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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 04:47:01 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of D'Alembert, by Joseph Bertrand
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: D'Alembert
+
+Author: Joseph Bertrand
+
+Release Date: April 4, 2005 [EBook #15543]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ALEMBERT ***
+
+
+
+
+Produced by Michael Zangrando, Renald Levesque and the Online
+Distributed Proofreading Team.
+
+
+
+
+
+
+
+
+ D'ALEMBERT
+
+ PAR
+
+ JOSEPH BERTRAND
+
+ MEMBRE DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+ ET SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE
+ L'ACADÉMIE DES SCIENCES
+
+
+
+
+ CHAPITRE I
+
+ L'ENFANCE DE D'ALEMBERT
+
+Leibniz, dit-on, ne faisait cas de la science que parce qu'elle lui
+donnait le droit d'être écouté quand il parlait de philosophie et de
+religion. L'idée certes est généreuse et digne de son grand esprit, mais
+si tous ceux qui abordent ces hautes questions devaient commencer par
+être des Leibniz, ils deviendraient singulièrement rares. Quelque haut
+d'ailleurs qu'ils fussent placés, leurs discours éloquents ou vulgaires,
+orthodoxes ou hérétiques, vaudraient seulement par eux-mêmes et
+nullement par le nom de l'auteur. Les plus illustres sur ce terrain sont
+les égaux des plus humbles, et l'autorité n'y peut être acceptée dans
+aucune mesure. Que les luthériens ne triomphent donc pas pour avoir
+compté dans leurs rangs Képler et Leibniz, car les catholiques leur
+opposeraient Descartes et Pascal, et si ces grands hommes se sont
+hautement déclarés chrétiens, on pourrait, parmi les penseurs les plus
+libres et les sceptiques les plus hardis, citer des génies du même
+ordre, au premier rang desquels se place d'Alembert.
+
+Le nom de d'Alembert rappelle aux géomètres l'émule de Clairaut et
+d'Euler, le prédécesseur de Lagrange et de Laplace, le successeur
+d'Huygens et de Newton; d'Alembert est, pour les lettrés, l'orateur
+spirituel, dont l'éloquence toujours prête fut, pendant un quart
+de siècle, pour deux Académies, le plus grand attrait des séances
+solennelles.
+
+Les curieux d'anecdotes littéraires savent ses relations avec un grand
+homme et avec un grand roi, qu'il osait, tout en les respectant et
+les aimant, et sans méconnaître l'honneur de leur amitié, contredire
+souvent, blâmer quelquefois et conseiller avec une indépendante sagesse.
+
+A la fin comme au commencement de sa vie, la destinée de d'Alembert le
+mit en lutte avec le malheur. Vainqueur dans son enfance, il a su, par
+la force de son caractère et la grâce de son esprit, triompher d'une
+situation difficile et cruelle. Brisé par le chagrin aux approches de
+la vieillesse, il a courbé tristement la tête et, sans accepter les
+consolations de l'amitié ni se soucier des distractions de la gloire,
+attendu la mort comme une délivrance.
+
+D'Alembert fut exposé quelques heures après sa naissance, le 17 novembre
+1717, sur les marches de l'église Saint-Jean-Lerond.
+
+Cette petite église, démolie en 1748, avant d'être un sanctuaire
+particulier, avait été une chapelle dépendant de la cathédrale ou, pour
+parler plus exactement, le baptistère même de Notre-Dame de Paris,
+accolé à la gauche de la façade, dont Claude Frollo, pendant sa chute,
+apercevait le toit, «petit comme une carte ployée en deux».
+
+Dans plusieurs églises, à Sens et à Auxerre notamment, les
+chapelles réservées aux cérémonies du baptême s'appellent également
+Saint-Jean-Lerond.
+
+La mère de d'Alembert, en le livrant à la charité publique, s'était
+réservé heureusement le moyen de le retrouver un jour. L'enfant, baptisé
+par les soins d'un commissaire de police, reçut le nom de Jean-Baptiste
+Lerond. On l'envoya en nourrice au village de Crémery, près de
+Montdidier; il y resta six semaines. La première nourrice, Anne Frayon,
+femme de Louis Lemaire, en le rendant le 1er janvier 1718, reçut 5
+livres pour le premier mois et 2 livres 5 sols pour les quatorze
+premiers jours du second. Molin, médecin du roi, probablement accoucheur
+de la mère, l'avait réclamé en prenant l'engagement de pourvoir à ses
+besoins. On ne rencontre plus dans la vie de d'Alembert l'intervention
+de ce praticien célèbre par son avarice. «Jamais, disait-il, mes
+héritiers n'auront autant de plaisir à dépenser mon bien que j'en ai eu
+à l'amasser.» Cette fortune était grande, on le devine; d'Alembert n'en
+eut aucune part. Molin, en l'adoptant, n'était que le prête-nom de son
+père, le chevalier Destouches, général d'artillerie. Destouches, au mois
+de novembre 1717, était en mission à l'étranger. Au retour, il s'informa
+de l'enfant. La mère était Mme de Tencin, chanoinesse et soeur du futur
+cardinal-archevêque de Lyon. Nous n'avons ici qu'à nous détourner
+d'elle.
+
+Désireuse avant tout d'éviter le scandale, elle ne demandait à l'enfant,
+s'il vivait, que de ne pas faire parler de lui. Cédant cependant aux
+instances de Destouches, elle lui donna, quoique à regret, le moyen de
+retrouver le pauvre abandonné.
+
+Destouches ne cessa jamais de veiller sur lui. Lors de sa mort en 1726,
+l'enfant, âgé de neuf ans, laissait prévoir déjà ce qu'il serait un
+jour. On l'avait placé dans un pensionnat du faubourg Saint-Antoine,
+celui de Bérée, où Mme Rousseau, son excellente nourrice, passait pour
+sa mère et méritait ce titre par son empressement, sa tendresse et son
+orgueil d'avoir un tel fils. Jean Lerond profita beaucoup des leçons
+de Bérée, qui, dès l'âge de dix ans, déclarait n'avoir plus rien à lui
+apprendre.
+
+Destouches en mourant ne laissa son fils ni sans ressource, ni sans
+appui: il lui léguait 1 200 livres de rente et le recommandait
+à l'affectueuse protection de son excellente famille. C'est par
+l'influence des parents de son père que d'Alembert, à l'âge de
+douze ans, toujours sous le nom de Lerond, fut admis au collège des
+Quatre-Nations. C'était une grande faveur.
+
+Ce collège, fondé par la volonté du cardinal Mazarin, ne recevait que
+des boursiers choisis par la famille du cardinal, fils de familles
+nobles, s'il était possible, et originaires de l'une des provinces
+récemment annexées à la France. Jean Lerond y fut admis comme
+gentilhomme.
+
+D'Alembert, sans ignorer le nom et la situation de sa mère dans le
+monde, n'a jamais eu de relations avec elle. Il n'est pas vrai que
+devenu célèbre il ait refusé de la voir. C'est Mme de Tencin qui le
+fuyait comme un remords. Le récit de Mme Suard, dans ses Mémoires, a
+toutes les apparences de la vérité:
+
+«M. d'Alembert, dit-elle, m'a parlé avec la plus grande confiance de Mme
+de Tencin, sa mère, et de son père, M. Destouches, militaire distingué
+et le plus honnête homme du monde.
+
+«M. d'Alembert m'a dit que sa nourrice (Mme Rousseau) l'avait reçu avec
+une tête pas plus grosse qu'une pomme ordinaire, des mains comme des
+fuseaux, terminées par des doigts aussi menus que des aiguilles. Son
+père l'emporta bien enveloppé dans son carrosse et parcourut tout Paris
+pour lui donner une nourrice; mais aucune ne voulait se charger d'un
+enfant qui paraissait au moment de rendre son dernier souffle. Enfin
+il arriva chez cette bonne Mme Rousseau, qui, touchée de pitié pour ce
+pauvre petit être, consentit à s'en charger et promit au père qu'elle
+ferait tout ce qui dépendrait d'elle pour le lui conserver: elle y
+parvint à force de soins, et ceux qui ont connu d'Alembert ont été
+témoins de la tendresse qu'il a conservée pour cette excellente femme,
+qui s'est montrée sa véritable mère. Il est resté auprès d'elle
+jusqu'à l'âge de cinquante ans, et, lorsqu'il alla vivre avec Mlle
+de l'Espinasse, il allait sans cesse chercher sa chère nourrice, la
+consoler de ses peines, faire des caresses à ses petits enfants, et la
+laissait heureuse d'avoir un tel fils.»
+
+«Son père le voyait souvent et s'amusait beaucoup, m'a dit d'Alembert,
+de ses gentillesses et bientôt de ses réponses, qui annonçaient, dès
+l'âge de cinq ans, une intelligence peu commune; il allait en pension et
+son maître était enchanté de son esprit.
+
+«Un jour M. Destouches, qui en parlait sans cesse à Mme de Tencin,
+obtint d'elle qu'elle l'accompagnerait où il l'avait placé, et par les
+caresses et les questions qu'il adressa à son fils en tira beaucoup de
+réponses qui le divertirent et l'intéressèrent. «Avouez, madame, dit M.
+Destouches à Mme de Tencin, qu'il eût été bien dommage que cet aimable
+enfant eût été abandonné.» D'Alembert, qui avait alors sept ans, se
+souvenait parfaitement de cette visite et de la réponse de Mme de
+Tencin, qui se leva à l'instant en disant: «Partons, car je vois qu'il
+ne fait pas bon ici pour moi.»
+
+«M. Destouches, en mourant, recommanda d'Alembert à sa famille, qui
+jamais ne l'a perdu de vue. Quand j'ai connu d'Alembert, ajoute Mme
+Suard, il allait encore dîner avec le neveu et la nièce de son père une
+fois par semaine, et il était toujours reçu avec autant d'égards que
+d'estime et d'amitié.
+
+«En me mettant si avant dans sa confidence, d'Alembert m'autorisa à lui
+demander s'il était vrai que Mme de Tencin lui eût fait dire par un ami,
+quand il eut acquis une grande célébrité, qu'elle serait charmée de
+le voir: «Jamais, m'a-t-il dit, elle ne m'a rien fait dire de
+semblable.--Cependant, monsieur, on vous prête dans cette occasion une
+réponse très fière à une mère qui, jusqu'à votre célébrité, ne vous
+avait pas donné un signe de vie; et j'ai entendu bien des personnes
+applaudir à votre refus comme à un juste ressentiment.--Ah! me dit-il,
+jamais je ne me serais refusé aux embrassements d'une mère qui m'aurait
+réclamé; il m'eût été trop doux de la recouvrer.»
+
+«Quand Mme de Tencin mourut, elle laissa tout son bien à Astuc, son
+médecin. On prétendit que c'était un fidéicommis et que le bien devait
+passer à d'Alembert, mais il n'en a jamais rien reçu; il disait qu'elle
+aimait beaucoup Astuc et que, quant à lui, il était bien sûr qu'elle
+n'avait pas plus pensé à lui à sa mort que pendant sa vie.»
+
+L'éducation des pupilles du cardinal était complète et brillante. Cent
+livres par an leur étaient accordées pour leur entretien et menues
+dépenses: une _académie_ annexée au collège devait leur enseigner
+l'équitation, l'escrime et la danse. L'Université de Paris, exécutrice
+des volontés du cardinal, refusa sur ce point de s'y conformer.
+D'Alembert, dans son enfance, n'apprit pas les belles manières et ne les
+connut jamais. Le jeune Lerond fit de brillantes études. La famille
+de Destouches, heureuse sans doute de ses succès, ne cessa jamais de
+veiller sur lui. La preuve en est inscrite sur le registre de la Faculté
+des arts. A la fin de l'année 1735, le jeune écolier, âgé de dix-huit
+ans, fut reçu bachelier ès arts. Il est inscrit sous le nom de
+Daremberg. Le registre, dont je dois la connaissance aux recherches
+perspicaces de M. Abel Lefranc, mentionne la réclamation du candidat
+Jean-Baptiste Lerond qui repousse le nom de Daremberg que sa famille
+veut lui imposer. Une note du recteur du collège des Quatre-Nations
+atteste que Daremberg et Jean Lerond sont une même personne et l'un des
+plus brillants élèves du collège:
+
+_Lerond Parisinus, qui cum a pueritia credidisset et solitus esset a
+parentibus vocitari Daremberg, inscripsit se in catalogis philosophicis
+Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg, omisso nomine suo gentilitio
+Lerond. Supplicavit ut inscribatur suo nomine Joannes Lerond sine ullo
+alio cognomine._
+
+_Ut non alia subesse possit dubilatio de Joanne Lerond, dixit idem
+prosyndicus, juvenem illum in collegio Mazarineo a pluribus annis magna
+cum laude studere, omnibusque magistris esse notissimum, praesertim
+ipsi amplissimo rectori, et M. Geoffroy philosophiae professori, quorum
+lectiones exceperit, et sibi ipsi qui eum habuerit discipulum, caeteris
+longe antecellentem, ita ut nullus sit dubitandi locus quin juvenis qui
+se inscripsit Joannem Baptistum Ludovicum Daremberg idem sit qui nunc
+postulat inscribi se Joannem Lerond._
+
+Quelle est l'origine de ce nom de Daremberg? Pourquoi la famille de
+Destouches voulait-elle le lui imposer? Pourquoi Jean Lerond, comme par
+une transaction, adoptait-il trois ans plus tard celui de d'Alembert,
+qu'il a rendu illustre? Ces questions paraissent insolubles.
+
+Je proposerai une remarque au moins singulière.
+
+L'anagramme de
+
+BATISTE LEROND
+est
+D'ALENBERT, SOIT.
+
+Il n'est pas impossible que le jeune géomètre, familier avec la théorie
+des permutations, ait tourné lui-même cette inversion assez conforme aux
+habitudes de l'époque. Quoi qu'il en soit, dans la famille Destouches on
+le nommait dès l'enfance le chevalier Daremberg.
+
+Les Archives nationales possèdent l'inventaire après décès de
+Michel-Camus Destouches, commissaire général de l'artillerie, frère et
+héritier du père de d'Alembert. On y lit:
+
+«_Item_, une autre liasse contenant seize pièces qui sont mémoires
+des fournitures faites par ledit deffunt Michel-Camus Destouches et
+payements par lui faits au chevalier _d'Arembert_, mineur, pour servir
+au compte des arrérages de la pension viagère de 1 200 livres par an à
+lui léguées par ledit deffunt Louis-Camus Destouches.»
+
+Le testament de Louis-Camus Destouches, conservé dans l'étude de
+Me Robineau, notaire à Paris, porte d'autre part: «Je donne et
+lègue............., plus au sieur Jean d'Arembert à présent en pension
+chez Bérée, faubourg Saint-Antoine, 1 200 livres de pension viagère, que
+je veux et entends qui lui soient régulièrement payées et par préférence
+à tous autres legs, en ayant touché les fonds de ceux à qui il
+appartient, et, s'il est encore en bas âge quand je mourrai, on lui
+nommera un tuteur _ad hoc_.»
+
+Que signifient ces mots, _en ayant touché les fonds de ceux à qui il
+appartient_?
+
+Le legs serait-il un souvenir de sa mère, le seul qu'il en ait jamais
+reçu?
+
+Les Archives nationales possèdent une lettre de d'Alembert du mois de
+mars 1779, adressée au ministre de la maison du roi et commençant par
+ces mots:
+
+«J'ai l'honneur de vous envoyer mon extrait baptistaire. Vous n'y
+trouverez pas le nom de d'Alembert, qui ne m'a été donné que dans
+mon enfance et que j'ai toujours porté depuis, mais je suis connu
+de plusieurs personnes sous le nom de Jean Lerond, qui est mon nom
+véritable.»
+
+L'orthographe des noms au XVIIIe siècle avait moins de fixité
+qu'aujourd'hui; il est difficile cependant de considérer d'Alembert,
+d'Arenbert et d'Aremberg comme trois manières d'écrire le même nom.
+
+D'Alembert apprit au collège ce qu'on y enseignait alors. Il en sortit
+excellent latiniste, sachant assez le grec pour lire plus tard dans le
+texte Archimède et Ptolémée. On l'exerça, conformément à la tradition,
+à _circonduire_ et allonger des périodes et à faire brillamment des
+amplifications, nom très convenable, disait-il plus tard, non sans
+quelque injustice, à noyer dans deux feuilles de verbiage ce qu'on
+pourrait et devrait dire en deux lignes. Le talent de bien dire en
+amplifiant et de trouver sans effort l'heureux arrangement des paroles,
+développé par ses maîtres au collège Mazarin, n'a pas peu contribué
+sans doute, n'en déplaise à d'Alembert, à ses succès comme orateur
+académique. S'ils n'ajoutent rien à sa gloire, ils ont pu, en procurant
+à ses contemporains des heures de vif plaisir, devenir une des joies de
+sa vie.
+
+Après avoir passé--c'est ainsi que lui-même juge ses études--sept ou
+huit ans à apprendre des mots ou à parler sans rien dire, il commença
+ou, pour mieux dire, on crut lui faire commencer l'étude des choses:
+c'était la définition de la philosophie. On désignait alors sous ce
+nom la logique ou, à très peu près, ce que le maître de philosophie se
+proposait d'apprendre à M. Jourdain: Bien concevoir, par le moyen des
+universaux; bien juger, par le moyen des catégories, et bien construire
+un syllogisme, par le moyen des figures:
+
+ _Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton._
+
+On se demandait si la logique est un art ou une science, si la
+conclusion est de l'essence du syllogisme.
+
+Quoique la forme prête à la comédie, ne nous persuadons pas qu'une telle
+étude ne fût alors qu'une inutile et ridicule curiosité. Nul ne songe
+aujourd'hui à invoquer les règles du syllogisme, on ne le comprendrait
+pas. Lorsque, il y a deux cents ans, ces règles rigoureuses et
+irréprochables étaient connues de tous les honnêtes gens, il suffisait,
+aux yeux des bons juges, pour triompher dans une discussion, de résoudre
+_in modo et figura_ les arguments sophistiques de l'adversaire; chacun
+félicitait le vainqueur sans ignorer pour cela que le vaincu pouvait
+avoir raison.
+
+Par le respect de ces règles excellentes, ingénieux théorèmes dans la
+science du raisonnement, on faisait preuve d'éducation classique, à
+peu près comme la connaissance de l'escrime ou de l'équitation faisait
+paraître un élève des académies vraisemblablement de bonne famille.
+
+L'éducation, à toutes les époques--on aurait grand tort de s'en
+plaindre,--a joint aux connaissances réellement utiles à tous un savoir
+convenu, sorte de franc-maçonnerie entre ceux qui le possèdent. A quoi
+sert l'orthographe, sinon à démontrer qu'on a été bien élevé? En Chine,
+les lettrés ont une langue à part, cela n'est ni sans intention ni sans
+avantage.
+
+La physique de Descartes enseignée pendant les années de philosophie
+convenait moins encore à l'esprit rigoureux de d'Alembert. Les
+cartésiens de collège déraisonnaient en termes obscurs sur des questions
+mal définies et mal comprises; d'Alembert ne conserva de ses maîtres en
+physique que le souvenir de paralogismes qu'il parodiait avec gaieté.
+
+C'est en songeant à son professeur de physique qu'il avait conçu l'idée
+d'une antiphysique dans laquelle on expliquerait et démontrerait, par
+des raisonnements non moins plausibles que ceux de l'école, le contraire
+précisément de la vérité.
+
+On dirait, par exemple: _Le baromètre hausse pour annoncer la pluie_.
+
+_Explication_.--Lorsqu'il doit pleuvoir, l'air est plus chargé de
+vapeurs, par conséquent plus pesant, par conséquent il doit faire
+hausser le baromètre.
+
+_Ce qu'il fallait démontrer._
+
+_L'hiver est la saison où la grêle doit principalement tomber._
+
+_Explication_.--L'atmosphère étant plus froide en hiver, il est évident
+que c'est surtout dans cette saison que les gouttes de pluie doivent se
+congeler jusqu'à se durcir en traversant l'atmosphère.
+
+_Ce qu'il fallait démontrer._
+
+Par malheur pour ces explications, les faits y sont absolument opposés.
+La baisse du baromètre annonce la pluie, et la grêle, en été, tombe plus
+souvent qu'en hiver. Les raisons sont préférables cependant à celles
+qu'on invoquait chaque jour dans l'étude de la physique. La liste peut
+s'étendre, et d'Alembert formait le projet d'y introduire tous les
+phénomènes physiques.
+
+D'autres branches d'études, qui réclament aujourd'hui bien du temps et
+provoquent bien des efforts, ne jouaient dans les classes aucun rôle.
+Les plans d'études du XVIIIe siècle ne nous disent pas comment un
+excellent élève, comme d'Alembert, apprenait avant de quitter le collège
+que Charlemagne au IXe siècle avait renouvelé l'empire, et qu'un saint
+roi nommé Louis s'était croisé au XIIIe. On pouvait mériter tous les
+prix dans toutes les classes sans avoir appris que Madrid est en Espagne
+et que François Ier y a été prisonnier de Charles-Quint. Il ne paraît
+pas que les générations instruites par cette méthode ignorassent plus
+que celles d'aujourd'hui la géographie et l'histoire. L'excès du mal
+était le meilleur des remèdes et l'ignorance complète le meilleur
+stimulant. Les jeunes gens qui n'avaient rien appris lisaient les
+histoires et consultaient les cartes, à leur jour et à leur heure, quand
+ils en sentaient le désir et le besoin, avec profit par conséquent.
+L'habitude de faire pendant les repas des lectures instructives pouvait
+aussi laisser quelques souvenirs, mais il est à croire qu'on n'écoutait
+guère.
+
+Quoi qu'il en soit, Diderot, Voltaire et d'Alembert, et, au siècle
+précédent, Corneille, Racine et Bossuet ont été instruits par cette
+méthode; leur ignorance a été passagère. Le désir d'apprendre est le
+meilleur fruit des premières études. On le fait naître en exerçant
+l'esprit, non en fatiguant la mémoire. Quand l'ignorance devient un
+ennemi, la victoire n'est pas douteuse. Les écoliers du XVIIIe siècle en
+sortant du collège ne pouvaient pas s'écrier comme ceux d'aujourd'hui:
+«Me voilà, grâce à Dieu, débarrassé de mes études!» Ils ne l'étaient
+pas, et c'était un grand bien. Le but n'était pas alors de préparer
+l'élève à une profession libérale, moins encore à un examen, on lui
+livrait la source, c'était à lui d'y boire et d'apprendre, après son
+entrée dans le monde, suivant ses besoins et son zèle, les vérités
+utiles ou utilisables. Le collège l'y préparait par l'étude des bonnes
+lettres en le rendant capable de parler et de raisonner des choses avec
+les honnêtes gens, de lire avec fruit tous les livres, d'en écrire au
+besoin, en donnant à son esprit la politesse commune à tous les temps et
+à toutes les nations. Deux conditions sont nécessaires, on ne saurait le
+nier: la première est de connaître les choses; la seconde est de savoir
+parler, raisonner et écrire sur celles que l'on a apprises.
+
+La première n'est pas la plus importante; elle s'apprend à tout âge. Si
+la seconde à vingt ans n'est pas acquise, on risque fort de l'ignorer
+toujours.
+
+Jean Lerond, après avoir subi l'examen du baccalauréat es arts, suivit
+pendant deux années les leçons de l'École de droit. Il s'inscrivit pour
+les cours des professeurs Amyot, Legendre, de Ferrière et Rousseau. On
+lit sur les registres dix mentions relatives à d'Alembert. Il suffira
+d'en citer une:
+
+_Ego Joannes Lerond Parisiensis excipio lectiones dominorum Amyot et
+Legendre, octob. 1736 die ultimo._
+
+Dans le registre intitulé _Registrum supplicantium pro assequendis
+gradibus: Die Jovis 11 Juli 1738_, _supplicaverunt pro examine gallico:
+Joannes Lerond Parisiensis et D. Rousseau, Legendre, Maillot, Delaroche,
+Bernard._
+
+D'Alembert, licencié en droit, pouvait plaider, et son brillant esprit
+lui promettait de grands succès, mais la profession ne lui plaisait pas.
+Il n'aurait accepté que de bonnes causes, et elles sont rares. Il faut
+se garder d'en évaluer le nombre à la moitié de celles qui se plaident.
+Quand l'un des plaideurs a tort, il n'est pas certain que l'autre ait
+raison; d'Alembert connaissait les fables de La Fontaine. Riche de 1 200
+livres de rente, il vivait chez sa mère adoptive, heureux d'apporter
+dans la modeste vie de la famille sinon l'aisance au moins la sécurité.
+Jamais le Palais ne le vit à la barre. Il voulut étudier en médecine.
+Lui-même l'a raconté, mais son passage à la Faculté n'a pas laissé de
+traces.
+
+Les professeurs du collège Mazarin, presque tous prêtres, se faisaient
+aimer de leurs élèves. Jansénistes ardents, ils servaient volontiers de
+directeurs à leurs consciences et de guides à leurs premiers pas dans le
+monde.
+
+Jean Lerond, joyeux et confiant, accepta d'abord leurs conseils. Leurs
+livres de dévotion l'ennuyèrent, ils s'y attendaient: on lui prêta les
+livres de controverse. La sympathie et la confiance ont des bornes.
+D'Alembert, effrayé de cette pieuse ferveur qui n'engendrait que la
+haine, rejeta cet amer breuvage, et, sans cacher toute sa répugnance,
+devint l'adversaire, bientôt l'ennemi de ceux qui le lui présentaient.
+Les invectives, dans les discussions théologiques, en 1736, allaient
+jusqu'à la fureur. Jansénistes et jésuites, pour l'attaquer ou pour la
+défendre, faisaient de la bulle _Unigenitus_ l'essentiel de la religion
+et la pierre de touche de la foi.
+
+Les pamphlets succédaient aux pamphlets, et si d'Alembert, comme il
+s'en est vanté, lisait avec conscience tous ceux qu'on lui prêtait, la
+polémique la plus violente occupait une grande part de son temps.
+
+Le livre du père Quesnel: _Réflexions sur le Nouveau Testament_ avait
+été l'occasion et devenait le terrain de la lutte. La destinée de ce
+livre est singulière. Publié en 1671, on le recommandait dans plusieurs
+diocèses et le citait comme le soutien le meilleur et le plus édifiant
+de la foi, tiré des pures sources de l'Écriture et de la tradition. Son
+succès pendant un quart de siècle s'accroissait sans cesse. L'archevêque
+de Paris, écrit Bossuet qui l'approuve, étant encore évêque de Châlons,
+crut trouver dans ce livre un trésor pour son Église. Le pieux évêque,
+après l'avoir revu et annoté, l'adressa aux curés, aux vicaires et aux
+autres ecclésiastiques de son diocèse pour servir de matière à leurs
+instructions. Les _Réflexions du père Quesnel_ étaient reçues avec
+avidité et édification, les libraires ne pouvaient suffire à la dévotion
+des fidèles; chaque mois voyait naître une édition nouvelle.
+
+«Il suffisait, si nous en croyons le témoignage de Bossuet, de lire le
+livre des _Réflexions morales_ pour y trouver, avec le recueil des
+plus belles pensées des saints, tout ce qu'on peut désirer pour
+l'édification, pour l'instruction et pour la consolation des fidèles.»
+
+Tant d'excellentes pages cependant et tant de pieuses annotations
+cachaient le poison janséniste.
+
+Les jésuites eurent d'abord des scrupules et des doutes, la discussion
+anima leur zèle. La question fut portée à Rome. On s'y partagea comme à
+Paris. La décision sans appel de la bulle _Unigenitus_ ordonna enfin, en
+1713, la soumission et le silence aux esprits les plus orgueilleux et
+les plus tenaces qui furent jamais. Un livre édifiant et orthodoxe
+pendant quarante ans était interdit. Les maximes et les conseils que
+les jésuites eux-mêmes avaient eus en vénération devenaient, sur leur
+insistance, dangereux et impies. On condamnait cent une propositions
+d'autant plus coupables que le venin y était plus caché.
+
+Il l'était extrêmement, et beaucoup de fidèles, une grande partie même
+du clergé, habitués à en nourrir leur esprit, refusèrent de changer de
+régime. La guerre fut déclarée et troubla la France pendant plus d'un
+demi-siècle. Quarante ans après la publication de la bulle, le nombre
+des lettres de cachet lancées à son occasion dépassait quarante mille.
+Du haut en bas, la société était divisée. On était _appelant_ ou _non
+appelant_; les plus ardents étaient _réappelants_; les non communiquants
+refusaient toute relation avec les approbateurs de la bulle. Le _silence
+respectueux_ était blâmé de tous, le mépris prodigué à ceux qui
+pesaient les affaires du sanctuaire dans la balance de la raison, et le
+_tolérantisme_ flétri comme une faiblesse ou dénoncé comme un crime.
+Pour délivrer la vérité retenue dans l'injustice, chacun se faisait
+gloire de devenir une _ville forte_, une _colonne inébranlable_ et un
+_mur d'airain_. Un bourgeois de Paris bien pensant n'aurait pas confié
+ses souliers à un décrotteur ou sa malle à un commissionnaire sans
+prendre des informations, pour ne pas souiller sa conscience en
+encourageant l'indifférence d'un non appelant ou l'erreur criminelle
+d'un partisan de la bulle.
+
+Il fallait être janséniste ou moliniste. Boindin, auteur comique fort
+oublié, disait: «Entre Dumarsais et moi la différence est grande:
+Dumarsais est athée janséniste, et moi je suis athée moliniste».
+
+Quoique la bulle fût de 1713, au moment où d'Alembert quitta le collège,
+en 1735, la polémique redoublait de violence. Les guérisons du cimetière
+de Saint-Médard sur le tombeau du diacre Pâris accroissaient l'ardeur
+fanatique des jansénistes, tout fiers des miracles que Dieu faisait pour
+eux.
+
+On discutait sur les limites de l'observance due à la cour de Rome:
+s'étend-elle aux questions de fait? Le problème, comme au temps de
+Pascal, avait deux solutions opposées, évidentes chacune pour ceux qui
+l'adoptaient. Pour se faire une idée de l'acharnement des partis, il
+faut les laisser parler.
+
+«La charité chrétienne, disait une brochure du temps, permet-elle, sans
+se faire leur complice, de communiquer avec ceux qui, pour combattre la
+vérité, descendent tout vivants dans l'Enfer?»
+
+«Quand j'ouvre cette bulle, disait un autre auteur, et que j'y vois
+condamner cent une vérités qui sont l'élixir de la tradition, l'abrégé
+du christianisme, le rempart de l'Église, le fondement de la religion,
+dois-je me contenter de dire: on veut me faire illusion? La bulle
+est visiblement subreptice et porte tous les caractères de la plus
+pernicieuse nouveauté.»
+
+C'est sur ce ton que, par des milliers de pamphlets se répondant comme
+les voix d'un choeur d'anathèmes, les partis, pendant un quart de
+siècle, se maudissent, se déchirent et s'insultent. Pour ceux qui
+prendraient intérêt au fond, ils sont rares aujourd'hui, il serait
+malaisé de les instruire. Pour voir ce venin si bien caché et comprendre
+ces subtiles distinctions, il faut regarder de près et avoir de bons
+yeux.
+
+ Quand Dieu veut sauver l'âme, en tout temps, en tout lieu,
+ L'inévitable effet suit le vouloir de Dieu.
+
+L'innocence de ces deux vers semble égaler leur platitude. C'est une
+dangereuse erreur: ils contiennent deux hérésies condamnées par la
+bulle.
+
+Dans les miracles accomplis sur le tombeau d'un appelant, le bienheureux
+Pâris, les jésuites n'accordaient aucun sujet de triomphe à leurs
+adversaires.
+
+Il fallait avant tout définir le mot miracle. Comment espérer sans cela
+une argumentation solide? Un miracle, disaient-ils, doit être instantané
+et complet. Tout ce qui vient de Dieu a d'abord sa perfection. Ses
+oeuvres sont achevées suivant la force du terme. C'est une vérité dont
+Moïse nous est garant. Quelque chose que Dieu fasse, il est impossible,
+dit le Sage, d'y ajouter ou d'en retrancher.
+
+Oserait-on prétendre qu'il est impossible d'ajouter à une guérison
+imparfaite? Elle n'est donc pas l'oeuvre de Dieu.
+
+Satan, le père du mensonge, qui remue le ciel et la terre pour susciter
+des ennemis à Dieu parmi les hommes, ne peut-il pas aussi faire des
+miracles? On n'en peut pas chrétiennement douter. Les maléfices
+sont constants, les histoires en sont remplies, les confessions des
+malfaiteurs en font foi, les arrêts des cours souveraines le confirment.
+Mais le démon n'a pas la toute-puissance, il essaye, il tâtonne, il s'y
+reprend à plusieurs fois. Entre sa folle malice et la sage bonté de
+Dieu, la distinction devient facile.
+
+Les malades guéris à Saint-Médard, après avoir ajouté neuvaines sur
+neuvaines, ne peuvent être, suivant cette doctrine, que des imposteurs
+ou des démoniaques. Un paralytique jette ses béquilles sur le tombeau du
+diacre, et rentre à pied chez lui, mais _en boitant_. Ce n'est pas Dieu
+qui fait ainsi les choses à demi, le miracle est un piège, l'apparente
+promesse une menace, et les convulsions qui la précèdent, les effets,
+dans ce lieu maudit, de la rage et de la furie du démon. Il n'est rien
+de mieux fondé sur les Écritures.
+
+N'a-t-il pas été dit dans l'Apocalypse: _Vae terrae et mari, quia
+descendit diabolus ad vos habens iram magnam!_
+
+A ces preuves en apparence si solides on opposait l'évidence des faits.
+
+La première oeuvre de Dieu a été la production du chaos, et la terre fut
+d'abord sans beauté, afin que l'on apprît que toute créature ne devient
+parfaite qu'à mesure que Dieu l'enrichit.
+
+L'enfant ressuscité par Élie ne l'a été qu'après que le prophète se fut
+étendu trois fois sur lui. Le même prophète, le texte est formel, a
+envoyé sept fois son serviteur avant que la pluie promise à Achab eût
+commencé à tomber. Élisée s'est couché sept fois sur l'enfant de la
+Sunamite, il a frappé sept fois le Jourdain. Naaman, qu'il envoya au
+Jourdain, s'y est baigné sept fois consécutives, et Ezéchias, personne
+ne l'ignore, n'a été guéri que _le troisième jour_; si Dieu eût voulu le
+guérir subitement, on ne lui aurait pas promis comme une grande grâce
+qu'il irait au temple dans trois jours. Comme dans l'antiphysique de
+d'Alembert, les faits démentent la théorie.
+
+Cette théorie d'ailleurs suppose ce qui est en question.
+
+Les maladies du corps sont l'image des maladies de l'âme, c'est-à-dire
+des péchés; les guérisons miraculeuses que Dieu opère des maladies du
+corps sont l'image de celles qu'il opère dans nos âmes.
+
+La conséquence est évidente: Dieu quelquefois convertit un pécheur en un
+moment par un coup extraordinaire de sa grâce, mais cela arrive aussi
+rarement dans cette lie des siècles, qu'il arrivait fréquemment dans
+l'Église naissante.
+
+Dans les efforts que fait un pécheur pour rompre ses liens et ses
+mauvaises habitudes, l'âme souffre des espèces de convulsions dont
+celles des corps malades dans le cimetière de Saint-Médard ne sont
+aujourd'hui que l'image.
+
+Le père Quesnel a dit:
+
+«On ne sait ce que c'est que le péché et la vraie pénitence, quand on
+veut être rétabli d'abord dans la possession des biens dont le péché
+nous a dépossédés et qu'on ne veut pas porter la confusion de cette
+séparation»; et là-dessus les deux partis triomphaient, car cette
+maxime, acceptée par les appelants et favorable aux miracles lentement
+accomplis, est la quatre-vingt-huitième proposition condamnée par la
+bulle.
+
+Les miracles du démon sont des crimes. Ceux qui en profitent méritent la
+mort, et la responsabilité s'étend fort loin.
+
+Toute la postérité d'Aman fut pendue comme lui, et les enfants des
+accusateurs de Daniel furent jetés avec eux dans la fosse aux lions.
+
+La peine est portée plus loin parmi les Chinois: les mandarins sont
+déposés en même temps que leurs parents sont punis lorsqu'il se consomme
+quelque grand crime, comme quand les enfants ont dit des injures à leurs
+pères. Sur ce pied, la punition des convulsionnaires irait bien loin,
+puisque leur état criminel est injurieux à Dieu, le père de tous les
+chrétiens.
+
+L'ironie est une arme puissante. On lisait beaucoup en 1735 _Cartouche,
+ou le Scélérat sans reproche par la grâce du père Quesnel._
+
+Cartouche est un honnête homme, un fort honnête homme, en un mot un
+homme irréprochable, et ceux qui en jugent autrement sont obligés en
+conscience d'abjurer le père Quesnel ou de faire réparation à Cartouche.
+Pourquoi le blâmer? Pouvait-il, si la grâce lui a manqué, se défendre
+des crimes dont il était tenté? car les commandements sont impossibles à
+qui les transgresse.
+
+«Un jour, dit la _Correspondance_ de Grimm, le cardinal de Rochechouart,
+ambassadeur de France à Rome, entre chez le pape Benoît XIV avec un
+visage fort allongé: «Eh bien, qu'y a-t-il, monsieur l'ambassadeur? lui
+dit-il.--Je viens de recevoir la nouvelle, lui dit l'ambassadeur, que
+l'archevêque de Paris est de nouveau exilé.--Et toujours pour cette
+bulle? demande le pape.--Hélas! oui, Saint-Père.--Cela me rappelle,
+reprend le pontife, une aventure du temps de ma légation à Bologne. Deux
+sénateurs prirent querelle sur la prééminence du Tasse sur l'Arioste.
+Celui qui tenait pour l'Arioste reçut un bon coup d'épée dont il mourut.
+J'allai le voir dans ses derniers moments: «Est-il possible, me dit-il,
+qu'il faille périr dans la force de l'âge pour l'Arioste que je n'ai
+jamais lu!»
+
+C'est à Benoît XIV si peu confiant dans les lumières des défenseurs de
+la bulle, que Voltaire a dédié sa tragédie de _Mahomet_, pour l'examen
+de laquelle, par une fantaisie singulière de M. d'Argenson, d'Alembert
+avait été pour une fois transformé en censeur.
+
+Benoît XIV avait raison sans doute, mais sous ces questions mal
+comprises par les plus ardents s'agitait déjà la prétention de penser
+librement. Les jansénistes n'en convenaient pas, mais les jésuites
+montraient clairement qu'en se faisant juge de la foi, en préférant la
+persuasion de chacun à toute autorité visible, on fait de l'Église une
+république où le scepticisme doit triompher. Les pères fondaient de
+grandes espérances sur Jean Lerond; ils voulaient de leur brillant élève
+faire un ennemi des jésuites. Leur pieux désir eut un succès complet,
+mais ils dépassèrent le but, et d'Alembert devint également hostile aux
+deux partis. Il conserva pendant toute sa vie pour cette nourriture,
+qu'il serait injuste d'appeler théologique, une répugnance mêlée de
+colère, traitant d'ennemis publics tous ceux qui, pour ces bagatelles
+sacrées, troublaient la tranquillité des citoyens et la paix des
+esprits.
