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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: D'Alembert + +Author: Joseph Bertrand + +Release Date: April 4, 2005 [EBook #15543] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ALEMBERT *** + + + + +Produced by Michael Zangrando, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + + + + + + + + D'ALEMBERT + + PAR + + JOSEPH BERTRAND + + MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE + ET SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE + L'ACADÉMIE DES SCIENCES + + + + + CHAPITRE I + + L'ENFANCE DE D'ALEMBERT + +Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui +donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie et de +religion. L'idée certes est généreuse et digne de son grand esprit, mais +si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par +être des Leibniz, ils deviendraient singulièrement rares. Quelque haut +d'ailleurs qu'ils fussent placés, leurs discours éloquents ou vulgaires, +orthodoxes ou hérétiques, vaudraient seulement par eux-mêmes et +nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont +les égaux des plus humbles, et l'autorité n'y peut être acceptée dans +aucune mesure. Que les luthériens ne triomphent donc pas pour avoir +compté dans leurs rangs Képler et Leibniz, car les catholiques leur +opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont +hautement déclarés chrétiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus +libres et les sceptiques les plus hardis, citer des génies du même +ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert. + +Le nom de d'Alembert rappelle aux géomètres l'émule de Clairaut et +d'Euler, le prédécesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur +d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettrés, l'orateur +spirituel, dont l'éloquence toujours prête fut, pendant un quart +de siècle, pour deux Académies, le plus grand attrait des séances +solennelles. + +Les curieux d'anecdotes littéraires savent ses relations avec un grand +homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et +les aimant, et sans méconnaître l'honneur de leur amitié, contredire +souvent, blâmer quelquefois et conseiller avec une indépendante sagesse. + +A la fin comme au commencement de sa vie, la destinée de d'Alembert le +mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par +la force de son caractère et la grâce de son esprit, triompher d'une +situation difficile et cruelle. Brisé par le chagrin aux approches de +la vieillesse, il a courbé tristement la tête et, sans accepter les +consolations de l'amitié ni se soucier des distractions de la gloire, +attendu la mort comme une délivrance. + +D'Alembert fut exposé quelques heures après sa naissance, le 17 novembre +1717, sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond. + +Cette petite église, démolie en 1748, avant d'être un sanctuaire +particulier, avait été une chapelle dépendant de la cathédrale ou, pour +parler plus exactement, le baptistère même de Notre-Dame de Paris, +accolé à la gauche de la façade, dont Claude Frollo, pendant sa chute, +apercevait le toit, «petit comme une carte ployée en deux». + +Dans plusieurs églises, à Sens et à Auxerre notamment, les +chapelles réservées aux cérémonies du baptême s'appellent également +Saint-Jean-Lerond. + +La mère de d'Alembert, en le livrant à la charité publique, s'était +réservé heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptisé +par les soins d'un commissaire de police, reçut le nom de Jean-Baptiste +Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crémery, près de +Montdidier; il y resta six semaines. La première nourrice, Anne Frayon, +femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reçut 5 +livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze +premiers jours du second. Molin, médecin du roi, probablement accoucheur +de la mère, l'avait réclamé en prenant l'engagement de pourvoir à ses +besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention +de ce praticien célèbre par son avarice. «Jamais, disait-il, mes +héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu +à l'amasser.» Cette fortune était grande, on le devine; d'Alembert n'en +eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'était que le prête-nom de son +père, le chevalier Destouches, général d'artillerie. Destouches, au mois +de novembre 1717, était en mission à l'étranger. Au retour, il s'informa +de l'enfant. La mère était Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur +cardinal-archevêque de Lyon. Nous n'avons ici qu'à nous détourner +d'elle. + +Désireuse avant tout d'éviter le scandale, elle ne demandait à l'enfant, +s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cédant cependant aux +instances de Destouches, elle lui donna, quoique à regret, le moyen de +retrouver le pauvre abandonné. + +Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726, +l'enfant, âgé de neuf ans, laissait prévoir déjà ce qu'il serait un +jour. On l'avait placé dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine, +celui de Bérée, où Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour +sa mère et méritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son +orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leçons +de Bérée, qui, dès l'âge de dix ans, déclarait n'avoir plus rien à lui +apprendre. + +Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans +appui: il lui léguait 1 200 livres de rente et le recommandait +à l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par +l'influence des parents de son père que d'Alembert, à l'âge de +douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collège des +Quatre-Nations. C'était une grande faveur. + +Ce collège, fondé par la volonté du cardinal Mazarin, ne recevait que +des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles +nobles, s'il était possible, et originaires de l'une des provinces +récemment annexées à la France. Jean Lerond y fut admis comme +gentilhomme. + +D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mère dans le +monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que +devenu célèbre il ait refusé de la voir. C'est Mme de Tencin qui le +fuyait comme un remords. Le récit de Mme Suard, dans ses Mémoires, a +toutes les apparences de la vérité: + +«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme +de Tencin, sa mère, et de son père, M. Destouches, militaire distingué +et le plus honnête homme du monde. + +«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec +une tête pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des +fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son +père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris +pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un +enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin +il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce +pauvre petit être, consentit à s'en charger et promit au père qu'elle +ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y +parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été +témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme, +qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle +jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle +de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chère nourrice, la +consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la +laissait heureuse d'avoir un tel fils.» + +«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert, +de ses gentillesses et bientôt de ses réponses, qui annonçaient, dès +l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et +son maître était enchanté de son esprit. + +«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin, +obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les +caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira beaucoup de +réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M. +Destouches à Mme de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable +enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait alors sept ans, se +souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de +Tencin, qui se leva à l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il +ne fait pas bon ici pour moi.» + +«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui +jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme +Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père une +fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que +d'estime et d'amitié. + +«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui +demander s'il était vrai que Mme de Tencin lui eût fait dire par un ami, +quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de +le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de +semblable.--Cependant, monsieur, on vous prête dans cette occasion une +réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous +avait pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes +applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.--Ah! me dit-il, +jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait +réclamé; il m'eût été trop doux de la recouvrer.» + +«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son +médecin. On prétendit que c'était un fidéicommis et que le bien devait +passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle +aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle +n'avait pas plus pensé à lui à sa mort que pendant sa vie.» + +L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent +livres par an leur étaient accordées pour leur entretien et menues +dépenses: une _académie_ annexée au collège devait leur enseigner +l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice +des volontés du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer. +D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les +connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille +de Destouches, heureuse sans doute de ses succès, ne cessa jamais de +veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Faculté +des arts. A la fin de l'année 1735, le jeune écolier, âgé de dix-huit +ans, fut reçu bachelier ès arts. Il est inscrit sous le nom de +Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches +perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la réclamation du candidat +Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille +veut lui imposer. Une note du recteur du collège des Quatre-Nations +atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une même personne et l'un des +plus brillants élèves du collège: + +_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a +parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis +Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio +Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo +alio cognomine._ + +_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem +prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna +cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim +ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum +lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris +longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui +se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc +postulat inscribi se Joannem Lerond._ + +Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de +Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par +une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert, +qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles. + +Je proposerai une remarque au moins singulière. + +L'anagramme de + +BATISTE LEROND +est +D'ALENBERT, SOIT. + +Il n'est pas impossible que le jeune géomètre, familier avec la théorie +des permutations, ait tourné lui-même cette inversion assez conforme aux +habitudes de l'époque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on +le nommait dès l'enfance le chevalier Daremberg. + +Les Archives nationales possèdent l'inventaire après décès de +Michel-Camus Destouches, commissaire général de l'artillerie, frère et +héritier du père de d'Alembert. On y lit: + +«_Item_, une autre liasse contenant seize pièces qui sont mémoires +des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et +payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir +au compte des arrérages de la pension viagère de 1 200 livres par an à +lui léguées par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.» + +Le testament de Louis-Camus Destouches, conservé dans l'étude de +Me Robineau, notaire à Paris, porte d'autre part: «Je donne et +lègue............., plus au sieur Jean d'Arembert à présent en pension +chez Bérée, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagère, que +je veux et entends qui lui soient régulièrement payées et par préférence +à tous autres legs, en ayant touché les fonds de ceux à qui il +appartient, et, s'il est encore en bas âge quand je mourrai, on lui +nommera un tuteur _ad hoc_.» + +Que signifient ces mots, _en ayant touché les fonds de ceux à qui il +appartient_? + +Le legs serait-il un souvenir de sa mère, le seul qu'il en ait jamais +reçu? + +Les Archives nationales possèdent une lettre de d'Alembert du mois de +mars 1779, adressée au ministre de la maison du roi et commençant par +ces mots: + +«J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y +trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a été donné que dans +mon enfance et que j'ai toujours porté depuis, mais je suis connu +de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom +véritable.» + +L'orthographe des noms au XVIIIe siècle avait moins de fixité +qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considérer d'Alembert, +d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manières d'écrire le même nom. + +D'Alembert apprit au collège ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit +excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le +texte Archimède et Ptolémée. On l'exerça, conformément à la tradition, +à _circonduire_ et allonger des périodes et à faire brillamment des +amplifications, nom très convenable, disait-il plus tard, non sans +quelque injustice, à noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on +pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en +amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles, +développé par ses maîtres au collège Mazarin, n'a pas peu contribué +sans doute, n'en déplaise à d'Alembert, à ses succès comme orateur +académique. S'ils n'ajoutent rien à sa gloire, ils ont pu, en procurant +à ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de +sa vie. + +Après avoir passé--c'est ainsi que lui-même juge ses études--sept ou +huit ans à apprendre des mots ou à parler sans rien dire, il commença +ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'étude des choses: +c'était la définition de la philosophie. On désignait alors sous ce +nom la logique ou, à très peu près, ce que le maître de philosophie se +proposait d'apprendre à M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des +universaux; bien juger, par le moyen des catégories, et bien construire +un syllogisme, par le moyen des figures: + + _Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._ + +On se demandait si la logique est un art ou une science, si la +conclusion est de l'essence du syllogisme. + +Quoique la forme prête à la comédie, ne nous persuadons pas qu'une telle +étude ne fût alors qu'une inutile et ridicule curiosité. Nul ne songe +aujourd'hui à invoquer les règles du syllogisme, on ne le comprendrait +pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces règles rigoureuses et +irréprochables étaient connues de tous les honnêtes gens, il suffisait, +aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de résoudre +_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun +félicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait +avoir raison. + +Par le respect de ces règles excellentes, ingénieux théorèmes dans la +science du raisonnement, on faisait preuve d'éducation classique, à +peu près comme la connaissance de l'escrime ou de l'équitation faisait +paraître un élève des académies vraisemblablement de bonne famille. + +L'éducation, à toutes les époques--on aurait grand tort de s'en +plaindre,--a joint aux connaissances réellement utiles à tous un savoir +convenu, sorte de franc-maçonnerie entre ceux qui le possèdent. A quoi +sert l'orthographe, sinon à démontrer qu'on a été bien élevé? En Chine, +les lettrés ont une langue à part, cela n'est ni sans intention ni sans +avantage. + +La physique de Descartes enseignée pendant les années de philosophie +convenait moins encore à l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les +cartésiens de collège déraisonnaient en termes obscurs sur des questions +mal définies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses maîtres en +physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaieté. + +C'est en songeant à son professeur de physique qu'il avait conçu l'idée +d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et démontrerait, par +des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'école, le contraire +précisément de la vérité. + +On dirait, par exemple: _Le baromètre hausse pour annoncer la pluie_. + +_Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de +vapeurs, par conséquent plus pesant, par conséquent il doit faire +hausser le baromètre. + +_Ce qu'il fallait démontrer._ + +_L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber._ + +_Explication_.--L'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident +que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se +congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère. + +_Ce qu'il fallait démontrer._ + +Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument opposés. +La baisse du baromètre annonce la pluie, et la grêle, en été, tombe plus +souvent qu'en hiver. Les raisons sont préférables cependant à celles +qu'on invoquait chaque jour dans l'étude de la physique. La liste peut +s'étendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les +phénomènes physiques. + +D'autres branches d'études, qui réclament aujourd'hui bien du temps et +provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rôle. +Les plans d'études du XVIIIe siècle ne nous disent pas comment un +excellent élève, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collège +que Charlemagne au IXe siècle avait renouvelé l'empire, et qu'un saint +roi nommé Louis s'était croisé au XIIIe. On pouvait mériter tous les +prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne +et que François Ier y a été prisonnier de Charles-Quint. Il ne paraît +pas que les générations instruites par cette méthode ignorassent plus +que celles d'aujourd'hui la géographie et l'histoire. L'excès du mal +était le meilleur des remèdes et l'ignorance complète le meilleur +stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les +histoires et consultaient les cartes, à leur jour et à leur heure, quand +ils en sentaient le désir et le besoin, avec profit par conséquent. +L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait +aussi laisser quelques souvenirs, mais il est à croire qu'on n'écoutait +guère. + +Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au siècle +précédent, Corneille, Racine et Bossuet ont été instruits par cette +méthode; leur ignorance a été passagère. Le désir d'apprendre est le +meilleur fruit des premières études. On le fait naître en exerçant +l'esprit, non en fatiguant la mémoire. Quand l'ignorance devient un +ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les écoliers du XVIIIe siècle en +sortant du collège ne pouvaient pas s'écrier comme ceux d'aujourd'hui: +«Me voilà, grâce à Dieu, débarrassé de mes études!» Ils ne l'étaient +pas, et c'était un grand bien. Le but n'était pas alors de préparer +l'élève à une profession libérale, moins encore à un examen, on lui +livrait la source, c'était à lui d'y boire et d'apprendre, après son +entrée dans le monde, suivant ses besoins et son zèle, les vérités +utiles ou utilisables. Le collège l'y préparait par l'étude des bonnes +lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec +les honnêtes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en écrire au +besoin, en donnant à son esprit la politesse commune à tous les temps et +à toutes les nations. Deux conditions sont nécessaires, on ne saurait le +nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir +parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises. + +La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si +la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer +toujours. + +Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit +pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour +les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On +lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira +d'en citer une: + +_Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et +Legendre, octob. 1736 die ultimo._ + +Dans le registre intitulé _Registrum supplicantium pro assequendis +gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico: +Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche, +Bernard._ + +D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit +lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas. +Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut +se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident. +Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait +raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200 +livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter +dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité. +Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine. +Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de +traces. + +Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient +aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de +directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le +monde. + +Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs +livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les +livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes. +D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la +haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance, +devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient. +Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient +jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la +défendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion +et la pierre de touche de la foi. + +Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il +s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la +polémique la plus violente occupait une grande part de son temps. + +Le livre du père Quesnel: _Réflexions sur le Nouveau Testament_ avait +été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce +livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs +diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant +de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son +succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque +de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons, +crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque, +après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux +autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs +instructions. Les _Réflexions du père Quesnel_ étaient reçues avec +avidité et édification, les libraires ne pouvaient suffire à la dévotion +des fidèles; chaque mois voyait naître une édition nouvelle. + +«Il suffisait, si nous en croyons le témoignage de Bossuet, de lire le +livre des _Réflexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des +plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour +l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles.» + +Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations +cachaient le poison janséniste. + +Les jésuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion +anima leur zèle. La question fut portée à Rome. On s'y partagea comme à +Paris. La décision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en +1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et +les plus tenaces qui furent jamais. Un livre édifiant et orthodoxe +pendant quarante ans était interdit. Les maximes et les conseils que +les jésuites eux-mêmes avaient eus en vénération devenaient, sur leur +insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions +d'autant plus coupables que le venin y était plus caché. + +Il l'était extrêmement, et beaucoup de fidèles, une grande partie même +du clergé, habitués à en nourrir leur esprit, refusèrent de changer de +régime. La guerre fut déclarée et troubla la France pendant plus d'un +demi-siècle. Quarante ans après la publication de la bulle, le nombre +des lettres de cachet lancées à son occasion dépassait quarante mille. +Du haut en bas, la société était divisée. On était _appelant_ ou _non +appelant_; les plus ardents étaient _réappelants_; les non communiquants +refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence +respectueux_ était blâmé de tous, le mépris prodigué à ceux qui +pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le +_tolérantisme_ flétri comme une faiblesse ou dénoncé comme un crime. +Pour délivrer la vérité retenue dans l'injustice, chacun se faisait +gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne inébranlable_ et un +_mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confié +ses souliers à un décrotteur ou sa malle à un commissionnaire sans +prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en +encourageant l'indifférence d'un non appelant ou l'erreur criminelle +d'un partisan de la bulle. + +Il fallait être janséniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort +oublié, disait: «Entre Dumarsais et moi la différence est grande: +Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste». + +Quoique la bulle fût de 1713, au moment où d'Alembert quitta le collège, +en 1735, la polémique redoublait de violence. Les guérisons du cimetière +de Saint-Médard sur le tombeau du diacre Pâris accroissaient l'ardeur +fanatique des jansénistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour +eux. + +On discutait sur les limites de l'observance due à la cour de Rome: +s'étend-elle aux questions de fait? Le problème, comme au temps de +Pascal, avait deux solutions opposées, évidentes chacune pour ceux qui +l'adoptaient. Pour se faire une idée de l'acharnement des partis, il +faut les laisser parler. + +«La charité chrétienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans +se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la +vérité, descendent tout vivants dans l'Enfer?» + +«Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois +condamner cent une vérités qui sont l'élixir de la tradition, l'abrégé +du christianisme, le rempart de l'Église, le fondement de la religion, +dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle +est visiblement subreptice et porte tous les caractères de la plus +pernicieuse nouveauté.» + +C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se répondant comme +les voix d'un choeur d'anathèmes, les partis, pendant un quart de +siècle, se maudissent, se déchirent et s'insultent. Pour ceux qui +prendraient intérêt au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait +malaisé de les instruire. Pour voir ce venin si bien caché et comprendre +ces subtiles distinctions, il faut regarder de près et avoir de bons +yeux. + + Quand Dieu veut sauver l'âme, en tout temps, en tout lieu, + L'inévitable effet suit le vouloir de Dieu. + +L'innocence de ces deux vers semble égaler leur platitude. C'est une +dangereuse erreur: ils contiennent deux hérésies condamnées par la +bulle. + +Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux +Pâris, les jésuites n'accordaient aucun sujet de triomphe à leurs +adversaires. + +Il fallait avant tout définir le mot miracle. Comment espérer sans cela +une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit être instantané +et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses +oeuvres sont achevées suivant la force du terme. C'est une vérité dont +Moïse nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible, +dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher. + +Oserait-on prétendre qu'il est impossible d'ajouter à une guérison +imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu. + +Satan, le père du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter +des ennemis à Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des +miracles? On n'en peut pas chrétiennement douter. Les maléfices +sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des +malfaiteurs en font foi, les arrêts des cours souveraines le confirment. +Mais le démon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il tâtonne, il s'y +reprend à plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bonté de +Dieu, la distinction devient facile. + +Les malades guéris à Saint-Médard, après avoir ajouté neuvaines sur +neuvaines, ne peuvent être, suivant cette doctrine, que des imposteurs +ou des démoniaques. Un paralytique jette ses béquilles sur le tombeau du +diacre, et rentre à pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu +qui fait ainsi les choses à demi, le miracle est un piège, l'apparente +promesse une menace, et les convulsions qui la précèdent, les effets, +dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du démon. Il n'est rien +de mieux fondé sur les Écritures. + +N'a-t-il pas été dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia +descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_ + +A ces preuves en apparence si solides on opposait l'évidence des faits. + +La première oeuvre de Dieu a été la production du chaos, et la terre fut +d'abord sans beauté, afin que l'on apprît que toute créature ne devient +parfaite qu'à mesure que Dieu l'enrichit. + +L'enfant ressuscité par Élie ne l'a été qu'après que le prophète se fut +étendu trois fois sur lui. Le même prophète, le texte est formel, a +envoyé sept fois son serviteur avant que la pluie promise à Achab eût +commencé à tomber. Élisée s'est couché sept fois sur l'enfant de la +Sunamite, il a frappé sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au +Jourdain, s'y est baigné sept fois consécutives, et Ezéchias, personne +ne l'ignore, n'a été guéri que _le troisième jour_; si Dieu eût voulu le +guérir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande grâce +qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de +d'Alembert, les faits démentent la théorie. + +Cette théorie d'ailleurs suppose ce qui est en question. + +Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'âme, c'est-à-dire +des péchés; les guérisons miraculeuses que Dieu opère des maladies du +corps sont l'image de celles qu'il opère dans nos âmes. + +La conséquence est évidente: Dieu quelquefois convertit un pécheur en un +moment par un coup extraordinaire de sa grâce, mais cela arrive aussi +rarement dans cette lie des siècles, qu'il arrivait fréquemment dans +l'Église naissante. + +Dans les efforts que fait un pécheur pour rompre ses liens et ses +mauvaises habitudes, l'âme souffre des espèces de convulsions dont +celles des corps malades dans le cimetière de Saint-Médard ne sont +aujourd'hui que l'image. + +Le père Quesnel a dit: + +«On ne sait ce que c'est que le péché et la vraie pénitence, quand on +veut être rétabli d'abord dans la possession des biens dont le péché +nous a dépossédés et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette +séparation»; et là-dessus les deux partis triomphaient, car cette +maxime, acceptée par les appelants et favorable aux miracles lentement +accomplis, est la quatre-vingt-huitième proposition condamnée par la +bulle. + +Les miracles du démon sont des crimes. Ceux qui en profitent méritent la +mort, et la responsabilité s'étend fort loin. + +Toute la postérité d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des +accusateurs de Daniel furent jetés avec eux dans la fosse aux lions. + +La peine est portée plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont +déposés en même temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme +quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures à leurs +pères. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin, +puisque leur état criminel est injurieux à Dieu, le père de tous les +chrétiens. + +L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche, +ou le Scélérat sans reproche par la grâce du père Quesnel._ + +Cartouche est un honnête homme, un fort honnête homme, en un mot un +homme irréprochable, et ceux qui en jugent autrement sont obligés en +conscience d'abjurer le père Quesnel ou de faire réparation à Cartouche. +Pourquoi le blâmer? Pouvait-il, si la grâce lui a manqué, se défendre +des crimes dont il était tenté? car les commandements sont impossibles à +qui les transgresse. + +«Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart, +ambassadeur de France à Rome, entre chez le pape Benoît XIV avec un +visage fort allongé: «Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui +dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que +l'archevêque de Paris est de nouveau exilé.--Et toujours pour cette +bulle? demande le pape.--Hélas! oui, Saint-Père.