront.»
+
+La jeune fille s'arrêta encore, et la larme que j'avais vue briller dans
+son oeil, roula lentement sur sa joue. Je pris sa main dans les miennes:
+
+--Eh bien, lui dis-je, que dois-je faire? Qu'attendez-vous de moi?
+
+--Sauvez-moi! me dit-elle.
+
+Je jetai un cri.
+
+--Ah! tenez, acheva-t-elle, vous souvenez-vous de cette nuit... où
+j'allais à l'Opéra... où vous m'avez sauvée?...
+
+--Oui.
+
+--Eh bien, depuis lors...
+
+Elle s'arrêta... Sa voix était tremblante, étouffée.
+
+--Achevez? je vous en conjure! m'écriai-je hors de moi.
+
+--Eh bien!... cette nuit-là, j'ai compris que je ne pouvais épouser le
+comte...
+
+Les dernières paroles de la jeune fille m'avaient ouvert le ciel.
+
+Elle m'aimait!
+
+Pendant deux heures, Haydée et moi, nous échangeâmes les plus doux
+serments et méditâmes un plan d'évasion.
+
+Je voulais à tout prix la soustraire à la tyrannie du comte, la conduire
+en France et l'y épouser.
+
+J'avais oublié le pacte honteux qui me liait aux autres _hommes rouges_.
+
+
+
+
+VIII
+
+OU LE MARQUIS DE VILERS S'APPRÊTE A CONSOMMER SA TRAHISON
+
+
+Le timbre de la pendule, en marquant trois heures du matin, continua à
+lire Tony, vint nous arracher, la jeune fille et moi, à notre extase et
+à notre bonheur.
+
+--Mon Dieu! me dit-elle, il faut que vous partiez! Le comte est resté au
+bal, assis à une table de jeu; mais il va rentrer et il me fera demander
+sans doute.
+
+--Quand vous reverrai-je?
+
+--Ah! quelle maudite guerre! murmura-t-elle. La trêve expire au point du
+jour.
+
+--Il est pourtant impossible, lui dis-je, que nous attendions à dimanche
+prochain.
+
+--Oh! certes...
+
+--Indiquez-moi un lieu où je puisse vous revoir demain. Tenez, ici, par
+exemple...
+
+--Y songez-vous?
+
+--Je trouverai un moyen d'entrer sain et sauf dans la ville et de m'en
+aller de même.
+
+--Eh bien, soit, me dit-elle... À demain...
+
+--A demain! répondis-je en lui baisant les mains avec transport.
+
+Mais, comme je faisais un pas vers la porte mystérieuse, elle m'arrêta.
+
+--Ah! mon Dieu! me dit-elle, le billet.
+
+--Quel billet?
+
+--Celui que m'ont confié vos amis.
+
+Le souvenir me revint, et je sentis mon sang se glacer.
+
+--C'est une plaisanterie, balbutiai-je: néanmoins gardez-le, je vous
+dirai tout demain.
+
+Elle me conduisit jusqu'à la porte qui s'ouvrit sans bruit.
+
+Nous échangeâmes le baiser d'adieu et je me trouvai dans les ténèbres.
+
+--Venez! me dit une voix que je reconnus pour celle de la femme
+encapuchonnée.
+
+Celle-ci me conduisit dans la rue:
+
+--Retrouverez-vous votre chemin?
+
+--Parfaitement. Bonsoir.
+
+Et je regagnai la maison du magnat, où l'on dansait toujours.
+
+Un homme était sur le seuil du premier salon quand j'entrai; c'était
+Gaston de Lavenay.
+
+--On te cherche partout, me dit-il. Et Maurevailles prétend que tu as eu
+un rendez-vous avec la belle Hongroise.
+
+Je devins aussi pâle qu'un fantôme.
+
+--Maurevailles est un niais, répondis-je d'une voix altérée.
+
+En ce moment, je l'aperçus qui venait nous rejoindre au bras de Marc de
+Lacy.
+
+Je fis un violent effort et je lui dis:
+
+--Où diable as-tu vu que j'avais eu un rendez-vous avec la comtesse?
+
+--C'est une plaisanterie, répondit Maurevailles; mais tu es déjà si bien
+avec elle que nous sommes un peu jaloux.
+
+Je compris qu'il fallait à tout prix détourner les soupçons de mes amis,
+et je dis en riant:
+
+--Je fais les affaires de la communauté, messeigneurs.
+
+--Et ce sera fort triste, ma foi! murmura Gaston, si tu n'es pas l'élu
+du sort.
+
+--Je me résignerai...
+
+--Hé! mais, dit Maurevailles, il faut pourtant que nous adoptions un
+plan pour l'enlèvement...
+
+A l'infâme proposition de Maurevailles, qui parlait d'enlever la
+comtesse,--la femme que j'aimais déjà si ardemment!--je pâlis et me
+sentis chanceler.
+
+Gaston de Lavenay répliqua:
+
+--J'ai un plan.
+
+--Voyons?
+
+--Je te l'ai dit; nous enlèverons la comtesse dimanche prochain pendant
+qu'elle ira entendre la messe à la petite chapelle qui est située au
+milieu des bois.
+
+--C'est bien loin, dimanche, dit Maurevailles.
+
+--Et puis qu'en ferons-nous? demanda Marc de Lacy.
+
+--Nous la conduirons au camp.
+
+--Après?
+
+--Après, nous lui dirons: Nous vous aimons tous les quatre. Déroulez le
+papier que nous vous avons confié, et voyez quel est celui de nous qui
+doit devenir votre mari.
+
+--Mais enfin, messieurs, observai-je à mon tour, si elle préfère l'un de
+nous.
+
+--Tant pis! une femme enlevée épouse qui l'enlève!...
+
+--Messieurs, nous dit un officier français, l'heure de rentrer au camp
+est venue. Si nous partions?...
+
+--Volontiers, répondis-je; et je vous jure que je dormirai de bon coeur
+sous ma tente.
+
+L'officier qui venait de nous parler était un tout jeune homme, cornette
+au régiment de Bourgogne; il était nouveau dans l'armée, connaissait peu
+de monde et était enchanté de nous accompagner.
+
+Sa présence nous empêcha de discuter plus longtemps le plan
+d'enlèvement.
+
+Nous quittâmes ensemble le bal. Nous sortîmes de la ville avant le point
+du jour, et une heure après nous étions au camp.
+
+J'avais, en route, pris le cornette sous le bras et je lui avais dit
+tout bas:
+
+--Rendez-moi un service.
+
+--Parlez...
+
+--D'abord, êtes-vous discret?
+
+--Quand je donne ma parole.
+
+--Eh bien, donnez-la moi que ce que je vais vous demander restera à
+jamais un secret entre nous.
+
+--Foi de gentilhomme.
+
+--Le marquis de Langevin, notre mestre de camp, lui dis-je, avait son
+accès de goutte ce matin, et il n'est pas venu à Fraülen.
+
+--Je le sais.
+
+--Vous êtes son parent...
+
+--C'est un cousin de ma mère, à la mode de Bretagne.
+
+--Ce qui vous donne vos entrées à toute heure dans sa tente?
+
+--A peu près...
+
+--Eh bien, allez voir le marquis.
+
+--Quand?
+
+--En arrivant. Vous lui direz: Général, le marquis de Vilers a une grâce
+à vous demander; veuillez le faire appeler par un de vos aides de camp,
+comme pour affaire de service et à propos de prétendues dépêches venues
+de France.
+
+--Ce sera fait, m'avait répondu le cornette.
+
+Et, en effet, à peine étions-nous rentrés sous la tente habitée en
+commun par mes trois amis et moi, que nous vîmes arriver un aide de camp
+du général, le chevalier de Sorigny.
+
+--Monsieur de Vilers, me dit-il, le colonel-général a reçu de France des
+nouvelles qui vous concernent.
+
+Je jouai l'étonnement et je suivis le chevalier.
+
+Mes trois amis n'eurent aucun soupçon.
+
+Le colonel-général, marquis de Langevin, qui n'était plus jeune, bien
+qu'il fût d'une bravoure passant pour chevaleresque, avait le malheur
+d'être atteint de la goutte.
+
+Quand il avait son accès, force lui était de garder le lit.
+
+Mais, son accès passé, il remontait à cheval et devenait l'officier le
+plus actif de l'armée.
+
+Or, comme, ce jour-là, il avait son accès, je le trouvai au lit,
+souffrant beaucoup et n'ayant fermé l'oeil de la nuit.
+
+--Que diable me voulez-vous donc? fit-il en me voyant entrer.
+
+--Je viens vous demander un service, général.
+
+--Parlez, marquis.
+
+--Un service auquel j'attache une si haute importance, que je donnerais
+ma vie, s'il le fallait...
+
+--Peste!
+
+--Avez-vous bien besoin de moi devant Fraülen, général?
+
+--Hé! mais, répondit le marquis, je n'ai pas plus besoin de vous que des
+autres. Je fais le siège de Fraülen, j'ai ordre de ne pas le prendre...
+provisoirement du moins.
+
+--Pouvez-vous me donner un congé?
+
+--Sans inconvénient.
+
+--Un congé de deux mois?
+
+--Va pour deux mois. Je n'ai qu'à appeler mon secrétaire.
+
+--Non pas, général!
+
+--Plaît-il? fit M. de Langevin.
+
+Alors j'expliquai au colonel-général que j'avais besoin de quitter le
+camp et que, pour le camp tout entier, je devais avoir reçu de lui une
+mission secrète des plus importantes.
+
+--Mais pourquoi tous ces mystères? fit le marquis.
+
+--Il faut que je sauve l'honneur d'une femme, répondis-je.
+
+Le marquis était un parfait galant homme.
+
+--S'il s'agit d'une femme, me dit-il, je n'insiste pas, gardez votre
+secret... et partez!...
+
+--Mais ce n'est pas tout, général, lui dis-je.
+
+--Que voulez-vous encore?
+
+--Un mot pour le major Bergheim qui commande Fraülen. Il faut que je
+m'introduise dans la place et que, pendant trois jours, on m'y laisse
+vivre à ma guise, sans me traiter en ennemi.
+
+Le marquis de Langevin se fit apporter une plume et écrivit la lettre
+suivante:
+
+«Monsieur le major,
+
+«Un de mes officiers qui, de plus, est mon ami, a perdu son coeur dans
+les rues de Fraülen dimanche dernier; il demande quelques jours pour le
+retrouver, et je vous engage ma parole de militaire qu'il ne s'occupera
+ni de stratégie ni de politique.
+
+«Je suis, monsieur le major, le plus obéissant de vos serviteurs,
+
+«Marquis DE LANGEVIN,
+
+«Colonel-général, mestre-de-camp.»
+
+--Avec cette lettre, me dit le marquis, vous ferez à Fraülen tout ce que
+vous voudrez.
+
+--Merci, général.
+
+--Il est inutile de vous demander, ajouta le marquis, si je dois vous
+garder le secret?
+
+--Un secret absolu, s'il vous plaît, général!
+
+--Allez, vous avez ma parole.
+
+Je pris congé du général et je retournai auprès de mes amis.
+
+--Messieurs, leur dis-je, les gentilshommes rouges vont être réduits à
+trois, de quatre qu'ils étaient.
+
+--Hein? dit Maurevailles.
+
+--Je pars.
+
+--Comment! Tu pars?
+
+--Oui, à l'instant; on selle mon cheval.
+
+--Et... où vas-tu?
+
+--C'est un secret entre le colonel-général et moi. On m'envoie en
+mission.
+
+--Pour longtemps?
+
+--Je ne sais.
+
+Jusqu'au siège de Fraülen, nous nous étions aimés tous les quatre comme
+si nous eussions été frères. Nous allions ensemble au feu, nous ne nous
+quittions jamais.
+
+Cependant, en apprenant mon départ, une joie subite brilla dans leurs
+yeux.
+
+Je n'étais plus un ami, j'étais un rival.
+
+Je m'éloignais et leur laissais, croyaient-ils, le champ libre.
+
+--Prends garde! me dit Gaston de Lavenay. Si tu n'es pas ici dimanche...
+
+--Eh bien?
+
+--Nous enlèverons la Hongroise.
+
+--Je ne serai pas ici; mais je compte bien, répliquai-je, que si le sort
+m'a désigné...
+
+--Oh! nous tiendrons notre serment, sois tranquille, répondit
+Maurevailles.
+
+Ces mots me firent éprouver un remords passager.
+
+N'allais-je pas trahir mes camarades?
+
+Mais j'avais une excuse: la comtesse Haydée ne les aimait pas: elle
+m'aimait!...
+
+J'avais avec moi, au camp, un valet de chambre, Joseph, qui est encore à
+mon service et qui m'est dévoué jusqu'au fanatisme.
+
+Joseph avait sellé mon cheval, placé ma valise à l'arçon et il
+m'accompagnait.
+
+Une demi-heure après, j'étais de retour à Fraülen. Comme j'approchais
+des lignes de défense, j'avais placé mon mouchoir au bout de mon
+épée, m'annonçant ainsi comme un parlementaire. Les portes de Fraülen
+s'ouvrirent devant moi lorsque je montrai la lettre du marquis de
+Langevin pour le commandant de place.
+
+Le major Bergheim me reçut sur-le-champ, ouvrit la lettre du marquis, la
+lut, la relut, et finit par me regarder en souriant.
+
+--Je gage, me dit-il, que j'ai la moitié de votre secret.
+
+Je tressaillis.
+
+--Oh! si c'est ce que je crois, poursuivit-il, soyez persuadé que je n'y
+mettrai aucun obstacle, moi...
+
+Je gardai le silence.
+
+--Il y a longtemps, acheva-t-il, que je souhaite une mésaventure au
+comte de Mingréli.
+
+A ce nom, un léger incarnat colora mes lèvres.
+
+Le major Bergheim était un vieux courtisan qui avait eu de grands succès
+à Vienne, et même à Paris, où, dans sa première jeunesse, il était
+attaché à l'ambassade. Il admirait M. de Richelieu pour ses galanteries
+et il était toujours prêt à épauler un mauvais sujet.
+
+--Oh! vous pouvez parler avec moi, me dit-il. Je sais tout et je suis
+muet; je vois tout, et je suis aveugle. J'ai donc vu, la nuit dernière,
+que vous étiez tombé éperdument amoureux de la jeune comtesse Haydée.
+
+--Monsieur...
+
+--Et, certes, ce n'est pas moi qui vous trahirai.
+
+Je déteste le comte et je vous souhaite tout le succès possible auprès
+de sa fille.
+
+Je remerciai le major de ses voeux et lui demandai la permission d'aller
+me loger, muni d'un sauf-conduit qu'il me donna, dans un faubourg de la
+ville, où je m'empressai de changer de vêtement et de me métamorphoser;
+je m'appliquai une grande barbe, j'adoptai le costume des paysans
+hongrois et, grâce à la connaissance que j'avais de la langue de leur
+pays, je me donnai, dans l'hôtellerie où nous descendîmes, pour un riche
+paysan de la Hongrie orientale apportant ses redevances à son seigneur,
+qui se trouvait pour le moment à Fraülen.
+
+Et je passai la journée à chercher le moyen de soustraire, le soir même,
+la belle Hongroise à la tyrannie du comte...
+
+La nuit venue, je me rendis, sous mon nouveau costume, dans cette rue
+sombre, par laquelle j'avais déjà pénétré chez la jeune fille.
+
+La femme encapuchonnée m'attendait sur le seuil de la porte bâtarde.
+Elle me prit silencieusement la main, et, comme la veille, me conduisit,
+à travers le corridor ténébreux, jusqu'à cette porte secrète qui donnait
+accès dans le boudoir de la comtesse Haydée.
+
+
+
+
+IX
+
+OU TONY LIT LE DERNIER MOT DU SECRET DU MARQUIS
+
+
+La jeune fille,--acheva de lire Tony,--m'attendait avec impatience. A ma
+voix, elle étouffa un cri de joie.
+
+--Ah! venez vite, me dit-elle, j'ai une bonne nouvelle à vous donner.
+
+--Parlez, répondis-je en lui baisant la main.
+
+--Le comte part.
+
+--Où va-t-il?
+
+--A Vienne, où l'empereur le demande.
+
+--Et il ne vous emmène point?
+
+--Il le voulait; mais, depuis le matin, je me prétends malade.
+
+--Et il consent à vous laisser ici?
+
+--Oh! non pas, il m'envoie dans son château des bords du Danube.
+
+--Avec qui?
+
+--Sous la garde de ma gouvernante et d'une sorte d'intendant eu qui il a
+une confiance aveugle...
+
+--Mais alors...
+
+--La gouvernante est cette femme qui vous a conduit ici.
+
+--Et l'intendant?
+
+--Je l'ai acheté à prix d'or. Il favorisera notre fuite.
+
+--Eh bien, lui dis-je, cela tombe à merveille, car, démon côté, j'ai
+tout préparé.
+
+--Vraiment?
+
+--J'ai loué une barque pour descendre le Danube. Elle est montée par
+deux Bulgares.
+
+--Mais, me dit-elle, si nous descendons le Danube, où irons-nous?
+
+--En Turquie d'abord, afin qu'on perde nos traces.
+
+--Et puis?
+
+--En France.
+
+--Oh! Paris, me dit-elle avec un naïf enthousiasme, Paris!... le paradis
+eu ce monde! c'est là que je veux vivre.
+
+Je ne quittai Haydée que vers trois heures du matin, comme la nuit
+précédente.
+
+Le lendemain, le comte partit pour Vienne, et sa prétendue fille monta
+dans une litière avec sa gouvernante.
+
+A une lieue de Fraülen, la litière s'arrêta.
+
+En cet endroit la route côtoyait le Danube et une barque était amarrée
+dans les roseaux.
+
+Quatre hommes montaient cette barque, moi et mon domestique, déguisés
+toujours en paysans hongrois, et deux mariniers bulgares.
+
+L'intendant consentit à s'en aller, et la jeune fille et sa gouvernante
+s'assirent dans l'embarcation.
+
+Nous descendîmes le Danube jusqu'à la mer Noire.
+
+Là nous trouvâmes un navire de commerce français qui faisait voile pour
+le Bosphore.
+
+Deux mois après, nous débarquions à Marseille, et huit jours plus tard
+nous arrivions à Paris.
+
+Vous me permettrez, mon ami, de vous résumer en quelques lignes ma vie
+tout entière à partir de cette époque. J'étais parjure avec mes amis,
+et, malgré toutes les précautions que j'aie pu prendre, ils ont su que
+je les avais trahis et que j'avais enlevé Haydée.
+
+Longtemps mariés secrètement, nous avons vécu ignorés.
+
+Malheureusement, un jour, nous eûmes la folie de penser que ni Marc
+de Lacy, ni Maurevailles, ni Lavenay, à quatre années de distance, ne
+reconnaîtraient dans mademoiselle Haydée de Tresnoël, devenue marquise
+de Vîlers, la jeune comtesse hongroise de Mingrélie.
+
+J'annonçai publiquement mon mariage, et nous vînmes habiter mon hôtel de
+l'île Saint-Louis.
+
+Mais, il y a huit jours, j'ai reçu la lettre suivante, que je transcris
+textuellement:
+
+«Marquis,
+
+«Te souviens-tu de Fraülen?
+
+«D'abord nous t'avons soupçonné de nous avoir trahis et d'avoir enlevé
+la comtesse Haydée.
+
+«Aujourd'hui nos soupçons se sont changés en certitude, et tu peux
+t'attendre à notre visite.
+
+«Nous avons fait un nouveau serment, nous, tes anciens amis: le serment
+de te tuer.
+
+«Gaston de Lavenay part le premier pour Paris.
+
+«Attends-le sous huit jours.
+
+«Après Gaston, ce sera Marc; après Marc, ce sera moi.
+
+«MAUREVAILLES.»
+
+Je les connais, ils viendront. Je les attends!...
+
+C'est une fatalité, mon ami; mais je n'ai plus qu'un moyen de vivre
+tranquille avec ma femme et sa jeune soeur qui était restée à Paris et
+que nous avons attirée auprès de nous, c'est de tuer ces trois hommes
+l'un après l'autre...
+
+Haydée ne sait rien.
+
+Là finissait le manuscrit, qui ne portait plus qu'une signature, celle
+du marquis de Vilers.
+
+Pendant un moment, le commis de mame Toinon demeura comme stupéfait.
+
+Les pages qu'il venait de lire avaient produit sur lui une si vive
+impression qu'il se demanda tout d'abord s'il ne rêvait pas.
+
+Puis sa jeune imagination s'éveilla. Il se sentit devenir homme. Il
+pensa:
+
+--Pour avoir été si ardemment aimée par ces quatre officiers, cette
+comtesse Haydée, aujourd'hui marquise de Vilers, est donc bien belle?
+Qui la protégera maintenant? Et ce pauvre marquis que j'ai vu mourir,
+qui le vengera? Qui défendra sa mémoire? Où le trouver, ce baron de C...
+à qui est adressé le manuscrit?
+
+Et, tout à coup, Tony, qui se prenait au sérieux, se frappa le front et
+s'écria:
+
+--En attendant, monsieur de Vilers est abandonné là-bas dans la boue de
+la place Royale.
+
+Et vite il ouvrit la porte de la pièce en emportant le coffret.
+
+Dans le corridor, il rencontra Joseph, le brave valet de chambre, qui
+s'essuyait les yeux et faisait des efforts inouïs pour ne pas sangloter.
+
+--Du courage! lui dit-il.
+
+--Ah! mon jeune ami, lui répondit celui-ci, il faut en avoir de reste
+pour savoir ce que je sais et faire ce que je fais. Il était si bon,
+mon pauvre maître, si vraiment gentilhomme! Quand, afin d'obéir à sa
+dernière volonté, j'ai porté vos costumes à ma maîtresse pour ce bal
+où elle doit se rendre, il me semblait à chaque instant que les larmes
+allaient me trahir. Ah! vous n'avez pas besoin de me recommander d'avoir
+du courage. Je vous jure que j'en ai.
+
+--Eh bien, reprit Tony, il vous en faudra un plus grand. Vous comprenez
+bien que deux honnêtes femmes ne peuvent aller toutes seules au bal de
+l'Opéra. Mon pauvre Joseph, mettez le costume que votre maître aurait
+pris et accompagnez-les.
+
+--Mais vous voulez donc que je meure en route?
+
+--Je ne veux rien, dit Tony. Je n'ai le droit de rien vouloir. Je vous
+prie seulement de veiller sur celle que son mari ne peut plus protéger.
+
+Et ces mots furent prononcés sur un ton si simple et à la fois si
+convaincu que le vieux valet de chambre répondit:
+
+--C'est juste. Quand le maître n'est pas là, il faut que le chien de
+garde y soit. Je ferai ce que vous dites, mon ami.
+
+--Eh bien, à demain, reprit Tony. Ainsi que le marquis m'en a prié, je
+viendrai apprendre à la marquise la terrible nouvelle... après qu'elle
+aura goûté le dernier plaisir souhaité devant lui.
+
+Sur ces mots, le jeune homme s'éloigna et se dirigea vers la place
+Royale. Il voulait faire déposer jusqu'au lendemain chez mame Toinon le
+cadavre du marquis.
+
+A son grand étonnement, la place, toujours déserte à cette heure, était
+pleine de monde. L'hôtel près duquel le marquis avait été frappé était
+éclairé et ouvert; de nombreux groupes causaient sur le pas de la porte.
+
+Tony s'approcha et prêta l'oreille.
+
+--Il n'y a plus de sûreté dans Paris, disait un bon bourgeois.
+
+--Mais ce doit être un duel, répliquait un autre.
+
+--Je vous soutiens que c'est un assassinat.
+
+Instinctivement Tony pensa que la prudence lui faisait un devoir de se
+taire.
+
+--Si je parle, se dit-il, ils m'entraîneront chez le lieutenant de
+police qui me retiendra et me prendra mon temps. J'ai un autre soin à
+remplir.
+
+Et, se glissant dans les groupes, il écouta un mot par-ci, un mot
+par-là. Au bout de quelques minutes, il savait que le corps du marquis,
+rencontré par des passants qui avaient réveillé tous les habitants de la
+place Royale, venait d'être transporté au Caveau des morts.
+
+C'est ainsi qu'à cette époque on appelait la Morgue.
+
+Le Caveau des morts était situé dans le sous-sol de la prison du
+Châtelet.
+
+A seize ans, on a de bonnes jambes. Tony arriva au Châtelet en même
+temps que les gens de police qui portaient la civière. Une crainte le
+tourmentait. Il se disait:
+
+--Que l'on trouve dans les poches du marquis un papier à son nom ou
+que quelqu'un le reconnaisse, on ira aussitôt avertir froidement,
+brutalement sa femme. Il faut que j'empêche cela.
+
+Et, s'introduisant dans le Caveau des morts derrière les gens de police,
+il se cacha sous l'une des nombreuses civières déposées dans la première
+salle et attendit que ceux-ci fussent partis.
+
+Dès que le gardien les eut reconduits, sa lumière à la main, jusqu'au
+seuil de la porte et se fut barricadé, Tony, pour ne pas l'effrayer, se
+mit à tousser légèrement.
+
+Le gardien dressa la tête.
+
+Tony recommença un peu plus fort.
+
+Le gardien entra dans la loge ou reposait sa femme et dit à celle-ci:
+
+--Écoute donc.
+
+Tony eut un gros rhume. La gardienne dit:
+
+--Est-ce que ce monsieur qu'on vient d'amener ne serait pas mort?
+Veux-tu que je me lève?
+
+Il faut croire que cette excellente femme n'avait pas une foi très
+grande dans la bravoure de son époux; mais le commis de mame Toinon
+l'ayant entendue faire cette réflexion et voulant lui épargner la peine
+de prendre froid, sortit de sa cachette et se montra timidement à la
+porte de la loge.
+
+--Au secours! s'écria le gardien.
+
+--N'ayez pas peur, dit Tony, je ne vous veux que du bien.
+
+--Eh! il a l'air gentil, ce petit-là, fit la gardienne... Écoute-le donc
+pourvoir.
+
+Après leur avoir raconté comment il se trouvait devant eux, le commis à
+mame Toinon ajouta:
+
+--Je connais le gentilhomme qu'on vient de placer dans le Caveau.
+
+--Eh bien, grommela le gardien, ce n'est pas à cette heure-ci qu'on fait
+les déclarations.
+
+--Aussi ne suis-je pas venu pour en rédiger une.
+
+--Qu'est-ce que vous demandez alors?
+
+--Pour des raisons particulières, il ne faut pas que la femme de ce
+gentilhomme, madame la marquise, soit informée de sa mort avant que je
+vous le dise.
+
+--Comment, c'est un marquis! s'écria la gardienne.
+
+--Et très riche! répondit Tony. Je vous promets, au nom de sa femme, une
+forte somme si vous vous arrangez de façon qu'on ne reconnaisse pas le
+cadavre avant demain à midi. Songez donc, on le lui porterait. Jugez de
+la douleur de la pauvre femme qui croit son mari en parfaite santé.
+
+Et Tony donna de si excellentes raisons, sentimentales et pécuniaires,
+que le gardien, et la gardienne, dans l'espérance de faire une bonne
+affaire en même temps qu'une bonne action, lui promirent tout ce qu'il
+voulut.
+
+--Alors une dernière prière, ajouta le jeune homme. Permettez-moi de le
+voir ce soir.
+
+--Ça, c'est plus facile que le reste, dit le gardien, qui commençait à
+exagérer l'importance de ses services pour être mieux récompensé.
+
+Et il fit pénétrer le jeune ami du marquis dans le Caveau des Morts.
+
+Sur une dalle de pierre, à côté de cinq ou six autres cadavres, reposait
+l'infortuné dont Tony possédait le secret.
+
+Pâle et blême, les yeux encore ouverts, le marquis avait, dans la mort,
+une expression de douceur et de beauté qui impressionna vivement le
+témoin de sa dernière heure.
+
+Tony, d'abord, lui ferma les yeux, puis l'embrassa et s'agenouilla.
+
+Quelle inspiration d'en haut lui vint pendant sa courte prière? Nous
+ne saurions le dire. La vérité est qu'en se relevant, le jeune homme
+s'écria:
+
+--Monsieur le marquis, je demandais qui protégerait votre veuve et qui
+vous vengerait. Eh bien, ce sera moi!
+
+Et Tony, étendant la main sur le cadavre, ajouta solennellement:
+
+--Je le jure!!!
+
+Puis il déposa un dernier baiser sur le front du gentilhomme, remercia
+de nouveau le gardien et sortit.
+
+Un quart d'heure après, Tony entrait chez mame Toinon et lui disait:
+
+--Je veux aller à l'Opéra!...
+
+La costumière jeta un cri de joie, sans avoir le soupçon des graves
+événements que cette soirée allait préparer, et se hâta tellement
+qu'elle ne vit pas même son commis serrer le coffret qu'il portait, dans
+un vieux bahut dont il avait la clef...
+
+
+
+
+X
+
+LE PREMIER BAL DE TONY
+
+
+Le bal de l'Opéra était, en ce temps-là, le rendez-vous de la cour et de
+la ville.
+
+Les femmes de qualité, les grands seigneurs s'y pressaient.
+
+Les abords de l'Opéra, alors situé où se trouve à présent le théâtre de
+la Porte-Saint-Martin, étaient, ce soir-là, dès minuit, encombrés de
+litières, de carrosses et d'une foule compacte de masques.
+
+Deux litières arrivèrent à peu près en même temps et s'arrêtèrent devant
+le péristyle.
+
+Deux jeunes femmes et un homme, ce dernier paraissant âgé et très
+embarrassé de sa personne, sortirent de l'une. Un jeune homme et une
+ronde commère sortirent de l'autre.
+
+Les deux jeunes femmes et leur suivant portaient des costumes villageois
+que reconnurent la ronde commère et le jeune homme qui l'accompagnait.
+
+Car ces costumes provenaient de la boutique de mame Toinon, et le jeune
+homme en question n'était autre que notre ami Tony.
+
+Mais Tony était métamorphosé. Au lieu de son habit de droguet et de ses
+bas de filoselle, Tony portait un habit de drap soutaché d'or, un beau
+gilet à ramages, une culotte et des bas de soie.
+
+Il était poudré à frimas, portait l'épée en verrouil, le tricorne sous
+le bras et avait tout à fait l'air et les façons d'un vrai gentilhomme.
+
+Pour tous ceux qui le virent entrer, Tony était un jeune seigneur
+débauché qui dédaignait de se déguiser et s'en venait promener à l'Opéra
+sa jolie figure, à seule fin d'y faire des conquêtes.
+
+Quant à la femme à laquelle il donnait la main, on a déjà reconnu mame
+Toinon.
+
+Mame Toinon s'était déguisée en marquise.
+
+Elle avait les bras nus ainsi que les épaules, un tout petit masque sur
+le visage, un masque qui, ne cachant presque rien, laissait admirer les
+dents, pétiller le regard, s'arrondir le sourire.
+
+Tony la conduisit triomphalement dans la salle.
+
+Mame Toinon le regardait et le trouvait charmant.
+
+--Tu es un vrai gentilhomme, lui dit-elle.
+
+Tony soupira.
+
+--Et je vais être fière de danser avec toi.
+
+--Déjà? fit-il naïvement.
+
+Ce mot impressionna douloureusement la sensible costumière.
+
+--Comment! dit-elle, tu veux me quitter?
+
+--Non, mais...
+
+--Ah! c'est que je suis un peu jalouse de mon cavalier, moi...
+
+Et mame Toinon montra ses dents blanches, épanouit son sourire, et, pour
+la première fois sans doute, enveloppa son ami d'une oeillade assassine.
+
+--Patronne, dit tout bas Tony, je suis prêt à vous faire danser...
+Tenez, justement on organise un menuet là-bas.
+
+Mame Toinon prit la main que lui offrait son commis et dit tout bas:
+
+--Garde-toi bien de m'appeler patronne; puisque nous jouons aux gens de
+qualité, il faut en avoir les façons. Tu m'appelleras _baronne_.
+
+--Et vous, comment m'appellerez-vous?
+
+--Moi, je t'appellerai _chevalier_. Viens.
+
+--Ah! pardon, dit Tony, je vous ai dit que j'allais vous faire danser...
+
+--C'est convenu.
+
+--Mais à une condition...
+
+--Comment, petit drôle? dit la costumière, tu me fais des conditions à
+présent...
+
+--J'ai un devoir à remplir.
+
+--Lequel?
+
+--Il faut que j'exécute un article du testament du marquis de Vilers.
+
+--Quel est-il?
+
+--C'est un secret, patr... _baronne_, je veux dire.
+
+La prétendue baronne n'eut point le temps de répondre, car l'orchestre
+la contraignit à se mettre en place.
+
+Précisément, l'une des deux bergères, qui étaient entrées au bal en
+même temps que Tony et madame Toinon, donnait la main à un officier des
+gardes-françaises et se trouva faire vis-à-vis à la costumière et à son
+commis.
+
+Le menuet commençait.
+
+Tout en dansant, Tony dévorait des yeux la danseuse et se demandait:
+
+--Est-ce elle ou sa compagne qui est la marquise de Vilers?
+
+Il lui vint une inspiration.
+
+Au moment où il dut, pour obéir aux lois du menuet, changer de danseuse
+et quitter mame Toinon pour sa cliente, il dit tout bas à cette
+dernière:
+
+--Vous souvenez-vous de Fraülen?
+
+Soudain l'inconnue tressaillit, se troubla, et Tony sentit sa main
+trembler dans la sienne.
+
+Il était fixé.
+
+--Fraülen, murmura la pauvre femme d'une voix émue. Vous avez entendu
+parler de Fraülen?
+
+--Et du marquis de Vilers...
+
+Elle tressaillit de nouveau et regarda cet adolescent au charmant
+visage, au doux sourire un peu triste, au regard plein de mélancolie.
+
+--Qui donc êtes-vous? fit-elle avec plus de curiosité que d'effroi.
+
+--Un ami...
+
+--Votre nom?
+
+--Le chevalier Tony, répondit le commis hardiment.
+
+--Vous connaissez mon mari?
+
+--Oui.
+
+--Est-il ici?
+
+--Non, et c'est lui qui m'envoie.
+
+--Mon Dieu! fit la marquise avec inquiétude, où donc est-il?
+
+--A Versailles, chez le ministre.
+
+--Mais il reviendra cette nuit?
+
+--S'il le peut...
+
+--Et il vous envoie?
+
+--Pour vous rassurer, madame.
+
+Tony ne put en dire davantage; une nouvelle _figure_ le sépara, et il
+rejoignit mame Toinon.
+
+Le menuet fini, un flot de masques passa entre Tony et la marquise, qui
+se perdirent de vue un moment.
+
+Un mousquetaire, qui venait au bal en quittant son service, charmé par
+les belles épaules, le léger embonpoint et le pied finement cambré de
+mame Toinon, papillonnait autour d'elle et lui disait mille galanteries.
+
+Tony profita de la circonstance pour abandonner mame Toinon et se mettre
+à la recherche de la pauvre veuve.
+
+Mais la foule était nombreuse, difficile à fendre, et notre jeune héros
+erra pendant un bon quart d'heure avant d'avoir aperçu celle qu'il
+cherchait.
+
+Tout à coup, un homme dont le visage était découvert et qui portait un
+manteau rouge, passa près de lui.
+
+Tony le reconnut sur-le-champ.
+
+C'était ce gentilhomme qui avait tué l'infortuné marquis. C'était le
+comte Gaston de Lavenay.
+
+--Il doit chercher la marquise, pensa Tony.
+
+Et il se mit à le suivre. Il le vit errer à travers le bal, puis
+s'arrêter soudain.
+
+Il s'arrêta aussi. Le comte fit tout à coup quelques pas en avant et
+salua. Il était en présence de la marquise de Vilers, dont le masque
+s'était détaché un instant, et qu'il avait aussitôt reconnue, bien que
+ne l'ayant pas vue depuis quatre longues années.
+
+--Bonjour, marquise, dit le comte d'un air railleur.
+
+Tony s'était glissé derrière elle.
+
+--Monsieur!... fit la marquise, je ne vous connais pas.
+
+--Nous allons, si vous le permettez, renouer connaissance. Je suis le
+comte de Lavenay, et vous êtes la marquise de Vilers.
+
+La pauvre femme jeta autour d'elle un regard éperdu; elle semblait
+chercher un appui. En vérité, elle ne se souvenait plus de lui. Nous
+savons que le marquis ne lui avait jamais parlé du serment qui le liait
+aux Hommes Rouges, et, comme leur souvenir lui était exécrable, il
+avait toujours évité de prononcer leurs noms. La marquise pensait avoir
+uniquement affaire à l'un de ces hommes de plaisir, qui fréquentent
+l'Opéra, et ne se souciait nullement d'être l'héroïne d'une aventure de
+bal.
+
+--Ah! marquise, reprit le comte, vous conviendrez que j'ai mis une
+certaine discrétion à ne point troubler votre lune de miel.
+
+--Monsieur!...
+
+--Cependant, deux de mes amis et moi, nous désirerions avoir un certain
+billet que nous vous avons confié un soir à Fraülen...
+
+A la demande du comte, la mémoire revint à la marquise qui, ne sachant
+pas qu'elle avait devant elle l'un des plus grands ennemis de son mari,
+répondit légèrement:
+
+--Oh! monsieur, excusez-moi. Le billet confié à Fraülen?... Vous me
+rappelez une bien lointaine histoire.
+
+--Avez-vous au moins gardé ce billet?
+
+--Non, certes. Je n'y pensais plus, quand un jour monsieur de Vilers l'a
+trouvé par hasard dans mon _bonheur du jour_...
+
+--Il l'a ouvert?
+
+--Parfaitement, puis l'a jeté au feu avec colère. Je me souviens même
+que jamais il n'a voulu me dire ce qui l'avait offensé dans ce papier.
+Mais venez le lui demander demain. Il sera peut-être moins discret avec
+vous.
+
+--Votre mari ne nous dira rien, madame ricana le comte.
+
+--Et pourquoi?
+
+Le comte eut un sourire étrange et sans doute il allait ajouter:
+
+--Votre mari ne nous dira rien, madame, parce qu'il est mort, parce que
+je l'ai tué!
+
+Mais il n'en eut pas le temps.
+
+Tony, qui était devenu, nous l'avons dit, un homme, Tony, qui n'avait
+pas cessé de se tenir auprès de la marquise et avait tout entendu, se
+dressa sur la pointe des pieds et jeta son gant au visage du comte.
+
+--Vous êtes un lâche! dit-il.
+
+Le comte, stupéfait, anéanti par une semblable insulte, étouffa un cri
+et fit un pas en arrière.
+
+Puis il regarda son agresseur.
+
+Tony n'était qu'un enfant, mais il avait l'oeil étincelant, les lèvres
+pâles, et il appuya la main sur la garde de l'épée qu'il portait pour
+la première fois, avec tant de fierté et de résolution que le comte de
+Lavenay comprit qu'il avait devant lui un adversaire sérieux.
+
+--Vous êtes un lâche, répéta froidement Tony.
+
+La marquise reconnut son vis-à-vis de tout à l'heure.
+
+--Ah! _chevalier_, dit-elle, éperdue.
+
+Ce titre qu'elle donnait à Tony acheva de faire illusion.
+
+Le jeune Tony était beau; il était bien tourné; il portait galamment son
+habit de gentilhomme.
+
+Le comte ne douta pas un instant qu'il eût affaire à un homme
+parfaitement né.
+
+--Ah! mon petit monsieur, dit-il, je vais vous couper les oreilles sur
+l'heure.
+
+--Venez donc, dit Tony, et priez Dieu qu'il vous rende la peau bien
+dure!
+
+Il jeta un regard protecteur à la marquise et sortit, fier et hautain,
+sur les pas du comte, en se félicitant d'avoir décidé Joseph à venir au
+bal. Il le rencontra à quelques pas de l'endroit où s'était passée cette
+scène et lui confia la marquise.
+
+Mame Toinon n'avait rien vu, rien entendu.
+
+Elle était tout entière aux galanteries du mousquetaire qui lui donnait
+le titre de baronne.
+
+
+
+
+XI
+
+LES TERREURS DE MAME TOINON
+
+
+Le comte et Tony gagnèrent la porte, quittèrent l'Opéra et s'en allèrent
+jusqu'au premier réverbère; là, le comte tira son épée.
+
+Tony l'imita.
+
+Mais, avant de tomber en garde, le comte regarda de nouveau son jeune
+adversaire.
+
+--C'est singulier, dit-il; je ne vous ai jamais vu!...
+
+--Je vous connais, moi, répondit Tony.
+
+--Qui êtes-vous?
+
+--Peu vous importe!
+
+--Cependant...
+
+--Faut-il vous répéter, une fois de plus, que vous êtes un lâche?
+
+Le comte rugit.
+
+--Un lâche et un assassin!...
+
+--En garde, donc! s'écria le comte hors de lui.
+
+--Je suis l'exécuteur testamentaire du marquis de Vilers, que vous avez
+tué ce soir, dit Tony en croisant le fer, et je me suis juré de vous
+tuer, vous, Maurevailles et Marc de Lacy!...
+
+Et Tony, qui n'avait jamais touché une épée et se trouvait en présence
+de l'un des bretteurs les plus renommés de ce temps, Tony fondit sur son
+adversaire avec cette impétuosité, cette vaillance brutale de ceux qui
+n'ont point été initiés aux galantes finesses de l'escrime... Aussi,
+avec son inexpérience et sa jeunesse, semblait-il prédestiné à trouver
+la mort dans ce combat qu'il avait provoqué.
+
+Le comte Gaston de Lavenay était un tireur habile et prudent qui s'était
+fait une réputation terrible dans les gardes-françaises.
+
+C'était lui qui avait tué le marquis Van Hop, un Hollandais fameux, qui
+longtemps, à Versailles, avait semé l'effroi parmi les gentilshommes.
+
+Tony allait donc mourir.
+
+Cependant mame Toinon, qui avait un peu perdu de vue le sort de son
+client, le pauvre marquis de Vilers, et qui n'était venue à l'Opéra
+que pour s'y amuser très consciencieusement, mame Toinon, disons-nous,
+s'était longtemps complue à écouter les paroles du beau mousquetaire,
+qui persistait à la considérer comme une femme de qualité.
+
+Mais, au bout d'une demi-heure, après avoir dansé et valsé, la
+costumière se prit à songer à Tony.
+
+Où était-il?
+
+Elle le chercha longtemps à travers le bal, et, pour la première fois
+peut-être, elle éprouva un bizarre sentiment de jalousie.
+
+--Comment!... Le bambin, se dit-elle, oserait-il s'amuser sans moi?
+
+Et, parcourant les salles, elle inspecta les groupes et les coins. Nous
+savons qu'en ce moment Tony était sur le point de partager le sort du
+marquis de Vilers.
+
+Tout à coup, arrivée sur le lieu même où avait eu lieu la provocation,
+elle vit et entendit quantité de gens qui, avec force gestes, se
+racontaient et interprétaient à leur façon la scène que nous avons
+racontée.
+
+Elle bondit et, de ses deux bras écartant la foule, se plaça au milieu
+du groupe stupéfait; puis, s'adressant à celui qui semblait en savoir le
+plus:
+
+--Vous dites, demanda-t-elle, qu'un jeune homme a jeté tout à l'heure
+son gant au visage d'un seigneur?...
+
+--Oui. J'étais à deux pas.
+
+--Et ce jeune homme était un beau petit blond tout poudré?
+
+--Parfaitement.
+
+--Déguisé en mousquetaire?
+
+--C'est cela.
+
+--Et ils sont sortis ensemble?
+
+--Par le foyer d'entrée.
+
+Grâce au même mouvement par lequel elle avait fendu la foule, mame
+Toinon se fit de nouveau place et, relevant ses paniers, descendit
+quatre à quatre les marches de l'escalier.
+
+Il était trois heures du matin. Tous ceux qui devaient venir à l'Opéra
+étaient déjà entrés. Aucun des danseurs ne songeait encore à se retirer.
+Mame Toinon ne rencontra donc personne à qui elle pût demander de quel
+côté s'étaient dirigés les deux hommes.
+
+Est-ce son instinct, est-ce la Providence qui la guida?
+
+Une minute après, elle tombait comme la foudre entre les deux
+adversaires qui ne l'avaient même pas vue venir, et, entourant de l'un
+de ses bras son petit Tony, s'écriait en agitant l'autre sous le nez du
+comte abasourdi:
+
+--Vous moquez-vous du monde? Est-ce que vous croyez que c'est vous qui
+allez me le tuer? Mais je vous tuerais plutôt, savez-vous?
+
+Tout en étreignant contre elle l'adoré de son coeur, la commère lui
+arracha de la main son épée et se mit bravement en garde à sa place.
+
+Le comte commençait à trouver la scène fort amusante. Son adversaire
+improvisée continua:
+
+--Il faudrait savoir, entendez-vous, que ce petit-là est mon enfant
+d'adoption, mon commis, et qu'on ne s'appelle pas pour rien mame Toinon,
+costumière, qui a même une boutique joliment achalandée.
+
+A ces mots, le comte, qui naturellement avait abaissé son épée depuis
+l'invasion de cette singulière femme, ne se tint plus de rire.
+
+--Un commis, lui, oh! c'est trop drôle! Et moi qui avais pris son
+déguisement pour son costume ordinaire! Et la marquise qui l'appelait
+_chevalier_! Ah! ah! ah! j'en rirai longtemps. Mais je ne me bats pas
+avec les commis, mon petit ami. Les injures de tes pareils ne nous
+salissent pas, nous autres...
+
+Tony écumait de rage, mais le bras gauche de «mame Toinon» était
+véritablement un étau, duquel il lui fut impossible de se dégager,
+pendant que le comte, toujours riant aux éclats, remettait son épée au
+fourreau, puis s'éloignait...
+
+Alors mame Toinon embrassa son commis, puis le regarda avec amour à la
+lueur du réverbère.
+
+Tony pleurait.
+
+--Il a raison, dit-il en sanglotant, je ne suis qu'un courtaud de
+boutique...
+
+Il s'opéra en lui comme une révolution.
+
+L'histoire qu'il avait lue, l'avait initié aux moeurs et à la vie des
+gentilshommes. Il se sentit rougir à la pensée que la marquise de
+Vilers, elle aussi, quand elle le reconnaîtrait, ne verrait peut-être en
+lui que le commis de mame Toinon.
+
+Il se frappa sur le coeur et dit:
+
+--Cela changera!
+
+À partir de ce moment, l'avenir de l'enfant était-il donc
+irrévocablement décidé?
+
+Toutefois, pensant à la marquise, il se souvint qu'elle était restée au
+bal.
+
+--Adieu, dit-il à mame Toinon.
+
+--Où veux-tu aller encore?
+
+--A l'Opéra.
+
+--Pour y rencontrer une nouvelle affaire?
+
+--Pour y accomplir un devoir.
+
+En prononçant ces mots, il avait l'air si vaillant que mame Toinon vit
+qu'il serait inutile de lutter contre sa volonté.
+
+--Adieu, fit-elle.
+
+Et notre héros, qui se trouvait de prime abord au niveau des
+circonstances, remit fort galamment son épée au fourreau, rajusta ses
+habits un peu en désordre et rentra dans le bal.
+
+Mais, à vingt pas derrière lui, se glissait mame Toinon.
+
+
+
+
+XII
+
+LE SAUVEUR DE RÉJANE
+
+
+La marquise de Vilers était tombée sur une banquette non loin de
+l'endroit où le comte Gaston de Lavenay avait osé l'aborder.
+
+Seulement elle avait été rejointe par sa jeune soeur, qu'accompagnait
+Joseph.
+
+Tony alla droit à elle.
+
+--Madame, lui dit-il à voix basse, vous avez tout à craindre du comte
+Gaston de Lavenay...
+
+Elle tressaillit et le regarda.
+
+Tony ajouta simplement:
+
+--Jusqu'à ce que je l'aie tué.
+
+La jeune femme étouffa un cri.
+
+--Mais, qui êtes-vous, dit-elle, vous qui prenez ainsi ma défense?
+
+--Un inconnu qui connaît toute votre histoire.
+
+La marquise pâlit sous son masque.
+
+--Vous étiez à Fraülen? dit-elle.
+
+--Non, madame.
+
+--Alors, mon mari vous a raconté?...
+
+Tony regarda la marquise avec tristesse.
+
+--Madame, dit-il, je suis un tout jeune homme presque un enfant, et
+cependant, pardonnez-le-moi, j'ose, en ce moment, vous donner un
+conseil...
+
+--Mais, monsieur...
+
+--Quittez le bal...
+
+--Oh! fit la marquise, si j'avais su que mon mari n'y viendrait pas...
+
+--Rentrez à votre hôtel et priez...
+
+La marquise devint affreusement pâle...
+
+--Mon Dieu! dit-elle.
+
+--Rentrez, madame, acheva Tony, et priez Dieu... Il est miséricordieux
+et il protège les faibles contre les forts, les bons contre les
+méchants.
+
+La marquise, éperdue, fixa longtemps ses regards sur les yeux clairs et
+profonds du jeune homme et n'osa point l'interroger.
+
+--Réjane, dit-elle à sa soeur, viens.
+
+Elle fut forcée de l'appeler une seconde fois. Celle-ci, qui semblait
+plongée dans un rêve, n'avait rien entendu. C'est que la jeune enfant,
+depuis une heure, avait, elle aussi, son secret.
+
+Nous avons peu parlé d'elle. Pourquoi? Parce qu'on parle mal des anges.
+Sur terre, un ange ne fait pas de bruit; il aime dans la paix et ne
+songe qu'au bonheur tranquille de ceux qui l'entourent. Or Réjane était
+vraiment angélique.
+
+Restée au couvent jusqu'au mariage de sa soeur, elle en avait été
+retirée par la marquise, quelques jours après l'installation définitive
+de celle-ci à Paris. A l'hôtel de Vilers, c'était Réjane qui, sans qu'on
+le lui eût jamais demandé, veillait à ce que tous les ordres donnés par
+sa soeur ou par son beau-frère fussent toujours strictement exécutés.
+Elle avait étudié leurs petites habitudes et ne laissait en aucun temps
+rien à souhaiter au marquis ou à la marquise.
+
+Aussi cette dernière fut-elle bien étonnée d'avoir à lui dire deux fois:
+
+--Viens.
+
+Que s'était-il donc passé? Nous allons le dire. Réjane jouera,
+d'ailleurs, dans l'épouvantable drame que nous nous sommes donné la
+mission de raconter, un rôle trop important pour que nous la laissions
+plus longtemps dans l'ombre.
+
+Le comte de Lavenay n'était point venu seul au bal de l'Opéra. Ses amis,
+Albert de Maurevailles et Marc de Lacy y promenaient également leurs
+manteaux rouges et y cherchaient, chacun de son côté, la marquise,
+pendant que Lavenay la trouvait à l'endroit que nous connaissons.
+
+Au moment où madame de Vilers faisait vis-à-vis à Tony, un flot de
+curieux sépara d'elle Joseph et Réjane, puis, jetant le vieux valet de
+chambre sur une banquette, repoussa dans le couloir la pauvre enfant
+affolée.
+
+Dans ce couloir, un gigantesque tambour-maître paradait, à moitié gris,
+devant les femmes qui l'admiraient et les hommes qui l'applaudissaient.
+
+Réjane vint s'échouer contre lui.
+
+Quand il s'agit de se faire remarquer, tous les moyens sont bons.
+
+Le tambour-maître confia sa canne à un voisin et, asseyant la jeune
+fille sur sa main, la brandit en l'air et la secoua, comme il eût fait
+de sa canne.
+
+La foule trépignait d'aise. Quant à Réjane, stupéfaite, effrayée, elle
+allait s'évanouir.
+
+Tout à coup, le tambour-maître reçut en pleine poitrine un formidable
+coup de poing.
+
+--Misérable! lui cria une voix.
+
+Et celui, qui avait frappé et parlé, lui arracha l'enfant, la saisit
+dans ses bras et, jouant des coudes, la porta dans la salle des
+rafraîchissements où il lui administra un cordial.
+
+C'était Maurevailles.
+
+--Oh! monsieur, vous êtes bon, lui dit l'enfant, et je vous remercie.
+
+Et, ce disant, elle le regarda longuement, comme pour se souvenir à
+jamais des traits de son bienfaiteur.
+
+Hélas, c'en était fait! Elle venait de graver pour toujours le portrait
+de celui-ci dans son coeur.
+
+La tendre enfant qui, jusqu'à ce moment fatal, avait ignoré l'amour,
+allait aimer, pour son malheur éternel, l'un des hommes qui avaient juré
+de tuer M. de Vilers et de posséder la marquise!
+
+Quelques instants après, celui-ci la remettait entre les mains de
+Joseph, sans qu'elle eût osé lui demander son nom, et c'est cette
+timidité qu'elle se reprochait pendant que sa soeur l'appelait en
+vain...
+
+A la fin pourtant, elle reconnut la voix de la marquise et se leva
+soudain.
+
+Tony aida les deux femmes et Joseph à sortir du bal.
+
+Au moment où elle montait en litière, la marquise lui saisit vivement le
+bras.
+
+--Oh! dites-moi tout, fit-elle. Dites-moi la vérité... si terrible
+qu'elle soit.
+
+--Aujourd'hui je ne puis, dit Tony.
+
+--Pourquoi?
+
+Il n'hésita point à mentir, tant l'endroit lui semblait déplacé pour
+apprendre à la marquise une si horrible nouvelle, et répondit:
+
+--Je ne la connais pas suffisamment. Mais je la connaîtrai demain et je
+vous en ferai part. Je vous le promets.
+
+Et, certain que les Hommes Rouges ne pourraient attenter à la marquise,
+puisqu'il les avait vus dans le bal en sortant, il salua sa protégée
+et revint se poster à la porte de l'Opéra pour les empêcher au besoin,
+autant que Dieu le lui permettrait, de se mettre à sa poursuite.
+
+Quel ne fut pas son étonnement quand il trouva sous le péristyle la
+bonne mame Toinon!
+
+La pauvre femme faisait pour lui ce qu'il faisait pour la marquise.
+
+--Ah! viens, s'écria-t-elle avec effroi en le revoyant seul auprès
+d'elle. Si tu savais ce que j'ai entendu!!!
+
+Et, bon gré mal gré, elle l'entraîna vers la rue des Jeux-Neufs.
+
+Chemin faisant, Tony, de nouveau enserré dans les bras de mame Toinon,
+lui demanda naturellement des explications sur son redoublement de
+terreur.
+
+--Ah! mon pauvre ami, dit-elle, dans quelles aventures t'es-tu jeté!
+
+--Mais enfin qu'y a-t-il?
+
+--Il y a que, au moment où tu reconduisais tes grandes dames, deux
+hommes sont venus rejoindre l'oiseau qui voulait te tuer.
+
+--Qu'est-ce que cela fait? répliqua tranquillement Tony.
+
+--Ce que ça fait? Ah! tiens, tu m'épouvantes. Tu cours à la mort, pour
+sûr. Ils étaient vêtus de rouge, comme lui.
+
+--De rouge? Alors c'étaient les marquis de Maurevailles et de Lacy...
+
+--Comme tu nous défiles leurs noms! Ils ne savent pas le tien, eux, mais
+s'ils te tenaient!
+
+--Qu'avez-vous donc entendu?
+
+--Voici. Quand tu es passé devant eux, celui que tu sais a raconté ton
+affaire aux autres. Sais-tu aussi ce que le grand a répondu? Il a dit:
+«Puisque ce petit-là veut nous gêner, tu as eu tort de ne pas en finir
+avec lui.» A quoi l'autre a répliqué: «Veux-tu que je lui cherche
+querelle? Dans une seconde ce sera fait.--Non, a riposté notre oiseau,
+j'ai réfléchi. Il y a un lieutenant de police à Paris. Il pourrait se
+fâcher à la fin. Attendons une occasion meilleure.» J'espère que tu te
+tiendras tranquille maintenant?
+
+--Je n'en ai plus le droit.
+
+--Tu me feras mourir.
+
+Et, jusqu'à la maison, la pauvre femme se répandit en jérémiades
+désespérées!
+
+
+
+
+XIII
+
+A L'HOTEL DE VILERS
+
+
+Après avoir enfin gagné sa chambre, Tony, tout bouleversé par les
+terreurs de mame Toinon, récapitula dans son cerveau les événements
+singuliers dont il venait d'être témoin et acteur.
+
+Pour un enfant de seize ans, habitué à l'existence calme et un peu
+effacée qu'il avait menée jusqu'alors auprès de la bonne mame Toinon, il
+y avait de quoi devenir fou.
+
+Tony en était à se demander s'il n'avait pas rêvé, si le duel sans
+témoins, la cassette d'ébène, le manuscrit du mort, l'histoire des
+Hommes Rouges et enfin l'aventure du bal de l'Opéra n'étaient pas le
+résultat d'un épouvantable cauchemar...
+
+Malheureusement il n'y avait pas à en douter. Tout cela était arrivé,
+bien véritablement arrivé.
+
+--Que vais-je faire, ou plutôt que dois-je faire? se demandait le jeune
+commis en s'asseyant, pour réfléchir, sur le bord de sa couchette.
+
+Il songeait que son premier devoir était maintenant d'informer la
+comtesse de Vilers de la mort de son mari. Mais il était peut-être
+bien tôt pour se présenter à l'hôtel. La jeune femme, rentrant du bal,
+épuisée par tant d'émotions, n'avait-elle pas besoin d'un repos si
+péniblement gagné?
+
+Il se dit qu'il valait mieux attendre quelques heures. Il ferait jour
+alors à l'hôtel de Vilers. La comtesse, remise de sa nuit, serait mieux
+à même de recevoir l'épouvantable nouvelle.
+
+Puis Tony succombait à la fatigue; malgré lui, ses paupières
+s'appesantissaient.
+
+Il pensa que sa mission ne se bornait pas à voir la comtesse, qu'il lui
+restait bien d'autres choses à faire et que, loin de nuire au succès,
+quelques heures de sommeil lui rendraient, à lui aussi, la force
+nécessaire pour les accomplir jusqu'au bout.
+
+Dans cette idée, il se coucha tout habillé sur son lit et
+s'endormit,--pour quelques heures, pensait-il.
+
+Mais, l'on doit s'en douter, le pauvre garçon était rompu de lassitude,
+et à son âge on dort bien.
+
+Quand il se réveilla, le jour commençait à tomber...
+
+--Ah! mon Dieu, s'écria-t-il, quelle heure peut-il être et combien de
+temps ai-je dormi? Pourvu qu'il ne soit pas trop tard maintenant!...
+
+Et, sans quitter le costume de mousquetaire qu'il avait porté à l'Opéra,
+costume qui, du reste, nous l'avons dit, allait remarquablement bien à
+sa figure éveillée et fière, il descendit les escaliers quatre à quatre
+et s'élança dans la rue.
+
+Il arriva bientôt à l'île Saint-Louis. La porte de l'hôtel était fermée.
+
+Il frappa. Personne ne répondit.
+
+--Que se passe-t-il donc? se demanda-t-il.
+
+Tony saisit de nouveau le marteau et se mit à frapper de toutes ses
+forces. Mais ce fut en vain.
+
+Quelques bourgeois du voisinage, seuls, ouvrirent leurs fenêtres pour
+voir d'où venait ce tapage. Puis, se disant que les affaires de l'hôtel
+de Vilers ne les regardaient point, ils rentrèrent prudemment dans leur
+logis.
+
+Tony ne se rebuta pas. Irrité au contraire de ce silence, il voulut en
+pénétrer la cause.
+
+--L'hôtel, pensa-t-il, doit avoir une autre sortie, soit du côté de la
+Seine, soit sur la rue voisine.
+
+Et il se mit à chercher cette issue.
+
+Il ne se trompait pas.
+
+Comme toutes les demeures seigneuriales de cette époque, l'hôtel de
+Vilers donnait sur d'immenses jardins qui s'étendaient jusqu'au quai de
+Béthune.
+
+Le mur, qui leur servait de clôture, avait sans doute quelque point
+vulnérable, quelque brèche où il était facile de le franchir en
+s'écorchant un peu les mains et les genoux.
+
+Il est vrai que Tony, en commettant ainsi une escalade, s'exposait à
+recevoir un coup de fusil ou tout au moins à être arrêté par quelque
+jardinier.
+
+Mais il n'y pensa même pas.
+
+Et, depuis vingt-quatre heures, il en avait vu bien d'autres!
+
+Il prit donc sa course vers le quai, décidé à pénétrer de vive force
+dans l'hôtel.
+
+Comme il arrivait au coin de la rue de la Femme-sans-Tête, il aperçut
+une voiture attelée de deux chevaux qui stationnait sous la garde d'un
+cocher.
+
+Très pressé d'arriver à son but, le jeune homme ne jeta qu'un regard
+distrait sur cette voiture, un de ces grands carrosses monumentaux
+suspendus à d'immenses courroies de cuir, comme on les faisait en ce
+temps-là et dont on retrouve encore quelques spécimens au Petit-Trianon
+et au musée de Cluny.
+
+D'ailleurs l'eût-il regardée, il n'eût pu voir dedans, car devant les
+glaces les rideaux de cuir étaient fermés.
+
+Quant au cocher, qui ne portait pas de livrée, il avait, pour se
+préserver sans doute contre le froid de janvier, relevé jusqu'aux
+oreilles les collets de sa roquelaure, et les boucles de sa perruque lui
+cachaient en grande partie le visage.
+
+Tony avait d'ailleurs bien autre chose à faire que de s'occuper de ce
+carrosse, qui appartenait probablement à quelque seigneur du voisinage.
+
+Il lui tardait d'en finir.
+
+Il examina rapidement la muraille du jardin et trouva bientôt l'aide
+qu'il cherchait.
+
+Par-dessus la crête du mur, un gros arbre moussu laissait passer une
+branche comme pour inviter à s'en servir.
+
+En sautant, l'apprenti saisit cette branche; puis, roidissant les reins
+et raccourcissant progressivement les bras, il exécuta ce que les
+gymnastes appellent le _rétablissement_.
+
+Tout essoufflé de cet effort, il s'assit sur la branche pour se reposer
+un peu.
+
+Le plus dur était fait. Il ne s'agissait plus que de descendre. Mais
+Tony dominait le jardin; il voulut en profiter pour s'orienter.
+
+Comme il examinait les larges allées, se demandant laquelle conduisait
+directement à l'hôtel, un cri étouffé se fit entendre à quelque distance
+de lui, suivi d'un piétinement.
+
+Puis les branches d'un fourré crièrent, froissées par la chute d'un
+corps.
+
+Tony dégringola, plutôt qu'il ne sauta, du haut de sa branche et
+s'élança vers le point d'où partait le bruit.
+
+Deux hommes luttaient en effet dans un fourré. L'un d'eux, qui tenait
+l'autre sous son genou et était en train de le bâillonner, était
+enveloppé d'un grand manteau.
+
+Et, à la pâle clarté de la lune qui se levait, le jeune homme vit en
+pâlissant la couleur de ce manteau...
+
+L'agresseur était un des Hommes Rouges!...
+
+Quant à celui qu'on bâillonnait, Tony le reconnut également. C'était le
+vieux Joseph, l'ami, le valet de chambre du marquis.
+
+Tony aussitôt s'élança au secours du vieillard.
+
+Mais il se dit que la marquise était certainement en péril et qu'il
+fallait avant tout courir la défendre.
+
+Le misérable, occupé à bâillonner Joseph, ne s'était pas aperçu de
+l'arrivée du jeune homme.
+
+Celui-ci s'esquiva sans bruit et courut vers l'hôtel.
+
+Comme il allait franchir la porte, une ombre se dressa devant lui.
+
+C'était encore un homme drapé dans un manteau pareil à celui du premier.
+
+C'était le deuxième des Hommes Rouges!...
+
+Il barra le passage à Tony. Mais le commis à mame Toinon avait en ce
+moment la force et le courage d'un lion. Que lui importait le péril?...
+Il voulait passer!
+
+D'un coup d'épaule, il culbuta l'ombre qui tentait de lui barrer le
+passage.
+
+Puis, les yeux étincelants, les narines gonflées, les tempes battant la
+fièvre, il s'élança dans l'hôtel.
+
+L'homme qu'il venait de renverser s'était relevé et s'était mis à sa
+poursuite.
+
+Qu'est-ce que cela faisait à Tony?
+
+Tony s'était promis d'arriver jusqu'à la marquise!
+
+Et il fallait qu'il y arrivât, malgré les murs, malgré les grilles,
+malgré les Hommes Rouges et leurs spadassins et leurs suppôts.
+
+Et, vive Dieu! s'il était besoin d'engager une lutte, il
+l'engagerait!... Mame Toinon n'était pas là!
+
+Tony ne se connaissait plus. Le feu de la bataille l'avait embrasé; il
+lui semblait entendre mille clairons sonnant la charge.
+
+Comme les volontaires en sabots qui, quarante ans plus tard, devaient
+enlever à la baïonnette, au chant de la _Marseillaise_, les batteries
+de la vieille armée allemande, il sentait quelque chose qui l'emportait
+malgré lui.
+
+Il eût, à ce moment, sans reculer d'une semelle, engagé la lutte contre
+tout un régiment.
+
+A peine avait-il franchi le vestibule, qu'il aperçut le troisième des
+Hommes Rouges qui, cherchant comme lui, sans doute, à arriver aux
+appartements de la marquise, hésitait entre deux couloirs.
+
+Tony s'élança vers lui. L'homme tira son épée.
+
+Mais le jeune mousquetaire de l'Opéra avait, lui aussi, une épée au
+côté, une épée qui brûlait de prendre une revanche et qui sortit toute
+seule du fourreau.
+
+L'arme haute, il fondit sur l'Homme Rouge.
+
+Celui-ci, stupéfait de cette brusque attaque, rompit d'un pas.
+
+L'autre Homme Rouge arrivait; Tony, bondissant en arrière, lui cingla le
+visage du revers de sa rapière, dont il se servait comme d'une cravache.
+
+Le nouveau venu poussa un juron énergique et dégaina à son tour.
+
+Le pauvre Tony était pris entre deux lames menaçantes.
+
+Il était perdu.
+
+Que pouvait-il faire, en effet, contre ces deux hommes que toute l'armée
+avait connus comme les plus habiles bretteurs de l'entourage du maréchal
+de Belle-Isle?
+
+Mais s'il fallait mourir, au moins Tony mourrait bravement, et en
+donnant, lui aussi, la mort. Se jetant dans une encoignure, il attendit
+de pied ferme l'attaque de ses ennemis.
+
+Il en vit venir en effet un encore, celui-là même qui tout à l'heure
+bâillonnait Joseph.
+
+Seulement l'arrivant, au lieu de sembler prêt à tirer l'épée, avait au
+contraire l'air consterné.
+
+Il dit:
+
+--On vient d'enlever la marquise!
+
+A ces mots, il y eut comme une trêve entre les trois adversaires
+abasourdis.
+
+--Enlever la marquise! s'écrièrent-ils ensemble.
+
+--Et dans ma propre voiture! répondit le nouveau venu.
+
+--L'enlever! mais qui donc alors? murmura Tony.
+
+Les Hommes Rouges étaient non moins stupéfaits que lui.
+
+Le carrosse qu'ils avaient amené pour enlever la marquise avait servi à
+un autre!...
+
+Quel pouvait être cet autre qui était venu ainsi se jeter si fatalement
+dans leurs brisées?