+
+D'Alembert aimait à rire. Les histoires de convulsionnaires, premier
+aliment de son esprit, lui en donnaient rarement l'occasion. On me
+permettra cependant, dans la _Vie du diacre Pâris_ condamnée au feu par
+l'Inquisition et solennellement brûlée à Rome, de signaler une anecdote
+fort oubliée et cependant devenue célèbre. Labiche en a fait le sujet
+de sa charmante pièce _le Misanthrope et l'Auvergnat_. Bien peu de nos
+contemporains, en l'applaudissant au théâtre du Palais-Royal, y ont
+soupçonné une réminiscence des convulsionnaires de Saint-Médard.
+
+Le diacre Pâris, interdit comme appelant de la bulle au futur concile,
+vivait saintement et souffrait sans se plaindre: le parti le canonisait.
+Le bon diacre consacrait aux bonnes oeuvres une fortune supérieure à ses
+besoins. Sa conscience timorée se reprochait chaque jour des faiblesses
+qu'il était seul à apercevoir.
+
+Un prêtre du diocèse d'Orléans s'était rendu célèbre par son humeur
+frondeuse et son caractère difficile. Il avait dans plusieurs paroisses
+apporté la discorde et le trouble; suspect, de plus, de jansénisme et
+condamné par son évêque, il était tombé dans la pauvreté. Le bon diacre
+lui offrit l'hospitalité avec l'injonction formelle de tout observer
+dans la maison et d'étudier, sans craindre l'indiscrétion, les
+imperfections et les péchés de son hôte. Pâris couchait sans draps et
+vivait de légumes. En échange de cette maigre chère, la tâche imposée
+à son surveillant était facile. Le saint homme péchait rarement. La
+situation était celle de Machavoine chez Chiffonet. Le dénouement fut
+le même; un jour vint où le diacre, à bout de patience, s'écria:
+«Véritablement, il va un peu loin!»
+
+Les livres jansénistes prêtés à d'Alembert contenaient peu d'histoires
+de ce genre; il s'en dégoûta bien vite. Pendant ses études de médecine
+comme à l'École de droit, d'Alembert s'exerçait aux mathématiques.
+Les leçons élémentaires reçues au collège étaient excellentes, et un
+souvenir reconnaissant est dû à son maître M. Caron.
+
+Les amis de d'Alembert, regardant, non sans raison, les mathématiques
+comme un mauvais instrument de fortune, eurent assez d'influence pour
+le décider à se séparer pour un temps de ses livres de science. Il les
+porta chez un ami, chez Diderot peut-être. La médecine restait sa seule
+étude, mais la géométrie, quoi qu'il fît, le divertissait sans cesse.
+Les problèmes troublaient son repos. Impatient de toute contrainte, même
+volontaire, d'Alembert, chaque fois qu'une difficulté l'arrêtait, allait
+chercher un des volumes. Ils revinrent tous dans sa petite chambre. La
+maladie était sans remède: il l'accepta comme un bonheur. La médecine
+fut abandonnée; les problèmes, résolus sans scrupule, furent discutés
+avec persévérance. D'Alembert, à l'âge de vingt ans, avait, sans rien
+rêver de plus pour l'avenir, la modeste ambition de devenir un grand
+géomètre.
+
+
+
+
+ CHAPITRE II
+
+ D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE DES SCIENCES
+
+D'Alembert, vers la fin de sa vie, songeant à ses premiers travaux,
+écrivait avec émotion: «Les mathématiques ont été pour moi une
+maîtresse!»
+
+Cette maîtresse, quoique souvent négligée, ne l'a jamais trahi. Le temps
+pendant lequel des succès sans éclat couronnaient des travaux sans
+ambition fut pour lui le plus heureux et le plus regretté. Sous
+le modeste toit de celle qui lui servait de mère, il trouvait la
+tranquillité nécessaire à ses profondes recherches. En se réveillant
+dans sa petite chambre mal aérée, et de laquelle on voyait trois aunes
+de ciel, il songeait avec joie à la recherche commencée la veille et qui
+allait remplir sa matinée, au plaisir qu'il allait goûter le soir au
+spectacle, et, dans les entr'actes des pièces, au plaisir plus grand
+encore que lui promettait le travail du lendemain. Le monde--je veux
+dire les sociétés brillantes dans lesquelles d'Alembert devait être
+bientôt recherché et admiré était pour lui sans attrait; il ne le
+connaissait ni ne le désirait.
+
+Quelques amis, dont quelques-uns devinrent célèbres ou illustres,
+formaient sa société habituelle. Le profond géomètre était cité comme le
+plus gai, le plus plaisant, le plus aimable de tous.
+
+La première communication de d'Alembert à l'Académie des sciences est
+du 19 juillet 1739; elle est insignifiante. Il propose une remarque
+relative à un passage d'un livre classique alors, l'analyse démontrée
+du père Reyneau. Tout lecteur attentif pouvait l'écrire sans travail
+en marge de son exemplaire. Clairaut, nommé rapporteur, loua avec
+bienveillance le jeune géomètre de vingt et un ans pour son exactitude
+et son zèle.
+
+Un an après, en 1740, d'Alembert aborde la mécanique des fluides. Il
+vise trop haut cette fois, et les plus habiles aujourd'hui, malgré
+les progrès ou, pour mieux dire, à cause des progrès de la science,
+reculeraient devant les difficultés qu'il accumule. Il étudie la
+réfraction d'un corps solide lancé obliquement dans un liquide.
+Clairaut, sans affirmer l'exactitude de la solution, y signale beaucoup
+de savoir et y loue beaucoup d'habileté.
+
+Trois mémoires nouveaux, que d'Alembert n'a pas jugés dignes, non plus
+que les précédents, de figurer dans ses opuscules imprimés, confirmèrent
+l'opinion très favorable qu'il avait su dès le premier jour donner de
+ses talents.
+
+Sans attendre d'autres titres à la confiance des géomètres, le 1er mars
+1741, à l'âge de vingt-trois ans, d'Alembert osa demander à l'Académie
+des sciences une place d'_associé_ devenue vacante. On débutait
+habituellement par le titre d'_adjoint._ L'Académie préféra Lemonnier,
+qui, depuis cinq ans déjà, avait franchi ce premier pas de la carrière
+académique.
+
+La promotion de Lemonnier laissait vacante une place d'adjoint:
+d'Alembert la demanda. L'Académie nomma l'abbé de Gua. Vaincu une
+troisième fois par l'astronome Lacaille, le jeune candidat fut enfin
+nommé, le 17 mars 1742, adjoint pour la section d'astronomie. Il était
+âgé de vingt-quatre ans.
+
+L'extrême jeunesse des candidats proposés au choix du roi pourrait
+surprendre. Lemonnier, préféré à d'Alembert lors de sa première
+candidature, était entré à l'Académie à l'âge de vingt et un ans,
+Clairaut à dix-huit ans; Lacaille, âgé de vingt-huit ans, était un
+candidat déjà mûr.
+
+Les savants pour lesquels aujourd'hui les portes de l'Académie s'ouvrent
+avant leur trentième année sont fort rares. L'avantage accordé à nos
+anciens ne révèle ni des génies plus précoces, ni des efforts plus
+heureux, ni des luttes moins difficiles. Les jeunes savants, admis
+autrefois comme adjoints ou même comme associés de l'Académie, ne
+porteraient pas aujourd'hui le nom de membres. Ils avaient le droit
+d'assister aux séances et d'y demander la parole: rien de plus; ils ne
+votaient pas dans les élections. Les pensionnaires, seuls pensionnés
+comme l'indique leur nom, se partageaient les jetons de présence.
+L'étude des procès-verbaux suffirait pour fournir une de ces preuves
+dont l'histoire souvent doit se contenter. En relevant pour plusieurs
+années le nombre des signatures, j'ai trouvé, pour toutes, les
+pensionnaires plus exacts que leurs jeunes confrères. La conséquence
+est évidente; la probabilité ne peut se calculer, mais la vraisemblance
+n'est pas contestable.
+
+En réalité, les adjoints louchaient les jetons de présence, qui étaient
+de deux francs, dans un cas seulement, celui de l'enterrement d'un
+confrère.
+
+D'Alembert fut promu en 1746 au rang d'associé géomètre. On lit sur les
+registres, à la date du 26 février 1746:
+
+«MM. d'Alembert et Bélidor obtiennent la majorité des voix pour la place
+d'associé géomètre vacante par la promotion de Lemonnier à celle de
+pensionnaire astronome.»
+
+Deux pages plus loin:
+
+«Le roy a choisi M. d'Alembert pour la place d'associé géomètre.»
+
+D'Alembert, par une faveur spéciale et fort rare, avait obtenu en
+1745, étant encore adjoint, une pension de 500 livres sur les fonds de
+l'Académie.
+
+Le 7 avril 1756, d'Alembert figure encore parmi les associés. Le 10
+avril 1756, sans qu'aucune mention soit faite d'une nomination, il est
+inscrit au nombre des pensionnaires.
+
+Le 8 mai 1756, le comte d'Argenson écrit:
+
+«Je vous donne avis que le roy désire qu'il soit incessamment procédé à
+l'élection à la place d'associé qui vaque à l'Académie des sciences par
+la promotion de M. d'Alembert à celle de pensionnaire surnuméraire.»
+
+M. de Parcieux est nommé.
+
+C'est seulement en 1765 que d'Alembert, plus de vingt ans après son
+entrée à l'Académie, échangea le titre de pensionnaire surnuméraire pour
+celui de pensionnaire titulaire, et fut enfin mis en possession de tous
+les avantages et de tous les droits accordés aux membres de l'Académie
+des sciences.
+
+Le traité de dynamique de d'Alembert, publié en 1743, plaça
+immédiatement son auteur au nombre des premiers géomètres de l'Europe.
+La matière, difficile et nouvelle, était traitée de main de maître. Le
+livre de d'Alembert, aujourd'hui rarement consulté, fait époque dans
+l'histoire de la mécanique. Lagrange, un demi-siècle plus tard, écrivant
+avec élégance et profondeur l'histoire de la science qu'il transformait
+de nouveau, dit en parlant du livre de d'Alembert:
+
+«Le traité de dynamique de d'Alembert, qui parut en 1743, mit fin à
+ces espèces de défis, en offrant une méthode directe et générale pour
+résoudre ou du moins pour mettre en équations tous les problèmes de
+dynamique qu'on peut imaginer. Cette méthode réduit toutes les lois
+du mouvement des corps à celle de leur équilibre et ramène ainsi la
+dynamique à la statique.» Ramener la dynamique à la statique! Le
+progrès accompli par d'Alembert se résume en effet par ces paroles, qui
+malheureusement, pour qui n'a pas approfondi la question, ne peuvent
+avoir aucun sens; incompréhensible pour les uns, la phrase, dans sa
+concision, en dit beaucoup trop pour les autres. Il s'agit seulement--il
+faut appeler sur ce point l'attention--de la mise du problème en
+équations. La résolution de ces équations par des méthodes qui varieront
+d'un cas à l'autre laissera subsister un vaste champ de recherches. La
+statique fait connaître les conditions de l'équilibre. Qu'ont-elles de
+commun avec les lois du mouvement? Si, dans l'espoir de le comprendre,
+nous considérons le cas le plus simple, celui d'un point matériel isolé,
+les deux problèmes restent entièrement distincts. On peut approfondir
+les conditions d'équilibre sans avoir fait un pas dans l'étude du
+mouvement; la dépendance mutuelle des deux théories n'existe que pour
+les _systèmes_ dans lesquels les points liés les uns aux autres sont
+rendus solidaires. L'un des cas les plus simples est celui du pendule.
+Le pendule simple, formé par un _point_ pesant oscillant à l'extrémité
+d'un fil dépourvu de masse, est une abstraction mathématique; c'est le
+plus simple des _systèmes_. Le point n'est pas libre; il ne peut quitter
+le cercle dont l'extrémité fixe du fil est le centre. Le pendule
+composé, dans lequel oscille une masse do dimensions appréciables
+suspendue à une tige pesante comme elle, présente un second cas,
+beaucoup moins simple. Si chaque point était libre, il oscillerait
+d'autant plus vite qu'il serait plus rapproché du centre; il ne peut en
+être ainsi: la tige rigide et la masse qui la termine oscillent dans le
+même temps. Les points se font des concessions, ils y sont forcés. Ceux
+d'en bas iront plus vite et ceux d'en haut plus lentement que s'ils
+étaient seuls. Les liaisons, pour imposer ces changements, font naître
+des forces, et ces forces doivent être introduites dans les équations du
+problème; elles sont inconnues: comment faire? Les plus habiles avant
+d'Alembert avaient rencontré ce problème, dont la solution préalable
+semble indispensable, sans apercevoir de solution. Sans entrer au
+détail, ce qui serait impossible, nous réduirons la grande découverte de
+d'Alembert à la remarque qui lui sert de base.
+
+Le système, quel qu'il soit, par la nature des liaisons qui le
+définissent, est capable de produire certaines forces. _Ces forces sont
+les mêmes dans l'état d'équilibre et dans l'état de mouvement._ Les lois
+de la statique sont depuis longtemps connues, ces forces y jouent
+un rôle, et, par cette étude antérieure, le problème auxiliaire, si
+difficile en apparence, se trouve résolu d'avance ou, pour mieux dire,
+éludé.
+
+Dans le discours préliminaire qui précède le traité de mécanique,
+apparaissent pour la première fois quelques-unes des qualités qui
+devaient appeler si souvent d'Alembert loin du théâtre de ses premiers
+succès. On rencontre déjà l'écrivain habile et le philosophe hardi
+qui ose aborder les questions les plus hautes, discutant le degré de
+certitude de toute vérité acceptée.
+
+«Les questions les plus abstraites, celles que le commun des hommes
+regarde comme les plus inaccessibles, sont souvent, dit-il, celles qui
+portent avec elles une plus grande lumière. L'obscurité semble s'emparer
+de nos idées à mesure que nous examinons dans un objet plus de
+propriétés sensibles; l'impénétrabilité ajoutée à l'idée d'étendue
+semble ne nous offrir qu'un mystère de plus; la nature du mouvement est
+une énigme pour les philosophes; le principe métaphysique des lois de
+la percussion ne leur est pas moins caché; en un mot, plus ils
+approfondissent l'idée qu'ils forment de la matière et des propriétés
+qui la représentent, plus cette idée s'obscurcit et paraît vouloir leur
+échapper, plus ils se persuadent que l'existence des objets extérieurs,
+appuyée sur le témoignage équivoque de nos sens, est ce que nous
+connaissons le moins imparfaitement encore.»
+
+D'Alembert aborde dans son discours une question fort célèbre alors
+et que les géomètres, qui peuvent seuls approfondir la discussion,
+résolvent tous aujourd'hui, sans, il est vrai, s'en inquiéter beaucoup,
+dans un sens opposé à celui qu'il adopte. Les lois de la mécanique
+sont-elles des vérités nécessaires ou contingentes? Peut-on, en d'autres
+termes, par le seul raisonnement et en dehors de toute expérience,
+démontrer les principes de la science et découvrir les lois du
+mouvement? «Pour fixer nos idées sur cette question, il faut, dit
+d'Alembert, d'abord la réduire au seul sens raisonnable qu'elle puisse
+avoir. Il ne s'agit pas de décider si l'auteur de la nature aurait pu
+lui donner d'autres lois que celles que nous observons; dès qu'on admet
+un être intelligent et capable d'agir sur la matière, il est évident que
+cet être peut à chaque instant la mouvoir et l'arrêter à son gré, ou
+suivant des lois uniformes, ou suivant des lois qui soient différentes
+pour chaque instant et pour chaque partie de matière; l'expérience
+continuelle de notre corps nous prouve assez que la matière, soumise à
+la volonté d'un principe pensant, peut s'écarter dans ses mouvements de
+ceux qu'elle aurait véritablement si elle était abandonnée à elle-même.
+La question proposée se réduit donc à savoir si les lois de l'équilibre
+et du mouvement qu'on observe dans la nature sont différentes de celles
+que la matière abandonnée à elle-même aurait suivies.»
+
+Cette seule manière raisonnable de poser la question semble, il faut
+l'avouer, bien singulière, et l'idée de considérer la matière abandonnée
+à elle-même et affranchie du gouvernement, on pourrait presque dire des
+caprices de la raison souveraine, laisse entrevoir l'ami de Diderot
+disposé à écarter partout et toujours, dût-il ne rien rester, les
+arguments puisés dans une telle considération.
+
+Lorsque Lagrange déclare que la dynamique de d'Alembert a mis fin entre
+les géomètres aux problèmes difficiles proposés par défi, si le lecteur
+suppose que la théorie du mouvement, trop bien connue, n'était plus
+digne de servir d'épreuve, il a très mal compris l'assertion. Descartes,
+parlant de sa grande découverte, l'analyse appliquée à la géométrie,
+déclare, non sans orgueil et même avec plus d'orgueil qu'il n'est
+permis, qu'il se dispense de résoudre les problèmes auxquels sa méthode
+est applicable, pour laisser à ses descendants le plaisir facile de s'y
+exercer. Pour la géométrie, comme pour la mécanique, l'assertion est
+trompeuse. La science, dans aucun cas, n'a procédé ainsi. Plus une
+méthode est nouvelle et féconde, plus elle étend le champ de l'inconnu.
+Les difficultés à vaincre pour avancer encore grandissent aux approches
+des sommets, qui, pour cette raison peut-être, ne seront jamais
+atteints. D'Alembert n'a vu dans son principe qu'une voie signalée à
+tous et ouverte à lui-même pour tenter de nouveaux travaux.
+
+Quelques-uns sont admirables. L'un des premiers, malgré le succès
+obtenu, ne doit être aujourd'hui loué qu'avec réserves.
+
+D'Alembert, en 1746, obtint le prix proposé par l'Académie de Berlin à
+l'auteur du meilleur ouvrage sur la cause des vents. Ce concours eut sur
+la vie de d'Alembert une grande influence en le mettant en relation avec
+Frédéric, dont, pendant quarante ans, il resta l'ami: c'est le seul mot
+qui convienne.
+
+Le livre de d'Alembert sur la cause des vents ne tend pas à
+l'application.
+
+D'Alembert n'a pas étudié le véritable mécanisme, déjà connu, dans ses
+traits généraux au moins, qui explique les vents alizés soufflant sans
+cesse dans la zone torride et presque exactement de l'est vers l'ouest.
+Ils sont produits par les différences de température, qui dans ces
+régions déterminent l'élévation de l'air: l'air plus froid qui le
+remplace et vient des régions boréales est animé d'une moindre vitesse
+de rotation et semble par conséquent souffler en sens opposé au
+mouvement de la terre.
+
+D'Alembert ne parle de cette cause principale et prépondérante que pour
+refuser de s'en occuper. «J'avoue, dit-il, que la différente chaleur
+que le soleil répand sur les parties de l'atmosphère doit y exciter des
+mouvements; je veux même accorder qu'il en résulte un vent général qui
+souffle toujours dans le même sens, quoique la preuve qu'on en donne ne
+me paraisse pas assez évidente pour porter dans l'esprit une lumière
+parfaite; mais si on se propose de déterminer la vitesse de ce vent
+général et sa direction dans chaque endroit de la terre, on verra
+facilement qu'un pareil problème ne peut être résolu que par un calcul
+exact; or les principes nécessaires pour ce calcul nous manquent
+entièrement, puisque nous ignorons et la loi suivant laquelle la chaleur
+agit et la dilatation qu'elle produit dans les parties de l'air: cette
+dernière raison est plus que suffisante pour nous déterminer à faire ici
+abstraction de la chaleur solaire, car, comme il n'est pas possible de
+calculer avec quelque exactitude les mouvements qu'elle peut occasionner
+dans l'atmosphère, il faut nécessairement reconnaître que la théorie des
+vents n'est susceptible d'aucun degré de perfection de ce côté-là.» Ces
+lignes contiennent une déclaration de principes bien dangereuse pour les
+progrès de la physique. Bien éloigné de vouloir approfondir les causes
+cachées, d'Alembert n'accepte que des problèmes bien nets et bien purs,
+dont l'énoncé permette une solution exacte et achevée; non content de
+négliger ce qui est petit et sans influence sensible, il écarte avec
+dédain tout ce qui, lui semblant mal connu et mal déterminé, diminue la
+précision et la beauté du problème. C'est la même tendance qui plus tard
+et dans un autre ordre d'idées devait le conduire à restreindre, jusqu'à
+l'annuler, le champ de la métaphysique et de la philosophie.
+
+Malgré l'habileté qu'il y déploie, l'insuffisance de la théorie de
+d'Alembert est visible d'ailleurs au premier coup d'oeil: la grandeur
+et la direction actuelle des vents dépendraient en effet, suivant elle,
+aujourd'hui encore, de l'état initial des couches atmosphériques, sans
+que les frottements et les chocs renouvelés depuis le commencement du
+monde en aient dissipé l'influence. Le prix accordé à d'Alembert fut-il
+donc le résultat d'une méprise, et le titre de membre de l'Académie de
+Berlin était-il immérité? Il y aurait grande injustice à le croire. Dans
+l'ouvrage sur la cause des vents on reconnaît à chaque page le grand
+géomètre profondément instruit de la science du mouvement et
+capable d'ouvrir des voies nouvelles. De tels essais précèdent
+les chefs-d'oeuvre et les préparent, parce qu'ils perfectionnent
+l'instrument des recherches en enseignant à le manier avec plus
+d'élégance et de sûreté.
+
+D'Alembert, suivant les conséquences de son principe de dynamique, en a
+fait l'application à la théorie de la précession des équinoxes, et son
+livre sur ce sujet difficile suffirait pour le rendre immortel.
+
+Les pôles de la terre, à moins de chocs que rien ne fait prévoir dans
+l'avenir et que rien ne prouve dans le passé, sont immobiles à la
+surface; ceux du ciel, au contraire, se déplacent sans cesse par rapport
+aux étoiles fixes. C'est la grande découverte d'Hipparque. Le pôle,
+autour duquel semble tourner le ciel, parcourt un petit cercle dont le
+rayon mesure 23° 1/2 et, s'avançant de 50" environ par an, en fera le
+tour en vingt-six mille ans. L'équateur, perpendiculaire à la ligne des
+pôles, tourne nécessairement avec elle; en vertu de cette rotation, il
+coupe le plan écliptique, qui est fixe, en des points variables.
+Ces points sont les équinoxes, qui comme le pôle, par conséquent,
+accompliront leur révolution en vingt-six mille années.
+
+Les observations astronomiques confirment la prédiction hardie du
+grand astronome de l'antiquité. Les siècles succèdent aux siècles et
+l'équinoxe continue sa marche uniforme. Quelle force produit et règle
+son mouvement? La question pour Képler n'aurait pas eu de sens. Heureux
+et fier de pénétrer le mécanisme du monde, il n'avait pas l'audace de
+chercher les causes. Newton a révélé le ressort; c'est à la mécanique à
+en chercher les effets. La terre chaque année tourne autour du soleil.
+C'est qu'elle est attirée par lui; sans cette attraction insuffisante
+à les réunir, animés par les vitesses acquises, les deux corps
+s'éloigneraient indéfiniment. Le soleil, en attirant la terre, n'est
+pas la cause de la rotation qui produit les jours et les nuits; il ne
+pourrait, si la terre était homogène et sphérique, ni l'accélérer ni la
+ralentir. Mais sur un globe aplati et hétérogène l'action est déviée et,
+ne s'exerçant pas exactement vers le centre, produit une rotation qui
+déplace chaque jour d'une quantité inappréciable aux observations la
+position de l'axe du monde. Newton a signalé cette cause incontestée
+du phénomène. D'Alembert l'a soumise au calcul. Écoutons Laplace, en
+pareille matière le grand juge. «La découverte de ces résultats, dit-il
+après avoir expliqué le détail du phénomène, était au temps de Newton
+au-dessus des moyens de l'analyse et de la mécanique; il fallait en
+inventer de nouveaux. L'honneur de cette invention était réservé à
+d'Alembert. Un an et demi après la publication de l'écrit dans lequel
+Bradley présenta sa découverte, d'Alembert fit paraître son traité de la
+précession des équinoxes, ouvrage aussi remarquable dans l'histoire de
+la mécanique céleste et de la dynamique, que l'écrit de Bradley dans les
+annales de l'astronomie.»
+
+D'Alembert en suivant sa voie devait rencontrer les plus grands
+problèmes de la mécanique céleste. Les questions depuis Newton étaient
+nettement posées, et nul mieux que lui n'était préparé à la lutte. Le
+traité de dynamique de d'Alembert est l'annonce et en quelque sorte le
+prologue de la mécanique analytique, chef-d'oeuvre de Lagrange. Les
+écrits de d'Alembert sur le système du monde forment un traité de
+mécanique céleste dans lequel Laplace, qui l'a loyalement reconnu, a
+largement et fructueusement puisé. D'Alembert a repris la théorie de la
+lune esquissée seulement par Newton. Le problème appartenait à tous; si
+Clairaut et Euler, en l'abordant en même temps que lui, y ont rencontré
+les mêmes succès, il faut se garder d'en conclure qu'il fût facile.
+Newton y avait échoué, et les forces réunies des trois nouveaux
+athlètes ont laissé à leurs successeurs un vaste champ à parcourir.
+Les observations se perfectionnent; après les degrés sont venues les
+minutes, après les minutes les secondes, et aujourd'hui les dixièmes de
+seconde. Les calculateurs prétendent tout expliquer et y réussissent;
+c'est en astronomie surtout que les détails sont la pierre de touche des
+théories. L'accord dans la théorie de la lune n'a pas été immédiat, et
+l'observation, en démentant d'abord le calcul, a éveillé de grandes
+émotions et provoqué d'ardentes discussions.
+
+Diderot ne faisait qu'en rire et, sans rien entendre à la question, se
+faisait lire en la discutant. «Ce qu'il y a d'utile en géométrie peut,
+disait-il, s'apprendre en six mois. Le reste est de pure curiosité.»
+
+Cela est vrai sans doute. Mais la poésie, la peinture, la métaphysique
+et bien d'autres produits de l'activité humaine sont aussi de pure
+curiosité; si l'on doit pour cela les envelopper dans un même dédain,
+la barbarie deviendra l'idéal des sages et le voeu des gens sensés. «Il
+n'existe dans la nature, ajoute Diderot, ni surface sans profondeur, ni
+ligne sans largeur, ni point sans dimensions, ni aucun corps qui ait
+cette régularité hypothétique du géomètre Dès que la question qu'on lui
+propose le fait sortir de ses suppositions, dès qu'il est forcé de faire
+entrer dans la solution d'un problème l'évaluation de quelques causes ou
+qualités physiques, il ne sait plus ce qu'il fait.»
+
+«Si le calcul s'applique si parfaitement à l'astronomie--c'est toujours
+Diderot qui parle---c'est que la distance immense à laquelle nous sommes
+placés des corps célestes réduit leurs orbes à des lignes presque
+géométriques. Mais prenez le géomètre au toupet et approchez-le de la
+lune d'une cinquantaine de diamètres terrestres: alors, effrayé du
+balancement énorme et des terribles alternatives du globe lunaire, il
+trouvera qu'il y a autant de folie à lui proposer de tracer la marche de
+notre satellite dans le ciel que d'indiquer celle d'un vaisseau dans nos
+mers quand elles sont agitées par la tempête.»
+
+L'imagination de Diderot le sert mal. Les géomètres ont depuis le traité
+de d'Alembert perfectionné sans cesse les calculs dont il a nettement
+donné le principe. Glairaut et Euler ses contemporains, Lagrange et
+Laplace, et, après eux, Plana, Damoiseau, Hansen, Delaunay et Adams
+ont inscrit leurs noms dans l'histoire de la science en consacrant de
+nombreuses années à perfectionner et à refaire cette théorie rebelle aux
+formules. La longueur des calculs dépasse toute prévision et s'accroît
+sans cesse. Pour l'astronome aujourd'hui tout est fait, rien n'est
+ébauché pour le géomètre.
+
+Un problème très connu et par comparaison très facile donnera la clef
+de l'énigme. La quadrature du cercle est en géométrie comme la pierre
+philosophale en chimie, la chose impossible; les ignorants seuls osent
+la chercher, et quand ils l'ont péniblement trouvée, il leur faut
+de nouveau de longs efforts pour décider un savant véritable à leur
+montrer, en entrant au détail, l'illusion de leur découverte. Les
+académies depuis longtemps rejettent avec dédain, sans en avoir pris
+connaissance, toute annonce d'une solution nouvelle. Le problème est
+classé comme insoluble. Archimède l'a résolu pourtant, précisément comme
+d'Alembert a résolu celui du mouvement de la lune, et, depuis deux mille
+ans, quiconque ne se contente pas de l'exactitude acquise peut, sans
+effort d'esprit, trouver, autant qu'il lui plaît, de nouveaux chiffres
+exacts et certains. Le rayon du cercle étant donné, la surface est
+connue avec une précision illimitée; on peut partager un millimètre
+carré en un million de parties égales, et chaque partie, de nouveau, en
+un million de parties nouvelles, recommencer cinquante fois la division;
+le résultat imperceptible de toutes ces opérations de l'esprit
+restera, si le calculateur le veut, supérieur à l'erreur commise. Que
+demande-t-on de plus? Pourquoi traiter d'insoluble un problème si
+parfaitement résolu? La réponse est bien simple: le géomètre veut une
+erreur nulle. Entre zéro pour lui et l'extrême petitesse, d'après les
+règles du jeu qu'il veut jouer, il y a un abîme. Une solution n'est
+pas plus ou moins parfaite, elle est exacte ou inexacte. L'histoire du
+problème des trois corps est semblable.
+
+Les travaux mathématiques de d'Alembert sont innombrables. Nous ne
+pouvons en faire le résumé. Il est impossible même de citer ceux qui
+pourraient, en l'absence de tout autre titre, assurer à son nom une
+place élevée dans l'histoire de la science. Ses études sur les cordes
+vibrantes sont du nombre.
+
+Taylor avant d'Alembert avait résolu le problème; Euler, Bernouilli
+et Lagrange s'y sont exercés après lui. Après de longues et subtiles
+discussions, leur désaccord a souvent subsisté.
+
+Une gloire incontestable reste à d'Alembert: il a créé à l'occasion de
+ce problème de physique une méthode nouvelle d'analyse. D'Alembert
+est le créateur de la théorie si féconde des équations aux dérivées
+partielles.
+
+Il faut dire toute la vérité. L'esprit de d'Alembert, ingénieux et
+profond sur toutes les parties de la science, se refusait sur l'une
+d'elles aux démonstrations les plus claires. Il a toujours repoussé les
+principes du calcul des probabilités, et, dans ses discussions plusieurs
+fois répétées avec Daniel Bernouilli, la postérité ne peut refuser à son
+illustre adversaire l'avantage d'avoir eu raison sur tous les points.
+
+Malgré les travaux de Pascal, d'Huygens et de Jacques Bernouilli,
+d'Alembert refuse de voir dans le calcul des probabilités une branche
+légitime des mathématiques. Le problème qui fut le point de départ
+de ses doutes et l'occasion de ses critiques est resté célèbre dans
+l'histoire de la science sous le nom de «problème de Saint-Pétersbourg».
+On suppose qu'un joueur, Pierre, jette une pièce en l'air autant de fois
+qu'il faut pour amener face. Le jeu s'arrête alors et il paye à son
+adversaire Paul, 1 franc s'il a suffi de jeter la pièce une fois, 2
+francs s'il a fallu la jeter deux fois, 4 francs s'il y a eu trois
+coups, puis 8 francs, 16 francs, et ainsi de suite en doublant la somme
+chaque fois que l'arrivée de face est retardée d'un coup. On demande
+combien Paul doit payer équitablement en échange d'un tel engagement?
+
+Le calcul fait par Daniel Bernouilli, qui avait proposé le problème,
+exige que l'enjeu de Paul soit infini. Quelque somme qu'il paye à Pierre
+avant de commencer le jeu, l'avantage sera de son côté; tel est le sens
+du mot infini. Ce résultat, quoique rigoureusement démontré, semble
+contraire aux indications du bon sens. Aucun homme raisonnable ne
+voudrait payer cent francs les promesses de Pierre.
+
+L'esprit de d'Alembert, pour repousser ce paradoxe, rejetait avec dédain
+les principes qui y conduisent, en proposant, pour en nier la rigueur et
+en contester l'évidence, les raisonnements les moins fondés et les plus
+singulières objections. Il refuse, par exemple, aux géomètres le droit
+d'assimiler dans leurs déductions cent épreuves faites successivement
+avec la même pièce à cent autres faites simultanément avec cent pièces
+différentes. «Les chances, dit-il, ne sont pas les mêmes dans les deux
+cas», et la raison qu'il en donne est fondée sur un singulier sophisme:
+
+«Il est très possible, dit-il, et même facile de produire le même
+événement en un seul coup autant de fois qu'on le voudra, et il est au
+contraire très difficile de le produire en plusieurs coups successifs,
+et peut-être impossible, si le nombre des coups est très grand.»
+
+«Si j'ai, ajoute d'Alembert, deux cents pièces dans la main et que je
+les jette en l'air à la fois, il est certain que l'un des coups croix ou
+pile se trouvera au moins cent fois dans les pièces jetées, au lieu que,
+si l'on jetait une pièce successivement en l'air cent fois, on jouerait
+peut-être toute l'éternité avant de produire croix ou pile cent fois de
+suite.» Est-il nécessaire de faire remarquer que les deux cas assimilés
+sont entièrement distincts, et que jeter deux cents pièces en l'air pour
+choisir après coup les cent qui tournent la même face, c'est absolument
+comme si l'on jetait en l'air une pièce deux cents fois de suite, en
+choisissant après, pour les compter seules, les épreuves qui ont fourni
+le résultat désiré? Dans cette discussion, qui d'ailleurs n'occupe
+qu'une bien faible place parmi ses opuscules, d'Alembert se trompe
+complètement et sur tous les points. Son esprit, désireux de lumière,
+toujours prêt à déclarer impénétrable ce qui lui semble obscur,
+était plus qu'un autre exposé au péril de condamner légèrement les
+raisonnements si glissants et si fins du calcul des chances. Quant au
+paradoxe du problème de Saint-Pétersbourg, il disparaît entièrement
+lorsqu'on interprète exactement la réponse du calcul: une convention
+équitable n'est pas une convention indifférente pour les parties; cette
+distinction éclaircit tout. Un jeu peut être à la fois très juste et
+très déraisonnable. Supposons, pour mettre cette vérité dans tout son
+jour, que l'on propose à mille personnes possédant chacune un million de
+former en commun un capital d'un milliard, qui sera abandonné à l'une
+d'elles désignée par le sort, toutes les autres restant ruinées. Le jeu
+sera équitable, et pourtant aucun homme sensé n'y voudra prendre part.
+En termes plus simples et plus évidents encore: un très gros jeu est
+insensé sans être inique.
+
+Le problème de Saint-Pétersbourg offre, sous l'apparence d'un jeu très
+modéré, dans lequel on doit vraisemblablement payer quelques francs
+seulement, des conventions qui peuvent, dans des cas qui n'ont rien
+d'impossible, rendre la perte colossale.
+
+Les plus grands géomètres ont écrit sur le calcul des probabilités;
+presque tous ont commis des erreurs: la cause en est, le plus souvent,
+au désir d'appliquer des principes à des problèmes qui par leur nature
+échappent à la science.
+
+D'Alembert commet la faute opposée: il nie les principes. Imposer aux
+hasards des lois mathématiques est pour lui un contresens; il rejette le
+problème et détourne les yeux. Les géomètres, sur ce point, n'avaient
+qu'un parti à prendre, celui de ne pas le lire. Il n'a jamais connu la
+question. Daniel Bernouilli l'a invité à se mettre au fait des matières
+dont il parle. D'Alembert l'a traité d'impertinent: ils avaient tous les
+deux raison.
+
+Lorsque, trop confiant dans la théorie, on l'invoque dans des cas où
+elle n'a que faire, le scepticisme reprend l'avantage. La célèbre
+question de l'inoculation en offre un exemple.
+
+L'inoculation, au XVIIIe siècle, avant la découverte de la vaccine,
+était pour les familles le parti le plus sage; l'étude des faits
+le rendait évident, mais il ne fallait pas mêler de formules à la
+discussion: telle est la thèse de d'Alembert. Il l'a, selon sa coutume,
+soutenue avec chaleur et esprit; il adopte la bonne cause et combat ceux
+qui la défendent mal; nous ne devons pas passer sous silence ce rôle qui
+lui fait honneur.
+
+La question de fait domine tout; elle repose sur des chiffres
+incertains. Les statistiques n'étaient pas d'accord. D'Alembert, dont la
+conclusion est résolument favorable à l'inoculation, allègue surtout le
+très petit nombre des décès, fort inférieur, suivant les renseignements
+les plus certains, à celui qu'on avait proposé d'abord en conseillant
+pourtant de braver le danger.
+
+Sur deux cents inoculés, avait dit Daniel Bernouilli, il en meurt un en
+moyenne dans le mois qui suit l'opération.
+
+Si cela était vrai, répond d'Alembert, il faudrait laisser chacun libre.
+«Chacun, comme dit Pantagruel, serait arbitre de ses propres pensées
+et de soy-même prendrait conseil»; mais le chiffre est exagéré. Les
+précautions chaque jour mieux connues ont rendu le nombre des victimes
+dix fois moindre et pourront le réduire encore.
+
+Sans insister sur ces chiffres douteux, la thèse qu'il soutient est
+celle-ci:
+
+L'évaluation de la vie moyenne n'a pour une telle question rien qui
+soit décisif. Il n'est pas vrai que, la vie moyenne étant supposée, par
+exemple, de vingt-cinq ans pour les hommes de trente ans bien portants,
+toute innovation qui la portera à vingt-sept ans doive être acceptée
+comme un avantage.
+
+Supposons, pour écarter toute hésitation, que la petite vérole soit la
+seule maladie mortelle; on sait guérir toutes les autres; quiconque ne
+meurt pas de celle-là atteindra l'âge de cent ans. Les ravages de cette
+maladie unique sont cependant terribles; ils réduisent de
+quatre-vingts ans à soixante la vie moyenne d'un homme de vingt ans.
+L'inoculation--c'est l'hypothèse--fait mourir, le lendemain du jour
+où elle est pratiquée, le cinquième de ceux qui s'y exposent. La vie
+moyenne, si tous se font inoculer à vingt ans, s'élèvera--le calcul est
+facile--de soixante ans à soixante-quatre. Qui oserait cependant,
+dans de telles conditions, je ne dis pas conseiller, mais pratiquer
+l'opération? Quel médecin consentirait à se présenter dans une ville,
+offrant à mille habitants jeunes et bien portants d'accroître de quatre
+ans leur vie moyenne, en se faisant accompagner de deux cents cercueils
+destinés à recevoir le lendemain ceux qui n'auront pas acquis la
+certitude de vivre cent ans?
+
+L'accroissement de la vie moyenne semblerait fort indifférent. Devant
+la crainte de mourir demain, quels que soient les raisonnements,
+disparaissent toutes les espérances et toutes les craintes relatives aux
+quatre-vingts années qui suivent.
