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+The Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean Ziska
+
+Author: George Sand
+
+Release Date: April 9, 2005 [EBook #15584]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***
+
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+
+Produced by Carlo Traverso, Renald Levesque and the Online Distributed
+Proofreading Team. This file was produced from images generously
+made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica).
+
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+[Illustration]
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+ JEAN ZISKA
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+ ÉPISODE DE LA GUERRE DES HUSSITES
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+
+ NOTICE
+
+
+J'ai écrit _Jean Ziska_ entre la première et la seconde partie
+de _Consuelo_, c'est-à-dire entre _Consuelo_ et la _Comtesse de
+Rudolstadt_. Ayant eu à consulter des livres sur l'histoire des derniers
+siècles de la Bohême, où j'avais placé la scène de mon roman, je fus
+frappée de l'intérêt et de la couleur de cette histoire des Hussites,
+qui n'existait en français que dans un ouvrage long, indigeste, diffus,
+quasi impossible à lire. Et pourtant ce livre avait sa valeur et ses
+côtés saisissants pour qui avait la patience de les attendre à venir. Je
+crois en avoir extrait la moelle en conscience et rétabli la clarté qui
+s'y noyait sous le désordre des idées et la dissémination des faits.
+
+GEORGE SAND.
+Nohant, 17 janvier 1853.
+
+
+L'histoire de la Bohême est peu répandue chez nous. Pour en faire une
+étude particulière il faudrait savoir le bohême et le latin. Or, ne
+sachant pas mieux l'un que l'autre, je me vois forcé d'extraire d'un
+gros livre, estimable autant qu'indigeste, quelques pages sur la guerre
+des Hussites, comme explications, comme _pièces à l'appui_ (c'est ainsi
+qu'on dit, je crois), enfin comme documents à consulter entre les deux
+séries principales d'aventures que j'ai entrepris de raconter sous le
+titre de _Consuelo_. En parcourant la Bohême à la piste de mon héroïne,
+j'avais été frappé du souvenir des antiques prouesses de Jean Ziska et
+de ses compagnons. Je pris alors quelques notes; et ce sont ces notes
+que je publie maintenant, avec prière aux lecteurs de ne prendre ceci ni
+pour un roman ni pour une histoire, mais pour le simple récit de faits
+véritables dont j'ai cherché le sens et la portée, dans mon sentiment
+plus que dans les ténèbres de l'érudition. Les personnes qui s'adonnent
+à la lecture du roman ne se piquent pas, en général, d'un plus grand
+savoir que celles qui l'écrivent. Il est donc arrivé que plusieurs dames
+m'ont demandé ingénument où le comte Albert de Rudolstadt avait été
+pêcher Jean Ziska; ce que Jean Ziska venait faire dans mon roman, sur la
+scène du dix-huitième siècle; enfin si Jean Ziska était une fiction ou
+une figure historique. Bien loin de dédaigner cette sainte ignorance, je
+suis charmé de pouvoir faire part à mes patientes lectrices du peu que
+j'ai lu sur cette matière, et de l'enrichir de quelques contradictions
+que je me suis permis de puiser à meilleure source; oserai-je dire
+quelquefois sous mon bonnet? Pourquoi non? J'ai toujours eu la
+persuasion qu'un savant sec ne valait pas un écolier qui sent parler
+dans son coeur la conscience des faits humains.
+
+Mon récit commence à la fin de ce fameux et scandaleux concile de
+Constance, où les bûchers de Jean Huss et de Jérôme de Prague vinrent
+apporter un peu de distraction aux ennuis des vénérables pères et des
+prélats qui siégeaient dans la docte assemblée. Ou sait qu'il s'agissait
+d'avoir un pape au lieu de deux qui se disputaient fort scandaleusement
+l'empire du monde spirituel. On réussite en avoir trois. La discussion
+fut longue, fastidieuse. Les riches abbés et les majestueux évêques
+avaient bien là leurs maîtresses; Constance était devenu le rendez-vous
+des plus belles et des plus opulentes courtisanes de l'univers; mais que
+voulez-vous? On se lasse de tout. L'Église de ce temps-là n'était pas
+née pour la volupté seulement; elle sentait ses appétits de domination
+singulièrement méconnus chez les nations remuantes et troublées: le
+besoin d'un peu de vengeance se faisait naturellement sentir. Le grand
+théologien Jean Gerson était venu là de la part de l'Université de Paris
+pour réclamer la condamnation d'un de ses confrères, le docteur Jean
+Petit, lequel avait fait, peu d'années auparavant, l'apologie de
+l'assassinat du duc d'Orléans, sous la forme d'une thèse en faveur du
+_tyrannicide_. Jean Petit était la créature du meurtrier Jean-sans-Peur,
+duc de Bourgogne; Jean Gerson, quoique dévoué aux d'Orléans, était animé
+d'un sentiment plus noble en apparence. Il avait à coeur de défendre
+l'honneur de l'Université, et de flétrir les doctrines impies de
+l'avocat sanguinaire. Il n'obtint pas justice; et voulant assouvir son
+indignation sur quelqu'un, il s'acharna à la condamnation de Jean Huss,
+le docteur de l'Université de Prague, le théologien de la Bohême, le
+représentant des libertés religieuses que cette nation revendiquait
+depuis des siècles.
+
+A coup sûr, ce fut une étrange manière de prouver l'horreur du sang
+répandu, que d'envoyer aux flammes un homme de bien pour une dissidence
+d'opinion[1]; mais telle était la morale de ces temps; et il faut bien,
+sans trop d'épouvante, contempler courageusement le spectacle des
+terribles maladies au milieu desquelles se développait la virilité
+de l'intelligence, retenue encore dans les liens d'une adolescence
+fougueuse et aveugle. Sans cela nous ne comprendrons rien à l'histoire,
+et dès la première page nous fermerons ce livre écrit avec du sang.
+Ainsi, mes chères lectrices, point de faiblesse, et acceptez bien
+ceci avant de regarder la sinistre figure de Jean Ziska: c'est qu'au
+quinzième siècle, pour ne parler que de celui-là, rois, papes, évêques
+et princes, peuple et soldats, barons et vilains, tous versaient le sang
+comme aujourd'hui nous versons l'encre. Les nations les plus civilisées
+de l'Europe offraient un vaste champ de carnage, et la vie d'un homme
+pesait si peu dans la main de son semblable, que ce n était pas la peine
+d'en parler.
+
+[Note 1: Soit dégoût des affaires, soit remords de conscience, Jen
+Gerson alla finir ses jours dans un couvent où il écrivit l'_Imitation
+de Jesus-Christ_, et plus tard la défense de Jeanne d'Arc. Voyez à cet
+égard l'excellente _Histoire de France_ de M. Henri Martin.]
+
+Est-ce à dire que le sentiment du vrai, la notion du juste, fussent
+inconnus aux hommes de ce temps? Hélas! quand on regarde l'ensemble, on
+est prêt à dire que oui; mais quand on examine mieux les détails, on
+retrouve bien dans cette divine création qu'on appelle l'humanité,
+l'effort constant de la vérité contre le mensonge, du juste contre
+l'injuste. Les crimes, quoique innombrables, ne passent pas inaperçus.
+Les contemporains qui nous en ont transmis le récit lugubre en gémissent
+avec partialité, il est vrai, mais avec énergie. Chacun pleure ses
+partisans et ses amis, chacun maudit et réprouve les forfaits d'autrui;
+mais chacun se venge, et le droit des représailles semble être un droit
+sacré chez ces farouches chrétiens qui ne croient pas au bienfait
+terrestre de la miséricorde. On discute ardemment la justice des causes,
+on n'examine jamais celle des moyens; cette dernière notion ne semble
+pas être éclose. La philosophie que le dix-huitième siècle a prêchée
+sous le nom de tolérance, a été le premier étendard levé sur le monde
+pour guider, vers la charité chrétienne les esprits du catholicisme.
+Jusque-là le catholicisme prêche avec le bourreau à sa droite et le
+confesseur à sa gauche, et alors même que la tolérance s'efforce de
+lui faire congédier le tourmenteur, le catholicisme résiste, menace,
+anathématise, brûle les écrits de Jean-Jacques Rousseau, traite Voltaire
+d'Antéchrist, et fait une scission éclatante, éternelle peut-être avec
+la philosophie.
+
+Ainsi donc, au quinzième siècle, la guerre, partout la guerre. La guerre
+est le développement inévitable de l'unité sociale et de l'éducation
+religieuse. Sans la guerre, point de nationalité, point de lumière
+intellectuelle, pas une seule question qui puisse sortir des ténèbres.
+Pour échapper à la barbarie, il faut que notre race lutte avec tous les
+moyens de la barbarie. Le combat ou la mort, la lutte sanguinaire ou
+le néant; c'est ainsi que la question est invinciblement posée.
+Acceptez-la, ou vous ne trouvez dans l'histoire de l'humanité qu'une
+nuit profonde, dans l'oeuvre de la Providence que caprice et mensonge.
+
+Il me fallait insister sur cotte vérité, devenue banale, avant de vous
+introduire sur l'arène fumante de la Bohème. Si je vous y faisais entrer
+d'emblée, lectrice délicate, épouvantée de heurter à chaque pas des
+monceaux de ruines et de cadavres, vous penseriez peut-être que la
+Bohème était alors une nation plus barbare que les autres; je dois donc,
+au préalable, vous prier, Madame, de jeter un coup d'oeil sur notre
+belle France, et de voir ce qu'elle était à cette époque, c'est-à-dire
+durant les dernières années de l'infortuné Charles VI. D'un côté les
+Armagnacs ravageant les campagnes jusqu'aux, portes de Paris, pillant et
+massacrant sans merci leurs compatriotes; un sire de Vauru pendant au
+chêne de Meaux une cinquantaine de pièces de gibier humain qu'on y
+voyait _brandiller_ tous les matins[2]; un dauphin de France assassinant
+son parent en trahison sur le pont de Montereau, emprisonnant sa mère,
+abandonnant son père idiot à tous les maux de sa condition et à tous les
+dangers de son ineptie: de l'autre, un duc de Bourgogne, assassin de son
+proche parent, faisant justice de ses ennemis dans Paris, à l'aide du
+bourreau Capeluche, des bouchers et des écorcheurs; chaque parti vendant
+à son tour sa patrie à l'Angleterre; l'Anglais aux portes de Paris; dans
+Paris la famine, la peste, l'anarchie, le découragement, les vengeances
+inutiles et féroces, les prisonniers mourant de faim dans les cachots ou
+égorgés par centaines au Châtelet; la Seine encombrée de sacs de cuir
+remplis de cadavres; une reine obèse plongée dans la débauche, chaque
+membre de la famille royale volant les trésors de la couronne, dévastant
+les églises, écrasant le peuple d'impôts; celui-ci faisant fondre la
+châsse île Saint-Louis pour payer une orgie, celui-là arrachant aux
+misérables leur dernière obole pour une campagne contre l'ennemi qu'il
+n'ose pas seulement songer à entreprendre; les bandes de soldats
+mercenaires réclamant en vain leur paye, et recevant pour dédommagement
+la permission de mettre le pays à feu et à sang; et le jour des
+funérailles de Charles VI, où il ne restait pas un seul de ces princes
+pour accompagner son cercueil, le duc de Bedfort criant sur cette tombe
+maudite: «Vive le roi de France et d'Angleterre, Henri VI!»
+
+[Note 2: Voy. Henri Martin.]
+
+Eh bien, pendant cette agonie de la France, la Bohème présentait un
+spectacle non moins terrible, mais héroïque et grandiose. Une poignée de
+fanatiques invincibles repoussait les immenses armées de la Germanie;
+les massacres et les incendies servaient du moins à tenter un grand
+coup, une oeuvre patriotique; et si la Bohème finit par succomber,
+ce fut avec autant de gloire que _ces vaillantes gens_ de Gand, dont
+l'histoire est quasi contemporaine.
+
+
+
+
+ I.
+
+
+Wenceslas de Luxembourg régnait en Bohême. La France avait vu ce
+monarque grossier lorsqu'il était venu conférer à Reims avec les princes
+du saint-empire et les princes français pour l'exclusion de l'antipape
+Boniface. «Les moeurs bassement crapuleuses de Wenceslas choquèrent
+fort la cour de France, qui mettait au moins de l'élégance dans le
+libertinage: l'empereur était ivre dès le matin quand on allait le
+chercher pour les conférences[3].» A l'époque du concile de Constance et
+du supplice de Jean Huss, il y avait quinze ans que Wenceslas n'était
+plus empereur. Son frère Sigismond avait réussi à le faire déposer par
+les électeurs du saint-empire, dans l'espérance de lui succéder; mais
+il fut déçu dans son ambition, et la diète choisit Rupert, électeur
+palatin, entre plusieurs concurrents, dont l'un fut assassiné par
+les autres. Cette élection ne fut pas généralement approuvée.
+Aix-la-Chapelle refusa de conférer à Rupert le titre de _roi des
+Romains;_ plusieurs autres villes du saint-empire reculèrent devant la
+violation du serment qu'elles avaient prêté au successeur légitime de
+Charles IV[4]. Une partie des domaines impériaux paya les subsides à
+Wenceslas, l'autre à Rupert. Sigismond brocha sur le tout, inonda la
+Bohême de ses garnisons et la désola de ses brigandages, s'arrogeant la
+souveraineté effective en attendant mieux, persécutant son frère
+dans l'intérieur de son royaume, soulevant la nation contre lui, et
+s'efforçant d'user les derniers ressorts de cette volonté déjà morte.
+Ainsi rien ne ressemblait plus à la papauté que l'Empire, puisqu'on vit
+vers le même temps trois papes se disputer la tiare, et trois empereurs
+s'arracher le sceptre des mains. Et l'on peut dire aussi que rien ne
+ressemblait plus à la France que la Bohême. A l'une un roi fainéant,
+poltron, ivrogne, abruti; à l'autre un pauvre aliéné, moins odieux et
+aussi impuissant. A la France, les dissensions des Armagnacs et des
+Bourgognes, et la fureur du peuple entre deux. A la Bohême, les ravages
+de Sigismond, la résistance à la fois molle et cruelle de la cour, et la
+voix du peuple, au nom de Jean Huss, précipitant l'orage. Mais là fut
+grande cette voix du peuple, que trop de malheurs et de divisions
+étouffaient chez nous sous le bâillon de L'étranger.
+
+[Note 3: Henri Martin.]
+
+[Note 4: Mort en 1378.]
+
+Wenceslas s'était rendu odieux dès le principe par ses moeurs brutales
+et son inaction. En 1384, quelques seigneurs s'étant déclarés
+ouvertement contre lui, il appela des consuls allemands, à l'exclusion
+de ceux du pays, pour maintenir ses sujets dans l'obéissance, et fit
+périr les mécontents sur la place publique. La fière nation bohème ne
+put souffrir cet outrage, et ne lui pardonna jamais d'avoir appelé des
+étrangers à son aide pour décimer sa noblesse. Ce fut le principal
+prétexte allégué dans le soulèvement qui éclata par la suite, et où Jean
+Huss, au nom de l'Université de Prague, eut beaucoup de part. On lui
+reprocha encore amèrement le meurtre de Jean de Népomuck, ce vénérable
+docteur, qu'il avait fait jeter dans la Moldaw pour n'avoir pas voulu
+lui révéler la confession de sa femme. Enfin la mort de cette pieuse
+et douce Jeanne fut imputée à ses mauvais traitements. Tour à tour
+spoliateur des biens de son clergé et persécuteur des hérétiques, accusé
+par les orthodoxes d'avoir laissé couver et éclore l'hérésie hussite,
+par les réformateurs d'avoir abandonné Jean Huss aux fureurs du concile
+et maltraité ses disciples, il ne trouva de sympathie nulle part, parce
+qu'il n'avait jamais éprouvé de sympathie pour personne. Sigismond aida
+les mécontents à lui faire un mauvais parti, et un beau matin, en 1393,
+l'empereur Wenceslas fut mis aux arrêts dans la maison de ville, ni plus
+ni moins qu'un ivrogne ramassé par la patrouille. Il s'en échappa tout
+nu dans un bateau, où une femme du peuple le recueillit, à telles
+enseignes qu'il en fit, dit-on, sa femme. Cependant Sigismond, levant le
+masque, fondait sur la Bohême. Les Bohémiens relevèrent leur fantôme de
+roi pour tenir l'usurpateur en respect et le repousser. Wenceslas n'en
+fut pas plus sage, et se mit en besogne de vendre son royaume pour
+boire. Il commença par la Lombardie, qui était un fief de l'Empire et
+qu'il donna à Jean Galéas Visconti pour 150,000 écus d'or. Il avait
+déjà perdu les villes, forts et châteaux de la Bavière, que Rupert,
+l'électeur palatin, lui avait enlevés; si bien que, traduit au ban de
+l'Empire, déclaré relaps, haï des siens, méprisé de tous, déposé le
+lendemain de son nouveau mariage avec Sophie de Bavière, il se trouva,
+en 1400, réduit à sa petite Bohême. Pour un prince juste, aimé de son
+peuple, c'eût été pourtant une forteresse inexpugnable. La division et
+le morcellement des plus grandes puissances spirituelles et temporelles
+prouvait bien alors qu'il n'y avait plus de force que dans le sentiment
+national de quelques races chevaleresques. Mais Wenceslas ne savait et
+ne pouvait s'appuyer sur rien. En 1401, «revenu à son mauvais naturel,»
+il fut pris par les grands et enfermé dans la tour noire du palais de
+Prague. Transféré dans diverses forteresses, il alla passer un an en
+captivité à Vienne, d'où il s'échappa encore dans un bateau. La Bohême
+l'accueillit encore, parce que Sigismond désolait le pays avec une armée
+de Hongrois. «Ils y firent des désordres inexprimables, tuant et violant
+partout où ils passaient. Ils enlevaient, sur leurs selles, de jeunes
+garçons et de jeunes filles, et les vendaient _comme des chevreuils_.
+Sigismond ne se montra pas moins cruel que ses gens; ne pouvant venir à
+bout de prendre un fort qu'il avait assiégé, il en tira sous de belles
+promesses, le jeune Procope, marquis de Moravie, prince du sang, et le
+fit attacher à une machine de guerre qui était devant la muraille, afin
+que les assiégés fussent contraints de tuer leur maître à coups de
+flèches.» Cet infortuné ayant survécu à ses blessures, Sigismond le fit
+conduire à Brauna et l'y laissa mourir de faim.
+
+Wenceslas n'eut qu'à se montrer aux intrépides Bohémiens pour que
+Sigismond fût repoussé; mais plusieurs des principales places fortes de
+la Bohême restèrent entre ses mains, et l'on peut dire que jusqu'à
+la guerre des Hussites, cette nation gouvernée par un fantôme, et
+surveillée par un ennemi intérieur, fit l'apprentissage du gouvernement
+républicain qu'elle rêvait depuis longtemps et qu'elle allait essayer de
+mettre en pratique. Pendant cette sorte d'interrègne, qui dura encore
+une quinzaine d'années, si l'anarchie gagna les institutions et paralysa
+les moyens de développement matériel, il se fit en revanche un grand
+travail de recomposition dans les idées religieuses et sociales.
+L'esprit réformateur, qui, sous divers noms et sous diverses formes,
+fermentait en France, en Hollande, en Angleterre, en Italie et en
+Allemagne depuis plusieurs siècles, commença à asseoir son siège en
+Bohême, et à préparer ces grandes luttes que hâtaient l'établissement
+et l'exercice de l'inquisition. Quelques souvenirs historiques sont
+indispensables ici pour faire comprendre la courte mission de Jean Huss
+(de 1407 à 1415), l'influence prodigieuse que dans l'espace de ces sept
+années il exerça sur son pays, enfin le retentissement inouï de son
+martyre, que les quatorze sanglantes années de la guerre hussite firent
+si cruellement expier au parti catholique.
+
+La race slave des Tchèques, que nous appelons à tort les Bohémiens[5],
+avait conservé ces institutions sorties de son propre esprit, et
+n'avait subi aucun joug étranger depuis le temps de sa reine Libussa,
+jusqu'après celui de Wenceslas V, au commencement du quatorzième siècle.
+La dynastie des Przemysl ducs de Bohême, avait donc duré six siècles.
+Le premier des Przemysl, tige de cette race illustre, fut, dit-on, un
+simple laboureur, que la reine Libussa tira de la charrue (comme Rome
+en avait tiré Cincinnatus), pour en faire son époux et le chef de son
+peuple. La légende naïve et touchante de l'antique Bohême rapporte
+qu'elle lui fit conserver ses gros souliers de paysan, et qu'il les
+légua au fils qui lui succédait, afin qu'il n'oubliât point sa rustique
+origine et les devoirs qu'elle lui imposait[6]. Wladislas II fut le
+second de ses descendants qui porta le titre de roi. Ce titre lui fut
+conféré par Frédéric Barberousse. Mais il semble que ce fut pour cette
+race le signal de la fatalité. L'esprit conquérant qui s'emparait des
+souverains de la Bohême devait, suivant la loi éternelle, détruire la
+nationalité de leur domination. Przemysl-Ottokar II posséda, avec la
+Bohême, l'Autriche, la Carniole, l'Istrie, la Styrie, une partie de la
+Carinthie, et jusqu'à un port de mer, ce qui, pour le dire en passant,
+pourrait bien purger la mémoire de Shakspeare d'une grosse faute de
+géographie[7]. Il fit la guerre aux païens de Prusse, leur dicta des
+lois, bâtit Koenigsberg, prit sous sa protection Vérone, Feltre et
+Trévise, et refusa par excès d'orgueil, dit-on, plus que par modestie,
+la couronne impériale, qui échut à Rodolphe de Habsbourg, lequel le
+dépouilla d'une partie de ses domaines. Après lui, Wenceslas IV fut élu
+roi de Pologne. Wenceslas V, qui réunit la Hongrie à ces possessions, se
+perdit dans la débauche, fut assassiné à Olmutz et termina la dynastie
+nationale. Cinq ans après, Jean de Luxembourg montait sur le trône de
+Bohème, et l'influence allemande commençait à irriter les Bohémiens,
+livrés pour la première fois depuis tant de siècles à une main
+étrangère. Jean, politique habile et ambitieux, comprit son rôle,
+renvoya les fonctionnaires allemands et promena sa noblesse dans des
+guerres à l'étranger. Il finit par se promener lui-même hors de la
+contrée, sous prétexte de maladie, mais en effet pour laisser aux
+Bohémiens le temps de s'habituer sans trop d'amertume à sa domination.
+Il fit plusieurs voyages en France, fréquenta les papes d'Avignon, et
+tout en respirant l'air salubre de ces contrées, revint un beau jour,
+rapportant de par un décret de l'autorité pontificale, la couronne
+impériale à son fils. Ce fils fut Charles IV, premier roi de Bohème,
+empereur. Ses grands travaux donnèrent à cette contrée un lustre qu'elle
+n'avait pas encore eu. Il bâtit la nouvelle ville de Prague, composa
+le code des lois, fonda le collège de Carlstein, et tenta de réunir
+la Moldaw au Danube. Mais son plus grand oeuvre fut la fondation de
+l'Université de Prague à l'instar de celle de Paris, où il avait étudié.
+Ce corps savant devint rapidement illustre et enfanta Jean Huss, Jérôme
+de Prague et plusieurs autres hommes supérieurs; c'est-à-dire qu'il
+enfanta le hussitisme, un idéal de république qui devait bientôt faire
+une rude guerre à la postérité de son fondateur.
+
+[Note 5: C'est à peu près comme si les étrangers, au lieu de nous
+confirmer notre glorieux nom de _Francs_, s'obstinaient à nous appeler
+_Celtes_. Les Boiens furent expulsés de la contrée à laquelle ils ont
+laissé le nom de Bohême 500 ans avant notre ère, et les Tchèques sont
+une toute autre race.]
+
+[Note 6: Cette tradition du paysan-roi se retrouve chez tous les
+peuples slave.]
+
+[Note 7: On sait que dans un de ses drames à époques incertaines il
+fait aborder sur un navire un de ses personnages en Bohème. Ce pouvait
+être la port de Naon qu'acheta le roi Ottokar, et qui posa fastueusement
+la limite de son empire au rivage de l'Adriatique.]
+
+Charles IV chérissait tendrement cependant cette Université, sa noble
+fille. Il y prenait tant de plaisir aux discussions savantes, que
+lorsqu'on venait l'interrompre pour l'avertir de manger, il répondait,
+en montrant ses docteurs échauffés à la dispute: «C'est ici mon souper;
+je n'ai pas d'autre faim.» Malgré cette sollicitude paternelle pour
+l'éducation des Bohémiens, ceux-ci ne l'aimèrent jamais et lui
+reprochèrent de trop s'occuper des intérêts de sa famille. Le reproche
+fut peut-être injuste; mais cette famille avait le tort impardonnable
+d'être étrangère: on le lui fit bien voir.
+
+Sous Wenceslas l'ivrogne, fils de Charles IV, l'Université de Prague,
+forte de sa propre vie, grandit, se développa, acquit une immense
+popularité, et produisit Jean Huss, qu'elle envoya, comme le plus beau
+fleuron de sa couronne, au concile de Constance. Les pères du concile
+ne lui renvoyèrent même pas ses cendres. L'Université fit faire à
+la Bohème, dont elle était devenue la tête et le coeur, le serment
+d'Annibal contre Rome.
+
+Il ne faudrait pas croire cependant que la conversion de ce peuple
+guerrier en un peuple raisonneur et théologien fût l'affaire de quelques
+années et l'oeuvre entière de l'Université. Les choses ne se passent pas
+ainsi dans la vie des nations. Permis aux pères des conciles de dire,
+dans le style du temps, que le royaume de Bohême, jusque-là fidèlement
+attaché à la religion, était devenu tout d'un coup l'_égout de toutes
+les sectes_. Il y avait bien longtemps, au contraire, que la Bohême
+tournait à l'hérésie, et que le monde civilisé tout entier, _infecté de
+ce poison_, lui en infiltrait tout doucement le venin.
+
+Si j'écrivais cette histoire pour les hommes graves (comme on dit
+de tant d'hommes en ce temps-ci où il y a si peu de gravité), je ne
+pourrais faire moins que de tracer maintenant l'histoire de l'hérésie.
+Il me faudrait, pour remonter à son berceau, remonter à celui de
+l'Église; ce serait un plus long et un peu lourd. Rassurez-vous,
+Mesdames, c'est pour vous que j'écris, et ce que j'ai lu de tout cela,
+je vous le résumerai en peu de mots, d'autant plus qu'à cet égard
+l'_histoire n'existe pas; l'histoire n'est pas faite_. Rien de plus
+obscur et de plus embrouillé que la certitude de certains faits dans le
+passé. Peut-être faudrait-il s'occuper un peu de chercher celle du fait
+idéal; si l'on songeait bien aux causes morales des événements, on
+déterminerait peut-être d'une manière plus satisfaisante la marche de
+ces événements; si l'on mettait un peu plus de sentiment dans l'étude
+de l'histoire, je crois qu'on devinerait beaucoup de choses qu'avec la
+seule érudition il sera peut-être à jamais impossible d'affirmer.
+
+_Deviner l'histoire_ de la pensée humaine, voilà en effet à quoi nous
+sommes réduits en ce temps de scepticisme, après tant de siècles
+d'hypocrisie. Que dis-je? l'hypocrisie et le scepticisme sont de tous
+les temps, et presque toujours l'histoire, surtout l'histoire des
+religions, a été écrite sous l'une ou l'autre inspiration. L'Église a
+écrit l'histoire, c'est elle qui l'a le plus et le mieux écrite dans
+le passé: l'Église a été forcée de l'écrire selon ses intérêts,
+ses ressentiments et ses terreurs. Les souverains ont fait écrire
+l'histoire, et les souverains ont fait comme l'Église. Comme le pouvoir
+spirituel et le pouvoir temporel ont été aux prises éternellement, voilà
+déjà de grandes contradictions entre les historiens des deux camps. Puis
+les philosophes et les hérétiques ont écrit l'histoire: ressentiment et
+amertume contre les pouvoirs oppresseurs, crainte et jalousie entre les
+diverses sectes et les diverses philosophies, ignorance et précipitation
+de jugement, voilà ce qu'on trouve chez la plupart de ces historiens.
+Nouvelles contradictions! où est donc la vérité de l'histoire au milieu
+de ce conflit? L'histoire n'existe pas, je vous le jure; que les pédants
+en pensent ce qu'ils veulent!
+
+Mais comme la Providence ne fait rien d'inutile, l'humanité, sur
+laquelle et par laquelle agit chez nous la Providence, ne fait rien
+d'inutile non plus. Le passé a entassé devant nous des montagnes de
+matériaux, l'avenir en profitera. Le présent s'en effraie et y porte
+une main timide. Mais vienne le réveil des grands sentiments, vienne un
+siècle des lumières qui ne sera ni celui de Léon X ni celui de Louis
+XIV, mais celui de la justice et de la droiture, l'histoire se fera, et
+nos petits-enfants en auront enfin une idée nette et bienfaisante.
+
+Quoi, me direz-vous, nous n'avons pas d'histoire? Et qu'avons-nous donc
+appris dans nos couvents?--Hélas! Mesdames, vous n'y avez appris que
+l'Évangile, et encore ne l'avez-vous pas compris. Vos filles pourraient
+commencer à apprendre quelque chose, car on a commencé à faire pour la
+jeunesse de bons ouvrages comparativement à ceux du passé. Quelques
+esprits élevés ont jeté de siècle en siècle une certaine clarté
+progressive sur cet abîme ténébreux. De nos jours de rares intelligences
+ont indiqué la route; la notion d'une nouvelle méthode supérieure
+à l'ancienne s'est répandue et tend à se populariser, en dépit de
+l'hypocrisie sceptique de l'Église et du scepticisme hypocrite de
+l'Université. Mais les seuls beaux travaux que nous possédions sur
+l'histoire ne sont encore que des aperçus de sentiment, des éclairs de
+divination. Je vous l'ai dit, nous en sommes à deviner l'histoire, en
+attendant qu'on nous la fasse et qu'on nous la donne tout expliquée et
+toute dévoilée.
+
+Je conviens que certains points principaux semblent être du moins assez
+bien dépouillés de mensonge et d'ignorance pour qu'on puisse en juger.
+Si, sur tous les points, la besogne était assez bien débrouillée,
+l'ouvrage assez dégrossi, pour que la raison et le sentiment n'eussent
+plus qu'à se prononcer sur la conséquence et la moralité des faits, nous
+serions déjà bien avancés, et il ne faudrait pas se plaindre: demain
+nous aurions nos Hérodotes et nos Tacites. Mais nous n'en sommes pas là,
+et les plus instruits de nos maîtres avouent qu'il y a des côtés (selon
+moi, ce sont les plus importants) où tout est plongé dans un épais
+brouillard. Telle est l'histoire des hérésies; je ne vous citerai que
+celle-là, quoique celle de la religion officielle qu'on vous a enseignée
+et que vous enseignez à vos enfants soit tout aussi menteuse, tout aussi
+obscure, tout aussi incertaine. Mais mon sujet m'impose de me borner
+à la première, et je vous demande si vous en savez quelque chose? Ne
+rougissez pas d'avouer que non. Vos professeurs n'en savent guère plus.
+
+Et comment le sauraient-ils? Figurez-vous, Madame, qu'il y a là toute
+une moitié de l'histoire intellectuelle et morale de l'humanité, que
+l'autre moitié du genre humain a fait disparaître, parce qu'elle
+la gênait et la menaçait. Il faut que j'essaie de vous faire bien
+comprendre de quoi il est question, et vous verrez ensuite que cette
+sainte mère l'hérésie nous a engendrés tout aussi légitimement, tout
+aussi puissamment que notre autre mère la sainte Église. L'une nous a
+baptisés, confessés et dirigés de siècle en siècle à la lumière du jour;
+l'autre nous a travaillé le coeur, réchauffé l'esprit; elle nous a
+tourmentés, inspirés, poussés en avant de siècle en siècle par ses voix
+mystérieuses, toujours étouffées et toujours éloquentes; _de profundis
+clamavi ad te_, c'est le chant éternel, c'est le cri déchirant de
+l'hérésie plongée dans les cachots, ensevelie sous les bûchers, scellée
+vivante dans la tombe, comme elle l'est encore sous les ténébreux
+arcanes de l'histoire.
+
+Femmes, quand je me rappelle que c'est pour vous que j'écris, je me sens
+le coeur plus à l'aise; car je n'ai jamais douté que malgré vos vices,
+vos travers, votre insigne paresse, votre absurde coquetterie,
+votre frivolité puérile, il n'y eût en vous quelque chose de pur,
+d'enthousiaste, de candide, de grand et de généreux, que les hommes ont
+perdu ou n'ont point encore. Vous êtes de beaux enfants. Votre tête est
+faible, votre éducation misérable, votre prévoyance nulle, votre mémoire
+vide, vos facultés de raisonnement inertes. La faute n'en est point à
+vous! Dieu a permis que dans l'oisiveté de votre intelligence votre
+coeur se développât plus librement que celui des hommes, et que vous
+conservassiez le feu sacré de l'amour, les trésors du dévouement, les
+charmes attendrissants de l'incurie romanesque et du désintéressement
+aveugle. Voilà pourquoi, pauvres femmes, nobles êtres qu'il n'a pas
+été au pouvoir de l'homme de dégrader, voilà pourquoi l'histoire de
+l'hérésie doit vous intéresser et vous toucher particulièrement; car
+vous êtes les filles de l'hérésie, vous êtes toutes des hérétiques;
+toutes vous protestez dans votre coeur, toutes vous protestez sans
+succès. Comme celle de l'Église _protestante_ de tous les siècles, votre
+voix est étouffée sous l'arrêt de l'Église _sociale_ officielle. Vous
+êtes toutes par nature et par nécessité les disciples de saint Jean,
+de saint François, et des autres grands apôtres de l'idéal. Vous êtes
+toutes _pauvres_ à la manière des éternels disciples du paupérisme
+évangélique; car, suivant la loi du mariage et de la famille, vous ne
+possédez pas; et c'est à cette absence de pouvoir et d'action dans les
+intérêts temporels, que vous devez cette tendance idéaliste, cette
+puissance de sentiment, ces élans d'abnégation qui font de vos âmes le
+dernier sanctuaire de la vérité, les derniers autels pour le sacrifice.
+
+J'essaierai donc de vous faire l'histoire de l'hérésie au point de vue
+du sentiment, parce que le sentiment est la porte de votre intelligence.
+
+Vous n'êtes pas sans savoir qu'il y a aujourd'hui une grande lutte
+engagée dans le monde entre les riches et les pauvres, entre les
+habiles et les simples, entre le grand nombre qui est faible encore par
+ignorance, et le petit nombre qui l'exploite par ruse et par force. Vous
+savez qu'au milieu de cette lutte dont la continuité serait contraire
+aux desseins de Dieu, des idées profondes ont surgi; qu'elles ont pris
+toutes les formes, même celles de l'erreur et de la folie: enfin, que
+mille sectes philosophiques se partagent l'empire des esprits. Vous
+avez entendu parler de celles qui ont fait la révolution française,
+des jacobins, des montagnards, des girondins, des dantonistes, des
+babouvistes, des hébertistes même, etc. Depuis quinze ans, vous avez vu
+d'autres sectes déployer leurs bannières, d'autres idées, ou plutôt
+les mêmes idées au fond, prendre de nouvelles formes, chez les
+saint-simoniens, les doctrinaires, les fouriéristes, les communistes de
+Lyon, les chartistes d'Angleterre, etc., etc.
+
+Ce que vous trouvez au fond de toutes ces sectes philosophiques et de
+tous ces mouvements populaires, c'est la lutte de l'égalité qui veut
+s'établir, contre l'inégalité qui veut se maintenir; lutte du pauvre
+contre le riche, du candide contre le fourbe, de l'opprimé contre
+l'oppresseur, de la femme contre l'homme (du fils même contre le père
+dans la législation, puisqu'il a fallu reconquérir la suppression du
+droit d'aînesse); de l'ouvrier contre le maître, du travailleur contre
+l'exploitateur, du libre penseur contre le prêtre gardien des mystères,
+etc.; lutte générale, universelle, portant sur tous les principes,
+partant de tous les points, imaginant tous les systèmes, essayant de
+tous les moyens. Vous n'êtes pas au bout; vous en verrez bien d'autres
+et de pires, si au lieu de laisser le champ libre à la discussion, le
+pouvoir s'obstine à contraindre d'une part, et à corrompre de l'autre.
+
+Eh bien, au point où nous en sommes, vous ne pouvez pas supposer que
+tout cela soit absolument nouveau sous le soleil, que l'esprit humain
+ait enfanté toutes ces manifestations pour la première fois depuis
+cinquante ans. Il faudrait, pour cela, supposer que depuis cinquante ans
+seulement le genre humain a commencé à vivre et à se rendre compte de
+ses droits, de ses besoins de toutes sortes.