+
+Comment avait-il su que le carrosse était là tout prêt, tout disposé
+pour une longue route?
+
+Un instant, l'idée leur vint que ce courtaud de boutique, qui se mêlait
+de leurs affaires, était peut-être l'auteur de leur mésaventure.
+
+Mais il n'y avait qu'à regarder Tony pour se convaincre de sa parfaite
+innocence et même de l'abattement dans lequel l'avait plongé le mystère
+qui venait de s'accomplir. On ne joue pas ainsi, à un tel âge, le
+désappointement, le trouble, la peur de l'inconnu.
+
+Sans plus s'occuper de lui, qui semblait hébété sur le siège où la
+surprise l'avait cloué, les trois amis quittèrent donc cet hôtel où ils
+n'avaient que faire.
+
+Leurs chevaux, gardés par des palefreniers, les attendaient sur le quai,
+non loin de l'hôtel de Vilers.
+
+Les Hommes Rouges se mirent en selle.
+
+--Et maintenant avisons vite, dit Lavenay.
+
+--Séparons-nous et poursuivons le ravisseur, proposa Marc de Lacy.
+
+--Mauvais moyen, murmura Maurevailles.
+
+--Mais avec nos palefreniers, nous sommes six. En allant de six côtés
+différents...
+
+Maurevailles l'interrompit:
+
+--Peux-tu me jurer que le carrosse ne passe pas en ce moment par l'un
+des cent autres côtés? Or, dans notre situation, il ne faut point courir
+la chance; on ne l'attrape jamais.
+
+--Connaîtrais-tu donc le moyen certain de retrouver la marquise?
+
+--Hé! laisse-moi le chercher, fit Maurevailles avec impatience.
+
+Et, pendant quelques minutes, les trois cavaliers, dont les palefreniers
+se tenaient respectueusement à distance, se creusèrent le crâne pour y
+trouver l'expédient sauveur.
+
+Rien, ils ne trouvaient rien!
+
+Ah! Tony aurait beau jeu si, au lieu de rester anéanti sur son siège,
+dans la salle abandonnée de l'hôtel de Vilers, il se donnait la peine de
+chercher!
+
+Mais Tony, le pauvre Tony était comme mort, épuisé par tant d'événements
+divers.
+
+La veille seulement, à ce mot: «On enlève la marquise!» il n'eût pas
+hésité à s'élancer par la fenêtre. Guidé par le bruit des roues du
+carrosse, qui alors n'eût pas eu le temps de s'éloigner, il se serait
+cramponné à l'une des portières. Qui sait ce qu'il eût fait!
+
+Mais la force d'un enfant a des bornes et, tandis que la fatigue le
+domptait, les ennemis de la marquise délibéraient...
+
+Tout à coup Lavenay poussa un cri:
+
+--Nous n'avons qu'une chose à faire, fit-il.
+
+--Parle, dit Marc de Lacy.
+
+--Cet homme qui vient d'enlever la marquise, reprit Lavenay, ne restera
+pas à Paris...
+
+--Qu'en sais-tu?
+
+--D'abord, il doit évidemment nous connaître et il sait de quoi nous
+sommes capables. Nous avons retrouvé la comtesse Haydée, malgré toutes
+les précautions prises par Vilers. Ici nous la retrouverions encore,
+malgré tout le soin que cet inconnu pourrait mettre à la cacher. Donc il
+va quitter Paris et probablement la France.
+
+--Lavenay a raison, s'écria de Lacy, mais quel peut être cet homme?
+
+--Je n'en sais rien. Nous chercherons cela plus tard. Le plus pressé,
+c'est de le joindre. On ne fait pas un long voyage ainsi, surtout avec
+une femme, à l'improviste et sans bagages. Il ne faut pas oublier que le
+carrosse m'appartenait, il n'y a qu'un quart d'heure. Notre ennemi a dû
+toucher à son hôtel pour prendre quelques malles, puis il gagnera au
+plus vite l'une des portes de Paris. Si nous savions laquelle, il nous
+serait facile d'aller l'y attendre. Mais Paris a quinze barrières et
+nous ne sommes que six, dont trois imbéciles.
+
+--Que faire alors?...
+
+--Ma foi! prendre un grand parti: courir chez le lieutenant de police et
+l'informer de ce qui s'est passé. On connaît assez ses habitudes pour
+être sûr qu'il enverra immédiatement du monde à toutes les portes de
+Paris.
+
+Si le carrosse veut sortir, on l'arrêtera.
+
+S'il est déjà passé, on saura quelle direction il a prise.
+
+Et qu'on nous dise cela..., avec les chevaux que nous avons, nous
+l'aurons vite rattrapé.
+
+--Lavenay a raison, dit Marc de Lacy, mais je crois qu'il est bon de ne
+mettre qu'en partie le lieutenant de police dans la confidence.
+
+--C'est évident.
+
+--Peut-être aussi serait-il maladroit de nous montrer à lui tous les
+trois.
+
+--Certes, dit Lavenay, un seul doit se rendre à l'hôtel de la police.
+
+--Et celui-là?
+
+--Ce sera moi, si vous le voulez bien. Partons ensemble. Vous
+m'attendrez sur la place Vendôme.
+
+Et les Hommes Rouges partirent au quadruple galop.
+
+
+
+
+XIV
+
+OU LA POLICE FAIT PLUS QU'ON NE LUI DEMANDE
+
+
+L'hôtel de la police n'était pas situé à cette époque dans le quartier
+où il est aujourd'hui. Il touchait à l'enclos des Capucines, avec lequel
+il a depuis longtemps disparu.
+
+Le lieutenant général de police était alors M. Feydeau de Marville,
+ancien conseiller au Parlement de Paris.
+
+C'était un homme d'une équité sévère et qui n'avait ni l'âpreté, ni la
+verve inquisitionnelles de son prédécesseur, M. Hérault, celui que le
+fameux voleur Poulailler attacha un jour dans son propre cabinet, en
+dépit des gardes et des agents.
+
+M. de Marville, au contraire, s'appliqua à rendre ses fonctions utiles
+à tout le monde, aux petits comme aux grands, aux pauvres comme
+aux riches, et il révoqua plusieurs agents qui, dans leur habitude
+d'omnipotence, avaient abusé de leurs fonctions.
+
+Dans la célèbre affaire de la tragédie de _Mahomet_, il n'hésita pas à
+faire, auprès de Voltaire, une démarche personnelle qui eut le meilleur
+résultat.
+
+Tel était l'homme qu'allait voir M. de Lavenay.
+
+Malgré l'heure avancée et bien qu'il travaillât avec ses secrétaires à
+des règlements sur les jeux publics, très difficiles à réprimer, M. de
+Marville n'hésita pas à recevoir le gentilhomme, dont le nom lui était
+fort connu.
+
+Lavenay lui raconta l'enlèvement, sans dire quelle part ses amis et lui
+avaient eu l'intention d'y prendre.
+
+Tout au contraire, il donna comme motif de sa démarche la vieille amitié
+qui l'unissait au marquis de Vilers?
+
+M. de Marville l'écoutait avec attention.
+
+A la fin, il demanda, tout en fixant sur Lavenay ses yeux de lieutenant
+de police:
+
+--Mais que faisait donc pendant ce temps-là le marquis de Vilers?
+
+Un instant, Lavenay, qui ne s'attendait point à cette question parce
+qu'on oublie toujours la chose principale, resta décontenancé, mais il
+se remit bien vite et riposta gaillardement.
+
+--Vilers? mais il est en voyage!
+
+--Et depuis quand?
+
+--Depuis quelques jours.
+
+--Oh! c'est étrange! j'avais cru l'apercevoir hier au petit lever du roi
+et même lui entendre dire qu'il n'était pas près de quitter Paris.
+
+--Vous, ou moi, nous nous trompons, M. le lieutenant de police. La
+vérité est qu'à l'heure de l'enlèvement, Vilers n'était point chez lui.
+
+--Soit! mais qui vous fait supposer que l'inconnu qui a enlevé la
+marquise doive, lui aussi, quitter Paris?
+
+La réplique encore était difficile. Lavenay ne pouvait tenir en effet à
+faire part à M. de Marville de la poursuite sans merci dont lui-même et
+ses amis menaçaient la marquise.
+
+Il trouva cette réponse:
+
+--Le ravisseur ne doit-il pas craindre, monsieur le lieutenant de
+police, qu'à Paris vous ne mettiez trop tôt la main sur lui? Aussi soyez
+certain qu'il ne songe qu'à vous fuir. C'est pour cela que je me suis
+permis de venir à cette heure indue.
+
+Le magistrat s'assit à son bureau et écrivit rapidement un ordre.
+
+Puis il frappa sur un timbre. Un huissier entra.
+
+M. de Marville lui remit l'ordre qu'il venait décrire.
+
+--Dans un quart d'heure d'ici, dit-il, tous les postes des portes de
+Paris seront informés qu'il faut arrêter le carrosse s'il passe, qu'il
+faut lui donner la chasse, s'il est passé.
+
+Lavenay se mordit les lèvres.
+
+On lui accordait plus qu'il ne demandait.
+
+La maréchaussée à la poursuite de l'homme mystérieux, c'était une grande
+chance pour qu'il pût s'échapper avec sa précieuse conquête. Ou, dans le
+cas où la police parviendrait à l'arrêter, c'était la marquise ramenée
+à son hôtel, et protégée, au moins pour un temps assez long, par M. de
+Marville, contre les entreprises des Hommes Rouges.
+
+Cependant Lavenay réfléchit qu'avec des chevaux comme ceux qu'ils
+possédaient, lui, Lacy et Maurevailles, il leur serait facile de
+devancer les lourdes montures des cavaliers de la maréchaussée.
+
+Aussi fut-ce le sourire sur les lèvres qu'il demanda à M. de Marville de
+vouloir bien lui permettre d'attendre les renseignements qu'il allait
+recevoir, afin qu'il pût aller sur les traces du ravisseur.
+
+Mais le magistrat secoua la tête.
+
+--Ce que vous sollicitez là, monsieur le comte, est impossible, dit-il.
+
+--Impossible! pourquoi?
+
+--Parce que je vous arrête!
+
+--Vous m'arrêtez?
+
+--Comme accusé d'assassinat sur la personne de votre ancien ami, le
+marquis de Vilers!...
+
+Lavenay devint livide.
+
+Comment M. de Marville savait-il que M. de Lavenay avait tué le marquis?
+
+Le duel n'avait eu d'autre témoin que Tony.
+
+Et ce n'était pas lui qui avait averti le lieutenant de police.
+
+Mais M. de Marville venait de parler _au jugé_.
+
+Il n'avait que des soupçons et voulait les changer en certitude.
+
+A la suite des nombreux crimes qui se commettaient chaque nuit dans
+Paris, M. de Marville avait pris une ordonnance fort sage pour l'époque.
+
+Cette ordonnance, en date du 17 mai 1743, prescrivait à tout chirurgien
+d'avoir à déclarer à la police, dans les vingt-quatre heures, le nom, le
+domicile et le genre de blessure des gens qu'on portait à soigner chez
+eux.
+
+De cette façon, quand deux gentilshommes se coupaient galamment la
+gorge, il n'était plus possible au blessé de se faire soigner en secret
+et de cacher le duel.
+
+Les exempts avaient reçu en même temps des ordres très sévères sur le
+même sujet.
+
+Ils ne pouvaient plus, comme autrefois, dire en trouvant un cadavre
+sanglant:
+
+--Voilà un homme qui s'est battu. Tant pis pour lui!...
+
+Il leur fallait au contraire recueillir sur la cause et les
+circonstances du duel tous les renseignements possibles.
+
+Quelques-uns remplissaient exactement ce devoir; beaucoup trop le
+négligeaient.
+
+Or, par hasard, l'exempt qui avait vu relever le cadavre et l'avait fait
+transporter aux caveaux du Châtelet était un homme intelligent et zélé.
+
+Grâce aux soins pris par Tony, il n'avait pu constater l'identité du
+mort.
+
+Mais il avait questionné tous les portiers de la place Royale.
+
+Et il avait appris qu'un homme en manteau rouge avait été vu, vers
+l'heure du meurtre, d'abord entrant fort tranquillement dans cette
+place, puis s'éloignant à pas rapides.
+
+Cet agent avait fait son rapport au lieutenant de police.
+
+Et celui-ci, voyant le manteau rouge de Lavenay, s'était dit tout de
+suite:
+
+--Voilà le meurtrier.
+
+Quant au nom de la victime, il l'avait trouvé par un semblable
+enchaînement d'idées:
+
+Lavenay, encore en manteau rouge, déclarait venir de l'hôtel de
+Vilers... où l'on avait enlevé la marquise... qu'il paraissait aimer
+plus qu'il ne fallait...
+
+Et le mari de celle-ci avait disparu?...
+
+Évidemment la victime de la veille, ce gentilhomme inconnu, dont on
+cherchait le nom, c'était le marquis.
+
+M. de Marville tenta l'épreuve.
+
+On a vu comment elle réussit. La pâleur de Lavenay lui prouva qu'il
+avait touché juste.
+
+Cependant, la première surprise passée, le comte se remit:
+
+--Monsieur le lieutenant de police, dit-il, on a bien raison de
+prétendre qu'aucun fait ne vous est longtemps ignoré. Je vous donnerai
+tout à l'heure des explications qui vous satisferont, je l'espère.
+Cependant mes amis, MM. de Lacy et Maurevailles, attendent avec une
+impatience fébrile le résultat de ma démarche. Moi-même, je suis plus
+anxieux sur le sort de madame la marquise de Vilers que sur le mien
+propre. J'ai tué en duel loyal son mari, qui m'avait mortellement
+offensé. Mais un grand danger la menace, je le sens, j'en suis sûr. Si
+je ne puis courir sur les traces du ravisseur, permettez-moi au moins de
+prier mes amis, sur qui ne pèse aucune accusation, d'y aller à ma place.
+
+M. de Marville ne répondit pas, mais pour la seconde fois, il frappa sur
+le timbre.
+
+L'huissier parut.
+
+--Dites à M. La Rivière de venir ici.
+
+L'huissier s'inclina et sortit.
+
+
+
+
+XV
+
+LE RAVISSEUR DE LA MARQUISE
+
+
+Presque aussitôt apparut M. La Rivière, un gros bonhomme à la face
+rougeaude, au sourire béat, tout le contraire du type que l'on se fait
+généralement du policier de l'ancien régime. Il est vrai que ses petits
+yeux gris, percés en vrilles, brillaient comme deux étoiles derrière
+les lunettes bleues qui les abritaient. Sans ces deux yeux, on eût pu
+prendre M. La Rivière pour un franc imbécile. Quand on les avait vus
+fixés sur soi, on frissonnait.
+
+M. La Rivière fit un magnifique salut et attendit, les mains croisées
+sur son ventre, que M. de Marville l'interrogeât.
+
+--La Rivière, demanda le lieutenant général, a-t-on exécuté mes ordres
+relativement aux barrières?
+
+Le policier tira sa montre, une grosse montre d'argent:
+
+--L'expédition a été faite à moins onze, supputa-t-il, le départ à moins
+quatre... Mettons quinze minutes l'une dans l'autre pour le trajet
+ventre à terre. Monseigneur, dans trois minutes tous les postes seront
+prévenus. La plupart les ont déjà.
+
+--Et s'il y a un résultat? ne put s'empêcher de demander Lavenay.
+
+M. La Rivière répondit:
+
+--S'il y a un résultat, monseigneur le saura au bout d'un quart d'heure.
+
+M. de Marville congédia du geste le policier qui salua et disparut.
+
+--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prévu.
+
+Les mesures les plus sérieuses sont prises. Vous n'avez donc rien à
+redouter pour la marquise. Quant à vos amis qui vous attendent, je ne
+veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendôme,
+où ils doivent commencer à trouver le temps long. Je vais les envoyer
+chercher.
+
+--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander.
+Mais comment savez-vous que c'est place Vendôme qu'ils m'attendent?
+
+Pour toute réponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La
+Rivière, en entrant, avait invisiblement placé sur le bureau.
+
+Lavenay lut sur ce papier:
+
+--Deux autres Hommes Rouges se promènent place Vendôme.
+
+--C'est admirable, fit-il en s'inclinant.
+
+--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de
+quelles étranges circonstances vous avez pu arriver à tuer votre ami
+intime, le marquis de Vilers.
+
+Lavenay commença son récit et expliqua les faits que nous connaissons
+déjà pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort.
+
+Seulement, le récit de Lavenay s'arrêtait au départ du marquis, de celui
+qu'il appelait «le traître.»
+
+--Il avait failli à sa parole, ajouta le comte; nous nous réunîmes en
+tribunal pour le juger.
+
+--Et vous l'avez condamné?
+
+--A mort.
+
+Le lieutenant de police avait écouté avec un vif intérêt ce récit
+presque fantastique.
+
+--Et la comtesse Haydée? demanda-t-il.
+
+--Il fut décidé que rien ne serait changé à son égard.
+
+--Comment cela?
+
+--Nous avions juré qu'elle serait à celui dont le nom était sur le
+bulletin choisi par elle.
+
+--Eh bien?
+
+--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparaître ce
+bulletin, ou le papier était resté entre les mains de la comtesse. Dans
+le second cas, la chose allait naturellement; car il est évident que
+si son nom avait été sur ce papier, le marquis n'eût pas eu besoin
+d'enlever la comtesse pour l'épouser.
+
+--Et si le bulletin était détruit?
+
+--Il l'est. Or, le marquis étant mort, le pacte subsiste entre nous
+trois. Nous referons trois billets, et, comme la première fois, nous
+consulterons le sort.
+
+--Mais vous savez que la comtesse Haydée ne vous aime pas, puisqu'elle
+avait choisi M. de Vilers?
+
+--Parfaitement. Aussi sera-ce là sa punition.
+
+--Sa punition?
+
+--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son
+serment, et appartiendra à l'un de nous, à celui que le sort désignera.
+
+--Et si celui-là est M. de Lacy ou M. de Maurevailles?
+
+--Je mettrai autant de zèle à l'aider que j'ai mis d'acharnement à
+poursuivre et à tuer le marquis.
+
+--Mais c'est de la folie!...
+
+--Pour nous trois, liés par notre parole, c'est de l'honneur!
+
+On gratta à la porte.
+
+L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux
+gentilshommes qu'il avait envoyés chercher étaient là. M. de Marville se
+leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy.
+
+Ceux-ci étaient déjà depuis longtemps sur la place Vendôme, enveloppés
+dans leurs manteaux, et marchant de long en large, à côté de leurs
+chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on était venu les
+mander près du lieutenant de police. Ils se doutèrent qu'il était arrivé
+quelque incident nouveau. Aussi, après les salutations, parurent-ils
+attendre une explication.
+
+--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien
+avec votre ami. Il m'a raconté votre pacte. Il ne m'a pas caché qu'il
+l'avait déjà en partie accompli. Il reconnaît que c'est lui qui a tué le
+marquis de Vilers.
+
+--En duel! répondirent en même temps les deux gentilshommes.
+
+--Et il m'a affirmé en outre que le combat avait été loyal...
+
+--Nous nous en portons garants pour lui, s'écria Maurevailles.
+
+--Et nous demandons notre part de responsabilité, ajouta Lacy.
+
+M. de Marville réfléchit un instant. Certes, le cas était grave. Il y
+avait eu un meurtre commis et la victime était un officier connu de la
+cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un
+autre côté, ce n'était que par induction que le lieutenant de police
+était arrivé à savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui
+reposait là-bas dans les caveaux du Châtelet était celui d'un inconnu.
+
+Au pis-aller, si plus tard on arrivait à savoir que le marquis de Vilers
+avait été tué, les trois officiers n'hésiteraient pas à répondre de
+cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait
+qu'ils étaient gens à tenir leur parole. Il était d'ailleurs en pouvoir
+de les y contraindre.
+
+En ce temps, malgré les édits, il y avait pour les duels une grande
+tolérance. On ne courait donc pas grand risque à fermer les yeux sur
+celui-ci. Quant à l'exempt qui avait fait l'enquête, il n'était pas
+difficile de lui fermer les yeux et la bouche.
+
+--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous êtes
+libres. Et maintenant attendons le résultat des mesures prises
+relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive.
+Peut-être allez-vous savoir quelque chose.
+
+En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavés inégaux
+de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrêter devant l'hôtel,
+puis un cavalier de la maréchaussée, dont le sabre traînait sur les
+marches, monter l'escalier.
+
+Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on
+vînt le prévenir et se précipita dans l'antichambre.
+
+Le cavalier tenait à la main un large pli scellé. M. de Marville
+lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la
+suscription.
+
+--Porte Saint-Antoine! dit-il.
+
+Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dépêche en murmurant:
+
+--Oh! c'est étrange!
+
+--Que se passe-t-il donc? demandèrent à la fois Lavenay, Maurevailles et
+Lacy.
+
+--Voyez vous-mêmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrêté le carrosse
+à la porte Saint-Antoine...
+
+--Eh bien?...
+
+--Il contenait deux personnes: un homme âgé, vêtu d'un surtout de
+fourrures, et une jeune femme...
+
+--Le ravisseur et madame de Vilers...
+
+--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est incliné avec un
+sourire...
+
+--Et on l'a arrêté?
+
+--On l'a laissé libre.
+
+--Comment cela?...
+
+--La marquise s'est penchée à la portière et a prié le chef des gardes
+de ne pas mettre obstacle à leur voyage.
+
+--C'est impossible!
+
+--Lisez plutôt. Elle a déclaré qu'elle partait librement avec...
+
+--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lèvres du
+lieutenant!
+
+--Avec son père!!!
+
+Les trois gentilshommes restèrent anéantis. Marc de Lacy reprit le
+premier son sang-froid; il demanda enfin:
+
+--Mais où l'emmène-t-il?
+
+--Il n'appartient à personne de le lui demander.
+
+
+
+
+XVI
+
+OU JOSEPH VA DE STUPÉFACTION EN STUPÉFACTION
+
+
+Après plus d'une heure d'anéantissement physique et moral, Tony s'était
+réveillé plus allègre, plus ardent, plus prêt à sauver et à punir aussi.
+
+Tout d'abord, il se dit:
+
+--Ce qu'il y a de mieux à faire pour l'instant est d'observer ici même
+ce qui a pu s'y passer, après avoir délivré toutefois ce pauvre Joseph.
+
+Mais la manière belliqueuse dont il était entré dans cette partie de
+l'hôtel l'avait empêché d'étudier son chemin. Et celles des lumières que
+le vent n'avait pas éteintes étaient consumées jusqu'au bout. Il prit
+au hasard le premier corridor venu, courut droit devant lui et se cogna
+contre le battant ouvert d'une fenêtre. Si faible qu'elle fût, la clarté
+de la lune lui permit de mesurer d'un coup d'oeil rapide l'espace qui le
+séparait du sol.
+
+Il se trouvait au rez-de-chaussée. Il n'eut qu'à sauter. Devant lui
+s'étendaient de grands arbres.
+
+Il était donc dans le jardin. Après vingt allées et venues, il aperçut
+enfin Joseph, resté abasourdi sous le massif où l'Homme Rouge l'avait
+jeté.
+
+Ce pauvre Joseph était si bouleversé que, ne reconnaissant pas d'abord
+«le commis à mame Toinon», il se demandait si on ne venait point
+l'achever.
+
+--Oh! grâce! Ne me faites point de mal, murmura-t-il quand Tony lui eut
+ôté son bâillon.
+
+--N'ayez pas peur. C'est moi.
+
+--Vous, monsieur Tony? Que vous êtes bon! Vous voulez donc sauver tout
+le monde?
+
+Et le vieux serviteur baisa les mains qui le déliaient.
+
+--Mais que s'est-il passé? demanda-t-il.
+
+--Je ne le sais pas moi-même exactement.
+
+Le vieillard, dont les membres avaient été engourdis sous la corde qui
+les serrait, trébuchait sur ses jambes.
+
+--Il ne s'agit pas d'être malade, fit Tony. On a enlevé votre maîtresse.
+
+--Ils ont enlevé madame! Oh! les misérables!
+
+--Ce ne sont pas eux.
+
+--Qui donc alors?
+
+--Nous allons peut-être le savoir. Venez.
+
+Le danger couru par la marquise avait rendu toute son activité à Joseph,
+qui se sentait maintenant aussi jeune que Tony.
+
+--Voyez d'abord, dit celui-ci, comment il se fait qu'on ne m'ait pas
+ouvert quand j'ai frappé, comment il se fait que pas un domestique ne
+soit accouru au bruit de ce qui s'est passé. Moi, je vais demander autre
+chose aux voisins. Nous nous retrouverons sur le pas de la grand'porte.
+
+Et, de nouveau, Tony enjamba le mur. Il tomba quai de Béthune et fut,
+en quelques enjambées, rue de la Femme-sans-Tête, ou il ne se fit aucun
+scrupule de réveiller les portiers. Il avait dans sa poche l'argent pris
+par lui dans celle du marquis de Vilers et qu'il aurait rendu ce soir
+même à la marquise, s'il avait pu la voir, hélas!
+
+--Cet argent qui est à elle, je puis bien l'entamer pour elle, se
+dit-il, puisque je n'en ai pas à moi.
+
+Et, grâce aux écus habilement semés ici ou là, voici ce qu'il apprit:
+
+À la tombée de la nuit, un carrosse était venu se poster au coin de la
+rue de la Femme-sans-Tête.
+
+C'était le carrosse qu'il avait remarqué en venant. Il y avait à peine
+quelques minutes que cette voiture était là, quand un homme, couvert de
+fourrures et paraissant assez âgé, s'était approché du cocher, le seul
+serviteur qui la gardât. A la lueur des lanternes, on l'avait vu donner
+de l'argent à ce cocher et causer longuement avec lui.
+
+Puis il s'était dirigé vers la porte de l'hôtel.
+
+Il n'avait pas même eu besoin de frapper. La porte était ouverte.
+Quelques minutes après, il sortit. Mais cette fois il n'était plus seul.
+Madame de Vilers le suivait. La marquise avait jeté sur ses épaules une
+grande mante de voyage. Bien qu'elle ne semblât faire aucune résistance,
+elle avait plutôt l'air d'obéir que de partir librement. Dans le court
+trajet qui séparait de l'hôtel le carrosse, elle porta plusieurs fois
+son mouchoir à ses yeux.
+
+Au moment d'entrer dans la voiture, elle parut hésiter. L'homme lui
+saisit le bras et l'aida à monter. Il s'assit à côté d'elle et le
+carrosse partit au grand galop. Tony en avait pour son argent, du moins
+pour l'argent du marquis. En rentrant dans l'hôtel, il trouva, comme
+il était convenu, sur le seuil de la porte, le vieux Joseph qui, en
+l'apercevant, leva les bras vers le ciel par petites secousses. Ce geste
+a toujours voulu dire:
+
+--Ce qui est arrivé est inimaginable!
+
+--Eh bien? lui demanda Tony en refermant la porte.
+
+--Ah! mon pauvre monsieur, ma maîtresse est perdue...
+
+Et, pour abréger le récit de Joseph, récit coupé par des exclamations
+sans nombre, par des larmes et des hoquets, disons que le brave
+domestique, en parcourant les chambres, les cuisines, avait trouvé tout
+le monde endormi.
+
+Enfin, il était parvenu à éveiller un laquais, à qu'il avait arraché mot
+à mot ces renseignements:
+
+Vers trois heures de l'après-midi, un valet de chambre, se disant sorti
+de la veille de l'hôtel de Chevreuse et engagé aussitôt par le marquis,
+s'était introduit dans les cuisines.
+
+Là, il avait fait vingt folies, raconté trente histoires et finalement
+demandé qu'on célébrât sa bienvenue, le verre en main. Il s'y était si
+bien pris que tous les domestiques de l'hôtel, y compris le suisse et
+les femmes de la marquise, avaient tour à tour trinqué avec lui.
+
+Le laquais interrogé par Joseph ne savait rien de plus. Il avait
+tellement bu en compagnie de l'intrus que peu à peu la tête lui avait
+semblé lourde, puis il s'était endormi... Tous les autres avaient sans
+doute fait comme lui.
+
+Tony était suffisamment éclairé.
+
+Évidemment le soi-disant ex-laquais du duc de Chevreuse appartenait aux
+Hommes Rouges.
+
+C'était lui qui, par l'ivresse, avait rendu inerte tout le personnel de
+l'hôtel de Vilers, puis avait ouvert la porte de la rue; après quoi,
+obéissant vraisemblablement à un ordre, il s'était retiré.
+
+Malheureusement pour les Hommes Rouges, ils avaient travaillé pour un
+autre larron.
+
+Au moment où Joseph finissait de raconter à Tony ce qu'on vient de lire,
+le marteau de la porte, soulevé, retomba lourdement sur son clou.
+
+Le vieux domestique alla ouvrir.
+
+--Monsieur Joseph? demanda la personne qui avait frappé.
+
+--C'est moi.
+
+--Voilà un papier pour vous. Il y a une réponse.
+
+Certes, il y avait une réponse, et une bonne
+
+Car ce papier disait:
+
+«Prière à mon bon Joseph de remettre au porteur, contre le présent, dix
+mille livres.
+
+» MARQUIS DE VILERS.»
+
+--C'est étrange! se dit le vieux domestique. Mon pauvre maître, qui me
+racontait toutes ses affaires, ne m'a point parlé de celle-là. Qu'est-ce
+que ça signifie?
+
+Pourtant il n'y avait rien à répliquer. L'écriture était bien celle du
+marquis. Le paraphe était bien le paraphe du marquis. Le papier était
+daté de la semaine précédente et n'avait donc pas été rempli par un
+fantôme. De plus, le cachet du marquis était apposé à l'un des angles.
+
+Joseph dit:
+
+--Attendez-moi.
+
+Il alla chercher dix mille livres et paya, non sans tâcher de savoir en
+quelles circonstances ce bon avait été délivré.
+
+--Je ne saurais vous l'apprendre, répondit le porteur. C'est une
+commission que je fais...
+
+--Enfin! murmura Joseph en reconduisant ce commissionnaire.
+
+Et comme il s'apprêtait à fermer la porte:
+
+--M'sieur, m'sieur, cria un de ces gamins de Paris qui, plus tard,
+devaient s'appeler des gavroches. Ne fermez pas. J'apporte quelque
+chose.
+
+Le gamin, tout en sueur, qui courait aussi vite qu'un poney, vint
+s'abattre devant l'hôtel en tendant à Joseph un papier.
+
+--Pour qui cela? demanda le vieux domestique.
+
+--Pour... le... marquis de Vilers, répondit le gamin tout poussif.
+
+--Hélas! ne put s'empêcher de soupirer Joseph.
+
+Le gamin continua:
+
+--C'est de la part... d'une belle dame... qui était... dans un beau
+carrosse... Elle a écrit... pendant que son monsieur faisait charger des
+malles... Elle m'a dit... qu'on me payerait bien...
+
+--Oh! certes, répondit Joseph, qui vida sa poche dans les mains du gamin
+émerveillé, puis rentra dans l'hôtel et rejoignit Tony.
+
+Mais à cette époque le respect des domestiques pour leurs maîtres était
+tel que, bien que le marquis fût mort et que cette lettre pût lui
+fournir une indication précieuse, Joseph n'osa pas l'ouvrir.
+
+Longtemps il la tourna et retourna entre ses doigts. Ce billet n'était
+point cacheté. Une épingle seule le fermait. L'adresse était écrite au
+crayon.
+
+--En finirez-vous? demanda Tony impatienté.
+
+--Je brûle d'ouvrir ce papier. Je n'en ai pas le courage.
+
+--Je l'aurai, moi qui suis l'exécuteur testamentaire de votre maître!
+
+Et le jeune homme s'empara du papier, fit sauter l'épingle et lut à
+haute voix ces mots également écrits au crayon:
+
+«Cher ami,
+
+«Le magnat m'emmène où vous savez! Au moins je ne quitterai pas la
+France! Veillez sur Réjane. Pauvre chérie! Elle venait de se mettre au
+lit quand je suis partie. Dites-lui que je l'ai embrassée... Comptez sur
+moi comme je compte sur vous...
+
+«Marquise DE VILERS.»
+
+--Eh bien, demanda vite Tony après la lecture de ce billet. Où le magnat
+emmène-t-il votre maîtresse! Vous devez le savoir aussi, vous?
+
+Joseph était atterré. Des propriétés du magnat, Joseph n'avait jamais
+entendu parler que du château du Danube et la marquise disait: «Au moins
+je ne quitterai pas la France!»
+
+Tony perdit de nouveau courage. Le fil conducteur que venait de lui
+tendre la Providence pour l'aider à se retrouver dans ce labyrinthe
+cassait tout à coup. Comment protéger la marquise maintenant?
+
+Après avoir mûrement réfléchi, il s'arrêta définitivement à la
+résolution suivante:
+
+Les trois autres ennemis de la marquise,--les siens en même
+temps,--étaient gardes-françaises.
+
+Il le serait aussi.
+
+D'abord, il le sentait en lui, il n'était pas né pour la vie douce et
+enfantine qu'il menait chez la bonne mame Toinon. Ce qu'il lui fallait,
+c'était la vie des camps, le tapage, la bataille. Il l'avait bien
+compris aux battements joyeux de son coeur, la première fois que sa main
+avait brandi une épée, la première fois que cette épée s'était croisée
+avec une autre. Et puis, dès son enrôlement, Tony serait auprès
+des Hommes Rouges. Malgré eux et à leurs côtés, il grandirait, les
+surveillant, ne les perdant pas de vue.
+
+Le régiment est une grande famille où tout se sait: si les Hommes Rouges
+complotent, s'ils parviennent à découvrir la retraite du magnat, s'ils
+trament quelque entreprise contre la marquise, le garde-française Tony
+le saura et prendra ses mesures en conséquence...
+
+--Je ne serai pas toujours simple soldat, se dit l'adolescent avec cette
+confiance superbe qu'il avait mise en toutes choses depuis la mort du
+marquis et qui lui était revenue. Je passerai anspessade, bas-officier,
+sous-lieutenant!... Je deviendrai l'égal de mes ennemis! Ainsi le comte
+ne pourra plus refuser de se battre avec moi. Je laverai l'insulte qu'il
+m'a faite en même temps que je vengerai le marquis. Et la marquise
+n'aura pas honte de son défenseur. Oui, je serai l'égal de ces fiers
+capitaines, leur supérieur peut-être... Tiens! pourquoi pas? parce
+que je ne suis point noble? Bah! L'armée mène à tout. M. Chevert, qui
+n'était pas plus noble que moi, est bien devenu maréchal de France!...
+Que je devienne général, ajouta-t-il en riant, je m'en contenterai. Le
+général Tony... Cela sonnerait joliment!...
+
+Cependant, avant de s'enrôler, Tony songea qu'il lui restait un devoir à
+remplir.
+
+Le corps du marquis de Vilers était toujours au Châtelet. Il en informa
+Joseph en l'invitant à aller avec lui.
+
+La marquise n'étant plus là pour réclamer le corps de son mari et
+satisfaire aux derniers devoirs, ce soin incombait aux deux seuls vrais
+amis que le marquis eût à Paris: Tony et Joseph.
+
+Dès que vint le matin, ils se rendirent donc au Châtelet, où on leur
+remit une magnifique bière de chêne, dans laquelle le lieutenant de
+police, voulant éviter le scandale, après la déclaration de MM. de
+Lavenay, de Maurevailles et de Lacy, avait enfermé le marquis.
+
+Une messe fut célébrée à l'église de Saint-Louis-en-l'Isle, puis ils
+firent descendre le cercueil dans le caveau de la famille de Vilers, au
+Père-Lachaise.
+
+--Mon pauvre maître, s'écria Joseph en fermant le caveau, c'en est donc
+fait de toi!!!
+
+
+FIN DU PROLOGUE
+
+
+
+
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+
+
+
+LE CHÂTEAU DU MAGNAT
+
+
+
+I
+
+LES GARDES-FRANÇAISES
+
+
+Le lendemain de l'enterrement du marquis de Vilers, il y avait grande
+rumeur à la porte Montmartre, devant un cabaret qui avait cette enseigne
+bizarre:
+
+ _Au servent recruteur_.
+
+Une centaine de jeunes gens de quinze à vingt ans, appartenant pour les
+deux tiers à la classe ouvrière, et pour le tiers restant à la caste
+boutiquière et à la bourgeoisie de Paris, se pressaient aux abords du
+cabaret.
+
+Un tambour des gardes-françaises avec son habit blanc à parements bleus,
+son tricorne et sa perruque poudrée, battait le rappel, et parfois,
+entre deux roulements, dépliait une grande pancarte et lisait à haute
+voix l'avis suivant:
+
+«Monsieur le marquis de Langevin, mestre de camp, chevalier de l'ordre
+royal et militaire de Saint-Louis et colonel-général du régiment des
+gardes-françaises, fait assavoir:
+
+«1° Que, par ordonnance du roi, contresignée par Son Excellence
+le secrétaire d'État au département de la guerre, le régiment des
+gardes-françaises vient d'être augmenté de deux compagnies;
+
+»2° Que, les cadres de ces compagnies ayant été formés et chaque
+officier pourvu de son emploi, il est nécessaire de compléter
+l'effectif;
+
+»3° Que les jeunes gens qui désirent servir peuvent s'adresser, soit
+directement à M. le marquis de Langevin, soit à MM. de Bressuire et de
+Vauxcouleurs, capitaines-commandants d'icelles compagnies, lesquels les
+enrôleront; soit enfin à Humbert, dit Pivoine, sergent recruteur, qui
+leur comptera dix pistoles en leur faisant signer leur engagement;
+
+»4°...» (Nous ne garantissons pas le texte de cet article que Humbert,
+dit Pivoine, débita de mémoire sans regarder la pancarte): «4° Le
+régiment des gardes-françaises est le plus agréable de tous les
+régiments.
+
+»On y danse le dimanche au son des violons et de la flûte.
+
+»La solde est bonne, exactement payée.
+
+»Les soldats ont la permission de dix heures tous les jours, et de
+minuit les jours de fête.
+
+»Le colonel n'interdit à ses soldats, pourvu que le service ne souffre
+point, ni les amourettes, ni le cabaret. Les beaux garçons seront
+enrôlés de préférence, le régiment des gardes-françaises ayant à coeur
+de soutenir sa belle réputation de galanterie.»
+
+Les variations exécutées par Pivoine sur ce quatrième et alléchant
+paragraphe auraient suffi à retenir la foule devant le cabaret du
+_Sergent recruteur_.
+
+Pivoine était un grand diable d'homme qui pouvait bien avoir passé la
+cinquantaine.
+
+Il était sec, maigre, osseux et portait une longue paire de moustaches
+blanches sur une trogne enluminée et d'un rouge incarnat qui lui avait
+valu ce nom de Pivoine.
+
+Il était Gascon, hâbleur au delà de la permission, brave jusqu'à la
+témérité et buveur enragé. Sa mine rouge et son nez violacé disaient
+éloquemment qu'il avait largement usé de la tolérance dont les
+gardes-françaises jouissaient à propos du cabaret.
+
+--Venez, mes garçons, mes petits amours, mes chérubins, reprit-il en
+faisant sonner quelques centaines de pistoles qu'il avait dans des sacs
+de cuir placés devant lui.
+
+Qui veut servir le roi? qui veut dix pistoles?
+
+Dix pistoles! cornes du diable! c'est un beau denier, mes enfants, et
+qui ne se trouve pas sous les pieds d'un cheval, ni dans le capuchon
+d'un moine.
+
+Dix pistoles! sang du Christ! si j'avais dix pistoles à moi appartenant,
+dix pistoles neuves, luisantes et jaunes comme celles-là, je voudrais
+épouser une femme de qualité qui aurait un carrosse et des laquais
+chamarrés à outrance...
+
+Dix pistoles! enfer et damnation! continua Pivoine d'une voix enrouée,
+c'est assez d'argent, ma foi! pour entretenir la plus belle fille de
+Paris pendant huit jours.
+
+De temps en temps, le sergent interrompait sa parade pour faire signer
+un volontaire, qui prenait la plume en tremblant, écrivait son nom et
+son adresse, et touchait ensuite cinq pistoles.
+
+--On donne les cinq autres, disait Pivoine, quand on se présente à la
+caserne.
+
+Puis le sergent reprenait de plus belle:
+
+--Il n'y a pas de meilleur métier que celui des gardes-françaises, mes
+poulets. On se lève tard, on ne fait pas de manoeuvres, on est bien
+nourri, on boit du bon vin. Le jour, on joue au bouchon; le soir, on
+fait la partie de cartes.
+
+Les femmes du quartier sont amoureuses de nous... et nous le prouvent.
+Tenez, moi qui vous parle, mes lapins, moi, Pivoine, tel que vous me
+voyez, j'ai embroché plus de maris en ma vie qu'un cuisinier n'embroche
+de poulets.
+
+Et Pivoine chantait d'une voix fausse et désagréablement timbrée:
+
+ On fait l'amour,
+ Tout le jour,
+ Dans les gardes-françaises,
+ On fait l'amour, sur ma foi!
+ Dans les gardes du roi!...
+
+Et les enrôlés arrivaient, signaient et touchaient la moitié de leur
+prime dont ils laissaient une bonne part avant de sortir du cabaret.
+
+Tout à coup un jeune homme fendit la foule.
+
+C'était presque un enfant; il n'avait pas un poil de barbe, et il était
+blanc et pâle comme une jeune fille.
+
+--Qu'est-ce que tu veux, toi, _mademoiselle?_ lui demanda Pivoine en le
+voyant s'approcher.
+
+--Je veux m'enrôler.
+
+--Dans les gardes-françaises?
+
+--Oui.
+
+--Tu es trop jeune...
+
+--J'ai passé seize ans.
+
+Le sergent sourit.
+
+--Tu es une fille habillée eu garçon, dit-il; c'est pour suivre ton
+amoureux... que tu veux...
+
+Le jeune homme rougit jusqu'aux oreilles.
+
+--Sergent, dit-il, je me suis battu cette semaine contre deux hommes
+ensemble, dont chacun était plus grand que vous, et je vous apprendrai
+quel est mon sexe véritable.
+
+--Toi, bambin?
+
+--Moi.
+
+Le sergent riait à gorge déployée. Son interlocuteur lui demanda de
+nouveau:
+
+--Voulez-vous m'enrôler, oui ou non?
+
+--Non, tu es trop petit.
+
+De rouge qu'il était, le jeune homme était devenu pâle.
+
+--Sergent, dit-il, je vais aller trouver le marquis de Langevin. Ce
+soir, je serai soldat, et demain nous nous retrouverons.
+
+Et Tony, car c'était lui, sortit du cabaret, la tête haute, le sourcil
+froncé, l'oeil enflammé, le coeur plein de colère.
+
+A la porte, il s'adressa au tambour:
+
+--Où faut-il aller, lui demanda-t-il, pour trouver le marquis de
+Langevin?
+
+--Chez lui, à son hôtel.
+
+--Où est-il, son hôtel?
+
+--Rue des Minimes, proche la place Royale, au Marais.
+
+Et il s'en alla, suivant le rempart.
+
+L'hôtel du marquis était situé vers le milieu de la rue, sur la gauche.
+A la porte, Tony aperçut, collé au mur, un double de la pancarte dont le
+tambour avait donné lecture au cabaret du _Sergent recruteur_. Sur le
+seuil de la porte, se trouvait un laquais.
+
+--Monsieur le marquis est-il chez lui?
+
+--Que lui voulez-vous?
+
+Tony fit la réflexion que le laquais serait capable de le trouver trop
+jeune, lui aussi, et il se souvint que l'infortuné marquis de Vilers lui
+avait dit:
+
+--Je suis capitaine aux gardes-françaises.
+
+Aussi répondit-il au laquais:
+
+--J'ai un message pour M. le marquis de Langevin.
+
+--De la part de qui?
+
+--Du marquis de Vilers.
+
+--Donnez...
+
+--Non, dit l'enfant, je dois le remettre au marquis en personne.
+
+--Alors, venez avec moi...
+
+
+
+
+II
+
+LE CAPORAL TONY
+
+
+Le laquais conduisit le commis à mame Toinon à travers plusieurs salles
+luxueusement décorées jusqu'à un vaste cabinet de travail. Au milieu de
+ce cabinet Tony aperçut un homme déjà vieux, dont la moustache était
+grise, mais dont l'oeil brillait du feu de la jeunesse.
+
+C'était le colonel-général marquis de Langevin.
+
+La jolie figure et l'assurance de Tony lui plurent.
+
+--Que voulez-vous, mon jeune ami? lui dit-il d'un ton plein
+d'affabilité.
+
+--Monseigneur, répondit Tony, je voudrais être soldat.
+
+--Vous croyez-vous donc assez fort pour cela?
+
+--Je serai brave.
+
+--Quel âge avez-vous?
+
+--Seize ans.
+
+--Et vous voulez servir?
+
+--Je veux devenir officier.
+
+--Oh! oh!
+
+--Et, ajouta Tony avec un accent de mâle fierté, je vous jure que
+j'aurai un jour la croix de Saint-Louis.
+
+--Peste! fit le marquis, enchanté de l'attitude martiale de l'enfant.
+
+--En attendant, reprit celui-ci, je serais bien content d'être sergent
+au plus vite.
+
+--Et pourquoi?
+
+--Afin de me battre avec le sergent recruteur Pivoine qui m'a insulté.
+
+--Bah!
+
+--Sur l'honneur, Monseigneur.
+
+--Quand cela?
+
+--Il y a une heure.
+
+Et Tony raconta comment le sergent Pivoine avait refusé de l'enrôler.
+
+Le marquis écouta en souriant.
+
+--Sais-tu lire? lui demanda-t-il.
+
+--Lire et écrire.
+
+--Sais-tu compter?
+
+--Oui, Monseigneur.
+
+Le marquis lui tendit une plume:
+
+--Voyons ton écriture?
+
+Tony traça la phrase que lui dicta le marquis. Il avait une fort belle
+écriture, lisible comme des caractères d'imprimerie, et de plus, chose
+rare en ce temps-là, il savait l'orthographe.
+
+--Eh bien, dit le colonel, en attendant mieux, je te prends pour mon
+secrétaire.
+
+Tony poussa un cri de joie.
+
+--Ce qui, ajouta le colonel, te donne, au régiment, le grade de caporal.
+
+--Est-ce qu'un caporal peut se battre avec un sergent? demanda Tony.
+
+--Non, dit le marquis.
+
+Tony se mordit piteusement les lèvres.
+
+--A moins, ajouta M. de Langevin, que le sergent n'y consente. Mais,
+du reste, quand on est caporal, il suffit d'une bataille pour devenir
+sergent.
+
+--Et se battra-t-on bientôt?
+
+--Peut-être dans huit jours...
+
+Tony ne put s'empêcher de se frotter les mains.
+
+M. de Langevin ouvrit un registre d'enrôlements.
+
+Tony reprit la plume et signa sans sourciller.
+
+Il était garde-française!
+
+--A nous deux, sergent Pivoine! Murmura-t-il.
+
+Le lendemain, comme neuf heures sonnaient, le tambour battit dans la
+cour de la caserne des gardes-françaises!
+
+Le sergent Pivoine se mit à passer en revue ses enrôlés de la veille.
+
+Tout à coup il fronça le sourcil, et sa trogne déjà rouge devint
+ardente. Un moment même, il crut avoir un éblouissement:
+
+--J'ai la berlue! se dit-il.
+
+Pivoine se trompait; il n'avait pas la berlue, et il avait parfaitement
+vu.
+
+Ce qu'il avait vu, c'était un tout jeune homme, déjà revêtu de
+l'uniforme blanc et bleu, sur la manche duquel s'épanouissaient les
+galons de caporal.
+
+Ce jeune homme n'était autre que Tony.
+
+Le sergent rongea sa moustache avec fureur, et son nez passa par toutes
+les nuances du violet.
+
+Cependant il se contint et procéda à l'appel.
+
+Quand l'appel fut fini, il fit un pas vers Tony.
+
+Mais Tony en fit deux vers lui.
+
+--Bonjour, sergent, lui dit-il.
+
+--Bonjour, bambin!
+
+Tony regarda fièrement Pivoine:
+
+--Est-ce que vous n'avez pas vu ce que j'ai sur les bras, sergent?
+
+--Mais si... si...
+
+--Et cela vous étonne?
+
+--Un peu, petit intrigant. Comment as-tu fait pour devenir caporal
+d'emblée, quand il m'a fallu dix ans, à moi, Pivoine, pour obtenir ce
+grade?...
+
+--C'est le marquis de Langevin qui m'a pris pour son secrétaire.
+
+Le sergent Pivoine plissa dédaigneusement les lèvres.
+
+--Ah! dit-il, c'est plus facile de gagner ainsi les galons; on n'a pas
+besoin d'aller au feu...
+
+--Sergent, dit froidement l'enfant, M. le marquis de Langevin m'a promis
+que nous irions au feu avant huit jours.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et j'espère m'y bien conduire.
+
+Pivoine ricanait.
+
+--Afin d'obtenir bien vite les galons de sergent.
+
+--Par exemple! s'écria le vieux soldat d'un ton railleur et plein de
+mépris tout à la fois; tu me la bailles belle, freluquet! Toi sergent?
+Il faut avoir de la barbe au menton pour cela.
+
+--Je ne sais pas si j'aurai bientôt de la barbe au menton, mais ce que
+je sais, c'est que, le jour où je serai votre égal, je vous planterai
+mon épée dans le ventre jusqu'à la garde!...
+
+--Si tu veux en essayer, blanc-bec, exclama le sergent exaspéré, je
+renonce à mes galons.
+
+--Et vous vous battrez avec moi?
+
+--Sur-le-champ.
+
+Pivoine était ultra-cramoisi.
+
+Tony ne connaissait encore personne au régiment, mais ses galons de
+caporal lui servaient d'introducteurs.
+
+Il aborda deux vieux soldats qui, l'appel terminé, s'en étaient allés
+fumer dans un coin de la cour, et il leur dit d'un petit air crâne et
+résolu qui les charma:
+
+--Camarades, voulez-vous être mes témoins?
+
+Les deux grognards regardèrent l'enfant avec une curiosité
+bienveillante:
+
+--Avec qui voulez-vous donc vous battre? lui demanda l'un.
+
+--Avec le sergent Pivoine.
+
+--Oh! oh! C'est une forte lame, le sergent.
+
+--Et qui a tué deux douzaines d'hommes en sa vie, ajouta l'autre.
+
+--Je le tuerai, moi.
+
+A ce moment, entraient dans la cour les officiers de Lavenay, de
+Maurevailles et de Lacy, qui venaient donner des ordres pour une
+prochaine revue...
+
+
+
+
+III
+
+OU L'ON N'INTERROMPT PLUS LES EXPLOITS DE TONY
+
+
+Tony avait parlé avec une assurance telle que les deux soldats
+consentirent à le suivre, en qualité de témoins.
+
+Le sergent Pivoine avait également prévenu deux de ses camarades.
+
+--Où se bat-on, ici? demanda le jeune homme.
+
+--Oh! répondit un soldat en riant, on ne se bat pas à la caserne.
+
+--Où donc alors?
+
+--Ordinairement nous allons du côté de la Grange-Batelière ou sur les
+Porcherons.
+
+--Allons où vous voudrez.
+
+Les choses s'étaient passées si rapidement qu'aucun officier de service
+ne s'était aperçu de la provocation.
+
+Mais, pour gagner la rue, il fallait se croiser avec les trois amis de
+Fraülen.
+
+--Oh! vois donc, dit Maurevailles à Lavenay, le petit protecteur de la
+marquise, qui s'est fait garde-française!
+
+Un homme aussi expérimenté que Lavenay ne pouvait s'y tromper. Quand
+deux soldats, aux regards furibonds, sortent de la caserne, suivis de
+quatre autres, c'est toujours à un duel qu'ils courent.
+
+--Parfaitement, dit Lavenay. Tu désirais que nous fussions débarrassés
+de cet ex-commis. Ce grand sergent va se charger de la besogne.
+
+Et les trois amis se rendirent au rapport sans plus s'occuper de Tony.
+
+Le sergent Pivoine, ivre de rage d'avoir été insulté par un enfant,
+sortit le premier de la cour.
+
+Tony le suivit.
+
+Quand on fut dans la rue, le sergent se retourna vers ses témoins.
+
+--Allons au plus près, dit-il, derrière le rempart; j'ai hâte de
+corriger ce bambin.
+
+Et il allongea le pas outre mesure.
+
+--Hé, sergent, lui cria Tony, vous êtes un peu trop pressé de vous en
+aller dans l'autre monde.
+
+Pivoine répondit par un affreux juron et redoubla de vitesse.
+
+La caserne des gardes-françaises se trouvant proche du Louvre, il y
+avait un bout de chemin à faire pour arriver derrière les remparts.
+
+Il fallait un grand quart d'heure pour atteindre la porte Montmartre.
+
+Puis là, comme il y avait du monde sur les remparts et qu'on jouait aux
+quilles et au bouchon à droite et à gauche, le sergent Pivoine, tout
+en maugréant, se dirigea vers les derrières de la petite maison que le
+maréchal de Richelieu avait fait bâtir récemment au bout du chemin des
+Porcherons. Là les deux adversaires trouvèrent un terrain sablonneux,
+entouré de quelques grands arbres et adossé au mur du jardin de la
+petite maison.
+
+Le lieu était désert.
+
+--Ventrebleu! murmurait le sergent Pivoine en mettant bas son habit et
+en retroussant les manches de sa chemise, je ne veux pas tuer ce poulet,
+car on m'appellerait tueur d'enfants; mais je lui planterai trois pouces
+de fer dans le bras et je l'égratignerai au visage d'un coup de fouet.
+Ce sera pour lui une leçon.
+
+Tony pensait:
+
+--Le sergent est très fort, dit-on, et je ne sais pas tirer; mais Dieu
+est juste, et comme la marquise de Vilers n'a plus d'autre protecteur
+que moi, il ne permettra point que cet ivrogne me tue.
+
+--Allons! allons! _mademoiselle_, hurlait Pivoine de plus en plus
+colère, voulez-vous donc que nous chantions la messe avant d'en
+découdre?
+
+--Monsieur, répondit Tony, vous avez une fort vilaine voix, et je vais
+tâcher de la modifier.
+
+Tony tira son épée et tomba en garde.
+
+Il était superbe d'attitude et de résolution.
+
+Les témoins, qui d'abord avaient secoué la tête, commencèrent à
+s'étonner; puis l'un dit à l'autre:
+
+--Qui sait? le sergent pourrait bien recevoir une leçon.
+
+Tony se tint d'abord sur la défensive. Le sergent Pivoine fondit sur lui
+et lui porta un terrible coup droit qu'il esquiva.
+
+Puis il riposta et toucha le sergent Pivoine à l'épaule.
+
+Le vieux soldat poussa un cri de rage.
+
+--Je voulais t'épargner; mais tant pis pour toi, dit-il.
+
+Et il se mit à presser Tony, qui commençait à rompre pas à pas.
+
+--Ah! drôle! ah! petit misérable, la peur te prend, tu lâches pied!
+hurlait le sergent.
+
+Et soudain il se fendit.
+
+Les témoins de Tony fermèrent les yeux. Ils crurent que le pauvre enfant
+était mort. Mais il avait fait un bond de côté!
+
+L'épée du sergent fila dans le vide, et Tony, revenant à la riposte, lui
+enfonça la sienne dans la gorge.
+
+--Vous aviez une vilaine voix, dit-il simplement.
+
+Le sergent tomba comme une masse, en vomissant un flot de sang.
+
+Vous eussiez dit Goliath tué par David.
+
+On releva le pauvre Pivoine et on le transporta en toute hâte dans le
+cabaret le plus voisin.
+
+Tony, qui, au fond, avait un excellent coeur, oublia sa colère en
+présence de son ennemi vaincu, et lui prodigua des soins.
+
+On envoya chercher un chirurgien.
+
+Le chirurgien sonda la blessure et déclara qu'elle n'était point
+mortelle, mais que peut-être le sergent en conserverait une extinction
+de voix.
+
+Transporter le blessé, le coucher, faire venir le chirurgien et assister
+au premier pansement, tout cela avait pris environ une heure.
+
+Les deux soldats qui avaient servi de seconds à Tony ne l'avaient point
+quitté.
+
+L'un était un Gascon surnommé La Rose, l'habitude aux gardes-françaises
+étant d'avoir toujours un sobriquet; c'était un homme de quarante ans,
+hâbleur mais brave, vantard mais incapable de mentir pour une chose
+sérieuse.
+
+L'autre était un gros Normand taciturne, qui se battait fort bien,
+buvait sec, jouait sa solde un mois d'avance aux quilles ou au bouchon,
+et s'était pris d'une belle amitié pour le Gascon La Rose.
+
+Le Normand et le Gascon s'étaient liés, en raison même des oppositions
+flagrantes qui existaient entre eux; l'un était sobre de paroles, même
+dans le vin, l'autre buvait pur et parlait beaucoup.
+
+Le Normand s'était fait le Pylade de ce moderne Oreste, et comme il lui
+reconnaissait une grande supériorité d'esprit, il avait coutume de ne
+faire et de ne dire que ce que lui conseillait le Gascon.
+
+Tels étaient les deux hommes qui venaient d'assister Tony en qualité de
+témoins.
+
+--Voilà, sandis! un beau coup, mon garçon, dit La Rose en passant
+familièrement son bras sous celui de Tony, lorsqu'ils sortirent du
+cabaret, laissant le sergent Pivoine aux mains de son chirurgien et de
+ses deux témoins.
+
+--Un beau coup! répéta le Normand avec son accent traînard des bords de
+la Manche.
+
+Le Normand--on ne lui connaissait pas d'autre nom au régiment--s'était
+fait l'écho fidèle du Gascon.
+
+Il répétait mot pour mot ce que le Gascon disait.
+
+--Et qui vous fera honneur, mon jeune ami, poursuivit La Rose; on en
+parlera à la caserne.
+
+--Oh! oui! dit le Normand, on en parlera.
+
+--Cornes de boeuf! reprit La Rose, tandis qu'ils arpentaient le chemin
+qui longeait le rempart, on ne pouvait décemment demander un verre de
+vin dans ce cabaret où nous avons transporté Pivoine; il faut avoir du
+respect pour l'infortune.
+
+--Oh! oui, fit le Normand.
+
+--Mais ça n'empêche pas que nous avons soif, très soif.
+
+--Très soif! répéta le Normand.
+
+--Et si vous m'en croyez, mon jeune coq, continua La Rose, nous irons
+nous désaltérer.
+
+--Mais, camarades, dit Tony, avec beaucoup de plaisir, et vous me
+permettrez de _régaler_.
+
+La Rose prit une attitude pleine de protection:
+
+--Soit, mon jeune ami, on vous le permet.
+
+--Où irons-nous? demanda Tony.
+
+--Je connais un bon endroit.
+
+--Ah! vraiment?
+
+--A deux pas d'ici.
+
+--Serait-ce le cabaret du _Sergent recruteur_?
+
+--Fi! dit La Rose, c'est une abominable guinguette.
+
+--Pouah! dit le Normand, l'écho éternel des sentiments manifestés par
+son ami.
+
+--C'est le cabaret de la _Citrouille_, mon homme,--reprit La Rose d'un
+ton solennel,--tenu par madame Nicolo et sa fille Bavette.
+
+--Les singuliers noms! dit Tony.
+
+--Pour celui de Nicolo, je ne puis vous dire d'où il vient; mais quant
+au joli nom de Bavette....
+
+--Vous le savez?
+
+--Parbleu! c'est moi qui vous parle, moi La Rose, qui suis son parrain,
+à cette petite.
+
+--Ah! vous êtes son parrain.
+
+--C'est toute son histoire que je vais vous raconter, poursuivit le
+garde-française, une drôle d'histoire, allez!
+
+--Très drôle! grommela le Normand.
+
+Tony avait une pistole dans sa poche; en outre, il avait hâte de faire
+son noviciat, c'est-à-dire de passer, de nouveau qu'il était, à l'état
+d'ancien et il pensait que le meilleur moyen pour cela était de se faire
+des amis le plus promptement possible.
+
+Or, la leçon qu'il venait de donner au sergent Pivoine lui avait déjà
+valu l'estime de La Rose et du Normand, il pensa que leur amitié
+lui serait bientôt acquise s'il leur payait à boire et écoutait
+complaisamment leur histoire.
+
+--Est-ce loin? demanda-t-il.
+
+--Non, à deux pas d'ici. J'ai le temps de vous dire mon histoire.
+
+--J'écoute avec bien du plaisir, murmura Tony, qui était plein de
+courtoisie.
+
+--Il y a bien quinze ans de cela, mon jeune ami, dit alors le sergent
+La Rose, vu que Bavette a quatorze ans révolus; j'avais vingt-cinq ans,
+attendu que j'en ai quarante aujourd'hui:
+
+--Vous ne les portez pas, observa Tony, qui tournait à la flatterie.
+
+La Rose frisa sa moustache d'un air vainqueur.
+
+--Je suis bien conservé, dit-il.
+
+Le Normand eut pour son ami un regard et un sourire pleins d'admiration.
+
+--Mais revenons à mon histoire, reprit La Rose, j'avais donc vingt-cinq
+ans. Nous faisions la guerre en Flandre et notre cantinière n'était
+autre que maman Nicolo, chez qui je vous conduis.
+
+--Ah! ah!
+
+--Maman Nicolo était une belle femme qui était veuve d'un tambour,
+lequel avait été tué dans une tranchée, à je ne sais plus quel siège.
+Les mauvaises langues disaient qu'elle avait trente ans sonnés; mais, à
+y regarder de bien près, elle était, ma foi! très belle, et il n'y avait
+pas un homme au régiment qui n'en fût amoureux, à commencer par moi...
+
+La Rose soupira... puis ajouta:
+
+--Et à finir par cette brute que vous voyez-là.
+
+Le garde-française accompagna ces mots d'un coup de poing qu'il appliqua
+au Normand entre les deux épaules.
+
+Le Normand soupira à son tour, non à cause du coup de poing, mais en
+souvenir des charmes probablement défunts de maman Nicolo.
+
+Le Gascon La Rose reprit:
+
+--Maman Nicolo était donc une belle femme dont nous étions tous
+amoureux, et tous sans aucun succès.
+
+--Pas possible! dit Tony.
+
+--Elle était sage et n'écoutait personne. «Je pleure encore mon mari»,
+disait-elle... Et elle nous riait au nez... Cependant, un jour, il
+arriva au régiment un jeune cornette qui était beau comme les amours.
+
+--Bon! observa Tony, qu'est-ce que cela pouvait faire à un homme comme
+vous?
+
+--Attendez! ce cornette était un gentilhomme, comme bien vous pensez.
+
+Il avait seize ou dix-huit ans, et il ressemblait à une fille habillée
+en garçon. Quand il arriva, nous faisions le siège d'une petite ville
+de Flandre, et nous étions campés en rase campagne. En sa qualité de
+cantinière, maman Nicolo avait une belle tente, bien vaste; et, comme
+c'était en hiver, on s'y réunissait tous les soirs, on y buvait à
+l'entour d'un bon feu allumé au milieu.
+
+--Je gage, dit Tony, que le cornette y vint.
+
+--Justement.
+
+--Et il s'éprit de la cantinière?
+
+--Non, ce fut la cantinière qui s'éprit de lui.
+
+--Trois jours après son arrivée au camp, poursuivit La Rose, le cornette
+reçut une balle dans l'épaule qui le coucha tout de son long dans la
+tranchée.
+
+--Comment! il fut tué? exclama Tony que son récent duel intéressait au
+sort du cornette.
+
+--Non, la blessure n'avait rien de grave; mais on le transporta dans la
+tente de la cantinière.
+
+--Je devine...
+
+--Maman Nicolo le soigna comme si elle eût été infirmière de son état,
+et trois semaines après le cornette était sur pied. Mais, à partir de ce
+moment-là aussi, maman Nicolo, qui riait toujours pour faire voir ses
+belles dents, devint mélancolique et soucieuse. Elle prétendait qu'elle
+était malade et congédia ses pratiques dès neuf heures du soir. Cela les
+intriguait beaucoup, mais aucune n'en savait le vrai mot. Le cornette
+était discret, et personne au régiment ne se doutait de la chose.
+
+--Il faut pourtant que je sache, me dis-je un jour, pourquoi maman
+Nicolo est ainsi changée!
+
+Alors, comme je n'avais rien à faire, je me mis à rôder toute la nuit
+dans les environs de la cantine. A minuit, une ombre se glissa sous la
+tente de maman Nicolo. C'était un homme enveloppé d'un manteau.
+
+Le manteau lui cachait le visage, et la nuit était noire.
+
+--Bon! me dis-je, je n'ai pu le voir à présent, je le verrai quand il
+sortira...
+
+J'attendis toute la nuit.
+
+--Diable! dit Tony, la visite avait été longue.
+
+--Au petit jour, reprit La Rose, mon inconnu de la nuit, sortant avec
+précaution de la tente de maman Nicolo, se trouva face à face avec moi.
+C'était le cornette. C'était le marquis de Vilers...
+
+--Le marquis de Vilers! exclama Tony.
+
+--Oui. Vous le connaissez? C'est lui le vrai père de Bavette.
+
+--Ah! mon Dieu!... murmura le jeune homme interdit, il y a des hasards
+étranges dans la vie!...
+
+
+
+
+IV
+
+LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS
+
+
+Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la
+physionomie exprimait la plus vive surprise.
+
+--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le
+marquis de Vilers, que Dieu conserve!...
+
+Tony fit un mouvement.
+
+--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.
+
+--Continuez, dit Tony.
+
+--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de
+Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père
+de Bavette?
+
+--Rien encore.
+
+--Alors, expliquez-vous.
+
+--Quand vous aurez fini.
+
+--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu
+l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.
+
+Et le Gascon reprit:
+
+--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il
+paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit
+jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.
+
+--Es-tu discret? me demanda-t-il.
+
+--Dame! si vous y tenez.
+
+--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de
+ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une
+cantinière.
+
+--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à
+craindre.
+
+--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.
+
+--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier.
+Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.
+
+--Ah! diable...
+
+--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers
+m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son
+cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que
+tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et
+je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait,
+je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la
+cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que
+maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que
+tout le monde me félicita.
+
+Tony se prit à rire.
+
+--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la
+première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp
+tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste,
+je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de
+tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un
+tambour qui en crût un mot; on m'appela _père et parrain_, mais, ajouta
+La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation
+de maman Nicolo.
+
+--Et vous fûtes parrain?
+
+--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda
+comment il fallait l'appeler.
+
+--Bavette, répondis-je.
+
+--Comment, _Bavette_? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.
+
+--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses,
+le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement
+et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une
+femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas
+d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.
+
+L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.
+
+--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on
+dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manière de parler.
+Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit
+que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira
+gentiment. Ça lui portera bonheur.
+
+--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.
+
+--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...
+
+--Entêté! murmura le brave homme.
+
+Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son
+sérieux: Je te baptise, Bavette...
+
+--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?
+
+Cette simple question rendit le soldat tout pensif.
+
+--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre
+capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans
+qu'il a quitté le régiment.
+
+--Je sais cela, dit Tony.
+
+--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat
+ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?
+
+Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.
+
+--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous
+aimiez donc beaucoup votre capitaine?
+
+--Je me ferais hacher pour lui.
+
+--Et si... il lui arrivait... malheur?