+
+D'Alembert dans ses écrits mathématiques manque d'élégance et de clarté.
+Comment ce savant universel, nourri aux études classiques, habile à
+disserter spirituellement et avec éloquence sur les sujets les plus
+divers, cet écrivain célèbre pour la vigueur et la précision de son
+style, perd-il son habileté et sa grâce en rédigeant ses belles
+découvertes? Je hasarderai une explication. D'Alembert à aucune époque
+de sa vie n'a voulu être professeur. Au sortir du collège et pendant
+ses études en droit, grâce aux 1200 livres léguées par son père, il
+diminuait, en la partageant, la gêne de ses parents adoptifs. Leur
+ordinaire de pauvres artisans suffisait à la simplicité de ses goûts.
+Résigné comme son ami Diderot à revêtir souvent un costume en désaccord
+avec la saison, il n'a jamais consenti comme lui à échanger son temps
+contre un salaire. Diderot nous apprend sans embarras que, profitant de
+toute occasion, il enseignait pour gagner le pain quotidien les sciences
+aussi volontiers que les lettres.
+
+«Que faisiez-vous dans l'allée des Soupirs?
+
+--Une assez triste figure.
+
+--Au sortir de là vous battiez le pavé.
+
+--D'accord.
+
+--Vous donniez des leçons de mathématiques.
+
+--Sans en savoir un mot. N'est-ce pas là que vous voulez en venir?
+
+--Justement.
+
+--J'apprenais en montrant aux autres et j'ai fait quelques bons élèves.»
+
+D'Alembert, en cela comme sous beaucoup d'autres rapports, _dissemblait_
+de son ami Diderot: Diderot enseignait les mathématiques sans les
+savoir; d'Alembert les savait, mais n'a jamais voulu vendre une heure de
+son temps.
+
+«Demandez, dit ailleurs à Diderot le neveu de Rameau, son cynique
+interlocuteur, demandez à votre ami d'Alembert, le coryphée de la
+science mathématique, s'il serait trop bon pour en faire les éléments.»
+D'Alembert ne se posait pas la question, jamais il n'a formé d'élève, et
+jamais, dans le désir d'être compris des intelligences paresseuses
+et rebelles, il n'a fait effort pour être, comme disait Descartes,
+transcendentalement clair.
+
+On raconte qu'un jeune homme abordant le calcul différentiel y
+rencontrait des contradictions qui, s'il est mal enseigné, peuvent
+réellement s'y trouver. Il osa consulter d'Alembert, illustre déjà et,
+comme disait Diderot, coryphée admiré des sciences mathématiques. La
+réponse est restée célèbre: «Allez en avant, la foi vous viendra».
+
+Ce mot brillant, mais dépourvu de toute vérité, explique assez bien
+les défauts de d'Alembert. Il se réserve d'éclairer chaque page par la
+lecture de la suivante; c'est ce qu'on appelle manquer de méthode.
+
+Si d'Alembert n'avait pas toujours dans ses compositions géométriques le
+style net et précis d'Euclide, il réunissait à un haut degré, avec une
+réputation toujours croissante, les qualités désirées dans un secrétaire
+perpétuel de l'Académie des sciences. Trop jeune pour remplacer
+Fontenelle, il aurait été, s'il l'avait voulu, le successeur de Mairan
+ou celui de Grandjean de Fouchy. Plusieurs fois dans sa correspondance
+il fait allusion pour les démentir aux bruits répandus à ce sujet. La
+voix publique une première fois le désignait pour remplir une place que
+le titulaire n'avait pas le désir de quitter. D'Alembert ne pouvait
+admettre qu'on lui prêtât de telles intentions. Il écrivait à Mme du
+Deffant, amie dévouée de celui qui, bien ou mal, comme dit d'Alembert,
+occupait la place:
+
+«Je suis toujours et plus que jamais dans les dispositions où vous
+m'avez vu de ne rien demander; je ne pense point du tout, et n'ai jamais
+pensé à la place de secrétaire de l'Académie des sciences, je serais
+très fâché, quand je le pourrais, d'en dépouiller celui qui la remplit
+bien ou mal. Je ne veux point non plus aller sur les brisées de Montigny
+qui, je crois, pense à cette place, en cas que Dieu ou M. d'Argenson,
+sous sa figure, dispose du titulaire; si j'ai fait la préface de
+l'Encyclopédie, ç'a été pour contribuer de mon mieux au bien de
+l'ouvrage; à l'égard des deux éloges (allégués comme preuve de sa
+candidature), je ne les ai faits que parce que les auteurs du _Mercure_
+me les ont demandés. Je n'ai eu dans tout cela aucune vue d'intérêt et
+de fortune et point d'autre que de prouver qu'on peut être géomètre et
+avoir le sens commun.
+
+«Êtes-vous contente à présent, madame, et me condamnerez-vous sur la
+parole de M. Simard, car, selon ce que l'abbé Canaye m'écrit, je vois
+que vous êtes fort en colère. Je lui pardonne cette démarche, parce
+qu'il n'a point eu envie de me désobliger; je vous pardonne même de
+l'avoir cru, mais je ne vous pardonnerais pas de le croire encore.»
+
+Il écrivait plus tard à Lagrange: «Depuis que je vous ai écrit, j'ai
+acquis une dignité, celle de secrétaire de l'Académie française, vacante
+par la mort de mon ami Duclos. Cette place n'est pas fort avantageuse,
+mais en récompense elle donne peu de besogne à faire, ce qui me convient
+fort dans l'état où je suis. Il n'en est pas de même de la place de
+secrétaire de notre Académie des sciences, qui vraisemblablement ne
+tardera pas à vaquer, et que je travaille à faire retomber à notre ami
+Condorcet qui la remplira merveilleusement.»
+
+D'Alembert, élu à l'Académie française en 1755, sans jamais délaisser la
+science, portait depuis longtemps vers les lettres, la philosophie
+et les polémiques de parti la plus grande part de son activité. Le
+dévouement de d'Alembert pour ceux qu'il aimait était sans limite et
+toujours prêt, mais il aimait peu de monde. Jovial et familier avec les
+indifférents, il avait le don de leur plaire, les traitait en amis
+sans s'engager à rien, et sa verve satirique, qui souvent dépassait sa
+pensée, prenait en s'exerçant sur eux l'apparence d'une trahison.
+
+Il se plaisait peu parmi ses confrères de l'Académie des sciences et,
+sans vouloir s'en faire des ennemis, parlait souvent d'eux comme s'ils
+l'avaient été.
+
+Sa correspondance avec Lagrange est toute scientifique; l'Académie des
+sciences y semble occuper le centre de ses pensées et de sa vie. Dans
+la liberté d'un commerce intime, il dit sans y attacher d'importance ce
+qu'il pense de chacun. Le secrétaire perpétuel, Grandjean de Fouchy,
+dont il destine la succession à son ami Condorcet, est négligent et
+inepte. L'épithète de Viédaze semble faite pour lui comme celle de: aux
+pieds légers, pour Achille. Quand le nom de Lalande se rencontre sous sa
+plume, une épithète injurieuse le précède ou le suit. Les éditeurs de la
+correspondance ont remplacé l'une d'elles par des points; nous imiterons
+leur réserve. Lagrange, en apprenant par un tiers la réconciliation de
+d'Alembert avec celui qu'il traitait si mal, marque un étonnement bien
+naturel. D'Alembert lui répond: «A propos de Lalande, il est vrai que
+nous sommes raccommodés parce qu'il en a témoigné un grand désir et
+qu'au fond je suis bon diable». Le mot est très juste; d'Alembert a des
+colères et des mots piquants, il dit sur tous toute la vérité, mais n'en
+veut à personne.
+
+Le vaniteux Fontaine, quoi qu'en ait dit Diderot, n'était ni estimé ni
+aimé de d'Alembert. Il en parle souvent avec dédain, et quand il annonce
+sa mort à Lagrange, c'est avec plus que de l'indifférence. «Monsieur
+Fontaine est mort dans un état fort misérable, accablé de dettes et même
+ruiné; le tout par sa faute et pour avoir eu la vanité de vouloir être
+seigneur de paroisse et d'avoir acheté pour cela une terre qu'on lui a
+vendue un prix fou et qu'il n'a pas pu payer.
+
+«C'était un homme de génie, mais d'ailleurs un fort vilain homme. La
+société gagne à sa mort encore plus que la géométrie n'y perd.» Fontaine
+n'était pas un homme de génie, d'Alembert le savait bien, mais il
+fallait aiguiser la pointe de l'épigramme.
+
+Lagrange répond:
+
+«J'ai été fort touché de la mort de M. Fontaine et surtout des
+circonstances qui l'ont accompagnée, quoiqu'il se fût déchaîné contre
+moi sans rime ni raison. Le souvenir de ses anciennes bontés pour moi
+m'empêchait cependant de lui vouloir du mal.»
+
+Les traits lancés par d'Alembert contre ses confrères sont continuels.
+Lorsque Lagrange est nommé associé étranger de l'Académie des sciences,
+une voix manque à l'unanimité. C'est celle d'un médecin nommé Hérissent,
+«très plat sujet et bien méchant bougre».
+
+Lorsque l'Académie choisit l'abbé Bossut, géomètre estimable, auteur
+d'une très bonne histoire des mathématiques, d'Alembert écrit en
+annonçant ce choix:
+
+«Nous avions pourtant grand besoin de géomètres.» Deparcieux, homme à
+projets utiles, que Voltaire a appelé grand géomètre, est caractérisé
+par d'Alembert comme un de ces hommes qu'il est bon d'avoir dans les
+Académies afin que les gens en place soient persuadés qu'elles sont
+bonnes à quelque chose.
+
+D'Alembert d'ailleurs--c'est à la fois une explication et une
+excuse--n'épargne pas à ses propres ouvrages ses jugements dédaigneux ou
+sévères. «Je m'amuse, écrit-il à Lagrange, à faire imprimer deux
+volumes d'opuscules qui comprennent tous les rogatons géométriques que
+j'imprime, pour m'en débarrasser, comme les femmes qui épousent leurs
+amants pour s'en défaire.»
+
+Je ne quitterai pas la correspondance entre d'Alembert et Lagrange sans
+y relever un trait piquant qui trouverait difficilement place ailleurs.
+
+D'Alembert protégeait et aimait le jeune Lagrange; il avait, lors
+d'un voyage de Turin à Paris, recommandé le grand géomètre à son ami
+Voltaire, dont le domaine des Délices se trouvait sur la route. Le jeune
+protégé de d'Alembert, accueilli gracieusement par l'auteur de _la
+Henriade_, de _Zaïre_, de _l'Essai sur les moeurs_ et de _Candide_, il
+y en avait pour tous les goûts, ne parut nullement ébloui. Il écrit à
+d'Alembert: «J'ai passé par Genève, comme je me l'étais proposé, et,
+à la faveur de votre recommandation, j'ai eu l'honneur de dîner chez
+Monsieur de Voltaire, qui m'a fait un très gracieux accueil. Il était ce
+jour-là en humeur de rire et ses plaisanteries tombaient toujours, comme
+de coutume, sur la religion, ce qui amusa beaucoup toute la compagnie.
+C'est, en vérité, un original qui mérite d'être vu.»
+
+Voltaire n'a pas même remarqué le géomètre; le nom de Lagrange dans ses
+lettres n'est pas prononcé. On l'aurait bien surpris en lui prédisant
+que ce jeune homme insignifiant, qui le trouvait curieux à voir,
+occuperait dans l'histoire de l'esprit humain une place plus haute sinon
+plus grande que la sienne.
+
+L'esprit de d'Alembert est complexe, mais son coeur est facile à
+connaître. L'effort nécessaire pour la dissimulation dépassait ses
+forces. Ses amitiés, ses amours, ses dédains et ses haines, son
+incrédulité et son scepticisme étaient connus de quiconque l'approchait,
+et lorsque, désireux de tranquillité, il prenait la résolution d'être
+correct et prudent, il ne tardait pas à rire de lui-même, comme il
+voulait rire de Tout.
+
+
+
+
+ CHAPITRE III
+
+ D'ALEMBERT ET L'ENCYCLOPÉDIE
+
+Dans la satire trop vantée de l'envieux Gilbert, dont, par une rare et
+injuste fortune, les vers ingénieusement méchants sont presque tous
+demeurés célèbres, on a souvent cité le trait lancé au froid d'Alembert:
+
+ ...Chancelier du Parnasse,
+ Qui se croit un grand homme et fit une préface.
+
+On ne saurait plus mal dire. Les amis de d'Alembert le traitaient
+d'illustre, les envieux s'inclinaient devant lui. Sa gloire était
+certaine, il ne pouvait fermer les yeux à l'évidence, il était grand,
+jamais il ne fut fier.
+
+Simple et sans prétentions, il comprenait tout et s'intéressait à tout.
+Son rire étincelant bravait les lois du décorum; prompt à saisir les
+ridicules, habile à les imiter, excellent mime, quelquefois bouffon,
+d'Alembert se plaisait à l'étonnement de ceux qui mesurent l'importance
+d'un personnage à la dignité de ses manières.
+
+Diderot, dont l'influence fit partager à d'Alembert la tâche immense de
+l'Encyclopédie, avait avec lui, malgré la grande différence de caractère
+et de talent, un fonds d'idées communes qui les rapprochaient et
+pouvaient maintenir leur amitié. Libres tous deux de toute ambition,
+avec la même ardeur pour l'étude et pour les travaux de l'esprit,
+ils étaient également curieux de science, d'art, de littérature,
+de philosophie, en enveloppant dans un même scepticisme toutes les
+questions qui, de près ou de loin, appartiennent à la théologie.
+L'exemple de leur vie et de leur noble caractère peut servir d'argument
+sans réplique à qui voudra convaincre les esprits les plus prévenus
+que la bonté, le dévouement, le désintéressement et la vertu ne sont
+l'apanage d'aucune secte, le privilège d'aucune croyance.
+
+L'Encyclopédie fut d'abord une entreprise de librairie. Les polémiques
+religieuses n'inspiraient à d'Alembert qu'éloignement et dédain.
+Satisfait de penser librement, il ne demandait aux autres que la
+tolérance, mais il la voulait pour lui-même et pour tous. C'était une
+déclaration de guerre.
+
+L'Encyclopédie anglaise de Chambers, à Londres, enrichissait les
+éditeurs. Le premier projet était de la traduire. Diderot avait fait ses
+preuves. Il ne traduisait pas, il transformait. En prêtant à un auteur
+obscur l'éclat de son propre style et la hardiesse de ses pensées, il
+ne trahissait que lui-même; sa plume infidèle ne pouvait rien écrire de
+médiocre.
+
+La tâche, même restreinte au programme primitif, était immense. En
+s'associant d'Alembert d'abord, puis une petite armée, dont il devint
+l'âme, Diderot ne prévoyait pas la campagne retentissante qu'il devait
+diriger. D'Alembert, soucieux de son repos, aurait refusé de s'y
+associer.
+
+Le prospectus de l'Encyclopédie lui donnait pour titre:
+
+ _Encyclopédie
+ ou
+ Dictionnaire raisonné des sciences, des arts
+ et des métiers._
+
+L'ordre alphabétique était adopté.
+
+On comprend mal la convenance d'associer le tableau des idées et du
+savoir humain à une série d'articles se succédant sans ordre ni méthode.
+
+Les éditeurs pensaient autrement, et le discours préliminaire, en
+assignant dans chaque science la place de chaque question, et à chaque
+science sa place dans le développement de l'esprit humain, devait
+corriger, en instruisant le lecteur, le défaut de méthode accepté pour
+la commodité des recherches. Un chef-d'oeuvre d'ailleurs est toujours
+bienvenu. Diderot en attendait un de d'Alembert. Uniquement soucieux de
+l'intérêt de l'oeuvre, au-dessus, par son caractère, de la vanité et
+même de l'orgueil, il lui importait surtout de préparer un succès à son
+ami.
+
+Le discours préliminaire servant de préface à l'Encyclopédie contient,
+dit d'Alembert, la quintessence des connaissances mathématiques,
+philosophiques et littéraires acquises par vingt années d'études. Il
+fait ainsi remonter ses méditations au jour de son entrée au collège des
+Quatre-Nations.
+
+Le discours contient deux parties distinctes: l'exposition détaillée de
+l'ordre dans lequel sont nées les diverses branches du savoir humain,
+et le tableau historique du progrès depuis la Renaissance jusqu'à nos
+jours. Le premier problème est insoluble. Nous ne savons les origines
+en aucun genre. Il faut donc deviner. On est certain de proposer des
+vérités douteuses, certain aussi de n'être pas convaincu d'erreur.
+
+Toutes nos connaissances viennent par les sens, tel est le point de
+départ de d'Alembert. La précision n'est qu'apparente, l'assertion est
+vague. Veut-on dire qu'un aveugle, sourd et muet de naissance, dépourvu
+des organes du toucher, nourri par une sonde, n'acquerrait, s'il pouvait
+vivre, qu'un bien petit nombre d'idées?
+
+On l'accordera sans peine.
+
+Les sens sont nécessaires assurément. Tout vient-il d'eux? et
+qu'entend-on par là?
+
+Les sens des animaux valent les nôtres pour le moins: la source des
+idées pour eux n'est donc pas moins riche que pour nous. Pourquoi
+n'arrivent-ils pas à nous égaler? Helvétius a fait l'objection et trouvé
+la réponse. Les animaux n'ont pas de mains.
+
+L'idée du moi est la première. La première chose que nos sensations
+nous apprennent, c'est notre existence. Les sensations sont-elles
+indispensables? Pourrait-on concevoir un être intelligent dépourvu,
+faute de sensations, du sentiment de sa propre existence?
+
+Après avoir connu notre propre existence, nous devons à nos sensations
+la connaissance des objets extérieurs et, parmi eux, celle de notre
+corps; un sentiment irrésistible nous fait croire à la réalité de ces
+objets. D'Alembert, à l'appui de cette idée, propose un singulier
+argument.
+
+N'ayant aucun rapport, dit-il, entre chaque sensation et l'objet qui
+l'occasionne ou du moins auquel nous le rapportons, il ne paraît pas
+qu'on puisse prouver par le raisonnement de passage possible de l'un à
+l'autre. Il n'y a qu'une espèce d'instinct plus sûr que la raison même
+qui puisse nous forcer à franchir un si grand intervalle.
+
+N'est-on pas tenté de traduire ainsi: la croyance à la réalité des
+objets extérieurs n'est pas justifiable par la raison; elle n'en est que
+plus certaine?
+
+Toutes les routes conduisent d'Alembert au scepticisme. Il ne lui semble
+pas qu'on puisse avoir d'idée distincte, moins encore d'idée complète ni
+de la matière ni d'autre chose. «Quand je me perds dans mes réflexions
+à ce sujet, écrivait-il vingt ans plus tard, ce qui m'arrive toutes les
+fois que j'y pense, je suis tenté de croire que tout ce que nous voyons
+n'est qu'un phénomène qui n'a rien, hors de nous, de semblable à ce que
+nous imaginons, et j'en reviens toujours à la question du roi indien:
+Pourquoi y a-t-il quelque chose?»
+
+Le grand Ampère, qui, plus souvent que d'Alembert et avec plus de
+confiance et plus d'espoir, aimait à s'égarer dans les ténèbres de la
+métaphysique, trouvait aussi la différence entre les _phénomènes_ et les
+_noumènes_ difficile et incertaine.
+
+La question change de nom sans avancer d'un pas. C'est le problème du
+moi et du non-moi. Quand les savants s'embarrassent pour le résoudre, on
+pourrait leur répondre, en parodiant le vers d'un grand poète:
+
+ Il faut pour _l'ignorer_ avoir fait ses études.
+
+L'étude des objets extérieurs est le premier soin de l'homme: elle a
+pour origine la nécessité de garantir notre propre corps de la douleur
+et de la destruction. Il faut donc, avant tout, chercher ce qui nous est
+utile ou nuisible. Cette recherche nous révèle nos semblables et nous
+sommes attirés vers eux.
+
+L'explication du rapprochement des hommes est étrange, il faut l'avouer.
+Mais ce qui suit l'est plus encore. L'homme cherche l'homme, on en
+convient sans peine; mais que trouve-t-il? L'injustice et le vice, dont
+la vue lui enseigne la justice et la vertu. «Le mal que nous éprouvons
+par les vices de nos semblables, produit en nous la connaissance
+réfléchie des vertus opposées, connaissance précieuse dont une union et
+une égalité parfaite nous auraient peut-être privés. De l'idée de vertu
+l'homme s'élève à comprendre la spiritualité de l'âme, l'existence de
+Dieu et nos devoirs envers lui.»
+
+Malgré l'intérêt de ces hautes vérités, il ne faut pas, comme on l'a dit
+plaisamment, que le corps soit la dupe de l'immortalité de l'âme.
+
+Telle est l'origine de l'agriculture, de la médecine et des arts
+nécessaires. Avides de connaissances utiles, les premiers hommes ont
+dû écarter d'abord toute spéculation oisive; mais l'étude de la nature
+entreprise pour nous donner le nécessaire fournit avec profusion à nos
+plaisirs. La satisfaction d'apprendre des vérités même inutiles est une
+espèce de superflu qui supplée à ce qui nous manque. En recueillant
+ce superflu pour goûter l'amusement qui s'y attache, l'esprit humain
+rencontre la physique et la mécanique, et l'abstraction des propriétés
+sensibles autres que l'étendue fait naître la géométrie.
+
+Cette science est le terme le plus éloigné où la contemplation des
+propriétés de la matière puisse nous conduire, et nous ne pourrions
+aller plus loin sans sortir de l'univers matériel; mais telle est la
+marche de l'esprit dans ses recherches, qu'après avoir généralisé
+les perceptions, il revient sur ses pas, recompose de nouveau les
+perceptions mêmes, et en forme peu à peu et par gradation des êtres
+réels qui sont l'objet immédiat et direct de nos sensations. La
+physique mathématique, l'astronomie et, quand le raisonnement se trouve
+impuissant à tout enchaîner, la physique expérimentale, sont nées de ce
+mouvement rétrograde fait par l'esprit.
+
+Entre les limites très éloignées de nos «connaissances certaines, dont
+l'une est l'idée de nous-même et l'autre cette partie des mathématiques
+qui a pour objet les propriétés générales des corps, se trouve un
+intervalle immense ou l'intelligence suprême semble avoir voulu se jouer
+de la curiosité humaine, tant par les nuages qu'elle y a répandus sans
+nombre que par quelques traits de lumière qui semblent échapper de
+distance en distance pour nous attirer.
+
+«La nature de l'homme, dont l'étude est si nécessaire, est un mystère
+impénétrable à l'homme même quand il n'est éclairé que par la raison
+seule.
+
+«Rien ne nous est donc plus nécessaire qu'une religion révélée qui nous
+instruise sur tant de divers objets. Destinée à servir de supplément à
+la connaissance naturelle, elle nous montre une partie de ce qui était
+caché, mais elle se borne à ce qu'il nous est absolument nécessaire de
+connaître. Le reste est fermé pour nous et apparemment le sera toujours.
+Quelques vérités à croire, un petit nombre de préceptes à pratiquer,
+voilà à quoi la religion révélée se réduit: néanmoins, à la faveur des
+lumières qu'elle a communiquées au monde, le peuple même est plus ferme
+et plus décidé sur un grand nombre de questions intéressantes que ne
+l'ont été toutes les sectes de philosophes.»
+
+Les lecteurs de l'Encyclopédie étaient prévenus. Ces lignes marquent
+aussi franchement qu'on pouvait le faire sans imprudence tout le
+programme théologique; pour un pas de plus dans cette voie la porte se
+serait fermée.
+
+Quelquefois cependant, mais avec moins de légèreté, d'Alembert imite
+le tour habituel de Voltaire. «D'ailleurs, dit-il plus loin, quelque
+absurde qu'une religion puisse être (reproche que l'impiété seule peut
+faire à la nôtre), ce ne sont jamais les philosophes qui la détruisent.
+Lors même qu'ils enseignent la vérité, ils se contentent de la montrer
+sans forcer personne à la connaître.»
+
+L'avantage que les hommes ont trouvé à étendre la sphère de leurs idées
+soit par leurs propres efforts, soit par le secours de leurs semblables,
+leur a fait penser qu'il serait utile de réduire en art la manière même
+d'acquérir des connaissances et celle de se communiquer réciproquement
+leurs pensées. Cet art a donc été trouvé et nommé _logique._ La science
+de la communication des idées ne se borne pas à mettre de l'ordre dans
+les idées mêmes; elle doit apprendre encore à exprimer chaque idée de la
+manière la plus nette. La science du langage est devenue nécessaire, et
+comme les hommes en se communiquant leurs idées cherchent aussi à se
+communiquer leurs passions, l'éloquence est une arme nécessaire. Faite
+pour parler au sentiment comme la logique et la grammaire parlent à
+l'esprit, elle impose silence à la raison même, mais les règles ici ne
+peuvent suppléer au talent, et le génie ne peut se réduire en préceptes.
+Il ne nous suffit pas de vivre avec nos contemporains et de les dominer
+pour embrasser le passé et l'avenir. De là, l'origine de l'histoire.
+
+Les branches principales se divisent en une infinité d'autres, dont
+l'énumération serait immense et appartient plus à l'Encyclopédie qu'à la
+préface.
+
+Les beaux-arts jusqu'ici n'ont pas été mentionnés. Est-il nécessaire de
+les définir et d'en chercher l'origine?
+
+D'Alembert s'est donné la tâche de tout enchaîner logiquement.
+
+«Il est, dit-il, une autre espèce de connaissances réfléchies dont nous
+devons maintenant parler. Elles consistent dans les idées que nous nous
+formons à nous-mêmes, en imaginant et composant des êtres semblables
+à ceux qui sont l'objet de nos idées directes. C'est ce qu'on nomme
+l'_imitation de la nature_, si connue et si recommandée par les
+anciens.»
+
+Comme les idées directes qui nous frappent le plus vivement sont celles
+dont nous conservons plus vivement le souvenir, ce sont aussi celles
+que nous cherchons le plus à réveiller en nous par l'imitation de leurs
+objets. Si les objets agréables nous frappent plus, étant réels, que
+simplement représentés, ce qu'ils perdent d'agrément en ce dernier cas
+est en quelque manière compensé par celui qui résulte du plaisir de
+l'imitation. À l'égard des objets qui n'exciteraient, étant réels, que
+des sentiments tristes ou tumultueux, leur imitation est plus agréable
+que les objets mêmes, parce qu'elle nous place à cette juste distance où
+nous éprouvons le plaisir de l'émotion sans en ressentir le désordre;
+c'est dans cette imitation des objets capables d'exciter en nous des
+sentiments vifs ou agréables, de quelque nature qu'ils soient, que
+consiste, en général, l'imitation de la belle nature, sur laquelle tant
+d'auteurs ont écrit sans en donner d'idée nette.
+
+Ce que nous savons de l'histoire semble s'accorder mal avec
+l'enchaînement exposé par d'Alembert. Il prévoit l'objection. Quand on
+considère depuis l'époque de la Renaissance les progrès de l'esprit
+humain, on trouve, dit-il, que les progrès se sont faits dans l'ordre
+qu'ils devaient naturellement suivre. Cet ordre est précisément le
+contraire de celui que propose le discours. En sortant d'un long
+intervalle d'ignorance que des siècles de lumière avaient précédé, la
+régénération des idées a dû nécessairement être différente de leur
+génération primitive.
+
+Un grand poète a dit:
+
+Le présent au hasard flotte sur le passé.
+
+D'Alembert ne veut pas croire au hasard. La partie la plus brillante du
+discours préliminaire est le tableau tracé, d'après l'histoire, de la
+marche de l'esprit humain depuis son renouvellement par l'invention de
+l'imprimerie et l'émigration des savants du Bas-Empire apportant les
+richesses de l'antiquité. Le style convient au sujet; il est digne à la
+fois des grandes questions qu'on aborde, des grands hommes que l'on juge
+et du grand esprit qui révèle sa puissance.
+
+«Les chefs-d'oeuvre que les anciens nous avaient laissés dans presque
+tous les genres, avaient été oubliés pendant douze siècles. Les
+principes des arts et des sciences étaient perdus, parce que le beau
+et le vrai, qui semblent se montrer de toutes parts aux hommes, ne les
+frappent guère à moins qu'ils ne soient avertis. Ce n'est pas que ces
+temps malheureux aient été plus stériles que d'autres en génies rares.
+La nature est toujours la même; mais que pouvaient faire ces grands
+hommes semés de loin en loin, comme ils le sont toujours, occupés
+d'objets différents et abandonnés sans culture à leurs lumières? Les
+idées qu'on acquiert par la lecture et par la société sont le germe de
+presque toutes les découvertes.
+
+«C'est un air que l'on respire sans y penser et auquel on doit la vie;
+les hommes dont nous parlons étaient privés d'un tel secours.»
+
+Celui qui inventa les roues et les pignons eût inventé les montres dans
+un autre siècle, et Gerbert au temps d'Archimède l'aurait peut-être
+égalé.
+
+D'Alembert semble plus heureux qu'embarrassé de l'immensité de sa tâche.
+Il trace avec ardeur et vivacité le tableau des progrès de la poésie.
+Ses jugements parfois peuvent causer quelques surprises.
+
+«Au lieu d'enrichir la langue française, on chercha d'abord à la
+défigurer. Ronsard en fit un jargon barbare, hérissé de grec et de
+latin; mais heureusement il la rendit assez méconnaissable pour qu'elle
+devînt ridicule.»
+
+D'Alembert n'aurait-il pas mieux fait de passer Ronsard sous silence,
+comme il a fait de Clément Marot? Pour lui, comme pour Boileau, la
+poésie française commence à Malherbe.
+
+Son admiration est sincère et l'inspire heureusement.
+
+«Malherbe, nourri de la lecture des excellents poètes de l'antiquité, et
+prenant comme eux la nature pour modèle, répandit le premier dans
+notre poésie une harmonie et des beautés auparavant inconnues. Balzac,
+aujourd'hui trop méprisé, donne à notre prose de la noblesse et du
+nombre. Les écrivains de Port-Royal continuèrent ce que Balzac avait
+commencé; ils y ajoutèrent cette précision, cet heureux choix des termes
+et cette pureté qui ont conservé jusqu'à présent à la plupart de leurs
+ouvrages un air moderne et qui les distinguent d'un grand nombre de
+livres surannés écrits dans le même temps. Corneille, après avoir
+sacrifié pendant plusieurs années au mauvais goût dans la carrière
+dramatique, s'en affranchit enfin, découvrit par la force de son génie,
+bien plus que par la lecture, les lois du théâtre, et les exposa dans
+ses discours admirables sur la tragédie, dans ses réflexions sur chacune
+de ses pièces, mais principalement dans ses pièces mêmes. Racine,
+s'ouvrant une autre route, fit paraître sur le théâtre une passion que
+les anciens n'y avaient guère connue, et, développant les ressorts du
+coeur humain, joignait à une élégance et une vérité continues quelques
+traits de sublime. Despréaux dans son Art poétique se rendit l'égal
+d'Horace en l'imitant. Molière, par la peinture fine des ridicules et
+des moeurs de son temps, laisse loin derrière lui la comédie ancienne.
+La Fontaine fît presque oublier Ésope et Phèdre, et Bossuet alla se
+placer à côté de Démosthène.»
+
+Tout cela n'est pas et n'était pas même alors bien nouveau, mais suffit
+pour justifier d'Alembert d'avoir aspiré à prouver, en l'écrivant,
+qu'_un géomètre peut avoir le sens commun._
+
+Le rôle des Italiens, celui des Anglais chez lesquels il admire sans
+limite l'immortel chancelier Bacon et le sage philosophe Locke, sont
+indiqués avec une impartiale justice. Descartes est jugé de haut par un
+de ses pairs comme géomètre, par un adversaire indulgent pour les autres
+faces de son génie. «Il a peut-être été grand, mais il n'a pas été
+heureux.» Il paraît impossible de mieux dire en moins de mots. Sur sa
+philosophie et sur son système du monde, d'Alembert est bien loin de
+vouloir l'amoindrir. Sa méthode aurait suffi pour le rendre immortel.
+
+«Cet homme rare, dit-il, dont la fortune a tant varié en moins d'un
+siècle, avait tout ce qu'il fallait pour changer la face de la
+philosophie. Une imagination forte, un esprit très conséquent, des
+connaissances puisées dans lui-même plus que dans les livres, beaucoup
+de courage pour combattre les préjugés les plus généralement reçus
+et aucune espèce de dépendance qui le forçât à les ménager. Aussi
+éprouva-t-il, de son vivant même, ce qui arrive, pour l'ordinaire, à
+tout homme qui prend un ascendant trop marqué sur les autres, il fit
+quelques enthousiastes et eut beaucoup d'ennemis. Soit qu'il connût sa
+nation, soit qu'il s'en défiât seulement, il s'était réfugié dans un
+pays entièrement libre pour y méditer plus à son aise. Quoiqu'il pensât
+beaucoup moins à faire des disciples qu'à les mériter, la persécution
+alla le chercher dans sa retraite, et la vie cachée qu'il menait ne
+put l'y soustraire. Malgré toute la sagacité qu'il avait employée pour
+prouver l'existence de Dieu, il fut accusé de la nier par des ministres
+qui, peut-être, n'y croyaient pas. Tourmenté et calomnié par des
+étrangers et assez mal accueilli par ses compatriotes, il alla mourir en
+Suède, bien éloigné sans doute à s'attendre au succès brillant que ses
+opinions eurent un jour.
+
+«On peut considérer Descartes comme géomètre ou comme philosophe.
+Les mathématiques, dont il semble avoir fait assez peu de cas, font
+néanmoins aujourd'hui la partie la plus solide et la moins contestée de
+sa gloire. La géométrie, qui, par sa nature, doit toujours gagner sans
+perdre, ne pouvait manquer, étant maniée par un si grand génie, de
+faire des progrès très sensibles et apparents pour tout le monde. La
+philosophie se trouvait dans un état très différent. Tout y était à
+commencer; et que ne coûtent point les premiers pas en tout genre! Le
+mérite de les faire dispense de celui d'en faire de grands.»
+
+Osons pénétrer et traduire la pensée de d'Alembert.
+
+Les éloquentes rêveries de Platon et la savante logique d'Aristote
+avaient laissé tout à faire en philosophie. On doit à Descartes un
+premier pas, il est petit et l'on attend encore le second.
+
+Chez un esprit habitué à exiger la rigueur, un tel jugement n'a rien qui
+doive surprendre. Mais pourquoi tant écrire alors sur la philosophie?
+
+Les pages sur Newton, quoique belles, ne sont pas dignes d'un tel sujet.
+D'Alembert aurait eu bonne grâce à s'incliner plus profondément devant
+son véritable maître.
+
+Lorsque, pressé par les limites nécessaires de son oeuvre, il salue
+rapidement les grands hommes en les jugeant d'un seul mot, ce mot n'est
+pas toujours heureux:
+
+«Galilée, à qui la géographie doit tant pour ses découvertes
+astronomiques, et la mécanique pour sa théorie de l'accélération.»
+
+Il y avait plus et mieux à dire sur l'adversaire victorieux du système
+de Ptolémée.
+
+«Huygens, qui par ses ouvrages pleins de force et de génie a su bien
+mériter de la géométrie et de la physique.»
+
+Le lecteur, s'il ne le sait déjà, peut-il deviner, dans ce savant _qui
+mérite bien de la science_, le génie immortel que dans son enfance on
+nommait Archimède et dont la longue carrière a justifié ce glorieux
+surnom.
+
+«Pascal, auteur d'un traité sur la cycloïde....»
+
+Quelle que puisse être la suite, d'Alembert ici le prend de trop bas.
+Mais, loin de réparer une maladresse irréparable, il ajoute avec une
+froide ironie:
+
+«Génie immortel et sublime dont les talents ne pourraient être trop
+regrettés de la philosophie si la religion n'en avait pas profité.»
+
+Ni Galilée, ni Huygens, ni Pascal ne sont traités suivant leur mérite.
+
+La préface de d'Alembert fut beaucoup admirée. Les critiques les plus
+vives étaient entourées de louanges. On respectait même en le combattant
+le savant qui, déjà illustre, montrait dans un champ aussi vaste la
+profondeur de son esprit et la fermeté de son style.
+
+«La préface que M. d'Alembert a mise à la tête de ce grand ouvrage est
+bien propre à prévenir en sa faveur; c'est un morceau de génie où brille
+un savoir exquis revêtu de toutes les grâces du style. On y voit un
+esprit noble, élevé, vraiment philosophique, un discours nourri, pour
+ainsi dire, de réflexions lumineuses qui forment un texte serré et très
+délicat.»
+
+Tel est le début de l'une des critiques les plus remarquées et les plus
+libres publiées sur l'Encyclopédie.
+
+D'Alembert s'élève, dans un de ses écrits, contre le géomètre (on n'a
+jamais dit lequel) qui, en présence d'une belle oeuvre de l'esprit,
+demandait: «Qu'est-ce que cela prouve?»
+
+«Je me contenterais, ajoute-t-il, de demander qu'est-ce que cela
+apprend?»
+
+Cette question adressée à la préface de l'Encyclopédie resterait sans
+réponse.
+
+L'Encyclopédie, plus encore que la préface, souleva de vives critiques.
+L'oeuvre de tant de mains était fort inégale. On citait beaucoup de
+questions faiblement traitées; d'autres n'auraient pas dû l'être du
+tout. Le dictionnaire, en somme intéressant et utile, attirait surtout
+l'attention par le scepticisme philosophique qui y règne.
+
+Voltaire, qui prévoyait les difficultés de cet immense programme, est
+à demi ironique, mais aussi à moitié sérieux, quand il termine par ces
+mots une lettre aux deux collaborateurs: «Adieu, Atlas et Hercule, qui
+portez le monde sur vos épaules. Tant que j'aurai un souffle dévie, je
+suis au service des illustres auteurs de l'Encyclopédie.»
+
+Il envoie des articles de tous genres au bureau qui enrichit le genre
+humain.
+
+Le genre humain ne pouvait s'enrichir en un jour. Le monument sans
+avenir s'élevait trop vite. D'Alembert le comparait à un habit
+d'arlequin, où il y a quelques morceaux de bonne étoffe et beaucoup de
+haillons.
+
+Le magnifique programme planait au-dessus des débris, mais les ennemis,
+acharnés et nombreux, ne voulaient et ne pouvaient voir que les détails:
+ils en signalaient d'étranges. Diderot y introduisait jusqu'à de longs
+articles extraits de la _Cuisinière bourgeoise._ L'article AGNEAU a
+trente-cinq lignes:
+
+«Tout ce qui se mange de l'agneau est délicat. On met la tête et les
+pieds en potage, on les échaude, on les assaisonne avec le petit lard,
+le sel, le poivre, les clous de girofle et les fines herbes; on frit la
+cervelle après l'avoir bien saupoudrée de mie de pain....»
+
+Bonne ou mauvaise, et je la crois mauvaise, cette cuisine n'est pas à sa
+place.
+
+L'article GENÈVE, écrit par d'Alembert, a plus qu'un autre attiré
+l'attention. Le consistoire calviniste de la petite république y est
+loué d'accepter, sans l'avouer publiquement, un socinianisme parfait.