--Cela me rappelle, +reprend le pontife, une aventure du temps de ma légation à Bologne. Deux +sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l'Arioste. +Celui qui tenait pour l'Arioste reçut un bon coup d'épée dont il mourut. +J'allai le voir dans ses derniers moments: «Est-il possible, me dit-il, +qu'il faille périr dans la force de l'âge pour l'Arioste que je n'ai +jamais lu!» + +C'est à Benoît XIV si peu confiant dans les lumières des défenseurs de +la bulle, que Voltaire a dédié sa tragédie de _Mahomet_, pour l'examen +de laquelle, par une fantaisie singulière de M. d'Argenson, d'Alembert +avait été pour une fois transformé en censeur. + +Benoît XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal +comprises par les plus ardents s'agitait déjà la prétention de penser +librement. Les jansénistes n'en convenaient pas, mais les jésuites +montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en préférant la +persuasion de chacun à toute autorité visible, on fait de l'Église une +république où le scepticisme doit triompher. Les pères fondaient de +grandes espérances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant élève +faire un ennemi des jésuites. Leur pieux désir eut un succès complet, +mais ils dépassèrent le but, et d'Alembert devint également hostile aux +deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture, +qu'il serait injuste d'appeler théologique, une répugnance mêlée de +colère, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles +sacrées, troublaient la tranquillité des citoyens et la paix des +esprits. + +D'Alembert aimait à rire. Les histoires de convulsionnaires, premier +aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me +permettra cependant, dans la _Vie du diacre Pâris_ condamnée au feu par +l'Inquisition et solennellement brûlée à Rome, de signaler une anecdote +fort oubliée et cependant devenue célèbre. Labiche en a fait le sujet +de sa charmante pièce _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos +contemporains, en l'applaudissant au théâtre du Palais-Royal, y ont +soupçonné une réminiscence des convulsionnaires de Saint-Médard. + +Le diacre Pâris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile, +vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait. +Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune supérieure à ses +besoins. Sa conscience timorée se reprochait chaque jour des faiblesses +qu'il était seul à apercevoir. + +Un prêtre du diocèse d'Orléans s'était rendu célèbre par son humeur +frondeuse et son caractère difficile. Il avait dans plusieurs paroisses +apporté la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansénisme et +condamné par son évêque, il était tombé dans la pauvreté. Le bon diacre +lui offrit l'hospitalité avec l'injonction formelle de tout observer +dans la maison et d'étudier, sans craindre l'indiscrétion, les +imperfections et les péchés de son hôte. Pâris couchait sans draps et +vivait de légumes. En échange de cette maigre chère, la tâche imposée +à son surveillant était facile. Le saint homme péchait rarement. La +situation était celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dénouement fut +le même; un jour vint où le diacre, à bout de patience, s'écria: +«Véritablement, il va un peu loin!» + +Les livres jansénistes prêtés à d'Alembert contenaient peu d'histoires +de ce genre; il s'en dégoûta bien vite. Pendant ses études de médecine +comme à l'École de droit, d'Alembert s'exerçait aux mathématiques. +Les leçons élémentaires reçues au collège étaient excellentes, et un +souvenir reconnaissant est dû à son maître M. Caron. + +Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques +comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour +le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les +porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule +étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse. +Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même +volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait +chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La +maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine +fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés +avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien +rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand +géomètre. + + + + + CHAPITRE II + + D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES + +D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux, +écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une +maîtresse!» + +Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps +pendant lequel des succès sans éclat couronnaient des travaux sans +ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous +le modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la +tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. En se réveillant +dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes +de ciel, il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui +allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il allait goûter le soir au +spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand +encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux +dire les sociétés brillantes dans lesquelles d'Alembert devait être +bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le +connaissait ni ne le désirait. + +Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres, +formaient sa société habituelle. Le profond géomètre était cité comme le +plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous. + +La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est +du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque +relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse démontrée +du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail +en marge de son exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec +bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans pour son exactitude +et son zèle. + +Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il +vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgré +les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science, +reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la +réfraction d'un corps solide lancé obliquement dans un liquide. +Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup +de savoir et y loue beaucoup d'habileté. + +Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus +que les précédents, de figurer dans ses opuscules imprimés, confirmèrent +l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour donner de +ses talents. + +Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars +1741, à l'âge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander à l'Académie +des sciences une place d'_associé_ devenue vacante. On débutait +habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Académie préféra Lemonnier, +qui, depuis cinq ans déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière +académique. + +La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint: +d'Alembert la demanda. L'Académie nomma l'abbé de Gua. Vaincu une +troisième fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin +nommé, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il était +âgé de vingt-quatre ans. + +L'extrême jeunesse des candidats proposés au choix du roi pourrait +surprendre. Lemonnier, préféré à d'Alembert lors de sa première +candidature, était entré à l'Académie à l'âge de vingt et un ans, +Clairaut à dix-huit ans; Lacaille, âgé de vingt-huit ans, était un +candidat déjà mûr. + +Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Académie s'ouvrent +avant leur trentième année sont fort rares. L'avantage accordé à nos +anciens ne révèle ni des génies plus précoces, ni des efforts plus +heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis +autrefois comme adjoints ou même comme associés de l'Académie, ne +porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit +d'assister aux séances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne +votaient pas dans les élections. Les pensionnaires, seuls pensionnés +comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de présence. +L'étude des procès-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves +dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs +années le nombre des signatures, j'ai trouvé, pour toutes, les +pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confrères. La conséquence +est évidente; la probabilité ne peut se calculer, mais la vraisemblance +n'est pas contestable. + +En réalité, les adjoints louchaient les jetons de présence, qui étaient +de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un +confrère. + +D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associé géomètre. On lit sur les +registres, à la date du 26 février 1746: + +«MM. d'Alembert et Bélidor obtiennent la majorité des voix pour la place +d'associé géomètre vacante par la promotion de Lemonnier à celle de +pensionnaire astronome.» + +Deux pages plus loin: + +«Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associé géomètre.» + +D'Alembert, par une faveur spéciale et fort rare, avait obtenu en +1745, étant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de +l'Académie. + +Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associés. Le 10 +avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est +inscrit au nombre des pensionnaires. + +Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson écrit: + +«Je vous donne avis que le roy désire qu'il soit incessamment procédé à +l'élection à la place d'associé qui vaque à l'Académie des sciences par +la promotion de M. d'Alembert à celle de pensionnaire surnuméraire.» + +M. de Parcieux est nommé. + +C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans après son +entrée à l'Académie, échangea le titre de pensionnaire surnuméraire pour +celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous +les avantages et de tous les droits accordés aux membres de l'Académie +des sciences. + +Le traité de dynamique de d'Alembert, publié en 1743, plaça +immédiatement son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe. +La matière, difficile et nouvelle, était traitée de main de maître. Le +livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consulté, fait époque dans +l'histoire de la mécanique. Lagrange, un demi-siècle plus tard, écrivant +avec élégance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait +de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert: + +«Le traité de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin à +ces espèces de défis, en offrant une méthode directe et générale pour +résoudre ou du moins pour mettre en équations tous les problèmes de +dynamique qu'on peut imaginer. Cette méthode réduit toutes les lois +du mouvement des corps à celle de leur équilibre et ramène ainsi la +dynamique à la statique.» Ramener la dynamique à la statique! Le +progrès accompli par d'Alembert se résume en effet par ces paroles, qui +malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent +avoir aucun sens; incompréhensible pour les uns, la phrase, dans sa +concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il +faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du problème en +équations. La résolution de ces équations par des méthodes qui varieront +d'un cas à l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La +statique fait connaître les conditions de l'équilibre. Qu'ont-elles de +commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre, +nous considérons le cas le plus simple, celui d'un point matériel isolé, +les deux problèmes restent entièrement distincts. On peut approfondir +les conditions d'équilibre sans avoir fait un pas dans l'étude du +mouvement; la dépendance mutuelle des deux théories n'existe que pour +les _systèmes_ dans lesquels les points liés les uns aux autres sont +rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule. +Le pendule simple, formé par un _point_ pesant oscillant à l'extrémité +d'un fil dépourvu de masse, est une abstraction mathématique; c'est le +plus simple des _systèmes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter +le cercle dont l'extrémité fixe du fil est le centre. Le pendule +composé, dans lequel oscille une masse do dimensions appréciables +suspendue à une tige pesante comme elle, présente un second cas, +beaucoup moins simple. Si chaque point était libre, il oscillerait +d'autant plus vite qu'il serait plus rapproché du centre; il ne peut en +être ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le +même temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcés. Ceux +d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils +étaient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font naître +des forces, et ces forces doivent être introduites dans les équations du +problème; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant +d'Alembert avaient rencontré ce problème, dont la solution préalable +semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au +détail, ce qui serait impossible, nous réduirons la grande découverte de +d'Alembert à la remarque qui lui sert de base. + +Le système, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le +définissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont +les mêmes dans l'état d'équilibre et dans l'état de mouvement._ Les lois +de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent +un rôle, et, par cette étude antérieure, le problème auxiliaire, si +difficile en apparence, se trouve résolu d'avance ou, pour mieux dire, +éludé. + +Dans le discours préliminaire qui précède le traité de mécanique, +apparaissent pour la première fois quelques-unes des qualités qui +devaient appeler si souvent d'Alembert loin du théâtre de ses premiers +succès. On rencontre déjà l'écrivain habile et le philosophe hardi +qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degré de +certitude de toute vérité acceptée. + +«Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes +regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui +portent avec elles une plus grande lumière. L'obscurité semble s'emparer +de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de +propriétés sensibles; l'impénétrabilité ajoutée à l'idée d'étendue +semble ne nous offrir qu'un mystère de plus; la nature du mouvement est +une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de +la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils +approfondissent l'idée qu'ils forment de la matière et des propriétés +qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur +échapper, plus ils se persuadent que l'existence des objets extérieurs, +appuyée sur le témoignage équivoque de nos sens, est ce que nous +connaissons le moins imparfaitement encore.» + +D'Alembert aborde dans son discours une question fort célèbre alors +et que les géomètres, qui peuvent seuls approfondir la discussion, +résolvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inquiéter beaucoup, +dans un sens opposé à celui qu'il adopte. Les lois de la mécanique +sont-elles des vérités nécessaires ou contingentes? Peut-on, en d'autres +termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute expérience, +démontrer les principes de la science et découvrir les lois du +mouvement? «Pour fixer nos idées sur cette question, il faut, dit +d'Alembert, d'abord la réduire au seul sens raisonnable qu'elle puisse +avoir. Il ne s'agit pas de décider si l'auteur de la nature aurait pu +lui donner d'autres lois que celles que nous observons; dès qu'on admet +un être intelligent et capable d'agir sur la matière, il est évident que +cet être peut à chaque instant la mouvoir et l'arrêter à son gré, ou +suivant des lois uniformes, ou suivant des lois qui soient différentes +pour chaque instant et pour chaque partie de matière; l'expérience +continuelle de notre corps nous prouve assez que la matière, soumise à +la volonté d'un principe pensant, peut s'écarter dans ses mouvements de +ceux qu'elle aurait véritablement si elle était abandonnée à elle-même. +La question proposée se réduit donc à savoir si les lois de l'équilibre +et du mouvement qu'on observe dans la nature sont différentes de celles +que la matière abandonnée à elle-même aurait suivies.» + +Cette seule manière raisonnable de poser la question semble, il faut +l'avouer, bien singulière, et l'idée de considérer la matière abandonnée +à elle-même et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des +caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot +disposé à écarter partout et toujours, dût-il ne rien rester, les +arguments puisés dans une telle considération. + +Lorsque Lagrange déclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre +les géomètres aux problèmes difficiles proposés par défi, si le lecteur +suppose que la théorie du mouvement, trop bien connue, n'était plus +digne de servir d'épreuve, il a très mal compris l'assertion. Descartes, +parlant de sa grande découverte, l'analyse appliquée à la géométrie, +déclare, non sans orgueil et même avec plus d'orgueil qu'il n'est +permis, qu'il se dispense de résoudre les problèmes auxquels sa méthode +est applicable, pour laisser à ses descendants le plaisir facile de s'y +exercer. Pour la géométrie, comme pour la mécanique, l'assertion est +trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procédé ainsi. Plus une +méthode est nouvelle et féconde, plus elle étend le champ de l'inconnu. +Les difficultés à vaincre pour avancer encore grandissent aux approches +des sommets, qui, pour cette raison peut-être, ne seront jamais +atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signalée à +tous et ouverte à lui-même pour tenter de nouveaux travaux. + +Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgré le succès +obtenu, ne doit être aujourd'hui loué qu'avec réserves. + +D'Alembert, en 1746, obtint le prix proposé par l'Académie de Berlin à +l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur +la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec +Frédéric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot +qui convienne. + +Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas à +l'application. + +D'Alembert n'a pas étudié le véritable mécanisme, déjà connu, dans ses +traits généraux au moins, qui explique les vents alizés soufflant sans +cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest. +Ils sont produits par les différences de température, qui dans ces +régions déterminent l'élévation de l'air: l'air plus froid qui le +remplace et vient des régions boréales est animé d'une moindre vitesse +de rotation et semble par conséquent souffler en sens opposé au +mouvement de la terre. + +D'Alembert ne parle de cette cause principale et prépondérante que pour +refuser de s'en occuper. «J'avoue, dit-il, que la différente chaleur +que le soleil répand sur les parties de l'atmosphère doit y exciter des +mouvements; je veux même accorder qu'il en résulte un vent général qui +souffle toujours dans le même sens, quoique la preuve qu'on en donne ne +me paraisse pas assez évidente pour porter dans l'esprit une lumière +parfaite; mais si on se propose de déterminer la vitesse de ce vent +général et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra +facilement qu'un pareil problème ne peut être résolu que par un calcul +exact; or les principes nécessaires pour ce calcul nous manquent +entièrement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur +agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette +dernière raison est plus que suffisante pour nous déterminer à faire ici +abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de +calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner +dans l'atmosphère, il faut nécessairement reconnaître que la théorie des +vents n'est susceptible d'aucun degré de perfection de ce côté-là.» Ces +lignes contiennent une déclaration de principes bien dangereuse pour les +progrès de la physique. Bien éloigné de vouloir approfondir les causes +cachées, d'Alembert n'accepte que des problèmes bien nets et bien purs, +dont l'énoncé permette une solution exacte et achevée; non content de +négliger ce qui est petit et sans influence sensible, il écarte avec +dédain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal déterminé, diminue la +précision et la beauté du problème. C'est la même tendance qui plus tard +et dans un autre ordre d'idées devait le conduire à restreindre, jusqu'à +l'annuler, le champ de la métaphysique et de la philosophie. + +Malgré l'habileté qu'il y déploie, l'insuffisance de la théorie de +d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur +et la direction actuelle des vents dépendraient en effet, suivant elle, +aujourd'hui encore, de l'état initial des couches atmosphériques, sans +que les frottements et les chocs renouvelés depuis le commencement du +monde en aient dissipé l'influence. Le prix accordé à d'Alembert fut-il +donc le résultat d'une méprise, et le titre de membre de l'Académie de +Berlin était-il immérité? Il y aurait grande injustice à le croire. Dans +l'ouvrage sur la cause des vents on reconnaît à chaque page le grand +géomètre profondément instruit de la science du mouvement et +capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais précèdent +les chefs-d'oeuvre et les préparent, parce qu'ils perfectionnent +l'instrument des recherches en enseignant à le manier avec plus +d'élégance et de sûreté. + +D'Alembert, suivant les conséquences de son principe de dynamique, en a +fait l'application à la théorie de la précession des équinoxes, et son +livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel. + +Les pôles de la terre, à moins de chocs que rien ne fait prévoir dans +l'avenir et que rien ne prouve dans le passé, sont immobiles à la +surface; ceux du ciel, au contraire, se déplacent sans cesse par rapport +aux étoiles fixes. C'est la grande découverte d'Hipparque. Le pôle, +autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le +rayon mesure 23° 1/2 et, s'avançant de 50" environ par an, en fera le +tour en vingt-six mille ans. L'équateur, perpendiculaire à la ligne des +pôles, tourne nécessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il +coupe le plan écliptique, qui est fixe, en des points variables. +Ces points sont les équinoxes, qui comme le pôle, par conséquent, +accompliront leur révolution en vingt-six mille années. + +Les observations astronomiques confirment la prédiction hardie du +grand astronome de l'antiquité. Les siècles succèdent aux siècles et +l'équinoxe continue sa marche uniforme. Quelle force produit et règle +son mouvement? La question pour Képler n'aurait pas eu de sens. Heureux +et fier de pénétrer le mécanisme du monde, il n'avait pas l'audace de +chercher les causes. Newton a révélé le ressort; c'est à la mécanique à +en chercher les effets. La terre chaque année tourne autour du soleil. +C'est qu'elle est attirée par lui; sans cette attraction insuffisante +à les réunir, animés par les vitesses acquises, les deux corps +s'éloigneraient indéfiniment. Le soleil, en attirant la terre, n'est +pas la cause de la rotation qui produit les jours et les nuits; il ne +pourrait, si la terre était homogène et sphérique, ni l'accélérer ni la +ralentir. Mais sur un globe aplati et hétérogène l'action est déviée et, +ne s'exerçant pas exactement vers le centre, produit une rotation qui +déplace chaque jour d'une quantité inappréciable aux observations la +position de l'axe du monde. Newton a signalé cette cause incontestée +du phénomène. D'Alembert l'a soumise au calcul. Écoutons Laplace, en +pareille matière le grand juge. «La découverte de ces résultats, dit-il +après avoir expliqué le détail du phénomène, était au temps de Newton +au-dessus des moyens de l'analyse et de la mécanique; il fallait en +inventer de nouveaux. L'honneur de cette invention était réservé à +d'Alembert. Un an et demi après la publication de l'écrit dans lequel +Bradley présenta sa découverte, d'Alembert fit paraître son traité de la +précession des équinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de +la mécanique céleste et de la dynamique, que l'écrit de Bradley dans les +annales de l'astronomie.» + +D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands +problèmes de la mécanique céleste. Les questions depuis Newton étaient +nettement posées, et nul mieux que lui n'était préparé à la lutte. Le +traité de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le +prologue de la mécanique analytique, chef-d'oeuvre de Lagrange. Les +écrits de d'Alembert sur le système du monde forment un traité de +mécanique céleste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a +largement et fructueusement puisé. D'Alembert a repris la théorie de la +lune esquissée seulement par Newton. Le problème appartenait à tous; si +Clairaut et Euler, en l'abordant en même temps que lui, y ont rencontré +les mêmes succès, il faut se garder d'en conclure qu'il fût facile. +Newton y avait échoué, et les forces réunies des trois nouveaux +athlètes ont laissé à leurs successeurs un vaste champ à parcourir. +Les observations se perfectionnent; après les degrés sont venues les +minutes, après les minutes les secondes, et aujourd'hui les dixièmes de +seconde. Les calculateurs prétendent tout expliquer et y réussissent; +c'est en astronomie surtout que les détails sont la pierre de touche des +théories. L'accord dans la théorie de la lune n'a pas été immédiat, et +l'observation, en démentant d'abord le calcul, a éveillé de grandes +émotions et provoqué d'ardentes discussions. + +Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre à la question, se +faisait lire en la discutant. «Ce qu'il y a d'utile en géométrie peut, +disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosité.» + +Cela est vrai sans doute. Mais la poésie, la peinture, la métaphysique +et bien d'autres produits de l'activité humaine sont aussi de pure +curiosité; si l'on doit pour cela les envelopper dans un même dédain, +la barbarie deviendra l'idéal des sages et le voeu des gens sensés. «Il +n'existe dans la nature, ajoute Diderot, ni surface sans profondeur, ni +ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait +cette régularité hypothétique du géomètre Dès que la question qu'on lui +propose le fait sortir de ses suppositions, dès qu'il est forcé de faire +entrer dans la solution d'un problème l'évaluation de quelques causes ou +qualités physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.» + +«Si le calcul s'applique si parfaitement à l'astronomie--c'est toujours +Diderot qui parle---c'est que la distance immense à laquelle nous sommes +placés des corps célestes réduit leurs orbes à des lignes presque +géométriques. Mais prenez le géomètre au toupet et approchez-le de la +lune d'une cinquantaine de diamètres terrestres: alors, effrayé du +balancement énorme et des terribles alternatives du globe lunaire, il +trouvera qu'il y a autant de folie à lui proposer de tracer la marche de +notre satellite dans le ciel que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos +mers quand elles sont agitées par la tempête.» + +L'imagination de Diderot le sert mal. Les géomètres ont depuis le traité +de d'Alembert perfectionné sans cesse les calculs dont il a nettement +donné le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et +Laplace, et, après eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams +ont inscrit leurs noms dans l'histoire de la science en consacrant de +nombreuses années à perfectionner et à refaire cette théorie rebelle aux +formules. La longueur des calculs dépasse toute prévision et s'accroît +sans cesse. Pour l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est +ébauché pour le géomètre. + +Un problème très connu et par comparaison très facile donnera la clef +de l'énigme. La quadrature du cercle est en géométrie comme la pierre +philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls osent +la chercher, et quand ils l'ont péniblement trouvée, il leur faut +de nouveau de longs efforts pour décider un savant véritable à leur +montrer, en entrant au détail, l'illusion de leur découverte. Les +académies depuis longtemps rejettent avec dédain, sans en avoir pris +connaissance, toute annonce d'une solution nouvelle. Le problème est +classé comme insoluble. Archimède l'a résolu pourtant, précisément comme +d'Alembert a résolu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille +ans, quiconque ne se contente pas de l'exactitude acquise peut, sans +effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui plaît, de nouveaux chiffres +exacts et certains. Le rayon du cercle étant donné, la surface est +connue avec une précision illimitée; on peut partager un millimètre +carré en un million de parties égales, et chaque partie, de nouveau, en +un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division; +le résultat imperceptible de toutes ces opérations de l'esprit +restera, si le calculateur le veut, supérieur à l'erreur commise. Que +demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un problème si +parfaitement résolu? La réponse est bien simple: le géomètre veut une +erreur nulle. Entre zéro pour lui et l'extrême petitesse, d'après les +règles du jeu qu'il veut jouer, il y a un abîme. Une solution n'est +pas plus ou moins parfaite, elle est exacte ou inexacte. L'histoire du +problème des trois corps est semblable. + +Les travaux mathématiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne +pouvons en faire le résumé. Il est impossible même de citer ceux qui +pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer à son nom une +place élevée dans l'histoire de la science. Ses études sur les cordes +vibrantes sont du nombre. + +Taylor avant d'Alembert avait résolu le problème; Euler, Bernouilli +et Lagrange s'y sont exercés après lui. Après de longues et subtiles +discussions, leur désaccord a souvent subsisté. + +Une gloire incontestable reste à d'Alembert: il a créé à l'occasion de +ce problème de physique une méthode nouvelle d'analyse. D'Alembert +est le créateur de la théorie si féconde des équations aux dérivées +partielles. + +Il faut dire toute la vérité. L'esprit de d'Alembert, ingénieux et +profond sur toutes les parties de la science, se refusait sur l'une +d'elles aux démonstrations les plus claires. Il a toujours repoussé les +principes du calcul des probabilités, et, dans ses discussions plusieurs +fois répétées avec Daniel Bernouilli, la postérité ne peut refuser à son +illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points. + +Malgré les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli, +d'Alembert refuse de voir dans le calcul des probabilités une branche +légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de départ +de ses doutes et l'occasion de ses critiques est resté célèbre dans +l'histoire de la science sous le nom de «problème de Saint-Pétersbourg». +On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pièce en l'air autant de fois +qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrête alors et il paye à son +adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de jeter la pièce une fois, 2 +francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois +coups, puis 8 francs, 16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme +chaque fois que l'arrivée de face est retardée d'un coup. On demande +combien Paul doit payer équitablement en échange d'un tel engagement? + +Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait proposé le problème, +exige que l'enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu'il paye à Pierre +avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son côté; tel est le sens +du mot infini. Ce résultat, quoique rigoureusement démontré, semble +contraire aux indications du bon sens. Aucun homme raisonnable ne +voudrait payer cent francs les promesses de Pierre. + +L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec dédain +les principes qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et +en contester l'évidence, les raisonnements les moins fondés et les plus +singulières objections. Il refuse, par exemple, aux géomètres le droit +d'assimiler dans leurs déductions cent épreuves faites successivement +avec la même pièce à cent autres faites simultanément avec cent pièces +différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux +cas», et la raison qu'il en donne est fondée sur un singulier sophisme: + +«Il est très possible, dit-il, et même facile de produire le même +événement en un seul coup autant de fois qu'on le voudra, et il est au +contraire très difficile de le produire en plusieurs coups successifs, +et peut-être impossible, si le nombre des coups est très grand.» + +«Si j'ai, ajoute d'Alembert, deux cents pièces dans la main et que je +les jette en l'air à la fois, il est certain que l'un des coups croix ou +pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu que, +si l'on jetait une pièce successivement en l'air cent fois, on jouerait +peut-être toute l'éternité avant de produire croix ou pile cent fois de +suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux cas assimilés +sont entièrement distincts, et que jeter deux cents pièces en l'air pour +choisir après coup les cent qui tournent la même face, c'est absolument +comme si l'on jetait en l'air une pièce deux cents fois de suite, en +choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont fourni +le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d'ailleurs n'occupe +qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d'Alembert se trompe +complètement et sur tous les points. Son esprit, désireux de lumière, +toujours prêt à déclarer impénétrable ce qui lui semble obscur, +était plus qu'un autre exposé au péril de condamner légèrement les +raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. Quant au +paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît entièrement +lorsqu'on interprète exactement la réponse du calcul: une convention +équitable n'est pas une convention indifférente pour les parties; cette +distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très juste et +très déraisonnable. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son +jour, que l'on propose à mille personnes possédant chacune un million de +former en commun un capital d'un milliard, qui sera abandonné à l'une +d'elles désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu +sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n'y voudra prendre part. +En termes plus simples et plus évidents encore: un très gros jeu est +insensé sans être inique. + +Le problème de Saint-Pétersbourg offre, sous l'apparence d'un jeu très +modéré, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs +seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n'ont rien +d'impossible, rendre la perte colossale. + +Les plus grands géomètres ont écrit sur le calcul des probabilités; +presque tous ont commis des erreurs: la cause en est, le plus souvent, +au désir d'appliquer des principes à des problèmes qui par leur nature +échappent à la science. + +D'Alembert commet la faute opposée: il nie les principes. Imposer aux +hasards des lois mathématiques est pour lui un contresens; il rejette le +problème et détourne les yeux. Les géomètres, sur ce point, n'avaient +qu'un parti à prendre, celui de ne pas le lire. Il n'a jamais connu la +question. Daniel Bernouilli l'a invité à se mettre au fait des matières +dont il parle. D'Alembert l'a traité d'impertinent: ils avaient tous les +deux raison. + +Lorsque, trop confiant dans la théorie, on l'invoque dans des cas où +elle n'a que faire, le scepticisme reprend l'avantage. La célèbre +question de l'inoculation en offre un exemple. + +L'inoculation, au XVIIIe siècle, avant la découverte de la vaccine, +était pour les familles le parti le plus sage; l'étude des faits +le rendait évident, mais il ne fallait pas mêler de formules à la +discussion: telle est la thèse de d'Alembert. Il l'a, selon sa coutume, +soutenue avec chaleur et esprit; il adopte la bonne cause et combat ceux +qui la défendent mal; nous ne devons pas passer sous silence ce rôle qui +lui fait honneur. + +La question de fait domine tout; elle repose sur des chiffres +incertains. Les statistiques n'étaient pas d'accord. D'Alembert, dont la +conclusion est résolument favorable à l'inoculation, allègue surtout le +très petit nombre des décès, fort inférieur, suivant les renseignements +les plus certains, à celui qu'on avait proposé d'abord en conseillant +pourtant de braver le danger. + +Sur deux cents inoculés, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en +moyenne dans le mois qui suit l'opération. + +Si cela était vrai, répond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre. +«Chacun, comme dit Pantagruel, serait arbitre de ses propres pensées +et de soy-même prendrait conseil»; mais le chiffre est exagéré. Les +précautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes +dix fois moindre et pourront le réduire encore. + +Sans insister sur ces chiffres douteux, la thèse qu'il soutient est +celle-ci: + +L'évaluation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui +soit décisif. Il n'est pas vrai que, la vie moyenne étant supposée, par +exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants, +toute innovation qui la portera à vingt-sept ans doive être acceptée +comme un avantage. + +Supposons, pour écarter toute hésitation, que la petite vérole soit la +seule maladie mortelle; on sait guérir toutes les autres; quiconque ne +meurt pas de celle-là atteindra l'âge de cent ans. Les ravages de cette +maladie unique sont cependant terribles; ils réduisent de +quatre-vingts ans à soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans. +L'inoculation--c'est l'hypothèse--fait mourir, le lendemain du jour +où elle est pratiquée, le cinquième de ceux qui s'y exposent. La vie +moyenne, si tous se font inoculer à vingt ans, s'élèvera--le calcul est +facile--de soixante ans à soixante-quatre. Qui oserait cependant, +dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer +l'opération? Quel médecin consentirait à se présenter dans une ville, +offrant à mille habitants jeunes et bien portants d'accroître de quatre +ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils +destinés à recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la +certitude de vivre cent ans? + +L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indifférent. Devant +la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements, +disparaissent toutes les espérances et toutes les craintes relatives aux +quatre-vingts années qui suivent. + +D'Alembert dans ses écrits mathématiques manque d'élégance et de clarté. +Comment ce savant universel, nourri aux études classiques, habile à +disserter spirituellement et avec éloquence sur les sujets les plus +divers, cet écrivain célèbre pour la vigueur et la précision de son +style, perd-il son habileté et sa grâce en rédigeant ses belles +découvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert à aucune époque +de sa vie n'a voulu être professeur. Au sortir du collège et pendant +ses études en droit, grâce aux 1200 livres léguées par son père, il +diminuait, en la partageant, la gêne de ses parents adoptifs. Leur +ordinaire de pauvres artisans suffisait à la simplicité de ses goûts. +Résigné comme son ami Diderot à revêtir souvent un costume en désaccord +avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui à échanger son temps +contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de +toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences +aussi volontiers que les lettres. + +«Que faisiez-vous dans l'allée des Soupirs? + +--Une assez triste figure. + +--Au sortir de là vous battiez le pavé. + +--D'accord. + +--Vous donniez des leçons de mathématiques. + +--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir? + +--Justement. + +--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons élèves.» + +D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_ +de son ami Diderot: Diderot enseignait les mathématiques sans les +savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de +son temps. + +«Demandez, dit ailleurs à Diderot le neveu de Rameau, son cynique +interlocuteur, demandez à votre ami d'Alembert, le coryphée de la +science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire les éléments.» +D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a formé d'élève, et +jamais, dans le désir d'être compris des intelligences paresseuses +et rebelles, il n'a fait effort pour être, comme disait Descartes, +transcendentalement clair. + +On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul différentiel y +rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseigné, peuvent +réellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre déjà et, +comme disait Diderot, coryphée admiré des sciences mathématiques. La +réponse est restée célèbre: «Allez en avant, la foi vous viendra». + +Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien +les défauts de d'Alembert. Il se réserve d'éclairer chaque page par la +lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode. + +Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le +style net et précis d'Euclide, il réunissait à un haut degré, avec une +réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire +perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer +Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan +ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance +il fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La +voix publique une première fois le désignait pour remplir une place que +le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait +admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du +Deffant, amie dévouée de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert, +occupait la place: + +«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous +m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais +pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais +très fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit +bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny +qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson, +sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de +l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon mieux au bien de +l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa +candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_ +me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt et +de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et +avoir le sens commun. + +«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la +parole de M. Simard, car, selon ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois +que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce +qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de +l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.» + +Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai +acquis une dignité, celle de secrétaire de l'Académie française, vacante +par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse, +mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient +fort dans l'état où je suis. Il n'en est pas de même de la place de +secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne +tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami +Condorcet qui la remplira merveilleusement.» + +D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la +science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie +et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le +dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et +toujours prêt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les +indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis +sans s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa +pensée, prenait en s'exerçant sur eux l'apparence d'une trahison. + +Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et, +sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils +l'avaient été. + +Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des +sciences y semble occuper le centre de ses pensées et de sa vie. Dans +la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce +qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy, +dont il destine la succession à son ami Condorcet, est négligent et +inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui comme celle de: aux +pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa +plume, une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la +correspondance ont remplacé l'une d'elles par des points; nous imiterons +leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de +d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien +naturel. D'Alembert lui répond: «A propos de Lalande, il est vrai que +nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et +qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des +colères et des mots piquants, il dit sur tous toute la vérité, mais n'en +veut à personne. + +Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni +aimé de d'Alembert. Il en parle souvent avec dédain, et quand il annonce +sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence. «Monsieur +Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même +ruiné; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être +seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre qu'on lui a +vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer. + +«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La +société gagne à sa mort encore plus que la géométrie n'y perd.» Fontaine +n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il +fallait aiguiser la pointe de l'épigramme. + +Lagrange répond: + +«J'ai été fort touché de la mort de M. Fontaine et surtout des +circonstances qui l'ont accompagnée, quoiqu'il se fût déchaîné contre +moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bontés pour moi +m'empêchait cependant de lui vouloir du mal.» + +Les traits lancés par d'Alembert contre ses confrères sont continuels. +Lorsque Lagrange est nommé associé étranger de l'Académie des sciences, +une voix manque à l'unanimité. C'est celle d'un médecin nommé Hérissent, +«très plat sujet et bien méchant bougre». + +Lorsque l'Académie choisit l'abbé Bossut, géomètre estimable, auteur +d'une très bonne histoire des mathématiques, d'Alembert écrit en +annonçant ce choix: + +«Nous avions pourtant grand besoin de géomètres.» Deparcieux, homme à +projets utiles, que Voltaire a appelé grand géomètre, est caractérisé +par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les +Académies afin que les gens en place soient persuadés qu'elles sont +bonnes à quelque chose. + +D'Alembert d'ailleurs--c'est à la fois une explication et une +excuse--n'épargne pas à ses propres ouvrages ses jugements dédaigneux ou +sévères. «Je m'amuse, écrit-il à Lagrange, à faire imprimer deux +volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons géométriques que +j'imprime, pour m'en débarrasser, comme les femmes qui épousent leurs +amants pour s'en défaire.» + +Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans +y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs. + +D'Alembert protégeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors +d'un voyage de Turin à Paris, recommandé le grand géomètre à son ami +Voltaire, dont le domaine des Délices se trouvait sur la route. Le jeune +protégé de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la +Henriade_, de _Zaïre_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il +y en avait pour tous les goûts, ne parut nullement ébloui. Il écrit à +d'Alembert: «J'ai passé par Genève, comme je me l'étais proposé, et, +à la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dîner chez +Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un très gracieux accueil. Il était ce +jour-là en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme +de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie. +C'est, en vérité, un original qui mérite d'être vu.» + +Voltaire n'a pas même remarqué le géomètre; le nom de Lagrange dans ses +lettres n'est pas prononcé. On l'aurait bien surpris en lui prédisant +que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux à voir, +occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon +plus grande que la sienne. + +L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile à +connaître. L'effort nécessaire pour la dissimulation dépassait ses +forces. Ses amitiés, ses amours, ses dédains et ses haines, son +incrédulité et son scepticisme étaient connus de quiconque l'approchait, +et lorsque, désireux de tranquillité, il prenait la résolution d'être +correct et prudent, il ne tardait pas à rire de lui-même, comme il +voulait rire de Tout. + + + + + CHAPITRE III + + D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE + +Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et +injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous +demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert: + + ...Chancelier du Parnasse, + Qui se croit un grand homme et fit une préface. + +On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient +d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était +certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand, +jamais il ne fut fier. + +Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout. +Son rire étincelant bravait les lois du décorum; prompt à saisir les +ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon, +d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance +d'un personnage à la dignité de ses manières. + +Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de +l'Encyclopédie, avait avec lui, malgré la grande différence de caractère +et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et +pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition, +avec la même ardeur pour l'étude et pour les travaux de l'esprit, +ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature, +de philosophie, en enveloppant dans un même scepticisme toutes les +questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la théologie. +L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument +sans réplique à qui voudra convaincre les esprits les plus prévenus +que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la vertu ne sont +l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance. + +L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques +religieuses n'inspiraient à d'Alembert qu'éloignement et dédain. +Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la +tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une +déclaration de guerre. + +L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les +éditeurs. Le premier projet était de la traduire. Diderot avait fait ses +preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur +obscur l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il +ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle ne pouvait rien écrire de +médiocre. + +La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En +s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite armée, dont il devint +l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait +diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y +associer. + +Le prospectus de l'Encyclopédie lui donnait pour titre: + + _Encyclopédie + ou + Dictionnaire raisonné des sciences, des arts + et des métiers._ + +L'ordre alphabétique était adopté. + +On comprend mal la convenance d'associer le tableau des idées et du +savoir humain à une série d'articles se succédant sans ordre ni méthode. + +Les éditeurs pensaient autrement, et le discours préliminaire, en +assignant dans chaque science la place de chaque question, et à chaque +science sa place dans le développement de l'esprit humain, devait +corriger, en instruisant le lecteur, le défaut de méthode accepté pour +la commodité des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours +bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de +l'intérêt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractère, de la vanité et +même de l'orgueil, il lui importait surtout de préparer un succès à son +ami. + +Le discours préliminaire servant de préface à l'Encyclopédie contient, +dit d'Alembert, la quintessence des connaissances mathématiques, +philosophiques et littéraires acquises par vingt années d'études. Il +fait ainsi remonter ses méditations au jour de son entrée au collège des +Quatre-Nations. + +Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition détaillée de +l'ordre dans lequel sont nées les diverses branches du savoir humain, +et le tableau historique du progrès depuis la Renaissance jusqu'à nos +jours. Le premier problème est insoluble. Nous ne savons les origines +en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des +vérités douteuses, certain aussi de n'être pas convaincu d'erreur. + +Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de +départ de d'Alembert. La précision n'est qu'apparente, l'assertion est +vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, dépourvu +des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait +vivre, qu'un bien petit nombre d'idées? + +On l'accordera sans peine. + +Les sens sont nécessaires assurément. Tout vient-il d'eux? et +qu'entend-on par là? + +Les sens des animaux valent les nôtres pour le moins: la source des +idées pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi +n'arrivent-ils pas à nous égaler? Helvétius a fait l'objection et trouvé +la réponse. Les animaux n'ont pas de mains. + +L'idée du moi est la première. La première chose que nos sensations +nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles +indispensables? Pourrait-on concevoir un être intelligent dépourvu, +faute de sensations, du sentiment de sa propre existence? + +Après avoir connu notre propre existence, nous devons à nos sensations +la connaissance des objets extérieurs et, parmi eux, celle de notre +corps; un sentiment irrésistible nous fait croire à la réalité de ces +objets. D'Alembert, à l'appui de cette idée, propose un singulier +argument. + +N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui +l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas +qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un à +l'autre. Il n'y a qu'une espèce d'instinct plus sûr que la raison même +qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle. + +N'est-on pas tenté de traduire ainsi: la croyance à la réalité des +objets extérieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que +plus certaine? + +Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble +pas qu'on puisse avoir d'idée distincte, moins encore d'idée complète ni +de la matière ni d'autre chose. «Quand je me perds dans mes réflexions +à ce sujet, écrivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les +fois que j'y pense, je suis tenté de croire que tout ce que nous voyons +n'est qu'un phénomène qui n'a rien, hors de nous, de semblable à ce que +nous imaginons, et j'en reviens toujours à la question du roi indien: +Pourquoi y a-t-il quelque chose?» + +Le grand Ampère, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de +confiance et plus d'espoir, aimait à s'égarer dans les ténèbres de la +métaphysique, trouvait aussi la différence entre les _phénomènes_ et les +_noumènes_ difficile et incertaine. + +La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problème du +moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le résoudre, on +pourrait leur répondre, en parodiant le vers d'un grand poète: + + Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses études. + +L'étude des objets extérieurs est le premier soin de l'homme: elle a +pour origine la nécessité de garantir notre propre corps de la douleur +et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est +utile ou nuisible. Cette recherche nous révèle nos semblables et nous +sommes attirés vers eux. + +L'explication du rapprochement des hommes est étrange, il faut l'avouer. +Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en +convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont +la vue lui enseigne la justice et la vertu. «Le mal que nous éprouvons +par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance +réfléchie des vertus opposées, connaissance précieuse dont une union et +une égalité parfaite nous auraient peut-être privés. De l'idée de vertu +l'homme s'élève à comprendre la spiritualité de l'âme, l'existence de +Dieu et nos devoirs envers lui.» + +Malgré l'intérêt de ces hautes vérités, il ne faut pas, comme on l'a dit +plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalité de l'âme. + +Telle est l'origine de l'agriculture, de la médecine et des arts +nécessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont +dû écarter d'abord toute spéculation oisive; mais l'étude de la nature +entreprise pour nous donner le nécessaire fournit avec profusion à nos +plaisirs. La satisfaction d'apprendre des vérités même inutiles est une +espèce de superflu qui supplée à ce qui nous manque. En recueillant +ce superflu pour goûter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain +rencontre la physique et la mécanique, et l'abstraction des propriétés +sensibles autres que l'étendue fait naître la géométrie. + +Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des +propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions +aller plus loin sans sortir de l'univers matériel; mais telle est la +marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé +les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les +perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation des êtres +réels qui sont l'objet immédiat et direct de nos sensations. La +physique mathématique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve +impuissant à tout enchaîner, la physique expérimentale, sont nées de ce +mouvement rétrograde fait par l'esprit. + +Entre les limites très éloignées de nos «connaissances certaines, dont +l'une est l'idée de nous-même et l'autre cette partie des mathématiques +qui a pour objet les propriétés générales des corps, se trouve un +intervalle immense ou l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer +de la curiosité humaine, tant par les nuages qu'elle y a répandus sans +nombre que par quelques traits de lumière qui semblent échapper de +distance en distance pour nous attirer. + +«La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère +impénétrable à l'homme même quand il n'est éclairé que par la raison +seule. + +«Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous +instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à +la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était +caché, mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de +connaître. Le reste est fermé pour nous et apparemment le sera toujours. +Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer, +voilà à quoi la religion révélée se réduit: néanmoins, à la faveur des +lumières qu'elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme +et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne +l'ont été toutes les sectes de philosophes.» + +Les lecteurs de l'Encyclopédie étaient prévenus. Ces lignes marquent +aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le +programme théologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se +serait fermée. + +Quelquefois cependant, mais avec moins de légèreté, d'Alembert imite +le tour habituel de Voltaire. «D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque +absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut +faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent. +Lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer +sans forcer personne à la connaître.» + +L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées +soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables, +leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même +d'acquérir des connaissances et celle de se communiquer réciproquement +leurs pensées. Cet art a donc été trouvé et nommé _logique._ La science +de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans +les idées mêmes; elle doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la +manière la plus nette. La science du langage est devenue nécessaire, et +comme les hommes en se communiquant leurs idées cherchent aussi à se +communiquer leurs passions, l'éloquence est une arme nécessaire. Faite +pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à +l'esprit, elle impose silence à la raison même, mais les règles ici ne +peuvent suppléer au talent, et le génie ne peut se réduire en préceptes. +Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer +pour embrasser le passé et l'avenir. De là, l'origine de l'histoire. + +Les branches principales se divisent en une infinité d'autres, dont +l'énumération serait immense et appartient plus à l'Encyclopédie qu'à la +préface. + +Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas été mentionnés. Est-il nécessaire de +les définir et d'en chercher l'origine? + +D'Alembert s'est donné la tâche de tout enchaîner logiquement. + +«Il est, dit-il, une autre espèce de connaissances réfléchies dont nous +devons maintenant parler. Elles consistent dans les idées que nous nous +formons à nous-mêmes, en imaginant et composant des êtres semblables +à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est ce qu'on nomme +l'_imitation de la nature_, si connue et si recommandée par les +anciens.» + +Comme les idées directes qui nous frappent le plus vivement sont celles +dont nous conservons plus vivement le souvenir, ce sont aussi celles +que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs +objets. Si les objets agréables nous frappent plus, étant réels, que +simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrément en ce dernier cas +est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de +l'imitation. À l'égard des objets qui n'exciteraient, étant réels, que +des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable +que les objets mêmes, parce qu'elle nous place à cette juste distance où +nous éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le désordre; +c'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des +sentiments vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils soient, que +consiste, en général, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant +d'auteurs ont écrit sans en donner d'idée nette. + +Ce que nous savons de l'histoire semble s'accorder mal avec +l'enchaînement exposé par d'Alembert. Il prévoit l'objection. Quand on +considère depuis l'époque de la Renaissance les progrès de l'esprit +humain, on trouve, dit-il, que les progrès se sont faits dans l'ordre +qu'ils devaient naturellement suivre. Cet ordre est précisément le +contraire de celui que propose le discours. En sortant d'un long +intervalle d'ignorance que des siècles de lumière avaient précédé, la +régénération des idées a dû nécessairement être différente de leur +génération primitive. + +Un grand poète a dit: + +Le présent au hasard flotte sur le passé. + +D'Alembert ne veut pas croire au hasard. La partie la plus brillante du +discours préliminaire est le tableau tracé, d'après l'histoire, de la +marche de l'esprit humain depuis son renouvellement par l'invention de +l'imprimerie et l'émigration des savants du Bas-Empire apportant les +richesses de l'antiquité. Le style convient au sujet; il est digne à la +fois des grandes questions qu'on aborde, des grands hommes que l'on juge +et du grand esprit qui révèle sa puissance. + +«Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque +tous les genres, avaient été oubliés pendant douze siècles. Les +principes des arts et des sciences étaient perdus, parce que le beau +et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les +frappent guère à moins qu'ils ne soient avertis. Ce n'est pas que ces +temps malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares. +La nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands +hommes semés de loin en loin, comme ils le sont toujours, occupés +d'objets différents et abandonnés sans culture à leurs lumières? Les +idées qu'on acquiert par la lecture et par la société sont le germe de +presque toutes les découvertes. + +«C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie; +les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours.» + +Celui qui inventa les roues et les pignons eût inventé les montres dans +un autre siècle, et Gerbert au temps d'Archimède l'aurait peut-être +égalé. + +D'Alembert semble plus heureux qu'embarrassé de l'immensité de sa tâche. +Il trace avec ardeur et vivacité le tableau des progrès de la poésie. +Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises. + +«Au lieu d'enrichir la langue française, on chercha d'abord à la +défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de +latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle +devînt ridicule.» + +D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence, +comme il a fait de Clément Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la +poésie française commence à Malherbe. + +Son admiration est sincère et l'inspire heureusement. + +«Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et +prenant comme eux la nature pour modèle, répandit le premier dans +notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac, +aujourd'hui trop méprisé, donne à notre prose de la noblesse et du +nombre. Les écrivains de Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait +commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes +et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs +ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de +livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir +sacrifié pendant plusieurs années au mauvais goût dans la carrière +dramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie, +bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans +ses discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune +de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine, +s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que +les anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du +coeur humain, joignait à une élégance et une vérité continues quelques +traits de sublime. Despréaux dans son Art poétique se rendit l'égal +d'Horace en l'imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et +des moeurs de son temps, laisse loin derrière lui la comédie ancienne. +La Fontaine fît presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se +placer à côté de Démosthène.» + +Tout cela n'est pas et n'était pas même alors bien nouveau, mais suffit +pour justifier d'Alembert d'avoir aspiré à prouver, en l'écrivant, +qu'_un géomètre peut avoir le sens commun._ + +Le rôle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans +limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont +indiqués avec une impartiale justice. Descartes est jugé de haut par un +de ses pairs comme géomètre, par un adversaire indulgent pour les autres +faces de son génie. «Il a peut-être été grand, mais il n'a pas été +heureux.» Il paraît impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa +philosophie et sur son système du monde, d'Alembert est bien loin de +vouloir l'amoindrir. Sa méthode aurait suffi pour le rendre immortel. + +«Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant varié en moins d'un +siècle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la +philosophie. Une imagination forte, un esprit très conséquent, des +connaissances puisées dans lui-même plus que dans les livres, beaucoup +de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus +et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager. Aussi +éprouva-t-il, de son vivant même, ce qui arrive, pour l'ordinaire, à +tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres, il fit +quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût sa +nation, soit qu'il s'en défiât seulement, il s'était réfugié dans un +pays entièrement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât +beaucoup moins à faire des disciples qu'à les mériter, la persécution +alla le chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu'il menait ne +put l'y soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avait employée pour +prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres +qui, peut-être, n'y croyaient pas. Tourmenté et calomnié par des +étrangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en +Suède, bien éloigné sans doute à s'attendre au succès brillant que ses +opinions eurent un jour. + +«On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe. +Les mathématiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font +néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de +sa gloire. La géométrie, qui, par sa nature, doit toujours gagner sans +perdre, ne pouvait manquer, étant maniée par un si grand génie, de +faire des progrès très sensibles et apparents pour tout le monde. La +philosophie se trouvait dans un état très différent. Tout y était à +commencer; et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre! Le +mérite de les faire dispense de celui d'en faire de grands.» + +Osons pénétrer et traduire la pensée de d'Alembert. + +Les éloquentes rêveries de Platon et la savante logique d'Aristote +avaient laissé tout à faire en philosophie. On doit à Descartes un +premier pas, il est petit et l'on attend encore le second. + +Chez un esprit habitué à exiger la rigueur, un tel jugement n'a rien qui +doive surprendre. Mais pourquoi tant écrire alors sur la philosophie? + +Les pages sur Newton, quoique belles, ne sont pas dignes d'un tel sujet. +D'Alembert aurait eu bonne grâce à s'incliner plus profondément devant +son véritable maître. + +Lorsque, pressé par les limites nécessaires de son oeuvre, il salue +rapidement les grands hommes en les jugeant d'un seul mot, ce mot n'est +pas toujours heureux: + +«Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes +astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de l'accélération.» + +Il y avait plus et mieux à dire sur l'adversaire victorieux du système +de Ptolémée. + +«Huygens, qui par ses ouvrages pleins de force et de génie a su bien +mériter de la géométrie et de la physique.» + +Le lecteur, s'il ne le sait déjà, peut-il deviner, dans ce savant _qui +mérite bien de la science_, le génie immortel que dans son enfance on +nommait Archimède et dont la longue carrière a justifié ce glorieux +surnom. + +«Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde....» + +Quelle que puisse être la suite, d'Alembert ici le prend de trop bas. +Mais, loin de réparer une maladresse irréparable, il ajoute avec une +froide ironie: + +«Génie immortel et sublime dont les talents ne pourraient être trop +regrettés de la philosophie si la religion n'en avait pas profité.» + +Ni Galilée, ni Huygens, ni Pascal ne sont traités suivant leur mérite. + +La préface de d'Alembert fut beaucoup admirée. Les critiques les plus +vives étaient entourées de louanges. On respectait même en le combattant +le savant qui, déjà