+
+--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on
+compterait avec moi!
+
+Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé
+_mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en
+quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité
+d'un homme.
+
+--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.
+
+--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.
+
+--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore
+je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...
+
+--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en
+a deux!...
+
+--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence
+respectueux.
+
+--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes,
+comment est-il mort?
+
+--Il a été tué.
+
+--Par qui?
+
+--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein
+air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est
+pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois
+hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez
+bien que c'était vraiment un assassinat.
+
+--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.
+
+En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient
+continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.
+
+--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!
+
+--Ni moi, dit le Normand.
+
+--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.
+
+--Pourquoi?
+
+--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous
+prendrons un salon.
+
+Ils entrèrent.
+
+--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.
+
+Le cabaret était désert.
+
+Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose,
+et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du
+respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.
+
+--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne
+peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin.
+Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?
+
+--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.
+
+Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle.
+Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se
+penchant vers les deux vieux soldats:
+
+--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui
+tue son officier? demanda-t-il.
+
+--Oui, certes.
+
+--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est
+impossible.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...
+
+--Eh bien?
+
+--Sont des officiers de notre régiment, camarades.
+
+Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:
+
+--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de
+Lacy!
+
+--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...
+
+--Nos chefs, répéta le Normand.
+
+--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française.
+Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine,
+le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les
+bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont,
+obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats
+ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors
+souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?
+
+--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la
+fois la main de Tony et celle du Normand.
+
+--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.
+
+Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent
+du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par
+son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure
+avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise
+aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.
+
+--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises
+La Rose.
+
+--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.
+
+A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière
+avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables;
+mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les
+regards de Tony. C'était Bavette.
+
+Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain
+ravi d'admiration autant que de surprise.
+
+--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.
+
+--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.
+
+Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et
+Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.
+
+--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.
+
+--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.
+
+--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où
+vous venez.
+
+--Jamais!
+
+--Un mystère?
+
+--Et un solide!
+
+
+
+
+V
+
+L'ULTIMATUM
+
+
+Laissons le Gascon et le Normand essayer de faire parler maman Nicolo.
+Ils n'y parviendront pas.
+
+Et même il faut que le secret de la cantinière soit bien grave pour
+qu'elle soit aussi discrète avec ses deux vieux amis. En vain ils lui
+promettent de lui livrer en échange du sien celui que leur a révélé
+Tony. En vain ils tentent d'arracher à Bavette une indiscrétion. En
+dépit de son nom, celle-ci est muette et maman Nicolo se contente de
+crier... sans parler.
+
+Plutôt que d'assister à cette vaine querelle, suivons le carrosse qui
+emporte madame de Vilers et le magnat.
+
+Quelque diligence que pût faire le Hongrois et bien que, de poste en
+poste, il eût envoyé en avant un courrier, chargé de faire préparer les
+relais, le carrosse n'allait pas vite.
+
+Avec les horribles chemins que possédait la France à cette époque, il
+était bien difficile de faire plus de quinze à vingt lieues par jour.
+
+Or, le magnat, qui craignait d'être poursuivi, prenait à chaque relai
+une direction fausse, pour dépister ses ennemis.
+
+Aussi le voyage se prolongeait-il, voyage odieux, épouvantable pour la
+marquise.
+
+Elle se retrouvait séparée de celui qu'elle aimait, en tête-à-tête avec
+cet homme redouté qu'elle n'avait pas vu depuis quatre ans, qu'elle
+avait autrefois considéré comme un père et qu'elle avait fui parce
+qu'elle avait deviné que ce n'était plus l'amour d'un père qu'il
+ressentait pour elle...
+
+Comprenant qu'auprès de ce vieillard fou de passion, son honneur n'était
+plus en sûreté, elle s'était confiée au loyal gentilhomme vers lequel
+l'avait entraînée son coeur, au marquis de Vilers. Elle avait fui le
+magnat, espérant ne jamais plus être en face de lui.
+
+Et elle était là, en son pouvoir, sachant à peine où il allait la
+conduire, ignorant ce qu'il allait faire d'elle...
+
+On se demandera pourquoi la jeune femme avait ainsi quitté son hôtel, où
+elle était en sûreté, pour suivre le magnat qu'elle abhorrait.
+
+Était-ce par crainte du scandale?
+
+Non. Qu'eût pu faire le magnat contre sa réputation? N'était-elle pas
+l'épouse légitime et respectée du marquis de Vilers?
+
+Ce n'était pas non plus par reconnaissance pour les soins qu'enfant elle
+avait reçus du vieux comte, madame de Vilers savait trop bien maintenant
+à quoi s'en tenir sur le but intéressé qui avait dicté ces soins.
+
+Si elle l'avait suivi, c'était uniquement par peur, non pour elle, mais
+pour son mari.
+
+Ce qui s'était passé lui avait en effet paru étrange.
+
+Le marquis était sorti pour quelques heures, afin de choisir les
+costumes que lui et sa femme devaient porter au bal de l'Opéra.
+
+Puis à sa place était arrivé un commissionnaire et M. de Vilers avait
+fait dire que, appelé à Versailles par une affaire inattendue et
+pressante, il était contraint de renoncer au plaisir de l'accompagner.
+
+Selon le désir de son mari, qui promettait d'ailleurs de la rejoindre à
+ce bal, elle y était allée malgré tout.
+
+Là, elle avait rencontré l'un de ces officiers dont elle se rappelait à
+peine le visage, l'un de ces Hommes Rouges qu'elle avait vus à Fraülen à
+côté de celui qui devait être son mari, le soir où celui-ci lui demanda
+de les aider dans l'accomplissement d'un pari...
+
+Cet homme l'avait insultée...
+
+Et soudain un enfant, qu'elle ne connaissait pas, mais qui, lui,
+semblait parfaitement la connaître, était venu la défendre...
+
+Ce défenseur, dans les quelques mots qu'ils avaient pu échanger
+ensemble, lui avait parlé d'un danger...
+
+Tout d'abord, elle avait supposé qu'elle devait craindre les Hommes
+Rouges... Mais quand elle aperçut le magnat, elle pensa:
+
+--Voilà le danger dont m'a parlé mon jeune défenseur.
+
+Et elle avait mesuré les conséquences que pouvait avoir pour M. de
+Vilers le retour du magnat.
+
+Elle connaissait l'horrible passion du vieillard pour elle.
+
+Elle savait que cet homme n'avait reculé devant rien, pas même devant le
+crime, pour éloigner d'elle ceux qui auraient pu être ses rivaux.
+
+Elle n'avait pas oublié le malheureux jeune homme qui avait voulu faire
+le siège du château du Danube et qu'on avait trouvé dans les fossés
+frappé en plein front par la balle du magnat.
+
+Aussi trembla-t-elle pour son mari.
+
+Elle se dit que le comte Mingréli devait avoir entouré d'embûches le
+marquis, avoir mis à ses trousses une armée de spadassins ou de bandits
+aux attaques desquels celui-ci ne pourrait échapper.
+
+Aussi quand, reprenant pour un instant son rôle de père, le magnat lui
+avait dit:
+
+--Venez!
+
+Elle s'était levée, désolée, brisée de douleur, mais espérant, par un
+commencement de soumission, détourner de la poitrine de celui qu'elle
+aimait le poignard des assassins.
+
+Et lorsque le comte, lui désignant la voiture, lui avait annoncé qu'ils
+allaient partir pour un long voyage, elle avait pensé:
+
+--Je serai longtemps sans voir mon mari adoré. Il m'accusera, il me
+maudira peut-être, mais il vivra!!!
+
+Et elle était montée en voiture...
+
+Ainsi que l'avaient supposé les Hommes Rouges, le magnat n'était point
+parti sans s'arrêter à l'hôtel où il était descendu.
+
+Il avait eu des bagages, des provisions à prendre, des ordres à donner
+à son homme de confiance, un trakan, vieux cavalier hongrois, qui le
+servait depuis vingt ans et qui devait partir à cheval derrière lui,
+pour l'aider à garder la marquise. En même temps, loyal à sa manière, le
+magnat envoyait à M. de Lavenay le prix de son carrosse.
+
+Or, quelque surveillée que fût la jeune femme, elle trouva moyen
+d'échapper une minute à l'attention de ses gardiens, et cette minute lui
+suffit pour écrire un mot à son mari.
+
+Elle avait glissé ce mot dans la main d'un enfant qui aidait à charger
+les bagages et dont la figure intelligente lui inspirait confiance.
+
+Nous avons vu ce gamin remplir consciencieusement sa mission.
+
+Il nous reste maintenant à expliquer comment le magnat avait eu
+connaissance de l'enlèvement projeté par les Hommes Rouges.
+
+Arrivé à Paris depuis quelques jours seulement, le Hongrois avait établi
+ses batteries du côté de l'hôtel de Vilers, cherchant une occasion
+favorable pour enlever la jeune femme, pour laquelle il éprouvait cet
+amour sénile, qui est le plus effréné de tous les amours.
+
+Apprenant que madame de Vilers venait de partir sans son mari pour le
+bal de l'Opéra, ce qu'indiquaient assez son costume et son masque, il
+avait jugé l'occasion favorable.
+
+Mais il était arrivé trop tard. Les Hommes Rouges avaient déjà rencontré
+la marquise.
+
+Du premier coup d'oeil, il les reconnut.
+
+Il les avait remarqués à Fraülen, causant avec la jeune comtesse et fort
+empressés auprès d'elle... Cela avait suffi pour que leur visage se
+gravât dans sa mémoire.
+
+Se doutant à juste raison qu'ils parleraient d'elle, il les avait suivis
+et écoutés.
+
+Il apprit ainsi que, le lendemain, une voiture serait prête et les
+attendrait pendant que l'un de leurs laquais les introduirait dans
+l'hôtel.
+
+Il se promit de profiter de leurs préparatifs.
+
+Or, il était en train de jouir de son succès.
+
+Le voyage continuait, toujours triste, lamentable. Il paraissait
+mortellement long à la jeune femme, ce tête-à-tête avec un ravisseur
+abhorré!
+
+Et cependant elle en redoutait la fin...
+
+Tant qu'ils voyageraient à travers les routes, elle n'aurait rien de
+bien grave à craindre de la part du magnat.
+
+Mais, le voyage terminé, une fois qu'elle serait tout à fait seule avec
+lui et en son pouvoir, dans un château perdu au milieu des forêts!...
+
+Les témoignages d'affection, les tentatives que faisait le comte pour la
+sortir de la mélancolique torpeur dans laquelle elle était plongée, ne
+faisaient que redoubler sa terreur.
+
+Plus elle allait, plus grandissait son horreur pour cet homme.
+
+La quatrième nuit enfin, après mille angoisses, madame de Vilers vit se
+dresser dans l'ombre, au bout d'une longue allée de chênes, le château
+de Blérancourt.
+
+Une autre voiture y serait venue en deux journées, mais nous avons
+parlé des innombrables détours faits par le magnat, qui tenait à ce que
+personne ne lui ravît sa proie.
+
+A la vue de ce château qu'il lui avait souvent dépeint comme un nid
+d'amoureux, madame de Vilers se sentit défaillir.
+
+Quel sort l'y attendait? Une seuls chose la consolait; elle avait écrit
+à son mari!
+
+Le carrosse arriva en face du pont-levis, dont la herse s'abaissa avec
+un grincement lugubre.
+
+Le carrosse entré, les chaînes rouillées crièrent de nouveau sur les
+poulies; la herse se relevait! La marquise était prisonnière.
+
+Une fois dans la grande cour, le magnat offrit la main à la jeune femme
+et l'aida à descendre de voiture.
+
+Puis il lui montra les appartements qu'il lui destinait et la laissa
+seule un instant pour qu'elle réparât le désordre occasionné dans sa
+toilette par un si long voyage.
+
+Deux jeunes femmes entrèrent, se tinrent debout devant madame de Vilers
+et parurent attendre ses ordres.
+
+A tout hasard, espérant trouver un peu de sympathie chez des personnes
+de son sexe, la jeune femme demanda:
+
+--Au nom du ciel, où suis-je et que veut-on faire de moi?
+
+L'une des femmes secoua la tête. L'autre mit un doigt sur sa bouche avec
+un sourire mélancolique. Elles étaient muettes.
+
+Elles firent signe que le lit était préparé, mais madame de Vilers les
+congédia du geste.
+
+Quelque fatiguée qu'elle fût par le voyage, elle n'osait se coucher,
+craignant une surprise.
+
+Elle se reposa dans un fauteuil.
+
+Deux heures après, l'une des femmes revint avec un homme qui apportait
+une table toute servie.
+
+La marquise voulut lui adresser la parole.
+
+Comme les autres, il fit signe qu'il ne pouvait répondre.
+
+Tout le service du château était fait par des muets,--créatures du vieux
+comte, amenées par lui d'Allemagne, et paraissant avoir pour lui un
+dévouement à toute épreuve...
+
+Madame de Vilers refusa le dîner comme elle avait refusé le lit.
+
+Quelques instants plus tard, le magnat entrait chez elle.
+
+--Haydée, lui dit-il, car, pour moi, vous n'avez que ce seul nom,
+réfléchissez bien à ce que je vais vous dire...
+
+Vous êtes en mon pouvoir, bien en mon pouvoir. Chercher à m'échapper
+serait inutile...
+
+Mais vous aimez la France, vous tenez à y rester. Eh bien, consentez à
+être à moi et vous ne la quitterez pas. Je m'arrangerai de façon à ce
+que tout le monde continue à me croire votre père. Pour vous seule,
+j'aurai un autre titre à votre affection.
+
+Si vous refusez, nous partirons de nouveau et je vous emmènerai sur les
+bords du Danube, dans ce château où vous avez été élevée. J'ai assez
+de pouvoir pour faire casser votre mariage et, bon gré, mal gré, vous
+deviendrez ma femme. Vous avez dix jours pour réfléchir. Dans dix jours
+à pareille heure, je vous demanderai la réponse
+
+
+
+
+VI
+
+LE REFRAIN DE PIVOINE
+
+
+A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur.
+
+Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à
+recommencer la guerre dans les Flandres.
+
+Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit
+mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande
+flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin
+même, pour entrer en campagne.
+
+Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de
+fête.
+
+Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma
+foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois
+couleurs;--les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le
+parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des
+maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes...
+
+--Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque
+fenêtre.
+
+--Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui
+adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire
+de tous les uniformes disparus.
+
+Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien.
+
+Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux
+Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les
+bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le
+magnifique régiment.
+
+Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la
+circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin,
+ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé,
+pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.
+
+A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans
+la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en
+bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas
+atteint la quarantième année.
+
+Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons
+de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du
+colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin.
+
+--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts
+d'heure?
+
+Le marquis regarda le jeune homme:
+
+--Comment! dit-il, c'est toi, Tony!
+
+--C'est moi, mon colonel.
+
+--Et pourquoi veux-tu une permission?
+
+--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais
+de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon
+départ désole.
+
+--Va, dit simplement le marquis.
+
+Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;
+
+--Mais, prends garde, on part dans une heure.
+
+--Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre.
+
+--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme
+lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui.
+
+Tony sortit de la caserne et s'en alla.
+
+Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs.
+Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta.
+
+Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit
+force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes.
+
+Une seule maison était fermée,--celle de la pauvre mame Toinon.
+
+Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration.
+
+Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et
+voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis
+de Vilers...
+
+Et déjà, quel changement!
+
+Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne
+déconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_.
+
+Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste
+cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française.
+
+--Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître.
+
+--Bonjour, Tony, dirent les vieillards.
+
+--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.
+
+Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de
+mame Toinon et frappa.
+
+La porte s'ouvrit.
+
+Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui
+passa les deux bras autour du cou.
+
+--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être
+point parti sans venir me voir...
+
+Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à
+couvrir son fils adoptif de tendres caresses.
+
+--Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se
+briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas...
+et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier...
+Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère...
+
+Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un
+coup de poignard.
+
+Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle
+s'était longtemps méprise elle-même.
+
+La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa
+au cou du jeune homme:
+
+--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite.
+
+Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du
+bahut.
+
+Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière.
+
+--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...
+
+Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:
+
+--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car
+j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et
+reviens-moi bel officier...
+
+La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!...
+
+Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de
+Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de
+peuple enthousiaste.
+
+Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant
+son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait.
+
+Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu
+le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa
+un cri de douleur suprême et murmura:
+
+--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!
+
+Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule
+gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du
+sergent recruteur Pivoine:
+
+ On fait l'amour
+ Tout le jour,
+ Dans les gardes-françaises.
+ On fait l'amour, sur ma foi,
+ Dans les gardes du roi!
+
+Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et
+pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de
+faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.
+
+Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises.
+C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que
+le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme
+celui-ci l'avait également prédit.
+
+Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu
+si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété
+qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans
+lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon.
+
+Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain,
+lançait dans le choeur qui scandait la marche:
+
+ On fait l'a...
+
+Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que
+le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche.
+
+--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du
+chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit
+joliment brave!
+
+Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du
+bon.
+
+Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à
+Chantilly.
+
+Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en
+avant Maurevailles.
+
+Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.
+
+Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les
+avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de
+nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour
+la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on
+n'eût pas mangé.
+
+C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le
+sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait
+prendre ses précautions.
+
+Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources.
+Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement
+réglementaires.
+
+Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient
+plus rien.
+
+Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était
+précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin
+d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout
+genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine
+Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des
+ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses
+huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de
+souffrances.
+
+Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du
+départ de Maurevailles.
+
+Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une
+mission: rien de plus ordinaire.
+
+Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à
+la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin,
+Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans
+un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces
+derniers lui donner leurs bourses!
+
+--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.
+
+Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion:
+
+Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la
+marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient
+sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à
+s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne
+leur échappât point de nouveau.
+
+--Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah!
+S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui
+m'aidera.
+
+Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon
+et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même,
+à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la
+cantinière en lui chantant à tue-tête:
+
+ On fait l'amour
+ Tout le jour
+ Dans les gardes-françaises.
+ On fait l'amour, sur ma foi,
+ Dans les gardes du roi!
+
+Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les
+entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!...
+
+
+
+
+VII
+
+L'AMOUR D'UN VIEILLARD
+
+
+Il y avait huit jours que le magnat avait amené la veuve du marquis de
+Vilers au château de Blérancourt, quand un cavalier longea la lisière de
+la forêt au milieu de laquelle s'élevait ce château.
+
+Ce cavalier avait dû faire une longue route, car son cheval n'avançait
+qu'avec peine sur le terrain détrempé par la pluie et lui-même
+paraissait très fatigué.
+
+A l'entrée de la forêt, à un quart de lieue du château, il y avait
+quatre ou cinq maisonnettes formant un petit village.
+
+Au-dessus de la porte d'une de ces maisons pendait la branche de pin qui
+a coutume de dire aux voyageurs: Voici une auberge.
+
+Triste auberge que celle-là et qui ne devait pas abriter souvent des
+voyageurs, car il passait bien peu de monde dans ce pays perdu.
+
+Mais enfin on pouvait y trouver bon feu et passable gîte, et en tout cas
+de quoi se reposer à l'abri de la pluie.
+
+Ce fut donc là que le cavalier frappa.
+
+Nous ne saurions lui donner tort, car, autour d'un énorme brasier de
+tourbe et de branches mortes, une dizaine de paysans séchaient, tout en
+causant et en buvant du cidre, leurs habits mouillés.
+
+A l'aspect du voyageur qui avait la mine d'un gentilhomme, ils
+s'écartèrent avec empressement pour lui faire place auprès de la
+cheminée.
+
+--Holà! dit le cavalier, qui est l'hôte ici?
+
+Un grand vieillard à barbe blanche ôta son bonnet de peau de renard et
+s'avança.
+
+--Je suis officier et je vais me battre pour vous dans les Flandres,
+reprit le cavalier. Je me suis égaré dans vos satanés chemins, et du
+diable si je sais où je me trouve... Mais, il ne s'agit pas de cela.
+Avez-vous un coin pour loger mon cheval, une bête de mille pistoles qui
+est en train de prendre froid?
+
+--Mon gentilhomme, si vous voulez bien, je mènerai moi-même en personne
+vot'cheval à l'écurie, s'écria l'hôtelier et je vous assure, foi de
+Garrigou, qu'il y sera mieux qu'à _l'Aigle noir_ ou aux _Armes de
+Picardie_, à Noyon.
+
+--Quant à moi, une place auprès du feu, une moitié de poulet et deux
+oeufs me suffiront--à la condition toutefois que vous ayez du vin?...
+
+--Je crois bien, et d'excellent, mon officier. Il y a plus de dix ans
+qu'on n'y a _mie_ seulement touché. Vous ne trouverez pas dans toute la
+contrée un seul cabaretier qui puisse se targuer d'avoir de meilleur vin
+que maître Garrigou de Chante-Caille.
+
+--En tout cas, il ne doit pas y en avoir qui sache mieux vanter sa
+marchandise, dit en souriant le voyageur, qui alla s'asseoir au coin du
+feu et étendit vers les tisons son feutre et ses grosses bottes.
+
+Il y eut un instant de silence, motivé par la présence de l'étranger.
+
+Puis les paysans s'enhardissant reprirent leur conversation interrompue.
+
+--Et tu dis, Jean, demanda l'un d'eux, que le château est habité?
+
+--Oui, par le vieux seigneur qui est revenu.
+
+--Il y avait longtemps qu'il n'avait pas mis les pieds par ici?
+
+--Plus de vingt ans. C'était maître Jeanson, l'homme de loi, qui
+s'occupait de tout.
+
+--Et maintenant?
+
+--C'est une espèce de sauvage que le vieux seigneur a amené avec lui et
+qui a l'air d'un voleur plutôt que d'un intendant...
+
+--C'est-y pas la même chose? interrompit un des paysans.
+
+Tout le monde se mit à rire.
+
+--N'importe, reprit le narrateur, c'est curieux tout de même, allez...
+Figurez-vous que le château est rempli de sonnettes...
+
+--De sonnettes?
+
+--Oui. A chaque porte, il y a un fil de laiton qui correspond à une
+sonnette placée dans la chambre du seigneur.
+
+--Et pourquoi tout cela?
+
+--Pour que personne ne puisse entrer dans le château sans qu'il en soit
+informé, et pour qu'il sache par quelle porte on entre.
+
+--Et comment sais-tu cela, toi, Jean?
+
+C'est Philippe, le forgeron, qui me l'a raconté. Il a aidé les ouvriers
+que le vieux seigneur avait envoyé chercher à la ville pour poser les
+fils, et, comme il voulait voir si ça allait, il s'est présenté l'autre
+jour au château.
+
+--Et il est entré?
+
+--C'est-à-dire qu'il a été reçu par le nouvel intendant, le sauvage...
+Il y dit: «J'apporte pour votre maître un beau chevreuil que j'ai
+tué...» Et pendant que l'autre le débarrassait, il a bien remarqué que
+les portes faisaient tinter des sonnettes.
+
+--Et que lui a dit l'intendant?
+
+--Rien. Il a tiré de sa poche une pièce d'or; il la lui a mise dans la
+main, et il l'a poussé dehors.
+
+--C'est bien singulier, tout ça. Mais qui sert le seigneur au château?
+
+--Des muets... Oh! ceux-là, je leur ai causé moi-même avant l'arrivée de
+leur maître...
+
+--Tu leur as causé... à des muets?...
+
+--C'est-à-dire que j'ai essayé; mais ils m'ont fait signe qu'ils avaient
+la bouche fermée.
+
+--C'est dommage, j'aurais voulu savoir ce que cela veut dire.
+
+--Pardi! il ne tient qu'à toi d'aller au château; tu seras reçu comme
+Boniface le braconnier.
+
+--Qu'est-ce qui lui est arrivé?
+
+--Il a voulu entrer dans le jardin, la nuit, pour voir. Il a été saisi
+par les muets qui l'ont roué de coups de gaule...
+
+--Ah ben alors, fit un autre, c'est presque l'aventure de Sébastien, le
+cordonnier, qui était allé rôder près des fossés un soir... Il a entendu
+craquer le ressort d'une arquebuse... il s'est sauvé, mais pas assez
+vite pour ne pas entendre une balle siffler à deux doigts de sa tête.
+
+--Ah ça! que diable racontez-vous-là, mes drôles, s'écria tout à coup le
+cavalier qui, depuis un instant, avait prêté l'oreille aux propos des
+paysans, est-ce une histoire ou une légende?
+
+--Ni l'une ni l'autre, mon gentilhomme, c'est ce qui se passe au château
+de Blérancourt.
+
+--Et où prenez-vous ce château?
+
+--Au bout de l'allée de Saint-Paul... Tenez, vous pouvez l'apercevoir
+d'ici.
+
+--Et c'est là que se passent toutes ces choses étranges?
+
+--C'est là.
+
+--Ah! palsambleu, il faut que je vois cela par moi-même.
+
+--Vous, mon officier? s'écria l'hôte épouvanté.
+
+--Oui, certes.
+
+--Mais vous n'avez donc pas entendu ce qu'on vient de dire?...
+
+--Peuh! Avez-vous peur que je ne vous paie pas ma nourriture? Mais
+au surplus vous avez raison. Cela ne me regarde pas. Me voilà sec;
+maintenant, je mangerais bien le poulet tout entier, arrosé de ce bon
+vin qui n'a pas son pareil... Et j'irai ensuite dormir, afin de pouvoir
+demain reprendre ma route.
+
+Maître Garrigou avait dressé la table. Le gentilhomme se mit à manger.
+
+Le temps s'était un peu éclairci, les paysans sortirent l'un après
+l'autre. Le cavalier, qui depuis un moment semblait préoccupé, put
+réfléchir tout à son aise.
+
+Au château de Blérancourt, le supplice de madame Vilers continuait.
+
+Le magnat cependant la comblait de prévenances, mais de la part de cet
+homme les prévenances lui étaient odieuses.
+
+Par un raffinement de délicatesse, il avait évité même de lui parler de
+son amour, et des conditions imposées par sa passion sans merci.
+
+Il avait accordé à la marquise dix jours de réflexion. Il voulait la
+laisser en paix pendant ces dix jours.
+
+Il avait fait plus.
+
+Pour qu'Haydée ne s'ennuyât point, il avait envoyé à Paris un exprès,
+afin de mander auprès d'elle sa soeur Réjane qui lui tiendrait
+compagnie.
+
+Une heure encore et le délai allait expirer...
+
+Depuis quelques jours, le magnat avait demandé à la marquise la
+permission de prendre ses repas avec elle. Fatiguée de la solitude,
+madame de Vilers n'avait pas refusé. Elle ne se défiait plus, du reste,
+des mets que lui présentait le comte, espérant qu'il n'agirait avec elle
+que par persuasion et qu'il n'emploierait ni force ni surprise. Le soir
+où nous sommes, le comte et madame de Vilers dînaient ensemble dans les
+appartements de celle-ci.
+
+Au dessert, le magnat se leva:
+
+--Le dixième jour est expiré, dit-il d'une voix émue. Haydée, quelle est
+votre décision? Voulez-vous m'aimer?
+
+--Non!... répondit-elle.
+
+--Réfléchissez encore!...
+
+--Vous me faites horreur!...
+
+--J'ai donc bien fait alors d'agir comme je l'ai fait!...
+
+--Que voulez-vous dire? s'écria la jeune femme au comble de l'effroi.
+
+--Que vous venez de prendre un narcotique qui, dans quelques minutes,
+vous livrera sans défense à mon amour...
+
+--Oh! c'est épouvantable!
+
+--C'est de bonne guerre. Vous me repoussez lorsque j'implore. Eh bien,
+malgré votre orgueil et vos répulsions vous serez à moi.
+
+--Oh! infâme! infâme! répéta madame de Vilers en saisissant un couteau
+sur la table et en essayant de se lever pour s'élancer vers le comte.
+
+Mais ses forces la trahirent. Un engourdissement, invincible s'empara
+d'elle...
+
+Elle retomba sur son fauteuil.
+
+Le vieillard la regardait avec un sourire ironique.
+
+--Tu vois bien, ma pauvre Haydée, dit-il en la tutoyant pour la première
+fois, tu vois bien que tu aurais mieux fait de consentir. Ah! tu seras à
+moi maintenant... bien à moi!...
+
+Il lui prit la main. Vainement elle tenta de le repousser.
+
+--Ah! tu ne te doutes pas, continua-t-il en lui enlaçant la taille de
+ses bras avides, ah! tu ne peux avoir une idée de ce qu'est l'amour à
+mon âge... Tu ne sais pas quelle lave, à ta seule vue circule dans mes
+veines; tu ne sais pas quelle tempête s'agite dans mon coeur... Haydée,
+personne,--personne, entends-tu,--de tous ces jeunes gens qui se
+disputaient un regard de toi, ne l'a mérité par un amour semblable,
+comparable à celui qui me dévore!...
+
+Et, le visage cramoisi, les lèvres humides, les yeux saillants à faire
+croire qu'ils allaient jaillir de leur orbite, les veines du cou
+gonflées, le vieillard se penchait de plus en plus sur la jeune femme
+défaillante, qui n'avait plus la force de se reculer pour éviter la
+souillure de ce contact.
+
+--Haydée, murmura encore le comte, Haydée, tu vas être enfin à moi! à
+moi!... personne ne peut t'arracher de mes bras!...
+
+Il se pencha sur elle. Ses lèvres touchaient presque les lèvres de la
+malheureuse femme...
+
+Une minute encore... et elle allait être à lui quand un coup de sonnette
+retentit dans la chambre du comte. Le vieillard bondit.
+
+--Qui donc, s'écria-t-il, qui donc ose enfreindre mes ordres et entrer
+dans le château sans que je sois prévenu?
+
+Il s'élança vers le grand vestibule et se trouva en face d'une jeune
+fille.
+
+C'était Réjane, la soeur de la marquise, qui arrivait de Paris.
+
+Il s'empressa de la conduire dans les appartements qu'il lui avait fait
+préparer, puis la laissant à sa toilette et la priant d'attendre la
+marquise, il revint tout palpitant auprès de celle qui allait être sa
+proie...
+
+Mais en entrant dans la pièce où il comptait réaliser l'unique espoir de
+sa vieillesse avilie, il poussa un épouvantable cri de surprise et de
+rage...
+
+Cette chambre où, peu d'instants auparavant, madame de Vilers inanimée
+annonçait si bien devoir être en son pouvoir, cette chambre était
+vide!...
+
+
+
+
+VIII
+
+LE MUET QUI PARLE
+
+
+Quand la marquise, après sa périlleuse torpeur, recouvra sa raison, un
+cheval de sang l'emportait au galop à travers une forêt...
+
+Sur ce cheval, elle était soutenue par un homme dont la main qui tenait
+les rênes s'appuyait tendrement sur son coeur, tandis que, de l'autre
+main, il lui protégeait le visage contre le fouet des branches.
+
+Les souvenirs de la scène du château lui revinrent en mémoire; elle
+pensa au magnat, et un frisson lui parcourut tout le corps.
+
+Mais en levant les yeux vers l'homme qui la soutenait, elle reconnut
+qu'il portait un costume d'officier des gardes-françaises.
+
+Que s'était-il donc passé et comment se trouvait-elle dans les bras de
+ce gentilhomme?
+
+On sait de quelle mission Maurevailles avait été chargé par le marquis
+de Langevin.
+
+Nous avons vu comment,--après avoir préparé les étapes du régiment des
+gardes-françaises, qui tenait à faire joyeusement la route, en régiment
+d'élite qu'il était,--l'ancien ami du marquis de Vilers était arrivé
+chez Garrigou et comment la conversation des paysans lui avait appris ce
+qui se passait au château voisin.
+
+En fallait-il davantage pour qu'un soupçon lui traversât l'esprit?
+
+Maurevailles se promit d'éclaircir ce soupçon.
+
+Le soir, quand le château fut noyé dans une masse d'ombre, il se hâta
+d'aller examiner les lieux, au risque de recevoir une volée de coups
+de bâton comme Boniface le braconnier, ou un coup de mousquet comme
+Sébastien, le cordonnier du village.
+
+Il ne lui arriva aucune mésaventure; mais il se convainquit, à n'en
+pouvoir douter, qu'il était impossible d'entrer dans le château.
+
+Par la force? On rencontrerait l'année des muets dévoués au magnat.
+
+Par surprise? Les sonnettes avertiraient.
+
+A tout hasard, il descendit dans le saut-de-loup.
+
+Ce qu'il eût fallu trouver, c'eût été un passage secret comme il en
+existe dans presque tous les vieux châteaux, les architectes d'autrefois
+prévoyant toujours l'amour et le meurtre, ainsi que le besoin du
+mystère.
+
+Mais le temps et le moyen de découvrir ce passage?
+
+Comme il se faisait cette réflexion, Maurevailles vit une ombre sortir
+en quelque sorte du pied de la muraille, à vingt pas de lui, et
+disparaître rapidement.
+
+Autant que le chevalier avait pu en juger, c'était un enfant, car sa
+taille atteignait à peine la moitié de la moyenne.
+
+Mais d'où sortait cet enfant? Maurevailles alla examiner l'endroit. Il
+ne découvrit aucune porte, aucun trou.
+
+--Parbleu, se dit l'officier, j'en aurai le coeur net. Ce promeneur
+nocturne reviendra probablement au logis. Il ne s'agit que de
+l'attendre.
+
+M. de Maurevailles avait passé plus d'une nuit en plein air au bivouac;
+quelques heures de faction sous la pluie ne l'effrayaient donc pas.
+
+Il se blottit le plus commodément qu'il put sous un toit de plantes
+grimpantes, et attendit le retour de l'ombre.
+
+Il y avait à peu près deux heures qu'il était là et il commençait à
+maugréer, quand un pas pressé se fit entendre. En même temps l'ombre
+surgissait sur le bord du talus et se laissait glisser jusqu'au fond du
+saut-de-loup.
+
+Maurevailles lui mit la main au collet.
+
+--Grâce, Monseigneur, miséricorde, gémit l'ombre en s'affaissant.
+
+Maurevailles examina alors sa capture.
+
+C'était un être bizarre: Pas tout à fait trois pieds de haut, une tête
+énorme et plantée de cheveux en broussailles, des bras démesurément
+longs, des jambes fendues jusqu'au milieu du torse: un nain difforme et
+hideux.
+
+--Qui es-tu et que fais-tu là? demanda l'officier.
+
+--Je suis un des serviteurs du château, répliqua le nain qui se rassura
+un peu en voyant qu'il avait affaire à un étranger.
+
+--Tiens, tu n'es pas muet, toi?
+
+--Ne dites rien, mon gentilhomme, j'ai feint d'être muet pour être amené
+en France, parce que chez nous personne ne voulait m'employer. Je suis
+trop petit. Et puis, j'adore le vin de France... Oh! le vin de France!
+Comme il donne de beaux rêves! Et c'est pour cela que, la nuit, je
+m'échappe, afin de boire et de causer un peu avec de bons compagnons...
+
+--Tu aimes le vin de France, dit Maurevailles en souriant. Aimes-tu
+aussi l'or de France?
+
+La figure du nain s'éclaira.
+
+--Et veux-tu beaucoup de pièces comme celle-ci? continua l'officier en
+lui mettant un louis dans la main.
+
+--Que faut-il faire, Monseigneur?
+
+--Me montrer le passage par où tu rentres au château.
+
+Un tressaillement d'effroi secoua le corps débile du nain.
+
+--Le magnat me tuerait, s'écria-t-il.
+
+--Allons donc, qui te trahira? répliqua Maurevailles en lui présentant
+un second louis.
+
+L'effet de l'or fut magique. Les yeux du nain s'éclairèrent. Il se
+redressa.
+
+--Venez, dit-il.
+
+Il alla jusqu'à la muraille, se baissa, appuya trois fois son pouce sur
+une tête de clou que, même en plein jour, Maurevailles n'aurait pas
+remarquée, et une énorme pierre tourna sur elle-même, ouvrant un passage
+suffisant pour deux hommes.
+
+--Entrez, dit le faux muet. N'ayez pas peur. J'ai coupé le cordon de la
+sonnette.
+
+--Entre le premier, maître gnôme, répondit l'officier, et souviens-toi
+qu'à la première trahison, je te passe mon épée à travers le corps.
+
+--Mais en vous trahissant, dit le nain, je me perdrais moi-même; le
+magnat me ferait pendre. Tandis qu'avec vous, au contraire, j'aurai de
+quoi boire du bon vin de France jusqu'à la fin de mes jours.
+
+L'ouverture démasquée par la pierre donnait sur un escalier en
+colimaçon, ménagé dans l'épaisseur de la muraille. A la hauteur d'un
+second étage, un couloir s'étendait perpendiculairement à la muraille
+extérieure.
+
+--Comment as-tu découvert ce passage, maître gnôme? demanda
+Maurevailles.
+
+--Je m'ennuyais, moi qui aime à causer, d'être toujours en tête-à-tête
+avec toutes ces langues mortes. Je me suis souvenu qu'aux bords du Rhin,
+chez nous, les vieux burgs ont des escaliers secrets. J'ai cherché et
+j'ai eu vite trouvé.
+
+--Où conduit ce passage?
+
+--Au-dessous de la chambre où je couche. Mais ce n'est pas le seul. Ce
+souterrain est comme la toile d'une araignée: quand on est au milieu, on
+voit des rayons partout.
+
+--Et y a-t-il un couloir qui aille à la chambre de la comtesse Haydée?
+
+--Comment, vous savez?... Au fait, je suis bête, moi... je me demandais
+pourquoi vous vouliez entrer dans le château!... Certes, oui, mon
+gentilhomme, il doit y en avoir un, mais où est-il? Je n'ai pas le
+temps de le chercher maintenant; voilà le jour qui va venir et on
+s'apercevrait de mon absence. Mais ce soir, si vous voulez...
+
+--Ce soir, soit!...
+
+Maurevailles mit un nouveau louis dans la main du faux muet et
+redescendit l'escalier. Il n'eut pas de peine à refermer la pierre,
+qu'il rouvrit ensuite à plusieurs reprises, afin de s'assurer qu'il
+possédait bien le secret du muet.
+
+--Enfin! se dit-il en remontant sur les glacis du saut-de-loup. La
+marquise sera à nous!
+
+Et il examina attentivement l'endroit où il était, pour être bien
+certain de retrouver sa route.
+
+Le soir où nous sommes, il était entré seul dans le couloir secret où le
+nain l'attendait.
+
+--Venez, dit celui-ci, j'ai trouvé.
+
+Et il le conduisit dans le troisième couloir à droite, à partir de celui
+par lequel il avait gagné le centre de la toile d'araignée. A certain
+endroit, un mince filet de lumière, passant comme par le trou d'une
+épingle, traversait l'obscurité.
+
+--Je trouve tout, je trouve tout, disait le nain en frétillant. Il y
+a un tableau mobile par lequel on peut entrer chez votre bonne amie.
+Seulement il faut attendre: le vieux comte y est. J'ai fait un trou.
+Vous pouvez voir!...
+
+Maurevailles vit, eu effet, le magnat assis à table vis-à-vis de la
+comtesse Haydée.
+
+Le vieillard était juste en face de lui. Il causait et souriait. Quant
+à la comtesse, qui lui tournait le dos, Maurevailles avait le droit de
+supposer qu'elle aussi causait affectueusement avec le magnat.
+
+Il avait donc la rage dans le coeur. Vingt fois, l'envie lui prit de
+bondir dans la salle et de poignarder le comte de Mingréli et Haydée...
+
+Mais il se contint, voulant attendre...
+
+Quand il vit le comte penché sur la jeune femme inerte, il n'y put tenir
+et chercha du bout du doigt le bouton qui faisait tourner le tableau.
+
+C'est à ce moment que les sonnettes retentirent et que le magnat sortit.
+
+A l'arrivée de Réjane, le magnat, nous l'avons dit, l'avait à la hâte
+conduite à son appartement. Lui recommandant expressément de ne pas
+bouger, il était allé donner quelques ordres, puis était revenu au plus
+vite vers Haydée.
+
+Mais, quelque diligence qu'il eût faite, Réjane, pressée d'embrasser sa
+soeur, était venue avant lui.
+
+Et qu'avait-elle vu en écartant la tapisserie?
+
+Elle avait vu l'homme qu'elle aimait, celui dont elle avait fait son
+rêve, son espoir, Maurevailles enfin, se glisser par l'entrebâillement
+du tableau, s'approcher de la marquise de Vilers, la regarder avec
+passion, déposer deux baisers sur ses yeux clos, puis l'emporter,
+radieux, par le couloir secret!
+
+C'était horrible!
+
+Cet ange venait d'entrevoir l'enfer!
+
+La jeune fille, quoique étant à l'instant même initiée au mal, resta
+ange.
+
+Maurevailles avait laissé le passage ouvert.
+
+Elle se dit:
+
+--Si le magnat s'en aperçoit, il saura où le poursuivre...
+
+Et elle remit le tableau en place!
+
+Puis elle s'enveloppa dans les plis de l'immense tapisserie qui cachait
+la porte par laquelle allait entrer le magnat...
+
+
+
+
+IX
+
+LE GAMIN DE PARIS
+
+
+Et le cheval galopait à travers les halliers, emportant l'officier des
+gardes-françaises et la marquise de Vilers.
+
+--Qui êtes-vous? s'écria celle-ci en faisant un mouvement pour se
+dégager.
+
+Mais le cavalier l'enserra plus étroitement encore en répondant:
+
+--Je suis l'un de ceux qui t'aiment et qui donneraient leur sang pour
+toi. Je suis l'un des Hommes Rouges. Souviens-toi de Fraülen. Je suis le
+chevalier Albert de Maurevailles.
+
+La marquise, épouvantée, poussa un grand cri.
+
+A ce cri répondit une autre exclamation.
+
+Et des broussailles sortit, à vingt pas en avant du cheval, un jeune
+homme portant, lui aussi, l'uniforme des gardes-françaises.
+
+Il s'élança pour barrer le passage, mais Maurevailles fit faire à son
+cheval un bond de côté et lui enfonça ses éperons dans le ventre...
+
+Le cheval était passé... Le soldat, à pied, ne pouvait espérer le
+rattraper, ni même le suivre.
+
+Mais il eut une inspiration subite.
+
+Il tira son sabre et, avec la rapidité de l'éclair, le lança par la
+pointe vers les jambes du cheval.
+
+L'arme tournoya en sifflant jusqu'à ce qu'elle eût atteint son but...
+
+L'animal venait de s'abattre...
+
+Il avait un jarret coupé.
+
+Ce jeune homme, arrivé si à propos pour arrêter la fuite de
+Maurevailles, on l'a deviné, c'était Tony...
+
+Tony qui, voyant Lavenay et Lacy retenus par leur service auprès du
+marquis de Langevin, s'était dit:
+
+--Le danger n'est plus ici, il est là où va Maurevailles.
+
+Où se rendait Maurevailles,--officiellement du moins,--Tony le savait
+bien.
+
+En sa qualité de secrétaire du colonel, il avait lui-même rédigé les
+pleins pouvoirs avec lesquels l'officier était parti.
+
+Mais, dans le temps que lui laisserait l'accomplissement de son devoir,
+qu'allait faire Maurevailles?
+
+Cela ne laissa point que d'intriguer le jeune homme.
+
+Aussi se promit-il de se servir de la première circonstance qui lui
+permettrait ou de rappeler Maurevailles ou de le rejoindre. Elle ne se
+fit pas attendre.
+
+Le lendemain, le maréchal de Saxe, sous qui étaient maintenant les
+gardes-françaises, ordonnait au marquis de Langevin d'attendre le gros
+de l'armée à trente-cinq lieues de Paris, sur la route des Flandres.
+Tony alla trouver le colonel-général et lui demanda d'être le messager
+qui irait dire au chevalier de Maurevailles de ne pas continuer sa route
+au delà de trente-cinq lieues et choisir pour l'état-major des logements
+convenables, appropriés à un séjour plus ou moins long.
+
+Bien qu'il lui en coûtât un peu de se séparer de son secrétaire, qu'il
+affectionnait de plus en plus, le colonel n'eut pas le courage de lui
+refuser ce qu'il demandait.
+
+Et Tony, muni de son ordre, partit immédiatement au grand galop, dans la
+direction qu'avait prise Maurevailles.
+
+On a vu comment il était arrivé à point nommé dans la forêt de
+Blérancourt.
+
+En s'abattant, le cheval avait entraîné, sur la mousse du hallier,
+Maurevailles et la marquise.
+
+Rompu aux exercices du corps, toujours prêt à tout accident, le
+capitaine n'avait eu qu'à ouvrir les jambes pour se trouver debout et
+sans aucun mal.
+
+Quant à la marquise, qui était en travers du pommeau de la selle, elle
+avait simplement glissé à terre.
+
+Tony s'élança pour la relever.
+
+Mais déjà Maurevailles avait mis l'épée à la main. D'un bond, il se
+plaça devant elle.
+
+Et Tony était désarmé!
+
+Le cheval était tombé sur son sabre, sur lequel il se tordait dans les
+douleurs que lui causait sa blessure.
+
+--Ah! petit misérable, s'écria Maurevailles, tu te trouveras donc
+toujours sur notre route! Je vais te guérir une bonne fois de ta manie
+de te mêler de ce qui ne te regarde pas.
+
+Et il fondit sur Tony, l'épée haute. Le jeune soldat n'eut que le temps
+de bondir en arrière.
+
+--Au secours! cria inconsciemment la marquise.
+
+--Tiens, tiens, dit railleusement Tony, il paraît que nous ne reculons
+pas au besoin devant l'assassinat, monsieur le capitaine?...
+
+--Défends-toi!... cria le comte en le poursuivant.
+
+--Me défendre? Avec quoi?... Ah! de capitaine aux gardes-françaises,
+devenir voleur de femmes et spadassin, pour un gentilhomme, la chute est
+lourde!... disait Tony; en fuyant d'arbre en arbre, avec l'agilité d'un
+gamin de Paris et en évitant les atteintes de Maurevailles, qui, écumant
+de colère, le poursuivait toujours.
+
+--Au secours! au secours! continuait de crier la marquise affolée.
+
+--Je te clouerai comme un hibou le long d'un de ces arbres! hurlait le
+capitaine en courant après Tony.
+
+Mais le gamin, toujours railleur, répliquait:
+
+--Vous ne clouerez rien du, tout! Dites donc, capitaine, et moi qui vous
+apporte un ordre du colonel...
+
+Un furieux coup d'épée vint déchirer le revers de son habit. Il gagna au
+large.
+
+--Sapristi, vous avez justement failli le trouer. Si c'est comme ça que
+vous recevez les messagers...
+
+Il fut de nouveau obligé de s'effacer derrière un arbre.
+
+--Ah! c'est ennuyeux, à la fin, dit-il en se baissant et en ramassant
+vivement une grosse pierre, il faut que je remplisse ma mission, moi!...
+
+Et la pierre, lancée avec une sûreté de coup d'oeil infaillible, alla
+frapper l'ennemi en plein front.
+
+Maurevailles poussa un véritable rugissement en portant les deux mains à
+son visage.
+
+Tony profita de l'instant et bondit sur lui pour le désarmer.
+
+Mais ce mouvement lui fut fatal. Il glissa et tomba à la renverse.
+
+Maurevailles, triomphant de sa douleur, lui mit un pied sur la poitrine
+et leva son épée...
+
+La marquise eut un cri terrible et ferma les yeux.
+
+
+
+
+X
+
+LA FLÈCHE DU PARTHE
+
+
+Inévitablement Tony allait mourir, quand un grand bruit de gens et de
+chevaux se fit entendre.
+
+Maurevailles, surpris et prêtant l'oreille, n'abaissa point son épée...
+
+Qui donc pouvait venir?
+
+C'était le magnat qui, aussitôt après la disparition de la marquise,
+avait mis sur pied ses muets et les avait lancés dans toutes les
+directions.
+
+Bien que le nain, complice de Maurevailles, eût fait son possible pour
+diriger les recherches du côté opposé à celui par où le capitaine avait
+pu fuir, il n'avait pas été difficile de retrouver les traces du cheval
+qui, lourdement chargé, enfonçait ses sabots profondément dans le sol,
+et dont les pas ne pouvaient se confondre avec les autres.
+
+En voyant arriver sur lui les gens du magnat, M. de Maurevailles
+abandonna tout à fait Tony pour leur tenir tête.
+
+Mais comment lutter, un contre vingt?
+
+Dans l'encoignure d'un mur où l'on a ses ennemis en face, il y a encore
+moyen de résister.
+
+Dans une forêt où l'on peut être entouré et frappé par derrière, c'eût
+été folie d'essayer.
+
+Le capitaine ne s'en tira que par un coup d'audace.
+
+N'attendant pas l'attaque, il choisit son adversaire.
+
+Fondant sur l'un de ceux qui se trouvaient le plus éloignés de lui, il
+le frappa de son épée, le renversa, sauta sur le cheval et par un bond
+prodigieux s'élança hors du hallier.
+
+Mais, avant de faire ce bond, il eut le temps de crier à la marquise:
+
+--Vous m'échappez cette fois encore, marquise... Mais vous serez aussi
+malheureuse que moi... Celui que vous aimez, votre mari, est mort!!! Si
+vous ne me croyez pas, demandez à votre ami, le courtaud de boutique!
+
+Et désignant Tony d'un geste méprisant, il disparut, sans qu'on le
+poursuivît cette fois, le seul ordre qu'avaient les muets étant de
+retrouver madame de Vilers.
+
+Tony s'était relevé.
+
+Délivré de Maurevailles, sa situation ne valait guère mieux, car les
+gens du magnat l'entouraient et menaçaient de lui faire un mauvais
+parti.
+
+Si le jeune homme eût eu une arme, il eût certes, malgré la difficulté
+de renouveler pareille surprise, essayé, comme Maurevailles, de démonter
+un des muets pour fuir sur son cheval, en emmenant la marquise.
+
+Nous savons que Tony ne doutait de rien. Au besoin, il eût tenté de
+faire une trouée.
+
+Mais Tony n'avait pas d'arme...
+
+Rien, pas même un tronçon de lame.
+
+Faudrait-il donc que Tony se rendît et demandât grâce au vainqueur?
+
+Se rendre!... demander grâce!... A cette pensée, le jeune soldat sentait
+tout son sang bouillonner. Et cependant, oui, il le fallait. La marquise
+était là, au pouvoir du magnat, menacée par Maurevailles qui voudrait
+prendre sa revanche et par les deux autres Hommes Rouges qui allaient
+bientôt arriver, eux aussi.
+
+Plus que jamais, elle avait besoin d'un défenseur.
+
+Il était donc nécessaire que Tony vécût pour la protéger.
+
+Tony faisait ces réflexions, tandis que le magnat, certain que son
+prisonnier n'échapperait pas, s'occupait de la marquise qu'il faisait
+prendre par deux hommes et déposer sur une litière improvisée avec des
+branches d'arbres et des manteaux.
+
+Tout à coup le jeune secrétaire de M. de Langevin eut une inspiration.
+
+Il s'approcha du magnat et, ôtant son chapeau galonné comme pour
+témoigner de ses intentions parlementaires:
+
+--Monsieur, dit-il, permettez-moi de m'expliquer.
+
+Le magnat inclina affirmativement la tête.
+
+--Vous me prenez probablement, reprit Tony, pour le complice de l'homme
+que vous poursuiviez. Ce serait une grave erreur. Je passais, au
+contraire, me rendant à un château situé non loin d'ici, quand je l'ai
+rencontré emportant de force cette dame qui se débattait contre son
+étreinte. J'ai essayé de la lui arracher en frappant son cheval que vous
+voyez là gisant à terre. Lui, par contre, a voulu me tuer, et sans vous,
+il y aurait facilement réussi. Enfin il vient de partir en m'insultant.
+Nous sommes donc loin d'être complices...
+
+Le magnat n'eut pas besoin de réfléchir pour se rendre à l'évidence. La
+position désespérée dans laquelle il avait, à son arrivée, aperçu le
+jeune garde-française, aurait même dû suffire à l'éclairer.
+
+--Et, maintenant, reprit Tony, si vous êtes, comme je le suppose,
+le maître de ce château, j'ai un ordre à vous montrer, un ordre
+qui m'autorise à le requérir pour le logement des officiers des
+gardes-françaises... Voici cet ordre.
+
+Tony parlait haut et ferme. Il sortait à demi, des revers de son
+uniforme, le pli scellé aux armes du marquis de Langevin et dont nous
+savons le contenu. Le magnat n'osa refuser.
+
+--Soit, dit-il, venez.
+
+Tony alla reprendre, sous le cadavre du cheval, son sabre de
+garde-française, prit le cheval d'un des muets qui portaient la litière
+de la marquise, et suivit le cortège jusqu'au château.
+
+Grâce à l'ordre du marquis de Langevin, Tony ne pouvait y être considéré
+comme un intrus.
+
+Bien au contraire, il était presque un personnage officiel.
+
+Et bien que peu familiarisé avec les usages de la France, qu'il habitait
+rarement, le magnat se considérait comme tenu de faire les honneurs du
+château à son hôte.
+
+Puis, le vieux comte n'oubliait pas que c'était grâce à l'intervention
+du jeune homme que ses gens avaient pu rejoindre le ravisseur, qui avait
+sur eux une forte avance.
+
+Il se disait que Tony avait failli être tué par ce ravisseur et se
+rappelait les paroles d'adieu.
+
+Il était donc certain que Tony devait avoir une haine mortelle pour
+Maurevailles et qu'au cas où celui-ci ferait une nouvelle tentative, son
+hôte pourrait aider à la déjouer et à la repousser.
+
+Enfin, le magnat fut touché de la délicatesse du jeune homme qui, à son
+arrivée au château, choisit pour le colonel et ses officiers un pavillon
+situé à l'opposé de celui dans lequel se trouvaient les appartements de
+la marquise.
+
+Au bout de deux heures, Tony était donc invité à circuler à sa guise
+dans le château.
+
+Il en profita pour se rendre auprès de la marquise.
+
+Il la trouva agenouillée au fond d'un petit boudoir.
+
+Elle portait déjà des habits de deuil et pleurait.
+
+A la vue de Tony, elle jeta un cri, et, toute défaillante, vint
+au-devant de lui.
+
+--Ah! lui dit-elle, vous qui m'avez deux fois sauvée, vous qui avez
+peut-être vu mon malheureux époux le jour de sa mort, vous qui saviez,
+sans doute...
+
+--Madame, interrompit Tony, je savais tout!
+
+--Oh! je vous en prie, parlez.
+
+--J'ai recueilli le dernier soupir de votre époux, continua le jeune
+homme, et, à l'heure suprême, votre nom errait sur ses lèvres. C'est
+pour obéir à sa dernière volonté que je me suis tu.
+
+La marquise pleurait à chaudes larmes; elle avait pris les mains de Tony
+dans les siennes et les pressait tendrement...
+
+--Mais, s'écria-t-elle tout à coup avec une explosion de douleur, qui
+donc l'a tué?
+
+--L'homme avec qui j'ai voulu me battre quelques heures plus tard.
+
+Et alors Tony raconta simplement tous les faits auxquels il s'était
+trouvé mêlé.
+
+Et haletante, avide, la marquise l'écoutait.
+
+--Mais enfin, Monsieur, dit-elle, lorsqu'il eut terminé son récit, qui
+donc êtes-vous?
+
+Cette question fit tressaillir le jeune homme.
+
+Un moment il courba le front.
+
+Mais presque aussitôt il le releva.
+
+--Madame, dit-il avec une noble modestie, j'étais, il y a trois
+semaines, comme le disait M. de Maurevailles, un pauvre commis de
+boutique, un enfant recueilli par charité.
+
+La marquise eut un geste d'étonnement.
+
+--C'était en cette qualité que je suivais M. le marquis de Vilers, qui
+sortait de la boutique de friperie où j'étais commis. Je vous apportais
+des costumes pour le bal de l'Opéra.
+
+Votre époux fut provoqué devant moi.
+
+Quand il tomba, mortellement frappé, son regard ne rencontra que le
+mien. Le meurtrier avait fui.
+
+Alors une révolution s'opéra en moi. Je compris que la Providence, dans
+ses vues impénétrables, me confiait une mission,--la mission de venger
+l'homme que je venais de voir mourir, la mission de protéger la femme
+qu'il laissait en ce monde.
+
+Et c'est pour cela, madame, acheva Tony avec chaleur, c'est pour cela
+que vous m'avez rencontré le soir à l'Opéra; pour cela que, le lendemain
+déjà, je songeais à être soldat, car l'épée est une noblesse!
+
+Peu à peu le jeune homme avait pris une fière attitude, son regard
+s'était enflammé, son geste était devenu solennel.
+
+La marquise le regardait et, sous ses larmes, elle eut presque un
+sourire.
+
+--Vous êtes un noble coeur, dit-elle.
+
+--Madame, reprit Tony, je repartirai bientôt avec mon régiment, et
+avant un an je serai officier... Mais, d'ici là, quoi qu'il arrive, je
+veillerai sur vous, et ni M. de Maurevailles, ni M. de Lacy, ni M. de
+Lavenay ne parviendront jusqu'à vous.
+
+La marquise lui tendit sa belle main à baiser, mais hocha la tête.
+
+--Monsieur Tony, dit-elle, s'il est vrai que parfois les pressentiments
+et les voeux des infortunés portent bonheur, laissez-moi vous dire que
+vous deviendrez un jour un des plus brillants officiers de l'armée de
+France!
+
+Tony jeta un cri d'enthousiasme...
+
+--Mais, maintenant, madame, dit-il après un moment de silence,
+voudriez-vous me permettre de vous demander à mon tour comment je vous
+ai trouvée dans ce château ou plutôt fuyant de ce château en compagnie
+d'un homme que vous détestez plus que moi encore?
+
+Et la marquise lui expliqua pourquoi, persuadée qu'elle sauvait ainsi
+son mari,--qu'elle croyait vivant,--elle avait consenti à suivre le
+comte de Mingréli.
+
+Avec toute la pudeur qu'elle devait à ses instincts autant qu'à son
+éducation, elle lui fit part des infâmes propositions du magnat.
+
+Quand elle en arriva à parler du soporifique:
+
+--Oh, le misérable! s'écria Tony. Mais alors qu'allez-vous devenir?
+
+--Tranquillisez-vous, mon parti est pris. Il est bien simple. Je
+refuserai désormais toute nourriture, toute boisson. Mon mari est mort.
+Je mourrai.
+
+--Mourir? Vous! Mais vous n'en avez pas le droit. Il faut le venger.
+Voudriez-vous me laisser poursuivre seul cette tâche?
+
+--Ma douleur m'enlèvera tout courage...
+
+Le jeune homme eut un mouvement sublime.
+
+--Du courage? Mais je vous en donnerai, moi. Moi et une autre...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Qu'une grande consolation vous est réservée, car celui que vous
+pleurez a laissé une enfant...
+
+--Mon mari?
+
+--Oui, une fille qu'il a eue longtemps avant de vous connaître. Elle a
+aujourd'hui quinze ans. Elle est tout son vivant portrait. Cette fille,
+c'est lui encore. C'est sa chair, c'est son sang. Vous la verrez, je
+vous le promets. Vous l'aimerez. N'est-ce pas que maintenant vous vous
+sentez du courage?
+
+Déjà la marquise était transfigurée. Elle rayonnait. Elle allait voir,
+embrasser sinon son mari, du moins quelque chose de lui.
+
+Mais soudain son beau front s'obscurcit de nouveau.
+
+--Nous oublions le magnat, dit-elle. Qui sait ce qu'il fera de moi s'il
+parvient à m'endormir encore?
+
+A ces mots, Tony se redressa:
+
+--Ne craignez rien, Madame, s'écria-t-il. Vous avez quatre ennemis, et
+je sens en moi la force de huit hommes!
+
+
+
+
+XI
+
+L'INTERROGATOIRE
+
+
+Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des
+armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt,
+depuis longtemps habitués à un plus long sommeil.
+
+Les gardes-françaises arrivaient.
+
+L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut
+de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements
+nécessaires au campement des huit mille hommes.
+
+Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée
+du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des
+sous-officiers--des _bas-officiers_, comme on disait alors, s'empressait
+de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.
+
+Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient
+leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures,
+restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment,
+les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se
+rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé
+leurs logements.
+
+Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en
+large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant
+de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral.
+
+Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les
+feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches
+retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet,
+surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que
+les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines
+afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper
+arriverait.
+
+--Allons, tout va bien, dit le colonel.
+
+Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre
+son état-major au château.
+
+En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.
+
+Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il
+trouva au milieu de ses officiers.
+
+Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait
+pas accoutumé.
+
+Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé.
+
+Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat,
+était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui
+venait de se passer.
+
+Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que
+Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné.
+
+Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour
+desservir le jeune garde auprès de son protecteur.
+
+Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait
+fort pour leur bravoure.
+
+Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony.
+
+Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui
+abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair
+avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux.
+
+Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune
+secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la
+justice.
+
+Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son
+temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en
+mission.
+
+--Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre,
+suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi
+ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions
+nécessaires...
+
+--Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de
+tergiversation. Parlez.
+
+Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:
+
+--Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires
+particulières de votre capitaine.
+
+Le jeune homme pâlit.
+
+--Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant
+vous et vous seul...
+
+--Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être
+éclairés comme moi.
+
+--Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des
+choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!...
+
+--Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux.
+
+--Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur
+et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour
+ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison.
+
+Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez
+lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit:
+
+--Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais
+cela te coûtera cher si tu me trompes!...
+
+Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il
+reprit:
+
+--Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec
+qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut
+lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien
+peur que ce ne soit le second cas qui arrive.
+
+Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony.
+
+--Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il.
+
+Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire
+du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit
+du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence
+de ce pacte.
+
+En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes
+avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il
+fit signe à Tony de ne pas s'arrêter.
+
+--Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène
+qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je
+comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre
+Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa
+veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette
+affaire?
+
+--Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de
+le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon
+serment.
+
+--Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...
+
+--Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort?
+
+--La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France,
+non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main
+d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis,
+mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris,
+attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser
+quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas?
+
+--Oui, mon colonel, mame Toinon.
+
+--Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère?
+
+--Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son
+fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère
+véritable...
+
+--Et où est-elle, ta mère véritable?...
+
+Tony haussa les épaules et répondit tristement:
+
+--Je n'ai jamais connu mes parents...
+
+--Mais où as-tu été élevé?
+
+--Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris.
+
+--Qui te fait croire cela?
+
+--C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la
+campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris
+souvent...
+
+--Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement.
+
+--Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...
+
+Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé
+attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en
+proie à une vive émotion.
+
+--Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de
+prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que
+tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé?
+
+--Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais,
+répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis.
+
+--Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...
+
+--Mon colonel!...
+
+--Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?
+
+Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.
+
+--Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que
+je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon
+esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre
+repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc
+me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes
+masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi,
+ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les
+hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait
+sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé
+par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans.
+Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?
+
+--Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge,
+mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu
+m'intrigues au plus haut point.
+
+--Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire...
+Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les
+lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières
+de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi,
+jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que
+cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des
+Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel,
+vous chancelez?...
+
+En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était
+d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec
+effort:
+
+--Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...
+
+Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher
+sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit
+froidement, presque avec sécheresse:
+
+--C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de
+vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux
+qui voudraient vous nuire...
+
+Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.
+
+--Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre
+protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon
+devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de
+Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre,
+j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs...
+
+Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant
+de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que
+vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que
+vous oublierez que je vous ai interrogé.
+
+Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le
+tutoyant de nouveau:
+
+--Va, mon enfant, va!...
+
+Tony sortit tout ému...
+
+
+
+
+XII
+
+LE PROTECTEUR DE LA MARQUISE
+
+
+L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait
+singulièrement le comte de Mingréli.
+
+En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les
+regards.
+
+Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y
+avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se
+disait le comte.
+
+L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la
+première preuve de son erreur.
+
+L'installation de Tony au château avait été la seconde.
+
+De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé
+à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré.
+
+Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout.
+
+C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon
+droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se
+trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père.
+
+De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie.
+
+Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de
+Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à
+Blérancourt.
+
+Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony:
+
+--Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas.
+
+--Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera
+certainement manger dans sa chambre.
+
+--Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour
+nous priver du plaisir de sa compagnie...
+
+Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que
+lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait
+donc plus de surprise possible.
+
+La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de
+manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait
+le moyen de se défendre contre le magnat.
+
+Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis.
+
+Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les
+trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.
+
+Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs
+soldats... Que faire?
+
+Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre
+d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée
+pour gagner son château des bords du Danube.
+
+Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il
+aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis.
+
+En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce
+qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ
+du régiment.
+
+Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il
+en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore
+d'attendre.
+
+Cela admis, fallait-il cacher Haydée?...
+
+--Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que
+lorsqu'elle ne semble pas l'être!...
+
+Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner
+le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée
+éblouissante de toilette et de beauté.
+
+Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos
+troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du
+monde.
+
+Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes
+en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils
+allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un
+tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou
+des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns,
+charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux
+grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses
+buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les
+boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une
+longue campagne.
+
+Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement
+des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout
+était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés,
+elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux
+pratiques.
+
+Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser
+Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par
+un messager une lettre à La Rose.
+
+--Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre,
+rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre
+heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman
+Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.
+
+La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.
+
+Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises,
+maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa
+seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly
+en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la
+laisser suivre le régiment.
+
+Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle;
+il lui avait répondu:
+
+--Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus.
+
+Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux
+gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers
+Blérancourt.
+
+Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman
+Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami,
+qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des
+choses de l'ancien temps.
+
+Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans
+provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement
+se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui
+dit rapidement:
+
+--Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.
+
+La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet
+prodigieux.
+
+--Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.
+
+--Vous étiez son amie, n'est-ce pas?
+
+--Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter.
+
+--Vous saviez qu'il était marié?
+
+--Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa
+démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme...
+ajouta-t-elle d'une voix sombre.
+
+--Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en
+regardant fixement la cantinière.
+
+Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.
+
+--Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si
+tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe
+au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez.
+
+--Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en
+souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un
+service à la marquise?
+
+--Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de
+moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon
+là, vois-tu!
+
+Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son
+corsage rebondi.
+
+--Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...
+
+--Ici!!!
+
+--Et elle court un grand danger...
+
+--Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint
+Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais
+gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle
+vite. Que faut-il faire?
+
+Et Tony répondit à la brave cantinière:
+
+--Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la
+marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.
+
+--Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux
+garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux,
+reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas
+ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait
+un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N,
+I, ni, c'est fini!
+
+Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et
+les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de
+la tente furent libres.
+
+
+
+
+XIII
+
+MAMAN NICOLO
+
+
+Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois.
+Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils
+s'étaient demandé:
+
+--Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?
+
+Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit:
+
+--C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...
+
+--Oui, du nouveau.
+
+C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho.
+
+Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le
+château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal.
+
+Tony se retourna.
+
+--Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il
+y a ici un homme sur lequel tu peux compter...
+
+--Deux hommes, fit le Normand.
+
+--Et si tu désirais...
+
+--Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu
+votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère.
+
+--Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux
+bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes
+amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous
+trouver.
+
+Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo
+et Bavette.
+
+Haydée était seule, absorbée par sa douleur.
+
+Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage
+des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé
+l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son
+arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais.
+
+Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort
+de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée!
+
+Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont
+l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de
+s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari!
+
+Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains!
+
+Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui
+apparaissait si sombre et si terrible.
+
+Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait
+auprès d'elle.
+
+Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et
+la marquise de Vilers...
+
+Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis.
+
+Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille
+de maman Nicolo et la couvrit de baisers.