+Les sociniens, personne ne l'ignorait alors, feignant d'être chrétiens,
+ne croient ni au paradis ni à l'enfer. Pour les orthodoxes, ils
+méritent le bûcher. En les tolérant--c'était l'opinion de Bossuet--,
+on franchirait toutes les bornes. Sociniens ou non, les pasteurs
+protestaient avec violence, et J.-J. Rousseau, sans se soucier du fond,
+qu'il déclarait ne pas connaître, combattit la prétention de faire sans
+leur aveu la confession publique de leurs sentiments secrets. La thèse
+était juste, l'argumentation facile, et Jean-Jacques se donna le plaisir
+de la développer dans quelques pages irréfutables. Mais la lettre
+célèbre adressée à d'Alembert traite une question beaucoup moins simple.
+D'Alembert avait écrit:
+
+«On ne souffre pas à Genève de comédie; ce n'est pas qu'on y désapprouve
+les spectacles en eux-mêmes, mais on craint, dit-on, le goût de parure,
+de dissipation et de libertinage que les troupes de comédiens répandent
+parmi la jeunesse. Cependant ne serait-il pas possible de remédier à cet
+inconvénient, par des lois sévères et bien exécutées sur la conduite des
+comédiens? Par ce moyen Genève aurait des spectacles et des moeurs,
+et jouirait de l'avantage des uns et des autres; les représentations
+théâtrales formeraient le goût des citoyens, et leur donneraient une
+finesse de tact, une délicatesse de sentiment qu'il est difficile
+d'acquérir sans ces leçons.
+
+«La littérature en profiterait sans que le libertinage fit des progrès.
+Genève réunirait à la sagesse de Lacédémone la politesse d'Athènes.»
+
+D'Alembert, à son ordinaire, appuie et développe trop longuement. Peu
+importe à Rousseau, c'est le fond qu'il conteste et le théâtre qu'il
+veut proscrire, non partout, mais à Genève.
+
+La lettre de Rousseau à d'Alembert a l'étendue d'un livre; tous les
+regards alors se tournaient vers lui, les âmes se penchaient vers
+les paradoxes dont son style, quelle que fût sa thèse, assurait le
+retentissement. Rousseau ne cache pas ses principes:
+
+«Au premier coup d'oeil jeté sur ces institutions, dit-il, je vois
+d'abord qu'un spectacle est un amusement, et s'il est vrai qu'il faille
+des amusements à l'homme, vous conviendrez au moins qu'ils ne sont
+permis qu'autant qu'ils sont nécessaires, et que tout amusement inutile
+est un mal pour un être dont la vie est si courte et le temps si
+précieux.»
+
+Les luttes littéraires plaisaient à d'Alembert; il répondit en
+s'efforçant, non sans succès, d'imiter le style de son adversaire. Le
+public, dans cette joute oratoire que rien ne rendait nécessaire, vit
+cependant un amusement permis: la lettre et la réponse furent beaucoup
+lues et beaucoup admirées, l'opinion donna raison à d'Alembert, mais
+décerna le prix d'éloquence à Rousseau.
+
+Le caractère philosophique, c'est-à-dire antireligieux de
+l'Encyclopédie, devait exciter des protestations. Dès le second volume
+un arrêt du Conseil avait interdit la vente des articles déjà parus,
+en soumettant à la censure préalable tous ceux qui intéresseraient à
+l'avenir la religion.
+
+«Sa Majesté a reconnu, disait l'arrêt, que dans les deux volumes on a
+affecté d'insérer des maximes tendant à détruire l'autorité royale,
+à établir l'esprit d'indépendance et de révolte, et, sous des termes
+obscurs et équivoques, à élever les fondements de l'erreur, de la
+corruption des moeurs, de l'irréligion et de l'incrédulité.»
+
+Le gouvernement était faible; ses irrésolutions grandissaient avec
+l'audace de ses adversaires. La défense fut levée; d'autres réclamations
+s'élevèrent. L'avocat général Omer Fleury, l'une des victimes les moins
+intéressantes de Voltaire, s'écriait, quelques années après, dans un
+réquisitoire demeuré célèbre:
+
+«La société, l'État et la religion se présentent aujourd'hui au tribunal
+de la justice pour lui porter leurs plaintes. C'est avec douleur que
+nous sommes contraints de le dire, on ne peut se dissimuler qu'il n'y
+ait un projet conçu, une société formée pour soutenir le matérialisme,
+pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir la
+corruption des moeurs.»
+
+Quelques années après, le 8 mars 1759, un arrêt du Conseil supprimait
+les lettres de privilège accordées pour l'impression de l'Encyclopédie.
+On avait publié sept volumes.
+
+D'Alembert, fatigué de la lutte et effrayé non sans excellentes raisons,
+se retira définitivement.
+
+Une lettre adressée à Voltaire fait connaître les motifs d'une
+résolution qui, malgré les vives instances de Diderot, demeura
+inébranlable: «Oui, sans doute, mon cher maître, l'Encyclopédie est
+devenue un ouvrage nécessaire et se perfectionne à mesure qu'elle
+avance; mais il est devenu impossible de l'achever dans le maudit pays
+où nous sommes. Les brochures, les libelles, tout cela n'est rien; mais
+croiriez-vous que tel de ces libelles a été imprimé par des _ordres
+supérieurs_ dont M. de Malesherbes n'a pu empêcher l'exécution?
+croiriez-vous qu'une satire atroce contre nous qui se trouve dans une
+feuille périodique qu'on appelle les _Affiches de province_ a été
+envoyée de Versailles à l'auteur avec ordre de l'imprimer, et qu'après
+avoir résisté autant qu'il a pu jusqu'à s'exposer à perdre son
+gagne-pain, il a enfin imprimé cette satire en l'adoucissant de son
+mieux? Ce qui en reste, après cet adoucissement fait par la _discrétion
+du prêteur_, c'est que nous formons une secte qui a juré la ruine
+de toute société, de tout gouvernement et de toute morale. Cela est
+gaillard; mais vous sentez, mon cher philosophe, que si on imprime
+aujourd'hui de pareilles choses, par _ordre exprès_ de ceux qui ont
+l'autorité en main, ce n'est pas pour en rester là. Cela s'appelle
+amasser des fagots au septième volume pour nous jeter dans le feu au
+huitième. Nous n'avons plus de censeurs raisonnables à espérer, tels que
+nous en avions eu jusqu'à présent. M. de Malesherbes a reçu là-dessus
+les ordres les plus précis et en a donné de pareils aux censeurs qu'il a
+nommés. D'ailleurs, quand nous obtiendrions qu'ils fussent changés, nous
+n'y gagnerions rien; nous conserverions alors le ton que nous avons
+pris, et l'orage recommencerait au huitième volume. Il faudrait donc
+quitter de nouveau, et cette comédie-là n'est pas bonne à jouer tous
+les six mois. Si vous connaissiez d'ailleurs M. de Malesherbes, si vous
+saviez combien il a peu de nerf et de consistance, vous seriez convaincu
+que nous ne saurions compter sur rien avec lui, même après les promesses
+les plus positives. Mon avis est donc, et je persiste, qu'il faut
+laisser là l'Encyclopédie et attendre un temps plus favorable (qui ne
+reviendra peut-être jamais) pour la continuer. S'il était possible
+qu'elle s'imprimât dans le pays étranger en continuant, comme de raison,
+à se faire à Paris, je reprendrais mon travail, mais le gouvernement n'y
+consentira jamais; et, quand il le voudrait bien, est-il possible que
+l'ouvrage s'imprime à cent ou deux cents lieues des auteurs?
+
+«Pour toutes ces raisons, je persiste en ma thèse.»
+
+Il laissa Diderot terminer sans lui le monument plus vaste que grand,
+plus vite oublié que les promesses auxquelles on continuait à croire.
+
+D'Alembert a écrit en traçant son propre portrait:
+
+«Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout
+ce qui le blesse, fait sur lui une impression vive, dont il n'est pas le
+maître.»
+
+Ce jugement est confirmé par les détails d'une affaire peu connue, celle
+du jésuite Tolomas, membre de l'Académie de Lyon, poursuivi, sur des
+motifs qu'on jugera bien légers, par la colère de d'Alembert qui demande
+avec insistance à la Compagnie dont il était correspondant l'expulsion
+de celui qui l'avait, disait-il, offensé.
+
+Le père Tolomas, professeur au collège de Lyon, à la rentrée des
+classes, le 30 novembre 1754, prononça un discours latin en présence
+du consulat et d'une assemblée nombreuse. Il avait pris pour sujet
+l'apologie du collège et des méthodes adoptées pour l'éducation et pour
+l'enseignement.
+
+L'intention était évidente. Tolomas répondait à l'article Collège
+récemment paru dans l'Encyclopédie, dont l'auteur était d'Alembert.
+
+L'attaque avait été vive, la réponse était de droit.
+
+Un jeune homme, lisait-on dans l'Encyclopédie, après avoir passé dans un
+collège dix années qu'on doit mettre au nombre des plus précieuses de
+sa vie, en sort, lorsqu'il a le mieux employé son temps, avec la
+connaissance très imparfaite d'une langue morte, avec des principes de
+rhétorique et des principes de philosophie qu'il doit tâcher d'oublier,
+souvent avec une corruption de moeurs dont l'altération de la santé est
+la moindre suite.
+
+On écouta Tolomas avec bienveillance; plus d'une allusion, quoique faite
+en latin, fut comprise et applaudie par l'élite de la société lyonnaise.
+On savait alors les classiques par coeur. Quand le père Tolomas parla
+d'un auteur
+
+ _Cui nec est pater nec res_,
+
+chacun se rappela un vers d'Horace et pensa à la naissance de
+d'Alembert.
+
+D'Alembert écrivit pour s'en plaindre à la Société royale de Lyon. Sa
+lettre est du 30 janvier 1755. Il s'étonne de son silence et attend une
+justice publique. Le secrétaire perpétuel de la Société répondit le 22
+février 1755 que la Société n'avait pas entendu le discours de l'un de
+ses collègues, ni ne l'a examiné; que, prononcé au collège, ce qui s'y
+passe n'est pas de son ressort et que la seule satisfaction que la
+Société puisse lui donner est de lui assurer que sa lettre a été lue
+en assemblée générale, que l'académicien inculpé y était présent et a
+protesté de son innocence d'intention et de fait, puisque son discours
+ne contenait aucun trait qui puisse le regarder et qu'il offre, ce que
+la Société a accepté, d'écrire lui-même à M. d'Alembert.
+
+Le père Béraud, savant astronome, correspondant de l'Académie des
+sciences, écrivit de Lyon le 21 février 1755 à M. d'Alembert pour lui
+assurer que la harangue du père Tolomas, qu'il a entendue, ne contenait
+aucune attaque personnelle contre lui.
+
+Le père Tolomas lui-même, le 25 février 1755, écrivit à d'Alembert pour
+se plaindre des préventions qu'on lui a données. Il ne s'est permis
+aucune personnalité, il a dans son discours défendu les collèges avec
+modération, il l'a déposé entre les mains de M. le Prévôt des marchands
+de Lyon.
+
+D'Alembert, dans une lettre du 17 mars 1755, adressée à M. Bourjelat,
+écuyer du roi (frère Bourjelat, comme il le nomme en parlant à
+Voltaire), persiste dans sa réclamation contre l'injure du père Tolomas,
+parce que, dit-il, la Société ne lui a pas rendu justice. Il n'a pas
+répondu à la réponse de son secrétaire parce qu'il se croit quitte
+désormais de tout envers elle. Il n'aurait pas cru qu'au XVIIIe siècle,
+dans une des premières villes de France, il pût y avoir une Société
+littéraire qui autorise chacun de ses membres à outrager de la manière
+la plus indigne un homme de lettres qui n'a jamais insulté qui que ce
+soit; il lui demande de rendre publique sa lettre à la Société, la
+réponse qu'il en a reçue, celle des deux jésuites et la présente. Il
+doit ce procédé aux dignes membres de la Société de Lyon qui, n'ayant
+pu lui faire rendre justice et ne voulant pas attester que la harangue
+qu'ils ont entendue ne contenait rien d'injurieux, ont pris le parti de
+se retirer.
+
+Si ces lettres, comme le demande d'Alembert, ont été réunies et publiées
+en 1755, la brochure qui les contient est actuellement introuvable. Le
+discours manuscrit de Tolomas n'existe non plus ni dans les archives de
+la municipalité de Lyon, ni à la bibliothèque de la ville. Le dossier
+de l'affaire d'Alembert-Tolomas, à la bibliothèque de Lyon, contient 25
+pièces. Nous en citerons deux seulement:
+
+«Monsieur et cher confrère,
+
+«Dans le moment que votre lettre, le mémoire y joint et les jettons qui
+m'ont surpris comme chose que je ne croyais pas avoir méritée dans les
+règles, M. Bourjelat était avec moi; il m'a fait part du silence affecté
+de M. de Malesherbes sur ce qui nous concerne; lui qui l'avait prévenu
+il y a quelques semaines, il lui a répondu aux autres articles les moins
+importants de ses lettres et a laissé celui-là. De plus, il m'a montré
+une lettre de M. d'Alembert qui lui mande que s'il avait eu _l'honneur
+d'être de la Société royale de Lyon, il aurait eu celui de lui écrire
+pour le prier de rayer de la liste le nom de Tholomas ou le sien_. Ce
+sont ses termes.
+
+«Enfin il est constant et nous en avons des nouvelles certaines, le
+discours du père Tholomas a fait une grande sensation à Paris, et nous
+avons tout lieu de présumer qu'il nous fait perdre la protection de
+M. de Malesherbes et même celle de M. d'Argenson, protecteur de
+l'Encyclopédie. Au surplus, M. Bourjelat est toujours très disposé à
+nous aider de tous les bons offices qui seront en son pouvoir. Il a déjà
+tâché de remédier au premier effet que produit le programme envoyé à
+MMrs de l'Encyclopédie en protestant que le corps n'avait rien de
+commun dans cette affaire; il paraît néanmoins qu'on y fait entrer
+pour beaucoup notre Compagnie. J'aurais, sitôt qu'il me sera possible,
+l'honneur de conférer avec vous plus amplement sur cette affaire.
+
+«GOIFFON.»
+
+
+Goiffon dans une seconde lettre se montre beaucoup plus vif; il a pris
+son parti. C'est avec M. de Malesherbes qu'il veut se ménager, et la
+bienveillance de M. d'Argenson qu'il ne veut pas perdre. Il a d'ailleurs
+entendu la harangue et, toute réflexion faite, la trouve injurieuse; il
+prie en conséquence la Société d'accepter sa démission.
+
+Cinq autres membres prirent le même parti. L'un d'eux est le célèbre
+Montucla, historien des mathématiques; il hésita longtemps, car sa
+lettre est du 5 juin 1755.
+
+«Je suis extrêmement mortifié de n'avoir à vous écrire depuis que vous
+êtes secrétaire de la Société royale de Lyon que pour le sujet pour
+lequel je le fais aujourd'hui. Il m'aurait été doux de conserver
+davantage le titre de votre associé; mais mes liaisons avec M.
+d'Alembert et l'amitié dont il m'honore ne me permettent pas de me
+réputer davantage d'un corps dont il a de justes motifs de se plaindre.
+Je vous prie, monsieur, de lire ma lettre à l'Académie pour lui notifier
+la démission que je lui donne de ma qualité d'académicien.
+
+«Votre très humble et très obéissant serviteur,
+
+«MONTUCLA.»
+
+
+Je dois au savant doyen de la Faculté catholique des sciences de Lyon,
+M. Valson, un rapprochement curieux.
+
+Voltaire était arrivé à Lyon le 15 novembre 1754, avec l'intention de
+s'y établir. La tradition rapporte même qu'il devait fixer sa résidence
+sur les bords de la Saône, près de l'île Barbe.
+
+Deux Académies, réunies depuis, existaient alors à Lyon: l'Académie
+des sciences et belles-lettres et l'Académie des beaux-arts ou Société
+royale. Toutes deux étaient fort considérées, mais animées d'un esprit
+différent. La première, dont le membre le le plus connu, Fleurieu, était
+ami de Voltaire, favorisait les Encyclopédistes. La seconde, ayant pour
+directeur le célèbre architecte Soufflot et patronnée par l'archevêque
+de Lyon, le cardinal de Tencin, oncle de d'Alembert, avait des
+sympathies tout opposées. Très fière du titre de Société royale, elle
+s'arrogeait le premier rang. C'est à celle-là qu'appartenait Tolomas.
+
+Voltaire, quelques jours après son arrivée, assista avec son ami
+Fleurieu à une séance de l'Académie des sciences et belles-lettres.
+L'archevêque de Lyon, patron de l'Académie royale, ne pouvait aimer les
+allusions à la naissance de son neveu; il s'en prit à Voltaire. Pour
+menacer ses écrits de poursuites on n'avait que l'embarras du choix; il
+s'entendit avec le duc de Villars, gouverneur de la ville, et Voltaire
+jugea prudent de quitter Lyon le 9 décembre 1754, en attribuant au
+discours de Tolomas les tracasseries qui l'inquiétaient. La mauvaise
+humeur de d'Alembert devait naturellement s'en accroître.
+
+On peut rapprocher de cette affaire Tolomas les efforts de d'Alembert
+pour obtenir la suppression de la feuille de Fréron, _l'Année
+littéraire._
+
+On attaquait de toutes parts les Encyclopédistes comme ennemis des lois
+et de la religion. D'Alembert et Diderot étaient traités chaque jour
+d'empoisonneurs publics. Fréron, que Voltaire a rendu intéressant à
+force d'injustice, était un des plus violents détracteurs de l'oeuvre.
+D'Alembert osa porter plainte à M. de Malesherbes, directeur de la
+librairie. On espérait de lui plus que de la bienveillance pour
+l'Encyclopédie; on en avait acquis le droit.
+
+M. de Malesherbes, peu de temps avant, forcé par des ordres supérieurs
+de faire saisir les papiers de Diderot, le fit prévenir quelques
+heures à l'avance. «On me laisse trop peu de temps! s'écria-t-il, où
+voulez-vous que je les cache?--Qu'il les envoie chez moi, répondit
+Malesherbes, ils y seront en sûreté.»
+
+S'il était prêt à protéger ses amis, M. de Malesherbes ne pouvait ni ne
+voulait persécuter leurs adversaires. Il saisit l'occasion de donner à
+d'Alembert une leçon de patience et d'équité.
+
+«Mes principes, lui écrivit-il, sont qu'en général toute critique
+littéraire est permise, et que toute critique qui n'a pour objet que
+le livre critiqué et dans laquelle l'auteur n'est jugé que d'après son
+ouvrage, est une critique littéraire.»
+
+Fréron continua sa polémique vigilante et sévère en relevant, non sans
+esprit, les méprises, les faiblesses et les emprunts de l'Encyclopédie.
+La voix de Voltaire,
+
+ Cette voix qui s'aiguise et vibre comme un glaive,
+
+redoubla de sarcasmes et d'injures contre celui qu'il appelait Zoïle
+Aliboron et, dans ses jours de grande colère, Cartouche Fréron.
+
+Il ne serait pas juste, en jugeant les faits, d'oublier l'état des
+esprits. La guerre était déclarée. Quoique faites avec la plume,
+les blessures étaient dangereuses et les représailles redoutables.
+L'irritation était universelle. Chaque jour le Parlement supprimait ou
+condamnait au feu quelque publication nouvelle. L'emprisonnement d'un
+auteur, son exil sans jugement ou plus souvent encore sa fuite,
+étaient devenus des événements sans importance. Les imprimeurs et les
+colporteurs de livres prohibés étaient condamnés avec une rigueur
+intermittente et capricieuse, tantôt au carcan, tantôt aux galères,
+quelquefois à mort. De pieux chrétiens, pour avoir obéi à leur
+conscience, étaient, par une vexation inouïe, privés des sacrements à
+leur dernière heure et mouraient sans consolation. Un des collaborateurs
+de l'Encyclopédie, Morellet, venait d'être envoyé à la Bastille. L'abbé
+de Prades, autre rédacteur des articles théologiques, s'était très
+prudemment enfui près de Frédéric. «Nous ne pouvons pas en élever un»,
+disait d'Alembert. La confraternité académique et la courtoisie due
+entre gens de lettres disparaissaient dans ces temps troublés devant les
+haines de parti. Fréron pour les amis de d'Alembert, pour d'Alembert
+même, personne dans le parti n'en voulait douter quoique la postérité en
+doute fort, était un personnage venimeux, un vil spadassin littéraire,
+l'opprobre de la nation, capable de toutes les infamies et souillé par
+tous les vices:
+
+ ... ... ... ... ... ...
+ ... ... ... ... ... ...
+ Cet animal se nommait Jean Fréron.
+
+On ne peut citer les vers qui précèdent.
+
+Tolomas était un jésuite!
+
+L'indignation contre les pieuses fureurs des jansénistes, qui, pour
+vaincre et détruire les ennemis de la foi, croyaient toute arme permise
+et toute persécution légitime, avait jeté d'Alembert dans la lutte. Dans
+l'ardeur du combat il croyait, à son tour, tout permis contre ceux qu'il
+traitait, sans faire de distinction, de plate et odieuse canaille.
+
+La géométrie respecte toujours la logique; les géomètres l'oublient
+quelquefois.
+
+
+
+
+ CHAPITRE IV
+
+ D'ALEMBERT ET L'ACADÉMIE FRANÇAISE
+
+La préface de l'Encyclopédie fut un événement. Les salons les plus
+brillants, fort indifférents aux problèmes de dynamique et à la
+précession des équinoxes, s'empressèrent d'accueillir et d'attirer
+ce jeune savant, si profond, si universel, si habile à bien dire.
+D'Alembert rencontra chez le président Hénault la célèbre Mme du
+Deffant. Il allait volontiers où il se sentait désiré. Chaque jour
+bientôt il la voyait ou lui écrivait. Dans ce monde nouveau il sut
+plaire à tous, à Voltaire comme à Montesquieu, à Mme de Stahl comme à la
+duchesse du Maine.
+
+Le comte des Alleurs, un des habitués de la maison, parle dans une de
+ses lettres du prodigieux et aimable d'Alembert, le sublime géomètre.
+D'Alembert, pour plaire à sa spirituelle amie, déployait toutes les
+ressources de son esprit. Sur un point seulement il était intraitable:
+il ne voulait pas être protégé et dérangeait par ses maladresses
+volontaires les plans arrangés pour le servir. Mme du Deffant lui
+promettait une place à l'Académie française; d'Alembert l'acceptait
+volontiers, mais à la condition de ne faire la cour à personne, de
+parler librement sur tous les sujets, et peut-être, sans l'avouer, de se
+montrer d'autant plus raide ou plutôt plus taquin--la raideur n'était
+pas son genre--qu'on pouvait davantage lui être utile.
+
+Mme du Deffant, protectrice déjà de plus d'une candidature, n'avait rien
+rencontré de pareil: Il choisit bien son temps pour jouer les Alceste!
+Tant qu'il voudra quand on l'aura nommé. L'Encyclopédie est en vue, il
+suffit d'y brûler quelques grains d'encens. Un mot dans un tel livre
+peut faire un ami et ne doit rien coûter à une conscience raisonnable!
+Le président Hénault, auteur d'une histoire chronologique de France,
+était académicien; Mme du Deffant était son amie après avoir été un peu
+plus, mais bien peu, s'il faut l'en croire. Lorsque, n'étant plus jeune,
+elle résolut, tout en restant philosophe, de rendre son genre de vie
+plus édifiant, d'éloigner les occasions et de renoncer aux habitudes
+compromettantes, elle ajoutait, en l'annonçant: «Quant au président
+Hénault, je ne compte pas lui faire l'honneur de renoncer à lui».
+
+Elle l'aimait assez pour vouloir dans l'Encyclopédie une louange pour
+son livre, ou s'intéressait assez à d'Alembert pour désirer dans sa
+candidature le protecteur zélé que cette louange devait assurer.
+
+D'Alembert ne voulait rien comprendre: le talent du président ne mérite
+pas l'honneur d'une citation, il n'en aura pas. «Ni Dieu ni vous,
+écrit-il à sa protectrice, ni vous toute seule, ne pourrez réussir à m'y
+décider.»
+
+«Pensez-vous de bonne foi, madame, que dans un ouvrage destiné à
+célébrer les grands génies, je doive parler de l'abrégé chronologique?
+C'est un ouvrage utile et assez commode, mais voilà tout.
+
+«En vérité, c'est là ce qu'on en dira quand le président ne sera plus,
+et quand je ne serai plus, moi, je suis jaloux qu'on ne me reproche pas
+d'avoir donné des éloges excessifs à personne.»
+
+Ne voilà-t-il pas tout à coup que les grandes réunions fatiguent
+d'Alembert; il ne veut plus accepter d'invitation chez Mme du Deffant
+que pour dîner avec elle en tête-à-tête: il est insupportable! Il fait
+bien pis encore. Au moment où sa candidature paraît en bonne voie, il
+la compromet à plaisir: c'est à n'y rien comprendre! Dans un opuscule
+qu'aucun devoir ne commande, il parle des relations des hommes de
+lettres avec les grands comme s'il n'avait plus besoin de protecteurs.
+Pour Mme du Deffant, c'est de la folie; pour d'Alembert, une occasion de
+rire: «Voilà, dit-il, comme il faut traiter ces gens-là; on n'est point
+de l'Académie, mais on est quaker et on passe le chapeau sur la tête
+devant l'Académie et devant ceux qui en font être.»
+
+Un autre jour, il écrit à sa protectrice obstinée: «Que diable avez-vous
+donc dit au président sur mon compte? Est-ce encore pour l'Académie? Eh!
+mon Dieu! laissez tout cela en repos. J'en serai si on m'en met, voilà
+tout.»
+
+Il devait échouer; cela ne manqua pas. D'Alembert, qui n'avait obtenu
+à l'Académie des sciences le modeste titre d'adjoint qu'à sa quatrième
+candidature, fut également battu trois fois à l'Académie française.
+
+Buffon avait remplacé, en 1753, Languet de Gergy, archevêque de Sens.
+Quatre places furent vacantes en 1754. D'Alembert dut laisser passer
+avant lui le comte de Clermont, Bougainville et de Boissy.
+
+L'élection du comte de Clermont fit scandale. On a gardé le souvenir
+d'une épigramme qui valut, dit-on, quelques coups de bâton au poète Roi:
+
+ Trente-neuf qu'on joint à zéro,
+ Si j'entends bien le numéro,
+ N'ont jamais pu faire quarante.
+ D'où je conclus, troupe savante,
+ Qu'ayant dans vos cadres admis
+ Clermont, cette masse pesante,
+ Ce digne cousin de Louis,
+ La place est encore vacante.
+
+De Boissy, poète comique, s'était élevé jusqu'à la tragédie. La
+supériorité du genre était alors acceptée.
+
+Son _Alceste_, tel était le sujet, se termine par la mort du traître
+qui, se voyant démasqué, sort d'embarras en se poignardant. Il tombe
+mort sur la scène, et Hercule s'écrie, admirant ce vigoureux coup de
+poignard:
+
+ Dieux, avec tant de force et d'intrépidité,
+ Que n'avait-il un coeur à la vertu porté!
+
+Ce sont les derniers vers de la pièce.
+
+_Alceste_ n'avait pas été représentée depuis 1727, on l'avait peut-être
+oubliée. On avait oublié aussi les débuts de Boissy, dont les _Satires_,
+premier fruit de sa muse, avaient, dit d'Alembert dans son éloge,
+offensé les hommes de lettres les plus éminents.
+
+Le troisième concurrent préféré à d'Alembert, Bougainville, était
+secrétaire perpétuel de l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
+Ce choix, s'il est permis de juger à distance, était le plus mauvais des
+trois: Bougainville, dit Grimm, qui peut-être exagère, fut nommé malgré
+l'Académie et malgré le public. Il accroissait ses chances en se disant
+mourant: «Nous croyez-vous, lui répondit Duclos, chargés de donner
+l'extrême-onction?»
+
+La séance de réception de Bougainville est restée célèbre. Ayant à
+faire l'éloge de La Chaussée, adversaire décidé de ses précédentes
+candidatures, pour montrer la grandeur de son âme, il le compare à
+Molière et, tout bien pesé, lui accorde la préférence.
+
+L'Académie resta froide, le public rit beaucoup, et l'on continua à
+regretter l'absence du nom de Molière dans «cet auguste sanctuaire où le
+petit-fils du grand Condé (le comte de Clermont) venait confondre ses
+lauriers avec ceux du neveu du grand Corneille (Fontenelle)».
+
+La nomination de d'Alembert fut très disputée. La suppression récente
+de deux volumes de l'Encyclopédie lui donnait un caractère d'opposition
+auquel l'Académie n'était pas habituée.
+
+Le candidat élu, d'après les usages, était soumis dans un second scrutin
+à l'approbation de l'Académie. On votait par boules noires ou blanches.
+On a prétendu que, pour d'Alembert, le nombre des boules noires
+devait entraîner l'exclusion et qu'une fraude de Duclos en dissimula
+quelques-unes. L'anecdote est fausse, mais les boules noires furent
+nombreuses.
+
+La réception de d'Alembert eut beaucoup d'éclat; son prédécesseur était
+Surian, évêque de Vence. L'Encyclopédie dans ce jour de triomphe se
+montra courtoise et modeste; d'Alembert eut le bon goût de louer sans
+réticence les vertus de son prédécesseur et sa foi sans ironie. On
+exagérerait en disant que l'éloge de d'Alembert a rendu l'évêque de
+Vence illustre: il l'a préservé de l'oubli.
+
+Les éloges académiques de d'Alembert, rarement cités et fort peu
+lus, sont moins inconnus cependant que les oeuvres de Surian et que
+l'histoire de l'évêché de Vence.
+
+D'Alembert a composé beaucoup d'éloges. Dans ce genre de littérature,
+a dit avec esprit M. Guizot, beaucoup de travail et beaucoup de soin
+imitent le talent sans y prétendre. D'Alembert, qui n'avait pas besoin
+d'imiter le talent, travaillait peu ses éloges. Ce n'est pas à la
+postérité qu'il les adresse: on ne doit pas, comme on l'a fait trop
+souvent, juger par eux de son style et de son goût. D'Alembert au
+collège méritait le premier rang dans tous les genres d'étude, il
+n'excellait pas moins en amplifications qu'en vers latins. Il chercha
+pendant toute sa vie, dans ces exercices de plus en plus faciles à sa
+plume exercée, une distraction à ses profondes recherches. Le succès
+toujours grand de ces oeuvres éphémères a été une des joies de sa vie;
+il acceptait toutes les occasions de les renouveler, souvent les faisait
+naître: on le trouvait toujours prêt. Lecteur très habile, trop habile,
+disaient les malveillants, il amusait toujours l'auditoire: c'était tout
+ce qu'il voulait. Une lecture faite par lui, quel qu'en fût l'auteur,
+assurait à une séance publique une affluence dont il était fier.
+
+À l'Académie des sciences comme à l'Académie française, avant même d'en
+être secrétaire perpétuel, il prenait la parole à presque toutes les
+réunions publiques et se chargeait, avec une complaisance empressée,
+de lire les discours des lauréats et les pièces de poésie couronnées.
+Souvent même, les jours de réception, sans avoir de rôle officiel, il
+ouvrait la séance par quelques réflexions ou quelques conseils sur des
+sujets de morale, de poésie ou d'histoire. C'est ce que Bachaumont
+appelle faire la parade. La production rapide de ces travaux sans gloire
+ne ralentissait ni sa correspondance toujours active, ni son ardeur
+toujours féconde pour la science.
+
+«Vous êtes, lui écrivait Voltaire à l'occasion de l'une de ses lectures,
+le seul écrivain qui n'aille jamais ni en deçà ni au delà de ce qu'il
+veut dire. Je vous regarde comme le premier écrivain du siècle.» La
+postérité n'a pas ratifié la louange.
+
+Diderot trouve d'Alembert délicat, ingénieux, plaisant, ironique et
+hardi, mais il l'accuse d'écrire sur la poésie en géomètre.
+
+Qu'est-ce que cela veut dire?
+
+Le domaine des vérités démontrées est étroit. Serait-il vrai qu'en y
+pénétrant on se condamne à n'en plus sortir et que l'habitude de la
+ligne droite rende l'esprit mauvais juge des gracieux détours de la
+fantaisie. Il n'y a pas à cela plus de raison que pour qu'un peintre
+ignore la musique. Pour être différentes, les facultés de l'esprit ne
+s'excluent pas. L'habitude de bien raisonner est une force, il est rare
+qu'elle soit inutile, plus rare encore qu'elle puisse nuire.
+
+D'Alembert a écrit dans l'éloge de Bossuet: «De toutes les études
+profanes, celle des mathématiques fut la seule que le jeune
+ecclésiastique se crut en droit de négliger. Les connaissances
+géométriques ne lui parurent d'aucune utilité pour la religion. On nous
+accuserait d'être à la fois juge et partie, si nous osions appeler
+de cette proscription rigoureuse. Cependant nous serait-il permis
+d'observer, tout intérêt particulier mis à part, que le théologien
+naissant ne traite pas avec assez de justice et de lumière une science
+qui n'est pas aussi inutile qu'il le pensait au théologien même. Science
+en effet si propre non pas à redresser les esprits faux condamnés à
+rester ce que la nature les a faits, mais à fortifier dans les beaux
+esprits cette justesse d'autant plus nécessaire que l'objet de leurs
+méditations est plus important ou plus sublime. Bossuet pouvait-il
+ignorer que l'habitude de la démonstration, en nous faisant reconnaître
+et saisir l'évidence dans tout ce qui en est susceptible, nous apprend
+encore à ne point appeler démonstration ce qui ne l'est pas et à
+discerner les limites qui, dans ce cercle étroit des connaissances
+humaines, séparent la lumière du crépuscule et le crépuscule des
+ténèbres.»
+
+L'intention est évidente, mais pour la rendre claire, et c'est tout ce
+que voulait d'Alembert, il aurait suffi de trois lignes.
+
+D'Alembert, pour rire et pour faire rire, dépassait quelquefois les
+limites du bon goût. Il est impossible de l'approuver lorsque, faisant
+l'éloge de M. de Clermont-Tonnerre, évêque de Noyon, dont Boileau
+disait: «Il m'estimerait bien davantage, s'il savait que je suis
+gentilhomme», il changeait le titre habituel de sa lecture en celui de
+panégyrique, par la raison que ce prélat, célèbre par ses ridicules,
+ne saurait être loué dans le style habituel; il était nécessaire de
+combattre les exagérations, de démentir les légendes qui ont réuni dans
+l'histoire de son héros tous les traits ridicules de la vanité, comme
+dans celle d'Hercule tous les prodiges de la force.
+
+D'Alembert est souvent ingénieux, rarement léger. Voulant louer Segrais
+qui n'a pas accepté l'honneur qu'on voulait lui faire d'avoir composé
+sous le nom de Mme de Lafayette son petit chef-d'oeuvre: _la Princesse
+de Clèves_, il dit: «Segrais n'a jamais hésité à le rendre à son
+véritable auteur et l'a toujours rendu avec la sincérité la plus
+franche, _sans emprunter, comme ont fait tant d'autres en pareil cas, le
+voile transparent de cette modestie hypocrite qui a soin de mal jouer la
+discrétion, et qui, en repoussant mollement un honneur dont elle n'est
+pas digne, désire et se flatte de n'être pas crue sur parole._»
+
+Fontenelle, qui reste le modèle de l'éloquence académique, aurait
+supprimé les dernières lignes. Sans être des Fontenelles ni manquer de
+clarté, beaucoup d'autres, en abrégeant la phrase, auraient laissé au
+lecteur le plaisir de deviner quelque chose.
+
+D'Alembert, lorsque tout est dit, reprend souvent l'idée pour redoubler
+l'assertion sans accroître la clarté qui est complète, ou fortifier la
+preuve qui semble évidente.
+
+Il rapporte, dans l'éloge de Saint-Aulaire, que pour défendre les vers
+de ce poète de salon devenu candidat contre la critique de Boileau, un
+académicien lui représenta modestement que le marquis de Saint-Aulaire
+était un homme dont la naissance _et par conséquent les vers_ méritaient
+des égards. Le trait est lancé, l'auditoire a compris, celui qui a pu
+dire «_et par conséquent les vers_» est jugé; d'Alembert ajoute pour
+l'accabler:
+
+_Je ne lui conteste pas, répondit Despréaux, les titres de noblesse,
+mais les titres du Parnasse; et quant à vous, monsieur, qui trouvez ces
+vers-là si bons, vous me ferez beaucoup d'honneur et de plaisir de dire
+du mal des miens._
+
+L'incident est-il vidé? nullement; d'Alembert ajoute:
+
+«L'apologiste, il faut en convenir, donnait beau jeu à Despréaux en
+prétendant que les vers qui le mettaient de si mauvaise humeur étaient
+moins obligés d'être bons, parce qu'ils se présentaient sous la
+sauvegarde des aïeux de l'auteur.» La réflexion est sage, trop sage
+même. Est-ce fini? pas encore; d'Alembert continue:
+
+«Cet académicien si indulgent ne devait pas ignorer que des vers,
+fussent-ils d'un empereur, n'ont pas plus de droit d'être médiocres que
+s'ils avaient un simple bourgeois pour père, et si en pareil cas, comme
+dit le Misanthrope, le temps ne fait rien à l'affaire, la généalogie du
+poète y fait encore moins.»
+
+On a reproché aussi à d'Alembert d'oublier le caractère de la tribune
+qui lui est offerte, en luttant sans attendre l'occasion pour le
+triomphe de la raison, tel était le nom inscrit sur son drapeau.
+
+Le reproche n'est pas injuste. Lorsque, par exemple, dans l'éloge de
+Bossuet, d'Alembert écrit: «Bossuet se représentait avec frayeur combien
+l'humanité serait à plaindre si ce petit nombre d'hommes auxquels la
+Providence a commis leurs semblables, et qui n'ont à redouter sur la
+terre que le moment où ils la quittent, ne voyaient au-dessus de leur
+trône un arbitre suprême, qui promet vengeance aux infortunés dont ils
+auront souffert ou causé les larmes. Ce prélat _citoyen_ était persuadé
+que ceux mêmes qui auraient le malheur de regarder la croyance d'_un
+Dieu comme inutile aux autres hommes_, commettraient un crime de
+_lèse-humanité_ en voulant ôter cette croyance aux monarques: il faut
+que les sujets espèrent en Dieu et que les souverains le craignent.»
+C'est ici d'Alembert qui parle et pour lui-même, on ne saurait en
+douter; un tel langage choquerait dans les oeuvres de Bossuet, n'importe
+à quelle place, comme un intolérable contresens.
+
+L'illustre chrétien aurait cru, même par figure oratoire, déshonorer sa
+plume en plaçant les oints du Seigneur, les rois qui règnent par lui,
+dont lui-même a ordonné la puissance, au nombre de ces insensés qui dans
+l'empire de Dieu, parmi ses ouvrages, parmi ses bienfaits, osent dire
+qu'il n'est pas et ravir l'existence à celui par lequel subsiste toute
+la nature. En écrivant l'éloge de Bossuet, d'Alembert a le droit de lui
+emprunter sa plume, non de lui prêter la sienne.