+
+Et pourtant, si vous cherchez dans les historiens l'histoire suivie,
+claire et précise des manifestations progressives qui ont amené celles
+du dix-huitième siècle et celles d'aujourd'hui, vous ne l'y trouverez
+que confuse, tronquée et profondément inintelligente. Parmi les
+modernes[8], les uns, effrayés de la multiplicité des sectes et de
+l'obscurité répandue sur leurs doctrines par les arrêts mensongers de
+l'inquisition et l'auto-da-fé des documents, ont craint de se tromper et
+de s'égarer; les autres ont tout simplement méprisé la question, soit
+qu'ils ne s'intéressassent point à celle qui agite notre génération,
+soit qu'ils n'aperçussent point ses rapports avec l'histoire des
+anciennes sectes. Parmi les anciens historiens, c'est bien autre chose.
+D'abord il y a plusieurs siècles (et ce ne sont pas les moins remplis
+de faits et d'idées) dont il ne reste rien que des arrêts de mort, de
+proscription et de flétrissure. Durant ces siècles, l'Église prononça la
+sentence de l'anéantissement des individus et de leur pensée: maîtres
+et disciples, hommes et écrits, tout passa par les flammes; et les
+monuments les plus curieux, les plus importants de ces âges de
+discussion et d'effervescence sont perdus pour nous sans retour.
+
+[Note 8: Depuis quelques années, de louables et heureuses tentatives
+ont été faites à cet égard. M. Michelet, M. Lavallée, M. Henri Martin
+surtout, ont commencé à jeter un nouveau jour sur ces questions, et à
+les traiter avec l'attention qu'elles méritent. Je ne parle pas des
+beaux travaux fragmentaires de l'_Encyclopédie nouvelle_, et de certains
+autres dont les idées que j'émets ici ne sont qu'un reflet et une
+vulgarisation.]
+
+Ainsi, le rôle de l'Église, dans ces temps-là, ressemble à l'invasion
+des barbares. Elle a réussi à plonger dans la nuit du néant les
+monuments de la pensée humaine; mais le sentiment qui enfanta ces idées
+condamnées et violentées ne pouvait périr dans le coeur des hommes.
+L'idée de l'égalité était indestructible; les bourreaux ne pouvaient
+l'atteindre: elle resta profondément enracinée, et ce que vous voyez
+aujourd'hui en est la suite ininterrompue et la conséquence directe.
+
+Les siècles persécutés, et pour ainsi dire étouffés, dont je vous parle,
+embrassent toute l'existence du christianisme jusqu'à la guerre des
+hussites. Là l'histoire devient plus claire, parce que les insurrections
+religieuses aboutissent enfin à des guerres sociales. Les questions
+se posent plus nettement, non plus tant sous la forme de propositions
+mystiques que sous celle d'articles politiques. Bientôt après arrive la
+réforme de Luther, les grandes guerres de religion, la création d'une
+nouvelle église, qui échappe aux arrêts de l'ancienne et qui conserve
+les monuments de son action historique, grâce à l'invention de
+l'imprimerie, qui neutralise celle des bûchers.
+
+Il semblerait que cette nouvelle église de Luther, pénétrée d'amour
+et de respect pour les longues et courageuses hérésies qui l'avaient
+précédée, préparée et mise au monde, eût dû consacrer d'abord sa ferveur
+et sa science à reconstruire l'histoire de son passé, à refaire sa
+généalogie, à retrouver ses titres de noblesse. Elle était encore assez
+près des événements pour chercher dans ses traditions le fil de son
+existence, dont l'Église romaine avait détruit l'écriture. Elle ne le
+fit pourtant pas, occupée qu'elle était à se constituer dans le présent
+et à poursuivre une lutte active. Mais il faut bien avouer aussi que ses
+docteurs et ses historiens manquèrent souvent de courage et reculèrent
+avec effroi devant l'acceptation du passé. Ce passé était rempli d'excès
+et de délires. Nous l'avons dit plus haut, c'était le temps de la
+violence; et les hussites le disaient dans leur style énergique: _C'est
+maintenant le temps du zèle et de la fureur_. Nous dirons, plus tard,
+comment ils se croyaient les ministres de la colère divine. Mais ces
+délires, ces excès, ce zèle et cette fureur ne dévoraient-ils pas aussi
+le sein de l'Eglise romaine? Rome avait-elle le droit de leur reprocher
+quelque chose en fait de vengeance et de cruauté, de meurtre et de
+sacrilège? Les docteurs protestants reculèrent pourtant devant les
+accusations dont on chargeait la tête de leurs pères. Luther lui-même,
+vous le savez, fut le premier à s'épouvanter du torrent dont il avait
+rompu la dernière digue. Comment eût-il pu accepter la tache glorieuse
+de son origine, lui qui désavouait déjà l'oeuvre terrible de ses
+contemporains et l'audace qu'il supposait à sa postérité?
+
+Il légua son épouvante à ses pâles continuateurs. Les uns, reniant leur
+illustre et sombre origine, s'efforcèrent de prouver qu'il n'avaient
+rien de commun avec ceux-ci ou ceux-là; les autres, plus religieux, mais
+non moins timides, s'attachèrent à blanchir la mémoire de leurs aïeux
+dans l'hérésie de tous les excès qui leur étaient imputés. De là résulta
+une foule d'écrits, qu'il peut être bon de consulter, parce qu'il s'y
+trouve, comme dans tout, des lambeaux de vérité, mais auxquels il est
+impossible de se rapporter entièrement, pour connaître la vérité des
+sentiments historiques, à la recherche desquels nous voici lancés[9].
+
+[Note 9: M. Lenfant, dans une longue et curieuse histoire du concile
+de Bâle dont nous avons extrait ces notes sur la guerre hussitique,
+abandonne la cause, sans façon, à la sévérité de son siècle. Il raille
+et méprise plus souvent qu'il n'admire. M. de Beausobre, dans ses
+travaux très-supérieurs comme intelligence, comme érudition et comme
+aperçu de sentiment, s'efforce de nier des faits qui ont cependant
+un caractère de vérité historique. Il donne un démenti général et
+particulier à toutes les assertions des écrivains catholiques, et
+poussant la partialité un peu loin, fait l'hérésie blanche comme neige.]
+
+Il ne s'agit ici de rien moins que de décider tout le contraire de ce
+qu'ont décidé des gens très-graves et très-savants: à savoir que,
+comme il n'y a qu'une religion, il n'y a qu'une hérésie. La religion
+officielle, l'église constituée a toujours suivi un même système; la
+religion secrète, celle qui cherche encore à se constituer, cette
+société idéale de l'égalité, qui commence à la prédication de Jésus,
+qui traverse les siècles du catholicisme sous le nom d'hérésie, et qui
+aboutit chez nous jusqu'à la révolution française, pour se réformer
+et se discuter, à défaut de mieux, dans les clubs chartistes et dans
+l'exaltation communiste, cette religion-là est aussi toujours la même,
+quelque forme qu'elle ait revêtue, quelque nom dont elle se soit voilée,
+quelque persécution qu'elle ait subie. Femmes, c'est toujours votre
+lutte du sentiment contre l'autorité, de l'amour chrétien, qui n'est
+pas le dieu aveugle de la luxure païenne, mais le dieu clairvoyant de
+l'égalité évangélique, contre l'inégalité païenne des droits dans la
+famille, dans l'opinion, dans la fidélité, dans l'honneur, dans tout ce
+qui tient à l'amour même. Pauvres laborieux ou infirmes, c'est toujours
+votre lutte contre ceux qui vous disent encore: «Travaillez beaucoup
+pour vivre très-mal; et si vous ne pouvez travailler que peu, vous ne
+vivrez pas du tout.» Pauvres d'esprit à qui la société marâtre a refusé
+la notion et l'exemple de l'honnêteté, vous qu'elle abandonne aux
+hasards d'une éducation sauvage, et qu'elle réprime avec la même rigueur
+que si vous connaissiez les subtilités de sa philosophie officielle,
+c'est toujours votre lutte. Jeunes intelligences qui sentez en vous
+l'inspiration divine de la vérité, et qui n'échappez au jésuitisme de
+l'Église que pour retomber sous celui du gouvernement, c'est toujours
+votre lutte. Hommes de sensation qui êtes livrés aux souffrances et aux
+privations de la misère, hommes de sentiment qui êtes déchirés par le
+spectacle des maux de l'humanité et qui demandez pour elle le pain du
+corps et de l'âme, c'est toujours votre lutte contre les hommes de la
+fausse connaissance, de la science impie, du sophisme mitré ou couronné.
+L'hérésie du passé, le communisme d'aujourd'hui, c'est le cri
+des entrailles affamées et du coeur désolé qui appelle la vraie
+connaissance, la voix de l'esprit, la solution religieuse, philosophique
+et sociale du problème monstrueux suspendu depuis tant de siècles sur
+nos têtes. Voilà ce que c'est que l'hérésie, et pas autre chose: une
+idée essentiellement chrétienne dans son principe, évangélique dans ses
+révélations successives, révolutionnaire dans ses tentatives et ses
+réclamations; et non une stérile dispute de mots, une orgueilleuse
+interprétation des textes sacrés, une suggestion de l'esprit satanique,
+un besoin de vengeance, d'aventures et de vanité, comme il a plu à
+l'Eglise romaine de la définir dans ses réquisitoires et ses anathèmes.
+
+Maintenant que vous apercevez ce que c'est que l'hérésie, vous ne vous
+imaginerez plus, comme on le persuade à vous, femmes, et à vos enfants,
+lorsqu'ils commencent à lire l'histoire, que ce soit un chapitre
+insipide, indigne d'examen ou d'intérêt, bon à reléguer dans les
+subtilités ridicules du passé théologique. On a réussi à embrouiller ce
+chapitre, il est vrai; mais l'affaire des esprits sérieux et des coeurs
+avides de vérité sera désormais d'y porter la lumière. Prétendre faire
+l'histoire de la société chrétienne sans vouloir restituer à notre
+connaissance et à notre méditation l'histoire des hérésies, c'est
+vouloir connaître et juger le cours d'un fleuve dont on n'apercevrait
+jamais qu'une seule rive. On raconte qu'un Anglais (ce pouvait bien être
+un bourgeois de Paris), ayant loué, pour faire le tour du lac de Genève,
+une de ces petites voitures suisses dans lesquelles on voyage de côté,
+se trouva assis de manière à tourner constamment le dos au Léman, de
+sorte qu'il rentra à son auberge sans l'avoir aperçu. Mais on assure
+qu'il n'en était pas moins content de son voyage, parce qu'il avait vu
+les belles montagnes qui entourent et regardent le lac. Ceci est une
+parabole triviale, applicable à l'histoire. La montagne, c'est l'Église
+romaine, qui, dans le passé, domine le monde de sa hauteur et de sa
+puissance. Le lac profond, c'est l'hérésie, dont la source mystérieuse
+cache des abîmes et ronge la base du mont. Le voyageur, c'est vous, si
+vous imitez l'Anglais, qui ne songea point à regarder derrière lui.
+
+Quand vous lisez l'Évangile, les Actes des apôtres, les Vies des saints,
+et que vous reportez vos regards sur la vérité actuelle, comment vous
+expliquez-vous cette épouvantable antithèse de la morale chrétienne avec
+des institutions païennes?
+
+Quelques formules de notre code français (ce ne sont que des formules!)
+rappellent seules le précepte de Jésus et la doctrine des apôtres. Si
+l'empereur Julien revenait tout à coup parmi nous et qu'on lui montrât
+seulement ces formules, il s'écrierait encore une fois: «Tu l'emportes,
+Galiléen!» Et si saint Pierre, le chef et le fondateur dont l'Église
+romaine se vante, était appelé à la même épreuve, il ne manquerait pas
+de dire: «Voilà l'ouvrage de ma chère fille la sainte Église.» Mais le
+pape serait là pour lui répondre: «Que dites-vous là, saint père? c'est
+l'abominable ouvrage d'une abominable révolution, dont les fanatiques
+ont brisé vos autels, outragé vos lévites et profané nos temples.» Je
+suppose que saint Pierre, étourdi d'une pareille explication, appelât
+saint Jean pour le tirer de cet embarras; saint Jean, qui en savait et
+en pensait plus long que lui sur l'égalité, lui dirait: «Prenez garde,
+frère, j'ai bien peur que le coq n'ait chanté sur le clocher de votre
+Église romaine.» Et alors, appelant le pape à rendre témoignage:
+«Qu'avez-vous donc fait vous et les autres, pour que les fanatiques
+de l'égalité se portassent à de tels excès contre vous et votre
+culte?--Nous avions fait notre devoir, répondrait le pape; nous avions
+condamné et persécuté Jean-Jacques Rousseau, Diderot et tous les
+fauteurs de l'hérésie.» Alors saint Jean voudrait savoir qui étaient
+ces grands saints qui avaient résisté à l'Église au nom du précepte du
+Christ, car il ne les jugerait pas autrement. Il voudrait connaître
+tous ceux qui avaient suscité l'hérésie de l'évangile; et, de siècle eu
+siècle, remontant par le dix-huitième siècle à Luther et à Jean Huss, et
+par Wicklef à Pierre Valdo, et par Jean de Parme à Joachim de Flore,
+et par eux à saint François; et par saint François à une suite
+ininterrompue d'apôtres de l'égalité chrétienne, il remonterait ainsi
+par le torrent de l'hérésie jusqu'à lui-même, à sa doctrine, à sa
+parole. Il laisserait alors saint Pierre s'arranger avec Grégoire VII et
+tous ses orthodoxes jusqu'à Grégoire XVI, et retournerait vers son divin
+maître Jésus pour lui rendre compte du cours bizarre des affaires de ce
+monde.
+
+Voilà donc tout bonnement l'histoire de ce monde. D'un côté les hommes
+d'ordre, de discipline, de conservation, d'application sociale,
+d'autorité politique; ces hommes-là, qui n'ont pas choisi sans motif
+saint Pierre pour leur patron, bâtissent et gouvernent l'Église avec une
+grande force, avec beaucoup d'habileté, de science administrative, de
+courage et de foi dans leur principe d'unité. Ils font là un grand
+oeuvre; et plusieurs d'entre eux, préservant à certaines époques la
+société chrétienne des bouleversements de la politique, de l'ambition
+brutale des despotes séculiers, et de l'envahissement des nations aux
+instincts barbares, sont dignes d'admiration et de respect. Mais tandis
+qu'ils soutiennent cette lutte au nom du pouvoir spirituel contre le
+pouvoir temporel, ils prennent les vices du monde temporel et trempent
+dans ses crimes. Ils oublient, ils sont forcés d'oublier leur mission
+divine, idéale! Ils deviennent conquérants et despotes à leur tour; ils
+oppriment les consciences et tournent leur furie contre leurs propres
+serviteurs, contre leurs plus utiles instruments.
+
+Ces serviteurs ardents, ces instruments précieux d'abord, mais bientôt
+funestes à l'Église, ce sont les hommes de sentiment, d'enthousiasme,
+de sincérité, de désintéressement et d'amour; c'est l'autre côté de la
+nature humaine qui veut se manifester et faire régner la doctrine du
+Christ, la loi de la fraternité sur la terre. Ils n'ont ni la science
+organisatrice, ni l'esprit d'intrigue, ni l'ambition qui fait la force,
+ni la richesse qui est le nerf de la guerre. Les papes l'ont toujours
+parce qu'ils trouvent moyen de s'associer aux intérêts des souverains,
+et ils font mieux que de faire la guerre eux-mêmes; ils la font faire
+pour eux, ils la suscitent et la dirigent. Les apôtres de l'égalité
+sont pauvres. Ils ont fait voeu de pauvreté; à une certaine époque, ils
+sortent principalement des associations de frères mendiants; ils se
+répandent sur la terre en vivant d'aumônes et souvent de mépris. Ils ne
+peuvent s'appuyer que sur le pauvre peuple, chez lequel ils trouvent
+d'immenses sympathies. En l'éclairant dans la voix de l'Évangile, ils
+font sortir de son sein de nouveaux docteurs qui, sans s'adjoindre à
+eux officiellement, et souvent même en s'en détachant tout à fait,
+continuent leur oeuvre, entrent en guerre ouverte avec l'Église, sont
+flétris du nom d'hérétiques, agitent les masses, se répandent dans le
+monde sous divers noms, y prêchent le principe sous divers aspects, et
+partout y subissent la persécution. Mais le destin de l'hérésie n'est
+pas de triompher brusquement de l'Église; elle ne peut que la miner
+sourdement, l'ébranler quelquefois par l'explosion des menaces
+populaires, être ensuite sa dupe, son jouet, sa victime, et finir par
+le martyre pour renaître de ses propres cendres, s'agiter encore,
+s'engourdir dans la constitution avortée du luthérianisme, et se fondre
+enfin dans la philosophie française du dix-huitième siècle. Vous savez
+le reste de son histoire, je vous en ai indiqué la trace. Elle revit
+aujourd'hui en partie dans la grande insurrection permanente
+des Chartistes, et en partie dans les associations profondes et
+indestructibles du communisme. Ces communistes, ce sont les Vaudois, les
+pauvres de Lyon ou léonistes qui faisaient dès le douzième siècle le
+métier de canuts et l'office de gardiens du feu sacré de l'Évangile.
+Les chartistes, ce sont les wickléfistes qui, au quatorzième siècle
+remuaient l'Angleterre et forçaient Henri V à interrompre plusieurs fois
+la conquête de la France. Si je cherchais bien, je trouverais quelque
+part les Hussites; et quant aux Taborites et aux Picards, et même
+aux Adamites, j'ai la main dessus, mais je ne suis pas obligé de les
+désigner. Le petit nombre de ces derniers dans le passé et dans le
+présent ne leur laisse que peu d'importance. Ils ne sont point destinés
+à en avoir jamais. Leur idée est excessive, délirante, et comme les
+convulsions de la démence, elle est un symptôme de mort plus que
+de guérison. Ces surexcitations de l'enthousiasme sont destinées à
+disparaître. Je ne les indique ici que parce qu'elles jouent un rôle
+dans la guerre des hussites, et qu'il sera bon de faire leur part quand
+j'aurai à montrer leur action.
+
+Maintenant, si le sujet vous intéresse, cherchez dans les livres
+d'histoire le récit des grandes insurrections des pastoureaux, des
+vaudois, des beggards, des fratricelles, des lolhards, des wickléfistes,
+des turlupins, etc. Je ne me charge de vous raconter que celles des
+hussites et des taborites qui n'en font qu'une. L'histoire de toutes ces
+sectes et d'une quantité d'autres que je ne vous nomme pas, n'en forme
+qu'une non plus, quoi qu'en puissent dire les érudits qui ont voulu
+faire de si grandes distinctions entre elles[10]. C'est l'histoire
+du _Joannisme_, c'est-à-dire l'interprétation et l'application de
+l'Évangile fraternel et égalitaire de saint Jean. C'est la doctrine de
+l'_Évangile éternelle_ ou _de la religion du Saint-Esprit_, qui remplit
+tout le moyen âge et qui est la clef de toutes ses convulsions, de tous
+ses mystères. Trouvez-moi une autre clef pour ouvrir tous les problèmes
+du temps présent, sinon permettez-moi de commencer mon récit; car il
+ressemble beaucoup jusqu'ici à celui du caporal Trimm, qui s'appelait
+précisément l'Histoire des sept châteaux du roi de Bohême.
+
+[Note 10: Les rivalités et les inimitiés de ces sectes entre elles
+ne prouvent qu'une vérité banale; c'est qu'il est fort difficile de
+s'entendre sur les moyens de réaliser une grande entreprise; mais le
+même but, la même idée est au fond de toutes.]
+
+
+
+
+ II.
+
+
+Nous avons justement laissé le roi de Bohème, Wenceslas l'ivrogne, dans
+un de ses châteaux (c'était je crois, celui de _Tocznik_), tandis que
+Jean Huss, le jeune recteur de l'université de Prague, traduisait
+en bohémien les livres de Wicklef, et prêchait le wickléfisme. Le
+wickléfisme était une des nombreuses formes qu'avait prises la doctrine
+de l'_Évangile éternel_, la grande hérésie lancée dans le monde depuis
+plusieurs siècles, et formulée par l'abbé Joachim de Flore, en 1250.
+Wicklef était mort, mais le wickléfisme survivait à son apôtre, et les
+adeptes, sous le nom de _Lollards_, préparaient une grande insurrection,
+se fiant peut-être aux relations, et l'on dit même aux engagements que,
+soit curiosité, soit enthousiasme, Henri V avait contractés avec eux
+dans les années orageuses de sa jeunesse. Ils cherchèrent des sympathies
+chez les autres peuples, et y répandirent mystérieusement leur doctrine,
+s'adressant aux hommes les plus remarquables, suivant l'usage de ces
+temps de persécutions. Ou prétend que Jean Huss repoussa d'abord avec
+horreur la pensée de l'hérésie, mais qu'il fut séduit par deux jeunes
+gens arrivés d'Angleterre, sous prétexte de prendre ses leçons. On
+raconte même à ce sujet une anecdote qui ressemble fort à une légende.
+Mais la poésie des traditions à son importance historique; elle donne,
+mieux parfois que l'histoire, l'idée des moeurs et des sentiments d'une
+époque: enfin elle ajoute la couleur au dessin souvent bien sec de
+l'histoire, et à cause de cela, elle ne doit pas être méprisée.
+
+[Illustration: Et le fit attacher à une machine de guerre... (Page 3.)]
+
+Nos deux écoliers wickléfistes prièrent donc Jean Huss, leur maître et
+leur hôte, de leur permettre d'orner de quelques fresques le vestibule
+de sa maison. «Ce qu'ayant obtenu, ils représentèrent, d'un côté,
+Jésus-Christ entrant à Jérusalem sur une ânesse, suivi de la populace
+à pied; et, de l'autre, le pape monté superbement sur un beau cheval
+caparaçonné, précédé de gens de guerre bien armez, de timbaliers, de
+tambours, de joueurs d'instruments, et des cardinaux bien montez et
+magnifiquement ornez.» Tout le monde alla voir ces peintures, les uns
+admirant, les autres criminalisant les tableaux.»
+
+Jean Huss aurait donc été frappé de l'antithèse ingénieuse que cette
+image lui mettait sous les yeux à toute heure. Il aurait médité sur la
+simplicité indigente du divin maître et de ses disciples, les pauvres de
+la terre et les simples de coeur; sur la corruption et le luxe insolent
+de l'autocratie catholique, et il se serait décidé à lire Wicklef.
+Aussitôt qu'il se fût mis à le répandre et à l'expliquer, de nombreuses
+sympathies répondirent à son appel. La Bohême avait bien des raisons
+pour abonder dans ce sens sans se faire prier. D'abord, comme nous
+l'avons déjà dit plus haut, la haine du joug étranger, puis celle du
+clergé qui la pressurait et la rongeait, affreusement. Dans le peuple
+fermentait depuis longtemps un levain de vengeance contre les richesses
+des couvents; les récits qu'on a faits de ces richesses ressemblent,
+à des contes de fées. La doctrine des Vaudois avait depuis longtemps
+pénétré, dans les montagnes de la Moravie. On dit même que lors de
+la persécution que leur fit subir Charles V, à l'instigation du pape
+Grégoire XI, Pierre Valdo en personne était venu finir ses jours en
+Bohème. Les _lolhards_ de Bohême dont le nom ressemble bien à celui
+des lollards d'Angleterre, étaient originaires d'Autriche. Un de leurs
+chefs, brûlé à Vienne en 1322, avait déclaré qu'ils étaient plus de
+huit mille en Bohême. Les historiens constatent aussi des irruptions
+de béguins ou beggards, d'adamites, de turlupins, de flagellants et de
+millénaires dans les pays slaves et en Bohême surtout, à différentes
+époques. Prague avait eu déjà d'illustres docteurs qui avaient prêché
+que la fin du monde ancien était proche, _que l'Antéchrist était apparu
+sur la terre, et qu'il siégeait sur le trône pontifical_. Jean de
+Miliez[11], un des plus célèbres, avait été mandé à Rome pour se
+disculper, et on dit qu'il avait écrit ces propres paroles sur la
+porte de plusieurs cardinaux. On cite aussi Mathias de Janaw, dit
+_le Parisien_ parce qu'il avait étudié à Paris, «illustre par sa
+merveilleuse dévotion, et qui, par son assiduité à prêcher, a souffert
+une grande persécution, et cela à cause de la vérité évangélique.»
+Celui-là détestait les moines, et leur reprochait «d'avoir abandonné
+l'unique sauveur Jésus-Christ pour des _François_ et des _Dominique_».
+On ne voit point que l'enthousiasme joannite des ordres mendiants ait
+établi un lien sympathique entre eux et les Bohémiens. Soit que ceux de
+ces moines qui habitaient le pays ne partageassent pas cet enthousiasme
+à l'époque où il éclata en Italie et en France, soit que la haine des
+couvents l'emportât sur toute similitude de doctrine chez les Bohémiens,
+il est certain que cette doctrine changeant de nom et de prédicateurs,
+leur arriva un peu tard et leur servit d'arme contre tous les ordres
+religieux.
+
+[Note 11: Milicius, suivant la coutume des historiens de cette époque
+de latiniser tous les noms. Il ne paraît pas que tous ces docteurs
+hérétiques sortis des rangs du peuple aient tenu à leurs noms de
+famille, mais beaucoup à leur nom de baptême et à celui de leur village.
+Jean Huss prit le sien de Hussinetz, où il était né. Je prierai mes
+lectrices de faire attention, en lisant l'histoire de ces siècles, à
+la prodigieuse quantité de théologiens célèbres dans l'Eglise ou dans
+l'hérésie qui portent le prénom de Jean. À l'époque de la prédication du
+joannisme et de la dévotion à l'évangile de saint Jean, ce n'est pas un
+fait indifférent.]
+
+[Illustration: Il s'attroupa une grande multitude... (Page 13.)]
+
+Ces docteurs bohémiens avaient tenté surtout de rétablir les coutumes
+de l'Église grecque, auxquelles la Bohême, convertie primitivement
+au christianisme par des missionnaires orientaux, avait toujours été
+singulièrement attachée. La communion sous les deux espèces et l'office
+divin récité dans la langue du pays, étaient surtout les cérémonies qui
+lui paraissaient constituer sa nationalité, représenter ses franchises
+et préserver dans l'esprit du peuple l'égalité des fidèles devant
+Dieu et devant les hommes de la tyrannie orgueilleuse du clergé. Nous
+reviendrons sur cet article, qui est le motif de la guerre hussitique et
+le symbole de l'idée révolutionnaire de la Bohême à cette époque, ainsi
+que l'enveloppe extérieure de l'oeuvre du Taborisme.
+
+La noblesse tenait tout autant que le peuple (du moins la majorité de la
+pure noblesse bohème) à ces antiques coutumes. Grégoire VII les avait
+anéanties. Mais l'autorité de cet homme énergique n'avait pu décréter
+l'orthodoxie d'une nation qui n'avait jamais été ni bien grecque, ni
+bien latine, qui portait l'amour de son indépendance principalement
+dans son culte, et qui jusque-là avait cru et prié à sa guise dans
+la simplicité et la pureté de son coeur. Pendant deux siècles après
+Grégoire VII, il y avait eu en Bohême un culte latin officiel pour la
+montre, pour l'obédience extérieure, et un culte grec devenu national,
+un culte qu'on pourrait appeler _sui generis_, pour la vie des
+entrailles populaires. On disait les offices en langue bohème, et on
+communiait sous les deux espèces dans les campagnes, et secrètement dans
+les villes; il y avait même plusieurs endroits où on l'avait toujours
+fait ostensiblement, grâce à des privilèges accordés et maintenus par
+les papes. Milicius fut persécuté et mourut dans les prisons, après
+avoir restauré l'ancien rite assez généralement. Mathias de Janaw était
+confesseur de Charles IV, qui l'aimait beaucoup et qui ne paraît pas
+avoir été bien décidé entre les principes hardis de son université et
+les menaces du saint-siège. On osa demander à cet empereur de travailler
+à la réformation de l'Église; il eut peur, repoussa la tentation,
+éloigna Mathias, cessa de communier sous les deux espèces, et laissa
+l'inquisition sévir contre ses coreligionnaires. On n'administrait donc
+plus cette communion sur la fin de son règne, que dans les maisons
+particulières, «et à la fin, dans les endroits cachez; mais ce n'étoit
+pas sans périls de la vie.» Quand on se saisissait des communiants,
+«on les dépouilloit, on les massacroit, on les noyoit; de sorte qu'ils
+furent obligez de s'assembler à main armée, et bien escortez. Cela dura
+de part et d'autre jusqu'au temps de Jean Huss.»
+
+On voit maintenant comment, en peu d'années, Jean Huss devint le
+prophète de la Bohème. Il prêcha ouvertement le mépris de la papauté,
+la liberté de la communion et des rites. À la suite d'une querelle de
+règlement, il avait fait chasser presque tous les gradués allemands
+de l'Université. L'inquisition réprimanda et fit brûler les livres de
+Wicklef. Huss n'en prêcha que plus haut et souleva maintes fois le
+_peuple enclin aux nouveautés_. Son archevêque n'avait pas beaucoup
+de pouvoir contre lui; l'abrutissement de Wenceslas livrait l'État à
+l'anarchie. Irrité contre le pape qui l'avait déposé de l'empire, il
+n'était pas fâché de lui voir susciter un mauvais parti. Son frère et
+son ennemi Sigismond, qui par ses intrigues gouvernait une partie de la
+noblesse bohème, n'était guère plus content du saint-siège, parce que
+celui-ci avait longtemps soutenu son concurrent Rupert au royaume de
+Hongrie; d'ailleurs, les Turcs lui donnaient assez d'occupation pour le
+distraire de l'hérésie.
+
+Jean Huss prêcha en bohémien à la chapelle de Bethléem, en latin au
+palais royal de Prague et dans les synodes et assemblées générales du
+clergé bohème, contre le clergé romain et contre toute la discipline
+ecclésiastique. Secondé par Jérôme de Prague, Jacques de Mise, dit
+Jacobel, Jean de Jessenitz, Pierre de Dresden[12] et plusieurs autres,
+il commença à fanatiser les artisans et les femmes, qui, de leur côté,
+commencèrent à dogmatiser aussi, et même à écrire des livres, déclarant
+qu'il n'y avait plus d'Église sur la terre que celle des hussites.
+
+[Note 12: Pierre de Dresden est, dit-on, l'auteur de ces hymnes et de
+ces chansons spirituelles entremêlées d'allemand et de latin qui sont
+encore en usage dans les églises de la confession d'Augsbourg. Ou lui en
+attribue aussi la musique. (_M. Lenfant_.)]
+
+Tout le monde sait la suite de l'histoire de Jean Huss. Après avoir subi
+en Bohème plusieurs persécutions, il fut cité devant le concile. «Il
+comparut sur la foi d'un sauf-conduit de l'empereur Sigismond[13]. Il
+n'en fut pas moins emprisonné à son arrivée à Constance, pendant qu'une
+commission, déléguée par le concile, examinait ses doctrines. Il fut
+condamné en même temps que la mémoire de son maître Wicklef. Jean Huss
+montra d'abord quelque hésitation; mais il reprit bientôt toute sa
+fermeté, ne voulant point se rétracter à moins qu'on ne lui prouvât ses
+erreurs par l'Écriture, appela du concile au tribunal de Jésus-Christ,
+et déclara qu'il aimerait mieux être brûlé mille fois[14] que de
+scandaliser par son abjuration ceux auxquels il avait enseigné la
+vérité. Il fut dégradé des ordres sacrés, livré au bras séculier par le
+concile, et conduit au bûcher d'après l'ordre de ce même empereur qui
+lui avait garanti par serment la vie et la liberté. Jérôme de Prague
+avait été arrêté et amené prisonnier à Constance quelque temps
+auparavant. Il faiblit, renia Wicklef et Jean Huss, et fut absous.
+Quelque temps après, il fit demander au concile une audience publique,
+déclara qu'il avait menti à sa conscience, et qu'il croyait à la vérité
+des enseignements de ses maîtres; puis il marcha intrépidement au
+supplice. Il y eut quelque chose de plus fatal et de plus sinistre que
+cette double catastrophe: ce fut la théorie qu'inventa le concile pour
+la justifier. Un décret du concile défendit à chacun, sous peine
+d'être réputé fauteur d'hérésie et criminel de lèse-majesté, de blâmer
+l'empereur et le concile touchant la violation du sauf-conduit de Jean
+Huss[15].»
+
+[Note 13: Sigismond, arrivé à l'empire en 1410 par la mort de Rupert,
+voulut consolider par ce sacrifice son alliance avec Rome.]
+
+[Note 14: On raconte que Jean Huss, pendant qu'il lisait les livres
+de Wicklef, se donnait l'étrange plaisir de se brûler le bout des doigts
+à la flamme de sa lampe. Interrogé sur cet étrange passe-temps, il
+répondit en montrant le livre: «Voila un calice qui me mènera loin.»]
+
+[Note 15: M. Henri Martin, _Histoire de France_.]
+
+Pendant tout ce procès, les hussites de Bohême s'étaient tenus, le
+peuple, dans une attente sombre et douloureuse, les nobles dans un
+_silence irrité_. A la nouvelle de son supplice, presque toute la Bohème
+s'émut, depuis _ces gens de la lie du peuple_, qu'on lui avait tant
+reproché d'avoir pour auditoire, jusqu'à ces vieux seigneurs qui avaient
+vu en lui le restaurateur de leurs antiques franchises et de leurs
+coutumes nationales. L'Université, saisie unanimement d'une véhémente
+indignation, rendit un témoignage public, adressé à toute la chrétienté,
+en faveur du martyr. «0 saint homme! disait ce manifeste, ô homme d'une
+vertu inestimable, d'un désintéressement et d'une charité sans exemple!
+Il méprisait les richesses au souverain degré, il ouvrait ses entrailles
+aux pauvres; on le voyait à genoux au pied du lit des malades. Les
+naturels les plus indomptables, il les gagnait par sa douceur, et
+ramenait les impénitents par des torrents de larmes. Il tirait de
+l'Écriture sainte, ensevelie dans l'oubli, des motifs puissants et tout
+nouveaux pour engager les ecclésiastiques vicieux à revenir de leurs
+égarements et pour réformer les moeurs de tous les ordres sur le pied
+de la primitive Église.»..... «Les opprobres, les calomnies, la famine,
+l'infamie, mille tourments inhumains, et enfin la mort, qu'il a
+soufferte, tout cela non-seulement avec patience, mais avec un visage
+riant: toutes ces choses sont un témoignage authentique d'une constance,
+aussi bien que d'une foi et d'une piété inébranlables chez cet homme
+juste, etc.»
+
+Des lettres de sanglants reproches furent adressées au concile de toutes
+parts. On lui disait qu'il avait été assemblé, non par l'esprit de
+Dieu, mais par l'esprit de malice et de fureur; qu'il avait condamné un
+innocent sur la déposition de personnes infâmes, sans vouloir écouter
+celle des évêques, des docteurs et des gens de bien de la Bohême, qui
+témoignaient de son orthodoxie et de sa foi; que c'était une assemblée
+de satrapes que ce concile, et le conseil des Pharisiens contre
+Jésus-Christ; et mille autres invectives, dont plusieurs sont remplies
+d'éloquence. Ces pièces coururent toute l'Allemagne, et irritèrent
+violemment le pape et les cardinaux. Jean Dominique, légat du pape, fut
+si mal reçu en Bohème, qu'il écrivit au pontife et à l'empereur:
+_Les Hussites ne peuvent être ramenés que par le fer et par le feu_.
+Sigismond ne voulut pas se hâter de ruiner un royaume qu'il regardait
+comme sien. Il hésita, et la révolution n'attendit pas qu'il eut pris
+son parti.
+
+Elle commença religieusement par instituer un anniversaire commémoratif
+de la mort du martyr Jean Huss (6 juillet), et par faire célébrer ses
+louanges dans toutes les églises; puis elle frappa des médailles en son
+honneur, et l'Université, qui était à la tête du mouvement, publia sa
+déclaration de foi, la première formule du hussitisme.
+
+Cette déclaration, signée de _maître Jean Cardinal_ et de toute
+l'Université, ne porte absolument que sur le droit auquel prétendent
+les hussites de communier sous les deux espèces, conformément à
+l'institution _de Christ_, à ses propres paroles, à celles de saint
+Jean et aux principes purs de la saine orthodoxie. Ils traitent le
+retranchement de la coupe de _constitution humaine, nouvellement
+inventée et inconnue aux sacrés canons_; pardonnent à ceux qui, _par
+ignorance et simplicité_, se sont soumis jusque-là à cette ordonnance,
+et finissent par déclarer que désormais _il ne faut avoir égard à ce
+dogme d'invention humaine_, et s'en tenir à la doctrine de Jésus, qui
+doit l'emporter sur _toute puissance insidieuse et redoutable_, sur
+_toutes comminations et terreurs_.