+
+--Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme,
+ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les
+témoignages d'amitié et les consolations.
+
+La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre
+que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu
+dans quelques heures...
+
+Une fête au moment où elle pleurait son mari!...
+
+Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria:
+
+--Et qui vous dit qu'il soit mort?...
+
+L'effet de ces paroles fut magique.
+
+Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna
+Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière:
+
+--Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!...
+
+Maman Nicolo se mordait les lèvres.
+
+--Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même,
+on ne doit pas se désespérer...
+
+--Vous savez quelque chose?..
+
+--Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...
+
+--Oh! Madame, je vous en supplie...
+
+--Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit
+que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme
+comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être
+entendu?
+
+La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en
+ferma soigneusement l'unique porte et dit:
+
+--Maintenant, parlez.
+
+
+
+
+XIV
+
+BAVETTE
+
+
+Nous avons vu, à Paris, au cabaret de la _Citrouille_, le Gascon La Rose
+et le Normand froncer les sourcils quand maman Nicolo et Bavette étaient
+revenues de leur course mystérieuse.
+
+Si vive que fût l'amitié qui liait le Gascon et la vivandière, celle-ci
+avait refusé de dire à son vieux camarade où elle s'était rendue.
+
+Or, la confidence que ne put jamais obtenir le parrain de Bavette, la
+marquise allait l'entendre.
+
+--Je vous en supplie, parlez, fit-elle encore en serrant dans ses mains
+brûlantes les mains potelées de maman Nicolo.
+
+--Ah! j'en ai gros à dire, soupira la brave femme. Et c'est la première
+fois que ça va sortir de là, ajouta-t-elle en dégageant une de ses mains
+pour frapper sur le sein qui avait inspiré au Gascon et au Normand tant
+de désirs irréalisés.
+
+Donc, il y a que, dans les cabarets on apprend beaucoup de choses. Sans
+compter que Bavette, tout en jacassant, vous délie toutes les langues.
+C'est comme ça que j'ai su que votre mari était mort...
+
+A ce mot répondit un sanglot de la marquise.
+
+--Eh! ne pleurez donc pas, reprit la vivandière, puisque je vous dis que
+ce mort-là est peut-être aussi vivant que vous et moi.
+
+--Oh! par grâce, achevez.
+
+--Je ne suis là que pour ça. Dès que j'ai eu connaissance du fameux duel
+et de sa terminaison: «Mets ton bonnet, Bavette,» que j'ai vite glissé à
+l'oreille de cette petite-là. Et nous voilà parties. J'avais mon idée.
+Nous arrivons à votre hôtel, où que je demande tout doucement M. Joseph,
+qui me connaissait bien. Plus d'une fois, il m'avait apporté, de la part
+de son maître, de petits cadeaux pour Bavette, que votre pauvre ami
+aimait bien. Il paraît même que ça lui faisait de la peine que vous ne
+lui ayez pas donné une petite Bavette.
+
+M. Joseph vient. Il était tout en larmes.
+
+--Ah! mon Dieu! que je me dis, c'est donc bien vrai pour lors!
+
+Il me raconte tout. Comme quoi, vous aviez été enlevée par le vieux
+singe qui est le seigneur d'ici; comme quoi, il a enterré tout seul avec
+Tony son pauvre défunt maître.
+
+Naturellement je pleure avec lui, et puis une idée me vient. Vous allez
+comprendre ça, ma bonne dame.
+
+Sur mon père et sur ma mère, qui étaient de braves gens, je vous
+jure que je n'avais jamais révélé à cette petite-là le secret de sa
+naissance. Non. Son père vivait. On ne compromet pas comme ça les gens
+qui sont au-dessus de vous.
+
+Mais puisqu'il était mort!!! Je ne vous connaissais pas, moi! Et puis,
+au fond, ça m'ennuyait de faire croire à cette enfant qu'elle n'avait
+pas de père. Je dis à M. Joseph:
+
+--Il n'y a plus à faire les mystérieux maintenant. Allons au cimetière.
+
+Il nous y conduit. Il ouvre la porte de la petite chapelle où on vous
+met, vous autres. Moi, je ferme avec soin la porte. M. Joseph nous fait
+descendre une dizaine de marches. Il y avait une petite lumière qui
+brillait dans le caveau. C'était lui-même qui l'allumait, le matin.
+Cette lumière-là tombait en plein sur une bière toute neuve, devant
+laquelle le pauvre M. Joseph s'agenouille et pleure...
+
+La marquise, haletante, la bouche ouverte, les yeux hagards, ne pleurant
+plus maintenant, tant elle était anxieuse, semblait aspirer avec tout
+son être chacun des mots de la vivandière.
+
+Maman Nicolo continuait:
+
+--A la vue de cette bière-là je me tourne vers la petite et je lui dis:
+
+--Bavette, ton père est là depuis hier. Ah! voilà-t'y pas que, en
+entendant cela, l'enfant devient folle. Elle se roule sur la bière. Et
+des cris! Je m'efforce de la calmer. Mais c'était une furie.
+
+--Pauvre ange! fit la marquise en pressant contre son coeur la chère
+enfant. Tu seras ma fille, va.
+
+--Dans notre métier, reprit maman Nicolo, on a toujours un couteau
+dans sa poche. Vous imagineriez-vous qu'elle a tiré le sien! Nous nous
+disions: «Oh! mon Dieu, elle est malade. Elle va se tuer!»
+
+Et puis nous essayons de le lui arracher des mains. Je suis solide,
+n'est-ce pas? Je suis ce qu'on appelle une forte commère. Je n'aurais
+peur ni de La Rose, ni du Normand, ni de dix autres avec. Eh bien, à
+nous deux, M. Joseph et moi, nous n'avons jamais pu venir à bout de
+cette mâtine-là. Elle était en fer, quoi. Mais ce n'était pas à se tuer
+qu'elle pensait.
+
+Tout à coup, elle se penche sur la bière. Elle entre son couteau sous le
+couvercle.
+
+--Je le verrai, dit-elle. J'embrasserai mon père.
+
+--Un sacrilège! s'écrie ce bon Joseph.
+
+--Un sacrilège? qu'elle répond... Vous allez voir qu'elle mérite bien
+son nom de Bavette. Est-ce que nous venons pour mutiler, pour voler,
+pour profaner?
+
+Et elle fait une pesée. Elle vous avait la force d'un levier. Le bois
+crie...
+
+Ce grincement produisait un effet épouvantable sur le pauvre M. Joseph,
+qui croyait entendre se plaindre le mort lui-même. Il s'écrie:
+
+--Arrêtez, arrêtez donc, malheureuse enfant.
+
+Ah! ouiche!
+
+Aussitôt le couvercle se soulève; il laisse un large jour entre lui et
+les montants de la bière.
+
+Elle vous empoigne le couvercle à deux mains et l'arrache violemment.
+
+--Terrifiée, continua maman Nicolo, je regardais faire Bavette...
+
+Chose étrange, on avait recouvert le corps de terre...
+
+--Qu'est-ce que cela signifie? s'écrie le pauvre M. Joseph. Cependant,
+d'après la hauteur du corps et la place qu'il devait tenir dans la
+bière, la couche de terre ne pouvait être épaisse.
+
+La petite, tout à coup calmée, se met à l'enlever avec précaution.
+
+M. Joseph, qui peu à peu s'était enhardi, en arrive à l'aider.
+
+La couche de terre diminuait et le corps du marquis n'apparaissait pas.
+Avec une ardeur dont je ne me serais jamais doutée, M. Joseph, qui
+maintenant n'employait plus les précautions de tout à l'heure, plongea
+dans la terre sa main.
+
+Elle rencontra le fond du cercueil...
+
+Le cercueil était plein de terre!
+
+--Ah! s'écria M. Joseph, mon maître n'est pas mort!... Il y a là un
+nouveau mystère!...
+
+Puis il réfléchit et nous dit:
+
+--Silence! S'il y a un mystère, peut-être le marquis y consent-il;
+peut-être est-ce lui qui l'a voulu! Respectons ce que nous avons le
+devoir de considérer comme sa volonté. Il faut laisser croire à ses
+ennemis qu'ils n'ont plus à le redouter. Rentrez à votre cabaret et
+agissez pour tous comme si vous étiez persuadées de sa mort. Quand
+le marquis jugera bon de reparaître, je vous promets que vous
+l'embrasserez.
+
+--Je vous le promets aussi, s'écria la marquise, qui savait bien qu'elle
+ne pouvait pas être jalouse de maman Nicolo.
+
+Et pressant de nouveau Bavette contre son coeur:
+
+--O ma fille, dit-elle, combien je te remercie et je t'aime!
+
+
+
+
+XV
+
+LE CONCILIABULE
+
+
+La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des
+gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que,
+même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui
+était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et
+chèrement payées des fêtes de Versailles.
+
+Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait
+remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir
+jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins
+magnifiquement illuminés.
+
+Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la
+grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient
+habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte
+ayant à ses côtés _ses deux filles_, Haydée et Réjane, semblait rajeuni
+de dix ans.
+
+En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin,
+Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa
+situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe
+brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son
+tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée.
+
+Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des
+officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait
+son simple uniforme de drap blanc à revers bleus.
+
+Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se
+passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui
+venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.
+
+A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement
+de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute
+rose.
+
+Tony seul remarqua cela.
+
+--Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?
+
+Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits
+et gestes des Hommes Rouges.
+
+Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient
+dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs.
+Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de
+jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat
+allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui,
+faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus
+gracieux sourires.
+
+Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée
+brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis
+de Vilers était-elle déjà consolée?
+
+Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée.
+
+Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui
+tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête
+un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le
+jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne
+le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il
+avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre.
+
+Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée,
+était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la
+demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois
+ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes,
+que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était
+séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout
+éclairée.
+
+Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le
+treillage, l'oreille tendue.
+
+Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui...
+
+--Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.
+
+--En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas
+l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix
+que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay.
+
+--Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!
+
+--Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il
+veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.
+
+--Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu
+Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir
+de la fête...
+
+--C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le
+père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en
+attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que
+je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis
+que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.
+
+--Moi aussi, s'écria Lacy.
+
+--Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je
+serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers...
+
+--Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement
+puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer
+l'avenir, le temps presse.
+
+--Quel est ton projet? demanda Maurevailles.
+
+--Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?
+
+--Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise.
+Quand nous l'aurons, il sera temps de décider.
+
+--Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez
+m'en croire...
+
+--Que feras-tu?
+
+--Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de
+quelques jours...
+
+--Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves...
+
+--Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la
+route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos
+hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins
+de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller
+embrasser ma mère en attendant votre arrivée.
+
+--C'est vrai; comme cela, ce serait possible.
+
+--Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et
+pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre,
+ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.
+
+--Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du
+serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons
+en toi?
+
+--_Tous pour un, un pour tous_, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers
+si, comme lui, je manque à mon serment.
+
+--Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui,
+au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces
+quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy?
+
+--Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez
+confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous
+verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit.
+
+--Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous
+ai dit que j'ai des intelligences dans la place.
+
+Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat
+continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au
+colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans
+quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés
+et sans danger, à la chambre de la belle Haydée.
+
+--Mais où nous retrouverons-nous?
+
+--Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc
+d'arbre, dans une heure.
+
+--Soit, où tu dis, dans une heure!
+
+Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré.
+
+--Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?
+
+Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont
+Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui
+venir plus tard en aide.
+
+Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt
+l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui
+qui pourrait devenir précieux?
+
+Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le
+gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...
+
+--Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une
+heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir?
+
+Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis.
+
+En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas
+d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent.
+
+Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à
+la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués.
+
+--Attendez-moi là un instant, leur dit-il.
+
+Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées
+Bavette et maman Nicolo.
+
+En quelques mots, il les mit au courant de la situation.
+
+Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant
+sur leurs cadavres.
+
+--Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes
+Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour
+pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une
+première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais
+le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils
+ont ourdie.
+
+--Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du
+danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre
+des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient
+quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et
+pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les
+appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer
+une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du
+couloir...
+
+--Eh bien?...
+
+--Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au
+poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier
+signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à
+la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si
+la moindre alerte allait amener un massacre général!...
+
+--Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer
+entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La
+Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien
+à craindre d'eux.
+
+--Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du
+comte?...
+
+--Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer.
+Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main.
+
+--Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière.
+Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette.
+Moi, sa mère, je t'y autorise...
+
+Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.
+
+En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne
+connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur.
+
+Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses
+deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.
+
+--Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui
+ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la
+sauverons. Lui, il faut le venger.
+
+--Il faut le venger! répéta le Normand.
+
+--Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon.
+Mais où sont-ils, nos adversaires?
+
+--Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez.
+
+
+
+
+XVI
+
+DANS LES FOSSÉS DU CHÂTEAU
+
+
+Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non
+loin de l'endroit désigné par Maurevailles.
+
+Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux
+pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu.
+
+Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,--l'épée nue cachée le long de la
+cuisse,--ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres,
+retenant leur haleine pour mieux entendre.
+
+L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les
+trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître,
+bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et
+obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain.
+
+Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,--tuer!
+
+Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se
+fit entendre du côté du Normand.
+
+Un homme s'avançait.
+
+Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui...
+
+L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur
+brilla dans les ténèbres.
+
+--Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il
+faut le tuer!...
+
+Et, l'épée haute, il attaqua.
+
+L'inconnu para vivement en s'écriant:
+
+--J'en tiens un!...
+
+--Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de
+seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme
+avait rejeté sur son épaule gauche.
+
+--Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?
+
+--Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous
+tue.
+
+--Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?
+
+--Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus
+ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer
+l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de
+mon brave capitaine.
+
+Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son
+propre compte.
+
+Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement.
+
+Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas.
+
+Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura
+un mot à son oreille.
+
+--Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française
+abasourdi, vous, monsieur le...
+
+--Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut
+pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que
+faisais-tu-là?
+
+--J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de
+force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je
+vous avais pris pour l'un d'eux.
+
+--Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit
+l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul?
+
+--Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue
+bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre
+habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas
+encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin,
+celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait
+qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras...
+
+Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu
+le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand
+décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique
+sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.
+
+Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se
+jeter dans les bras l'un de l'autre!
+
+--Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa
+grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait.
+
+Et il s'avança vivement vers le groupe.
+
+En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à
+larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver
+l'éclaira...
+
+--Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!
+
+--Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes
+Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit
+l'inconnu en souriant.
+
+Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau
+reprit:
+
+--Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos
+ennemis, je le possède...
+
+--Vous connaissez l'entrée des souterrains?...
+
+--Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme
+qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de
+Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée.
+
+--Mais ce nain pourrait vous trahir?
+
+--Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons
+vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer.
+La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de
+l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et
+béante.
+
+--Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant.
+
+--C'est là.
+
+--Avez-vous de la lumière, au moins?
+
+--Non.
+
+--Ça ne fait rien. Voilà La Rose.
+
+Le Gascon arrivait, suivi de Tony.
+
+--La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le
+briquet et obéit à son camarade.
+
+--Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand,
+garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous
+soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se
+présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.
+
+--Comment donc! Et devant!
+
+Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de
+la peine à le suivre.
+
+La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la
+chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.
+
+Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son
+effroi fut immense.
+
+Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point
+d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de
+Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran.
+
+Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables
+préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait
+arrêtée.
+
+Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour
+l'emporter!...
+
+Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.
+
+Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait
+ramenée chez elle.
+
+Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une
+tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille
+allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!
+
+Si cette fois Tony allait succomber!...
+
+Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des
+pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.
+
+La marquise frémit.
+
+--Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en
+est.
+
+Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit
+d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière
+Maurevailles.
+
+La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et
+s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...
+
+Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un
+second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la
+main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge
+qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle
+avait appris à tant redouter.
+
+Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été
+tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.
+
+Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.
+
+--Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...
+
+Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient
+déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui
+barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la
+poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul
+contre une telle avalanche.
+
+--Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait,
+madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari...
+le marquis de Vilers!...
+
+La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.
+
+Dans le passage secret, la poursuite continuait!
+
+
+
+
+XVII
+
+LE MORT VIVANT
+
+
+C'était bien, en effet, le marquis de Vilers et nos lecteurs l'ont déjà
+reconnu.
+
+On se rappelle que Tony, en pénétrant dans le caveau des morts au
+Châtelet, avait dit au gardien que l'homme qui était là, sur la dalle,
+était un marquis.
+
+Ce mot avait frappé le gardien, et surtout, sa femme.
+
+Un marquis, un homme probablement très riche, sur les dalles de pierre
+du caveau, cela ne se voyait pas tous les jours.
+
+La pâture habituelle des curieux qui allaient voir les cadavres ne
+se composait guère que de pauvres diables morts de misère, tués
+accidentellement dans leur travail ou recueillis dans la Seine...
+
+Le peuple seul allait à la Morgue; c'était une bonne fortune inouïe que
+d'y loger un marquis.
+
+La gardienne n'y put tenir, elle voulut voir de près son locataire, et,
+décrochant sa lampe, elle s'approcha de la dalle.
+
+Le marquis était là, inerte, les yeux fermés, semblant dormir.
+
+--Pauvre garçon, dit la gardienne. Il n'avait pas l'air méchant, au
+contraire. Quel dommage!...
+
+Ce mort ne lui faisait pas l'effet des cadavres ordinaires, affreux,
+hideux, repoussants. Elle prenait plaisir à le regarder.
+
+--C'est certainement pour quelque affaire de femme qu'il aura été tué,
+se disait-elle. Ce joli garçon-là devait avoir plus d'une bonne fortune
+avec les belles dames de la cour... Quel air distingué! Quelles petites
+mains pour sa taille...
+
+Sans y penser, la gardienne s'était penchée et avait pris dans la sienne
+la main du marquis.
+
+Chose étrange! cette main n'était pas glaciale comme celle des autres
+morts; elle conservait encore quelque reste de chaleur.
+
+Tout à coup la gardienne laissa tomber sa lampe et poussa un cri
+terrible.
+
+--Seigneur Dieu! dit-elle, il a remué!...
+
+A ce cri, son mari accourut effaré, la croyant folle.
+
+Mais elle avait toute sa raison; le marquis avait remué, en effet.
+
+Il était maintenant sur son séant, jetant un regard vague autour de lui,
+comme un homme qui cherche à deviner un mystère...
+
+Il se demandait où il était. Il allait revivre...
+
+Le coup d'épée de Lavenay avait occasionné une hémorragie très forte, à
+la suite de laquelle le reste d'émotion profonde causée au marquis par
+l'apparition de l'Homme Rouge avait produit une syncope.
+
+Inanimé, exsangue, d'une raideur tétanique, M. de Vilers offrait tous
+les symptômes de la mort. On n'avait donc élevé aucun doute sur son
+état, et on l'avait fait porter au Châtelet.
+
+L'accès de catalepsie était passé. Vilers revenait à lui...
+
+Le devoir du gardien était tout dicté. Il n'y avait qu'à aller
+sur-le-champ avertir le greffier du Châtelet. Il allait sortir quand sa
+femme le retint.
+
+--Tu es fou, lui dit-elle en l'entraînant dans un coin.
+
+--Comment cela?
+
+--Aimes-tu donc tant ton métier que, pour tout au monde, tu ne veuilles
+pas le quitter?
+
+--Eh! tu sais bien le contraire.
+
+--Ne serais-tu pas heureux d'aller vivre dans quelque coin aux environs
+de Paris, loin de ces vilains _Macchabées_ qui me donnent le cauchemar?
+
+--Parbleu, oui; mais où la chèvre est attachée...
+
+--Eh! nigaud que tu es, elle se détache! Mais il faut savoir profiter de
+l'occasion. Voilà un homme, un seigneur, qui a certainement une grande
+fortune et qui te tombe entre les mains...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien! on te l'amène mort; il ressuscite... vas-tu le laisser mourir
+de nouveau?
+
+--Non pas, puisque je vais prévenir le greffier...
+
+--Belle idée!... Mais tu ne comprends donc pas que si le marquis n'a pas
+été porté chez lui, que si on n'est pas venu le reconnaître, que si ce
+joli petit jeune homme qui pleurait près de lui hier soir, n'a pas osé
+le réclamer, c'est qu'il y a dans tout cela un mystère.
+
+--Tiens, c'est vrai, pourtant, dit le bonhomme intrigué et émerveillé de
+la sagacité de sa femme.
+
+--Eh bien, si tu le laisses entre les mains du greffier, ça fera du
+bruit, on saura qu'il est vivant, ça ennuiera celui-ci ou celle-là et
+peut-être bien le marquis lui-même. Et qu'est-ce que nous y gagnerons?
+
+--Mais que faire?
+
+--Ne rien dire, le cacher et le soigner. Ses ennemis le croiront mort,
+ils ne se méfieront pas de lui et il déjouera leurs canailleries.
+Naturellement il ne sera pas ingrat... Comprends-tu?
+
+Il n'y avait rien à répondre à une si belle logique. Le gardien se
+rangea à l'avis de sa femme.
+
+M. de Vilers, sorti du caveau, fut porté dans leur logement.
+
+Grâce à leurs soins, il reprit rapidement des forces, et au bout de
+quelques heures, il put parler.
+
+Ce qu'il leur dit confirma de point en point les hypothèses de la
+gardienne. Dans l'état de faiblesse où il était, le marquis avait le
+plus grand intérêt à ce qu'on ignorât qu'il vivait encore. Un malade ne
+se défend pas.
+
+Mais, comme il ne voulait point être à charge aux braves gens qui
+l'avaient sauvé, il se mit en mesure de leur fournir les moyens de
+quitter le Châtelet.
+
+Il demanda une plume et du papier et écrivit quelques lignes.
+
+--Prenez ceci, dit-il au gardien, et portez-le à l'hôtel de Vilers, rue
+Saint-Louis-en-l'Isle. Vous demanderez Joseph.
+
+Le gardien envoya un de ses amis, auquel il raconta une histoire de
+fantaisie.
+
+Une demi-heure après, l'ami revenait avec les dix mille livres que l'on
+sait.
+
+Le soir même, le gardien remplissait de terre le cercueil destiné au
+marquis, prétextait une maladie quelconque et donnait immédiatement sa
+démission.
+
+Dans la nuit il transportait, avec l'aide de sa femme, le blessé à
+Palaiseau, où le grand air lui rendit promptement assez de forces pour
+qu'il pût essayer de reparaître.
+
+Pendant ce temps-là, le bon Joseph gardait l'hôtel de Vilers où il
+continuait, non plus à pleurer, mais à être l'homme le plus stupéfait de
+France.
+
+On se rappelle qu'il était descendu avec maman Nicolo et Bavette au
+caveau de la famille de son maître.
+
+Depuis, il avait fait toutes les démarches possibles. Il avait remué
+ciel et terre et pour découvrir ce qu'était devenu le marquis et pour
+trouver l'endroit où pouvait être la marquise.
+
+Il n'était parvenu à aucun résultat.
+
+Le sixième jour pourtant, il eut un commencement de joie.
+
+Un homme, vêtu comme un courrier, botté et éperonné, paraissant avoir
+fait une longue course, se présenta à l'hôtel et le demanda.
+
+Il apportait à Joseph une lettre de la marquise.
+
+Une lettre! Il allait donc revoir son écriture, avoir de ses nouvelles,
+apprendre où elle était.
+
+Non. La lettre se taisait sur ce dernier point.
+
+Le marquise lui écrivait simplement qu'elle se portait bien, qu'elle
+n'était point matériellement malheureuse et lui donnait l'ordre de
+confier Réjane au messager, chargé de la lui amener.
+
+Évidemment cette lettre avait été écrite sous les yeux du magnat.
+
+Où était la marquise? La missive le taisait et le messager refusait de
+le dire. Mais quoi d'étrange à cela? Le magnat, qui croyait le marquis
+vivant, ne pouvait logiquement pas lui indiquer le refuge de sa femme.
+
+--Enfin, pensa Joseph, ma pauvre maîtresse aura au moins la consolation
+d'embrasser sa soeur.
+
+Et il supplia Réjane de ne point dire à la marquise que Vilers était
+mort. Il avait jugé prudent de ne point révéler, même à la jeune fille,
+l'histoire du cercueil plein de terre.
+
+--Un dernier mot, dit le messager en mettant Réjane en voiture. J'ai
+l'ordre de suivre le carrosse à cheval et de ramener mademoiselle à
+l'hôtel, si je m'aperçois que je suis suivi.
+
+Et la voiture s'éloigna... Dans la solitude, la jeune fille au moins put
+préparer à l'aise les saints mensonges avec lesquels elle consolerait sa
+soeur...
+
+A Blérancourt, hélas! le magnat allait avoir sur Réjane le même pouvoir
+que sur la marquise.
+
+La jeune fille n'aurait le droit d'écrire que devant lui. Elle ne
+connaîtrait même pas, d'ailleurs, le nom de l'endroit où était situé le
+château.
+
+Mais le magnat comptait sans Tony, dont le principal soin, après sa
+première entrevue avec la marquise, avait été d'expédier à Joseph
+le récit de tout ce qu'il avait vu, en prévision du cas où Vilers
+reparaîtrait.
+
+Or Joseph venait de recevoir ce volume quand un paysan frappa à la
+grande porte de l'hôtel.
+
+Ce paysan, dont la figure disparaissait à moitié sous un large bandeau
+noir, insista tellement qu'on appela Joseph. En le voyant, l'homme
+écarta son bandeau.
+
+--Miséricorde!... s'écria le vieux serviteur, monsieur le...
+
+--Chut! dit le marquis, car c'était lui, mène-moi dans ta chambre, j'ai
+à te parler.
+
+--Ah! je le savais bien, que vous n'étiez pas...
+
+--Chut! te dis-je. Je t'expliquerai tout. Mais au nom du ciel, il ne
+faut pas qu'on me voie tout de suite. Ma femme serait trop bouleversée.
+Viens dans ta chambre.
+
+Joseph guida son maître dans l'escalier de service. Arrivé chez Joseph,
+le marquis, le rassurant, lui conta tout ce qui s'était passé et par
+quelle miraculeuse fortune il était encore de ce monde.
+
+--Mais ma femme, ma femme, demanda-t-il à Joseph. Il faudrait doucement
+l'avertir.
+
+Le pauvre vieux demeurait muet.
+
+--Eh bien, qu'attends-tu? demanda le marquis étonné.
+
+Joseph se décida alors à lui faire connaître à son tour ce qui s'était
+passé et termina en lui montrant les deux lettres de la marquise et
+celle de Tony.
+
+--Blérancourt, s'écria le marquis, dès qu'il eut jeté les yeux sur ces
+lettres. Elle est à Blérancourt! Vite, mon épée, un cheval! Il faut
+trois jours pour aller à Blérancourt. J'y serai demain!!!
+
+Et il y fut.
+
+
+
+
+XVIII
+
+SANG ET EAU
+
+
+Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise
+venait de livrer au magnat.
+
+Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!
+
+Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.
+
+Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer
+sa pitié.
+
+Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.
+
+--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y
+renonce!
+
+Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les
+corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.
+
+Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.
+
+Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs
+rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures
+des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur
+partie dans cette poursuite infernale.
+
+Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.
+
+Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.
+
+Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait
+passer qu'à deux.
+
+Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés.
+Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse
+qu'elle fût.
+
+Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.
+
+Et les muets gagnaient du terrain.
+
+A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis
+qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.
+
+--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser
+de courir.
+
+--Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela
+ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?
+
+--Allons!
+
+Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la
+lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...
+
+Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais
+La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.
+
+--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.
+
+Ils firent volte-face et repartirent.
+
+À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand,
+entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait
+secourir le marquis ou mourir avec lui.
+
+--Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!
+
+Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent
+les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit
+également son homme.
+
+Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs
+ennemis.
+
+Ils se postèrent, prêts à se défendre.
+
+Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.
+
+--Qui vient là? demanda La Rose inquiet.
+
+--Tony, certainement.
+
+--Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de
+plusieurs personnes.
+
+--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette
+canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des
+muets qui tomba.
+
+--A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il
+supposait être Tony et ses amis.
+
+Mais il poussa un rugissement de fureur.
+
+Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.
+
+C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui
+accouraient attaquer.
+
+Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et
+les Hommes Rouges.
+
+--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins
+vendons cher notre vie.
+
+Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises
+tinrent tête aux muets.
+
+Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.
+
+La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand
+broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas
+moyen d'arrêter le flot qui débordait.
+
+Ils furent enveloppés.
+
+Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.
+
+Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible
+encore.
+
+On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les
+autres.
+
+Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on
+s'étranglait, on s'étouffait...
+
+Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un
+bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...
+
+--En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit
+une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.
+
+--Tony! s'écria La Rose.
+
+C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on
+l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.
+
+Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était
+précipité dans les couloirs.
+
+Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il
+avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.
+
+--Tony! s'écria La Rose, c'est toi?
+
+--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard!
+Mais où donc êtes-vous?
+
+--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!
+
+--Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le
+marquis de Vilers!...
+
+Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à
+faire!
+
+Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas
+eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.
+
+Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.
+
+Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à
+l'heure. Il craignait de blesser ses amis.
+
+Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu
+haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le
+toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...
+
+Cette paroi céda sous la pression...
+
+Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle,
+inconnue certainement aux Hommes Rouges.
+
+--La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...
+
+Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.
+
+Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des
+torches...
+
+Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui
+s'échappaient.
+
+Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,--mais ce
+dernier dans un but différent,--s'élancèrent après eux.
+
+Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait
+leur barrer le chemin...
+
+--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en
+lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.
+
+Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur
+les parois...
+
+Les fugitifs continuèrent leur route.
+
+Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et
+disparut....
+
+--Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant
+vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.
+
+Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.
+
+Il disparut à son tour.
+
+La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense
+réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.
+
+Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir
+d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser
+ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.
+
+Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce
+gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.
+
+Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait
+eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.
+
+Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits,
+sondant les profondeurs de ce gouffre.
+
+Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.
+
+Cette femme, c'était la marquise.
+
+La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties
+de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des
+exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.
+
+--Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?
+
+Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le
+prévint.
+
+--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné
+cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il
+ajouta:
+
+--Il est là!...
+
+--Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle
+s'élança.
+
+Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir
+décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony,
+bondissant à son tour devant eux, s'écria:
+
+--Attendez, je vais le sauver ou mourir!
+
+Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la
+marquise, il se précipita dans le gouffre béant.
+
+Instinctivement chacun se tut.
+
+En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une
+profonde émotion s'emparer d'eux.
+
+Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à
+massacrer tout à l'heure!
+
+Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au
+fond la lumière des torches...
+
+Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...
+
+Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et
+confiant...
+
+
+
+
+XIX
+
+LES CRIS DU COEUR
+
+
+Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du
+comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers.
+
+Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château.
+Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le
+magnat avait mis à leur disposition.
+
+Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà
+à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.
+
+Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le
+harnais, ce bruit prit une signification.
+
+C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens
+qui se battaient avec acharnement.
+
+Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent
+jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute.
+
+--Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête
+aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?
+
+Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le
+corridor.
+
+Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et
+cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il
+n'avait pu y parvenir.
+
+Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat
+rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu.
+
+--Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis.
+
+--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans
+le mur...
+
+M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de
+la muraille...
+
+Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit
+chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange.
+
+Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère
+commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement
+d'Haydée.
+
+Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin
+arriva jusqu'à lui.
+
+Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait
+le comte.
+
+C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les
+projets du vieux Hongrois.
+
+Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas
+jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée.
+
+En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le
+tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle
+réponse il allait faire.
+
+Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la
+situation.
+
+--Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi
+vos officiers des traîtres!...
+
+--Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début.
+
+--Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je
+leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma
+fille...
+
+Le colonel tressaillit.
+
+--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette
+demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient
+accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des
+voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles...
+
+--Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui,
+involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.
+
+--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur
+leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir
+mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et
+leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai
+l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!...
+
+Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras.
+
+Quel que fût leur motif, ceux qui avaient ainsi profité de l'hospitalité
+du comte pour mettre leurs projets d'enlèvement à exécution, avaient
+commis un acte misérable, auquel il lui répugnait de s'associer, même
+par un simple mot d'excuse.
+
+Mais, d'un autre côté, ces hommes étaient ses officiers, ses meilleurs
+peut-être: il en devait compte à la France. Et à la veille d'une guerre,
+il ne pouvait les laisser ainsi massacrer.
+
+Au moins il voulut les connaître.
+
+--Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus
+coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente.
+
+--Je ne les connais pas.
+
+--Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-même faire justice d'eux.
+
+--Épargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront.
+
+--Mais peut-être vous trompez-vous?...
+
+--J'ai vu l'uniforme de votre régiment. Si ceux qui le portent l'ont
+volé, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si,
+comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous
+saurez assez tôt les noms de ceux dont les mains ont souillé votre main
+loyale...
+
+Mais le marquis de Langevin n'était pas homme à se rendre ainsi.
+
+Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus
+distincts jusqu'à lui. La fièvre de l'impatience le saisit.
+
+--Il y a un secret, s'écria-t-il, éclatant soudain. Ce secret, je veux
+le connaître; entendez-vous, je le veux!
+
+Le magnat ne répondit pas.
+
+Le marquis était devenu blême. L'impassibilité de cet homme à quelques
+pas d'un massacre l'irritait au plus haut point.
+
+--Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous
+somme de me livrer le secret de ce passage.
+
+Le magnat haussa les épaules.
+
+--S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'élançant vers le mur, je
+saurai bien le trouver moi-même.
+
+Il se mit à tâter la tapisserie...
+
+Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique.
+
+--Ah! s'écria tout à coup le marquis... ce tableau!
+
+Sous sa main qui tâtait la toile, il avait senti comme des vibrations...
+Derrière le tableau, le mur manquait...
+
+Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il était
+trop tard. Le colonel, tirant son épée, avait fendu le tableau, du haut
+en bas.
+
+Une ouverture béante s'était montrée à ses yeux.
+
+Il s'y engagea sans hésitation et, guidé par le bruit et la
+réverbération d'une vague lumière, se mit à parcourir à grands pas les
+couloirs.
+
+Le chemin, du reste, était facile à suivre. Les mares de sang le lui
+indiquaient assez, et de distance en distance, funèbres jalons, des
+mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie.
+
+Si vite qu'il allât, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir,
+qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des
+gardes-françaises.
+
+Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel était penchée la
+marquise de Vilers.
+
+--Qù'est-il donc arrivé? demanda-t-il avec angoisse.
+
+Haydée lui montra du doigt le fond de l'abîme où l'eau s'agitait
+encore...
+
+--Il y a trois hommes là, répondit une voix derrière lui.
+
+Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme,
+tailladé de coups d'épée, disparaissait sous les taches de sang.
+
+--Trois hommes! Qui?
+
+--D'abord, le marquis de Vilers...
+
+--Le marquis, mais il est mort?...
+
+--Peut-être maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout à
+l'heure...
+
+--Et qui, après?
+
+--La Rose...
+
+--Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura
+un terrible compte à me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme
+mouiller sa paupière, mais le troisième?
+
+--Mon colonel...
+
+--Eh bien?...
+
+--C'est le caporal Tony...
+
+--Tony!!!
+
+--Lui-même qui, pour essayer de sauver les deux autres...
+
+Le marquis n'écoutait plus.
+
+Pâle comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance.
+Mais, par un prodigieux effort, il se maîtrisa.
+
+--Tony!!! répéta-t-il d'une voix déchirante; Tony perdu!... Ah! vite,
+des cordes, des échelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le
+fouille!... Dix mille louis à qui me ramène Tony...
+
+Dominés par cette voix, les assistants s'agitèrent; en un clin d'oeil,
+les muets étaient de retour rapportant les échelles, les cordes
+demandées par le marquis.
+
+Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hésitèrent.
+
+--Hâtez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de
+désespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute à son danger.
+Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!...
+
+Ils se regardaient, étonnés de cette douleur si grande et si inattendue.
+
+--Ah! lâches! râla le marquis, lâches!... Si pas un de vous n'a le coeur
+d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces
+et paralysé par l'âge... j'irai et je le sauverai.
+
+Joignant l'action à la parole; il saisit une corde et voulut s'élancer.
+Une main vigoureuse le retint. C'était celle du Normand.
+
+--Laissez, mon colonel, dit le brave garçon... c'est moi qui vais y
+aller. Aussi bien j'étais avec eux au commencement, je dois les suivre
+jusqu'au bout. Vous péririez avec eux, vous; moi, je vais tâcher de vous
+les ramener.
+
+Il se passa la corde autour du corps et descendit.
+
+L'exemple était donné; six muets le suivirent. Les échelles attachées
+furent jetées dans le puits. Les muets, sans danger, se confièrent à ces
+échelles et, munis de torches, explorèrent la surface du lac souterrain.
+
+Mais aussi loin que la vue pût s'étendre, on ne vit rien... rien que
+l'eau qui coulait paisiblement.
+
+Le lac s'était refermé sur ses victimes.
+
+
+
+
+XX
+
+LE NOUVEAU MOÏSE
+
+
+Les uns après les autres, le Normand et ses compagnons remontèrent, le
+visage désappointé.
+
+A mesure qu'ils lui rendaient compte du résultat négatif de leurs
+recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus pâle.
+
+On eût dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent
+quelques heures auparavant.
+
+Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre,
+il se laissa tomber à genoux avec un sourd gémissement.
+
+On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur...
+
+Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire
+sortir son colonel de cet état de prostration et l'entraîna hors des
+souterrains.
+
+Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de
+froid et qui avait hâte d'aller prendre des vêtements secs, prit congé
+du marquis et se mit à courir vers sa tente.
+
+Quant à M. de Langevin, il regagna sa chambre à pas lents.
+
+Malgré les fatigues de la soirée, il n'éprouvait aucun besoin de
+sommeil, ses émotions avaient été trop vives!
+
+En dépit du froid, il ouvrit la fenêtre et jeta un regard distrait sur
+la partie du parc qui s'étendait devant ses yeux et où le campement
+avait été dressé.
+
+Tout à coup, sur le chemin qui contournait le flanc du château, il
+aperçut, venant vers lui, deux hommes à l'uniforme blanc et bleu des
+gardes-françaises.
+
+La lune éclairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il
+reconnaissait ces deux hommes.
+
+La Rose et Tony!...
+
+Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se
+précipita hors de sa chambre.
+
+La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement
+faisait autour des fossés de longs détours et passait presque sous les
+fenêtres du colonel. Il n'eut donc pas de peine à les rejoindre.
+
+C'étaient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux
+ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le
+camp pour se sécher et changer d'habits.
+
+En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie.
+
+Il s'élança vers lui, le prit dans ses bras et l'entraîna vers sa propre
+chambre.
+
+--Sauvé, sauvé!... pauvre et cher enfant! murmurait-il.
+
+Tony, qui se serait plutôt attendu à une verte semonce de la part du
+bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien à ces témoignages de
+tendresse.
+
+--Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop
+d'honneur... en vérité...
+
+Le marquis arrachait les vêtements mouillés du jeune homme et
+l'enveloppait dans ses habits à lui.
+
+--Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus...
+comment ai-je mérité tant de bontés?...
+
+--Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as
+pu échapper à ce gouffre maudit?
+
+--Quoi, vous savez?...
+
+--Je sais tout, mais parle, parle vite!...
+
+--Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai sauté dans le lac, où venait de
+tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui était si miraculeusement
+reparu pour disparaître presque aussitôt, lorsque je sautai, dis-je, le
+premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je
+nage naturellement. Je revins vite à la surface. Des deux hommes que
+j'avais vus tomber, je n'en aperçus plus qu'un...
+
+--Plus qu'un?
+
+--Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se débattait
+dans l'eau glacée et allait peut-être succomber. Je m'approchai de lui:
+«Mettez vos mains sur mes épaules, lui dis-je, je vous soutiendrai!»
+Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner à mes
+jambes...
+
+--Ah! s'écria le marquis, frissonnant à l'idée du danger qu'avait couru
+Tony.
+
+--Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se
+noient font de même... D'un coup de pied, je le forçai de lâcher prise.
+Il enfonça, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main,
+le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosité que
+j'apercevais à quelques pas.
+
+--Et tu y parvins?...
+
+--J'allais y arriver quand, subitement, un courant épouvantable,
+irrésistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout à l'heure.
+Nous étions entraînés avec une vitesse vertigineuse, nous passions à
+travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en
+plus... A tout instant, je m'attendais à avoir le crâne brisé contre des
+pointes de roc...
+
+Le marquis, tombé sur un fauteuil, écoutait haletant, suspendu aux
+lèvres du jeune homme.
+
+--En plongeant à propos, continua Tony, je réussis à éviter ce danger;
+mais j'en avais à redouter un autre plus terrible. Les parois du
+conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir
+trop étroites pour livrer passage à nos deux corps? Et l'eau, qui nous
+emportait avec une force invincible, ne nous étoufferait-elle pas, ne
+nous broierait-elle pas entre ces parois?...
+
+--Mais comment as-tu pu échapper!...
+
+--L'eau courait de plus en plus vite... Tout à coup un choc violent me
+fit lâcher mon compagnon, puis tous deux nous passâmes par-dessus le
+rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperçus le ciel
+au-dessus de ma tête... j'étais dans les fossés du château.
+
+--Dans les fossés?
+
+--Juste du côté opposé au camp... Le mur sur lequel je venais de me
+heurter n'était autre que le barrage d'une écluse dont la vanne,
+subitement levée, avait causé ce courant qui nous entraînait.
+
+--Et ton compagnon de danger?
+
+--Après avoir respiré un peu, je songeai à lui. Dans le trajet rapide,
+il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je
+le fis revenir à lui. Nous étions toujours dans l'obscurité produite
+par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le traînai sur le
+glacis, et là je le reconnus...
+
+--Vilers? interrompit vivement le marquis.
+
+--Non, La Rose, que tout à l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant
+vers le camp où sans doute l'attendent les arrêts...
+
+Le colonel haussa les épaules comme pour rassurer Tony.
+
+--Et le marquis de Vilers? demanda-t-il.
+
+--Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux,
+mais positivement, j'ai remarqué une chose tellement étrange...
+
+--Quoi donc?
+
+--Comme je venais de faire revenir La Rose à lui et que je regardais
+autour de moi pour chercher du secours et voir où pouvait être le
+marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma
+tête. Je levai les yeux; un être fantastique gambadait sur le rempart...
+C'était exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font
+à Nuremberg, tête monstrueuse, jambes immenses se rattachant à un torse
+exigu, duquel pendaient deux bras démesurés... On eût dit un faucheux
+gigantesque...
+
+--Et qu'était-ce que cela?
+
+--Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'être étrange sauta
+du rempart à terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que
+c'était le diable qui, pour nous entraîner dans le gouffre, avait pris
+la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous étions sauvés,
+s'enfonçait maintenant dans son royaume infernal.
+
+--C'est étrange en effet, dit le marquis intrigué, car enfin tu es bien
+certain d'avoir vu Vilers?
+
+--Vu et touché, mon colonel, et il en a touché d'autres; les muets du
+vieux comte en savent quelque chose...
+
+--Mais comment cette écluse s'est-elle trouvée ouverte si à propos?
+
+--Voilà encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair,
+malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tiré
+l'épée contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire
+supporter les conséquences...
+
+L'oeil du marquis eut un éclair.
+
+--Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'écria le brave colonel. J'aurais un
+compte terrible, moi aussi, à demander à MM. de Lavenay, de Lacy et de
+Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient
+faire dans ces souterrains où vous les avez rencontrés!... Va, mon
+enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien à craindre...
+
+--Merci, mon colonel, s'écria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque
+votre bonté est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause
+véritable de l'intérêt que vous me portez.
+
+--Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te
+la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te révéler, un
+secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau...
+
+--Et ce secret me concerne? demanda Tony tout ému.
+
+--Oui. Écoute.
+
+
+
+
+XXI
+
+L'INSOMNIE DU MARQUIS DE LANGEVIN
+
+
+--Écoute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant
+instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance était bien
+vrai, n'est-ce pas?
+
+--Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupéfait de ce
+début.
+
+--Tu m'as bien raconté que, tout enfant, tu étais élevé par des paysans
+près de Paris?
+
+--Oui...
+
+--Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit?
+
+--L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire...
+
+--Mais, la maison, la maison de ton père nourricier, où était-elle
+située?
+
+--Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prés, une
+clôture verte; derrière, le jardin par lequel j'ai fui...
+
+--Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste gravé dans ton esprit?
+
+--Un objet?
+
+--Au carrefour du chemin qui passait devant la maison?
+
+Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-même le
+tableau des souvenirs lointains qu'évoquait le marquis.
+
+--An! je me souviens, je me souviens! s'écria-t-il tout à coup... oui..
+au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, près de
+laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon
+colonel?
+
+Le marquis ne répondit pas. Deux rides profondes creusaient son front.
+Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du passé.
+
+--Tu m'as bien dit, reprit-il lentement après un instant de silence,
+que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crièrent:
+«Prends garde!» au moment où des gens masqués envahissaient la maison
+pour te tuer!
+
+--C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport?
+
+--Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es
+présenté pour demander à entrer dans mon régiment?... Mais si... je te
+devinais, car cette sympathie secrète qui m'attirait vers toi, je me
+l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et
+triste histoire que le mystère de ta naissance, et peut-être serait-ce
+un bien pour toi de l'ignorer éternellement?
+
+--Mais, mon colonel, un enfant doit connaître...
+
+--C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas à moi seul. Mais je ne
+puis te le révéler qu'à une seule condition...
+
+--Laquelle?
+
+--C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais,
+tu m'entends, jamais, tu ne chercheras à en connaître plus que je ne
+t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entière en ta loyauté. Tu me donnes ta
+parole?
+
+Tony étendit la main.
+
+--Sur mon seul bien, prononça-t-il gravement, sur mon honneur de soldat,
+je m'engage à me conformer toujours à vos seules volontés.
+
+--Écoute, Tony, dit le colonel d'une voix émue, je n'ai pas toujours été
+le vieux soldat sec et froid qu'on connaît aujourd'hui... Certes, au
+milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est
+desséché... Mais, autrefois, pour l'amitié comme pour l'amour, il
+battait chaudement dans ma poitrine...
+
+Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit siècles!... j'avais
+une femme que j'adorais, une fille dont la beauté faisait mon orgueil et
+ma joie!... O souvenirs terribles!
+
+Le marquis baissa la tête avec accablement. Ému et retenant son souffle:
+Tony attendait.
+
+--Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de
+ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lève le voile...
+Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son
+fils!..
+
+--Moi! s'écria Tony en se précipitant dans les bras du marquis;
+moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un à aimer
+sans arrière-pensée, oh! mon colonel, mon bon père, combien je vous
+aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait
+faiblement.
+
+--Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur
+ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal...
+
+Le pauvre Tony se rassit, tout interdit.
+
+--Et ma mère... se hasarda-t-il à demander enfin. Verrai-je ma mère? Je
+l'aimerais tant, mon Dieu!...
+
+--Tu ne la verras pas.
+
+--Mais... elle vit du moins?...
+
+Le colonel était livide. Il hésita. Puis, d'une voix sourde, il prononça
+lentement ces trois mots:
+
+--Elle est morte!...
+
+--Morte!... répéta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir
+son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!...
+Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui
+l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle était belle et
+bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais été heureux de
+pouvoir l'adorer à deux genoux... Ma mère! ma mère!.., ce serait si bon,
+mon Dieu, d'avoir une mère à chérir!...
+
+Agenouillé, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouillés de larmes,
+comme s'il eut espéré qu'un miracle allait faire apparaître à sa vue
+cette mère qu'il avait si longtemps rêvé de connaître et dont il ne
+venait d'entendre parler pour la première fois que pour apprendre en
+même temps qu'il l'avait perdue à jamais.
+
+--Assez... assez... Tu réveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent.
+J'ai satisfait à mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient
+poussé à m'attacher à toi, quel chagrin m'eût causé ta perte, quelle
+joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le
+colonel avec effort, ne parlons plus du passé... surtout ne me parle
+plus de ta mère!...
+
+--Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony
+suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?...
+
+--Regarde!...
+
+Le marquis tira de sa poitrine un médaillon suspendu à une chaîne d'or,
+et le présenta à Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit
+une tête de femme d'une ineffable beauté. De longues boucles blondes
+encadraient un visage sur lequel se reflétait une expression de douceur
+angélique.
+
+Chose étrange, il sembla à Tony qu'il l'avait déjà vue. Était-ce dans un
+songe? N'était-ce pas plutôt un souvenir? Quand il était tout enfant,
+cette tête si belle ne s'était-elle pas penchée sur son berceau pour
+cueillir son premier sourire?
+
+--Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la
+rêver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai
+vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?...
+
+Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le
+médaillon des mains et le cacha dans sa poitrine.
+
+--Jamais, s'écria-t-il, jamais tu ne l'as aperçue!... Ne t'ai-je pas
+dit qu'elle était morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre
+enfant chérie!... pardonne à ton père son injustice envers toi... envers
+ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te
+l'ai dit, me tuent; ils me déchirent le coeur. Va te reposer. Adieu.
+Tony porta la main du vieillard à ses lèvres et se retira à pas lents.
+Tout à coup le marquis courut à lui:
+
+--Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse.
+
+Tony inclina la tête avec un triste sourire:
+
+--Je ne puis plus espérer voir ma mère, dit-il; que puis-je désirer
+maintenant?...
+
+Il s'éloigna. Le marquis écouta le bruit de ses pas dans le corridor.
+Quand il eut cessé de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil:
+
+--Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse
+surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le
+châtiment!
+
+
+
+
+XXII
+
+LES EXPLOITS DU NAIN
+
+
+Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-là, le magnat ne
+sommeilla pas davantage.
+
+Une question le préoccupait avant toute chose: il lui fallait savoir,
+tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-françaises
+avaient pu pénétrer dans les passages secrets du château.
+
+Il fit immédiatement appeler par le traban, son intendant, tout le
+personnel du château afin de commencer une enquête.
+
+Les muets défilèrent un à un devant lui, mais tous donnèrent les plus
+grands signes d'étonnement et, soit par gestes, soit en écrivant,
+jurèrent qu'ils n'avaient ouvert à personne.
+
+Et vraiment ils avaient suivi à la lettre les ordres du magnat et
+ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le château
+en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau
+rouge.
+
+Un seul homme eût pu donner une explication, c'était le nain. Mais
+naturellement il s'en garda bien et nia encore plus énergiquement que
+les autres.
+
+L'enquête semblait donc ne devoir donner aucun résultat, lorsqu'un des
+muets allégua un détail qui surprit vivement le magnat.
+
+Il avait écrit sur une ardoise:
+
+--Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup était plein
+d'eau?
+
+Or, l'intendant avait constaté lui-même, dans la journée, que tous les
+fossés du château étaient presque à sec.
+
+On avait donc déversé dans ces fossés l'eau du lac souterrain.
+
+Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait
+inondé les fossés.
+
+Cette fois, le nain donna des explications.
+
+--Moi, écrivit-il, fidèle à son rôle de muet. J'avais vu des hommes
+rôder dans la journée autour du château. J'ai eu peur pour monseigneur.
+Et comme monseigneur était auprès de sa fille aînée, je n'ai pas voulu
+aller le déranger.
+
+Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette façon,
+quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se
+noieront. Et j'ai été ouvrir l'écluse. C'était bien difficile pour moi
+qui ne suis pas très fort; mais l'idée d'être utile à mon bon maître m'a
+donné de la vigueur.
+
+Le magnat, en lisant une à une ces lignes, regardait fixement le nain.
+Sur le visage de celui-ci, était peinte la joie rayonnante du devoir
+accompli.
+
+Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidélité de son muet.
+
+Et cependant le drôle mentait effrontément, car c'était dans un but tout
+différent qu'il avait ouvert l'écluse.
+
+En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour
+Maurevailles, et qui l'avait attaché à un arbre, tandis que le vrai
+Maurevailles lui avait donné de si beaux louis, le nain, plein
+d'inquiétude, avait prêté l'oreille. L'arrivée des autres Hommes Rouges,
+des gardes-françaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la
+bataille, l'avaient rempli de terreur.
+
+Il s'était dit:
+
+--Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont
+entrés. Ils diront que c'est moi qui ai montré à l'un d'eux l'entrée
+secrète.
+
+Naturellement couard et traître, le nain pensait que l'on n'hésiterait
+pas du tout à le dénoncer.
+
+Aussi s'était-il immédiatement mis en mesure de parer à cette
+dénonciation. Vilers, pressé déjà, avait peu serré les liens. Le nain
+était habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il
+n'avait pas tardé à se rendre à la liberté.
+
+Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au
+saut-de-loup, avait fermé la pierre qui donnait accès dans le passage,
+et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'écluse.
+
+On sait le reste.
+
+Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en
+tourbillonnant dans le fossé.
+
+Tout à coup il aperçut au milieu du courant un homme qui luttait
+péniblement pour se soutenir à la surface. Il rayonna de joie.
+
+--Tiens, tiens, se dit-il. Voilà qui vaut mieux que tout. Ils auront
+voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noyés. Allons,
+tout va bien, ils ne parleront pas!...
+
+Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait
+vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se
+moquait, d'avoir donné la mort à un homme.
+
+--Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns après les
+autres et arriver dans le fossé. Je les verrais tous se noyer, tous,
+tous, avec leurs pistolets et leurs épées... Ah! ah! ah! je n'ai pas de
+pistolet ni d'épée, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de
+force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!...
+
+L'homme, qui se noyait, se débattait faiblement, puis cessa de remuer.
+Le nain le considérait avec une joie farouche.
+
+Tout à coup, une idée lui vint. Il avait cru reconnaître de nouveau
+Maurevailles.
+
+--Bête que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donné de l'or de
+France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il
+n'y a peut-être qu'à le sauver pour faire ma fortune!
+
+Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers
+qui, fatigué par sa blessure récente et par la lutte qu'il venait de
+soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord.
+
+Avec une force qu'on n'aurait jamais pu soupçonner dans un corps chétif
+comme le sien, il traîna le marquis jusqu'à un bosquet d'arbres voisin.
+
+Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions
+possibles. Vilers ouvrit les yeux.
+
+--Qui êtes-vous? murmura-t-il.
+
+--Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez
+pas me perdre!
+
+--Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai
+pas...
+
+--Attendez-moi là... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma
+vie ne vaudrait plus une pistole.
+
+Et le nain s'esquiva au galop. Il était temps. Les serviteurs du magnat,
+lancés de tous les côtés, faisaient irruption de ce côté du bois. Ils
+avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet.
+
+Le gnome s'était mêlé à eux, leur avait fait prendre une fausse
+direction, puis, après une vaine battue, était rentré tranquillement
+avec eux au château où le traban les attendait, pour les envoyer l'un
+après l'autre au magnat.
+
+Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la
+nain chétif et pauvre!
+
+Il se disait:
+
+--Je vais être riche, riche, riche...
+
+
+
+
+XXIII
+
+QUAND ON EST SECRÉTAIRE...
+
+
+Le magnat, n'ayant pu rien savoir de ses muets, résolut de faire une
+seconde enquête. Mais, n'osant la solliciter en personne, il écrivit
+au marquis de Langevin pour le prier de lui envoyer les officiers qui
+avaient pris part au combat de la nuit, afin qu'il les interrogeât
+lui-même.
+
+A cette demande, le vieux colonel bondit.
+
+--Cet homme a trop d'audace, s'écria-t-il avec l'accent d'une violente
+colère. Interroger mes officiers!... Et de quel droit?... Se croit-il
+donc encore dans ses domaines de Mingréli, où il fait haute et basse
+justice?
+
+Le marquis se promenait à grands pas avec fureur. Le muet, qui avait
+apporté la lettre, le regardait d'autant plus étonné qu'il ne comprenait
+rien à ses paroles.
+
+--Personne, autre que le maréchal de Saxe et moi, n'a de pouvoir sur
+mes régiments! poursuivit le marquis de Langevin, dont la fureur allait
+croissante. Je suis colonel-général des gardes-françaises et je ne
+permettrai à qui que ce soit, fût-ce à un prince du sang, de le prendre
+ainsi avec moi. Retournez dire à votre maître...
+
+Le muet l'interrompit par une pantomime expressive. Il mit un doigt sur
+son oreille, un autre sur sa bouche et secoua tristement la tête.
+
+Toute la colère du marquis s'évanouit.
+
+--C'est vrai, dit-il, reprenant la dignité qui convenait à sa situation
+et à son rang. J'oubliais à qui je faisais part de mes reproches.
+
+Il alla à un bureau, prit une large feuille de papier à ses armes, et
+écrivit de sa grosse et large écriture:
+
+ «Monsieur le comte,
+
+ «Leurs supérieurs ont seuls le droit d'interroger un officier et
+ même un simple soldat. Je ne puis donc acquiescer à la demande que
+ vous m'adressez.
+
+ «Mais, désireux que justice se fasse, je vais assembler moi-même un
+ conseil d'enquête pour éclaircir cette affaire.
+
+ «J'aurai l'honneur de vous communiquer le résultat de l'enquête.
+
+ «Veuillez agréer mes salutations.
+
+
+ «Marquis de LANGEVIN,
+
+ «Colonel-général des gardes-françaises.»
+
+Deux heures plus tard, dans la salle où avait eu lieu la fête de la
+veille, le conseil était réuni.
+
+Le marquis de Langevin, en grand uniforme, la croix de Saint-Louis sur
+la poitrine, présidait. A sa droite et à sa gauche, deux officiers
+supérieurs, vieux compagnons d'armes, lui tenaient lieu d'assesseurs.
+Tony, assis à une petite table, à gauche, remplissait les fonctions de
+secrétaire.
+
+Par ordre du colonel, MM. de Maurevailles, de Lavenay et de Lacy avaient
+été mandés.
+
+Ils se présentèrent, la tête haute.
+
+--Monsieur de Lavenay, dit le marquis de Langevin qui avait repris
+tout à fait son sang-froid et parlait avec le calme et la dignité qui
+conviennent aux fonctions impartiales de président... Monsieur de
+Lavenay, j'ai à vous interroger sur des faits graves et qui intéressent
+l'honneur du corps auquel vous appartenez.
+
+--Interrogez, mon colonel, répondit Lavenay en s'inclinant. S'il est en
+mon pouvoir de répondre, je suis prêt à le faire.
+
+--Un officier des gardes-françaises, devançant le régiment, s'est
+introduit de nuit dans ce château pour y enlever une femme?...
+
+--Je l'ignore, mon colonel, répondit froidement Lavenay.
+
+--Alors je vous l'apprends. Vous ne soupçonnez personne?
+
+--Absolument personne.
+
+--Passons. N'avez-vous pas entendu parler de la bataille qui a eu lieu
+cette nuit dans les couloirs secrets du château?
+
+Lavenay s'inclina.
+
+--Cela, je ne puis le nier... J'étais parmi les gens qui ont pris part à
+la lutte.
+
+--Je le sais, et c'est pour cela que je vous en demande la raison.
+
+--Elle est facile à donner, dit Lavenay, en mettant le poing sur la
+garde de son épée qu'on ne lui avait point enlevée, puisque c'était une
+simple enquête que faisait le marquis de Langevin.
+
+--Parlez alors.
+
+--Si vous ne m'aviez fait mander, Messieurs, commença Gaston de Lavenay
+avec assurance, j'aurais de moi-même provoqué cette enquête, afin de
+savoir si la vie de trois officiers du roi est en sûreté dans les
+régiments où ils sont censés commander et dans les lieux d'étape où on
+les fait séjourner...
+
+--Que voulez-vous dire?
+
+--Que tandis que nous assistions à une fête où tout était prodigué pour
+nous inspirer la confiance, un piège nous était tendu; que tandis que
+nous nous réjouissions, confiants en la loyauté de notre hôte, celui-ci,
+armant ses spadassins, soudoyant en même temps des soldats de notre
+régiment, essayait de nous attirer dans un guet-apens, d'où, grâce à
+Dieu et à notre épée, nous avons pu sortir, non sans peine, il faut le
+reconnaître.
+
+Tant d'assurance stupéfiait le colonel. Il reprit cependant:
+
+--Expliquez-vous plus clairement, monsieur de Lavenay, et veuillez
+raconter les faits tels qu'ils se sont passés.
+
+--Nous sortions de la fête, Maurevailles, Lacy et moi, émerveillés de
+la miraculeuse beauté des deux filles du grand seigneur hongrois qui
+s'était si amicalement institué notre hôte, quand un muet s'est approché
+de nous et, nous désignant les deux jeunes femmes, nous a fait signe de
+vouloir bien le suivre. Vous jugez de notre étonnement, mon colonel?
+Mais, chez les capitaines aux gardes, l'obéissance aux dames est de
+tradition. Nous suivîmes l'homme.
+
+--Dans les couloirs secrets?
+
+--Dans les couloirs secrets... Je dois avouer que la réflexion n'avait
+pas tardé à dissiper notre surprise. Le magnat qui nous loge est un de
+nos commensaux de Fraülen et, du temps que le marquis de Vilers était
+encore un des quatre Hommes Rouges, nous avons dansé avec la fille aînée
+du comte. Vous devez vous en souvenir, mon colonel?
+
+--Vous parlez du marquis de Vilers, capitaine, savez-vous ce qu'il est
+devenu?
+
+--Il nous avait quittés, vous vous le rappelez, pour un congé qui s'est
+terminé par une retraite. J'ai été bien douloureusement étonné quand a
+couru le bruit de sa mort, moi qui...
+
+Un rugissement, de colère coupa la parole au capitaine. C'était Tony
+qui, poussé à bout par l'effronterie de cet homme, ne pouvait plus se
+contenir et se levait, l'oeil en feu, pour lui jeter à la face tout ce
+qu'il savait de lui et de ses complices...
+
+Un regard sévère du marquis le contint.
+
+--Qu'est-ce, caporal? demanda M. de Langevin.
+
+--Pardonnez-moi, mon colonel, un mouvement d'impatience involontaire...
+Ma plume qui s'est écrasée... balbutia Tony, revenant à son rôle effacé
+de secrétaire et maîtrisant la fureur qui bouillonnait dans son cerveau.
+
+--Ces jeunes gens ont une fougue! dit en souriant M. de Langevin, ils
+mettent en toutes choses la _furia francese_ qu'ils devraient réserver
+pour les ennemis. Mais continuez, capitaine. Ainsi, vous pensiez que ces
+dames vous demandaient une entrevue?
+
+--Oui, mon colonel. Donc, nous avions suivi le messager qui, par un
+point que je ne saurais retrouver, nous fit pénétrer dans les couloirs
+secrets où s'est passée l'affaire. Tout à coup notre guide s'arrête,
+fait jouer une porte secrète...
+
+--Et alors?
+
+--Alors, comme nous allions pénétrer dans l'appartement qu'il nous
+désignait, une nuée de muets s'élance sur nous, l'épée à la main. Devant
+cette avalanche, nous voulons nous replier, mais que voyons-nous?
+Derrière nous, des uniformes bleus, des soldats aux gardes-françaises
+qui nous barrent le passage. Ne pouvant croire à tant d'audace, nous
+fondons sur eux et nous les mettons en fuite... C'est dans la chasse que
+nous leur donnions que trois d'entre eux, emportés par la frayeur,
+se sont précipités dans un gouffre où ils ont probablement trouvé la
+punition de leur lâche trahison...
+
+--Et vous ignorez les noms de ces hommes?
+
+--J'ai cru voir sur la manche de l'un d'eux, dit Lavenay avec aplomb,
+les galons de sergent. Si je ne me trompe encore, continua-t-il en
+regardant Tony, un autre était caporal.
+
+--Vous écrivez, secrétaire? demanda le marquis.
+
+--Un--autre--était--caporal... répéta Tony sans broncher.
+
+--L'appel de ce matin les aura fait connaître sans doute, fit observer
+Lavenay.
+
+--C'est certain, dit le colonel qui mordillait sa moustache grise, et du
+moment que ces hommes sont gradés, leur faute n'en est que plus
+grave. Peste!... des bas-officiers aux gardes qui veulent tuer leurs
+supérieurs, c'est sérieux, cela! Vous n'avez aucun soupçon, capitaine?
+
+Lavenay hésita une minute et lança un coup d'oeil vers Tony qui, la
+plume en arrêt, attendait tranquillement sa réponse sans avoir le moins
+du monde l'air de s'y intéresser.
+
+--Il faisait trop noir, prononça-t-il enfin, je n'ai reconnu personne.
+
+--Soit, dit Langevin, je vous remercie de vos explications, capitaine. A
+vous, monsieur de Lacy.
+
+Marc de Lacy était fort pâle; il confirma d'une voix sourde ce qu'avait
+raconté Lavenay.
+
+La moustache du colonel disparaissait tout entière dans sa lèvre
+inférieure. Les rides de son front se creusaient de plus en plus
+profondes. Il lui fallait tout l'empire qu'il avait sur lui-même pour
+pouvoir se contenir.
+
+Quand vint le tour de Maurevailles, l'orage éclata.
+
+--Ah! par la sambleu, c'est trop en écouter, s'écria le colonel en
+arrachant des mains de Tony les dépositions des officiers et en les
+déchirant avec colère. Vous ne signerez pas cela, Messieurs, car tout
+cela est faux et mensonger. Non, on ne vous a pas attirés dans un piège;
+non, vous n'avez pas été attaqués par vos soldats; non, vous n'ignorez
+pas les noms de vos adversaires. Vous êtes des menteurs et des lâches,
+vous vous êtes faits, sous prétexte d'un honneur de convention, les
+bourreaux d'une femme... Si nous n'étions à la veille d'une bataille,
+j'oublierais mon grade pour vous jeter mes gants à la face!...
+
+--Colonel! s'écrièrent les Hommes Rouges menaçants.
+
+Lavenay surtout ne se contenait plus.
+
+--Colonel, dit-il avec hauteur, vous oubliez que, avant d'être
+officiers, nous sommes gentilshommes, et que, si les subordonnés doivent
+écouter vos mercuriales sans murmurer, le chevalier de Maurevailles, les
+comtes de Lacy et Lavenay ont le droit d'exiger plus d'égards.
+
+--Eh! respectez vous-mêmes votre blason, si vous voulez que les autres
+le respectent, riposta le marquis. Ayez le droit de vous dire
+gens d'honneur, avant de faire sonner si haut votre qualité de
+gentilshommes!... Mais brisons-là, Messieurs, ces douloureux débats
+qui n'ont déjà que trop duré. De ma propre autorité, j'annule vos
+dépositions mensongères; ne me contraignez pas à en invoquer de plus
+véridiques... Encore une fois, restons-en là! Nous sommes en guerre.
+La France a besoin de vos épées. Je vous ordonne d'être d'autant plus
+braves que vous venez de l'être moins...
+
+--Colonel, s'écria Maurevailles, nous n'avons pas besoin d'une telle
+exhortation pour faire notre devoir... Nous n'avions pas besoin surtout
+qu'elle nous fût faite devant cet enfant dont vous subissez en ce moment
+l'influence...
+
+Nous serions criminels en vous demandant raison de cette injure. On doit
+compte à la patrie de la vie d'un homme comme vous... Mais il est au
+monde des gens dont l'existence est moins précieuse que la vôtre... et
+c'est votre secrétaire, notre accusateur réel, qui paiera tout ce qui
+vient d'être dit...
+
+Comme le malheureux Pivoine, son premier adversaire au régiment,
+j'oublierai mes épaulettes pour croiser le fer avec lui, en bon et loyal
+combat. Sa bravoure et son premier succès m'autorisent à le faire. Je le
+tuerai!...
+
+--Vous!... s'écria le colonel en s'élançant vers Maurevailles.