+
+D'Alembert traite Ronsard et Marot avec un dédain que rien n'adoucit,
+admire Boileau avec une conviction que rien ne modère, et dans une page
+plus digne d'un rhétoricien que d'un géomètre il le met en balance avec
+Racine et Voltaire, c'est-à-dire avec ceux qu'il place au premier rang:
+
+«Ne pourrait-on pas comparer ensemble, dit-il, nos trois plus grands
+maîtres en poésie: Despréaux, Racine et Voltaire? Je nomme le dernier
+quoique vivant, car pourquoi se refuser au plaisir de voir d'avance un
+grand homme à la place que la postérité lui destine? Ne pourrait-on pas
+dire, pour exprimer les différences qui les caractérisent, que Despréaux
+frappe et fabrique très heureusement ses vers; que Racine jette les
+siens dans une espèce de moule parfait qui décèle la main de l'artiste
+sans en conserver l'empreinte, et que Voltaire, laissant comme échapper
+des vers qui coulent de source, semble parler sans art et sans étude sa
+langue naturelle? Ne pourrait-on pas observer qu'en lisant Despréaux on
+conclut et on sent le travail; que dans Racine on le conclut sans
+le sentir parce que d'un côté si la facilité continue en écarte
+l'apparence, de l'autre la perfection continue en rappelle sans cesse
+l'idée au lecteur; qu'enfin, dans Voltaire, le travail ne peut ni
+se sentir ni se conclure, parce que les vers moins soignés qui lui
+échappent par intervalles laissent croire que les beaux vers qui
+précèdent et qui suivent n'ont pas coûté davantage au poète? Enfin,
+ne pourrait-on pas ajouter, en cherchant dans les chefs-d'oeuvre des
+beaux-arts un objet sensible de comparaison entre ces trois écrivains,
+que la manière de Despréaux, correcte, ferme et nerveuse, est assez bien
+représentée par la belle statue du Gladiateur; celle de Racine, aussi
+correcte, mais plus moelleuse et plus arrondie, par la Vénus de Médicis,
+et celle de Voltaire, aisée, svelte et toujours noble, par l'Apollon du
+Belvédère.»
+
+Pour Voltaire, quand ce morceau fut lu, il n'y avait pas d'indifférents.
+Les amis applaudirent, et les ennemis trouvèrent sans doute qu'on leur
+rendait la critique facile.
+
+D'Alembert--puisque, usant d'une franchise qu'il approuverait, nous
+insistons sur ses défauts oratoires--oubliait trop souvent l'excellente
+maxime d'Horace: _Semper ad eventum festina_; il se plaisait aux
+digressions. Son motif, très apparent quelquefois, est d'introduire la
+louange d'un ami, presque toujours celle de Voltaire. Le caprice seul
+dans d'autres occasions lui fait oublier la ligne droite.
+
+Campistron, secrétaire de M. de Vendôme, le suivait un jour, sans
+qu'aucun devoir l'y appelât, dans l'endroit le plus périlleux d'un
+champ de bataille: «Campistron, que faites-vous ici? lui demanda M.
+de Vendôme.--_Monseigneur_, répondit le poète, _voulez-vous vous en
+aller?_» Il aurait cru se déshonorer en ne partageant pas dans les plus
+brillantes occasions les périls et la gloire de son bienfaiteur.
+
+D'Alembert, en laissant courir sa plume et oubliant Campistron, ajoute:
+«Horace, comme l'on sait, n'avait pas si bien payé de sa personne à
+la bataille de Philippes; il eut même le courage, si c'en est un, de
+plaisanter sur sa fuite par ce vers d'une de ses odes:
+
+_Relicta non bene parmula._
+
+Quelqu'un a fait graver son buste et a mis au bas, en retranchant
+simplement le _non_:
+
+_Relicta bene parmula._
+
+On ne peut faire valoir plus heureusement une fuite qui d'un mauvais
+guerrier a fait un excellent poète. Mais il eût encore mieux valu être
+à la fois l'un et l'autre comme Eschyle et Tyrtée; et peut-être Horace
+a-t-il contribué par l'aveu naïf de sa poltronnerie aux soupçons peu
+obligeants qu'on s'est plu quelquefois à jeter sur la bravoure des
+poètes.»
+
+On revient enfin à l'éloge de Campistron, ce talent précoce, un instant
+célèbre, et qui n'a jamais pu mûrir; la louange que lui donne d'Alembert
+l'aurait peu flatté:
+
+«S'il ne s'est pas servi de sa plume aussi bien qu'Horace, il lui reste
+du moins la gloire de s'être mieux servi de son épée.»
+
+N'aurons-nous pas à notre tour le tort d'appuyer trop, en ajoutant qu'il
+n'y a aucune gloire à se promener, avec ou sans épée, sur un champ de
+bataille où l'on n'a que faire?
+
+D'Alembert avant tout aimait la sincérité, il ne pouvait se résigner à
+faire des avances ou même à remercier ceux qui, renseignant le public,
+croient par un jugement bienveillant mériter la reconnaissance. Ils
+n'ont droit qu'à l'estime s'ils sont sincères, à l'indifférence s'ils
+font de leur plume l'instrument des amitiés ou des haines que souvent
+ils ne partagent pas. La presse, moins bruyante mais non moins courtisée
+qu'aujourd'hui, ne devait pas lui être favorable.
+
+Tandis que des amis obstinés ou des amis de ses amis saisissaient toutes
+les occasions de vanter l'éclat de son style et le charme de son débit,
+d'autres se plaignaient, avec un parti pris non moins invariable, du
+mauvais goût de ses plaisanteries et de la lenteur de sa diction trop
+savamment ponctuée. Sur plus d'un point les folliculaires du
+XVIIIe siècle sont les seuls témoins qui nous restent. Aucun d'eux
+malheureusement n'a juré de dire la vérité. Il fallait avant tout servir
+sa coterie et défendre ses amis. Ne demandons donc ni à Fréron, ni
+à Bachaumont, ni à Grimm, ni au _Journal de Trévoux_ la vérité sur
+l'éloquence académique de d'Alembert; ne nous fions pas trop aux
+correspondants de Mme du Deffant; avant 1765 ils n'annonceront que des
+succès; mais dès que la rupture est complète, quand d'Alembert à son
+nom, chaque fois qu'il le rencontre, associe d'injurieuses épithètes, on
+ne doit plus, par une représaille toute naturelle, apprendre par elle
+que des échecs.
+
+D'Alembert, secrétaire perpétuel de l'Académie française, aimait
+l'Académie et détestait les sots. Il voulait que chaque élu fît honneur
+à la Compagnie. Ces principes étaient ceux de tous les partis; mais pour
+écarter les créatures de la coterie rivale, chacun tolérait, désirait et
+réussissait souvent à imposer de nombreuses exceptions à la règle.
+
+D'Alembert, attentif aux opinions des candidats non moins qu'à leur
+talent, était peu favorable aux grands seigneurs et aux prélats. Son
+influence était acquise aux amis de la libre pensée plus encore qu'aux
+hommes de lettres. Il était au fond fort indifférent, mais, présent par
+devoir sur le théâtre de la lutte, organe de toutes les demandes, centre
+naturel de toutes les sollicitations, il ne pouvait manquer de jouer
+un rôle, et les vaincus devaient l'exagérer. Les recommandations de
+Voltaire, les conseils ou les ambitions de Condorcet, de Marmontel, de
+Laharpe, de Turgot ou de Diderot, les préférences de Mlle de Lespinasse
+et les amitiés de Mme Geoffrin dirigeaient sa résolution. Lorsqu'il
+l'avait prise, il aimait à vaincre, comme à tout jeu chacun désire
+gagner la partie. Appelé à choisir entre Coetlosquet et Trublet, entre
+Louis de Rohan et Radonvilliers, entre Loménie de Brienne et Roquelaure,
+entre le prince de Beauvau et Gaillard, entre Brequigny et l'abbé
+Arnaud, il faudrait, avant d'accuser son impartialité, revoir, soyons
+franc, et disons voir, soyons plus franc encore, et disons découvrir les
+pièces de ces procès, obscurs aujourd'hui, jadis si émouvants.
+
+La correspondance très active entre d'Alembert et Voltaire roulait
+souvent sur les affaires académiques. Les deux amis, habituellement
+d'accord, se font volontiers des concessions. On a beaucoup blâmé l'une
+d'elles. D'Alembert a prêté à Voltaire tous les efforts de son zèle pour
+écarter de l'Académie le président Debrosses, dont le livre charmant,
+alors inédit, il faut le remarquer, occupe dans la bibliothèque des
+gens de goût une place dans laquelle aucun de ses concurrents, si leurs
+oeuvres existaient encore, ne serait aujourd'hui toléré.
+
+Voltaire avait été le locataire du président. Se croyant tout permis, je
+veux dire se croyant seul juge de ses droits, il avait fait couper pour
+son usage quelques cordes de bois, sans en avoir nul droit, puisqu'il
+faut parler net. Le président, alléguant la coutume et l'usage et
+réclamant ses droits, qu'il connaissait, exigea le prix de son bois.
+Voltaire, non moins indifférent sans doute que son adversaire aux trois
+cents francs qui finirent par être donnés aux pauvres, ne voulut pas
+s'avouer dans son tort. Debrosses eut le mauvais goût de l'y contraindre
+en se donnant le dangereux plaisir d'engager avec lui une lutte d'esprit
+et le plaisir plus dangereux encore, sur ce terrain favorable à un
+magistrat qui a raison, de mettre les rieurs de son côté.
+
+N'eût-il pas été, je ne dis pas plus prudent--d'Alembert ne l'aurait pas
+pardonné,--mais plus gracieux et plus sage au président de détourner
+les yeux d'une faiblesse évidente de Voltaire et de lui laisser
+voir--l'esprit pour cela ne lui manquait pas--que, sans être sa dupe, il
+était et voulait rester son très humble serviteur? C'est là, je crois,
+ce que, sans aucune préoccupation académique, les aimables amis de
+Debrosses lui auraient conseillé et le conseil que, dans un cas
+semblable, lui-même leur aurait donné.
+
+Il ne faudrait pas croire que d'Alembert, humblement incliné devant le
+patriarche, suivît sans le discuter le mot d'ordre envoyé de Ferney.
+Quand un ami de Voltaire déplaît à d'Alembert, il lui fait résolument
+la guerre. Si Voltaire, par une vieille habitude, appelle Richelieu son
+héros, d'Alembert le nomme Childebrand. Si Voltaire défend le vieillard
+jadis aimable et brillant, d'Alembert aussitôt se permet d'étriller
+Rossinante-Childebrand. Lorsqu'une aventure scandaleuse, qui fit alors
+beaucoup de bruit, vient déshonorer, à la satisfaction peu dissimulée
+de d'Alembert, celui qu'on nommait à l'Académie le chef du parti
+catholique, d'Alembert plaint son admirateur habituel de ne pouvoir
+cette fois parler librement sur Mandrin-Childebrand, qu'il ose, dans
+une lettre à Voltaire, rapprocher de Cartouche-Fréron. Une vieille
+coquetterie d'esprit rapproche Voltaire de Mme du Deffant: d'Alembert,
+qui ne l'ignore pas, s'étonne qu'il écrive des lettres charmantes à
+cette _vieille et infâme catin._
+
+On a dit souvent et répété plus souvent encore que d'Alembert, à
+l'Académie française, faisait les élections: c'est presque une
+accusation. Celui qui fait les élections en est responsable. D'Alembert
+ne l'était pas: l'élection de son ancien ami Chabanon, faite deux ans
+après la mort de Voltaire et quatre ans avant celle de d'Alembert, en
+peut être citée comme preuve.
+
+«Vous savez, lui avait écrit Voltaire, que Chabanon a la plus grande
+envie d'être des nôtres, mais les octogénaires de notre tripot ne sont
+pas encore morts ni moi non plus. J'attends pour vous en parler que la
+place soit vacante.» La place devient vacante; d'Alembert fait la sourde
+oreille; il voudrait Condorcet, que les deux amis, on ne sait pourquoi,
+ont pris l'habitude d'appeler Pascal. La candidature est cette fois
+impossible. «Nous n'aurons pas Pascal, dit d'Alembert, j'espère au moins
+que nous n'aurons pas Cotin-Chabanon qui demande l'Académie tout à la
+fois comme on demande l'aumône et comme on demande la bourse, et qui
+veut accumuler sur sa tête des titres au lieu de talents.»
+
+Chabanon échoue.
+
+«Nous avons préféré, écrit d'Alembert, ne pouvant avoir
+Pascal-Condorcet, à Chapelain-Lemierre et à Cotin-Chabanon, Eutrope
+Millot qui a du moins le mérite d'avoir écrit l'histoire en philosophe
+et de ne s'être jamais souvenu qu'il était jésuite et prêtre.» Chabanon
+avait été, vingt ou trente ans auparavant, il s'en vante du moins, l'ami
+très intime de d'Alembert.
+
+Dans ses mémoires, platement écrits, où, sans esprit, sans tact et sans
+décence, il raconte longuement ses succès et ses déceptions d'amour, il
+fait jouer à d'Alembert le rôle de confident, et l'excellent géomètre
+lui prodigue sa sympathie et ses consolations. Chabanon, dans un jour de
+grande tristesse, entre chez d'Alembert, qui, du premier coup d'oeil, le
+voyant malheureux, l'accable de questions pleines d'intérêt sur la cause
+de son chagrin. Chabanon était amoureux et trahi.
+
+«Comment peindre, dit-il, la sensibilité de d'Alembert et la fougueuse
+précipitation de ses mouvements? Fermer la porte aux deux verrous,
+ouvrir un petit escalier qui répondait à la boutique du vitrier, y
+crier: «Madame Rousseau, je n'y suis pour personne!» et revenir à moi,
+me serrer dans ses bras, ce ne fut pour lui que l'affaire d'un instant.»
+
+Dans les premiers mots de d'Alembert reparaît cependant l'insensibilité
+affectée du sceptique railleur, sous lequel quelques contemporains ont
+méconnu l'homme tendre et bon. «Que voulez-vous! dit-il à Chabanon: vous
+avez commencé par être heureux!» Et il ajoute de la voix de fausset qui
+lui était particulière: «C'est toujours la fiche de consolation». Mais,
+ému par le désespoir de son ami, il prend aussitôt un autre ton: «Mon
+ami, lui dit-il, il faut éviter de rester avec vous-même. Jetez là les
+livres, voyez vos amis, courez, distrayez-vous. Toutes les fois que je
+vous serai nécessaire, je quitterai avec plaisir mon travail, et nous
+irons nous promener ensemble.»
+
+Pourquoi les sentiments de d'Alembert avaient-ils changé? Les oeuvres de
+Chabanon l'expliquent. D'Alembert ne se résignait pas, par amour pour
+l'Académie, à y voir siéger l'auteur d'_Éponine_. Chapelain-Lemierre et
+Cotin-Chabanon finirent tous deux par forcer la porte: le meilleur des
+deux--c'était Chapelain--ne passa que le second.
+
+Cette double victoire remportée sur d'Alembert le justifie du reproche
+adressé par un écrivain qu'on n'a pas encore complètement oublié, Sénac
+de Meilhan, qui a écrit:
+
+«L'intrigue et la cabale mirent dans les mains de d'Alembert, qui
+survécut à Voltaire, le sceptre de la littérature.»
+
+Rien n'est juste dans cette phrase et rien n'est vrai, sinon que
+d'Alembert a eu le chagrin d'assister à la mort de Voltaire.
+
+
+
+
+ CHAPITRE V
+
+ D'ALEMBERT ET LA SUPPRESSION DES JÉSUITES
+
+Un personnage alors considérable--c'était le maréchal Vaillant--me
+disait un jour: «Je passe l'été dans une petite commune de Bourgogne;
+là, quoique voltairien, chaque dimanche ma présence à l'église édifie
+les fidèles: vous me direz que c'est de l'hypocrisie!--Ah! maréchal!
+répondis-je sans hésitation...--Vous voulez dire, continua-t-il, que
+ce n'est pas de l'hypocrisie: vous me feriez plaisir en m'expliquant
+pourquoi.»
+
+Je fus embarrassé; il s'y attendait et nous rîmes tous deux.
+
+D'Alembert, incrédule convaincu et plus voltairien que Voltaire,
+affectait quelquefois, dans ses écrits et souvent dans ses discours
+académiques, des formes respectueuses qui contrastent avec le ton de sa
+correspondance. Pour l'accuser cependant d'hypocrisie, il faudrait ne
+l'avoir jamais connu. En ne compromettant ni l'Académie ni lui-même, il
+faisait preuve de tact et de prudence. Il riait de sa sagesse. Après
+avoir prononcé l'éloge de Bossuet, il reçut de l'archevêque de Toulouse
+des louanges très méritées; il se frottait les mains et se réjouissait
+d'avoir si gravement joué à l'orthodoxie. S'il a pris trop de plaisir
+à ce jeu, le péché n'est pas grave. D'Alembert, très sérieux au fond,
+affectait de ne pas l'être. Voltaire lui a reproché quelquefois un
+langage trop éloigné de sa pensée.
+
+«Vous me faites, lui répond un jour d'Alembert, une querelle de Suisse
+que vous êtes, au sujet du Dictionnaire de Bayle. Premièrement je n'ai
+pas dit: «Heureux s'il eût plus respecté la religion et les moeurs!» Ma
+phrase est beaucoup plus modeste. Mais, d'ailleurs, qui ne sait que dans
+ce maudit pays où nous écrivons, ces sortes de phrases sont style de
+notaire et servent de passeport aux vérités qu'on veut établir? Personne
+n'y est trompé...» Il faut connaître la situation. «On vient, écrivait
+peu de temps après d'Alembert, de publier une déclaration qui inflige la
+peine de mort à tous ceux qui seront convaincus d'avoir composé, fait
+composer et imprimer des écrits tendans à attaquer la religion.»
+
+«La crainte des fagots est très rafraîchissante», ajoute d'Alembert.
+C'est à ceux qui les préparaient que fait allusion ce mot de ralliement
+si connu: _Écrasons l'infâme_. Il avait cours entre amis seulement et
+les portes fermées; on ne confiait pas les lettres à la poste. Quand on
+ne peut combattre en rase campagne, les embuscades sont permises. Qu'un
+croyant aspire au martyre, il joue son jeu et vise au paradis. Un
+mécréant n'a pas d'ambitions si hautes.
+
+D'Alembert ne craignait pas sérieusement d'être brûlé, mais il ne
+voulait pas s'exposer comme Diderot à habiter à Vincennes, ni comme
+Voltaire à s'exiler hors de France. Son coeur le retenait à Paris. Il ne
+voulait compromettre ni ses intérêts ni son repos. Voltaire cependant
+excitait son zèle; il ne lui demandait que cinq ou six bons mots
+par jour. Lui-même d'ailleurs conseillait la prudence et en donnait
+l'exemple. «Je voudrais, disait-il, que chacun des frères lançât tous
+les ans des flèches de son carquois contre le monstre, sans qu'il sût de
+quelle main les coups partent. Il ne faut rien donner sous son nom. Je
+n'ai pas même fait _la Pucelle_. Je dirai à maître Joly de Fleury que
+c'est lui qui l'a faite.»
+
+Voltaire, pas plus que d'Alembert, ne se souciait de boire la ciguë. Il
+consentait pour éloigner ce calice à communier dans l'église de Ferney.
+À Abbeville, où le chevalier de la Barre venait d'être supplicié, il
+aurait mis chapeau bas devant toutes les processions.
+
+D'Alembert publia en 1765 un livre intitulé: _Histoire de la destruction
+des Jésuites_, par un auteur désintéressé. En l'imprimant en Suisse, on
+avait, suivant le conseil de Voltaire, soigneusement caché le nom
+de l'auteur. On feignait au moins de le croire et l'on s'amusait du
+mystère. C'est à mots couverts que Voltaire donne des nouvelles de
+l'impression. On prépare un ouvrage de géométrie, et sur ce thème les
+deux amis rencontrent, sans songer que jamais ils en amuseront le
+public, des plaisanteries qui les réjouissent. Deux ans après,
+d'Alembert écrit à Voltaire à propos de la dispersion des jésuites
+d'Espagne: «Notre jeune mathématicien a fait une petite suite pour
+l'ouvrage que vous connaissez où il traite de l'état de la géographie en
+Espagne. Vous le recevrez incessamment.»
+
+Voltaire le reçoit et répond:
+
+«J'ai envoyé vos gants d'Espagne sur-le-champ à leur destination; leur
+odeur m'a réjoui le nez.»
+
+Le livre fut introduit à Paris par les soins de Marin (frère Marin),
+secrétaire du lieutenant de police. Ceux qui en reçurent les premiers
+exemplaires remercièrent le frère d'Alembert. Il ne faut pas regarder le
+secret, bien ou mal gardé, ni surtout l'impression à l'étranger comme
+des précautions inutiles. Les ouvrages dans ce cas ne formaient pas
+délit. La police pouvait les interdire, le Parlement n'avait pas à
+les juger. Le livre de d'Alembert était défendu, mais il circulait
+librement. Un an après sa publication, Diderot écrivait: «Le livre de
+d'Alembert sur la destruction des jésuites, qui n'est rien, a fait
+plus de sensation dans Paris que les quatre volumes de ses opuscules
+mathématiques».
+
+Lorsque d'Alembert se déclare impartial, il a l'intention de l'être;
+comme historien, il y réussit. La première partie du livre devait, pour
+ses amis étonnés, ressembler à une apologie de la société de Jésus.
+L'histoire de Loyola et des ingénieux statuts qu'il inventa n'inspire à
+d'Alembert ni railleries ni bons mots.
+
+Les jésuites sont irréprochables dans leurs moeurs, fidèles à leurs
+voeux, laborieux dans leurs études et dévoués à la tâche qui leur est
+confiée. On a bien fait cependant de les supprimer. On ferait mieux
+encore de supprimer leurs ennemis les jansénistes et avec eux tous les
+ordres religieux.
+
+C'est ainsi que, fidèle à sa promesse, l'auteur désintéressé pourrait, à
+l'inverse de Sosie, se présenter, en disant:
+
+«Messieurs, ennemi de tout le monde», car il l'est aussi des
+parlementaires, et déclare, à huis clos bien entendu, «qu'il se plaît à
+cingler, sans qu'on sache d'où le coup vient, la canaille jésuitique, la
+canaille janséniste et la canaille parlementaire».
+
+Les moins maltraités sont les jésuites. Les jansénistes ne s'y
+trompèrent pas.
+
+«Les gens raisonnables, dit d'Alembert, ont trouvé l'ouvrage impartial
+et utile, mais les conseillers de la cour janséniste, en attendant le
+prophète Élie, qui aurait bien dû leur prédire cette tuile qui leur
+tombe sur la tête, ont crié comme tous les diables.
+
+«Ce qu'il y a de plaisant, c'est que cette canaille trouve mauvais qu'on
+lui applique sur le dos des coups de bûche qu'elle se fait donner sur la
+poitrine.»
+
+La plaisanterie n'est pas heureuse; d'Alembert, toujours le fouet à la
+main, promet des coups plus rudes encore.
+
+«J'enverrai prochainement à frère Gabriel, dit-il (Gabriel est le
+libraire Cramer), de quoi les faire brailler encore, car pendant qu'ils
+sont en train de braire il n'y a pas de mal à leur tenir la bouche
+ouverte. J'ai commencé par les croquignoles, je continuerai par des
+coups de houssine; ensuite viendront les coups de gaule, et je finirai
+par les coups de bâton.»
+
+Il rêve mieux que le bâton et ajoute: «Mon Dieu! l'odieuse et plate
+canaille! mais elle n'a pas longtemps à vivre et je ne lui épargnerai
+pas les coups de stylet!» La houssine, le bâton, le stylet, c'est
+toujours la même plume, diversement taillée, et l'apparente férocité de
+d'Alembert n'est au fond qu'un petit accès de vanité. D'Alembert rit et
+s'amuse, il ne veut poignarder personne. Il varie ses plaisanteries.
+
+«S'ils avalent ce crapaud, dit-il dans une autre lettre, je leur
+servirai d'une couleuvre, elle est toute prête. Je ferai seulement la
+sauce plus ou moins piquante selon que je les verrai plus ou moins en
+appétit. Je respecterai toujours, comme de raison, la religion, le
+gouvernement et même les ministres, mais je ne ferai pas de quartier à
+toutes les _autres_ sottises et assurément j'aurai de quoi parler.»
+
+Voltaire devait être content cette fois: ce n'est pas là style de
+notaire. D'Alembert aussi était content de lui-même, Voltaire lui
+écrivait:
+
+«Cher défenseur de la raison, _macte animo_, et passez joyeusement
+votre vie à écraser de votre main les têtes de l'hydre.» «Je ne vous le
+dissimule pas, mon cher maître, répondait d'Alembert, vous me comblez
+de satisfaction par tout ce que vous me dites de mon ouvrage. Je le
+recommande à votre protection et je crois qu'en effet il pourra être
+utile à la cause commune et que _l'infâme_, avec toutes les révérences
+que je fais semblant de lui faire, ne s'en trouvera pas mieux. Si
+j'étais, comme vous, assez loin de Paris pour lui donner des coups de
+bâton, assurément ce serait de tout mon coeur, de tout mon esprit et de
+toutes mes forces, comme on prétend qu'il faut aimer Dieu, mais je ne
+suis posté que pour lui donner des croquignoles, en lui demandant pardon
+de la liberté grande, et il me semble que je ne m'en suis pas mal
+acquitté.»
+
+Dans la première partie du livre de d'Alembert, les croquignoles ne
+pleuvent pas encore.
+
+«On ne peut mieux comparer cette société, partout entourée d'ennemis et
+partout triomphante l'espace de deux siècles, dit d'Alembert, qu'aux
+marais de Hollande, cultivés par un travail opiniâtre, assiégés par la
+mer qui menace à chaque instant de les engloutir, et sans cesse opposant
+leurs digues à cet élément destructeur.
+
+«Qu'on perce la digue en un seul endroit, la Hollande sera submergée
+après tant de siècles de travaux et de vigilance. C'est aussi ce qui est
+arrivé à la société. Ses ennemis ont enfin trouvé l'endroit faible et
+percé la digue; mais ceux qui l'avaient construite avec tant de soin et
+de patience, ceux qui ont ensuite veillé si longtemps à sa conservation,
+ceux qui ont cultivé avec tant de succès le terrain que protégeait cette
+digue, n'en méritent pas moins d'éloges.»
+
+Dans la distribution des coups de houssine, les jésuites, on le voit,
+n'ont pas leur juste part.
+
+D'Alembert raconte le rôle des jésuites pendant le premier siècle et les
+raisons, fort honorables pour eux, de leurs succès:
+
+«La libéralité qui admet et encourage tous les talents, la longue durée
+du noviciat, les sérieuses épreuves qui précèdent l'engagement: nul
+n'est admis sans vocation et sans un dévouement à toute épreuve.
+
+«Les pratiques religieuses leur sont rendues faciles: qui travaille
+prie. Ils se lèvent, a-t-on dit par raillerie, à quatre heures du matin
+pour réciter ensemble des litanies à quatre heures du soir. C'est qu'ils
+croient plus honorable et plus utile d'avoir parmi eux des Pétau et des
+Bourdaloue que des fainéants et des chantres.»
+
+Tout cela n'est certes pas d'un adversaire fanatique et aveugle.
+
+«Les jésuites sont unis pour le bien de la cause commune. Dans les
+autres sociétés, les intérêts et les haines réciproques des particuliers
+nuisent presque toujours au bien du corps. Chez les jésuites il en
+est autrement. Attaquez un seul d'entre eux, vous êtes sûr d'avoir la
+société pour ennemie. Jamais républicain n'aima la patrie comme chaque
+jésuite aime sa société. Le dernier de ses membres s'intéresse à sa
+gloire, dont il croit qu'il rejaillit sur lui quelques rayons. Ce n'est
+pas sans raison qu'on les a définis une épée dont la pointe est à Rome.
+
+«Cet attachement des jésuites à leur compagnie ne peut être que l'effet
+de l'orgueil qu'elle leur inspire et nullement des avantages qu'elle
+procure à chacun de ses membres. Le mérite modeste ou borné au travail
+de cabinet y est méconnu, peu considéré, quelquefois persécuté si
+l'intérêt de la société le demande.
+
+«À tous ces moyens d'augmenter leur considération et leur crédit, ils
+en joignent un autre, non moins efficace. C'est la régularité de la
+conduite et des moeurs. Leur discipline sur ce point est aussi sévère
+que sage, et, quoi qu'en ait publié la calomnie, il faut avouer qu'aucun
+ordre religieux ne donne moins de prise à cet égard. Ceux d'entre eux
+qui ont enseigné la morale la plus monstrueuse, qui ont écrit sur les
+matières les plus obscènes, ont mené la vie la plus édifiante et la plus
+exemplaire. C'était au pied du crucifix que le père Sanchez écrivit
+ses abominables et dégoûtants ouvrages, et on a dit en particulier
+d'Escobar, également connu par l'austérité de ses moeurs et le
+relâchement de sa morale, qu'il achetait le ciel bien cher pour lui-même
+et le donnait à bon marché aux autres.»
+
+D'Alembert raconte l'histoire des lettres de change signées par les
+jésuites d'Amérique et non payées en Europe, le procès commercial fait
+par les négociants de Lyon et de Marseille à ces marchands auxquels
+leurs statuts prescrivaient la pauvreté. Chaque profès en effet avait
+prononcé ce serment: «Je ne travaillerai jamais, en aucune façon, ni ne
+consentirai jamais au changement des règlements faits sur la pauvreté
+par les constitutions de la société, si ce n'est quand, par de justes
+causes, les circonstances pourront exiger que cette pauvreté soit encore
+restreinte davantage».
+
+On faisait remarquer cependant qu'on peut être pauvre au milieu de
+l'abondance. Si la société possédait des biens considérables, les
+membres de ce corps devenu opulent pourraient encore pratiquer la
+pauvreté évangélique.
+
+Cette ingénieuse remarque justifiait tout. La banqueroute était un
+malheur impossible à prévoir. Cela était vrai, mais ce malheur n'arrive
+pas sans qu'on s'y soit exposé. La malédiction des richesses tombe
+plus encore que sur les riches sur ceux qui ont soif de le devenir.
+La banqueroute des jésuites, importante par le chiffre des intérêts
+engagés--les dettes s'élevaient à 3 millions,--l'était surtout par les
+révélations qui en sortaient. Elle fut portée à la grand'chambre du
+Parlement de Paris. Les jésuites furent condamnés, aux applaudissements
+de la foule qui encombrait le palais, à payer les dettes de leurs
+frères, avec défense de faire du commerce. La joie fut universelle.
+
+Ce fut le commencement de leurs malheurs. Leurs constitutions, qu'il
+fallut produire, furent déclarées contraires aux lois du royaume, à
+l'obéissance due au souverain, à la sûreté de sa personne et à la
+tranquillité de l'État.
+
+Après avoir jusque-là conservé en racontant les faits son rôle
+d'historien impartial, d'Alembert rencontre la question de droit; sa
+doctrine est singulière. La suppression des jésuites était utile à la
+tranquillité publique; il faut applaudir sans se soucier des motifs
+allégués. Les moyens juridiques, il le déclare et l'approuve, ne sont et
+ne devaient être que des prétextes. «Ce n'est pas parce qu'on croit les
+jésuites plus mauvais Français que les autres religieux qu'il faut les
+disperser et les détruire, c'est parce qu'on les sait plus redoutables.
+Ce motif, quoique non _juridique_, est meilleur qu'il ne faut pour s'en
+défaire.»
+
+Singulière et dangereuse doctrine sur les devoirs et les droits du
+premier tribunal de l'État.
+
+D'Alembert, toujours franc, ajoute, pour que sa pensée soit bien
+comprise:
+
+«La ligue de la nation contre les jésuites ressemble à la ligue de
+Cambrai contre la république de Venise, qui avait pour principale cause
+les richesses et l'insolence de ces républicains.»
+
+«Les pères, ajoute-t-il, ont osé prétendre, et plusieurs évêques ont
+osé l'imprimer, que le gros recueil d'assertions extrait des auteurs
+jésuites par ordre du Parlement, recueil qui a servi de motif principal
+pour leur destruction, n'aurait pas dû opérer cet effet; qu'il avait été
+composé à la hâte par des prêtres jansénistes et mal vérifié par des
+magistrats peu propres à ce travail; qu'il était plein de citations
+fausses, de passages tronqués et mal entendus, d'objections prises pour
+des réponses, enfin de mille autres infidélités semblables.
+
+«Telle est la prétention des jésuites. Les magistrats, dit d'Alembert,
+ont pris la peine de répondre. À quoi bon?
+
+«On ne peut nier, ajoute-t-il, que parmi un grand nombre de citations
+exactes, il ne soit échappé quelques méprises; elles ont été avouées
+sans peine; mais ces méprises, quand elles seraient beaucoup plus
+fréquentes, empêchent-elles que le reste ne soit vrai?» D'Alembert ici
+se borne à oublier les leçons reçues à l'École de droit. Mais ce qui
+suit dépasse toute mesure.
+
+«La plainte des jésuites et de leurs défenseurs fût-elle aussi juste
+qu'elle le paraît peu, qui se donnera la peine de vérifier tant de
+passages? En attendant que la vérité s'éclaircisse, si de pareilles
+vérités en valaient la peine, le recueil aura produit le bien que la
+nation désirait: l'anéantissement des jésuites.»
+
+Et ce n'est pas dans une lettre confidentielle, c'est dans le livre même
+de l'auteur désintéressé qu'on peut lire cet étrange passage.
+
+Le tort fait à la justice et à la morale par un arrêt motivé sur des
+calomnies (telle est l'hypothèse) ne serait-il pas précisément conforme
+aux principes les plus dangereux reprochés à la société? On pourrait
+applaudir à l'expulsion franchement décidée et sans procédure, pour
+raison d'État; mais les faux griefs, mêlés ou non à des accusations
+fondées, ne sauraient trouver d'approbateurs.
+
+D'Alembert, remarquons-le bien, n'admet pas la fausseté des griefs,
+mais il déclare, sans nécessité par conséquent, que, les reproches
+eussent-ils été des calomnies, il faudrait se réjouir et approuver.
+
+Telle n'était pas au fond, telle ne pouvait être sa doctrine. Deux ans
+après, à propos de la suppression des jésuites d'Espagne, il écrivait à
+Voltaire:
+
+«Croyez-vous tout ce qu'on dit à ce sujet? croyez-vous à la lettre de
+M. d'Ossun, lue en plein Conseil et qui marque que les jésuites avaient
+formé le complot d'attaquer, le jeudi saint, bon jour, bonne oeuvre, le
+roi d'Espagne et toute la famille royale? Ne croyez-vous pas comme moi
+qu'ils sont assez méchants, mais non pas assez fous pour cela, et ne
+désirez-vous pas que cette nouvelle soit tirée au clair? Mais que
+dites-vous de l'idée du roi d'Espagne qui les chasse si brusquement?
+Persuadé comme moi qu'il a eu pour cela de bonnes raisons, ne
+pensez-vous pas qu'il aurait bien fait de les dire et de ne pas les
+renfermer dans son _coeur royal?_ Ne pensez-vous pas qu'on pourrait
+permettre aux jésuites de se justifier, surtout quand on croit être sûr
+qu'ils ne le peuvent pas? Ne pensez-vous pas encore qu'il serait bien
+injuste de les faire tous mourir de faim, si un seul frère coupable ou
+non s'avise d'écrire bien ou mal en leur faveur?»
+
+À propos du jésuite Malagrida, brûlé à Lisbonne pour de bien faibles
+motifs, d'Alembert ajoute: «C'est une chose plaisante que l'embarras
+où les jésuites et les jansénistes se trouvent à l'occasion de cette
+victime immolée par l'Inquisition. Les jésuites, dévoués jusque-là à ce
+tribunal de sang, n'osaient plus en prendre le parti depuis qu'il avait
+brûlé un des leurs. Les jansénistes commençaient à le trouver juste dès
+qu'il eut condamné un jésuite aux flammes. Ils assurèrent et imprimèrent
+que l'Inquisition n'était pas ce qu'ils avaient cru jusqu'alors, et que
+la justice s'y rendait avec beaucoup de sagesse et de maturité.»
+
+On aimerait à voir d'Alembert et Voltaire plus humains et moins aveuglés
+par la passion que les chrétiens fort imparfaits qu'ils attaquent;
+ni l'un ni l'autre n'aurait allumé ni regardé le bûcher, mais ils en
+riaient et de loin feignaient d'y penser avec plaisir. D'Alembert, à
+l'occasion de la tragédie d'_Olympie_ faite par Voltaire en six jours,
+lui écrit:
+
+«Donnez-nous vite votre oeuvre des six jours, mais ne faites pas
+comme Dieu et ne vous reposez pas le septième. Ce n'est point un plat
+compliment que je prétends vous faire; mais je ne vous dis que ce que
+j'ai déjà dit cent fois à d'autres. Vos pièces seules ont du mouvement
+et de l'intérêt et, ce qui vaut bien cela, de la philosophie, non pas de
+la philosophie froide et parlière, mais de la philosophie en action.
+Je ne vous demande plus d'échafaud, je sais et je respecte toute la
+répugnance que vous y avez, quoique depuis Malagrida les échafauds aient
+leur mérite.»
+
+A la lueur d'un bûcher le rire devient sinistre; d'Alembert, en
+l'oubliant, fait penser à ce mot de Grimm: «Il semble voir des enfants
+qui jouent avec les instruments du bourreau».
+
+Les jésuites, condamnés, traînaient l'affaire en longueur. «Le
+gouvernement hésitait. Une circonstance fortuite précipita leur ruine.
+On reçut à la fin de mars 1762 la triste nouvelle de la prise de la
+Martinique par les Anglais. La prudence du gouvernement voulut prévenir
+les plaintes qu'une si grande perte devait causer dans le public. On
+imagina, pour faire diversion, de donner aux Français un autre objet
+d'entretien; comme autrefois Alcibiade avait imaginé de faire couper la
+queue à son chien pour empêcher les Athéniens de parler d'affaires plus
+sérieuses, on déclara donc au principal des jésuites qu'ils n'avaient
+plus qu'à obéir au Parlement et à cesser leurs leçons.»
+
+«Il est certain, ajoute d'Alembert, toujours sincère, que la plupart des
+jésuites, ceux qui dans cette société comme ailleurs ne se mêlent de
+rien, et qui y sont en plus grand nombre qu'on ne croit, n'auraient
+pas dû, s'il eût été possible, porter la peine des fautes de leurs
+supérieurs. Ce sont des milliers d'innocents qu'on a confondus à regret
+avec une vingtaine de coupables. De plus, ces innocents se trouvaient
+par malheur les seuls punis et les seuls à plaindre, car les chefs
+avaient obtenu par leur crédit des pensions dont ils pouvaient jouir à
+leur aise, tandis que la multitude immolée restait sans pain comme
+sans appui. Tout ce qu'on a pu alléguer en faveur de l'arrêt général
+d'expulsion prononcé contre ces pères, c'est le fameux passage de Tacite
+au sujet de la loi des Romains qui condamnait à mort tous les esclaves
+d'une maison pour le crime d'un seul.