+
+Une telle déclaration ne paraissait pas devoir entraîner de grands
+orages. Les orthodoxes romains n'y trouvaient pas beaucoup à redire,
+sinon que «si ce n'était point une hérésie en soi de communier sous
+les deux espèces, c'en était une de dire que l'Église péchait en
+n'administrant ce sacrement que sous une seule.» Jusque-là on n'était
+aux prises que sur une subtilité, et le raisonnement de l'orthodoxie
+était un sophisme. Mais si la déclaration de l'Université satisfaisait
+les classes aristocratiques, la noblesse, le clergé et même la
+bourgeoisie de Bohème, il s'en fallait de beaucoup qu'elle fût
+l'expression de la religion des masses, qui se sentaient travaillées
+par la doctrine ardente de l'Évangile éternel et par toutes les idées
+confuses, mais passionnées, d'égalité évangélique, que les prêtres
+du concile appelaient la _lèpre vaudoise_. Wicklef et Jean Huss,
+théologiens consommés dans l'acception de la philosophie scolastique,
+érudits recherchés et honorés, hommes de science et par conséquent
+hommes du monde, soit qu'ils n'eussent pas été aussi loin que leurs
+adeptes prolétaires dans leur conception d'une nouvelle société
+chrétienne, soit qu'ils eussent voilé cette conception idéale sous des
+formules de simple discipline réformatrice, avaient écrit avec cette
+prudence de raisonnement que doivent conserver les hommes en vue pour ne
+pas compromettre leur doctrine dans la discussion avec les sophistes et
+les puissants de ce monde. Les âmes populaires plus pressées par leur
+feu intérieur et par leurs souffrances matérielles, avaient vite songé
+à réaliser l'idée cachée au fond de cette question de dogme; et, tandis
+que les classes patientes par nature et par position se contentaient de
+réclamer la coupe, les pauvres, conduits et agités par divers types de
+fanatiques, s'apprêtaient à réclamer l'égalité et la communauté de biens
+et de droits, dont la coupe n'était pour eux que le symbole. Ainsi, les
+patriciens, les classes aisées et la plupart des habitants industriels
+des grandes villes commençaient à former la secte des calixtins ou des
+hussites purs, tandis que les paysans, les ouvriers avec leurs femmes et
+leurs enfants, grondaient sourdement, comme la mer à l'approche d'une
+tempête, se préparant aux fureurs du Taborisme et des autres sectes,
+sublimes de courage et féroces d'instinct, qui devaient victorieusement
+résister à Rome et à tout l'empire germanique, durant quatorze ans.
+
+Déjà, du temps de Jean Huss, ces exaltés avaient émis l'opinion que le
+prêtre n'était rien de plus qu'un autre homme, et que tout chrétien
+était prêtre de son plein droit pour interpréter les mystères et
+administrer les sacrements. Au concile de Constance, des cordonniers de
+Prague avaient été accusés _d'entendre les confessions et d'administrer
+le sacré corps de Notre-Seigneur_. Les seigneurs bohémiens présents à
+cette accusation en avaient défendu, en rougissant, l'honneur de la
+Bohème, et le fait parut si énorme, qu'on n'osa persister à le reprocher
+à Jean Huss. Mais les cordonniers de Prague n'en furent peut-être pas
+très-émus, et l'on vit une femme du peuple arracher l'hostie des mains
+du prêtre, en disant qu'une femme de bonne vie était plus digne qu'un
+prêtre infâme de toucher le pain du ciel.
+
+Comme les émeutes et les violences commençaient, et que plusieurs
+gentilshommes de l'intérieur, espèce de Burgraves qui faisaient depuis
+longtemps le métier de bandits pour leur propre compte, se servaient du
+hussitisme comme d'un prétexte pour piller les églises, rançonner
+les couvents et détrousser les voyageurs, les grands de Bohème
+s'assemblèrent pour délibérer sur les conséquences de la déclaration
+de l'Université. Ils formèrent une députation des plus considérables
+d'entre eux, pour aller trouver le roi et l'inviter à s'occuper un peu
+de son royaume. Il y avait beaucoup d'analogie, nous l'avons dit, entre
+la condition de ces deux monarques contemporains, Wenceslas l'ivrogne et
+Charles VI l'insensé. Cachés au fond de leurs châteaux, ils n'étaient
+heureux que lorsqu'on les oubliait, et ne reparaissaient que malgré eux
+sur la scène, où on les rappelait aux jours du danger, comme de vieux
+drapeaux qu'on tire de la poussière.
+
+Wenceslas, effrayé des troubles, s'enivrait pour se donner du coeur,
+dans sa forteresse de Tocznik au sommet d'une montagne du district de
+Podwester. Dès qu'il aperçut les députés, il eut peur et se barricada.
+On parvint cependant à en introduire quelques-uns auprès de lui, et
+ils le décidèrent à venir habiter Prague, où il se renferma dans la
+forteresse de Wyssobrad. C'était un pauvre porte-respect, que ce roi
+fainéant, abruti dans la débauche et naturellement poltron, bien qu'il
+eût parfois des velléités de cruauté et des heures de rage aveugle. Dès
+qu'il fut arrivé dans sa capitale, des députés de la ville vinrent lui
+demander des églises pour y enseigner le peuple à leur manière, et y
+donner la communion des subutraquistes[16]. Il leur demanda du temps pour
+y penser, et fit dire sous main à Nicolas, seigneur de Hussinetz, qui
+était à leur tête, _qu'il filait là une corde pour se faire pendre_. Les
+hussites de Prague insistèrent les armes à la main. Les conseillers du
+roi répondirent en son nom par des menaces. Le sénat fut alarmé de ces
+mutuelles dispositions; mais Jean Ziska, chambellan de Wenceslas, apaisa
+l'affaire et retarda l'explosion, en disant au peuple, sur lequel il
+exerçait déjà une grande influence, qu'il fallait attendre l'issue du
+concile, et ses résolutions pour ou contre le hussitisme.
+
+[Note 16: Partisans de la communion sous les deux espèces. C'est
+ainsi qu'on appelait alors les calixtins ou hussites purs.]
+
+Il est temps de parler du _redoutable aveugle Jean Ziska du calice_.
+Il y a tant d'obscurité sur ses commencements, qu'on ignore son nom de
+famille. On sait seulement qu'il s'appelait _Jean_, le nom à la mode
+dans ces temps-là; le surnom de Ziska signifie borgne: il l'était depuis
+son enfance. On assure qu'il était noble. Il naquit pauvre, et vécut
+dans la pauvreté au milieu du pillage, par sobriété naturelle et par
+austérité de caractère, mais sans qu'il ait paru regarder le communisme
+pratiqué par ses soldats comme autre chose qu'une excellente mesure
+de discipline dans ces temps difficiles. Rien ne révèle en lui des
+aptitudes philosophiques, ni aucune méditation religieuse profonde.
+C'est un fanatique de patriotisme; mais ce n'est point un fanatique de
+religion, et si ses instincts de divination stratégique approchent de
+la faculté extatique, il ne parait point s'être embarrassé beaucoup des
+questions théologiques de son temps. Il comprenait la mission qui lui
+était départie dans _les jours du zèle et de la fureur_, et il s'y donna
+tout entier. Entreprenant, opiniâtre, vindicatif, cruel, invincible et
+invaincu, cet homme était la colère de Dieu incarnée. Aussi, ce n'est
+pas un illuminé sublime comme Jeanne d'Arc; il n'est pas non plus comme
+elle l'inspiration et le coeur de la guerre patriotique; mais il en est
+la tête et le bras, et comme elle en est le palladium et l'oriflamme, il
+en est la torche et le glaive.
+
+Il naquit à Trocznova, dans le district de Koenigsgratz, on ignore à
+quelle époque. On sait seulement qu'il fut page de Charles IV, et qu'il
+servit avec éclat en Pologne dans la guerre contre les chevaliers
+Teutoniques, en 1410. Il est probable qu'il n'avait guère moins de
+quarante-cinq ans au début de la guerre des hussites. Il était au
+service de Wenceslas à l'époque du supplice de Jean Huss, et on assure
+qu'il obtint de son maître la permission de jurer haine et vengeance
+contre les meurtriers. I1 fut de ceux qui regardèrent la perfidie du
+concile et la raillerie féroce du sauf-conduit de Sigismond comme une
+injure faite à la Bohême. Mais quoique le fait dont je vais parler ne
+soit pas authentique, il a paru, à quelques historiens, motiver encore
+mieux l'espèce de rage qui transporta Ziska contre les moines; car on
+peut dire qu'il ne vécut que de leur sang pendant les sept années de sa
+terrible mission. Selon la tradition à laquelle je me fierais assez dans
+les pays dont l'histoire a été supprimée en grande partie ou refaite par
+les oppresseurs, un moine avait débauché ou violé sa soeur qui était
+religieuse, et Ziska aurait fait serment de venger ce crime sur tous les
+ecclésiastiques qui lui tomberaient sous la main. Il tint horriblement
+parole, et cette rancune le peint mieux que beaucoup d'autres motifs.
+Complètement désintéressé dans le pillage des couvents, et refusant sa
+part du butin avec une rigidité lacédémonienne, dépourvu de vanité ou
+d'ambition, nullement enthousiaste à la façon des fanatiques dont il
+était le chef, il semble qu'un motif personnel de vengeance ait pu seul
+l'entraîner à des fureurs si soutenues, si implacables, si froides, et
+savourées avec une volupté si profonde.
+
+Cependant, quand on examine attentivement cette existence à la fois
+violente et calme de Jean Ziska, on est frappé de l'habileté politique
+qui préside à tous ses actes et on en vient à se demander à quels autres
+moyens il pouvait recourir pour procurer à son pays l'indépendance
+nationale que seul il se sentait la force de lui donner. Nous
+l'examinerons en détail, en le suivant, pour ainsi dire, pas à pas, et
+nous verrons à travers le sombre fanatisme qui lui a été injustement
+imputé, une volonté froide, clairvoyante, opiniâtre, beaucoup plus
+éclairée et beaucoup plus saine qu'on ne le pense. Ainsi nous
+regarderions sa vengeance personnelle comme un de ces stimulants que la
+Providence suscite aux grandes missions, mais non comme la cause et le
+but unique de la sienne. Le vulgaire se trompe toujours en ces sortes
+d'affaires; il veut résoudre le problème de toute une existence dans un
+seul fait, et ne voit pas que ce fait n'est que la goutte d'eau qui fait
+déborder le vase.
+
+A l'instigation de Ziska, Wenceslas accorda donc ou laissa prendre aux
+hussites plusieurs églises, et, grâce à cet accommodement, l'année 1417
+s'écoula sans que les premières conquêtes de la réforme fussent menacées
+ni entraînées à de grandes violences. Sigismond répondit aux reproches
+qu'on lui avait adressés, par une lettre à la fois lâche et insolente.
+Il se défendait d'avoir livré Jean Huss; prétendait avoir _vu son
+malheur avec une douleur inexprimable, être sorti plusieurs fois du
+concile en fureur;_ puis il alléguait, non l'autorité infaillible des
+décisions de l'Église, mais la puissance politique de ce concile,
+_composé, non de quelque peu d'ecclésiastiques, mais des ambassadeurs
+des rois, et des princes de toute la chrétienté._ Enfin il menaçait les
+hussites d'une croisade _qui serait suivie de grands scandales et de
+périls extrêmes._ C'est pourquoi il les priait, _très-affectueusement,
+de ne pas exposer tout un royaume à une totale désolation, et de rejeter
+toute nouveauté._ Quant aux dérèglements qu'on reprochait au clergé, il
+prétendait, à l'exemple de ses prédécesseurs, ne point s'immiscer dans
+de telles affaires. _Qu'ils se corrigent entre eux,_ disait il avec une
+railleuse indifférence, _comme ils savent qu'ils doivent le faire. Ils
+ont l'Écriture sainte devant les yeux, et il n'est permis ni possible, à
+nous autres gens simples, de l'approfondir._
+
+L'athéisme ironique de cette réponse dut blesser tous les Bohémiens dans
+leur loyauté et dans leur enthousiasme religieux. Bientôt après arriva
+la décision du concile à leur égard: elle était rédigée en vingt-quatre
+articles, révoltants de tyrannie et de cruauté. Ils rappellent les plus
+odieuses proscriptions de Sylla et de Tibère. C'est une amplification
+des préceptes les plus honteux de délation et de férocité. Le premier
+article intime à Wenceslas l'ordre de jurer soumission et fidélité à
+l'Église romaine. Les vingt-trois autres désignent tous les genres de
+rébellion qui doivent être punis par le fer et par le feu, ou tout au
+moins par l'exil et la misère. Tous les fauteurs du hussitisme sont
+condamnés à mort; _qu'on les brûle,_ ainsi que tous les livres, tous les
+traités qui ont rapport aux doctrines de Wicklef et de Jean Huss,
+et _toutes les chansons qui ont été faites contre le concile;_ que
+l'université de Prague soit réformée; qu'on en chasse les wickléfistes
+et _qu'on les punisse;_ qu'on rétablisse l'ancienne communion, et que
+les transgresseurs _soient punis;_ qu'on fasse comparaître devant
+le siège apostolique les principaux coupables, _tels que sont Jean
+Jessenitz, Jacobel, Simon de Rockizane, Christian de Prachatitz, Jean
+Cardinal, Zdenko de Loben,_ etc., etc.; que tous ceux qui abjureront
+_approuvent la condamnation_ de ceux qui, ne se rétractant pas, seront
+_punis;_ que ceux qui défendent et protègent les wickléfistes et les
+hussites soient _punis,_ et que ceux qui l'ont fait _jurent de ne plus
+le faire,_ et, au contraire, de les _poursuivre_ afin de les faire
+_punir_, c'est-à-dire bannir ou brûler, etc.
+
+C'était condamner à mort la moitié de la Bohème et expatrier le reste,
+à moins que la Bohème ne se dégradât jusqu'à l'abjuration de sa foi,
+jusqu'à la ratification du crime, à moins qu'elle ne consentît, à
+s'effacer elle-même ignominieusement du rang des nations. Les Bohémiens
+prouvèrent bientôt que ce n'était pas là leur humeur.
+
+Au mois de mai 1418, le concile étant fini, le cardinal Jean-Dominique,
+cet inquisiteur déjà odieux à la Bohème, vint s'acquitter de sa légation
+et procéder _par les voies de fait_ à la conversion des hérétiques. Il
+débuta par entrer dans l'église de Slana, au milieu de la communion
+hussite, par jeter les calices non consacrés sur le pavé, et par faire
+brûler un ecclésiastique et un séculier de cette communion. C'était
+briser la dernière digue et déchaîner la mer.
+
+Des troubles violents éclatèrent sur tous les points. Wenceslas
+épouvanté n'osa rien faire pour les réprimer et feignit même de les
+approuver. Néanmoins les hussites délibérèrent d'élire un autre roi.
+Mais Coranda, un de leurs prêtres, éloquent et fin, les harangua fort
+spirituellement: _Mes frères,_ leur dit-il, _quoique nous ayons un roi
+ivrogne et fainéant, cependant si nous jetons les yeux sur tous les
+autres, nous n'en trouverons point qui lui soit préférable: et on peut
+même le regarder comme le modèle des princes; car c'est son indolence
+qui fait notre force. Il est donc juste de prier Dieu pour sa
+conservation.--Nous avons un roi et nous n'en avons point. Il est roi de
+nom et il ne l'est pas d'effet. Ce n'est que comme une peinture sur la
+muraille.--Et que peut faire contre nous un roi qui est mort en vivant?_
+
+Ces plaisanteries pleines de sens eurent un succès égal auprès des
+révoltés et auprès du souverain. Wenceslas se souciait de sa vie
+beaucoup plus que de sa dignité. Il en prit beaucoup d'amitié pour
+Coranda. Dominique, accablé d'insultes et menacé du supplice qu'il
+faisait subir aux hérétiques, se réfugia en Hongrie auprès de Sigismond,
+afin de l'animer contre les hussites. Mais il y mourut bientôt, après
+avoir eu la gloire de faire rétracter un docteur qui prêchait, dit-on,
+le pur déisme. Il est vrai qu'il tint ce malheureux attaché pendant
+trois jours à un poteau, où il souffrait tellement qu'il demandait la
+mort comme une grâce.
+
+Au milieu de ces troubles, Jean Ziska, muni d'une patente que, dans ses
+jours d'abandon, son maitre Wenceslas lui avait remise, scellée de sa
+main, pour l'autoriser à tenir son serment de venger la mort de Jean
+Huss, _rassembla beaucoup de monde,_ et se mit à parcourir le district
+de Pilsen où il mit tout à feu et à sang, s'empara de la capitale, se
+rendit maître de toute la province, et en chassa tous les prêtres et
+tous les moines. Il y établit la communion sous les deux espèces, et
+institua prêtre l'ardent et ingénieux Coranda. Mais craignant de tomber
+dans quelque embuscade, il songea à se camper dans une position forte
+avec son armée. Il choisit pour cela le site inexpugnable de Hradistie
+dans la province de Béchin; et, en attendant qu'il pût y bâtir une
+ville, il ordonna à ses gens de dresser leurs tentes dans les endroits
+où ils voulaient avoir leurs maisons. Nicolas de Hussinetz, celui à qui
+Wenceslas avait promis une corde pour le pendre, vint l'y joindre avec
+sa bande. Au bout de peu de jours, il se rassembla en ce lieu quarante
+mille personnes de tout sexe et de tout âge, qui venaient de tous les
+pays environnants et surtout de Prague, et pour lesquelles trois cents
+tables furent dressées afin de fraterniser dans la nouvelle communion.
+C'est peut-être alors que la montagne du campement fut inaugurée sous
+le nom mystique de Tabor qu'elle a toujours porté depuis, ainsi que la
+forteresse de Ziska et celle qu'on y voit encore aujourd'hui. Cette
+place forte a joué un rôle dans toutes les guerres de l'Allemagne, et
+nos armées en ont gardé le souvenir mêlé à celui de Napoléon.
+
+A partir de ce moment, les hussites de Jean Ziska portèrent le nom de
+taborites, et peu à peu formèrent une secte de plus en plus tranchée, et
+une armée de plus en plus intrépide et redoutable.
+
+Un historien contemporain et témoin des événements, nous a transmis le
+récit de cette première grande communion évangélique des hussites. «En
+1419, le jour de la Saint-Michel, il s'attroupa une grande multitude de
+peuple dans une vaste campagne appelée _les Croix_ (_Cruces_), proche
+de Tabor. Il en vint beaucoup de Prague, les uns à pied, les autres en
+chariot. Ce peuple avait été invité par maître Jacobel, maître Jean
+Cardinal, et maître Tocznicz. Maître Mathieu fit dresser une table sur
+des tonneaux vides, et donna l'eucharistie au peuple sans nul appareil.
+La table n'était pas couverte, et les prêtres n'avaient point d'habits
+sacerdotaux. Maître Coranda, curé de Pilsen, se rendit dans ce même
+endroit avec une grande troupe de l'un et de l'autre sexe, portant
+l'eucharistie. Avant que de se séparer, un gentilhomme ayant exhorté le
+peuple à dédommager un pauvre homme dont on avait gâté les blés, il se
+fit une si bonne collecte, que cet homme n'y perdit rien, car il ne se
+faisait aucune hostilité; les troupes marchaient avec un bâton seulement
+comme des pèlerins. Sur le soir, toute cette multitude partit pour
+Prague et arriva, à la clarté des flambeaux, devant Wisherad. Il est
+surprenant que dans cette occasion ils ne s'emparèrent pas de cette
+forteresse dont la conquête leur coûta depuis tant de sang.»
+
+C'est avec cette piété et cette douceur que les taborites accomplirent
+en grand pour la première fois les rites de leur culte. Ils se
+donnèrent, en partant, rendez-vous pour la Saint-Martin suivante, mais
+bientôt ils furent troublés par les garnisons que Sigismond tenait
+toujours dans les villes et châteaux. Ceux de Tacsch, de Klattaw et de
+Sussicz, en approchant du lieu convenu pour une nouvelle communion,
+furent avertis par Coranda de prendre des armes parce qu'on leur tendait
+une embûche. De Knim et d'Aust, des avis furent échangés également entre
+les pèlerins, afin qu'ils eussent à se tenir sur leurs gardes, et ils
+s'envoyèrent les uns aux autres des chariots avec des gens bien armés.
+Mais avant que ces troupes eurent pu opérer leur jonction, elles furent
+attaquées par les Impériaux, ayant à leur tête Sternberg, seigneur
+catholique, président de la monnaie de Cuttemberg. Ceux d'Aust furent
+taillés en pièces; mais ceux de Knim repoussèrent Sternberg, et le
+forcèrent à la fuite, après quoi ils restèrent tout le jour sur le lieu
+du combat, enterrant les morts d'Aust et faisant dire l'office divin par
+leurs prêtres. De là ils se rendirent à Prague en chantant des hymnes de
+victoire, et ils y furent joyeusement reçus par leurs frères. À cette
+occasion, Ziska écrivit une fort belle lettre ceux de Tauss[17], dans
+le district de Pilsen. Nous la rapporterons, parce que ces pièces
+précieuses nous font connaître les caractères historiques mieux que
+toutes les déclamations des écrivains. On a retrouvé celle-ci en 1541,
+dans la maison de ville de Prague.
+
+[Note 17: Tauss, Taus, Tausch, Tysia ou Tusia, c'est la même
+ville, ou du moins le même nom. Il est impossible de trouver dans les
+historiens anciens un nom, même des plus importants, sur lesquels ils
+s'accordent. Il paraît qu'aujourd'hui encore l'orthographe germanisée
+des noms bohèmes n'offre guère plus de certitude. Je ne me pique d'une
+d'aucune exactitude pour ces noms sur lesquels rien n'a dû m'éclairer
+suffisamment. On sait l'indifférence de nos historiens français des
+derniers siècles, et le sans-gêne des corruptions de la basse-latinité
+du moyen âge pour les noms étrangers. Je croirais cependant que le
+véritable nom ancien de Tauss est Tusia, à cause d'une anecdote
+consignée dans plusieurs livres à ce sujet. La tradition rapporte qu'en
+974 l'empereur Othon 1er, obligeant Boleslaws, prince de Bohême, à tenir
+une chaudière sur le feu pour avoir commis un fratricide, et ce prince
+voulant s'asseoir, l'empereur lui cria: _Tu sta_. La légende peut être
+fausse, mais elle est ancienne, et le jeu de mots porte sur un nom qui
+était accepté alors. Cette dissertation pédante est la seule que je me
+permettrai: on me la pardonnera. J'avais placé le château fantastique de
+Riesenburg près de Tauss, dans le roman de Consuelo.]
+
+«_Au vaillant capitaine et à toute la ville de Tista._--Mes très-chers
+frères, Dieu veuille par sa grâce, que vous reveniez à votre première
+charité, et que, faisant de bonnes oeuvres, comme de vrais enfants de
+Dieu, vous persistiez en sa crainte. S'il vous a châtiés et punis, je
+vous prie en son nom, de ne vous pas laisser abattre par l'affliction.
+Ayez donc égard à ceux qui travaillent pour la foi et qui souffrent
+persécution de la part de nos adversaires, surtout de la part des
+Allemands, dont vous avez éprouvé l'extrême méchanceté à cause du nom de
+J.-C. Imitez les anciens Bohémiens, vos ancêtres, qui étaient toujours
+en état de défendre la cause de Dieu et la leur propre. Pour nous, mes
+frères, ayant toujours devant les yeux la loi de Dieu et le bien de la
+république, nous devons être fort vigilants, et il faut que quiconque
+est capable de manier un couteau, de jeter une pierre et de porter
+un levier (_une barre, une massue_), se tienne prêt à marcher. C'est
+pourquoi, T. C. F., je vous donne avis que nous assemblons de tous côtés
+des troupes pour combattre les ennemis de la vérité et les destructeurs
+de notre nation; et je vous prie instamment d'avertir votre prédicateur
+d'exhorter le peuple dans ses sermons à la guerre contre l'Antéchrist.
+Et que tout le monde, jeunes et vieux, s'y dispose. Je souhaite que,
+quand je serai chez vous, il ne manque ni pain, ni bière, ni aliments,
+ni pâturages, et que vous fassiez provision de bonnes armes. C'est le
+temps de s'armer non-seulement contre ceux du dehors, mais aussi contre
+les ennemis domestiques. Souvenez-vous de votre premier combat, où vous
+n'étiez que peu contre beaucoup de monde, et sans armes contre des gens
+bien armés. La main de Dieu n'est pas raccourcie; ayez bon courage et
+tenez-vous prêts. Dieu vous fortifie.--_Ziska du Calice, par la divine
+espérance, chef des taborites. _»
+
+
+
+
+ III.
+
+
+Ziska ne commandait jusque-là que de pauvres gens du peuple. Il les
+exerça au métier des armes dans lequel il était consommé, et en fit
+d'excellents soldats. Sa forteresse de Tabor se construisait rapidement.
+Protégée par des rochers escarpés et par deux torrents qui en faisaient
+une péninsule, elle fut défendue en outre par des fossés profonds et des
+murailles si épaisses, qu'elles pouvaient braver toutes les machines de
+guerre, des tours et des remparts savamment disposés et construits
+avec une force cyclopéenne. Il se procura bientôt de la cavalerie, en
+enlevant par surprise un poste où Sigismond avait envoyé mille chevaux.
+Il apprit à ses gens à les monter et leur fit faire l'exercice du
+manège. Puis il se rendit à Prague avec quatre mille hommes qui
+suffirent pour y porter l'épouvante chez les uns et pour enflammer
+l'ardeur des autres. Les hussites de Prague leur proposèrent de détruire
+les forteresses et de faire serment de ne jamais recevoir Sigismond.
+Ziska pensa que le moment n'était pas venu, et qu'avant tout il fallait
+se débarrasser du clergé. D'un côté, sa haine l'y poussait; de l'autre,
+il songeait aux dépenses qu'une telle entreprise allait nécessiter, et
+il savait bien où il trouverait de quoi payer les frais de la guerre.
+L'impatience des taborites était extrême. Peut-être trouvaient-ils que
+Ziska n'allait pas assez vite à leur gré, car ils parlaient encore de
+déposer Wenceslas, et d'élire roi un bourgeois nommé Nicolas Gansz. Pour
+les occuper, Ziska, qui ne voulait peut-être pas livrer et abandonner le
+maître, qu'il avait servi et qui lui avait été débonnaire, leur livra le
+pillage des couvents, tandis que Wenceslas se retirait dans une autre
+forteresse à une lieue de Prague. Le monastère de Saint-Ambroise et le
+couvent des Carmes furent dévastés et les moines chassés. Le gage de
+chaque victoire était l'inauguration de la communion nouvelle dans les
+églises. On y portait la _monstrance_ c'est-à-dire l'eucharistie,
+dans un calice de bois, afin de contraster avec les vases d'or et les
+ostensoirs chargés de pierreries dont se servaient les catholiques.
+Ziska, à leur tête, entra dans la maison du compère prêtre qui avait
+abusé de sa soeur, le tua, le dépouilla de ses habits sacerdotaux et le
+pendit aux fenêtres.
+
+De là ils allèrent à la maison de ville où le sénat venait de
+s'assembler pour prendre des mesures contre eux. Un moine prémontré,
+nommé Jean, nouvellement hussite, et l'un des hommes les plus terribles
+de cette révolution, animait la fureur populaire en promenant un tableau
+où était peint le calice hussitique. Le sénat répondait avec fermeté
+au peuple qui réclamait l'élargissement de quelques prisonniers. En ce
+moment, je ne sais quelle main insensée lança une pierre sur Jean le
+prémontré et sur sa monstrance. A cet outrage, la fureur du peuple se
+réveilla, on fit irruption dans le palais. Onze sénateurs prirent la
+fuite, et tous les autres, avec le juge et des citoyens de leur parti,
+furent jetés par les fenêtres et reçus en bas sur des broches et sur des
+fourches; le valet du juge, sans doute celui qui avait eu la malheureuse
+folie de jeter la pierre, fut assommé dans sa cuisine.
+
+L'affreuse ivresse ne fut qu'exaltée par ce premier sang; on s'était
+promis d'abord seulement de marcher sur toutes les églises et tous les
+couvents, pour y renverser les autels catholiques et y instituer le
+nouveau culte. Si Jean Ziska avait espéré satisfaire aux exigences de
+son parti en leur permettant ces démonstrations, il avait compté sans
+ce délire funeste qui s'empare des hommes lorsqu'ils se réunissent pour
+faire les actes du pouvoir sans en avoir médité les droits. D'ailleurs,
+en assouvissant sa vengeance personnelle, il avait donné un fatal
+exemple. Tout fut bientôt à feu et à sang dans Prague, et Ziska, qui
+était cependant un guerrier patriote et un vrai capitaine devant les
+ennemis de son pays, se vit entraîné du premier bond dans les horreurs
+de la guerre civile. Les habitants hussites de la _vieille ville_ de
+Prague avaient donné parole à ceux de la _nouvelle_ de les seconder.
+Le massacre du sénat les effraya et ils se renfermèrent chez eux. Les
+égorgeurs vinrent les y assiéger; la nuit seule mit fin au combat, et
+depuis ce jour, les citoyens des deux villes de Prague furent toujours
+animés les uns contre les autres. Le lendemain, la sédition recommença.
+La belle chartreuse, appelée le _Jardin de Marie,_ fut pillée. Le prieur
+s'était enfui. Les chartreux, entraînés, couronnés d'épines et promenés
+dans les rues, se virent abreuvés d'outrages. Quand on fut arrivé sur le
+pont de Prague, à l'endroit où Jean de Népomuck avait été noyé par ordre
+de Wenceslas, quelques hussites proposèrent de faire une hécatombe des
+chartreux; d'autres, ennemis de ces cruautés, s'y opposèrent; on se
+querella et on se battit de nouveau. Enfin, les chartreux furent traînés
+à la maison de ville de la vieille cité, d'où les magistrats les firent
+évader.
+
+En apprenant ces désastres, Wenceslas ne sut qu'entrer en fureur,
+maltraiter ses gens et mourir d'apoplexie. Pendant qu'il écoulait les
+offres d'accommodement de ses conseillers lesquels étaient, comme tous
+les ordres du royaume, divisés d'opinion pour et contre la doctrine, son
+grand échanson s'avisa de dire _qu'il avait bien prévu tout cela._ Cette
+parole irrita tellement le roi, qu'il le prit par les cheveux, le jeta
+par terre, et allait le poignarder, lorsque ses gens réussirent à le
+désarmer. Il tomba dans leurs bras, frappé de congestion cérébrale;
+dix-huit jours après, il mourut _en jetant de grands cris et rugissant
+comme un lion._
+
+Tous les historiens du temps représentent cet empereur comme un
+_Sardanapale_, un _Thersite_ et un _Copronime._ Ils l'accusent d'avoir
+souillé les fonts baptismaux et l'autel sur lequel il fut couronné,
+étant enfant, présage de l'impureté de sa vie et de l'ignominie de son
+règne. «On peut dire de lui ce que Salluste dit de beaucoup de gens,
+qu'ils sont adonnés à leur ventre et au sommeil; dont le corps est
+esclave de la volupté, _à qui l'âme est à charge_ et dont on ne peut pas
+plus estimer la vie que la mort[18].» On prétend qu'un de ses cuisiniers
+lui ayant refusé à manger, sans doute par ordre du médecin, _il le fit
+embrocher et rôtir_; qu'il aimait passionnément son chien, parce qu'il
+mordait tout le monde; qu'il avait toujours un bourreau à ses côtés et
+qu'il l'appelait son compère, ayant tenu son enfant sur les fonts du
+baptême. _Il fit jeter dans la rivière un docteur en théologie, pour
+avoir dit qu'il n'y a de vrai roi que celui qui règne bien._
+
+[Note 18: _Cochlée._]
+
+Cette belle parole de Jean de Népomuck (car c'est de lui certainement
+qu'il s'agit ici), et plusieurs autres aperçus de son caractère, m'ont
+fait croire que, s'il eût vécu jusqu'à l'époque de la prédication et du
+procès de Jean Huss, il eût embrassé sa doctrine et partagé son sort. Sa
+canonisation n'eut lieu qu'au dix-septième siècle, et ce fut sans doute
+pour l'université du Prague une de ces politesses que l'Église adresse
+de temps en temps à certains ordres ou à certains corps pour leur faire
+sa cour. On sait comment fut débattue et octroyée la canonisation
+de saint François d'Assises, le grand hérétique du joannisme et le
+véritable auteur de toutes les sectes qui se rattachent au paupérisme
+de l'_Évangile éternel._ A quoi tiennent dans le ciel les entrées de
+faveur!
+
+Wenceslas mourut sans enfants. On dit qu'il avait été frappé de
+stérilité par les enchantements et le poison. Il ne fut regretté de
+personne. Les catholiques l'avaient vu trembler et faiblir devant
+les menaces des hussites. Ceux-ci savaient qu'il avait fait tout
+dernièrement la liste de ceux d'entre eux qu'il voulait faire mourir,
+et qu'en feignant de les favoriser, il ne cessait d'écrire à son frère
+Sigismond pour qu'il vint le tirer de leurs mains. Il était donc, avec
+sa peur et sa paresse, le principal brandon de la guerre civile; car
+tandis qu'il laissait égorger les magistrats de Prague et ouvrait les
+temples catholiques aux sectaires, il appelait Sigismond et livrait aux
+Allemands les hussites des provinces.
+
+Son cadavre subit l'expiation du supplice de Népomucène, à laquelle il
+avait échappé durant sa vie. Inhumé dans la basilique de la cour royale
+où était la sépulture des rois de Bohème, il fut déterré peu de
+temps après et jeté dans la Moldaw par les taborites. Mais comme une
+singulière destinée lui avait toujours fait trouver son salut dans
+l'eau, il fut repêché et reconnu par un marchand de poisson qui lui
+avait été attaché comme fournisseur. Le royal cadavre fut caché dans la
+maison du pécheur, et revendu, par la suite, à sa famille pour vingt
+ducats d'or.
+
+La mort de Wenceslas fut suivie d'un long interrègne, durant lequel le
+terrible et vaillant borgne de Tabor fut de fait l'unique souverain de
+la Bohème.
+
+
+
+
+ IV.
+
+
+Sophie de Bavière, veuve de Wenceslas, s'étant vainement adressée à
+Sigismond, qui avait bien assez à faire de combattre les Turcs sur ses
+terres de Hongrie, se renferma du mieux qu'elle put dans le fort de
+Saint-Wenceslas, situé dans le _Petit-Côté_ de Prague, sur la rive
+gauche de la Moldaw. La vieille et la nouvelle ville de Prague, ainsi
+que la forteresse de Wisrhad[19], dont il sera souvent question dans
+cette histoire, sont situées sur la rive droite. On sait déjà que,
+malgré des dissidences d'opinion et de fréquents démêlés, ces deux
+villes étaient hussites. Le _Petit Côté,_ qui contenait le château
+des rois de Bohême, et où la cour, le haut clergé et les principaux
+dignitaires faisaient leur résidence, était resté attaché au parti
+catholique.
+
+[Note 19: _Wieserhad_ ou _Wischerad._]
+
+Sophie, effrayée de son abandon et de l'agitation croissante des
+esprits, résolut de tenter un coup hardi: elle rassembla quelques
+troupes, sortit secrètement de la ville avec un seigneur de Schwamberg,
+et alla attaquer à l'improviste le redoutable Ziska, dans le district de
+Pilsen. Ziska n'avait avec lui, en cet instant, qu'une petite troupe
+de taborites, avec leurs femmes et leurs enfants, qui les suivaient
+partout. Réfugié sur une colline où il n'y avait que _pierres et
+broussailles_, et que la cavalerie de la reine ne pouvait gravir sans
+mettre pied à terre, il n'attendait pourtant pas sans inquiétude l'issue
+d'un combat où il se voyait entouré de tous côtés. Les femmes des
+taborites le sauvèrent par un stratagème singulier: aux approches de
+la nuit, elles étendirent leurs robes et leurs voiles dans les
+broussailles, où les Impériaux devaient s'engager tout bottés et
+éperonnés. Dès qu'ils eurent laissé leurs chevaux au bas de la
+colline, et qu'ils eurent fait quelques pas dans ces filets, ils s'y
+embarrassèrent si bien les pieds, qu'ils ne purent avancer ni reculer;
+et, tandis qu'ils essayaient de se dépêtrer, Ziska fondit sur eux, et
+les tailla en pièces. La reine et son général prirent la fuite, à la
+faveur de là nuit.
+
+En attendant que Sigismond put s'attaquer en personne à l'audacieuse
+insurrection des hussites, Ziska, poursuivant son oeuvre, détruisit ou
+fit détruire par les nombreuses bandes de ses adhérents presque toutes
+les églises conventuelles et les monastères de la Bohème. On compte cinq
+cent cinquante de ces édifices dont il ne laissa pas pierre sur pierre.