+
+Mais Tony l'avait prévenu. Avec une dignité parfaite, il s'approcha des
+trois Hommes Rouges et répondit.
+
+--Me battre aujourd'hui? Non, Messieurs. J'ai été fou déjà de risquer
+pour une futilité ma vie contre Pivoine. Ma vie ne m'appartient pas. En
+attendant que je l'offre à la France, elle est à la marquise, que j'ai
+promis de protéger. Comme vous, je vais à la guerre. Si je reviens des
+Flandres, je me mettrai à votre disposition, mais seulement le jour où
+la marquise jugera ma tâche terminée. Et j'espère que vous n'aurez
+pas besoin, ce jour-là, d'oublier la distance qui nous sépare. Cette
+distance, je l'aurai effacée.
+
+--Bien, Tony! dit le marquis. Et maintenant, allez, Messieurs, j'ai lieu
+de croire que je puis compter sur votre silence en cette affaire.
+
+Et les trois officiers se retirèrent, la rage dans le coeur...
+
+
+FIN DU TOME PREMIER
+
+[Note du transcripteur: La Table des matières du Tome Premier a été
+combinée avec celle du Tome deuxième, à la fin du document.]
+
+
+
+
+
+ LE SERMENT
+ DES HOMMES ROUGES
+
+ II
+
+LE CHÂTEAU DU MAGNAT
+
+(_Suite_)
+
+
+
+
+XXIV
+
+L'OUBLIÉ
+
+
+Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy
+donnèrent un libre cours à leur colère.
+
+Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.
+
+--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses
+amis.
+
+--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une
+minute de plus dans ce château maudit.
+
+--Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.
+
+---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.
+
+--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui
+nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort
+causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous
+nous devons tous en ce moment à la France...
+
+--C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre
+devoir, riposta Lavenay avec amertume.
+
+--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.
+
+--Venez avec moi, dit Lavenay.
+
+Il les entraîna dans une salle éloignée.
+
+--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois
+échecs.
+
+La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous
+livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré
+paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon
+carrosse...
+
+--Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire
+sardonique.
+
+--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu
+as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans
+ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un
+grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable
+gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel,
+a attaché à sa personne...
+
+--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit
+Maurevailles.
+
+--En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans
+le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière
+entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle
+nous a couverts de honte!...
+
+--C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit
+Marc de Lacy.
+
+--Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera
+reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria
+Maurevailles.
+
+--Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il
+faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le
+vôtre...
+
+--Oui, oui!
+
+--Voici donc le plan que je vous soumets:
+
+Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à
+qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une
+demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par
+ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui,
+triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du
+vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient
+débarrassés.
+
+Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au
+départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de
+Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les
+fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des
+gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se
+mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux
+aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la
+marquise.
+
+--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le
+mettre à exécution?
+
+--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?...
+Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois...
+
+--Vous en oubliez un!!! dit une voix...
+
+La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un
+manteau rouge.
+
+C'était le marquis de Vilers.
+
+Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son
+visage était empreinte une mâle énergie.
+
+--Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur
+épée.
+
+Vilers les arrêta du geste.
+
+--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui
+m'amène ici.
+
+J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire
+assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les
+représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le
+moins.
+
+Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai
+beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre,
+une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes
+amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître.
+
+--Des remords? murmura ironiquement Lavenay.
+
+--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie,
+ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est
+qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie.
+
+Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été
+tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce
+nom n'était pas le mien.
+
+--Quel était-il?
+
+--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?...
+J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime
+Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime.
+
+La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit:
+
+--Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en
+gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre
+années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.
+
+Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous
+allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous
+n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas...
+
+Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:
+
+--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma
+place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le
+jure... à la première bataille... je me ferai tuer...
+
+Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets?
+
+
+
+
+XXV
+
+LES NOUVEAUX BILLETS
+
+
+La surprise des trois Hommes Rouges fut grande, à la singulière
+proposition de Vilers.
+
+Ils se regardèrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point.
+
+Mais il attendait leur décision, sombre et silencieux.
+
+Le premier, Marc de Lacy s'avança vers lui et rompit le silence.
+
+--Parles-tu sérieusement? fit-il d'une voix émue.
+
+--Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession
+d'une femme ardemment aimée, une ombre faisait tache: la honte de ma
+déloyauté. J'avais sacrifié l'honneur à l'amour, j'immole l'amour à
+l'honneur!...
+
+--Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois?
+
+--Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause
+qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le
+favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France à la
+tête de ma compagnie?...
+
+--Ah! s'écria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers.
+Il me réconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit
+oublié! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous étions,
+embrassons-nous comme autrefois.
+
+L'élan était donné. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs
+bras au revenant.
+
+--J'avais juré ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur à
+le rétracter ainsi qu'à presser contre mon coeur l'ami fidèle que je
+croyais à jamais perdu.
+
+--J'ai croisé mon épée contre la tienne, dit à son tour Lavenay. Pour
+la première fois de ma vie, je me félicite que le coup n'ait pas été
+mortel...
+
+Les quatre amis de Fraülen, les quatre inséparables d'autrefois, les
+quatre Hommes Rouges enfin, étaient de nouveau réunis.
+
+Après la réconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel
+immense sacrifice Vilers était venu accomplir, les trois autres
+n'osaient pas aborder le sujet terrible...
+
+Ce fut lui qui y revint le premier.
+
+--Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. Êtes-vous prêts à y
+satisfaire?
+
+Maurevailles et Lavenay hésitèrent à répondre. Marc de Lacy murmura:
+
+--N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment?
+
+--Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu
+chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je
+vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps
+j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front
+haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!...
+Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il
+faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort.
+J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je
+partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai.
+Lavenay, écris vite!
+
+Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier
+et le crayon à Lavenay.
+
+Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement.
+
+Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à
+Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:
+
+--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...
+
+Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien
+légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait
+que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien
+de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais,
+avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions
+fait l'enjeu de notre loterie?
+
+--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel
+de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous
+unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur
+d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon
+revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...
+
+--Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si
+nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été
+coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai
+manqué d'indulgence envers l'_amour partagé_, j'ai mis mon égoïsme à la
+place du _devoir_. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le
+dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de
+tous.
+
+Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...
+
+--Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.
+
+--A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le
+droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de
+sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son
+nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort,
+le _statu quo_ subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme.
+Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons
+la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de
+reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous
+trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis?
+
+--C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe!
+Pour ma part, j'accepte.
+
+--J'accepte aussi, dit Maurevailles.
+
+--Et toi, Vilers?
+
+--Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi.
+
+--Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de
+Dieu!
+
+Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia
+méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se
+trouvaient déjà les quatre noms.
+
+--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.
+
+--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le
+magnat a sans doute placée sous bonne garde...
+
+--Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous
+empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la
+prisonnière.
+
+--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que _je ne dois_
+pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé...
+
+--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?
+
+--Attendez, dit Maurevailles.
+
+Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.
+
+Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où
+se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe
+était Réjane...
+
+Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de
+cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait
+entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur.
+Maurevailles s'avança jusqu'à elle.
+
+En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la
+supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur
+rendre un service.
+
+--Lequel? demanda la jeune fille en souriant.
+
+--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami
+M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.
+
+--Une loterie, alors? dit Réjane.
+
+--Justement. C'est bien facile, vous le voyez.
+
+Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le
+couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce.
+
+En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de
+son manteau. Elle ne le reconnut pas.
+
+Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets.
+Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:
+
+--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.
+
+L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était
+ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom
+et lequel?
+
+Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune
+fille.
+
+Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour
+savoir ce qu'aurait le gagnant...
+
+--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra
+peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...
+
+--Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut
+tout haut: MAUREVAILLES!
+
+
+
+
+XXVI
+
+L'AVEU
+
+
+Maurevailles jeta un cri de joie, auquel Vilers répondit par un
+gémissement sourd.
+
+--Merci, Mademoiselle, dit Lavenay à Réjane, nous ne voulions vous
+demander que ce léger service. Nous n'oserions vous retenir plus
+longtemps.
+
+Réjane comprit et sortit. Lavenay laissa retomber la tenture qui fermait
+la porte et s'approcha de Vilers qui semblait atterré.
+
+--Du courage, ami! dit-il.
+
+--Du courage, j'en ai. Mais tu admettras bien que mon coeur se brise...
+répondit le marquis en étouffant un sanglot. Cependant, sois tranquille,
+je tiendrai mon serment cette fois!...
+
+J'ai promis de ne pas revoir Haydée. Elle me croit mort... Son erreur
+est devenue une vérité. Dès aujourd'hui, je suis mort pour elle.
+
+Le maréchal de Saxe arrive demain. Le régiment se remettra bientôt en
+marche. Je partirai avec l'avant-garde... A la première escarmouche,
+il faudra bien qu'une balle impériale me délivre en même temps de mes
+tourments et de la vie... Allons, Messieurs, encore une fois, vos mains!
+La tienne aussi, la tienne surtout, Maurevailles!...
+
+Maurevailles hésitait. Enfin il mit sa main dans celle du marquis.
+
+Lavenay prit alors la parole.
+
+--Moi, qui ai frappé Vilers de mon épée, dit-il, je crois avoir le droit
+de vous faire, avant qu'il nous quitte, une nouvelle proposition.
+
+--Parle.
+
+--Vilers se sacrifie et part, sans revoir Haydée qui, après tout, est sa
+femme...
+
+--Eh bien!
+
+--Ne serait-il pas juste que Maurevailles agît de même? Ne serait-il pas
+odieux à lui d'aller dire à la marquise: «Votre mari vient de mourir, en
+vous laissant à moi!»
+
+--Partons tous sans la revoir, s'écria Maurevailles. Je m'engage à
+ne pas lui révéler avant un an la décision du sort?... Dans un an,
+ajouta-t-il en baissant la voix, pour ne pas attirer l'attention de
+Vilers qui, malgré lui, s'absorbait dans sa douleur, dans un an, madame
+de Vilers sera veuve depuis assez de temps pour que l'offre d'un mariage
+n'ait rien de repoussant ni même d'étrange, tandis que, avant ce délai,
+il serait indigne d'un gentilhomme de renouveler ses douleurs.
+
+--Bien, Maurevailles, firent Lavenay et Lacy.
+
+--Merci, ami, ajouta Vilers en lui serrant de nouveau la main.
+
+Et les quatre hommes se séparèrent.
+
+Maurevailles sortit le dernier.
+
+Comme il venait de franchir le seuil, une ombre se glissa derrière lui.
+
+Il se retourna. C'était Réjane...
+
+La jeune fille, qui n'avait d'abord vu qu'un jeu dans la demande que lui
+avaient faite les quatre officiers, de tirer un billet dans un chapeau,
+avait été intriguée de la façon grave avec laquelle s'accomplissait ce
+prétendu jeu.
+
+Puis la réponse de Lavenay: «De ce billet dépendra peut-être la vie ou
+la mort de l'un de nous...» l'avait épouvantée.
+
+--De quoi s'agit-il donc? s'était-elle demandé.
+
+Enfin le hasard avait voulu que le nom qui sortît du chapeau
+fût justement celui du seul des trois Hommes Rouges auquel elle
+s'intéressât.--Car nous avons déjà dit qu'elle n'avait pas reconnu son
+beau-frère, le marquis de Vilers, qui, le visage caché par son manteau,
+s'était tenu à l'écart, dans l'ombre.
+
+Maurevailles! c'était Maurevailles que le sort désignait.
+
+Maurevailles, celui que son amour naissant avait pris pour objet... A
+quelle oeuvre était donc réservé Maurevailles?
+
+Quelle était la destinée de celui dont le nom était sorti? Était-ce pour
+le sauver ou pour le perdre, pour le justifier ou pour le condamner
+qu'on avait chargé le sort de choisir un des quatre gentilshommes?
+Palpitante, Réjane voulut savoir. Elle congédia sa suite, revint se
+blottir derrière la tenture qui fermait la pièce et écouta... Là, elle
+apprit le mystère. Vilers, le mari d'Haydée, vivait, mais renonçait à
+elle et parlait de mourir... et c'était Maurevailles qui, les délais
+accomplis, comptait lui succéder!... Oh! cela était horrible,
+impossible! cela ne pouvait pas s'accomplir!... Et voilà pourquoi,
+saisissant la main de Maurevailles, Réjane entraîna dans une autre salle
+le jeune officier ébahi:
+
+--Vous n'obéirez pas à ce pacte infâme, lui dit-elle d'un ton suppliant.
+
+--Mais, qui vous a dit?...
+
+--Je sais tout. J'ai écouté!
+
+--Vous!!!
+
+--Il ne s'agit pas de moi. Il s'agit d'un gentilhomme, d'un officier,
+qui veut se faire assassin, car ce serait un assassinat véritable que de
+forcer le marquis à mourir!
+
+--Mais, si vous avez tout entendu, vous devez savoir qu'un serment
+implacable nous lie...
+
+--Il faut le rompre...
+
+--Le puis-je? Vous voyez bien que Vilers lui-même, repentant de l'avoir
+violé, est venu nous demander pardon et nous faire renouveler ce
+serment.
+
+--Vous ne le tiendrez pas, vous dis-je!...
+
+--Vous espérez que, lorsqu'enfin...
+
+--C'est impossible...
+
+--Il le faut!...
+
+--Voudriez-vous être la cause du malheur éternel de ma soeur?
+
+--Je m'efforcerai au contraire de tout faire pour la rendre heureuse...
+
+--Mais, elle ne vous aime pas!...
+
+--Elle m'aimera.
+
+--Elle vous hait...
+
+Maurevailles s'interrompit en remarquant tout à coup l'effet que ses
+paroles produisaient sur la jeune fille. Pâle, le sein agité par une
+respiration précipitée, elle se tordait les bras à chaque mot qu'il
+disait.
+
+--Mais qu'avez-vous? s'écria-t-il, inquiet.
+
+--Ah! dit avec un cri de l'âme l'infortunée enfant... Vous voulez donc
+que je meure, moi?
+
+--Vous?...
+
+Les larmes, à grand'peine comprimées, s'échappaient enfin des yeux de
+la jeune fille, qui s'abaissèrent sous le regard du chevalier. Elle
+chancela. Maurevailles n'eut que le temps de s'élancer pour la soutenir.
+
+Mais au contact de l'officier, sur l'épaule de qui sa tête était
+appuyée, Réjane frissonna comme si elle eût touché un fer rouge.
+
+Par un effort nerveux, elle s'échappa de ses bras et vint tomber
+pantelante sur un fauteuil.
+
+--Qu'avez-vous, Réjane, au nom du ciel, qu'avez-vous?
+
+--Ah! murmura la pauvre enfant, vous n'avez donc pas compris..., vous
+n'avez donc pas deviné... que c'est moi... qui vous aime!
+
+
+
+
+XXVII
+
+LA CAGE
+
+
+Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira
+à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont
+un mot allait être son arrêt.
+
+Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.
+
+Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle
+était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...
+
+Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la
+marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer
+de son coeur.
+
+Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux
+bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour
+de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette
+époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait
+causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait
+Maurevailles.
+
+--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment...
+Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne
+puis aimer une autre femme sans déloyauté...
+
+Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le
+froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un
+cri.
+
+Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques
+de fer soudées aux angles...
+
+--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...
+
+Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.
+
+Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit
+sinistre...
+
+Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût
+fallu plus d'une heure pour en avoir raison.
+
+Et la muraille de fer descendait...
+
+Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de
+la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la
+cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.
+
+La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses
+tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le
+mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle
+brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y
+avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.
+
+Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts
+vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.
+
+Mais le temps?...
+
+L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement
+horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre...
+Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait
+disparu!...
+
+Il n'y aurait plus de fenêtre.
+
+Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche
+de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait
+presque bouché le vide laissé par cette planche.
+
+Ils étaient perdus, bien perdus!...
+
+--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais
+mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire
+qu'il m'aime!
+
+Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête
+fauve...
+
+Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.
+
+Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée
+par un rictus satanique.
+
+Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le
+parquet.
+
+Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.
+
+--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on
+m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!...
+Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous
+entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait...
+Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de
+Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne
+profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!
+
+--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à
+Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous
+aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès
+d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...
+
+Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il
+s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.
+
+--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez
+donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste
+à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui
+l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous
+arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je
+vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de
+vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu
+épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne
+réussira pas...
+
+Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir
+conscience de ce qui se passait autour d'elle.
+
+--Oh! le misérable! rugit Maurevailles.
+
+--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec
+moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle
+que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je
+ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous
+disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il
+me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont
+comptées...
+
+--Infâme, infâme! répéta le chevalier.
+
+--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui
+savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce
+château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en
+mourra avec vous.
+
+--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles
+menaçant.
+
+--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous
+renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que
+pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces
+gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de
+votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes
+sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront
+jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez
+en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de
+Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?
+
+--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui,
+toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à
+cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais
+sauvez-la!...
+
+--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...
+
+--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...
+
+--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu,
+Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...
+
+A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.
+
+--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?...
+Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...
+
+Et elle se leva, l'oeil enflammé.
+
+--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?
+
+Réjane tendait les mains vers un objet invisible:
+
+--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les
+cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il
+va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre...
+Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte
+malheur.
+
+--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est
+folle!...
+
+Le Magnat eut un atroce ricanement.
+
+--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion,
+elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi,
+chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?
+
+--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie...
+Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...
+
+--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux
+vieillard.
+
+--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...
+
+--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui
+qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que
+je commence? Ah! bien volontiers!
+
+Et elle fredonna sur un rythme bizarre:
+
+ Maman m'avait donné
+ Un gentil petit coeur,
+ Mais, moi, je l'ai donné
+ Vite à mon beau vainqueur!...
+
+--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.
+
+--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore
+le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour
+la première fois...
+
+--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le
+magnat. Va-t-en au moins, infâme!
+
+--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit
+l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà
+assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir,
+sois-en certain, cria-t-il en se redressant.
+
+Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.
+
+Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de
+Maurevailles...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LE VAUTOUR EN CAGE
+
+
+Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.
+
+Il avait la jambe droite cassée.
+
+Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur
+inattendu.
+
+La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans
+l'embrasement de la trappe.
+
+--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous
+attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire
+enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour!
+
+--Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à
+nous: une corde!
+
+--Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un
+abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge
+qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!...
+Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?
+
+--Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria
+de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui
+se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma
+reconnaissance.
+
+--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger
+l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait
+plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en
+compagnie...
+
+Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une
+corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne
+sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé
+cette colonne en travers de la trappe.
+
+--C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en
+plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux
+bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à
+attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement
+que je boirais un verre de vin du Rhin...
+
+Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et
+s'approcha de lui...
+
+--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner
+jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!
+
+--A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le
+magnat.
+
+Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette
+scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques.
+Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:
+
+--Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux
+reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités,
+nos amis nous attendent!...
+
+--Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?
+
+--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château?
+
+--Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant
+d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.
+
+--Je ne veux pas... laissez...
+
+Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la
+poursuivit.
+
+--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...
+
+Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant
+d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.
+
+--Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté
+d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours
+mieux que vous...
+
+Et elle se mit à chanter:
+
+ Courez, courez, beau seigneur,
+ Qui voulez avoir mon coeur!...
+ Ni par vos richesses,
+ Ni par vos prouesses,
+ De moi vous ne serez vainqueur.
+ Courez, courez, beau seigneur
+
+--Mon Dieu! que faire? s'écria Maurevailles frappé douloureusement au
+coeur par cette gaieté navrante en un pareil moment.
+
+--Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire
+sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai vengé!... vengé!...
+
+--Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son côté le nain, voyant
+que Maurevailles s'épuisait en efforts inutiles pour saisir Réjane.
+
+--Non, ce serait une lâcheté... je la sauverai ou je mourrai avec
+elle!...
+
+Et la poursuite recommença.
+
+Le chevalier réussit enfin à s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha
+solidement sous les bras et essaya de l'enlever.
+
+Mais, ivre de rage, le magnat, malgré l'atroce douleur que lui causait
+sa blessure, s'était traîné jusqu'auprès d'eux. Au moment où Réjane
+allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et
+s'y cramponna désespérément.
+
+--Faites-le lâcher, faites-le lâcher! cria le nain qui, du haut de sa
+trappe, assistait à toute cette scène avec un intérêt marqué.
+
+Le magnat crispait ses doigts sur l'étoffe avec une énergie sauvage,
+contre laquelle Maurevailles essaya en vain de réagir.
+
+--Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le
+vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec
+moi.
+
+Il atteignit et saisit violemment le bras de Réjane à qui ce contact
+odieux arracha un cri de terreur.
+
+--Misérable! rugit l'officier en essayant de lui faire lâcher prise!...
+
+Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat.
+
+Ce fut une lutte horrible, mêlée d'exclamations de rage et de douleur,
+lutte désespérée dans laquelle le capitaine, tout en cherchant à
+maîtriser son ennemi, était en même temps obligé de veiller sur Réjane,
+qui, de plus en plus terrifiée, faisait des efforts pour s'enfuir de
+nouveau.
+
+Enfin, le chevalier réussit à se débarrasser du magnat qu'il rejeta
+violemment à terre.
+
+Tirant sur la corde, il hissa Réjane jusqu'à l'ouverture de la trappe.
+
+--Reçois-la et aide-la à monter, cria-t-il au nain.
+
+Mais au lieu de répondre, celui-ci poussa un cri de terreur.
+
+--Prenez garde! fit-il.
+
+Le comte était debout!
+
+Désespérant de se sauver, il avait tiré de sa ceinture un long poignard
+et allait eu frapper Maurevailles.
+
+Celui-ci, les deux mains occupées par la corde qui soutenait Réjane, ne
+pouvait ni se sauver, ni se défendre.
+
+--Je suis vengé, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper
+Maurevailles.
+
+Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'éclair, le
+nain s'était emparé d'un lourd tabouret en bois de chêne sculpté et,
+visant bien, de façon à n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille,
+l'avait jeté sur la tête de son ancien maître.
+
+Le magnat s'abattit lourdement.
+
+Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Réjane jusqu'au
+plancher supérieur où elle fut reçue par le nain, qui la détacha et
+rendit la corde à Maurevailles.
+
+Le magnat étourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris
+de pitié.
+
+--Malgré sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de
+lui faire subir le sort qu'il me destinait!...
+
+--Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'écria le nain stupéfait. Venez,
+venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont
+nous surprendre.
+
+--Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les épaules
+pour l'attacher à son tour.
+
+--Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pensée du chevalier. Ne
+faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le
+jure, si vous le montez ici, au moment où il arrivera, je coupe la
+corde.
+
+Il avait tiré de sa poche un couteau et se disposait à exécuter sa
+menace.
+
+--Allons, murmura Maurevailles, il le faut.
+
+Et il s'enleva seul jusqu'à l'ouverture.
+
+En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il
+fit un effort pour se relever.
+
+Mais ses forces le trahirent.
+
+Il retomba avec un gémissement.
+
+Une fois dehors, Maurevailles prit Réjane dans ses bras et l'emporta
+vers le logement de la marquise.
+
+Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat
+étendu au fond de la chambre bardée de fer.
+
+--Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort?
+
+Un soupir lui prouva que sa crainte était vaine.
+
+--Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-là. Il peut
+durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la
+porte!...
+
+Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant.
+
+
+
+
+XXIX
+
+CHERCHEZ...
+
+
+Par les ordres du magnat, le traban s'était occupé de la sépulture des
+muets, tués dans les souterrains.
+
+Naturellement on ne tenait pas à ébruiter l'affaire, mais encore le
+comte de Mingréli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux
+les bénédictions d'un prêtre.
+
+Après avoir fait creuser des fosses dans une partie reculée du parc,
+l'intendant avait prié le curé du village de venir dire un service.
+
+Il se rendit avec ce prêtre à l'appartement du magnat pour prendre ses
+nouveaux ordres.
+
+Le magnat n'était pas chez lui.
+
+L'intendant se mit à sa recherche; chez la marquise de Vilers, on
+n'avait pas vu le comte. Où donc était-il?
+
+Le traban alla ensuite auprès du marquis de Langevin, qui, connaissant
+les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle
+devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la
+crainte qu'ils ne se fassent vengés sur le magnat.
+
+Il donna ordre de les appeler immédiatement. Mais tandis qu'on les
+cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien.
+
+Le chevalier était pâle. L'horrible scène, dans laquelle il venait de
+jouer un des principaux rôles, l'avait profondément ému. Tant qu'il
+lui avait fallu lutter contre le magnat et songer à sauver Réjane, son
+énergie ne lui avait pas fait défaut.
+
+Le danger passé, elle l'abandonnait.
+
+Et puis, quoique le magnat eût tout mis en oeuvre pour le faire mourir,
+il ne pouvait se résoudre à cette idée de laisser un homme enterré
+vivant. C'eût été le remords de sa vie.
+
+Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner
+des ordres pour aller retirer le comte de Mingréli de sa tombe
+anticipée.
+
+Le récit de Maurevailles épouvanta le colonel.
+
+Il appela des hommes et dit au chevalier:
+
+--Capitaine, conduisez-moi à la chambre qui est située au-dessus de la
+cage de fer.
+
+Mais quand on arriva à cette chambre, on chercha vainement la trappe...
+Le plancher, lisse et uniforme, ne présentait aucune solution de
+continuité.
+
+--C'est étrange! s'écria Maurevailles. C'est cependant ici...
+
+Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pièce
+fût exactement semblable à celle par laquelle il s'était sauvé, il
+venait de constater certaines différences fort légères... On sortit pour
+visiter l'appartement voisin... Il était fait sur le même modèle et
+meublé pareillement. Trois, quatre, cinq pièces semblables furent en
+vain examinées et sondées. Impossible de s'y reconnaître.
+
+Malgré toute sa bonne volonté, Maurevailles ne pouvait désigner d'une
+façon précise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe.
+
+Ce château était un véritable dédale dans lequel on finissait par ne
+plus savoir se diriger.
+
+--Je ne vois qu'une chose à faire, dit le marquis de Langevin, allons
+consulter mademoiselle Réjane...
+
+Peut-être se souviendra-t-elle mieux que vous...
+
+--La pauvre enfant, hélas! a perdu la raison.
+
+--Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de même. Elle retrouvera
+instinctivement l'endroit où elle a reçu le coup terrible qui a troublé
+sa raison... Allons la chercher.
+
+On se rendit à l'appartement de la marquise où Maurevailles avait
+conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au
+seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle
+ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur.
+
+Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystères du château, qui
+avait suivi le magnat et l'avait jeté dans la trappe, devait savoir où
+il l'avait laissé.
+
+Mais l'avorton n'était pas disposé à parler. Comme il l'avait dit
+maintes fois, le magnat était homme à le faire pendre haut et court,
+aussitôt qu'il pourrait revenir sur terre. C'était une perspective peu
+rassurante.
+
+En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Réjane en gardant le
+plus profond secret.
+
+Aussi, quand on l'interrogea:
+
+--Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tête crépue, le vilain
+oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est très bien!
+
+--Songe qu'il est blessé, mourant peut-être, dit Maurevailles.
+
+--Oh! il a la vie dure!...
+
+--Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protégerai, dit à son tour
+le marquis de Langevin.
+
+--Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas
+vous dire où il est... Je ne m'en souviens plus!...
+
+Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de là. Prières, menaces,
+représentations eurent le même résultat.
+
+--Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain à chaque
+nouvelle question qui lui était posée.
+
+Et pendant ce temps, le misérable vieillard, privé de lumière et d'air,
+étendu sur le sol, la jambe cassée, mourait peut-être sans secours!
+
+--Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir à
+remplir.
+
+--Lequel?
+
+--Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que
+je veille au départ de mon régiment. Mais, en l'absence du magnat, la
+marquise est maîtresse absolue au château.
+
+--C'est vrai.
+
+--Dès le moment où elle sera informée de la disparition du comte, ce
+sera à elle de décider de ce qu'il y aura à faire.
+
+--Et peut-être aura-t-elle sur ce nain enragé plus d'influence que nous.
+
+Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule espérance.
+
+Ils allèrent chez la marquise.
+
+
+
+S'ils s'étaient rendus une heure plus tôt auprès de madame de Vilers,
+ils l'auraient trouvée tout entière à sa douleur, d'autant plus vive
+qu'elle s'accusait d'être la cause de la mort de son mari.
+
+N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti à le
+suivre dans ce fatal château où le marquis avait dû venir la chercher?
+
+N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lancé elle-même des
+bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait
+des prodiges pour arriver jusqu'à elle?
+
+Une seule personne eût pu désabuser la marquise; c'était Réjane, qui
+venait de voir M. de Vilers. Mais Réjane était folle, et les muettes,
+attendries pour la première fois de leur vie, n'avaient pas osé la
+montrer à la marquise.
+
+Madame de Vilers était donc assise auprès de la fenêtre, regardant, sans
+le voir, le panorama qui se déroulait sous ses yeux.
+
+Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur.
+
+Tout à coup, Haydée se leva brusquement:
+
+--Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes une
+véritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?
+
+--Comme sur moi-même!... s'écria la brave femme en passant la main sur
+ses yeux humides.
+
+--Et toi, ma petite Bavette?
+
+Bavette se jeta à son cou en pleurant...
+
+--Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici
+quelques jours encore; prenez soin de Réjane; protégez-la contre la
+colère du magnat... je me fie à vous pour cela... considérez-la comme
+votre fille...
+
+--Mais, vous!
+
+--Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission à remplir...
+je profite de la liberté momentanée que me laissent ces événements...
+
+--Vous partez?... s'écria maman Nicolo; mais où allez-vous?
+
+--Vous le saurez plus tard.
+
+Et après avoir fiévreusement embrassé maman Nicolo et Bavette, la
+marquise descendit, fit à la hâte seller un cheval dans l'écurie et
+partit au triple galop.
+
+Le désarroi causé par l'enterrement des muets et par la disparition du
+magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention à ses
+actions.
+
+Maman Nicolo et Bavette étaient encore à la fenêtre, cherchant à
+l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles
+frappèrent à la porte.
+
+Bavette leur raconta ce qui venait de se passer.
+
+Maurevailles pâlit. Une idée terrible se fit jour dans son esprit:
+
+--Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes
+Rouges?... Si elle était partie pour s'ensevelir dans un cloître ou pour
+aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pût jamais avoir de
+ses nouvelles?
+
+Et il était impossible de courir à sa recherche. Le régiment allait se
+remettre en route pour ne plus s'arrêter cette fois; car la rencontre
+avec l'ennemi était proche!
+
+Comment et par qui savoir où était allée Haydée?...
+
+
+
+
+XXX
+
+L'OISEAU DU NAIN
+
+
+La diane sonnait. Un long frémissement parcourait le camp qui
+s'éveillait. D'un bout à l'autre du parc, les gardes-françaises,
+habillés à la hâte, empaquetaient au plus vite leurs effets, pliaient
+leurs tentes, rebouclaient leurs sacs... Il fallait partir...
+
+Dans le château que venaient de quitter M. de Langevin et son
+état-major, le silence régnait. On se reposait des émotions et des
+fatigues des jours passés.
+
+Seul, le nain ne dormait pas. Entr'ouvrant avec mille précautions la
+porte du réduit où il était relégué, il se glissa mystérieusement dans
+les couloirs. Il allait, assourdissant le bruit de ses pas, s'arrêtant à
+chaque minute pour écouter; un sourire narquois fendait sa large bouche.
+
+Il marcha ainsi jusqu'à l'office où il s'empara d'un pain et d'une
+cruche qu'il remplit d'eau.
+
+--Frugal repas, murmura-t-il avec un rire muet.
+
+Il reprit sa route à travers les corridors déserts.
+
+Arrivé à l'aile où la veille Maurevailles avait cherché en vain la salle
+bardée de fer, il posa son pain et sa cruche et s'orienta. Puis il se
+mit à examiner, avec un soin scrupuleux, les boiseries des portes.
+
+A la troisième porte, il s'arrêta en ayant l'air satisfait de lui-même.
+
+--Voilà mon affaire, murmura-t-il, je trouve tout, moi, tout. Si l'Homme
+Rouge avait, comme moi, pris la précaution de faire une entaille à la
+boiserie en sortant, il ne se serait pas donné tant de mal pour ne rien
+trouver...
+
+Il ouvrit la porte et alla ensuite chercher le pain et la cruche d'eau.
+
+--Je suis plus malin qu'eux tous, continua-t-il en entrant. C'est comme
+la trappe; qui est-ce qui trouverait ici une trappe?...
+
+Effectivement, cette trappe, admirablement dissimulée, était impossible
+à distinguer du reste du parquet.
+
+Il alla à la cheminée, une grande cheminée monumentale en bois aux
+larges sculptures.
+
+--Si je n'avais pas suivi le magnat, se dit-il, je ne l'aurais pas vu
+pousser le bouton... Où donc est-il, ce bouton?... Ah! le voilà!...
+Ouf!... Que c'est dur!...
+
+Il appuya avec effort sur un des ornements de la cheminée. La trappe
+commença à glisser dans ses rainures.
+
+--C'est qu'ils voulaient le mettre en liberté!... poursuivit le petit
+homme avec indignation. Ah! non, il est à moi, bien à moi...
+
+La trappe était tout à fait ouverte. Il se pencha sur l'orifice béant:
+
+--Eh! monseigneur! cria-t-il.
+
+Pas de réponse.
+
+--Diable! serait-il mort?... C'est cela qui me chiffonnerait!... Je ne
+suis pas méchant, moi. Je voudrais lui laisser le temps de s'amuser un
+brin. Eh! monseigneur, monseigneur, dormez-vous?
+
+La voix rauque du magnat s'éleva, furieuse:
+
+--Qui m'appelle?... Ah! c'est toi, bandit, scélérat, misérable!...
+
+--Bon, dit le nain, je vois que vous avez encore la force de crier.
+C'est bon signe!...
+
+--Infâme, brigand, lâche, traître!...
+
+--Allez, allez, déchargez votre colère, cela soulage. Tenez, moi, quand
+j'étais obligé de faire le muet, rien ne me remettait comme d'aller
+crier dans les coins.
+
+--Je te ferai pendre!...
+
+--Ça, vous l'avez déjà dit, c'est monotone. Il ne faudrait pas vous
+répéter... Et puis, voyez-vous, monseigneur, vous êtes injuste. Moi qui
+vous apportais la pâtée! Car enfin, depuis que vous êtes là, vous devez
+avoir faim?
+
+Un sourd grognement lui répondit.
+
+Quelle que fût la fureur du magnat, pris au piège comme un fauve et
+obligé de subir les insultes d'un valet, la tentation physique dominait
+le sentiment moral. La bête maîtrisait l'esprit... La faim domptait
+l'orgueil.
+
+--Donne! dit-il au nain qui lui offrait de quoi ne pas mourir de faim.
+
+--Un beau petit pain, une jolie cruche pleine d'eau fraîche, dit
+celui-ci en descendant les provisions à l'aide d'une longue ficelle
+qu'il avait tirée de sa poche. En voilà assez pour faire un bon repas,
+frugal et substantiel...
+
+Le magnat ne répondit pas. Il avait sauté sur le pain et mangeait
+avidement.
+
+--Si vous voulez être bien sage, poursuivit le nain, je vous apporterai
+de temps en temps de la viande et du vin... quand je pourrai en voler à
+l'office. Mais, il faudra être bien mignon. Sinon, plus rien, rien que
+de l'eau... L'eau, ça calme les sens, tandis que le vin, ça excite.
+
+--Écoute, dit le magnat, cherchant à fléchir son geôlier improvisé. Si
+tu veux me sortir d'ici, je te jure que je ne te ferai aucun mal...
+
+--Tarare!... Votre premier soin serait de me faire brancher. Je suis
+bien plus sûr de vous comme nous sommes...
+
+--Au contraire, continua le magnat, je te promets de faire ta fortune.
+Tu aimes l'or, tu en auras; tu seras riche et puissant, tu deviendras un
+seigneur à ton tour; sauve-moi, et tous mes trésors sont à toi!
+
+--Bien sûr?
+
+--Sur mon âme, je te le jure!...
+
+--Eh! Eh! dites donc, votre âme? Elle ne me paraît pas en sûreté...
+C'est que ce n'est pas tout que de promettre. Si je vous demandais la
+lune, bien sûr que vous me la promettriez. Mais après avoir promis, il
+faut tenir et... je n'ai pas confiance.
+
+Puis prenant un ton confidentiel:
+
+--Et puis, voulez-vous que je vous dise la vérité? Il y a longtemps que
+j'ai besoin de tourmenter quelqu'un. Les hommes sont comme ça. Depuis
+que je suis au monde, on m'a traité comme un chien, parce que je suis
+petit, parce que je suis laid, parce que je suis pauvre. Eh bien, je
+prends ma revanche... Je n'ai que vous pour cela. Tant pis, je vous
+garde!...
+
+--Ah! misérable bandit! rugit le comte.
+
+--Encore? Ah! ma foi, allez, ne vous gênez pas. Je n'ai rien à craindre
+de vous. Comme vous l'avez dit, la cage est solide, on s'userait les
+doigts avant d'attaquer ses murs de fer poli... Menacez à votre aise, je
+suis bon prince, je vous donnerai la réplique.
+
+--Ne chante pas tant victoire. On s'apercevra de mon absence à la longue
+et on viendra me chercher!...
+
+--Soyez tranquille, on s'en est déjà aperçu, et on vous a cherché
+partout. Mais c'est de bon ouvrage, votre mécanique; on n'a rien
+découvert. On s'est dit que vous étiez peut-être parti et on ne s'occupe
+plus de vous!...
+
+--Mais le marquis de Langevin, mon hôte...
+
+--Le marquis, il a cherché aussi, il n'a rien trouvé. Ce n'est pas comme
+moi, je trouve tout. Car, il faut que je vous raconte cela pour égayer
+votre captivité, c'est moi qui ai ouvert à M. de Maurevailles le passage
+secret pour aller enlever la marquise; c'est moi qui l'ai encore ouvert
+pour la seconde expédition, où vos vrais muets ont été si bien étrillés.
+C'est moi enfin qui ai levé l'écluse et provoqué le courant qui a sauvé
+le marquis de Vilers et le caporal Tony... Eh! eh! eh! n'est-ce pas que
+je travaille bien, quand je m'y mets?...
+
+Le magnat écumait de rage.
+
+--Là, là, ne vous mangez pas le sang comme cela!... conseilla
+paternellement le nain, vous allez vous faire du mal. J'en ai bien
+d'autres à vous apprendre. Vous allez voir. Et tenez, d'abord,
+entendez-vous?
+
+Un bruit sourd et régulier résonnait dans le lointain.
+
+--Ce sont les tambours des gardes-françaises qui partent, reprit le
+nain. S'ils étaient moins loin, vous entendriez leurs chants joyeux..
+comme vous disiez à Maurevailles, vous rappelez-vous?... Ils partent
+gaiement, avec leurs officiers, avec M. de Maurevailles, M. de Lavenay,
+M. de Lacy et... M. de Vilers. Ça vous fait enrager, ce nom?... Ah! mon
+bon seigneur, je vais vous dire quelque chose qui vous fera encore plus
+bondir. La marquise... vous savez bien? celle que vous appeliez votre
+fille... Elle a pris la poudre d'escampette!
+
+Ce ne fut pas un cri, ce fut un hurlement de jaguar qui sortit de la
+poitrine du magnat.
+
+--Pour sur, vous allez vous casser quelque chose dans le gosier, dit
+le petit homme. Eh bien oui, la marquise s'est enfuie. Ah! c'est que,
+voyez-vous, depuis que vous vivez ici en reclus, il s'est passé bien
+des choses. On a signé la paix. Les Hommes Rouges ont arrangé leurs
+affaires. Le jour où le marquis de Vilers reprendra sa femme, où M. de
+Maurevailles épousera mademoiselle Réjane avec M. Marc de Lacy et M. de
+Lavenay pour témoins, je boirai et je mangerai joliment bien. Mais soyez
+tranquille, je vous apporterai, avant de me mettre à table, deux pains
+et deux cruches d'eau! Vous aussi, vous ferez bombance!...
+
+Le nain savait bien qu'on était encore loin de la réalisation des beaux
+rêves qu'il faisait tout haut. Mais il s'amusait tant à torturer son
+ancien maître!
+
+Malheureusement il dut reconnaître qu'il avait dépassé le but. Le magnat
+en effet ne l'écoutait plus. En proie à des accès de rage insensée, il
+se roulait sur le sol en poussant des cris inarticulés.
+
+--Diantre, diantre, se dit le petit drôle, aurais-je été trop vite en
+besogne? Si le vieux devient fou, il n'y aura plus de plaisir à causer
+avec lui. Et puis, s'il crie comme cela, il va finir par se faire
+entendre de toute la maison. Or, si le traban arrivait, c'est moi qui
+passerais un mauvais quart d'heure!...
+
+Comme il pensait ainsi, des pas précipités retentirent dans le couloir.
+
+Les cris du magnat redoublaient.
+
+--Ouf! dit le nain, fermons vite la trappe.
+
+Il courut à la cheminée pour tirer le bouton, qui faisait jouer le
+ressort.
+
+Mais il n'en eut pas le temps.
+
+Au moment même où il mettait la main sur ce bouton, la porte s'ouvrit
+brusquement.
+
+
+
+
+XXXI
+
+LA DERNIÈRE HEURE A BLÉRANCOURT
+
+
+Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'à
+moitié.
+
+On allait partir, mais on ne partait pas encore.
+
+Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perçant les murs de la
+cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingréli, n'étaient point
+le signal du départ, mais annonçaient l'arrivée du maréchal de Saxe et
+de son escorte.
+
+Car, on s'en souvient, c'était le maréchal de Saxe que les
+gardes-françaises attendaient à Blérancourt. Il devait prendre, en
+passant et sans s'arrêter, les deux régiments qu'en sa qualité de
+colonel-général, le marquis de Langevin avait sous ses ordres.
+
+En arrivant au camp, le maréchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on
+était prêt à partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes
+étaient pliées, les voitures de bagages et de cantine attelées.
+
+Un sourire de satisfaction éclaira le visage du maréchal, qui,
+apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandière, se
+fit traîner jusqu'à lui pour le féliciter.
+
+Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux
+maréchal, souffrait alors cruellement d'une épouvantable hydropisie qui,
+l'empêchant de monter à cheval et même de marcher, l'avait contraint
+à se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le
+roulait à la suite de l'armée.
+
+Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant à
+Fontenoy. Sait-on que, après cette bataille, Louis XV donna au vainqueur
+le château de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si
+le maréchal était digne de cette récompense.
+
+Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre à Blérancourt les
+régiments du marquis de Langevin, Voltaire, témoignant des inquiétudes
+sur sa précieuse santé, l'excita à rester à Chambord.
+
+--Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il.
+
+--Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui répondit le
+maréchal; il s'agit de partir.
+
+Et il se mit en route dans sa petite carriole.
+
+Or, c'est pendant que le maréchal et le colonel-général causaient
+ensemble, que le nain, prenant plaisir à torturer le magnat, lui avait
+porté le dernier coup...
+
+Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer où il eût
+laissé mourir Maurevailles et Réjane.
+
+Le nain s'amusait énormément.
+
+Mais qui venait ainsi, tout à coup, l'interrompre et peut-être venger sa
+victime?
+
+Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'était élancé dans la cheminée.
+L'imminence du danger lui avait suggéré une idée; celle de grimper dans
+le tuyau où, petit et malingre, il se fût facilement glissé.
+
+Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer défendaient le
+passage.
+
+Impossible d'aller plus haut.
+
+Or, le nouvel arrivant n'était autre que Maurevailles.
+
+Le chevalier, nous l'avons déjà dit, n'avait pu, sans répugnance,
+abandonner le magnat à cette mort affreuse. Il l'eût, sans remords,
+cloué de son épée contre une porte. L'idée de le voir mourir de faim le
+faisait frissonner.
+
+Quand il s'était sauvé avec Réjane, il avait tenté vainement d'arracher
+le vieillard à ce sépulcre anticipé. Nous l'avons vu ensuite chercher,
+avec le marquis de Langevin, la chambre où était pratiquée la trappe,
+chambre qu'il n'avait pas trouvée, n'ayant pas eu, comme le nain rusé,
+l'idée d'en marquer la porte.
+
+Profitant de l'heure de répit laissée au régiment avant le départ,
+Maurevailles revenait seul, pour porter une troisième fois, secours à
+son ennemi vaincu.
+
+Comme il cherchait à s'orienter, des cris affreux frappèrent son
+oreille. C'était la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte,
+arrivait jusqu'au dehors.
+
+Maurevailles n'hésita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui
+semblaient venir les cris.
+
+Il aperçut la trappe ouverte. Quant au nain, il était toujours au milieu
+de la cheminée.
+
+--Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je
+viens vous sauver!
+
+Il se releva frappé d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se
+roulait sur le sol sans paraître tenir compte des souffrances que devait
+lui causer sa jambe cassée, d'où à chaque mouvement jaillissait un sang
+noir. Une écume sanguinolente frangeait ses lèvres. Ses yeux fixes
+sortaient de leurs orbites; sur son crâne dénudé, de rares cheveux
+blancs se dressaient... Il se traînait convulsivement, par saccades,
+hurlant plutôt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue
+inintelligible, à des êtres que lui seul voyait, des supplications, des
+insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant
+découragé, en proférant un blasphème, pour recommencer la minute
+d'après.
+
+--Oh! c'est horrible! s'écria Maurevailles.
+
+A la voix du chevalier, le nain dégringola de la cheminée et s'élança
+vers lui, espérant recevoir ses félicitations.
+
+--Une échelle, vite, une échelle! lui commanda Maurevailles.
+
+--Que voulez-vous faire?
+
+--Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!...
+
+Dominé par l'accent impérieux de la voix du capitaine, le nain se hâta
+d'aller chercher une échelle mince et longue, que Maurevailles fit
+passer par la trappe.
+
+Le nain n'avait pas été long à la trouver, mais les minutes étaient des
+siècles pour le magnat. En voyant l'extrémité de l'échelle, il poussa un
+cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il
+la regardait descendre lentement...
+
+Quand le premier échelon arriva à hauteur d'homme, le vieillard
+galvanisé fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe
+valide et saisit fiévreusement le pied de l'échelle. S'y cramponnant
+comme un noyé se cramponne à la corde qu'on lui jette, il appliqua
+inconsciemment un baiser furieux à l'instrument de son salut...
+
+Mais tout à coup les nerfs se détendirent. Un son rauque s'exhala de son
+gosier. Il lâcha l'échelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme
+une masse.
+
+Il était mort.
+
+La rage, causée par l'insuccès de ses projets et par les insultes du
+nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour
+se sauver avaient aggravé sa blessure... Le mal physique et le mal moral
+ayant réuni leurs atteintes, une attaque de tétanos venait d'emporter le
+magnat.
+
+--Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien à faire. Au bout du
+compte, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tenté tout
+ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne pèsera pas sur ma
+conscience...
+
+--Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain.
+
+--D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir
+ce qui vient de se passer... L'armée va partir, je ne puis rester plus
+longtemps. Le magnat est mort et ne mérite guère qu'on se dérange pour
+lui faire des funérailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il
+y reste.
+
+--Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles
+qui avait gagné la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir
+cardinal!... s'écria-t-il, en sortant, avec un éclat de rire.
+
+Le capitaine s'éloigna à grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain
+resta seul.
+
+--Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est
+le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban
+commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt
+se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel,
+l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin
+de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les
+maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser!
+
+Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le
+marquis passaient devant les troupes.
+
+--Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour
+un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les
+gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut
+cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la
+taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé?
+
+Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi
+général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de
+Bourgogne.
+
+--Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est
+une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle
+a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui
+plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas
+aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et
+puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander
+maman Nicolo en mariage!
+
+Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés.
+
+--Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne
+avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il
+le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A
+l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent...
+Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un
+ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes
+amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!...
+Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!...
+
+Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller
+exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en
+rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.
+
+Mais, en bas une singulière surprise l'attendait.
+
+Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre
+la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le
+carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de
+l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se
+disposaient à partir du côté de Paris.
+
+Ne sachant ce qu'était devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas
+voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant
+du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert
+son carrosse à maman Nicolo pour la reconduire à Paris, à l'hôtel de
+Vilers, où se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant
+parlait souvent. La même voiture, en rejoignant l'armée, y ramènerait la
+vivandière et sa fille.
+
+Les projets matrimoniaux du nain étaient, sinon brisés, du moins
+indéfiniment ajournés.
+
+--Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'ébriété, je vais rester au
+château... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des
+têtes carrées!...
+
+Il rentra à Blérancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des
+yeux le régiment qui s'éloignait.
+
+En route, le marquis de Langevin, voyant marcher près de lui, triste
+et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, était parti avec tant
+d'enthousiasme, lui demandait malignement:
+
+--Penserais-tu donc à Bavette, enfant?
+
+Tony rougit. Mais il répondit:
+
+--Non, pas en ce moment. Je cherche à deviner où peut être allée la
+marquise...
+
+Pendant ce temps, Lavenay disait à Maurevailles:
+
+--Tu es content, toi?...
+
+--Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre
+petite Réjane, devenue folle...
+
+Ah! je voudrais que la première balle fût pour moi...
+
+Et Lacy ajouta:
+
+--N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment
+s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers?
+
+Et, pendant ce temps-là, les hommes chantaient joyeusement, se
+réjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi...
+
+
+
+
+
+ DEUXIÈME PARTIE
+
+ LE BARON DE C***
+
+
+
+
+I
+
+LES SECONDS GALONS DE TONY
+
+
+On s'était battu tout le jour, malgré une pluie froide et pénétrante qui
+n'avait cessé de tomber depuis le matin.
+
+C'était dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-Étoiles avait été emporté
+par l'armée française après une journée des plus meurtrières.
+
+Le maréchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait,
+par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette
+laconique recommandation:
+
+--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive.
+
+--C'est bien, avait répondu le marquis, nature énergique et vaillante,
+en dépit de ses fréquents accès de goutte.
+
+Le maréchal, en entrant en campagne, avait médité un plan hardi qu'il
+nous faut expliquer en quelques mots.
+
+Ce plan consistait à couper en deux l'armée impériale qui occupait dans
+tous les Pays-Bas des positions formidables.
+
+Le fort de Cinq-Étoiles, qui venait de tomber au pouvoir des Français,
+était, dans la pensée du maréchal, destiné à opérer une diversion
+puissante en occupant l'attention des Impériaux, tandis que le maréchal
+se transporterait à marches forcées vers les places les plus fortes.
+
+Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son
+régiment, une batterie d'artillerie commandée par M. de Richoufft,
+capitaine au régiment de La Fère, et le premier escadron du régiment de
+Bourgogne-cavalerie.
+
+Après quoi il assembla ses officiers et tint conseil.
+
+--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous
+et nous sommes environ cinq mille.
+
+Si les Impériaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq
+ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes
+communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six
+jours, comme une garnison française ne se rend pas, il faudra nous faire
+sauter.
+
+--Nous sauterons, dit M. de Richoufft.
+
+--Un instant, reprit le marquis. Délibérons, s'il vous plaît.
+
+M. de Langevin avait si souvent montré une habileté merveilleuse et
+une science stratégique des plus remarquables, qu'il n'était pas, dans
+l'armée française, un seul officier qui n'eût en lui une confiance sans
+bornes.
+
+Aussi lui prêta-t-on sur-le-champ une vive attention.
+
+--Messieurs, reprit le marquis, il y a à l'ouest, à une lieue d'ici, un
+fort autrement redoutable que la bicoque où nous sommes, c'est le burg
+du Margrave, situé en pleine forêt.
+
+--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient déjà fait la guerre
+contre les Impériaux et connaissaient les plus petits recoins des
+Pays-Bas.
+
+--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse bâtie
+sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en échec, tant
+qu'elle aurait des vivres, toutes les armées du monde.
+
+Un officier de l'état-major du marquis secoua la tête.
+
+--Par conséquent, dit-il, on ne saurait songer à s'en emparer.
+
+--Bah! fit le marquis.
+
+Et comme l'officier le regardait avec un air d'étonnement:
+
+--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tête que le burg
+du Margrave serait à nous.
+
+--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, général.
+
+--Et pas plus tard que la nuit prochaine...
+
+Les officiers hochèrent la tête.
+
+--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut.
+
+--Et vous l'aurez, s'écria un jeune homme.
+
+C'était un cadet, un simple cornette du régiment de Bourgogne, un garçon
+imberbe et qui n'avait pas vingt ans.
+
+Le marquis le regarda.
+
+--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos.
+
+Le cornette du Clos était un jeune gentilhomme fort riche, fort brave,
+qui n'avait que dix-huit ans quand il s'était déjà distingué dans trois
+batailles rangées.
+
+--C'est moi, général, répondit-il avec assurance.
+
+--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq?
+
+--Je le prendrai.
+
+--Hé! hé! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible à cela; car, vrai
+Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la
+jeunesse.
+
+Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air
+plein d'incrédulité.
+
+--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les
+braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous
+allons délibérer sur vos moyens d'action!
+
+Mais le cornette fit la moue:
+
+--Sauf le respect que je dois à mon général, dit-il, je lui ferai
+observer que je désire agir absolument à ma guise.
+
+--Ah! ah!
+
+--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos.
+
+--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin.
+
+--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort.
+
+Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent à
+rire de tout leur coeur.
+
+--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme.
+
+Et comme on riait toujours, il ajouta:
+
+--Commandés par un sergent.
+
+--Quel sergent?
+
+--Ah! mon général, dit le cornette, mon sergent n'est encore que
+caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance.
+
+--Comment le nommez-vous?
+
+--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tué de sa main un
+officier impérial qui avait six pieds.
+
+--Mais... son nom?
+
+--Il a dix-sept ans, continua du Clos.
+
+--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache
+blanche.
+
+--Et, poursuivit le cornette, je vais le présenter à Votre Seigneurie.
+Sur ce, le cornette souleva la portière de la tente et dit au soldat de
+planton:
+
+--Allez me quérir le caporal Tony.
+
+--Tony? fit M. de Langevin étonné.
+
+--Oui, mon général.
+
+--Vous voulez le faire sergent?
+
+--S'il plaît à votre Seigneurie.
+
+--Mais c'est un enfant...
+
+Et, tout en faisant cette réflexion, le marquis de Langevin laissait
+percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il était fier de
+son Tony.
+
+--Bah! dit le cornette, je l'ai vu à l'oeuvre et je réponds, mon
+général, qu'il est dans le chemin par où passent les maréchaux de
+France!...
+
+--Décidément, murmura le capitaine à la barbiche blanche, c'est le
+monde renversé! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les
+cornettes de prendre des forts!...
+
+Tandis que le vieil officier maugréait, le caporal Tony entra.
+
+--Tony, lui dit froidement le colonel-général, le cornette du Clos vous
+a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les
+donne.
+
+--Mon colonel! s'écria le jeune homme avec effusion.
+
+--Vous me remercierez en vous battant mieux encore.
+
+Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta:
+
+--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser
+tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise.
+
+Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour réunir
+les dix hommes qu'il avait demandés.
+
+
+
+
+II
+
+MM. LES POMMES DE TERRE
+
+
+Si le cornette du Clos n'avait voulu faire connaître son plan ni au
+maréchal ni au marquis de Langevin, c'était par suite de deux sentiments
+bien opposés: la modestie et la vanité.
+
+On en aura la preuve tout à l'heure.
+
+A l'arrivée du régiment de Bourgogne auprès des Cinq-Étoiles, le jeune
+cornette s'était dit que, malgré son joli nom, le lieu manquait de
+charme.
+
+Les promenades en forêt ou sur l'Escaut, outre qu'elles étaient
+dangereuses, lui semblaient fort monotones. Du Clos n'était pas grand
+buveur; il n'aimait ni les cartes ni les dés... En dehors de la bataille
+et des jours de grand'garde, il voyait peu de chances de passer gaiement
+la campagne.
+
+Mais voilà qu'aux environs du camp, il avait un soir rencontré une
+fillette rose et blonde, au front pensif, aux cheveux cendrés tombant en
+longues nattes sur son corsage de velours brodé, la plus appétissante
+des Greetchen passées, présentes et à venir.
+
+Était-ce l'occasion tant désirée?
+
+--Parbleu, se dit le jeune homme, si les gardes-françaises, nos joyeux
+compagnons, prétendent que chez eux: _On fait l'amour, tout le jour_...
+je ne vois pas pourquoi le régiment de Bourgogne n'aurait pas les mêmes
+privilèges... Palsembleu, la jolie fille! Il serait dommage de la leur
+laisser... Du diable, si je ne lie pas tout suite connaissance avec
+elle.
+
+Et, frisant sa petite moustache blonde, du Clos pressa le pas pour
+rejoindre la fillette.
+
+--Elle doit s'appeler quelque chose comme Bettina, Roschen ou Gestraut,
+se dit le cornette, essayons un de ces noms.
+
+--Eh, _mamsell_ Bettina! cria-t-il.
+
+La jeune fille se retourna en riant.
+
+--_Nicht Bettina_..., _Lisbeth_! dit-elle en montrant ses dents
+blanches.
+
+--Parbleu, je ne me trompais qu'à moitié, s'écria du Clos enchanté, et
+sans se déconcerter.
+
+--_Wo gehen Sie_ (où allez-vous), belle Lisbeth? reprit-il en allemand,
+ne voulez-vous pas me rendre mon coeur que vous m'avez ravi au passage?
+
+Ce compliment à brûle-pourpoint flatta la jeune fille, qui s'arrêta pour
+causer avec du Clos. Le jeune officier ne parlait pas très couramment
+l'allemand, mais en savait suffisamment pour se faire comprendre.
+Du reste, Lisbeth semblait pleine de bonne volonté, et le patois du
+cornette provoquait à chaque minute des éclats de rire qui lui donnaient
+occasion de montrer ses dents, dont elle devait être très fière.
+
+Au bout de cinq minutes, du Clos et elle étaient les meilleurs amis du
+monde. Mademoiselle Lisbeth avait avoué à son adorateur qu'elle n'était
+qu'une simple employée des cuisines au burg du Margrave Karl von
+Lichtberg, où l'on vivait fort gaiement, dans la certitude où l'on était
+que jamais les Français n'oseraient s'y frotter. Du Clos avait juré à la
+jolie allemande que la modestie des fonctions dont elle était chargée ne
+diminuerait en rien l'ardeur de son amour.
+
+Bref, on s'était donné un rendez-vous, bientôt suivi d'un deuxième, puis
+d'un troisième. Tandis qu'une garnison très faible gardait le burg,
+Lisbeth et ses compagnes sortaient pour l'approvisionnement, n'ayant
+rien à craindre des Français, et prenant, pour rentrer au château, les
+précautions nécessaires afin d'éviter une surprise.
+
+Peu à peu, le jeune cornette, à qui Lisbeth disait beaucoup de mal de
+son seigneur le Margrave, avait réussi à obtenir d'elle la permission
+d'aller la voir dans le burg. Là-dessus, il avait formé son plan, et
+c'était ce plan qu'il allait exposer à ses compagnons d'aventure.
+
+Mais, ainsi que nous l'avons fait entendre, il lui répugnait, d'un côté,
+par modestie, de dire que c'était à l'amour d'une femme qu'il devait le
+moyen d'entrer dans le burg; de l'autre côté, un sentiment d'orgueil lui
+faisait taire qu'il était l'amant d'une servante.
+
+Du Clos rassembla donc ses hommes.
+
+--J'ai trouvé, leur expliqua-t-il, le moyen d'avoir des intelligences
+dans la place, et je puis y pénétrer quand je voudrai, à la condition,
+naturellement, de me déguiser.
+
+Mais il ne me suffit pas d'y entrer seul. Il faut que je vous y amène
+avec moi.
+
+Je parle assez bien l'allemand pour arriver, en étant sobre de paroles,
+à me faire passer pour un naturel du pays. Je vais donc m'habiller en
+paysan. Cinq d'entre vous, les plus grands, se costumeront de même.
+
+Ces cinq-là auront chacun un sac sur les épaules. Dans chaque sac, il y
+aura un homme.
+
+Ceci réglé, je me présente à la nuit tombante à la poterne de service.
+
+--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demandera-t-on probablement.
+
+Vous ne broncherez pas. Je répondrai:
+
+--J'apporte des pommes de terre, achetées par mademoiselle Lisbeth pour
+les cuisines.
+
+Il est à croire qu'on répliquera:
+
+--Où est votre voiture?
+
+Je dirai que je n'en ai pas, et que mes serviteurs portent les sacs.
+
+Là-dessus nous entrons, sans attendre qu'on nous y invite.
+
+Une fois entrés...
+
+--Parbleu! une fois entrés, s'écria joyeusement Tony, nous trouons les
+sacs et la danse commence. Par la mort-Dieu! monsieur du Clos, vous êtes
+un grand homme...
+
+--Alors, mon plan vous va?...
+
+--C'est-à-dire que si je n'avais été de l'expédition, je me serais pendu
+de rage...
+
+--Eh bien, sergent Tony, car vous êtes sergent, maintenant...
+
+--Grâce à vous, monsieur du Clos, qui, je l'espère, serez demain matin
+lieutenant ou capitaine...
+
+--Ou tué! dit en riant le jeune cornette.
+
+--Oh! ne parlez pas de cela.
+
+--Peuh! mon ami, c'est le sort auquel doivent s'attendre tous ceux qui
+vont en guerre. Il faut qu'il en meure beaucoup pour faire de la place
+aux autres... Mais organisons notre expédition. Qui habillons-nous en
+paysans?
+
+Il y avait là quatre soldats du régiment de Bourgogne et quatre
+gardes-françaises: on n'avait pas voulu qu'il y eût de la jalousie entre
+les deux régiments.
+
+--Eh! là-bas, toi, tu m'as l'air d'un homme solide, dit du Clos à l'un,
+des gardes. Comment te nomme-t-on?
+
+--C'est le Normand, dit Tony, un brave dont je réponds. En outre,
+taciturne en diable, il ne nous trahira point par ses paroles.
+
+--En paysan, le Normand.
+
+Le gascon La Rose était près de son ami et allait, comme lui, prendre un
+des costumes. Tony l'arrêta:
+
+--Ah! non pas! s'écria-t-il, tu as la langue trop bien pendue, toi, mon
+ami La Rose. Dans le sac, mon camarade, dans le sac.
+
+Tous les soldats se mirent à rire. En un clin d'oeil, les autres rôles
+furent distribués.
+
+--Du reste, mes enfants, fit observer du Clos, il ne faut pas vous
+le dissimuler, le rôle de pomme de terre vaut aujourd'hui le poste
+d'honneur. En cas d'alerte, les autres peuvent se sauver; ceux qui
+seront enfermés sont perdus sans ressources.
+
+--Sans compter, ajouta Tony, qu'il peut prendre fantaisie, à une de ces
+brutes allemandes, de piquer un des sacs pour voir si les pommes de
+terre sont de bonne qualité. Il ne faudrait pas qu'il en sortît un _cape
+de dious_ ou un _sandis_. Entends-tu, Gascon?
+
+--Mordi! s'écria La Rose, ils peuvent bien me faire bouillir ou cuire
+sous la cendre, je mets un cadenas à ma langue!...
+
+
+
+
+III
+
+A L'OEUVRE
+
+
+Tout le monde était prêt. On partit doucement, chacun des faux paysans
+portant son sac dans lequel était un homme, muni des armes et de celles
+de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon.
+
+Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte.
+
+--Ainsi, c'est bien entendu, dit-il à demi-voix. Une fois entrés, vous
+posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un
+coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs
+armes, et nous nous élançons tous sur la garnison, Ceux qui résistent, à
+mort; les autres, prisonniers!
+
+Puis, s'avançant seul, du Clos alla frapper à la poterne.
+
+--_Wer ist da_, (qui est là?) demanda une voix de femme.
+
+--_Ich, liebe_ (moi, ma chère), répondit du Clos.
+
+C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait
+accompagné l'intendant du burg jusqu'à la poterne.
+
+Néanmoins, comme elle n'avait aucun intérêt à livrer son amant, ce qui
+l'eût perdue elle-même, tout se passa comme le jeune officier l'avait
+prévu.
+
+Lisbeth s'étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite
+qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre
+que c'était pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés.
+
+--Entrez, dit l'intendant.
+
+--_Kommen Sie hinein_ (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes.
+
+Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui
+riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément,
+aimait les pommes de terre.
+
+La porte se referma. Les Français étaient, dans la place.
+
+--Déposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hâte
+d'être seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines;
+pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.
+
+Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur.
+
+L'intendant mettait déjà la main à son escarcelle...
+
+--Allons! s'écria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans défense.
+
+--Wer da? voulut s'écrier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas
+le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l'avance, venait de lui
+clore hermétiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les
+deux bras, le ligottait rapidement.
+
+Et, comme par enchantement, les cinq sacs éventrés mirent au jour les
+cinq soldats armés jusqu'aux dents.
+
+Lisbeth n'en revenait pas...
+
+--Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un
+peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous.
+
+--Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tôt; j'étouffais dans ce
+maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu'on
+me portait en terre.
+
+--Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est l'appartement du margrave?
+
+--Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.
+
+Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos
+pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre.
+
+Le jeune officier s'élança le premier.
+
+Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu'il tomba en
+poussant un cri.
+
+Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d'un coup de poignard en
+pleine poitrine.
+
+En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant:
+Mort aux Français!
+
+La garnison qu'on croyait surprendre était sur ses gardes.
+
+On avait été trahi.
+
+Mais par qui?
+
+Hélas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise,
+lui avait créé, sans qu'il s'en doutât, un mortel ennemi.
+
+Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui était épris
+fortement des charmes de la belle cuisinière.
+
+Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour,
+elle lui avait nettement déclaré qu'il eût à renoncer à tout espoir.
+
+Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de
+ce changement.
+
+Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français.
+
+Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant
+accomplir lui-même sa vengeance.
+
+Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et
+se rendre à la poterne avec l'intendant. Il la suivit.
+
+Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival.
+
+En fallait-il plus pour prévoir quelque piège!
+
+Il courut rassembler la petite garnison du burg:
+
+--Camarades, dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis.
+On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les
+empêcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte!
+
+Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du
+margrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre.
+Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l'amoureux de
+Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds.
+
+Oublieux du danger qu'il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le
+corps de du Clos, essayant de lui porter secours.
+
+--Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je
+serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à
+la patrie...
+
+Et, se soulevant sur le coude, il cria:
+
+--Vive le Roi!...
+
+Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.
+
+Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient
+reculé. Au cri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron
+formidable:
+
+--Cape de Dious! s'écria-t-il, que le tonnerre m'écrase si, avant de
+sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!...
+
+--En avant!... répéta le Normand.
+
+Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains
+défaillantes du pauvre du Clos:
+
+--Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme
+sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais,
+avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi
+et pour la vengeance!
+
+--Vengeance! s'écrièrent les Français.
+
+--Mort aux Français, répondirent les Allemands.
+
+La lutte s'engagea, terrible, désespérée; la garnison du burg, massée,
+barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable
+siège à faire.
+
+Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une telle furie que les
+premiers rangs furent culbutés et que trois des Allemands tombèrent
+mortellement frappés.
+
+Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé
+Ladrange, avait été blessé dans ce premier choc. Un coup de feu lui
+avait cassé le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main
+gauche, il était revenu à la charge avec une fureur croissante.