+
+_Habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum._
+
+«Tout grand exemple a quelque chose d'injuste.»
+
+Il faut s'y résigner, il y a deux morales, ou, ce qui serait plus triste
+encore, contre l'intérêt public allégué, il n'en faut invoquer aucune.
+
+Continuons l'analyse du livre.
+
+«Quelques parlements n'avaient rien prononcé contre l'institut, et les
+jésuites subsistaient encore en entier dans une partie de la France. Il
+y avait lieu d'appréhender qu'au premier signal de ralliement la partie
+dispersée, se rejoignant tout à coup à la partie réunie, ne formât une
+société nouvelle, avant même qu'on fût en état de la combattre. La
+sagesse et l'honneur même du gouvernement semblaient exiger que la
+jurisprudence à l'égard des jésuites, quelle qu'elle pût être, fût
+conforme dans tout le royaume. Ces vues paraissent avoir dicté l'édit
+par lequel on vient d'abolir la société dans toute l'étendue de la
+France.»
+
+Tout s'était réuni pour accabler les jésuites et préparer leur ruine.
+Aux griefs accumulés contre eux ils avaient ajouté deux fautes
+capitales. Nous n'en rappelons qu'une.
+
+«Ils avaient refusé, par des motifs de respect humain, de recevoir sous
+leur direction des personnes puissantes (Mme de Pompadour) qui n'avaient
+pas lieu d'attendre d'eux une sévérité si singulière à tant d'égards. Ce
+refus indiscret a contribué à précipiter leur ruine. Ainsi ces hommes
+qu'on avait tant accusés de morale relâchée et qui ne s'étaient soutenus
+à la cour que par cette morale même, ont été perdus dès qu'ils ont
+voulu, même à leur grand regret, professer le rigorisme. Matière
+abondante de réflexion et preuve évidente que les jésuites depuis leur
+naissance jusqu'à cette époque avaient pris le bon chemin pour se
+soutenir, puisqu'ils ont cessé d'être dès qu'ils s'en sont écartés.» «Il
+est certain, telle est la conclusion de d'Alembert, que l'anéantissement
+de la société peut procurer à la raison de grands avantages, pourvu
+que l'intolérance janséniste ne succède pas en crédit à l'intolérance
+jésuitique. Car, on ne craint pas de l'avancer, entre ces deux sectes
+l'une et l'autre méchantes et pernicieuses, si on était forcé de
+choisir, en leur supposant le même degré de pouvoir, la société qu'on
+vient d'expulser serait la moins tyrannique. Les jésuites, gens
+accommodants pourvu qu'on ne se déclare pas leur ennemi, permettent
+assez qu'on pense comme on voudra. Les jansénistes, sans égards comme
+sans lumières, veulent qu'on pense comme eux. S'ils étaient les maîtres,
+ils exerceraient sur les ouvrages, sur les esprits, sur les discours,
+sur les moeurs l'inquisition la plus violente.
+
+«Les jésuites étaient des troupes régulières, ralliées et disciplinées
+sous l'étendard de la superstition. C'était la phalange macédonienne
+qu'il importait à la raison d'avoir rompue et détruite. Les jansénistes
+ne sont que des cosaques et des pandours dont la raison aura bon
+marché.»
+
+Impartial comme il l'a promis, d'Alembert est contre tous également
+implacable.
+
+Le livre sur la destruction des jésuites obtint un grand succès et
+souleva de violentes colères. L'auteur, s'il faut en croire Voltaire
+qui cite de mémoire et invente quelquefois, fut traité d'hyène, de
+Philistin, d'Amorrhéen, de bête puante, de Satan et de Rabsacès.
+
+Les pamphlets les plus envenimés ne vivent guère; la trace des
+invectives disparaît avec eux. La plupart s'adressaient moins à
+d'Alembert qu'au parti des philosophes tout entier.
+
+_L'yenne du Gévaudan_, dit l'auteur anonyme d'une _lettre à un ami_ sur
+le livre nouveau, a fait moins de mal que les écrits publiés depuis peu.
+
+L'auteur de la _lettre à un ami_, qui s'appelait, je crois, le père
+Guidy, veut parler des écrits condamnés récemment par l'assemblée
+générale du clergé (août 1765) dans des termes d'une violence presque
+égale:
+
+«Une multitude d'écrivains téméraires, disaient les évêques réunis,
+ont foulé aux pieds les lois divines et humaines. Les vérités les plus
+saintes ont été obscurcies et les principes de la monarchie ébranlés.
+Rien n'a été respecté ni dans l'ordre civil, ni dans l'ordre spirituel.
+La majesté de l'Être suprême et celle des rois sont outragées et l'on ne
+peut se dissimuler que dans l'ordre de la foi, dans celui des moeurs,
+dans l'ordre même de l'État, l'esprit du siècle semble le menacer d'une
+révolution qui présage de toutes parts une ruine et une destruction
+totale.»
+
+Le clergé voyait juste. Mais l'Encyclopédie dans ses craintes n'occupe
+qu'une petite part, et le livre sur la destruction des jésuites était à
+peine signalé.
+
+Il n'est pas vrai non plus, quoique Voltaire, heureux d'enrichir d'un
+mot nouveau le sottisier littéraire, l'ait répété plusieurs fois, que
+d'Alembert ait été appelé Rabsacès. J'ai trouvé le passage.
+
+D'Alembert avait écrit:
+
+«La philosophie, à laquelle les jansénistes avaient déclaré une guerre
+presque aussi vive qu'à la Compagnie de Jésus, avait fait malgré eux et
+par bonheur pour eux des progrès semblables. Les jésuites, intolérants
+par système et par état, n'en étaient devenus que plus odieux. On les
+regardait, si je puis parler de la sorte, comme les grands grenadiers du
+fanatisme, comme les plus dangereux ennemis de la raison et comme ceux
+dont il lui importait le plus de se défaire. Les parlements, quand ils
+ont commencé à attaquer la Société, ont trouvé cette disposition dans
+tous les esprits. C'est proprement la philosophie qui par la bouche des
+magistrats a porté l'arrêt contre les jésuites. Le jansénisme n'a été
+que le solliciteur.»
+
+C'est à l'occasion de ce passage que l'un des auteurs des deux pamphlets
+très différents portant tous deux pour titre _le Philosophe redressé_ a
+provoqué par l'introduction du nom de Rabsacès l'ironie dangereuse de
+Voltaire.
+
+«Quand j'accorderais, dit-il, à ces prétendus destructeurs des jésuites
+la gloire, dont ils paraissent jaloux, d'avoir prononcé l'arrêt de leur
+ruine, est-ce qu'il ne faudra pas toujours dire que c'est Dieu qui s'est
+servi de blasphémateurs, Rabsacès à leur tête, pour tailler en pièces
+les Éthiopiens, tellement qu'il ne resta personne de leur côté
+pour enterrer les morts, tandis que les philosophes de Jérusalem
+s'applaudissaient de leur politique, qui, disaient-ils, avait fait par
+leur diversion lever le siège aux Assyriens?»
+
+L'allusion n'est pas claire; en consultant la Bible on la trouve plus
+obscure encore. L'auteur avait oublié les détails du siège de Jérusalem;
+mais il n'a pas appelé d'Alembert Rabsacès.
+
+On lui en a dit bien d'autres:
+
+«Ne serait-ce pas s'avilir et faire trop d'honneur à cet écrivain que
+de qualifier en détail toutes ses contradictions? Un monstre devant un
+miroir doit avoir horreur de lui-même.»
+
+«L'auteur, disait un autre, est un philosophe qui ose tout contre la
+vérité et qui, distrait sur son ignorance, se croit un savant du
+premier ordre. On pourrait définir son écrit: «Pot-pourri ou Recueil
+d'invectives ineptes contre la religion.»
+
+La menace se mêle à l'injure:
+
+«S'il n'est pas chrétien, qu'il ne s'avise pas de le dire; il pourrait
+bien se faire chasser par le peuple à coups de pierre.»
+
+D'Alembert n'était pas chrétien, on ne peut le nier; mais, pour le
+lapider sans crime, il fallait attendre une condamnation; le supplice
+sans cela n'aurait pas été régulier.
+
+D'autres, plus modérés, se contentaient de dédaigner son talent
+littéraire. Dans un pamphlet signalé par Bachaumont on déclare que chez
+lui la vérité se montre sans beauté et l'erreur se cache sans finesse.
+Il veut être le singe de Pascal, il n'est qu'un Pasquin. Bachaumont
+ajoute: «Et cela est vrai».
+
+Le nom de l'auteur désintéressé était connu de tous. La mort de Clairaut
+laissa vacante à l'Académie des sciences une des places de pensionnaire.
+D'Alembert, membre de l'Académie depuis vingt-deux ans et depuis dix ans
+déjà pensionnaire surnuméraire, ne touchait qu'une partie de la pension.
+Il avait tous les droits à remplacer Clairaut; l'usage le désignait, son
+mérite l'imposait, et l'Académie, par un vote unanime, le présentait au
+choix du roi.
+
+L'accueil fait au directeur de l'Académie fut très froid. Le ministre,
+sans refuser, répondit: «Nous ne sommes pas contents de M. d'Alembert».
+On laissa la pension disponible, et l'un des membres de l'Académie, dont
+le nom est resté justement populaire, Vaucanson, eut l'indélicatesse
+de la demander. Les protestations furent unanimes, et cette mesquine
+persécution fit tant de bruit, sans que d'Alembert s'en mêlât en rien,
+qu'après un an d'attente la pension lui fut attribuée.
+
+D'Alembert écrit à Lagrange:
+
+«Je dois vous apprendre qu'on s'est enfin lassé de me refuser cette
+misérable pension qu'à la vérité je n'ai jamais demandée, mais que
+l'Académie demandait vivement pour moi. J'en ai fait au ministre un
+remerciement très succinct et très sec, et je me suis su bon gré de
+n'avoir démenti dans cette ridicule affaire ni mes principes ni ma
+conduite antérieure, dont j'espère, par la grâce de Dieu, ne jamais me
+départir.»
+
+
+
+
+ CHAPITRE VI
+
+ D'ALEMBERT ET FREDERIC
+
+D'Alembert écrivait un jour à Voltaire: «Je n'aime les grands que
+quand ils le sont comme vous, c'est-à-dire par eux-mêmes et qu'on peut
+vraiment se tenir pour honoré de leur amitié et de leur estime. Pour les
+autres, je les salue de loin, je les respecte comme je dois et je les
+estime comme je peux.»
+
+Pour accepter l'amitié offerte par Frédéric, d'Alembert n'avait rien à
+changer ni à ses principes ni à ses défiances. Dans leur correspondance,
+dans leurs relations de chaque jour et de chaque heure pendant que
+d'Alembert était son hôte, le caractère royal effacé sans affectation
+par Frédéric était respecté sans flatterie par d'Alembert. L'estime et
+la sympathie mutuelle faisaient naître une amitié sincère; jamais le
+caractère ne s'en est démenti. Les affectueux égards du roi étaient
+payés par la reconnaissance et l'admiration du philosophe, sans que la
+liberté ait été menacée ni l'égalité mise en question. D'Alembert avait
+concouru en 1745 et obtenu un prix à l'Académie de Berlin. L'épigraphe
+du mémoire était une louange assez insignifiante adressée à l'illustre
+monarque, habilement tournée en vers latins, sans platitude et sans
+emphase. Le mémoire fut admiré par l'Académie, l'épigraphe remarquée par
+Frédéric.
+
+Maupertuis, quelques années plus tard, voulait quitter Berlin, mal
+portant, malade, mourant peut-être de la diatribe du Dr Akakia. La
+situation pour lui était moralement amoindrie. Les flèches de Voltaire
+étaient empoisonnées et les blessures incurables. Malgré la protection
+très ferme et l'indignation très sincère du roi contre Voltaire,
+Maupertuis, d'autant plus sensible qu'en frappant beaucoup trop fort,
+la diatribe avait touché très juste, avait perdu toute autorité morale.
+Élevé trop haut naguère, il était précipité trop bas. Son importance
+académique était détruite.
+
+Le roi fit offrir à d'Alembert, avec des avantages considérables, la
+présidence de son Académie. C'était en 1752. D'Alembert était pauvre;
+les dispensateurs des pensions et des faveurs en France n'étaient pas
+alors et ne furent jamais ses amis. Il ne pouvait espérer dans l'avenir
+ni la fortune ni l'aisance. Il refusa pourtant sans hésiter. Les
+instances redoublèrent sans l'ébranler.
+
+Aucune analyse ne peut remplacer les lettres échangées, réellement
+belles, parce qu'elles sont sincères et qu'aucun mot n'en est démenti
+par la vie de d'Alembert. À la lettre écrite par le marquis d'Argens
+pour lui communiquer les offres de Frédéric, d'Alembert répondit:
+
+«On ne peut être, monsieur, plus sensible que je le suis aux bontés dont
+le roi m'honore. Je n'en avais pas besoin pour lui être tendrement et
+inviolablement attaché: le respect et l'admiration que ses actions
+m'ont inspirés, ne suffisent pas à mon coeur; c'est un sentiment que
+je partage avec toute l'Europe; un monarque tel que lui est digne d'en
+inspirer de plus doux et j'ose dire que je le dispute sur ce point à
+tous ceux qui ont l'honneur de l'approcher. Jugez donc, monsieur, du
+désir que j'aurais de jouir de ses bienfaits, si les circonstances où je
+me trouve pouvaient me le permettre; mais elles ne me laissent que le
+regret de ne pouvoir en profiter, et ce regret ne fait qu'augmenter
+ma reconnaissance. Permettez-moi, monsieur, d'entrer là-dessus dans
+quelques détails avec vous et de vous ouvrir mon coeur comme à un ami
+digne de ma confiance et de mon estime. J'ose prendre ce titre avec
+vous; tout semble m'y inviter: la lettre pleine de bonté que vous m'avez
+fait l'honneur de m'écrire; la générosité de vos procédés envers l'abbé
+de Prades, auquel je m'intéresse très vivement, et qui se loue, dans
+toutes ses lettres, de vous plus que de personne; enfin la réputation
+dont vous jouissez à si juste titre par vos lumières, par vos
+connaissances, par la noblesse de vos sentiments, et par une probité
+d'autant plus précieuse qu'elle est plus rare. «La situation où je suis
+serait peut-être, monsieur, un motif suffisant pour bien d'autres de
+renoncer à son pays. Ma fortune est au-dessous du médiocre; 1700 livres
+de rente font tout mon revenu. Entièrement indépendant et maître de
+mes volontés, je n'ai point de famille qui s'y oppose. Oublié du
+gouvernement, comme tant de gens le sont de la Providence, persécuté
+même autant qu'on peut l'être quand on évite de donner trop d'avantage
+sur soi à la méchanceté des hommes, je n'ai aucune part aux récompenses
+qui pleuvent ici sur les gens de lettres avec plus de profusion que de
+lumières. Une pension très modique, qui vraisemblablement me viendra
+fort tard, et qui à peine un jour me suffira si j'ai le bonheur ou le
+malheur de parvenir à la vieillesse, est la seule chose que je puisse
+raisonnablement espérer. Encore cette ressource n'est-elle pas trop
+certaine si la cour de France, comme on me l'assure, est aussi mal
+disposée pour moi que celle de Prusse l'est favorablement. Malgré tout
+cela, monsieur, la tranquillité dont je jouis est si parfaite et si
+douce, que je ne puis me résoudre à lui faire courir le moindre risque.
+Supérieur à la mauvaise fortune, les épreuves de toute espèce que j'ai
+essuyées dans ce genre, m'ont endurci à l'indigence et au malheur, et ne
+m'ont laissé de sensibilité que pour ceux qui me ressemblent. À force
+de privations, je me suis accoutumé sans effort à me contenter du plus
+étroit nécessaire, et je serais même en état de partager mon peu de
+fortune avec d'honnêtes gens plus pauvres que moi. J'ai commencé, comme
+les autres hommes, par désirer les places et les richesses, j'ai fini
+par y renoncer absolument: et de jour en jour je m'en trouve mieux.
+La vie retirée et obscure que je mène est parfaitement conforme à mon
+caractère, à mon amour extrême pour l'indépendance, et peut-être à un
+peu d'éloignement que les événements de ma vie m'ont inspiré pour les
+hommes. La retraite et le régime que me prescrivent mon état et mon goût
+m'ont procuré la santé la plus parfaite et la plus égale, c'est-à-dire
+le premier bien d'un philosophe. Enfin, j'ai le bonheur de jouir d'un
+petit nombre d'amis dont le commerce et la confiance font la consolation
+et le charme de ma vie. Jugez maintenant vous-même, monsieur, s'il m'est
+possible de renoncer à ces avantages, et de changer un bonheur sûr pour
+une situation toujours incertaine, quelque brillante qu'elle puisse
+être. Je ne doute nullement des bontés du roi, et de tout ce qu'il peut
+faire pour me rendre agréable mon nouvel état; mais, malheureusement
+pour moi, toutes les conditions essentielles à mon bonheur ne sont pas
+en son pouvoir. L'exemple de M. de Maupertuis m'effraye avec juste
+raison; j'aurais d'autant plus lieu de craindre la rigueur du climat de
+Berlin et de Potsdam, que la nature m'a donné un corps très faible et
+qui a besoin de tous les ménagements possibles. Si ma santé venait à
+s'altérer, ce qui ne serait que trop à craindre, que deviendrais-je
+alors? Incapable de me rendre utile au roi, je me verrais forcé à aller
+finir mes jours loin de lui, et à reprendre dans ma patrie, ou ailleurs,
+mon ancien état qui aurait perdu ses premiers charmes: peut-être même
+n'aurais-je plus la consolation de retrouver en France les amis que j'y
+aurais laissés, et à qui je percerais le coeur par mon départ. Je vous
+avoue, monsieur, que cette dernière raison seule peut tout sur moi; le
+roi est trop philosophe et trop grand pour ne pas en sentir le prix; il
+connaît l'amitié; il la ressent et il la mérite; qu'il soit lui-même mon
+juge.
+
+«À ces motifs, monsieur, dont le pouvoir est le plus grand sans doute,
+je pourrais en ajouter d'autres. Je ne dois rien, il est vrai, au
+gouvernement de France, dont je crains tout sans en rien espérer; mais
+je dois quelque chose à ma nation, qui m'a toujours bien traité, qui
+me récompense autant qu'il est en elle par son estime, et que je ne
+pourrais abandonner sans une espèce d'ingratitude. Je suis d'ailleurs,
+comme vous le savez, chargé, conjointement avec M. Diderot, d'un grand
+ouvrage, pour lequel nous avons pris avec le public les engagements les
+plus solennels, et pour lequel ma présence est indispensable; il est
+absolument nécessaire que cet ouvrage se fasse et s'imprime sous nos
+yeux, que nous nous voyions souvent et que nous travaillions de concert.
+Vous connaissez trop, monsieur, les détails d'une si grande entreprise,
+pour que j'insiste davantage là-dessus. Enfin, et je vous prie d'être
+persuadé que je ne cherche point à me parer ici d'une fausse modestie,
+je doute que je fusse aussi propre à cette place que Sa Majesté veut
+bien le croire. Livré dès mon enfance à des études continuelles, je n'ai
+que dans la théorie la connaissance des hommes, qui est si nécessaire
+dans la pratique quand on a affaire à eux. La tranquillité et, si j'ose
+le dire, l'oisiveté du cabinet m'ont rendu absolument incapable des
+détails auxquels le chef d'un corps doit se livrer.
+
+«D'ailleurs, dans les différents objets dont l'Académie s'occupe, il
+en est qui me sont entièrement inconnus, comme la chimie, l'histoire
+naturelle et plusieurs autres, sur lesquels, par conséquent, je ne
+pourrais être aussi utile que je le désirerais. Enfin, une place aussi
+brillante que celle dont le roi veut m'honorer, oblige à une sorte de
+représentation, tout à fait éloignée du train de vie que j'ai pris
+jusqu'ici; elle engage à un grand nombre de devoirs, et les devoirs sont
+les entraves d'un homme libre: je ne parle point de ceux qu'on rend au
+roi. Le mot de devoir n'est pas fait pour lui; les plaisirs qu'on goûte
+dans sa société sont faits pour consoler des devoirs et du temps qu'on
+met à les remplir. Enfin, monsieur, je ne suis absolument propre, par
+mon caractère, qu'à l'étude, à la retraite et à la société la plus
+fermée et la plus libre. Je ne vous parle point des chagrins, grands
+ou petits, nécessairement attachés aux places où l'on a des hommes et
+surtout des gens de lettres dans sa dépendance. Sans doute le plaisir de
+faire des heureux et de récompenser le mérite serait très sensible pour
+moi; mais il est fort incertain que je fisse des heureux, et il est
+infaillible que je ferais des mécontents et des ingrats. Ainsi, sans
+perdre les ennemis que je puis avoir en France, où je ne suis cependant
+sur le chemin de personne, j'irais à trois cents lieues en chercher de
+nouveaux. J'en trouverais, dès mon arrivée, dans ceux qui auraient pu
+aspirer à cette place, dans leurs partisans et dans leurs créatures;
+et toutes mes précautions n'empêcheraient pas que bien des gens se
+plaignissent et ne cherchassent à me rendre la vie désagréable. Selon ma
+manière de penser, ce serait pour moi un poison lent, que la fortune et
+la considération attachées à ma place ne pourraient déraciner.
+
+«Je n'ai pas besoin d'ajouter, monsieur, que rien ne pourrait me
+résoudre à accepter, du vivant de M. de Maupertuis, sa survivance, et à
+venir, pour ainsi dire, à Berlin recueillir sa succession. Il était mon
+ami; je ne puis croire, comme on me l'a mandé, qu'il ait cherché, malgré
+ma recommandation, à nuire à l'abbé de Prades; mais quand j'aurais
+ce reproche à lui faire, l'état déplorable où il est suffirait pour
+m'engager à une plus grande délicatesse dans les procédés. Cependant cet
+état, quelque fâcheux qu'il soit, peut durer longtemps, et peut demander
+qu'on lui donne dès à présent un coadjuteur; en ce cas, ce serait un
+nouveau motif pour moi de ne me pas déplacer. Voilà, monsieur, les
+raisons qui me retiennent dans ma patrie; je serais au désespoir que Sa
+Majesté les désapprouvât. Je me flatte, au contraire, que ma philosophie
+et ma franchise, bien loin de me nuire auprès de lui, m'affermiront dans
+son estime. Plein de confiance en sa bonté, sa sagesse et sa vertu, bien
+plus chères à mes yeux que sa couronne, je me jette à ses pieds, et je
+le supplie d'être persuadé qu'un des plus grands regrets que j'aurai
+dans ma vie, sera de ne pouvoir profiter des bienfaits d'un prince aussi
+digne de l'être, aussi fait pour commander aux hommes que pour les
+éclairer. Je m'attendris en vous écrivant. Je vous prie d'assurer le roi
+que je conserverai toute ma vie, pour sa personne, l'attachement le plus
+désintéressé, le plus fidèle et le plus respectueux; et que je serai
+toujours son sujet au moins dans le coeur, puisque c'est la seule façon
+dont je puisse l'être. Si la persécution et le malheur m'obligent un
+jour à quitter ma patrie, ce sera dans ses États que j'irai chercher un
+asile: je ne lui demanderai que la satisfaction d'aller mourir auprès de
+lui libre et pauvre.
+
+«Au reste, je ne dois point vous dissimuler, monsieur, que longtemps
+avant le dessein que le roi vous a confié, le bruit s'est répandu, sans
+fondement comme tant d'autres, que Sa Majesté songeait à moi pour la
+place de président. J'ai répondu à ceux qui m'en ont parlé, que je
+n'avais entendu parler de rien, et qu'on me faisait beaucoup plus
+d'honneur que je ne méritais. Je continuerai, si on m'en parle encore,
+à répondre de même, parce que, dans ces circonstances, les réponses les
+plus simples sont les meilleures. Ainsi, monsieur, vous pouvez assurer
+Sa Majesté que son secret sera inviolable; je le respecte autant que sa
+personne, et mes amis ignoreront toujours le sacrifice que je leur fais.
+J'ai l'honneur d'être, etc.»
+
+L'estime de Frédéric redoubla. Ne pouvant réussir à attirer d'Alembert
+et n'y renonçant pas pour l'avenir, il lui fit offrir, par son
+ambassadeur, une pension de 1 200 livres. «Louis XV, dit Mme du Hausset,
+n'aimait pas le roi de Prusse,... les railleries de Frédéric l'avaient
+ulcéré... Il entra un jour chez Mme (de Pompadour) avec un papier à la
+main et lui dit: «Le roi de Prusse est certainement un grand homme; il
+aime les gens à talents et, comme Louis XIV, il veut faire retentir
+l'Europe de ses bienfaits envers les savants des pays étrangers. Voici,
+ajouta-t-il, une lettre de lui adressée à milord Maréchal pour lui
+ordonner de faire part à un homme supérieur de mon royaume d'une pension
+qu'il lui accorde.» Et, jetant les yeux sur la lettre, il lut ces mots:
+«Vous saurez qu'il y a un homme à Paris du plus grand mérite qui ne
+jouit pas des avantages d'une fortune proportionnée à ses talents et à
+son caractère. Je pourrais servir d'yeux à l'aveugle déesse et réparer
+au moins quelques-uns de ses torts; je vous prie d'offrir par cette
+considération...
+
+«Je me flatte qu'il acceptera cette pension en faveur du plaisir que
+j'aurai d'avoir obligé un homme qui joint la beauté du caractère aux
+talents les plus sublimes de l'esprit.»
+
+«Le roi s'arrêta: en ce moment arrivèrent MM. de Marigny et d'Ayen,
+auxquels il recommença la lettre et il ajouta: «Elle m'a été remise par
+le ministre des affaires étrangères, à qui l'a confiée milord Maréchal
+pour que je permette à ce _génie sublime_ d'accepter ce bienfait. Mais,
+dit le roi, à combien croyez-vous que se monte ce bienfait?» Les uns
+dirent six, huit, dix mille livres. «Vous n'y êtes pas, dit le roi, à
+douze cents livres.
+
+«--Pour des talents sublimes, dit le duc d'Ayen, ce n'est pas beaucoup.
+Le roi de Prusse aura le plaisir de faire du bruit à peu de frais.»
+
+«M. de Marigny raconta cette histoire chez Quesnay et il ajouta que
+l'homme de génie était d'Alembert et que le roi avait permis d'accepter
+la pension. Sa soeur (Mme de Pompadour) avait, dit-il, insinué au roi de
+donner le double à d'Alembert et de lui défendre d'accepter la pension,
+mais il n'avait pas voulu, parce qu'il regardait d'Alembert comme un
+impie.»
+
+Lorsque Maupertuis mourut, en 1759, Frédéric renouvela ses instances.
+D'Alembert refusa de nouveau. Voltaire le lui conseillait fort. «Que
+dites-vous, lui écrit-il, de Maupertuis mort entre deux capucins? Il
+était malade depuis longtemps d'une réplétion d'orgueil; mais je ne le
+croyais ni hypocrite, ni imbécile. Je ne vous conseille pas d'aller
+jamais remplir sa place à Berlin, vous vous en repentiriez. Je suis
+Astolphe qui avertit Roger de ne pas se livrer à l'enchanteresse Alcine,
+mais Roger ne le crut pas.»
+
+En prévenant d'Alembert des dangers qu'il connaissait bien, Voltaire
+n'avait aucun tort. La main gantée de velours que Frédéric tendait
+gracieusement à d'Alembert pouvait égratigner les imprudents et broyer
+les ingrats. L'amitié de Frédéric n'était pas banale, et s'il respectait
+les génies sublimes, c'étaient ceux que lui-même jugeait tels. Le bon et
+grand Euler ne rencontrait à la cour et à l'Académie ni les avantages
+offerts à d'Alembert avec tant d'empressement, ni les égards que sa
+naïve bonhomie ne savait pas imposer. Frédéric le traitait avec la même
+bienveillance précisément qu'il montrait au jardinier de Sans-Souci
+quand il était content de ses services. Euler pour Frédéric n'était pas
+plus un ami que d'Alembert pour Louis XV. Louis XV disait en parlant de
+l'un: C'est un impie. Frédéric, s'il daignait s'en informer, pouvait
+dire d'Euler tout le contraire. Il était tolérant et le lui pardonnait,
+mais rien de plus. Euler, si d'Alembert l'avait consulté et s'il avait
+osé répondre, aurait donné le même conseil que Voltaire.
+
+Un de ses neveux avait été incorporé dans un régiment. Le jeune homme
+se destinait au commerce; la famille était désolée. Euler adressa une
+supplique.
+
+Le roi lui répondit:
+
+«Comme je sais qu'il est d'une bonne taille, ce qui marque un
+tempérament flegmatique qui ne paraît pas propre pour l'activité et la
+souplesse si nécessaires à un habile marchand, je crois que la nature
+l'a destiné pour embrasser le métier des armes. J'espère que vous
+n'envierez pas au susdit régiment cet homme, dont j'aurai soin de faire
+la fortune en votre considération.»
+
+L'occasion était bonne de quitter Berlin; à la place d'Euler, d'Alembert
+n'y eût pas manqué.
+
+Le voyage de d'Alembert à Berlin ne put avoir lieu que trois ans après
+la mort de Maupertuis, en 1762. Son empressement à profiter des offres
+de Frédéric n'eut, on le voit, rien d'indiscret. Frédéric lui-même
+n'était pas toujours de loisir. D'Alembert, pour accepter son
+invitation, choisit le moment où le roi lui écrivait:
+
+«Je vais donc vivre tranquillement avec les Muses et occupé à réparer
+les malheurs de la guerre dont j'ai toujours gémi.»
+
+D'autres, en lisant ces lignes, auraient eu le droit de sourire.
+D'Alembert ne l'avait pas. La nature de Frédéric était double; jamais
+il ne s'est montré à d'Alembert, jamais il n'a été pour lui qu'un ami
+spirituel, profond, généreux et dévoué.
+
+Pendant deux mois entiers le philosophe accepta l'hospitalité simple et
+intime de cet ami qui ne voulait pas avoir de cour, et dont l'accueil et
+l'empressement cordial n'avaient rien de commun avec la politesse d'un
+grand seigneur ou les bontés d'un monarque.
+
+Dînant et soupant à la table du roi, d'Alembert y parlait, quels que
+fussent les invités, avec aisance et liberté, sans se soucier de
+l'étiquette, sans la connaître même; il ne cherchait pas à l'apprendre,
+ayant compris, dès le premier jour, qu'il serait à mauvaise école.
+
+D'Alembert cependant veille sur lui, jamais il ne dépasse les bornes et
+rassure sur ce point Mlle de Lespinasse, à laquelle il rend compte de
+tout.
+
+«Ne vous flattez pas, ajouta-t-il, que j'en sois ni moins polisson à
+mon retour, ni de meilleure contenance à table. Il est vrai que je ne
+polissonne pas ici, mais, par cette raison même, j'aurai grand besoin de
+me dédommager, et, à l'égard du maintien de la table, c'est la chose du
+monde dont le roi est le moins occupé et je ne saurais m'instruire avec
+lui sur ce grand sujet.»
+
+Frédéric désirait vivement garder d'Alembert; il lui proposait avec une
+affectueuse et discrète insistance la présidence de son Académie.
+
+«Je ne vous répéterai pas, pour ne pas vous ennuyer, écrit d'Alembert à
+son amie, à quel point le roi est aimable et toutes les bontés dont il
+me comble. Hier, après son concert, je me promenai avec lui dans son
+jardin; il cueillit une rose et me la présenta en ajoutant qu'il
+voudrait bien me donner mieux. Vous sentez ce que cela signifie, et ce
+n'est pas la première fois qu'il m'a parlé sur ce ton-là.
+
+«Il me dit hier qu'il fallait que je visse l'Académie et tout ce qui lui
+appartient pour en juger par moi-même.
+
+«Je crus entendre ce que cela voulait dire et je lui dis que c'était
+bien aussi mon projet, mais que, mon premier objet étant de lui faire la
+cour, je n'irais à Berlin qu'avec lui.
+
+«Après m'avoir parlé de mes éléments de philosophie, dont il est très
+content, le roi me demanda si je n'aurais pas pitié de ses pauvres
+orphelins, c'est ainsi qu'il appelle son Académie. Il ajouta à cette
+occasion les choses les plus obligeantes pour moi, auxquelles je
+répondis de mon mieux, mais en lui faisant connaître cependant la ferme
+résolution où j'étais de ne point renoncer à ma patrie ni à mes amis.
+Je dois à ce prince la justice de dire qu'il sent toutes mes raisons,
+malgré le désir qu'il aurait de les vaincre. Il est impossible de me
+parler de cela avec plus de bonté et de discrétion qu'il l'a fait. Il
+a fini la conversation par désirer que je visse son Académie et les
+savants qui la composent. Le 13 au matin, nous sommes partis pour venir
+ici, à Charlottenbourg, à une petite lieue de Berlin, et, le 14, j'ai
+profité du voyage pour aller voir la ville et l'Académie. J'y ai été
+reçu avec toutes les marques possibles d'estime et d'empressement. Le
+soir je retournai auprès du roi, que je trouvai se promenant tout seul
+(cela lui arrive souvent); il me demanda _si le coeur m'en disait._ Je
+lui répondis que tous ces messieurs m'avaient reçu avec toute la bonté
+possible et qu'assurément le coeur m'en dirait beaucoup s'il ne me
+disait pas avec une force invincible pour les amis que j'avais laissés
+en France.»
+
+D'Alembert, toujours bon et dévoué, ne voulant rien accepter, moins
+encore demander pour lui-même, était heureux d'employer sa faveur à
+venir en aide aux autres.
+
+«Je me porte mieux, écrit-il, parce que le roi m'a donné hier une grande
+satisfaction: c'est d'accorder, sur les représentations que je lui ai
+faites, une augmentation de pension au professeur Euler, le plus grand
+sujet de son Académie, et qui, se trouvant chargé de famille et assez
+mal aisé, voulait s'en aller à Pétersbourg.» Euler resta à Berlin,
+mais on le désirait à Saint-Pétersbourg, et avec raison, car jamais
+académicien ne fut plus fécond ni mieux inspiré dans ses incessantes
+productions. Vingt ans après la mort d'Euler, l'Académie de
+Saint-Pétersbourg devait encore chaque année le plus grand attrait de
+ses recueils à la publication de ses mémoires inédits.
+
+D'Alembert--on le voit par le trait que nous venons de citer et par
+d'autres passages de sa correspondance--était plein de déférence,
+d'admiration et de dévouement pour celui qu'il appelait le grand Euler.
+
+«Le grand Euler, dit-il en racontant sa visite à l'Académie, m'a régalé
+d'un mémoire de géométrie qu'il a lu à l'assemblée et qu'il a bien voulu
+me prêter, sur le désir que je lui ai marqué de lire ce mémoire plus à
+mon aise.»
+
+Il n'y avait entre eux, cependant, ni sympathie ni amitié. Lorsque,
+cinq ans après, Euler, devenu presque aveugle, accepta les offres de la
+Russie, c'est sur le conseil de d'Alembert et les chaleureux témoignages
+donnés à son rare mérite que Frédéric, fort indifférent à la géométrie,
+insista longtemps pour le garder. Quand le départ fut résolu,
+d'Alembert, toujours empressé à favoriser les talents, proposa au
+grand Lagrange, alors très jeune, très pauvre et inconnu à Turin, la
+succession du grand Euler, en réglant avec Frédéric, sans rencontrer
+ni objections ni refus, les conditions offertes à ce grand homme qui,
+disait-il, vaudrait bien Euler.
+
+«Je ne demande pas mieux, répondit Frédéric, de changer un géomètre
+borgne (Euler était presque aveugle) contre un géomètre qui a les deux
+yeux.»
+
+Lagrange se rendit à Berlin; mais l'admiration de d'Alembert pour le
+jeune géomètre dont, sur plus d'un point, les découvertes devaient
+balancer et quelquefois effacer les siennes, faillit faire tout échouer.
+Dans la lettre écrite à Lagrange au nom de Frédéric, il était dit que le
+plus grand géomètre devait, naturellement, venir prendre la place auprès
+du plus grand roi. Lagrange, dont la vanité n'était pourtant pas le
+défaut, montra les lignes flatteuses, qui, adressées à un jeune homme
+jusque-là fort peu remarqué et pourvu d'un très modeste emploi, firent
+quelque bruit à Turin. À la cour on en fut choqué, et quand Lagrange
+demanda un congé, on laissa sa demande sans réponse. Il fallut pour
+décider le roi de Piémont, qui au fond ne se souciait nullement d'un
+jeune professeur à son école d'artillerie, l'intervention directe de
+Frédéric, accordée sans hésitation à la demande de d'Alembert.
+
+La correspondance de d'Alembert avec son royal ami donne plus d'un
+exemple de sa constante et efficace sollicitude pour les hommes de
+mérite malheureux ou méconnus.
+
+Un savant illustre, Lambert, avait été appelé à l'Académie de Berlin sur
+sa réputation qui était grande et que le temps devait accroître encore.
+Frédéric voulut causer avec lui: Lambert ne lui plut pas.
+
+«Je puis assurer, écrivit-il à d'Alembert, qu'il n'a pas le sens
+commun.» Lambert écrivait en allemand sur la physique mathématique plus
+que sur la géométrie. D'Alembert, à vrai dire, ne connaissait ni ses
+oeuvres ni sa personne, mais il savait par Lagrange son ingénieuse
+sagacité. Il se hâta d'écrire à Frédéric, qui, sans attirer de nouveau
+près de lui le savant et peu sociable géomètre, lui fit à l'Académie une
+situation digne de son mérite.
+
+Après avoir protégé la jeunesse de Lagrange, d'Alembert offrit son appui
+au jeune Laplace, qui, mécontent à Paris de sa position et des lenteurs
+de sa carrière académique, avait confié à d'Alembert son découragement
+et son ennui.
+
+Laplace resta en France, heureusement pour lui et pour nous, mais
+l'influence de d'Alembert, à la vue de ses premiers travaux, bien
+inférieurs pourtant à ceux de Lagrange, était entièrement à son service.
+Lorsqu'après la mort de Clairaut, au moment où l'ouvrage de d'Alembert
+sur la destruction des jésuites faisait beaucoup de bruit et un peu de
+scandale, le ministère hésita quelque temps avant de lui accorder la
+pension devenue vacante, à laquelle il avait tous les droits, Frédéric,
+ne renonçant pas à ses projets, lui écrivait:
+
+«Mon cher d'Alembert,
+
+«J'ai été fâché d'apprendre les mortifications qu'on vient de vous faire
+essuyer, et l'injustice avec laquelle on vous prive d'une pension qui
+vous revenait de droit. Je me suis flatté que vous seriez assez sensible
+à cet affront pour ne pas vous exposer à en souffrir d'autres.»
+
+Et quelque temps après:
+
+«Je suis tenté quelquefois de faire des voeux pour que la persécution
+des élus redouble en certains pays. Je sais que ce voeu est en quelque
+sorte criminel.»
+
+L'intention est claire: si la persécution chassait d'Alembert, des bras
+à Berlin lui seraient ouverts.