+Les historiens catholiques ne tarissent pas en gémissements sur les
+funestes résultats de cette dévastation. Les pompeuses descriptions
+qu'il nous ont laissées de ces sanctuaires du luxe et de la paresse
+expliquent assez la rage d'un peuple laborieux et pauvre, et qui avait
+vu prélever sur son travail et sur ses besoins l'impôt exorbitant du
+clergé. Le monastère de la Cour royale, à Prague, avait sept chapelles,
+dont chacune était de la grandeur d'une église. Autour du jardin, on
+pouvait lire l'Écriture sainte sur les murailles, _en majuscules, sur de
+belles planches, et les lettres grossissant toujours, à proportion de la
+hauteur de la muraille._ Mais rien n'approchait de la magnificence des
+Bénédictins d'Opalowitz.
+
+Leur couvent avait été fondé par Wratislas, premier roi de Bohème, au
+onzième siècle, et l'on n'y recevait que des personnes riches, à la
+condition qu'elles y apporteraient tous leurs biens. Il y avait là un
+certain trésor qui, depuis longtemps, alléchait ces vieux burgraves de
+l'intérieur, dont nous avons déjà parlé, brigands qui, sous prétexte de
+guerre ou de religion, avaient toujours flairé, et maintenant essayaient
+pour leur compte la conquête des couvents. Celui-là était le rêve d'un
+certain pillard, nommé Jean Miesteczki, qui ne cessait de rôder autour,
+attiré par la merveilleuse aventure de Charles IV, dont le pays avait
+gardé souvenance. Bien que cette chronique soit une digression, fidèle
+à notre amour pour cette partie de l'histoire que nous appelons le
+coloris, nous la raconterons à nos lectrices. Des auteurs plus graves
+que nous l'ont consignée en latin.
+
+Un jour de l'année 1359, l'empereur Charles, étant à la chasse, disparut
+avec deux de ses écuyers et ne rejoignit ses compagnons que le soir à
+Koemgsgratz. L'empereur se mit à table, ne répondit que par un sourire à
+ceux que son absence avait effrayés, et se contenta de leur dire qu'un
+serment épouvantable l'empêchait de s'expliquer sur sa disparition
+mystérieuse. Cependant on remarqua que l'empereur avait au doigt une
+bague d'une forme antique, où était enchâssé un diamant tel, que le
+trésor impérial n'en avait jamais possédé d'aussi précieux.
+
+On admira ce joyau, on se perdit en commentaires. L'empereur mourait
+d'envie de parler. Enfin, lorsque le bon vin l'eut rendu plus
+communicatif, il réfléchit un peu, déclara qu'il pouvait raconter son
+aventure avec certaines restrictions, sans violer son serment, et se
+décida à rapporter ce qui suit.
+
+Il était entré dans un monastère pour s'y reposer, et il avait été fort
+bien reçu et régalé à merveille par l'abbé, qui le prenait pour un
+seigneur de la cour. Après le repas, pressé de dire son nom, il avait
+promis de le faire dans l'église seulement, en présence des deux plus
+anciens moines et de l'abbé. Celui-ci ayant choisi ceux en qui il
+avait le plus de confiance, et ayant conduit l'empereur dans l'église,
+l'empereur se nomma et leur déclara que le désir de voir leur trésor
+l'avait amené chez eux. Il leur engagea en même temps sa foi d'empereur
+des Romains qu'il n'en prendrait rien, et ne souffrirait jamais qu'on
+leur en prît la moindre chose. L'abbé, à ces paroles, fut saisi d'une
+grande frayeur, se retira à l'écart, et, après avoir délibéré longuement
+avec ses deux moines, il répondit au monarque: «Très-clément souverain,
+nous vous dirons que des soixante religieux que nous sommes ici, il n'y
+a que nous trois qui ayons connaissance du trésor. Quand il en meurt un
+des trois, on confie le secret à un autre, et nous _sommes de serment
+de n'ouvrir le trésor à âme vivante_. D'ailleurs, l'accès en est fort
+dangereux et ne convient point à Votre Majesté.»
+
+L'empereur demanda qu'ils l'associassent, lui quatrième, à la prestation
+du serment et à la connaissance du trésor. Les moines inquiets
+délibérèrent encore; et, n'osant ni refuser, ni consentir, lui
+proposèrent de deux choses l'une, _ou de voir le trésor sans voir le
+lieu, ou de voir le lieu sans voir le trésor._
+
+--_Montrez-moi seulement le trésor,_ dit l'empereur, _et je serai
+content._
+
+--_Il faut donc,_ dirent les moines, _que vous vous abandonniez à notre
+conduite._
+
+--_Mes chers pères,_ dit l'empereur, _ma vie est entre vos mains._
+
+Là-dessus, ils prennent l'empereur par la main, le mènent dans un enclos
+obscur (conclave), pavé de briques, allument deux cierges, lui mettent
+un capuchon baissé sur la tête, de sorte qu'il ne pouvait voir que ce
+qui était à ses pieds; ensuite les moines ayant levé quelques briques,
+il aperçut confusément une caverne très-profonde où il lui fallait
+descendre. Quand il fut arrivé en bas, les moines le tournèrent et le
+retournèrent jusqu'à ce qu'il en fût étourdi. Alors ils le conduisirent
+dans une cave souterraine _longue de deux rues._ Enfin ils lui ôtèrent
+son capuchon et le menèrent dans une chambre pleine d'argent en lingots,
+d'or en barres, de croix, de _paix (pacificalia),_ et d'autres ornements
+d'église enrichis de pierreries, et quantité d'autres joyaux.
+
+«_Sire,_ dit alors l'abbé, _tous ces trésors sont à vous; nous les
+gardions pour Votre Majesté. Daignez en prendre tout ce qu'il vous
+plaira._
+
+--_Dieu me préserve,_ répondit Charles, _de toucher aux biens
+ecclésiastiques!_
+
+--_Il ne sera pas dit,_ répliqua l'abbé, _que Votre Majesté s'en
+retourne d'ici les mains vides._»
+
+Et il lui mit au doigt la bague, qu'en achevant ce récit l'empereur
+montrait à ses compagnons de chasse, sans vouloir leur indiquer ni le
+nom ni la situation du monastère. Il s'estimait peut-être heureux d'en
+être sorti, et on l'approuva fort, sans doute, d'avoir refusé les offres
+insidieuses de l'abbé, lorsque pour l'éprouver celui-ci lui avait dit:
+_Tout cela est à vous._ Parole de moine! Si l'empereur l'eût pris au
+mot, il est douteux qu'il eût remonté l'escalier. Quoi qu'il en
+soit, ses courtisans eurent bientôt appris des écuyers qui l'avaient
+accompagné, qu'il s'agissait du trésor des Bénédictins d'Opatowitz, et
+de cette façon «la mine fut éventée.»
+
+La suite de l'histoire de ce trésor montre à quel point les moines
+tenaient à ces inutiles richesses. Un demi-siècle après l'aventure de
+Charles IV, le couvent d'Opatowitz en éprouva une plus tragique à la
+même occasion. Jean Miesteczki, profitant des ravages de Ziska pour
+s'enrichir aussi de son côté, arriva sur le soir, à cheval, avec deux
+de ses compagnons, sous prétexte de rendre ses devoirs à l'abbé, qui
+s'appelait Pierre Laczur. Le brigand fut bien reçu et bien traité. Mais
+au milieu du souper, il en vint comme par hasard deux autres, et puis
+trois, et puis enfin toute la bande, qui tomba sur les moines et en tua
+un bon nombre. Pendant cette exécution, Miesteczki s'emparait de l'abbé
+et lui commandait le poignard sur la gorge de lui révéler le secret
+du couvent. Les vieux moines se laissèrent maltraiter cruellement et
+gardèrent le silence. Le malheureux abbé fut mis à la torture et ne
+révéla rien. Il en mourut peu de jours après, emportant son secret dans
+la tombe. Les historiens catholiques du temps en font un martyr. Quant
+à Miesteczki, il n'emporta de son expédition que les vases sacrés, la
+cassette particulière de l'abbé, et autres bribes dont il acheta le
+château et la ville d'Opokzno. Puis, pour racheter son âme de ce
+sacrilège, il fit une rude guerre aux hussites, qui pendirent son
+drapeau à un gibet de Prague. Plus tard, assiégé par eux dans Chrudim,
+il se fit hussite pour avoir la vie sauve, et ravagea encore les
+couvents avec eux, le métier étant fort de son goût. Enfin il rentra en
+grâce avec Sigismond après toutes ces aventures, et mourut peut-être en
+odeur de sainteté. Les Bénédictins d'Opatowitz furent repris et repillés
+par les Taborites. On ne dit pas si ceux-là trouvèrent le trésor.
+Peut-être existe-t-il encore sous quelque ruine aux entrailles de la
+terre.
+
+[Illustration: Et resta planté comme une statue... (Page 16.)]
+
+Puisque nous consacrons ce chapitre aux épisodes ainsi que notre
+auteur[20], qui en rapporte bien d'autres plus hors de saison, nous
+finirons par celle de Puchnick, évêque de Prague, mort avant la
+prédication de Jean Huss. Wenceslas, qui était fort railleur, le fit
+appeler un jour et lui commanda de prendre dans son trésor autant d'or
+qu'il en pourrait emporter sur lui. Le prélat, moins discret et moins
+prudent que Charles IV ne l'avait été chez les Bénédictins d'Opatowitz,
+remplit tellement ses poches, sa robe et ses bottines, qu'il ne put
+faire un pas pour s'en aller, et resta planté comme une statue devant
+l'ivrogne couronné, qui riait à faire écrouler les voûtes de son palais.
+Quand il eut fini de rire, Puchnick fut déchargé de son butin jusqu'à la
+dernière obole, et renvoyé honteusement aux huées des serviteurs. Telles
+étaient les moeurs du temps et les manières de la cour. L'avarice du
+clergé de Bohème était devenue proverbiale. Le peuple comparait les
+moines à des animaux immondes auxquels les couvents servaient d'étables.
+Il en fit justice avec la brutalité et la férocité qu'on retrouve au
+moyen âge chez tous les peuples, dans toutes les classes, et sous
+l'inspiration de toutes les idées religieuses. On brisa les images et
+les statues des saints; on leur coupa le nez et les oreilles, et on les
+jeta dans les rues et sur les chemins pour qu'elles fussent foulées aux
+pieds par les passants. On voit là plus de fanatisme que d'avarice; car
+bien des choses d'un grand prix furent perdues, entre autres des objets
+d'art et des manuscrits plus regrettables que les lingots d'or et
+d'argent des monastères. Ziska s'emparait de ces dernières dépouilles et
+les faisait porter à Tabor, où elles étaient scrupuleusement consacrées
+à l'édification de la ville et des fortifications, ainsi qu'à
+l'entretien des troupes et de leurs familles. Il ne se réservait
+que quelques jambons et viandes fumées, qu'il appelait ses _toiles
+d'araignées_ parce qu'on les balayait aux murailles des réfectoires.
+Malheureusement, la vengeance ne se bornait pas là. Les moines et les
+religieuses étaient traités comme les statues de leurs saints, et
+livrés à toutes les tortures, à toutes les ignominies. Nous passerons
+rapidement sur ces détails, qui font frissonner. En l'année 1419, les
+Taborites détruisirent, seulement à Prague, quatorze de ces communautés.
+Ils n'épargnèrent que celle des Bénédictins esclavons, qui se déclara
+pour la doctrine de Jean Huss, et dont l'abbé alla au-devant d'eux leur
+offrir la communion sous les deux espèces. Ils la reçurent chargés et
+entourés _de leurs arcs, hallebardes, massues, scorpions et catapultes_.
+Ces Bénédictins étaient de ceux qui avaient obtenu, sous Charles IV,
+le privilège de dire les offices en langue slave, ce qui était un
+acheminement vers le schisme; et, comme la fondation de leur maison
+était contemporaine de celle de l'Université de Prague, on peut croire
+qu'ils avaient toujours penché vers ces mêmes idées d'indépendance et de
+réforme. Ils n'avaient certainement pas trempé dans les accusations
+que le clergé de Bohème porta contre Jean Huss et Jérôme au concile de
+Constance; car on ne fit grâce à aucun de ceux-là, et jamais supplice ne
+fut vengé avec autant d'éclat que celui de ces deux hommes illustres.
+
+[Note 20: M. Lenfant _Histoire du Concile de Bâle._]
+
+[Illustration: Des villages, des villes mêmes... (Page 19.)]
+
+
+
+
+ V.
+
+
+Les seigneurs de Rosemberg avaient embrassé le hussitisme avec ferveur,
+et l'un d'eux s'était montré ardent à venger le supplice de Jean Huss.
+Mais ses promesses échouèrent devant les séductions de Sigismond. Il
+devint l'ennemi le plus haï et le plus méprisé des Taborites, et, dès le
+commencement de 1420, Ziska tomba du haut de son Tabor, comme un torrent
+des montagnes, sur la ville d'Aust, qui était située presque sous ses
+pieds, et qui appartenait à Rosemberg. On était au carnaval, et après
+ces soirées de débauche, les habitants dormaient si profondément, qu'ils
+furent pris et massacrés _en sursaut_. Tous furent passés au fil de
+l'épée. Leurs maisons rasées disparurent du sol. Ce nid de papistes
+offusquait la vue de Ziska. Il en fit un champ de blé.
+
+Ulric de Rosemberg, proche parent de celui-là, et que les historiens
+du temps appellent de Roses (_Rosensis_), resta attaché encore quelque
+temps au parti de Jean Ziska. Nous prenons note de lui pour qu'on ne le
+confonde pas avec le premier, qui fut assommé à coups de fléaux par les
+Taborites, puis coupé par morceaux et jeté au feu.
+
+Ziska détruisit et massacra encore, au commencement de cette année 1420,
+une douzaine de communautés religieuses. Coranda l'accompagnait dans
+ces farouches expéditions. Hyneck Krussina, _homme de tête et de main_,
+imitant le zèle de Ziska, réunit, sur une montagne de Cuttemberg qu'il
+baptisa _Oreb_, des troupes de paysans qui prirent le nom d'Orébites.
+Les Taborites et les Orébites fraternisèrent dans les combats et
+communièrent ensemble sur les champs de bataille. En cas de danger, ils
+convinrent de se donner toujours avis et de se secourir mutuellement. En
+attendant la guerre du dehors, qui était imminente, ils se tinrent
+en haleine en détruisant ces moines que Ziska appelait les ennemis
+domestiques.
+
+Au milieu de ces événements, Ziska devint aveugle. Comme il assiégeait
+la forteresse de Raby, il monta sur un arbre afin de voir et
+d'encourager ses gens. Une bombarde, en passant près de lui et en
+fracassant les branches, lui fit sauter un petit éclat de bois dans
+l'oeil, le seul qui lui restât. La forteresse n'en fut pas moins
+emportée d'assaut et réduite en cendres; puis Ziska alla se faire panser
+à Prague, et peu de temps après il rentra en campagne, privé entièrement
+et à jamais de la vue.
+
+Il ne faut pas croire que cette guerre aux moines fut sans fatigues et
+sans dangers. Presque tous ces monastères étaient fortifiés; et les
+abbés, quand ils ne pouvaient pas compter sur leurs vassaux, appelaient
+les corps d'Impériaux pour les défendre. Quelquefois même on voyait des
+paysans ou des ouvriers prendre parti contre les Taborites, à cause de
+quelque privilège agricole ou industriel qu'ils voulaient conserver.
+Les mineurs de Cuttemberg[21], qui étaient Allemands pour la plupart,
+haïssaient tellement les Orébites, qu'ils les guettaient au passage dans
+les passes étroites de leurs montagnes, les chassaient comme des bêtes
+fauves avec des chiens dressés à cet usage, et les précipitaient dans
+les mines après les avoir forcés à la course. On dit que six mille
+Hussites furent entassés dans une de ces cavernes.
+
+[Note 21: Dans le Boehmer-Wald, à la frontière bavaroise.]
+
+L'assentiment des masses à l'oeuvre terrible de Ziska fut donc plus
+d'une fois traversé par des intérêts particuliers. Lorsque la bande
+affamée des sombres Taborites s'abattait sur quelque terre privilégiée
+par l'empereur, ou récemment conquise par le brigandage, ils pouvaient
+bien être reçus à coups de fléaux et de fourches par les nombreux
+occupants. Le système de Ziska était évidemment de ruiner le pays, afin
+d'organiser contre Sigismond une guerre de partisans implacable et
+meurtrière; et, s'il est permis de reconstruire, par conjecture, le plan
+d'un homme dont l'existence historique est environnée d'obscurités et de
+calomnies, on peut, et on doit attribuer à ce plan même la destruction
+systématique de tous les couvents et de tout le clergé de Bohème par
+Ziska, sans recourir à ses motifs de vengeance personnelle. En effet,
+Ziska voulait-il autre chose qu'une guerre pour l'indépendance nationale
+contre la race allemande? S'il la voulait, pouvait-il ne pas la
+considérer comme une entreprise désespérée à laquelle il fallait se
+préparer par tous les moyens et tous les sacrifices? Cette guerre
+nationale n'eût jamais été possible avec l'existence de cette population
+monacale, ramassis de transfuges et d'enfants perdus de toutes les
+nations, qui, après des velléités d'indépendance, avait fait sa paix
+avec le concile de Constance, en lui jurant soumission sur les cendres
+de Jean Huss. Ziska trouva dans l'enthousiasme des Taborites l'élément
+et la révélation du succès. L'amour de la patrie ne suffisait pas pour
+engager, tout d'un coup, le prolétaire bohème à s'armer, à brûler sa
+chaumière, à emmener sa femme et ses enfants à travers un pays désolé,
+pour aller se planter avec eux sur la brèche d'un fort, et y mourir de
+faim ou percé de coups en défendant son drapeau national. Le fanatisme
+avait, pour cette héroïque défense, pour cet austère détachement des
+lares domestiques, pour cette vie dure et errante, enfin pour cette
+résolution positive de vaincre ou de mourir, des forces que l'orgueil
+national n'avait déjà plus après le règne brillant et fort de Charles
+IV. La vie de Ziska n'est pas celle d'un vaillant capitaine seulement;
+c'est celle d'un politique consommé; du moins nous le croyons, et nous
+espérons bien le prouver, quoiqu'il n'ait pas laissé de meilleure
+réputation que celle d'un vaillant homme de guerre. Aussi distingua-t-il
+d'emblée, non le parti auquel il devait se ranger, mais celui qu'il
+devait se créer; et, tandis que les Hussites de Prague péroraient sur
+leurs _quatre articles_[22], sans trouver en eux-mêmes la force de
+chasser la reine et les Impériaux, Ziska, appelant à lui, de tous les
+points, les plus braves et les plus ardents, avait organisé d'emblée
+un corps d'armée formidable, en même temps qu'un parti audacieux,
+aveuglément dévoué à son inspiration militaire, et sans cesse inspiré
+lui-même dans son rêve d'indépendance politique par une liberté d'examen
+religieux qui ne connaissait pas de limites humaines. Aussi le rocher
+de Tabor devint-il, comme par magie, le centre de la Bohème. C'était
+l'autel où le feu sacré ne mourait point; l'antre d'où sortaient, dans
+le danger, des légions de sombres archanges ou d'impitoyables démons;
+le paradis mystique où, dans les heures de repos, on allait essayer la
+réalisation d'une vie de communauté et d'égalité parfaite. Ziska, en
+pillant les monastères, savait donc bien ce qu'il faisait. Il avait une
+armée à faire vivre, et cette armée représentait pour lui la Bohème,
+puisqu'elle était la gardienne de toute liberté et de toute unité
+nationale. Il comptait sur une guerre qui devait durer, et qui dura
+effectivement plusieurs années. Il y avait dans les richesses des
+couvents de quoi entretenir cette armée tout le temps nécessaire; et,
+en même temps qu'il s'assurait des ressources considérables, il privait
+l'ennemi de ces mêmes ressources. La conduite de Sigismond prouva
+bientôt que Ziska ne s'était pas trompé en prévoyant que l'empereur
+apostolique pillerait les couvents et les églises pour subvenir à ses
+dépenses, avec aussi peu de scrupule que les hérétiques le faisaient
+de leur côté. Aussi Ziska ne perdit-il pas de temps pour lui ôter cet
+avantage. Les burgraves, en mettant la main à l'oeuvre avant lui, et en
+s'enrichissant des dépouilles du clergé, les uns pour satisfaire leur
+avarice ou leur prodigalité, les autres pour les offrir à Sigismond et
+acheter par là sa faveur, montrèrent bien à Ziska qu'il n'y avait pas à
+hésiter, et que tout acte de pitié ou de désintéressement tournerait à
+la perte de la Bohème. Les Taborites, poussés par une fureur religieuse,
+ne comprenaient peut-être pas la pensée politique de leur chef. Ils
+avaient réellement soif du sang des moines et des prêtres qui avaient
+dénoncé l'hérésie à Rome, et qui, mourant pour la plupart avec un
+courage héroïque, les menaçaient, jusque dans les tortures, des foudres
+du pape, du glaive de l'empereur, et des bûchers de l'inquisition.
+C'était donc une guerre à mort entre les deux doctrines; et, en
+supposant Ziska moins féroce que ses partisans (ce qui serait, je
+l'avoue, une supposition bien hasardée), il eût perdu tout ascendant sur
+_ses anges exterminateurs_, comme il les appelait, s'il se fût opposé
+à leurs cruautés. Il ne faut pas oublier que Ziska, absorbé dans des
+préoccupations toutes militaires, s'inquiétait peu, au fond, de la
+doctrine; qu'il persistait à se dire calixtin pour conserver son
+ascendant sur le juste-milieu hussite, qui était le parti le plus
+nombreux, sinon le plus énergique du moment; enfin, qu'il avait à se
+maintenir puissant sur toutes les nuances du hussitisme, et qu'il y
+parvint en tolérant tous les excès, sans vouloir précisément accepter la
+responsabilité de ceux mêmes où il avait trempé le plus activement. Nous
+n'alléguons pas ces motifs pour excuser les crimes qui furent commis par
+Ziska contre l'humanité. Mais on ne l'a pas accusé de ceux-là seulement,
+et il faut répéter souvent qu'au moyen âge, ces sortes de crimes, qui,
+Dieu merci, nous paraissent injustifiables aujourd'hui, n'avaient pas
+dans l'esprit des hommes la même importance. L'Église avait donné
+l'exemple. Elle, la gardienne des charitables et miséricordieuses
+inspirations du christianisme, la loi suprême, la justice idéale
+proclamée souveraine de toutes les justices matérielles des pouvoirs
+constitués, elle avait allumé les bûchers, inventé les tortures,
+proclamé la croisade contre les dissidents. Les moralistes de l'Église
+auraient donc eu bien mauvaise grâce à reprocher à Ziska le crime de
+lèse-humanité. Aussi les historiens catholiques ont-ils tenté de lui
+imputer des crimes de lèse-patriotisme, pensant que le premier ne le
+rendrait pas assez odieux à la postérité. Ils ont insisté sur son
+vandalisme, sur la ruine des monuments et des bibliothèques, la gloire
+et la lumière du pays. Je crois qu'il est des époques où ces actes de
+vandalisme sont plus que justifiables, et on les a comparés souvent à la
+résolution du capitaine de navire qui fait jeter à la mer les richesses
+de sa cargaison pour sauver son équipage dans la tempête. Je viens de
+prouver que, sans cette dévastation, les Bohémiens n'eussent pu résister
+six mois à l'ennemi. On verra que, grâce à elle, ils lui résistèrent
+pendant quatorze ans avec une énergie et des ressources incroyables.
+
+[Note 22: On verra plus tard quelle était cette formule politique et
+religieuse du juste-milieu hussite.]
+
+Mais il est une autre accusation grave qui pèse sur Ziska, et qu'il faut
+encore examiner. Afin de le peindre comme le chef infâme d'une poignée
+de scélérats, afin de lui ôter son caractère terrible, et pourtant
+sacré, de chef du peuple et de représentant de sa patrie, on l'a montré,
+surtout dans les premiers temps de son entreprise, portant
+l'épouvante et la désolation chez ses propres compatriotes, chez ses
+coreligionnaires; on a affecté de peindre la haine et la terreur de
+certaines provinces qui résistèrent d'abord à son impulsion, et qu'il
+n'entraîna que par la violence. Ses apologistes ont vainement essayé de
+nier ou d'atténuer ses ravages dans les champs de la Bohême: nous les
+croyons certains, mais nous les comprenons ainsi:
+
+Il ne s'agissait pas seulement pour Ziska de faire la guerre aux armées
+de Sigismond; il fallait la faire d'abord aux partisans de la monarchie,
+aux courtisans de la domination étrangère; et des populations entières,
+celles qui jouissaient, comme nous l'avons dit plus haut, de certains
+bénéfices de conquête on de certains privilèges agricoles et
+industriels, faisaient cause commune avec leurs seigneurs catholiques.
+Il y a plus: dans les premiers temps de l'insurrection, les paysans
+ne comprirent pas la mission des Taborites, et voulurent rester dans
+l'inaction. Quelque pauvre et accablé que soit le mercenaire, quelque
+humilié que soit le serf, on ne le surprend pas toujours dans une
+velléité de révolte et de courage. L'esclave s'habitue à sa chaîne,
+l'indigent aime son toit de chaume, et la crainte d'être plus mal
+l'empêche souvent de désirer mieux. Les prêtres taborites arrivaient
+dans les campagnes, prêchant la parole du Christ à ses disciples:
+«Levez-vous, _quittez vos filets_, et suivez-moi.» Ziska ajouta en vrai
+condottiere: «Cédez vos huttes, votre vaisselle de terre, votre maigre
+repas, et le bétail dont on vous a confié la garde, et les armes dont
+on vous a munis contre nous, à mes soldats, à mes enfants; car ils sont
+l'épée flamboyante de l'ange, ils sont la trompette du jugement dernier.
+Ils viennent pour punir vos maîtres et briser votre joug. Vous leur
+devez secours et assistance, amour et respect.» Le serf était souvent
+sourd à ce langage, et répondait: «Si vous venez de la part de Dieu,
+respectez au moins le prochain. Vous nous compromettez auprès de nos
+maîtres; vous nous ruinez. Vous êtes trop nombreux pour vivre de notre
+pain; vous ne l'êtes pas assez pour nous défendre quand les prêtres et
+les seigneurs viendront nous accabler. Retirez-vous, ou bien nous nous
+défendrons, nous vous traiterons comme des brigands.»
+
+De là des luttes sanglantes; des villages, des villes mêmes qui
+n'avaient pas reçu les troupes impériales et qui n'avaient pas fait
+profession de foi catholique, furent réduites en cendres, horriblement
+saccagées et les habiants massacrés, parce qu'ils avaient refusé de
+marcher à la défense du pays. Ces terribles exécutions militaires
+assurèrent les desseins de Ziska. Tous les récalcitrants énergiques
+furent anéantis. Tous ceux qui se rendirent grossirent l'armée taborite.
+Ruinés, détachés de tout lien avec l'ancienne société, réduits à errer
+en mendiants sur une terre dévastée, ils n'eurent plus d'autre refuge
+que Tabor, celle cité étrange où, après avoir accompli des oeuvres de
+sang, une société nouvelle se retirait pour prier avec enthousiasme, et
+pour pratiquer avec une sainte ferveur la loi d'une égalité fraternelle
+et d'une communauté idéale. «La maison est brûlée, disait Ziska, mais le
+temple est ouvert. La famille est dispersée par le glaive, qu'elle se
+reforme sous la parole de Dieu. Ici les veuves trouveront de nouveaux
+époux, et les orphelins des pères plus sages et des appuis plus sûrs
+que ceux qu'ils ont perdus.» C'est ainsi que, de gré ou de force, il
+entraîna les populations à sa suite. Il commençait par leur envoyer ses
+prêtres, et quand leur prédication avait échoué, il arrivait avec ses
+implacables sommations et ses sentences vengeresses. En peu de temps
+l'agriculture fut détruite, l'industrie paralysée; les champs devinrent
+stériles, les bourgades où l'ennemi eût pu se reposer des monceaux de
+ruines, les bois et les montagnes peuplés d'invisibles défenseurs,
+chaque buisson du chemin une lanière pour le partisan aux aguets. Les
+seigneurs catholiques n'osaient plus sortir de leurs châteaux. Les
+garnisons impériales se tenaient muettes et consternées derrière leurs
+remparts. Prague et les villes royales se demandaient avec effroi ce
+qu'elles allaient devenir, et se perdaient, en discussions Idéologiques,
+ou en propositions d'accommodement avec la couronne sans oser se
+défendre. La Bohême était ruinée. Sigismond riait de sa détresse et ne
+se pressait pas d'arriver, pensant que les divers partis allaient lui
+aplanir le chemin en s'entre-dévorant. Mais Tabor était riche, Tabor
+se fortifiait. L'armée de Tabor grossissait tous les jours et
+s'endurcissait au métier des armes. Et quand le juste-milieu se
+plaignait à Ziska du dommage qu'il lui avait causé, Ziska montrait Tabor
+et disait: «Le salut est là, faites-vous Taborites. Vous ne voulez pas
+souffrir, vous autres? Nous voulons bien combattre pour vous; mais le
+moins qu'il en puisse arriver, c'est que votre repos et votre bien-être
+en soient un peu troublés. Faites comme nous, ou laissez-nous faire.»
+
+Tel fut le rôle de Ziska. Un temps arriva où tous le comprirent et
+plièrent sous sa volonté, fanatiques et tièdes, Taborites et Calixtins.
+Mais n'anticipons pas sur les événements, et suivons un peu la marche
+des premières luttes.
+
+
+
+
+ VI.
+
+
+Les habitants des villes de Prague s'intitulaient, pour la plupart,
+_Calixtins_; à Rome on les appelait par dérision _Hussites clochants,
+parce qu'ils avaient abandonné Jean Huss en plusieurs choses_; à Tabor
+on les appelait _faux Hussites_, parce qu'ils se tenaient à la lettre de
+Jean Huss et de Wickieff plus qu'à l'esprit de leur prédication. Quant à
+eux, Calixtins, ils s'intitulaient _Hussites purs_. En 1420 ils avaient
+formulé leur doctrine en quatre articles: 1° _la communion sous les
+deux espèces_; 2° _la libre prédication de la parole de Dieu_; 3° _la
+punition des péchés publics; la confiscation des biens du clergé_ et
+l'abrogation de tous ses pouvoirs et privilèges[23].
+
+[Note 23: Ces quatre articles étaient une profession plus politique
+que religieuse. Les trois articles relatifs en apparence à la religion
+ne sont qu'une attaque de lui contre le pouvoir temporel et la richesse
+du clergé. Celui qui reclame la punition _des péchés publics_ ne tend
+qu'à remettre les causes judiciaires et la répression des attaques
+contre la société nationale aux mains de magistrats élus par la nation,
+et non aux délègues en prince de de l'Eglise.]
+
+Ils envoyèrent une députation à Tabor pour aviser aux moyens de se
+débarrasser de la reine qui, avec quelques troupes, tenait encore le
+_Petit-Côté_ de Prague. On a conservé textuellement la réponse des
+Taborites à cette députation. «Nous vous plaignons de n'avoir pas
+la liberté de communier sous les deux espèces, parce que vous êtes
+commandés par deux forteresses. Si vous voulez sincèrement accepter
+notre secours, nous irons les démolir, nous abolirons le gouvernement
+monarchique, et nous ferons de la Bohème une république.» Il me semble
+qu'il ne faut pas commenter longuement cette réponse pour voir que
+le rétablissement de la coupe n'était pas une vaine subtilité, ni
+le stupide engouement d'un fanatisme barbare, comme on le croit
+communément, mais le signe et la formule d'une révolution fondamentale
+dans la société constituée.
+
+La proposition fut acceptée. Le fort de Wishrad fut emporté d'assaut. De
+là, commandés par Ziska, les Praguois et les Taborites allèrent assiéger
+le _Petit-Côté_. Il y avait peu de temps qu'on faisait usage en Bohème
+des bombardes. Les assiégés portaient, à l'aide de ces machines de
+guerre, la terreur dans les rangs des Hussites. Mais les Taborites
+avaient appris à compter sur leurs bras et sur leur audace. Ils
+forcèrent le pont qui était défendu par un fort appelé la Maison de Saxe
+(Saxen Hausen) et posèrent le siège, au milieu de la nuit, devant le
+fort de Saint-Wenceslas. La reine prit la fuite. Un renfort d'Impériaux,
+qui était arrivé secrètement, défendit la forteresse. Le combat fut
+acharné. Les Hussites étaient maîtres de toute la ville; encore un
+peu, et la dernière force de Sigismond dans Prague, le fort de Saint
+Wenceslas, allait lui échapper. Mais les grands du royaume intervinrent,
+et, usant de leur ascendant accoutumé sur les Hussites de Prague, les
+firent consentir à une trêve de quatre mois. Il fut convenu que pendant
+cet armistice les cultes seraient libres de part et d'autre, le clergé
+e les propriétés respectés, enfin que Ziska restituerai Pilsen et ses
+autres conquêtes.
+
+Ziska quitta la ville avec ses Taborites, résolu à ne point observer
+ce traité insensé. Le sénat de Prague reprit ses fonctions; mais les
+catholiques qui s'étaient enfuis durant le combat n'osèrent rentrer,
+_craignant la haine du peuple_: Sigismond écrivit des menaces; Ziska
+reprit ses courses et ses ravages dans les provinces.
+
+La reine ayant rejoint son beau-frère Sigismond à Brunn en Moravie, ils
+convoquèrent une diète des prélats et des seigneurs, et écrivirent aux
+Praguois de venir traiter. La noblesse morave avait reçu l'empereur
+avec acclamations. Les députés hussites arrivèrent et communiérent
+ostensiblement sous les deux espèces, dans la ville, qui fut mise en
+interdit, c'est-à-dire privée de sacrements tout le temps qu'ils y
+demeurèrent, étant considérée par le clergé papiste comme souillée et
+empestée. Puis ils présentèrent leur requête, c'est-à-dire leurs quatre
+articles, à Sigismond qui se moqua d'eux. _Mes chers Bohémiens_, leur
+dit-il, _laissez cela à part, ce n'est point ici un concile_. Puis il
+leur donna ses conditions par écrit: qu'ils eussent à ôter les chaînes
+et les barricades des rues de Prague, et à porter les barres et les
+colonnes dans la forteresse; qu'ils abattissent tous les retranchements
+qu'ils avaient dressés devant Saint-Wenceslas; qu'ils reçussent ses
+troupes et ses gouverneurs; enfin qu'ils fissent une soumission
+complète, moyennant quoi il leur accorderait amnistie générale et les
+gouvernerait à la façon de l'empereur son père, _et non autrement_.
+
+Les députés rentrèrent tristement à Prague et lurent cette sommation
+au sénat. Les esprits étaient abattus, Ziska n'était plus là. Les
+catholiques s'agitaient et menaçaient. On exécuta de point en point les
+ordres de Sigismond. Les chanoines, curés, moines et prêtres rentrèrent
+en triomphe, protégés par les soldats impériaux.
+
+Ceux des Hussites qui n'avaient pas pris part à ces làchetés sortirent
+de Prague, et se rendirent tous à Tabor. Ils furent attaqués en chemin
+par quelques seigneurs royalistes, et sortirent vainqueurs de leurs
+mains après un rude combat. Une partie alla trouver Nicolas de Hussinetz
+à Sudomirtz, l'autre Ziska à Tabor. Ces chefs les conduisirent à la
+guerre, et leur firent détruire plusieurs places fortes, ravager
+quelques villes hostiles. Sigismond écrivit aux Praguois pour les
+remercier de leur soumission et pour intimer aux catholiques l'ordre
+d'_exterminer absolument tous les Wicklefistes, Hussites et Taborites_.
+Les papistes ne se firent pas prier, exercèrent d'abominables cruautés,
+et la Bohême fut un champ de carnage.
+
+Cependant _nul n'osa attaquer Ziska avant l'arrivée de l'empereur_.
+Sigismond n'osait pas encore se montrer en Bohême. Il alla en Silésie
+punir une ancienne sédition, faire trancher la tête à douze des
+révoltés, et tirer à quatre chevaux dans les rues de Breslaw Jean de
+Crasa, prédicateur hussite, que l'on compte parmi les _martyrs de
+Bohême_; car l'hérésie a ses listes de saints et de victimes comme
+l'Église primitive, et à d'aussi bons titres.
+
+L'empereur fit afficher _la Croisade de Martin Y_ contre les Hussites.
+Ces folles rigueurs produisirent en Bohême l'effet qu'on devait en
+attendre. Le moine prémontré _Jean_, que nous avons déjà vu dans les
+premiers mouvements de Prague, revint, à la faveur du trouble, y prêcher
+le carême. Il déclama vigoureusement contre l'empereur et le baptisa
+d'un nom qui lui resta en Bohème, _le cheval roux de l'Apocalypse_. «Mes
+chers Praguois, disait-il, souvenez-vous de ceux de Breslaw et de Jean
+de Crasa.» Le peuple assembla la bourgeoisie et l'université, et jura
+entre leurs mains de ne jamais recevoir Sigismond, et de défendre
+la nouvelle communion jusqu'à la dernière goutte de son sang. Les
+_hostilités recommencèrent à la ville et à la campagne_. On écrivit des
+lettres circulaires dans tout le royaume. Partout le même serment fut
+proféré et monta vers le ciel.