illustre, montrait dans un champ aussi vaste la +profondeur de son esprit et la fermeté de son style. + +«La préface que M. d'Alembert a mise à la tête de ce grand ouvrage est +bien propre à prévenir en sa faveur; c'est un morceau de génie où brille +un savoir exquis revêtu de toutes les grâces du style. On y voit un +esprit noble, élevé, vraiment philosophique, un discours nourri, pour +ainsi dire, de réflexions lumineuses qui forment un texte serré et très +délicat.» + +Tel est le début de l'une des critiques les plus remarquées et les plus +libres publiées sur l'Encyclopédie. + +D'Alembert s'élève, dans un de ses écrits, contre le géomètre (on n'a +jamais dit lequel) qui, en présence d'une belle oeuvre de l'esprit, +demandait: «Qu'est-ce que cela prouve?» + +«Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela +apprend?» + +Cette question adressée à la préface de l'Encyclopédie resterait sans +réponse. + +L'Encyclopédie, plus encore que la préface, souleva de vives critiques. +L'oeuvre de tant de mains était fort inégale. On citait beaucoup de +questions faiblement traitées; d'autres n'auraient pas dû l'être du +tout. Le dictionnaire, en somme intéressant et utile, attirait surtout +l'attention par le scepticisme philosophique qui y règne. + +Voltaire, qui prévoyait les difficultés de cet immense programme, est +à demi ironique, mais aussi à moitié sérieux, quand il termine par ces +mots une lettre aux deux collaborateurs: «Adieu, Atlas et Hercule, qui +portez le monde sur vos épaules. Tant que j'aurai un souffle dévie, je +suis au service des illustres auteurs de l'Encyclopédie.» + +Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre +humain. + +Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans +avenir s'élevait trop vite. D'Alembert le comparait à un habit +d'arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et beaucoup de +haillons. + +Le magnifique programme planait au-dessus des débris, mais les ennemis, +acharnés et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les détails: +ils en signalaient d'étranges. Diderot y introduisait jusqu'à de longs +articles extraits de la _Cuisinière bourgeoise._ L'article AGNEAU a +trente-cinq lignes: + +«Tout ce qui se mange de l'agneau est délicat. On met la tête et les +pieds en potage, on les échaude, on les assaisonne avec le petit lard, +le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la +cervelle après l'avoir bien saupoudrée de mie de pain....» + +Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas à sa +place. + +L'article GENÈVE, écrit par d'Alembert, a plus qu'un autre attiré +l'attention. Le consistoire calviniste de la petite république y est +loué d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait. +Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'être chrétiens, +ne croient ni au paradis ni à l'enfer. Pour les orthodoxes, ils +méritent le bûcher. En les tolérant--c'était l'opinion de Bossuet--, +on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs +protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond, +qu'il déclarait ne pas connaître, combattit la prétention de faire sans +leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La thèse +était juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir +de la développer dans quelques pages irréfutables. Mais la lettre +célèbre adressée à d'Alembert traite une question beaucoup moins simple. +D'Alembert avait écrit: + +«On ne souffre pas à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y désapprouve +les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure, +de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent +parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet +inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des +comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des moeurs, +et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations +théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une +finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est difficile +d'acquérir sans ces leçons. + +«La littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès. +Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes.» + +D'Alembert, à son ordinaire, appuie et développe trop longuement. Peu +importe à Rousseau, c'est le fond qu'il conteste et le théâtre qu'il +veut proscrire, non partout, mais à Genève. + +La lettre de Rousseau à d'Alembert a l'étendue d'un livre; tous les +regards alors se tournaient vers lui, les âmes se penchaient vers +les paradoxes dont son style, quelle que fût sa thèse, assurait le +retentissement. Rousseau ne cache pas ses principes: + +«Au premier coup d'oeil jeté sur ces institutions, dit-il, je vois +d'abord qu'un spectacle est un amusement, et s'il est vrai qu'il faille +des amusements à l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont +permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile +est un mal pour un être dont la vie est si courte et le temps si +précieux.» + +Les luttes littéraires plaisaient à d'Alembert; il répondit en +s'efforçant, non sans succès, d'imiter le style de son adversaire. Le +public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait nécessaire, vit +cependant un amusement permis: la lettre et la réponse furent beaucoup +lues et beaucoup admirées, l'opinion donna raison à d'Alembert, mais +décerna le prix d'éloquence à Rousseau. + +Le caractère philosophique, c'est-à-dire antireligieux de +l'Encyclopédie, devait exciter des protestations. Dès le second volume +un arrêt du Conseil avait interdit la vente des articles déjà parus, +en soumettant à la censure préalable tous ceux qui intéresseraient à +l'avenir la religion. + +«Sa Majesté a reconnu, disait l'arrêt, que dans les deux volumes on a +affecté d'insérer des maximes tendant à détruire l'autorité royale, +à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes +obscurs et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de la +corruption des moeurs, de l'irréligion et de l'incrédulité.» + +Le gouvernement était faible; ses irrésolutions grandissaient avec +l'audace de ses adversaires. La défense fut levée; d'autres réclamations +s'élevèrent. L'avocat général Omer Fleury, l'une des victimes les moins +intéressantes de Voltaire, s'écriait, quelques années après, dans un +réquisitoire demeuré célèbre: + +«La société, l'État et la religion se présentent aujourd'hui au tribunal +de la justice pour lui porter leurs plaintes. C'est avec douleur que +nous sommes contraints de le dire, on ne peut se dissimuler qu'il n'y +ait un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme, +pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la +corruption des moeurs.» + +Quelques années après, le 8 mars 1759, un arrêt du Conseil supprimait +les lettres de privilège accordées pour l'impression de l'Encyclopédie. +On avait publié sept volumes. + +D'Alembert, fatigué de la lutte et effrayé non sans excellentes raisons, +se retira définitivement. + +Une lettre adressée à Voltaire fait connaître les motifs d'une +résolution qui, malgré les vives instances de Diderot, demeura +inébranlable: «Oui, sans doute, mon cher maître, l'Encyclopédie est +devenue un ouvrage nécessaire et se perfectionne à mesure qu'elle +avance; mais il est devenu impossible de l'achever dans le maudit pays +où nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien; mais +croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des _ordres +supérieurs_ dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution? +croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous qui se trouve dans une +feuille périodique qu'on appelle les _Affiches de province_ a été +envoyée de Versailles à l'auteur avec ordre de l'imprimer, et qu'après +avoir résisté autant qu'il a pu jusqu'à s'exposer à perdre son +gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son +mieux? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la _discrétion +du prêteur_, c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine +de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est +gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime +aujourd'hui de pareilles choses, par _ordre exprès_ de ceux qui ont +l'autorité en main, ce n'est pas pour en rester là. Cela s'appelle +amasser des fagots au septième volume pour nous jeter dans le feu au +huitième. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que +nous en avions eu jusqu'à présent. M. de Malesherbes a reçu là-dessus +les ordres les plus précis et en a donné de pareils aux censeurs qu'il a +nommés. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent changés, nous +n'y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons +pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc +quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous +les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous +saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu +que nous ne saurions compter sur rien avec lui, même après les promesses +les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut +laisser là l'Encyclopédie et attendre un temps plus favorable (qui ne +reviendra peut-être jamais) pour la continuer. S'il était possible +qu'elle s'imprimât dans le pays étranger en continuant, comme de raison, +à se faire à Paris, je reprendrais mon travail, mais le gouvernement n'y +consentira jamais; et, quand il le voudrait bien, est-il possible que +l'ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs? + +«Pour toutes ces raisons, je persiste en ma thèse.» + +Il laissa Diderot terminer sans lui le monument plus vaste que grand, +plus vite oublié que les promesses auxquelles on continuait à croire. + +D'Alembert a écrit en traçant son propre portrait: + +«Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout +ce qui le blesse, fait sur lui une impression vive, dont il n'est pas le +maître.» + +Ce jugement est confirmé par les détails d'une affaire peu connue, celle +du jésuite Tolomas, membre de l'Académie de Lyon, poursuivi, sur des +motifs qu'on jugera bien légers, par la colère de d'Alembert qui demande +avec insistance à la Compagnie dont il était correspondant l'expulsion +de celui qui l'avait, disait-il, offensé. + +Le père Tolomas, professeur au collège de Lyon, à la rentrée des +classes, le 30 novembre 1754, prononça un discours latin en présence +du consulat et d'une assemblée nombreuse. Il avait pris pour sujet +l'apologie du collège et des méthodes adoptées pour l'éducation et pour +l'enseignement. + +L'intention était évidente. Tolomas répondait à l'article Collège +récemment paru dans l'Encyclopédie, dont l'auteur était d'Alembert. + +L'attaque avait été vive, la réponse était de droit. + +Un jeune homme, lisait-on dans l'Encyclopédie, après avoir passé dans un +collège dix années qu'on doit mettre au nombre des plus précieuses de +sa vie, en sort, lorsqu'il a le mieux employé son temps, avec la +connaissance très imparfaite d'une langue morte, avec des principes de +rhétorique et des principes de philosophie qu'il doit tâcher d'oublier, +souvent avec une corruption de moeurs dont l'altération de la santé est +la moindre suite. + +On écouta Tolomas avec bienveillance; plus d'une allusion, quoique faite +en latin, fut comprise et applaudie par l'élite de la société lyonnaise. +On savait alors les classiques par coeur. Quand le père Tolomas parla +d'un auteur + + _Cui nec est pater nec res_, + +chacun se rappela un vers d'Horace et pensa à la naissance de +d'Alembert. + +D'Alembert écrivit pour s'en plaindre à la Société royale de Lyon. Sa +lettre est du 30 janvier 1755. Il s'étonne de son silence et attend une +justice publique. Le secrétaire perpétuel de la Société répondit le 22 +février 1755 que la Société n'avait pas entendu le discours de l'un de +ses collègues, ni ne l'a examiné; que, prononcé au collège, ce qui s'y +passe n'est pas de son ressort et que la seule satisfaction que la +Société puisse lui donner est de lui assurer que sa lettre a été lue +en assemblée générale, que l'académicien inculpé y était présent et a +protesté de son innocence d'intention et de fait, puisque son discours +ne contenait aucun trait qui puisse le regarder et qu'il offre, ce que +la Société a accepté, d'écrire lui-même à M. d'Alembert. + +Le père Béraud, savant astronome, correspondant de l'Académie des +sciences, écrivit de Lyon le 21 février 1755 à M. d'Alembert pour lui +assurer que la harangue du père Tolomas, qu'il a entendue, ne contenait +aucune attaque personnelle contre lui. + +Le père Tolomas lui-même, le 25 février 1755, écrivit à d'Alembert pour +se plaindre des préventions qu'on lui a données. Il ne s'est permis +aucune personnalité, il a dans son discours défendu les collèges avec +modération, il l'a déposé entre les mains de M. le Prévôt des marchands +de Lyon. + +D'Alembert, dans une lettre du 17 mars 1755, adressée à M. Bourjelat, +écuyer du roi (frère Bourjelat, comme il le nomme en parlant à +Voltaire), persiste dans sa réclamation contre l'injure du père Tolomas, +parce que, dit-il, la Société ne lui a pas rendu justice. Il n'a pas +répondu à la réponse de son secrétaire parce qu'il se croit quitte +désormais de tout envers elle. Il n'aurait pas cru qu'au XVIIIe siècle, +dans une des premières villes de France, il pût y avoir une Société +littéraire qui autorise chacun de ses membres à outrager de la manière +la plus indigne un homme de lettres qui n'a jamais insulté qui que ce +soit; il lui demande de rendre publique sa lettre à la Société, la +réponse qu'il en a reçue, celle des deux jésuites et la présente. Il +doit ce procédé aux dignes membres de la Société de Lyon qui, n'ayant +pu lui faire rendre justice et ne voulant pas attester que la harangue +qu'ils ont entendue ne contenait rien d'injurieux, ont pris le parti de +se retirer. + +Si ces lettres, comme le demande d'Alembert, ont été réunies et publiées +en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le +discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de +la municipalité de Lyon, ni à la bibliothèque de la ville. Le dossier +de l'affaire d'Alembert-Tolomas, à la bibliothèque de Lyon, contient 25 +pièces. Nous en citerons deux seulement: + +«Monsieur et cher confrère, + +«Dans le moment que votre lettre, le mémoire y joint et les jettons qui +m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir méritée dans les +règles, M. Bourjelat était avec moi; il m'a fait part du silence affecté +de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait prévenu +il y a quelques semaines, il lui a répondu aux autres articles les moins +importants de ses lettres et a laissé celui-là. De plus, il m'a montré +une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur +d'être de la Société royale de Lyon, il aurait eu celui de lui écrire +pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce +sont ses termes. + +«Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le +discours du père Tholomas a fait une grande sensation à Paris, et nous +avons tout lieu de présumer qu'il nous fait perdre la protection de +M. de Malesherbes et même celle de M. d'Argenson, protecteur de +l'Encyclopédie. Au surplus, M. Bourjelat est toujours très disposé à +nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a déjà +tâché de remédier au premier effet que produit le programme envoyé à +MMrs de l'Encyclopédie en protestant que le corps n'avait rien de +commun dans cette affaire; il paraît néanmoins qu'on y fait entrer +pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sitôt qu'il me sera possible, +l'honneur de conférer avec vous plus amplement sur cette affaire. + +«GOIFFON.» + + +Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris +son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se ménager, et la +bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs +entendu la harangue et, toute réflexion faite, la trouve injurieuse; il +prie en conséquence la Société d'accepter sa démission. + +Cinq autres membres prirent le même parti. L'un d'eux est le célèbre +Montucla, historien des mathématiques; il hésita longtemps, car sa +lettre est du 5 juin 1755. + +«Je suis extrêmement mortifié de n'avoir à vous écrire depuis que vous +êtes secrétaire de la Société royale de Lyon que pour le sujet pour +lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait été doux de conserver +davantage le titre de votre associé; mais mes liaisons avec M. +d'Alembert et l'amitié dont il m'honore ne me permettent pas de me +réputer davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre. +Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre à l'Académie pour lui notifier +la démission que je lui donne de ma qualité d'académicien. + +«Votre très humble et très obéissant serviteur, + +«MONTUCLA.» + + +Je dois au savant doyen de la Faculté catholique des sciences de Lyon, +M. Valson, un rapprochement curieux. + +Voltaire était arrivé à Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de +s'y établir. La tradition rapporte même qu'il devait fixer sa résidence +sur les bords de la Saône, près de l'île Barbe. + +Deux Académies, réunies depuis, existaient alors à Lyon: l'Académie +des sciences et belles-lettres et l'Académie des beaux-arts ou Société +royale. Toutes deux étaient fort considérées, mais animées d'un esprit +différent. La première, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, était +ami de Voltaire, favorisait les Encyclopédistes. La seconde, ayant pour +directeur le célèbre architecte Soufflot et patronnée par l'archevêque +de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des +sympathies tout opposées. Très fière du titre de Société royale, elle +s'arrogeait le premier rang. C'est à celle-là qu'appartenait Tolomas. + +Voltaire, quelques jours après son arrivée, assista avec son ami +Fleurieu à une séance de l'Académie des sciences et belles-lettres. +L'archevêque de Lyon, patron de l'Académie royale, ne pouvait aimer les +allusions à la naissance de son neveu; il s'en prit à Voltaire. Pour +menacer ses écrits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il +s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire +jugea prudent de quitter Lyon le 9 décembre 1754, en attribuant au +discours de Tolomas les tracasseries qui l'inquiétaient. La mauvaise +humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accroître. + +On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert +pour obtenir la suppression de la feuille de Fréron, _l'Année +littéraire._ + +On attaquait de toutes parts les Encyclopédistes comme ennemis des lois +et de la religion. D'Alembert et Diderot étaient traités chaque jour +d'empoisonneurs publics. Fréron, que Voltaire a rendu intéressant à +force d'injustice, était un des plus violents détracteurs de l'oeuvre. +D'Alembert osa porter plainte à M. de Malesherbes, directeur de la +librairie. On espérait de lui plus que de la bienveillance pour +l'Encyclopédie; on en avait acquis le droit. + +M. de Malesherbes, peu de temps avant, forcé par des ordres supérieurs +de faire saisir les papiers de Diderot, le fit prévenir quelques +heures à l'avance. «On me laisse trop peu de temps! s'écria-t-il, où +voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, répondit +Malesherbes, ils y seront en sûreté.» + +S'il était prêt à protéger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne +voulait persécuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner à +d'Alembert une leçon de patience et d'équité. + +«Mes principes, lui écrivit-il, sont qu'en général toute critique +littéraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que +le livre critiqué et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son +ouvrage, est une critique littéraire.» + +Fréron continua sa polémique vigilante et sévère en relevant, non sans +esprit, les méprises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclopédie. +La voix de Voltaire, + + Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive, + +redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zoïle +Aliboron et, dans ses jours de grande colère, Cartouche Fréron. + +Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'état des +esprits. La guerre était déclarée. Quoique faites avec la plume, +les blessures étaient dangereuses et les représailles redoutables. +L'irritation était universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou +condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un +auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite, +étaient devenus des événements sans importance. Les imprimeurs et les +colporteurs de livres prohibés étaient condamnés avec une rigueur +intermittente et capricieuse, tantôt au carcan, tantôt aux galères, +quelquefois à mort. De pieux chrétiens, pour avoir obéi à leur +conscience, étaient, par une vexation inouïe, privés des sacrements à +leur dernière heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs +de l'Encyclopédie, Morellet, venait d'être envoyé à la Bastille. L'abbé +de Prades, autre rédacteur des articles théologiques, s'était très +prudemment enfui près de Frédéric. «Nous ne pouvons pas en élever un», +disait d'Alembert. La confraternité académique et la courtoisie due +entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troublés devant les +haines de parti. Fréron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert +même, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la postérité en +doute fort, était un personnage venimeux, un vil spadassin littéraire, +l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souillé par +tous les vices: + + ... ... ... ... ... ... + ... ... ... ... ... ... + Cet animal se nommait Jean Fréron. + +On ne peut citer les vers qui précèdent. + +Tolomas était un jésuite! + +L'indignation contre les pieuses fureurs des jansénistes, qui, pour +vaincre et détruire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise +et toute persécution légitime, avait jeté d'Alembert dans la lutte. Dans +l'ardeur du combat il croyait, à son tour, tout permis contre ceux qu'il +traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille. + +La géométrie respecte toujours la logique; les géomètres l'oublient +quelquefois. + + + + + CHAPITRE IV + + D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE + +La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus +brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la +précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer +ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire. +D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du +Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour +bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut +plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la +duchesse du Maine. + +Le comte des Alleurs, un des habitués de la maison, parle dans une de +ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime géomètre. +D'Alembert, pour plaire à sa spirituelle amie, déployait toutes les +ressources de son esprit. Sur un point seulement il était intraitable: +il ne voulait pas être protégé et dérangeait par ses maladresses +volontaires les plans arrangés pour le servir. Mme du Deffant lui +promettait une place à l'Académie française; d'Alembert l'acceptait +volontiers, mais à la condition de ne faire la cour à personne, de +parler librement sur tous les sujets, et peut-être, sans l'avouer, de se +montrer d'autant plus raide ou plutôt plus taquin--la raideur n'était +pas son genre--qu'on pouvait davantage lui être utile. + +Mme du Deffant, protectrice déjà de plus d'une candidature, n'avait rien +rencontré de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste! +Tant qu'il voudra quand on l'aura nommé. L'Encyclopédie est en vue, il +suffit d'y brûler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre +peut faire un ami et ne doit rien coûter à une conscience raisonnable! +Le président Hénault, auteur d'une histoire chronologique de France, +était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu +plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune, +elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie +plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes +compromettantes, elle ajoutait, en l'annonçant: «Quant au président +Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui». + +Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour +son livre, ou s'intéressait assez à d'Alembert pour désirer dans sa +candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer. + +D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite +pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous, +écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y +décider.» + +«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à +célébrer les grands génies, je doive parler de l'abrégé chronologique? +C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout. + +«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus, +et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas +d'avoir donné des éloges excessifs à personne.» + +Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent +d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant +que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait +bien pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il +la compromet à plaisir: c'est à n'y rien comprendre! Dans un opuscule +qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de +lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs. +Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de +rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est point +de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête +devant l'Académie et devant ceux qui en font être.» + +Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous +donc dit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh! +mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voilà +tout.» + +Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu +à l'Académie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième +candidature, fut également battu trois fois à l'Académie française. + +Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens. +Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer +avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy. + +L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir +d'une épigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bâton au poète Roi: + + Trente-neuf qu'on joint à zéro, + Si j'entends bien le numéro, + N'ont jamais pu faire quarante. + D'où je conclus, troupe savante, + Qu'ayant dans vos cadres admis + Clermont, cette masse pesante, + Ce digne cousin de Louis, + La place est encore vacante. + +De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La +supériorité du genre était alors acceptée. + +Son _Alceste_, tel était le sujet, se termine par la mort du traître +qui, se voyant démasqué, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe +mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup de +poignard: + + Dieux, avec tant de force et d'intrépidité, + Que n'avait-il un coeur à la vertu porté! + +Ce sont les derniers vers de la pièce. + +_Alceste_ n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être +oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les _Satires_, +premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge, +offensé les hommes de lettres les plus éminents. + +Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était +secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres. +Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des +trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré +l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant +mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner +l'extrême-onction?» + +La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à +faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes +candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à +Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence. + +L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à +regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le +petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses +lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)». + +La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente +de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition +auquel l'Académie n'était pas habituée. + +Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin +à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches. +On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires +devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula +quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent +nombreuses. + +La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était +Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se +montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans +réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On +exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de +Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli. + +Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu +lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que +l'histoire de l'évêché de Vence. + +D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature, +a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin +imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin +d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la +postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop +souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au +collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il +n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha +pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa +plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès +toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie; +il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait +naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile, +disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout +ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur, +assurait à une séance publique une affluence dont il était fier. + +À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en +être secrétaire perpétuel, il prenait la parole à presque toutes les +réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance empressée, +de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées. +Souvent même, les jours de réception, sans avoir de rôle officiel, il +ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils sur des +sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont +appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire +ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur +toujours féconde pour la science. + +«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures, +le seul écrivain qui n'aille jamais ni en deçà ni au delà de ce qu'il +veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La +postérité n'a pas ratifié la louange. + +Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et +hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la poésie en géomètre. + +Qu'est-ce que cela veut dire? + +Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y +pénétrant on se condamne à n'en plus sortir et que l'habitude de la +ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la +fantaisie. Il n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre +ignore la musique. Pour être différentes, les facultés de l'esprit ne +s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare +qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire. + +D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études +profanes, celle des mathématiques fut la seule que le jeune +ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances +géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous +accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions appeler +de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis +d'observer, tout intérêt particulier mis à part, que le théologien +naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une science +qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science +en effet si propre non pas à redresser les esprits faux condamnés à +rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux +esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs +méditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il +ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître +et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend +encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas et à +discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances +humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des +ténèbres.» + +L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce +que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes. + +D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les +limites du bon goût. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant +l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau +disait: «Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis +gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de +panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules, +ne saurait être loué dans le style habituel; il était nécessaire de +combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont réuni dans +l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme +dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force. + +D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais +qui n'a pas accepté l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir composé +sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse +de Clèves_, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son +véritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincérité la plus +franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le +voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la +discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est +pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole._» + +Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait +supprimé les dernières lignes. Sans être des Fontenelles ni manquer de +clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au +lecteur le plaisir de deviner quelque chose. + +D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler +l'assertion sans accroître la clarté qui est complète, ou fortifier la +preuve qui semble évidente. + +Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers +de ce poète de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un +académicien lui représenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire +était un homme dont la naissance _et par conséquent les vers_ méritaient +des égards. Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu +dire «_et par conséquent les vers_» est jugé; d'Alembert ajoute pour +l'accabler: + +_Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse, +mais les titres du Parnasse; et quant à vous, monsieur, qui trouvez ces +vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire +du mal des miens._ + +L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute: + +«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en +prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient +moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la +sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage +même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue: + +«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers, +fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que +s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme +dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du +poète y fait encore moins.» + +On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune +qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le +triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau. + +Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de +Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien +l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la +Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la +terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur +trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils +auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat _citoyen_ était persuadé +que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un +Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de +_lèse-humanité_ en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut +que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.» +C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en +douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe +à quelle place, comme un intolérable contresens. + +L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa +plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui, +dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans +l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire +qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute +la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui +emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne. + +D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit, +admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page +plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec +Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang: + +«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands +maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier +quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un +grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas +dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux +frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les +siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste +sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper +des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa +langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on +conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans +le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte +l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse +l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni +se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui +échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui +précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin, +ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des +beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains, +que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien +représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi +correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis, +et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du +Belvédère.» + +Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents. +Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur +rendait la critique facile. + +D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous +insistons sur ses défauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente +maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux +digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la +louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul +dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite. + +Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans +qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un +champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M. +de Vendôme.--_Monseigneur_, répondit le poète, _voulez-vous vous en +aller?_» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus +brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur. + +D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute: +«Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à +la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de +plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes: + +_Relicta non bene parmula._ + +Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant +simplement le _non_: + +_Relicta bene parmula._ + +On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais +guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être +à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace +a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu +obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des +poètes.» + +On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant +célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert +l'aurait peu flatté: + +«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste +du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.» + +N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il +n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de +bataille où l'on n'a que faire? + +D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à +faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public, +croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils +n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils +font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent +ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée +qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable. + +Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes +les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit, +d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du +mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop +savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du +XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux +malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir +sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni +à Bachaumont, ni à Grimm, ni au _Journal de Trévoux_ la vérité sur +l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux +correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des +succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son +nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on +ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle +que des échecs. + +D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait +l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur +à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour +écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et +réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle. + +D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur +talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son +influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux +hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par +devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre +naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer +un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de +Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de +Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse +et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il +l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire +gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre +Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure, +entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé +Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons +franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les +pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants. + +La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait +souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement +d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une +d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour +écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant, +alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des +gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs +oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré. + +Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je +veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour +son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il +faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et +réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois. +Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois +cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas +s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre +en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit +et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un +magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté. + +N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas +pardonné,--mais plus gracieux et plus sage au président de détourner +les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser +voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans être sa dupe, il +était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois, +ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de +Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas +semblable, lui-même leur aurait donné. + +Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le +patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney. +Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument +la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son +héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard +jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller +Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors +beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée +de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti +catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir +cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans +une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille +coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert, +qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à +cette _vieille et infâme catin._ + +On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à +l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une +accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert +ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans +après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en +peut être citée comme preuve. + +«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande +envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont +pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la +place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde +oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi, +ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois +impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins +que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la +fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui +veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.» + +Chabanon échoue. + +«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir +Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope +Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe +et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon +avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami +très intime de d'Alembert. + +Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans +décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il +fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre +lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de +grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le +voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause +de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi. + +«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse +précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous, +ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y +crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi, +me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.» + +Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité +affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont +méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous +avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui +lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais, +ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon +ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les +livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je +vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous +irons nous promener ensemble.» + +Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de +Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour +l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'_Éponine_. Chapelain-Lemierre et +Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des +deux--c'était Chapelain--ne passa que le second. + +Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche +adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac +de Meilhan, qui a écrit: + +«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui +survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.» + +Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que +d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire. + + + + + CHAPITRE V + + D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES + +Un personnage alors considérable--c'était le maréchal Vaillant--me +disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne; +là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie +les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! maréchal! +répondis-je sans hésitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que +ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant +pourquoi.» + +Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux. + +D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire, +affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours +académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa +correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne +l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il +faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après +avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse +des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait +d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir +à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond, +affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un +langage trop éloigné de sa pensée. + +«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse +que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai +pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma +phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans +ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de +notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne +n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait +peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la +peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait +composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.» + +«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert. +C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement +si connu: _Écrasons l'infâme_. Il avait cours entre amis seulement et +les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on +ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un +croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un +mécréant n'a pas d'ambitions si hautes. + +D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne +voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme +Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne +voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant +excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots +par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait +l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous +les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de +quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je +n'ai pas même fait _la Pucelle_. Je dirai à maître Joly de Fleury que +c'est lui qui l'a faite.» + +Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il +consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney. +À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il +aurait mis chapeau bas devant toutes les processions. + +D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: _Histoire de la destruction +des Jésuites_, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on +avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom +de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du +mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de +l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les +deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le +public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après, +d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites +d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour +l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en +Espagne. Vous le recevrez incessamment.» + +Voltaire le reçoit et répond: + +«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur +odeur m'a réjoui le nez.» + +Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin), +secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers +exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le +secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme +des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas +délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à +les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait +librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de +d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait +plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules +mathématiques». + +Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être; +comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour +ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus. +L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à +d'Alembert ni railleries ni bons mots. + +Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs +voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est +confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux +encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les +ordres religieux. + +C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à +l'inverse de Sosie, se présenter, en disant: + +«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des +parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à +cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la +canaille janséniste et la canaille parlementaire». + +Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y +trompèrent pas. + +«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial +et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le +prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur +tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables. + +«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on +lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la +poitrine.» + +La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la +main, promet des coups plus rudes encore. + +«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le +libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils +sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche +ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des +coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai +par les coups de bâton.» + +Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate +canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai +pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est +toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de +d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et +s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries. + +«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur +servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la +sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en +appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le +gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à +toutes les _autres_ sottises et assurément j'aurai de quoi parler.» + +Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de +notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui +écrivait: + +«Cher défenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement +votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le +dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez +de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le +recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être +utile à la cause commune et que _l'infâme_, avec toutes les révérences +que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si +j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de +bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de +toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne +suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon +de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal +acquitté.» + +Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne +pleuvent pas encore. + +«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et +partout triomphante l'espace de deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux +marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la +mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant +leurs digues à cet élément destructeur. + +«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée +après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est +arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et +percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et +de patience, ceux qui ont ensuite veillé si longtemps à sa conservation, +ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette +digue, n'en méritent pas moins d'éloges.» + +Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit, +n'ont pas leur juste part. + +D'Alembert raconte le rôle des jésuites pendant le premier siècle et les +raisons, fort honorables pour eux, de leurs succès: + +«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée +du noviciat, les sérieuses épreuves qui précèdent l'engagement: nul +n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve. + +«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille +prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie, à quatre heures du matin +pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils +croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des +Bourdaloue que des fainéants et des chantres.» + +Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle. + +«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les +autres sociétés, les intérêts et les haines réciproques des particuliers +nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en +est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la +société pour ennemie. Jamais républicain n'aima la patrie comme chaque +jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa +gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est +pas sans raison qu'on les a définis une épée dont la pointe est à Rome. + +«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet +de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle +procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail +de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si +l'intérêt de la société le demande. + +«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils +en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la +conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère +que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun +ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux +qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les +matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus +exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit +ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier +d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le +relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même +et le donnait à bon marché aux autres.» + +D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les +jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait +par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels +leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait +prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne +consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté +par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes +causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore +restreinte davantage». + +On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de +l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les +membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la +pauvreté évangélique. + +Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un +malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive +pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe +plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir. +La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts +engagés--les dettes s'élevaient à 3 millions,--l'était surtout par les +révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du +Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements +de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs +frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle. + +Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il +fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à +l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la +tranquillité de l'État. + +Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle +d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa +doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la +tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs +allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et +ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les +jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les +disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables. +Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en +défaire.» + +Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du +premier tribunal de l'État. + +D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien +comprise: + +«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de +Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause +les richesses et l'insolence de ces républicains.» + +«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont +osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs +jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal +pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été +composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des +magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations +fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour +des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables. + +«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert, +ont pris la peine de répondre. À quoi bon? + +«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations +exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées +sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus +fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici +se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui +suit dépasse toute mesure. + +«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste +qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de +passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles +vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la +nation désirait: l'anéantissement des jésuites.» + +Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même +de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage. + +Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des +calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme +aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait +applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour +raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations +fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs. + +D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs, +mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches +eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver. + +Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans +après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à +Voltaire: + +«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de +M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient +formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le +roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi +qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne +désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que +dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement? +Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne +pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les +renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait +permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr +qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien +injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou +non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?» + +À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles +motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras +où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette +victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce +tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait +brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès +qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent +que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que +la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.» + +On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés +par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent; +ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en +riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à +l'occasion de la tragédie d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours, +lui écrit: + +«Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas +comme Dieu et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat +compliment que je prétends vous faire; mais je ne vous dis que ce que +j'ai déjà dit cent fois à d'autres. Vos pièces seules ont du mouvement +et de l'intérêt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de +la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action. +Je ne vous demande plus d'échafaud, je sais et je respecte toute la +répugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les échafauds aient +leur mérite.» + +A la lueur d'un bûcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en +l'oubliant, fait penser à ce mot de Grimm: «Il semble voir des enfants +qui jouent avec les instruments du bourreau». + +Les jésuites, condamnés, traînaient l'affaire en longueur. «Le +gouvernement hésitait. Une circonstance fortuite précipita leur ruine. +On reçut à la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la +Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prévenir +les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On +imagina, pour faire diversion, de donner aux Français un autre objet +d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imaginé de faire couper la +queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus +sérieuses, on déclara donc au principal des jésuites qu'ils n'avaient +plus qu'à obéir au Parlement et à cesser leurs leçons.» + +«Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincère, que la plupart des +jésuites, ceux qui dans cette société comme ailleurs ne se mêlent de +rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient +pas dû, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs +supérieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus à regret +avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient +par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre, car les chefs +avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à +leur aise, tandis que la multitude immolée restait sans pain comme +sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général +d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite +au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves +d'une maison pour le crime d'un seul. + +_Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._ + +«Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.» + +Il faut s'y résigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste +encore, contre l'intérêt public allégué, il n'en faut invoquer aucune. + +Continuons l'analyse du livre. + +«Quelques parlements n'avaient rien prononcé contre l'institut, et les +jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il +y avait lieu d'appréhender qu'au premier signal de ralliement la partie +dispersée, se rejoignant tout à coup à la partie réunie, ne formât une +société nouvelle, avant même qu'on fût en état de la combattre. La +sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la +jurisprudence à l'égard des jésuites, quelle qu'elle pût être, fût +conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit +par lequel on vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la +France.» + +Tout s'était réuni pour accabler les jésuites et préparer leur ruine. +Aux griefs accumulés contre eux ils avaient ajouté deux fautes +capitales. Nous n'en rappelons qu'une. + +«Ils avaient refusé, par des motifs de respect humain, de recevoir sous +leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient +pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards. Ce +refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine. Ainsi ces hommes +qu'on avait tant accusés de morale relâchée et qui ne s'étaient soutenus +à la cour que par cette morale même, ont été perdus dès qu'ils ont +voulu, même à leur grand regret, professer le rigorisme. Matière +abondante de réflexion et preuve évidente que les jésuites depuis leur +naissance jusqu'à cette époque avaient pris le bon chemin pour se +soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être dès qu'ils s'en sont écartés.» «Il +est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anéantissement +de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu +que l'intolérance janséniste ne succède pas en crédit à l'intolérance +jésuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes +l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de +choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on +vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jésuites, gens +accommodants pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi, permettent +assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme +sans lumières, veulent qu'on pense comme eux. S'ils étaient les maîtres, +ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours, +sur les moeurs l'inquisition la plus violente. + +«Les jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées +sous l'étendard de la superstition. C'était la phalange macédonienne +qu'il importait à la raison d'avoir rompue et détruite. Les jansénistes +ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon +marché.» + +Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous également +implacable. + +Le livre sur la destruction des jésuites obtint un grand succès et +souleva de violentes colères. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire +qui cite de mémoire et invente quelquefois, fut traité d'hyène, de +Philistin, d'Amorrhéen, de bête puante, de Satan et de Rabsacès. + +Les pamphlets les plus envenimés ne vivent guère; la trace des +invectives disparaît avec eux. La plupart s'adressaient moins à +d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier. + +_L'yenne du Gévaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre à un ami_ sur +le livre nouveau, a fait moins de mal que les écrits publiés depuis peu. + +L'auteur de la _lettre à un ami_, qui s'appelait, je crois, le père +Guidy, veut parler des écrits condamnés récemment par l'assemblée +générale du clergé (août 1765) dans des termes d'une violence presque +égale: + +«Une multitude d'écrivains téméraires, disaient les évêques réunis, +ont foulé aux pieds les lois divines et humaines. Les vérités les plus +saintes ont été obscurcies et les principes de la monarchie ébranlés. +Rien n'a été respecté ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel. +La majesté de l'Être suprême et celle des rois sont outragées et l'on ne +peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs, +dans l'ordre même de l'État, l'esprit du siècle semble le menacer d'une +révolution qui présage de toutes parts une ruine et une destruction +totale.» + +Le clergé voyait juste. Mais l'Encyclopédie dans ses craintes n'occupe +qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jésuites était à +peine signalé. + +Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un +mot nouveau le sottisier littéraire, l'ait répété plusieurs fois, que +d'Alembert ait été appelé Rabsacès. J'ai trouvé le passage. + +D'Alembert avait écrit: + +«La philosophie, à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre +presque aussi vive qu'à la Compagnie de Jésus, avait fait malgré eux et +par bonheur pour eux des progrès semblables. Les jésuites, intolérants +par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux. On les +regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du +fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux +dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlements, quand ils +ont commencé à attaquer la Société, ont trouvé cette disposition dans +tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des +magistrats a porté l'arrêt contre les jésuites. Le jansénisme n'a été +que le solliciteur.» + +C'est à l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets +très différents portant tous deux pour titre _le Philosophe redressé_ a +provoqué par l'introduction du nom de Rabsacès l'ironie dangereuse de +Voltaire. + +«Quand j'accorderais, dit-il, à ces prétendus destructeurs des jésuites +la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononcé l'arrêt de leur +ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est +servi de blasphémateurs, Rabsacès à leur tête, pour tailler en pièces +les Éthiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur côté +pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jérusalem +s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par +leur diversion lever le siège aux Assyriens?» + +L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus +obscure encore. L'auteur avait oublié les détails du siège de Jérusalem; +mais il n'a pas appelé d'Alembert Rabsacès. + +On lui en a dit bien d'autres: + +«Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur à cet écrivain que +de qualifier en détail toutes ses contradictions? Un monstre devant un +miroir doit avoir horreur de lui-même.» + +«L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la +vérité et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du +premier ordre. On pourrait définir son écrit: «Pot-pourri ou Recueil +d'invectives ineptes contre la religion.» + +La menace se mêle à l'injure: + +«S'il n'est pas chrétien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait +bien se faire chasser par le peuple à coups de pierre.» + +D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le +lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice +sans cela n'aurait pas été régulier. + +D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent +littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez +lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse. +Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont +ajoute: «Et cela est vrai». + +Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut +laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire. +D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans +déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension. +Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son +mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au +choix du roi. + +L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre, +sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert». +On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont +le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse +de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine +persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien, +qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée. + +D'Alembert écrit à Lagrange: + +«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette +misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que +l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un +remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de +n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma +conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me +départir.» + + + + + CHAPITRE VI + + D'ALEMBERT ET FREDERIC + +D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que +quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut +vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les +autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les +estime comme je peux.» + +Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à +changer ni à ses principes ni à ses défiances. Dans leur correspondance, +dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que +d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation +par Frédéric était respecté sans flatterie par d'Alembert. L'estime et +la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le +caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient +payés par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la +liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert avait +concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe +du mémoire était une louange assez insignifiante adressée à l'illustre +monarque, habilement tournée en vers latins, sans platitude et sans +emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par +Frédéric. + +Maupertuis, quelques années plus tard, voulait quitter Berlin, mal +portant, malade, mourant peut-être de la diatribe du Dr Akakia. La +situation pour lui était moralement amoindrie. Les flèches de Voltaire +étaient empoisonnées et les blessures incurables. Malgré la protection +très ferme et l'indignation très sincère du roi contre Voltaire, +Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort, +la diatribe avait touché très juste, avait perdu toute autorité morale. +Élevé trop haut naguère, il était précipité trop bas. Son importance +académique était détruite. + +Le roi fit offrir à d'Alembert, avec des avantages considérables, la +présidence de son Académie. C'était en 1752. D'Alembert était pauvre; +les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'étaient pas +alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait espérer dans l'avenir +ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans hésiter. Les +instances redoublèrent sans l'ébranler. + +Aucune analyse ne peut remplacer les lettres échangées, réellement +belles, parce qu'elles sont sincères et qu'aucun mot n'en est démenti +par la vie de d'Alembert. À la lettre écrite par le marquis d'Argens +pour lui communiquer les offres de Frédéric, d'Alembert répondit: + +«On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis aux bontés dont +le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et +inviolablement attaché: le respect et l'admiration que ses actions +m'ont inspirés, ne suffisent pas à mon coeur; c'est un sentiment que +je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en +inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point à +tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du +désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je +me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le +regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter +ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans +quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme à un ami +digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec +vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bonté que vous m'avez +fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers l'abbé +de Prades, auquel je m'intéresse très vivement, et qui se loue, dans +toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la réputation +dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos +connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité +d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. «La situation où je suis +serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de +renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; 1700 livres +de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de +mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du +gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté +même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage +sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses +qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de +lumières. Une pension très modique, qui vraisemblablement me viendra +fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le +malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse +raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop +certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal +disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout +cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si +douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque. +Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai +essuyées dans ce genre, m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne +m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. À force +de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus +étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de +fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme +les autres hommes, par désirer les places et les richesses, j'ai fini +par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux. +La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon +caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être à un +peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les +hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût +m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire +le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un +petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation +et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est +possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour +une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse +être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut +faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement +pour moi, toutes les conditions essentielles à mon bonheur ne sont pas +en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste +raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de +Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donné un corps très faible et +qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à +s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je +alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller +finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs, +mon ancien état qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-être même +n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y +aurais laissés, et à qui je percerais le coeur par mon départ. Je vous +avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le +roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il +connaît l'amitié; il la ressent et il la mérite; qu'il soit lui-même mon +juge. + +«À ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute, +je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au +gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais +je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui +me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne +pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs, +comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand +ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les +plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est +absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos +yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert. +Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise, +pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être +persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie, +je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut +bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai +que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire +dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si j'ose +le dire, l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des +détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer. + +«D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il +en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire +naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne +pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi +brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige à une sorte de +représentation, tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris +jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont +les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au +roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte +dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on +met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par +mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus +fermée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands +ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes et +surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de +faire des heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour +moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est +infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans +perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant +sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de +nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu +aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures; +et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens se +plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma +manière de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et +la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner. + +«Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me +résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à +venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon +ami; je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré +ma recommandation, à nuire à l'abbé de Prades; mais quand j'aurais +ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour +m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet +état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander +qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un +nouveau motif pour moi de ne me pas déplacer. Voilà, monsieur, les +raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au désespoir que Sa +Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie +et ma franchise, bien loin de me nuire auprès de lui, m'affermiront dans +son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien +plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je +le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai +dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi +digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes que pour les +éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi +que je conserverai toute ma vie, pour sa personne, l'attachement le plus +désintéressé, le plus fidèle et le plus respectueux; et que je serai +toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule façon +dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un +jour à quitter ma patrie, ce sera dans ses États que j'irai chercher un +asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de +lui libre et pauvre. + +«Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps +avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans +fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la +place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé, que je +n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus +d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle encore, +à répondre de même, parce que, dans ces circonstances, les réponses les +plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer +Sa Majesté que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa +personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais. +J'ai l'honneur d'être, etc.» + +L'estime de Frédéric redoubla. Ne pouvant réussir à attirer d'Alembert +et n'y renonçant pas pour l'avenir, il lui fit offrir, par son +ambassadeur, une pension de 1 200 livres. «Louis XV, dit Mme du Hausset, +n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Frédéric l'avaient +ulcéré... Il entra un jour chez Mme (de Pompadour) avec un papier à la +main et lui dit: «Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il +aime les gens à talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir +l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays étrangers. Voici, +ajouta-t-il, une lettre de lui adressée à milord Maréchal pour lui +ordonner de faire part à un homme supérieur de mon royaume d'une pension +qu'il lui accorde.» Et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots: +«Vous saurez qu'il y a un homme à Paris du plus grand mérite qui ne +jouit pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talents et à +son caractère. Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse et réparer +au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette +considération... + +«Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que +j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la beauté du caractère aux +talents les plus sublimes de l'esprit.» + +«Le roi s'arrêta: en ce moment arrivèrent MM. de Marigny et d'Ayen, +auxquels il recommença la lettre et il ajouta: «Elle m'a été remise par +le ministre des affaires étrangères, à qui l'a confiée milord Maréchal +pour que je permette à ce _génie sublime_ d'accepter ce bienfait. Mais, +dit le roi, à combien croyez-vous que se monte ce bienfait?» Les uns +dirent six, huit, dix mille livres. «Vous n'y êtes pas, dit le roi, à +douze cents livres. + +«--Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup. +Le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit à peu de frais.» + +«M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que +l'homme de génie était d'Alembert et que le roi avait permis d'accepter +la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinué au roi de +donner le double à d'Alembert et de lui défendre d'accepter la pension, +mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alembert comme un +impie.» + +Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Frédéric renouvela ses instances. +D'Alembert refusa de nouveau. Voltaire le lui conseillait fort. «Que +dites-vous, lui écrit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il +était malade depuis longtemps d'une réplétion d'orgueil; mais je ne le +croyais ni hypocrite, ni imbécile. Je ne vous conseille pas d'aller +jamais remplir sa place à Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis +Astolphe qui avertit Roger de ne pas se livrer à l'enchanteresse Alcine, +mais Roger ne le crut pas.» + +En prévenant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire +n'avait aucun tort. La main gantée de velours que Frédéric tendait +gracieusement à d'Alembert pouvait égratigner les imprudents et broyer +les ingrats. L'amitié de Frédéric n'était pas banale, et s'il respectait +les génies sublimes, c'étaient ceux que lui-même jugeait tels. Le bon et +grand Euler ne rencontrait à la cour et à l'Académie ni les avantages +offerts à d'Alembert avec tant d'empressement, ni les égards que sa +naïve bonhomie ne savait pas imposer. Frédéric le traitait avec la même +bienveillance précisément qu'il montrait au jardinier de Sans-Souci +quand il était content de ses services. Euler pour Frédéric n'était pas +plus un ami que d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de +l'un: C'est un impie. Frédéric, s'il daignait s'en informer, pouvait +dire d'Euler tout le contraire. Il était tolérant et le lui pardonnait, +mais rien de plus. Euler, si d'Alembert l'avait consulté et s'il avait +osé répondre, aurait donné le même conseil que Voltaire. + +Un de ses neveux avait été incorporé dans un régiment. Le jeune homme +se destinait au commerce; la famille était désolée. Euler adressa une +supplique. + +Le roi lui répondit: + +«Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un +tempérament flegmatique qui ne paraît pas propre pour l'activité et la +souplesse si nécessaires à un habile marchand, je crois que la nature +l'a destiné pour embrasser le métier des armes. J'espère que vous +n'envierez pas au susdit régiment cet homme, dont j'aurai soin de faire +la fortune en votre considération.» + +L'occasion était bonne de quitter Berlin; à la place d'Euler, d'Alembert +n'y eût pas manqué. + +Le voyage de d'Alembert à Berlin ne put avoir lieu que trois ans après +la mort de Maupertuis, en 1762. Son empressement à profiter des offres +de Frédéric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Frédéric lui-même +n'était pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son +invitation, choisit le moment où le roi lui écrivait: + +«Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occupé à réparer +les malheurs de la guerre dont j'ai toujours gémi.» + +D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire. +D'Alembert ne l'avait pas. La nature de Frédéric était double; jamais +il ne s'est montré à d'Alembert, jamais il n'a été pour lui qu'un ami +spirituel, profond, généreux et dévoué. + +Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalité simple et +intime de cet ami qui ne voulait pas avoir de cour, et dont l'accueil et +l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse d'un +grand seigneur ou les bontés d'un monarque. + +Dînant et soupant à la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que +fussent les invités, avec aisance et liberté, sans se soucier de +l'étiquette, sans la connaître même; il ne cherchait pas à l'apprendre, +ayant compris, dès le premier jour, qu'il serait à mauvaise école. + +D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne dépasse les bornes et +rassure sur ce point Mlle de Lespinasse, à laquelle il rend compte de +tout. + +«Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson à +mon retour, ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne +polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j'aurai grand besoin de +me dédommager, et, à l'égard du maintien de la table, c'est la chose du +monde dont le roi est le moins occupé et je ne saurais m'instruire avec +lui sur ce grand sujet.» + +Frédéric désirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une +affectueuse et discrète insistance la présidence de son Académie. + +«Je ne vous répéterai pas, pour ne pas vous ennuyer, écrit d'Alembert à +son amie, à quel point le roi est aimable et toutes les bontés dont il +me comble. Hier, après son concert, je me promenai avec lui dans son +jardin; il cueillit une rose et me la présenta en ajoutant qu'il +voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce +n'est pas la première fois qu'il m'a parlé sur ce ton-là. + +«Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Académie et tout ce qui lui +appartient pour en juger par moi-même. + +«Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'était +bien aussi mon projet, mais que, mon premier objet étant de lui faire la +cour, je n'irais à Berlin qu'avec lui. + +«Après m'avoir parlé de mes éléments de philosophie, dont il est très +content, le roi me demanda si je n'aurais pas pitié de ses pauvres +orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Académie. Il ajouta à cette +occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je +répondis de mon mieux, mais en lui faisant connaître cependant la ferme +résolution où j'étais de ne point renoncer à ma patrie ni à mes amis. +Je dois à ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons, +malgré le désir qu'il aurait de les vaincre. Il est impossible de me +parler de cela avec plus de bonté et de discrétion qu'il l'a fait. Il +a fini la conversation par désirer que je visse son Académie et les +savants qui la composent. Le 13 au matin, nous sommes partis pour venir +ici, à Charlottenbourg, à une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai +profité du voyage pour aller voir la ville et l'Académie. J'y ai été +reçu avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement. Le +soir je retournai auprès du roi, que je trouvai se promenant tout seul +(cela lui arrive souvent); il me demanda _si le coeur m'en disait._ Je +lui répondis que tous ces messieurs m'avaient reçu avec toute la bonté +possible et qu'assurément le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me +disait pas avec une force invincible pour les amis que j'avais laissés +en France.» + +D'Alembert, toujours bon et dévoué, ne voulant rien accepter, moins +encore demander pour lui-même, était heureux d'employer sa faveur à +venir en aide aux autres. + +«Je me porte mieux, écrit-il, parce que le roi m'a donné hier une grande +satisfaction: c'est d'accorder, sur les représentations que je lui ai +faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand +sujet de son Académie, et qui, se trouvant chargé de famille et assez +mal aisé, voulait s'en aller à Pétersbourg.» Euler resta à Berlin, +mais on le désirait à Saint-Pétersbourg, et avec raison, car jamais +académicien ne fut plus fécond ni mieux inspiré dans ses incessantes +productions. Vingt ans après la mort d'Euler, l'Académie de +Saint-Pétersbourg devait encore chaque année le plus grand attrait de +ses recueils à la publication de ses mémoires inédits. + +D'Alembert--on le voit par le trait que nous venons de citer et par +d'autres passages de sa correspondance--était plein de déférence, +d'admiration et de dévouement pour celui qu'il appelait le grand Euler. + +«Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite à l'Académie, m'a régalé +d'un mémoire de géométrie qu'il a lu à l'assemblée et qu'il a bien voulu +me prêter, sur le désir que je lui ai marqué de lire ce mémoire plus à +mon aise.» + +Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amitié. Lorsque, +cinq ans après, Euler, devenu presque aveugle, accepta les offres de la +Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux témoignages +donnés à son rare mérite que Frédéric, fort indifférent à la géométrie, +insista longtemps pour le garder. Quand le départ fut résolu, +d'Alembert, toujours empressé à favoriser les talents, proposa au +grand Lagrange, alors très jeune, très pauvre et inconnu à Turin, la +succession du grand Euler, en réglant avec Frédéric, sans rencontrer +ni objections ni refus, les conditions offertes à ce grand homme qui, +disait-il, vaudrait bien Euler. + +«Je ne demande pas mieux, répondit Frédéric, de changer un géomètre +borgne (Euler était presque aveugle) contre un géomètre qui a les deux +yeux.» + +Lagrange se rendit à Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le +jeune géomètre dont, sur plus d'un point, les découvertes devaient +balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout échouer. +Dans la lettre écrite à Lagrange au nom de Frédéric, il était dit que le +plus grand géomètre devait, naturellement, venir prendre la place auprès +du plus grand roi. Lagrange, dont la vanité n'était pourtant pas le +défaut, montra les lignes flatteuses, qui, adressées à un jeune homme +jusque-là fort peu remarqué et pourvu d'un très modeste emploi, firent +quelque bruit à Turin. À la cour on en fut choqué, et quand Lagrange +demanda un congé, on laissa sa demande sans réponse. Il fallut pour +décider le roi de Piémont, qui au fond ne se souciait nullement d'un +jeune professeur à son école d'artillerie, l'intervention directe de +Frédéric, accordée sans hésitation à la demande de d'Alembert. + +La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un +exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de +mérite malheureux ou méconnus. + +Un savant illustre, Lambert, avait été appelé à l'Académie de Berlin sur +sa réputation qui était grande et que le temps devait accroître encore. +Frédéric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas. + +«Je puis assurer, écrivit-il à d'Alembert, qu'il n'a pas le sens +commun.» Lambert écrivait en allemand sur la physique mathématique plus +que sur la géométrie. D'Alembert, à vrai dire, ne connaissait ni ses +oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingénieuse +sagacité. Il se hâta d'écrire à Frédéric, qui, sans attirer de nouveau +près de lui le savant et peu sociable géomètre, lui fit à l'Académie une +situation digne de son mérite. + +Après avoir protégé la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui +au jeune Laplace, qui, mécontent à Paris de sa position et des lenteurs +de sa carrière académique, avait confié à d'Alembert son découragement +et son ennui. + +Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais +l'influence de d'Alembert, à la vue de ses premiers travaux, bien +inférieurs pourtant à ceux de Lagrange, était entièrement à son service. +Lorsqu'après la mort de Clairaut, au moment où l'ouvrage de d'Alembert +sur la destruction des jésuites faisait beaucoup de bruit et un peu de +scandale, le ministère hésita quelque temps avant de lui accorder la +pension devenue vacante, à laquelle il avait tous les droits, Frédéric, +ne renonçant pas à ses projets, lui écrivait: + +«Mon cher d'Alembert, + +«J'ai été fâché d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire +essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui +vous revenait de droit. Je me suis flatté que vous seriez assez sensible +à cet affront pour ne pas vous exposer à en souffrir d'autres.» + +Et quelque temps après: + +«Je suis tenté quelquefois de faire des voeux pour que la persécution +des élus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque +sorte criminel.» + +L'intention est claire: si la persécution chassait d'Alembert, des bras +à Berlin lui seraient ouverts. + +D'Alembert une seule fois eut recours à la bourse de Frédéric, dans des +circonstances et sous des formes qui leur font honneur à tous deux. + +La santé de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse écrivait à +Condorcet: + +«Venez à mon secours, monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et +votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un état le plus alarmant; +il dépérit d'une manière effrayante et ne mange que par raison. Mais ce +qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus +profonde mélancolie. + +«Son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus +d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire +par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus +aucune dissipation; mon amitié, celle des autres, ne suffisent pas pour +faire la diversion qui lui est nécessaire. Enfin nous nous réunissons +tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie; +il ne s'y refuse pas tout à fait, mais jamais il ne se décidera à faire +ce voyage seul, moi-même je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours +et des soins de l'amitié et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel +que vous, monsieur.» + +Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause véritable de la tristesse +de d'Alembert. + +«Mon amitié, dit-elle, ne suffit pas à faire la diversion nécessaire.» +C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donné le droit d'y +compter, et depuis deux ans déjà, tout entière au jeune de Mora, âgé de +vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par +ses humeurs fantasques et la dureté de ses refus. + +D'Alembert, pressé par ses amis et par ses médecins, se décida à partir. +Sa fortune ne lui permettait pas de faire à l'improviste une aussi +grosse