+
+D'Alembert une seule fois eut recours à la bourse de Frédéric, dans des
+circonstances et sous des formes qui leur font honneur à tous deux.
+
+La santé de d'Alembert alarmait ses amis. Mlle de Lespinasse écrivait à
+Condorcet:
+
+«Venez à mon secours, monsieur, j'implore tout à la fois votre amitié et
+votre vertu. Notre ami M. d'Alembert est dans un état le plus alarmant;
+il dépérit d'une manière effrayante et ne mange que par raison. Mais ce
+qui est pis que tout cela encore, c'est qu'il est tombé dans la plus
+profonde mélancolie.
+
+«Son âme ne se nourrit que de tristesse et de douleur. Il n'a plus
+d'activité ni de volonté pour rien; en un mot, il périt si on ne le tire
+par un effort de la vie qu'il mène. Ce pays-ci ne lui présente plus
+aucune dissipation; mon amitié, celle des autres, ne suffisent pas pour
+faire la diversion qui lui est nécessaire. Enfin nous nous réunissons
+tous pour le conjurer de changer de lieu et de faire le voyage d'Italie;
+il ne s'y refuse pas tout à fait, mais jamais il ne se décidera à faire
+ce voyage seul, moi-même je ne le voudrais pas. Il a besoin des secours
+et des soins de l'amitié et il faut qu'il trouve cela dans un ami tel
+que vous, monsieur.»
+
+Mlle de Lespinasse ne pouvait ignorer la cause véritable de la tristesse
+de d'Alembert.
+
+«Mon amitié, dit-elle, ne suffit pas à faire la diversion nécessaire.»
+C'est son amour qu'il aurait fallu. Elle lui avait donné le droit d'y
+compter, et depuis deux ans déjà, tout entière au jeune de Mora, âgé de
+vingt-deux ans, elle tourmentait d'Alembert, qui ne devinait rien, par
+ses humeurs fantasques et la dureté de ses refus.
+
+D'Alembert, pressé par ses amis et par ses médecins, se décida à partir.
+Sa fortune ne lui permettait pas de faire à l'improviste une aussi
+grosse dépense; il écrivit à Frédéric:
+
+«Ma santé dépérit de jour en jour. À l'impossibilité absolue où je suis
+de me livrer au plus léger travail se joint une insomnie affreuse et une
+profonde mélancolie. Tous mes amis et mes médecins me conseillent le
+voyage d'Italie comme le seul remède à mon malheureux état; mais mon peu
+de fortune m'interdit cette ressource, l'unique cependant qui me reste
+pour ne pas périr d'une mort lente et cruelle.
+
+«Vous avez eu la bonté de m'offrir, il y a sept ans, les secours
+nécessaires pour ce voyage. J'ai recours aujourd'hui au bienfaiteur à
+qui je dois tant et à qui je vais devoir encore la vie. On m'assure que
+le voyage, pour être fait avec un peu d'aisance, exige environ 2 000
+écus de France. Je prends la liberté de les demander à Votre Majesté.»
+
+Frédéric répondit:
+
+«Mon cher d'Alembert, je trouve votre Faculté de médecine bien aimable.
+Ah! si j'avais de pareils médecins! Ceux de ce pays-ci ne prescrivent à
+leurs patients que des gouttes et des drogues abominables.
+
+«C'est une consolation pour moi que ces rois tant vilipendés puissent
+être de quelque secours aux philosophes; ils sont au moins bons à
+quelque chose. Adieu, mon cher.»
+
+L'ordonnancement des six mille francs demandés accompagnait la lettre.
+
+Le voyage fut interrompu, les deux amis s'arrêtèrent à Ferney.
+D'Alembert, un peu mieux portant et toujours malheureux loin de celle
+qui se passait si bien de lui, reprit avec Condorcet la route de Paris.
+Il était loin d'avoir dépensé la somme envoyée par Frédéric; il voulut
+rendre le reste. Frédéric lui répond:
+
+«Ne me parlez pas de finances. On m'en rebat les oreilles ici et je dis
+comme Pilate: «Ce qui est écrit est écrit.»
+
+C'est dans de telles occasions seulement que Frédéric prenait un ton de
+maître.
+
+Lorsque, six ans après, d'Alembert perdit Mlle de Lespinasse, son
+désespoir fut connu de tous. Frédéric lui écrivit de longues lettres
+de condoléance et de consolation. Essayant tous les tons pour mieux
+réussir, il avait, dans l'une d'elles, introduit quelques plaisanteries.
+Le lendemain une lettre de d'Alembert laisse voir une douleur si
+profonde et si vraie que Frédéric, craignant de l'avoir blessé, lui
+envoie des excuses.
+
+«Mon cher d'Alembert, je vous avais écrit hier et, je ne sais comment,
+je m'étais permis quelques badinages. Je me le suis reproché aujourd'hui
+en recevant votre lettre.»
+
+Un tel trait marque sans laisser de doute ce qu'ils étaient l'un pour
+l'autre. Les relations de d'Alembert avec l'impératrice Catherine ne
+font pas moins d'honneur à son désintéressement et à la dignité de sa
+conduite que son intimité avec Frédéric. Le 2 septembre 1762, avant son
+voyage à Berlin, d'Alembert avait reçu d'Odar, conseiller de cour et
+bibliothécaire de l'impératrice de Russie, la lettre suivante:
+
+«Monsieur, la nature de ma commission peut excuser auprès de vous la
+liberté que je prends de vous écrire sans avoir l'honneur d'être
+connu de vous. C'est par zèle pour le service de l'État, duquel j'ai
+l'avantage d'être citoyen, que j'ai pris sur moi de vous sonder,
+monsieur, si vous pourriez écouter les propositions de concourir à
+l'instruction du jeune grand-duc de Russie. Rien ne peut vous donner une
+preuve plus convaincante de l'admiration générale que vous vous êtes
+acquise, que la confiance qu'une cour si éloignée met dans votre esprit
+et dans votre coeur; c'est un mérite que Son Éminence M. de Pannin,
+gouverneur de ce jeune prince, voudrait se faire auprès de sa
+souveraine, que de mettre entre des mains si habiles un ouvrage qu'elle
+a tant à coeur. Toute l'Europe est si unanime sur l'éloge de notre
+gracieuse Impératrice, qu'il serait superflu de vous retracer ici la
+grandeur de son âme, son amour pour les sciences et pour ceux qui s'y
+distinguent, son humanité, sa générosité, si toutes ces vertus, en
+vous garantissant l'accueil le plus gracieux et les récompenses
+proportionnées au plaisir que vous lui ferez, ne me servaient
+d'arguments les plus stringents pour vous y inviter. Je sais bien
+que les richesses et les honneurs ne sont pas ce qui détermine un
+philosophe, mais l'occasion de faire un bien si important ne peut que
+vous tenter, d'autant plus qu'elle est accompagnée d'approcher une
+princesse des plus accomplies.
+
+«Espérant, monsieur, que vous voudrez bien m'honorer d'une réponse
+favorable, j'ai l'honneur d'être aussi pénétré d'admiration pour vos
+talents, que de la considération la plus distinguée, monsieur, de votre
+très humble et très obéissant serviteur.»
+
+D'Alembert refusa les offres de Catherine et pour les mêmes raisons que
+celles de Frédéric. Il ne voulait quitter ni Paris ni surtout Mlle de
+Lespinasse.
+
+«Monsieur, il faudrait être plus que philosophe ou plutôt ne l'être
+pas assez pour ne pas sentir tout le prix d'une place aussi importante
+qu'honorable, qui, étant remplie comme elle mérite de l'être, peut
+contribuer au bonheur d'une grande nation. Je suis donc infiniment
+flatté, comme je le dois, de la proposition que vous voulez bien me
+faire au nom de S. E. M. de Pannin, à qui je vous prie de faire agréer
+ma reconnaissance et mon respect. Ce que vous me faites l'honneur de me
+dire des qualités éminentes de votre auguste Impératrice, doit rendre
+précieux à tout homme qui pense l'avantage de l'approcher et le bonheur
+de mériter sa confiance dans une éducation qui lui est si chère. Mais,
+monsieur, plus cette confiance m'honorerait par les devoirs sacrés
+qu'elle impose, plus elle m'effraye par l'incapacité que je me sens d'y
+répondre. Ne croyez pas que je veuille me parer d'une fausse modestie;
+si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous sauriez avec quelle
+franchise j'exprime ici ce que je suis et encore plus à quel point je
+dis la vérité en cette occasion. Quelques connaissances philosophiques
+et littéraires acquises dans la retraite, peu d'usage des hommes et
+encore moins des cours, peu de lumières sur les matières épineuses du
+gouvernement dans lesquelles un prince doit être instruit, tout cela,
+monseigneur, est bien loin des talents nécessaires pour remplir
+dignement la place que l'on me fait l'honneur de me proposer. Il y a
+trente ans que je travaille uniquement et sans relâche, si je puis
+parler de la sorte, à ma propre éducation, et il s'en faut bien que je
+sois content de mon ouvrage. Jugez du peu de succès que je devrais me
+promettre d'une éducation infiniment plus importante, plus difficile et
+plus étendue.
+
+«Je n'ajouterai point à ces raisons, monsieur, les lieux communs
+ordinaires sur l'amour de la patrie. Je n'ai ni assez à me louer de la
+mienne pour qu'elle soit en droit d'exiger de moi de grands sacrifices,
+ni en même temps assez à m'en plaindre pour ne pas désirer lui être
+utile, si elle m'en jugeait capable; j'y ai, en commun avec tous les
+gens de lettres qui ont le bonheur ou le malheur de se faire connaître
+par leur travail, les agréments et les dégoûts attachés à la réputation;
+ma fortune y est très médiocre, mais suffisante à mes désirs; ma santé
+naturellement faible, accoutumée à un climat doux et tempéré, ne
+pourrait en supporter un plus rude; enfin, monsieur, c'est une des
+maximes de ma philosophie de ne point changer de situation quand on
+n'est pas tout à fait mal; mais ce qui éloigne de moi toute envie de me
+transplanter, c'est mon attachement pour un petit nombre d'amis à qui
+je suis cher, qui ne me le sont pas moins et dont la société fait
+ma consolation et mon bonheur. Il n'y a, monsieur, ni honneurs, ni
+richesses qui puissent tenir lieu d'un bien si précieux.
+
+«Un autre motif, non moins respectable pour moi, ne me permet pas,
+monsieur, d'accepter les offres si flatteuses de la cour de Russie. Il y
+a plus de dix ans que le roi de Prusse me fit faire les propositions les
+plus avantageuses; il les a réitérées sans succès à plusieurs reprises,
+et mon silence ne l'a pas empêché de mettre le comble à ses bontés pour
+moi, par une pension dont je jouis depuis huit ans, et que la guerre n'a
+point suspendue. Il a été mon premier bienfaiteur; il a été longtemps le
+seul; je jouis de ses bienfaits sans avoir la consolation de lui être
+utile et je me croirais indigne de l'opinion favorable que les étrangers
+veulent bien avoir de moi, si j'étais capable de faire pour quelque
+prince que ce fût ce que je n'ai pas eu le courage de faire pour lui.»
+
+Catherine répondit elle-même:
+
+«Monsieur d'Alembert, je viens de lire la réponse que vous avez écrite
+au sieur d'Odar, par laquelle vous refusez de vous transplanter pour
+contribuer à l'éducation de mon fils. Philosophe comme vous êtes,
+je comprends qu'il ne vous coûte rien de mépriser ce qu'on appelle
+grandeurs et honneurs dans ce monde; à vos yeux tout cela est peu de
+chose, et aisément je me range de votre avis. A envisager les choses
+sur ce pied, je regarderais comme très petite la conduite de la reine
+Christine qu'on a tant loué _(sic)_ et souvent blâmé _(sic)_ à plus
+juste titre; mais être né ou appelé pour contribuer au bonheur et même à
+l'instruction d'un peuple entier et y renoncer, me semble, s'est _(sic)_
+refuser de faire le bien que vous avez à coeur. Votre philosophie est
+fondée sur l'humanité; permettez-moi de vous dire que de ne point ce
+_(sic)_ prêter à la servir tant qu'on le peut, c'est manquer son but. Je
+vous sais trop honnête homme pour attribuer vos refus à la vanité;
+je sais que la cause n'en est que l'amour du repos pour cultiver les
+lettres et l'amitié, mais à quoi tient-il? Venez avec tous vos amis, je
+vous promets et à eux aussi tous les agréments et aisances qui peuvent
+dépendre de moi et peut-être vous trouverez plus de liberté et de repos
+que chez vous; vous ne vous prêtez point aux instances du roi de Prusse
+et à la reconnaissance que vous lui avez; mais ce prince n'a pas de
+fils. J'avoue que l'éducation de ce fils me tient si fort à coeur et
+vous m'êtes si nécessaire que peut-être je vous presse trop; pardonnez
+mon indiscrétion en faveur de la cause et soyez assuré que c'est
+l'estime qui m'a rendue si intéressée.
+
+«_P.-S._ Dans toute cette lettre je n'ai employée _(sic)_ que les
+sentiments que j'ai trouvés dans vos ouvrages. Vous ne voudriez pas vous
+contredire.»
+
+Il faut citer encore la réponse de d'Alembert:
+
+«Madame, la lettre dont Votre Majesté Impériale vient de m'honorer me
+pénètre de la plus vive reconnaissance et en même temps de la plus vive
+douleur de ne pouvoir répondre à ses bontés. J'ose néanmoins, madame,
+espérer de ces bontés même et j'ajoute de l'équité de Votre Majesté
+Impériale, de l'élévation et de la sensibilité de son âme, qu'elle
+voudra bien rendre justice aux motifs qui ne me permettent pas
+d'accepter ses offres.
+
+«Si la philosophie est insensible aux honneurs, elle ne saurait l'être
+au précieux avantage d'approcher une princesse éclairée, courageuse et
+philosophe (phénomène si rare sur le trône), de mériter sa confiance
+dans la partie la plus importante de sa glorieuse administration et de
+concourir à ses vues respectables pour le bonheur d'un grand peuple.
+Mais, madame (et je supplie Votre Majesté Impériale d'être persuadée
+que je la respecte trop pour ne pas lui parler avec toute la franchise
+philosophique), je ne suis nullement en état par le genre d'études que
+j'ai faites, de donner à un jeune prince destiné au gouvernement d'un
+grand empire les connaissances nécessaires pour régner; je ne pourrais
+tout au plus que le former par les faibles leçons aux vertus dont Votre
+Majesté Impériale lui donne bien mieux les exemples. Ma santé d'ailleurs
+ne pourrait résister au climat rigoureux de la Russie, et me rendrait
+incapable du grand ouvrage auquel Sa Majesté Impériale me fait l'honneur
+de m'appeler. Enfin, madame, le petit nombre d'amis que j'ai le bonheur
+d'avoir, aussi obscurs et aussi sédentaires que moi, ne pourraient
+consentir à notre séparation ni se résoudre à abandonner avec moi une
+patrie dont ils ne sont pas mieux traités.
+
+«Pourquoi faut-il, madame, que la distance immense où je suis des États
+que Votre Majesté Impériale gouverne avec tant de sagesse et de gloire,
+ne me permette pas d'aller moi-même la supplier d'approuver ces raisons,
+mettre à ses pieds (au nom de tous les gens de lettres et de tous les
+sages de l'Europe) mon admiration, ma reconnaissance et mon profond
+respect, et l'assurer surtout que ce n'est point un principe de vanité
+raffinée qui me détourne de ce qu'elle désire; la vanité du philosophe
+peut refuser tout à la supériorité du rang, mais elle entend trop bien
+ses intérêts pour ne pas se dévouer à la supériorité des lumières, en
+s'attachant, comme elle le souhaiterait, à Votre Majesté Impériale,
+si les motifs les plus puissants et les plus respectables ne s'y
+opposaient. Je conserverai précieusement toute ma vie la glorieuse
+marque que Votre Majesté Impériale vient de me donner de ses bontés et
+de son estime, mais l'honneur qu'elle me fait est si grand, il suffit
+tellement à mon bonheur que je ne songerai pas même à m'en glorifier.»
+
+Soltikof, ambassadeur de Russie à Paris, fut chargé d'offrir à
+d'Alembert une pension de cent mille francs sans ébranler la résolution
+du philosophe.
+
+«Votre Majesté Impériale, depuis la lettre qu'elle m'a fait l'honneur de
+m'écrire, vient encore de mettre le comble à ses bontés en me
+faisant offrir par son ambassadeur la fortune la plus immense et les
+distinctions les plus flatteuses. Mais, madame, si quelque chose avait
+pu me déterminer à quitter la France et mes amis pour me charger d'un
+travail supérieur à mes forces, la lettre de Sa Majesté Impériale eût
+été pour moi le plus puissant de tous les motifs: ceux de l'intérêt et
+de la vanité sont bien faibles en comparaison.»
+
+Le désintéressement de d'Alembert fut admiré à Saint-Pétersbourg comme à
+Paris; Catherine eut comme Frédéric l'ambition de l'avoir pour ami,
+et sa correspondance, moins familière et moins intime que celle de
+Frédéric, ne fut plus interrompue. Catherine daigne lui parler de ses
+principes de gouvernement et de ses décrets. Lorsqu'elle décide la
+réunion des biens du clergé au domaine de la couronne, bien assurée de
+son approbation, elle lui écrit en ces termes:
+
+«Cher monsieur, on a trop de respect pour les choses spirituelles pour
+les mêler au temporel, et celui-ci se prête à soulager l'autre des
+vanités qui lui sont étrangères. Chacun reste dans l'étendue de sa
+domination, sans qu'il s'avise seulement d'empiéter sur ce qui n'est pas
+de sa compétence.»
+
+Catherine ne veut dans son empire ni persécutions ni discussions
+religieuses; les autocrates ne doutent de rien. Elle écrit à d'Alembert:
+
+«Si les hérétiques n'étaient point soufferts, les fidèles
+désespéreraient de les ramener dans le giron de l'Eglise. Les articles
+de foi sont inébranlables, il n'y a pas de quoi discuter. Chacun est
+libre de vivre hérétique, mais il faut se taire.»
+
+Les prévenances et les bontés de Catherine pour d'Alembert n'étaient
+pas, comme celles de Frédéric, exemptes de calcul. Elle voulait bien se
+laisser louer d'être grande et simple, mais sans abandonner le droit de
+commander et d'imposer les limites.
+
+D'Alembert, ne comprenant pas ou ne voulant pas comprendre à quelle
+distance Catherine voulait rester de Frédéric, accepta la mission de lui
+présenter un mémoire en faveur de quelques prisonniers de guerre envoyés
+en Sibérie. Ces jeunes gens, recommandables par leur courage, en avaient
+fait très mauvais usage; après être venus, en leur propre nom,
+porter dans ses États l'insurrection et la guerre, ils avaient très
+indiscrètement, s'il faut en croire Voltaire, dit sur elle des choses
+horribles.
+
+D'Alembert, en invoquant sa clémence, lui montrait de quel avantage
+serait pour elle la reconnaissance des philosophes. «La république des
+lettres, dont la philosophie est aujourd'hui le plus digne organe et
+dont elle tient pour ainsi dire la plume, ne laissera ignorer ni à la
+France ni à l'Europe que cette même impératrice qui, du sud au nord, a
+fait trembler Constantinople, s'est montrée plus grande encore après la
+victoire que dans la victoire même; qu'elle a su non seulement estimer,
+mais récompenser le courage imprudent et malheureux qui s'est trompé en
+osant la combattre; que si quelques Français ont pris les armes contre
+elle, elle a voulu par son indulgence à leur égard témoigner à leur
+nation qu'elle ne la regarde point comme ennemie, et surtout qu'elle
+se souvient avec bonté de l'enthousiasme si juste que ses talents, ses
+vertus et ses lumières ont inspiré à la partie la plus éclairée de la
+nation.» Cette maladroite amplification de collège avait peu de chances
+de succès. Catherine répondit brièvement et sèchement:
+
+«J'ai reçu la belle lettre que vous avez jugé à propos de m'écrire, au
+sujet de vos compatriotes prisonniers de guerre dans mes États, et que
+vous réclamez au nom de la philosophie et des philosophes. On vous les
+a représentés enchaînés, gémissant et manquant de tout au fond de la
+Sibérie. Eh bien! monsieur, rassurez-vous et vos amis aussi, et apprenez
+que rien de tout cela n'existe. Les prisonniers de votre nation,
+faits dans différents endroits de la Pologne, où ils fomentaient et
+entretenaient les dissensions, sont à Kiovie (Kiev), où ils jouissent
+de leur propre aveu d'un état supportable. Ils sont en pleine
+correspondance avec M. Durand, envoyé du roi de France à ma cour, et
+avec leurs parents. J'ai vu une lettre d'un M. Galibert, qui est parmi
+eux, par laquelle il se loue des bons procédés du gouvernement général
+de Kiovie, etc. Voilà pour le moment tout ce que je peux vous dire
+d'eux. Accoutumée à voir répandre par le monde les traits de la plus
+noire calomnie, je n'ai point été étonnée de celle-ci; une même
+source peut les avoir produites, aussi ce n'est pas de cela que je
+m'embarrasse, j'en suis bien consolée par tout ce que vous me dites
+de flatteur de la part des gens éclairés de votre patrie, à la tête
+desquels vous vous trouvez.
+
+«Soyez assuré, monsieur, de la continuation de tous les sentiments que
+vous me connaissez.»
+
+D'Alembert insista, parlant de Phocion, cet Athénien vertueux, estimé et
+chéri d'Alexandre.
+
+Catherine lui répondit de manière à terminer la correspondance:
+
+«Monsieur d'Alembert, j'ai reçu une seconde lettre écrite de votre main
+qui contenait mot pour mot la même chose que la première.... Mais,
+monsieur, permettez-moi de vous témoigner mon étonnement de vous voir un
+aussi grand empressement pour délivrer d'une captivité qui n'en a que
+le nom des boutefeux qui soufflaient la discorde partout où ils se
+présentaient.»
+
+D'Alembert n'écrivit plus à Catherine. En 1782, cependant, le fils de
+l'impératrice, celui qui fut Paul Ier, venant visiter Paris, voulut se
+rendre chez d'Alembert, et se montra pour lui plein de respect, faisant
+allusion en le quittant au désir que sa mère avait eu de lui donner pour
+précepteur l'illustre Français. Il lui dit en le quittant:
+
+«Vous devez comprendre, monsieur, tout le regret que j'ai de ne pas vous
+avoir connu plus tôt.»
+
+Si d'Alembert avait tenté de s'immiscer avec Frédéric dans les affaires
+du gouvernement, il n'aurait pas eu sans doute plus de succès qu'avec
+Catherine, mais on l'aurait éconduit moins sèchement.
+
+La longue correspondance de Frédéric avec d'Alembert roule sur la
+philosophie, sur l'amour des lettres et la haine du fanatisme, étendue,
+sans qu'ils s'en cachent l'un à l'autre, à la religion qui l'inspire.
+Mais Frédéric, plein de déférence pour le philosophe qu'il admire et
+qu'il aime, s'il lui permet d'oublier qu'il est roi, entend bien ne
+jamais l'oublier lui-même.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VII
+
+ D'ALEMBERT ET MADEMOISELLE DE LESPINASSE
+
+D'Alembert dans son enfance n'avait appris ni les belles manières ni
+l'usage du monde. Sa renommée imposait l'indulgence; rien de lui ne
+pouvait scandaliser; il riait de tout sans jamais se contraindre,
+laissant un libre cours à sa verve satirique, déclarant sans colère ses
+inimitiés et ses griefs. Il semblait toujours, avec des formes libres
+et gaies, rappeler aux plus hauts personnages qu'en acceptant leurs
+invitations il trouvait bon qu'on lui en sût gré.
+
+Avec les femmes il était timide, très tendre au fond du coeur, mais
+fier, facile à décourager et, pour des raisons que l'on ignore, l'ayant
+été presque toujours quand il avait voulu devenir plus qu'un ami.
+
+Mme du Deffant et Mme Geoffrin, prôneuses et introductrices de
+d'Alembert dans la société élégante, avaient l'une et l'autre vingt
+ans de plus que lui. Ces deux amitiés dans leurs meilleurs jours ne
+pouvaient suffire à son coeur.
+
+Lorsque d'Alembert mourut, Grimm dans sa correspondance raconta une
+anecdote invraisemblable qu'il faut croire vraie, puisque d'Alembert,
+qui en est le héros, l'a racontée lui-même, dans une lettre écrite à
+Condorcet sur Mme Geoffrin.
+
+«Un jeune homme, à qui Mme Geoffrin s'intéressait, jusqu'alors
+uniquement livré à l'étude, fut saisi et frappé comme subitement
+d'une passion malheureuse qui lui rendait l'étude et la vie même
+insupportables; elle vint à bout de le guérir. Quelque temps après,
+elle s'aperçut que ce jeune homme lui parlait avec intérêt d'une femme
+aimable qu'il voyait depuis peu de jours. Mme Geoffrin, qui connaissait
+cette femme, l'alla trouver: «Je viens, lui dit-elle, «vous demander une
+grâce; ne témoignez pas à *** «trop d'amitié ni d'envie de le voir; il
+deviendrait «amoureux de vous; il serait malheureux; je le serais «de le
+voir souffrir et vous souffririez vous-même «de lui avoir fait tant de
+mal.» Cette femme, vraiment honnête, lui promit ce qu'elle demandait, et
+lui tint parole.»
+
+La bonne Mme Geoffrin savait ce qu'elle faisait; elle connaissait
+d'Alembert mieux que nous, elle connaissait aussi la dame; elle leur a
+sans doute rendu service à tous deux. D'Alembert lui en a su gré! c'est
+le trait le plus singulier de cette singulière anecdote. Quoi qu'il en
+soit, dans cette société et dans ce siècle où les liaisons avaient peu
+de mystère, lorsque autour de d'Alembert ses amis offraient leurs coeurs
+à de très honnêtes dames qui pour l'accepter ne se cachaient guère,
+on ne lui a connu qu'une seule passion qui a fait le charme puis le
+tourment de sa vie.
+
+Mlle de Lespinasse a été mal connue de ses contemporains. Sous la grâce
+de son esprit qu'ils admiraient, sous la distinction de ses manières,
+la régularité de sa vie et la dignité de sa conduite, elle a caché les
+faiblesses de son coeur. Elle est célèbre aujourd'hui, grâce à ses
+lettres qui nous sont restées, par l'ardeur de ses passions, par
+l'extase de ses ravissements amoureux, par la promptitude de ses
+infidélités.
+
+Sa jeunesse fut fort triste.
+
+Née à Lyon en 1732, elle avait quinze ans de moins que d'Alembert. Sa
+mère, séparée de son mari, devait cacher sa naissance. On la baptisa
+sous le nom de Julie de Lespinasse, fille illégitime de Claude
+Lespinasse, marchand, et de Julie Novaire. Elle fut élevée chez Claude
+Lespinasse; ce très honnête homme la prit en amitié. Sa mère, comtesse
+d'Albon, devenue veuve, voulut prendre chez elle la jeune Julie, âgée
+alors de quinze ans. Ses autres enfants conçurent pour cette soeur
+qu'ils devinaient une haine violente.
+
+Julie ne rappelait jamais ces souvenirs, qu'elle résumait par un seul
+mot: des atrocités. La comtesse d'Albon quelques heures avant sa mort
+révéla à Julie le secret de sa naissance, en lui remettant dans une
+cassette des papiers importants pour elle et la clef d'un secrétaire où
+elle devait trouver l'héritage qu'elle lui destinait.
+
+Julie porta la clef à son frère. «Vous faites bien, lui dit-il
+froidement. Rien ici ne peut vous appartenir»; et dès le lendemain,
+après lui avoir dérobé la cassette, sans songer à son sort ni à son
+avenir, il lui envoya par un laquais l'ordre de quitter le château. Sans
+se plaindre, sans rien réclamer et certaine d'un accueil empressé, elle
+reprit sa place au foyer de Claude Lespinasse. Peu de temps après, elle
+entra comme gouvernante chez une parente de sa mère, belle-soeur de Mme
+du Deffant. Mme du Deffant vint passer quelques mois chez son frère;
+elle remarqua cette jeune fille plutôt laide que jolie, intelligente
+et fière, mûrie par le malheur et sachant opposer à des humiliations
+continuelles une inaltérable patience et une dignité impassible. Mme
+du Deffant, émue et charmée, lui proposa près d'elle la situation de
+demoiselle de compagnie, en y mettant la condition bien inutile de ne
+jamais inquiéter par la revendication de ses droits une famille dont
+elle était l'amie.
+
+Tout alla bien pendant plusieurs années. Jeune, spirituelle, gracieuse
+sans être belle, Mlle de Lespinasse faisait honneur à sa protectrice,
+qui, fière de ses succès, aimait à la produire et à se parer d'elle.
+Dans cette maison où l'esprit était roi, la charmante causeuse, traitée
+en princesse, devait avoir le désir de régner. Le salon de Mme du
+Deffant devenait celui de Mlle de Lespinasse. La maîtresse de la maison
+se levait tard; avant cinq heures sa porte était fermée. Mlle de
+Lespinasse ouvrait la sienne, oubliant que c'était la même. Ses
+admirateurs venaient raconter les nouvelles et discuter les questions du
+jour. Quelquefois même, des visiteurs d'importance, satisfaits d'avoir
+vu Mlle de Lespinasse, sans attendre l'heure fixée par Mme du Deffant,
+allaient porter dans d'autres salons les anecdotes et les bons mots
+recueillis chez elle en son absence. Quoi qu'aient pu dire les amis trop
+prévenus et quel qu'ait été l'emportement trop vif de Mme du Deffant,
+il y avait indélicatesse et trahison. Mlle de Lespinasse, loin de se
+montrer repentante, le prit de très haut et, rompant sans retour avec
+sa bienfaitrice qui la chassait, accepta l'aide de ses amis. Chacun
+s'inscrivit suivant ses moyens. Mme Geoffrin fit don de 3 000 livres
+de rente viagère; Mme de Luxembourg se chargea du mobilier, et les
+admirateurs de Mlle de Lespinasse lui assurèrent avec une modeste
+aisance le moyen de les recevoir encore.
+
+La colère de Mme du Deffant fut terrible. Il fallut choisir entre les
+deux salons: d'Alembert n'hésita pas. Blâmant avec colère la vieille
+amie, qu'il ne revit plus, il prit parti pour Mlle de Lespinasse.
+
+Mme du Deffant l'aimait quoi qu'il pût faire ou dire. Quinze ans après,
+la mort de Mlle de Lespinasse ne lui arracha qu'une seule exclamation:
+«Si elle était morte quinze ans plus tôt, j'aurais conservé d'Alembert».
+
+On a beaucoup écrit et beaucoup rapproché de dates à l'occasion de
+d'Alembert et de Mlle de Lespinasse. Le récit accepté ne paraît pas
+exact.
+
+Moins d'une année après avoir quitté Mme du Deffant, Mlle de Lespinasse
+partageait avec d'Alembert son appartement de la rue Bellechasse.
+D'Alembert avait dû quitter la rue Michel-Lecomte par ordre de son
+médecin, le même sans doute qui, douze ans plus tard, ordonnait à M.
+de Mora, au nom de sa santé menacée à Madrid par l'air natal, de se
+rapprocher de la rue Bellechasse.
+
+En réalité, Mlle de Lespinasse, quand elle quitta Mme du Deffant, était
+depuis plusieurs années la maîtresse de d'Alembert. Le géomètre savait
+compter. Lorsqu'en 1776 il perdit son amie, son désespoir s'exhala dans
+des pages qu'il n'a pas détruites. Depuis huit ans au moins--elle lui en
+a légué la preuve--il n'était plus le premier objet de son coeur. «Qui
+peut me répondre, s'écrie-t-il après cette affligeante lecture, que
+pendant les huit ou dix autres années que je me suis cru tant aimé, vous
+n'avez pas trompé ma tendresse!»
+
+Il est impossible d'en douter. D'Alembert, au moment où il repoussait
+sans hésitation les offres brillantes de Frédéric, avait acquis déjà le
+droit de considérer comme une trahison la tendresse de Julie pour un
+autre.
+
+Une lettre à Voltaire datée de 1760 nous apprend que d'Alembert et Mme
+du Deffant s'étaient brouillés déjà. Il écrivait à Voltaire seize ans
+avant la mort de son amie, au début par conséquent de leur intimité:
+
+«A propos, vraiment, j'oubliais de vous dire que je suis raccommodé
+vaille que vaille avec Mme du Deffant.»
+
+Le seul personnage important pour d'Alembert--nous le savons
+aujourd'hui--était alors Mlle de Lespinasse; elle demeurait chez Mme du
+Deffant; quand d'Alembert qui s'était éloigné y retourne, c'est elle
+évidemment qui le ramène.
+
+Lors donc que Mme du Deffant s'écria: «Sans elle, j'aurais conservé
+d'Alembert», il y a lieu de croire qu'elle se faisait illusion.
+
+Mme du Deffant n'était aveugle que des yeux; elle avait deviné la
+passion de d'Alembert, sans doute aussi elle la savait partagée; ces
+faiblesses, pour elle, étaient choses toutes simples. C'est par elle
+que Voltaire en fut instruit; une de ses lettres y fait allusion.
+D'Alembert, sans rien avouer, lui répond:
+
+«Si vous êtes amoureux, dites-vous, restez à Paris. A propos de quoi me
+supposez-vous l'amour en tête? Je n'ai pas ce bonheur ou ce malheur-là.
+J'imagine bien qui peut vous avoir écrit cette impertinence et à propos
+de quoi; mais il vaut mieux qu'on vous écrive que je suis amoureux
+que si l'on vous écrivait des faussetés plus atroces dont on est bien
+capable. On n'a voulu que me rendre ridicule.»
+
+L'influence de Mlle de Lespinasse sur d'Alembert à partir de leur
+réunion a été de tous les instants. Il aimait à l'associer à ses
+travaux; dérobant à peine quelques heures pour la géométrie, son
+ancienne maîtresse, il ne se plaisait plus qu'à des oeuvres légères,
+auxquelles son amie prenait part. La main de Mlle de Lespinasse dans ses
+manuscrits--on pourrait dire dans leurs manuscrits--est sans cesse mêlés
+à la sienne; plus d'une page signée par d'Alembert aurait pu l'être par
+Mlle de Lespinasse: toutes sont inspirées par elle. Beaucoup de lettres
+de Mlle de Lespinasse sont écrites de la main de d'Alembert. Leur vie
+tranquille et libre d'ennuis semblait réunir tous les éléments de
+bonheur. Des amis éminents ou illustres, des savants, des lettrés, des
+beaux-esprits et des grands seigneurs admiraient chaque jour Mlle de
+Lespinasse. Condorcet, Turgot, Marmontel, Suard, le comte d'Anlezy, M.
+de Saint-Chamans, Morellet, Chasteluz lui adressaient, quand ils ne
+pouvaient la voir, des lettres pleines d'affection et de respect.
+Voltaire trouvait ses billets charmants. Elle poussait jusqu'au génie,
+disait-on, le talent de diriger une réunion, en y ménageant à chacun
+son rôle. Son esprit, plus remarquable par le goût que parla vivacité,
+s'enivrait avec délices de celui qu'elle inspirait aux autres;
+elle-même, sur toute chose, cherchait le mot juste; on lui reprochait
+de le trouver trop bien; elle était un peu pédante. Parmi tant de
+témoignages unanimes sur la grâce et l'esprit de sa conversation,
+rapportons une seule anecdote, empruntée aux mémoires de Morellet, dans
+laquelle cet amour du beau langage est fort bien mis en relief.
+
+«Mlle de Lespinasse aimait avec passion les hommes d'esprit, et ne
+négligeait rien pour les connaître et les attirer dans sa société. Elle
+avait désiré vivement voir M. de Buffon. Mme Geoffrin, s'étant chargée
+de lui procurer ce bonheur, avait engagé Buffon à venir passer la soirée
+chez elle. Voilà Mlle de Lespinasse aux anges, se promettant bien
+d'observer cet homme célèbre, et de ne rien perdre de ce qui sortirait
+de sa bouche.
+
+«La conversation ayant commencé de la part de Mlle de Lespinasse par des
+compliments flatteurs et fins, comme elle savait les faire, on vient à
+parler de l'art d'écrire, et quelqu'un remarque avec éloge combien M.
+de Buffon avait su réunir la clarté à l'élévation du style, réunion
+difficile et rare. «_Oh! diable!_» dit M. de Buffon, la tête haute, les
+yeux à demi fermés et avec un air moitié niais, moitié inspiré, «_oh!
+diable, quand il est question de clarifier _«_son style, c'est une autre
+paire de manches._»
+
+«A ce propos, à cette comparaison des rues, voilà Mlle de Lespinasse qui
+se trouble; sa physionomie s'altère, elle se renverse sur son fauteuil,
+répétant entre ses dents: _une autre paire de manches! clarifier son
+style!_ Elle n'en revint pas de toute la soirée.»
+
+Dans les lettres de Mlle de Lespinasse on a admiré l'éloquence, on
+pourrait dire, comme Phèdre, les fureurs de l'amour. En y étudiant, non
+sans indiscrétion, l'histoire de ses violentes passions, on a rapproché
+les dates, interprété les mots--on sait qu'elle employait toujours le
+mot juste--et raconté avec indulgence, mais déterminé avec précision, le
+jour, l'heure et l'occasion de ses faiblesses.
+
+Le père Quesnel l'aurait absoute. Pour résister, la force lui manquait
+non moins que la grâce pour le vouloir. Elle aurait pu s'écrier comme
+une amie de Mme de Lambert: «Je me sens garrottée, entraînée, ce sont
+les fautes de l'amour, ce ne sont plus les miennes». Après avoir offert
+son coeur à d'Alembert et s'être donnée à lui jusqu'à être effrayée de
+son bonheur, envahie par une passion irrésistible, elle a aimé M. de
+Mora sans mesure et plus que sa vie. Subjuguée plus tard par M. de
+Guibert, qui semblait lui faire une grâce, elle a déchiré tous les
+voiles de son âme dans un long cri de douleur et d'amour. Les remords
+exaltaient sa tendresse pour M. de Mora, sans lui donner la force
+d'avouer à d'Alembert que son coeur battait pour un autre.
+
+Elle est morte désespérée, en associant avec tristesse et confusion dans
+ses souvenirs et dans ses regrets sa tendresse exaltée pour M. de Mora
+qui venait de mourir à Bordeaux, son amour pour M. de Guibert qui
+s'était marié, et sa vive affection pour d'Alembert dont elle brisait le
+coeur.
+
+Il faut de l'éloquence pour expliquer tout cela. Mlle de Lespinasse en
+avait beaucoup; elle n'a pas réussi à le faire aimer.
+
+M. de Mora, fils de l'ambassadeur d'Espagne, était très beau, son coeur
+était sensible, et sa fortune immense lui permettait d'être généreux
+et magnifique; mais ce n'est pas par là que Mlle de Lespinasse était
+accessible. Ce coeur incapable de lutter et avide d'émotions, dans
+lequel d'Alembert avait pénétré pas à pas, s'ouvrit tout entier aux
+premiers regards du jeune Espagnol. Elle ne put ni ne voulut lui cacher
+son trouble. M. de Mora ne résista pas. Pendant une de ses absences,
+d'Alembert vit arriver en dix jours vingt-deux lettres adressées à Mlle
+de Lespinasse. Il ne devina rien.