+
+Sigismond se décida enfin pour la guerre ouverte. Il leva des troupes en
+Hongrie, en Silésie, dans la Lusace, dans tout l'Empire.
+
+Albert, archiduc d'Autriche, à la tête de quatre mille chevaux, renforcé
+par d'autres troupes considérables et par le _capitaine de Moravie_, fut
+le premier des Impériaux qui affronta le _redoutable aveugle_. Ziska les
+battit entre Prague et Tabor; puis, sans s'attarder à leur poursuite, il
+alla détruire un riche monastère que nous mentionnons dans le nombre à
+cause d'un épisode. De l'armée de vassaux qui le défendaient il ne resta
+que six hommes, _lesquels se battirent jusqu'à la fin comme des lions_.
+Ziska, émerveillé de leur bravoure, promit la vie à celui des six qui
+tuerait les cinq autres. Aussitôt _ils se jetèrent comme des dogues les
+uns sur les autres. Il n'en resta qu'un qui, s'étant déclaré Taborite,
+se retira à Tabor et y communia sous les deux espèces en témoignage de
+fidélité_.
+
+Cependant les Hussites de Prague assiégeaient la forteresse de
+Saint-Wenceslas. Le gouverneur feignit de la leur rendre, pilla et
+emporta tout ce qu'il put dans le château, et se retira en laissant la
+place à son collègue Plawen; de sorte qu'au moment où les assiégeants
+s'y jetaient avec confiance, ils furent battus et repoussés. Cependant
+Ziska arrivait. Il s'arrêta le lendemain non loin de Prague pour
+regarder quelques Hussites qui détruisaient un couvent et insultaient
+les moines. «_Frère Jean_, lui dirent-ils, _comment te plaît le régal
+que nous faisons à ces comédiens sacrés?_» Mais Ziska, qui ne se
+plaisait à rien d'inutile, leur répondit en leur montrant la forteresse
+de Saint-Wenceslas: «_Pourquoi avez-vous épargné cette boutique
+de chauve (calvitia officina_)?--Hélas! dirent-ils, nous en fûmes
+honteusement chassés hier.--Venez donc,» reprit Ziska.
+
+Ziska n'avait avec lui que trente chevaux. Il entre; et à peine a-t-on
+aperçu sa grosse tête rasée, sa longue moustache polonaise et ses yeux à
+jamais éteints, qui, dit-on, le rendaient plus terrible que la mort en
+personne, que les Praguois se raniment et se sentent exaltés d'une rage
+et d'une force nouvelles. Saint-Wenceslas est emporté, et Ziska s'en
+retourne à Tabor en leur recommandant de l'appeler toujours dans le
+danger.
+
+A peine a-t-il disparu, qu'un renfort d'Impériaux arrive et reprend la
+forteresse. Ziska avait réellement une puissance surhumaine. Là où il
+était avec une poignée de Taborites, là était la victoire, et quand il
+partait il semblait qu'elle le suivit en croupe. C'est que l'âme et
+le nerf de cette révolution étaient en lui, ou plutôt à Tabor; car il
+semblait qu'il eût toujours besoin, après chaque action, d'aller
+s'y retremper; c'est que chez les Calixtins il n'y avait qu'une foi
+chancelante, des intentions vagues, un sentiment d'intérêt personnel
+toujours prêt à céder à la peur ou à la séduction, une politique de
+juste-milieu.
+
+Un chef taborite, convoqué à la guerre sans quartier par les circulaires
+de Ziska, vint attaquer Wisrhad que les Impériaux, avaient repris. Il
+fut repoussé et aurait péri avec tous les siens si Ziska ne se fût
+montré. Les Impériaux, qui avaient fait une vigoureuse sortie,
+rentrèrent aussitôt. Ziska fut reçu cette fois à bras ouverts dans la
+ville. Le clergé, le sénat et la bourgeoisie accouraient au-devant
+de lui, et emmenaient les femmes et les enfants taborites dans leurs
+maisons pour les _héberger et les régaler_. Ses soldats couraient les
+rues, décoiffant les dames catholiques et coupant les moustaches à leurs
+maris. Plusieurs villes se déclarèrent taborites[24], et envoyèrent leurs
+hommes à Prague pour offrir leurs services à l'_aveugle_. Un nouveau
+renfort était arrivé à Wisrhad, et l'empereur s'avançait à grandes
+journées. Ziska fit établir des lignes depuis le couvent de
+Sainte-Catherine (qu'on venait d'abattre), jusqu'à la Moldaw, cerner la
+forteresse pour empêcher tout secours de troupes et de vivres, couper
+tous les arbres de l'archevêché, afin de découvrir les mouvements de
+l'ennemi, et les Praguois renouvelèrent avec transport le serment de ne
+jamais recevoir Sigismond.
+
+[Note 24: Laleni, Zatec et Slan, dont il sera parlé depuis et qui
+furent mises au rang des villes sacrées de la prédiction.]
+
+
+
+
+ VII.
+
+
+Les forteresses de Prague qui tenaient pour l'empereur paraissaient
+imprenables, et, comptant sur l'approche de l'armée impériale, se
+riaient des préparatifs de cette populace. La garnison de Wisrhad
+regardait, tranquillement les femmes et les enfants qui travaillaient
+jour et nuit à creuser un large fossé entre le fort et la ville.
+«_Que vous êtes fous!_ leur disaient-ils du haut de leurs murailles;
+_croyez-vous que des fossés vous puissent séparer de l'empereur? vous
+feriez mieux d'aller cultiver la terre.»
+
+Cependant les Taborites n'étaient plus seulement le corps d'armée campé
+à Tabor; c'était une secte nombreuse et puissante. Plusieurs villes
+prenaient le nom de taborites, et la nouvelle doctrine se répandait dans
+toute la Bohème. Cette prétendue nouvelle doctrine, que les Calixtins
+accusaient de renchérir par trop sur les hardiesses de Jean Huss,
+n'était qu'un retour aux prédications des Vaudois, bien antérieures à
+celles de Jean Huss et de Wicklef lui-même. Nous verrons bientôt leurs
+_articles_. En attendant Sigismond, une vive fermentation des esprits
+amena beaucoup de ces phénomènes de l'extase que l'on retrouve dans
+toutes les insurrections religieuses. L'enthousiasme patriotique
+vibra sous cette pression du véritable magnétisme, de la foi, et des
+populations entières se levèrent à l'appel des nouveaux prophètes pour
+courir à la guerre sainte. La grande prophétie taborite qui fanatisa
+la Bohême à cette époque fui l'annonce de la prochaine arrivée de
+Jésus-Christ sur la terre. Il devait revenir juger les hommes sur les
+ruines de tous les royaumes, et, par les armes des Taborites, établir
+un nouveau règne, (_ce règne de Dieu_, cette république idéale, cette
+société fraternelle, promis par les évangélistes et les apôtres, et
+auxquels les premiers adeptes du christianisme ont cru dans un sens
+matériel.) Toutes les villes de la Bohème seraient alors ensevelies sous
+la terre, à la réserve de cinq qui devaient se montrer toujours pures et
+fidèles. Ces cinq villes reçurent des noms mystiques. Pilsen fut
+appelée _le Soleil_, Launi _la Lune_, Slan _l'Étoile_, Glato ou Klattaw
+_l'Aurore_, Zatek _Segor_. Les prêtres exhortaient le peuple à éviter
+la colère de Dieu qui allait fondre sur tout l'univers, et à se retirer
+dans les cinq _villes sacrées_ ou _villes de refuge_. Beaucoup de riches
+bohémiens et moraves vendirent tous leurs biens à bas prix, et, à
+l'exemple des premiers chrétiens, s'en allèrent avec leurs familles en
+porter l'argent à la grande famille taborite.
+
+Voilà l'impulsion ardente qui devait rendre ces hommes invincibles
+tant qu'elle brûlerait dans leurs âmes; et voilà ce que l'empereur ne
+prévoyait pas, ce que les soldats de ses forts ne comprenaient pas:
+ils riaient, derrière leurs murs inexpugnables, des fortifications des
+Taborites, faites de leurs chariots, dont ils formaient des barricades
+pour s'enfermer, et des lignes mobiles pour attaquer à couvert. Chaque
+famille taborite arrivait à Prague avec le sien portant vieillards,
+femmes et enfants, tous intrépides et aguerris. Ce chariot devenait
+le rempart et l'arsenal de la famille. On combattait derrière; on s'y
+retranchait, blessé; on le poussait avec fureur sur les fuyards: c'était
+une excellente arme de guerre. Les Impériaux apprirent bientôt à la
+redouter.
+
+Enfin, au mois de juin de cette même année (1420), Sigismond entra
+en Bohème, à la tête de cent quarante mille hommes, commandés par
+l'électeur de Brandebourg, les deux marquis de Misnie, l'archiduc
+d'Autriche et les princes de Bavière. Il fut bien reçu à Koenigsgratz,
+ville catholique et royaliste, apanage des reines de Bohème, où il avait
+toujours tenu de fortes garnisons. Tous les seigneurs catholiques de la
+Moravie et de la Silésie venaient derrière lui. Tous ceux de la Bohème
+allèrent à sa rencontre. Ulric de Rosemberg, qui jusqu'alors avait été
+uni à Ziska, soit que le meurtre et la ruine de ses parents l'eussent
+aigri contre les Taborites, soit que l'empereur eût réussi à le gagner,
+comme le fait est assez prouvé, soit enfin que son esprit fût frappé
+d'une épouvantable vision qu'il eut à cette époque, et dans laquelle
+il vit Jésus-Christ, Jean Huss, saint Wenceslas et saint Adalbert lui
+apparaître dans une fantasmagorie tragique, alla abjurer le hussitisme
+entre les mains du légat du pape, et rejoindre l'empereur avec cinq
+cents cavaliers. Son premier exploit fut d'enlever une ville hussite et
+d'en raser les murailles; mais, ayant été défier Ziska au pied du mont
+Tabor, il y fut reçu et taillé en pièces par Nicolas de Hussinetz.
+Ainsi, il rejoignit, l'empereur non en vainqueur mais en fugitif; et ce
+premier fait d'armes malheureux fut d'un mauvais augure pour l'armée
+impériale.
+
+Cette formidable armée manquait précisément de l'union et de l'_idée_
+qui faisaient la force des Hussites. Les princes qui la commandaient
+s'étaient fait de mortelles injures, et fraîchement réconciliés pour
+cette expédition, ne s'en haïssaient pas moins. L'empereur les méprisait
+tous assez volontiers, eux et leurs sujets. Il avait un profond dédain
+pour les Moraves, les Silésiens, les Hongrois, enfin pour tous ceux de
+la race slave. Quant aux hordes de mercenaires qui faisaient le gros de
+l'armée, on n'avait pas de quoi les payer; et le pillage, sur lequel
+ces sortes de troupes comptaient, venant à leur manquer, grâce aux
+précautions de Ziska, qui avait ravagé le pays d'avance, l'armée
+impériale était déjà mécontente avant d'avoir tiré l'épée.
+
+Cependant elle arriva sans encombre sous les murs de Prague. Les villes
+lui ouvraient leurs portes, et elle n'y trouvait que des catholiques,
+empressés de la recevoir. Tous les Hussites étaient à Prague, et
+Sigismond n'en put saisir que vingt-quatre à Litomeritz, qu'il fit jeter
+dans l'Elbe. La ville sacrée de Slan elle-même lui ouvrit ses portes;
+mais il n'osa y entrer, craignant une embûche. Enfin, étant arrivé
+devant Prague, le 30 juin, il essaya d'abord une guerre d'escarmouches,
+dans laquelle il perdit beaucoup de monde, et le 11 juillet il se décida
+à livrer un assaut général. _Les Taborites se battirent en désespérés
+pour leurs autels et leurs foyers_. Les troupes impériales réussirent à
+s'emparer du _Petit-Côté_. Un corps de Hongrois se porta dans le grand
+enclos de l'archevêché; mais les Taboristes, venant renforcer les
+habitants de Prague sur tous les points compromis, décidèrent la
+victoire, et repoussèrent les Impériaux jusqu'à la Moldaw. Ziska, qui se
+gardait assez ordinairement pour les coups décisifs, se tenait retranché
+et bien fortifié, avec l'élite de ses Taborites, sur une haute montagne,
+à l'orient de la nouvelle ville, près du gibet de Prague[25]. Les
+Allemands, voyant en lui le destin de la bataille, allèrent l'y attaquer
+avec la résolution de le forcer. L'infanterie saxonne coupa les
+fascines, combla les fossés, et fraya le chemin à la cavalerie. Ziska
+se défendait terriblement. Le robuste et intrépide vigneron Robyck
+combattit à ses côtés et repoussa plusieurs fois l'ennemi. Deux femmes
+et une jeunes fille taborites firent des prodiges de valeur, et
+tombèrent percées de coups, sous les pieds des chevaux, ayant refusé, à
+plusieurs reprises, de se rendre. Cependant le nombre des assiégeants
+grossissait toujours; et Ziska était aux abois, lorsque les Taborites de
+la nouvelle ville, conduits par Jean le Prémontré, qui portait le
+calice en guise d'étendard, s'élancèrent à la défense de leur chef,
+et repoussèrent les Impériaux avec perte, quoiqu'à chaque instant
+l'empereur leur expédiât de nouveaux détachements. Il fallut abandonner
+l'attaque ce jour-là. Quelques jours après, la main d'une femme acheva
+la défaite des Impériaux. Une Praguoise taborite s'introduisit, la nuit,
+dans leur camp, par un grand vent, et mit le feu aux machines de siège.
+Beaucoup de richesses et d'effets de grand prix furent consumés; mais ce
+qui causa la plus grande perte, en cette circonstance, fut l'incendie
+de toutes les échelles. L'armée impériale fut consternée de ce dernier
+échec, et l'empereur, effrayé, leva le siège le 30 juillet. _Il avait
+duré un mois, durant lequel ceux de Prague, pour montrer qu'ils
+n'avaient pas peur, ne fermaient les portes ni jour ni nuit_. Le jour
+même de son départ, il fit la misérable bravade de se faire couronner
+roi de Bohême, dans la forteresse de Saint-Wenceslas, par l'archevêque
+Conjad. Il créa plusieurs chevaliers, et, en s'en allant, il enleva les
+trésors que son père et son frère avaient cachés à Carlstein, et les
+lames d'or et d'argent dont les tombeaux des saints étaient couverts,
+dans la basilique de Saint-Wenceslas. Il engagea plusieurs villes de
+Bohême au duc de Saxe pour payer ses troupes, les joyaux de la couronne
+à des banquiers, et les reliques impériales aux Nurembergeois.
+
+[Note 25: Ce lieu porte encore le nom de _Montagne de Ziska_.]
+
+La retraite de Sigismond fut désastreuse. Harcelé par les Hussites, de
+défaite en défaite, il regagna la Hongrie, licencia ses troupes, et
+ordonna aux garnisons allemandes qu'il laissait dans les forteresses de
+Bohême de ravager les terres des seigneurs de Podiebrad dont il avait eu
+à souffrir particulièrement durant cette malencontreuse croisade. C'est
+cette intrépide et persévérante famille des Podiebrad qui a donné
+quelques années plus tard un roi hussite à la Bohême.
+
+Ziska quitta Prague peu après Sigismond, et alla de nouveau travailler
+à affamer l'armée impériale lorsqu'il lui plairait du revenir;
+c'est-à-dire qu'il reprit son système de ravage et d'extermination, ne
+perdant pas un seul jour pour cette oeuvre de patriotisme infernal, ne
+laissant pas refroidir un instant la sanglante ferveur de ses Taborites.
+
+Pendant son absence, les Praguois continuèrent à attaquer les
+forteresses de Wisrhad et de Saint-Wenceslas qui, toujours garnies
+d'Impériaux et munies de machines de guerre, n'osaient remuer et se
+bornaient à la défensive. Une nuit, les Taborites de la nouvelle ville
+ayant échoué devant Wisrhad et se retirant en désordre, trouvèrent les
+portes de la nouvelle ville fermées derrière eux, par ordre du sénat. Si
+la garnison impériale eût osé se hasarder quelques pas plus loin, cette
+courageuse phalange de Taborites eût été anéantie. Elle ne dut son salut
+qu'à la timidité des Impériaux, qui rentrèrent dans leur fort sans se
+douter que l'ennemi était à leur merci. Le lendemain, ces Taborites,
+indignés de la perfidie du sénat, remplirent la ville de leurs
+imprécations, et tous les Taborites de Prague se préparèrent à
+abandonner cette lâche cité pour laquelle ils avaient versé leur sang
+et qui les immolait aux terreurs de son juste-milieu. Le Prémontré
+fit comprendre au peuple que son salut était dans les Taborites. La
+bourgeoisie, effrayée, convoqua les prêtres, les magistrats et les
+principaux citoyens. Le moine se chargea de porter la parole pour cette
+réconciliation. Amende honorable fut faite aux Taborites. Le sénat
+protesta que les portes avaient été fermées par inadvertance. On conjura
+les défenseurs de la liberté de rester dans Prague. Malgré les larmes et
+les prières de la peur, un grand nombre de Taborites plièrent bagage,
+secouèrent la poussière de leurs pieds, remontèrent sur leurs chariots,
+et s'en allèrent, la _monstrance_ en tête, rejoindre Ziska et le
+renforcer dans ses excursions.
+
+Il leur donna autant d'ouvrage qu'ils en pouvaient désirer. Arrivé
+devant Prachatitz, où il avait fait ses premières études, il offrit
+sa protection à cette ville, à condition qu'elle chasserait les
+catholiques. Mais ces derniers, qui étaient en nombre, lui firent
+répondre _qu'ils ne craignaient guère un mince gentilhomme tel que lui_.
+Le redoutable aveugle leur fit chèrement expier cette impertinence. Il
+s'empara de la ville en un tour de main, fit sortir les femmes et les
+enfants, égorgea tous les catholiques, et mit le feu à l'église où
+s'était réfugié le juste-milieu; huit cents personnes périrent sous les
+décombres.
+
+Le 15 de septembre, les Taborites, les Orébites et _ceux des villes
+sacrées, ayant à leur tête des chefs d'une valeur éprouvée_,
+recommencèrent le siège du fort de Visrhad. La garnison, épuisée et
+découragée, écrivit à l'empereur qu'elle ne pouvait tenir plus d'un
+mois, et n'en reçut que des promesses. Nicolas de Hussinetz intercepta
+les vivres, et les lettres que l'empereur envoya enfin pour annoncer son
+arrivée. Réduits à la dernière extrémité, ceux du Wisrhad ayant tenu
+encore cinq semaines, et mangé _six-vingts chevaux, des chiens, des
+chats et des rats_ envoyèrent leurs officiers aux Praguois pour
+capituler. Il fut convenu qu'on se tiendrait tranquille de part et
+d'autre pendant quinze jours, et que le seizième, si l'empereur
+n'envoyait point de vivres, la garnison se rendrait aux Hussites sans
+coup férir.
+
+Pendant ce temps, Sigismond ayant assemblé une nouvelle armée,
+s'arrêtait à Cuttemberg. Sa Majesté impériale, plongée dans une profonde
+mélancolie, tâchait de divertir son chagrin avec des instruments de
+musique. Un autre délassement était d'envoyer ses hussards incendier
+et massacrer, sans épargner ni femmes ni enfants, sur les terres des
+seigneurs bohêmes qui avaient embrassé le hussitisme. Il parlementa avec
+les députés praguois, essaya de les tromper, et finit par les menacer
+avec sa brutalité ordinaire, qui l'emportait encore sur ses instincts de
+ruse et de fraude. Enfin, le 31 octobre, il parut devant de Prague
+avec une armée qu'il avait fait venir de Moravie. Il se montra sur
+une colline voisine de Wisrhad, l'épée à la main, donnant ainsi à la
+garnison le signal du combat. Mais il était trop tard d'un jour; le
+terme de la convention était expiré de la veille. Ceux _de Wisrhad, en
+gens de parole_, et touchés de la foi que les Taborites leur avaient
+gardée en les laissant tranquilles durant la trêve, ne répondirent pas
+au signal de l'empereur. Un morne silence planait sur la forteresse. Ces
+malheureux soldats, épuisés par la faim et les maladies, restaient comme
+des spectres autour de leurs créneaux, immobiles témoins du combat
+qui s'engageait sous leurs yeux. L'empereur, stupéfait d'abord, entra
+bientôt dans une grande fureur; et comme ses officiers, admirant avec
+tristesse les ingénieuses fortifications des Taborites, l'engageaient à
+ne pas exposer sa personne et son armée dans une entreprise impossible:
+«Non, non, s'écria-t-il, je veux châtier ces porte-fléaux.--Ces fléaux
+sont fort redoutables, reprit un des généraux,--Ah! vous autres Moraves,
+s'écria Sigismond hors de lui, je vous savais bien poltrons, mais pas
+à ce point!» Aussitôt les cavaliers descendant de cheval: «Vous allez
+voir, dirent-ils, que nous irons où vous n'irez pas.» Ils se jetèrent
+au-devant de ces fléaux de fer que l'empereur avait si fort méprisés, et
+il n'en revint pas un seul. Les Hongrois, voulant les venger, eurent à
+dos ceux des villes sacrées et prirent la fuite. L'empereur piqua des
+deux et s'échappa à grand'peine. Les Praguois les poursuivirent et ne
+firent quartier à aucun de ceux qu'ils purent joindre. La plus grande
+partie de la noblesse de Moravie y demeura. Plus de trois cents grands
+seigneurs bohèmes du parti de l'empereur restèrent là quatre jours sans
+sépulture, abandonnés aux chiens. L'infection fut horrible. Un chef
+hussite, touché de compassion du sort de tant de braves gens, les fit
+enterrer à ses frais dans le cimetière de Saint-Pancrace.
+
+Le jour de cette seconde victoire fut clos par une scène touchante. La
+garnison de Wisrhad, fidèle à son serment, se rendit à ceux de Prague
+avec toutes les machines de guerre de la citadelle. Les assiégeants
+reçurent les assiégés à bras ouverts. Ils se hâtèrent d'assouvir la faim
+qui les dévorait depuis si longtemps, et leur donnèrent des vêtements,
+des vivres à emporter, et tout ce qui leur était nécessaire pour se
+retirer en bon état et en bon ordre. Le lendemain, au point du jour, on
+vit la population en masse inonder la citadelle, non pour la fortifier,
+mais pour la détruire. Il fallait anéantir cette place meurtrière, arme
+si sûre et si redoutable aux mains de l'ennemi; ce fut l'affaire de deux
+jours. Elle avait duré sept cents ans, et devint un jardin potager. Le 3
+novembre, les Praguois allèrent en procession sur le champ de bataille,
+et rendirent grâces à Dieu dans leurs hymnes bohémiens.
+
+L'empereur se vengea de sa défaite en ravageant les terres des
+Podiebrad. Un seul de ces seigneurs avait refusé jusque-là d'adhérer au
+hussitisme. Il courut à Prague embrasser la doctrine. Tel devait être
+l'effet des violences de Sigismond. L'empereur se retira, après avoir
+fait tout le mal possible au pays, où il exerça des cruautés pires
+que toutes celles de Ziska. Celui-ci épargnait du moins, autant que
+possible, les femmes et les enfants, et recevait à merci tous ceux qui
+se rendaient sincèrement. Sigismond n'épargnait rien, et, dans sa rage
+aveugle, immolait ensemble amis et ennemis. Les Orébites firent peser
+sur les couvents d'horribles représailles. Ceux des moines qu'ils ne
+brûlaient pas, ils les laissaient enchaînés sur la glace, pour les faire
+périr de froid.
+
+Après leur victoire, les Praguois, n'ayant plus rien que de funeste à
+attendre de la part de Sigismond, assemblèrent les principaux seigneurs,
+afin d'élire un autre roi, et ceux-ci se déclarèrent pour Jagellon, roi
+de Pologne, chrétien de fraîche date, qui semblait ne devoir pas
+les inquiéter dans leur religion. Mais les Orébites et les Tabordes
+repoussèrent vivement cette proposition. _A peine avons-nous chassé
+un roi étranger_, disait Nicolas de Hussinetz (l'intrépide associé de
+Ziska)_ que vous en demandez un second_. Indigné de leur dessein, il fit
+sortir de Prague tous ses Taborites, et s'en alla avec eux assiéger et
+battre les villes impériales de l'intérieur.
+
+Cependant il rentra peu après dans la capitale avec des intentions
+énergiques. Les Orebites n'étaient pas moins mécontents que lui du juste
+milieu hussite. A peine le danger était-il passé, que les Calixtins,
+mécontents de la vie austère qu'entraînait pour eux le système
+dévastateur de Jean Ziska, oubliaient qu'ils devaient leur salut à
+sa science militaire, à sa bravoure, et à l'élan irrésistible de ses
+fougueux disciples. Ils affectaient alors une grande horreur pour les
+cruautés commises envers les moines, et cette compassion, qui eût honoré
+des âmes sincères, n'était qu'une hypocrite défection, chez un parti qui
+se portait aux mêmes excès quand il croyait à l'impunité. Les sectes
+ardentes s'étant rencontrées sous les murs d'une ville catholique avec
+des assiégeants calixtins, ceux-ci affectèrent de communier en grand
+appareil, et leurs prêtres portèrent l'Eucharistie, revêtus de riches
+ornements. C'était scandaliser ces austères réformateurs, qui voulaient
+effacer toute trace des pompes de l'ancien culte et abolir toute
+suprématie temporelle du clergé. Ils se jetèrent sur les prêtres
+calixtins: _A quoi servent_, leur dirent-ils, _ces habits de comédiens?
+Quittez-les, et communiez avec nous sans ces oripeaux, ou nous vous les
+arracherons_. Quelques chefs des deux partis apaisèrent cette querelle;
+mais Nicolas de Hussinetz marcha sur Prague, et enjoignit, avec menaces,
+à la communauté calixtine de préposer autant de Taborites que de
+Praguois à la garde des tours et aux délibérations des conseils. Ceux de
+Prague répondirent naïvement que, l'ennemi étant loin, ils n'avaient
+que faire d'être si bien gardés et si bien conseillés. On se querella
+particulièrement sur les opinions religieuses, et c'est alors qu'on
+s'aperçut d'une dissidence d'opinion alarmante pour les modérés.
+L'aigreur en arriva au point qu'il fallut entrer en délibération
+sérieuse pour un accommodement. On convoqua les représentants de tous
+les partis dans l'église de Saint-Ambroise. Ceux des deux villes de
+Prague eurent pour chacun leur place à part, et les Taborites également;
+seulement on défendit qu'il y eût là ni femmes ni prêtres. Les Taborites
+avaient de grandes idées d'émancipation pour leurs femmes, les admettant
+à une égalité de condition et de discussion, qu'elles justifiaient bien
+par leur conduite héroïque jusque sur les champs de bataille. En outre,
+ils avaient pour leurs prêtres une vénération extrême: les ayant
+dépouillés de tout caractère temporel, et de tout privilège social, ils
+les regardaient comme des saints et comme des anges, et il fallait que
+ces prêtres fussent tels en effet pour dominer par le seul ascendant
+moral. Ils furent donc très-irrités de cette exclusion de leurs prêtres
+et de leurs femmes d'une conférence décisive, et voulurent se retirer;
+mais comme Nicolas de Hussinetz sortait de la ville un des premiers, son
+cheval tomba dans une fosse et lui cassa la jambe. Ou le rapporta dans
+Prague, et on le déposa dans la maison abandonnée ou conquise des
+seigneurs de Rosemberg. Il y mourut de la gangrène, ce qui jeta les
+Taborites dans une grande consternation. Ils perdaient en lui un grand
+appui, et un chef redoutable aux partis contraires. Ziska, qui avait
+voulu jusque-là n'être censé que le premier après lui, fut proclamé
+général en chef des Taborites.
+
+Enfin l'assemblée fut fixée et acceptée de part et d'autre.
+L'université, qui était toute calixtine, y assista, et procéda à la
+lecture des articles proclamés par les Taborites, pêle-mêle avec celle
+qu'on leur imputait. Au reste, la plupart de ces articles méritent
+d'être rapportés, ne fût-ce que pour les lectrices qui aiment, avant
+tout, la couleur historique. Rien ne montre mieux l'exaltation à la fois
+sauvage et sublime des Taborites, et ne résume mieux les doctrines de
+L'ÉVANGILE ÉTERNEL que cette déclaration des droits divins de l'homme au
+quinzième siècle. Leur style mystique est plus éloquent pour peindre la
+situation à la fois violente et romanesque de la Bohême à cette époque
+que le récit des événements même, et nous prions nos lectrices de ne
+point sauter ce chapitre.
+
+
+
+
+ VIII
+
+ LA PRÉDICTION TABORITE.
+
+
+1. «Cette année du Seigneur (1420) sera la consommation du siècle, et la
+fin de tous les maux. Dans ces jours de vengeance et de rétribution tous
+les ennemis de Dieu et tous les pécheurs du monde périront sans qu'il
+en reste un seul. Ils périront par le fer, par le feu, par les sept
+dernières plaies, par la famine, par la dent des bêtes, par les
+serpents, les scorpions, et par la mort, comme cela est dit dans
+l'Ecclésiaste.
+
+«Dans ce temps de vengeance il ne faut donc avoir aucune compassion ni
+imiter la douceur de Jésus-Christ, parce que c'est le temps du zèle, de
+la fureur et de la cruauté. Tout fidèle est maudit s'il ne tire son épée
+pour répandre le sang des ennemis de Jésus-Christ et pour y tremper ses
+mains, parce que bienheureux est celui qui rendra à la grande prostituée
+(l'Église romaine) le mal qu'elle a fait.
+
+2. «Dans ce temps de vengeance, et longtemps avant le jugement dernier,
+toutes les villes, bourgs et châteaux, et tous les édifices seront,
+détruits comme Sodome, et Dieu n'y entrera point, ni aucun juste.
+
+[Illustration: Sigismond entra en Bohême à la tête de... (Page 21.)]
+
+3. «Dans ce temps-là, il ne resta que cinq villes (les villes sacrées
+désignées plus haut) où les fidèles seront forcés de se réfugier,
+aussi bien que dans les cavernes et les montagnes où sont assemblés
+aujourd'hui les vrais fidèles.
+
+«Ces fidèles assemblés aujourd'hui dans les montagnes sont le corps
+mort autour duquel s'assemblent les aigles, c'est-à-dire les armées du
+Seigneur pour exécuter ses jugements.
+
+4. «Prague sera détruite comme Gomorrhe.
+
+5. «Tout seigneur, vassal ou paysan qui ne fera point _avancer la loi de
+Dieu_ (on ne peut définir plus purement la doctrine du progrès), un tel
+homme sera foulé aux pieds comme Satan et comme le dragon. Dans ces
+jours de vengeance les femmes pourront quitter leurs maris et même leurs
+enfants (pour fuir le péché) et se retirer sur les montagnes et dans les
+villes de refuge.»
+
+Après ces prédictions sinistres et menaçantes arrive la formule du monde
+idéal des Taborites. C'est le même rêve que celui du _règne de Dieu_ sur
+la terre, annoncé par les disciples de Jésus, et attendu immédiatement
+après sa mort.
+
+6. «Dans ce nouvel avènement de Jésus-Christ, l'Église militante sera
+réparée jusqu'au dernier fondement, et il n'y aura plus nul péché, nul
+scandale, nulle abomination, nul mensonge. Les fidèles seront sans
+tache, et brillants comme le soleil.
+
+7. «Dans cette réparation, les élus ressusciteront, et Jésus reviendra
+du ciel avec eux. Il conversera sur la terre et tout oeil le verra, et
+il donnera un grand festin sur les montagnes. Jusque-là les élus
+ne mourront pas. Ils iront dans le ciel et en reviendront avec
+Jésus-Christ, et on verra s'accomplir ce qui a été prédit dans Isaïe et
+par l'Apocalypse.
+
+8. «C'est alors qu'il n'y aura plus ni persécution, ni souffrance, ni
+oppression, et qu'il ne sera point permis d'élire un roi, parce que Dieu
+seul régnera, et que le royaume sera donné au peuple de la terre.
+
+9. «C'est alors que personne n'enseignera plus son frère, mais qu'il
+sera enseigné de Dieu; qu'il n'y aura plus de loi écrite, et que la
+Bible même sera détruite, parce que la loi étant écrite dans tous
+les coeurs, il ne faudra plus de doctrines: car tous les passages où
+l'Écriture prédit des persécutions, des erreurs, des scandales, n'auront
+plus de sens.
+
+[Illustration: La retraite de Sigismond fut désastreuse. (Page 22.)]
+
+10. «Dans ce temps-là, les femmes engendreront par l'amour sans que les
+sens y aient part, et elles enfanteront sans douleur.»
+
+Nous avons essayé de reconstruire la suite de cette prédiction, dont les
+articles nous sont transmis dans un tel désordre qu'elle n'aurait pas de
+sens. Je soupçonne quelque malice de l'université calixtine dans cette
+interversion. Il y a dans la prédiction et dans les préceptes qu'elle
+entraîne deux phases bien distinctes: une _de zèle, de fureur et de
+cruauté_, où tous les excès du fanatisme sont sanctifiés dans le but
+d'amener le règne de Dieu annoncé dans la seconde; et dans cette
+seconde, toutes les prescriptions sont d'amour et de fraternité. En
+entremêlant les articles consacrés à formuler ces deux phases, le
+jugement dernier et le prochain paradis sur la terre, on a fait du ciel
+des Taborites un enfer, et de leur idéal de perfection un coupe-gorge.
+Mais il suffit du plus simple bon sens pour rétablir le sens et l'ordre
+logique de cette profession de foi.
+
+Après cette double prédiction vient, dans le _Manuscrit de Breslaw_, une
+série de prescriptions qui ont le plus grand rapport avec celles des
+Vaudois et des Lollards. Si l'on veut se rendre un compte exact des
+trois ou quatre cents articles qui furent condamnés par l'Église,
+chez toutes les sectes du joannisme et chez celle des Taborites en
+particulier, on le peut faire soi-même en prenant le contre-pied de
+tous les préceptes de la discipline catholique. «Point de prélats,
+c'est-à-dire point de richesses dans L'Église. Point de distinctions,
+point d'autorité pour elle dans la société laïque, point d'intervention
+dans les actes de cette société pour les sacrements. Point de temples;
+la prière en pleins champs, au sein de la nature, temple que l'Éternel
+a consacré pour tous les hommes. Point de cérémonies somptueuses; des
+rites simples; la mission du pasteur apostolique et gratuite. Point
+de canonisation, point de purgatoire, point de cimetières, point
+d'indulgences, tous moyens honteux de vendre aux simples les dons de
+la grâce et les secours de la rédemption, que le Sauveur a également
+répartis entre tous les hommes, sans instituer des spéculateurs pour
+en profiter pécuniairement. _Point de prières pour les morts_; cette
+idée-là était profonde, les catholiques la condamnèrent sans la
+comprendre, et en conclurent que certaines sectes ne croyaient pas
+à l'immortalité de l'âme. Nous verrons cette idée se développer et
+s'expliquer plus tard. Point d'huile consacrée ni de vaines cérémonies;
+le baptême dans l'eau des fontaines comme celui que Jésus reçut lui-même
+de Jean. Point d'offices latins ni d'heures canoniales; chacun doit
+comprendre sa prière et l'offrir à Dieu du fond de son coeur. Point de
+pape, l'Église du Christ n'a qu'un chef, qui est Jésus dans le ciel;
+c'est une abomination que de lui donner sur la terre un représentant
+chargé de crimes et d'iniquités. Point de confession auriculaire; Dieu
+seul peut connaître nos coeurs et remettre nos péchés. Si quelqu'un veut
+se confesser à son frère, que pour toute pénitence son frère lui dise:
+_Va, et ne pèche plus_. Point d'habits sacerdotaux, ni d'ornements
+d'autels; point _de robes, de corporaux, de patènes, ni de calices_,
+etc., etc. Enfin, partout le renoncement, c'est-à-dire l'égalité
+fraternelle, la doctrine pure et simple du divin maître; et pour
+commencer ce grand oeuvre, la destruction de tous les pouvoirs et de
+tous les moyens de la théocratie.»