+
+Une seconde fois, les Français s'élancèrent; les Allemands ne les
+attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.
+
+On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculés, se firent tuer, les
+autres se rendirent.
+
+Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg,
+avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de
+Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.
+
+Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l'ancien
+commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait
+de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations.
+
+Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du
+pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant
+d'abondantes larmes.
+
+--Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement
+le général en chef des armées sur l'Escaut. Il lui sera fait des
+obsèques dignes de sa bravoure.
+
+Quant à vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplacé
+au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade.
+Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette
+Tony sera reconnu demain matin par son régiment.
+
+--Qui? moi... déjà officier!...
+
+--Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est
+juste que vous l'occupiez...
+
+--Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu
+rêvais d'être général... et voilà un grand pas de fait.
+
+--Mais il va falloir vous quitter, mon colonel?
+
+--C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu
+marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous,
+et, sois tranquille, les Impériaux se chargeront de te faire une
+vacance...
+
+--Ah! si mame Toinon me voyait!...
+
+A ce moment un grand bruit se fit à la porte de la salle. Les officiers
+qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés. Une
+femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou
+de Tony qu'elle embrassa bruyamment.
+
+Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'était la
+pétulante mame Toinon.
+
+Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle
+pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et
+qu'elle avait peur de ne plus revoir.
+
+Où était-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore à elle?
+Hélas!...
+
+Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à
+mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une
+prison. Tony n'y était plus.
+
+--Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis
+allée prendre langue à l'hôtel de Vilers...
+
+--A l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des
+paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un mot.
+Et que se passe-t-il à l'hôtel de Vilers?
+
+--J'y suis arrivée juste au moment où madame Nicolo et sa fille
+amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu
+la raison... Pauvre enfant! En voilà un grand malheur!... Mais que
+veux-tu? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles. J'en ai eu... et
+des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'armée; il y avait
+une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au
+quartier Montmartre et me voilà!...
+
+Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune
+homme.
+
+Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon;
+mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette
+tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un
+garde-française de dix-sept.
+
+Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre de sa
+toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...
+
+Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec
+sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était
+tombée comme une bombe dans le château.
+
+Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit à la consigne et elle
+attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de
+venir.
+
+A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony
+et ses hommes avaient été les héros.
+
+Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute
+troublée, s'était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de
+celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute
+songeuse.
+
+Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais, en
+songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour
+mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant
+officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle:
+
+--Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir...
+
+
+
+
+IV
+
+LA POURSUITE
+
+
+Pendant la marche du corps d'armée, tout le long de la route, Lavenay,
+Lacy et Maurevailles s'étaient enquis de ce que pouvait être devenu
+Vilers.
+
+Il était parti en disant qu'il allait sa faire tuer. Avait-il tenu sa
+sinistre promesse?
+
+Dès les premières étapes, ils purent constater qu'il se dirigeait bien
+vers la frontière, car à chaque endroit ils retrouvaient les traces de
+son passage.
+
+--Oui, leur disaient les paysans, les hôteliers, les gardes qu'ils
+consultaient tour à tour, oui, nous avons vu passer un officier des
+gardes-françaises. Il semblait même fort pressé, car il se renseignait
+sur toutes les distances et sur l'état des chemins, afin, disait-il, de
+pouvoir doubler les étapes.
+
+Vilers marchait donc à la mort à toute vitesse.
+
+Malgré eux, ses amis ne pouvaient s'empêcher de le plaindre. Si bon, si
+brave, renoncer à une femme adorée et chercher la mort dans les rangs
+ennemis...
+
+Ah! n'eût été leur serment, ce serment affreux et solennel, prononcé
+devant Fraülen et renouvelé à Blérancourt après tant d'événements
+terribles!... Sans ce serment qu'ils ne voulaient pas violer, eux, ils
+eussent couru après Vilers pour lui dire:
+
+--Ne te sacrifie pas. Reste avec nous, qui sommes tes amis, comme
+autrefois.
+
+A la cinquième journée de marche, on perdit ses traces.
+
+Mais, comme les trois Hommes Rouges se demandaient où il était passé, un
+paysan leur fit comprendre qu'il y avait une route beaucoup plus directe
+que celle qu'ils suivaient, mais aussi moins praticable.
+
+Évidemment, Vilers, n'ayant entendu parler que de l'avantage de cette
+route, l'avait prise.
+
+Les capitaines se dirent qu'en arrivant sur la rive de l'Escaut, ils
+apprendraient sa mort glorieuse.
+
+Pourtant, au camp de Cinq-Étoiles, Lavenay, Maurevailles et Lacy, qui
+s'étaient séparés pour aller aux renseignements de divers côtés, n'en
+recueillirent aucun qui pût leur faire supposer que M. de Vilers eût été
+tué.
+
+Il est vrai qu'il n'y avait encore eu que des combats d'avant-postes,
+des escarmouches sans gravité...
+
+--Il n'a sans doute pas jugé digne de lui d'y mourir, dit Lacy.
+
+--A moins qu'il ne se soit joué de nous? répliqua Maurevailles.
+
+--Dans quel but? demanda Lavenay.
+
+--C'est vrai. Au bout du compte rien ne le forçait de venir nous trouver
+pour faire amende honorable et renouveler son serment.
+
+--Rien.
+
+--Alors que peut-il être devenu?
+
+--Je ne sais. Peut-être lui sera-t-il arrivé quelque accident en route.
+
+--Ou bien, attendez donc, fit observer Marc de Lacy, il me vient une
+idée. Si Vilers s'était fait tuer, non comme capitaine, mais comme
+simple soldat?
+
+--C'est facile à vérifier. Depuis l'ordonnance de M. de Vauban, on
+relève les noms de tous ceux qui sont tués,--simples soldats comme
+officiers.--Jusqu'à présent, Dieu merci, le nombre des hommes perdus
+par nous n'est pas trop considérable. Il nous est facile d'en faire le
+compte.
+
+Ils retournèrent s'enquérir. On leur montra les listes mortuaires.
+
+Aucune trace de Vilers.
+
+Et, il n'y avait même pas lieu de supposer qu'il eût péri sous un
+faux nom. Les défunts étaient tous de vieux soldats, connus de leurs
+camarades, et de l'identité desquels ces derniers pouvaient répondre.
+
+--Décidément, s'écria Lavenay en revenant, décidément, Vilers doit
+s'être arrêté en route, car personne ne l'a vu.
+
+--En tout cas, il n'a pas été tué ici, ajouta Marc de Lacy.
+
+--Ah! dit Maurevailles; avez-vous pensé, comme moi, à la coïncidence du
+départ de la marquise avec le sien?
+
+--C'est vrai, s'écria Lavenay.
+
+--Si elle l'avait rejoint en un point convenu à l'avance?...
+
+--Ce n'est pas possible...
+
+--Pourquoi?...
+
+--Mais alors, je le répète, quel eût été le motif de cette comédie
+pathétique qu'il est venu jouer au milieu de nous?
+
+--Le but? Il est bien simple: c'était de nous endormir d'abord;
+d'essayer encore une fois le sort, de façon à annuler la première
+décision; enfin, grâce à cette feinte résignation désespérée, d'amener
+Maurevailles, le gagnant, à accorder un délai d'un an, que lui, le
+traître Vilers, cru mort par nous, passerait joyeusement avec sa femme,
+en riant de notre crédulité!...
+
+--Oh! non, c'est impossible. Ce serait trop de félonie!
+
+--Sa première trahison ne l'accuse-t-elle pas? Il a été, cette fois
+encore, plus adroit que nous, voilà tout!...
+
+--Oui, mais nous le retrouverons, et alors...
+
+Et pourtant les Hommes Rouges n'avaient pas été joués. Vilers avait été
+loyal et de bonne foi en jurant d'aller demander la mort aux ennemis.
+
+Il était bien parti dans ce but, et, à bride abattue, cherchant les
+voies les plus courtes et les plus rapides.
+
+Mais, si, aux paysans qui les renseignaient, les Hommes Rouges eussent
+demandé de plus amples explications, on leur eût répondu qu'avant
+eux une femme était passée, s'enquérant, elle aussi, du passage d'un
+officier.
+
+Cette femme, on l'a deviné, c'était la marquise.
+
+De la fenêtre où elle était, elle avait aperçu Vilers qui s'enfuyait au
+quadruple galop.
+
+Une idée lui était venue. Le magnat n'était pas là pour la surveiller...
+Si elle tentait de s'enfuir et d'aller retrouver son mari?
+
+Ramassant son argent et ses bijoux, elle était descendue précipitamment,
+avait fait seller un cheval et était partie sur les traces de celui
+qu'elle aimait.
+
+Mais le marquis avait de l'avance.
+
+A chaque village, Haydée se renseignait, et, chaque fois, on lui disait
+qu'un officier, sous l'uniforme bleu et blanc duquel tombait un vaste
+manteau rouge, venait de passer, la précédant de quelques heures.
+
+Trois jours et deux nuits, madame de Vilers alla ainsi presque sans
+discontinuer, ne s'arrêtant que pour faire manger son cheval et lui
+accorder les quelques heures de repos, sans lesquelles le pauvre animal,
+surmené, n'aurait pu continuer la route.
+
+Le matin du troisième jour, on lui apprit que l'homme au manteau rouge
+n'était guère que d'une heure en avance sur elle.
+
+--Je l'ai vu passer, dit un paysan qu'elle questionnait. Son cheval
+fatigué, presque fourbu, ne se traînait qu'avec peine. Vous n'aurez pas,
+je crois, de mal à le rattraper.
+
+Haydée força sa monture...
+
+C'était une grave imprudence, car si le cheval du marquis était fatigué,
+celui de la jeune femme ne l'était pas moins.
+
+Au bout de deux lieues, il tomba d'épuisement.
+
+Madame de Vilers échouait au moment de toucher le but.
+
+Mais elle avait l'âme trop fortement trempée pour abandonner ainsi
+la partie. Elle alla à pied jusqu'au village le plus proche, avec
+l'intention d'acheter, à tout prix, un cheval de labour pour continuer
+sa route.
+
+La première personne à laquelle elle s'adressa dans cette intention,
+poussa un cri d'étonnement:
+
+--Tiens, encore! fit-elle.
+
+--Comment encore? demanda Haydée surprise.
+
+--Oui, vous êtes la seconde personne qui veniez me faire aujourd'hui
+pareille demande.
+
+Le coeur de la jeune femme battit à se rompre.
+
+--Et quelle est l'autre personne? demanda-t-elle.
+
+--Un gentilhomme, un officier...
+
+--Un officier, vêtu de bleu?...
+
+--Avec un grand manteau rouge.
+
+--C'est lui! se dit Haydée.
+
+Et elle ajouta:
+
+--Il n'avait donc pas son cheval?
+
+--Son cheval s'est cassé la jambe en entrant dans le village. Et puis,
+c'était une bête rendue qui ne tenait plus sur ses jarrets.
+
+--Et vous lui en avez vendu un autre?
+
+--Non. Je n'ai pas pu, mais je l'ai adressé au grand Jacques, le
+maréchal-ferrant, qui pourra lui en procurer un.
+
+--Et où demeure ce grand Jacques?
+
+--Là-bas, à droite, la dernière maison. Vous verrez bien, la forge est
+allumée...
+
+Madame de Vilers courut à la forge du grand Jacques. Là, elle apprit
+avec un grand bonheur que le cheval n'avait pas été fourni.
+
+--Je ne l'aurai que demain, dit le maréchal. Et le gentilhomme doit
+venir le prendre dès le jour.
+
+--Mais où est ce gentilhomme?
+
+--Il attend.
+
+--Où donc?
+
+--A l'auberge.
+
+--Quelle auberge?
+
+--Eh! parbleu! au _Grand Vainqueur_... Il n'y en a pas d'autre dans le
+pays. Tenez, suivez la ruelle à droite, puis à gauche. La troisième
+maison après la fontaine. Vous verrez une branche de pin à la porte;
+c'est là le _Grand Vainqueur_, l'auberge à maître Gatinais.
+
+Haydée courut à l'auberge indiquée et poussa la porte.
+
+Dans la grande salle, un homme était assis au coin du feu, la tête dans
+ses mains.
+
+Au bruit de la porte qui s'ouvrait, il regarda.
+
+C'était le marquis de Vilers.
+
+
+
+
+V
+
+AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR
+
+
+A la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu'il adorait encore si
+ardemment, le marquis se dressa.
+
+Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri
+de triomphe poussé par la marquise.
+
+Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l'un de
+l'autre, pleurant et riant à la fois.
+
+Il leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se
+donnaient le premier baiser, que le passé n'avait jamais existé.
+
+Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure où après
+tant d'événements si terribles, le présent était si doux!
+
+La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité.
+
+Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de
+Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il
+s'était engagé à mourir.
+
+--Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont
+le vaste dos était encadré par la porte.
+
+--Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.
+
+L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la
+marquise.
+
+--Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espère que madame la
+capitaine sera contente. La chambre bleue, où je vais vous mettre, est
+bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent
+de la vente de notre défunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la
+capitale.
+
+--Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous
+verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue où
+vous nous servirez quand je sonnerai.
+
+Maître Gatinais s'empressa d'obéir au capitaine et, le couvert mis sur
+la table, se retira au premier signe.
+
+--Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule auprès de son mari, tu
+savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais?
+Oh! c'était mal.
+
+--Haydée, répondit-il, ne me juge pas. Plains-moi.
+
+--Parle au moins, excuse-toi.
+
+Et le capitaine qui, jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la
+marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fraülen,
+lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la
+scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la
+dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été
+solennellement renouvelé.
+
+La marquise pleurait.
+
+Mais ce n'était plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des
+larmes.
+
+--Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu
+ne m'as jamais aimée... Qu'à Fraülen, tu aies conclu avec tes amis ce
+pacte infâme, soit encore.
+
+Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connaître.
+
+Tu te prêtais alors à un jeu méprisable, mais naturel entre vous autres
+hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce
+qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'après avoir vécu si
+longtemps auprès de moi, c'est qu'en sachant à quel point je t'aimais,
+tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans
+quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore
+tu t'es engagé à me faire veuve.
+
+Et veuve de toi?
+
+Eh bien, oui, cependant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste!
+Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus,
+n'est-ce pas?
+
+--Ils ne me pardonneraient point, eux...
+
+--Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe à eux! Est-ce que tu y
+songeais toi-même, à Paris, dans ce petit coin de l'île Saint-Louis où
+nous avons été si heureux?
+
+--Hélas! s'écria le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser
+maintenant?... Ils ont réveillé dans mon âme l'honneur engourdi... Le
+mépris de moi-même me tuerait.
+
+--Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc!
+
+--Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu...
+
+--Ainsi, tu ne m'aimes plus?
+
+--Mais je t'adore! Mais, avant Fraülen, je n'avais pas vécu! Mais en
+me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je
+répéterai...
+
+--Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons.
+Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve...
+
+--L'honneur est-il donc un rêve, lui?
+
+Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de
+l'honneur...
+
+Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et,
+s'approchant du capitaine:
+
+--Ah ça, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute
+cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me
+mariez à Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc.
+Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous
+lie à vos amis. Mais c'est très beau, cette fidélité, et elle me rassure
+grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère,
+mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un
+serment, celui de m'aimer, de me protéger jusqu'à la dernière heure que
+le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette
+heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis
+comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que
+vous m'avez donnée. J'ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à
+moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi.
+
+Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux étincelants, les
+lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trésor,
+avança les bras comme pour le saisir, l'étreindre, empêcher qu'on le lui
+prenne.
+
+Madame de Vilers était vraiment irrésistible...
+
+Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, grisé, affolé,
+vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les
+bras, lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son
+coeur:
+
+--Ah! s'écria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste!
+Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que
+peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je
+crois revivre...
+
+Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et même incendie. Les
+lèvres se rencontrèrent...
+
+Adieu, tout!
+
+Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement?
+
+Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fraülen,
+un château qu'on appelait Blérancourt?
+
+Il n'y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adam et Eve, dans le
+Paradis retrouvé!
+
+Eh bien, nous oublions! A dix mètres de là, maugréait maître Gatinais,
+le cabaretier du _Grand Vainqueur_, qui se fatiguait à faire tourner à
+la broche un poulet archi-doré qu'on ne pensait guère à lui demander...
+
+
+
+
+VI
+
+LA REVANCHE DE L'HONNEUR
+
+
+La campagne était commencée. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par
+Blérancourt, avait reçu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur,
+allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que,
+rendus téméraires, ils avaient essayé de prendre en son absence.
+
+Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'armée autrichienne,
+avait reçu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa
+présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet
+homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant
+à peine se remuer, était, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse
+lucidité. La stratégie lui faisait oublier ses souffrances.
+
+L'armée française était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de
+quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du
+vicomte du Chayla, campait à Dendermonde. Le prince de Conti commandait
+l'armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et
+trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La
+cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la
+gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-françaises le milieu.
+
+La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Impériaux
+fissent quelques efforts pour l'empêcher. A plusieurs reprises, au
+contraire, leurs hussards étaient venus jusqu'auprès du camp en
+formation pour l'inquiéter et essayer de le surprendre.
+
+Ils avaient toujours été repoussés.
+
+Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises
+sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'où,
+apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie...
+
+L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il était apparu.
+
+Qui était-il? D'où venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les
+officiers aux côtés desquels il avait combattu, avaient essayé de le
+trouver pour le féliciter et le remercier de son aide...
+
+--Personne!...
+
+Cela tournait à la légende.
+
+Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que
+ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du
+duc Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée
+contre elles, une fois la lutte engagée.
+
+D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de
+la France, qui, n'osant faire connaître tout haut son opinion, la
+manifestait tout bas, eu se battant comme un enragé.
+
+Certains enfin disaient tout bonnement que c'était le diable.
+
+--Voyez, disaient-ils à l'appui de leur opinion, voyez comme il apparaît
+et disparaît. Et puis n'est-il pas invulnérable? Les balles des
+mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!...
+
+N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas
+été tué mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait
+pas!...
+
+Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu
+parler du combattant mystérieux.
+
+Mais ils ne l'avaient jamais vu.
+
+Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu
+l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-françaises.
+
+Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk,
+le 3 mai, «l'homme-diable» comme on disait, avait marché avec les
+régiments de Saintonge et du Nivernois.
+
+Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards
+ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa
+propre main le capitaine autrichien.
+
+L'armée impériale, massée devant Louvain, avait passé le Démer, poussée
+par l'armée française. Lorsque Louvain fut occupé, le premier soldat
+qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le
+héros de la légende, le guerrier inconnu.
+
+La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa
+la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le
+siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé
+quinze cents hommes.
+
+Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient
+partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la
+circonvallation de la citadelle d'Anvers.
+
+La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en
+avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier.
+
+Pendant cinq jours on travailla.
+
+Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de
+Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une
+tentative.
+
+Le rempart avait une brèche praticable. Il s'agissait de savoir si les
+ennemis, retirés à une certaine distance du rempart, pouvaient encore
+défendre le point vulnérable.
+
+Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un
+officier pour les mener.
+
+Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette.
+
+Le général jeta sur ce cornette un regard de surprise.
+
+--Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras.
+
+Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente.
+
+--C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon
+général? demanda-t-il gaillardement.
+
+Le comte se mit à rire.
+
+--Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces
+vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant.
+Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge
+avez-vous?
+
+--J'aurai bientôt dix-huit ans, mon général.
+
+--Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...
+
+--Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune
+homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander
+au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Saxe, qui
+m'a lui-même donné mon grade au burg du margrave...
+
+--Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous
+féliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos
+hommes, car l'heure presse...
+
+--Mon général, je suis venu pour cela.
+
+--Il s'agit, reprit le général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être
+vus...
+
+--Nous y arriverons, mon général.
+
+--D'entrer dans la place.
+
+--Nous y entrerons.
+
+--D'explorer les environs aussi loin que possible.
+
+--Nous les explorerons.
+
+--Et de ne pas se faire tuer.
+
+--Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s'écria Tony en
+riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera
+pas.
+
+Et il sortit, suivi de ses hommes.
+
+La brèche était déserte. Les fascines furent jetées sans encombre dans
+les fossés. Les échelles s'appliquèrent sur la muraille... Pas un soldat
+ennemi ne parut.
+
+Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents,
+montèrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne
+fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui
+aurait reculé.
+
+L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart.
+
+Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s'avançaient peu
+à peu, scrutant l'espace.
+
+Tout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un
+homme haletant se jeta dans la place.
+
+--Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est
+miné!...
+
+Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent.
+
+--Le combattant mystérieux!... murmura l'un d'eux...
+
+--L'homme-diable! s'écria un autre.
+
+--Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!...
+
+C'était le marquis de Vilers, en effet!
+
+S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la
+marquise, laissé s'accomplir les événements...
+
+Il eût vu, dans la série d'aventures qui l'avaient remis en présence de
+sa femme, un ordre du destin.
+
+Récapitulons ces événements:
+
+Lors du serment fatal de Fraülen, Haydée, dont il était épris, l'avait,
+elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N'écoutant que son amour,
+il avait trahi sa parole.
+
+Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d'un coup d'épée que l'on
+croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait
+conduit près de lui l'excellente femme qui l'avait sauvé.
+
+Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient
+s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour,
+la même idée au magnat qui leur arracha leur proie.
+
+Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été
+retrouvée. Après que Maurevailles l'eut sauvée des caresses odieuses du
+magnat, Tony l'enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait
+amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y
+attendait le chevalier. Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant
+le rôle de victime dans la plus sanglante des tragédies, renverser le
+projet de ses ennemis.
+
+Miraculeusement sauvé d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans
+les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende
+honorable; il s'était enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le
+hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le
+hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle
+l'avait enlacé de ses bras malgré lui...
+
+Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des événements.
+Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les
+Impériaux à la tête de leurs compagnies, il lui était si facile, à lui,
+de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien ignoré...
+
+La marquise l'en suppliait à deux genoux...
+
+Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais
+Vilers n'était pas un homme ordinaire.
+
+--Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'à
+être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir
+Haydée. Il n'a pas tenu à ma volonté qu'il en fût ainsi... Soit!...
+C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais
+quant à ma destinée, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le
+serment, fait à mes amis à Fraülen, a précédé celui que j'ai fait à
+Haydée...
+
+Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le
+suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph
+serait si content de lui ouvrir l'hôtel de Vilers.
+
+Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et
+tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l'attendait!
+
+Et il s'apprêta à partir...
+
+--Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui venait de le reconnaître, mais je
+vous le répète, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche
+qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit.
+
+Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l'espace au milieu des
+débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent
+dans l'air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés
+et mourants ou morts!
+
+Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler,
+avaient voulu finir par un coup d'éclat.
+
+Le rempart démantelé avait été miné par eux.
+
+Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire
+sauter avec leur bastion, une partie de l'armée française et peut-être
+de l'état-major.
+
+Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été
+tués.
+
+Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony
+et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de
+l'armée...
+
+Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le
+lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.
+
+Comme toute l'armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de
+l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.
+
+Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n'avaient pu
+jusqu'alors pénétrer.
+
+Le sergent du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la
+petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort.
+
+Il avait eu la chance de retomber dans les fossés de la citadelle. L'eau
+avait amorti sa chute.
+
+Interrogé, il raconta l'apparition de l'homme mystérieux et dit le nom
+dont Tony avait salué cet homme.
+
+Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient «le
+traître».
+
+Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux,
+ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.
+
+Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des
+gardes-françaises.
+
+--Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir
+glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était
+de vendre chèrement sa vie, et non de l'offrir.
+
+--Et sa dernière action a été un acte de dévouement. Il est mort
+glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy.
+
+--Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernière fois,
+lui serrer la main.
+
+--Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort
+encore!...
+
+Le marquis avait honte. C'est vrai.
+
+Il rougissait d'avoir une seconde fois failli à son serment.
+
+Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience
+et c'était assez, c'était trop.
+
+En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur.
+Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remords...
+
+Il préférait éviter les Hommes Rouges.
+
+Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche
+et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il se décida à
+paraître, cette fois, auprès du campement des gardes-françaises.
+
+La première douleur passée, on s'occupa de rechercher les morts.
+
+Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony
+les honneurs funèbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire
+inhumer Vilers.
+
+Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les
+reconnaître au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs.
+
+
+
+
+VII
+
+ANGE ET CORBEAU
+
+
+Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgré leurs
+minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de
+Tony, c'est qu'ils étaient arrivés trop tard.
+
+Ce n'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la
+citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches...
+
+Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du
+camp, était accourue sur le lieu du désastre.
+
+Cette femme, c'était mame Toinon.
+
+Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de
+volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas
+depuis deux mois.
+
+Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait
+à l'idée du danger qu'allait courir son fils adoptif, eût certainement
+retenu Tony.
+
+--Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit. Quand l'occasion s'en
+présente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir
+au-devant des aventures et du danger?
+
+Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative eût été vaine.
+N'avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la
+guerre?
+
+Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d'attendre,
+haletante, anxieuse...
+
+Tout à coup une terrible détonation avait fait tressaillir la pauvre
+femme... Elle s'était précipitée hors de la maison où elle était logée
+et avait couru au camp.
+
+Au camp, les soldats se disaient:
+
+--La citadelle a sauté; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'était
+Tony qui les commandait..
+
+Tony!... Tony, tué!
+
+--Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette
+entreprise lui serait fatale.
+
+Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette
+explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée.
+
+Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le
+siège et la bataille?...
+
+C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait...
+
+--Il faut que je le revoie! s'était-elle dit.
+
+Et elle était partie, bravant tout.
+
+Elle arriva à la brèche.
+
+Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres
+énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des
+fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d'un reste
+de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jambes détachées,
+poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimaçant la mort...
+
+Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant à
+retrouver Tony parmi ces morts méconnaissables, s'épuisant en efforts
+pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, après chaque
+vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée...
+
+Pauvre femme! Quelle force d'âme il lui fallait puiser dans son amour!
+
+Il n'était pourtant pas difficile à distinguer des autres, le pauvre
+Tony. C'était le plus jeune et c'était le seul officier.
+
+Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les
+avaient souillés...
+
+Mame Toinon cherchait toujours...
+
+Tout à coup, auprès d'une casemate écroulée, elle crut entendre une
+faible plainte...
+
+Elle appela:
+
+--Tony, Tony, est-ce toi?
+
+Un nouveau gémissement répondit à cet appel.
+
+Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la
+poitrine prise sous un madrier...
+
+Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame
+Toinon résolut de lui porter secours.
+
+C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau
+de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle
+l'écrasait!
+
+Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint à déplacer la poutre...
+
+--Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.
+
+--Qui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice.
+
+Le blessé ne répondit pas. Il était évanoui.
+
+Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre
+garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière.
+
+Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer
+un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille.
+
+Ce cordon d'or, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle
+qui les avait donnés à Tony le jour où il s'était enrôlé dans les
+gardes-françaises.
+
+--Tony! Tony! c'est toi!...
+
+Il ne parla point; mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa
+main... Lui aussi l'avait reconnue.
+
+Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il eût été un
+enfant...
+
+Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, malgré elle, ses
+forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel
+elle se laissa elle-même tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre
+son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le
+reconquérir?
+
+Marne Toinon, au désespoir, allait appeler au secours, au risque
+d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme
+prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention.
+
+A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se
+baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant
+la main à ses poches.
+
+Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire.
+
+L'homme qui arrivait ainsi était un de ces _corbeaux_, comme on les
+appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les
+champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même,
+rien n'y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables
+essaims.
+
+Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien
+à craindre. --Hé! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et
+s'apprêta à prendre la fuite.
+
+Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il se rassura.
+
+--Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous
+rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois
+louis?
+
+--De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout à fait remis de son effroi.
+
+--Il n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de
+grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter
+jusque dans la ville un jeune officier blessé.
+
+--Volontiers!...
+
+Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme au fond. Il s'empressa
+de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, étendit dessus un
+épais manteau, et y déposa Tony avec précaution.
+
+--Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant à enlever le
+jeune homme sur ce brancard improvisé.
+
+--Ah! je crois bien! s'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr
+que vous n'aurez pas perdu votre nuit.
+
+Madame Toinon tint parole. Une demi-heure après, Tony était couché dans
+un bon lit, et le _corbeau_ se retirait, les poches bien garnies.
+
+Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait
+pas pu retrouver le corps de son petit-fils.
+
+Madame Toinon n'était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau
+chemin. Elle se mit en quête d'un médecin.
+
+Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravît son cher Tony, elle
+ne s'adressa pas à un chirurgien de l'armée.
+
+Elle en fit mander un dans la ville.
+
+A la première inspection, l'homme de l'art fronça le sourcil.
+
+--Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il.
+
+--Non.
+
+--Sa femme?
+
+--Il n'a pas dix-huit ans...
+
+--Sa maîtresse alors?
+
+Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se
+trouvait devant une de ces généreuses créatures qui, de tout temps, se
+sont vouées au salut des blessés.
+
+--On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat à
+soigner. Celui-là n'a pas deux heures à vivre.
+
+La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant.
+
+Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers?
+
+On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au
+moment où il s'écriait:
+
+--Fuyez!...
+
+Il avait été lancé du même côté que Tony.
+
+Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins
+exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous
+la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un
+autre homme était étendu. Cet homme était le marquis.
+
+En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également. Le
+grand air et la fraîcheur du matin firent le reste.
+
+Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune
+blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp.
+En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient:
+
+--Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était?
+
+--Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait
+tout à l'heure au capitaine de Lavenay.
+
+--Et il a été tué.
+
+--Il paraît.
+
+--Quel dommage!
+
+--Tu le connaissais?
+
+--J'ai servi sous lui devant Fraülen.
+
+--Et c'était un brave homme?
+
+--Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses
+anciens soldats!...
+
+Les soldats s'éloignèrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration
+subite lui vint.
+
+--Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis
+et le serai longtemps! car, décidément, c'est Dieu lui-même qui veut que
+je le sois... pour les autres seulement...
+
+
+
+
+VIII
+
+ÉTRANGES NOUVELLES
+
+
+La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs.
+
+Le roi Louis XV avait fait son entrée triomphale dans Anvers, pris par
+ses soldats, et s'y était fait complimenter de sa victoire par ceux-là
+même qui l'avaient remportée. L'armée française poursuivant sa marche,
+arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était emparée de
+Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé
+Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui
+lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite
+prisonnière, le 2 août. Le corps d'armée du prince de Conti avait
+terminé ses opérations et venait se fondre dans celui du maréchal de
+Saxe, qui allait bloquer Namur.
+
+Réunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos,
+Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation.
+
+Elle était singulièrement améliorée.
+
+--D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement
+à nos trousses ce petit diable incarné que le marquis de Langevin avait
+pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de
+se mettre constamment en travers de nos affaires...
+
+--C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer...
+
+--Pauvre garçon! C'était un brave, après tout, messieurs, s'écria Lacy.
+
+--Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux
+qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risquée tant
+de fois en face de nos épées...
+
+--Il est mort victime de sa témérité. Nous n'y pouvons rien. Quant à
+Vilers...
+
+--Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...
+
+--La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus
+qu'à se faire aimer de la marquise...
+
+--Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-être pas si facile
+que cela vous semble...
+
+--C'est ton affaire. Aussi, à ta place, j'aurais demandé au prince
+de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours à Paris,
+l'autorisation de l'accompagner...
+
+--Non pas, dit Maurevailles.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Parce que j'ai envoyé d'Anvers, aussitôt la mort de Vilers, deux
+hommes à moi, chargés de prendre des renseignements, l'un à Blérancourt,
+l'autre à Paris...
+
+--Eh bien?
+
+--Celui qui est allé à Blérancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon
+qu'on n'y a pas revu la marquise.
+
+--Et celui de Paris?
+
+--Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame
+de Vilers est allée rejoindre sa soeur Réjane.
+
+--Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Être frappée d'un si affreux
+malheur à son âge!...
+
+--Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi comme un remords.
+Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande
+par instants si ce n'est pas une entreprise déloyale et fatale que la
+nôtre; si ce n'est pas une oeuvre condamnée d'avance que celle qui
+a désuni quatre amis fidèles, tué deux braves soldats, arraché
+l'intelligence à une enfant innocente et pure!...
+
+--Il ne tient qu'à toi d'y renoncer.
+
+--Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment.
+
+--Écoute, dit Lacy. Aimes-tu Réjane? Alors, sur mon honneur, pour ma
+part, Vilers étant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu
+n'as pour cette enfant que la pitié qu'elle mérite si bien, si tu crois
+pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de
+Lacy, je te dis: «Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir
+pour la consoler et la rendre heureuse...»
+
+A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient
+réunis.
+
+Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui
+qu'avait envoyé Maurevailles.
+
+Les trois Hommes Rouges l'entourèrent.
+
+--Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles?
+
+Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.
+
+--Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au
+courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le
+résultat de ton voyage.
+
+--S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier
+veuille bien prendre la peine de m'écouter. Selon les ordres qui
+m'avaient été donnés, je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non
+pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix,
+j'ai jeté mon dévolu sur les _Armes de Bretagne_, dont l'hôte est mon
+compatriote.
+
+--Sois plus bref, dit Maurevailles.
+
+--A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les _Armes de Bretagne_ ajoutent
+celui d'être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de
+Vilers...
+
+--Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence
+aurait pu soulever des soupçons.
+
+Luc se mit à rire.
+
+--J'espérais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il.
+Avant de me présenter à l'auberge des _Armes de Bretagne_, j'avais fait
+peau neuve. Vêtu d'un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et
+coiffé à la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial fraîchement
+débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je
+me présentai, en priant maître Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en
+rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.
+
+--Excellente idée!
+
+--Je m'en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des
+serviteurs de l'hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher,
+vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres
+avec les autres laquais du voisinage.
+
+--Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.
+
+--C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon
+indispensable. C'était moi qui régalais la plupart du temps, sous
+prétexte de me faire indiquer la place que je désirais.
+
+«--Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'hôtel de
+Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous
+êtes, vous lui eussiez certainement convenu...
+
+»--Où donc est-il? demandai-je.
+
+»--Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et
+Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le
+vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la
+maison, nous a dit que son maître n'était pas si mort qu'on le croyait.
+
+»--Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naïf.
+
+»--Oh! pas tout de suite. Après la guerre seulement, s'il n'est pas tué.
+En ce moment il se bat comme un lion à l'armée de Maurice de Saxe...»
+
+--Morbleu! comment savent-ils cela? s'écria Maurevailles stupéfait.
+Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise?...
+
+--Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous
+garde le singulier pour la fin.
+
+--Parle vite!...
+
+--La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son
+mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans
+son hôtel. C'est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le
+soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n'admet auprès d'elle que le
+vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...
+
+--Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?...
+
+--Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout
+dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je
+n'ai pas osé me frotter trop à lui...
+
+--Pourquoi donc?
+
+--J'étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux
+Joseph aurait pu me reconnaître.
+
+--Alors, c'est tout ce que tu sais?...
+
+--Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante.
+
+--Laquelle?
+
+--Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de
+chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et
+coudre...
+
+--Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu là?
+
+--L'exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une
+layette.
+
+--Une layette!... Et pour qui?
+
+--Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...
+
+--Haydée enceinte!... s'écrièrent d'une seule voix les trois officiers.
+C'est impossible!...
+
+--Cela est pourtant.
+
+--Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a
+trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà
+le secret de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole!
+
+--Et le prétendu remords qui l'a ramené à nous n'était que le désir de
+nous jouer. Certain qu'à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il
+a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous
+attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les
+bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité!
+
+--C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je
+disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi à mon
+épée. Je maudis ce traître...
+
+--Que sa mémoire soit à jamais flétrie!
+
+--Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'à
+terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir.
+
+
+
+
+IX
+
+LE RÉVEIL
+
+
+Le courrier avait raconté l'exacte vérité: la marquise de Vilers allait
+devenir mère.
+
+Ce bonheur qui lui avait été refusé pendant les quatre premières années
+de son mariage, ces quatre années passées dans l'amour heureux et
+paisible, elle allait le devoir aux quelques heures d'amour furtif
+dérobées aux péripéties de la lutte.
+
+Mais de quelles craintes terribles cette joie n'était-elle pas mélangée!
+Cet enfant qui allait venir au monde connaîtrait-il son père? La
+fatalité ne l'avait-elle pas déjà fait orphelin?
+
+La marquise ignorait encore les suites de l'explosion d'Anvers. Elle
+croyait que son mari, suivant l'armée en volontaire, continuait la
+guerre jusqu'à la fin.
+
+Elle ne s'effrayait pas de ne pas recevoir de ses nouvelles. Elle savait
+qu'il se cachait des Hommes Rouges et surtout qu'il ne voulait point,
+par une lettre envoyée à Paris, leur faire savoir qu'il l'avait revue.
+
+--S'il lui arrivait malheur, pensait-elle, le marquis de Langevin m'en
+avertirait certainement...
+
+Et elle priait Dieu de presser la fin de la campagne et le retour de son
+époux.
+
+La prière lui donnait du courage et de l'espoir.
+
+La marquise, du reste, avait à s'occuper de sa soeur, la pauvre Réjane,
+toujours folle.
+
+Réjane s'amusait beaucoup des préparatifs qu'Haydée faisait pour son
+enfant. Selon elle, ces étoffes blanches qu'on façonnait, ces tulles
+qu'on plissait, ces dentelles qu'on ajustait, c'était pour son trousseau
+de noces...
+
+De noces avec Maurevailles qui n'était pas sorti de sa pensée.
+
+Elle restait de longues heures dans le boudoir de la marquise, essayant
+ces petits vêtements d'enfant, les examinant dans tous les sens, jouant
+avec eux.
+
+Le temps s'écoulait ainsi.
+
+Un jour que la marquise était sortie, sous l'escorte du vieux Joseph,
+pour se rendre à l'église de Saint-Louis, une personne, vêtue en femme
+du peuple, se présenta à l'hôtel de Vilers, demandant à parler à la
+marquise.
+
+Obéissant à la consigne qu'il avait reçue, le suisse lui barra le
+passage.
+
+La femme insista. Elle avait, disait-elle, un dépôt à rendre à madame de
+Vilers.
+
+Mais les événements, qui s'étaient passés lors de l'enlèvement de la
+marquise par le magnat, avaient rendu le suisse prudent.
+
+--Quelle que soit votre mission, dit-il à la femme, j'ai ordre formel de
+ne laisser entrer personne sans l'autorisation de M. Joseph.
+
+--Et où est-il, ce M. Joseph? demanda la femme.
+
+--Il est sorti avec madame la marquise. Revenez dans une heure.
+
+--Revenir, revenir! grommela la femme, qui ne paraissait pas d'humeur
+bien douce. Est-ce que vous croyez que je n'ai que cela à faire, moi?...
+Si je viens ici, c'est pour rendre service, et voilà comme on me reçoit.
+Non, je ne reviendrai pas!... Vous direz à votre M. Joseph qu'il prenne
+la peine de passer d'ici à ce soir rue des Jeux-Neufs, que Babet, la
+servante de mame Toinon, a quelque chose de sérieux à communiquer à la
+marquise!...
+
+C'était en effet Babet, la vieille bonne de mame Toinon, celle qui
+gardait la boutique pendant que sa maîtresse allait avec Tony au bal de
+l'Opéra.
+
+Lors de son départ pour les Pays-Bas, c'était encore à Babet que mame
+Toinon, qui avait fermé sa boutique, avait confié la garde de la maison.
+
+Or, si nos lecteurs s'en souviennent, quoique bonne femme au fond,
+Babet, dans la forme, n'était pas la douceur même. Aussi comme le suisse
+lui déclara que M. Joseph aurait probablement autre chose à faire que
+d'aller lui parler rue des Jeux-Neufs, se mit-elle dans une atroce
+colère.
+
+Ses éclats de voix attirèrent l'attention de Réjane qui, guidée par le
+bruit, descendit jusqu'au milieu de la grande cour.
+
+Dès qu'elle l'aperçut, Babet, malgré les efforts du suisse, courut à
+elle.
+
+--N'est-ce pas, s'écria-t-elle, n'est-ce pas, ma jeune demoiselle, que
+ce gros ventru a tort, et que madame la marquise de Vilers me recevra?
+
+Réjane la regarda avec étonnement, puis, comme frappée d'une idée
+subite:
+
+--Chut! fit-elle en mettant un doigt sur ses lèvres, venez. C'est _lui_
+qui vous envoie?
+
+Et la pauvre enfant, qui ne cessait de penser à Maurevailles, entraîna
+la vieille Babet ébaubie.
+
+Le suisse, ayant ordre de ne pas contrarier la jeune fille, haussa les
+épaules et rentra dans sa loge. Babet suivit ainsi Réjane jusque dans le
+boudoir.
+
+--Ici vous pouvez parler, dit la pauvre enfant. Que me voulez-vous?
+
+--C'est un paquet que j'apporte.
+
+--Un paquet?
+
+--Oui, pour madame de Vilers.
+
+--Ah! fit Réjane désappointée. Et qu'y a-t-il dans ce paquet?
+
+--Un coffret. Voici l'histoire. Je vous ai dit que j'étais la servante
+de mame Toinon, la costumière, qui est partie en me laissant la garde de
+la maison. Ce départ a naturellement été connu dans le quartier. Cette
+nuit, des voleurs sont entrés, ont tout brisé, tout fracturé, tout
+emporté. Ils n'ont laissé que ce qui leur a paru ne rien valoir pour
+eux.
+
+--Eh bien, dit Réjane, pour qui tout ce qui ne concernait pas
+Maurevailles était indifférent, en quoi, ma bonne femme, puis-je vous
+être utile?
+
+--Oh! en rien, mademoiselle. Dieu merci, les quelques valeurs de ma
+patronne, que j'ai cachées moi-même en lieu sûr, n'y ont point passé...
+Mais voici pourquoi je viens:
+
+Parmi les objets laissés par les voleurs, se trouve un coffret dont
+ils ont brisé la serrure. Ce coffret, que je ne connaissais pas à mame
+Toinon, ne contient qu'un manuscrit signé: «Marquis de Vilers».
+
+Naturellement je ne me suis pas amusée à le lire... ça ne me regardait
+pas... mais comme j'ai entendu souvent parler du marquis par mame
+Toinon, comme je sais que M. Tony était l'ami de M. de Vilers, j'apporte
+le coffret et les papiers. Si les bandits reviennent, ils ne les
+voleront pas!...
+
+Et Babet tendit le manuscrit à Réjane, qui l'ouvrit machinalement.
+
+Tout à coup la jeune fille tressaillit.
+
+--Ah! s'écria-t-elle, merci, merci. Tenez, madame, prenez, voici pour
+votre peine!...
+
+Elle détacha son bracelet et le tendit à Babet étonnée.
+
+--Merci, mademoiselle, dit celle-ci en faisant un geste de refus, ce
+n'est point pour avoir une récompense que je suis venue. Chez mame
+Toinon, on n'a besoin de rien...
+
+--Je vous en prie, prenez ce bracelet, gardez-le en souvenir de moi...
+Je vous en saurai gré.
+
+Cette fois Babet accepta un présent, si gracieusement offert, et s'en
+alla avec force révérences.
+
+En passant devant la loge du suisse, elle eut une velléité d'y entrer
+pour humilier un peu de sa victoire le fonctionnaire trop zélé qui avait
+failli l'empêcher d'accomplir la mission qu'elle s'était tracée. Elle se
+contenta de lui lancer un regard de triomphant mépris.
+
+Restée seule, Réjane s'était hâtée de parcourir avec avidité le
+manuscrit.
+
+Ce qui l'avait frappée, lorsqu'elle y avait jeté les yeux, c'était un
+nom plusieurs fois répété: le nom de Maurevailles.
+
+Ce nom avait, pour elle, prêté immédiatement au manuscrit une valeur
+inexprimable.
+
+Si elle avait eu de l'argent sur elle, elle eût tout donné à Babet pour
+avoir ce manuscrit.
+
+Mais, ayant la poche vide, elle avait offert son bracelet.
+
+Maintenant elle lisait, ardemment, fiévreusement, concentrant toute son
+attention sur ce récit auquel était mêlé celui qu'elle aimait.
+
+D'abord, ce ne fut pour elle qu'un amas de mots confus, desquels
+sortaient seuls les noms propres.
+
+Puis, peu à peu, le jour commença à se faire dans son esprit. Le
+manuscrit--que nos lecteurs connaissent--racontait le serment fait
+devant Fraülen, et expliquait les causes de la froideur de Maurevailles
+pour toute autre qu'Haydée, qu'il était condamné à aimer de par la
+parole donnée.
+
+A mesure qu'elle lisait, une réaction se faisait dans son esprit
+bouleversé. Quand elle eut fini, la raison lui était revenue...
+
+Haydée n'aimait point et ne pouvait aimer Maurevailles.
+
+C'était donc à la jeune fille de se faire aimer de lui...
+
+Elle le comprenait. Donc, elle était sauvée!
+
+Après le manuscrit, Réjane lut la lettre qui était restée au fond du
+coffret.
+
+Cette lettre, on s'en souvient, n'avait pour adresse qu'une initiale.
+
+La suscription disait:
+
+«_Au baron de C.... ou à celui qui trouvera, ce coffret_.»
+
+Ce qui avait autorisé Tony à rompre le cachet et l'avait, par la suite,
+lancé dans toutes les aventures que nous avons racontées.
+
+Mais Réjane paraissait, en cela, mieux renseignée que Tony.
+
+--Le baron de C...? s'écria-t-elle. Mais c'est évidemment ce vieux baron
+de Chartille, qui, après avoir été l'ami intime du père de M. de Vilers,
+se fit presque le camarade du marquis. A quel autre mieux qu'à lui, en
+effet, pouvait-il songer à confier ses secrets intimes? M. de Chartille
+était à la fois son père et son frère. Oh! oui, c'est bien à lui qu'est
+adressé ce manuscrit. Il faut donc qu'il l'ait! Lui, si bon, si brave;
+lui, le modèle de l'honneur... Il nous protégera tous!...
+
+Haydée rentrait à ce moment. Sa surprise fut extrême, quand elle
+entendit Réjane lui dire avec tranquillité:
+
+--Soeur, ne te déshabille pas; ne fais pas dételer ton carrosse.
+Conduis-moi, je te prie, chez le baron de Chartille. Lui seul peut nous
+sauver, toi et moi, et faire cesser nos douleurs.
+
+
+
+
+X
+
+A SAINT-GERMAIN
+
+
+Le baron de Chartille était un de ces hommes dont notre vie moderne à
+toute vapeur a rendu les spécimens bien rares.
+
+Haut de six pieds, la poitrine large et développée, bien campé, bien
+proportionné, le baron figurait à merveille l'Hercule antique dont il
+avait la stature et la vigueur.
+
+On ne savait pas au juste son âge réel. Lui-même prétendait l'avoir
+oublié. Mais on s'accordait pour dire qu'il devait être presque
+centenaire.
+
+Cela ne l'empêchait pas d'être solide, droit et ferme, comme les vieux
+chênes de la forêt de Saint-Germain, ses contemporains et ses amis.
+
+Nous parlons de la forêt de Saint-Germain, car c'était là que le baron
+passait la plus grande partie de son existence.
+
+Il habitait près du parc un vieil hôtel aux vastes salles où sa taille
+colossale était à l'aise. Par une faveur spéciale, due à ses services
+et à ses relations à la cour, il avait l'autorisation, bien rarement
+accordée, de chasser dans la forêt royale.
+
+Cette autorisation, il en usait largement. Dès la pointe du jour, on
+pouvait le voir, le mousquet sur l'épaule, courir les allées, à la
+recherche des chevreuils et des daims, suivi d'un seul chien, choisi
+entre mille par le vieux baron qui avait été un des veneurs les plus
+expérimentés de son temps et qui se faisait fort, avec son unique
+limier, de faire plus de besogne que tous les gentilshommes de la cour,
+avec leurs meutes réunies.
+
+Les habitants de Saint-Germain, qui le voyaient rentrer presque chaque
+jour, portant sur son épaule le gibier qu'il venait d'abattre, ne
+pouvaient songer à le démentir.
+
+La chasse était le seul passe-temps du vieux baron, qui se retrempait
+ainsi dans l'exercice violent. Le soir, pourtant, il lisait dans son
+fauteuil quelques chapitres des _Traités militaires de Vauban_, ou
+quelques poésies de Malherbe. Il est vrai qu'après cette lecture, il
+gagnait vite son lit pour y dormir jusqu'au matin.
+
+Avec une vie ainsi réglée, le baron venait fort rarement à Paris, où
+aucune affaire ne l'appelait. Il avait coutume de dire qu'il était trop
+vieux pour se déranger et que ceux qui voulaient le voir savaient le
+chemin de sa demeure, où un bon accueil les attendait.
+
+Tel était l'homme auquel le marquis de Vilers avait adressé son
+testament. Supposant que la cassette tomberait entre les mains de
+quelqu'un de sa famille qui saurait l'amitié toute particulière qui le
+liait au vieux baron, M. de Vilers n'avait pas pris la précaution de le
+désigner autrement que par son initiale. On a vu le résultat de cette
+négligence.
+
+Quant au baron de Chartille, il avait continué à chasser dans sa forêt,
+sans s'étonner de l'absence de Vilers.
+
+Dans les commencements, il s'était contenté de dire:
+
+--Vilers me néglige. Les plaisirs de la cour lui font oublier son vieil
+ami. Je lui ferai des reproches.
+
+Puis, apprenant la reprise de la campagne, il avait pensé:
+
+--Vilers est parti. Il a repris du service. J'aurai de bonnes histoires
+de guerre à son retour. Cela me ragaillardira!...
+
+Quand Réjane, montrant à sa soeur le manuscrit, lui dit qu'il fallait
+aller voir le baron de Chartille, ce nom fut pour la marquise un trait
+de lumière.
+
+Elle se demanda comment elle n'y avait pas plus tôt pensé.
+
+Réjane n'était donc plus folle? Bien au contraire, elle causait fort
+sagement. La foi en le baron de Chartille, l'espérance d'être mariée par
+lui à Maurevailles, l'avaient comme ressuscitée.
+
+Quelques minutes d'entretien convainquirent la marquise de cette réalité
+si heureuse!
+
+Elle donna l'ordre de partir immédiatement pour Saint-Germain.
+
+La route parut longue aux deux femmes qui avaient hâte de voir le vieux
+baron et de savoir ce qu'il déciderait en cette affaire.
+
+Cependant, le postillon, pressant un peu les chevaux, on arriva enfin à
+l'hôtel de Chartille.
+
+Le baron, selon sa coutume, était dans son grand fauteuil. Il tenait
+ouvert sur ses genoux le célèbre _Traité de Vénerie_, de Jacques du
+Fouilloux, livre spécial, dédié à Charles IX, et qui était alors comme
+un oracle dans cette science aujourd'hui tombée en désuétude.
+
+En apercevant les deux jeunes femmes, le baron ferma vivement son livre
+et se leva militairement.
+
+--Bénis soient les dieux! s'écria-t-il avec un fin sourire, puisqu'ils
+m'amènent en ce jour si charmante compagnie! C'est bien à vous,
+marquise, de n'avoir pas oublié le vieux solitaire et de venir le voir
+dans son ermitage...
+
+Mais remarquant tout à coup le voile de tristesse qui s'obstinait à
+altérer le sourire de la marquise:
+
+--Mon Dieu, fit-il, que se passe-t-il donc? Cette visite
+m'annoncerait-elle un malheur? Est-ce que Vilers?...
+
+Ce fut Réjane qui lui répondit en lui tendant le manuscrit.
+
+Il le parcourut fiévreusement.
+
+--Oui, je savais déjà une partie de cette histoire, murmura-t-il en
+lisant l'histoire de Fraülen... Mais j'étais loin de soupçonner toute la
+vérité...
+
+Il arrivait à la fin.
+
+--Ah! dit-il encore. Pauvre Vilers, toujours le même!... mais il n'y
+a rien à dire. J'étais ainsi, pis que cela peut-être, à son âge...
+Corbleu!... j'espère bien que Lavenay ne l'a pas tué?...
+
+La marquise le mit alors rapidement au courant des événements qui
+s'étaient passés après le duel de Vilers et de Lavenay. Le vieillard,
+assis dans son fauteuil, la tête appuyée sur la main droite, écoutait
+ardemment.
+
+Quand elle eut fini, il étendit la main vers le cordon qui pendait près
+de son fauteuil et sonna.
+
+Un domestique apparut.
+
+--Lapierre, dit M. de Chartille, va dire à mon cocher d'atteler tout
+de suite ma chaise de poste. Pendant ce temps, tu prépareras ma grande
+valise de voyage et tu feras tes bagages pour m'accompagner...
+
+Habitué de longue date à l'obéissance passive, le domestique salua et
+sortit pour exécuter les ordres du baron.
+
+--Où allez-vous donc ainsi? demanda madame de Vilers étonnée.
+
+--Aux Pays-Bas, parbleu!
+
+--Comment, vous voulez?...
+
+--Vous me dites que Vilers a besoin de moi. Je me rends à son appel. Il
+est là-bas. J'y vais. Et s'il vit encore, je vous garantis qu'il vivra
+longtemps...
+
+--Mais que comptez-vous donc faire?
+
+--Le débarrasser de ces gens qui le gênent. Quand ils ne seront plus là,
+il sera dégagé de son serment envers eux...
+
+Le vieux baron disait cela avec une simplicité, une assurance
+stupéfiantes. C'était à croire qu'il s'agissait de la chose la plus
+simple du monde.
+
+--Mais vous ne connaissez pas les autres Hommes Rouges? dit madame de
+Vilers.
+
+--J'en connais un, je les connaîtrai tous. J'avais, du reste, une
+vieille rancune de famille contre ce jeune Lavenay. J'ai eu, dans le
+temps, avec son grand père, une affaire dans laquelle celui-ci s'est
+assez mal conduit... Il a refusé de se battre avec moi, sous prétexte
+que j'étais trop jeune... Plus tard, j'ai eu aussi une querelle avec
+le père, Gaëtan de Lavenay, qui était alors lieutenant à
+Navarre-Infanterie... c'était un duelliste de profession, celui-là. Mais
+on a arrêté l'affaire, sous le prétexte que j'étais trop vieux... Je
+serai enchanté de régler une bonne fois mes comptes avec quelqu'un de la
+famille!...
+
+--On le dit terrible à l'épée, objecta Réjane.
+
+--Oh! de notre temps, cela ne comptait pas... Tenez, il y a de cela une
+cinquantaine d'années... plus même, soixante ans au moins... nous étions
+dix gentilshommes qui avions fait un pari contre les meilleurs maîtres
+d'armes du régiment..... Il y avait là Chaverny, de Pons, Bressac et un
+Maurevailles qui devait être, à propos, le grand-père ou le grand-oncle
+de celui d'aujourd'hui. La rencontre eut lieu en plein jour, sur la
+place Royale... Eh bien, nous blessâmes les dix prévôts. De notre côté,
+il n'y eut que Bressac qui eut la cuisse traversée par l'épée d'un
+sergent de Saintonge... Ce fut une belle partie... On en parla pendant
+un mois à la cour...
+
+Tout en bavardant, le vieux baron avait pris son épée, ses pistolets et
+son manteau de voyage. La berline était attelée et le postillon faisait
+claquer son fouet dans la cour. Lapierre plaçait sur le haut de la
+voiture la valise de son maître et la sacoche qui contenait ses effets
+personnels.
+
+--Adieu, mesdames, dit le baron en baisant la main de la marquise et
+celle de Réjane. Retournez à Paris. Dans quelques jours, vous aurez des
+nouvelles...
+
+Mais comme la marquise s'apprêtait à prendre congé de lui, Réjane, toute
+confuse, toute rouge, restait immobile et clouée sur son siège.
+
+--Voyons, mon enfant, reprit le baron, on dirait que votre petit coeur
+n'est pas encore complètement déchargé... Parlez donc!
+
+Elle balbutia quelques mots, inintelligibles pour le baron, puis se tut
+soudain.
+
+--Ah! je comprends, fit la marquise. C'est que, parmi nos ennemis, il y
+en a un... qu'elle aime...
+
+--Parbleu! s'écria le baron. Toujours l'histoire de _Roméo et Juliette_!
+Et comment s'appelle-t-il, votre Roméo?
+
+--Le chevalier de Maurevailles... murmura Réjane.
+
+--Eh bien, mon enfant, reprit-il en saisissant les mains de la jeune
+fille et en la conduisant auprès de sa soeur, soyez sans crainte. On le
+ménagera, votre Roméo. Et, si vous le désirez même, on vous le ramènera.
+
+Réjane ne put se défendre de se jeter dans les bras de l'excellent baron
+qui n'avait point trompé son attente, puis se retira avec sa soeur...
+
+
+
+
+XI
+
+UN DE MOINS
+
+
+Tandis que madame de Vilers et Réjane retournaient à Paris, le baron de
+Chartille brûlait la route.
+
+Avec une vigueur incroyable à son âge et que lui eussent enviée bien
+des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne
+s'arrêtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la
+voiture.
+
+Enfin le baron arriva au camp, et après s'être fait reconnaître, demanda
+une entrevue immédiate à Maurice de Saxe.
+
+Son nom était bien connu. Le maréchal s'empressa de recevoir le brave
+centenaire en s'enquérant avec déférence du motif évidemment grave qui
+pouvait l'amener à l'armée.
+
+M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers
+avec lesquels il désirait avoir en sa présence un entretien sérieux.
+
+Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se
+présentaient.
+
+Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, dès les
+premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible:
+
+--Vilers est mort!...
+
+--Vilers est mort!... s'écria le centenaire avec douleur. Mort...
+Assassiné, sans doute?...
+
+Respectant l'âge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas
+cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au débat, s'empressa
+de répondre:
+
+--Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons
+tous désirer: il a été tué à la prise de la citadelle d'Anvers...
+
+--C'est une atténuation, dit le baron de Chartille en passant son gant
+sur sa paupière humide. On pourra du moins dire à sa veuve: Votre mari
+était un brave et loyal officier!...
+
+Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apportée
+son courrier, s'écria:
+
+--C'était un traître!
+
+--C'était un traître!... répétèrent comme un double écho Maurevailles et
+Lacy.
+
+--Que dites-vous, messieurs? s'écria avec indignation le baron. Lui
+reprocherez-vous jusqu'au delà du tombeau une faute de jeunesse qu'il a
+expiée d'une si sublime façon?
+
+--C'était un traître!... répéta de nouveau Lavenay.
+
+--Ah! je vous remercie de me donner un démenti, monsieur de Lavenay!...
+s'écria le vieillard emporté par la colère. Je vais savoir enfin si,
+dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son épée contre
+la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque
+au visage, pour que toute l'armée vous reconnaisse comme un lâche
+calomniateur!...
+
+Le vieux baron avait redressé sa haute taille. Sa main impatiente
+faisait tournoyer son épée, qu'il avait tirée du fourreau. Maurice de
+Saxe crut devoir s'interposer.
+
+--Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay
+regrette sincèrement de vous avoir offensé par des paroles que...
+
+--Non, non, dit l'obstiné vieillard. Maréchal, vous, l'honneur en
+personne, je vous en supplie, laissez-moi châtier ce tourmenteur de
+femmes.
+
+--Mais il nous faudrait des témoins, objecta Lavenay.
+
+--En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons
+des témoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai à
+vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon côté.
+Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde!
+
+Il n'y avait rien à répliquer. Lavenay tira son épée.
+
+Mais l'assurance semblait l'avoir abandonné. Aux attaques, à la fois
+furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement,
+arrivant à peine à la parade.
+
+Deux fois déjà l'épée du vieillard avait effleuré sa poitrine, enlevant
+des lambeaux de drap... C'était vraiment un rude adversaire que le baron
+de Chartille!
+
+Les témoins de cette scène en suivaient anxieusement les péripéties.
+
+Tout à coup, l'épée du baron décrivit un cercle, prit celle de Lavenay
+en tierce pour l'écarter par un froissement rapide. Le fer suivit le
+fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu'à la garde dans la poitrine du
+jeune homme qui tomba lourdement.
+
+Il était mort.
+
+--Je vous demande pardon, maréchal, de vous avoir fait assister à cette
+scène, dit froidement M. de Chartille en remettant son épée au fourreau.
+Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami.
+Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'à
+nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite...
+
+
+
+
+XII
+
+MA MÈRE!...
+
+
+Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait louée au fond
+de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony.
+Terrifiée par l'arrêt brutal du médecin qui, à première vue, avait
+déclaré le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas
+voulu accepter cet arrêt comme définitif.
+
+C'est une particularité, souvent fort heureuse, de la nature humaine,
+d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux
+mauvaises qu'après un contrôle indiscutable.. Le second chirurgien que
+la mercière alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier.
+
+--Votre soldat est fortement avarié, dit-il avec une grimace non
+équivoque, mais le coffre est solide et à cet âge-là il y a toujours de
+la ressource...
+
+--Alors, monsieur, vous espérez...? demanda mame Toinon palpitante
+d'émotion.
+
+--Je n'espère rien, sacrebleu! dit le médecin qui appartenait à la
+classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien
+de plus. Il y a pas mal de déchirures dans la peau de ce garçon. Mais
+jusqu'à présent rien de cassé. Si l'intérieur n'est pas plus détérioré
+que l'extérieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai réponse...
+En attendant, soignons-le...
+
+Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'était déjà beaucoup. Elle
+s'installa près du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter
+qu'il ne fût hors de danger.
+
+Quelques jours se passèrent. Chaque matin le médecin venait et hochait
+la tête d'un air satisfait. Se méprenant, comme l'autre, sur la nature
+de l'affection qui liait mame Toinon à Tony, il murmurait:
+
+--On vous le tirera d'affaire, votre chéri. Allons! du temps et de la
+patience, voilà les grands remèdes qui valent mieux que tout.
+
+De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme.
+Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'était-ce pas
+pour lui, pour le revoir, pour être auprès de lui qu'elle avait quitté
+Paris, ses affaires, son magasin, tout?
+
+Auprès du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgré
+elle, les paroles des deux médecins lui revenaient à l'idée.
+
+--Est-ce votre mari, votre amant? avait demandé l'un.
+
+--On vous le sauvera, votre chéri!.. s'était écrié l'autre.
+
+C'était donc possible!... Malgré la différence d'âge qui les séparait,
+Tony pouvait donc, sans trop étonner le monde, devenir son amant, son
+mari?...
+
+Malgré elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait portée
+à recueillir, à élever Tony, s'était modifié avec le temps, sans qu'elle
+s'en rendît compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu
+à peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois
+elle avait remarqué avec orgueil combien Tony se faisait beau garçon...
+Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des
+fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise,
+une contrariété jalouse!... A cette heure où elle était là, prête à
+donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce
+qui dominait en elle, ce n'était pas le dévouement de la mère pour son
+fils, c'était la passion folle de l'amante pour l'amant.
+
+Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il?
+
+Hélas! il était là, gisant encore sans connaissance, enveloppé de
+bandelettes, en proie à une horrible fièvre, incapable de parler, de
+comprendre même... Était-elle sûre seulement de le sauver? Devait-elle
+demander à Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en était encore à
+implorer sa vie?
+
+Mais, tout à coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand
+la bouche de Tony à demi évanoui s'était collée sur sa main... O
+souvenir cruel et doux à la fois! Ce baiser la brûlait... Elle eût voulu
+l'effacer de sa mémoire, et ses lèvres fiévreuses le cherchaient à tout
+instant sur sa main.
+
+Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le
+paradis!
+
+Il était onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme
+s'était assoupie sur son fauteuil.
+
+Un mouvement du malade la tira de sa torpeur.
+
+Tony s'agitait faiblement. La fièvre avait augmenté, le délire
+était venu. Le jeune officier murmurait à demi-voix des paroles
+inintelligibles.
+
+--Qu'as-tu, Tony, mon trésor? Parle, parle, demanda la jeune femme.
+
+--Ma mère!... dit le blessé, dont le visage s'illumina d'une expression
+de béatitude.
+
+Ainsi, il l'appelait sa mère! Lui-même ne voulait être que l'enfant de
+mame Toinon...
+
+Et la pauvre exaltée, ramenée par cet unique mot au sentiment réel des
+choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses pensées de
+_femme_ pour n'être plus que _mère_.
+
+--Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne
+pensant déjà plus aux rêves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus
+songer qu'au rôle maternel dont elle s'était chargée.
+
+--Ma mère! répéta Tony.
+
+Mais la fièvre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des
+efforts qui lui arrachaient de sourds gémissements, il semblait se
+débattre contre un ennemi inconnu. Dans son délire, il poussait des cris
+terribles, appelant ses amis à son aide, repoussant mame Toinon qui
+s'efforçait en vain de le contenir et de le calmer.
+
+La pauvre femme, effrayée, envoya au plus vite chercher le médecin. En
+apercevant le malade, celui-ci hocha la tête:
+
+--Voilà la crise que j'appréhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle
+peut l'emporter.
+
+--Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fièvre?
+
+--Eh! je n'ose l'essayer... Écoutez: vous m'avez dit, je crois, que vous
+aviez de l'argent?...
+
+--Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai à Paris. Je vendrai
+tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les
+verrais... Quelle que soit la somme nécessaire, je l'aurai, Dites, dites
+vite... Que faut-il?
+
+--Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous
+proposer de faire venir mon éminent collègue le docteur Van Hülfen. Il
+a spécialement étudié ces maladies du cerveau et pourra nous être d'un
+grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas à
+se déranger, surtout la nuit, sans être grassement payé...
+
+--Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il
+voudra, mais qu'il le sauve!...
+
+Le chirurgien sortit et revint bientôt avec le docteur Van Hülfen.
+
+Le délire de Tony était à son plus haut période.
+
+Le docteur Van Hülfen considéra avec attention le malade, et, non sans
+quelque difficulté, parvint à lui saisir le poignet.
+
+--Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent historié
+et découpé, cent vingt-deux pulsations à la minute... C'est beaucoup,
+beaucoup... Il faut réduire cela...
+
+Puis se tournant vers mame Toinon:
+
+--Donnez-moi un grand drap, dit-il.
+
+--Un drap?
+
+--Oui, un drap de lit.
+
+La mercière s'empressa de le satisfaire.
+
+--Maintenant, de l'eau!...
+
+--De l'eau tiède? dit mame Toinon.
+
+--Non pas. De l'eau froide, glacée même, si c'est possible.
+
+Il y avait dans la maison un puits très profond. On courut y puiser un
+seau d'eau fraîche.
+
+Le docteur y trempa le drap, et, aidé de son collègue, le glissa sous
+Tony...
+
+--Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'écria mame Toinon
+stupéfaite.
+
+Sans s'inquiéter des craintes de la mercière, le vieux savant qui,
+devançant les idées modernes, avait découvert un traitement dont ne se
+servent pas encore nos docteurs--peut-être parce qu'il abrégerait le
+nombre des visites,--enveloppa Tony dans le drap mouillé et le maintint,
+malgré sa résistance, dans cette enveloppe glacée.
+
+--Quatre-vingts!... dit-il en consultant après quatre minutes le pouls
+du malade. Le délire n'existe plus...
+
+En effet Tony semblait beaucoup plus calme.
+
+--Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme
+l'eau s'échauffe, vous le rafraîchirez toutes les trois heures. Vous
+ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher
+collègue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!...
+
+Mame Toinon voulut insister pour le payer.
+
+--Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera
+debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau fraîche... toutes les trois
+heures... jusqu'à demain. Au revoir!...
+
+Il sortit. Le chirurgien le suivit.
+
+Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony.