+
+M. de Mora retourna en Espagne. Julie lui écrivait chaque jour,
+attendait les réponses avec une impatience fébrile et, les jours de
+courrier, envoyait à la poste le bon d'Alembert pour les recevoir
+quelques heures plus tôt. Le chagrin la rendait dure et blessante. Sa
+tendresse pour d'Alembert se changeait en éloignement et en aversion.
+Il faisait tout pour la distraire et combattre son humeur inégale
+et chagrine. Il la conduisit un jour à un dîner littéraire; elle y
+rencontra M. de Guibert, dont les succès ou, pour parler mieux, les
+promesses attiraient alors tous les regards. Ses admirateurs sur ses
+premiers essais en divers genres prédisaient en lui, tout ensemble, le
+successeur de Bossuet, de Corneille et de Condé: il ne remplaça que M.
+de Mora dans le coeur de Mlle de Lespinasse.
+
+Le lendemain de sa première rencontre, Mlle de Lespinasse déjà vaincue
+écrivait à Condorcet: «J'ai fait connaissance avec M. de Guibert, il
+me plaît beaucoup; son âme se peint dans tout ce qu'il dit, il a de la
+force, de l'élévation, il ne ressemble à personne».
+
+Quelques jours après, dans une autre lettre à Condorcet:
+
+«Je voudrais que vous lussiez le discours préliminaire de l'ouvrage de
+M. de Guibert, je suis sûre qu'il vous ferait grand plaisir.»
+
+Mlle de Lespinasse ajoutait: «J'ai vu M. de Guibert chez moi, il
+continue à me plaire extrêmement».
+
+Elle n'en disait rien à M. de Mora, en parlait à d'Alembert beaucoup
+moins qu'à Condorcet et beaucoup plus--il est impossible d'en douter--à
+M. de Guibert lui-même, qui ne s'en souciait guère. Pour Mlle de
+Lespinasse, toutes les passions étaient soeurs: en s'offrant à M. de
+Guibert, elle aimait M. de Mora avec une tendresse plus exaltée encore.
+
+D'Alembert ici devrait nous occuper seul: il était impossible cependant
+de ne pas raconter en parlant de lui ces trahisons qui brisèrent sa vie.
+
+D'Alembert sans connaître toute la vérité ne pouvait l'ignorer
+complètement. La dédicace de son portrait offert à Mlle de Lespinasse se
+terminait par ces deux vers, à la fois tristes et doux:
+
+ Et dites quelquefois en voyant cette image,
+ De tous ceux que j'aimai qui m'aima comme lui?
+
+Si elle était changée pour lui, d'Alembert ne le fut jamais pour elle.
+Moins savant que son amie dans les choses du coeur, il avait joui de
+son bonheur sans en être effrayé. Il croyait son amour endormi et en
+attendait le réveil; c'est par les empressements de la tendresse la plus
+dévouée et de la plus affectueuse bonté qu'il combattait, sans jamais
+se plaindre, l'indifférence et les rebuts de cette âme troublée et
+inquiète, jusqu'au jour où, épuisée d'amour et de souffrance, impatiente
+surtout de tant d'indignités, elle hâta volontairement sa fin, et mourut
+dans ses bras en murmurant le nom de M. de Guibert.
+
+On n'a pas d'élégie plus touchante que le cri de douleur adressé par
+d'Alembert aux mânes de Mlle de Lespinasse et trouvé plus tard dans
+ses papiers: «O vous qui ne pouvez plus m'entendre, vous que j'ai
+si tendrement et si constamment aimée, vous dont j'ai cru être aimé
+quelques moments, vous que j'ai préférée à tout, vous qui m'eussiez tenu
+lieu de tout si vous l'aviez voulu....
+
+«Par quel motif, que je ne puis ni comprendre ni soupçonner, ce
+sentiment si doux pour moi, que vous éprouviez peut-être encore dans le
+dernier moment où vous m'en avez assuré, s'est-il changé tout à coup en
+éloignement et en aversion?...
+
+«Que ne vous plaigniez-vous à moi, si vous aviez à vous plaindre!...
+Ou plutôt, ma chère Julie,--car je ne pouvais avoir de torts envers
+vous,--aviez-vous avec moi quelque tort que j'ignorais et que j'aurais
+eu tant de douceur à vous pardonner, si je l'avais su?»
+
+La profonde blessure de d'Alembert déchira l'enveloppe de froideur et
+d'insensibilité affectée qui cachait aux yeux du plus grand nombre ses
+trésors de dévouement et de bonté. Le monde philosophique et lettré vit
+que ce grand savant qui savait si bien rire savait pleurer aussi. Chacun
+l'entoura de sympathie et d'affection. Frédéric et Voltaire surtout,
+sans lutter avec sa douleur, firent pour l'adoucir de constants et
+affectueux efforts. Mais la vie de d'Alembert resta décolorée et sans
+but: l'hiver était venu pour son âme. La géométrie, si longtemps
+négligée, lui rendait seule l'existence tolérable. Le respect et
+l'admiration qui l'entourèrent jusqu'à son dernier jour pouvaient le
+distraire, mais non le consoler de vieillir sans famille, sans espérance
+et sans tenir à rien ici-bas. Une maladie douloureuse vint bientôt
+briser sa santé constamment chancelante, et il mourut le 29 octobre
+1783, à l'âge de soixante-six ans, en trouvant que la vie ne vaut pas un
+regret.
+
+Honnête homme et homme de bien, d'Alembert fut aimé et estimé de tous
+ceux qui l'ont connu. Ses contemporains ont exalté à l'envi sa bonté
+et sa générosité, toujours prête, sans ostentation de vertu. Admiré et
+vanté jeune encore par les juges les plus illustres, il n'excita l'envie
+de personne. Il s'exerça dans les genres les plus divers, et, sans avoir
+produit dans tous d'immortels chefs-d'oeuvre, il fut placé par l'opinion
+au premier rang des savants, des littérateurs et des philosophes. Sans
+fortune, sans dignités, malgré le malheur de sa naissance et l'humble
+simplicité de sa vie, il fut grand entre ses contemporains par l'étendue
+de son influence. L'élévation de son caractère égala celle de son
+esprit. Dans son commerce familier et intime avec les plus grands
+personnages de son siècle, il sut conserver sans froideur toute la
+dignité de ses manières et obtenir sans l'exiger autant de déférence
+au moins qu'il en accordait; mais, quoique sensible à la gloire et aux
+satisfactions de l'amour-propre, il ne cessa jamais, au milieu de ses
+succès si nombreux et si constants, de chercher en vain le bonheur,
+qu'il n'entrevit qu'un instant, celui d'une affection profonde, dévouée,
+exclusive et, pour tout dire enfin, égale à celle dont il se sentait
+capable.
+
+
+
+
+ CHAPITRE VIII
+
+ DEUX PORTRAITS
+
+
+PORTRAIT DE D'ALEMBERT FAIT PAR LUI-MÊME,
+en 1760.
+
+M. d'Alembert n'a rien dans sa figure de remarquable, soit en bien, soit
+en mal; on prétend, car il ne peut en juger lui-même, que sa physionomie
+est pour l'ordinaire ironique et maligne; à la vérité, il est très
+frappé du ridicule, et peut-être a quelque talent pour le saisir: ainsi
+il ne serait pas étonnant que l'impression qu'il en reçoit se peignît
+souvent sur son visage.
+
+Sa conversation est très inégale, tantôt sérieuse, tantôt gaie, suivant
+l'état où son âme se trouve, assez souvent décousue, mais jamais
+fatigante ni pédantesque. On ne se douterait point, en le voyant, qu'il
+a donné à des études profondes la plus grande partie de sa vie; la dose
+d'esprit qu'il met dans la conversation n'est ni assez forte ni assez
+abondante pour effrayer ou choquer l'amour-propre de personne; et ce qui
+est heureux pour lui, c'est qu'il ne lui vient pas plus d'esprit qu'il
+n'en montre, car il le laisserait voir, ne fût-ce que par l'impuissance
+absolue où il est de se contraindre sur quoi que ce puisse être. Tout le
+monde est donc à son aise avec lui sans qu'il y tâche; et on s'aperçoit
+bien qu'il n'y tâche pas; ce qui fait qu'on lui en sait bon gré. Il est
+d'ailleurs d'une gaieté qui va quelquefois jusqu'à l'enfance; et le
+contraste de cette gaieté d'écolier avec la réputation bien ou mal
+fondée qu'il a acquise dans les sciences, fait encore qu'il plaît assez
+généralement, quoiqu'il soit rarement occupé de plaire: il ne cherche
+qu'à s'amuser et à divertir ceux qu'il aime; les autres s'amusent par
+contre-coup, sans qu'il y pense et qu'il s'en soucie.
+
+Il dispute rarement et jamais avec aigreur: ce n'est pas qu'il ne soit,
+au moins quelquefois, attaché à son avis; mais il est trop peu jaloux
+de subjuguer les autres pour être fort empressé de les amener à penser
+comme lui.
+
+D'ailleurs, à l'exception des sciences exactes, il n'y a presque rien
+qui lui paraisse assez clair pour ne pas laisser beaucoup de liberté aux
+opinions; et sa maxime favorite est que _presque sur tout on peut dire
+tout ce qu'on veut._
+
+Le caractère principal de son esprit est la netteté et la justesse. Il a
+apporté dans l'étude de la haute géométrie quelque talent et beaucoup de
+facilité, ce qui lui a fait en ce genre un assez grand nom de très bonne
+heure. Cette facilité lui a laissé le temps de cultiver encore les
+belles-lettres avec quelque succès: son style serré, clair et précis,
+ordinairement facile, sans prétention quoique châtié, quelquefois un peu
+sec, mais jamais de mauvais goût, a plus d'énergie que de chaleur, plus
+de justesse que d'imagination, plus de noblesse que de grâce.
+
+Livré au travail et à la retraite jusqu'à l'âge de plus de vingt-cinq
+ans, il n'est entré dans le monde que fort tard et ne s'y est jamais
+beaucoup plu; jamais il n'a pu se plier à en apprendre les usages et la
+langue, et peut-être même met-il une sorte de vanité assez petite à
+les mépriser: il n'est cependant jamais _impoli_, parce qu'il n'est ni
+grossier ni dur; mais il est quelquefois _incivil_ par inattention ou
+par ignorance. Les compliments qu'on lui fait l'embarrassent parce qu'il
+ne trouve jamais sous sa main les formules par lesquelles on y répond:
+ses discours n'ont ni galanterie ni grâce; quand il dit des choses
+obligeantes, c'est uniquement parce qu'il les pense, et que ceux à
+qui il les dit lui plaisent. Aussi le fond de son caractère est une
+franchise et une vérité souvent un peu brutes, mais jamais choquantes.
+
+Impatient et colère jusqu'à la violence, tout ce qui le contrarie, tout
+ce qui le blesse fait sur lui une impression vive dont il n'est pas le
+maître, mais qui se dissipe en s'exprimant: au fond il est très doux,
+très aisé à vivre, plus complaisant même qu'il ne le paraît, et assez
+facile à gouverner, pourvu néanmoins qu'il ne s'aperçoive pas qu'on en a
+l'intention, car son amour pour l'indépendance va jusqu'au fanatisme, au
+point qu'il se refuse souvent à des choses qui lui seraient agréables,
+lorsqu'il prévoit qu'elles pourraient être pour lui l'origine de quelque
+contrainte; ce qui a fait dire avec raison à un de ses amis qu'il était
+_esclave de sa liberté_.
+
+Quelques personnes le croient méchant, parce qu'il se moque sans
+scrupule des sots à prétention qui l'ennuient; mais, si c'est un mal,
+c'est tout celui qu'il est capable de faire: il n'a ni le fiel ni la
+patience nécessaires pour aller au delà; et il serait au désespoir de
+penser que quelqu'un fût malheureux par lui, même parmi ceux qui ont
+cherché le plus à lui nuire. Ce n'est pas qu'il oublie les mauvais
+procédés ni les injures, mais il ne sait s'en venger qu'en refusant
+constamment son amitié et sa confiance à ceux dont il a lieu de se
+plaindre.
+
+L'expérience et l'exemple des autres lui ont appris en général qu'il
+faut se défier des hommes; mais son extrême franchise ne lui permet pas
+de se défier d'aucun en particulier: il ne peut se persuader qu'on
+le trompe; et ce défaut (car c'en est un, quoiqu'il vienne d'un bon
+principe) en produit chez lui un autre plus grand, c'est d'être trop
+aisément susceptible des impressions qu'on veut lui donner.
+
+Sans famille et sans liens d'aucune espèce, abandonné de très bonne
+heure à lui-même, accoutumé dès son enfance à un genre de vie obscur et
+étroit, mais libre; né, par bonheur pour lui, avec quelques talents et
+peu de passions, il a trouvé dans l'étude et dans sa gaieté naturelle
+une ressource contre le délaissement où il était; il s'est fait une
+sorte d'existence dans le monde sans le secours de qui que ce soit,
+et même sans trop chercher à se la faire. Comme il ne doit rien qu'à
+lui-même et à la nature, il ignore la bassesse, le manège, l'art si
+nécessaire de faire sa cour pour arriver à la fortune: son mépris pour
+les noms et pour les titres est si grand qu'il a eu l'imprudence de
+l'afficher dans un de ses écrits; ce qui lui a fait, dans cette classe
+d'hommes orgueilleux et puissants, un assez grand nombre d'ennemis, qui
+voudraient le faire passer pour le plus vain de tous les hommes; mais
+il n'est que fier et indépendant, plus porté d'ailleurs à s'apprécier
+au-dessous qu'au-dessus de ce qu'il vaut.
+
+Personne n'est moins jaloux des talents et des succès des autres, et
+n'y applaudit plus volontiers, pourvu néanmoins qu'il n'y voie ni
+charlatanerie ni présomption choquante; car alors il devient sévère,
+caustique et peut-être quelquefois injuste.
+
+Quoique sa vanité ne soit pas aussi excessive que bien des gens le
+croient, elle n'est pas non plus insensible; elle est même très
+sensible, au premier moment, soit à ce qui la flatte, soit à ce qui la
+blesse; mais le second moment et la réflexion remettent bientôt son âme
+à sa place et lui font voir les éloges avec assez d'indifférence et les
+satires avec assez de mépris.
+
+Son principe est qu'un homme de lettres qui cherche à fonder son nom sur
+des monuments durables, doit être fort attentif à ce qu'il écrit, assez
+à ce qu'il fait et médiocrement à ce qu'il dit. M. d'Alembert conforme
+sa conduite à ce principe; il dit beaucoup de sottises, n'en écrit guère
+et n'en fait point.
+
+Personne ne porte plus loin que lui le désintéressement; mais comme il
+n'a ni besoins, ni fantaisies, ces vertus lui coûtent si peu qu'on ne
+doit pas l'en louer; ce sont plutôt en lui des vices de moins que des
+vertus de plus.
+
+Comme il y a très peu de personnes qu'il aime véritablement et que,
+d'ailleurs, il n'est pas fort affectueux avec celles qu'il aime, ceux
+qui ne le connaissent que superficiellement le croient peu capable
+d'amitié: personne cependant ne s'intéresse plus vivement au bonheur ou
+au malheur de ses amis; il en perd le sommeil et le repos, et il n'y a
+pas de sacrifice qu'il ne soit prêt à leur faire.
+
+Son âme, naturellement sensible, aime à s'ouvrir à tous les sentiments
+doux; c'est pour cela qu'il est tout à la fois très gai et très porté à
+la mélancolie; il se livre même à ce dernier sentiment avec une sorte
+de délices; et cette pente que son âme a naturellement à s'affliger, le
+rend assez propre à écrire des choses tristes et pathétiques.
+
+Avec une pareille disposition, il ne faut pas s'étonner qu'il ait été
+susceptible, dans sa jeunesse, de la plus vive, de la plus tendre et de
+la plus douce des passions; les distractions et la solitude la lui ont
+fait ignorer longtemps. Ce sentiment dormait, pour ainsi dire, au fond
+de son âme; mais le réveil a été terrible; l'amour n'a presque fait que
+le malheur de M. d'Alembert, et les chagrins qu'il lui a causés l'ont
+dégoûté longtemps des hommes, de la vie et de l'étude même. Après avoir
+consumé ses premières années dans la méditation et le travail, il a vu,
+comme le sage, le néant des connaissances humaines; il a senti qu'elles
+ne pouvaient occuper son coeur et s'est écrié avec l'Aminte du Tasse:
+«J'ai perdu tout le temps que j'ai passé sans aimer.» Mais comme il ne
+prenait pas aisément de l'amour, il ne se persuadait pas aisément
+qu'on en eût pour lui; une résistance trop longue le rebutait, non
+par l'offense qu'elle faisait à son amour-propre, mais parce que la
+simplicité et la candeur de son âme ne lui permettaient pas de croire
+qu'une résistance soutenue ne fût qu'apparente. Son âme a besoin d'être
+remplie et non pas tourmentée; il ne lui faut que des émotions douces;
+les secousses l'usent et l'amortissent.
+
+
+PORTRAIT DE MADEMOISELLE DE LESPINASSE PAR
+D'ALEMBERT, ADRESSÉ À ELLE-MÊME EN 1771
+
+Le temps et l'habitude, qui dénaturent tout, mademoiselle, qui
+détruisent nos opinions et nos illusions, qui anéantissent ou
+affaiblissent l'amour même, ne peuvent rien sur le sentiment que j'ai
+pour vous et que vous m'avez inspiré depuis dix-sept ans: ce sentiment
+se fortifie de plus en plus par la connaissance que j'ai des qualités
+aimables et solides qui forment votre caractère; il me fait sentir en ce
+moment le plaisir de m'occuper de vous, en vous peignant telle que je
+vous vois.
+
+Vous ne voulez pas, dites-vous, que je me borne à faire la moitié de
+votre portrait en ne composant qu'un panégyrique; vous y voudriez des
+ombres, apparemment pour relever la vérité du reste; et vous m'ordonnez
+de vous entretenir de vos défauts, même, en cas de besoin, de vos vices,
+si je vous en connais quelques-uns. De vices, j'avoue que je ne vous
+en sais point, et j'en suis presque fâché, tant j'aurais envie de vous
+obéir. De défauts, je vous en connais quelques-uns, et même d'assez
+déplaisants pour les gens qui vous aiment.
+
+Trouvez-vous cette déclaration assez grossière?
+
+Je souhaiterais même que vous eussiez d'autres défauts que ceux dont
+j'ai à vous faire le reproche. Je voudrais en vous ces défauts qui
+rendent aimable, de ceux qui sont l'effet des passions; car j'avoue que
+j'aime les défauts de cette espèce: mais par malheur ceux que j'ai à
+vous reprocher n'en sont pas, et prouvent peut-être (je ne vous dis cela
+qu'à l'oreille) qu'il n'y a guère de passion chez vous.
+
+Je ne parlerai point de votre figure; vous n'y attachez aucune
+prétention, et d'ailleurs c'est un objet auquel un vieux et triste
+philosophe comme moi ne prend pas garde, auquel il ne se connaît pas,
+auquel même il se pique de ne se pas connaître, soit par ineptie, soit
+par vanité, comme il vous plaira. Je dirai cependant de votre extérieur,
+ce qui me paraît frapper tout le monde: que vous avez beaucoup de
+noblesse et de grâces dans tout votre maintien et, ce qui est bien
+préférable à une beauté froide, beaucoup de physionomie et d'âme dans
+tous vos traits. Aussi pourrais-je vous nommer plus d'un de vos amis qui
+auraient eu pour vous plus que de l'amitié, si vous l'aviez voulu.
+
+Le goût qu'on a pour vous ne tient pas seulement à vos agréments
+extérieurs; il tient surtout à ceux de votre esprit et de votre
+caractère, votre esprit plaît et doit plaire par bien des qualités, par
+l'excellence de votre ton, par la justesse de votre goût, par l'art que
+vous avez de dire à chacun ce qui lui convient.
+
+L'excellence de votre ton ne serait pas un éloge pour une personne née à
+la cour et qui ne peut parler que la langue qu'elle a apprise: en vous
+c'est un mérite très réel, et même très rare; vous l'avez apporté
+du fond d'une province, où vous n'aviez trouvé personne qui vous
+l'enseignât. Vous étiez sur ce point aussi parfaite le lendemain de
+votre arrivée à Paris, que vous l'êtes aujourd'hui. Vous vous y êtes
+trouvée dès le premier jour aussi libre, aussi peu déplacée dans les
+sociétés les plus brillantes et les plus difficiles, que si vous y aviez
+passé votre vie; vous en avez senti les usages avant de les connaître,
+ce qui suppose une justesse et une finesse de tact très peu communes,
+une connaissance exquise des convenances. En un mot vous avez deviné le
+langage de ce qu'on appelle _bonne compagnie_, comme Pascal dans ses
+_Provinciales_ avait deviné la langue française, qui n'était pas formée
+de son temps, et le ton de la bonne plaisanterie, qu'il n'avait pu
+apprendre de personne dans la retraite où il vivait. Mais comme vous
+sentez parfaitement que vous avez ce mérite, et même que ce n'est pas
+en vous un mérite ordinaire, vous avez peut-être le défaut d'y attacher
+trop de prix dans les autres: il faut bien des qualités réelles pour
+vous faire pardonner à ceux qui ne l'ont pas; et sur cet objet assez peu
+important, vous êtes impitoyable jusqu'à la minutie.
+
+Oui, mademoiselle, la seule chose sur laquelle vous soyez délicate, et
+délicate au point d'en être quelquefois _odieuse_, ici je suis comme Mme
+Bertrand dans la comédie du _Moulin de Javelle_, et _je vais d'abord aux
+invectives_, parce qu'il est question de défendre mes propres foyers,
+c'est votre excessive sensibilité sur ce qu'on nomme le _bon ton_ dans
+les manières et dans les discours; le défaut de cette qualité vous
+paraît à peine effacé par le sentiment le plus tendre et le plus vrai
+qu'on puisse vous marquer: mais, en récompense, il est des hommes en
+qui cette qualité supplée auprès de vous à toutes les autres; vous les
+trouvez tels qu'ils sont, faibles, personnels, pleins d'airs, incapables
+d'un sentiment profond et suivi, mais aimables et pleins de grâces, et
+vous avez la plus grande disposition à les préférer à vos plus fidèles,
+à vos plus sincères amis; avec un peu plus de soin et d'attention pour
+vous, ils éclipseraient tout à vos yeux, et peut-être vous tiendraient
+lieu de tout.
+
+La même justesse de goût qui vous donne un si grand usage du monde, se
+montre assez généralement dans les jugements que vous portez sur les
+ouvrages. Vous ne vous y trompez guère, et vous vous y tromperiez encore
+moins, si vous vouliez toujours _être_ réellement _de votre opinion_, et
+ne point juger d'après certaines personnes aux genoux desquelles votre
+esprit a la bonté de se prosterner, quoiqu'elles n'aient pas à beaucoup
+près le don d'être infaillibles. Vous leur faites quelquefois l'honneur
+d'attendre leur avis, pour en avoir un qui ne vaut pas celui que vous
+auriez eu de vous-même.
+
+Vous avez encore un autre défaut, c'est de vous prévenir et, comme on
+dit, de vous _engouer_ à l'excès en faveur de certains ouvrages. Vous
+jugez avec assez de _justice_ et de _justesse_ tous les livres où il n'y
+a qu'un degré médiocre de sentiment et de chaleur: mais quand ces deux
+qualités dominent dans certains endroits d'un ouvrage, toutes les
+taches, même considérables, qu'il peut avoir, disparaissent pour vous;
+il est _parfait_ à vos yeux, et il vous faut du temps et un sens plus
+rassis pour le juger tel qu'il est. J'ajouterai cependant, pour vous
+consoler de cette censure, que tout ce qui tient au sentiment est un
+objet sur lequel vous ne vous trompez jamais, et qu'on peut appeler
+votre domaine.
+
+Mais ce qui vous distingue surtout dans la société, c'est l'art de
+dire à chacun ce qui lui convient; et cet art, quoique peu commun, est
+pourtant bien simple chez vous; il consiste à ne jamais parler de vous
+aux autres, et beaucoup d'eux. C'est un moyen infaillible de plaire;
+aussi plaisez-vous généralement, quoiqu'il s'en faille de beaucoup que
+tout le monde vous plaise: vous savez même ne pas déplaire aux personnes
+qui vous sont les moins agréables. Ce désir de plaire à tout le monde
+vous a fait dire un mot qui pourrait donner mauvaise opinion de vous à
+ceux qui ne vous connaîtraient pas à fond. _Ah! que je voudrais_, vous
+êtes-vous écriée un jour, _connaître le faible de chacun!_ Ce trait
+semblerait partir d'une profonde politique et d'une politique même qui
+avoisine la fausseté: cependant vous n'avez nulle fausseté; toute votre
+politique se réduit à désirer qu'on vous trouve aimable, et vous le
+désirez, non pas par un principe de vanité dont vous n'êtes que trop
+éloignée, mais par l'envie et le besoin de répandre plus d'agrément dans
+votre vie journalière.
+
+Si vous plaisez généralement à tout le monde, vous plaisez surtout aux
+gens aimables; et vous leur plaisez par l'effet qu'ils font sur vous,
+par l'espèce de jouissance qu'éprouve leur amour-propre en voyant à quel
+point vous sentez leurs agréments; vous avez l'air de leur être obligée
+de ces agréments comme s'ils n'étaient que pour vous, et vous doublez
+pour ainsi dire le plaisir qu'ils ont de se trouver aimables.
+
+La finesse de goût qui se joint en vous au désir continuel de plaire,
+fait que, d'un côté, il n'y a jamais rien en vous de _recherché_, et que
+de l'autre il n'y a rien de _négligé_; aussi peut-on dire de vous que
+vous êtes très _naturelle_ et nullement _simple_.
+
+Discrète, prudente et réservée, vous possédez l'art de vous contraindre
+sans effort, et de cacher vos sentiments sans les dissimuler. Vraie et
+franche avec ceux que vous estimez, l'expérience vous a rendue défiante
+avec tout le reste; mais cette disposition, qui est un vice quand on
+commence à vivre, est une qualité précieuse pour peu qu'on ait vécu.
+
+Cependant cette attention, cette circonspection dans la société, qui
+vous sont ordinaires, n'empêchent pas que vous ne soyez quelquefois
+inconsidérée; il vous est arrivé, à la vérité bien rarement, de laisser
+échapper en présence de certaines personnes des discours qui vous ont
+beaucoup nui auprès d'elles: c'est que vous êtes franche par nature et
+discrète seulement par réflexion; et que la nature s'échappe quelquefois
+malgré nos efforts.
+
+Les différents contrastes qu'offre votre caractère, de naturel sans
+simplicité, de réserve et d'imprudence, contrastes qui viennent en vous
+du combat de l'art et de la nature, ne sont pas les seuls qui existent
+dans votre manière d'être, et toujours par la même cause. Vous êtes à la
+fois gaie et mélancolique, mais gaie par votre naturel et mélancolique
+encore par réflexion: vos accès de mélancolie sont l'effet des
+différents malheurs que vous avez éprouvés; votre disposition physique
+ou morale du moment les fait naître; vous vous y livrez avec une
+satisfaction douloureuse, et en même temps si profonde, que vous
+souffrez avec peine qu'on vous arrache de la mélancolie par la gaieté,
+et qu'au contraire vous retombez avec une sorte de plaisir, de la gaieté
+dans la mélancolie.
+
+Quoique vous ne soyez pas toujours mélancolique, vous êtes sans cesse
+pénétrée d'un sentiment plus triste encore; c'est le dégoût de la vie:
+ce dégoût vous quitte si peu, que si même dans un moment de gaieté on
+vous proposait de mourir, vous y consentiriez sans peine. Ce sentiment
+continu tient à l'impression vive et profonde que vos chagrins vous ont
+laissée; vos affections même, et l'espèce de passion que vous y mettez,
+ne la détruisent pas; on voit que la douleur, si je puis parler de
+la sorte, vous a _nourrie_, et que les affections ne font que vous
+consoler.
+
+Ce n'est pas seulement par vos agréments et par votre esprit que vous
+plaisez généralement, c'est encore par votre caractère. Quoique vous
+sentiez bien les ridicules, personne n'est plus éloigné que vous d'en
+donner; vous abhorrez la méchanceté et la satire: vous ne haïssez
+personne, si ce n'est peut-être une seule femme, qui à la vérité a bien
+fait tout ce qu'il fallait pour être haïe de vous; encore votre haine
+pour elle n'est-elle pas active, quoique la sienne à votre égard le
+soit jusqu'au ridicule et jusqu'à un excès qui rend cette femme très
+malheureuse.
+
+Vous avez une autre qualité très rare, et surtout dans une femme; vous
+n'êtes nullement envieuse: vous rendez justice avec la satisfaction la
+plus vraie aux agréments et aux bonnes qualités de toutes les femmes que
+vous connaissez; vous la rendez même à votre ennemie dans ce qu'elle
+peut avoir soit de bon et d'estimable, soit d'agréable et de piquant.
+
+Cependant, car il ne faut pas vous flatter même en disant du bien de
+vous, cette bonne qualité, toute rare qu'elle est, est peut-être moins
+louable en vous qu'elle ne le serait en beaucoup d'autres. Si vous
+n'êtes point envieuse, ce n'est pas précisément parce que vous trouvez
+bon que d'autres personnes aient sur vous les mêmes avantages; c'est
+qu'après avoir bien regardé autour de vous, tous les êtres existants
+vous paraissent également à plaindre et qu'il n'y en a aucun dont vous
+voulussiez changer la situation contre la vôtre. S'il y avait ou si vous
+connaissiez un être souverainement heureux, vous seriez peut-être très
+capable de lui porter envie; et on vous a souvent ouï dire qu'il était
+juste que les personnes qui ont de grands avantages eussent aussi de
+grands malheurs, pour consoler ceux qui seraient tentés d'en être
+jaloux.
+
+Ne croyez pas cependant que votre peu de jalousie cesse d'être une
+vertu, quoique le principe n'en soit pas aussi pur qu'il pourrait
+l'être; car combien y a-t-il de gens qui ne croient pas que personne
+soit heureux, qui ne voudraient être à la place de personne et qui ne
+laissent pas d'être jaloux?
+
+Votre éloignement pour la méchanceté et l'envie suppose en vous une âme
+noble; aussi la vôtre l'est-elle à tous égards: quoique vous désiriez la
+fortune et que vous en ayez besoin, vous êtes incapable de vous donner
+aucun mouvement pour vous la procurer; vous n'avez pas même su profiter
+des occasions les plus favorables que vous avez eues pour vous faire un
+sort plus heureux.
+
+Non seulement vous avez l'âme très élevée, vous l'avez encore très
+sensible; mais cette sensibilité est pour vous un tourment plutôt qu'un
+plaisir; vous êtes persuadée qu'on ne peut être heureux que par les
+passions, et vous connaissez trop le danger des passions pour vous y
+livrer. Vous n'aimez donc qu'autant que vous l'osez; mais vous aimez
+tout ce que vous pouvez ou tant que vous le pouvez; vous donnez à vos
+amis, sur cette sensibilité qui vous surcharge, tout ce que vous pouvez
+vous permettre: mais il vous en reste encore une surabondance dont vous
+ne savez que faire, et que, pour ainsi dire, vous jetteriez volontiers
+_à tous les passants_; cette surabondance de sensibilité vous rend très
+compatissante pour les malheureux, même pour ceux que vous ne connaissez
+pas; rien ne vous coûte pour les soulager. Avec cette disposition, il
+est naturel que vous soyez très obligeante: aussi ne peut-on vous faire
+plus de plaisir que de vous en fournir l'occasion; c'est donner à la
+fois de l'aliment à votre bonté et à votre activité naturelle. J'ai dit
+que vous donniez à vos amis _tous les sentiments que vous pouviez vous
+permettre_; vous leur accordez même quelquefois au delà de ce qu'ils
+seraient en droit d'exiger: vous les défendez avec courage, en toute
+circonstance et en tout état de cause, soit qu'ils aient tort ou raison.
+Ce n'est peut-être pas la meilleure manière de les servir; mais tant de
+gens abandonnent leurs amis lors même qu'ils pourraient et devraient les
+défendre, qu'on doit savoir gré à votre amitié de fuir et d'abhorrer
+cette lâcheté, même jusqu'à l'excès.
+
+L'espèce de mouvement sourd et intestin qui agite sans cesse votre âme,
+fait qu'elle n'est pas aussi égale qu'elle le paraît, même à vos amis.
+Vous avez souvent de l'humeur et de la sécheresse, mais, par une suite
+de votre désir général de plaire, vous ne la laissez guère paraître
+qu'à l'auteur de ce portrait: il est vrai que vous rendez justice à son
+amitié en ne craignant point de vous laisser voir à lui telle que vous
+êtes; mais cette amitié se croit obligée de vous dire que la sécheresse
+et l'humeur vous déparent beaucoup à tous égards. Ainsi, pour l'intérêt
+même de votre amour-propre, l'amitié vous conseille d'avoir le moins
+de sécheresse et d'humeur que vous pourrez, à moins que vos amis ne le
+méritent, ce qui doit leur arriver bien rarement, grâce aux sentiments
+si profonds et si justes dont ils sont pénétrés pour vous.
+
+Vous convenez de cette maudite sécheresse, et c'est bien fait à vous; ce
+qu'il y aurait encore de mieux à faire, ce serait de vous en corriger.
+
+Pour vous en dispenser, vous cherchez à vous persuader qu'elle est
+incorrigible et qu'elle tient à votre caractère: je crois que vous vous
+trompez là-dessus et qu'elle tient bien plutôt à la situation où vous
+êtes. Vous étiez née avec une âme tendre, douce et sensible; vous ne
+l'avez que trop éprouvée, et les effets pour vous n'ont été que trop
+cruels: or, vous en direz tout ce qu'il vous en plaira, mais la
+sensibilité extrême exclut la sécheresse. Ce vilain défaut n'est
+donc pas en vous l'ouvrage de la nature, mais, ce qui est _affreux_,
+l'ouvrage de l'art: à force d'être contrariée, choquée, blessée dans
+vos sentiments et dans vos goûts, vous vous êtes accoutumée à ne vous
+affecter de rien; à force de réprimer les sentiments qui auraient pu
+faire votre malheur, vous avez amorti ceux qui auraient répandu la
+douceur dans votre âme; ils restent comme endormis au fond de votre
+coeur, sans mouvement, sans activité, et vous avez préparé bien du mal à
+vos amis en vous mettant à l'abri de celui que vos ennemis cherchaient à
+vous faire; en travaillant à vous rendre dure à vous-même, vous l'êtes
+devenue pour ceux qui vous aiment. Il est vrai--car le sentiment n'est
+point anéanti chez vous, il n'est qu'assoupi--que vous ne tardez pas à
+vous repentir des chagrins que votre sécheresse a causés, quand vous
+voyez que ces chagrins ont fait une impression profonde; vous revenez
+alors à votre sensibilité ancienne; un moment, un mot répare tout. Dans
+les autres, le premier mouvement est l'effet de la nature, le second est
+celui de la réflexion: chez vous c'est tout le contraire; et tel est
+dans votre âme, d'ailleurs si estimable, le cruel et malheureux effet de
+l'habitude.
+
+Ce qui prouve encore que cette _sécheresse_ n'est point naturelle en
+vous, c'est un autre défaut que je vous ai reproché et qui est presque
+l'opposé de celui-là, _le désir banal de plaire à tout le monde_: pour
+ce défaut-là, vous le tenez beaucoup plus que l'autre de la nature; elle
+vous a donné dans l'esprit les qualités les plus faites pour plaire, de
+la noblesse, des agréments et de la grâce; il est tout simple que vous
+cherchiez à en tirer parti, et vous n'y réussissez que trop bien. Je ne
+connais personne, je le répète, qui plaise aussi généralement que vous,
+et peu de personnes qui y soient plus sensibles; vous ne refusez pas
+même de faire les avances quand on ne va pas au-devant de vous; et sur
+ce point votre fierté est sacrifiée à votre amour-propre: assez sûre de
+conserver ceux que vous avez acquis, vous êtes principalement occupée à
+en acquérir d'autres; vous n'êtes pas même, il faut en convenir, aussi
+difficile sur le choix qu'il vous conviendrait de l'être. La finesse et
+la justesse de votre tact devraient vous rendre délicate sur le genre et
+le choix des connaissances; l'envie d'avoir une cour et ce qu'on appelle
+dans le monde des amis, vous a rendue d'assez bonne composition et les
+ennuyeux ne vous déplaisent pas trop, pourvu que ces ennuyeux-là vous
+soient dévoués.
+
+Les noms, les titres ne vous en imposent pas; vous voyez les grands
+comme il faut les voir, sans bassesse et sans dédain. L'infortune vous a
+donné cet orgueil respectable qu'elle inspire toujours à ceux qui ne la
+méritent pas. Votre peu d'aisance et la triste connaissance que vous
+avez acquise des hommes, vous font redouter les bienfaits dont le joug
+est si souvent à craindre pour les âmes bien nées; peut-être même
+êtes-vous portée à pousser ce sentiment jusqu'à l'excès: mais, en ce
+genre, l'excès même est une vertu.
+
+Votre courage est au-dessus de votre force; l'indigence, la mauvaise
+santé, les malheurs de toute espèce exercent votre patience sans
+l'abattre. Cette patience intéressante et le spectacle de ce que vous
+avez souffert devaient vous faire des amis et vous en ont fait; vous
+avez trouvé quelque consolation dans leur attachement et dans leur
+estime.
+
+Voilà, mademoiselle, ce que vous me paraissez être: vous n'êtes pas
+parfaite, sans doute, et c'est en vérité tant mieux pour vous; car le
+_parfait Grandisson_ m'a toujours paru un odieux personnage. Je ne sais
+si je vous vois bien; mais, telle que je vous vois, personne ne me
+paraît plus digne d'éprouver par soi-même et de faire éprouver aux
+autres ce qui seul peut adoucir les maux de la vie, les douceurs du
+sentiment et de la confiance.
+
+En finissant ce portrait, je ne puis pas ajouter comme dans la chanson:
+
+ Le prieur qui l'a fait
+ En est très satisfait;
+
+mais je sens que je vous applique, et de tout mon coeur, le vers de
+Dufresny sur la jeunesse:
+
+ ... Que de défauts elle a
+ Cette jeunesse! On l'aime avec ces défauts-là.
+
+
+ FIN
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE I
+ L'enfance de d'Alembert.
+
+CHAPITRE II
+ D'Alembert et l'Académie des sciences.
+
+CHAPITRE III
+ D'Alembert et l'Encyclopédie.
+
+CHAPITRE IV
+ D'Alembert et l'Académie française.
+
+CHAPITRE V
+ D'Alembert et la suppression des jésuites.
+
+CHAPITRE VI
+ D'Alembert et Frédéric.
+
+CHAPITRE VII
+ D'Alembert et mademoiselle de Lespinasse.
+
+CHAPITRE VIII
+ Deux portraits.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of D'Alembert, by Joseph Bertrand
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK D'ALEMBERT ***
+
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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