+
+Proclamer ainsi l'égalité dans l'ordre spirituel c'était la proclamer
+de reste dans l'ordre social. L'Église et les trônes l'avaient si
+bien senti qu'ils s'étaient ligués pour étouffer cette doctrine. Ils
+n'avaient fait que martyriser ceux qui la proclamaient; et, quant
+à ceux-ci, chacun sait l'histoire de leurs augustes et profondes
+vicissitudes; quant à la doctrine, on voit qu'elle revivait plus
+ardente que jamais chez les Taborites, car tout ce que nous venons
+de mentionner, ils le professaient quasi textuellement. Mais ce qui
+distingue les Taborites de plusieurs autres sectes, c'est leur sentiment
+sur l'Eucharistie. On sait que le dogme de la _transsubstantiation_ ne
+fut introduit dans l'Église qu'en 1215, au concile de Latran, et que le
+_retranchement de la coupe_, qui en fut regardé comme la conséquence
+nécessaire, date de la même époque. Jusque-là, le dogme idolâtrique de
+la _présence réelle_ n'était point un article de foi; et la substance
+divine dans le pain consacré avait été expliquée et acceptée
+symboliquement par les intelligences les plus élevées du catholicisme.
+M'est avis qu'au quinzième siècle et après la guerre même des Hussites,
+les esprits les plus forts de l'Église, Aeneas Sylvius particulièrement
+(Pie II), croyaient à cette transsubstantiation beaucoup moins
+littéralement que le peuple. J'ai de fortes raisons pour le croire; mais
+ce n'est pas ici le lieu de les exposer. Quoi qu'il en soit, plusieurs
+sectes très-ennemies de l'Église à tout autre égard, avaient accepté le
+dogme de la _présence réelle_. Les Lolhards de Bohème, les Picards et
+enfin la plupart des Taborites le rejetèrent absolument dans le sens
+étroit où l'Eglise avait fini par l'entendre. Ces derniers disaient
+que «Jésus-Christ n'est point corporellement et sacramentellement dans
+l'Eucharistie, et qu'il ne faut pas l'y adorer, ni fléchir les genoux
+devant ce sacrement, ni donner aucune marque du culte de latrie.» On ne
+saurait être plus explicite. Ils ajoutaient «qu'on prend aussi bien
+le corps et le sang de Jésus-Christ dans le repus ordinaire que dans
+l'Eucharistie, pourvu qu'on soit en état de grâce.» C'était rétablir
+l'idée pure de Jésus-Christ, et rendre à la communion son sens réel,
+sans lui ôter son sens mystique et divin.
+
+Quand le recteur de l'Université eut achevé celle lecture, les docteurs
+calixtins incriminèrent tous les articles, et proposèrent d'en démontrer
+la fausseté. Les Taborites n'en acceptèrent pas unanimement toute
+la responsabilité; quelques-uns réclamaient, disant: «Au concile de
+Constance, on nous a mis sur le corps quarante articles hérétiques;
+«ici, c'est bien pis: on nous en impose septante.» On demanda copie de
+tous ces articles pour y répondre. Nicolas Biscupec, principal prêtre
+des Taborites, prit la parole pour proscrire le luxe du clergé calixtin,
+et pour l'accuser de posséder encore des biens séculiers. Les questions
+du dogme furent écartées, sans doute à dessein; car les prédictions
+taborites avaient un sens profond et une application sociale terrible,
+que leurs docteurs, suivant la coutume et les nécessités du temps,
+avaient résolu, j'imagine, de ne pas divulguer. La discussion porta donc
+sur des questions de forme, sur des pratiques extérieures, et devint
+toute personnelle entre les docteurs des deux camps. Au fait, la
+question imminente du moment était de régler les attributions et les
+pouvoirs du nouveau clergé. Les prêtres du juste-milieu haïssaient les
+prêtres catholiques, mais n'étaient pas fâchés de succéder à leurs
+richesses, à leurs satisfactions de vanité, à leur influence politique;
+ils s'efforçaient de retenir le plus possible, pour leur compte, des
+privilèges et des jouissances attachés au sacerdoce. Les prêtres
+taborites, véritables apôtres, tour à tour farouches et vindicatifs
+comme saint Matthieu, charitables et ascétiques comme saint Jean,
+entraient avec ferveur et sincérité dans la vie évangélique. Ils
+subsistaient d'aumônes comme les moines franciscains; ils étaient
+pauvrement vêtus, permettaient à leurs disciples laïques d'administrer
+la communion et de se communier eux-mêmes, refusaient d'entendre la
+confession auriculaire, niaient le monopole ecclésiastique de tous les
+sacrements, n'exerçaient, en un mot, qu'un ministère d'enseignement
+et de prédication. Peut-être l'Église d'aujourd'hui, qui, malgré ses
+_puffs_ et ses _réclames_, marche rapidement à sa ruine au milieu des
+fêtes et des mascarades, fera-t-elle bien, dans ses intérêts, quand le
+temps fatal sera venu, de se borner à ces moyens sincères et sublimes
+des prêtres taborites. Il est certain que jamais clergé n'eut une
+autorité morale plus étendue, et ne rassembla d'aussi fervents adeptes,
+et cela dans un temps où le seul nom de prêtre allumait la rage des
+populations.
+
+Il est certain que, de nos jours déjà, des membres du clergé de France
+ont eu la généreuse et courageuse pensée de réhabiliter, par le
+renoncement et la prédication évangélique, la mission du prêtre; mais
+de ce moment ils ont été taxés d'hérésie. Il a fallu se soumettre à
+l'Église ou se séparer d'elle, car qui dit Église dit Charte de certains
+pouvoirs immobilisés dans la société contre les progrès de l'esprit
+public et les inspirations individuelles.
+
+On conçoit maintenant pourquoi le dogme de la présence réelle
+intéressait si fort l'église calixtine. L'homme qui s'arroge le pouvoir
+miraculeux de faire descendre la Divinité dans sa coupe, et qui est
+réputé seul assez pur pour tenir la matière divine dans ses mains, est
+revêtu, aux yeux des simples, d'un caractère magique. Il est un saint,
+un ange, il est presque Dieu lui-même. Il est peut-être plus que Dieu,
+puisqu'il commande à Dieu, et l'incarne à son gré dans la matière du
+pain. En imaginant ce dogme grossièrement idolâtrique, l'église romaine
+avait sanctifié la personne du prêtre; elle l'avait élevé au-dessus de
+la multitude comme au-dessus des rois; et toutes les résistances des
+sectes étaient une protestation du peuple contre cette révoltante
+inégalité, conquise, non par les armes de la vertu, de la sagesse, de
+la science, de l'amour, de la véritable sainteté, mais par un privilège
+digne des impostures des antiques hiérophantes. Le nouveau clergé
+qui surgissait en Bohème n'avait garde de rejeter de tels moyens. La
+noblesse et l'aristocratie, qui faisaient, là comme ailleurs, cause
+commune avec lui, ne se souciaient pas d'examiner le dogme au point de
+s'en désabuser. Mais le bas peuple, à qui la suprême droiture de la
+logique naturelle et la profonde suprématie du sentiment tiennent lieu
+de science dans de telles questions, voyait au fond de ces mystères
+mieux que l'Université, mieux que le Sénat, mieux que l'aristocratie,
+mieux que Ziska lui-même, son chef politique. Il est à remarquer, en
+outre, qu'à cette époque, grâce aux prédications d'une foule de docteurs
+hérétiques, dont les historiens parlent vaguement, mais sur l'action
+desquels ils sont unanimes, le peuple de Bohème était singulièrement
+instruit en matière de religion. Les envoyés diplomatiques de l'église
+de Rome en furent stupéfaits. Ils rapportèrent que tel paysan, qu'ils
+avaient interrogé, savait les Écritures par coeur d'un bout à l'autre,
+et qu'il n'était pas besoin de livres chez les Taborites, parce qu'il
+s'en trouvait de vivants parmi eux.
+
+Un dernier mot pour résumer la situation des esprits à Prague en 1420.
+Je demande pardon à mes lectrices d'interrompre le drame des événement»
+par une dissertation un peu longue. Les événements sont impossibles à
+comprendre, dans cette révolution surtout, si on ne se fait pas une idée
+des causes. Je trouve, dans le savant auteur dont je donne un
+résumé, cette réflexion bien légère pour un homme si lourd: «Si le
+rétablissement de la coupe était d'une assez grande nécessité, pour
+mettre en combustion tout un royaume, ou si le même rétablissement
+était un assez grand crime pour attirer une si furieuse tempête sur les
+Bohémiens, c'est une question de droit, une controverse de religion qui
+n'est pas de mon ressort.» Permis à l'auteur de trente-deux ouvrages _de
+poids_, au ministre protestant prédicateur de la reine de Prusse, de
+donner sa démission d'être pensant, tout en écrivant à grand renfort
+de mémoires et de documents l'histoire au dix-huitième siècle: mais il
+n'est pas permis aujourd'hui au plus mince de nos écoliers d'en prendre
+ainsi son parti, et de déclarer que nos aïeux étaient tous fous de se
+_mettre en combustion_ pour de telles fadaises. Le rétablissement ou
+le retranchement de la coupe était la question vitale de l'Église
+constituée comme puissance politique. C'était aussi la question vitale
+de la nationalité bohémienne constituée comme société indépendante.
+C'était enfin la question vitale des peuples constitués comme membres de
+l'humanité, comme êtres pensants civilisés par le christianisme, comme
+force ascendante vers la conquête des vérités sociales que l'Évangile
+avait fait entrevoir. Les Taborites, en rejetant le dogme de la présence
+réelle, entendu d'une façon objective et idolâtrique, proclamaient un
+principe logique. Ils se débarrassaient du miracle clérical, du joug de
+l'Église, qui, depuis Grégoire VII, infidèle à sa mission spirituelle,
+s'appesantissait sur le front des enfants de Jésus-Christ. Les
+Calixtins, en ne réclamant que leur communion sous les deux espèces, et
+en refusant d'aborder le fond de la question, devaient perdre peu à
+peu la sympathie et le concours des masses, et faire avorter enfin une
+révolution qu'ils n'avaient entreprise et soutenue qu'au profit des
+castes privilégiées.
+
+
+
+
+ IX.
+
+
+La conférence et le synode que tint ensuite tout le clergé hussite,
+pour tâcher d'éclaircir les dogmes, n'aboutirent à rien. On ne put
+s'entendre, les uns y portant trop d'emportement, les autres trop
+d'hypocrisie. Le parti calixtin, persistant dans sa résolution d'avoir
+un roi, envoya en ambassade deux _grands_, deux _nobles_, deux consuls
+de la bourgeoisie, et deux ecclésiastiques de l'Université (Jean
+Cardinal, et Pierre l'Anglais), à Wladislas Jagebon, roi de Pologne,
+pour lui offrir la couronne de Bohème. Les _modérés_ eurent la
+mortification bien méritée d'être éconduits. En vain il exposèrent leurs
+griefs contre Sigismond, alléguant que les nations polonaise et bohème
+devaient faire cause commune, Sigismond étant l'ennemi de la _langue
+slave_, et ayant déjà causé de grands dommages à la Pologne; _Sa
+Sérénité_ le roi de Pologne, qui craignait à la fois le saint-siège et
+l'empereur, les paya de défaites, s'effraya de leurs _quatre articles_,
+et finit, après les avoir promenés de conférences en conférences, par
+leur promettre sa protection pour les réconcilier avec Sigismond et avec
+le pape. Les mandataires du juste-milieu bohème subirent en outre
+la honte d'être logés en Pologne dans _des endroits séquestrés et
+inhabités_; parce que, comme le pape avait décrété d'interdiction tous
+les lieux souillés par leur présence, le _peuple aurait été privé du
+service divin_ là où ils auraient séjourné.
+
+Pendant ce temps, les Taborites continuaient leur guerre de partisans,
+et les troupes impériales entretenaient leur fureur par des provocations
+féroces. Les capitaines des garnisons de Sigismond faisaient des
+sorties, entraient à cheval dans les églises calixtines, massacraient
+les communiants, et faisaient boire le vin des calices à leurs chevaux.
+De leur côté, les Praguois enlevèrent le château de Conraditz, après que
+la garnison eut capitulé et se fut retirée à cheval. La forteresse fut
+brûlée.
+
+Dès les premiers jours de l'année 1421, Ziska sortit de Prague pour
+aller visiter _ses bons amis et ses beaux-frères_; c'est ainsi qu'il
+appelait les moines. Il faut répéter ici que cette guerre aux couvents
+ne manquait pas de périls, et que Ziska y perdit beaucoup de monde. On
+ne les prenait déjà plus à l'improviste; tous s'étaient mis en état de
+défense, et soutenaient de véritables sièges. Les nonnes mêmes, appelant
+les troupes impériales à leur secours, faisaient bonne résistance, et
+subissaient les horreurs de la guerre. On les noyait dans leurs fossés,
+on les pendait aux arbres de leurs jardins. Beaucoup de ces infortunées,
+dit-on, moururent de peur avant que l'implacable main des Taborites se
+fût appesantie sur elles, ou de misère et de froid, en fuyant à travers
+les bois et les montagnes.
+
+Ziska passait sans interruption et sans repos d'une conquête à l'autre.
+La ville royale de Mise[26] se rendit à lui volontairement. C'était la
+patrie de Jacobel, qui l'avait convertie au hussitisme. La forteresse
+de Schwamberg capitula après six jours de siège. Rockisane, patrie du
+fameux Jean Rockisane, qui devait bientôt jouer un grand rôle dans cette
+révolution, fut conquise. Chotieborz et Przelaucz eurent le même sort.
+Cottiburg se défendit; plus de mille Taborites y périrent. Commotau fut
+livrée par une sentinelle allemande, qui tendit son chapeau par un
+trou de la muraille, pour qu'on le lui remplit d'argent. Les Taborites
+châtièrent sa lâcheté après en avoir profilé, et l'immolèrent le
+premier. Ziska avait été aigri durant le siège de cette ville par les
+bravades des femmes, qui s'étaient montrées nues sur les murailles pour
+l'insulter. Précédemment, plusieurs Taborites et deux de leurs prêtres y
+avaient été brûlés. Il fit passer deux ou trois mille citoyens au fil de
+l'épée, et cette fois n'épargna ni femmes ni enfants. On fit brûler
+les gentilshommes, les prêtres, et bon nombre d'ouvriers. Les femmes
+taborites se chargèrent de l'exécution des femmes catholiques, «sans
+même épargner les femmes grosses.» Cette ville d'_Iduméens_ et
+d'_Amalécites_, comme disaient les Taborites, fut traitée avec toute la
+fureur que comportaient leurs sinistres prophéties. Un historien raconte
+avoir vu, plusieurs siècles après, des traces étranges de cette affreuse
+tragédie. «Dans le cimetière de cette ville, dit-il, il y a une si
+prodigieuse quantité de dents humaines, que, quand il pleut surtout, on
+peut amasser dans la terre amollie des _dents toutes pures_. Si vous
+enfoncez le doigt dans la terre, vous y trouverez des _essaims de
+dents_. Et même dans les fentes des murailles, où elles sont mêlées au
+ciment. Cela vient, m'a-t-on dit, de ce que ceux qui ont été massacrés
+là n'ont point été inhumés, etc.»
+
+[Note 26: Ou Mtiti.]
+
+Apres Commotau, les Taborites prirent Beraun, et s'y conduisirent avec
+plus de douceur; Ziska commanda d'épargner le sang. Les prêtres ne
+furent brûlés qu'après avoir refusé pendant tout un jour d'embrasser le
+hussitisme. Un jour de patience, c'était beaucoup pour les vainqueurs,
+à ce qu'il paraît. Les habitants de Melnik envoyèrent des députés pour
+faire leur soumission et accepter les articles du taborisme. Broda fut
+traitée comme Commotau, pour avoir été ennemie jurée de Jean Huss.
+Kaurschim, Kolin, Chrudim et Raudniiz se rendirent et firent profession
+de foi taborite. Les habitants furent les premiers à brûler leurs
+églises, à ruiner leurs couvents, à massacrer leurs moines, et à jeter
+leurs prêtres dans la poix ardente.
+
+De là Ziska marcha vers la montagne de Cuttemberg, dans le Baehmer-Wald.
+C'es là que les années précédentes, et récemment encore, les ouvriers
+des mines, qui étaient presque tous Allemands et du parti de
+l'empereur[27], avaient persécuté les Taborites. Ils se les achetaient
+les uns aux autres pour avoir le plaisir de les tuer. On donnait cinq
+florins pour un prêtre, et un florin pour un séculier. On en avait jeté
+dix-sept cents dans la première mine, treize cents dans la seconde,
+et autant dans la troisième. «C'est pourquoi, dit un historien, on a
+toujours célébré l'office des martyrs en ce lieu, le 8 avril, sans que
+personne ait pu l'empêcher, jusqu'en 1621.»
+
+[Note 27: Ils jouissaient des grands privilèges accordés aux
+ouvriers et aux paysans de cette frontière depuis l'an 1040, pour
+l'avoir vaillamment défendue contre l'empereur Henri III. Ils ne
+payaient pas d'impôts, avaient un sénat particulier, etc.]
+
+En apprenant l'approche du vengeur, ceux de Cuttemberg allèrent
+au-devant de lui, avec un prêtre qui portait l'Eucharistie. Ils se
+mirent tous à genoux pour demander grâce, et ils l'obtinrent. Quoi qu'on
+en ait dit, Ziska était dirigé en tout par les conseils de la politique,
+et ne se livrait à ses ressentiments que lorsqu'ils lui paraissaient
+nécessaires au succès de son oeuvre. Les mines d'argent de Cuttemberg
+étaient le trésor du royaume; et Ziska, d'accord avec ceux de Prague,
+résolut de conserver cette province. Un prêtre taborite reprocha aux
+Cuttembergeois leur conduite passée, les exhorta à n'y plus retomber,
+et leur signifia les conditions de la paix. Tous ceux qui voudraient
+changer de religion seraient traités en frères; tous ceux qui ne le
+voudraient pas auraient trois mois pour vendre leurs biens et se retirer
+où bon leur semblerait. Il est triste de dire que la clémence de Ziska
+ne lui profita pas, et qu'il fut forcé de l'abjurer plus tard. Il
+est évident que, dans la marche politique qu'il s'était tracée, tout
+mouvement de pitié devenait une faute.
+
+Vers cette époque, Ziska commença à sentir son autorité débordée par le
+zèle farouche de ses Taborites. Il les avait dominés jusque-là avec une
+grande habileté. Aux approches du premier siège de Prague, lorsque la
+nation ne connaissait pas encore bien ses forces, et voyait arriver,
+avec une rage mêlée de terreur, la nombreuse armée de Sigismond, Ziska,
+comprenant bien que le zèle religieux de Tabor pouvait seul donner
+l'élan nécessaire à une résistance désespérée, avait favorisé cet élan,
+et avait paru le partager entièrement. A cette époque de fièvre
+et d'angoisse, on l'avait vu revêtir le caractère de prêtre, afin
+d'imprimer plus d'autorité à son commandement. Il s'était fait taborite
+en apparence. Il avait administré lui-même la communion, il avait prêché
+et prophétisé comme les apôtres de Tabor et des villes sacrées. Après
+la défaite et la fuite de l'empereur, et durant les conférences pour
+religion dont nous avons parlé plus haut, Ziska avait vu son influence
+dans les affaires et dans les conseils de Prague, très-ébranlée par son
+essai de taborisme. Il en avait été réprimandé par le clergé calixtin;
+et sans se prononcer contre les articles taborites incriminés, il avait
+adhéré, plutôt sous main qu'ostensiblement, aux quatre articles dont
+les Hussites modérés ne voulaient point sortir. Depuis cette époque,
+il demeura calixtin, et se fit toujours dire les offices _selon les
+missels_ et administrer la communion par un prêtre calixtin, qui ne
+le quittait pas et qui officiait auprès de sa personne en habits
+sacerdotaux. Rien n'était plus opposé aux idées et aux sympathies des
+Taborites; et cependant, soit qu'il mît un art infini à leur faire
+accepter cette conduite, soit qu'ils sentissent le besoin de ce chef
+invincible, ils n'avaient point murmuré. Peut-être aussi étaient-ils
+trop divisés en fait de principe pour former une sédition de quelque
+importance. Mais, à mesure que l'adhésion des villes et le progrès de
+leur propagande leur donnèrent de l'assurance, un élément de révolte
+se manifesta dans leurs rangs. Les historiens ont presque tous donné
+indifféremment le nom de Picards à la secte qui s'était introduite au
+sein du taborisme, vers l'année 1417. Le moine Prémontré Jean en était
+un des plus ardents apôtres, et nous verrons bientôt qu'il essaya
+d'ébranler le pouvoir illimité du redoutable aveugle.
+
+Ziska, sentant qu'un ferment de discorde s'était introduit parmi les
+siens, résolut de le combattre énergiquement. La capitulation de
+Cuttemberg n'avait pas été observée très-fidèlement par les Taborites
+de Prague; on avait maltraité plusieurs catholiques, en dépit de la loi
+jurée. A Sedlitz, dans le district Czaslaw, Ziska voulut épargner les
+bâtiments d'un superbe monastère, et défendit à ses gens de l'endommager
+en aucune façon. Cependant un d'entre eux y mit le feu durant la nuit.
+Ziska procéda, dit-on, pour découvrir et châtier cette désobéissance,
+avec sa ruse et sa cruauté accoutumées. Il feignit d'approuver
+l'incendie et de vouloir récompenser l'une bonne somme d'argent celui
+qui viendrait s'en vanter à lui. Le coupable se nomma. Ziska lui compta
+l'argent, et le lui fit avaler fondu; ensuite il décréta de fortes
+peines contre ceux qui mettraient désormais le feu sans son ordre.
+On peut croire, d'après cette mesure, qu'en plus d'une occasion ses
+intentions de vengeance à l'égard des vaincus avaient été outrepassées,
+et qu'il n'avait pas toujours été aussi obéi qu'il avait voulu le
+paraître. Cependant il se borna, pour cette fois, à faire périr à Tabor
+quelques-uns de ces Picards qui murmuraient contre lui; et, entraînant
+ses Taborites dans une nouvelle course, il leur fit ou leur laissa
+détruire encore plus de trente monastères. Enfin, réuni à ceux de
+Prague, il prit Jaromir avec beaucoup de peine, et la traita fort
+durement, parce que ses habitants avaient déclaré vouloir se rendre aux
+Calixtins de Prague, et non à lui.
+
+Pendant ce temps, Jean le Prémontré détruisait aussi des monastères:
+à Prague, il dispersa violemment la communauté des religieuses de
+Saint-Georges, qu'on avait épargnées jusque-là parce qu'elles étaient
+toutes filles de qualité. Ailleurs, il brûla les couvents et les
+moines. Dans un autre couvent de femmes, à Brux, sept nonnes ayant été
+massacrées au pied de l'autel, la légende rapporte que la statue de la
+Vierge détourna la tête, et que l'enfant Jésus, qu'elle portait dans son
+giron, lui mit le doigt dans la bouche.
+
+Enfin la ville de Boleslaw se rendit à ceux de Prague, et le seigneur
+catholique Jean de Michalovitz, à qui l'on enleva dans le même temps
+une bonne forteresse, fut repoussé avec perte, après avoir tenté de
+reprendre Boleslaw.
+
+
+
+
+ X.
+
+
+Tant de succès firent ouvrir les yeux au parti catholique sur
+l'importance et la force de la révolution. Un moment vint où, n'espérant
+plus la conjurer, il résolut de l'accepter, afin de n'être point brisé
+par elle. Sigismond ne pouvait inspirer d'affection à personne: il
+avait mécontenté tous ses amis. Les Rosemberg furent des premiers à
+l'abandonner, et une diète générale fut assemblée à Czaslaw, où presque
+toute la noblesse déclara qu'elle se détachait du parti de l'empereur.
+Quant à la religion, les Hussites, qui voulaient des gages, eurent bon
+marché de ces consciences si orthodoxes, et leur firent accepter leur
+quatre articles calixtins sans difficulté. Mais à ces quatre articles
+ils en ajoutaient un cinquième, qui portait l'engagement de ne
+reconnaître pour roi que l'élu de la diète nationale. Les villes de
+la Moravie, à qui on avait écrit d'adhérer à ces cinq articles ou de
+s'attendre à la guerre, envoyèrent des députés à cette diète pour faire
+savoir qu'elles se rangeraient aisément aux quatre premiers, mais que le
+cinquième était grave et demandait le temps de la réflexion. Ces actes
+officiels fout assez voir que la foi catholique était peu brillante
+à cette époque; que Rome n'était plus qu'une puissance temporelle,
+représentée par l'empereur plus que par le pape, et que si l'on n'eût
+craint une lutte politique avec ces potentats, on se fût volontiers
+raillé des décisions des conciles.
+
+On ne nous dit pas si Ziska fut présent à cette diète, mais il est
+certain qu'il y donna les mains, et qu'il ne rejeta pas l'alliance
+des seigneurs catholiques contre Sigismond. Le gros des Taborites se
+laissait guider par lui; mais les Picards, et ceux qui avaient été
+exaltés par eux et qui s'intitulaient déjà nouveaux Taborites ou
+Taborites réformés, l'en blâmèrent ouvertement. Ces Taborites picards
+étaient assez nombreux à Prague. Partout ailleurs ils eussent été sous
+la main terrible de Ziska. A Prague, ils pouvaient se glisser encore
+inaperçus entre les divers partis. Jean le Prémontré les échauffait
+de sa parole ardente et de son zèle fougueux. Il déclamait contre
+l'alliance avec les catholiques, signalait les Wartemberg et les
+Rosemberg surtout, comme capables de toutes les lâchetés et de toutes
+les trahisons, prédisait qu'ils perdraient la révolution et vendraient
+la Bohème au premier souverain qui voudrait acheter leur vote et leurs
+armes: la suite des événements prouva bien qu'il ne s'était pas trompé.
+
+Malgré ces protestations, les catholiques furent acceptés, et, à leur
+tour, ils protestèrent contre Sigismond et contre l'Église. Conrad,
+archevêque de Prague, celui qui avait récemment couronné l'empereur,
+embrassa solennellement le Hussitisme et rompit avec Rome. Ulric de
+Rosemberg, cet athée superstitieux qui avait des visions, qui avait déjà
+abjuré deux fois, la première pour Jean Huss et la seconde pour Martin
+V, ce traître qui avait servi sous Ziska, et ensuite sous Sigismond,
+présida la diète avec l'archevêque, et proclama, en son propre nom et au
+nom de tous les membres du clergé et de la noblesse, les quatre articles
+calixtins et la déchéance de l'empereur au trône de Bohème. Il y a
+cependant des réserves perfides dans cette déclaration. Il y est dit
+textuellement qu'on défendra les quatre articles «envers et contre
+tous,» _à moins que peut-être on ne nous enseigne mieux par l'Écriture
+sainte, ce que les docteurs de l'académie de Prague n'ont encore pu
+faire_. A propos de la déchéance de Sigismond, il est dit encore: «Que
+de notre vie, _à moins que Dieu par quelque fatalité secrète ne semble
+le vouloir ainsi_, nous ne recevrons Sigismond, parce qu'il nous a
+trompés, etc.»
+
+Cette convention fut faite au nom de Prague, des _citoyens de Tabor_, de
+toute la noblesse des villes, etc. Sans rien statuer pour l'avenir, le
+parti catholique et le juste-milieu, qui s'entendaient tacitement pour
+avoir un roi étranger, élurent vingt personnes _intègres et graves_ pour
+administrer le royaume _pendant la vacance_; quatre consuls des villes
+de Prague représentant la bourgeoisie, cinq _seigneurs_ représentant
+la grandesse de Bohème, sept _gentilshommes_ représentant la petite
+noblesse, etc. A la tête des gentilshommes était nommé Jean Ziska, et le
+nombre des représentants de cette classe montre qu'elle était la plus
+nombreuse et la plus influente. Il était dit que ces _régents_ auraient
+plein pouvoir; mais la foule de réticences et de cas réservés qui suit
+cet article montre la mauvaise foi des catholiques; ce sont autant de
+portes ouvertes pour s'échapper quand le vent de la fortune fera flotter
+les étendards de ces nobles vers un autre point de l'horizon. En cas de
+division dans le conseil des régents, la diète constituait deux prêtres
+comme conseils. L'un de ces deux prêtres dictateurs mourut de la peste
+en voyage; l'autre, Jean de Przibam, dès qu'il fut de retour à Prague,
+eut affaire au terrible moine Jean, qui l'accusa d'avoir outrepassé
+son mandat de député, et le fit condamner et chasser de la ville. Le
+Prémontré avait alors beaucoup d'influence à Prague. Peu de temps après,
+il accusa de trahison Jean Sadlo, gentilhomme qui avait livré les
+Bohémiens aux Allemands dans un combat, et l'ayant appelé à comparaître
+sous de bonnes promesses, il le fit saisir de nuit et décapiter dans la
+maison de ville de la vieille Prague. Les catholiques et les Calixtins
+qui commençaient à s'inquiéter du Prémontré, espèce de Montagnard à
+la tête d'un club de Jacobins, firent de grandes lamentations sur le
+meurtre de Jean Sadlo, et le revendiquèrent dans les deux camps comme un
+membre fidèle de leur communion; ce qui ne prouve pas beaucoup en faveur
+de la loyauté de ce Jean Sadlo.
+
+Pendant que ces événements se passaient à Prague, Sigismond députait des
+ambassadeurs à la diète de Czaslaw. Ils eurent beaucoup de peine à s'y
+faire admettre, et ayant commencé leur discours par de longues louanges
+de l'empereur, ils furent brusquement interrompus par Ulric de
+Rosemberg, qui se montrait alors des plus acharnés contre son maître:
+«Laissez cela, leur dit-il, et nous montrez vos lettres de créance.» La
+lettre de l'empereur était mêlée de fiel et de miel. Il offrait la paix,
+son amitié, presque la liberté des cultes, la réparation des injures
+et des dommages commis par son armée: tout cela aux catholiques et au
+juste-milieu. Mais il donnait à entendre qu'il sévirait avec rigueur
+contre les Taborites, et menaçait, si on ne les abandonnait à sa colère,
+d'amener en Bohème _ses voisins et ses amis: quand même_, ajoutait
+il, _nous saurions que cela ne se pourrait faire sans que vous en
+souffrissiez des pertes irréparables pour vous et votre postérité, et
+sans un déshonneur qui vous exposerait aux railleries mordantes du reste
+du monde_. Cette lettre maladroite et dure irrita tous les esprits. On
+eût peut-être sacrifié les Taborites, si on eût pu prendre confiance à
+la parole de Sigismond; mais on le connaissait trop: il avait eu le tort
+de se montrer. La réponse de la diète fut belle et fière.
+
+«Très-illustre prince et roi, puisque votre auguste Majesté nous promet
+d'écouter nos griefs et nous invite à les lui faire connaître, les
+voici:--Vous avez permis, au grand déshonneur de notre patrie, qu'on
+brûlât maître Jean Huss, qui était allé à Constance avec un sauf-conduit
+de Votre Majesté. Tous les hérétiques ont eu la liberté de parler au
+concile; il n'y a eu que nos excellents hommes à qui on l'ait refusée.
+Vous avez fait brûler maître Jérôme de Prague, homme de bien et de
+science, qui y était allé également sous la foi publique. Vous avez fait
+proscrire, frapper d'anathème et excommunier la Bohème, et vous avez
+fait publier cette bulle d'excommunication à Breslaw, à la honte et à la
+ruine de la Bohème; car vous avez excité et ameuté contre nous tous les
+pays circonvoisins, comme contre des hérétiques publics. Les princes
+étrangers que vous avez déchaînés contre nous ont mis la Bohême à feu
+et à sang, sans épargner ni âge, ni sexe, ni condition, ni séculier, ni
+religieux. Vous avez fait tirer par des chevaux et brûler à Breslaw Jean
+de Crasa, notre concitoyen, parce qu'il approuvait la communion sous les
+deux espèces. Vous avez fait trancher la tête à des citoyens de Breslaw
+pour une faute qui, à la vérité, avait été commise contre Wenceslas,
+mais qui avait été pardonnée. Vous avez aliéné le duché de Brabant, que
+Charles IV votre père avait acquis par de rudes travaux (_Herculeis
+laboribus_). Vous avez engagé la Marche de Brandebourg sans le
+consentement de la nation. Vous avez fait transporter hors du royaume la
+couronne impériale, comme pour nous exposer aux railleries et aux mépris
+de l'univers. Vous avez emporté les saintes reliques qui nous faisaient
+honneur, les divers joyaux amassés par nos ancêtres et légués aux
+monastères. Vous avez aliéné, contre nos droits et coutumes, la _mense
+royale_[28] et tout l'argent qui y était destiné à l'entretien des veuves
+et des orphelins. En un mot, vous avez violé et enlevé tous nos titres,
+droits et privilèges, tant en Bohème qu'en Moravie; et, par cette
+raison, vous êtes cause de tous nos désordres publics. C'est pourquoi
+nous prions Votre Majesté de nous restituer toutes ces choses et d'ôter
+de dessus nous tous ces opprobres; de rendre à la nation, les trois
+provinces qui en ont été détachées à l'insu des trois ordres du royaume;
+de rapporter la couronne de Bohême, les choses sacrées de l'empire, les
+joyaux, la mense, les lettres publiques, les diplômes et tout ce qui a
+été soustrait; d'empêcher les nations voisines, et surtout celles qui
+sont comprises dans la Bohême (la Moravie, la Silésie, le Brabant, la
+Lusace et le Brandebourg), de nous troubler et de répandre notre sang.
+Nous prions aussi Votre Majesté de nous faire savoir sa résolution
+_claire et nette_, à l'endroit des quatre articles dont nous sommes
+absolument résolus de ne pas nous départir, non plus que de nos droits,
+constitutions, privilèges et bonnes coutumes, etc.»
+
+[Note 28: C'était un trésor public dont le roi ne pouvait disposer
+qu'en faveur des pauvres.]
+
+Il paraît que cette pièce a en latin un cachet de grandeur ou, pour
+mieux dire, de _grandesse_ imposante qui montre ce que la haute
+seigneurie de Bohème avait été jadis, plutôt que ce qu'elle était
+désormais. Ces grands qui invoquaient leurs antiques privilèges, et qui
+faisaient consister l'honneur de la patrie dans leurs joyaux et dans
+leurs parchemins, ne voyaient pas par où ils étaient sérieusement
+menacés; et en disputant à l'empereur les franchises de la nation, ils
+ne sentaient pas que la nation, désabusée de tout prestige, n'était
+plus là pour les leur faire reconquérir au prix de son sang. Le peuple
+voulait ces franchises pour lui-même, et non plus seulement pour ces
+grands et pour ces monastères qu'il écrasait et dévastait pour son
+propre compte. Le peuple voulait faire partie de ce corps respectable
+qu'on appelait le royaume; et la haute noblesse, en ne donnant
+pas sincèrement les mains à son admission, ne faisait, en bravant
+l'empereur, qu'une inutile provocation. Il eût fallu opter. Elle crut
+pouvoir se soutenir par elle-même contre l'ennemi du dehors et contre
+celui du dedans. Les Taborites et les Picards protestèrent tout bas; et
+au jour du danger, les nobles ne purent recouvrer leurs privilèges qu'en
+s'humiliant et en s'avilissant sous les pieds de l'empereur.
+
+Sigismond répondit encore une fois qu'il était innocent de la mort de
+Jean Huss et de Jérôme de Prague, et que son intercession en faveur de
+la Bohème lui avait valu au concile des _choses fort dures à digérer;_
+que ce n'était pas la Bohème en elle-même qui avait été flétrie et
+condamnée, mais de _mauvaises gens_ qui avaient pillé, brûlé, etc.; en
+d'autres termes, que la noblesse n'avait pas été compromise dans la
+proscription et pouvait se réhabiliter, grâce à lui; mais que ces
+mauvaises gens, c'est-à-dire le peuple et ses apôtres, devaient être
+châtiés et déshonorés à la face du monde. L'empereur prétendait n'avoir
+emporté la couronne, les titres, les joyaux et les reliques que pour
+les soustraire aux outrages; que d'ailleurs ces mêmes grands qui lui
+reprochaient cette action comme un vol, l'y avaient autorisé eux-mêmes,
+de leurs conseils et de leurs sceaux. Il comptait remettre à l'arbitrage
+des princes _ses voisins et ses amis_ les désordres et les dommages dont
+on l'accusait en Bohème. Il concluait en promettant à la grandesse une
+augmentation de privilèges, en reprochant avec amertume au peuple la
+destruction de Wisrhad, des temples augustes et des belles églises de
+Prague, et en le menaçant de la colère de ses amis, c'est-à-dire de
+l'invasion étrangère, s'il ne respectait l'église de Saint-Weit et la
+forteresse de Saint-Wenceslas.
+
+Pendant qu'on parlementait ainsi, Sigismond, comptant toujours sur ses
+armées, fit entrer en Bohème vingt mille Silésiens qui massacraient
+hommes et femmes, coupaient les pieds, les mains et le nez aux enfants.
+Aussi lâches que féroces, ils prirent la fuite sur la seule nouvelle
+que Ziska marchait contre eux. Les paysans et les troupes taborites des
+villes voisines, s'étant rassemblés à la hâte, voulurent les poursuivre
+jusqu'en Silésie. Mais le seigneur Czinko de Wartemberg, celui que le
+moine Jean avait déjà désigné comme un traître, entra en composition
+avec les ennemis, et défendit à ses gens d'incommoder leur retraite.