+
+Vingt-quatre heures se passèrent, au bout desquelles la fièvre disparut
+complètement.
+
+Mais Tony continuait à répéter:
+
+--Ma mère!...
+
+--Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mère...
+
+Le malade sourit:
+
+--Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous
+le rendrai jamais assez. Mais vous n'êtes pas ma mère... Ma vraie mère,
+je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mère, est
+morte! Ce n'est plus qu'en rêve que je puis la revoir!... Ah! j'étais
+bien heureux tout à l'heure.
+
+--Mon Dieu! s'écria mame Toinon, voilà le délire qui le reprend...
+
+--Non, dit Tony, je n'ai pas le délire. Je vous dis que j'ai vu le
+portrait de ma mère...
+
+Et il lui raconta comment avait été découverte sa parenté avec le
+marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montré le médaillon
+où se trouvait le portrait de sa mère, mais en lui disant qu'elle
+n'existait plus...
+
+Mame Toinon était aussi émue que lui.
+
+--Oui, elle est morte, répondit Tony, et je ne tarderai pas à la
+rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent années d'existence!
+
+--Toi, mourir! s'écria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es
+sauvé, au contraire. Il t'a admirablement soigné, le bon docteur, et je
+continuerai son oeuvre, je te le jure!
+
+La chère femme était dans l'ivresse.
+
+Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'était
+pas elle qu'il appelait sa mère!
+
+Et il l'aimait pourtant!
+
+L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimât?...
+
+
+
+
+XIII
+
+L'OFFICE FUNÈBRE
+
+
+En présentant à nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que
+son existence était très méthodiquement réglée.
+
+Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part.
+
+De même que, chaque matin, on était sûr de le voir, quelque temps qu'il
+fît, partir le fusil sur l'épaule, de même, tous les dimanches, on le
+voyait dans l'église de Saint-Germain, où sa place était réservée,
+écoutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidèles qui
+l'entouraient.
+
+Aussi, après avoir vengé son ami Vilers, son premier soin fut-il de
+faire dire une messe pour le repos de son âme.
+
+Il s'adressa au maréchal de Saxe et lui demanda la permission de
+disposer de ses soldats pour rendre la cérémonie plus digne.
+
+Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement.
+
+Quant aux soldats, ce fut à qui serait admis à prendre part à ce travail
+destiné à honorer le souvenir d'un brave.
+
+En quelques jours, un autel colossal fut élevé au milieu du camp, autel
+fait de bois et de terre, orné de branches de feuillage, décoré de
+faisceaux d'armes et de trophées de drapeaux. Avec un goût parfait, les
+soldats disposèrent de chaque côté de l'autel improvisé des pièces de
+canons détachées de leurs affûts et mises en croix, autour desquelles
+des lames de sabres formaient une étincelante auréole, tandis qu'une
+haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremêlés, formait comme
+un berceau au-dessus de l'officiant.
+
+Il fut décidé que chaque régiment enverrait un détachement à la
+cérémonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en
+relever l'éclat.
+
+La cérémonie allait commencer, lorsque trois soldats des
+gardes-françaises vinrent solliciter l'honneur d'être reçus par le
+baron.
+
+Il les fit entrer.
+
+--Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent méridional, nous
+n'avons pas l'honneur d'être connus de vous. Mais nous pensons que vous
+ne nous en voudrez pas de vous déranger quand vous saurez que nous
+servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous
+aimions...
+
+--Que nous aimions beaucoup... appuya comme un écho le second
+garde-française, en lequel on a déjà reconnu le Normand, inséparable
+compagnon du Gascon.
+
+--Et pour qui nous aurions donné notre vie, murmura d'une voix à peine
+intelligible le troisième, qui semblait avoir une extrême difficulté à
+émettre des sons et dont le nez rouge prenait, grâce à l'émotion, des
+teintes violacées.
+
+Celui-là, c'était Pivoine.
+
+--Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi
+s'agit-il?
+
+--Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prière à vous adresser.
+Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait
+les vingt hommes sur la brèche, le jour de l'explosion...
+
+--Le cornette Tony?...
+
+--Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engagé depuis
+six mois à peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir...
+
+--Au plus bel avenir..., répéta le Normand.
+
+--Nous l'aimions tous...
+
+--C'est lui qui m'a crevé la gorge, chuchota Pivoine en passant sa
+grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais
+pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur
+cela eût fait!... Ah! je voudrais qu'il fût là, quand même ce serait
+pour me flanquer encore un coup de pointe!...
+
+--Tony a été l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis
+même dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts
+ensemble.
+
+--Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix émue, vous venez
+me demander de comprendre Tony dans les prières qu'on va dire pour le
+marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais
+encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice.
+Oui, allez dire à vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et
+du cornette Tony seront unis, dans la cérémonie qui se prépare, comme
+eux-mêmes ont été unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on
+pensera dans les prières à tous ceux qui ont péri avec eux et qui n'ont
+ici ni ami, ni frère pour les représenter...
+
+--Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'écria La Rose; toute l'armée
+vous bénira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin
+de la vie d'un homme...
+
+--De deux hommes... dit le Normand.
+
+--De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'écrier Pivoine; je ne peux
+plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide...
+
+--Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'émotion commençait
+à gagner; le temps se passe. Il faut penser à la cérémonie.
+
+Les trois soldats prirent congé du baron pour avertir leurs camarades du
+succès de leur démarche.
+
+Une heure après, un coup de canon annonçait le commencement du service
+funèbre.
+
+Comme nous l'avons dit, de nombreux détachements y assistaient.
+
+En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient côte à côte.
+
+Le maréchal de Saxe, toujours traîné dans sa petite carriole d'osier et
+en grand uniforme, s'était fait placer au milieu du carré des troupes. A
+sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, également en tenue; à
+sa gauche, le marquis de Chartille.
+
+Derrière eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirigé
+les opérations du siège d'Anvers, et qui avait chargé Tony de la
+terrible mission où il avait perdu la vie.
+
+Puis, les officiers du régiment de Bourgogne, où Tony était cornette;
+ceux des gardes-françaises, anciens compagnons du marquis de Vilers.
+
+Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le
+soldat qui avait eu le poignet cassé à la prise du château du margrave,
+et qui avait gagné les galons de brigadier en même temps que Tony
+conquérait l'écharpe; Briançon, le sergent qui, seul, avait survécu à
+l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand.
+
+Sur le côté, deux femmes pleuraient, inclinées; c'étaient maman Nicolo
+et Bavette.
+
+Mais (chose étrange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda
+pas à être remarquée. Maman Nicolo surtout, malgré sa douleur réelle, ne
+pouvait s'empêcher de regarder de temps en temps autour d'elle.
+
+Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même.
+
+--C'est bien singulier... murmuraient-elles après chaque vaine
+recherche.
+
+Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit
+par l'intriguer au plus haut point. Une idée lui vint.
+
+Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de
+Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la
+mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle. Il se dit que,
+peut-être, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs
+résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands.
+
+--Après la cérémonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes.
+
+Le prêtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant congé
+de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers
+maman Nicolo.
+
+Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrêta.
+
+--Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!...
+disait le Gascon La Rose.
+
+--Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de
+ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre...
+
+--De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartille en s'approchant.
+
+--Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une idée qui
+vient de me surgir, dit La Rose.
+
+--Laquelle?
+
+--Qu'il n'est peut-être pas mort.
+
+Le baron eut un mouvement de joie.
+
+--Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il.
+
+--Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à
+mort. On le porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles.
+On le met en bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à
+Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce
+pauvre Tony, au Normand et à moi.
+
+--C'est juste. On m'a parlé de cela. Après?
+
+--Après?... Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé
+dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien
+oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même coup, Tony et
+moi.
+
+--C'est prodigieux, en effet. Ensuite?
+
+--Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah!
+ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face
+de lui se dresse le prétendu mort qui l'avertit de prendre garde...
+
+--Eh bien?
+
+--Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la
+messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et
+si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique,
+le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!...
+
+Ce que disait le brave La Rose était certainement bien invraisemblable;
+pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put
+s'empêcher d'y songer aussi.
+
+Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats,
+il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait
+précisément fait remarquer la veille.
+
+Là il fut question d'un bien autre sujet.
+
+La petite Bavette, très loquace de sa nature, parla au baron de l'amour
+que Toinon portait à son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur
+avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française;
+Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir
+sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté sans un violent
+sentiment de jalousie, la façon dont mame Toinon traitait Tony. Son
+coeur de femme ne s'était pas trompé sur la nature de l'affection de la
+costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre.
+Bavette, non.
+
+Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service
+funèbre. Cela l'avait amenée à songer que, depuis le jour fatal, on
+ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait?
+Était-elle repartie pour Paris? Ce n'était pas probable...
+
+--Mais elle n'a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit
+observer maman Nicolo.
+
+--Une pareille indifférence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas
+femme à agir ainsi... Il y a une raison.
+
+--Oui, il y a un motif; mais lequel?
+
+Lequel? Voilà ou l'on s'arrêtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne
+pouvaient découvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mère
+adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à
+intriguer davantage encore le baron. Les soupçons grandissaient de plus
+en plus dans son esprit.
+
+--N'y a-t-il point connexité entre ces diverses disparitions? se
+demandait-il.
+
+Et il se promit de rechercher mame Toinon.
+
+Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des
+aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'être accompagné par l'un
+des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur
+parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de
+congé nécessaires pour un voyage à Anvers.
+
+Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperçut justement
+les trois hommes attablés avec un singulier personnage, dont la stature
+minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des
+soldats.
+
+Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'était le nain de Blérancourt,
+qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre
+ses amis les gardes-françaises.
+
+--Ainsi, disait sérieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager
+parmi vous?
+
+--Tu veux rire, mon ami Goliath, répliqua Pivoine en frappant du
+poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les
+enrôlements à la porte du _Sergent recruteur_, à Paris, je t'aurais pris
+par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu
+es un ami... trinquons!
+
+Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le
+regardèrent avec admiration.
+
+--Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu
+bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...
+
+--C'est ennuyeux, cela! s'écria le nain. J'étais né pour être soldat,
+moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai
+connus là-bas.
+
+--Ah! ah! voyez-vous le gaillard!
+
+--Et puis, ce n'était plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le
+vieux bonhomme n'est plus là, le traban est devenu insupportable. Il
+économise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les
+armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur
+que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus
+hésité, j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route...
+je voulais vous retrouver, ça n'a pas été long...
+
+--C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand.
+
+--N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi...
+Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!...
+Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici!
+
+Et il leur tendit les mains.
+
+--A ta santé, Goliath! fit La Rose.
+
+--A ta santé!..
+
+--A la vôtre, mes braves!...
+
+Mais, à ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui
+frapper sur l'épaule.
+
+Le baron s'était dit tout à coup que ce nabot était peut-être l'homme
+qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait
+savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent
+et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une
+acquisition précieuse.
+
+Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le
+nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise:
+
+--Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais
+donc?
+
+--Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C'est moi qui avais ouvert
+l'écluse...
+
+--Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi?
+
+--Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.
+
+--Eh bien, découvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est
+faite...
+
+--Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amené
+ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous
+verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.
+
+
+
+
+XIV
+
+LE COUP DU MOUSQUET
+
+
+Comme les autres officiers des gardes-françaises, Maurevailles et Lacy
+avaient assisté au service funèbre de M. de Vilers.
+
+Mais, après cette cérémonie, ils s'étaient occupés d'une autre non moins
+triste. Ils avaient, sans apparat et sans pompe, procédé aux obsèques de
+leur ami Lavenay.
+
+Au retour ils causaient, et, naturellement, ne parlaient que du baron.
+
+Ce personnage, quasi fantastique, sorti tout à coup de l'ombre, leur
+semblait le mystérieux vengeur qui, dans les légendes, apparaît tout à
+coup.
+
+Que devaient-ils faire? Quel parti prendre?
+
+Fallait-il venger la mort de Lavenay? Fallait-il provoquer ce vieillard?
+
+Il y avait vraiment là une question de délicatesse et d'honneur très
+difficile à résoudre. Certes, le baron, malgré son âge, était encore
+un rude jouteur; Lavenay en avait fait la dure expérience. Cependant,
+c'était presque se mettre au ban des honnêtes gens que de tuer cet
+homme, que sa vieillesse mettait déjà si près de la tombe et dont tout
+le monde, depuis quarante ans, honorait et respectait les cheveux
+blancs.
+
+--A mon avis, dit Maurevailles, le meilleur est de l'éviter, de le
+dérouter, de le fuir. Une fois que nous lui aurons fait perdre nos
+traces, nous pourrons terminer notre tâche.
+
+--Ton idée alors serait?...
+
+--De voir le maréchal et de lui demander la permission de nous absenter
+quelques jours pour aller à Paris. Voilà les opérations suspendues. On
+ne nous refusera pas cette faveur...
+
+--Et après?
+
+--Après, le baron se mettra à notre recherche; mais ce sera bien le
+diable si nous ne réussissons pas à lui faire perdre notre trace
+jusqu'au moment où nous n'aurons plus rien à redouter de lui.
+
+--Quel moyen emploieras-tu pour cela?
+
+--Le meilleur, car il faut à la fin que j'arrive à mon but. Décidément
+je ne dois pas songer à Réjane. Cette enfant a pour moi un caprice de
+pensionnaire qui passera. Celle que je veux et qui m'est due, c'est
+Haydée. La nouvelle preuve d'amour qu'elle a donnée à son mari, loin de
+me rebuter, m'irrite et m'attire.
+
+--Mais, maintenant, elle ne voudra plus jamais t'épouser, objecta Lacy.
+
+--Pourquoi donc?
+
+--Une fois mère, elle se donnera tout entière à son enfant.
+
+--Eh bien, raison de plus!...
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est cet amour maternel qui va me fournir mon moyen. Un enfant ne
+se défend pas. Que nous soyons là au moment opportun; que cet enfant
+qu'elle va mettre au monde soit à nous et, pour le ravoir, pour lui
+éviter toute souffrance, la mère fera ce que nous voudrons.
+
+--C'est vrai, dit Marc de Lacy. Tu as raison, nous n'avons pas le choix
+des moyens. Il faut, comme tu le disais, en finir une bonne fois.
+
+Ils se rendirent chez le maréchal qui leur accorda un congé, se
+chargeant d'avertir de ce congé leur chef immédiat, le marquis de
+Langevin.
+
+Les deux officiers pressèrent leurs préparatifs de départ.
+
+Ils les terminaient quand un soldat vint leur annoncer que le baron de
+Chartille demandait à leur parler.
+
+Ils échangèrent un regard.
+
+--Encore cet homme! s'écria Maurevailles.
+
+--Il apparaît juste au moment où nous espérions l'éviter.
+
+--Nous ne devons pas avoir l'air de trembler devant lui, pourtant!
+
+--Qu'il entre. Autant vaut que nous sachions à quoi nous en tenir.
+
+Le baron entra, droit et grave, et, après avoir salué les deux
+gentilshommes, jeta un regard rapide autour de lui; les préparatifs de
+départ ne pouvaient le tromper sur leurs intentions.
+
+--Si je ne m'abuse, messieurs, dit-il avec une nuance d'ironie, vous
+songez à quitter le camp?
+
+Maurevailles fit un signe affirmatif.
+
+--C'est fâcheux, reprit le baron, car, moi-même m'absentant pour
+quelques jours, j'aurais été heureux de savoir où vous retrouver.
+Faudrait-il donc que je vous tuasse tous les deux pour vous empêcher de
+fuir en mon absence?
+
+A ces paroles provocatrices, Lacy et Maurevailles, oubliant malgré eux
+leur résolution de ne passe battre, s'élancèrent, l'oeil en feu, vers le
+baron.
+
+--Là, là, tout beau, messieurs, dit le vieillard, souvenez-vous de votre
+ami.
+
+--Et c'est précisément parce que je m'en souviens, s'écria Maurevailles,
+pâle de colère, que je veux le venger ou mourir comme lui!...
+
+--Vous, monsieur de Maurevailles, vous êtes malheureusement le seul
+homme que je ne puisse pas toucher de mon épée. Je crois même que si je
+vous voyais en péril, je vous sauverais. Votre vie m'est sacrée... J'en
+ai besoin.
+
+--Mais moi? demanda Lacy.
+
+--Oh! vous, répondit à Lacy le baron de Chartille, je suis prêt à vous
+tuer quand cela vous fera plaisir, quoique vraiment j'aie déjà versé
+assez de sang. En ce moment, je vous le jure, je serais enchanté de
+rester en paix avec vous, à la condition toutefois que vous me donniez
+votre parole de ne pas vous éloigner.
+
+--Et cette promesse, à quel titre l'exigez-vous?
+
+--Au seul titre d'un honnête homme qui veut le dénouement d'une intrigue
+sans nom, d'une infamie où l'honneur véritable, tous les intérêts, tous
+les sentiments d'une femme sont engagés. Vous ne partirez pas! Je ne
+sais quelle infamie vous préparez. J'ai besoin de vous savoir toujours
+au camp. Messieurs, dites-moi que vous ne partez pas!...
+
+--Pierre! appela Maurevailles.
+
+Le soldat qui avait introduit le baron parut.
+
+--Place ces valises derrière nos chevaux. Nous nous mettons en route
+sur-le-champ.
+
+A cette réponse, le baron, à son tour, était devenu blême:
+
+--Je vous ai dit, messieurs, que vous deviez rester ici, prononça-t-il
+d'un ton sec.
+
+--Et nous vous répondons, baron, que nous voulons partir.
+
+--Je saurai bien vous en empêcher!...
+
+--Comment?
+
+--Avec ceci, rugit le baron en mettant la main sur la poignée de son
+épée.
+
+--J'avais cru comprendre, fit observer Maurevailles, qu'un motif inconnu
+de nous, mais très impérieux, vous défendait de vous battre avec moi.
+
+--Avec vous, oui, monsieur de Maurevailles, mais non avec votre ami Marc
+de Lacy.
+
+--Eh bien, moi, monsieur le baron, je vous répondrai que, tant que vous
+n'aurez point croisé le fer avec moi, mon ami M. Marc de Lacy me fera la
+grâce de ne pas se battre. Le tuerez-vous, s'il ne se défend pas?
+
+--Ah! c'est trop fort! s'écria le baron, en mettant l'épée à la main.
+
+Mais, prompt comme l'éclair, Maurevailles avait saisi un mousquet qui se
+trouvait accoté dans l'angle de la pièce. D'un coup de crosse, il brisa
+en deux l'épée du vieillard.
+
+Celui-ci poussa un cri de fureur.
+
+--Lâche! lâche! cria-t-il.
+
+--Viens, Lacy, dit Maurevailles en ouvrant la porte. Monsieur le baron,
+vous êtes chez vous. Soyez tranquille, nous reviendrons!
+
+
+
+
+XV
+
+SOUS LA TONNELLE
+
+
+Le baron de Chartille resta tout décontenancé par la fuite de Lacy et
+de Maurevailles. Certainement il s'attendait à tout autre chose qu'à ce
+dénouement.
+
+Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir
+après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et
+Tony le retenait aux Pays-Bas.
+
+Il prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l'attendait. Il
+avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti
+il en pourrait tirer.
+
+Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour
+combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais à arriver
+promptement à son but.
+
+On était alors en plein été et le beau soleil, qui faisait reluire au
+loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt
+ans. Il lui semblait encore être à l'époque où à peine sorti de page, il
+faisait ses premières armes.
+
+--Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu,
+ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée. Je lui
+donnerai un défenseur dont il me coûte d'invoquer l'aide, mais je n'ai
+pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane
+sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec
+moi!
+
+Et il fouetta son cheval. Il avait hâte de voir le nain, qui, seul,
+pouvait l'aider dans ses recherches!
+
+De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui réjouissaient tant
+le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour
+protéger la marquise, lui eût été, si le nain l'avait déjà trouvée, un
+auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le
+secours, quelque important que fût ce secours.
+
+Nous voulons parler de notre ami Tony.
+
+Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hülfen, le jeune officier
+avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis,
+il reprenait des forces à vue d'oeil.
+
+Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony
+dit à mame Toinon.
+
+--Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me
+ferait du bien!...
+
+--Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue?
+répondit l'excellente femme.
+
+--Oh! rien qu'une petite promenade...
+
+--Eh bien, soit! Habille-toi...
+
+Donc le blessé et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement
+d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait à
+chaque pression involontaire. Puis, peu à peu, enivré de grand air et de
+lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se
+mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de
+le suivre.
+
+--Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant,
+moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!
+
+Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses
+chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle
+avait tant craint de perdre.
+
+--Tony, je t'en supplie, repose-toi.
+
+Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'échapper
+de nouveau et courir après lui.
+
+A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'étaient éloignés de la ville. Le
+temps passait vite. Il était près de midi.
+
+--Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant.
+
+A quelques pas d'eux était un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes.
+Sur la porte, l'hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en
+illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous
+un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui
+huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans.
+
+--Tu as faim? s'écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je
+n'y pensais plus. Mais où aller déjeuner?
+
+--Là, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes
+aux Porcherons!...
+
+Et il fit signe à l'hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa
+de dresser le couvert.
+
+Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe éblouissante de
+blancheur, les assiettes de grosse faïence à dessins naïfs, les brocs
+d'étain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui.
+
+--Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s'écria-t-il enchanté.
+
+Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon
+prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout
+repas devait sembler si bon!
+
+Rouge de plaisir et d'émotion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle
+en avait dix-huit.
+
+Le déjeuner commença.
+
+Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empêchait pas de dévorer.
+Avec l'appétit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se
+rassasier ni de manger ni de boire.
+
+D'abord mame Toinon s'en épouvanta.
+
+--Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu
+sais que le docteur t'a dit de te ménager...
+
+Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la
+bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prît des
+forces? Et puis, il y avait là un petit vin blanc, pétillant et doux,
+qui réjouissait le coeur.
+
+--J'ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!... disait
+Tony en tendant son verre.
+
+Vraiment c'était plaisir au contraire que de voir le convalescent si
+bien en train. Peu à peu, entraînée par l'exemple, mame Toinon se mit
+aussi à faire fête au rustique festin.
+
+Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous,
+les plus irréalisables.
+
+--Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue
+des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il
+te fasse connaître ton père; nous chercherons ta nouvelle famille, et,
+puisque je ne te suffis plus...
+
+--Oh! pouvez-vous dire cela! se récria Tony en lui prenant la main.
+
+--Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que
+dans l'intérêt de ton avenir. Une fois tes parents connus...
+
+--J'épouserai Bavette!... s'écria inconsidérément Tony.
+
+Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait
+la pauvre mame Toinon. Le réveil fut terrible. Elle pâlit, chancela et,
+malgré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s'évanouit...
+
+Tony, tout inquiet, se précipita vers elle et la prit dans ses bras.
+Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau fraîche. Les
+rôles étaient changés; c'était elle maintenant qui était malade et lui
+qui lui prodiguait des soins.
+
+Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir
+aussitôt éclater en sanglots.
+
+--Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne
+comprenant rien à cette douleur inattendue.
+
+Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment
+aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son
+coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait
+pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots
+de larmes, elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle
+depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son
+affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses
+espoirs...
+
+Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage
+frôlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baignés de pleurs
+brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à la passion,
+Tony, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme,
+il l'entoura de ses bras:
+
+--Ah! tiens! s'écria-t-il, la tutoyant pour la première fois de la vie,
+j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien
+vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!....
+
+--Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante.
+
+--Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais
+qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur.
+Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!...
+
+Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage,
+lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se
+sentait naître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son
+coeur éclatait, ses yeux se voilaient.
+
+--Ah! j'étouffe!... dit-elle.
+
+Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier
+entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...
+
+Mais Tony en mangea la moitié.....
+
+Une heure après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans
+courir cette fois.
+
+Toinon, s'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire,
+s'appuyait, rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris
+d'être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour
+signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses
+lèvres.
+
+En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans
+un bosquet, nos amoureux s'égarèrent, si bien qu'en sortant, comme
+il commençait à se faire tard, ils durent demander leur chemin à une
+vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de
+sa chasse au bois mort.
+
+Elle les regarda en clignant de l'oeil.
+
+--Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez
+vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre...
+
+Toinon, qui trouvait peut-être cette réflexion très judicieuse, ne put
+se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la
+tête.
+
+Soudain, une voix sortit d'un buisson:
+
+--Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin?
+
+Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe
+qui avait proféré ces mots. Il courut au buisson et l'écarta.
+
+Il se trouva en face de la tête crépue de maître Goliath, le nain de
+Blérancourt.
+
+Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville
+dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches,
+il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages.
+
+Or, le soleil l'étouffait; il était entré par hasard dans le cabaret où
+Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa.
+En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un
+garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d'une
+trentaine d'années, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit à
+leur recherche.
+
+Il n'eut pas beaucoup de peine à les rejoindre.
+
+--Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le
+considérait d'un air effaré... c'est moi qui vous cherchais et qui vous
+ai trouvé... je trouve tout, moi!...
+
+--Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu
+effrayée.
+
+--Un des gens qui nous servaient au château du magnat.
+
+--Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je
+vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas à s'épouvanter;
+je suis un ami, et si je vous cherchais, c'était pour vous rendre
+service...
+
+Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d'un air
+aimable.
+
+--Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en
+fronçant le sourcil.
+
+--Oh! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes
+officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en
+trinquant avec mes camarades La Rose et Normand.
+
+--Au camp? s'écria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu
+serais soldat, maintenant?
+
+--Hélas! non; quoique, si l'on savait m'apprécier... Mais il ne s'agit
+pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si ça ne vous contrarie
+pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot
+avec une nuance de raillerie.
+
+--Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre
+à l'allusion du nain; mais c'est à la condition que tu m'expliqueras...
+
+--Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela.
+
+--Marchons, alors.
+
+Ils se dirigèrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait
+promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odyssée, puis ce
+qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires
+de la marquise, la mort de Lavenay, le service funèbre, et enfin comment
+l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances
+déjà en partie réalisées.
+
+--Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a
+fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit
+que lui, mais j'ai de l'imagination à en revendre. Je lui ai dit que je
+vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long. Si j'avais autant de
+veine avec le capitaine...
+
+--Eh! qui sait! s'écria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a
+raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être
+de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car
+maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame
+Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron
+de Chartille. J'ai hâte de le voir.
+
+
+
+
+XVI
+
+UN EXPLOIT DE M. LA RIVIÈRE
+
+
+Laissons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur
+excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons,
+sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.
+
+Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s'arrêtant que pour
+donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur
+nourriture.
+
+Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé
+en arrière, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa défaite.
+
+Aussi ne perdaient-ils pas une seconde.
+
+--En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles
+en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une
+demi-heure...
+
+--Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie de la
+regagner.
+
+--Il y a une chose surtout qui va l'arrêter.
+
+--Quoi donc?
+
+--Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où
+les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure
+d'avoine.
+
+--C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos
+deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus
+rien.
+
+--Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le
+ménagera pas, et les paysans arriveront bien à lui donner ce qu'il lui
+faudra. Mais ils y mettront le temps...
+
+--Et de ce temps nous saurons profiter.
+
+Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent.
+
+Leur calcul était aussi mauvais qu'il semblait bon.
+
+Derrière eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de
+Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance.
+
+Lapierre était de la même trempe que son maître. Si les Hommes Rouges
+s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrêtait pas du tout.
+
+C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son maître sous
+le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval
+pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son
+porte-manteau, il aurait galopé douze heures.
+
+Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de
+bidets à acheter chez les paysans.
+
+Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les
+dépasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les
+sentiers à travers champs et bois.
+
+En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été,
+ils gagnèrent de cinq à six lieues.
+
+Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se préoccupaient de ne pas être
+rejoints par le baron, Lapierre les précédait sur la route de Paris.
+
+Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent
+dans la capitale, se croyant certains d'être libres de leurs actions.
+
+A peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers.
+
+La porte était fermée. Maurevailles frappa violemment.
+
+--Que désirez-vous? demanda le suisse en se présentant.
+
+--Nous avons une importante communication à faire à la marquise de
+Vilers, dit Lacy.
+
+--Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi.
+
+--Il faut que nous lui parlions.
+
+--Impossible. On n'entre pas, s'écria le suisse.
+
+--Mais c'est de la part du marquis.
+
+--On n'entre pas!
+
+--Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux
+causer de grands malheurs?
+
+--Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi,
+mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée,
+surtout quand...
+
+Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait,
+Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un
+solide bâillon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête
+par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le
+bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri.
+
+Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent
+dans sa loge et passèrent.
+
+Le péristyle de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui
+donnaient sur l'antichambre étaient toutes fermées à clef.
+
+Ils en enfoncèrent une et entrèrent.
+
+Au bruit de la porte forcée, une chambrière accourut tout effarée, puis,
+les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la
+rejoignit.
+
+--Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.
+
+--Grâce, murmura la jeune fille.
+
+--Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Lacy, nous sommes des
+amis.
+
+--Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la
+chambrière.
+
+--Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si notre intention
+est d'être utile à la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens!
+s'écria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse?
+
+--Ma maîtresse n'est pas visible...
+
+--Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger.
+Où est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous
+auprès d'elle...
+
+--Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non,
+non, mille fois non!... s'écria la courageuse jeune fille.
+
+--Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait
+de découvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obéir?
+
+--Non.
+
+--Alors...
+
+Ils la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à
+double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.
+
+Au bout était une nouvelle porte. Celle-là n'était fermée qu'au verrou.
+Ils l'ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles,
+mais où ils ne virent personne.
+
+--Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s'écria Lacy.
+
+Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain.
+
+Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent
+violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent....
+
+Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les
+tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes...
+
+Ils étaient quatre, huit, douze, tous armés...
+
+--Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son épée.
+
+Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit à
+bras le corps, un troisième lui passa prestement une corde autour des
+jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l'on
+traitait de la même façon Lacy.
+
+--Misérables bandits, criait Maurevailles exaspéré, vous paierez cher
+votre audace!...
+
+--Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage,
+s'il vous plaît, dit l'un des assistants qui s'avança vers les deux
+gentilshommes, en tenant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa
+une énorme pincée...
+
+--Qui êtes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda à son tour
+Marc de Lacy.
+
+--De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-général de police. Qui je
+suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute
+pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de
+les rencontrer un soir place des Capucines...
+
+Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers.
+
+--Ah! s'écria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui
+êtes...
+
+--La Rivière (Sébastien-Dieudonné), exempt de la police royale, pour
+vous servir, messieurs, à l'occasion; mais dans l'instant, chargé de
+vous faire comparaître, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de
+Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y
+venir de plein gré, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition
+que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir...
+
+Il fit une troisième révérence, puis se tournant vers ses hommes:
+«Enlevez!» dit-il.
+
+Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emportés
+de vive force et jetés dans un carrosse qui attendait à l'écart.
+
+Un quart d'heure après, ils étaient chez le lieutenant de police.
+
+Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivière et ses camarades
+s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de
+Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre.
+
+Lapierre était muni d'un message pour le lieutenant de police le
+prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux
+officiers.
+
+Certain que leur première visite serait pour l'hôtel de Vilers, M. de
+Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d'exempts.
+
+On voit qu'il avait eu raison.
+
+
+
+
+XVII
+
+RETOUR AU CAMP
+
+
+A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le
+retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée,
+n'avait donné de ses nouvelles.
+
+--Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec
+colère le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et
+me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde à ses oreilles...
+
+A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra.
+
+Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-même, que toute la colère
+du baron se fondit en un clin d'oeil.
+
+--Eh bien, maître Goliath, s'écria M. de Chartille, quelles nouvelles?
+
+Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu.
+
+--Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter
+eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois,
+j'osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour
+M. le baron un jour heureux que celui où il m'honora de sa confiance...
+
+--Abrège, abrège, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire
+d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin découvert quelque
+chose?
+
+--Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagérer, je pourrais dire
+beaucoup.
+
+--Tu es sur la trace?
+
+--Sur la trace!... c'est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau...
+
+--Vilers!... s'écria le baron en chancelant d'émotion.
+
+Mais, d'un bond, le nain s'était précipité dehors. Il rentra, tenant
+d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse.
+
+--Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme
+en revenant. Il me semble que c'est déjà beaucoup de vous présenter M.
+Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à
+Paris, son amie...
+
+--Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un
+instant j'avais espéré...
+
+--Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus
+fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons
+plus, qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!...
+
+--Certes oui, s'écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est
+la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme
+moi, je l'espère, nous retrouverons le marquis!...
+
+Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse
+façon dont il avait échappé à la mort. Il lui dit que M. de Vilers
+pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu
+changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron.
+
+--Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois,
+jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite pas à vous
+laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais
+amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hâte
+de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la
+marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa
+soeur. Là-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas
+pour cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de
+près, je suis à vous.
+
+Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de
+politesse que s'il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse
+pleine de louis au nain.
+
+Puis, appelant l'hôte, il lui commanda d'atteler son carrosse.
+
+Insister pour faire changer d'avis un tel homme eût été perdre ses mots.
+Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il
+était chargé.
+
+Aidé du nain, il commença les recherches; mais il s'aperçut bientôt
+qu'elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa
+propre situation, à lui Tony, avait d'anormal. Il était officier, il
+appartenait à l'armée, et il restait là inactif, loin de son régiment.
+
+Tant qu'il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire.
+Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la
+France.
+
+Il résolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'armée, laissant au
+nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d'ailleurs de
+ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe.
+
+--Écoute, dit Tony, continue à chercher. Fouille toutes les maisons.
+Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien
+appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi,
+de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le
+marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'armée. Peut-être à
+la première bataille, le verrons-nous apparaître et combattre à nos
+côtés... Peut-être même surveillait-il Maurevailles et Lacy et se
+montrera-t-il en apprenant leur départ...
+
+--Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain
+
+--Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois
+pas trop...
+
+--Oh! par exemple!...
+
+--Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt.
+
+--Eh bien, faut-il être franc? Je ne l'avais pas tout à fait volée. Mais
+convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous
+aurais-je retrouvé?
+
+--C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut
+pas toujours être bon.
+
+Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait
+au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de
+Langevin d'abord, puis par le maréchal de Saxe.
+
+Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme:
+
+--Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous
+sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa
+Majesté, à qui j'en vais référer sur-le-champ, aura donné son bon
+plaisir.
+
+Tony s'inclina et sortit, plein de joie.
+
+La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cornette s'était
+promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie
+universelle.
+
+Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui
+venaient l'embrasser et lui serrer la main.
+
+En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand.
+
+--Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant
+les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me
+nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon
+supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main?
+
+--Comment donc, s'écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans
+mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'êtes-vous pas mes
+deux parrains d'armes?
+
+--Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit
+Pivoine de sa voix enrouée.
+
+--Ah! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m'en veux pas?
+
+--Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous
+adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de
+hasard...
+
+--Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute?
+
+--Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de
+croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend...
+
+--Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien possible. Aussi te
+demanderai-je des leçons...
+
+--Pas avant d'avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose.
+Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre
+entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous
+boirons, cette fois, à votre heureux retour.
+
+--A votre heureux retour, répéta le Normand.
+
+--Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.
+
+Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le
+conduire.
+
+Et où l'aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman
+Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être
+renouvelée?
+
+Mais Tony n'y pensait pas. Les événements, l'émotion lui avaient pour un
+instant fait oublier Bavette et sa mère.
+
+Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine.
+
+En l'apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en
+faisant une pantomime, désordonnée, tandis que, Bavette rougissante, se
+jetait au cou du jeune officier....
+
+Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignait
+justement à cet instant!...
+
+Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de
+son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout
+honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux
+pour cacher les larmes qui les mouillaient.
+
+Pauvre mame Toinon! Tony n'était plus le convive si gai, si rieur, de la
+tonnelle près d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine;
+Tony, le coeur gros, songeait!...
+
+Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans
+l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la
+gagnait.
+
+En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta
+une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le
+parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme
+du premier battement de son coeur.
+
+Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. Il lui tardait
+d'être seul pour s'abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la
+causerie en se prétendant fatigué.
+
+Il reprit avec Toinon le chemin de l'hôtellerie où ils étaient
+descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa
+compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui répondit à peine. Et comme,
+donnant pour prétexte la fatigue qu'il avait objectée à la cantine, elle
+voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant:
+
+--Merci. Il faut que je m'habitue à marcher sans aide, si je veux
+reprendre mon service au régiment.
+
+--Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l'hôtellerie, j'étais folle
+de croire à la durée d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien
+finis.... Adieu, mes rêves!...
+
+Elle rentra dans sa chambre d'auberge, séparée seulement de celle de
+Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et là jusqu'au
+matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours un
+mot qui lui rendît l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande
+ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait...
+
+Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close....
+
+
+
+
+XVIII
+
+LE POIGNARD
+
+
+Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant
+Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy
+pour Paris.
+
+Leur tentative à l'hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la
+marquise dans la position où elle se trouvait.
+
+Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne
+rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane.
+
+Il chargea du soin de mener l'expédition son exempt, La Rivière, dont il
+connaissait le tact et l'habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière
+exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison.
+
+On a vu comment le coup de main avait réussi.
+
+Si cela n'eût dépendu que de Joseph, le secret le plus complet eût
+été gardé sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la
+marquise eût été assurée de sa tranquillité.
+
+Malheureusement, l'entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée
+sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette
+jetée dans une armoire. Quoi qu'on pût faire, il était impossible de
+compter qu'ils ne parleraient pas.
+
+Joseph prit donc les devants et alla, lui-même, tout révéler à la
+marquise.
+
+Au fond, nous devons l'avouer, il n'était pas fâché de se poser un peu
+et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son petit rôle dans la
+lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'était lui qui
+avait désigné à La Rivière la chambre où il y avait le plus de meubles!
+
+La marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité.
+Joseph partit tout triomphant.
+
+Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit de Joseph avec un
+intérêt marqué.
+
+Cette personne, c'était Réjane....
+
+Réjane, malgré ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait
+du caractère de Maurevailles, n'avait pas cessé de l'aimer.
+
+En apprenant qu'il venait d'être arrêté, elle pâlit.
+
+Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que sa soeur la remarquât.
+Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien.
+
+À peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa
+auprès de sa soeur pour se retirer à son tour dans sa chambre.
+
+Son plan était fait.
+
+Elle attendit que la nuit fût tout à fait venue. Elle se laissa
+déshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine
+que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla à la hâte et
+descendit sur la pointe du pied.
+
+La grande porte de l'hôtel était fermée, mais Réjane connaissait le
+secret au moyen duquel la petite porte pratiquée dans le grand portail
+glissait sur ses gonds.
+
+Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma.
+
+Réjane était dans la rue.
+
+Toute tremblante, elle hésitait à s'aventurer à travers les quartiers
+déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive,
+timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle
+s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme.
+
+Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de police.
+
+Il fallait toute l'inexpérience de la jeune fille pour entreprendre
+pareille folie. Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des
+voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet....
+
+Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre
+jusqu'à la rue des Capucines.
+
+Là encore, il y avait gros à parier qu'elle échouerait. Les gardes de
+la porte de l'hôtel, les exempts groupés dans l'antichambre pouvaient
+prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur
+propre autorité, la conduire au Fort-l'Évêque ou aux Madelonnettes.
+
+Non. Il était écrit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police.
+Elle y arriva.
+
+Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte de l'hôtel de
+Marville était un garçon intelligent qui vit du premier coup d'oeil à
+qui il avait affaire.
+
+Il comprit que quelque raison de la plus haute gravité pouvait seule
+amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de
+police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée,
+Réjane parvint jusqu'à l'antichambre de M. de Marville.
+
+Là elle écrivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit
+passer par un huissier.
+
+En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre
+d'introduire immédiatement celle qui le portait.
+
+Réjane entra.
+
+--Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle? demanda M. de
+Marville en s'inclinant.
+
+--Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une
+immense faveur.
+
+--Laquelle? Pariez sans crainte.
+
+--M. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l'hôtel de
+Vilers.
+
+--En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle.
+
+--Et bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté.
+
+--En liberté!... s'écria le lieutenant de police qui n'en croyait point
+ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait
+impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'était
+signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par
+une brigade d'exempts, juste au moment où il venait de bâillonner un
+homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu
+le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En liberté? Non,
+non. À quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la
+justice ait son cours....
+
+--Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le
+faire passer devant des juges?
+
+--C'est lui qui m'y a contraint.
+
+--Mais au moins me permettrez-vous de le voir?
+
+--Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu
+souriant.
+
+--Oui, monsieur, si je le puis!...
+
+Ceci fut répondu d'un ton ferme et décidé, avec une audacieuse franchise
+qui conquit tout à fait M. de Marville.
+
+--Écoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la
+personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous
+éclairer....
+
+--C'est inutile, fit froidement Réjane, je vous remercie beaucoup de
+votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire.
+
+--Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout
+ce que je pourrais vous dire.
+
+--Oui, répliqua Réjane, le chevalier n'en est pas à sa première
+tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a
+essayé de tuer mon frère, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout
+cela et bien des choses encore que peut-être vous ignorez. Mais je viens
+vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se
+jetant à ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé cette
+grâce!...
+
+--Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de
+Marville vivement ému, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant.
+Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient être
+déjà au Châtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques
+heures. Cela me met à même d'exaucer votre demande et j'en suis très
+heureux.
+
+Il prit Réjane par la main et la conduisit lui-même auprès du
+prisonnier.
+
+Maurevailles, assis, réfléchissait, très inquiet sur l'issue de cette
+affaire. Il se disait que c'était la seconde fois que M. de Marville
+avait à lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de
+Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se
+passât pas aussi facilement que la première fois.
+
+En voyant entrer M. de Marville et Réjane, il se leva tout étonné.
+
+--Je vous laisse un instant, dit le lieutenant à la jeune fille. M. de
+Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la
+plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'évasion échouerait
+et ne ferait qu'aggraver votre situation.
+
+Et M. de Marville s'inclina et se retira.
+
+Restée seule avec celui qu'elle aimait, Réjane demeura d'abord confuse,
+puis se rappelant que le temps lui était mesuré elle raconta naïvement à
+Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu'à lui.
+
+Maurevailles était confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le
+point de se jeter aux genoux de Réjane et de lui demander pardon en
+rompant avec tout le passé....
+
+Mais un mauvais sentiment lui vint et effaça cette bonne pensée. Il
+se dit que, dans l'amour de Réjane, il pouvait trouver le moyen de se
+venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait.
+
+En un clin d'oeil son plan infernal fut conçu. Ce plan, nous le verrons
+se développer plus tard.
+
+Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intéressant,
+parla de son repentir, de son changement d'idées, murmura à l'oreille de
+la jeune fille de trompeuses paroles d'amour.
+
+--Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, délié de mon serment, je
+n'aspire plus qu'à réparer le mal que j'ai pu faire, et c'est même dans
+le but d'être utile à la marquise que je me rendais hier soir à l'hôtel
+de Vilers.
+
+Réjane ne demandait qu'à croire à l'innocence de celui qu'elle aimait.
+Maurevailles vint facilement à bout de la convaincre.
+
+Quand elle se retira, elle croyait tellement à l'injustice de ceux qui
+avaient arrêté le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle
+lui dit:
+
+--Vous savez que j'ai été folle, monsieur.
+
+--On me l'a dit, en effet, répondit le lieutenant de police, se
+demandant où elle voulait en venir.
+
+--Voulez-vous que je le redevienne?
+
+Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant
+de police au milieu d'une foule d'autres pièces à conviction, comme
+on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en
+arrière et s'écria:
+
+--Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le
+flétrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!...
+
+Le feu qui brillait dans les yeux de Réjane prouvait que ce n'était pas
+là une vaine menace. Certes, après ce qu'elle avait déjà fait, elle
+était femme à l'exécuter. M. de Marville se trouva fort embarrassé.
+
+Réjane tenait toujours le poignard levé sur sa poitrine.
+
+Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration.
+
+--Écoutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-être y a-t-il un moyen
+terme qui nous satisfera tous deux.
+
+Réjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir.
+
+--Je ne puis, je vous l'ai dit, relâcher ainsi mes prisonniers. Mais il
+m'est possible de trouver un prétexte pour les garder ici jusqu'à nouvel
+ordre, au lieu de les transférer au Châtelet....
+
+--Eh bien? demanda Réjane.
+
+--C'est le baron de Chartille qui m'a dénoncé le complot; il m'a prié de
+protéger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivés à temps. Mais
+auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy,
+mis en liberté, recommençaient une nouvelle tentative, surtout ayant
+dans la place un auxiliaire tel que vous?
+
+--Mais le moyen dont vous parliez? dit Réjane.
+
+--Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder
+à arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent à
+l'étouffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui
+sont officiers, me promettent de rejoindre leur régiment sans plus
+tarder,--ce à quoi, du reste, je veillerai,--il n'y aura plus aucune
+difficulté. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il?
+
+--Soit, dit Réjane. J'essaierai de fléchir le baron. J'y réussirai,
+j'en suis sûre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de
+Maurevailles n'a rien à redouter de vous?
+
+--Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous
+reconduire jusqu'à l'hôtel de Vilers, où je ne voudrais pas, à pareille
+heure, vous laisser retourner seule.
+
+Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta à côté de
+Réjane, enchantée de son succès.
+
+Elle ne pouvait prévoir les terribles événements qu'allait engendrer
+cette combinaison....
+
+Quelques jours après, le baron de Chartille arrivait à Paris.
+
+Au débotté, l'infatigable centenaire courut à l'hôtel de Vilers, afin de
+s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence.
+
+Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de
+Lacy, Réjane, l'attirant à part, ne manqua point de le supplier de leur
+faire rendre la liberté.
+
+--C'était donc pour cela qu'ils étaient si pressés de partir, ne cessa
+de répéter à l'une ou à l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expédition
+pour des gentilshommes!... Décidément la noblesse se perd!...
+
+Malgré cela, Réjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de
+police.
+
+Depuis qu'ils étaient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient
+eu le temps de faire de tristes réflexions. Ce fut donc avec une joie
+immense qu'ils apprirent la fin de leur captivité.
+
+--J'espère, messieurs, leur dit sévèrement le baron, que cette leçon
+vous servira. Je vous ai montré que, de près ou de loin, je sais
+protéger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner à cette
+escapade les funestes conséquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de
+l'armée des Pays-Bas, où les hostilités sont reprises et où la présence
+de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en
+insensés dans la vie privée, je me plais à reconnaître votre bravoure en
+face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous
+rendrez immédiatement à votre régiment, où l'on vous attend du reste....
+Pour vos entreprises ultérieures, je ne vous demande rien; je serai là
+et je veillerai.
+
+Humiliés et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du
+monde, et M. de Marville les autorisa à s'en aller.
+
+M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui
+affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait défaut.
+
+Mais quand le baron, fier de la façon dont il avait arrangé les choses,
+rentra à l'hôtel de Vilers, la marquise fut seule à le remercier.
+
+Réjane ne lui répondit que par des larmes.
+
+Celui qu'elle aimait était retourné au combat, et sans lui envoyer un
+mot d'adieu ou de reconnaissance.
+
+Était-elle donc seule à aimer, et le chevalier reviendrait-il?
+
+À l'hôtel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard.
+L'inquiétude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le
+coeur....
+
+
+
+
+XIX
+
+LIEUTENANT!
+
+
+Revenons à Anvers où le nain s'acharne à la poursuite du marquis de
+Vilers.
+
+Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience
+qu'il n'en avait jamais mis à servir, en qualité de faux muet, le comte
+de Mingréli.
+
+Levé dès le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux
+quartiers pauvres, ne négligeant aucun indice, ne perdant aucun instant.
+
+Malheureusement ses recherches étaient vaines. Lui qui se vantait de
+tout trouver, cette fois il ne découvrait rien.
+
+Quand venait le soir, après une journée de courses infructueuses, le
+pauvre nain entrait dans d'épouvantables fureurs.
+
+S'il eût été assez fort, il eût cherché querelle aux passants dans la
+rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre
+à sec les brocs dans les tavernes.
+
+Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant,
+dans son ivresse, de réussir le lendemain.
+
+Et le lendemain était comme la veille.
+
+Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons raconté,
+s'informait à tout le monde du marquis de Vilers.
+
+Mais il ne réussissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi
+était-il triste, bien triste.
+
+Il y avait encore une autre cause à son chagrin: sa fausse position
+d'amoureux entre Bavette et mame Toinon.
+
+Il n'osait supporter les regards de la jolie costumière dont la pensée
+lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'était
+que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une
+folie passagère. Tout son amour, son véritable amour était pour Bavette
+qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait
+jamais cessé d'aimer.
+
+Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands
+yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout deviné et dont la
+présence seule lui reprochait sa défaillance.
+
+Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annonça à Tony que
+le maréchal de Saxe le faisait demander.
+
+Il courut au quartier général.
+
+Les Autrichiens, presque bloqués dans Namur, où ils manquaient
+de vivres, avaient à plusieurs reprises essayé des tentatives de
+ravitaillement qui avaient échoué, grâce à l'activité de Maurice de
+Saxe. Les déserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait
+du camp ennemi, tenaient du reste le maréchal au courant de tous les
+mouvements des alliés.
+
+Namur, abandonné à ses propres forces, avait fini par capituler et il y
+avait tout lieu de croire qu'on allait prendre là les quartiers d'hiver.
+
+On s'y préparait même lorsque le maréchal de Saxe reçut avis que le camp
+choisi par les alliés était dans les conditions les plus défavorables,
+peu profond et coupé par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre
+à la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication,
+d'une partie de l'armée à l'autre, qu'une trouée très étroite, près de
+Melmont.
+
+Le maréchal ne put croire à pareille imprudence et résolut de faire
+vérifier le fait.
+
+Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il
+songea à Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues.
+
+Tony trouva Maurice de Saxe, présidant le conseil de guerre.
+
+--Ah! vous voilà, mon jeune ressuscité, dit familièrement le maréchal,
+j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.... Ne vous réjouissez pas trop
+tôt, ce n'est pas encore ce que vous désirez. Mais enfin, vous voulez
+aller vite, en voici le moyen.
+
+Je n'ai pu jusqu'à ce jour obtenir de Sa Majesté l'arrêt qui vous remet
+au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout
+d'âmes fortement trempées. Ma compagnie de Croates a été décimée, le
+capitaine de l'Estang qui la commandait a été tué. Heureusement les
+déserteurs que la famine chasse de l'armée alliée nous donnent de quoi
+la reformer. Ce sont de précieuses recrues, mais qu'il faut roidement
+tenir et rudement mener... j'ai songé à vous pour une lieutenance. Cela
+vous va-t-il?
+
+--Ah! monseigneur!... s'écria Tony avec reconnaissance.
+
+Le poste est périlleux, car j'ai l'intention de ne pas ménager vos
+hommes, et du côté de l'ennemi, on n'a, en cas de défaite, aucun
+quartier à attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage
+pour rentrer aux gardes-françaises, où mon excellent ami, le marquis de
+Langevin, désire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnaître. Vous
+entrerez en expédition tout de suite.
+
+Tony était au comble de la joie. Lieutenant!... il était lieutenant!...
+Et le maréchal de Saxe lui-même lui faisait espérer qu'il rentrerait
+bientôt aux gardes! Et il n'avait qu'à réussir dans la nouvelle
+entreprise qui lui était confiée, et à se montrer, dans la bataille qui
+se préparait, digne de lui-même, pour devenir enfin le collègue, l'égal
+de ses ennemis, les Hommes Rouges!
+
+Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le
+maréchal sortit, suivi de son état-major:
+
+--Cornette Tony, prononça Maurice de Saxe, je tiens à vous féliciter
+publiquement de votre rétablissement et de votre retour parmi nous. J'ai
+aussi et surtout à vous féliciter de la noble conduite que vous avez
+tenue à Anvers. Une première fois, au burg du margrave, vous avez mérité
+par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui
+encore vous m'avez forcé de passer par-dessus les considérations d'âge
+et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser.
+
+Ému jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le héros de
+Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son émotion redoubla encore quand,
+derrière le maréchal de Saxe, il aperçut le marquis de Langevin qui lui
+tendait les bras.
+
+--Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas à l'oreille le colonel, qui
+ajouta plus bas encore:
+
+--Tu rentreras demain aux gardes....
+
+Les officiers félicitaient Tony, les soldats l'acclamaient.
+
+--Ah! s'écria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie à donner à mon pays en
+échange d'un tel bonheur.
+
+--Ménage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La
+patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi!
+
+Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance
+d'accomplir sa mission sans perdre un homme....
+
+Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux
+qu'on avait donnés au maréchal de Saxe. Celui-ci résolut de livrer
+immédiatement une bataille décisive.
+
+L'armée reçut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux.
+
+
+
+
+XX
+
+ROCOUX
+
+
+Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille célèbre
+dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin à la
+campagne.
+
+Contentons-nous de dire que les alliés y perdirent sept mille hommes et
+mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pièces de canon, tandis
+que, du côté des Français, il n'y eut que trois mille hommes hors de
+combat.
+
+Les épisodes y abondèrent.
+
+Au moment où la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orléans
+attaquaient le village de Varoux, défendu par une formidable artillerie,
+un grenadier du régiment d'Orléans vint tomber aux pieds du maréchal de
+Saxe, la jambe emportée par un boulet de canon.
+
+Le maréchal voulut le faire conduire à l'ambulance.
+
+--Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce
+soin à ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille!
+
+A l'entrée du village était un escarpement très élevé que les soldats de
+Beauvoisis et les gardes-françaises avaient escaladé sous une grêle de
+mitraille.
+
+Le jeune marquis de Boufflers, colonel du régiment de Beauvoisis, était
+trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentré dans les gardes
+après le succès de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa
+compagnie.
+
+--Attendez, colonel, dit-il en riant.
+
+Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit à plat
+ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa à côté de lui.
+
+Malgré les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de
+descendre.
+
+--Nous nous reverrons, s'écria-t-il, en sautant à terre, l'épée à la
+main.
+
+--Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tués.
+
+Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune héros n'en devait pas
+moins être cruellement éprouvé....
+
+Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, grisé par la
+poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'était
+fait, pour ainsi dire, de colonel-général qu'il était, simple soldat.
+
+Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que
+lui de s'avancer au milieu des alliés jusqu'à ce que tous ses gardes
+l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore.
+
+La bravoure coûte cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se
+retournant soudain, l'épée haute, s'élança sur le marquis qui, occupé à
+en tuer un autre, ne voyait point celui-ci.
+
+Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des
+blessés, il accourut, trop tard, hélas! Quand il entra son épée dans la
+poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'était vengé d'avance en frappant
+au défaut de l'épaule le marquis de Langevin...
+
+--Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony.
+
+Si ardent qu'il fût pour la bataille, l'ancien protégé du marquis avait
+un nouveau devoir à remplir. M. de Langevin était en si grand danger de
+mort qu'il appartenait à Tony de le faire ramener au camp.
+
+Il le prit d'abord dans ses bras jusqu'à la plus prochaine ambulance
+où les chirurgiens lui appliquèrent, en hochant la tête, un pansement
+qu'ils savaient inutile, puis, le plaçant sur une litière qu'il voulut
+soutenir lui-même du côté de la tête, aida ainsi à le transporter au
+camp.
+
+Là on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvisé avec des
+planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui
+servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que
+l'on mît à côté de lui son épée, ses épaulettes et son grand cordon
+rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le
+dernier soupir, l'instrument et la récompense de sa vie de soldat.
+
+Bien que la bataille continuât, un groupe d'officiers l'entourait,
+morne, désespéré.
+
+--Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains,
+allez à votre devoir.
+
+Et, comme ces valeureux officiers obéissaient au dernier ordre de leur
+chef:
+
+--Je vais mourir, dit le marquis à Tony d'une voix affaiblie. Reste,
+toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprême à remplir.... J'ai ma
+confession à te faire.
+
+--Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second père, non, non, vous ne
+mourrez pas! s'écria Tony sanglotant.
+
+--Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu
+restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai à peine une heure à
+vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas
+surtout.... Or, je te répète qu'il faut que je parle....
+
+Tony s'agenouilla auprès du lit.
+
+--Écoute, reprit le marquis à demi-voix, écoute bien ce que je vais
+te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle à faire avant de
+paraître devant Dieu!
+
+Je ne méritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille,
+au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai
+été misérable et lâche.
+
+--Oh! c'est impossible! s'écria Tony emporté par son affection pour le
+vieillard.
+
+--Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai à peine le temps de tout te
+raconter, et cet aveu doit être complet...
+
+Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une
+grande et noble chose... C'est la première loi à laquelle l'homme doive
+obéir... Mais il ne faut pas l'exagérer... Il ne faut pas prendre pour
+la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil révolté... Je
+suis tombé dans cette erreur, elle m'a conduit au crime...
+
+Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mère... Eh
+bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tuée!...
+râla le marquis d'une voix étouffée en cachant sa tête dans ses deux
+mains.
+
+--Vous!... s'écria Tony en bondissant malgré lui.
+
+--Hélas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a
+plus que quelques minutes à battre... Mais auparavant entends-moi
+jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon.
+
+J'ai été élevé en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que
+mon honneur fût sans tache, si petite qu'elle fût...
+
+Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le
+jour à une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout
+mon orgueil.
+
+L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mère... Je l'admirais
+et j'en étais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience
+de soldat... Pour arriver jusqu'à ma fille, il eût fallu me tuer, moi!
+
+Hélas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation
+de gens de cour, qui ne se savaient pas écoutés, m'apprit un terrible
+secret... Ma fille en qui j'avais la plus entière confiance... Ma
+fille que j'aurais rougi de soupçonner... Ma fille... s'était donnée
+volontairement... Elle allait devenir mère!...
+
+Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrés par ma présence;
+je saisis à la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le
+crâne à l'angle d'une muraille... Puis, éperdu, je courus à mon hôtel et
+je montai à la chambre de ma fille...
+
+Terrible souvenir! s'écria le marquis en se soulevant sur sa couche
+malgré son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement
+m'a causés depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait
+défendre sa porte...
+
+Inquiet de cette résistance qui confirmait les dires des calomniateurs,
+je bousculai les chambrières effarées, et, d'un coup d'épaule, j'ouvris
+cette porte...
+
+Le moribond s'arrêta et prit dans un flacon placé à côté de lui un
+cordial dont il avala quelques gouttes.
+
+--Elle était pâle, sur son lit, continua-t-il... Çà et là des vêtements
+épars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale
+nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre
+au monde un enfant...
+
+Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'écraser
+sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de
+t'emporter...
+
+--Moi, moi? C'était moi! s'écria le jeune homme haletant.
+
+--C'était toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu
+n'étais plus là..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mère dans
+un accès de rage, l'insultant, la menaçant, lui reprochant de m'avoir
+ravi l'honneur... Épuisée par les souffrances, épouvantée de ma colère,
+elle... oui, hélas! elle expira entre mes mains!...
+
+Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau
+recours à son cordial, afin de pouvoir reprendre son récit.
+
+--Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant anéanti. Puis la
+voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'était
+pas achevée, que mon honneur voulait que l'enfant pérît comme celle qui
+l'avait mis au monde...
+
+Un médecin, chèrement acheté, donna à la mort de ma fille une
+explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que
+ma tâche n'était pas accomplie. Il me fallait savoir où l'on avait caché
+le rejeton du crime...
+
+Je te cherchai longtemps. Sept années se passèrent, pendant lesquelles
+je n'osai marcher la tête haute, sentant qu'il y avait encore une tache
+sur mon blason.
+
+Enfin je découvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqués
+qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'était moi qui les
+commandais...
+
+La voix du marquis était devenue de plus en plus sifflante et
+entrecoupée. Il se tut tout à coup et murmura:
+
+--Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avoué mon crime... Je n'ai
+pu... te dire mes remords... Pardonne-moi...
+
+Tony resta silencieux.
+
+--Ah! s'écria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui
+restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans
+m'absoudre?
+
+D'un geste saccadé, il arracha de sa poitrine le médaillon qu'une fois,
+au château de Blérancourt, il avait montré à Tony. Il le posa sur ses
+lèvres, et, le tendant au jeune homme:
+
+--Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle était à peine
+perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par pitié... en
+mémoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expié, va... par dix-huit
+années de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et
+Dieu me pardonnent...
+
+Tony regardait le portrait. On eût dit qu'il le consultait... Enfin,
+comme pour obéir à un ordre que semblait lui donner cette précieuse
+image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant:
+
+--Au nom de ma mère, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos
+souffrances et vous pardonne comme moi!
+
+--Oh! merci, dit le marquis, dont une pâle lueur de joie éclaira le
+visage... maintenant... je puis mourir en paix.
+
+--Ah! par grâce, un effort encore. Ma mère est morte, mais j'ai un père!
+Mon père, du moins, faites-le-moi connaître!
+
+--Ton père?... Ah! d'autres que moi eussent été heureux et fiers de lui
+donner leur fille en pâture... Ton père... c'est...
+
+Un râle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjurée, à force de
+volonté, venait de commencer, terrible.
+
+Tony, épouvanté, appela les officiers, les médecins. Mais tout secours
+était inutile.
+
+Le marquis était mort.
+
+
+
+
+XXI
+
+EN BUVANT...
+
+
+Le 12 octobre au matin, l'armée française allait reprendre ses tentes au
+camp d'Houté.
+
+Tony, que son service retenait dans les gardes, avait dû, les larmes aux
+yeux, laisser partir pour Paris le corps embaumé du marquis de Langevin.
+
+Heureusement un incident allait le distraire de sa douleur. À peine
+venait-il au camp, maman Nicolo l'avertissait que le nain, arrivé depuis
+la veille, l'attendait à sa cantine.
+
+Quelque remords que pût lui causer la vue de Bavette, il s'y rendit.
+
+Il n'avait point le droit de laisser le nain travailler tout seul.
+
+Goliath était attablé en face d'une série de bouteilles aux cachets
+variés. Il paraissait épouvantablement gris.
+
+En voyant Tony, il se leva avec joie, et se mit à battre un entrechat.
+Le jeune lieutenant eut mille peines à le calmer.
+
+--Peuh! peuh! dit le nain, ne vous fâchez pas, vous vous en repentiriez
+tout à l'heure...
+
+--Pourquoi cela, s'il vous plaît?
+
+--Parce que j'ai du nouveau... J'ai toujours du nouveau, moi...
+
+--Voyons, reprit Tony impatienté, raconte et raconte vite, surtout.
+
+--Aussi vite que vous voudrez. Dieu en soit loué, si j'ai d'autres
+défauts, je n'ai pas celui d'être bavard...
+
+--C'est bon; mais au fait, au fait!
+
+--J'y arrive, au fait. Ne vous impatientez pas. C'est par la patience
+et la ténacité que je parviens, moi qui vous parle, à réussir dans mes
+entreprises...
+
+Tony, voyant qu'il n'y avait rien à faire contre la loquacité du nain,
+que le vin rendait plus prolixe encore, se contenta de hausser les
+épaules et attendit.
+
+--Donc, poursuivit le petit homme, prenons les choses au début. Vous
+savez que c'est l'envie de boire qui m'a fait vous retrouver... Me
+basant sur l'expérience, je me suis dit qu'en buvant un petit coup, je
+découvrirais peut-être M. de Vilers... J'ai donc bu....
+
+--Cela se voit. Mais poursuis.
+
+--Le vin m'a toujours porté bonheur, voyez-vous. Si je n'étais pas sorti
+du château de Blérancourt pour tutoyer le vin de France, je n'aurais
+sauvé personne. Mais je reviens à mes moutons, c'est-à-dire au
+marquis...
+
+--Hâte-toi, je t'en prie; tu dois voir que je ne suis pas d'humeur...
+
+--Tiens, c'est vrai! J'abrégerai donc. D'ailleurs, cela me fatigue de
+parler et ça me donne une soif! Il y a qu'après avoir fouillé pour rien
+une fois, deux fois, trois fois, la ville d'Anvers et ses environs, je
+commençais à désespérer, quand voilà qu'un soir, éreinté d'avoir couru,
+j'entre me reposer dans une auberge...
+
+--Et c'est là que...
+
+--C'est là qu'il y avait d'excellent faro, auquel je commençais à
+m'accoutumer, pour varier avec le vin. Or, je venais de vider le premier
+moos, quand une querelle de tous les diables s'élève...
+
+--Une querelle?
+
+--Oui... je pourrais même dire sans exagération une bataille. Au
+plus fort, comme j'essayais de comprendre de quoi il s'agissait, les
+hallebardiers arrivent et nous mènent tous au violon... un instrument
+que j'aimerai dorénavant, moi qui ne pouvais pas le sentir...
+
+--Mais qu'a de commun cette arrestation avec le marquis? demanda Tony
+impatienté.
+
+--Vous allez voir... Au violon, on m'interroge... je dis que je ne
+savais rien.
+
+--Naturellement.
+
+--Oui. Mais les autres, ceux qui se battaient, racontent leur histoire.
+Il s'agissait d'un cheval que l'un des deux était accusé d'avoir volé...
+Il s'explique, et savez-vous ce qu'il raconte?
+
+«--Je peux pas le rendre, qu'il dit dans son baragouin. Je l'ai vendu.
+
+»--À qui?
+
+»--Je sais pas!»
+
+On s'étonne, on demande la preuve, et patati et patata... Il désigne
+celui à qui il a vendu le cheval... Un officier français, avec un habit
+blanc et un manteau rouge...
+
+--Vilers! s'écria Tony.
+
+--Vilers qui partait.
+
+--Mais pour où?...
+
+--Dame, probablement pour Paris. S'il fût venu par ici, vous auriez
+entendu parler de lui pendant la bataille... Je suis sûr qu'il est à
+Paris.
+
+--À Paris? Et justement on disait tout à l'heure que nous allions y
+rentrer. Dieu soit loué! Goliath, je t'emmène avec moi.
+
+--À Paris, moi?... quelle chance! maman Nicolo, ma digne amie, une autre
+bouteille pour fêter cette heureuse nouvelle!
+
+--Bois à ton aise, mon pauvre Goliath. Moi, je cours m'informer au
+quartier général de ce qu'il peut y avoir de vrai dans ces propos de
+départ.
+
+Et Tony sortit, laissant le nain compléter son ivresse.
+
+
+
+
+XXII
+
+LE BILLET DE L'AMANT
+
+
+On n'avait point trompé Tony. Rocoux avait été une bataille décisive. Le
+maréchal de Saxe jugea à propos d'arrêter là momentanément la campagne.
+
+Il fit occuper les villes prises, détacha de son armée treize bataillons
+et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de
+Contades, de Saint-Pern et de Coëtlogon, défendre les côtes attaquées
+par les Anglais, puis il prépara ses quartiers d'hiver en pays conquis.
+
+La maison du roi, la gendarmerie et la brigade composée de deux
+régiments de gardes-françaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous
+ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques.
+
+Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'être donné
+rendez-vous à Paris tous les survivants de ces tragiques aventures.
+
+Mame Toinon était revenue à sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle
+avait si bien espéré ne plus revoir.
+
+Elle y avait retrouvé, gardant toujours la boutique, la fidèle Babet
+dont la figure maussade était devenue presque gracieuse de joie à
+l'arrivée de sa patronne.
+
+On juge si les voisins étaient accourus, attirés un peu par sympathie et
+beaucoup par curiosité, s'enquérir des événements curieux qui avaient dû
+se passer dans le lointain voyage de la costumière.
+
+Mais leur attente avait été déçue.
+
+Toinon, en effet, n'était plus la joyeuse et gaillarde et bavarde
+personne que nous avons présentée au début de notre récit.