dépense; il écrivit à Frédéric: + +«Ma santé dépérit de jour en jour. À l'impossibilité absolue où je suis +de me livrer au plus léger travail se joint une insomnie affreuse et une +profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent le +voyage d'Italie comme le seul remède à mon malheureux état; mais mon peu +de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste +pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle. + +«Vous avez eu la bonté de m'offrir, il y a sept ans, les secours +nécessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur à +qui je dois tant et à qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que +le voyage, pour être fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000 +écus de France. Je prends la liberté de les demander à Votre Majesté.» + +Frédéric répondit: + +«Mon cher d'Alembert, je trouve votre Faculté de médecine bien aimable. +Ah! si j'avais de pareils médecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent à +leurs patients que des gouttes et des drogues abominables. + +«C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent +être de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons à +quelque chose. Adieu, mon cher.» + +L'ordonnancement des six mille francs demandés accompagnait la lettre. + +Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrêtèrent à Ferney. +D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle +qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris. +Il était loin d'avoir dépensé la somme envoyée par Frédéric; il voulut +rendre le reste. Frédéric lui répond: + +«Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis +comme Pilate: «Ce qui est écrit est écrit.» + +C'est dans de telles occasions seulement que Frédéric prenait un ton de +maître. + +Lorsque, six ans après, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son +désespoir fut connu de tous. Frédéric lui écrivit de longues lettres +de condoléance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux +réussir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries. +Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si +profonde et si vraie que Frédéric, craignant de l'avoir blessé, lui +envoie des excuses. + +«Mon cher d'Alembert, je vous avais écrit hier et, je ne sais comment, +je m'étais permis quelques badinages. Je me le suis reproché aujourd'hui +en recevant votre lettre.» + +Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils étaient l'un pour +l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'impératrice Catherine ne +font pas moins d'honneur à son désintéressement et à la dignité de sa +conduite que son intimité avec Frédéric. Le 2 septembre 1762, avant son +voyage à Berlin, d'Alembert avait reçu d'Odar, conseiller de cour et +bibliothécaire de l'impératrice de Russie, la lettre suivante: + +«Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprès de vous la +liberté que je prends de vous écrire sans avoir l'honneur d'être +connu de vous. C'est par zèle pour le service de l'État, duquel j'ai +l'avantage d'être citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder, +monsieur, si vous pourriez écouter les propositions de concourir à +l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une +preuve plus convaincante de l'admiration générale que vous vous êtes +acquise, que la confiance qu'une cour si éloignée met dans votre esprit +et dans votre coeur; c'est un mérite que Son Éminence M. de Pannin, +gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprès de sa +souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle +a tant à coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'éloge de notre +gracieuse Impératrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la +grandeur de son âme, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y +distinguent, son humanité, sa générosité, si toutes ces vertus, en +vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les récompenses +proportionnées au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient +d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien +que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui détermine un +philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que +vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagnée d'approcher une +princesse des plus accomplies. + +«Espérant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse +favorable, j'ai l'honneur d'être aussi pénétré d'admiration pour vos +talents, que de la considération la plus distinguée, monsieur, de votre +très humble et très obéissant serviteur.» + +D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mêmes raisons que +celles de Frédéric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de +Lespinasse. + +«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être +pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante +qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut +contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment +flatté, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me +faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer +ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me +dire des qualités éminentes de votre auguste Impératrice, doit rendre +précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur +de mériter sa confiance dans une éducation qui lui est si chère. Mais, +monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrés +qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacité que je me sens d'y +répondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie; +si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez avec quelle +franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus à quel point je +dis la vérité en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques +et littéraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et +encore moins des cours, peu de lumières sur les matières épineuses du +gouvernement dans lesquelles un prince doit être instruit, tout cela, +monseigneur, est bien loin des talents nécessaires pour remplir +dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a +trente ans que je travaille uniquement et sans relâche, si je puis +parler de la sorte, à ma propre éducation, et il s'en faut bien que je +sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succès que je devrais me +promettre d'une éducation infiniment plus importante, plus difficile et +plus étendue. + +«Je n'ajouterai point à ces raisons, monsieur, les lieux communs +ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez à me louer de la +mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices, +ni en même temps assez à m'en plaindre pour ne pas désirer lui être +utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les +gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connaître +par leur travail, les agréments et les dégoûts attachés à la réputation; +ma fortune y est très médiocre, mais suffisante à mes désirs; ma santé +naturellement faible, accoutumée à un climat doux et tempéré, ne +pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des +maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on +n'est pas tout à fait mal; mais ce qui éloigne de moi toute envie de me +transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis à qui +je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la société fait +ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni +richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si précieux. + +«Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas, +monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y +a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les +plus avantageuses; il les a réitérées sans succès à plusieurs reprises, +et mon silence ne l'a pas empêché de mettre le comble à ses bontés pour +moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a +point suspendue. Il a été mon premier bienfaiteur; il a été longtemps le +seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui être +utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les étrangers +veulent bien avoir de moi, si j'étais capable de faire pour quelque +prince que ce fût ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.» + +Catherine répondit elle-même: + +«Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite +au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour +contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes, +je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle +grandeurs et honneurs dans ce monde; à vos yeux tout cela est peu de +chose, et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses +sur ce pied, je regarderais comme très petite la conduite de la reine +Christine qu'on a tant loué _(sic)_ et souvent blâmé _(sic)_ à plus +juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à +l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_ +refuser de faire le bien que vous avez à coeur. Votre philosophie est +fondée sur l'humanité; permettez-moi de vous dire que de ne point ce +_(sic)_ prêter à la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je +vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité; +je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les +lettres et l'amitié, mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je +vous promets et à eux aussi tous les agréments et aisances qui peuvent +dépendre de moi et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos +que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse +et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de +fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et +vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez +mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est +l'estime qui m'a rendue si intéressée. + +«_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employée _(sic)_ que les +sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous +contredire.» + +Il faut citer encore la réponse de d'Alembert: + +«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me +pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive +douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame, +espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté +Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle +voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas +d'accepter ses offres. + +«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être +au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et +philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance +dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de +concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple. +Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée +que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise +philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que +j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un +grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais +tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre +Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs +ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait +incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur +de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur +d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient +consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une +patrie dont ils ne sont pas mieux traités. + +«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États +que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire, +ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons, +mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les +sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond +respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité +raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe +peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien +ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en +s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale, +si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y +opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse +marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et +de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit +tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.» + +Soltikof, ambassadeur de Russie à Paris, fut chargé d'offrir à +d'Alembert une pension de cent mille francs sans ébranler la résolution +du philosophe. + +«Votre Majesté Impériale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de +m'écrire, vient encore de mettre le comble à ses bontés en me +faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les +distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait +pu me déterminer à quitter la France et mes amis pour me charger d'un +travail supérieur à mes forces, la lettre de Sa Majesté Impériale eût +été pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intérêt et +de la vanité sont bien faibles en comparaison.» + +Le désintéressement de d'Alembert fut admiré à Saint-Pétersbourg comme à +Paris; Catherine eut comme Frédéric l'ambition de l'avoir pour ami, +et sa correspondance, moins familière et moins intime que celle de +Frédéric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses +principes de gouvernement et de ses décrets. Lorsqu'elle décide la +réunion des biens du clergé au domaine de la couronne, bien assurée de +son approbation, elle lui écrit en ces termes: + +«Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour +les mêler au temporel, et celui-ci se prête à soulager l'autre des +vanités qui lui sont étrangères. Chacun reste dans l'étendue de sa +domination, sans qu'il s'avise seulement d'empiéter sur ce qui n'est pas +de sa compétence.» + +Catherine ne veut dans son empire ni persécutions ni discussions +religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle écrit à d'Alembert: + +«Si les hérétiques n'étaient point soufferts, les fidèles +désespéreraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles +de foi sont inébranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est +libre de vivre hérétique, mais il faut se taire.» + +Les prévenances et les bontés de Catherine pour d'Alembert n'étaient +pas, comme celles de Frédéric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se +laisser louer d'être grande et simple, mais sans abandonner le droit de +commander et d'imposer les limites. + +D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre à quelle +distance Catherine voulait rester de Frédéric, accepta la mission de lui +présenter un mémoire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoyés +en Sibérie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient +fait très mauvais usage; après être venus, en leur propre nom, +porter dans ses États l'insurrection et la guerre, ils avaient très +indiscrètement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses +horribles. + +D'Alembert, en invoquant sa clémence, lui montrait de quel avantage +serait pour elle la reconnaissance des philosophes. «La république des +lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et +dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni à la +France ni à l'Europe que cette même impératrice qui, du sud au nord, a +fait trembler Constantinople, s'est montrée plus grande encore après la +victoire que dans la victoire même; qu'elle a su non seulement estimer, +mais récompenser le courage imprudent et malheureux qui s'est trompé en +osant la combattre; que si quelques Français ont pris les armes contre +elle, elle a voulu par son indulgence à leur égard témoigner à leur +nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle +se souvient avec bonté de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses +vertus et ses lumières ont inspiré à la partie la plus éclairée de la +nation.» Cette maladroite amplification de collège avait peu de chances +de succès. Catherine répondit brièvement et sèchement: + +«J'ai reçu la belle lettre que vous avez jugé à propos de m'écrire, au +sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes États, et que +vous réclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les +a représentés enchaînés, gémissant et manquant de tout au fond de la +Sibérie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez +que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation, +faits dans différents endroits de la Pologne, où ils fomentaient et +entretenaient les dissensions, sont à Kiovie (Kiev), où ils jouissent +de leur propre aveu d'un état supportable. Ils sont en pleine +correspondance avec M. Durand, envoyé du roi de France à ma cour, et +avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi +eux, par laquelle il se loue des bons procédés du gouvernement général +de Kiovie, etc. Voilà pour le moment tout ce que je peux vous dire +d'eux. Accoutumée à voir répandre par le monde les traits de la plus +noire calomnie, je n'ai point été étonnée de celle-ci; une même +source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je +m'embarrasse, j'en suis bien consolée par tout ce que vous me dites +de flatteur de la part des gens éclairés de votre patrie, à la tête +desquels vous vous trouvez. + +«Soyez assuré, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que +vous me connaissez.» + +D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Athénien vertueux, estimé et +chéri d'Alexandre. + +Catherine lui répondit de manière à terminer la correspondance: + +«Monsieur d'Alembert, j'ai reçu une seconde lettre écrite de votre main +qui contenait mot pour mot la même chose que la première.... Mais, +monsieur, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement de vous voir un +aussi grand empressement pour délivrer d'une captivité qui n'en a que +le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout où ils se +présentaient.» + +D'Alembert n'écrivit plus à Catherine. En 1782, cependant, le fils de +l'impératrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se +rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant +allusion en le quittant au désir que sa mère avait eu de lui donner pour +précepteur l'illustre Français. Il lui dit en le quittant: + +«Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous +avoir connu plus tôt.» + +Si d'Alembert avait tenté de s'immiscer avec Frédéric dans les affaires +du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succès qu'avec +Catherine, mais on l'aurait éconduit moins sèchement. + +La longue correspondance de Frédéric avec d'Alembert roule sur la +philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, étendue, +sans qu'ils s'en cachent l'un à l'autre, à la religion qui l'inspire. +Mais Frédéric, plein de déférence pour le philosophe qu'il admire et +qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne +jamais l'oublier lui-même. + + + + + CHAPITRE VII + + D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE + +D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manières ni +l'usage du monde. Sa renommée imposait l'indulgence; rien de lui ne +pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre, +laissant un libre cours à sa verve satirique, déclarant sans colère ses +inimitiés et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres +et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs +invitations il trouvait bon qu'on lui en sût gré. + +Avec les femmes il était timide, très tendre au fond du coeur, mais +fier, facile à décourager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant +été presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami. + +Mme du Deffant et Mme Geoffrin, prôneuses et introductrices de +d'Alembert dans la société élégante, avaient l'une et l'autre vingt +ans de plus que lui. Ces deux amitiés dans leurs meilleurs jours ne +pouvaient suffire à son coeur. + +Lorsque d'Alembert mourut, Grimm dans sa correspondance raconta une +anecdote invraisemblable qu'il faut croire vraie, puisque d'Alembert, +qui en est le héros, l'a racontée lui-même, dans une lettre écrite à +Condorcet sur Mme Geoffrin. + +«Un jeune homme, à qui Mme Geoffrin s'intéressait, jusqu'alors +uniquement livré à l'étude, fut saisi et frappé comme subitement +d'une passion malheureuse qui lui rendait l'étude et la vie même +insupportables; elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après, +elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme +aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait +cette femme, l'alla trouver: «Je viens, lui dit-elle, «vous demander une +grâce; ne témoignez pas à *** «trop d'amitié ni d'envie de le voir; il +deviendrait «amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais «de le +voir souffrir et vous souffririez vous-même «de lui avoir fait tant de +mal.» Cette femme, vraiment honnête, lui promit ce qu'elle demandait, et +lui tint parole.» + +La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait +d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a +sans doute rendu service à tous deux. D'Alembert lui en a su gré! c'est +le trait le plus singulier de cette singulière anecdote. Quoi qu'il en +soit, dans cette société et dans ce siècle où les liaisons avaient peu +de mystère, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs +à de très honnêtes dames qui pour l'accepter ne se cachaient guère, +on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le +tourment de sa vie. + +Mlle de Lespinasse a été mal connue de ses contemporains. Sous la grâce +de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses manières, +la régularité de sa vie et la dignité de sa conduite, elle a caché les +faiblesses de son coeur. Elle est célèbre aujourd'hui, grâce à ses +lettres qui nous sont restées, par l'ardeur de ses passions, par +l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses +infidélités. + +Sa jeunesse fut fort triste. + +Née à Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa +mère, séparée de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa +sous le nom de Julie de Lespinasse, fille illégitime de Claude +Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut élevée chez Claude +Lespinasse; ce très honnête homme la prit en amitié. Sa mère, comtesse +d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, âgée +alors de quinze ans. Ses autres enfants conçurent pour cette soeur +qu'ils devinaient une haine violente. + +Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle résumait par un seul +mot: des atrocités. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort +révéla à Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une +cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secrétaire où +elle devait trouver l'héritage qu'elle lui destinait. + +Julie porta la clef à son frère. «Vous faites bien, lui dit-il +froidement. Rien ici ne peut vous appartenir»; et dès le lendemain, +après lui avoir dérobé la cassette, sans songer à son sort ni à son +avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le château. Sans +se plaindre, sans rien réclamer et certaine d'un accueil empressé, elle +reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps après, elle +entra comme gouvernante chez une parente de sa mère, belle-soeur de Mme +du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son frère; +elle remarqua cette jeune fille plutôt laide que jolie, intelligente +et fière, mûrie par le malheur et sachant opposer à des humiliations +continuelles une inaltérable patience et une dignité impassible. Mme +du Deffant, émue et charmée, lui proposa près d'elle la situation de +demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne +jamais inquiéter par la revendication de ses droits une famille dont +elle était l'amie. + +Tout alla bien pendant plusieurs années. Jeune, spirituelle, gracieuse +sans être belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur à sa protectrice, +qui, fière de ses succès, aimait à la produire et à se parer d'elle. +Dans cette maison où l'esprit était roi, la charmante causeuse, traitée +en princesse, devait avoir le désir de régner. Le salon de Mme du +Deffant devenait celui de Mlle de Lespinasse. La maîtresse de la maison +se levait tard; avant cinq heures sa porte était fermée. Mlle de +Lespinasse ouvrait la sienne, oubliant que c'était la même. Ses +admirateurs venaient raconter les nouvelles et discuter les questions du +jour. Quelquefois même, des visiteurs d'importance, satisfaits d'avoir +vu Mlle de Lespinasse, sans attendre l'heure fixée par Mme du Deffant, +allaient porter dans d'autres salons les anecdotes et les bons mots +recueillis chez elle en son absence. Quoi qu'aient pu dire les amis trop +prévenus et quel qu'ait été l'emportement trop vif de Mme du Deffant, +il y avait indélicatesse et trahison. Mlle de Lespinasse, loin de se +montrer repentante, le prit de très haut et, rompant sans retour avec +sa bienfaitrice qui la chassait, accepta l'aide de ses amis. Chacun +s'inscrivit suivant ses moyens. Mme Geoffrin fit don de 3 000 livres +de rente viagère; Mme de Luxembourg se chargea du mobilier, et les +admirateurs de Mlle de Lespinasse lui assurèrent avec une modeste +aisance le moyen de les recevoir encore. + +La colère de Mme du Deffant fut terrible. Il fallut choisir entre les +deux salons: d'Alembert n'hésita pas. Blâmant avec colère la vieille +amie, qu'il ne revit plus, il prit parti pour Mlle de Lespinasse. + +Mme du Deffant l'aimait quoi qu'il pût faire ou dire. Quinze ans après, +la mort de Mlle de Lespinasse ne lui arracha qu'une seule exclamation: +«Si elle était morte quinze ans plus tôt, j'aurais conservé d'Alembert». + +On a beaucoup écrit et beaucoup rapproché de dates à l'occasion de +d'Alembert et de Mlle de Lespinasse. Le récit accepté ne paraît pas +exact. + +Moins d'une année après avoir quitté Mme du Deffant, Mlle de Lespinasse +partageait avec d'Alembert son appartement de la rue Bellechasse. +D'Alembert avait dû quitter la rue Michel-Lecomte par ordre de son +médecin, le même sans doute qui, douze ans plus tard, ordonnait à M. +de Mora, au nom de sa santé menacée à Madrid par l'air natal, de se +rapprocher de la rue Bellechasse. + +En réalité, Mlle de Lespinasse, quand elle quitta Mme du Deffant, était +depuis plusieurs années la maîtresse de d'Alembert. Le géomètre savait +compter. Lorsqu'en 1776 il perdit son amie, son désespoir s'exhala dans +des pages qu'il n'a pas détruites. Depuis huit ans au moins--elle lui en +a légué la preuve--il n'était plus le premier objet de son coeur. «Qui +peut me répondre, s'écrie-t-il après cette affligeante lecture, que +pendant les huit ou dix autres années que je me suis cru tant aimé, vous +n'avez pas trompé ma tendresse!» + +Il est impossible d'en douter. D'Alembert, au moment où il repoussait +sans hésitation les offres brillantes de Frédéric, avait acquis déjà le +droit de considérer comme une trahison la tendresse de Julie pour un +autre. + +Une lettre à Voltaire datée de 1760 nous apprend que d'Alembert et Mme +du Deffant s'étaient brouillés déjà. Il écrivait à Voltaire seize ans +avant la mort de son amie, au début par conséquent de leur intimité: + +«A propos, vraiment, j'oubliais de vous dire que je suis raccommodé +vaille que vaille avec Mme du Deffant.» + +Le seul personnage important pour d'Alembert--nous le savons +aujourd'hui--était alors Mlle de Lespinasse; elle demeurait chez Mme du +Deffant; quand d'Alembert qui s'était éloigné y retourne, c'est elle +évidemment qui le ramène. + +Lors donc que Mme du Deffant s'écria: «Sans elle, j'aurais conservé +d'Alembert», il y a lieu de croire qu'elle se faisait illusion. + +Mme du Deffant n'était aveugle que des yeux; elle avait deviné la +passion de d'Alembert, sans doute aussi elle la savait partagée; ces +faiblesses, pour elle, étaient choses toutes simples. C'est par elle +que Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion. +D'Alembert, sans rien avouer, lui répond: + +«Si vous êtes amoureux, dites-vous, restez à Paris. A propos de quoi me +supposez-vous l'amour en tête? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-là. +J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence et à propos +de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux +que si l'on vous écrivait des faussetés plus atroces dont on est bien +capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.» + +L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert à partir de leur +réunion a été de tous les instants. Il aimait à l'associer à ses +travaux; dérobant à peine quelques heures pour la géométrie, son +ancienne maîtresse, il ne se plaisait plus qu'à des oeuvres légères, +auxquelles son amie prenait part. La main de Mlle de Lespinasse dans ses +manuscrits--on pourrait dire dans leurs manuscrits--est sans cesse mêlés +à la sienne; plus d'une page signée par d'Alembert aurait pu l'être par +Mlle de Lespinasse: toutes sont inspirées par elle. Beaucoup de lettres +de Mlle de Lespinasse sont écrites de la main de d'Alembert. Leur vie +tranquille et libre d'ennuis semblait réunir tous les éléments de +bonheur. Des amis éminents ou illustres, des savants, des lettrés, des +beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle de +Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M. +de Saint-Chamans, Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne +pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de respect. +Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au génie, +disait-on, le talent de diriger une réunion, en y ménageant à chacun +son rôle. Son esprit, plus remarquable par le goût que parla vivacité, +s'enivrait avec délices de celui qu'elle inspirait aux autres; +elle-même, sur toute chose, cherchait le mot juste; on lui reprochait +de le trouver trop bien; elle était un peu pédante. Parmi tant de +témoignages unanimes sur la grâce et l'esprit de sa conversation, +rapportons une seule anecdote, empruntée aux mémoires de Morellet, dans +laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief. + +«Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne +négligeait rien pour les connaître et les attirer dans sa société. Elle +avait désiré vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'étant chargée +de lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à venir passer la soirée +chez elle. Voilà Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien +d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait +de sa bouche. + +«La conversation ayant commencé de la part de Mlle de Lespinasse par des +compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient à +parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M. +de Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion +difficile et rare. «_Oh! diable!_» dit M. de Buffon, la tête haute, les +yeux à demi fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, «_oh! +diable, quand il est question de clarifier _«_son style, c'est une autre +paire de manches._» + +«A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà Mlle de Lespinasse qui +se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil, +répétant entre ses dents: _une autre paire de manches! clarifier son +style!_ Elle n'en revint pas de toute la soirée.» + +Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admiré l'éloquence, on +pourrait dire, comme Phèdre, les fureurs de l'amour. En y étudiant, non +sans indiscrétion, l'histoire de ses violentes passions, on a rapproché +les dates, interprété les mots--on sait qu'elle employait toujours le +mot juste--et raconté avec indulgence, mais déterminé avec précision, le +jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses. + +Le père Quesnel l'aurait absoute. Pour résister, la force lui manquait +non moins que la grâce pour le vouloir. Elle aurait pu s'écrier comme +une amie de Mme de Lambert: «Je me sens garrottée, entraînée, ce sont +les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes». Après avoir offert +son coeur à d'Alembert et s'être donnée à lui jusqu'à être effrayée de +son bonheur, envahie par une passion irrésistible, elle a aimé M. de +Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjuguée plus tard par M. de +Guibert, qui semblait lui faire une grâce, elle a déchiré tous les +voiles de son âme dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords +exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force +d'avouer à d'Alembert que son coeur battait pour un autre. + +Elle est morte désespérée, en associant avec tristesse et confusion dans +ses souvenirs et dans ses regrets sa tendresse exaltée pour M. de Mora +qui venait de mourir à Bordeaux, son amour pour M. de Guibert qui +s'était marié, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le +coeur. + +Il faut de l'éloquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en +avait beaucoup; elle n'a pas réussi à le faire aimer. + +M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, était très beau, son coeur +était sensible, et sa fortune immense lui permettait d'être généreux +et magnifique; mais ce n'est pas par là que Mlle de Lespinasse était +accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'émotions, dans +lequel d'Alembert avait pénétré pas à pas, s'ouvrit tout entier aux +premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher +son trouble. M. de Mora ne résista pas. Pendant une de ses absences, +d'Alembert vit arriver en dix jours vingt-deux lettres adressées à Mlle +de Lespinasse. Il ne devina rien. + +M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui écrivait chaque jour, +attendait les réponses avec une impatience fébrile et, les jours de +courrier, envoyait à la poste le bon d'Alembert pour les recevoir +quelques heures plus tôt. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa +tendresse pour d'Alembert se changeait en éloignement et en aversion. +Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur inégale +et chagrine. Il la conduisit un jour à un dîner littéraire; elle y +rencontra M. de Guibert, dont les succès ou, pour parler mieux, les +promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses +premiers essais en divers genres prédisaient en lui, tout ensemble, le +successeur de Bossuet, de Corneille et de Condé: il ne remplaça que M. +de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse. + +Le lendemain de sa première rencontre, Mlle de Lespinasse déjà vaincue +écrivait à Condorcet: «J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, il +me plaît beaucoup; son âme se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la +force, de l'élévation, il ne ressemble à personne». + +Quelques jours après, dans une autre lettre à Condorcet: + +«Je voudrais que vous lussiez le discours préliminaire de l'ouvrage de +M. de Guibert, je suis sûre qu'il vous ferait grand plaisir.» + +Mlle de Lespinasse ajoutait: «J'ai vu M. de Guibert chez moi, il +continue à me plaire extrêmement». + +Elle n'en disait rien à M. de Mora, en parlait à d'Alembert beaucoup +moins qu'à Condorcet et beaucoup plus--il est impossible d'en douter--à +M. de Guibert lui-même, qui ne s'en souciait guère. Pour Mlle de +Lespinasse, toutes les passions étaient soeurs: en s'offrant à M. de +Guibert, elle aimait M. de Mora avec une tendresse plus exaltée encore. + +D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il était impossible cependant +de ne pas raconter en parlant de lui ces trahisons qui brisèrent sa vie. + +D'Alembert sans connaître toute la vérité ne pouvait l'ignorer +complètement. La dédicace de son portrait offert à Mlle de Lespinasse se +terminait par ces deux vers, à la fois tristes et doux: + + Et dites quelquefois en voyant cette image, + De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui? + +Si elle était changée pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle. +Moins savant que son amie dans les choses du coeur, il avait joui de +son bonheur sans en être effrayé. Il croyait son amour endormi et en +attendait le réveil; c'est par les empressements de la tendresse la plus +dévouée et de la plus affectueuse bonté qu'il combattait, sans jamais +se plaindre, l'indifférence et les rebuts de cette âme troublée et +inquiète, jusqu'au jour où, épuisée d'amour et de souffrance, impatiente +surtout de tant d'indignités, elle hâta volontairement sa fin, et mourut +dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert. + +On n'a pas d'élégie plus touchante que le cri de douleur adressé par +d'Alembert aux mânes de Mlle de Lespinasse et trouvé plus tard dans +ses papiers: «O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai +si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé +quelques moments, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'eussiez tenu +lieu de tout si vous l'aviez voulu.... + +«Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce +sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le +dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en +éloignement et en aversion?... + +«Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous plaindre!... +Ou plutôt, ma chère Julie,--car je ne pouvais avoir de torts envers +vous,--aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais +eu tant de douceur à vous pardonner, si je l'avais su?» + +La profonde blessure de d'Alembert déchira l'enveloppe de froideur et +d'insensibilité affectée qui cachait aux yeux du plus grand nombre ses +trésors de dévouement et de bonté. Le monde philosophique et lettré vit +que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun +l'entoura de sympathie et d'affection. Frédéric et Voltaire surtout, +sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et +affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta décolorée et sans +but: l'hiver était venu pour son âme. La géométrie, si longtemps +négligée, lui rendait seule l'existence tolérable. Le respect et +l'admiration qui l'entourèrent jusqu'à son dernier jour pouvaient le +distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille, sans espérance +et sans tenir à rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bientôt +briser sa santé constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre +1783, à l'âge de soixante-six ans, en trouvant que la vie ne vaut pas un +regret. + +Honnête homme et homme de bien, d'Alembert fut aimé et estimé de tous +ceux qui l'ont connu. Ses contemporains ont exalté à l'envi sa bonté +et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et +vanté jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie +de personne. Il s'exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir +produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut placé par l'opinion +au premier rang des savants, des littérateurs et des philosophes. Sans +fortune, sans dignités, malgré le malheur de sa naissance et l'humble +simplicité de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l'étendue +de son influence. L'élévation de son caractère égala celle de son +esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands +personnages de son siècle, il sut conserver sans froideur toute la +dignité de ses manières et obtenir sans l'exiger autant de déférence +au moins qu'il en accordait; mais, quoique sensible à la gloire et aux +satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses +succès si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur, +qu'il n'entrevit qu'un instant, celui d'une affection profonde, dévouée, +exclusive et, pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait +capable. + + + + + CHAPITRE VIII + + DEUX PORTRAITS + + +PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME, +en 1760. + +M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit +en mal; on prétend, car il ne peut en juger lui-même, que sa physionomie +est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très +frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi +il ne serait pas étonnant que l'impression qu'il en reçoit se peignît +souvent sur son visage. + +Sa conversation est très inégale, tantôt sérieuse, tantôt gaie, suivant +l'état où son âme se trouve, assez souvent décousue, mais jamais +fatigante ni pédantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il +a donné à des études profondes la plus grande partie de sa vie; la dose +d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez +abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui +est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il +n'en montre, car il le laisserait voir, ne fût-ce que par l'impuissance +absolue où il est de se contraindre sur quoi que ce puisse être. Tout le +monde est donc à son aise avec lui sans qu'il y tâche; et on s'aperçoit +bien qu'il n'y tâche pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gré. Il est +d'ailleurs d'une gaieté qui va quelquefois jusqu'à l'enfance; et le +contraste de cette gaieté d'écolier avec la réputation bien ou mal +fondée qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il plaît assez +généralement, quoiqu'il soit rarement occupé de plaire: il ne cherche +qu'à s'amuser et à divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par +contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie. + +Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit, +au moins quelquefois, attaché à son avis; mais il est trop peu jaloux +de subjuguer les autres pour être fort empressé de les amener à penser +comme lui. + +D'ailleurs, à l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien +qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux +opinions; et sa maxime favorite est que _presque sur tout on peut dire +tout ce qu'on veut._ + +Le caractère principal de son esprit est la netteté et la justesse. Il a +apporté dans l'étude de la haute géométrie quelque talent et beaucoup de +facilité, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de très bonne +heure. Cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les +belles-lettres avec quelque succès: son style serré, clair et précis, +ordinairement facile, sans prétention quoique châtié, quelquefois un peu +sec, mais jamais de mauvais goût, a plus d'énergie que de chaleur, plus +de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grâce. + +Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingt-cinq +ans, il n'est entré dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais +beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la +langue, et peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à +les mépriser: il n'est cependant jamais _impoli_, parce qu'il n'est ni +grossier ni dur; mais il est quelquefois _incivil_ par inattention ou +par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il +ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y répond: +ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses +obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux à +qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractère est une +franchise et une vérité souvent un peu brutes, mais jamais choquantes. + +Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout +ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le +maître, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est très doux, +très aisé à vivre, plus complaisant même qu'il ne le paraît, et assez +facile à gouverner, pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a +l'intention, car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme, au +point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui seraient agréables, +lorsqu'il prévoit qu'elles pourraient être pour lui l'origine de quelque +contrainte; ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis qu'il était +_esclave de sa liberté_. + +Quelques personnes le croient méchant, parce qu'il se moque sans +scrupule des sots à prétention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal, +c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la +patience nécessaires pour aller au delà; et il serait au désespoir de +penser que quelqu'un fût malheureux par lui, même parmi ceux qui ont +cherché le plus à lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais +procédés ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant +constamment son amitié et sa confiance à ceux dont il a lieu de se +plaindre. + +L'expérience et l'exemple des autres lui ont appris en général qu'il +faut se défier des hommes; mais son extrême franchise ne lui permet pas +de se défier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on +le trompe; et ce défaut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon +principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'être trop +aisément susceptible des impressions qu'on veut lui donner. + +Sans famille et sans liens d'aucune espèce, abandonné de très bonne +heure à lui-même, accoutumé dès son enfance à un genre de vie obscur et +étroit, mais libre; né, par bonheur pour lui, avec quelques talents et +peu de passions, il a trouvé dans l'étude et dans sa gaieté naturelle +une ressource contre le délaissement où il était; il s'est fait une +sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit, +et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à +lui-même et à la nature, il ignore la bassesse, le manège, l'art si +nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune: son mépris pour +les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de +l'afficher dans un de ses écrits; ce qui lui a fait, dans cette classe +d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui +voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais +il n'est que fier et indépendant, plus porté d'ailleurs à s'apprécier +au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut. + +Personne n'est moins jaloux des talents et des succès des autres, et +n'y applaudit plus volontiers, pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni +charlatanerie ni présomption choquante; car alors il devient sévère, +caustique et peut-être quelquefois injuste. + +Quoique sa vanité ne soit pas aussi excessive que bien des gens le +croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est même très +sensible, au premier moment, soit à ce qui la flatte, soit à ce qui la +blesse; mais le second moment et la réflexion remettent bientôt son âme +à sa place et lui font voir les éloges avec assez d'indifférence et les +satires avec assez de mépris. + +Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche à fonder son nom sur +des monuments durables, doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez +à ce qu'il fait et médiocrement à ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme +sa conduite à ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en écrit guère +et n'en fait point. + +Personne ne porte plus loin que lui le désintéressement; mais comme il +n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui coûtent si peu qu'on ne +doit pas l'en louer; ce sont plutôt en lui des vices de moins que des +vertus de plus. + +Comme il y a très peu de personnes qu'il aime véritablement et que, +d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux +qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable +d'amitié: personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou +au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a +pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire. + +Son âme, naturellement sensible, aime à s'ouvrir à tous les sentiments +doux; c'est pour cela qu'il est tout à la fois très gai et très porté à +la mélancolie; il se livre même à ce dernier sentiment avec une sorte +de délices; et cette pente que son âme a naturellement à s'affliger, le +rend assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques. + +Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été +susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de +la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont +fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond +de son âme; mais le réveil a été terrible; l'amour n'a presque fait que +le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a causés l'ont +dégoûté longtemps des hommes, de la vie et de l'étude même. Après avoir +consumé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu, +comme le sage, le néant des connaissances humaines; il a senti qu'elles +ne pouvaient occuper son coeur et s'est écrié avec l'Aminte du Tasse: +«J'ai perdu tout le temps que j'ai passé sans aimer.» Mais comme il ne +prenait pas aisément de l'amour, il ne se persuadait pas aisément +qu'on en eût pour lui; une résistance trop longue le rebutait, non +par l'offense qu'elle faisait à son amour-propre, mais parce que la +simplicité et la candeur de son âme ne lui permettaient pas de croire +qu'une résistance soutenue ne fût qu'apparente. Son âme a besoin d'être +remplie et non pas tourmentée; il ne lui faut que des émotions douces; +les secousses l'usent et l'amortissent. + + +PORTRAIT DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE PAR +D'ALEMBERT, ADRESSÉ À ELLE-MÊME EN 1771 + +Le temps et l'habitude, qui dénaturent tout, mademoiselle, qui +détruisent nos opinions et nos illusions, qui anéantissent ou +affaiblissent l'amour même, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai +pour vous et que vous m'avez inspiré depuis dix-sept ans: ce sentiment +se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualités +aimables et solides qui forment votre caractère; il me fait sentir en ce +moment le plaisir de m'occuper de vous, en vous peignant telle que je +vous vois. + +Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne à faire la moitié de +votre portrait en ne composant qu'un panégyrique; vous y voudriez des +ombres, apparemment pour relever la vérité du reste; et vous m'ordonnez +de vous entretenir de vos défauts, même, en cas de besoin, de vos vices, +si je vous en connais quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous +en sais point, et j'en suis presque fâché, tant j'aurais envie de vous +obéir. De défauts, je vous en connais quelques-uns, et même d'assez +déplaisants pour les gens qui vous aiment. + +Trouvez-vous cette déclaration assez grossière? + +Je souhaiterais même que vous eussiez d'autres défauts que ceux dont +j'ai à vous faire le reproche. Je voudrais en vous ces défauts qui +rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions; car j'avoue que +j'aime les défauts de cette espèce: mais par malheur ceux que j'ai à +vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-être (je ne vous dis cela +qu'à l'oreille) qu'il n'y a guère de passion chez vous. + +Je ne parlerai point de votre figure; vous n'y attachez aucune +prétention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste +philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se connaît pas, +auquel même il se pique de ne se pas connaître, soit par ineptie, soit +par vanité, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extérieur, +ce qui me paraît frapper tout le monde: que vous avez beaucoup de +noblesse et de grâces dans tout votre maintien et, ce qui est bien +préférable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans +tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui +auraient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu. + +Le goût qu'on a pour vous ne tient pas seulement à vos agréments +extérieurs; il tient surtout à ceux de votre esprit et de votre +caractère, votre esprit plaît et doit plaire par bien des qualités, par +l'excellence de votre ton, par la justesse de votre goût, par l'art que +vous avez de dire à chacun ce qui lui convient. + +L'excellence de votre ton ne serait pas un éloge pour une personne née à +la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise: en vous +c'est un mérite très réel, et même très rare; vous l'avez apporté +du fond d'une province, où vous n'aviez trouvé personne qui vous +l'enseignât. Vous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de +votre arrivée à Paris, que vous l'êtes aujourd'hui. Vous vous y êtes +trouvée dès le premier jour aussi libre, aussi peu déplacée dans les +sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez +passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connaître, +ce qui suppose une justesse et une finesse de tact très peu communes, +une connaissance exquise des convenances. En un mot vous avez deviné le +langage de ce qu'on appelle _bonne compagnie_, comme Pascal dans ses +_Provinciales_ avait deviné la langue française, qui n'était pas formée +de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu +apprendre de personne dans la retraite où il vivait. Mais comme vous +sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas +en vous un mérite ordinaire, vous avez peut-être le défaut d'y attacher +trop de prix dans les autres: il faut bien des qualités réelles pour +vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu +important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie. + +Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et +délicate au point d'en être quelquefois _odieuse_, ici je suis comme Mme +Bertrand dans la comédie du _Moulin de Javelle_, et _je vais d'abord aux +invectives_, parce qu'il est question de défendre mes propres foyers, +c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le _bon ton_ dans +les manières et dans les discours; le défaut de cette qualité vous +paraît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai +qu'on puisse vous marquer: mais, en récompense, il est des hommes en +qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les +trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables +d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et +vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles, +à vos plus sincères amis; avec un peu plus de soin et d'attention pour +vous, ils éclipseraient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendraient +lieu de tout. + +La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde, se +montre assez généralement dans les jugements que vous portez sur les +ouvrages. Vous ne vous y trompez guère, et vous vous y tromperiez encore +moins, si vous vouliez toujours _être_ réellement _de votre opinion_, et +ne point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre +esprit a la bonté de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas à beaucoup +près le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur +d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous +auriez eu de vous-même. + +Vous avez encore un autre défaut, c'est de vous prévenir et, comme on +dit, de vous _engouer_ à l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous +jugez avec assez de _justice_ et de _justesse_ tous les livres où il n'y +a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux +qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les +taches, même considérables, qu'il peut avoir, disparaissent pour vous; +il est _parfait_ à vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus +rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous +consoler de cette censure, que tout ce qui tient au sentiment est un +objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler +votre domaine. + +Mais ce qui vous distingue surtout dans la société, c'est l'art de +dire à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est +pourtant bien simple chez vous; il consiste à ne jamais parler de vous +aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire; +aussi plaisez-vous généralement, quoiqu'il s'en faille de beaucoup que +tout le monde vous plaise: vous savez même ne pas déplaire aux personnes +qui vous sont les moins agréables. Ce désir de plaire à tout le monde +vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de vous à +ceux qui ne vous connaîtraient pas à fond. _Ah! que je voudrais_, vous +êtes-vous écriée un jour, _connaître le faible de chacun!_ Ce trait +semblerait partir d'une profonde politique et d'une politique même qui +avoisine la fausseté: cependant vous n'avez nulle fausseté; toute votre +politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le +désirez, non pas par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop +éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agrément dans +votre vie journalière. + +Si vous plaisez généralement à tout le monde, vous plaisez surtout aux +gens aimables; et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous, +par l'espèce de jouissance qu'éprouve leur amour-propre en voyant à quel +point vous sentez leurs agréments; vous avez l'air de leur être obligée +de ces agréments comme s'ils n'étaient que pour vous, et vous doublez +pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables. + +La finesse de goût qui se joint en vous au désir continuel de plaire, +fait que, d'un côté, il n'y a jamais rien en vous de _recherché_, et que +de l'autre il n'y a rien de _négligé_; aussi peut-on dire de vous que +vous êtes très _naturelle_ et nullement _simple_. + +Discrète, prudente et réservée, vous possédez l'art de vous contraindre +sans effort, et de cacher vos sentiments sans les dissimuler. Vraie et +franche avec ceux que vous estimez, l'expérience vous a rendue défiante +avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on +commence à vivre, est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu. + +Cependant cette attention, cette circonspection dans la société, qui +vous sont ordinaires, n'empêchent pas que vous ne soyez quelquefois +inconsidérée; il vous est arrivé, à la vérité bien rarement, de laisser +échapper en présence de certaines personnes des discours qui vous ont +beaucoup nui auprès d'elles: c'est que vous êtes franche par nature et +discrète seulement par réflexion; et que la nature s'échappe quelquefois +malgré nos efforts. + +Les différents contrastes qu'offre votre caractère, de naturel sans +simplicité, de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous +du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent +dans votre manière d'être, et toujours par la même cause. Vous êtes à la +fois gaie et mélancolique, mais gaie par votre naturel et mélancolique +encore par réflexion: vos accès de mélancolie sont l'effet des +différents malheurs que vous avez éprouvés; votre disposition physique +ou morale du moment les fait naître; vous vous y livrez avec une +satisfaction douloureuse, et en même temps si profonde, que vous +souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté, +et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir, de la gaieté +dans la mélancolie. + +Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans cesse +pénétrée d'un sentiment plus triste encore; c'est le dégoût de la vie: +ce dégoût vous quitte si peu, que si même dans un moment de gaieté on +vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment +continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont +laissée; vos affections même, et l'espèce de passion que vous y mettez, +ne la détruisent pas; on voit que la douleur, si je puis parler de +la sorte, vous a _nourrie_, et que les affections ne font que vous +consoler. + +Ce n'est pas seulement par vos agréments et par votre esprit que vous +plaisez généralement, c'est encore par votre caractère. Quoique vous +sentiez bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en +donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire: vous ne haïssez +personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui à la vérité a bien +fait tout ce qu'il fallait pour être haïe de vous; encore votre haine +pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne à votre égard le +soit jusqu'au ridicule et jusqu'à un excès qui rend cette femme très +malheureuse. + +Vous avez une autre qualité très rare, et surtout dans une femme; vous +n'êtes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la +plus vraie aux agréments et aux bonnes qualités de toutes les femmes que +vous connaissez; vous la rendez même à votre ennemie dans ce qu'elle +peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant. + +Cependant, car il ne faut pas vous flatter même en disant du bien de +vous, cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins +louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous +n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez +bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages; c'est +qu'après avoir bien regardé autour de vous, tous les êtres existants +vous paraissent également à plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous +voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avait ou si vous +connaissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être très +capable de lui porter envie; et on vous a souvent ouï dire qu'il était +juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de +grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tentés d'en être +jaloux. + +Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une +vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait +l'être; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne +soit heureux, qui ne voudraient être à la place de personne et qui ne +laissent pas d'être jaloux? + +Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme +noble; aussi la vôtre l'est-elle à tous égards: quoique vous désiriez la +fortune et que vous en ayez besoin, vous êtes incapable de vous donner +aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas même su profiter +des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un +sort plus heureux. + +Non seulement vous avez l'âme très élevée, vous l'avez encore très +sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un +plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les +passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y +livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez +tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez à vos +amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez +vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous +ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers +_à tous les passants_; cette surabondance de sensibilité vous rend très +compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connaissez +pas; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il +est naturel que vous soyez très obligeante: aussi ne peut-on vous faire +plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner à la +fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit +que vous donniez à vos amis _tous les sentiments que vous pouviez vous +permettre_; vous leur accordez même quelquefois au delà de ce qu'ils +seraient en droit d'exiger: vous les défendez avec courage, en toute +circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison. +Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de +gens abandonnent leurs amis lors même qu'ils pourraient et devraient les +défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer +cette lâcheté, même jusqu'à l'excès. + +L'espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre âme, +fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle le paraît, même à vos amis. +Vous avez souvent de l'humeur et de la sécheresse, mais, par une suite +de votre désir général de plaire, vous ne la laissez guère paraître +qu'à l'auteur de ce portrait: il est vrai que vous rendez justice à son +amitié en ne craignant point de vous laisser voir à lui telle que vous +êtes; mais cette amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse +et l'humeur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi, pour l'intérêt +même de votre amour-propre, l'amitié vous conseille d'avoir le moins +de sécheresse et d'humeur que vous pourrez, à moins que vos amis ne le +méritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, grâce aux sentiments +si profonds et si justes dont ils sont pénétrés pour vous. + +Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c'est bien fait à vous; ce +qu'il y aurait encore de mieux à faire, ce serait de vous en corriger. + +Pour vous en dispenser, vous cherchez à vous persuader qu'elle est +incorrigible et qu'elle tient à votre caractère: je crois que vous vous +trompez là-dessus et qu'elle tient bien plutôt à la situation où vous +êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douce et sensible; vous ne +l'avez que trop éprouvée, et les effets pour vous n'ont été que trop +cruels: or, vous en direz tout ce qu'il vous en plaira, mais la +sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce vilain défaut n'est +donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est _affreux_, +l'ouvrage de l'art: à force d'être contrariée, choquée, blessée dans +vos sentiments et dans vos goûts, vous vous êtes accoutumée à ne vous +affecter de rien; à force de réprimer les sentiments qui auraient pu +faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auraient répandu la +douceur dans votre âme; ils restent comme endormis au fond de votre +coeur, sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien du mal à +vos amis en vous mettant à l'abri de celui que vos ennemis cherchaient à +vous faire; en travaillant à vous rendre dure à vous-même, vous l'êtes +devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai--car le sentiment n'est +point anéanti chez vous, il n'est qu'assoupi--que vous ne tardez pas à +vous repentir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous +voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez +alors à votre sensibilité ancienne; un moment, un mot répare tout. Dans +les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est +celui de la réflexion: chez vous c'est tout le contraire; et tel est +dans votre âme, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de +l'habitude. + +Ce qui prouve encore que cette _sécheresse_ n'est point naturelle en +vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché et qui est presque +l'opposé de celui-là, _le désir banal de plaire à tout le monde_: pour +ce défaut-là, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle +vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de +la noblesse, des agréments et de la grâce; il est tout simple que vous +cherchiez à en tirer parti, et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne +connais personne, je le répète, qui plaise aussi généralement que vous, +et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas +même de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous; et sur +ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre: assez sûre de +conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes principalement occupée à +en acquérir d'autres; vous n'êtes pas même, il faut en convenir, aussi +difficile sur le choix qu'il vous conviendrait de l'être. La finesse et +la justesse de votre tact devraient vous rendre délicate sur le genre et +le choix des connaissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle +dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition et les +ennuyeux ne vous déplaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-là vous +soient dévoués. + +Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands +comme il faut les voir, sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a +donné cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours à ceux qui ne la +méritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connaissance que vous +avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits dont le joug +est si souvent à craindre pour les âmes bien nées; peut-être même +êtes-vous portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès: mais, en ce +genre, l'excès même est une vertu. + +Votre courage est au-dessus de votre force; l'indigence, la mauvaise +santé, les malheurs de toute espèce exercent votre patience sans +l'abattre. Cette patience intéressante et le spectacle de ce que vous +avez souffert devaient vous faire des amis et vous en ont fait; vous +avez trouvé quelque consolation dans leur attachement et dans leur +estime. + +Voilà, mademoiselle, ce que vous me paraissez être: vous n'êtes pas +parfaite, sans doute, et c'est en vérité tant mieux pour vous; car le +_parfait Grandisson_ m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais +si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me +paraît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux +autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du +sentiment et de la confiance. + +En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson: + + Le prieur qui l'a fait + En est très satisfait; + +mais je sens que je vous applique, et de tout mon coeur, le vers de +Dufresny sur la jeunesse: + + ... Que de défauts elle a + Cette jeunesse! On l'aime avec ces défauts-là. + + + FIN + +TABLE DES MATIÈRES + + +CHAPITRE I + L'enfance de d'Alembert. + +CHAPITRE II + D'Alembert et l'Académie des sciences. + +CHAPITRE III + D'Alembert et l'Encyclopédie. + +CHAPITRE IV + D'Alembert et l'Académie française. + +CHAPITRE V + D'Alembert et la suppression des jésuites. + +CHAPITRE VI + D'Alembert et Frédéric. + +CHAPITRE VII + D'Alembert et mademoiselle de Lespinasse. + +CHAPITRE VIII + Deux portraits. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of D'Alembert, by Joseph Bertrand + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ALEMBERT *** + +***** This file should be named 15543-8.txt or 15543-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/1/5/5/4/15543/ + +Produced by Michael Zangrando, Renald Levesque and the Online +Distributed Proofreading Team. + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +https://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + https://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/15543-8.zip b/15543-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2b05523 --- /dev/null +++ b/15543-8.zip diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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