+Ambroise, curé calixtin de Graditz, souleva le peuple contre Czinko; et
+les paysans l'auraient assommé avec leurs fléaux ferrés, s'il ne se
+fût retiré au plus vite. Ambroise écrivit à Prague pour l'accuser de
+trahison, et vraisemblablement le Prémontré se hâta de prêcher contre
+lui. Il est probable qu'on eût pu conquérir la Silésie sans la défection
+de ce Wartemberg. Mais les grands justifièrent leur collègue, et le
+juste-milieu passa condamnation.
+
+
+
+
+ XI
+
+
+La plupart des historiens placent à l'année 1421, au milieu de laquelle
+nous voici arrivés, la persécution principale de la secte des Picards
+par Jean Ziska. Voici ce qu'ils racontent:
+
+Une fois, Ziska apprit qu'une secte (les uns disent qu'elle était
+composée de quarante personnes, les autres d'une grande multitude)
+s'était emparée d'une île dans la rivière de _Lusinitz_ (je ne pense
+pas qu'aucune rivière ait d'île assez grande pour être occupée par une
+grande multitude). Cette secte était venue de France (de _la Gaule
+Belgique_) avec un prêtre nommé _Picard_, qui se disait fils de Dieu, et
+se faisait appeler Adam. Il faisait des mariages, ce qui n'empêchait
+pas que les femmes fussent communes entre eux; assertion fort
+contradictoire. Ils allaient nus, satisfaisaient leurs passions au
+milieu de leurs offices religieux, se livraient à mille dérèglements
+qu'on ne peut même indiquer, et tout cela au nom de leur croyance, avec
+un fanatisme sérieux, se disant les seuls hommes libres, les seuls
+enfants de Dieu, les êtres purs par excellence, qui ne pouvaient pécher,
+parce qu'ils étaient arrivés à l'état de perfection et de sainteté qui
+n'admet plus la notion du mal. «Il en sortit un jour quarante de l'île,
+qui forcèrent les villages voisins et tuèrent plus de deux cents
+paysans, les appelant enfants du diable. Ziska les assiégea dans leur
+île, s'en rendit maître, et les passa tous au fil de l'épée, à la
+réserve de deux, de qui il voulait apprendre quelle était leur
+superstition,» et des femmes dont plusieurs accouchèrent en prison sans
+qu'on pût les convertir. Ulric de Rosemberg se donna le plaisir de les
+faire brûler. _Elles souffrirent le feu en riant et en chantant_. Les
+historiens appellent cette secte du nom de Picards, d'Adamites et
+de Nicolaïtes, indifféremment, et disent qu'elle se montra aussi en
+Moravie, dans une île de rivière; qu'elle y pratiquait les mêmes
+délires, et y professait la même croyance. Elle y fut immolée par les
+catholiques, et souffrit les supplices avec le même enthousiasme.
+
+On raconte que d'autres fois, à différentes époques, Ziska persécuta les
+Picards, et enfin qu'il les poursuivit à outrance en 1421. Deux de leurs
+prêtres, dont l'un était surnommé _Loquis_, à cause de son éloquence,
+furent arrêtés d'abord par un gentilhomme calixtin, et relâchés à la
+prière des Taborites; puis arrêtés de nouveau à Chrudim, ils furent
+attachés à un poteau par le capitaine de la ville, qui demanda à
+_Loquis_, en lui assénant un grand coup de poing sur la tête, ce qu'il
+pensait de l'Eucharistie. Martin Loquis répondit tranquillement que le
+dogme de la présence réelle était une profanation et une idolâtrie.
+Là-dessus les Calixtins voulurent les brûler. Mais le curé calixtin de
+Graditz, ce même Ambroise qui avait montré tant d'énergie dans l'affaire
+des Silésiens, intercéda pour les prisonniers, qui furent remis entre
+ses mains. Il les emmena à Graditz, les garda quinze jours, et tâcha
+vainement de les amener à ses sentiments. L'archevêque calixtin Conrad
+les fit conduire à Raudnitz, et les garda huit mois dans un cachot,
+défendant au peuple de les visiter, de peur de la contagion. Ziska les
+réclama afin de les envoyer _brûler pour l'exemple_ à Prague; mais les
+consuls de Prague s'y opposèrent, _craignant une sédition dans la ville,
+parce que Martin Loquis y avait beaucoup de partisans_. Ils préférèrent
+envoyer un consul avec un bourreau à Raudnitz, afin que Conrad punît les
+prisonniers _à son gré_. L'archevêque calixtin les fit torturer, «et ils
+nommèrent dans les tourments quelques-uns de ceux qui étaient dans leurs
+sentiments sur l'Eucharistie. L'archevêque les exhortant de nouveau
+à revenir de leurs erreurs: _Ce n'est pas nous qui sommes séduits,
+répondirent-ils en souriant, c'est vous qui, trompés par le clergé,
+vous mettez à genoux devant la créature_.» Enfin ils furent conduits au
+supplice; «et comme on les exhortait à se recommander aux prières du
+peuple: _Ce n'est pas nous_, dirent-ils encore, _qui avons besoin de
+prières; que ceux qui en ont besoin en demandent_. Ils furent tous deux
+jetés dans un tonneau plein de poix ardente.»
+
+Il résulte bien clairement de ces faits que les Calixtins avaient
+tellement pris le dessus en Bohème, qu'on ne professait plus ouvertement
+la négation de la présence réelle, et que ceux qui le faisaient
+subissaient le martyre. Il en résulte clairement aussi que le nombre de
+ceux qu'on appelait outrageusement Picards (c'était un terme de mépris
+que les sectes ennemies se renvoyaient depuis longtemps l'une à l'autre,
+sans qu'aucune voulût l'accepter, si ce n'est peut-être les Adamites de
+la rivière) était considérable, puisqu'on craignait la fureur du
+peuple en les immolant devant lui. Les suites du martyre de Loquis le
+prouveront de reste.
+
+Il n'y avait de commun, entre les principes de Loquis ou des nouveaux
+Taborites, et ceux d'Adam et de ses adeptes habitants des îles, que la
+négation de la présence réelle. Voilà sans doute pourquoi les historiens
+les confondirent, soit par erreur, soit par malice. Les Picards, qui ne
+différaient guère des Vaudois acceptés depuis longtemps, étaient chers
+aux Taborites, et tellement mêles à eux, que toute l'armée de Tabor
+montrait assez, par sa manière de communier sans appareil, sans observer
+le jeûne, sans exclure les _enfants_ ni les _fous_, en un mot, sans
+aucune des prescriptions de l'église calixtine, qu'elle était picarde,
+c'est-à-dire qu'elle ne croyait pas à la _présence réelle_[29]. Ce dogme
+catholique eût donc peut-être été abjuré à cette époque par toutes les
+nations, si la conjuration taborite eût triomphé en Bohême. Mais
+les temps n'étaient pas mûrs. Le peuple n'était pas assez fort pour
+triompher des hautes classes, et les hautes classes ne se sentaient
+pas ou ne se croyaient pas assez fortes pour triompher des souverains,
+lesquels, à leur tour, n'osaient pas lutter contre l'Église. Le dogme
+populaire devait donc échouer là, et, après d'héroïques efforts, périr
+en laissant après lui une mystérieuse propagande, impuissante pour
+quelque temps encore contre les dogmes Officiels.
+
+[Note 29: Jean Huss croyait à cette _présence réelle_. Lors de la
+première grande communion des Taborites eu pleine campagne, au début
+de la révolution, presque tous étaient à peu près Calixtins. Mais la
+conférence de Prague et la prophétie taborite qu'en peu de temps on
+s'était désabuse de ce dogme. La négation de la _présence réelle_ fit de
+continuels progrès. Contenue par Ziska, elle éclata après sa mort, et
+tout le Taborisme fut Picard, _anti-adorateur_ de l'Eucharistie. Ziska
+ne sut jamais ou ne voulut jamais savoir combien il avait de Picards
+dans son armée. Les villes sacrées de la prédiction qui, en tout temps,
+lui furent d'un si héroïque secours, étaient d'origine vaudoise. Elles
+avaient embrassé le Joannisme dès le douzième siècle, en donnant asile
+aux Vaudois fugitifs persécutés en France.]
+
+Nous laisserons à Martin Loquis, à Jean le Prémontré, et à leurs
+nombreux adeptes, le surnom de Picards, sans nous préoccuper des
+pédantesques dissertations qu'on pourrait faire sur cette matière. Ce
+serait le droit d'un historien de leur inventer un nom qui exprimât leur
+véritable croyance; mais je ne puis m'arroger ce droit, et, pour rester
+clair, je laisserai ce nom, qui fut si injurieux et qui ne l'est plus, à
+ces martyrs de la vérité.
+
+«Cependant, que ferons-nous donc, dit M. de Beausobre, dans son
+intéressante dissertation, de ces Adamites de la rivière de Lusinitz?»
+M. de Beausobre les distingue complètement des autres Picards immolés
+aussi par Ziska, qui ne voulait pas les distinguer; et M. de Beausobre a
+raison. Mais peut-être se laisse-t-il égarer par sa généreuse candeur,
+lorsqu'il s'efforce de prouver que les Adamites n'ont jamais existé,
+ou bien qu'ils ne pratiquaient ni la promiscuité, ni la nudité, ni les
+abominations qu'on leur impute. Sans entrer dans l'ingénieuse mais
+puérile discussion des textes, des mots à double sens, des dates et des
+rapprochements, il me semble qu'on peut admettre, avec les historiens de
+tous les partis qui l'ont attestée, l'existence de ces Adamites. Pour
+cela il suffit de se reporter à la source de toutes les idées élaborées
+dans le Taborisme, à la grande prédiction taborite que nous avons
+rapportée et _rajustée_, pour la rendre intelligible. Cette prédiction
+impliquait deux époques. L'une de travail, de souffrance, d'action,
+de colère, de vengeance et d'extermination, durant laquelle, de leur
+autorité privée, les nouveaux croyants distinguaient ce qui est juste et
+injuste, ce qu'il fallait observer et ce qu'il fallait abolir, enfin,
+ce qui, selon eux, était bien ou mal. L'autre époque était un idéal
+de perfection, de repos, de douceur, de tolérance, de fraternité et
+d'innocence, dans lequel, à la venue de Jésus-Christ sur la terre, on
+devait entrer immédiatement après l'extermination de la race impie et
+de la vieille société. Dans ce temps-là, il ne devait plus y avoir ni
+écritures, ni prêtres, ni préceptes, parce que les hommes étant arrivés
+à l'état paradisiaque, le mal serait banni de la terre, et tout serait
+_bien_. Ce rêve de perfection mal compris, et appliqué sans idéal à la
+réalité présente, suffisait pour engendrer la secte des Adamites. La
+prédiction des Taborites n'était pas nouvelle. Elle était renouvelée des
+Vaudois, qui la leur avaient apportée sous d'autres formes deux siècles
+auparavant. La secte des Adamites n'était pas nouvelle non plus; elle
+avait été apportée de France; elle avait traversé plusieurs époques et
+plusieurs contrées. Elle était même éternelle, comme la virtualité
+de toutes les idées et aussi ancienne de manifestation que le
+christianisme. Elle ne devait pas finir absolument en Bohème; on l'a
+revue sous d'autres formes chez les Anabaptistes de Munster; on
+l'a revue plus récemment encore dans de malheureux essais pour
+l'émancipation des femmes. C'est une de ces sectes exubérantes,
+excessives et délirantes, dont j'ai promis, au commencement de ce récit,
+de parler un peu, et voici ce peu que j'ai à en dire.
+
+Toujours l'homme a rêvé l'idéal, soit au ciel, soit sur la terre. Chacun
+a construit cet idéal selon la portée de son intelligence ou l'ardeur
+de ses désirs, selon la fièvre de ses instincts ou la sublimité de
+ses sentiments. Les Taborites, en rêvant sur la terre les jouissances
+célestes, la fraternité la plus tendre, l'amour le plus chaste (les
+sens ne devaient plus avoir de part à la reproduction de l'espèce),
+montraient combien de charité, d'austérité, de dévouement et de justice
+brûlait au fond de ces âmes farouches, emportées, dans leur projet
+sublime, par la fureur des temps et l'implacabilité du fanatisme. Les
+Adamites, au contraire, en voulant réaliser, au milieu des excès du
+présent, la liberté absolue de l'avenir, se montraient insensés. De
+plus, en rêvant cette liberté grossière et brutale, ils faisaient bien
+voir que leur fanatisme était du dernier ordre, et qu'en voulant arriver
+à l'innocence des anges, ils ne savaient arriver qu'à celle des bêtes.
+Cependant ils s'aimaient entre eux, ils s'appelaient frères, et
+pratiquaient une fraternité absolue; ils souffrirent le supplice en
+riant et en chantant. Ils furent martyrs, eux aussi, de leur foi; car
+leurs femmes ne pratiquaient pas, comme celles de la régence, une
+dévotion et un libertinage opposés, en principe, l'un à l'autre. Elles
+croyaient à la sainteté de leurs bacchanales: elles étaient folles.
+Fallait-il les brûler ou les plaindre? Et aujourd'hui qu'on ne brûle
+plus, ne faut-il pas plaindre et convertir celles qui professent le
+dogme immonde du la promiscuité? Heureusement le nombre des hypocrites
+est si grand, que celui des fous et des folles est très-restreint. Il ne
+menace point la société comme on a feint de le croire. Le dogme de la
+promiscuité ne laisse que des traces passagères dans les guerres de
+religion. Il rentra promptement dans la nuit chaque fois qu'il voulut
+reprendre à la vie; et de nos jours, quoi qu'on en dise, il n'a frappé
+que de malheureuses têtes dévouées à l'erreur, préparées à l'ivresse par
+quelque défectuosité de l'intelligence. Les plus belles mains ont eu
+quelquefois des verrues. Les chirurgiens les coupent et les brûlent en
+vain: elles passent d'elles-mêmes quand l'enfance passe. L'adamisme
+disparaîtra de la terre quand la véritable loi du mariage sera
+proclamée.
+
+Pour en revenir à l'histoire du _redoutable aveugle_, il est probable
+que Ziska extermina les insulaires de la rivière de Lusinitz[30], par
+un mouvement spontané d'indignation contre leurs pratiques, et pour se
+défaire d'un voisinage agressif qui s'était annonce par des hostilités.
+Quant aux Picards son intention est plus mystérieuse, et les historiens
+ne font pas de difficulté de l'attribuer à la pureté de ses principes
+calixtins. Cependant quand on se rappelle que Ziska, en d'autres temps,
+s'était montré zélé taborite, qu'il avait donné la communion, qu'il
+avait prophétisé; quand on le voit jusque-là vivant en si bonne
+intelligence, et se rendant si cher à ces Taborites qui avaient nié la
+_présence réelle_ et qui n'y croyaient pas, on peut présumer que Ziska
+châtiait dans Loquis et redoutait dans le Prémontié des hommes d'une
+politique plus hardie encore et d'une influence plus immédiate que les
+siennes[31]. Ziska voulait sauver la Bohème selon un plan conçu avec
+autant de prudence que de courage. L'audace ne lui manquait pas plus
+que la ruse. Il s'alliait au parti calixtin dans l'occasion, et s'en
+détachait de même. A un moment donné, il pensa devoir sacrifier des
+hommes qui lui semblaient, par leur fougueuse sincérité, devoir
+compromettre la révolution. Il craignit que la négation du dogme de la
+_présence réelle_, négation qui entraînait de si profondes conséquences,
+n'effarouchât le nombreux et puissant juste-milieu, et ne le brouillât
+lui-même sans retour avec ces classes dont il croyait que son oeuvre ne
+pouvait se passer. Ziska se trompait en espérant faire marcher de front
+les résistances de divers ordres de l'État contre l'empereur. En ce
+moment, il était enivré sans doute de l'adhésion du parti catholique, et
+il concevait de grandes espérances. Il éprouva bientôt ce qu'il devait
+attendre de ces alliances impossibles.
+
+[Note 30: Ou _Lausnitz_.]
+
+[Note 31: Il est bien certain que ces Picards blâmaient la conduite
+de Ziska à l'égard de la religion. Ils le raillaient de se faire dire la
+messe _selon les missels_ par des prêtres calixtins, et appelaient ces
+prêtres _lingers_ (_lintearios_) à cause de leurs surplis de toile. Les
+Calixtins de Ziska (car il y avait des Taborites Calixtins, c'est-à-dire
+des hommes qui, comme lui, suivaient la religion de Prague et la
+politique de Tabor) raillaient à leur tour ces prêtres réformateurs,
+et les appelaient _les cordonniers de Ziska_, parce que, dit-on,
+ils portaient les mêmes souliers à l'office et en campagne. Cette
+explication me semble un peu gratuite. Les cordonniers avaient joué le
+rôle le plus énergique à Prague, dans les proclamations religieuses et
+dans les émeutes. Ils faisaient pendant aux boucliers des séditions de
+Paris à la même époque, et je pense que l'appellation de _cordonnier_
+était devenue synonyme, en Bohême, de celle de _sans-culotte_ dans notre
+révolution.]
+
+[Illustration: La plus grande partie de la noblesse de Moravie y
+demeura. (Page 23.)]
+
+
+
+
+ XII.
+
+
+La nouvelle de l'exécution de Martin Loquis alluma la sédition dans
+Prague. _Tous les Picards de la nouvelle ville_ coururent trouver le
+Prémontré. Il s'assemblèrent, la nuit, dans un cimetière. Là, on se
+plaignit de la tyrannie de Ziska et de celle du sénat calixtin. Le
+Prémontré après avoir longtemps délibéré avec eux, prit sa résolution au
+premier coup de la cloche du matin. Il se met aussitôt à leur tête, et
+les conduit à la maison de ville de la vieille Prague. Là il reproche
+aux sénateurs leurs trahisons et leurs lâchetés, leur déclare qu'ils
+sont cassés et annulés, et sur-le-champ procède à l'élection d'un
+nouveau sénat et de quatre consuls picards. Il décrète que la vieille et
+la nouvelle ville n'en feront plus qu'une et obéiront à des magistrats
+de son choix. A peine a-t-il formé ce nouveau gouvernement qu'il
+assemble la communauté, et lui déclare qu'il faut chasser un curé qu'il
+désigne, parce qu'il _retient les momeries_ du culte romain; que le
+temps est venu d'en finir avec les prêtres calixtins et d'en établir de
+vraiment évangéliques, «_parce que les séculiers et le clergé ne doivent
+plus faire qu'un corps et un même peuple_.» Le peuple, la _populace_,
+pour parler comme mon auteur (ce qui ne me fâche point, parce que je
+vois bien que c'étaient les pauvres et les opprimés qui étaient les plus
+éclairés et les plus sincères en fait de religion), la populace courut
+aux églises, chassa les prêtres calixtins, en institua de nouveaux,
+et donna ses lois à toute la ville, sans que les anciens consuls ni
+personne osât s'y opposer.
+
+[Illustration: Et firent brûler leur commandant... (Page 33.)]
+
+Pendant ce temps, les Taborites et les Orébites marchaient à la
+rencontre de l'Empereur, qui entrait en Bohème par Cultemberg. Malgré la
+clémence de Ziska, les mineurs revenaient à Sigismond, et, commandés par
+le brigand Miesteczki, celui qui avait pillé les moines d'Opatowitz pour
+son compte et qui ensuite s'était uni à Ziska, ils reprirent Przelautzi,
+jetèrent cent-vingt-cinq Taborites dans les minières, en tuèrent mille à
+Chutibor, et firent brûler leur commandant et deux de leurs prêtres.
+
+Pendant ce temps, l'aristocratie négociait avec le roi de Pologne. Sur
+son refus d'accepter la couronne, les seigneurs catholiques devenus
+calixtins _pour voir venir_, et les vrais calixtins, avaient demandé à
+Wladislas de leur envoyer son parent Coribut. Wladislas jouait tous les
+partis tour à tour. L'année précédente, il avait négocié avec Sigismond
+la réconciliation des Bohémiens, en s'engageant toutefois à marcher
+contre eux avec lui, dans le cas où Sigismond consentirait à marcher
+avec lui contre les chevaliers teutoniques. La conclusion de ces
+pourparlers avait été un accord de mariage entre le roi de Pologne et la
+veuve de Wenceslas. L'Empereur avait offert Sophie ou sa propre fille
+au choix de ce nouvel allié; le Polonais avait préféré la plus mûre
+des deux, parce qu'elle était la plus riche. Mais les ambassadeurs de
+Sigismond, qui portaient son adhésion en Pologne, avaient été saisis et
+enlevés par les Hussites; de sorte que le mariage fut suspendu, et les
+deux monarques eurent le temps de se brouiller encore une fois. Alors
+Wladislas envoya une ambassade à Prague pour proposer Coribut, lequel
+gouvernerait la Bohème au nom du roi de Pologne. Coribut était déjà aux
+frontières, et ne demandait que des troupes pour entrer en Bohême. On
+ne put lui en envoyer, parce que l'Empereur débusquait par la frontière
+opposée, et qu'on n'avait pas trop de monde pour lui tenir tête.
+
+A peine Sigismond fut-il entré en Bohème que les seigneurs catholiques,
+qui avaient si bien protesté contre lui, répondirent à son appel, et
+allèrent lui prêter foi et hommage. Le juste-milieu, épouvanté de cette
+défection, appela Ziska à son secours. Ziska accourut à Prague pou
+la mettre en état de défense. Il y fut reçu comme un héros, comme le
+sauveur de la patrie, on sonna toutes les cloches, les prêtres et la
+jeunesse allèrent au-devant de lui, et il _n'y eut régal qu'on ne fit à
+son monde_. Les pâles Taborites, si affreux en temps de paix, étaient
+beaux comme des anges quand on avait peur.
+
+Ziska passa huit jours à mettre Prague en état de siège et _à la munir
+de tout ce qui était nécessaire_. De là, il courut munir d'autres places
+importantes, entre autres Cuttemberg que l'Empereur avait abandonné.
+Mais ne se fiant plus à des alliés si perfides, Ziska ne s'y installa
+pas, et se fortifia avec son armée sur une haute montagne voisine,
+d'où il observait tous les mouvements des Impériaux. Sigismond reprit
+aisément Cuttemberg, en effet, et vint assiéger Ziska sur sa montagne;
+mais dès la seconde nuit, le redoutable aveugle et ses Taborites tuèrent
+les sentinelles avancées du camp impérial, se frayèrent un passage au
+beau milieu de l'armée ennemie, et allèrent tranquillement s'établir à
+Kolin. On était au mois de décembre. Le froid chassa l'Empereur. Pendant
+qu'il se reposait en Bavière, l'infatigable aveugle ne perdit pas de
+temps pour lever de nouvelles troupes jusque sur les frontières de
+la Silésie, et, sentant le froid s'adoucir, il revint à Noël vers
+la frontière opposée, pensant que les Impériaux allaient bientôt
+reparaître. Il n'y manquèrent pas. Sigismond arriva sur Cuttemberg, et,
+pour marquer sa protection à cette ville, il la fit brûler et passa tous
+les habitants au fil de l'épée (_sans épargner les enfants au berceau_),
+afin que Ziska ne trouvât plus là de poste pour lui fermer la retraite.
+Sa prévoyance ne le préserva pas des armes invincibles des Taborites.
+Ziska l'atteignit dès le lendemain, tailla son armée en pièces, et le
+poursuivit _trois lieues durant_; on lui enleva cent cinquante chariots,
+remplis d'effets précieux, qui furent partagés également entre les
+Taborites. Le jour suivant, Ziska alla assiéger _Broda l'allemande_, et
+y perdit trois mille hommes. Le lendemain il la prit et la brûla si
+bien que _pendant quatorze ans il n'y habita âme qui vive_. Après
+cette victoire, Ziska, assis sur les drapeaux impériaux, créa quelques
+chevaliers parmi les Taborites. Ou voit en lui de ces velléités de
+grandeur extérieure qui furent si funestes à Napoléon.
+
+L'Empereur se retira _en grande hâte_ en Hongrie. Le Florentin Pippo,
+aventurier intrépide qui le suivait, se noya sous la glace avec quinze
+cents de ses mercenaires, au passage d'une rivière.
+
+Il est temps de faire entrer en scène un nouveau personnage, un des
+hommes les plus fortement trempés de cette époque, et le seul adversaire
+solide que Sigismond pût opposer à Ziska. C'était un prêtre qui
+s'appelait Jean comme tant d'autres, et qu'on appelait Jean de Prague,
+parfois Jean de fer (_ferreus_), à cause de son caractère guerrier,
+ou enfin l'évêque de fer, car il était évêque d'Olmutz et fervent
+catholique. Il avait autrefois dénoncé Jacobel au concile de Constance,
+et, comme il avait toujours eu son franc parler avec tout le monde, il
+avait irrité violemment l'ivrogne Wenceslas par ses remontrances. Depuis
+que Conrad avait embrassé le Hussitisme le pape avait nommé Jean de fer
+à l'archevêché de Prague, à la place de _l'apostat_; mais c'était
+un siège _in partibus_. A tout prendre, le prélat catholique valait
+beaucoup mieux que le politique Conrad. Il n'était ni moins intolérant,
+ni moins cruel, mais il était brave et sincère, et montrait les talents
+d'un grand capitaine «Quand il avait dit sa messe, il quittait ses
+habits sacerdotaux, montait à cheval, armé de toutes pièces, le casque
+en tête, l'épée au poing, et la cuirasse sur le dos. Il faisait gloire
+de n'épargner aucun hérétique. Il en périt plusieurs milliers par ses
+soins et par ses armes, et il tua deux cents Hussites de sa propre main.
+Il mourut cardinal en 1430.» Il fut secondé en mainte rencontre par
+l'abbé de Trebitz, _homme de qualité, plus propre à la guerre qu'au
+bréviaire_.
+
+La première expédition de l'évêque de fer fut contre un parti de
+Taborites, que deux prêtres de labor étaient venus rallier en Moravie,
+et qui s'étaient fortifiés si bien sur une montagne boisée, qu'on ne put
+les forcer. Ils se défendaient en jetant sur les assiégeants de gros
+éclats de roche; et malgré l'ardeur des troupes de l'évêque formées
+de ses vassaux, d'auxiliaires hongrois et de troupes impériales
+autrichiennes, ils décampèrent la nuit et se sauvèrent en Bohème où
+ils se réunirent aux Orébites. Plusieurs seigneurs bohémiens du parti
+calixtin, et entre autres Victorin de Podiebrad (père du roi Georges)
+apprenant cette affaire, songèrent alors à occuper le belliqueux évêque
+pour l'empêcher de faire irruption en Bohème. Il en résulta une guerre
+assez acharnée en Moravie, où, parmi plusieurs défaites et plusieurs
+victoires, Jean de fer donna de grandes preuves d'activité, de courage
+et de talent militaire. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces
+campagnes, afin de ne pas perdre de vue la scène principale.
+
+Jean le Prémontré exerçait toujours sur le peuple de Prague une
+influence effrayante pour les Calixtins. Un nouveau sénat, calixtin sans
+aucun doute, avait remplacé le sénat picard institué par le moine. On
+l'y déféra comme Picard, titre qui, à lui seul, constituait le crime
+d'État; on l'accusa de s'être trop ingéré dans les affaires publiques,
+d'avoir banni Jean Przibam et décapité Jean Sadlo; sans motifs
+suffisants; et le sénat entra en délibération pour aviser aux moyens
+de se défaire d'un homme si énergique et si populaire. Quoique cette
+délibération eût été tenue fort secrète, le Prémontré eu fut bientôt
+instruit, et, n'écoutant que son audace accoutumée, il s'a la jeter dans
+le danger. Il pénètre dans le sénat, accompagné seulement de dix de ses
+partisans, et déclare aux sénateurs qu'il va appeler de leur sentence
+aux citoyens. A peine a-t-il achevé de parler qu'on ferme les portes, et
+que le bourreau, qu'on avait mandé en toute hâte, s'empare de lui, et
+lui tranche la tête ainsi qu'à ses compagnons. Mais comme les _licteurs_
+s'empressaient de faire disparaître les traces de cette affreuse
+exécution, et lavaient précipitamment la salle, ils laissèrent couler du
+sang dans la rue. Le peuple, averti par cet indice, se précipite dans la
+maison de ville. Ou enfonce les portes du conseil, et le premier objet
+qui se présente aux regards est la tête du Prémontré séparée de son
+corps. En un instant, le juge, les consuls et tous leurs acolytes sont
+mis en pièces. Jacobel[32] ramasse la tête de Jean, la met sur un plat,
+et s'élance dans la rue, exhortant le peuple à venger la mort d'un
+martyr. Les maisons des consuls sont aussitôt envahies et dévastées. On
+court au collège de Charles IV, que jusqu'alors on avait respecté, et
+on emmène prisonniers tous les moines. On brûle la bibliothèque, et on
+exécute publiquement sept personnes qui avaient été ennemies de Jean
+le Prémontré. Jacobel fit porter la tête du moine et celles de ses
+compagnons pendant quinze jours dans la ville, exposées sur un cercueil,
+et le peuple chantait avec lui l'hymne à la mémoire des martyrs: _Isti
+sunt sancti qui_, etc. Enfin, ces têtes furent ensevelies avec leurs
+corps en grande solennité dans une enlise, et un prédicateur fit leur
+oraison funèbre sur ce texte tiré des Actes des Apôtres: _Des hommes
+pieux ensevelirent Etienne_. Ensuite il exhorta le peuple à rester
+fidèle à la doctrine que le Prémontré lui avait enseignée, et
+l'assemblée se sépara, le prédicateur et les assistants _fondant en
+larmes_. Le peuple sentait bien qu'il perdait un de ses plus vigoureux
+athlètes.
+
+[Note 32: Ou _Jacques de Mise_, celui qui avait été disciple et ami
+de Jean Huss et qui, apparemment, était dans les mêmes sentiments que le
+Picards.]
+
+Au commencement de l'année 1422, les Taborites firent la conquête
+importante de Sobieslaw, d'où dépendaient dix-huit autres villes ou
+villages, et un territoire rempli d'étangs poissonneux. Ensuite Ziska
+fit une _course_ en Autriche, porta la terreur chez les habitants, qui
+fuyaient à son approche _dans les bois et dans les déserts_, et s'empara
+d'une grande provision de bétail. Un autre corps de Taborites entra dans
+la Marche de Brandebourg, y mit tout à feu et à sang, et alla assiéger
+Francfort sur l'Oder, dont il brûla les faubourgs et la chartreuse. Ceux
+de Prague prirent et dévastèrent la ville de Luditz.
+
+Sur ces entrefaites, Sigismond Coribut arriva à Prague avec cinq mille
+personnes. Il y fut fort bien reçu par les Calixtins, qui voulaient
+absolument un roi. Ziska était occupé ailleurs avec les Taborites.
+Les grands, qui étaient retournés au parti de Sigismond, se tenaient
+retranchés le mieux qu'ils pouvaient dans leurs châteaux. Cependant, ils
+protestèrent contre l'élection de Caribut, et s'étant rassemblés avec
+ceux des gentilshommes qui étaient de leur parti, il déclarèrent que,
+bien qu'ils eussent toléré la première ambassade des Bohémiens en
+Pologne, ils n'avaient eu part ni à la seconde, ni à la troisième;
+qu'ils ne se croyaient point déliés de leur serment envers Sigismond,
+seul souverain légitime; et enfin que Coribut _n'avait point été baptisé
+au nom de la sainte Trinité, étant né Russe et ennemi du nom chrétien_.
+Coribut était Lithuanien et chrétien grec.
+
+Les Praguois ayant répondu qu'il fallait accepter Coribut _bon gré mal
+gré_, les grands du royaume firent transporter la couronne royale et
+les ornements de la chapelle de Saint-Wenceslas à la forteresse de
+Carlstein, qui tenait pour l'empereur Sigismond avec une forte garnison;
+et Coribut qui apparemment faisait constituer toute la validité de son
+élection dans ces ornements, alla assiéger Carlstein sans être couronné.
+On a conservé beaucoup de détails sur ce formidable siège, qui dura six
+mois, et qui échoua. Le parti calixtin, avec son roi, ne pouvait rien ou
+presque rien, tandis que les Taborites, avec leur invincible aveugle, ne
+connaissaient rien ou presque rien d'impossible. La place de Carlstein
+fut pourtant battue par des catapultes d'une si belle invention, que
+jamais depuis, dit l'historien Théobald, aucun ouvrier n'a pu en faire
+de semblables: «Les forêts voisines retentissaient du bruit des coups.»
+On arracha même les colonnes d'une église de Prague pour en faire des
+boulets. Mais, les fortifications étaient si solides qu'on ne put les
+endommager. La garnison avait été choisie parmi des guerriers d'élite.
+Elle se défendit opiniâtrement à grands coups de pierre, en faisant
+pleuvoir les tuiles des toits. Avec des nattes et des fascines de
+branches de chêne, elle amortissait l'effet des frondes. Les Calixtins
+imaginèrent de lancer dans la place, avec leurs machines, deux mille
+tonneaux remplis d'ordures et de cadavres en putréfaction. L'infection
+causa une terrible épidémie aux assiégés. Les cheveux leur tombaient, et
+toutes leurs dents étaient ébranlées. Ils réussirent pourtant à faire
+consumer toutes ces immondices par la chaux vive et l'arsenic. Un
+habitant de la vieille Prague ayant été pris par eux, ils le mirent
+sur une tour avec une queue de renard au bout d'un bâton, en lui
+recommandant, par dérision, de chasser les mouches. Les assiégeants ne
+tinrent compte de la présence de ce malheureux, et n'en battirent la
+tour qu'avec plus de fureur. Mais aucun de leurs coups n'atteignit la
+victime, et les assiégés, frappés de superstition en voyant cette rare
+fortune, la délièrent et lui rendirent la liberté. En automne on fit une
+trêve de quelques jours, et les assiégés, ayant invité quelques-uns des
+assiégeants à leur rendre visite, ils les régalèrent splendidement, pour
+leur faire croire qu'ils avaient des vivres en abondance, bien qu'ils
+fussent au bout de leurs provisions. Ceux de Prague s'imaginèrent
+qu'ils en recevaient par des conduits souterrains. Un jour les assiégés
+feignirent de célébrer une noce. «On n'entendait que flûtes et bruits de
+gens qui sautaient et dansaient, quoiqu'il n'y eût ni époux ni épouse,
+et qu'ils n'eussent pas même du pain noir à manger.» Enfin il leur
+arriva de n'avoir plus qu'un pauvre bouc, qu'on laissait grimper sur les
+murailles pour faire croire qu'on avait du bétail. Il fallut pourtant
+le tuer, et quand on l'eut mangé, sa peau fut envoyée en présent au
+capitaine de ceux de Prague, qui était tailleur, pour le remercier de
+sa trêve. Il faisait très-froid, et les Praguois avaient grand désir de
+retourner à leurs foyers. Ils vouèrent les assiégés au diable, _seul
+capable d'en venir à bout_, et abandonnèrent l'entreprise, ce dont
+Coribut fut _fort mortifié_. La garnison stoïque et facétieuse de
+Carlstein fit plusieurs décharges de ses machines, en l'honneur du bouc
+qui l'avait sauvée.
+
+Pendant ce siège, une _grosse armée_ allemande, commandée par des
+archevêques, des électeurs et des princes du saint-empire, avait voulu
+pénétrer en Bohème pour délivrer ceux de Carlstein. Il lui fallut
+d'abord assiéger Plawen, où on lança quantité de pigeons et de moineaux
+enduits de poix embrasée; mais ce stratagème échoua. Des paysans,
+qui s'étaient réfugiés dans cette ville contre les brigandages des
+Impériaux, firent une vigoureuse sortie, et, passant à travers l'armée
+ennemie, tuèrent cinquante hommes et emmenèrent encore des prisonniers.
+Un des moineaux embrasés alla tomber sur une tente de paille, et mit le
+feu au camp. L'armée impériale s'agitant pour éteindre l'incendie, le
+reste des assiégés de Plawen sortit, se jeta sur l'ennemi éperdu, et le
+mit en déroute. Sur la nouvelle que Ziska s'approchait, les Allemands
+abandonnèrent complètement l'entreprise et quittèrent la province.
+
+Sigismond désespéré jura d'abandonner la Bohême à ses propres
+déchirements; et, voyant que les Moraves s'étaient joints aux Bohémiens
+contre lui, il fit don de leur province à l'archiduc Albert, son gendre,
+_sous la condition de la réduire_. Les Hussites de Moravie écrivirent
+aussitôt à Ziska de venir les secourir; mais Ziska sentait que la
+royauté de Coribut était le plus pressant danger, et qu'il fallait le
+combattre au coeur de la Bohême. Il envoya aux Moraves celui de ses
+capitaines qu'il estimait le plus, Procope _le Rasé_, qui avait été
+ordonné prêtre contre son gré dans sa jeunesse, et qui fut depuis
+surnommé _le Grand_, à cause de ses exploits militaires. Nous
+consacrerons une nouvelle série d'épisodes à ce grand homme, qui fut
+le successeur de Jean Ziska dans le commandement des Taborites, et le
+continuateur de son oeuvre politique. Nous nous bornerons ici à dire
+qu'il se comporta en Moravie avec une science militaire digne des
+leçons de Ziska, et une valeur digne de l'élan des Taborites, dont il
+partageait les principes les plus ardents.