+
+Depuis son départ, un grand changement s'était opéré en elle.
+
+Elle était sérieuse, triste, presque timide...
+
+Toinon, en arrivant à Paris, avait eu tout d'abord un cruel
+désappointement.
+
+Elle avait espéré que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des
+Jeux-Neufs. Elle s'était empressée de nettoyer, de parer elle-même la
+meilleure chambre de la maison.
+
+Vaine prévenance. Tony avait refusé.
+
+--Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin
+de la caserne où je suis appelé par mon service à chaque instant. J'irai
+rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront
+mes heures de liberté, mais je prendrai un logement tout près du
+quartier.
+
+La pauvre maman Toinon n'avait pas osé répliquer. Tony venait en effet
+presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, où ses bottes, son épée et
+ses épaulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en
+pouvait croire ses yeux, mais ses visites étaient de plus en plus
+froides et courtes.
+
+Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame
+Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis,
+le nuage qui couvrait son front s'éclaircissait et elle semblait joyeuse
+pour quelques heures. Où eût dit qu'elle avait un secret qui lui causait
+à la fois plaisir et douleur.
+
+Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connaître,
+ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus!
+
+Un personnage, qui avait également le don de préoccuper beaucoup les
+bons bourgeois du quartier Montmartre, c'était maître Goliath, le nain.
+
+Tony l'avait amené avec lui et en avait fait son factotum. Vêtu d'un
+costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait fièrement,
+soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie à
+la caserne où il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose,
+Pivoine et Normand, à la cantine de maman Nicolo.
+
+Mais cela ne l'empêchait pas de fouiller tous les coins de la capitale
+pour y trouver le marquis de Vilers...
+
+C'était, hélas, peine perdue!
+
+À l'hôtel de Vilers, la situation était toujours la même.
+
+Le temps s'était écoulé. La marquise était sur le point de mettre au
+monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait
+pas.
+
+La campagne était finie pourtant. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Se
+cachait-il seulement?
+
+Parfois Haydée, tout entière au bonheur d'être mère oubliait ses
+épouvantables tourments pour ne plus songer qu'à ce petit être qu'elle
+chérissait déjà.
+
+La mère absorbait l'épouse.
+
+Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui
+viendrait au monde sans connaître son père; qu'il faudrait élever, privé
+de son protecteur naturel... Et cet enchaînement d'idées la ramenait au
+souvenir de celui qu'elle n'osait plus espérer revoir...
+
+Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'épouse absorbant à leur
+tour les joies de la mère.
+
+En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de
+Vilers,--en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine,
+renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs
+efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait.
+Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et
+inexplicable.
+
+Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.
+
+Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes
+Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus
+et comptaient toujours sur la revanche.
+
+Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre.
+
+Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que
+lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils
+complotaient.
+
+Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui
+qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.
+
+--Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la
+marquise sort souvent?
+
+--Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en
+promenade.
+
+--Parle toujours.
+
+--Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a
+raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de
+l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des
+promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le
+baron de Chartille--auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle
+sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine,
+soit à la porte Saint-Antoine...
+
+--Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui?
+
+--Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de
+secrets pour moi.
+
+--Eh bien, pars vite et reviens nous informer!
+
+Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls.
+
+--Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces
+pas à la marquise?
+
+--Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est
+plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et
+de son mari.
+
+--Son mari est mort...
+
+--Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?
+
+--Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but?
+
+--Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi
+tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande.
+
+--Et ton service aux gardes?
+
+--J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche...
+D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin
+comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous.
+
+Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait.
+
+--Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse,
+avec sa soeur, mademoiselle Réjane.
+
+--De quel côté vont-elles?
+
+--Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon
+de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois.
+
+--Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne
+pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en
+route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!
+
+Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs
+uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle,
+non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies.
+
+--Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis
+que le carrosse est accompagné et surveillé...
+
+--L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous
+aussi, nous avons pris nos précautions.
+
+Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où
+ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.
+
+La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la
+route, les _folies_--c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons
+où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs
+ébats--les _folies_, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins
+aux senteurs parfumées.
+
+Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout
+de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur
+ennemi de la foule.
+
+Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.
+
+En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur
+de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait
+plus ardent que jamais.
+
+Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la
+portière, regardait la route, et il se disait en lui-même:
+
+--Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable
+enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au
+lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir!
+
+Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas
+être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y
+avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était
+gardé.
+
+À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route.
+Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient
+toute surprise...
+
+Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou
+paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour
+leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse
+et les deux dames qui étaient dedans.
+
+--Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait
+des dents d'impatience.
+
+--Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus
+vite, afin de laisser ces manants derrière lui?...
+
+--Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...
+
+--Allons donc!
+
+--Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph.
+Ah! si je pouvais voir son visage...
+
+Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle
+serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le
+pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que
+lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres
+promeneurs.
+
+--Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué.
+
+Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à
+quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que
+les autres marchaient auprès du carrosse.
+
+--Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille
+de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces
+deux-là nous espionnent.
+
+--Que veux-tu dire?
+
+--Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté
+de toi...
+
+--Eh bien!
+
+--Tu ne connais pas cette figure?
+
+--Non.
+
+--Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à
+l'hôtel de Vilers?...
+
+--Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère.
+
+--Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps...
+
+--Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête
+à ce drôle?
+
+--Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il
+s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la
+marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers...
+
+--Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...
+
+--Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.
+
+--Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison.
+Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.
+
+--Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de
+rentrer dans Paris.
+
+--Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé
+mon moyen.
+
+--Quel est-il?
+
+--Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le
+carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la
+police.
+
+Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand
+trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux
+exempts qui les surveillaient.
+
+Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron
+de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de
+madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à
+Vincennes.
+
+Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient
+courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient
+mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.
+
+Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les
+premiers dans le bois.
+
+Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un
+massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire.
+
+--Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué.
+
+--Tu vas voir tout à l'heure.
+
+La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent.
+
+Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser
+les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent.
+
+Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient
+pas.
+
+Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris
+confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour
+Paris, avait cessé d'être sur ses gardes.
+
+C'était là ce que Maurevailles attendait.
+
+Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur.
+Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra
+tout à coup.
+
+Réjane étouffa un cri de surprise.
+
+--Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète.
+
+--Rien, je me suis heurté le pied contre une racine.
+
+Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir
+été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards
+de son côté.
+
+Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane.
+
+Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.
+
+Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de
+la jeune fille, se cacha de nouveau.
+
+--Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.
+
+Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement
+dans son sein.
+
+--Non, je me suis trompée, fit-elle froidement.
+
+Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami:
+
+--Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.
+
+Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui
+brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un
+instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:
+
+«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui
+menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du
+jardin. Silence!»
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE PREMIER RENDEZ-VOUS DE RÉJANE
+
+
+Le soir était venu.
+
+Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre,
+Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers.
+
+Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée
+par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de
+Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit,
+Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel.
+
+Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait
+assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante
+du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui
+avait fixé.
+
+Il avait raison.
+
+Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion
+dans l'âme de la jeune fille.
+
+C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de
+celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur!
+
+Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au
+château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier
+et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait
+pour la sauver...
+
+Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le
+bien.
+
+Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette
+conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui
+tendait?
+
+Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme
+autant de blasphèmes.
+
+--Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans
+un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère...
+Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme
+est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et
+loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?...
+
+Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors
+de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il
+n'avait pas voulu se sauver sans elle...
+
+--Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il
+m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre.
+
+Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si
+résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant
+de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.
+
+À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait.
+
+Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si
+lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant...
+
+--Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce
+serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je
+n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble
+qu'on ne me voie!
+
+Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle,
+comme pour chasser au loin la tentation.
+
+Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...
+
+Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui
+l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa
+pensée était ailleurs.
+
+Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit.
+
+La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le
+doigt sur le bouton de la porte...
+
+Elle s'arrêta.
+
+Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se
+hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans
+les allées du jardin.
+
+Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du
+bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte
+ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière
+laquelle Maurevailles attendait.
+
+Elle écouta.
+
+Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...
+
+La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la
+surprenait là, seule?
+
+Mais derrière la porte, on toussa légèrement.
+
+C'était Maurevailles.
+
+Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir?
+
+Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce
+soupir fut entendu de l'autre côté de la porte.
+
+--Réjane?... est-ce vous? demanda une voix.
+
+La jeune fille demeura muette.
+
+--C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit...
+
+Réjane n'osait ouvrir.
+
+--Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant
+reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.
+
+Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute
+grande.
+
+Maurevailles était sur le seuil.
+
+--Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était
+là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le
+premier passant nous remarquerait.
+
+Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans
+ostentation, retira la clef qu'il garda.
+
+Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver
+s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme
+en décembre.
+
+Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang
+affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se
+penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres.
+
+Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un
+homme...
+
+Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles
+ne voulut pas demeurer dans le jardin.
+
+--Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à
+l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid,
+vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici...
+
+Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre
+tout vermoulu.
+
+--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
+
+--Le vieux kiosque...
+
+--Il n'y a personne?
+
+--On n'y vient jamais.
+
+--Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des
+indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant
+le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon
+ami...
+
+Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs
+ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.
+
+Maurevailles l'entraîna vers le kiosque.
+
+Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la
+langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur
+protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance
+de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout
+nouveau pour elle.
+
+--Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination
+qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur
+court-elle un danger?
+
+--Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont
+poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous
+avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer
+autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...
+
+Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il
+comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée,
+j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège
+contre ce démon.
+
+N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses
+menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen,
+il l'a trouvé.
+
+--Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante.
+
+--C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil
+ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et
+pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il
+n'a confié qu'à moi seul, j'hésite...
+
+--Je vous en supplie.
+
+--Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut
+s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques
+jours...
+
+--Oh! c'est affreux!
+
+--Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers.
+Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son
+pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est
+qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais
+il arrivera à son but.
+
+--Que faire?
+
+--Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que
+nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites
+pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être
+fatal.
+
+--Et vous n'avez aucun projet?
+
+--J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là
+surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille
+le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le
+pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?
+
+--Oui, au moins une semaine, a dit le médecin.
+
+--D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille
+heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me
+retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de
+votre absence...
+
+Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte.
+Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.
+
+--Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non...
+permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter
+ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à
+m'attendre dans le kiosque.
+
+Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point.
+
+Maurevailles garda la clef.
+
+Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit,
+refermant sur lui la petite porte.
+
+Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût
+regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur.
+
+Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux
+hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et
+avaient guetté sa sortie.
+
+Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui
+mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta.
+
+Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:
+
+--Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!...
+
+En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du
+visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener
+autour de l'hôtel de Vilers.
+
+C'étaient deux des exempts de M. La Rivière.
+
+
+
+
+XXIV
+
+LE PETIT POLICIER
+
+
+Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui
+veillait sur les exempts.
+
+C'était notre ami Goliath.
+
+Dans ses promenades à travers Paris, Goliath avait longuement réfléchi.
+Or, de ses réflexions était sorti cet axiome:
+
+--Si le marquis de Vilers est à Paris, il doit s'occuper de ce qui se
+passe à l'hôtel où est sa femme...
+
+Ceci posé, le nain s'était dit:
+
+--Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rôder autour de
+l'hôtel.
+
+D'où cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les
+abords de l'hôtel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre,
+de rencontrer le marquis.
+
+Sans en prévenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain,
+Goliath s'était mis en embuscade sur le quai de Béthume.
+
+C'est ainsi que du coin de la porte où il était tapi dans l'obscurité,
+il avait vu deux hommes passer mystérieusement, comme s'ils craignaient
+d'être aperçus.
+
+--Hum! cela est louche, avait-il pensé.
+
+Goliath, tout à fait étranger aux choses de Paris, n'avait aucune idée
+de ce que pouvait être la police. Elle se résumait pour lui en la
+maréchaussée et les exempts en tenue.
+
+Ces hommes mystérieux l'intriguèrent donc au plus haut point.
+
+--Ce sont évidemment des gens qui en veulent à la marquise, des sbires
+des Hommes Rouges, se dit-il avec inquiétude.
+
+Et, pendant la première nuit, il suivit avec anxiété leur manège. Ce fut
+avec un véritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir.
+
+--Ils n'ont pas trouvé d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux,
+car je n'étais pas de taille à lutter contre eux.
+
+En homme de ressources, Goliath résolut d'avoir du renfort. Dès que le
+jour fut complètement levé, il alla faire part de ses soupçons à ses
+amis les gardes-françaises.
+
+--Moi, je suis petit, leur dit-il après avoir raconté les incidents
+de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le
+gibier. Vous, qui êtes forts et solides au poste, vous vous tiendrez à
+ma portée. À la première alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!...
+
+--Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enrouée, bravo, petit, voilà
+qui est crânement combiné! Tu mériterais d'être général!... Seulement
+où diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, ça tient de la
+place.
+
+--Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrément les gars et
+de les enlever...
+
+--Carrément, appuya le Normand.
+
+--Ah! mes enfants! que vous êtes peu malins. Croyez-vous qu'ils se
+laisseront pincer?
+
+--Que feront-ils?
+
+--Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand même, de quel droit les
+arrêteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se
+promener la nuit au bord de l'eau?
+
+--Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, où
+nous logeras-tu, mon fils?
+
+--Et où seriez-vous plus commodément que dans un bon cabaret, avec un
+cruchon de vin pour prendre patience?
+
+--Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un
+ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'écria Pivoine enthousiasmé.
+
+--Laissez-moi donc tranquille, grande bête que vous êtes, dit le nain,
+en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser
+réellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin,
+moi?
+
+--Un vrai malin, dit La Rose.
+
+--Le malin des malins, compléta le Normand.
+
+--Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille
+m'a graissé le gousset, il faut que vous en profitiez...
+
+--Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau être petit, tu es un grand homme.
+Commande, nous t'obéissons aveuglément.
+
+--Aveuglément, répéta le Normand.
+
+Et voilà comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une
+permission de nuit, étaient installés aux _Armes de Bretagne_, tandis
+que le nain veillait dans sa cachette.
+
+L'aubergiste, bien payé, avait congédié ses autres pratiques et, malgré
+les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'élite.
+
+C'était justement le soir où Maurevailles avait donné rendez-vous à
+Réjane.
+
+En voyant ce personnage, enveloppé d'un grand manteau, entrer dans
+l'hôtel, le nain se dit que ce ne pouvait être que le marquis de Vilers.
+À quel autre eût-on ainsi ouvert la petite porte?
+
+Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas être des
+exempts, persuadé qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer à sa
+sortie.
+
+Quand il les vit, plaqués contre le mur, il s'éclipsa tout doucement et
+courut avertir les soldats qui bondirent en écoutant son récit.
+
+--Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant précipitamment son épée. Ils
+vont avoir beau jeu, les brigands!
+
+--J'ai justement une nouvelle botte à essayer, dit Pivoine, je ne l'ai
+encore expérimentée qu'en salle d'armes.
+
+Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le
+marquis était sorti, puis s'était éloigné; les policiers, trompés par sa
+dernière parole, avaient continué leur promenade autour de l'hôtel.
+
+Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de
+pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils
+s'apprêtaient même à retourner à l'auberge quand Goliath les arrêta.
+
+--Attendez donc, dit-il; il y a autre chose à faire. Ces gens-là doivent
+avoir un but qu'il sera peut-être intéressant de connaître. Attendons
+qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui
+ils sont.
+
+Se rendant à cette raison, ils observèrent, puis suivirent les exempts.
+
+Ils les virent entrer à l'hôtel de la police.
+
+--Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose désappointé, tu t'es
+joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de
+police.
+
+--Allons donc!
+
+--Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle
+affaire qui nous aurait peut-être menés loin.
+
+--Comment cela?
+
+--Évidemment. Les gens de M. le lieutenant général ont le bras long,
+fichtre!
+
+Et La Rose expliqua au nain étonné la puissance dont disposaient ces
+hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans
+la poche pour arrêter un personnage quel qu'il fût et le conduire à la
+Bastille d'où, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais...
+
+Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau
+s'ouvrait devant lui...
+
+--Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me
+ferais-je pas exempt de police? Voilà un métier qui me conviendrait!
+Moi, si chétif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres
+devant moi...
+
+Les gardes regagnèrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne
+dormit pas de la nuit.
+
+L'idée de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle.
+
+Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se
+présentait à l'hôtel de M. de Marville.
+
+--Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air
+goguenard.
+
+--Je veux parler au chef de la police.
+
+--Avez-vous une lettre d'introduction?
+
+--Non.
+
+--Vous ne pouvez alors être reçu. Monseigneur est occupé pour toute la
+journée.
+
+Goliath était bien désappointé. Cependant une inspiration lui vint tout
+à coup.
+
+--Dites à M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de
+Vilers, dit-il à l'huissier avec importance.
+
+Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui était donné, entra
+dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
+
+Il avait l'air beaucoup plus poli.
+
+--Monseigneur le lieutenant général ne peut se déranger en ce moment,
+dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivière?...
+
+--Qu'est-ce que c'est que M. La Rivière?
+
+--L'homme de confiance de monseigneur.
+
+--Soit. Conduisez-moi auprès de lui.
+
+L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous
+avons plusieurs fois parlé.
+
+La Rivière connaissait déjà le nain de réputation. Le baron de Chartille
+en avait parlé au lieutenant général et avait vanté son intelligence.
+
+--Que désirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tête
+vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus
+ses lunettes.
+
+--Je désire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez
+vous, dit catégoriquement le nain.
+
+--Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le métier?
+
+--Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout.
+
+--À merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce
+que vous avez découvert jusqu'à ce jour?
+
+--C'est facile.
+
+Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de
+changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rôle, en
+attribuant à son habileté tout ce que lui avait livré le hasard.
+
+La Rivière l'écoutait en tournant ses pouces.
+
+--Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut terminé. Vous êtes
+habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prétentions?
+
+--Mes prétentions?
+
+--Oui, quels appointements demanderiez vous?
+
+--Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le
+lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi à l'essai.
+Plus tard, nous verrons.
+
+--Soit, c'est une affaire entendue.
+
+--Vous m'acceptez?
+
+--Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je
+l'espère, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer
+à titre définitif.
+
+Le nain nageait dans la joie.
+
+--Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualité?
+demanda-t-il.
+
+--Je vais vous faire expédier une carte de service.
+
+La Rivière entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
+
+--Votre nom? dit-il.
+
+--Au pays, on m'appelait Johann; à Paris, les gardes-françaises m'ont
+baptisé Goliath.
+
+--Goliath, soit, dit La Rivière en écrivant. Voici, ajouta-t-il en lui
+tendant une carte. Avec ça vous avez des pouvoirs suffisants. Vous
+viendrez au rapport à deux heures.
+
+Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein
+d'enthousiasme.
+
+Certain, d'après ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait
+chargé de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant
+et s'imaginant que tous les passants devaient le considérer avec
+respect.
+
+--S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je
+pourrais les envoyer à la Bastille! se disait-il avec orgueil.
+
+À deux heures, La Rivière, confiant en l'intelligence et le dévouement
+de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'hôtel.
+
+Mauvaise et fatale idée.
+
+Le nain, en effet, n'avait pas tout dit à l'employé de M. de Marville.
+Il lui avait caché sa prétendue découverte de l'identité de Vilers.
+
+De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas à le
+regarder de trop près, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles.
+
+Celui-ci eut donc toute liberté de rentrer et de sortir par la petite
+porte. Le nain, au contraire, le protégea, ne se doutant pas qu'il
+facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers.
+
+Cela dura huit jours.
+
+Tous les soirs, Réjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque.
+
+Le huitième jour, elle dit à Maurevailles:
+
+--Je crois que j'ai trouvé un moyen d'échapper à votre faux ami, M. de
+Lacy.
+
+--Lequel? demanda curieusement le chevalier.
+
+--Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant?
+
+--Oui, pour être maître de la mère.
+
+--Eh bien, si je vous le donnais, à vous?
+
+--À moi! s'écria Maurevailles, maîtrisant mal un mouvement de joie.
+
+--À vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de
+sûreté.
+
+--Mais comment parviendrez-vous à faire consentir à cela votre soeur,
+dont vous connaissez les préventions contre moi?
+
+--Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai.
+Voulez-vous?
+
+--J'accepte avec bonheur, pour vous être utile. Maurevailles touchait
+enfin à son but. L'enfant allait lui être livré.
+
+Il ne s'agissait plus que d'attendre.
+
+Quelques jours s'écoulèrent encore. La délivrance tardait.
+
+Enfin, un soir, Réjane dit à Maurevailles:
+
+--Je n'ai que quelques instants à vous accorder. Ma soeur commence à
+être fort souffrante.
+
+--Alors, je ferai peut-être bien de rester ici?
+
+--Non, le médecin n'attend pas la naissance avant demain.
+
+--Qu'importe? Pour vous être agréable, chère Réjane, et pour être utile
+à la marquise, je puis veiller...
+
+--Ce serait peine inutile.
+
+--Comment cela?
+
+--La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera logée dans une des
+chambres attenantes à l'appartement de ma soeur, qui tient à ne pas
+perdre de vue son enfant...
+
+--Parfaitement.
+
+--Joseph, notre vieux et dévoué serviteur, sera chargé tout spécialement
+de veiller sur lui. Il n'y a donc rien à craindre d'ici demain soir.
+
+--Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher
+petit être?
+
+--Soyez sans inquiétude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen.
+Revenez demain à pareille heure. Je vous promets que le traître Lacy
+sera trompé dans son espoir... Mais, vous me répondez au moins de la
+sûreté de l'enfant? Cher petit trésor!... Ce serait la mort de ma soeur,
+si elle le perdait.
+
+--Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aimée? Ah! soyez tranquille; je
+le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entouré
+de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mère... O ma Réjane, ayez
+confiance en celui qui vous aime...
+
+--C'est que c'est peut-être mal, ce que je fais-là?
+
+--Mal!... Ne suis-je pas votre époux devant Dieu? Ne vous ai-je pas juré
+éternelle fidélité. Ah! Réjane, douteriez-vous de mon amour?...
+
+L'entretien continuait, bien que Réjane eût déclaré qu'elle ne pouvait
+rester longtemps sans que son absence fût remarquée.
+
+Goliath qui, depuis tantôt deux semaines, veillait à la porte du jardin,
+commençait à trouver la chose ennuyeuse et, malgré de grands efforts
+d'imagination, n'arrivait pas à deviner la raison de ces visites
+quotidiennes et nocturnes.
+
+Il avait résolu d'en avoir le coeur net.
+
+Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre
+celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand
+on ouvrirait.
+
+Le soir où nous sommes, Maurevailles, pressé, ouvrit la porte avec la
+clef dont il était resté muni, repoussa la porte qui vint buter contre
+la cheville et tourna la clef dans la serrure.
+
+Le pêne joua, mais, grâce à l'interstice qui existait entre la serrure
+et la gâche, la porte ne fut pas fermée.
+
+Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin.
+
+Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit où celui qu'il prenait pour
+le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperçut à dix pas le vieux
+kiosque.
+
+Il alla coller son oreille à la serrure.
+
+D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu à peu, les
+paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait:
+
+--Comptez sur mon amour, Réjane. Réjane!... le marquis de Vilers parlait
+d'amour à Réjane, sa belle-soeur!
+
+--Je me trompe, bien sûr! se dit Goliath.
+
+Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun
+doute. C'était bien Réjane qui était là, causant tendrement avec l'homme
+qui était entré.
+
+Toutes les idées du nain se brouillaient. Il commençait à douter de son
+bon sens.
+
+--Que résoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma découverte
+à ce bon M. La Rivière? Peut-être trouverait-il la clef de ce
+mystère?... Mais non. Cela peut devenir très grave... Mon chef avant
+tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je
+dois avertir.
+
+Et, malgré la nuit, malgré la peur, la distance et la fatigue, Goliath,
+emporté par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain.
+
+
+
+
+XXV
+
+OÙ TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRÊTENT À VEILLER
+
+
+Il y avait une autre personne que les allées et les venues de
+Maurevailles intriguaient vivement.
+
+C'était Marc de Lacy.
+
+Dans la scène du bois, il avait bien vu son ami donner un billet à
+Réjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de
+ses menées.
+
+Lacy avait essayé de l'interroger. Le chevalier lui avait répondu:
+
+--Laisse-moi faire. Nous touchons au but.
+
+Et il n'avait pas voulu en dire davantage.
+
+Si roué qu'il fût, Maurevailles était fort embarrassé vis-à-vis de Lacy.
+Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les
+calomnies qu'il avait racontées sur lui à Réjane.
+
+En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il
+avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la
+marquise.
+
+--L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le
+portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte...
+
+Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à
+Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.
+
+Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à
+ses projets.
+
+--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué.
+Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes
+Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de
+ton serment...
+
+--Et à moi aussi, murmura Maurevailles.
+
+--Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles
+qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut
+s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son
+mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore,
+à rechercher son mari...
+
+--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous
+touchons au but, te dis-je.
+
+--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.
+
+--Tu le sauras quand le moment sera venu.
+
+Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de
+son ami.
+
+Celui-ci résolut de percer à jour le mystère.
+
+Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait
+remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une
+dernière tentative.
+
+--Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire
+tout.
+
+--Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par
+moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de
+ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré,
+je sonderai le mystère...
+
+Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux,
+boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups
+redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille.
+
+Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du
+baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il
+était tenace!
+
+À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du
+vieillard.
+
+Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait
+nécessiter une visite si pressée.
+
+Goliath le mit promptement au courant de la situation.
+
+--Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est
+vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive
+compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais
+aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y
+consentez-vous?
+
+--Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit,
+mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller
+ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on
+fasse atteler!
+
+Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte.
+
+--Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son
+épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces
+fainéants ont attelé.
+
+Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du
+cocher. Le baron le retint par le bras.
+
+--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être
+pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à
+demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les
+détails.
+
+Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant
+bouger.
+
+Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se
+disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien
+dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était
+octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire,
+sans en oublier un seul incident.
+
+--C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de
+sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!...
+
+On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins
+stupéfait que le baron.
+
+--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il?
+Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais
+la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée,
+personne ne s'est mieux battu...
+
+Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était
+Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!...
+Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!...
+
+Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on
+attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère.
+
+En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris,
+Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de
+Tony.
+
+La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait
+partir, quand le baron demanda tout à coup:
+
+--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort,
+étaient venus me demander de faire prier pour vous?
+
+--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame
+Toinon.
+
+--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris?
+
+--Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici.
+
+--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir.
+Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!...
+Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des
+sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas.
+
+--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais
+les prévenir.
+
+Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient.
+
+--En route! dit le baron.
+
+--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.
+
+--Comment cela, tu nous abandonnes?
+
+--Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à
+diriger, moi.
+
+Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans
+l'affaire.
+
+--Soit, dit le baron. À tout à l'heure.
+
+--À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!...
+
+La nuit était tout à fait venue.
+
+Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient
+échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.
+
+Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière
+attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près
+de la petite porte.
+
+Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec
+précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant,
+réglait sa marche sur la sienne.
+
+On allait se trouver en présence.
+
+La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire.
+
+Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il
+attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane.
+
+Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois,
+il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui
+pour l'arrêter.
+
+Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile.
+
+--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient
+été surpris!... si on la surveillait!...
+
+Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut.
+
+--Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier.
+
+--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est
+qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur
+souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent
+que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la
+maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être
+aperçue...
+
+La figure de Maurevailles se rasséréna.
+
+--Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa
+voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile
+notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie
+passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane,
+c'est moi!...
+
+--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans
+restriction votre pardon?
+
+--Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous
+rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut
+pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir...
+
+--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir
+l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant,
+elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le
+remettre entre les mains d'un cavalier...
+
+--Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles
+effrayé.
+
+--Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la
+promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons.
+
+--Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de
+tous en dépend...
+
+--Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos
+précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?
+
+--Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un
+avenir d'amour et de bonheur?...
+
+Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux
+alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les
+ombres qu'ils voyaient rôder aux environs.
+
+Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention
+d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la
+porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher,
+ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant
+l'événement.
+
+Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière
+la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les
+confirma dans cette idée.
+
+Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à
+fait.
+
+Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils
+avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement
+reconnu que c'était là une chose impraticable.
+
+Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient
+affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le
+mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément.
+
+Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux _Armes de Bretagne_,
+avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier
+signal.
+
+Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de
+veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise.
+
+Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les
+mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au
+contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police
+ne se mêlât pas de ce qui se passerait.
+
+Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer,
+entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin
+afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls
+sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur.
+
+Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce
+fut là qu'il porta d'abord ses pas.
+
+Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent:
+
+--On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue!
+
+Maurevailles tira son épée.
+
+--Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il
+résolument.
+
+--Chut!... attendez... on s'arrête...
+
+Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement
+et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude,
+il s'approcha et prêta l'oreille.
+
+Il n'entendit rien.
+
+--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce
+que pour plus tard.
+
+Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner.
+
+--On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera
+aperçu de mon absence!
+
+--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui
+fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il
+revienne.
+
+--Oui, car je suis inquiète de ma soeur!...
+
+--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...
+
+--Non, certes; où vous trouverai-je?... ici?
+
+--Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que
+vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr.
+
+--C'est convenu... au revoir.
+
+Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony,
+du bout de l'allée, ne l'aperçût.
+
+Il courut après elle et la rejoignit.
+
+--Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant.
+
+--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à
+genoux.
+
+--Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous
+dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce
+kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...
+
+--Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit
+Réjane.
+
+--Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous
+sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant.
+
+--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui
+m'appelle.
+
+--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous
+ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure...
+
+--Dans ce kiosque, j'étais... seule...
+
+--Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément
+ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir...
+un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme?
+
+--Je ne puis le dire...
+
+--Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement
+à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre
+soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne
+pouvez le faire connaître?
+
+La jeune fille baissa la tête sans répondre.
+
+--Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce
+nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je
+le connaisse.
+
+Nouveau silence.
+
+--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le
+faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à
+cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de
+lui...
+
+--Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur,
+je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...
+
+--Eh bien, le nom de cet homme?
+
+--Je ne puis le dire...
+
+--Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est
+resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure,
+fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...
+
+Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et
+de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la
+porte.
+
+Le kiosque était vide.
+
+Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant
+que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la
+petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et
+se trouva en face de... Marc de Lacy.
+
+--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son
+effarement.
+
+--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.
+
+--Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque
+temps, et que je vais enfin connaître.
+
+--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas
+de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les
+moyens qui me semblent bons?
+
+--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître.
+
+--Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton
+aide, j'ai celui de m'en passer.
+
+--Tu médites quelque infamie...
+
+--Que t'importe?
+
+--Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher.
+
+--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...
+
+--Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!...
+
+--C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà
+coûté cher, dit Maurevailles avec ironie.
+
+--Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas
+le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy
+furieux.
+
+--Ah! nous en sommes là?
+
+--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.
+
+Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite
+porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans
+la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il
+s'engouffra tout à coup dans le jardin.
+
+Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment
+sur lui.
+
+Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait
+solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les
+gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises
+intentions.
+
+Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles,
+il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût
+facilement escalader.
+
+Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et
+sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien
+ami.
+
+Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre
+lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet
+sur le chevalier et l'en enveloppa.
+
+Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du
+manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.
+
+Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses
+efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.
+
+Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout
+meurtri.
+
+Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à
+l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de
+l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise...
+
+Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du
+mur.
+
+Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un
+arbre.
+
+Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur,
+en surgirent deux autres.
+
+En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et
+aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute
+stature du baron de Chartille...
+
+C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation,
+avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.
+
+Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru
+chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que
+l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel.
+
+Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.
+
+Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter
+main-forte au besoin.
+
+A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et
+tout le quai.
+
+Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour
+organiser une battue.
+
+Lacy ne pouvait échapper.
+
+Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de
+Vilers mettait au monde un fils...
+
+
+
+
+XXVI
+
+RÉUNIS DANS LA MORT
+
+
+Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où
+l'enfant de Vilers naissait à la vie.
+
+Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée
+de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la
+présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations
+de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le
+mettre en sûreté.
+
+N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du
+moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le
+nouveau-né et s'enfuit avec lui.
+
+Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises
+marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre.
+Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux
+fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans
+encombre à la petite porte.
+
+Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le
+temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait
+tomber entre les mains de son mortel ennemi?
+
+Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se
+rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient
+arriver près d'elle.
+
+Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.
+
+Cette porte s'ouvrit à demi.
+
+--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.
+
+--J'y suis, répondit une voix.
+
+En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau
+rouge.
+
+Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef
+de cette porte.
+
+Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme
+elle était venue.
+
+Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit
+tressaillir.
+
+De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de
+plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.
+
+Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé
+dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.
+
+Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!
+
+Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs
+voix s'écrier:
+
+--Nous le tenons.
+
+--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le
+laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.
+
+Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son
+aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était
+obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du
+dehors, probablement par des sbires de Lacy...
+
+L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!
+
+Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le
+jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.
+
+Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans
+tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:
+
+--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...
+
+--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il
+est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!
+
+Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à
+demi tuée.
+
+Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que
+l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était
+sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner
+l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...
+
+--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les
+projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...
+
+Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.
+
+--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.
+
+--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en
+finir avec le tourmenteur de femmes.
+
+A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au
+manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony
+et le baron se préparaient à lui couper la retraite.
+
+--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à
+ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il
+va être victime de son dévouement.
+
+Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux.
+Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier
+son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...
+
+Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant
+entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de
+sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.
+
+--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.
+
+--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec
+colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des
+jambes!
+
+La poursuite recommença de plus belle.
+
+Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises
+traquaient ainsi.
+
+C'était Marc de Lacy.
+
+On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque,
+avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des
+exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.
+
+Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient
+de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus
+furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix.
+
+Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt
+jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane.
+
+Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois.
+
+--Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est
+l'enfant?
+
+--L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles,
+enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.
+
+--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens
+à la vie.
+
+--Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas!
+
+--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de
+subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant
+Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément.
+Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?
+
+Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se
+tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs
+questions.
+
+--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui
+contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de
+répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant
+les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme
+tel, vous tuer sans crainte et sans pitié....
+
+--Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure.
+J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable....
+
+--Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous
+protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne
+te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers,
+ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première
+fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à
+Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de
+nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne
+songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la
+protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à
+ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police
+t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous
+te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre
+où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier,
+assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense?
+
+--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel;
+ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous
+sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable
+qu'il puisse être.
+
+--Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une
+voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.
+
+--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit
+jours.
+
+--Moi?
+
+--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser
+parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu
+faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la
+tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir!
+
+Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile.
+Maurevailles était encore là, dans le kiosque....
+
+Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de
+Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal.
+Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir
+tout de suite.... Il allait parler, il se tut.
+
+--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la
+personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en
+pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de
+l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par
+les exempts....
+
+Lacy continua à garder le silence.
+
+--Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de
+discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir
+une épée!...
+
+--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la
+main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime,
+ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que
+nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec
+moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent
+Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges
+de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la
+possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt!
+
+Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde
+responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes.
+
+Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment
+on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni
+soldats.
+
+--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy
+avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie.
+Cette parodie de jugement est inutile.
+
+--Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable.
+Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous
+ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer
+sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner
+cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi
+condamnez-vous cet homme?
+
+--A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni.
+
+--A mort, dit également La Rose.
+
+--A mort, répéta le Normand.
+
+--La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de
+Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme
+à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême
+à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement
+accomplie.
+
+Lacy ne répondit pas.
+
+--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre
+prière.
+
+--Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne
+m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front...
+Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la
+punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi
+si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe
+sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort!
+
+Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène,
+cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de
+Lacy monta jusqu'à elle.
+
+Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour
+sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait
+dit quelques instants auparavant.
+
+Ce dernier mot la convainquit davantage encore.
+
+--Infâme! dit Tony, et Réjane?
+
+--Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre
+douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les
+forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour....
+
+--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.
+
+Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes.
+
+Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur
+lui-même et vint rouler sur les cailloux.
+
+Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du
+second étage, broyée aux pieds du baron.
+
+Il se pencha et s'écria avec terreur:
+
+--Réjane!
+
+C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en
+voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée
+par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant
+son sang au sien.
+
+Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée
+dans la vie...
+
+
+
+
+XXVII
+
+L'HÉRITAGE
+
+
+Tony, le baron, et les autres témoins de cette catastrophe étaient
+d'abord restés atterrés, puis s'étaient hâtés de porter secours à
+Réjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille
+était morte et bien morte.
+
+--Quel épouvantable accident! dit Tony.
+
+Le vieux baron, tout ému, réfléchissait.
+
+--Un accident?... non, répondit-il. Dites plutôt une mort volontaire, de
+laquelle nous avons notre part de responsabilité. Nous n'avons pas songé
+à la présence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si
+rapproché de l'hôtel pour juger et condamner cet homme qu'à son costume
+elle a dû prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe!
+mon Dieu! quelle idée terrible!... Si nous nous étions trompés?... Si
+Lacy avait dit vrai!...
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations.
+
+--Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est
+lui que vous avez entendu parler d'amour à cette pauvre enfant dont le
+cadavre est là devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy,
+qui, peut-être, était réellement venu dans une bonne intention, le
+véritable séducteur nous échappait encore!...
+
+--Oh! c'est impossible!
+
+--C'est la vérité, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait,
+ou plutôt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la
+responsabilité de ce malheur retombe sur ma tête! Fatale promptitude!
+Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait
+pas épouvanté la marquise, déjà si éprouvée! Tony, courez. Que Joseph
+arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout à la
+malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre
+Réjane... Quant à celui-ci, les valets s'en occuperont.
+
+Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous
+que nous allions laisser échapper. Et maintenant surtout, ajouta le
+vieillard avec un éclair dans les yeux, j'ai un terrible compte à régler
+avec lui.
+
+Les recherches recommencèrent minutieuses à travers les buissons. Le
+baron avait deviné juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles,
+certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait brisé la porte du kiosque
+et était sorti dans le jardin.
+
+En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte était
+arrachée et un lambeau de drap écarlate resté accroché à la rampe de
+l'escalier rustique.
+
+C'était bien un Homme Rouge qui avait passé par là.
+
+Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait à l'autre
+bout du jardin. C'était donc Maurevailles.
+
+On l'aperçut d'ailleurs tout à coup sortant de la pénombre à deux cents
+pas plus loin.
+
+Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles
+connaissait bien les détours du parc. Il glissait comme une couleuvre
+entre les massifs sombres, n'apparaissant qu'à de rares intervalles,
+lorsqu'il lui fallait traverser des clairières ou des allées.
+
+Vingt fois le baron et ses hommes le serrèrent de près et crurent
+le tenir; vingt fois, il disparut comme un démon au moment où ils
+étendaient les mains pour le prendre.
+
+Si l'on eût osé tirer, le fugitif n'eût pas pu aller bien loin. Ne
+fût-ce qu'au jugé, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la
+catastrophe récente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que
+de nouvelles détonations vinssent porter à la marquise de Vilers un coup
+peut-être mortel.
+
+Aussi, vigoureux chasseur, devançait-il tout le monde, sondant les
+buissons un à un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le
+fouiller afin de retrouver le Maurevailles.
+
+Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une allée. Il y courut.
+En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout à coup les
+gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur.
+
+Une épée lui avait troué le corps de part en part.
+
+--Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix
+railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh
+bien, je vous donne la mort des lâches... la mort par derrière.
+
+Fous de colère, les braves gens oublièrent l'ordre qui leur avait été
+donné, et tirèrent vers l'endroit d'où était partie la voix.
+
+Mais les balles allèrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le
+centre du massif, et un ricanement sardonique répondit à la décharge.
+
+Cette fois, le bandit s'échappait.
+
+Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, après
+avoir confié le corps de Réjane aux femmes de la marquise.
+
+Il revenait prendre part à la lutte, venger Réjane, s'il en était encore
+temps.
+
+Hélas! il arriva juste pour recevoir les dernières volontés du baron.
+
+En le voyant, M. de Chartille se souleva péniblement.
+
+--Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire à expier celle
+que j'ai causée sans le vouloir tout à l'heure! Je ne regrette point la
+vie... j'ai assez vécu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Réjane
+et punir le véritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la
+confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont là... dans ma
+poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi
+un peu...
+
+Et, avec le stoïcisme dont il avait presque toujours fait preuve, le
+baron se mit à lire tout haut, en écrivant:
+
+--«Je lègue à Tony, lieutenant aux gardes-françaises, toute ma fortune,
+pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reçu mes volontés à ce sujet.
+
+»Paris, ce 15 décembre 1746.
+
+»ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.»
+
+--Et maintenant, dit-il, en tendant le papier à Tony, tu penseras aux
+braves amis... qui nous ont servis... là-bas; à tous... n'est-ce pas?...
+Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune...
+
+En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort était
+au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la
+face qu'il râla:
+
+--À boire... j'étouffe...
+
+On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait
+couru avertir un médecin. Mais avant son arrivée, le baron s'affaiblit
+de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tête.
+
+Le moribond surprit ce geste.
+
+--C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine,
+le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la
+vengeance...
+
+Un flot de sang lui vint à la bouche.
+
+Le baron de Chartille était mort...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+RÊVE OU RÉALITÉ?
+
+
+Voyons maintenant ce qui se passait au dehors.
+
+Quel était donc l'homme au manteau rouge, à qui la pauvre Réjane avait
+remis l'enfant, et qui, aussitôt après, avait été arrêté par Goliath et
+sa troupe?
+
+En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si
+longtemps, le nain s'était trouvé pris d'une joie immodérée.
+
+La capture de l'enfant, sauvé, croyait-il, d'un grand danger, avait
+encore augmenté son contentement.
+
+--Il n'y a que moi, il n'y a que moi, répétait-il en se frottant les
+mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas à la
+cheville!
+
+Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts,
+était conduit aux _Armes de Bretagne_, qui étaient devenues le quartier
+général.
+
+Pour être plus libre, on avait (_de par le roi_, s'il vous plaît!) prié
+l'hôte d'aller se reposer et on avait laissé le soin du service à un
+jeune garçon à mine niaise et à cheveux rouges, qui répondait au nom
+harmonieux de Barrabas.
+
+Barrabas, déjà fort ébahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il
+assistait, laissa tomber à terre le broc de vin qu'il tenait à la main,
+en voyant arriver un homme à manteau rouge ayant toute la mine d'un
+seigneur et conduit par deux exempts, derrière lesquels un troisième
+estafier portait avec toute la délicatesse possible un enfant
+nouveau-né.
+
+--Seigneur Dieu! murmura le pauvre garçon, qu'est-ce que cela veut dire?
+
+--Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron!
+s'écria le nain avec arrogance. Allons, mon garçon, ouvre-nous la grande
+salle et tourne les talons!
+
+Barrabas obéit; on entra dans la grande salle.
+
+L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air méfiant.
+
+--Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le
+tenaient.
+
+--Ce sont nos ordres.
+
+--Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me
+conduire tout de suite à votre chef.
+
+Ils haussèrent les épaules en gens habitués à pareilles choses et ne
+répondirent pas.
+
+L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience.
+
+À ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier
+tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible créature que
+l'homme de police berçait dans ses bras avec une tendre gaucherie.
+
+--Vous êtes père, monsieur? demanda-t-il avec douleur.
+
+--Oui, dit l'exempt avec un sourire.
+
+--Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de
+celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser?
+
+Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, ému,
+interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tête.
+
+--Il veut l'étrangler, peut-être, se dit-il.
+
+L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une
+tendresse inquiète, se porta de nouveau vers l'enfant.
+
+Goliath surprit ce regard.
+
+--Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-là!... se
+dit-il en se grattant la tête. Qui diable peut-il être? Je connaissais
+Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait
+une nouvelle recrue?...
+
+L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif
+pour s'élancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissèrent
+retomber leurs mains sur ses épaules.
+
+--Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire
+triste, je ne songe pas à m'enfuir. Seulement, je regrette le temps
+qu'on perd en ce moment.
+
+--Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un sérieux qui
+contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce
+soir...
+
+L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son
+impassibilité.
+
+Le nain se remit à songer.
+
+--En tout cas, se disait-il, celui-là n'a pas été recruté dans les
+gardes-françaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa
+figure.
+
+Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois
+que je connais que....
+
+--Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout à coup du poing sur la
+table, Barrabas, larron, suppôt d'enfer! un broc de ton meilleur vin!
+
+Barrabas, de plus en plus étourdi, s'empressa d'obéir.
+
+--Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme
+cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet
+homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drôle si, cette fois,
+j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui!
+L'air mystérieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux
+brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dépêchons-nous, nous
+sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec
+moi, monsieur le marquis?
+
+En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge.
+Celui-ci tressaillit.
+
+--Est-ce à moi, dit-il, que?... Tu me connais donc?
+
+--Eh! eh! cela dépend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire,
+moi, je suis franc. Il y a des marquis que je déteste; il y en a que
+j'aime bien, comme par exemple celui dont l'hôtel est là, tout près de
+nous, et où il y a même une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son
+lit d'accouchée...
+
+--Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien à
+cacher à l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers!
+
+Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des
+brocs passa, comme s'il eût été lancé par un invisible tremplin,
+l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts,
+contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que
+celui-ci eût pu s'en défendre.
+
+À la fin, Goliath tomba à terre aussi vite qu'il avait sauté au cou du
+marquis.
+
+--Vive la joie! s'écria-t-il, j'ai trouvé, j'ai trouvé... Décidément
+j'ai tout trouvé...
+
+Et s'adressant aux exempts:
+
+--Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous,
+monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous
+saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le
+marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-là porte
+cependant comme une mère nourrice. Venez à l'hôtel. On nous attend... À
+l'hôtel!
+
+Il gambadait en disant cela. Le marquis étonné, mais voyant bien, à la
+joie du petit homme, qu'il avait affaire à un ami, prit l'enfant dans
+ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les
+exempts.
+
+Mais, à l'hôtel, un triste spectacle les attendait.
+
+La mort de Réjane venait d'y causer une douloureuse stupéfaction. Les
+domestiques étaient terrifiés par tout ce qui venait de se passer. Ce
+fut à peine si, malgré la présence de Goliath, on fit attention aux
+nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de
+sa découverte.
+
+--Où est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en élevant la
+voix.
+
+Les valets se regardèrent avec embarras.
+
+--Ah ça! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien êtes-vous muets?
+s'écria Goliath.
+
+--Le baron?... dit avec hésitation un des valets... le baron?... Il est
+mort!...
+
+--Mort, mon maître! s'écria le nain.
+
+--Mort, Chartille! répéta Vilers.
+
+--Miséricorde! monsieur le marquis qui reparaît!... dit une des
+suivantes en reconnaissant Vilers.
+
+--Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis
+avec impatience.
+
+--Assassiné, dans les jardins!...
+
+--Oh! courons, courons!
+
+L'arrivée du marquis avait porté le comble au désarroi de l'hôtel.
+L'enfant enlevé, le prétendu ravisseur exécuté dans le jardin, après
+une chasse folle, Réjane mourant près de lui, le baron de Chartille
+assassiné, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout
+cela faisait perdre la tête aux braves gens, qui se croyaient le jouet
+d'un cauchemar.
+
+La nouvelle du retour du marquis se répandit rapidement. Le vieux Joseph
+arriva, pâle d'émotion.
+
+--Ah! mon bon maître, quelle joie après tant de chagrins!... Cette
+pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon
+Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empêcher de mourir de
+désespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va être heureuse!...
+
+Mais, avant d'être époux, Vilers se montra ami fidèle.
+
+--Conduis-moi d'abord, dit-il, auprès du cadavre du baron.
+
+Joseph obéit et le marquis se rendit auprès du corps inanimé de celui
+qui, en son absence, avait été le vaillant défenseur de sa famille.
+
+Il plia le genou et déposa un baiser sur le front pâle du mort. Puis il
+se releva.
+
+Si pénible qu'eût été la mort du baron et celle de Réjane, le retour du
+marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire
+une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La
+figure grimaçante de notre ami Goliath pouvait seule se prêter à la
+reproduction des pensées qui se partageaient son cerveau. Il pleurait
+d'un oeil et riait de l'autre en disant:
+
+--Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est égal,
+j'ai trouvé le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle
+triste fin!... Ah! si j'avais été là! Mais je ne pouvais pas être en
+double, hélas!... Moi, je sauvais l'enfant....
+
+La difficulté, avec tout cela, était de prévenir la marquise du retour
+de son mari... Si on eût écouté le nain et Joseph, on eût fait entrer
+carrément le baron; ils prétendaient que le bonheur ne pouvait pas faire
+de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient
+combien la marquise était impressionnable. Il fallait éviter une émotion
+qui aurait pu la tuer.
+
+Tony se chargea de la tentative.
+
+Recommandant à tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il
+entra--son dévouement, qui avait presque fait de lui le frère d'Haydée,
+lui en donnait le droit--dans la chambre de l'accouchée.
+
+La marquise fut heureuse de le voir.
+
+--Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette
+nuit autour de l'hôtel ne vous a pas épouvantée.
+
+--Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je
+n'ai rien entendu tant j'ai dormi!...
+
+--Dormi!... est-ce possible?
+
+--Oui, et j'ai fait un bien beau rêve. Imaginez-vous, mon bon ami, que
+je rêvais qu'IL était là et pour toujours, cette fois...
+
+Tony tressaillit. Haydée avait-elle donc eu un pressentiment?
+
+Il saisit l'occasion au vol.
+
+--Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de
+moi...
+
+--Rire de vous? et comment?
+
+--En me contant comme un rêve une réalité. Je sais bien que vous avez vu
+le marquis; après une si longue absence, il était bien naturel que sa
+première visite fût pour vous...
+
+--Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?...
+
+--Puisque vous l'avez vu!...
+
+--En rêve seulement, hélas!
+
+--Ne vous moquez donc pas de moi!
+
+--Tony, je vous jure que c'était un rêve.
+
+--Et moi, je vous jure, madame, que c'était une réalité.
+
+--Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony,
+la désillusion, après, serait trop douloureuse...
+
+--Eh! trompe-t-on une accouchée? Non, madame, je ne vous mens pas.
+Peut-être, par une étrange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour
+une illusion la plus douce des vérités? Ce serait à donner envie à M. le
+marquis de retourner où il était...
+
+--Oh! ne dites pas cela.
+
+--Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant être heureuse?
+
+--Pensez donc! Le revoir, juste au moment où je puis lui montrer mon
+fils!...
+
+--Qu'il aime bien déjà...
+
+--Il le connaît donc?
+
+--S'il le connaît? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui
+se lève et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'était en
+rêve que vous aviez revu votre époux? Il m'a dit lui-même que votre
+conversation avait duré plus de trois heures...
+
+--C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompée ainsi, dit la
+jeune femme tout à fait convaincue. Mais lui, où est-il en ce moment?
+Dort-il?
+
+--Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promène sans
+doute son fils...
+
+--Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois.
+
+Tony, tout à fait rassuré sur les conséquences de l'entrevue, s'élança
+pour appeler le marquis. Mais celui-ci,--qui, ayant suivi toute la
+conversation, de la pièce voisine, avait rapidement enlevé son manteau,
+ses grosses bottes et son épée, et jeté son chapeau au loin,--arrivait,
+vêtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'émotion qui lui serrait la
+gorge, il dit avec une gaieté factice:
+
+--Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le désirez, madame!
+
+La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux
+bras.
+
+--Crois-tu, dit-elle en riant, que tout à l'heure encore, j'avais
+cru que ton retour n'était qu'un rêve? Mais je ne m'abuserai plus
+maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse....
+
+--Chère Haydée! disait Vilers, dont les yeux étaient humides d'émotion
+et de bonheur.
+
+--Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprès de notre enfant... de ton
+fils... car il est à toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme
+toi... Il aura Tony pour modèle...
+
+--Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en
+tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet éloge.
+
+--Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre
+mes beaux rêves.
+
+Vilers et Tony prirent congé de la marquise. Il n'y avait plus, de ce
+côté-là, aucune imprudence à redouter.
+
+Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprès
+du corps du baron de Chartille, et cela au grand désappointement des
+gardes-françaises qui avaient espéré savoir comment le marquis, échappé
+à la mort, était arrivé si justement à temps pour sauver son fils.
+
+
+
+
+XXIX
+
+CHEZ M. DE MARVILLE
+
+
+Cependant on n'en avait pas fini avec les événements de cette terrible
+nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une façon
+plausible la mort des trois victimes.
+
+Pour le baron de Chartille et pour Réjane, la fable était toute faite:
+Profitant de l'embarras que causait dans l'hôtel l'accouchement de
+la marquise, des voleurs s'y étaient introduits. Le baron avait
+imprudemment couru seul après eux et avait été assassiné. Réjane,
+attirée par le bruit, s'était penchée à sa fenêtre, puis, épouvantée,
+avait perdu l'équilibre et était tombée dans le jardin.
+
+Cela allait donc très bien. Mais Lacy?
+
+Vilers et Tony se concertèrent et, d'un avis commun, se rendirent de
+grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police.
+
+Celui-ci savait déjà par ses exempts une grande partie des événements
+de la nuit. Il s'attendait donc à cette visite. Après les premiers
+compliments, Vilers dut lui expliquer sa réapparition.
+
+C'était, du reste, bien facile.
+
+Prévoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers,
+profitant de ce qu'on le croyait mort, s'était caché pour mieux les
+surveiller. Il s'était mis à les suivre pas à pas, revêtant cent
+déguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans être reconnu. Tantôt
+paysan, tantôt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revêtir
+la pelisse du hussard, laissant l'habit galonné pour le sarreau de
+toile, il ne les avait pas abandonnés un seul jour. Il était là quand le
+baron de Chartille avait tué Lavenay; il était à deux pas des exempts,
+sur la route de Vincennes, prêt à intervenir, dans le cas d'une attaque
+de vive force. Il était là quand Maurevailles et Lacy s'étaient
+querellés, et c'était grâce à des lambeaux de leur conversation saisis
+de distance en distance, qu'il avait pu arriver à temps pour jouer ce
+rôle si providentiel.
+
+--Et maintenant, dit-il à M. de Marville, nous avons de nouveau recours
+à votre aide qui ne nous a jamais fait défaut pour couvrir d'un éternel
+secret tous les événements de cette affreuse nuit.
+
+--Ma foi, dit le lieutenant de police en réfléchissant, votre histoire,
+quant au baron et à mademoiselle Réjane, me semble admirablement trouvée
+et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassinées par les
+bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, _venu au secours de
+son ami, le vieux baron_.
+
+--Ce serait à merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?...
+
+--Croyez-vous donc que ce misérable osera reparaître?
+
+--Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir été déjà
+trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des événements passés,
+et de lui avoir raconté à sa façon tout ce qui est arrivé...
+
+--Songez que ce sont des gardes-françaises qui ont tué Lacy, leur
+officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va
+pour eux du conseil de guerre...
+
+--S'il osait les accuser, s'écria impétueusement Tony, je lui passerais
+mon épée au travers du corps!...
+
+--Et vous subiriez également le conseil de guerre, car Maurevailles est
+capitaine et vous n'êtes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons
+point aux moyens violents. Nous n'avons plus là pour nous comprendre et
+nous protéger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est féroce en ce
+qui concerne la hiérarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec
+votre supérieur.
+
+--Que faire alors? dit Tony avec découragement.
+
+--Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre.
+
+La bonne figure de M. de La Rivière se montra.
+
+--La Rivière, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous
+occupons?...
+
+L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif.
+
+--Eh bien, il faudrait tâcher de savoir où est en ce moment et ce que
+fait M. de Maurevailles.
+
+La Rivière se mit à rire en se frottant les mains.
+
+--Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible
+pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de
+Maurevailles ne sera pas facile à rejoindre...
+
+--Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois le lieutenant de police,
+Vilers et Tony.
+
+--Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a été vu, à cheval,
+galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire
+qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a
+fait maison nette avant de s'en aller.
+
+--Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien
+envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en réalité,
+la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien à craindre; Maurevailles
+ne les accusera pas...
+
+Vilers et Tony remercièrent avec effusion le lieutenant général et
+se retirèrent pour aller à l'hôtel, où un triste et pieux devoir les
+réclamait.
+
+Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait à Vilers et à
+Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils
+ne lui rendissent pas le même honneur.
+
+Le corps du baron, placé sur un char funèbre, fut traîné par quatre
+chevaux jusqu'à Saint-Germain où ses ancêtres étaient enterrés.
+
+Le même jour, on enleva de l'hôtel le corps de Réjane, qui fut porté à
+l'église Saint-Louis.
+
+On s'arrangea de façon à ce qu'aucun bruit des cérémonies ne vint
+troubler la marquise dans sa chambre d'accouchée. Aux questions qu'elle
+fit au sujet de sa soeur, on répondit que Réjane était fort souffrante
+et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, était là et
+son absence avait été assez longue et assez douloureuse pour que le
+bonheur de le revoir fît un peu oublier tout le reste à sa femme.
+
+Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilité absolue d'empêcher la
+marquise de monter qu'on dut lui avouer la vérité; Ce fut pour elle une
+révélation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'éteint-elle pas
+entre un enfant qui grandit et un mari retrouvé?...
+
+Tony, qui venait chaque jour à l'hôtel de Vilers, trouva un moyen
+excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Réjane. Il
+amena à Mme de Vilers celle qui déjà lui avait prodigué ses consolations
+en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo.
+
+Pendant ce temps-là, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgré
+la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu
+grand'peur que la vérité ne fût connue du duc de Biron et qu'on ne leur
+fît payer cher, à eux pauvres diables, leur expédition nocturne contre
+Lacy, complètement rassurés maintenant, passaient gaiement leurs
+journées, grâce aux libéralités de Tony, qui ne leur ménageait pas l'or
+que lui avait laissé le pauvre baron.
+
+C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas
+donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son
+petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de
+Chartille.
+
+Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil,
+sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de
+devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le
+service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait
+alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était
+sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il
+avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant
+Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa
+tranquillité.
+
+D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans
+borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le
+marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de
+leur épée.
+
+--Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il
+revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon
+côté.
+
+--Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il
+m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille...
+
+Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le
+gardait pour lui: c'était celui de Bavette.
+
+Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se
+ravivait de plus en plus.
+
+Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle
+en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille
+avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il
+avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.
+
+Il lui fallait cependant ou renoncer à elle--et il n'en avait pas le
+courage--ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à
+maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire.
+
+Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers
+Bavette qui, digne et fière:
+
+--Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit
+de m'aimer!
+
+Pour tous, ces paroles se rapportaient à la différence de position qu'il
+y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandière.
+Mais notre héros seul en comprit le véritable sens, car il mit la main
+sur son coeur en murmurant:
+
+--C'est vrai... elle a raison!...
+
+Il venait de penser à la pauvre Toinon, chez qui s'achèvera cette
+histoire, de même qu'elle y a commencé.
+
+Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne
+la voyait plus guère. La pauvre délaissée se cachait en effet, et elle
+avait pour cela de bonnes raisons.
+
+Tony, repoussé si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une
+consolatrice toute naturelle et toute trouvée, une amie qui saurait
+mettre le meilleur baume sur son coeur.
+
+Il courut rue des Jeux-Neufs.
+
+Nous devons avouer que sa vie ayant été fort remplie dans ces dernières
+semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite à son
+ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas
+d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout.
+
+Il accourut donc vite à la maison où il avait passé son enfance.
+
+Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les
+fenêtres fermées.
+
+Il entra cependant.
+
+
+
+
+XXX
+
+CHEZ MAME TOINON
+
+
+La première personne qu'aperçut Tony fut la grincheuse Babet, qui le
+regarda de travers.
+
+--Ah! vous voilà enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste!
+depuis que vous êtes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne,
+vous n'étiez pas si fier autrefois...
+
+--C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,--dit le jeune homme, habitué aux
+humeurs farouches de la digne femme,--où est mame Toinon?
+
+--Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chère âme... Elle vous attend
+même depuis bien des jours...
+
+Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise,
+brodant de ses mains les rideaux d'un berceau!
+
+Elle se leva à son approche. Il la regarda et comprit.
+
+--Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous?
+
+--Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je
+à vous pardonner, Tony?
+
+--J'ai été longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai
+expliqué...
+
+--N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous
+remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oubliée...
+
+--Oh! non, jamais!...
+
+--Toute ma vie je vous bénirai de ce bon mouvement...
+
+--Écoutez... s'écria le jeune officier, écoute, Toinon!... car nous ne
+nous disions pas _vous_, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce
+ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas
+être mère... mère d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche,
+immensément riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait
+son héritier... Marions-nous!...
+
+Mais la jeune femme secoua la tête.
+
+--Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme
+comme moi épouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout
+te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrière... Va, n'aie aucun
+remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondément
+reconnaissante de ce que tu viens de dire là. Je ne te demande qu'une
+faveur, qu'une grâce, laisse-moi ton enfant...
+
+--Mon enfant?...
+
+--Je l'élèverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi...
+mais je veux l'élever, comme je t'ai élevé toi-même, et le garder
+jusqu'à l'âge où la vie commence... Je te le donnerai alors et je te
+promets que je m'y prendrai de façon qu'il nous estime et nous aime l'un
+et l'autre.
+
+Tony hésitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa
+réputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser
+accomplir. À la fin, vaincu par son air suppliant:
+
+--Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton
+bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de
+me rappeler que je suis son père!
+
+Et il se retira, pensif et morne.
+
+--Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus
+qu'une maîtresse, qu'un amour: la France!... Jusqu'à ce que Bavette
+change d'idée... ne put-il s'empêcher de penser en retrouvant un
+sourire.
+
+Et Goliath?
+
+Attablé chaque jour, soit à la cantine des gardes-françaises, soit au
+cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conservé un faible, le
+petit homme, la bourse gonflée, paye à boire, non seulement à ses amis,
+Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore à tous les autres gardes qui
+veulent bien l'honorer de leur amitié, et nous devons dire qu'ils sont
+nombreux.
+
+Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le
+sergent Pivoine, qui s'est épris d'une véritable amitié pour le nabot,
+auquel il a persuadé d'apprendre l'escrime, dans l'espérance que «cela
+le fera grandir».
+
+Après chaque séance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit
+à Pivoine:
+
+--Buvons... Le vin éclaircit les idées. C'est par le vin que j'ai tout
+trouvé... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce
+qu'il me connaît trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces
+soirs... le moyen de marier au plus tôt notre brave officier avec la
+fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon.
+
+--Amen, répond Pivoine de sa voix étranglée[1].
+
+
+FIN
+
+[Footnote 1: Ce roman avait été interrompu par la mort inopinée de
+M. Ponson du Terrail. Deux jeunes écrivains d'avenir, MM. Charles
+Chincholle et Georges Grison, amis de l'auteur, ont été chargés, par sa
+veuve, de revoir et de terminer cet ouvrage d'après le plan qu'il avait
+tracé, et ils se sont acquittés de cette tâche délicate avec le soin et
+le talent que le lecteur a pu constater.
+
+(NOTE DE L'ÉDITEUR.)]
+
+
+
+
+ TABLES DES MATIÈRES
+
+
+TABLE DES MATIÈRES DU TOME I
+
+PROLOGUE: AMIS ET RIVAUX
+
+ I.--Le Duel improvisé.
+ II.--Le Coffret d'ébène.
+ III.--le Secret du marquis de Vilers.
+ IV.--Où le marquis de Vilers se trouve être une ancienne connaissance
+ de la belle Haydée.
+ V.--Où Tony apprend à quoi peut servir la valse.
+ VI.--Où Tony voit le marquis aller à un rendez-vous.
+ VII.--Où Tony est initié à une sombre histoire d'amour.
+ VIII.--Où le marquis de Vilers s'apprête à consommer sa trahison.
+ IX.--Où Tony lit le dernier mot du secret du marquis.
+ X.--Le premier bal de Tony.
+ XI.--Les terreurs de mame Toinon.
+ XII.--Le Sauveur de Réjane.
+ XIII.--A l'hôtel de Vilers.
+ XIV.--Où la police fait plus qu'on ne lui demande.
+ XV.--Le Ravisseur de la marquise.
+ XVI.--Où Joseph va de stupéfaction en stupéfaction.
+
+PREMIÈRE PARTIE
+
+LE CHÂTEAU DU MAGNAT.
+
+ I.--Les gardes-françaises.
+ II.--Le Caporal Tony.
+ III.--Où l'on n'interrompt plus les exploits de Tony.
+ IV.--Les premières amours du marquis de Vilers.
+ V.--L'Ultimatum.
+ VI.--Le Refrain de Pivoine.
+ VII.--L'Amour d'un vieillard.
+ VIII.--Le Muet qui parle.
+ IX.--Le Gamin de Paris.
+ X.--La Flèche du Parthe.
+ XI.--L'interrogatoire.
+ XII.--Le Protecteur de la marquise.
+ XIII.--Maman Nicolo.
+ XIV.--Bavette.
+ XV.--Le Conciliabule.
+ XVI.--Dans les fossés du château.
+ XVII.--Le mort vivant.
+ XVIII.--Sang et eau.
+ XIX.--Les cris du coeur.
+ XX.--Le nouveau Moïse.
+ XXI.--L'Insomnie du marquis de Langevin.
+ XXII.--Les exploits du nain.
+ XXIII.--Quand on est secrétaire.
+
+TABLE DES MATIÈRES DU TOME II
+
+PREMIÈRE PARTIE. (_Suite._)
+
+LE CHÂTEAU DU MAGNAT. (_Suite._)
+
+ XXIV.--L'Oublié.
+ XXV.--Les nouveaux billets.
+ XXVI.--L'Aveu.
+ XXVII.--La Cage.
+ XXVIII.--Le Vautour en cage.
+ XXIX.--Cherchez.
+ XXX.--L'Oiseau du nain.
+ XXXI.--La dernière heure à Blérancourt.
+
+DEUXIÈME PARTIE
+
+LE BARON DE C***.
+
+ I.--Les seconds galons de Tony.
+ II.--MM. les pommes de terre.
+ III.--A l'oeuvre.
+ IV.--La Poursuite.
+ V.--Au lieu de la mort, l'amour.
+ VI.--La Revanche de l'honneur.
+ VII.--Ange et corbeau.
+ VIII.--Étranges nouvelles.
+ IX.--Le Réveil.
+ X.--À Saint-Germain.
+ XI.--Un de moins.
+ XII.--Ma mère!
+ XIII.--L'Office funèbre.
+ XIV.--Le Coup de mousquet.
+ XV.--Sous la tonnelle.
+ XVI.--Un exploit de M. La Rivière.
+ XVII.--Retour au camp.
+ XVIII.--Le Poignard.
+ XIX.--Lieutenant!
+ XX.--Rocoux.
+ XXI.--En buvant.
+ XXII.--Le Billet de l'amant.
+ XXIII.--Le Premier rendez-vous de Réjane.
+ XXIV.--Le Petit Policier.
+ XXV.--Où tous nos personnages s'apprêtent à veiller.
+ XXVI.--Réunis dans la mort.
+ XXVII.--L'Héritage.
+ XXVIII.--Rêve ou réalité.
+ XXIX.--Chez M. de Marville.
+ XXX.--Chez mame Toinon.
+
+
+
+
+
+
+ CALMANH LÉVY, ÉDITEUR
+ ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15.
+
+ A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
+ COLLECTION MICHEL LÉVY
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le serment des hommes rouges
+by Pierre Alexis de Ponson du Terrail
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE SERMENT DES HOMMES ROUGES ***
+
+***** This file should be named 15811-8.txt or 15811-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/1/5/8/1/15811/
+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
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+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
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+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
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