+
+Cependant Ziska marchait vers Prague. Après avoir veillé à tout et
+balayé la frontière, il revenait se prendre corps à corps avec le
+fantôme de la royauté. Il y fut devancé par un corps de ses Taborites
+qui, plus indignés et plus impatients que lui, pénétrèrent de nuit dans
+la _vieille ville_, s'emparèrent de trois maisons, et commencèrent la
+guerre intestine. Mais ils étaient trop peu nombreux pour avoir le
+dessus. Ils furent repoussés, tués en partie, et plusieurs, en se
+retirant, se noyèrent dans la Moldaw.
+
+Ziska, en apprenant cette nouvelle, en fut consterné un instant. Il
+avait espéré dominer Prague sans coup férir, par sa seule présence,
+et la désabuser par ses conseils de son rêve de monarchie. Le mauvais
+accueil fait à ses imprudents avant-coureurs lui donnait à réfléchir.
+Entre les grands de Bohême qui voulaient Sigismond et le juste-milieu
+qui voulait Coribut, il se voyait seul avec ses Taborites; et lui, qui
+avait conçu que sa mission se bornerait à défendre la patrie contre
+l'étranger, il se voyait aux prises au dedans avec deux partis
+contraires. Sa situation devenait terrible, et il approchait lentement
+de la capitale, perdu dans ses pensées, frappé peut-être de l'idée que
+sa mission était finie, et qu'il n'était plus l'homme de ce troisième
+parti qu'il fallait constituer politiquement et dessiner hardiment au
+milieu des deux autres. Si Ziska eut cette angoisse, que les historiens
+lui attribuent sans l'expliquer, ce fut une révélation de son destin.
+Cet homme, qui devait retremper le courage populaire et donner un nouvel
+élan à l'invincible taborisme, cet homme était debout. Il était déjà à
+l'oeuvre. De vagues prophéties taborites portaient que Ziska rendrait la
+Bohême glorieuse pendant sept ans, et qu'il mourrait pour revivre dans
+un autre héros qui, pendant sept ans encore, continuerait son oeuvre.
+Ce héros était Procope le Rasé, Procope le Grand, Procope le Picard[33],
+c'est-à-dire le vrai Taborite. Ziska le Calixtin, le médiateur
+impossible entre ces partis arrivés à l'heure d'explosion, devait jeter
+quelque éclat et mourir à temps, car il ne lui restait plus qu'à choisir
+entre l'abandon des siens ou celui de sa propre gloire.
+
+[Note 33: Il avait été compromis et arrêté dans l'affaire de Martin
+Loquis, et il avait sans doute dû son salut au moine Prémouré.]
+
+Hésitant à jeter la torche au sein du Hussitisme, il envoya des députés
+à Prague d'abord, pour désavouer l'équipée que ses gens venaient d'y
+faire; ensuite pour exhorter le parti calixtin à ne point élire
+Coribut. _Il se faisait fort_, disait-il, _de défendre la Bohème contre
+l'Empereur et contre les grands, sans qu'il fût besoin qu'un peuple
+libre s'assujettit à un roi_. «Ceux de Prague répondirent qu'ils étaient
+bien aises qu'il n'eût point de part à la dernière irruption des
+Taborites; mais qu'ils étaient fort étonnés qu'il leur déconseillât
+Coribut, puisqu'il n'ignorait pas que toute république a besoin d un
+chef». A cette réponse, Ziska comprit qu'on ne voulait plus qu'il fût
+ce chef nécessaire; et, blessé de voir préféré un étranger au bouclier
+éprouvé de la patrie, il s'écria en levant son bâton de commandement:
+_J'ai par deux Jais délivré ceux de Prague; mais je suis résolu de les
+perdre, et je ferai voir que je puis également et sauver et opprimer ma
+patrie_.
+
+
+
+
+ XIII.
+
+
+Aussitôt Ziska se met en devoir d'exécuter cette terrible résolution;
+et, tout en ravageant sur son chemin les terres des seigneurs
+catholiques, il marche sur Graditz, qui était réputée calixtine, avec
+l'intention de la surprendre. Cependant les Taborites, qui peut-être
+eussent voulu marcher tout de suite sur Prague, commençaient à murmurer.
+Une nuit qu'ils cheminaient dans les ténèbres, fatigués d'une longue
+course, ils refusèrent d'aller plus avant. _Cet aveugle_, disaient-ils,
+croit que le jour et la nuit nous sont pareils comme à lui_. Ziska leur
+demanda s'il n'y avait pas quelque village aux environs; on lui en nomma
+un: _Allez donc y mettre le feu pour vous éclairer_, reprit-il. Ils lui
+obéirent, et un peu plus loin ils rencontrèrent Czinko de Wartemberg et
+quelques autres grands seigneurs catholiques, qui leur livrèrent un rude
+combat. Ils en sortirent triomphants comme à l'ordinaire, et plusieurs
+de ces seigneurs y périrent, après quoi Ziska conduisit les Taborites à
+Graditz. Cette ville, qui avait une _secrète inclination_ pour lui, le
+reçut à bras ouverts, au lieu de se défendre. Ceux de Prague vinrent
+pour la reprendre, et furent battus. De là, Ziska courut à Czaslaw, et
+s'en empara sans peine. Ceux de Prague vinrent encore l'y inquiéter, et,
+comme à Graditz, ils furent défaits et repoussés.
+
+Ces nouvelles répandirent l'effroi dans Prague, et les magistrats
+résolurent d'envoyer à Ziska pour lui proposer un accommodement; mais
+les seigneurs calixtins s'y opposèrent, et se firent fort de vaincre le
+redoutable aveugle. Il était plus facile de s'en vanter que de le faire.
+
+Ziska fit, aussitôt après, une campagne en Moravie, pour seconder
+Procope contre _l'évêque de fer_. La seule approche de l'armée taborite
+mit en fuite l'archiduc Albert; et Sigismond, qui le suivait pour
+assister à ses triomphes, partagea la honte de sa retraite. Jean de fer
+tint bon; mais il ne put empêcher Jean Ziska de lui prendre quelques
+places et d'attirer dans son parti un grand nombre de seigneurs hussites
+de la Moravie.
+
+Ziska ne s'arrêta pas longtemps dans cette contrée: son système était de
+dévaster et d'épouvanter, non de conquérir. Il laissa Procope aux prises
+avec l'évêque, et pénétra au coeur de l'Autriche, où il porta l'effroi
+et la ruine jusqu'aux rives du Danube. L'archiduc, ayant marché sur lui,
+ne le trouva plus. Ziska ne risquait jamais inutilement une bataille.
+Ennemi rapide, audacieux et insaisissable, la promptitude de ses
+résolutions le conduisait là où on l'attendait le moins, et le faisait
+disparaître, comme par magie, des lieux où on croyait l'atteindre. Il
+lui suffisait de marquer sa course par des ruines, et cette manière
+d'affaiblir l'ennemi était la plus sûre pour gagner du temps et ralentir
+l'effort de l'invasion.
+
+Tandis qu'on le cherchait vers le Danube, il était déjà retourné en
+Moravie, et y prenait des forteresses. A Cremzir, il fut forcé d'en
+venir aux mains avec Jean de fer; c'était un adversaire digne de lai.
+Attaqué à l'improviste, au milieu de la nuit, soit que la situation fût
+grave, soit que Ziska commençât à douter de son étoile, on rapporte
+qu'il fut épouvanté, et que sans Procope il eût été défait pour la
+première fois; mais Procope, blessé au visage, baissa la visière de son
+casque pour cacher son sang, et, entouré de la troupe d'élite qu'on
+appelait la _cohorte fraternelle_, fit des prodiges de valeur. Il se
+jeta dans la mêlée avec tant de furie, que Ziska, craignant qu'il
+ne s'engageât trop avant, fut forcé de réprimer son ardeur; puis il
+retrancha son armée derrière les chariots, et feignit d'attendre le
+jour pour recommencer le combat. L'évêque, s'étant retiré à Olmutz, et
+comptant sur un renfort d'Autrichiens pour le lendemain, ne s'inquiéta
+pas davantage cette nuit-là. Mais, au point du jour, Ziska avait fait
+plier bagage: averti par des espions diligents de l'approche des
+Autrichiens, il était reparti pour la Bohème, ravageant, tuant et
+brûlant tout sur les terres de l'évêque et dans le pays morave.
+
+Il trouva Graditz retombée au pouvoir des Calixtins. A peine sorti
+victorieux d'une embuscade que des seigneurs catholiques lui avaient
+tendue, cet homme infatigable, qui tenait tête à Sigismond et à
+l'archiduc au dehors, aux Catholiques et aux Calixtins au dedans, reprit
+Graditz, s'empara de la forteresse de Mlazowitz et de Libochowitz, qu'il
+rasa sans miséricorde; passa dans le district de Pilsen, y détruisit
+Przestitz, Luditz; et, partout harcelé et poursuivi par les seigneurs
+catholiques et calixtins, mais assisté par les villes de refuge, après
+avoir fait une course sur l'Elbe, il revint s'emparer de Kolin, ville
+considérable, à douze lieues de Prague.
+
+Les Praguois passèrent l'Elbe pour le combattre; «mais Ziska, que
+_Sylvius Aeneas_ appelle un autre Annibal pour ses ruses de guerre, au
+lieu de faire volte-face, s'enfuit à toute bride, comme s'il eût eu
+peur, afin de les attirer en certain lieu qu'il connaissait bien. Quand
+il y fut arrivé, il dit à ses gens: _Où sommes-nous?--A Maleschaux, sur
+les montagnes_, lui répondit-on._--L'ennemi est-il loin?--Non, il nous
+poursuit chaudement, il est dans la vallée.--Voici le temps!_ dit Ziska;
+et, ayant tout disposé pour la bataille, il harangua ainsi ses soldats,
+monté sur son chariot: «_Mes très-chers frères et mes braves compagnons,
+vous voyez que nous sommes attaqués par des gens que nous avons comblés
+de bienfaits et sauvés par deux fois des mains de Sigismond. A présent,
+par un esprit de domination, ils sont avides de notre sang. Courage,
+donc; c'est aujourd'hui un jour décisif, où il s'agit, en vérité, de
+vaincre ou de périr_. Il parlait encore, lorsque, averti qu'on voyait
+flotter les drapeaux ennemis au bas de la montagne, il donna le signal.»
+Le combat fut acharné; mais la victoire ne déserta pas l'étendard
+taborite. Ceux de Prague prirent la fuite, laissant plusieurs milliers
+des leurs sur le champ de bataille, «entre lesquels il y avait un grand
+nombre de seigneurs de Bohème. Cette action se passa le 8 juin 1424.»
+
+Ziska marche aussitôt à Cuttemberg, que ceux de Prague avaient relevée
+après l'incendie ordonné par Sigismond. Ziska la brûle de nouveau, et se
+rend à Klattaw qui l'appelait avec impatience. Une seconde victoire à
+peu près semblable, par ses manoeuvres et ses résultats, à celles des
+montagnes de Maleschaux, amène enfin Ziska aux portes de Prague, et
+cette fois avec la résolution et la certitude de s'en rendre maître.
+
+Mais au moment de tourner leurs armes _contre la métropole, contre la
+mère de la patrie_, les gentilshommes de l'armée taborite se sentirent
+effrayés, et reculèrent devant leur entreprise. Les soldats, émus par
+leurs discours, hésitèrent. Il y avait comme un vague soupçon que Ziska
+n'agissait plus que pour satisfaire son orgueil, et venger un affront
+personnel. Pour apaiser le tumulte, le redoutable aveugle monta sur un
+tonneau de bière, et les harangua ainsi: «Pourquoi murmurez-vous contre
+moi, ô mes compagnons, contre moi qui vous défends tous les jours au
+péril de ma vie? Suis-je votre chef ou suis-je votre ennemi? Vous ai-je
+jamais conduits quelque part d'où vous ne soyez sortis vainqueurs?
+
+«Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi?
+Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et
+moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne
+puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si
+vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et
+ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux
+Qui vous a fait gagner encore vos dernières batailles, si ce n'est moi?
+Vous êtes riches, vous avez acquis de la gloire sous ma conduite; et
+moi, pour récompense de tous mes travaux, j'ai perdu la vue, et je ne
+puis plus agir que par le secours de vos yeux. Je ne m'en repens pas, si
+vous voulez me seconder encore. Je ne veux point la perte de Prague, et
+ne pense pas non plus que ses habitants soient altérés du sang du vieux
+chien aveugle. C'est du vôtre qu'ils ont soif. Ils redoutent vos mains
+invincibles et vos coeurs intrépides. Marchons donc à Prague, puisqu'il
+n'y a plus de milieu, puisqu'il faut qu'elle ou vous périssiez.
+Éteignons une guerre civile qui finira par amener l'ennemi au coeur de
+la Bohême. Nous aurons pris la ville et chassé les séditieux avant que
+Sigismond en ait avis. Il nous sera alors plus aisé de le vaincre avec
+peu de gens bien unis, qu'avec une grosse armée divisée en factions.
+Cependant, afin que vous ne me reprochiez rien, consultez-vous.
+Voulez-vous la paix? J'y consens, mais craignez de vous en repentir.
+Voulez-vous la guerre? m'y voilà tout prêt.» Cette courte harangue
+enflamma les Taborites. Ils coururent aux armes, et s'avancèrent jusque
+sous les murailles de Prague, résolus de l'attaquer vigoureusement.
+
+[Illustration: Il portait toujours la moustache..(Page 39.)]
+
+Le parti calixtin était perdu, et il le sentit. Prague était affaiblie
+par les victoires de Ziska, et Ziska y avait plus de partisans qu'on
+ne l'avait pensé d'abord. Le sénat et les citoyens ne pouvaient plus
+s'entendre. L'armée taborite était la plus forte et la mieux trempée
+que Ziska eût encore présentée à ses adversaires. La consternation
+se répandit dans la ville, et, d'un commun accord, tous les ordres
+envoyèrent à Ziska maître Jean de Rockizane, prêtre hussite, homme d'un,
+grand talent et d'un grand crédit, dont l'ambition devait causer bien
+des agitations et des malheurs à cette patrie qu'il venait sauver. Le
+vieux guerrier, vaincu par son éloquence, consentit à une réconciliation
+entière, et entra dans la ville avec tous les honneurs du triomphe. On
+éleva aussitôt un grand monceau de pierres dans le champ où cette paix
+venait d'être conclue, et on jura sur cette espèce d'autel druidique
+de se servir des pierres qui le formaient, contre le premier qui
+rallumerait la guerre civile.
+
+Coribut avait été rappelé par le roi de Pologne, qui voulait se
+réconcilier et qui se réconcilia en effet avec l'empereur. L'évêque
+de fer s'était si bien comporté en Moravie, malgré la ténacité des
+Taborites et les progrès du Hussitisme, que l'archiduc avait repris
+courage, et que Sigismond recouvrait l'espoir de rentrer en Bohème. Le
+roi de Pologne avait épousé, non la veuve de Wenceslas comme il en
+avait été tenté, mais une autre Sophie, fille du grand-duc de Moscovie.
+L'Empereur avait assisté à ses noces, et Wladislas faisait serment de ne
+plus envoyer Coribut aux Bohémiens. Mais le jeune homme, prenant goût à
+cet essai de royauté, rentra secrètement en Bohème, et y fut accueilli
+comme un bras de plus contre Sigismond. Cette démarche réveilla les
+méfiances de l'Empereur, et l'engagea à traiter directement avec Ziska.
+Il lui envoya des ambassadeurs avec des offres magnifiques, dans
+l'espoir de le séduire, de le tromper peut-être, et de recouvrer la
+couronne de Bohème, sinon par les armes, du moins par l'intrigue. Il lui
+offrait le gouvernement du royaume s'il voulait se ranger à son parti
+et ramener les rebelles. _«Étrange réduction_, dit, à ce sujet, un
+historien catholique, _qu'un empereur d'une si haute réputation en
+Italie, en Allemagne, en France, par toute l'Europe, fût contraint de
+s'abaisser pour recouvrer son royaume, devant un petit gentilhomme, un
+aveugle, un profane, un sacrilège et un scélérat!_»
+
+On dit que Ziska fut ébloui et enivré de ces offres, et qu'il se dirigea
+aussitôt vers la Moravie avec Coribut et ceux de Prague, comme pour
+combattre, mais en effet pour traiter de plus près avec Sigismond. Ce
+peut bien être là une calomnie de plus sur un héros dont les vues ont
+été si calomniées d'ailleurs.
+
+Quoi qu'il en soit, il semble que la Providence n'ait pas voulu le
+lancer sur la pente dangereuse de l'ambition personnelle, et qu'elle
+l'ait soustrait à cette lutte plus funeste que celle des combats, afin
+de laisser aux Taborites un souvenir sacré, et à la Bohème un nom
+illustre. Il mourut de la peste qui était dans son armée, aux confins
+de la Bohème et de la Moravie, le 11 octobre 1424. Les uns disent qu'en
+mourant il ordonna à ses gens de livrer son corps aux corbeaux, aimant
+mieux passer dans les oiseaux du ciel que dans les vers du sépulcre;
+d'autres, qu'il leur commanda de l'écorcher, et de faire un tambour de
+sa peau, leur prédisant que le son de ce tambour suffirait pour jeter
+l'épouvante dans les rangs ennemis; et que là où serait la peau de
+Ziska, là aussi serait la victoire[34]. Notre auteur met cette version au
+rang des fables, et j'avais regret à cette circonstance si poétique et
+si conforme à l'esprit du temps, lorsque je me suis rappelé que Frédéric
+le Grand assurait, en vers et en prose, dans une lettre à Voltaire,
+avoir pris ce trésor à Prague, et l'avoir emporté à Berlin. M. Lenfant
+est mort lorsque Frédéric n'était encore que prince royal, c'est-à-dire
+longtemps avant ses premières conquêtes en Saxe et en Bohème. Nous
+pouvons donc croire que cette relique conduisit encore les Taborites à
+la victoire sous le grand Procope, et qu'elle fut respectée jusqu'au
+moment où elle fut reléguée parmi les curiosités d'un musée national.
+La massue de Ziska a joué son rôle longtemps après lui. L'empereur
+Ferdinand Ier vit cette grande masse de fer pendue auprès d'un tombeau,
+et pensant que ce devait être la sépulture de quelque héros, il ordonna
+à ses courtisans de lui lire l'épitaphe. Personne ne fut assez hardi
+pour le faire, et il lut lui-même le nom de Ziska. _Fi, fi!_ dit
+l'Empereur en reculant, _cette mauvaise bête, toute morte qu'elle est
+depuis un siècle, fait encore peur aux vivants!_ Là-dessus, il sortit
+de l'église, et fit atteler pour aller coucher à une lieue de la ville,
+quoiqu'il eût résolu d'y passer la nuit. On voyait encore cette massue
+redoutable en 1619, lorsque Ferdinand II vainquit Frédéric V, électeur
+palatin, que les Bohémiens avaient élu roi. Mais, en s'en retournant,
+les Impériaux enlevèrent la massue, et rayèrent l'épitaphe.
+
+[Note 34: _Ses amis_, dit Krautzins, _firent ce qu'il leur avait
+ordonné et trouvèrent ce qu'il leur avait promis_.]
+
+Si Ziska fut écorché, du moins son corps ne fut donc pas privé des
+honneurs de la sépulture. Les Taborites le transportèrent dans la
+cathédrale de Czaslaw, et cette ville, qui avait toujours été fidèle aux
+principes purs ne voulut pas s'en dessaisir. L'épitaphe qu'en 1619, les
+Impériaux effacèrent a été conservée par les historiens:
+
+«Ci-gît Jean Ziska, qui ne le céda à aucun général dans l'art militaire,
+vigoureux vainqueur de l'orgueil et de l'avarice des ecclésiastiques,
+ardent défenseur de sa patrie. Ce que fit en faveur de la république
+romaine Appius Claudius l'aveugle, par ses conseils, et Marcus Furius
+Camillus par sa valeur, je l'ai fait en faveur de la Bohème. Je n'ai
+jamais manqué à la fortune, et elle ne m'a jamais manqué. Tout aveugle
+que j'étais, j'ai toujours bien vu les occasions d'agir. J'ai vaincu
+onze fois en bataille rangée. J'ai pris en main la cause des malheureux
+et des indigents, contre des prêtres gras et sensuels; et j'ai éprouvé
+le secours de Dieu dans cette entreprise. Si leur haine et leur envie
+ne s'y étaient opposées, j'aurais été mis au rang des plus illustres
+personnages. Cependant malgré le pape, mes os reposent dans ce lieu
+sacré.»
+
+A JEAN ZISKA, Grégoire son oncle.
+
+Rien n'est plus profondément vrai que cette épitaphe. Aeneas Sylvius
+l'a justifiée en qualifiant Ziska de _monstrum detestabile, crudele,
+horrendum, importunum_, etc. Et il y a aujourd'hui des personnes qui
+demandent si Ziska a jamais existé! C'est, ainsi qu'on écrit et qu'on
+connaît par conséquent l'histoire.
+
+Ziska était représenté en relief sur son tombeau avec ces mots:
+
+«_L'an 1424, le jeudi, veille de la Saint-Gal, mourut Jean Ziska du
+Calice, chef des républiques qui souffrent pour le nom de Dieu._»
+
+Chaque secte, chaque nuance de l'esprit hussite inscrivit son distique
+dans ce temple en l'honneur de Ziska. Évidemment celui qu'on vient de
+lire ne fut pas tracé par une main calixtine.
+
+«Non loin du tombeau, dit notre auteur, il y a un autel où Jean Huss et
+Ziska sont représentés l'un auprès de l'autre. Sous l'effigie de Jean
+Ziska, on lisait ces vers latins...», que je donnerai en français, et
+qui me semblent émanés de la secte picarde qui croyait au retour des
+morts sur la terre, ou, pour mieux dire, à la transmission de la vie[35]:
+
+«_Huss est revenu du ciel. Si Ziska son vengeur en revient, Rome impie,
+prends garde à toi!_»
+
+[Note 35: Cette secte, très-mélangée, avait été influencée par la
+croyance des Millénaires. Mais après Ziska on verra que les Taborites
+ont cru au retour immédiat des âmes dans de nouveaux corps.]
+
+Jean Ziska était, selon eux, Jean Huss ressuscité, et Procope fut
+regardé comme le possesseur de l'âme de Ziska. Dans la Bible, on voit
+l'esprit des prophètes passer, en partie ou en totalité, dans celui de
+leurs continuateurs et de leurs adeptes.
+
+Sous la figure de Jean Huss on lisait:
+
+«_Huss, ton vengeur gît ici. Sigismond lui-même a plié sous lui; et
+comme on voit en plusieurs lieux les bustes des héros, ainsi Czaslaw
+conservera éternellement la mémoire de Ziska._»
+
+Ceci pourrait avoir été inscrit par quelques-uns de ces seigneurs
+catholiques avec lesquels, malgré leurs trahisons, Ziska avait cru
+devoir jusqu'au bout conserver des ménagements et une apparence
+d'amitié. Le misérable Rosemberg, qui l'aidait dans l'occasion à brûler
+les _vieux Picards_, était de ce nombre; et sans avoir ni foi politique,
+ni croyance religieuse, changeant suivant l'occasion, il fallait bien au
+moins qu'il rendit justice à la valeur célèbre de Ziska.
+
+Plus loin encore une épitaphe bizarre, moitié païenne, moitié picarde:
+
+«_Ci-gît Ziska, vaillant en guerre, la gloire de sa _patrie, l'honneur
+de Mars. Il a précipité dans le Styx, avec sa foudre vengeresse, les
+moines, cette peste criminelle.--Il reviendra encore pour punir les
+bonnets carrés._»
+
+Derrière l'autel, il y avait une longue et large pierre avec ces mots:
+
+«_Cette pierre fut la table de Ziska lorsqu'il prenait le corps et le
+sang du Seigneur._» Ceci est du pur calixtin.
+
+Enfin sous la massue: «_Jean Ziska repose sous ce «marbre; il fut la
+terreur des tonsures de Rome. «Huss! il fut le vengeur de ta mort, en
+poursuivant «à outrance les ennemis du calice et en massacrant «les
+moines. Cette massue toute teinte de leur sang, «en sera un témoignage
+éternel._»
+
+Ce distique sanguinaire est franchement taborite.
+
+J'ai transcrit toutes ces épitaphes, parce qu'elles semblent m'expliquer
+le respect et l'amour que Ziska le Calixtin inspirait à des esprits
+travaillés de tant d'idées contradictoires. Un hérétique de la fin du
+quinzième siècle ajouta son hommage aux précédents:
+
+«_Ci-gît le défenseur du calice et de la vraie foi, le «fléau des moines
+et du prélat romain, le raillant «défenseur de la Bohême, la terreur
+de l'empire «d'Allemagne, ce général borgne à qui Trocznova «donna
+naissance, et qui en portait les armes._»
+
+De toutes ces oraisons funèbres je préfère, pour la justesse de
+l'appréciation historique et pour la profondeur du sentiment religieux,
+celle qui l'appelle tout simplement le _chef des républiques qui
+souffrent pour le nom de Dieu_, et je l'attribuerais volontiers au plus
+pur, au plus fort, au plus brave et au plus instruit des Taborites, à
+Procope le Grand.
+
+Puisque nous examinons les jugements du passé sur Ziska, nous citerons
+celui de Cochlée, l'historien le plus passionné contre lui:
+
+ «Si l'on considère ses exploits, on peut non-seulement l'égaler,
+ mais même le préférer aux plus grands capitaines. En est-il aucun
+ qui ait livré plus de combats et remporté plus de victoires que lui,
+ tout aveugle qu'il était? Ce fut lui qui enseigna l'art militaire
+ aux Bohémiens. Il fut l'inventeur de ces remparts qu'ils se
+ faisaient avec des chariots et dont ils se servirent si heureusement
+ et pendant sa vie et après sa mort. Comme les Taborites n'avaient
+ point encore de cavalerie, il trouva moyen de leur en donner
+ en démontant la cavalerie ennemie, pour soutenir l'infanterie
+ retranchée avec des chariots, etc.»
+
+Cette guerre aux chariots a excité l'admiration de tous les historiens.
+Par leur moyen les Taborites, marchant en un seul corps, soldats,
+munitions, armes et bagages étaient toujours prêts à se former en
+retranchements mobiles, en fortifications vivantes, pour ainsi dire.
+Ils avaient trouvé le secret de se passer de citadelles, en faisant
+eux-mêmes de leurs camps instantanément, et suivant toutes les
+combinaisons que leur dictait le génie stratégique de Ziska, leurs
+places de guerre au premier endroit venu. Ils avaient, pour s'entendre
+et pour former leurs plans d'attaque ou de défense, des moyens ignorés
+de l'ennemi et connus d'eux seuls. Ces moyens étaient des lettres,
+des signes ou des figures qui aidaient chaque soldat à reconnaître le
+chariot auquel il appartenait, et chaque conducteur de chariot à prendre
+et à retrouver sa place dans le combat.
+
+A la massue et au fléau ferré des paysans, Ziska ajouta la lance ou
+_framée_ des anciens Germains, et le boucher. La lance était longue,
+légère, et si maniable, qu'on s'en servait également comme d'une pique
+ou d'un javelot. Le bouclier était également léger et portatif, bien
+qu'il fût de la hauteur de l'homme. Il était en bois peint, et portait
+l'effigie du calice, avec de belles sentences exprimant la pensée
+dominante de chaque secte. On le fixait en terre avec des crocs destinés
+à cet usage, et l'on combattait derrière avec l'arc et l'arbalète. Sans
+doute le bois de ces légers boucliers était d'une extrême dureté et
+à l'épreuve des traits de l'ennemi. Toutes ces manières de combattre
+étaient devenues si étrangères aux Allemands, qu'ils étaient frappés
+d'épouvanté et ne savaient aucun moyen d'en triompher.
+
+Le redoutable aveugle était toujours monté sur son char auprès du
+principal drapeau. Il avait des guides actifs et intelligents qui lui
+expliquaient l'ordre de bataille et la situation des lieux; et quoiqu'il
+ne tirât plus l'épée, il conduisait toutes choses avec la promptitude,
+la prudence, la présence d'esprit, la prévoyance et la pénétration d'un
+grand général. Sa mémoire était si fidèle, qu'il n'avait qu'à entendre
+le nom du lieu où il se trouvait, pour s'en retracer l'aspect, tel qu'il
+l'avait vu en y passant plusieurs années auparavant, jusqu'au moindre
+détail, jusqu'à un ruisseau, jusqu'à un rocher. Sur le plus simple
+exposé d'ailleurs, il se représentait si bien la scène, les vallons, les
+montagnes et les forêts, qu'il ne fit jamais une faute, et ne commanda
+jamais une manoeuvre qui ne fût facile et prompte à exécuter. La
+lorgnette de Napoléon, qui décida du destin de tant de batailles,
+méritait bien de devenir célèbre, et de rester l'attribut de ses
+portraits et de ses statues; mais la cécité divinatoire de Ziska a
+quelque chose de plus fatal, de plus merveilleux et de plus formidable
+encore. On représente la Justice avec un bandeau sur les yeux. Ziska, ce
+ministre de la justice de Dieu, selon les Taborites, et de la justice
+humaine de son siècle en réalité, devait comme l'antique Némésis,
+être aveugle et insensible aux spectacles d'horreur et aux scènes de
+désespoir. C'était une sorte d'être abstrait dont la main n'agissait
+plus et ne se souillait plus dans le sang des victimes, mais dont le nom
+gouvernait tout et dont l'inspiration faisait, tout agir[36].
+
+[Note 36: «Il est mort avec cette gloire d'être sorti vainqueur de
+plusieurs batailles et de n'avoir jamais été vaincu.» _Fu goxe_.]
+
+Il sut toujours se faire aimer des siens, et ses soldats l'adorèrent
+pour sa douceur, son désintéressement, son calme, son affabilité. Ils
+ne lui parlèrent jamais qu'en l'appelant frère Jean; et il ne se servit
+jamais avec eux que du nom de _frères_. «Il était de moyenne taille,
+avait «le corps robuste et ramassé, la poitrine large, la tête «grosse,
+les cheveux ras et châtains, de longues moustaches, «la bouche grande
+et le nez aquilin.» _Il portait toujours la moustache et le costume
+polonais_, ce qui pouvait être une particularité dans un pays où
+l'on avait dû prendre les habitudes allemandes, et ce qui n'était
+probablement qu'un retour ou un attachement marqué à l'antique costume
+slave. On vit longtemps à Tabor un portrait qui avait été fait d'après
+lui de son vivant, et qui pouvait être une belle chose, car le temps
+d'Albert Durer approchait. Ziska était représenté tenant d'une main sa
+massue, de l'autre la tête d'un moine tonsuré. Un ange, debout devant
+lui, lui présentait le calice. Des peintures analogues étaient répandues
+dans toute la Bohème. Sur les portes des villes, sur les murailles, sur
+les boucliers, partout on voyait des calices grossiers présentés à la
+foule avide pur des anges[37]. Je m'imagine que ces ligures, quelque
+barbareineut peintes qu'elles lussent, devaient avoir un grand
+caractère, et qu'Albert Durer les vit et en fut frappé. Quelques-unes
+des gravures sur bois de ce maître semblent être des symboles
+hussitiques. On y voit le calice simple et austère dans la main de
+l'ange, et le calice chargé d'ornements, de perles et de pierreries dans
+celle de la grande prostituée, symbole de l'église romaine. Les cieux
+pleuvent du sang, les ministres ailes de la colère divine y courent sur
+les nuages. Dans le fond on aperçoit d'affreux supplices, des hommes nus
+entraînés au sommet d'une montagne et jetés en bas sur les piques et les
+fourches des soldat. Albert Durer avait embrassé le parti de la réforme.
+Quoique en véritable artiste de nos jours, et grâce à son talent, il lui
+bien avec tous les partis, peut-être dans le secret de son âme,
+toutes ses allégories apocalyptiques avaient-elles leur sens dans des
+événements plus récents. Peut-être ces victimes qu'on chasse et qu'on
+précipite du haut des montagnes sont-elles des Taborites immolés par les
+mineurs de Cuttemberg[38]. Un personnage empanaché et d'une grande taille
+se dessine dans le lointain, assistant aux supplices comme Hérode ou
+Pilate. C'est peut-être Sigismond ou Rosemberg. Ailleurs, on voit des
+prélats et des monarques qui font torturer, brûler et aveugler des
+martyrs, peut-être Jean Huss, Jérôme de Prague, Jean de Crasa, Martin
+Loquis et tant d'autres. Je sais qu'on donne à ces planches célèbres des
+noms tirés de l'histoire de la primitive Église, de l'ancien martyrologe
+et de l'Apocalypse de saint Jean; mais de saint Jean aux persécutions
+des hérétiques du quinzième siècle, il y a plus près dans le cerveau
+d'un de ces hérétiques joannites que de l'Apocalypse aux martyrs de
+Dioclétien. Il est certain que les hérésies du moyen âge et de la
+renaissance ont expliqué admirablement les mystérieuses prophéties de
+Jean, et qu'aucune autre application satisfaisante ne peut se trouver
+hors de là: toute l'émotion, toute la poésie de ces révolutions
+religieuses roule sur l'Apocalypse; toutes les prédications en furent
+inspirées, tous les symboles en furent mis au jour et célébrés avec
+enthousiasme.
+
+[Note 37: C'est ce qui donna lieu à un distique latin dont voici le
+sens: «La Bohème peint tant de coupes, qu'il semble qu'elle n'ait plus
+d'autre dieu que Bacchus.»]
+
+[Note 38: Ce sont peut-être aussi des Taborites qui se vengent
+Catholiques et sacrifient aux mânes de leurs proches. Il n'y a pas
+jusqu'à la longue ramée bohémienne qui ne se retrouve dans ces
+compositions.]
+
+«La mort de Ziska mit une grande désolation dans son armée. On
+n'entendait que lamentations et murmures contre la fortune qui avait
+condamné à la mort un homme immortel. Les Taborites, après avoir
+mis tout à feu et à sang dans les lieux où il était mort comme pour
+sacrifier à ses mânes, et lui avoir rendu les honneurs funèbres, se
+partagèrent en trois bandes.» La première retint le nom de _Taborite_,
+et choisit pour chef Procope le Grand, que Ziska avait institué
+l'héritier de ses oeuvres; la deuxième garda le nom d'_Orébite_, et mit
+à sa tête Procope le Petit, surnommé ainsi seulement pour le distinguer
+par l'antithèse que présentait sa stature, car ce fut aussi un grand
+guerrier; la troisième bande prit le nom d'_Orpheline_, pour désigner
+son deuil, et nomma plusieurs chefs pour témoigner qu'elle n'en trouvait
+pas un seul en particulier qui fût digne de succéder à Ziska. Ces
+Orphelins se tinrent toujours dans leurs chariots, dont ils se faisaient
+un camp, ou plutôt une ville portative. Ils s'imposèrent la loi de ne
+jamais demeurer ailleurs, et de n'entrer dans les villes que pour les
+besoins de la guerre et l'approvisionnement de l'armée. «Ce partage
+n'empêcha pas que les trois corps ne s'unissent étroitement quand il
+s'agissait de la cause commune. Ils appelaient la Bohème _la terre de
+promission_, et les Allemands, soit _Philistins_, soit _Iduméens_,
+soit _Moabites_, soit _Amalécites_, distinguant par ces noms ceux des
+diverses provinces. Les Orphelins et les Orébites tirèrent du côté de la
+Lusace et de la Silésie, brûlant et massacrant tout. Procope le Rasé, à
+la tête des Taborites et de ceux de Prague, marcha vers l'Autriche par
+la Moravie.» Nous l'y suivrons; car c'est sous les Procope que les
+Taborites firent les plus grandes choses, et rendirent la Bohème la
+terreur des nations environnantes, de tout le corps germanique et de
+l'église romaine. C'est sous leur conduite que les Bohémiens furent
+regardés, non plus comme des hommes, mais comme des démons et
+des fantômes invincibles. «De sorte qu'il ne s'agissait plus
+d'anathématiser, mais d'exorciser cet antre diabolique, cette demeure de
+Satan.» Mais avant de nous engager dans cette nouvelle campagne, nous
+avons à vous raconter, Mesdames, les aventures de la comtesse de
+Rudolstadt.
+
+
+FIN DE JEAN ZISKA.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean Ziska, by George Sand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ZISKA ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
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